summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:55:02 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:55:02 -0700
commit2fe9b9ecf4e54f18003fc88f30924f8661c4eab6 (patch)
tree51f1a4ad34f373b24f122576a0c0b0a7078df957
initial commit of ebook 31070HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--31070-0.txt10557
-rw-r--r--31070-0.zipbin0 -> 219890 bytes
-rw-r--r--31070-8.txt10557
-rw-r--r--31070-8.zipbin0 -> 217537 bytes
-rw-r--r--31070-h.zipbin0 -> 254701 bytes
-rw-r--r--31070-h/31070-h.htm10853
-rw-r--r--31070-h/images/001.pngbin0 -> 708 bytes
-rw-r--r--31070-h/images/002.pngbin0 -> 2392 bytes
-rw-r--r--31070-h/images/003.pngbin0 -> 860 bytes
-rw-r--r--31070-h/images/004.pngbin0 -> 24222 bytes
-rw-r--r--31070-h/images/005.pngbin0 -> 229 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
14 files changed, 31983 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/31070-0.txt b/31070-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..fa04319
--- /dev/null
+++ b/31070-0.txt
@@ -0,0 +1,10557 @@
+The Project Gutenberg EBook of Philosophie de la Liberté (Tome I) (1849), by
+Charles Secrétan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Philosophie de la Liberté (Tome I) (1849)
+ Cours de philosophie morale
+
+Author: Charles Secrétan
+
+Release Date: January 25, 2010 [EBook #31070]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHIE DE LA LIBERTÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Rénale Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE
+DE
+LA LIBERTÉ
+
+COURS DE PHILOSOPHIE MORALE
+
+FAIT A LAUSANNE
+PAR CHARLES SECRÉTAN,
+ANCIEN PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE A L'ACADÉMIE DU CANTON DE VAUD
+
+
+TOME PREMIER
+
+
+PARIS,
+CHEZ L. HACHETTE ET Cie
+RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.
+LAUSANNE,
+CHEZ GEORGES BRIDEL.
+
+1849
+
+
+
+____________________________
+LAUSANNE. IMPRIMERIE DELISLE.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+Cet ouvrage est, comme son titre l'annonce, l'esquisse d'un système de
+philosophie. L'auteur, convaincu par des considérations psychologiques
+et surtout par des considérations morales que le principe universel est
+un principe de liberté, s'est efforcé de justifier son opinion en
+recherchant les conditions auxquelles doit satisfaire l'idée de l'être
+pour qu'il soit évident que l'objet en existe de lui-même. Cette analyse
+l'a conduit en effet à reconnaître dans la pure liberté l'essence
+absolue et la cause suprême, comme l'ont fait, à des époques
+différentes, Duns Scot, Descartes et M. de Schelling. Il a essayé
+ensuite d'expliquer le monde réel au moyen de ce principe et de
+résoudre, par une méthode découlant du principe lui-même, non pas toutes
+les questions que l'expérience suggère, mais les questions les plus
+pressantes, celles qui intéressent le plus directement l'humanité,
+celles que nous ne pouvons pas laisser dans le doute, parce que notre
+activité pratique dépend de leur solution.
+
+Cette marche l'a conduit sur le terrain des idées religieuses.
+Considérant le Monde comme le résultat d'un acte volontaire, il a dû
+chercher dans le Monde lui-même le motif et le but de la création; mais
+sa pensée n'a pu s'arrêter que sur un motif compatible avec le principe
+absolu. L'amour seul répond à cette condition. D'un côté l'amour suppose
+la liberté de l'être qui aime et par conséquent il la manifeste; de
+l'autre, il est évident que le monde est une manifestation de la liberté
+absolue, puisque la pensée des habitants de ce monde arrive, en
+s'analysant elle-même, à reconnaître la liberté absolue comme le
+principe premier. L'amour est donc le motif de la création: tout autre
+serait arbitraire, tout autre contredirait l'idée même d'un motif. Des
+raisons purement philosophiques ayant ainsi porté l'auteur à placer dans
+un acte absolu d'amour le fondement de toute explication positive, il a
+trouvé dans cet acte la raison d'être _a priori_ de la liberté humaine
+que l'expérience constate comme un fait. Pour concilier l'état présent
+du monde avec l'amour créateur, il a dû admettre une altération de
+toutes choses produite par un mauvais emploi de la liberté de l'être
+créé. L'amour pris dans un sens absolu implique l'impossibilité qu'une
+telle faute empêche la créature d'arriver à sa fin; et cependant l'idée
+que la créature est libre par l'effet d'un décret absolu emporte que les
+décisions de cette créature libre déploieront leurs conséquences. Il y a
+donc opposition dans l'Amour lui-même par la faute de la créature; mais
+il faut que l'Amour surmonte cette opposition. Les doctrines de la
+Création, de la Chute, de la Rédemption, de la Trinité, se présentent
+ainsi d'elles-mêmes, par le mouvement naturel de la pensée philosophique
+appliquée à l'interprétation des faits de l'histoire et de la
+conscience.
+
+La valeur de ces résultats n'est pas subordonnée à la question de savoir
+si le christianisme les a suggérés ou s'ils se fussent produits de la
+même manière dans un esprit qui n'aurait pas connu cette religion: il
+suffit, pour établir leur légitimité philosophique, qu'ils soient
+conclus régulièrement des vérités nécessaires de la raison et des
+données de l'expérience. Mais s'ils le sont en effet, si la raison ne
+réussit à s'expliquer les faits considérés à la lumière de la
+conscience, qu'en reproduisant le contenu des dogmes chrétiens, il y a
+là une preuve directe, immédiate et positive de la vérité du
+christianisme. Une telle démonstration répondrait mieux que toutes les
+autres aux besoins de l'intelligence et du cœur, et peut-être notre
+siècle est-il arrivé au point de ne pouvoir se contenter d'aucune autre
+espèce d'apologie.
+
+L'on n'objectera pas sérieusement qu'une vérité révélée ne saurait être
+l'objet d'une démonstration philosophique, attendu que Dieu n'aurait pas
+révélé ce que l'esprit humain peut découvrir par ses propres forces. En
+réalité nous ne savons point quand l'esprit humain est livré à ses
+propres forces et quand il ne l'est pas. Mais ce que nous savons, c'est
+que la sphère de l'expérience s'agrandit chaque jour. Peut-être
+serait-il vrai de dire que la raison change elle-même, si du moins les
+axiomes de la philosophie doivent être pris pour l'ouvrage et pour
+l'expression de la raison: ne voyons-nous pas les philosophes
+postérieurs au christianisme les plus jaloux de la pureté de la science,
+poser hardiment en principe la création absolue, à laquelle la
+philosophie grecque ne s'est jamais élevée et qui renverse ses axiomes
+les plus évidents? Ainsi le fait à expliquer a varié; l'instrument des
+découvertes s'est modifié, et si le christianisme n'est pas étranger à
+ces transformations, l'objection tombe d'elle-même. On ne dira pas qu'il
+est impossible à l'intelligence humaine d'atteindre la vérité révélée,
+mais on dira qu'il fallait que Dieu révélât la vérité pour que
+l'intelligence humaine pût la comprendre et la démontrer.
+
+Un système philosophique indépendant, dont les conclusions s'accordent
+avec la religion chrétienne, témoigne en faveur de la vérité et par
+conséquent de la divinité du christianisme. Ce livre est en quelque sens
+un essai d'apologie; c'est sous ce point de vue que j'aime surtout à le
+considérer.
+
+Cependant une philosophie qui fait tout relever de la liberté ne saurait
+déduire les faits par une nécessité de la pensée. Les idées dont nous
+avons fait mention n'ont pas été découvertes _a priori_, mais par le
+besoin d'expliquer ce qui existe. La Révélation a pour centre un fait
+historique: la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. La
+divinité de Jésus-Christ est l'objet propre de la foi chrétienne. Mais
+si les principes généraux du christianisme s'imposent à la raison guidée
+par la conscience, il y a là, comme nous venons de le faire voir, un
+motif puissant de croire au christianisme tout entier. Nous tenons donc
+pour vrai le fait qu'il annonce; dès lors un nouveau problème s'offre à
+notre étude: nous devons chercher la signification de ce fait, dont nous
+avons reconnu la vérité. Nous devons essayer de l'expliquer à l'aide de
+nos principes, d'une manière satisfaisante pour la raison et surtout
+pour la conscience morale, qui est à nos yeux le critère absolu de la
+vérité philosophique comme elle est le fondement de la foi. Une
+philosophie qui laisse la religion hors de sa sphère rejette la religion
+ou se contredit elle-même, car les principes de la philosophie ne
+sauraient être vrais s'ils ne sont universels. Ainsi les dogmes
+chrétiens entraient nécessairement dans mon cadre. Je me suis efforcé de
+les comprendre sans les altérer. Ai-je réussi? je l'ignore. Peut-être un
+vif sentiment de l'erreur des doctrines qui compromettent la liberté
+humaine en lui refusant toute part dans l'oeuvre de la rédemption,
+m'a-t-il poussé dans un excès contraire. Peut-être n'ai-je pas su garder
+cet équilibre qui ne peut s'obtenir qu'en surmontant les oppositions, et
+saisir dans une pensée claire et distincte la synthèse parfaite que
+l'âme chrétienne aperçoit et réclame sans la formuler; mais du moins je
+crois avoir indiqué nettement le problème essentiel de la théologie, en
+cherchant l'harmonie absolue du dogme et de la conscience.
+
+La question ne saurait être posée autrement. Si la conscience nous amène
+au christianisme, le christianisme à son tour doit satisfaire la
+conscience. Quand leur accord deviendra manifeste, la Dogmatique sera
+achevée et l'Apologie avec elle.
+
+Des circonstances accidentelles ont déterminé la forme de cet ouvrage.
+Le programme de ma chaire de Lausanne m'appelait à traiter la
+philosophie morale et toute l'histoire de la philosophie dans un temps
+assez limité. Il ne donnait pas de place à la métaphysique. Pour ne pas
+supprimer entièrement le fond même de la science dont j'étais le seul
+représentant à l'Académie, j'ai donc été obligé de faire rentrer la
+métaphysique dans la recherche du principe moral. Cette marche convenait
+du reste assez bien à l'exposition d'un système qui envisage la liberté
+comme la manifestation la plus élevée de l'être et la conscience morale
+comme le critère supérieur de la vérité. Pendant les huit années de mon
+enseignement officiel, j'ai fait deux fois le cours de philosophie
+morale: en 1842 et en 1845. Eloigné de ma chaire à la suite de la
+révolution vaudoise, avec mes honorables collègues, MM. Vinet, Porchat,
+Melegari, Edouard Secrétan, Zündel, de Fellenberg et Wartmann[1], j'ai
+répété, sans modifications considérables, les leçons de 1845 dans le
+courant de l'année 1847, à quelques-uns de nos élèves qui ont désiré
+entendre encore leurs anciens professeurs. Ce cours de 1845 et de 1847 a
+servi de texte à la publication actuelle. J'y ai ajouté quelques
+compléments, en particulier la leçon sur Descartes, dont les dernières
+expositions m'ont fait sentir vivement la nécessité de rétablir la
+pensée, parce que je puis invoquer l'autorité de son grand nom dans des
+questions considérables de méthode et de doctrine où je me sépare des
+soi-disant cartésiens d'aujourd'hui. A part cela j'ai changé peu de
+chose au canevas de ces leçons. C'est mon cours que mes élèves m'ont
+demandé, et c'est mon cours que je leur offre avec toutes ses
+imperfections. Eusse-je voulu faire autrement, je ne l'aurais pas pu.
+Quoique cette publication ait été fort retardée, des travaux d'un genre
+entièrement différent, des préoccupations multipliées m'ont empêché de
+la corriger comme j'en avais le dessein.
+
+[Note 1: MM. Herzog et Chappuis venaient de donner leur démission
+par l'effet des troubles ecclésiastiques que cette révolution a fait
+naître. Un seul professeur de l'Académie a été maintenu dans ses
+fonctions.]
+
+Ces détails étaient nécessaires pour excuser la forme du livre et pour
+en expliquer la marche. Il ne se compose que de la première partie d'un
+cours de Morale, et cependant il présente, dans le fond, un tout
+complet. L'exposition directe du système commence à la quinzième leçon.
+A partir de là, les développements sont un peu plus abondants que dans
+les leçons qui précèdent; je me suis efforcé de donner à ma pensée la
+clarté dont elle est susceptible, en un mot, de parler pour tout le
+monde. Les lecteurs qui n'ont pas fait de la philosophie une étude
+particulière feront bien, je crois, de commencer à cet endroit. Les
+trois premières leçons ont pour but de rattacher l'objet principal au
+but d'un cours de Morale, en examinant les conditions à remplir pour que
+la science morale soit organisée. Les onze leçons qui suivent font voir
+comment le principe de la liberté s'est développé dans l'histoire de la
+philosophie. Le but de l'ouvrage a déterminé les proportions de cette
+revue très-abrégée, très-condensée et trop incomplète. J'ai dû m'étendre
+davantage sur les auteurs dont relève ma pensée. J'ai supposé la
+connaissance des textes: la nature même du travail m'interdisait de m'y
+replonger; aussi ne saurais-je promettre qu'il ne me soit pas échappé
+quelques erreurs. Cette partie est surtout à l'adresse des personnes en
+mesure d'en corriger, au besoin, les détails. Elle a pour but de
+légitimer mon système au point de vue de l'histoire de la philosophie.
+Si l'on eût traité celle-ci pour elle-même, il aurait fallu s'y prendre
+autrement.
+
+Le système esquissé dans ce livre a, je crois, l'espèce d'originalité
+qu'on peut demander à la philosophie, c'est-à-dire qu'il est le
+développement indépendant d'une pensée, dont les éléments se trouvent
+disséminés dans l'histoire. Scot, Descartes, Kant, M. de Schelling sont
+mes principaux maîtres; mais après eux il faudrait citer une foule de
+noms encore pour rendre un compte exact de l'origine de ma théorie. On
+pourrait l'appeler un éclectisme, si toute philosophie n'était pas
+éclectique dans ce sens. Une doctrine qui répond à quelque besoin
+permanent de l'esprit humain ne saurait manquer d'antécédents
+historiques; une doctrine qui fait faire un progrès à l'intelligence
+doit concilier en elle les éléments de vérité contenus dans les systèmes
+antérieurs. Cet éclectisme de fait diffère profondément, il est à peine
+besoin de le dire, de l'éclectisme considéré comme méthode.
+
+J'ai mis à profit, pour la composition de mes leçons, un certain nombre
+de travaux contemporains. Il faut rendre compte de ces emprunts, dont
+quelques-uns ont besoin d'excuse. Je n'en saurais alléguer d'autre que
+les nécessités d'un travail rapide sur un sujet immense, et l'attrait
+qu'ont exercé sur mon esprit des idées analogues à celles que je
+cherchais. Une fois ces éléments étrangers introduits dans mon texte, je
+n'ai plus su comment les élaguer, et à vrai dire je n'ai pas essayé de
+le faire. La plupart sont liés si étroitement au développement de ma
+pensée, qu'il m'eût été impossible de séparer mon bien du bien d'autrui.
+
+Dans la partie critique j'ai mis à profit çà et là les cours de M. de
+Schelling, l'Histoire de la philosophie moderne de M. Erdmann, et
+l'Introduction à cette histoire par M. Braniss. Ce dernier ouvrage m'a
+servi surtout pour les leçons sur la philosophie du moyen âge. Je lui ai
+fait plus loin deux emprunts de quelque importance, signalés dans le
+texte. Le premier est relatif à l'essence et aux fonctions du paganisme
+et du judaïsme. Cette citation abrégée et modifiée a pour but de combler
+provisoirement une lacune en réservant mon opinion. Le second extrait,
+sur le mouvement de l'histoire moderne dans la sphère sociale et dans la
+sphère intellectuelle, ne contient rien qui ne découlât naturellement de
+l'ensemble de mes idées. L'articulation la plus importante de tout le
+système est peut-être l'idée que l'amour est la manifestation parfaite
+de la liberté. J'ai trouvé cette vue développée d'une manière
+très-intéressante dans un article de M. le professeur Chalybaeus, qui a
+paru, en 1841, si je ne me trompe, dans le journal philosophique de M.
+J.-H. Fichte, sous ce titre: «Des catégories morales de la
+métaphysique.» L'idée principale de ce travail se liait si intimement
+aux opinions que j'exprimais alors dans mes cours, que je ne saurais
+indiquer jusqu'à quel point elle a influé sur leur disposition
+systématique. Je lus cet article avec un plaisir tout sympathique et je
+le mis à profit de mon mieux. J'y ai pris, en l'abrégeant, la discussion
+sur le rapport des trois sphères de l'activité humaine, qui forme la
+première partie de la dernière leçon. Ici encore l'identité du point de
+départ devait amener forcément à des conclusions pareilles; mais
+l'enchaînement dialectique dont mon résumé laisse subsister au moins
+quelques traces, appartient à M. Chalybaeus.
+
+Enfin je dois beaucoup à la conversation d'un savant dont le nom n'est
+connu ni par des publications étendues, ni par un enseignement public,
+mais qui a toujours répandu beaucoup d'idées dans les cercles où il a
+vécu et qui a fait preuve d'un génie créateur dans toutes les branches
+de la science dont il s'est occupé. La part qu'ont eue ces entretiens à
+la formation de mes opinions est de telle nature qu'il faudrait me
+condamner à un complet silence si je voulais ne leur rien emprunter.
+J'en ai tiré ce que je dis sur les époques de la Terre ainsi que sur le
+développement de la vie organique, et généralement tout ce qui, dans ma
+manière de considérer la Nature, ne rentre pas absolument dans le
+domaine commun. Le germe de ma théorie sur l'individualité appartient à
+la même source. Les pensées de l'ami dont je parle sur la philosophie de
+la Nature, n'ont pas été publiées par leur auteur. J'ignore le sort qui
+les attend, et si le peu que j'en ai laissé entrevoir n'est pas
+approuvé, la faute en est sans doute à celui qui, par l'effet d'une
+nécessité facile à comprendre, a présenté quelques idées générales en
+les détachant de leur ensemble et de leurs preuves, et qui, peut-être,
+les a altérées en se les assimilant. Ces motifs m'empêchent de placer
+ici le nom de mon maître. Si les vues que je lui dois paraissent justes
+et fécondes, il me sera doux de lui rendre hommage.
+
+Et maintenant, le système que je propose répond-il à quelque besoin de
+l'intelligence et de l'âme, répond-il par les applications où il
+conduit, par les sentiments qu'il doit inspirer, à quelque besoin de la
+société? J'ai sujet de le penser en considérant cette époque d'orage et
+d'affaiblissement, que le scepticisme dévore, et qui maudit son mal sans
+vouloir en guérir. Cependant je connais ma faiblesse. Je sens aussi
+qu'une raison impartiale n'est pas la source la plus profonde de nos
+répugnances, et que notre apparente indifférence est trop souvent une
+hostilité qui redouterait d'être convaincue. Mais il y a des doutes
+sincères, il y a des coeurs de bonne volonté. Puisse ma pensée les
+atteindre, puisse-t-elle les satisfaire, puisse-t-elle surtout ne pas
+les blesser.
+
+LAUSANNE, 18 mars 1849.
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE
+
+DE LA
+
+LIBERTÉ.
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+
+PREMIÈRE LEÇON.
+
+De la place de la morale dans la science.--La Philosophie cherche à
+connaître les choses par leur principe. Elle exige une recherche
+préalable de ce principe et comprend ainsi deux disciplines: la
+philosophie régressive et la philosophie progressive.--La morale cherche
+la règle de la volonté humaine. Pour obtenir une morale scientifique, il
+faut la déduire de la science du principe premier. Critique des systèmes
+qui traitent la morale comme une science indépendante.
+
+
+Messieurs,
+
+Des événements dans lesquels nous ne voulons voir les uns et les autres
+qu'une dispensation providentielle m'ont exclu de la chaire que
+j'occupais à l'Académie depuis huit ans. Votre bienveillance m'appelle à
+continuer dans cette modeste salle l'enseignement que je vous offrais
+naguère de la part de l'Etat. Je vous en remercie, Messieurs, du fond du
+coeur! Vous me connaissez comme je vous connais, il n'est pas besoin
+d'en dire davantage. Le déplacement que je rappelle pour la première et
+la dernière fois n'exercera aucune influence ni sur l'esprit de ces
+leçons ni sur leur forme. Veuillez accorder à votre ami l'attention sur
+laquelle votre professeur avait pris la douce habitude de compter, et
+s'il en abuse quelquefois, ne vous en plaignez pas trop haut. Je n'ai
+pas seulement besoin de votre indulgence, j'ai besoin de votre appui.
+
+Le sujet de notre cours est le plus élevé qui se puisse imaginer: la
+philosophie morale. Il a pour but direct d'exciter, de fortifier, de
+fonder sur des convictions solides les résolutions du coeur que
+l'éducation tout entière cherche à produire; nobles et saintes
+aspirations, semence féconde de la vie! L'intérêt des études et de la
+culture en général, l'intérêt particulier de la philosophie, si les
+Grecs l'ont bien nommée, se concentrent donc ici comme dans un foyer.
+
+Cet hiver, Messieurs, je ne pourrai que vous introduire dans la
+philosophie morale en en marquant la place, en en déterminant le
+principe. Ce dessein m'oblige à remonter assez haut. La science que nous
+abordons s'annonce comme une partie d'un tout plus vaste. Pour
+comprendre la partie, il faut jeter un coup-d'oeil sur le tout.
+Qu'est-ce donc que la Philosophie? L'usage ne permet pas de comprendre
+sous ce beau nom toute la science, et cet usage, à le bien examiner, se
+fonde sur la nature de la science elle-même comme sur la nature de
+l'agent qui la crée, l'esprit humain. La science a pour objet tout ce
+qui existe pour l'esprit, tout ce qui le frappe et tout ce qu'il peut
+atteindre. L'esprit de l'homme s'éveille au milieu du monde: assailli
+par une foule de sensations diverses, il réagit bientôt sur elles: il
+s'efforce de les saisir, de les fixer. Il les constate, et guidé par des
+lois qu'il ignore, il assigne à chacune d'elles une cause, un objet.
+Enumérer, décrire les objets, les êtres qui l'entourent et les
+changements que ces êtres subissent comme ceux qu'il éprouve lui-même,
+en un mot constater des faits, telle est la première occupation de
+l'esprit. De ce travail naît une science, la science expérimentale, la
+science d'observation, une dans sa méthode et dans son but, quelle que
+soit la diversité des objets qu'elle embrasse. Cette science s'étend
+chaque jour, il est impossible de lui assigner de limites.
+
+Mais les eussions-nous atteintes, ces limites, eussions-nous recueilli
+tous les faits, nommé tous les êtres, la curiosité de l'esprit n'en
+serait point satisfaite et le but de cette curiosité ne serait pas
+obtenu. Nous ne voulons pas seulement connaître ce qui est et ce qui se
+passe, nous voulons le comprendre. Si nous accordons notre intérêt aux
+faits, c'est que nous en espérons l'intelligence. Comprendre donc,
+comprendre tous les faits fournis par l'observation, comprendre
+l'expérience: tel est le but de la pensée. La vraie science est
+intelligence. Cette science s'appelle la philosophie; nous pouvons la
+définir: l'intelligence de l'univers. Est-il peut-être besoin de dire ce
+que c'est que comprendre? Ce mot est clair par lui-même et son
+étymologie en marque le sens. C'est réunir, c'est concentrer, c'est lier
+les faits, saisir leurs rapports, leur unité, leur principe. C'est
+ramener à l'unité la pluralité des perceptions et des choses. L'esprit a
+besoin de cette unité, et par sa constitution même il l'affirme. Cette
+affirmation est au fond de l'intelligence ou plutôt elle en est le fond,
+elle en constitue la faculté la plus intime et la plus élevée à la fois:
+on la nomme la raison.
+
+Nous pouvons différer d'opinion sur la nature du principe universel;
+car, avant les recherches de la science, nous ignorons ce qu'il est,
+mais nous ne pouvons pas, en continuant d'affirmer et de penser quoi que
+ce soit, mettre en doute qu'il y ait un tel principe. Les athées
+eux-mêmes n'en contestent point la réalité; tout ce qu'ils contestent,
+c'est que ce principe soit revêtu des qualités qui permettent à l'homme
+de soutenir avec lui des rapports moraux et de le nommer du nom de Dieu
+qui implique de tels rapports.
+
+Ignorant si la philosophie existe déjà ou si elle est encore à faire,
+nous ne pouvons la définir que par son idéal, c'est-à-dire par
+l'intention de l'esprit qui cherche à la produire. L'idéal de la
+philosophie n'est autre chose que l'intelligence parfaite,
+l'intelligence des choses telles qu'elles sont réellement. La
+philosophie doit donc comprendre l'essence du principe universel et
+comprendre toutes choses comme découlant du principe universel
+conformément à sa nature. Elle expliquera les choses particulières
+telles qu'elles sont pour le principe universel, car c'est là leur
+vérité vraie et la philosophie doit nous enseigner la vérité vraie. Dès
+lors elle conformera sa marche à la marche de la réalité; ses premières
+propositions auront pour objet ce qui est le premier dans l'ordre réel,
+puis elle passera à ce qui dans l'ordre réel vient ensuite, et les liens
+qu'elle établira pour la pensée entre les divers objets dont elle
+s'occupe seront l'expression fidèle des rapports qui unissent les
+sphères diverses de la réalité. En un mot, elle reproduira dans son
+ordre et dans son enchaînement l'ordre et l'enchaînement de l'univers.
+L'intelligence des effets par leur cause, voilà la philosophie que
+l'esprit humain a cherché dès son premier essor, qu'il s'est efforcé
+d'atteindre dans toutes les époques vraiment fécondes, et qu'il
+poursuivra jusqu'à ce qu'il l'obtienne ou qu'il s'éteigne. La
+philosophie descend du principe universel aux choses particulières.
+Suivant l'exemple d'un illustre philosophe contemporain[2], nous
+exprimerons par un seul mot cette idée en disant qu'elle est
+_progressive_.
+
+[Note 2: M. de Schelling.]
+
+Cependant nous ne pouvons pas entreprendre une telle philosophie sans un
+travail préliminaire. Pour exposer la nature du principe universel et la
+manière dont il produit ses conséquences, il faut connaître ce principe
+avec certitude et clarté; la diversité des religions et des systèmes
+contradictoires fait assez voir que nous ne le connaissons pas ainsi au
+début de nos recherches. Sa réalité est évidente, son essence est un
+problème, le problème par excellence, au sein duquel est renfermée la
+solution de tous les autres. Descendre de l'universel au particulier, de
+l'absolu au relatif, voilà le but.
+
+S'élever à l'absolu et à l'universel est la condition.
+
+Si nous ne voulons renoncer au but, nous ne saurions nous affranchir de
+la condition. Nous aspirons à l'intelligence des effets par leur cause,
+mais nous connaissons, le plus souvent du moins, les effets avant d'en
+comprendre la cause. Il faut donc remonter des conséquences au principe.
+Avant d'atteindre la philosophie progressive, qui seule peut réaliser
+notre idéal, il faut construire l'édifice, l'échafaudage si vous voulez,
+d'une philosophie _régressive_. La science régressive seule est
+insuffisante, la science progressive seule est impossible. L'idée de la
+Science réclame l'une et l'autre. Ce double mouvement de régression et
+de progression, d'induction et de déduction, est marqué plus ou moins
+distinctement dans tous les systèmes; il résulte de la nature même de
+l'esprit humain.
+
+Voilà, Messieurs, en quelques traits l'idée générale de la philosophie.
+Ce n'est qu'un cadre ou plutôt le contour extérieur d'un cadre dont nous
+n'avons point dessiné les compartiments; mais il suffit de cet aperçu
+pour que nous puissions aborder notre sujet particulier. Quelle est la
+place de la philosophie morale? A laquelle des deux grandes divisions
+que nous venons de marquer appartient-elle d'après la nature de son
+objet? Et d'abord, quel est cet objet?
+
+La morale est l'art de régler l'activité libre de l'homme, l'art de la
+vie. Comme tout art, elle suppose avant elle une science; cette science
+ne peut être que celle du but de la vie. Le mot _philosophie morale_
+signifie dans notre langage philosophie de la morale ou morale
+philosophique, tout simplement. Ces idées semblent suffire pour répondre
+à notre question.
+
+Nous passons notre vie dans le monde, il agit sur nous et nous agissons
+sur lui; pour savoir réellement ce que nous sommes, il faut savoir ce
+qu'il est, et pour connaître notre but, il faut connaître le sien. Mais
+au problème des destinées s'enlace le problème des origines. Savoir une
+chose c'est en connaître le commencement, le milieu et la fin. Nous
+n'aurons l'idée de nous-même et du monde que si nous connaissons
+l'auteur du monde et notre auteur. La morale se place donc tout
+naturellement dans la philosophie progressive, elle en est le faîte et
+la couronne, car la perfection de la vie est le but dernier de tous les
+travaux de la pensée; ceci, Messieurs, n'a pas besoin de preuve et nous
+rougirions d'en chercher.
+
+Pour mériter le nom de science, la morale doit être déduite d'un
+principe. Elle devient philosophique lorsqu'on déduit son principe
+lui-même du principe universel. La philosophie morale dépend donc de la
+science du principe universel ou de la métaphysique, puisque tel est le
+nom qu'on donne à cette haute discipline.
+
+Tout cela s'entend assez de soi-même. Il faut voir maintenant ce que la
+morale attend de la métaphysique, ou ce dont la morale a besoin pour
+être constituée et pouvoir marcher. Ici nous sortons des questions de
+forme et de nomenclature; vous ne m'accuserez pas, Messieurs, de vous y
+avoir retenu trop longtemps. Nous entrons déjà dans le fond des choses,
+l'intérêt commence, les difficultés commenceront peut-être aussi.
+
+La morale, disons-nous, est l'art de régler l'activité humaine. Pour que
+cette idée ait un objet, pour que la morale soit possible, il faut deux
+choses: il faut d'abord que la volonté soit libre, puis il faut
+au-dessus d'elle un principe propre à servir de règle à sa liberté.
+
+Si la volonté n'était pas libre, il n'y aurait pas de morale, et plus
+généralement il n'y aurait pas d'art. La science de la volonté se
+bornerait à la description de ses phénomènes, à la théorie de ses lois
+nécessaires. La morale est autre chose. Si la liberté n'était pas réglée
+intérieurement, dans son essence, la prétention de lui imposer une règle
+serait une folie. La science, même la science pratique, ne produit rien
+qui ne soit avant elle; elle constate ce qui est, soit l'existence
+manifeste, soit la puissance cachée. En révélant cette puissance, elle
+concourt sans doute à sa réalisation, mais elle ne la crée pas. Une
+morale que les philosophes auraient faite serait une morale factice. La
+science ne dicte point des devoirs à la volonté, elle lui fait connaître
+_ses_ devoirs. Les deux conditions que nous venons d'énoncer sont donc
+bien réelles. Mais est-il besoin de métaphysique pour les remplir? A
+quoi bon, direz-vous peut-être, remonter jusqu'au principe de toutes
+choses? Ne trouvons-nous pas en nous-même tout ce qu'il faut: la
+certitude immédiate de notre liberté et le sentiment d'une obligation?
+Toute la morale n'est-elle pas dans ces deux faits intérieurs, et ne
+pouvons-nous pas la déployer sans sortir de l'âme, comme une science
+indépendante?
+
+Je m'empresse de reconnaître que nous trouvons en nous ces deux grandes
+choses: la liberté et le devoir. Ces faits ont une immense valeur dans
+le sujet qui nous occupe. La morale repose sur eux toute entière; mais
+conclure de là qu'il faille la détacher du tronc de la philosophie, ce
+serait non pas exagérer, mais affaiblir l'importance de ces principes et
+tomber dans une assez grave erreur. J'ai l'espoir de vous en convaincre
+si vous me suivez avec attention.
+
+Remarquez-le d'abord, l'idée d'appuyer la morale uniquement sur des
+vérités psychologiques paraît une suggestion du découragement, j'ai
+presque dit du désespoir. La philosophie ne peut consentir à aucune
+émancipation de ses provinces. Elle est une ou elle n'est pas. Le
+principe de l'être et le principe de la connaissance se confondent
+nécessairement en elle. Son altier programme est l'explication
+universelle par le principe universel. Rien de plus, rien de moins.
+Fonder la morale exclusivement sur des faits de conscience, comme on les
+appelle, ce serait donc renoncer à la philosophie et la déclarer
+impossible[3], à moins peut-être que l'on ne prétendit l'absorber toute
+entière dans la morale en élevant le sujet de la conscience, l'esprit
+individuel, le _moi_, en un mot, au rang du principe universel et
+absolu. Ce point de vue qu'on a mis en avant[4] ne pèche assurément pas
+par un excès de timidité, vous seriez tentés plutôt de lui reprocher
+autre chose; cependant, Messieurs, nous ne l'écarterons pas au moyen de
+l'ordre du jour, nous l'examinerons quand le moment sera venu.
+
+[Note 3: Hume, Kant, les Ecossais.]
+
+[Note 4: Fichte.]
+
+A ceux qui désespèrent de la philosophie, nous répondrons d'abord qu'il
+sera toujours temps de les écouter lorsque nous aurons tenté l'aventure,
+mais surtout nous leur répondrons qu'il faut, s'ils ont raison,
+désespérer également de la morale, comme science du moins, car l'idée
+d'une morale indépendante contredit son propre point de départ. Ce point
+de départ, c'est le sentiment d'une obligation intérieure d'agir. Nous
+trouvons en nous ce sentiment d'obligation, et nous sommes contraints de
+lui reconnaître une autorité péremptoire. Tel est le fait; mais de ce
+fait, que pouvons-nous, que devons-nous forcément conclure? Une
+obligation ne se conçoit pas sans un être qui oblige; une loi de la
+liberté suppose un législateur, une sentence suppose un juge.
+N'eussions-nous aucun autre moyen de connaître Dieu, ce qui est bien
+possible, nous le connaîtrions par le cri de notre conscience. La
+conscience est une méthode qui conduit à Dieu; mais si nous
+reconnaissons un Dieu, nous sommes forcés de nous en occuper et de
+chercher la science de Dieu, nous nous posons nécessairement le problème
+de la métaphysique, et la morale n'est plus une science indépendante;
+car du moment que la métaphysique existera, il faudra bien qu'elle
+produise sa morale. La loi du devoir écrite dans notre cœur nous atteste
+notre dépendance, elle nous révèle l'existence d'un principe supérieur à
+l'humanité. Dès lors nous nous abuserions volontairement si nous
+refusions de tenir compte de ce principe et de le mettre à sa place dans
+la science.
+
+Je ne sais, Messieurs, si cette argumentation vous paraît claire, mais
+l'histoire de la science nous fait assez voir qu'elle ne manque pas de
+force. Les auteurs qui ont essayé d'arracher la morale à l'empire de la
+métaphysique se sont efforcés de lui échapper, les uns en niant le
+devoir, les autres en niant que le devoir implique l'idée d'un principe
+supérieur à l'homme. Réglons d'abord notre compte avec les premiers au
+plus vite et pour n'y plus revenir.
+
+La négation du devoir est une erreur de fait, une violation du devoir
+lui-même, un outrage à l'humanité. Ensuite elle rend toute morale
+impossible. Où trouverons-nous la règle de la volonté si la volonté n'a
+pas de règle en elle-même? La chercherons-nous avec les utilitaires plus
+bas que la volonté, dans les conséquences agréables ou désagréables des
+actions? Ce chemin ne saurait nous conduire au but. L'expérience
+m'enseigne la manière d'atteindre certains résultats dans la supposition
+que je les veuille, mais elle ne peut pas faire que je les veuille. S'il
+me plaît de négliger mon profit, personne n'a rien à me dire,
+l'utilitaire moins que personne. Il part de ce fait supposé, que l'homme
+cherche toujours son avantage particulier; le fait est faux, et fût-il
+vrai, cet accord de nos désirs ne serait qu'un accident si nous sommes
+libres. La morale utilitaire n'a de valeur que relativement à ce fait
+accidentel; or la morale digne de ce nom ne porte pas sur une volonté
+déjà déterminée dans sa direction, la morale est absolue, nous demandons
+une règle qui nous enseigne ce qu'il faut vouloir. Ainsi l'utilitarisme
+n'est pas une morale. Où la morale finit l'utilitarisme commence.
+L'utilitarisme ne serait vrai que si la volonté n'était pas libre dans
+le choix des buts qu'elle se propose; mais alors encore, alors surtout,
+il n'y aurait pas de morale au sens de notre définition.
+
+Des observateurs plus attentifs et plus sincères de notre âme[5] ont
+reconnu que la volonté se sent à la fois libre et obligée par une loi
+qui ne cesse pas d'être absolue, quoiqu'on puisse lui désobéir. Mais
+voulant à tout prix renfermer l'objet de la science dans l'esprit qui
+l'élabore et trouver en lui son unité, ils refusent de conclure du fait
+de l'obligation à l'existence d'un être envers qui nous soyons obligés,
+et s'efforcent de trouver la règle de la liberté dans la liberté
+elle-même. Système ingénieux, et profond, dont il est facile d'indiquer
+le vice, difficile d'estimer la valeur assez haut. Dans ce point de vue
+l'homme est isolé de tout. Il ne connaît que lui-même. Il ne relève que
+de lui-même, car ce qu'il ne saurait connaître n'est rien pour lui. Il
+se sent obligé et cependant il est libre, son essence est la liberté. Il
+n'y a rien au-dessus de sa liberté. Cette liberté qui lui paraît
+limitée, il faut prouver qu'elle est réellement illimitée, disons mieux,
+il faut la rendre illimitée. Tel est le sens de la loi morale, le devoir
+n'est autre chose que l'impulsion qui nous porte à l'affranchissement
+absolu.--Supposons qu'il en soit ainsi, admettons la parfaite régularité
+du système, admettons-en la conclusion; je ne demande que la permission
+de l'analyser.
+
+[Note 5: Fichte et Kant.]
+
+Si le système dont il s'agit est vrai, voici, Messieurs, ce qui est
+prouvé: C'est que, pour se réaliser sans contradiction, la liberté doit
+suivre une ligne déterminée que nous appellerons le bien moral. Il y a
+une règle inhérente à la liberté dans ce sens que, pour se maintenir,
+pour se développer, pour se réaliser pleinement, la liberté doit se
+conformer à cette règle. Ou bien la liberté l'accomplira, ou bien elle
+se mettra en contradiction avec elle-même; elle se détruira, elle
+s'anéantira. Mais pourquoi la liberté, la puissance de faire ou de ne
+pas faire est-elle obligée de se maintenir et de se développer?--En se
+contredisant elle s'anéantit.--Je vous l'accorde, mais pourquoi ne
+pourrait-elle pas s'anéantir? L'expérience nous atteste qu'elle en a le
+pouvoir, et vous le reconnaissez, mais vous lui défendez d'en user. De
+quel droit?--Apparemment du droit de la raison. Il est absurde que la
+liberté se contredise et se suicide.--Mais pourquoi voulez-vous que la
+liberté ne soit pas absurde? Cela n'est pas compris dans l'idée pure et
+simple de la liberté. En réalité vous ne partez pas de l'idée de la
+liberté pure et simple, vous partez de l'idée de la liberté chargée de
+l'obligation de se maintenir et de se réaliser; votre analyse a ramené
+la richesse de la vérité morale à l'abstraction de la vérité logique,
+vous avez montré que tous les devoirs de la volonté libre se résument
+pour elle en un seul devoir, celui de ne point se contredire: mais en
+revanche vous avez revêtu le principe de la vérité logique d'un
+caractère moral qui demeure absolument inexpliqué. Vous supposez
+tacitement dès l'abord que la volonté conséquente est le bien, que la
+volonté inconséquente est le mal; c'est-à-dire qu'au lieu de déduire les
+idées du bien et du mal moral de la pure liberté selon votre promesse,
+vous partez d'une volonté pour laquelle il existe dès le principe un
+bien et un mal, en d'autres termes d'une volonté soumise à une
+obligation. L'obligation que vous prétendiez faire sortir de la volonté
+plane toujours au-dessus d'elle. Votre principe, en un mot, ne peut pas
+s'écrire: JE SUIS LIBERTÉ, mais: _la liberté doit être_. Votre liberté
+reste affectée d'un devoir inexpliqué, il vous reste à faire comprendre
+pourquoi la liberté est obligée envers elle-même. Je ne dis pas,
+Messieurs, que cette morale ne soit pas excellente et qu'il ne soit pas
+fort beau de résumer tous les devoirs dans ce seul mot: la liberté doit
+être. Je prétends simplement qu'il faudrait nous dire pourquoi. Il ne
+suffit pas d'invoquer ici la logique, puisque la question est
+précisément de savoir d'où vient le caractère moral de la vérité
+logique. La chose ne paraît évidente de soi que pour celui qui ne saisit
+pas où gît le véritable problème. Pour avoir voulu se passer de
+métaphysique, la morale dont nous parlons se change elle-même en
+métaphysique et perd son caractère essentiel. Elle se nomme à bon
+escient transcendante, car elle passe derrière son objet, mais en
+passant derrière elle le perd. Elle recherche quels éléments, quels
+facteurs donneront comme produit l'obligation morale primitive.
+L'obligation morale que nous sentons devient pour elle un phénomène;
+elle explique ce phénomène, mais elle en détruit la portée en
+l'expliquant. Elle nous fait voir que le mal moral est en dernière
+analyse une contradiction logique: je le crois volontiers; mais si
+l'idée morale est complètement absorbée par l'idée logique, qu'est-ce à
+dire, sinon qu'au fond la sphère morale n'a pas de réalité propre? Ce
+n'est pas le résultat que l'on cherchait et qu'il fallait chercher.
+
+Les observations que je viens de présenter portent sur le système de
+morale indépendante le plus scientifique et le plus conséquent, le
+système idéaliste. Toute morale analogue conçue en dehors de l'idéalisme
+et qui prétendrait néanmoins à une valeur définitive, reposerait sur un
+vice de méthode. Elle serait écartée par cette simple observation: Si
+vous reconnaissez un principe de l'être supérieur au moi, vous devez en
+tirer votre science du moi et les règles de sa conduite, sans cela vous
+choquez les règles de l'intelligence et vous ne pouvez obtenir aucun
+résultat vraiment certain.
+
+Ce n'est pas sans intention que j'attire d'abord votre attention sur ces
+questions de forme. Elles ont une importance décisive.
+
+En nous rapprochant du fond, nous reconnaîtrons dans tous les systèmes
+de morale exclusivement fondés sur le sentiment intime un défaut facile
+à prévoir. Ce défaut c'est précisément l'absence de fond, de substance,
+de contenu positif. Ils prouvent éloquemment qu'il y a un devoir,
+proposition peu contredite; ils en établissent à merveille la valeur
+absolue ou la sainteté, et puis c'est fini. Quand il s'agit de dire en
+quoi ce devoir consiste, vous les voyez dans un cruel embarras. Ils
+allèguent bien, mais ils ne prouvent guère et surtout ils ne prouvent
+pas ce qu'il faudrait prouver.
+
+Un principe n'est digne de ce nom que s'il produit ses conséquences de
+lui-même. Le devoir en général n'est rien; il faut qu'il se fractionne
+et se débite dans la pluralité des devoirs. Si le sentiment général du
+devoir est notre unique principe, nous devons trouver dans ce sentiment
+l'idée de nos devoirs particuliers et par conséquent l'idée des
+relations morales ou des sphères d'activité dans lesquelles ces devoirs
+s'exercent. Fichte seul a compris la grandeur du problème et s'est
+efforcé de le résoudre. De la conscience morale il conclut à la
+nécessité des sexes, de la famille, de l'État, de l'Église, et les
+introduit ainsi dans la pensée. Sa déduction est insuffisante,
+arbitraire, artificielle, mais enfin c'est une déduction. La foule des
+moralistes vulgaires n'a pas pris tant de peine; ils n'y ont pas même
+songé. Ils empruntent à l'expérience l'idée des diverses relations
+morales et donnent à l'individu, sur la manière dont il doit se conduire
+dans cet ensemble de relations, des conseils plus sages en eux-mêmes que
+rigoureusement motivés. Cela ne suffit pas plus aux besoins de la
+pratique qu'à ceux de la science. En effet les relations dont il s'agit,
+les sphères où s'applique le devoir sont elles-mêmes un produit de la
+liberté morale. L'essentiel n'est donc pas de me dire ce que je dois
+faire dans la famille, dans l'État, dans l'Église, etc., tels qu'ils
+sont aujourd'hui; il n'est guère besoin de science pour cela.
+L'essentiel est de m'enseigner ce que doivent être la famille, l'Église
+et l'État. Si l'expérience nous l'apprend seule, notre morale sera régie
+par l'histoire, tandis qu'elle devrait en ordonner les mouvements.
+Changeant d'un siècle et d'un climat à l'autre sous l'empire d'une loi
+étrangère qu'elle ne comprend pas, elle ne saurait acquérir l'autorité
+d'une science, elle demeure incapable de faire avancer l'humanité.
+
+Nous ne séparerons donc pas l'art de la vie de la science des choses,
+nous ne renoncerons pas à l'unité que la pensée réclame, avant d'y être
+forcés, nous ne déserterons pas sans combat le drapeau de la
+philosophie. Nous demanderons avec Descartes l'intelligence des effets
+par les causes. Nous chercherons la loi de notre activité dans le but de
+notre existence, si du moins notre existence a sa raison dans un but, et
+cette raison, nous la chercherons dans le principe absolu. Nous
+laisserons la morale à sa place dans l'organisme de la science, nous la
+traiterons comme un corollaire de la métaphysique, de la philosophie
+première, quand nous aurons une philosophie première.
+
+
+
+
+DEUXIÈME LEÇON.
+
+La morale doit être déduite du principe universel. Elle suppose que ce
+principe est un être libre, car les effets d'une cause nécessaire le
+seraient également. La connaissance du premier principe est le but de la
+philosophie régressive, qui part de l'ensemble des vérités immédiates,
+savoir: les faits d'expérience sensible, les faits d'expérience
+psychologique, les vérités nécessaires de l'ordre rationel et les
+vérités nécessaires de l'ordre moral.--L'expérience sensible consultée
+seule ne fournit aucune connaissance du principe premier.--Dans la
+conscience du moi, l'expérience psychologique nous donne l'idée de
+l'être; les vérités nécessaires de l'ordre rationel se résument dans la
+notion de l'inconditionnel, objet de la raison.--L'idée de l'être
+inconditionnel est le point de départ de la philosophie.--Il faut
+déterminer cette idée de manière à ce qu'elle rende compte des faits
+d'expérience en général et des vérités nécessaires de l'ordre
+moral.--Celles-ci nous obligent à reconnaître la liberté du premier
+principe en attestant en nous le devoir, qui suppose notre propre
+liberté.
+
+
+Messieurs,
+
+L'idée de morale implique notre liberté et l'existence d'un principe
+supérieur à nous. Le second point n'est pas moins nécessaire que le
+premier. Nous l'avons vu dans la leçon dernière. Si nous cherchons la
+règle de la liberté dans la liberté elle-même, peut-être
+réussirions-nous à l'y découvrir; mais, comme nous l'avons expliqué,
+l'élément essentiel, l'obligation s'évanouirait. Une morale scientifique
+suppose donc la connaissance scientifique de la liberté humaine et d'un
+principe supérieur d'obligation. Nous trouvons ces deux vérités écrites
+au fond de notre âme; nous pouvons espérer dès lors que la science
+expliquera ce témoignage intime, et nous avons besoin qu'il en soit
+ainsi. En effet, les notions que l'évidence rationelle et la conscience
+morale nous fournissent sur le principe suprême avant toute recherche,
+sont trop vagues, trop incomplètes pour suffire aux besoins d'une
+discipline précise et rigoureuse. Il est nécessaire avant tout de les
+concilier entr'elles, car leur accord est un problème. La liberté, elle
+aussi, doit passer au creuset de la pensée. Nous sommes certains de sa
+réalité lorsque nous sommes certains du devoir; nous la connaissons
+comme fait avec une pleine lumière; mais un fait n'est pas propre à
+entrer immédiatement dans l'édifice de la philosophie. C'est une pierre
+brute; nous ne pouvons employer que des pierres taillées. La vraie
+science est celle des effets par leur cause; notre liberté a une cause,
+il faut l'y chercher. Nous ne la connaîtrons comme il faut la connaître
+que si nous la trouvons à sa place dans l'ordre universel, si nous
+l'expliquons par le principe universel, si nous voyons en elle une
+conséquence de la nature de ce principe ou le produit de son action. Il
+appartient donc à la métaphysique de nous faire comprendre la liberté
+humaine. Faisons des vœux pour qu'elle y réussisse, car la morale est à
+ce prix.
+
+La liberté humaine suppose, Messieurs, l'absolue liberté, ou, si vous me
+permettez cette expression qui n'est pas encore justifiée, la liberté
+divine. Nous ne pouvons pas confondre notre être avec le principe de
+toute chose, parce que nous nous sentons limité; or le principe absolu
+étant un, comme la raison nous l'enseigne évidemment, il est
+nécessairement illimité, dans ce sens du moins qu'il n'est restreint par
+aucun autre.
+
+Les conséquences de ce principe illimité sont des actes libres ou bien
+elles résultent d'une nécessité intérieure de sa nature. Il n'y a pas
+d'autre alternative. La prétention souvent affichée de concilier la
+liberté et la nécessité dans une idée supérieure ne se justifie pas.
+Cette idée soi-disant supérieure n'est jamais que celle d'une activité
+nécessaire, nécessité spontanée, nécessité intelligente, nécessité de
+perfection si l'on veut, mais enfin c'est la nécessité.
+
+Eh bien, si nous concevons le monde comme résultant de l'action
+nécessaire d'un principe infini, il est impossible que nous trouvions
+une place en lui pour la liberté humaine. La portée des actes d'un être
+infini est elle-même infinie. Si l'univers est le produit d'une activité
+nécessaire, il est nécessairement ce qu'il est jusque dans ses derniers
+détails, nous sommes nécessairement ce que nous sommes, et nos actes
+particuliers ne sont que la traduction, la manifestation, le déroulement
+dans le temps de cette essence déterminée.
+
+Cette conséquence est inévitable; en vain chercherait-on à l'éluder en
+expliquant notre liberté par l'imperfection inhérente à tout être fini.
+Si Dieu ne peut pas agir autrement qu'il n'agit parce qu'il est parfait,
+l'œuvre où cette perfection se révèle ne peut être que ce qu'elle est;
+or la présence de la liberté implique dans un monde qui ne peut être que
+ce qu'il est. La réalité de la liberté consiste précisément en ceci: que
+le monde puisse être autrement qu'il n'est, si les agents libres le
+veulent. Expliquer la liberté par l'imperfection, c'est la faire
+évanouir comme une fumée.
+
+Je désire être bien compris, je ne prétends pas que de la liberté divine
+on puisse déduire immédiatement la liberté humaine; je dis seulement que
+sans la liberté divine il est impossible de concevoir la liberté
+humaine.
+
+On pourrait inférer de là directement que le principe absolu est une
+activité libre, puisque la foi de l'homme à sa liberté est nécessaire à
+l'accomplissement du devoir, à la vérité de la conscience morale que
+nous ne pouvons suspecter sans lui faire injure. Cette conclusion fort
+importante, nous ne la tirons pas encore d'une manière expresse. Nous
+établissons seulement ceci, que, pour pouvoir servir de base à la morale
+ou nous donner une morale, la métaphysique doit démontrer la liberté du
+principe absolu. Il nous reste à examiner comment la métaphysique peut
+arriver à un résultat pareil. Ceci nous conduit à jeter un coup-d'œil
+sur l'ensemble de la philosophie régressive, dont l'unique objet est de
+formuler l'idée du principe.
+
+La marche de cette discipline est réglée par son point de départ et par
+son but. Le but, nous le connaissons. Le point de départ est évidemment
+l'ensemble des vérités immédiatement certaines. Nous appelons vérités
+immédiatement certaines non-seulement celles que l'esprit possède avant
+tout travail, ce qui se réduirait à excessivement peu de chose, mais
+toutes celles que nous possédons légitimement au début des recherches
+philosophiques, au moment où nous nous posons le problème de la
+philosophie, tel que nous l'avons circonscrit. Ces données premières
+sont assez complexes; elles embrassent des faits extérieurs perçus par
+les sens, des faits intellectuels perçus par la conscience, des vérités
+nécessaires de l'ordre rationel et des vérités nécessaires de l'ordre
+moral.
+
+Les faits sensibles sont l'objet des sciences naturelles; les faits de
+conscience sont l'objet de la psychologie, qui constate aussi les deux
+genres de vérités nécessaires dont nous venons de parler. Les quatre
+membres de notre classification se ramènent donc à la dualité sous un
+double point de vue. Quant à la manière de constater les faits, nous
+opposons l'expérience sensible à l'analyse intérieure.--Quant à la
+nature même des vérités immédiates, nous trouvons d'un côté des faits
+contingents, variables, _a posteriori;_ de l'autre des connaissances
+nécessaires, immuables, _a priori_. Il importe de ne pas confondre ces
+deux divisions, qui partent de principes bien distincts.
+
+Nous ne nous compromettrions pas beaucoup en disant, MM., que, pour
+arriver à la première vérité dans l'ordre des choses, il faut tenir
+compte avec un égal souci de toutes les données du problème que nous
+venons d'énumérer ou de toutes les vérités premières dans l'ordre de
+l'acquisition de nos connaissances. Ce lieu commun prend de l'importance
+par la revue exacte dont nous l'avons fait précéder. Celle-ci n'a du
+lieu commun que l'apparence. L'esprit n'a pas toujours accordé la même
+attention aux éléments qu'elle embrasse. Préoccupé tantôt des uns,
+tantôt des autres, ne les distinguant pas toujours, il a tenté d'asseoir
+exclusivement sur quelques-uns d'entr'eux l'édifice de la science. De là
+vient la diversité des systèmes, car comme la logique est la même pour
+tout le monde, si le point de départ était identique, il faudrait bien
+que le résultat le fût aussi. Il en est de la philosophie comme des
+mathématiques. Si les données sont trop insuffisantes, le problème ne
+peut recevoir aucune solution; s'il manque une donnée, on arrive à une
+formule applicable à plusieurs quantités entre lesquelles le choix est
+arbitraire.
+
+L'expérience sensible consultée seule ne fournit point de philosophie.
+Et d'abord, Messieurs, les sens isolés, considérés d'une manière
+abstraite, ne donnent aucune espèce de notion. Il n'y a point de
+connaissance sensible rigoureusement parlant. Pour constater un fait
+extérieur quelconque, il faut appliquer aux données des sens
+l'intelligence et les idées universelles nécessaires _a priori_ qui
+constituent l'intelligence: ainsi les notions de substance, de cause, de
+possibilité, de réalité, que l'expérience sensible ne fournit point,
+mais que nous appliquons instinctivement aux sensations et dont nous
+n'obtenons une conscience distincte que par cet emploi réitéré. Ces
+vérités-là sont acquises, aussi n'insisterons-nous pas. Nous acceptons
+l'expérience telle qu'elle est, sans discuter son origine. Nous prenons
+la science de la nature dans toute sa grandeur, dans sa merveilleuse
+beauté, et nous répétons qu'elle ne donne pas de philosophie. Cela,
+Messieurs, pour deux raisons: La science expérimentale n'est pas
+certaine par elle-même, puis elle ne conduit à rien d'inconditionnel.
+
+La science expérimentale n'est pas certaine par elle-même, pas du moins
+dans le sens qu'il faudrait. On ne peut pas douter que nous ne voyions
+ce que nous voyons, mais on peut douter que ce que nous voyons existe
+indépendamment de nous. La preuve c'est qu'on en a douté. On a mis en
+question la réalité du monde extérieur en général. Or lorsqu'il s'agit
+de lever un doute qui porte sur l'expérience en général, il est clair
+qu'on ne saurait en appeler à l'expérience. Tout doit être rigoureux
+dans la science. Rigoureusement il faut une métaphysique pour légitimer
+l'expérience sensible; l'expérience sensible ne suffit donc pas pour
+fonder la métaphysique.
+
+La science expérimentale ne conduit à aucun principe inconditionnel et
+nécessaire. Les faits que l'expérience constate directement ne peuvent
+être constatés que comme faits. Nous voyons qu'ils sont, nous ne voyons
+pas qu'ils soient nécessaires. Les causes des phénomènes que nous
+percevons sont du même ordre que ces phénomènes eux-mêmes. Les procédés
+de la science empirique ne peuvent nous conduire au delà de
+l'accidentel. Certains effets ont lieu, donc ils sont produits par
+certaines forces. Ainsi la chaleur, la lumière, l'électricité, le
+magnétisme, la force organique, ces puissances dont l'action explique
+une multitude de phénomènes divers, sont elles-mêmes des faits à
+expliquer. Peut-être l'esprit saisira-t-il un jour leur unité, peut-être
+deviendra-t-il évident que toutes ces forces ne sont que des
+manifestations d'une seule force dont l'action varie selon les
+circonstances dans lesquelles elle est placée. Mais cette force plus
+générale ne sera qu'un fait, un accident, dont il faudra chercher la
+cause, et décidément la dernière cause ne peut résider dans rien
+d'accidentel. Ni l'expérience ni la réflexion qui part de l'expérience
+ne sauraient nous conduire à un principe inconditionnel, parce qu'elles
+ne sauraient établir qu'il soit inconditionnel. L'expérience peut bien
+nous montrer la présence d'une intelligence dans le monde par exemple,
+mais elle ne nous apprendra jamais si cette intelligence est
+véritablement le premier principe ou si elle émane elle-même d'un
+principe supérieur. L'inconditionnel est nécessairement infini; or dans
+le champ de l'expérience nous ne trouvons rien d'infini; le monde que
+nous connaissons, à le prendre tout entier, ne l'est pas réellement, et
+si d'un effet fini nous voulions conclure à l'existence d'une cause
+infinie, cette conclusion dépasserait les prémisses.
+
+La plupart de ces considérations portent également sur les données de
+l'expérience interne, de la conscience psychologique. En dirigeant notre
+attention sur nous-mêmes, nous constatons une autre espèce de phénomènes
+passagers, limités et contingents, dont nous ne pouvons rien conclure
+au-delà du contingent et du limité. Il est donc permis de dire, si l'on
+désigne sous le nom d'expérience la connaissance des faits particuliers,
+que l'expérience ne nous donne par elle-même aucune notion du premier
+principe; nous ne pourrions pas même induire l'existence d'un tel
+principe des données qu'elle nous fournit, si nous n'en étions assurés
+d'avance.
+
+Mais le mot _expérience_ est équivoque. Toute connaissance est
+expérimentale en quelque façon, puisqu'en pensant nous sentons notre
+pensée. La conscience psychologique nous atteste non-seulement des faits
+particuliers et variables, mais des faits immuables et constamment
+identiques; elle nous fournit des notions que nous ne pouvons pas
+concevoir sans concevoir en même temps leur nécessité. Les modifications
+de notre âme sont l'objet d'un sens intérieur, et la connaissance que
+nous en avons ressemble à beaucoup d'égards à la connaissance sensible.
+Mais pour savoir ce qui se passe en nous-même, il faut que nous nous
+connaissions indépendamment de ces modifications passagères, il faut que
+nous ayons l'idée de cette unité permanente de notre être que nous
+appelons _moi_. Nous la possédons en effet immédiatement. Le moi n'est
+pas une connaissance déduite, le moi n'est pas la conclusion d'un
+raisonnement; cependant il n'a rien pour nous de contingent ni de
+variable. Indispensable à l'exercice du sens intérieur, l'idée du moi ne
+provient pas d'un sens, mais elle est l'objet d'une intuition
+permanente. C'est la forme pure de l'activité réfléchie. Par cette
+intuition, nous apercevons directement le fond de notre être, du moins
+cela nous paraît ainsi, car il nous est impossible de supposer qu'il y
+ait derrière le moi autre chose que le moi. Le moi est un acte ou la
+forme d'un acte, le moi est notre substance. Les idées d'être, de
+substance, de force, d'acte, de cause, toutes ces notions universelles
+dans leur emploi, qui sont pour ainsi dire les rayons de notre
+intelligence, partent de l'intuition du moi. Nous saisissons
+immédiatement leur réalité dans le moi, et sans en avoir la même
+intuition, nous les appliquons au dehors, par analogie si l'on veut,
+mais par une analogie instinctivement aperçue. Nous les appliquons avant
+de nous en rendre compte et nous arrivons à les connaître dans leur
+généralité par cet emploi. Nous les dégageons par l'abstraction des
+propositions particulières de la science expérimentale; mais lorsque,
+après les avoir ainsi obtenues par l'abstraction, nous les considérons
+en elles-mêmes, un examen attentif nous fait reconnaître en elles
+l'élément nécessaire, immuable, _a priori_ de la science expérimentale
+et de tous nos jugements. Les _catégories_ (c'est le nom qu'on leur
+donne) sont l'expression de l'intelligence arrivant peu à peu à la
+conscience d'elle-même. Primitivement les catégories sont des lois. Les
+idées générales de substance et de cause, par exemple, ne sont que
+l'expression abstraite de la nécessité intérieure qui nous oblige à
+mettre à la base de tous les phénomènes un sujet persistant, à
+reconnaître une raison d'être de toutes les existences et de tous leurs
+changements. Ces lois ne sont ni les seules ni les plus élevées, et
+l'intelligence qui s'arrête aux catégories ne se connaît pas encore dans
+son intimité. Il est aisé de s'en convaincre lorsqu'on voit, en suivant
+les indications de Kant et de ses successeurs, que les catégories et
+leurs lois appliquées à la rigueur conduisent à des résultats
+inadmissibles ou contradictoires. Ainsi le principe résumé dans l'idée
+de cause se traduirait comme suit: «tout ce qui est ou qui arrive a une
+cause»; il faut donc, après la cause de l'effet dont on part, trouver la
+cause de la cause, et ainsi de suite à l'infini. Si le principe de
+causalité est absolument vrai, il exclut l'idée d'une cause première,
+car celle-ci serait un être ou un acte sans cause, qui dérogerait au
+principe et le renverserait. L'idée de cause et la vérité qu'elle
+exprime n'ont donc qu'une valeur limitée et relative. Une première
+observation de nous-même le constate: le premier besoin de la pensée et
+sa suprême loi est d'atteindre l'infini et l'absolu. Primitivement et
+par son essence même la raison affirme l'absolu, c'est-à-dire un être
+qui existe par lui-même, qui n'a besoin de rien pour exister. L'absolu
+est en même temps l'unité des choses et la cause première. Il existe par
+lui-même et tout existe par lui. La loi fondamentale de l'esprit n'est
+donc pas ce qu'on appelle le principe de causalité, car ce principe
+n'est pas vrai; il conduit à une série infinie que l'intelligence
+repousse. La véritable expression du principe fondamental est celle-ci:
+«ce qui a sa cause hors de soi n'est pas la réalité véritable; le réel
+est l'inconditionnel, l'être qui possède en lui-même toutes les
+conditions de son existence.» Nous appellerions ce principe le principe
+de _l'inconditionnalité_, s'il était besoin pour le désigner clairement,
+d'un terme aussi barbare. Heureusement nous pouvons nous en passer: son
+nom est tout trouvé, c'est la Raison. En allant au fond de
+l'intelligence, nous y trouvons la Raison, c'est-à-dire l'affirmation _a
+priori_, nécessaire de l'unité et de l'absolu, le besoin de remonter en
+toute chose à l'unité et à l'absolu. Les sens ne donnent que
+l'accidentel et le limité, la logique partant des sens ne nous conduit
+pas au delà du limité et de l'accidentel, mais la raison pose
+immédiatement en face du limité et de l'accidentel l'infini et le
+nécessaire. La tâche de la science est d'unir ces deux termes en
+approfondissant l'un et l'autre.
+
+Maintenant cet être inconditionnel ou nécessaire posé par la raison
+est-il identique à l'être que la conscience du moi nous fait apercevoir?
+L'idéaliste tend à les confondre, et cette réduction paraît d'abord
+plausible, car, relativement à nous-même, l'être attesté par la
+conscience du moi n'a rien d'accidentel. Cependant cette apparente
+simplification du problème est une erreur. En effet, l'objet de la
+conscience du moi est limité, tandis que l'être absolu ne saurait être
+limité, puisque rien ne le limite. La raison pose l'infini à côté du moi
+fini comme l'être inconditionnel qui est sa cause à lui-même à côté du
+monde accidentel qui cherche sa cause hors de lui; et ces mots,
+inconditionnel, infini, n'expriment pas deux idées, mais deux aspects
+d'une seule et même idée.
+
+Nous trouvons dans ces lois nécessaires de l'intelligence, dans ces
+vérités _a priori_ que l'observation de l'esprit nous fait découvrir, le
+point de départ que la philosophie régressive demande vainement à
+l'expérience. Ce point de départ, Messieurs, c'est l'ensemble des
+vérités immédiates _a priori,_ c'est-à-dire l'esprit humain tout entier.
+La conscience nous donne l'intuition de l'être. La raison nous suggère
+le besoin d'atteindre l'absolu, et le problème de la science se pose
+ainsi: «Déterminer l'idée de l'être absolu.» Je dis: en déterminer
+l'idée, et non pas en prouver l'existence; car nous n'en possédons pas
+encore l'idée, puisque l'être que nous comprenons n'est point absolu,
+tandis que nous sommes certains de son existence dès l'entrée; et si
+nous n'en étions pas certains dès l'entrée, nous ne la démontrerions
+jamais, nous marcherions de contradiction en contradiction, d'accidentel
+en accidentel, sans jamais atteindre le terme.
+
+On peut, sans les altérer, formuler ces idées d'une autre manière. La
+conscience du moi nous donne l'intuition de l'_être,_ mais de l'être
+fini; l'être fini est limité par son contraire, en dernière analyse la
+limitation aboutit à la contradiction. De quelque côté qu'on le prenne,
+l'être fini est pétri de contradictions. On ne peut rien affirmer de lui
+d'une manière pure et simple; rien affirmer sans restreindre ce qu'on
+avance, c'est-à-dire, sans le nier. Mais la contradiction répugne à la
+raison. Le travail de l'esprit doit le purger des contradictions dont il
+est infesté. Déterminer l'idée de l'être absolu revient donc à ceci:
+concevoir l'être de telle manière qu'il puisse exister par lui-même sans
+contradiction. Voilà, Messieurs, l'objet de la métaphysique, considérée
+comme une science purement rationelle, purement _a priori._
+
+La métaphysique commence avec ces données de la conscience et de la
+raison pure; l'être ou l'acte, l'être absolu. Mais elle ne saurait
+demeurer sur ces sommets déserts, voilée dans son austérité, loin de
+tout contact avec le monde de l'expérience et les questions que ce monde
+fait naître. Une science spéculative sans rapport avec l'expérience
+n'aurait aucun prix pour l'humanité. L'expérience seule ne donne point
+de philosophie, il n'y en a pas non plus sans son concours. Ce que nous
+demandons à la philosophie, c'est l'explication des faits. Ainsi le
+problème se complique; il ne s'agit pas seulement de concevoir l'être
+absolu sans contradiction; il s'agit de déterminer l'idée de l'être
+absolu de telle manière qu'elle rende raison des faits en en faisant
+comprendre la nécessité, ou du moins la possibilité réelle. La science
+que nous cherchons, la seule qui puisse nous satisfaire, est celle qui
+nous fera voir dans la totalité de l'expérience la conséquence régulière
+du principe universel. Nous ne saurions donc faire abstraction de
+l'expérience en cherchant cette idée suprême. L'expérience est la pierre
+de touche des systèmes. Ils sont jugés d'après la manière dont ils
+rendent compte des faits. Tous travaillent à les expliquer, mais ils
+n'acceptent pas tous cette tâche dans la même étendue, et ils n'y
+réussissent pas également.
+
+La question abstraite de l'être sans contradiction serait peut-être
+susceptible de plusieurs solutions différentes; mais lorsqu'il s'agit
+d'une idée capable d'expliquer le monde réel, le choix se resserre, et
+la pensée est contrainte de s'élever pour s'élargir. Les deux sources de
+connaissance se confondent dans le même fleuve. Les données de
+l'expérience et celles de la raison se combinent. L'on ne saurait
+trouver un principe nécessaire que dans la pensée _a priori;_ on ne
+saurait déterminer, enrichir, développer cette idée _a priori_ de l'être
+sans consulter l'expérience.
+
+Nous sommes donc sur le chemin qui conduit à la métaphysique, ou plutôt,
+Messieurs, nous entrevoyons ce chemin; mais ce que nous trouverons au
+terme, sera-ce la métaphysique que nous cherchons, une métaphysique
+propre à servir de base à la morale, une métaphysique qui nous fasse
+comprendre que le principe absolu des choses est un être libre?
+
+Nous ne saurions dire qu'un tel résultat soit impossible, mais il nous
+est permis de douter qu'il soit immanquable. On s'avancerait beaucoup en
+affirmant qu'il y a une contradiction dans l'idée que l'être absolu est
+nécessairement ce qu'il est et qu'il agit nécessairement comme il agit.
+Et quant à l'expérience, il ne s'entend pas non plus de soi-même qu'un
+Dieu libre soit indispensable pour rendre l'expérience intelligible.
+
+Une silencieuse destinée préside aux révolutions de la nature, une loi
+pareille s'accomplit dans l'humanité. Acteurs d'un drame que nous ne
+comprenons pas, nous ne trouvons point les lois de l'histoire d'accord
+avec les lois écrites dans notre propre cœur. Rarement la couronne du
+bonheur et de la gloire ceint le front de la vertu. Les soupirs de la
+conscience sont étouffés par le flot qui nous emporte. Le flambeau de la
+civilisation passe lentement de climats en climats, sans se rallumer aux
+lieux qu'il a quittés. États, religions, langues et races, tout cela
+naît, fleurit comme l'herbe des champs, tout cela meurt comme elle sans
+savoir pourquoi. Tout a sa raison d'être dans le monde, mais cette
+raison est-elle une loi qui s'ignore, est-ce un but compris et
+voulu?--Ignorants et savants sont égaux en face de cette question
+solennelle, chacun la résout suivant son secret désir. L'expérience ne
+nous dicte pas de réponse. L'histoire, la nature même nous suggèrent
+sans doute l'idée de liberté, mais elles n'en contiennent aucune trace
+irrécusable. Pour trouver la liberté il faut descendre dans notre propre
+cœur.
+
+Et ce témoignage lui-même, ne pourrait-il pas être contesté? Le fait
+certain que nous nous sentons libres suffit-il pour prouver que nous le
+sommes réellement? Il est permis d'en douter. Le sentiment intime peut
+avoir ses illusions comme les sens extérieurs. Si notre liberté d'action
+était incompatible avec d'autres vérités clairement et distinctement
+reconnues, le sentiment que nous avons d'être libres suffirait à peine
+pour faire rejeter ces vérités. On nous ferait observer d'abord que la
+réflexion psychologique ne jette qu'un faible rayon dans l'abîme que
+nous sommes. Nous ne nous connaissons jamais tout entiers et jusqu'au
+fond; le fataliste nous en arracherait facilement l'aveu. Puis,
+décomposant l'idée de la liberté, il y trouverait deux éléments: la
+spontanéité et le choix. Il accorderait la réalité de la première pour
+concentrer son attaque sur le second. Il dirait: «nous sommes le
+principe de nos propres actions; notre volonté est une force réelle;
+nous sentons la spontanéité de cette force et nous l'appelons avec
+raison notre liberté. Toute notre liberté est là. Avant d'agir, durant
+l'action elle-même et depuis, il nous semble à la vérité que nous
+pourrions faire autre chose que ce que nous faisons réellement; mais
+c'est une illusion, nous agissons conformément à notre nature que nous
+ne connaissons pas entièrement; s'il y a plusieurs possibilités, il n'y
+en a qu'une à la fois. Nous nous dirigeons toujours d'après des motifs,
+et le motif le plus puissant l'emporte. En réalité nous ne connaissons
+pas toujours nos vrais motifs, ni ce qui en fait la force prépondérante,
+parce nous sommes un mystère pour nous-mêmes.»
+
+Je sais bien, Messieurs, ce qu'il y aurait à répliquer, mais je crois
+que sur ce terrain la question pourrait rester longtemps suspendue.
+D'ailleurs il ne serait peut-être pas prudent de se fier sans réserve au
+sentiment intime. Son témoignage pourrait bien varier et nous faire
+défaut. Il ne faut pas chercher bien loin le fataliste que j'ai fait
+parler. Ce fataliste, tout homme qui s'observe le découvrira quelque
+jour dans un repli de son propre cœur. Nous sommes ingénieux à fuir le
+sentiment de nos fautes. Tour à tour nos pensées nous condamnent et nous
+excusent.
+
+Vous le voyez, Messieurs, la nature, l'histoire, la conscience
+psychologique, les données _a priori_ de la raison pure semblent
+insuffisantes pour déterminer précisément la solution du problème de la
+métaphysique. Plusieurs chemins s'ouvrent à la pensée spéculative, et le
+choix entre ces chemins est incertain. On peut concevoir le principe
+suprême comme une activité immuable dans sa perfection, on peut
+concevoir les choses comme enchaînées par un lien de nécessité. Loi,
+pensée, raison, nature, peu importent les noms de ce principe et de ce
+lien, l'idée est toujours la même. Les phénomènes s'expliqueront selon
+cette idée, il est permis de s'y attendre, et l'histoire des opinions
+humaines nous autorise à l'affirmer. Les choses sont ce qu'elles sont;
+la prétention d'un système de liberté, c'est qu'elles pourraient être
+autrement. Rigoureusement il est impossible de le prouver; la manière
+même dont le problème est posé rend cette impossibilité manifeste. Il y
+a plus, Messieurs: un préjugé naturel s'élève contre le système de la
+liberté. Il n'a pas fait fortune dans la science, et cela se comprend:
+il est contraire à l'intérêt scientifique. Que cherche la science, en
+effet? Elle cherche le pourquoi de toutes choses, et la liberté est
+précisément ce qui n'a pas de pourquoi. La science comprend les effets
+par leurs causes, elle veut prévoir; or l'acte libre est la seule chose
+qu'on ne puisse absolument pas prévoir. On ne peut le connaître qu'après
+coup, lorsqu'il est accompli.--Si les effets ne procèdent pas de leur
+cause par une nécessité logique, la logique ne suffira pas pour les
+manifester dans leur cause.
+
+L'idée de la liberté dans le premier principe vient donc troubler
+l'espoir d'une science progressive. Elle augmente tout au moins
+singulièrement la difficulté de la tâche. La pensée veut tout embrasser
+dans l'unité d'un système; les plus forts liens ne sont-ils pas les
+liens de la nécessité?
+
+Cependant, s'il est impossible de prouver que les choses pourraient
+suivre un autre cours, il ne l'est guère moins de prouver le contraire,
+et cette idée peut, elle aussi, invoquer en sa faveur un préjugé
+instinctif. Cet instinct existe dans toutes les âmes, il est puissant
+dans les nobles cœurs. Quels que soient les rapports qui unissent
+entr'eux les éléments du monde matériel et moral, ce monde tout entier
+peut n'être qu'un grand accident, que sais-je, une grande infortune! Si
+la liberté du Créateur nous permettait de concevoir celle de la
+créature, il y aurait là aussi peut-être une explication. C'est la
+solution religieuse, l'antique tradition de l'humanité; il vaudrait la
+peine de la sonder. À la première vue du moins, la raison n'a pas
+d'objection insurmontable contre l'idée d'une suprême liberté, car cette
+idée ne contient pas de contradiction. L'expérience ne saurait réfuter
+directement ce point de vue, et si l'on arrivait à la conclusion que la
+dernière raison de tous les faits ne peut pas être indiquée avec
+certitude, il faudrait bien en passer par là.
+
+Ainsi la pensée demeure indécise entre deux routes divergentes, nulle
+conciliation n'est possible, et le choix semble arbitraire. En quelque
+sorte il l'est en effet, et nous pouvons dire avec un illustre
+philosophe[6], que si nous nous décidons pour le système de la liberté,
+c'est que nous le voulons ainsi.
+
+[Note 6: M. de Schelling, dans ses leçons inédites.]
+
+Cependant nous n'avons pas rassemblé toutes les valeurs connues qui
+fixent le problème. Dans l'énumération des vérités immédiatement
+certaines qui doivent servir d'appui à la pensée spéculative et lui
+fournir les matériaux de son édifice, nous en avons négligé une. Parlons
+mieux, nous l'avons à dessein mise en réserve parce qu'elle est d'une
+nature tout à fait particulière. Cette donnée primitive, c'est la
+conscience morale. En dirigeant notre attention sur nous-mêmes, nous y
+lisons la loi du devoir. Nous la déchiffrons avec peine, nous demandons
+à la science de nous en expliquer l'origine, de nous en développer le
+contenu, mais nous savons que c'est une loi. Le devoir, s'il est
+certain, prouve notre liberté, car il la suppose. Il ne saurait être
+question de devoir pour celui dont les actes ne seraient pas libres. Si
+nous sommes libres, Dieu est libre, car la liberté dans le monde
+implique la liberté dans son principe.
+
+Notre choix entre les deux systèmes qui se proposent à la raison n'est
+donc pas une affaire de caprice ou de hasard. Il est dicté par un motif
+impérieux. Aussi longtemps que tous les éléments de la pensée ne sont
+pas présents, la direction à suivre reste incertaine; lorsque chacun est
+mis à sa place, la ligne est déterminée, il n'y a plus qu'à les réunir.
+
+Mais est-il vrai que le devoir soit absolument certain?
+
+Si l'on peut mettre en question le témoignage du sentiment intime, ne
+peut-on pas mettre en question le sentiment qui nous atteste le devoir?
+Ce doute, Messieurs, l'intelligence s'efforcerait en vain de le
+dissiper; le cœur en triomphe sans peine. La science ne s'est jamais
+montrée plus grande que le jour où, par la bouche d'un penseur généreux,
+elle a répété comme une humble écolière la réponse que dicte le cœur:
+«Oui certes, il est possible de douter du devoir et de sa valeur
+absolue, mais ce doute est criminel et nous ne voulons pas
+l'accueillir.»
+
+Ainsi le choix de notre système de philosophie est obligatoire ou
+facultatif, selon qu'on voudra l'entendre. Facultatif pour
+l'intelligence désintéressée, impartiale, indifférente; obligatoire pour
+les honnêtes gens. Ce que l'intelligence demande, c'est une explication
+conséquente. Ce que le devoir commande, c'est le respect. Nous sommes
+libres d'écouter la conscience ou de l'endormir, et rien ne l'endormira
+mieux que le fatalisme. Mais si nous voulons croire au devoir, nous
+devons chercher un système dans lequel le devoir s'explique comme une
+réalité et non pas comme une illusion.
+
+
+
+
+TROISIÈME LEÇON.
+
+Nous avons acquis la certitude de la liberté divine, mais non
+l'intelligence de cette liberté; pour l'obtenir, il faut arriver à la
+liberté par le développement de l'idée de l'absolu.--Objection critique:
+l'idée de l'absolu est inhérente à notre raison, mais il ne s'en suit
+pas qu'elle corresponde à la réalité.--Réfutation.--La théorie de la
+connaissance, fixée par les systèmes successifs de Descartes, de Locke,
+de Kant et de Fichte, nous prouve que toute affirmation se fonde sur la
+foi de l'esprit en lui-même. On n'est pas en droit de douter de la
+raison sans douter du témoignage des sens et de toute vérité quelconque,
+scepticisme irréfutable, mais impossible.--Nous croyons donc à la raison
+et par conséquent à la réalité de l'absolu.--Nous étudierons le
+développement de l'idée de l'absolu dans l'histoire.
+
+
+Messieurs,
+
+La morale n'est pas une science indépendante, parce qu'il n'y a qu'une
+science, du tronc de laquelle toutes les branches doivent partir: c'est
+la science de l'unité, la philosophie première; mais il y a quelque
+chose de primitif dans la morale, et la philosophie première ne saurait
+se développer dans une direction certaine sans tenir compte de cet
+élément moral primitif. Quand la plante a parcouru toutes les phases de
+son développement, la semence se retrouve dans le fruit mûr. La volonté
+morale cherche à se comprendre afin de se réaliser, et pour arriver à
+cette intelligence d'elle-même, elle produit la science universelle,
+qui, dans son commencement, dans son cours et dans son terme, est
+l'œuvre de la volonté. La part de l'élément moral à la recherche du
+principe est une initiative souveraine. La conscience choisit le système
+qui peut seul répondre à ses besoins. Nous ne marchons donc pas à
+l'aventure, nous cherchons ce que nous voulons. La philosophie de la
+liberté commence par un acte libre.
+
+Cependant, Messieurs, parce que le but est marqué d'avance, il ne
+faudrait pas s'imaginer qu'il soit atteint et que nous n'ayons plus rien
+à faire. Notre métaphysique n'est pas achevée, disons mieux, elle n'est
+pas même commencée, quoique nous en connaissions le but, qui est la
+liberté de Dieu. Pour notre conscience, pour notre cœur, la liberté de
+Dieu est certaine, mais nous ne savons pas comment elle est possible.
+C'est là ce qu'il s'agit de faire voir, c'est-à-dire qu'il nous faut
+déterminer _a-priori_, spéculativement, l'idée d'absolue liberté dont
+nous avons établi la valeur réelle par un raisonnement _a posteriori_,
+en partant de notre conscience personnelle. Nous croyons à bon droit à
+la liberté de Dieu; il faut chercher à la comprendre, il faut voir tout
+au moins s'il est possible de la comprendre, et pour cela il faut
+essayer. Il n'y a rien eu de spéculatif jusqu'ici dans nos
+raisonnements. En prouvant la liberté de Dieu par la nôtre, et celle-ci
+par le sentiment du devoir, nous n'avons fait qu'affirmer des attributs
+connus d'avance, de sujets donnés également, sans acquérir par là aucune
+intuition ni des uns ni des autres. La philosophie spéculative, au
+contraire, se fonde sur l'intuition de son objet et produit elle-même
+dans son cours les idées qu'elle emploie. C'est la grande faute de
+Descartes d'avoir rapporté aux jugements seuls son doute régénérateur en
+en exceptant les idées, comme si les idées étaient tombées du ciel et ne
+provenaient pas elles-mêmes du jugement.
+
+Il est immédiatement évident pour la raison, nous l'avons déjà remarqué,
+qu'il existe un être absolu, un être qui contient en lui-même toutes les
+conditions de son existence. Nous chercherons à prouver spéculativement
+que l'être absolu est libre, en d'autres termes que l'idée d'être
+absolu, attentivement considérée, se trouve renfermer en elle la notion
+de liberté, ou que, pour concevoir comment l'être peut avoir en lui-même
+toutes les conditions de son existence, il faut concevoir sa liberté.
+Nous cherchons donc à fonder la liberté de Dieu sur une nécessité
+dialectique. Ce dessein paraît contraire à ce que nous avancions tout à
+l'heure, que la préférence donnée au système de la liberté est l'effet
+d'un libre choix; nous parviendrons, je l'espère, à lever cette
+difficulté. Toute démonstration repose sur l'évidence, c'est-à-dire sur
+la nécessité de la pensée; il est impossible que la philosophie, dans
+son cours, ne fasse pas appel à cette nécessité; mais l'évidence dont il
+s'agit n'est pas immédiate, sans cela tout le monde serait d'accord sur
+le principe des choses, et la philosophie n'exigerait aucun travail de
+l'esprit. Lorsque les intermédiaires convenables sont découverts, alors
+naît l'évidence; mais, pour les obtenir, il faut les chercher. Si, dès
+l'origine, nous ne voulions pas une philosophie de liberté, nous
+n'arriverions point à la démonstration qui nous la donne. Tous les
+systèmes, Messieurs, sont fondés sur l'évidence; la question est de
+savoir d'où ils partent et s'ils poussent la pensée jusqu'au bout. Eh
+bien! la volonté intervient dans le choix du point de départ, et la
+force qui fait marcher la pensée ou qui l'arrête, c'est encore la
+volonté.
+
+La méthode que nous nous proposons de suivre est légitime au même titre
+que notre point de départ. C'est par l'évidence intérieure que nous
+comptons procéder en analysant l'idée de l'être inconditionnel. C'est
+sur l'autorité de l'évidence intérieure que nous affirmons la réalité
+d'un tel être.
+
+On pourrait nous contester à la fois notre méthode et notre point de
+départ. J'accorde, nous dira-t-on peut-être, que la raison se représente
+nécessairement une cause première existant par elle-même, et qu'en
+creusant cette idée, elle la développe et la détermine de plus en plus;
+mais cette soi-disant cause des choses, n'est-ce pas la cause des
+représentations? cet être que votre raison aperçoit, n'est-ce pas votre
+raison elle-même qui se contemple comme en un miroir sans reconnaître
+son image? En un mot, la raison n'est-elle pas la dupe d'une illusion?
+Les choses que nous concevons nécessairement sont-elles vraies par cela
+même? Ces questions expriment sous une forme particulière l'objection du
+scepticisme, puisque ce qui est mis en doute, c'est que l'évidence
+rationelle soit une preuve de la vérité. Nous répondrons au scepticisme
+dès l'entrée, afin de n'y plus revenir, mais nous le ferons brièvement.
+Il me tarde, Messieurs, de sortir de ces landes si souvent parcourues et
+de vous conduire dans la moisson.
+
+La théorie de la connaissance est un des problèmes philosophiques sur
+lesquels les efforts de la pensée moderne se sont plus particulièrement
+concentrés. Ces efforts n'ont pas été tout à fait stériles. Si la
+solution n'est pas encore complète, les grandes lignes en sont pourtant
+arrêtées. Nous laisserons donc parler l'histoire.
+
+La question de la réalité de nos connaissances, ou, comme on dit, de
+leur valeur objective, a parcouru depuis Descartes jusqu'à nous une
+série de révolutions que l'on représenterait assez bien par une ligne
+circulaire. Descartes et Spinosa, les pères de notre philosophie, ne
+mettaient point en doute que ce que nous concevons nécessairement ne
+soit vrai. Ils faisaient de l'évidence intellectuelle le critère de la
+vérité. Descartes fortifiait après coup ce critère par la réflexion que
+Dieu, l'être parfait, est nécessairement véridique, et qu'il ne saurait
+dès lors nous avoir suggéré des idées pour nous tromper; mais comme
+l'évidence intellectuelle est la seule autorité qui garantisse au
+philosophe Descartes l'existence de Dieu, il est clair que, dès le
+commencement, avant de s'être demandé s'il y a un Dieu, Descartes croit
+fermement et définitivement à la valeur de l'évidence intellectuelle.
+Aussi n'invoque-t-il guère la véracité de Dieu que pour confirmer le
+témoignage des sens[7]. Malebranche et Spinosa n'estiment pas plus que
+lui qu'il soit besoin d'une recherche préliminaire pour s'assurer que la
+Raison a raison dans ses jugements.
+
+[Note 7: Nous nous attachons ici à l'enchaînement réel du système
+cartésien sans nous arrêter aux explications peu concordantes et
+embarrassées suite de la page précédente: de l'auteur sur les rapports
+des deux critères. Ces explications ont été fort bien résumées et fort
+bien jugées par M. Damiron: _Essai sur l'histoire de la philosophie en
+France au XVIIme siècle_. Tome Ier, p. 131-145.]
+
+Le XVIIIme siècle reprit avec beaucoup d'appareil la question de
+l'origine de nos idées, ce qui conduisit naturellement la pensée à
+s'interroger sur leur valeur et sur leur autorité. La philosophie du
+XVIIIme siècle avait une tendance décidée, et qui se prononce de plus en
+plus, à faire venir toutes nos idées du dehors, en d'autres termes à
+considérer l'intelligence comme un résultat et un phénomène, non comme
+une cause et comme un principe réel.
+
+Kant commença une réaction énergique contre cette philosophie, il rendit
+les esprits attentifs au caractère de nécessité inhérent à certaines
+idées dont nous ne pouvons décidément pas faire abstraction, et il
+démontra facilement que les idées empreintes de cette nécessité, les
+idées que nous ne pouvons pas ne pas avoir, ne sauraient venir du
+dehors. Nos idées nécessaires, dit Kant, viennent évidemment de
+nous-mêmes; elles sont l'expression de notre constitution
+intellectuelle, elles sont en nous _a priori._ Kant rétablit donc contre
+le XVIIIme siècle la certitude de cette vérité, qu'il existe des idées
+nécessaires _a priori_; mais, remarquons-le bien, il ne rétablit pas
+l'autorité, la valeur objective de ces idées dans le sens où
+l'admettaient Descartes et son école avant que la question de leur
+origine eût attiré si fortement l'attention. Au contraire, l'opinion de
+Kant, c'est que ces idées nécessaires, venant de nous-mêmes, n'ont de
+valeur que pour nous. Elles expriment notre organisation intellectuelle,
+mais elles ne nous apprennent rien sur la vérité des choses telles
+qu'elles sont indépendamment de nous. Ce sont, dirais-je volontiers, des
+lunettes taillées et colorées qui changent l'aspect des objets, mais il
+est impossible de les ôter et de savoir ce que sont les objets pour un
+œil qui verrait sans lunettes. Kant laisse l'esprit en face d'un objet
+réel indépendant de lui, mais dont il est absolument séparé par les
+facultés mêmes qui semblent destinées à l'en rapprocher. Les choses qui
+sont, nous ne les connaissons pas; les choses que nous connaissons ne
+sont pas: tel est en deux mots, Messieurs, le résultat du criticisme de
+Kant. Le principe qui le conduit à ce résultat est celui de la
+subjectivité de nos idées _a priori_, de nos idées nécessaires. Elles ne
+nous apprennent pas ce que sont les choses, puisque ce sont des lois de
+notre esprit tout à fait indépendantes des choses. Cet argument
+paraissait sans réplique.
+
+Les successeurs de Kant allèrent plus loin encore dans la même
+direction, et croyant marcher toujours en ligne droite, ils se
+trouvèrent avoir fait le tour du problème. Ils ramènent sans s'en douter
+l'esprit à son point de départ, la foi à l'évidence, la foi en lui-même.
+
+Kant prétendait que nos jugements n'ont qu'une valeur subjective ou
+relative à nous. Mais la subjectivité attribuée à nos représentations et
+à nos jugements, n'a de sens que par le contraste avec une réalité qu'on
+suppose exister en dehors de notre sphère. Du moment où cette opposition
+cesse, du moment où le mot subjectif perd son contraire et son jumeau,
+l'objectif, le mot subjectif n'a plus de sens. Pour mener la donnée de
+Kant jusqu'au bout, il fallait détruire le reste d'objectivité qu'il
+conservait encore. Fichte conçut ce dessein et l'exécuta; il fit voir
+que l'idée d'une réalité indépendante de nous, d'une _chose en soi_
+(c'est le mot technique) n'a elle-même d'autre fondement qu'un jugement
+nécessaire, un jugement _a priori_ de l'esprit humain, par conséquent un
+jugement subjectif. Selon Kant, nous n'apercevons nullement la chose en
+soi. Nous supposons qu'elle existe pour expliquer ce qu'il y a de
+variable et de contingent dans nos représentations. Nous la supposons
+pour trouver la raison suffisante des phénomènes qui se passent en nous.
+Nous la supposons en vertu du principe de causalité. Mais si le principe
+de causalité n'a qu'une valeur subjective dans toutes les applications
+que nous pouvons en faire, il n'y a pas d'exception pour la _chose en
+soi._ La conséquence ne peut pas avoir une valeur supérieure à celle du
+principe. La chose en soi n'est qu'un phénomène de l'intelligence. Hors
+de l'intelligence, il n'y a rien pour l'intelligence. Nous ne
+demanderons plus désormais d'où vient l'objet; il n'est pas, la chose
+est prouvée. Il n'existe rien que le sujet, le moi, l'esprit et ses
+représentations. Ce que l'on peut demander encore, c'est d'où vient
+l'esprit, d'où vient le sujet, le moi limité, qui se sent et se sait
+limité? Cette question donne naissance à une nouvelle recherche
+philosophique très-sérieuse.
+
+La science n'est donc pas achevée, mais le problème de la connaissance
+est épuisé. Toutes les solutions ont été tentées et l'on est arrivé à un
+résultat auquel l'esprit conséquent est contraint, bon gré, mal gré, de
+s'arrêter. La théorie de la connaissance, telle que la science l'a
+faite, est décidément idéaliste. Rien ne peut s'introduire du dehors
+dans l'âme. Toutes nos représentations, toutes nos idées, tout ce que
+renferme l'intelligence en un mot est produit par l'intelligence
+elle-même agissant selon ses lois.
+
+Cette manière de voir est la seule compatible avec l'opinion que
+l'esprit est une force pure, immatérielle; elle est la seule qui
+s'accorde avec un examen attentif des faits. Il implique qu'une activité
+pure soit jamais passive au sens propre du mot. Dans la perception
+sensible elle-même, l'intelligence n'est point passive. Non-seulement
+son activité spontanée est nécessaire pour transformer la sensation en
+connaissance, mais la sensation elle-même résulte de cette activité. La
+sensation est un acte de l'âme et non pas un acte du monde extérieur sur
+l'âme, seulement nous nous sentons contraints à cet acte, tandis que
+dans d'autres circonstances nous agissons librement. Il est aisé de s'en
+convaincre si l'on réfléchit que les phénomènes de la sensation se
+reproduisent souvent identiquement dans l'absence des objets extérieurs
+auxquels nous les rapportons, par exemple dans les rêves. Un minimum
+d'attention est requis pour que la sensation se produise. Enfin,
+Messieurs, la physiologie elle-même constate cette spontanéité dans
+l'activité des sens. Disons-le donc hardiment, quelle que soit la force
+du préjugé contraire, le monde de nos représentations est notre ouvrage.
+L'esprit n'aperçoit jamais que ses représentations; il ne sort jamais de
+lui-même.
+
+Ces réflexions n'ont pas la portée dangereuse qu'on pourrait leur
+attribuer au premier coup d'œil. L'idéalisme en psychologie et
+l'idéalisme en métaphysique sont deux choses absolument différentes. De
+ce que nous n'apercevons que notre esprit et ses actes, il ne suit pas
+nécessairement que ce soit là l'unique réalité, ce qui est le système de
+l'idéalisme proprement dit, de l'idéalisme métaphysique. Cette
+conséquence est possible, mais non certaine. Ce qu'il est, en un sens,
+permis de dire, c'est que nous ignorons s'il existe autre chose que nous
+et si notre irrésistible instinct ne nous trompe point. Le scepticisme
+serait légitime; au point de vue rigoureusement démonstratif ce serait
+même la seule conclusion légitime; mais nous n'avons pas besoin ici
+d'une démonstration rigoureuse, nous n'avons besoin d'aucune
+démonstration, la nature y a mis ordre.
+
+Le sens commun nous dit que les choses sont hors de nous et que nous les
+voyons telles qu'elles sont; il ne peut pas être question de le
+démentir: la tâche est de le comprendre et de le concilier avec la
+science, qui prétend que nos représentations sont le produit de notre
+activité. Il suffit à cette fin de traduire le sens commun en langage
+scientifique. Le sens commun est une affirmation sans preuve. Il nous
+dit que les résultats de notre activité intellectuelle régulièrement
+conduite correspondent à une réalité existant indépendamment de nous et
+l'expriment fidèlement. Il faut pour cela que les lois de l'intelligence
+soient aussi les lois de la réalité hors de nous ou de l'Univers. Cette
+opinion n'a rien de contraire à la théorie idéaliste de la perception;
+elle ne s'applique pas à la connaissance du monde extérieur seulement,
+mais à toutes nos facultés et à leurs produits. Elle est sans preuve, et
+nous ne saurions quelle preuve en donner, car c'est la base de toute
+espèce de démonstration. La science commence donc par une affirmation
+sans preuve, c'est-à-dire, par un acte de volonté, ou par un acte de
+foi: la foi de l'esprit en lui-même, la ferme assurance qu'il existe une
+vérité et que nous sommes faits pour l'atteindre. La volonté, vous le
+voyez, est à la base de l'intelligence. Nous la trouvons au commencement
+de tout.
+
+Mais la volonté ne saurait être contrainte. Si quelqu'un refuse de
+croire que ce qui paraît évident à lui-même et à tout le monde soit
+vrai, il est impossible de lui prouver qu'il se trompe. À quoi
+s'adresserait cette preuve, sinon à son intelligence, dont il doute? Le
+scepticisme absolu est donc irréfutable. Heureusement, Messieurs, il est
+impossible, ce qui en diminue beaucoup le danger. On peut bien
+s'imaginer un moment qu'on est sceptique, on ne peut pas l'être
+sérieusement. J'ai dit que la foi à l'évidence est un acte de volonté;
+ajoutons que cette volonté appartient à notre essence: on n'est pas
+homme sans l'avoir.
+
+Ce qui réprimerait bientôt nos velléités de scepticisme, ce qui rend
+pareillement l'idéalisme impossible, c'est la nécessité d'agir inhérente
+à notre nature. Du moment où nous devons agir, nous croyons à notre
+raison, nous croyons aussi à nos sens, à la réalité des rapports au
+milieu desquels nous nous trouvons, à la réalité du monde.
+
+Nous n'avons donc point sujet de craindre la théorie idéaliste de la
+connaissance. Elle a trait à la manière dont se produit en nous l'idée
+des objets et non point à ce qu'ils sont en eux-mêmes. Le bon sens
+affirme que les choses sont; il est tout à fait incompétent pour décider
+comment nous arrivons à les connaître, et il n'y a jamais prétendu.
+
+En revanche, cette théorie idéaliste nous rend un grand service, en
+faisant voir que toute espèce de certitude repose en dernière analyse
+sur l'évidence intérieure et sur la foi de l'homme en ses facultés. Il
+n'y a point de faculté privilégiée qui puisse se passer de cette
+adhésion. La perception sensible en a besoin plus qu'aucune autre; tous
+les penseurs sérieux l'ont compris. La foi que nous accordons au
+témoignage des sens n'est ni moins arbitraire ni plus nécessaire que la
+foi au témoignage de la raison. Nos perceptions sensibles sont notre
+ouvrage, et c'est par un jugement de l'intelligence que nous les
+rapportons à des objets extérieurs dont nous affirmons l'existence.
+Croire au témoignage des sens, c'est donc croire au témoignage de
+l'intelligence. Aussi, Messieurs, si le scepticisme absolu est
+irréfutable, il n'en est pas de même du scepticisme partiel qui nie
+l'infini et n'admet de science que celle des choses matérielles.
+Celui-ci, la réflexion le renverse sans peine en le forçant d'être
+conséquent. À celui qui ne veut croire que ce qu'il voit, il est facile
+de prouver qu'il est encore beaucoup trop crédule, cela suffit.
+
+Ainsi la réalité de l'être absolu est aussi certaine que la réalité du
+soleil qui nous éclaire. Je me trompe, Messieurs, elle est beaucoup plus
+certaine. J'affirme l'un et l'autre sur l'autorité de ma pensée, en
+vertu du même principe; le second comme cause des phénomènes accidentels
+de chaleur et de lumière qui se produisent en moi, le premier comme
+cause nécessaire de toute existence. Je puis faire abstraction des
+objets de l'expérience sensible, je puis supposer qu'ils n'existent pas;
+mais je ne puis pas supposer que l'absolu ne soit pas. Les êtres
+particuliers sont unis à ma raison par un lien accidentel, l'absolu par
+un lien nécessaire. Les preuves de l'existence de Dieu n'ont d'autre
+utilité que de mettre en relief, de rendre sensible cette nécessité; car
+si elle n'existait pas, s'il fallait réellement prouver Dieu, nous n'y
+réussirions jamais.
+
+Voici donc notre réponse à ceux qui mettent en doute l'existence d'un
+principe absolu: Douter de l'absolu, c'est douter de votre raison; mais
+si vous doutez de votre raison dans ses applications les plus élevées,
+vous devez en douter également dans ses applications les plus
+ordinaires; vous devez douter également de l'expérience, vous devez
+douter de tout; faites-le si vous pouvez; quant à nous, nous passons
+outre.
+
+La question n'est pas de savoir s'il y a un principe absolu, mais ce
+qu'il est.
+
+La philosophie régressive en cherche l'idée, la philosophie progressive
+applique cette idée à la solution des problèmes de la nature, de
+l'histoire et du cœur humain. Tous les systèmes ont une partie
+progressive plus ou moins développée, car il faut bien qu'ils essaient
+de rendre compte de l'expérience; ils ne sont faits que pour cela. Mais
+il est clair que la tentative de résoudre les questions concrètes au
+moyen d'un principe faux, ne saurait réussir. La philosophie progressive
+est donc la contre-épreuve de la régressive, et les systèmes imparfaits
+dont l'histoire nous offre une longue série ne conservent de valeur que
+dans leur partie analytique. Ce sont les échelons par lesquels l'esprit
+humain s'élève lentement à la conception du principe universel; il faut
+leur demander les éléments de cette pensée et non l'explication des
+phénomènes. Le livre du monde est déployé devant nous, mais les pages en
+sont couvertes de caractères mystérieux. Il faut attendre pour le lire
+que le chiffre soit trouvé.
+
+Les esprits frivoles ne voient dans l'histoire de la philosophie qu'un
+informe chaos d'opinions contradictoires sur des choses que l'homme ne
+peut pas savoir. Une école de littérateurs indifférents y admire le
+retour périodique des mêmes contrastes, qu'elle essaie de fondre dans
+une nuance indécise. Lorsqu'on l'étudie avec un esprit convaincu, on y
+trouve un constant progrès.
+
+Ce progrès, il nous importe, Messieurs, de le constater. Tout système de
+philosophie doit commencer par le commencement et ne relever que de
+lui-même. Cependant s'il y a une philosophie, c'est qu'il y a des lois
+générales. Le développement de la pensée humaine est soumis lui-même à
+des lois que la philosophie doit comprendre. Un système nouveau doit
+expliquer ceux qui l'ont précédé et se mettre lui-même en règle avec
+eux. Il doit savoir quelle place il occupe, quel besoin de l'esprit il
+prétend satisfaire, et quelle est la source de ce besoin. Il doit
+présenter, sinon ses lettres de noblesse, du moins son acte d'origine
+régulier. Pour se faire accueillir, il doit prouver qu'il fait faire un
+pas à la pensée générale de son siècle, qu'il résout la difficulté
+devant laquelle ses devanciers se sont arrêtés, qu'il donne la réponse à
+la question demeurée suspendue. À cet effet, il importe d'établir
+d'abord où l'on en est.
+
+Nous consacrerons quelques séances à relever les comptes de la
+philosophie, dont les systèmes principaux vous sont familiers. Nous ne
+les exposerons point, mais nous nous efforcerons de saisir dans son
+intimité la pensée qui les a produits. Nous en grouperons les traits
+principaux, afin de voir comment l'idée de l'absolu s'est lentement
+élaborée durant le cours des âges, et comment nous sommes conduits par
+le courant de la pensée spéculative à concevoir aujourd'hui l'absolue
+liberté.
+
+Les limites étroites dans lesquelles nous sommes obligés de nous
+renfermer rendent cette étude difficile. Je n'invite à m'y suivre que
+ceux d'entre vous qui s'y trouvent préparés; elle n'est pas
+rigoureusement indispensable à l'intelligence de mon point de vue. Si je
+l'essaie, c'est moins pour faire entendre mes idées que pour en établir
+en quelque sorte la légitimité. Je sens le besoin, Messieurs, de faire
+voir qu'elles n'ont rien d'arbitraire et que l'histoire de la science
+nous amène à poser le problème de la même façon que nous l'avons déjà
+fait en réfléchissant à sa nature éternelle.
+
+
+
+
+RECHERCHE DU PRINCIPE ABSOLU.
+
+
+
+
+QUATRIÈME LEÇON.
+
+Fonction de la philosophie dans l'humanité. Son rapport avec la
+religion. Philosophie ancienne. Philosophie moderne, double courant dans
+celle-ci. Coup d'œil sur la philosophie grecque. Ioniens,
+Pythagoriciens, Eléates: ces derniers posent le problème: l'absolu;
+reste à le comprendre. Sophistes, premier scepticisme. Socrate le
+surmonte par un appel à la conscience morale.--Platon résume la
+philosophie antérieure. Lacune au sommet. Il arrive à l'unité de
+Parménide et repart du Dieu de Socrate.--Par son principe: l'acte pur ou
+la pure pensée, Aristote explique l'ordre du monde, mais non son
+origine. Il ne s'élève pas au-dessus du dualisme.--Les Néoplatoniciens
+combinent Platon et Aristote. Ils expliquent l'origine du monde par
+l'émanatisme qui a l'idéalisme à sa base, mais qui renferme une
+contradiction. Importance universelle du néoplatonisme.--Philosophie
+chrétienne. Les Pères de l'Église formulent le dogme à l'aide de la
+philosophie ancienne. La scolastique l'accepte et le démontre.
+Oppositions dans la scolastique. La scolastique pure pose la distinction
+entre les vérités démontrables et les vérités indémontrables, et par là
+ouvre la porte au rationalisme. Preuves de l'existence de Dieu.
+
+
+Messieurs,
+
+Si nous croyons saisir une loi progressive dans l'histoire de la pensée
+humaine, nous n'entendons pas ce progrès comme le panthéisme idéaliste,
+pour lequel la philosophie est la réalisation de l'esprit absolu.
+L'intelligence n'est à nos yeux que la réflexion de la volonté sur
+elle-même. Cette réflexion suppose un premier exercice, un premier
+déploiement, une première détermination de la volonté qui donne à l'être
+tant entier son caractère et fixe la nature de l'intelligence.
+
+Puis la volonté humaine n'est pas son propre principe, elle n'est pas le
+principe de l'être, elle se déploie dans des conditions qu'elle n'a pas
+produites et dont il ne dépend pas d'elle de s'affranchir. De là résulte
+pour l'intelligence une limitation nouvelle, dont elle ne saurait se
+rendre compte aussi longtemps qu'elle y est soumise, mais qu'elle peut
+reconnaître plus tard, lorsque les circonstances ont changé. La
+philosophie est un effort de l'esprit humain pour se comprendre
+lui-même; il ne peut se comprendre que tel qu'il est. La philosophie
+d'une époque répond à la condition générale de l'humanité durant cette
+époque; elle répond à ce qui fait la réalité de la vie, c'est-à-dire au
+rapport qui nous unit au principe de toutes choses et qui se traduit
+d'abord par la religion.
+
+La doctrine de la nécessité plane sur les religions antiques, parce que
+l'Humanité s'est asservie à un joug fatal; aussi ne voyons-nous pas que
+la philosophie ancienne se soit réellement élevée au-dessus de l'idée de
+la nécessité. La liberté de Dieu y apparaît un instant, mais on ne sait
+d'où elle vient, elle n'est point justifiée et contredit tout le reste.
+
+La condition de la philosophie chrétienne est différente. Le rapport
+essentiel entre l'homme et Dieu, la substance même de l'humanité est
+changée par les faits qui ont constitué le christianisme; l'homme est
+rendu à la liberté; aussi peut-il s'élever désormais à la conception de
+la liberté. Mais ce changement, universel en quelque sens, ne
+s'accomplit pourtant que chez ceux qui le veulent. Par l'effet du
+christianisme, il se forme pour ainsi dire deux humanités; dès lors
+aussi deux sciences, deux philosophies, dont les courants se pressent
+dans le même lit sans confondre leurs flots. Distinctes, et cependant
+entrelacées, indispensables l'une à l'autre, l'une est la philosophie
+chrétienne, l'autre reproduit et continue la philosophie ancienne,
+qu'elle oppose au principe nouveau dans un esprit d'hostilité toujours
+plus prononcée, tout en le servant par cette opposition même. Nous
+distinguons ces deux philosophies, nous ne pouvons pas les séparer.
+
+Le but de ces études nous conduit, Messieurs, à nous attacher
+essentiellement à la philosophie moderne, à partir du moment où elle
+s'est constituée comme science indépendante. Nous rappellerons en
+quelques mots les périodes antérieures, pour faciliter par ce
+rapprochement l'intelligence de la dernière. Laissant de côté les
+doctrines orientales, dont l'influence sur l'esprit moderne est réelle
+sans doute, mais difficile à nettement apprécier, jetons d'abord un coup
+d'œil sur la Grèce.
+
+L'école d'Ionie ne conçut pas le problème de la science dans toute sa
+généralité. Elle cherche le principe du monde physique, et croit le
+trouver d'abord dans quelque chose d'analogue aux phénomènes dont elle
+doit rendre compte. Elle explique l'ensemble des faits sensibles par un
+fait du même ordre. Ses principes sont des substances ou des forces
+physiques: l'eau, l'air, le feu, l'attraction, la répulsion.
+
+Les Pythagoriciens cherchent aussi la cause des phénomènes, non plus du
+monde physique seulement, mais aussi du monde moral. Leur pensée est
+assez mûre pour comprendre que les vrais principes des phénomènes ne
+peuvent pas appartenir eux-mêmes à l'ordre phénoménal; aussi ne les
+cherchent-ils point parmi les choses corporelles ou dans les affections
+morales, mais dans le pur élément de la forme et de la pensée, qui
+semble appartenir également à toutes les sphères de la réalité. Ce ne
+sont plus l'air et le feu, l'amour et la haine, c'est l'impair et le
+pair: la monade, principe de l'unité, de la concentration, de la forme
+et de la pensée; la dyade, principe de la pluralité, de l'expansion et
+de la matière.
+
+L'école d'Élée eut la gloire de placer la philosophie dans son centre,
+en lui assignant pour tâche le développement de l'idée de l'infini.
+L'infini existe: ce mot est le drapeau des Éléates; c'est aussi,
+Messieurs, à peu près tout leur système.
+
+La philosophie des Éléates a pour objet le déploiement d'une seule idée.
+Cette idée, ils ne la saisissent pas, puisque l'infini, tel qu'ils le
+comprennent, est incompatible avec l'existence du monde; lorsqu'il
+s'agit d'expliquer le monde, Parménide est obligé de recourir à d'autres
+principes.
+
+Le sensualisme ionien, en laissant la vérité sans critère certain, la
+spéculation d'Élée, en niant les phénomènes, favorisèrent le
+développement d'un scepticisme dont les conséquences immorales
+blessèrent le noble cœur de Socrate. Socrate affirme qu'il y a une
+vérité, parce qu'il y a une vertu. Il l'affirme et il le prouve! Se
+fondant sur les besoins les plus élevés de l'âme, il parle à ses amis de
+l'immortalité, d'un Dieu personnel et libre, sans résoudre les
+difficultés que ces grandes idées offrent à la raison.
+
+Animé de la foi de Socrate, cherchant à réaliser son programme en
+l'élargissant, Platon s'élève, mais lentement et comme en frémissant,
+sur le chemin frayé par les Pythagoriciens, vers l'Unité de Parménide.
+Le caractère de sa philosophie se révèle dans la plus haute de ses
+idées: celle du Bien supérieur à toute intelligence, supérieur à l'être.
+Platon a d'excellentes raisons pour mettre le développement complet de
+cette métaphysique dans la bouche de Parménide. Le Dieu de Parménide est
+bien celui auquel conduit régulièrement la dialectique platonicienne.
+Cette idée apparaît distinctement dans plusieurs dialogues et dans les
+plus importants. De cette cime escarpée et déserte, il est impossible de
+redescendre aux choses particulières. Aussi Platon commence-t-il à
+redescendre en partant d'un point moins élevé. Quand il veut expliquer
+la réalité, il ne la déduit pas du principe premier, mais plutôt des
+intermédiaires, qu'il a découverts en s'élevant des faits au principe.
+Dans ces intermédiaires, qu'il appelle les _Idées_, il voit les
+puissances réelles du monde intelligible et, jusqu'à un certain point,
+de notre monde, quoiqu'on ne s'explique pas bien en quoi consiste cette
+participation des choses terrestres aux Idées qui fait des choses ce
+qu'elles sont et joue un si grand rôle dans l'économie du système
+platonicien.
+
+Les Idées essentielles sont le principe de l'identité ou de la réalité
+générale, et le principe de la différence ou de la privation: le _même_
+et l'_autre_; on trouve en elles une ressemblance un peu équivoque,
+indécise en tout cas, avec la monade et la dyade pythagoriciennes,
+auxquelles Platon recourt ailleurs. Celles-ci, nommées également
+l'illimité et le limité, lui fournissent les explications les plus
+profondes des phénomènes. Enfin, Messieurs, dans le célèbre dialogue où
+Platon se propose expressément de dire comment toutes choses procèdent
+du premier principe, il ne place point au commencement l'Unité de
+Parménide, mais un Dieu que sa dialectique ne lui a pas fourni, un Dieu
+que sa dialectique ne lui permettrait pas de considérer comme le
+principe premier, un Dieu qui réfléchit et qui délibère, un Dieu qui
+agit et qui se meut, le Dieu de Socrate, un δηµι8ργóς, excellent
+ordonnateur d'une matière préexistante. Platon retombe donc, comme son
+maître Parménide, dans un dualisme que ses maîtres pythagoriciens
+n'avaient pas surmonté non plus, malgré leur sincère effort. Platon
+n'explique pas, comme l'ont essayé les néoplatoniciens, ses très-libres
+interprètes, le rapport entre ce démiurge et l'unité absolue; non: il
+substitue purement et simplement le démiurge à l'ineffable unité. Il y a
+donc une lacune, une grande lacune, Messieurs, entre la métaphysique
+platonicienne et le récit de la création contenu dans le _Timée_. Ce
+récit exprime peut-être, dans ses grands traits du moins, les
+convictions personnelles de Platon, mais il ne fait pas corps avec sa
+philosophie. Il faut en convenir, bien qu'il en coûte, Platon n'a pas pu
+s'avancer jusqu'à la philosophie progressive;--pourquoi? parce que son
+travail régressif était insuffisant. Il voulait arriver à Dieu, il le
+cherchait, il ne l'a pas trouvé, du moins sur le chemin de la pensée.
+
+Les deux moitiés de la doctrine platonicienne ne contrastent pas moins
+par la forme que par le fond. La forme de la première est la pure
+analyse des notions universelles, la dialectique la plus abstraite et la
+plus sévère. La forme de la seconde est le mythe; c'était la seule
+possible.
+
+Cette différence fait vivement ressortir chez Platon l'opposition des
+deux disciplines, la recherche du principe et l'explication des faits.
+
+Chez Aristote, au contraire, cette distinction tend à s'effacer.
+Aristote commence par analyser les conditions d'existence d'un être
+particulier et s'élève graduellement à la conception de l'être parfait,
+qui possède en lui-même toutes les conditions de l'existence. Cet être,
+il le conçoit comme la forme pure et sans matière, comme l'activité pure
+ou l'acte pur. C'est une pensée qui n'a d'autre substance et d'autre
+objet qu'elle-même. La pensée qui se contemple elle-même: tel est le
+Dieu d'Aristote. Mais les êtres particuliers, pour qui le prince des
+naturalistes n'a point les dédains de l'école italique, comment
+naissent-ils de cette pure conscience de soi? voilà ce qu'Aristote ne se
+met pas même en devoir d'expliquer. Il essaie bien de faire comprendre
+les rapports que les êtres particuliers, une fois posés dans leur
+hiérarchie, soutiennent avec l'intelligence absolue. Il nous montre en
+Dieu le parfait régulateur de l'univers. Le Dieu d'Aristote gouverne le
+monde sans le connaître, sans y toucher, parce qu'il est l'entier
+accomplissement de l'être; ainsi tout être imparfait, tendant à sa
+réalisation la plus complète, aspire naturellement à lui. Les choses
+étant données, la philosophie d'Aristote explique leur conservation et
+leur harmonie. L'ordre de l'univers est le même que celui de sa
+philosophie, tout converge vers le principe dans l'univers comme dans
+ses livres. Mais le problème des origines reste dans l'ombre, et si nous
+cherchons à écarter le voile qui le couvre, c'est encore le dualisme que
+nous apercevons derrière. Aristote pensait trouver sans doute la raison
+d'être du monde dans l'opposition primitive de l'être parfait et de
+l'être en puissance; mais on ne voit point comment l'être en puissance,
+le sujet des développements, la matière, pourrait procéder de l'être
+parfait. Le Dieu d'Aristote ne fait pas comprendre l'existence du fini.
+Le péripatétisme ne donne aucune réponse à la première question que se
+pose l'esprit lorsqu'il se met en quête d'un système: quel est le
+principe de l'être? Dans ce sens, le péripatétisme n'est pas un système,
+et c'est peut-être pour cela qu'il a pu subsister si longtemps en bonne
+harmonie avec la théologie chrétienne. Comme la question de la création
+n'est pas touchée dans Aristote, on fut longtemps sans paraître
+s'apercevoir que le Dieu d'Aristote n'est pas un Dieu créateur.
+
+Cependant la science marche. L'idée de l'être inconditionnel se
+détermine peu à peu, les pertes apparentes qu'elle subit sont compensées
+par des progrès supérieurs. Dieu n'est plus, comme chez Platon, le foyer
+des oppositions, la source des idées; il a rompu tout lien avec la
+pluralité; en revanche, il a acquis la conscience de soi-même, qui est
+ici clairement comprise et formellement enseignée. Tout en conservant
+avec soin cette précieuse conquête, Plotin lui rendra sa fécondité et
+complétera la notion de l'intelligence.
+
+Le néoplatonisme, auquel nous passons, Messieurs, sans nous arrêter aux
+systèmes d'Épicure et de Zénon, qui n'ont pas de métaphysique originale,
+le néoplatonisme, lui, pose franchement la question de l'origine des
+choses. Il la résout par l'émanation. Les puissances inférieures et les
+choses particulières découlent du principe suprême par émanation,
+c'est-à-dire par l'effet d'une production nécessaire, éternelle. Il
+appartient à l'essence de l'être réel de produire son semblable; sa vie
+se passe à produire son semblable, ou plutôt la réalité de son être
+consiste en cela, car l'être c'est l'activité; être c'est agir, c'est
+produire. L'être premier produit donc un être semblable à lui. J'ai dit
+semblable et non identique. Ils sont profondément distingués par cela
+seul que le second a une cause, tandis qu'il n'y a rien avant le
+premier. Il ne peut y avoir qu'un seul terme absolument parfait, le
+second déjà ne l'est plus; or, comme être c'est produire, la production
+du second est moins parfaite, il se réalise moins complètement dans son
+image, en sorte que le troisième terme diffère plus du second que le
+second ne diffère du premier; la distance qui sépare les échelons
+grandit toujours. Ainsi de l'unité absolument simple, incompréhensible,
+procède un principe moins pur, où nous trouvons déjà la dualité du sujet
+et de l'objet, du savoir et de l'être, sans laquelle il n'y a pas
+d'intelligence possible. De l'intelligence absolue naît à son tour le
+principe du mouvement, de la vie et de la volonté, c'est l'âme divine,
+le créateur. De l'âme universelle vient enfin le monde, c'est-à-dire la
+hiérarchie des esprits du monde, jusqu'à ce qu'on arrive à un principe
+trop imparfait, trop dépouillé pour pouvoir produire encore une image de
+lui-même. Cet être inerte et privé de l'être, c'est la matière.
+
+Si l'on demandait aux néoplatoniciens par quelle voie ils obtiennent
+leur unité absolue et leur principe d'émanation, ils répondraient que
+c'est un mystère, un miracle, un suprême élan de l'âme contemplative qui
+s'élève à l'enthousiasme par la prière et s'unit immédiatement à Dieu
+dans l'extase. Nous ne les contredirons point, mais nous rappellerons
+avec l'excellent historien de l'école d'Alexandrie, M. Jules Simon, que
+l'unité absolue de Plotin, le simple, le Dieu supérieur à l'être, n'est
+autre chose que l'Être des Éléates et le Bien de la dialectique
+platonicienne, tandis que le second degré, la seconde hypostase de la
+divinité, l'intelligence, reproduit le Dieu d'Aristote enrichi par la
+doctrine platonicienne du monde idéal. Enfin, dans l'âme universelle,
+nous retrouvons le Dieu des mythes, le Dieu du Timée. Le principe du
+mouvement progressif, l'idée d'émanation ou de production nécessaire, se
+trouve également en germe dans la philosophie antérieure, qui avait
+aperçu et proclamé que l'activité est l'essence de l'être.
+
+Le néoplatonisme a donc mis à profit toutes les conceptions précédentes,
+qu'il s'est efforcé de concilier. Il l'a fait avec une extrême grandeur.
+Résumant l'Orient et la Grèce, la pensée antique tout entière, il pèse
+d'un poids immense sur la philosophie moderne. Traduit par l'arianisme
+en langage chrétien, il a failli bouleverser le dogme; puis,
+s'infiltrant par de secrets canaux dans la pensée de saint Augustin,
+dont il forme la logique et la méthode, il circule comme une sève amère
+dans toute la théologie scientifique du moyen âge, dont la nôtre n'est
+qu'un débris. Il a brillé d'un nouvel éclat aux temps féconds de la
+Renaissance; il vit encore dans la philosophie contemporaine et jusque
+chez ceux qui s'en doutent le moins. La superstition néoplatonicienne de
+Leibnitz, de Hegel et de leurs disciples est l'un des principaux
+obstacles à l'avènement de la philosophie que nous cherchons, bien qu'à
+certains égards le néoplatonisme l'ait peut-être servie.
+
+Permettez-moi de concentrer mes objections essentielles contre lui en un
+mot, que je livre à vos réflexions:
+
+Une étude attentive de l'idée d'émanation fait voir qu'elle conduit à
+l'idéalisme, qu'il faut bien distinguer du spiritualisme véritable. Si
+toute activité est idéale, les produits ne peuvent être que des images,
+savoir: des images du principe actif. Les êtres dérivés seraient des
+ombres, des ombres d'ombres, et ainsi de suite. Toute création serait
+nécessaire, et l'activité créatrice se confondrait avec celle de la
+conscience. Mais le principe de l'idéalisme est gratuit. Nous pouvons
+admettre, comme nous le faisons, qu'être soit agir, qu'agir soit
+produire, sans arriver encore à l'image. L'acte constitutif de l'être
+n'est pas la production d'une image, c'est la production de soi-même.
+Puis, même en accordant que l'être n'existe qu'en créant incessamment un
+produit distinct de lui-même, nous n'arrivons point encore à la
+hiérarchie des émanations. L'explication néoplatonicienne du monde
+repose sur l'axiome que l'image est inférieure à son modèle, l'œuvre à
+l'ouvrier. Eh bien, cette proposition subrepticement introduite est une
+manifeste contradiction. S'il est vrai qu'être signifie: produire son
+image, la perfection de l'être réside dans la production parfaite;
+l'image de l'être parfait est une parfaite image, c'est-à-dire, une
+image égale au modèle, ce qui nous conduit non point à la série
+décroissante des émanations de Plotin, mais à la trinité d'Athanase.
+L'élément vrai peut-être, de la pensée émanationiste ne contient pas
+l'explication des choses finies; il laisse subsister tout entier le
+problème de la création; il n'efface pas le caractère accidentel du
+monde; il n'exclut pas la solution chrétienne, la liberté, que les Grecs
+ont entrevue sans pouvoir la saisir.
+
+La philosophie ancienne n'a surmonté ni la fatalité ni le dualisme. Elle
+s'éteint, laissant la tâche inachevée. Tout est à recommencer, mais rien
+ne sera perdu.
+
+L'Église chrétienne dans le monde ancien travaille à l'élaboration du
+dogme. La philosophie proprement dite se trouve dans les hérésies, et
+cette philosophie, c'est tout naturellement la philosophie des Grecs, la
+philosophie païenne. Il n'en reste que trop dans la pensée des Pères les
+plus orthodoxes. Cependant l'idée chrétienne se formule en même temps
+que la chrétienté prend racine. Cette idée, les auteurs chrétiens ne
+l'inventent pas, ils la trouvent en germe dans leur foi et se bornent à
+l'énoncer. La pensée chrétienne est très profonde; elle n'est pas libre.
+Elle forme un système, non une science.
+
+Quand l'humanité chrétienne fut constituée par la formation de nouveaux
+peuples, de langues et de lois nouvelles, l'opposition de la forme et du
+contenu, du dogme et de l'intelligence, se rétablit. Il ne s'agit pas de
+déterminer le dogme, il est arrêté, il est debout; il s'agit de le
+justifier aux yeux de la pensée, de le démontrer. Le dogme et la raison
+sont en présence l'un de l'autre, il faut les concilier. C'est l'œuvre
+de la philosophie du moyen âge, de la scolastique, dont l'apparente
+uniformité recouvre de profondes oppositions. La plus générale s'établit
+d'assez bonne heure entre la scolastique pure, source commune du
+rationalisme et de l'orthodoxie, et la philosophie mystique, plus
+intimement chrétienne que sa rivale et plus indépendante par l'effet de
+cette intimité. L'une et l'autre reconnaissent l'autorité et la valeur
+absolue de la Révélation. Saint Anselme est à quelques égards leur
+auteur commun.
+
+La scolastique proprement dite trouve dans saint Thomas d'Aquin son
+expression la plus pure et la plus parfaite. Son rival, Scot, «le
+docteur subtil,» la pousse au delà de ses propres limites et la conduit
+au mysticisme d'un côté, de l'autre à la libre spéculation. Le caractère
+particulier de la scolastique pure nous paraît marqué par la
+distinction, devenue si populaire, entre les vérités chrétiennes
+démontrables par la raison, et les vérités qui la passent. Cette
+distinction peu solide favorisait l'autorité de l'Église, dans l'intérêt
+de laquelle on l'imagina peut-être. Aussi longtemps que la divinité du
+christianisme était placée au-dessus du doute, il importait de
+soustraire à l'examen de la raison individuelle les vérités nécessaires
+au salut. Plus tard la raison s'étant graduellement émancipée, cette
+division fut conservée dans un esprit bien différent. Les principes que
+l'on croyait pouvoir prouver furent seuls maintenus sous le nom de
+religion naturelle; le reste fut éconduit, d'abord avec des révérences,
+puis autrement. La scolastique fit ainsi une œuvre à laquelle ses
+fondateurs ne songeaient point.
+
+De toute cette métaphysique religieuse, rien n'est resté plus populaire
+que les preuves de l'existence de Dieu, groupées depuis longtemps sous
+trois chefs: la preuve ontologique ou _a priori_,--la preuve
+cosmologique, tirée de l'existence du monde en général, la preuve
+expérimentale, tirée de la considération des merveilles de la création.
+
+Anselme a trouvé la première chez saint Augustin. Descartes se l'est
+appropriée, saint Thomas ne l'adopte pas. On peut la résumer ainsi: Nous
+avons l'idée d'un être parfait; mais la perfection de l'être implique
+son existence réelle, l'idée d'un être parfait existant serait plus
+parfaite que celle d'un être parfait, abstraction faite de son
+existence; donc l'être parfait dont nous avons l'idée, existe. Un
+contemporain de saint Anselme objectait déjà, comme Kant, que la
+conclusion est exorbitante. La conclusion légitime serait seulement:
+Nous avons l'idée d'un être parfait qui existe. S'il est vrai que
+l'existence réelle soit une perfection de l'idée, ce que je ne veux pas
+examiner, il en résulterait que l'existence de l'être parfait est
+nécessaire, s'il existe, ou que nous avons l'idée d'un être existant;
+mais parce que nous trouvons en nous l'idée d'un être existant, la
+réalité de cette existence n'est pas encore établie. Cependant, comme
+Hegel le fait observer, l'argument ontologique n'est pourtant pas sans
+quelque valeur. Il ne prouve pas, mais il en appelle à une certitude
+immédiate. De ce que nous pensons nécessairement une chose, il ne
+résulte pas logiquement que cette chose soit: cela est vrai; mais il
+n'est pas moins vrai de dire que toute certitude aboutit en dernier
+ressort à cette nécessité de penser les choses. La vérité de la logique
+elle-même n'a pas d'autre garantie, et ne se prouve pas logiquement. La
+question sérieuse serait de savoir si nous possédons réellement _a
+priori_ l'idée déterminée d'un être parfait. À cette question nous
+sommes obligés de répondre: Non. Si l'idée de l'être parfait était
+immédiatement déterminée dans notre esprit, les religions et les
+philosophies ne la développeraient pas dans les directions les plus
+opposées.
+
+La preuve _a priori_ nous laisse en face de l'idée abstraite d'un être
+inconditionnel, d'un être existant de lui-même, quel qu'il soit, car
+c'est là ce que la pensée affirme immédiatement. Par ce résultat elle se
+rapproche beaucoup du second argument que voici: Le fait de l'existence
+contingente implique un être nécessaire. Tous les êtres ne peuvent pas
+avoir leur cause hors d'eux-mêmes; il y en a nécessairement un qui est
+sa propre cause. Le raisonnement est solide, mais il nous apprend peu de
+chose sur la nature de l'être premier, il ne résout point les
+difficultés entre le panthéisme et la religion.
+
+Enfin, l'harmonie, la beauté de l'univers fournissent un texte à des
+considérations très-vulgaires ou très-spéculatives, selon le tour des
+esprits; elles nous conduisent à l'idée d'une sagesse excellente, mais
+non pas à celle d'un être infini; car le monde susceptible d'être connu
+par l'expérience est nécessairement fini. Il n'est donc pas besoin pour
+l'expliquer de supposer une cause infinie; mais, en logique, ce qui
+n'est pas indispensable n'est pas légitime non plus.
+
+Les preuves que nous rappelons supposent l'idée de Dieu déjà présente,
+elles ne la produisent pas; elles ne suffiraient pas à elles seules pour
+nous faire connaître le Dieu des chrétiens.
+
+Ceci s'applique à la religion soi-disant naturelle du dernier siècle
+plutôt qu'aux grands et sérieux travaux des docteurs du moyen âge. La
+nature divine fait l'objet essentiel de leurs réflexions. Ces études
+atteignirent un degré remarquable d'élévation et de profondeur chez
+ceux-là même qui avaient circonscrit la mission de la science dans des
+limites plus étroites.
+
+Une grande idée domine la théologie de saint Thomas, c'est l'idée de
+saint Augustin, la nécessité de la perfection. Thomas la présente avec
+beaucoup de sagesse et de précautions, mais les distinctions et les
+réserves dont il l'entoure n'ont pas empêché le principe de porter ses
+fruits. Ceux-ci apparaissent assez distinctement dans la _Théodicée_ de
+Leibnitz, ouvrage de scolastique ingénieuse que nous pouvons bien
+rappeler ici, puisque saint Thomas en a fourni la substance. D'après
+saint Thomas, Dieu, pure et parfaite activité, se produit lui-même par
+une volonté nécessaire, qui peut être connue _a priori_ parce qu'elle
+résulte de son idée même; cette nécessité est absolue. La perfection de
+la volonté dont Dieu se veut lui-même, est la cause de la création, car
+Dieu se veut tel qu'il est, comme l'être parfait, comme la bonté
+suprême: la suprême bonté consiste à se communiquer. Dieu veut donc se
+communiquer, parce qu'il veut être. Ainsi la création est nécessaire,
+mais d'une nécessité dérivée, tandis que l'existence de Dieu est d'une
+nécessité absolue, bien qu'elle résulte de sa volonté comme la création.
+
+Le point décisif étant tranché, le reste va de soi-même. La bonté de
+Dieu n'est autre chose que sa réalité, car en Dieu tous les attributs se
+confondent, ou plutôt il n'y a point d'attributs. Se communiquer, c'est
+répandre son être, c'est produire un être identique au sien. Mais l'être
+créé ne saurait être vraiment identique à Dieu, il ne peut que lui
+ressembler. Ce qui ressemble le plus à la parfaite unité, c'est la
+complète totalité, l'ensemble harmonieux de tous les degrés de l'être.
+Le monde accompli que Dieu crée et qu'il doit créer en vertu de sa
+bonté, unit donc tous les degrés de l'être; mais l'être, c'est le bien,
+nous l'avons vu; le non-être ou la limitation de l'être est donc le mal,
+et le mal appartient à l'essence de la création, le mal est impliqué
+dans l'idée même d'une création. Chaque être particulier est
+nécessairement mauvais pour autant qu'il est limité, et dans ce sens le
+mal, tous les degrés du mal, remontent à la causalité divine. Mais la
+pluralité des degrés de l'être est nécessaire à la perfection du tout.
+Ce que Dieu veut, c'est cette perfection. Dieu ne veut donc le mal qu'en
+vue du bien. Au point de vue de l'ensemble le mal est sans réalité, et
+comme chaque être particulier appartient à cet ensemble, il est par
+là-même affranchi du mal, de sorte que la bonté de Dieu se manifeste en
+lui pure et parfaite.
+
+La hiérarchie de l'être part des corps et s'élève aux esprits. Sans la
+suivre jusqu'aux célestes puissances dont le «docteur angélique» a
+décrit l'armée avec un soin minutieux, arrêtons-nous un instant au degré
+qui nous intéresse le plus: L'âme humaine forme le lien entre le monde
+corporel et celui des esprits purs. Elle est aussi bien l'être naturel
+le plus parfait que l'esprit le moins élevé. Le but de sa volonté est
+déterminé par son essence: c'est la félicité, la parfaite réalité, la
+possession de Dieu; mais ce but n'est pas clairement aperçu.
+L'intelligence imparfaite nous présente plusieurs moyens apparents de
+l'atteindre, c'est-à-dire plusieurs buts prochains entre lesquels il
+faut choisir. Telle est l'origine, telle est la place de la liberté. La
+question du mal moral est résolue par ces principes. Les développements
+étendus qu'elle reçoit servent plutôt à voiler la solution qu'à
+l'éclaircir. Le mal moral résulte d'une erreur de l'intelligence;
+celle-ci est la suite de son imperfection primitive, de son défaut
+d'être, nécessaire à la réalisation de tous les degrés du possible,
+c'est-à-dire à la réalisation du monde parfait, à la manifestation de la
+bonté divine. Il faut croire que telle est la pensée chrétienne, puisque
+saint Augustin et Calvin sont ici d'accord avec le prince de l'École. Il
+faut croire que ce fondateur de la théologie orthodoxe enseigne la
+vérité philosophique, puisque Leibnitz le copie. Mais derrière Leibnitz
+je vois Spinosa, derrière Augustin je vois Plotin, et je doute. Je sais
+bien que si je crois en Dieu, il faudra finir par un optimisme, mais cet
+optimisme-ci ne satisfait pas aux besoins de ma conscience, j'en cherche
+un autre, qui peut-être est déjà trouvé depuis bien des siècles.
+
+Le rival de saint Thomas au moyen âge, Jean Duns Scot, nous semble
+effectivement avoir posé dans la forme la plus simple et la plus
+précise, le principe de la philosophie à laquelle nous aspirons. Si la
+doctrine de Thomas peut se résumer dans cette formule: Dieu est l'être,
+l'esprit de celle de Scot s'exprimerait mieux en disant: L'être est
+Dieu[8]. Il y a une grande différence entre ces deux idées, qui
+conduisent à deux méthodes contraires. Saint Thomas et sa grande école
+s'efforcent de ramener à l'apparente simplicité de l'abstraction les
+rapports concrets du dogme et de la morale. Scot, au contraire,
+s'efforce de compléter, d'enrichir, d'élever et de transformer l'idée
+abstraite qui lui sert de point de départ: vivante spéculation, dont la
+pesanteur des formes scolastiques cache à demi les hardis mouvements. Ce
+qu'il cherche à comprendre, c'est ce qui, dans l'être infini, fait le
+caractère divin. Sa preuve de l'existence de Dieu est une vaste synthèse
+par laquelle il unit et combine en une seule idée tout ce que
+l'expérience et la raison nous font entrevoir sur la nature de l'absolu.
+Il prouve d'abord trois thèses différentes, puis il les ramène à une
+seule conception, enfin il démontre que cette idée totale ne convient
+qu'à un seul être. Il y a une première cause, un bien suprême, un être
+souverainement parfait; mais chacune de ces primautés (_primitates_)
+implique les autres. La cause première ne peut être que Dieu dans la
+totalité de ses attributs divins; telle est la thèse fondamentale, et
+toute l'argumentation de Duns Scot a pour but de développer l'idée de
+l'absolu en la tirant de la notion de cause. Après avoir établi sur la
+nécessité de la cause première la nécessité de l'existence de Dieu dans
+la triplicité de ses caractères essentiels d'être absolu, de cause
+absolue et de but absolu, caractères dont l'un comprend nécessairement
+les autres et qui, par cette pénétration réciproque, forment une
+parfaite unité; nous le voyons tirer de cette conception fondamentale
+les attributs ultérieurs de la Divinité. L'intelligence est impliquée
+dans l'idée de but, la volonté dans celle d'une cause dont aucune
+nécessité naturelle ne saurait déterminer l'action. La parfaite
+simplicité de l'être divin, l'infinité de sa puissance découlent de
+l'idée principale avec non moins de facilité. Du reste, tous ces
+attributs, abstractions de la pensée qui réfléchit sur la nature des
+êtres finis, reçoivent une valeur transcendante lorsqu'on les applique à
+Dieu. Scot ne se borne pas à répéter cette assertion un peu vague; il la
+prend au sérieux et la féconde. C'est ainsi qu'il résout avec une
+netteté parfaite l'idée de la toute-présence divine dans celle de la
+volonté, en faisant observer qu'avant la création il n'est point
+nécessaire de se représenter Dieu comme remplissant l'espace, attendu
+qu'il n'est pas nécessaire de se représenter l'espace comme existant
+avant la création. Dieu crée l'espace sans que pour cela son essence ait
+subi d'altération; il n'est donc en rapport avec l'espace que selon sa
+volonté. Tout en lui se résout en volonté. Si le savant minorite n'a pas
+donné à cette proposition sa forme suprême, il en a du moins aperçu la
+portée infinie.
+
+[Note 8: Conceptus deitatis in se perfectior est conceptu
+infinitatis, quod Deus concipi nequeat sine infinitate, bene vero
+infinitas sine deitate.» SCOT.]
+
+Comme il s'élève à Dieu en partant du monde fini par l'intermédiaire de
+l'idée de cause, de même il prouve la liberté de Dieu par la présence de
+la liberté dans le monde fini, qui est, dit-il, une vérité
+indémontrable, mais immédiatement certaine. Il y a dans le monde des
+causes libres d'agir ou de ne pas agir, il y a des faits qui peuvent se
+produire ou ne pas se produire. Il y a quelque chose de contingent, nous
+ne saurions le mettre en doute, et la question n'est pas là, la question
+est de savoir comment cette contingence peut être expliquée. Eh bien!
+dit Scot, et nous ne pensons pas que ce raisonnement ait jamais été
+réfuté: pour comprendre comment il y a une contingence dans le monde, il
+faut absolument reconnaître la contingence de l'acte créateur; car si la
+cause première agit nécessairement, elle imprime à la seconde une action
+nécessaire, et ainsi la nécessité, une fois établie dans le premier
+principe, s'étend jusqu'aux extrémités. Si le monde n'est pas tout
+entier le résultat d'un acte libre, il ne peut y avoir aucune liberté
+dans le monde[9].
+
+[Note 9: _Opus oxoniense_, lib. I, fol. 25, comp. fol. 130, ed.
+Venet. 1519.]
+
+Le monde est le produit d'une volonté absolue. Nous nous élevons à
+l'idée de cette volonté en affranchissant celle de la nôtre des
+limitations que découvre en elle une pensée attentive. Ainsi notre
+volonté peut se diriger vers des objets opposés les uns aux autres, mais
+elle ne le peut que successivement; cette restriction naît de la loi du
+temps à laquelle elle est soumise. La volonté absolue peut poser les
+contraires et les pose en effet par un acte identique et simultané. La
+sagesse de Dieu vient se résoudre, comme sa toute-présence, dans cette
+absolue volonté. Il est absurde de demander si Dieu aurait pu créer un
+monde meilleur qu'il ne l'a fait. Cette question suppose un idéal
+distinct de Dieu, tandis que Dieu est avant tout. Dire que Dieu veut le
+bien est une tautologie, puisque la volonté de Dieu est la définition
+non moins que la source du bien. Le bien, c'est ce que Dieu veut.
+
+La création du monde est donc un acte absolu de liberté; elle n'est
+déterminée par aucune nécessité résultant ni de l'intelligence de Dieu
+ni de son essence. Le monde pourrait être ou ne pas être, et la seule
+raison que l'on puisse assigner à son existence, c'est que Dieu le veut.
+Les idées des choses possibles sont sans doute éternellement présentes à
+la pensée suprême, mais dans l'infinité des possibles Dieu réalise ceux
+qu'il veut et comme il le veut. Par un acte absolu Dieu pose l'univers
+avec la totalité des oppositions qu'il renferme; le temps et l'espace
+sont les formes dans lesquelles se réalisent les contraires.
+
+Cependant une volonté libre implique un but; nous ne prétendons point
+que la création soit sans but, et nous marquons ce but, plus
+expressément encore que ne le fait Thomas dans l'idée de l'amour de Dieu
+pour l'être dont il conçoit l'existence possible; mais nous ne
+prétendons pas, comme Thomas, épuiser par cette notion d'amour ou de
+bonté la nature essentielle de Dieu; ce serait le sûr moyen de l'altérer
+et de la perdre. Si la création est libre parce que la créature est
+libre, l'amour, qui seul explique cette création, est lui-même un libre
+amour. C'est l'expression du fait, c'est la forme suprême que revêt
+l'absolue volonté, c'est le but que Dieu s'est proposé, la première
+intention, qui se manifeste à nous comme la fin suprême.
+
+J'insiste avec quelque force sur ces idées, parce que je les adopte,
+Messieurs. Les occasions d'y revenir ne sauraient nous manquer. J'en ai
+dit assez aujourd'hui pour faire voir jusqu'où l'intelligence fécondée
+par le christianisme s'était avancée dans la recherche de son objet au
+siècle qui bâtit les cathédrales.
+
+Jean Scot mourut à Cologne. Sa tombe ignorée repose au pied des murs,
+alors fondés à peine, que de fidèles mains s'efforcent aujourd'hui de
+réunir en voûtes harmonieuses; mélancoliques débris d'un âge immense, où
+la pierre et la pensée semblaient fleurir au souffle puissant de
+l'infini.
+
+
+
+
+CINQUIÈME LEÇON.
+
+Parallèle entre saint Thomas et Duns Scot. Thomas dogmatique, Scot
+critique, Thomas fondé sur les notions nécessaires de la raison, Scot
+sur la conscience du moi. Par ce côté, il se rapproche du
+mysticisme.--Le mysticisme se fondant sur un mode particulier
+d'expérience intérieure, se détache de la philosophie pour laquelle il
+est un sujet sérieux d'étude. Hugues et Richard de St.-Victor.
+Importance de leurs travaux pour la psychologie.--Déduction de la
+trinité divine d'Anselme, fondée sur la notion de l'intelligence
+absolue.--Déduction de la trinité divine de Richard de St.-Victor fondée
+sur l'idée que Dieu est amour, parce que l'amour est la perfection, et
+que l'accomplissement de l'amour parfait exige trois personnes
+parfaites.--- À la base de cette théorie est l'absolue liberté. Elle
+établit positivement la contingence du monde ou la gratuité de la
+création. Reymond de Sabeyde fait de l'intérêt moral le critère suprême
+de la vérité théorique. Ce point de vue revient au fond à celui
+d'Anselme, la conscience morale de l'humanité moderne étant fille du
+christianisme. Cette identité de la conscience morale et du
+christianisme fait la légitimité scientifique d'une philosophie
+chrétienne.--La négation du dogme comme tel était une phase nécessaire
+de l'affranchissement de la pensée.--Démolition du moyen âge,
+restauration de l'antiquité. Philosophie de la renaissance. Giordano
+Bruno.--Cabale. Elle considère la création comme une restriction
+partielle de l'existence absolue. Elle pose l'unité de l'être
+créé.--Mysticisme du XVIme siècle.--Jaques Böhm. La manière intuitive
+dont il expose l'acte de la vie divine fait apercevoir la conciliation
+des idées d'Anselme et de Richard de St.-Victor sur la Trinité.
+
+
+Il y a, Messieurs, quelque chose de fort instructif dans l'opposition si
+connue et si rarement approfondie de Thomas et de Scot. Ce sont deux
+chefs d'école, au vrai sens du mot, car ils représentent deux tendances,
+deux besoins impérissables de l'esprit humain. La lutte des scotistes et
+des thomistes recommença sous d'autres noms après que la scolastique fut
+tombée dans l'oubli. Elle n'est point encore vidée. Leibnitz et Spinosa,
+M. Cousin, Hegel à quelques égards, sont thomistes aussi bien que M.
+l'abbé Rosmini; Kant était du parti de Scot. Si nous avions besoin
+d'autorités pour justifier notre préférence, celle-ci nous tiendrait
+lieu de beaucoup d'autres.
+
+La clef du système de Scot est l'idée de cause; celle du système de
+Thomas, l'idée d'être. Cela explique leurs divergences. La notion de
+cause conduit directement à celles d'activité et de volonté. L'esprit de
+la philosophie de Scot est de tout résoudre en volonté; il tend à
+montrer qu'il n'y a en Dieu que pure volonté, dès lors que l'être est
+volonté, et que les différents ordres de l'existence ne sont que les
+degrés du développement de la volonté, les déterminations qu'elle se
+donne elle-même.
+
+Thomas d'Aquin incline au contraire à voir dans la volonté, partout où
+elle se présente, une conséquence de la nature de l'être qui veut; ainsi
+la volonté divine est déterminée par l'essence divine, et le monde,
+déterminé dans son être, résulte de Dieu par la nécessité de cette
+essence. L'enchaînement universel est immuable. Tout se qui est doit
+être; rien ne saurait être autrement qu'il n'est. Le spinosisme est au
+bout de la pente, disons mieux, Messieurs, le spinosisme est là tout
+entier, et nous comprenons parfaitement que les écrivains sensés qui
+acceptent de telles prémisses tremblent devant le spinosisme. C'est la
+fatalité des rationalismes de toutes couleurs: Tout est nature, tout est
+ce qu'il est, il n'y a d'initiative nulle part, le mouvement n'est qu'un
+mensonge. La pensée et le monde sont pris dans les glaces.
+
+Tout est au fond libre action,--tout est nécessité naturelle: voilà les
+deux pôles de la philosophie; il faut tourner le gouvernail vers l'un ou
+vers l'autre, on ne peut ni s'arrêter en chemin, ni trouver une voie
+mitoyenne. Les conciliations tentées entre la liberté et la nécessité
+sont toutes partiales; elles ne montrent que l'inquiétude d'un fatalisme
+qui n'ose pas s'avouer, et qui souvent n'ose pas se comprendre lui-même.
+
+Les deux systèmes que nous comparons sont opposés l'un à l'autre dans la
+manière dont ils considèrent le problème de la science aussi bien que
+dans la solution que chacun d'eux en donne. La théologie de Scot
+envisage Dieu surtout comme cause ou comme Dieu, _non sub ratione
+infinitatis, sed Deitatis_. Elle prend donc son sujet par un angle, sous
+le point de vue de ses relations avec le monde et avec nous. Sans que
+cette distinction fût aussi tranchée qu'elle l'est devenue de nos jours,
+on pourrait presque dire que le système de Scot est subjectif, par
+opposition à la pleine objectivité du thomisme. Scot essaie de faire
+voir ce qu'est Dieu pour nous, comment il faut le comprendre pour
+s'expliquer son rôle vis-à-vis de nous. Dans son plan, la science porte
+sur les rapports plutôt que sur l'essence; sous ce point de vue, sa
+spéculation est moins ambitieuse, plus modeste que le rationalisme de
+saint Thomas, qui, fièrement assis au centre, enseigne ce qu'est l'être
+absolu en lui-même. Il y a dans l'idée dominante de Scot le germe d'une
+philosophie critique. La théologie de saint Thomas est le dogmatisme par
+excellence. Et pourtant c'est celui qui promet le moins qui donne le
+plus. Thomas est plus raisonnable peut-être, mais il y a dans le docteur
+anglais une flamme sans laquelle, en de tels sujets, la raison n'est pas
+lumineuse. On sent dans sa pensée un suprême effort. Aussi l'idée de
+Dieu qu'il nous donne nous paraît-elle plus haute, plus voisine de
+l'absolu que celle de son rival. Assurément elle est plus concrète et
+plus intuitive.
+
+La tendance de saint Thomas et de son école est d'expliquer les
+différences qualitatives par des variations dans la quantité, de ramener
+les notions plus riches et plus compliquées à des éléments simples, mais
+pauvres, de résoudre en un mot le concret dans l'abstrait. L'être, dont
+il fait sa catégorie fondamentale est l'être abstrait, pris dans le sens
+de la définition générale du mot être, ou plutôt dans le sens
+indéfinissable que ce mot reçoit lorsqu'on l'applique indifféremment à
+tous les objets de notre pensée.
+
+Scot, au contraire, luttant contre les habitudes de son siècle, voudrait
+expliquer l'abstrait, qui n'est point réel, par le concret, qui seul
+existe. L'être qu'il connaît et qu'il élève au rang de principe
+universel n'est pas celui de la définition, mais celui de la conscience.
+La seule conscience, en effet, nous fait sentir et toucher l'être; et
+cet être que nous percevons dans la conscience, cet être dont nous avons
+l'intuition, qu'est-il, Messieurs, sinon la volonté? La substance du moi
+n'est et ne peut être que volonté. Il est difficile de s'expliquer
+comment l'on a pu tarder si longtemps à le dire, et contester cette idée
+après qu'elle eût été énoncée; car, à la bien prendre, c'est là une
+vérité d'expérience.
+
+Le péripatétisme a produit cette fâcheuse habitude, si fortement
+enracinée chez saint Thomas, de considérer toujours l'esprit sous
+l'attribut de l'intelligence, au point de faire de l'intelligence
+l'essence même de l'esprit. C'est la source fort peu cachée de
+l'idéalisme, car il est clair que l'intelligence ne peut produire que
+des idées. C'est aussi la source du déterminisme et du fatalisme; la
+nécessité est la loi de l'intelligence, comme Scot le fait
+très-judicieusement observer. Que si donc la volonté trouve
+primitivement sa règle dans l'intelligence, elle est par là-même
+assujettie à la nécessité. «La dernière raison des déterminations libres
+de la volonté est en elle-même, dit M. Royer-Collard, et s'il était
+possible qu'on la découvrît ailleurs, cette découverte serait celle de
+la fatalité universelle.» La métaphysique doit tenir compte d'un mot si
+vrai. Eh bien! si la dernière raison des actes de la volonté est en
+elle-même, c'est que la volonté a sa racine en elle-même, c'est qu'elle
+est substantielle, et comme l'intelligence ne peut être une autre
+substance, il faut reconnaître en elle un caractère, un attribut, un
+phénomène de la volonté. L'intelligence est la réflexion de la volonté
+sur elle-même, elle est déterminée de sa nature, déterminée par la
+volonté dont elle procède.
+
+Ces vérités indispensables à la métaphysique, nous les trouverions dans
+une psychologie bien faite. La supériorité de Scot tient à la fidélité
+de son observation psychologique. La manière dont il conçoit le principe
+de l'être se fonde sur l'intuition de l'âme humaine aussi bien que sur
+les intérêts de la pensée morale et religieuse qui ordonnent, ainsi
+qu'il le dit, «de sauver la contingence du monde.» Par ce côté et par
+d'autres encore, Duns Scot se rapproche des mystiques du moyen âge, que
+nous aurions dû mentionner avant lui, si l'ordre des idées ne nous eût
+semblé plus important que celui des dates. Le mysticisme des
+Bonaventure, des Suso, des Tauler, des Ruysbroeck, des Gerson, est en
+effet d'origine plus ancienne que les Sentences du Lombard dont Thomas
+et Scot sont les plus illustres commentateurs; il procède de l'école de
+Saint-Victor au XIIme siècle, et les moines de Saint-Victor, Hugues et
+Richard, n'ont laissé que peu de chose à faire à la longue lignée de
+leurs disciples, aujourd'hui non moins oubliés que les maîtres. Ils
+méritaient tous une meilleure mémoire.
+
+Il y a sur le mysticisme en général des jugements tout faits dont
+l'équité de l'histoire et l'intérêt de la science sollicitent la
+révision.
+
+Si la base du mysticisme était aussi chimérique qu'on aime à le répéter,
+on s'expliquerait difficilement l'attrait qu'il a exercé sur des
+intelligences fort élevées. Lorsque les principaux écrivains de cette
+famille décriée ont à se prononcer sur des sujets étrangers à leurs
+contemplations favorites, lorsqu'ils sont placés sur le terrain commun à
+tous les penseurs, ils s'y meuvent avec assez d'aisance; ils ne
+paraissent ni obscurs, ni confus, ni préoccupés, encore moins étroits ou
+faibles. Au moyen âge c'est eux qui écrivent de la manière la plus
+claire et la plus humaine. Ils sont généralement plus lisibles que les
+scolastiques proprement dits. Leurs bonnes intentions et leur sincérité
+ne peuvent être mises en doute. Enfin l'on doit remarquer l'accord des
+solutions qu'ils présentent sur les plus mystérieux problèmes, sans que
+cet accord puisse toujours être expliqué par la tradition. Il n'est donc
+pas déraisonnable, et peut-être même, à le bien prendre, est-ce le parti
+le plus sensé, de croire que, lorsqu'ils en appellent à des expériences
+intérieures qu'ils ont faites, ces expériences ne sont pas dépourvues de
+toute espèce de réalité. La saine critique réclame cette concession,
+insuffisante d'ailleurs, je m'empresse de le reconnaître, pour faire
+accepter de plein droit comme vérités scientifiques les résultats
+obtenus par une méthode qui, de l'aveu de ceux qui l'emploient, n'est
+pas à l'usage de tout le monde. Le mysticisme n'est pas une autorité,
+c'est un phénomène, mais c'est un phénomène curieux, important, qui
+demande à ce titre une sérieuse attention et qui attend encore une
+explication véritable. Si l'on peut avec quelque raison donner au
+philosophe la recommandation de ne s'étonner de rien, le conseil de ne
+rien dédaigner est un avis plus sage encore. Trop souvent le dédain
+n'est qu'une défaite. Eh bien! Messieurs, à prendre les choses
+froidement, sans affectation, sans préjugé d'admiration ni de mépris,
+l'étude du mysticisme nous ferait voir en lui un agrandissement de la
+psychologie. Les principaux écrits du chef de l'école mystique du XIIme
+siècle, Hugues, prieur de Saint-Victor, et ceux de son disciple Richard,
+ont pour objet la méthode scientifique et l'étude des facultés humaines.
+L'un et l'autre apportent dans ces sujets une puissance d'observation et
+d'analyse qu'on n'a point assez remarquée. L'école française, jalouse
+des gloires nationales, devrait un souvenir à ces deux moines qui
+philosophaient sous les préaux d'un couvent de Paris.
+
+Les docteurs de Saint-Victor décrivent les procédés habituels de la
+pensée et ils en signalent les imperfections avec une grande liberté
+d'esprit. Chacun des degrés du développement intellectuel est marqué par
+des traits si précis, on se reconnaît si bien dans les sphères
+inférieures, on voit si bien ce qui en fait l'infériorité, enfin les
+intermédiaires sont ménagés avec un art si soigneux, que la pensée du
+lecteur s'élève sans trop d'effort aux régions inconnues de la
+contemplation pure et parfaite. Les livres _de l'Âme_ de Hugues forment
+un traité de psychologie complet et remarquablement judicieux. Le
+_Benjamin major et minor_ de Richard rappelle à la fois le _Banquet_ de
+Platon, la _Phénoménologie_ de Hegel et la _Critique de la Raison pure_.
+Mais, Messieurs, la question logique ou formelle n'est pas celle qui
+nous occupe, et les digressions nous sont peu permises. Ce qu'il nous
+importe de noter chez les mystiques, c'est la manière dont ils ont conçu
+l'objet capital de la science: l'idée de Dieu.
+
+La théologie chrétienne a concentré ce problème dans le dogme de la
+Trinité. Les premiers docteurs du moyen âge ont essayé de transformer ce
+dogme en pensée. Ils ne s'étaient pas encore avisés de faire un départ
+entre les vérités chrétiennes démontrables à la raison et les vérités
+accessibles à la foi seule, parce qu'ils ne reconnaissaient pas le
+principe de cette distinction. À leurs yeux la raison est impuissante
+sans la foi. Le commencement n'est pas, selon eux, la raison pure, la
+raison vide, abstraction artificielle dont on n'a pas toujours compris
+la portée; leur commencement, c'est l'homme tout entier, tel que l'a
+fait son histoire; c'est le chrétien possédé du besoin de comprendre ce
+qu'il croit; c'est la raison fécondée par la foi. Tel était le point de
+vue des premiers scolastiques, Abélard et Anselme. Les mystiques lui
+sont restés fidèles et l'ont complété. Chez Abélard cependant
+l'équilibre des deux principes n'est pas parfait, et leur unité tend à
+se rompre par des motifs que font assez deviner la vie et le caractère
+de cet illustre infortuné. Sa raison n'est pas la raison chrétienne; il
+n'a pas les méthodes qui conduisent au but; aussi il le manque, et
+renouvelle l'hérésie de Sabellius. Sa trinité n'est qu'une trinité
+d'attributs: la puissance, la sagesse et la bonté. Il l'explique par des
+similitudes qui ne donnent aucune intuition.
+
+Anselme entre plus profondément dans l'esprit du sujet; sa méthode est
+beaucoup plus libre. Marchant sur les traces de saint Augustin dans la
+voie où l'École l'a suivi sans se demander quelle en est l'issue,
+Anselme voit dans l'intelligence l'attribut essentiel de la Divinité. Le
+problème qu'il pose peut être formulé en ces termes: «À quelles
+conditions est-il possible de concevoir une intelligence absolue?» Ce
+problème, il le résout spéculativement, en contemplant la vie de
+l'intelligence, puis en élevant le résultat de cette intuition à la
+puissance de l'infini.
+
+L'intelligence absolue est cause d'elle-même, elle se produit par sa
+pensée. L'acte constitutif de la Divinité, pour ainsi dire, est la
+conscience de soi; il faut donc distinguer en lui, comme en toute
+conscience, le sujet pensant de la pensée elle-même ou de l'objet pensé;
+mais comme la conscience est ici parfaite, il faut reconnaître en même
+temps que la pensée est parfaitement identique à son sujet,
+substantielle comme son sujet. Dans un acte absolu de conscience,
+l'identité du sujet et de l'objet est absolue, la distinction entre les
+deux termes ne l'est pas moins. Il est donc nécessaire de considérer
+Dieu à la fois comme unité et comme dualité. Une fois cette nécessité
+comprise, on aperçoit également l'impossibilité de s'arrêter là. La
+conscience de l'unité persiste dans l'éternelle distinction, et cette
+unité n'est pas seulement sentie, elle est voulue. Incessamment
+distingués pas l'acte éternel de la conscience, le Père et le Fils se
+réunissent incessamment par l'acte de la volonté. Cette volonté commune,
+c'est la volonté d'être un, volonté féconde, volonté absolue, dont
+l'effet possède par conséquent, lui aussi, l'absolue réalité. Ce produit
+éternel de l'amour réciproque du Père et du Fils, identique à l'acte
+même de son éternelle production, c'est le Saint-Esprit[10].
+
+[Note 10: Quelques explications ne seront pas déplacées: Les
+scolastiques disent avec beaucoup de sens que, pour former l'idée de
+l'infini, il faut le revêtir des qualités des êtres finis, en les
+affranchissant de leur limitation. Il ne suffit pas d'indiquer cette
+transformation, il faut l'accomplir. C'est là ce qu'Anselme a essayé
+pour l'intelligence. Nous trouvons en nous-mêmes l'image imparfaite de
+l'intelligence, et, de cette image, nous remontons au type absolu. Nous
+aussi, nous semblons être cause de nous-mêmes et produire le moi en le
+pensant; mais ce n'est qu'une forme, une apparence, car, en réalité,
+nous avons notre cause hors de nous; nous sommes posés avant de nous
+poser, comme on dirait en Allemagne; c'est pourquoi la conscience du moi
+n'est chez nous qu'une production idéale, une image, et non pas une
+production substantielle. Ajoutons qu'elle est une image fort
+imparfaite, car nous ne nous connaissons jamais tout entiers. La
+réflexion n'est en nous qu'à l'état d'ébauche impuissante. Elle ne va
+jamais à fond; le moi pensé n'est qu'une ombre effacée du moi pensant,
+dont il devrait être l'image sincère. La chose se passe autrement dans
+l'être qui est sa propre cause au sens absolu, dans le moi parfait. La
+conscience qu'il a de lui-même est une véritable production, puisqu'il
+n'a d'autre cause que cet acte; ainsi l'objet est idéal et substantiel
+en même temps; et comme cette conscience est parfaite, l'objet est égal
+au sujet, plein, concret, parfait comme lui, divin comme lui. La
+conscience est une distinction, une opposition au sein de l'être; nous
+distinguons en nous-mêmes le moi qui pense du moi pensé; mais en nous
+l'opposition ne va pas jusqu'au fond, précisément par la même raison qui
+empêche la parfaite identité des deux termes, parce que nous sommes _un_
+naturellement avant de produire en nous cette dualité. Dans l'absolu, au
+contraire, si l'intelligence en est la forme, la distinction s'accomplit
+entièrement, attendu que l'être absolu n'existe que par elle; et l'unité
+véritable ou substantielle de l'_être_ ne se réalise que dans la trinité
+personnelle de _Dieu_. La dualité sort de l'unité virtuelle, mais elle
+précède l'unité réelle. L'unité divine n'existe que par la commune
+volonté des deux premiers principes, qui deviennent ainsi deux
+_personnes_ en produisant la troisième. L'homme se sent un, malgré les
+contradictions qui le déchirent, par le fait d'un principe supérieur à
+lui. Dieu se pose par son propre fait comme l'unité absolue où se
+résolvent toutes les oppositions.--Il y a deux méthodes pour concilier
+les contradictions de la pensée: l'une consiste à les neutraliser, dans
+le vague, dans l'abstraction, dans l'indifférence; c'est le procédé du
+faux mysticisme payen, du panthéisme, où toute idée distincte
+s'évanouit;--l'autre les surmonte en les conservant, dans la conception
+la plus concrète, la plus riche, la plus vivante et la plus articulée où
+l'esprit puisse s'élever; c'est le procédé de la philosophie chrétienne,
+qui sans doute n'atteint pas le but du premier coup, mais qui ne le perd
+du moins jamais de vue. Notre jugement sur la théorie d'Anselme et des
+Pères grecs est implicitement renfermé dans ce que nous avons déjà dit
+plus haut; il ressortira plus complètement de ce qui nous reste à dire;
+mais, sans adopter cette théorie, on est obligé de reconnaître qu'elle a
+droit au sérieux examen des métaphysiciens. En effet, elle se présente à
+nous comme le résultat de la méthode philosophiquement légitime, disons
+mieux, philosophiquement nécessaire, qui applique la raison, ou la
+notion de l'infini, aux données de l'expérience intérieure.]
+
+Le fond de la théorie que nous venons de résumer se trouve déjà dans
+Athanase et dans les Pères de la Cappadoce, dans Grégoire de Nysse en
+particulier. La plupart des intermédiaires par lesquels Anselme
+s'efforce de la rendre intelligible, sont empruntés à saint Augustin. La
+forme seule est nouvelle, mais cette nouveauté de la forme est un pas
+immense vers l'émancipation de la philosophie. Dans l'exposition
+d'Anselme nous voyons le bronze ardent de la pensée, suivant sa pente
+naturelle, couler de lui-même dans le moule du dogme chrétien. Cette
+théologie est de la philosophie toute pure. Qu'Anselme soit inspiré par
+sa foi, je le veux, mais il ne fait appel qu'à la raison du lecteur. La
+doctrine de la Trinité se présente dans ses écrits comme le déploiement
+naturel et nécessaire, la vivante définition de l'idée d'une
+intelligence infinie.
+
+Richard de Saint-Victor a essayé une déduction de la trinité de Dieu
+fort différente de celle-ci, mais qui présente le même caractère de
+nécessité logique, la prémisse une fois admise, comme elle peut l'être,
+par la raison et par la conscience indépendamment de toute autorité.
+Cette prémisse de la simple religion comme de la pensée spéculative est
+exprimée dans le mot toujours nouveau de Jean le Théologien: _Dieu est
+amour_.
+
+Pour comprendre cette parole et pour la féconder, il faut la prendre
+dans le sens absolu. L'amour est ce qu'il y a de plus excellent, l'amour
+est la perfection, donc l'amour est l'essence divine. Ainsi, l'idée de
+Dieu, c'est l'idée de l'amour élevée à l'absolu, ou l'idée de l'amour
+absolu, de l'amour parfait. Mais l'amour réclame un objet et l'amour
+parfait un objet parfait, c'est-à-dire, d'après la définition de la
+perfection que nous venons de proposer, un objet dans lequel réside
+également la plénitude de l'amour. L'idée d'amour, considérée comme
+exprimant l'essence de Dieu, conduit donc nécessairement, elle aussi, à
+une dualité de personnes divines, de personnes, puisque l'amour suppose
+la personnalité, de personnes divines, puisqu'il est divin. Mais ce
+n'est pas tout, la notion n'est pas épuisée, elle n'est pas réalisée. Un
+amour exclusif dans sa réciprocité n'est pas la charité parfaite, et
+nous n'avons pas encore satisfait aux conditions de la donnée première.
+L'être parfait, aimé d'un amour suprême, ne peut pas, en raison de son
+essence même, qui est d'aimer, vouloir concentrer sur lui cet amour dont
+il sent la valeur infinie. Il veut le répandre, et par conséquent il
+réclame l'existence d'un nouveau sujet propre à le partager avec lui.
+Celui dont il est aimé consent à ce désir parce qu'il en est capable; il
+peut étendre sa dilection sans qu'elle perde rien de sa plénitude, mais
+il faut que le troisième, objet d'une double charité, soit capable de la
+recevoir, c'est-à-dire qu'il faut qu'il soit divin, lui aussi. Ainsi les
+deux premières personnes reportent d'un commun accord leur amour sur une
+troisième, qui provient également de l'une et de l'autre; par là l'amour
+de chacune d'elles est parfait, et la divinité réside également dans
+chacune d'elles. Comme Dieu est l'amour parfait et que l'amour parfait
+ne peut se trouver qu'en trois personnes, il faut que Dieu soit en trois
+personnes.
+
+«_Summe dilectorum, summe diligendorum uterque oportet ut pari voto
+condilectum requirat, pari concordiâ pro voto possideat. Vides ergo
+quomodo charitatis consommatio personarum trinitatem requirat, sine quâ
+in plenitudinis suæ integritate subsistere nequit_.»
+
+Cette théorie, conforme à l'esprit du mysticisme, n'est cependant pas
+mystique au sens propre du mot. Son ambition ne va qu'à justifier le
+dogme par le raisonnement. Le principe sur lequel la déduction se fonde
+est peut-être évident pour le cœur, qui abrège les calculs de la pensée,
+mais il ne serait pas impossible de le démontrer logiquement en faisant
+voir que l'amour, l'amour gratuit, la pure charité dont parle Richard,
+est la liberté réalisée. On concilierait ainsi dans une seule conception
+les deux idées les plus hautes, peut-être, que la philosophie ait
+conçues dans les grands siècles de la foi.
+
+Si l'amour, perfection réalisée, manifeste la pure essence de la
+liberté, ainsi que nous essaierons de l'établir, il est à peine besoin
+d'indiquer combien l'idée de l'amour réalisée par la Trinité facilite
+l'intelligence de la contingence du monde ou de la libre création. Dieu
+est amour; l'amour veut un objet; toutefois Dieu n'a pas besoin du
+monde, parce qu'il trouve éternellement en lui-même l'objet de son
+éternel amour. Plus concrète et plus intime que tout ce qu'on a dit
+depuis, la doctrine de Richard de Saint-Victor précède cependant
+l'entier épanouissement de la scolastique. La puissance de la
+spéculation s'explique chez lui par la ferveur de la croyance.
+
+La philosophie chrétienne jaillit de la foi; mais durant toute la
+période scolastique la raison et la foi tendent à un divorce, dont la
+consommation marque une époque nouvelle. Au point de vue providentiel ce
+divorce est un progrès sans doute, et nous pouvons déjà nous expliquer
+dans quel sens; au point de vue de la scolastique elle-même, c'est une
+décadence. Après Thomas et Scot il n'y a plus que des thomistes et des
+scotistes; laissons-les dormir en paix.
+
+Il est pourtant une pensée que nous devons recueillir dans cette course
+à travers les siècles, où nous cherchons à rassembler les éléments épars
+de notre philosophie. Elle se présente à son heure, au soir du moyen
+âge, au crépuscule de la Renaissance, tandis que la foi est vive encore
+et que la philosophie indépendante se cherche elle-même. C'est une vue
+sur la méthode. Reymond de Sabunde, que tout le monde connaît par
+Montaigne, essaya dans sa _Théologie naturelle_ de prouver, même aux
+incrédules, la vérité de tous les dogmes chrétiens. Ce n'est plus le
+point de vue de la scolastique officielle, qui n'accorde à la raison
+qu'une part; ce n'est pas non plus celui d'Anselme, qui reconnaît la
+nécessité de la foi pour comprendre; c'est une philosophie nouvelle.
+Reymond de Sabunde, le médecin mystique, cherche ses preuves dans la
+nature; son style est populaire; il tend la main aux Paracelse, aux
+Böhm, à la philosophie orageuse du XVIme siècle. La plus remarquable de
+ses idées, reproduite par Kant avec éclat, et de nos jours par un autre
+médecin, M. Buchez, est d'élever l'intérêt de la vie morale au rang d'un
+critère de la vérité, ce qu'il fait en termes formels. La vérité se
+trouve, dit-il, dans la doctrine la plus propre à nous rendre meilleurs.
+C'est essentiellement par leur utilité pour la morale qu'il prouve ou
+croit prouver l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu.
+
+S'il est vrai que la volonté soit le principe et le but de notre être,
+deux axiomes impliqués l'un dans l'autre et dont chacun repose sur sa
+propre évidence, il est impossible que la doctrine de Reymond de Sabunde
+ne renferme pas le germe d'une méthode légitime. C'est une pensée
+excellente; mais, comme toutes les choses excellentes, elle devient
+détestable lorsqu'on l'entend mal. L'intérêt de la vertu ne saurait
+remplacer l'évidence de la raison. L'intérêt pratique est une méthode
+certaine, mais anticipée, qui donne les théorèmes sans les preuves; la
+logique est l'instrument des démonstrations. Le cœur fournit le thème,
+l'intelligence le développe, et la tâche de l'intelligence ne sera
+accomplie que par la constitution d'une doctrine qui subsiste par sa
+propre force, sans l'appui du cœur. Le cœur ne demanderait rien à
+l'intelligence s'il pouvait tout lui donner; disons mieux, Messieurs, il
+lui demande tout, parce qu'il lui donne tout.
+
+Ce que nous appelons ici le cœur pourrait également se nommer la foi, de
+sorte qu'en les généralisant, les principes d'Anselme et de Reymond de
+Sabunde se rejoignent. En effet, le christianisme a fait naître dans
+l'âme des besoins auxquels il peut seul satisfaire. La morale chrétienne
+est devenue celle de l'humanité; mais, quoiqu'un rationalisme
+superficiel s'efforce de les séparer, la morale chrétienne est
+inséparable du fait chrétien. Celui qui accepterait la morale tout
+entière, telle qu'elle est dans la conscience, sans donner créance aux
+promesses de l'Évangile, ne pourrait aboutir qu'au déchirement et au
+désespoir. Au désespoir, parce que les pensées de son cœur le
+condamnent; au déchirement, parce que sa condition inexplicable
+contredit l'idée de Dieu. Telle était l'idée fondamentale de l'apologie
+dont Pascal a laissé les débris magnifiques, et que notre maître, M.
+Vinet, a reprise[11]. Le côté positif de cette vérité, c'est qu'il y a
+dans l'âme humaine un raccourci de christianisme que la fidélité morale
+peut faire sortir de son obscurité, une lumière qui éclaire tout homme
+venant au monde, pourvu que la volonté mauvaise ne l'éteigne pas. Le
+christianisme est en nous, comme il est devant nous; l'un répond à
+l'autre et le complète. Croire à l'intimité de la conscience morale ou
+croire au christianisme est donc la même chose. Mais pour que la science
+chrétienne soit véritablement une science, il faut que la subjectivité
+de son inspiration disparaisse entièrement dans le produit.
+
+[Note 11: Il a dû, lui aussi, la laisser inachevée.]
+
+Le but de l'histoire est une complète assimilation de la volonté humaine
+à la volonté divine, et de la pensée humaine à la vérité divine. La
+science doit donc apparaître comme un libre produit de l'esprit humain.
+L'affranchissement de l'esprit humain commence nécessairement par la
+négation. Les Pères de l'Église ont formulé le dogme chrétien, les
+docteurs du moyen âge l'ont raisonné. Il ne suffit pas de le posséder et
+de le raisonner, il faut le reconstruire librement, en le tirant de
+nous-même, afin que sa parfaite conformité avec notre essence devienne
+manifeste. Toute assimilation suppose une décomposition préalable. Cette
+assimilation est le but marqué à la philosophie moderne, que nous ne
+pouvons pas considérer comme achevée aujourd'hui, car jusqu'ici nous
+n'avons guères assisté qu'au travail de décomposition.
+
+Il faut donc que le christianisme disparaisse de la surface pour germer
+dans la profondeur.
+
+La démolition du grand édifice de la chrétienté est en même temps une
+restauration, la restauration de l'esprit ancien, la restauration du
+paganisme. L'époque où s'accomplit ce double travail s'appelle la
+Renaissance; le nom est juste; mais la Renaissance ne pouvait être
+qu'une transition: le produit final du mouvement qu'elle imprime à
+l'humanité est entièrement nouveau, c'est l'esprit moderne.
+
+La philosophie moderne, qui formule cet esprit, doit finalement exprimer
+la pensée du moyen âge avec la liberté de l'antiquité. Cette liberté
+fermenta longtemps avant d'éclater, et néanmoins elle se déclara avant
+d'être mûre. Les premiers pas sont incertains. La raison veut
+s'affranchir de toute autorité; elle n'y réussit pas du premier coup,
+mais elle prélude à cette révolution en changeant de maîtres. Platon et
+le véritable Aristote remplacent l'Aristote de la tradition. Toutes les
+écoles de la philosophie grecque et romaine sont remises en honneur avec
+plus ou moins d'éclat et de succès. Les tentatives les plus originales
+aboutissent à des combinaisons éclectiques. Tel est le caractère général
+de la philosophie du XVIme siècle, qui ne manque ni de talent, ni
+d'ardeur, ni même de méthode, mais bien d'un point de départ fixe et
+légitime. Elle remonte le cours des siècles, au lieu de se placer au
+commencement éternel de la pensée. L'Italie est alors le principal foyer
+du mouvement philosophique. Celui-ci nous paraît avoir atteint son plus
+haut point chez Giordano Bruno, qui simplifia le néoplatonisme et
+compléta pour ainsi dire toute la philosophie ancienne en corrigeant le
+péripatétisme sur un point capital.
+
+L'analyse d'Aristote est impuissante à réduire le principe matériel, à
+le ramener à l'unité, c'est-à-dire à l'expliquer. Distinguant les
+conditions de l'existence d'un être en cause matérielle, cause
+efficiente, cause formelle et cause finale, elle démontre bien
+l'identité intérieure des trois dernières: l'agent, l'idée et le but;
+toutes trois sont de nature active et spirituelle; mais la matière, la
+puissance dont tout est formé, reste en dehors: l'être suprême est
+l'acte pur sans puissance, sans matière. Bruno, reprenant toutes ces
+notions, qu'il manie avec une aisance parfaite, fait voir que la matière
+primitive est contenue dans l'acte absolu. La matière, en effet, n'est
+que la puissance passive, la puissance de devenir; mais la puissance
+passive est impliquée dans la puissance active, et celle-ci dans l'acte
+lui-même; ainsi le principe de la matière est en Dieu. L'agent de toutes
+les transformations en est aussi le sujet. Ce panthéisme concilie les
+principes de Parménide et d'Héraclite dans une forme beaucoup plus
+haute, puisqu'aux yeux de Bruno l'essence est distincte, du moins pour
+la pensée, de l'univers infini qui la manifeste. La philosophie de Bruno
+est plus riche que celle de Spinosa, car elle a de plus la vie, ce qui
+est assurément quelque chose; c'est l'expression la plus avancée du
+panthéisme et qui contient déjà le germe d'une philosophie supérieure au
+panthéisme; mais Bruno s'est contenté d'exposer le principe sans le
+développer systématiquement. Cette théorie est une anticipation sur les
+siècles à venir; elle sera reprise plus tard. Nous la trouverons à sa
+vraie place dans l'ordre d'un développement régulier; alors elle ne
+portera plus le nom de Bruno, mais celui de Schelling. Bornons-nous donc
+à cette indication rapide.
+
+Les penseurs de la Renaissance cherchaient partout la lumière avec une
+confiante ardeur. À l'antiquité payenne ils associèrent de bonne heure
+une autre tradition, celle de la philosophie symbolique des Juifs,
+connue sous le nom de Cabale. Je rappelle ici la Cabale pour y relever
+une seule idée, qui a de l'importance et qui sera peut-être mise en
+œuvre quelque jour. C'est l'idée que la création des choses est une
+restriction apportée à l'existence infinie du principe absolu. Les
+métaphores dont cette théorie s'enveloppe ne doivent pas en dissimuler
+la profondeur spéculative:
+
+L'éternelle lumière remplit l'infini. Dieu, voulant créer le fini, se
+retire d'abord d'un espace qu'il laisse vide pour le remplir ensuite de
+ses émanations variées.--Ce point de vue, que nous signalons en passant,
+est susceptible d'applications très-diverses. Il touche aux intérêts de
+la pensée morale comme à ceux de la pensée métaphysique. Je le livre à
+vos réflexions.--Il est encore un point que la philosophie cabalistique
+a mis fortement en saillie, sans résoudre du reste, il va sans dire, les
+innombrables problèmes qu'il fait surgir. C'est celui de l'unité et de
+la spiritualité essentielles ou primitives de la création, qui est selon
+elle l'humanité, l'homme primitif: Adam-Cadmon. L'unité de la création
+est sans doute un grand mystère; mais dans ce mystère il y a une
+affirmation que la raison réclame impérieusement; vérité dangereuse,
+comme toute vérité incomplète, et d'autant plus dangereuse qu'elle est
+plus vitale. Constamment aperçue et poursuivie par les esprits
+spéculatifs, cette vérité a fourni prétexte au panthéisme; il appartient
+au système qui lui donnera son fondement véritable, de l'épurer en la
+complétant.
+
+Dans cette période fort peu critique, où les ennemis acharnés de
+l'Évangile, les néoplatoniciens, passaient auprès d'esprits excellents
+pour en être les meilleurs commentateurs, les deux grands courants de la
+pensée moderne, le courant chrétien et le courant payen, s'embranchent,
+se croisent de mille façons et souvent se troublent par le mélange de
+leurs flots. La restauration de la philosophie hébraïque est
+l'intermédiaire naturel entre le mouvement platonicien de la Renaissance
+et le mysticisme chrétien. L'école mystique survécut à la chute du moyen
+âge, et par la continuité de la tradition et par la permanence des
+besoins qu'elle cherchait à satisfaire. Mais la pensée ne subsiste qu'en
+se transformant. L'école mystique du XVIme siècle, plus empirique, plus
+populaire que celle du XIIme, cette école toute moderne, toute
+germanique, dont Paracelse est le naturaliste et Jaques Böhme le
+théologien, nous semble, avec le scepticisme très-littéraire et très-peu
+métaphysique de Montaigne, ce que cette grande époque a produit de plus
+original, de plus prime-sautier en fait de philosophie. L'importance de
+cette secte allemande, dont Poiret, Saint-Martin, l'Anglais Pordage et
+notre contemporain François Baader sont les disciples les plus connus,
+ne doit pas se mesurer d'après le nombre, aujourd'hui considérablement
+affaibli, de ses adeptes avoués. Les visions du cordonnier de Görlitz,
+nommé par les siens _philosophus teutonicus_, ont exercé sur la pensée
+de ses compatriotes plus célèbres une influence beaucoup plus grande
+qu'on ne l'accorde généralement. Il est facile de le prouver sans
+beaucoup d'efforts d'esprit ni d'érudition littéraire. Ainsi nous voyons
+Schelling, le protée de la spéculation, qui a traduit sa pensée dans
+toutes les formes et dans tous les styles, la revêtir pendant quelque
+temps, avec une intention bien marquée, du costume et du langage de
+Jaques Böhme, jusqu'à ce que, par une évolution brusque en apparence,
+mais essayée et préparée dès longtemps, il se soit approprié,
+partiellement du moins, le fond même de sa pensée.
+
+Böhme parle de l'essence divine en véritable mystique; il raconte ses
+visions. Mais ces visions ne sont pas sans logique intérieure, et nous
+pouvons les traduire en pensées:
+
+Dieu se produit lui-même éternellement par sa volonté; cette production
+fait son être. L'existence réelle de Dieu sort donc d'un principe qui
+est divin sans être Dieu. Ce principe, c'est l'être-néant de Hegel[12],
+c'est l'ardente obscurité d'une volonté sans objet lorsqu'on la sépare
+de l'acte par lequel elle se réalise. Mais cet acte est éternel. Dieu
+veut être, il veut se posséder, et il se possède en effet dans la
+production de son Fils. Par la production de son Fils, qui est douceur
+et lumière, le feu du premier principe se transforme lui-même en lumière
+et en douceur. Par la production du Fils, le primitif désir est
+satisfait, l'essence divine se possède et devient personne. Ainsi le
+Fils produit la personnalité, et la divinité dans le Père en même temps
+que le Père produit la personnalité et la divinité dans le Fils. Le Père
+aime le Fils comme il en est aimé. Il s'aime lui-même dans le Fils, et
+ce double amour est la source éternelle dont procède le Saint-Esprit,
+lien substantiel par lequel le Père et le Fils vivent l'un dans l'autre,
+se possèdent et s'aiment l'un l'autre.
+
+[Note 12: Böhme l'appelle lui-même le néant, _das Nichts_.]
+
+Si nous avions assez précisé cette théorie de la Trinité pour la
+comparer aux déductions de saint Anselme et de Richard de Saint-Victor,
+nous reconnaîtrions, je crois, qu'elle coïncide assez complètement soit
+avec l'un soit avec l'autre, de sorte que la spéculation de Böhme
+servirait à prouver que la doctrine d'Anselme et celle de Richard, loin
+de s'exclure, représentent deux aspects inséparables du même fait
+infini.
+
+L'idée par laquelle Anselme cherche à rendre raison du mystère divin est
+celle de la conscience de soi. L'opposition nécessaire du moi sujet et
+du moi objet dans la conscience, devient le principe générateur de deux
+personnalités à cause du caractère absolu qu'elle revêt dans l'acte
+absolu. L'amour que Dieu ressent pour lui-même dans cette opposition par
+laquelle il se reconnaît et se possède, est la source du Saint-Esprit.
+
+Cette idée de l'amour, subsidiairement employée par Anselme, devient
+l'unique principe explicatif chez les moines de Saint-Victor. Dans la
+théorie que nous avons résumée il y a quelques instants, Richard ne
+prétend pas, disions-nous, nous donner l'intuition de la trinité de
+Dieu, mais seulement nous contraindre par de justes raisons à confesser
+que la triplicité des personnes en Dieu est une conséquence de sa
+perfection absolue.
+
+Böhme, en revanche, s'attache au _comment_ plutôt qu'au _pourquoi_. Il
+décrit la Trinité dans l'acte éternel de sa réalisation. Mais le comment
+renferme le pourquoi. On voit sans peine que cet embrasement dont Böhme
+nous parle, cette explosion du désir primitif, n'est autre chose que le
+désir de se posséder soi-même, ou d'obtenir la conscience de soi-même.
+La Trinité est donc pour Böhme comme pour Anselme, la réalisation de
+l'intelligence. Mais si le principe igné sort de son obscurité
+primitive, c'est par une volonté, par un amour, savoir l'amour de la
+perfection, qui se réalise par la génération du Fils. Aimer la
+perfection et vouloir se connaître sont une seule et même chose en Dieu.
+L'idée que l'amour est le fond de l'être, comme il en est la réalisation
+suprême, se retrouve ainsi dans Böhme, qui reproduit en termes exprès la
+doctrine essentielle de Richard de Saint-Victor.
+
+Pour résumer en quelques mots la doctrine de Böhme sur l'être de Dieu,
+j'ai dû faire abstraction de plusieurs éléments, dont quelques-uns sont
+peut-être essentiels. J'ai moi-même quelques scrupules sur l'exactitude
+de cette exposition; mais les erreurs que j'entrevois sans pouvoir les
+corriger dans ce moment, n'atteignent pas le trait le plus original du
+système, je veux dire l'idée d'une base de l'existence divine distincte
+de cette existence elle-même. C'est cette volonté, ce feu, que Böhme
+appelle Nature en Dieu. Cette doctrine lui sert à rendre raison de la
+Trinité d'abord, puis de la Création, du lien qui unit la créature au
+Créateur, de la liberté de l'homme, de sa vie intérieure et de sa
+destinée.
+
+Comme l'existence éternelle de Dieu se fonde sur le déploiement éternel
+et l'éternelle transformation de cette base, la création du monde, à son
+tour, peut résulter d'un nouveau déploiement du même principe que Dieu
+possède en lui-même et dont il dispose à son gré. Ainsi le panthéisme se
+trouverait expliqué et réfuté d'avance. La Création n'est pas l'acte
+même de la vie divine, elle en est la reproduction et l'image; mais le
+principe qui repose éternellement au sein de l'Être et qui devient le
+Père, est aussi le principe de l'existence créée; il forme le lien
+substantiel entre l'homme et Dieu. L'homme se constitue sur cette base,
+qui est la nature en lui, _centrum naturæ_, base divine, mais divine à
+condition de rester dans l'ombre, dans le non-être. L'homme doit
+s'appuyer sur ce centre et chercher sa vie ailleurs, dans le Fils, dans
+la lumière, pour reproduire à son tour en lui-même l'évolution de la
+Trinité, l'évolution créatrice; c'est la seconde naissance dont nous
+parle l'Écriture. Ainsi l'homme a deux pôles, deux principes; il peut se
+réaliser dans les ténèbres ou dans la lumière, il peut s'affirmer
+lui-même en Dieu ou hors de Dieu. Telle est l'explication de sa liberté,
+qui contient en soi l'explication du mal et les prémisses de toute la
+dogmatique spéculative. Cette dernière idée est pour nous d'un intérêt
+particulier. Nous trouvons dans Jacques Böhme et dans les chrétiens
+mystiques en général des précurseurs et des maîtres dans l'œuvre que
+nous tentons. Ils ont conçu comme nous les problèmes métaphysiques qui
+intéressent le plus directement la conscience: les problèmes de la
+liberté divine, de la liberté humaine et du but de la vie. Ils ont
+essayé de les résoudre complètement sans en altérer les données
+primitives telles que la conscience les établit. Il y aurait beaucoup à
+apprendre d'eux, quoique leur méthode ne soit pas à l'usage de tout le
+monde et que la différence des méthodes influe toujours sur les
+résultats. C'est cette affinité de pensée et de sentiment qui m'a pressé
+de les mentionner, malgré le peu de temps dont nous disposons, malgré
+l'impossibilité où je me voyais d'être clair, d'en dire assez, peut-être
+même de rendre leur pensée avec exactitude. Vous avez compris tout de
+suite, Messieurs, que, dans cette leçon et dans la précédente, je n'ai
+pas eu la prétention de résumer la philosophie scolastique ni celle de
+la Renaissance; mon seul but a été d'en tirer quelques pensées
+détachées, quelques matériaux, précieux, je le crois, bien qu'on les
+dédaigne. Nous n'imiterons point ce dédain, mais parmi les idées que
+nous fournit le passé nous n'emploierons que celles qui se présenteront
+naturellement à nous dans le développement de notre principe.
+
+
+
+
+SIXIÈME LEÇON.
+
+Descartes. Il a dessiné le plan de la philosophie, qui de la première
+vérité certaine immédiatement passe, au moyen d'un critère subjectif
+immédiat, à la première vérité en soi, à la connaissance du principe des
+choses, d'où se tire un nouveau critère; et déduit tout de ce principe.
+Selon Descartes, le principe universel est une volonté absolument libre.
+Il a compris toute la portée de cette conception, et sa psychologie est
+un reflet de sa métaphysique; mais son principe demeure stérile, parce
+qu'il s'en tient à la notion formelle de liberté sans examiner la nature
+de l'acte créateur. D'ailleurs il ne démontre pas la liberté absolue, il
+la considère comme une donnée immédiate de la raison. Celle-ci ne
+conçoit immédiatement qu'un absolu indéterminé, l'être qui existe de
+soi-même, ce qui est la Substance de Descartes et le Dieu de Spinosa.
+Descartes ouvre ainsi la porte au spinosisme. Il lui fournit encore
+prétexte par son dualisme de la pensée et de l'étendue; dualisme
+inconséquent, car il ne découle pas du principe premier, mais d'une
+application illégitime du critère subjectif de la vérité.
+
+
+Messieurs,
+
+La philosophie de la Renaissance renferme pêle-mêle les principales
+idées que la philosophie moderne reproduit dans une progression
+régulière. J'essaierai de vous présenter les éléments de cette série
+suivant la loi de leur génération, en les dégageant de tous les
+accessoires. Notre chemin va de cime en cime; c'est le plus fatigant,
+mais c'est le plus court.
+
+La philosophie moderne commence avec Descartes, qui en a dessiné le plan
+d'une main ferme. À considérer le mouvement philosophique des deux
+derniers siècles dans son ensemble, ce plan n'a jamais été abandonné.
+Les penseurs qui s'en sont écartés se sont égarés. Le cartésianisme est
+le programme immuable de la philosophie, programme complet, programme
+immense, qui n'est pas encore entièrement réalisé. Il se propose:
+
+1° de commencer la science par son vrai commencement, c'est-à-dire par
+la première vérité certaine;
+
+2° de tirer de la première vérité connue un criterium général de
+certitude;
+
+3° de s'élever, à l'aide de ce criterium, de la première vérité connue à
+la première vérité en soi, au principe universel.
+
+4° De la notion du principe universel il déduit un critère de vérité
+supérieur, qui confirme le premier.
+
+5° Enfin, du principe universel, et par le moyen des deux critères, il
+s'efforce de tirer les principes immédiats des choses et de reconstruire
+le monde réel avec ces données.
+
+Cette formule, d'une netteté admirable, servira de mesure à tous les
+travaux ultérieurs. Descartes a mis un soin extrême à la suivre de tout
+point, et lorsqu'au fond il n'a pas pu y réussir, il a pourtant voulu en
+garder l'apparence. La double chaîne est tendue du ciel à la terre, mais
+çà et là des bouts de corde remplacent les anneaux d'or.
+
+Si nous le jugeons, non pas avec la sympathie de l'historien, mais avec
+l'inexorable rigueur de l'histoire elle-même, nous devrons avouer que
+Descartes n'a fait définitivement que les deux premiers pas dans la
+carrière immense qu'il a tracée: il a ramené la pensée à son point de
+départ; il a déterminé le premier critère de la vérité et, par le
+critère, la méthode; c'était plus qu'il n'en fallait pour sa gloire.
+C'était assez pour accomplir une révolution.
+
+Ces deux degrés posés, Descartes ne s'arrête pas dans sa marche
+ascendante. Il s'avance, au contraire, fort résolument du côté de la
+vérité positive que nous revendiquons, et franchissant, sans les
+apercevoir, les siècles qui vont le suivre, il esquisse, par quelques
+traits seulement, mais par quelques traits lumineux, toute une
+philosophie de liberté. Mais la prémisse sur laquelle il la fait reposer
+n'est pas justifiée avec assez de précaution; tous les intermédiaires
+requis pour rendre la vérité de cette prémisse manifeste et son emploi
+légitime, n'ont pas été traversés ou, du moins, n'ont pas été clairement
+indiqués. Celle-ci se présente dès lors avec l'apparence d'une hypothèse
+ou d'un emprunt fait à la tradition, et les conséquences que Descartes
+en déduit sont encore des conséquences anticipées, comme les systèmes de
+la Renaissance et du moyen âge; périodes avec lesquelles il n'a pas
+rompu aussi complètement qu'il l'a cru et qu'on l'a dit.
+
+L'esprit humain, qui va très-lentement lorsqu'il marche sans lisières,
+n'a pas suivi Descartes jusqu'au bout. Il a développé, non sans effort,
+les intermédiaires que ce génie individuel avait négligés, et chacune de
+ces idées intermédiaires est devenue le principe d'une grande
+philosophie. Renonçant au dernier appui que Descartes empruntait, sans
+le vouloir peut-être, à la doctrine chrétienne, il est tombé d'abord
+fort au-dessous du point de vue cartésien, en reproduisant sous la forme
+réfléchie le panthéisme imparfait de l'Orient. Il s'est relevé peu à
+peu; cependant le cartésianisme n'est pas encore dépassé, il n'est pas
+encore épuisé. Les successeurs de Descartes n'ont pas aperçu, cela va
+sans dire, l'importance spéculative des idées qu'ils ne surent pas
+mettre en œuvre, de sorte qu'elles sont restées à peu près dans l'oubli.
+L'école allemande et l'école française contemporaine, héritière d'un
+spiritualisme affaibli par le XVIIIme siècle, se sont attachées l'une et
+l'autre, dans leurs expositions historiques, aux côtés du cartésianisme
+dont elles peuvent s'autoriser. D'ailleurs Descartes lui-même, dont les
+convictions n'ont point varié, semble avoir subi l'influence d'une
+préoccupation qui l'a empêché de développer toute sa philosophie dans
+l'esprit de sa conception première; il ne fait pas usage de tous ses
+moyens, et après avoir surmonté le panthéisme en s'élevant hardiment
+vers l'absolu véritable, il en favorise le retour par un dualisme
+exagéré. Pour suivre le courant secondaire de sa pensée, il suffisait de
+laisser aller la logique; pour marcher jusqu'au bout dans la direction
+principale, il fallait un nouvel acte créateur ou tout au moins une
+restauration nouvelle; aussi cette voie royale fut-elle abandonnée.
+Après les premiers théorèmes, que tous les systèmes ont adoptés, le
+cartésianisme se partage donc; et comme la philosophie tout entière
+s'est jetée dans l'embranchement qui ramène au panthéisme, on a fini par
+voir en lui le cartésianisme tout entier. Il en résulte que Descartes
+est moins connu qu'il n'est célèbre, je dirais même moins connu qu'il
+n'est lu. On a immensément écrit sur Descartes, ses œuvres sont dans
+toutes les bibliothèques, et pourtant, avant de le discuter, il
+faudrait, pour être compris, commencer par le rétablir.
+
+Je suis fortement tenté de l'essayer avec vous aujourd'hui, et la chose
+aurait pour moi de l'importance, car le système dont je dois vous
+exposer les éléments, quoi qu'il se soit produit indépendamment de toute
+influence directe du cartésianisme, n'est en réalité que le
+développement du côté du cartésianisme jusqu'ici le plus négligé. Cette
+découverte tardive m'a fort agréablement surpris, je vous l'avoue: si la
+doctrine que j'enseigne n'est pas conforme de tout point aux vues qui
+règnent dans l'école, il ne serait pas mal de la mettre sous la
+protection d'un nom que l'école elle-même inscrit volontiers sur son
+drapeau. Il vaut mieux aujourd'hui relever de Descartes que d'un moine
+ignoré comme Scot. Mais, pour établir complètement notre légitimité
+cartésienne, il faudrait une discussion en règle, dont la place n'est
+pas ici. Je me borne, bien à regret, à quelques indications telles que
+le cadre d'une leçon les comporte.
+
+Descartes, disons-nous, a ramené la pensée à son point de départ; il a
+déterminé pour jamais le critère de la vérité philosophique et, par le
+critère, la méthode.
+
+Le critère, c'est l'évidence intérieure opposée à toute espèce
+d'autorité. C'est le protestantisme introduit dans la philosophie, et
+qui bientôt réagira sur la religion.
+
+Le point de départ, c'est l'existence du moi pensant. Je n'admets rien
+sur la foi d'une autorité étrangère ou sur la foi d'une spéculation sans
+contrôle; je doute, jusqu'à meilleure information, de tout ce dont il
+est possible de douter; mais je ne puis pas douter de mon existence, car
+je ne puis pas douter de ma pensée, je ne puis pas douter de mon doute,
+qui est une pensée. J'existe donc, et je suis un être pensant. Ce qui me
+l'atteste, c'est l'évidence; il faut donc croire à l'évidence. «Les
+choses que nous concevons clairement et distinctement sont vraies.»
+
+Ceci est fort simple, vous le voyez; ce n'était pas très-nouveau, et
+cependant l'énoncé de ces propositions fut une grande œuvre. Le moment
+de mettre ces vérités élémentaires à leur place était arrivé.
+
+Jusqu'ici Descartes a posé la base commune à tous les systèmes modernes.
+Désormais ce qu'il vient d'avancer sera tantôt répété, tantôt
+sous-entendu, jamais contesté. Le troisième pas nous fait entrer dans le
+cartésianisme proprement dit. Ici Descartes touche au but, mais il le
+saisit trop tôt et n'assure pas sa conquête. Le problème est de passer
+de la première vérité connue à la première vérité en soi, c'est-à-dire
+de trouver Dieu par l'évidence, le moi pensant étant seul donné. Il faut
+donc trouver Dieu dans le moi. «J'ai l'idée d'un être souverainement
+parfait,» dit le philosophe. Le sens est sans doute: Tout esprit a
+nécessairement l'idée d'un être parfait; l'idée de perfection est
+essentielle à l'intelligence. C'est ce que Descartes appelait une idée
+innée. On a critiqué cette manière de s'exprimer avec beaucoup de
+raison. Il est clair qu'une idée n'existe que par l'acte de l'esprit qui
+la conçoit. Il n'y a donc à proprement parler point d'idées innées. Mais
+si l'esprit humain est fait de telle sorte que la réflexion ne saurait
+s'exercer sans découvrir l'idée de l'être parfait, il n'en faut pas
+davantage. Seulement, au lieu d'idées innées nous écrirons idées
+nécessaires: Descartes ne l'entend pas autrement[13].
+
+[Note 13: «Lorsque je dis que quelque idée est née avec nous,
+j'entends seulement que nous avons en nous-même la faculté de la
+produire.» Réponse aux IIImes objections. Éd. Garnier, tome II, p. 104.]
+
+L'idée de Dieu étant donnée dans la pensée, Descartes prouve son
+existence réelle par deux arguments, dont l'un part du contenu même de
+l'idée: c'est l'ancien argument ontologique: «L'existence réelle est une
+perfection, donc l'être parfait n'existe pas dans la pensée seulement,
+mais en réalité.» L'autre, plus populaire par sa forme, se fonde sur la
+présence de l'idée de Dieu dans l'esprit: «Imparfait moi-même, je ne
+puis pas avoir produit l'idée de la perfection; elle doit avoir pour
+auteur un être réellement parfait.»
+
+J'accepte ces preuves, Messieurs; je me contenterais même à moins, car
+l'existence nécessaire d'un principe inconditionnel n'est pas moins
+évidente que la présence de l'inconditionnel dans l'esprit; c'est dans
+ce sens que j'entends l'argument ontologique, mais la difficulté n'est
+pas là. La question consiste à savoir si l'idée d'un être parfait telle
+que Descartes la développe, est réellement une conception inhérente à
+l'esprit, une idée nécessaire. Cette idée est celle du Dieu personnel
+des chrétiens, avec les principaux attributs que lui confère la
+théologie. Est-elle inhérente à l'esprit humain?--En un sens je
+l'accorderais volontiers. Elle l'est, oui, comme germe, comme problème;
+mais immédiatement, comme pensée distincte, elle l'est si peu, que toute
+la métaphysique n'a d'autre but que de l'enfanter et de l'éclaircir.
+Ainsi Descartes n'a pas le droit de commencer en disant: Je trouve en
+moi l'idée d'un être parfait. C'est là un fait personnel, accidentel,
+qui tient à son éducation; ce n'est pas le fait nécessaire. Le grand
+réformateur met à profit le résultat le plus élevé de la scolastique, au
+lieu de le reconstruire par un travail indépendant, comme son programme
+l'eût exigé. Par ce point capital, Descartes dépend du moyen âge et
+n'accomplit pas dans toute son étendue la révolution dont il a conçu le
+projet. Il n'est pas exact de prétendre que chacun trouve en soi
+d'entrée l'idée d'un être parfait; car, au début de la réflexion, nous
+ignorons ce qui est requis de l'Être pour qu'il soit parfait. Ce que
+nous trouvons réellement en nous-même, ou plutôt ce qu'un retour sur
+nous-même nous oblige à concevoir, c'est l'être au fond de toute
+existence, l'inconditionnel, un être, quel qu'il soit d'ailleurs, qui
+existe par lui-même et qui n'a besoin d'aucun autre pour exister,
+c'est-à-dire la _substance_, car c'est la définition cartésienne de la
+substance que nous venons d'énoncer; quant aux attributs de l'être
+inconditionnel, il faut les déduire par la raison de ce premier
+attribut, l'existence par soi-même; il ne suffit pas de les trouver dans
+la réminiscence. Le Dieu de Descartes n'est donc pas un produit légitime
+de sa méthode d'évidence; dès lors il est en philosophie comme s'il
+n'était pas, et tous les théorèmes fondés sur lui deviennent
+problématiques.
+
+Il y a deux notions de l'absolu chez Descartes comme chez Platon. Le
+Dieu qui forme l'univers dans le _Timée_ n'est pas l'unité supérieure à
+l'être où vient aboutir la dialectique du _Parménide_; du moins la
+coïncidence des deux idées n'est-elle pas rendue manifeste. Descartes,
+de même, trouve dans son esprit l'idée d'un Dieu souverain, éternel,
+infini, immuable, tout-connaissant, tout-puissant, et créateur universel
+de toutes les choses qui sont hors de lui[14]. Il trouve également dans
+son esprit ou dans le langage tel que l'ont formé ses devanciers[15],
+l'idée de la substance, c'est-à-dire «d'une chose qui n'a besoin que de
+soi-même pour exister.» La substance est, par sa définition,
+indépendante, inconditionnelle, absolue. Voilà donc, sinon deux absolus,
+ce qui est inadmissible et contraire au sens de Descartes, au moins deux
+définitions de l'absolu qu'il faudrait réduire à l'unité pour asseoir la
+métaphysique. Cette réduction est demeurée imparfaite. Descartes établit
+bien que Dieu est la substance ou que, s'il existe un être parfait au
+sens de sa définition, cet être parfait possède seul l'existence par
+lui-même, de sorte que le nom de substance n'est donné qu'improprement
+aux choses créées; mais il ne démontre pas inversement que la substance
+soit Dieu, c'est-à-dire que l'être existant par lui-même possède
+nécessairement l'intelligence infinie, la bonté parfaite, la puissance
+créatrice, la liberté souveraine, dont il fait les caractères de la
+divinité. Sa régression vient donc aboutir à deux termes, et l'on peut
+fonder sur elle deux philosophies progressives, l'une commençant par son
+idée de Dieu: c'est celle qu'il a tentée lui-même; l'autre commençant
+par sa définition de la substance: c'est celle de Spinosa. La seconde
+seule a pris une importance universelle en déterminant les mouvements
+ultérieurs de la philosophie, et cela, Messieurs, je crois utile
+d'insister sur le point, parce qu'elle seule était légitime. Descartes
+veut que nous partions de l'idée innée de l'infini, c'est-à-dire de son
+idée immédiate; or l'idée immédiate de l'infini, dont nous ne pouvons
+pas contester la réalité, parce que nous ne pouvons pas en faire
+abstraction, ce n'est pas la plus grande et la plus riche, c'est au
+contraire la plus simple et la plus nue; ce n'est pas le Dieu de Scot et
+de Descartes, c'est la substance de Spinosa.
+
+[Note 14: Méd. III. Éd. Garnier, tome I, p. 119.]
+
+[Note 15: Descartes, on s'en souvient, n'étend pas le doute
+philosophique jusqu'à mettre en question les simples idées et par
+conséquent les définitions.]
+
+La logique humaine, qui ne comporte pas de sauts, dut passer par
+Spinosa, Leibnitz, Fichte, Hegel et Schelling, pour revenir au Dieu
+cartésien.
+
+Ce que nous reprochons à Descartes, si toutefois le mot de reproche est
+de mise en cette occasion, c'est d'avoir négligé la discussion
+dialectique dont il était besoin pour manifester la nécessité de sa
+conception suprême et prévenir ainsi les rechutes. Nous ne l'accusons
+pas d'avoir mal compris l'infini. Au contraire, il en a le sens au plus
+haut degré; et s'il eût aperçu la lacune de son système, s'il en eût
+prévu le danger, nul n'aurait pu mieux la combler. Je n'en veux d'autres
+preuves que sa manière d'envisager la liberté divine. Pour lui cette
+liberté est absolue. La volonté créatrice produit incessamment,
+non-seulement l'existence des choses, mais leur essence et leurs lois,
+tellement que les principes universels de la morale et de la logique
+elle-même tirent leur vérité de l'acte divin et ne subsistent que par
+cet acte. «Ce n'est pas pour avoir vu qu'il était meilleur que le monde
+fût créé dans le temps que dès l'éternité, qu'il a voulu créer le monde
+dans le temps, mais au contraire parce qu'il a voulu créer le monde dans
+le temps; pour cela il est aussi meilleur que s'il eût été créé dès
+l'éternité. Il n'en est point ainsi de l'homme, qui trouve déjà la
+nature de la bonté et de la vérité établie et déterminée en Dieu[16].»
+
+[Note 16: Éd. Garnier, tome II, p. 363.]
+
+C'est chose curieuse, Messieurs, d'entendre les objections de nos
+cartésiens du jour et même celles de Leibnitz, contre cette doctrine
+hardie, lorsqu'on sait comment Descartes les a réfutées d'avance en
+répondant à ses contemporains. Il écrivait à Mersenne le 15 avril
+1630[17]:
+
+[Note 17: Éd. Garnier, tome IV, p. 303.]
+
+«Les vérités métaphysiques lesquelles vous nommez éternelles, ont été
+établies de Dieu et en dépendent entièrement, ainsi que tout le reste
+des créatures; c'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un
+Saturne et l'assujettir au Styx et aux destinées, que de dire que ces
+vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie,
+d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en
+la nature, ainsi qu'un roi établit les lois en son royaume...
+
+On vous dira que si Dieu avait établi ces vérités, il les pourrait
+changer comme un roi fait de ses lois; à quoi il faut répondre que oui,
+si sa volonté peut changer.--Mais je les comprends comme éternelles et
+immuables.--Et moi je juge de même de Dieu.--Mais sa volonté est
+libre.--Oui, mais sa puissance est incompréhensible, et généralement
+nous pouvons bien assurer que Dieu peut faire tout ce que nous pouvons
+comprendre, mais non pas qu'il ne peut faire ce que nous ne pouvons pas
+comprendre.[18]»
+
+[Note 18: Comparez Réponses aux Vmes objections, Éd. Garnier, tome
+H, p. 318, 319. Réponses aux VImes objections, id. p. 362, 367; puis:
+Lettres, tome IV. p. 123, 134.]
+
+Ainsi la pensée de Descartes n'est point arbitraire. Elle porte en
+elle-même les titres de sa légitimité. La liberté parfaite est affirmée
+comme l'inévitable développement de l'idée de la perfection, de la
+réalité positive, ou, plus simplement, de l'infini. La preuve est
+inhérente à la thèse, qu'il suffisait de développer.
+
+En tirant de la liberté absolue la loi selon laquelle doit s'opérer le
+départ entre les vérités accessibles à la raison humaine et les sujets
+placés au delà de sa sphère, Descartes fait faire un grand pas à sa
+philosophie et répond en même temps à la principale objection contre la
+doctrine de la liberté elle-même. Il a saisi toute l'importance de cette
+idée et la reproduit maintes fois. Il écrit à un autre correspondant:
+
+«Pour la difficulté de concevoir comment il a été libre et indifférent à
+Dieu de faire qu'il ne fût pas vrai que les trois angles d'un triangle
+fussent égaux à deux droits, ou généralement que les contradictoires ne
+peuvent être ensemble, on la peut aisément ôter en considérant que la
+puissance de Dieu ne peut avoir aucune borne, puis aussi en considérant
+que notre esprit est fini, et créé de telle nature qu'il peut concevoir
+comme possibles les choses que Dieu a voulu être véritablement
+possibles, mais non pas telle qu'il puisse aussi concevoir comme
+possibles _celles que Dieu aurait pu rendre possibles, mais qu'il a
+voulu toutefois rendre impossibles_; car la première considération nous
+fait connaître que Dieu ne peut avoir été déterminé à faire qu'il fût
+vrai que les contradictoires ne peuvent être ensemble, et que par
+conséquent il a pu faire le contraire; puis l'autre nous assure que,
+bien que cela soit vrai, _nous ne devons point tâcher de le comprendre_,
+parce que notre nature n'en est point capable. Et encore que Dieu ait
+voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n'est pas à dire
+qu'il les ait nécessairement voulues; car, _c'est tout autre chose de
+vouloir qu'elles fussent nécessaires et de le vouloir nécessairement ou
+d'être nécessité à le vouloir_. J'avoue bien qu'il y a des
+contradictions qui sont si évidentes, que nous ne les pouvons
+représenter à notre esprit sans que nous les jugions entièrement
+impossibles, comme celle que vous proposez: Que Dieu aurait pu faire que
+les créatures ne fussent point dépendantes de lui; mais nous ne nous les
+devons point représenter pour connaître l'immensité de sa puissance, _ni
+concevoir aucune préférence ou priorité entre son entendement et sa
+volonté; car l'idée que nous avons de Dieu nous apprend qu'il n'y a en
+lui qu'une seule action toute simple et toute pure[19]._»
+
+[Note 19: Éd. Garnier, lettre XLVIII, p. 147.]
+
+La difficulté qui nous empêche de recevoir d'abord l'absolue liberté est
+celle-ci: Nous trouvons en nous-même certaines idées revêtues du
+caractère de la nécessité. Pour comprendre l'absolue liberté, il
+faudrait se les représenter comme contingentes, ce qui implique
+contradiction dans notre esprit.
+
+Descartes répond: Ce qui est nécessaire à nos yeux, c'est ce que Dieu a
+voulu rendre nécessaire. Il est auteur, non-seulement du réel, mais du
+possible; les impossibilités que nous apercevons sont les impossibilités
+qu'il a créées. Mais ce qu'il a rendu impossible l'est en effet, et nous
+ne saurions d'aucune manière en comprendre la possibilité. La solution
+définitive à laquelle il s'arrête n'est donc pas dogmatique; elle est
+critique. Il ne pense pas que nous devions affirmer, comme si nous le
+comprenions, que Dieu soit affranchi des lois mathématiques, par
+exemple. Mais la question étant posée ainsi: Dieu peut-il faire que les
+trois angles d'un triangle ne soient pas égaux à deux angles droits? on
+répondrait dans son esprit, en tenant compte de tous les éléments de sa
+pensée: Nous ne saurions concevoir un triangle dont les angles ne valent
+pas deux angles droits. Nous ne saurions pas davantage, sans choquer les
+lois de notre raison, limiter la liberté divine. Ce qui est certain,
+c'est que l'auteur de cette raison est l'auteur des vérités qui la
+constituent. Et sa volonté créatrice n'obéit pas à des lois tracées
+préalablement par son intelligence, car l'intelligence ne précède point
+en lui la volonté et ne s'en sépare point, mais elles ne sont qu'un seul
+et même acte.
+
+La manière dont Descartes conçoit le rapport entre l'entendement et la
+volonté mériterait une étude attentive. En Dieu, nous voyons qu'il
+refuse avec beaucoup de sens de subordonner l'un à l'autre. Toutefois en
+soumettant les lois du possible à la liberté divine, il fait bien
+comprendre qu'au fond il voit dans la volonté le centre et le principe
+de l'être. Pour lui la volonté est la substance divine, dont
+l'intelligence forme l'inséparable attribut.
+
+Il n'en va pas autrement en psychologie. Au premier aspect, le dualisme
+cartésien paraît tendre fortement au rationalisme et à l'idéalisme. La
+pensée est «une substance,» l'âme «une chose qui pense.» L'homme ne sait
+rien de lui-même, sinon qu'il est un être pensant. Ces façons de parler
+ont exercé une grande influence, que nous ne saurions considérer comme
+avantageuse à tous les égards. Et pourtant ce ne sont réellement que des
+façons de parler. Penser est, chez Descartes, un terme générique qui
+désigne toute espèce d'activité intérieure. Par le nom de pensée,
+dit-il, je comprends tout ce qui est tellement en nous que nous
+l'apercevons immédiatement par nous-même et en avons une connaissance
+intérieure; _ainsi toutes les opérations de la volonté_, de
+l'entendement, de l'imagination et des sens sont des pensées[20]. La
+définition de l'âme et les noms imposés aux deux ordres de substances
+créées ne préjugent donc en rien la question. Pour la résoudre
+sainement, il faut s'attacher moins aux mots qu'aux choses et voir quels
+sont, chez Descartes, le rôle et les caractères des deux fonctions dont
+il s'agit. Nous remarquons d'abord que Descartes affirme le libre
+arbitre de l'homme avec non moins d'énergie que la liberté divine. Ainsi
+l'entendement ne détermine la volonté que selon la permission et par le
+concours de la volonté elle-même. L'action ne résulte pas fatalement de
+la comparaison des motifs, mais l'âme consent librement aux motifs, et
+plus ceux-ci sont décisifs, plus elle est libre dans son entière et
+franche adhésion: même alors elle pourrait la refuser. En effet, «la
+liberté consiste en ceci que nous pouvons faire une chose ou ne la faire
+pas[21],» et néanmoins «l'indifférence que je sens lorsque je ne suis
+point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids
+d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté[22].» Ainsi
+l'entendement agit toujours sur la volonté, mais il n'exerce sur elle
+aucun empire. La volonté commande au contraire à l'intelligence. Son
+rôle dans les fonctions intellectuelles n'est pas un simple concours,
+c'est une suprême direction. Toute activité de la pensée se termine en
+effet dans le jugement, et le jugement est produit par la volonté[23].
+Aussi, loin que les torts de notre conduite trouvent une excuse dans
+l'insuffisance de nos lumières, nous sommes responsables des erreurs de
+notre intelligence, qui ont leur source dans une faute du franc arbitre;
+«alors que volontairement nous affirmons ou nions au delà de ce dont
+nous avons des idées claires et distinctes[24].» Je ne demande pas si la
+théorie cartésienne sur le jugement est irréprochable; je n'essayerai
+pas de dégager la vérité qu'elle contient de l'exagération qui la rend
+paradoxale et qui a soulevé contre elle tant de critiques; je me borne à
+relever son importance dans l'économie générale du cartésianisme.
+
+[Note 20: Réponses aux IImes objections, tome II, p. 74. Comparez
+Principes, tome I, p. 231.]
+
+[Note 21: Méd. IV, tome II, p. 140.]
+
+[Note 22: Id. loc laud. Comparez tome IV, lettre XLVII, p. 136.
+Avant que notre volonté soit déterminée, elle est toujours libre ou a la
+puissance de choisir l'un ou l'autre des deux contraires, mais elle
+n'est pas toujours indifférente, etc.]
+
+[Note 23: Tome IV. Principes, § 34, p. 245.]
+
+[Note 24: Id. §§ 35 et 36. Comparez la IVme méditation tout entière
+et surtout § 4, p. 137; § 7, p. 139; § 12, p. 143.]
+
+Le point de vue qui domine la matière et dont jaillissent les doctrines
+que je viens de rappeler, est énoncé par Descartes en termes précis dans
+une lettre à son disciple Régis: «L'acte de la volonté et l'intellection
+diffèrent entre eux comme l'action et la passion de la même substance;
+car l'intellection est proprement la passion de l'âme et l'acte de la
+volonté son action. Mais, comme nous ne saurions vouloir une chose sans
+la comprendre en même temps, et que nous ne saurions presque rien
+comprendre sans vouloir en même temps quelque chose, cela fait que nous
+ne distinguons pas facilement en elle la passion de l'action[25].» S'il
+est vrai, comme le veut un axiôme de métaphysique, qu'il y ait plus
+d'être dans l'actif que dans le passif, la supériorité de la volonté sur
+l'entendement ne saurait être mieux exprimée. La lettre où nous trouvons
+ce beau passage est destinée à prouver l'unité de l'âme. Ainsi l'âme est
+une substance et le vouloir son action. Il n'en faut pas davantage
+assurément pour établir que la volonté est plus intime à l'âme que
+l'intelligence, comme dit assez bien un des modernes commentateurs du
+cartésianisme, ou, dans une forme plus absolue, que la volonté est
+l'essence même de l'âme. L'essence de l'âme, en effet, ne saurait être
+que son action, et quand Descartes l'appelle une «chose qui pense,»
+c'est bien par son action qu'il entend la définir; mais, dans cette
+_pensée_ elle-même, le trait fondamental est la volonté, comme il
+ressort clairement de ce qui précède. Aussi la volonté est-elle en nous
+la seule chose absolue. «Si j'examine la mémoire, l'imagination ou
+quelque autre faculté qui soit en moi, je n'en trouve aucune qui ne soit
+très-petite et bornée et qui, en Dieu, ne soit immense et infinie. Il
+n'y a que la volonté seule ou la seule liberté du franc arbitre que
+j'expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l'idée
+d'aucune autre plus ample et plus étendue, en sorte que c'est elle
+principalement qui me fait connaître que je porte l'image et la
+ressemblance de Dieu[26].» La possibilité de faillir elle-même est une
+perfection, en ce sens qu'elle est impliquée dans notre liberté[27].
+
+[Note 25: Tome III, p. 393.]
+
+[Note 26: Tome I, méd. IV, p. 140.]
+
+[Note 27: Principes de phil. § 57, tome I, p. 276.]
+
+Et comme la volonté est l'essence de l'âme, le reflet de Dieu en nous,
+sa rectitude constitue le souverain bien; Descartes l'exprime en termes
+précis, qui rappellent un mot justement célèbre de Kant:
+
+«Le souverain bien de chacun en particulier ne consiste qu'en une ferme
+volonté de bien faire et au contentement qu'elle produit. Dont la raison
+est que je ne remarque aucun autre bien qui me semble si grand ni qui
+soit entièrement au pouvoir d'un chacun. Car pour les biens du corps et
+de la fortune, ils ne dépendent pas entièrement de nous, et ceux de
+l'âme se rapportent tous à deux choses, qui sont: l'une, de connaître,
+et l'autre, de vouloir ce qui est bon; mais la connaissance est souvent
+au delà de nos forces, c'est pourquoi il ne reste que notre volonté dont
+nous puissions absolument disposer[28].»
+
+[Note 28: Tome IV, p. 174.]
+
+Le principe de la métaphysique ne diffère point de celui de la morale.
+Le bien, au sens général, n'est autre que la perfection de l'être. Si
+l'être est intelligence, le bien consiste à savoir, comme veut le
+rationalisme; si le souverain bien se trouve dans la vertu, le fond de
+l'être est la volonté.
+
+Nous avons déjà vu, Messieurs, avec quelle netteté parfaite Descartes
+distingue la liberté absolue de Dieu identique à sa toute-puissance, de
+la liberté relative de l'homme, qui trouve avant elle la distinction du
+bien et du mal dans la volonté divine.
+
+La doctrine de la liberté absolue semble conduire inévitablement
+Descartes à l'empirisme. Toute notre science est expérimentale, nous ne
+connaissons que des faits, car toute existence, et celle de Dieu
+lui-même, n'est qu'un fait. Il répugnerait à Descartes d'accorder
+formellement «que Dieu n'ait pas la faculté de se priver de son
+existence[29].» Mais, sans aborder cet effrayant problème, il est clair
+que toute existence créée procédant de la volonté libre de Dieu comme un
+fait contingent, qui pourrait également ne pas être, nous la connaissons
+parce qu'elle est, parce que Dieu la veut, mais non pas à titre de
+vérité nécessaire. Le caractère de nécessité est formellement exclu de
+l'objet de notre connaissance.
+
+[Note 29: Tome IV, p. 309.]
+
+S'ensuit-il qu'il ne puisse pas y avoir nécessité dans la connaissance
+elle-même? Devrons-nous renoncer à cette science des effets par les
+causes, qui est la vraie science aux yeux de Descartes, et ne
+pourrons-nous pas sceller à la voûte éternelle le premier anneau de la
+chaîne d'or? En un mot, la philosophie est-elle possible?
+
+Descartes n'en doute pas. Il la défend de l'empirisme par la doctrine de
+l'immutabilité divine, comme il la préserve de l'idéalisme sceptique par
+la doctrine de la véracité divine, autre aspect de la même idée.
+
+Les lois générales de l'univers, les vérités métaphysiques qui nous
+semblent nécessaires, se fondent sur la volonté de Dieu; néanmoins c'est
+avec raison que nous les comprenons comme éternelles et immuables, parce
+que la volonté de Dieu est elle-même immuable et éternelle. Telle est la
+doctrine présentée au Père Mersenne dans le passage éloquent que nous
+avons cité tout à l'heure.
+
+Ainsi le vrai point de départ du cartésianisme n'est pas l'essence de
+l'Absolu, que, selon Descartes, nous atteignons sans réussir à le
+comprendre, distinction capitale sur laquelle le philosophe revient
+souvent[30]. Le vrai point de départ c'est l'acte absolu de la volonté
+divine: Volonté simple, éternelle, immuable, laquelle embrasse
+indivisiblement et par un seul acte tout ce qui est et sera. Au premier
+abord il semble qu'il y ait contradiction entre les idées d'absolue
+liberté et d'acte immuable. En disant avec Descartes: «Les vérités
+éternelles dépendent de la volonté divine, mais elles sont immuables
+parce que cette volonté ne change point;» ne recule-t-on pas simplement
+le _fatum_ qu'on prétend surmonter? N'impose-t-on pas à Dieu
+l'immutabilité comme une loi de sa nature?--La difficulté est sérieuse,
+mais non pas insoluble. Il ne faut, pour la lever, que bien entendre
+dans quel sens nous comprenons l'infini et dans quel sens nous ne le
+comprenons pas. Nous n'affirmons pas que Dieu ne peut ni changer sa
+volonté ni la reprendre; nous tirons de l'idée de l'absolu deux
+propositions distinctes sans être contradictoires: L'absolu est ce qu'il
+veut. La volonté absolue peut se manifester et se manifeste
+naturellement par des actes absolus. Nous laissons subsister ces deux
+thèses sur l'autorité de l'évidence, bien que leur conciliation positive
+nous échappe; il nous suffit que l'impossibilité de les concilier ne
+soit pas démontrée. Ainsi nous n'attribuons pas à Dieu l'immutabilité
+comme une nécessité de sa nature, mais nous considérons cette
+immutabilité elle-même comme un fait dépendant de sa volonté, comme le
+caractère le plus éminent de la manière dont il se manifeste à nous.
+Notre raison est conduite à confesser également que Dieu est absolu et
+qu'il est libre. Pour maintenir simultanément ces deux vérités, il faut
+dire que l'acte par lequel Dieu se manifeste à nous est, de fait, un
+acte absolu, et par conséquent éternel, immuable. En d'autres termes,
+Dieu est absolu parce qu'il veut l'être, et la preuve qu'il veut l'être,
+c'est que nous ne saurions le comprendre autrement[31]. Cette manière
+d'entendre Descartes est tout à fait dans le sens de ses ouvertures sur
+la notion de l'infini, que nous possédons claire et distincte sans
+toutefois l'embrasser ni la comprendre entièrement.
+
+[Note 30: Voyez en particulier Méd. III, tome I, p. 126. «Ceci ne
+laisse pas d'être vrai encore que je ne comprends pas l'infini, etc.»]
+
+[Note 31: Comparez la XIXme leçon.]
+
+La véracité de Dieu, sur laquelle Descartes essaie après coup de fonder
+l'objectivité du monde sensible, ainsi que la division des substances
+étendue et pensante, n'est qu'une manière de présenter l'immuable unité
+de l'acte créateur: Dieu ne saurait nous tromper, et les choses sont ce
+qu'elles nous paraissent; c'est-à-dire que les lois de notre
+intelligence répondent à celles de l'univers, parce qu'elles ne sont en
+réalité qu'une seule et même loi, l'effet éternel d'un acte identique.
+La perpétuité de la Création, qui a fourni le sujet de critiques un peu
+légères, repose également sur le même axiôme.
+
+C'est encore de l'immutabilité de la volonté divine que Descartes fait
+découler les lois du mouvement d'où sort toute sa physique, la
+définition de la matière une fois accordée[32].
+
+[Note 32: De ce que Dieu est immuable en sa nature et qu'il agit
+toujours de même sorte, Descartes déduit d'abord que la quantité de
+mouvement est toujours la même dans l'univers; puis: 1° qu'un corps
+demeure naturellement dans le même état et ne change que par la
+rencontre d'autres corps; 2° que tout corps tend à continuer son
+mouvement en ligne droite. «Cette règle comme la précédente dépend de ce
+que Dieu est immuable et qu'il conserve le mouvement en la matière par
+une opération très-simple» (II, 39); 3° que si un corps qui se meut en
+rencontre un autre plus fort que lui, il ne perd rien de son mouvement,
+et que s'il en rencontre un qu'il puisse mouvoir, il en perd autant
+qu'il en donne. Telles sont les lois fondamentales d'après lesquelles on
+peut déterminer les effets que les corps produisent les uns sur les
+autres en se rencontrant, et construire le système du monde. Si
+l'argumentation ne semble pas toujours rigoureuse, l'intention
+systématique est au moins parfaitement marquée. (Voyez les _Principes de
+la philosophie_, IIme partie, §§ 36 à 43. Éd. Cousin, tome III, p
+150-158).
+
+Avant l'exposition des lois du mouvement, l'unité de la matière a été
+posée comme une conséquence de sa définition, ainsi que sa divisibilité
+à l'infini que Descartes infère de la toute-puissance divine. La
+véracité, la toute-puissance et l'immutabilité divines forment donc la
+prémisse métaphysique dont le système du monde doit sortir.]
+
+Sa philosophie revêt donc la forme d'une déduction _a priori_, telle
+qu'il l'a voulue. Elle conserve cette forme jusqu'au bout, non toutefois
+sans quelques solutions de continuité comblées par l'hypothèse.
+
+Mais cette philosophie progressive n'est guère qu'une physique. Sous le
+nom de philosophie, c'est essentiellement le système du monde physique
+que Descartes a cherché. Par cette préoccupation un peu exclusive il
+semble continuer la philosophie de la Renaissance. L'explication du
+monde moral, la philosophie de la religion, la philosophie de l'histoire
+sont restées en arrière, soit par des motifs de prudence, soit surtout
+parce que le principe ne fournit pas les moyens de les aborder.
+Descartes, en effet, comprend l'acte créateur d'une manière purement
+formelle; il s'interdit à lui-même la recherche des fins que Dieu s'est
+proposées en créant, c'est-à-dire l'intelligence réelle du monde. Sous
+ce point de vue encore, la recherche du principe est insuffisante chez
+lui.
+
+D'ailleurs le lien qu'il établit entre les lois de ce monde et les
+perfections divines, a quelque chose d'artificiel. En réalité ce n'est
+pas l'étude de ces perfections qui lui donne la connaissance des choses
+finies. Tout son système sur l'homme et sur l'univers est impliqué dans
+la séparation absolue entre la substance pensante et la substance
+étendue, séparation qu'il établit dès l'entrée, avant de connaître Dieu
+et de savoir si Dieu existe. L'identité de la pensée et de la substance
+spirituelle comme celle de la matière et de l'étendue se fondent
+exclusivement sur le _cogito ergo sum_ et sur le critère de vérité
+renfermé dans ce célèbre enthymème: Ce que je conçois clairement est le
+vrai; or ce que je conçois clairement en moi-même est la pensée, donc la
+pensée est mon essence; ce que je conçois clairement dans les objets
+matériels, l'élément intelligible en eux n'est autre que leur étendue,
+donc l'essence des corps est l'étendue. S'il en était autrement, nos
+facultés nous abuseraient: Dieu serait trompeur[33].
+
+[Note 33: Principes de la philosophie IIme part, tome III, p. 120.
+éd. Cousin. Comparez Méd. III, § 13, tome I, p. 123, éd. Garnier.]
+
+Dieu n'intervient ici que d'une manière subsidiaire et, pour ainsi dire,
+à titre de caution; mais en réalité le dualisme cartésien n'est pas
+fondé sur la notion de Dieu, comme la méthode l'exigerait. Il y a plus:
+si Descartes prétend expliquer le monde sensible par ce qu'il en conçoit
+clairement et distinctement, c'est-à-dire par ce qu'il y a
+d'intellectuel en lui, je dirais presque d'idéal; il ne fonde en réalité
+l'existence objective de ce monde que sur le préjugé des sens. La
+confirmation de ce préjugé par la véracité divine n'est pas seulement un
+après coup, c'est une déception. En effet, s'il était vrai que l'emploi
+régulier du raisonnement nous conduisît à l'idéalisme, Dieu lui-même,
+auteur de nos facultés, témoignerait en faveur de la doctrine idéaliste;
+sa véracité est donc hors de cause; la véracité divine ne saurait être
+invoquée en philosophie que dans un sens plus général, comme
+l'expression religieuse ou absolue de la nécessité subjective qui oblige
+l'homme de croire à sa propre raison. Dès lors, si le doute cartésien
+sur les choses matérielles était légitime avant la démonstration de
+l'existence de Dieu, il subsiste encore après elle. Il est d'ailleurs
+permis de croire que Descartes a abusé de son criterium provisoire pour
+en faire sortir un dualisme dont l'histoire a mis au jour les
+inconvénients. Entre cette proposition générale: Ce que nous comprenons
+clairement est vrai, et celle-ci, qui sert de base à son édifice: Les
+choses dont nous avons des idées distinctes sont nécessairement
+séparées, il y a un intervalle que les contemporains de Descartes ont
+fort bien signalé et qu'il ne nous paraît pas avoir réussi à combler
+dans ses réponses à leurs objections. Il ne suffit pas, pour établir que
+la pensée et l'étendue sont nécessairement les formes de deux substances
+opposées, de rappeler que nous concevons très-bien la pensée sans
+l'étendue et l'étendue sans la pensée. Il faudrait prouver qu'il est
+absurde de supposer que la pensée soit l'acte d'un être d'ailleurs
+étendu, ou l'étendue une qualité de la substance pensante. Autre est, en
+un mot, la possibilité de séparer, autre l'impossibilité d'unir.
+Descartes nous semble insuffisant sur ce point tout à fait capital.
+
+C'est donc en se fondant sur un argument vicieux qu'il prononce un
+divorce irrévocable entre le monde sensible et le monde de nos pensées,
+que l'expérience ne nous permet pas de séparer l'un de l'autre un seul
+instant. Sa définition de la matière le conduit au pur mécanisme en
+physique et en physiologie. Son dualisme rend insoluble la question des
+rapports de l'âme et du corps. Il jette entre eux un abîme que l'être
+infini peut seul combler; mais au contact de l'infini les éléments du
+fini disparaissent.
+
+Comme aux termes de Descartes la substance étendue ne saurait exercer
+d'action sur l'être pensant, nous ne voyons proprement pas les choses,
+mais nous voyons en Dieu les idées des choses, ainsi que le veut le Père
+Malebranche; d'où suit non moins irrésistiblement, malgré les
+protestations et le courroux de Malebranche, que nous n'avons aucune
+raison pour affirmer l'existence objective de ces choses avec lesquelles
+nous ne soutenons aucun rapport. Ainsi la substance étendue s'évanouit
+et le dualisme se transforme en idéalisme.
+
+La pensée n'agit point sur l'étendue, pas plus que l'étendue sur la
+pensée. Nos perceptions ne viennent pas des corps, mais elles résultent
+d'une action directe de Dieu en nous; de même ce n'est pas nous qui
+mettons les corps en mouvement lorsque nous croyons agir en eux, mais
+c'est Dieu qui produit en eux les changements correspondants à nos
+volontés. Dans la sensation, dans le mouvement volontaire, l'âme se
+croit active et ne l'est point. La substance pensante est le théâtre
+d'une activité étrangère. Nous ne sommes pas les auteurs de nos propres
+pensées. Ainsi la substance spirituelle, dont la pensée fait tout
+l'être, s'évanouit comme la substance étendue; l'activité des êtres
+particuliers est illusoire, leur réalité devient une apparence et le
+dualisme se transforme en panthéisme.
+
+On arrive plus directement au même but en partant de la notion
+cartésienne de la substance. Mais la définition de la substance que
+Descartes recueille en passant ne se confond point dans sa pensée avec
+celle du principe absolu, quoique les preuves dont il se sert pour
+établir l'existence de Dieu n'autorisent pas rigoureusement
+l'introduction d'une idée plus haute que celle de la substance.
+
+Le dualisme de la pensée et de l'étendue n'est pas déduit de la
+connaissance du principe suprême; il ne s'appuie donc pas sur le critère
+définitif de la vérité, il ne se justifie pas mieux d'après le critère
+provisoire de l'évidence intellectuelle, car l'évidence invoquée en sa
+faveur n'est réellement qu'une illusion.
+
+Pour conduire le cartésianisme au delà des écueils sur lesquels il s'est
+brisé, il n'y aurait qu'à suivre avec fidélité la route que Descartes
+s'était tracée à lui-même.
+
+Il faudrait d'abord prouver la liberté de Dieu, qu'il se contente
+d'affirmer. En établissant que l'être existant par lui-même est
+absolument libre, on assurerait l'unité du principe et l'on fermerait la
+porte à Spinosa. Ensuite il faudrait donner, pour ainsi dire, une
+substance à l'acte divin en montrant quelle sorte d'activité convient à
+la liberté absolue, ou, comme l'acte est la manifestation de la force,
+il faudrait montrer dans quel acte déterminé la liberté rend manifeste
+sa nature absolument indéterminée. Enfin, le caractère positif de l'acte
+absolu étant reconnu, il faudrait tirer de cet acte, et de cet acte
+seul, l'explication générale des phénomènes, sans se borner au monde
+physique, mais en embrassant le fait universel.
+
+
+
+
+SEPTIÈME LEÇON.
+
+Spinosa.--Sa philosophie naît de la confusion qui règne chez Descartes
+entre l'absolu véritable et l'idée immédiate de l'absolu, la rigueur de
+ses démonstrations n'est qu'apparente, car elle se fait tout accorder
+dans les axiômes et dans les définitions. Spinosa définit la substance:
+cause d'elle-même; mais il tire peu de parti de cette définition, qui
+n'a chez lui qu'une valeur négative. La causalité dont il parle n'est
+pas un acte; aussi n'arrive-t-il pas à l'activité et ne réussit-il pas à
+rendre compte du fini.
+
+
+Messieurs,
+
+La véritable partie progressive du cartésianisme se trouve dans le
+système de Spinosa. En effet Spinosa accepte tacitement ce que Descartes
+a démontré. Il tente l'explication des choses en partant des notions
+vraiment scientifiques du cartésianisme, des notions qui résultent d'un
+emploi sévère de sa méthode. Descartes pense trouver immédiatement dans
+la conscience une idée suffisante du premier principe; il ne fait rien
+pour élever cette idée au-dessus de sa forme immédiate.
+
+Mais ce que nous trouvons immédiatement dans la conscience, c'est la
+notion d'un être inconditionnel en général, d'un être qui n'a pas hors
+de lui, mais en lui-même, les conditions de son existence, qui existe
+par lui-même ou qui n'a besoin d'aucun autre pour exister. Le principe
+premier du cartésianisme entendu sévèrement n'est donc pas ce que
+Descartes appelle Dieu, mais ce qu'il appelle la Substance; et comme
+Descartes n'a rien fondé sur le principe ainsi défini, c'est de là qu'il
+fallait partir pour continuer le cartésianisme.
+
+Le juif portugais accomplit courageusement le dessein que le gentilhomme
+français avait fièrement annoncé. Il coupe le dernier lien qui attachait
+la philosophie aux traditions religieuses de l'humanité, pour l'asseoir
+uniquement sur l'évidence rationnelle.
+
+Spinosa établit d'abord sans trop de difficulté que la substance qui
+existe par elle-même est une et infinie.
+
+De cette substance unique, infinie et dont nous ne savons autre chose
+sinon qu'elle est la substance, il s'agit de passer à la pluralité des
+êtres; il faut en tirer un système qui fasse droit à nos convictions
+naturelles, qui embrasse l'expérience tout entière et qui l'explique.
+S'il ne satisfait pas à ces conditions, nous conclurons que le système
+n'est pas vrai. Que si, l'expérience faite et tout bien considéré, nous
+voyons qu'il est impossible de répondre à nos justes exigences en
+partant du principe tel que nous l'avons défini, nous jugerons que le
+principe lui-même est faux, c'est-à-dire que, pour connaître le principe
+réel du monde, il ne suffit pas de savoir qu'il est la substance ou,
+comme dit Spinosa, _causa sui_. Telle est en effet la conclusion où nous
+contraint l'examen du spinosisme, non-seulement par ses résultats
+inadmissibles, mais encore par la violence que nous lui voyons faire à
+la méthode pour arriver à un résultat quelconque.
+
+La Substance de Spinosa, si l'on a bien saisi la portée de sa phrase un
+peu équivoque, comprend une infinité d'_attributs_. Qu'est-ce à dire,
+Messieurs, sinon que l'idée de substance est tout à fait indéterminée et
+qu'il faudrait la déterminer? Elle comprend des attributs, c'est-à-dire
+que, pour la connaître, il ne suffit pas de savoir qu'elle est et
+qu'elle est _causa sui_, qu'elle est substance. S'il y a une substance,
+elle est d'une certaine manière, elle est quelque chose, elle a une
+nature, une essence ou des attributs. Pour la connaître réellement, il
+faudrait marquer quelle est cette essence, il faudrait énumérer ces
+attributs; mais nous ne le pouvons pas, nous ne connaissons pas ces
+attributs infinis, Spinosa ne les nomme pas. Je me trompe, Messieurs, il
+en nomme deux: la pensée et l'étendue; ce sont précisément les noms des
+substances créées entre lesquelles Descartes a partagé les êtres finis.
+Spinosa prend la définition cartésienne de la substance trop au sérieux
+pour parler de substances créées; il convertit donc la pensée et
+l'étendue en attributs; mais on ne voit pas dans son système pourquoi la
+pensée et l'étendue sont des attributs de la substance infinie; on ne
+voit pas pourquoi l'être qui existe par lui-même doit posséder la
+pensée, on ne voit pas pourquoi il doit être étendu.
+
+Cette déduction pouvait être tentée, j'en conviens; mais si Spinosa l'a
+tentée effectivement, du moins ses écrits n'en ont pas gardé la trace.
+Il paraît donc que l'idée des seuls attributs dont il parle est
+empruntée à l'expérience ou plutôt à la philosophie de Descartes, qui
+généralise l'expérience à sa manière. Si l'on demandait à Spinosa
+pourquoi il a fait de la pensée et de l'étendue des attributs de la
+Substance ou de Dieu, il ne pourrait guère, à moins de compléter sa
+pensée en la changeant, répondre autre chose que ceci: La pensée et
+l'étendue sont évidemment quelque chose l'une et l'autre; ces deux
+choses s'excluent réciproquement, Descartes doit l'avoir prouvé; mais
+elles ne sauraient être des substances, puisqu'il n'y a qu'une
+substance. Que voulez-vous donc qu'elles soient, sinon des attributs de
+la Substance? Il est difficile de suppléer autrement au silence de
+Spinosa. Et cependant que signifierait une telle réponse, sinon que les
+attributs sont appliqués à la substance dont ils devraient jaillir, et
+que le mouvement progressif de cette philosophie n'est qu'une illusion?
+
+Mais la pensée et l'étendue sont encore des réalités universelles ou du
+moins des notions universelles. L'expérience nous fait connaître des
+êtres particuliers, et proprement elle ne nous fait connaître que cela.
+Comment la philosophie de Spinosa peut-elle expliquer la présence des
+êtres particuliers? en d'autres termes, que sont les êtres particuliers
+relativement à la Substance, principe de cette philosophie? Pour le
+faire comprendre, il faudrait trouver, soit dans la substance infinie,
+soit dans ses attributs, sinon la puissance réelle de produire les êtres
+particuliers, tout au moins la nécessité logique de les contenir, de se
+particulariser ou d'être particularisée. Il n'y a rien de semblable dans
+le système de Spinosa. Les êtres particuliers s'imposent à la pensée
+comme un fait dont il ne peut rendre raison d'aucune manière; seulement,
+comme on ne peut pas les appeler des substances, puisqu'il n'y en a
+qu'une, et qu'il faut pourtant leur donner un nom, puisqu'ils sont là,
+il les appelle des _modes_, c'est-à-dire des manières d'être de la
+substance. Mais cette idée de mode est un problème. Pourquoi la
+substance infinie a-t-elle des modes? que sont ces modes? on n'en sait
+rien. L'âme de Spinosa est un mode de la substance infinie considérée
+sous l'attribut de la pensée, mais chacune des idées que cette âme
+conçoit ou possède est aussi un mode de la substance infinie. Il y
+aurait donc des modes de plusieurs espèces, de plusieurs degrés, une
+hiérarchie de modes. On peut, à l'exemple d'un nouveau commentateur, M.
+le professeur Saisset, bâtir là-dessus d'ingénieuses hypothèses, mais le
+texte reste muet. L'idée du mode n'est pas arbitraire seulement, elle
+est vague et insuffisante.
+
+Il y aurait eu moyen, semble-t-il, d'expliquer la production des modes
+par l'action des attributs de la Substance l'un sur l'autre, si on leur
+eût accordé une telle action; mais cette idée d'une philosophie plus
+récente est tout à fait étrangère au spinosisme. Elle ne pouvait y
+trouver accès: d'abord parce que les attributs sont absolument séparés
+l'un de l'autre, comme la substance pensante et la substance étendue
+dans le système de Descartes, puis parce que, en réalité, le spinosisme
+n'accorde point de place à l'idée d'action. Les modes sont compris dans
+la substance comme les attributs. Ils y sont en vertu d'une nécessité
+logique comme il est dans la nature du triangle d'avoir trois angles
+égaux à deux angles droits. Il y a cependant cette différence que la
+géométrie démontre la nécessité logique de son théorème, tandis que
+Spinosa se contente d'affirmer le sien.
+
+Spinosa n'a pas plus que Descartes, un système développé dans toutes ses
+parties. Le maître s'était attaché principalement à la physique; le
+disciple, au contraire, donne toute son attention aux phénomènes du
+monde moral, qu'il s'efforce d'expliquer _a priori_.
+
+La solution morale de Spinosa consiste à dire que toutes nos actions
+sont déterminées par l'immuable enchaînement des effets et des causes;
+ainsi nous sommes esclaves; mais en comprenant cette nécessité dans sa
+source, c'est-à-dire dans la Substance, nous nous réconcilions avec
+elle. C'est là notre vertu, notre bonheur, notre liberté. Ainsi le
+fatalisme conduit Spinosa au quiétisme. L'action est sans valeur à ses
+yeux, car elle n'est pas libre; la science seule a du prix. Du même
+principe résulte l'absence d'imputabilité morale. La société se
+débarrasse des malfaiteurs comme on abat un chien enragé; mais il n'y a
+pas lieu de les blâmer, car ils sont tout ce qu'ils pouvaient être. S'il
+en est ainsi, le remords n'est qu'une folie, un effet de l'ignorance qui
+nous persuade que nous pouvions agir autrement que nous n'avons fait, et
+comme toutes les fautes viennent de l'ignorance, le repentir est une
+faute de plus. Spinosa n'a point reculé devant ces conséquences, qui
+s'imposent irrésistiblement à la pensée; il les présente avec une
+franchise digne, d'éloge et de respect. Mais ces conséquences sont
+horribles. Malgré notre sincère admiration pour le caractère personnel
+de Spinosa, nous sommes obligé de reconnaître l'immoralité de sa
+philosophie. Eh bien, qu'est-ce qu'une philosophie immorale,
+Messieurs?--C'est une philosophie qui, à sa manière, va contre les
+faits; c'est une philosophie qui contredit des vérités immédiatement
+certaines. Si la notion de l'inconditionnel est innée, dans ce sens que
+l'esprit y arrive nécessairement, la distinction du bien et du mal n'est
+pas moins innée. Les hommes se disputent sur ce qui est bien et sur ce
+qui est mal, ils ne demandent pas s'il y a un bien et un mal. D'ailleurs
+une doctrine qui supprime l'imputabilité morale ne peut que nuire au
+genre humain par ses conséquences; or il est absurde de penser que la
+vérité soit jamais nuisible; cette idée supposerait que l'intellectuel
+et le réel se contredisent, que les fils dont est tissu le monde sont
+embrouillés et rompus, qu'il n'y a pas d'ordre, en un mot, et que
+l'univers n'est pas un. Si l'on admet cette possibilité, il faut
+reconnaître également, ce me semble, que les lois de la pensée
+pourraient aussi n'être pas les lois de la réalité, qu'on n'est pas sûr,
+en raisonnant bien, d'arriver à la vérité des choses, et par conséquent
+que le fatalisme auquel on vient d'aboutir est lui-même incertain. Le
+scepticisme surgissant ainsi du milieu d'un système, le renverse. Quoi
+qu'il en soit de cet argument, la philosophie de Spinosa est condamnée
+par ses résultats. Puis, Messieurs, ces résultats eux-mêmes, elle ne les
+démontre pas, elle les impose. Pour différer de l'opinion la plus
+répandue, ce jugement n'est pas moins vrai. Je l'explique:
+
+Spinosa est fort systématique en quelque sens. Les trois définitions de
+la substance, de l'attribut et du mode une fois admises, tout le reste
+s'en déduit régulièrement, je le crois, bien que le nombre des
+propositions que Spinosa se fait accorder sans démonstration passe la
+quarantaine; mais ces définitions n'étant pas enchaînées, forment trois
+principes séparés. Celle de la substance repose sur une nécessité de la
+raison; celles de l'attribut et du mode sont en l'air. Rien ne prouve
+que la substance ait nécessairement des attributs, surtout tels ou tels
+attributs; rien ne prouve que la substance doive posséder des modes.
+Cette philosophie ne découle donc pas d'un seul principe, et dès lors
+elle n'est pas réellement progressive. Indépendamment des autres
+conditions qu'un système doit remplir, la seule imperfection de sa forme
+nous obligerait à repousser celui-ci.
+
+Mais si le système de Spinosa n'est pas achevé, il montre cependant ce
+que doit être un système. Spinosa s'est attaché sérieusement à la
+solution du vrai problème scientifique: comprendre toutes choses dans
+leur principe et par leur principe, c'est-à-dire les comprendre comme
+résultant du principe, en les rattachant à celui-ci par un lien fondé
+sur sa nature. Ce lien est ici la nécessité logique, parce que le
+principe est lui-même pure nécessité. Si la pensée était arrivée à
+concevoir un principe libre, les articulations du tout pourraient être
+des motifs et des actions libres.
+
+Le système de Spinosa paraît susceptible de quelques perfectionnements
+formels, qui en augmenteraient à la fois la souplesse et la cohésion;
+mais au fond il n'est guère possible d'arriver à quelque chose de
+sensiblement différent en partant de l'idée spinosiste de Dieu, être
+abstrait, pur objet, immobile, absorbant tout dans son identité. Cette
+conception résume un point de vue qui ne se développe, même
+incomplètement, que par des tours de force, et contredit les besoins de
+l'esprit aussi bien que ceux du cœur.
+
+Et pourtant, Messieurs, nous ne saurions repousser absolument le
+principe de Spinosa. Sa définition de la substance est d'une
+incontestable vérité, nous sommes obligés d'en convenir. Il y a un être
+qui subsiste de lui-même; cet être est un, il est infini. Mais cette
+détermination du principe est insuffisante, il faut la pousser plus
+loin, et si l'on veut le faire d'une manière sûre, il faut peser les
+premiers énoncés avec l'attention la plus scrupuleuse. Ceci me conduit à
+des questions de méthode, malheureusement un peu difficiles.
+
+La philosophie étant la science proprement dite, la science dans le sens
+absolu du mot, doit commencer par le véritable commencement,
+c'est-à-dire par une vérité qui soit la première, non-seulement pour
+nous, mais en elle-même. Elle a donc, à le bien prendre, deux
+commencements, distincts au moins pour la pensée: la première vérité
+_pour nous_, dans l'ordre de l'acquisition de nos connaissances, et la
+première vérité _en soi_, dans l'ordre de l'être. Cette distinction est
+parfaitement marquée chez Descartes. La première vérité pour nous c'est
+le _cogito_; la première vérité en soi c'est Dieu. Mais l'idée de Dieu
+est une idée infiniment concrète, qui s'élabore progressivement, comme
+nous l'avons vu déjà dans la philosophie ancienne. Il y a donc une série
+de définitions de Dieu toujours plus complètes, correspondant aux degrés
+successifs du développement de la pensée. Cette réflexion, qu'un coup
+d'œil sur l'histoire devrait suggérer à tout esprit sérieux, nous
+conduit à combiner l'ordre de l'être avec celui de la connaissance et à
+reconnaître que la première vérité, le commencement de la philosophie au
+sens absolu, n'est ni le moi, ni Dieu, mais une idée commune peut-être
+en quelque sens à l'un et à l'autre, je veux dire la première vérité
+certaine et portant sur l'être premier, la première définition de Dieu.
+Ce n'est pas l'idée de l'être parfait, car, au début, l'idée de l'être
+parfait n'est qu'un problème; l'idée de l'être parfait serait
+nécessairement la plus parfaite des idées; celle dont il s'agit est, au
+contraire, la plus nue, la plus abstraite, la plus imparfaite des
+conceptions de l'Être; il est impossible de penser à l'Être et d'en
+penser moins que cela. Descartes ne l'exprime donc point dans sa
+définition de Dieu qui est infiniment supérieure. Il la possède
+cependant, quoiqu'il ne la mette pas à sa place et qu'il n'en présente
+que le côté négatif dans sa définition de la substance: «Ce qui n'a
+besoin d'aucun autre pour exister.» En effet, Messieurs, l'idée la plus
+nécessaire, dont nous ne pouvons pas faire abstraction, et qui
+certainement doit répondre à quelque chose de réel, c'est celle de
+l'Être, de l'être existant par lui-même, de l'être qui est cause de
+lui-même ou de la Substance. Spinosa le comprit, il mit l'idée de la
+substance au commencement de la philosophie, mais il négligea de
+l'approfondir, et, faute de l'approfondir, il la laissa s'altérer. La
+substance de Spinosa, telle qu'il la conçoit habituellement, n'est plus
+le véritable objet de notre intuition nécessaire, ce n'est plus le
+véritable point de départ de la pensée. Il la définit fort bien, mais il
+ne sait pas se servir de cette définition et semble n'en pas saisir
+lui-même toute la portée. «La substance,» dit-il, «est cause
+d'elle-même, _causa sui_;» c'est bien cela; mais aussitôt il ajoute:
+«c'est-à-dire qui n'a besoin d'aucun autre pour exister.» Cette
+explication fait de l'attribut _causa sui_ une désignation extérieure et
+accidentelle, qui n'apprend rien sur l'être en lui-même. L'idée de cause
+n'est point identifiée avec celle d'être comme il le faudrait pour qu'on
+eût la vraie notion de la substance, ce qui est au fond, ce qui est en
+dessous, ce qui produit, _producit_. Proprement, dans le système de
+Spinosa il n'y a point de cause, et partant, point de véritable
+substance; il n'y a que l'être déployé, manifesté, l'être considéré
+comme _objet_. Cela vient d'un défaut d'analyse qu'il importe de
+signaler.
+
+Quelle est effectivement, à bien réfléchir, l'idée la plus nécessaire
+dans l'ordre réel, ce qui, absolument parlant, ne peut pas ne pas être?
+C'est le principe, le fondement, le _sujet_ de l'existence une ou
+multiple, finie ou infinie.
+
+L'être nécessaire est celui qui subsisterait encore dans
+l'anéantissement de toute existence. Nous pouvons, par un suprême effort
+d'abstraction, supposer que rien ne soit; nous ne pouvons pas supposer
+que le sujet de l'existence ne soit pas. La pensée s'y refuse
+absolument. Mais si les lois de la pensée sont les lois de l'être, comme
+l'implique l'idée de vérité, il est clair que le commencement de la
+pensée est le commencement de l'être. En effet, tout ce qui existe
+manifeste, réalise une essence; l'essence est, pour la pensée, distincte
+de sa manifestation, antérieure à sa manifestation, indifférente à sa
+manifestation; qu'elle soit ou non réalisée, elle n'en subsiste pas
+moins comme essence ou comme substance[34]. La substance est susceptible
+d'exister ou de n'exister pas, elle est la possibilité réelle, la
+_puissance_ de l'existence. La substance et la puissance sont
+identiques, comme l'existence et l'acte. Cependant la puissance n'est
+pas absolument opposée à l'acte, parce que généralement il n'y a pas
+d'oppositions absolues. Le contraire est toujours impliqué dans son
+contraire. Une pure puissance ne serait rien, tandis que l'expérience et
+la raison nous montrent que la puissance réelle est quelque chose. La
+puissance réelle n'est donc pas absolument dépourvue d'être, je
+l'accorde; elle est l'être replié, caché, contracté, l'être au minimum;
+mais enfin ce minimum précède le maximum, la puissance précède
+l'existence. La première forme de l'être, ce point de départ de la
+pensée, c'est proprement l'être en puissance. Cette idée est marquée
+fortement dans les mots _causa sui_.
+
+[Note 34: Ces deux notions, entre lesquelles certains scolastiques
+ont distingué, sont considérées ici comme identiques.]
+
+Cependant Spinosa ne s'y arrête pas, il ne saisit pas l'être dans sa
+source, dans son antécédent, dans la puissance; il affirme immédiatement
+l'existence, qui n'est et ne peut être que le second terme dans la série
+de nos conceptions métaphysiques.
+
+Il ne faut pas être injuste. L'opposition entre la puissance et sa
+réalisation, entre la substance et l'existence se trouve bien dans le
+système de Spinosa; elle est exprimée par l'opposition de la _natura
+naturans_ et de la _natura naturata_. La _natura naturans_ est la
+source, le fondement, le sujet, la substance dans son identité, dans la
+puissance. La _natura naturata_ désigne l'existence dans la variété de
+ses manifestations, c'est la série infinie des modes qui sortent
+nécessairement les uns des autres. Il faut bien que cette distinction
+soit quelque part, sans cela le système de Spinosa se confondrait
+purement et simplement avec celui des Éléates, qui, pour n'avoir point
+distingué l'essence de l'existence dans l'infini, se sont vus conduits à
+l'absurde extrémité de nier le fini. Spinosa n'a pas l'intention de
+refuser aux êtres finis toute réalité quelconque; il voudrait seulement
+marquer, en appuyant sur cette idée, que toutes les existences variées
+sont identiques dans leur essence. Mais, pour accomplir effectivement
+son dessein sans aller au delà, il faudrait établir entre l'essence et
+l'existence, entre la _natura naturans_ et la _natura naturata_, une
+différence réelle, objective, et non pas une différence de point de vue
+seulement. La différence serait réelle si la substance produisait
+véritablement ses modes; or elle ne les produit pas, elle les contient.
+Elle n'est pas cause de l'existence, de la _natura naturata_; elle n'est
+pas véritablement cause, parce qu'elle n'a point en elle de puissance;
+la prétendue substance n'est pas la puissance de l'existence, elle est
+l'existence elle-même. La distinction entre la _natura naturans_ et la
+_natura naturata_ est donc purement subjective, comme la terminologie
+habituelle de Spinosa le marque assez clairement[35]; c'est-à-dire que
+la _natura naturata_ n'a qu'une valeur subjective, et qu'au fond, pour
+celui qui voit bien les choses, les êtres finis n'existent pas. Le
+système de Spinosa revient donc réellement, aux yeux d'une critique
+sévère, à celui de Parménide, au-dessus duquel il ne s'élève que par son
+effort. Néanmoins cet effort est un progrès, et il montre ce qui reste à
+faire.
+
+[Note 35: Le _quatenus_, qui revient sans cesse.]
+
+Pour résumer cette appréciation, qui s'allonge trop, nous dirons que
+Spinosa a tenté de fonder un système sur l'idée de substance avant de
+l'avoir nettement saisie.
+
+Sous ce point de vue il est inférieur à Giordano Bruno, qui a l'air
+moins scientifique et qui pourtant l'est davantage, parce qu'il a tiré
+plus de parti des travaux de l'antiquité.
+
+On a dit avec raison que la substance de Spinosa est un abîme où tout
+entre et dont rien ne sort. Rien ne peut en sortir. En partant de l'être
+immobile de Spinosa, on n'atteindra jamais la pluralité de l'existence.
+Ce qui nous empêche d'arriver à l'existence, c'est que nous y sommes dès
+l'origine. Voilà la faute. Il est clair, Messieurs, que si l'être absolu
+existe en tant qu'absolu, ce n'est pas comme la totalité de l'être, mais
+comme un être au-dessus des autres. L'absolu est tout, sans doute, en
+tant que substance, c'est-à-dire en tant que source de l'être, en tant
+que puissance, mais non pas en tant qu'existence; sans cette distinction
+il est impossible d'expliquer la pluralité des choses. Pour affirmer
+réellement l'existence de Dieu, il faut consentir à ce qu'il se
+particularise, à ce qu'il s'individualise, non pas certes dans le fini,
+mais au-dessus du fini. Si cette particularisation nous répugne, alors
+il faut avouer que Dieu n'existe pas, mais qu'il subsiste seulement
+comme le principe caché de toute existence. Affirmer son existence en
+refusant de le particulariser et de reconnaître une autre existence que
+la sienne, c'est nier le fini.
+
+Le tort de Spinosa consiste donc en ceci, Messieurs, qu'il n'a pas
+établi d'une manière assez nette et assez ferme la distinction entre la
+substance, qui forme la base ou le sujet de l'existence, et l'existence
+elle-même. La substance de Spinosa est en réalité l'existence
+_objective_, tandis que la véritable substance ne peut être conçue que
+comme _sujet_. Ces deux mots, un peu barbares, mais précieux,
+s'expliquent par leur étymologie. Le sujet, comme la substance[36], est
+au dessous, au fond; au fond de quoi? évidemment au fond de l'être.
+L'objet, c'est l'être devant nous, vis-à-vis de nous, l'être déployé,
+l'être manifesté, l'existence[37]. La base de l'être est distincte de
+l'être lui-même, du moins pour la pensée. La base de l'être, c'est la
+substance, la puissance active, le sujet. Spinosa, lui, dépouille la
+substance de toute subjectivité et par là de toute spiritualité. Il
+n'échappe au matérialisme que par l'abstraction. Ce défaut eût été
+prévenu, et le spinosisme aurait pris un caractère tout différent, s'il
+fût resté fidèle à sa propre définition de la substance: _causa sui_.
+L'esprit de la philosophie spéculative exigeait que cette définition fût
+prise au sérieux, dans un sens positif et énergique, c'est-à-dire que la
+substance, qui est sa propre cause, fût revêtue d'une véritable
+causalité ou devînt un principe actif, car il n'y a de causalité
+positive que dans l'activité. Cette définition de la substance n'est
+plus celle de Spinosa; elle appartient à Leibnitz.
+
+[Note 36: Sub-stare, sub-jicere.]
+
+[Note 37: Ex-stare, ex-istere.]
+
+
+
+
+HUITIÈME LEÇON.
+
+Leibnitz.--Tout son système est implicitement renfermé dans l'idée que
+l'activité fondamentale de la substance est de nature intellectuelle,
+supposition par laquelle Leibnitz explique la pluralité des êtres. Il
+conçoit Dieu moins comme substance que comme but.--École de Wolf.--Locke
+fait prédominer la question de l'origine des idées. Son empirisme ouvre
+la porte au scepticisme de Hume.--Kant s'applique à réfuter
+simultanément l'empirisme de Locke et le dogmatisme des Wolfiens.
+Problème de la philosophie critique.
+
+
+Messieurs,
+
+Si les modernes doivent à Spinosa une idée précise de la forme et du but
+de la philosophie, c'est Leibnitz qui a mis cette science sur la voie
+qui conduit à la détermination positive de son principe, en définissant
+la substance: un être susceptible d'action. La définition de Leibnitz
+est contenue dans celle de Spinosa, comme la définition de Spinosa dans
+celle de Descartes. L'être qui n'a besoin d'aucun autre pour exister est
+cause de lui-même; l'être qui est cause de lui-même est actif,
+l'activité est son essence. Ceci n'est qu'une analyse, mais une analyse
+progressive, tandis que Spinosa, qui commençait bien, bronche dès les
+premiers pas. Il commençait bien, disons-nous, Messieurs; en effet, il
+commençait par la Substance, par l'être au fond de toute existence, par
+ce qui ne peut pas ne pas être et ne pas être pensé. Mais il confond la
+base de l'existence avec l'existence elle-même, ou plutôt il attribue
+immédiatement l'existence à cette base, sans avoir l'air de soupçonner
+que c'est là une affirmation très-grave, qui ne s'entend pas
+d'elle-même, qui peut être prise en plusieurs sens, et qu'il vaut la
+peine de peser. Cette précipitation ôte beaucoup de son prix à la belle
+définition de la substance que Spinosa vient de présenter. Nous ne
+demanderions pas à Spinosa d'en prouver la justesse, c'est inutile; nous
+lui demanderions de s'en souvenir. Si la substance est vraiment cause
+d'elle-même, c'est par un acte, et cet acte, il faudrait en rendre
+compte, il faudrait le déduire, ou tout au moins le signaler, au lieu de
+le sous-entendre.
+
+Essayons de suppléer à ce silence et de nous replacer dans la pensée
+génératrice du système de Spinosa: La causalité, l'activité, la
+subjectivité sont une seule et même notion aperçue sous des aspects
+divers. L'être qui est cause de lui-même est donc primitivement sujet;
+par l'acte constitutif de son être il se réalise et devient objet. Tel
+est le sens intime de la distinction entre la _natura naturans_ et la
+_natura naturata_. Mais Spinosa ne dit rien de cet acte, il laisse ce
+rapport dans l'ombre et semble en général saisir la substance après cet
+acte de sa propre réalisation, comme pure existence objective, dans
+laquelle toute activité s'est éteinte. Il règne ainsi dans son système
+une équivoque qui l'empêche de se développer. Si la substance infinie
+existe comme telle, le fini est impossible; si le fini existe, la
+substance, elle, n'est que substance et n'existe pas; la dernière
+alternative exprime le vrai sens de Spinosa; mais chez lui la forme et
+le fond ne sont pas d'accord.
+
+Leibnitz a repris toute cette série d'idées dès son origine; il les a
+scrutées jusqu'au fond avec une clarté parfaite, mais il n'a pas écrit
+sa philosophie; content d'en avoir jeté çà et là les résultats sous une
+forme incomplète et fugitive. Sachant qu'il serait difficilement
+compris, craignant peut-être aussi de l'être trop bien, il n'a pas voulu
+tout dire. J'ignore s'il l'aurait pu, et si les variations
+incontestables de sa doctrine ne tiennent pas, en partie du moins, à
+l'absence d'une méthode qui l'obligeât à se rendre un compte rigoureux
+de sa propre pensée. J'ai exposé ailleurs le système de Leibnitz[38]; il
+serait inutile d'y revenir aujourd'hui, les détails vous en sont
+familiers; mais je voudrais essayer, si vous m'accordez quelque
+attention, de donner une forme à la prémisse tacite de son système et de
+vous montrer dans cette prémisse le lien dialectique fort étroit qui en
+unit les diverses parties, en apparence assez indépendantes les unes des
+autres, Leibnitz fait souvent allusion à cette idée sans l'énoncer
+jamais expressément. Il s'agit donc pour nous de suppléer au silence du
+texte et de reconstruire de notre mieux la doctrine ésotérique du grand
+philosophe, ou plus simplement de traduire le contenu tout spéculatif de
+ses écrits dans une forme spéculative explicite.
+
+[Note 38: La Philosophie de Leibnitz. Lausanne 1840, chez Ducloux
+(Bridel).]
+
+La substance est cause d'elle-même, dit Spinosa; Leibnitz traduit: La
+substance est essentiellement active. Elle se réalise elle-même par son
+acte. Il s'agit de comprendre cet acte et de le comprendre si bien,
+qu'il nous explique l'énigme du monde. Chez Spinosa la substance se
+transforme immédiatement en existence, elle fait explosion tout à la
+fois, pour ainsi dire, et perd ainsi la subjectivité, l'activité. Dès
+lors il est impossible d'arriver au fini, d'expliquer l'expérience.
+Cette philosophie n'atteint pas le but, il faut recommencer sur nouveaux
+frais.
+
+Leibnitz place également au point de départ une substance qui se réalise
+elle-même ou se donne l'existence; mais, averti par l'insuccès de
+Spinosa, il pense que, tout en se réalisant, la substance doit rester
+substance, c'est-à-dire conserver l'activité, la subjectivité, la
+puissance. L'expansion de la substance primitive n'est donc pas
+illimitée, mais limitée: en s'affirmant elle se réfléchit, son
+épanouissement est accompagné d'un retour sur elle-même; elle se pose et
+se comprend, c'est-à-dire, Messieurs, qu'elle est intelligence; l'acte
+d'affirmation réfléchie que nous venons d'analyser est l'acte
+constitutif de l'intelligence; nous venons d'assister à l'enfantement de
+l'idée d'Intelligence. La substance est cause d'elle-même, elle se
+produit par un acte intellectuel. Mais, en se réfléchissant elle-même,
+elle transforme en pluralité l'unité virtuelle de son essence, car il
+n'y a pas réflexion sans dualité, il n'y a pas intelligence sans
+discernement, sans division. La substance se distingue elle-même d'avec
+elle-même, si c'est la réflexion qui donne naissance à son être; elle ne
+peut donc pas exister sous la forme de l'unité, mais seulement comme
+pluralité, comme pluralité infinie.--Telle est l'origine spéculative du
+principe des indiscernables et du système des monades. Nulle existence
+n'est pareille à une autre, parce que le principe de l'existence est un
+principe d'absolue distinction. L'être ne se réalise qu'en se divisant,
+donc il n'est réel que divisé. La division est absolue, donc les êtres
+réels sont en nombre infini; l'unité virtuelle ne subsiste
+qu'idéalement. Si vous y regardez de près, Messieurs, vous trouverez, je
+crois, le système de Leibnitz tout entier condensé dans cette idée.
+
+Voici les principales thèses que Leibnitz a mises en avant, sans prendre
+la peine de les enchaîner:
+
+1° La substance n'est autre chose que la puissance active ou la force.
+
+2° Il existe une multitude infinie de substances.
+
+3° L'activité de chacune d'elles est purement intérieure, ou réfléchie;
+elles n'agissent point les unes sur les autres, chacune se développe
+spontanément selon ses lois, sans subir d'influence extérieure
+(monades).
+
+4° La loi du développement des forces est une loi nécessaire. La série
+des actes dont se compose l'existence de chacune d'elles est
+immuablement déterminée par sa nature essentielle (principe de la raison
+suffisante).
+
+5° Chaque substance, chaque force diffère intrinsèquement de toutes les
+autres. Deux êtres semblables ne sauraient exister (principe des
+indiscernables).
+
+6° Le développement successif de chaque force distincte correspond en
+quelque manière, et pour chacune d'une manière différente, au
+développement de toutes les autres, de sorte que chaque être, formant un
+monde à part en vertu de sa parfaite inaltérabilité et de son
+individualité, n'en est pas moins un élément intégrant d'un seul monde,
+dont l'unité consiste dans l'harmonie (harmonie préétablie).
+
+Leibnitz n'a pas justifié ces idées, qu'il applique comme en se jouant,
+à la solution de quelques problèmes particuliers posés par l'expérience,
+mais dont il fait sentir fréquemment la portée universelle. Ce sont des
+colonnes hardies sur lesquelles on pourrait asseoir un édifice dont
+Leibnitz laisse deviner le plan; mais ces colonnes sont vivantes, ce
+sont des tiges sortant d'une même racine cachée dans le sol. En essayant
+de mettre à nu cette racine, nous sommes fidèle à l'esprit de
+l'histoire, nous sommes fidèle à l'esprit de Leibnitz. Mieux que
+personne, ce génie accompli connaissait les exigences de la méthode. Il
+réclame lui-même une science d'un seul jet qui ramène tout à l'unité et
+démontre tout par elle. S'il ne nous a pas donné la science dans une
+forme qui réponde à cet esprit systématique, c'est apparemment,
+Messieurs, que sa bienveillante ironie voulait nous laisser quelque
+chose à faire.
+
+Nous avons trouvé, semble-t-il, le nœud de l'énigme en rapprochant
+Leibnitz de son prédécesseur. Leibnitz ne se fait pas sérieusement
+accorder au début la pluralité des substances d'un côté, et de l'autre
+leur activité essentielle. Ce serait partir de plusieurs principes, or
+un philosophe qui a plusieurs principes n'en a point. Comme Spinosa
+prouve par sa définition de la substance que la substance est forcément
+une, Leibnitz doit tirer de la sienne la nécessité d'en admettre
+plusieurs. D'ailleurs il est trop sage pour placer réellement et d'une
+manière absolue la pluralité de l'être au point de départ. Pour Leibnitz
+aussi la substance est une en principe, mais en principe seulement; en
+fait elle est multiple; elle devient multiple en se réalisant parce que
+cette réalisation implique nécessairement la multiplication.
+
+Le principe que Leibnitz appelle monade centrale, bien que ses fonctions
+ne s'accordent pas avec la définition de monade, n'est autre que cette
+substance ou ce sujet primitif qui se réalise tout en restant puissance,
+qui revient sur lui-même en se déployant, qui (pour mettre à profit une
+métaphore naturelle) se dilate et se contracte en même temps, et par
+conséquent se brise. L'identité de la substance et de la force, déjà si
+souvent aperçue et signalée par les philosophes, se trouvait
+implicitement dans le spinosisme: la substance est sa propre cause.
+Leibnitz développe cet axiome dans le sens idéaliste en présentant
+l'acte essentiel de l'être comme un acte de réflexion de l'être sur
+lui-même, précisément dans le but d'arriver à la pluralité des êtres
+réels. Souvent il répète que Spinosa aurait raison s'il n'y avait pas de
+monades. Un tel mot, sorti d'une telle bouche, doit avoir un sens
+sérieux. Évidemment Leibnitz ne s'exprimerait pas de la sorte si la
+monade n'était à ses yeux qu'une hypothèse empirique. Le sens de son
+exclamation est celui-ci: Spinosa aurait raison s'il n'y avait pas dans
+la pensée une nécessité qui nous oblige à concevoir les monades. Cette
+nécessité, nous la trouvons dans l'idée d'intelligence, que Spinosa
+applique à la substance infinie sans l'expliquer, tandis que Leibnitz la
+saisit dans son énergie: La substance se produit et s'affirme, mais
+néanmoins elle reste substance, c'est-à-dire qu'elle se réfléchit en
+s'affirmant, et cette réflexion, poussée à fond comme il faut la
+pousser, puisqu'elle forme l'essence de l'être, conduit à la vivante
+poussière des monades, à l'infinie pluralité. En effet il n'y a de
+réflexion que dans l'opposition du connaissant et du connu; or comme ici
+la réflexion n'est pas un acte particulier, mais un acte essentiel ou
+une loi, la réduplication n'a pas de limite, de sorte que l'on arrive à
+la pluralité absolue.
+
+C'est un défaut du péripatétisme de n'avoir pas aperçu que
+l'intelligence implique inévitablement une sorte de pluralité. Plotin,
+que Leibnitz suit d'assez près, a corrigé l'erreur d'Aristote en
+rétablissant dans le ν8ς divin la pluralité des idées. L'intelligence
+discerne, son activité interne produit dans l'unité virtuelle de l'être
+les différences qu'elle y aperçoit. Si l'acte essentiel de l'être est la
+réflexion, il se différencie par là-même. Il suffit de pousser cette
+donnée à l'infini, comme la précédente, pour trouver le principe des
+indiscernables.
+
+Mais en se distinguant, en se déterminant, l'Intelligence se limite
+elle-même, les produits multiples de la réflexion absolue sont des
+produits limités, la pluralité des monades est une pluralité finie; tous
+les êtres qui existent réellement sont des êtres finis, leur activité
+est bornée, dans un sens ils ne sont pas seulement actifs, mais passifs,
+pas seulement spirituels, mais matériels. La limitation est imposée à la
+monade par l'acte même qui la produit; cette idée négative est celle de
+la matière première inhérente à la monade. De cette matière première,
+c'est-à-dire de cette limitation, de cette imperfection résultent la
+nécessité d'un développement successif, et le temps, forme de la
+succession, puis la nécessité de concevoir les uns hors des autres les
+éléments de la pluralité, c'est-à-dire l'espace, et enfin la matière
+phénoménale, la matière seconde, conception sans objet réel, simple
+limite de l'activité.
+
+Le système des monades découle donc tout entier, sans effort, de la
+définition de la substance, interprétée idéalistement. Si la substance
+est essentiellement active et si cette action consiste dans un retour de
+la puissance sur elle-même, elle ne peut exister que dans la forme d'une
+pluralité infinie d'intelligences distinctes et finies, qui forment par
+conséquent l'universelle réalité.
+
+Nous tomberions dans des répétitions inutiles en démontrant ici que tout
+système de métaphysique ou de psychologie pour lequel l'intelligence est
+l'élément essentiel de l'être, doit aboutir à proclamer la nécessité
+universelle. Le principe de la raison suffisante est donc impliqué, lui
+aussi, dans la donnée primitive que nous cherchons à mettre en saillie.
+Ce principe résulte de la manière dont la substance est cause
+d'elle-même ou de l'acte générateur des monades.
+
+Enfin la raison suffisante et les monades conduisent irrésistiblement à
+cette Harmonie, qui résume le système de Leibnitz pour la pensée à tous
+les degrés de profondeur. Dans l'infinité de leurs différences, les
+monades réalisent en la limitant une essence identique. Le mouvement
+d'évolution continue auquel chacune d'elles est livrée, part d'une même
+impulsion et n'est que la prolongation d'un même acte. Individuelles et
+universelles à la fois, elles réfléchissent l'univers ou l'universel en
+se réfléchissant. Leurs différences ne sont que le déploiement de
+l'infinité virtuelle. Elles se complètent donc et répondent les unes aux
+autres. Tout en elles étant nécessaire et tout partant du même point, il
+est impossible qu'il n'y ait pas entre elles un rapport quelconque, ou
+que les modifications de chacune d'elles, naissant de sa nature propre,
+ne soient pas déterminées en même temps par toutes les autres; car ce
+fond naturel est primitivement déterminé dans sa virtualité spontanée
+par celui de toutes les autres. L'harmonie préétablie n'est donc point
+une hypothèse nouvelle qui vienne s'ajouter aux monades; elle est
+comprise dans l'idée même des monades, comme celle-ci est comprise dans
+la supposition tacite que la substance se réfléchit en se réalisant.
+
+L'harmonie se produit toute seule; il n'y a pas besoin qu'elle soit
+établie ou préétablie; dès lors, en appliquant ici les règles d'une
+méthode sévère, qui ne permet pas d'attribuer à la cause une réalité
+supérieure à ce qui est exigé pour rendre compte de l'effet, il faut
+dire que l'harmonie n'est pas établie.
+
+La seule fonction de Dieu, dans le système de Leibnitz, c'est de
+produire l'harmonie une fois pour toutes. Tout est compris dans l'acte
+primitif de la création: une fois que les monades sont là, tout va de
+soi-même. Si Dieu n'est pas nécessaire à l'harmonie, comme nous venons
+de le voir, Dieu est superflu; dès lors sa place est usurpée; pour
+ramener cette philosophie à l'unité, il faut en bannir Dieu. Dieu n'est
+pas, du moins comme être réel, comme substance actuelle, comme existence
+ou comme monade. Il est aisé de prouver en effet, l'insuffisance des
+preuves classiques de l'existence de Dieu que Leibnitz rajeunit, dans
+l'économie de son système. Les contradictions entre l'idée de la monade
+centrale telle que Leibnitz la présente, et l'idée générale de la
+monade, ne sont pas moins évidentes et fournissent un argument plus
+décisif:
+
+Il n'y a d'êtres réels que les monades, dont l'activité purement
+interne, purement idéale se termine dans la perception. Si Dieu est une
+monade, ses produits sont des perceptions, des idées, des modes de la
+pensée, comme pour Spinosa; et nous perdons la pluralité des substances.
+S'il en est autrement, l'on peut concevoir dans l'être simple, dans la
+force, une autre activité que la représentation, aveu qui saperait la
+base de la métaphysique leibnitzienne. Il n'y a pas moyen de fixer le
+système de Leibnitz; le comprendre c'est le transformer. Si l'on prend
+la pluralité des monades comme point de départ immuable et absolu, ainsi
+que Leibnitz paraît le faire, il faudra définir le système un atomisme
+idéaliste. L'unité n'est qu'idéale, l'unité est l'ordre, l'unité est le
+but. Cette interprétation, dont plusieurs s'effaroucheront, se fonde
+cependant sur le texte. L'harmonie, que Leibnitz représente
+ordinairement comme l'œuvre de Dieu, il l'identifie quelquefois avec
+Dieu lui-même: _Amor Dei sive harmoniæ rerum_.
+
+Mais je n'admets point sans réserve, Messieurs, que Leibnitz commence
+par la pluralité des substances. Et d'abord, sa pensée est le
+complément, le perfectionnement de celle de Spinosa, aussi bien qu'elle
+en est l'antithèse; il y a entre l'une et l'autre des rapports trop
+intimes et trop multiples pour admettre une opposition aussi radicale
+dans le point de départ. Cette considération, qui prendrait quelque
+force par un parallèle étendu des deux systèmes, n'est pourtant pas à
+mes yeux la principale. Si je n'admets pas que Leibnitz commence par la
+pluralité, c'est tout simplement, Messieurs, parce que la chose est
+impossible. À la question de savoir d'où viennent les monades, il faut
+nécessairement une réponse, et si la réponse de Leibnitz ne cadrait
+point avec le reste de son système, il ne resterait qu'à la corriger. La
+seule manière conséquente de développer le système de Leibnitz et d'en
+concilier les éléments, d'en saisir l'intime pensée, c'est de prendre le
+courant principal, l'idéalisme, en le remontant d'abord jusqu'à sa
+source. C'est là, Messieurs, ce que nous venons d'essayer.
+
+La monade centrale est donc quelque chose, bien qu'elle ne soit pas une
+monade, car elle n'_existe_ pas; mais elle est la base, le sujet de
+toute existence, la substance cause d'elle-même et de tout. L'acte de sa
+propre réalisation est un acte de réflexion, de distinction, de
+spécification, d'intelligence, éternelle génération du multiple et du
+divers.
+
+Ce qui occupe la scène, ce qui existe, ce sont les monades, les pensées
+pensantes, conscientes d'elles-mêmes à des degrés divers, réelles par
+conséquent à des degrés divers, puisque se réaliser c'est se comprendre,
+mais conspirant toutes vers un même but. Le présent, l'actuel,
+l'univers, l'existence, en un mot, est donc remplie par la pluralité;
+l'unité se retrouve au-dessous et au-dessus: au fond, comme la source
+éternelle, comme la _série des possibles_ (c'est une autre définition de
+Dieu, hardiment jetée en avant par Leibnitz). Au-dessus, comme l'Idée,
+comme le but, comme l'_harmonie des choses_. L'unité n'est pas réelle,
+elle est idéale et virtuelle seulement. Idéal et virtuel, Messieurs:
+dans un sens c'est la même chose, dans un autre c'est fort différent. La
+_série des possibles_, c'est le Dieu virtuel; l'_harmonie des choses_,
+c'est le Dieu idéal. Éternellement virtuel, éternellement idéal, Dieu
+n'est jamais réel, mais toujours impliqué dans le mouvement de
+réalisation qui va du virtuel à l'idéal et se traduit dans les monades.
+En un mot, comme pour Spinosa, mieux que chez Spinosa, Dieu est la
+Substance. Mais Leibnitz a compris plus clairement que la substance, en
+tant que substance, n'existe pas; il se montre plus fidèle à cette
+donnée, il met le mouvement dans l'objet même de la philosophie, tandis
+que dans le spinosisme il n'y a de mouvement que chez le penseur.
+
+Au fond, malgré l'extrême différence d'exécution et de manière, les deux
+systèmes sortent de la même source et reproduisent le même type:
+l'essence universelle se réalisant elle-même selon l'immuable nécessité
+de sa nature. Dans Spinosa les articulations sont faiblement indiquées;
+il a des distinctions au lieu de mouvements. Le système de Leibnitz est
+plus large, plus épanoui, plus vivant; mais Leibnitz en raconte des
+fragments, il y fait allusion plutôt qu'il ne l'expose, et ne
+s'assujettit pas toujours à la loi d'une conséquence rigoureuse.
+L'_Éthique_ de Spinosa ne présente pas l'entier et libre développement
+de l'idée de substance absolue; elle reste en dessous. Leibnitz, au
+contraire, dépasse l'idée de substance. La notion qui domine dans son
+système est celle de _but_. L'unité virtuelle se réalise dans la
+pluralité des monades pour se ressaisir comme unité idéale, comme
+l'harmonie, qui est le but universel. Ainsi, d'après la logique intime
+de ce point de vue, que Leibnitz est loin de suivre habituellement, mais
+que, par intervalles du moins, il a très-distinctement aperçue, le
+principe absolu de l'être n'est rien d'actuel, rien d'existant, il n'est
+que but, il n'est que loi, il n'est qu'Idée: pourquoi, Messieurs?--parce
+que ces notions sont les plus hautes que l'esprit ait conçues jusqu'ici;
+or la plus haute de nos idées sera toujours notre définition de Dieu.
+L'idée la plus haute est celle de liberté; aussi le système de Leibnitz,
+s'élevant au-dessus du spinosisme, nous fait-il avancer du côté de la
+liberté, quoiqu'il soit fondé sur la nécessité universelle non moins que
+celui de Spinosa. Mais la nécessité de Spinosa est la pure nécessité de
+contradiction: Les choses sont ce qu'elles sont par la nature de la
+substance, parce qu'il est impossible qu'elles soient autrement. La
+nécessité de Leibnitz est la nécessité de la cause finale, la nécessité
+intelligente, la nécessité de la perfection: Les choses sont ce qu'elles
+sont parce que l'accomplissement du but final ou du souverain bien le
+réclame. Qu'il y ait une différence bien réelle entre ces deux points de
+vue, je ne le crois pas. C'est le même résultat, obtenu directement dans
+l'un des cas, et dans l'autre, au moyen de quelques intermédiaires. Mais
+s'il n'y a pas de différence réelle, il y a une différence d'intention
+qui est déjà beaucoup. La nécessité de Leibnitz est possédée du besoin
+de liberté. L'idée d'un but suprême conduit irrésistiblement l'esprit à
+celle d'une intelligence qui conçoit ce but et qui le poursuit, soit
+avec réflexion, comme Leibnitz représente la chose ordinairement en
+s'accommodant aux doctrines reçues, soit spontanément, sans réflexion,
+ce qui est la solution la plus conforme à la définition générale de la
+substance, à laquelle il faut tout ramener pour trouver l'élément
+systématique et spéculatif de cette pensée vaste, lumineuse, pénétrante,
+mais indécise. L'indécision est de son essence. C'est comme le
+rond-point de la forêt, ou comme un massif où les eaux se partagent. On
+peut, avec une égale conséquence, pousser la pensée de Leibnitz au
+réalisme ou à l'idéalisme, à la nécessité ou à la liberté, à l'atomisme
+ou au panthéisme. Inconsistante en sa fécondité prodigieuse, elle ne
+peut subsister qu'en se transformant.
+
+Tel est Leibnitz. Maintenant, Messieurs, mesurons du regard le chemin
+parcouru, réglons compte avec le XVIIme siècle, essayons d'apprécier les
+résultats positifs acquis à la pensée. Ce sera bien court, car si chaque
+système vu du dedans est un monde, il n'est qu'un point, vu du dehors.
+
+Descartes a posé le problème: Il faut trouver le principe de l'être dans
+la pure pensée. Spinosa commence cette recherche, et dit: Nous concevons
+nécessairement le principe de l'être comme la substance universelle qui
+se produit elle-même. Leibnitz part de là pour demander comment la
+substance se produit elle-même, et cherche une réponse telle qu'elle
+permette de concevoir l'existence du monde fini; il reproduit dans la
+sphère de la libre pensée une solution déjà proposée par les théologiens
+spéculatifs, mais en la dégageant des compléments et des correctifs de
+la théologie: La substance se produit en se réfléchissant, par là elle
+se limite et se différencie à l'infini.
+
+Ainsi:
+
+I. L'idée de Dieu est en nous;
+
+II. Dieu est la substance qui produit l'existence;
+
+III. L'activité de la substance est _idéale_.
+
+Ces trois propositions résument les trois grands systèmes philosophiques
+du XVIIme siècle au point de vue de la philosophie elle-même. Le reste
+appartient à l'histoire.
+
+La métaphysique construite par Wolf et par ses nombreux disciples sur
+les idées de Leibnitz prend les allures d'un système régulier, système
+plus vaste et plus complet que tous les précédents quant à son
+ordonnance extérieure. Mais il roule sur des définitions convenues, il
+suppose les idées des choses et ne les produit pas. Dans cette école, le
+travail de la pensée consiste à rattacher certains attributs donnés à
+des sujets donnés également. Ce procédé, qui rappelle celui de la
+scolastique, dont le système de Wolf se rapproche à d'autres égards
+encore, ne saurait convenir à la spéculation véritable. L'intérêt
+principal de la philosophie consiste dans la création d'idées nouvelles.
+Wolf en introduisit peu. Son école paraît avoir eu pour mission de
+populariser l'idéalisme et d'en tirer les conséquences en réduisant peu
+à peu la science rationnelle aux proportions d'une psychologie.
+
+Le système profondément spéculatif de Leibnitz est affecté dès le
+principe d'un élément empirique qui en trouble la pureté. Cette branche
+gourmande attira peu à peu tous les sucs; la psychologie expérimentale
+remplaça la philosophie et la première école idéaliste allemande finit
+ainsi par se trouver placée à peu près sur le même terrain que la
+célèbre école anglaise de Locke.
+
+Vous savez, Messieurs, comment Locke s'était appliqué dans son Essai sur
+l'entendement humain, code philosophique du XVIIIme siècle, à faire
+sortir toutes nos idées de l'expérience sensible et de l'activité
+spontanée de l'esprit, qui étend, restreint et combine les données
+expérimentales sans produire aucun élément nouveau.
+
+Un demi-siècle plus tard, l'écossais Hume avait conclu de ces prémisses
+la vanité de l'idée de cause, alléguant avec raison que l'expérience
+sensible ne saurait établir qu'un fait soit la cause d'un autre. Ceci
+conduisait naturellement au scepticisme. Hume accepte cette conséquence
+et la développe avec esprit. Au fond, Messieurs, il n'y avait rien
+d'excessivement redoutable dans ce mouvement de la pensée. Il était
+naturel d'en inférer la fausseté de la théorie de Locke sur l'origine de
+nos idées; et si cette théorie n'eût pas été si profondément enracinée
+dans les tendances du siècle, la chose n'eût exigé ni grands efforts ni
+grand appareil. On aurait dit: si toutes nos idées viennent de
+l'expérience comme Locke le prétend, Hume démontre que nous ne saurions
+avoir l'idée de cause, car l'expérience est incapable de la fournir.
+Mais nous avons réellement cette idée, et si bien, que nous ne pouvons
+pas nous en passer un instant; par conséquent Locke a tort, toutes nos
+idées ne viennent pas de l'expérience. Le raisonnement étant régulier,
+l'évidente fausseté de la conclusion établit la fausseté du principe. En
+effet, les suppositions de Hume sur la manière dont l'idée de cause se
+serait introduite en contrebande dans l'intelligence et dans la langue
+humaines ne supportent pas l'examen. Hume lui-même n'apportait à sa
+philosophie qu'un demi sérieux. Il était sans doute un peu sceptique à
+l'endroit de son scepticisme.
+
+De bonne heure on recommande aux écoliers de ne pas conclure de la
+succession à la causalité, du _post hoc_ au _propter hoc_. Hume, lui,
+prétend que le _propter hoc_, la cause ne signifie autre chose que la
+succession. Il raconte que les hommes ayant pris l'habitude de voir tels
+faits se produire après tels autres, ont imaginé d'appeler ceux qui
+viennent ordinairement les premiers, cause de ceux qui les suivent, de
+sorte que le rapport de cause à effet désignerait seulement une
+succession accoutumée, et par suite, une succession prévue. Les choses
+se passent tout autrement dans notre esprit; il suffit pour en être
+convaincu de s'observer soi-même, et cette observation n'est pas
+difficile à faire. Nous savons tous ici que l'éclair n'est pas la cause
+du tonnerre, et pourtant nous attendons le tonnerre avec certitude quand
+nous avons vu briller l'éclair. Comment cela serait-il possible si la
+causalité n'était qu'une succession prévue? Et s'il est besoin
+d'observations multipliées pour imaginer que les phénomènes ont des
+causes naturelles, la première génération des hommes a dû vivre
+longtemps sans se douter qu'il y en eût. Au point de vue théorique il
+faudrait l'en féliciter, puisque l'idée de cause est une idée vide; mais
+nous n'imaginons guère comment elle a fait pour s'en passer. Il est
+inutile d'insister.
+
+Indépendamment des conséquences sceptiques qu'il est si facile d'en
+faire jaillir, la théorie de Locke sur l'origine des idées, et celle de
+la sensation transformée de Condillac, expression systématique du même
+point de vue général, sont entachées d'un grave défaut logique. Il est
+une foule de notions dont l'esprit se sert naturellement avant de s'être
+rendu compte qu'il les possède; on les emploie sans s'en douter, sans
+les formuler. Avec un peu de négligence, la préoccupation systématique
+aidant, rien n'est plus facile que de les introduire d'une manière
+inaperçue et de bonne foi dans l'analyse même qui a pour but d'expliquer
+leur formation. On s'y trompe un moment, mais une fois l'illusion
+signalée, elle disparaît. Il est inconcevable qu'elle ait échappé à tout
+un siècle, que l'on n'accusera certes pas d'être un siècle barbare. Cet
+aveuglement est d'autant plus extraordinaire que les vices du
+sensualisme avaient été indiqués avec beaucoup de précision dans des
+ouvrages assez répandus. Un tel spectacle nous humilie. On se demande si
+quelque chose de pareil ne nous arrive pas à nous-mêmes; si peut-être
+tout un côté de l'évidence n'est pas dérobé aux penseurs de nos jours?
+Ce doute peut avoir une certaine utilité morale. Pour notre étude, il
+n'importe guère. Nous ne saurions ni changer nos yeux, ni renoncer à
+nous en servir. Contentons-nous donc d'être de notre siècle, et si nous
+voulons le faire avancer, tâchons de le bien connaître. Nous sommes au
+berceau de sa philosophie, qui s'élève rapidement.
+
+Répondre à Hume eût été une tâche facile pour un esprit qui n'aurait pas
+subi les mêmes influences; mais, en se bornant à signaler une erreur
+manifeste, on n'aurait pas fait faire de progrès à la pensée.
+Heureusement Kant était aussi du XVIIIme siècle; les arguments
+sceptiques de son contemporain firent sur lui une impression très-vive.
+Il entreprit de réfuter Hume en réfutant Locke, son auteur; la manière
+dont il s'acquitta de cette tâche montre que les idées de Locke avaient
+pénétré profondément son esprit.
+
+Kant s'est proposé de déterminer l'élément universel et nécessaire de la
+pensée humaine, les vérités _a priori_ que nous devons tous reconnaître
+et qui sont à la base de l'exercice de chacune de nos facultés. Il
+s'agit pour lui de prouver l'existence des vérités _a priori_ et de
+mesurer l'étendue de leurs applications légitimes, c'est-à-dire de fixer
+la compétence de notre esprit. Ce programme est celui de la science
+qu'il désigne sous le nom de philosophie _critique_.
+
+Au premier coup d'œil, il ne semble pas que la solution du problème
+kantien puisse s'appeler une philosophie; on pourrait même aller presque
+jusqu'à douter que le problème, tel que Kant l'a circonscrit,
+appartienne à la science philosophique. En effet, la philosophie est une
+et universelle; tout en elle se rapporte au principe absolu des choses.
+La science de l'esprit humain devient philosophique à cette condition,
+que l'esprit humain soit étudié dans son principe, dans son rapport avec
+Dieu. Il y aurait cependant de l'exagération dans un tel scrupule. La
+question reprise par Kant touche assurément à l'absolu, puisque la
+possibilité d'une science de l'absolu y est impliquée. Elle peut être
+considérée indifféremment comme un préliminaire à la philosophie tout
+entière ou comme une partie intégrante de la philosophie régressive.
+
+Le but de ces leçons m'interdit d'essayer une appréciation complète de
+la critique kantienne. J'en rendrai compte aussi sommairement qu'il me
+sera possible sans détriment pour la clarté; mais c'est uniquement afin
+de marquer dans quel sens elle a influé sur l'idée de l'absolu, que nous
+cherchons. Aussi ne dirai-je qu'un mot de la première question que le
+criticisme suggère: la question de savoir s'il est réellement nécessaire
+ou convenable de faire précéder la science proprement dite par une
+critique de l'esprit humain.
+
+Depuis la publication de l'_Essai sur l'entendement_, de Locke, auquel
+Leibnitz avait opposé ses _Nouveaux Essais_, la question de l'origine
+des idées tenait le premier rang dans la philosophie. On y rattachait
+déjà, par une suite naturelle, celle de la portée et de la compétence de
+l'esprit humain; l'idée de la critique était donc un produit de l'esprit
+du siècle en même temps qu'une rénovation: sa légitimité est
+irréprochable au point de vue historique. Mais à prendre les choses en
+elles-mêmes, que faut-il penser de la place donnée au problème de la
+connaissance? L'analyse critique des facultés humaines, détachée des
+autres problèmes philosophiques, a-t-elle chance de réussir?
+pouvons-nous, en d'autres termes, en attendre un résultat parfaitement
+certain? Il est permis d'en douter. Il s'agit, pour Kant, de savoir si
+nous sommes capables d'atteindre la vérité, et dans quelles limites. Si
+cette question est prise au sérieux, il est clair qu'au moment où
+l'esprit la pose, toutes les facultés sont déclarées suspectes. Kant ne
+demande plus, comme Descartes: De quoi suis-je certain? mais il demande:
+Ai-je le droit d'être certain? Maintenant, si toutes nos facultés sont
+mises en suspicion, avec quel instrument accomplirons-nous l'œuvre
+critique? Si la philosophie est impossible avant la Critique de l'esprit
+humain, comme Kant le proclame et comme, après lui, tant d'autres l'ont
+répété sur parole, il faudrait, ce semble, au préalable, une seconde
+Critique qui nous éclairât sur l'usage et sur la portée des facultés au
+moyen desquelles nous entreprenons la première, et ainsi de suite. Il
+est donc clair, Messieurs, que la Critique elle-même, comme tout
+exercice de l'intelligence, débute par la foi dans l'intelligence. Mais,
+si l'on se confie à la pensée avant tout examen, si cette confiance est
+supérieure à l'examen dont elle fonde la possibilité, on ne voit pas
+pourquoi il serait nécessaire de commencer par l'analyse de nos facultés
+plutôt que par toute autre question. L'obligation de choisir cet ordre
+implique une parfaite conviction de l'aptitude de l'esprit à se
+comprendre et à se juger lui-même, tandis que l'on ignore encore s'il
+est capable de pénétrer tout autre objet. Or, Messieurs, la distinction
+qu'on établit ainsi, loin d'être axiomatique, nous paraît tout à fait
+arbitraire. Il n'y a donc pas de nécessité logique à faire du problème
+de la connaissance la question préalable en philosophie. Je dis plus,
+Messieurs; non-seulement il n'est pas indispensable, mais il est
+impossible de traiter isolément l'analyse de l'esprit humain; ou du
+moins, en la détachant ainsi de l'ensemble des questions philosophiques,
+il n'est pas permis d'en attendre autre chose qu'un résultat provisoire
+et propédeutique. Pour obtenir de l'esprit humain une science vraiment
+philosophique, il faudrait l'étudier à sa place dans l'ordre général des
+choses, il faudrait par conséquent lui assigner sa place dans un tel
+ordre, ou, comme le dit Leibnitz, il faudrait une métaphysique pour
+fonder la psychologie.
+
+Mais si l'analyse des fonctions intellectuelles, traitée à part, en
+guise de préliminaire, ne peut ni révéler l'esprit à lui-même dans son
+principe, ni lui donner une confiance en son droit dont il n'a
+réellement pas besoin, elle peut au moins constater des faits, et comme
+science de faits, rien n'empêche de l'aborder la première. L'usage qui
+fait servir la psychologie d'introduction aux études philosophiques, se
+fonde sur des raisons de convenance dont je suis loin de méconnaître le
+poids. Si l'observation attentive de nos facultés ne suffit pas pour
+juger définitivement de leur valeur, elle nous apprend du moins à les
+diriger. Malheureusement ce point de vue n'est pas celui de la Critique.
+Elle ne veut pas constater seulement les faits, mais expliquer la
+possibilité des faits, et ce mélange de psychologie et de métaphysique,
+d'expérience et de raisonnement _a priori_, qui fait au kantisme pris en
+lui-même une position difficile, en rend l'étude assez fatigante.
+
+À vrai dire, Messieurs, je ne pourrai vous l'exposer que
+très-superficiellement. Une exactitude rigoureuse de tous les termes
+m'obligerait à entrer dans plus de détails que notre plan ne le
+comporte. Je chercherai la vérité des appréciations et la fidélité de la
+couleur, mais il serait fâcheux que vous prissiez pour base de votre
+étude historique du criticisme les deux leçons auxquelles je devrai me
+borner. Il y a tout un côté du système de Kant, celui du travail logique
+et de l'enchaînement rigoureux, que nous serons forcés de négliger.
+
+
+
+
+NEUVIÈME LEÇON.
+
+Kant (suite). Coup d'œil sur la _Critique de la raison pure_. Dans cet
+ouvrage, Kant démontre la présence d'un élément _a priori_ dans nos
+connaissances. Il fait l'inventaire des idées _a priori_. Il ne leur
+attribue qu'une valeur subjective; de sorte que, selon lui, nous ne
+connaissons que nos propres facultés, tout en sentant qu'il existe hors
+de nous un monde réel, mais inaccessible. Cependant la pensée déborde la
+formule. Kant est spiritualiste; logiquement il doit aboutir à
+l'idéalisme pur; ses convictions intimes le rattachent au système de la
+liberté. La subjectivité qu'il attribue aux idées _a priori_ dépend de
+celle du temps et de l'espace, qui n'est enseignée elle-même que pour
+rendre la liberté intelligible. Notre liberté, comme l'existence de Dieu
+et la vie à venir deviennent certaines par la certitude absolue de
+l'obligation morale.
+
+
+Messieurs,
+
+Kant se propose essentiellement, dans ses trois Critiques, de dresser
+l'inventaire des vérités _a priori_ d'après lesquelles l'esprit se
+dirige dans l'exercice de ses diverses facultés. Dans ce travail
+d'analyse, il suit le fil d'une psychologie qui n'est pas absolument
+originale, et qu'il a acceptée sans peut-être beaucoup l'approfondir au
+début; du moins ne la justifie-t-il pas d'une manière explicite. Il
+étudie les facultés de l'âme isolément, il les sépare même dans ses
+écrits plus qu'elles ne l'étaient dans sa pensée. Cette division,
+inévitable jusqu'à un certain point, de ce qui ne fait pourtant qu'un
+tout en réalité, ajoute aux difficultés de l'entreprise.
+
+Nous commençons, avec notre auteur, par l'appréciation des facultés
+théoriques qui ont pour fin la connaissance de l'universel et du
+nécessaire. Ces facultés, Kant semble les envelopper sous le nom de
+Raison pure dans l'intitulé de son principal ouvrage.
+
+Selon lui, l'esprit n'agit pas sans quelque impulsion extérieure.
+L'esprit reçoit du dehors la matière de ses perceptions ou ce qui les
+différencie accidentellement les unes des autres, mais il n'existe aucun
+rapport assignable entre la cause extérieure des perceptions et les
+perceptions elles-mêmes, attendu que celles-ci deviennent ce qu'elles
+sont en nous par l'effet du temps et de l'espace, notions dont il est
+impossible d'attribuer l'origine au monde extérieur. Conditions
+nécessaires de tout exercice de l'activité sensible, le temps et
+l'espace sont en nous _a priori_. Ils forment l'élément _a priori_,
+l'élément intelligible de la sensibilité soit extérieure, soit
+intérieure. Kant les nomme des _intuitions a priori_; cette expression a
+des inconvénients analogues à celle d'idée innée. Il les appelle aussi
+les _formes a priori_ de la sensibilité, ce qui serait mieux, dans ce
+sens que l'on considère volontiers la forme comme inséparable du fond;
+mais Kant ne paraît pas l'entendre absolument ainsi. Du reste, l'antique
+opposition de la matière et de la forme joue un assez grand rôle dans
+son système. Rien, à ses yeux, n'est _a priori_ sinon les formes.--De ce
+que le temps et l'espace existent en nous _a priori_, comme la manière
+dont nous concevons nécessairement les choses, Kant en infère leur
+subjectivité. Le temps et l'espace viennent de nous, donc ils ne
+viennent pas des choses et sont étrangers à la nature des choses; de là
+résulte la subjectivité de toutes les représentations étendues et
+temporelles, c'est-à-dire de toutes les représentations quelconques.
+Elles ont un contenu réel, une cause indépendante de nous, mais cette
+cause est absolument inconnue. Il est permis de contester la rigueur
+d'une telle conclusion, dont la portée est immense.
+
+Au-dessus de la sensibilité nous trouvons l'entendement, qui concentre
+les perceptions et les transforme en idées par l'unité qu'il leur
+impose. La loi suprême de l'intelligence est l'unité. L'intelligence
+relie les uns aux autres les éléments divers de l'existence intérieure,
+en les rapportant à une unité logique absolue que le philosophe appelle
+_aperception du moi_. Il ne faut pas prendre cette unité logique pour
+une unité réelle; ce n'est pas le moi, c'est la manière dont, en vertu
+des lois de notre intelligence, nous sommes obligés de concevoir le moi;
+nous le comprenons nécessairement comme unité absolue; mais qu'est-il en
+lui-même? nous n'en savons rien.
+
+L'acte par lequel l'entendement _synthétise_ les intuitions,
+c'est-à-dire en fait des unités en les rapportant à l'unité centrale,
+s'appelle jugement. Il n'y a qu'un certain nombre de formes de jugement
+possibles; ces formes sont les manières dont l'intelligence s'exerce,
+ses fonctions ou ses lois. En y réfléchissant, nous trouvons que le
+caractère de chacune d'elles s'exprime dans une idée, à laquelle nous
+donnons le nom déjà consacré de _catégorie_. L'idée de substance, par
+exemple, est une catégorie ou l'expression d'une forme de jugement; elle
+exprime la nécessité intellectuelle en vertu de laquelle nous rapportons
+toute espèce d'intuition ou de perception à l'unité d'un sujet
+persistant, dont nous supposons forcément l'existence. Quand je dis: La
+rose est blanche, par exemple, ma pensée se développerait comme suit:
+L'impression particulière que je reçois et que je nomme blancheur,
+appartient à un sujet que je suis obligé de supposer, auquel je rapporte
+d'autres perceptions encore, et qu'en raison de cet ensemble de
+perceptions j'appelle la rose. Les catégories sont donc les éléments _a
+priori_ de l'intelligence, mais des éléments purement formels; ce sont
+les différentes manières de ramener à l'unité la diversité des
+sensations; ce sont des facultés, si vous voulez. Chacune d'elles n'est
+autre chose, au fond, qu'un mode de notre activité subjective.
+
+L'activité de l'entendement ne peut s'exercer que sur une matière
+donnée, et cette matière, nécessaire à l'application des catégories,
+doit être une intuition du sens interne ou des sens extérieurs, car il
+n'y a pas d'autres intuitions.
+
+C'est un grand principe de la philosophie kantienne, il le semble du
+moins au début, que l'intuition seule fournit un contenu à nos pensées.
+Kant ne justifie pas ce principe; il est clair qu'il l'emprunte à
+l'empirisme de Locke. Le système de Kant est un développement autant
+qu'une réfutation du point de vue de Locke. Pour Kant comme pour Locke,
+toute connaissance réelle vient des sens et de la spontanéité de
+l'esprit s'appliquant aux données des sens; seulement Kant, entrant plus
+avant que Locke dans l'analyse de cette activité spontanée, démontre
+qu'elle est elle-même une source d'idées parfaitement originale, mais
+d'idées purement formelles, subjectives dans leur portée comme par leur
+origine; ce sont les idées de ses propres lois. Le temps et l'espace ont
+déjà ce caractère, ils sont les lois de l'intuition; puis viennent les
+catégories et d'autres encore. Cependant, Messieurs, il est naturel à
+l'intelligence de prendre pour des réalités ces idées purement formelles
+et subjectives. L'intelligence devenant son objet à elle-même, toutes
+les formes qui lui sont inhérentes se changent en objets à ses yeux.
+Ainsi, comme elle est obligée, je l'ai dit, de rapporter toutes les
+perceptions à un sujet logique permanent, elle suppose invinciblement
+l'existence objective d'un tel sujet permanent et l'appelle substance.
+Les causes de nos impressions sont pour elle des substances. Pour
+comprendre que la substance ou la notion de substance est une forme de
+notre entendement, la Critique était nécessaire.
+
+L'intelligence poursuit hors d'elle-même cette tendance à l'unité qui la
+constitue, et s'efforce ainsi de concevoir les choses (qu'elle tient
+pour réelles, quoi qu'elles ne soient que des phénomènes de notre esprit
+dont la cause est inconnue), comme formant ensemble un tout bien
+enchaîné qu'elle appelle le Monde, tout dépendant d'un principe unique,
+qu'elle nommera Dieu.
+
+Cette tendance de L'esprit à poursuivre l'application de ses lois au
+delà de la sphère sensible, en composant des unités supérieures à celles
+des objets sensibles (qui sont déjà son produit), fait l'essence de la
+Raison. Au vrai, la raison n'est que l'entendement lui-même prolongeant
+ses lignes au delà des phénomènes jusques au point où elles viennent
+converger.
+
+Ainsi la loi qui lui fait rattacher les perceptions internes ou externes
+à l'unité d'un sujet, la conduit à l'idée rationelle du sujet absolument
+simple des phénomènes intérieurs qu'elle appelle l'âme.
+
+La loi de causalité pousse la raison à concevoir tous les événements
+comme compris dans un système d'effets et de causes. Ce système, c'est
+le Monde.
+
+Enfin, la loi de contradiction exige que tout objet réel soit absolument
+déterminé, c'est-à-dire que l'on puisse lui donner positivement ou
+négativement tous les attributs concevables. L'être effectif d'un objet
+se présente nécessairement à la pensée comme une partie de l'être
+possible. C'est par cette considération que l'esprit est engagé, selon
+Kant, à concevoir l'idée d'un être sur lequel se fondent tous les
+possibles et qui, par conséquent, comprend en lui toute réalité. Cette
+idée est l'idée de Dieu, telle du moins que l'avait déterminée, à
+l'époque où le penseur de Königsberg écrivait, la philosophie allemande,
+plus cultivée et plus forte dans ce temps-là que nous ne l'imaginons
+d'ordinaire. Kant lui-même avait publié, en 1763, un ouvrage particulier
+pour prouver l'existence de Dieu comme fondement de toute possibilité.
+L'auteur se prend donc ici comme objet de son analyse. Pour bien
+comprendre la langue de Kant et même parfois sa pensée, il ne faudrait
+pas oublier que la Critique de la raison pure est en même temps celle de
+la métaphysique en vogue dans un siècle et dans un pays donnés.
+
+La raison, cherchant les premiers principes de toute chose ou
+l'inconditionnel en tout sens, conçoit donc comme le point de départ
+d'une explication absolue des faits, les trois idées de la substance
+simple, du Monde et de Dieu. Ce sont là des _Idées_ dans le sens
+platonicien, c'est-à-dire des objets tenus pour réels, mais qui
+appartiennent à une sphère supérieure à toute expérience et qui ne
+sauraient être l'objet d'aucune intuition. Selon Kant, nous nous élevons
+par un mouvement naturel et nécessaire à la conception de ces idées;
+cependant nous n'avons pas le droit de nous prétendre scientifiquement
+certains de leur existence objective, nous ne sommes pas même sûrs que
+leur existence soit possible, précisément parce que ce sont des idées
+dont la matière ne peut nous être fournie par aucune expérience; or la
+pensée ayant pour objet de comprendre l'expérience en la résumant, sa
+vérité n'étant jamais que relative à l'expérience (c'est ici le point
+capital), elle reconnaît la possibilité de l'expérience pour limite
+infranchissable. Ce qui, de sa nature, est sans analogie avec nos
+perceptions, ce qui appartient à une sphère où la perception n'atteint
+pas, tombe en dehors de la certitude et de la science. Les notions de
+Dieu, de l'âme et du Monde expriment la condition absolue non de
+l'existence des objets réels, mais de la manière dont opèrent nos
+facultés subjectives. Nous devons reconnaître que notre intelligence est
+organisée de manière à fonctionner comme si nous possédions certaines
+solutions sur les grands problèmes que soulèvent ces mots sonores, mais
+qu'en réalité nous ne pouvons rien affirmer sur leur objet. Et la
+preuve, c'est qu'en analysant les procédés par lesquels nous pensons les
+atteindre, on y découvre des vices de raisonnement ou qu'on arrive avec
+un droit égal à deux solutions contradictoires: ainsi sur la question de
+savoir si le monde est fini ou infini, s'il existe ou s'il n'existe pas
+de cause première, etc. Il y a donc pour la raison une illusion
+inévitable. Puisqu'elle est inévitable, on serait tenté de se demander
+par quelle fortune un savant prussien s'en est délivré; mais je
+n'insisterai pas sur cette observation, que l'étude du criticisme
+suggère pourtant plusieurs fois, et qui chaque fois revient plus
+pressante. Je demande seulement à l'auteur quelles sont les sources de
+l'erreur qu'il signale.--À cette question le criticisme a deux réponses:
+l'une se présente immédiatement, l'autre est plus profonde.
+
+Et d'abord, Messieurs, il est clair que l'on arrive à l'erreur en
+partant d'un faux principe. Nous cherchons la substance et la cause des
+choses, et nous prenons pour des choses les représentations de notre
+esprit. Ainsi toute notre science du monde est fantastique, illusion qui
+se reflète dans la science de Dieu. L'unité véritable des choses n'est
+pas objective, mais subjective, puisque les choses sont en nous. Et
+quant aux réalités qui produisent l'être phénoménal en se voilant dans
+les formes du temps et de l'espace, nous n'en connaissons point la
+nature; il est donc bien inutile de chercher les lois de leur
+enchaînement. Ne sachant rien des parties, quelle idée nous ferions-nous
+du tout?
+
+Mais il y a plus; si notre base est vicieuse, les instruments qui nous
+servent à bâtir le sont aussi. Nous ne pouvons philosopher qu'en suivant
+les lois de notre esprit, le fil des catégories. Or les catégories n'ont
+qu'une valeur subjective; leur seul emploi légitime consiste à rendre
+intelligibles les représentations que la sensibilité nous fournit.
+
+Kant pourrait affirmer purement et simplement la subjectivité des
+catégories, comme il le fait pour le temps et pour l'espace, et la
+prouver par le même argument: Les catégories viennent de nous, donc
+elles ne valent que pour nous.--Cependant, guidé par des principes que
+nous apercevrons plus tard, bien qu'il ne les ait pas formulés d'une
+manière explicite, Kant répugne à proclamer l'impuissance de la pensée
+dans cette forme absolue. Il arrive au même résultat par un chemin un
+peu plus long. L'intelligence est sans reproche, mais la perception
+sensible est déjà condamnée; or nous ne savons pas employer les
+catégories de l'intelligence sans les plonger dans l'onde colorée de la
+perception. Elles empruntent inévitablement à l'élément _a priori_ de
+l'intuition en général, c'est-à-dire au temps, une sorte de robe dont il
+est impossible de les dépouiller. Ainsi les catégories, étant revêtues
+de la forme du temps, ne peuvent évidemment s'appliquer qu'aux choses du
+temps, et par conséquent leur emploi n'est légitime que dans le domaine
+subjectif de l'expérience, bien que dans la pureté de leur définition
+elles fussent peut-être capables d'atteindre le réel et l'absolu.
+Qu'elles soient subjectives de leur essence ou par l'influence
+inévitable de l'imagination, le résultat est identique. Les seules
+vérités certaines _a priori_ que l'analyse de la raison nous enseigne,
+sont les lois formelles de cette raison, lois qui diffèrent des
+catégories en ce que l'entendement ne peut pas ne pas appliquer
+celles-ci et qu'il les applique toujours de même, tandis que la raison
+est plus ou moins libre de se conformer ou de ne pas se conformer à ses
+lois particulières, savoir les lois d'unité, de variété et de
+continuité.
+
+Voilà, Messieurs, dans une forme simple et sommaire, mais assurément
+très-imparfaite, les conclusions de la Critique de la raison pure.
+
+Elles sont, comme vous le saviez déjà, presque entièrement négatives.
+Non-seulement nous ne sommes pas jugés capables d'arriver à la vérité
+philosophique, à la connaissance des principes des choses, de Dieu, de
+l'âme et du Monde considéré dans son unité, mais, par la distinction
+établie entre le subjectif et l'objectif, nous sommes dépossédés de
+toute vérité quelconque. Que connaissons-nous, en effet, selon Kant?
+Nous connaissons le mécanisme de nos facultés intellectuelles, nous
+connaissons _a priori_ les lois générales qui régissent l'exercice de
+ces facultés, mais nous savons en même temps que les résultats auxquels
+nous parvenons par cet exercice régulier, n'ont de valeur que
+relativement à nous. Ils forment un ensemble harmonique dont chaque
+partie se rapporte aux autres, parce qu'ils sont tous obtenus d'après
+les lois de notre nature; ils sont l'expression de notre nature; mais
+ils se donnent naturellement, nécessairement, pour autre chose encore;
+ils se présentent comme l'image d'une réalité qui subsiste
+indépendamment de nous. En cela ils nous trompent. Toutes nos facultés
+nous trompent, car elles nous font croire que nous possédons la
+connaissance d'objets nombreux, distincts de notre esprit, tandis que
+nous n'en connaissons aucun. Le monde que nous connaissons n'est qu'un
+fantôme que nous créons en nous-même d'après des lois uniformes. Selon
+l'expression de Leibnitz, c'est un rêve bien réglé. Cependant, s'il
+n'existait aucun autre monde que ce monde fantastique, nos facultés ne
+nous tromperaient point, aussi longtemps du moins que nous accepterions
+les faits bonnement, sans nous engager dans leur explication
+métaphysique. Quelle que soit la nature du Monde, il suffit que, tel que
+nous le voyons, il soit vraiment le Monde pour que nous n'ayions pas
+sujet de nous plaindre. Mais il existe réellement un monde indépendant
+de nous et de notre faculté de connaître, un monde qui est vis-à-vis de
+nous précisément dans le rapport que nous imaginons entre nous et le
+monde fictif de nos représentations, un monde qui nous entoure et qui
+agit sur nous, car c'est lui qui donne la première impulsion à nos
+fonctions intellectuelles. Eh bien! ce monde, le monde _des choses en
+soi_, nous ne le connaissons point, nous ne pouvons pas même nous en
+faire la moindre idée.
+
+Tel est le résultat direct de la Critique. Assurément elle n'apporte
+aucun enrichissement à la notion du principe absolu des choses que la
+philosophie possédait avant elle. Mais si la Critique de la raison pure
+ne constitue pas en elle-même un progrès d'une science dont elle nie
+jusqu'à la possibilité, elle ne lui donne pas moins une impulsion
+féconde, et l'on trouve en elle le germe de plus d'un progrès.
+
+D'abord, à la prendre simplement en elle-même, sans sortir de sa forme
+authentique et pour ainsi dire officielle, elle ramène la philosophie
+avec puissance à son éternel objet, à l'élément _a priori_ de la pensée,
+aux vérités nécessaires. La Critique ne présente qu'un inventaire de ces
+données _a priori_; encore peut-on contester l'exactitude de son
+dépouillement. Elle ne forme pas un tout des valeurs isolées qu'elle
+déprécie si fortement par la subjectivité qu'elle attribue aux formes de
+la pensée. Mais enfin, elle reconnaît l'existence de l'_a priori_ et le
+rétablit dans ses droits avec l'autorité d'une irrésistible évidence
+contre les négations du scepticisme.
+
+Puis, Messieurs, si nous pénétrons au delà de la lettre et du mécanisme
+extérieur du système pour en saisir l'intention et l'esprit, en suivant
+des indications partout répandues, il sera facile de reconnaître dans
+Kant le successeur légitime de Leibnitz, le dépositaire des traditions
+de la philosophie spiritualiste, qu'il ne continue pas seulement, mais
+qu'il agrandit, qu'il corrige et qu'il précise.
+
+La différence fondamentale entre les deux systèmes de Leibnitz et de
+Spinosa nous a paru se résumer en ces mots: Spinosa conçoit la substance
+ou l'être universel essentiellement comme objet; le dynamisme de
+Leibnitz nous porte à le concevoir comme sujet. La conséquence finale du
+premier point de vue serait le matérialisme; aussi, quoique Spinosa ne
+fût pas matérialiste, mais qu'il prétendît garder l'équilibre, on
+pouvait y être trompé. Le point de vue de Leibnitz, pris dans sa plus
+haute généralité, est le fondement du spiritualisme, dont l'idéalisme
+n'est que l'une des formes possibles et peut-être une déviation.
+
+Eh bien! Messieurs, l'idée que l'être réel doit être considéré comme
+_sujet_, fait aussi le fondement de la philosophie de Kant. Il a
+développé ce germe en deux directions presque opposées: l'une est
+l'idéalisme pur, l'autre le vrai spiritualisme. Le système de Leibnitz
+est un semi-idéalisme. La notion centrale y est la force. Leibnitz donne
+à l'activité de cette force le nom de perception, mais sans attacher à
+ce terme un sens bien précis. De là résulte l'extrême flexibilité de son
+système, son ambiguïté, l'impossibilité de le déployer sans le
+transformer. Le côté par lequel Kant est entré dans la philosophie
+(l'analyse des conditions selon lesquelles s'exerce l'intelligence
+humaine), le conduisit sur les limites de l'idéalisme pur. L'idéalisme
+pur est la conséquence rigoureuse de son point de vue. En effet, l'idée
+que les lois de la pensée sont les lois de l'univers, idée que toute
+théorie un peu profonde de la connaissance est obligée de formuler,
+parce que le fait de la connaissance est inexplicable sans elle, cette
+idée, qui pousse Leibnitz à ne composer l'univers que d'intelligences,
+n'est pas étrangère non plus à la philosophie de Kant. «Toutes choses,»
+dit-il, «appartiennent au même tout d'expérience; dès lors le moi
+subjectif et le monde qu'il contemple doivent être considérés comme les
+deux faces, comme la double manifestation et le double produit d'un même
+principe et d'une même essence.» Sans une identité intérieure du sujet
+connaissant et de l'objet connu, il n'y a pas de science possible; Kant
+constate cette vérité avec la philosophie de tous les siècles. Il
+l'explique par un idéalisme subjectif mitigé, en faisant de l'objet ou
+du monde le produit du sujet, de l'esprit humain excité par l'action
+inconnue d'une cause inconnue, qu'il appelle la _chose en soi_. Mais,
+Messieurs, de cet idéalisme mitigé à l'idéalisme pur il n'y avait qu'un
+pas, il n'y avait qu'à effacer, comme nous l'avons déjà marqué dans une
+leçon précédente, cette chose en soi dont nous ne pouvons rien savoir,
+car, pour la connaître, il faudrait se dépouiller précisément de toutes
+les facultés au moyen desquelles nous connaissons. Et la suppression de
+la chose en soi n'exigerait pas grand effort de logique. Quel motif nous
+engage à admettre son existence? Évidemment c'est l'impossibilité
+d'expliquer par les lois _a priori_ de la raison l'élément accidentel et
+variable des choses, des phénomènes. Pourquoi voyons-nous ceci plutôt
+qu'autre chose? Les changements de nos perceptions ne dépendent pas de
+nous; il faut donc leur assigner une cause hors de nous. Ainsi nous
+reconnaissons l'existence de la chose en soi par obéissance au principe
+de causalité. Mais l'axiome de la causalité est une loi de
+l'intelligence qui, selon les termes exprès de la Critique, ne trouve
+d'application légitime que dans le domaine tout subjectif de
+l'expérience; la chose en soi est donc une invention de notre esprit
+pour expliquer les phénomènes, invention nécessaire sans doute, mais
+enfin c'est une invention. La chose en soi est subjective, et la seule
+réalité qui subsiste est le sujet ou le moi. Le moi demeure l'objet
+unique de la connaissance; dès lors aussi, jusqu'à ce que l'évolution
+idéaliste soit accomplie, il doit être considéré comme l'essence et le
+principe de tout[39]. Dans cette doctrine la pensée de Leibnitz est
+précisée, le mot qu'il emploie est pris au sérieux, s'il n'existe rien
+que le sujet et le produit de sa pensée; l'unique activité, l'unique
+force, l'unique réalité est bien réellement la perception. C'est à ce
+résultat que vient naturellement aboutir le criticisme.
+
+[Note 39: V. Leçon III, page 45.]
+
+Mais, si cette conséquence s'impose avec une sorte de nécessité logique
+au système de Kant; si Kant a préparé le triomphe exclusif du principe
+subjectif dans la philosophie, en cherchant le pourquoi d'une croyance
+dont l'absolue nécessité garantit seule la justesse au point de vue
+spéculatif; il est juste de remarquer qu'il a toujours et toujours plus
+hautement désavoué l'idéalisme auquel semblait le condamner une
+déduction rigoureuse mais exclusive. Il ne veut pas être idéaliste, il
+veut être spiritualiste; il veut concevoir l'être réel comme esprit dans
+la signification totale du mot esprit, c'est-à-dire qu'outre l'élément
+intellectuel, outre l'activité de représentation, il veut encore trouver
+dans la substance l'élément de l'activité proprement dite, l'élément
+moral. Telle est la raison pour laquelle il a constamment maintenu
+l'opposition du _phénomène_ et du _noumène_, de la connaissance sensible
+et logique, la seule que nous possédions, et de l'intuition
+intellectuelle qui, permettant la contemplation directe des choses en
+soi, nous donnerait la vérité objective. Par cette distinction fortement
+accusée, la Critique de la raison pure a poussé l'esprit philosophique à
+la recherche de nouvelles méthodes.
+
+Kant, qui donne beaucoup de soin à la terminologie, n'est pas toujours
+heureux de ce côté-là. Le titre de son principal ouvrage servirait au
+besoin à le prouver; il n'est pas très-clair, et dans le fond il est peu
+conforme aux définitions kantiennes. La Critique de la raison pure est
+proprement une critique des facultés intellectuelles par lesquelles nous
+obtenons la connaissance des choses finies. Les catégories de
+l'entendement n'ont pas d'autre usage, et c'est l'impuissance de ces
+catégories à exprimer l'inconditionnel ou l'infini qui amène les
+difficultés sur lesquelles Kant s'étend si longuement dans sa
+dialectique sous le nom de paralogismes et d'antinomies de la raison
+pure. Dans la sphère de l'intelligence spéculative il ne connaît pas
+d'autres facultés; mais, par la critique qu'il en fait, il met l'esprit
+sur la voie des découvertes. Puisqu'il sait que nos connaissances sont
+subjectives, il conçoit ou tout au moins imagine un autre mode de
+connaissance. En démontrant que nos méthodes nous jettent
+infailliblement dans des contradictions lorsqu'on les pousse à
+l'inconditionnel, il fait naître le besoin d'une méthode qui explique
+ces contradictions et qui en triomphe, car on ne peut pas admettre que
+l'essence de l'esprit humain soit de se contredire lui-même. À
+l'intuition dans le temps et dans l'espace il oppose l'intuition
+intellectuelle, qu'il nous refuse, il est vrai; mais tout au moins il en
+entrevoit la possibilité; il en fait ressortir la nécessité avec force;
+il suggère donc tout naturellement à des penseurs plus hardis l'idée de
+fouiller plus profondément leur âme pour y trouver cette intuition, et
+de fonder sur elle une méthode absolue. Ce n'est pas le moment de
+recueillir les germes spéculatifs semés abondamment dans tous les écrits
+du philosophe de Königsberg et particulièrement dans la Critique de la
+raison pure. Je n'ajoute qu'une réflexion, pour rattacher cette matière
+à la partie des travaux de Kant qui touche de plus près à l'objet de nos
+recherches, et dont je vous entretiendrai dans notre prochaine leçon.
+
+Ce qui fait l'insuffisance des catégories de l'entendement, ce qui
+oblige le criticisme à les tenir pour subjectives, c'est l'impossibilité
+de les appliquer sans faire intervenir l'élément du temps. Le chapitre
+où Kant fait voir comment les catégories s'allient nécessairement avec
+l'intuition du temps (_schématisme de la raison pure_), est l'un des
+plus admirables de la Critique par la sagacité pénétrante de l'analyse.
+Mais le temps est une forme du fini comme l'espace. On peut prolonger à
+volonté le temps et l'espace, c'est-à-dire qu'on peut en reculer à
+volonté les limites; mais c'est toujours la nature du fini, seulement
+c'est un fini dont nous n'atteignons pas les bornes; on ne conçoit pas
+même que le temps et l'espace pussent avoir des bornes, mais on ne les
+conçoit pas non plus réellement illimités. Le temps infini, l'espace
+infini ne sont pas compris par nous dans l'unité d'un seul acte de la
+pensée, parce qu'en vérité, quoiqu'on ait voulu corriger Kant sur ce
+point, l'espace et le temps ne tombent pas dans le domaine de la pensée,
+mais dans celui de l'imagination, qui a toujours des limites quelque
+part. Le temps infini ne serait plus le temps, l'espace infini ne serait
+plus l'espace.
+
+Pour appliquer les catégories à la réalité inconditionnelle, il faudrait
+pouvoir les affranchir de cet alliage du temps; et les catégories
+débarrassées de l'élément du temps ne seraient plus les mêmes
+catégories, mais des catégories toutes nouvelles, que Kant ne fait
+qu'entrevoir. Ainsi la causalité conçue dans le temps revient à la
+nécessité. Les lois qui régissent notre intelligence souffriraient une
+exception, c'est-à-dire qu'elles seraient violées, si nous concevions un
+phénomène sans une cause antérieure dans le temps. Quoique cette
+priorité ne soit qu'un moment imperceptible et tout idéal, puisque la
+cause n'est cause qu'à l'instant où elle produit son effet, cependant il
+est impossible de ne pas admettre que la cause précède l'effet.
+
+L'imagination a besoin du temps, elle l'introduit là même où il n'a
+proprement point affaire, et dans la simultanéité elle produit la
+succession[40]. L'acte que je viens d'accomplir, par exemple, a
+nécessairement sa cause en un fait antérieur, qui a lui-même une cause,
+et ainsi de suite, à moins d'admettre un effet dans le temps qui n'ait
+point de cause dans le temps, ce qui est absurde. Eh bien, cette
+succession de causes n'est autre chose que la nécessité universelle. Si
+nous parvenions à dégager le rapport de causalité des idées de
+succession et de temps qui s'y associent, nous arriverions peut-être à
+comprendre la liberté. Ainsi nous comprendrions que la cause immuable,
+intemporelle de tous nos actes, quel que soit l'ordre dans lequel ils se
+succèdent, est notre caractère moral, et que ce caractère moral est ce
+qu'il est par le fait de notre volonté, par notre libre détermination,
+non par une détermination prise une fois pour toutes dans le temps au
+commencement de la série d'actes dont notre existence phénoménale se
+compose, mais par une détermination toujours identique, une, éternelle,
+c'est-à-dire indépendante du temps. Or, Messieurs, cette causalité
+intemporelle ne serait plus la causalité que nous comprenons. Il
+faudrait la comprendre, cette causalité intemporelle, pour comprendre
+notre liberté, et nous ne la concevons pas. Pourquoi, Messieurs? parce
+que notre imagination s'y refuse. C'est à l'imagination que le temps est
+indispensable. Le temps est la forme de notre sensibilité; mais la
+sensibilité ne se sépare point de l'intelligence, dont l'imagination,
+l'intuition intérieure forme un élément essentiel. L'intelligence pure,
+dépouillée de tout élément sensible, nous appartient si peu, que nous ne
+pouvons pas même nous en faire une idée. Kant a raison de penser que
+l'intelligence est une synthèse d'intuitions. Nous ne comprenons donc
+pas notre liberté. Mais, que nous la comprenions ou non, nous ne
+saurions en douter, et il n'est pas permis non plus d'en douter; douter
+de la liberté serait douter du devoir, or il n'est pas permis de douter
+du devoir.
+
+[Note 40: Comparez l'analyse du phénomène opposé, leçon XVII.]
+
+La causalité intemporelle dont je parle, cette causalité
+incompréhensible et pourtant certaine de la liberté est incompatible
+avec une série de causes et d'effets successifs, incompatible par
+conséquent avec les catégories qui régissent l'expérience. Il n'y a pas
+moyen qu'elles expriment toutes les deux également la vérité, à moins
+que la vérité ne se contredise elle-même.
+
+Tel est le motif profond qui engage Kant à dégrader le temps et les
+catégories du temps, et à considérer le monde qu'elles expliquent comme
+un monde de pure apparence.
+
+Quoiqu'il nous interdise l'autre monde, le monde réel, celui-ci semble
+s'ouvrir pour lui sur un point, je veux dire la liberté. L'intuition
+intellectuelle, dont le pressentiment domine toute sa pensée, serait
+précisément l'intuition de la liberté. Si l'on n'admet pas qu'il avait
+cette intuition, plusieurs passages de ses écrits, quelques-unes de ses
+théories même, demeurent inexplicables. Cependant il nous la refuse.
+L'objet de notre intuition n'appartient pas au monde supérieur, c'est le
+reflet de ce monde dans le nôtre. Ce reflet, cet éclair produit au
+contact des deux sphères, nous l'appelons la conscience de l'obligation
+morale.
+
+Cette conscience est absolument irrécusable. Kant dédaigne de le
+prouver. L'obligation qu'elle impose est péremptoire; la loi morale a sa
+sanction en elle-même: dire que nous devons lui obéir pour tel ou tel
+motif, c'est ne pas la comprendre; nous le devons parce que nous le
+devons, et rien de plus. Altérer le moins du monde cette position de
+devoir dans notre âme, serait méconnaître ce que la conscience nous
+dicte et faire mentir son témoignage. Rien n'est absolument bon qu'une
+volonté droite; cette sentence du sage moderne perdrait sa sublimité en
+cessant d'être un axiome.
+
+La volonté droite, c'est-à-dire l'identité parfaite du vouloir et de
+l'obligation a donc quelque chose d'absolu; elle forme le point de
+contact entre nous et l'absolu. De l'obligation morale Kant conclut
+directement notre liberté, et par l'intermédiaire d'une autre idée,
+celle du mérite inséparable de la dignité morale ou de l'accomplissement
+du devoir, il infère l'existence d'un ordre moral, d'un monde de liberté
+et d'un principe de cet ordre moral, d'un Dieu moral et par conséquent
+personnel, tout autant de vérités qui appartiennent à l'ordre objectif
+et qui, bien loin de résulter d'un emploi conséquent de la pensée dans
+le domaine purement spéculatif, sont incompatibles avec les lois de la
+pensée spéculative que la Critique de la raison pure nous a enseignées.
+
+Ici pour la première fois vous voyez l'idée morale, introduite dans la
+philosophie régressive, servir de base à la théologie rationelle ou, ce
+qui revient au même, à la métaphysique.
+
+Kant ne hasarde cette grande innovation qu'avec des précautions et des
+réserves dont nous examinerons la portée dans notre prochaine réunion.
+
+
+
+
+DIXIÈME LEÇON.
+
+Kant (suite). _Critique de la raison pratique_. Caractère absolu de
+l'obligation morale. De ce caractère absolu de l'obligation, on peut
+inférer l'essence du monde objectif, que nous ne saurions connaître
+théoriquement. Kant établit ainsi, en dehors de la science et sur la
+base de la foi, la liberté humaine, l'existence de Dieu et la vie à
+venir. Mais cette foi n'est après tout qu'une forme de la science; ainsi
+la Critique de la raison pratique contredit le subjectivisme absolu de
+la Raison pure, ce qui devient manifeste dans la théorie de Kant sur le
+mal. La Critique de la raison pratique fait de la conscience morale le
+principe d'une méthode de découverte qui reconnaît la libre volonté
+comme le principe et le fond de l'être.--_Critique du jugement_. Elle
+constate la présence d'un principe intelligent dans la nature.
+L'hypothèse d'une force inconsciente qui réaliserait l'idéal de la
+raison, tend à concilier les deux premières Critiques au delà des
+limites du criticisme. Elle contient le germe du panthéisme
+subséquent.--Résumé.
+
+
+Messieurs,
+
+Nous savons, avec une certitude supérieure à celle de la science, qu'il
+existe un devoir, mais nous ne savons pas aussi bien en quoi ce devoir
+consiste. Le contenu de la loi morale n'est pas clairement donné dans la
+conscience immédiate. Il faut développer scientifiquement cette loi en
+partant de ce que nous en connaissons d'abord, c'est-à-dire en partant
+du fait simple que notre volonté se sent obligée. Quel est donc le
+devoir compris dans l'idée même d'une obligation imposée à la volonté?
+Messieurs, c'est le devoir d'être volonté, le devoir pour la volonté
+d'être égale à elle-même, le devoir d'être absolue, puisque l'obligation
+générale est absolue. La loi morale exige que notre volonté prenne un
+caractère absolu; elle nous ordonne de vouloir ce que nous voulons pour
+tous les hommes et dans toutes les circonstances, de n'avoir d'autres
+volontés particulières que celles que nous élevons en même temps à la
+hauteur de règles universelles. En un mot, pour qu'une action soit
+morale, il faut que le principe qui l'a dictée soit susceptible d'être
+universellement suivi. Cette idée résume la philosophie pratique de
+Kant. Ainsi dans tout vouloir contraire à la règle, la pensée démêle une
+contradiction. Ce que nous voulons pour nous, nous ne le voulons pas en
+général. Les milieux où nous vivons, le temps et l'espace, rendent cette
+contradiction possible. Nous voulons ici, à cet instant, ce que nous ne
+voulons pas partout et toujours, et c'est ainsi que nous devenons
+coupables. La volonté ne pourrait donc pas dévier de sa route,
+l'infraction au devoir ne se concevrait pas, dès lors le devoir
+lui-même, ou l'_impératif_ (l'impératif catégorique), ne se concevrait
+pas non plus, si le temps et l'espace n'étaient point. Le temps et
+l'espace sont subjectifs, par conséquent le devoir lui-même appartient
+au monde subjectif; mais l'empire absolu qu'il réclame avec autorité
+nous prouve que le monde objectif se révèle en lui. Il n'y a rien
+d'absolument bon qu'une bonne volonté, disons-nous; mais le bon c'est le
+vrai, et l'axiome que je rappelle nous ouvre un jour inattendu sur la
+vérité. La volonté est notre essence objective; la volonté bonne est
+celle qui, dans le milieu phénoménal, suit encore les lois
+intemporelles, inconditionnelles du monde objectif. Il est donc clair
+que rien du monde objectif ne nous est connu d'une manière intuitive, et
+comme nous n'obtenons des idées que par la transformation des intuitions
+sous l'influence des catégories, nous n'avons pas d'idée du monde
+objectif. Il le faut donc confesser, nous n'avons proprement pas d'idée
+de la liberté; la liberté choque les lois de notre intelligence; nous
+sommes obligés d'inférer la liberté du devoir. Il faut pratiquement
+croire à la vérité pour pouvoir accomplir son devoir. Ainsi la liberté
+n'est pas un objet de la science, mais un article de foi. Il en est de
+même de toutes les vérités qui appartiennent à cette sphère lumineuse et
+voilée, particulièrement de l'existence de Dieu.
+
+L'existence de Dieu est l'objet d'une foi pratique dont voici le
+fondement: La loi du devoir ne nous impose pas la recherche du bonheur,
+mais il nous est impossible de ne pas désirer le bonheur. La raison
+pratique (pénétrée du sentiment de l'obligation morale et s'appliquant à
+régler la pratique de la vie) juge donc irrésistiblement que la vertu
+mérite le bonheur; nous devons, chacun dans notre sphère, travailler à
+ce que la vertu obtienne sa récompense. Pour qu'un tel effort soit
+possible, il ne faut pas en considérer le but comme illusoire; nous
+devons croire à la réalité de l'ordre que nous nous efforçons d'établir.
+Mais un Dieu, un Dieu tout sage, tout puissant et tout bon, peut seul en
+assurer le règne; par conséquent nous devons croire à l'existence de
+Dieu. Nous devons y croire, parce qu'en douter serait renoncer à
+l'espérance qui nous donne la force de pratiquer le devoir, et presque
+renoncer au devoir lui-même, quoique la sainteté des obligations que le
+devoir nous impose soit absolument indépendante de cette espérance. Nous
+devons croire à Dieu, mais nous ne savons rien de Dieu, nous ne pouvons
+obtenir aucune preuve scientifique de son existence. Toutes les preuves
+qu'on a tenté d'en donner sont fallacieuses, et la conviction morale que
+nous mettons à leur place n'est point une preuve au point de vue de la
+science, pas même un commencement de probabilité, puisque son point de
+départ est étranger à la science, dont il contredit les données. Kant
+insiste sur ce point avec beaucoup de force. Son premier ouvrage avait
+eu pour but de prouver métaphysiquement l'existence de Dieu;
+l'impossibilité d'atteindre cette preuve forme pour ainsi dire son
+testament philosophique.
+
+Système bizarre, ou plutôt, Messieurs, expression profonde du
+déchirement de la conscience humaine! Le kantisme est formé de deux
+parties: une science qui n'est pas vraie, une vérité qui n'est pas sue.
+La pensée ne pouvait rester dans cet état, les deux moitiés violemment
+séparées devaient incessamment faire effort pour se réunir; c'est un
+attrait puissant et légitime que l'attrait de la vérité pour la science.
+Du reste, Messieurs, à ne considérer la chose qu'au point de vue de la
+dialectique ou de la conséquence formelle, la situation prise par la
+Critique était insoutenable. On a dit que, dans sa philosophie morale,
+Kant s'est montré infidèle à ses principes; un écrivain moderne veut y
+voir une concession de l'auteur du criticisme aux croyances historiques
+du genre humain. Cette opinion, qu'il exprime avec une spirituelle
+impertinence, n'est en réalité qu'une méprise assez lourde, et si lourde
+même que nous serions tenté d'en suspecter la sincérité. Un tel soupçon
+serait plus pardonnable que celui de l'auteur des _Reisebilder_ contre
+la bonne foi de l'honnête Kant.
+
+La Critique de la raison pratique est si peu contraire aux tendances de
+la Critique de la raison pure, que le gros livre de la _Raison pure_ a
+pour but unique de fonder la _Raison pratique_. Ainsi que son
+contemporain Jacobi, Kant a cru voir que la pente naturelle de la pensée
+métaphysique conduit irrésistiblement au fatalisme, c'est-à-dire à la
+négation de la morale; c'est pour cela qu'il a, comme Jacobi, déclaré la
+guerre à la métaphysique; mais il ne s'en est pas tenu aux éloquentes
+protestations de son émule; il a fait bonne et rude guerre, et renversé
+son ennemi. En proclamant la subjectivité de toutes nos connaissances,
+il voulait laisser le chemin libre à la liberté. Son intention est
+évidente.
+
+Cependant, Messieurs, il reste vrai qu'au fond la théorie morale de Kant
+tout entière, et non pas seulement les postulats qu'il y rattache: Dieu,
+l'ordre moral et l'immortalité, ne s'accorde pas avec le subjectivisme
+qu'il professe dans la théorie. Le monde que nous voyons et que nous
+comprenons est aussi le monde où nous agissons, le monde où nous nous
+proposons d'agir. Si l'objet de la pensée est purement phénoménal, il ne
+peut être question de bien et de mal dans les décisions relatives à un
+tel objet. Cette contradiction se manifeste d'une manière
+particulièrement saillante dans la théorie de Kant sur le mal moral.
+Kant est personnellement trop sérieux, le cœur est chez lui trop
+profond, si nous pouvons nous exprimer ainsi, pour qu'il se contente de
+résoudre le mal moral dans une simple imperfection métaphysique. Ce
+point de vue blesse la conscience, qu'il veut satisfaire avant tout. Le
+principe du mal moral ne peut résider, à ses yeux, que dans une décision
+de la liberté intelligible, intemporelle, objective. Mais en quoi
+consiste cette décision de la liberté intelligible qui fait, aux yeux de
+Kant, l'essence du mal moral? Avec les éléments dont il dispose il ne
+peut l'expliquer qu'en disant que la liberté intelligible subordonne son
+_intérêt_, c'est-à-dire sa loi propre, à l'intérêt sensible, déterminé
+par les phénomènes du monde sensible; et telle est en effet la solution
+qu'il propose. Est-il une manière plus énergique de reconnaître la
+réalité du monde des sens? Comment ce qui n'est pas pourrait-il exercer
+une influence déterminante sur ce qui est? Je ne parle pas de
+l'inconséquence non moins flagrante qu'il y a de la part de Kant à
+déterminer scientifiquement, dans un intérêt spéculatif et non dans un
+intérêt pratique, les caractères particuliers d'une décision de la
+liberté intelligible, dont la connaissance théorique nous est interdite
+absolument et sans restriction.
+
+Vous le voyez ici clairement, Messieurs, la séparation radicale entre le
+monde subjectif et le monde objectif, que le kantisme s'est efforcé
+d'établir avec tant de soin, n'est pas respectée par Kant lui-même. Les
+barrières posées entre la science et la foi s'écroulent pareillement
+dans la pensée même de leur auteur. Kant a beau dire, cette foi toute
+rationelle et très-certaine n'est qu'une forme de la science; c'est une
+science produite par d'autres facultés, par une autre méthode, par une
+méthode et par des facultés supérieures, selon Kant, à la méthode et aux
+facultés purement spéculatives, telles du moins qu'il les comprend. La
+science et la foi de Kant sont deux espèces d'un même genre, deux modes
+de la connaissance. L'une et l'autre ont pour objet la vérité, la foi
+surtout. Mais toutes les méthodes, tous les procédés qui conduisent à la
+vérité appartiennent de droit à la science. La Critique de la raison
+pratique n'est donc autre chose qu'une tentative de régression
+philosophique prenant son point d'appui dans une sphère jusqu'ici
+négligée, dans la conscience morale de l'humanité, et aboutissant, par
+l'analyse des conditions requises pour s'expliquer le fait de la
+conscience, aux doctrines de l'immortalité de l'âme, d'un Dieu personnel
+et d'un ordre moral de l'univers. Il y a là une affinité avec le
+mysticisme d'autant plus remarquable, que le mysticisme est l'objet d'un
+grand déchaînement de la part des kantiens. Jusqu'ici l'on avait fondé
+la morale sur la religion, c'est-à-dire, puisqu'il ne s'agit ici que de
+la science humaine, sur la métaphysique, et sur une métaphysique à
+l'établissement de laquelle la morale était demeurée étrangère. Kant, le
+premier (le premier du moins dans la philosophie moderne, puis qu'au
+moyen âge il eut des précurseurs), conçut l'idée de faire reposer la
+religion sur la morale. Aux preuves de l'existence de Dieu proposées
+avant lui, preuves dont il montra bien les côtés faibles et qu'il juge
+peut-être même avec trop de sévérité, il substitua une preuve morale
+fondée sur la nécessité de la pensée morale. Il reconnaît donc une
+activité morale dans le premier principe de toutes choses, non par une
+affirmation seulement, ce qui n'est et n'était point rare, mais par la
+force même de toute sa méthode. Le Dieu moral est une idée qui se
+détache de tout le reste; elle est, au dire du kantisme, étrangère à la
+science; mais elle est là. Elle est là, Messieurs, et c'est elle qui
+fait le trait distinctif du spiritualisme de Kant et le progrès de sa
+pensée sur la pensée de Leibnitz. C'est là aussi ce qui empêche Kant de
+s'abandonner à la pente de l'idéalisme. Kant ne peut chercher le trait
+essentiel de l'être ni dans la perception ni dans la pensée, parce qu'il
+a reconnu l'importance fondamentale de la volonté. Il ne peut pas non
+plus considérer le Monde comme un pur phénomène sans cause substantielle
+hors de nous, quoique sa théorie de la connaissance l'y conduise, parce
+qu'il est profondément convaincu de la réalité de nos actions.
+
+Que l'élément moral, lors de sa première apparition, se soit trouvé en
+opposition avec tout le reste de la science, nous n'en serons point
+surpris, puisque cet élément surgissait dans la pensée en face d'une
+science développée qui jusqu'ici n'en avait tenu aucun compte. Il n'est
+pas étonnant non plus que le penseur chez lequel l'élément moral a pour
+ainsi dire fait éruption, se soit efforcé de lui faire une place à part.
+Mais, nous venons de le voir, c'est l'intérêt de l'élément moral qui
+impose des limites au subjectivisme de Kant; ainsi toute sa pensée en
+subit déjà l'influence, quoiqu'il y ait encore loin de là jusqu'à une
+complète assimilation. Kant a mis la morale à la base même de l'édifice
+scientifique; c'est le résultat le plus durable de sa philosophie. Après
+lui il n'est plus permis d'élever une métaphysique sans consulter les
+besoins de la pensée morale. Ceux qui l'ont tenté sont dépassés et jugés
+par le kantisme.
+
+Nous avons indiqué les principales idées par lesquelles Kant a fait
+avancer la métaphysique. Pour terminer cette revue, il me reste à
+rappeler les conclusions de son troisième ouvrage fondamental, _la
+Critique du Jugement_. Le mot Jugement désigne ici une faculté de
+l'esprit particulière et soumise à des lois particulières. Ce n'est donc
+pas la faculté de porter des jugements logiques quelconques, car
+celle-ci se confondrait avec la pensée en général. Le jugement dont Kant
+fait la critique est la faculté par laquelle nous apprécions les
+phénomènes dans ce qu'ils ont d'accidentel. La Critique du jugement
+recherche si le contingent et le divers ne sont pas soumis à leurs lois
+propres, indépendamment de ces lois constitutives de l'intelligence, et
+par conséquent absolument nécessaires, dont traite la Critique de la
+raison pure.
+
+Si nous pénétrons jusqu'au fond, le jugement et la raison pure sont bien
+régis par le même principe absolu, dernier _a priori_, condition de
+toute intelligence,--savoir le principe déjà énoncé que, soumis aux
+mêmes règles, la pensée et l'objet de la pensée forment un seul tout.
+
+Mais les conditions selon lesquelles s'applique le principe ne sont pas
+les mêmes dans la sphère du contingent ou de ce qui nous semble tel, et
+dans celle de la pure nécessité logique. Peut-être la loi suprême de la
+raison se révèle-t-elle à nous d'une manière plus intime, plus
+frappante, lorsque nous considérons le côté variable et contingent des
+choses.
+
+Si ce principe, où nous ne voulons voir pour le moment qu'une hypothèse
+à contrôler, est réellement la vérité; si le Monde et l'intelligence
+forment les deux moitiés d'un même tout, ou plutôt, pour parler la
+langue du criticisme, si nous ne pouvons concevoir le Monde que comme
+régi par les mêmes lois que l'esprit et par conséquent homogène à
+l'esprit; cette affinité de nature se manifestera partout. Nous la
+constaterons non-seulement dans ce qu'il y a d'intelligible dans le
+Monde, c'est-à-dire dans les lois universelles qui correspondent aux
+catégories de l'entendement, mais encore dans ce qu'il y a
+d'inintelligible en lui, dans ce qui paraît accidentel, fortuit, dans ce que
+nous ne pouvons que constater et non comprendre.
+
+Là même où nous ne comprenons pas, là où il n'y a, semble-t-il, rien à
+comprendre, là surtout, peut-être, nous reconnaîtrons l'intime rapport
+du monde phénoménal et de notre intelligence.
+
+La preuve que cette supposition n'est point chimérique se trouve d'abord
+dans tout cet ordre de phénomènes ou de jugements que nous appelons le
+Beau. Nous ne savons pas en quoi le Beau consiste; nous ne comprenons
+pas quelle propriété des objets nous oblige à les trouver beaux. Le
+jugement par lequel nous prononçons sur la beauté d'un objet n'exprime
+donc rien sur ce qu'est l'objet lui-même, mais il exprime seulement une
+relation de l'objet avec nous, avec notre esprit, avec nos facultés.
+Avec quelles facultés? Il ne reste plus que ce point à déterminer,
+puisque nous avons renoncé à chercher ce qu'est le Beau pour l'objet
+lui-même. En y réfléchissant mûrement nous sommes conduits à reconnaître
+que les jugements par lesquels nous prononçons que certaines choses sont
+belles et la satisfaction désintéressée qui accompagne ces jugements, ne
+peuvent se fonder que sur quelques affinités entre leur objet et nos
+facultés intellectuelles. En effet, les jugements que nous portons sur
+le Beau prétendent à une valeur universelle. Lorsque nous disons qu'une
+chose est belle, nous entendons que tous la trouvent belle, et nous
+prononçons, par l'énoncé même de notre jugement, que les personnes d'un
+goût différent n'ont pas bon goût; c'est ainsi que nous sentons,
+quoiqu'il nous soit impossible de prouver notre dire. Mais
+l'universalité de portée à laquelle les jugements esthétiques aspirent
+toujours, et qui par conséquent tient à leur nature essentielle, ne peut
+se fonder que sur l'intelligence, car c'est l'intelligence qui est chez
+les hommes l'élément de l'identité. Puisque la vérité est la même
+partout, puisque nous discutons pour tâcher de nous convaincre
+réciproquement et que nous y réussissons quelquefois, les facultés par
+lesquelles on reconnaît la vérité doivent être les mêmes chez tous. Le
+même objet devra donc exercer une influence analogue sur l'intelligence
+de tous et réveiller par là chez tous un sentiment pareil. On explique
+donc cette circonstance caractéristique de la nécessité qui nous pousse
+à imposer notre opinion aux autres en matière de goût, en disant que,
+par l'effet de propriétés dont nous ne savons pas la nature, l'objet
+beau exerce une influence favorable sur le jeu de nos facultés
+intellectuelles et produit ainsi le plaisir particulier dont sa présence
+est accompagnée. Si, poussant la curiosité jusqu'au bout, nous demandons
+d'où peut venir cette propriété mystérieuse d'exciter harmoniquement
+les forces de la pensée, il sera bien difficile de ne pas l'attribuer à
+l'action d'un principe analogue à la pensée, principe dont nous
+constaterions ainsi la présence dans les objets naturels[41].
+
+[Note 41: Ce principe réside-t-il dans la chose en soi ou dans
+l'objet phénoménal? Évidemment dans l'objet phénoménal, puisque c'est à
+celui-ci que nous attribuons la beauté. Il n'est point surprenant, selon
+l'hypothèse générale du criticisme, que nous trouvions quelque affinité
+avec notre esprit dans les produits de cet esprit lui-même. La Critique
+du jugement esthétique semblerait donc n'être qu'une confirmation de
+l'Esthétique transcendantale et de toute la Critique de la raison pure.
+Cependant la pensée de Kant va plus loin. Sans croire avoir atteint la
+chose en soi, elle se dirige de ce côté. Toute la Critique du jugement
+suppose en quelque sorte l'objectivité du monde extérieur. Pour bien
+l'entendre, il faut distinguer l'activité spontanée de l'esprit qui crée
+les choses, de son activité réfléchie qui les aperçoit et les étudie
+(Fichte), distinction qui, par une pente toute naturelle, nous conduit à
+reconnaître deux _moi_ (Schelling), vu la difficulté de soutenir
+sérieusement l'opinion que le moi qui produit les choses soit l'individu
+particulier. Ainsi Kant a marqué lui-même le passage qui conduit de
+l'idéalisme subjectif à l'idéalisme absolu. Toute la philosophie
+spéculative des Allemands est préformée dans Kant, mais on y trouve
+aussi le germe d'une philosophie différente et meilleure.]
+
+Mais la pensée, Messieurs, n'est pas l'élément le plus profond de notre
+nature. S'il est des objets qui excitent des sentiments agréables en
+nous par leur harmonie secrète avec notre intelligence, d'autres
+tableaux réveillent un sentiment analogue par leur contraste avec nos
+facultés morales, par le mouvement qu'ils impriment à la volonté. En
+parlant de tels objets nous ne disons plus qu'ils sont beaux, mais
+qu'ils sont sublimes. Il y a de l'intelligence dans les choses belles,
+il n'y en a pas dans les choses sublimes. Un cygne, un palmier sont
+beaux; un pic de montagne, un orage, l'Océan sont sublimes. D'où vient
+le sublime? Il peut venir de deux sources: ou de l'incapacité de
+l'imagination à saisir la totalité d'un objet très-grand, ou de
+l'insuffisance de nos forces pour lutter contre les puissances de la
+nature, comme celles de l'incendie, de l'ouragan, de la cataracte. Dans
+l'un et l'autre cas cette faiblesse nous ramène au sentiment de notre
+force véritable.
+
+L'impuissance de l'imagination à embrasser la grandeur extérieure
+suggère la pensée de l'infini véritable que conçoit la seule raison.
+
+Notre impuissance physique à lutter contre la force physique réveille en
+nous le sentiment de la force morale, le sentiment de la liberté[42]. Le
+sublime jaillit des contrastes qui ébranlent en nous les puissances
+supérieures, la raison et la liberté. Il y a toujours dans le sentiment
+du sublime quelque chose de religieux.
+
+[Note 42: Comparez le célèbre morceau de Pascal sur les trois ordres
+de grandeur.]
+
+On voit par cette analyse du beau et du sublime, que le premier repose
+sur une qualité confusément aperçue dans les choses elles-mêmes, tandis
+que le sublime est tout entier en nous. C'est donc le privilège du beau
+de révéler ou plutôt de faire pressentir l'intelligence dans la nature;
+mais en y faisant entrevoir l'intelligence, elle laisse soupçonner
+quelque chose qui ressemble à la liberté, quelque chose d'analogue à
+notre nature morale. Il y a donc dans le sentiment du beau une parenté
+plus ou moins éloignée avec le sentiment moral.
+
+La Nature semble se rapprocher de nous parce qu'elle nous paraît
+intelligente; nous la présumons intelligente, sans toutefois la
+comprendre, par l'attrait sympathique qu'elle exerce sur notre esprit.
+Mais, Messieurs, cette intelligence de la Nature se manifestera d'une
+autre manière encore, plus directe, sinon plus claire, lorsque,
+détournant notre attention des sentiments qu'elle excite en notre cœur,
+nous l'étudierons en elle-même. Le grand fait de l'organisation nous
+démontre avec une irrésistible évidence qu'il y a en elle autre chose et
+mieux qu'un mécanisme aveugle, savoir une force qui poursuit des buts.
+En effet, les êtres organisés ne sauraient être compris si l'on n'admet
+pas que chacun d'eux est son but à lui-même. L'existence et la vie de
+chaque partie sont à la fois la cause et l'effet de la vie totale. La
+vie totale est donc la cause de ce qui la produit à son tour. Elle est
+donc la cause idéale, la cause finale ou le but des organes et de
+l'organisme. Pour étudier les êtres organisés, nous sommes obligés de
+supposer que tout en eux a un but relatif à la vie totale, et de
+chercher quel est ce but lorsque nous ne le connaissons pas.
+
+La considération de ces vérités fort élémentaires nous conduit à nous
+demander si les êtres dont chacun, pris en lui-même, est un but, ne se
+trouvent pas dans des rapports de but à moyen les uns vis-à-vis des
+autres, si peut-être même cette loi de finalité ne s'étendrait pas au
+delà du monde organique où nous la voyons si manifestement appliquée.
+L'expérience confirme cette conjecture, en partie du moins. Dans la
+Nature, les individus servent évidemment de moyens à l'espèce, qui est
+le but, puisque les individus sont organisés de manière à reproduire
+l'espèce. Les espèces sont pareillement ordonnées les unes vis-à-vis des
+autres dans un rapport de but à moyen. Ainsi le végétal est un moyen
+pour l'animal qui le broute. Une fois entrée dans cette voie, la pensée
+s'élève bientôt à l'idée que toutes choses sont enchaînées par le
+rapport de but à moyen, comme elles le sont incontestablement, à ses
+yeux, par le rapport de cause à effet. Il faudrait donc admettre que la
+Nature entière conspire vers une commune fin. Mais le but final de la
+Nature ne saurait résider en aucun être particulier de la Nature
+elle-même. Chacun d'eux est son propre but à la vérité, mais il ne
+saurait être le but final de tous les autres, car on peut se demander au
+sujet de chacun d'eux: à quoi sert-il? quel est son but? Il faut
+chercher cette fin absolue dans un être supérieur à la Nature entière,
+dans un être dont il ne soit pas permis de chercher le but hors de lui,
+parce que, possédant une valeur absolue, il est nécessairement son
+propre but. Mais nous ne connaissons rien qui possède une valeur
+absolue, sinon la moralité; nul être ne saurait être son propre but dans
+le sens du but final, sinon l'être moral; par conséquent il faut
+chercher le but final de la Nature dans le seul être moral que
+l'expérience nous montre soutenant quelques rapports avec la Nature.
+Ainsi, Messieurs, vous voyez s'abaisser bientôt les hautes murailles que
+le criticisme avait élevées, non sans effort, entre la morale et la
+science. Kant ne se dissimule pas les périls de sa position. Il termine
+par les mots suivants le développement plein de charme et de profondeur
+des idées que nous venons d'indiquer: «Les considérations qui précèdent
+sont naturelles à notre esprit, mais nous nous abuserions en leur
+attribuant quelque valeur scientifique, puisque la certitude que l'homme
+est son propre but ne relève pas de la science, mais qu'elle appartient
+à l'ordre moral et forme proprement un article de foi.»
+
+Il y a donc un terrain commun sur la limite des deux empires. Au lever
+d'un grand siècle, Kant désignait la Nature et l'Art comme les deux
+routes qui mènent à la vérité.
+
+L'expérience fournit à Kant cette grande idée de la cause finale qu'il
+n'a pas découverte dans les lois nécessaires de l'intelligence. C'est
+pourtant la catégorie de l'intelligence. Nous ne concevons pas
+l'existence d'un but sans une intelligence qui le pose; nous devons donc
+reconnaître la présence d'une intelligence dans la Nature, et comme nous
+savons certainement _a priori_ que tous les phénomènes de la nature se
+produisent conformément aux lois d'un mécanisme nécessaire, il faut
+tenir qu'une intelligence dispose ce mécanisme nécessaire de manière à
+lui faire produire tous ces effets pleins de sagesse, c'est-à-dire à
+réaliser tous les buts que nous constatons. Ceci nous oblige à
+considérer le Monde sous un point de vue religieux. Cependant on se
+tromperait en croyant trouver dans cet ordre de faits une démonstration
+solide de l'existence de Dieu: quand nous cherchons une telle preuve,
+c'est un être infini que nous cherchons; or la Nature, qui est finie, ne
+saurait nous fournir un motif suffisant pour conclure à l'existence d'un
+être infini; sans rappeler ce que la première Critique nous apprend sur
+la subjectivité de ce que nous nommons la Nature. Il n'y a donc
+réellement d'autre preuve de l'existence de Dieu que la preuve morale,
+et celle-là même n'est pas une preuve, quoique la certitude de la vérité
+morale soit absolue, et précisément parce qu'elle est absolue, car la
+croyance à l'existence de Dieu n'ajoute rien à l'autorité du
+devoir.--D'ailleurs, poursuit Kant, et cette dernière idée mérite toute
+notre attention, quelle est l'espérance directement associée à la
+moralité? c'est l'espérance que la moralité n'est pas une chimère, c'est
+la conviction que le mouvement universel tend à la réalisation d'un
+ordre moral. Voilà tout! L'existence d'un Dieu personnel est une manière
+de s'expliquer la réalisation d'un tel ordre, la seule manière peut-être
+dont nous puissions la concevoir. Mais de ce que Dieu est la seule
+manière dont notre esprit sache comprendre l'avènement final de l'ordre
+moral, il ne suit nullement pour nous le droit d'affirmer que ce soit
+réellement la condition indispensable de cet avènement. Nous n'avons pas
+le droit de déclarer une chose impossible par cela seul que nous ne la
+comprenons pas. Nous ne pouvons donc pas dire qu'il soit impossible que,
+par le simple effet du mécanisme naturel et sans l'intervention d'une
+Providence, toutes choses convergent vers le triomphe définitif de la
+vérité morale. En un mot, nous ignorons si la morale ne peut pas être la
+fin de toutes choses sans que le commencement des choses soit un être
+moral.
+
+Tout ceci n'est dit qu'en passant, et vraiment je ne crois pas que cette
+considération ait vivement ébranlé la foi personnelle de Kant à
+l'existence de Dieu. Cependant, Messieurs, il est impossible de ne pas
+voir ici une tentative pour concilier, dans les ténèbres, à la faveur de
+notre ignorance, les données de la raison pure, que Kant incline à
+croire athée et fataliste, avec les exigences opposées de la raison
+pratique. Kant ne pouvait pas, sans trop s'écarter de la voie critique,
+pousser beaucoup cette idée, qui contient le germe de plus d'un système.
+Le problème que nous venons de soulever avait occupé les philosophes de
+la Grèce. Avant Socrate déjà les écoles s'étaient partagées sur la
+question de savoir si le meilleur est au commencement ou à la fin. Les
+philosophies nées de Kant qui s'efforcèrent de franchir les
+infranchissables limites posées par le criticisme, ont ce trait commun
+qu'elles placent le meilleur à la fin. Elles avaient compris que la
+science véritable doit imiter dans son mouvement le mouvement réel des
+choses et reproduire l'enchaînement du monde dans l'enchaînement de ses
+propositions, axiome du cartésianisme qui n'avait pas encore reçu
+d'application complète et que l'on avait singulièrement oublié. Les
+successeurs de Kant rajeunirent ce principe de la méthode avec assez
+d'éclat pour qu'il ne soit plus permis d'en méconnaître l'évidence. Mais
+la distinction non moins évidente assurément entre le mouvement
+régressif et le mouvement progressif de la philosophie, ne se présenta
+pas nettement à leur esprit. Ils voulurent donc donner à leur système
+tout entier l'ordre de la réalité, ou plutôt leur idéalisme n'admit pas
+que le développement de l'univers pût suivre une autre loi que leur
+pensée. Ainsi, comme la pensée s'avance nécessairement des idées les
+moins parfaites aux plus parfaites, on imagina que le mouvement de la
+réalité doit aller de même du moins parfait au plus parfait. Dès lors,
+Messieurs, si nous continuons à appeler du nom de Dieu _la perfection
+existante_, il fallait dire que Dieu ne peut exister qu'à la fin, après
+le Monde et par le Monde; tout au rebours de la pensée commune qui met
+Dieu au commencement, avant le Monde, et qui fait exister le Monde par
+lui. Ce point de vue est commun aux trois grandes philosophies
+allemandes de Fichte, de Schelling et de Hegel, qui du reste diffèrent
+sensiblement les unes des autres, et par leur marche et par leur
+conception suprême. Ainsi dans ces philosophies le mouvement régressif
+et le mouvement progressif se confondent; vous apercevez déjà ce que
+coûte une telle simplification. La pensée dominante se trouve chez Kant;
+c'est à Kant que l'école spéculative l'a empruntée, comme l'examen du
+système de Fichte le prouve surabondamment.
+
+La sphère de la troisième Critique est celle où les deux directions
+opposées de l'esprit humain, la raison pure et la raison pratique, se
+rapprochent et se touchent. Elles se réunissent dans l'idée d'un but
+absolu des choses, puisque c'est en réfléchissant aux données de
+l'expérience dans un intérêt tout spéculatif que nous sommes conduits
+nécessairement à appliquer à la Nature l'idée de but, qui n'est pas
+moins essentielle à la sphère de l'activité morale. Une fois
+l'enchaînement de but à moyen bien constaté dans la Nature, nous devons
+nous poser la question de savoir si la Nature entière n'a pas un seul et
+même but, mais nous ne saurions lui en assigner aucun sans faire
+intervenir l'idée morale. Le bien moral possédant seul une valeur
+absolue et pleinement évidente, peut seul être conçu comme but
+universel. Tels sont les résultats obtenus. Mais pour concilier
+véritablement, par cette idée d'un but moral universel, les exigences
+opposées de la raison pure et de la raison pratique, il faut que chacune
+d'elles se soumette à la Critique et rabatte un peu de ses prétentions.
+
+La raison pure veut que toute chose et tout changement aient leur raison
+d'être dans une cause antécédente; elle enchaîne tout par un lien de
+nécessité. Son principe serait une activité déterminée; son système le
+fatalisme.
+
+La raison pratique interrogée seule conduirait naturellement, ainsi
+qu'on l'a vu, à l'idée d'un Dieu personnel. Son principe serait la
+liberté divine; son système, le libre arbitre dans ce monde, la
+rétribution dans un autre, par la volonté de Dieu.
+
+Kant maintient en général l'opposition des deux sphères, et grâce à la
+manière dont il a conçu le problème du criticisme, il échappe à
+l'obligation de choisir absolument entre les solutions. Il dit en
+substance: Dans l'appréciation des phénomènes de la Nature, il est
+raisonnable de vous diriger comme un partisan de la nécessité
+universelle. Dans la pratique de la vie, vous devez vous conduire comme
+si vous croyiez à l'existence d'un Dieu rémunérateur. Qu'en est-il au
+fond? Le philosophe refuse de se prononcer, car le _pour_ et le _contre_
+se balancent. D'un côté la subjectivité du temps et de l'espace
+permettent de concilier la liberté essentielle de l'être moral avec la
+nécessité des phénomènes. D'ailleurs, en cas de conflit, la supériorité
+appartiendrait à la raison pratique, attendu que la fin suprême de la
+vie et de la pensée se trouve dans l'excellence pratique, dans la vertu.
+D'autre part, l'idée de Dieu n'est pas le fondement de la vérité
+pratique, elle n'en forme pas un élément indispensable; l'athée et le
+dévot se sentent également obligés par la loi du devoir. Ainsi les
+plateaux restent en équilibre.
+
+Mais dans la Critique du jugement, Kant, allant au delà de ses propres
+principes, cherche la conciliation positive des deux points de vue dans
+l'idée d'un mécanisme qui, par le seul effet de ses lois nécessaires,
+amènerait la pleine réalisation du bien moral. Quelque obscure que soit
+cette idée, quelque peu d'importance que son auteur semble lui accorder,
+elle reçoit un haut intérêt de la place qu'elle occupe dans le système.
+C'est la seule voie ouverte à la métaphysique, si l'esprit humain veut
+se replonger dans cet abîme où Kant désespérait pour son compte de
+rencontrer la vérité.
+
+Vous le voyez: les trois Critiques de Kant sont trois fragments de
+régression philosophique, partant chacun d'un commencement indépendant
+et que l'auteur n'a pas réunis dans une synthèse complète, quoiqu'on en
+trouve le germe chez lui.
+
+Elles contiennent la liste des vérités _a priori_ qui dirigent nos
+diverses facultés dans la régression philosophique et nous montrent à
+quelles conclusions on arrive sur le principe universel en partant de
+ces vérités.
+
+La Critique de la raison pure nous donne d'abord les formes subjectives
+de l'intuition ou de la perception, le temps et l'espace, puis les lois
+de l'entendement, subjectives aussi dans la pratique, par la nécessité
+de concevoir leur application dans le temps. Voilà le côté formel et
+subjectif. Quant au fond, l'analyse de la raison pure, considérée sous
+le point de vue de ce qu'elle nous enseigne relativement à l'objet,
+donne pour résultat le _noumenon_ ou _la chose en soi_, c'est-à-dire
+l'être absolument indéterminé: L'être est; il y a au fond de nos
+représentations autre chose que la représentation. La Critique de la
+raison pure ne nous en dit pas davantage.
+
+La Critique du jugement nous fournit l'idée de but, notion importante à
+joindre à la table des catégories. Les catégories de l'entendement sont
+les catégories de la nécessité, le but est la catégorie de la
+liberté.--Quant à l'objet, la Critique du jugement nous suggère l'idée
+d'une intelligence agissant dans le monde ou d'une nature intelligente.
+Elle nous conduit à penser que le _noumenon_, l'être objectif, est
+probablement un être spirituel. Je dis, Messieurs, qu'elle fait naître
+en nous cette opinion, mais elle n'en garantit point la vérité positive,
+car le monde dont l'étude nous l'inspire, le monde auquel s'applique la
+faculté désignée ici sous le nom de jugement, n'est, après tout, que le
+monde de nos représentations.
+
+Enfin, la Critique de la raison pratique nous apporte l'idée du devoir,
+la certitude de notre liberté et la foi à l'existence d'un ordre de
+choses, quel qu'il soit, qui nous garantit la réalisation des buts dont
+le devoir nous commande la poursuite. Elle nous fait comprendre que le
+_vrai moi_, le moi objectif ou l'être intelligible (_noumenon_) qui est
+au fond de notre activité temporelle, est une volonté pure et absolue.
+Cette vue sur le monde objectif n'est que partielle, mais c'est la plus
+claire, la plus élevée et la plus certaine que nous puissions obtenir.
+
+La Critique de la raison pure se résume dans une idée négative. Elle
+établit la subjectivité ou, ce qui revient au même, l'insuffisance des
+catégories de l'entendement telles que nous les appliquons aux choses
+étendues et temporelles: Autres sont les lois de la pensée dans le
+domaine du fini, autres lorsqu'il s'agit de l'infini et de l'absolu que
+poursuit la philosophie. De tout l'appareil de la Critique, voilà
+proprement ce qui est resté dans les esprits pour lesquels la Critique
+de Kant n'est pas chose non avenue.
+
+Le livre de la Raison pratique attire surtout l'attention par son
+résultat positif: l'autonomie de l'idée morale, l'élévation, presque
+involontaire, de la certitude morale au rang d'un critère de la vérité
+métaphysique; d'où résulte pour les penseurs à venir, moins résignés que
+leur maître à ne plus chercher ce que l'humanité voudrait savoir, la
+nécessité d'organiser le travail de la pensée de telle façon que les
+résultats répondent aux besoins de la conscience morale. Tels sont,
+Messieurs, les deux points les plus saillants de cette régression
+philosophique commencée avec profondeur, poursuivie avec le soin le plus
+attentif, mais qui s'est arrêtée assez loin du but.
+
+Dans ces deux points il y a deux systèmes, deux sciences:
+
+La philosophie allemande a tiré la conséquence de la Critique de la
+raison pure, dans le sens plus ou moins distinctement marqué par la
+Critique du jugement. Armée de nouvelles catégories et d'une dialectique
+nouvelle, elle a poursuivi l'idée d'une Nécessité intelligente qui
+domine dans ce dernier ouvrage, en la dégageant peu à peu du rapport
+avec l'idée morale qui en fait chez Kant la grandeur et l'obscurité.
+
+Il appartient à la philosophie contemporaine de féconder la meilleure
+moitié du kantisme, en construisant cette philosophie, dont Kant a donné
+le principe et le critère dans la Critique de la raison pratique.
+
+
+
+
+ONZIÈME LEÇON.
+
+Fichte. Antipode de Spinosa, il achève le système de Leibnitz. Pour lui,
+la substance est le sujet pur, le moi. Il arrive donc à la liberté, mais
+en sacrifiant l'unité. Son système ne lui fournit aucun moyen
+d'expliquer le monde extérieur.--M. de Schelling, approfondissant le
+système de Fichte, part d'un _moi_ générique, antérieur à l'acte de
+réflexion, et retrouve ainsi l'unité substantielle. Le primitif sujet se
+réalise comme objet, tout en conservant la subjectivité; ainsi la
+dualité sort de l'unité. Le mouvement universel des choses consiste dans
+le retour graduel de l'objet à la subjectivité, c'est-à-dire dans la
+réalisation de l'esprit. Cette réalisation est nécessaire. Panthéisme du
+progrès.--Hegel cherche à s'expliquer la prépondérance croissante de
+l'idéal par le réel, qui proprement n'est pour M. de Schelling qu'une
+hypothèse destinée à rendre raison de l'expérience. Il l'explique par
+l'idéalisme absolu. Le procès universel est la réalisation de l'idée,
+parce que l'idée est la substance universelle. Cet idéalisme
+insaisissable comporte les interprétations les plus différentes; l'unité
+du système se trouve dans sa méthode. Le point de départ de Hegel est
+l'identité de l'être dans la pensée et de l'être réel; le terme est
+l'idée de l'être telle qu'elle doit être conçue pour qu'il soit possible
+à l'esprit d'en affirmer la réalité sans se contredire lui-même. Ce
+terme, c'est-à-dire l'absolu tel que Hegel le conçoit, est la pure forme
+de l'intelligence.
+
+
+Messieurs,
+
+Au commencement de ce cours[43], en exposant les conclusions auxquelles
+la philosophie moderne est arrivée sur le problème de la connaissance,
+nous avons déjà indiqué la manière dont l'idéalisme subjectif de Fichte
+se dégage des principes posés par Kant dans la Critique de la raison
+pure. Je ne reviendrai pas sur ce point, qui n'offre pas de difficultés.
+Il est évident que la _chose en soi_ de Kant est une hypothèse imaginée
+pour expliquer la sensation, un produit de l'intelligence, une
+représentation du moi, lequel est absolument circonscrit dans la sphère
+de ses représentations. Axiome ou théorème, ce paradoxe souvent mal
+compris est l'idée la plus connue du système de Fichte. Mais Fichte ne
+relève pas de Kant seulement, il relève aussi de Leibnitz; Fichte résume
+dans l'unité de sa pensée le point de vue de Leibnitz et celui de Kant;
+c'est un Leibnitz transformé par le criticisme, et comme il renouvelle
+Leibnitz, il ramène aussi Spinosa: c'est par là surtout qu'il nous
+intéresse.
+
+[Note 43: Leçon III, page 44.]
+
+Vous avez vu, Messieurs, l'objet propre de la métaphysique se
+déterminer, dans le cartésianisme, par la distinction entre le
+commencement subjectif de la philosophie, c'est-à-dire la première
+vérité connue, et le commencement objectif, ou la première vérité en
+soi. Descartes indique cette distinction plutôt qu'il ne l'accomplit,
+parce que son génie impatient, anticipant sur les résultats de la
+méthode, enrichit la première vérité de déterminations justes peut-être,
+mais non justifiées. La première vérité, le commencement qu'il importe
+de saisir avec une parfaite netteté pour s'expliquer le mouvement
+général de la pensée, n'est autre chose que ce que nous pouvons affirmer
+immédiatement touchant le principe de l'existence. Ce que l'esprit a le
+droit d'affirmer immédiatement, Messieurs, c'est ce qu'il est contraint
+d'affirmer, ce dont il ne peut absolument pas abstraire. Tel est le
+point de départ de la spéculation, c'est l'être indéterminé, l'être qui
+peut tout devenir et qui n'est rien encore, l'être qui n'est que
+puissance d'être. Je vous ai dit que Spinosa a saisi fugitivement cet
+antécédent obligé de toute pensée, et qu'on trouve la trace de cette
+intuition dans la manière dont il définit la substance; mais j'ai ajouté
+que Spinosa ne s'y est point arrêté, de sorte que le commencement
+effectif de sa philosophie n'est pas la puissance d'être, mais l'être
+existant, l'être fixé. Ainsi le mot de _causa sui_ n'a pas chez lui de
+sens positif, inhérent à la substance; il n'exprime rien de vivant, rien
+de spéculatif, mais seulement une circonstance extérieure, indifférente
+pour ainsi dire à l'essence même de l'être, savoir qu'il n'a pas de
+cause hors de lui. De là résulte pour Spinosa l'impossibilité
+d'atteindre l'existence finie. La substance de Spinosa n'est qu'objet
+sans subjectivité, existence sans puissance, c'est pourquoi elle demeure
+l'illimité, l'infini excluant le fini.
+
+Leibnitz, disions-nous encore, rend à l'Être la puissance et la
+subjectivité. Puisqu'il existe quelque chose, pense-t-il, il y a un Être
+qui existe par lui-même, par son propre fait; dès lors, pour cet Être,
+qui est la substance de tout, et par conséquent pour la substance en
+général, être est un fait, être est une activité. Il existe, lui, parce
+qu'il se réalise, mais, tout en se réalisant, il retient en lui-même le
+principe de cette réalisation, la possibilité de toute réalisation, la
+puissance. En affirmant il se réfléchit, en se déployant il se
+concentre. L'affirmation de soi-même, qui fait le fond de toute
+existence, est donc une affirmation réfléchie. La forme essentielle de
+l'être est la réflexion sur soi-même, c'est une activité intérieure, et
+pour tout exprimer en un mot, c'est l'intelligence. Dans le fond, ou
+plutôt dans la forme, qui est le véritable fond, toute substance est
+intelligence; d'où résulte immédiatement la pluralité indéfinie des
+substances, car l'expansion et la concentration ne peuvent coïncider que
+dans la division. Il n'y a pas de réflexion sans dualité et partant sans
+le nombre. La substance, en se réalisant, se différencie, et cette
+différenciation va à l'infini. L'unité n'est donc plus qu'en puissance
+ou, ce qui revient au même, l'unité n'est qu'idéale. L'unité ne se
+trouve que dans la loi selon laquelle l'existence se réalise, ou dans
+l'harmonie; mais, dans l'existence proprement dite, il n'y a que
+pluralité.
+
+Tel serait, selon nous, le système de Leibnitz ramené à sa forme
+spéculative; mais, en le ramenant à cette forme spéculative, nous
+l'avons transformé. Ce n'est plus le système de Leibnitz, c'est le
+système de Fichte dépouillé de ce qu'il a lui-même d'accidentel, je veux
+dire de son alliage avec le point de vue critique ou subjectif; et le
+système de Fichte, dégagé de cette apparence de subjectivité, est
+presque celui de Hegel. Fichte est la vérité de Leibnitz. Fichte réalise
+dans sa philosophie l'idée de subjectivité de l'être, qui commence à
+percer chez Leibnitz. La substance de Spinosa est l'objet pur, l'Être
+qui n'est qu'être; la substance de Fichte est le sujet pur, la pure
+activité; sa doctrine se résume dans cette maxime expressive: «Le
+philosophe n'a plus d'œil pour l'être, il ne voit partout que loi.»
+Ainsi Fichte et Spinosa sont deux antipodes.
+
+Leibnitz avait fait un pas vers l'idée de la liberté en concevant la
+substance comme active, tandis qu'il n'y a proprement aucune activité
+chez Spinosa. Tout est déterminé par une nécessité logique; dès lors
+tout doit être immobile, car ce qui est appelé à se réaliser a eu, dès
+l'éternité, une éternité pour le faire. La nécessité pure et parfaite
+revient à l'immobilité, comme la plénitude et la perfection de
+l'activité ne se trouvent que dans la liberté. Mais l'activité telle que
+Leibnitz l'attribue à la substance est encore purement nécessaire,
+précisément parce que ce n'est pas l'activité véritable. Leibnitz n'a
+compris philosophiquement que l'activité intellectuelle; or la nécessité
+est en effet un caractère de l'intelligence, parce que l'intelligence
+n'est que le reflet de l'activité primitive; Leibnitz confond cet acte
+dérivé et dépendant avec l'acte essentiel et primordial; il reste donc
+enchaîné dans la nécessité et son point de vue ne conduit pas encore à
+la morale.
+
+Les travaux de Kant dans cette dernière branche, la supériorité qu'il
+accordait à l'activité pratique sur la théorie, la tendance de toute sa
+philosophie, en un mot, exerça une influence décisive sur Fichte, qui ne
+fut et ne voulut être qu'un disciple de Kant. Aussi Fichte ne se
+contente pas de l'activité intellectuelle ou de la perception pour la
+définition de sa substance. Celle-ci n'est plus, comme la monade de
+Leibnitz, un embryon de _moi_, mais un moi véritable; elle n'est plus
+seulement intelligente, elle est active au sens propre du mot, elle se
+manifeste au dehors par l'action. C'est même cette activité proprement
+dite, cette activité morale du moi, qui oblige Fichte à reconnaître une
+pluralité de _moi_ et par suite un monde extérieur, une Nature, à l'aide
+de laquelle ces _moi_ entrent en rapport les uns avec les autres et
+deviennent réellement capables d'agir. La théorie de la connaissance
+détruit toute objectivité dans la pensée de Fichte, la théorie de
+l'activité morale reconstruit le monde objectif, non pas seulement le
+monde spirituel, _l'autre Monde_, mais le monde d'ici-bas. Ainsi le
+principe posé par Kant est poussé à ses dernières conséquences.
+
+Fichte est également disciple de Kant sur la question de la liberté; il
+ne démontre pas la liberté humaine, il en est certain; elle est son
+point de départ, c'est la vérité dont toutes les autres dépendent et
+autour de laquelle gravite toute sa philosophie. Dans un sens, Fichte a
+donc poussé la métaphysique jusqu'au point que nous nous efforçons
+d'atteindre: il a conçu la Substance, l'être inconditionnel, comme une
+activité libre, comme une activité morale, comme un _moi_. Mais, sous un
+autre point de vue, il n'est écarté du but plus que tous les autres,
+puisque cet être inconditionnel n'est à ses yeux, du moins dans la
+première forme de son système, autre chose que son propre moi. Fichte,
+en effet, ne se détache point de son analyse des conditions du savoir,
+dont le résultat dernier est qu'il n'existe pour nous que le moi et ses
+représentations. Tout ce qu'il peut y avoir au delà ne concerne pas la
+science. Les autres _moi_ ne sont eux-mêmes que des représentations
+auxquelles j'attribue une valeur objective, parce que leur objectivité
+est indispensable à la réalisation de mon être moral. Et si, faisant
+abstraction des subtilités de la méthode, nous cherchons simplement à
+saisir la conviction personnelle de Fichte sur ce qui fait la réalité du
+Monde, nous trouvons une pluralité d'activités libres, une pluralité de
+_moi_ qui doivent travailler ensemble à leur perfectionnement
+réciproque; mais l'unité substantielle ne se trouve nulle part. L'unité
+du système, le Dieu du système, si vous voulez, c'est la loi qui régit
+l'activité des individus, c'est le but moral qu'ils se proposent et qui
+ne peut être réalisé que par leurs efforts. Vous retrouvez ici cette
+harmonie de Leibnitz, à laquelle la _Critique du jugement_ semble
+vouloir se rattacher, en lui prêtant une signification morale; chez
+Fichte elle n'est plus que morale. Le Dieu de Fichte est l'ordre moral
+abstrait, sans substance et sans personnalité; ce n'est pas, à coup sûr,
+l'Être absolument libre que nous cherchons; mais enfin le système de
+Fichte a puissamment contribué à faire envisager l'activité, l'activité
+morale, la liberté, comme l'essence même de l'être. Kant s'élève aux
+vérités métaphysiques ou religieuses en partant de la morale; Fichte
+fait rentrer absolument la métaphysique dans la morale, en supprimant
+l'objet de la religion. Ainsi la morale devient pour lui une science
+absolument indépendante, point de vue que nous avons rencontré tout au
+commencement de ce cours et que nous avons réfuté, en faisant voir
+l'impossibilité où il nous laisse d'expliquer le fait de l'obligation.
+Cette critique s'adressait essentiellement à Fichte. Je me borne à la
+rappeler, en vous faisant observer le rapport étroit qui unit cette
+forme de la science au fond même de sa pensée, qui n'est autre chose que
+l'athéisme; il le faut bien confesser, quoique cette pensée offrît déjà
+des éléments que l'on pourrait mettre à profit pour s'élever à la
+philosophie religieuse où nous tendons.
+
+Fichte lui-même ne s'arrêta pas à cette première philosophie.
+
+Indépendamment de son étrangeté aventureuse, le système de Fichte
+péchait par une grande lacune; je veux dire par l'absence d'une
+philosophie de la Nature, ou plutôt de toute intelligence de la Nature.
+Fichte dit bien, en gros, dans son droit naturel, à quoi la Nature est
+bonne et pourquoi il faut qu'elle nous apparaisse, mais il ne fait
+nullement comprendre comment se produisent en nous les représentations,
+évidemment indépendantes de notre volonté, que nous appelons Nature.
+Cette imperfection du système de Fichte est l'origine de celui de M. de
+Schelling, qui n'eut d'abord d'autre dessein que de fixer le sens de
+Fichte, comme celui-ci avait eu d'abord pour seule prétention de
+préciser et de compléter le criticisme de Kant.
+
+Au moment où la conscience s'éveille, nous nous trouvons au sein d'un
+Monde absolument déterminé, auquel nous ne pouvons rien changer. Si ce
+Monde, comme on le prétend, n'existe que par le moi et pour le moi, du
+moins faut-il reconnaître que le moi l'a produit bien innocemment ou,
+pour rester dans la gravité du sujet, qu'il l'a produit par une activité
+représentative involontaire, inconsciente, antérieure au premier réveil
+de la réflexion, antérieure au moment où le moi dit moi, et qui conserve
+après ce moment son caractère primitif de nécessité inconsciente. Pour
+expliquer le monde extérieur dans l'esprit de l'idéalisme et de Fichte,
+M. de Schelling se trouva donc conduit dès l'entrée à l'étude d'une
+activité antérieure au moi de la conscience et dont, par la supposition
+primitive, le monde extérieur et le moi de la conscience doivent être
+l'un et l'autre des résultats. Si le moi et le non-moi sont les produits
+simultanés d'un même acte, on comprend qu'ils soient nécessaires l'un
+pour l'autre; or l'apparente objectivité du Monde n'est autre chose que
+la nécessité qui nous oblige à l'imaginer tel que nous l'apercevons. Il
+y a plus; le moi de la conscience est seul individuel. C'est par un
+retour sur moi-même que je dis moi et que je me distingue de vous.
+Schelling était donc amené naturellement à se représenter ce moi
+antérieur à la conscience ou ce principe qui doit devenir le moi, comme
+un principe universel, comme la source commune de tous les _moi_. Ce
+point de vue donnait un moyen d'expliquer comment nous percevons tous le
+monde extérieur de la même manière, sans sortir de la donnée idéaliste.
+C'est nous qui avons fait la Nature, suivant cette philosophie, nous
+l'avons conçue par une activité idéale et son existence n'est qu'idéale;
+nous l'avons produite en rêvant, mais quand nous dormions ce sommeil
+magique, nous n'étions pas distincts les uns des autres, nous formions
+un seul et même être. Ce grand songeur, père et substance de la Nature
+et de tous les esprits, c'est l'être inconditionnel, l'être absolu du
+système de M. de Schelling, du moins dans ses premières formes. La
+modification que M. de Schelling apporta au point de vue de la
+philosophie précédente, peut s'exprimer d'une manière très-simple et pas
+trop infidèle en disant que, pour lui, la réalité ne consiste plus dans
+les individus, mais dans l'espèce. Ainsi Schelling se retrouve en
+possession d'une substance universelle, et cette substance une n'est que
+pure activité; c'est une activité représentative comme les monades de
+Leibnitz; mais l'idée de la représentation ou de la perception est plus
+approfondie par Schelling qu'elle ne l'avait été par Leibnitz. Le
+dualisme essentiel à toute perception est mieux compris, le rapport de
+la production proprement dite à la réflexion mieux analysé. Schelling se
+replace à l'origine du mouvement de la réalisation de l'être que la
+spéculation doit reproduire[44]. Son point de départ est l'Être qui
+_n'existe_ pas encore, l'infini qui n'est pas encore réalisé, la
+subjectivité infinie ou la virtualité infinie. En se réalisant, en
+s'affirmant, l'infini se détermine, il devient fini, c'est-à-dire inégal
+à lui-même, le contraire de lui-même. L'infini ne saurait se réaliser
+qu'à ce prix, car se réaliser c'est se déterminer. Mais comme la
+virtualité primitive est infinie, elle ne peut pas non plus se perdre,
+s'absorber dans cette première détermination. Le sujet infini ne se
+transforme pas en objet ou en existence, non, mais en séparant de
+lui-même l'objet ou l'existence dont il renfermait la possibilité, il se
+maintient néanmoins comme sujet, comme puissance, mais comme puissance
+placée désormais vis-à-vis d'un objet, c'est-à-dire comme l'intelligence
+de cet objet. Ainsi, en partant d'un seul principe, l'être indéterminé,
+l'être qui n'est rien encore que la puissance infinie de l'existence, la
+substance infinie ou le sujet infini, nous arrivons à l'opposition
+féconde de deux principes: le principe de passivité, d'objectivité,
+d'existence, le réel; et le principe de l'activité, de la subjectivité,
+de l'intelligence, l'idéal; et nous retrouvons ainsi les idées de la
+Grèce.
+
+[Note 44: La spéculation n'est pas autre chose que cette
+reproduction.]
+
+L'Idéal et le Réel, sortant d'une source commune, sont d'abord opposés
+l'un à l'autre. L'idéal placé hors du réel ne peut se réaliser qu'en
+pénétrant le réel pour le transformer; le réel, à son tour, ne peut
+reconquérir l'infinité, qui est sa primitive essence, qu'en
+s'idéalisant. L'opposition primitive de ces deux éléments rend donc
+nécessaire un mouvement progressif ou, comme on dit en allemand, un
+_procès_, idée qui domine toute la philosophie de Schelling et qui la
+résume. Ce procès, Messieurs, c'est le Progrès. Ainsi la croyance du
+XVIIIme siècle, cette religion assez superstitieuse, il faut en
+convenir, reçoit en Allemagne une consécration spéculative. La
+philosophie de Schelling, généralement désignée sous le nom de
+philosophie de l'Identité[45], pourrait s'appeler, avec non moins de
+justesse, la philosophie du Progrès. Le progrès dont nous parlons
+consiste proprement en ceci: que la subjectivité absolue, qui ne peut se
+réaliser immédiatement sans devenir le contraire d'elle-même, se réalise
+enfin, par une série de gradations successives, comme absolue
+subjectivité, comme esprit, comme Dieu.
+
+[Note 45: Identité du réel et de l'idéal dans leur principe.]
+
+La cosmogonie est en même temps une théogonie; la Nature et l'Histoire
+marquent les phases de cette genèse éternelle. Le sujet primitif,
+réalisé d'abord comme Matière, se manifeste dans sa subjectivité
+vis-à-vis de l'objet sous la forme de Lumière. La pénétration de la
+matière par la lumière, premier degré de l'intelligence, produit la
+Matière formée, rendue sensible par ses qualités, qui sont autant
+d'activités ou de manifestations du principe subjectif identifié à la
+matière première; mais, en face de cette matière déjà formée et par
+conséquent déjà spiritualisée en quelque façon, le principe subjectif se
+relève comme Vie et, pénétrant la matière sensible, donne naissance à
+l'Organisme, où cette matière sensible n'est plus qu'un attribut et un
+instrument. En produisant l'organisme achevé, celui de l'homme, le
+principe idéal s'affranchit de ce nouveau lien, et la vie, jusqu'ici la
+plus haute forme de la subjectivité, devient à son tour objet pour
+l'Intelligence. La lacune que présentait l'idéalisme se trouve ainsi
+comblée, le système de Fichte est corrigé, nous comprenons l'existence
+de la nature extérieure, idéale dans son principe, mais réelle quant à
+nous.
+
+Cependant l'impulsion qui a fait naître le système n'est pas encore
+épuisée, le terme du progrès n'est pas atteint. L'intelligence devient à
+son tour moyen et matière pour l'Activité libre dans laquelle l'homme se
+prend lui-même comme objet, en déterminant l'emploi qu'il veut faire de
+ses facultés. Enfin, par le développement de cette activité libre dans
+l'Histoire, dans l'Art, dans la Religion, dans la Philosophie, l'homme
+reconnaît qu'il n'est tout entier qu'un organe, un objet; objet, organe
+de l'Esprit pur qui est son génie et son intime essence, mais qui, de sa
+nature, est supérieur à toutes les formes individuelles. Ainsi dans
+l'histoire, dans l'art, qui vit d'inspiration, dans la religion, dans la
+philosophie, Dieu se réalise comme Dieu par l'intermédiaire de l'esprit
+humain. La pure subjectivité, le pur esprit atteint donc la vérité de
+son être en traversant toutes les formes de l'imperfection.
+
+Dans cette philosophie l'unité du principe substantiel est mieux
+conservée que chez Leibnitz; elle va même jusqu'au point d'absorber les
+individus, comme le fait Spinosa, et de ne laisser voir en eux que des
+ombres passagères. Comme chez Leibnitz et chez Fichte la subjectivité,
+l'activité demeure l'attribut dominant, la définition de l'être; mais
+nous ne trouvons pas encore la liberté.
+
+Le système de Schelling repose sur la supposition que le sujet primitif,
+en devenant objet, ne perd pas nécessairement toute sa subjectivité,
+toute sa puissance, et que par conséquent la subjectivité ou la
+puissance est supérieure à toute existence objective quelconque, même à
+un objet infini, puisque la primitive réalisation de la puissance ne
+peut être qu'un objet infini, une existence illimitée. Ainsi toute
+existence, même illimitée, est finie au regard du véritable infini. Il y
+a contradiction entre les deux idées d'objet et d'infinité. La
+philosophie de M. de Schelling fait ressortir cette contradiction; c'est
+ainsi qu'elle explique la présence d'un principe idéal en face du
+principe réel, qu'elle concilie le dualisme de l'expérience avec l'unité
+qu'exige la raison, et qu'elle rend compte du progrès. Après avoir
+déposé le réel ou la matière, le principe idéal veut encore se
+manifester dans son infinité; mais il ne peut pas le faire si le réel
+reste en dehors de lui; il cherche donc à pénétrer le réel, à le
+subjuguer, à l'idéaliser. De là résulte le progrès universel, qui n'est
+autre chose que la série des victoires du principe idéal sur le principe
+réel, jusqu'à la réalisation de l'esprit absolu. Ainsi le progrès, tel
+que le conçoit cette philosophie, est un progrès nécessaire. La liberté
+n'apparaît qu'un instant, pour être aussitôt niée. En effet, si la
+subjectivité infinie ou l'activité infinie doit être réalisée dans sa
+vérité, elle ne peut y parvenir qu'en traversant toutes les phases du
+procès que reproduit la philosophie. La liberté du premier principe est
+donc absolument conditionnelle. Il restera dans la puissance et rien
+n'existera, ou bien le procès se déroulera de la manière dont M. de
+Schelling l'a conçu. Je vous rends attentifs à la restriction
+considérable que l'idée de la liberté subit dès sa première apparition,
+parce qu'il ne me semble pas que M. de Schelling ait jamais réussi à
+l'en affranchir.
+
+Mais, Messieurs, dans la première phase de sa philosophie, cette liberté
+conditionnelle elle-même n'est pas l'objet d'une affirmation positive;
+on l'entrevoit comme une possibilité; la pensée ne s'y arrête pas, ou
+plutôt elle la repousse. Il est de la nature du principe absolu de se
+réaliser. Ainsi l'acte par lequel il sort de la virtualité et se
+manifeste dans une forme inadéquate à son essence, le commencement du
+procès, la première Création, si vous voulez, est bien libre dans ce
+sens qu'il est une véritable action: le sujet primitif crée par son
+activité spontanée. Mais cette création, c'est sa propre réalisation, sa
+propre vie. Vivre, en effet, qu'est-ce autre chose, sinon traduire en
+existence ce qui est virtuellement, en puissance? La Création est donc
+la vie du sujet infini. S'il ne crée pas, il ne vit pas. Il est donc
+dans sa nature de créer, et même en choisissant l'interprétation la plus
+favorable au point de vue que nous nous efforçons d'atteindre, l'on ne
+peut pas dire qu'il soit plus libre de ne pas entrer dans l'évolution
+créatrice qu'un homme n'est libre de ne pas faire une chose d'où dépend
+l'accomplissement de tous ses vœux, quand elle ne présente aucun
+inconvénient de quelque espèce que ce soit. En effet, l'accomplissement
+de tous les vœux d'un être capable de désir, est de réaliser sa nature.
+Et cette comparaison reste insuffisante, car la volonté libre est déjà
+réalisée; elle est concrète, elle est satisfaite dans la mesure où elle
+est vraiment libre, tandis que le principe de Schelling est une
+puissance abstraite. La puissance tend d'elle-même à passer à l'acte.
+Ainsi le principe de Schelling est un principe spontané; ce n'est pas
+encore un principe libre. Le procès est nécessaire, par conséquent le
+Monde est nécessaire, et si le Monde est nécessaire, il est
+nécessairement tel qu'il est, d'où suit qu'il n'y a de liberté nulle
+part. Cette philosophie serait bien nommée le panthéisme du progrès.
+
+Pour en apprécier la valeur logique, il faut se demander sur quoi se
+fonde la possibilité de la création ou du procès tel qu'il est conçu par
+elle. Comment se fait-il, demanderons-nous donc, que le sujet primitif,
+qui d'abord produit le contraire de lui-même, arrive pourtant en
+définitive à se réaliser en tant que sujet, en tant qu'esprit? Cela
+résulte, dira-t-on, de la prépondérance de la subjectivité sur
+l'objectivité.--Mais d'où vient cette prépondérance? Est-elle
+rigoureusement fondée sur une nécessité de la pensée? Voilà la question.
+À cette question M. de Schelling répondrait hardiment: «Non. Il n'y a
+pas _a priori_ de nécessité absolue à reconnaître la prépondérance de la
+subjectivité sur l'objectivité. On pourrait concevoir que le sujet, dans
+sa réalisation éternelle, devint objet et rien qu'objet, que rien ne fût
+par conséquent, sinon l'existence illimitée, uniforme, aveugle. Cela
+n'est pas absurde; mais si l'on s'en tient là, l'on se condamne à ne
+rien comprendre. On demeure arrêté devant la porte qui ferme
+éternellement au spinosisme l'intelligence de la vie. La prépondérance
+de la subjectivité que nous avons imaginée, Leibnitz et moi, c'est la
+vie ou, si vous voulez, c'est une hypothèse que nous a suggérée la
+nécessité d'expliquer la vie. Le progrès est une idée empirique, le
+progrès est le résumé de l'expérience; et le triomphe de l'esprit sur la
+matière, la prépondérance du sujet sur l'objet n'est autre chose que le
+progrès. J'ai reconnu le fait du progrès, et j'ai cherché à formuler
+l'idée du premier principe de telle façon qu'elle en permît
+l'intelligence.»
+
+Voilà ce que répondrait M. de Schelling, ou plutôt voilà ce qu'il
+déclare effectivement aujourd'hui, et je ne doute pas qu'il ne présente
+avec une fidélité très-judicieuse la véritable origine de sa
+philosophie; mais, au moment où son génie la conçut, il ne se rendait
+pas un compte aussi net de la nature de son inspiration et ne l'avouait
+pas avec autant de franchise. On développerait donc le système primitif
+de M. de Schelling d'une manière assez conforme à l'esprit qui l'a
+dicté, en cherchant à démontrer la nécessité _a priori_ de la
+prépondérance croissante de l'élément subjectif sur l'élément objectif,
+qui est proprement son principe. Pour fortifier le système il faut
+l'approfondir, au risque de le transformer en l'approfondissant. Ce fut
+la tâche du plus illustre disciple de M. de Schelling, Hegel, auteur
+d'une philosophie qui, pendant quelques années, éclipsa presque
+entièrement celle de son maître.
+
+Le changement apporté par Hegel à la philosophie de l'Identité consiste
+uniquement en ceci, qu'il en approfondit mieux la base ou, en d'autres
+termes, qu'il la ramena plus près de son point de départ, je veux dire
+des recherches de Kant et de Fichte sur la nature de la connaissance et
+du résultat métaphysique de ces recherches. Ce résultat, Messieurs, nous
+le connaissons; c'est le système de l'harmonie préétablie conçu dans sa
+nécessité. La pensée forme une totalité impénétrable; il n'existe aucun
+point de contact entre elle et les choses, mais son activité régulière
+correspond à la réalité des choses. Du même coup Hegel s'efforça de
+saisir le pourquoi du rapport entre la pensée et l'objet, c'est-à-dire
+le pourquoi de la science, et le pourquoi de la loi qui régit l'objet,
+c'est-à-dire le pourquoi du Monde, ou le pourquoi du progrès, qui est
+selon Schelling l'explication, selon lui l'énigme du Monde. Ainsi le
+problème de la connaissance et celui de la nature des choses n'en
+forment qu'un seul à ses yeux. Ce problème universel, vous savez comment
+Hegel le résout. Si la pensée, dit-il, lorsqu'elle se développe
+régulièrement, correspond parfaitement à la réalité, c'est que ce que
+vous appelez réalité n'est autre chose, au fond, que la pensée
+elle-même. La distinction entre la chose existante et la chose pensée
+n'a de fondement que dans une nécessité subjective de la pensée
+elle-même. Il n'y a de réalité dans les choses que celle qu'y met la
+pensée. Hegel dit: celle qu'y met _la_ pensée, et non pas: ce que nous y
+mettons par _notre_ pensée; et cette distinction est essentielle, car le
+moi lui-même, la particularité des différents individus n'est, elle non
+plus, qu'un phénomène produit par le développement de la pensée absolue,
+qui est l'essence de tout. Mais cette pensée, Messieurs, n'est pas la
+pensée d'un sujet absolu, d'une intelligence suprême qui crée les choses
+en se les représentant; elle n'a pas une intelligence pour antécédent,
+elle est elle-même la substance universelle et le principe.
+
+Que si vous me demandez comment j'entends la chose, je ne vous répondrai
+pas; je ne l'entends pas du tout et je ne crois pas que personne l'ait
+jamais entendue. On ne peut comprendre le point de vue de Hegel qu'en le
+complétant, c'est-à-dire en le changeant, et quand on a cherché à le
+saisir dans son résultat définitif, comme l'expression d'une croyance,
+on est arrivé à des résultats très-différents les uns des autres, ce qui
+a fait naître au sein de l'école hegelienne de profondes divergences sur
+le sens du maître. En réalité les expressions de Hegel sont constamment
+équivoques sur les questions décisives pour la conscience et pour
+l'humanité.
+
+Ce n'est pas dans les solutions qu'il faut chercher le trait distinctif
+du système de Hegel et l'unité de son école; c'est dans la méthode. Mais
+enfin, Messieurs, toute vague, toute insaisissable qu'elle soit, la
+doctrine que le fond des choses est idéal, que la pensée est la
+substance universelle ou que le vrai nom de l'être est la pensée,
+donnait au système de Schelling la base dont il a besoin.
+
+L'existence objective est une forme de l'Idée. Le principe de l'être,
+l'être encore indéterminé, le sujet primitif qui doit se réaliser est,
+dans son essence, idéal. Le principe que la pensée est obligée de
+concevoir au commencement de toutes choses est absolument réel, et
+cependant il n'est que pensée. En un mot, le principe idéal est le vrai,
+le réel n'est qu'une apparence; tel est, dans sa plus grande généralité,
+le point de vue hegelien; dans cette généralité même il fait assez
+comprendre pourquoi la vie du monde, c'est-à-dire le mouvement qui tend
+à manifester ce qui est véritablement au fond des choses est, comme le
+veut M. de Schelling, un triomphe perpétuel de l'idéal sur le réel.
+
+Au fond, Messieurs, il n'y a rien de nouveau dans cette doctrine, rien
+qui ne fût déjà dans celle de Schelling, sans que peut-être il s'en
+rendît parfaitement compte. (Cette prémisse idéaliste est l'attache qui
+lie M. de Schelling à son prédécesseur). Le système de Hegel n'est autre
+chose que le système primitif de Schelling élevé à la conscience de
+lui-même; ce progrès de la réflexion en fait l'originalité. Du reste, il
+ne tend pas à faire paraître le système plus riche, mais plus pauvre.
+Dans toutes les phases de sa pensée et jusqu'à la dernière, M. de
+Schelling a toujours cru posséder plus qu'il n'avait; disons mieux,
+Messieurs, il a toujours possédé, compris, voulu plus qu'il n'a prouvé.
+Son intime pensée est plus haute que sa formule. En précisant celle-ci
+pour élaguer tout ce qui la déborde, on rejette précisément le meilleur.
+
+Je dis, Messieurs, que l'idéalisme est resté au fond du système de
+l'identité, malgré ses louables efforts pour surmonter l'idéalisme.
+J'essayerai de le prouver, en vous priant de pardonner ce qu'une telle
+discussion pourra présenter d'étrange et de difficile. Cette discussion
+n'est autre chose que l'exposition du principe hegelien:
+
+L'Être en puissance, encore indéterminé quant à son être, la puissance
+qui peut devenir existence ou, pour parler la langue de cette
+philosophie, l'_indifférence_ primitive du sujet et de l'objet, premier
+principe de M. de Schelling, n'existait que dans la pensée de M. de
+Schelling, car ce n'est pas une chose d'expérience; or rien ne saurait
+être pour nous sinon dans la pensée ou dans l'expérience. L'antécédent
+absolu de tout développement et de toute réalité n'existant donc que
+dans la pensée, n'était, à proprement parler, qu'une pensée, la première
+des pensées, l'antécédent pour la pensée. Mais, quoiqu'il ne soit à
+proprement parler que cela, M. de Schelling ne l'entendait pas ainsi; il
+prenait la puissance primitive dans le sens d'une puissance universelle,
+mais réelle, et non pas dans le sens d'une abstraction métaphysique.
+Quand il parlait de l'Être, soit de l'être existant, soit de l'être en
+puissance, quoiqu'il ne possédât réellement que l'idée abstraite d'être,
+il voulait parler de l'être réel, de l'être substantiel, ou pris comme
+substantif, de _ce qui est_. Sa pensée était: l'Être premier, _ens
+primum_, ce qui est à la base de toute expérience, c'est une puissance
+infinie; en d'autres termes, un infini réel indifférent à
+l'existence[46] ou à la négation de l'existence, à la subjectivité ou à
+l'objectivité, parce qu'il reste au fond le même, soit qu'il se
+manifeste comme existence objective, soit qu'il reste en puissance.
+Voilà le sens que M. de Schelling attache à sa thèse. Mais sur quoi
+repose cette assertion? pourquoi M. de Schelling affirme-t-il que ce qui
+est à la base de toute réalité est la pure puissance? Cette opinion
+n'est-elle pas simplement une hypothèse à l'aide de laquelle il espère
+donner une explication _a priori_ de l'ensemble des phénomènes?--Oui,
+dans le fond c'est bien cela. Cependant cette hypothèse n'est pas
+arbitraire; elle repose sur un fondement logique, et ce fondement
+logique, Messieurs, c'est que la pure puissance est la première des
+idées abstraites, la première des catégories.
+
+À première vue il semble que M. de Schelling n'ait pas le droit de
+parler de l'être dans le sens de _ce qui est_, du τo ον, de l'être comme
+substantif, mais seulement de l'être dans le sens de catégorie ou
+d'attribut, du τo ειναι. En effet, nous ne sommes pas sûrs de connaître,
+par la pure pensée, le ον, l'être réel, mais bien le ειναι, car le εινα,
+c'est-à-dire le fait, la qualité d'être, n'est que pensée. Nous ne
+savons pas ce qui est sans l'avoir appris, mais nous ne pouvons pas
+ignorer ce que c'est qu'être. Pour maintenir la philosophie dans la
+sphère de la pure pensée ou de la pure déduction _a priori_, il fallait
+donc identifier ον et ειναι, c'est-à-dire l'être réel, ce qui est, avec
+l'être dans la pensée, l'être comme attribut, ce que c'est qu'être. Eh
+bien, Messieurs, cette identification est le fond même de l'idéalisme;
+c'est, à le bien prendre, le fond de tout rationalisme; c'est le point
+capital de la philosophie de Hegel.
+
+[Note 46: Existence signifie existence extérieure, _ex-stare_.]
+
+Schelling entendait par l'_Être_ plus que la qualité abstraite d'être,
+et cependant sa propre méthode n'était rigoureuse que si l'être dont il
+parle était pris dans le sens de cette qualité abstraite. Hegel voulait
+rendre la méthode rigoureuse et, à cet effet, il réduisit l'être dont la
+métaphysique parle en débutant, à ne signifier que la qualité abstraite
+d'être, le fait d'être; mais, comme il voulait en même temps que sa
+philosophie fût objective, il établit en axiome: Ce qui est, c'est le
+fait d'être; l'Être réel contient précisément ce qui est compris dans
+notre pensée lorsque nous prononçons le mot _être_. C'est un paradoxe
+effroyable; mais une fois ce paradoxe constaté et compris, autant que la
+chose est possible, on a la clef de toute la philosophie de Hegel, et
+l'on s'y meut avec liberté. Ce paradoxe: L'être réel n'est autre chose
+que ce que nous pensons quand nous comprenons le sens du verbe être, il
+est impliqué, je le répète, dans tout rationalisme conséquent. Hegel se
+croyait autorisé à l'avancer par la théorie de la connaissance que je
+vous ai résumée, et dont le résultat véritable, c'est qu'il n'y a
+d'objet pour nous que dans notre pensée. Hegel a développé la même
+théorie, conformément aux besoins de son système, dans son livre de la
+Phénoménologie de l'esprit. Il n'est pas impossible d'admettre ce
+résultat de l'analyse et de l'entendre autrement que Hegel; mais
+l'interprétation de Hegel était logiquement trop naturelle pour ne pas
+se faire jour: Comme rien n'est pour nous que ce que nous pensons,
+l'être est tel que nous le pensons. L'être universel, τδ oντως, c'est ce
+que nous entendons par être, car ce que la pensée voit dans les choses
+constitue l'intimité de leur substance.
+
+Cependant, Messieurs, j'exagère à dessein le paradoxe pour fixer votre
+attention, et si je m'arrêtais ici on pourrait m'accuser d'avoir exposé
+comme le principe de l'idéalisme moderne le vieux principe du grec
+Parménide. C'est, en effet, sur l'identification de l'être objectif et
+de la notion abstraite d'être que se fondent ces vers fameux:
+
+ [Poème Grec.][47]
+
+[Note 47: Écoute donc attentivement ce que je te dis; quelles sont
+les seules voies de l'investigation qui restent à connaître? celle-ci,
+que tout est, et que le non-être est impossible; tel est le chemin de la
+certitude, car la vérité s'y trouve. Mais celle-ci: Quelque chose n'est
+pas, le non-être est nécessaire, je te la signale comme la voie de
+l'erreur qu'il ne faut pas suivre; car le non-être ne peut être ni
+connu, ni saisi; personne n'a pu dire ce qu'il est.]
+
+Le système de Hegel n'est pas le même, assurément, que l'éléatisme, mais
+il se développe en partant de la même donnée. Nous en avons formulé le
+premier axiome en disant: Ce qui est, c'est la qualité d'être. Pour être
+juste, il faut compléter la pensée comme suit: Ce qui est, c'est la
+qualité d'être, et toutes les autres qualités qu'une bonne logique
+montre impliquées dans celle d'être, c'est-à-dire dont une bonne logique
+fait voir qu'elles doivent nécessairement s'ajouter à la qualité d'être
+pour que l'affirmation de celle-ci soit possible et ne renferme pas de
+contradiction. La véritable définition de ce qui est sera donc le
+résultat de toute la logique. Vous voyez que, dans le système de Hegel,
+la logique se confond avec la métaphysique et presque avec la théologie
+spéculative. Hegel veut détruire l'opposition que la logique ordinaire
+établit entre la substance et l'attribut. La logique ordinaire
+représente les attributs comme rattachés à je ne sais quel noyau opaque
+absolument inconnu, qu'elle appelle l'être ou la substance. D'après
+Hegel, ce point de vue, dont il est bien difficile à notre esprit de
+s'affranchir, n'est pourtant qu'une erreur. Le noyau opaque est une
+illusion: tout est transparent, la substance concrète n'est autre chose
+que la somme de toutes les qualités dans la nécessité logique de leur
+enchaînement. Mais, Messieurs, l'ensemble des qualités d'un être
+s'exprime par la définition de cet être. L'ensemble des qualités d'un
+être telles que nous les concevons, en forme l'idée, le concept.
+
+Hegel pense donc que l'être réel consiste dans l'ensemble des qualités
+que sa définition renferme. L'être réel est le concept. L'être absolu
+est l'ensemble des qualités qu'il faut nécessairement concevoir pour
+concevoir l'être existant par lui-même, le concept absolu ou l'Idée.
+Ainsi l'absolu c'est l'Idée. Ce qui est, ce n'est donc pas simplement la
+qualité abstraite d'être, mais cette qualité abstraite est la base, la
+première qualité de l'Être parfait, qui est l'Idée. La logique se
+compose d'une série de définitions de l'absolu ou de définitions de
+Dieu, qui se réfutent les unes les autres. Ainsi la logique résume dans
+le mouvement d'une seule intelligence toute l'histoire de la philosophie
+car la succession des systèmes revient à la succession de ces
+définitions. Et ce développement historique et logique à la fois de la
+pensée humaine, reproduit fidèlement l'éternel développement de l'objet
+que la pensée humaine s'efforce d'embrasser. Considérée en elle-même, la
+logique est la vie de Dieu. L'absolu est donc l'être, le fait d'être;
+mais l'être absolument indéterminé n'est rien; l'absolu n'est donc rien,
+bien qu'il soit; mais l'être et le néant se concilient dans le
+_devenir_, car ce qui devient, à prendre le mot au sens absolu, n'est
+pas, puisqu'il devient seulement, et cependant l'on ne peut pas non plus
+lui refuser toute existence: l'absolu est donc le _devenir_. La
+contradiction se manifestant dans l'idée abstraite de devenir, comme
+elle s'est produite dans l'idée abstraite d'être, conduit à de nouvelles
+déterminations, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la logique. En
+voici, Messieurs, le résultat définitif, dans une forme imparfaite
+peut-être, mais saisissable: «L'absolu est l'activité infinie qui se
+particularise incessamment dans des formes finies, pour manifester par
+là son infinité en détruisant ces formes passagères et en se comprenant
+elle-même par cette destruction comme la réalité de toutes, comme
+l'activité infinie, qui les produit et les engloutit tour à tour.»
+
+Telle est la seule manière dont il soit possible, selon Hegel, de
+concevoir l'Être existant par lui-même. Toutes les définitions
+précédentes, considérées comme exprimant l'absolu, impliquent des
+contradictions qui obligent l'esprit à les compléter en les
+transformant. Mais il est aisé de reconnaître que la formule à laquelle
+nous nous sommes arrêtés, définit ou décrit le procédé de
+l'intelligence. L'absolu est donc conçu par Hegel comme intelligence ou
+plutôt comme la forme pure de l'intelligence, car qui dit intelligence
+dit sujet, substance, dans le sens dont Hegel ne veut plus entendre
+parler. L'absolu n'est pas une essence qui se particularise, mais l'acte
+même de la particularisation et du retour à l'identité. Vous
+reconnaissez le disciple fidèle de Fichte, qui ne reconnaît pas l'être
+et ne voit partout que des lois. L'idée de Hegel est une loi, la loi des
+lois. Son Dieu est la logique universelle, la logique des choses; il ne
+reconnaît d'autre Dieu que celui-là.
+
+ NOTE
+
+Les lecteurs auxquels le point de vue de l'idéalisme allemand n'est pas
+familier, trouveront de précieux éclaircissements sur le sujet de cette
+leçon dans le livre _de la Philosophie allemande_ de M. C. de Rémusat,
+particulièrement dans l'article sur la philosophie de Hegel, pages, CXII
+à CXXXV.
+
+
+
+
+DOUZIÈME LEÇON.
+
+Le système de Hegel aboutit à la pure nécessité logique. S'il ne conduit
+pas au résultat que nous cherchons, sa méthode peut nous aider à y
+arriver. Caractère de cette méthode: Toute notion abstraite appelle son
+contraire. La vérité est dans la conciliation des termes opposés. La
+vérité logique de cette proposition fort ancienne est indépendante de
+l'application qu'elle reçoit dans l'idéalisme absolu. On a tenté
+d'appliquer la méthode de Hegel à la formation d'un système de
+philosophie qui, consacrant la personnalité divine et la liberté
+humaine, satisferait les besoins moraux de l'Humanité.--La nécessité
+providentielle d'un retour de la philosophie aux idées chrétiennes est
+marquée par le mouvement des esprits qui tend au renversement des
+églises établies et de l'autorité traditionnelle.--Nouveau système de M.
+de Schelling. Ce système, aussi ancien que celui de Hegel, se propose
+comme le hegelianisme d'expliquer le fait du progrès, tel qu'il se
+présente comme résultat de la _philosophie de la Nature_.
+
+
+Messieurs,
+
+Nous avons dit qu'en dernière analyse le principe absolu de Hegel est la
+loi logique, qui régit le Monde et se manifeste successivement dans la
+nature, dans l'histoire et dans la pensée. Je n'ai pas le dessein de
+poursuivre l'explication de la philosophie hegelienne au delà de ce
+point décisif, et de montrer quelles difficultés l'assimilation des
+notions de substance et de loi prépare à l'intelligence lorsqu'il s'agit
+d'expliquer l'existence du monde sensible. En vérité, le dualisme fatal
+de la philosophie grecque n'est pas vaincu par celle-ci; le principe
+négatif, matériel, le μη ον y est déguisé, il n'en est pas extirpé; en
+le niant, Hegel le suppose, parce qu'il ne saurait s'en affranchir. La
+manière dont Hegel opère le passage de l'idéal au réel ressemble plus à
+de la prestidigitation qu'à de la dialectique sérieuse. Mais, de peur
+d'allonger le chemin, je n'essayerai pas de justifier ces allégations,
+non plus que d'examiner dans leur ensemble les conséquences du
+hegelianisme. Je m'en tiens à ce qui nous importe, la question de la
+liberté. Il est clair, Messieurs, que si le principe de toutes choses
+est une loi logique ou, pour rendre cette idée intelligible, au risque
+de l'altérer, une force dont le développement n'a d'autre règle que la
+logique, et d'autre fin que de manifester la majesté des lois logiques
+dans l'esprit humain qu'elle produit à cet effet; le système de
+l'univers est un système de nécessité où la liberté n'a point de place,
+car la nécessité logique est la nécessité par excellence. À la vérité,
+Hegel parle fréquemment et non sans quelque affectation de la liberté de
+l'Idée; mais il entend par là simplement que le développement de l'Idée
+est tout spontané; le mot _liberté_ ne signifie jamais dans sa bouche
+que l'absence de contrainte, non l'absence de nécessité. Au contraire,
+la liberté véritable se confond pour lui avec la nécessité absolue. La
+métaphysique de Hegel ne nous donne donc point ce que nous cherchons. Si
+nous la comparons à celle de Schelling et surtout à celle de Fichte,
+loin de voir en elle un progrès dans le sens de la liberté, nous serions
+porté à la considérer comme un pas rétrograde. Cependant, Messieurs, il
+ne faut rien exagérer, et surtout rien oublier. Hegel aussi a fait une
+œuvre positive. Il apporte mieux qu'une pierre à l'édifice, il apporte
+un levier nouveau pour aider les travailleurs. Nous l'avons déjà dit, le
+grand côté de son système n'est pas le résultat, mais la méthode. Si le
+résultat de Hegel est la négation de toute liberté, d'où suit, par une
+conséquence qu'il a désavouée, mais qui n'apparaît que trop
+manifestement aujourd'hui, la négation de toute morale, nous ne pouvons
+pas en conclure avec certitude que la méthode hegelienne soit incapable
+de porter d'autres fruits. Pour en juger, il faudrait tout au moins
+renouveler l'épreuve; mais d'abord il faut chercher à se faire une idée
+exacte de cette méthode célèbre. Permettez-moi donc de l'examiner un
+moment.
+
+Si nous considérons la méthode de Hegel en elle-même, abstraction faite
+de toute supposition préliminaire, il est facile de reconnaître qu'elle
+consiste dans l'application de l'idée du _procès_, de Schelling, à la
+pensée logique. Hegel, partant de l'idée que tout est vie dans l'esprit,
+ne peut considérer les catégories que comme un résultat de cette vie. La
+vie de l'esprit, qu'il s'agisse de l'esprit infini, de l'Idée, ou de
+l'esprit individuel, la vie de l'esprit consiste à produire les
+catégories. Pour comprendre la valeur des notions logiques, pour leur
+assigner leur vraie place, il faut donc les saisir dans l'acte même de
+l'esprit qui les fait être; au lieu d'en constater simplement la
+présence, il faut les créer une seconde fois.
+
+Il faut donc partir de l'idée générale la plus simple, la plus pauvre,
+la plus vide possible, de ce minimum de pensée sans lequel il n'y aurait
+point de pensée; il faut vider le vase afin d'observer comment il se
+remplit. Eh bien, Messieurs, ce qui reste au fond du vase, après qu'on
+l'a vidé, ce qui est impliqué dans toutes les autres idées et ce qui ne
+peut pas ne pas être pensé, du moment où l'on pense, c'est l'être dans
+la pure abstraction de son idée élémentaire. Le principe de mouvement
+qui force le vase à se remplir de nouveau, c'est la contradiction. Toute
+idée abstraite, isolément considérée, renferme une contradiction qui
+oblige l'esprit à la compléter pour la conserver. Elle contient sa
+propre négation ou le contraire d'elle-même; l'esprit se meut
+nécessairement à travers une série de termes contraires qui se réfutent
+réciproquement. Chacun des deux a pourtant sa vérité; l'esprit ne peut
+abandonner ni l'un ni l'autre, ils lui sont également indispensables.
+Pour les conserver il faut qu'il les concilie, et s'il poursuit son
+évolution naturelle, il finit par les concilier en effet dans une
+troisième idée, plus réelle, plus concrète, expression plus fidèle de la
+vérité, où le tranchant de l'opposition première subsiste sans réussir
+toutefois à détruire les termes opposés. On a donc tort de formuler le
+premier principe de la logique en disant: Il est impossible que A soit
+et ne soit pas, ou: il est impossible que l'esprit admette la vérité
+simultanée de deux propositions contradictoires. Il faudrait dire: Il
+est impossible que A soit et ne soit pas dans un sens absolu, il est
+impossible que + A et-A subsistent à la fois s'ils ne sont compris dans
+B; impossible, en un mot, que l'esprit admette l'existence simultanée de
+deux termes contradictoires sans les subordonner l'un et l'autre à un
+troisième.
+
+L'opération de la pensée qui relève la contradiction inhérente à chaque
+idée et tend ainsi pour son compte à la détruire, s'appelle la
+_dialectique_. La fonction par laquelle l'esprit saisit intuitivement la
+manière dont les termes de l'opposition peuvent se concilier, l'idée
+supérieure dans laquelle ils coexistent, est la _spéculation_, dans le
+sens le plus étroit de ce mot.
+
+Ainsi, pour nous en tenir à l'exemple déjà cité, l'être abstrait est une
+conception nécessaire et par conséquent une conception vraie; il nous
+est impossible de ne pas penser à l'être et de ne pas affirmer qu'il
+est. C'est la thèse commune à tous les esprits.
+
+Mais l'être, au sens absolu du mot, est complètement indéterminé; nous
+ne saurions dire en quoi l'être consiste, sans lui donner des attributs
+qui impliqueraient la négation des attributs contraires; or l'être
+absolu ne comporte aucune négation; il est donc absolument impossible de
+dire ce qu'il est, c'est-à-dire qu'il n'est rien. Voilà l'antithèse
+dialectique.
+
+L'être absolu n'est rien, en effet, et cependant il est, car il devient
+quelque chose; l'être et le néant coexistent dans le _devenir_. En tant
+qu'absolu, l'être n'est rien, mais il devient tout; il est la puissance
+infinie du devenir; telle est la première synthèse spéculative qui, vous
+le devinez aisément, donne le ton à tout le système. L'Idée absolue que
+nous trouvons comme résultat définitif et suprême, n'est autre chose que
+cette puissance du devenir dont la notion se complète et se précise par
+l'indication de la forme et des phases de son développement.
+
+C'est la gloire de Hegel d'avoir signalé la loi de cette logique
+intérieure par laquelle les idées universelles _a priori_ surgissent,
+pour ainsi dire, toutes seules et se disposent, en se formant, selon
+leur ordre véritable. Du reste, le principe de cette découverte, l'idée
+que toute proposition métaphysique absolue appelle irrésistiblement la
+proposition contraire et que la vérité réside dans la synthèse de ces
+contraires,--cette idée féconde a été plus ou moins clairement aperçue
+dans tous les temps. Les Éléates et Platon (pour ne pas remonter jusqu'à
+Pythagore) ont fort bien connu la dialectique et l'ont maniée avec
+vigueur. Le ternaire de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse est
+la méthode de Proclus; analogie qui n'est pas l'une des moindres causes
+de l'admiration des Hegeliens pour l'école d'Alexandrie.
+
+La dialectique, au sens que ce mot prend ici, est aussi vieille que la
+philosophie; mais, pendant quelque temps, elle parut oubliée. Elle
+revendiqua bientôt sa place; on en trouve chez Kant des applications
+remarquables. Fichte et Schelling s'en servent comme d'une méthode
+constante, mais ils n'en avaient pas tracé les lois, et peut-être est-il
+vrai de dire que Hegel s'en rendit un compte plus exact que ses
+devanciers.
+
+Comme ces derniers et comme Platon, il applique résolument le procédé
+dont nous venons d'indiquer le mécanisme, à la solution du problème
+métaphysique. Sans adopter entièrement le principe idéaliste sur lequel
+Hegel se fonde, on peut reconnaître le droit qu'il avait d'en user
+ainsi. Ce droit repose sur la conviction qu'il y a un infini et que la
+connaissance de l'infini ne peut venir que du dedans, conviction que
+Descartes exprimait en disant: Je trouve en moi-même l'idée d'un être
+parfait, donc il existe un tel être. Descartes avait raison; l'idée de
+l'être parfait se trouve en nous-même, mais non pas, je l'ai déjà dit,
+au début de toute réflexion, sans préparation et sans travail. L'idée
+que nous trouvons ainsi, celle que nous ne saurions pas ne pas avoir,
+dont nous ne pouvons pas faire abstraction, n'est pas la notion complète
+de l'être parfait, quoiqu'elle en forme un élément; loin d'être la plus
+parfaite des idées universelles, cette première notion _a priori_ est la
+moindre de cet ordre. L'idée vraie de l'être parfait doit résulter, ceci
+est une donnée du bon sens, du plein développement de l'élément _a
+priori_ de notre intelligence. Ce n'est pas celle dont il n'y a pas
+moyen d'abstraire, c'est celle au-dessus de laquelle il est impossible
+de s'élever. La première notion ontologique est celle de l'être dans son
+abstraction; la dernière sera celle qui a surmonté toutes les
+contradictions qui s'opposent à ce qu'elle subsiste dans la pensée d'une
+manière indépendante, et, par conséquent, à ce qu'on puisse y voir la
+définition de l'Être qui subsiste réellement d'une manière indépendante.
+Ainsi la dernière idée de la métaphysique est celle de l'être qui
+possède en lui-même toutes les conditions de l'existence ou de l'être
+inconditionnel. La méthode de Hegel trouve donc les titres de sa
+légitimité dans la constitution même de l'esprit humain. Quant au
+résultat il n'a rien d'absolument définitif. Il est fort possible que le
+terme auquel Hegel s'est arrêté ne soit pas le véritable achèvement de
+la logique spéculative, soit que tous les intermédiaires par lesquels il
+passe ne possèdent pas une égale valeur, soit qu'il y ait encore dans
+l'idée absolue de Hegel le germe d'une contradiction que l'auteur
+n'aurait pas aperçue et qui nous forcerait à pousser au delà,
+suppositions qui, du reste, ne s'excluent point l'une l'autre.
+
+Plusieurs philosophes contemporains en ont ainsi jugé.
+
+Élevés dans la discipline de Hegel et dominés par l'influence
+irrésistible de sa découverte, ils ont espéré s'avancer plus loin que
+leur maître en suivant le même chemin, parce que la valeur de la méthode
+dialectique était devenue évidente à leurs yeux par l'habitude de s'en
+servir, tandis que d'autres considérations, plus ou moins scientifiques,
+de l'ordre de celles que nous avons présentées au début de ce cours, les
+portaient à croire que le but est effectivement plus éloigné. Ils ont
+donc, les uns poursuivi, les autres recommencé le travail de la logique
+spéculative, pour établir que la seule idée de l'Être dans laquelle il
+ne reste plus de contradictions n'est pas l'absolue nécessité de
+l'intelligence, mais l'idée d'un principe moral, d'un principe de
+volonté libre, susceptible de recevoir le nom de Dieu. Ne pouvant entrer
+ici dans aucun détail sur leurs doctrines, il paraît superflu de les
+énumérer; mais leur exemple vous montre dans quel sens la méthode de
+Hegel peut être un moyen d'arriver à la philosophie de la liberté.
+
+Les hommes qui, les premiers dans notre siècle, ont dirigé de ce côté la
+pensée métaphysique, sont F. Baader, commentateur ingénieux et bizarre
+du mysticisme de la Renaissance, puis, Messieurs, l'illustre auteur de
+la philosophie de la Nature, M. de Schelling. Au point de vue logique,
+cette transformation du principe premier et par là de la philosophie
+tout entière, est un progrès véritable; nous essayerons de le démontrer.
+Au point de vue de la philosophie de l'histoire, c'est un retour,
+brusque en apparence, mais en réalité préparé de diverses manières, à la
+vérité substantielle sur laquelle se fonde la civilisation moderne, que
+la pensée moderne a pour mission de s'assimiler, et dont la science hâte
+à son insu l'élaboration, alors même qu'elle s'en éloigne et qu'elle la
+renie. Avant qu'un tel retour eût lieu, il fallait, semble-t-il, que
+toutes les autres voies eussent été tentées. L'esprit moderne n'est
+revenu à son origine que par la nécessité constante d'avancer, et par
+l'impossibilité de le faire autrement. Mais ici, comme partout sans
+doute, la nécessité n'est qu'une forme que revêt l'action de la volonté
+divine. La restauration du principe chrétien dans la philosophie est un
+fait providentiel. En rapprochant cet événement du mouvement général des
+pensées et des choses dans notre époque, on en découvre le sens. Nous
+vivons au milieu d'une révolution dont le commencement date de la
+jeunesse de nos pères. Une révolution, c'est l'histoire qui finit et qui
+recommence. La pensée moderne traverse, elle aussi, les crises d'une
+révolution; mais, incapable de se donner un point de départ à elle-même,
+elle ne saurait, sans se détruire, répudier absolument celui qu'elle a
+reçu.
+
+La substance de notre pensée, la source féconde de nos mœurs, de nos
+lois, de nos arts, de toute cette civilisation qu'on a pu ébranler, mais
+qu'on ne remplace pas, vous conviendrez, Messieurs, que c'est le
+christianisme. Il faut l'accorder, pour peu que l'on examine les faits
+sans prévention, quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur ce grand
+événement et sur cette grande doctrine.
+
+Le christianisme a régné longtemps comme fait social sur le fondement de
+l'autorité, s'imposant aux consciences individuelles et les dominant
+avant de les transformer. Aujourd'hui le christianisme social tend à
+s'effacer, toutes les formes de la foi d'autorité sont ébranlées.
+L'œuvre que la Réforme a commencée sans le vouloir, en proclamant le
+droit de chaque fidèle à interpréter les saintes Écritures, la
+philosophie et la Révolution française l'ont menée à fin. La philosophie
+du XVIIme siècle a repoussé la tradition, parce qu'elle ne voulait pas
+en tenir compte. La philosophie du XVIIIme siècle a repoussé la
+tradition, parce qu'elle en avait perdu le sens et la tenait pour une
+imposture. La philosophie du XIXme siècle repousse la tradition, parce
+qu'elle croit l'avoir absorbée. Elle se flatte de posséder dans ses
+formules l'éternelle vérité du christianisme, et nie le fait historique,
+qu'elle estime en contradiction avec ce christianisme éternel. À ses
+yeux il ne saurait y avoir de révélation dans le sens d'un dialogue
+entre Dieu et l'esprit humain, puisque son Dieu, à elle, n'acquiert la
+faculté de parler qu'en devenant lui-même l'esprit humain; mais la
+tradition chrétienne s'explique pour elle comme un mythe successivement
+élaboré selon les lois constantes de l'intelligence, qui, dans son
+premier mouvement, saisit toujours la vérité sous la forme de mythe. Je
+suis loin d'accepter les thèses de la critique négative destinées à
+justifier cette interprétation en prouvant que les livres de l'Évangile
+ne sont pas authentiques; mais elles paraissent assez plausibles pour
+suggérer un doute à des esprits impartiaux. Quoi qu'il en soit, en
+renonçant à toute autre autorité que celle de la Révélation écrite, le
+protestantisme s'est imposé la tâche de prouver scientifiquement
+l'authenticité de cette Révélation et de fixer son contenu; en faisant
+du christianisme une affaire individuelle, il a imposé le même devoir à
+tous les chrétiens pris individuellement; mais, loin que chaque membre
+de l'Église soit capable d'accomplir une œuvre pareille, elle surpasse
+peut-être les forces des plus savants et des plus sages. Ainsi la
+Réforme du XVIme siècle, en se fondant sur l'autorité et en établissant
+la Révélation écrite comme autorité exclusive, se plonge dans des
+embarras insolubles qui tendent au renversement de toute espèce
+d'autorité. Les hommes sincères se mettront facilement d'accord sur ces
+faits, mais ils n'en tireront pas tous les mêmes conséquences.
+
+En rapprochant cette situation du protestantisme des transformations que
+subit l'Église romaine et du mouvement général des esprits, les
+incrédules seront fondés à penser, en dépit de quelques réactions
+passagères, que le christianisme se meurt. Ceux qui croient le
+christianisme immortel jugeront que la crise présente n'atteindra pas la
+substance divine de la religion, mais seulement ses rapports avec la
+société et son intelligence scientifique. La religion ne saurait devenir
+une question pour eux, mais bien l'Église et la théologie, graves
+problèmes dont on n'a pas toujours assez compris la solidarité. Si le
+christianisme légal et social se décompose, s'ils voient les efforts
+tentés pour arrêter cette dissolution conspirer à la rendre plus rapide,
+ils en concluront que le moment du christianisme individuel est venu,
+et, sans s'effrayer de leur petit nombre, ils remplaceront
+l'établissement d'autrefois, qui n'est plus aujourd'hui qu'un mensonge,
+par la libre association. S'ils rencontrent de grands obstacles dans la
+tentative de légitimer scientifiquement la valeur de l'autorité commune
+à tous les fidèles, ils se réfugieront sur le terrain où leur conviction
+personnelle s'est affermie, et concluront de la foi à la Bible comme on
+a conclu jusqu'ici de la Bible à la foi. Le chrétien protestant qui veut
+demeurer fidèle au protestantisme, est obligé de chercher les raisons de
+sa croyance au-dessus de la sphère où se meut la critique. Et la
+question n'est pas particulière au protestantisme: Ce que la philosophie
+conteste, c'est la possibilité même d'une Révélation. Si la religion
+veut conserver un rapport positif avec la science, s'il doit subsister
+encore une science de la religion, c'est la possibilité d'une Révélation
+qu'il faut prouver. À cet effet il est besoin d'une philosophie assez
+élevée, assez compréhensive, pour mettre le principe de la religion
+révélée, la libre personnalité de Dieu à l'abri des objections du
+panthéisme; en établissant la supériorité de ce principe sur le principe
+du panthéisme. Qu'il s'agisse de la Révélation comme fait historique, ou
+du contenu de cette Révélation qu'il faut concilier avec elle-même pour
+l'accepter sérieusement et tout entière, c'est toujours au principe
+universel qu'il faut remonter, c'est toujours une philosophie qu'il faut
+acquérir. La preuve traditionnelle a pour corrélatif une religion
+sociale; la preuve d'expérience personnelle, indispensable à la réalité
+de la foi, ne produit qu'une conviction incommunicable. Pour se
+maintenir sur le terrain de la libre discussion, la religion cherchera
+ses titres dans des vérités universellement démontrables, c'est-à-dire
+que la philosophie reproduira, sans l'altérer, le principe de la
+religion, et que la théologie, à son tour, se fondera désormais sur la
+philosophie. Telle est, ce nous semble, la seule manière dont le
+christianisme puisse rester debout dans la situation présente de
+l'humanité et conserver sa valeur universelle, tout en devenant
+parfaitement individuel. Si le christianisme est éternel, cette marche
+sera suivie. Nous voyons qu'en effet la pensée chrétienne s'apprête à la
+suivre. Ce n'est pas le christianisme qui s'en va, c'est la foi
+d'autorité. Les fondements de l'autorité s'ébranlent, il est vrai, mais
+pourquoi? Tout simplement parce que l'autorité n'est plus nécessaire du
+moment où l'esprit humain est arrivé au point de reconnaître librement
+dans le christianisme le moyen de satisfaire ses besoins intellectuels
+aussi bien que ses besoins moraux.
+
+Le passage de la foi d'autorité à cette libre soumission fondée sur des
+motifs intérieurs ne saurait s'effectuer sans une crise d'autant plus
+forte que l'acceptation du christianisme suppose toujours un sentiment
+plus ou moins vif du mal auquel il apporte un remède, c'est-à-dire un
+développement plus ou moins complet de la conscience morale d'où suit
+qu'elle reste l'affaire d'un petit nombre. Jadis le préjugé plaidait
+pour le christianisme, maintenant il lui est contraire, et c'est
+toujours une position difficile que d'avoir le préjugé pour ennemi.
+Cependant une foi sincère verra là plus de sujet de se réjouir que de
+s'affliger, et n'aura pas de peine à s'expliquer comment il arrive qu'au
+moment où les institutions chrétiennes s'ébranlent et s'affaissent, la
+pensée philosophique retourne au principe chrétien.
+
+Les convictions philosophiques dont je parle se sont formées par un
+mouvement assez naturel.
+
+La philosophie idéaliste où le criticisme vient aboutir, est comme un
+tourbillon formé par des vents opposés. Elle était nécessairement
+obscure, cette philosophie, parce qu'elle était équivoque; elle pouvait
+se développer dans plusieurs directions contraires. Toutes ces
+directions devaient être suivies, toutes les possibilités devaient se
+manifester. Le trait dominant de la philosophie dont nous parlons est le
+panthéisme. Le sujet et l'objet, l'homme qui pense et la vérité,
+n'avaient été jetés par Kant à une distance infinie l'un de l'autre que
+pour se réunir aussitôt plus étroitement de l'autre côté. Cette réunion
+fut d'abord une absorption de l'un des termes par l'autre. Le sujet et
+l'objet furent confondus. On reconnut que toutes nos conceptions
+viennent de nous-mêmes, que le sujet produit l'objet, que la pensée crée
+Dieu comme elle crée le monde. En dégageant cette doctrine de l'analyse
+sur laquelle elle se base, pour nous attacher au résultat, seul
+intelligible pour le grand nombre, nous dirons, en un mot, qu'elle
+enseigne l'identité de la pensée humaine et du principe absolu. Mais
+cela même est obscur. La raison est théogonique, à la bonne heure!
+l'histoire semble le prouver. Mais cette création idéale est-elle une
+création proprement dite ou le retour naturel de l'âme à Dieu? La
+question reste en suspens. L'idéalisme pouvait se développer dans le
+sens d'une anthropologie athée ou revenir à la théologie. L'identité de
+la pensée et du principe universel présentait d'abord la signification
+suivante: «Il n'y a point de Dieu, mais tout est divin, et ce qu'il y a
+de plus divin, l'essence, l'intelligence, le centre de tout, c'est moi,
+qui ai compris cette vérité profonde. Rien n'est plus divin que l'homme
+et tout est divin dans l'homme, toutes ses tendances, toutes ses
+passions, toutes ses pensées, et sa chair, sans laquelle il n'y aurait
+pas de pensée.» L'idéalisme pouvait se développer dans cette direction;
+aussi l'a-t-il fait. C'est la conséquence la plus logique peut-être des
+systèmes de Schelling et de Hegel; quelques naturalistes assez connus
+l'ont tirée des premiers travaux de Schelling; hardiment prêchée par une
+fraction puissante de l'école hegelienne, elle est devenue la religion
+des lettrés dans une grande partie de l'Allemagne. Il n'était pas
+très-difficile de prévoir ce qui devait sortir de là.
+
+Mais l'idéalisme, je le répète, pouvait accomplir son évolution
+autrement, et ramener la pensée à Dieu. Il y tend par l'effet de cet
+instinct qui porte l'esprit humain à ne pas abandonner Dieu pour ne pas
+rester orphelin sur la terre. La logique ne le contraint pas à le faire,
+mais la logique le lui permet, et cela suffit. Le criticisme et le
+panthéisme sont un double fossé qu'il fallait franchir pour arriver
+d'une philosophie qui laissait la religion hors de sa sphère et d'une
+religion qui laissait hors de soi la pensée, à l'intelligence
+spéculative de l'idée chrétienne. Le retour du panthéisme à la religion
+fait l'intérêt principal de la nouvelle philosophie de M. de Schelling,
+qui s'élève sur la base du panthéisme.
+
+Le nouveau système de M. de Schelling forme une articulation importante
+dans la série de pensées qui nous occupe. Il mérite de notre part une
+attention très-sérieuse. Quoique insuffisants, les renseignements
+publiés jusqu'ici sur cette doctrine sont assez nombreux et assez
+étendus pour me permettre de vous en entretenir sans indiscrétion. Je
+rectifierai de mon mieux, d'après mes souvenirs, ce qu'il peut y avoir
+d'inexact dans ces expositions. Je serais même autorisé à les compléter,
+mais le plan que nous nous sommes tracé m'empêche de profiter
+aujourd'hui comme je le voudrais de cette faveur précieuse. Je suis
+obligé de m'attacher, ici encore, au point central du système, sans
+aborder les applications magnifiques que M. de Schelling en fait à la
+philosophie de l'histoire. C'est un malheur pour vous, Messieurs, car
+ces applications donneraient de l'intérêt et du charme aux abstractions
+métaphysiques dont vous me reprochez peut-être déjà l'excès. C'est
+presque une injustice vis-à-vis de mon noble maître, qui voit avec
+raison dans l'interprétation des faits la pierre de touche de son
+principe. Que la nécessité soit mon excuse pour un tort qu'il me serait
+bien doux de réparer le plus tôt possible.
+
+Ce qu'on appelle la nouvelle philosophie de M. de Schelling est, à
+proprement parler, l'œuvre de toute sa vie. Il en fit connaître les
+bases il y a quarante ans, à peu près au moment où Hegel, qui
+jusqu'alors avait été son collaborateur, entrait dans une direction plus
+indépendante. Le premier écrit où se révèlent clairement les tendances
+actuelles de M. de Schelling, est daté de 1809. C'est une dissertation
+étendue et approfondie sur la manière dont le principe de la
+métaphysique doit être compris pour donner une place à la liberté
+humaine. Alors déjà l'illustre philosophe avait clairement aperçu la
+vérité qui nous sert de boussole, savoir que, pour conserver dans son
+intégrité le fait évident de la liberté humaine, il faut s'élever à la
+liberté divine; et c'est proprement la liberté divine qu'il cherchait en
+partant des prémisses posées dans sa philosophie de la Nature. Quoiqu'il
+n'ait attiré que plus tard l'attention générale, le système actuel de M.
+de Schelling est donc contemporain du système de Hegel. Ils se proposent
+l'un et l'autre de compléter, en l'approfondissant, la philosophie de
+l'Identité; l'un et l'autre commencent par des recherches
+psychologiques; mais, dans sa _Phénoménologie_, Hegel s'attache au
+développement de l'intelligence, tandis que l'attention de Schelling se
+concentre sur la volonté. Cette circonstance n'est rien moins
+qu'indifférente.
+
+La philosophie de l'identité reposait sur l'intuition et résumait dans
+une idée sublime l'expérience universelle. L'ensemble des faits, le
+Monde, en un mot, s'expliquait pour elle par la lutte de deux
+puissances: le sujet ou la pure activité d'un côté, de l'autre le
+principe opposé, la matière première des Grecs, objet de cette activité,
+et par la prépondérance croissante du sujet sur l'objet ou de l'esprit
+sur la matière. Ainsi le Monde ne forme qu'un seul tissu, une trame et
+une chaîne; la Nature et l'histoire sont un développement continu;
+l'idée qui le domine est celle de l'homme, son but la parfaite
+réalisation de l'humanité. L'homme résume le Monde, l'homme est le Dieu
+du Monde, le Dieu-monde; le progrès est l'histoire de ce Dieu. Tel est
+le fait; pour le reconnaître il suffit d'un sentiment profond des
+choses; pour voir il faut des yeux sans doute, mais lorsqu'on le
+possède, ce regard pénétrant de l'intelligence, il suffit de s'en
+servir. Ainsi parlait M. de Schelling, et jusqu'à un certain point nous
+croyons l'entendre. Mais cette intuition qui nous livre le fait ne nous
+enseigne pas le pourquoi du fait. La philosophie de M. de Schelling
+formulait bien la loi du phénomène; elle laissait la question de la
+cause en suspens.
+
+Le système de Hegel est une manière de résoudre cette question, sans
+faire intervenir aucun principe supérieur à ceux qui sont donnés dans le
+fait lui-même. Si le principe idéal l'emporte constamment sur le
+principe de résistance dans la Nature et dans l'histoire, c'est, nous
+dit Hegel, parce que le principe idéal est seul vraiment substantiel; le
+principe matériel n'en est que l'ombre. C'est l'Idée qui produit
+elle-même les obstacles à sa réalisation pour se donner le plaisir de
+les surmonter, ou plutôt, Messieurs, hâtons-nous de corriger ce langage,
+l'Idée n'a pas le choix; elle produit son contraire parce que c'est
+l'essence même de l'Idée de se développer par la synthèse des
+contraires. L'arbitraire de cette solution est dissimulé sous une
+équivoque qu'on a déjà souvent relevée. Il est vrai qu'une détermination
+de la pensée appelle la détermination contraire dans l'intelligence,
+comme dans le monde réel toute action provoque une réaction. Il est
+encore vrai que, dans le domaine des abstractions logiques et dans
+l'ordre de la vie, le progrès consiste à concilier les termes opposés,
+de telle sorte qu'ils se pénètrent sans toutefois se neutraliser. Mais
+de tout cela il n'est pas encore permis de conclure que la pensée en
+général produise d'elle-même le contraire de la pensée: la matière ou
+l'objectivité, pour se transformer, par cette opposition qu'elle se
+serait donnée elle-même, en quelque chose qui ne serait ni l'objet ni la
+pensée, mais la vérité de l'un et de l'autre, l'esprit réel, l'esprit
+vivant. Cette synthèse couronne magnifiquement toutes les autres; elle
+nous montre la formule logique la plus haute et la plus féconde élevée à
+la puissance de l'absolu; nous rendons une pleine justice à son
+élégance; mais ce mérite esthétique, qui pourrait aisément nous séduire,
+ne la justifie pas. Pour la justifier, Messieurs, il faudrait, avant
+tout, la rendre intelligible, car elle ne l'est aucunement. Nous ne
+comprenons pas comment la Pensée dans son abstraction (l'Idée en soi),
+peut faire jaillir de son sein le contraire d'elle-même, et cela tout
+d'abord, parce que nous ne pouvons pas arrêter notre esprit sur cette
+Pensée dans son abstraction. Le défaut de l'idéalisme ne peut être
+corrigé par aucun appareil d'argumentation; son défaut, c'est d'être
+l'idéalisme, c'est d'exiger que nous nous représentions une idée réelle
+qui ne soit pas l'acte et le produit d'une intelligence. Selon Hegel, en
+effet, ce n'est pas l'esprit qui donne naissance à l'Idée, mais c'est
+l'Idée qui donne naissance à l'esprit; et voilà ce qu'il est impossible
+non-seulement de se représenter, mais d'admettre. À ce vice capital de
+la solution hegelienne au point de vue de la raison, ajoutons les
+conséquences fatalistes qui la condamnent aux yeux de la conscience, et
+la nécessité de tenter une autre explication des faits sera suffisamment
+démontrée.
+
+M. de Schelling, je le répète, chercha la réponse à cette question du
+_pourquoi_ en même temps que Hegel, et d'une manière tout à fait
+indépendante des travaux hegeliens. Dès le commencement de ses
+investigations il fit rentrer dans les données du problème un élément
+que les philosophies de Kant et de Fichte avaient mis très en relief,
+mais que la philosophie de la Nature avait jusqu'ici laissé dans
+l'ombre, savoir le grand fait de la liberté humaine. Le hegelianisme
+fond ensemble dans un panthéisme absolu la théorie idéaliste de Fichte
+sur la connaissance et le naturalisme de Schelling. Le système dont nous
+allons nous occuper cherche à son tour à concilier, non plus dans le
+panthéisme, mais dans le monothéisme, les grands résultats de la
+philosophie morale de Kant avec la formule du progrès universel qui
+résume l'expérience dans une intuition spéculative. Le point de départ
+est donc, ici encore, le fait du Monde tel qu'il est généralisé par le
+système de l'Identité: «Lutte constante de deux principes, le réel et
+l'idéal; triomphe graduel du principe idéal.» La tâche est d'expliquer
+cette prépondérance de manière à faire place à l'élément de la liberté.
+J'ai déjà fait sentir, Messieurs, que dans ma pensée la solution
+idéaliste devait se présenter la première, parce qu'elle était plus ou
+moins impliquée dans la manière dont M. de Schelling posait
+originairement la question. Il part, en effet, d'un sujet pur ou d'une
+puissance primitive dont l'acte intemporel produit d'abord le contraire
+de la puissance et de la subjectivité, la pure existence ou la matière
+première. En se réalisant ainsi dans son contraire, cette puissance se
+redouble, parce qu'elle est infinie, et que dès lors l'existence
+passive, même l'infinité de l'existence, ne saurait l'absorber
+entièrement. M. de Schelling obtient par là deux facteurs, une substance
+et une cause, identiques dans leur essence, opposées dans leur
+manifestation; et quand il a ses deux facteurs, l'imagination aidant, il
+en déduit bientôt tout le reste. Mais, il est à peine besoin de le dire,
+tout ceci n'est pas la généralisation du fait, tout ceci n'est pas donné
+dans l'intuition du Monde; c'est une manière d'expliquer le fait fourni
+par l'intuition; c'est une hypothèse, hypothèse contestable, et dont
+l'origine remonte à Fichte. Cette subjectivité pure qu'on suppose au
+commencement, c'est le moi transcendental imaginé par Fichte pour
+expliquer le moi de l'expérience et pris par M. de Schelling dans un
+sens universel. Ainsi l'idéalisme absolu est déjà dans Schelling; pour
+lui déjà le réel n'est au fond qu'une ombre et une apparence. La
+principale différence entre Hegel et lui, c'est qu'avant de projeter
+cette ombre, Hegel fait exécuter à l'Idée une série d'évolutions dont la
+nécessité préalable n'est rien moins qu'établie. Il est donc permis de
+douter que le principe objectif, matériel, commun à toutes les sphères
+de l'expérience, résulte du déploiement d'une puissance primitivement
+idéale. Il n'est pas prouvé qu'il soit l'acte d'un sujet qui sort de
+lui-même pour se réfléchir en lui-même. Cette supposition est hardie,
+elle est belle, probable si l'on veut, car de puissantes analogies nous
+la suggèrent, mais ce n'est pas une donnée de l'intuition.
+
+Acceptons cependant la puissance primitive. On suppose qu'elle devient
+existence extérieure parce qu'il faut expliquer cette existence
+extérieure; mais on ajoute qu'elle ne saurait s'absorber et se perdre
+dans l'existence; l'idéal, dit-on, surpasse et domine toujours la
+réalité, même infinie. Ceci est encore une hypothèse, non le résultat
+d'une nécessité logique. Il n'est pas évident de soi que la puissance ne
+puisse pas se neutraliser tout entière dans son produit; seulement si
+l'on admettait cette supposition, le Monde, inexpliqué jusqu'ici,
+deviendrait inexplicable. Nous nous serions enlevé tout moyen de
+comprendre la pluralité des êtres, l'intelligence et le progrès. La
+philosophie de Leibnitz nous a déjà suggéré des réflexions analogues. Et
+en effet, Schelling nous ramène à peu près au point de vue de Leibnitz.
+Le sujet pur de l'idéalisme transcendental joue le même rôle que la
+monade centrale de Leibnitz; seulement, dans le nouveau système, la
+dialectique est plus évidente, et la grande idée du progrès joue un rôle
+plus important.
+
+Il faut donc bien distinguer dans la philosophie de M. de Schelling
+entre ce qui constitue l'intuition proprement dite ou la conception du
+fait, et les efforts tentés pour remonter au delà du fait. La conception
+intuitive du fait est le véritable point de départ du système dans
+l'esprit qui l'a conçu; elle en forme aussi l'élément le plus important.
+C'est elle que M. de Schelling a voulu conserver en y rattachant sa
+nouvelle philosophie, et cette conception, je le répète, est celle du
+progrès.
+
+Dans la Nature, dans l'histoire, dans l'âme humaine, partout enfin, nous
+apercevons deux principes opposés: la substance et la cause, l'esprit et
+la matière, le sujet et l'objet; les noms divers sous lesquels on peut
+les désigner marquent les transformations qu'ils subissent; l'essentiel
+est le rapport. Toute réalité est produite par une sorte d'équilibre
+entre ces deux principes; mais, dans toutes les sphères de la réalité,
+nous voyons le principe spirituel acquérir une prédominance toujours
+plus grande, de sorte que la totalité des êtres ne forme réellement
+qu'une série ascendante, depuis le point où l'existence aveugle est
+affectée le moins possible par le principe opposé, jusqu'à celui dans
+lequel la spiritualité règne seule, après avoir surmonté toutes les
+résistances et fait évanouir dans ses rayons l'opacité du principe
+matériel.
+
+
+
+
+TREIZIÈME LEÇON.
+
+Nouvelle philosophie de M. de Schelling.--Exposition abrégée de sa
+partie régressive.--Le Monde s'explique par la lutte de puissances
+universelles, le principe objectif et le principe subjectif tendant à
+réaliser le sujet-objet: l'esprit. Cette lutte suppose une opposition
+fondamentale et une unité supérieure à l'opposition. Le Monde se
+présente ainsi comme le résultat d'un acte libre par lequel Dieu a
+opposé les unes aux autres les puissances indissolublement liées en lui.
+Ne pouvant se séparer à cause de leur union en Dieu, les puissances
+tendent à rétablir leur harmonie; ce rétablissement graduel de
+l'harmonie entre les puissances divines constitue la Création.
+Effectivement, l'analyse de l'idée de Dieu nous fait retrouver les mêmes
+puissances que l'analyse spéculative du Monde expérimental conduit à
+distinguer.
+
+
+Messieurs,
+
+Comme la nouvelle philosophie de M. de Schelling est à peu près inédite,
+je ne puis pas en supposer chez vous la connaissance préalable. Avant de
+la discuter, il faut bien que je l'expose, du moins jusqu'au point que
+le but de notre recherche nous appelle à étudier. Il faut que je vous
+montre par quels intermédiaires M. de Schelling s'élève de l'idée du
+Monde, telle que sa première philosophie la lui fournit, à celle de la
+liberté de Dieu. Je ne puis me flatter d'être compris de tous. Peut-être
+M. de Schelling lui-même n'y réussirait-il pas du premier coup; mais du
+moins il vous dominerait par l'éclair de son regard et vous captiverait
+par la gravité précise de sa parole. Sous l'abstraction des formules
+vous verriez percer une pensée sûre d'elle-même, qui résume en un seul
+mot une infinité d'idées, et, la sympathie excitant la curiosité, vous
+finiriez par surmonter tous les obstacles. Pour moi, je n'ai d'espoir
+que dans votre bonne volonté, dans votre attention persévérante;
+heureusement vous m'avez permis d'y compter.
+
+La philosophie de la Nature livre à M. de Schelling les éléments du
+monde, les principes universels de l'expérience. Selon cette
+philosophie, la Nature, l'histoire et l'esprit humain s'expliquent par
+l'opposition de deux principes: l'être illimité ou le pur objet et
+l'activité pure, le sujet pur. L'expérience nous montre ces principes
+dans un rapport déterminé; partout le principe objectif, matériel, se
+montre plus ou moins modifié par le principe subjectif, et l'on pourrait
+disposer tous les êtres réels de la nature, toutes les puissances de
+l'âme et tous les produits de notre activité, dans une seule série
+ascendante, partant de l'être ou de la sphère dans laquelle l'objet est
+modifié le moins possible, jusqu'au point où l'objet est complètement
+transformé par le sujet. L'objet pur et le sujet pur n'appartiennent ni
+l'un ni l'autre à cette série; en effet, nous ne les trouvons pas dans
+l'expérience; ils n'existent que pour l'esprit, qui reconnaît en eux les
+principes de l'expérience, parce qu'ils lui fournissent les moyens de la
+comprendre. Mais ils ne sauraient tomber ni l'un ni l'autre sous le
+regard de l'expérience directe, pas plus de l'expérience psychologique
+que de l'expérience sensible. Il vaut la peine de justifier cette
+assertion.
+
+Si l'on cherchait l'objet pur quelque part, ce serait, d'après l'idée
+que nous commençons à nous en former, dans le champ de l'expérience
+sensible ou dans le monde matériel. Mais l'objet pur ne saurait être
+perçu d'aucune manière, car il ne devient sensible qu'en recevant
+l'empreinte du principe subjectif. En effet un objet ne peut être perçu
+et connu que par ses qualités, par sa forme, ou, ce qui revient au même,
+par ses limites, (toute qualité déterminée étant une limite, en ce
+qu'elle exclut la qualité contraire); mais la détermination, la forme,
+les limites, les qualités, ne viennent pas de l'existence objective,
+elles viennent du principe opposé, du principe de l'intelligence. Il est
+clair que la limitation de l'existence n'est pas impliquée dans
+l'existence elle-même et qu'elle atteste l'influence d'un principe
+contraire; cependant l'être ne peut être connu que s'il est limité, d'où
+résulte que le principe négatif qui le circonscrit, le rend seul
+perceptible et intelligible.
+
+C'est à dessein, Messieurs, que j'insiste sur un argument dont la valeur
+mérite d'être soigneusement pesée. Nous trouvons ici groupés et
+concentrés plusieurs axiomes métaphysiques que la philosophie française
+a un peu perdus de vue depuis Descartes. La sérieuse attention dont les
+penseurs grecs sont l'objet depuis quelques années, les a remis en
+mémoire, mais pas assez pour rendre toute explication superflue.
+
+Le premier des axiomes dont je parle enseigne l'identité de la sensation
+et de la pensée. La perception sensible n'est qu'une forme, une
+fonction, un degré inférieur de l'intelligence. L'objet sensible est
+donc par cela même intelligible dans une certaine mesure.
+
+Le second axiome établit l'identité, ou, pour rester dans les vraies
+limites, l'affinité de l'intelligence et du principe qui rend les choses
+intelligibles. La vérité consiste, de l'aveu de tous, dans l'accord
+entre la pensée et son objet. Puisqu'il faut que la pensée ressemble à
+l'objet pour être une connaissance, on doit accorder également que
+l'objet, pour être connu, doit ressembler à la pensée.
+
+Ainsi toute science repose sur une analogie; le semblable seul comprend
+le semblable; la sympathie est à la base de l'intelligence, et les
+choses ne deviennent accessibles à la pensée que par l'influence et la
+présence du même principe qui, se déployant librement en nous, reçoit le
+nom de pensée. Cette affinité nécessaire du sujet intelligent et de
+l'objet intelligible était universellement admise par les anciens.
+L'école d'Ionie mit ce principe évident au service du matérialisme;
+l'idéalisme l'exploite avec plus d'apparence; il n'est pas impossible,
+nous le croyons, de le tourner au profit d'un vrai spiritualisme, en
+suivant la voie ouverte par M. de Schelling et par Maine de Biran; mais,
+quoi qu'il en soit, et bien qu'il touche aux mystères, c'est un principe
+en lui-même incontestable et renfermé implicitement dans les
+propositions les plus communes. Leibnitz, de nos jours, le remit en
+honneur; Kant en a fait un usage que nous appellerions volontiers
+excessif; il est indispensable de l'avoir constamment présent à l'esprit
+pour entendre les successeurs de ce dernier; il faut comprendre sur quel
+fondement repose cette proposition pour rendre justice au sérieux de
+leurs tentatives.--Il y a donc quelque chose de l'intelligence dans tout
+être intelligible et par conséquent dans tout être sensible.
+
+Le troisième axiome impliqué dans le raisonnement de M. de Schelling
+porte sur la définition de l'Intelligence elle-même. Pour la philosophie
+des anciens, de quelques scolastiques profonds et de l'Allemagne
+contemporaine, il y a dans l'intelligence quelque chose de négatif.
+Toute pensée est une limitation, toute définition implique une négation;
+la réflexion est le contraire de l'expansion, et l'intelligence le
+contraire de l'existence. Comprendre, c'est absorber, digérer,
+dissoudre, détruire, non pas tout absolument, mais précisément ce qu'il
+y a dans l'être de rebelle à l'intelligence, et ce principe rebelle
+c'est l'objectivité, l'extériorité, l'existence dans le sens précis que
+l'étymologie donne au mot _existence_, l'expansion sans réflexion, sans
+contrepoids, et par conséquent aussi sans réalité. Pour bien entendre
+cette idée il faut aller jusqu'au bout et dire, sans se préoccuper outre
+mesure de l'ambiguïté des mots dans des langues imparfaites,
+qu'_exister_ et _connaître_ sont deux fonctions corrélatives du même
+principe, savoir la pure activité. Exister c'est s'épanouir, s'affirmer
+sans réflexion, sortir de soi; connaître, c'est se réfléchir, revenir de
+cette _extase_, rentrer en soi. Ainsi la connaissance est le contraire
+de l'existence, l'existence le contraire de la connaissance, et si,
+conformément à l'exemple de la philosophie que nous essayons
+d'éclaircir, on prend l'existence pour la fonction positive, il est tout
+naturel de dire que l'intelligence est une négation; c'est la négation
+de l'existence au sens abstrait que nous donnons à cette expression.
+
+L'objet, intelligible ou sensible, est donc toujours affecté par le
+principe négatif; l'objet pur ne peut pas être connu directement, il ne
+tombe pas dans le domaine de l'expérience.
+
+Il en faut dire autant du sujet pur. Si nous cherchions celui-ci quelque
+part, ce serait en nous-même, nous le demanderions à la conscience
+psychologique. Eh bien! la tentative serait vaine; le principe subjectif
+est actif dans toutes les opérations de l'intelligence, mais la réalité
+de l'intelligence ne s'explique pas par l'idée du sujet pur ou de
+l'activité pure, qui est la même chose. L'activité de l'intelligence a
+toujours quelque résistance à surmonter, et nous ne pouvons l'apercevoir
+qu'aux prises avec ce principe de résistance. L'intelligence, en
+agissant, produit toujours un effet quelque part. Où donc,
+Messieurs?--Dans la substance même de l'esprit. Ainsi le dualisme du
+principe de l'existence et du principe de l'activité se retrouve dans
+l'intelligence elle-même, dans toutes ses fonctions, dans toutes ses
+opérations; la conscience psychologique ne nous laissera jamais
+apercevoir l'activité pure et primitive, quoique la conscience
+psychologique ne s'explique pas sans cette activité.
+
+Pour abréger, nous désignerons désormais l'objet pur par la lettre B, le
+sujet pur par la lettre A, et nous dirons que le progrès dans la nature
+et dans l'histoire se présente à nous comme la succession des triomphes
+de A sur B, ou comme la série des transformations de B, principe de
+résistance, qui s'idéalise de plus en plus, en devenant d'abord
+perceptible, puis sensible, puis intelligible et enfin intelligent.
+
+L'expérience nous fournit donc deux principes opposés soutenant entre
+eux un rapport nécessaire. Elle nous donne ces principes dans ce sens
+qu'elle s'explique par leur rapport nécessaire; mais la plus haute
+généralisation de l'expérience ne nous fait pas comprendre pourquoi les
+deux principes dont il s'agit se trouvent placés l'un vis-à-vis de
+l'autre dans le rapport à la fois constant et variable que nous
+observons. Le résultat net de l'analyse est l'idée du _procès_
+universel, d'où la pensée s'élève à la conception des facteurs immédiats
+de ce procès: l'objet pur et la puissance qui tend à produire en lui la
+subjectivité ou la spiritualité. Mais un examen attentif du procès fait
+voir que nous n'en avons pas encore indiqué toutes les conditions.
+Puisque B est l'objet d'une action continuelle de A, qui tend à le
+transformer, il est évident que B n'est pas ce qui doit être, la réalité
+véritable ou le but. A ne l'est pas davantage, puisqu'il n'est que
+l'agent d'une transformation; évidemment le procès a pour tendance de
+produire autre chose que B et que A, savoir un être dans lequel ces deux
+principes se pénètrent et se confondent, l'identité de l'existence et de
+la puissance, une existence pleine de puissance, une puissance existante
+ou, en d'autres termes, l'esprit, que nous désignerons par A2.
+
+Je m'attache à conserver, autant que possible, la forme authentique de
+cette analyse, dont la signification ne peut être comprise qu'à la fin.
+Toutefois, Messieurs, ici déjà, vous pouvez voir que nous ne jouons pas
+simplement avec des mots et des lettres. La définition métaphysique de
+l'esprit où nous sommes conduits a de la valeur pour l'intuition. En
+effet l'esprit existe, puisqu'il a conscience de lui-même. Et cependant
+il n'existe que dans son activité et par son activité. Si vous supposez
+l'esprit complètement inactif, vous ne pouvez plus, sans tomber dans le
+matérialisme, comprendre en quoi consiste son être. L'esprit est donc
+bien défini: la puissance qui existe, l'identité de l'existence et de la
+puissance.--Vous me l'accorderez, mais vous objecterez peut-être que
+l'esprit seul est vraiment quelque chose, tandis que l'existence et la
+puissance pures ne sont que des abstractions logiques, dont la valeur
+est toute subjective et dont, ici comme ailleurs, on fait mal à propos
+les éléments constitutifs du réel.--J'ai quelques raisons pour ne pas
+trop combattre cette idée; je rappelle seulement que les notions
+d'existence et de puissance sont des notions nécessaires à notre pensée
+et que, selon le principe allemand, qu'il n'est pas si facile de
+réfuter, il faut une harmonie véritable entre les éléments de notre
+intelligence et les éléments des choses pour que la science en général
+soit possible. Je reprends donc ma traduction sommaire:
+
+Si B ne reste pas ce qu'il est, c'est qu'il n'est pas ce qui doit être;
+il est donc l'_accidentel_. Néanmoins il n'y aurait aucune raison pour
+que cet être accidentel ne restât pas en repos, s'il n'apportait aucun
+obstacle à la réalisation de ce qui doit exister. Ainsi le fait même que
+B subit une transformation nous prouve la nécessité de recourir à un
+troisième principe, but véritable de tout le procès, et dont le procès
+lui-même nous fait comprendre la nature: ce principe c'est la
+subjectivité existante; nous l'avons appelé A2.
+
+Voici donc les puissances supérieures à l'expérience qui rendent le
+monde de l'expérience intelligible:
+
+1. Nous trouvons d'abord B, la substance identique de toutes choses, le
+substrat des transformations, la matière du procès, le contraire de la
+spiritualité, l'accidentel: c'est le _commencement_.
+
+2. Vient ensuite A, que nous ne saurions apercevoir directement[48];
+nous ne le connaissons que par ses effets, par sa fonction; dès lors
+nous ne pouvons en dire autre chose sinon qu'il est la puissance qui
+tend à produire en B la subjectivité ou la spiritualité. Si B est la
+Substance par excellence, A est la Cause; il ne joue d'autre rôle que
+celui de cause efficiente, cause du mouvement, cause de la
+transformation, cause du progrès, partout où il y a progrès,
+transformation, mouvement. A est la cause par son essence, cause
+nécessaire, mais hypothétiquement nécessaire; l'activité qu'il déploie
+dépend de la position de B. Si B existe, comme il n'est pas ce qui doit
+être, il faut nécessairement qu'il soit transformé, et par conséquent il
+faut qu'il y ait une puissance occupée à le transformer. A est donc
+l'agent universel, insaisissable du changement, la puissance
+_intermédiaire_ du procès, dont B, l'existence aveugle et illimitée, est
+le commencement et la base permanente.
+
+[Note 48: Il n'en est pas de même de B, nous apercevons B
+directement, et même nous ne voyons jamais que lui soit dans la nature,
+soit dans la conscience: mais nous ne le voyons pas dans sa pureté; il
+est partout plus ou moins modifié par le principe spirituel.]
+
+3. B n'est rien pour lui-même, car il ne se possède pas, il est hors de
+soi, pure existence (_ex stasis_). A n'est rien non plus pour lui-même,
+car toute son activité s'absorbe dans B; il n'est occupé qu'à réduire B
+et à produire ainsi la troisième puissance, A2. Celui-ci, l'objet ramené
+à la subjectivité, se possède lui-même; il renferme en lui la puissance;
+il peut agir, sans avoir besoin d'agir, sans être, comme le précédent,
+contraint d'agir pour se réaliser, car il est déjà réel, il existe. Il
+est donc libre, cet être, qui est l'être vraiment nécessaire, parce
+qu'il est le but. Il est libre, mais il suppose avant lui les deux
+autres puissances; il ne saurait exister sans elles et, sous ce point de
+vue, il en dépend. Il est la _fin_ du procès dont nous possédons ainsi
+tous les éléments, le commencement, le milieu et la fin; la Substance,
+la Cause et le But.
+
+La substance du procès, c'est-à-dire du Monde, est le contraire de la
+spiritualité; la cause, c'est la force encore inconnue qui produit la
+spiritualité; le but, c'est l'esprit existant. Toute spiritualité
+réelle, tombant dans le domaine de l'expérience, est entée sur son
+contraire. Au fond de la douceur, la passion. Au fond du génie, la
+folie.
+
+On peut généraliser davantage; puisque tout ce qui existe a quelques
+traits, un souffle au moins, de la spiritualité, on peut généraliser
+davantage et dire: Toute chose est devenue ce qu'elle est; mais devenir
+c'est passer du contraire au contraire. Si le terme du mouvement
+universel de production est la réalité de l'existence spirituelle, comme
+nous ne pouvons guère en douter, il faut bien que le point de départ de
+ce mouvement soit le contraire de l'esprit. On ne s'étonnera donc point
+de trouver ce point de départ inintelligible: c'est sa propriété, c'est
+son rôle d'être inintelligible, puisqu'il est l'opposé de l'esprit.--Il
+faut aussi qu'il y ait une cause quelconque qui change en esprit ce
+principe anti-spirituel.--Tels sont les éléments du Monde, impliqués
+dans le Monde lui-même, comme l'idée de chacun d'eux est impliquée dans
+celle du progrès pris dans un sens universel. Ceux d'entre vous,
+Messieurs, qui ont étudié un peu la Métaphysique d'Aristote, les
+fragments des pythagoriciens et les Dialogues de Platon, trouveront
+matière à de nombreux rapprochements. Je vous rappelle, en particulier,
+quelques pages fort remarquables du Philèbe.
+
+Voilà donc pour le procès, pour le Monde; mais il s'agit de trouver dans
+le procès le moyen de nous élever au-dessus de lui. En effet, si l'idée
+du procès telle que nous l'avons analysée explique et résume
+l'expérience, le procès lui-même est encore inexpliqué. Il commence par
+le contingent, il a sa base dans ce qui ne doit pas être. Nous avons
+appelé B le principe anti-spirituel, l'accidentel, ce qui ne doit pas
+être. Pourquoi cela? Ce n'est pas arbitrairement, ce n'est pas _a
+priori_; mais c'est que dans le procès lui-même nous voyons B toujours
+limité, restreint, réduit, transformé. Nous sommes donc autorisés par
+les principes de la méthode inductive, à l'appeler accidentel.
+Jusqu'ici, quoi qu'il en semble, notre marche est toujours empirique.
+C'est un empirisme d'une nature particulière, très-élevée, toute
+spéculative; c'est de l'empirisme pourtant. Nous recherchons, comme les
+Grecs, les éléments du monde.
+
+Mais, si le fondement du procès est accidentel, le procès tout entier
+doit l'être; le procès ne s'explique pas par lui-même, il n'est pas
+tout, il n'est pas Dieu, comme le panthéisme contemporain l'imagine; car
+le panthéisme contemporain ne s'est pas élevé au-dessus de cette idée
+d'un procès éternel.
+
+Au-dessus du procès et des principes qui le constituent, causes
+secondes, principes engagés dans le produit, il faut reconnaître une
+cause absolue hors du procès, et cette cause absolue mérite seule le nom
+de Dieu. C'est Dieu qui assure la prépondérance du principe idéal sur le
+réel durant le procès, c'est Dieu qui amène la réalisation de l'être
+spirituel, but du procès; enfin c'est Dieu qui donne à la première
+puissance cette position inexplicable en elle-même et lorsqu'on la
+considère isolément, qui, rendant sa transformation nécessaire, produit
+le mouvement universel. Ce mouvement générateur, c'est Dieu qui
+l'institue, c'est Dieu qui l'amène à ses fins. Le procès suppose au
+commencement un être illimité qui est en fait et qui cependant ne doit
+pas être. Il est clair que, puisqu'il ne doit pas être ce qu'il est au
+commencement, c'est-à-dire illimité, il n'est pas nécessairement et de
+lui-même dans cette position où nous le trouvons en cherchant à nous
+expliquer la genèse universelle. Il n'a pas pris cette position de
+lui-même, il l'a prise par l'effet d'un pouvoir supérieur, capable de se
+servir de lui comme d'un moyen. Et nous concevons en effet que l'être
+illimité, anti-spirituel, soit un moyen dans les mains de Dieu, parce
+qu'il est indifférent à Dieu que l'être soit limité ou illimité; Dieu
+est par lui-même supérieur à l'être[49]. Mais, si le premier acte de
+Dieu consiste à déployer l'être sans limites, il est clair qu'avant tout
+acte, naturellement, l'être n'est pas sans limites, mais limité. Dieu le
+possède naturellement comme limité, et s'il le laisse s'étendre sans
+limites, ce n'est pas pour l'être lui-même, c'est en vue du procès et du
+but marqué au procès. Aux éléments du procès, aux trois causes
+immanentes du monde, répondent trois causes transcendantes ou trois
+manières d'agir de Dieu.
+
+[Note 49: À l'être du Monde: c'est dans ce sens qu'il est appelé
+transcendant.]
+
+A. la première puissance, B, l'existence illimitée, anti-spirituelle,
+répond l'acte de Dieu qui la déploie. La seconde puissance, cette
+activité nécessaire qui produit la subjectivité dans l'existence
+aveugle, est une nouvelle manière d'agir, une nouvelle manifestation de
+Dieu. Dieu est bien le même lorsqu'il donne essor à l'existence
+illimitée et lorsqu'il la fait rentrer en elle-même; cependant il n'est
+pas le même absolument et sous tous les points de vue, car ces deux
+actes sont simultanés et non pas successifs, autrement le second serait
+un mouvement rétrograde, inconcevable dans l'absolu. Dieu ne revient pas
+en arrière. Non, l'acte par lequel il pose B est un acte permanent;
+l'acte par lequel il le ramène est donc un autre acte permanent, une
+autre volonté, une autre puissance de la Divinité, mais ce n'est pas un
+autre Dieu. Il en est de même du troisième terme.
+
+Vous le voyez, Messieurs, l'être du Monde se présente ici comme distinct
+de Dieu, mais Dieu le possède et le domine. Il peut lui donner carrière,
+ou le laisser dormir dans son sein. Dieu se présente à nous comme maître
+de l'existence. Le résultat de notre analyse régressive, tel qu'il se
+présente à nous maintenant, est encore un dualisme, mais c'est un
+dualisme qui n'offre aucun des inconvénients du dualisme ordinaire,
+puisque l'un des principes est absolument subordonné à l'autre. Le nom
+même de Dieu semble se rapporter à ce dualisme; Newton a dit que le mot
+Dieu désigne une relation; _Deus vox relativa, Deus significat Dominus_.
+Le mot Dieu se rapporte à l'être et signifie Seigneur de l'être.
+
+Nous concevons l'être de trois manières et nous concevons Dieu comme
+Seigneur de l'être de trois manières:
+
+L'être est primitivement limité ou contenu en Dieu; Dieu le possède en
+lui-même comme limité, latent, en puissance. Il le possède ainsi
+naturellement et sans aucun acte. C'est le premier état dans lequel nous
+concevons le principe de l'être, et Dieu comme Seigneur de l'être.
+
+Mais l'être n'est pas nécessairement limité; il peut aussi se déployer
+sans limites, et nous sommes obligés d'admettre un tel déploiement pour
+comprendre le procès, qui suppose à sa base une existence aveugle,
+illimitée. Si l'être sort ainsi de lui-même, c'est que Dieu le veut,
+parce qu'il sait que, même alors, il en sera toujours le maître. Dieu
+permet donc à l'être de se déployer sans limites. C'est le second état
+dans lequel nous comprenons l'être, et Dieu, Seigneur de l'être.
+
+Enfin, si l'être est incessamment produit, mis au dehors comme existence
+illimitée, ce n'est pas afin d'assurer la réalité de cette existence
+hors de Dieu, mais c'est afin d'assurer la réalité de ce qui doit
+s'élever sur elle. L'être est mis dehors pour retourner à Dieu, pour
+rentrer en lui-même et dans le sein de Dieu. Nous voyons donc l'être
+illimité recevoir dans le cours du procès une limitation progressive qui
+le force à rentrer de plus en plus en lui-même jusqu'à la fin du procès,
+où cet être objectif, extérieur, tout en continuant d'exister au dehors
+par l'acte qui le produit et le fait jaillir, est pourtant redevenu
+entièrement subjectif, intime, spirituel. Nous concevons que c'est Dieu
+qui imprime lui-même cette limitation graduelle à l'être qu'il pose
+comme illimité. Telle est la troisième manière dont nous concevons
+l'être, et Dieu comme Seigneur de l'être.
+
+Sous ces trois formes l'être est le même être; dans ces trois actes[50]
+ou dans ces trois états Dieu est le même Dieu. Il n'est Dieu dans aucun
+de ces actes en particulier, mais dans tous. Il possède l'être, il le
+produit, il le gouverne. Dans ce triple rapport avec l'être, il se fait
+et se sent le même Dieu; c'est en cela que consiste l'unité concrète de
+Dieu.
+
+[Note 50: Au point de départ, Dieu possède l'être sans agir, mais
+alors néanmoins, l'existence divine est un acte.]
+
+Ces idées suffiraient à l'explication du procès, c'est-à-dire de
+l'origine et de la destinée des êtres particuliers dont l'ensemble forme
+le Monde. Cependant M. de Schelling n'en est pas encore satisfait. Il ne
+trouve pas en elles la solution du problème capital de la philosophie,
+et cela, Messieurs, vous le comprenez sans peine, à cause de ce dualisme
+dont il a franchement confessé la présence. Si le dualisme, comme Bayle
+dit quelque part, rend compte assez facilement des faits d'expérience,
+il n'en choque pas moins la raison, et le meilleur des dualismes est
+encore une métaphysique imparfaite. Le Dieu que nous comprenons
+jusqu'ici n'a, vis-à-vis de l'être, qu'une liberté conditionnelle; il le
+possède et ne le crée pas. Tel que nous l'avons défini, Dieu n'est pas
+l'absolu; l'absolu c'est Dieu, plus le principe de l'être distinct de
+Dieu; c'est-à-dire que proprement il n'y a point d'absolu; or la pensée
+a besoin de l'absolu, et ce que nous voulons c'est de comprendre Dieu
+comme absolu. Pour atteindre notre but, il faudrait donc faire rentrer
+entièrement en Dieu ce principe substantiel de toute existence
+(extérieure) ou de toute création, que nous avons trouvé jusqu'ici
+complètement soumis à Dieu quant à la manière dont il se manifeste, mais
+plus ou moins indépendant de lui dans la racine même de son être.
+Jusqu'ici nous voyons bien par quelle évolution Dieu tire tout de la
+substance première, mais nous exigeons qu'il crée la substance première
+elle-même, et nous sommes certains que, pour comprendre Dieu
+philosophiquement, il faut comprendre comment il la crée.
+
+Nous sommes donc obligés d'admettre que cet être en puissance, ce
+principe limité, mais susceptible de se déployer sans limites, que nous
+avons considéré jusqu'ici comme demeurant en Dieu, mais distinct de Dieu
+et, dans un sens du moins, coéternel à Dieu, est Dieu lui-même, non pas
+Dieu tout entier, non pas l'essence de Dieu, mais quelque chose qui,
+sans être son essence, est pourtant lui, c'est-à-dire, Messieurs, sa
+Volonté.
+
+Dans son état primitif, ce principe éternel de l'existence contingente
+est une volonté en puissance, la simple faculté de vouloir, volonté qui
+ne veut point ou qui ne se réalise point. Mais lorsqu'elle passe à
+l'existence actuelle, lorsqu'elle se déploie et se roidit, en un mot,
+lorsqu'elle veut, elle devient cette substance, ce B dont nous avons
+parlé jusqu'ici.
+
+La substance de toutes choses n'est donc qu'une volonté actuelle, un
+vouloir éternel de Dieu, vouloir dont il possède par lui-même la
+puissance et qu'il peut, à son gré, déployer ou laisser dormir dans son
+sein. Cette volonté n'est que volonté, pure énergie; une fois déployée
+elle ne se possède plus elle-même. Sans objet déterminé, sans réflexion,
+ce vouloir primitif est naturellement un vouloir aveugle.
+
+En nous examinant attentivement nous-même, nous trouverions des faits
+qui répondent à cette idée et qui l'expliquent, ne fût-ce que
+l'impatience maladive dont nous sommes saisis parfois sans pouvoir en
+dire la cause.
+
+Le fond de toute chose est donc un être aveugle, c'est-à-dire un vouloir
+aveugle. Aussi le progrès ne s'accomplit-il pas sans effort, puisqu'il
+doit triompher d'une volonté; mais ce qui rend le progrès concevable,
+c'est précisément le fait que la matière du progrès, la substance
+universelle, est une volonté. La volonté est la seule chose qui résiste,
+la seule aussi qu'il soit possible de soumettre et de changer.
+
+La substance du monde est donc un vouloir de Dieu, mais Dieu n'est pas
+en lui tout entier, puisque, tel que nous le concevons maintenant, ce
+vouloir est l'accident, ce qui ne doit pas être. Dieu est ce vouloir
+primitif, substance de toutes choses; et, en effet, la substance des
+choses prise en elle-même ne se conçoit que comme une force,
+c'est-à-dire comme une volonté, et, rapportée à Dieu, comme une volonté
+de Dieu. Dieu est ce vouloir, il est dans ce vouloir, mais il conserve
+toujours la puissance de le réduire. Il est donc cette volonté
+primitive; il est la puissance opposée qui la subjugue et la transforme;
+il est la conscience de leur identité originelle et du but qu'elles
+poursuivent en commun dans leur opposition. C'est Dieu qui entre
+lui-même dans le mouvement et qui devient la substance du Monde; il se
+dépouille lui-même de sa divinité pour donner essor à la création. Mais,
+s'il y consent, c'est qu'il le peut sans compromettre sa divinité
+absolue.
+
+La première explication que nous avons donnée du _procès_ universel, tel
+qu'il est généralement compris, cette première manière de rattacher le
+procès à son origine repose sur le dualisme de l'être et de Dieu. Elle
+rappelle très-distinctement l'hellénisme. Sous les noms de Monade et de
+Dyade, d'être et de non-être, de Dieu et de matière, les pythagoriciens
+et Platon désignent évidemment les principes qui nous ont occupés, et
+ils s'efforcent de les concevoir dans le rapport que nous avons
+nettement établi.
+
+Tout perfectionné qu'il est, ce dualisme ne nous a pas semblé suffisant,
+et nous venons de le corriger. Comment cela, Messieurs? Il le faut
+confesser: par le panthéisme. Le point de vue que nous venons de lui
+substituer est, dans une sphère plus haute, parallèle au panthéisme des
+Indiens. Pour l'Inde aussi, le monde naît d'un abaissement de Dieu.
+Bouddha se dépouille lui-même de sa divinité afin de donner une place
+aux choses particulières. Le Dieu que nous avons essayé de définir est
+la substance identique des puissances dont le jeu produit le Monde; il
+forme l'unité, le lien des puissances; il est le même, au fond, dans
+toutes les puissances. S'il peut se réaliser comme existence (B), c'est
+qu'il peut le vouloir, c'est que sa divinité essentielle n'est pas
+compromise par cette réalisation dans une forme opposée à la divinité,
+c'est qu'il reste le maître de gouverner cette puissance, qui est sa
+propre substance et qu'il projette cependant hors de lui. Dans la pensée
+indienne, il n'en est pas autrement de Bouddha. Le panthéisme ne
+s'explique que par un principe supérieur au panthéisme. Les principes
+cosmologiques, les puissances qui agissent dans le monde, ne sont les
+puissances de la divinité que parce que Dieu est l'unité éternelle de
+ces puissances, unité supérieure au Monde, indépendante du Monde et du
+rôle des puissances dans le Monde.
+
+Le panthéisme pousse lui-même à cette affirmation; mais pour sortir
+philosophiquement du panthéisme, il faut comprendre l'unité de Dieu
+supérieure au Monde. Jusqu'ici, Messieurs, nous la réclamons, nous ne la
+comprenons pas encore, et cette imperfection de nos tentatives ne nous
+permet pas de nous y arrêter.
+
+Les recherches qui précèdent nous ont fait connaître Dieu dans sa
+causalité ou, ce qui est la même chose, dans son rapport avec le Monde;
+nous avons vu ce qu'il doit être pour produire le Monde, tel que nous le
+connaissons par l'expérience, le Monde que le mot _procès_ nous semble
+résumer et définir. Nous exprimons l'idée de Dieu dans sa causalité en
+disant: Dieu est la puissance qui devient, en se réalisant, l'existence
+aveugle et sans bornes; il est la puissance capable de limiter, de
+réduire, de spiritualiser cette existence; il est en même temps la
+puissance qui peut et qui doit exister comme esprit. Nous savons donc
+que les principes qui président à la formation et au développement du
+Monde, sont les puissances de Dieu; mais nous ne savons pas ce qu'est
+Dieu indépendamment de toute production. Nous le connaissons comme
+cause, nous ne le connaissons pas encore en lui-même, dans son être,
+comme substance. Ainsi nous n'avons d'autre idée que celle d'un rapport
+possible, nous ne connaissons point encore Dieu comme être réel. Nous
+croyons que Dieu est un être réel, actuellement existant, mais nos
+investigations laborieuses ne touchent en rien jusqu'ici l'existence
+actuelle de Dieu. En effet nous disons qu'il est la puissance de devenir
+existence extérieure, existence aveugle, la puissance de devenir B, et
+qu'il est autre chose encore; cela signifie qu'il possède cette
+puissance. Mais cette puissance qu'il possède n'est pas la réalité de
+son être, cette puissance n'est pas son existence, car la puissance est
+le contraire de l'existence. Aussi longtemps qu'elle reste puissance,
+elle n'existe proprement pas. Les deux autres puissances n'existent pas
+davantage, il le semble du moins, car elles n'ont de signification que
+relativement à la première. Aussi longtemps que la possibilité de
+devenir _objet_ demeure à l'état de possibilité, la seconde puissance,
+c'est-à-dire l'activité qui s'emploie à faire rentrer en soi cet objet,
+n'a rien à faire et par conséquent n'est rien qu'une possibilité plus
+reculée. Enfin la troisième n'est rien non plus, puisqu'il faudrait la
+définir: la possibilité de ressortir en forme spirituelle d'une
+objectivité qui n'est pas. C'est donc rien enté sur rien. Tout est
+enseveli dans la nuit du possible, nous n'atteignons le réel nulle part.
+
+Ainsi, Messieurs, si l'on nous demande ce qu'est vraiment Dieu, non dans
+sa qualité de Dieu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'est-à-dire
+comme cause et créateur du Monde, mais ce qu'il est comme être absolu,
+indépendamment du Monde, nous devrons, pour être sincères, répondre que
+nous n'en savons rien. Et cependant nous sommes obligés d'admettre
+qu'indépendamment du Monde Dieu n'est pas une simple puissance, mais un
+être réel, puisque nous attribuons l'origine du Monde à sa liberté. Nous
+ne pouvons donc pas rester dans notre ignorance; il faut tâcher de
+comprendre comment l'être absolu peut exister.
+
+Nous chercherions vainement à nous élever directement à cette idée en
+partant des puissances telles que nous les connaissons; ces
+puissances-là, les éléments du Monde, ne sauraient être les éléments de
+l'idée de Dieu, sans quoi Dieu ne serait pas libre vis-à-vis du Monde.
+Pour conserver l'idée de la création libre, il faut dire que les
+puissances ouvrières sont elles-mêmes un produit de la volonté divine:
+Dieu crée le possible comme le réel; Dieu lui-même est l'auteur des
+puissances qu'il met en acte. En effet s'il créait au moyen de ses
+propres puissances constitutives, sans créer les puissances elles-mêmes,
+il serait déterminé par la nature de ces puissances, il ne serait pas
+vraiment libre.
+
+Nous verrons bientôt, Messieurs, quelle est la portée de ces
+propositions, nous verrons jusqu'à quel point se réalisent les promesses
+qu'elles renferment. Aujourd'hui contentons-nous de les enregistrer et
+d'en tirer, avec M. de Schelling, la conséquence immédiate.
+
+Le chemin qui nous conduit des faits accidentels à leur loi constante,
+et de la loi aux causes immédiates et multiples du fait, aux puissances,
+nous fait arriver aux dernières limites du contingent, et là nous
+abandonne. Il faut donc quitter la méthode empirique, il faut laisser là
+les puissances du Monde et chercher ailleurs les éléments de la science
+divine. Ailleurs, c'est-à-dire dans ce que nous savons déjà de Dieu. En
+effet nous en savons déjà quelque chose; il ne serait pas juste de
+prétendre que nous n'ayons aucune idée de Dieu; il ne nous est pas
+scientifiquement démontré qu'il existe, mais nous savons ce que nous
+cherchons sous son nom.
+
+Et d'abord, Messieurs, Dieu est l'essence universelle, le fond de toutes
+choses, ou simplement l'Essence; toute négation de ce principe nous
+rejetterait dans le dualisme. D'un autre côté, Dieu est un être réel, il
+existe. C'est la contradiction infinie, le miracle des miracles, que
+Dieu soit l'Essence et que cependant il existe. Partout ailleurs la
+pensée distingue le fond et la forme, la puissance et l'acte, l'essence
+et l'existence. Ainsi l'essence des individus c'est l'espèce, mais
+l'espèce n'existe pas comme espèce; ce qui existe, ce sont les
+individus. Dieu est l'essence qui existe; cette définition s'impose à la
+pensée de tout homme qui croit en Dieu, du moment qu'il en comprend les
+termes.
+
+Descartes voulait prouver l'existence de Dieu en faisant voir que
+l'existence est une perfection de l'essence, d'où s'ensuivrait que
+l'existence est impliquée dans la notion de l'essence absolue, dont nous
+ne pouvons pas faire abstraction. Descartes se trompait; l'existence
+n'est point contenue dans l'idée de l'essence. Au contraire, la pensée
+trouve de grandes difficultés à concevoir que l'Essence existe, et ces
+difficultés ne peuvent être surmontées que par un acte de volonté, par
+un acte de foi. Il n'y a pas besoin de foi pour croire à l'essence
+absolue, universelle, car la raison nous y conduit d'elle-même; mais,
+pour croire qu'elle existe, il faut un acte de foi. On ne peut donc pas
+prouver, directement du moins, que l'Essence existe, mais, si on croit
+en Dieu, on le suppose, et lorsqu'on part d'une telle supposition, il
+est naturel de rechercher à quelles conditions l'idée de l'essence doit
+satisfaire pour qu'elle puisse exister.
+
+M. de Schelling analyse donc _a priori_ l'idée de l'essence qui existe.
+Cette analyse, dont il me serait très difficile de vous reproduire avec
+clarté le mouvement dialectique, me semble s'appuyer plus ou moins sur
+les données psychologiques qui sont au fond du mysticisme de Jaques
+Böhme. Il y a une parenté étroite entre l'idée mère du système de
+Schelling et la pensée de Böhme, parenté que M. de Schelling semble
+admettre lui-même lorsqu'il reproche à Böhme de ne pas sortir de son
+commencement, qui est, dit-il, magnifique.
+
+Ici, Messieurs, je m'en tiendrai à une indication très-abrégée,
+suffisante pour vous faire comprendre vers quel but le système est
+dirigé, sans rien prononcer, et sans rien préjuger sur la manière dont
+ce but est atteint, ni sur la valeur logique des intermédiaires
+employés. Cette question doit rester réservée, car il faudrait, pour
+nous mettre en mesure de la résoudre, une exposition plus détaillée,
+plus approfondie, peut-être aussi plus rigoureuse.
+
+Dieu, disons-nous, est l'essence qui existe: mais l'essence, comme
+telle, ne saurait exister; il y a, entre l'idée d'essence et celle
+d'existence, une contradiction qui ne saurait être levée directement.
+
+Il faut donc, en Dieu, distinguer l'essence de l'existence, tout en
+constatant l'identité au sein même de la distinction. Ainsi Dieu est
+l'Essence en elle-même: l'Essence ou la Puissance, c'est-à-dire la
+possibilité d'une réalisation infinie; cette possibilité ne doit pas se
+réaliser; la puissance doit rester puissance; c'est en restant ainsi
+dans la virtualité, dans le non-être, dans l'intimité d'une
+concentration parfaite, qu'elle constitue Dieu comme Essence. Mais dans
+cette forme, à la prendre seule, Dieu n'existerait proprement pas. Si
+Dieu n'était que cela, le panthéisme aurait raison, Dieu serait la
+racine de tout être, sans proprement être lui-même. L'existence est donc
+un second élément de l'idée de Dieu et, par conséquent, en vertu de
+l'incompatibilité que nous avons signalée, une seconde puissance de
+l'être absolu. En tant que Dieu existe effectivement, réellement: il
+n'est pas l'infinie puissance; il est, d'un côté, puissance infinie, de
+l'autre, existence infinie. Cette existence n'est pas celle qui
+résulterait du déploiement de la puissance ou qui viendrait après la
+puissance, mais c'est une existence coéternelle à la puissance,
+éternellement supportée par la puissance, et qui ne se déploie librement
+dans son infinité que si la puissance reste puissance. Si la puissance
+était seule (et l'idée d'une puissance n'est pas, je le répète, la
+négation abstraite de l'être, mais l'être dans l'absolue contraction,
+l'être au minimum de réalisation), si la puissance était seule, dis-je,
+elle ne resterait pas à l'état de puissance, mais, obéissant à sa
+tendance naturelle, elle se réaliserait, c'est-à-dire qu'en se
+transformant en existence, elle se perdrait. La puissance n'est donc pas
+seule; à côté d'elle, au-dessus d'elle, se trouve l'existence infinie.
+Ainsi Dieu, l'essence qui existe, se trouve, d'un côté puissance
+infinie, de l'autre existence infinie.
+
+Mais ce n'est pas tout; car, s'il n'était que cela, l'unité de son être
+serait compromise et, avec l'unité, la vérité de son être. Je dis la
+vérité de son être; en effet s'il n'était que ce que nous venons de
+dire, il ne serait pas véritablement, puisqu'il ne serait pas pour
+lui-même. La puissance, en tant que puissance, n'est pas pour elle-même,
+car elle ne se manifeste pas à elle-même, elle ne se réalise pas.
+L'existence pure n'est pas non plus pour elle-même, car elle n'a pas la
+puissance, et par conséquent elle ne se connaît pas. L'intelligence
+suppose toujours, Messieurs, que le sujet qui connaît possède en
+lui-même comme puissance ce qui est réalisé dans l'objet connu.
+
+L'être absolu n'est donc pas seulement, d'un côté, puissance absolue, de
+l'autre, existence absolue; mais il est encore, primitivement,
+éternellement, l'identité de l'une et de l'autre, c'est-à-dire qu'il
+possède éternellement la conscience de sa puissance, et c'est dans cette
+conscience que proprement il existe en tant qu'Absolu, indépendamment de
+toute création et de toute relation. En un mot, Messieurs, l'existence
+de Dieu, l'existence infinie, ne s'épanouit pas seulement lumineuse sur
+la base de son pouvoir, mais cette lumière est un regard. Elle revient
+sur cette base pour l'élever jusqu'à soi, pour se la représenter, pour
+la comprendre; et cette intelligence ineffable de l'immensité qui
+sommeille en son sein, fait proprement la vie de l'absolu. Dieu vit dans
+le sentiment de sa puissance, comme, à son tour, je le crois, aussi
+longtemps qu'elle reste puissance, la puissance vit elle-même par
+l'intelligence de la Divinité. Dieu comprend, il est compris; c'est
+ainsi qu'il se comprend lui-même. Flux et reflux éternel, constante
+harmonie des fonctions, dont la permanence produit au sein de l'unité
+les distinctions les plus réelles que l'intelligence puisse concevoir.
+
+Ainsi Messieurs: 1° Puissance ou sujet pur A1; 2° Existence, objet pur
+A2; 3° Conscience de la puissance, esprit pur A3: Tels sont les éléments
+constitutifs de l'essence qui est, les éléments constitutifs de l'être
+de Dieu en tant que Dieu.
+
+Vous pouviez aisément le prévoir, Messieurs, cette analyse nous donne
+pour résultat les mêmes puissances que nous avons déjà appris à
+connaître comme puissances créatrices ou comme les éléments du Monde;
+mais nous les trouvons dans une autre situation, non plus comme
+puissances créatrices, mais comme les principes qui constituent l'être
+de Dieu lui-même, de sorte qu'il dépend de lui d'en faire ou de ne pas
+en faire les puissances de la Création, et par conséquent, dans ce sens,
+de créer ces puissances génératrices ou de ne pas les créer.
+
+Dans la situation des puissances que nous venons de décrire, tout est
+tranquille. Dieu existe éternellement comme être absolu par la
+conscience de la puissance absolue. Il ne sort de cet état que s'il veut
+produire une autre existence que la sienne, s'il veut être Dieu. S'il le
+veut, il le peut; car il possède en lui-même une puissance d'être
+infinie, laquelle restant puissance ou sujet, est la base de l'existence
+divine, tandis que, devenant objet, elle sert de base à une autre
+existence.
+
+Que si Dieu veut, en effet, créer, et se réaliser ainsi non-seulement
+comme être absolu, mais encore comme être relatif ou comme Dieu, alors
+le rapport des puissances sera changé. Il laissera se déployer la
+puissance qu'il recèle en lui-même, invisible et perdue dans la
+transparence de son être. C'est cette puissance qui désormais remplira
+l'espace infini de l'existence infinie. Par là l'existence pure et
+primitive de Dieu n'est pas altérée, mais elle rencontre une limite
+contraire à sa nature, elle est gênée, niée, refoulée en elle-même, et
+devient ainsi puissance, c'est-à-dire que, son empire étant contesté,
+elle éprouve l'irrésistible besoin de le rétablir. L'harmonie des deux
+premiers principes étant détruite, le troisième, qui n'est que la
+conscience de cette harmonie, se trouve, lui aussi, nié, et réduit à la
+condition de puissance. L'être primitif de Dieu est toujours objet par
+son essence; il lui est naturel d'être objet, c'est-à-dire déployé,
+manifesté; mais, par l'élévation soudaine d'un autre objet, il est
+refoulé dans la puissance, il devient sujet et tend à se rétablir dans
+l'objectivité absolue. Il entreprendra donc sur le nouvel objet, l'objet
+faux, ou qui, par sa destination essentielle, ne doit pas demeurer
+objet, le travail de limitation, de transformation, d'assujettissement
+et d'assimilation que nous avons déjà décrit, et, ramenant ainsi la
+fausse existence[51] à l'état de puissance qui lui convient, il se
+rétablira lui-même dans l'existence, et par conséquent ramènera la
+troisième puissance au rang suprême qu'elle occupait. Ainsi commence le
+Procès tel que nous le connaissons; rien n'est changé dans l'idée du
+procès; tout ce que nous avons gagné par ce développement dialectique de
+la définition de Dieu, c'est de voir que les puissances créatrices ou
+les éléments du Monde sont, dans leur essence primitive, les puissances
+constitutives de l'être absolu. Elles ne deviennent les puissances
+constitutives d'un autre être, les principes de la vie du Monde, que si
+Dieu les y appelle par un acte de libre volonté. Pour comprendre la
+possibilité d'une telle résolution, il faut reconnaître en Dieu
+non-seulement l'unité de fait des puissances, mais leur unité
+nécessaire, absolue. Leur unité subsiste en lui alors même qu'elle est
+brisée ou renversée; car la véritable infinité des puissances consiste
+en ceci, qu'elles peuvent s'opposer entre elles en changeant leur
+situation respective, et produire ainsi l'Univers, tout en demeurant
+dans leur principe absolument unies. Ainsi Dieu n'est pas seulement la
+cause absolue du procès, nous comprenons Dieu en lui-même,
+indépendamment du procès ou du Monde; et nous comprenons comment il
+peut, s'il le veut, donner naissance au procès, en faisant de ses
+propres puissances les puissances du procès.
+
+[Note 51: M. de Schelling l'appelle _fausse_ parce qu'elle se
+présente d'abord comme existence infinie, tandis qu'elle n'est point
+appelée à jouer ce rôle définitivement. L'adoration de ce principe
+constitue le faux monothéisme, principe et point de départ des religions
+mythologiques.]
+
+Mais tout ce développement repose sur l'idée de l'Essence qui existe,
+c'est-à-dire sur une base hypothétique ou, si vous le préférez, sur la
+base de la foi en Dieu.
+
+S'il est un Dieu, nous savons ce qu'il est; en d'autres termes, si
+l'Essence existe, nous savons comment elle existe; nous n'avons pas
+encore établi scientifiquement le fait de son existence. Pour le
+démontrer, qu'y a-t-il à faire, Messieurs? Il n'y a qu'à voir si les
+faits s'accordent avec cette hypothèse, ou, ce qui est la même chose,
+s'ils s'expliquent par son moyen. Il faudra donc analyser _a priori_
+l'idée du procès hypothétique dont nous connaissons les facteurs, et
+comparer les phases diverses du procès que le développement de cette
+idée _a priori_ nous conduit à déterminer, avec les différentes sphères
+de l'existence réelle. Si le développement logique de ce procès, par
+lequel une puissance primitivement spirituelle retournerait à la
+spiritualité dont elle est sortie, nous explique dans leur intimité
+l'ensemble des vérités expérimentales, nous serons certains que ce
+procès n'est point une chimère, mais la base même de l'expérience, d'où
+nous concluerons nécessairement que les facteurs de ce procès existent,
+et enfin, toujours avec la même nécessité, que l'unité absolue des
+puissances, qui seule peut les maintenir dans le rapport constitutif du
+Procès, existe également. Telle est la tâche de la philosophie
+progressive, qui justifie la réalité des principes exposés jusqu'ici, en
+interprétant par leur moyen la Nature et l'âme humaine, la religion et
+l'histoire.
+
+La philosophie régressive nous fournit donc l'idée de Dieu; la
+philosophie progressive nous donne la preuve de son existence: preuve
+expérimentale, comme il convient qu'elle soit, car nous ne devons jamais
+faire abstraction de la réalité; mais dont la marche est _a priori_,
+comme il le faut également, car nous n'avons de connaissance réelle
+qu'en saisissant l'effet dans sa cause. La démonstration de l'existence
+de Dieu n'est pas un sujet particulier de la philosophie; c'est la
+philosophie tout entière. Et cette démonstration ira toujours se
+perfectionnant et s'approfondissant, à mesure que la science
+expérimentale se développera, et que le monde lui-même avancera vers
+l'accomplissement de ses destinées.
+
+
+
+
+QUATORZIÈME LEÇON.
+
+Nouvelle philosophie de M. de Schelling.--Résumé de l'exposition
+précédente.--Idée de Dieu et de la Création, de l'homme, de la Chute, de
+la Restauration.--Appréciation du système. La théorie des puissances
+repose sur l'intuition, mais elle ne rend pas raison de la liberté
+absolue. La liberté de Dieu selon M. de Schelling, consiste dans la
+faculté de déployer ou de comprimer une puissance déterminée. C'est une
+liberté limitée et non pas absolue. Or les mêmes motifs qui nous
+obligent à attribuer à Dieu la liberté de créer ou de ne pas créer, nous
+portent à reconnaître en lui une liberté absolue, et nous poussent au
+delà du système de M. de Schelling.
+
+
+Messieurs,
+
+Nous avons vu comment M. de Schelling cherche à saisir l'infinie
+spiritualité de Dieu dans les puissances qui la constituent. Dieu est
+l'unité nécessaire de ces puissances, et cette nécessité fait sa liberté
+vis-à-vis d'elles, puisque, sans altérer son unité, il peut, s'il le
+veut, les changer en puissances créatrices, en les opposant les unes aux
+autres. Le trait caractéristique de ce point de vue est l'idée d'un
+principe divin qui, sans être précisément Dieu, forme cependant la base
+de l'existence divine, quoiqu'il soit susceptible d'exister hors de
+Dieu. La puissance génératrice réside proprement dans ce principe, en ce
+sens qu'il fournit la substance, la matière première de toute création.
+Si nous considérons en lui-même et dans sa pureté le principe dont il
+s'agit, nous ne pouvons le désigner par aucun nom emprunté à
+l'expérience, soit extérieure, soit même intérieure, parce qu'en effet
+nous ne l'apercevons jamais pur; l'expérience ne nous le montre jamais
+sans que l'influence des autres puissances l'ait en quelque façon
+modifié. Cependant il convient de lui donner un nom tiré de
+l'expérience, pour faire sentir que ce n'est pas une abstraction de la
+pensée, mais une force réelle. Nous chercherons donc à suivre l'analogie
+la plus exacte possible, et nous l'appellerons _Volonté_. En effet sa
+nature ne se révèle nulle part aussi bien que dans la volonté.
+
+Ainsi l'existence immuable, éternelle de Dieu repose sur la base de sa
+volonté. Aussi longtemps que cette volonté reste en puissance, Dieu la
+possède comme sa puissance, et l'existence de Dieu distincte de cette
+puissance consiste à la posséder; c'est en elle qu'il se sent vivre,
+c'est en elle qu'il trouve la félicité, qui est proprement l'acte
+éternel de son être. Il existe donc comme esprit, parce qu'il possède
+dans la profondeur de son essence la puissance de la volonté. Son
+existence objective, comme esprit infini, n'a rien de contraire à cette
+puissance aussi longtemps qu'elle demeure puissance, et la conscience de
+cette harmonie entre son existence réelle et la puissance d'être qui
+réside en lui, est la véritable forme de sa vie, la troisième puissance
+de la Divinité. Il est donc puissance ou sujet pur, acte pur ou objet
+pur, enfin identité de la puissance et de l'acte, de l'objet et du
+sujet: esprit pur. Il est cela sans aucune volonté, aussi longtemps
+qu'il ne suscite pas ce vouloir où gît la possibilité d'une existence
+autre que la sienne. Mais sur ce principe repose l'avenir de toutes les
+créations. Il voit éternellement les créations futures dans la puissance
+qu'il possède. Cette puissance tend naturellement à se déployer, elle
+est l'attrait qui invite l'Éternel à créer. Cependant cet attrait n'est
+pas une nécessité. Une impulsion aveugle est sans force sur Celui qui
+est esprit. S'il crée, c'est par un motif. Ce motif, c'est l'intention
+réfléchie d'être connu, d'être aimé. La création a donc pour fin de
+multiplier l'existence spirituelle; le but de Dieu est de produire un
+être semblable à lui. Cependant l'existence qui résulte immédiatement de
+l'acte créateur ou du déploiement de la puissance créatrice, ne saurait
+être semblable à l'existence divine; ce qui la caractérise, c'est
+qu'elle est une autre existence; pour devenir semblable à la première
+sans se confondre avec elle, il lui faut subir une série de limitations
+et de transformations. L'acte créateur, donnant essor à une puissance
+infinie, produit une existence infinie, qui gêne et comprime
+nécessairement l'existence infinie que Dieu possède avant tout acte; car
+il peut bien y avoir plusieurs principes infinis, mais non plusieurs
+infinis existant actuellement.
+
+Ainsi l'acte créateur est un mouvement, mais un mouvement dans le sein
+de Dieu, car tout est en Dieu. C'est un renversement des puissances
+constitutives de la Divinité qui forme la base et l'essence de
+l'Univers; l'Univers est l'_unité renversée_. La puissance infinie
+d'être, sujet ou substrat primitif, devenant objet, l'objet primitif
+devient, à son tour, dans le Monde du moins, dans la Création, puissance
+ou sujet; mais, comme cette position est contraire à sa nature
+essentielle, éternelle, il travaille à la quitter et à redevenir objet,
+à regagner la surface ou l'empire, en s'assujettissant la nouvelle
+existence, la seconde existence, la fausse existence, qui doit redevenir
+base ou puissance pour servir de fondement à une seconde existence
+spirituelle, à l'esprit créé, comme elle est, avant tout acte, base et
+substance de l'esprit incréé.
+
+Dieu peut, s'il le veut, mettre ainsi les puissances de son être en
+lutte les unes contre les autres, parce qu'il n'est pas seulement
+l'unité de fait des puissances universelles (en réalité, tout esprit et
+même tout être réel, à quelque ordre qu'il appartienne, nous présente
+une telle unité de fait); mais il est leur unité nécessaire, l'unité des
+puissances supérieure aux puissances, l'unité des puissances dans leur
+harmonie et dans leur contradiction. Tel est le secret de sa Liberté.
+
+Ainsi, ce qui existe, ce qui fait proprement la substance de tout être
+créé, c'est une volonté divine qui sort incessamment du sein de Dieu et
+qui pourtant n'est pas Dieu, puisque dans l'existence divine elle est
+latente, et qu'après l'avoir dégagée, Dieu ne cesse pas d'être lui-même.
+La puissance proprement divine, celle en qui réside l'être de Dieu, est
+constamment active dans le procès qui produit et maintient l'existence
+du Monde, dans la création, mais dans le Monde elle n'existe nulle part
+sous sa forme propre. L'être du Monde n'est donc pas le même que l'être
+de Dieu, mais le mouvement du Monde tend à assimiler, en les unissant,
+l'être du Monde et l'être de Dieu, en sorte qu'à la fin Dieu soit tout
+en tous.
+
+Le principe constitutif de l'existence divine n'est pas réel dans le
+Monde, disons-nous; il ne s'y trouve qu'a l'état de puissance, et c'est
+précisément pour cela qu'il y joue le rôle de principe actif, de cause
+du progrès; il est la cause par excellence, la cause efficiente ou la
+cause _motrice_, selon l'analyse si juste des péripatéticiens, car le
+mouvement, partout où il a lieu, résulte de l'effort d'une puissance qui
+tend à se réaliser. La forme de l'existence divine cherche donc à
+s'imprimer sur le Monde, l'existence divine cherche à se réaliser dans
+le Monde, et elle s'y réalise en effet, à la fin du procès créateur;
+toutefois, même alors, ce n'est proprement pas elle, ce n'est pas la
+seconde puissance qui _existe_ ou qui occupe la surface, ce n'est pas
+elle qui est manifestée; elle n'existe que dans son identité avec la
+première. Ce qui existe à la fin, c'est la première, complètement
+assimilée à la seconde par l'influence de celle-ci; c'est-à-dire,
+Messieurs, pour exprimer enfin la vérité de la chose, ce qui existe
+n'est ni la première, ni la seconde, mais la troisième. Le terme du
+procès est une nouvelle unité des trois puissances, dans laquelle la
+troisième, l'esprit, occupe derechef le premier rang, et donne à l'être
+son caractère. Ce terme de la création, c'est l'Homme, produit commun
+des trois puissances, unité des trois puissances, dieu nouveau à l'image
+du Dieu éternel. En lui, les puissances qui, dans leur opposition,
+sorties du sein de l'unité suprême, ne se comprenaient plus les unes les
+autres, sont de nouveau conciliées. Ainsi la venue de l'homme amène la
+paix dans la Nature, parce qu'il est l'achèvement de la Nature. Il est
+libre, parce qu'aucune puissance n'exerce sur lui d'empire exclusif, et,
+comme la puissance créatrice de l'être est redevenue puissance en lui,
+il peut devenir créateur à son tour. Mais sa mission n'est pas
+d'éveiller une seconde fois ce redoutable mystère, car la Création est
+terminée. Cette force apaisée qui sommeille en son sein serait plus
+grande que lui. Ce n'est pas _sa_ volonté, c'est la volonté de Dieu; il
+en est le gardien, non le maître.
+
+S'il l'excite, absorbé par elle, il tombe sous son empire; elle règne de
+nouveau exclusivement, elle refoule de nouveau les forces proprement
+spirituelles dans l'obscurité du non être ou de la puissance, et ne peut
+être soumise une seconde fois que par un second procès. Mais, comme le
+procès qui fait surgir la Nature est un drame qui se joue dans le sein
+de Dieu, le second Procès est un drame qui se joue dans le sein du
+nouveau créateur, dans l'âme humaine. Les créations qui naissent de ce
+procès et qui en marquent les phases, correspondent aux créations
+naturelles; mais elles n'ont de réalité que dans la pensée. Telle est
+l'origine des mythologies, des théogonies, reproduction idéale de la
+cosmogonie primitive.
+
+Comme la première création est un accident divin, l'effet de la volonté
+incalculable de Dieu, la seconde création est un accident humain, un
+effet de la volonté incalculable de l'homme. La cause en est le désir
+que l'homme conçoit de s'élever en déployant la puissance créatrice qui
+fait la base de son être spirituel. En cédant à ce désir, il amène un
+renversement des puissances, une chute. La Chute, au sens où nous
+prenons ce mot ici, explique seule la condition primitive de l'humanité
+et le caractère dramatique de son histoire. Pour donner un sens aux
+documents des premiers âges, il faut nécessairement admettre que les
+religions mythologiques se sont succédé dans la conscience, d'abord
+collective, de l'humanité, d'une manière irréfléchie, involontaire, par
+l'effet d'une nécessité intérieure analogue à celle qui produit les
+songes; et que la libre réflexion, le doute, le raisonnement,
+l'individualité morale, n'ont commencé que plus tard, par le retour
+graduel de l'esprit à sa primitive harmonie. Comme le premier Procès se
+termine par la création de l'homme, image réelle (naturelle) de Dieu, le
+second Procès se termine par le rétablissement de l'idée du vrai Dieu,
+du Dieu triple et un, dans la pensée humaine.
+
+Je ne poursuivrai pas, Messieurs, le développement de ce système et la
+démonstration expérimentale de sa vérité dans la philosophie de la
+Mythologie et dans la philosophie de la Révélation; ce que j'en ai dit
+suffit à notre dessein.
+
+Vous apercevrez au premier coup d'œil que le style de cette
+métaphysique, s'il est permis de s'exprimer ainsi, diffère entièrement
+de celui du panthéisme rationaliste, auquel elle tend à se substituer.
+Ici l'explication des faits n'est plus cherchée uniquement dans la loi
+de leur production ou dans une formule abstraite, mais dans des
+puissances réelles. La question suprême n'est plus de connaître la loi
+des faits, la formule universelle, précisément parce que la seule
+existence de fait pour nous, c'est-à-dire le Monde, n'est plus
+identifiée à l'absolu. Au-dessus des faits qui font l'objet de notre
+expérience, au-dessus de l'ensemble auquel ces faits appartiennent,
+l'esprit reconnaît une cause substantielle des faits, et la philosophie
+reçoit pour mission de déterminer quelle est cette cause substantielle.
+Après s'être élevée du fait à la formule et de la formule à la cause,
+elle cherche à redescendre de la cause au fait par le même
+intermédiaire. Les principes qui doivent rendre raison des phénomènes
+sont ici des puissances réelles, susceptibles, dit M. de Schelling, de
+devenir elles-mêmes un objet d'expérience, non-seulement dans ce sens
+qu'elles expliquent l'expérience universelle, mais encore directement.
+En effet ce regard intérieur, qui fait seul la psychologie, aperçoit au
+fond de notre âme la lutte des puissances dont nous nous sommes
+entretenus, et les saisit là dans leur énergie.
+
+Ainsi, dans la production poétique ou philosophique, comme dans tout
+déploiement puissant de la volonté, nous constatons l'effort de la
+raison, de l'intelligence proprement dite, de la seconde puissance, pour
+s'assujettir le principe substantiel de l'esprit, la pure expansion, la
+pure force, la première puissance, qui d'elle-même n'est pas la raison
+et n'a pas de raison, mais qui est susceptible d'écouter la raison, et
+qui, lui restant soumise, fait la fécondité du génie, la virilité du
+caractère.
+
+Cette observation psychologique est d'une incontestable vérité; son
+ancienneté ne nous en fera pas méconnaître la profondeur. Sous des
+formes diverses, nous la retrouverions aisément chez Platon, chez
+Aristote, partout où s'est manifesté l'esprit philosophique. La
+philosophie de M. de Schelling est donc profonde, dans ce sens qu'elle
+repose sur une intuition profonde. Si cette intuition fait défaut, la
+porte du système reste fermée. De là vient, sans doute, le reproche de
+mysticisme qu'on a dirigé contre le point de vue de M. de Schelling. En
+effet, ce qu'il y a de plus intéressant et de plus spéculatif chez les
+écrivains généralement désignés sous le nom de mystiques, ce sont
+précisément leurs vues sur l'âme humaine. Dans la bouche du vulgaire, le
+mot mystique s'applique à tout homme qui donne une attention sérieuse
+aux choses de la religion. En philosophie il ne convient qu'aux penseurs
+qui croient découvrir la vérité par quelque faculté particulière dont
+tous les hommes ne jouissent pas. M. de Schelling n'élève pas cette
+prétention; mais, comme il n'est pas toujours facile de distinguer entre
+une différence de nature et une différence de degré, l'accusation de
+mysticisme portée contre lui ne doit pas surprendre. Sans contredit, il
+faut le sentiment des problèmes pour arriver aux solutions. Je reviens à
+celles que propose M. de Schelling.
+
+Entre les choses finies et le Dieu absolu, il place comme intermédiaire
+des puissances qui sont à la fois les causes du monde engagées dans le
+monde, les principes _cosmiques_, et les principes constitutifs de la
+Divinité. Mais, ces puissances étant infinies, il admet qu'elles peuvent
+se trouver les unes vis-à-vis des autres dans une double relation: ici
+unies et conciliées dans l'être inaltérable de Dieu, là séparées et
+opposées dans les procès successifs et simultanés qui forment
+l'existence du monde. Ainsi se trouve accusée et presque résolue la
+contradiction qui semble inévitable, dans tous les points de vue où l'on
+reconnaît Dieu: Tous admettent en effet que Dieu est l'être absolu, et
+qu'il ne perd point ce caractère bien qu'un être différent de lui vienne
+le limiter.--L'infinité positive de Dieu consiste en ceci, qu'il peut se
+limiter lui-même pour donner place à une autre existence. C'est l'infini
+de la liberté, supérieur à celui de l'existence abstraite. Toutefois
+l'idée de l'existence infinie doit trouver une place: il faut que Dieu
+soit infini et absolu dans le sens de l'actualité; mais, par
+l'accomplissement de la création, cette exigence de la pensée se
+concilie avec la réalité de la créature dans la pure sphère de la vie
+morale, forme suprême de la réalité. C'est l'amour de Dieu pour la
+créature et l'amour de la créature pour Dieu qui rétablissent l'infini
+dans son droit et font triompher l'unité. Quand la créature aime Dieu
+comme elle en est aimée, l'idéal est réalisé, l'existence universelle
+est divine comme la substance universelle, parce que Dieu est tout en
+tous.
+
+M. de Schelling admet donc que les mêmes puissances soutiennent entre
+elles deux rapports opposés et forment ainsi, d'un côté la triplicité
+des principes cosmiques, de l'autre la Trinité des puissances divines.
+La puissance qui proprement _existe_ dans le Monde, n'_existe_ pas en
+Dieu; elle est en lui latente, à l'état de base, tandis que la puissance
+qui existe en Dieu n'existe pas dans le Monde; elle y agit comme cause
+du mouvement. On peut donc dire que l'être du Monde n'est pas le même
+que celui de Dieu; mais, à prendre les mots dans leur acception
+générale, il faut avouer que M. de Schelling considère le Monde comme
+formé de substance divine. Plusieurs en conclueront, sans hésiter, que
+son système est un panthéisme. Ce reproche serait bien injuste. La
+racine du panthéisme est coupée du moment où l'origine des choses finies
+est rapportée à un acte libre, et si le système est attaquable, ce n'est
+pas de ce côté.
+
+Mais M. de Schelling pense être remonté jusqu'au principe sur lequel se
+fonde la liberté divine; il déduit la liberté de ce principe et, par là,
+il se trouve conduit à la soumettre à des conditions qui me semblent
+incompatibles avec la notion de l'absolu telle que la raison la conçoit
+nécessairement _a priori_. Les difficultés qui m'arrêtent tiennent
+peut-être à la forme plutôt qu'au fond de la pensée, et se lèveraient
+d'elles-mêmes dans une exposition plus large et plus ferme que la
+mienne. Toutefois, Messieurs, je vous demanderai la permission de les
+présenter:
+
+La liberté de Dieu, selon M. de Schelling, consiste dans la faculté
+qu'il possède de déployer ou de tenir cachée la puissance de créer une
+autre existence que la sienne. Cette puissance est le fondement de
+l'existence de Dieu lui-même, elle est la base sur laquelle s'élève
+l'unité concrète de la vie divine. M. de Schelling est obligé de la
+considérer ainsi parce qu'il ne saurait concevoir un être qui n'eût pas
+son principe en Dieu. Mais comme, pour jouer ce rôle, il faut que la
+puissance demeure puissance, Dieu ne la suscite qu'aux dépens de sa
+propre unité. La production d'une nouvelle existence est la négation de
+l'existence divine. En créant un monde Dieu devient monde, et cependant
+il peut créer sans cesser d'être Dieu, parce qu'il est l'unité des
+puissances, dans un sens plus profond que celui d'une simple unité de
+fait; il est l'unité nécessaire des puissances, l'unité supérieure aux
+puissances, l'unité des puissances dans leur harmonie et dans leur
+contradiction.
+
+Sur ces explications textuelles je ne ferai qu'une observation: c'est
+qu'en proclamant Dieu l'unité des puissances supérieure à leur
+contradiction, on ne le définit proprement pas, on l'affirme, et la
+seule chose qu'on définisse, ce sont les puissances. En effet,
+Messieurs, si l'on admet la théorie des puissances comme le fruit d'une
+induction légitime, ce que je ne veux point contester légèrement; si
+l'on admet que le monde réel est l'œuvre des puissances telles que nous
+les avons conçues, il faut bien admettre aussi une unité supérieure aux
+puissances; il faut l'admettre, nous l'avons vu, pour expliquer le
+rapport que les puissances soutiennent entre elles, rapport qui nous a
+fourni la solution du problème du Monde. S'il n'y avait rien de
+supérieur aux puissances, s'il n'y avait pas entre elles un lien qui les
+force à rester unies lorsqu'elles tendent à se séparer, elles
+s'isoleraient en effet, elles constitueraient chacune un monde à part;
+nous ne les trouverions pas dans cet état de tension et de lutte qui
+résume à nos yeux l'expérience; le monde réel, le monde progressif, le
+monde humain n'existerait pas. Si l'on admet les puissances, il faut
+donc admettre une unité libre, supérieure aux puissances, mais de ce
+qu'on est obligé de l'admettre il ne s'ensuit pas qu'on la comprenne en
+son intimité, et les développements de M. de Schelling ne nous
+l'expliquent pas. Ils nous apprennent que les puissances sont
+inséparables, que leur essence infinie leur permet de rester unies en
+Dieu, tandis qu'ailleurs elles se combattent. Nous complétons ainsi
+notre étude des puissances, nous n'arrivons pas à l'essence de Dieu.
+
+Je ne puis ni ne veux en dire davantage sur la théorie des puissances
+cosmogoniques. Je n'ajouterai pas que si cette doctrine s'appuie sur des
+vues physiologiques et psychologiques profondes, l'intuition y fait
+pourtant quelquefois défaut. Je ne demanderai pas si M. de Schelling
+fait comprendre aussi clairement la fonction de la seconde puissance
+dans l'unité divine absolue que son rôle dans le Monde. Je ne demanderai
+pas si la troisième, l'identité du sujet et de l'objet, a véritablement
+le caractère d'un principe distinct et substantiel, d'une Cause, ou si
+plutôt elle ne se présente pas constamment comme un produit; en un mot,
+je ne demande pas si la théorie des puissances est achevée. Cet examen
+difficile nous détournerait de notre sujet; il exigerait au préalable
+une exposition beaucoup plus approfondie et plus complète que la mienne.
+
+J'accepte donc les puissances comme principes générateurs du fini; mais,
+Messieurs, j'insiste sur cette observation que la doctrine des
+puissances ne nous fait pas connaître Dieu en lui-même, précisément
+parce que, comme le dit M. de Schelling, il est supérieur aux
+puissances, supérieur _toto cœlo_. Toute autre méthode pour arriver à la
+liberté de Dieu est donc au moins aussi légitime que la théorie des
+puissances; car, après tout, la théorie des puissances n'est pas une
+méthode qui nous y conduise. Elle nous fait remonter jusqu'à un certain
+point dans l'interprétation spéculative de l'univers, elle nous amène
+jusqu'aux marches du trône: arrivés là, la chaîne du raisonnement
+philosophique est brisée. L'échelle dressée sur la terre ne va pas
+jusqu'au haut de la muraille. Lorsqu'on est au sommet de l'échelle, il
+faut rassembler son courage, saisir le créneau et sauter dans la place,
+c'est-à-dire affirmer l'inévitable inintelligible. La liberté de Dieu
+n'est ici qu'une affirmation énergique, fondée sur un besoin réel de la
+pensée; ce n'est pas le résultat d'une déduction, et nous ne connaissons
+pas Dieu dans son _prius_, comme M. de Schelling pense nous le faire
+connaître[52]. Le défaut du système que nous venons d'étudier consiste
+précisément en ce qu'il ne s'est pas contenté d'affirmer la liberté de
+Dieu, mais qu'il veut remonter à sa cause. Nous venons de dire que cette
+prétention n'est pas fondée. Encore une fois, si Dieu est supérieur aux
+puissances, sa nature essentielle n'est pas expliquée par la nature des
+puissances. Examinons maintenant les conséquences de la tentative,
+légitime ou non, de remonter au _prius_ de la liberté divine.
+
+[Note 52: Voyez la préface de M. de Schelling à la traduction
+allemande des _Fragments philosophiques_ de M. Cousin.]
+
+Le dessein d'expliquer la nature du Dieu libre au moyen de ses
+puissances, nous semble conduire l'esprit à se représenter la liberté
+divine comme une liberté conditionnelle et limitée par les puissances,
+point de vue que nous ne saurions concilier avec l'idée de l'absolu.
+
+Dans ce système, en effet, la création est déterminée par la nature de
+Dieu. Créer, ici, c'est déployer une puissance que nous connaissons
+déjà; créer, c'est réaliser l'existence illimitée, opposée à la
+spiritualité, afin que cette négation soit surmontée par l'action du
+principe de l'existence spirituelle, réduit à l'état de puissance. Comme
+dans les philosophies panthéistes, toutes les phases de la Création sont
+contenues dans l'idée de la création possible, et cette idée est
+déterminée avec nécessité. Créer, c'est commencer le procès dont nous
+avons analysé les principes. Si Dieu crée, il créera de cette manière et
+pas autrement. La liberté divine est donc restreinte dans les limites
+rigoureuses d'une alternative: un _oui_ ou un _non_; le _veto_ et le
+_placet_. Dieu, peut, s'il le veut, créer ou ne pas créer dans le sens
+absolument déterminé que nous venons de marquer; mais il ne peut pas
+créer ce qu'il lui plaît et comme il lui plaît.
+
+Sous ce point de vue, la liberté de Dieu n'est ni plus ni moins parfaite
+que la liberté primitive de l'homme. Comme la liberté de Dieu est
+déterminée par la nature de ses puissances, la liberté de la créature
+primitive est déterminée par sa position. La créature spirituelle se
+trouve, elle aussi, en face d'une simple alternative: elle peut
+réveiller ou ne pas réveiller la première puissance, rester immobile ou
+se poser en second créateur. Elle n'a de choix qu'entre ces deux
+alternatives, et les conséquences, de l'une et de l'autre sont
+absolument nécessaires. Si la créature veut créer à son tour, elle tombe
+dans le faux théisme, dans l'adoration du principe de la nature, d'où
+résulte infailliblement le procès mythologique, dont l'issue est le
+rétablissement du théisme vrai.
+
+Vous voyez donc clairement, Messieurs, quelle espèce de conciliation ce
+système établit entre les deux principes colluctans de la liberté et de
+la nécessité. Tous les fils de la pensée se rattachent à un nœud que la
+liberté tranche: dès ce moment la nécessité reprend son empire, la
+pensée _a priori_ tend de nouveau ses fils, qui se serrent dans un
+nouveau nœud, dont la solution réclame une nouvelle intervention de la
+liberté. La nécessité pose les conditions et tire les conséquences; mais
+rien n'est réel que par la liberté. Cette solution est supérieure, je le
+crois, à celle du panthéisme moderne. Celui-ci, dans son plan du monde,
+met la nécessité au centre et ne laisse que d'insignifiants détails à la
+liberté, qu'il rejette à l'extrême surface, où elle se confond avec le
+hasard[53]. Mais, à la considérer en elle-même, la solution proposée par
+M. de Schelling nous suffit-elle entièrement? Peut-on réellement
+affirmer que Dieu est libre, lorsqu'on entend sa liberté à la manière de
+M. de Schelling? Ne peut-on pas du moins concevoir cette liberté d'une
+manière encore plus élevée? Nous sommes conduits à nous poser cette
+question par le système de M. de Schelling lui-même, et M. de Schelling
+lui-même ne saurait en méconnaître la légitimité. Le mouvement de la
+pensée qui l'a fait sortir du panthéisme et qui lui a suggéré son
+système de liberté conditionnelle, le même mouvement, le même intérêt,
+la même évidence, nous font douter de cette liberté conditionnelle et
+nous poussent vers l'absolue liberté.
+
+[Note 53: Voyez M. _Cousin_. Cours de Philosophie de 1828, Leçon X,
+sur les grands hommes. Selon la théorie hegelienne développée dans cette
+leçon, leur grandeur consiste en ceci, qu'ils ne sont point eux-mêmes,
+qu'ils ne sont point libres, qu'ils ne sont point hommes.]
+
+En effet, Messieurs, dans la pensée de M. de Schelling, la liberté,
+telle qu'il la comprend, est ce qu'il y a de plus excellent; la liberté
+est le trait distinctif de l'absolu; la liberté fait de l'absolu ce
+qu'il est. Mais, si la liberté fait de l'absolu ce qu'il est, ne
+s'ensuit-il pas que cette liberté elle-même ne saurait être conçue comme
+restreinte et conditionnelle, mais qu'elle doit être absolue? Disons-le,
+Messieurs: du moment où l'intelligence a conçu l'idée de la liberté
+absolue, la valeur objective de cette idée ne peut plus faire question;
+elle s'impose à l'esprit au nom de sa propre autorité. Du même droit que
+M. de Schelling s'écrie avec courage: «Je ne veux rien du panthéisme; je
+veux un système qui m'explique le monde par l'acte positif d'un Créateur
+libre;» du même droit nous pouvons dire, à notre tour: Je ne veux pas
+d'une liberté emprisonnée entre les cornes d'un dilemme; je ne veux pas
+mettre sur le trône de l'univers un roi constitutionnel qui n'ait qu'à
+se prononcer par _oui_ ou par _non_ sur les propositions qui lui sont
+faites. Je veux une liberté pleine, entière, qui crée les possibilités
+et qui les réalise. J'attribue à Dieu cette liberté absolue, illimitée,
+insondable, parce que c'est la plus haute idée à laquelle mon esprit
+s'élève, et que plus mon idée de Dieu sera haute, plus elle s'approchera
+de la vérité. C'est là, Messieurs, la vraie méthode et la plus certaine,
+qui se résume en un seul point: «Élargissez vos pensées!» Quelle est la
+définition rigoureuse de la liberté? quel est le nom de l'absolu, le mot
+suprême, le miracle évident, l'inévitable impossible? M. de Schelling le
+sait bien. Demandez-lui comment Dieu s'appelle, il répondra: JE SUIS CE
+QUE JE VEUX.
+
+Quelle que soit la hardiesse de ce paradoxe, nous ne pouvons pas mettre
+en question sa vérité: nous devons définir Dieu par la liberté absolue,
+parce que l'absolue liberté est la plus haute conception dont nous
+soyons capables. Or il est impossible que Dieu ne soit pas ce qu'il y a
+de plus grand. Si nous pouvons imaginer quelque chose de plus grand que
+Dieu, il est clair que nous n'avons pas encore compris Dieu. Mais
+l'absolue liberté, quoique nous ne puissions ni l'imaginer ni la
+comprendre, est telle néanmoins que nous devons reconnaître en elle ce
+qu'il y a de plus grand et de plus excellent, malgré l'obscurité, le
+paradoxe et l'ironie que renferme cette idée à la fois la plus abstraite
+et la plus concrète, la plus négative et la plus positive, la plus
+insaisissable et la plus certaine.
+
+Nous verrons bientôt, Messieurs, le sens de ce paradoxe et le sérieux de
+cette ironie; mais, dès ce moment, nous acceptons la définition proposée
+sur l'autorité de son évidence immédiate; nous en faisons le critère de
+nos appréciations, et, sans méconnaître tout ce que M. de Schelling a
+fait pour lui conquérir sa place, nous disons qu'elle nous oblige à
+sortir du système de M. de Schelling, ou du moins à nous affranchir de
+la forme qu'il a donnée à son système en le rattachant à ses travaux
+précédents; car il est possible que cette forme nous en ait plus ou
+moins dissimulé le sens intime et que M. de Schelling ait tenu compte
+d'avance de nos principales objections. Plusieurs de ses idées,
+plusieurs mots sortis de sa bouche me porteraient à le supposer.
+
+Quoi qu'il en soit, Messieurs, tel qu'il ressort de notre exposition
+sans doute imparfaite, le nouveau système de M. de Schelling nous semble
+porter la marque d'une pensée dont le développement n'est pas encore
+achevé; je veux dire que, comme dans tous les systèmes précédents, la
+conclusion n'en coïncide pas entièrement avec le point de départ. M. de
+Schelling est définitivement sorti du panthéisme, en faisant sa place à
+la vérité incomplète sur laquelle le panthéisme se fonde; mais, d'un
+côté, il prétend expliquer Dieu par ses puissances, de l'autre, il
+reconnaît que l'unité divine est supérieure aux puissances, ce qui
+semble détruire la possibilité d'une telle explication. Plus
+généralement, il veut rendre compte de l'essence divine, et cependant il
+enseigne la liberté absolue de Dieu, d'où résulte à nos yeux
+l'impossibilité de sonder Dieu dans son essence. Nous rendons justice à
+la grandeur de ce système, qui éclaire d'un jour puissant les problèmes
+les plus mystérieux de la nature, de l'histoire et de la conscience, en
+même temps qu'il résume dans une pensée originale les spéculations
+profondes des Grecs, des philosophes juifs, des Pères de l'Église et du
+vieux mysticisme allemand; mais nous éprouvons cependant le besoin de
+tenter une autre voie pour nous élever au but qu'il a signalé.
+
+Comme le Monde résulte d'un acte libre de Dieu et non pas d'une
+nécessité de la nature divine, ainsi que l'implique l'idée de la liberté
+que nous acceptons sur la foi de son évidence et que nous avons acceptée
+dès l'origine sur la foi de la conscience morale; il est clair qu'en
+partant du Monde nous ne pouvons pas arriver à comprendre ce que Dieu
+est en lui-même, mais seulement ce qu'il veut être relativement à ce
+monde. M. de Schelling l'a bien aperçu, et nous avons vu que lorsqu'il
+s'agit d'atteindre l'idée pure du Dieu absolu, il laisse de côté la
+théorie des puissances fondée sur l'intuition, pour chercher un nouveau
+commencement dans une définition de Dieu déjà philosophique: «l'essence
+qui existe.» Mais le théisme seul accorde cette définition, et la
+discussion métaphysique que nous avons imparfaitement résumée, n'a
+d'autre but que de retrouver les puissances du monde réel découvertes
+par l'analyse précédente, dans la notion de Dieu telle que la
+fournissent le théisme et le christianisme, ou, ce qui revient au même,
+de prouver aux croyants la vérité du système de M. de Schelling.
+
+Nous concevons la tâche un peu différemment. Nous voulons, s'il est
+possible, développer sous la forme d'une démonstration régulière cette
+vérité immédiatement certaine, que l'être absolu est pure liberté. Nous
+partirons donc, nous aussi, d'une définition de Dieu, ou, pour mieux
+dire, d'une définition du principe des choses, mais d'une définition que
+tout le monde soit obligé d'accepter. Nous partirons de la base commune
+au théisme et au panthéisme, à l'incrédulité comme à la foi: «Le
+principe universel est un être qui subsiste de lui-même;» et nous nous
+efforcerons d'établir par la pure pensée que l'être existant de lui-même
+ne saurait être conçu que comme pure liberté. Ce sera l'objet de notre
+prochaine leçon. Nous examinerons ensuite la portée de cette définition
+quant à l'économie générale de la science, et nous tenterons de
+résoudre, au moyen de cette clef, les problèmes les plus importants que
+l'expérience nous suggère.
+
+
+
+
+QUINZIÈME LEÇON.
+
+RECHERCHE SYSTÉMATIQUE DU PRINCIPE PREMIER.
+
+I. _Le principe de toute existence est un._ Preuve: La raison affirme
+immédiatement l'unité du principe de l'être. Nous avons besoin à la fois
+de rattacher nos connaissances à un principe unique et de donner pour
+base à la science le principe de la réalité. Remarque: Ce premier axiome
+est le fondement du panthéisme, qui ne répond point à nos besoins, mais
+dont nous ne pouvons nous affranchir qu'en le surpassant.
+
+II. _Le principe de l'existence est absolue liberté._ Preuve: Le
+principe de l'existence existe par lui-même; donc 1° il est cause de son
+existence objective ou relative, c'est-à-dire qu'il est une activité qui
+produit sa propre existence; il est _substance_. 2° Il produit lui-même
+l'activité intérieure par laquelle il se manifeste; il se produit comme
+substance; il est _vie_. 3° Il se donne à lui-même la loi de sa
+production spontanée; il détermine la forme de sa vie; il est libre; il
+est _esprit_. 4° Il produit sa propre spiritualité; il est _absolue
+liberté_.--La liberté absolue est la seule notion qui, de sa nature, ne
+puisse convenir qu'à l'être absolu, la seule dès lors par laquelle nous
+puissions le définir, s'il est possible d'obtenir une connaissance
+certaine de cet être, en d'autres termes, si la science peut commencer,
+ou si la science est possible; elle contient donc en elle-même les
+titres de sa légitimité, ce qui ressort immédiatement du fait qu'elle
+est la plus haute conception à laquelle notre pensée se puisse élever.
+
+
+Messieurs,
+
+La philosophie étant la science des choses par leur principe, son
+premier soin doit se porter sur la découverte de ce principe lui-même,
+c'est-à-dire, pour nous servir des termes consacrés, qu'elle devrait
+chercher d'abord les preuves de l'existence de Dieu. Mais l'idée de
+prouver l'existence de Dieu appartient à une époque où la science ne
+s'était pas encore rendue un compte assez exact de sa propre nature.
+Cette manière de poser le problème vient de la scolastique et d'une
+maxime par laquelle Descartes a transplanté la scolastique dans la
+science moderne, en bornant le doute philosophique aux jugements sans
+l'étendre aux idées. Le dessein de prouver l'existence de Dieu suppose
+qu'on a déjà l'idée de Dieu au début; et cependant cette idée suprême ne
+saurait être conçue sans un suprême effort. Si l'on se contente de la
+notion commune à tous les systèmes, celle d'un principe indéterminé de
+l'être, alors la réalité d'un tel principe est immédiatement évidente,
+de sorte qu'il n'y a rien à prouver.
+
+Le vrai problème consiste donc à déterminer l'idée de Dieu. Prouver
+l'existence de Dieu, c'est prouver que le principe de l'être est Dieu;
+en d'autres termes, c'est prouver que ce principe est un principe libre,
+car un principe libre mérite seul le nom de Dieu. Ainsi la démonstration
+de la liberté divine occupera dans notre métaphysique la place réservée
+aux preuves de l'existence de Dieu dans la métaphysique des écoles.
+Après avoir déterminé cette idée, nous chercherons à résoudre par son
+moyen les problèmes que l'expérience nous suggère; si le succès couronne
+notre entreprise, la réalité de l'objet conçu sera prouvée. Ainsi
+l'existence d'un Dieu libre ressortira non d'une démonstration ou d'une
+discipline spéciale, mais de la science tout entière.
+
+L'ancienne méthode était évidemment imparfaite en ceci qu'elle
+commençait par démontrer l'existence de Dieu pour en développer l'idée
+ensuite, dans la théorie de ses attributs métaphysiques et moraux,
+c'est-à-dire qu'elle posait une inconnue, quitte à se demander après la
+preuve, ce que proprement l'on avait prouvé. Nous corrigerons ce vice de
+l'ancienne méthode; nous établirons l'idée et l'existence par un seul et
+même acte de la pensée, en démontrant que l'Être capable d'exister et
+d'être conçu par lui-même est absolue liberté. Il s'agit donc d'une
+démonstration universelle _a priori_.
+
+Notre critère est celui de Descartes: la lumière naturelle. Notre point
+de départ est la définition de Spinosa justifiée par le critère de
+Descartes: «_Per substantiam intelligo quod in se est et per se
+concipitur: Substantia hujus modi esse nequit nisi una_.»
+
+Vous m'accorderez, Messieurs, l'unité du principe de l'être comme un
+axiome qui n'a pas besoin d'être démontré. S'il était possible de le
+prouver, il faudrait le faire; car les axiomes démontrables ne sont pas
+de vrais axiomes, et quand les philosophes s'occupent, suivant le
+conseil de Leibnitz, à légitimer l'évidence elle-même, ils ne perdent
+nullement leur temps. C'est pour eux un point d'honneur de ne pas
+accepter à titre de concession ce qu'ils peuvent arracher de force. Le
+nombre des vérités soi-disant premières doit être réduit autant que
+possible; l'élégance et la solidité de la science tiennent à cette
+condition. Mais il en est de l'unité du principe réel comme de
+l'aptitude de l'esprit humain à connaître le vrai, thèses connexes et
+solidaires, qui ne sont au fond qu'une seule et même thèse considérée
+sous deux aspects différents. Elles commandent tout et ne dépendent de
+rien. Il n'est pas possible de les prouver, il n'est pas possible de les
+contester sincèrement. Elles résument en elles l'évidence immédiate de
+la raison.
+
+Il n'est pas possible de prouver par la logique, c'est-à-dire par le
+moyen d'une autre vérité plus évidente, que le principe de l'être est
+un. Il n'y a pas de contradiction proprement dite à supposer plusieurs
+êtres qui existent par eux-mêmes, plusieurs principes ou plusieurs
+dieux, et si le doute sur ce point trouvait accès dans notre âme, on
+ferait vainement appel à l'expérience pour le combattre. Le raisonnement
+que l'on essayerait de fonder sur l'expérience reviendrait à ceci: Les
+choses que nous connaissons forment un tout par les rapports infinis qui
+les unissent, et puisqu'elles forment un tout, elles ne sauraient avoir
+qu'un principe. Mais il est toujours loisible de supposer d'autres
+sphères d'existence absolument séparées de celle à laquelle nous
+appartenons et inaccessibles à toute espèce d'expérience. Qui sait même,
+pourrait-on dire en se plaçant avec Bayle au point de vue empirique, si
+le désordre que nous trouvons autour de nous et surtout en nous-mêmes,
+ne provient pas d'un conflit entre les sphères de l'être, d'une lutte
+entre les principes qui les régissent? Je sais bien qu'en partant de
+l'infini il est aisé d'arriver à l'unité; mais c'est une grande question
+de savoir s'il est logiquement nécessaire que l'être existant par
+lui-même soit en tous sens un être infini.
+
+Cependant si l'unité du principe n'est pas démontrable, elle n'est pas
+non plus sérieusement contestable, et si la raison n'est pas très-sévère
+sur les preuves de cette vérité, c'est qu'elle en est convaincue avant
+tous les essais de preuve. Si nous supposons plusieurs principes
+éternels, soit que nous les mettions en contact les uns avec les autres
+dans la même sphère d'existence, soit que nous les considérions comme
+absolument séparés et gouvernant chacun un univers, toujours faut-il que
+nous pensions simultanément à cette pluralité de principes; car des
+principes auxquels nous ne penserions point ne seraient rien pour nous:
+la question de leur existence deviendrait absolument transcendante, ou
+plutôt elle ne saurait être posée. Dire qu'il peut exister des principes
+inaccessibles à notre pensée, c'est prononcer des paroles qui se
+détruisent elles-mêmes, car nous pensons à ces principes en affirmant
+leur possibilité. Dans l'hypothèse, nous pensons donc à plusieurs
+principes, et par cela seul nous les mettons en rapport, par cela seul
+nous créons entre eux une unité idéale, par cela seul nous nous imposons
+le devoir de chercher et de trouver leur unité. Kant avait raison de le
+dire, l'unité est pour la raison le premier besoin et la suprême loi.
+L'esprit n'est satisfait que dans l'unité. Nous ne croyons savoir les
+choses et nous ne les savons en effet comme nous voulons les savoir, que
+lorsque nous sommes parvenus à les comprendre au moyen d'un seul et même
+principe. Mais, s'il faut un seul principe à la science en vertu de
+l'impérissable idéal gravé dans notre âme, il faut aussi, pour répondre
+à ce même idéal, que la science explique les phénomènes par leurs causes
+réelles. Aussi longtemps que le principe par lequel nous comprenons les
+choses n'est pas celui qui les fait être, la science n'est pas achevée
+et son but n'est pas atteint. L'unité nécessaire de la connaissance nous
+atteste donc l'unité de l'être, ou plutôt l'unité de la connaissance et
+l'unité de l'être sont une seule et même thèse. Au fait, Messieurs,
+l'évidence n'est autre chose qu'une nécessité intérieure qui nous oblige
+à telle ou telle affirmation; nous croyons à l'unité du principe de
+l'être par l'effet d'une nécessité qui s'impose à notre raison: par
+conséquent l'unité de l'être est évidente. La mettre en question c'est
+mettre en question l'autorité de la raison elle-même, ce qui est
+toujours possible il est vrai, mais jamais dangereux. Je n'insisterai
+pas davantage[54], mais j'éprouve le besoin de faire ici une remarque
+dont vous apprécierez aisément l'importance.
+
+[Note 54: Comparez Leçon troisième, p. 41-49.]
+
+L'unité du principe de l'être ou de l'Être existant par lui-même
+implique rigoureusement, c'est en vain qu'on feindrait de le
+méconnaître, l'identité de tout être dans son principe, thèse
+fondamentale du panthéisme. Ainsi nous acceptons le panthéisme dès
+l'entrée. Le panthéisme devient notre prémisse. Nous n'aurons plus à le
+craindre, puisque nous lui faisons loyalement sa part. La justice et
+notre propre intérêt nous le commandent également. Le panthéisme de
+Schelling et de Hegel a prouvé par le fait sa supériorité logique sur le
+théisme qu'il a combattu. De fort bonne heure, peut-être même un peu
+trop facilement, mais non sans des raisons plausibles, on a reconnu dans
+le spinosisme la conséquence régulière des principes de Descartes, qui
+enseignait cependant la doctrine d'un Dieu séparé du monde et le
+dualisme de l'esprit et de la matière dans le monde. La scolastique du
+moyen âge, commentaire philosophique du dogme chrétien dont nous n'avons
+point méconnu la profondeur, était réellement panthéiste par sa base, je
+veux dire par sa doctrine de l'Être parfait, qu'elle définit: la
+totalité de l'être ou la réalité de tous les possibles. Pour faire
+sortir le panthéisme de ce principe, il ne s'agissait que d'oser
+s'avouer l'évidence. Une philosophie sérieuse ne peut donc ni faire
+abstraction du panthéisme, ni le combattre avec des armes déjà brisées.
+Le maître qui s'obstinerait à demeurer dans un point de vue dépassé
+laisserait l'esprit de ses disciples sans défense contre la puissante
+séduction intellectuelle de systèmes logiquement supérieurs, quoique
+moins bons peut-être d'intention et moins vrais dans leurs résultats
+généraux. Dès lors si le panthéisme ne satisfait pas aux besoins de la
+raison et du cœur, s'il ne répond pas aux intérêts de l'humanité, il
+faut nous efforcer de nous l'assujettir et non pas le laisser planer
+au-dessus de nos têtes. Cette vérité se fait jour. Nous obéissons donc
+aux exigences actuelles de la situation comme aux exigences de la
+pensée, en prenant notre point de départ dans le panthéisme. Nous nous
+efforcerons, par le développement régulier de sa donnée fondamentale, de
+le réfuter en le dépassant; mais nous commençons, comme lui, par l'unité
+de l'être; comme lui, nous demandons: Qu'est-ce que l'être? et nous
+raisonnons ainsi:
+
+I. Être signifie tout d'abord: exister pour nous, _être perçu_; par les
+sens ou par la pensée, peu importe. Cette existence relative ou passive
+doit avoir une cause: la raison nous l'enseigne évidemment. Il y a donc
+une cause de l'existence; cette cause, nous la trouverons ou dans l'être
+existant ou hors de lui. S'il s'agit d'une existence particulière, on
+peut admettre qu'elle ait sa cause hors d'elle-même; mais alors elle
+n'est pas ce que nous cherchons, puisque pour exister et pour être
+conçue elle suppose autre chose qu'elle-même. L'existence dont il s'agit
+est toute relative à nous, extérieure, objective ou phénoménale.
+L'existence phénoménale est le premier et le plus faible degré de
+l'être, ou plutôt ce n'est pas même un degré de l'être, c'est l'être
+apparent, l'être faux. À proprement parler, le phénomène n'_est_ pas; ce
+qui est véritablement, ce n'est pas lui; il n'est que la manière
+d'exister d'autre chose. C'est le _mode_ de Spinosa. La matière,
+j'entends la matière purement passive telle qu'on la conçoit
+généralement, trouve ici la seule place qui lui convienne[55].
+
+II. L'être véritable existe par lui-même, il est lui-même la cause de
+son existence, son existence phénoménale est un effet; son être
+véritable est la cause de cet effet. Mais il est impossible de concevoir
+une cause réelle autrement qu'active. L'être véritable est donc actif,
+ou plutôt il est activité; c'est une activité continuelle qui se dépense
+à produire son existence phénoménale. Telle est l'idée la plus
+élémentaire, le premier degré positif de l'être: il est cause de son
+existence[56]. Nous voyons _a priori_ que l'Être en général doit être
+cela, c'est-à-dire qu'être signifie cela. L'expérience nous offre
+partout des exemples de cette notion générale. Nous ne pouvons pas
+hésiter sur le nom qui lui convient, elle est dès longtemps connue et
+nommée: on l'appelle la _Substance_. Le mot _substance_ pris dans le
+sens absolu signifie l'être qui par son activité produit sa
+manifestation ou son existence apparente; et dans le sens relatif, quand
+on dit: la substance de telle ou telle chose, substance désigne
+l'activité qui produit l'existence.
+
+[Note 55: _Ens phænomenon_.]
+
+[Note 56: _Ens reale, causa phænomeni_.]
+
+Si les corps inorganiques sont de véritables substances, c'est que leur
+être véritable est une activité, une force qui produit les qualités par
+lesquelles ces corps existent pour nous: leur expansion ou leur volume,
+leur impénétrabilité, leur pesanteur, et les qualités qui affectent
+diversement nos sens particuliers. Il faut l'avouer ou reconnaître que
+les soi-disant substances corporelles ne sont pas des substances, mais
+des phénomènes, des effets, des modes d'une autre substance; que
+celle-ci soit Dieu, ou la Nature, ou peut-être le moi, comme le pensent
+les idéalistes. La nature inorganique ne serait donc pas morte, son
+apparente immobilité ne serait que l'uniformité du mouvement, sa
+passivité qu'une activité qui se terminerait en elle-même; mais c'est là
+un point secondaire pour notre objet, et sur lequel nous ne voulons pas
+insister.
+
+Avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant sur les deux idées
+capitales de substance et de cause que nous venons d'employer. Substance
+et cause ne sont pas synonymes, mais ce sont deux notions du même degré
+ou plutôt susceptibles de gradations correspondantes. Ici nous les
+concevons sans gradation, dans leur forme élémentaire, comme la simple
+substance et la simple cause, et déjà nous apercevons leur solidarité.
+Déjà nous pouvons dire: Toute substance est cause, il n'y a de causes
+réelles que les substances.
+
+III. Cette forme élémentaire ne suffit point au but que nous
+poursuivons. Nous voulons développer, dérouler ce qui est impliqué dans
+l'idée d'être. Nous voulons nous rendre un compte aussi exact que
+possible des conditions auxquelles l'être doit satisfaire pour pouvoir
+être conçu par lui-même, indépendamment de toute relation, et nous
+reconnaissons d'abord que l'être existant par lui-même, l'être absolu,
+est substance ou cause de son existence. Ce n'est point assez: L'être
+qui produit les signes de son existence n'est pas encore cause de
+lui-même, car en lui-même il est substance; nous pouvons donc demander
+encore d'où lui vient sa substantialité, et si nous le pouvons, nous le
+devons; par conséquent nous ne le comprenons pas encore comme être
+absolu, mais seulement comme être relatif, qui en suppose un autre. Pour
+être cause de lui-même, il devrait non-seulement produire son existence,
+mais se produire lui-même comme substance. L'être vraiment indépendant
+est cause de lui-même dans le sens que nous indiquons. La source de son
+existence s'alimente elle-même.
+
+Nous ne comprendrions pas sans doute comment la chose est possible, si
+l'expérience ne nous en fournissait dans la nature vivante un exemple
+admirable quoique imparfait. Les êtres organisés sont des substances,
+ils produisent leur existence apparente par leur activité intérieure. La
+matière dont ils sont formés est à la fois l'instrument et le produit de
+cette activité qui constitue leur être véritable; mais ce n'est pas là
+proprement ce qui en fait des êtres organisés. Le trait essentiel de
+l'organisme consiste en ceci, que la vie du tout individuel produit une
+pluralité de parties vivantes elles-mêmes, une pluralité de vies
+partielles ou de fonctions, qui produisent à leur tour la vie du tout;
+car la soutenir c'est la produire. La vie est à la fois la cause de
+l'existence des organes et l'effet des fonctions des organes. Les
+organes sont également les effets et les causes de la vie ou du tout.
+Chaque fonction est, directement ou par quelques intermédiaires, cause
+et effet de toutes les autres. L'organe facilite et soutient la
+fonction, la fonction produit l'organe. Il y a donc un double et
+constant mouvement du centre aux extrémités et des extrémités au centre.
+L'unité intime produit la pluralité des manifestations, et la pluralité
+des manifestations produit à son tour l'unité intime, c'est-à-dire que
+l'unité se réalise comme telle, par l'intermédiaire de la pluralité. En
+décrivant les êtres organisés, je viens, Messieurs, de définir la _vie_,
+et l'idée de la vie, supérieure aux idées plus simples de substance, de
+cause, de force et d'activité que nous avons traversées, se présente à
+nous comme identique à celle de _but_. L'être susceptible d'être connu
+d'une manière indépendante est cause de lui-même; l'être cause de
+lui-même est vivant; l'être vivant est son propre but. Aristote, le
+grand observateur, avait trouvé dans la nature les secrets de sa
+métaphysique. L'étude de la réalité lui révéla les vrais rapports de la
+cause finale et de la cause efficiente. La cause finale est le vrai
+commencement, la vraie cause; la cause efficiente n'est que le milieu,
+le moyen, ou plutôt, dirons-nous, la cause finale et la cause efficiente
+se confondent; le véritable agent c'est le but qui produit lui-même les
+intermédiaires par lesquels il se réalise dans son unité. Le but, comme
+_idéal_ qui doit être réalisé, est la cause des moyens par lesquels il
+se réalise, la cause efficiente des organes, qui sont à leur tour cause
+efficiente de la _réalisation_ du but. L'idée de but nous présente un
+cercle fermé: L'être qui est son propre but est à la fois cause et effet
+de lui-même. Cette idée d'un but inhérent à l'être ou plutôt identique à
+l'être, manquait à Spinosa. Aussi longtemps que la substance n'est cause
+que des phénomènes, on ne peut pas, je le répète, dire avec vérité
+qu'elle soit sa propre cause; elle est plutôt cause d'autre chose, mais
+elle devient sa propre cause pleinement et réellement lorsque le rapport
+des modes à la substance est aussi positif, aussi actif que celui de la
+substance aux modes. Alors ceux-ci reçoivent le nom d'organes, et la
+substance se produit réellement elle-même par l'intermédiaire de ses
+organes. Elle est cause de son unité, de son intimité, de sa réalité,
+cause d'elle-même dans le véritable sens de ce terme. Cette idée, dont
+Spinosa sentait le besoin sans l'atteindre, est indispensable à
+l'intelligence de la _cause_ aussi bien qu'à celle de l'_être_. La vraie
+cause est cause par son essence et non par accident. Son essence est
+d'être cause, c'est-à-dire qu'elle existe comme cause ou qu'elle est
+cause d'elle-même. Mais l'être cause de lui-même est le seul dont on
+n'ait pas sujet de demander la cause, le seul qui puisse être conçu
+comme possédant l'être par lui-même[57].
+
+[Note 57: _Causa sui_; εντελεχεια.]
+
+IV. L'être premier est donc un but substantiel, un organisme, une vie.
+Nous voyons clairement que pour subsister de lui-même et s'expliquer par
+lui-même, il doit satisfaire à ces conditions; mais nous ignorons si la
+liste des conditions qu'il doit remplir est déjà close. Un examen
+attentif du problème nous fera reconnaître qu'il n'en est rien. Partant
+du fait de l'existence, nous avons dit: L'être réel produit lui-même son
+existence; l'existence vient de l'activité de la substance. D'où vient à
+son tour l'activité de la substance? Si elle la reçoit d'une autre
+substance, elle n'est pas ce que nous cherchons. L'être réel ne produit
+donc pas seulement son existence par son activité, mais il s'imprime
+lui-même cette activité; il est cause de son activité intérieure aussi
+bien que de son existence apparente; il est vivant. Cette découverte
+nous ouvre les portes du monde idéal. L'être existant par lui-même est à
+la fois réel et _idéal_. L'organisme est l'Idée vivante qui produit les
+moyens de se réaliser: comme Idée, l'organisme préexiste à sa propre
+réalisation; l'organisme est son propre but. Mais il est malaisé de
+concevoir un but sans une intelligence, spontanée ou réfléchie, qui le
+pose et qui le poursuit. L'idée que nous avons obtenue n'est pas encore,
+sans doute, celle d'une véritable intelligence distincte de son but et
+libre vis-à-vis de lui, mais nous entrevoyons déjà l'intelligence. La
+vie est un germe d'intelligence, car dans la vie il n'y a pas simple
+déploiement; la vie est un retour, une réflexion de l'être sur lui-même,
+aussi bien qu'un mouvement expansif. Ce caractère de réflexion naturelle
+inhérent à la vie, nous explique pourquoi il n'y a pas de vie sans une
+pluralité de fonctions distinctes. Distinction, spécification,
+réflexion, sont autant d'idées inséparables.
+
+Ces remarques vous font pressentir, Messieurs, un résultat qu'il faut
+demander à la pure analyse. L'être réel est son propre but; l'idée de
+but conduit à celle d'intelligence; celle-ci mène à la diversité par
+laquelle nous pourrions redescendre aux phénomènes; elle mène aussi à la
+_Loi_, qui nous offre les moyens de nous élever au vrai principe.
+
+L'existence de l'être est nécessairement une existence déterminée; nous
+ne saurions en concevoir une autre comme réelle. L'être produit donc son
+existence, il se produit lui-même dans sa substantialité par le moyen de
+cette existence d'une manière déterminée. La circulation de la vie obéit
+à des lois. L'activité de l'être existant par lui-même est une activité
+réglée. D'où lui vient cette règle? L'être réel est un but vivant, une
+loi vivante. D'où vient sa loi? Si l'on identifie la cause et la loi, si
+l'on dit: «L'être se produit lui-même selon une loi immuable, la loi est
+l'essence et le principe, elle est ce qu'elle est, nous la constatons
+sans l'expliquer;» il faut convenir que l'on s'arrête arbitrairement, au
+mépris des règles de la méthode; car dans la recherche de
+l'inconditionnel il n'est permis de s'arrêter que devant une
+impossibilité bien constatée d'aller plus loin. Ici il n'y a aucune
+impossibilité de ce genre. L'être se donne l'existence à lui-même par
+une activité déterminée. Si la règle de cette activité lui vient
+d'ailleurs, il est relatif: supposant un autre être, il est limité par
+celui-ci; mais s'il possède cette règle en lui-même, comme l'exige la
+notion de l'absolu, c'est qu'il se la donne: il est, dans un sens
+positif, cause de sa propre loi; il se fait ce qu'il est, il produit la
+manière dont il se produit.
+
+Comme la notion précédente a son nom, qui est la Vie, parce que
+l'expérience nous fait connaître la vie, celle-ci trouve aussi dans
+l'expérience la preuve de sa valeur objective; son nom est bien aisé à
+découvrir: c'est l'_Esprit_ ou la _volonté_. Déjà, Messieurs, nous
+approchons, déjà nous voyons blanchir l'aurore.
+
+Déterminer soi-même la nature de son activité, la manière dont on est
+cause de soi-même, c'est être esprit. L'expérience intérieure nous
+atteste la réalité de l'esprit. Nous-mêmes nous sommes cause de notre
+activité, cause de la manière dont nous sommes cause, cause des lois
+selon lesquelles nous nous produisons. Nos actions sont l'effet de notre
+caractère. Notre état moral, le développement de notre intelligence,
+sont les causes permanentes, intimes, des actions extérieures et des
+mouvements intérieurs de pensée, de sentiment et de volonté qui, dans
+leur multiplicité continue, manifestent seuls aux autres et à nous-mêmes
+l'existence de notre esprit, c'est-à-dire, en prenant les mots dans leur
+vrai sens, qui constituent seuls toute cette existence. Notre esprit
+n'_existe_ que dans ses actes, et notre caractère, nos convictions, nos
+facultés, sont la substance de ces actes. Eh bien, ce caractère, ces
+convictions et jusqu'à ces facultés, nous nous les sommes données à
+nous-mêmes, non pas absolument, non pas complètement, mais pourtant il
+est certain que nous nous les sommes données à nous-mêmes. Si vous êtes
+savant, c'est que vous avez étudié; si vous êtes intelligent, c'est
+qu'en pensant vous avez appris à penser; si vous êtes généreux, c'est
+que vous avez dompté votre égoïsme; si nous sommes méchants, c'est que
+nous avons fait le mal. Nous sommes donc cause de notre causalité ou
+plutôt de sa loi; c'est nous qui déterminons la manière dont nous sommes
+causes, c'est nous qui déterminons notre substance et notre vie. En un
+mot, nous sommes libres. Esprit et _Liberté_, c'est la même chose.
+
+La notion que nous venons d'introduire n'est donc point chimérique,
+puisque l'expérience la confirme; nous voyons d'ailleurs clairement
+qu'elle est réclamée par notre dessein de réunir dans la conception de
+l'Être toutes les conditions de son existence. L'être existe; mais il
+n'existe pas seulement, il se fait exister, il est substance; il n'est
+pas simplement substance, mais il se fait substance; il est vivant, il
+est son propre but et se réalise selon sa loi; plus encore, il se marque
+son but et se donne sa loi; il est esprit, il est libre.
+
+Voilà, Messieurs, ce qu'il faut pour remplir le mot sonore de Spinosa
+_Causa sui_.
+
+V. Il semble que nous ayons trouvé ce que nous cherchions. Cependant la
+question de la cause peut se produire une dernière fois.--L'Être est
+libre, disons-nous. On peut demander d'où vient la liberté de l'Être;
+d'où vient la faculté qu'il possède de déterminer lui-même la manière
+dont il est cause? Il se peut qu'il l'ait reçue. Nous comprendrions dans
+ce cas qu'il ne la possédât que partiellement, d'une façon restreinte,
+comme nous la possédons, nous autres hommes; mais c'est là l'idée d'un
+être relatif, d'un être fini; ce n'est pas celle que nous cherchons.
+L'être qui existe par lui-même ne tient évidemment la liberté que de
+lui-même, c'est-à-dire, au sens positif, qu'il se la confère. Substance,
+il se donne l'existence: Vivant, il se donne la substance: Esprit, il se
+donne la vie: Absolu, il se donne la liberté. L'être absolu, cause de sa
+propre liberté, la possède pleinement, sans limitation, puisque nous ne
+trouvons rien dans son idée qui puisse la limiter. Il est ABSOLUE
+LIBERTÉ.
+
+Il est absolue liberté: tel est le terme que nous nous proposions
+d'atteindre! Nous y sommes arrivés en suivant une méthode légitime, car
+nous n'avons fait autre chose qu'appliquer le principe de causalité à la
+notion générale de l'être, jusqu'à complète pénétration.
+
+Il n'y a rien d'illusoire dans notre résultat, puisque les degrés de
+l'être que nous avons constatés comme autant de puissances progressives,
+se distinguent parfaitement les uns des autres et présentent chacun une
+idée nette et précise: La substance est cause de ses manifestations;--la
+vie s'alimente elle-même en produisant les organes qui la réalisent
+selon une loi déterminée;--l'esprit se donne des lois à lui-même et
+détermine sa propre vie.
+
+Mais il y a dans l'esprit fini cette contradiction, que d'un côté il se
+détermine, tandis que de l'autre il est primitivement déterminé:
+c'est-à-dire que l'esprit fini est à la fois esprit et nature, et non
+pas seulement esprit. La perfection de l'esprit serait d'être pur
+esprit, sans nature: l'esprit pur n'est que ce qu'il se fait,
+c'est-à-dire qu'il est absolue liberté. Mais ici nous sommes arrêtés. Il
+est impossible de remonter au delà de la formule de la liberté absolue:
+JE SUIS CE QUE JE VEUX; cette formule est donc la bonne.
+
+Nous devons définir Dieu: l'absolue liberté; parce que l'absolue liberté
+est la plus haute idée à laquelle nous soyons capables de nous élever;
+or il est évident que Dieu est la suprême grandeur ou, comme le disait
+la scolastique, l'être souverainement parfait, la réalité par
+excellence. Si nous pouvons imaginer ou concevoir quelque chose de plus
+grand et de plus excellent que Dieu, nous n'avons pas compris Dieu; mais
+l'idée de liberté absolue est telle que nous sommes obligés de
+reconnaître en elle ce qu'il y a de plus grand, ce qu'il y a de plus
+excellent, malgré son inévitable obscurité, malgré son inévitable
+abstraction, malgré ce qu'elle a nécessairement de paradoxal et
+d'impossible.
+
+Le possible, Messieurs, c'est ce que nous comprenons, ce que nous
+croyons embrasser par la pensée; or il répugnerait, on l'a fait sentir
+bien souvent sans apercevoir peut-être toute la portée de cette
+réflexion, il répugnerait que notre pensée finie mesurât la réalité de
+l'infini. L'idée suprême ne doit donc pas, d'après les données premières
+du problème, être celle d'un être possible, mais celle d'un être
+supérieur au possible; c'est-à-dire une idée qui forme la limite
+immuable de nos conceptions, une idée que nous atteignons, que nous
+venons toucher, pour ainsi dire, sans y pénétrer jamais, sans en faire
+jamais le tour. Il ne faut pas que nous en ayions l'intuition, il ne
+faut pas que nous puissions la comprendre, il suffit que la raison nous
+en démontre la vérité, la nécessité; et c'est précisément le cas de la
+formule que nous avons donnée. Si haut que s'élève le vol de notre
+pensée, l'idée à laquelle nous nous élançons sera toujours dominée par
+celle-ci: JE SUIS CE QUE JE VEUX.
+
+On peut rendre plus saisissable l'évidence sur laquelle nous nous
+fondons, en empruntant la forme consacrée de l'argument ontologique. Ce
+syllogisme concluait ainsi: «L'idée de Dieu est celle de l'être parfait;
+or la perfection implique l'existence réelle: donc l'idée de Dieu
+implique l'existence réelle de son objet.» Nous tournons la prémisse du
+raisonnement au profit de la liberté et nous disons: «L'idée de Dieu est
+celle de l'être parfait; mais un être parfait de sa nature le serait
+moins que celui qui se donnerait librement la même perfection; l'idée
+d'un être parfait de sa nature est donc une idée abstraite et
+contradictoire; l'être parfait _de sa nature_ serait encore imparfait;
+l'être parfait est celui qui se donne lui-même la perfection qu'il
+possède, c'est-à-dire l'être absolument libre: donc Dieu est absolue
+liberté.
+
+Nous arrivons au même résultat en analysant l'idée d'activité. Quel est
+le plus grand, le plus fort, le plus réel, de l'actif ou du passif?
+Évidemment ce qui est actif est le plus réel: l'activité est le côté
+positif de l'être, et quand vous auriez retranché d'un être toute
+activité, soit sur lui-même, soit au dehors, quand il ne produirait
+absolument plus aucun effet, il serait comme s'il n'était pas, ou plutôt
+il ne serait pas; vous auriez détruit cet être. L'_être_, c'est
+l'activité; la passivité n'est que relative, l'être passif n'est que
+l'être pour un autre; mais, au fond et pour lui-même, tout être est
+actif. C'est faire quelque chose que d'être, et tous les êtres font
+quelque chose; c'est en cela que leur être consiste. À le bien prendre,
+activité et réalité sont des synonymes: plus il y a d'activité, plus il
+y a de réalité.--Mais si l'activité est la vraie réalité, il n'est pas
+moins évident que la véritable activité ne se trouve que dans la
+liberté. La pierre que je lance produit des effets par son choc, et dans
+ce sens elle est active; cependant vous savez qu'en lui donnant cet
+attribut, on s'exprime improprement: ce n'est pas la pierre qui est
+active, c'est la main qui la jette. Il n'y a d'activité véritable que
+l'activité spontanée. Ainsi l'activité spontanée, tel est le caractère
+essentiel de la réalité. Mais une activité spontanée et déterminée par
+une loi nécessaire n'est pas encore la véritable spontanéité, ni par
+conséquent la véritable activité; ce n'est pas la spontanéité parfaite,
+ce n'est donc pas la réalité parfaite. S'il y a plus d'activité, plus de
+spontanéité, plus d'être dans la plante qui pousse et qui fleurit
+d'elle-même que dans la pierre lancée par mon bras, il y en a plus dans
+l'homme qui réfléchit et délibère, qui fait ce qu'il veut, parce qu'il
+le veut, qu'il n'y en a dans la plante qui, sans le savoir et sans le
+vouloir, obéit aux lois de son espèce. Si l'activité réelle d'un être
+est seulement celle qu'il s'imprime à lui-même, il est clair que
+l'activité que l'être s'imprimerait selon une loi qu'il se donnerait
+également lui-même, serait plus réelle que celle qu'il s'imprimerait
+selon une loi déterminée par sa nature, c'est-à-dire indépendamment de
+son fait. Mais l'être qui se donne à lui-même la loi de son activité,
+l'être qui décide lui-même comment il doit agir et ce qu'il veut être,
+est l'être absolument libre; l'être absolument libre est donc l'être
+actif par excellence, l'être absolument libre est l'être réel par
+excellence. L'absolue liberté est le trait caractéristique de la
+parfaite réalité. Nécessité, passivité, immobilité, négation,--réalité,
+activité, spontanéité, liberté, il est plus facile d'apercevoir les
+liens étroits qui unissent ces deux classes d'idées que de trouver les
+intermédiaires requis pour démontrer mathématiquement leur solidarité.
+Tous les chemins conduisent à cette idée de la liberté pure, qui semble
+revêtir une évidence immédiate. Une fois produite, on sent qu'il n'y a
+rien au-dessus d'elle, et c'est là notre argument décisif.
+
+Cependant la doctrine que nous essayons de rajeunir, étant contraire aux
+traditions de la théologie comme à celle du rationalisme, ne s'établira
+pas sans opposition. Il importe donc de lever, s'il est possible, tous
+les doutes, de prévenir toutes les difficultés et d'établir que notre
+résultat, tout insaisissable qu'il est, n'en doit pas moins être accepté
+sur l'autorité de la méthode et sur l'autorité de sa propre évidence.
+
+Nous avons recherché la nature de l'absolu; la conclusion de notre
+analyse est celle-ci: l'absolu n'a point de nature; toute nature est
+_née_, dérivée, secondaire. La nature est ce qui est déterminé; le
+principe de toute détermination n'en comporte lui-même aucune. La
+conception où nous venons aboutir est en même temps la plus concrète des
+idées et l'idée du pur indéterminé. Ce résultat, à la fois très-positif
+et très-négatif, a quelque chose de surprenant. Il soulève d'abord une
+objection que j'essayerai de vous rendre sans l'émousser.
+
+On me dira: «Votre dialectique est illusoire, vous tournez dans un
+cercle, et, croyant démontrer, vous affirmez; ou plutôt vous niez
+gratuitement. La base de toute votre théorie, c'est que l'être ne peut
+avoir de qualités que celles qu'il a reçues. Vous n'admettez pas de
+nature primitive ou de nécessité spontanée, de nécessité identique à
+l'essence même de l'être et par conséquent identique à la liberté. Ainsi
+vous excluez arbitrairement une idée fort importante, qui sert de base
+aux systèmes les plus accrédités et qui a ses racines au plus profond de
+l'esprit humain; car enfin l'idée de la perfection ne saurait être
+purement négative; l'Esprit absolu implique la Raison absolue, qui ne se
+conçoit pas sans des lois. L'être parfait est l'être immuable, il est
+nécessairement ce qu'il est. Faut-il placer au sommet de tout la
+nécessité de la perfection ou la liberté de choix? On peut hésiter entre
+ces deux alternatives, mais tout au moins deviez-vous tenir compte de la
+première; elle est tout aussi légitime que l'autre et se conçoit plus
+aisément.»--Je suis loin, Messieurs, de méconnaître le poids de ces
+considérations. D'avance j'ai confessé que la Liberté et la Nécessité
+sont le dilemme suprême. D'avance j'ai dit que si je me prononçais pour
+la liberté divine, c'est essentiellement afin de rendre raison de la
+liberté humaine, dont la réalité se fonde, à mes yeux, sur l'autorité du
+devoir. Il y a entre la preuve métaphysique et la preuve morale une
+solidarité que je crois inutile de dissimuler; car il faut bien qu'une
+fois, au sommet, toutes les méthodes se rencontrent. Pour croire que la
+liberté humaine suppose la liberté divine, il faut considérer la liberté
+comme la perfection de l'âme humaine, et c'est sans doute parce que la
+liberté de l'esprit fini me paraît en être la perfection que j'ai
+cherché la perfection absolue dans la pure essence de la liberté. Ainsi
+tout reposerait en définitive sur la preuve morale ou sur l'évidence
+morale. Mais si la volonté morale donne à la pensée son impulsion,
+celle-ci, mise une fois sur la voie, ne doit plus en appeler qu'à ses
+propres forces, afin d'apporter aux anticipations du cœur une
+confirmation sérieuse. Il faut donc chercher à répondre par la raison
+pure à l'objection qu'on vient de soulever. Eh bien! la difficulté n'est
+pas insoluble pour la raison bien orientée. La réponse se trouvera dans
+un examen scrupuleux des conditions du problème:
+
+Il s'agit de concevoir l'être absolu, l'être qui réunit en lui-même
+toutes les conditions nécessaires pour exister. C'est le commencement de
+la science; dès lors si la science est possible, l'idée de cet être doit
+apporter avec elle les preuves de sa vérité.
+
+L'absolu n'est donc pas simplement un être qui puisse être conçu comme
+existant par lui-même. S'il suffisait de cela, il pourrait y avoir
+plusieurs conceptions différentes remplissant cette condition, et le
+choix entre elles serait arbitraire ou dicté par des raisons étrangères
+à l'intimité du sujet. Ainsi s'explique la diversité des systèmes: elle
+naît d'une imperfection de la méthode. L'idée de l'absolu est celle d'un
+être qui non-seulement peut être conçu comme existant par lui-même, mais
+encore et surtout, qui ne peut pas être conçu autrement. L'idée de
+l'absolu est donc nécessairement telle que l'expérience ne saurait nous
+fournir aucune analogie pour l'éclaircir; elle est, de sa nature,
+paradoxale, insaisissable. Mais la justesse de la règle que nous venons
+d'énoncer tout à l'heure ne peut pas être contestée. Et si, l'ayant
+acceptée, on consent à l'appliquer, on reconnaîtra que la pure liberté
+répond seule à cette exigence du problème. Nous concevons la substance
+infinie par l'analogie des substances finies, la vie universelle par
+celle des êtres organisés, l'esprit libre par le nôtre: en passant du
+fini à l'infini, du créé à l'incréé, ces idées ne changent pas
+essentiellement. Si l'on peut concevoir une nature, une loi quelconque
+comme primitive et absolue, on peut la concevoir également comme donnée
+et dérivée; au contraire, compréhensible ou non, l'être qui n'est que
+liberté, l'être qui se donne à lui-même la liberté, ne peut être que
+l'absolu.
+
+Que si donc le scepticisme a tort (et le scepticisme sur les vérités
+suprêmes implique, pensez-y bien, le scepticisme universel), si la
+raison peut arriver à la vérité sur le principe des choses, et si, après
+avoir découvert la vérité, elle peut acquérir la certitude qu'elle la
+possède en effet, il faut chercher cette vérité dans notre formule: JE
+SUIS CE QUE JE VEUX. L'idée qu'elle exprime ne s'applique pas à l'absolu
+par extension ou par analogie; elle n'a de sens que relativement à
+l'absolu.
+
+
+
+
+SEIZIÈME LEÇON.
+
+III. _L'absolue liberté est incompréhensible._ Nous en constatons la
+place, nous n'en possédons pas l'idée, car nous n'avons pas d'intuition
+qui lui corresponde. Toute intuition est au fond intuition de nous-même.
+Les systèmes de philosophie sont d'autant plus clairs que leur idée
+fondamentale est plus intuitive. Le nôtre a son point de départ au delà
+de l'intuition.
+
+IV. _La volonté est l'essence universelle._ Les différents ordres de
+l'être sont les degrés de la volonté. Exister, c'est être voulu. Être
+substance, c'est vouloir; vivre, c'est se vouloir; être esprit, c'est
+produire sa propre volonté, vouloir son vouloir.
+
+
+Messieurs,
+
+Dans notre dernier entretien, j'ai développé avec vous l'idée du
+principe de l'être et j'ai essayé d'établir _a priori_, par la pure
+pensée, que ce principe est l'absolue liberté, comme nous avions déjà dû
+le reconnaître en partant de la liberté humaine.
+
+Je rappelle les traits principaux de notre démonstration, en en
+modifiant un peu les termes, pour les présenter sous un aspect nouveau.
+
+L'existence en général a nécessairement un principe. Que ce principe
+existe lui-même indépendamment des choses particulières ou qu'il existe
+seulement dans les choses particulières, dans le Monde, peu importe;
+mais ce qui est certain, c'est qu'il n'a pas la cause de son être hors
+de lui; sans cela il ne serait pas le principe. Il y a donc un être
+cause de son propre être et de toute existence. L'idée de cet être doit
+devenir le principe de la science: de la possibilité de concevoir cette
+idée dépend la possibilité de la science. Comprendre implique la
+certitude d'avoir compris. L'idée du principe de l'être doit donc être
+déterminée de telle sorte qu'elle ne puisse absolument s'appliquer qu'à
+lui, c'est-à-dire qu'il soit impossible à la pensée de remonter au delà.
+
+La simple idée de substance ou de cause de l'existence ne remplit pas
+cette condition. L'activité qui produit l'existence pourrait avoir sa
+cause en dehors d'elle. Il faut qu'elle ait sa cause en elle-même, il
+faut qu'elle se produise elle-même comme activité, c'est-à-dire qu'elle
+soit une vie.
+
+Ceci n'est pas encore assez, car la loi de la vie pourrait venir
+d'ailleurs; pour que l'idée même de cette vie implique en elle qu'il
+n'en est pas ainsi, il ne suffit pas qu'elle soit l'idée d'une vie, mais
+l'idée d'une vie qui se donne elle-même ses lois. Ceci n'est plus
+simplement la vie, c'est l'esprit, c'est la libre volonté.
+
+Enfin l'être pourrait avoir reçu sa liberté; il ne faut pas se contenter
+de dire qu'étant l'être infini et le principe, il ne l'a pas reçue; il
+faut que le contraire soit positivement renfermé dans l'idée que nous
+nous en formons, sans quoi nous n'avons pas cette idée. L'idée de l'être
+infini n'est donc pas seulement celle d'un esprit libre, mais celle d'un
+être qui se fait libre, qui se pose lui-même comme libre et qui n'est
+absolument que ce qu'il se fait. Il est impossible de remonter
+davantage. La question constamment reproduite jusqu'ici n'aurait plus
+aucun sens si nous la posions au sujet de l'être libre parce qu'il le
+veut, et Celui que nous définissons ainsi sans le comprendre ne peut
+être que l'absolu et le premier.
+
+Les trois premiers degrés de l'être répondent aux différents ordres de
+réalités finies: la nature inorganique, l'organisme, l'âme humaine. Le
+quatrième, l'Absolu, échappe à toute analogie et surpasse notre
+intelligence dont il semble forcer les ressorts; mais il est naturel, il
+est convenable qu'il en aille ainsi: lorsqu'il s'agit de l'infini, tout
+ce que nous pouvons espérer, c'est de voir clairement la raison de notre
+ignorance. Cette raison ne se trouve point dans la nature de notre
+esprit, mais dans la nature de l'objet, qui se voile dans sa propre
+lumière. L'absolu est ce qu'il veut être. Lorsque nous savons ce qui le
+rend incompréhensible, nous l'avons compris.
+
+Il faut donc l'avouer, Messieurs, toute notre dialectique ne nous donne
+aucune intuition de l'absolu. Une nécessité logique nous oblige à
+proclamer que l'Être universel est la liberté absolue, sans que nous
+sachions en quoi cette liberté consiste. Certains qu'elle doit être,
+nous ignorons encore comment elle peut être; car nous ne comprenons
+réellement comme possibles que les choses dont nous avons l'intuition.
+Mais, encore une fois, nous n'avions aucune raison de nous flatter que
+nous arriverions à l'intuition de l'absolu. Nul objet infini ne peut
+être saisi dans son infinité d'une manière intuitive. Le monde sensible
+est le seul champ de l'imagination comme de la perception; le moi dans
+son existence ou dans la série de ses actes particuliers, est le seul
+objet de l'intuition proprement dite; et si nous apercevons son essence
+immuable, c'est toujours dans les actes particuliers qui la manifestent.
+Aussi, Messieurs, la lueur d'intuition qui semble nous accompagner dans
+la discussion de cette matière, ne vient-elle pas de l'absolu en tant
+qu'absolu, mais de l'absolu se manifestant en nous. Plus simplement,
+pour ne pas anticiper ni prêter aux malentendus, nous dirons qu'elle
+vient de nous.
+
+Nous avons l'intuition de nous-même, et cette intuition nous sert à
+pénétrer la nature intime de l'être dans notre degré. Nous saisissons
+dans notre esprit ce qu'il y a de commun à tous les esprits, mais
+l'intuition ne monte pas plus haut et ne descend pas plus bas. Ainsi,
+des quatre degrés de l'être que la logique nous a permis de distinguer,
+nous n'en comprenons qu'un seul: le troisième, et cela fort
+incomplètement. Notre esprit est activité, c'est une activité complexe
+et réfléchie; par cette réflexion, qu'on nomme la conscience, nous
+ramenons à l'unité la pluralité des fonctions. Nous avons le sentiment
+de ce qu'est un tel esprit, quoiqu'il soit bien difficile d'en parler
+comme il faut. Mais l'activité simple, monotone, sans réflexion de la
+simple substance, nous n'en avons point d'intuition, sinon peut-être une
+très-faible, due à ce que dans certains cas nous pouvons observer en
+nous-même quelque chose qui lui ressemble.
+
+Par l'effet d'une illusion naturelle, les efforts que nous coûte l'idée
+de la substance la font paraître très-profonde, très-admirable et
+très-parfaite. On s'explique par une telle illusion comment de grands
+philosophes ont cru posséder l'idée de l'absolu dans la définition de la
+substance, sans s'apercevoir qu'ils mettaient ainsi l'absolu beaucoup
+au-dessous de notre propre nature.
+
+Les systèmes du panthéisme moderne occupent les degrés intermédiaires
+entre notre catégorie de la _substance_ et notre catégorie de
+l'_esprit_. Ils se groupent autour de la notion du _but_. L'Idée absolue
+que Hegel place au sommet de sa philosophie, ne diffère pas
+essentiellement du _but_, tel que nous l'avons défini. Au fond, le
+système de Hegel est plus clair, plus intuitif que ceux de ses
+devanciers, parce qu'il repose sur une idée plus voisine de celle que
+l'homme réalise et qu'il comprend. Mais s'il est plus clair que le
+spinosisme, par exemple, il n'est pas encore bien clair, ce système
+illustre, attendu qu'il se meut encore dans l'abstrait, et qui dit
+abstrait, dit impossible. Toutes les conditions de l'être ne sont pas
+encore réunies dans l'absolu de Hegel. Hegel ne s'est pas aperçu ou n'a
+pas voulu s'apercevoir qu'un but suppose une intelligence qui le conçoit
+et une volonté qui le pose. L'Idée dont il fait son Dieu produit
+incessamment les moyens, les milieux de sa propre réalisation. Elle vit
+dans la Nature et s'accomplit dans l'Histoire.--C'est bien, mais la
+pensée ne demande pas moins impérieusement à savoir ce qu'elle est en
+elle-même, avant la nature, avant l'histoire, c'est-à-dire
+indépendamment de la nature et de l'histoire.--À cette question il faut
+répondre, ou que l'Idée prise en elle-même n'est rien, ce qui est
+absurde, ou bien, avec nous, que l'Idée prise en elle-même, l'Idée _en
+soi_ est une véritable idée, c'est-à-dire le produit d'une intelligence
+réelle, l'acte d'un esprit qui la pense. Ainsi l'Esprit précéderait
+l'Idée et le panthéisme se transformerait en théisme.
+
+La philosophie devient beaucoup plus compréhensible, beaucoup plus
+intuitive, elle arrive à la lumière du jour lorsqu'on a poussé l'idée de
+l'Être jusqu'à pouvoir dire: L'Être est esprit. Cela vient, Messieurs,
+je le répète, de ce que nous sommes nous-mêmes esprit. Cette philosophie
+n'est pas seulement plus claire, elle est plus vraie, elle est la vraie.
+Seulement il ne faut pas oublier qu'il y a deux sortes d'esprit:
+l'esprit fini et l'esprit infini, l'esprit créé et l'esprit incréé. Je
+veux dire qu'il y a entre l'esprit créé et l'esprit incréé une
+différence de degré et de qualité, une différence spécifique, dont il
+est essentiel de tenir compte, parce qu'elle transforme le fond même de
+nos conceptions.
+
+Nous sommes esprit--nous sommes libres: ces deux propositions sont
+identiques; il est impossible de concevoir un être libre qui ne soit pas
+un esprit, il est impossible de concevoir un esprit qui ne soit pas
+libre. L'esprit, nous l'avons dit, et cette définition repose sur
+l'évidence, l'esprit n'est autre chose qu'un être qui détermine lui-même
+son activité, l'activité produisant l'activité, la seconde puissance de
+l'activité, ou de la substance.
+
+La pesanteur, la résistance des corps, l'électricité, le magnétisme, la
+chaleur, la lumière, sont de simples manifestations de la substance, ou
+de simples énergies, des actes simples, déploiement d'une puissance
+simple.
+
+L'irritabilité musculaire, que des physiologistes considérables ont
+rapprochée de l'électricité, lui ressemble en ceci du moins qu'elle est
+du même degré, du même ordre; c'est aussi une simple énergie, un simple
+effet de la substance. Elle se montre telle dans les convulsions. Mais
+dans le mouvement volontaire, cette force est déterminée, dirigée,
+réglée, possédée par une autre force que j'appelle esprit. L'esprit est
+donc une force qui agit sur des forces, une activité dont les effets
+sont eux-mêmes des activités. L'analyse du mouvement volontaire en
+fournit la preuve.--Même redoublement dans la perception. La sensation
+est une production, une imagination, l'effet d'une activité spontanée,
+et ce que l'esprit perçoit c'est proprement cette activité. Ainsi la
+vision est un acte de l'esprit auquel l'acte du nerf optique sert
+d'objet et de matière.
+
+Voilà pour les rapports de l'âme et du corps, où les deux forces se
+distinguent assez facilement. Mais dans les phénomènes purement
+spirituels nous trouvons la même dualité ou plutôt la même
+réduplication. Nous ne pouvons en exprimer le caractère qu'en disant:
+L'esprit est la puissance de lui-même. Être esprit consiste à se
+posséder soi-même. Tout acte réel de l'esprit ou de l'âme naît du
+concours de deux forces bien distinctes quoique identiques dans leur
+principe, et dont l'une se subordonne à l'autre. La première varie, la
+plus élevée est toujours identique: elle s'appelle la volonté. Ainsi
+comprendre n'est pas la même chose que vouloir comprendre; mais il n'y a
+pas d'intelligence sans attention, c'est-à-dire sans une volonté qui
+dirige et possède l'intelligence. Aimer est un vouloir, et cependant
+nous n'aimons pas véritablement toutes les fois que nous voulons aimer.
+L'amour réel est en nous l'harmonie d'une double volonté: quand nous
+voulons aimer sans y parvenir, la subordination tentée ne s'effectue
+pas, à cause de la résistance du principe inférieur, qui dans ce cas est
+évidemment une volonté, lui aussi, comme il l'est, au fond, dans tous
+les cas possibles. En somme, nous ne faisons rien, nous ne sommes rien
+sans la volonté, et ce que nous faisons sans le vouloir ce n'est pas
+nous qui le faisons. La volonté est donc le caractère éminent de
+l'esprit, la volonté est la puissance qui régit nos puissances diverses
+et dont ces puissances sont elles-mêmes les états inférieurs ou les
+transformations. C'est la volonté qui fait l'unité de notre être, c'est
+elle qui fait que nos facultés sont réellement les facultés du même
+être. Vient-elle à défaillir dans un esprit; les facultés de cet esprit
+ne sont plus des facultés, des instruments qu'il emploie, mais des
+puissances indépendantes et hostiles, qui le dominent et qui le
+déchirent. Plus il y a de volonté dans un esprit, plus il est, et plus
+il est un.
+
+Une puissance qui détermine l'activité, qui la suscite et qui
+l'engendre, s'appelle volonté; or comme il est impossible de concevoir
+une volonté qui ne soit pas libre, du moins dans son principe, nous
+sommes contraints d'avouer à la fois que la volonté est la racine,
+l'unité, la substance de l'esprit, et que tout esprit est libre parce
+qu'il est esprit.
+
+Nous savons tout cela, grâce à la connaissance que nous avons de
+nous-mêmes. Du moment où nous avons reconnu, sur la foi d'une
+démonstration méthodique, que l'Être absolu doit être comme nous une
+activité source d'activité, ou un esprit, nous sommes autorisés à lui
+appliquer ces données de l'intuition. La notion intuitive de l'absolu ne
+peut être qu'anthropomorphique, du moins s'il s'agit de l'intuition de
+la seule intelligence; mais cet anthropomorphisme inévitable est,
+jusqu'à un certain point, légitime. Il est entièrement dans son droit
+vis-à-vis des principes panthéistes que nous avons trouvés sur notre
+chemin; il les domine et, partant, les réfute. Au reste, Messieurs, on
+aurait mauvaise grâce à se montrer trop sévère envers
+l'anthropomorphisme, lorsque l'on croit avec le christianisme que
+l'homme est l'image de Dieu, ou seulement lorsque, avec les
+métaphysiciens, on estime que l'homme peut connaître Dieu. «Tu es pareil
+à l'esprit que tu comprends[58],» dit le spirituel compagnon du docteur
+Faust, qui nous pardonnera cette citation. Le rusé démon parle ici comme
+l'École, où l'on répète depuis quelques mille ans, que l'intelligence
+repose sur l'identité de ce qui connaît et de ce qui est connu.--Cette
+sentence est vraie, à peu près comme toutes les sentences, à condition
+de la bien entendre.
+
+[Note 58: _Du gleichst dem Geist den du begreifst._]
+
+On arrive, dit encore l'École, à la conception de l'infini en
+affranchissant de leurs limites les qualités positives du fini.
+
+Eh bien, l'idée de l'esprit que nous obtenons en nous considérant
+nous-même, est pleine de restrictions qui la contredisent et qui ne
+sauraient se concilier avec le caractère de l'Être absolu. Nous
+produisons notre propre activité, nous faisons jaillir la source des
+actes qui composent notre existence, nous sommes cause de cette
+existence, nous sommes cause de ses causes et nous en déterminons la
+loi, c'est pourquoi nous sommes véritablement libres, de vrais esprits,
+des créateurs. En effet nous donnons naissance à nos sentiments, à nos
+passions, à nos convictions, et, féconds à leur tour, ces sentiments,
+ces passions, ces convictions produisent nos actes particuliers. La
+véritable création est la production de forces vivantes.
+
+Mais si l'on peut affirmer avec raison que nous produisons ces forces,
+on peut dire avec non moins de vérité que nous ne les produisons point,
+car nous en trouvons en nous les germes préexistants à toute action de
+notre part. Qu'est-ce qu'un germe? Messieurs, c'est un être en
+puissance, c'est une puissance. Nous nous faisons donc nous-mêmes ce que
+nous sommes, nous nous rendons nous-mêmes capables de produire ce que
+nous produisons, dans ce sens que par notre liberté nous accordons ou
+refusons, en un mot, que nous mesurons l'essor, le développement ou
+l'_existence_ à ces puissances préexistantes et par là même
+inexpliquées. Nous laissons nos facultés en friche, dans le non-être, ou
+bien nous les déployons, nous les réalisons, nous leur donnons
+l'être.--Mais leur être dans le non-être ou dans la puissance, nous ne
+le produisons pas nous-mêmes, il faut bien l'avouer, et notre liberté se
+trouve primitivement déterminée, limitée par le nombre et par la nature
+de ces puissances qui ne viennent pas de nous-mêmes.
+
+Ainsi nous sommes les auteurs de nous-mêmes dans un sens borné; nous
+sommes libres, sans être complètement libres. Tel est notre esprit. Tel
+est le seul esprit dont nous ayons l'intuition. Une philosophie qui
+prétend à l'intuition de son premier principe ne peut guère s'élever
+au-dessus de cette catégorie.
+
+La nouvelle philosophie de M. de Schelling, qui tire sa substance de
+l'intuition psychologique, comme je crois vous l'avoir dit, s'est
+arrêtée à ce degré. Sous l'apparence de l'abstraction, c'est un
+véritable anthropomorphisme spéculatif. Dieu est libre, selon ce
+système, dans des conditions qui résultent de la nature de ses
+puissances. Il crée par le moyen de ses puissances; mais, quoi qu'en
+dise M. de Schelling, qui voudrait sans y réussir parce que le problème
+est insoluble même aux efforts du plus beau génie, concilier l'absolu
+logique et l'intimité de l'intuition, Dieu ne crée pas ses puissances.
+Seulement il est libre, précisément comme nous, de les réaliser ou de ne
+pas les réaliser, libre d'en faire les puissances créatrices du Monde ou
+de les laisser dormir dans son sein.
+
+L'esprit fini tel qu'il est connu par l'expérience, l'esprit absolu tel
+que le conçoivent M. de Schelling et toute philosophie
+anthropomorphique, se rend donc lui-même créateur d'une manière
+déterminée par sa nature préexistante; la liberté créatrice rentre
+elle-même dans cette nature. Nous pouvons avoir l'intuition de cet
+esprit là, parce que nous sommes esprit dans ce sens là. Mais l'esprit
+conçu de cette manière ne renferme pas toutes les conditions requises
+pour qu'il soit par lui-même; du moins n'est-il pas tellement défini
+qu'il ne puisse être que par lui-même; seul critère de nos résultats. La
+nécessité logique, la fidélité à la raison, si vous aimez mieux que je
+dise ainsi, nous pousse donc au delà de cette idée, dussions-nous
+abandonner l'intuition. Nous ne marchons plus, nous nageons, nous
+nageons dans la nuit, mais le courant nous guide et nous amènera.
+
+Du moment où l'on parle d'une nature préexistante, de puissances
+préexistantes, de facultés créatrices préexistantes et même d'une
+liberté préexistante, nous devons nous demander d'où viennent ces
+puissances, d'où vient cette liberté. Et si l'on a le droit de décliner
+la réponse en disant: elles sont; c'est un fait; il faut bien commencer
+par un commencement, il faut bien reconnaître un premier être, une
+première réalité déterminée qui n'a point de cause, alors tout le mal
+que nous nous sommes donné était bien inutile. Pourquoi chercher la
+cause des existences particulières et l'unité du multiple? Les choses
+sont, et voilà tout. Pourquoi la matière ne serait-elle pas l'absolu?
+Pourquoi ne sommes-nous pas matérialistes et fétichistes? Pourquoi
+remontons-nous à ce principe d'activité que nous appelons substance?
+Pourquoi passons-nous de la substance, qui est l'activité naturellement
+fixée, déterminée de fait, à la vie, qui est l'activité déterminée par
+sa fin et se produisant elle-même en vue de cette fin? pourquoi du but
+se réalisant dans la vie tel qu'il est donné, à l'esprit qui pose
+librement les buts? Du moment où la fatigue est une raison de s'arrêter,
+il ne faut pas se mettre en route. Répétons-le, Messieurs: la loi de
+l'esprit qui nous fait chercher la cause des choses n'est satisfaite que
+par la conception d'une réalité dont il soit impossible de demander la
+cause. L'Être absolu est celui qui ne peut être qu'absolu. Il se donne à
+lui-même sa nature, ses puissances et sa liberté. Il n'est pas esprit,
+il se fait esprit. Sa volonté n'est pas, comme la nôtre, un élément de
+sa nature qui se meut dans des conditions qu'elle n'a point tracées. Ce
+n'est pas _une_ volonté, c'est _la_ volonté, la volonté pure,
+inconditionnelle, qui se donne à elle-même ses conditions. Ici,
+Messieurs, oui! nous perdons pied, l'intuition nous abandonne, et si,
+pour savoir, il faut l'intuition, comme je l'accorde, nous ne savons pas
+ce qu'est la pure volonté, mais ce que nous savons, et ce qu'on ne
+saurait trop répéter, c'est qu'il n'est pas raisonnable de prétendre
+atteindre à l'intuition de l'absolu. Si nous trouvons Dieu par
+l'intuition, ce n'est pas Dieu comme absolu, mais Dieu révélé, Dieu tel
+qu'il veut se révéler à nous.
+
+Pour le moment, nous renonçons donc à l'intuition, et c'est les yeux
+bandés, sans le comprendre, parce qu'il le faut, que, sur la foi de la
+logique, nous prononçons: L'Être existant de lui-même est pure volonté.
+
+Nous sommes arrivés à ce résultat en partant de la notion abstraite de
+l'être en général, telle qu'elle se trouve chez tout le monde; nous
+avons nommé les degrés de l'être à mesure que nous les rencontrions,
+conduits par la nécessité de la pensée qui nous oblige à chercher la
+cause de tout ce qui est susceptible d'en avoir une. Nous n'avons
+prononcé le mot de volonté qu'assez tard, alors seulement que l'idée
+qu'il exprime était venue d'elle-même prendre sa place dans notre
+esprit.
+
+La conclusion de ce travail purement analytique sur la plus universelle
+des idées, a nécessairement une portée universelle. Elle éclaire d'un
+jour nouveau tout le chemin que nous avons parcouru.
+
+Si l'essence de l'Être existant par lui-même est la libre volonté, il
+est manifeste que la volonté est le principe de tout être, ou l'unique
+substance; ces deux propositions sont trop étroitement liées pour qu'une
+démonstration semble ici nécessaire. Nier leur solidarité serait
+prétendre qu'un être qui a son principe hors de lui peut le trouver
+ailleurs que dans l'Être existant par lui-même, ce qui ne saurait se
+penser. Peut-être ceci sera-t-il soupçonné de panthéisme?--On se
+tromperait. La question du panthéisme n'est point là. Nous la trouverons
+en son lieu et nous ferons voir aisément, s'il en est besoin, qu'un
+système reposant sur l'absolue liberté divine est l'antipode du
+panthéisme. Mais l'accusation fût-elle fondée, encore vaudrait-il mieux
+être panthéiste que de méconnaître une chose évidente. Nous l'énonçons
+donc en termes exprès: L'Être parfait étant la volonté parfaite, tout
+être est volonté dans son essence; les degrés de l'être sont les degrés
+de la volonté. Exister c'est être voulu. Être substance, c'est vouloir;
+vivre, c'est se vouloir; être libre, c'est vouloir son vouloir, se faire
+vouloir. Ces définitions vous font sans doute un effet étrange;
+cependant, Messieurs, elles vous paraîtront bientôt naturelles; elles
+vous paraîtront évidentes si vous consentez à vous placer dans mon point
+de vue, c'est-à-dire à considérer les choses non du dehors, mais du
+dedans, telles qu'on peut supposer qu'elles sont en elles-mêmes et non
+pas seulement dans l'effet qu'elles produisent sur nous. Permettez-moi
+de défendre mes assertions en quelques mots, et de reprendre ainsi, une
+dernière fois, l'enchaînement des idées ontologiques sur lesquelles je
+m'appuie. Dieu merci! cette ontologie commence à sortir de
+l'abstraction.
+
+Il semble ridicule, j'en conviens de bonne grâce, de prétendre que les
+mots: «cette pierre existe,» soient synonymes de ceux-ci: «Cette pierre
+est voulue.» Cela est ridicule parce qu'effectivement cela n'est pas
+vrai. Mais dans le discours ordinaire, que signifie donc: cette pierre
+existe?--Cela signifie: cette pierre frappe mes sens, c'est-à-dire, en
+dernière analyse: je suis modifié de telle ou telle façon. C'est un
+jugement dont, au point de vue de la raison, le sujet véritable est moi,
+non la pierre. Mais pour la pierre elle-même, que signifie l'affirmation
+qu'elle existe, sinon qu'elle est produite, qu'elle est posée? et si
+l'on veut donner à ces mots un sens intelligible, il faut bien ajouter:
+qu'elle est voulue.--Repousser cette proposition, c'est confesser que
+l'affirmation de l'existence est une affirmation vide relativement à son
+objet; c'est ouvrir la porte à l'idéalisme d'un côté, de l'autre à la
+négation de la science.
+
+Exister est donc être voulu, et produire l'existence, être cause de
+l'existence, c'est vouloir.
+
+Ici encore il faut s'entendre: il est clair que les causes sensibles ne
+sont pas des volontés. La chaleur et l'humidité ne font pas pousser les
+plantes par le fait de leur volonté. Mais les causes sensibles ne sont
+pas des causes pour la raison; les causes sensibles ne sont que des
+effets intermédiaires entre l'effet dont on s'occupe et l'action de la
+vraie cause. Une cause véritable l'est en elle-même, par sa nature, et
+non par accident; c'est donc une force réelle qui produit certains
+effets par une action ou par un mouvement dont le principe est en
+elle-même: définition qui revient entièrement à celle de la substance.
+Il s'agit donc de savoir ce que c'est que produire un effet de soi-même,
+en se plaçant au point de vue de la force ou du sujet qui le
+produit.--Nous répondons: C'est vouloir. La force veut son effet ou elle
+ne le produit pas d'elle-même. Vouloir suppose toujours la possibilité
+métaphysique de ne pas vouloir, mais non la possibilité de fait. En fait
+ce vouloir, qui constitue la substance, peut être un vouloir nécessaire,
+c'est-à-dire un vouloir déterminé, un vouloir fixé, un vouloir posé, un
+vouloir voulu. Il est voulu tel qu'il est, ou tel qu'il veut, et par
+conséquent il ne peut pas vouloir autrement.
+
+L'expérience de la vie nous offre des exemples très-propres à faire
+comprendre comment une activité libre à son origine, peut devenir
+nécessaire. Ainsi nos passions sont des directions déterminées de la
+volonté, des volontés durcies, immobilisées, s'il est permis d'employer
+ce langage; elles produisent des effets qui ont toujours le même
+caractère; arrivées à un certain degré, elles deviennent des puissances
+fatales comme les puissances de la nature; ce sont des volontés qui, par
+le fait, ne peuvent pas vouloir autrement qu'elles ne veulent.
+Soustraites à l'empire de la liberté, elles se dérobent également au
+regard de la conscience qui les pénétrait dans le principe. En se
+roidissant, elles deviennent opaques; l'un des changements est
+inséparable de l'autre. Mais les passions qui nous offrent de tels
+traits n'ont pas leur origine en elles-mêmes; primitivement elles
+procèdent de notre liberté, qui s'est déterminée dans ce sens: elles
+sont une transformation, une aliénation de notre liberté, et pourtant la
+liberté ne se perd pas tout entière dans les passions; elle se maintient
+avec plus ou moins de succès dans sa fluidité vis-à-vis de ces volontés
+fixées auxquelles elle a donné naissance. Ainsi, même au sein d'une
+individualité finie, le multiple sort de l'unité; l'inconscient, du
+conscient; la nature, de l'esprit; la nécessité, de la liberté. Les
+volontés particulières se séparent de leur tige, elles acquièrent une
+sorte d'individualité distincte, et l'âme devient le théâtre d'une lutte
+qui finit, quand la passion se change en folie, par déchirer la
+conscience et briser la personnalité. La passion, force fatale et
+aveugle, est donc un vouloir issu de la liberté, que la liberté
+possédait dans l'origine et qu'elle ne possède plus. C'est une volonté
+abandonnée, sortie d'elle-même et qui ne peut plus y rentrer.
+
+L'observation de ces faits ouvre quelque jour sur deux grands problèmes:
+celui de savoir ce que sont dans leur principe les forces de la nature,
+et celui de la pluralité des êtres en général. Mais l'abus de l'analogie
+aurait ici de grands dangers. Pour y parer il faut observer que, dans
+l'être fini, dans l'esprit créé, les développements dont nous parlons
+ici sont irréguliers, maladifs[59], précisément parce qu'il est créé,
+constitué dans son unité par un acte supérieur à lui, tandis que
+l'absolu se donne son unité à lui-même et ne saurait la compromettre en
+distinguant de lui les degrés inférieurs de l'être.
+
+[Note 59: La maladie corporelle est aussi une tentative d'une
+puissance ou d'une fonction particulière pour se constituer en organisme
+indépendant et pour se créer un corps au dépens du corps dans lequel
+elle s'engendre. Toute dynamique au début, elle se matérialise de plus
+en plus.]
+
+Nous pouvons donc concevoir la simple substance comme une volonté
+particulière, primitivement déterminée dans sa direction par l'esprit,
+mais qui, s'étant détachée de sa source, a perdu toute liberté par le
+fait même de son émancipation. L'esprit, en revanche, est la volonté
+concentrée sur elle-même, se réalisant sans cesser d'être puissance,
+parce qu'elle se réalise dans les volontés multiples qu'elle relie et
+qu'elle possède. Ces volontés multiples, déterminées, et néanmoins
+déterminables, distinctes, mais non séparées de l'unité du moi, sont les
+facultés, les puissances de l'esprit. La réduplication par laquelle
+l'unité permanente se distingue de ses actes et de ses états successifs,
+s'appelle l'intelligence ou la conscience. Toute intelligence est
+conscience, et toute conscience, réflexion. Ainsi l'esprit est
+intelligence parce qu'il est libre, c'est-à-dire parce qu'il se possède
+lui-même. Ce n'est que dans ce degré supérieur que la volonté mérite
+proprement son nom, parce qu'alors seulement elle devient pénétrable à
+la conscience qu'elle produit. Si nous avons désigné les simples forces
+par le même terme, c'est pour marquer l'identité de leur origine et de
+leur essence. Où les espèces sont des degrés, la meilleure donne son nom
+au genre.
+
+La volonté spirituelle, la volonté vraie est donc celle qui produit et
+possède la volonté; mais l'esprit fini est à son tour produit et pénétré
+par une volonté suprême, dont il doit être la matière, comme l'organisme
+vivant lui sert de matière à lui-même. C'est l'Être absolu, qui comprend
+en lui tout être et toutes les puissances de l'être.
+
+Tout se résout donc en volonté. C'est la gloire de M. de Schelling
+d'avoir proclamé cette vérité féconde. Il a concilié par là les
+prétentions du réalisme et de l'idéalisme, il a jeté les bases du
+spiritualisme véritable, dont l'idéalisme n'a que l'apparence.
+
+Incontestablement, Messieurs, il y a quelque chose de sérieux dans
+l'identité de la pensée et de l'être, qu'on a si souvent et si
+bruyamment proclamée. Le fait d'une connaissance quelconque implique
+nécessairement une telle identité, sauf à savoir comment il faut
+l'entendre. Mais on ne concilie jamais les deux termes d'une opposition
+sans subordonner plus ou moins l'un à l'autre. Ainsi fait l'idéalisme:
+pour lui, l'élément principal est la pensée; le réel est à ses yeux une
+forme de l'idéal; le fond des choses est pensée. Cela ne saurait être
+vrai, car il est impossible que la pensée soit quelque chose par
+elle-même. La conscience, la réflexion, la pensée sont nécessairement
+quelque chose de dérivé, d'accessoire, l'accident ou la forme de l'être,
+non pas le fond. En effet toute idée est l'idée de quelque chose; il y a
+dans la pensée un dualisme inévitable: la pensée et son objet. Dans la
+conscience du moi nous apercevons manifestement l'identité de la pensée
+et de l'objet, aussi devons-nous ramener toute connaissance à la
+conscience du moi. Dans la théorie de la connaissance, tout ce que nous
+appelons des réalités sont les modifications du moi pensé, comme toutes
+les idées sont des modifications du moi pensant. Mais l'identité du moi
+n'efface pas la distinction. Le moi qui pense n'est pas le moi pensé, et
+le plus intime, le plus profond des deux n'est évidemment pas le
+premier, c'est le second, car la réflexion n'épuise jamais la richesse
+de l'être. Nous ne nous connaissons nous-mêmes que
+très-superficiellement et très-mal.
+
+Maintenant, si l'on appelle _intelligence_ le moi qui pense ou le côté
+du moi qui pense, comment nommerons-nous la face réfléchie, le moi
+pensé? C'est la conscience elle-même qui nous commande de l'appeler
+_volonté_. Nous sentir vivre, c'est nous sentir vouloir. Et la logique
+est ici d'accord avec l'expérience. L'acte primitif par lequel l'Être se
+pose lui-même ne peut pas être une réflexion: c'est nécessairement une
+énergie pure et directe, un vouloir. Descartes en avait le sentiment
+lorsqu'il faisait de l'affirmation et de la négation des actes de la
+volonté. Cette théorie psychologique ne peut pas être approuvée sans
+restriction, mais, comme la plupart des théories incomplètes du
+cartésianisme, elle part d'une idée juste et profonde; l'affirmation
+constante et fondamentale, l'affirmation par excellence qui constitue le
+moi est la volonté. Ainsi l'intelligence est la forme du moi, dont la
+pure énergie de la volonté est le fond.--Dès lors, s'il est vrai que les
+principes de la science doivent être puisés dans la conscience du moi,
+ce qui est un lieu commun de philosophie, il faut dire aussi que la
+volonté est le fond de l'être en général.
+
+
+
+
+DIX-SEPTIÈME LEÇON.
+
+V. _L'essence de l'absolu est insondable._ Il est ce qu'il veut. La
+question de son essence _a priori_ est épuisée par l'idée d'absolue
+liberté.
+
+VI. Cependant _les attributs métaphysiques de Dieu, tels que la toute
+présence, la toute science, la toute puissance, sont tous compris dans
+l'idée d'absolue liberté et ne reçoivent qu'en elle leur véritable
+caractère. Il en est de même des attributs moraux considérés comme
+appartenant à l'essence divine._
+
+VII. _Chaque acte de volonté de l'être absolument libre doit être conçu
+comme infini, et comme constituant par lui-même un absolu_. Preuve:
+Toutes les limites qu'on pourrait supposer à un tel acte étant comprises
+et voulues avec lui, tomberaient dans l'acte lui-même.
+
+VIII. _La question de savoir si l'absolu se manifeste effectivement ne
+peut être résolue que par l'expérience._ On ne saurait passer, par la
+logique seule, de l'idée d'absolue liberté à celle d'une manifestation
+quelconque. La liberté est incalculable.
+
+
+Messieurs,
+
+Nos recherches nous ont conduits à un résultat que l'on ne saurait trop
+méditer. Nous avons trouvé que l'Être est au fond volonté, et que la
+perfection de l'Être est la perfection de la volonté, la liberté
+absolue.
+
+Cette idée paraît d'abord tout à fait négative. Nous ne savons pas ce
+que c'est que l'absolue liberté, non-seulement parce que nous ne sommes
+pas faits de manière à en obtenir l'intuition, mais plutôt parce que
+l'absolue liberté exclut toute intuition. Elle est ce qu'elle veut, elle
+n'est que ce qu'elle veut; il est impossible à quelque intelligence que
+ce soit d'en savoir davantage _a priori_. Dire que l'Être absolu est
+pure liberté, c'est à la fois indiquer son essence et marquer
+l'impossibilité de la connaître. À vrai dire, la liberté est la négation
+de toute essence. Nous ne pouvons donc pas apprendre ce qu'est l'absolu
+en lui-même, indépendamment des déterminations qu'il se donne; nous ne
+pouvons pas l'apprendre, dis-je, parce que dès l'entrée nous le savons:
+l'absolu est ce qu'il veut être. Voilà tout. Il n'y a plus rien à
+demander, plus rien à chercher lorsqu'on sait tout. L'absolu est
+liberté, il est ce qu'il se fait, il n'est rien que ce qu'il se fait.
+Proprement la notion de l'absolu n'est pas une idée, ce n'est pas une
+connaissance, c'est une limite, l'extrême limite de nos pensées. Nous
+allons jusqu'à la liberté absolue, nous pouvons l'atteindre, non
+l'embrasser.
+
+Cependant, Messieurs, si l'on peut dire avec raison que la liberté est
+tout ce qu'il y a de plus négatif et de plus indéterminé, puisque c'est
+la négation de toute détermination; si ce point de vue domine même
+absolument la science dont il fixe la valeur, comme nous l'expliquerons;
+il n'est pas moins vrai, quoique d'une vérité peut-être inférieure à la
+précédente, que la liberté, envisagée autrement, se présente comme la
+conception la plus déterminée, la plus positive et la plus concrète.
+
+Examinons-la sous cet angle, essayons d'ouvrir cette idée de la liberté
+absolue et de mettre au jour quelques-unes des richesses qu'elle
+renferme.
+
+Nous sommes arrivés à la liberté par une méthode _a priori_, en partant
+de l'idée d'être; mais, à le bien prendre, l'idée d'être elle-même n'est
+pas _a priori_; il n'y a point d'idées _a priori_. C'est l'expérience
+qui nous fournit primitivement l'idée de l'être et de tous ses
+attributs. L'expérience nous donne les attributs de l'être limités par
+leur contraire. Il appartient à la raison de les dégager de cette limite
+pour les concevoir dans leur infinité, c'est-à-dire dans leur vérité.
+Ainsi notre première idée de la liberté vient de la connaissance que
+nous avons de nous-mêmes. La raison nous obligeant à concevoir l'Être
+existant de lui-même comme libre, nous lui appliquons l'idée de notre
+liberté; mais nous savons que notre liberté est bornée, tandis que la
+sienne ne l'est pas; nous l'appelons donc liberté absolue, et par ce mot
+nous nous imposons la tâche d'affranchir l'idée de liberté des
+restrictions sous lesquelles nous la possédons d'abord, afin de
+comprendre véritablement ce que c'est que la liberté absolue.
+
+Les formes de l'existence finie, le temps et l'espace, sont les limites
+immuables, et pourtant élastiques, de notre liberté. Nous ne sommes
+qu'en un lieu à la fois; pour accomplir les desseins que nous formons,
+il faudrait en occuper plusieurs; or l'impossibilité de l'exécution
+empêche jusqu'à un certain point le vouloir lui-même; on ne veut pas ce
+qu'on sait être absolument impossible. Le présent s'envole incessamment,
+le présent n'est rien, et le présent seul est à nous. Nous ne pouvons
+rien changer au passé; nous ne pouvons rien faire dans l'avenir; la vie
+nous est mesurée goutte à goutte. Quand nous avons acquis la prudence de
+l'âge mûr, nous avons perdu l'énergie de la jeunesse et la grâce de
+l'adolescence. Nous ne sommes jamais simultanément, une bonne fois, tout
+ce que nous sommes.
+
+Cependant, Messieurs, l'esprit, libre par son essence, se fatigue à
+reculer les limites de l'espace et du temps; il les recule
+imperceptiblement, mais il ne peut s'en affranchir. Il lutte contre
+l'espace idéalement par la vue, par l'imagination, par le calcul;
+réellement par la vitesse, c'est-à-dire par le temps. Il lutte contre le
+temps par la mémoire et par la prévision. Si le fond de l'être est
+Volonté, le fond de l'intelligence est Mémoire.
+
+Tout acte de la pensée est une synthèse, et la synthèse fondamentale,
+qui se retrouve dans toutes les autres et qui les rend possibles, c'est
+l'acte élémentaire de mémoire, synthèse immédiate du temps. Maintenir
+dans le présent l'instant écoulé, saisir déjà comme présent celui qui
+n'est point encore, telle est la première affaire de l'esprit. Si nous
+n'avions pas cette faculté, si tout ce qui est passé dans le sens
+abstrait du mot passé, était passé véritablement, passé pour l'âme; si
+l'avenir, lui aussi, ne cédait une parcelle au présent, notre vie
+n'aurait aucune largeur, aucune profondeur, aucun contenu. Heureusement
+il n'en est pas ainsi. Vous connaissez ces cercles lumineux que les
+enfants tracent dans l'air en faisant mouvoir rapidement un charbon
+allumé. L'impression reçue par chaque point de la rétine met plus de
+temps à s'effacer que le charbon à parcourir le cercle entier dans
+l'espace. Ainsi le charbon, quoiqu'il n'occupe qu'une place à la fois,
+produit cependant une impression simultanée sur plusieurs points de la
+rétine et nous laisse l'image d'une ligne continue. Quelque chose de
+pareil se passe dans tous les actes de la vie spirituelle. L'âme arrive
+ainsi à posséder plusieurs choses à la fois, le successif devient
+simultané, l'instant n'est plus un point, mais une sphère où il y a
+place pour quelque chose; le présent n'est pas une abstraction, il est
+réel, et c'est l'esprit qui le crée, faisant ainsi sa tâche
+d'esprit[60]. C'est l'essence de l'esprit de vaincre le temps, je
+dirais, si je ne craignais votre gravité, de tuer le temps, et si
+l'esprit n'y réussissais pas jusqu'à un certain point, il ne serait pas
+esprit, il ne serait pas libre, car il ne ferait rien et ne serait rien.
+
+[Note 60: Dans chacun des instants successifs de la vie réelle, une
+succession est ramenée à la simultanéité, comme la mélodie se compose de
+notes dont chacune est déterminée par la durée de ses vibrations. Il y a
+succession abrégée dans les éléments de la succession réelle. L'instant
+abstrait est un atome, c'est-à-dire rien; l'instant réel, une molécule,
+c'est-à-dire un infini.]
+
+Mais l'esprit que nous connaissons n'est pas l'esprit véritable, dans la
+plénitude de sa réalité, c'est-à-dire de sa liberté. Si l'esprit
+réalisait son idéal, rien ne passerait, rien ne mourrait pour lui. Pour
+un tel esprit il n'y aurait pas de succession, dans ce sens du moins que
+la succession n'amènerait en lui aucune perte. Tout serait présent pour
+lui, parce que tout lui serait présent. C'est ainsi qu'il manifesterait
+sa liberté vis-à-vis du temps comme vis-à-vis de l'espace.
+
+L'idée d'absolue liberté conduit plus loin encore, plus loin que notre
+intelligence ne saurait aller. L'absolue liberté ne triomphe pas du
+temps et de l'espace, car le temps et l'espace, conditions métaphysiques
+de l'existence finie, trame et chaîne du monde où nous vivons, ne sont
+ni son milieu, ni son point de départ. L'absolue liberté ne les a pas
+devant elle; le temps et l'espace n'existent pas indépendamment de Dieu;
+ils sont parce que Dieu les veut, tels qu'il les veut, autant qu'il les
+veut; il en dispose absolument, il les produit et les mesure, mais il
+n'est point limité par eux.
+
+Liberté, parfaite liberté vis-à-vis du temps et de l'espace, telle est
+l'idée positive contenue dans les attributs de la Toute-présence et sans
+doute aussi de la Toute-science, car le réel et l'idéal se pénètrent
+dans le véritable absolu mieux que dans l'absolu des panthéistes. Dieu
+est présent par la pensée et par la volonté qui forme son être; il est
+présent partout, mais non pas partout au même titre; il est présent où
+il veut, et il se retire d'où il veut. Ce qu'il y a de plus grand, ce
+n'est pas l'illimité qui est nécessairement illimité, c'est Celui qui,
+naturellement sans limites, est capable toutefois de s'imposer des
+limites à lui-même, c'est la puissance égale du fini et de l'infini. Il
+est infini s'il le veut, et fini s'il le veut; c'est alors peut-être que
+son infinitude éclatera plus magnifique.
+
+Ces considérations nous ouvrent des jours sur la Création, laquelle
+implique la réalité distincte de la créature, c'est-à-dire quelque chose
+que Dieu ne soit pas. Nous apercevons déjà le moyen d'expliquer la
+liberté humaine et de la concilier soit avec la Toute-puissance, soit
+avec la Toute-science de Dieu; mais il ne faut pas nous hâter de courir
+aux explications, nous risquerions d'en compromettre l'exactitude.
+
+Il n'est pas besoin d'un nouveau travail d'analyse pour faire voir que
+la liberté implique l'intelligence, ou que l'être libre se rend compte
+de ce qu'il veut; la chose est assez évidente par elle-même; il importe
+plutôt d'établir nettement, s'il se peut, en quoi consiste la perfection
+de l'intelligence ou la Toute-science.
+
+L'idée de l'absolu appliquée aux rapports du temps et de la pensée (ces
+deux grands adversaires), semble nous conduire d'abord à la complète
+simultanéité. L'idéal et le réel se confondent comme la sphère et le
+point, comme le _maximum_ et le _minimum_: tous les rayons de l'être se
+réunissent en un seul foyer; le passé et l'avenir ne se distinguent
+point, car tout est présent à l'œil divin, tout est absolument concentré
+dans cette unité idéale de toutes choses, et cette unité idéale de
+toutes choses est leur véritable réalité. La succession n'est donc
+qu'une apparence, tout est simultanément réel, et si tout est
+simultanément réel, il faut ajouter: tout est nécessaire; car il n'y a
+pas de différence appréciable entre ces deux idées. La Toute-science,
+prise abstraitement, nous ramène donc au spinosisme et au delà du
+spinosisme, à la négation du changement, à la complète immobilité. Ces
+conséquences s'imposent à la pensée et l'accablent.
+
+Il n'y a qu'un moyen de leur échapper: c'est de ne pas isoler l'idée de
+l'intelligence, mais de la mettre à sa place dans l'ensemble, de
+l'envisager comme un corollaire, disons mieux, comme un aspect de la
+liberté. De cette manière, sans doute, nous n'arriverons pas à résoudre
+_a priori_ les questions suprêmes, mais du moins nous laisserons le
+champ libre aux solutions et nous ne créerons pas d'avance un obstacle
+insurmontable à l'intelligence de l'univers. Nous pourrons admettre des
+distinctions dans la science divine; nous comprendrons qu'elle devienne
+prescience s'il plaît à Dieu d'entrer en rapport avec la succession
+qu'il établit; nous comprendrons même que cette prescience puisse ne pas
+s'étendre à tout, s'il plaît à Dieu, pour l'accomplissement de quelque
+dessein, de ménager une sphère où son regard ne plonge pas. Il n'est pas
+plus difficile d'admettre quelque chose que Dieu ne sache pas que
+d'admettre quelque chose qu'il ne fasse pas; car s'il pénètre tout par
+son intelligence, il doit également tout pénétrer par sa force et par sa
+volonté. Naturellement, il en serait bien ainsi; mais Dieu est
+surnaturel, et ce serait le borner que de l'obliger à être sans bornes.
+En un mot, si la liberté et la nécessité sont la grande antithèse dont
+il est impossible de neutraliser les termes, par sa propre dignité, la
+liberté domine et l'emporte. La Toute-puissance, la Toute-science
+semblent conduire directement à la nécessité, mais elles se retrouvent
+dans la liberté sous une forme inattendue et supérieure à toutes les
+prévisions.
+
+La Toute-science est donc la parfaite intelligence de ce que l'absolu
+veut être et de ce qu'il veut produire, dans les conditions posées par
+cette volonté. Le réel et le possible ne sont point nécessaires pour
+elle, mais elle conçoit le réel comme réel et le possible comme
+possible. L'infinité des possibilités diverses qui se présentent à la
+pensée de Dieu et qui n'attendent que son vouloir pour être, ne
+s'excluent point les unes les autres. Le choix, forme nécessaire de
+notre liberté, n'est donc pas la forme nécessaire de la liberté absolue;
+Dieu choisit peut-être, mais s'il choisit, c'est qu'il le veut. Dieu
+n'est jamais dans l'alternative de faire ceci ou cela, il peut toujours,
+à son gré, faire tous les deux. Pour nous, à la rigueur, nous ne pouvons
+faire qu'une chose à la fois, et si nous nous proposons simultanément
+plusieurs buts, l'un nous fait négliger les autres ou nous n'en
+atteignons aucun. Il n'en va pas ainsi de Dieu: pour lui la réalisation
+d'un dessein ne saurait être un obstacle à la réalisation d'un autre;
+car tout est possible, même les contraires, à l'absolue liberté.
+
+Les contraires! il semble que ce soit la barrière immuable qui nous
+oblige à rétrograder en abandonnant l'idée que nous avons poursuivie
+jusqu'ici. La liberté ne peut pas aller jusqu'à faire qu'une chose soit
+et ne soit pas en même temps; elle est donc assujettie à une loi, savoir
+à la loi de la raison. Il y a ici une objection en apparence
+insurmontable. Cependant, Messieurs, ce n'est qu'une apparence; une
+réflexion attentive la dissipera. La liberté absolue n'est pas soumise à
+la raison, elle est le principe de la raison. Dieu est l'auteur de notre
+raison; c'est nous, et non pas lui, qui sommes soumis à l'empire de la
+raison; mais si nous ne pouvons pas nous soustraire à ses lois, nous
+pouvons les assouplir et les étendre tellement qu'elles n'apportent
+aucune restriction réelle à la manière dont nous concevons l'absolu.
+C'est ainsi qu'il faut en user pour leur être fidèle.
+
+Nous ne concevons pas sans doute que Dieu veuille et ne veuille pas la
+même chose par le même acte et sous le même point de vue. Une telle
+volonté se neutraliserait et se détruirait elle-même. Lorsque nous
+reconnaissons que Dieu a voulu quelque chose, nous avons donc le droit
+d'affirmer comme vrai tout ce qui est compris dans l'idée de cette
+volonté. Nous pouvons constater par la pure analyse, par la nécessité de
+la pensée, ce qu'un tel acte renferme, et admettre sur la foi de cette
+nécessité ce que l'analyse nous fait découvrir en lui. Il y a donc
+toujours une nécessité, mais une nécessité qui procède de la liberté et
+qui en relève. Cette nécessité n'est que la réalité, le sérieux de notre
+affirmation. C'est la nécessité _pour nous_ de penser ce que nous
+pensons; ce n'est point une nécessité pour Dieu, ce n'est point une loi
+imposée à Dieu. En effet si nous ne concevons pas la coexistence des
+contraires dans l'abstrait, nous la concevons fort bien dans le concret,
+tellement que le concret n'existe que par les contraires. Dire que Dieu
+peut vouloir les contraires par sa liberté, c'est donc tout simplement
+dire que sa volonté est concrète.
+
+Il est important, Messieurs, de se rendre bien compte de la distinction
+précédente et de ne pas confondre la contradiction dans les propositions
+avec la contradiction dans les choses. Dans le langage, dans
+l'abstraction, la contradiction est inadmissible, car les deux termes
+contradictoires s'annulent réciproquement. Mais dans le réel rien
+n'empêche que les contraires ne se développent, soit dans des sujets
+différents, soit dans le même sujet. Ainsi la beauté exclut la laideur
+dans la pensée, et il est impossible que le beau soit laid; mais il
+n'est pas impossible que le même être soit à la fois beau et laid, beau
+à certains égards, par certains traits, laid par d'autres. Dans le fini
+les contraires ne s'excluent point les uns les autres, ils s'appellent.
+Le fini n'est fini que par la présence des contraires, par le mélange de
+l'être et du non-être, du _même_ et de l'_autre_, comme dit Platon. Le
+fini est une moyenne proportionnelle entre l'Être et le néant. Il est,
+si vous le comparez au néant; il n'est pas, si vous le mettez en regard
+de l'Être. La contradiction logique n'implique donc pas impossibilité
+réelle, car tout ce que nous connaissons repose sur la contradiction
+logique. Le monde est et n'est pas. Cette vérité générale est
+susceptible d'un développement infini; on peut dire de toutes les
+qualités des êtres multiples qu'elles sont et ne sont pas; elles sont,
+mais limitées par leur contraire. Ainsi les contraires se limitent sans
+s'exclure au sein du fini, et par cette limitation le constituent. La
+jeunesse est le contraire de la vieillesse, le sourire est le contraire
+des pleurs; cependant l'_homme_ unit en lui le jeune homme et le
+vieillard, et il y a des pleurs dans tous nos sourires. Un caractère
+n'est vraiment individuel que par la présence de qualités qui
+logiquement s'excluent. Dans l'être fini le temps et l'espace forment le
+milieu qui permet la réalisation des contraires. La vie est une
+succession d'états opposés dont le germe, placé en nous dès l'origine,
+forme la substance de notre être. Les contraires s'excluent en acte, non
+pas en puissance; la vie est le passage continu de la puissance à
+l'acte. L'invincible répugnance de la pensée à concevoir l'existence de
+la contradiction est confondue incessamment par la vie.
+
+Voilà ce que l'expérience nous enseigne au sujet des êtres particuliers,
+et nous concevons qu'il en soit ainsi, parce qu'ils sont des êtres
+particuliers, fixés, déterminés, voulus d'une certaine manière. Mais si
+les contraires se limitent réciproquement et se manifestent
+successivement dans les êtres finis, si la mesure de cette limitation
+réciproque et la loi de cette manifestation successive constituent la
+nature particulière de chacun d'eux, il en est autrement de l'Être
+universel, source de toute nature et lui-même sans nature. En lui, par
+lui, les contraires peuvent exister simultanément sans se limiter, sans
+se heurter; il y a place! L'idée de la liberté nous conduirait à cette
+proposition lors même que nous ne l'entendrions point; or il n'est pas
+absolument impossible de l'entendre.
+
+Dire que l'absolu peut réaliser les contraires absolument, c'est
+reconnaître dans la liberté la possibilité de plusieurs vouloirs
+distincts, et voilà tout, puisque des volontés qui se limiteraient les
+unes les autres ne formeraient en réalité qu'une seule volonté. Ceci est
+une vérité de pure analyse que l'esprit aperçoit immédiatement dans
+l'idée de l'absolu. Nous pouvons donc l'admettre sans scrupule. Ce que
+Dieu veut, il le veut pleinement et sans restriction, dans ce sens que
+les restrictions dont son vouloir pourrait être accompagné feraient
+partie elles-mêmes de ce vouloir; elles tomberaient dans l'acte de
+volonté lui-même et non pas en dehors. La volonté de l'absolu ne
+rencontre aucune limite dans la nature des choses; elle est donc par
+elle-même sans restriction et sans limites; et comme la liberté implique
+la possibilité de plusieurs volontés, ou plutôt d'un nombre infini de
+volontés distinctes, nous devons dire que chaque volonté de l'absolu est
+elle-même absolue et constitue, dans un sens nouveau, un absolu. Le
+temps et l'espace, les rapports, les moyens requis pour atteindre le
+but, sont compris dans le vouloir qui le pose. La pluralité, la
+succession, même infinie, qu'un tel but peut embrasser, sont renfermées
+dans l'unité simultanée de ce vouloir. Dieu a tout vu, il a tout prévu;
+sans cela il n'aurait pas tout voulu.
+
+Une détermination de notre volonté amène aussi une infinité de
+conséquences, mais nous ne voulons pas, nous, toutes ces conséquences,
+et nous ne saurions les prévoir, parce que, agissant dans un milieu qui
+ne dépend pas de nous, nos actes ne sont pas la cause unique de leurs
+soi-disant effets, mais seulement une cause qui concourt avec plusieurs
+autres. Ainsi nous ne possédons plus notre volonté une fois qu'elle est
+déployée. Il n'en est pas de même de l'absolu: il se possède absolument
+et possède tout en lui-même; sa volonté est une cause pleine et entière;
+ainsi toutes les conséquences de sa volonté sont voulues dans un seul et
+même acte. La simplicité et la pluralité infinies se recouvrent et se
+pénètrent dans l'unité concrète d'une volonté absolue. Un tel acte forme
+donc un tout, un univers, une éternité; c'est la pensée et la substance
+d'un univers, c'est la loi d'une éternité.
+
+Remarquez-le bien, Messieurs, ces développements n'ont pas pour tendance
+d'assujettir la liberté à telle ou telle forme. Nous ne prétendons point
+enlever à Dieu la faculté de se restreindre, de vouloir
+conditionnellement et pour un temps. Mais ce n'est pas à une volonté
+pareille qu'on arrive d'abord en partant de la liberté absolue; on
+arrive d'abord au vouloir absolu, éternel, embrassant dans son unité
+toutes les conditions de sa réalisation infinie. Il ne faut, pour
+s'élever à cette notion, que prendre le mot _vouloir_ dans la plénitude
+de son sens, en le dégageant des restrictions qui l'accompagnent chez
+nous. Si nous concevons en Dieu une volonté conditionnelle, nous la
+trouverons comprise dans un acte absolu de volonté.
+
+Il serait aisé de pousser plus loin ces réflexions, mais difficile de
+les conduire avec l'ordre et la méthode qui leur donneraient seuls un
+caractère scientifique, difficile surtout de tempérer la sublimité
+fatigante du sujet. Je renonce donc à le traiter entièrement. Je vous ai
+mis sur la voie: à défaut de preuves, je vous ai fourni les moyens de
+trouver vous-mêmes les preuves. Vous me permettrez, avant de poursuivre,
+de compléter mes conclusions en les résumant.
+
+La liberté étant le véritable inconditionnel, son idée contient ce que
+les modernes ont cherché sous le nom d'absolu et les scolastiques sous
+le nom de Dieu. Les attributs métaphysiques de Dieu, l'unité, la
+simplicité, l'infinité, la Toute-présence, la Toute-puissance, se
+ramènent tous à la Liberté, où ils viennent pour ainsi dire se
+dissoudre. Il en est de même des attributs moraux, autant du moins qu'il
+est permis de les considérer comme désignant la nature de l'Être ou son
+essence, et non la forme qu'il revêt par sa libre action.
+
+Nous l'avons vu de la sagesse, on l'établirait également de la bonté.
+Les qualités de l'être n'existent pas indépendamment de Dieu; ainsi la
+différence du bien ou du mal n'est pas antérieure à lui, et ne forme pas
+une condition dans laquelle son activité se déploie; mais elle naît du
+fait de Dieu, et doit trouver en Dieu son explication. Dieu n'est donc
+pas obligé par sa bonté à faire le bien, mais ce qu'il fait est le bien
+par cela même qu'il le fait, et sa bonté essentielle n'est autre chose
+que sa liberté. C'était l'opinion de Descartes, que Leibnitz contredit
+sans la réfuter.
+
+Une telle analyse semble faire perdre aux attributs divins toute
+signification positive.--Je l'accorde; il faut qu'il en soit ainsi; rien
+n'est positif que le fait. D'autre part cette négativité elle-même donne
+aux attributs de l'Être une force imprévue et souveraine. Au-dessus de
+toute infinité naturelle, nous voyons planer la liberté. N'est point
+infini qui l'est nécessairement; mais Celui qui peut à son gré se poser
+comme fini ou comme infini, celui-là seul possède l'infinité véritable.
+Toute la science _a priori_ se résume dans le mot _liberté_.
+
+L'Être libre ne réalise pas des possibilités préexistantes, mais il crée
+le possible comme le réel. Il n'est point obligé de choisir entre ces
+possibilités celles qu'il préfère réaliser, car il peut, s'il lui plaît,
+les réaliser toutes, comme il peut n'en réaliser aucune. On ne saurait
+déterminer _a priori_ s'il agit ou s'il n'agit pas, s'il agit d'une
+seule manière ou de plusieurs; mais il peut agir de plusieurs, il peut
+avoir plusieurs volontés distinctes, opposées même, sans que ces
+volontés se restreignent mutuellement. Chacune d'elles peut occuper une
+immensité, une éternité.
+
+Les limitations d'un vouloir divin tombent dans ce vouloir lui-même,
+ainsi nous pouvons dire que les volontés de l'absolu sont absolues. Nous
+distinguons donc l'absolu dans son essence ou dans sa puissance de
+l'absolu en acte, de l'absolu existant. Nous appelons le premier
+négatif, parce qu'il est la négation de toute nature; c'est l'abîme
+insondable de la pure liberté. L'absolu positif est un fait, une volonté
+immuable, éternelle et parfaite, embrassant dans un seul acte tout ce
+qui est et sera; c'est à cet absolu positif que convient proprement le
+nom de Dieu. Ce qu'il est, l'expérience seule peut nous l'apprendre.
+
+Cette idée d'un acte absolu de volonté est pour nous de la plus haute
+importance. Elle prépare l'intelligence du Monde; elle fait droit à un
+besoin de la pensée que nous avons refoulé trop longtemps peut-être, le
+besoin de la nécessité. Il y a aussi quelque chose en nous qui, sous les
+noms d'Ordre, de Raison, de Destin, de Nature ou de Providence, nous
+parle de nécessité. C'est l'intelligence, qui ne peut renoncer à
+chercher les effets dans les causes; c'est l'expérience, qui nous
+enseigne l'immutabilité des lois de l'univers; c'est peut-être un
+instinct plus profond. Je reconnais tout cela; mais il me semble que la
+voix qui nous parle de nécessité nous dit, quand on l'écoute bien, de
+remonter plus haut encore. Il y a une nécessité des choses, mais une
+nécessité voulue; il y a d'immuables statuts, mais ils ont été posés.
+Toute nécessité s'explique, toute nécessité est dérivée, toute nécessité
+est un fait. Le sentiment intime semble témoigner en faveur de cette
+manière de voir. Nous l'avons appuyée, dans les leçons précédentes, par
+une considération assez forte: c'est qu'il est toujours possible à la
+pensée de supposer quelque chose au-dessus de la nécessité, tandis qu'il
+est impossible de supposer quoi que ce soit au-dessus de la liberté;
+mais enfin cet argument ne tranche pas tout. Je ne suis pas assez
+inconséquent pour vouloir que le système d'après lequel il n'y a nulle
+part de nécessité absolue, se fonde lui-même sur une nécessité absolue.
+Dès l'entrée, il vous en souvient, je l'ai fait reposer sur l'obligation
+morale, c'est-à-dire sur une libre adhésion. Ma principale raison est
+toujours celle-ci: Il faut admettre la liberté absolue pour croire à la
+réalité de la nôtre; il faut croire à la nôtre pour croire au devoir, ce
+qui est un devoir. Je sens donc que la nécessité peut élever des
+prétentions légitimes au point de vue de l'intelligence.
+
+Les systèmes de nécessité expliquent la liberté comme une pure
+apparence, et renversent ainsi l'ordre moral. Le système de la liberté
+doit aussi expliquer l'apparence de la nécessité; il peut le faire sans
+courir des dangers aussi graves: la nécessité c'est, comme nous venons
+de le voir, le caractère absolu de la volonté divine. Nous dirons
+bientôt son nom auguste et doux.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+Ouvrage du même auteur:
+
+LA PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ.
+
+Fragment d'un cours d'histoire de la métaphysique, fait à l'Académie de
+Lausanne. 1840. 1 vol in-8° de 184 pages: 3 fr.
+
+
+
+On trouve à la même librairie:
+
+OUVRAGES DE A. VINET.
+
+
+Études sur Blaise Pascal. 1 vol in-8°,... 4 fr.
+
+Essais de philosophie morale et de morale religieuse. 1 vol in-8°,... 6
+fr.
+
+Essai sur la manifestation des convictions religieuses, et sur la
+séparation de l'Église et de l'État, envisagée comme conséquence
+nécessaire et comme garantie du principe 1 fort vol in-8°,... 6 fr. 50
+c.
+
+Études sur la littérature française au XIXme siècle. Tome: 1er Mme de
+Staël et Chateaubriand 1 fort vol in-8°,... 7 fr. 50 c.
+
+Discours sur quelques sujets religieux. 1 vol in-8°,... 5 fr.
+
+Nouveaux discours sur quelques sujets religieux. 1 vol in-8°,... 3 fr.
+
+Études évangéliques. 1 vol in-8°,... 6 fr
+
+Deux conseils de la sagesse. Essai en deux discours sur Lux XII, 33;
+brochure in-8°,... 75 c.
+
+
+
+
+Secrétan, Charles
+La Philosophie de la liberté
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Philosophie de la Liberté (Tome I
+ (1849), by Charles Secrétan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHIE DE LA LIBERTÉ ***
+
+***** This file should be named 31070-0.txt or 31070-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/0/7/31070/
+
+Produced by Frank van Drogen, Rénale Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/31070-0.zip b/31070-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..9e9cedc
--- /dev/null
+++ b/31070-0.zip
Binary files differ
diff --git a/31070-8.txt b/31070-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..3616952
--- /dev/null
+++ b/31070-8.txt
@@ -0,0 +1,10557 @@
+The Project Gutenberg EBook of Philosophie de la Libert (Tome I) (1849), by
+Charles Secrtan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Philosophie de la Libert (Tome I) (1849)
+ Cours de philosophie morale
+
+Author: Charles Secrtan
+
+Release Date: January 25, 2010 [EBook #31070]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHIE DE LA LIBERT ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Rnale Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE
+DE
+LA LIBERT
+
+COURS DE PHILOSOPHIE MORALE
+FAIT A LAUSANNE
+PAR CHARLES SECRTAN,
+ANCIEN PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE A L'ACADMIE DU CANTON DE VAUD
+
+
+TOME PREMIER
+
+
+PARIS,
+CHEZ L. HACHETTE ET Cie
+RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.
+LAUSANNE,
+CHEZ GEORGES BRIDEL.
+
+1849
+
+
+
+____________________________
+LAUSANNE. IMPRIMERIE DELISLE.
+
+
+
+
+PRFACE.
+
+Cet ouvrage est, comme son titre l'annonce, l'esquisse d'un systme de
+philosophie. L'auteur, convaincu par des considrations psychologiques
+et surtout par des considrations morales que le principe universel est
+un principe de libert, s'est efforc de justifier son opinion en
+recherchant les conditions auxquelles doit satisfaire l'ide de l'tre
+pour qu'il soit vident que l'objet en existe de lui-mme. Cette analyse
+l'a conduit en effet reconnatre dans la pure libert l'essence
+absolue et la cause suprme, comme l'ont fait, des poques
+diffrentes, Duns Scot, Descartes et M. de Schelling. Il a essay
+ensuite d'expliquer le monde rel au moyen de ce principe et de
+rsoudre, par une mthode dcoulant du principe lui-mme, non pas toutes
+les questions que l'exprience suggre, mais les questions les plus
+pressantes, celles qui intressent le plus directement l'humanit,
+celles que nous ne pouvons pas laisser dans le doute, parce que notre
+activit pratique dpend de leur solution.
+
+Cette marche l'a conduit sur le terrain des ides religieuses.
+Considrant le Monde comme le rsultat d'un acte volontaire, il a d
+chercher dans le Monde lui-mme le motif et le but de la cration; mais
+sa pense n'a pu s'arrter que sur un motif compatible avec le principe
+absolu. L'amour seul rpond cette condition. D'un ct l'amour suppose
+la libert de l'tre qui aime et par consquent il la manifeste; de
+l'autre, il est vident que le monde est une manifestation de la libert
+absolue, puisque la pense des habitants de ce monde arrive, en
+s'analysant elle-mme, reconnatre la libert absolue comme le
+principe premier. L'amour est donc le motif de la cration: tout autre
+serait arbitraire, tout autre contredirait l'ide mme d'un motif. Des
+raisons purement philosophiques ayant ainsi port l'auteur placer dans
+un acte absolu d'amour le fondement de toute explication positive, il a
+trouv dans cet acte la raison d'tre _a priori_ de la libert humaine
+que l'exprience constate comme un fait. Pour concilier l'tat prsent
+du monde avec l'amour crateur, il a d admettre une altration de
+toutes choses produite par un mauvais emploi de la libert de l'tre
+cr. L'amour pris dans un sens absolu implique l'impossibilit qu'une
+telle faute empche la crature d'arriver sa fin; et cependant l'ide
+que la crature est libre par l'effet d'un dcret absolu emporte que les
+dcisions de cette crature libre dploieront leurs consquences. Il y a
+donc opposition dans l'Amour lui-mme par la faute de la crature; mais
+il faut que l'Amour surmonte cette opposition. Les doctrines de la
+Cration, de la Chute, de la Rdemption, de la Trinit, se prsentent
+ainsi d'elles-mmes, par le mouvement naturel de la pense philosophique
+applique l'interprtation des faits de l'histoire et de la
+conscience.
+
+La valeur de ces rsultats n'est pas subordonne la question de savoir
+si le christianisme les a suggrs ou s'ils se fussent produits de la
+mme manire dans un esprit qui n'aurait pas connu cette religion: il
+suffit, pour tablir leur lgitimit philosophique, qu'ils soient
+conclus rgulirement des vrits ncessaires de la raison et des
+donnes de l'exprience. Mais s'ils le sont en effet, si la raison ne
+russit s'expliquer les faits considrs la lumire de la
+conscience, qu'en reproduisant le contenu des dogmes chrtiens, il y a
+l une preuve directe, immdiate et positive de la vrit du
+christianisme. Une telle dmonstration rpondrait mieux que toutes les
+autres aux besoins de l'intelligence et du coeur, et peut-tre notre
+sicle est-il arriv au point de ne pouvoir se contenter d'aucune autre
+espce d'apologie.
+
+L'on n'objectera pas srieusement qu'une vrit rvle ne saurait tre
+l'objet d'une dmonstration philosophique, attendu que Dieu n'aurait pas
+rvl ce que l'esprit humain peut dcouvrir par ses propres forces. En
+ralit nous ne savons point quand l'esprit humain est livr ses
+propres forces et quand il ne l'est pas. Mais ce que nous savons, c'est
+que la sphre de l'exprience s'agrandit chaque jour. Peut-tre
+serait-il vrai de dire que la raison change elle-mme, si du moins les
+axiomes de la philosophie doivent tre pris pour l'ouvrage et pour
+l'expression de la raison: ne voyons-nous pas les philosophes
+postrieurs au christianisme les plus jaloux de la puret de la science,
+poser hardiment en principe la cration absolue, laquelle la
+philosophie grecque ne s'est jamais leve et qui renverse ses axiomes
+les plus vidents? Ainsi le fait expliquer a vari; l'instrument des
+dcouvertes s'est modifi, et si le christianisme n'est pas tranger
+ces transformations, l'objection tombe d'elle-mme. On ne dira pas qu'il
+est impossible l'intelligence humaine d'atteindre la vrit rvle,
+mais on dira qu'il fallait que Dieu rvlt la vrit pour que
+l'intelligence humaine pt la comprendre et la dmontrer.
+
+Un systme philosophique indpendant, dont les conclusions s'accordent
+avec la religion chrtienne, tmoigne en faveur de la vrit et par
+consquent de la divinit du christianisme. Ce livre est en quelque sens
+un essai d'apologie; c'est sous ce point de vue que j'aime surtout le
+considrer.
+
+Cependant une philosophie qui fait tout relever de la libert ne saurait
+dduire les faits par une ncessit de la pense. Les ides dont nous
+avons fait mention n'ont pas t dcouvertes _a priori_, mais par le
+besoin d'expliquer ce qui existe. La Rvlation a pour centre un fait
+historique: la vie, la mort et la rsurrection de Jsus-Christ. La
+divinit de Jsus-Christ est l'objet propre de la foi chrtienne. Mais
+si les principes gnraux du christianisme s'imposent la raison guide
+par la conscience, il y a l, comme nous venons de le faire voir, un
+motif puissant de croire au christianisme tout entier. Nous tenons donc
+pour vrai le fait qu'il annonce; ds lors un nouveau problme s'offre
+notre tude: nous devons chercher la signification de ce fait, dont nous
+avons reconnu la vrit. Nous devons essayer de l'expliquer l'aide de
+nos principes, d'une manire satisfaisante pour la raison et surtout
+pour la conscience morale, qui est nos yeux le critre absolu de la
+vrit philosophique comme elle est le fondement de la foi. Une
+philosophie qui laisse la religion hors de sa sphre rejette la religion
+ou se contredit elle-mme, car les principes de la philosophie ne
+sauraient tre vrais s'ils ne sont universels. Ainsi les dogmes
+chrtiens entraient ncessairement dans mon cadre. Je me suis efforc de
+les comprendre sans les altrer. Ai-je russi? je l'ignore. Peut-tre un
+vif sentiment de l'erreur des doctrines qui compromettent la libert
+humaine en lui refusant toute part dans l'oeuvre de la rdemption,
+m'a-t-il pouss dans un excs contraire. Peut-tre n'ai-je pas su garder
+cet quilibre qui ne peut s'obtenir qu'en surmontant les oppositions, et
+saisir dans une pense claire et distincte la synthse parfaite que
+l'me chrtienne aperoit et rclame sans la formuler; mais du moins je
+crois avoir indiqu nettement le problme essentiel de la thologie, en
+cherchant l'harmonie absolue du dogme et de la conscience.
+
+La question ne saurait tre pose autrement. Si la conscience nous amne
+au christianisme, le christianisme son tour doit satisfaire la
+conscience. Quand leur accord deviendra manifeste, la Dogmatique sera
+acheve et l'Apologie avec elle.
+
+Des circonstances accidentelles ont dtermin la forme de cet ouvrage.
+Le programme de ma chaire de Lausanne m'appelait traiter la
+philosophie morale et toute l'histoire de la philosophie dans un temps
+assez limit. Il ne donnait pas de place la mtaphysique. Pour ne pas
+supprimer entirement le fond mme de la science dont j'tais le seul
+reprsentant l'Acadmie, j'ai donc t oblig de faire rentrer la
+mtaphysique dans la recherche du principe moral. Cette marche convenait
+du reste assez bien l'exposition d'un systme qui envisage la libert
+comme la manifestation la plus leve de l'tre et la conscience morale
+comme le critre suprieur de la vrit. Pendant les huit annes de mon
+enseignement officiel, j'ai fait deux fois le cours de philosophie
+morale: en 1842 et en 1845. Eloign de ma chaire la suite de la
+rvolution vaudoise, avec mes honorables collgues, MM. Vinet, Porchat,
+Melegari, Edouard Secrtan, Zndel, de Fellenberg et Wartmann[1], j'ai
+rpt, sans modifications considrables, les leons de 1845 dans le
+courant de l'anne 1847, quelques-uns de nos lves qui ont dsir
+entendre encore leurs anciens professeurs. Ce cours de 1845 et de 1847 a
+servi de texte la publication actuelle. J'y ai ajout quelques
+complments, en particulier la leon sur Descartes, dont les dernires
+expositions m'ont fait sentir vivement la ncessit de rtablir la
+pense, parce que je puis invoquer l'autorit de son grand nom dans des
+questions considrables de mthode et de doctrine o je me spare des
+soi-disant cartsiens d'aujourd'hui. A part cela j'ai chang peu de
+chose au canevas de ces leons. C'est mon cours que mes lves m'ont
+demand, et c'est mon cours que je leur offre avec toutes ses
+imperfections. Eusse-je voulu faire autrement, je ne l'aurais pas pu.
+Quoique cette publication ait t fort retarde, des travaux d'un genre
+entirement diffrent, des proccupations multiplies m'ont empch de
+la corriger comme j'en avais le dessein.
+
+[Note 1: MM. Herzog et Chappuis venaient de donner leur dmission
+par l'effet des troubles ecclsiastiques que cette rvolution a fait
+natre. Un seul professeur de l'Acadmie a t maintenu dans ses
+fonctions.]
+
+Ces dtails taient ncessaires pour excuser la forme du livre et pour
+en expliquer la marche. Il ne se compose que de la premire partie d'un
+cours de Morale, et cependant il prsente, dans le fond, un tout
+complet. L'exposition directe du systme commence la quinzime leon.
+A partir de l, les dveloppements sont un peu plus abondants que dans
+les leons qui prcdent; je me suis efforc de donner ma pense la
+clart dont elle est susceptible, en un mot, de parler pour tout le
+monde. Les lecteurs qui n'ont pas fait de la philosophie une tude
+particulire feront bien, je crois, de commencer cet endroit. Les
+trois premires leons ont pour but de rattacher l'objet principal au
+but d'un cours de Morale, en examinant les conditions remplir pour que
+la science morale soit organise. Les onze leons qui suivent font voir
+comment le principe de la libert s'est dvelopp dans l'histoire de la
+philosophie. Le but de l'ouvrage a dtermin les proportions de cette
+revue trs-abrge, trs-condense et trop incomplte. J'ai d m'tendre
+davantage sur les auteurs dont relve ma pense. J'ai suppos la
+connaissance des textes: la nature mme du travail m'interdisait de m'y
+replonger; aussi ne saurais-je promettre qu'il ne me soit pas chapp
+quelques erreurs. Cette partie est surtout l'adresse des personnes en
+mesure d'en corriger, au besoin, les dtails. Elle a pour but de
+lgitimer mon systme au point de vue de l'histoire de la philosophie.
+Si l'on et trait celle-ci pour elle-mme, il aurait fallu s'y prendre
+autrement.
+
+Le systme esquiss dans ce livre a, je crois, l'espce d'originalit
+qu'on peut demander la philosophie, c'est--dire qu'il est le
+dveloppement indpendant d'une pense, dont les lments se trouvent
+dissmins dans l'histoire. Scot, Descartes, Kant, M. de Schelling sont
+mes principaux matres; mais aprs eux il faudrait citer une foule de
+noms encore pour rendre un compte exact de l'origine de ma thorie. On
+pourrait l'appeler un clectisme, si toute philosophie n'tait pas
+clectique dans ce sens. Une doctrine qui rpond quelque besoin
+permanent de l'esprit humain ne saurait manquer d'antcdents
+historiques; une doctrine qui fait faire un progrs l'intelligence
+doit concilier en elle les lments de vrit contenus dans les systmes
+antrieurs. Cet clectisme de fait diffre profondment, il est peine
+besoin de le dire, de l'clectisme considr comme mthode.
+
+J'ai mis profit, pour la composition de mes leons, un certain nombre
+de travaux contemporains. Il faut rendre compte de ces emprunts, dont
+quelques-uns ont besoin d'excuse. Je n'en saurais allguer d'autre que
+les ncessits d'un travail rapide sur un sujet immense, et l'attrait
+qu'ont exerc sur mon esprit des ides analogues celles que je
+cherchais. Une fois ces lments trangers introduits dans mon texte, je
+n'ai plus su comment les laguer, et vrai dire je n'ai pas essay de
+le faire. La plupart sont lis si troitement au dveloppement de ma
+pense, qu'il m'et t impossible de sparer mon bien du bien d'autrui.
+
+Dans la partie critique j'ai mis profit et l les cours de M. de
+Schelling, l'Histoire de la philosophie moderne de M. Erdmann, et
+l'Introduction cette histoire par M. Braniss. Ce dernier ouvrage m'a
+servi surtout pour les leons sur la philosophie du moyen ge. Je lui ai
+fait plus loin deux emprunts de quelque importance, signals dans le
+texte. Le premier est relatif l'essence et aux fonctions du paganisme
+et du judasme. Cette citation abrge et modifie a pour but de combler
+provisoirement une lacune en rservant mon opinion. Le second extrait,
+sur le mouvement de l'histoire moderne dans la sphre sociale et dans la
+sphre intellectuelle, ne contient rien qui ne dcoult naturellement de
+l'ensemble de mes ides. L'articulation la plus importante de tout le
+systme est peut-tre l'ide que l'amour est la manifestation parfaite
+de la libert. J'ai trouv cette vue dveloppe d'une manire
+trs-intressante dans un article de M. le professeur Chalybaeus, qui a
+paru, en 1841, si je ne me trompe, dans le journal philosophique de M.
+J.-H. Fichte, sous ce titre: Des catgories morales de la
+mtaphysique. L'ide principale de ce travail se liait si intimement
+aux opinions que j'exprimais alors dans mes cours, que je ne saurais
+indiquer jusqu' quel point elle a influ sur leur disposition
+systmatique. Je lus cet article avec un plaisir tout sympathique et je
+le mis profit de mon mieux. J'y ai pris, en l'abrgeant, la discussion
+sur le rapport des trois sphres de l'activit humaine, qui forme la
+premire partie de la dernire leon. Ici encore l'identit du point de
+dpart devait amener forcment des conclusions pareilles; mais
+l'enchanement dialectique dont mon rsum laisse subsister au moins
+quelques traces, appartient M. Chalybaeus.
+
+Enfin je dois beaucoup la conversation d'un savant dont le nom n'est
+connu ni par des publications tendues, ni par un enseignement public,
+mais qui a toujours rpandu beaucoup d'ides dans les cercles o il a
+vcu et qui a fait preuve d'un gnie crateur dans toutes les branches
+de la science dont il s'est occup. La part qu'ont eue ces entretiens
+la formation de mes opinions est de telle nature qu'il faudrait me
+condamner un complet silence si je voulais ne leur rien emprunter.
+J'en ai tir ce que je dis sur les poques de la Terre ainsi que sur le
+dveloppement de la vie organique, et gnralement tout ce qui, dans ma
+manire de considrer la Nature, ne rentre pas absolument dans le
+domaine commun. Le germe de ma thorie sur l'individualit appartient
+la mme source. Les penses de l'ami dont je parle sur la philosophie de
+la Nature, n'ont pas t publies par leur auteur. J'ignore le sort qui
+les attend, et si le peu que j'en ai laiss entrevoir n'est pas
+approuv, la faute en est sans doute celui qui, par l'effet d'une
+ncessit facile comprendre, a prsent quelques ides gnrales en
+les dtachant de leur ensemble et de leurs preuves, et qui, peut-tre,
+les a altres en se les assimilant. Ces motifs m'empchent de placer
+ici le nom de mon matre. Si les vues que je lui dois paraissent justes
+et fcondes, il me sera doux de lui rendre hommage.
+
+Et maintenant, le systme que je propose rpond-il quelque besoin de
+l'intelligence et de l'me, rpond-il par les applications o il
+conduit, par les sentiments qu'il doit inspirer, quelque besoin de la
+socit? J'ai sujet de le penser en considrant cette poque d'orage et
+d'affaiblissement, que le scepticisme dvore, et qui maudit son mal sans
+vouloir en gurir. Cependant je connais ma faiblesse. Je sens aussi
+qu'une raison impartiale n'est pas la source la plus profonde de nos
+rpugnances, et que notre apparente indiffrence est trop souvent une
+hostilit qui redouterait d'tre convaincue. Mais il y a des doutes
+sincres, il y a des coeurs de bonne volont. Puisse ma pense les
+atteindre, puisse-t-elle les satisfaire, puisse-t-elle surtout ne pas
+les blesser.
+
+LAUSANNE, 18 mars 1849.
+
+
+
+
+LA PHILOSOPHIE
+
+DE LA
+
+LIBERT.
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+
+PREMIRE LEON.
+
+De la place de la morale dans la science.--La Philosophie cherche
+connatre les choses par leur principe. Elle exige une recherche
+pralable de ce principe et comprend ainsi deux disciplines: la
+philosophie rgressive et la philosophie progressive.--La morale cherche
+la rgle de la volont humaine. Pour obtenir une morale scientifique, il
+faut la dduire de la science du principe premier. Critique des systmes
+qui traitent la morale comme une science indpendante.
+
+
+Messieurs,
+
+Des vnements dans lesquels nous ne voulons voir les uns et les autres
+qu'une dispensation providentielle m'ont exclu de la chaire que
+j'occupais l'Acadmie depuis huit ans. Votre bienveillance m'appelle
+continuer dans cette modeste salle l'enseignement que je vous offrais
+nagure de la part de l'Etat. Je vous en remercie, Messieurs, du fond du
+coeur! Vous me connaissez comme je vous connais, il n'est pas besoin
+d'en dire davantage. Le dplacement que je rappelle pour la premire et
+la dernire fois n'exercera aucune influence ni sur l'esprit de ces
+leons ni sur leur forme. Veuillez accorder votre ami l'attention sur
+laquelle votre professeur avait pris la douce habitude de compter, et
+s'il en abuse quelquefois, ne vous en plaignez pas trop haut. Je n'ai
+pas seulement besoin de votre indulgence, j'ai besoin de votre appui.
+
+Le sujet de notre cours est le plus lev qui se puisse imaginer: la
+philosophie morale. Il a pour but direct d'exciter, de fortifier, de
+fonder sur des convictions solides les rsolutions du coeur que
+l'ducation tout entire cherche produire; nobles et saintes
+aspirations, semence fconde de la vie! L'intrt des tudes et de la
+culture en gnral, l'intrt particulier de la philosophie, si les
+Grecs l'ont bien nomme, se concentrent donc ici comme dans un foyer.
+
+Cet hiver, Messieurs, je ne pourrai que vous introduire dans la
+philosophie morale en en marquant la place, en en dterminant le
+principe. Ce dessein m'oblige remonter assez haut. La science que nous
+abordons s'annonce comme une partie d'un tout plus vaste. Pour
+comprendre la partie, il faut jeter un coup-d'oeil sur le tout.
+Qu'est-ce donc que la Philosophie? L'usage ne permet pas de comprendre
+sous ce beau nom toute la science, et cet usage, le bien examiner, se
+fonde sur la nature de la science elle-mme comme sur la nature de
+l'agent qui la cre, l'esprit humain. La science a pour objet tout ce
+qui existe pour l'esprit, tout ce qui le frappe et tout ce qu'il peut
+atteindre. L'esprit de l'homme s'veille au milieu du monde: assailli
+par une foule de sensations diverses, il ragit bientt sur elles: il
+s'efforce de les saisir, de les fixer. Il les constate, et guid par des
+lois qu'il ignore, il assigne chacune d'elles une cause, un objet.
+Enumrer, dcrire les objets, les tres qui l'entourent et les
+changements que ces tres subissent comme ceux qu'il prouve lui-mme,
+en un mot constater des faits, telle est la premire occupation de
+l'esprit. De ce travail nat une science, la science exprimentale, la
+science d'observation, une dans sa mthode et dans son but, quelle que
+soit la diversit des objets qu'elle embrasse. Cette science s'tend
+chaque jour, il est impossible de lui assigner de limites.
+
+Mais les eussions-nous atteintes, ces limites, eussions-nous recueilli
+tous les faits, nomm tous les tres, la curiosit de l'esprit n'en
+serait point satisfaite et le but de cette curiosit ne serait pas
+obtenu. Nous ne voulons pas seulement connatre ce qui est et ce qui se
+passe, nous voulons le comprendre. Si nous accordons notre intrt aux
+faits, c'est que nous en esprons l'intelligence. Comprendre donc,
+comprendre tous les faits fournis par l'observation, comprendre
+l'exprience: tel est le but de la pense. La vraie science est
+intelligence. Cette science s'appelle la philosophie; nous pouvons la
+dfinir: l'intelligence de l'univers. Est-il peut-tre besoin de dire ce
+que c'est que comprendre? Ce mot est clair par lui-mme et son
+tymologie en marque le sens. C'est runir, c'est concentrer, c'est lier
+les faits, saisir leurs rapports, leur unit, leur principe. C'est
+ramener l'unit la pluralit des perceptions et des choses. L'esprit a
+besoin de cette unit, et par sa constitution mme il l'affirme. Cette
+affirmation est au fond de l'intelligence ou plutt elle en est le fond,
+elle en constitue la facult la plus intime et la plus leve la fois:
+on la nomme la raison.
+
+Nous pouvons diffrer d'opinion sur la nature du principe universel;
+car, avant les recherches de la science, nous ignorons ce qu'il est,
+mais nous ne pouvons pas, en continuant d'affirmer et de penser quoi que
+ce soit, mettre en doute qu'il y ait un tel principe. Les athes
+eux-mmes n'en contestent point la ralit; tout ce qu'ils contestent,
+c'est que ce principe soit revtu des qualits qui permettent l'homme
+de soutenir avec lui des rapports moraux et de le nommer du nom de Dieu
+qui implique de tels rapports.
+
+Ignorant si la philosophie existe dj ou si elle est encore faire,
+nous ne pouvons la dfinir que par son idal, c'est--dire par
+l'intention de l'esprit qui cherche la produire. L'idal de la
+philosophie n'est autre chose que l'intelligence parfaite,
+l'intelligence des choses telles qu'elles sont rellement. La
+philosophie doit donc comprendre l'essence du principe universel et
+comprendre toutes choses comme dcoulant du principe universel
+conformment sa nature. Elle expliquera les choses particulires
+telles qu'elles sont pour le principe universel, car c'est l leur
+vrit vraie et la philosophie doit nous enseigner la vrit vraie. Ds
+lors elle conformera sa marche la marche de la ralit; ses premires
+propositions auront pour objet ce qui est le premier dans l'ordre rel,
+puis elle passera ce qui dans l'ordre rel vient ensuite, et les liens
+qu'elle tablira pour la pense entre les divers objets dont elle
+s'occupe seront l'expression fidle des rapports qui unissent les
+sphres diverses de la ralit. En un mot, elle reproduira dans son
+ordre et dans son enchanement l'ordre et l'enchanement de l'univers.
+L'intelligence des effets par leur cause, voil la philosophie que
+l'esprit humain a cherch ds son premier essor, qu'il s'est efforc
+d'atteindre dans toutes les poques vraiment fcondes, et qu'il
+poursuivra jusqu' ce qu'il l'obtienne ou qu'il s'teigne. La
+philosophie descend du principe universel aux choses particulires.
+Suivant l'exemple d'un illustre philosophe contemporain[2], nous
+exprimerons par un seul mot cette ide en disant qu'elle est
+_progressive_.
+
+[Note 2: M. de Schelling.]
+
+Cependant nous ne pouvons pas entreprendre une telle philosophie sans un
+travail prliminaire. Pour exposer la nature du principe universel et la
+manire dont il produit ses consquences, il faut connatre ce principe
+avec certitude et clart; la diversit des religions et des systmes
+contradictoires fait assez voir que nous ne le connaissons pas ainsi au
+dbut de nos recherches. Sa ralit est vidente, son essence est un
+problme, le problme par excellence, au sein duquel est renferme la
+solution de tous les autres. Descendre de l'universel au particulier, de
+l'absolu au relatif, voil le but.
+
+S'lever l'absolu et l'universel est la condition.
+
+Si nous ne voulons renoncer au but, nous ne saurions nous affranchir de
+la condition. Nous aspirons l'intelligence des effets par leur cause,
+mais nous connaissons, le plus souvent du moins, les effets avant d'en
+comprendre la cause. Il faut donc remonter des consquences au principe.
+Avant d'atteindre la philosophie progressive, qui seule peut raliser
+notre idal, il faut construire l'difice, l'chafaudage si vous voulez,
+d'une philosophie _rgressive_. La science rgressive seule est
+insuffisante, la science progressive seule est impossible. L'ide de la
+Science rclame l'une et l'autre. Ce double mouvement de rgression et
+de progression, d'induction et de dduction, est marqu plus ou moins
+distinctement dans tous les systmes; il rsulte de la nature mme de
+l'esprit humain.
+
+Voil, Messieurs, en quelques traits l'ide gnrale de la philosophie.
+Ce n'est qu'un cadre ou plutt le contour extrieur d'un cadre dont nous
+n'avons point dessin les compartiments; mais il suffit de cet aperu
+pour que nous puissions aborder notre sujet particulier. Quelle est la
+place de la philosophie morale? A laquelle des deux grandes divisions
+que nous venons de marquer appartient-elle d'aprs la nature de son
+objet? Et d'abord, quel est cet objet?
+
+La morale est l'art de rgler l'activit libre de l'homme, l'art de la
+vie. Comme tout art, elle suppose avant elle une science; cette science
+ne peut tre que celle du but de la vie. Le mot _philosophie morale_
+signifie dans notre langage philosophie de la morale ou morale
+philosophique, tout simplement. Ces ides semblent suffire pour rpondre
+ notre question.
+
+Nous passons notre vie dans le monde, il agit sur nous et nous agissons
+sur lui; pour savoir rellement ce que nous sommes, il faut savoir ce
+qu'il est, et pour connatre notre but, il faut connatre le sien. Mais
+au problme des destines s'enlace le problme des origines. Savoir une
+chose c'est en connatre le commencement, le milieu et la fin. Nous
+n'aurons l'ide de nous-mme et du monde que si nous connaissons
+l'auteur du monde et notre auteur. La morale se place donc tout
+naturellement dans la philosophie progressive, elle en est le fate et
+la couronne, car la perfection de la vie est le but dernier de tous les
+travaux de la pense; ceci, Messieurs, n'a pas besoin de preuve et nous
+rougirions d'en chercher.
+
+Pour mriter le nom de science, la morale doit tre dduite d'un
+principe. Elle devient philosophique lorsqu'on dduit son principe
+lui-mme du principe universel. La philosophie morale dpend donc de la
+science du principe universel ou de la mtaphysique, puisque tel est le
+nom qu'on donne cette haute discipline.
+
+Tout cela s'entend assez de soi-mme. Il faut voir maintenant ce que la
+morale attend de la mtaphysique, ou ce dont la morale a besoin pour
+tre constitue et pouvoir marcher. Ici nous sortons des questions de
+forme et de nomenclature; vous ne m'accuserez pas, Messieurs, de vous y
+avoir retenu trop longtemps. Nous entrons dj dans le fond des choses,
+l'intrt commence, les difficults commenceront peut-tre aussi.
+
+La morale, disons-nous, est l'art de rgler l'activit humaine. Pour que
+cette ide ait un objet, pour que la morale soit possible, il faut deux
+choses: il faut d'abord que la volont soit libre, puis il faut
+au-dessus d'elle un principe propre servir de rgle sa libert.
+
+Si la volont n'tait pas libre, il n'y aurait pas de morale, et plus
+gnralement il n'y aurait pas d'art. La science de la volont se
+bornerait la description de ses phnomnes, la thorie de ses lois
+ncessaires. La morale est autre chose. Si la libert n'tait pas rgle
+intrieurement, dans son essence, la prtention de lui imposer une rgle
+serait une folie. La science, mme la science pratique, ne produit rien
+qui ne soit avant elle; elle constate ce qui est, soit l'existence
+manifeste, soit la puissance cache. En rvlant cette puissance, elle
+concourt sans doute sa ralisation, mais elle ne la cre pas. Une
+morale que les philosophes auraient faite serait une morale factice. La
+science ne dicte point des devoirs la volont, elle lui fait connatre
+_ses_ devoirs. Les deux conditions que nous venons d'noncer sont donc
+bien relles. Mais est-il besoin de mtaphysique pour les remplir? A
+quoi bon, direz-vous peut-tre, remonter jusqu'au principe de toutes
+choses? Ne trouvons-nous pas en nous-mme tout ce qu'il faut: la
+certitude immdiate de notre libert et le sentiment d'une obligation?
+Toute la morale n'est-elle pas dans ces deux faits intrieurs, et ne
+pouvons-nous pas la dployer sans sortir de l'me, comme une science
+indpendante?
+
+Je m'empresse de reconnatre que nous trouvons en nous ces deux grandes
+choses: la libert et le devoir. Ces faits ont une immense valeur dans
+le sujet qui nous occupe. La morale repose sur eux toute entire; mais
+conclure de l qu'il faille la dtacher du tronc de la philosophie, ce
+serait non pas exagrer, mais affaiblir l'importance de ces principes et
+tomber dans une assez grave erreur. J'ai l'espoir de vous en convaincre
+si vous me suivez avec attention.
+
+Remarquez-le d'abord, l'ide d'appuyer la morale uniquement sur des
+vrits psychologiques parat une suggestion du dcouragement, j'ai
+presque dit du dsespoir. La philosophie ne peut consentir aucune
+mancipation de ses provinces. Elle est une ou elle n'est pas. Le
+principe de l'tre et le principe de la connaissance se confondent
+ncessairement en elle. Son altier programme est l'explication
+universelle par le principe universel. Rien de plus, rien de moins.
+Fonder la morale exclusivement sur des faits de conscience, comme on les
+appelle, ce serait donc renoncer la philosophie et la dclarer
+impossible[3], moins peut-tre que l'on ne prtendit l'absorber toute
+entire dans la morale en levant le sujet de la conscience, l'esprit
+individuel, le _moi_, en un mot, au rang du principe universel et
+absolu. Ce point de vue qu'on a mis en avant[4] ne pche assurment pas
+par un excs de timidit, vous seriez tents plutt de lui reprocher
+autre chose; cependant, Messieurs, nous ne l'carterons pas au moyen de
+l'ordre du jour, nous l'examinerons quand le moment sera venu.
+
+[Note 3: Hume, Kant, les Ecossais.]
+
+[Note 4: Fichte.]
+
+A ceux qui dsesprent de la philosophie, nous rpondrons d'abord qu'il
+sera toujours temps de les couter lorsque nous aurons tent l'aventure,
+mais surtout nous leur rpondrons qu'il faut, s'ils ont raison,
+dsesprer galement de la morale, comme science du moins, car l'ide
+d'une morale indpendante contredit son propre point de dpart. Ce point
+de dpart, c'est le sentiment d'une obligation intrieure d'agir. Nous
+trouvons en nous ce sentiment d'obligation, et nous sommes contraints de
+lui reconnatre une autorit premptoire. Tel est le fait; mais de ce
+fait, que pouvons-nous, que devons-nous forcment conclure? Une
+obligation ne se conoit pas sans un tre qui oblige; une loi de la
+libert suppose un lgislateur, une sentence suppose un juge.
+N'eussions-nous aucun autre moyen de connatre Dieu, ce qui est bien
+possible, nous le connatrions par le cri de notre conscience. La
+conscience est une mthode qui conduit Dieu; mais si nous
+reconnaissons un Dieu, nous sommes forcs de nous en occuper et de
+chercher la science de Dieu, nous nous posons ncessairement le problme
+de la mtaphysique, et la morale n'est plus une science indpendante;
+car du moment que la mtaphysique existera, il faudra bien qu'elle
+produise sa morale. La loi du devoir crite dans notre coeur nous atteste
+notre dpendance, elle nous rvle l'existence d'un principe suprieur
+l'humanit. Ds lors nous nous abuserions volontairement si nous
+refusions de tenir compte de ce principe et de le mettre sa place dans
+la science.
+
+Je ne sais, Messieurs, si cette argumentation vous parat claire, mais
+l'histoire de la science nous fait assez voir qu'elle ne manque pas de
+force. Les auteurs qui ont essay d'arracher la morale l'empire de la
+mtaphysique se sont efforcs de lui chapper, les uns en niant le
+devoir, les autres en niant que le devoir implique l'ide d'un principe
+suprieur l'homme. Rglons d'abord notre compte avec les premiers au
+plus vite et pour n'y plus revenir.
+
+La ngation du devoir est une erreur de fait, une violation du devoir
+lui-mme, un outrage l'humanit. Ensuite elle rend toute morale
+impossible. O trouverons-nous la rgle de la volont si la volont n'a
+pas de rgle en elle-mme? La chercherons-nous avec les utilitaires plus
+bas que la volont, dans les consquences agrables ou dsagrables des
+actions? Ce chemin ne saurait nous conduire au but. L'exprience
+m'enseigne la manire d'atteindre certains rsultats dans la supposition
+que je les veuille, mais elle ne peut pas faire que je les veuille. S'il
+me plat de ngliger mon profit, personne n'a rien me dire,
+l'utilitaire moins que personne. Il part de ce fait suppos, que l'homme
+cherche toujours son avantage particulier; le fait est faux, et ft-il
+vrai, cet accord de nos dsirs ne serait qu'un accident si nous sommes
+libres. La morale utilitaire n'a de valeur que relativement ce fait
+accidentel; or la morale digne de ce nom ne porte pas sur une volont
+dj dtermine dans sa direction, la morale est absolue, nous demandons
+une rgle qui nous enseigne ce qu'il faut vouloir. Ainsi l'utilitarisme
+n'est pas une morale. O la morale finit l'utilitarisme commence.
+L'utilitarisme ne serait vrai que si la volont n'tait pas libre dans
+le choix des buts qu'elle se propose; mais alors encore, alors surtout,
+il n'y aurait pas de morale au sens de notre dfinition.
+
+Des observateurs plus attentifs et plus sincres de notre me[5] ont
+reconnu que la volont se sent la fois libre et oblige par une loi
+qui ne cesse pas d'tre absolue, quoiqu'on puisse lui dsobir. Mais
+voulant tout prix renfermer l'objet de la science dans l'esprit qui
+l'labore et trouver en lui son unit, ils refusent de conclure du fait
+de l'obligation l'existence d'un tre envers qui nous soyons obligs,
+et s'efforcent de trouver la rgle de la libert dans la libert
+elle-mme. Systme ingnieux, et profond, dont il est facile d'indiquer
+le vice, difficile d'estimer la valeur assez haut. Dans ce point de vue
+l'homme est isol de tout. Il ne connat que lui-mme. Il ne relve que
+de lui-mme, car ce qu'il ne saurait connatre n'est rien pour lui. Il
+se sent oblig et cependant il est libre, son essence est la libert. Il
+n'y a rien au-dessus de sa libert. Cette libert qui lui parat
+limite, il faut prouver qu'elle est rellement illimite, disons mieux,
+il faut la rendre illimite. Tel est le sens de la loi morale, le devoir
+n'est autre chose que l'impulsion qui nous porte l'affranchissement
+absolu.--Supposons qu'il en soit ainsi, admettons la parfaite rgularit
+du systme, admettons-en la conclusion; je ne demande que la permission
+de l'analyser.
+
+[Note 5: Fichte et Kant.]
+
+Si le systme dont il s'agit est vrai, voici, Messieurs, ce qui est
+prouv: C'est que, pour se raliser sans contradiction, la libert doit
+suivre une ligne dtermine que nous appellerons le bien moral. Il y a
+une rgle inhrente la libert dans ce sens que, pour se maintenir,
+pour se dvelopper, pour se raliser pleinement, la libert doit se
+conformer cette rgle. Ou bien la libert l'accomplira, ou bien elle
+se mettra en contradiction avec elle-mme; elle se dtruira, elle
+s'anantira. Mais pourquoi la libert, la puissance de faire ou de ne
+pas faire est-elle oblige de se maintenir et de se dvelopper?--En se
+contredisant elle s'anantit.--Je vous l'accorde, mais pourquoi ne
+pourrait-elle pas s'anantir? L'exprience nous atteste qu'elle en a le
+pouvoir, et vous le reconnaissez, mais vous lui dfendez d'en user. De
+quel droit?--Apparemment du droit de la raison. Il est absurde que la
+libert se contredise et se suicide.--Mais pourquoi voulez-vous que la
+libert ne soit pas absurde? Cela n'est pas compris dans l'ide pure et
+simple de la libert. En ralit vous ne partez pas de l'ide de la
+libert pure et simple, vous partez de l'ide de la libert charge de
+l'obligation de se maintenir et de se raliser; votre analyse a ramen
+la richesse de la vrit morale l'abstraction de la vrit logique,
+vous avez montr que tous les devoirs de la volont libre se rsument
+pour elle en un seul devoir, celui de ne point se contredire: mais en
+revanche vous avez revtu le principe de la vrit logique d'un
+caractre moral qui demeure absolument inexpliqu. Vous supposez
+tacitement ds l'abord que la volont consquente est le bien, que la
+volont inconsquente est le mal; c'est--dire qu'au lieu de dduire les
+ides du bien et du mal moral de la pure libert selon votre promesse,
+vous partez d'une volont pour laquelle il existe ds le principe un
+bien et un mal, en d'autres termes d'une volont soumise une
+obligation. L'obligation que vous prtendiez faire sortir de la volont
+plane toujours au-dessus d'elle. Votre principe, en un mot, ne peut pas
+s'crire: JE SUIS LIBERT, mais: _la libert doit tre_. Votre libert
+reste affecte d'un devoir inexpliqu, il vous reste faire comprendre
+pourquoi la libert est oblige envers elle-mme. Je ne dis pas,
+Messieurs, que cette morale ne soit pas excellente et qu'il ne soit pas
+fort beau de rsumer tous les devoirs dans ce seul mot: la libert doit
+tre. Je prtends simplement qu'il faudrait nous dire pourquoi. Il ne
+suffit pas d'invoquer ici la logique, puisque la question est
+prcisment de savoir d'o vient le caractre moral de la vrit
+logique. La chose ne parat vidente de soi que pour celui qui ne saisit
+pas o gt le vritable problme. Pour avoir voulu se passer de
+mtaphysique, la morale dont nous parlons se change elle-mme en
+mtaphysique et perd son caractre essentiel. Elle se nomme bon
+escient transcendante, car elle passe derrire son objet, mais en
+passant derrire elle le perd. Elle recherche quels lments, quels
+facteurs donneront comme produit l'obligation morale primitive.
+L'obligation morale que nous sentons devient pour elle un phnomne;
+elle explique ce phnomne, mais elle en dtruit la porte en
+l'expliquant. Elle nous fait voir que le mal moral est en dernire
+analyse une contradiction logique: je le crois volontiers; mais si
+l'ide morale est compltement absorbe par l'ide logique, qu'est-ce
+dire, sinon qu'au fond la sphre morale n'a pas de ralit propre? Ce
+n'est pas le rsultat que l'on cherchait et qu'il fallait chercher.
+
+Les observations que je viens de prsenter portent sur le systme de
+morale indpendante le plus scientifique et le plus consquent, le
+systme idaliste. Toute morale analogue conue en dehors de l'idalisme
+et qui prtendrait nanmoins une valeur dfinitive, reposerait sur un
+vice de mthode. Elle serait carte par cette simple observation: Si
+vous reconnaissez un principe de l'tre suprieur au moi, vous devez en
+tirer votre science du moi et les rgles de sa conduite, sans cela vous
+choquez les rgles de l'intelligence et vous ne pouvez obtenir aucun
+rsultat vraiment certain.
+
+Ce n'est pas sans intention que j'attire d'abord votre attention sur ces
+questions de forme. Elles ont une importance dcisive.
+
+En nous rapprochant du fond, nous reconnatrons dans tous les systmes
+de morale exclusivement fonds sur le sentiment intime un dfaut facile
+ prvoir. Ce dfaut c'est prcisment l'absence de fond, de substance,
+de contenu positif. Ils prouvent loquemment qu'il y a un devoir,
+proposition peu contredite; ils en tablissent merveille la valeur
+absolue ou la saintet, et puis c'est fini. Quand il s'agit de dire en
+quoi ce devoir consiste, vous les voyez dans un cruel embarras. Ils
+allguent bien, mais ils ne prouvent gure et surtout ils ne prouvent
+pas ce qu'il faudrait prouver.
+
+Un principe n'est digne de ce nom que s'il produit ses consquences de
+lui-mme. Le devoir en gnral n'est rien; il faut qu'il se fractionne
+et se dbite dans la pluralit des devoirs. Si le sentiment gnral du
+devoir est notre unique principe, nous devons trouver dans ce sentiment
+l'ide de nos devoirs particuliers et par consquent l'ide des
+relations morales ou des sphres d'activit dans lesquelles ces devoirs
+s'exercent. Fichte seul a compris la grandeur du problme et s'est
+efforc de le rsoudre. De la conscience morale il conclut la
+ncessit des sexes, de la famille, de l'tat, de l'glise, et les
+introduit ainsi dans la pense. Sa dduction est insuffisante,
+arbitraire, artificielle, mais enfin c'est une dduction. La foule des
+moralistes vulgaires n'a pas pris tant de peine; ils n'y ont pas mme
+song. Ils empruntent l'exprience l'ide des diverses relations
+morales et donnent l'individu, sur la manire dont il doit se conduire
+dans cet ensemble de relations, des conseils plus sages en eux-mmes que
+rigoureusement motivs. Cela ne suffit pas plus aux besoins de la
+pratique qu' ceux de la science. En effet les relations dont il s'agit,
+les sphres o s'applique le devoir sont elles-mmes un produit de la
+libert morale. L'essentiel n'est donc pas de me dire ce que je dois
+faire dans la famille, dans l'tat, dans l'glise, etc., tels qu'ils
+sont aujourd'hui; il n'est gure besoin de science pour cela.
+L'essentiel est de m'enseigner ce que doivent tre la famille, l'glise
+et l'tat. Si l'exprience nous l'apprend seule, notre morale sera rgie
+par l'histoire, tandis qu'elle devrait en ordonner les mouvements.
+Changeant d'un sicle et d'un climat l'autre sous l'empire d'une loi
+trangre qu'elle ne comprend pas, elle ne saurait acqurir l'autorit
+d'une science, elle demeure incapable de faire avancer l'humanit.
+
+Nous ne sparerons donc pas l'art de la vie de la science des choses,
+nous ne renoncerons pas l'unit que la pense rclame, avant d'y tre
+forcs, nous ne dserterons pas sans combat le drapeau de la
+philosophie. Nous demanderons avec Descartes l'intelligence des effets
+par les causes. Nous chercherons la loi de notre activit dans le but de
+notre existence, si du moins notre existence a sa raison dans un but, et
+cette raison, nous la chercherons dans le principe absolu. Nous
+laisserons la morale sa place dans l'organisme de la science, nous la
+traiterons comme un corollaire de la mtaphysique, de la philosophie
+premire, quand nous aurons une philosophie premire.
+
+
+
+
+DEUXIME LEON.
+
+La morale doit tre dduite du principe universel. Elle suppose que ce
+principe est un tre libre, car les effets d'une cause ncessaire le
+seraient galement. La connaissance du premier principe est le but de la
+philosophie rgressive, qui part de l'ensemble des vrits immdiates,
+savoir: les faits d'exprience sensible, les faits d'exprience
+psychologique, les vrits ncessaires de l'ordre rationel et les
+vrits ncessaires de l'ordre moral.--L'exprience sensible consulte
+seule ne fournit aucune connaissance du principe premier.--Dans la
+conscience du moi, l'exprience psychologique nous donne l'ide de
+l'tre; les vrits ncessaires de l'ordre rationel se rsument dans la
+notion de l'inconditionnel, objet de la raison.--L'ide de l'tre
+inconditionnel est le point de dpart de la philosophie.--Il faut
+dterminer cette ide de manire ce qu'elle rende compte des faits
+d'exprience en gnral et des vrits ncessaires de l'ordre
+moral.--Celles-ci nous obligent reconnatre la libert du premier
+principe en attestant en nous le devoir, qui suppose notre propre
+libert.
+
+
+Messieurs,
+
+L'ide de morale implique notre libert et l'existence d'un principe
+suprieur nous. Le second point n'est pas moins ncessaire que le
+premier. Nous l'avons vu dans la leon dernire. Si nous cherchons la
+rgle de la libert dans la libert elle-mme, peut-tre
+russirions-nous l'y dcouvrir; mais, comme nous l'avons expliqu,
+l'lment essentiel, l'obligation s'vanouirait. Une morale scientifique
+suppose donc la connaissance scientifique de la libert humaine et d'un
+principe suprieur d'obligation. Nous trouvons ces deux vrits crites
+au fond de notre me; nous pouvons esprer ds lors que la science
+expliquera ce tmoignage intime, et nous avons besoin qu'il en soit
+ainsi. En effet, les notions que l'vidence rationelle et la conscience
+morale nous fournissent sur le principe suprme avant toute recherche,
+sont trop vagues, trop incompltes pour suffire aux besoins d'une
+discipline prcise et rigoureuse. Il est ncessaire avant tout de les
+concilier entr'elles, car leur accord est un problme. La libert, elle
+aussi, doit passer au creuset de la pense. Nous sommes certains de sa
+ralit lorsque nous sommes certains du devoir; nous la connaissons
+comme fait avec une pleine lumire; mais un fait n'est pas propre
+entrer immdiatement dans l'difice de la philosophie. C'est une pierre
+brute; nous ne pouvons employer que des pierres tailles. La vraie
+science est celle des effets par leur cause; notre libert a une cause,
+il faut l'y chercher. Nous ne la connatrons comme il faut la connatre
+que si nous la trouvons sa place dans l'ordre universel, si nous
+l'expliquons par le principe universel, si nous voyons en elle une
+consquence de la nature de ce principe ou le produit de son action. Il
+appartient donc la mtaphysique de nous faire comprendre la libert
+humaine. Faisons des voeux pour qu'elle y russisse, car la morale est
+ce prix.
+
+La libert humaine suppose, Messieurs, l'absolue libert, ou, si vous me
+permettez cette expression qui n'est pas encore justifie, la libert
+divine. Nous ne pouvons pas confondre notre tre avec le principe de
+toute chose, parce que nous nous sentons limit; or le principe absolu
+tant un, comme la raison nous l'enseigne videmment, il est
+ncessairement illimit, dans ce sens du moins qu'il n'est restreint par
+aucun autre.
+
+Les consquences de ce principe illimit sont des actes libres ou bien
+elles rsultent d'une ncessit intrieure de sa nature. Il n'y a pas
+d'autre alternative. La prtention souvent affiche de concilier la
+libert et la ncessit dans une ide suprieure ne se justifie pas.
+Cette ide soi-disant suprieure n'est jamais que celle d'une activit
+ncessaire, ncessit spontane, ncessit intelligente, ncessit de
+perfection si l'on veut, mais enfin c'est la ncessit.
+
+Eh bien, si nous concevons le monde comme rsultant de l'action
+ncessaire d'un principe infini, il est impossible que nous trouvions
+une place en lui pour la libert humaine. La porte des actes d'un tre
+infini est elle-mme infinie. Si l'univers est le produit d'une activit
+ncessaire, il est ncessairement ce qu'il est jusque dans ses derniers
+dtails, nous sommes ncessairement ce que nous sommes, et nos actes
+particuliers ne sont que la traduction, la manifestation, le droulement
+dans le temps de cette essence dtermine.
+
+Cette consquence est invitable; en vain chercherait-on l'luder en
+expliquant notre libert par l'imperfection inhrente tout tre fini.
+Si Dieu ne peut pas agir autrement qu'il n'agit parce qu'il est parfait,
+l'oeuvre o cette perfection se rvle ne peut tre que ce qu'elle est;
+or la prsence de la libert implique dans un monde qui ne peut tre que
+ce qu'il est. La ralit de la libert consiste prcisment en ceci: que
+le monde puisse tre autrement qu'il n'est, si les agents libres le
+veulent. Expliquer la libert par l'imperfection, c'est la faire
+vanouir comme une fume.
+
+Je dsire tre bien compris, je ne prtends pas que de la libert divine
+on puisse dduire immdiatement la libert humaine; je dis seulement que
+sans la libert divine il est impossible de concevoir la libert
+humaine.
+
+On pourrait infrer de l directement que le principe absolu est une
+activit libre, puisque la foi de l'homme sa libert est ncessaire
+l'accomplissement du devoir, la vrit de la conscience morale que
+nous ne pouvons suspecter sans lui faire injure. Cette conclusion fort
+importante, nous ne la tirons pas encore d'une manire expresse. Nous
+tablissons seulement ceci, que, pour pouvoir servir de base la morale
+ou nous donner une morale, la mtaphysique doit dmontrer la libert du
+principe absolu. Il nous reste examiner comment la mtaphysique peut
+arriver un rsultat pareil. Ceci nous conduit jeter un coup-d'oeil
+sur l'ensemble de la philosophie rgressive, dont l'unique objet est de
+formuler l'ide du principe.
+
+La marche de cette discipline est rgle par son point de dpart et par
+son but. Le but, nous le connaissons. Le point de dpart est videmment
+l'ensemble des vrits immdiatement certaines. Nous appelons vrits
+immdiatement certaines non-seulement celles que l'esprit possde avant
+tout travail, ce qui se rduirait excessivement peu de chose, mais
+toutes celles que nous possdons lgitimement au dbut des recherches
+philosophiques, au moment o nous nous posons le problme de la
+philosophie, tel que nous l'avons circonscrit. Ces donnes premires
+sont assez complexes; elles embrassent des faits extrieurs perus par
+les sens, des faits intellectuels perus par la conscience, des vrits
+ncessaires de l'ordre rationel et des vrits ncessaires de l'ordre
+moral.
+
+Les faits sensibles sont l'objet des sciences naturelles; les faits de
+conscience sont l'objet de la psychologie, qui constate aussi les deux
+genres de vrits ncessaires dont nous venons de parler. Les quatre
+membres de notre classification se ramnent donc la dualit sous un
+double point de vue. Quant la manire de constater les faits, nous
+opposons l'exprience sensible l'analyse intrieure.--Quant la
+nature mme des vrits immdiates, nous trouvons d'un ct des faits
+contingents, variables, _a posteriori;_ de l'autre des connaissances
+ncessaires, immuables, _a priori_. Il importe de ne pas confondre ces
+deux divisions, qui partent de principes bien distincts.
+
+Nous ne nous compromettrions pas beaucoup en disant, MM., que, pour
+arriver la premire vrit dans l'ordre des choses, il faut tenir
+compte avec un gal souci de toutes les donnes du problme que nous
+venons d'numrer ou de toutes les vrits premires dans l'ordre de
+l'acquisition de nos connaissances. Ce lieu commun prend de l'importance
+par la revue exacte dont nous l'avons fait prcder. Celle-ci n'a du
+lieu commun que l'apparence. L'esprit n'a pas toujours accord la mme
+attention aux lments qu'elle embrasse. Proccup tantt des uns,
+tantt des autres, ne les distinguant pas toujours, il a tent d'asseoir
+exclusivement sur quelques-uns d'entr'eux l'difice de la science. De l
+vient la diversit des systmes, car comme la logique est la mme pour
+tout le monde, si le point de dpart tait identique, il faudrait bien
+que le rsultat le ft aussi. Il en est de la philosophie comme des
+mathmatiques. Si les donnes sont trop insuffisantes, le problme ne
+peut recevoir aucune solution; s'il manque une donne, on arrive une
+formule applicable plusieurs quantits entre lesquelles le choix est
+arbitraire.
+
+L'exprience sensible consulte seule ne fournit point de philosophie.
+Et d'abord, Messieurs, les sens isols, considrs d'une manire
+abstraite, ne donnent aucune espce de notion. Il n'y a point de
+connaissance sensible rigoureusement parlant. Pour constater un fait
+extrieur quelconque, il faut appliquer aux donnes des sens
+l'intelligence et les ides universelles ncessaires _a priori_ qui
+constituent l'intelligence: ainsi les notions de substance, de cause, de
+possibilit, de ralit, que l'exprience sensible ne fournit point,
+mais que nous appliquons instinctivement aux sensations et dont nous
+n'obtenons une conscience distincte que par cet emploi ritr. Ces
+vrits-l sont acquises, aussi n'insisterons-nous pas. Nous acceptons
+l'exprience telle qu'elle est, sans discuter son origine. Nous prenons
+la science de la nature dans toute sa grandeur, dans sa merveilleuse
+beaut, et nous rptons qu'elle ne donne pas de philosophie. Cela,
+Messieurs, pour deux raisons: La science exprimentale n'est pas
+certaine par elle-mme, puis elle ne conduit rien d'inconditionnel.
+
+La science exprimentale n'est pas certaine par elle-mme, pas du moins
+dans le sens qu'il faudrait. On ne peut pas douter que nous ne voyions
+ce que nous voyons, mais on peut douter que ce que nous voyons existe
+indpendamment de nous. La preuve c'est qu'on en a dout. On a mis en
+question la ralit du monde extrieur en gnral. Or lorsqu'il s'agit
+de lever un doute qui porte sur l'exprience en gnral, il est clair
+qu'on ne saurait en appeler l'exprience. Tout doit tre rigoureux
+dans la science. Rigoureusement il faut une mtaphysique pour lgitimer
+l'exprience sensible; l'exprience sensible ne suffit donc pas pour
+fonder la mtaphysique.
+
+La science exprimentale ne conduit aucun principe inconditionnel et
+ncessaire. Les faits que l'exprience constate directement ne peuvent
+tre constats que comme faits. Nous voyons qu'ils sont, nous ne voyons
+pas qu'ils soient ncessaires. Les causes des phnomnes que nous
+percevons sont du mme ordre que ces phnomnes eux-mmes. Les procds
+de la science empirique ne peuvent nous conduire au del de
+l'accidentel. Certains effets ont lieu, donc ils sont produits par
+certaines forces. Ainsi la chaleur, la lumire, l'lectricit, le
+magntisme, la force organique, ces puissances dont l'action explique
+une multitude de phnomnes divers, sont elles-mmes des faits
+expliquer. Peut-tre l'esprit saisira-t-il un jour leur unit, peut-tre
+deviendra-t-il vident que toutes ces forces ne sont que des
+manifestations d'une seule force dont l'action varie selon les
+circonstances dans lesquelles elle est place. Mais cette force plus
+gnrale ne sera qu'un fait, un accident, dont il faudra chercher la
+cause, et dcidment la dernire cause ne peut rsider dans rien
+d'accidentel. Ni l'exprience ni la rflexion qui part de l'exprience
+ne sauraient nous conduire un principe inconditionnel, parce qu'elles
+ne sauraient tablir qu'il soit inconditionnel. L'exprience peut bien
+nous montrer la prsence d'une intelligence dans le monde par exemple,
+mais elle ne nous apprendra jamais si cette intelligence est
+vritablement le premier principe ou si elle mane elle-mme d'un
+principe suprieur. L'inconditionnel est ncessairement infini; or dans
+le champ de l'exprience nous ne trouvons rien d'infini; le monde que
+nous connaissons, le prendre tout entier, ne l'est pas rellement, et
+si d'un effet fini nous voulions conclure l'existence d'une cause
+infinie, cette conclusion dpasserait les prmisses.
+
+La plupart de ces considrations portent galement sur les donnes de
+l'exprience interne, de la conscience psychologique. En dirigeant notre
+attention sur nous-mmes, nous constatons une autre espce de phnomnes
+passagers, limits et contingents, dont nous ne pouvons rien conclure
+au-del du contingent et du limit. Il est donc permis de dire, si l'on
+dsigne sous le nom d'exprience la connaissance des faits particuliers,
+que l'exprience ne nous donne par elle-mme aucune notion du premier
+principe; nous ne pourrions pas mme induire l'existence d'un tel
+principe des donnes qu'elle nous fournit, si nous n'en tions assurs
+d'avance.
+
+Mais le mot _exprience_ est quivoque. Toute connaissance est
+exprimentale en quelque faon, puisqu'en pensant nous sentons notre
+pense. La conscience psychologique nous atteste non-seulement des faits
+particuliers et variables, mais des faits immuables et constamment
+identiques; elle nous fournit des notions que nous ne pouvons pas
+concevoir sans concevoir en mme temps leur ncessit. Les modifications
+de notre me sont l'objet d'un sens intrieur, et la connaissance que
+nous en avons ressemble beaucoup d'gards la connaissance sensible.
+Mais pour savoir ce qui se passe en nous-mme, il faut que nous nous
+connaissions indpendamment de ces modifications passagres, il faut que
+nous ayons l'ide de cette unit permanente de notre tre que nous
+appelons _moi_. Nous la possdons en effet immdiatement. Le moi n'est
+pas une connaissance dduite, le moi n'est pas la conclusion d'un
+raisonnement; cependant il n'a rien pour nous de contingent ni de
+variable. Indispensable l'exercice du sens intrieur, l'ide du moi ne
+provient pas d'un sens, mais elle est l'objet d'une intuition
+permanente. C'est la forme pure de l'activit rflchie. Par cette
+intuition, nous apercevons directement le fond de notre tre, du moins
+cela nous parat ainsi, car il nous est impossible de supposer qu'il y
+ait derrire le moi autre chose que le moi. Le moi est un acte ou la
+forme d'un acte, le moi est notre substance. Les ides d'tre, de
+substance, de force, d'acte, de cause, toutes ces notions universelles
+dans leur emploi, qui sont pour ainsi dire les rayons de notre
+intelligence, partent de l'intuition du moi. Nous saisissons
+immdiatement leur ralit dans le moi, et sans en avoir la mme
+intuition, nous les appliquons au dehors, par analogie si l'on veut,
+mais par une analogie instinctivement aperue. Nous les appliquons avant
+de nous en rendre compte et nous arrivons les connatre dans leur
+gnralit par cet emploi. Nous les dgageons par l'abstraction des
+propositions particulires de la science exprimentale; mais lorsque,
+aprs les avoir ainsi obtenues par l'abstraction, nous les considrons
+en elles-mmes, un examen attentif nous fait reconnatre en elles
+l'lment ncessaire, immuable, _a priori_ de la science exprimentale
+et de tous nos jugements. Les _catgories_ (c'est le nom qu'on leur
+donne) sont l'expression de l'intelligence arrivant peu peu la
+conscience d'elle-mme. Primitivement les catgories sont des lois. Les
+ides gnrales de substance et de cause, par exemple, ne sont que
+l'expression abstraite de la ncessit intrieure qui nous oblige
+mettre la base de tous les phnomnes un sujet persistant,
+reconnatre une raison d'tre de toutes les existences et de tous leurs
+changements. Ces lois ne sont ni les seules ni les plus leves, et
+l'intelligence qui s'arrte aux catgories ne se connat pas encore dans
+son intimit. Il est ais de s'en convaincre lorsqu'on voit, en suivant
+les indications de Kant et de ses successeurs, que les catgories et
+leurs lois appliques la rigueur conduisent des rsultats
+inadmissibles ou contradictoires. Ainsi le principe rsum dans l'ide
+de cause se traduirait comme suit: tout ce qui est ou qui arrive a une
+cause; il faut donc, aprs la cause de l'effet dont on part, trouver la
+cause de la cause, et ainsi de suite l'infini. Si le principe de
+causalit est absolument vrai, il exclut l'ide d'une cause premire,
+car celle-ci serait un tre ou un acte sans cause, qui drogerait au
+principe et le renverserait. L'ide de cause et la vrit qu'elle
+exprime n'ont donc qu'une valeur limite et relative. Une premire
+observation de nous-mme le constate: le premier besoin de la pense et
+sa suprme loi est d'atteindre l'infini et l'absolu. Primitivement et
+par son essence mme la raison affirme l'absolu, c'est--dire un tre
+qui existe par lui-mme, qui n'a besoin de rien pour exister. L'absolu
+est en mme temps l'unit des choses et la cause premire. Il existe par
+lui-mme et tout existe par lui. La loi fondamentale de l'esprit n'est
+donc pas ce qu'on appelle le principe de causalit, car ce principe
+n'est pas vrai; il conduit une srie infinie que l'intelligence
+repousse. La vritable expression du principe fondamental est celle-ci:
+ce qui a sa cause hors de soi n'est pas la ralit vritable; le rel
+est l'inconditionnel, l'tre qui possde en lui-mme toutes les
+conditions de son existence. Nous appellerions ce principe le principe
+de _l'inconditionnalit_, s'il tait besoin pour le dsigner clairement,
+d'un terme aussi barbare. Heureusement nous pouvons nous en passer: son
+nom est tout trouv, c'est la Raison. En allant au fond de
+l'intelligence, nous y trouvons la Raison, c'est--dire l'affirmation _a
+priori_, ncessaire de l'unit et de l'absolu, le besoin de remonter en
+toute chose l'unit et l'absolu. Les sens ne donnent que
+l'accidentel et le limit, la logique partant des sens ne nous conduit
+pas au del du limit et de l'accidentel, mais la raison pose
+immdiatement en face du limit et de l'accidentel l'infini et le
+ncessaire. La tche de la science est d'unir ces deux termes en
+approfondissant l'un et l'autre.
+
+Maintenant cet tre inconditionnel ou ncessaire pos par la raison
+est-il identique l'tre que la conscience du moi nous fait apercevoir?
+L'idaliste tend les confondre, et cette rduction parat d'abord
+plausible, car, relativement nous-mme, l'tre attest par la
+conscience du moi n'a rien d'accidentel. Cependant cette apparente
+simplification du problme est une erreur. En effet, l'objet de la
+conscience du moi est limit, tandis que l'tre absolu ne saurait tre
+limit, puisque rien ne le limite. La raison pose l'infini ct du moi
+fini comme l'tre inconditionnel qui est sa cause lui-mme ct du
+monde accidentel qui cherche sa cause hors de lui; et ces mots,
+inconditionnel, infini, n'expriment pas deux ides, mais deux aspects
+d'une seule et mme ide.
+
+Nous trouvons dans ces lois ncessaires de l'intelligence, dans ces
+vrits _a priori_ que l'observation de l'esprit nous fait dcouvrir, le
+point de dpart que la philosophie rgressive demande vainement
+l'exprience. Ce point de dpart, Messieurs, c'est l'ensemble des
+vrits immdiates _a priori,_ c'est--dire l'esprit humain tout entier.
+La conscience nous donne l'intuition de l'tre. La raison nous suggre
+le besoin d'atteindre l'absolu, et le problme de la science se pose
+ainsi: Dterminer l'ide de l'tre absolu. Je dis: en dterminer
+l'ide, et non pas en prouver l'existence; car nous n'en possdons pas
+encore l'ide, puisque l'tre que nous comprenons n'est point absolu,
+tandis que nous sommes certains de son existence ds l'entre; et si
+nous n'en tions pas certains ds l'entre, nous ne la dmontrerions
+jamais, nous marcherions de contradiction en contradiction, d'accidentel
+en accidentel, sans jamais atteindre le terme.
+
+On peut, sans les altrer, formuler ces ides d'une autre manire. La
+conscience du moi nous donne l'intuition de l'_tre,_ mais de l'tre
+fini; l'tre fini est limit par son contraire, en dernire analyse la
+limitation aboutit la contradiction. De quelque ct qu'on le prenne,
+l'tre fini est ptri de contradictions. On ne peut rien affirmer de lui
+d'une manire pure et simple; rien affirmer sans restreindre ce qu'on
+avance, c'est--dire, sans le nier. Mais la contradiction rpugne la
+raison. Le travail de l'esprit doit le purger des contradictions dont il
+est infest. Dterminer l'ide de l'tre absolu revient donc ceci:
+concevoir l'tre de telle manire qu'il puisse exister par lui-mme sans
+contradiction. Voil, Messieurs, l'objet de la mtaphysique, considre
+comme une science purement rationelle, purement _a priori._
+
+La mtaphysique commence avec ces donnes de la conscience et de la
+raison pure; l'tre ou l'acte, l'tre absolu. Mais elle ne saurait
+demeurer sur ces sommets dserts, voile dans son austrit, loin de
+tout contact avec le monde de l'exprience et les questions que ce monde
+fait natre. Une science spculative sans rapport avec l'exprience
+n'aurait aucun prix pour l'humanit. L'exprience seule ne donne point
+de philosophie, il n'y en a pas non plus sans son concours. Ce que nous
+demandons la philosophie, c'est l'explication des faits. Ainsi le
+problme se complique; il ne s'agit pas seulement de concevoir l'tre
+absolu sans contradiction; il s'agit de dterminer l'ide de l'tre
+absolu de telle manire qu'elle rende raison des faits en en faisant
+comprendre la ncessit, ou du moins la possibilit relle. La science
+que nous cherchons, la seule qui puisse nous satisfaire, est celle qui
+nous fera voir dans la totalit de l'exprience la consquence rgulire
+du principe universel. Nous ne saurions donc faire abstraction de
+l'exprience en cherchant cette ide suprme. L'exprience est la pierre
+de touche des systmes. Ils sont jugs d'aprs la manire dont ils
+rendent compte des faits. Tous travaillent les expliquer, mais ils
+n'acceptent pas tous cette tche dans la mme tendue, et ils n'y
+russissent pas galement.
+
+La question abstraite de l'tre sans contradiction serait peut-tre
+susceptible de plusieurs solutions diffrentes; mais lorsqu'il s'agit
+d'une ide capable d'expliquer le monde rel, le choix se resserre, et
+la pense est contrainte de s'lever pour s'largir. Les deux sources de
+connaissance se confondent dans le mme fleuve. Les donnes de
+l'exprience et celles de la raison se combinent. L'on ne saurait
+trouver un principe ncessaire que dans la pense _a priori;_ on ne
+saurait dterminer, enrichir, dvelopper cette ide _a priori_ de l'tre
+sans consulter l'exprience.
+
+Nous sommes donc sur le chemin qui conduit la mtaphysique, ou plutt,
+Messieurs, nous entrevoyons ce chemin; mais ce que nous trouverons au
+terme, sera-ce la mtaphysique que nous cherchons, une mtaphysique
+propre servir de base la morale, une mtaphysique qui nous fasse
+comprendre que le principe absolu des choses est un tre libre?
+
+Nous ne saurions dire qu'un tel rsultat soit impossible, mais il nous
+est permis de douter qu'il soit immanquable. On s'avancerait beaucoup en
+affirmant qu'il y a une contradiction dans l'ide que l'tre absolu est
+ncessairement ce qu'il est et qu'il agit ncessairement comme il agit.
+Et quant l'exprience, il ne s'entend pas non plus de soi-mme qu'un
+Dieu libre soit indispensable pour rendre l'exprience intelligible.
+
+Une silencieuse destine prside aux rvolutions de la nature, une loi
+pareille s'accomplit dans l'humanit. Acteurs d'un drame que nous ne
+comprenons pas, nous ne trouvons point les lois de l'histoire d'accord
+avec les lois crites dans notre propre coeur. Rarement la couronne du
+bonheur et de la gloire ceint le front de la vertu. Les soupirs de la
+conscience sont touffs par le flot qui nous emporte. Le flambeau de la
+civilisation passe lentement de climats en climats, sans se rallumer aux
+lieux qu'il a quitts. tats, religions, langues et races, tout cela
+nat, fleurit comme l'herbe des champs, tout cela meurt comme elle sans
+savoir pourquoi. Tout a sa raison d'tre dans le monde, mais cette
+raison est-elle une loi qui s'ignore, est-ce un but compris et
+voulu?--Ignorants et savants sont gaux en face de cette question
+solennelle, chacun la rsout suivant son secret dsir. L'exprience ne
+nous dicte pas de rponse. L'histoire, la nature mme nous suggrent
+sans doute l'ide de libert, mais elles n'en contiennent aucune trace
+irrcusable. Pour trouver la libert il faut descendre dans notre propre
+coeur.
+
+Et ce tmoignage lui-mme, ne pourrait-il pas tre contest? Le fait
+certain que nous nous sentons libres suffit-il pour prouver que nous le
+sommes rellement? Il est permis d'en douter. Le sentiment intime peut
+avoir ses illusions comme les sens extrieurs. Si notre libert d'action
+tait incompatible avec d'autres vrits clairement et distinctement
+reconnues, le sentiment que nous avons d'tre libres suffirait peine
+pour faire rejeter ces vrits. On nous ferait observer d'abord que la
+rflexion psychologique ne jette qu'un faible rayon dans l'abme que
+nous sommes. Nous ne nous connaissons jamais tout entiers et jusqu'au
+fond; le fataliste nous en arracherait facilement l'aveu. Puis,
+dcomposant l'ide de la libert, il y trouverait deux lments: la
+spontanit et le choix. Il accorderait la ralit de la premire pour
+concentrer son attaque sur le second. Il dirait: nous sommes le
+principe de nos propres actions; notre volont est une force relle;
+nous sentons la spontanit de cette force et nous l'appelons avec
+raison notre libert. Toute notre libert est l. Avant d'agir, durant
+l'action elle-mme et depuis, il nous semble la vrit que nous
+pourrions faire autre chose que ce que nous faisons rellement; mais
+c'est une illusion, nous agissons conformment notre nature que nous
+ne connaissons pas entirement; s'il y a plusieurs possibilits, il n'y
+en a qu'une la fois. Nous nous dirigeons toujours d'aprs des motifs,
+et le motif le plus puissant l'emporte. En ralit nous ne connaissons
+pas toujours nos vrais motifs, ni ce qui en fait la force prpondrante,
+parce nous sommes un mystre pour nous-mmes.
+
+Je sais bien, Messieurs, ce qu'il y aurait rpliquer, mais je crois
+que sur ce terrain la question pourrait rester longtemps suspendue.
+D'ailleurs il ne serait peut-tre pas prudent de se fier sans rserve au
+sentiment intime. Son tmoignage pourrait bien varier et nous faire
+dfaut. Il ne faut pas chercher bien loin le fataliste que j'ai fait
+parler. Ce fataliste, tout homme qui s'observe le dcouvrira quelque
+jour dans un repli de son propre coeur. Nous sommes ingnieux fuir le
+sentiment de nos fautes. Tour tour nos penses nous condamnent et nous
+excusent.
+
+Vous le voyez, Messieurs, la nature, l'histoire, la conscience
+psychologique, les donnes _a priori_ de la raison pure semblent
+insuffisantes pour dterminer prcisment la solution du problme de la
+mtaphysique. Plusieurs chemins s'ouvrent la pense spculative, et le
+choix entre ces chemins est incertain. On peut concevoir le principe
+suprme comme une activit immuable dans sa perfection, on peut
+concevoir les choses comme enchanes par un lien de ncessit. Loi,
+pense, raison, nature, peu importent les noms de ce principe et de ce
+lien, l'ide est toujours la mme. Les phnomnes s'expliqueront selon
+cette ide, il est permis de s'y attendre, et l'histoire des opinions
+humaines nous autorise l'affirmer. Les choses sont ce qu'elles sont;
+la prtention d'un systme de libert, c'est qu'elles pourraient tre
+autrement. Rigoureusement il est impossible de le prouver; la manire
+mme dont le problme est pos rend cette impossibilit manifeste. Il y
+a plus, Messieurs: un prjug naturel s'lve contre le systme de la
+libert. Il n'a pas fait fortune dans la science, et cela se comprend:
+il est contraire l'intrt scientifique. Que cherche la science, en
+effet? Elle cherche le pourquoi de toutes choses, et la libert est
+prcisment ce qui n'a pas de pourquoi. La science comprend les effets
+par leurs causes, elle veut prvoir; or l'acte libre est la seule chose
+qu'on ne puisse absolument pas prvoir. On ne peut le connatre qu'aprs
+coup, lorsqu'il est accompli.--Si les effets ne procdent pas de leur
+cause par une ncessit logique, la logique ne suffira pas pour les
+manifester dans leur cause.
+
+L'ide de la libert dans le premier principe vient donc troubler
+l'espoir d'une science progressive. Elle augmente tout au moins
+singulirement la difficult de la tche. La pense veut tout embrasser
+dans l'unit d'un systme; les plus forts liens ne sont-ils pas les
+liens de la ncessit?
+
+Cependant, s'il est impossible de prouver que les choses pourraient
+suivre un autre cours, il ne l'est gure moins de prouver le contraire,
+et cette ide peut, elle aussi, invoquer en sa faveur un prjug
+instinctif. Cet instinct existe dans toutes les mes, il est puissant
+dans les nobles coeurs. Quels que soient les rapports qui unissent
+entr'eux les lments du monde matriel et moral, ce monde tout entier
+peut n'tre qu'un grand accident, que sais-je, une grande infortune! Si
+la libert du Crateur nous permettait de concevoir celle de la
+crature, il y aurait l aussi peut-tre une explication. C'est la
+solution religieuse, l'antique tradition de l'humanit; il vaudrait la
+peine de la sonder. la premire vue du moins, la raison n'a pas
+d'objection insurmontable contre l'ide d'une suprme libert, car cette
+ide ne contient pas de contradiction. L'exprience ne saurait rfuter
+directement ce point de vue, et si l'on arrivait la conclusion que la
+dernire raison de tous les faits ne peut pas tre indique avec
+certitude, il faudrait bien en passer par l.
+
+Ainsi la pense demeure indcise entre deux routes divergentes, nulle
+conciliation n'est possible, et le choix semble arbitraire. En quelque
+sorte il l'est en effet, et nous pouvons dire avec un illustre
+philosophe[6], que si nous nous dcidons pour le systme de la libert,
+c'est que nous le voulons ainsi.
+
+[Note 6: M. de Schelling, dans ses leons indites.]
+
+Cependant nous n'avons pas rassembl toutes les valeurs connues qui
+fixent le problme. Dans l'numration des vrits immdiatement
+certaines qui doivent servir d'appui la pense spculative et lui
+fournir les matriaux de son difice, nous en avons nglig une. Parlons
+mieux, nous l'avons dessein mise en rserve parce qu'elle est d'une
+nature tout fait particulire. Cette donne primitive, c'est la
+conscience morale. En dirigeant notre attention sur nous-mmes, nous y
+lisons la loi du devoir. Nous la dchiffrons avec peine, nous demandons
+ la science de nous en expliquer l'origine, de nous en dvelopper le
+contenu, mais nous savons que c'est une loi. Le devoir, s'il est
+certain, prouve notre libert, car il la suppose. Il ne saurait tre
+question de devoir pour celui dont les actes ne seraient pas libres. Si
+nous sommes libres, Dieu est libre, car la libert dans le monde
+implique la libert dans son principe.
+
+Notre choix entre les deux systmes qui se proposent la raison n'est
+donc pas une affaire de caprice ou de hasard. Il est dict par un motif
+imprieux. Aussi longtemps que tous les lments de la pense ne sont
+pas prsents, la direction suivre reste incertaine; lorsque chacun est
+mis sa place, la ligne est dtermine, il n'y a plus qu' les runir.
+
+Mais est-il vrai que le devoir soit absolument certain?
+
+Si l'on peut mettre en question le tmoignage du sentiment intime, ne
+peut-on pas mettre en question le sentiment qui nous atteste le devoir?
+Ce doute, Messieurs, l'intelligence s'efforcerait en vain de le
+dissiper; le coeur en triomphe sans peine. La science ne s'est jamais
+montre plus grande que le jour o, par la bouche d'un penseur gnreux,
+elle a rpt comme une humble colire la rponse que dicte le coeur:
+Oui certes, il est possible de douter du devoir et de sa valeur
+absolue, mais ce doute est criminel et nous ne voulons pas
+l'accueillir.
+
+Ainsi le choix de notre systme de philosophie est obligatoire ou
+facultatif, selon qu'on voudra l'entendre. Facultatif pour
+l'intelligence dsintresse, impartiale, indiffrente; obligatoire pour
+les honntes gens. Ce que l'intelligence demande, c'est une explication
+consquente. Ce que le devoir commande, c'est le respect. Nous sommes
+libres d'couter la conscience ou de l'endormir, et rien ne l'endormira
+mieux que le fatalisme. Mais si nous voulons croire au devoir, nous
+devons chercher un systme dans lequel le devoir s'explique comme une
+ralit et non pas comme une illusion.
+
+
+
+
+TROISIME LEON.
+
+Nous avons acquis la certitude de la libert divine, mais non
+l'intelligence de cette libert; pour l'obtenir, il faut arriver la
+libert par le dveloppement de l'ide de l'absolu.--Objection critique:
+l'ide de l'absolu est inhrente notre raison, mais il ne s'en suit
+pas qu'elle corresponde la ralit.--Rfutation.--La thorie de la
+connaissance, fixe par les systmes successifs de Descartes, de Locke,
+de Kant et de Fichte, nous prouve que toute affirmation se fonde sur la
+foi de l'esprit en lui-mme. On n'est pas en droit de douter de la
+raison sans douter du tmoignage des sens et de toute vrit quelconque,
+scepticisme irrfutable, mais impossible.--Nous croyons donc la raison
+et par consquent la ralit de l'absolu.--Nous tudierons le
+dveloppement de l'ide de l'absolu dans l'histoire.
+
+
+Messieurs,
+
+La morale n'est pas une science indpendante, parce qu'il n'y a qu'une
+science, du tronc de laquelle toutes les branches doivent partir: c'est
+la science de l'unit, la philosophie premire; mais il y a quelque
+chose de primitif dans la morale, et la philosophie premire ne saurait
+se dvelopper dans une direction certaine sans tenir compte de cet
+lment moral primitif. Quand la plante a parcouru toutes les phases de
+son dveloppement, la semence se retrouve dans le fruit mr. La volont
+morale cherche se comprendre afin de se raliser, et pour arriver
+cette intelligence d'elle-mme, elle produit la science universelle,
+qui, dans son commencement, dans son cours et dans son terme, est
+l'oeuvre de la volont. La part de l'lment moral la recherche du
+principe est une initiative souveraine. La conscience choisit le systme
+qui peut seul rpondre ses besoins. Nous ne marchons donc pas
+l'aventure, nous cherchons ce que nous voulons. La philosophie de la
+libert commence par un acte libre.
+
+Cependant, Messieurs, parce que le but est marqu d'avance, il ne
+faudrait pas s'imaginer qu'il soit atteint et que nous n'ayons plus rien
+ faire. Notre mtaphysique n'est pas acheve, disons mieux, elle n'est
+pas mme commence, quoique nous en connaissions le but, qui est la
+libert de Dieu. Pour notre conscience, pour notre coeur, la libert de
+Dieu est certaine, mais nous ne savons pas comment elle est possible.
+C'est l ce qu'il s'agit de faire voir, c'est--dire qu'il nous faut
+dterminer _a-priori_, spculativement, l'ide d'absolue libert dont
+nous avons tabli la valeur relle par un raisonnement _a posteriori_,
+en partant de notre conscience personnelle. Nous croyons bon droit
+la libert de Dieu; il faut chercher la comprendre, il faut voir tout
+au moins s'il est possible de la comprendre, et pour cela il faut
+essayer. Il n'y a rien eu de spculatif jusqu'ici dans nos
+raisonnements. En prouvant la libert de Dieu par la ntre, et celle-ci
+par le sentiment du devoir, nous n'avons fait qu'affirmer des attributs
+connus d'avance, de sujets donns galement, sans acqurir par l aucune
+intuition ni des uns ni des autres. La philosophie spculative, au
+contraire, se fonde sur l'intuition de son objet et produit elle-mme
+dans son cours les ides qu'elle emploie. C'est la grande faute de
+Descartes d'avoir rapport aux jugements seuls son doute rgnrateur en
+en exceptant les ides, comme si les ides taient tombes du ciel et ne
+provenaient pas elles-mmes du jugement.
+
+Il est immdiatement vident pour la raison, nous l'avons dj remarqu,
+qu'il existe un tre absolu, un tre qui contient en lui-mme toutes les
+conditions de son existence. Nous chercherons prouver spculativement
+que l'tre absolu est libre, en d'autres termes que l'ide d'tre
+absolu, attentivement considre, se trouve renfermer en elle la notion
+de libert, ou que, pour concevoir comment l'tre peut avoir en lui-mme
+toutes les conditions de son existence, il faut concevoir sa libert.
+Nous cherchons donc fonder la libert de Dieu sur une ncessit
+dialectique. Ce dessein parat contraire ce que nous avancions tout
+l'heure, que la prfrence donne au systme de la libert est l'effet
+d'un libre choix; nous parviendrons, je l'espre, lever cette
+difficult. Toute dmonstration repose sur l'vidence, c'est--dire sur
+la ncessit de la pense; il est impossible que la philosophie, dans
+son cours, ne fasse pas appel cette ncessit; mais l'vidence dont il
+s'agit n'est pas immdiate, sans cela tout le monde serait d'accord sur
+le principe des choses, et la philosophie n'exigerait aucun travail de
+l'esprit. Lorsque les intermdiaires convenables sont dcouverts, alors
+nat l'vidence; mais, pour les obtenir, il faut les chercher. Si, ds
+l'origine, nous ne voulions pas une philosophie de libert, nous
+n'arriverions point la dmonstration qui nous la donne. Tous les
+systmes, Messieurs, sont fonds sur l'vidence; la question est de
+savoir d'o ils partent et s'ils poussent la pense jusqu'au bout. Eh
+bien! la volont intervient dans le choix du point de dpart, et la
+force qui fait marcher la pense ou qui l'arrte, c'est encore la
+volont.
+
+La mthode que nous nous proposons de suivre est lgitime au mme titre
+que notre point de dpart. C'est par l'vidence intrieure que nous
+comptons procder en analysant l'ide de l'tre inconditionnel. C'est
+sur l'autorit de l'vidence intrieure que nous affirmons la ralit
+d'un tel tre.
+
+On pourrait nous contester la fois notre mthode et notre point de
+dpart. J'accorde, nous dira-t-on peut-tre, que la raison se reprsente
+ncessairement une cause premire existant par elle-mme, et qu'en
+creusant cette ide, elle la dveloppe et la dtermine de plus en plus;
+mais cette soi-disant cause des choses, n'est-ce pas la cause des
+reprsentations? cet tre que votre raison aperoit, n'est-ce pas votre
+raison elle-mme qui se contemple comme en un miroir sans reconnatre
+son image? En un mot, la raison n'est-elle pas la dupe d'une illusion?
+Les choses que nous concevons ncessairement sont-elles vraies par cela
+mme? Ces questions expriment sous une forme particulire l'objection du
+scepticisme, puisque ce qui est mis en doute, c'est que l'vidence
+rationelle soit une preuve de la vrit. Nous rpondrons au scepticisme
+ds l'entre, afin de n'y plus revenir, mais nous le ferons brivement.
+Il me tarde, Messieurs, de sortir de ces landes si souvent parcourues et
+de vous conduire dans la moisson.
+
+La thorie de la connaissance est un des problmes philosophiques sur
+lesquels les efforts de la pense moderne se sont plus particulirement
+concentrs. Ces efforts n'ont pas t tout fait striles. Si la
+solution n'est pas encore complte, les grandes lignes en sont pourtant
+arrtes. Nous laisserons donc parler l'histoire.
+
+La question de la ralit de nos connaissances, ou, comme on dit, de
+leur valeur objective, a parcouru depuis Descartes jusqu' nous une
+srie de rvolutions que l'on reprsenterait assez bien par une ligne
+circulaire. Descartes et Spinosa, les pres de notre philosophie, ne
+mettaient point en doute que ce que nous concevons ncessairement ne
+soit vrai. Ils faisaient de l'vidence intellectuelle le critre de la
+vrit. Descartes fortifiait aprs coup ce critre par la rflexion que
+Dieu, l'tre parfait, est ncessairement vridique, et qu'il ne saurait
+ds lors nous avoir suggr des ides pour nous tromper; mais comme
+l'vidence intellectuelle est la seule autorit qui garantisse au
+philosophe Descartes l'existence de Dieu, il est clair que, ds le
+commencement, avant de s'tre demand s'il y a un Dieu, Descartes croit
+fermement et dfinitivement la valeur de l'vidence intellectuelle.
+Aussi n'invoque-t-il gure la vracit de Dieu que pour confirmer le
+tmoignage des sens[7]. Malebranche et Spinosa n'estiment pas plus que
+lui qu'il soit besoin d'une recherche prliminaire pour s'assurer que la
+Raison a raison dans ses jugements.
+
+[Note 7: Nous nous attachons ici l'enchanement rel du systme
+cartsien sans nous arrter aux explications peu concordantes et
+embarrasses suite de la page prcdente: de l'auteur sur les rapports
+des deux critres. Ces explications ont t fort bien rsumes et fort
+bien juges par M. Damiron: _Essai sur l'histoire de la philosophie en
+France au XVIIme sicle_. Tome Ier, p. 131-145.]
+
+Le XVIIIme sicle reprit avec beaucoup d'appareil la question de
+l'origine de nos ides, ce qui conduisit naturellement la pense
+s'interroger sur leur valeur et sur leur autorit. La philosophie du
+XVIIIme sicle avait une tendance dcide, et qui se prononce de plus en
+plus, faire venir toutes nos ides du dehors, en d'autres termes
+considrer l'intelligence comme un rsultat et un phnomne, non comme
+une cause et comme un principe rel.
+
+Kant commena une raction nergique contre cette philosophie, il rendit
+les esprits attentifs au caractre de ncessit inhrent certaines
+ides dont nous ne pouvons dcidment pas faire abstraction, et il
+dmontra facilement que les ides empreintes de cette ncessit, les
+ides que nous ne pouvons pas ne pas avoir, ne sauraient venir du
+dehors. Nos ides ncessaires, dit Kant, viennent videmment de
+nous-mmes; elles sont l'expression de notre constitution
+intellectuelle, elles sont en nous _a priori._ Kant rtablit donc contre
+le XVIIIme sicle la certitude de cette vrit, qu'il existe des ides
+ncessaires _a priori_; mais, remarquons-le bien, il ne rtablit pas
+l'autorit, la valeur objective de ces ides dans le sens o
+l'admettaient Descartes et son cole avant que la question de leur
+origine et attir si fortement l'attention. Au contraire, l'opinion de
+Kant, c'est que ces ides ncessaires, venant de nous-mmes, n'ont de
+valeur que pour nous. Elles expriment notre organisation intellectuelle,
+mais elles ne nous apprennent rien sur la vrit des choses telles
+qu'elles sont indpendamment de nous. Ce sont, dirais-je volontiers, des
+lunettes tailles et colores qui changent l'aspect des objets, mais il
+est impossible de les ter et de savoir ce que sont les objets pour un
+oeil qui verrait sans lunettes. Kant laisse l'esprit en face d'un objet
+rel indpendant de lui, mais dont il est absolument spar par les
+facults mmes qui semblent destines l'en rapprocher. Les choses qui
+sont, nous ne les connaissons pas; les choses que nous connaissons ne
+sont pas: tel est en deux mots, Messieurs, le rsultat du criticisme de
+Kant. Le principe qui le conduit ce rsultat est celui de la
+subjectivit de nos ides _a priori_, de nos ides ncessaires. Elles ne
+nous apprennent pas ce que sont les choses, puisque ce sont des lois de
+notre esprit tout fait indpendantes des choses. Cet argument
+paraissait sans rplique.
+
+Les successeurs de Kant allrent plus loin encore dans la mme
+direction, et croyant marcher toujours en ligne droite, ils se
+trouvrent avoir fait le tour du problme. Ils ramnent sans s'en douter
+l'esprit son point de dpart, la foi l'vidence, la foi en lui-mme.
+
+Kant prtendait que nos jugements n'ont qu'une valeur subjective ou
+relative nous. Mais la subjectivit attribue nos reprsentations et
+ nos jugements, n'a de sens que par le contraste avec une ralit qu'on
+suppose exister en dehors de notre sphre. Du moment o cette opposition
+cesse, du moment o le mot subjectif perd son contraire et son jumeau,
+l'objectif, le mot subjectif n'a plus de sens. Pour mener la donne de
+Kant jusqu'au bout, il fallait dtruire le reste d'objectivit qu'il
+conservait encore. Fichte conut ce dessein et l'excuta; il fit voir
+que l'ide d'une ralit indpendante de nous, d'une _chose en soi_
+(c'est le mot technique) n'a elle-mme d'autre fondement qu'un jugement
+ncessaire, un jugement _a priori_ de l'esprit humain, par consquent un
+jugement subjectif. Selon Kant, nous n'apercevons nullement la chose en
+soi. Nous supposons qu'elle existe pour expliquer ce qu'il y a de
+variable et de contingent dans nos reprsentations. Nous la supposons
+pour trouver la raison suffisante des phnomnes qui se passent en nous.
+Nous la supposons en vertu du principe de causalit. Mais si le principe
+de causalit n'a qu'une valeur subjective dans toutes les applications
+que nous pouvons en faire, il n'y a pas d'exception pour la _chose en
+soi._ La consquence ne peut pas avoir une valeur suprieure celle du
+principe. La chose en soi n'est qu'un phnomne de l'intelligence. Hors
+de l'intelligence, il n'y a rien pour l'intelligence. Nous ne
+demanderons plus dsormais d'o vient l'objet; il n'est pas, la chose
+est prouve. Il n'existe rien que le sujet, le moi, l'esprit et ses
+reprsentations. Ce que l'on peut demander encore, c'est d'o vient
+l'esprit, d'o vient le sujet, le moi limit, qui se sent et se sait
+limit? Cette question donne naissance une nouvelle recherche
+philosophique trs-srieuse.
+
+La science n'est donc pas acheve, mais le problme de la connaissance
+est puis. Toutes les solutions ont t tentes et l'on est arriv un
+rsultat auquel l'esprit consquent est contraint, bon gr, mal gr, de
+s'arrter. La thorie de la connaissance, telle que la science l'a
+faite, est dcidment idaliste. Rien ne peut s'introduire du dehors
+dans l'me. Toutes nos reprsentations, toutes nos ides, tout ce que
+renferme l'intelligence en un mot est produit par l'intelligence
+elle-mme agissant selon ses lois.
+
+Cette manire de voir est la seule compatible avec l'opinion que
+l'esprit est une force pure, immatrielle; elle est la seule qui
+s'accorde avec un examen attentif des faits. Il implique qu'une activit
+pure soit jamais passive au sens propre du mot. Dans la perception
+sensible elle-mme, l'intelligence n'est point passive. Non-seulement
+son activit spontane est ncessaire pour transformer la sensation en
+connaissance, mais la sensation elle-mme rsulte de cette activit. La
+sensation est un acte de l'me et non pas un acte du monde extrieur sur
+l'me, seulement nous nous sentons contraints cet acte, tandis que
+dans d'autres circonstances nous agissons librement. Il est ais de s'en
+convaincre si l'on rflchit que les phnomnes de la sensation se
+reproduisent souvent identiquement dans l'absence des objets extrieurs
+auxquels nous les rapportons, par exemple dans les rves. Un minimum
+d'attention est requis pour que la sensation se produise. Enfin,
+Messieurs, la physiologie elle-mme constate cette spontanit dans
+l'activit des sens. Disons-le donc hardiment, quelle que soit la force
+du prjug contraire, le monde de nos reprsentations est notre ouvrage.
+L'esprit n'aperoit jamais que ses reprsentations; il ne sort jamais de
+lui-mme.
+
+Ces rflexions n'ont pas la porte dangereuse qu'on pourrait leur
+attribuer au premier coup d'oeil. L'idalisme en psychologie et
+l'idalisme en mtaphysique sont deux choses absolument diffrentes. De
+ce que nous n'apercevons que notre esprit et ses actes, il ne suit pas
+ncessairement que ce soit l l'unique ralit, ce qui est le systme de
+l'idalisme proprement dit, de l'idalisme mtaphysique. Cette
+consquence est possible, mais non certaine. Ce qu'il est, en un sens,
+permis de dire, c'est que nous ignorons s'il existe autre chose que nous
+et si notre irrsistible instinct ne nous trompe point. Le scepticisme
+serait lgitime; au point de vue rigoureusement dmonstratif ce serait
+mme la seule conclusion lgitime; mais nous n'avons pas besoin ici
+d'une dmonstration rigoureuse, nous n'avons besoin d'aucune
+dmonstration, la nature y a mis ordre.
+
+Le sens commun nous dit que les choses sont hors de nous et que nous les
+voyons telles qu'elles sont; il ne peut pas tre question de le
+dmentir: la tche est de le comprendre et de le concilier avec la
+science, qui prtend que nos reprsentations sont le produit de notre
+activit. Il suffit cette fin de traduire le sens commun en langage
+scientifique. Le sens commun est une affirmation sans preuve. Il nous
+dit que les rsultats de notre activit intellectuelle rgulirement
+conduite correspondent une ralit existant indpendamment de nous et
+l'expriment fidlement. Il faut pour cela que les lois de l'intelligence
+soient aussi les lois de la ralit hors de nous ou de l'Univers. Cette
+opinion n'a rien de contraire la thorie idaliste de la perception;
+elle ne s'applique pas la connaissance du monde extrieur seulement,
+mais toutes nos facults et leurs produits. Elle est sans preuve, et
+nous ne saurions quelle preuve en donner, car c'est la base de toute
+espce de dmonstration. La science commence donc par une affirmation
+sans preuve, c'est--dire, par un acte de volont, ou par un acte de
+foi: la foi de l'esprit en lui-mme, la ferme assurance qu'il existe une
+vrit et que nous sommes faits pour l'atteindre. La volont, vous le
+voyez, est la base de l'intelligence. Nous la trouvons au commencement
+de tout.
+
+Mais la volont ne saurait tre contrainte. Si quelqu'un refuse de
+croire que ce qui parat vident lui-mme et tout le monde soit
+vrai, il est impossible de lui prouver qu'il se trompe. quoi
+s'adresserait cette preuve, sinon son intelligence, dont il doute? Le
+scepticisme absolu est donc irrfutable. Heureusement, Messieurs, il est
+impossible, ce qui en diminue beaucoup le danger. On peut bien
+s'imaginer un moment qu'on est sceptique, on ne peut pas l'tre
+srieusement. J'ai dit que la foi l'vidence est un acte de volont;
+ajoutons que cette volont appartient notre essence: on n'est pas
+homme sans l'avoir.
+
+Ce qui rprimerait bientt nos vellits de scepticisme, ce qui rend
+pareillement l'idalisme impossible, c'est la ncessit d'agir inhrente
+ notre nature. Du moment o nous devons agir, nous croyons notre
+raison, nous croyons aussi nos sens, la ralit des rapports au
+milieu desquels nous nous trouvons, la ralit du monde.
+
+Nous n'avons donc point sujet de craindre la thorie idaliste de la
+connaissance. Elle a trait la manire dont se produit en nous l'ide
+des objets et non point ce qu'ils sont en eux-mmes. Le bon sens
+affirme que les choses sont; il est tout fait incomptent pour dcider
+comment nous arrivons les connatre, et il n'y a jamais prtendu.
+
+En revanche, cette thorie idaliste nous rend un grand service, en
+faisant voir que toute espce de certitude repose en dernire analyse
+sur l'vidence intrieure et sur la foi de l'homme en ses facults. Il
+n'y a point de facult privilgie qui puisse se passer de cette
+adhsion. La perception sensible en a besoin plus qu'aucune autre; tous
+les penseurs srieux l'ont compris. La foi que nous accordons au
+tmoignage des sens n'est ni moins arbitraire ni plus ncessaire que la
+foi au tmoignage de la raison. Nos perceptions sensibles sont notre
+ouvrage, et c'est par un jugement de l'intelligence que nous les
+rapportons des objets extrieurs dont nous affirmons l'existence.
+Croire au tmoignage des sens, c'est donc croire au tmoignage de
+l'intelligence. Aussi, Messieurs, si le scepticisme absolu est
+irrfutable, il n'en est pas de mme du scepticisme partiel qui nie
+l'infini et n'admet de science que celle des choses matrielles.
+Celui-ci, la rflexion le renverse sans peine en le forant d'tre
+consquent. celui qui ne veut croire que ce qu'il voit, il est facile
+de prouver qu'il est encore beaucoup trop crdule, cela suffit.
+
+Ainsi la ralit de l'tre absolu est aussi certaine que la ralit du
+soleil qui nous claire. Je me trompe, Messieurs, elle est beaucoup plus
+certaine. J'affirme l'un et l'autre sur l'autorit de ma pense, en
+vertu du mme principe; le second comme cause des phnomnes accidentels
+de chaleur et de lumire qui se produisent en moi, le premier comme
+cause ncessaire de toute existence. Je puis faire abstraction des
+objets de l'exprience sensible, je puis supposer qu'ils n'existent pas;
+mais je ne puis pas supposer que l'absolu ne soit pas. Les tres
+particuliers sont unis ma raison par un lien accidentel, l'absolu par
+un lien ncessaire. Les preuves de l'existence de Dieu n'ont d'autre
+utilit que de mettre en relief, de rendre sensible cette ncessit; car
+si elle n'existait pas, s'il fallait rellement prouver Dieu, nous n'y
+russirions jamais.
+
+Voici donc notre rponse ceux qui mettent en doute l'existence d'un
+principe absolu: Douter de l'absolu, c'est douter de votre raison; mais
+si vous doutez de votre raison dans ses applications les plus leves,
+vous devez en douter galement dans ses applications les plus
+ordinaires; vous devez douter galement de l'exprience, vous devez
+douter de tout; faites-le si vous pouvez; quant nous, nous passons
+outre.
+
+La question n'est pas de savoir s'il y a un principe absolu, mais ce
+qu'il est.
+
+La philosophie rgressive en cherche l'ide, la philosophie progressive
+applique cette ide la solution des problmes de la nature, de
+l'histoire et du coeur humain. Tous les systmes ont une partie
+progressive plus ou moins dveloppe, car il faut bien qu'ils essaient
+de rendre compte de l'exprience; ils ne sont faits que pour cela. Mais
+il est clair que la tentative de rsoudre les questions concrtes au
+moyen d'un principe faux, ne saurait russir. La philosophie progressive
+est donc la contre-preuve de la rgressive, et les systmes imparfaits
+dont l'histoire nous offre une longue srie ne conservent de valeur que
+dans leur partie analytique. Ce sont les chelons par lesquels l'esprit
+humain s'lve lentement la conception du principe universel; il faut
+leur demander les lments de cette pense et non l'explication des
+phnomnes. Le livre du monde est dploy devant nous, mais les pages en
+sont couvertes de caractres mystrieux. Il faut attendre pour le lire
+que le chiffre soit trouv.
+
+Les esprits frivoles ne voient dans l'histoire de la philosophie qu'un
+informe chaos d'opinions contradictoires sur des choses que l'homme ne
+peut pas savoir. Une cole de littrateurs indiffrents y admire le
+retour priodique des mmes contrastes, qu'elle essaie de fondre dans
+une nuance indcise. Lorsqu'on l'tudie avec un esprit convaincu, on y
+trouve un constant progrs.
+
+Ce progrs, il nous importe, Messieurs, de le constater. Tout systme de
+philosophie doit commencer par le commencement et ne relever que de
+lui-mme. Cependant s'il y a une philosophie, c'est qu'il y a des lois
+gnrales. Le dveloppement de la pense humaine est soumis lui-mme
+des lois que la philosophie doit comprendre. Un systme nouveau doit
+expliquer ceux qui l'ont prcd et se mettre lui-mme en rgle avec
+eux. Il doit savoir quelle place il occupe, quel besoin de l'esprit il
+prtend satisfaire, et quelle est la source de ce besoin. Il doit
+prsenter, sinon ses lettres de noblesse, du moins son acte d'origine
+rgulier. Pour se faire accueillir, il doit prouver qu'il fait faire un
+pas la pense gnrale de son sicle, qu'il rsout la difficult
+devant laquelle ses devanciers se sont arrts, qu'il donne la rponse
+la question demeure suspendue. cet effet, il importe d'tablir
+d'abord o l'on en est.
+
+Nous consacrerons quelques sances relever les comptes de la
+philosophie, dont les systmes principaux vous sont familiers. Nous ne
+les exposerons point, mais nous nous efforcerons de saisir dans son
+intimit la pense qui les a produits. Nous en grouperons les traits
+principaux, afin de voir comment l'ide de l'absolu s'est lentement
+labore durant le cours des ges, et comment nous sommes conduits par
+le courant de la pense spculative concevoir aujourd'hui l'absolue
+libert.
+
+Les limites troites dans lesquelles nous sommes obligs de nous
+renfermer rendent cette tude difficile. Je n'invite m'y suivre que
+ceux d'entre vous qui s'y trouvent prpars; elle n'est pas
+rigoureusement indispensable l'intelligence de mon point de vue. Si je
+l'essaie, c'est moins pour faire entendre mes ides que pour en tablir
+en quelque sorte la lgitimit. Je sens le besoin, Messieurs, de faire
+voir qu'elles n'ont rien d'arbitraire et que l'histoire de la science
+nous amne poser le problme de la mme faon que nous l'avons dj
+fait en rflchissant sa nature ternelle.
+
+
+
+
+RECHERCHE DU PRINCIPE ABSOLU.
+
+
+
+
+QUATRIME LEON.
+
+Fonction de la philosophie dans l'humanit. Son rapport avec la
+religion. Philosophie ancienne. Philosophie moderne, double courant dans
+celle-ci. Coup d'oeil sur la philosophie grecque. Ioniens,
+Pythagoriciens, Elates: ces derniers posent le problme: l'absolu;
+reste le comprendre. Sophistes, premier scepticisme. Socrate le
+surmonte par un appel la conscience morale.--Platon rsume la
+philosophie antrieure. Lacune au sommet. Il arrive l'unit de
+Parmnide et repart du Dieu de Socrate.--Par son principe: l'acte pur ou
+la pure pense, Aristote explique l'ordre du monde, mais non son
+origine. Il ne s'lve pas au-dessus du dualisme.--Les Noplatoniciens
+combinent Platon et Aristote. Ils expliquent l'origine du monde par
+l'manatisme qui a l'idalisme sa base, mais qui renferme une
+contradiction. Importance universelle du noplatonisme.--Philosophie
+chrtienne. Les Pres de l'glise formulent le dogme l'aide de la
+philosophie ancienne. La scolastique l'accepte et le dmontre.
+Oppositions dans la scolastique. La scolastique pure pose la distinction
+entre les vrits dmontrables et les vrits indmontrables, et par l
+ouvre la porte au rationalisme. Preuves de l'existence de Dieu.
+
+
+Messieurs,
+
+Si nous croyons saisir une loi progressive dans l'histoire de la pense
+humaine, nous n'entendons pas ce progrs comme le panthisme idaliste,
+pour lequel la philosophie est la ralisation de l'esprit absolu.
+L'intelligence n'est nos yeux que la rflexion de la volont sur
+elle-mme. Cette rflexion suppose un premier exercice, un premier
+dploiement, une premire dtermination de la volont qui donne l'tre
+tant entier son caractre et fixe la nature de l'intelligence.
+
+Puis la volont humaine n'est pas son propre principe, elle n'est pas le
+principe de l'tre, elle se dploie dans des conditions qu'elle n'a pas
+produites et dont il ne dpend pas d'elle de s'affranchir. De l rsulte
+pour l'intelligence une limitation nouvelle, dont elle ne saurait se
+rendre compte aussi longtemps qu'elle y est soumise, mais qu'elle peut
+reconnatre plus tard, lorsque les circonstances ont chang. La
+philosophie est un effort de l'esprit humain pour se comprendre
+lui-mme; il ne peut se comprendre que tel qu'il est. La philosophie
+d'une poque rpond la condition gnrale de l'humanit durant cette
+poque; elle rpond ce qui fait la ralit de la vie, c'est--dire au
+rapport qui nous unit au principe de toutes choses et qui se traduit
+d'abord par la religion.
+
+La doctrine de la ncessit plane sur les religions antiques, parce que
+l'Humanit s'est asservie un joug fatal; aussi ne voyons-nous pas que
+la philosophie ancienne se soit rellement leve au-dessus de l'ide de
+la ncessit. La libert de Dieu y apparat un instant, mais on ne sait
+d'o elle vient, elle n'est point justifie et contredit tout le reste.
+
+La condition de la philosophie chrtienne est diffrente. Le rapport
+essentiel entre l'homme et Dieu, la substance mme de l'humanit est
+change par les faits qui ont constitu le christianisme; l'homme est
+rendu la libert; aussi peut-il s'lever dsormais la conception de
+la libert. Mais ce changement, universel en quelque sens, ne
+s'accomplit pourtant que chez ceux qui le veulent. Par l'effet du
+christianisme, il se forme pour ainsi dire deux humanits; ds lors
+aussi deux sciences, deux philosophies, dont les courants se pressent
+dans le mme lit sans confondre leurs flots. Distinctes, et cependant
+entrelaces, indispensables l'une l'autre, l'une est la philosophie
+chrtienne, l'autre reproduit et continue la philosophie ancienne,
+qu'elle oppose au principe nouveau dans un esprit d'hostilit toujours
+plus prononce, tout en le servant par cette opposition mme. Nous
+distinguons ces deux philosophies, nous ne pouvons pas les sparer.
+
+Le but de ces tudes nous conduit, Messieurs, nous attacher
+essentiellement la philosophie moderne, partir du moment o elle
+s'est constitue comme science indpendante. Nous rappellerons en
+quelques mots les priodes antrieures, pour faciliter par ce
+rapprochement l'intelligence de la dernire. Laissant de ct les
+doctrines orientales, dont l'influence sur l'esprit moderne est relle
+sans doute, mais difficile nettement apprcier, jetons d'abord un coup
+d'oeil sur la Grce.
+
+L'cole d'Ionie ne conut pas le problme de la science dans toute sa
+gnralit. Elle cherche le principe du monde physique, et croit le
+trouver d'abord dans quelque chose d'analogue aux phnomnes dont elle
+doit rendre compte. Elle explique l'ensemble des faits sensibles par un
+fait du mme ordre. Ses principes sont des substances ou des forces
+physiques: l'eau, l'air, le feu, l'attraction, la rpulsion.
+
+Les Pythagoriciens cherchent aussi la cause des phnomnes, non plus du
+monde physique seulement, mais aussi du monde moral. Leur pense est
+assez mre pour comprendre que les vrais principes des phnomnes ne
+peuvent pas appartenir eux-mmes l'ordre phnomnal; aussi ne les
+cherchent-ils point parmi les choses corporelles ou dans les affections
+morales, mais dans le pur lment de la forme et de la pense, qui
+semble appartenir galement toutes les sphres de la ralit. Ce ne
+sont plus l'air et le feu, l'amour et la haine, c'est l'impair et le
+pair: la monade, principe de l'unit, de la concentration, de la forme
+et de la pense; la dyade, principe de la pluralit, de l'expansion et
+de la matire.
+
+L'cole d'le eut la gloire de placer la philosophie dans son centre,
+en lui assignant pour tche le dveloppement de l'ide de l'infini.
+L'infini existe: ce mot est le drapeau des lates; c'est aussi,
+Messieurs, peu prs tout leur systme.
+
+La philosophie des lates a pour objet le dploiement d'une seule ide.
+Cette ide, ils ne la saisissent pas, puisque l'infini, tel qu'ils le
+comprennent, est incompatible avec l'existence du monde; lorsqu'il
+s'agit d'expliquer le monde, Parmnide est oblig de recourir d'autres
+principes.
+
+Le sensualisme ionien, en laissant la vrit sans critre certain, la
+spculation d'le, en niant les phnomnes, favorisrent le
+dveloppement d'un scepticisme dont les consquences immorales
+blessrent le noble coeur de Socrate. Socrate affirme qu'il y a une
+vrit, parce qu'il y a une vertu. Il l'affirme et il le prouve! Se
+fondant sur les besoins les plus levs de l'me, il parle ses amis de
+l'immortalit, d'un Dieu personnel et libre, sans rsoudre les
+difficults que ces grandes ides offrent la raison.
+
+Anim de la foi de Socrate, cherchant raliser son programme en
+l'largissant, Platon s'lve, mais lentement et comme en frmissant,
+sur le chemin fray par les Pythagoriciens, vers l'Unit de Parmnide.
+Le caractre de sa philosophie se rvle dans la plus haute de ses
+ides: celle du Bien suprieur toute intelligence, suprieur l'tre.
+Platon a d'excellentes raisons pour mettre le dveloppement complet de
+cette mtaphysique dans la bouche de Parmnide. Le Dieu de Parmnide est
+bien celui auquel conduit rgulirement la dialectique platonicienne.
+Cette ide apparat distinctement dans plusieurs dialogues et dans les
+plus importants. De cette cime escarpe et dserte, il est impossible de
+redescendre aux choses particulires. Aussi Platon commence-t-il
+redescendre en partant d'un point moins lev. Quand il veut expliquer
+la ralit, il ne la dduit pas du principe premier, mais plutt des
+intermdiaires, qu'il a dcouverts en s'levant des faits au principe.
+Dans ces intermdiaires, qu'il appelle les _Ides_, il voit les
+puissances relles du monde intelligible et, jusqu' un certain point,
+de notre monde, quoiqu'on ne s'explique pas bien en quoi consiste cette
+participation des choses terrestres aux Ides qui fait des choses ce
+qu'elles sont et joue un si grand rle dans l'conomie du systme
+platonicien.
+
+Les Ides essentielles sont le principe de l'identit ou de la ralit
+gnrale, et le principe de la diffrence ou de la privation: le _mme_
+et l'_autre_; on trouve en elles une ressemblance un peu quivoque,
+indcise en tout cas, avec la monade et la dyade pythagoriciennes,
+auxquelles Platon recourt ailleurs. Celles-ci, nommes galement
+l'illimit et le limit, lui fournissent les explications les plus
+profondes des phnomnes. Enfin, Messieurs, dans le clbre dialogue o
+Platon se propose expressment de dire comment toutes choses procdent
+du premier principe, il ne place point au commencement l'Unit de
+Parmnide, mais un Dieu que sa dialectique ne lui a pas fourni, un Dieu
+que sa dialectique ne lui permettrait pas de considrer comme le
+principe premier, un Dieu qui rflchit et qui dlibre, un Dieu qui
+agit et qui se meut, le Dieu de Socrate, un [Grec dmirgos], excellent
+ordonnateur d'une matire prexistante. Platon retombe donc, comme son
+matre Parmnide, dans un dualisme que ses matres pythagoriciens
+n'avaient pas surmont non plus, malgr leur sincre effort. Platon
+n'explique pas, comme l'ont essay les noplatoniciens, ses trs-libres
+interprtes, le rapport entre ce dmiurge et l'unit absolue; non: il
+substitue purement et simplement le dmiurge l'ineffable unit. Il y a
+donc une lacune, une grande lacune, Messieurs, entre la mtaphysique
+platonicienne et le rcit de la cration contenu dans le _Time_. Ce
+rcit exprime peut-tre, dans ses grands traits du moins, les
+convictions personnelles de Platon, mais il ne fait pas corps avec sa
+philosophie. Il faut en convenir, bien qu'il en cote, Platon n'a pas pu
+s'avancer jusqu' la philosophie progressive;--pourquoi? parce que son
+travail rgressif tait insuffisant. Il voulait arriver Dieu, il le
+cherchait, il ne l'a pas trouv, du moins sur le chemin de la pense.
+
+Les deux moitis de la doctrine platonicienne ne contrastent pas moins
+par la forme que par le fond. La forme de la premire est la pure
+analyse des notions universelles, la dialectique la plus abstraite et la
+plus svre. La forme de la seconde est le mythe; c'tait la seule
+possible.
+
+Cette diffrence fait vivement ressortir chez Platon l'opposition des
+deux disciplines, la recherche du principe et l'explication des faits.
+
+Chez Aristote, au contraire, cette distinction tend s'effacer.
+Aristote commence par analyser les conditions d'existence d'un tre
+particulier et s'lve graduellement la conception de l'tre parfait,
+qui possde en lui-mme toutes les conditions de l'existence. Cet tre,
+il le conoit comme la forme pure et sans matire, comme l'activit pure
+ou l'acte pur. C'est une pense qui n'a d'autre substance et d'autre
+objet qu'elle-mme. La pense qui se contemple elle-mme: tel est le
+Dieu d'Aristote. Mais les tres particuliers, pour qui le prince des
+naturalistes n'a point les ddains de l'cole italique, comment
+naissent-ils de cette pure conscience de soi? voil ce qu'Aristote ne se
+met pas mme en devoir d'expliquer. Il essaie bien de faire comprendre
+les rapports que les tres particuliers, une fois poss dans leur
+hirarchie, soutiennent avec l'intelligence absolue. Il nous montre en
+Dieu le parfait rgulateur de l'univers. Le Dieu d'Aristote gouverne le
+monde sans le connatre, sans y toucher, parce qu'il est l'entier
+accomplissement de l'tre; ainsi tout tre imparfait, tendant sa
+ralisation la plus complte, aspire naturellement lui. Les choses
+tant donnes, la philosophie d'Aristote explique leur conservation et
+leur harmonie. L'ordre de l'univers est le mme que celui de sa
+philosophie, tout converge vers le principe dans l'univers comme dans
+ses livres. Mais le problme des origines reste dans l'ombre, et si nous
+cherchons carter le voile qui le couvre, c'est encore le dualisme que
+nous apercevons derrire. Aristote pensait trouver sans doute la raison
+d'tre du monde dans l'opposition primitive de l'tre parfait et de
+l'tre en puissance; mais on ne voit point comment l'tre en puissance,
+le sujet des dveloppements, la matire, pourrait procder de l'tre
+parfait. Le Dieu d'Aristote ne fait pas comprendre l'existence du fini.
+Le pripattisme ne donne aucune rponse la premire question que se
+pose l'esprit lorsqu'il se met en qute d'un systme: quel est le
+principe de l'tre? Dans ce sens, le pripattisme n'est pas un systme,
+et c'est peut-tre pour cela qu'il a pu subsister si longtemps en bonne
+harmonie avec la thologie chrtienne. Comme la question de la cration
+n'est pas touche dans Aristote, on fut longtemps sans paratre
+s'apercevoir que le Dieu d'Aristote n'est pas un Dieu crateur.
+
+Cependant la science marche. L'ide de l'tre inconditionnel se
+dtermine peu peu, les pertes apparentes qu'elle subit sont compenses
+par des progrs suprieurs. Dieu n'est plus, comme chez Platon, le foyer
+des oppositions, la source des ides; il a rompu tout lien avec la
+pluralit; en revanche, il a acquis la conscience de soi-mme, qui est
+ici clairement comprise et formellement enseigne. Tout en conservant
+avec soin cette prcieuse conqute, Plotin lui rendra sa fcondit et
+compltera la notion de l'intelligence.
+
+Le noplatonisme, auquel nous passons, Messieurs, sans nous arrter aux
+systmes d'picure et de Znon, qui n'ont pas de mtaphysique originale,
+le noplatonisme, lui, pose franchement la question de l'origine des
+choses. Il la rsout par l'manation. Les puissances infrieures et les
+choses particulires dcoulent du principe suprme par manation,
+c'est--dire par l'effet d'une production ncessaire, ternelle. Il
+appartient l'essence de l'tre rel de produire son semblable; sa vie
+se passe produire son semblable, ou plutt la ralit de son tre
+consiste en cela, car l'tre c'est l'activit; tre c'est agir, c'est
+produire. L'tre premier produit donc un tre semblable lui. J'ai dit
+semblable et non identique. Ils sont profondment distingus par cela
+seul que le second a une cause, tandis qu'il n'y a rien avant le
+premier. Il ne peut y avoir qu'un seul terme absolument parfait, le
+second dj ne l'est plus; or, comme tre c'est produire, la production
+du second est moins parfaite, il se ralise moins compltement dans son
+image, en sorte que le troisime terme diffre plus du second que le
+second ne diffre du premier; la distance qui spare les chelons
+grandit toujours. Ainsi de l'unit absolument simple, incomprhensible,
+procde un principe moins pur, o nous trouvons dj la dualit du sujet
+et de l'objet, du savoir et de l'tre, sans laquelle il n'y a pas
+d'intelligence possible. De l'intelligence absolue nat son tour le
+principe du mouvement, de la vie et de la volont, c'est l'me divine,
+le crateur. De l'me universelle vient enfin le monde, c'est--dire la
+hirarchie des esprits du monde, jusqu' ce qu'on arrive un principe
+trop imparfait, trop dpouill pour pouvoir produire encore une image de
+lui-mme. Cet tre inerte et priv de l'tre, c'est la matire.
+
+Si l'on demandait aux noplatoniciens par quelle voie ils obtiennent
+leur unit absolue et leur principe d'manation, ils rpondraient que
+c'est un mystre, un miracle, un suprme lan de l'me contemplative qui
+s'lve l'enthousiasme par la prire et s'unit immdiatement Dieu
+dans l'extase. Nous ne les contredirons point, mais nous rappellerons
+avec l'excellent historien de l'cole d'Alexandrie, M. Jules Simon, que
+l'unit absolue de Plotin, le simple, le Dieu suprieur l'tre, n'est
+autre chose que l'tre des lates et le Bien de la dialectique
+platonicienne, tandis que le second degr, la seconde hypostase de la
+divinit, l'intelligence, reproduit le Dieu d'Aristote enrichi par la
+doctrine platonicienne du monde idal. Enfin, dans l'me universelle,
+nous retrouvons le Dieu des mythes, le Dieu du Time. Le principe du
+mouvement progressif, l'ide d'manation ou de production ncessaire, se
+trouve galement en germe dans la philosophie antrieure, qui avait
+aperu et proclam que l'activit est l'essence de l'tre.
+
+Le noplatonisme a donc mis profit toutes les conceptions prcdentes,
+qu'il s'est efforc de concilier. Il l'a fait avec une extrme grandeur.
+Rsumant l'Orient et la Grce, la pense antique tout entire, il pse
+d'un poids immense sur la philosophie moderne. Traduit par l'arianisme
+en langage chrtien, il a failli bouleverser le dogme; puis,
+s'infiltrant par de secrets canaux dans la pense de saint Augustin,
+dont il forme la logique et la mthode, il circule comme une sve amre
+dans toute la thologie scientifique du moyen ge, dont la ntre n'est
+qu'un dbris. Il a brill d'un nouvel clat aux temps fconds de la
+Renaissance; il vit encore dans la philosophie contemporaine et jusque
+chez ceux qui s'en doutent le moins. La superstition noplatonicienne de
+Leibnitz, de Hegel et de leurs disciples est l'un des principaux
+obstacles l'avnement de la philosophie que nous cherchons, bien qu'
+certains gards le noplatonisme l'ait peut-tre servie.
+
+Permettez-moi de concentrer mes objections essentielles contre lui en un
+mot, que je livre vos rflexions:
+
+Une tude attentive de l'ide d'manation fait voir qu'elle conduit
+l'idalisme, qu'il faut bien distinguer du spiritualisme vritable. Si
+toute activit est idale, les produits ne peuvent tre que des images,
+savoir: des images du principe actif. Les tres drivs seraient des
+ombres, des ombres d'ombres, et ainsi de suite. Toute cration serait
+ncessaire, et l'activit cratrice se confondrait avec celle de la
+conscience. Mais le principe de l'idalisme est gratuit. Nous pouvons
+admettre, comme nous le faisons, qu'tre soit agir, qu'agir soit
+produire, sans arriver encore l'image. L'acte constitutif de l'tre
+n'est pas la production d'une image, c'est la production de soi-mme.
+Puis, mme en accordant que l'tre n'existe qu'en crant incessamment un
+produit distinct de lui-mme, nous n'arrivons point encore la
+hirarchie des manations. L'explication noplatonicienne du monde
+repose sur l'axiome que l'image est infrieure son modle, l'oeuvre
+l'ouvrier. Eh bien, cette proposition subrepticement introduite est une
+manifeste contradiction. S'il est vrai qu'tre signifie: produire son
+image, la perfection de l'tre rside dans la production parfaite;
+l'image de l'tre parfait est une parfaite image, c'est--dire, une
+image gale au modle, ce qui nous conduit non point la srie
+dcroissante des manations de Plotin, mais la trinit d'Athanase.
+L'lment vrai peut-tre, de la pense manationiste ne contient pas
+l'explication des choses finies; il laisse subsister tout entier le
+problme de la cration; il n'efface pas le caractre accidentel du
+monde; il n'exclut pas la solution chrtienne, la libert, que les Grecs
+ont entrevue sans pouvoir la saisir.
+
+La philosophie ancienne n'a surmont ni la fatalit ni le dualisme. Elle
+s'teint, laissant la tche inacheve. Tout est recommencer, mais rien
+ne sera perdu.
+
+L'glise chrtienne dans le monde ancien travaille l'laboration du
+dogme. La philosophie proprement dite se trouve dans les hrsies, et
+cette philosophie, c'est tout naturellement la philosophie des Grecs, la
+philosophie paenne. Il n'en reste que trop dans la pense des Pres les
+plus orthodoxes. Cependant l'ide chrtienne se formule en mme temps
+que la chrtient prend racine. Cette ide, les auteurs chrtiens ne
+l'inventent pas, ils la trouvent en germe dans leur foi et se bornent
+l'noncer. La pense chrtienne est trs profonde; elle n'est pas libre.
+Elle forme un systme, non une science.
+
+Quand l'humanit chrtienne fut constitue par la formation de nouveaux
+peuples, de langues et de lois nouvelles, l'opposition de la forme et du
+contenu, du dogme et de l'intelligence, se rtablit. Il ne s'agit pas de
+dterminer le dogme, il est arrt, il est debout; il s'agit de le
+justifier aux yeux de la pense, de le dmontrer. Le dogme et la raison
+sont en prsence l'un de l'autre, il faut les concilier. C'est l'oeuvre
+de la philosophie du moyen ge, de la scolastique, dont l'apparente
+uniformit recouvre de profondes oppositions. La plus gnrale s'tablit
+d'assez bonne heure entre la scolastique pure, source commune du
+rationalisme et de l'orthodoxie, et la philosophie mystique, plus
+intimement chrtienne que sa rivale et plus indpendante par l'effet de
+cette intimit. L'une et l'autre reconnaissent l'autorit et la valeur
+absolue de la Rvlation. Saint Anselme est quelques gards leur
+auteur commun.
+
+La scolastique proprement dite trouve dans saint Thomas d'Aquin son
+expression la plus pure et la plus parfaite. Son rival, Scot, le
+docteur subtil, la pousse au del de ses propres limites et la conduit
+au mysticisme d'un ct, de l'autre la libre spculation. Le caractre
+particulier de la scolastique pure nous parat marqu par la
+distinction, devenue si populaire, entre les vrits chrtiennes
+dmontrables par la raison, et les vrits qui la passent. Cette
+distinction peu solide favorisait l'autorit de l'glise, dans l'intrt
+de laquelle on l'imagina peut-tre. Aussi longtemps que la divinit du
+christianisme tait place au-dessus du doute, il importait de
+soustraire l'examen de la raison individuelle les vrits ncessaires
+au salut. Plus tard la raison s'tant graduellement mancipe, cette
+division fut conserve dans un esprit bien diffrent. Les principes que
+l'on croyait pouvoir prouver furent seuls maintenus sous le nom de
+religion naturelle; le reste fut conduit, d'abord avec des rvrences,
+puis autrement. La scolastique fit ainsi une oeuvre laquelle ses
+fondateurs ne songeaient point.
+
+De toute cette mtaphysique religieuse, rien n'est rest plus populaire
+que les preuves de l'existence de Dieu, groupes depuis longtemps sous
+trois chefs: la preuve ontologique ou _a priori_,--la preuve
+cosmologique, tire de l'existence du monde en gnral, la preuve
+exprimentale, tire de la considration des merveilles de la cration.
+
+Anselme a trouv la premire chez saint Augustin. Descartes se l'est
+approprie, saint Thomas ne l'adopte pas. On peut la rsumer ainsi: Nous
+avons l'ide d'un tre parfait; mais la perfection de l'tre implique
+son existence relle, l'ide d'un tre parfait existant serait plus
+parfaite que celle d'un tre parfait, abstraction faite de son
+existence; donc l'tre parfait dont nous avons l'ide, existe. Un
+contemporain de saint Anselme objectait dj, comme Kant, que la
+conclusion est exorbitante. La conclusion lgitime serait seulement:
+Nous avons l'ide d'un tre parfait qui existe. S'il est vrai que
+l'existence relle soit une perfection de l'ide, ce que je ne veux pas
+examiner, il en rsulterait que l'existence de l'tre parfait est
+ncessaire, s'il existe, ou que nous avons l'ide d'un tre existant;
+mais parce que nous trouvons en nous l'ide d'un tre existant, la
+ralit de cette existence n'est pas encore tablie. Cependant, comme
+Hegel le fait observer, l'argument ontologique n'est pourtant pas sans
+quelque valeur. Il ne prouve pas, mais il en appelle une certitude
+immdiate. De ce que nous pensons ncessairement une chose, il ne
+rsulte pas logiquement que cette chose soit: cela est vrai; mais il
+n'est pas moins vrai de dire que toute certitude aboutit en dernier
+ressort cette ncessit de penser les choses. La vrit de la logique
+elle-mme n'a pas d'autre garantie, et ne se prouve pas logiquement. La
+question srieuse serait de savoir si nous possdons rellement _a
+priori_ l'ide dtermine d'un tre parfait. cette question nous
+sommes obligs de rpondre: Non. Si l'ide de l'tre parfait tait
+immdiatement dtermine dans notre esprit, les religions et les
+philosophies ne la dvelopperaient pas dans les directions les plus
+opposes.
+
+La preuve _a priori_ nous laisse en face de l'ide abstraite d'un tre
+inconditionnel, d'un tre existant de lui-mme, quel qu'il soit, car
+c'est l ce que la pense affirme immdiatement. Par ce rsultat elle se
+rapproche beaucoup du second argument que voici: Le fait de l'existence
+contingente implique un tre ncessaire. Tous les tres ne peuvent pas
+avoir leur cause hors d'eux-mmes; il y en a ncessairement un qui est
+sa propre cause. Le raisonnement est solide, mais il nous apprend peu de
+chose sur la nature de l'tre premier, il ne rsout point les
+difficults entre le panthisme et la religion.
+
+Enfin, l'harmonie, la beaut de l'univers fournissent un texte des
+considrations trs-vulgaires ou trs-spculatives, selon le tour des
+esprits; elles nous conduisent l'ide d'une sagesse excellente, mais
+non pas celle d'un tre infini; car le monde susceptible d'tre connu
+par l'exprience est ncessairement fini. Il n'est donc pas besoin pour
+l'expliquer de supposer une cause infinie; mais, en logique, ce qui
+n'est pas indispensable n'est pas lgitime non plus.
+
+Les preuves que nous rappelons supposent l'ide de Dieu dj prsente,
+elles ne la produisent pas; elles ne suffiraient pas elles seules pour
+nous faire connatre le Dieu des chrtiens.
+
+Ceci s'applique la religion soi-disant naturelle du dernier sicle
+plutt qu'aux grands et srieux travaux des docteurs du moyen ge. La
+nature divine fait l'objet essentiel de leurs rflexions. Ces tudes
+atteignirent un degr remarquable d'lvation et de profondeur chez
+ceux-l mme qui avaient circonscrit la mission de la science dans des
+limites plus troites.
+
+Une grande ide domine la thologie de saint Thomas, c'est l'ide de
+saint Augustin, la ncessit de la perfection. Thomas la prsente avec
+beaucoup de sagesse et de prcautions, mais les distinctions et les
+rserves dont il l'entoure n'ont pas empch le principe de porter ses
+fruits. Ceux-ci apparaissent assez distinctement dans la _Thodice_ de
+Leibnitz, ouvrage de scolastique ingnieuse que nous pouvons bien
+rappeler ici, puisque saint Thomas en a fourni la substance. D'aprs
+saint Thomas, Dieu, pure et parfaite activit, se produit lui-mme par
+une volont ncessaire, qui peut tre connue _a priori_ parce qu'elle
+rsulte de son ide mme; cette ncessit est absolue. La perfection de
+la volont dont Dieu se veut lui-mme, est la cause de la cration, car
+Dieu se veut tel qu'il est, comme l'tre parfait, comme la bont
+suprme: la suprme bont consiste se communiquer. Dieu veut donc se
+communiquer, parce qu'il veut tre. Ainsi la cration est ncessaire,
+mais d'une ncessit drive, tandis que l'existence de Dieu est d'une
+ncessit absolue, bien qu'elle rsulte de sa volont comme la cration.
+
+Le point dcisif tant tranch, le reste va de soi-mme. La bont de
+Dieu n'est autre chose que sa ralit, car en Dieu tous les attributs se
+confondent, ou plutt il n'y a point d'attributs. Se communiquer, c'est
+rpandre son tre, c'est produire un tre identique au sien. Mais l'tre
+cr ne saurait tre vraiment identique Dieu, il ne peut que lui
+ressembler. Ce qui ressemble le plus la parfaite unit, c'est la
+complte totalit, l'ensemble harmonieux de tous les degrs de l'tre.
+Le monde accompli que Dieu cre et qu'il doit crer en vertu de sa
+bont, unit donc tous les degrs de l'tre; mais l'tre, c'est le bien,
+nous l'avons vu; le non-tre ou la limitation de l'tre est donc le mal,
+et le mal appartient l'essence de la cration, le mal est impliqu
+dans l'ide mme d'une cration. Chaque tre particulier est
+ncessairement mauvais pour autant qu'il est limit, et dans ce sens le
+mal, tous les degrs du mal, remontent la causalit divine. Mais la
+pluralit des degrs de l'tre est ncessaire la perfection du tout.
+Ce que Dieu veut, c'est cette perfection. Dieu ne veut donc le mal qu'en
+vue du bien. Au point de vue de l'ensemble le mal est sans ralit, et
+comme chaque tre particulier appartient cet ensemble, il est par
+l-mme affranchi du mal, de sorte que la bont de Dieu se manifeste en
+lui pure et parfaite.
+
+La hirarchie de l'tre part des corps et s'lve aux esprits. Sans la
+suivre jusqu'aux clestes puissances dont le docteur anglique a
+dcrit l'arme avec un soin minutieux, arrtons-nous un instant au degr
+qui nous intresse le plus: L'me humaine forme le lien entre le monde
+corporel et celui des esprits purs. Elle est aussi bien l'tre naturel
+le plus parfait que l'esprit le moins lev. Le but de sa volont est
+dtermin par son essence: c'est la flicit, la parfaite ralit, la
+possession de Dieu; mais ce but n'est pas clairement aperu.
+L'intelligence imparfaite nous prsente plusieurs moyens apparents de
+l'atteindre, c'est--dire plusieurs buts prochains entre lesquels il
+faut choisir. Telle est l'origine, telle est la place de la libert. La
+question du mal moral est rsolue par ces principes. Les dveloppements
+tendus qu'elle reoit servent plutt voiler la solution qu'
+l'claircir. Le mal moral rsulte d'une erreur de l'intelligence;
+celle-ci est la suite de son imperfection primitive, de son dfaut
+d'tre, ncessaire la ralisation de tous les degrs du possible,
+c'est--dire la ralisation du monde parfait, la manifestation de la
+bont divine. Il faut croire que telle est la pense chrtienne, puisque
+saint Augustin et Calvin sont ici d'accord avec le prince de l'cole. Il
+faut croire que ce fondateur de la thologie orthodoxe enseigne la
+vrit philosophique, puisque Leibnitz le copie. Mais derrire Leibnitz
+je vois Spinosa, derrire Augustin je vois Plotin, et je doute. Je sais
+bien que si je crois en Dieu, il faudra finir par un optimisme, mais cet
+optimisme-ci ne satisfait pas aux besoins de ma conscience, j'en cherche
+un autre, qui peut-tre est dj trouv depuis bien des sicles.
+
+Le rival de saint Thomas au moyen ge, Jean Duns Scot, nous semble
+effectivement avoir pos dans la forme la plus simple et la plus
+prcise, le principe de la philosophie laquelle nous aspirons. Si la
+doctrine de Thomas peut se rsumer dans cette formule: Dieu est l'tre,
+l'esprit de celle de Scot s'exprimerait mieux en disant: L'tre est
+Dieu[8]. Il y a une grande diffrence entre ces deux ides, qui
+conduisent deux mthodes contraires. Saint Thomas et sa grande cole
+s'efforcent de ramener l'apparente simplicit de l'abstraction les
+rapports concrets du dogme et de la morale. Scot, au contraire,
+s'efforce de complter, d'enrichir, d'lever et de transformer l'ide
+abstraite qui lui sert de point de dpart: vivante spculation, dont la
+pesanteur des formes scolastiques cache demi les hardis mouvements. Ce
+qu'il cherche comprendre, c'est ce qui, dans l'tre infini, fait le
+caractre divin. Sa preuve de l'existence de Dieu est une vaste synthse
+par laquelle il unit et combine en une seule ide tout ce que
+l'exprience et la raison nous font entrevoir sur la nature de l'absolu.
+Il prouve d'abord trois thses diffrentes, puis il les ramne une
+seule conception, enfin il dmontre que cette ide totale ne convient
+qu' un seul tre. Il y a une premire cause, un bien suprme, un tre
+souverainement parfait; mais chacune de ces primauts (_primitates_)
+implique les autres. La cause premire ne peut tre que Dieu dans la
+totalit de ses attributs divins; telle est la thse fondamentale, et
+toute l'argumentation de Duns Scot a pour but de dvelopper l'ide de
+l'absolu en la tirant de la notion de cause. Aprs avoir tabli sur la
+ncessit de la cause premire la ncessit de l'existence de Dieu dans
+la triplicit de ses caractres essentiels d'tre absolu, de cause
+absolue et de but absolu, caractres dont l'un comprend ncessairement
+les autres et qui, par cette pntration rciproque, forment une
+parfaite unit; nous le voyons tirer de cette conception fondamentale
+les attributs ultrieurs de la Divinit. L'intelligence est implique
+dans l'ide de but, la volont dans celle d'une cause dont aucune
+ncessit naturelle ne saurait dterminer l'action. La parfaite
+simplicit de l'tre divin, l'infinit de sa puissance dcoulent de
+l'ide principale avec non moins de facilit. Du reste, tous ces
+attributs, abstractions de la pense qui rflchit sur la nature des
+tres finis, reoivent une valeur transcendante lorsqu'on les applique
+Dieu. Scot ne se borne pas rpter cette assertion un peu vague; il la
+prend au srieux et la fconde. C'est ainsi qu'il rsout avec une
+nettet parfaite l'ide de la toute-prsence divine dans celle de la
+volont, en faisant observer qu'avant la cration il n'est point
+ncessaire de se reprsenter Dieu comme remplissant l'espace, attendu
+qu'il n'est pas ncessaire de se reprsenter l'espace comme existant
+avant la cration. Dieu cre l'espace sans que pour cela son essence ait
+subi d'altration; il n'est donc en rapport avec l'espace que selon sa
+volont. Tout en lui se rsout en volont. Si le savant minorite n'a pas
+donn cette proposition sa forme suprme, il en a du moins aperu la
+porte infinie.
+
+[Note 8: Conceptus deitatis in se perfectior est conceptu
+infinitatis, quod Deus concipi nequeat sine infinitate, bene vero
+infinitas sine deitate. SCOT.]
+
+Comme il s'lve Dieu en partant du monde fini par l'intermdiaire de
+l'ide de cause, de mme il prouve la libert de Dieu par la prsence de
+la libert dans le monde fini, qui est, dit-il, une vrit
+indmontrable, mais immdiatement certaine. Il y a dans le monde des
+causes libres d'agir ou de ne pas agir, il y a des faits qui peuvent se
+produire ou ne pas se produire. Il y a quelque chose de contingent, nous
+ne saurions le mettre en doute, et la question n'est pas l, la question
+est de savoir comment cette contingence peut tre explique. Eh bien!
+dit Scot, et nous ne pensons pas que ce raisonnement ait jamais t
+rfut: pour comprendre comment il y a une contingence dans le monde, il
+faut absolument reconnatre la contingence de l'acte crateur; car si la
+cause premire agit ncessairement, elle imprime la seconde une action
+ncessaire, et ainsi la ncessit, une fois tablie dans le premier
+principe, s'tend jusqu'aux extrmits. Si le monde n'est pas tout
+entier le rsultat d'un acte libre, il ne peut y avoir aucune libert
+dans le monde[9].
+
+[Note 9: _Opus oxoniense_, lib. I, fol. 25, comp. fol. 130, ed.
+Venet. 1519.]
+
+Le monde est le produit d'une volont absolue. Nous nous levons
+l'ide de cette volont en affranchissant celle de la ntre des
+limitations que dcouvre en elle une pense attentive. Ainsi notre
+volont peut se diriger vers des objets opposs les uns aux autres, mais
+elle ne le peut que successivement; cette restriction nat de la loi du
+temps laquelle elle est soumise. La volont absolue peut poser les
+contraires et les pose en effet par un acte identique et simultan. La
+sagesse de Dieu vient se rsoudre, comme sa toute-prsence, dans cette
+absolue volont. Il est absurde de demander si Dieu aurait pu crer un
+monde meilleur qu'il ne l'a fait. Cette question suppose un idal
+distinct de Dieu, tandis que Dieu est avant tout. Dire que Dieu veut le
+bien est une tautologie, puisque la volont de Dieu est la dfinition
+non moins que la source du bien. Le bien, c'est ce que Dieu veut.
+
+La cration du monde est donc un acte absolu de libert; elle n'est
+dtermine par aucune ncessit rsultant ni de l'intelligence de Dieu
+ni de son essence. Le monde pourrait tre ou ne pas tre, et la seule
+raison que l'on puisse assigner son existence, c'est que Dieu le veut.
+Les ides des choses possibles sont sans doute ternellement prsentes
+la pense suprme, mais dans l'infinit des possibles Dieu ralise ceux
+qu'il veut et comme il le veut. Par un acte absolu Dieu pose l'univers
+avec la totalit des oppositions qu'il renferme; le temps et l'espace
+sont les formes dans lesquelles se ralisent les contraires.
+
+Cependant une volont libre implique un but; nous ne prtendons point
+que la cration soit sans but, et nous marquons ce but, plus
+expressment encore que ne le fait Thomas dans l'ide de l'amour de Dieu
+pour l'tre dont il conoit l'existence possible; mais nous ne
+prtendons pas, comme Thomas, puiser par cette notion d'amour ou de
+bont la nature essentielle de Dieu; ce serait le sr moyen de l'altrer
+et de la perdre. Si la cration est libre parce que la crature est
+libre, l'amour, qui seul explique cette cration, est lui-mme un libre
+amour. C'est l'expression du fait, c'est la forme suprme que revt
+l'absolue volont, c'est le but que Dieu s'est propos, la premire
+intention, qui se manifeste nous comme la fin suprme.
+
+J'insiste avec quelque force sur ces ides, parce que je les adopte,
+Messieurs. Les occasions d'y revenir ne sauraient nous manquer. J'en ai
+dit assez aujourd'hui pour faire voir jusqu'o l'intelligence fconde
+par le christianisme s'tait avance dans la recherche de son objet au
+sicle qui btit les cathdrales.
+
+Jean Scot mourut Cologne. Sa tombe ignore repose au pied des murs,
+alors fonds peine, que de fidles mains s'efforcent aujourd'hui de
+runir en votes harmonieuses; mlancoliques dbris d'un ge immense, o
+la pierre et la pense semblaient fleurir au souffle puissant de
+l'infini.
+
+
+
+
+CINQUIME LEON.
+
+Parallle entre saint Thomas et Duns Scot. Thomas dogmatique, Scot
+critique, Thomas fond sur les notions ncessaires de la raison, Scot
+sur la conscience du moi. Par ce ct, il se rapproche du
+mysticisme.--Le mysticisme se fondant sur un mode particulier
+d'exprience intrieure, se dtache de la philosophie pour laquelle il
+est un sujet srieux d'tude. Hugues et Richard de St.-Victor.
+Importance de leurs travaux pour la psychologie.--Dduction de la
+trinit divine d'Anselme, fonde sur la notion de l'intelligence
+absolue.--Dduction de la trinit divine de Richard de St.-Victor fonde
+sur l'ide que Dieu est amour, parce que l'amour est la perfection, et
+que l'accomplissement de l'amour parfait exige trois personnes
+parfaites.--- la base de cette thorie est l'absolue libert. Elle
+tablit positivement la contingence du monde ou la gratuit de la
+cration. Reymond de Sabeyde fait de l'intrt moral le critre suprme
+de la vrit thorique. Ce point de vue revient au fond celui
+d'Anselme, la conscience morale de l'humanit moderne tant fille du
+christianisme. Cette identit de la conscience morale et du
+christianisme fait la lgitimit scientifique d'une philosophie
+chrtienne.--La ngation du dogme comme tel tait une phase ncessaire
+de l'affranchissement de la pense.--Dmolition du moyen ge,
+restauration de l'antiquit. Philosophie de la renaissance. Giordano
+Bruno.--Cabale. Elle considre la cration comme une restriction
+partielle de l'existence absolue. Elle pose l'unit de l'tre
+cr.--Mysticisme du XVIme sicle.--Jaques Bhm. La manire intuitive
+dont il expose l'acte de la vie divine fait apercevoir la conciliation
+des ides d'Anselme et de Richard de St.-Victor sur la Trinit.
+
+
+Il y a, Messieurs, quelque chose de fort instructif dans l'opposition si
+connue et si rarement approfondie de Thomas et de Scot. Ce sont deux
+chefs d'cole, au vrai sens du mot, car ils reprsentent deux tendances,
+deux besoins imprissables de l'esprit humain. La lutte des scotistes et
+des thomistes recommena sous d'autres noms aprs que la scolastique fut
+tombe dans l'oubli. Elle n'est point encore vide. Leibnitz et Spinosa,
+M. Cousin, Hegel quelques gards, sont thomistes aussi bien que M.
+l'abb Rosmini; Kant tait du parti de Scot. Si nous avions besoin
+d'autorits pour justifier notre prfrence, celle-ci nous tiendrait
+lieu de beaucoup d'autres.
+
+La clef du systme de Scot est l'ide de cause; celle du systme de
+Thomas, l'ide d'tre. Cela explique leurs divergences. La notion de
+cause conduit directement celles d'activit et de volont. L'esprit de
+la philosophie de Scot est de tout rsoudre en volont; il tend
+montrer qu'il n'y a en Dieu que pure volont, ds lors que l'tre est
+volont, et que les diffrents ordres de l'existence ne sont que les
+degrs du dveloppement de la volont, les dterminations qu'elle se
+donne elle-mme.
+
+Thomas d'Aquin incline au contraire voir dans la volont, partout o
+elle se prsente, une consquence de la nature de l'tre qui veut; ainsi
+la volont divine est dtermine par l'essence divine, et le monde,
+dtermin dans son tre, rsulte de Dieu par la ncessit de cette
+essence. L'enchanement universel est immuable. Tout se qui est doit
+tre; rien ne saurait tre autrement qu'il n'est. Le spinosisme est au
+bout de la pente, disons mieux, Messieurs, le spinosisme est l tout
+entier, et nous comprenons parfaitement que les crivains senss qui
+acceptent de telles prmisses tremblent devant le spinosisme. C'est la
+fatalit des rationalismes de toutes couleurs: Tout est nature, tout est
+ce qu'il est, il n'y a d'initiative nulle part, le mouvement n'est qu'un
+mensonge. La pense et le monde sont pris dans les glaces.
+
+Tout est au fond libre action,--tout est ncessit naturelle: voil les
+deux ples de la philosophie; il faut tourner le gouvernail vers l'un ou
+vers l'autre, on ne peut ni s'arrter en chemin, ni trouver une voie
+mitoyenne. Les conciliations tentes entre la libert et la ncessit
+sont toutes partiales; elles ne montrent que l'inquitude d'un fatalisme
+qui n'ose pas s'avouer, et qui souvent n'ose pas se comprendre lui-mme.
+
+Les deux systmes que nous comparons sont opposs l'un l'autre dans la
+manire dont ils considrent le problme de la science aussi bien que
+dans la solution que chacun d'eux en donne. La thologie de Scot
+envisage Dieu surtout comme cause ou comme Dieu, _non sub ratione
+infinitatis, sed Deitatis_. Elle prend donc son sujet par un angle, sous
+le point de vue de ses relations avec le monde et avec nous. Sans que
+cette distinction ft aussi tranche qu'elle l'est devenue de nos jours,
+on pourrait presque dire que le systme de Scot est subjectif, par
+opposition la pleine objectivit du thomisme. Scot essaie de faire
+voir ce qu'est Dieu pour nous, comment il faut le comprendre pour
+s'expliquer son rle vis--vis de nous. Dans son plan, la science porte
+sur les rapports plutt que sur l'essence; sous ce point de vue, sa
+spculation est moins ambitieuse, plus modeste que le rationalisme de
+saint Thomas, qui, firement assis au centre, enseigne ce qu'est l'tre
+absolu en lui-mme. Il y a dans l'ide dominante de Scot le germe d'une
+philosophie critique. La thologie de saint Thomas est le dogmatisme par
+excellence. Et pourtant c'est celui qui promet le moins qui donne le
+plus. Thomas est plus raisonnable peut-tre, mais il y a dans le docteur
+anglais une flamme sans laquelle, en de tels sujets, la raison n'est pas
+lumineuse. On sent dans sa pense un suprme effort. Aussi l'ide de
+Dieu qu'il nous donne nous parat-elle plus haute, plus voisine de
+l'absolu que celle de son rival. Assurment elle est plus concrte et
+plus intuitive.
+
+La tendance de saint Thomas et de son cole est d'expliquer les
+diffrences qualitatives par des variations dans la quantit, de ramener
+les notions plus riches et plus compliques des lments simples, mais
+pauvres, de rsoudre en un mot le concret dans l'abstrait. L'tre, dont
+il fait sa catgorie fondamentale est l'tre abstrait, pris dans le sens
+de la dfinition gnrale du mot tre, ou plutt dans le sens
+indfinissable que ce mot reoit lorsqu'on l'applique indiffremment
+tous les objets de notre pense.
+
+Scot, au contraire, luttant contre les habitudes de son sicle, voudrait
+expliquer l'abstrait, qui n'est point rel, par le concret, qui seul
+existe. L'tre qu'il connat et qu'il lve au rang de principe
+universel n'est pas celui de la dfinition, mais celui de la conscience.
+La seule conscience, en effet, nous fait sentir et toucher l'tre; et
+cet tre que nous percevons dans la conscience, cet tre dont nous avons
+l'intuition, qu'est-il, Messieurs, sinon la volont? La substance du moi
+n'est et ne peut tre que volont. Il est difficile de s'expliquer
+comment l'on a pu tarder si longtemps le dire, et contester cette ide
+aprs qu'elle et t nonce; car, la bien prendre, c'est l une
+vrit d'exprience.
+
+Le pripattisme a produit cette fcheuse habitude, si fortement
+enracine chez saint Thomas, de considrer toujours l'esprit sous
+l'attribut de l'intelligence, au point de faire de l'intelligence
+l'essence mme de l'esprit. C'est la source fort peu cache de
+l'idalisme, car il est clair que l'intelligence ne peut produire que
+des ides. C'est aussi la source du dterminisme et du fatalisme; la
+ncessit est la loi de l'intelligence, comme Scot le fait
+trs-judicieusement observer. Que si donc la volont trouve
+primitivement sa rgle dans l'intelligence, elle est par l-mme
+assujettie la ncessit. La dernire raison des dterminations libres
+de la volont est en elle-mme, dit M. Royer-Collard, et s'il tait
+possible qu'on la dcouvrt ailleurs, cette dcouverte serait celle de
+la fatalit universelle. La mtaphysique doit tenir compte d'un mot si
+vrai. Eh bien! si la dernire raison des actes de la volont est en
+elle-mme, c'est que la volont a sa racine en elle-mme, c'est qu'elle
+est substantielle, et comme l'intelligence ne peut tre une autre
+substance, il faut reconnatre en elle un caractre, un attribut, un
+phnomne de la volont. L'intelligence est la rflexion de la volont
+sur elle-mme, elle est dtermine de sa nature, dtermine par la
+volont dont elle procde.
+
+Ces vrits indispensables la mtaphysique, nous les trouverions dans
+une psychologie bien faite. La supriorit de Scot tient la fidlit
+de son observation psychologique. La manire dont il conoit le principe
+de l'tre se fonde sur l'intuition de l'me humaine aussi bien que sur
+les intrts de la pense morale et religieuse qui ordonnent, ainsi
+qu'il le dit, de sauver la contingence du monde. Par ce ct et par
+d'autres encore, Duns Scot se rapproche des mystiques du moyen ge, que
+nous aurions d mentionner avant lui, si l'ordre des ides ne nous et
+sembl plus important que celui des dates. Le mysticisme des
+Bonaventure, des Suso, des Tauler, des Ruysbroeck, des Gerson, est en
+effet d'origine plus ancienne que les Sentences du Lombard dont Thomas
+et Scot sont les plus illustres commentateurs; il procde de l'cole de
+Saint-Victor au XIIme sicle, et les moines de Saint-Victor, Hugues et
+Richard, n'ont laiss que peu de chose faire la longue ligne de
+leurs disciples, aujourd'hui non moins oublis que les matres. Ils
+mritaient tous une meilleure mmoire.
+
+Il y a sur le mysticisme en gnral des jugements tout faits dont
+l'quit de l'histoire et l'intrt de la science sollicitent la
+rvision.
+
+Si la base du mysticisme tait aussi chimrique qu'on aime le rpter,
+on s'expliquerait difficilement l'attrait qu'il a exerc sur des
+intelligences fort leves. Lorsque les principaux crivains de cette
+famille dcrie ont se prononcer sur des sujets trangers leurs
+contemplations favorites, lorsqu'ils sont placs sur le terrain commun
+tous les penseurs, ils s'y meuvent avec assez d'aisance; ils ne
+paraissent ni obscurs, ni confus, ni proccups, encore moins troits ou
+faibles. Au moyen ge c'est eux qui crivent de la manire la plus
+claire et la plus humaine. Ils sont gnralement plus lisibles que les
+scolastiques proprement dits. Leurs bonnes intentions et leur sincrit
+ne peuvent tre mises en doute. Enfin l'on doit remarquer l'accord des
+solutions qu'ils prsentent sur les plus mystrieux problmes, sans que
+cet accord puisse toujours tre expliqu par la tradition. Il n'est donc
+pas draisonnable, et peut-tre mme, le bien prendre, est-ce le parti
+le plus sens, de croire que, lorsqu'ils en appellent des expriences
+intrieures qu'ils ont faites, ces expriences ne sont pas dpourvues de
+toute espce de ralit. La saine critique rclame cette concession,
+insuffisante d'ailleurs, je m'empresse de le reconnatre, pour faire
+accepter de plein droit comme vrits scientifiques les rsultats
+obtenus par une mthode qui, de l'aveu de ceux qui l'emploient, n'est
+pas l'usage de tout le monde. Le mysticisme n'est pas une autorit,
+c'est un phnomne, mais c'est un phnomne curieux, important, qui
+demande ce titre une srieuse attention et qui attend encore une
+explication vritable. Si l'on peut avec quelque raison donner au
+philosophe la recommandation de ne s'tonner de rien, le conseil de ne
+rien ddaigner est un avis plus sage encore. Trop souvent le ddain
+n'est qu'une dfaite. Eh bien! Messieurs, prendre les choses
+froidement, sans affectation, sans prjug d'admiration ni de mpris,
+l'tude du mysticisme nous ferait voir en lui un agrandissement de la
+psychologie. Les principaux crits du chef de l'cole mystique du XIIme
+sicle, Hugues, prieur de Saint-Victor, et ceux de son disciple Richard,
+ont pour objet la mthode scientifique et l'tude des facults humaines.
+L'un et l'autre apportent dans ces sujets une puissance d'observation et
+d'analyse qu'on n'a point assez remarque. L'cole franaise, jalouse
+des gloires nationales, devrait un souvenir ces deux moines qui
+philosophaient sous les praux d'un couvent de Paris.
+
+Les docteurs de Saint-Victor dcrivent les procds habituels de la
+pense et ils en signalent les imperfections avec une grande libert
+d'esprit. Chacun des degrs du dveloppement intellectuel est marqu par
+des traits si prcis, on se reconnat si bien dans les sphres
+infrieures, on voit si bien ce qui en fait l'infriorit, enfin les
+intermdiaires sont mnags avec un art si soigneux, que la pense du
+lecteur s'lve sans trop d'effort aux rgions inconnues de la
+contemplation pure et parfaite. Les livres _de l'me_ de Hugues forment
+un trait de psychologie complet et remarquablement judicieux. Le
+_Benjamin major et minor_ de Richard rappelle la fois le _Banquet_ de
+Platon, la _Phnomnologie_ de Hegel et la _Critique de la Raison pure_.
+Mais, Messieurs, la question logique ou formelle n'est pas celle qui
+nous occupe, et les digressions nous sont peu permises. Ce qu'il nous
+importe de noter chez les mystiques, c'est la manire dont ils ont conu
+l'objet capital de la science: l'ide de Dieu.
+
+La thologie chrtienne a concentr ce problme dans le dogme de la
+Trinit. Les premiers docteurs du moyen ge ont essay de transformer ce
+dogme en pense. Ils ne s'taient pas encore aviss de faire un dpart
+entre les vrits chrtiennes dmontrables la raison et les vrits
+accessibles la foi seule, parce qu'ils ne reconnaissaient pas le
+principe de cette distinction. leurs yeux la raison est impuissante
+sans la foi. Le commencement n'est pas, selon eux, la raison pure, la
+raison vide, abstraction artificielle dont on n'a pas toujours compris
+la porte; leur commencement, c'est l'homme tout entier, tel que l'a
+fait son histoire; c'est le chrtien possd du besoin de comprendre ce
+qu'il croit; c'est la raison fconde par la foi. Tel tait le point de
+vue des premiers scolastiques, Ablard et Anselme. Les mystiques lui
+sont rests fidles et l'ont complt. Chez Ablard cependant
+l'quilibre des deux principes n'est pas parfait, et leur unit tend
+se rompre par des motifs que font assez deviner la vie et le caractre
+de cet illustre infortun. Sa raison n'est pas la raison chrtienne; il
+n'a pas les mthodes qui conduisent au but; aussi il le manque, et
+renouvelle l'hrsie de Sabellius. Sa trinit n'est qu'une trinit
+d'attributs: la puissance, la sagesse et la bont. Il l'explique par des
+similitudes qui ne donnent aucune intuition.
+
+Anselme entre plus profondment dans l'esprit du sujet; sa mthode est
+beaucoup plus libre. Marchant sur les traces de saint Augustin dans la
+voie o l'cole l'a suivi sans se demander quelle en est l'issue,
+Anselme voit dans l'intelligence l'attribut essentiel de la Divinit. Le
+problme qu'il pose peut tre formul en ces termes: quelles
+conditions est-il possible de concevoir une intelligence absolue? Ce
+problme, il le rsout spculativement, en contemplant la vie de
+l'intelligence, puis en levant le rsultat de cette intuition la
+puissance de l'infini.
+
+L'intelligence absolue est cause d'elle-mme, elle se produit par sa
+pense. L'acte constitutif de la Divinit, pour ainsi dire, est la
+conscience de soi; il faut donc distinguer en lui, comme en toute
+conscience, le sujet pensant de la pense elle-mme ou de l'objet pens;
+mais comme la conscience est ici parfaite, il faut reconnatre en mme
+temps que la pense est parfaitement identique son sujet,
+substantielle comme son sujet. Dans un acte absolu de conscience,
+l'identit du sujet et de l'objet est absolue, la distinction entre les
+deux termes ne l'est pas moins. Il est donc ncessaire de considrer
+Dieu la fois comme unit et comme dualit. Une fois cette ncessit
+comprise, on aperoit galement l'impossibilit de s'arrter l. La
+conscience de l'unit persiste dans l'ternelle distinction, et cette
+unit n'est pas seulement sentie, elle est voulue. Incessamment
+distingus pas l'acte ternel de la conscience, le Pre et le Fils se
+runissent incessamment par l'acte de la volont. Cette volont commune,
+c'est la volont d'tre un, volont fconde, volont absolue, dont
+l'effet possde par consquent, lui aussi, l'absolue ralit. Ce produit
+ternel de l'amour rciproque du Pre et du Fils, identique l'acte
+mme de son ternelle production, c'est le Saint-Esprit[10].
+
+[Note 10: Quelques explications ne seront pas dplaces: Les
+scolastiques disent avec beaucoup de sens que, pour former l'ide de
+l'infini, il faut le revtir des qualits des tres finis, en les
+affranchissant de leur limitation. Il ne suffit pas d'indiquer cette
+transformation, il faut l'accomplir. C'est l ce qu'Anselme a essay
+pour l'intelligence. Nous trouvons en nous-mmes l'image imparfaite de
+l'intelligence, et, de cette image, nous remontons au type absolu. Nous
+aussi, nous semblons tre cause de nous-mmes et produire le moi en le
+pensant; mais ce n'est qu'une forme, une apparence, car, en ralit,
+nous avons notre cause hors de nous; nous sommes poss avant de nous
+poser, comme on dirait en Allemagne; c'est pourquoi la conscience du moi
+n'est chez nous qu'une production idale, une image, et non pas une
+production substantielle. Ajoutons qu'elle est une image fort
+imparfaite, car nous ne nous connaissons jamais tout entiers. La
+rflexion n'est en nous qu' l'tat d'bauche impuissante. Elle ne va
+jamais fond; le moi pens n'est qu'une ombre efface du moi pensant,
+dont il devrait tre l'image sincre. La chose se passe autrement dans
+l'tre qui est sa propre cause au sens absolu, dans le moi parfait. La
+conscience qu'il a de lui-mme est une vritable production, puisqu'il
+n'a d'autre cause que cet acte; ainsi l'objet est idal et substantiel
+en mme temps; et comme cette conscience est parfaite, l'objet est gal
+au sujet, plein, concret, parfait comme lui, divin comme lui. La
+conscience est une distinction, une opposition au sein de l'tre; nous
+distinguons en nous-mmes le moi qui pense du moi pens; mais en nous
+l'opposition ne va pas jusqu'au fond, prcisment par la mme raison qui
+empche la parfaite identit des deux termes, parce que nous sommes _un_
+naturellement avant de produire en nous cette dualit. Dans l'absolu, au
+contraire, si l'intelligence en est la forme, la distinction s'accomplit
+entirement, attendu que l'tre absolu n'existe que par elle; et l'unit
+vritable ou substantielle de l'_tre_ ne se ralise que dans la trinit
+personnelle de _Dieu_. La dualit sort de l'unit virtuelle, mais elle
+prcde l'unit relle. L'unit divine n'existe que par la commune
+volont des deux premiers principes, qui deviennent ainsi deux
+_personnes_ en produisant la troisime. L'homme se sent un, malgr les
+contradictions qui le dchirent, par le fait d'un principe suprieur
+lui. Dieu se pose par son propre fait comme l'unit absolue o se
+rsolvent toutes les oppositions.--Il y a deux mthodes pour concilier
+les contradictions de la pense: l'une consiste les neutraliser, dans
+le vague, dans l'abstraction, dans l'indiffrence; c'est le procd du
+faux mysticisme payen, du panthisme, o toute ide distincte
+s'vanouit;--l'autre les surmonte en les conservant, dans la conception
+la plus concrte, la plus riche, la plus vivante et la plus articule o
+l'esprit puisse s'lever; c'est le procd de la philosophie chrtienne,
+qui sans doute n'atteint pas le but du premier coup, mais qui ne le perd
+du moins jamais de vue. Notre jugement sur la thorie d'Anselme et des
+Pres grecs est implicitement renferm dans ce que nous avons dj dit
+plus haut; il ressortira plus compltement de ce qui nous reste dire;
+mais, sans adopter cette thorie, on est oblig de reconnatre qu'elle a
+droit au srieux examen des mtaphysiciens. En effet, elle se prsente
+nous comme le rsultat de la mthode philosophiquement lgitime, disons
+mieux, philosophiquement ncessaire, qui applique la raison, ou la
+notion de l'infini, aux donnes de l'exprience intrieure.]
+
+Le fond de la thorie que nous venons de rsumer se trouve dj dans
+Athanase et dans les Pres de la Cappadoce, dans Grgoire de Nysse en
+particulier. La plupart des intermdiaires par lesquels Anselme
+s'efforce de la rendre intelligible, sont emprunts saint Augustin. La
+forme seule est nouvelle, mais cette nouveaut de la forme est un pas
+immense vers l'mancipation de la philosophie. Dans l'exposition
+d'Anselme nous voyons le bronze ardent de la pense, suivant sa pente
+naturelle, couler de lui-mme dans le moule du dogme chrtien. Cette
+thologie est de la philosophie toute pure. Qu'Anselme soit inspir par
+sa foi, je le veux, mais il ne fait appel qu' la raison du lecteur. La
+doctrine de la Trinit se prsente dans ses crits comme le dploiement
+naturel et ncessaire, la vivante dfinition de l'ide d'une
+intelligence infinie.
+
+Richard de Saint-Victor a essay une dduction de la trinit de Dieu
+fort diffrente de celle-ci, mais qui prsente le mme caractre de
+ncessit logique, la prmisse une fois admise, comme elle peut l'tre,
+par la raison et par la conscience indpendamment de toute autorit.
+Cette prmisse de la simple religion comme de la pense spculative est
+exprime dans le mot toujours nouveau de Jean le Thologien: _Dieu est
+amour_.
+
+Pour comprendre cette parole et pour la fconder, il faut la prendre
+dans le sens absolu. L'amour est ce qu'il y a de plus excellent, l'amour
+est la perfection, donc l'amour est l'essence divine. Ainsi, l'ide de
+Dieu, c'est l'ide de l'amour leve l'absolu, ou l'ide de l'amour
+absolu, de l'amour parfait. Mais l'amour rclame un objet et l'amour
+parfait un objet parfait, c'est--dire, d'aprs la dfinition de la
+perfection que nous venons de proposer, un objet dans lequel rside
+galement la plnitude de l'amour. L'ide d'amour, considre comme
+exprimant l'essence de Dieu, conduit donc ncessairement, elle aussi,
+une dualit de personnes divines, de personnes, puisque l'amour suppose
+la personnalit, de personnes divines, puisqu'il est divin. Mais ce
+n'est pas tout, la notion n'est pas puise, elle n'est pas ralise. Un
+amour exclusif dans sa rciprocit n'est pas la charit parfaite, et
+nous n'avons pas encore satisfait aux conditions de la donne premire.
+L'tre parfait, aim d'un amour suprme, ne peut pas, en raison de son
+essence mme, qui est d'aimer, vouloir concentrer sur lui cet amour dont
+il sent la valeur infinie. Il veut le rpandre, et par consquent il
+rclame l'existence d'un nouveau sujet propre le partager avec lui.
+Celui dont il est aim consent ce dsir parce qu'il en est capable; il
+peut tendre sa dilection sans qu'elle perde rien de sa plnitude, mais
+il faut que le troisime, objet d'une double charit, soit capable de la
+recevoir, c'est--dire qu'il faut qu'il soit divin, lui aussi. Ainsi les
+deux premires personnes reportent d'un commun accord leur amour sur une
+troisime, qui provient galement de l'une et de l'autre; par l l'amour
+de chacune d'elles est parfait, et la divinit rside galement dans
+chacune d'elles. Comme Dieu est l'amour parfait et que l'amour parfait
+ne peut se trouver qu'en trois personnes, il faut que Dieu soit en trois
+personnes.
+
+_Summe dilectorum, summe diligendorum uterque oportet ut pari voto
+condilectum requirat, pari concordi pro voto possideat. Vides ergo
+quomodo charitatis consommatio personarum trinitatem requirat, sine qu
+in plenitudinis su integritate subsistere nequit_.
+
+Cette thorie, conforme l'esprit du mysticisme, n'est cependant pas
+mystique au sens propre du mot. Son ambition ne va qu' justifier le
+dogme par le raisonnement. Le principe sur lequel la dduction se fonde
+est peut-tre vident pour le coeur, qui abrge les calculs de la pense,
+mais il ne serait pas impossible de le dmontrer logiquement en faisant
+voir que l'amour, l'amour gratuit, la pure charit dont parle Richard,
+est la libert ralise. On concilierait ainsi dans une seule conception
+les deux ides les plus hautes, peut-tre, que la philosophie ait
+conues dans les grands sicles de la foi.
+
+Si l'amour, perfection ralise, manifeste la pure essence de la
+libert, ainsi que nous essaierons de l'tablir, il est peine besoin
+d'indiquer combien l'ide de l'amour ralise par la Trinit facilite
+l'intelligence de la contingence du monde ou de la libre cration. Dieu
+est amour; l'amour veut un objet; toutefois Dieu n'a pas besoin du
+monde, parce qu'il trouve ternellement en lui-mme l'objet de son
+ternel amour. Plus concrte et plus intime que tout ce qu'on a dit
+depuis, la doctrine de Richard de Saint-Victor prcde cependant
+l'entier panouissement de la scolastique. La puissance de la
+spculation s'explique chez lui par la ferveur de la croyance.
+
+La philosophie chrtienne jaillit de la foi; mais durant toute la
+priode scolastique la raison et la foi tendent un divorce, dont la
+consommation marque une poque nouvelle. Au point de vue providentiel ce
+divorce est un progrs sans doute, et nous pouvons dj nous expliquer
+dans quel sens; au point de vue de la scolastique elle-mme, c'est une
+dcadence. Aprs Thomas et Scot il n'y a plus que des thomistes et des
+scotistes; laissons-les dormir en paix.
+
+Il est pourtant une pense que nous devons recueillir dans cette course
+ travers les sicles, o nous cherchons rassembler les lments pars
+de notre philosophie. Elle se prsente son heure, au soir du moyen
+ge, au crpuscule de la Renaissance, tandis que la foi est vive encore
+et que la philosophie indpendante se cherche elle-mme. C'est une vue
+sur la mthode. Reymond de Sabunde, que tout le monde connat par
+Montaigne, essaya dans sa _Thologie naturelle_ de prouver, mme aux
+incrdules, la vrit de tous les dogmes chrtiens. Ce n'est plus le
+point de vue de la scolastique officielle, qui n'accorde la raison
+qu'une part; ce n'est pas non plus celui d'Anselme, qui reconnat la
+ncessit de la foi pour comprendre; c'est une philosophie nouvelle.
+Reymond de Sabunde, le mdecin mystique, cherche ses preuves dans la
+nature; son style est populaire; il tend la main aux Paracelse, aux
+Bhm, la philosophie orageuse du XVIme sicle. La plus remarquable de
+ses ides, reproduite par Kant avec clat, et de nos jours par un autre
+mdecin, M. Buchez, est d'lever l'intrt de la vie morale au rang d'un
+critre de la vrit, ce qu'il fait en termes formels. La vrit se
+trouve, dit-il, dans la doctrine la plus propre nous rendre meilleurs.
+C'est essentiellement par leur utilit pour la morale qu'il prouve ou
+croit prouver l'immortalit de l'me et l'existence de Dieu.
+
+S'il est vrai que la volont soit le principe et le but de notre tre,
+deux axiomes impliqus l'un dans l'autre et dont chacun repose sur sa
+propre vidence, il est impossible que la doctrine de Reymond de Sabunde
+ne renferme pas le germe d'une mthode lgitime. C'est une pense
+excellente; mais, comme toutes les choses excellentes, elle devient
+dtestable lorsqu'on l'entend mal. L'intrt de la vertu ne saurait
+remplacer l'vidence de la raison. L'intrt pratique est une mthode
+certaine, mais anticipe, qui donne les thormes sans les preuves; la
+logique est l'instrument des dmonstrations. Le coeur fournit le thme,
+l'intelligence le dveloppe, et la tche de l'intelligence ne sera
+accomplie que par la constitution d'une doctrine qui subsiste par sa
+propre force, sans l'appui du coeur. Le coeur ne demanderait rien
+l'intelligence s'il pouvait tout lui donner; disons mieux, Messieurs, il
+lui demande tout, parce qu'il lui donne tout.
+
+Ce que nous appelons ici le coeur pourrait galement se nommer la foi, de
+sorte qu'en les gnralisant, les principes d'Anselme et de Reymond de
+Sabunde se rejoignent. En effet, le christianisme a fait natre dans
+l'me des besoins auxquels il peut seul satisfaire. La morale chrtienne
+est devenue celle de l'humanit; mais, quoiqu'un rationalisme
+superficiel s'efforce de les sparer, la morale chrtienne est
+insparable du fait chrtien. Celui qui accepterait la morale tout
+entire, telle qu'elle est dans la conscience, sans donner crance aux
+promesses de l'vangile, ne pourrait aboutir qu'au dchirement et au
+dsespoir. Au dsespoir, parce que les penses de son coeur le
+condamnent; au dchirement, parce que sa condition inexplicable
+contredit l'ide de Dieu. Telle tait l'ide fondamentale de l'apologie
+dont Pascal a laiss les dbris magnifiques, et que notre matre, M.
+Vinet, a reprise[11]. Le ct positif de cette vrit, c'est qu'il y a
+dans l'me humaine un raccourci de christianisme que la fidlit morale
+peut faire sortir de son obscurit, une lumire qui claire tout homme
+venant au monde, pourvu que la volont mauvaise ne l'teigne pas. Le
+christianisme est en nous, comme il est devant nous; l'un rpond
+l'autre et le complte. Croire l'intimit de la conscience morale ou
+croire au christianisme est donc la mme chose. Mais pour que la science
+chrtienne soit vritablement une science, il faut que la subjectivit
+de son inspiration disparaisse entirement dans le produit.
+
+[Note 11: Il a d, lui aussi, la laisser inacheve.]
+
+Le but de l'histoire est une complte assimilation de la volont humaine
+ la volont divine, et de la pense humaine la vrit divine. La
+science doit donc apparatre comme un libre produit de l'esprit humain.
+L'affranchissement de l'esprit humain commence ncessairement par la
+ngation. Les Pres de l'glise ont formul le dogme chrtien, les
+docteurs du moyen ge l'ont raisonn. Il ne suffit pas de le possder et
+de le raisonner, il faut le reconstruire librement, en le tirant de
+nous-mme, afin que sa parfaite conformit avec notre essence devienne
+manifeste. Toute assimilation suppose une dcomposition pralable. Cette
+assimilation est le but marqu la philosophie moderne, que nous ne
+pouvons pas considrer comme acheve aujourd'hui, car jusqu'ici nous
+n'avons gures assist qu'au travail de dcomposition.
+
+Il faut donc que le christianisme disparaisse de la surface pour germer
+dans la profondeur.
+
+La dmolition du grand difice de la chrtient est en mme temps une
+restauration, la restauration de l'esprit ancien, la restauration du
+paganisme. L'poque o s'accomplit ce double travail s'appelle la
+Renaissance; le nom est juste; mais la Renaissance ne pouvait tre
+qu'une transition: le produit final du mouvement qu'elle imprime
+l'humanit est entirement nouveau, c'est l'esprit moderne.
+
+La philosophie moderne, qui formule cet esprit, doit finalement exprimer
+la pense du moyen ge avec la libert de l'antiquit. Cette libert
+fermenta longtemps avant d'clater, et nanmoins elle se dclara avant
+d'tre mre. Les premiers pas sont incertains. La raison veut
+s'affranchir de toute autorit; elle n'y russit pas du premier coup,
+mais elle prlude cette rvolution en changeant de matres. Platon et
+le vritable Aristote remplacent l'Aristote de la tradition. Toutes les
+coles de la philosophie grecque et romaine sont remises en honneur avec
+plus ou moins d'clat et de succs. Les tentatives les plus originales
+aboutissent des combinaisons clectiques. Tel est le caractre gnral
+de la philosophie du XVIme sicle, qui ne manque ni de talent, ni
+d'ardeur, ni mme de mthode, mais bien d'un point de dpart fixe et
+lgitime. Elle remonte le cours des sicles, au lieu de se placer au
+commencement ternel de la pense. L'Italie est alors le principal foyer
+du mouvement philosophique. Celui-ci nous parat avoir atteint son plus
+haut point chez Giordano Bruno, qui simplifia le noplatonisme et
+complta pour ainsi dire toute la philosophie ancienne en corrigeant le
+pripattisme sur un point capital.
+
+L'analyse d'Aristote est impuissante rduire le principe matriel,
+le ramener l'unit, c'est--dire l'expliquer. Distinguant les
+conditions de l'existence d'un tre en cause matrielle, cause
+efficiente, cause formelle et cause finale, elle dmontre bien
+l'identit intrieure des trois dernires: l'agent, l'ide et le but;
+toutes trois sont de nature active et spirituelle; mais la matire, la
+puissance dont tout est form, reste en dehors: l'tre suprme est
+l'acte pur sans puissance, sans matire. Bruno, reprenant toutes ces
+notions, qu'il manie avec une aisance parfaite, fait voir que la matire
+primitive est contenue dans l'acte absolu. La matire, en effet, n'est
+que la puissance passive, la puissance de devenir; mais la puissance
+passive est implique dans la puissance active, et celle-ci dans l'acte
+lui-mme; ainsi le principe de la matire est en Dieu. L'agent de toutes
+les transformations en est aussi le sujet. Ce panthisme concilie les
+principes de Parmnide et d'Hraclite dans une forme beaucoup plus
+haute, puisqu'aux yeux de Bruno l'essence est distincte, du moins pour
+la pense, de l'univers infini qui la manifeste. La philosophie de Bruno
+est plus riche que celle de Spinosa, car elle a de plus la vie, ce qui
+est assurment quelque chose; c'est l'expression la plus avance du
+panthisme et qui contient dj le germe d'une philosophie suprieure au
+panthisme; mais Bruno s'est content d'exposer le principe sans le
+dvelopper systmatiquement. Cette thorie est une anticipation sur les
+sicles venir; elle sera reprise plus tard. Nous la trouverons sa
+vraie place dans l'ordre d'un dveloppement rgulier; alors elle ne
+portera plus le nom de Bruno, mais celui de Schelling. Bornons-nous donc
+ cette indication rapide.
+
+Les penseurs de la Renaissance cherchaient partout la lumire avec une
+confiante ardeur. l'antiquit payenne ils associrent de bonne heure
+une autre tradition, celle de la philosophie symbolique des Juifs,
+connue sous le nom de Cabale. Je rappelle ici la Cabale pour y relever
+une seule ide, qui a de l'importance et qui sera peut-tre mise en
+oeuvre quelque jour. C'est l'ide que la cration des choses est une
+restriction apporte l'existence infinie du principe absolu. Les
+mtaphores dont cette thorie s'enveloppe ne doivent pas en dissimuler
+la profondeur spculative:
+
+L'ternelle lumire remplit l'infini. Dieu, voulant crer le fini, se
+retire d'abord d'un espace qu'il laisse vide pour le remplir ensuite de
+ses manations varies.--Ce point de vue, que nous signalons en passant,
+est susceptible d'applications trs-diverses. Il touche aux intrts de
+la pense morale comme ceux de la pense mtaphysique. Je le livre
+vos rflexions.--Il est encore un point que la philosophie cabalistique
+a mis fortement en saillie, sans rsoudre du reste, il va sans dire, les
+innombrables problmes qu'il fait surgir. C'est celui de l'unit et de
+la spiritualit essentielles ou primitives de la cration, qui est selon
+elle l'humanit, l'homme primitif: Adam-Cadmon. L'unit de la cration
+est sans doute un grand mystre; mais dans ce mystre il y a une
+affirmation que la raison rclame imprieusement; vrit dangereuse,
+comme toute vrit incomplte, et d'autant plus dangereuse qu'elle est
+plus vitale. Constamment aperue et poursuivie par les esprits
+spculatifs, cette vrit a fourni prtexte au panthisme; il appartient
+au systme qui lui donnera son fondement vritable, de l'purer en la
+compltant.
+
+Dans cette priode fort peu critique, o les ennemis acharns de
+l'vangile, les noplatoniciens, passaient auprs d'esprits excellents
+pour en tre les meilleurs commentateurs, les deux grands courants de la
+pense moderne, le courant chrtien et le courant payen, s'embranchent,
+se croisent de mille faons et souvent se troublent par le mlange de
+leurs flots. La restauration de la philosophie hbraque est
+l'intermdiaire naturel entre le mouvement platonicien de la Renaissance
+et le mysticisme chrtien. L'cole mystique survcut la chute du moyen
+ge, et par la continuit de la tradition et par la permanence des
+besoins qu'elle cherchait satisfaire. Mais la pense ne subsiste qu'en
+se transformant. L'cole mystique du XVIme sicle, plus empirique, plus
+populaire que celle du XIIme, cette cole toute moderne, toute
+germanique, dont Paracelse est le naturaliste et Jaques Bhme le
+thologien, nous semble, avec le scepticisme trs-littraire et trs-peu
+mtaphysique de Montaigne, ce que cette grande poque a produit de plus
+original, de plus prime-sautier en fait de philosophie. L'importance de
+cette secte allemande, dont Poiret, Saint-Martin, l'Anglais Pordage et
+notre contemporain Franois Baader sont les disciples les plus connus,
+ne doit pas se mesurer d'aprs le nombre, aujourd'hui considrablement
+affaibli, de ses adeptes avous. Les visions du cordonnier de Grlitz,
+nomm par les siens _philosophus teutonicus_, ont exerc sur la pense
+de ses compatriotes plus clbres une influence beaucoup plus grande
+qu'on ne l'accorde gnralement. Il est facile de le prouver sans
+beaucoup d'efforts d'esprit ni d'rudition littraire. Ainsi nous voyons
+Schelling, le prote de la spculation, qui a traduit sa pense dans
+toutes les formes et dans tous les styles, la revtir pendant quelque
+temps, avec une intention bien marque, du costume et du langage de
+Jaques Bhme, jusqu' ce que, par une volution brusque en apparence,
+mais essaye et prpare ds longtemps, il se soit appropri,
+partiellement du moins, le fond mme de sa pense.
+
+Bhme parle de l'essence divine en vritable mystique; il raconte ses
+visions. Mais ces visions ne sont pas sans logique intrieure, et nous
+pouvons les traduire en penses:
+
+Dieu se produit lui-mme ternellement par sa volont; cette production
+fait son tre. L'existence relle de Dieu sort donc d'un principe qui
+est divin sans tre Dieu. Ce principe, c'est l'tre-nant de Hegel[12],
+c'est l'ardente obscurit d'une volont sans objet lorsqu'on la spare
+de l'acte par lequel elle se ralise. Mais cet acte est ternel. Dieu
+veut tre, il veut se possder, et il se possde en effet dans la
+production de son Fils. Par la production de son Fils, qui est douceur
+et lumire, le feu du premier principe se transforme lui-mme en lumire
+et en douceur. Par la production du Fils, le primitif dsir est
+satisfait, l'essence divine se possde et devient personne. Ainsi le
+Fils produit la personnalit, et la divinit dans le Pre en mme temps
+que le Pre produit la personnalit et la divinit dans le Fils. Le Pre
+aime le Fils comme il en est aim. Il s'aime lui-mme dans le Fils, et
+ce double amour est la source ternelle dont procde le Saint-Esprit,
+lien substantiel par lequel le Pre et le Fils vivent l'un dans l'autre,
+se possdent et s'aiment l'un l'autre.
+
+[Note 12: Bhme l'appelle lui-mme le nant, _das Nichts_.]
+
+Si nous avions assez prcis cette thorie de la Trinit pour la
+comparer aux dductions de saint Anselme et de Richard de Saint-Victor,
+nous reconnatrions, je crois, qu'elle concide assez compltement soit
+avec l'un soit avec l'autre, de sorte que la spculation de Bhme
+servirait prouver que la doctrine d'Anselme et celle de Richard, loin
+de s'exclure, reprsentent deux aspects insparables du mme fait
+infini.
+
+L'ide par laquelle Anselme cherche rendre raison du mystre divin est
+celle de la conscience de soi. L'opposition ncessaire du moi sujet et
+du moi objet dans la conscience, devient le principe gnrateur de deux
+personnalits cause du caractre absolu qu'elle revt dans l'acte
+absolu. L'amour que Dieu ressent pour lui-mme dans cette opposition par
+laquelle il se reconnat et se possde, est la source du Saint-Esprit.
+
+Cette ide de l'amour, subsidiairement employe par Anselme, devient
+l'unique principe explicatif chez les moines de Saint-Victor. Dans la
+thorie que nous avons rsume il y a quelques instants, Richard ne
+prtend pas, disions-nous, nous donner l'intuition de la trinit de
+Dieu, mais seulement nous contraindre par de justes raisons confesser
+que la triplicit des personnes en Dieu est une consquence de sa
+perfection absolue.
+
+Bhme, en revanche, s'attache au _comment_ plutt qu'au _pourquoi_. Il
+dcrit la Trinit dans l'acte ternel de sa ralisation. Mais le comment
+renferme le pourquoi. On voit sans peine que cet embrasement dont Bhme
+nous parle, cette explosion du dsir primitif, n'est autre chose que le
+dsir de se possder soi-mme, ou d'obtenir la conscience de soi-mme.
+La Trinit est donc pour Bhme comme pour Anselme, la ralisation de
+l'intelligence. Mais si le principe ign sort de son obscurit
+primitive, c'est par une volont, par un amour, savoir l'amour de la
+perfection, qui se ralise par la gnration du Fils. Aimer la
+perfection et vouloir se connatre sont une seule et mme chose en Dieu.
+L'ide que l'amour est le fond de l'tre, comme il en est la ralisation
+suprme, se retrouve ainsi dans Bhme, qui reproduit en termes exprs la
+doctrine essentielle de Richard de Saint-Victor.
+
+Pour rsumer en quelques mots la doctrine de Bhme sur l'tre de Dieu,
+j'ai d faire abstraction de plusieurs lments, dont quelques-uns sont
+peut-tre essentiels. J'ai moi-mme quelques scrupules sur l'exactitude
+de cette exposition; mais les erreurs que j'entrevois sans pouvoir les
+corriger dans ce moment, n'atteignent pas le trait le plus original du
+systme, je veux dire l'ide d'une base de l'existence divine distincte
+de cette existence elle-mme. C'est cette volont, ce feu, que Bhme
+appelle Nature en Dieu. Cette doctrine lui sert rendre raison de la
+Trinit d'abord, puis de la Cration, du lien qui unit la crature au
+Crateur, de la libert de l'homme, de sa vie intrieure et de sa
+destine.
+
+Comme l'existence ternelle de Dieu se fonde sur le dploiement ternel
+et l'ternelle transformation de cette base, la cration du monde, son
+tour, peut rsulter d'un nouveau dploiement du mme principe que Dieu
+possde en lui-mme et dont il dispose son gr. Ainsi le panthisme se
+trouverait expliqu et rfut d'avance. La Cration n'est pas l'acte
+mme de la vie divine, elle en est la reproduction et l'image; mais le
+principe qui repose ternellement au sein de l'tre et qui devient le
+Pre, est aussi le principe de l'existence cre; il forme le lien
+substantiel entre l'homme et Dieu. L'homme se constitue sur cette base,
+qui est la nature en lui, _centrum natur_, base divine, mais divine
+condition de rester dans l'ombre, dans le non-tre. L'homme doit
+s'appuyer sur ce centre et chercher sa vie ailleurs, dans le Fils, dans
+la lumire, pour reproduire son tour en lui-mme l'volution de la
+Trinit, l'volution cratrice; c'est la seconde naissance dont nous
+parle l'criture. Ainsi l'homme a deux ples, deux principes; il peut se
+raliser dans les tnbres ou dans la lumire, il peut s'affirmer
+lui-mme en Dieu ou hors de Dieu. Telle est l'explication de sa libert,
+qui contient en soi l'explication du mal et les prmisses de toute la
+dogmatique spculative. Cette dernire ide est pour nous d'un intrt
+particulier. Nous trouvons dans Jacques Bhme et dans les chrtiens
+mystiques en gnral des prcurseurs et des matres dans l'oeuvre que
+nous tentons. Ils ont conu comme nous les problmes mtaphysiques qui
+intressent le plus directement la conscience: les problmes de la
+libert divine, de la libert humaine et du but de la vie. Ils ont
+essay de les rsoudre compltement sans en altrer les donnes
+primitives telles que la conscience les tablit. Il y aurait beaucoup
+apprendre d'eux, quoique leur mthode ne soit pas l'usage de tout le
+monde et que la diffrence des mthodes influe toujours sur les
+rsultats. C'est cette affinit de pense et de sentiment qui m'a press
+de les mentionner, malgr le peu de temps dont nous disposons, malgr
+l'impossibilit o je me voyais d'tre clair, d'en dire assez, peut-tre
+mme de rendre leur pense avec exactitude. Vous avez compris tout de
+suite, Messieurs, que, dans cette leon et dans la prcdente, je n'ai
+pas eu la prtention de rsumer la philosophie scolastique ni celle de
+la Renaissance; mon seul but a t d'en tirer quelques penses
+dtaches, quelques matriaux, prcieux, je le crois, bien qu'on les
+ddaigne. Nous n'imiterons point ce ddain, mais parmi les ides que
+nous fournit le pass nous n'emploierons que celles qui se prsenteront
+naturellement nous dans le dveloppement de notre principe.
+
+
+
+
+SIXIME LEON.
+
+Descartes. Il a dessin le plan de la philosophie, qui de la premire
+vrit certaine immdiatement passe, au moyen d'un critre subjectif
+immdiat, la premire vrit en soi, la connaissance du principe des
+choses, d'o se tire un nouveau critre; et dduit tout de ce principe.
+Selon Descartes, le principe universel est une volont absolument libre.
+Il a compris toute la porte de cette conception, et sa psychologie est
+un reflet de sa mtaphysique; mais son principe demeure strile, parce
+qu'il s'en tient la notion formelle de libert sans examiner la nature
+de l'acte crateur. D'ailleurs il ne dmontre pas la libert absolue, il
+la considre comme une donne immdiate de la raison. Celle-ci ne
+conoit immdiatement qu'un absolu indtermin, l'tre qui existe de
+soi-mme, ce qui est la Substance de Descartes et le Dieu de Spinosa.
+Descartes ouvre ainsi la porte au spinosisme. Il lui fournit encore
+prtexte par son dualisme de la pense et de l'tendue; dualisme
+inconsquent, car il ne dcoule pas du principe premier, mais d'une
+application illgitime du critre subjectif de la vrit.
+
+
+Messieurs,
+
+La philosophie de la Renaissance renferme ple-mle les principales
+ides que la philosophie moderne reproduit dans une progression
+rgulire. J'essaierai de vous prsenter les lments de cette srie
+suivant la loi de leur gnration, en les dgageant de tous les
+accessoires. Notre chemin va de cime en cime; c'est le plus fatigant,
+mais c'est le plus court.
+
+La philosophie moderne commence avec Descartes, qui en a dessin le plan
+d'une main ferme. considrer le mouvement philosophique des deux
+derniers sicles dans son ensemble, ce plan n'a jamais t abandonn.
+Les penseurs qui s'en sont carts se sont gars. Le cartsianisme est
+le programme immuable de la philosophie, programme complet, programme
+immense, qui n'est pas encore entirement ralis. Il se propose:
+
+1 de commencer la science par son vrai commencement, c'est--dire par
+la premire vrit certaine;
+
+2 de tirer de la premire vrit connue un criterium gnral de
+certitude;
+
+3 de s'lever, l'aide de ce criterium, de la premire vrit connue
+la premire vrit en soi, au principe universel.
+
+4 De la notion du principe universel il dduit un critre de vrit
+suprieur, qui confirme le premier.
+
+5 Enfin, du principe universel, et par le moyen des deux critres, il
+s'efforce de tirer les principes immdiats des choses et de reconstruire
+le monde rel avec ces donnes.
+
+Cette formule, d'une nettet admirable, servira de mesure tous les
+travaux ultrieurs. Descartes a mis un soin extrme la suivre de tout
+point, et lorsqu'au fond il n'a pas pu y russir, il a pourtant voulu en
+garder l'apparence. La double chane est tendue du ciel la terre, mais
+ et l des bouts de corde remplacent les anneaux d'or.
+
+Si nous le jugeons, non pas avec la sympathie de l'historien, mais avec
+l'inexorable rigueur de l'histoire elle-mme, nous devrons avouer que
+Descartes n'a fait dfinitivement que les deux premiers pas dans la
+carrire immense qu'il a trace: il a ramen la pense son point de
+dpart; il a dtermin le premier critre de la vrit et, par le
+critre, la mthode; c'tait plus qu'il n'en fallait pour sa gloire.
+C'tait assez pour accomplir une rvolution.
+
+Ces deux degrs poss, Descartes ne s'arrte pas dans sa marche
+ascendante. Il s'avance, au contraire, fort rsolument du ct de la
+vrit positive que nous revendiquons, et franchissant, sans les
+apercevoir, les sicles qui vont le suivre, il esquisse, par quelques
+traits seulement, mais par quelques traits lumineux, toute une
+philosophie de libert. Mais la prmisse sur laquelle il la fait reposer
+n'est pas justifie avec assez de prcaution; tous les intermdiaires
+requis pour rendre la vrit de cette prmisse manifeste et son emploi
+lgitime, n'ont pas t traverss ou, du moins, n'ont pas t clairement
+indiqus. Celle-ci se prsente ds lors avec l'apparence d'une hypothse
+ou d'un emprunt fait la tradition, et les consquences que Descartes
+en dduit sont encore des consquences anticipes, comme les systmes de
+la Renaissance et du moyen ge; priodes avec lesquelles il n'a pas
+rompu aussi compltement qu'il l'a cru et qu'on l'a dit.
+
+L'esprit humain, qui va trs-lentement lorsqu'il marche sans lisires,
+n'a pas suivi Descartes jusqu'au bout. Il a dvelopp, non sans effort,
+les intermdiaires que ce gnie individuel avait ngligs, et chacune de
+ces ides intermdiaires est devenue le principe d'une grande
+philosophie. Renonant au dernier appui que Descartes empruntait, sans
+le vouloir peut-tre, la doctrine chrtienne, il est tomb d'abord
+fort au-dessous du point de vue cartsien, en reproduisant sous la forme
+rflchie le panthisme imparfait de l'Orient. Il s'est relev peu
+peu; cependant le cartsianisme n'est pas encore dpass, il n'est pas
+encore puis. Les successeurs de Descartes n'ont pas aperu, cela va
+sans dire, l'importance spculative des ides qu'ils ne surent pas
+mettre en oeuvre, de sorte qu'elles sont restes peu prs dans l'oubli.
+L'cole allemande et l'cole franaise contemporaine, hritire d'un
+spiritualisme affaibli par le XVIIIme sicle, se sont attaches l'une et
+l'autre, dans leurs expositions historiques, aux cts du cartsianisme
+dont elles peuvent s'autoriser. D'ailleurs Descartes lui-mme, dont les
+convictions n'ont point vari, semble avoir subi l'influence d'une
+proccupation qui l'a empch de dvelopper toute sa philosophie dans
+l'esprit de sa conception premire; il ne fait pas usage de tous ses
+moyens, et aprs avoir surmont le panthisme en s'levant hardiment
+vers l'absolu vritable, il en favorise le retour par un dualisme
+exagr. Pour suivre le courant secondaire de sa pense, il suffisait de
+laisser aller la logique; pour marcher jusqu'au bout dans la direction
+principale, il fallait un nouvel acte crateur ou tout au moins une
+restauration nouvelle; aussi cette voie royale fut-elle abandonne.
+Aprs les premiers thormes, que tous les systmes ont adopts, le
+cartsianisme se partage donc; et comme la philosophie tout entire
+s'est jete dans l'embranchement qui ramne au panthisme, on a fini par
+voir en lui le cartsianisme tout entier. Il en rsulte que Descartes
+est moins connu qu'il n'est clbre, je dirais mme moins connu qu'il
+n'est lu. On a immensment crit sur Descartes, ses oeuvres sont dans
+toutes les bibliothques, et pourtant, avant de le discuter, il
+faudrait, pour tre compris, commencer par le rtablir.
+
+Je suis fortement tent de l'essayer avec vous aujourd'hui, et la chose
+aurait pour moi de l'importance, car le systme dont je dois vous
+exposer les lments, quoi qu'il se soit produit indpendamment de toute
+influence directe du cartsianisme, n'est en ralit que le
+dveloppement du ct du cartsianisme jusqu'ici le plus nglig. Cette
+dcouverte tardive m'a fort agrablement surpris, je vous l'avoue: si la
+doctrine que j'enseigne n'est pas conforme de tout point aux vues qui
+rgnent dans l'cole, il ne serait pas mal de la mettre sous la
+protection d'un nom que l'cole elle-mme inscrit volontiers sur son
+drapeau. Il vaut mieux aujourd'hui relever de Descartes que d'un moine
+ignor comme Scot. Mais, pour tablir compltement notre lgitimit
+cartsienne, il faudrait une discussion en rgle, dont la place n'est
+pas ici. Je me borne, bien regret, quelques indications telles que
+le cadre d'une leon les comporte.
+
+Descartes, disons-nous, a ramen la pense son point de dpart; il a
+dtermin pour jamais le critre de la vrit philosophique et, par le
+critre, la mthode.
+
+Le critre, c'est l'vidence intrieure oppose toute espce
+d'autorit. C'est le protestantisme introduit dans la philosophie, et
+qui bientt ragira sur la religion.
+
+Le point de dpart, c'est l'existence du moi pensant. Je n'admets rien
+sur la foi d'une autorit trangre ou sur la foi d'une spculation sans
+contrle; je doute, jusqu' meilleure information, de tout ce dont il
+est possible de douter; mais je ne puis pas douter de mon existence, car
+je ne puis pas douter de ma pense, je ne puis pas douter de mon doute,
+qui est une pense. J'existe donc, et je suis un tre pensant. Ce qui me
+l'atteste, c'est l'vidence; il faut donc croire l'vidence. Les
+choses que nous concevons clairement et distinctement sont vraies.
+
+Ceci est fort simple, vous le voyez; ce n'tait pas trs-nouveau, et
+cependant l'nonc de ces propositions fut une grande oeuvre. Le moment
+de mettre ces vrits lmentaires leur place tait arriv.
+
+Jusqu'ici Descartes a pos la base commune tous les systmes modernes.
+Dsormais ce qu'il vient d'avancer sera tantt rpt, tantt
+sous-entendu, jamais contest. Le troisime pas nous fait entrer dans le
+cartsianisme proprement dit. Ici Descartes touche au but, mais il le
+saisit trop tt et n'assure pas sa conqute. Le problme est de passer
+de la premire vrit connue la premire vrit en soi, c'est--dire
+de trouver Dieu par l'vidence, le moi pensant tant seul donn. Il faut
+donc trouver Dieu dans le moi. J'ai l'ide d'un tre souverainement
+parfait, dit le philosophe. Le sens est sans doute: Tout esprit a
+ncessairement l'ide d'un tre parfait; l'ide de perfection est
+essentielle l'intelligence. C'est ce que Descartes appelait une ide
+inne. On a critiqu cette manire de s'exprimer avec beaucoup de
+raison. Il est clair qu'une ide n'existe que par l'acte de l'esprit qui
+la conoit. Il n'y a donc proprement parler point d'ides innes. Mais
+si l'esprit humain est fait de telle sorte que la rflexion ne saurait
+s'exercer sans dcouvrir l'ide de l'tre parfait, il n'en faut pas
+davantage. Seulement, au lieu d'ides innes nous crirons ides
+ncessaires: Descartes ne l'entend pas autrement[13].
+
+[Note 13: Lorsque je dis que quelque ide est ne avec nous,
+j'entends seulement que nous avons en nous-mme la facult de la
+produire. Rponse aux IIImes objections. d. Garnier, tome II, p. 104.]
+
+L'ide de Dieu tant donne dans la pense, Descartes prouve son
+existence relle par deux arguments, dont l'un part du contenu mme de
+l'ide: c'est l'ancien argument ontologique: L'existence relle est une
+perfection, donc l'tre parfait n'existe pas dans la pense seulement,
+mais en ralit. L'autre, plus populaire par sa forme, se fonde sur la
+prsence de l'ide de Dieu dans l'esprit: Imparfait moi-mme, je ne
+puis pas avoir produit l'ide de la perfection; elle doit avoir pour
+auteur un tre rellement parfait.
+
+J'accepte ces preuves, Messieurs; je me contenterais mme moins, car
+l'existence ncessaire d'un principe inconditionnel n'est pas moins
+vidente que la prsence de l'inconditionnel dans l'esprit; c'est dans
+ce sens que j'entends l'argument ontologique, mais la difficult n'est
+pas l. La question consiste savoir si l'ide d'un tre parfait telle
+que Descartes la dveloppe, est rellement une conception inhrente
+l'esprit, une ide ncessaire. Cette ide est celle du Dieu personnel
+des chrtiens, avec les principaux attributs que lui confre la
+thologie. Est-elle inhrente l'esprit humain?--En un sens je
+l'accorderais volontiers. Elle l'est, oui, comme germe, comme problme;
+mais immdiatement, comme pense distincte, elle l'est si peu, que toute
+la mtaphysique n'a d'autre but que de l'enfanter et de l'claircir.
+Ainsi Descartes n'a pas le droit de commencer en disant: Je trouve en
+moi l'ide d'un tre parfait. C'est l un fait personnel, accidentel,
+qui tient son ducation; ce n'est pas le fait ncessaire. Le grand
+rformateur met profit le rsultat le plus lev de la scolastique, au
+lieu de le reconstruire par un travail indpendant, comme son programme
+l'et exig. Par ce point capital, Descartes dpend du moyen ge et
+n'accomplit pas dans toute son tendue la rvolution dont il a conu le
+projet. Il n'est pas exact de prtendre que chacun trouve en soi
+d'entre l'ide d'un tre parfait; car, au dbut de la rflexion, nous
+ignorons ce qui est requis de l'tre pour qu'il soit parfait. Ce que
+nous trouvons rellement en nous-mme, ou plutt ce qu'un retour sur
+nous-mme nous oblige concevoir, c'est l'tre au fond de toute
+existence, l'inconditionnel, un tre, quel qu'il soit d'ailleurs, qui
+existe par lui-mme et qui n'a besoin d'aucun autre pour exister,
+c'est--dire la _substance_, car c'est la dfinition cartsienne de la
+substance que nous venons d'noncer; quant aux attributs de l'tre
+inconditionnel, il faut les dduire par la raison de ce premier
+attribut, l'existence par soi-mme; il ne suffit pas de les trouver dans
+la rminiscence. Le Dieu de Descartes n'est donc pas un produit lgitime
+de sa mthode d'vidence; ds lors il est en philosophie comme s'il
+n'tait pas, et tous les thormes fonds sur lui deviennent
+problmatiques.
+
+Il y a deux notions de l'absolu chez Descartes comme chez Platon. Le
+Dieu qui forme l'univers dans le _Time_ n'est pas l'unit suprieure
+l'tre o vient aboutir la dialectique du _Parmnide_; du moins la
+concidence des deux ides n'est-elle pas rendue manifeste. Descartes,
+de mme, trouve dans son esprit l'ide d'un Dieu souverain, ternel,
+infini, immuable, tout-connaissant, tout-puissant, et crateur universel
+de toutes les choses qui sont hors de lui[14]. Il trouve galement dans
+son esprit ou dans le langage tel que l'ont form ses devanciers[15],
+l'ide de la substance, c'est--dire d'une chose qui n'a besoin que de
+soi-mme pour exister. La substance est, par sa dfinition,
+indpendante, inconditionnelle, absolue. Voil donc, sinon deux absolus,
+ce qui est inadmissible et contraire au sens de Descartes, au moins deux
+dfinitions de l'absolu qu'il faudrait rduire l'unit pour asseoir la
+mtaphysique. Cette rduction est demeure imparfaite. Descartes tablit
+bien que Dieu est la substance ou que, s'il existe un tre parfait au
+sens de sa dfinition, cet tre parfait possde seul l'existence par
+lui-mme, de sorte que le nom de substance n'est donn qu'improprement
+aux choses cres; mais il ne dmontre pas inversement que la substance
+soit Dieu, c'est--dire que l'tre existant par lui-mme possde
+ncessairement l'intelligence infinie, la bont parfaite, la puissance
+cratrice, la libert souveraine, dont il fait les caractres de la
+divinit. Sa rgression vient donc aboutir deux termes, et l'on peut
+fonder sur elle deux philosophies progressives, l'une commenant par son
+ide de Dieu: c'est celle qu'il a tente lui-mme; l'autre commenant
+par sa dfinition de la substance: c'est celle de Spinosa. La seconde
+seule a pris une importance universelle en dterminant les mouvements
+ultrieurs de la philosophie, et cela, Messieurs, je crois utile
+d'insister sur le point, parce qu'elle seule tait lgitime. Descartes
+veut que nous partions de l'ide inne de l'infini, c'est--dire de son
+ide immdiate; or l'ide immdiate de l'infini, dont nous ne pouvons
+pas contester la ralit, parce que nous ne pouvons pas en faire
+abstraction, ce n'est pas la plus grande et la plus riche, c'est au
+contraire la plus simple et la plus nue; ce n'est pas le Dieu de Scot et
+de Descartes, c'est la substance de Spinosa.
+
+[Note 14: Md. III. d. Garnier, tome I, p. 119.]
+
+[Note 15: Descartes, on s'en souvient, n'tend pas le doute
+philosophique jusqu' mettre en question les simples ides et par
+consquent les dfinitions.]
+
+La logique humaine, qui ne comporte pas de sauts, dut passer par
+Spinosa, Leibnitz, Fichte, Hegel et Schelling, pour revenir au Dieu
+cartsien.
+
+Ce que nous reprochons Descartes, si toutefois le mot de reproche est
+de mise en cette occasion, c'est d'avoir nglig la discussion
+dialectique dont il tait besoin pour manifester la ncessit de sa
+conception suprme et prvenir ainsi les rechutes. Nous ne l'accusons
+pas d'avoir mal compris l'infini. Au contraire, il en a le sens au plus
+haut degr; et s'il et aperu la lacune de son systme, s'il en et
+prvu le danger, nul n'aurait pu mieux la combler. Je n'en veux d'autres
+preuves que sa manire d'envisager la libert divine. Pour lui cette
+libert est absolue. La volont cratrice produit incessamment,
+non-seulement l'existence des choses, mais leur essence et leurs lois,
+tellement que les principes universels de la morale et de la logique
+elle-mme tirent leur vrit de l'acte divin et ne subsistent que par
+cet acte. Ce n'est pas pour avoir vu qu'il tait meilleur que le monde
+ft cr dans le temps que ds l'ternit, qu'il a voulu crer le monde
+dans le temps, mais au contraire parce qu'il a voulu crer le monde dans
+le temps; pour cela il est aussi meilleur que s'il et t cr ds
+l'ternit. Il n'en est point ainsi de l'homme, qui trouve dj la
+nature de la bont et de la vrit tablie et dtermine en Dieu[16].
+
+[Note 16: d. Garnier, tome II, p. 363.]
+
+C'est chose curieuse, Messieurs, d'entendre les objections de nos
+cartsiens du jour et mme celles de Leibnitz, contre cette doctrine
+hardie, lorsqu'on sait comment Descartes les a rfutes d'avance en
+rpondant ses contemporains. Il crivait Mersenne le 15 avril
+1630[17]:
+
+[Note 17: d. Garnier, tome IV, p. 303.]
+
+Les vrits mtaphysiques lesquelles vous nommez ternelles, ont t
+tablies de Dieu et en dpendent entirement, ainsi que tout le reste
+des cratures; c'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un
+Saturne et l'assujettir au Styx et aux destines, que de dire que ces
+vrits sont indpendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie,
+d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a tabli ces lois en
+la nature, ainsi qu'un roi tablit les lois en son royaume...
+
+On vous dira que si Dieu avait tabli ces vrits, il les pourrait
+changer comme un roi fait de ses lois; quoi il faut rpondre que oui,
+si sa volont peut changer.--Mais je les comprends comme ternelles et
+immuables.--Et moi je juge de mme de Dieu.--Mais sa volont est
+libre.--Oui, mais sa puissance est incomprhensible, et gnralement
+nous pouvons bien assurer que Dieu peut faire tout ce que nous pouvons
+comprendre, mais non pas qu'il ne peut faire ce que nous ne pouvons pas
+comprendre.[18]
+
+[Note 18: Comparez Rponses aux Vmes objections, d. Garnier, tome
+H, p. 318, 319. Rponses aux VImes objections, id. p. 362, 367; puis:
+Lettres, tome IV. p. 123, 134.]
+
+Ainsi la pense de Descartes n'est point arbitraire. Elle porte en
+elle-mme les titres de sa lgitimit. La libert parfaite est affirme
+comme l'invitable dveloppement de l'ide de la perfection, de la
+ralit positive, ou, plus simplement, de l'infini. La preuve est
+inhrente la thse, qu'il suffisait de dvelopper.
+
+En tirant de la libert absolue la loi selon laquelle doit s'oprer le
+dpart entre les vrits accessibles la raison humaine et les sujets
+placs au del de sa sphre, Descartes fait faire un grand pas sa
+philosophie et rpond en mme temps la principale objection contre la
+doctrine de la libert elle-mme. Il a saisi toute l'importance de cette
+ide et la reproduit maintes fois. Il crit un autre correspondant:
+
+Pour la difficult de concevoir comment il a t libre et indiffrent
+Dieu de faire qu'il ne ft pas vrai que les trois angles d'un triangle
+fussent gaux deux droits, ou gnralement que les contradictoires ne
+peuvent tre ensemble, on la peut aisment ter en considrant que la
+puissance de Dieu ne peut avoir aucune borne, puis aussi en considrant
+que notre esprit est fini, et cr de telle nature qu'il peut concevoir
+comme possibles les choses que Dieu a voulu tre vritablement
+possibles, mais non pas telle qu'il puisse aussi concevoir comme
+possibles _celles que Dieu aurait pu rendre possibles, mais qu'il a
+voulu toutefois rendre impossibles_; car la premire considration nous
+fait connatre que Dieu ne peut avoir t dtermin faire qu'il ft
+vrai que les contradictoires ne peuvent tre ensemble, et que par
+consquent il a pu faire le contraire; puis l'autre nous assure que,
+bien que cela soit vrai, _nous ne devons point tcher de le comprendre_,
+parce que notre nature n'en est point capable. Et encore que Dieu ait
+voulu que quelques vrits fussent ncessaires, ce n'est pas dire
+qu'il les ait ncessairement voulues; car, _c'est tout autre chose de
+vouloir qu'elles fussent ncessaires et de le vouloir ncessairement ou
+d'tre ncessit le vouloir_. J'avoue bien qu'il y a des
+contradictions qui sont si videntes, que nous ne les pouvons
+reprsenter notre esprit sans que nous les jugions entirement
+impossibles, comme celle que vous proposez: Que Dieu aurait pu faire que
+les cratures ne fussent point dpendantes de lui; mais nous ne nous les
+devons point reprsenter pour connatre l'immensit de sa puissance, _ni
+concevoir aucune prfrence ou priorit entre son entendement et sa
+volont; car l'ide que nous avons de Dieu nous apprend qu'il n'y a en
+lui qu'une seule action toute simple et toute pure[19]._
+
+[Note 19: d. Garnier, lettre XLVIII, p. 147.]
+
+La difficult qui nous empche de recevoir d'abord l'absolue libert est
+celle-ci: Nous trouvons en nous-mme certaines ides revtues du
+caractre de la ncessit. Pour comprendre l'absolue libert, il
+faudrait se les reprsenter comme contingentes, ce qui implique
+contradiction dans notre esprit.
+
+Descartes rpond: Ce qui est ncessaire nos yeux, c'est ce que Dieu a
+voulu rendre ncessaire. Il est auteur, non-seulement du rel, mais du
+possible; les impossibilits que nous apercevons sont les impossibilits
+qu'il a cres. Mais ce qu'il a rendu impossible l'est en effet, et nous
+ne saurions d'aucune manire en comprendre la possibilit. La solution
+dfinitive laquelle il s'arrte n'est donc pas dogmatique; elle est
+critique. Il ne pense pas que nous devions affirmer, comme si nous le
+comprenions, que Dieu soit affranchi des lois mathmatiques, par
+exemple. Mais la question tant pose ainsi: Dieu peut-il faire que les
+trois angles d'un triangle ne soient pas gaux deux angles droits? on
+rpondrait dans son esprit, en tenant compte de tous les lments de sa
+pense: Nous ne saurions concevoir un triangle dont les angles ne valent
+pas deux angles droits. Nous ne saurions pas davantage, sans choquer les
+lois de notre raison, limiter la libert divine. Ce qui est certain,
+c'est que l'auteur de cette raison est l'auteur des vrits qui la
+constituent. Et sa volont cratrice n'obit pas des lois traces
+pralablement par son intelligence, car l'intelligence ne prcde point
+en lui la volont et ne s'en spare point, mais elles ne sont qu'un seul
+et mme acte.
+
+La manire dont Descartes conoit le rapport entre l'entendement et la
+volont mriterait une tude attentive. En Dieu, nous voyons qu'il
+refuse avec beaucoup de sens de subordonner l'un l'autre. Toutefois en
+soumettant les lois du possible la libert divine, il fait bien
+comprendre qu'au fond il voit dans la volont le centre et le principe
+de l'tre. Pour lui la volont est la substance divine, dont
+l'intelligence forme l'insparable attribut.
+
+Il n'en va pas autrement en psychologie. Au premier aspect, le dualisme
+cartsien parat tendre fortement au rationalisme et l'idalisme. La
+pense est une substance, l'me une chose qui pense. L'homme ne sait
+rien de lui-mme, sinon qu'il est un tre pensant. Ces faons de parler
+ont exerc une grande influence, que nous ne saurions considrer comme
+avantageuse tous les gards. Et pourtant ce ne sont rellement que des
+faons de parler. Penser est, chez Descartes, un terme gnrique qui
+dsigne toute espce d'activit intrieure. Par le nom de pense,
+dit-il, je comprends tout ce qui est tellement en nous que nous
+l'apercevons immdiatement par nous-mme et en avons une connaissance
+intrieure; _ainsi toutes les oprations de la volont_, de
+l'entendement, de l'imagination et des sens sont des penses[20]. La
+dfinition de l'me et les noms imposs aux deux ordres de substances
+cres ne prjugent donc en rien la question. Pour la rsoudre
+sainement, il faut s'attacher moins aux mots qu'aux choses et voir quels
+sont, chez Descartes, le rle et les caractres des deux fonctions dont
+il s'agit. Nous remarquons d'abord que Descartes affirme le libre
+arbitre de l'homme avec non moins d'nergie que la libert divine. Ainsi
+l'entendement ne dtermine la volont que selon la permission et par le
+concours de la volont elle-mme. L'action ne rsulte pas fatalement de
+la comparaison des motifs, mais l'me consent librement aux motifs, et
+plus ceux-ci sont dcisifs, plus elle est libre dans son entire et
+franche adhsion: mme alors elle pourrait la refuser. En effet, la
+libert consiste en ceci que nous pouvons faire une chose ou ne la faire
+pas[21], et nanmoins l'indiffrence que je sens lorsque je ne suis
+point emport vers un ct plutt que vers un autre par le poids
+d'aucune raison, est le plus bas degr de la libert[22]. Ainsi
+l'entendement agit toujours sur la volont, mais il n'exerce sur elle
+aucun empire. La volont commande au contraire l'intelligence. Son
+rle dans les fonctions intellectuelles n'est pas un simple concours,
+c'est une suprme direction. Toute activit de la pense se termine en
+effet dans le jugement, et le jugement est produit par la volont[23].
+Aussi, loin que les torts de notre conduite trouvent une excuse dans
+l'insuffisance de nos lumires, nous sommes responsables des erreurs de
+notre intelligence, qui ont leur source dans une faute du franc arbitre;
+alors que volontairement nous affirmons ou nions au del de ce dont
+nous avons des ides claires et distinctes[24]. Je ne demande pas si la
+thorie cartsienne sur le jugement est irrprochable; je n'essayerai
+pas de dgager la vrit qu'elle contient de l'exagration qui la rend
+paradoxale et qui a soulev contre elle tant de critiques; je me borne
+relever son importance dans l'conomie gnrale du cartsianisme.
+
+[Note 20: Rponses aux IImes objections, tome II, p. 74. Comparez
+Principes, tome I, p. 231.]
+
+[Note 21: Md. IV, tome II, p. 140.]
+
+[Note 22: Id. loc laud. Comparez tome IV, lettre XLVII, p. 136.
+Avant que notre volont soit dtermine, elle est toujours libre ou a la
+puissance de choisir l'un ou l'autre des deux contraires, mais elle
+n'est pas toujours indiffrente, etc.]
+
+[Note 23: Tome IV. Principes, 34, p. 245.]
+
+[Note 24: Id. 35 et 36. Comparez la IVme mditation tout entire
+et surtout 4, p. 137; 7, p. 139; 12, p. 143.]
+
+Le point de vue qui domine la matire et dont jaillissent les doctrines
+que je viens de rappeler, est nonc par Descartes en termes prcis dans
+une lettre son disciple Rgis: L'acte de la volont et l'intellection
+diffrent entre eux comme l'action et la passion de la mme substance;
+car l'intellection est proprement la passion de l'me et l'acte de la
+volont son action. Mais, comme nous ne saurions vouloir une chose sans
+la comprendre en mme temps, et que nous ne saurions presque rien
+comprendre sans vouloir en mme temps quelque chose, cela fait que nous
+ne distinguons pas facilement en elle la passion de l'action[25]. S'il
+est vrai, comme le veut un axime de mtaphysique, qu'il y ait plus
+d'tre dans l'actif que dans le passif, la supriorit de la volont sur
+l'entendement ne saurait tre mieux exprime. La lettre o nous trouvons
+ce beau passage est destine prouver l'unit de l'me. Ainsi l'me est
+une substance et le vouloir son action. Il n'en faut pas davantage
+assurment pour tablir que la volont est plus intime l'me que
+l'intelligence, comme dit assez bien un des modernes commentateurs du
+cartsianisme, ou, dans une forme plus absolue, que la volont est
+l'essence mme de l'me. L'essence de l'me, en effet, ne saurait tre
+que son action, et quand Descartes l'appelle une chose qui pense,
+c'est bien par son action qu'il entend la dfinir; mais, dans cette
+_pense_ elle-mme, le trait fondamental est la volont, comme il
+ressort clairement de ce qui prcde. Aussi la volont est-elle en nous
+la seule chose absolue. Si j'examine la mmoire, l'imagination ou
+quelque autre facult qui soit en moi, je n'en trouve aucune qui ne soit
+trs-petite et borne et qui, en Dieu, ne soit immense et infinie. Il
+n'y a que la volont seule ou la seule libert du franc arbitre que
+j'exprimente en moi tre si grande, que je ne conois point l'ide
+d'aucune autre plus ample et plus tendue, en sorte que c'est elle
+principalement qui me fait connatre que je porte l'image et la
+ressemblance de Dieu[26]. La possibilit de faillir elle-mme est une
+perfection, en ce sens qu'elle est implique dans notre libert[27].
+
+[Note 25: Tome III, p. 393.]
+
+[Note 26: Tome I, md. IV, p. 140.]
+
+[Note 27: Principes de phil. 57, tome I, p. 276.]
+
+Et comme la volont est l'essence de l'me, le reflet de Dieu en nous,
+sa rectitude constitue le souverain bien; Descartes l'exprime en termes
+prcis, qui rappellent un mot justement clbre de Kant:
+
+Le souverain bien de chacun en particulier ne consiste qu'en une ferme
+volont de bien faire et au contentement qu'elle produit. Dont la raison
+est que je ne remarque aucun autre bien qui me semble si grand ni qui
+soit entirement au pouvoir d'un chacun. Car pour les biens du corps et
+de la fortune, ils ne dpendent pas entirement de nous, et ceux de
+l'me se rapportent tous deux choses, qui sont: l'une, de connatre,
+et l'autre, de vouloir ce qui est bon; mais la connaissance est souvent
+au del de nos forces, c'est pourquoi il ne reste que notre volont dont
+nous puissions absolument disposer[28].
+
+[Note 28: Tome IV, p. 174.]
+
+Le principe de la mtaphysique ne diffre point de celui de la morale.
+Le bien, au sens gnral, n'est autre que la perfection de l'tre. Si
+l'tre est intelligence, le bien consiste savoir, comme veut le
+rationalisme; si le souverain bien se trouve dans la vertu, le fond de
+l'tre est la volont.
+
+Nous avons dj vu, Messieurs, avec quelle nettet parfaite Descartes
+distingue la libert absolue de Dieu identique sa toute-puissance, de
+la libert relative de l'homme, qui trouve avant elle la distinction du
+bien et du mal dans la volont divine.
+
+La doctrine de la libert absolue semble conduire invitablement
+Descartes l'empirisme. Toute notre science est exprimentale, nous ne
+connaissons que des faits, car toute existence, et celle de Dieu
+lui-mme, n'est qu'un fait. Il rpugnerait Descartes d'accorder
+formellement que Dieu n'ait pas la facult de se priver de son
+existence[29]. Mais, sans aborder cet effrayant problme, il est clair
+que toute existence cre procdant de la volont libre de Dieu comme un
+fait contingent, qui pourrait galement ne pas tre, nous la connaissons
+parce qu'elle est, parce que Dieu la veut, mais non pas titre de
+vrit ncessaire. Le caractre de ncessit est formellement exclu de
+l'objet de notre connaissance.
+
+[Note 29: Tome IV, p. 309.]
+
+S'ensuit-il qu'il ne puisse pas y avoir ncessit dans la connaissance
+elle-mme? Devrons-nous renoncer cette science des effets par les
+causes, qui est la vraie science aux yeux de Descartes, et ne
+pourrons-nous pas sceller la vote ternelle le premier anneau de la
+chane d'or? En un mot, la philosophie est-elle possible?
+
+Descartes n'en doute pas. Il la dfend de l'empirisme par la doctrine de
+l'immutabilit divine, comme il la prserve de l'idalisme sceptique par
+la doctrine de la vracit divine, autre aspect de la mme ide.
+
+Les lois gnrales de l'univers, les vrits mtaphysiques qui nous
+semblent ncessaires, se fondent sur la volont de Dieu; nanmoins c'est
+avec raison que nous les comprenons comme ternelles et immuables, parce
+que la volont de Dieu est elle-mme immuable et ternelle. Telle est la
+doctrine prsente au Pre Mersenne dans le passage loquent que nous
+avons cit tout l'heure.
+
+Ainsi le vrai point de dpart du cartsianisme n'est pas l'essence de
+l'Absolu, que, selon Descartes, nous atteignons sans russir le
+comprendre, distinction capitale sur laquelle le philosophe revient
+souvent[30]. Le vrai point de dpart c'est l'acte absolu de la volont
+divine: Volont simple, ternelle, immuable, laquelle embrasse
+indivisiblement et par un seul acte tout ce qui est et sera. Au premier
+abord il semble qu'il y ait contradiction entre les ides d'absolue
+libert et d'acte immuable. En disant avec Descartes: Les vrits
+ternelles dpendent de la volont divine, mais elles sont immuables
+parce que cette volont ne change point; ne recule-t-on pas simplement
+le _fatum_ qu'on prtend surmonter? N'impose-t-on pas Dieu
+l'immutabilit comme une loi de sa nature?--La difficult est srieuse,
+mais non pas insoluble. Il ne faut, pour la lever, que bien entendre
+dans quel sens nous comprenons l'infini et dans quel sens nous ne le
+comprenons pas. Nous n'affirmons pas que Dieu ne peut ni changer sa
+volont ni la reprendre; nous tirons de l'ide de l'absolu deux
+propositions distinctes sans tre contradictoires: L'absolu est ce qu'il
+veut. La volont absolue peut se manifester et se manifeste
+naturellement par des actes absolus. Nous laissons subsister ces deux
+thses sur l'autorit de l'vidence, bien que leur conciliation positive
+nous chappe; il nous suffit que l'impossibilit de les concilier ne
+soit pas dmontre. Ainsi nous n'attribuons pas Dieu l'immutabilit
+comme une ncessit de sa nature, mais nous considrons cette
+immutabilit elle-mme comme un fait dpendant de sa volont, comme le
+caractre le plus minent de la manire dont il se manifeste nous.
+Notre raison est conduite confesser galement que Dieu est absolu et
+qu'il est libre. Pour maintenir simultanment ces deux vrits, il faut
+dire que l'acte par lequel Dieu se manifeste nous est, de fait, un
+acte absolu, et par consquent ternel, immuable. En d'autres termes,
+Dieu est absolu parce qu'il veut l'tre, et la preuve qu'il veut l'tre,
+c'est que nous ne saurions le comprendre autrement[31]. Cette manire
+d'entendre Descartes est tout fait dans le sens de ses ouvertures sur
+la notion de l'infini, que nous possdons claire et distincte sans
+toutefois l'embrasser ni la comprendre entirement.
+
+[Note 30: Voyez en particulier Md. III, tome I, p. 126. Ceci ne
+laisse pas d'tre vrai encore que je ne comprends pas l'infini, etc.]
+
+[Note 31: Comparez la XIXme leon.]
+
+La vracit de Dieu, sur laquelle Descartes essaie aprs coup de fonder
+l'objectivit du monde sensible, ainsi que la division des substances
+tendue et pensante, n'est qu'une manire de prsenter l'immuable unit
+de l'acte crateur: Dieu ne saurait nous tromper, et les choses sont ce
+qu'elles nous paraissent; c'est--dire que les lois de notre
+intelligence rpondent celles de l'univers, parce qu'elles ne sont en
+ralit qu'une seule et mme loi, l'effet ternel d'un acte identique.
+La perptuit de la Cration, qui a fourni le sujet de critiques un peu
+lgres, repose galement sur le mme axime.
+
+C'est encore de l'immutabilit de la volont divine que Descartes fait
+dcouler les lois du mouvement d'o sort toute sa physique, la
+dfinition de la matire une fois accorde[32].
+
+[Note 32: De ce que Dieu est immuable en sa nature et qu'il agit
+toujours de mme sorte, Descartes dduit d'abord que la quantit de
+mouvement est toujours la mme dans l'univers; puis: 1 qu'un corps
+demeure naturellement dans le mme tat et ne change que par la
+rencontre d'autres corps; 2 que tout corps tend continuer son
+mouvement en ligne droite. Cette rgle comme la prcdente dpend de ce
+que Dieu est immuable et qu'il conserve le mouvement en la matire par
+une opration trs-simple (II, 39); 3 que si un corps qui se meut en
+rencontre un autre plus fort que lui, il ne perd rien de son mouvement,
+et que s'il en rencontre un qu'il puisse mouvoir, il en perd autant
+qu'il en donne. Telles sont les lois fondamentales d'aprs lesquelles on
+peut dterminer les effets que les corps produisent les uns sur les
+autres en se rencontrant, et construire le systme du monde. Si
+l'argumentation ne semble pas toujours rigoureuse, l'intention
+systmatique est au moins parfaitement marque. (Voyez les _Principes de
+la philosophie_, IIme partie, 36 43. d. Cousin, tome III, p
+150-158).
+
+Avant l'exposition des lois du mouvement, l'unit de la matire a t
+pose comme une consquence de sa dfinition, ainsi que sa divisibilit
+ l'infini que Descartes infre de la toute-puissance divine. La
+vracit, la toute-puissance et l'immutabilit divines forment donc la
+prmisse mtaphysique dont le systme du monde doit sortir.]
+
+Sa philosophie revt donc la forme d'une dduction _a priori_, telle
+qu'il l'a voulue. Elle conserve cette forme jusqu'au bout, non toutefois
+sans quelques solutions de continuit combles par l'hypothse.
+
+Mais cette philosophie progressive n'est gure qu'une physique. Sous le
+nom de philosophie, c'est essentiellement le systme du monde physique
+que Descartes a cherch. Par cette proccupation un peu exclusive il
+semble continuer la philosophie de la Renaissance. L'explication du
+monde moral, la philosophie de la religion, la philosophie de l'histoire
+sont restes en arrire, soit par des motifs de prudence, soit surtout
+parce que le principe ne fournit pas les moyens de les aborder.
+Descartes, en effet, comprend l'acte crateur d'une manire purement
+formelle; il s'interdit lui-mme la recherche des fins que Dieu s'est
+proposes en crant, c'est--dire l'intelligence relle du monde. Sous
+ce point de vue encore, la recherche du principe est insuffisante chez
+lui.
+
+D'ailleurs le lien qu'il tablit entre les lois de ce monde et les
+perfections divines, a quelque chose d'artificiel. En ralit ce n'est
+pas l'tude de ces perfections qui lui donne la connaissance des choses
+finies. Tout son systme sur l'homme et sur l'univers est impliqu dans
+la sparation absolue entre la substance pensante et la substance
+tendue, sparation qu'il tablit ds l'entre, avant de connatre Dieu
+et de savoir si Dieu existe. L'identit de la pense et de la substance
+spirituelle comme celle de la matire et de l'tendue se fondent
+exclusivement sur le _cogito ergo sum_ et sur le critre de vrit
+renferm dans ce clbre enthymme: Ce que je conois clairement est le
+vrai; or ce que je conois clairement en moi-mme est la pense, donc la
+pense est mon essence; ce que je conois clairement dans les objets
+matriels, l'lment intelligible en eux n'est autre que leur tendue,
+donc l'essence des corps est l'tendue. S'il en tait autrement, nos
+facults nous abuseraient: Dieu serait trompeur[33].
+
+[Note 33: Principes de la philosophie IIme part, tome III, p. 120.
+d. Cousin. Comparez Md. III, 13, tome I, p. 123, d. Garnier.]
+
+Dieu n'intervient ici que d'une manire subsidiaire et, pour ainsi dire,
+ titre de caution; mais en ralit le dualisme cartsien n'est pas
+fond sur la notion de Dieu, comme la mthode l'exigerait. Il y a plus:
+si Descartes prtend expliquer le monde sensible par ce qu'il en conoit
+clairement et distinctement, c'est--dire par ce qu'il y a
+d'intellectuel en lui, je dirais presque d'idal; il ne fonde en ralit
+l'existence objective de ce monde que sur le prjug des sens. La
+confirmation de ce prjug par la vracit divine n'est pas seulement un
+aprs coup, c'est une dception. En effet, s'il tait vrai que l'emploi
+rgulier du raisonnement nous conduist l'idalisme, Dieu lui-mme,
+auteur de nos facults, tmoignerait en faveur de la doctrine idaliste;
+sa vracit est donc hors de cause; la vracit divine ne saurait tre
+invoque en philosophie que dans un sens plus gnral, comme
+l'expression religieuse ou absolue de la ncessit subjective qui oblige
+l'homme de croire sa propre raison. Ds lors, si le doute cartsien
+sur les choses matrielles tait lgitime avant la dmonstration de
+l'existence de Dieu, il subsiste encore aprs elle. Il est d'ailleurs
+permis de croire que Descartes a abus de son criterium provisoire pour
+en faire sortir un dualisme dont l'histoire a mis au jour les
+inconvnients. Entre cette proposition gnrale: Ce que nous comprenons
+clairement est vrai, et celle-ci, qui sert de base son difice: Les
+choses dont nous avons des ides distinctes sont ncessairement
+spares, il y a un intervalle que les contemporains de Descartes ont
+fort bien signal et qu'il ne nous parat pas avoir russi combler
+dans ses rponses leurs objections. Il ne suffit pas, pour tablir que
+la pense et l'tendue sont ncessairement les formes de deux substances
+opposes, de rappeler que nous concevons trs-bien la pense sans
+l'tendue et l'tendue sans la pense. Il faudrait prouver qu'il est
+absurde de supposer que la pense soit l'acte d'un tre d'ailleurs
+tendu, ou l'tendue une qualit de la substance pensante. Autre est, en
+un mot, la possibilit de sparer, autre l'impossibilit d'unir.
+Descartes nous semble insuffisant sur ce point tout fait capital.
+
+C'est donc en se fondant sur un argument vicieux qu'il prononce un
+divorce irrvocable entre le monde sensible et le monde de nos penses,
+que l'exprience ne nous permet pas de sparer l'un de l'autre un seul
+instant. Sa dfinition de la matire le conduit au pur mcanisme en
+physique et en physiologie. Son dualisme rend insoluble la question des
+rapports de l'me et du corps. Il jette entre eux un abme que l'tre
+infini peut seul combler; mais au contact de l'infini les lments du
+fini disparaissent.
+
+Comme aux termes de Descartes la substance tendue ne saurait exercer
+d'action sur l'tre pensant, nous ne voyons proprement pas les choses,
+mais nous voyons en Dieu les ides des choses, ainsi que le veut le Pre
+Malebranche; d'o suit non moins irrsistiblement, malgr les
+protestations et le courroux de Malebranche, que nous n'avons aucune
+raison pour affirmer l'existence objective de ces choses avec lesquelles
+nous ne soutenons aucun rapport. Ainsi la substance tendue s'vanouit
+et le dualisme se transforme en idalisme.
+
+La pense n'agit point sur l'tendue, pas plus que l'tendue sur la
+pense. Nos perceptions ne viennent pas des corps, mais elles rsultent
+d'une action directe de Dieu en nous; de mme ce n'est pas nous qui
+mettons les corps en mouvement lorsque nous croyons agir en eux, mais
+c'est Dieu qui produit en eux les changements correspondants nos
+volonts. Dans la sensation, dans le mouvement volontaire, l'me se
+croit active et ne l'est point. La substance pensante est le thtre
+d'une activit trangre. Nous ne sommes pas les auteurs de nos propres
+penses. Ainsi la substance spirituelle, dont la pense fait tout
+l'tre, s'vanouit comme la substance tendue; l'activit des tres
+particuliers est illusoire, leur ralit devient une apparence et le
+dualisme se transforme en panthisme.
+
+On arrive plus directement au mme but en partant de la notion
+cartsienne de la substance. Mais la dfinition de la substance que
+Descartes recueille en passant ne se confond point dans sa pense avec
+celle du principe absolu, quoique les preuves dont il se sert pour
+tablir l'existence de Dieu n'autorisent pas rigoureusement
+l'introduction d'une ide plus haute que celle de la substance.
+
+Le dualisme de la pense et de l'tendue n'est pas dduit de la
+connaissance du principe suprme; il ne s'appuie donc pas sur le critre
+dfinitif de la vrit, il ne se justifie pas mieux d'aprs le critre
+provisoire de l'vidence intellectuelle, car l'vidence invoque en sa
+faveur n'est rellement qu'une illusion.
+
+Pour conduire le cartsianisme au del des cueils sur lesquels il s'est
+bris, il n'y aurait qu' suivre avec fidlit la route que Descartes
+s'tait trace lui-mme.
+
+Il faudrait d'abord prouver la libert de Dieu, qu'il se contente
+d'affirmer. En tablissant que l'tre existant par lui-mme est
+absolument libre, on assurerait l'unit du principe et l'on fermerait la
+porte Spinosa. Ensuite il faudrait donner, pour ainsi dire, une
+substance l'acte divin en montrant quelle sorte d'activit convient
+la libert absolue, ou, comme l'acte est la manifestation de la force,
+il faudrait montrer dans quel acte dtermin la libert rend manifeste
+sa nature absolument indtermine. Enfin, le caractre positif de l'acte
+absolu tant reconnu, il faudrait tirer de cet acte, et de cet acte
+seul, l'explication gnrale des phnomnes, sans se borner au monde
+physique, mais en embrassant le fait universel.
+
+
+
+
+SEPTIME LEON.
+
+Spinosa.--Sa philosophie nat de la confusion qui rgne chez Descartes
+entre l'absolu vritable et l'ide immdiate de l'absolu, la rigueur de
+ses dmonstrations n'est qu'apparente, car elle se fait tout accorder
+dans les aximes et dans les dfinitions. Spinosa dfinit la substance:
+cause d'elle-mme; mais il tire peu de parti de cette dfinition, qui
+n'a chez lui qu'une valeur ngative. La causalit dont il parle n'est
+pas un acte; aussi n'arrive-t-il pas l'activit et ne russit-il pas
+rendre compte du fini.
+
+
+Messieurs,
+
+La vritable partie progressive du cartsianisme se trouve dans le
+systme de Spinosa. En effet Spinosa accepte tacitement ce que Descartes
+a dmontr. Il tente l'explication des choses en partant des notions
+vraiment scientifiques du cartsianisme, des notions qui rsultent d'un
+emploi svre de sa mthode. Descartes pense trouver immdiatement dans
+la conscience une ide suffisante du premier principe; il ne fait rien
+pour lever cette ide au-dessus de sa forme immdiate.
+
+Mais ce que nous trouvons immdiatement dans la conscience, c'est la
+notion d'un tre inconditionnel en gnral, d'un tre qui n'a pas hors
+de lui, mais en lui-mme, les conditions de son existence, qui existe
+par lui-mme ou qui n'a besoin d'aucun autre pour exister. Le principe
+premier du cartsianisme entendu svrement n'est donc pas ce que
+Descartes appelle Dieu, mais ce qu'il appelle la Substance; et comme
+Descartes n'a rien fond sur le principe ainsi dfini, c'est de l qu'il
+fallait partir pour continuer le cartsianisme.
+
+Le juif portugais accomplit courageusement le dessein que le gentilhomme
+franais avait firement annonc. Il coupe le dernier lien qui attachait
+la philosophie aux traditions religieuses de l'humanit, pour l'asseoir
+uniquement sur l'vidence rationnelle.
+
+Spinosa tablit d'abord sans trop de difficult que la substance qui
+existe par elle-mme est une et infinie.
+
+De cette substance unique, infinie et dont nous ne savons autre chose
+sinon qu'elle est la substance, il s'agit de passer la pluralit des
+tres; il faut en tirer un systme qui fasse droit nos convictions
+naturelles, qui embrasse l'exprience tout entire et qui l'explique.
+S'il ne satisfait pas ces conditions, nous conclurons que le systme
+n'est pas vrai. Que si, l'exprience faite et tout bien considr, nous
+voyons qu'il est impossible de rpondre nos justes exigences en
+partant du principe tel que nous l'avons dfini, nous jugerons que le
+principe lui-mme est faux, c'est--dire que, pour connatre le principe
+rel du monde, il ne suffit pas de savoir qu'il est la substance ou,
+comme dit Spinosa, _causa sui_. Telle est en effet la conclusion o nous
+contraint l'examen du spinosisme, non-seulement par ses rsultats
+inadmissibles, mais encore par la violence que nous lui voyons faire
+la mthode pour arriver un rsultat quelconque.
+
+La Substance de Spinosa, si l'on a bien saisi la porte de sa phrase un
+peu quivoque, comprend une infinit d'_attributs_. Qu'est-ce dire,
+Messieurs, sinon que l'ide de substance est tout fait indtermine et
+qu'il faudrait la dterminer? Elle comprend des attributs, c'est--dire
+que, pour la connatre, il ne suffit pas de savoir qu'elle est et
+qu'elle est _causa sui_, qu'elle est substance. S'il y a une substance,
+elle est d'une certaine manire, elle est quelque chose, elle a une
+nature, une essence ou des attributs. Pour la connatre rellement, il
+faudrait marquer quelle est cette essence, il faudrait numrer ces
+attributs; mais nous ne le pouvons pas, nous ne connaissons pas ces
+attributs infinis, Spinosa ne les nomme pas. Je me trompe, Messieurs, il
+en nomme deux: la pense et l'tendue; ce sont prcisment les noms des
+substances cres entre lesquelles Descartes a partag les tres finis.
+Spinosa prend la dfinition cartsienne de la substance trop au srieux
+pour parler de substances cres; il convertit donc la pense et
+l'tendue en attributs; mais on ne voit pas dans son systme pourquoi la
+pense et l'tendue sont des attributs de la substance infinie; on ne
+voit pas pourquoi l'tre qui existe par lui-mme doit possder la
+pense, on ne voit pas pourquoi il doit tre tendu.
+
+Cette dduction pouvait tre tente, j'en conviens; mais si Spinosa l'a
+tente effectivement, du moins ses crits n'en ont pas gard la trace.
+Il parat donc que l'ide des seuls attributs dont il parle est
+emprunte l'exprience ou plutt la philosophie de Descartes, qui
+gnralise l'exprience sa manire. Si l'on demandait Spinosa
+pourquoi il a fait de la pense et de l'tendue des attributs de la
+Substance ou de Dieu, il ne pourrait gure, moins de complter sa
+pense en la changeant, rpondre autre chose que ceci: La pense et
+l'tendue sont videmment quelque chose l'une et l'autre; ces deux
+choses s'excluent rciproquement, Descartes doit l'avoir prouv; mais
+elles ne sauraient tre des substances, puisqu'il n'y a qu'une
+substance. Que voulez-vous donc qu'elles soient, sinon des attributs de
+la Substance? Il est difficile de suppler autrement au silence de
+Spinosa. Et cependant que signifierait une telle rponse, sinon que les
+attributs sont appliqus la substance dont ils devraient jaillir, et
+que le mouvement progressif de cette philosophie n'est qu'une illusion?
+
+Mais la pense et l'tendue sont encore des ralits universelles ou du
+moins des notions universelles. L'exprience nous fait connatre des
+tres particuliers, et proprement elle ne nous fait connatre que cela.
+Comment la philosophie de Spinosa peut-elle expliquer la prsence des
+tres particuliers? en d'autres termes, que sont les tres particuliers
+relativement la Substance, principe de cette philosophie? Pour le
+faire comprendre, il faudrait trouver, soit dans la substance infinie,
+soit dans ses attributs, sinon la puissance relle de produire les tres
+particuliers, tout au moins la ncessit logique de les contenir, de se
+particulariser ou d'tre particularise. Il n'y a rien de semblable dans
+le systme de Spinosa. Les tres particuliers s'imposent la pense
+comme un fait dont il ne peut rendre raison d'aucune manire; seulement,
+comme on ne peut pas les appeler des substances, puisqu'il n'y en a
+qu'une, et qu'il faut pourtant leur donner un nom, puisqu'ils sont l,
+il les appelle des _modes_, c'est--dire des manires d'tre de la
+substance. Mais cette ide de mode est un problme. Pourquoi la
+substance infinie a-t-elle des modes? que sont ces modes? on n'en sait
+rien. L'me de Spinosa est un mode de la substance infinie considre
+sous l'attribut de la pense, mais chacune des ides que cette me
+conoit ou possde est aussi un mode de la substance infinie. Il y
+aurait donc des modes de plusieurs espces, de plusieurs degrs, une
+hirarchie de modes. On peut, l'exemple d'un nouveau commentateur, M.
+le professeur Saisset, btir l-dessus d'ingnieuses hypothses, mais le
+texte reste muet. L'ide du mode n'est pas arbitraire seulement, elle
+est vague et insuffisante.
+
+Il y aurait eu moyen, semble-t-il, d'expliquer la production des modes
+par l'action des attributs de la Substance l'un sur l'autre, si on leur
+et accord une telle action; mais cette ide d'une philosophie plus
+rcente est tout fait trangre au spinosisme. Elle ne pouvait y
+trouver accs: d'abord parce que les attributs sont absolument spars
+l'un de l'autre, comme la substance pensante et la substance tendue
+dans le systme de Descartes, puis parce que, en ralit, le spinosisme
+n'accorde point de place l'ide d'action. Les modes sont compris dans
+la substance comme les attributs. Ils y sont en vertu d'une ncessit
+logique comme il est dans la nature du triangle d'avoir trois angles
+gaux deux angles droits. Il y a cependant cette diffrence que la
+gomtrie dmontre la ncessit logique de son thorme, tandis que
+Spinosa se contente d'affirmer le sien.
+
+Spinosa n'a pas plus que Descartes, un systme dvelopp dans toutes ses
+parties. Le matre s'tait attach principalement la physique; le
+disciple, au contraire, donne toute son attention aux phnomnes du
+monde moral, qu'il s'efforce d'expliquer _a priori_.
+
+La solution morale de Spinosa consiste dire que toutes nos actions
+sont dtermines par l'immuable enchanement des effets et des causes;
+ainsi nous sommes esclaves; mais en comprenant cette ncessit dans sa
+source, c'est--dire dans la Substance, nous nous rconcilions avec
+elle. C'est l notre vertu, notre bonheur, notre libert. Ainsi le
+fatalisme conduit Spinosa au quitisme. L'action est sans valeur ses
+yeux, car elle n'est pas libre; la science seule a du prix. Du mme
+principe rsulte l'absence d'imputabilit morale. La socit se
+dbarrasse des malfaiteurs comme on abat un chien enrag; mais il n'y a
+pas lieu de les blmer, car ils sont tout ce qu'ils pouvaient tre. S'il
+en est ainsi, le remords n'est qu'une folie, un effet de l'ignorance qui
+nous persuade que nous pouvions agir autrement que nous n'avons fait, et
+comme toutes les fautes viennent de l'ignorance, le repentir est une
+faute de plus. Spinosa n'a point recul devant ces consquences, qui
+s'imposent irrsistiblement la pense; il les prsente avec une
+franchise digne, d'loge et de respect. Mais ces consquences sont
+horribles. Malgr notre sincre admiration pour le caractre personnel
+de Spinosa, nous sommes oblig de reconnatre l'immoralit de sa
+philosophie. Eh bien, qu'est-ce qu'une philosophie immorale,
+Messieurs?--C'est une philosophie qui, sa manire, va contre les
+faits; c'est une philosophie qui contredit des vrits immdiatement
+certaines. Si la notion de l'inconditionnel est inne, dans ce sens que
+l'esprit y arrive ncessairement, la distinction du bien et du mal n'est
+pas moins inne. Les hommes se disputent sur ce qui est bien et sur ce
+qui est mal, ils ne demandent pas s'il y a un bien et un mal. D'ailleurs
+une doctrine qui supprime l'imputabilit morale ne peut que nuire au
+genre humain par ses consquences; or il est absurde de penser que la
+vrit soit jamais nuisible; cette ide supposerait que l'intellectuel
+et le rel se contredisent, que les fils dont est tissu le monde sont
+embrouills et rompus, qu'il n'y a pas d'ordre, en un mot, et que
+l'univers n'est pas un. Si l'on admet cette possibilit, il faut
+reconnatre galement, ce me semble, que les lois de la pense
+pourraient aussi n'tre pas les lois de la ralit, qu'on n'est pas sr,
+en raisonnant bien, d'arriver la vrit des choses, et par consquent
+que le fatalisme auquel on vient d'aboutir est lui-mme incertain. Le
+scepticisme surgissant ainsi du milieu d'un systme, le renverse. Quoi
+qu'il en soit de cet argument, la philosophie de Spinosa est condamne
+par ses rsultats. Puis, Messieurs, ces rsultats eux-mmes, elle ne les
+dmontre pas, elle les impose. Pour diffrer de l'opinion la plus
+rpandue, ce jugement n'est pas moins vrai. Je l'explique:
+
+Spinosa est fort systmatique en quelque sens. Les trois dfinitions de
+la substance, de l'attribut et du mode une fois admises, tout le reste
+s'en dduit rgulirement, je le crois, bien que le nombre des
+propositions que Spinosa se fait accorder sans dmonstration passe la
+quarantaine; mais ces dfinitions n'tant pas enchanes, forment trois
+principes spars. Celle de la substance repose sur une ncessit de la
+raison; celles de l'attribut et du mode sont en l'air. Rien ne prouve
+que la substance ait ncessairement des attributs, surtout tels ou tels
+attributs; rien ne prouve que la substance doive possder des modes.
+Cette philosophie ne dcoule donc pas d'un seul principe, et ds lors
+elle n'est pas rellement progressive. Indpendamment des autres
+conditions qu'un systme doit remplir, la seule imperfection de sa forme
+nous obligerait repousser celui-ci.
+
+Mais si le systme de Spinosa n'est pas achev, il montre cependant ce
+que doit tre un systme. Spinosa s'est attach srieusement la
+solution du vrai problme scientifique: comprendre toutes choses dans
+leur principe et par leur principe, c'est--dire les comprendre comme
+rsultant du principe, en les rattachant celui-ci par un lien fond
+sur sa nature. Ce lien est ici la ncessit logique, parce que le
+principe est lui-mme pure ncessit. Si la pense tait arrive
+concevoir un principe libre, les articulations du tout pourraient tre
+des motifs et des actions libres.
+
+Le systme de Spinosa parat susceptible de quelques perfectionnements
+formels, qui en augmenteraient la fois la souplesse et la cohsion;
+mais au fond il n'est gure possible d'arriver quelque chose de
+sensiblement diffrent en partant de l'ide spinosiste de Dieu, tre
+abstrait, pur objet, immobile, absorbant tout dans son identit. Cette
+conception rsume un point de vue qui ne se dveloppe, mme
+incompltement, que par des tours de force, et contredit les besoins de
+l'esprit aussi bien que ceux du coeur.
+
+Et pourtant, Messieurs, nous ne saurions repousser absolument le
+principe de Spinosa. Sa dfinition de la substance est d'une
+incontestable vrit, nous sommes obligs d'en convenir. Il y a un tre
+qui subsiste de lui-mme; cet tre est un, il est infini. Mais cette
+dtermination du principe est insuffisante, il faut la pousser plus
+loin, et si l'on veut le faire d'une manire sre, il faut peser les
+premiers noncs avec l'attention la plus scrupuleuse. Ceci me conduit
+des questions de mthode, malheureusement un peu difficiles.
+
+La philosophie tant la science proprement dite, la science dans le sens
+absolu du mot, doit commencer par le vritable commencement,
+c'est--dire par une vrit qui soit la premire, non-seulement pour
+nous, mais en elle-mme. Elle a donc, le bien prendre, deux
+commencements, distincts au moins pour la pense: la premire vrit
+_pour nous_, dans l'ordre de l'acquisition de nos connaissances, et la
+premire vrit _en soi_, dans l'ordre de l'tre. Cette distinction est
+parfaitement marque chez Descartes. La premire vrit pour nous c'est
+le _cogito_; la premire vrit en soi c'est Dieu. Mais l'ide de Dieu
+est une ide infiniment concrte, qui s'labore progressivement, comme
+nous l'avons vu dj dans la philosophie ancienne. Il y a donc une srie
+de dfinitions de Dieu toujours plus compltes, correspondant aux degrs
+successifs du dveloppement de la pense. Cette rflexion, qu'un coup
+d'oeil sur l'histoire devrait suggrer tout esprit srieux, nous
+conduit combiner l'ordre de l'tre avec celui de la connaissance et
+reconnatre que la premire vrit, le commencement de la philosophie au
+sens absolu, n'est ni le moi, ni Dieu, mais une ide commune peut-tre
+en quelque sens l'un et l'autre, je veux dire la premire vrit
+certaine et portant sur l'tre premier, la premire dfinition de Dieu.
+Ce n'est pas l'ide de l'tre parfait, car, au dbut, l'ide de l'tre
+parfait n'est qu'un problme; l'ide de l'tre parfait serait
+ncessairement la plus parfaite des ides; celle dont il s'agit est, au
+contraire, la plus nue, la plus abstraite, la plus imparfaite des
+conceptions de l'tre; il est impossible de penser l'tre et d'en
+penser moins que cela. Descartes ne l'exprime donc point dans sa
+dfinition de Dieu qui est infiniment suprieure. Il la possde
+cependant, quoiqu'il ne la mette pas sa place et qu'il n'en prsente
+que le ct ngatif dans sa dfinition de la substance: Ce qui n'a
+besoin d'aucun autre pour exister. En effet, Messieurs, l'ide la plus
+ncessaire, dont nous ne pouvons pas faire abstraction, et qui
+certainement doit rpondre quelque chose de rel, c'est celle de
+l'tre, de l'tre existant par lui-mme, de l'tre qui est cause de
+lui-mme ou de la Substance. Spinosa le comprit, il mit l'ide de la
+substance au commencement de la philosophie, mais il ngligea de
+l'approfondir, et, faute de l'approfondir, il la laissa s'altrer. La
+substance de Spinosa, telle qu'il la conoit habituellement, n'est plus
+le vritable objet de notre intuition ncessaire, ce n'est plus le
+vritable point de dpart de la pense. Il la dfinit fort bien, mais il
+ne sait pas se servir de cette dfinition et semble n'en pas saisir
+lui-mme toute la porte. La substance, dit-il, est cause
+d'elle-mme, _causa sui_; c'est bien cela; mais aussitt il ajoute:
+c'est--dire qui n'a besoin d'aucun autre pour exister. Cette
+explication fait de l'attribut _causa sui_ une dsignation extrieure et
+accidentelle, qui n'apprend rien sur l'tre en lui-mme. L'ide de cause
+n'est point identifie avec celle d'tre comme il le faudrait pour qu'on
+et la vraie notion de la substance, ce qui est au fond, ce qui est en
+dessous, ce qui produit, _producit_. Proprement, dans le systme de
+Spinosa il n'y a point de cause, et partant, point de vritable
+substance; il n'y a que l'tre dploy, manifest, l'tre considr
+comme _objet_. Cela vient d'un dfaut d'analyse qu'il importe de
+signaler.
+
+Quelle est effectivement, bien rflchir, l'ide la plus ncessaire
+dans l'ordre rel, ce qui, absolument parlant, ne peut pas ne pas tre?
+C'est le principe, le fondement, le _sujet_ de l'existence une ou
+multiple, finie ou infinie.
+
+L'tre ncessaire est celui qui subsisterait encore dans
+l'anantissement de toute existence. Nous pouvons, par un suprme effort
+d'abstraction, supposer que rien ne soit; nous ne pouvons pas supposer
+que le sujet de l'existence ne soit pas. La pense s'y refuse
+absolument. Mais si les lois de la pense sont les lois de l'tre, comme
+l'implique l'ide de vrit, il est clair que le commencement de la
+pense est le commencement de l'tre. En effet, tout ce qui existe
+manifeste, ralise une essence; l'essence est, pour la pense, distincte
+de sa manifestation, antrieure sa manifestation, indiffrente sa
+manifestation; qu'elle soit ou non ralise, elle n'en subsiste pas
+moins comme essence ou comme substance[34]. La substance est susceptible
+d'exister ou de n'exister pas, elle est la possibilit relle, la
+_puissance_ de l'existence. La substance et la puissance sont
+identiques, comme l'existence et l'acte. Cependant la puissance n'est
+pas absolument oppose l'acte, parce que gnralement il n'y a pas
+d'oppositions absolues. Le contraire est toujours impliqu dans son
+contraire. Une pure puissance ne serait rien, tandis que l'exprience et
+la raison nous montrent que la puissance relle est quelque chose. La
+puissance relle n'est donc pas absolument dpourvue d'tre, je
+l'accorde; elle est l'tre repli, cach, contract, l'tre au minimum;
+mais enfin ce minimum prcde le maximum, la puissance prcde
+l'existence. La premire forme de l'tre, ce point de dpart de la
+pense, c'est proprement l'tre en puissance. Cette ide est marque
+fortement dans les mots _causa sui_.
+
+[Note 34: Ces deux notions, entre lesquelles certains scolastiques
+ont distingu, sont considres ici comme identiques.]
+
+Cependant Spinosa ne s'y arrte pas, il ne saisit pas l'tre dans sa
+source, dans son antcdent, dans la puissance; il affirme immdiatement
+l'existence, qui n'est et ne peut tre que le second terme dans la srie
+de nos conceptions mtaphysiques.
+
+Il ne faut pas tre injuste. L'opposition entre la puissance et sa
+ralisation, entre la substance et l'existence se trouve bien dans le
+systme de Spinosa; elle est exprime par l'opposition de la _natura
+naturans_ et de la _natura naturata_. La _natura naturans_ est la
+source, le fondement, le sujet, la substance dans son identit, dans la
+puissance. La _natura naturata_ dsigne l'existence dans la varit de
+ses manifestations, c'est la srie infinie des modes qui sortent
+ncessairement les uns des autres. Il faut bien que cette distinction
+soit quelque part, sans cela le systme de Spinosa se confondrait
+purement et simplement avec celui des lates, qui, pour n'avoir point
+distingu l'essence de l'existence dans l'infini, se sont vus conduits
+l'absurde extrmit de nier le fini. Spinosa n'a pas l'intention de
+refuser aux tres finis toute ralit quelconque; il voudrait seulement
+marquer, en appuyant sur cette ide, que toutes les existences varies
+sont identiques dans leur essence. Mais, pour accomplir effectivement
+son dessein sans aller au del, il faudrait tablir entre l'essence et
+l'existence, entre la _natura naturans_ et la _natura naturata_, une
+diffrence relle, objective, et non pas une diffrence de point de vue
+seulement. La diffrence serait relle si la substance produisait
+vritablement ses modes; or elle ne les produit pas, elle les contient.
+Elle n'est pas cause de l'existence, de la _natura naturata_; elle n'est
+pas vritablement cause, parce qu'elle n'a point en elle de puissance;
+la prtendue substance n'est pas la puissance de l'existence, elle est
+l'existence elle-mme. La distinction entre la _natura naturans_ et la
+_natura naturata_ est donc purement subjective, comme la terminologie
+habituelle de Spinosa le marque assez clairement[35]; c'est--dire que
+la _natura naturata_ n'a qu'une valeur subjective, et qu'au fond, pour
+celui qui voit bien les choses, les tres finis n'existent pas. Le
+systme de Spinosa revient donc rellement, aux yeux d'une critique
+svre, celui de Parmnide, au-dessus duquel il ne s'lve que par son
+effort. Nanmoins cet effort est un progrs, et il montre ce qui reste
+faire.
+
+[Note 35: Le _quatenus_, qui revient sans cesse.]
+
+Pour rsumer cette apprciation, qui s'allonge trop, nous dirons que
+Spinosa a tent de fonder un systme sur l'ide de substance avant de
+l'avoir nettement saisie.
+
+Sous ce point de vue il est infrieur Giordano Bruno, qui a l'air
+moins scientifique et qui pourtant l'est davantage, parce qu'il a tir
+plus de parti des travaux de l'antiquit.
+
+On a dit avec raison que la substance de Spinosa est un abme o tout
+entre et dont rien ne sort. Rien ne peut en sortir. En partant de l'tre
+immobile de Spinosa, on n'atteindra jamais la pluralit de l'existence.
+Ce qui nous empche d'arriver l'existence, c'est que nous y sommes ds
+l'origine. Voil la faute. Il est clair, Messieurs, que si l'tre absolu
+existe en tant qu'absolu, ce n'est pas comme la totalit de l'tre, mais
+comme un tre au-dessus des autres. L'absolu est tout, sans doute, en
+tant que substance, c'est--dire en tant que source de l'tre, en tant
+que puissance, mais non pas en tant qu'existence; sans cette distinction
+il est impossible d'expliquer la pluralit des choses. Pour affirmer
+rellement l'existence de Dieu, il faut consentir ce qu'il se
+particularise, ce qu'il s'individualise, non pas certes dans le fini,
+mais au-dessus du fini. Si cette particularisation nous rpugne, alors
+il faut avouer que Dieu n'existe pas, mais qu'il subsiste seulement
+comme le principe cach de toute existence. Affirmer son existence en
+refusant de le particulariser et de reconnatre une autre existence que
+la sienne, c'est nier le fini.
+
+Le tort de Spinosa consiste donc en ceci, Messieurs, qu'il n'a pas
+tabli d'une manire assez nette et assez ferme la distinction entre la
+substance, qui forme la base ou le sujet de l'existence, et l'existence
+elle-mme. La substance de Spinosa est en ralit l'existence
+_objective_, tandis que la vritable substance ne peut tre conue que
+comme _sujet_. Ces deux mots, un peu barbares, mais prcieux,
+s'expliquent par leur tymologie. Le sujet, comme la substance[36], est
+au dessous, au fond; au fond de quoi? videmment au fond de l'tre.
+L'objet, c'est l'tre devant nous, vis--vis de nous, l'tre dploy,
+l'tre manifest, l'existence[37]. La base de l'tre est distincte de
+l'tre lui-mme, du moins pour la pense. La base de l'tre, c'est la
+substance, la puissance active, le sujet. Spinosa, lui, dpouille la
+substance de toute subjectivit et par l de toute spiritualit. Il
+n'chappe au matrialisme que par l'abstraction. Ce dfaut et t
+prvenu, et le spinosisme aurait pris un caractre tout diffrent, s'il
+ft rest fidle sa propre dfinition de la substance: _causa sui_.
+L'esprit de la philosophie spculative exigeait que cette dfinition ft
+prise au srieux, dans un sens positif et nergique, c'est--dire que la
+substance, qui est sa propre cause, ft revtue d'une vritable
+causalit ou devnt un principe actif, car il n'y a de causalit
+positive que dans l'activit. Cette dfinition de la substance n'est
+plus celle de Spinosa; elle appartient Leibnitz.
+
+[Note 36: Sub-stare, sub-jicere.]
+
+[Note 37: Ex-stare, ex-istere.]
+
+
+
+
+HUITIME LEON.
+
+Leibnitz.--Tout son systme est implicitement renferm dans l'ide que
+l'activit fondamentale de la substance est de nature intellectuelle,
+supposition par laquelle Leibnitz explique la pluralit des tres. Il
+conoit Dieu moins comme substance que comme but.--cole de Wolf.--Locke
+fait prdominer la question de l'origine des ides. Son empirisme ouvre
+la porte au scepticisme de Hume.--Kant s'applique rfuter
+simultanment l'empirisme de Locke et le dogmatisme des Wolfiens.
+Problme de la philosophie critique.
+
+
+Messieurs,
+
+Si les modernes doivent Spinosa une ide prcise de la forme et du but
+de la philosophie, c'est Leibnitz qui a mis cette science sur la voie
+qui conduit la dtermination positive de son principe, en dfinissant
+la substance: un tre susceptible d'action. La dfinition de Leibnitz
+est contenue dans celle de Spinosa, comme la dfinition de Spinosa dans
+celle de Descartes. L'tre qui n'a besoin d'aucun autre pour exister est
+cause de lui-mme; l'tre qui est cause de lui-mme est actif,
+l'activit est son essence. Ceci n'est qu'une analyse, mais une analyse
+progressive, tandis que Spinosa, qui commenait bien, bronche ds les
+premiers pas. Il commenait bien, disons-nous, Messieurs; en effet, il
+commenait par la Substance, par l'tre au fond de toute existence, par
+ce qui ne peut pas ne pas tre et ne pas tre pens. Mais il confond la
+base de l'existence avec l'existence elle-mme, ou plutt il attribue
+immdiatement l'existence cette base, sans avoir l'air de souponner
+que c'est l une affirmation trs-grave, qui ne s'entend pas
+d'elle-mme, qui peut tre prise en plusieurs sens, et qu'il vaut la
+peine de peser. Cette prcipitation te beaucoup de son prix la belle
+dfinition de la substance que Spinosa vient de prsenter. Nous ne
+demanderions pas Spinosa d'en prouver la justesse, c'est inutile; nous
+lui demanderions de s'en souvenir. Si la substance est vraiment cause
+d'elle-mme, c'est par un acte, et cet acte, il faudrait en rendre
+compte, il faudrait le dduire, ou tout au moins le signaler, au lieu de
+le sous-entendre.
+
+Essayons de suppler ce silence et de nous replacer dans la pense
+gnratrice du systme de Spinosa: La causalit, l'activit, la
+subjectivit sont une seule et mme notion aperue sous des aspects
+divers. L'tre qui est cause de lui-mme est donc primitivement sujet;
+par l'acte constitutif de son tre il se ralise et devient objet. Tel
+est le sens intime de la distinction entre la _natura naturans_ et la
+_natura naturata_. Mais Spinosa ne dit rien de cet acte, il laisse ce
+rapport dans l'ombre et semble en gnral saisir la substance aprs cet
+acte de sa propre ralisation, comme pure existence objective, dans
+laquelle toute activit s'est teinte. Il rgne ainsi dans son systme
+une quivoque qui l'empche de se dvelopper. Si la substance infinie
+existe comme telle, le fini est impossible; si le fini existe, la
+substance, elle, n'est que substance et n'existe pas; la dernire
+alternative exprime le vrai sens de Spinosa; mais chez lui la forme et
+le fond ne sont pas d'accord.
+
+Leibnitz a repris toute cette srie d'ides ds son origine; il les a
+scrutes jusqu'au fond avec une clart parfaite, mais il n'a pas crit
+sa philosophie; content d'en avoir jet et l les rsultats sous une
+forme incomplte et fugitive. Sachant qu'il serait difficilement
+compris, craignant peut-tre aussi de l'tre trop bien, il n'a pas voulu
+tout dire. J'ignore s'il l'aurait pu, et si les variations
+incontestables de sa doctrine ne tiennent pas, en partie du moins,
+l'absence d'une mthode qui l'obliget se rendre un compte rigoureux
+de sa propre pense. J'ai expos ailleurs le systme de Leibnitz[38]; il
+serait inutile d'y revenir aujourd'hui, les dtails vous en sont
+familiers; mais je voudrais essayer, si vous m'accordez quelque
+attention, de donner une forme la prmisse tacite de son systme et de
+vous montrer dans cette prmisse le lien dialectique fort troit qui en
+unit les diverses parties, en apparence assez indpendantes les unes des
+autres, Leibnitz fait souvent allusion cette ide sans l'noncer
+jamais expressment. Il s'agit donc pour nous de suppler au silence du
+texte et de reconstruire de notre mieux la doctrine sotrique du grand
+philosophe, ou plus simplement de traduire le contenu tout spculatif de
+ses crits dans une forme spculative explicite.
+
+[Note 38: La Philosophie de Leibnitz. Lausanne 1840, chez Ducloux
+(Bridel).]
+
+La substance est cause d'elle-mme, dit Spinosa; Leibnitz traduit: La
+substance est essentiellement active. Elle se ralise elle-mme par son
+acte. Il s'agit de comprendre cet acte et de le comprendre si bien,
+qu'il nous explique l'nigme du monde. Chez Spinosa la substance se
+transforme immdiatement en existence, elle fait explosion tout la
+fois, pour ainsi dire, et perd ainsi la subjectivit, l'activit. Ds
+lors il est impossible d'arriver au fini, d'expliquer l'exprience.
+Cette philosophie n'atteint pas le but, il faut recommencer sur nouveaux
+frais.
+
+Leibnitz place galement au point de dpart une substance qui se ralise
+elle-mme ou se donne l'existence; mais, averti par l'insuccs de
+Spinosa, il pense que, tout en se ralisant, la substance doit rester
+substance, c'est--dire conserver l'activit, la subjectivit, la
+puissance. L'expansion de la substance primitive n'est donc pas
+illimite, mais limite: en s'affirmant elle se rflchit, son
+panouissement est accompagn d'un retour sur elle-mme; elle se pose et
+se comprend, c'est--dire, Messieurs, qu'elle est intelligence; l'acte
+d'affirmation rflchie que nous venons d'analyser est l'acte
+constitutif de l'intelligence; nous venons d'assister l'enfantement de
+l'ide d'Intelligence. La substance est cause d'elle-mme, elle se
+produit par un acte intellectuel. Mais, en se rflchissant elle-mme,
+elle transforme en pluralit l'unit virtuelle de son essence, car il
+n'y a pas rflexion sans dualit, il n'y a pas intelligence sans
+discernement, sans division. La substance se distingue elle-mme d'avec
+elle-mme, si c'est la rflexion qui donne naissance son tre; elle ne
+peut donc pas exister sous la forme de l'unit, mais seulement comme
+pluralit, comme pluralit infinie.--Telle est l'origine spculative du
+principe des indiscernables et du systme des monades. Nulle existence
+n'est pareille une autre, parce que le principe de l'existence est un
+principe d'absolue distinction. L'tre ne se ralise qu'en se divisant,
+donc il n'est rel que divis. La division est absolue, donc les tres
+rels sont en nombre infini; l'unit virtuelle ne subsiste
+qu'idalement. Si vous y regardez de prs, Messieurs, vous trouverez, je
+crois, le systme de Leibnitz tout entier condens dans cette ide.
+
+Voici les principales thses que Leibnitz a mises en avant, sans prendre
+la peine de les enchaner:
+
+1 La substance n'est autre chose que la puissance active ou la force.
+
+2 Il existe une multitude infinie de substances.
+
+3 L'activit de chacune d'elles est purement intrieure, ou rflchie;
+elles n'agissent point les unes sur les autres, chacune se dveloppe
+spontanment selon ses lois, sans subir d'influence extrieure
+(monades).
+
+4 La loi du dveloppement des forces est une loi ncessaire. La srie
+des actes dont se compose l'existence de chacune d'elles est
+immuablement dtermine par sa nature essentielle (principe de la raison
+suffisante).
+
+5 Chaque substance, chaque force diffre intrinsquement de toutes les
+autres. Deux tres semblables ne sauraient exister (principe des
+indiscernables).
+
+6 Le dveloppement successif de chaque force distincte correspond en
+quelque manire, et pour chacune d'une manire diffrente, au
+dveloppement de toutes les autres, de sorte que chaque tre, formant un
+monde part en vertu de sa parfaite inaltrabilit et de son
+individualit, n'en est pas moins un lment intgrant d'un seul monde,
+dont l'unit consiste dans l'harmonie (harmonie prtablie).
+
+Leibnitz n'a pas justifi ces ides, qu'il applique comme en se jouant,
+ la solution de quelques problmes particuliers poss par l'exprience,
+mais dont il fait sentir frquemment la porte universelle. Ce sont des
+colonnes hardies sur lesquelles on pourrait asseoir un difice dont
+Leibnitz laisse deviner le plan; mais ces colonnes sont vivantes, ce
+sont des tiges sortant d'une mme racine cache dans le sol. En essayant
+de mettre nu cette racine, nous sommes fidle l'esprit de
+l'histoire, nous sommes fidle l'esprit de Leibnitz. Mieux que
+personne, ce gnie accompli connaissait les exigences de la mthode. Il
+rclame lui-mme une science d'un seul jet qui ramne tout l'unit et
+dmontre tout par elle. S'il ne nous a pas donn la science dans une
+forme qui rponde cet esprit systmatique, c'est apparemment,
+Messieurs, que sa bienveillante ironie voulait nous laisser quelque
+chose faire.
+
+Nous avons trouv, semble-t-il, le noeud de l'nigme en rapprochant
+Leibnitz de son prdcesseur. Leibnitz ne se fait pas srieusement
+accorder au dbut la pluralit des substances d'un ct, et de l'autre
+leur activit essentielle. Ce serait partir de plusieurs principes, or
+un philosophe qui a plusieurs principes n'en a point. Comme Spinosa
+prouve par sa dfinition de la substance que la substance est forcment
+une, Leibnitz doit tirer de la sienne la ncessit d'en admettre
+plusieurs. D'ailleurs il est trop sage pour placer rellement et d'une
+manire absolue la pluralit de l'tre au point de dpart. Pour Leibnitz
+aussi la substance est une en principe, mais en principe seulement; en
+fait elle est multiple; elle devient multiple en se ralisant parce que
+cette ralisation implique ncessairement la multiplication.
+
+Le principe que Leibnitz appelle monade centrale, bien que ses fonctions
+ne s'accordent pas avec la dfinition de monade, n'est autre que cette
+substance ou ce sujet primitif qui se ralise tout en restant puissance,
+qui revient sur lui-mme en se dployant, qui (pour mettre profit une
+mtaphore naturelle) se dilate et se contracte en mme temps, et par
+consquent se brise. L'identit de la substance et de la force, dj si
+souvent aperue et signale par les philosophes, se trouvait
+implicitement dans le spinosisme: la substance est sa propre cause.
+Leibnitz dveloppe cet axiome dans le sens idaliste en prsentant
+l'acte essentiel de l'tre comme un acte de rflexion de l'tre sur
+lui-mme, prcisment dans le but d'arriver la pluralit des tres
+rels. Souvent il rpte que Spinosa aurait raison s'il n'y avait pas de
+monades. Un tel mot, sorti d'une telle bouche, doit avoir un sens
+srieux. videmment Leibnitz ne s'exprimerait pas de la sorte si la
+monade n'tait ses yeux qu'une hypothse empirique. Le sens de son
+exclamation est celui-ci: Spinosa aurait raison s'il n'y avait pas dans
+la pense une ncessit qui nous oblige concevoir les monades. Cette
+ncessit, nous la trouvons dans l'ide d'intelligence, que Spinosa
+applique la substance infinie sans l'expliquer, tandis que Leibnitz la
+saisit dans son nergie: La substance se produit et s'affirme, mais
+nanmoins elle reste substance, c'est--dire qu'elle se rflchit en
+s'affirmant, et cette rflexion, pousse fond comme il faut la
+pousser, puisqu'elle forme l'essence de l'tre, conduit la vivante
+poussire des monades, l'infinie pluralit. En effet il n'y a de
+rflexion que dans l'opposition du connaissant et du connu; or comme ici
+la rflexion n'est pas un acte particulier, mais un acte essentiel ou
+une loi, la rduplication n'a pas de limite, de sorte que l'on arrive
+la pluralit absolue.
+
+C'est un dfaut du pripattisme de n'avoir pas aperu que
+l'intelligence implique invitablement une sorte de pluralit. Plotin,
+que Leibnitz suit d'assez prs, a corrig l'erreur d'Aristote en
+rtablissant dans le [Grec n8s] divin la pluralit des ides.
+L'intelligence discerne, son activit interne produit dans l'unit
+virtuelle de l'tre les diffrences qu'elle y aperoit. Si l'acte
+essentiel de l'tre est la rflexion, il se diffrencie par l-mme. Il
+suffit de pousser cette donne l'infini, comme la prcdente, pour
+trouver le principe des indiscernables.
+
+Mais en se distinguant, en se dterminant, l'Intelligence se limite
+elle-mme, les produits multiples de la rflexion absolue sont des
+produits limits, la pluralit des monades est une pluralit finie; tous
+les tres qui existent rellement sont des tres finis, leur activit
+est borne, dans un sens ils ne sont pas seulement actifs, mais passifs,
+pas seulement spirituels, mais matriels. La limitation est impose la
+monade par l'acte mme qui la produit; cette ide ngative est celle de
+la matire premire inhrente la monade. De cette matire premire,
+c'est--dire de cette limitation, de cette imperfection rsultent la
+ncessit d'un dveloppement successif, et le temps, forme de la
+succession, puis la ncessit de concevoir les uns hors des autres les
+lments de la pluralit, c'est--dire l'espace, et enfin la matire
+phnomnale, la matire seconde, conception sans objet rel, simple
+limite de l'activit.
+
+Le systme des monades dcoule donc tout entier, sans effort, de la
+dfinition de la substance, interprte idalistement. Si la substance
+est essentiellement active et si cette action consiste dans un retour de
+la puissance sur elle-mme, elle ne peut exister que dans la forme d'une
+pluralit infinie d'intelligences distinctes et finies, qui forment par
+consquent l'universelle ralit.
+
+Nous tomberions dans des rptitions inutiles en dmontrant ici que tout
+systme de mtaphysique ou de psychologie pour lequel l'intelligence est
+l'lment essentiel de l'tre, doit aboutir proclamer la ncessit
+universelle. Le principe de la raison suffisante est donc impliqu, lui
+aussi, dans la donne primitive que nous cherchons mettre en saillie.
+Ce principe rsulte de la manire dont la substance est cause
+d'elle-mme ou de l'acte gnrateur des monades.
+
+Enfin la raison suffisante et les monades conduisent irrsistiblement
+cette Harmonie, qui rsume le systme de Leibnitz pour la pense tous
+les degrs de profondeur. Dans l'infinit de leurs diffrences, les
+monades ralisent en la limitant une essence identique. Le mouvement
+d'volution continue auquel chacune d'elles est livre, part d'une mme
+impulsion et n'est que la prolongation d'un mme acte. Individuelles et
+universelles la fois, elles rflchissent l'univers ou l'universel en
+se rflchissant. Leurs diffrences ne sont que le dploiement de
+l'infinit virtuelle. Elles se compltent donc et rpondent les unes aux
+autres. Tout en elles tant ncessaire et tout partant du mme point, il
+est impossible qu'il n'y ait pas entre elles un rapport quelconque, ou
+que les modifications de chacune d'elles, naissant de sa nature propre,
+ne soient pas dtermines en mme temps par toutes les autres; car ce
+fond naturel est primitivement dtermin dans sa virtualit spontane
+par celui de toutes les autres. L'harmonie prtablie n'est donc point
+une hypothse nouvelle qui vienne s'ajouter aux monades; elle est
+comprise dans l'ide mme des monades, comme celle-ci est comprise dans
+la supposition tacite que la substance se rflchit en se ralisant.
+
+L'harmonie se produit toute seule; il n'y a pas besoin qu'elle soit
+tablie ou prtablie; ds lors, en appliquant ici les rgles d'une
+mthode svre, qui ne permet pas d'attribuer la cause une ralit
+suprieure ce qui est exig pour rendre compte de l'effet, il faut
+dire que l'harmonie n'est pas tablie.
+
+La seule fonction de Dieu, dans le systme de Leibnitz, c'est de
+produire l'harmonie une fois pour toutes. Tout est compris dans l'acte
+primitif de la cration: une fois que les monades sont l, tout va de
+soi-mme. Si Dieu n'est pas ncessaire l'harmonie, comme nous venons
+de le voir, Dieu est superflu; ds lors sa place est usurpe; pour
+ramener cette philosophie l'unit, il faut en bannir Dieu. Dieu n'est
+pas, du moins comme tre rel, comme substance actuelle, comme existence
+ou comme monade. Il est ais de prouver en effet, l'insuffisance des
+preuves classiques de l'existence de Dieu que Leibnitz rajeunit, dans
+l'conomie de son systme. Les contradictions entre l'ide de la monade
+centrale telle que Leibnitz la prsente, et l'ide gnrale de la
+monade, ne sont pas moins videntes et fournissent un argument plus
+dcisif:
+
+Il n'y a d'tres rels que les monades, dont l'activit purement
+interne, purement idale se termine dans la perception. Si Dieu est une
+monade, ses produits sont des perceptions, des ides, des modes de la
+pense, comme pour Spinosa; et nous perdons la pluralit des substances.
+S'il en est autrement, l'on peut concevoir dans l'tre simple, dans la
+force, une autre activit que la reprsentation, aveu qui saperait la
+base de la mtaphysique leibnitzienne. Il n'y a pas moyen de fixer le
+systme de Leibnitz; le comprendre c'est le transformer. Si l'on prend
+la pluralit des monades comme point de dpart immuable et absolu, ainsi
+que Leibnitz parat le faire, il faudra dfinir le systme un atomisme
+idaliste. L'unit n'est qu'idale, l'unit est l'ordre, l'unit est le
+but. Cette interprtation, dont plusieurs s'effaroucheront, se fonde
+cependant sur le texte. L'harmonie, que Leibnitz reprsente
+ordinairement comme l'oeuvre de Dieu, il l'identifie quelquefois avec
+Dieu lui-mme: _Amor Dei sive harmoni rerum_.
+
+Mais je n'admets point sans rserve, Messieurs, que Leibnitz commence
+par la pluralit des substances. Et d'abord, sa pense est le
+complment, le perfectionnement de celle de Spinosa, aussi bien qu'elle
+en est l'antithse; il y a entre l'une et l'autre des rapports trop
+intimes et trop multiples pour admettre une opposition aussi radicale
+dans le point de dpart. Cette considration, qui prendrait quelque
+force par un parallle tendu des deux systmes, n'est pourtant pas
+mes yeux la principale. Si je n'admets pas que Leibnitz commence par la
+pluralit, c'est tout simplement, Messieurs, parce que la chose est
+impossible. la question de savoir d'o viennent les monades, il faut
+ncessairement une rponse, et si la rponse de Leibnitz ne cadrait
+point avec le reste de son systme, il ne resterait qu' la corriger. La
+seule manire consquente de dvelopper le systme de Leibnitz et d'en
+concilier les lments, d'en saisir l'intime pense, c'est de prendre le
+courant principal, l'idalisme, en le remontant d'abord jusqu' sa
+source. C'est l, Messieurs, ce que nous venons d'essayer.
+
+La monade centrale est donc quelque chose, bien qu'elle ne soit pas une
+monade, car elle n'_existe_ pas; mais elle est la base, le sujet de
+toute existence, la substance cause d'elle-mme et de tout. L'acte de sa
+propre ralisation est un acte de rflexion, de distinction, de
+spcification, d'intelligence, ternelle gnration du multiple et du
+divers.
+
+Ce qui occupe la scne, ce qui existe, ce sont les monades, les penses
+pensantes, conscientes d'elles-mmes des degrs divers, relles par
+consquent des degrs divers, puisque se raliser c'est se comprendre,
+mais conspirant toutes vers un mme but. Le prsent, l'actuel,
+l'univers, l'existence, en un mot, est donc remplie par la pluralit;
+l'unit se retrouve au-dessous et au-dessus: au fond, comme la source
+ternelle, comme la _srie des possibles_ (c'est une autre dfinition de
+Dieu, hardiment jete en avant par Leibnitz). Au-dessus, comme l'Ide,
+comme le but, comme l'_harmonie des choses_. L'unit n'est pas relle,
+elle est idale et virtuelle seulement. Idal et virtuel, Messieurs:
+dans un sens c'est la mme chose, dans un autre c'est fort diffrent. La
+_srie des possibles_, c'est le Dieu virtuel; l'_harmonie des choses_,
+c'est le Dieu idal. ternellement virtuel, ternellement idal, Dieu
+n'est jamais rel, mais toujours impliqu dans le mouvement de
+ralisation qui va du virtuel l'idal et se traduit dans les monades.
+En un mot, comme pour Spinosa, mieux que chez Spinosa, Dieu est la
+Substance. Mais Leibnitz a compris plus clairement que la substance, en
+tant que substance, n'existe pas; il se montre plus fidle cette
+donne, il met le mouvement dans l'objet mme de la philosophie, tandis
+que dans le spinosisme il n'y a de mouvement que chez le penseur.
+
+Au fond, malgr l'extrme diffrence d'excution et de manire, les deux
+systmes sortent de la mme source et reproduisent le mme type:
+l'essence universelle se ralisant elle-mme selon l'immuable ncessit
+de sa nature. Dans Spinosa les articulations sont faiblement indiques;
+il a des distinctions au lieu de mouvements. Le systme de Leibnitz est
+plus large, plus panoui, plus vivant; mais Leibnitz en raconte des
+fragments, il y fait allusion plutt qu'il ne l'expose, et ne
+s'assujettit pas toujours la loi d'une consquence rigoureuse.
+L'_thique_ de Spinosa ne prsente pas l'entier et libre dveloppement
+de l'ide de substance absolue; elle reste en dessous. Leibnitz, au
+contraire, dpasse l'ide de substance. La notion qui domine dans son
+systme est celle de _but_. L'unit virtuelle se ralise dans la
+pluralit des monades pour se ressaisir comme unit idale, comme
+l'harmonie, qui est le but universel. Ainsi, d'aprs la logique intime
+de ce point de vue, que Leibnitz est loin de suivre habituellement, mais
+que, par intervalles du moins, il a trs-distinctement aperue, le
+principe absolu de l'tre n'est rien d'actuel, rien d'existant, il n'est
+que but, il n'est que loi, il n'est qu'Ide: pourquoi, Messieurs?--parce
+que ces notions sont les plus hautes que l'esprit ait conues jusqu'ici;
+or la plus haute de nos ides sera toujours notre dfinition de Dieu.
+L'ide la plus haute est celle de libert; aussi le systme de Leibnitz,
+s'levant au-dessus du spinosisme, nous fait-il avancer du ct de la
+libert, quoiqu'il soit fond sur la ncessit universelle non moins que
+celui de Spinosa. Mais la ncessit de Spinosa est la pure ncessit de
+contradiction: Les choses sont ce qu'elles sont par la nature de la
+substance, parce qu'il est impossible qu'elles soient autrement. La
+ncessit de Leibnitz est la ncessit de la cause finale, la ncessit
+intelligente, la ncessit de la perfection: Les choses sont ce qu'elles
+sont parce que l'accomplissement du but final ou du souverain bien le
+rclame. Qu'il y ait une diffrence bien relle entre ces deux points de
+vue, je ne le crois pas. C'est le mme rsultat, obtenu directement dans
+l'un des cas, et dans l'autre, au moyen de quelques intermdiaires. Mais
+s'il n'y a pas de diffrence relle, il y a une diffrence d'intention
+qui est dj beaucoup. La ncessit de Leibnitz est possde du besoin
+de libert. L'ide d'un but suprme conduit irrsistiblement l'esprit
+celle d'une intelligence qui conoit ce but et qui le poursuit, soit
+avec rflexion, comme Leibnitz reprsente la chose ordinairement en
+s'accommodant aux doctrines reues, soit spontanment, sans rflexion,
+ce qui est la solution la plus conforme la dfinition gnrale de la
+substance, laquelle il faut tout ramener pour trouver l'lment
+systmatique et spculatif de cette pense vaste, lumineuse, pntrante,
+mais indcise. L'indcision est de son essence. C'est comme le
+rond-point de la fort, ou comme un massif o les eaux se partagent. On
+peut, avec une gale consquence, pousser la pense de Leibnitz au
+ralisme ou l'idalisme, la ncessit ou la libert, l'atomisme
+ou au panthisme. Inconsistante en sa fcondit prodigieuse, elle ne
+peut subsister qu'en se transformant.
+
+Tel est Leibnitz. Maintenant, Messieurs, mesurons du regard le chemin
+parcouru, rglons compte avec le XVIIme sicle, essayons d'apprcier les
+rsultats positifs acquis la pense. Ce sera bien court, car si chaque
+systme vu du dedans est un monde, il n'est qu'un point, vu du dehors.
+
+Descartes a pos le problme: Il faut trouver le principe de l'tre dans
+la pure pense. Spinosa commence cette recherche, et dit: Nous concevons
+ncessairement le principe de l'tre comme la substance universelle qui
+se produit elle-mme. Leibnitz part de l pour demander comment la
+substance se produit elle-mme, et cherche une rponse telle qu'elle
+permette de concevoir l'existence du monde fini; il reproduit dans la
+sphre de la libre pense une solution dj propose par les thologiens
+spculatifs, mais en la dgageant des complments et des correctifs de
+la thologie: La substance se produit en se rflchissant, par l elle
+se limite et se diffrencie l'infini.
+
+Ainsi:
+
+I. L'ide de Dieu est en nous;
+
+II. Dieu est la substance qui produit l'existence;
+
+III. L'activit de la substance est _idale_.
+
+Ces trois propositions rsument les trois grands systmes philosophiques
+du XVIIme sicle au point de vue de la philosophie elle-mme. Le reste
+appartient l'histoire.
+
+La mtaphysique construite par Wolf et par ses nombreux disciples sur
+les ides de Leibnitz prend les allures d'un systme rgulier, systme
+plus vaste et plus complet que tous les prcdents quant son
+ordonnance extrieure. Mais il roule sur des dfinitions convenues, il
+suppose les ides des choses et ne les produit pas. Dans cette cole, le
+travail de la pense consiste rattacher certains attributs donns
+des sujets donns galement. Ce procd, qui rappelle celui de la
+scolastique, dont le systme de Wolf se rapproche d'autres gards
+encore, ne saurait convenir la spculation vritable. L'intrt
+principal de la philosophie consiste dans la cration d'ides nouvelles.
+Wolf en introduisit peu. Son cole parat avoir eu pour mission de
+populariser l'idalisme et d'en tirer les consquences en rduisant peu
+ peu la science rationnelle aux proportions d'une psychologie.
+
+Le systme profondment spculatif de Leibnitz est affect ds le
+principe d'un lment empirique qui en trouble la puret. Cette branche
+gourmande attira peu peu tous les sucs; la psychologie exprimentale
+remplaa la philosophie et la premire cole idaliste allemande finit
+ainsi par se trouver place peu prs sur le mme terrain que la
+clbre cole anglaise de Locke.
+
+Vous savez, Messieurs, comment Locke s'tait appliqu dans son Essai sur
+l'entendement humain, code philosophique du XVIIIme sicle, faire
+sortir toutes nos ides de l'exprience sensible et de l'activit
+spontane de l'esprit, qui tend, restreint et combine les donnes
+exprimentales sans produire aucun lment nouveau.
+
+Un demi-sicle plus tard, l'cossais Hume avait conclu de ces prmisses
+la vanit de l'ide de cause, allguant avec raison que l'exprience
+sensible ne saurait tablir qu'un fait soit la cause d'un autre. Ceci
+conduisait naturellement au scepticisme. Hume accepte cette consquence
+et la dveloppe avec esprit. Au fond, Messieurs, il n'y avait rien
+d'excessivement redoutable dans ce mouvement de la pense. Il tait
+naturel d'en infrer la fausset de la thorie de Locke sur l'origine de
+nos ides; et si cette thorie n'et pas t si profondment enracine
+dans les tendances du sicle, la chose n'et exig ni grands efforts ni
+grand appareil. On aurait dit: si toutes nos ides viennent de
+l'exprience comme Locke le prtend, Hume dmontre que nous ne saurions
+avoir l'ide de cause, car l'exprience est incapable de la fournir.
+Mais nous avons rellement cette ide, et si bien, que nous ne pouvons
+pas nous en passer un instant; par consquent Locke a tort, toutes nos
+ides ne viennent pas de l'exprience. Le raisonnement tant rgulier,
+l'vidente fausset de la conclusion tablit la fausset du principe. En
+effet, les suppositions de Hume sur la manire dont l'ide de cause se
+serait introduite en contrebande dans l'intelligence et dans la langue
+humaines ne supportent pas l'examen. Hume lui-mme n'apportait sa
+philosophie qu'un demi srieux. Il tait sans doute un peu sceptique
+l'endroit de son scepticisme.
+
+De bonne heure on recommande aux coliers de ne pas conclure de la
+succession la causalit, du _post hoc_ au _propter hoc_. Hume, lui,
+prtend que le _propter hoc_, la cause ne signifie autre chose que la
+succession. Il raconte que les hommes ayant pris l'habitude de voir tels
+faits se produire aprs tels autres, ont imagin d'appeler ceux qui
+viennent ordinairement les premiers, cause de ceux qui les suivent, de
+sorte que le rapport de cause effet dsignerait seulement une
+succession accoutume, et par suite, une succession prvue. Les choses
+se passent tout autrement dans notre esprit; il suffit pour en tre
+convaincu de s'observer soi-mme, et cette observation n'est pas
+difficile faire. Nous savons tous ici que l'clair n'est pas la cause
+du tonnerre, et pourtant nous attendons le tonnerre avec certitude quand
+nous avons vu briller l'clair. Comment cela serait-il possible si la
+causalit n'tait qu'une succession prvue? Et s'il est besoin
+d'observations multiplies pour imaginer que les phnomnes ont des
+causes naturelles, la premire gnration des hommes a d vivre
+longtemps sans se douter qu'il y en et. Au point de vue thorique il
+faudrait l'en fliciter, puisque l'ide de cause est une ide vide; mais
+nous n'imaginons gure comment elle a fait pour s'en passer. Il est
+inutile d'insister.
+
+Indpendamment des consquences sceptiques qu'il est si facile d'en
+faire jaillir, la thorie de Locke sur l'origine des ides, et celle de
+la sensation transforme de Condillac, expression systmatique du mme
+point de vue gnral, sont entaches d'un grave dfaut logique. Il est
+une foule de notions dont l'esprit se sert naturellement avant de s'tre
+rendu compte qu'il les possde; on les emploie sans s'en douter, sans
+les formuler. Avec un peu de ngligence, la proccupation systmatique
+aidant, rien n'est plus facile que de les introduire d'une manire
+inaperue et de bonne foi dans l'analyse mme qui a pour but d'expliquer
+leur formation. On s'y trompe un moment, mais une fois l'illusion
+signale, elle disparat. Il est inconcevable qu'elle ait chapp tout
+un sicle, que l'on n'accusera certes pas d'tre un sicle barbare. Cet
+aveuglement est d'autant plus extraordinaire que les vices du
+sensualisme avaient t indiqus avec beaucoup de prcision dans des
+ouvrages assez rpandus. Un tel spectacle nous humilie. On se demande si
+quelque chose de pareil ne nous arrive pas nous-mmes; si peut-tre
+tout un ct de l'vidence n'est pas drob aux penseurs de nos jours?
+Ce doute peut avoir une certaine utilit morale. Pour notre tude, il
+n'importe gure. Nous ne saurions ni changer nos yeux, ni renoncer
+nous en servir. Contentons-nous donc d'tre de notre sicle, et si nous
+voulons le faire avancer, tchons de le bien connatre. Nous sommes au
+berceau de sa philosophie, qui s'lve rapidement.
+
+Rpondre Hume et t une tche facile pour un esprit qui n'aurait pas
+subi les mmes influences; mais, en se bornant signaler une erreur
+manifeste, on n'aurait pas fait faire de progrs la pense.
+Heureusement Kant tait aussi du XVIIIme sicle; les arguments
+sceptiques de son contemporain firent sur lui une impression trs-vive.
+Il entreprit de rfuter Hume en rfutant Locke, son auteur; la manire
+dont il s'acquitta de cette tche montre que les ides de Locke avaient
+pntr profondment son esprit.
+
+Kant s'est propos de dterminer l'lment universel et ncessaire de la
+pense humaine, les vrits _a priori_ que nous devons tous reconnatre
+et qui sont la base de l'exercice de chacune de nos facults. Il
+s'agit pour lui de prouver l'existence des vrits _a priori_ et de
+mesurer l'tendue de leurs applications lgitimes, c'est--dire de fixer
+la comptence de notre esprit. Ce programme est celui de la science
+qu'il dsigne sous le nom de philosophie _critique_.
+
+Au premier coup d'oeil, il ne semble pas que la solution du problme
+kantien puisse s'appeler une philosophie; on pourrait mme aller presque
+jusqu' douter que le problme, tel que Kant l'a circonscrit,
+appartienne la science philosophique. En effet, la philosophie est une
+et universelle; tout en elle se rapporte au principe absolu des choses.
+La science de l'esprit humain devient philosophique cette condition,
+que l'esprit humain soit tudi dans son principe, dans son rapport avec
+Dieu. Il y aurait cependant de l'exagration dans un tel scrupule. La
+question reprise par Kant touche assurment l'absolu, puisque la
+possibilit d'une science de l'absolu y est implique. Elle peut tre
+considre indiffremment comme un prliminaire la philosophie tout
+entire ou comme une partie intgrante de la philosophie rgressive.
+
+Le but de ces leons m'interdit d'essayer une apprciation complte de
+la critique kantienne. J'en rendrai compte aussi sommairement qu'il me
+sera possible sans dtriment pour la clart; mais c'est uniquement afin
+de marquer dans quel sens elle a influ sur l'ide de l'absolu, que nous
+cherchons. Aussi ne dirai-je qu'un mot de la premire question que le
+criticisme suggre: la question de savoir s'il est rellement ncessaire
+ou convenable de faire prcder la science proprement dite par une
+critique de l'esprit humain.
+
+Depuis la publication de l'_Essai sur l'entendement_, de Locke, auquel
+Leibnitz avait oppos ses _Nouveaux Essais_, la question de l'origine
+des ides tenait le premier rang dans la philosophie. On y rattachait
+dj, par une suite naturelle, celle de la porte et de la comptence de
+l'esprit humain; l'ide de la critique tait donc un produit de l'esprit
+du sicle en mme temps qu'une rnovation: sa lgitimit est
+irrprochable au point de vue historique. Mais prendre les choses en
+elles-mmes, que faut-il penser de la place donne au problme de la
+connaissance? L'analyse critique des facults humaines, dtache des
+autres problmes philosophiques, a-t-elle chance de russir?
+pouvons-nous, en d'autres termes, en attendre un rsultat parfaitement
+certain? Il est permis d'en douter. Il s'agit, pour Kant, de savoir si
+nous sommes capables d'atteindre la vrit, et dans quelles limites. Si
+cette question est prise au srieux, il est clair qu'au moment o
+l'esprit la pose, toutes les facults sont dclares suspectes. Kant ne
+demande plus, comme Descartes: De quoi suis-je certain? mais il demande:
+Ai-je le droit d'tre certain? Maintenant, si toutes nos facults sont
+mises en suspicion, avec quel instrument accomplirons-nous l'oeuvre
+critique? Si la philosophie est impossible avant la Critique de l'esprit
+humain, comme Kant le proclame et comme, aprs lui, tant d'autres l'ont
+rpt sur parole, il faudrait, ce semble, au pralable, une seconde
+Critique qui nous clairt sur l'usage et sur la porte des facults au
+moyen desquelles nous entreprenons la premire, et ainsi de suite. Il
+est donc clair, Messieurs, que la Critique elle-mme, comme tout
+exercice de l'intelligence, dbute par la foi dans l'intelligence. Mais,
+si l'on se confie la pense avant tout examen, si cette confiance est
+suprieure l'examen dont elle fonde la possibilit, on ne voit pas
+pourquoi il serait ncessaire de commencer par l'analyse de nos facults
+plutt que par toute autre question. L'obligation de choisir cet ordre
+implique une parfaite conviction de l'aptitude de l'esprit se
+comprendre et se juger lui-mme, tandis que l'on ignore encore s'il
+est capable de pntrer tout autre objet. Or, Messieurs, la distinction
+qu'on tablit ainsi, loin d'tre axiomatique, nous parat tout fait
+arbitraire. Il n'y a donc pas de ncessit logique faire du problme
+de la connaissance la question pralable en philosophie. Je dis plus,
+Messieurs; non-seulement il n'est pas indispensable, mais il est
+impossible de traiter isolment l'analyse de l'esprit humain; ou du
+moins, en la dtachant ainsi de l'ensemble des questions philosophiques,
+il n'est pas permis d'en attendre autre chose qu'un rsultat provisoire
+et propdeutique. Pour obtenir de l'esprit humain une science vraiment
+philosophique, il faudrait l'tudier sa place dans l'ordre gnral des
+choses, il faudrait par consquent lui assigner sa place dans un tel
+ordre, ou, comme le dit Leibnitz, il faudrait une mtaphysique pour
+fonder la psychologie.
+
+Mais si l'analyse des fonctions intellectuelles, traite part, en
+guise de prliminaire, ne peut ni rvler l'esprit lui-mme dans son
+principe, ni lui donner une confiance en son droit dont il n'a
+rellement pas besoin, elle peut au moins constater des faits, et comme
+science de faits, rien n'empche de l'aborder la premire. L'usage qui
+fait servir la psychologie d'introduction aux tudes philosophiques, se
+fonde sur des raisons de convenance dont je suis loin de mconnatre le
+poids. Si l'observation attentive de nos facults ne suffit pas pour
+juger dfinitivement de leur valeur, elle nous apprend du moins les
+diriger. Malheureusement ce point de vue n'est pas celui de la Critique.
+Elle ne veut pas constater seulement les faits, mais expliquer la
+possibilit des faits, et ce mlange de psychologie et de mtaphysique,
+d'exprience et de raisonnement _a priori_, qui fait au kantisme pris en
+lui-mme une position difficile, en rend l'tude assez fatigante.
+
+ vrai dire, Messieurs, je ne pourrai vous l'exposer que
+trs-superficiellement. Une exactitude rigoureuse de tous les termes
+m'obligerait entrer dans plus de dtails que notre plan ne le
+comporte. Je chercherai la vrit des apprciations et la fidlit de la
+couleur, mais il serait fcheux que vous prissiez pour base de votre
+tude historique du criticisme les deux leons auxquelles je devrai me
+borner. Il y a tout un ct du systme de Kant, celui du travail logique
+et de l'enchanement rigoureux, que nous serons forcs de ngliger.
+
+
+
+
+NEUVIME LEON.
+
+Kant (suite). Coup d'oeil sur la _Critique de la raison pure_. Dans cet
+ouvrage, Kant dmontre la prsence d'un lment _a priori_ dans nos
+connaissances. Il fait l'inventaire des ides _a priori_. Il ne leur
+attribue qu'une valeur subjective; de sorte que, selon lui, nous ne
+connaissons que nos propres facults, tout en sentant qu'il existe hors
+de nous un monde rel, mais inaccessible. Cependant la pense dborde la
+formule. Kant est spiritualiste; logiquement il doit aboutir
+l'idalisme pur; ses convictions intimes le rattachent au systme de la
+libert. La subjectivit qu'il attribue aux ides _a priori_ dpend de
+celle du temps et de l'espace, qui n'est enseigne elle-mme que pour
+rendre la libert intelligible. Notre libert, comme l'existence de Dieu
+et la vie venir deviennent certaines par la certitude absolue de
+l'obligation morale.
+
+
+Messieurs,
+
+Kant se propose essentiellement, dans ses trois Critiques, de dresser
+l'inventaire des vrits _a priori_ d'aprs lesquelles l'esprit se
+dirige dans l'exercice de ses diverses facults. Dans ce travail
+d'analyse, il suit le fil d'une psychologie qui n'est pas absolument
+originale, et qu'il a accepte sans peut-tre beaucoup l'approfondir au
+dbut; du moins ne la justifie-t-il pas d'une manire explicite. Il
+tudie les facults de l'me isolment, il les spare mme dans ses
+crits plus qu'elles ne l'taient dans sa pense. Cette division,
+invitable jusqu' un certain point, de ce qui ne fait pourtant qu'un
+tout en ralit, ajoute aux difficults de l'entreprise.
+
+Nous commenons, avec notre auteur, par l'apprciation des facults
+thoriques qui ont pour fin la connaissance de l'universel et du
+ncessaire. Ces facults, Kant semble les envelopper sous le nom de
+Raison pure dans l'intitul de son principal ouvrage.
+
+Selon lui, l'esprit n'agit pas sans quelque impulsion extrieure.
+L'esprit reoit du dehors la matire de ses perceptions ou ce qui les
+diffrencie accidentellement les unes des autres, mais il n'existe aucun
+rapport assignable entre la cause extrieure des perceptions et les
+perceptions elles-mmes, attendu que celles-ci deviennent ce qu'elles
+sont en nous par l'effet du temps et de l'espace, notions dont il est
+impossible d'attribuer l'origine au monde extrieur. Conditions
+ncessaires de tout exercice de l'activit sensible, le temps et
+l'espace sont en nous _a priori_. Ils forment l'lment _a priori_,
+l'lment intelligible de la sensibilit soit extrieure, soit
+intrieure. Kant les nomme des _intuitions a priori_; cette expression a
+des inconvnients analogues celle d'ide inne. Il les appelle aussi
+les _formes a priori_ de la sensibilit, ce qui serait mieux, dans ce
+sens que l'on considre volontiers la forme comme insparable du fond;
+mais Kant ne parat pas l'entendre absolument ainsi. Du reste, l'antique
+opposition de la matire et de la forme joue un assez grand rle dans
+son systme. Rien, ses yeux, n'est _a priori_ sinon les formes.--De ce
+que le temps et l'espace existent en nous _a priori_, comme la manire
+dont nous concevons ncessairement les choses, Kant en infre leur
+subjectivit. Le temps et l'espace viennent de nous, donc ils ne
+viennent pas des choses et sont trangers la nature des choses; de l
+rsulte la subjectivit de toutes les reprsentations tendues et
+temporelles, c'est--dire de toutes les reprsentations quelconques.
+Elles ont un contenu rel, une cause indpendante de nous, mais cette
+cause est absolument inconnue. Il est permis de contester la rigueur
+d'une telle conclusion, dont la porte est immense.
+
+Au-dessus de la sensibilit nous trouvons l'entendement, qui concentre
+les perceptions et les transforme en ides par l'unit qu'il leur
+impose. La loi suprme de l'intelligence est l'unit. L'intelligence
+relie les uns aux autres les lments divers de l'existence intrieure,
+en les rapportant une unit logique absolue que le philosophe appelle
+_aperception du moi_. Il ne faut pas prendre cette unit logique pour
+une unit relle; ce n'est pas le moi, c'est la manire dont, en vertu
+des lois de notre intelligence, nous sommes obligs de concevoir le moi;
+nous le comprenons ncessairement comme unit absolue; mais qu'est-il en
+lui-mme? nous n'en savons rien.
+
+L'acte par lequel l'entendement _synthtise_ les intuitions,
+c'est--dire en fait des units en les rapportant l'unit centrale,
+s'appelle jugement. Il n'y a qu'un certain nombre de formes de jugement
+possibles; ces formes sont les manires dont l'intelligence s'exerce,
+ses fonctions ou ses lois. En y rflchissant, nous trouvons que le
+caractre de chacune d'elles s'exprime dans une ide, laquelle nous
+donnons le nom dj consacr de _catgorie_. L'ide de substance, par
+exemple, est une catgorie ou l'expression d'une forme de jugement; elle
+exprime la ncessit intellectuelle en vertu de laquelle nous rapportons
+toute espce d'intuition ou de perception l'unit d'un sujet
+persistant, dont nous supposons forcment l'existence. Quand je dis: La
+rose est blanche, par exemple, ma pense se dvelopperait comme suit:
+L'impression particulire que je reois et que je nomme blancheur,
+appartient un sujet que je suis oblig de supposer, auquel je rapporte
+d'autres perceptions encore, et qu'en raison de cet ensemble de
+perceptions j'appelle la rose. Les catgories sont donc les lments _a
+priori_ de l'intelligence, mais des lments purement formels; ce sont
+les diffrentes manires de ramener l'unit la diversit des
+sensations; ce sont des facults, si vous voulez. Chacune d'elles n'est
+autre chose, au fond, qu'un mode de notre activit subjective.
+
+L'activit de l'entendement ne peut s'exercer que sur une matire
+donne, et cette matire, ncessaire l'application des catgories,
+doit tre une intuition du sens interne ou des sens extrieurs, car il
+n'y a pas d'autres intuitions.
+
+C'est un grand principe de la philosophie kantienne, il le semble du
+moins au dbut, que l'intuition seule fournit un contenu nos penses.
+Kant ne justifie pas ce principe; il est clair qu'il l'emprunte
+l'empirisme de Locke. Le systme de Kant est un dveloppement autant
+qu'une rfutation du point de vue de Locke. Pour Kant comme pour Locke,
+toute connaissance relle vient des sens et de la spontanit de
+l'esprit s'appliquant aux donnes des sens; seulement Kant, entrant plus
+avant que Locke dans l'analyse de cette activit spontane, dmontre
+qu'elle est elle-mme une source d'ides parfaitement originale, mais
+d'ides purement formelles, subjectives dans leur porte comme par leur
+origine; ce sont les ides de ses propres lois. Le temps et l'espace ont
+dj ce caractre, ils sont les lois de l'intuition; puis viennent les
+catgories et d'autres encore. Cependant, Messieurs, il est naturel
+l'intelligence de prendre pour des ralits ces ides purement formelles
+et subjectives. L'intelligence devenant son objet elle-mme, toutes
+les formes qui lui sont inhrentes se changent en objets ses yeux.
+Ainsi, comme elle est oblige, je l'ai dit, de rapporter toutes les
+perceptions un sujet logique permanent, elle suppose invinciblement
+l'existence objective d'un tel sujet permanent et l'appelle substance.
+Les causes de nos impressions sont pour elle des substances. Pour
+comprendre que la substance ou la notion de substance est une forme de
+notre entendement, la Critique tait ncessaire.
+
+L'intelligence poursuit hors d'elle-mme cette tendance l'unit qui la
+constitue, et s'efforce ainsi de concevoir les choses (qu'elle tient
+pour relles, quoi qu'elles ne soient que des phnomnes de notre esprit
+dont la cause est inconnue), comme formant ensemble un tout bien
+enchan qu'elle appelle le Monde, tout dpendant d'un principe unique,
+qu'elle nommera Dieu.
+
+Cette tendance de L'esprit poursuivre l'application de ses lois au
+del de la sphre sensible, en composant des units suprieures celles
+des objets sensibles (qui sont dj son produit), fait l'essence de la
+Raison. Au vrai, la raison n'est que l'entendement lui-mme prolongeant
+ses lignes au del des phnomnes jusques au point o elles viennent
+converger.
+
+Ainsi la loi qui lui fait rattacher les perceptions internes ou externes
+ l'unit d'un sujet, la conduit l'ide rationelle du sujet absolument
+simple des phnomnes intrieurs qu'elle appelle l'me.
+
+La loi de causalit pousse la raison concevoir tous les vnements
+comme compris dans un systme d'effets et de causes. Ce systme, c'est
+le Monde.
+
+Enfin, la loi de contradiction exige que tout objet rel soit absolument
+dtermin, c'est--dire que l'on puisse lui donner positivement ou
+ngativement tous les attributs concevables. L'tre effectif d'un objet
+se prsente ncessairement la pense comme une partie de l'tre
+possible. C'est par cette considration que l'esprit est engag, selon
+Kant, concevoir l'ide d'un tre sur lequel se fondent tous les
+possibles et qui, par consquent, comprend en lui toute ralit. Cette
+ide est l'ide de Dieu, telle du moins que l'avait dtermine,
+l'poque o le penseur de Knigsberg crivait, la philosophie allemande,
+plus cultive et plus forte dans ce temps-l que nous ne l'imaginons
+d'ordinaire. Kant lui-mme avait publi, en 1763, un ouvrage particulier
+pour prouver l'existence de Dieu comme fondement de toute possibilit.
+L'auteur se prend donc ici comme objet de son analyse. Pour bien
+comprendre la langue de Kant et mme parfois sa pense, il ne faudrait
+pas oublier que la Critique de la raison pure est en mme temps celle de
+la mtaphysique en vogue dans un sicle et dans un pays donns.
+
+La raison, cherchant les premiers principes de toute chose ou
+l'inconditionnel en tout sens, conoit donc comme le point de dpart
+d'une explication absolue des faits, les trois ides de la substance
+simple, du Monde et de Dieu. Ce sont l des _Ides_ dans le sens
+platonicien, c'est--dire des objets tenus pour rels, mais qui
+appartiennent une sphre suprieure toute exprience et qui ne
+sauraient tre l'objet d'aucune intuition. Selon Kant, nous nous levons
+par un mouvement naturel et ncessaire la conception de ces ides;
+cependant nous n'avons pas le droit de nous prtendre scientifiquement
+certains de leur existence objective, nous ne sommes pas mme srs que
+leur existence soit possible, prcisment parce que ce sont des ides
+dont la matire ne peut nous tre fournie par aucune exprience; or la
+pense ayant pour objet de comprendre l'exprience en la rsumant, sa
+vrit n'tant jamais que relative l'exprience (c'est ici le point
+capital), elle reconnat la possibilit de l'exprience pour limite
+infranchissable. Ce qui, de sa nature, est sans analogie avec nos
+perceptions, ce qui appartient une sphre o la perception n'atteint
+pas, tombe en dehors de la certitude et de la science. Les notions de
+Dieu, de l'me et du Monde expriment la condition absolue non de
+l'existence des objets rels, mais de la manire dont oprent nos
+facults subjectives. Nous devons reconnatre que notre intelligence est
+organise de manire fonctionner comme si nous possdions certaines
+solutions sur les grands problmes que soulvent ces mots sonores, mais
+qu'en ralit nous ne pouvons rien affirmer sur leur objet. Et la
+preuve, c'est qu'en analysant les procds par lesquels nous pensons les
+atteindre, on y dcouvre des vices de raisonnement ou qu'on arrive avec
+un droit gal deux solutions contradictoires: ainsi sur la question de
+savoir si le monde est fini ou infini, s'il existe ou s'il n'existe pas
+de cause premire, etc. Il y a donc pour la raison une illusion
+invitable. Puisqu'elle est invitable, on serait tent de se demander
+par quelle fortune un savant prussien s'en est dlivr; mais je
+n'insisterai pas sur cette observation, que l'tude du criticisme
+suggre pourtant plusieurs fois, et qui chaque fois revient plus
+pressante. Je demande seulement l'auteur quelles sont les sources de
+l'erreur qu'il signale.-- cette question le criticisme a deux rponses:
+l'une se prsente immdiatement, l'autre est plus profonde.
+
+Et d'abord, Messieurs, il est clair que l'on arrive l'erreur en
+partant d'un faux principe. Nous cherchons la substance et la cause des
+choses, et nous prenons pour des choses les reprsentations de notre
+esprit. Ainsi toute notre science du monde est fantastique, illusion qui
+se reflte dans la science de Dieu. L'unit vritable des choses n'est
+pas objective, mais subjective, puisque les choses sont en nous. Et
+quant aux ralits qui produisent l'tre phnomnal en se voilant dans
+les formes du temps et de l'espace, nous n'en connaissons point la
+nature; il est donc bien inutile de chercher les lois de leur
+enchanement. Ne sachant rien des parties, quelle ide nous ferions-nous
+du tout?
+
+Mais il y a plus; si notre base est vicieuse, les instruments qui nous
+servent btir le sont aussi. Nous ne pouvons philosopher qu'en suivant
+les lois de notre esprit, le fil des catgories. Or les catgories n'ont
+qu'une valeur subjective; leur seul emploi lgitime consiste rendre
+intelligibles les reprsentations que la sensibilit nous fournit.
+
+Kant pourrait affirmer purement et simplement la subjectivit des
+catgories, comme il le fait pour le temps et pour l'espace, et la
+prouver par le mme argument: Les catgories viennent de nous, donc
+elles ne valent que pour nous.--Cependant, guid par des principes que
+nous apercevrons plus tard, bien qu'il ne les ait pas formuls d'une
+manire explicite, Kant rpugne proclamer l'impuissance de la pense
+dans cette forme absolue. Il arrive au mme rsultat par un chemin un
+peu plus long. L'intelligence est sans reproche, mais la perception
+sensible est dj condamne; or nous ne savons pas employer les
+catgories de l'intelligence sans les plonger dans l'onde colore de la
+perception. Elles empruntent invitablement l'lment _a priori_ de
+l'intuition en gnral, c'est--dire au temps, une sorte de robe dont il
+est impossible de les dpouiller. Ainsi les catgories, tant revtues
+de la forme du temps, ne peuvent videmment s'appliquer qu'aux choses du
+temps, et par consquent leur emploi n'est lgitime que dans le domaine
+subjectif de l'exprience, bien que dans la puret de leur dfinition
+elles fussent peut-tre capables d'atteindre le rel et l'absolu.
+Qu'elles soient subjectives de leur essence ou par l'influence
+invitable de l'imagination, le rsultat est identique. Les seules
+vrits certaines _a priori_ que l'analyse de la raison nous enseigne,
+sont les lois formelles de cette raison, lois qui diffrent des
+catgories en ce que l'entendement ne peut pas ne pas appliquer
+celles-ci et qu'il les applique toujours de mme, tandis que la raison
+est plus ou moins libre de se conformer ou de ne pas se conformer ses
+lois particulires, savoir les lois d'unit, de varit et de
+continuit.
+
+Voil, Messieurs, dans une forme simple et sommaire, mais assurment
+trs-imparfaite, les conclusions de la Critique de la raison pure.
+
+Elles sont, comme vous le saviez dj, presque entirement ngatives.
+Non-seulement nous ne sommes pas jugs capables d'arriver la vrit
+philosophique, la connaissance des principes des choses, de Dieu, de
+l'me et du Monde considr dans son unit, mais, par la distinction
+tablie entre le subjectif et l'objectif, nous sommes dpossds de
+toute vrit quelconque. Que connaissons-nous, en effet, selon Kant?
+Nous connaissons le mcanisme de nos facults intellectuelles, nous
+connaissons _a priori_ les lois gnrales qui rgissent l'exercice de
+ces facults, mais nous savons en mme temps que les rsultats auxquels
+nous parvenons par cet exercice rgulier, n'ont de valeur que
+relativement nous. Ils forment un ensemble harmonique dont chaque
+partie se rapporte aux autres, parce qu'ils sont tous obtenus d'aprs
+les lois de notre nature; ils sont l'expression de notre nature; mais
+ils se donnent naturellement, ncessairement, pour autre chose encore;
+ils se prsentent comme l'image d'une ralit qui subsiste
+indpendamment de nous. En cela ils nous trompent. Toutes nos facults
+nous trompent, car elles nous font croire que nous possdons la
+connaissance d'objets nombreux, distincts de notre esprit, tandis que
+nous n'en connaissons aucun. Le monde que nous connaissons n'est qu'un
+fantme que nous crons en nous-mme d'aprs des lois uniformes. Selon
+l'expression de Leibnitz, c'est un rve bien rgl. Cependant, s'il
+n'existait aucun autre monde que ce monde fantastique, nos facults ne
+nous tromperaient point, aussi longtemps du moins que nous accepterions
+les faits bonnement, sans nous engager dans leur explication
+mtaphysique. Quelle que soit la nature du Monde, il suffit que, tel que
+nous le voyons, il soit vraiment le Monde pour que nous n'ayions pas
+sujet de nous plaindre. Mais il existe rellement un monde indpendant
+de nous et de notre facult de connatre, un monde qui est vis--vis de
+nous prcisment dans le rapport que nous imaginons entre nous et le
+monde fictif de nos reprsentations, un monde qui nous entoure et qui
+agit sur nous, car c'est lui qui donne la premire impulsion nos
+fonctions intellectuelles. Eh bien! ce monde, le monde _des choses en
+soi_, nous ne le connaissons point, nous ne pouvons pas mme nous en
+faire la moindre ide.
+
+Tel est le rsultat direct de la Critique. Assurment elle n'apporte
+aucun enrichissement la notion du principe absolu des choses que la
+philosophie possdait avant elle. Mais si la Critique de la raison pure
+ne constitue pas en elle-mme un progrs d'une science dont elle nie
+jusqu' la possibilit, elle ne lui donne pas moins une impulsion
+fconde, et l'on trouve en elle le germe de plus d'un progrs.
+
+D'abord, la prendre simplement en elle-mme, sans sortir de sa forme
+authentique et pour ainsi dire officielle, elle ramne la philosophie
+avec puissance son ternel objet, l'lment _a priori_ de la pense,
+aux vrits ncessaires. La Critique ne prsente qu'un inventaire de ces
+donnes _a priori_; encore peut-on contester l'exactitude de son
+dpouillement. Elle ne forme pas un tout des valeurs isoles qu'elle
+dprcie si fortement par la subjectivit qu'elle attribue aux formes de
+la pense. Mais enfin, elle reconnat l'existence de l'_a priori_ et le
+rtablit dans ses droits avec l'autorit d'une irrsistible vidence
+contre les ngations du scepticisme.
+
+Puis, Messieurs, si nous pntrons au del de la lettre et du mcanisme
+extrieur du systme pour en saisir l'intention et l'esprit, en suivant
+des indications partout rpandues, il sera facile de reconnatre dans
+Kant le successeur lgitime de Leibnitz, le dpositaire des traditions
+de la philosophie spiritualiste, qu'il ne continue pas seulement, mais
+qu'il agrandit, qu'il corrige et qu'il prcise.
+
+La diffrence fondamentale entre les deux systmes de Leibnitz et de
+Spinosa nous a paru se rsumer en ces mots: Spinosa conoit la substance
+ou l'tre universel essentiellement comme objet; le dynamisme de
+Leibnitz nous porte le concevoir comme sujet. La consquence finale du
+premier point de vue serait le matrialisme; aussi, quoique Spinosa ne
+ft pas matrialiste, mais qu'il prtendt garder l'quilibre, on
+pouvait y tre tromp. Le point de vue de Leibnitz, pris dans sa plus
+haute gnralit, est le fondement du spiritualisme, dont l'idalisme
+n'est que l'une des formes possibles et peut-tre une dviation.
+
+Eh bien! Messieurs, l'ide que l'tre rel doit tre considr comme
+_sujet_, fait aussi le fondement de la philosophie de Kant. Il a
+dvelopp ce germe en deux directions presque opposes: l'une est
+l'idalisme pur, l'autre le vrai spiritualisme. Le systme de Leibnitz
+est un semi-idalisme. La notion centrale y est la force. Leibnitz donne
+ l'activit de cette force le nom de perception, mais sans attacher
+ce terme un sens bien prcis. De l rsulte l'extrme flexibilit de son
+systme, son ambigut, l'impossibilit de le dployer sans le
+transformer. Le ct par lequel Kant est entr dans la philosophie
+(l'analyse des conditions selon lesquelles s'exerce l'intelligence
+humaine), le conduisit sur les limites de l'idalisme pur. L'idalisme
+pur est la consquence rigoureuse de son point de vue. En effet, l'ide
+que les lois de la pense sont les lois de l'univers, ide que toute
+thorie un peu profonde de la connaissance est oblige de formuler,
+parce que le fait de la connaissance est inexplicable sans elle, cette
+ide, qui pousse Leibnitz ne composer l'univers que d'intelligences,
+n'est pas trangre non plus la philosophie de Kant. Toutes choses,
+dit-il, appartiennent au mme tout d'exprience; ds lors le moi
+subjectif et le monde qu'il contemple doivent tre considrs comme les
+deux faces, comme la double manifestation et le double produit d'un mme
+principe et d'une mme essence. Sans une identit intrieure du sujet
+connaissant et de l'objet connu, il n'y a pas de science possible; Kant
+constate cette vrit avec la philosophie de tous les sicles. Il
+l'explique par un idalisme subjectif mitig, en faisant de l'objet ou
+du monde le produit du sujet, de l'esprit humain excit par l'action
+inconnue d'une cause inconnue, qu'il appelle la _chose en soi_. Mais,
+Messieurs, de cet idalisme mitig l'idalisme pur il n'y avait qu'un
+pas, il n'y avait qu' effacer, comme nous l'avons dj marqu dans une
+leon prcdente, cette chose en soi dont nous ne pouvons rien savoir,
+car, pour la connatre, il faudrait se dpouiller prcisment de toutes
+les facults au moyen desquelles nous connaissons. Et la suppression de
+la chose en soi n'exigerait pas grand effort de logique. Quel motif nous
+engage admettre son existence? videmment c'est l'impossibilit
+d'expliquer par les lois _a priori_ de la raison l'lment accidentel et
+variable des choses, des phnomnes. Pourquoi voyons-nous ceci plutt
+qu'autre chose? Les changements de nos perceptions ne dpendent pas de
+nous; il faut donc leur assigner une cause hors de nous. Ainsi nous
+reconnaissons l'existence de la chose en soi par obissance au principe
+de causalit. Mais l'axiome de la causalit est une loi de
+l'intelligence qui, selon les termes exprs de la Critique, ne trouve
+d'application lgitime que dans le domaine tout subjectif de
+l'exprience; la chose en soi est donc une invention de notre esprit
+pour expliquer les phnomnes, invention ncessaire sans doute, mais
+enfin c'est une invention. La chose en soi est subjective, et la seule
+ralit qui subsiste est le sujet ou le moi. Le moi demeure l'objet
+unique de la connaissance; ds lors aussi, jusqu' ce que l'volution
+idaliste soit accomplie, il doit tre considr comme l'essence et le
+principe de tout[39]. Dans cette doctrine la pense de Leibnitz est
+prcise, le mot qu'il emploie est pris au srieux, s'il n'existe rien
+que le sujet et le produit de sa pense; l'unique activit, l'unique
+force, l'unique ralit est bien rellement la perception. C'est ce
+rsultat que vient naturellement aboutir le criticisme.
+
+[Note 39: V. Leon III, page 45.]
+
+Mais, si cette consquence s'impose avec une sorte de ncessit logique
+au systme de Kant; si Kant a prpar le triomphe exclusif du principe
+subjectif dans la philosophie, en cherchant le pourquoi d'une croyance
+dont l'absolue ncessit garantit seule la justesse au point de vue
+spculatif; il est juste de remarquer qu'il a toujours et toujours plus
+hautement dsavou l'idalisme auquel semblait le condamner une
+dduction rigoureuse mais exclusive. Il ne veut pas tre idaliste, il
+veut tre spiritualiste; il veut concevoir l'tre rel comme esprit dans
+la signification totale du mot esprit, c'est--dire qu'outre l'lment
+intellectuel, outre l'activit de reprsentation, il veut encore trouver
+dans la substance l'lment de l'activit proprement dite, l'lment
+moral. Telle est la raison pour laquelle il a constamment maintenu
+l'opposition du _phnomne_ et du _noumne_, de la connaissance sensible
+et logique, la seule que nous possdions, et de l'intuition
+intellectuelle qui, permettant la contemplation directe des choses en
+soi, nous donnerait la vrit objective. Par cette distinction fortement
+accuse, la Critique de la raison pure a pouss l'esprit philosophique
+la recherche de nouvelles mthodes.
+
+Kant, qui donne beaucoup de soin la terminologie, n'est pas toujours
+heureux de ce ct-l. Le titre de son principal ouvrage servirait au
+besoin le prouver; il n'est pas trs-clair, et dans le fond il est peu
+conforme aux dfinitions kantiennes. La Critique de la raison pure est
+proprement une critique des facults intellectuelles par lesquelles nous
+obtenons la connaissance des choses finies. Les catgories de
+l'entendement n'ont pas d'autre usage, et c'est l'impuissance de ces
+catgories exprimer l'inconditionnel ou l'infini qui amne les
+difficults sur lesquelles Kant s'tend si longuement dans sa
+dialectique sous le nom de paralogismes et d'antinomies de la raison
+pure. Dans la sphre de l'intelligence spculative il ne connat pas
+d'autres facults; mais, par la critique qu'il en fait, il met l'esprit
+sur la voie des dcouvertes. Puisqu'il sait que nos connaissances sont
+subjectives, il conoit ou tout au moins imagine un autre mode de
+connaissance. En dmontrant que nos mthodes nous jettent
+infailliblement dans des contradictions lorsqu'on les pousse
+l'inconditionnel, il fait natre le besoin d'une mthode qui explique
+ces contradictions et qui en triomphe, car on ne peut pas admettre que
+l'essence de l'esprit humain soit de se contredire lui-mme.
+l'intuition dans le temps et dans l'espace il oppose l'intuition
+intellectuelle, qu'il nous refuse, il est vrai; mais tout au moins il en
+entrevoit la possibilit; il en fait ressortir la ncessit avec force;
+il suggre donc tout naturellement des penseurs plus hardis l'ide de
+fouiller plus profondment leur me pour y trouver cette intuition, et
+de fonder sur elle une mthode absolue. Ce n'est pas le moment de
+recueillir les germes spculatifs sems abondamment dans tous les crits
+du philosophe de Knigsberg et particulirement dans la Critique de la
+raison pure. Je n'ajoute qu'une rflexion, pour rattacher cette matire
+ la partie des travaux de Kant qui touche de plus prs l'objet de nos
+recherches, et dont je vous entretiendrai dans notre prochaine leon.
+
+Ce qui fait l'insuffisance des catgories de l'entendement, ce qui
+oblige le criticisme les tenir pour subjectives, c'est l'impossibilit
+de les appliquer sans faire intervenir l'lment du temps. Le chapitre
+o Kant fait voir comment les catgories s'allient ncessairement avec
+l'intuition du temps (_schmatisme de la raison pure_), est l'un des
+plus admirables de la Critique par la sagacit pntrante de l'analyse.
+Mais le temps est une forme du fini comme l'espace. On peut prolonger
+volont le temps et l'espace, c'est--dire qu'on peut en reculer
+volont les limites; mais c'est toujours la nature du fini, seulement
+c'est un fini dont nous n'atteignons pas les bornes; on ne conoit pas
+mme que le temps et l'espace pussent avoir des bornes, mais on ne les
+conoit pas non plus rellement illimits. Le temps infini, l'espace
+infini ne sont pas compris par nous dans l'unit d'un seul acte de la
+pense, parce qu'en vrit, quoiqu'on ait voulu corriger Kant sur ce
+point, l'espace et le temps ne tombent pas dans le domaine de la pense,
+mais dans celui de l'imagination, qui a toujours des limites quelque
+part. Le temps infini ne serait plus le temps, l'espace infini ne serait
+plus l'espace.
+
+Pour appliquer les catgories la ralit inconditionnelle, il faudrait
+pouvoir les affranchir de cet alliage du temps; et les catgories
+dbarrasses de l'lment du temps ne seraient plus les mmes
+catgories, mais des catgories toutes nouvelles, que Kant ne fait
+qu'entrevoir. Ainsi la causalit conue dans le temps revient la
+ncessit. Les lois qui rgissent notre intelligence souffriraient une
+exception, c'est--dire qu'elles seraient violes, si nous concevions un
+phnomne sans une cause antrieure dans le temps. Quoique cette
+priorit ne soit qu'un moment imperceptible et tout idal, puisque la
+cause n'est cause qu' l'instant o elle produit son effet, cependant il
+est impossible de ne pas admettre que la cause prcde l'effet.
+
+L'imagination a besoin du temps, elle l'introduit l mme o il n'a
+proprement point affaire, et dans la simultanit elle produit la
+succession[40]. L'acte que je viens d'accomplir, par exemple, a
+ncessairement sa cause en un fait antrieur, qui a lui-mme une cause,
+et ainsi de suite, moins d'admettre un effet dans le temps qui n'ait
+point de cause dans le temps, ce qui est absurde. Eh bien, cette
+succession de causes n'est autre chose que la ncessit universelle. Si
+nous parvenions dgager le rapport de causalit des ides de
+succession et de temps qui s'y associent, nous arriverions peut-tre
+comprendre la libert. Ainsi nous comprendrions que la cause immuable,
+intemporelle de tous nos actes, quel que soit l'ordre dans lequel ils se
+succdent, est notre caractre moral, et que ce caractre moral est ce
+qu'il est par le fait de notre volont, par notre libre dtermination,
+non par une dtermination prise une fois pour toutes dans le temps au
+commencement de la srie d'actes dont notre existence phnomnale se
+compose, mais par une dtermination toujours identique, une, ternelle,
+c'est--dire indpendante du temps. Or, Messieurs, cette causalit
+intemporelle ne serait plus la causalit que nous comprenons. Il
+faudrait la comprendre, cette causalit intemporelle, pour comprendre
+notre libert, et nous ne la concevons pas. Pourquoi, Messieurs? parce
+que notre imagination s'y refuse. C'est l'imagination que le temps est
+indispensable. Le temps est la forme de notre sensibilit; mais la
+sensibilit ne se spare point de l'intelligence, dont l'imagination,
+l'intuition intrieure forme un lment essentiel. L'intelligence pure,
+dpouille de tout lment sensible, nous appartient si peu, que nous ne
+pouvons pas mme nous en faire une ide. Kant a raison de penser que
+l'intelligence est une synthse d'intuitions. Nous ne comprenons donc
+pas notre libert. Mais, que nous la comprenions ou non, nous ne
+saurions en douter, et il n'est pas permis non plus d'en douter; douter
+de la libert serait douter du devoir, or il n'est pas permis de douter
+du devoir.
+
+[Note 40: Comparez l'analyse du phnomne oppos, leon XVII.]
+
+La causalit intemporelle dont je parle, cette causalit
+incomprhensible et pourtant certaine de la libert est incompatible
+avec une srie de causes et d'effets successifs, incompatible par
+consquent avec les catgories qui rgissent l'exprience. Il n'y a pas
+moyen qu'elles expriment toutes les deux galement la vrit, moins
+que la vrit ne se contredise elle-mme.
+
+Tel est le motif profond qui engage Kant dgrader le temps et les
+catgories du temps, et considrer le monde qu'elles expliquent comme
+un monde de pure apparence.
+
+Quoiqu'il nous interdise l'autre monde, le monde rel, celui-ci semble
+s'ouvrir pour lui sur un point, je veux dire la libert. L'intuition
+intellectuelle, dont le pressentiment domine toute sa pense, serait
+prcisment l'intuition de la libert. Si l'on n'admet pas qu'il avait
+cette intuition, plusieurs passages de ses crits, quelques-unes de ses
+thories mme, demeurent inexplicables. Cependant il nous la refuse.
+L'objet de notre intuition n'appartient pas au monde suprieur, c'est le
+reflet de ce monde dans le ntre. Ce reflet, cet clair produit au
+contact des deux sphres, nous l'appelons la conscience de l'obligation
+morale.
+
+Cette conscience est absolument irrcusable. Kant ddaigne de le
+prouver. L'obligation qu'elle impose est premptoire; la loi morale a sa
+sanction en elle-mme: dire que nous devons lui obir pour tel ou tel
+motif, c'est ne pas la comprendre; nous le devons parce que nous le
+devons, et rien de plus. Altrer le moins du monde cette position de
+devoir dans notre me, serait mconnatre ce que la conscience nous
+dicte et faire mentir son tmoignage. Rien n'est absolument bon qu'une
+volont droite; cette sentence du sage moderne perdrait sa sublimit en
+cessant d'tre un axiome.
+
+La volont droite, c'est--dire l'identit parfaite du vouloir et de
+l'obligation a donc quelque chose d'absolu; elle forme le point de
+contact entre nous et l'absolu. De l'obligation morale Kant conclut
+directement notre libert, et par l'intermdiaire d'une autre ide,
+celle du mrite insparable de la dignit morale ou de l'accomplissement
+du devoir, il infre l'existence d'un ordre moral, d'un monde de libert
+et d'un principe de cet ordre moral, d'un Dieu moral et par consquent
+personnel, tout autant de vrits qui appartiennent l'ordre objectif
+et qui, bien loin de rsulter d'un emploi consquent de la pense dans
+le domaine purement spculatif, sont incompatibles avec les lois de la
+pense spculative que la Critique de la raison pure nous a enseignes.
+
+Ici pour la premire fois vous voyez l'ide morale, introduite dans la
+philosophie rgressive, servir de base la thologie rationelle ou, ce
+qui revient au mme, la mtaphysique.
+
+Kant ne hasarde cette grande innovation qu'avec des prcautions et des
+rserves dont nous examinerons la porte dans notre prochaine runion.
+
+
+
+
+DIXIME LEON.
+
+Kant (suite). _Critique de la raison pratique_. Caractre absolu de
+l'obligation morale. De ce caractre absolu de l'obligation, on peut
+infrer l'essence du monde objectif, que nous ne saurions connatre
+thoriquement. Kant tablit ainsi, en dehors de la science et sur la
+base de la foi, la libert humaine, l'existence de Dieu et la vie
+venir. Mais cette foi n'est aprs tout qu'une forme de la science; ainsi
+la Critique de la raison pratique contredit le subjectivisme absolu de
+la Raison pure, ce qui devient manifeste dans la thorie de Kant sur le
+mal. La Critique de la raison pratique fait de la conscience morale le
+principe d'une mthode de dcouverte qui reconnat la libre volont
+comme le principe et le fond de l'tre.--_Critique du jugement_. Elle
+constate la prsence d'un principe intelligent dans la nature.
+L'hypothse d'une force inconsciente qui raliserait l'idal de la
+raison, tend concilier les deux premires Critiques au del des
+limites du criticisme. Elle contient le germe du panthisme
+subsquent.--Rsum.
+
+
+Messieurs,
+
+Nous savons, avec une certitude suprieure celle de la science, qu'il
+existe un devoir, mais nous ne savons pas aussi bien en quoi ce devoir
+consiste. Le contenu de la loi morale n'est pas clairement donn dans la
+conscience immdiate. Il faut dvelopper scientifiquement cette loi en
+partant de ce que nous en connaissons d'abord, c'est--dire en partant
+du fait simple que notre volont se sent oblige. Quel est donc le
+devoir compris dans l'ide mme d'une obligation impose la volont?
+Messieurs, c'est le devoir d'tre volont, le devoir pour la volont
+d'tre gale elle-mme, le devoir d'tre absolue, puisque l'obligation
+gnrale est absolue. La loi morale exige que notre volont prenne un
+caractre absolu; elle nous ordonne de vouloir ce que nous voulons pour
+tous les hommes et dans toutes les circonstances, de n'avoir d'autres
+volonts particulires que celles que nous levons en mme temps la
+hauteur de rgles universelles. En un mot, pour qu'une action soit
+morale, il faut que le principe qui l'a dicte soit susceptible d'tre
+universellement suivi. Cette ide rsume la philosophie pratique de
+Kant. Ainsi dans tout vouloir contraire la rgle, la pense dmle une
+contradiction. Ce que nous voulons pour nous, nous ne le voulons pas en
+gnral. Les milieux o nous vivons, le temps et l'espace, rendent cette
+contradiction possible. Nous voulons ici, cet instant, ce que nous ne
+voulons pas partout et toujours, et c'est ainsi que nous devenons
+coupables. La volont ne pourrait donc pas dvier de sa route,
+l'infraction au devoir ne se concevrait pas, ds lors le devoir
+lui-mme, ou l'_impratif_ (l'impratif catgorique), ne se concevrait
+pas non plus, si le temps et l'espace n'taient point. Le temps et
+l'espace sont subjectifs, par consquent le devoir lui-mme appartient
+au monde subjectif; mais l'empire absolu qu'il rclame avec autorit
+nous prouve que le monde objectif se rvle en lui. Il n'y a rien
+d'absolument bon qu'une bonne volont, disons-nous; mais le bon c'est le
+vrai, et l'axiome que je rappelle nous ouvre un jour inattendu sur la
+vrit. La volont est notre essence objective; la volont bonne est
+celle qui, dans le milieu phnomnal, suit encore les lois
+intemporelles, inconditionnelles du monde objectif. Il est donc clair
+que rien du monde objectif ne nous est connu d'une manire intuitive, et
+comme nous n'obtenons des ides que par la transformation des intuitions
+sous l'influence des catgories, nous n'avons pas d'ide du monde
+objectif. Il le faut donc confesser, nous n'avons proprement pas d'ide
+de la libert; la libert choque les lois de notre intelligence; nous
+sommes obligs d'infrer la libert du devoir. Il faut pratiquement
+croire la vrit pour pouvoir accomplir son devoir. Ainsi la libert
+n'est pas un objet de la science, mais un article de foi. Il en est de
+mme de toutes les vrits qui appartiennent cette sphre lumineuse et
+voile, particulirement de l'existence de Dieu.
+
+L'existence de Dieu est l'objet d'une foi pratique dont voici le
+fondement: La loi du devoir ne nous impose pas la recherche du bonheur,
+mais il nous est impossible de ne pas dsirer le bonheur. La raison
+pratique (pntre du sentiment de l'obligation morale et s'appliquant
+rgler la pratique de la vie) juge donc irrsistiblement que la vertu
+mrite le bonheur; nous devons, chacun dans notre sphre, travailler
+ce que la vertu obtienne sa rcompense. Pour qu'un tel effort soit
+possible, il ne faut pas en considrer le but comme illusoire; nous
+devons croire la ralit de l'ordre que nous nous efforons d'tablir.
+Mais un Dieu, un Dieu tout sage, tout puissant et tout bon, peut seul en
+assurer le rgne; par consquent nous devons croire l'existence de
+Dieu. Nous devons y croire, parce qu'en douter serait renoncer
+l'esprance qui nous donne la force de pratiquer le devoir, et presque
+renoncer au devoir lui-mme, quoique la saintet des obligations que le
+devoir nous impose soit absolument indpendante de cette esprance. Nous
+devons croire Dieu, mais nous ne savons rien de Dieu, nous ne pouvons
+obtenir aucune preuve scientifique de son existence. Toutes les preuves
+qu'on a tent d'en donner sont fallacieuses, et la conviction morale que
+nous mettons leur place n'est point une preuve au point de vue de la
+science, pas mme un commencement de probabilit, puisque son point de
+dpart est tranger la science, dont il contredit les donnes. Kant
+insiste sur ce point avec beaucoup de force. Son premier ouvrage avait
+eu pour but de prouver mtaphysiquement l'existence de Dieu;
+l'impossibilit d'atteindre cette preuve forme pour ainsi dire son
+testament philosophique.
+
+Systme bizarre, ou plutt, Messieurs, expression profonde du
+dchirement de la conscience humaine! Le kantisme est form de deux
+parties: une science qui n'est pas vraie, une vrit qui n'est pas sue.
+La pense ne pouvait rester dans cet tat, les deux moitis violemment
+spares devaient incessamment faire effort pour se runir; c'est un
+attrait puissant et lgitime que l'attrait de la vrit pour la science.
+Du reste, Messieurs, ne considrer la chose qu'au point de vue de la
+dialectique ou de la consquence formelle, la situation prise par la
+Critique tait insoutenable. On a dit que, dans sa philosophie morale,
+Kant s'est montr infidle ses principes; un crivain moderne veut y
+voir une concession de l'auteur du criticisme aux croyances historiques
+du genre humain. Cette opinion, qu'il exprime avec une spirituelle
+impertinence, n'est en ralit qu'une mprise assez lourde, et si lourde
+mme que nous serions tent d'en suspecter la sincrit. Un tel soupon
+serait plus pardonnable que celui de l'auteur des _Reisebilder_ contre
+la bonne foi de l'honnte Kant.
+
+La Critique de la raison pratique est si peu contraire aux tendances de
+la Critique de la raison pure, que le gros livre de la _Raison pure_ a
+pour but unique de fonder la _Raison pratique_. Ainsi que son
+contemporain Jacobi, Kant a cru voir que la pente naturelle de la pense
+mtaphysique conduit irrsistiblement au fatalisme, c'est--dire la
+ngation de la morale; c'est pour cela qu'il a, comme Jacobi, dclar la
+guerre la mtaphysique; mais il ne s'en est pas tenu aux loquentes
+protestations de son mule; il a fait bonne et rude guerre, et renvers
+son ennemi. En proclamant la subjectivit de toutes nos connaissances,
+il voulait laisser le chemin libre la libert. Son intention est
+vidente.
+
+Cependant, Messieurs, il reste vrai qu'au fond la thorie morale de Kant
+tout entire, et non pas seulement les postulats qu'il y rattache: Dieu,
+l'ordre moral et l'immortalit, ne s'accorde pas avec le subjectivisme
+qu'il professe dans la thorie. Le monde que nous voyons et que nous
+comprenons est aussi le monde o nous agissons, le monde o nous nous
+proposons d'agir. Si l'objet de la pense est purement phnomnal, il ne
+peut tre question de bien et de mal dans les dcisions relatives un
+tel objet. Cette contradiction se manifeste d'une manire
+particulirement saillante dans la thorie de Kant sur le mal moral.
+Kant est personnellement trop srieux, le coeur est chez lui trop
+profond, si nous pouvons nous exprimer ainsi, pour qu'il se contente de
+rsoudre le mal moral dans une simple imperfection mtaphysique. Ce
+point de vue blesse la conscience, qu'il veut satisfaire avant tout. Le
+principe du mal moral ne peut rsider, ses yeux, que dans une dcision
+de la libert intelligible, intemporelle, objective. Mais en quoi
+consiste cette dcision de la libert intelligible qui fait, aux yeux de
+Kant, l'essence du mal moral? Avec les lments dont il dispose il ne
+peut l'expliquer qu'en disant que la libert intelligible subordonne son
+_intrt_, c'est--dire sa loi propre, l'intrt sensible, dtermin
+par les phnomnes du monde sensible; et telle est en effet la solution
+qu'il propose. Est-il une manire plus nergique de reconnatre la
+ralit du monde des sens? Comment ce qui n'est pas pourrait-il exercer
+une influence dterminante sur ce qui est? Je ne parle pas de
+l'inconsquence non moins flagrante qu'il y a de la part de Kant
+dterminer scientifiquement, dans un intrt spculatif et non dans un
+intrt pratique, les caractres particuliers d'une dcision de la
+libert intelligible, dont la connaissance thorique nous est interdite
+absolument et sans restriction.
+
+Vous le voyez ici clairement, Messieurs, la sparation radicale entre le
+monde subjectif et le monde objectif, que le kantisme s'est efforc
+d'tablir avec tant de soin, n'est pas respecte par Kant lui-mme. Les
+barrires poses entre la science et la foi s'croulent pareillement
+dans la pense mme de leur auteur. Kant a beau dire, cette foi toute
+rationelle et trs-certaine n'est qu'une forme de la science; c'est une
+science produite par d'autres facults, par une autre mthode, par une
+mthode et par des facults suprieures, selon Kant, la mthode et aux
+facults purement spculatives, telles du moins qu'il les comprend. La
+science et la foi de Kant sont deux espces d'un mme genre, deux modes
+de la connaissance. L'une et l'autre ont pour objet la vrit, la foi
+surtout. Mais toutes les mthodes, tous les procds qui conduisent la
+vrit appartiennent de droit la science. La Critique de la raison
+pratique n'est donc autre chose qu'une tentative de rgression
+philosophique prenant son point d'appui dans une sphre jusqu'ici
+nglige, dans la conscience morale de l'humanit, et aboutissant, par
+l'analyse des conditions requises pour s'expliquer le fait de la
+conscience, aux doctrines de l'immortalit de l'me, d'un Dieu personnel
+et d'un ordre moral de l'univers. Il y a l une affinit avec le
+mysticisme d'autant plus remarquable, que le mysticisme est l'objet d'un
+grand dchanement de la part des kantiens. Jusqu'ici l'on avait fond
+la morale sur la religion, c'est--dire, puisqu'il ne s'agit ici que de
+la science humaine, sur la mtaphysique, et sur une mtaphysique
+l'tablissement de laquelle la morale tait demeure trangre. Kant, le
+premier (le premier du moins dans la philosophie moderne, puis qu'au
+moyen ge il eut des prcurseurs), conut l'ide de faire reposer la
+religion sur la morale. Aux preuves de l'existence de Dieu proposes
+avant lui, preuves dont il montra bien les cts faibles et qu'il juge
+peut-tre mme avec trop de svrit, il substitua une preuve morale
+fonde sur la ncessit de la pense morale. Il reconnat donc une
+activit morale dans le premier principe de toutes choses, non par une
+affirmation seulement, ce qui n'est et n'tait point rare, mais par la
+force mme de toute sa mthode. Le Dieu moral est une ide qui se
+dtache de tout le reste; elle est, au dire du kantisme, trangre la
+science; mais elle est l. Elle est l, Messieurs, et c'est elle qui
+fait le trait distinctif du spiritualisme de Kant et le progrs de sa
+pense sur la pense de Leibnitz. C'est l aussi ce qui empche Kant de
+s'abandonner la pente de l'idalisme. Kant ne peut chercher le trait
+essentiel de l'tre ni dans la perception ni dans la pense, parce qu'il
+a reconnu l'importance fondamentale de la volont. Il ne peut pas non
+plus considrer le Monde comme un pur phnomne sans cause substantielle
+hors de nous, quoique sa thorie de la connaissance l'y conduise, parce
+qu'il est profondment convaincu de la ralit de nos actions.
+
+Que l'lment moral, lors de sa premire apparition, se soit trouv en
+opposition avec tout le reste de la science, nous n'en serons point
+surpris, puisque cet lment surgissait dans la pense en face d'une
+science dveloppe qui jusqu'ici n'en avait tenu aucun compte. Il n'est
+pas tonnant non plus que le penseur chez lequel l'lment moral a pour
+ainsi dire fait ruption, se soit efforc de lui faire une place part.
+Mais, nous venons de le voir, c'est l'intrt de l'lment moral qui
+impose des limites au subjectivisme de Kant; ainsi toute sa pense en
+subit dj l'influence, quoiqu'il y ait encore loin de l jusqu' une
+complte assimilation. Kant a mis la morale la base mme de l'difice
+scientifique; c'est le rsultat le plus durable de sa philosophie. Aprs
+lui il n'est plus permis d'lever une mtaphysique sans consulter les
+besoins de la pense morale. Ceux qui l'ont tent sont dpasss et jugs
+par le kantisme.
+
+Nous avons indiqu les principales ides par lesquelles Kant a fait
+avancer la mtaphysique. Pour terminer cette revue, il me reste
+rappeler les conclusions de son troisime ouvrage fondamental, _la
+Critique du Jugement_. Le mot Jugement dsigne ici une facult de
+l'esprit particulire et soumise des lois particulires. Ce n'est donc
+pas la facult de porter des jugements logiques quelconques, car
+celle-ci se confondrait avec la pense en gnral. Le jugement dont Kant
+fait la critique est la facult par laquelle nous apprcions les
+phnomnes dans ce qu'ils ont d'accidentel. La Critique du jugement
+recherche si le contingent et le divers ne sont pas soumis leurs lois
+propres, indpendamment de ces lois constitutives de l'intelligence, et
+par consquent absolument ncessaires, dont traite la Critique de la
+raison pure.
+
+Si nous pntrons jusqu'au fond, le jugement et la raison pure sont bien
+rgis par le mme principe absolu, dernier _a priori_, condition de
+toute intelligence,--savoir le principe dj nonc que, soumis aux
+mmes rgles, la pense et l'objet de la pense forment un seul tout.
+
+Mais les conditions selon lesquelles s'applique le principe ne sont pas
+les mmes dans la sphre du contingent ou de ce qui nous semble tel, et
+dans celle de la pure ncessit logique. Peut-tre la loi suprme de la
+raison se rvle-t-elle nous d'une manire plus intime, plus
+frappante, lorsque nous considrons le ct variable et contingent des
+choses.
+
+Si ce principe, o nous ne voulons voir pour le moment qu'une hypothse
+ contrler, est rellement la vrit; si le Monde et l'intelligence
+forment les deux moitis d'un mme tout, ou plutt, pour parler la
+langue du criticisme, si nous ne pouvons concevoir le Monde que comme
+rgi par les mmes lois que l'esprit et par consquent homogne
+l'esprit; cette affinit de nature se manifestera partout. Nous la
+constaterons non-seulement dans ce qu'il y a d'intelligible dans le
+Monde, c'est--dire dans les lois universelles qui correspondent aux
+catgories de l'entendement, mais encore dans ce qu'il y a
+d'inintelligible en lui, dans ce qui parat accidentel, fortuit, dans ce
+que nous ne pouvons que constater et non comprendre.
+
+L mme o nous ne comprenons pas, l o il n'y a, semble-t-il, rien
+comprendre, l surtout, peut-tre, nous reconnatrons l'intime rapport
+du monde phnomnal et de notre intelligence.
+
+La preuve que cette supposition n'est point chimrique se trouve d'abord
+dans tout cet ordre de phnomnes ou de jugements que nous appelons le
+Beau. Nous ne savons pas en quoi le Beau consiste; nous ne comprenons
+pas quelle proprit des objets nous oblige les trouver beaux. Le
+jugement par lequel nous prononons sur la beaut d'un objet n'exprime
+donc rien sur ce qu'est l'objet lui-mme, mais il exprime seulement une
+relation de l'objet avec nous, avec notre esprit, avec nos facults.
+Avec quelles facults? Il ne reste plus que ce point dterminer,
+puisque nous avons renonc chercher ce qu'est le Beau pour l'objet
+lui-mme. En y rflchissant mrement nous sommes conduits reconnatre
+que les jugements par lesquels nous prononons que certaines choses sont
+belles et la satisfaction dsintresse qui accompagne ces jugements, ne
+peuvent se fonder que sur quelques affinits entre leur objet et nos
+facults intellectuelles. En effet, les jugements que nous portons sur
+le Beau prtendent une valeur universelle. Lorsque nous disons qu'une
+chose est belle, nous entendons que tous la trouvent belle, et nous
+prononons, par l'nonc mme de notre jugement, que les personnes d'un
+got diffrent n'ont pas bon got; c'est ainsi que nous sentons,
+quoiqu'il nous soit impossible de prouver notre dire. Mais
+l'universalit de porte laquelle les jugements esthtiques aspirent
+toujours, et qui par consquent tient leur nature essentielle, ne peut
+se fonder que sur l'intelligence, car c'est l'intelligence qui est chez
+les hommes l'lment de l'identit. Puisque la vrit est la mme
+partout, puisque nous discutons pour tcher de nous convaincre
+rciproquement et que nous y russissons quelquefois, les facults par
+lesquelles on reconnat la vrit doivent tre les mmes chez tous. Le
+mme objet devra donc exercer une influence analogue sur l'intelligence
+de tous et rveiller par l chez tous un sentiment pareil. On explique
+donc cette circonstance caractristique de la ncessit qui nous pousse
+ imposer notre opinion aux autres en matire de got, en disant que,
+par l'effet de proprits dont nous ne savons pas la nature, l'objet
+beau exerce une influence favorable sur le jeu de nos facults
+intellectuelles et produit ainsi le plaisir particulier dont sa prsence
+est accompagne. Si, poussant la curiosit jusqu'au bout, nous demandons
+d'o peut venir cette proprit mystrieuse d'exciter harmoniquement
+les forces de la pense, il sera bien difficile de ne pas l'attribuer
+l'action d'un principe analogue la pense, principe dont nous
+constaterions ainsi la prsence dans les objets naturels[41].
+
+[Note 41: Ce principe rside-t-il dans la chose en soi ou dans
+l'objet phnomnal? videmment dans l'objet phnomnal, puisque c'est
+celui-ci que nous attribuons la beaut. Il n'est point surprenant, selon
+l'hypothse gnrale du criticisme, que nous trouvions quelque affinit
+avec notre esprit dans les produits de cet esprit lui-mme. La Critique
+du jugement esthtique semblerait donc n'tre qu'une confirmation de
+l'Esthtique transcendantale et de toute la Critique de la raison pure.
+Cependant la pense de Kant va plus loin. Sans croire avoir atteint la
+chose en soi, elle se dirige de ce ct. Toute la Critique du jugement
+suppose en quelque sorte l'objectivit du monde extrieur. Pour bien
+l'entendre, il faut distinguer l'activit spontane de l'esprit qui cre
+les choses, de son activit rflchie qui les aperoit et les tudie
+(Fichte), distinction qui, par une pente toute naturelle, nous conduit
+reconnatre deux _moi_ (Schelling), vu la difficult de soutenir
+srieusement l'opinion que le moi qui produit les choses soit l'individu
+particulier. Ainsi Kant a marqu lui-mme le passage qui conduit de
+l'idalisme subjectif l'idalisme absolu. Toute la philosophie
+spculative des Allemands est prforme dans Kant, mais on y trouve
+aussi le germe d'une philosophie diffrente et meilleure.]
+
+Mais la pense, Messieurs, n'est pas l'lment le plus profond de notre
+nature. S'il est des objets qui excitent des sentiments agrables en
+nous par leur harmonie secrte avec notre intelligence, d'autres
+tableaux rveillent un sentiment analogue par leur contraste avec nos
+facults morales, par le mouvement qu'ils impriment la volont. En
+parlant de tels objets nous ne disons plus qu'ils sont beaux, mais
+qu'ils sont sublimes. Il y a de l'intelligence dans les choses belles,
+il n'y en a pas dans les choses sublimes. Un cygne, un palmier sont
+beaux; un pic de montagne, un orage, l'Ocan sont sublimes. D'o vient
+le sublime? Il peut venir de deux sources: ou de l'incapacit de
+l'imagination saisir la totalit d'un objet trs-grand, ou de
+l'insuffisance de nos forces pour lutter contre les puissances de la
+nature, comme celles de l'incendie, de l'ouragan, de la cataracte. Dans
+l'un et l'autre cas cette faiblesse nous ramne au sentiment de notre
+force vritable.
+
+L'impuissance de l'imagination embrasser la grandeur extrieure
+suggre la pense de l'infini vritable que conoit la seule raison.
+
+Notre impuissance physique lutter contre la force physique rveille en
+nous le sentiment de la force morale, le sentiment de la libert[42]. Le
+sublime jaillit des contrastes qui branlent en nous les puissances
+suprieures, la raison et la libert. Il y a toujours dans le sentiment
+du sublime quelque chose de religieux.
+
+[Note 42: Comparez le clbre morceau de Pascal sur les trois ordres
+de grandeur.]
+
+On voit par cette analyse du beau et du sublime, que le premier repose
+sur une qualit confusment aperue dans les choses elles-mmes, tandis
+que le sublime est tout entier en nous. C'est donc le privilge du beau
+de rvler ou plutt de faire pressentir l'intelligence dans la nature;
+mais en y faisant entrevoir l'intelligence, elle laisse souponner
+quelque chose qui ressemble la libert, quelque chose d'analogue
+notre nature morale. Il y a donc dans le sentiment du beau une parent
+plus ou moins loigne avec le sentiment moral.
+
+La Nature semble se rapprocher de nous parce qu'elle nous parat
+intelligente; nous la prsumons intelligente, sans toutefois la
+comprendre, par l'attrait sympathique qu'elle exerce sur notre esprit.
+Mais, Messieurs, cette intelligence de la Nature se manifestera d'une
+autre manire encore, plus directe, sinon plus claire, lorsque,
+dtournant notre attention des sentiments qu'elle excite en notre coeur,
+nous l'tudierons en elle-mme. Le grand fait de l'organisation nous
+dmontre avec une irrsistible vidence qu'il y a en elle autre chose et
+mieux qu'un mcanisme aveugle, savoir une force qui poursuit des buts.
+En effet, les tres organiss ne sauraient tre compris si l'on n'admet
+pas que chacun d'eux est son but lui-mme. L'existence et la vie de
+chaque partie sont la fois la cause et l'effet de la vie totale. La
+vie totale est donc la cause de ce qui la produit son tour. Elle est
+donc la cause idale, la cause finale ou le but des organes et de
+l'organisme. Pour tudier les tres organiss, nous sommes obligs de
+supposer que tout en eux a un but relatif la vie totale, et de
+chercher quel est ce but lorsque nous ne le connaissons pas.
+
+La considration de ces vrits fort lmentaires nous conduit nous
+demander si les tres dont chacun, pris en lui-mme, est un but, ne se
+trouvent pas dans des rapports de but moyen les uns vis--vis des
+autres, si peut-tre mme cette loi de finalit ne s'tendrait pas au
+del du monde organique o nous la voyons si manifestement applique.
+L'exprience confirme cette conjecture, en partie du moins. Dans la
+Nature, les individus servent videmment de moyens l'espce, qui est
+le but, puisque les individus sont organiss de manire reproduire
+l'espce. Les espces sont pareillement ordonnes les unes vis--vis des
+autres dans un rapport de but moyen. Ainsi le vgtal est un moyen
+pour l'animal qui le broute. Une fois entre dans cette voie, la pense
+s'lve bientt l'ide que toutes choses sont enchanes par le
+rapport de but moyen, comme elles le sont incontestablement, ses
+yeux, par le rapport de cause effet. Il faudrait donc admettre que la
+Nature entire conspire vers une commune fin. Mais le but final de la
+Nature ne saurait rsider en aucun tre particulier de la Nature
+elle-mme. Chacun d'eux est son propre but la vrit, mais il ne
+saurait tre le but final de tous les autres, car on peut se demander au
+sujet de chacun d'eux: quoi sert-il? quel est son but? Il faut
+chercher cette fin absolue dans un tre suprieur la Nature entire,
+dans un tre dont il ne soit pas permis de chercher le but hors de lui,
+parce que, possdant une valeur absolue, il est ncessairement son
+propre but. Mais nous ne connaissons rien qui possde une valeur
+absolue, sinon la moralit; nul tre ne saurait tre son propre but dans
+le sens du but final, sinon l'tre moral; par consquent il faut
+chercher le but final de la Nature dans le seul tre moral que
+l'exprience nous montre soutenant quelques rapports avec la Nature.
+Ainsi, Messieurs, vous voyez s'abaisser bientt les hautes murailles que
+le criticisme avait leves, non sans effort, entre la morale et la
+science. Kant ne se dissimule pas les prils de sa position. Il termine
+par les mots suivants le dveloppement plein de charme et de profondeur
+des ides que nous venons d'indiquer: Les considrations qui prcdent
+sont naturelles notre esprit, mais nous nous abuserions en leur
+attribuant quelque valeur scientifique, puisque la certitude que l'homme
+est son propre but ne relve pas de la science, mais qu'elle appartient
+ l'ordre moral et forme proprement un article de foi.
+
+Il y a donc un terrain commun sur la limite des deux empires. Au lever
+d'un grand sicle, Kant dsignait la Nature et l'Art comme les deux
+routes qui mnent la vrit.
+
+L'exprience fournit Kant cette grande ide de la cause finale qu'il
+n'a pas dcouverte dans les lois ncessaires de l'intelligence. C'est
+pourtant la catgorie de l'intelligence. Nous ne concevons pas
+l'existence d'un but sans une intelligence qui le pose; nous devons donc
+reconnatre la prsence d'une intelligence dans la Nature, et comme nous
+savons certainement _a priori_ que tous les phnomnes de la nature se
+produisent conformment aux lois d'un mcanisme ncessaire, il faut
+tenir qu'une intelligence dispose ce mcanisme ncessaire de manire
+lui faire produire tous ces effets pleins de sagesse, c'est--dire
+raliser tous les buts que nous constatons. Ceci nous oblige
+considrer le Monde sous un point de vue religieux. Cependant on se
+tromperait en croyant trouver dans cet ordre de faits une dmonstration
+solide de l'existence de Dieu: quand nous cherchons une telle preuve,
+c'est un tre infini que nous cherchons; or la Nature, qui est finie, ne
+saurait nous fournir un motif suffisant pour conclure l'existence d'un
+tre infini; sans rappeler ce que la premire Critique nous apprend sur
+la subjectivit de ce que nous nommons la Nature. Il n'y a donc
+rellement d'autre preuve de l'existence de Dieu que la preuve morale,
+et celle-l mme n'est pas une preuve, quoique la certitude de la vrit
+morale soit absolue, et prcisment parce qu'elle est absolue, car la
+croyance l'existence de Dieu n'ajoute rien l'autorit du
+devoir.--D'ailleurs, poursuit Kant, et cette dernire ide mrite toute
+notre attention, quelle est l'esprance directement associe la
+moralit? c'est l'esprance que la moralit n'est pas une chimre, c'est
+la conviction que le mouvement universel tend la ralisation d'un
+ordre moral. Voil tout! L'existence d'un Dieu personnel est une manire
+de s'expliquer la ralisation d'un tel ordre, la seule manire peut-tre
+dont nous puissions la concevoir. Mais de ce que Dieu est la seule
+manire dont notre esprit sache comprendre l'avnement final de l'ordre
+moral, il ne suit nullement pour nous le droit d'affirmer que ce soit
+rellement la condition indispensable de cet avnement. Nous n'avons pas
+le droit de dclarer une chose impossible par cela seul que nous ne la
+comprenons pas. Nous ne pouvons donc pas dire qu'il soit impossible que,
+par le simple effet du mcanisme naturel et sans l'intervention d'une
+Providence, toutes choses convergent vers le triomphe dfinitif de la
+vrit morale. En un mot, nous ignorons si la morale ne peut pas tre la
+fin de toutes choses sans que le commencement des choses soit un tre
+moral.
+
+Tout ceci n'est dit qu'en passant, et vraiment je ne crois pas que cette
+considration ait vivement branl la foi personnelle de Kant
+l'existence de Dieu. Cependant, Messieurs, il est impossible de ne pas
+voir ici une tentative pour concilier, dans les tnbres, la faveur de
+notre ignorance, les donnes de la raison pure, que Kant incline
+croire athe et fataliste, avec les exigences opposes de la raison
+pratique. Kant ne pouvait pas, sans trop s'carter de la voie critique,
+pousser beaucoup cette ide, qui contient le germe de plus d'un systme.
+Le problme que nous venons de soulever avait occup les philosophes de
+la Grce. Avant Socrate dj les coles s'taient partages sur la
+question de savoir si le meilleur est au commencement ou la fin. Les
+philosophies nes de Kant qui s'efforcrent de franchir les
+infranchissables limites poses par le criticisme, ont ce trait commun
+qu'elles placent le meilleur la fin. Elles avaient compris que la
+science vritable doit imiter dans son mouvement le mouvement rel des
+choses et reproduire l'enchanement du monde dans l'enchanement de ses
+propositions, axiome du cartsianisme qui n'avait pas encore reu
+d'application complte et que l'on avait singulirement oubli. Les
+successeurs de Kant rajeunirent ce principe de la mthode avec assez
+d'clat pour qu'il ne soit plus permis d'en mconnatre l'vidence. Mais
+la distinction non moins vidente assurment entre le mouvement
+rgressif et le mouvement progressif de la philosophie, ne se prsenta
+pas nettement leur esprit. Ils voulurent donc donner leur systme
+tout entier l'ordre de la ralit, ou plutt leur idalisme n'admit pas
+que le dveloppement de l'univers pt suivre une autre loi que leur
+pense. Ainsi, comme la pense s'avance ncessairement des ides les
+moins parfaites aux plus parfaites, on imagina que le mouvement de la
+ralit doit aller de mme du moins parfait au plus parfait. Ds lors,
+Messieurs, si nous continuons appeler du nom de Dieu _la perfection
+existante_, il fallait dire que Dieu ne peut exister qu' la fin, aprs
+le Monde et par le Monde; tout au rebours de la pense commune qui met
+Dieu au commencement, avant le Monde, et qui fait exister le Monde par
+lui. Ce point de vue est commun aux trois grandes philosophies
+allemandes de Fichte, de Schelling et de Hegel, qui du reste diffrent
+sensiblement les unes des autres, et par leur marche et par leur
+conception suprme. Ainsi dans ces philosophies le mouvement rgressif
+et le mouvement progressif se confondent; vous apercevez dj ce que
+cote une telle simplification. La pense dominante se trouve chez Kant;
+c'est Kant que l'cole spculative l'a emprunte, comme l'examen du
+systme de Fichte le prouve surabondamment.
+
+La sphre de la troisime Critique est celle o les deux directions
+opposes de l'esprit humain, la raison pure et la raison pratique, se
+rapprochent et se touchent. Elles se runissent dans l'ide d'un but
+absolu des choses, puisque c'est en rflchissant aux donnes de
+l'exprience dans un intrt tout spculatif que nous sommes conduits
+ncessairement appliquer la Nature l'ide de but, qui n'est pas
+moins essentielle la sphre de l'activit morale. Une fois
+l'enchanement de but moyen bien constat dans la Nature, nous devons
+nous poser la question de savoir si la Nature entire n'a pas un seul et
+mme but, mais nous ne saurions lui en assigner aucun sans faire
+intervenir l'ide morale. Le bien moral possdant seul une valeur
+absolue et pleinement vidente, peut seul tre conu comme but
+universel. Tels sont les rsultats obtenus. Mais pour concilier
+vritablement, par cette ide d'un but moral universel, les exigences
+opposes de la raison pure et de la raison pratique, il faut que chacune
+d'elles se soumette la Critique et rabatte un peu de ses prtentions.
+
+La raison pure veut que toute chose et tout changement aient leur raison
+d'tre dans une cause antcdente; elle enchane tout par un lien de
+ncessit. Son principe serait une activit dtermine; son systme le
+fatalisme.
+
+La raison pratique interroge seule conduirait naturellement, ainsi
+qu'on l'a vu, l'ide d'un Dieu personnel. Son principe serait la
+libert divine; son systme, le libre arbitre dans ce monde, la
+rtribution dans un autre, par la volont de Dieu.
+
+Kant maintient en gnral l'opposition des deux sphres, et grce la
+manire dont il a conu le problme du criticisme, il chappe
+l'obligation de choisir absolument entre les solutions. Il dit en
+substance: Dans l'apprciation des phnomnes de la Nature, il est
+raisonnable de vous diriger comme un partisan de la ncessit
+universelle. Dans la pratique de la vie, vous devez vous conduire comme
+si vous croyiez l'existence d'un Dieu rmunrateur. Qu'en est-il au
+fond? Le philosophe refuse de se prononcer, car le _pour_ et le _contre_
+se balancent. D'un ct la subjectivit du temps et de l'espace
+permettent de concilier la libert essentielle de l'tre moral avec la
+ncessit des phnomnes. D'ailleurs, en cas de conflit, la supriorit
+appartiendrait la raison pratique, attendu que la fin suprme de la
+vie et de la pense se trouve dans l'excellence pratique, dans la vertu.
+D'autre part, l'ide de Dieu n'est pas le fondement de la vrit
+pratique, elle n'en forme pas un lment indispensable; l'athe et le
+dvot se sentent galement obligs par la loi du devoir. Ainsi les
+plateaux restent en quilibre.
+
+Mais dans la Critique du jugement, Kant, allant au del de ses propres
+principes, cherche la conciliation positive des deux points de vue dans
+l'ide d'un mcanisme qui, par le seul effet de ses lois ncessaires,
+amnerait la pleine ralisation du bien moral. Quelque obscure que soit
+cette ide, quelque peu d'importance que son auteur semble lui accorder,
+elle reoit un haut intrt de la place qu'elle occupe dans le systme.
+C'est la seule voie ouverte la mtaphysique, si l'esprit humain veut
+se replonger dans cet abme o Kant dsesprait pour son compte de
+rencontrer la vrit.
+
+Vous le voyez: les trois Critiques de Kant sont trois fragments de
+rgression philosophique, partant chacun d'un commencement indpendant
+et que l'auteur n'a pas runis dans une synthse complte, quoiqu'on en
+trouve le germe chez lui.
+
+Elles contiennent la liste des vrits _a priori_ qui dirigent nos
+diverses facults dans la rgression philosophique et nous montrent
+quelles conclusions on arrive sur le principe universel en partant de
+ces vrits.
+
+La Critique de la raison pure nous donne d'abord les formes subjectives
+de l'intuition ou de la perception, le temps et l'espace, puis les lois
+de l'entendement, subjectives aussi dans la pratique, par la ncessit
+de concevoir leur application dans le temps. Voil le ct formel et
+subjectif. Quant au fond, l'analyse de la raison pure, considre sous
+le point de vue de ce qu'elle nous enseigne relativement l'objet,
+donne pour rsultat le _noumenon_ ou _la chose en soi_, c'est--dire
+l'tre absolument indtermin: L'tre est; il y a au fond de nos
+reprsentations autre chose que la reprsentation. La Critique de la
+raison pure ne nous en dit pas davantage.
+
+La Critique du jugement nous fournit l'ide de but, notion importante
+joindre la table des catgories. Les catgories de l'entendement sont
+les catgories de la ncessit, le but est la catgorie de la
+libert.--Quant l'objet, la Critique du jugement nous suggre l'ide
+d'une intelligence agissant dans le monde ou d'une nature intelligente.
+Elle nous conduit penser que le _noumenon_, l'tre objectif, est
+probablement un tre spirituel. Je dis, Messieurs, qu'elle fait natre
+en nous cette opinion, mais elle n'en garantit point la vrit positive,
+car le monde dont l'tude nous l'inspire, le monde auquel s'applique la
+facult dsigne ici sous le nom de jugement, n'est, aprs tout, que le
+monde de nos reprsentations.
+
+Enfin, la Critique de la raison pratique nous apporte l'ide du devoir,
+la certitude de notre libert et la foi l'existence d'un ordre de
+choses, quel qu'il soit, qui nous garantit la ralisation des buts dont
+le devoir nous commande la poursuite. Elle nous fait comprendre que le
+_vrai moi_, le moi objectif ou l'tre intelligible (_noumenon_) qui est
+au fond de notre activit temporelle, est une volont pure et absolue.
+Cette vue sur le monde objectif n'est que partielle, mais c'est la plus
+claire, la plus leve et la plus certaine que nous puissions obtenir.
+
+La Critique de la raison pure se rsume dans une ide ngative. Elle
+tablit la subjectivit ou, ce qui revient au mme, l'insuffisance des
+catgories de l'entendement telles que nous les appliquons aux choses
+tendues et temporelles: Autres sont les lois de la pense dans le
+domaine du fini, autres lorsqu'il s'agit de l'infini et de l'absolu que
+poursuit la philosophie. De tout l'appareil de la Critique, voil
+proprement ce qui est rest dans les esprits pour lesquels la Critique
+de Kant n'est pas chose non avenue.
+
+Le livre de la Raison pratique attire surtout l'attention par son
+rsultat positif: l'autonomie de l'ide morale, l'lvation, presque
+involontaire, de la certitude morale au rang d'un critre de la vrit
+mtaphysique; d'o rsulte pour les penseurs venir, moins rsigns que
+leur matre ne plus chercher ce que l'humanit voudrait savoir, la
+ncessit d'organiser le travail de la pense de telle faon que les
+rsultats rpondent aux besoins de la conscience morale. Tels sont,
+Messieurs, les deux points les plus saillants de cette rgression
+philosophique commence avec profondeur, poursuivie avec le soin le plus
+attentif, mais qui s'est arrte assez loin du but.
+
+Dans ces deux points il y a deux systmes, deux sciences:
+
+La philosophie allemande a tir la consquence de la Critique de la
+raison pure, dans le sens plus ou moins distinctement marqu par la
+Critique du jugement. Arme de nouvelles catgories et d'une dialectique
+nouvelle, elle a poursuivi l'ide d'une Ncessit intelligente qui
+domine dans ce dernier ouvrage, en la dgageant peu peu du rapport
+avec l'ide morale qui en fait chez Kant la grandeur et l'obscurit.
+
+Il appartient la philosophie contemporaine de fconder la meilleure
+moiti du kantisme, en construisant cette philosophie, dont Kant a donn
+le principe et le critre dans la Critique de la raison pratique.
+
+
+
+
+ONZIME LEON.
+
+Fichte. Antipode de Spinosa, il achve le systme de Leibnitz. Pour lui,
+la substance est le sujet pur, le moi. Il arrive donc la libert, mais
+en sacrifiant l'unit. Son systme ne lui fournit aucun moyen
+d'expliquer le monde extrieur.--M. de Schelling, approfondissant le
+systme de Fichte, part d'un _moi_ gnrique, antrieur l'acte de
+rflexion, et retrouve ainsi l'unit substantielle. Le primitif sujet se
+ralise comme objet, tout en conservant la subjectivit; ainsi la
+dualit sort de l'unit. Le mouvement universel des choses consiste dans
+le retour graduel de l'objet la subjectivit, c'est--dire dans la
+ralisation de l'esprit. Cette ralisation est ncessaire. Panthisme du
+progrs.--Hegel cherche s'expliquer la prpondrance croissante de
+l'idal par le rel, qui proprement n'est pour M. de Schelling qu'une
+hypothse destine rendre raison de l'exprience. Il l'explique par
+l'idalisme absolu. Le procs universel est la ralisation de l'ide,
+parce que l'ide est la substance universelle. Cet idalisme
+insaisissable comporte les interprtations les plus diffrentes; l'unit
+du systme se trouve dans sa mthode. Le point de dpart de Hegel est
+l'identit de l'tre dans la pense et de l'tre rel; le terme est
+l'ide de l'tre telle qu'elle doit tre conue pour qu'il soit possible
+ l'esprit d'en affirmer la ralit sans se contredire lui-mme. Ce
+terme, c'est--dire l'absolu tel que Hegel le conoit, est la pure forme
+de l'intelligence.
+
+
+Messieurs,
+
+Au commencement de ce cours[43], en exposant les conclusions auxquelles
+la philosophie moderne est arrive sur le problme de la connaissance,
+nous avons dj indiqu la manire dont l'idalisme subjectif de Fichte
+se dgage des principes poss par Kant dans la Critique de la raison
+pure. Je ne reviendrai pas sur ce point, qui n'offre pas de difficults.
+Il est vident que la _chose en soi_ de Kant est une hypothse imagine
+pour expliquer la sensation, un produit de l'intelligence, une
+reprsentation du moi, lequel est absolument circonscrit dans la sphre
+de ses reprsentations. Axiome ou thorme, ce paradoxe souvent mal
+compris est l'ide la plus connue du systme de Fichte. Mais Fichte ne
+relve pas de Kant seulement, il relve aussi de Leibnitz; Fichte rsume
+dans l'unit de sa pense le point de vue de Leibnitz et celui de Kant;
+c'est un Leibnitz transform par le criticisme, et comme il renouvelle
+Leibnitz, il ramne aussi Spinosa: c'est par l surtout qu'il nous
+intresse.
+
+[Note 43: Leon III, page 44.]
+
+Vous avez vu, Messieurs, l'objet propre de la mtaphysique se
+dterminer, dans le cartsianisme, par la distinction entre le
+commencement subjectif de la philosophie, c'est--dire la premire
+vrit connue, et le commencement objectif, ou la premire vrit en
+soi. Descartes indique cette distinction plutt qu'il ne l'accomplit,
+parce que son gnie impatient, anticipant sur les rsultats de la
+mthode, enrichit la premire vrit de dterminations justes peut-tre,
+mais non justifies. La premire vrit, le commencement qu'il importe
+de saisir avec une parfaite nettet pour s'expliquer le mouvement
+gnral de la pense, n'est autre chose que ce que nous pouvons affirmer
+immdiatement touchant le principe de l'existence. Ce que l'esprit a le
+droit d'affirmer immdiatement, Messieurs, c'est ce qu'il est contraint
+d'affirmer, ce dont il ne peut absolument pas abstraire. Tel est le
+point de dpart de la spculation, c'est l'tre indtermin, l'tre qui
+peut tout devenir et qui n'est rien encore, l'tre qui n'est que
+puissance d'tre. Je vous ai dit que Spinosa a saisi fugitivement cet
+antcdent oblig de toute pense, et qu'on trouve la trace de cette
+intuition dans la manire dont il dfinit la substance; mais j'ai ajout
+que Spinosa ne s'y est point arrt, de sorte que le commencement
+effectif de sa philosophie n'est pas la puissance d'tre, mais l'tre
+existant, l'tre fix. Ainsi le mot de _causa sui_ n'a pas chez lui de
+sens positif, inhrent la substance; il n'exprime rien de vivant, rien
+de spculatif, mais seulement une circonstance extrieure, indiffrente
+pour ainsi dire l'essence mme de l'tre, savoir qu'il n'a pas de
+cause hors de lui. De l rsulte pour Spinosa l'impossibilit
+d'atteindre l'existence finie. La substance de Spinosa n'est qu'objet
+sans subjectivit, existence sans puissance, c'est pourquoi elle demeure
+l'illimit, l'infini excluant le fini.
+
+Leibnitz, disions-nous encore, rend l'tre la puissance et la
+subjectivit. Puisqu'il existe quelque chose, pense-t-il, il y a un tre
+qui existe par lui-mme, par son propre fait; ds lors, pour cet tre,
+qui est la substance de tout, et par consquent pour la substance en
+gnral, tre est un fait, tre est une activit. Il existe, lui, parce
+qu'il se ralise, mais, tout en se ralisant, il retient en lui-mme le
+principe de cette ralisation, la possibilit de toute ralisation, la
+puissance. En affirmant il se rflchit, en se dployant il se
+concentre. L'affirmation de soi-mme, qui fait le fond de toute
+existence, est donc une affirmation rflchie. La forme essentielle de
+l'tre est la rflexion sur soi-mme, c'est une activit intrieure, et
+pour tout exprimer en un mot, c'est l'intelligence. Dans le fond, ou
+plutt dans la forme, qui est le vritable fond, toute substance est
+intelligence; d'o rsulte immdiatement la pluralit indfinie des
+substances, car l'expansion et la concentration ne peuvent concider que
+dans la division. Il n'y a pas de rflexion sans dualit et partant sans
+le nombre. La substance, en se ralisant, se diffrencie, et cette
+diffrenciation va l'infini. L'unit n'est donc plus qu'en puissance
+ou, ce qui revient au mme, l'unit n'est qu'idale. L'unit ne se
+trouve que dans la loi selon laquelle l'existence se ralise, ou dans
+l'harmonie; mais, dans l'existence proprement dite, il n'y a que
+pluralit.
+
+Tel serait, selon nous, le systme de Leibnitz ramen sa forme
+spculative; mais, en le ramenant cette forme spculative, nous
+l'avons transform. Ce n'est plus le systme de Leibnitz, c'est le
+systme de Fichte dpouill de ce qu'il a lui-mme d'accidentel, je veux
+dire de son alliage avec le point de vue critique ou subjectif; et le
+systme de Fichte, dgag de cette apparence de subjectivit, est
+presque celui de Hegel. Fichte est la vrit de Leibnitz. Fichte ralise
+dans sa philosophie l'ide de subjectivit de l'tre, qui commence
+percer chez Leibnitz. La substance de Spinosa est l'objet pur, l'tre
+qui n'est qu'tre; la substance de Fichte est le sujet pur, la pure
+activit; sa doctrine se rsume dans cette maxime expressive: Le
+philosophe n'a plus d'oeil pour l'tre, il ne voit partout que loi.
+Ainsi Fichte et Spinosa sont deux antipodes.
+
+Leibnitz avait fait un pas vers l'ide de la libert en concevant la
+substance comme active, tandis qu'il n'y a proprement aucune activit
+chez Spinosa. Tout est dtermin par une ncessit logique; ds lors
+tout doit tre immobile, car ce qui est appel se raliser a eu, ds
+l'ternit, une ternit pour le faire. La ncessit pure et parfaite
+revient l'immobilit, comme la plnitude et la perfection de
+l'activit ne se trouvent que dans la libert. Mais l'activit telle que
+Leibnitz l'attribue la substance est encore purement ncessaire,
+prcisment parce que ce n'est pas l'activit vritable. Leibnitz n'a
+compris philosophiquement que l'activit intellectuelle; or la ncessit
+est en effet un caractre de l'intelligence, parce que l'intelligence
+n'est que le reflet de l'activit primitive; Leibnitz confond cet acte
+driv et dpendant avec l'acte essentiel et primordial; il reste donc
+enchan dans la ncessit et son point de vue ne conduit pas encore
+la morale.
+
+Les travaux de Kant dans cette dernire branche, la supriorit qu'il
+accordait l'activit pratique sur la thorie, la tendance de toute sa
+philosophie, en un mot, exera une influence dcisive sur Fichte, qui ne
+fut et ne voulut tre qu'un disciple de Kant. Aussi Fichte ne se
+contente pas de l'activit intellectuelle ou de la perception pour la
+dfinition de sa substance. Celle-ci n'est plus, comme la monade de
+Leibnitz, un embryon de _moi_, mais un moi vritable; elle n'est plus
+seulement intelligente, elle est active au sens propre du mot, elle se
+manifeste au dehors par l'action. C'est mme cette activit proprement
+dite, cette activit morale du moi, qui oblige Fichte reconnatre une
+pluralit de _moi_ et par suite un monde extrieur, une Nature, l'aide
+de laquelle ces _moi_ entrent en rapport les uns avec les autres et
+deviennent rellement capables d'agir. La thorie de la connaissance
+dtruit toute objectivit dans la pense de Fichte, la thorie de
+l'activit morale reconstruit le monde objectif, non pas seulement le
+monde spirituel, _l'autre Monde_, mais le monde d'ici-bas. Ainsi le
+principe pos par Kant est pouss ses dernires consquences.
+
+Fichte est galement disciple de Kant sur la question de la libert; il
+ne dmontre pas la libert humaine, il en est certain; elle est son
+point de dpart, c'est la vrit dont toutes les autres dpendent et
+autour de laquelle gravite toute sa philosophie. Dans un sens, Fichte a
+donc pouss la mtaphysique jusqu'au point que nous nous efforons
+d'atteindre: il a conu la Substance, l'tre inconditionnel, comme une
+activit libre, comme une activit morale, comme un _moi_. Mais, sous un
+autre point de vue, il n'est cart du but plus que tous les autres,
+puisque cet tre inconditionnel n'est ses yeux, du moins dans la
+premire forme de son systme, autre chose que son propre moi. Fichte,
+en effet, ne se dtache point de son analyse des conditions du savoir,
+dont le rsultat dernier est qu'il n'existe pour nous que le moi et ses
+reprsentations. Tout ce qu'il peut y avoir au del ne concerne pas la
+science. Les autres _moi_ ne sont eux-mmes que des reprsentations
+auxquelles j'attribue une valeur objective, parce que leur objectivit
+est indispensable la ralisation de mon tre moral. Et si, faisant
+abstraction des subtilits de la mthode, nous cherchons simplement
+saisir la conviction personnelle de Fichte sur ce qui fait la ralit du
+Monde, nous trouvons une pluralit d'activits libres, une pluralit de
+_moi_ qui doivent travailler ensemble leur perfectionnement
+rciproque; mais l'unit substantielle ne se trouve nulle part. L'unit
+du systme, le Dieu du systme, si vous voulez, c'est la loi qui rgit
+l'activit des individus, c'est le but moral qu'ils se proposent et qui
+ne peut tre ralis que par leurs efforts. Vous retrouvez ici cette
+harmonie de Leibnitz, laquelle la _Critique du jugement_ semble
+vouloir se rattacher, en lui prtant une signification morale; chez
+Fichte elle n'est plus que morale. Le Dieu de Fichte est l'ordre moral
+abstrait, sans substance et sans personnalit; ce n'est pas, coup sr,
+l'tre absolument libre que nous cherchons; mais enfin le systme de
+Fichte a puissamment contribu faire envisager l'activit, l'activit
+morale, la libert, comme l'essence mme de l'tre. Kant s'lve aux
+vrits mtaphysiques ou religieuses en partant de la morale; Fichte
+fait rentrer absolument la mtaphysique dans la morale, en supprimant
+l'objet de la religion. Ainsi la morale devient pour lui une science
+absolument indpendante, point de vue que nous avons rencontr tout au
+commencement de ce cours et que nous avons rfut, en faisant voir
+l'impossibilit o il nous laisse d'expliquer le fait de l'obligation.
+Cette critique s'adressait essentiellement Fichte. Je me borne la
+rappeler, en vous faisant observer le rapport troit qui unit cette
+forme de la science au fond mme de sa pense, qui n'est autre chose que
+l'athisme; il le faut bien confesser, quoique cette pense offrt dj
+des lments que l'on pourrait mettre profit pour s'lever la
+philosophie religieuse o nous tendons.
+
+Fichte lui-mme ne s'arrta pas cette premire philosophie.
+
+Indpendamment de son tranget aventureuse, le systme de Fichte
+pchait par une grande lacune; je veux dire par l'absence d'une
+philosophie de la Nature, ou plutt de toute intelligence de la Nature.
+Fichte dit bien, en gros, dans son droit naturel, quoi la Nature est
+bonne et pourquoi il faut qu'elle nous apparaisse, mais il ne fait
+nullement comprendre comment se produisent en nous les reprsentations,
+videmment indpendantes de notre volont, que nous appelons Nature.
+Cette imperfection du systme de Fichte est l'origine de celui de M. de
+Schelling, qui n'eut d'abord d'autre dessein que de fixer le sens de
+Fichte, comme celui-ci avait eu d'abord pour seule prtention de
+prciser et de complter le criticisme de Kant.
+
+Au moment o la conscience s'veille, nous nous trouvons au sein d'un
+Monde absolument dtermin, auquel nous ne pouvons rien changer. Si ce
+Monde, comme on le prtend, n'existe que par le moi et pour le moi, du
+moins faut-il reconnatre que le moi l'a produit bien innocemment ou,
+pour rester dans la gravit du sujet, qu'il l'a produit par une activit
+reprsentative involontaire, inconsciente, antrieure au premier rveil
+de la rflexion, antrieure au moment o le moi dit moi, et qui conserve
+aprs ce moment son caractre primitif de ncessit inconsciente. Pour
+expliquer le monde extrieur dans l'esprit de l'idalisme et de Fichte,
+M. de Schelling se trouva donc conduit ds l'entre l'tude d'une
+activit antrieure au moi de la conscience et dont, par la supposition
+primitive, le monde extrieur et le moi de la conscience doivent tre
+l'un et l'autre des rsultats. Si le moi et le non-moi sont les produits
+simultans d'un mme acte, on comprend qu'ils soient ncessaires l'un
+pour l'autre; or l'apparente objectivit du Monde n'est autre chose que
+la ncessit qui nous oblige l'imaginer tel que nous l'apercevons. Il
+y a plus; le moi de la conscience est seul individuel. C'est par un
+retour sur moi-mme que je dis moi et que je me distingue de vous.
+Schelling tait donc amen naturellement se reprsenter ce moi
+antrieur la conscience ou ce principe qui doit devenir le moi, comme
+un principe universel, comme la source commune de tous les _moi_. Ce
+point de vue donnait un moyen d'expliquer comment nous percevons tous le
+monde extrieur de la mme manire, sans sortir de la donne idaliste.
+C'est nous qui avons fait la Nature, suivant cette philosophie, nous
+l'avons conue par une activit idale et son existence n'est qu'idale;
+nous l'avons produite en rvant, mais quand nous dormions ce sommeil
+magique, nous n'tions pas distincts les uns des autres, nous formions
+un seul et mme tre. Ce grand songeur, pre et substance de la Nature
+et de tous les esprits, c'est l'tre inconditionnel, l'tre absolu du
+systme de M. de Schelling, du moins dans ses premires formes. La
+modification que M. de Schelling apporta au point de vue de la
+philosophie prcdente, peut s'exprimer d'une manire trs-simple et pas
+trop infidle en disant que, pour lui, la ralit ne consiste plus dans
+les individus, mais dans l'espce. Ainsi Schelling se retrouve en
+possession d'une substance universelle, et cette substance une n'est que
+pure activit; c'est une activit reprsentative comme les monades de
+Leibnitz; mais l'ide de la reprsentation ou de la perception est plus
+approfondie par Schelling qu'elle ne l'avait t par Leibnitz. Le
+dualisme essentiel toute perception est mieux compris, le rapport de
+la production proprement dite la rflexion mieux analys. Schelling se
+replace l'origine du mouvement de la ralisation de l'tre que la
+spculation doit reproduire[44]. Son point de dpart est l'tre qui
+_n'existe_ pas encore, l'infini qui n'est pas encore ralis, la
+subjectivit infinie ou la virtualit infinie. En se ralisant, en
+s'affirmant, l'infini se dtermine, il devient fini, c'est--dire ingal
+ lui-mme, le contraire de lui-mme. L'infini ne saurait se raliser
+qu' ce prix, car se raliser c'est se dterminer. Mais comme la
+virtualit primitive est infinie, elle ne peut pas non plus se perdre,
+s'absorber dans cette premire dtermination. Le sujet infini ne se
+transforme pas en objet ou en existence, non, mais en sparant de
+lui-mme l'objet ou l'existence dont il renfermait la possibilit, il se
+maintient nanmoins comme sujet, comme puissance, mais comme puissance
+place dsormais vis--vis d'un objet, c'est--dire comme l'intelligence
+de cet objet. Ainsi, en partant d'un seul principe, l'tre indtermin,
+l'tre qui n'est rien encore que la puissance infinie de l'existence, la
+substance infinie ou le sujet infini, nous arrivons l'opposition
+fconde de deux principes: le principe de passivit, d'objectivit,
+d'existence, le rel; et le principe de l'activit, de la subjectivit,
+de l'intelligence, l'idal; et nous retrouvons ainsi les ides de la
+Grce.
+
+[Note 44: La spculation n'est pas autre chose que cette
+reproduction.]
+
+L'Idal et le Rel, sortant d'une source commune, sont d'abord opposs
+l'un l'autre. L'idal plac hors du rel ne peut se raliser qu'en
+pntrant le rel pour le transformer; le rel, son tour, ne peut
+reconqurir l'infinit, qui est sa primitive essence, qu'en
+s'idalisant. L'opposition primitive de ces deux lments rend donc
+ncessaire un mouvement progressif ou, comme on dit en allemand, un
+_procs_, ide qui domine toute la philosophie de Schelling et qui la
+rsume. Ce procs, Messieurs, c'est le Progrs. Ainsi la croyance du
+XVIIIme sicle, cette religion assez superstitieuse, il faut en
+convenir, reoit en Allemagne une conscration spculative. La
+philosophie de Schelling, gnralement dsigne sous le nom de
+philosophie de l'Identit[45], pourrait s'appeler, avec non moins de
+justesse, la philosophie du Progrs. Le progrs dont nous parlons
+consiste proprement en ceci: que la subjectivit absolue, qui ne peut se
+raliser immdiatement sans devenir le contraire d'elle-mme, se ralise
+enfin, par une srie de gradations successives, comme absolue
+subjectivit, comme esprit, comme Dieu.
+
+[Note 45: Identit du rel et de l'idal dans leur principe.]
+
+La cosmogonie est en mme temps une thogonie; la Nature et l'Histoire
+marquent les phases de cette gense ternelle. Le sujet primitif,
+ralis d'abord comme Matire, se manifeste dans sa subjectivit
+vis--vis de l'objet sous la forme de Lumire. La pntration de la
+matire par la lumire, premier degr de l'intelligence, produit la
+Matire forme, rendue sensible par ses qualits, qui sont autant
+d'activits ou de manifestations du principe subjectif identifi la
+matire premire; mais, en face de cette matire dj forme et par
+consquent dj spiritualise en quelque faon, le principe subjectif se
+relve comme Vie et, pntrant la matire sensible, donne naissance
+l'Organisme, o cette matire sensible n'est plus qu'un attribut et un
+instrument. En produisant l'organisme achev, celui de l'homme, le
+principe idal s'affranchit de ce nouveau lien, et la vie, jusqu'ici la
+plus haute forme de la subjectivit, devient son tour objet pour
+l'Intelligence. La lacune que prsentait l'idalisme se trouve ainsi
+comble, le systme de Fichte est corrig, nous comprenons l'existence
+de la nature extrieure, idale dans son principe, mais relle quant
+nous.
+
+Cependant l'impulsion qui a fait natre le systme n'est pas encore
+puise, le terme du progrs n'est pas atteint. L'intelligence devient
+son tour moyen et matire pour l'Activit libre dans laquelle l'homme se
+prend lui-mme comme objet, en dterminant l'emploi qu'il veut faire de
+ses facults. Enfin, par le dveloppement de cette activit libre dans
+l'Histoire, dans l'Art, dans la Religion, dans la Philosophie, l'homme
+reconnat qu'il n'est tout entier qu'un organe, un objet; objet, organe
+de l'Esprit pur qui est son gnie et son intime essence, mais qui, de sa
+nature, est suprieur toutes les formes individuelles. Ainsi dans
+l'histoire, dans l'art, qui vit d'inspiration, dans la religion, dans la
+philosophie, Dieu se ralise comme Dieu par l'intermdiaire de l'esprit
+humain. La pure subjectivit, le pur esprit atteint donc la vrit de
+son tre en traversant toutes les formes de l'imperfection.
+
+Dans cette philosophie l'unit du principe substantiel est mieux
+conserve que chez Leibnitz; elle va mme jusqu'au point d'absorber les
+individus, comme le fait Spinosa, et de ne laisser voir en eux que des
+ombres passagres. Comme chez Leibnitz et chez Fichte la subjectivit,
+l'activit demeure l'attribut dominant, la dfinition de l'tre; mais
+nous ne trouvons pas encore la libert.
+
+Le systme de Schelling repose sur la supposition que le sujet primitif,
+en devenant objet, ne perd pas ncessairement toute sa subjectivit,
+toute sa puissance, et que par consquent la subjectivit ou la
+puissance est suprieure toute existence objective quelconque, mme
+un objet infini, puisque la primitive ralisation de la puissance ne
+peut tre qu'un objet infini, une existence illimite. Ainsi toute
+existence, mme illimite, est finie au regard du vritable infini. Il y
+a contradiction entre les deux ides d'objet et d'infinit. La
+philosophie de M. de Schelling fait ressortir cette contradiction; c'est
+ainsi qu'elle explique la prsence d'un principe idal en face du
+principe rel, qu'elle concilie le dualisme de l'exprience avec l'unit
+qu'exige la raison, et qu'elle rend compte du progrs. Aprs avoir
+dpos le rel ou la matire, le principe idal veut encore se
+manifester dans son infinit; mais il ne peut pas le faire si le rel
+reste en dehors de lui; il cherche donc pntrer le rel, le
+subjuguer, l'idaliser. De l rsulte le progrs universel, qui n'est
+autre chose que la srie des victoires du principe idal sur le principe
+rel, jusqu' la ralisation de l'esprit absolu. Ainsi le progrs, tel
+que le conoit cette philosophie, est un progrs ncessaire. La libert
+n'apparat qu'un instant, pour tre aussitt nie. En effet, si la
+subjectivit infinie ou l'activit infinie doit tre ralise dans sa
+vrit, elle ne peut y parvenir qu'en traversant toutes les phases du
+procs que reproduit la philosophie. La libert du premier principe est
+donc absolument conditionnelle. Il restera dans la puissance et rien
+n'existera, ou bien le procs se droulera de la manire dont M. de
+Schelling l'a conu. Je vous rends attentifs la restriction
+considrable que l'ide de la libert subit ds sa premire apparition,
+parce qu'il ne me semble pas que M. de Schelling ait jamais russi
+l'en affranchir.
+
+Mais, Messieurs, dans la premire phase de sa philosophie, cette libert
+conditionnelle elle-mme n'est pas l'objet d'une affirmation positive;
+on l'entrevoit comme une possibilit; la pense ne s'y arrte pas, ou
+plutt elle la repousse. Il est de la nature du principe absolu de se
+raliser. Ainsi l'acte par lequel il sort de la virtualit et se
+manifeste dans une forme inadquate son essence, le commencement du
+procs, la premire Cration, si vous voulez, est bien libre dans ce
+sens qu'il est une vritable action: le sujet primitif cre par son
+activit spontane. Mais cette cration, c'est sa propre ralisation, sa
+propre vie. Vivre, en effet, qu'est-ce autre chose, sinon traduire en
+existence ce qui est virtuellement, en puissance? La Cration est donc
+la vie du sujet infini. S'il ne cre pas, il ne vit pas. Il est donc
+dans sa nature de crer, et mme en choisissant l'interprtation la plus
+favorable au point de vue que nous nous efforons d'atteindre, l'on ne
+peut pas dire qu'il soit plus libre de ne pas entrer dans l'volution
+cratrice qu'un homme n'est libre de ne pas faire une chose d'o dpend
+l'accomplissement de tous ses voeux, quand elle ne prsente aucun
+inconvnient de quelque espce que ce soit. En effet, l'accomplissement
+de tous les voeux d'un tre capable de dsir, est de raliser sa nature.
+Et cette comparaison reste insuffisante, car la volont libre est dj
+ralise; elle est concrte, elle est satisfaite dans la mesure o elle
+est vraiment libre, tandis que le principe de Schelling est une
+puissance abstraite. La puissance tend d'elle-mme passer l'acte.
+Ainsi le principe de Schelling est un principe spontan; ce n'est pas
+encore un principe libre. Le procs est ncessaire, par consquent le
+Monde est ncessaire, et si le Monde est ncessaire, il est
+ncessairement tel qu'il est, d'o suit qu'il n'y a de libert nulle
+part. Cette philosophie serait bien nomme le panthisme du progrs.
+
+Pour en apprcier la valeur logique, il faut se demander sur quoi se
+fonde la possibilit de la cration ou du procs tel qu'il est conu par
+elle. Comment se fait-il, demanderons-nous donc, que le sujet primitif,
+qui d'abord produit le contraire de lui-mme, arrive pourtant en
+dfinitive se raliser en tant que sujet, en tant qu'esprit? Cela
+rsulte, dira-t-on, de la prpondrance de la subjectivit sur
+l'objectivit.--Mais d'o vient cette prpondrance? Est-elle
+rigoureusement fonde sur une ncessit de la pense? Voil la question.
+ cette question M. de Schelling rpondrait hardiment: Non. Il n'y a
+pas _a priori_ de ncessit absolue reconnatre la prpondrance de la
+subjectivit sur l'objectivit. On pourrait concevoir que le sujet, dans
+sa ralisation ternelle, devint objet et rien qu'objet, que rien ne ft
+par consquent, sinon l'existence illimite, uniforme, aveugle. Cela
+n'est pas absurde; mais si l'on s'en tient l, l'on se condamne ne
+rien comprendre. On demeure arrt devant la porte qui ferme
+ternellement au spinosisme l'intelligence de la vie. La prpondrance
+de la subjectivit que nous avons imagine, Leibnitz et moi, c'est la
+vie ou, si vous voulez, c'est une hypothse que nous a suggre la
+ncessit d'expliquer la vie. Le progrs est une ide empirique, le
+progrs est le rsum de l'exprience; et le triomphe de l'esprit sur la
+matire, la prpondrance du sujet sur l'objet n'est autre chose que le
+progrs. J'ai reconnu le fait du progrs, et j'ai cherch formuler
+l'ide du premier principe de telle faon qu'elle en permt
+l'intelligence.
+
+Voil ce que rpondrait M. de Schelling, ou plutt voil ce qu'il
+dclare effectivement aujourd'hui, et je ne doute pas qu'il ne prsente
+avec une fidlit trs-judicieuse la vritable origine de sa
+philosophie; mais, au moment o son gnie la conut, il ne se rendait
+pas un compte aussi net de la nature de son inspiration et ne l'avouait
+pas avec autant de franchise. On dvelopperait donc le systme primitif
+de M. de Schelling d'une manire assez conforme l'esprit qui l'a
+dict, en cherchant dmontrer la ncessit _a priori_ de la
+prpondrance croissante de l'lment subjectif sur l'lment objectif,
+qui est proprement son principe. Pour fortifier le systme il faut
+l'approfondir, au risque de le transformer en l'approfondissant. Ce fut
+la tche du plus illustre disciple de M. de Schelling, Hegel, auteur
+d'une philosophie qui, pendant quelques annes, clipsa presque
+entirement celle de son matre.
+
+Le changement apport par Hegel la philosophie de l'Identit consiste
+uniquement en ceci, qu'il en approfondit mieux la base ou, en d'autres
+termes, qu'il la ramena plus prs de son point de dpart, je veux dire
+des recherches de Kant et de Fichte sur la nature de la connaissance et
+du rsultat mtaphysique de ces recherches. Ce rsultat, Messieurs, nous
+le connaissons; c'est le systme de l'harmonie prtablie conu dans sa
+ncessit. La pense forme une totalit impntrable; il n'existe aucun
+point de contact entre elle et les choses, mais son activit rgulire
+correspond la ralit des choses. Du mme coup Hegel s'effora de
+saisir le pourquoi du rapport entre la pense et l'objet, c'est--dire
+le pourquoi de la science, et le pourquoi de la loi qui rgit l'objet,
+c'est--dire le pourquoi du Monde, ou le pourquoi du progrs, qui est
+selon Schelling l'explication, selon lui l'nigme du Monde. Ainsi le
+problme de la connaissance et celui de la nature des choses n'en
+forment qu'un seul ses yeux. Ce problme universel, vous savez comment
+Hegel le rsout. Si la pense, dit-il, lorsqu'elle se dveloppe
+rgulirement, correspond parfaitement la ralit, c'est que ce que
+vous appelez ralit n'est autre chose, au fond, que la pense
+elle-mme. La distinction entre la chose existante et la chose pense
+n'a de fondement que dans une ncessit subjective de la pense
+elle-mme. Il n'y a de ralit dans les choses que celle qu'y met la
+pense. Hegel dit: celle qu'y met _la_ pense, et non pas: ce que nous y
+mettons par _notre_ pense; et cette distinction est essentielle, car le
+moi lui-mme, la particularit des diffrents individus n'est, elle non
+plus, qu'un phnomne produit par le dveloppement de la pense absolue,
+qui est l'essence de tout. Mais cette pense, Messieurs, n'est pas la
+pense d'un sujet absolu, d'une intelligence suprme qui cre les choses
+en se les reprsentant; elle n'a pas une intelligence pour antcdent,
+elle est elle-mme la substance universelle et le principe.
+
+Que si vous me demandez comment j'entends la chose, je ne vous rpondrai
+pas; je ne l'entends pas du tout et je ne crois pas que personne l'ait
+jamais entendue. On ne peut comprendre le point de vue de Hegel qu'en le
+compltant, c'est--dire en le changeant, et quand on a cherch le
+saisir dans son rsultat dfinitif, comme l'expression d'une croyance,
+on est arriv des rsultats trs-diffrents les uns des autres, ce qui
+a fait natre au sein de l'cole hegelienne de profondes divergences sur
+le sens du matre. En ralit les expressions de Hegel sont constamment
+quivoques sur les questions dcisives pour la conscience et pour
+l'humanit.
+
+Ce n'est pas dans les solutions qu'il faut chercher le trait distinctif
+du systme de Hegel et l'unit de son cole; c'est dans la mthode. Mais
+enfin, Messieurs, toute vague, toute insaisissable qu'elle soit, la
+doctrine que le fond des choses est idal, que la pense est la
+substance universelle ou que le vrai nom de l'tre est la pense,
+donnait au systme de Schelling la base dont il a besoin.
+
+L'existence objective est une forme de l'Ide. Le principe de l'tre,
+l'tre encore indtermin, le sujet primitif qui doit se raliser est,
+dans son essence, idal. Le principe que la pense est oblige de
+concevoir au commencement de toutes choses est absolument rel, et
+cependant il n'est que pense. En un mot, le principe idal est le vrai,
+le rel n'est qu'une apparence; tel est, dans sa plus grande gnralit,
+le point de vue hegelien; dans cette gnralit mme il fait assez
+comprendre pourquoi la vie du monde, c'est--dire le mouvement qui tend
+ manifester ce qui est vritablement au fond des choses est, comme le
+veut M. de Schelling, un triomphe perptuel de l'idal sur le rel.
+
+Au fond, Messieurs, il n'y a rien de nouveau dans cette doctrine, rien
+qui ne ft dj dans celle de Schelling, sans que peut-tre il s'en
+rendt parfaitement compte. (Cette prmisse idaliste est l'attache qui
+lie M. de Schelling son prdcesseur). Le systme de Hegel n'est autre
+chose que le systme primitif de Schelling lev la conscience de
+lui-mme; ce progrs de la rflexion en fait l'originalit. Du reste, il
+ne tend pas faire paratre le systme plus riche, mais plus pauvre.
+Dans toutes les phases de sa pense et jusqu' la dernire, M. de
+Schelling a toujours cru possder plus qu'il n'avait; disons mieux,
+Messieurs, il a toujours possd, compris, voulu plus qu'il n'a prouv.
+Son intime pense est plus haute que sa formule. En prcisant celle-ci
+pour laguer tout ce qui la dborde, on rejette prcisment le meilleur.
+
+Je dis, Messieurs, que l'idalisme est rest au fond du systme de
+l'identit, malgr ses louables efforts pour surmonter l'idalisme.
+J'essayerai de le prouver, en vous priant de pardonner ce qu'une telle
+discussion pourra prsenter d'trange et de difficile. Cette discussion
+n'est autre chose que l'exposition du principe hegelien:
+
+L'tre en puissance, encore indtermin quant son tre, la puissance
+qui peut devenir existence ou, pour parler la langue de cette
+philosophie, l'_indiffrence_ primitive du sujet et de l'objet, premier
+principe de M. de Schelling, n'existait que dans la pense de M. de
+Schelling, car ce n'est pas une chose d'exprience; or rien ne saurait
+tre pour nous sinon dans la pense ou dans l'exprience. L'antcdent
+absolu de tout dveloppement et de toute ralit n'existant donc que
+dans la pense, n'tait, proprement parler, qu'une pense, la premire
+des penses, l'antcdent pour la pense. Mais, quoiqu'il ne soit
+proprement parler que cela, M. de Schelling ne l'entendait pas ainsi; il
+prenait la puissance primitive dans le sens d'une puissance universelle,
+mais relle, et non pas dans le sens d'une abstraction mtaphysique.
+Quand il parlait de l'tre, soit de l'tre existant, soit de l'tre en
+puissance, quoiqu'il ne possdt rellement que l'ide abstraite d'tre,
+il voulait parler de l'tre rel, de l'tre substantiel, ou pris comme
+substantif, de _ce qui est_. Sa pense tait: l'tre premier, _ens
+primum_, ce qui est la base de toute exprience, c'est une puissance
+infinie; en d'autres termes, un infini rel indiffrent
+l'existence[46] ou la ngation de l'existence, la subjectivit ou
+l'objectivit, parce qu'il reste au fond le mme, soit qu'il se
+manifeste comme existence objective, soit qu'il reste en puissance.
+Voil le sens que M. de Schelling attache sa thse. Mais sur quoi
+repose cette assertion? pourquoi M. de Schelling affirme-t-il que ce qui
+est la base de toute ralit est la pure puissance? Cette opinion
+n'est-elle pas simplement une hypothse l'aide de laquelle il espre
+donner une explication _a priori_ de l'ensemble des phnomnes?--Oui,
+dans le fond c'est bien cela. Cependant cette hypothse n'est pas
+arbitraire; elle repose sur un fondement logique, et ce fondement
+logique, Messieurs, c'est que la pure puissance est la premire des
+ides abstraites, la premire des catgories.
+
+ premire vue il semble que M. de Schelling n'ait pas le droit de
+parler de l'tre dans le sens de _ce qui est_, du [Grec: to on], de
+l'tre comme substantif, mais seulement de l'tre dans le sens de
+catgorie ou d'attribut, du [Grec: to einai]. En effet, nous ne sommes
+pas srs de connatre, par la pure pense, le [Grec on], l'tre rel,
+mais bien le [Grec einai], car le [ Grec einai], c'est--dire le fait,
+la qualit d'tre, n'est que pense. Nous ne savons pas ce qui est sans
+l'avoir appris, mais nous ne pouvons pas ignorer ce que c'est qu'tre.
+Pour maintenir la philosophie dans la sphre de la pure pense ou de la
+pure dduction _a priori_, il fallait donc identifier [Grec on] et [Grec
+einai], c'est--dire l'tre rel, ce qui est, avec l'tre dans la
+pense, l'tre comme attribut, ce que c'est qu'tre. Eh bien, Messieurs,
+cette identification est le fond mme de l'idalisme; c'est, le bien
+prendre, le fond de tout rationalisme; c'est le point capital de la
+philosophie de Hegel.
+
+[Note 46: Existence signifie existence extrieure, _ex-stare_.]
+
+Schelling entendait par l'_tre_ plus que la qualit abstraite d'tre,
+et cependant sa propre mthode n'tait rigoureuse que si l'tre dont il
+parle tait pris dans le sens de cette qualit abstraite. Hegel voulait
+rendre la mthode rigoureuse et, cet effet, il rduisit l'tre dont la
+mtaphysique parle en dbutant, ne signifier que la qualit abstraite
+d'tre, le fait d'tre; mais, comme il voulait en mme temps que sa
+philosophie ft objective, il tablit en axiome: Ce qui est, c'est le
+fait d'tre; l'tre rel contient prcisment ce qui est compris dans
+notre pense lorsque nous prononons le mot _tre_. C'est un paradoxe
+effroyable; mais une fois ce paradoxe constat et compris, autant que la
+chose est possible, on a la clef de toute la philosophie de Hegel, et
+l'on s'y meut avec libert. Ce paradoxe: L'tre rel n'est autre chose
+que ce que nous pensons quand nous comprenons le sens du verbe tre, il
+est impliqu, je le rpte, dans tout rationalisme consquent. Hegel se
+croyait autoris l'avancer par la thorie de la connaissance que je
+vous ai rsume, et dont le rsultat vritable, c'est qu'il n'y a
+d'objet pour nous que dans notre pense. Hegel a dvelopp la mme
+thorie, conformment aux besoins de son systme, dans son livre de la
+Phnomnologie de l'esprit. Il n'est pas impossible d'admettre ce
+rsultat de l'analyse et de l'entendre autrement que Hegel; mais
+l'interprtation de Hegel tait logiquement trop naturelle pour ne pas
+se faire jour: Comme rien n'est pour nous que ce que nous pensons,
+l'tre est tel que nous le pensons. L'tre universel, [Grecto onts o],
+c'est ce que nous entendons par tre, car ce que la pense voit dans les
+choses constitue l'intimit de leur substance.
+
+Cependant, Messieurs, j'exagre dessein le paradoxe pour fixer votre
+attention, et si je m'arrtais ici on pourrait m'accuser d'avoir expos
+comme le principe de l'idalisme moderne le vieux principe du grec
+Parmnide. C'est, en effet, sur l'identification de l'tre objectif et
+de la notion abstraite d'tre que se fondent ces vers fameux:
+
+ [ Pome Grec.][47]
+
+[Note 47: coute donc attentivement ce que je te dis; quelles sont
+les seules voies de l'investigation qui restent connatre? celle-ci,
+que tout est, et que le non-tre est impossible; tel est le chemin de la
+certitude, car la vrit s'y trouve. Mais celle-ci: Quelque chose n'est
+pas, le non-tre est ncessaire, je te la signale comme la voie de
+l'erreur qu'il ne faut pas suivre; car le non-tre ne peut tre ni
+connu, ni saisi; personne n'a pu dire ce qu'il est.]
+
+Le systme de Hegel n'est pas le mme, assurment, que l'latisme, mais
+il se dveloppe en partant de la mme donne. Nous en avons formul le
+premier axiome en disant: Ce qui est, c'est la qualit d'tre. Pour tre
+juste, il faut complter la pense comme suit: Ce qui est, c'est la
+qualit d'tre, et toutes les autres qualits qu'une bonne logique
+montre impliques dans celle d'tre, c'est--dire dont une bonne logique
+fait voir qu'elles doivent ncessairement s'ajouter la qualit d'tre
+pour que l'affirmation de celle-ci soit possible et ne renferme pas de
+contradiction. La vritable dfinition de ce qui est sera donc le
+rsultat de toute la logique. Vous voyez que, dans le systme de Hegel,
+la logique se confond avec la mtaphysique et presque avec la thologie
+spculative. Hegel veut dtruire l'opposition que la logique ordinaire
+tablit entre la substance et l'attribut. La logique ordinaire
+reprsente les attributs comme rattachs je ne sais quel noyau opaque
+absolument inconnu, qu'elle appelle l'tre ou la substance. D'aprs
+Hegel, ce point de vue, dont il est bien difficile notre esprit de
+s'affranchir, n'est pourtant qu'une erreur. Le noyau opaque est une
+illusion: tout est transparent, la substance concrte n'est autre chose
+que la somme de toutes les qualits dans la ncessit logique de leur
+enchanement. Mais, Messieurs, l'ensemble des qualits d'un tre
+s'exprime par la dfinition de cet tre. L'ensemble des qualits d'un
+tre telles que nous les concevons, en forme l'ide, le concept.
+
+Hegel pense donc que l'tre rel consiste dans l'ensemble des qualits
+que sa dfinition renferme. L'tre rel est le concept. L'tre absolu
+est l'ensemble des qualits qu'il faut ncessairement concevoir pour
+concevoir l'tre existant par lui-mme, le concept absolu ou l'Ide.
+Ainsi l'absolu c'est l'Ide. Ce qui est, ce n'est donc pas simplement la
+qualit abstraite d'tre, mais cette qualit abstraite est la base, la
+premire qualit de l'tre parfait, qui est l'Ide. La logique se
+compose d'une srie de dfinitions de l'absolu ou de dfinitions de
+Dieu, qui se rfutent les unes les autres. Ainsi la logique rsume dans
+le mouvement d'une seule intelligence toute l'histoire de la philosophie
+car la succession des systmes revient la succession de ces
+dfinitions. Et ce dveloppement historique et logique la fois de la
+pense humaine, reproduit fidlement l'ternel dveloppement de l'objet
+que la pense humaine s'efforce d'embrasser. Considre en elle-mme, la
+logique est la vie de Dieu. L'absolu est donc l'tre, le fait d'tre;
+mais l'tre absolument indtermin n'est rien; l'absolu n'est donc rien,
+bien qu'il soit; mais l'tre et le nant se concilient dans le
+_devenir_, car ce qui devient, prendre le mot au sens absolu, n'est
+pas, puisqu'il devient seulement, et cependant l'on ne peut pas non plus
+lui refuser toute existence: l'absolu est donc le _devenir_. La
+contradiction se manifestant dans l'ide abstraite de devenir, comme
+elle s'est produite dans l'ide abstraite d'tre, conduit de nouvelles
+dterminations, et ainsi de suite jusqu' la fin de la logique. En
+voici, Messieurs, le rsultat dfinitif, dans une forme imparfaite
+peut-tre, mais saisissable: L'absolu est l'activit infinie qui se
+particularise incessamment dans des formes finies, pour manifester par
+l son infinit en dtruisant ces formes passagres et en se comprenant
+elle-mme par cette destruction comme la ralit de toutes, comme
+l'activit infinie, qui les produit et les engloutit tour tour.
+
+Telle est la seule manire dont il soit possible, selon Hegel, de
+concevoir l'tre existant par lui-mme. Toutes les dfinitions
+prcdentes, considres comme exprimant l'absolu, impliquent des
+contradictions qui obligent l'esprit les complter en les
+transformant. Mais il est ais de reconnatre que la formule laquelle
+nous nous sommes arrts, dfinit ou dcrit le procd de
+l'intelligence. L'absolu est donc conu par Hegel comme intelligence ou
+plutt comme la forme pure de l'intelligence, car qui dit intelligence
+dit sujet, substance, dans le sens dont Hegel ne veut plus entendre
+parler. L'absolu n'est pas une essence qui se particularise, mais l'acte
+mme de la particularisation et du retour l'identit. Vous
+reconnaissez le disciple fidle de Fichte, qui ne reconnat pas l'tre
+et ne voit partout que des lois. L'ide de Hegel est une loi, la loi des
+lois. Son Dieu est la logique universelle, la logique des choses; il ne
+reconnat d'autre Dieu que celui-l.
+
+ NOTE
+
+Les lecteurs auxquels le point de vue de l'idalisme allemand n'est pas
+familier, trouveront de prcieux claircissements sur le sujet de cette
+leon dans le livre _de la Philosophie allemande_ de M. C. de Rmusat,
+particulirement dans l'article sur la philosophie de Hegel, pages, CXII
+ CXXXV.
+
+
+
+
+DOUZIME LEON.
+
+Le systme de Hegel aboutit la pure ncessit logique. S'il ne conduit
+pas au rsultat que nous cherchons, sa mthode peut nous aider y
+arriver. Caractre de cette mthode: Toute notion abstraite appelle son
+contraire. La vrit est dans la conciliation des termes opposs. La
+vrit logique de cette proposition fort ancienne est indpendante de
+l'application qu'elle reoit dans l'idalisme absolu. On a tent
+d'appliquer la mthode de Hegel la formation d'un systme de
+philosophie qui, consacrant la personnalit divine et la libert
+humaine, satisferait les besoins moraux de l'Humanit.--La ncessit
+providentielle d'un retour de la philosophie aux ides chrtiennes est
+marque par le mouvement des esprits qui tend au renversement des
+glises tablies et de l'autorit traditionnelle.--Nouveau systme de M.
+de Schelling. Ce systme, aussi ancien que celui de Hegel, se propose
+comme le hegelianisme d'expliquer le fait du progrs, tel qu'il se
+prsente comme rsultat de la _philosophie de la Nature_.
+
+
+Messieurs,
+
+Nous avons dit qu'en dernire analyse le principe absolu de Hegel est la
+loi logique, qui rgit le Monde et se manifeste successivement dans la
+nature, dans l'histoire et dans la pense. Je n'ai pas le dessein de
+poursuivre l'explication de la philosophie hegelienne au del de ce
+point dcisif, et de montrer quelles difficults l'assimilation des
+notions de substance et de loi prpare l'intelligence lorsqu'il s'agit
+d'expliquer l'existence du monde sensible. En vrit, le dualisme fatal
+de la philosophie grecque n'est pas vaincu par celle-ci; le principe
+ngatif, matriel, le [Grec: m on] y est dguis, il n'en est
+pas extirp; en le niant, Hegel le suppose, parce qu'il ne saurait s'en
+affranchir. La manire dont Hegel opre le passage de l'idal au rel
+ressemble plus de la prestidigitation qu' de la dialectique
+srieuse. Mais, de peur d'allonger le chemin, je n'essayerai pas de
+justifier ces allgations, non plus que d'examiner dans leur ensemble
+les consquences du hegelianisme. Je m'en tiens ce qui nous importe,
+la question de la libert. Il est clair, Messieurs, que si le principe
+de toutes choses est une loi logique ou, pour rendre cette ide
+intelligible, au risque de l'altrer, une force dont le dveloppement
+n'a d'autre rgle que la logique, et d'autre fin que de manifester la
+majest des lois logiques dans l'esprit humain qu'elle produit cet
+effet; le systme de l'univers est un systme de ncessit o la libert
+n'a point de place, car la ncessit logique est la ncessit par
+excellence. la vrit, Hegel parle frquemment et non sans quelque
+affectation de la libert de l'Ide; mais il entend par l simplement
+que le dveloppement de l'Ide est tout spontan; le mot _libert_ ne
+signifie jamais dans sa bouche que l'absence de contrainte, non
+l'absence de ncessit. Au contraire, la libert vritable se confond
+pour lui avec la ncessit absolue. La mtaphysique de Hegel ne nous
+donne donc point ce que nous cherchons. Si nous la comparons celle de
+Schelling et surtout celle de Fichte, loin de voir en elle un progrs
+dans le sens de la libert, nous serions port la considrer comme un
+pas rtrograde. Cependant, Messieurs, il ne faut rien exagrer, et
+surtout rien oublier. Hegel aussi a fait une oeuvre positive. Il apporte
+mieux qu'une pierre l'difice, il apporte un levier nouveau pour aider
+les travailleurs. Nous l'avons dj dit, le grand ct de son systme
+n'est pas le rsultat, mais la mthode. Si le rsultat de Hegel est la
+ngation de toute libert, d'o suit, par une consquence qu'il a
+dsavoue, mais qui n'apparat que trop manifestement aujourd'hui, la
+ngation de toute morale, nous ne pouvons pas en conclure avec certitude
+que la mthode hegelienne soit incapable de porter d'autres fruits. Pour
+en juger, il faudrait tout au moins renouveler l'preuve; mais d'abord
+il faut chercher se faire une ide exacte de cette mthode clbre.
+Permettez-moi donc de l'examiner un moment.
+
+Si nous considrons la mthode de Hegel en elle-mme, abstraction faite
+de toute supposition prliminaire, il est facile de reconnatre qu'elle
+consiste dans l'application de l'ide du _procs_, de Schelling, la
+pense logique. Hegel, partant de l'ide que tout est vie dans l'esprit,
+ne peut considrer les catgories que comme un rsultat de cette vie. La
+vie de l'esprit, qu'il s'agisse de l'esprit infini, de l'Ide, ou de
+l'esprit individuel, la vie de l'esprit consiste produire les
+catgories. Pour comprendre la valeur des notions logiques, pour leur
+assigner leur vraie place, il faut donc les saisir dans l'acte mme de
+l'esprit qui les fait tre; au lieu d'en constater simplement la
+prsence, il faut les crer une seconde fois.
+
+Il faut donc partir de l'ide gnrale la plus simple, la plus pauvre,
+la plus vide possible, de ce minimum de pense sans lequel il n'y aurait
+point de pense; il faut vider le vase afin d'observer comment il se
+remplit. Eh bien, Messieurs, ce qui reste au fond du vase, aprs qu'on
+l'a vid, ce qui est impliqu dans toutes les autres ides et ce qui ne
+peut pas ne pas tre pens, du moment o l'on pense, c'est l'tre dans
+la pure abstraction de son ide lmentaire. Le principe de mouvement
+qui force le vase se remplir de nouveau, c'est la contradiction. Toute
+ide abstraite, isolment considre, renferme une contradiction qui
+oblige l'esprit la complter pour la conserver. Elle contient sa
+propre ngation ou le contraire d'elle-mme; l'esprit se meut
+ncessairement travers une srie de termes contraires qui se rfutent
+rciproquement. Chacun des deux a pourtant sa vrit; l'esprit ne peut
+abandonner ni l'un ni l'autre, ils lui sont galement indispensables.
+Pour les conserver il faut qu'il les concilie, et s'il poursuit son
+volution naturelle, il finit par les concilier en effet dans une
+troisime ide, plus relle, plus concrte, expression plus fidle de la
+vrit, o le tranchant de l'opposition premire subsiste sans russir
+toutefois dtruire les termes opposs. On a donc tort de formuler le
+premier principe de la logique en disant: Il est impossible que A soit
+et ne soit pas, ou: il est impossible que l'esprit admette la vrit
+simultane de deux propositions contradictoires. Il faudrait dire: Il
+est impossible que A soit et ne soit pas dans un sens absolu, il est
+impossible que + A et-A subsistent la fois s'ils ne sont compris dans
+B; impossible, en un mot, que l'esprit admette l'existence simultane de
+deux termes contradictoires sans les subordonner l'un et l'autre un
+troisime.
+
+L'opration de la pense qui relve la contradiction inhrente chaque
+ide et tend ainsi pour son compte la dtruire, s'appelle la
+_dialectique_. La fonction par laquelle l'esprit saisit intuitivement la
+manire dont les termes de l'opposition peuvent se concilier, l'ide
+suprieure dans laquelle ils coexistent, est la _spculation_, dans le
+sens le plus troit de ce mot.
+
+Ainsi, pour nous en tenir l'exemple dj cit, l'tre abstrait est une
+conception ncessaire et par consquent une conception vraie; il nous
+est impossible de ne pas penser l'tre et de ne pas affirmer qu'il
+est. C'est la thse commune tous les esprits.
+
+Mais l'tre, au sens absolu du mot, est compltement indtermin; nous
+ne saurions dire en quoi l'tre consiste, sans lui donner des attributs
+qui impliqueraient la ngation des attributs contraires; or l'tre
+absolu ne comporte aucune ngation; il est donc absolument impossible de
+dire ce qu'il est, c'est--dire qu'il n'est rien. Voil l'antithse
+dialectique.
+
+L'tre absolu n'est rien, en effet, et cependant il est, car il devient
+quelque chose; l'tre et le nant coexistent dans le _devenir_. En tant
+qu'absolu, l'tre n'est rien, mais il devient tout; il est la puissance
+infinie du devenir; telle est la premire synthse spculative qui, vous
+le devinez aisment, donne le ton tout le systme. L'Ide absolue que
+nous trouvons comme rsultat dfinitif et suprme, n'est autre chose que
+cette puissance du devenir dont la notion se complte et se prcise par
+l'indication de la forme et des phases de son dveloppement.
+
+C'est la gloire de Hegel d'avoir signal la loi de cette logique
+intrieure par laquelle les ides universelles _a priori_ surgissent,
+pour ainsi dire, toutes seules et se disposent, en se formant, selon
+leur ordre vritable. Du reste, le principe de cette dcouverte, l'ide
+que toute proposition mtaphysique absolue appelle irrsistiblement la
+proposition contraire et que la vrit rside dans la synthse de ces
+contraires,--cette ide fconde a t plus ou moins clairement aperue
+dans tous les temps. Les lates et Platon (pour ne pas remonter jusqu'
+Pythagore) ont fort bien connu la dialectique et l'ont manie avec
+vigueur. Le ternaire de la thse, de l'antithse et de la synthse est
+la mthode de Proclus; analogie qui n'est pas l'une des moindres causes
+de l'admiration des Hegeliens pour l'cole d'Alexandrie.
+
+La dialectique, au sens que ce mot prend ici, est aussi vieille que la
+philosophie; mais, pendant quelque temps, elle parut oublie. Elle
+revendiqua bientt sa place; on en trouve chez Kant des applications
+remarquables. Fichte et Schelling s'en servent comme d'une mthode
+constante, mais ils n'en avaient pas trac les lois, et peut-tre est-il
+vrai de dire que Hegel s'en rendit un compte plus exact que ses
+devanciers.
+
+Comme ces derniers et comme Platon, il applique rsolument le procd
+dont nous venons d'indiquer le mcanisme, la solution du problme
+mtaphysique. Sans adopter entirement le principe idaliste sur lequel
+Hegel se fonde, on peut reconnatre le droit qu'il avait d'en user
+ainsi. Ce droit repose sur la conviction qu'il y a un infini et que la
+connaissance de l'infini ne peut venir que du dedans, conviction que
+Descartes exprimait en disant: Je trouve en moi-mme l'ide d'un tre
+parfait, donc il existe un tel tre. Descartes avait raison; l'ide de
+l'tre parfait se trouve en nous-mme, mais non pas, je l'ai dj dit,
+au dbut de toute rflexion, sans prparation et sans travail. L'ide
+que nous trouvons ainsi, celle que nous ne saurions pas ne pas avoir,
+dont nous ne pouvons pas faire abstraction, n'est pas la notion complte
+de l'tre parfait, quoiqu'elle en forme un lment; loin d'tre la plus
+parfaite des ides universelles, cette premire notion _a priori_ est la
+moindre de cet ordre. L'ide vraie de l'tre parfait doit rsulter, ceci
+est une donne du bon sens, du plein dveloppement de l'lment _a
+priori_ de notre intelligence. Ce n'est pas celle dont il n'y a pas
+moyen d'abstraire, c'est celle au-dessus de laquelle il est impossible
+de s'lever. La premire notion ontologique est celle de l'tre dans son
+abstraction; la dernire sera celle qui a surmont toutes les
+contradictions qui s'opposent ce qu'elle subsiste dans la pense d'une
+manire indpendante, et, par consquent, ce qu'on puisse y voir la
+dfinition de l'tre qui subsiste rellement d'une manire indpendante.
+Ainsi la dernire ide de la mtaphysique est celle de l'tre qui
+possde en lui-mme toutes les conditions de l'existence ou de l'tre
+inconditionnel. La mthode de Hegel trouve donc les titres de sa
+lgitimit dans la constitution mme de l'esprit humain. Quant au
+rsultat il n'a rien d'absolument dfinitif. Il est fort possible que le
+terme auquel Hegel s'est arrt ne soit pas le vritable achvement de
+la logique spculative, soit que tous les intermdiaires par lesquels il
+passe ne possdent pas une gale valeur, soit qu'il y ait encore dans
+l'ide absolue de Hegel le germe d'une contradiction que l'auteur
+n'aurait pas aperue et qui nous forcerait pousser au del,
+suppositions qui, du reste, ne s'excluent point l'une l'autre.
+
+Plusieurs philosophes contemporains en ont ainsi jug.
+
+levs dans la discipline de Hegel et domins par l'influence
+irrsistible de sa dcouverte, ils ont espr s'avancer plus loin que
+leur matre en suivant le mme chemin, parce que la valeur de la mthode
+dialectique tait devenue vidente leurs yeux par l'habitude de s'en
+servir, tandis que d'autres considrations, plus ou moins scientifiques,
+de l'ordre de celles que nous avons prsentes au dbut de ce cours, les
+portaient croire que le but est effectivement plus loign. Ils ont
+donc, les uns poursuivi, les autres recommenc le travail de la logique
+spculative, pour tablir que la seule ide de l'tre dans laquelle il
+ne reste plus de contradictions n'est pas l'absolue ncessit de
+l'intelligence, mais l'ide d'un principe moral, d'un principe de
+volont libre, susceptible de recevoir le nom de Dieu. Ne pouvant entrer
+ici dans aucun dtail sur leurs doctrines, il parat superflu de les
+numrer; mais leur exemple vous montre dans quel sens la mthode de
+Hegel peut tre un moyen d'arriver la philosophie de la libert.
+
+Les hommes qui, les premiers dans notre sicle, ont dirig de ce ct la
+pense mtaphysique, sont F. Baader, commentateur ingnieux et bizarre
+du mysticisme de la Renaissance, puis, Messieurs, l'illustre auteur de
+la philosophie de la Nature, M. de Schelling. Au point de vue logique,
+cette transformation du principe premier et par l de la philosophie
+tout entire, est un progrs vritable; nous essayerons de le dmontrer.
+Au point de vue de la philosophie de l'histoire, c'est un retour,
+brusque en apparence, mais en ralit prpar de diverses manires, la
+vrit substantielle sur laquelle se fonde la civilisation moderne, que
+la pense moderne a pour mission de s'assimiler, et dont la science hte
+ son insu l'laboration, alors mme qu'elle s'en loigne et qu'elle la
+renie. Avant qu'un tel retour et lieu, il fallait, semble-t-il, que
+toutes les autres voies eussent t tentes. L'esprit moderne n'est
+revenu son origine que par la ncessit constante d'avancer, et par
+l'impossibilit de le faire autrement. Mais ici, comme partout sans
+doute, la ncessit n'est qu'une forme que revt l'action de la volont
+divine. La restauration du principe chrtien dans la philosophie est un
+fait providentiel. En rapprochant cet vnement du mouvement gnral des
+penses et des choses dans notre poque, on en dcouvre le sens. Nous
+vivons au milieu d'une rvolution dont le commencement date de la
+jeunesse de nos pres. Une rvolution, c'est l'histoire qui finit et qui
+recommence. La pense moderne traverse, elle aussi, les crises d'une
+rvolution; mais, incapable de se donner un point de dpart elle-mme,
+elle ne saurait, sans se dtruire, rpudier absolument celui qu'elle a
+reu.
+
+La substance de notre pense, la source fconde de nos moeurs, de nos
+lois, de nos arts, de toute cette civilisation qu'on a pu branler, mais
+qu'on ne remplace pas, vous conviendrez, Messieurs, que c'est le
+christianisme. Il faut l'accorder, pour peu que l'on examine les faits
+sans prvention, quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur ce grand
+vnement et sur cette grande doctrine.
+
+Le christianisme a rgn longtemps comme fait social sur le fondement de
+l'autorit, s'imposant aux consciences individuelles et les dominant
+avant de les transformer. Aujourd'hui le christianisme social tend
+s'effacer, toutes les formes de la foi d'autorit sont branles.
+L'oeuvre que la Rforme a commence sans le vouloir, en proclamant le
+droit de chaque fidle interprter les saintes critures, la
+philosophie et la Rvolution franaise l'ont mene fin. La philosophie
+du XVIIme sicle a repouss la tradition, parce qu'elle ne voulait pas
+en tenir compte. La philosophie du XVIIIme sicle a repouss la
+tradition, parce qu'elle en avait perdu le sens et la tenait pour une
+imposture. La philosophie du XIXme sicle repousse la tradition, parce
+qu'elle croit l'avoir absorbe. Elle se flatte de possder dans ses
+formules l'ternelle vrit du christianisme, et nie le fait historique,
+qu'elle estime en contradiction avec ce christianisme ternel. ses
+yeux il ne saurait y avoir de rvlation dans le sens d'un dialogue
+entre Dieu et l'esprit humain, puisque son Dieu, elle, n'acquiert la
+facult de parler qu'en devenant lui-mme l'esprit humain; mais la
+tradition chrtienne s'explique pour elle comme un mythe successivement
+labor selon les lois constantes de l'intelligence, qui, dans son
+premier mouvement, saisit toujours la vrit sous la forme de mythe. Je
+suis loin d'accepter les thses de la critique ngative destines
+justifier cette interprtation en prouvant que les livres de l'vangile
+ne sont pas authentiques; mais elles paraissent assez plausibles pour
+suggrer un doute des esprits impartiaux. Quoi qu'il en soit, en
+renonant toute autre autorit que celle de la Rvlation crite, le
+protestantisme s'est impos la tche de prouver scientifiquement
+l'authenticit de cette Rvlation et de fixer son contenu; en faisant
+du christianisme une affaire individuelle, il a impos le mme devoir
+tous les chrtiens pris individuellement; mais, loin que chaque membre
+de l'glise soit capable d'accomplir une oeuvre pareille, elle surpasse
+peut-tre les forces des plus savants et des plus sages. Ainsi la
+Rforme du XVIme sicle, en se fondant sur l'autorit et en tablissant
+la Rvlation crite comme autorit exclusive, se plonge dans des
+embarras insolubles qui tendent au renversement de toute espce
+d'autorit. Les hommes sincres se mettront facilement d'accord sur ces
+faits, mais ils n'en tireront pas tous les mmes consquences.
+
+En rapprochant cette situation du protestantisme des transformations que
+subit l'glise romaine et du mouvement gnral des esprits, les
+incrdules seront fonds penser, en dpit de quelques ractions
+passagres, que le christianisme se meurt. Ceux qui croient le
+christianisme immortel jugeront que la crise prsente n'atteindra pas la
+substance divine de la religion, mais seulement ses rapports avec la
+socit et son intelligence scientifique. La religion ne saurait devenir
+une question pour eux, mais bien l'glise et la thologie, graves
+problmes dont on n'a pas toujours assez compris la solidarit. Si le
+christianisme lgal et social se dcompose, s'ils voient les efforts
+tents pour arrter cette dissolution conspirer la rendre plus rapide,
+ils en concluront que le moment du christianisme individuel est venu,
+et, sans s'effrayer de leur petit nombre, ils remplaceront
+l'tablissement d'autrefois, qui n'est plus aujourd'hui qu'un mensonge,
+par la libre association. S'ils rencontrent de grands obstacles dans la
+tentative de lgitimer scientifiquement la valeur de l'autorit commune
+ tous les fidles, ils se rfugieront sur le terrain o leur conviction
+personnelle s'est affermie, et concluront de la foi la Bible comme on
+a conclu jusqu'ici de la Bible la foi. Le chrtien protestant qui veut
+demeurer fidle au protestantisme, est oblig de chercher les raisons de
+sa croyance au-dessus de la sphre o se meut la critique. Et la
+question n'est pas particulire au protestantisme: Ce que la philosophie
+conteste, c'est la possibilit mme d'une Rvlation. Si la religion
+veut conserver un rapport positif avec la science, s'il doit subsister
+encore une science de la religion, c'est la possibilit d'une Rvlation
+qu'il faut prouver. cet effet il est besoin d'une philosophie assez
+leve, assez comprhensive, pour mettre le principe de la religion
+rvle, la libre personnalit de Dieu l'abri des objections du
+panthisme; en tablissant la supriorit de ce principe sur le principe
+du panthisme. Qu'il s'agisse de la Rvlation comme fait historique, ou
+du contenu de cette Rvlation qu'il faut concilier avec elle-mme pour
+l'accepter srieusement et tout entire, c'est toujours au principe
+universel qu'il faut remonter, c'est toujours une philosophie qu'il faut
+acqurir. La preuve traditionnelle a pour corrlatif une religion
+sociale; la preuve d'exprience personnelle, indispensable la ralit
+de la foi, ne produit qu'une conviction incommunicable. Pour se
+maintenir sur le terrain de la libre discussion, la religion cherchera
+ses titres dans des vrits universellement dmontrables, c'est--dire
+que la philosophie reproduira, sans l'altrer, le principe de la
+religion, et que la thologie, son tour, se fondera dsormais sur la
+philosophie. Telle est, ce nous semble, la seule manire dont le
+christianisme puisse rester debout dans la situation prsente de
+l'humanit et conserver sa valeur universelle, tout en devenant
+parfaitement individuel. Si le christianisme est ternel, cette marche
+sera suivie. Nous voyons qu'en effet la pense chrtienne s'apprte la
+suivre. Ce n'est pas le christianisme qui s'en va, c'est la foi
+d'autorit. Les fondements de l'autorit s'branlent, il est vrai, mais
+pourquoi? Tout simplement parce que l'autorit n'est plus ncessaire du
+moment o l'esprit humain est arriv au point de reconnatre librement
+dans le christianisme le moyen de satisfaire ses besoins intellectuels
+aussi bien que ses besoins moraux.
+
+Le passage de la foi d'autorit cette libre soumission fonde sur des
+motifs intrieurs ne saurait s'effectuer sans une crise d'autant plus
+forte que l'acceptation du christianisme suppose toujours un sentiment
+plus ou moins vif du mal auquel il apporte un remde, c'est--dire un
+dveloppement plus ou moins complet de la conscience morale d'o suit
+qu'elle reste l'affaire d'un petit nombre. Jadis le prjug plaidait
+pour le christianisme, maintenant il lui est contraire, et c'est
+toujours une position difficile que d'avoir le prjug pour ennemi.
+Cependant une foi sincre verra l plus de sujet de se rjouir que de
+s'affliger, et n'aura pas de peine s'expliquer comment il arrive qu'au
+moment o les institutions chrtiennes s'branlent et s'affaissent, la
+pense philosophique retourne au principe chrtien.
+
+Les convictions philosophiques dont je parle se sont formes par un
+mouvement assez naturel.
+
+La philosophie idaliste o le criticisme vient aboutir, est comme un
+tourbillon form par des vents opposs. Elle tait ncessairement
+obscure, cette philosophie, parce qu'elle tait quivoque; elle pouvait
+se dvelopper dans plusieurs directions contraires. Toutes ces
+directions devaient tre suivies, toutes les possibilits devaient se
+manifester. Le trait dominant de la philosophie dont nous parlons est le
+panthisme. Le sujet et l'objet, l'homme qui pense et la vrit,
+n'avaient t jets par Kant une distance infinie l'un de l'autre que
+pour se runir aussitt plus troitement de l'autre ct. Cette runion
+fut d'abord une absorption de l'un des termes par l'autre. Le sujet et
+l'objet furent confondus. On reconnut que toutes nos conceptions
+viennent de nous-mmes, que le sujet produit l'objet, que la pense cre
+Dieu comme elle cre le monde. En dgageant cette doctrine de l'analyse
+sur laquelle elle se base, pour nous attacher au rsultat, seul
+intelligible pour le grand nombre, nous dirons, en un mot, qu'elle
+enseigne l'identit de la pense humaine et du principe absolu. Mais
+cela mme est obscur. La raison est thogonique, la bonne heure!
+l'histoire semble le prouver. Mais cette cration idale est-elle une
+cration proprement dite ou le retour naturel de l'me Dieu? La
+question reste en suspens. L'idalisme pouvait se dvelopper dans le
+sens d'une anthropologie athe ou revenir la thologie. L'identit de
+la pense et du principe universel prsentait d'abord la signification
+suivante: Il n'y a point de Dieu, mais tout est divin, et ce qu'il y a
+de plus divin, l'essence, l'intelligence, le centre de tout, c'est moi,
+qui ai compris cette vrit profonde. Rien n'est plus divin que l'homme
+et tout est divin dans l'homme, toutes ses tendances, toutes ses
+passions, toutes ses penses, et sa chair, sans laquelle il n'y aurait
+pas de pense. L'idalisme pouvait se dvelopper dans cette direction;
+aussi l'a-t-il fait. C'est la consquence la plus logique peut-tre des
+systmes de Schelling et de Hegel; quelques naturalistes assez connus
+l'ont tire des premiers travaux de Schelling; hardiment prche par une
+fraction puissante de l'cole hegelienne, elle est devenue la religion
+des lettrs dans une grande partie de l'Allemagne. Il n'tait pas
+trs-difficile de prvoir ce qui devait sortir de l.
+
+Mais l'idalisme, je le rpte, pouvait accomplir son volution
+autrement, et ramener la pense Dieu. Il y tend par l'effet de cet
+instinct qui porte l'esprit humain ne pas abandonner Dieu pour ne pas
+rester orphelin sur la terre. La logique ne le contraint pas le faire,
+mais la logique le lui permet, et cela suffit. Le criticisme et le
+panthisme sont un double foss qu'il fallait franchir pour arriver
+d'une philosophie qui laissait la religion hors de sa sphre et d'une
+religion qui laissait hors de soi la pense, l'intelligence
+spculative de l'ide chrtienne. Le retour du panthisme la religion
+fait l'intrt principal de la nouvelle philosophie de M. de Schelling,
+qui s'lve sur la base du panthisme.
+
+Le nouveau systme de M. de Schelling forme une articulation importante
+dans la srie de penses qui nous occupe. Il mrite de notre part une
+attention trs-srieuse. Quoique insuffisants, les renseignements
+publis jusqu'ici sur cette doctrine sont assez nombreux et assez
+tendus pour me permettre de vous en entretenir sans indiscrtion. Je
+rectifierai de mon mieux, d'aprs mes souvenirs, ce qu'il peut y avoir
+d'inexact dans ces expositions. Je serais mme autoris les complter,
+mais le plan que nous nous sommes trac m'empche de profiter
+aujourd'hui comme je le voudrais de cette faveur prcieuse. Je suis
+oblig de m'attacher, ici encore, au point central du systme, sans
+aborder les applications magnifiques que M. de Schelling en fait la
+philosophie de l'histoire. C'est un malheur pour vous, Messieurs, car
+ces applications donneraient de l'intrt et du charme aux abstractions
+mtaphysiques dont vous me reprochez peut-tre dj l'excs. C'est
+presque une injustice vis--vis de mon noble matre, qui voit avec
+raison dans l'interprtation des faits la pierre de touche de son
+principe. Que la ncessit soit mon excuse pour un tort qu'il me serait
+bien doux de rparer le plus tt possible.
+
+Ce qu'on appelle la nouvelle philosophie de M. de Schelling est,
+proprement parler, l'oeuvre de toute sa vie. Il en fit connatre les
+bases il y a quarante ans, peu prs au moment o Hegel, qui
+jusqu'alors avait t son collaborateur, entrait dans une direction plus
+indpendante. Le premier crit o se rvlent clairement les tendances
+actuelles de M. de Schelling, est dat de 1809. C'est une dissertation
+tendue et approfondie sur la manire dont le principe de la
+mtaphysique doit tre compris pour donner une place la libert
+humaine. Alors dj l'illustre philosophe avait clairement aperu la
+vrit qui nous sert de boussole, savoir que, pour conserver dans son
+intgrit le fait vident de la libert humaine, il faut s'lever la
+libert divine; et c'est proprement la libert divine qu'il cherchait en
+partant des prmisses poses dans sa philosophie de la Nature. Quoiqu'il
+n'ait attir que plus tard l'attention gnrale, le systme actuel de M.
+de Schelling est donc contemporain du systme de Hegel. Ils se proposent
+l'un et l'autre de complter, en l'approfondissant, la philosophie de
+l'Identit; l'un et l'autre commencent par des recherches
+psychologiques; mais, dans sa _Phnomnologie_, Hegel s'attache au
+dveloppement de l'intelligence, tandis que l'attention de Schelling se
+concentre sur la volont. Cette circonstance n'est rien moins
+qu'indiffrente.
+
+La philosophie de l'identit reposait sur l'intuition et rsumait dans
+une ide sublime l'exprience universelle. L'ensemble des faits, le
+Monde, en un mot, s'expliquait pour elle par la lutte de deux
+puissances: le sujet ou la pure activit d'un ct, de l'autre le
+principe oppos, la matire premire des Grecs, objet de cette activit,
+et par la prpondrance croissante du sujet sur l'objet ou de l'esprit
+sur la matire. Ainsi le Monde ne forme qu'un seul tissu, une trame et
+une chane; la Nature et l'histoire sont un dveloppement continu;
+l'ide qui le domine est celle de l'homme, son but la parfaite
+ralisation de l'humanit. L'homme rsume le Monde, l'homme est le Dieu
+du Monde, le Dieu-monde; le progrs est l'histoire de ce Dieu. Tel est
+le fait; pour le reconnatre il suffit d'un sentiment profond des
+choses; pour voir il faut des yeux sans doute, mais lorsqu'on le
+possde, ce regard pntrant de l'intelligence, il suffit de s'en
+servir. Ainsi parlait M. de Schelling, et jusqu' un certain point nous
+croyons l'entendre. Mais cette intuition qui nous livre le fait ne nous
+enseigne pas le pourquoi du fait. La philosophie de M. de Schelling
+formulait bien la loi du phnomne; elle laissait la question de la
+cause en suspens.
+
+Le systme de Hegel est une manire de rsoudre cette question, sans
+faire intervenir aucun principe suprieur ceux qui sont donns dans le
+fait lui-mme. Si le principe idal l'emporte constamment sur le
+principe de rsistance dans la Nature et dans l'histoire, c'est, nous
+dit Hegel, parce que le principe idal est seul vraiment substantiel; le
+principe matriel n'en est que l'ombre. C'est l'Ide qui produit
+elle-mme les obstacles sa ralisation pour se donner le plaisir de
+les surmonter, ou plutt, Messieurs, htons-nous de corriger ce langage,
+l'Ide n'a pas le choix; elle produit son contraire parce que c'est
+l'essence mme de l'Ide de se dvelopper par la synthse des
+contraires. L'arbitraire de cette solution est dissimul sous une
+quivoque qu'on a dj souvent releve. Il est vrai qu'une dtermination
+de la pense appelle la dtermination contraire dans l'intelligence,
+comme dans le monde rel toute action provoque une raction. Il est
+encore vrai que, dans le domaine des abstractions logiques et dans
+l'ordre de la vie, le progrs consiste concilier les termes opposs,
+de telle sorte qu'ils se pntrent sans toutefois se neutraliser. Mais
+de tout cela il n'est pas encore permis de conclure que la pense en
+gnral produise d'elle-mme le contraire de la pense: la matire ou
+l'objectivit, pour se transformer, par cette opposition qu'elle se
+serait donne elle-mme, en quelque chose qui ne serait ni l'objet ni la
+pense, mais la vrit de l'un et de l'autre, l'esprit rel, l'esprit
+vivant. Cette synthse couronne magnifiquement toutes les autres; elle
+nous montre la formule logique la plus haute et la plus fconde leve
+la puissance de l'absolu; nous rendons une pleine justice son
+lgance; mais ce mrite esthtique, qui pourrait aisment nous sduire,
+ne la justifie pas. Pour la justifier, Messieurs, il faudrait, avant
+tout, la rendre intelligible, car elle ne l'est aucunement. Nous ne
+comprenons pas comment la Pense dans son abstraction (l'Ide en soi),
+peut faire jaillir de son sein le contraire d'elle-mme, et cela tout
+d'abord, parce que nous ne pouvons pas arrter notre esprit sur cette
+Pense dans son abstraction. Le dfaut de l'idalisme ne peut tre
+corrig par aucun appareil d'argumentation; son dfaut, c'est d'tre
+l'idalisme, c'est d'exiger que nous nous reprsentions une ide relle
+qui ne soit pas l'acte et le produit d'une intelligence. Selon Hegel, en
+effet, ce n'est pas l'esprit qui donne naissance l'Ide, mais c'est
+l'Ide qui donne naissance l'esprit; et voil ce qu'il est impossible
+non-seulement de se reprsenter, mais d'admettre. ce vice capital de
+la solution hegelienne au point de vue de la raison, ajoutons les
+consquences fatalistes qui la condamnent aux yeux de la conscience, et
+la ncessit de tenter une autre explication des faits sera suffisamment
+dmontre.
+
+M. de Schelling, je le rpte, chercha la rponse cette question du
+_pourquoi_ en mme temps que Hegel, et d'une manire tout fait
+indpendante des travaux hegeliens. Ds le commencement de ses
+investigations il fit rentrer dans les donnes du problme un lment
+que les philosophies de Kant et de Fichte avaient mis trs en relief,
+mais que la philosophie de la Nature avait jusqu'ici laiss dans
+l'ombre, savoir le grand fait de la libert humaine. Le hegelianisme
+fond ensemble dans un panthisme absolu la thorie idaliste de Fichte
+sur la connaissance et le naturalisme de Schelling. Le systme dont nous
+allons nous occuper cherche son tour concilier, non plus dans le
+panthisme, mais dans le monothisme, les grands rsultats de la
+philosophie morale de Kant avec la formule du progrs universel qui
+rsume l'exprience dans une intuition spculative. Le point de dpart
+est donc, ici encore, le fait du Monde tel qu'il est gnralis par le
+systme de l'Identit: Lutte constante de deux principes, le rel et
+l'idal; triomphe graduel du principe idal. La tche est d'expliquer
+cette prpondrance de manire faire place l'lment de la libert.
+J'ai dj fait sentir, Messieurs, que dans ma pense la solution
+idaliste devait se prsenter la premire, parce qu'elle tait plus ou
+moins implique dans la manire dont M. de Schelling posait
+originairement la question. Il part, en effet, d'un sujet pur ou d'une
+puissance primitive dont l'acte intemporel produit d'abord le contraire
+de la puissance et de la subjectivit, la pure existence ou la matire
+premire. En se ralisant ainsi dans son contraire, cette puissance se
+redouble, parce qu'elle est infinie, et que ds lors l'existence
+passive, mme l'infinit de l'existence, ne saurait l'absorber
+entirement. M. de Schelling obtient par l deux facteurs, une substance
+et une cause, identiques dans leur essence, opposes dans leur
+manifestation; et quand il a ses deux facteurs, l'imagination aidant, il
+en dduit bientt tout le reste. Mais, il est peine besoin de le dire,
+tout ceci n'est pas la gnralisation du fait, tout ceci n'est pas donn
+dans l'intuition du Monde; c'est une manire d'expliquer le fait fourni
+par l'intuition; c'est une hypothse, hypothse contestable, et dont
+l'origine remonte Fichte. Cette subjectivit pure qu'on suppose au
+commencement, c'est le moi transcendental imagin par Fichte pour
+expliquer le moi de l'exprience et pris par M. de Schelling dans un
+sens universel. Ainsi l'idalisme absolu est dj dans Schelling; pour
+lui dj le rel n'est au fond qu'une ombre et une apparence. La
+principale diffrence entre Hegel et lui, c'est qu'avant de projeter
+cette ombre, Hegel fait excuter l'Ide une srie d'volutions dont la
+ncessit pralable n'est rien moins qu'tablie. Il est donc permis de
+douter que le principe objectif, matriel, commun toutes les sphres
+de l'exprience, rsulte du dploiement d'une puissance primitivement
+idale. Il n'est pas prouv qu'il soit l'acte d'un sujet qui sort de
+lui-mme pour se rflchir en lui-mme. Cette supposition est hardie,
+elle est belle, probable si l'on veut, car de puissantes analogies nous
+la suggrent, mais ce n'est pas une donne de l'intuition.
+
+Acceptons cependant la puissance primitive. On suppose qu'elle devient
+existence extrieure parce qu'il faut expliquer cette existence
+extrieure; mais on ajoute qu'elle ne saurait s'absorber et se perdre
+dans l'existence; l'idal, dit-on, surpasse et domine toujours la
+ralit, mme infinie. Ceci est encore une hypothse, non le rsultat
+d'une ncessit logique. Il n'est pas vident de soi que la puissance ne
+puisse pas se neutraliser tout entire dans son produit; seulement si
+l'on admettait cette supposition, le Monde, inexpliqu jusqu'ici,
+deviendrait inexplicable. Nous nous serions enlev tout moyen de
+comprendre la pluralit des tres, l'intelligence et le progrs. La
+philosophie de Leibnitz nous a dj suggr des rflexions analogues. Et
+en effet, Schelling nous ramne peu prs au point de vue de Leibnitz.
+Le sujet pur de l'idalisme transcendental joue le mme rle que la
+monade centrale de Leibnitz; seulement, dans le nouveau systme, la
+dialectique est plus vidente, et la grande ide du progrs joue un rle
+plus important.
+
+Il faut donc bien distinguer dans la philosophie de M. de Schelling
+entre ce qui constitue l'intuition proprement dite ou la conception du
+fait, et les efforts tents pour remonter au del du fait. La conception
+intuitive du fait est le vritable point de dpart du systme dans
+l'esprit qui l'a conu; elle en forme aussi l'lment le plus important.
+C'est elle que M. de Schelling a voulu conserver en y rattachant sa
+nouvelle philosophie, et cette conception, je le rpte, est celle du
+progrs.
+
+Dans la Nature, dans l'histoire, dans l'me humaine, partout enfin, nous
+apercevons deux principes opposs: la substance et la cause, l'esprit et
+la matire, le sujet et l'objet; les noms divers sous lesquels on peut
+les dsigner marquent les transformations qu'ils subissent; l'essentiel
+est le rapport. Toute ralit est produite par une sorte d'quilibre
+entre ces deux principes; mais, dans toutes les sphres de la ralit,
+nous voyons le principe spirituel acqurir une prdominance toujours
+plus grande, de sorte que la totalit des tres ne forme rellement
+qu'une srie ascendante, depuis le point o l'existence aveugle est
+affecte le moins possible par le principe oppos, jusqu' celui dans
+lequel la spiritualit rgne seule, aprs avoir surmont toutes les
+rsistances et fait vanouir dans ses rayons l'opacit du principe
+matriel.
+
+
+
+
+TREIZIME LEON.
+
+Nouvelle philosophie de M. de Schelling.--Exposition abrge de sa
+partie rgressive.--Le Monde s'explique par la lutte de puissances
+universelles, le principe objectif et le principe subjectif tendant
+raliser le sujet-objet: l'esprit. Cette lutte suppose une opposition
+fondamentale et une unit suprieure l'opposition. Le Monde se
+prsente ainsi comme le rsultat d'un acte libre par lequel Dieu a
+oppos les unes aux autres les puissances indissolublement lies en lui.
+Ne pouvant se sparer cause de leur union en Dieu, les puissances
+tendent rtablir leur harmonie; ce rtablissement graduel de
+l'harmonie entre les puissances divines constitue la Cration.
+Effectivement, l'analyse de l'ide de Dieu nous fait retrouver les mmes
+puissances que l'analyse spculative du Monde exprimental conduit
+distinguer.
+
+
+Messieurs,
+
+Comme la nouvelle philosophie de M. de Schelling est peu prs indite,
+je ne puis pas en supposer chez vous la connaissance pralable. Avant de
+la discuter, il faut bien que je l'expose, du moins jusqu'au point que
+le but de notre recherche nous appelle tudier. Il faut que je vous
+montre par quels intermdiaires M. de Schelling s'lve de l'ide du
+Monde, telle que sa premire philosophie la lui fournit, celle de la
+libert de Dieu. Je ne puis me flatter d'tre compris de tous. Peut-tre
+M. de Schelling lui-mme n'y russirait-il pas du premier coup; mais du
+moins il vous dominerait par l'clair de son regard et vous captiverait
+par la gravit prcise de sa parole. Sous l'abstraction des formules
+vous verriez percer une pense sre d'elle-mme, qui rsume en un seul
+mot une infinit d'ides, et, la sympathie excitant la curiosit, vous
+finiriez par surmonter tous les obstacles. Pour moi, je n'ai d'espoir
+que dans votre bonne volont, dans votre attention persvrante;
+heureusement vous m'avez permis d'y compter.
+
+La philosophie de la Nature livre M. de Schelling les lments du
+monde, les principes universels de l'exprience. Selon cette
+philosophie, la Nature, l'histoire et l'esprit humain s'expliquent par
+l'opposition de deux principes: l'tre illimit ou le pur objet et
+l'activit pure, le sujet pur. L'exprience nous montre ces principes
+dans un rapport dtermin; partout le principe objectif, matriel, se
+montre plus ou moins modifi par le principe subjectif, et l'on pourrait
+disposer tous les tres rels de la nature, toutes les puissances de
+l'me et tous les produits de notre activit, dans une seule srie
+ascendante, partant de l'tre ou de la sphre dans laquelle l'objet est
+modifi le moins possible, jusqu'au point o l'objet est compltement
+transform par le sujet. L'objet pur et le sujet pur n'appartiennent ni
+l'un ni l'autre cette srie; en effet, nous ne les trouvons pas dans
+l'exprience; ils n'existent que pour l'esprit, qui reconnat en eux les
+principes de l'exprience, parce qu'ils lui fournissent les moyens de la
+comprendre. Mais ils ne sauraient tomber ni l'un ni l'autre sous le
+regard de l'exprience directe, pas plus de l'exprience psychologique
+que de l'exprience sensible. Il vaut la peine de justifier cette
+assertion.
+
+Si l'on cherchait l'objet pur quelque part, ce serait, d'aprs l'ide
+que nous commenons nous en former, dans le champ de l'exprience
+sensible ou dans le monde matriel. Mais l'objet pur ne saurait tre
+peru d'aucune manire, car il ne devient sensible qu'en recevant
+l'empreinte du principe subjectif. En effet un objet ne peut tre peru
+et connu que par ses qualits, par sa forme, ou, ce qui revient au mme,
+par ses limites, (toute qualit dtermine tant une limite, en ce
+qu'elle exclut la qualit contraire); mais la dtermination, la forme,
+les limites, les qualits, ne viennent pas de l'existence objective,
+elles viennent du principe oppos, du principe de l'intelligence. Il est
+clair que la limitation de l'existence n'est pas implique dans
+l'existence elle-mme et qu'elle atteste l'influence d'un principe
+contraire; cependant l'tre ne peut tre connu que s'il est limit, d'o
+rsulte que le principe ngatif qui le circonscrit, le rend seul
+perceptible et intelligible.
+
+C'est dessein, Messieurs, que j'insiste sur un argument dont la valeur
+mrite d'tre soigneusement pese. Nous trouvons ici groups et
+concentrs plusieurs axiomes mtaphysiques que la philosophie franaise
+a un peu perdus de vue depuis Descartes. La srieuse attention dont les
+penseurs grecs sont l'objet depuis quelques annes, les a remis en
+mmoire, mais pas assez pour rendre toute explication superflue.
+
+Le premier des axiomes dont je parle enseigne l'identit de la sensation
+et de la pense. La perception sensible n'est qu'une forme, une
+fonction, un degr infrieur de l'intelligence. L'objet sensible est
+donc par cela mme intelligible dans une certaine mesure.
+
+Le second axiome tablit l'identit, ou, pour rester dans les vraies
+limites, l'affinit de l'intelligence et du principe qui rend les choses
+intelligibles. La vrit consiste, de l'aveu de tous, dans l'accord
+entre la pense et son objet. Puisqu'il faut que la pense ressemble
+l'objet pour tre une connaissance, on doit accorder galement que
+l'objet, pour tre connu, doit ressembler la pense.
+
+Ainsi toute science repose sur une analogie; le semblable seul comprend
+le semblable; la sympathie est la base de l'intelligence, et les
+choses ne deviennent accessibles la pense que par l'influence et la
+prsence du mme principe qui, se dployant librement en nous, reoit le
+nom de pense. Cette affinit ncessaire du sujet intelligent et de
+l'objet intelligible tait universellement admise par les anciens.
+L'cole d'Ionie mit ce principe vident au service du matrialisme;
+l'idalisme l'exploite avec plus d'apparence; il n'est pas impossible,
+nous le croyons, de le tourner au profit d'un vrai spiritualisme, en
+suivant la voie ouverte par M. de Schelling et par Maine de Biran; mais,
+quoi qu'il en soit, et bien qu'il touche aux mystres, c'est un principe
+en lui-mme incontestable et renferm implicitement dans les
+propositions les plus communes. Leibnitz, de nos jours, le remit en
+honneur; Kant en a fait un usage que nous appellerions volontiers
+excessif; il est indispensable de l'avoir constamment prsent l'esprit
+pour entendre les successeurs de ce dernier; il faut comprendre sur quel
+fondement repose cette proposition pour rendre justice au srieux de
+leurs tentatives.--Il y a donc quelque chose de l'intelligence dans tout
+tre intelligible et par consquent dans tout tre sensible.
+
+Le troisime axiome impliqu dans le raisonnement de M. de Schelling
+porte sur la dfinition de l'Intelligence elle-mme. Pour la philosophie
+des anciens, de quelques scolastiques profonds et de l'Allemagne
+contemporaine, il y a dans l'intelligence quelque chose de ngatif.
+Toute pense est une limitation, toute dfinition implique une ngation;
+la rflexion est le contraire de l'expansion, et l'intelligence le
+contraire de l'existence. Comprendre, c'est absorber, digrer,
+dissoudre, dtruire, non pas tout absolument, mais prcisment ce qu'il
+y a dans l'tre de rebelle l'intelligence, et ce principe rebelle
+c'est l'objectivit, l'extriorit, l'existence dans le sens prcis que
+l'tymologie donne au mot _existence_, l'expansion sans rflexion, sans
+contrepoids, et par consquent aussi sans ralit. Pour bien entendre
+cette ide il faut aller jusqu'au bout et dire, sans se proccuper outre
+mesure de l'ambigut des mots dans des langues imparfaites,
+qu'_exister_ et _connatre_ sont deux fonctions corrlatives du mme
+principe, savoir la pure activit. Exister c'est s'panouir, s'affirmer
+sans rflexion, sortir de soi; connatre, c'est se rflchir, revenir de
+cette _extase_, rentrer en soi. Ainsi la connaissance est le contraire
+de l'existence, l'existence le contraire de la connaissance, et si,
+conformment l'exemple de la philosophie que nous essayons
+d'claircir, on prend l'existence pour la fonction positive, il est tout
+naturel de dire que l'intelligence est une ngation; c'est la ngation
+de l'existence au sens abstrait que nous donnons cette expression.
+
+L'objet, intelligible ou sensible, est donc toujours affect par le
+principe ngatif; l'objet pur ne peut pas tre connu directement, il ne
+tombe pas dans le domaine de l'exprience.
+
+Il en faut dire autant du sujet pur. Si nous cherchions celui-ci quelque
+part, ce serait en nous-mme, nous le demanderions la conscience
+psychologique. Eh bien! la tentative serait vaine; le principe subjectif
+est actif dans toutes les oprations de l'intelligence, mais la ralit
+de l'intelligence ne s'explique pas par l'ide du sujet pur ou de
+l'activit pure, qui est la mme chose. L'activit de l'intelligence a
+toujours quelque rsistance surmonter, et nous ne pouvons l'apercevoir
+qu'aux prises avec ce principe de rsistance. L'intelligence, en
+agissant, produit toujours un effet quelque part. O donc,
+Messieurs?--Dans la substance mme de l'esprit. Ainsi le dualisme du
+principe de l'existence et du principe de l'activit se retrouve dans
+l'intelligence elle-mme, dans toutes ses fonctions, dans toutes ses
+oprations; la conscience psychologique ne nous laissera jamais
+apercevoir l'activit pure et primitive, quoique la conscience
+psychologique ne s'explique pas sans cette activit.
+
+Pour abrger, nous dsignerons dsormais l'objet pur par la lettre B, le
+sujet pur par la lettre A, et nous dirons que le progrs dans la nature
+et dans l'histoire se prsente nous comme la succession des triomphes
+de A sur B, ou comme la srie des transformations de B, principe de
+rsistance, qui s'idalise de plus en plus, en devenant d'abord
+perceptible, puis sensible, puis intelligible et enfin intelligent.
+
+L'exprience nous fournit donc deux principes opposs soutenant entre
+eux un rapport ncessaire. Elle nous donne ces principes dans ce sens
+qu'elle s'explique par leur rapport ncessaire; mais la plus haute
+gnralisation de l'exprience ne nous fait pas comprendre pourquoi les
+deux principes dont il s'agit se trouvent placs l'un vis--vis de
+l'autre dans le rapport la fois constant et variable que nous
+observons. Le rsultat net de l'analyse est l'ide du _procs_
+universel, d'o la pense s'lve la conception des facteurs immdiats
+de ce procs: l'objet pur et la puissance qui tend produire en lui la
+subjectivit ou la spiritualit. Mais un examen attentif du procs fait
+voir que nous n'en avons pas encore indiqu toutes les conditions.
+Puisque B est l'objet d'une action continuelle de A, qui tend le
+transformer, il est vident que B n'est pas ce qui doit tre, la ralit
+vritable ou le but. A ne l'est pas davantage, puisqu'il n'est que
+l'agent d'une transformation; videmment le procs a pour tendance de
+produire autre chose que B et que A, savoir un tre dans lequel ces deux
+principes se pntrent et se confondent, l'identit de l'existence et de
+la puissance, une existence pleine de puissance, une puissance existante
+ou, en d'autres termes, l'esprit, que nous dsignerons par A2.
+
+Je m'attache conserver, autant que possible, la forme authentique de
+cette analyse, dont la signification ne peut tre comprise qu' la fin.
+Toutefois, Messieurs, ici dj, vous pouvez voir que nous ne jouons pas
+simplement avec des mots et des lettres. La dfinition mtaphysique de
+l'esprit o nous sommes conduits a de la valeur pour l'intuition. En
+effet l'esprit existe, puisqu'il a conscience de lui-mme. Et cependant
+il n'existe que dans son activit et par son activit. Si vous supposez
+l'esprit compltement inactif, vous ne pouvez plus, sans tomber dans le
+matrialisme, comprendre en quoi consiste son tre. L'esprit est donc
+bien dfini: la puissance qui existe, l'identit de l'existence et de la
+puissance.--Vous me l'accorderez, mais vous objecterez peut-tre que
+l'esprit seul est vraiment quelque chose, tandis que l'existence et la
+puissance pures ne sont que des abstractions logiques, dont la valeur
+est toute subjective et dont, ici comme ailleurs, on fait mal propos
+les lments constitutifs du rel.--J'ai quelques raisons pour ne pas
+trop combattre cette ide; je rappelle seulement que les notions
+d'existence et de puissance sont des notions ncessaires notre pense
+et que, selon le principe allemand, qu'il n'est pas si facile de
+rfuter, il faut une harmonie vritable entre les lments de notre
+intelligence et les lments des choses pour que la science en gnral
+soit possible. Je reprends donc ma traduction sommaire:
+
+Si B ne reste pas ce qu'il est, c'est qu'il n'est pas ce qui doit tre;
+il est donc l'_accidentel_. Nanmoins il n'y aurait aucune raison pour
+que cet tre accidentel ne restt pas en repos, s'il n'apportait aucun
+obstacle la ralisation de ce qui doit exister. Ainsi le fait mme que
+B subit une transformation nous prouve la ncessit de recourir un
+troisime principe, but vritable de tout le procs, et dont le procs
+lui-mme nous fait comprendre la nature: ce principe c'est la
+subjectivit existante; nous l'avons appel A2.
+
+Voici donc les puissances suprieures l'exprience qui rendent le
+monde de l'exprience intelligible:
+
+1. Nous trouvons d'abord B, la substance identique de toutes choses, le
+substrat des transformations, la matire du procs, le contraire de la
+spiritualit, l'accidentel: c'est le _commencement_.
+
+2. Vient ensuite A, que nous ne saurions apercevoir directement[48];
+nous ne le connaissons que par ses effets, par sa fonction; ds lors
+nous ne pouvons en dire autre chose sinon qu'il est la puissance qui
+tend produire en B la subjectivit ou la spiritualit. Si B est la
+Substance par excellence, A est la Cause; il ne joue d'autre rle que
+celui de cause efficiente, cause du mouvement, cause de la
+transformation, cause du progrs, partout o il y a progrs,
+transformation, mouvement. A est la cause par son essence, cause
+ncessaire, mais hypothtiquement ncessaire; l'activit qu'il dploie
+dpend de la position de B. Si B existe, comme il n'est pas ce qui doit
+tre, il faut ncessairement qu'il soit transform, et par consquent il
+faut qu'il y ait une puissance occupe le transformer. A est donc
+l'agent universel, insaisissable du changement, la puissance
+_intermdiaire_ du procs, dont B, l'existence aveugle et illimite, est
+le commencement et la base permanente.
+
+[Note 48: Il n'en est pas de mme de B, nous apercevons B
+directement, et mme nous ne voyons jamais que lui soit dans la nature,
+soit dans la conscience: mais nous ne le voyons pas dans sa puret; il
+est partout plus ou moins modifi par le principe spirituel.]
+
+3. B n'est rien pour lui-mme, car il ne se possde pas, il est hors de
+soi, pure existence (_ex stasis_). A n'est rien non plus pour lui-mme,
+car toute son activit s'absorbe dans B; il n'est occup qu' rduire B
+et produire ainsi la troisime puissance, A2. Celui-ci, l'objet ramen
+ la subjectivit, se possde lui-mme; il renferme en lui la puissance;
+il peut agir, sans avoir besoin d'agir, sans tre, comme le prcdent,
+contraint d'agir pour se raliser, car il est dj rel, il existe. Il
+est donc libre, cet tre, qui est l'tre vraiment ncessaire, parce
+qu'il est le but. Il est libre, mais il suppose avant lui les deux
+autres puissances; il ne saurait exister sans elles et, sous ce point de
+vue, il en dpend. Il est la _fin_ du procs dont nous possdons ainsi
+tous les lments, le commencement, le milieu et la fin; la Substance,
+la Cause et le But.
+
+La substance du procs, c'est--dire du Monde, est le contraire de la
+spiritualit; la cause, c'est la force encore inconnue qui produit la
+spiritualit; le but, c'est l'esprit existant. Toute spiritualit
+relle, tombant dans le domaine de l'exprience, est ente sur son
+contraire. Au fond de la douceur, la passion. Au fond du gnie, la
+folie.
+
+On peut gnraliser davantage; puisque tout ce qui existe a quelques
+traits, un souffle au moins, de la spiritualit, on peut gnraliser
+davantage et dire: Toute chose est devenue ce qu'elle est; mais devenir
+c'est passer du contraire au contraire. Si le terme du mouvement
+universel de production est la ralit de l'existence spirituelle, comme
+nous ne pouvons gure en douter, il faut bien que le point de dpart de
+ce mouvement soit le contraire de l'esprit. On ne s'tonnera donc point
+de trouver ce point de dpart inintelligible: c'est sa proprit, c'est
+son rle d'tre inintelligible, puisqu'il est l'oppos de l'esprit.--Il
+faut aussi qu'il y ait une cause quelconque qui change en esprit ce
+principe anti-spirituel.--Tels sont les lments du Monde, impliqus
+dans le Monde lui-mme, comme l'ide de chacun d'eux est implique dans
+celle du progrs pris dans un sens universel. Ceux d'entre vous,
+Messieurs, qui ont tudi un peu la Mtaphysique d'Aristote, les
+fragments des pythagoriciens et les Dialogues de Platon, trouveront
+matire de nombreux rapprochements. Je vous rappelle, en particulier,
+quelques pages fort remarquables du Philbe.
+
+Voil donc pour le procs, pour le Monde; mais il s'agit de trouver dans
+le procs le moyen de nous lever au-dessus de lui. En effet, si l'ide
+du procs telle que nous l'avons analyse explique et rsume
+l'exprience, le procs lui-mme est encore inexpliqu. Il commence par
+le contingent, il a sa base dans ce qui ne doit pas tre. Nous avons
+appel B le principe anti-spirituel, l'accidentel, ce qui ne doit pas
+tre. Pourquoi cela? Ce n'est pas arbitrairement, ce n'est pas _a
+priori_; mais c'est que dans le procs lui-mme nous voyons B toujours
+limit, restreint, rduit, transform. Nous sommes donc autoriss par
+les principes de la mthode inductive, l'appeler accidentel.
+Jusqu'ici, quoi qu'il en semble, notre marche est toujours empirique.
+C'est un empirisme d'une nature particulire, trs-leve, toute
+spculative; c'est de l'empirisme pourtant. Nous recherchons, comme les
+Grecs, les lments du monde.
+
+Mais, si le fondement du procs est accidentel, le procs tout entier
+doit l'tre; le procs ne s'explique pas par lui-mme, il n'est pas
+tout, il n'est pas Dieu, comme le panthisme contemporain l'imagine; car
+le panthisme contemporain ne s'est pas lev au-dessus de cette ide
+d'un procs ternel.
+
+Au-dessus du procs et des principes qui le constituent, causes
+secondes, principes engags dans le produit, il faut reconnatre une
+cause absolue hors du procs, et cette cause absolue mrite seule le nom
+de Dieu. C'est Dieu qui assure la prpondrance du principe idal sur le
+rel durant le procs, c'est Dieu qui amne la ralisation de l'tre
+spirituel, but du procs; enfin c'est Dieu qui donne la premire
+puissance cette position inexplicable en elle-mme et lorsqu'on la
+considre isolment, qui, rendant sa transformation ncessaire, produit
+le mouvement universel. Ce mouvement gnrateur, c'est Dieu qui
+l'institue, c'est Dieu qui l'amne ses fins. Le procs suppose au
+commencement un tre illimit qui est en fait et qui cependant ne doit
+pas tre. Il est clair que, puisqu'il ne doit pas tre ce qu'il est au
+commencement, c'est--dire illimit, il n'est pas ncessairement et de
+lui-mme dans cette position o nous le trouvons en cherchant nous
+expliquer la gense universelle. Il n'a pas pris cette position de
+lui-mme, il l'a prise par l'effet d'un pouvoir suprieur, capable de se
+servir de lui comme d'un moyen. Et nous concevons en effet que l'tre
+illimit, anti-spirituel, soit un moyen dans les mains de Dieu, parce
+qu'il est indiffrent Dieu que l'tre soit limit ou illimit; Dieu
+est par lui-mme suprieur l'tre[49]. Mais, si le premier acte de
+Dieu consiste dployer l'tre sans limites, il est clair qu'avant tout
+acte, naturellement, l'tre n'est pas sans limites, mais limit. Dieu le
+possde naturellement comme limit, et s'il le laisse s'tendre sans
+limites, ce n'est pas pour l'tre lui-mme, c'est en vue du procs et du
+but marqu au procs. Aux lments du procs, aux trois causes
+immanentes du monde, rpondent trois causes transcendantes ou trois
+manires d'agir de Dieu.
+
+[Note 49: l'tre du Monde: c'est dans ce sens qu'il est appel
+transcendant.]
+
+A. la premire puissance, B, l'existence illimite, anti-spirituelle,
+rpond l'acte de Dieu qui la dploie. La seconde puissance, cette
+activit ncessaire qui produit la subjectivit dans l'existence
+aveugle, est une nouvelle manire d'agir, une nouvelle manifestation de
+Dieu. Dieu est bien le mme lorsqu'il donne essor l'existence
+illimite et lorsqu'il la fait rentrer en elle-mme; cependant il n'est
+pas le mme absolument et sous tous les points de vue, car ces deux
+actes sont simultans et non pas successifs, autrement le second serait
+un mouvement rtrograde, inconcevable dans l'absolu. Dieu ne revient pas
+en arrire. Non, l'acte par lequel il pose B est un acte permanent;
+l'acte par lequel il le ramne est donc un autre acte permanent, une
+autre volont, une autre puissance de la Divinit, mais ce n'est pas un
+autre Dieu. Il en est de mme du troisime terme.
+
+Vous le voyez, Messieurs, l'tre du Monde se prsente ici comme distinct
+de Dieu, mais Dieu le possde et le domine. Il peut lui donner carrire,
+ou le laisser dormir dans son sein. Dieu se prsente nous comme matre
+de l'existence. Le rsultat de notre analyse rgressive, tel qu'il se
+prsente nous maintenant, est encore un dualisme, mais c'est un
+dualisme qui n'offre aucun des inconvnients du dualisme ordinaire,
+puisque l'un des principes est absolument subordonn l'autre. Le nom
+mme de Dieu semble se rapporter ce dualisme; Newton a dit que le mot
+Dieu dsigne une relation; _Deus vox relativa, Deus significat Dominus_.
+Le mot Dieu se rapporte l'tre et signifie Seigneur de l'tre.
+
+Nous concevons l'tre de trois manires et nous concevons Dieu comme
+Seigneur de l'tre de trois manires:
+
+L'tre est primitivement limit ou contenu en Dieu; Dieu le possde en
+lui-mme comme limit, latent, en puissance. Il le possde ainsi
+naturellement et sans aucun acte. C'est le premier tat dans lequel nous
+concevons le principe de l'tre, et Dieu comme Seigneur de l'tre.
+
+Mais l'tre n'est pas ncessairement limit; il peut aussi se dployer
+sans limites, et nous sommes obligs d'admettre un tel dploiement pour
+comprendre le procs, qui suppose sa base une existence aveugle,
+illimite. Si l'tre sort ainsi de lui-mme, c'est que Dieu le veut,
+parce qu'il sait que, mme alors, il en sera toujours le matre. Dieu
+permet donc l'tre de se dployer sans limites. C'est le second tat
+dans lequel nous comprenons l'tre, et Dieu, Seigneur de l'tre.
+
+Enfin, si l'tre est incessamment produit, mis au dehors comme existence
+illimite, ce n'est pas afin d'assurer la ralit de cette existence
+hors de Dieu, mais c'est afin d'assurer la ralit de ce qui doit
+s'lever sur elle. L'tre est mis dehors pour retourner Dieu, pour
+rentrer en lui-mme et dans le sein de Dieu. Nous voyons donc l'tre
+illimit recevoir dans le cours du procs une limitation progressive qui
+le force rentrer de plus en plus en lui-mme jusqu' la fin du procs,
+o cet tre objectif, extrieur, tout en continuant d'exister au dehors
+par l'acte qui le produit et le fait jaillir, est pourtant redevenu
+entirement subjectif, intime, spirituel. Nous concevons que c'est Dieu
+qui imprime lui-mme cette limitation graduelle l'tre qu'il pose
+comme illimit. Telle est la troisime manire dont nous concevons
+l'tre, et Dieu comme Seigneur de l'tre.
+
+Sous ces trois formes l'tre est le mme tre; dans ces trois actes[50]
+ou dans ces trois tats Dieu est le mme Dieu. Il n'est Dieu dans aucun
+de ces actes en particulier, mais dans tous. Il possde l'tre, il le
+produit, il le gouverne. Dans ce triple rapport avec l'tre, il se fait
+et se sent le mme Dieu; c'est en cela que consiste l'unit concrte de
+Dieu.
+
+[Note 50: Au point de dpart, Dieu possde l'tre sans agir, mais
+alors nanmoins, l'existence divine est un acte.]
+
+Ces ides suffiraient l'explication du procs, c'est--dire de
+l'origine et de la destine des tres particuliers dont l'ensemble forme
+le Monde. Cependant M. de Schelling n'en est pas encore satisfait. Il ne
+trouve pas en elles la solution du problme capital de la philosophie,
+et cela, Messieurs, vous le comprenez sans peine, cause de ce dualisme
+dont il a franchement confess la prsence. Si le dualisme, comme Bayle
+dit quelque part, rend compte assez facilement des faits d'exprience,
+il n'en choque pas moins la raison, et le meilleur des dualismes est
+encore une mtaphysique imparfaite. Le Dieu que nous comprenons
+jusqu'ici n'a, vis--vis de l'tre, qu'une libert conditionnelle; il le
+possde et ne le cre pas. Tel que nous l'avons dfini, Dieu n'est pas
+l'absolu; l'absolu c'est Dieu, plus le principe de l'tre distinct de
+Dieu; c'est--dire que proprement il n'y a point d'absolu; or la pense
+a besoin de l'absolu, et ce que nous voulons c'est de comprendre Dieu
+comme absolu. Pour atteindre notre but, il faudrait donc faire rentrer
+entirement en Dieu ce principe substantiel de toute existence
+(extrieure) ou de toute cration, que nous avons trouv jusqu'ici
+compltement soumis Dieu quant la manire dont il se manifeste, mais
+plus ou moins indpendant de lui dans la racine mme de son tre.
+Jusqu'ici nous voyons bien par quelle volution Dieu tire tout de la
+substance premire, mais nous exigeons qu'il cre la substance premire
+elle-mme, et nous sommes certains que, pour comprendre Dieu
+philosophiquement, il faut comprendre comment il la cre.
+
+Nous sommes donc obligs d'admettre que cet tre en puissance, ce
+principe limit, mais susceptible de se dployer sans limites, que nous
+avons considr jusqu'ici comme demeurant en Dieu, mais distinct de Dieu
+et, dans un sens du moins, coternel Dieu, est Dieu lui-mme, non pas
+Dieu tout entier, non pas l'essence de Dieu, mais quelque chose qui,
+sans tre son essence, est pourtant lui, c'est--dire, Messieurs, sa
+Volont.
+
+Dans son tat primitif, ce principe ternel de l'existence contingente
+est une volont en puissance, la simple facult de vouloir, volont qui
+ne veut point ou qui ne se ralise point. Mais lorsqu'elle passe
+l'existence actuelle, lorsqu'elle se dploie et se roidit, en un mot,
+lorsqu'elle veut, elle devient cette substance, ce B dont nous avons
+parl jusqu'ici.
+
+La substance de toutes choses n'est donc qu'une volont actuelle, un
+vouloir ternel de Dieu, vouloir dont il possde par lui-mme la
+puissance et qu'il peut, son gr, dployer ou laisser dormir dans son
+sein. Cette volont n'est que volont, pure nergie; une fois dploye
+elle ne se possde plus elle-mme. Sans objet dtermin, sans rflexion,
+ce vouloir primitif est naturellement un vouloir aveugle.
+
+En nous examinant attentivement nous-mme, nous trouverions des faits
+qui rpondent cette ide et qui l'expliquent, ne ft-ce que
+l'impatience maladive dont nous sommes saisis parfois sans pouvoir en
+dire la cause.
+
+Le fond de toute chose est donc un tre aveugle, c'est--dire un vouloir
+aveugle. Aussi le progrs ne s'accomplit-il pas sans effort, puisqu'il
+doit triompher d'une volont; mais ce qui rend le progrs concevable,
+c'est prcisment le fait que la matire du progrs, la substance
+universelle, est une volont. La volont est la seule chose qui rsiste,
+la seule aussi qu'il soit possible de soumettre et de changer.
+
+La substance du monde est donc un vouloir de Dieu, mais Dieu n'est pas
+en lui tout entier, puisque, tel que nous le concevons maintenant, ce
+vouloir est l'accident, ce qui ne doit pas tre. Dieu est ce vouloir
+primitif, substance de toutes choses; et, en effet, la substance des
+choses prise en elle-mme ne se conoit que comme une force,
+c'est--dire comme une volont, et, rapporte Dieu, comme une volont
+de Dieu. Dieu est ce vouloir, il est dans ce vouloir, mais il conserve
+toujours la puissance de le rduire. Il est donc cette volont
+primitive; il est la puissance oppose qui la subjugue et la transforme;
+il est la conscience de leur identit originelle et du but qu'elles
+poursuivent en commun dans leur opposition. C'est Dieu qui entre
+lui-mme dans le mouvement et qui devient la substance du Monde; il se
+dpouille lui-mme de sa divinit pour donner essor la cration. Mais,
+s'il y consent, c'est qu'il le peut sans compromettre sa divinit
+absolue.
+
+La premire explication que nous avons donne du _procs_ universel, tel
+qu'il est gnralement compris, cette premire manire de rattacher le
+procs son origine repose sur le dualisme de l'tre et de Dieu. Elle
+rappelle trs-distinctement l'hellnisme. Sous les noms de Monade et de
+Dyade, d'tre et de non-tre, de Dieu et de matire, les pythagoriciens
+et Platon dsignent videmment les principes qui nous ont occups, et
+ils s'efforcent de les concevoir dans le rapport que nous avons
+nettement tabli.
+
+Tout perfectionn qu'il est, ce dualisme ne nous a pas sembl suffisant,
+et nous venons de le corriger. Comment cela, Messieurs? Il le faut
+confesser: par le panthisme. Le point de vue que nous venons de lui
+substituer est, dans une sphre plus haute, parallle au panthisme des
+Indiens. Pour l'Inde aussi, le monde nat d'un abaissement de Dieu.
+Bouddha se dpouille lui-mme de sa divinit afin de donner une place
+aux choses particulires. Le Dieu que nous avons essay de dfinir est
+la substance identique des puissances dont le jeu produit le Monde; il
+forme l'unit, le lien des puissances; il est le mme, au fond, dans
+toutes les puissances. S'il peut se raliser comme existence (B), c'est
+qu'il peut le vouloir, c'est que sa divinit essentielle n'est pas
+compromise par cette ralisation dans une forme oppose la divinit,
+c'est qu'il reste le matre de gouverner cette puissance, qui est sa
+propre substance et qu'il projette cependant hors de lui. Dans la pense
+indienne, il n'en est pas autrement de Bouddha. Le panthisme ne
+s'explique que par un principe suprieur au panthisme. Les principes
+cosmologiques, les puissances qui agissent dans le monde, ne sont les
+puissances de la divinit que parce que Dieu est l'unit ternelle de
+ces puissances, unit suprieure au Monde, indpendante du Monde et du
+rle des puissances dans le Monde.
+
+Le panthisme pousse lui-mme cette affirmation; mais pour sortir
+philosophiquement du panthisme, il faut comprendre l'unit de Dieu
+suprieure au Monde. Jusqu'ici, Messieurs, nous la rclamons, nous ne la
+comprenons pas encore, et cette imperfection de nos tentatives ne nous
+permet pas de nous y arrter.
+
+Les recherches qui prcdent nous ont fait connatre Dieu dans sa
+causalit ou, ce qui est la mme chose, dans son rapport avec le Monde;
+nous avons vu ce qu'il doit tre pour produire le Monde, tel que nous le
+connaissons par l'exprience, le Monde que le mot _procs_ nous semble
+rsumer et dfinir. Nous exprimons l'ide de Dieu dans sa causalit en
+disant: Dieu est la puissance qui devient, en se ralisant, l'existence
+aveugle et sans bornes; il est la puissance capable de limiter, de
+rduire, de spiritualiser cette existence; il est en mme temps la
+puissance qui peut et qui doit exister comme esprit. Nous savons donc
+que les principes qui prsident la formation et au dveloppement du
+Monde, sont les puissances de Dieu; mais nous ne savons pas ce qu'est
+Dieu indpendamment de toute production. Nous le connaissons comme
+cause, nous ne le connaissons pas encore en lui-mme, dans son tre,
+comme substance. Ainsi nous n'avons d'autre ide que celle d'un rapport
+possible, nous ne connaissons point encore Dieu comme tre rel. Nous
+croyons que Dieu est un tre rel, actuellement existant, mais nos
+investigations laborieuses ne touchent en rien jusqu'ici l'existence
+actuelle de Dieu. En effet nous disons qu'il est la puissance de devenir
+existence extrieure, existence aveugle, la puissance de devenir B, et
+qu'il est autre chose encore; cela signifie qu'il possde cette
+puissance. Mais cette puissance qu'il possde n'est pas la ralit de
+son tre, cette puissance n'est pas son existence, car la puissance est
+le contraire de l'existence. Aussi longtemps qu'elle reste puissance,
+elle n'existe proprement pas. Les deux autres puissances n'existent pas
+davantage, il le semble du moins, car elles n'ont de signification que
+relativement la premire. Aussi longtemps que la possibilit de
+devenir _objet_ demeure l'tat de possibilit, la seconde puissance,
+c'est--dire l'activit qui s'emploie faire rentrer en soi cet objet,
+n'a rien faire et par consquent n'est rien qu'une possibilit plus
+recule. Enfin la troisime n'est rien non plus, puisqu'il faudrait la
+dfinir: la possibilit de ressortir en forme spirituelle d'une
+objectivit qui n'est pas. C'est donc rien ent sur rien. Tout est
+enseveli dans la nuit du possible, nous n'atteignons le rel nulle part.
+
+Ainsi, Messieurs, si l'on nous demande ce qu'est vraiment Dieu, non dans
+sa qualit de Dieu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'est--dire
+comme cause et crateur du Monde, mais ce qu'il est comme tre absolu,
+indpendamment du Monde, nous devrons, pour tre sincres, rpondre que
+nous n'en savons rien. Et cependant nous sommes obligs d'admettre
+qu'indpendamment du Monde Dieu n'est pas une simple puissance, mais un
+tre rel, puisque nous attribuons l'origine du Monde sa libert. Nous
+ne pouvons donc pas rester dans notre ignorance; il faut tcher de
+comprendre comment l'tre absolu peut exister.
+
+Nous chercherions vainement nous lever directement cette ide en
+partant des puissances telles que nous les connaissons; ces
+puissances-l, les lments du Monde, ne sauraient tre les lments de
+l'ide de Dieu, sans quoi Dieu ne serait pas libre vis--vis du Monde.
+Pour conserver l'ide de la cration libre, il faut dire que les
+puissances ouvrires sont elles-mmes un produit de la volont divine:
+Dieu cre le possible comme le rel; Dieu lui-mme est l'auteur des
+puissances qu'il met en acte. En effet s'il crait au moyen de ses
+propres puissances constitutives, sans crer les puissances elles-mmes,
+il serait dtermin par la nature de ces puissances, il ne serait pas
+vraiment libre.
+
+Nous verrons bientt, Messieurs, quelle est la porte de ces
+propositions, nous verrons jusqu' quel point se ralisent les promesses
+qu'elles renferment. Aujourd'hui contentons-nous de les enregistrer et
+d'en tirer, avec M. de Schelling, la consquence immdiate.
+
+Le chemin qui nous conduit des faits accidentels leur loi constante,
+et de la loi aux causes immdiates et multiples du fait, aux puissances,
+nous fait arriver aux dernires limites du contingent, et l nous
+abandonne. Il faut donc quitter la mthode empirique, il faut laisser l
+les puissances du Monde et chercher ailleurs les lments de la science
+divine. Ailleurs, c'est--dire dans ce que nous savons dj de Dieu. En
+effet nous en savons dj quelque chose; il ne serait pas juste de
+prtendre que nous n'ayons aucune ide de Dieu; il ne nous est pas
+scientifiquement dmontr qu'il existe, mais nous savons ce que nous
+cherchons sous son nom.
+
+Et d'abord, Messieurs, Dieu est l'essence universelle, le fond de toutes
+choses, ou simplement l'Essence; toute ngation de ce principe nous
+rejetterait dans le dualisme. D'un autre ct, Dieu est un tre rel, il
+existe. C'est la contradiction infinie, le miracle des miracles, que
+Dieu soit l'Essence et que cependant il existe. Partout ailleurs la
+pense distingue le fond et la forme, la puissance et l'acte, l'essence
+et l'existence. Ainsi l'essence des individus c'est l'espce, mais
+l'espce n'existe pas comme espce; ce qui existe, ce sont les
+individus. Dieu est l'essence qui existe; cette dfinition s'impose la
+pense de tout homme qui croit en Dieu, du moment qu'il en comprend les
+termes.
+
+Descartes voulait prouver l'existence de Dieu en faisant voir que
+l'existence est une perfection de l'essence, d'o s'ensuivrait que
+l'existence est implique dans la notion de l'essence absolue, dont nous
+ne pouvons pas faire abstraction. Descartes se trompait; l'existence
+n'est point contenue dans l'ide de l'essence. Au contraire, la pense
+trouve de grandes difficults concevoir que l'Essence existe, et ces
+difficults ne peuvent tre surmontes que par un acte de volont, par
+un acte de foi. Il n'y a pas besoin de foi pour croire l'essence
+absolue, universelle, car la raison nous y conduit d'elle-mme; mais,
+pour croire qu'elle existe, il faut un acte de foi. On ne peut donc pas
+prouver, directement du moins, que l'Essence existe, mais, si on croit
+en Dieu, on le suppose, et lorsqu'on part d'une telle supposition, il
+est naturel de rechercher quelles conditions l'ide de l'essence doit
+satisfaire pour qu'elle puisse exister.
+
+M. de Schelling analyse donc _a priori_ l'ide de l'essence qui existe.
+Cette analyse, dont il me serait trs difficile de vous reproduire avec
+clart le mouvement dialectique, me semble s'appuyer plus ou moins sur
+les donnes psychologiques qui sont au fond du mysticisme de Jaques
+Bhme. Il y a une parent troite entre l'ide mre du systme de
+Schelling et la pense de Bhme, parent que M. de Schelling semble
+admettre lui-mme lorsqu'il reproche Bhme de ne pas sortir de son
+commencement, qui est, dit-il, magnifique.
+
+Ici, Messieurs, je m'en tiendrai une indication trs-abrge,
+suffisante pour vous faire comprendre vers quel but le systme est
+dirig, sans rien prononcer, et sans rien prjuger sur la manire dont
+ce but est atteint, ni sur la valeur logique des intermdiaires
+employs. Cette question doit rester rserve, car il faudrait, pour
+nous mettre en mesure de la rsoudre, une exposition plus dtaille,
+plus approfondie, peut-tre aussi plus rigoureuse.
+
+Dieu, disons-nous, est l'essence qui existe: mais l'essence, comme
+telle, ne saurait exister; il y a, entre l'ide d'essence et celle
+d'existence, une contradiction qui ne saurait tre leve directement.
+
+Il faut donc, en Dieu, distinguer l'essence de l'existence, tout en
+constatant l'identit au sein mme de la distinction. Ainsi Dieu est
+l'Essence en elle-mme: l'Essence ou la Puissance, c'est--dire la
+possibilit d'une ralisation infinie; cette possibilit ne doit pas se
+raliser; la puissance doit rester puissance; c'est en restant ainsi
+dans la virtualit, dans le non-tre, dans l'intimit d'une
+concentration parfaite, qu'elle constitue Dieu comme Essence. Mais dans
+cette forme, la prendre seule, Dieu n'existerait proprement pas. Si
+Dieu n'tait que cela, le panthisme aurait raison, Dieu serait la
+racine de tout tre, sans proprement tre lui-mme. L'existence est donc
+un second lment de l'ide de Dieu et, par consquent, en vertu de
+l'incompatibilit que nous avons signale, une seconde puissance de
+l'tre absolu. En tant que Dieu existe effectivement, rellement: il
+n'est pas l'infinie puissance; il est, d'un ct, puissance infinie, de
+l'autre, existence infinie. Cette existence n'est pas celle qui
+rsulterait du dploiement de la puissance ou qui viendrait aprs la
+puissance, mais c'est une existence coternelle la puissance,
+ternellement supporte par la puissance, et qui ne se dploie librement
+dans son infinit que si la puissance reste puissance. Si la puissance
+tait seule (et l'ide d'une puissance n'est pas, je le rpte, la
+ngation abstraite de l'tre, mais l'tre dans l'absolue contraction,
+l'tre au minimum de ralisation), si la puissance tait seule, dis-je,
+elle ne resterait pas l'tat de puissance, mais, obissant sa
+tendance naturelle, elle se raliserait, c'est--dire qu'en se
+transformant en existence, elle se perdrait. La puissance n'est donc pas
+seule; ct d'elle, au-dessus d'elle, se trouve l'existence infinie.
+Ainsi Dieu, l'essence qui existe, se trouve, d'un ct puissance
+infinie, de l'autre existence infinie.
+
+Mais ce n'est pas tout; car, s'il n'tait que cela, l'unit de son tre
+serait compromise et, avec l'unit, la vrit de son tre. Je dis la
+vrit de son tre; en effet s'il n'tait que ce que nous venons de
+dire, il ne serait pas vritablement, puisqu'il ne serait pas pour
+lui-mme. La puissance, en tant que puissance, n'est pas pour elle-mme,
+car elle ne se manifeste pas elle-mme, elle ne se ralise pas.
+L'existence pure n'est pas non plus pour elle-mme, car elle n'a pas la
+puissance, et par consquent elle ne se connat pas. L'intelligence
+suppose toujours, Messieurs, que le sujet qui connat possde en
+lui-mme comme puissance ce qui est ralis dans l'objet connu.
+
+L'tre absolu n'est donc pas seulement, d'un ct, puissance absolue, de
+l'autre, existence absolue; mais il est encore, primitivement,
+ternellement, l'identit de l'une et de l'autre, c'est--dire qu'il
+possde ternellement la conscience de sa puissance, et c'est dans cette
+conscience que proprement il existe en tant qu'Absolu, indpendamment de
+toute cration et de toute relation. En un mot, Messieurs, l'existence
+de Dieu, l'existence infinie, ne s'panouit pas seulement lumineuse sur
+la base de son pouvoir, mais cette lumire est un regard. Elle revient
+sur cette base pour l'lever jusqu' soi, pour se la reprsenter, pour
+la comprendre; et cette intelligence ineffable de l'immensit qui
+sommeille en son sein, fait proprement la vie de l'absolu. Dieu vit dans
+le sentiment de sa puissance, comme, son tour, je le crois, aussi
+longtemps qu'elle reste puissance, la puissance vit elle-mme par
+l'intelligence de la Divinit. Dieu comprend, il est compris; c'est
+ainsi qu'il se comprend lui-mme. Flux et reflux ternel, constante
+harmonie des fonctions, dont la permanence produit au sein de l'unit
+les distinctions les plus relles que l'intelligence puisse concevoir.
+
+Ainsi Messieurs: 1 Puissance ou sujet pur A1; 2 Existence, objet pur
+A2; 3 Conscience de la puissance, esprit pur A3: Tels sont les lments
+constitutifs de l'essence qui est, les lments constitutifs de l'tre
+de Dieu en tant que Dieu.
+
+Vous pouviez aisment le prvoir, Messieurs, cette analyse nous donne
+pour rsultat les mmes puissances que nous avons dj appris
+connatre comme puissances cratrices ou comme les lments du Monde;
+mais nous les trouvons dans une autre situation, non plus comme
+puissances cratrices, mais comme les principes qui constituent l'tre
+de Dieu lui-mme, de sorte qu'il dpend de lui d'en faire ou de ne pas
+en faire les puissances de la Cration, et par consquent, dans ce sens,
+de crer ces puissances gnratrices ou de ne pas les crer.
+
+Dans la situation des puissances que nous venons de dcrire, tout est
+tranquille. Dieu existe ternellement comme tre absolu par la
+conscience de la puissance absolue. Il ne sort de cet tat que s'il veut
+produire une autre existence que la sienne, s'il veut tre Dieu. S'il le
+veut, il le peut; car il possde en lui-mme une puissance d'tre
+infinie, laquelle restant puissance ou sujet, est la base de l'existence
+divine, tandis que, devenant objet, elle sert de base une autre
+existence.
+
+Que si Dieu veut, en effet, crer, et se raliser ainsi non-seulement
+comme tre absolu, mais encore comme tre relatif ou comme Dieu, alors
+le rapport des puissances sera chang. Il laissera se dployer la
+puissance qu'il recle en lui-mme, invisible et perdue dans la
+transparence de son tre. C'est cette puissance qui dsormais remplira
+l'espace infini de l'existence infinie. Par l l'existence pure et
+primitive de Dieu n'est pas altre, mais elle rencontre une limite
+contraire sa nature, elle est gne, nie, refoule en elle-mme, et
+devient ainsi puissance, c'est--dire que, son empire tant contest,
+elle prouve l'irrsistible besoin de le rtablir. L'harmonie des deux
+premiers principes tant dtruite, le troisime, qui n'est que la
+conscience de cette harmonie, se trouve, lui aussi, ni, et rduit la
+condition de puissance. L'tre primitif de Dieu est toujours objet par
+son essence; il lui est naturel d'tre objet, c'est--dire dploy,
+manifest; mais, par l'lvation soudaine d'un autre objet, il est
+refoul dans la puissance, il devient sujet et tend se rtablir dans
+l'objectivit absolue. Il entreprendra donc sur le nouvel objet, l'objet
+faux, ou qui, par sa destination essentielle, ne doit pas demeurer
+objet, le travail de limitation, de transformation, d'assujettissement
+et d'assimilation que nous avons dj dcrit, et, ramenant ainsi la
+fausse existence[51] l'tat de puissance qui lui convient, il se
+rtablira lui-mme dans l'existence, et par consquent ramnera la
+troisime puissance au rang suprme qu'elle occupait. Ainsi commence le
+Procs tel que nous le connaissons; rien n'est chang dans l'ide du
+procs; tout ce que nous avons gagn par ce dveloppement dialectique de
+la dfinition de Dieu, c'est de voir que les puissances cratrices ou
+les lments du Monde sont, dans leur essence primitive, les puissances
+constitutives de l'tre absolu. Elles ne deviennent les puissances
+constitutives d'un autre tre, les principes de la vie du Monde, que si
+Dieu les y appelle par un acte de libre volont. Pour comprendre la
+possibilit d'une telle rsolution, il faut reconnatre en Dieu
+non-seulement l'unit de fait des puissances, mais leur unit
+ncessaire, absolue. Leur unit subsiste en lui alors mme qu'elle est
+brise ou renverse; car la vritable infinit des puissances consiste
+en ceci, qu'elles peuvent s'opposer entre elles en changeant leur
+situation respective, et produire ainsi l'Univers, tout en demeurant
+dans leur principe absolument unies. Ainsi Dieu n'est pas seulement la
+cause absolue du procs, nous comprenons Dieu en lui-mme,
+indpendamment du procs ou du Monde; et nous comprenons comment il
+peut, s'il le veut, donner naissance au procs, en faisant de ses
+propres puissances les puissances du procs.
+
+[Note 51: M. de Schelling l'appelle _fausse_ parce qu'elle se
+prsente d'abord comme existence infinie, tandis qu'elle n'est point
+appele jouer ce rle dfinitivement. L'adoration de ce principe
+constitue le faux monothisme, principe et point de dpart des religions
+mythologiques.]
+
+Mais tout ce dveloppement repose sur l'ide de l'Essence qui existe,
+c'est--dire sur une base hypothtique ou, si vous le prfrez, sur la
+base de la foi en Dieu.
+
+S'il est un Dieu, nous savons ce qu'il est; en d'autres termes, si
+l'Essence existe, nous savons comment elle existe; nous n'avons pas
+encore tabli scientifiquement le fait de son existence. Pour le
+dmontrer, qu'y a-t-il faire, Messieurs? Il n'y a qu' voir si les
+faits s'accordent avec cette hypothse, ou, ce qui est la mme chose,
+s'ils s'expliquent par son moyen. Il faudra donc analyser _a priori_
+l'ide du procs hypothtique dont nous connaissons les facteurs, et
+comparer les phases diverses du procs que le dveloppement de cette
+ide _a priori_ nous conduit dterminer, avec les diffrentes sphres
+de l'existence relle. Si le dveloppement logique de ce procs, par
+lequel une puissance primitivement spirituelle retournerait la
+spiritualit dont elle est sortie, nous explique dans leur intimit
+l'ensemble des vrits exprimentales, nous serons certains que ce
+procs n'est point une chimre, mais la base mme de l'exprience, d'o
+nous concluerons ncessairement que les facteurs de ce procs existent,
+et enfin, toujours avec la mme ncessit, que l'unit absolue des
+puissances, qui seule peut les maintenir dans le rapport constitutif du
+Procs, existe galement. Telle est la tche de la philosophie
+progressive, qui justifie la ralit des principes exposs jusqu'ici, en
+interprtant par leur moyen la Nature et l'me humaine, la religion et
+l'histoire.
+
+La philosophie rgressive nous fournit donc l'ide de Dieu; la
+philosophie progressive nous donne la preuve de son existence: preuve
+exprimentale, comme il convient qu'elle soit, car nous ne devons jamais
+faire abstraction de la ralit; mais dont la marche est _a priori_,
+comme il le faut galement, car nous n'avons de connaissance relle
+qu'en saisissant l'effet dans sa cause. La dmonstration de l'existence
+de Dieu n'est pas un sujet particulier de la philosophie; c'est la
+philosophie tout entire. Et cette dmonstration ira toujours se
+perfectionnant et s'approfondissant, mesure que la science
+exprimentale se dveloppera, et que le monde lui-mme avancera vers
+l'accomplissement de ses destines.
+
+
+
+
+QUATORZIME LEON.
+
+Nouvelle philosophie de M. de Schelling.--Rsum de l'exposition
+prcdente.--Ide de Dieu et de la Cration, de l'homme, de la Chute, de
+la Restauration.--Apprciation du systme. La thorie des puissances
+repose sur l'intuition, mais elle ne rend pas raison de la libert
+absolue. La libert de Dieu selon M. de Schelling, consiste dans la
+facult de dployer ou de comprimer une puissance dtermine. C'est une
+libert limite et non pas absolue. Or les mmes motifs qui nous
+obligent attribuer Dieu la libert de crer ou de ne pas crer, nous
+portent reconnatre en lui une libert absolue, et nous poussent au
+del du systme de M. de Schelling.
+
+
+Messieurs,
+
+Nous avons vu comment M. de Schelling cherche saisir l'infinie
+spiritualit de Dieu dans les puissances qui la constituent. Dieu est
+l'unit ncessaire de ces puissances, et cette ncessit fait sa libert
+vis--vis d'elles, puisque, sans altrer son unit, il peut, s'il le
+veut, les changer en puissances cratrices, en les opposant les unes aux
+autres. Le trait caractristique de ce point de vue est l'ide d'un
+principe divin qui, sans tre prcisment Dieu, forme cependant la base
+de l'existence divine, quoiqu'il soit susceptible d'exister hors de
+Dieu. La puissance gnratrice rside proprement dans ce principe, en ce
+sens qu'il fournit la substance, la matire premire de toute cration.
+Si nous considrons en lui-mme et dans sa puret le principe dont il
+s'agit, nous ne pouvons le dsigner par aucun nom emprunt
+l'exprience, soit extrieure, soit mme intrieure, parce qu'en effet
+nous ne l'apercevons jamais pur; l'exprience ne nous le montre jamais
+sans que l'influence des autres puissances l'ait en quelque faon
+modifi. Cependant il convient de lui donner un nom tir de
+l'exprience, pour faire sentir que ce n'est pas une abstraction de la
+pense, mais une force relle. Nous chercherons donc suivre l'analogie
+la plus exacte possible, et nous l'appellerons _Volont_. En effet sa
+nature ne se rvle nulle part aussi bien que dans la volont.
+
+Ainsi l'existence immuable, ternelle de Dieu repose sur la base de sa
+volont. Aussi longtemps que cette volont reste en puissance, Dieu la
+possde comme sa puissance, et l'existence de Dieu distincte de cette
+puissance consiste la possder; c'est en elle qu'il se sent vivre,
+c'est en elle qu'il trouve la flicit, qui est proprement l'acte
+ternel de son tre. Il existe donc comme esprit, parce qu'il possde
+dans la profondeur de son essence la puissance de la volont. Son
+existence objective, comme esprit infini, n'a rien de contraire cette
+puissance aussi longtemps qu'elle demeure puissance, et la conscience de
+cette harmonie entre son existence relle et la puissance d'tre qui
+rside en lui, est la vritable forme de sa vie, la troisime puissance
+de la Divinit. Il est donc puissance ou sujet pur, acte pur ou objet
+pur, enfin identit de la puissance et de l'acte, de l'objet et du
+sujet: esprit pur. Il est cela sans aucune volont, aussi longtemps
+qu'il ne suscite pas ce vouloir o gt la possibilit d'une existence
+autre que la sienne. Mais sur ce principe repose l'avenir de toutes les
+crations. Il voit ternellement les crations futures dans la puissance
+qu'il possde. Cette puissance tend naturellement se dployer, elle
+est l'attrait qui invite l'ternel crer. Cependant cet attrait n'est
+pas une ncessit. Une impulsion aveugle est sans force sur Celui qui
+est esprit. S'il cre, c'est par un motif. Ce motif, c'est l'intention
+rflchie d'tre connu, d'tre aim. La cration a donc pour fin de
+multiplier l'existence spirituelle; le but de Dieu est de produire un
+tre semblable lui. Cependant l'existence qui rsulte immdiatement de
+l'acte crateur ou du dploiement de la puissance cratrice, ne saurait
+tre semblable l'existence divine; ce qui la caractrise, c'est
+qu'elle est une autre existence; pour devenir semblable la premire
+sans se confondre avec elle, il lui faut subir une srie de limitations
+et de transformations. L'acte crateur, donnant essor une puissance
+infinie, produit une existence infinie, qui gne et comprime
+ncessairement l'existence infinie que Dieu possde avant tout acte; car
+il peut bien y avoir plusieurs principes infinis, mais non plusieurs
+infinis existant actuellement.
+
+Ainsi l'acte crateur est un mouvement, mais un mouvement dans le sein
+de Dieu, car tout est en Dieu. C'est un renversement des puissances
+constitutives de la Divinit qui forme la base et l'essence de
+l'Univers; l'Univers est l'_unit renverse_. La puissance infinie
+d'tre, sujet ou substrat primitif, devenant objet, l'objet primitif
+devient, son tour, dans le Monde du moins, dans la Cration, puissance
+ou sujet; mais, comme cette position est contraire sa nature
+essentielle, ternelle, il travaille la quitter et redevenir objet,
+ regagner la surface ou l'empire, en s'assujettissant la nouvelle
+existence, la seconde existence, la fausse existence, qui doit redevenir
+base ou puissance pour servir de fondement une seconde existence
+spirituelle, l'esprit cr, comme elle est, avant tout acte, base et
+substance de l'esprit incr.
+
+Dieu peut, s'il le veut, mettre ainsi les puissances de son tre en
+lutte les unes contre les autres, parce qu'il n'est pas seulement
+l'unit de fait des puissances universelles (en ralit, tout esprit et
+mme tout tre rel, quelque ordre qu'il appartienne, nous prsente
+une telle unit de fait); mais il est leur unit ncessaire, l'unit des
+puissances suprieure aux puissances, l'unit des puissances dans leur
+harmonie et dans leur contradiction. Tel est le secret de sa Libert.
+
+Ainsi, ce qui existe, ce qui fait proprement la substance de tout tre
+cr, c'est une volont divine qui sort incessamment du sein de Dieu et
+qui pourtant n'est pas Dieu, puisque dans l'existence divine elle est
+latente, et qu'aprs l'avoir dgage, Dieu ne cesse pas d'tre lui-mme.
+La puissance proprement divine, celle en qui rside l'tre de Dieu, est
+constamment active dans le procs qui produit et maintient l'existence
+du Monde, dans la cration, mais dans le Monde elle n'existe nulle part
+sous sa forme propre. L'tre du Monde n'est donc pas le mme que l'tre
+de Dieu, mais le mouvement du Monde tend assimiler, en les unissant,
+l'tre du Monde et l'tre de Dieu, en sorte qu' la fin Dieu soit tout
+en tous.
+
+Le principe constitutif de l'existence divine n'est pas rel dans le
+Monde, disons-nous; il ne s'y trouve qu'a l'tat de puissance, et c'est
+prcisment pour cela qu'il y joue le rle de principe actif, de cause
+du progrs; il est la cause par excellence, la cause efficiente ou la
+cause _motrice_, selon l'analyse si juste des pripatticiens, car le
+mouvement, partout o il a lieu, rsulte de l'effort d'une puissance qui
+tend se raliser. La forme de l'existence divine cherche donc
+s'imprimer sur le Monde, l'existence divine cherche se raliser dans
+le Monde, et elle s'y ralise en effet, la fin du procs crateur;
+toutefois, mme alors, ce n'est proprement pas elle, ce n'est pas la
+seconde puissance qui _existe_ ou qui occupe la surface, ce n'est pas
+elle qui est manifeste; elle n'existe que dans son identit avec la
+premire. Ce qui existe la fin, c'est la premire, compltement
+assimile la seconde par l'influence de celle-ci; c'est--dire,
+Messieurs, pour exprimer enfin la vrit de la chose, ce qui existe
+n'est ni la premire, ni la seconde, mais la troisime. Le terme du
+procs est une nouvelle unit des trois puissances, dans laquelle la
+troisime, l'esprit, occupe derechef le premier rang, et donne l'tre
+son caractre. Ce terme de la cration, c'est l'Homme, produit commun
+des trois puissances, unit des trois puissances, dieu nouveau l'image
+du Dieu ternel. En lui, les puissances qui, dans leur opposition,
+sorties du sein de l'unit suprme, ne se comprenaient plus les unes les
+autres, sont de nouveau concilies. Ainsi la venue de l'homme amne la
+paix dans la Nature, parce qu'il est l'achvement de la Nature. Il est
+libre, parce qu'aucune puissance n'exerce sur lui d'empire exclusif, et,
+comme la puissance cratrice de l'tre est redevenue puissance en lui,
+il peut devenir crateur son tour. Mais sa mission n'est pas
+d'veiller une seconde fois ce redoutable mystre, car la Cration est
+termine. Cette force apaise qui sommeille en son sein serait plus
+grande que lui. Ce n'est pas _sa_ volont, c'est la volont de Dieu; il
+en est le gardien, non le matre.
+
+S'il l'excite, absorb par elle, il tombe sous son empire; elle rgne de
+nouveau exclusivement, elle refoule de nouveau les forces proprement
+spirituelles dans l'obscurit du non tre ou de la puissance, et ne peut
+tre soumise une seconde fois que par un second procs. Mais, comme le
+procs qui fait surgir la Nature est un drame qui se joue dans le sein
+de Dieu, le second Procs est un drame qui se joue dans le sein du
+nouveau crateur, dans l'me humaine. Les crations qui naissent de ce
+procs et qui en marquent les phases, correspondent aux crations
+naturelles; mais elles n'ont de ralit que dans la pense. Telle est
+l'origine des mythologies, des thogonies, reproduction idale de la
+cosmogonie primitive.
+
+Comme la premire cration est un accident divin, l'effet de la volont
+incalculable de Dieu, la seconde cration est un accident humain, un
+effet de la volont incalculable de l'homme. La cause en est le dsir
+que l'homme conoit de s'lever en dployant la puissance cratrice qui
+fait la base de son tre spirituel. En cdant ce dsir, il amne un
+renversement des puissances, une chute. La Chute, au sens o nous
+prenons ce mot ici, explique seule la condition primitive de l'humanit
+et le caractre dramatique de son histoire. Pour donner un sens aux
+documents des premiers ges, il faut ncessairement admettre que les
+religions mythologiques se sont succd dans la conscience, d'abord
+collective, de l'humanit, d'une manire irrflchie, involontaire, par
+l'effet d'une ncessit intrieure analogue celle qui produit les
+songes; et que la libre rflexion, le doute, le raisonnement,
+l'individualit morale, n'ont commenc que plus tard, par le retour
+graduel de l'esprit sa primitive harmonie. Comme le premier Procs se
+termine par la cration de l'homme, image relle (naturelle) de Dieu, le
+second Procs se termine par le rtablissement de l'ide du vrai Dieu,
+du Dieu triple et un, dans la pense humaine.
+
+Je ne poursuivrai pas, Messieurs, le dveloppement de ce systme et la
+dmonstration exprimentale de sa vrit dans la philosophie de la
+Mythologie et dans la philosophie de la Rvlation; ce que j'en ai dit
+suffit notre dessein.
+
+Vous apercevrez au premier coup d'oeil que le style de cette
+mtaphysique, s'il est permis de s'exprimer ainsi, diffre entirement
+de celui du panthisme rationaliste, auquel elle tend se substituer.
+Ici l'explication des faits n'est plus cherche uniquement dans la loi
+de leur production ou dans une formule abstraite, mais dans des
+puissances relles. La question suprme n'est plus de connatre la loi
+des faits, la formule universelle, prcisment parce que la seule
+existence de fait pour nous, c'est--dire le Monde, n'est plus
+identifie l'absolu. Au-dessus des faits qui font l'objet de notre
+exprience, au-dessus de l'ensemble auquel ces faits appartiennent,
+l'esprit reconnat une cause substantielle des faits, et la philosophie
+reoit pour mission de dterminer quelle est cette cause substantielle.
+Aprs s'tre leve du fait la formule et de la formule la cause,
+elle cherche redescendre de la cause au fait par le mme
+intermdiaire. Les principes qui doivent rendre raison des phnomnes
+sont ici des puissances relles, susceptibles, dit M. de Schelling, de
+devenir elles-mmes un objet d'exprience, non-seulement dans ce sens
+qu'elles expliquent l'exprience universelle, mais encore directement.
+En effet ce regard intrieur, qui fait seul la psychologie, aperoit au
+fond de notre me la lutte des puissances dont nous nous sommes
+entretenus, et les saisit l dans leur nergie.
+
+Ainsi, dans la production potique ou philosophique, comme dans tout
+dploiement puissant de la volont, nous constatons l'effort de la
+raison, de l'intelligence proprement dite, de la seconde puissance, pour
+s'assujettir le principe substantiel de l'esprit, la pure expansion, la
+pure force, la premire puissance, qui d'elle-mme n'est pas la raison
+et n'a pas de raison, mais qui est susceptible d'couter la raison, et
+qui, lui restant soumise, fait la fcondit du gnie, la virilit du
+caractre.
+
+Cette observation psychologique est d'une incontestable vrit; son
+anciennet ne nous en fera pas mconnatre la profondeur. Sous des
+formes diverses, nous la retrouverions aisment chez Platon, chez
+Aristote, partout o s'est manifest l'esprit philosophique. La
+philosophie de M. de Schelling est donc profonde, dans ce sens qu'elle
+repose sur une intuition profonde. Si cette intuition fait dfaut, la
+porte du systme reste ferme. De l vient, sans doute, le reproche de
+mysticisme qu'on a dirig contre le point de vue de M. de Schelling. En
+effet, ce qu'il y a de plus intressant et de plus spculatif chez les
+crivains gnralement dsigns sous le nom de mystiques, ce sont
+prcisment leurs vues sur l'me humaine. Dans la bouche du vulgaire, le
+mot mystique s'applique tout homme qui donne une attention srieuse
+aux choses de la religion. En philosophie il ne convient qu'aux penseurs
+qui croient dcouvrir la vrit par quelque facult particulire dont
+tous les hommes ne jouissent pas. M. de Schelling n'lve pas cette
+prtention; mais, comme il n'est pas toujours facile de distinguer entre
+une diffrence de nature et une diffrence de degr, l'accusation de
+mysticisme porte contre lui ne doit pas surprendre. Sans contredit, il
+faut le sentiment des problmes pour arriver aux solutions. Je reviens
+celles que propose M. de Schelling.
+
+Entre les choses finies et le Dieu absolu, il place comme intermdiaire
+des puissances qui sont la fois les causes du monde engages dans le
+monde, les principes _cosmiques_, et les principes constitutifs de la
+Divinit. Mais, ces puissances tant infinies, il admet qu'elles peuvent
+se trouver les unes vis--vis des autres dans une double relation: ici
+unies et concilies dans l'tre inaltrable de Dieu, l spares et
+opposes dans les procs successifs et simultans qui forment
+l'existence du monde. Ainsi se trouve accuse et presque rsolue la
+contradiction qui semble invitable, dans tous les points de vue o l'on
+reconnat Dieu: Tous admettent en effet que Dieu est l'tre absolu, et
+qu'il ne perd point ce caractre bien qu'un tre diffrent de lui vienne
+le limiter.--L'infinit positive de Dieu consiste en ceci, qu'il peut se
+limiter lui-mme pour donner place une autre existence. C'est l'infini
+de la libert, suprieur celui de l'existence abstraite. Toutefois
+l'ide de l'existence infinie doit trouver une place: il faut que Dieu
+soit infini et absolu dans le sens de l'actualit; mais, par
+l'accomplissement de la cration, cette exigence de la pense se
+concilie avec la ralit de la crature dans la pure sphre de la vie
+morale, forme suprme de la ralit. C'est l'amour de Dieu pour la
+crature et l'amour de la crature pour Dieu qui rtablissent l'infini
+dans son droit et font triompher l'unit. Quand la crature aime Dieu
+comme elle en est aime, l'idal est ralis, l'existence universelle
+est divine comme la substance universelle, parce que Dieu est tout en
+tous.
+
+M. de Schelling admet donc que les mmes puissances soutiennent entre
+elles deux rapports opposs et forment ainsi, d'un ct la triplicit
+des principes cosmiques, de l'autre la Trinit des puissances divines.
+La puissance qui proprement _existe_ dans le Monde, n'_existe_ pas en
+Dieu; elle est en lui latente, l'tat de base, tandis que la puissance
+qui existe en Dieu n'existe pas dans le Monde; elle y agit comme cause
+du mouvement. On peut donc dire que l'tre du Monde n'est pas le mme
+que celui de Dieu; mais, prendre les mots dans leur acception
+gnrale, il faut avouer que M. de Schelling considre le Monde comme
+form de substance divine. Plusieurs en conclueront, sans hsiter, que
+son systme est un panthisme. Ce reproche serait bien injuste. La
+racine du panthisme est coupe du moment o l'origine des choses finies
+est rapporte un acte libre, et si le systme est attaquable, ce n'est
+pas de ce ct.
+
+Mais M. de Schelling pense tre remont jusqu'au principe sur lequel se
+fonde la libert divine; il dduit la libert de ce principe et, par l,
+il se trouve conduit la soumettre des conditions qui me semblent
+incompatibles avec la notion de l'absolu telle que la raison la conoit
+ncessairement _a priori_. Les difficults qui m'arrtent tiennent
+peut-tre la forme plutt qu'au fond de la pense, et se lveraient
+d'elles-mmes dans une exposition plus large et plus ferme que la
+mienne. Toutefois, Messieurs, je vous demanderai la permission de les
+prsenter:
+
+La libert de Dieu, selon M. de Schelling, consiste dans la facult
+qu'il possde de dployer ou de tenir cache la puissance de crer une
+autre existence que la sienne. Cette puissance est le fondement de
+l'existence de Dieu lui-mme, elle est la base sur laquelle s'lve
+l'unit concrte de la vie divine. M. de Schelling est oblig de la
+considrer ainsi parce qu'il ne saurait concevoir un tre qui n'et pas
+son principe en Dieu. Mais comme, pour jouer ce rle, il faut que la
+puissance demeure puissance, Dieu ne la suscite qu'aux dpens de sa
+propre unit. La production d'une nouvelle existence est la ngation de
+l'existence divine. En crant un monde Dieu devient monde, et cependant
+il peut crer sans cesser d'tre Dieu, parce qu'il est l'unit des
+puissances, dans un sens plus profond que celui d'une simple unit de
+fait; il est l'unit ncessaire des puissances, l'unit suprieure aux
+puissances, l'unit des puissances dans leur harmonie et dans leur
+contradiction.
+
+Sur ces explications textuelles je ne ferai qu'une observation: c'est
+qu'en proclamant Dieu l'unit des puissances suprieure leur
+contradiction, on ne le dfinit proprement pas, on l'affirme, et la
+seule chose qu'on dfinisse, ce sont les puissances. En effet,
+Messieurs, si l'on admet la thorie des puissances comme le fruit d'une
+induction lgitime, ce que je ne veux point contester lgrement; si
+l'on admet que le monde rel est l'oeuvre des puissances telles que nous
+les avons conues, il faut bien admettre aussi une unit suprieure aux
+puissances; il faut l'admettre, nous l'avons vu, pour expliquer le
+rapport que les puissances soutiennent entre elles, rapport qui nous a
+fourni la solution du problme du Monde. S'il n'y avait rien de
+suprieur aux puissances, s'il n'y avait pas entre elles un lien qui les
+force rester unies lorsqu'elles tendent se sparer, elles
+s'isoleraient en effet, elles constitueraient chacune un monde part;
+nous ne les trouverions pas dans cet tat de tension et de lutte qui
+rsume nos yeux l'exprience; le monde rel, le monde progressif, le
+monde humain n'existerait pas. Si l'on admet les puissances, il faut
+donc admettre une unit libre, suprieure aux puissances, mais de ce
+qu'on est oblig de l'admettre il ne s'ensuit pas qu'on la comprenne en
+son intimit, et les dveloppements de M. de Schelling ne nous
+l'expliquent pas. Ils nous apprennent que les puissances sont
+insparables, que leur essence infinie leur permet de rester unies en
+Dieu, tandis qu'ailleurs elles se combattent. Nous compltons ainsi
+notre tude des puissances, nous n'arrivons pas l'essence de Dieu.
+
+Je ne puis ni ne veux en dire davantage sur la thorie des puissances
+cosmogoniques. Je n'ajouterai pas que si cette doctrine s'appuie sur des
+vues physiologiques et psychologiques profondes, l'intuition y fait
+pourtant quelquefois dfaut. Je ne demanderai pas si M. de Schelling
+fait comprendre aussi clairement la fonction de la seconde puissance
+dans l'unit divine absolue que son rle dans le Monde. Je ne demanderai
+pas si la troisime, l'identit du sujet et de l'objet, a vritablement
+le caractre d'un principe distinct et substantiel, d'une Cause, ou si
+plutt elle ne se prsente pas constamment comme un produit; en un mot,
+je ne demande pas si la thorie des puissances est acheve. Cet examen
+difficile nous dtournerait de notre sujet; il exigerait au pralable
+une exposition beaucoup plus approfondie et plus complte que la mienne.
+
+J'accepte donc les puissances comme principes gnrateurs du fini; mais,
+Messieurs, j'insiste sur cette observation que la doctrine des
+puissances ne nous fait pas connatre Dieu en lui-mme, prcisment
+parce que, comme le dit M. de Schelling, il est suprieur aux
+puissances, suprieur _toto coelo_. Toute autre mthode pour arriver la
+libert de Dieu est donc au moins aussi lgitime que la thorie des
+puissances; car, aprs tout, la thorie des puissances n'est pas une
+mthode qui nous y conduise. Elle nous fait remonter jusqu' un certain
+point dans l'interprtation spculative de l'univers, elle nous amne
+jusqu'aux marches du trne: arrivs l, la chane du raisonnement
+philosophique est brise. L'chelle dresse sur la terre ne va pas
+jusqu'au haut de la muraille. Lorsqu'on est au sommet de l'chelle, il
+faut rassembler son courage, saisir le crneau et sauter dans la place,
+c'est--dire affirmer l'invitable inintelligible. La libert de Dieu
+n'est ici qu'une affirmation nergique, fonde sur un besoin rel de la
+pense; ce n'est pas le rsultat d'une dduction, et nous ne connaissons
+pas Dieu dans son _prius_, comme M. de Schelling pense nous le faire
+connatre[52]. Le dfaut du systme que nous venons d'tudier consiste
+prcisment en ce qu'il ne s'est pas content d'affirmer la libert de
+Dieu, mais qu'il veut remonter sa cause. Nous venons de dire que cette
+prtention n'est pas fonde. Encore une fois, si Dieu est suprieur aux
+puissances, sa nature essentielle n'est pas explique par la nature des
+puissances. Examinons maintenant les consquences de la tentative,
+lgitime ou non, de remonter au _prius_ de la libert divine.
+
+[Note 52: Voyez la prface de M. de Schelling la traduction
+allemande des _Fragments philosophiques_ de M. Cousin.]
+
+Le dessein d'expliquer la nature du Dieu libre au moyen de ses
+puissances, nous semble conduire l'esprit se reprsenter la libert
+divine comme une libert conditionnelle et limite par les puissances,
+point de vue que nous ne saurions concilier avec l'ide de l'absolu.
+
+Dans ce systme, en effet, la cration est dtermine par la nature de
+Dieu. Crer, ici, c'est dployer une puissance que nous connaissons
+dj; crer, c'est raliser l'existence illimite, oppose la
+spiritualit, afin que cette ngation soit surmonte par l'action du
+principe de l'existence spirituelle, rduit l'tat de puissance. Comme
+dans les philosophies panthistes, toutes les phases de la Cration sont
+contenues dans l'ide de la cration possible, et cette ide est
+dtermine avec ncessit. Crer, c'est commencer le procs dont nous
+avons analys les principes. Si Dieu cre, il crera de cette manire et
+pas autrement. La libert divine est donc restreinte dans les limites
+rigoureuses d'une alternative: un _oui_ ou un _non_; le _veto_ et le
+_placet_. Dieu, peut, s'il le veut, crer ou ne pas crer dans le sens
+absolument dtermin que nous venons de marquer; mais il ne peut pas
+crer ce qu'il lui plat et comme il lui plat.
+
+Sous ce point de vue, la libert de Dieu n'est ni plus ni moins parfaite
+que la libert primitive de l'homme. Comme la libert de Dieu est
+dtermine par la nature de ses puissances, la libert de la crature
+primitive est dtermine par sa position. La crature spirituelle se
+trouve, elle aussi, en face d'une simple alternative: elle peut
+rveiller ou ne pas rveiller la premire puissance, rester immobile ou
+se poser en second crateur. Elle n'a de choix qu'entre ces deux
+alternatives, et les consquences, de l'une et de l'autre sont
+absolument ncessaires. Si la crature veut crer son tour, elle tombe
+dans le faux thisme, dans l'adoration du principe de la nature, d'o
+rsulte infailliblement le procs mythologique, dont l'issue est le
+rtablissement du thisme vrai.
+
+Vous voyez donc clairement, Messieurs, quelle espce de conciliation ce
+systme tablit entre les deux principes colluctans de la libert et de
+la ncessit. Tous les fils de la pense se rattachent un noeud que la
+libert tranche: ds ce moment la ncessit reprend son empire, la
+pense _a priori_ tend de nouveau ses fils, qui se serrent dans un
+nouveau noeud, dont la solution rclame une nouvelle intervention de la
+libert. La ncessit pose les conditions et tire les consquences; mais
+rien n'est rel que par la libert. Cette solution est suprieure, je le
+crois, celle du panthisme moderne. Celui-ci, dans son plan du monde,
+met la ncessit au centre et ne laisse que d'insignifiants dtails la
+libert, qu'il rejette l'extrme surface, o elle se confond avec le
+hasard[53]. Mais, la considrer en elle-mme, la solution propose par
+M. de Schelling nous suffit-elle entirement? Peut-on rellement
+affirmer que Dieu est libre, lorsqu'on entend sa libert la manire de
+M. de Schelling? Ne peut-on pas du moins concevoir cette libert d'une
+manire encore plus leve? Nous sommes conduits nous poser cette
+question par le systme de M. de Schelling lui-mme, et M. de Schelling
+lui-mme ne saurait en mconnatre la lgitimit. Le mouvement de la
+pense qui l'a fait sortir du panthisme et qui lui a suggr son
+systme de libert conditionnelle, le mme mouvement, le mme intrt,
+la mme vidence, nous font douter de cette libert conditionnelle et
+nous poussent vers l'absolue libert.
+
+[Note 53: Voyez M. _Cousin_. Cours de Philosophie de 1828, Leon X,
+sur les grands hommes. Selon la thorie hegelienne dveloppe dans cette
+leon, leur grandeur consiste en ceci, qu'ils ne sont point eux-mmes,
+qu'ils ne sont point libres, qu'ils ne sont point hommes.]
+
+En effet, Messieurs, dans la pense de M. de Schelling, la libert,
+telle qu'il la comprend, est ce qu'il y a de plus excellent; la libert
+est le trait distinctif de l'absolu; la libert fait de l'absolu ce
+qu'il est. Mais, si la libert fait de l'absolu ce qu'il est, ne
+s'ensuit-il pas que cette libert elle-mme ne saurait tre conue comme
+restreinte et conditionnelle, mais qu'elle doit tre absolue? Disons-le,
+Messieurs: du moment o l'intelligence a conu l'ide de la libert
+absolue, la valeur objective de cette ide ne peut plus faire question;
+elle s'impose l'esprit au nom de sa propre autorit. Du mme droit que
+M. de Schelling s'crie avec courage: Je ne veux rien du panthisme; je
+veux un systme qui m'explique le monde par l'acte positif d'un Crateur
+libre; du mme droit nous pouvons dire, notre tour: Je ne veux pas
+d'une libert emprisonne entre les cornes d'un dilemme; je ne veux pas
+mettre sur le trne de l'univers un roi constitutionnel qui n'ait qu'
+se prononcer par _oui_ ou par _non_ sur les propositions qui lui sont
+faites. Je veux une libert pleine, entire, qui cre les possibilits
+et qui les ralise. J'attribue Dieu cette libert absolue, illimite,
+insondable, parce que c'est la plus haute ide laquelle mon esprit
+s'lve, et que plus mon ide de Dieu sera haute, plus elle s'approchera
+de la vrit. C'est l, Messieurs, la vraie mthode et la plus certaine,
+qui se rsume en un seul point: largissez vos penses! Quelle est la
+dfinition rigoureuse de la libert? quel est le nom de l'absolu, le mot
+suprme, le miracle vident, l'invitable impossible? M. de Schelling le
+sait bien. Demandez-lui comment Dieu s'appelle, il rpondra: JE SUIS CE
+QUE JE VEUX.
+
+Quelle que soit la hardiesse de ce paradoxe, nous ne pouvons pas mettre
+en question sa vrit: nous devons dfinir Dieu par la libert absolue,
+parce que l'absolue libert est la plus haute conception dont nous
+soyons capables. Or il est impossible que Dieu ne soit pas ce qu'il y a
+de plus grand. Si nous pouvons imaginer quelque chose de plus grand que
+Dieu, il est clair que nous n'avons pas encore compris Dieu. Mais
+l'absolue libert, quoique nous ne puissions ni l'imaginer ni la
+comprendre, est telle nanmoins que nous devons reconnatre en elle ce
+qu'il y a de plus grand et de plus excellent, malgr l'obscurit, le
+paradoxe et l'ironie que renferme cette ide la fois la plus abstraite
+et la plus concrte, la plus ngative et la plus positive, la plus
+insaisissable et la plus certaine.
+
+Nous verrons bientt, Messieurs, le sens de ce paradoxe et le srieux de
+cette ironie; mais, ds ce moment, nous acceptons la dfinition propose
+sur l'autorit de son vidence immdiate; nous en faisons le critre de
+nos apprciations, et, sans mconnatre tout ce que M. de Schelling a
+fait pour lui conqurir sa place, nous disons qu'elle nous oblige
+sortir du systme de M. de Schelling, ou du moins nous affranchir de
+la forme qu'il a donne son systme en le rattachant ses travaux
+prcdents; car il est possible que cette forme nous en ait plus ou
+moins dissimul le sens intime et que M. de Schelling ait tenu compte
+d'avance de nos principales objections. Plusieurs de ses ides,
+plusieurs mots sortis de sa bouche me porteraient le supposer.
+
+Quoi qu'il en soit, Messieurs, tel qu'il ressort de notre exposition
+sans doute imparfaite, le nouveau systme de M. de Schelling nous semble
+porter la marque d'une pense dont le dveloppement n'est pas encore
+achev; je veux dire que, comme dans tous les systmes prcdents, la
+conclusion n'en concide pas entirement avec le point de dpart. M. de
+Schelling est dfinitivement sorti du panthisme, en faisant sa place
+la vrit incomplte sur laquelle le panthisme se fonde; mais, d'un
+ct, il prtend expliquer Dieu par ses puissances, de l'autre, il
+reconnat que l'unit divine est suprieure aux puissances, ce qui
+semble dtruire la possibilit d'une telle explication. Plus
+gnralement, il veut rendre compte de l'essence divine, et cependant il
+enseigne la libert absolue de Dieu, d'o rsulte nos yeux
+l'impossibilit de sonder Dieu dans son essence. Nous rendons justice
+la grandeur de ce systme, qui claire d'un jour puissant les problmes
+les plus mystrieux de la nature, de l'histoire et de la conscience, en
+mme temps qu'il rsume dans une pense originale les spculations
+profondes des Grecs, des philosophes juifs, des Pres de l'glise et du
+vieux mysticisme allemand; mais nous prouvons cependant le besoin de
+tenter une autre voie pour nous lever au but qu'il a signal.
+
+Comme le Monde rsulte d'un acte libre de Dieu et non pas d'une
+ncessit de la nature divine, ainsi que l'implique l'ide de la libert
+que nous acceptons sur la foi de son vidence et que nous avons accepte
+ds l'origine sur la foi de la conscience morale; il est clair qu'en
+partant du Monde nous ne pouvons pas arriver comprendre ce que Dieu
+est en lui-mme, mais seulement ce qu'il veut tre relativement ce
+monde. M. de Schelling l'a bien aperu, et nous avons vu que lorsqu'il
+s'agit d'atteindre l'ide pure du Dieu absolu, il laisse de ct la
+thorie des puissances fonde sur l'intuition, pour chercher un nouveau
+commencement dans une dfinition de Dieu dj philosophique: l'essence
+qui existe. Mais le thisme seul accorde cette dfinition, et la
+discussion mtaphysique que nous avons imparfaitement rsume, n'a
+d'autre but que de retrouver les puissances du monde rel dcouvertes
+par l'analyse prcdente, dans la notion de Dieu telle que la
+fournissent le thisme et le christianisme, ou, ce qui revient au mme,
+de prouver aux croyants la vrit du systme de M. de Schelling.
+
+Nous concevons la tche un peu diffremment. Nous voulons, s'il est
+possible, dvelopper sous la forme d'une dmonstration rgulire cette
+vrit immdiatement certaine, que l'tre absolu est pure libert. Nous
+partirons donc, nous aussi, d'une dfinition de Dieu, ou, pour mieux
+dire, d'une dfinition du principe des choses, mais d'une dfinition que
+tout le monde soit oblig d'accepter. Nous partirons de la base commune
+au thisme et au panthisme, l'incrdulit comme la foi: Le
+principe universel est un tre qui subsiste de lui-mme; et nous nous
+efforcerons d'tablir par la pure pense que l'tre existant de lui-mme
+ne saurait tre conu que comme pure libert. Ce sera l'objet de notre
+prochaine leon. Nous examinerons ensuite la porte de cette dfinition
+quant l'conomie gnrale de la science, et nous tenterons de
+rsoudre, au moyen de cette clef, les problmes les plus importants que
+l'exprience nous suggre.
+
+
+
+
+QUINZIME LEON.
+
+RECHERCHE SYSTMATIQUE DU PRINCIPE PREMIER.
+
+I. _Le principe de toute existence est un._ Preuve: La raison affirme
+immdiatement l'unit du principe de l'tre. Nous avons besoin la fois
+de rattacher nos connaissances un principe unique et de donner pour
+base la science le principe de la ralit. Remarque: Ce premier axiome
+est le fondement du panthisme, qui ne rpond point nos besoins, mais
+dont nous ne pouvons nous affranchir qu'en le surpassant.
+
+II. _Le principe de l'existence est absolue libert._ Preuve: Le
+principe de l'existence existe par lui-mme; donc 1 il est cause de son
+existence objective ou relative, c'est--dire qu'il est une activit qui
+produit sa propre existence; il est _substance_. 2 Il produit lui-mme
+l'activit intrieure par laquelle il se manifeste; il se produit comme
+substance; il est _vie_. 3 Il se donne lui-mme la loi de sa
+production spontane; il dtermine la forme de sa vie; il est libre; il
+est _esprit_. 4 Il produit sa propre spiritualit; il est _absolue
+libert_.--La libert absolue est la seule notion qui, de sa nature, ne
+puisse convenir qu' l'tre absolu, la seule ds lors par laquelle nous
+puissions le dfinir, s'il est possible d'obtenir une connaissance
+certaine de cet tre, en d'autres termes, si la science peut commencer,
+ou si la science est possible; elle contient donc en elle-mme les
+titres de sa lgitimit, ce qui ressort immdiatement du fait qu'elle
+est la plus haute conception laquelle notre pense se puisse lever.
+
+
+Messieurs,
+
+La philosophie tant la science des choses par leur principe, son
+premier soin doit se porter sur la dcouverte de ce principe lui-mme,
+c'est--dire, pour nous servir des termes consacrs, qu'elle devrait
+chercher d'abord les preuves de l'existence de Dieu. Mais l'ide de
+prouver l'existence de Dieu appartient une poque o la science ne
+s'tait pas encore rendue un compte assez exact de sa propre nature.
+Cette manire de poser le problme vient de la scolastique et d'une
+maxime par laquelle Descartes a transplant la scolastique dans la
+science moderne, en bornant le doute philosophique aux jugements sans
+l'tendre aux ides. Le dessein de prouver l'existence de Dieu suppose
+qu'on a dj l'ide de Dieu au dbut; et cependant cette ide suprme ne
+saurait tre conue sans un suprme effort. Si l'on se contente de la
+notion commune tous les systmes, celle d'un principe indtermin de
+l'tre, alors la ralit d'un tel principe est immdiatement vidente,
+de sorte qu'il n'y a rien prouver.
+
+Le vrai problme consiste donc dterminer l'ide de Dieu. Prouver
+l'existence de Dieu, c'est prouver que le principe de l'tre est Dieu;
+en d'autres termes, c'est prouver que ce principe est un principe libre,
+car un principe libre mrite seul le nom de Dieu. Ainsi la dmonstration
+de la libert divine occupera dans notre mtaphysique la place rserve
+aux preuves de l'existence de Dieu dans la mtaphysique des coles.
+Aprs avoir dtermin cette ide, nous chercherons rsoudre par son
+moyen les problmes que l'exprience nous suggre; si le succs couronne
+notre entreprise, la ralit de l'objet conu sera prouve. Ainsi
+l'existence d'un Dieu libre ressortira non d'une dmonstration ou d'une
+discipline spciale, mais de la science tout entire.
+
+L'ancienne mthode tait videmment imparfaite en ceci qu'elle
+commenait par dmontrer l'existence de Dieu pour en dvelopper l'ide
+ensuite, dans la thorie de ses attributs mtaphysiques et moraux,
+c'est--dire qu'elle posait une inconnue, quitte se demander aprs la
+preuve, ce que proprement l'on avait prouv. Nous corrigerons ce vice de
+l'ancienne mthode; nous tablirons l'ide et l'existence par un seul et
+mme acte de la pense, en dmontrant que l'tre capable d'exister et
+d'tre conu par lui-mme est absolue libert. Il s'agit donc d'une
+dmonstration universelle _a priori_.
+
+Notre critre est celui de Descartes: la lumire naturelle. Notre point
+de dpart est la dfinition de Spinosa justifie par le critre de
+Descartes: _Per substantiam intelligo quod in se est et per se
+concipitur: Substantia hujus modi esse nequit nisi una_.
+
+Vous m'accorderez, Messieurs, l'unit du principe de l'tre comme un
+axiome qui n'a pas besoin d'tre dmontr. S'il tait possible de le
+prouver, il faudrait le faire; car les axiomes dmontrables ne sont pas
+de vrais axiomes, et quand les philosophes s'occupent, suivant le
+conseil de Leibnitz, lgitimer l'vidence elle-mme, ils ne perdent
+nullement leur temps. C'est pour eux un point d'honneur de ne pas
+accepter titre de concession ce qu'ils peuvent arracher de force. Le
+nombre des vrits soi-disant premires doit tre rduit autant que
+possible; l'lgance et la solidit de la science tiennent cette
+condition. Mais il en est de l'unit du principe rel comme de
+l'aptitude de l'esprit humain connatre le vrai, thses connexes et
+solidaires, qui ne sont au fond qu'une seule et mme thse considre
+sous deux aspects diffrents. Elles commandent tout et ne dpendent de
+rien. Il n'est pas possible de les prouver, il n'est pas possible de les
+contester sincrement. Elles rsument en elles l'vidence immdiate de
+la raison.
+
+Il n'est pas possible de prouver par la logique, c'est--dire par le
+moyen d'une autre vrit plus vidente, que le principe de l'tre est
+un. Il n'y a pas de contradiction proprement dite supposer plusieurs
+tres qui existent par eux-mmes, plusieurs principes ou plusieurs
+dieux, et si le doute sur ce point trouvait accs dans notre me, on
+ferait vainement appel l'exprience pour le combattre. Le raisonnement
+que l'on essayerait de fonder sur l'exprience reviendrait ceci: Les
+choses que nous connaissons forment un tout par les rapports infinis qui
+les unissent, et puisqu'elles forment un tout, elles ne sauraient avoir
+qu'un principe. Mais il est toujours loisible de supposer d'autres
+sphres d'existence absolument spares de celle laquelle nous
+appartenons et inaccessibles toute espce d'exprience. Qui sait mme,
+pourrait-on dire en se plaant avec Bayle au point de vue empirique, si
+le dsordre que nous trouvons autour de nous et surtout en nous-mmes,
+ne provient pas d'un conflit entre les sphres de l'tre, d'une lutte
+entre les principes qui les rgissent? Je sais bien qu'en partant de
+l'infini il est ais d'arriver l'unit; mais c'est une grande question
+de savoir s'il est logiquement ncessaire que l'tre existant par
+lui-mme soit en tous sens un tre infini.
+
+Cependant si l'unit du principe n'est pas dmontrable, elle n'est pas
+non plus srieusement contestable, et si la raison n'est pas trs-svre
+sur les preuves de cette vrit, c'est qu'elle en est convaincue avant
+tous les essais de preuve. Si nous supposons plusieurs principes
+ternels, soit que nous les mettions en contact les uns avec les autres
+dans la mme sphre d'existence, soit que nous les considrions comme
+absolument spars et gouvernant chacun un univers, toujours faut-il que
+nous pensions simultanment cette pluralit de principes; car des
+principes auxquels nous ne penserions point ne seraient rien pour nous:
+la question de leur existence deviendrait absolument transcendante, ou
+plutt elle ne saurait tre pose. Dire qu'il peut exister des principes
+inaccessibles notre pense, c'est prononcer des paroles qui se
+dtruisent elles-mmes, car nous pensons ces principes en affirmant
+leur possibilit. Dans l'hypothse, nous pensons donc plusieurs
+principes, et par cela seul nous les mettons en rapport, par cela seul
+nous crons entre eux une unit idale, par cela seul nous nous imposons
+le devoir de chercher et de trouver leur unit. Kant avait raison de le
+dire, l'unit est pour la raison le premier besoin et la suprme loi.
+L'esprit n'est satisfait que dans l'unit. Nous ne croyons savoir les
+choses et nous ne les savons en effet comme nous voulons les savoir, que
+lorsque nous sommes parvenus les comprendre au moyen d'un seul et mme
+principe. Mais, s'il faut un seul principe la science en vertu de
+l'imprissable idal grav dans notre me, il faut aussi, pour rpondre
+ ce mme idal, que la science explique les phnomnes par leurs causes
+relles. Aussi longtemps que le principe par lequel nous comprenons les
+choses n'est pas celui qui les fait tre, la science n'est pas acheve
+et son but n'est pas atteint. L'unit ncessaire de la connaissance nous
+atteste donc l'unit de l'tre, ou plutt l'unit de la connaissance et
+l'unit de l'tre sont une seule et mme thse. Au fait, Messieurs,
+l'vidence n'est autre chose qu'une ncessit intrieure qui nous oblige
+ telle ou telle affirmation; nous croyons l'unit du principe de
+l'tre par l'effet d'une ncessit qui s'impose notre raison: par
+consquent l'unit de l'tre est vidente. La mettre en question c'est
+mettre en question l'autorit de la raison elle-mme, ce qui est
+toujours possible il est vrai, mais jamais dangereux. Je n'insisterai
+pas davantage[54], mais j'prouve le besoin de faire ici une remarque
+dont vous apprcierez aisment l'importance.
+
+[Note 54: Comparez Leon troisime, p. 41-49.]
+
+L'unit du principe de l'tre ou de l'tre existant par lui-mme
+implique rigoureusement, c'est en vain qu'on feindrait de le
+mconnatre, l'identit de tout tre dans son principe, thse
+fondamentale du panthisme. Ainsi nous acceptons le panthisme ds
+l'entre. Le panthisme devient notre prmisse. Nous n'aurons plus le
+craindre, puisque nous lui faisons loyalement sa part. La justice et
+notre propre intrt nous le commandent galement. Le panthisme de
+Schelling et de Hegel a prouv par le fait sa supriorit logique sur le
+thisme qu'il a combattu. De fort bonne heure, peut-tre mme un peu
+trop facilement, mais non sans des raisons plausibles, on a reconnu dans
+le spinosisme la consquence rgulire des principes de Descartes, qui
+enseignait cependant la doctrine d'un Dieu spar du monde et le
+dualisme de l'esprit et de la matire dans le monde. La scolastique du
+moyen ge, commentaire philosophique du dogme chrtien dont nous n'avons
+point mconnu la profondeur, tait rellement panthiste par sa base, je
+veux dire par sa doctrine de l'tre parfait, qu'elle dfinit: la
+totalit de l'tre ou la ralit de tous les possibles. Pour faire
+sortir le panthisme de ce principe, il ne s'agissait que d'oser
+s'avouer l'vidence. Une philosophie srieuse ne peut donc ni faire
+abstraction du panthisme, ni le combattre avec des armes dj brises.
+Le matre qui s'obstinerait demeurer dans un point de vue dpass
+laisserait l'esprit de ses disciples sans dfense contre la puissante
+sduction intellectuelle de systmes logiquement suprieurs, quoique
+moins bons peut-tre d'intention et moins vrais dans leurs rsultats
+gnraux. Ds lors si le panthisme ne satisfait pas aux besoins de la
+raison et du coeur, s'il ne rpond pas aux intrts de l'humanit, il
+faut nous efforcer de nous l'assujettir et non pas le laisser planer
+au-dessus de nos ttes. Cette vrit se fait jour. Nous obissons donc
+aux exigences actuelles de la situation comme aux exigences de la
+pense, en prenant notre point de dpart dans le panthisme. Nous nous
+efforcerons, par le dveloppement rgulier de sa donne fondamentale, de
+le rfuter en le dpassant; mais nous commenons, comme lui, par l'unit
+de l'tre; comme lui, nous demandons: Qu'est-ce que l'tre? et nous
+raisonnons ainsi:
+
+I. tre signifie tout d'abord: exister pour nous, _tre peru_; par les
+sens ou par la pense, peu importe. Cette existence relative ou passive
+doit avoir une cause: la raison nous l'enseigne videmment. Il y a donc
+une cause de l'existence; cette cause, nous la trouverons ou dans l'tre
+existant ou hors de lui. S'il s'agit d'une existence particulire, on
+peut admettre qu'elle ait sa cause hors d'elle-mme; mais alors elle
+n'est pas ce que nous cherchons, puisque pour exister et pour tre
+conue elle suppose autre chose qu'elle-mme. L'existence dont il s'agit
+est toute relative nous, extrieure, objective ou phnomnale.
+L'existence phnomnale est le premier et le plus faible degr de
+l'tre, ou plutt ce n'est pas mme un degr de l'tre, c'est l'tre
+apparent, l'tre faux. proprement parler, le phnomne n'_est_ pas; ce
+qui est vritablement, ce n'est pas lui; il n'est que la manire
+d'exister d'autre chose. C'est le _mode_ de Spinosa. La matire,
+j'entends la matire purement passive telle qu'on la conoit
+gnralement, trouve ici la seule place qui lui convienne[55].
+
+II. L'tre vritable existe par lui-mme, il est lui-mme la cause de
+son existence, son existence phnomnale est un effet; son tre
+vritable est la cause de cet effet. Mais il est impossible de concevoir
+une cause relle autrement qu'active. L'tre vritable est donc actif,
+ou plutt il est activit; c'est une activit continuelle qui se dpense
+ produire son existence phnomnale. Telle est l'ide la plus
+lmentaire, le premier degr positif de l'tre: il est cause de son
+existence[56]. Nous voyons _a priori_ que l'tre en gnral doit tre
+cela, c'est--dire qu'tre signifie cela. L'exprience nous offre
+partout des exemples de cette notion gnrale. Nous ne pouvons pas
+hsiter sur le nom qui lui convient, elle est ds longtemps connue et
+nomme: on l'appelle la _Substance_. Le mot _substance_ pris dans le
+sens absolu signifie l'tre qui par son activit produit sa
+manifestation ou son existence apparente; et dans le sens relatif, quand
+on dit: la substance de telle ou telle chose, substance dsigne
+l'activit qui produit l'existence.
+
+[Note 55: _Ens phnomenon_.]
+
+[Note 56: _Ens reale, causa phnomeni_.]
+
+Si les corps inorganiques sont de vritables substances, c'est que leur
+tre vritable est une activit, une force qui produit les qualits par
+lesquelles ces corps existent pour nous: leur expansion ou leur volume,
+leur impntrabilit, leur pesanteur, et les qualits qui affectent
+diversement nos sens particuliers. Il faut l'avouer ou reconnatre que
+les soi-disant substances corporelles ne sont pas des substances, mais
+des phnomnes, des effets, des modes d'une autre substance; que
+celle-ci soit Dieu, ou la Nature, ou peut-tre le moi, comme le pensent
+les idalistes. La nature inorganique ne serait donc pas morte, son
+apparente immobilit ne serait que l'uniformit du mouvement, sa
+passivit qu'une activit qui se terminerait en elle-mme; mais c'est l
+un point secondaire pour notre objet, et sur lequel nous ne voulons pas
+insister.
+
+Avant de poursuivre, arrtons-nous un instant sur les deux ides
+capitales de substance et de cause que nous venons d'employer. Substance
+et cause ne sont pas synonymes, mais ce sont deux notions du mme degr
+ou plutt susceptibles de gradations correspondantes. Ici nous les
+concevons sans gradation, dans leur forme lmentaire, comme la simple
+substance et la simple cause, et dj nous apercevons leur solidarit.
+Dj nous pouvons dire: Toute substance est cause, il n'y a de causes
+relles que les substances.
+
+III. Cette forme lmentaire ne suffit point au but que nous
+poursuivons. Nous voulons dvelopper, drouler ce qui est impliqu dans
+l'ide d'tre. Nous voulons nous rendre un compte aussi exact que
+possible des conditions auxquelles l'tre doit satisfaire pour pouvoir
+tre conu par lui-mme, indpendamment de toute relation, et nous
+reconnaissons d'abord que l'tre existant par lui-mme, l'tre absolu,
+est substance ou cause de son existence. Ce n'est point assez: L'tre
+qui produit les signes de son existence n'est pas encore cause de
+lui-mme, car en lui-mme il est substance; nous pouvons donc demander
+encore d'o lui vient sa substantialit, et si nous le pouvons, nous le
+devons; par consquent nous ne le comprenons pas encore comme tre
+absolu, mais seulement comme tre relatif, qui en suppose un autre. Pour
+tre cause de lui-mme, il devrait non-seulement produire son existence,
+mais se produire lui-mme comme substance. L'tre vraiment indpendant
+est cause de lui-mme dans le sens que nous indiquons. La source de son
+existence s'alimente elle-mme.
+
+Nous ne comprendrions pas sans doute comment la chose est possible, si
+l'exprience ne nous en fournissait dans la nature vivante un exemple
+admirable quoique imparfait. Les tres organiss sont des substances,
+ils produisent leur existence apparente par leur activit intrieure. La
+matire dont ils sont forms est la fois l'instrument et le produit de
+cette activit qui constitue leur tre vritable; mais ce n'est pas l
+proprement ce qui en fait des tres organiss. Le trait essentiel de
+l'organisme consiste en ceci, que la vie du tout individuel produit une
+pluralit de parties vivantes elles-mmes, une pluralit de vies
+partielles ou de fonctions, qui produisent leur tour la vie du tout;
+car la soutenir c'est la produire. La vie est la fois la cause de
+l'existence des organes et l'effet des fonctions des organes. Les
+organes sont galement les effets et les causes de la vie ou du tout.
+Chaque fonction est, directement ou par quelques intermdiaires, cause
+et effet de toutes les autres. L'organe facilite et soutient la
+fonction, la fonction produit l'organe. Il y a donc un double et
+constant mouvement du centre aux extrmits et des extrmits au centre.
+L'unit intime produit la pluralit des manifestations, et la pluralit
+des manifestations produit son tour l'unit intime, c'est--dire que
+l'unit se ralise comme telle, par l'intermdiaire de la pluralit. En
+dcrivant les tres organiss, je viens, Messieurs, de dfinir la _vie_,
+et l'ide de la vie, suprieure aux ides plus simples de substance, de
+cause, de force et d'activit que nous avons traverses, se prsente
+nous comme identique celle de _but_. L'tre susceptible d'tre connu
+d'une manire indpendante est cause de lui-mme; l'tre cause de
+lui-mme est vivant; l'tre vivant est son propre but. Aristote, le
+grand observateur, avait trouv dans la nature les secrets de sa
+mtaphysique. L'tude de la ralit lui rvla les vrais rapports de la
+cause finale et de la cause efficiente. La cause finale est le vrai
+commencement, la vraie cause; la cause efficiente n'est que le milieu,
+le moyen, ou plutt, dirons-nous, la cause finale et la cause efficiente
+se confondent; le vritable agent c'est le but qui produit lui-mme les
+intermdiaires par lesquels il se ralise dans son unit. Le but, comme
+_idal_ qui doit tre ralis, est la cause des moyens par lesquels il
+se ralise, la cause efficiente des organes, qui sont leur tour cause
+efficiente de la _ralisation_ du but. L'ide de but nous prsente un
+cercle ferm: L'tre qui est son propre but est la fois cause et effet
+de lui-mme. Cette ide d'un but inhrent l'tre ou plutt identique
+l'tre, manquait Spinosa. Aussi longtemps que la substance n'est cause
+que des phnomnes, on ne peut pas, je le rpte, dire avec vrit
+qu'elle soit sa propre cause; elle est plutt cause d'autre chose, mais
+elle devient sa propre cause pleinement et rellement lorsque le rapport
+des modes la substance est aussi positif, aussi actif que celui de la
+substance aux modes. Alors ceux-ci reoivent le nom d'organes, et la
+substance se produit rellement elle-mme par l'intermdiaire de ses
+organes. Elle est cause de son unit, de son intimit, de sa ralit,
+cause d'elle-mme dans le vritable sens de ce terme. Cette ide, dont
+Spinosa sentait le besoin sans l'atteindre, est indispensable
+l'intelligence de la _cause_ aussi bien qu' celle de l'_tre_. La vraie
+cause est cause par son essence et non par accident. Son essence est
+d'tre cause, c'est--dire qu'elle existe comme cause ou qu'elle est
+cause d'elle-mme. Mais l'tre cause de lui-mme est le seul dont on
+n'ait pas sujet de demander la cause, le seul qui puisse tre conu
+comme possdant l'tre par lui-mme[57].
+
+[Note 57: _Causa sui_; [Grec entelexeia]]
+
+IV. L'tre premier est donc un but substantiel, un organisme, une vie.
+Nous voyons clairement que pour subsister de lui-mme et s'expliquer par
+lui-mme, il doit satisfaire ces conditions; mais nous ignorons si la
+liste des conditions qu'il doit remplir est dj close. Un examen
+attentif du problme nous fera reconnatre qu'il n'en est rien. Partant
+du fait de l'existence, nous avons dit: L'tre rel produit lui-mme son
+existence; l'existence vient de l'activit de la substance. D'o vient
+son tour l'activit de la substance? Si elle la reoit d'une autre
+substance, elle n'est pas ce que nous cherchons. L'tre rel ne produit
+donc pas seulement son existence par son activit, mais il s'imprime
+lui-mme cette activit; il est cause de son activit intrieure aussi
+bien que de son existence apparente; il est vivant. Cette dcouverte
+nous ouvre les portes du monde idal. L'tre existant par lui-mme est
+la fois rel et _idal_. L'organisme est l'Ide vivante qui produit les
+moyens de se raliser: comme Ide, l'organisme prexiste sa propre
+ralisation; l'organisme est son propre but. Mais il est malais de
+concevoir un but sans une intelligence, spontane ou rflchie, qui le
+pose et qui le poursuit. L'ide que nous avons obtenue n'est pas encore,
+sans doute, celle d'une vritable intelligence distincte de son but et
+libre vis--vis de lui, mais nous entrevoyons dj l'intelligence. La
+vie est un germe d'intelligence, car dans la vie il n'y a pas simple
+dploiement; la vie est un retour, une rflexion de l'tre sur lui-mme,
+aussi bien qu'un mouvement expansif. Ce caractre de rflexion naturelle
+inhrent la vie, nous explique pourquoi il n'y a pas de vie sans une
+pluralit de fonctions distinctes. Distinction, spcification,
+rflexion, sont autant d'ides insparables.
+
+Ces remarques vous font pressentir, Messieurs, un rsultat qu'il faut
+demander la pure analyse. L'tre rel est son propre but; l'ide de
+but conduit celle d'intelligence; celle-ci mne la diversit par
+laquelle nous pourrions redescendre aux phnomnes; elle mne aussi la
+_Loi_, qui nous offre les moyens de nous lever au vrai principe.
+
+L'existence de l'tre est ncessairement une existence dtermine; nous
+ne saurions en concevoir une autre comme relle. L'tre produit donc son
+existence, il se produit lui-mme dans sa substantialit par le moyen de
+cette existence d'une manire dtermine. La circulation de la vie obit
+ des lois. L'activit de l'tre existant par lui-mme est une activit
+rgle. D'o lui vient cette rgle? L'tre rel est un but vivant, une
+loi vivante. D'o vient sa loi? Si l'on identifie la cause et la loi, si
+l'on dit: L'tre se produit lui-mme selon une loi immuable, la loi est
+l'essence et le principe, elle est ce qu'elle est, nous la constatons
+sans l'expliquer; il faut convenir que l'on s'arrte arbitrairement, au
+mpris des rgles de la mthode; car dans la recherche de
+l'inconditionnel il n'est permis de s'arrter que devant une
+impossibilit bien constate d'aller plus loin. Ici il n'y a aucune
+impossibilit de ce genre. L'tre se donne l'existence lui-mme par
+une activit dtermine. Si la rgle de cette activit lui vient
+d'ailleurs, il est relatif: supposant un autre tre, il est limit par
+celui-ci; mais s'il possde cette rgle en lui-mme, comme l'exige la
+notion de l'absolu, c'est qu'il se la donne: il est, dans un sens
+positif, cause de sa propre loi; il se fait ce qu'il est, il produit la
+manire dont il se produit.
+
+Comme la notion prcdente a son nom, qui est la Vie, parce que
+l'exprience nous fait connatre la vie, celle-ci trouve aussi dans
+l'exprience la preuve de sa valeur objective; son nom est bien ais
+dcouvrir: c'est l'_Esprit_ ou la _volont_. Dj, Messieurs, nous
+approchons, dj nous voyons blanchir l'aurore.
+
+Dterminer soi-mme la nature de son activit, la manire dont on est
+cause de soi-mme, c'est tre esprit. L'exprience intrieure nous
+atteste la ralit de l'esprit. Nous-mmes nous sommes cause de notre
+activit, cause de la manire dont nous sommes cause, cause des lois
+selon lesquelles nous nous produisons. Nos actions sont l'effet de notre
+caractre. Notre tat moral, le dveloppement de notre intelligence,
+sont les causes permanentes, intimes, des actions extrieures et des
+mouvements intrieurs de pense, de sentiment et de volont qui, dans
+leur multiplicit continue, manifestent seuls aux autres et nous-mmes
+l'existence de notre esprit, c'est--dire, en prenant les mots dans leur
+vrai sens, qui constituent seuls toute cette existence. Notre esprit
+n'_existe_ que dans ses actes, et notre caractre, nos convictions, nos
+facults, sont la substance de ces actes. Eh bien, ce caractre, ces
+convictions et jusqu' ces facults, nous nous les sommes donnes
+nous-mmes, non pas absolument, non pas compltement, mais pourtant il
+est certain que nous nous les sommes donnes nous-mmes. Si vous tes
+savant, c'est que vous avez tudi; si vous tes intelligent, c'est
+qu'en pensant vous avez appris penser; si vous tes gnreux, c'est
+que vous avez dompt votre gosme; si nous sommes mchants, c'est que
+nous avons fait le mal. Nous sommes donc cause de notre causalit ou
+plutt de sa loi; c'est nous qui dterminons la manire dont nous sommes
+causes, c'est nous qui dterminons notre substance et notre vie. En un
+mot, nous sommes libres. Esprit et _Libert_, c'est la mme chose.
+
+La notion que nous venons d'introduire n'est donc point chimrique,
+puisque l'exprience la confirme; nous voyons d'ailleurs clairement
+qu'elle est rclame par notre dessein de runir dans la conception de
+l'tre toutes les conditions de son existence. L'tre existe; mais il
+n'existe pas seulement, il se fait exister, il est substance; il n'est
+pas simplement substance, mais il se fait substance; il est vivant, il
+est son propre but et se ralise selon sa loi; plus encore, il se marque
+son but et se donne sa loi; il est esprit, il est libre.
+
+Voil, Messieurs, ce qu'il faut pour remplir le mot sonore de Spinosa
+_Causa sui_.
+
+V. Il semble que nous ayons trouv ce que nous cherchions. Cependant la
+question de la cause peut se produire une dernire fois.--L'tre est
+libre, disons-nous. On peut demander d'o vient la libert de l'tre;
+d'o vient la facult qu'il possde de dterminer lui-mme la manire
+dont il est cause? Il se peut qu'il l'ait reue. Nous comprendrions dans
+ce cas qu'il ne la possdt que partiellement, d'une faon restreinte,
+comme nous la possdons, nous autres hommes; mais c'est l l'ide d'un
+tre relatif, d'un tre fini; ce n'est pas celle que nous cherchons.
+L'tre qui existe par lui-mme ne tient videmment la libert que de
+lui-mme, c'est--dire, au sens positif, qu'il se la confre. Substance,
+il se donne l'existence: Vivant, il se donne la substance: Esprit, il se
+donne la vie: Absolu, il se donne la libert. L'tre absolu, cause de sa
+propre libert, la possde pleinement, sans limitation, puisque nous ne
+trouvons rien dans son ide qui puisse la limiter. Il est ABSOLUE
+LIBERT.
+
+Il est absolue libert: tel est le terme que nous nous proposions
+d'atteindre! Nous y sommes arrivs en suivant une mthode lgitime, car
+nous n'avons fait autre chose qu'appliquer le principe de causalit la
+notion gnrale de l'tre, jusqu' complte pntration.
+
+Il n'y a rien d'illusoire dans notre rsultat, puisque les degrs de
+l'tre que nous avons constats comme autant de puissances progressives,
+se distinguent parfaitement les uns des autres et prsentent chacun une
+ide nette et prcise: La substance est cause de ses manifestations;--la
+vie s'alimente elle-mme en produisant les organes qui la ralisent
+selon une loi dtermine;--l'esprit se donne des lois lui-mme et
+dtermine sa propre vie.
+
+Mais il y a dans l'esprit fini cette contradiction, que d'un ct il se
+dtermine, tandis que de l'autre il est primitivement dtermin:
+c'est--dire que l'esprit fini est la fois esprit et nature, et non
+pas seulement esprit. La perfection de l'esprit serait d'tre pur
+esprit, sans nature: l'esprit pur n'est que ce qu'il se fait,
+c'est--dire qu'il est absolue libert. Mais ici nous sommes arrts. Il
+est impossible de remonter au del de la formule de la libert absolue:
+JE SUIS CE QUE JE VEUX; cette formule est donc la bonne.
+
+Nous devons dfinir Dieu: l'absolue libert; parce que l'absolue libert
+est la plus haute ide laquelle nous soyons capables de nous lever;
+or il est vident que Dieu est la suprme grandeur ou, comme le disait
+la scolastique, l'tre souverainement parfait, la ralit par
+excellence. Si nous pouvons imaginer ou concevoir quelque chose de plus
+grand et de plus excellent que Dieu, nous n'avons pas compris Dieu; mais
+l'ide de libert absolue est telle que nous sommes obligs de
+reconnatre en elle ce qu'il y a de plus grand, ce qu'il y a de plus
+excellent, malgr son invitable obscurit, malgr son invitable
+abstraction, malgr ce qu'elle a ncessairement de paradoxal et
+d'impossible.
+
+Le possible, Messieurs, c'est ce que nous comprenons, ce que nous
+croyons embrasser par la pense; or il rpugnerait, on l'a fait sentir
+bien souvent sans apercevoir peut-tre toute la porte de cette
+rflexion, il rpugnerait que notre pense finie mesurt la ralit de
+l'infini. L'ide suprme ne doit donc pas, d'aprs les donnes premires
+du problme, tre celle d'un tre possible, mais celle d'un tre
+suprieur au possible; c'est--dire une ide qui forme la limite
+immuable de nos conceptions, une ide que nous atteignons, que nous
+venons toucher, pour ainsi dire, sans y pntrer jamais, sans en faire
+jamais le tour. Il ne faut pas que nous en ayions l'intuition, il ne
+faut pas que nous puissions la comprendre, il suffit que la raison nous
+en dmontre la vrit, la ncessit; et c'est prcisment le cas de la
+formule que nous avons donne. Si haut que s'lve le vol de notre
+pense, l'ide laquelle nous nous lanons sera toujours domine par
+celle-ci: JE SUIS CE QUE JE VEUX.
+
+On peut rendre plus saisissable l'vidence sur laquelle nous nous
+fondons, en empruntant la forme consacre de l'argument ontologique. Ce
+syllogisme concluait ainsi: L'ide de Dieu est celle de l'tre parfait;
+or la perfection implique l'existence relle: donc l'ide de Dieu
+implique l'existence relle de son objet. Nous tournons la prmisse du
+raisonnement au profit de la libert et nous disons: L'ide de Dieu est
+celle de l'tre parfait; mais un tre parfait de sa nature le serait
+moins que celui qui se donnerait librement la mme perfection; l'ide
+d'un tre parfait de sa nature est donc une ide abstraite et
+contradictoire; l'tre parfait _de sa nature_ serait encore imparfait;
+l'tre parfait est celui qui se donne lui-mme la perfection qu'il
+possde, c'est--dire l'tre absolument libre: donc Dieu est absolue
+libert.
+
+Nous arrivons au mme rsultat en analysant l'ide d'activit. Quel est
+le plus grand, le plus fort, le plus rel, de l'actif ou du passif?
+videmment ce qui est actif est le plus rel: l'activit est le ct
+positif de l'tre, et quand vous auriez retranch d'un tre toute
+activit, soit sur lui-mme, soit au dehors, quand il ne produirait
+absolument plus aucun effet, il serait comme s'il n'tait pas, ou plutt
+il ne serait pas; vous auriez dtruit cet tre. L'_tre_, c'est
+l'activit; la passivit n'est que relative, l'tre passif n'est que
+l'tre pour un autre; mais, au fond et pour lui-mme, tout tre est
+actif. C'est faire quelque chose que d'tre, et tous les tres font
+quelque chose; c'est en cela que leur tre consiste. le bien prendre,
+activit et ralit sont des synonymes: plus il y a d'activit, plus il
+y a de ralit.--Mais si l'activit est la vraie ralit, il n'est pas
+moins vident que la vritable activit ne se trouve que dans la
+libert. La pierre que je lance produit des effets par son choc, et dans
+ce sens elle est active; cependant vous savez qu'en lui donnant cet
+attribut, on s'exprime improprement: ce n'est pas la pierre qui est
+active, c'est la main qui la jette. Il n'y a d'activit vritable que
+l'activit spontane. Ainsi l'activit spontane, tel est le caractre
+essentiel de la ralit. Mais une activit spontane et dtermine par
+une loi ncessaire n'est pas encore la vritable spontanit, ni par
+consquent la vritable activit; ce n'est pas la spontanit parfaite,
+ce n'est donc pas la ralit parfaite. S'il y a plus d'activit, plus de
+spontanit, plus d'tre dans la plante qui pousse et qui fleurit
+d'elle-mme que dans la pierre lance par mon bras, il y en a plus dans
+l'homme qui rflchit et dlibre, qui fait ce qu'il veut, parce qu'il
+le veut, qu'il n'y en a dans la plante qui, sans le savoir et sans le
+vouloir, obit aux lois de son espce. Si l'activit relle d'un tre
+est seulement celle qu'il s'imprime lui-mme, il est clair que
+l'activit que l'tre s'imprimerait selon une loi qu'il se donnerait
+galement lui-mme, serait plus relle que celle qu'il s'imprimerait
+selon une loi dtermine par sa nature, c'est--dire indpendamment de
+son fait. Mais l'tre qui se donne lui-mme la loi de son activit,
+l'tre qui dcide lui-mme comment il doit agir et ce qu'il veut tre,
+est l'tre absolument libre; l'tre absolument libre est donc l'tre
+actif par excellence, l'tre absolument libre est l'tre rel par
+excellence. L'absolue libert est le trait caractristique de la
+parfaite ralit. Ncessit, passivit, immobilit, ngation,--ralit,
+activit, spontanit, libert, il est plus facile d'apercevoir les
+liens troits qui unissent ces deux classes d'ides que de trouver les
+intermdiaires requis pour dmontrer mathmatiquement leur solidarit.
+Tous les chemins conduisent cette ide de la libert pure, qui semble
+revtir une vidence immdiate. Une fois produite, on sent qu'il n'y a
+rien au-dessus d'elle, et c'est l notre argument dcisif.
+
+Cependant la doctrine que nous essayons de rajeunir, tant contraire aux
+traditions de la thologie comme celle du rationalisme, ne s'tablira
+pas sans opposition. Il importe donc de lever, s'il est possible, tous
+les doutes, de prvenir toutes les difficults et d'tablir que notre
+rsultat, tout insaisissable qu'il est, n'en doit pas moins tre accept
+sur l'autorit de la mthode et sur l'autorit de sa propre vidence.
+
+Nous avons recherch la nature de l'absolu; la conclusion de notre
+analyse est celle-ci: l'absolu n'a point de nature; toute nature est
+_ne_, drive, secondaire. La nature est ce qui est dtermin; le
+principe de toute dtermination n'en comporte lui-mme aucune. La
+conception o nous venons aboutir est en mme temps la plus concrte des
+ides et l'ide du pur indtermin. Ce rsultat, la fois trs-positif
+et trs-ngatif, a quelque chose de surprenant. Il soulve d'abord une
+objection que j'essayerai de vous rendre sans l'mousser.
+
+On me dira: Votre dialectique est illusoire, vous tournez dans un
+cercle, et, croyant dmontrer, vous affirmez; ou plutt vous niez
+gratuitement. La base de toute votre thorie, c'est que l'tre ne peut
+avoir de qualits que celles qu'il a reues. Vous n'admettez pas de
+nature primitive ou de ncessit spontane, de ncessit identique
+l'essence mme de l'tre et par consquent identique la libert. Ainsi
+vous excluez arbitrairement une ide fort importante, qui sert de base
+aux systmes les plus accrdits et qui a ses racines au plus profond de
+l'esprit humain; car enfin l'ide de la perfection ne saurait tre
+purement ngative; l'Esprit absolu implique la Raison absolue, qui ne se
+conoit pas sans des lois. L'tre parfait est l'tre immuable, il est
+ncessairement ce qu'il est. Faut-il placer au sommet de tout la
+ncessit de la perfection ou la libert de choix? On peut hsiter entre
+ces deux alternatives, mais tout au moins deviez-vous tenir compte de la
+premire; elle est tout aussi lgitime que l'autre et se conoit plus
+aisment.--Je suis loin, Messieurs, de mconnatre le poids de ces
+considrations. D'avance j'ai confess que la Libert et la Ncessit
+sont le dilemme suprme. D'avance j'ai dit que si je me prononais pour
+la libert divine, c'est essentiellement afin de rendre raison de la
+libert humaine, dont la ralit se fonde, mes yeux, sur l'autorit du
+devoir. Il y a entre la preuve mtaphysique et la preuve morale une
+solidarit que je crois inutile de dissimuler; car il faut bien qu'une
+fois, au sommet, toutes les mthodes se rencontrent. Pour croire que la
+libert humaine suppose la libert divine, il faut considrer la libert
+comme la perfection de l'me humaine, et c'est sans doute parce que la
+libert de l'esprit fini me parat en tre la perfection que j'ai
+cherch la perfection absolue dans la pure essence de la libert. Ainsi
+tout reposerait en dfinitive sur la preuve morale ou sur l'vidence
+morale. Mais si la volont morale donne la pense son impulsion,
+celle-ci, mise une fois sur la voie, ne doit plus en appeler qu' ses
+propres forces, afin d'apporter aux anticipations du coeur une
+confirmation srieuse. Il faut donc chercher rpondre par la raison
+pure l'objection qu'on vient de soulever. Eh bien! la difficult n'est
+pas insoluble pour la raison bien oriente. La rponse se trouvera dans
+un examen scrupuleux des conditions du problme:
+
+Il s'agit de concevoir l'tre absolu, l'tre qui runit en lui-mme
+toutes les conditions ncessaires pour exister. C'est le commencement de
+la science; ds lors si la science est possible, l'ide de cet tre doit
+apporter avec elle les preuves de sa vrit.
+
+L'absolu n'est donc pas simplement un tre qui puisse tre conu comme
+existant par lui-mme. S'il suffisait de cela, il pourrait y avoir
+plusieurs conceptions diffrentes remplissant cette condition, et le
+choix entre elles serait arbitraire ou dict par des raisons trangres
+ l'intimit du sujet. Ainsi s'explique la diversit des systmes: elle
+nat d'une imperfection de la mthode. L'ide de l'absolu est celle d'un
+tre qui non-seulement peut tre conu comme existant par lui-mme, mais
+encore et surtout, qui ne peut pas tre conu autrement. L'ide de
+l'absolu est donc ncessairement telle que l'exprience ne saurait nous
+fournir aucune analogie pour l'claircir; elle est, de sa nature,
+paradoxale, insaisissable. Mais la justesse de la rgle que nous venons
+d'noncer tout l'heure ne peut pas tre conteste. Et si, l'ayant
+accepte, on consent l'appliquer, on reconnatra que la pure libert
+rpond seule cette exigence du problme. Nous concevons la substance
+infinie par l'analogie des substances finies, la vie universelle par
+celle des tres organiss, l'esprit libre par le ntre: en passant du
+fini l'infini, du cr l'incr, ces ides ne changent pas
+essentiellement. Si l'on peut concevoir une nature, une loi quelconque
+comme primitive et absolue, on peut la concevoir galement comme donne
+et drive; au contraire, comprhensible ou non, l'tre qui n'est que
+libert, l'tre qui se donne lui-mme la libert, ne peut tre que
+l'absolu.
+
+Que si donc le scepticisme a tort (et le scepticisme sur les vrits
+suprmes implique, pensez-y bien, le scepticisme universel), si la
+raison peut arriver la vrit sur le principe des choses, et si, aprs
+avoir dcouvert la vrit, elle peut acqurir la certitude qu'elle la
+possde en effet, il faut chercher cette vrit dans notre formule: JE
+SUIS CE QUE JE VEUX. L'ide qu'elle exprime ne s'applique pas l'absolu
+par extension ou par analogie; elle n'a de sens que relativement
+l'absolu.
+
+
+
+
+SEIZIME LEON.
+
+III. _L'absolue libert est incomprhensible._ Nous en constatons la
+place, nous n'en possdons pas l'ide, car nous n'avons pas d'intuition
+qui lui corresponde. Toute intuition est au fond intuition de nous-mme.
+Les systmes de philosophie sont d'autant plus clairs que leur ide
+fondamentale est plus intuitive. Le ntre a son point de dpart au del
+de l'intuition.
+
+IV. _La volont est l'essence universelle._ Les diffrents ordres de
+l'tre sont les degrs de la volont. Exister, c'est tre voulu. tre
+substance, c'est vouloir; vivre, c'est se vouloir; tre esprit, c'est
+produire sa propre volont, vouloir son vouloir.
+
+
+Messieurs,
+
+Dans notre dernier entretien, j'ai dvelopp avec vous l'ide du
+principe de l'tre et j'ai essay d'tablir _a priori_, par la pure
+pense, que ce principe est l'absolue libert, comme nous avions dj d
+le reconnatre en partant de la libert humaine.
+
+Je rappelle les traits principaux de notre dmonstration, en en
+modifiant un peu les termes, pour les prsenter sous un aspect nouveau.
+
+L'existence en gnral a ncessairement un principe. Que ce principe
+existe lui-mme indpendamment des choses particulires ou qu'il existe
+seulement dans les choses particulires, dans le Monde, peu importe;
+mais ce qui est certain, c'est qu'il n'a pas la cause de son tre hors
+de lui; sans cela il ne serait pas le principe. Il y a donc un tre
+cause de son propre tre et de toute existence. L'ide de cet tre doit
+devenir le principe de la science: de la possibilit de concevoir cette
+ide dpend la possibilit de la science. Comprendre implique la
+certitude d'avoir compris. L'ide du principe de l'tre doit donc tre
+dtermine de telle sorte qu'elle ne puisse absolument s'appliquer qu'
+lui, c'est--dire qu'il soit impossible la pense de remonter au del.
+
+La simple ide de substance ou de cause de l'existence ne remplit pas
+cette condition. L'activit qui produit l'existence pourrait avoir sa
+cause en dehors d'elle. Il faut qu'elle ait sa cause en elle-mme, il
+faut qu'elle se produise elle-mme comme activit, c'est--dire qu'elle
+soit une vie.
+
+Ceci n'est pas encore assez, car la loi de la vie pourrait venir
+d'ailleurs; pour que l'ide mme de cette vie implique en elle qu'il
+n'en est pas ainsi, il ne suffit pas qu'elle soit l'ide d'une vie, mais
+l'ide d'une vie qui se donne elle-mme ses lois. Ceci n'est plus
+simplement la vie, c'est l'esprit, c'est la libre volont.
+
+Enfin l'tre pourrait avoir reu sa libert; il ne faut pas se contenter
+de dire qu'tant l'tre infini et le principe, il ne l'a pas reue; il
+faut que le contraire soit positivement renferm dans l'ide que nous
+nous en formons, sans quoi nous n'avons pas cette ide. L'ide de l'tre
+infini n'est donc pas seulement celle d'un esprit libre, mais celle d'un
+tre qui se fait libre, qui se pose lui-mme comme libre et qui n'est
+absolument que ce qu'il se fait. Il est impossible de remonter
+davantage. La question constamment reproduite jusqu'ici n'aurait plus
+aucun sens si nous la posions au sujet de l'tre libre parce qu'il le
+veut, et Celui que nous dfinissons ainsi sans le comprendre ne peut
+tre que l'absolu et le premier.
+
+Les trois premiers degrs de l'tre rpondent aux diffrents ordres de
+ralits finies: la nature inorganique, l'organisme, l'me humaine. Le
+quatrime, l'Absolu, chappe toute analogie et surpasse notre
+intelligence dont il semble forcer les ressorts; mais il est naturel, il
+est convenable qu'il en aille ainsi: lorsqu'il s'agit de l'infini, tout
+ce que nous pouvons esprer, c'est de voir clairement la raison de notre
+ignorance. Cette raison ne se trouve point dans la nature de notre
+esprit, mais dans la nature de l'objet, qui se voile dans sa propre
+lumire. L'absolu est ce qu'il veut tre. Lorsque nous savons ce qui le
+rend incomprhensible, nous l'avons compris.
+
+Il faut donc l'avouer, Messieurs, toute notre dialectique ne nous donne
+aucune intuition de l'absolu. Une ncessit logique nous oblige
+proclamer que l'tre universel est la libert absolue, sans que nous
+sachions en quoi cette libert consiste. Certains qu'elle doit tre,
+nous ignorons encore comment elle peut tre; car nous ne comprenons
+rellement comme possibles que les choses dont nous avons l'intuition.
+Mais, encore une fois, nous n'avions aucune raison de nous flatter que
+nous arriverions l'intuition de l'absolu. Nul objet infini ne peut
+tre saisi dans son infinit d'une manire intuitive. Le monde sensible
+est le seul champ de l'imagination comme de la perception; le moi dans
+son existence ou dans la srie de ses actes particuliers, est le seul
+objet de l'intuition proprement dite; et si nous apercevons son essence
+immuable, c'est toujours dans les actes particuliers qui la manifestent.
+Aussi, Messieurs, la lueur d'intuition qui semble nous accompagner dans
+la discussion de cette matire, ne vient-elle pas de l'absolu en tant
+qu'absolu, mais de l'absolu se manifestant en nous. Plus simplement,
+pour ne pas anticiper ni prter aux malentendus, nous dirons qu'elle
+vient de nous.
+
+Nous avons l'intuition de nous-mme, et cette intuition nous sert
+pntrer la nature intime de l'tre dans notre degr. Nous saisissons
+dans notre esprit ce qu'il y a de commun tous les esprits, mais
+l'intuition ne monte pas plus haut et ne descend pas plus bas. Ainsi,
+des quatre degrs de l'tre que la logique nous a permis de distinguer,
+nous n'en comprenons qu'un seul: le troisime, et cela fort
+incompltement. Notre esprit est activit, c'est une activit complexe
+et rflchie; par cette rflexion, qu'on nomme la conscience, nous
+ramenons l'unit la pluralit des fonctions. Nous avons le sentiment
+de ce qu'est un tel esprit, quoiqu'il soit bien difficile d'en parler
+comme il faut. Mais l'activit simple, monotone, sans rflexion de la
+simple substance, nous n'en avons point d'intuition, sinon peut-tre une
+trs-faible, due ce que dans certains cas nous pouvons observer en
+nous-mme quelque chose qui lui ressemble.
+
+Par l'effet d'une illusion naturelle, les efforts que nous cote l'ide
+de la substance la font paratre trs-profonde, trs-admirable et
+trs-parfaite. On s'explique par une telle illusion comment de grands
+philosophes ont cru possder l'ide de l'absolu dans la dfinition de la
+substance, sans s'apercevoir qu'ils mettaient ainsi l'absolu beaucoup
+au-dessous de notre propre nature.
+
+Les systmes du panthisme moderne occupent les degrs intermdiaires
+entre notre catgorie de la _substance_ et notre catgorie de
+l'_esprit_. Ils se groupent autour de la notion du _but_. L'Ide absolue
+que Hegel place au sommet de sa philosophie, ne diffre pas
+essentiellement du _but_, tel que nous l'avons dfini. Au fond, le
+systme de Hegel est plus clair, plus intuitif que ceux de ses
+devanciers, parce qu'il repose sur une ide plus voisine de celle que
+l'homme ralise et qu'il comprend. Mais s'il est plus clair que le
+spinosisme, par exemple, il n'est pas encore bien clair, ce systme
+illustre, attendu qu'il se meut encore dans l'abstrait, et qui dit
+abstrait, dit impossible. Toutes les conditions de l'tre ne sont pas
+encore runies dans l'absolu de Hegel. Hegel ne s'est pas aperu ou n'a
+pas voulu s'apercevoir qu'un but suppose une intelligence qui le conoit
+et une volont qui le pose. L'Ide dont il fait son Dieu produit
+incessamment les moyens, les milieux de sa propre ralisation. Elle vit
+dans la Nature et s'accomplit dans l'Histoire.--C'est bien, mais la
+pense ne demande pas moins imprieusement savoir ce qu'elle est en
+elle-mme, avant la nature, avant l'histoire, c'est--dire
+indpendamment de la nature et de l'histoire.-- cette question il faut
+rpondre, ou que l'Ide prise en elle-mme n'est rien, ce qui est
+absurde, ou bien, avec nous, que l'Ide prise en elle-mme, l'Ide _en
+soi_ est une vritable ide, c'est--dire le produit d'une intelligence
+relle, l'acte d'un esprit qui la pense. Ainsi l'Esprit prcderait
+l'Ide et le panthisme se transformerait en thisme.
+
+La philosophie devient beaucoup plus comprhensible, beaucoup plus
+intuitive, elle arrive la lumire du jour lorsqu'on a pouss l'ide de
+l'tre jusqu' pouvoir dire: L'tre est esprit. Cela vient, Messieurs,
+je le rpte, de ce que nous sommes nous-mmes esprit. Cette philosophie
+n'est pas seulement plus claire, elle est plus vraie, elle est la vraie.
+Seulement il ne faut pas oublier qu'il y a deux sortes d'esprit:
+l'esprit fini et l'esprit infini, l'esprit cr et l'esprit incr. Je
+veux dire qu'il y a entre l'esprit cr et l'esprit incr une
+diffrence de degr et de qualit, une diffrence spcifique, dont il
+est essentiel de tenir compte, parce qu'elle transforme le fond mme de
+nos conceptions.
+
+Nous sommes esprit--nous sommes libres: ces deux propositions sont
+identiques; il est impossible de concevoir un tre libre qui ne soit pas
+un esprit, il est impossible de concevoir un esprit qui ne soit pas
+libre. L'esprit, nous l'avons dit, et cette dfinition repose sur
+l'vidence, l'esprit n'est autre chose qu'un tre qui dtermine lui-mme
+son activit, l'activit produisant l'activit, la seconde puissance de
+l'activit, ou de la substance.
+
+La pesanteur, la rsistance des corps, l'lectricit, le magntisme, la
+chaleur, la lumire, sont de simples manifestations de la substance, ou
+de simples nergies, des actes simples, dploiement d'une puissance
+simple.
+
+L'irritabilit musculaire, que des physiologistes considrables ont
+rapproche de l'lectricit, lui ressemble en ceci du moins qu'elle est
+du mme degr, du mme ordre; c'est aussi une simple nergie, un simple
+effet de la substance. Elle se montre telle dans les convulsions. Mais
+dans le mouvement volontaire, cette force est dtermine, dirige,
+rgle, possde par une autre force que j'appelle esprit. L'esprit est
+donc une force qui agit sur des forces, une activit dont les effets
+sont eux-mmes des activits. L'analyse du mouvement volontaire en
+fournit la preuve.--Mme redoublement dans la perception. La sensation
+est une production, une imagination, l'effet d'une activit spontane,
+et ce que l'esprit peroit c'est proprement cette activit. Ainsi la
+vision est un acte de l'esprit auquel l'acte du nerf optique sert
+d'objet et de matire.
+
+Voil pour les rapports de l'me et du corps, o les deux forces se
+distinguent assez facilement. Mais dans les phnomnes purement
+spirituels nous trouvons la mme dualit ou plutt la mme
+rduplication. Nous ne pouvons en exprimer le caractre qu'en disant:
+L'esprit est la puissance de lui-mme. tre esprit consiste se
+possder soi-mme. Tout acte rel de l'esprit ou de l'me nat du
+concours de deux forces bien distinctes quoique identiques dans leur
+principe, et dont l'une se subordonne l'autre. La premire varie, la
+plus leve est toujours identique: elle s'appelle la volont. Ainsi
+comprendre n'est pas la mme chose que vouloir comprendre; mais il n'y a
+pas d'intelligence sans attention, c'est--dire sans une volont qui
+dirige et possde l'intelligence. Aimer est un vouloir, et cependant
+nous n'aimons pas vritablement toutes les fois que nous voulons aimer.
+L'amour rel est en nous l'harmonie d'une double volont: quand nous
+voulons aimer sans y parvenir, la subordination tente ne s'effectue
+pas, cause de la rsistance du principe infrieur, qui dans ce cas est
+videmment une volont, lui aussi, comme il l'est, au fond, dans tous
+les cas possibles. En somme, nous ne faisons rien, nous ne sommes rien
+sans la volont, et ce que nous faisons sans le vouloir ce n'est pas
+nous qui le faisons. La volont est donc le caractre minent de
+l'esprit, la volont est la puissance qui rgit nos puissances diverses
+et dont ces puissances sont elles-mmes les tats infrieurs ou les
+transformations. C'est la volont qui fait l'unit de notre tre, c'est
+elle qui fait que nos facults sont rellement les facults du mme
+tre. Vient-elle dfaillir dans un esprit; les facults de cet esprit
+ne sont plus des facults, des instruments qu'il emploie, mais des
+puissances indpendantes et hostiles, qui le dominent et qui le
+dchirent. Plus il y a de volont dans un esprit, plus il est, et plus
+il est un.
+
+Une puissance qui dtermine l'activit, qui la suscite et qui
+l'engendre, s'appelle volont; or comme il est impossible de concevoir
+une volont qui ne soit pas libre, du moins dans son principe, nous
+sommes contraints d'avouer la fois que la volont est la racine,
+l'unit, la substance de l'esprit, et que tout esprit est libre parce
+qu'il est esprit.
+
+Nous savons tout cela, grce la connaissance que nous avons de
+nous-mmes. Du moment o nous avons reconnu, sur la foi d'une
+dmonstration mthodique, que l'tre absolu doit tre comme nous une
+activit source d'activit, ou un esprit, nous sommes autoriss lui
+appliquer ces donnes de l'intuition. La notion intuitive de l'absolu ne
+peut tre qu'anthropomorphique, du moins s'il s'agit de l'intuition de
+la seule intelligence; mais cet anthropomorphisme invitable est,
+jusqu' un certain point, lgitime. Il est entirement dans son droit
+vis--vis des principes panthistes que nous avons trouvs sur notre
+chemin; il les domine et, partant, les rfute. Au reste, Messieurs, on
+aurait mauvaise grce se montrer trop svre envers
+l'anthropomorphisme, lorsque l'on croit avec le christianisme que
+l'homme est l'image de Dieu, ou seulement lorsque, avec les
+mtaphysiciens, on estime que l'homme peut connatre Dieu. Tu es pareil
+ l'esprit que tu comprends[58], dit le spirituel compagnon du docteur
+Faust, qui nous pardonnera cette citation. Le rus dmon parle ici comme
+l'cole, o l'on rpte depuis quelques mille ans, que l'intelligence
+repose sur l'identit de ce qui connat et de ce qui est connu.--Cette
+sentence est vraie, peu prs comme toutes les sentences, condition
+de la bien entendre.
+
+[Note 58: _Du gleichst dem Geist den du begreifst._]
+
+On arrive, dit encore l'cole, la conception de l'infini en
+affranchissant de leurs limites les qualits positives du fini.
+
+Eh bien, l'ide de l'esprit que nous obtenons en nous considrant
+nous-mme, est pleine de restrictions qui la contredisent et qui ne
+sauraient se concilier avec le caractre de l'tre absolu. Nous
+produisons notre propre activit, nous faisons jaillir la source des
+actes qui composent notre existence, nous sommes cause de cette
+existence, nous sommes cause de ses causes et nous en dterminons la
+loi, c'est pourquoi nous sommes vritablement libres, de vrais esprits,
+des crateurs. En effet nous donnons naissance nos sentiments, nos
+passions, nos convictions, et, fconds leur tour, ces sentiments,
+ces passions, ces convictions produisent nos actes particuliers. La
+vritable cration est la production de forces vivantes.
+
+Mais si l'on peut affirmer avec raison que nous produisons ces forces,
+on peut dire avec non moins de vrit que nous ne les produisons point,
+car nous en trouvons en nous les germes prexistants toute action de
+notre part. Qu'est-ce qu'un germe? Messieurs, c'est un tre en
+puissance, c'est une puissance. Nous nous faisons donc nous-mmes ce que
+nous sommes, nous nous rendons nous-mmes capables de produire ce que
+nous produisons, dans ce sens que par notre libert nous accordons ou
+refusons, en un mot, que nous mesurons l'essor, le dveloppement ou
+l'_existence_ ces puissances prexistantes et par l mme
+inexpliques. Nous laissons nos facults en friche, dans le non-tre, ou
+bien nous les dployons, nous les ralisons, nous leur donnons
+l'tre.--Mais leur tre dans le non-tre ou dans la puissance, nous ne
+le produisons pas nous-mmes, il faut bien l'avouer, et notre libert se
+trouve primitivement dtermine, limite par le nombre et par la nature
+de ces puissances qui ne viennent pas de nous-mmes.
+
+Ainsi nous sommes les auteurs de nous-mmes dans un sens born; nous
+sommes libres, sans tre compltement libres. Tel est notre esprit. Tel
+est le seul esprit dont nous ayons l'intuition. Une philosophie qui
+prtend l'intuition de son premier principe ne peut gure s'lever
+au-dessus de cette catgorie.
+
+La nouvelle philosophie de M. de Schelling, qui tire sa substance de
+l'intuition psychologique, comme je crois vous l'avoir dit, s'est
+arrte ce degr. Sous l'apparence de l'abstraction, c'est un
+vritable anthropomorphisme spculatif. Dieu est libre, selon ce
+systme, dans des conditions qui rsultent de la nature de ses
+puissances. Il cre par le moyen de ses puissances; mais, quoi qu'en
+dise M. de Schelling, qui voudrait sans y russir parce que le problme
+est insoluble mme aux efforts du plus beau gnie, concilier l'absolu
+logique et l'intimit de l'intuition, Dieu ne cre pas ses puissances.
+Seulement il est libre, prcisment comme nous, de les raliser ou de ne
+pas les raliser, libre d'en faire les puissances cratrices du Monde ou
+de les laisser dormir dans son sein.
+
+L'esprit fini tel qu'il est connu par l'exprience, l'esprit absolu tel
+que le conoivent M. de Schelling et toute philosophie
+anthropomorphique, se rend donc lui-mme crateur d'une manire
+dtermine par sa nature prexistante; la libert cratrice rentre
+elle-mme dans cette nature. Nous pouvons avoir l'intuition de cet
+esprit l, parce que nous sommes esprit dans ce sens l. Mais l'esprit
+conu de cette manire ne renferme pas toutes les conditions requises
+pour qu'il soit par lui-mme; du moins n'est-il pas tellement dfini
+qu'il ne puisse tre que par lui-mme; seul critre de nos rsultats. La
+ncessit logique, la fidlit la raison, si vous aimez mieux que je
+dise ainsi, nous pousse donc au del de cette ide, dussions-nous
+abandonner l'intuition. Nous ne marchons plus, nous nageons, nous
+nageons dans la nuit, mais le courant nous guide et nous amnera.
+
+Du moment o l'on parle d'une nature prexistante, de puissances
+prexistantes, de facults cratrices prexistantes et mme d'une
+libert prexistante, nous devons nous demander d'o viennent ces
+puissances, d'o vient cette libert. Et si l'on a le droit de dcliner
+la rponse en disant: elles sont; c'est un fait; il faut bien commencer
+par un commencement, il faut bien reconnatre un premier tre, une
+premire ralit dtermine qui n'a point de cause, alors tout le mal
+que nous nous sommes donn tait bien inutile. Pourquoi chercher la
+cause des existences particulires et l'unit du multiple? Les choses
+sont, et voil tout. Pourquoi la matire ne serait-elle pas l'absolu?
+Pourquoi ne sommes-nous pas matrialistes et ftichistes? Pourquoi
+remontons-nous ce principe d'activit que nous appelons substance?
+Pourquoi passons-nous de la substance, qui est l'activit naturellement
+fixe, dtermine de fait, la vie, qui est l'activit dtermine par
+sa fin et se produisant elle-mme en vue de cette fin? pourquoi du but
+se ralisant dans la vie tel qu'il est donn, l'esprit qui pose
+librement les buts? Du moment o la fatigue est une raison de s'arrter,
+il ne faut pas se mettre en route. Rptons-le, Messieurs: la loi de
+l'esprit qui nous fait chercher la cause des choses n'est satisfaite que
+par la conception d'une ralit dont il soit impossible de demander la
+cause. L'tre absolu est celui qui ne peut tre qu'absolu. Il se donne
+lui-mme sa nature, ses puissances et sa libert. Il n'est pas esprit,
+il se fait esprit. Sa volont n'est pas, comme la ntre, un lment de
+sa nature qui se meut dans des conditions qu'elle n'a point traces. Ce
+n'est pas _une_ volont, c'est _la_ volont, la volont pure,
+inconditionnelle, qui se donne elle-mme ses conditions. Ici,
+Messieurs, oui! nous perdons pied, l'intuition nous abandonne, et si,
+pour savoir, il faut l'intuition, comme je l'accorde, nous ne savons pas
+ce qu'est la pure volont, mais ce que nous savons, et ce qu'on ne
+saurait trop rpter, c'est qu'il n'est pas raisonnable de prtendre
+atteindre l'intuition de l'absolu. Si nous trouvons Dieu par
+l'intuition, ce n'est pas Dieu comme absolu, mais Dieu rvl, Dieu tel
+qu'il veut se rvler nous.
+
+Pour le moment, nous renonons donc l'intuition, et c'est les yeux
+bands, sans le comprendre, parce qu'il le faut, que, sur la foi de la
+logique, nous prononons: L'tre existant de lui-mme est pure volont.
+
+Nous sommes arrivs ce rsultat en partant de la notion abstraite de
+l'tre en gnral, telle qu'elle se trouve chez tout le monde; nous
+avons nomm les degrs de l'tre mesure que nous les rencontrions,
+conduits par la ncessit de la pense qui nous oblige chercher la
+cause de tout ce qui est susceptible d'en avoir une. Nous n'avons
+prononc le mot de volont qu'assez tard, alors seulement que l'ide
+qu'il exprime tait venue d'elle-mme prendre sa place dans notre
+esprit.
+
+La conclusion de ce travail purement analytique sur la plus universelle
+des ides, a ncessairement une porte universelle. Elle claire d'un
+jour nouveau tout le chemin que nous avons parcouru.
+
+Si l'essence de l'tre existant par lui-mme est la libre volont, il
+est manifeste que la volont est le principe de tout tre, ou l'unique
+substance; ces deux propositions sont trop troitement lies pour qu'une
+dmonstration semble ici ncessaire. Nier leur solidarit serait
+prtendre qu'un tre qui a son principe hors de lui peut le trouver
+ailleurs que dans l'tre existant par lui-mme, ce qui ne saurait se
+penser. Peut-tre ceci sera-t-il souponn de panthisme?--On se
+tromperait. La question du panthisme n'est point l. Nous la trouverons
+en son lieu et nous ferons voir aisment, s'il en est besoin, qu'un
+systme reposant sur l'absolue libert divine est l'antipode du
+panthisme. Mais l'accusation ft-elle fonde, encore vaudrait-il mieux
+tre panthiste que de mconnatre une chose vidente. Nous l'nonons
+donc en termes exprs: L'tre parfait tant la volont parfaite, tout
+tre est volont dans son essence; les degrs de l'tre sont les degrs
+de la volont. Exister c'est tre voulu. tre substance, c'est vouloir;
+vivre, c'est se vouloir; tre libre, c'est vouloir son vouloir, se faire
+vouloir. Ces dfinitions vous font sans doute un effet trange;
+cependant, Messieurs, elles vous paratront bientt naturelles; elles
+vous paratront videntes si vous consentez vous placer dans mon point
+de vue, c'est--dire considrer les choses non du dehors, mais du
+dedans, telles qu'on peut supposer qu'elles sont en elles-mmes et non
+pas seulement dans l'effet qu'elles produisent sur nous. Permettez-moi
+de dfendre mes assertions en quelques mots, et de reprendre ainsi, une
+dernire fois, l'enchanement des ides ontologiques sur lesquelles je
+m'appuie. Dieu merci! cette ontologie commence sortir de
+l'abstraction.
+
+Il semble ridicule, j'en conviens de bonne grce, de prtendre que les
+mots: cette pierre existe, soient synonymes de ceux-ci: Cette pierre
+est voulue. Cela est ridicule parce qu'effectivement cela n'est pas
+vrai. Mais dans le discours ordinaire, que signifie donc: cette pierre
+existe?--Cela signifie: cette pierre frappe mes sens, c'est--dire, en
+dernire analyse: je suis modifi de telle ou telle faon. C'est un
+jugement dont, au point de vue de la raison, le sujet vritable est moi,
+non la pierre. Mais pour la pierre elle-mme, que signifie l'affirmation
+qu'elle existe, sinon qu'elle est produite, qu'elle est pose? et si
+l'on veut donner ces mots un sens intelligible, il faut bien ajouter:
+qu'elle est voulue.--Repousser cette proposition, c'est confesser que
+l'affirmation de l'existence est une affirmation vide relativement son
+objet; c'est ouvrir la porte l'idalisme d'un ct, de l'autre la
+ngation de la science.
+
+Exister est donc tre voulu, et produire l'existence, tre cause de
+l'existence, c'est vouloir.
+
+Ici encore il faut s'entendre: il est clair que les causes sensibles ne
+sont pas des volonts. La chaleur et l'humidit ne font pas pousser les
+plantes par le fait de leur volont. Mais les causes sensibles ne sont
+pas des causes pour la raison; les causes sensibles ne sont que des
+effets intermdiaires entre l'effet dont on s'occupe et l'action de la
+vraie cause. Une cause vritable l'est en elle-mme, par sa nature, et
+non par accident; c'est donc une force relle qui produit certains
+effets par une action ou par un mouvement dont le principe est en
+elle-mme: dfinition qui revient entirement celle de la substance.
+Il s'agit donc de savoir ce que c'est que produire un effet de soi-mme,
+en se plaant au point de vue de la force ou du sujet qui le
+produit.--Nous rpondons: C'est vouloir. La force veut son effet ou elle
+ne le produit pas d'elle-mme. Vouloir suppose toujours la possibilit
+mtaphysique de ne pas vouloir, mais non la possibilit de fait. En fait
+ce vouloir, qui constitue la substance, peut tre un vouloir ncessaire,
+c'est--dire un vouloir dtermin, un vouloir fix, un vouloir pos, un
+vouloir voulu. Il est voulu tel qu'il est, ou tel qu'il veut, et par
+consquent il ne peut pas vouloir autrement.
+
+L'exprience de la vie nous offre des exemples trs-propres faire
+comprendre comment une activit libre son origine, peut devenir
+ncessaire. Ainsi nos passions sont des directions dtermines de la
+volont, des volonts durcies, immobilises, s'il est permis d'employer
+ce langage; elles produisent des effets qui ont toujours le mme
+caractre; arrives un certain degr, elles deviennent des puissances
+fatales comme les puissances de la nature; ce sont des volonts qui, par
+le fait, ne peuvent pas vouloir autrement qu'elles ne veulent.
+Soustraites l'empire de la libert, elles se drobent galement au
+regard de la conscience qui les pntrait dans le principe. En se
+roidissant, elles deviennent opaques; l'un des changements est
+insparable de l'autre. Mais les passions qui nous offrent de tels
+traits n'ont pas leur origine en elles-mmes; primitivement elles
+procdent de notre libert, qui s'est dtermine dans ce sens: elles
+sont une transformation, une alination de notre libert, et pourtant la
+libert ne se perd pas tout entire dans les passions; elle se maintient
+avec plus ou moins de succs dans sa fluidit vis--vis de ces volonts
+fixes auxquelles elle a donn naissance. Ainsi, mme au sein d'une
+individualit finie, le multiple sort de l'unit; l'inconscient, du
+conscient; la nature, de l'esprit; la ncessit, de la libert. Les
+volonts particulires se sparent de leur tige, elles acquirent une
+sorte d'individualit distincte, et l'me devient le thtre d'une lutte
+qui finit, quand la passion se change en folie, par dchirer la
+conscience et briser la personnalit. La passion, force fatale et
+aveugle, est donc un vouloir issu de la libert, que la libert
+possdait dans l'origine et qu'elle ne possde plus. C'est une volont
+abandonne, sortie d'elle-mme et qui ne peut plus y rentrer.
+
+L'observation de ces faits ouvre quelque jour sur deux grands problmes:
+celui de savoir ce que sont dans leur principe les forces de la nature,
+et celui de la pluralit des tres en gnral. Mais l'abus de l'analogie
+aurait ici de grands dangers. Pour y parer il faut observer que, dans
+l'tre fini, dans l'esprit cr, les dveloppements dont nous parlons
+ici sont irrguliers, maladifs[59], prcisment parce qu'il est cr,
+constitu dans son unit par un acte suprieur lui, tandis que
+l'absolu se donne son unit lui-mme et ne saurait la compromettre en
+distinguant de lui les degrs infrieurs de l'tre.
+
+[Note 59: La maladie corporelle est aussi une tentative d'une
+puissance ou d'une fonction particulire pour se constituer en organisme
+indpendant et pour se crer un corps au dpens du corps dans lequel
+elle s'engendre. Toute dynamique au dbut, elle se matrialise de plus
+en plus.]
+
+Nous pouvons donc concevoir la simple substance comme une volont
+particulire, primitivement dtermine dans sa direction par l'esprit,
+mais qui, s'tant dtache de sa source, a perdu toute libert par le
+fait mme de son mancipation. L'esprit, en revanche, est la volont
+concentre sur elle-mme, se ralisant sans cesser d'tre puissance,
+parce qu'elle se ralise dans les volonts multiples qu'elle relie et
+qu'elle possde. Ces volonts multiples, dtermines, et nanmoins
+dterminables, distinctes, mais non spares de l'unit du moi, sont les
+facults, les puissances de l'esprit. La rduplication par laquelle
+l'unit permanente se distingue de ses actes et de ses tats successifs,
+s'appelle l'intelligence ou la conscience. Toute intelligence est
+conscience, et toute conscience, rflexion. Ainsi l'esprit est
+intelligence parce qu'il est libre, c'est--dire parce qu'il se possde
+lui-mme. Ce n'est que dans ce degr suprieur que la volont mrite
+proprement son nom, parce qu'alors seulement elle devient pntrable
+la conscience qu'elle produit. Si nous avons dsign les simples forces
+par le mme terme, c'est pour marquer l'identit de leur origine et de
+leur essence. O les espces sont des degrs, la meilleure donne son nom
+au genre.
+
+La volont spirituelle, la volont vraie est donc celle qui produit et
+possde la volont; mais l'esprit fini est son tour produit et pntr
+par une volont suprme, dont il doit tre la matire, comme l'organisme
+vivant lui sert de matire lui-mme. C'est l'tre absolu, qui comprend
+en lui tout tre et toutes les puissances de l'tre.
+
+Tout se rsout donc en volont. C'est la gloire de M. de Schelling
+d'avoir proclam cette vrit fconde. Il a concili par l les
+prtentions du ralisme et de l'idalisme, il a jet les bases du
+spiritualisme vritable, dont l'idalisme n'a que l'apparence.
+
+Incontestablement, Messieurs, il y a quelque chose de srieux dans
+l'identit de la pense et de l'tre, qu'on a si souvent et si
+bruyamment proclame. Le fait d'une connaissance quelconque implique
+ncessairement une telle identit, sauf savoir comment il faut
+l'entendre. Mais on ne concilie jamais les deux termes d'une opposition
+sans subordonner plus ou moins l'un l'autre. Ainsi fait l'idalisme:
+pour lui, l'lment principal est la pense; le rel est ses yeux une
+forme de l'idal; le fond des choses est pense. Cela ne saurait tre
+vrai, car il est impossible que la pense soit quelque chose par
+elle-mme. La conscience, la rflexion, la pense sont ncessairement
+quelque chose de driv, d'accessoire, l'accident ou la forme de l'tre,
+non pas le fond. En effet toute ide est l'ide de quelque chose; il y a
+dans la pense un dualisme invitable: la pense et son objet. Dans la
+conscience du moi nous apercevons manifestement l'identit de la pense
+et de l'objet, aussi devons-nous ramener toute connaissance la
+conscience du moi. Dans la thorie de la connaissance, tout ce que nous
+appelons des ralits sont les modifications du moi pens, comme toutes
+les ides sont des modifications du moi pensant. Mais l'identit du moi
+n'efface pas la distinction. Le moi qui pense n'est pas le moi pens, et
+le plus intime, le plus profond des deux n'est videmment pas le
+premier, c'est le second, car la rflexion n'puise jamais la richesse
+de l'tre. Nous ne nous connaissons nous-mmes que
+trs-superficiellement et trs-mal.
+
+Maintenant, si l'on appelle _intelligence_ le moi qui pense ou le ct
+du moi qui pense, comment nommerons-nous la face rflchie, le moi
+pens? C'est la conscience elle-mme qui nous commande de l'appeler
+_volont_. Nous sentir vivre, c'est nous sentir vouloir. Et la logique
+est ici d'accord avec l'exprience. L'acte primitif par lequel l'tre se
+pose lui-mme ne peut pas tre une rflexion: c'est ncessairement une
+nergie pure et directe, un vouloir. Descartes en avait le sentiment
+lorsqu'il faisait de l'affirmation et de la ngation des actes de la
+volont. Cette thorie psychologique ne peut pas tre approuve sans
+restriction, mais, comme la plupart des thories incompltes du
+cartsianisme, elle part d'une ide juste et profonde; l'affirmation
+constante et fondamentale, l'affirmation par excellence qui constitue le
+moi est la volont. Ainsi l'intelligence est la forme du moi, dont la
+pure nergie de la volont est le fond.--Ds lors, s'il est vrai que les
+principes de la science doivent tre puiss dans la conscience du moi,
+ce qui est un lieu commun de philosophie, il faut dire aussi que la
+volont est le fond de l'tre en gnral.
+
+
+
+
+DIX-SEPTIME LEON.
+
+V. _L'essence de l'absolu est insondable._ Il est ce qu'il veut. La
+question de son essence _a priori_ est puise par l'ide d'absolue
+libert.
+
+VI. Cependant _les attributs mtaphysiques de Dieu, tels que la toute
+prsence, la toute science, la toute puissance, sont tous compris dans
+l'ide d'absolue libert et ne reoivent qu'en elle leur vritable
+caractre. Il en est de mme des attributs moraux considrs comme
+appartenant l'essence divine._
+
+VII. _Chaque acte de volont de l'tre absolument libre doit tre conu
+comme infini, et comme constituant par lui-mme un absolu_. Preuve:
+Toutes les limites qu'on pourrait supposer un tel acte tant comprises
+et voulues avec lui, tomberaient dans l'acte lui-mme.
+
+VIII. _La question de savoir si l'absolu se manifeste effectivement ne
+peut tre rsolue que par l'exprience._ On ne saurait passer, par la
+logique seule, de l'ide d'absolue libert celle d'une manifestation
+quelconque. La libert est incalculable.
+
+
+Messieurs,
+
+Nos recherches nous ont conduits un rsultat que l'on ne saurait trop
+mditer. Nous avons trouv que l'tre est au fond volont, et que la
+perfection de l'tre est la perfection de la volont, la libert
+absolue.
+
+Cette ide parat d'abord tout fait ngative. Nous ne savons pas ce
+que c'est que l'absolue libert, non-seulement parce que nous ne sommes
+pas faits de manire en obtenir l'intuition, mais plutt parce que
+l'absolue libert exclut toute intuition. Elle est ce qu'elle veut, elle
+n'est que ce qu'elle veut; il est impossible quelque intelligence que
+ce soit d'en savoir davantage _a priori_. Dire que l'tre absolu est
+pure libert, c'est la fois indiquer son essence et marquer
+l'impossibilit de la connatre. vrai dire, la libert est la ngation
+de toute essence. Nous ne pouvons donc pas apprendre ce qu'est l'absolu
+en lui-mme, indpendamment des dterminations qu'il se donne; nous ne
+pouvons pas l'apprendre, dis-je, parce que ds l'entre nous le savons:
+l'absolu est ce qu'il veut tre. Voil tout. Il n'y a plus rien
+demander, plus rien chercher lorsqu'on sait tout. L'absolu est
+libert, il est ce qu'il se fait, il n'est rien que ce qu'il se fait.
+Proprement la notion de l'absolu n'est pas une ide, ce n'est pas une
+connaissance, c'est une limite, l'extrme limite de nos penses. Nous
+allons jusqu' la libert absolue, nous pouvons l'atteindre, non
+l'embrasser.
+
+Cependant, Messieurs, si l'on peut dire avec raison que la libert est
+tout ce qu'il y a de plus ngatif et de plus indtermin, puisque c'est
+la ngation de toute dtermination; si ce point de vue domine mme
+absolument la science dont il fixe la valeur, comme nous l'expliquerons;
+il n'est pas moins vrai, quoique d'une vrit peut-tre infrieure la
+prcdente, que la libert, envisage autrement, se prsente comme la
+conception la plus dtermine, la plus positive et la plus concrte.
+
+Examinons-la sous cet angle, essayons d'ouvrir cette ide de la libert
+absolue et de mettre au jour quelques-unes des richesses qu'elle
+renferme.
+
+Nous sommes arrivs la libert par une mthode _a priori_, en partant
+de l'ide d'tre; mais, le bien prendre, l'ide d'tre elle-mme n'est
+pas _a priori_; il n'y a point d'ides _a priori_. C'est l'exprience
+qui nous fournit primitivement l'ide de l'tre et de tous ses
+attributs. L'exprience nous donne les attributs de l'tre limits par
+leur contraire. Il appartient la raison de les dgager de cette limite
+pour les concevoir dans leur infinit, c'est--dire dans leur vrit.
+Ainsi notre premire ide de la libert vient de la connaissance que
+nous avons de nous-mmes. La raison nous obligeant concevoir l'tre
+existant de lui-mme comme libre, nous lui appliquons l'ide de notre
+libert; mais nous savons que notre libert est borne, tandis que la
+sienne ne l'est pas; nous l'appelons donc libert absolue, et par ce mot
+nous nous imposons la tche d'affranchir l'ide de libert des
+restrictions sous lesquelles nous la possdons d'abord, afin de
+comprendre vritablement ce que c'est que la libert absolue.
+
+Les formes de l'existence finie, le temps et l'espace, sont les limites
+immuables, et pourtant lastiques, de notre libert. Nous ne sommes
+qu'en un lieu la fois; pour accomplir les desseins que nous formons,
+il faudrait en occuper plusieurs; or l'impossibilit de l'excution
+empche jusqu' un certain point le vouloir lui-mme; on ne veut pas ce
+qu'on sait tre absolument impossible. Le prsent s'envole incessamment,
+le prsent n'est rien, et le prsent seul est nous. Nous ne pouvons
+rien changer au pass; nous ne pouvons rien faire dans l'avenir; la vie
+nous est mesure goutte goutte. Quand nous avons acquis la prudence de
+l'ge mr, nous avons perdu l'nergie de la jeunesse et la grce de
+l'adolescence. Nous ne sommes jamais simultanment, une bonne fois, tout
+ce que nous sommes.
+
+Cependant, Messieurs, l'esprit, libre par son essence, se fatigue
+reculer les limites de l'espace et du temps; il les recule
+imperceptiblement, mais il ne peut s'en affranchir. Il lutte contre
+l'espace idalement par la vue, par l'imagination, par le calcul;
+rellement par la vitesse, c'est--dire par le temps. Il lutte contre le
+temps par la mmoire et par la prvision. Si le fond de l'tre est
+Volont, le fond de l'intelligence est Mmoire.
+
+Tout acte de la pense est une synthse, et la synthse fondamentale,
+qui se retrouve dans toutes les autres et qui les rend possibles, c'est
+l'acte lmentaire de mmoire, synthse immdiate du temps. Maintenir
+dans le prsent l'instant coul, saisir dj comme prsent celui qui
+n'est point encore, telle est la premire affaire de l'esprit. Si nous
+n'avions pas cette facult, si tout ce qui est pass dans le sens
+abstrait du mot pass, tait pass vritablement, pass pour l'me; si
+l'avenir, lui aussi, ne cdait une parcelle au prsent, notre vie
+n'aurait aucune largeur, aucune profondeur, aucun contenu. Heureusement
+il n'en est pas ainsi. Vous connaissez ces cercles lumineux que les
+enfants tracent dans l'air en faisant mouvoir rapidement un charbon
+allum. L'impression reue par chaque point de la rtine met plus de
+temps s'effacer que le charbon parcourir le cercle entier dans
+l'espace. Ainsi le charbon, quoiqu'il n'occupe qu'une place la fois,
+produit cependant une impression simultane sur plusieurs points de la
+rtine et nous laisse l'image d'une ligne continue. Quelque chose de
+pareil se passe dans tous les actes de la vie spirituelle. L'me arrive
+ainsi possder plusieurs choses la fois, le successif devient
+simultan, l'instant n'est plus un point, mais une sphre o il y a
+place pour quelque chose; le prsent n'est pas une abstraction, il est
+rel, et c'est l'esprit qui le cre, faisant ainsi sa tche
+d'esprit[60]. C'est l'essence de l'esprit de vaincre le temps, je
+dirais, si je ne craignais votre gravit, de tuer le temps, et si
+l'esprit n'y russissais pas jusqu' un certain point, il ne serait pas
+esprit, il ne serait pas libre, car il ne ferait rien et ne serait rien.
+
+[Note 60: Dans chacun des instants successifs de la vie relle, une
+succession est ramene la simultanit, comme la mlodie se compose de
+notes dont chacune est dtermine par la dure de ses vibrations. Il y a
+succession abrge dans les lments de la succession relle. L'instant
+abstrait est un atome, c'est--dire rien; l'instant rel, une molcule,
+c'est--dire un infini.]
+
+Mais l'esprit que nous connaissons n'est pas l'esprit vritable, dans la
+plnitude de sa ralit, c'est--dire de sa libert. Si l'esprit
+ralisait son idal, rien ne passerait, rien ne mourrait pour lui. Pour
+un tel esprit il n'y aurait pas de succession, dans ce sens du moins que
+la succession n'amnerait en lui aucune perte. Tout serait prsent pour
+lui, parce que tout lui serait prsent. C'est ainsi qu'il manifesterait
+sa libert vis--vis du temps comme vis--vis de l'espace.
+
+L'ide d'absolue libert conduit plus loin encore, plus loin que notre
+intelligence ne saurait aller. L'absolue libert ne triomphe pas du
+temps et de l'espace, car le temps et l'espace, conditions mtaphysiques
+de l'existence finie, trame et chane du monde o nous vivons, ne sont
+ni son milieu, ni son point de dpart. L'absolue libert ne les a pas
+devant elle; le temps et l'espace n'existent pas indpendamment de Dieu;
+ils sont parce que Dieu les veut, tels qu'il les veut, autant qu'il les
+veut; il en dispose absolument, il les produit et les mesure, mais il
+n'est point limit par eux.
+
+Libert, parfaite libert vis--vis du temps et de l'espace, telle est
+l'ide positive contenue dans les attributs de la Toute-prsence et sans
+doute aussi de la Toute-science, car le rel et l'idal se pntrent
+dans le vritable absolu mieux que dans l'absolu des panthistes. Dieu
+est prsent par la pense et par la volont qui forme son tre; il est
+prsent partout, mais non pas partout au mme titre; il est prsent o
+il veut, et il se retire d'o il veut. Ce qu'il y a de plus grand, ce
+n'est pas l'illimit qui est ncessairement illimit, c'est Celui qui,
+naturellement sans limites, est capable toutefois de s'imposer des
+limites lui-mme, c'est la puissance gale du fini et de l'infini. Il
+est infini s'il le veut, et fini s'il le veut; c'est alors peut-tre que
+son infinitude clatera plus magnifique.
+
+Ces considrations nous ouvrent des jours sur la Cration, laquelle
+implique la ralit distincte de la crature, c'est--dire quelque chose
+que Dieu ne soit pas. Nous apercevons dj le moyen d'expliquer la
+libert humaine et de la concilier soit avec la Toute-puissance, soit
+avec la Toute-science de Dieu; mais il ne faut pas nous hter de courir
+aux explications, nous risquerions d'en compromettre l'exactitude.
+
+Il n'est pas besoin d'un nouveau travail d'analyse pour faire voir que
+la libert implique l'intelligence, ou que l'tre libre se rend compte
+de ce qu'il veut; la chose est assez vidente par elle-mme; il importe
+plutt d'tablir nettement, s'il se peut, en quoi consiste la perfection
+de l'intelligence ou la Toute-science.
+
+L'ide de l'absolu applique aux rapports du temps et de la pense (ces
+deux grands adversaires), semble nous conduire d'abord la complte
+simultanit. L'idal et le rel se confondent comme la sphre et le
+point, comme le _maximum_ et le _minimum_: tous les rayons de l'tre se
+runissent en un seul foyer; le pass et l'avenir ne se distinguent
+point, car tout est prsent l'oeil divin, tout est absolument concentr
+dans cette unit idale de toutes choses, et cette unit idale de
+toutes choses est leur vritable ralit. La succession n'est donc
+qu'une apparence, tout est simultanment rel, et si tout est
+simultanment rel, il faut ajouter: tout est ncessaire; car il n'y a
+pas de diffrence apprciable entre ces deux ides. La Toute-science,
+prise abstraitement, nous ramne donc au spinosisme et au del du
+spinosisme, la ngation du changement, la complte immobilit. Ces
+consquences s'imposent la pense et l'accablent.
+
+Il n'y a qu'un moyen de leur chapper: c'est de ne pas isoler l'ide de
+l'intelligence, mais de la mettre sa place dans l'ensemble, de
+l'envisager comme un corollaire, disons mieux, comme un aspect de la
+libert. De cette manire, sans doute, nous n'arriverons pas rsoudre
+_a priori_ les questions suprmes, mais du moins nous laisserons le
+champ libre aux solutions et nous ne crerons pas d'avance un obstacle
+insurmontable l'intelligence de l'univers. Nous pourrons admettre des
+distinctions dans la science divine; nous comprendrons qu'elle devienne
+prescience s'il plat Dieu d'entrer en rapport avec la succession
+qu'il tablit; nous comprendrons mme que cette prescience puisse ne pas
+s'tendre tout, s'il plat Dieu, pour l'accomplissement de quelque
+dessein, de mnager une sphre o son regard ne plonge pas. Il n'est pas
+plus difficile d'admettre quelque chose que Dieu ne sache pas que
+d'admettre quelque chose qu'il ne fasse pas; car s'il pntre tout par
+son intelligence, il doit galement tout pntrer par sa force et par sa
+volont. Naturellement, il en serait bien ainsi; mais Dieu est
+surnaturel, et ce serait le borner que de l'obliger tre sans bornes.
+En un mot, si la libert et la ncessit sont la grande antithse dont
+il est impossible de neutraliser les termes, par sa propre dignit, la
+libert domine et l'emporte. La Toute-puissance, la Toute-science
+semblent conduire directement la ncessit, mais elles se retrouvent
+dans la libert sous une forme inattendue et suprieure toutes les
+prvisions.
+
+La Toute-science est donc la parfaite intelligence de ce que l'absolu
+veut tre et de ce qu'il veut produire, dans les conditions poses par
+cette volont. Le rel et le possible ne sont point ncessaires pour
+elle, mais elle conoit le rel comme rel et le possible comme
+possible. L'infinit des possibilits diverses qui se prsentent la
+pense de Dieu et qui n'attendent que son vouloir pour tre, ne
+s'excluent point les unes les autres. Le choix, forme ncessaire de
+notre libert, n'est donc pas la forme ncessaire de la libert absolue;
+Dieu choisit peut-tre, mais s'il choisit, c'est qu'il le veut. Dieu
+n'est jamais dans l'alternative de faire ceci ou cela, il peut toujours,
+ son gr, faire tous les deux. Pour nous, la rigueur, nous ne pouvons
+faire qu'une chose la fois, et si nous nous proposons simultanment
+plusieurs buts, l'un nous fait ngliger les autres ou nous n'en
+atteignons aucun. Il n'en va pas ainsi de Dieu: pour lui la ralisation
+d'un dessein ne saurait tre un obstacle la ralisation d'un autre;
+car tout est possible, mme les contraires, l'absolue libert.
+
+Les contraires! il semble que ce soit la barrire immuable qui nous
+oblige rtrograder en abandonnant l'ide que nous avons poursuivie
+jusqu'ici. La libert ne peut pas aller jusqu' faire qu'une chose soit
+et ne soit pas en mme temps; elle est donc assujettie une loi, savoir
+ la loi de la raison. Il y a ici une objection en apparence
+insurmontable. Cependant, Messieurs, ce n'est qu'une apparence; une
+rflexion attentive la dissipera. La libert absolue n'est pas soumise
+la raison, elle est le principe de la raison. Dieu est l'auteur de notre
+raison; c'est nous, et non pas lui, qui sommes soumis l'empire de la
+raison; mais si nous ne pouvons pas nous soustraire ses lois, nous
+pouvons les assouplir et les tendre tellement qu'elles n'apportent
+aucune restriction relle la manire dont nous concevons l'absolu.
+C'est ainsi qu'il faut en user pour leur tre fidle.
+
+Nous ne concevons pas sans doute que Dieu veuille et ne veuille pas la
+mme chose par le mme acte et sous le mme point de vue. Une telle
+volont se neutraliserait et se dtruirait elle-mme. Lorsque nous
+reconnaissons que Dieu a voulu quelque chose, nous avons donc le droit
+d'affirmer comme vrai tout ce qui est compris dans l'ide de cette
+volont. Nous pouvons constater par la pure analyse, par la ncessit de
+la pense, ce qu'un tel acte renferme, et admettre sur la foi de cette
+ncessit ce que l'analyse nous fait dcouvrir en lui. Il y a donc
+toujours une ncessit, mais une ncessit qui procde de la libert et
+qui en relve. Cette ncessit n'est que la ralit, le srieux de notre
+affirmation. C'est la ncessit _pour nous_ de penser ce que nous
+pensons; ce n'est point une ncessit pour Dieu, ce n'est point une loi
+impose Dieu. En effet si nous ne concevons pas la coexistence des
+contraires dans l'abstrait, nous la concevons fort bien dans le concret,
+tellement que le concret n'existe que par les contraires. Dire que Dieu
+peut vouloir les contraires par sa libert, c'est donc tout simplement
+dire que sa volont est concrte.
+
+Il est important, Messieurs, de se rendre bien compte de la distinction
+prcdente et de ne pas confondre la contradiction dans les propositions
+avec la contradiction dans les choses. Dans le langage, dans
+l'abstraction, la contradiction est inadmissible, car les deux termes
+contradictoires s'annulent rciproquement. Mais dans le rel rien
+n'empche que les contraires ne se dveloppent, soit dans des sujets
+diffrents, soit dans le mme sujet. Ainsi la beaut exclut la laideur
+dans la pense, et il est impossible que le beau soit laid; mais il
+n'est pas impossible que le mme tre soit la fois beau et laid, beau
+ certains gards, par certains traits, laid par d'autres. Dans le fini
+les contraires ne s'excluent point les uns les autres, ils s'appellent.
+Le fini n'est fini que par la prsence des contraires, par le mlange de
+l'tre et du non-tre, du _mme_ et de l'_autre_, comme dit Platon. Le
+fini est une moyenne proportionnelle entre l'tre et le nant. Il est,
+si vous le comparez au nant; il n'est pas, si vous le mettez en regard
+de l'tre. La contradiction logique n'implique donc pas impossibilit
+relle, car tout ce que nous connaissons repose sur la contradiction
+logique. Le monde est et n'est pas. Cette vrit gnrale est
+susceptible d'un dveloppement infini; on peut dire de toutes les
+qualits des tres multiples qu'elles sont et ne sont pas; elles sont,
+mais limites par leur contraire. Ainsi les contraires se limitent sans
+s'exclure au sein du fini, et par cette limitation le constituent. La
+jeunesse est le contraire de la vieillesse, le sourire est le contraire
+des pleurs; cependant l'_homme_ unit en lui le jeune homme et le
+vieillard, et il y a des pleurs dans tous nos sourires. Un caractre
+n'est vraiment individuel que par la prsence de qualits qui
+logiquement s'excluent. Dans l'tre fini le temps et l'espace forment le
+milieu qui permet la ralisation des contraires. La vie est une
+succession d'tats opposs dont le germe, plac en nous ds l'origine,
+forme la substance de notre tre. Les contraires s'excluent en acte, non
+pas en puissance; la vie est le passage continu de la puissance
+l'acte. L'invincible rpugnance de la pense concevoir l'existence de
+la contradiction est confondue incessamment par la vie.
+
+Voil ce que l'exprience nous enseigne au sujet des tres particuliers,
+et nous concevons qu'il en soit ainsi, parce qu'ils sont des tres
+particuliers, fixs, dtermins, voulus d'une certaine manire. Mais si
+les contraires se limitent rciproquement et se manifestent
+successivement dans les tres finis, si la mesure de cette limitation
+rciproque et la loi de cette manifestation successive constituent la
+nature particulire de chacun d'eux, il en est autrement de l'tre
+universel, source de toute nature et lui-mme sans nature. En lui, par
+lui, les contraires peuvent exister simultanment sans se limiter, sans
+se heurter; il y a place! L'ide de la libert nous conduirait cette
+proposition lors mme que nous ne l'entendrions point; or il n'est pas
+absolument impossible de l'entendre.
+
+Dire que l'absolu peut raliser les contraires absolument, c'est
+reconnatre dans la libert la possibilit de plusieurs vouloirs
+distincts, et voil tout, puisque des volonts qui se limiteraient les
+unes les autres ne formeraient en ralit qu'une seule volont. Ceci est
+une vrit de pure analyse que l'esprit aperoit immdiatement dans
+l'ide de l'absolu. Nous pouvons donc l'admettre sans scrupule. Ce que
+Dieu veut, il le veut pleinement et sans restriction, dans ce sens que
+les restrictions dont son vouloir pourrait tre accompagn feraient
+partie elles-mmes de ce vouloir; elles tomberaient dans l'acte de
+volont lui-mme et non pas en dehors. La volont de l'absolu ne
+rencontre aucune limite dans la nature des choses; elle est donc par
+elle-mme sans restriction et sans limites; et comme la libert implique
+la possibilit de plusieurs volonts, ou plutt d'un nombre infini de
+volonts distinctes, nous devons dire que chaque volont de l'absolu est
+elle-mme absolue et constitue, dans un sens nouveau, un absolu. Le
+temps et l'espace, les rapports, les moyens requis pour atteindre le
+but, sont compris dans le vouloir qui le pose. La pluralit, la
+succession, mme infinie, qu'un tel but peut embrasser, sont renfermes
+dans l'unit simultane de ce vouloir. Dieu a tout vu, il a tout prvu;
+sans cela il n'aurait pas tout voulu.
+
+Une dtermination de notre volont amne aussi une infinit de
+consquences, mais nous ne voulons pas, nous, toutes ces consquences,
+et nous ne saurions les prvoir, parce que, agissant dans un milieu qui
+ne dpend pas de nous, nos actes ne sont pas la cause unique de leurs
+soi-disant effets, mais seulement une cause qui concourt avec plusieurs
+autres. Ainsi nous ne possdons plus notre volont une fois qu'elle est
+dploye. Il n'en est pas de mme de l'absolu: il se possde absolument
+et possde tout en lui-mme; sa volont est une cause pleine et entire;
+ainsi toutes les consquences de sa volont sont voulues dans un seul et
+mme acte. La simplicit et la pluralit infinies se recouvrent et se
+pntrent dans l'unit concrte d'une volont absolue. Un tel acte forme
+donc un tout, un univers, une ternit; c'est la pense et la substance
+d'un univers, c'est la loi d'une ternit.
+
+Remarquez-le bien, Messieurs, ces dveloppements n'ont pas pour tendance
+d'assujettir la libert telle ou telle forme. Nous ne prtendons point
+enlever Dieu la facult de se restreindre, de vouloir
+conditionnellement et pour un temps. Mais ce n'est pas une volont
+pareille qu'on arrive d'abord en partant de la libert absolue; on
+arrive d'abord au vouloir absolu, ternel, embrassant dans son unit
+toutes les conditions de sa ralisation infinie. Il ne faut, pour
+s'lever cette notion, que prendre le mot _vouloir_ dans la plnitude
+de son sens, en le dgageant des restrictions qui l'accompagnent chez
+nous. Si nous concevons en Dieu une volont conditionnelle, nous la
+trouverons comprise dans un acte absolu de volont.
+
+Il serait ais de pousser plus loin ces rflexions, mais difficile de
+les conduire avec l'ordre et la mthode qui leur donneraient seuls un
+caractre scientifique, difficile surtout de temprer la sublimit
+fatigante du sujet. Je renonce donc le traiter entirement. Je vous ai
+mis sur la voie: dfaut de preuves, je vous ai fourni les moyens de
+trouver vous-mmes les preuves. Vous me permettrez, avant de poursuivre,
+de complter mes conclusions en les rsumant.
+
+La libert tant le vritable inconditionnel, son ide contient ce que
+les modernes ont cherch sous le nom d'absolu et les scolastiques sous
+le nom de Dieu. Les attributs mtaphysiques de Dieu, l'unit, la
+simplicit, l'infinit, la Toute-prsence, la Toute-puissance, se
+ramnent tous la Libert, o ils viennent pour ainsi dire se
+dissoudre. Il en est de mme des attributs moraux, autant du moins qu'il
+est permis de les considrer comme dsignant la nature de l'tre ou son
+essence, et non la forme qu'il revt par sa libre action.
+
+Nous l'avons vu de la sagesse, on l'tablirait galement de la bont.
+Les qualits de l'tre n'existent pas indpendamment de Dieu; ainsi la
+diffrence du bien ou du mal n'est pas antrieure lui, et ne forme pas
+une condition dans laquelle son activit se dploie; mais elle nat du
+fait de Dieu, et doit trouver en Dieu son explication. Dieu n'est donc
+pas oblig par sa bont faire le bien, mais ce qu'il fait est le bien
+par cela mme qu'il le fait, et sa bont essentielle n'est autre chose
+que sa libert. C'tait l'opinion de Descartes, que Leibnitz contredit
+sans la rfuter.
+
+Une telle analyse semble faire perdre aux attributs divins toute
+signification positive.--Je l'accorde; il faut qu'il en soit ainsi; rien
+n'est positif que le fait. D'autre part cette ngativit elle-mme donne
+aux attributs de l'tre une force imprvue et souveraine. Au-dessus de
+toute infinit naturelle, nous voyons planer la libert. N'est point
+infini qui l'est ncessairement; mais Celui qui peut son gr se poser
+comme fini ou comme infini, celui-l seul possde l'infinit vritable.
+Toute la science _a priori_ se rsume dans le mot _libert_.
+
+L'tre libre ne ralise pas des possibilits prexistantes, mais il cre
+le possible comme le rel. Il n'est point oblig de choisir entre ces
+possibilits celles qu'il prfre raliser, car il peut, s'il lui plat,
+les raliser toutes, comme il peut n'en raliser aucune. On ne saurait
+dterminer _a priori_ s'il agit ou s'il n'agit pas, s'il agit d'une
+seule manire ou de plusieurs; mais il peut agir de plusieurs, il peut
+avoir plusieurs volonts distinctes, opposes mme, sans que ces
+volonts se restreignent mutuellement. Chacune d'elles peut occuper une
+immensit, une ternit.
+
+Les limitations d'un vouloir divin tombent dans ce vouloir lui-mme,
+ainsi nous pouvons dire que les volonts de l'absolu sont absolues. Nous
+distinguons donc l'absolu dans son essence ou dans sa puissance de
+l'absolu en acte, de l'absolu existant. Nous appelons le premier
+ngatif, parce qu'il est la ngation de toute nature; c'est l'abme
+insondable de la pure libert. L'absolu positif est un fait, une volont
+immuable, ternelle et parfaite, embrassant dans un seul acte tout ce
+qui est et sera; c'est cet absolu positif que convient proprement le
+nom de Dieu. Ce qu'il est, l'exprience seule peut nous l'apprendre.
+
+Cette ide d'un acte absolu de volont est pour nous de la plus haute
+importance. Elle prpare l'intelligence du Monde; elle fait droit un
+besoin de la pense que nous avons refoul trop longtemps peut-tre, le
+besoin de la ncessit. Il y a aussi quelque chose en nous qui, sous les
+noms d'Ordre, de Raison, de Destin, de Nature ou de Providence, nous
+parle de ncessit. C'est l'intelligence, qui ne peut renoncer
+chercher les effets dans les causes; c'est l'exprience, qui nous
+enseigne l'immutabilit des lois de l'univers; c'est peut-tre un
+instinct plus profond. Je reconnais tout cela; mais il me semble que la
+voix qui nous parle de ncessit nous dit, quand on l'coute bien, de
+remonter plus haut encore. Il y a une ncessit des choses, mais une
+ncessit voulue; il y a d'immuables statuts, mais ils ont t poss.
+Toute ncessit s'explique, toute ncessit est drive, toute ncessit
+est un fait. Le sentiment intime semble tmoigner en faveur de cette
+manire de voir. Nous l'avons appuye, dans les leons prcdentes, par
+une considration assez forte: c'est qu'il est toujours possible la
+pense de supposer quelque chose au-dessus de la ncessit, tandis qu'il
+est impossible de supposer quoi que ce soit au-dessus de la libert;
+mais enfin cet argument ne tranche pas tout. Je ne suis pas assez
+inconsquent pour vouloir que le systme d'aprs lequel il n'y a nulle
+part de ncessit absolue, se fonde lui-mme sur une ncessit absolue.
+Ds l'entre, il vous en souvient, je l'ai fait reposer sur l'obligation
+morale, c'est--dire sur une libre adhsion. Ma principale raison est
+toujours celle-ci: Il faut admettre la libert absolue pour croire la
+ralit de la ntre; il faut croire la ntre pour croire au devoir, ce
+qui est un devoir. Je sens donc que la ncessit peut lever des
+prtentions lgitimes au point de vue de l'intelligence.
+
+Les systmes de ncessit expliquent la libert comme une pure
+apparence, et renversent ainsi l'ordre moral. Le systme de la libert
+doit aussi expliquer l'apparence de la ncessit; il peut le faire sans
+courir des dangers aussi graves: la ncessit c'est, comme nous venons
+de le voir, le caractre absolu de la volont divine. Nous dirons
+bientt son nom auguste et doux.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+Ouvrage du mme auteur:
+
+LA PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ.
+
+Fragment d'un cours d'histoire de la mtaphysique, fait l'Acadmie de
+Lausanne. 1840. 1 vol in-8 de 184 pages: 3 fr.
+
+
+
+On trouve la mme librairie:
+
+OUVRAGES DE A. VINET.
+
+
+tudes sur Blaise Pascal. 1 vol in-8,... 4 fr.
+
+Essais de philosophie morale et de morale religieuse. 1 vol in-8,... 6
+fr.
+
+Essai sur la manifestation des convictions religieuses, et sur la
+sparation de l'glise et de l'tat, envisage comme consquence
+ncessaire et comme garantie du principe 1 fort vol in-8,... 6 fr. 50
+c.
+
+tudes sur la littrature franaise au XIXme sicle. Tome: 1er Mme de
+Stal et Chateaubriand 1 fort vol in-8,... 7 fr. 50 c.
+
+Discours sur quelques sujets religieux. 1 vol in-8,... 5 fr.
+
+Nouveaux discours sur quelques sujets religieux. 1 vol in-8,... 3 fr.
+
+tudes vangliques. 1 vol in-8,... 6 fr
+
+Deux conseils de la sagesse. Essai en deux discours sur Lux XII, 33;
+brochure in-8,... 75 c.
+
+
+
+
+Secrtan, Charles
+La Philosophie de la libert
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Philosophie de la Libert (Tome I)
+(1849), by Charles Secrtan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHIE DE LA LIBERT ***
+
+***** This file should be named 31070-8.txt or 31070-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/0/7/31070/
+
+Produced by Frank van Drogen, Rnale Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/31070-8.zip b/31070-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..ea2b321
--- /dev/null
+++ b/31070-8.zip
Binary files differ
diff --git a/31070-h.zip b/31070-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..f68e7e5
--- /dev/null
+++ b/31070-h.zip
Binary files differ
diff --git a/31070-h/31070-h.htm b/31070-h/31070-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..fe289a2
--- /dev/null
+++ b/31070-h/31070-h.htm
@@ -0,0 +1,10853 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of La philosophie de la liberté, par Charles Secrétan</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Philosophie de la Liberté (Tome I) (1849), by
+Charles Secrétan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Philosophie de la Liberté (Tome I) (1849)
+ Cours de philosophie morale
+
+Author: Charles Secrétan
+
+Release Date: January 25, 2010 [EBook #31070]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHIE DE LA LIBERTÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen, Rénale Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LA PHILOSOPHIE</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>LA LIBERTÉ</h1>
+
+<h3>COURS DE PHILOSOPHIE MORALE</h3>
+
+<h5>FAIT A LAUSANNE</h5>
+
+<h4>PAR CHARLES SECRÉTAN,</h4>
+
+<h5>ANCIEN PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE A L'ACADÉMIE DU CANTON DE VAUD</h5>
+
+<br>
+<br><hr class="short"><br>
+<h4>TOME PREMIER</h4>
+<br><hr class="short"><br>
+
+<br>
+
+<p class="mid">PARIS,<br>
+
+CHEZ L. HACHETTE ET Cie<br>
+
+RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.<br>
+
+LAUSANNE,<br>
+
+CHEZ GEORGES BRIDEL.</p>
+
+<p class="mid">____</p>
+
+<h4>1849</h4>
+<br><br>
+
+<p class="overl">LAUSANNE. IMPRIMERIE DELISLE.</p>
+<br><br>
+
+<h3>PRÉFACE.</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Cet ouvrage est, comme son titre l'annonce, l'esquisse d'un système de
+philosophie. L'auteur, convaincu par des considérations psychologiques
+et surtout par des considérations morales que le principe universel est
+un principe de liberté, s'est efforcé de justifier son opinion en
+recherchant les conditions auxquelles doit satisfaire l'idée de l'être
+pour qu'il soit évident que l'objet en existe de lui-même. Cette analyse
+l'a conduit en effet à reconnaître dans la pure liberté l'essence
+absolue et la cause suprême, comme l'ont fait, à des époques
+différentes, Duns Scot, Descartes et M. de Schelling. Il a essayé
+ensuite d'expliquer le monde réel au moyen de ce principe et de
+résoudre, par une méthode découlant du principe lui-même, non pas toutes
+les questions que l'expérience suggère, mais les questions les plus
+pressantes, celles qui intéressent le plus directement l'humanité,
+celles que nous ne pouvons pas laisser dans le doute, parce que notre
+activité pratique dépend de leur solution.</p>
+
+<p>Cette marche l'a conduit sur le terrain des idées religieuses.
+Considérant le Monde comme le résultat d'un acte volontaire, il a dû
+chercher dans le Monde lui-même le motif et le but de la création; mais
+sa pensée n'a pu s'arrêter que sur un motif compatible avec le principe
+absolu. L'amour seul répond à cette condition. D'un côté l'amour suppose
+la liberté de l'être qui aime et par conséquent il la manifeste; de
+l'autre, il est évident que le monde est une manifestation de la liberté
+absolue, puisque la pensée des habitants de ce monde arrive, en
+s'analysant elle-même, à reconnaître la liberté absolue comme le
+principe premier. L'amour est donc le motif de la création: tout autre
+serait arbitraire, tout autre contredirait l'idée même d'un motif. Des
+raisons purement philosophiques ayant ainsi porté l'auteur à placer dans
+un acte absolu d'amour le fondement de toute explication positive, il a
+trouvé dans cet acte la raison d'être <i>a priori</i> de la liberté humaine
+que l'expérience constate comme un fait. Pour concilier l'état présent
+du monde avec l'amour créateur, il a dû admettre une altération de
+toutes choses produite par un mauvais emploi de la liberté de l'être
+créé. L'amour pris dans un sens absolu implique l'impossibilité qu'une
+telle faute empêche la créature d'arriver à sa fin; et cependant l'idée
+que la créature est libre par l'effet d'un décret absolu emporte que les
+décisions de cette créature libre déploieront leurs conséquences. Il y a
+donc opposition dans l'Amour lui-même par la faute de la créature; mais
+il faut que l'Amour surmonte cette opposition. Les doctrines de la
+Création, de la Chute, de la Rédemption, de la Trinité, se présentent
+ainsi d'elles-mêmes, par le mouvement naturel de la pensée philosophique
+appliquée à l'interprétation des faits de l'histoire et de la
+conscience.</p>
+
+<p>La valeur de ces résultats n'est pas subordonnée à la question de savoir
+si le christianisme les a suggérés ou s'ils se fussent produits de la
+même manière dans un esprit qui n'aurait pas connu cette religion: il
+suffit, pour établir leur légitimité philosophique, qu'ils soient
+conclus régulièrement des vérités nécessaires de la raison et des
+données de l'expérience. Mais s'ils le sont en effet, si la raison ne
+réussit à s'expliquer les faits considérés à la lumière de la
+conscience, qu'en reproduisant le contenu des dogmes chrétiens, il y a
+là une preuve directe, immédiate et positive de la vérité du
+christianisme. Une telle démonstration répondrait mieux que toutes les
+autres aux besoins de l'intelligence et du cœur, et peut-être notre
+siècle est-il arrivé au point de ne pouvoir se contenter d'aucune autre
+espèce d'apologie.</p>
+
+<p>L'on n'objectera pas sérieusement qu'une vérité révélée ne saurait être
+l'objet d'une démonstration philosophique, attendu que Dieu n'aurait pas
+révélé ce que l'esprit humain peut découvrir par ses propres forces. En
+réalité nous ne savons point quand l'esprit humain est livré à ses
+propres forces et quand il ne l'est pas. Mais ce que nous savons, c'est
+que la sphère de l'expérience s'agrandit chaque jour. Peut-être
+serait-il vrai de dire que la raison change elle-même, si du moins les
+axiomes de la philosophie doivent être pris pour l'ouvrage et pour
+l'expression de la raison: ne voyons-nous pas les philosophes
+postérieurs au christianisme les plus jaloux de la pureté de la science,
+poser hardiment en principe la création absolue, à laquelle la
+philosophie grecque ne s'est jamais élevée et qui renverse ses axiomes
+les plus évidents? Ainsi le fait à expliquer a varié; l'instrument des
+découvertes s'est modifié, et si le christianisme n'est pas étranger à
+ces transformations, l'objection tombe d'elle-même. On ne dira pas qu'il
+est impossible à l'intelligence humaine d'atteindre la vérité révélée,
+mais on dira qu'il fallait que Dieu révélât la vérité pour que
+l'intelligence humaine pût la comprendre et la démontrer.</p>
+
+<p>Un système philosophique indépendant, dont les conclusions s'accordent
+avec la religion chrétienne, témoigne en faveur de la vérité et par
+conséquent de la divinité du christianisme. Ce livre est en quelque sens
+un essai d'apologie; c'est sous ce point de vue que j'aime surtout à le
+considérer.</p>
+
+<p>Cependant une philosophie qui fait tout relever de la liberté ne saurait
+déduire les faits par une nécessité de la pensée. Les idées dont nous
+avons fait mention n'ont pas été découvertes <i>a priori</i>, mais par le
+besoin d'expliquer ce qui existe. La Révélation a pour centre un fait
+historique: la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. La
+divinité de Jésus-Christ est l'objet propre de la foi chrétienne. Mais
+si les principes généraux du christianisme s'imposent à la raison guidée
+par la conscience, il y a là, comme nous venons de le faire voir, un
+motif puissant de croire au christianisme tout entier. Nous tenons donc
+pour vrai le fait qu'il annonce; dès lors un nouveau problème s'offre à
+notre étude: nous devons chercher la signification de ce fait, dont nous
+avons reconnu la vérité. Nous devons essayer de l'expliquer à l'aide de
+nos principes, d'une manière satisfaisante pour la raison et surtout
+pour la conscience morale, qui est à nos yeux le critère absolu de la
+vérité philosophique comme elle est le fondement de la foi. Une
+philosophie qui laisse la religion hors de sa sphère rejette la religion
+ou se contredit elle-même, car les principes de la philosophie ne
+sauraient être vrais s'ils ne sont universels. Ainsi les dogmes
+chrétiens entraient nécessairement dans mon cadre. Je me suis efforcé de
+les comprendre sans les altérer. Ai-je réussi? je l'ignore. Peut-être un
+vif sentiment de l'erreur des doctrines qui compromettent la liberté
+humaine en lui refusant toute part dans l'oeuvre de la rédemption,
+m'a-t-il poussé dans un excès contraire. Peut-être n'ai-je pas su garder
+cet équilibre qui ne peut s'obtenir qu'en surmontant les oppositions, et
+saisir dans une pensée claire et distincte la synthèse parfaite que
+l'âme chrétienne aperçoit et réclame sans la formuler; mais du moins je
+crois avoir indiqué nettement le problème essentiel de la théologie, en
+cherchant l'harmonie absolue du dogme et de la conscience.</p>
+
+<p>La question ne saurait être posée autrement. Si la conscience nous amène
+au christianisme, le christianisme à son tour doit satisfaire la
+conscience. Quand leur accord deviendra manifeste, la Dogmatique sera
+achevée et l'Apologie avec elle.</p>
+
+<p>Des circonstances accidentelles ont déterminé la forme de cet ouvrage.
+Le programme de ma chaire de Lausanne m'appelait à traiter la
+philosophie morale et toute l'histoire de la philosophie dans un temps
+assez limité. Il ne donnait pas de place à la métaphysique. Pour ne pas
+supprimer entièrement le fond même de la science dont j'étais le seul
+représentant à l'Académie, j'ai donc été obligé de faire rentrer la
+métaphysique dans la recherche du principe moral. Cette marche convenait
+du reste assez bien à l'exposition d'un système qui envisage la liberté
+comme la manifestation la plus élevée de l'être et la conscience morale
+comme le critère supérieur de la vérité. Pendant les huit années de mon
+enseignement officiel, j'ai fait deux fois le cours de philosophie
+morale: en 1842 et en 1845. Eloigné de ma chaire à la suite de la
+révolution vaudoise, avec mes honorables collègues, MM. Vinet, Porchat,
+Melegari, Edouard Secrétan, Zündel, de Fellenberg et Wartmann<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, j'ai
+répété, sans modifications considérables, les leçons de 1845 dans le
+courant de l'année 1847, à quelques-uns de nos élèves qui ont désiré
+entendre encore leurs anciens professeurs. Ce cours de 1845 et de 1847 a
+servi de texte à la publication actuelle. J'y ai ajouté quelques
+compléments, en particulier la leçon sur Descartes, dont les dernières
+expositions m'ont fait sentir vivement la nécessité de rétablir la
+pensée, parce que je puis invoquer l'autorité de son grand nom dans des
+questions considérables de méthode et de doctrine où je me sépare des
+soi-disant cartésiens d'aujourd'hui. A part cela j'ai changé peu de
+chose au canevas de ces leçons. C'est mon cours que mes élèves m'ont
+demandé, et c'est mon cours que je leur offre avec toutes ses
+imperfections. Eusse-je voulu faire autrement, je ne l'aurais pas pu.
+Quoique cette publication ait été fort retardée, des travaux d'un genre
+entièrement différent, des préoccupations multipliées m'ont empêché de
+la corriger comme j'en avais le dessein.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> MM. Herzog et Chappuis venaient de donner leur démission
+par l'effet des troubles ecclésiastiques que cette révolution a fait
+naître. Un seul professeur de l'Académie a été maintenu dans ses
+fonctions.</blockquote>
+
+<p>Ces détails étaient nécessaires pour excuser la forme du livre et pour
+en expliquer la marche. Il ne se compose que de la première partie d'un
+cours de Morale, et cependant il présente, dans le fond, un tout
+complet. L'exposition directe du système commence à la quinzième leçon.
+A partir de là, les développements sont un peu plus abondants que dans
+les leçons qui précèdent; je me suis efforcé de donner à ma pensée la
+clarté dont elle est susceptible, en un mot, de parler pour tout le
+monde. Les lecteurs qui n'ont pas fait de la philosophie une étude
+particulière feront bien, je crois, de commencer à cet endroit. Les
+trois premières leçons ont pour but de rattacher l'objet principal au
+but d'un cours de Morale, en examinant les conditions à remplir pour que
+la science morale soit organisée. Les onze leçons qui suivent font voir
+comment le principe de la liberté s'est développé dans l'histoire de la
+philosophie. Le but de l'ouvrage a déterminé les proportions de cette
+revue très-abrégée, très-condensée et trop incomplète. J'ai dû m'étendre
+davantage sur les auteurs dont relève ma pensée. J'ai supposé la
+connaissance des textes: la nature même du travail m'interdisait de m'y
+replonger; aussi ne saurais-je promettre qu'il ne me soit pas échappé
+quelques erreurs. Cette partie est surtout à l'adresse des personnes en
+mesure d'en corriger, au besoin, les détails. Elle a pour but de
+légitimer mon système au point de vue de l'histoire de la philosophie.
+Si l'on eût traité celle-ci pour elle-même, il aurait fallu s'y prendre
+autrement.</p>
+
+<p>Le système esquissé dans ce livre a, je crois, l'espèce d'originalité
+qu'on peut demander à la philosophie, c'est-à-dire qu'il est le
+développement indépendant d'une pensée, dont les éléments se trouvent
+disséminés dans l'histoire. Scot, Descartes, Kant, M. de Schelling sont
+mes principaux maîtres; mais après eux il faudrait citer une foule de
+noms encore pour rendre un compte exact de l'origine de ma théorie. On
+pourrait l'appeler un éclectisme, si toute philosophie n'était pas
+éclectique dans ce sens. Une doctrine qui répond à quelque besoin
+permanent de l'esprit humain ne saurait manquer d'antécédents
+historiques; une doctrine qui fait faire un progrès à l'intelligence
+doit concilier en elle les éléments de vérité contenus dans les systèmes
+antérieurs. Cet éclectisme de fait diffère profondément, il est à peine
+besoin de le dire, de l'éclectisme considéré comme méthode.</p>
+
+<p>J'ai mis à profit, pour la composition de mes leçons, un certain nombre
+de travaux contemporains. Il faut rendre compte de ces emprunts, dont
+quelques-uns ont besoin d'excuse. Je n'en saurais alléguer d'autre que
+les nécessités d'un travail rapide sur un sujet immense, et l'attrait
+qu'ont exercé sur mon esprit des idées analogues à celles que je
+cherchais. Une fois ces éléments étrangers introduits dans mon texte, je
+n'ai plus su comment les élaguer, et à vrai dire je n'ai pas essayé de
+le faire. La plupart sont liés si étroitement au développement de ma
+pensée, qu'il m'eût été impossible de séparer mon bien du bien d'autrui.</p>
+
+<p>Dans la partie critique j'ai mis à profit çà et là les cours de M. de
+Schelling, l'Histoire de la philosophie moderne de M. Erdmann, et
+l'Introduction à cette histoire par M. Braniss. Ce dernier ouvrage m'a
+servi surtout pour les leçons sur la philosophie du moyen âge. Je lui ai
+fait plus loin deux emprunts de quelque importance, signalés dans le
+texte. Le premier est relatif à l'essence et aux fonctions du paganisme
+et du judaïsme. Cette citation abrégée et modifiée a pour but de combler
+provisoirement une lacune en réservant mon opinion. Le second extrait,
+sur le mouvement de l'histoire moderne dans la sphère sociale et dans la
+sphère intellectuelle, ne contient rien qui ne découlât naturellement de
+l'ensemble de mes idées. L'articulation la plus importante de tout le
+système est peut-être l'idée que l'amour est la manifestation parfaite
+de la liberté. J'ai trouvé cette vue développée d'une manière
+très-intéressante dans un article de M. le professeur Chalybaeus, qui a
+paru, en 1841, si je ne me trompe, dans le journal philosophique de M.
+J.-H. Fichte, sous ce titre: «Des catégories morales de la
+métaphysique.» L'idée principale de ce travail se liait si intimement
+aux opinions que j'exprimais alors dans mes cours, que je ne saurais
+indiquer jusqu'à quel point elle a influé sur leur disposition
+systématique. Je lus cet article avec un plaisir tout sympathique et je
+le mis à profit de mon mieux. J'y ai pris, en l'abrégeant, la discussion
+sur le rapport des trois sphères de l'activité humaine, qui forme la
+première partie de la dernière leçon. Ici encore l'identité du point de
+départ devait amener forcément à des conclusions pareilles; mais
+l'enchaînement dialectique dont mon résumé laisse subsister au moins
+quelques traces, appartient à M. Chalybaeus.</p>
+
+<p>Enfin je dois beaucoup à la conversation d'un savant dont le nom n'est
+connu ni par des publications étendues, ni par un enseignement public,
+mais qui a toujours répandu beaucoup d'idées dans les cercles où il a
+vécu et qui a fait preuve d'un génie créateur dans toutes les branches
+de la science dont il s'est occupé. La part qu'ont eue ces entretiens à
+la formation de mes opinions est de telle nature qu'il faudrait me
+condamner à un complet silence si je voulais ne leur rien emprunter.
+J'en ai tiré ce que je dis sur les époques de la Terre ainsi que sur le
+développement de la vie organique, et généralement tout ce qui, dans ma
+manière de considérer la Nature, ne rentre pas absolument dans le
+domaine commun. Le germe de ma théorie sur l'individualité appartient à
+la même source. Les pensées de l'ami dont je parle sur la philosophie de
+la Nature, n'ont pas été publiées par leur auteur. J'ignore le sort qui
+les attend, et si le peu que j'en ai laissé entrevoir n'est pas
+approuvé, la faute en est sans doute à celui qui, par l'effet d'une
+nécessité facile à comprendre, a présenté quelques idées générales en
+les détachant de leur ensemble et de leurs preuves, et qui, peut-être,
+les a altérées en se les assimilant. Ces motifs m'empêchent de placer
+ici le nom de mon maître. Si les vues que je lui dois paraissent justes
+et fécondes, il me sera doux de lui rendre hommage.</p>
+
+<p>Et maintenant, le système que je propose répond-il à quelque besoin de
+l'intelligence et de l'âme, répond-il par les applications où il
+conduit, par les sentiments qu'il doit inspirer, à quelque besoin de la
+société? J'ai sujet de le penser en considérant cette époque d'orage et
+d'affaiblissement, que le scepticisme dévore, et qui maudit son mal sans
+vouloir en guérir. Cependant je connais ma faiblesse. Je sens aussi
+qu'une raison impartiale n'est pas la source la plus profonde de nos
+répugnances, et que notre apparente indifférence est trop souvent une
+hostilité qui redouterait d'être convaincue. Mais il y a des doutes
+sincères, il y a des coeurs de bonne volonté. Puisse ma pensée les
+atteindre, puisse-t-elle les satisfaire, puisse-t-elle surtout ne pas
+les blesser.</p>
+
+<p>LAUSANNE, 18 mars 1849.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<br><br>
+
+<h1>LA PHILOSOPHIE</h1>
+
+<h5>DE LA</h5>
+
+<h2>LIBERTÉ.</h2>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+<br>
+
+
+<h3>INTRODUCTION.</h3>
+
+<hr class="short"><br>
+
+<h3>PREMIÈRE LEÇON.</h3>
+
+<p>De la place de la morale dans la science.--La Philosophie cherche à
+connaître les choses par leur principe. Elle exige une recherche
+préalable de ce principe et comprend ainsi deux disciplines: la
+philosophie régressive et la philosophie progressive.--La morale cherche
+la règle de la volonté humaine. Pour obtenir une morale scientifique, il
+faut la déduire de la science du principe premier. Critique des systèmes
+qui traitent la morale comme une science indépendante.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Des événements dans lesquels nous ne voulons voir les uns et les autres
+qu'une dispensation providentielle m'ont exclu de la chaire que
+j'occupais à l'Académie depuis huit ans. Votre bienveillance m'appelle à
+continuer dans cette modeste salle l'enseignement que je vous offrais
+naguère de la part de l'Etat. Je vous en remercie, Messieurs, du fond du
+coeur! Vous me connaissez comme je vous connais, il n'est pas besoin
+d'en dire davantage. Le déplacement que je rappelle pour la première et
+la dernière fois n'exercera aucune influence ni sur l'esprit de ces
+leçons ni sur leur forme. Veuillez accorder à votre ami l'attention sur
+laquelle votre professeur avait pris la douce habitude de compter, et
+s'il en abuse quelquefois, ne vous en plaignez pas trop haut. Je n'ai
+pas seulement besoin de votre indulgence, j'ai besoin de votre appui.</p>
+
+<p>Le sujet de notre cours est le plus élevé qui se puisse imaginer: la
+philosophie morale. Il a pour but direct d'exciter, de fortifier, de
+fonder sur des convictions solides les résolutions du coeur que
+l'éducation tout entière cherche à produire; nobles et saintes
+aspirations, semence féconde de la vie! L'intérêt des études et de la
+culture en général, l'intérêt particulier de la philosophie, si les
+Grecs l'ont bien nommée, se concentrent donc ici comme dans un foyer.</p>
+
+<p>Cet hiver, Messieurs, je ne pourrai que vous introduire dans la
+philosophie morale en en marquant la place, en en déterminant le
+principe. Ce dessein m'oblige à remonter assez haut. La science que nous
+abordons s'annonce comme une partie d'un tout plus vaste. Pour
+comprendre la partie, il faut jeter un coup-d'oeil sur le tout.
+Qu'est-ce donc que la Philosophie? L'usage ne permet pas de comprendre
+sous ce beau nom toute la science, et cet usage, à le bien examiner, se
+fonde sur la nature de la science elle-même comme sur la nature de
+l'agent qui la crée, l'esprit humain. La science a pour objet tout ce
+qui existe pour l'esprit, tout ce qui le frappe et tout ce qu'il peut
+atteindre. L'esprit de l'homme s'éveille au milieu du monde: assailli
+par une foule de sensations diverses, il réagit bientôt sur elles: il
+s'efforce de les saisir, de les fixer. Il les constate, et guidé par des
+lois qu'il ignore, il assigne à chacune d'elles une cause, un objet.
+Enumérer, décrire les objets, les êtres qui l'entourent et les
+changements que ces êtres subissent comme ceux qu'il éprouve lui-même,
+en un mot constater des faits, telle est la première occupation de
+l'esprit. De ce travail naît une science, la science expérimentale, la
+science d'observation, une dans sa méthode et dans son but, quelle que
+soit la diversité des objets qu'elle embrasse. Cette science s'étend
+chaque jour, il est impossible de lui assigner de limites.</p>
+
+<p>Mais les eussions-nous atteintes, ces limites, eussions-nous recueilli
+tous les faits, nommé tous les êtres, la curiosité de l'esprit n'en
+serait point satisfaite et le but de cette curiosité ne serait pas
+obtenu. Nous ne voulons pas seulement connaître ce qui est et ce qui se
+passe, nous voulons le comprendre. Si nous accordons notre intérêt aux
+faits, c'est que nous en espérons l'intelligence. Comprendre donc,
+comprendre tous les faits fournis par l'observation, comprendre
+l'expérience: tel est le but de la pensée. La vraie science est
+intelligence. Cette science s'appelle la philosophie; nous pouvons la
+définir: l'intelligence de l'univers. Est-il peut-être besoin de dire ce
+que c'est que comprendre? Ce mot est clair par lui-même et son
+étymologie en marque le sens. C'est réunir, c'est concentrer, c'est lier
+les faits, saisir leurs rapports, leur unité, leur principe. C'est
+ramener à l'unité la pluralité des perceptions et des choses. L'esprit a
+besoin de cette unité, et par sa constitution même il l'affirme. Cette
+affirmation est au fond de l'intelligence ou plutôt elle en est le fond,
+elle en constitue la faculté la plus intime et la plus élevée à la fois:
+on la nomme la raison.</p>
+
+<p>Nous pouvons différer d'opinion sur la nature du principe universel;
+car, avant les recherches de la science, nous ignorons ce qu'il est,
+mais nous ne pouvons pas, en continuant d'affirmer et de penser quoi que
+ce soit, mettre en doute qu'il y ait un tel principe. Les athées
+eux-mêmes n'en contestent point la réalité; tout ce qu'ils contestent,
+c'est que ce principe soit revêtu des qualités qui permettent à l'homme
+de soutenir avec lui des rapports moraux et de le nommer du nom de Dieu
+qui implique de tels rapports.</p>
+
+<p>Ignorant si la philosophie existe déjà ou si elle est encore à faire,
+nous ne pouvons la définir que par son idéal, c'est-à-dire par
+l'intention de l'esprit qui cherche à la produire. L'idéal de la
+philosophie n'est autre chose que l'intelligence parfaite,
+l'intelligence des choses telles qu'elles sont réellement. La
+philosophie doit donc comprendre l'essence du principe universel et
+comprendre toutes choses comme découlant du principe universel
+conformément à sa nature. Elle expliquera les choses particulières
+telles qu'elles sont pour le principe universel, car c'est là leur
+vérité vraie et la philosophie doit nous enseigner la vérité vraie. Dès
+lors elle conformera sa marche à la marche de la réalité; ses premières
+propositions auront pour objet ce qui est le premier dans l'ordre réel,
+puis elle passera à ce qui dans l'ordre réel vient ensuite, et les liens
+qu'elle établira pour la pensée entre les divers objets dont elle
+s'occupe seront l'expression fidèle des rapports qui unissent les
+sphères diverses de la réalité. En un mot, elle reproduira dans son
+ordre et dans son enchaînement l'ordre et l'enchaînement de l'univers.
+L'intelligence des effets par leur cause, voilà la philosophie que
+l'esprit humain a cherché dès son premier essor, qu'il s'est efforcé
+d'atteindre dans toutes les époques vraiment fécondes, et qu'il
+poursuivra jusqu'à ce qu'il l'obtienne ou qu'il s'éteigne. La
+philosophie descend du principe universel aux choses particulières.
+Suivant l'exemple d'un illustre philosophe contemporain<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, nous
+exprimerons par un seul mot cette idée en disant qu'elle est
+<i>progressive</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> M. de Schelling.</blockquote>
+
+<p>Cependant nous ne pouvons pas entreprendre une telle philosophie sans un
+travail préliminaire. Pour exposer la nature du principe universel et la
+manière dont il produit ses conséquences, il faut connaître ce principe
+avec certitude et clarté; la diversité des religions et des systèmes
+contradictoires fait assez voir que nous ne le connaissons pas ainsi au
+début de nos recherches. Sa réalité est évidente, son essence est un
+problème, le problème par excellence, au sein duquel est renfermée la
+solution de tous les autres. Descendre de l'universel au particulier, de
+l'absolu au relatif, voilà le but.</p>
+
+<p>S'élever à l'absolu et à l'universel est la condition.</p>
+
+<p>Si nous ne voulons renoncer au but, nous ne saurions nous affranchir de
+la condition. Nous aspirons à l'intelligence des effets par leur cause,
+mais nous connaissons, le plus souvent du moins, les effets avant d'en
+comprendre la cause. Il faut donc remonter des conséquences au principe.
+Avant d'atteindre la philosophie progressive, qui seule peut réaliser
+notre idéal, il faut construire l'édifice, l'échafaudage si vous voulez,
+d'une philosophie <i>régressive</i>. La science régressive seule est
+insuffisante, la science progressive seule est impossible. L'idée de la
+Science réclame l'une et l'autre. Ce double mouvement de régression et
+de progression, d'induction et de déduction, est marqué plus ou moins
+distinctement dans tous les systèmes; il résulte de la nature même de
+l'esprit humain.</p>
+
+<p>Voilà, Messieurs, en quelques traits l'idée générale de la philosophie.
+Ce n'est qu'un cadre ou plutôt le contour extérieur d'un cadre dont nous
+n'avons point dessiné les compartiments; mais il suffit de cet aperçu
+pour que nous puissions aborder notre sujet particulier. Quelle est la
+place de la philosophie morale? A laquelle des deux grandes divisions
+que nous venons de marquer appartient-elle d'après la nature de son
+objet? Et d'abord, quel est cet objet?</p>
+
+<p>La morale est l'art de régler l'activité libre de l'homme, l'art de la
+vie. Comme tout art, elle suppose avant elle une science; cette science
+ne peut être que celle du but de la vie. Le mot <i>philosophie morale</i>
+signifie dans notre langage philosophie de la morale ou morale
+philosophique, tout simplement. Ces idées semblent suffire pour répondre
+à notre question.</p>
+
+<p>Nous passons notre vie dans le monde, il agit sur nous et nous agissons
+sur lui; pour savoir réellement ce que nous sommes, il faut savoir ce
+qu'il est, et pour connaître notre but, il faut connaître le sien. Mais
+au problème des destinées s'enlace le problème des origines. Savoir une
+chose c'est en connaître le commencement, le milieu et la fin. Nous
+n'aurons l'idée de nous-même et du monde que si nous connaissons
+l'auteur du monde et notre auteur. La morale se place donc tout
+naturellement dans la philosophie progressive, elle en est le faîte et
+la couronne, car la perfection de la vie est le but dernier de tous les
+travaux de la pensée; ceci, Messieurs, n'a pas besoin de preuve et nous
+rougirions d'en chercher.</p>
+
+<p>Pour mériter le nom de science, la morale doit être déduite d'un
+principe. Elle devient philosophique lorsqu'on déduit son principe
+lui-même du principe universel. La philosophie morale dépend donc de la
+science du principe universel ou de la métaphysique, puisque tel est le
+nom qu'on donne à cette haute discipline.</p>
+
+<p>Tout cela s'entend assez de soi-même. Il faut voir maintenant ce que la
+morale attend de la métaphysique, ou ce dont la morale a besoin pour
+être constituée et pouvoir marcher. Ici nous sortons des questions de
+forme et de nomenclature; vous ne m'accuserez pas, Messieurs, de vous y
+avoir retenu trop longtemps. Nous entrons déjà dans le fond des choses,
+l'intérêt commence, les difficultés commenceront peut-être aussi.</p>
+
+<p>La morale, disons-nous, est l'art de régler l'activité humaine. Pour que
+cette idée ait un objet, pour que la morale soit possible, il faut deux
+choses: il faut d'abord que la volonté soit libre, puis il faut
+au-dessus d'elle un principe propre à servir de règle à sa liberté.</p>
+
+<p>Si la volonté n'était pas libre, il n'y aurait pas de morale, et plus
+généralement il n'y aurait pas d'art. La science de la volonté se
+bornerait à la description de ses phénomènes, à la théorie de ses lois
+nécessaires. La morale est autre chose. Si la liberté n'était pas réglée
+intérieurement, dans son essence, la prétention de lui imposer une règle
+serait une folie. La science, même la science pratique, ne produit rien
+qui ne soit avant elle; elle constate ce qui est, soit l'existence
+manifeste, soit la puissance cachée. En révélant cette puissance, elle
+concourt sans doute à sa réalisation, mais elle ne la crée pas. Une
+morale que les philosophes auraient faite serait une morale factice. La
+science ne dicte point des devoirs à la volonté, elle lui fait connaître
+<i>ses</i> devoirs. Les deux conditions que nous venons d'énoncer sont donc
+bien réelles. Mais est-il besoin de métaphysique pour les remplir? A
+quoi bon, direz-vous peut-être, remonter jusqu'au principe de toutes
+choses? Ne trouvons-nous pas en nous-même tout ce qu'il faut: la
+certitude immédiate de notre liberté et le sentiment d'une obligation?
+Toute la morale n'est-elle pas dans ces deux faits intérieurs, et ne
+pouvons-nous pas la déployer sans sortir de l'âme, comme une science
+indépendante?</p>
+
+<p>Je m'empresse de reconnaître que nous trouvons en nous ces deux grandes
+choses: la liberté et le devoir. Ces faits ont une immense valeur dans
+le sujet qui nous occupe. La morale repose sur eux toute entière; mais
+conclure de là qu'il faille la détacher du tronc de la philosophie, ce
+serait non pas exagérer, mais affaiblir l'importance de ces principes et
+tomber dans une assez grave erreur. J'ai l'espoir de vous en convaincre
+si vous me suivez avec attention.</p>
+
+<p>Remarquez-le d'abord, l'idée d'appuyer la morale uniquement sur des
+vérités psychologiques paraît une suggestion du découragement, j'ai
+presque dit du désespoir. La philosophie ne peut consentir à aucune
+émancipation de ses provinces. Elle est une ou elle n'est pas. Le
+principe de l'être et le principe de la connaissance se confondent
+nécessairement en elle. Son altier programme est l'explication
+universelle par le principe universel. Rien de plus, rien de moins.
+Fonder la morale exclusivement sur des faits de conscience, comme on les
+appelle, ce serait donc renoncer à la philosophie et la déclarer
+impossible<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, à moins peut-être que l'on ne prétendit l'absorber toute
+entière dans la morale en élevant le sujet de la conscience, l'esprit
+individuel, le <i>moi</i>, en un mot, au rang du principe universel et
+absolu. Ce point de vue qu'on a mis en avant<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> ne pèche assurément pas
+par un excès de timidité, vous seriez tentés plutôt de lui reprocher
+autre chose; cependant, Messieurs, nous ne l'écarterons pas au moyen de
+l'ordre du jour, nous l'examinerons quand le moment sera venu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Hume, Kant, les Ecossais.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Fichte.</blockquote>
+
+<p>A ceux qui désespèrent de la philosophie, nous répondrons d'abord qu'il
+sera toujours temps de les écouter lorsque nous aurons tenté l'aventure,
+mais surtout nous leur répondrons qu'il faut, s'ils ont raison,
+désespérer également de la morale, comme science du moins, car l'idée
+d'une morale indépendante contredit son propre point de départ. Ce point
+de départ, c'est le sentiment d'une obligation intérieure d'agir. Nous
+trouvons en nous ce sentiment d'obligation, et nous sommes contraints de
+lui reconnaître une autorité péremptoire. Tel est le fait; mais de ce
+fait, que pouvons-nous, que devons-nous forcément conclure? Une
+obligation ne se conçoit pas sans un être qui oblige; une loi de la
+liberté suppose un législateur, une sentence suppose un juge.
+N'eussions-nous aucun autre moyen de connaître Dieu, ce qui est bien
+possible, nous le connaîtrions par le cri de notre conscience. La
+conscience est une méthode qui conduit à Dieu; mais si nous
+reconnaissons un Dieu, nous sommes forcés de nous en occuper et de
+chercher la science de Dieu, nous nous posons nécessairement le problème
+de la métaphysique, et la morale n'est plus une science indépendante;
+car du moment que la métaphysique existera, il faudra bien qu'elle
+produise sa morale. La loi du devoir écrite dans notre cœur nous atteste
+notre dépendance, elle nous révèle l'existence d'un principe supérieur à
+l'humanité. Dès lors nous nous abuserions volontairement si nous
+refusions de tenir compte de ce principe et de le mettre à sa place dans
+la science.</p>
+
+<p>Je ne sais, Messieurs, si cette argumentation vous paraît claire, mais
+l'histoire de la science nous fait assez voir qu'elle ne manque pas de
+force. Les auteurs qui ont essayé d'arracher la morale à l'empire de la
+métaphysique se sont efforcés de lui échapper, les uns en niant le
+devoir, les autres en niant que le devoir implique l'idée d'un principe
+supérieur à l'homme. Réglons d'abord notre compte avec les premiers au
+plus vite et pour n'y plus revenir.</p>
+
+<p>La négation du devoir est une erreur de fait, une violation du devoir
+lui-même, un outrage à l'humanité. Ensuite elle rend toute morale
+impossible. Où trouverons-nous la règle de la volonté si la volonté n'a
+pas de règle en elle-même? La chercherons-nous avec les utilitaires plus
+bas que la volonté, dans les conséquences agréables ou désagréables des
+actions? Ce chemin ne saurait nous conduire au but. L'expérience
+m'enseigne la manière d'atteindre certains résultats dans la supposition
+que je les veuille, mais elle ne peut pas faire que je les veuille. S'il
+me plaît de négliger mon profit, personne n'a rien à me dire,
+l'utilitaire moins que personne. Il part de ce fait supposé, que l'homme
+cherche toujours son avantage particulier; le fait est faux, et fût-il
+vrai, cet accord de nos désirs ne serait qu'un accident si nous sommes
+libres. La morale utilitaire n'a de valeur que relativement à ce fait
+accidentel; or la morale digne de ce nom ne porte pas sur une volonté
+déjà déterminée dans sa direction, la morale est absolue, nous demandons
+une règle qui nous enseigne ce qu'il faut vouloir. Ainsi l'utilitarisme
+n'est pas une morale. Où la morale finit l'utilitarisme commence.
+L'utilitarisme ne serait vrai que si la volonté n'était pas libre dans
+le choix des buts qu'elle se propose; mais alors encore, alors surtout,
+il n'y aurait pas de morale au sens de notre définition.</p>
+
+<p>Des observateurs plus attentifs et plus sincères de notre âme<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> ont
+reconnu que la volonté se sent à la fois libre et obligée par une loi
+qui ne cesse pas d'être absolue, quoiqu'on puisse lui désobéir. Mais
+voulant à tout prix renfermer l'objet de la science dans l'esprit qui
+l'élabore et trouver en lui son unité, ils refusent de conclure du fait
+de l'obligation à l'existence d'un être envers qui nous soyons obligés,
+et s'efforcent de trouver la règle de la liberté dans la liberté
+elle-même. Système ingénieux, et profond, dont il est facile d'indiquer
+le vice, difficile d'estimer la valeur assez haut. Dans ce point de vue
+l'homme est isolé de tout. Il ne connaît que lui-même. Il ne relève que
+de lui-même, car ce qu'il ne saurait connaître n'est rien pour lui. Il
+se sent obligé et cependant il est libre, son essence est la liberté. Il
+n'y a rien au-dessus de sa liberté. Cette liberté qui lui paraît
+limitée, il faut prouver qu'elle est réellement illimitée, disons mieux,
+il faut la rendre illimitée. Tel est le sens de la loi morale, le devoir
+n'est autre chose que l'impulsion qui nous porte à l'affranchissement
+absolu.--Supposons qu'il en soit ainsi, admettons la parfaite régularité
+du système, admettons-en la conclusion; je ne demande que la permission
+de l'analyser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Fichte et Kant.</blockquote>
+
+<p>Si le système dont il s'agit est vrai, voici, Messieurs, ce qui est
+prouvé: C'est que, pour se réaliser sans contradiction, la liberté doit
+suivre une ligne déterminée que nous appellerons le bien moral. Il y a
+une règle inhérente à la liberté dans ce sens que, pour se maintenir,
+pour se développer, pour se réaliser pleinement, la liberté doit se
+conformer à cette règle. Ou bien la liberté l'accomplira, ou bien elle
+se mettra en contradiction avec elle-même; elle se détruira, elle
+s'anéantira. Mais pourquoi la liberté, la puissance de faire ou de ne
+pas faire est-elle obligée de se maintenir et de se développer?--En se
+contredisant elle s'anéantit.--Je vous l'accorde, mais pourquoi ne
+pourrait-elle pas s'anéantir? L'expérience nous atteste qu'elle en a le
+pouvoir, et vous le reconnaissez, mais vous lui défendez d'en user. De
+quel droit?--Apparemment du droit de la raison. Il est absurde que la
+liberté se contredise et se suicide.--Mais pourquoi voulez-vous que la
+liberté ne soit pas absurde? Cela n'est pas compris dans l'idée pure et
+simple de la liberté. En réalité vous ne partez pas de l'idée de la
+liberté pure et simple, vous partez de l'idée de la liberté chargée de
+l'obligation de se maintenir et de se réaliser; votre analyse a ramené
+la richesse de la vérité morale à l'abstraction de la vérité logique,
+vous avez montré que tous les devoirs de la volonté libre se résument
+pour elle en un seul devoir, celui de ne point se contredire: mais en
+revanche vous avez revêtu le principe de la vérité logique d'un
+caractère moral qui demeure absolument inexpliqué. Vous supposez
+tacitement dès l'abord que la volonté conséquente est le bien, que la
+volonté inconséquente est le mal; c'est-à-dire qu'au lieu de déduire les
+idées du bien et du mal moral de la pure liberté selon votre promesse,
+vous partez d'une volonté pour laquelle il existe dès le principe un
+bien et un mal, en d'autres termes d'une volonté soumise à une
+obligation. L'obligation que vous prétendiez faire sortir de la volonté
+plane toujours au-dessus d'elle. Votre principe, en un mot, ne peut pas
+s'écrire: JE SUIS LIBERTÉ, mais: <i>la liberté doit être</i>. Votre liberté
+reste affectée d'un devoir inexpliqué, il vous reste à faire comprendre
+pourquoi la liberté est obligée envers elle-même. Je ne dis pas,
+Messieurs, que cette morale ne soit pas excellente et qu'il ne soit pas
+fort beau de résumer tous les devoirs dans ce seul mot: la liberté doit
+être. Je prétends simplement qu'il faudrait nous dire pourquoi. Il ne
+suffit pas d'invoquer ici la logique, puisque la question est
+précisément de savoir d'où vient le caractère moral de la vérité
+logique. La chose ne paraît évidente de soi que pour celui qui ne saisit
+pas où gît le véritable problème. Pour avoir voulu se passer de
+métaphysique, la morale dont nous parlons se change elle-même en
+métaphysique et perd son caractère essentiel. Elle se nomme à bon
+escient transcendante, car elle passe derrière son objet, mais en
+passant derrière elle le perd. Elle recherche quels éléments, quels
+facteurs donneront comme produit l'obligation morale primitive.
+L'obligation morale que nous sentons devient pour elle un phénomène;
+elle explique ce phénomène, mais elle en détruit la portée en
+l'expliquant. Elle nous fait voir que le mal moral est en dernière
+analyse une contradiction logique: je le crois volontiers; mais si
+l'idée morale est complètement absorbée par l'idée logique, qu'est-ce à
+dire, sinon qu'au fond la sphère morale n'a pas de réalité propre? Ce
+n'est pas le résultat que l'on cherchait et qu'il fallait chercher.</p>
+
+<p>Les observations que je viens de présenter portent sur le système de
+morale indépendante le plus scientifique et le plus conséquent, le
+système idéaliste. Toute morale analogue conçue en dehors de l'idéalisme
+et qui prétendrait néanmoins à une valeur définitive, reposerait sur un
+vice de méthode. Elle serait écartée par cette simple observation: Si
+vous reconnaissez un principe de l'être supérieur au moi, vous devez en
+tirer votre science du moi et les règles de sa conduite, sans cela vous
+choquez les règles de l'intelligence et vous ne pouvez obtenir aucun
+résultat vraiment certain.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans intention que j'attire d'abord votre attention sur ces
+questions de forme. Elles ont une importance décisive.</p>
+
+<p>En nous rapprochant du fond, nous reconnaîtrons dans tous les systèmes
+de morale exclusivement fondés sur le sentiment intime un défaut facile
+à prévoir. Ce défaut c'est précisément l'absence de fond, de substance,
+de contenu positif. Ils prouvent éloquemment qu'il y a un devoir,
+proposition peu contredite; ils en établissent à merveille la valeur
+absolue ou la sainteté, et puis c'est fini. Quand il s'agit de dire en
+quoi ce devoir consiste, vous les voyez dans un cruel embarras. Ils
+allèguent bien, mais ils ne prouvent guère et surtout ils ne prouvent
+pas ce qu'il faudrait prouver.</p>
+
+<p>Un principe n'est digne de ce nom que s'il produit ses conséquences de
+lui-même. Le devoir en général n'est rien; il faut qu'il se fractionne
+et se débite dans la pluralité des devoirs. Si le sentiment général du
+devoir est notre unique principe, nous devons trouver dans ce sentiment
+l'idée de nos devoirs particuliers et par conséquent l'idée des
+relations morales ou des sphères d'activité dans lesquelles ces devoirs
+s'exercent. Fichte seul a compris la grandeur du problème et s'est
+efforcé de le résoudre. De la conscience morale il conclut à la
+nécessité des sexes, de la famille, de l'État, de l'Église, et les
+introduit ainsi dans la pensée. Sa déduction est insuffisante,
+arbitraire, artificielle, mais enfin c'est une déduction. La foule des
+moralistes vulgaires n'a pas pris tant de peine; ils n'y ont pas même
+songé. Ils empruntent à l'expérience l'idée des diverses relations
+morales et donnent à l'individu, sur la manière dont il doit se conduire
+dans cet ensemble de relations, des conseils plus sages en eux-mêmes que
+rigoureusement motivés. Cela ne suffit pas plus aux besoins de la
+pratique qu'à ceux de la science. En effet les relations dont il s'agit,
+les sphères où s'applique le devoir sont elles-mêmes un produit de la
+liberté morale. L'essentiel n'est donc pas de me dire ce que je dois
+faire dans la famille, dans l'État, dans l'Église, etc., tels qu'ils
+sont aujourd'hui; il n'est guère besoin de science pour cela.
+L'essentiel est de m'enseigner ce que doivent être la famille, l'Église
+et l'État. Si l'expérience nous l'apprend seule, notre morale sera régie
+par l'histoire, tandis qu'elle devrait en ordonner les mouvements.
+Changeant d'un siècle et d'un climat à l'autre sous l'empire d'une loi
+étrangère qu'elle ne comprend pas, elle ne saurait acquérir l'autorité
+d'une science, elle demeure incapable de faire avancer l'humanité.</p>
+
+<p>Nous ne séparerons donc pas l'art de la vie de la science des choses,
+nous ne renoncerons pas à l'unité que la pensée réclame, avant d'y être
+forcés, nous ne déserterons pas sans combat le drapeau de la
+philosophie. Nous demanderons avec Descartes l'intelligence des effets
+par les causes. Nous chercherons la loi de notre activité dans le but de
+notre existence, si du moins notre existence a sa raison dans un but, et
+cette raison, nous la chercherons dans le principe absolu. Nous
+laisserons la morale à sa place dans l'organisme de la science, nous la
+traiterons comme un corollaire de la métaphysique, de la philosophie
+première, quand nous aurons une philosophie première.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>DEUXIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>La morale doit être déduite du principe universel. Elle suppose que ce
+principe est un être libre, car les effets d'une cause nécessaire le
+seraient également. La connaissance du premier principe est le but de la
+philosophie régressive, qui part de l'ensemble des vérités immédiates,
+savoir: les faits d'expérience sensible, les faits d'expérience
+psychologique, les vérités nécessaires de l'ordre rationel et les
+vérités nécessaires de l'ordre moral.--L'expérience sensible consultée
+seule ne fournit aucune connaissance du principe premier.--Dans la
+conscience du moi, l'expérience psychologique nous donne l'idée de
+l'être; les vérités nécessaires de l'ordre rationel se résument dans la
+notion de l'inconditionnel, objet de la raison.--L'idée de l'être
+inconditionnel est le point de départ de la philosophie.--Il faut
+déterminer cette idée de manière à ce qu'elle rende compte des faits
+d'expérience en général et des vérités nécessaires de l'ordre
+moral.--Celles-ci nous obligent à reconnaître la liberté du premier
+principe en attestant en nous le devoir, qui suppose notre propre
+liberté.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>L'idée de morale implique notre liberté et l'existence d'un principe
+supérieur à nous. Le second point n'est pas moins nécessaire que le
+premier. Nous l'avons vu dans la leçon dernière. Si nous cherchons la
+règle de la liberté dans la liberté elle-même, peut-être
+réussirions-nous à l'y découvrir; mais, comme nous l'avons expliqué,
+l'élément essentiel, l'obligation s'évanouirait. Une morale scientifique
+suppose donc la connaissance scientifique de la liberté humaine et d'un
+principe supérieur d'obligation. Nous trouvons ces deux vérités écrites
+au fond de notre âme; nous pouvons espérer dès lors que la science
+expliquera ce témoignage intime, et nous avons besoin qu'il en soit
+ainsi. En effet, les notions que l'évidence rationelle et la conscience
+morale nous fournissent sur le principe suprême avant toute recherche,
+sont trop vagues, trop incomplètes pour suffire aux besoins d'une
+discipline précise et rigoureuse. Il est nécessaire avant tout de les
+concilier entr'elles, car leur accord est un problème. La liberté, elle
+aussi, doit passer au creuset de la pensée. Nous sommes certains de sa
+réalité lorsque nous sommes certains du devoir; nous la connaissons
+comme fait avec une pleine lumière; mais un fait n'est pas propre à
+entrer immédiatement dans l'édifice de la philosophie. C'est une pierre
+brute; nous ne pouvons employer que des pierres taillées. La vraie
+science est celle des effets par leur cause; notre liberté a une cause,
+il faut l'y chercher. Nous ne la connaîtrons comme il faut la connaître
+que si nous la trouvons à sa place dans l'ordre universel, si nous
+l'expliquons par le principe universel, si nous voyons en elle une
+conséquence de la nature de ce principe ou le produit de son action. Il
+appartient donc à la métaphysique de nous faire comprendre la liberté
+humaine. Faisons des vœux pour qu'elle y réussisse, car la morale est à
+ce prix.</p>
+
+<p>La liberté humaine suppose, Messieurs, l'absolue liberté, ou, si vous me
+permettez cette expression qui n'est pas encore justifiée, la liberté
+divine. Nous ne pouvons pas confondre notre être avec le principe de
+toute chose, parce que nous nous sentons limité; or le principe absolu
+étant un, comme la raison nous l'enseigne évidemment, il est
+nécessairement illimité, dans ce sens du moins qu'il n'est restreint par
+aucun autre.</p>
+
+<p>Les conséquences de ce principe illimité sont des actes libres ou bien
+elles résultent d'une nécessité intérieure de sa nature. Il n'y a pas
+d'autre alternative. La prétention souvent affichée de concilier la
+liberté et la nécessité dans une idée supérieure ne se justifie pas.
+Cette idée soi-disant supérieure n'est jamais que celle d'une activité
+nécessaire, nécessité spontanée, nécessité intelligente, nécessité de
+perfection si l'on veut, mais enfin c'est la nécessité.</p>
+
+<p>Eh bien, si nous concevons le monde comme résultant de l'action
+nécessaire d'un principe infini, il est impossible que nous trouvions
+une place en lui pour la liberté humaine. La portée des actes d'un être
+infini est elle-même infinie. Si l'univers est le produit d'une activité
+nécessaire, il est nécessairement ce qu'il est jusque dans ses derniers
+détails, nous sommes nécessairement ce que nous sommes, et nos actes
+particuliers ne sont que la traduction, la manifestation, le déroulement
+dans le temps de cette essence déterminée.</p>
+
+<p>Cette conséquence est inévitable; en vain chercherait-on à l'éluder en
+expliquant notre liberté par l'imperfection inhérente à tout être fini.
+Si Dieu ne peut pas agir autrement qu'il n'agit parce qu'il est parfait,
+l'œuvre où cette perfection se révèle ne peut être que ce qu'elle est;
+or la présence de la liberté implique dans un monde qui ne peut être que
+ce qu'il est. La réalité de la liberté consiste précisément en ceci: que
+le monde puisse être autrement qu'il n'est, si les agents libres le
+veulent. Expliquer la liberté par l'imperfection, c'est la faire
+évanouir comme une fumée.</p>
+
+<p>Je désire être bien compris, je ne prétends pas que de la liberté divine
+on puisse déduire immédiatement la liberté humaine; je dis seulement que
+sans la liberté divine il est impossible de concevoir la liberté
+humaine.</p>
+
+<p>On pourrait inférer de là directement que le principe absolu est une
+activité libre, puisque la foi de l'homme à sa liberté est nécessaire à
+l'accomplissement du devoir, à la vérité de la conscience morale que
+nous ne pouvons suspecter sans lui faire injure. Cette conclusion fort
+importante, nous ne la tirons pas encore d'une manière expresse. Nous
+établissons seulement ceci, que, pour pouvoir servir de base à la morale
+ou nous donner une morale, la métaphysique doit démontrer la liberté du
+principe absolu. Il nous reste à examiner comment la métaphysique peut
+arriver à un résultat pareil. Ceci nous conduit à jeter un coup-d'œil
+sur l'ensemble de la philosophie régressive, dont l'unique objet est de
+formuler l'idée du principe.</p>
+
+<p>La marche de cette discipline est réglée par son point de départ et par
+son but. Le but, nous le connaissons. Le point de départ est évidemment
+l'ensemble des vérités immédiatement certaines. Nous appelons vérités
+immédiatement certaines non-seulement celles que l'esprit possède avant
+tout travail, ce qui se réduirait à excessivement peu de chose, mais
+toutes celles que nous possédons légitimement au début des recherches
+philosophiques, au moment où nous nous posons le problème de la
+philosophie, tel que nous l'avons circonscrit. Ces données premières
+sont assez complexes; elles embrassent des faits extérieurs perçus par
+les sens, des faits intellectuels perçus par la conscience, des vérités
+nécessaires de l'ordre rationel et des vérités nécessaires de l'ordre
+moral.</p>
+
+<p>Les faits sensibles sont l'objet des sciences naturelles; les faits de
+conscience sont l'objet de la psychologie, qui constate aussi les deux
+genres de vérités nécessaires dont nous venons de parler. Les quatre
+membres de notre classification se ramènent donc à la dualité sous un
+double point de vue. Quant à la manière de constater les faits, nous
+opposons l'expérience sensible à l'analyse intérieure.--Quant à la
+nature même des vérités immédiates, nous trouvons d'un côté des faits
+contingents, variables, <i>a posteriori;</i> de l'autre des connaissances
+nécessaires, immuables, <i>a priori</i>. Il importe de ne pas confondre ces
+deux divisions, qui partent de principes bien distincts.</p>
+
+<p>Nous ne nous compromettrions pas beaucoup en disant, MM., que, pour
+arriver à la première vérité dans l'ordre des choses, il faut tenir
+compte avec un égal souci de toutes les données du problème que nous
+venons d'énumérer ou de toutes les vérités premières dans l'ordre de
+l'acquisition de nos connaissances. Ce lieu commun prend de l'importance
+par la revue exacte dont nous l'avons fait précéder. Celle-ci n'a du
+lieu commun que l'apparence. L'esprit n'a pas toujours accordé la même
+attention aux éléments qu'elle embrasse. Préoccupé tantôt des uns,
+tantôt des autres, ne les distinguant pas toujours, il a tenté d'asseoir
+exclusivement sur quelques-uns d'entr'eux l'édifice de la science. De là
+vient la diversité des systèmes, car comme la logique est la même pour
+tout le monde, si le point de départ était identique, il faudrait bien
+que le résultat le fût aussi. Il en est de la philosophie comme des
+mathématiques. Si les données sont trop insuffisantes, le problème ne
+peut recevoir aucune solution; s'il manque une donnée, on arrive à une
+formule applicable à plusieurs quantités entre lesquelles le choix est
+arbitraire.</p>
+
+<p>L'expérience sensible consultée seule ne fournit point de philosophie.
+Et d'abord, Messieurs, les sens isolés, considérés d'une manière
+abstraite, ne donnent aucune espèce de notion. Il n'y a point de
+connaissance sensible rigoureusement parlant. Pour constater un fait
+extérieur quelconque, il faut appliquer aux données des sens
+l'intelligence et les idées universelles nécessaires <i>a priori</i> qui
+constituent l'intelligence: ainsi les notions de substance, de cause, de
+possibilité, de réalité, que l'expérience sensible ne fournit point,
+mais que nous appliquons instinctivement aux sensations et dont nous
+n'obtenons une conscience distincte que par cet emploi réitéré. Ces
+vérités-là sont acquises, aussi n'insisterons-nous pas. Nous acceptons
+l'expérience telle qu'elle est, sans discuter son origine. Nous prenons
+la science de la nature dans toute sa grandeur, dans sa merveilleuse
+beauté, et nous répétons qu'elle ne donne pas de philosophie. Cela,
+Messieurs, pour deux raisons: La science expérimentale n'est pas
+certaine par elle-même, puis elle ne conduit à rien d'inconditionnel.</p>
+
+<p>La science expérimentale n'est pas certaine par elle-même, pas du moins
+dans le sens qu'il faudrait. On ne peut pas douter que nous ne voyions
+ce que nous voyons, mais on peut douter que ce que nous voyons existe
+indépendamment de nous. La preuve c'est qu'on en a douté. On a mis en
+question la réalité du monde extérieur en général. Or lorsqu'il s'agit
+de lever un doute qui porte sur l'expérience en général, il est clair
+qu'on ne saurait en appeler à l'expérience. Tout doit être rigoureux
+dans la science. Rigoureusement il faut une métaphysique pour légitimer
+l'expérience sensible; l'expérience sensible ne suffit donc pas pour
+fonder la métaphysique.</p>
+
+<p>La science expérimentale ne conduit à aucun principe inconditionnel et
+nécessaire. Les faits que l'expérience constate directement ne peuvent
+être constatés que comme faits. Nous voyons qu'ils sont, nous ne voyons
+pas qu'ils soient nécessaires. Les causes des phénomènes que nous
+percevons sont du même ordre que ces phénomènes eux-mêmes. Les procédés
+de la science empirique ne peuvent nous conduire au delà de
+l'accidentel. Certains effets ont lieu, donc ils sont produits par
+certaines forces. Ainsi la chaleur, la lumière, l'électricité, le
+magnétisme, la force organique, ces puissances dont l'action explique
+une multitude de phénomènes divers, sont elles-mêmes des faits à
+expliquer. Peut-être l'esprit saisira-t-il un jour leur unité, peut-être
+deviendra-t-il évident que toutes ces forces ne sont que des
+manifestations d'une seule force dont l'action varie selon les
+circonstances dans lesquelles elle est placée. Mais cette force plus
+générale ne sera qu'un fait, un accident, dont il faudra chercher la
+cause, et décidément la dernière cause ne peut résider dans rien
+d'accidentel. Ni l'expérience ni la réflexion qui part de l'expérience
+ne sauraient nous conduire à un principe inconditionnel, parce qu'elles
+ne sauraient établir qu'il soit inconditionnel. L'expérience peut bien
+nous montrer la présence d'une intelligence dans le monde par exemple,
+mais elle ne nous apprendra jamais si cette intelligence est
+véritablement le premier principe ou si elle émane elle-même d'un
+principe supérieur. L'inconditionnel est nécessairement infini; or dans
+le champ de l'expérience nous ne trouvons rien d'infini; le monde que
+nous connaissons, à le prendre tout entier, ne l'est pas réellement, et
+si d'un effet fini nous voulions conclure à l'existence d'une cause
+infinie, cette conclusion dépasserait les prémisses.</p>
+
+<p>La plupart de ces considérations portent également sur les données de
+l'expérience interne, de la conscience psychologique. En dirigeant notre
+attention sur nous-mêmes, nous constatons une autre espèce de phénomènes
+passagers, limités et contingents, dont nous ne pouvons rien conclure
+au-delà du contingent et du limité. Il est donc permis de dire, si l'on
+désigne sous le nom d'expérience la connaissance des faits particuliers,
+que l'expérience ne nous donne par elle-même aucune notion du premier
+principe; nous ne pourrions pas même induire l'existence d'un tel
+principe des données qu'elle nous fournit, si nous n'en étions assurés
+d'avance.</p>
+
+<p>Mais le mot <i>expérience</i> est équivoque. Toute connaissance est
+expérimentale en quelque façon, puisqu'en pensant nous sentons notre
+pensée. La conscience psychologique nous atteste non-seulement des faits
+particuliers et variables, mais des faits immuables et constamment
+identiques; elle nous fournit des notions que nous ne pouvons pas
+concevoir sans concevoir en même temps leur nécessité. Les modifications
+de notre âme sont l'objet d'un sens intérieur, et la connaissance que
+nous en avons ressemble à beaucoup d'égards à la connaissance sensible.
+Mais pour savoir ce qui se passe en nous-même, il faut que nous nous
+connaissions indépendamment de ces modifications passagères, il faut que
+nous ayons l'idée de cette unité permanente de notre être que nous
+appelons <i>moi</i>. Nous la possédons en effet immédiatement. Le moi n'est
+pas une connaissance déduite, le moi n'est pas la conclusion d'un
+raisonnement; cependant il n'a rien pour nous de contingent ni de
+variable. Indispensable à l'exercice du sens intérieur, l'idée du moi ne
+provient pas d'un sens, mais elle est l'objet d'une intuition
+permanente. C'est la forme pure de l'activité réfléchie. Par cette
+intuition, nous apercevons directement le fond de notre être, du moins
+cela nous paraît ainsi, car il nous est impossible de supposer qu'il y
+ait derrière le moi autre chose que le moi. Le moi est un acte ou la
+forme d'un acte, le moi est notre substance. Les idées d'être, de
+substance, de force, d'acte, de cause, toutes ces notions universelles
+dans leur emploi, qui sont pour ainsi dire les rayons de notre
+intelligence, partent de l'intuition du moi. Nous saisissons
+immédiatement leur réalité dans le moi, et sans en avoir la même
+intuition, nous les appliquons au dehors, par analogie si l'on veut,
+mais par une analogie instinctivement aperçue. Nous les appliquons avant
+de nous en rendre compte et nous arrivons à les connaître dans leur
+généralité par cet emploi. Nous les dégageons par l'abstraction des
+propositions particulières de la science expérimentale; mais lorsque,
+après les avoir ainsi obtenues par l'abstraction, nous les considérons
+en elles-mêmes, un examen attentif nous fait reconnaître en elles
+l'élément nécessaire, immuable, <i>a priori</i> de la science expérimentale
+et de tous nos jugements. Les <i>catégories</i> (c'est le nom qu'on leur
+donne) sont l'expression de l'intelligence arrivant peu à peu à la
+conscience d'elle-même. Primitivement les catégories sont des lois. Les
+idées générales de substance et de cause, par exemple, ne sont que
+l'expression abstraite de la nécessité intérieure qui nous oblige à
+mettre à la base de tous les phénomènes un sujet persistant, à
+reconnaître une raison d'être de toutes les existences et de tous leurs
+changements. Ces lois ne sont ni les seules ni les plus élevées, et
+l'intelligence qui s'arrête aux catégories ne se connaît pas encore dans
+son intimité. Il est aisé de s'en convaincre lorsqu'on voit, en suivant
+les indications de Kant et de ses successeurs, que les catégories et
+leurs lois appliquées à la rigueur conduisent à des résultats
+inadmissibles ou contradictoires. Ainsi le principe résumé dans l'idée
+de cause se traduirait comme suit: «tout ce qui est ou qui arrive a une
+cause»; il faut donc, après la cause de l'effet dont on part, trouver la
+cause de la cause, et ainsi de suite à l'infini. Si le principe de
+causalité est absolument vrai, il exclut l'idée d'une cause première,
+car celle-ci serait un être ou un acte sans cause, qui dérogerait au
+principe et le renverserait. L'idée de cause et la vérité qu'elle
+exprime n'ont donc qu'une valeur limitée et relative. Une première
+observation de nous-même le constate: le premier besoin de la pensée et
+sa suprême loi est d'atteindre l'infini et l'absolu. Primitivement et
+par son essence même la raison affirme l'absolu, c'est-à-dire un être
+qui existe par lui-même, qui n'a besoin de rien pour exister. L'absolu
+est en même temps l'unité des choses et la cause première. Il existe par
+lui-même et tout existe par lui. La loi fondamentale de l'esprit n'est
+donc pas ce qu'on appelle le principe de causalité, car ce principe
+n'est pas vrai; il conduit à une série infinie que l'intelligence
+repousse. La véritable expression du principe fondamental est celle-ci:
+«ce qui a sa cause hors de soi n'est pas la réalité véritable; le réel
+est l'inconditionnel, l'être qui possède en lui-même toutes les
+conditions de son existence.» Nous appellerions ce principe le principe
+de <i>l'inconditionnalité</i>, s'il était besoin pour le désigner clairement,
+d'un terme aussi barbare. Heureusement nous pouvons nous en passer: son
+nom est tout trouvé, c'est la Raison. En allant au fond de
+l'intelligence, nous y trouvons la Raison, c'est-à-dire l'affirmation <i>a
+priori</i>, nécessaire de l'unité et de l'absolu, le besoin de remonter en
+toute chose à l'unité et à l'absolu. Les sens ne donnent que
+l'accidentel et le limité, la logique partant des sens ne nous conduit
+pas au delà du limité et de l'accidentel, mais la raison pose
+immédiatement en face du limité et de l'accidentel l'infini et le
+nécessaire. La tâche de la science est d'unir ces deux termes en
+approfondissant l'un et l'autre.</p>
+
+<p>Maintenant cet être inconditionnel ou nécessaire posé par la raison
+est-il identique à l'être que la conscience du moi nous fait apercevoir?
+L'idéaliste tend à les confondre, et cette réduction paraît d'abord
+plausible, car, relativement à nous-même, l'être attesté par la
+conscience du moi n'a rien d'accidentel. Cependant cette apparente
+simplification du problème est une erreur. En effet, l'objet de la
+conscience du moi est limité, tandis que l'être absolu ne saurait être
+limité, puisque rien ne le limite. La raison pose l'infini à côté du moi
+fini comme l'être inconditionnel qui est sa cause à lui-même à côté du
+monde accidentel qui cherche sa cause hors de lui; et ces mots,
+inconditionnel, infini, n'expriment pas deux idées, mais deux aspects
+d'une seule et même idée.</p>
+
+<p>Nous trouvons dans ces lois nécessaires de l'intelligence, dans ces
+vérités <i>a priori</i> que l'observation de l'esprit nous fait découvrir, le
+point de départ que la philosophie régressive demande vainement à
+l'expérience. Ce point de départ, Messieurs, c'est l'ensemble des
+vérités immédiates <i>a priori,</i> c'est-à-dire l'esprit humain tout entier.
+La conscience nous donne l'intuition de l'être. La raison nous suggère
+le besoin d'atteindre l'absolu, et le problème de la science se pose
+ainsi: «Déterminer l'idée de l'être absolu.» Je dis: en déterminer
+l'idée, et non pas en prouver l'existence; car nous n'en possédons pas
+encore l'idée, puisque l'être que nous comprenons n'est point absolu,
+tandis que nous sommes certains de son existence dès l'entrée; et si
+nous n'en étions pas certains dès l'entrée, nous ne la démontrerions
+jamais, nous marcherions de contradiction en contradiction, d'accidentel
+en accidentel, sans jamais atteindre le terme.</p>
+
+<p>On peut, sans les altérer, formuler ces idées d'une autre manière. La
+conscience du moi nous donne l'intuition de l'<i>être,</i> mais de l'être
+fini; l'être fini est limité par son contraire, en dernière analyse la
+limitation aboutit à la contradiction. De quelque côté qu'on le prenne,
+l'être fini est pétri de contradictions. On ne peut rien affirmer de lui
+d'une manière pure et simple; rien affirmer sans restreindre ce qu'on
+avance, c'est-à-dire, sans le nier. Mais la contradiction répugne à la
+raison. Le travail de l'esprit doit le purger des contradictions dont il
+est infesté. Déterminer l'idée de l'être absolu revient donc à ceci:
+concevoir l'être de telle manière qu'il puisse exister par lui-même sans
+contradiction. Voilà, Messieurs, l'objet de la métaphysique, considérée
+comme une science purement rationelle, purement <i>a priori.</i></p>
+
+<p>La métaphysique commence avec ces données de la conscience et de la
+raison pure; l'être ou l'acte, l'être absolu. Mais elle ne saurait
+demeurer sur ces sommets déserts, voilée dans son austérité, loin de
+tout contact avec le monde de l'expérience et les questions que ce monde
+fait naître. Une science spéculative sans rapport avec l'expérience
+n'aurait aucun prix pour l'humanité. L'expérience seule ne donne point
+de philosophie, il n'y en a pas non plus sans son concours. Ce que nous
+demandons à la philosophie, c'est l'explication des faits. Ainsi le
+problème se complique; il ne s'agit pas seulement de concevoir l'être
+absolu sans contradiction; il s'agit de déterminer l'idée de l'être
+absolu de telle manière qu'elle rende raison des faits en en faisant
+comprendre la nécessité, ou du moins la possibilité réelle. La science
+que nous cherchons, la seule qui puisse nous satisfaire, est celle qui
+nous fera voir dans la totalité de l'expérience la conséquence régulière
+du principe universel. Nous ne saurions donc faire abstraction de
+l'expérience en cherchant cette idée suprême. L'expérience est la pierre
+de touche des systèmes. Ils sont jugés d'après la manière dont ils
+rendent compte des faits. Tous travaillent à les expliquer, mais ils
+n'acceptent pas tous cette tâche dans la même étendue, et ils n'y
+réussissent pas également.</p>
+
+<p>La question abstraite de l'être sans contradiction serait peut-être
+susceptible de plusieurs solutions différentes; mais lorsqu'il s'agit
+d'une idée capable d'expliquer le monde réel, le choix se resserre, et
+la pensée est contrainte de s'élever pour s'élargir. Les deux sources de
+connaissance se confondent dans le même fleuve. Les données de
+l'expérience et celles de la raison se combinent. L'on ne saurait
+trouver un principe nécessaire que dans la pensée <i>a priori;</i> on ne
+saurait déterminer, enrichir, développer cette idée <i>a priori</i> de l'être
+sans consulter l'expérience.</p>
+
+<p>Nous sommes donc sur le chemin qui conduit à la métaphysique, ou plutôt,
+Messieurs, nous entrevoyons ce chemin; mais ce que nous trouverons au
+terme, sera-ce la métaphysique que nous cherchons, une métaphysique
+propre à servir de base à la morale, une métaphysique qui nous fasse
+comprendre que le principe absolu des choses est un être libre?</p>
+
+<p>Nous ne saurions dire qu'un tel résultat soit impossible, mais il nous
+est permis de douter qu'il soit immanquable. On s'avancerait beaucoup en
+affirmant qu'il y a une contradiction dans l'idée que l'être absolu est
+nécessairement ce qu'il est et qu'il agit nécessairement comme il agit.
+Et quant à l'expérience, il ne s'entend pas non plus de soi-même qu'un
+Dieu libre soit indispensable pour rendre l'expérience intelligible.</p>
+
+<p>Une silencieuse destinée préside aux révolutions de la nature, une loi
+pareille s'accomplit dans l'humanité. Acteurs d'un drame que nous ne
+comprenons pas, nous ne trouvons point les lois de l'histoire d'accord
+avec les lois écrites dans notre propre cœur. Rarement la couronne du
+bonheur et de la gloire ceint le front de la vertu. Les soupirs de la
+conscience sont étouffés par le flot qui nous emporte. Le flambeau de la
+civilisation passe lentement de climats en climats, sans se rallumer aux
+lieux qu'il a quittés. États, religions, langues et races, tout cela
+naît, fleurit comme l'herbe des champs, tout cela meurt comme elle sans
+savoir pourquoi. Tout a sa raison d'être dans le monde, mais cette
+raison est-elle une loi qui s'ignore, est-ce un but compris et
+voulu?--Ignorants et savants sont égaux en face de cette question
+solennelle, chacun la résout suivant son secret désir. L'expérience ne
+nous dicte pas de réponse. L'histoire, la nature même nous suggèrent
+sans doute l'idée de liberté, mais elles n'en contiennent aucune trace
+irrécusable. Pour trouver la liberté il faut descendre dans notre propre
+cœur.</p>
+
+<p>Et ce témoignage lui-même, ne pourrait-il pas être contesté? Le fait
+certain que nous nous sentons libres suffit-il pour prouver que nous le
+sommes réellement? Il est permis d'en douter. Le sentiment intime peut
+avoir ses illusions comme les sens extérieurs. Si notre liberté d'action
+était incompatible avec d'autres vérités clairement et distinctement
+reconnues, le sentiment que nous avons d'être libres suffirait à peine
+pour faire rejeter ces vérités. On nous ferait observer d'abord que la
+réflexion psychologique ne jette qu'un faible rayon dans l'abîme que
+nous sommes. Nous ne nous connaissons jamais tout entiers et jusqu'au
+fond; le fataliste nous en arracherait facilement l'aveu. Puis,
+décomposant l'idée de la liberté, il y trouverait deux éléments: la
+spontanéité et le choix. Il accorderait la réalité de la première pour
+concentrer son attaque sur le second. Il dirait: «nous sommes le
+principe de nos propres actions; notre volonté est une force réelle;
+nous sentons la spontanéité de cette force et nous l'appelons avec
+raison notre liberté. Toute notre liberté est là. Avant d'agir, durant
+l'action elle-même et depuis, il nous semble à la vérité que nous
+pourrions faire autre chose que ce que nous faisons réellement; mais
+c'est une illusion, nous agissons conformément à notre nature que nous
+ne connaissons pas entièrement; s'il y a plusieurs possibilités, il n'y
+en a qu'une à la fois. Nous nous dirigeons toujours d'après des motifs,
+et le motif le plus puissant l'emporte. En réalité nous ne connaissons
+pas toujours nos vrais motifs, ni ce qui en fait la force prépondérante,
+parce nous sommes un mystère pour nous-mêmes.»</p>
+
+<p>Je sais bien, Messieurs, ce qu'il y aurait à répliquer, mais je crois
+que sur ce terrain la question pourrait rester longtemps suspendue.
+D'ailleurs il ne serait peut-être pas prudent de se fier sans réserve au
+sentiment intime. Son témoignage pourrait bien varier et nous faire
+défaut. Il ne faut pas chercher bien loin le fataliste que j'ai fait
+parler. Ce fataliste, tout homme qui s'observe le découvrira quelque
+jour dans un repli de son propre cœur. Nous sommes ingénieux à fuir le
+sentiment de nos fautes. Tour à tour nos pensées nous condamnent et nous
+excusent.</p>
+
+<p>Vous le voyez, Messieurs, la nature, l'histoire, la conscience
+psychologique, les données <i>a priori</i> de la raison pure semblent
+insuffisantes pour déterminer précisément la solution du problème de la
+métaphysique. Plusieurs chemins s'ouvrent à la pensée spéculative, et le
+choix entre ces chemins est incertain. On peut concevoir le principe
+suprême comme une activité immuable dans sa perfection, on peut
+concevoir les choses comme enchaînées par un lien de nécessité. Loi,
+pensée, raison, nature, peu importent les noms de ce principe et de ce
+lien, l'idée est toujours la même. Les phénomènes s'expliqueront selon
+cette idée, il est permis de s'y attendre, et l'histoire des opinions
+humaines nous autorise à l'affirmer. Les choses sont ce qu'elles sont;
+la prétention d'un système de liberté, c'est qu'elles pourraient être
+autrement. Rigoureusement il est impossible de le prouver; la manière
+même dont le problème est posé rend cette impossibilité manifeste. Il y
+a plus, Messieurs: un préjugé naturel s'élève contre le système de la
+liberté. Il n'a pas fait fortune dans la science, et cela se comprend:
+il est contraire à l'intérêt scientifique. Que cherche la science, en
+effet? Elle cherche le pourquoi de toutes choses, et la liberté est
+précisément ce qui n'a pas de pourquoi. La science comprend les effets
+par leurs causes, elle veut prévoir; or l'acte libre est la seule chose
+qu'on ne puisse absolument pas prévoir. On ne peut le connaître qu'après
+coup, lorsqu'il est accompli.--Si les effets ne procèdent pas de leur
+cause par une nécessité logique, la logique ne suffira pas pour les
+manifester dans leur cause.</p>
+
+<p>L'idée de la liberté dans le premier principe vient donc troubler
+l'espoir d'une science progressive. Elle augmente tout au moins
+singulièrement la difficulté de la tâche. La pensée veut tout embrasser
+dans l'unité d'un système; les plus forts liens ne sont-ils pas les
+liens de la nécessité?</p>
+
+<p>Cependant, s'il est impossible de prouver que les choses pourraient
+suivre un autre cours, il ne l'est guère moins de prouver le contraire,
+et cette idée peut, elle aussi, invoquer en sa faveur un préjugé
+instinctif. Cet instinct existe dans toutes les âmes, il est puissant
+dans les nobles cœurs. Quels que soient les rapports qui unissent
+entr'eux les éléments du monde matériel et moral, ce monde tout entier
+peut n'être qu'un grand accident, que sais-je, une grande infortune! Si
+la liberté du Créateur nous permettait de concevoir celle de la
+créature, il y aurait là aussi peut-être une explication. C'est la
+solution religieuse, l'antique tradition de l'humanité; il vaudrait la
+peine de la sonder. À la première vue du moins, la raison n'a pas
+d'objection insurmontable contre l'idée d'une suprême liberté, car cette
+idée ne contient pas de contradiction. L'expérience ne saurait réfuter
+directement ce point de vue, et si l'on arrivait à la conclusion que la
+dernière raison de tous les faits ne peut pas être indiquée avec
+certitude, il faudrait bien en passer par là.</p>
+
+<p>Ainsi la pensée demeure indécise entre deux routes divergentes, nulle
+conciliation n'est possible, et le choix semble arbitraire. En quelque
+sorte il l'est en effet, et nous pouvons dire avec un illustre
+philosophe<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, que si nous nous décidons pour le système de la liberté,
+c'est que nous le voulons ainsi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> M. de Schelling, dans ses leçons inédites.</blockquote>
+
+<p>Cependant nous n'avons pas rassemblé toutes les valeurs connues qui
+fixent le problème. Dans l'énumération des vérités immédiatement
+certaines qui doivent servir d'appui à la pensée spéculative et lui
+fournir les matériaux de son édifice, nous en avons négligé une. Parlons
+mieux, nous l'avons à dessein mise en réserve parce qu'elle est d'une
+nature tout à fait particulière. Cette donnée primitive, c'est la
+conscience morale. En dirigeant notre attention sur nous-mêmes, nous y
+lisons la loi du devoir. Nous la déchiffrons avec peine, nous demandons
+à la science de nous en expliquer l'origine, de nous en développer le
+contenu, mais nous savons que c'est une loi. Le devoir, s'il est
+certain, prouve notre liberté, car il la suppose. Il ne saurait être
+question de devoir pour celui dont les actes ne seraient pas libres. Si
+nous sommes libres, Dieu est libre, car la liberté dans le monde
+implique la liberté dans son principe.</p>
+
+<p>Notre choix entre les deux systèmes qui se proposent à la raison n'est
+donc pas une affaire de caprice ou de hasard. Il est dicté par un motif
+impérieux. Aussi longtemps que tous les éléments de la pensée ne sont
+pas présents, la direction à suivre reste incertaine; lorsque chacun est
+mis à sa place, la ligne est déterminée, il n'y a plus qu'à les réunir.</p>
+
+<p>Mais est-il vrai que le devoir soit absolument certain?</p>
+
+<p>Si l'on peut mettre en question le témoignage du sentiment intime, ne
+peut-on pas mettre en question le sentiment qui nous atteste le devoir?
+Ce doute, Messieurs, l'intelligence s'efforcerait en vain de le
+dissiper; le cœur en triomphe sans peine. La science ne s'est jamais
+montrée plus grande que le jour où, par la bouche d'un penseur généreux,
+elle a répété comme une humble écolière la réponse que dicte le cœur:
+«Oui certes, il est possible de douter du devoir et de sa valeur
+absolue, mais ce doute est criminel et nous ne voulons pas
+l'accueillir.»</p>
+
+<p>Ainsi le choix de notre système de philosophie est obligatoire ou
+facultatif, selon qu'on voudra l'entendre. Facultatif pour
+l'intelligence désintéressée, impartiale, indifférente; obligatoire pour
+les honnêtes gens. Ce que l'intelligence demande, c'est une explication
+conséquente. Ce que le devoir commande, c'est le respect. Nous sommes
+libres d'écouter la conscience ou de l'endormir, et rien ne l'endormira
+mieux que le fatalisme. Mais si nous voulons croire au devoir, nous
+devons chercher un système dans lequel le devoir s'explique comme une
+réalité et non pas comme une illusion.</p>
+<br><br>
+
+<h3>TROISIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Nous avons acquis la certitude de la liberté divine, mais non
+l'intelligence de cette liberté; pour l'obtenir, il faut arriver à la
+liberté par le développement de l'idée de l'absolu.--Objection critique:
+l'idée de l'absolu est inhérente à notre raison, mais il ne s'en suit
+pas qu'elle corresponde à la réalité.--Réfutation.--La théorie de la
+connaissance, fixée par les systèmes successifs de Descartes, de Locke,
+de Kant et de Fichte, nous prouve que toute affirmation se fonde sur la
+foi de l'esprit en lui-même. On n'est pas en droit de douter de la
+raison sans douter du témoignage des sens et de toute vérité quelconque,
+scepticisme irréfutable, mais impossible.--Nous croyons donc à la raison
+et par conséquent à la réalité de l'absolu.--Nous étudierons le
+développement de l'idée de l'absolu dans l'histoire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>La morale n'est pas une science indépendante, parce qu'il n'y a qu'une
+science, du tronc de laquelle toutes les branches doivent partir: c'est
+la science de l'unité, la philosophie première; mais il y a quelque
+chose de primitif dans la morale, et la philosophie première ne saurait
+se développer dans une direction certaine sans tenir compte de cet
+élément moral primitif. Quand la plante a parcouru toutes les phases de
+son développement, la semence se retrouve dans le fruit mûr. La volonté
+morale cherche à se comprendre afin de se réaliser, et pour arriver à
+cette intelligence d'elle-même, elle produit la science universelle,
+qui, dans son commencement, dans son cours et dans son terme, est
+l'œuvre de la volonté. La part de l'élément moral à la recherche du
+principe est une initiative souveraine. La conscience choisit le système
+qui peut seul répondre à ses besoins. Nous ne marchons donc pas à
+l'aventure, nous cherchons ce que nous voulons. La philosophie de la
+liberté commence par un acte libre.</p>
+
+<p>Cependant, Messieurs, parce que le but est marqué d'avance, il ne
+faudrait pas s'imaginer qu'il soit atteint et que nous n'ayons plus rien
+à faire. Notre métaphysique n'est pas achevée, disons mieux, elle n'est
+pas même commencée, quoique nous en connaissions le but, qui est la
+liberté de Dieu. Pour notre conscience, pour notre cœur, la liberté de
+Dieu est certaine, mais nous ne savons pas comment elle est possible.
+C'est là ce qu'il s'agit de faire voir, c'est-à-dire qu'il nous faut
+déterminer <i>a-priori</i>, spéculativement, l'idée d'absolue liberté dont
+nous avons établi la valeur réelle par un raisonnement <i>a posteriori</i>,
+en partant de notre conscience personnelle. Nous croyons à bon droit à
+la liberté de Dieu; il faut chercher à la comprendre, il faut voir tout
+au moins s'il est possible de la comprendre, et pour cela il faut
+essayer. Il n'y a rien eu de spéculatif jusqu'ici dans nos
+raisonnements. En prouvant la liberté de Dieu par la nôtre, et celle-ci
+par le sentiment du devoir, nous n'avons fait qu'affirmer des attributs
+connus d'avance, de sujets donnés également, sans acquérir par là aucune
+intuition ni des uns ni des autres. La philosophie spéculative, au
+contraire, se fonde sur l'intuition de son objet et produit elle-même
+dans son cours les idées qu'elle emploie. C'est la grande faute de
+Descartes d'avoir rapporté aux jugements seuls son doute régénérateur en
+en exceptant les idées, comme si les idées étaient tombées du ciel et ne
+provenaient pas elles-mêmes du jugement.</p>
+
+<p>Il est immédiatement évident pour la raison, nous l'avons déjà remarqué,
+qu'il existe un être absolu, un être qui contient en lui-même toutes les
+conditions de son existence. Nous chercherons à prouver spéculativement
+que l'être absolu est libre, en d'autres termes que l'idée d'être
+absolu, attentivement considérée, se trouve renfermer en elle la notion
+de liberté, ou que, pour concevoir comment l'être peut avoir en lui-même
+toutes les conditions de son existence, il faut concevoir sa liberté.
+Nous cherchons donc à fonder la liberté de Dieu sur une nécessité
+dialectique. Ce dessein paraît contraire à ce que nous avancions tout à
+l'heure, que la préférence donnée au système de la liberté est l'effet
+d'un libre choix; nous parviendrons, je l'espère, à lever cette
+difficulté. Toute démonstration repose sur l'évidence, c'est-à-dire sur
+la nécessité de la pensée; il est impossible que la philosophie, dans
+son cours, ne fasse pas appel à cette nécessité; mais l'évidence dont il
+s'agit n'est pas immédiate, sans cela tout le monde serait d'accord sur
+le principe des choses, et la philosophie n'exigerait aucun travail de
+l'esprit. Lorsque les intermédiaires convenables sont découverts, alors
+naît l'évidence; mais, pour les obtenir, il faut les chercher. Si, dès
+l'origine, nous ne voulions pas une philosophie de liberté, nous
+n'arriverions point à la démonstration qui nous la donne. Tous les
+systèmes, Messieurs, sont fondés sur l'évidence; la question est de
+savoir d'où ils partent et s'ils poussent la pensée jusqu'au bout. Eh
+bien! la volonté intervient dans le choix du point de départ, et la
+force qui fait marcher la pensée ou qui l'arrête, c'est encore la
+volonté.</p>
+
+<p>La méthode que nous nous proposons de suivre est légitime au même titre
+que notre point de départ. C'est par l'évidence intérieure que nous
+comptons procéder en analysant l'idée de l'être inconditionnel. C'est
+sur l'autorité de l'évidence intérieure que nous affirmons la réalité
+d'un tel être.</p>
+
+<p>On pourrait nous contester à la fois notre méthode et notre point de
+départ. J'accorde, nous dira-t-on peut-être, que la raison se représente
+nécessairement une cause première existant par elle-même, et qu'en
+creusant cette idée, elle la développe et la détermine de plus en plus;
+mais cette soi-disant cause des choses, n'est-ce pas la cause des
+représentations? cet être que votre raison aperçoit, n'est-ce pas votre
+raison elle-même qui se contemple comme en un miroir sans reconnaître
+son image? En un mot, la raison n'est-elle pas la dupe d'une illusion?
+Les choses que nous concevons nécessairement sont-elles vraies par cela
+même? Ces questions expriment sous une forme particulière l'objection du
+scepticisme, puisque ce qui est mis en doute, c'est que l'évidence
+rationelle soit une preuve de la vérité. Nous répondrons au scepticisme
+dès l'entrée, afin de n'y plus revenir, mais nous le ferons brièvement.
+Il me tarde, Messieurs, de sortir de ces landes si souvent parcourues et
+de vous conduire dans la moisson.</p>
+
+<p>La théorie de la connaissance est un des problèmes philosophiques sur
+lesquels les efforts de la pensée moderne se sont plus particulièrement
+concentrés. Ces efforts n'ont pas été tout à fait stériles. Si la
+solution n'est pas encore complète, les grandes lignes en sont pourtant
+arrêtées. Nous laisserons donc parler l'histoire.</p>
+
+<p>La question de la réalité de nos connaissances, ou, comme on dit, de
+leur valeur objective, a parcouru depuis Descartes jusqu'à nous une
+série de révolutions que l'on représenterait assez bien par une ligne
+circulaire. Descartes et Spinosa, les pères de notre philosophie, ne
+mettaient point en doute que ce que nous concevons nécessairement ne
+soit vrai. Ils faisaient de l'évidence intellectuelle le critère de la
+vérité. Descartes fortifiait après coup ce critère par la réflexion que
+Dieu, l'être parfait, est nécessairement véridique, et qu'il ne saurait
+dès lors nous avoir suggéré des idées pour nous tromper; mais comme
+l'évidence intellectuelle est la seule autorité qui garantisse au
+philosophe Descartes l'existence de Dieu, il est clair que, dès le
+commencement, avant de s'être demandé s'il y a un Dieu, Descartes croit
+fermement et définitivement à la valeur de l'évidence intellectuelle.
+Aussi n'invoque-t-il guère la véracité de Dieu que pour confirmer le
+témoignage des sens<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Malebranche et Spinosa n'estiment pas plus que
+lui qu'il soit besoin d'une recherche préliminaire pour s'assurer que la
+Raison a raison dans ses jugements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Nous nous attachons ici à l'enchaînement réel du système
+cartésien sans nous arrêter aux explications peu concordantes et
+embarrassées suite de la page précédente: de l'auteur sur les rapports
+des deux critères. Ces explications ont été fort bien résumées et fort
+bien jugées par M. Damiron: <i>Essai sur l'histoire de la philosophie en
+France au XVIIme siècle</i>. Tome Ier, p. 131-145.</blockquote>
+
+<p>Le XVIIIme siècle reprit avec beaucoup d'appareil la question de
+l'origine de nos idées, ce qui conduisit naturellement la pensée à
+s'interroger sur leur valeur et sur leur autorité. La philosophie du
+XVIIIme siècle avait une tendance décidée, et qui se prononce de plus en
+plus, à faire venir toutes nos idées du dehors, en d'autres termes à
+considérer l'intelligence comme un résultat et un phénomène, non comme
+une cause et comme un principe réel.</p>
+
+<p>Kant commença une réaction énergique contre cette philosophie, il rendit
+les esprits attentifs au caractère de nécessité inhérent à certaines
+idées dont nous ne pouvons décidément pas faire abstraction, et il
+démontra facilement que les idées empreintes de cette nécessité, les
+idées que nous ne pouvons pas ne pas avoir, ne sauraient venir du
+dehors. Nos idées nécessaires, dit Kant, viennent évidemment de
+nous-mêmes; elles sont l'expression de notre constitution
+intellectuelle, elles sont en nous <i>a priori.</i> Kant rétablit donc contre
+le XVIIIme siècle la certitude de cette vérité, qu'il existe des idées
+nécessaires <i>a priori</i>; mais, remarquons-le bien, il ne rétablit pas
+l'autorité, la valeur objective de ces idées dans le sens où
+l'admettaient Descartes et son école avant que la question de leur
+origine eût attiré si fortement l'attention. Au contraire, l'opinion de
+Kant, c'est que ces idées nécessaires, venant de nous-mêmes, n'ont de
+valeur que pour nous. Elles expriment notre organisation intellectuelle,
+mais elles ne nous apprennent rien sur la vérité des choses telles
+qu'elles sont indépendamment de nous. Ce sont, dirais-je volontiers, des
+lunettes taillées et colorées qui changent l'aspect des objets, mais il
+est impossible de les ôter et de savoir ce que sont les objets pour un
+œil qui verrait sans lunettes. Kant laisse l'esprit en face d'un objet
+réel indépendant de lui, mais dont il est absolument séparé par les
+facultés mêmes qui semblent destinées à l'en rapprocher. Les choses qui
+sont, nous ne les connaissons pas; les choses que nous connaissons ne
+sont pas: tel est en deux mots, Messieurs, le résultat du criticisme de
+Kant. Le principe qui le conduit à ce résultat est celui de la
+subjectivité de nos idées <i>a priori</i>, de nos idées nécessaires. Elles ne
+nous apprennent pas ce que sont les choses, puisque ce sont des lois de
+notre esprit tout à fait indépendantes des choses. Cet argument
+paraissait sans réplique.</p>
+
+<p>Les successeurs de Kant allèrent plus loin encore dans la même
+direction, et croyant marcher toujours en ligne droite, ils se
+trouvèrent avoir fait le tour du problème. Ils ramènent sans s'en douter
+l'esprit à son point de départ, la foi à l'évidence, la foi en lui-même.</p>
+
+<p>Kant prétendait que nos jugements n'ont qu'une valeur subjective ou
+relative à nous. Mais la subjectivité attribuée à nos représentations et
+à nos jugements, n'a de sens que par le contraste avec une réalité qu'on
+suppose exister en dehors de notre sphère. Du moment où cette opposition
+cesse, du moment où le mot subjectif perd son contraire et son jumeau,
+l'objectif, le mot subjectif n'a plus de sens. Pour mener la donnée de
+Kant jusqu'au bout, il fallait détruire le reste d'objectivité qu'il
+conservait encore. Fichte conçut ce dessein et l'exécuta; il fit voir
+que l'idée d'une réalité indépendante de nous, d'une <i>chose en soi</i>
+(c'est le mot technique) n'a elle-même d'autre fondement qu'un jugement
+nécessaire, un jugement <i>a priori</i> de l'esprit humain, par conséquent un
+jugement subjectif. Selon Kant, nous n'apercevons nullement la chose en
+soi. Nous supposons qu'elle existe pour expliquer ce qu'il y a de
+variable et de contingent dans nos représentations. Nous la supposons
+pour trouver la raison suffisante des phénomènes qui se passent en nous.
+Nous la supposons en vertu du principe de causalité. Mais si le principe
+de causalité n'a qu'une valeur subjective dans toutes les applications
+que nous pouvons en faire, il n'y a pas d'exception pour la <i>chose en
+soi.</i> La conséquence ne peut pas avoir une valeur supérieure à celle du
+principe. La chose en soi n'est qu'un phénomène de l'intelligence. Hors
+de l'intelligence, il n'y a rien pour l'intelligence. Nous ne
+demanderons plus désormais d'où vient l'objet; il n'est pas, la chose
+est prouvée. Il n'existe rien que le sujet, le moi, l'esprit et ses
+représentations. Ce que l'on peut demander encore, c'est d'où vient
+l'esprit, d'où vient le sujet, le moi limité, qui se sent et se sait
+limité? Cette question donne naissance à une nouvelle recherche
+philosophique très-sérieuse.</p>
+
+<p>La science n'est donc pas achevée, mais le problème de la connaissance
+est épuisé. Toutes les solutions ont été tentées et l'on est arrivé à un
+résultat auquel l'esprit conséquent est contraint, bon gré, mal gré, de
+s'arrêter. La théorie de la connaissance, telle que la science l'a
+faite, est décidément idéaliste. Rien ne peut s'introduire du dehors
+dans l'âme. Toutes nos représentations, toutes nos idées, tout ce que
+renferme l'intelligence en un mot est produit par l'intelligence
+elle-même agissant selon ses lois.</p>
+
+<p>Cette manière de voir est la seule compatible avec l'opinion que
+l'esprit est une force pure, immatérielle; elle est la seule qui
+s'accorde avec un examen attentif des faits. Il implique qu'une activité
+pure soit jamais passive au sens propre du mot. Dans la perception
+sensible elle-même, l'intelligence n'est point passive. Non-seulement
+son activité spontanée est nécessaire pour transformer la sensation en
+connaissance, mais la sensation elle-même résulte de cette activité. La
+sensation est un acte de l'âme et non pas un acte du monde extérieur sur
+l'âme, seulement nous nous sentons contraints à cet acte, tandis que
+dans d'autres circonstances nous agissons librement. Il est aisé de s'en
+convaincre si l'on réfléchit que les phénomènes de la sensation se
+reproduisent souvent identiquement dans l'absence des objets extérieurs
+auxquels nous les rapportons, par exemple dans les rêves. Un minimum
+d'attention est requis pour que la sensation se produise. Enfin,
+Messieurs, la physiologie elle-même constate cette spontanéité dans
+l'activité des sens. Disons-le donc hardiment, quelle que soit la force
+du préjugé contraire, le monde de nos représentations est notre ouvrage.
+L'esprit n'aperçoit jamais que ses représentations; il ne sort jamais de
+lui-même.</p>
+
+<p>Ces réflexions n'ont pas la portée dangereuse qu'on pourrait leur
+attribuer au premier coup d'œil. L'idéalisme en psychologie et
+l'idéalisme en métaphysique sont deux choses absolument différentes. De
+ce que nous n'apercevons que notre esprit et ses actes, il ne suit pas
+nécessairement que ce soit là l'unique réalité, ce qui est le système de
+l'idéalisme proprement dit, de l'idéalisme métaphysique. Cette
+conséquence est possible, mais non certaine. Ce qu'il est, en un sens,
+permis de dire, c'est que nous ignorons s'il existe autre chose que nous
+et si notre irrésistible instinct ne nous trompe point. Le scepticisme
+serait légitime; au point de vue rigoureusement démonstratif ce serait
+même la seule conclusion légitime; mais nous n'avons pas besoin ici
+d'une démonstration rigoureuse, nous n'avons besoin d'aucune
+démonstration, la nature y a mis ordre.</p>
+
+<p>Le sens commun nous dit que les choses sont hors de nous et que nous les
+voyons telles qu'elles sont; il ne peut pas être question de le
+démentir: la tâche est de le comprendre et de le concilier avec la
+science, qui prétend que nos représentations sont le produit de notre
+activité. Il suffit à cette fin de traduire le sens commun en langage
+scientifique. Le sens commun est une affirmation sans preuve. Il nous
+dit que les résultats de notre activité intellectuelle régulièrement
+conduite correspondent à une réalité existant indépendamment de nous et
+l'expriment fidèlement. Il faut pour cela que les lois de l'intelligence
+soient aussi les lois de la réalité hors de nous ou de l'Univers. Cette
+opinion n'a rien de contraire à la théorie idéaliste de la perception;
+elle ne s'applique pas à la connaissance du monde extérieur seulement,
+mais à toutes nos facultés et à leurs produits. Elle est sans preuve, et
+nous ne saurions quelle preuve en donner, car c'est la base de toute
+espèce de démonstration. La science commence donc par une affirmation
+sans preuve, c'est-à-dire, par un acte de volonté, ou par un acte de
+foi: la foi de l'esprit en lui-même, la ferme assurance qu'il existe une
+vérité et que nous sommes faits pour l'atteindre. La volonté, vous le
+voyez, est à la base de l'intelligence. Nous la trouvons au commencement
+de tout.</p>
+
+<p>Mais la volonté ne saurait être contrainte. Si quelqu'un refuse de
+croire que ce qui paraît évident à lui-même et à tout le monde soit
+vrai, il est impossible de lui prouver qu'il se trompe. À quoi
+s'adresserait cette preuve, sinon à son intelligence, dont il doute? Le
+scepticisme absolu est donc irréfutable. Heureusement, Messieurs, il est
+impossible, ce qui en diminue beaucoup le danger. On peut bien
+s'imaginer un moment qu'on est sceptique, on ne peut pas l'être
+sérieusement. J'ai dit que la foi à l'évidence est un acte de volonté;
+ajoutons que cette volonté appartient à notre essence: on n'est pas
+homme sans l'avoir.</p>
+
+<p>Ce qui réprimerait bientôt nos velléités de scepticisme, ce qui rend
+pareillement l'idéalisme impossible, c'est la nécessité d'agir inhérente
+à notre nature. Du moment où nous devons agir, nous croyons à notre
+raison, nous croyons aussi à nos sens, à la réalité des rapports au
+milieu desquels nous nous trouvons, à la réalité du monde.</p>
+
+<p>Nous n'avons donc point sujet de craindre la théorie idéaliste de la
+connaissance. Elle a trait à la manière dont se produit en nous l'idée
+des objets et non point à ce qu'ils sont en eux-mêmes. Le bon sens
+affirme que les choses sont; il est tout à fait incompétent pour décider
+comment nous arrivons à les connaître, et il n'y a jamais prétendu.</p>
+
+<p>En revanche, cette théorie idéaliste nous rend un grand service, en
+faisant voir que toute espèce de certitude repose en dernière analyse
+sur l'évidence intérieure et sur la foi de l'homme en ses facultés. Il
+n'y a point de faculté privilégiée qui puisse se passer de cette
+adhésion. La perception sensible en a besoin plus qu'aucune autre; tous
+les penseurs sérieux l'ont compris. La foi que nous accordons au
+témoignage des sens n'est ni moins arbitraire ni plus nécessaire que la
+foi au témoignage de la raison. Nos perceptions sensibles sont notre
+ouvrage, et c'est par un jugement de l'intelligence que nous les
+rapportons à des objets extérieurs dont nous affirmons l'existence.
+Croire au témoignage des sens, c'est donc croire au témoignage de
+l'intelligence. Aussi, Messieurs, si le scepticisme absolu est
+irréfutable, il n'en est pas de même du scepticisme partiel qui nie
+l'infini et n'admet de science que celle des choses matérielles.
+Celui-ci, la réflexion le renverse sans peine en le forçant d'être
+conséquent. À celui qui ne veut croire que ce qu'il voit, il est facile
+de prouver qu'il est encore beaucoup trop crédule, cela suffit.</p>
+
+<p>Ainsi la réalité de l'être absolu est aussi certaine que la réalité du
+soleil qui nous éclaire. Je me trompe, Messieurs, elle est beaucoup plus
+certaine. J'affirme l'un et l'autre sur l'autorité de ma pensée, en
+vertu du même principe; le second comme cause des phénomènes accidentels
+de chaleur et de lumière qui se produisent en moi, le premier comme
+cause nécessaire de toute existence. Je puis faire abstraction des
+objets de l'expérience sensible, je puis supposer qu'ils n'existent pas;
+mais je ne puis pas supposer que l'absolu ne soit pas. Les êtres
+particuliers sont unis à ma raison par un lien accidentel, l'absolu par
+un lien nécessaire. Les preuves de l'existence de Dieu n'ont d'autre
+utilité que de mettre en relief, de rendre sensible cette nécessité; car
+si elle n'existait pas, s'il fallait réellement prouver Dieu, nous n'y
+réussirions jamais.</p>
+
+<p>Voici donc notre réponse à ceux qui mettent en doute l'existence d'un
+principe absolu: Douter de l'absolu, c'est douter de votre raison; mais
+si vous doutez de votre raison dans ses applications les plus élevées,
+vous devez en douter également dans ses applications les plus
+ordinaires; vous devez douter également de l'expérience, vous devez
+douter de tout; faites-le si vous pouvez; quant à nous, nous passons
+outre.</p>
+
+<p>La question n'est pas de savoir s'il y a un principe absolu, mais ce
+qu'il est.</p>
+
+<p>La philosophie régressive en cherche l'idée, la philosophie progressive
+applique cette idée à la solution des problèmes de la nature, de
+l'histoire et du cœur humain. Tous les systèmes ont une partie
+progressive plus ou moins développée, car il faut bien qu'ils essaient
+de rendre compte de l'expérience; ils ne sont faits que pour cela. Mais
+il est clair que la tentative de résoudre les questions concrètes au
+moyen d'un principe faux, ne saurait réussir. La philosophie progressive
+est donc la contre-épreuve de la régressive, et les systèmes imparfaits
+dont l'histoire nous offre une longue série ne conservent de valeur que
+dans leur partie analytique. Ce sont les échelons par lesquels l'esprit
+humain s'élève lentement à la conception du principe universel; il faut
+leur demander les éléments de cette pensée et non l'explication des
+phénomènes. Le livre du monde est déployé devant nous, mais les pages en
+sont couvertes de caractères mystérieux. Il faut attendre pour le lire
+que le chiffre soit trouvé.</p>
+
+<p>Les esprits frivoles ne voient dans l'histoire de la philosophie qu'un
+informe chaos d'opinions contradictoires sur des choses que l'homme ne
+peut pas savoir. Une école de littérateurs indifférents y admire le
+retour périodique des mêmes contrastes, qu'elle essaie de fondre dans
+une nuance indécise. Lorsqu'on l'étudie avec un esprit convaincu, on y
+trouve un constant progrès.</p>
+
+<p>Ce progrès, il nous importe, Messieurs, de le constater. Tout système de
+philosophie doit commencer par le commencement et ne relever que de
+lui-même. Cependant s'il y a une philosophie, c'est qu'il y a des lois
+générales. Le développement de la pensée humaine est soumis lui-même à
+des lois que la philosophie doit comprendre. Un système nouveau doit
+expliquer ceux qui l'ont précédé et se mettre lui-même en règle avec
+eux. Il doit savoir quelle place il occupe, quel besoin de l'esprit il
+prétend satisfaire, et quelle est la source de ce besoin. Il doit
+présenter, sinon ses lettres de noblesse, du moins son acte d'origine
+régulier. Pour se faire accueillir, il doit prouver qu'il fait faire un
+pas à la pensée générale de son siècle, qu'il résout la difficulté
+devant laquelle ses devanciers se sont arrêtés, qu'il donne la réponse à
+la question demeurée suspendue. À cet effet, il importe d'établir
+d'abord où l'on en est.</p>
+
+<p>Nous consacrerons quelques séances à relever les comptes de la
+philosophie, dont les systèmes principaux vous sont familiers. Nous ne
+les exposerons point, mais nous nous efforcerons de saisir dans son
+intimité la pensée qui les a produits. Nous en grouperons les traits
+principaux, afin de voir comment l'idée de l'absolu s'est lentement
+élaborée durant le cours des âges, et comment nous sommes conduits par
+le courant de la pensée spéculative à concevoir aujourd'hui l'absolue
+liberté.</p>
+
+<p>Les limites étroites dans lesquelles nous sommes obligés de nous
+renfermer rendent cette étude difficile. Je n'invite à m'y suivre que
+ceux d'entre vous qui s'y trouvent préparés; elle n'est pas
+rigoureusement indispensable à l'intelligence de mon point de vue. Si je
+l'essaie, c'est moins pour faire entendre mes idées que pour en établir
+en quelque sorte la légitimité. Je sens le besoin, Messieurs, de faire
+voir qu'elles n'ont rien d'arbitraire et que l'histoire de la science
+nous amène à poser le problème de la même façon que nous l'avons déjà
+fait en réfléchissant à sa nature éternelle.</p>
+
+<br><br>
+
+<h4>RECHERCHE DU PRINCIPE ABSOLU.</h4>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>QUATRIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Fonction de la philosophie dans l'humanité. Son rapport avec la
+religion. Philosophie ancienne. Philosophie moderne, double courant dans
+celle-ci. Coup d'œil sur la philosophie grecque. Ioniens,
+Pythagoriciens, Eléates: ces derniers posent le problème: l'absolu;
+reste à le comprendre. Sophistes, premier scepticisme. Socrate le
+surmonte par un appel à la conscience morale.--Platon résume la
+philosophie antérieure. Lacune au sommet. Il arrive à l'unité de
+Parménide et repart du Dieu de Socrate.--Par son principe: l'acte pur ou
+la pure pensée, Aristote explique l'ordre du monde, mais non son
+origine. Il ne s'élève pas au-dessus du dualisme.--Les Néoplatoniciens
+combinent Platon et Aristote. Ils expliquent l'origine du monde par
+l'émanatisme qui a l'idéalisme à sa base, mais qui renferme une
+contradiction. Importance universelle du néoplatonisme.--Philosophie
+chrétienne. Les Pères de l'Église formulent le dogme à l'aide de la
+philosophie ancienne. La scolastique l'accepte et le démontre.
+Oppositions dans la scolastique. La scolastique pure pose la distinction
+entre les vérités démontrables et les vérités indémontrables, et par là
+ouvre la porte au rationalisme. Preuves de l'existence de Dieu.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Si nous croyons saisir une loi progressive dans l'histoire de la pensée
+humaine, nous n'entendons pas ce progrès comme le panthéisme idéaliste,
+pour lequel la philosophie est la réalisation de l'esprit absolu.
+L'intelligence n'est à nos yeux que la réflexion de la volonté sur
+elle-même. Cette réflexion suppose un premier exercice, un premier
+déploiement, une première détermination de la volonté qui donne à l'être
+tant entier son caractère et fixe la nature de l'intelligence.</p>
+
+<p>Puis la volonté humaine n'est pas son propre principe, elle n'est pas le
+principe de l'être, elle se déploie dans des conditions qu'elle n'a pas
+produites et dont il ne dépend pas d'elle de s'affranchir. De là résulte
+pour l'intelligence une limitation nouvelle, dont elle ne saurait se
+rendre compte aussi longtemps qu'elle y est soumise, mais qu'elle peut
+reconnaître plus tard, lorsque les circonstances ont changé. La
+philosophie est un effort de l'esprit humain pour se comprendre
+lui-même; il ne peut se comprendre que tel qu'il est. La philosophie
+d'une époque répond à la condition générale de l'humanité durant cette
+époque; elle répond à ce qui fait la réalité de la vie, c'est-à-dire au
+rapport qui nous unit au principe de toutes choses et qui se traduit
+d'abord par la religion.</p>
+
+<p>La doctrine de la nécessité plane sur les religions antiques, parce que
+l'Humanité s'est asservie à un joug fatal; aussi ne voyons-nous pas que
+la philosophie ancienne se soit réellement élevée au-dessus de l'idée de
+la nécessité. La liberté de Dieu y apparaît un instant, mais on ne sait
+d'où elle vient, elle n'est point justifiée et contredit tout le reste.</p>
+
+<p>La condition de la philosophie chrétienne est différente. Le rapport
+essentiel entre l'homme et Dieu, la substance même de l'humanité est
+changée par les faits qui ont constitué le christianisme; l'homme est
+rendu à la liberté; aussi peut-il s'élever désormais à la conception de
+la liberté. Mais ce changement, universel en quelque sens, ne
+s'accomplit pourtant que chez ceux qui le veulent. Par l'effet du
+christianisme, il se forme pour ainsi dire deux humanités; dès lors
+aussi deux sciences, deux philosophies, dont les courants se pressent
+dans le même lit sans confondre leurs flots. Distinctes, et cependant
+entrelacées, indispensables l'une à l'autre, l'une est la philosophie
+chrétienne, l'autre reproduit et continue la philosophie ancienne,
+qu'elle oppose au principe nouveau dans un esprit d'hostilité toujours
+plus prononcée, tout en le servant par cette opposition même. Nous
+distinguons ces deux philosophies, nous ne pouvons pas les séparer.</p>
+
+<p>Le but de ces études nous conduit, Messieurs, à nous attacher
+essentiellement à la philosophie moderne, à partir du moment où elle
+s'est constituée comme science indépendante. Nous rappellerons en
+quelques mots les périodes antérieures, pour faciliter par ce
+rapprochement l'intelligence de la dernière. Laissant de côté les
+doctrines orientales, dont l'influence sur l'esprit moderne est réelle
+sans doute, mais difficile à nettement apprécier, jetons d'abord un coup
+d'œil sur la Grèce.</p>
+
+<p>L'école d'Ionie ne conçut pas le problème de la science dans toute sa
+généralité. Elle cherche le principe du monde physique, et croit le
+trouver d'abord dans quelque chose d'analogue aux phénomènes dont elle
+doit rendre compte. Elle explique l'ensemble des faits sensibles par un
+fait du même ordre. Ses principes sont des substances ou des forces
+physiques: l'eau, l'air, le feu, l'attraction, la répulsion.</p>
+
+<p>Les Pythagoriciens cherchent aussi la cause des phénomènes, non plus du
+monde physique seulement, mais aussi du monde moral. Leur pensée est
+assez mûre pour comprendre que les vrais principes des phénomènes ne
+peuvent pas appartenir eux-mêmes à l'ordre phénoménal; aussi ne les
+cherchent-ils point parmi les choses corporelles ou dans les affections
+morales, mais dans le pur élément de la forme et de la pensée, qui
+semble appartenir également à toutes les sphères de la réalité. Ce ne
+sont plus l'air et le feu, l'amour et la haine, c'est l'impair et le
+pair: la monade, principe de l'unité, de la concentration, de la forme
+et de la pensée; la dyade, principe de la pluralité, de l'expansion et
+de la matière.</p>
+
+<p>L'école d'Élée eut la gloire de placer la philosophie dans son centre,
+en lui assignant pour tâche le développement de l'idée de l'infini.
+L'infini existe: ce mot est le drapeau des Éléates; c'est aussi,
+Messieurs, à peu près tout leur système.</p>
+
+<p>La philosophie des Éléates a pour objet le déploiement d'une seule idée.
+Cette idée, ils ne la saisissent pas, puisque l'infini, tel qu'ils le
+comprennent, est incompatible avec l'existence du monde; lorsqu'il
+s'agit d'expliquer le monde, Parménide est obligé de recourir à d'autres
+principes.</p>
+
+<p>Le sensualisme ionien, en laissant la vérité sans critère certain, la
+spéculation d'Élée, en niant les phénomènes, favorisèrent le
+développement d'un scepticisme dont les conséquences immorales
+blessèrent le noble cœur de Socrate. Socrate affirme qu'il y a une
+vérité, parce qu'il y a une vertu. Il l'affirme et il le prouve! Se
+fondant sur les besoins les plus élevés de l'âme, il parle à ses amis de
+l'immortalité, d'un Dieu personnel et libre, sans résoudre les
+difficultés que ces grandes idées offrent à la raison.</p>
+
+<p>Animé de la foi de Socrate, cherchant à réaliser son programme en
+l'élargissant, Platon s'élève, mais lentement et comme en frémissant,
+sur le chemin frayé par les Pythagoriciens, vers l'Unité de Parménide.
+Le caractère de sa philosophie se révèle dans la plus haute de ses
+idées: celle du Bien supérieur à toute intelligence, supérieur à l'être.
+Platon a d'excellentes raisons pour mettre le développement complet de
+cette métaphysique dans la bouche de Parménide. Le Dieu de Parménide est
+bien celui auquel conduit régulièrement la dialectique platonicienne.
+Cette idée apparaît distinctement dans plusieurs dialogues et dans les
+plus importants. De cette cime escarpée et déserte, il est impossible de
+redescendre aux choses particulières. Aussi Platon commence-t-il à
+redescendre en partant d'un point moins élevé. Quand il veut expliquer
+la réalité, il ne la déduit pas du principe premier, mais plutôt des
+intermédiaires, qu'il a découverts en s'élevant des faits au principe.
+Dans ces intermédiaires, qu'il appelle les <i>Idées</i>, il voit les
+puissances réelles du monde intelligible et, jusqu'à un certain point,
+de notre monde, quoiqu'on ne s'explique pas bien en quoi consiste cette
+participation des choses terrestres aux Idées qui fait des choses ce
+qu'elles sont et joue un si grand rôle dans l'économie du système
+platonicien.</p>
+
+<p>Les Idées essentielles sont le principe de l'identité ou de la réalité
+générale, et le principe de la différence ou de la privation: le <i>même</i>
+et l'<i>autre</i>; on trouve en elles une ressemblance un peu équivoque,
+indécise en tout cas, avec la monade et la dyade pythagoriciennes,
+auxquelles Platon recourt ailleurs. Celles-ci, nommées également
+l'illimité et le limité, lui fournissent les explications les plus
+profondes des phénomènes. Enfin, Messieurs, dans le célèbre dialogue où
+Platon se propose expressément de dire comment toutes choses procèdent
+du premier principe, il ne place point au commencement l'Unité de
+Parménide, mais un Dieu que sa dialectique ne lui a pas fourni, un Dieu
+que sa dialectique ne lui permettrait pas de considérer comme le
+principe premier, un Dieu qui réfléchit et qui délibère, un Dieu qui
+agit et qui se meut, le Dieu de Socrate, un δηµι8ργóς,<a id="footnotetagT1" name="footnotetagT1"></a>
+<a href="#footnoteT1"><sup class="sml">T1</sup></a> excellent
+ordonnateur d'une matière préexistante. Platon
+retombe donc, comme son maître Parménide, dans un dualisme que ses
+maîtres pythagoriciens n'avaient pas surmonté non plus, malgré leur
+sincère effort. Platon n'explique pas, comme l'ont essayé les
+néoplatoniciens, ses très-libres interprètes, le rapport entre ce
+démiurge et l'unité absolue; non: il substitue purement et simplement le
+démiurge à l'ineffable unité. Il y a donc une lacune, une grande lacune,
+Messieurs, entre la métaphysique platonicienne et le récit de la
+création contenu dans le <i>Timée</i>. Ce récit exprime peut-être, dans ses
+grands traits du moins, les convictions personnelles de Platon, mais il
+ne fait pas corps avec sa philosophie. Il faut en convenir, bien qu'il
+en coûte, Platon n'a pas pu s'avancer jusqu'à la philosophie
+progressive;--pourquoi? parce que son travail régressif était
+insuffisant. Il voulait arriver à Dieu, il le cherchait, il ne l'a pas
+trouvé, du moins sur le chemin de la pensée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteT1"
+name="footnoteT1"><b>Note T1: </b></a><a href="#footnotetagT1">
+(retour) </a> Note du transcripteur: Le caractère problématique <img alt="" src="images/005.png"> a été
+remplacé dans le texte grec par le chiffre 8.</blockquote>
+
+<p>Les deux moitiés de la doctrine platonicienne ne contrastent pas moins
+par la forme que par le fond. La forme de la première est la pure
+analyse des notions universelles, la dialectique la plus abstraite et la
+plus sévère. La forme de la seconde est le mythe; c'était la seule
+possible.</p>
+
+<p>Cette différence fait vivement ressortir chez Platon l'opposition des
+deux disciplines, la recherche du principe et l'explication des faits.</p>
+
+<p>Chez Aristote, au contraire, cette distinction tend à s'effacer.
+Aristote commence par analyser les conditions d'existence d'un être
+particulier et s'élève graduellement à la conception de l'être parfait,
+qui possède en lui-même toutes les conditions de l'existence. Cet être,
+il le conçoit comme la forme pure et sans matière, comme l'activité pure
+ou l'acte pur. C'est une pensée qui n'a d'autre substance et d'autre
+objet qu'elle-même. La pensée qui se contemple elle-même: tel est le
+Dieu d'Aristote. Mais les êtres particuliers, pour qui le prince des
+naturalistes n'a point les dédains de l'école italique, comment
+naissent-ils de cette pure conscience de soi? voilà ce qu'Aristote ne se
+met pas même en devoir d'expliquer. Il essaie bien de faire comprendre
+les rapports que les êtres particuliers, une fois posés dans leur
+hiérarchie, soutiennent avec l'intelligence absolue. Il nous montre en
+Dieu le parfait régulateur de l'univers. Le Dieu d'Aristote gouverne le
+monde sans le connaître, sans y toucher, parce qu'il est l'entier
+accomplissement de l'être; ainsi tout être imparfait, tendant à sa
+réalisation la plus complète, aspire naturellement à lui. Les choses
+étant données, la philosophie d'Aristote explique leur conservation et
+leur harmonie. L'ordre de l'univers est le même que celui de sa
+philosophie, tout converge vers le principe dans l'univers comme dans
+ses livres. Mais le problème des origines reste dans l'ombre, et si nous
+cherchons à écarter le voile qui le couvre, c'est encore le dualisme que
+nous apercevons derrière. Aristote pensait trouver sans doute la raison
+d'être du monde dans l'opposition primitive de l'être parfait et de
+l'être en puissance; mais on ne voit point comment l'être en puissance,
+le sujet des développements, la matière, pourrait procéder de l'être
+parfait. Le Dieu d'Aristote ne fait pas comprendre l'existence du fini.
+Le péripatétisme ne donne aucune réponse à la première question que se
+pose l'esprit lorsqu'il se met en quête d'un système: quel est le
+principe de l'être? Dans ce sens, le péripatétisme n'est pas un système,
+et c'est peut-être pour cela qu'il a pu subsister si longtemps en bonne
+harmonie avec la théologie chrétienne. Comme la question de la création
+n'est pas touchée dans Aristote, on fut longtemps sans paraître
+s'apercevoir que le Dieu d'Aristote n'est pas un Dieu créateur.</p>
+
+<p>Cependant la science marche. L'idée de l'être inconditionnel se
+détermine peu à peu, les pertes apparentes qu'elle subit sont compensées
+par des progrès supérieurs. Dieu n'est plus, comme chez Platon, le foyer
+des oppositions, la source des idées; il a rompu tout lien avec la
+pluralité; en revanche, il a acquis la conscience de soi-même, qui est
+ici clairement comprise et formellement enseignée. Tout en conservant
+avec soin cette précieuse conquête, Plotin lui rendra sa fécondité et
+complétera la notion de l'intelligence.</p>
+
+<p>Le néoplatonisme, auquel nous passons, Messieurs, sans nous arrêter aux
+systèmes d'Épicure et de Zénon, qui n'ont pas de métaphysique originale,
+le néoplatonisme, lui, pose franchement la question de l'origine des
+choses. Il la résout par l'émanation. Les puissances inférieures et les
+choses particulières découlent du principe suprême par émanation,
+c'est-à-dire par l'effet d'une production nécessaire, éternelle. Il
+appartient à l'essence de l'être réel de produire son semblable; sa vie
+se passe à produire son semblable, ou plutôt la réalité de son être
+consiste en cela, car l'être c'est l'activité; être c'est agir, c'est
+produire. L'être premier produit donc un être semblable à lui. J'ai dit
+semblable et non identique. Ils sont profondément distingués par cela
+seul que le second a une cause, tandis qu'il n'y a rien avant le
+premier. Il ne peut y avoir qu'un seul terme absolument parfait, le
+second déjà ne l'est plus; or, comme être c'est produire, la production
+du second est moins parfaite, il se réalise moins complètement dans son
+image, en sorte que le troisième terme diffère plus du second que le
+second ne diffère du premier; la distance qui sépare les échelons
+grandit toujours. Ainsi de l'unité absolument simple, incompréhensible,
+procède un principe moins pur, où nous trouvons déjà la dualité du sujet
+et de l'objet, du savoir et de l'être, sans laquelle il n'y a pas
+d'intelligence possible. De l'intelligence absolue naît à son tour le
+principe du mouvement, de la vie et de la volonté, c'est l'âme divine,
+le créateur. De l'âme universelle vient enfin le monde, c'est-à-dire la
+hiérarchie des esprits du monde, jusqu'à ce qu'on arrive à un principe
+trop imparfait, trop dépouillé pour pouvoir produire encore une image de
+lui-même. Cet être inerte et privé de l'être, c'est la matière.</p>
+
+<p>Si l'on demandait aux néoplatoniciens par quelle voie ils obtiennent
+leur unité absolue et leur principe d'émanation, ils répondraient que
+c'est un mystère, un miracle, un suprême élan de l'âme contemplative qui
+s'élève à l'enthousiasme par la prière et s'unit immédiatement à Dieu
+dans l'extase. Nous ne les contredirons point, mais nous rappellerons
+avec l'excellent historien de l'école d'Alexandrie, M. Jules Simon, que
+l'unité absolue de Plotin, le simple, le Dieu supérieur à l'être, n'est
+autre chose que l'Être des Éléates et le Bien de la dialectique
+platonicienne, tandis que le second degré, la seconde hypostase de la
+divinité, l'intelligence, reproduit le Dieu d'Aristote enrichi par la
+doctrine platonicienne du monde idéal. Enfin, dans l'âme universelle,
+nous retrouvons le Dieu des mythes, le Dieu du Timée. Le principe du
+mouvement progressif, l'idée d'émanation ou de production nécessaire, se
+trouve également en germe dans la philosophie antérieure, qui avait
+aperçu et proclamé que l'activité est l'essence de l'être.</p>
+
+<p>Le néoplatonisme a donc mis à profit toutes les conceptions précédentes,
+qu'il s'est efforcé de concilier. Il l'a fait avec une extrême grandeur.
+Résumant l'Orient et la Grèce, la pensée antique tout entière, il pèse
+d'un poids immense sur la philosophie moderne. Traduit par l'arianisme
+en langage chrétien, il a failli bouleverser le dogme; puis,
+s'infiltrant par de secrets canaux dans la pensée de saint Augustin,
+dont il forme la logique et la méthode, il circule comme une sève amère
+dans toute la théologie scientifique du moyen âge, dont la nôtre n'est
+qu'un débris. Il a brillé d'un nouvel éclat aux temps féconds de la
+Renaissance; il vit encore dans la philosophie contemporaine et jusque
+chez ceux qui s'en doutent le moins. La superstition néoplatonicienne de
+Leibnitz, de Hegel et de leurs disciples est l'un des principaux
+obstacles à l'avènement de la philosophie que nous cherchons, bien qu'à
+certains égards le néoplatonisme l'ait peut-être servie.</p>
+
+<p>Permettez-moi de concentrer mes objections essentielles contre lui en un
+mot, que je livre à vos réflexions:</p>
+
+<p>Une étude attentive de l'idée d'émanation fait voir qu'elle conduit à
+l'idéalisme, qu'il faut bien distinguer du spiritualisme véritable. Si
+toute activité est idéale, les produits ne peuvent être que des images,
+savoir: des images du principe actif. Les êtres dérivés seraient des
+ombres, des ombres d'ombres, et ainsi de suite. Toute création serait
+nécessaire, et l'activité créatrice se confondrait avec celle de la
+conscience. Mais le principe de l'idéalisme est gratuit. Nous pouvons
+admettre, comme nous le faisons, qu'être soit agir, qu'agir soit
+produire, sans arriver encore à l'image. L'acte constitutif de l'être
+n'est pas la production d'une image, c'est la production de soi-même.
+Puis, même en accordant que l'être n'existe qu'en créant incessamment un
+produit distinct de lui-même, nous n'arrivons point encore à la
+hiérarchie des émanations. L'explication néoplatonicienne du monde
+repose sur l'axiome que l'image est inférieure à son modèle, l'œuvre à
+l'ouvrier. Eh bien, cette proposition subrepticement introduite est une
+manifeste contradiction. S'il est vrai qu'être signifie: produire son
+image, la perfection de l'être réside dans la production parfaite;
+l'image de l'être parfait est une parfaite image, c'est-à-dire, une
+image égale au modèle, ce qui nous conduit non point à la série
+décroissante des émanations de Plotin, mais à la trinité d'Athanase.
+L'élément vrai peut-être, de la pensée émanationiste ne contient pas
+l'explication des choses finies; il laisse subsister tout entier le
+problème de la création; il n'efface pas le caractère accidentel du
+monde; il n'exclut pas la solution chrétienne, la liberté, que les Grecs
+ont entrevue sans pouvoir la saisir.</p>
+
+<p>La philosophie ancienne n'a surmonté ni la fatalité ni le dualisme. Elle
+s'éteint, laissant la tâche inachevée. Tout est à recommencer, mais rien
+ne sera perdu.</p>
+
+<p>L'Église chrétienne dans le monde ancien travaille à l'élaboration du
+dogme. La philosophie proprement dite se trouve dans les hérésies, et
+cette philosophie, c'est tout naturellement la philosophie des Grecs, la
+philosophie païenne. Il n'en reste que trop dans la pensée des Pères les
+plus orthodoxes. Cependant l'idée chrétienne se formule en même temps
+que la chrétienté prend racine. Cette idée, les auteurs chrétiens ne
+l'inventent pas, ils la trouvent en germe dans leur foi et se bornent à
+l'énoncer. La pensée chrétienne est très profonde; elle n'est pas libre.
+Elle forme un système, non une science.</p>
+
+<p>Quand l'humanité chrétienne fut constituée par la formation de nouveaux
+peuples, de langues et de lois nouvelles, l'opposition de la forme et du
+contenu, du dogme et de l'intelligence, se rétablit. Il ne s'agit pas de
+déterminer le dogme, il est arrêté, il est debout; il s'agit de le
+justifier aux yeux de la pensée, de le démontrer. Le dogme et la raison
+sont en présence l'un de l'autre, il faut les concilier. C'est l'œuvre
+de la philosophie du moyen âge, de la scolastique, dont l'apparente
+uniformité recouvre de profondes oppositions. La plus générale s'établit
+d'assez bonne heure entre la scolastique pure, source commune du
+rationalisme et de l'orthodoxie, et la philosophie mystique, plus
+intimement chrétienne que sa rivale et plus indépendante par l'effet de
+cette intimité. L'une et l'autre reconnaissent l'autorité et la valeur
+absolue de la Révélation. Saint Anselme est à quelques égards leur
+auteur commun.</p>
+
+<p>La scolastique proprement dite trouve dans saint Thomas d'Aquin son
+expression la plus pure et la plus parfaite. Son rival, Scot, «le
+docteur subtil,» la pousse au delà de ses propres limites et la conduit
+au mysticisme d'un côté, de l'autre à la libre spéculation. Le caractère
+particulier de la scolastique pure nous paraît marqué par la
+distinction, devenue si populaire, entre les vérités chrétiennes
+démontrables par la raison, et les vérités qui la passent. Cette
+distinction peu solide favorisait l'autorité de l'Église, dans l'intérêt
+de laquelle on l'imagina peut-être. Aussi longtemps que la divinité du
+christianisme était placée au-dessus du doute, il importait de
+soustraire à l'examen de la raison individuelle les vérités nécessaires
+au salut. Plus tard la raison s'étant graduellement émancipée, cette
+division fut conservée dans un esprit bien différent. Les principes que
+l'on croyait pouvoir prouver furent seuls maintenus sous le nom de
+religion naturelle; le reste fut éconduit, d'abord avec des révérences,
+puis autrement. La scolastique fit ainsi une œuvre à laquelle ses
+fondateurs ne songeaient point.</p>
+
+<p>De toute cette métaphysique religieuse, rien n'est resté plus populaire
+que les preuves de l'existence de Dieu, groupées depuis longtemps sous
+trois chefs: la preuve ontologique ou <i>a priori</i>,--la preuve
+cosmologique, tirée de l'existence du monde en général, la preuve
+expérimentale, tirée de la considération des merveilles de la création.</p>
+
+<p>Anselme a trouvé la première chez saint Augustin. Descartes se l'est
+appropriée, saint Thomas ne l'adopte pas. On peut la résumer ainsi: Nous
+avons l'idée d'un être parfait; mais la perfection de l'être implique
+son existence réelle, l'idée d'un être parfait existant serait plus
+parfaite que celle d'un être parfait, abstraction faite de son
+existence; donc l'être parfait dont nous avons l'idée, existe. Un
+contemporain de saint Anselme objectait déjà, comme Kant, que la
+conclusion est exorbitante. La conclusion légitime serait seulement:
+Nous avons l'idée d'un être parfait qui existe. S'il est vrai que
+l'existence réelle soit une perfection de l'idée, ce que je ne veux pas
+examiner, il en résulterait que l'existence de l'être parfait est
+nécessaire, s'il existe, ou que nous avons l'idée d'un être existant;
+mais parce que nous trouvons en nous l'idée d'un être existant, la
+réalité de cette existence n'est pas encore établie. Cependant, comme
+Hegel le fait observer, l'argument ontologique n'est pourtant pas sans
+quelque valeur. Il ne prouve pas, mais il en appelle à une certitude
+immédiate. De ce que nous pensons nécessairement une chose, il ne
+résulte pas logiquement que cette chose soit: cela est vrai; mais il
+n'est pas moins vrai de dire que toute certitude aboutit en dernier
+ressort à cette nécessité de penser les choses. La vérité de la logique
+elle-même n'a pas d'autre garantie, et ne se prouve pas logiquement. La
+question sérieuse serait de savoir si nous possédons réellement <i>a
+priori</i> l'idée déterminée d'un être parfait. À cette question nous
+sommes obligés de répondre: Non. Si l'idée de l'être parfait était
+immédiatement déterminée dans notre esprit, les religions et les
+philosophies ne la développeraient pas dans les directions les plus
+opposées.</p>
+
+<p>La preuve <i>a priori</i> nous laisse en face de l'idée abstraite d'un être
+inconditionnel, d'un être existant de lui-même, quel qu'il soit, car
+c'est là ce que la pensée affirme immédiatement. Par ce résultat elle se
+rapproche beaucoup du second argument que voici: Le fait de l'existence
+contingente implique un être nécessaire. Tous les êtres ne peuvent pas
+avoir leur cause hors d'eux-mêmes; il y en a nécessairement un qui est
+sa propre cause. Le raisonnement est solide, mais il nous apprend peu de
+chose sur la nature de l'être premier, il ne résout point les
+difficultés entre le panthéisme et la religion.</p>
+
+<p>Enfin, l'harmonie, la beauté de l'univers fournissent un texte à des
+considérations très-vulgaires ou très-spéculatives, selon le tour des
+esprits; elles nous conduisent à l'idée d'une sagesse excellente, mais
+non pas à celle d'un être infini; car le monde susceptible d'être connu
+par l'expérience est nécessairement fini. Il n'est donc pas besoin pour
+l'expliquer de supposer une cause infinie; mais, en logique, ce qui
+n'est pas indispensable n'est pas légitime non plus.</p>
+
+<p>Les preuves que nous rappelons supposent l'idée de Dieu déjà présente,
+elles ne la produisent pas; elles ne suffiraient pas à elles seules pour
+nous faire connaître le Dieu des chrétiens.</p>
+
+<p>Ceci s'applique à la religion soi-disant naturelle du dernier siècle
+plutôt qu'aux grands et sérieux travaux des docteurs du moyen âge. La
+nature divine fait l'objet essentiel de leurs réflexions. Ces études
+atteignirent un degré remarquable d'élévation et de profondeur chez
+ceux-là même qui avaient circonscrit la mission de la science dans des
+limites plus étroites.</p>
+
+<p>Une grande idée domine la théologie de saint Thomas, c'est l'idée de
+saint Augustin, la nécessité de la perfection. Thomas la présente avec
+beaucoup de sagesse et de précautions, mais les distinctions et les
+réserves dont il l'entoure n'ont pas empêché le principe de porter ses
+fruits. Ceux-ci apparaissent assez distinctement dans la <i>Théodicée</i> de
+Leibnitz, ouvrage de scolastique ingénieuse que nous pouvons bien
+rappeler ici, puisque saint Thomas en a fourni la substance. D'après
+saint Thomas, Dieu, pure et parfaite activité, se produit lui-même par
+une volonté nécessaire, qui peut être connue <i>a priori</i> parce qu'elle
+résulte de son idée même; cette nécessité est absolue. La perfection de
+la volonté dont Dieu se veut lui-même, est la cause de la création, car
+Dieu se veut tel qu'il est, comme l'être parfait, comme la bonté
+suprême: la suprême bonté consiste à se communiquer. Dieu veut donc se
+communiquer, parce qu'il veut être. Ainsi la création est nécessaire,
+mais d'une nécessité dérivée, tandis que l'existence de Dieu est d'une
+nécessité absolue, bien qu'elle résulte de sa volonté comme la création.</p>
+
+<p>Le point décisif étant tranché, le reste va de soi-même. La bonté de
+Dieu n'est autre chose que sa réalité, car en Dieu tous les attributs se
+confondent, ou plutôt il n'y a point d'attributs. Se communiquer, c'est
+répandre son être, c'est produire un être identique au sien. Mais l'être
+créé ne saurait être vraiment identique à Dieu, il ne peut que lui
+ressembler. Ce qui ressemble le plus à la parfaite unité, c'est la
+complète totalité, l'ensemble harmonieux de tous les degrés de l'être.
+Le monde accompli que Dieu crée et qu'il doit créer en vertu de sa
+bonté, unit donc tous les degrés de l'être; mais l'être, c'est le bien,
+nous l'avons vu; le non-être ou la limitation de l'être est donc le mal,
+et le mal appartient à l'essence de la création, le mal est impliqué
+dans l'idée même d'une création. Chaque être particulier est
+nécessairement mauvais pour autant qu'il est limité, et dans ce sens le
+mal, tous les degrés du mal, remontent à la causalité divine. Mais la
+pluralité des degrés de l'être est nécessaire à la perfection du tout.
+Ce que Dieu veut, c'est cette perfection. Dieu ne veut donc le mal qu'en
+vue du bien. Au point de vue de l'ensemble le mal est sans réalité, et
+comme chaque être particulier appartient à cet ensemble, il est par
+là-même affranchi du mal, de sorte que la bonté de Dieu se manifeste en
+lui pure et parfaite.</p>
+
+<p>La hiérarchie de l'être part des corps et s'élève aux esprits. Sans la
+suivre jusqu'aux célestes puissances dont le «docteur angélique» a
+décrit l'armée avec un soin minutieux, arrêtons-nous un instant au degré
+qui nous intéresse le plus: L'âme humaine forme le lien entre le monde
+corporel et celui des esprits purs. Elle est aussi bien l'être naturel
+le plus parfait que l'esprit le moins élevé. Le but de sa volonté est
+déterminé par son essence: c'est la félicité, la parfaite réalité, la
+possession de Dieu; mais ce but n'est pas clairement aperçu.
+L'intelligence imparfaite nous présente plusieurs moyens apparents de
+l'atteindre, c'est-à-dire plusieurs buts prochains entre lesquels il
+faut choisir. Telle est l'origine, telle est la place de la liberté. La
+question du mal moral est résolue par ces principes. Les développements
+étendus qu'elle reçoit servent plutôt à voiler la solution qu'à
+l'éclaircir. Le mal moral résulte d'une erreur de l'intelligence;
+celle-ci est la suite de son imperfection primitive, de son défaut
+d'être, nécessaire à la réalisation de tous les degrés du possible,
+c'est-à-dire à la réalisation du monde parfait, à la manifestation de la
+bonté divine. Il faut croire que telle est la pensée chrétienne, puisque
+saint Augustin et Calvin sont ici d'accord avec le prince de l'École. Il
+faut croire que ce fondateur de la théologie orthodoxe enseigne la
+vérité philosophique, puisque Leibnitz le copie. Mais derrière Leibnitz
+je vois Spinosa, derrière Augustin je vois Plotin, et je doute. Je sais
+bien que si je crois en Dieu, il faudra finir par un optimisme, mais cet
+optimisme-ci ne satisfait pas aux besoins de ma conscience, j'en cherche
+un autre, qui peut-être est déjà trouvé depuis bien des siècles.</p>
+
+<p>Le rival de saint Thomas au moyen âge, Jean Duns Scot, nous semble
+effectivement avoir posé dans la forme la plus simple et la plus
+précise, le principe de la philosophie à laquelle nous aspirons. Si la
+doctrine de Thomas peut se résumer dans cette formule: Dieu est l'être,
+l'esprit de celle de Scot s'exprimerait mieux en disant: L'être est
+Dieu<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Il y a une grande différence entre ces deux idées, qui
+conduisent à deux méthodes contraires. Saint Thomas et sa grande école
+s'efforcent de ramener à l'apparente simplicité de l'abstraction les
+rapports concrets du dogme et de la morale. Scot, au contraire,
+s'efforce de compléter, d'enrichir, d'élever et de transformer l'idée
+abstraite qui lui sert de point de départ: vivante spéculation, dont la
+pesanteur des formes scolastiques cache à demi les hardis mouvements. Ce
+qu'il cherche à comprendre, c'est ce qui, dans l'être infini, fait le
+caractère divin. Sa preuve de l'existence de Dieu est une vaste synthèse
+par laquelle il unit et combine en une seule idée tout ce que
+l'expérience et la raison nous font entrevoir sur la nature de l'absolu.
+Il prouve d'abord trois thèses différentes, puis il les ramène à une
+seule conception, enfin il démontre que cette idée totale ne convient
+qu'à un seul être. Il y a une première cause, un bien suprême, un être
+souverainement parfait; mais chacune de ces primautés (<i>primitates</i>)
+implique les autres. La cause première ne peut être que Dieu dans la
+totalité de ses attributs divins; telle est la thèse fondamentale, et
+toute l'argumentation de Duns Scot a pour but de développer l'idée de
+l'absolu en la tirant de la notion de cause. Après avoir établi sur la
+nécessité de la cause première la nécessité de l'existence de Dieu dans
+la triplicité de ses caractères essentiels d'être absolu, de cause
+absolue et de but absolu, caractères dont l'un comprend nécessairement
+les autres et qui, par cette pénétration réciproque, forment une
+parfaite unité; nous le voyons tirer de cette conception fondamentale
+les attributs ultérieurs de la Divinité. L'intelligence est impliquée
+dans l'idée de but, la volonté dans celle d'une cause dont aucune
+nécessité naturelle ne saurait déterminer l'action. La parfaite
+simplicité de l'être divin, l'infinité de sa puissance découlent de
+l'idée principale avec non moins de facilité. Du reste, tous ces
+attributs, abstractions de la pensée qui réfléchit sur la nature des
+êtres finis, reçoivent une valeur transcendante lorsqu'on les applique à
+Dieu. Scot ne se borne pas à répéter cette assertion un peu vague; il la
+prend au sérieux et la féconde. C'est ainsi qu'il résout avec une
+netteté parfaite l'idée de la toute-présence divine dans celle de la
+volonté, en faisant observer qu'avant la création il n'est point
+nécessaire de se représenter Dieu comme remplissant l'espace, attendu
+qu'il n'est pas nécessaire de se représenter l'espace comme existant
+avant la création. Dieu crée l'espace sans que pour cela son essence ait
+subi d'altération; il n'est donc en rapport avec l'espace que selon sa
+volonté. Tout en lui se résout en volonté. Si le savant minorite n'a pas
+donné à cette proposition sa forme suprême, il en a du moins aperçu la
+portée infinie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Conceptus deitatis in se perfectior est conceptu
+infinitatis, quod Deus concipi nequeat sine infinitate, bene vero
+infinitas sine deitate.» SCOT.</blockquote>
+
+<p>Comme il s'élève à Dieu en partant du monde fini par l'intermédiaire de
+l'idée de cause, de même il prouve la liberté de Dieu par la présence de
+la liberté dans le monde fini, qui est, dit-il, une vérité
+indémontrable, mais immédiatement certaine. Il y a dans le monde des
+causes libres d'agir ou de ne pas agir, il y a des faits qui peuvent se
+produire ou ne pas se produire. Il y a quelque chose de contingent, nous
+ne saurions le mettre en doute, et la question n'est pas là, la question
+est de savoir comment cette contingence peut être expliquée. Eh bien!
+dit Scot, et nous ne pensons pas que ce raisonnement ait jamais été
+réfuté: pour comprendre comment il y a une contingence dans le monde, il
+faut absolument reconnaître la contingence de l'acte créateur; car si la
+cause première agit nécessairement, elle imprime à la seconde une action
+nécessaire, et ainsi la nécessité, une fois établie dans le premier
+principe, s'étend jusqu'aux extrémités. Si le monde n'est pas tout
+entier le résultat d'un acte libre, il ne peut y avoir aucune liberté
+dans le monde<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> <i>Opus oxoniense</i>, lib. I, fol. 25, comp. fol. 130, ed.
+Venet. 1519.</blockquote>
+
+<p>Le monde est le produit d'une volonté absolue. Nous nous élevons à
+l'idée de cette volonté en affranchissant celle de la nôtre des
+limitations que découvre en elle une pensée attentive. Ainsi notre
+volonté peut se diriger vers des objets opposés les uns aux autres, mais
+elle ne le peut que successivement; cette restriction naît de la loi du
+temps à laquelle elle est soumise. La volonté absolue peut poser les
+contraires et les pose en effet par un acte identique et simultané. La
+sagesse de Dieu vient se résoudre, comme sa toute-présence, dans cette
+absolue volonté. Il est absurde de demander si Dieu aurait pu créer un
+monde meilleur qu'il ne l'a fait. Cette question suppose un idéal
+distinct de Dieu, tandis que Dieu est avant tout. Dire que Dieu veut le
+bien est une tautologie, puisque la volonté de Dieu est la définition
+non moins que la source du bien. Le bien, c'est ce que Dieu veut.</p>
+
+<p>La création du monde est donc un acte absolu de liberté; elle n'est
+déterminée par aucune nécessité résultant ni de l'intelligence de Dieu
+ni de son essence. Le monde pourrait être ou ne pas être, et la seule
+raison que l'on puisse assigner à son existence, c'est que Dieu le veut.
+Les idées des choses possibles sont sans doute éternellement présentes à
+la pensée suprême, mais dans l'infinité des possibles Dieu réalise ceux
+qu'il veut et comme il le veut. Par un acte absolu Dieu pose l'univers
+avec la totalité des oppositions qu'il renferme; le temps et l'espace
+sont les formes dans lesquelles se réalisent les contraires.</p>
+
+<p>Cependant une volonté libre implique un but; nous ne prétendons point
+que la création soit sans but, et nous marquons ce but, plus
+expressément encore que ne le fait Thomas dans l'idée de l'amour de Dieu
+pour l'être dont il conçoit l'existence possible; mais nous ne
+prétendons pas, comme Thomas, épuiser par cette notion d'amour ou de
+bonté la nature essentielle de Dieu; ce serait le sûr moyen de l'altérer
+et de la perdre. Si la création est libre parce que la créature est
+libre, l'amour, qui seul explique cette création, est lui-même un libre
+amour. C'est l'expression du fait, c'est la forme suprême que revêt
+l'absolue volonté, c'est le but que Dieu s'est proposé, la première
+intention, qui se manifeste à nous comme la fin suprême.</p>
+
+<p>J'insiste avec quelque force sur ces idées, parce que je les adopte,
+Messieurs. Les occasions d'y revenir ne sauraient nous manquer. J'en ai
+dit assez aujourd'hui pour faire voir jusqu'où l'intelligence fécondée
+par le christianisme s'était avancée dans la recherche de son objet au
+siècle qui bâtit les cathédrales.</p>
+
+<p>Jean Scot mourut à Cologne. Sa tombe ignorée repose au pied des murs,
+alors fondés à peine, que de fidèles mains s'efforcent aujourd'hui de
+réunir en voûtes harmonieuses; mélancoliques débris d'un âge immense, où
+la pierre et la pensée semblaient fleurir au souffle puissant de
+l'infini.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CINQUIÈME LEÇON.</h3>
+
+
+<p>Parallèle entre saint Thomas et Duns Scot. Thomas dogmatique, Scot
+critique, Thomas fondé sur les notions nécessaires de la raison, Scot
+sur la conscience du moi. Par ce côté, il se rapproche du
+mysticisme.--Le mysticisme se fondant sur un mode particulier
+d'expérience intérieure, se détache de la philosophie pour laquelle il
+est un sujet sérieux d'étude. Hugues et Richard de St.-Victor.
+Importance de leurs travaux pour la psychologie.--Déduction de la
+trinité divine d'Anselme, fondée sur la notion de l'intelligence
+absolue.--Déduction de la trinité divine de Richard de St.-Victor fondée
+sur l'idée que Dieu est amour, parce que l'amour est la perfection, et
+que l'accomplissement de l'amour parfait exige trois personnes
+parfaites.--- À la base de cette théorie est l'absolue liberté. Elle
+établit positivement la contingence du monde ou la gratuité de la
+création. Reymond de Sabeyde fait de l'intérêt moral le critère suprême
+de la vérité théorique. Ce point de vue revient au fond à celui
+d'Anselme, la conscience morale de l'humanité moderne étant fille du
+christianisme. Cette identité de la conscience morale et du
+christianisme fait la légitimité scientifique d'une philosophie
+chrétienne.--La négation du dogme comme tel était une phase nécessaire
+de l'affranchissement de la pensée.--Démolition du moyen âge,
+restauration de l'antiquité. Philosophie de la renaissance. Giordano
+Bruno.--Cabale. Elle considère la création comme une restriction
+partielle de l'existence absolue. Elle pose l'unité de l'être
+créé.--Mysticisme du XVIme siècle.--Jaques Böhm. La manière intuitive
+dont il expose l'acte de la vie divine fait apercevoir la conciliation
+des idées d'Anselme et de Richard de St.-Victor sur la Trinité.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p><br>
+
+<p>Il y a, Messieurs, quelque chose de fort instructif dans l'opposition si
+connue et si rarement approfondie de Thomas et de Scot. Ce sont deux
+chefs d'école, au vrai sens du mot, car ils représentent deux tendances,
+deux besoins impérissables de l'esprit humain. La lutte des scotistes et
+des thomistes recommença sous d'autres noms après que la scolastique fut
+tombée dans l'oubli. Elle n'est point encore vidée. Leibnitz et Spinosa,
+M. Cousin, Hegel à quelques égards, sont thomistes aussi bien que M.
+l'abbé Rosmini; Kant était du parti de Scot. Si nous avions besoin
+d'autorités pour justifier notre préférence, celle-ci nous tiendrait
+lieu de beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>La clef du système de Scot est l'idée de cause; celle du système de
+Thomas, l'idée d'être. Cela explique leurs divergences. La notion de
+cause conduit directement à celles d'activité et de volonté. L'esprit de
+la philosophie de Scot est de tout résoudre en volonté; il tend à
+montrer qu'il n'y a en Dieu que pure volonté, dès lors que l'être est
+volonté, et que les différents ordres de l'existence ne sont que les
+degrés du développement de la volonté, les déterminations qu'elle se
+donne elle-même.</p>
+
+<p>Thomas d'Aquin incline au contraire à voir dans la volonté, partout où
+elle se présente, une conséquence de la nature de l'être qui veut; ainsi
+la volonté divine est déterminée par l'essence divine, et le monde,
+déterminé dans son être, résulte de Dieu par la nécessité de cette
+essence. L'enchaînement universel est immuable. Tout se qui est doit
+être; rien ne saurait être autrement qu'il n'est. Le spinosisme est au
+bout de la pente, disons mieux, Messieurs, le spinosisme est là tout
+entier, et nous comprenons parfaitement que les écrivains sensés qui
+acceptent de telles prémisses tremblent devant le spinosisme. C'est la
+fatalité des rationalismes de toutes couleurs: Tout est nature, tout est
+ce qu'il est, il n'y a d'initiative nulle part, le mouvement n'est qu'un
+mensonge. La pensée et le monde sont pris dans les glaces.</p>
+
+<p>Tout est au fond libre action,--tout est nécessité naturelle: voilà les
+deux pôles de la philosophie; il faut tourner le gouvernail vers l'un ou
+vers l'autre, on ne peut ni s'arrêter en chemin, ni trouver une voie
+mitoyenne. Les conciliations tentées entre la liberté et la nécessité
+sont toutes partiales; elles ne montrent que l'inquiétude d'un fatalisme
+qui n'ose pas s'avouer, et qui souvent n'ose pas se comprendre lui-même.</p>
+
+<p>Les deux systèmes que nous comparons sont opposés l'un à l'autre dans la
+manière dont ils considèrent le problème de la science aussi bien que
+dans la solution que chacun d'eux en donne. La théologie de Scot
+envisage Dieu surtout comme cause ou comme Dieu, <i>non sub ratione
+infinitatis, sed Deitatis</i>. Elle prend donc son sujet par un angle, sous
+le point de vue de ses relations avec le monde et avec nous. Sans que
+cette distinction fût aussi tranchée qu'elle l'est devenue de nos jours,
+on pourrait presque dire que le système de Scot est subjectif, par
+opposition à la pleine objectivité du thomisme. Scot essaie de faire
+voir ce qu'est Dieu pour nous, comment il faut le comprendre pour
+s'expliquer son rôle vis-à-vis de nous. Dans son plan, la science porte
+sur les rapports plutôt que sur l'essence; sous ce point de vue, sa
+spéculation est moins ambitieuse, plus modeste que le rationalisme de
+saint Thomas, qui, fièrement assis au centre, enseigne ce qu'est l'être
+absolu en lui-même. Il y a dans l'idée dominante de Scot le germe d'une
+philosophie critique. La théologie de saint Thomas est le dogmatisme par
+excellence. Et pourtant c'est celui qui promet le moins qui donne le
+plus. Thomas est plus raisonnable peut-être, mais il y a dans le docteur
+anglais une flamme sans laquelle, en de tels sujets, la raison n'est pas
+lumineuse. On sent dans sa pensée un suprême effort. Aussi l'idée de
+Dieu qu'il nous donne nous paraît-elle plus haute, plus voisine de
+l'absolu que celle de son rival. Assurément elle est plus concrète et
+plus intuitive.</p>
+
+<p>La tendance de saint Thomas et de son école est d'expliquer les
+différences qualitatives par des variations dans la quantité, de ramener
+les notions plus riches et plus compliquées à des éléments simples, mais
+pauvres, de résoudre en un mot le concret dans l'abstrait. L'être, dont
+il fait sa catégorie fondamentale est l'être abstrait, pris dans le sens
+de la définition générale du mot être, ou plutôt dans le sens
+indéfinissable que ce mot reçoit lorsqu'on l'applique indifféremment à
+tous les objets de notre pensée.</p>
+
+<p>Scot, au contraire, luttant contre les habitudes de son siècle, voudrait
+expliquer l'abstrait, qui n'est point réel, par le concret, qui seul
+existe. L'être qu'il connaît et qu'il élève au rang de principe
+universel n'est pas celui de la définition, mais celui de la conscience.
+La seule conscience, en effet, nous fait sentir et toucher l'être; et
+cet être que nous percevons dans la conscience, cet être dont nous avons
+l'intuition, qu'est-il, Messieurs, sinon la volonté? La substance du moi
+n'est et ne peut être que volonté. Il est difficile de s'expliquer
+comment l'on a pu tarder si longtemps à le dire, et contester cette idée
+après qu'elle eût été énoncée; car, à la bien prendre, c'est là une
+vérité d'expérience.</p>
+
+<p>Le péripatétisme a produit cette fâcheuse habitude, si fortement
+enracinée chez saint Thomas, de considérer toujours l'esprit sous
+l'attribut de l'intelligence, au point de faire de l'intelligence
+l'essence même de l'esprit. C'est la source fort peu cachée de
+l'idéalisme, car il est clair que l'intelligence ne peut produire que
+des idées. C'est aussi la source du déterminisme et du fatalisme; la
+nécessité est la loi de l'intelligence, comme Scot le fait
+très-judicieusement observer. Que si donc la volonté trouve
+primitivement sa règle dans l'intelligence, elle est par là-même
+assujettie à la nécessité. «La dernière raison des déterminations libres
+de la volonté est en elle-même, dit M. Royer-Collard, et s'il était
+possible qu'on la découvrît ailleurs, cette découverte serait celle de
+la fatalité universelle.» La métaphysique doit tenir compte d'un mot si
+vrai. Eh bien! si la dernière raison des actes de la volonté est en
+elle-même, c'est que la volonté a sa racine en elle-même, c'est qu'elle
+est substantielle, et comme l'intelligence ne peut être une autre
+substance, il faut reconnaître en elle un caractère, un attribut, un
+phénomène de la volonté. L'intelligence est la réflexion de la volonté
+sur elle-même, elle est déterminée de sa nature, déterminée par la
+volonté dont elle procède.</p>
+
+<p>Ces vérités indispensables à la métaphysique, nous les trouverions dans
+une psychologie bien faite. La supériorité de Scot tient à la fidélité
+de son observation psychologique. La manière dont il conçoit le principe
+de l'être se fonde sur l'intuition de l'âme humaine aussi bien que sur
+les intérêts de la pensée morale et religieuse qui ordonnent, ainsi
+qu'il le dit, «de sauver la contingence du monde.» Par ce côté et par
+d'autres encore, Duns Scot se rapproche des mystiques du moyen âge, que
+nous aurions dû mentionner avant lui, si l'ordre des idées ne nous eût
+semblé plus important que celui des dates. Le mysticisme des
+Bonaventure, des Suso, des Tauler, des Ruysbroeck, des Gerson, est en
+effet d'origine plus ancienne que les Sentences du Lombard dont Thomas
+et Scot sont les plus illustres commentateurs; il procède de l'école de
+Saint-Victor au XIIme siècle, et les moines de Saint-Victor, Hugues et
+Richard, n'ont laissé que peu de chose à faire à la longue lignée de
+leurs disciples, aujourd'hui non moins oubliés que les maîtres. Ils
+méritaient tous une meilleure mémoire.</p>
+
+<p>Il y a sur le mysticisme en général des jugements tout faits dont
+l'équité de l'histoire et l'intérêt de la science sollicitent la
+révision.</p>
+
+<p>Si la base du mysticisme était aussi chimérique qu'on aime à le répéter,
+on s'expliquerait difficilement l'attrait qu'il a exercé sur des
+intelligences fort élevées. Lorsque les principaux écrivains de cette
+famille décriée ont à se prononcer sur des sujets étrangers à leurs
+contemplations favorites, lorsqu'ils sont placés sur le terrain commun à
+tous les penseurs, ils s'y meuvent avec assez d'aisance; ils ne
+paraissent ni obscurs, ni confus, ni préoccupés, encore moins étroits ou
+faibles. Au moyen âge c'est eux qui écrivent de la manière la plus
+claire et la plus humaine. Ils sont généralement plus lisibles que les
+scolastiques proprement dits. Leurs bonnes intentions et leur sincérité
+ne peuvent être mises en doute. Enfin l'on doit remarquer l'accord des
+solutions qu'ils présentent sur les plus mystérieux problèmes, sans que
+cet accord puisse toujours être expliqué par la tradition. Il n'est donc
+pas déraisonnable, et peut-être même, à le bien prendre, est-ce le parti
+le plus sensé, de croire que, lorsqu'ils en appellent à des expériences
+intérieures qu'ils ont faites, ces expériences ne sont pas dépourvues de
+toute espèce de réalité. La saine critique réclame cette concession,
+insuffisante d'ailleurs, je m'empresse de le reconnaître, pour faire
+accepter de plein droit comme vérités scientifiques les résultats
+obtenus par une méthode qui, de l'aveu de ceux qui l'emploient, n'est
+pas à l'usage de tout le monde. Le mysticisme n'est pas une autorité,
+c'est un phénomène, mais c'est un phénomène curieux, important, qui
+demande à ce titre une sérieuse attention et qui attend encore une
+explication véritable. Si l'on peut avec quelque raison donner au
+philosophe la recommandation de ne s'étonner de rien, le conseil de ne
+rien dédaigner est un avis plus sage encore. Trop souvent le dédain
+n'est qu'une défaite. Eh bien! Messieurs, à prendre les choses
+froidement, sans affectation, sans préjugé d'admiration ni de mépris,
+l'étude du mysticisme nous ferait voir en lui un agrandissement de la
+psychologie. Les principaux écrits du chef de l'école mystique du XIIme
+siècle, Hugues, prieur de Saint-Victor, et ceux de son disciple Richard,
+ont pour objet la méthode scientifique et l'étude des facultés humaines.
+L'un et l'autre apportent dans ces sujets une puissance d'observation et
+d'analyse qu'on n'a point assez remarquée. L'école française, jalouse
+des gloires nationales, devrait un souvenir à ces deux moines qui
+philosophaient sous les préaux d'un couvent de Paris.</p>
+
+<p>Les docteurs de Saint-Victor décrivent les procédés habituels de la
+pensée et ils en signalent les imperfections avec une grande liberté
+d'esprit. Chacun des degrés du développement intellectuel est marqué par
+des traits si précis, on se reconnaît si bien dans les sphères
+inférieures, on voit si bien ce qui en fait l'infériorité, enfin les
+intermédiaires sont ménagés avec un art si soigneux, que la pensée du
+lecteur s'élève sans trop d'effort aux régions inconnues de la
+contemplation pure et parfaite. Les livres <i>de l'Âme</i> de Hugues forment
+un traité de psychologie complet et remarquablement judicieux. Le
+<i>Benjamin major et minor</i> de Richard rappelle à la fois le <i>Banquet</i> de
+Platon, la <i>Phénoménologie</i> de Hegel et la <i>Critique de la Raison pure</i>.
+Mais, Messieurs, la question logique ou formelle n'est pas celle qui
+nous occupe, et les digressions nous sont peu permises. Ce qu'il nous
+importe de noter chez les mystiques, c'est la manière dont ils ont conçu
+l'objet capital de la science: l'idée de Dieu.</p>
+
+<p>La théologie chrétienne a concentré ce problème dans le dogme de la
+Trinité. Les premiers docteurs du moyen âge ont essayé de transformer ce
+dogme en pensée. Ils ne s'étaient pas encore avisés de faire un départ
+entre les vérités chrétiennes démontrables à la raison et les vérités
+accessibles à la foi seule, parce qu'ils ne reconnaissaient pas le
+principe de cette distinction. À leurs yeux la raison est impuissante
+sans la foi. Le commencement n'est pas, selon eux, la raison pure, la
+raison vide, abstraction artificielle dont on n'a pas toujours compris
+la portée; leur commencement, c'est l'homme tout entier, tel que l'a
+fait son histoire; c'est le chrétien possédé du besoin de comprendre ce
+qu'il croit; c'est la raison fécondée par la foi. Tel était le point de
+vue des premiers scolastiques, Abélard et Anselme. Les mystiques lui
+sont restés fidèles et l'ont complété. Chez Abélard cependant
+l'équilibre des deux principes n'est pas parfait, et leur unité tend à
+se rompre par des motifs que font assez deviner la vie et le caractère
+de cet illustre infortuné. Sa raison n'est pas la raison chrétienne; il
+n'a pas les méthodes qui conduisent au but; aussi il le manque, et
+renouvelle l'hérésie de Sabellius. Sa trinité n'est qu'une trinité
+d'attributs: la puissance, la sagesse et la bonté. Il l'explique par des
+similitudes qui ne donnent aucune intuition.</p>
+
+<p>Anselme entre plus profondément dans l'esprit du sujet; sa méthode est
+beaucoup plus libre. Marchant sur les traces de saint Augustin dans la
+voie où l'École l'a suivi sans se demander quelle en est l'issue,
+Anselme voit dans l'intelligence l'attribut essentiel de la Divinité. Le
+problème qu'il pose peut être formulé en ces termes: «À quelles
+conditions est-il possible de concevoir une intelligence absolue?» Ce
+problème, il le résout spéculativement, en contemplant la vie de
+l'intelligence, puis en élevant le résultat de cette intuition à la
+puissance de l'infini.</p>
+
+<p>L'intelligence absolue est cause d'elle-même, elle se produit par sa
+pensée. L'acte constitutif de la Divinité, pour ainsi dire, est la
+conscience de soi; il faut donc distinguer en lui, comme en toute
+conscience, le sujet pensant de la pensée elle-même ou de l'objet pensé;
+mais comme la conscience est ici parfaite, il faut reconnaître en même
+temps que la pensée est parfaitement identique à son sujet,
+substantielle comme son sujet. Dans un acte absolu de conscience,
+l'identité du sujet et de l'objet est absolue, la distinction entre les
+deux termes ne l'est pas moins. Il est donc nécessaire de considérer
+Dieu à la fois comme unité et comme dualité. Une fois cette nécessité
+comprise, on aperçoit également l'impossibilité de s'arrêter là. La
+conscience de l'unité persiste dans l'éternelle distinction, et cette
+unité n'est pas seulement sentie, elle est voulue. Incessamment
+distingués pas l'acte éternel de la conscience, le Père et le Fils se
+réunissent incessamment par l'acte de la volonté. Cette volonté commune,
+c'est la volonté d'être un, volonté féconde, volonté absolue, dont
+l'effet possède par conséquent, lui aussi, l'absolue réalité. Ce produit
+éternel de l'amour réciproque du Père et du Fils, identique à l'acte
+même de son éternelle production, c'est le Saint-Esprit<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Quelques explications ne seront pas déplacées: Les
+scolastiques disent avec beaucoup de sens que, pour former l'idée de
+l'infini, il faut le revêtir des qualités des êtres finis, en les
+affranchissant de leur limitation. Il ne suffit pas d'indiquer cette
+transformation, il faut l'accomplir. C'est là ce qu'Anselme a essayé
+pour l'intelligence. Nous trouvons en nous-mêmes l'image imparfaite de
+l'intelligence, et, de cette image, nous remontons au type absolu. Nous
+aussi, nous semblons être cause de nous-mêmes et produire le moi en le
+pensant; mais ce n'est qu'une forme, une apparence, car, en réalité,
+nous avons notre cause hors de nous; nous sommes posés avant de nous
+poser, comme on dirait en Allemagne; c'est pourquoi la conscience du moi
+n'est chez nous qu'une production idéale, une image, et non pas une
+production substantielle. Ajoutons qu'elle est une image fort
+imparfaite, car nous ne nous connaissons jamais tout entiers. La
+réflexion n'est en nous qu'à l'état d'ébauche impuissante. Elle ne va
+jamais à fond; le moi pensé n'est qu'une ombre effacée du moi pensant,
+dont il devrait être l'image sincère. La chose se passe autrement dans
+l'être qui est sa propre cause au sens absolu, dans le moi parfait. La
+conscience qu'il a de lui-même est une véritable production, puisqu'il
+n'a d'autre cause que cet acte; ainsi l'objet est idéal et substantiel
+en même temps; et comme cette conscience est parfaite, l'objet est égal
+au sujet, plein, concret, parfait comme lui, divin comme lui. La
+conscience est une distinction, une opposition au sein de l'être; nous
+distinguons en nous-mêmes le moi qui pense du moi pensé; mais en nous
+l'opposition ne va pas jusqu'au fond, précisément par la même raison qui
+empêche la parfaite identité des deux termes, parce que nous sommes <i>un</i>
+naturellement avant de produire en nous cette dualité. Dans l'absolu, au
+contraire, si l'intelligence en est la forme, la distinction s'accomplit
+entièrement, attendu que l'être absolu n'existe que par elle; et l'unité
+véritable ou substantielle de l'<i>être</i> ne se réalise que dans la trinité
+personnelle de <i>Dieu</i>. La dualité sort de l'unité virtuelle, mais elle
+précède l'unité réelle. L'unité divine n'existe que par la commune
+volonté des deux premiers principes, qui deviennent ainsi deux
+<i>personnes</i> en produisant la troisième. L'homme se sent un, malgré les
+contradictions qui le déchirent, par le fait d'un principe supérieur à
+lui. Dieu se pose par son propre fait comme l'unité absolue où se
+résolvent toutes les oppositions.--Il y a deux méthodes pour concilier
+les contradictions de la pensée: l'une consiste à les neutraliser, dans
+le vague, dans l'abstraction, dans l'indifférence; c'est le procédé du
+faux mysticisme payen, du panthéisme, où toute idée distincte
+s'évanouit;--l'autre les surmonte en les conservant, dans la conception
+la plus concrète, la plus riche, la plus vivante et la plus articulée où
+l'esprit puisse s'élever; c'est le procédé de la philosophie chrétienne,
+qui sans doute n'atteint pas le but du premier coup, mais qui ne le perd
+du moins jamais de vue. Notre jugement sur la théorie d'Anselme et des
+Pères grecs est implicitement renfermé dans ce que nous avons déjà dit
+plus haut; il ressortira plus complètement de ce qui nous reste à dire;
+mais, sans adopter cette théorie, on est obligé de reconnaître qu'elle a
+droit au sérieux examen des métaphysiciens. En effet, elle se présente à
+nous comme le résultat de la méthode philosophiquement légitime, disons
+mieux, philosophiquement nécessaire, qui applique la raison, ou la
+notion de l'infini, aux données de l'expérience intérieure.</blockquote>
+
+<p>Le fond de la théorie que nous venons de résumer se trouve déjà dans
+Athanase et dans les Pères de la Cappadoce, dans Grégoire de Nysse en
+particulier. La plupart des intermédiaires par lesquels Anselme
+s'efforce de la rendre intelligible, sont empruntés à saint Augustin. La
+forme seule est nouvelle, mais cette nouveauté de la forme est un pas
+immense vers l'émancipation de la philosophie. Dans l'exposition
+d'Anselme nous voyons le bronze ardent de la pensée, suivant sa pente
+naturelle, couler de lui-même dans le moule du dogme chrétien. Cette
+théologie est de la philosophie toute pure. Qu'Anselme soit inspiré par
+sa foi, je le veux, mais il ne fait appel qu'à la raison du lecteur. La
+doctrine de la Trinité se présente dans ses écrits comme le déploiement
+naturel et nécessaire, la vivante définition de l'idée d'une
+intelligence infinie.</p>
+
+<p>Richard de Saint-Victor a essayé une déduction de la trinité de Dieu
+fort différente de celle-ci, mais qui présente le même caractère de
+nécessité logique, la prémisse une fois admise, comme elle peut l'être,
+par la raison et par la conscience indépendamment de toute autorité.
+Cette prémisse de la simple religion comme de la pensée spéculative est
+exprimée dans le mot toujours nouveau de Jean le Théologien: <i>Dieu est
+amour</i>.</p>
+
+<p>Pour comprendre cette parole et pour la féconder, il faut la prendre
+dans le sens absolu. L'amour est ce qu'il y a de plus excellent, l'amour
+est la perfection, donc l'amour est l'essence divine. Ainsi, l'idée de
+Dieu, c'est l'idée de l'amour élevée à l'absolu, ou l'idée de l'amour
+absolu, de l'amour parfait. Mais l'amour réclame un objet et l'amour
+parfait un objet parfait, c'est-à-dire, d'après la définition de la
+perfection que nous venons de proposer, un objet dans lequel réside
+également la plénitude de l'amour. L'idée d'amour, considérée comme
+exprimant l'essence de Dieu, conduit donc nécessairement, elle aussi, à
+une dualité de personnes divines, de personnes, puisque l'amour suppose
+la personnalité, de personnes divines, puisqu'il est divin. Mais ce
+n'est pas tout, la notion n'est pas épuisée, elle n'est pas réalisée. Un
+amour exclusif dans sa réciprocité n'est pas la charité parfaite, et
+nous n'avons pas encore satisfait aux conditions de la donnée première.
+L'être parfait, aimé d'un amour suprême, ne peut pas, en raison de son
+essence même, qui est d'aimer, vouloir concentrer sur lui cet amour dont
+il sent la valeur infinie. Il veut le répandre, et par conséquent il
+réclame l'existence d'un nouveau sujet propre à le partager avec lui.
+Celui dont il est aimé consent à ce désir parce qu'il en est capable; il
+peut étendre sa dilection sans qu'elle perde rien de sa plénitude, mais
+il faut que le troisième, objet d'une double charité, soit capable de la
+recevoir, c'est-à-dire qu'il faut qu'il soit divin, lui aussi. Ainsi les
+deux premières personnes reportent d'un commun accord leur amour sur une
+troisième, qui provient également de l'une et de l'autre; par là l'amour
+de chacune d'elles est parfait, et la divinité réside également dans
+chacune d'elles. Comme Dieu est l'amour parfait et que l'amour parfait
+ne peut se trouver qu'en trois personnes, il faut que Dieu soit en trois
+personnes.</p>
+
+<p>«<i>Summe dilectorum, summe diligendorum uterque oportet ut pari voto
+condilectum requirat, pari concordiâ pro voto possideat. Vides ergo
+quomodo charitatis consommatio personarum trinitatem requirat, sine quâ
+in plenitudinis suæ integritate subsistere nequit</i>.»</p>
+
+<p>Cette théorie, conforme à l'esprit du mysticisme, n'est cependant pas
+mystique au sens propre du mot. Son ambition ne va qu'à justifier le
+dogme par le raisonnement. Le principe sur lequel la déduction se fonde
+est peut-être évident pour le cœur, qui abrège les calculs de la pensée,
+mais il ne serait pas impossible de le démontrer logiquement en faisant
+voir que l'amour, l'amour gratuit, la pure charité dont parle Richard,
+est la liberté réalisée. On concilierait ainsi dans une seule conception
+les deux idées les plus hautes, peut-être, que la philosophie ait
+conçues dans les grands siècles de la foi.</p>
+
+<p>Si l'amour, perfection réalisée, manifeste la pure essence de la
+liberté, ainsi que nous essaierons de l'établir, il est à peine besoin
+d'indiquer combien l'idée de l'amour réalisée par la Trinité facilite
+l'intelligence de la contingence du monde ou de la libre création. Dieu
+est amour; l'amour veut un objet; toutefois Dieu n'a pas besoin du
+monde, parce qu'il trouve éternellement en lui-même l'objet de son
+éternel amour. Plus concrète et plus intime que tout ce qu'on a dit
+depuis, la doctrine de Richard de Saint-Victor précède cependant
+l'entier épanouissement de la scolastique. La puissance de la
+spéculation s'explique chez lui par la ferveur de la croyance.</p>
+
+<p>La philosophie chrétienne jaillit de la foi; mais durant toute la
+période scolastique la raison et la foi tendent à un divorce, dont la
+consommation marque une époque nouvelle. Au point de vue providentiel ce
+divorce est un progrès sans doute, et nous pouvons déjà nous expliquer
+dans quel sens; au point de vue de la scolastique elle-même, c'est une
+décadence. Après Thomas et Scot il n'y a plus que des thomistes et des
+scotistes; laissons-les dormir en paix.</p>
+
+<p>Il est pourtant une pensée que nous devons recueillir dans cette course
+à travers les siècles, où nous cherchons à rassembler les éléments épars
+de notre philosophie. Elle se présente à son heure, au soir du moyen
+âge, au crépuscule de la Renaissance, tandis que la foi est vive encore
+et que la philosophie indépendante se cherche elle-même. C'est une vue
+sur la méthode. Reymond de Sabunde, que tout le monde connaît par
+Montaigne, essaya dans sa <i>Théologie naturelle</i> de prouver, même aux
+incrédules, la vérité de tous les dogmes chrétiens. Ce n'est plus le
+point de vue de la scolastique officielle, qui n'accorde à la raison
+qu'une part; ce n'est pas non plus celui d'Anselme, qui reconnaît la
+nécessité de la foi pour comprendre; c'est une philosophie nouvelle.
+Reymond de Sabunde, le médecin mystique, cherche ses preuves dans la
+nature; son style est populaire; il tend la main aux Paracelse, aux
+Böhm, à la philosophie orageuse du XVIme siècle. La plus remarquable de
+ses idées, reproduite par Kant avec éclat, et de nos jours par un autre
+médecin, M. Buchez, est d'élever l'intérêt de la vie morale au rang d'un
+critère de la vérité, ce qu'il fait en termes formels. La vérité se
+trouve, dit-il, dans la doctrine la plus propre à nous rendre meilleurs.
+C'est essentiellement par leur utilité pour la morale qu'il prouve ou
+croit prouver l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu.</p>
+
+<p>S'il est vrai que la volonté soit le principe et le but de notre être,
+deux axiomes impliqués l'un dans l'autre et dont chacun repose sur sa
+propre évidence, il est impossible que la doctrine de Reymond de Sabunde
+ne renferme pas le germe d'une méthode légitime. C'est une pensée
+excellente; mais, comme toutes les choses excellentes, elle devient
+détestable lorsqu'on l'entend mal. L'intérêt de la vertu ne saurait
+remplacer l'évidence de la raison. L'intérêt pratique est une méthode
+certaine, mais anticipée, qui donne les théorèmes sans les preuves; la
+logique est l'instrument des démonstrations. Le cœur fournit le thème,
+l'intelligence le développe, et la tâche de l'intelligence ne sera
+accomplie que par la constitution d'une doctrine qui subsiste par sa
+propre force, sans l'appui du cœur. Le cœur ne demanderait rien à
+l'intelligence s'il pouvait tout lui donner; disons mieux, Messieurs, il
+lui demande tout, parce qu'il lui donne tout.</p>
+
+<p>Ce que nous appelons ici le cœur pourrait également se nommer la foi, de
+sorte qu'en les généralisant, les principes d'Anselme et de Reymond de
+Sabunde se rejoignent. En effet, le christianisme a fait naître dans
+l'âme des besoins auxquels il peut seul satisfaire. La morale chrétienne
+est devenue celle de l'humanité; mais, quoiqu'un rationalisme
+superficiel s'efforce de les séparer, la morale chrétienne est
+inséparable du fait chrétien. Celui qui accepterait la morale tout
+entière, telle qu'elle est dans la conscience, sans donner créance aux
+promesses de l'Évangile, ne pourrait aboutir qu'au déchirement et au
+désespoir. Au désespoir, parce que les pensées de son cœur le
+condamnent; au déchirement, parce que sa condition inexplicable
+contredit l'idée de Dieu. Telle était l'idée fondamentale de l'apologie
+dont Pascal a laissé les débris magnifiques, et que notre maître, M.
+Vinet, a reprise<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Le côté positif de cette vérité, c'est qu'il y a
+dans l'âme humaine un raccourci de christianisme que la fidélité morale
+peut faire sortir de son obscurité, une lumière qui éclaire tout homme
+venant au monde, pourvu que la volonté mauvaise ne l'éteigne pas. Le
+christianisme est en nous, comme il est devant nous; l'un répond à
+l'autre et le complète. Croire à l'intimité de la conscience morale ou
+croire au christianisme est donc la même chose. Mais pour que la science
+chrétienne soit véritablement une science, il faut que la subjectivité
+de son inspiration disparaisse entièrement dans le produit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Il a dû, lui aussi, la laisser inachevée.</blockquote>
+
+<p>Le but de l'histoire est une complète assimilation de la volonté humaine
+à la volonté divine, et de la pensée humaine à la vérité divine. La
+science doit donc apparaître comme un libre produit de l'esprit humain.
+L'affranchissement de l'esprit humain commence nécessairement par la
+négation. Les Pères de l'Église ont formulé le dogme chrétien, les
+docteurs du moyen âge l'ont raisonné. Il ne suffit pas de le posséder et
+de le raisonner, il faut le reconstruire librement, en le tirant de
+nous-même, afin que sa parfaite conformité avec notre essence devienne
+manifeste. Toute assimilation suppose une décomposition préalable. Cette
+assimilation est le but marqué à la philosophie moderne, que nous ne
+pouvons pas considérer comme achevée aujourd'hui, car jusqu'ici nous
+n'avons guères assisté qu'au travail de décomposition.</p>
+
+<p>Il faut donc que le christianisme disparaisse de la surface pour germer
+dans la profondeur.</p>
+
+<p>La démolition du grand édifice de la chrétienté est en même temps une
+restauration, la restauration de l'esprit ancien, la restauration du
+paganisme. L'époque où s'accomplit ce double travail s'appelle la
+Renaissance; le nom est juste; mais la Renaissance ne pouvait être
+qu'une transition: le produit final du mouvement qu'elle imprime à
+l'humanité est entièrement nouveau, c'est l'esprit moderne.</p>
+
+<p>La philosophie moderne, qui formule cet esprit, doit finalement exprimer
+la pensée du moyen âge avec la liberté de l'antiquité. Cette liberté
+fermenta longtemps avant d'éclater, et néanmoins elle se déclara avant
+d'être mûre. Les premiers pas sont incertains. La raison veut
+s'affranchir de toute autorité; elle n'y réussit pas du premier coup,
+mais elle prélude à cette révolution en changeant de maîtres. Platon et
+le véritable Aristote remplacent l'Aristote de la tradition. Toutes les
+écoles de la philosophie grecque et romaine sont remises en honneur avec
+plus ou moins d'éclat et de succès. Les tentatives les plus originales
+aboutissent à des combinaisons éclectiques. Tel est le caractère général
+de la philosophie du XVIme siècle, qui ne manque ni de talent, ni
+d'ardeur, ni même de méthode, mais bien d'un point de départ fixe et
+légitime. Elle remonte le cours des siècles, au lieu de se placer au
+commencement éternel de la pensée. L'Italie est alors le principal foyer
+du mouvement philosophique. Celui-ci nous paraît avoir atteint son plus
+haut point chez Giordano Bruno, qui simplifia le néoplatonisme et
+compléta pour ainsi dire toute la philosophie ancienne en corrigeant le
+péripatétisme sur un point capital.</p>
+
+<p>L'analyse d'Aristote est impuissante à réduire le principe matériel, à
+le ramener à l'unité, c'est-à-dire à l'expliquer. Distinguant les
+conditions de l'existence d'un être en cause matérielle, cause
+efficiente, cause formelle et cause finale, elle démontre bien
+l'identité intérieure des trois dernières: l'agent, l'idée et le but;
+toutes trois sont de nature active et spirituelle; mais la matière, la
+puissance dont tout est formé, reste en dehors: l'être suprême est
+l'acte pur sans puissance, sans matière. Bruno, reprenant toutes ces
+notions, qu'il manie avec une aisance parfaite, fait voir que la matière
+primitive est contenue dans l'acte absolu. La matière, en effet, n'est
+que la puissance passive, la puissance de devenir; mais la puissance
+passive est impliquée dans la puissance active, et celle-ci dans l'acte
+lui-même; ainsi le principe de la matière est en Dieu. L'agent de toutes
+les transformations en est aussi le sujet. Ce panthéisme concilie les
+principes de Parménide et d'Héraclite dans une forme beaucoup plus
+haute, puisqu'aux yeux de Bruno l'essence est distincte, du moins pour
+la pensée, de l'univers infini qui la manifeste. La philosophie de Bruno
+est plus riche que celle de Spinosa, car elle a de plus la vie, ce qui
+est assurément quelque chose; c'est l'expression la plus avancée du
+panthéisme et qui contient déjà le germe d'une philosophie supérieure au
+panthéisme; mais Bruno s'est contenté d'exposer le principe sans le
+développer systématiquement. Cette théorie est une anticipation sur les
+siècles à venir; elle sera reprise plus tard. Nous la trouverons à sa
+vraie place dans l'ordre d'un développement régulier; alors elle ne
+portera plus le nom de Bruno, mais celui de Schelling. Bornons-nous donc
+à cette indication rapide.</p>
+
+<p>Les penseurs de la Renaissance cherchaient partout la lumière avec une
+confiante ardeur. À l'antiquité payenne ils associèrent de bonne heure
+une autre tradition, celle de la philosophie symbolique des Juifs,
+connue sous le nom de Cabale. Je rappelle ici la Cabale pour y relever
+une seule idée, qui a de l'importance et qui sera peut-être mise en
+œuvre quelque jour. C'est l'idée que la création des choses est une
+restriction apportée à l'existence infinie du principe absolu. Les
+métaphores dont cette théorie s'enveloppe ne doivent pas en dissimuler
+la profondeur spéculative:</p>
+
+<p>L'éternelle lumière remplit l'infini. Dieu, voulant créer le fini, se
+retire d'abord d'un espace qu'il laisse vide pour le remplir ensuite de
+ses émanations variées.--Ce point de vue, que nous signalons en passant,
+est susceptible d'applications très-diverses. Il touche aux intérêts de
+la pensée morale comme à ceux de la pensée métaphysique. Je le livre à
+vos réflexions.--Il est encore un point que la philosophie cabalistique
+a mis fortement en saillie, sans résoudre du reste, il va sans dire, les
+innombrables problèmes qu'il fait surgir. C'est celui de l'unité et de
+la spiritualité essentielles ou primitives de la création, qui est selon
+elle l'humanité, l'homme primitif: Adam-Cadmon. L'unité de la création
+est sans doute un grand mystère; mais dans ce mystère il y a une
+affirmation que la raison réclame impérieusement; vérité dangereuse,
+comme toute vérité incomplète, et d'autant plus dangereuse qu'elle est
+plus vitale. Constamment aperçue et poursuivie par les esprits
+spéculatifs, cette vérité a fourni prétexte au panthéisme; il appartient
+au système qui lui donnera son fondement véritable, de l'épurer en la
+complétant.</p>
+
+<p>Dans cette période fort peu critique, où les ennemis acharnés de
+l'Évangile, les néoplatoniciens, passaient auprès d'esprits excellents
+pour en être les meilleurs commentateurs, les deux grands courants de la
+pensée moderne, le courant chrétien et le courant payen, s'embranchent,
+se croisent de mille façons et souvent se troublent par le mélange de
+leurs flots. La restauration de la philosophie hébraïque est
+l'intermédiaire naturel entre le mouvement platonicien de la Renaissance
+et le mysticisme chrétien. L'école mystique survécut à la chute du moyen
+âge, et par la continuité de la tradition et par la permanence des
+besoins qu'elle cherchait à satisfaire. Mais la pensée ne subsiste qu'en
+se transformant. L'école mystique du XVIme siècle, plus empirique, plus
+populaire que celle du XIIme, cette école toute moderne, toute
+germanique, dont Paracelse est le naturaliste et Jaques Böhme le
+théologien, nous semble, avec le scepticisme très-littéraire et très-peu
+métaphysique de Montaigne, ce que cette grande époque a produit de plus
+original, de plus prime-sautier en fait de philosophie. L'importance de
+cette secte allemande, dont Poiret, Saint-Martin, l'Anglais Pordage et
+notre contemporain François Baader sont les disciples les plus connus,
+ne doit pas se mesurer d'après le nombre, aujourd'hui considérablement
+affaibli, de ses adeptes avoués. Les visions du cordonnier de Görlitz,
+nommé par les siens <i>philosophus teutonicus</i>, ont exercé sur la pensée
+de ses compatriotes plus célèbres une influence beaucoup plus grande
+qu'on ne l'accorde généralement. Il est facile de le prouver sans
+beaucoup d'efforts d'esprit ni d'érudition littéraire. Ainsi nous voyons
+Schelling, le protée de la spéculation, qui a traduit sa pensée dans
+toutes les formes et dans tous les styles, la revêtir pendant quelque
+temps, avec une intention bien marquée, du costume et du langage de
+Jaques Böhme, jusqu'à ce que, par une évolution brusque en apparence,
+mais essayée et préparée dès longtemps, il se soit approprié,
+partiellement du moins, le fond même de sa pensée.</p>
+
+<p>Böhme parle de l'essence divine en véritable mystique; il raconte ses
+visions. Mais ces visions ne sont pas sans logique intérieure, et nous
+pouvons les traduire en pensées:</p>
+
+<p>Dieu se produit lui-même éternellement par sa volonté; cette production
+fait son être. L'existence réelle de Dieu sort donc d'un principe qui
+est divin sans être Dieu. Ce principe, c'est l'être-néant de Hegel<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>,
+c'est l'ardente obscurité d'une volonté sans objet lorsqu'on la sépare
+de l'acte par lequel elle se réalise. Mais cet acte est éternel. Dieu
+veut être, il veut se posséder, et il se possède en effet dans la
+production de son Fils. Par la production de son Fils, qui est douceur
+et lumière, le feu du premier principe se transforme lui-même en lumière
+et en douceur. Par la production du Fils, le primitif désir est
+satisfait, l'essence divine se possède et devient personne. Ainsi le
+Fils produit la personnalité, et la divinité dans le Père en même temps
+que le Père produit la personnalité et la divinité dans le Fils. Le Père
+aime le Fils comme il en est aimé. Il s'aime lui-même dans le Fils, et
+ce double amour est la source éternelle dont procède le Saint-Esprit,
+lien substantiel par lequel le Père et le Fils vivent l'un dans l'autre,
+se possèdent et s'aiment l'un l'autre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Böhme l'appelle lui-même le néant, <i>das Nichts</i>.</blockquote>
+
+<p>Si nous avions assez précisé cette théorie de la Trinité pour la
+comparer aux déductions de saint Anselme et de Richard de Saint-Victor,
+nous reconnaîtrions, je crois, qu'elle coïncide assez complètement soit
+avec l'un soit avec l'autre, de sorte que la spéculation de Böhme
+servirait à prouver que la doctrine d'Anselme et celle de Richard, loin
+de s'exclure, représentent deux aspects inséparables du même fait
+infini.</p>
+
+<p>L'idée par laquelle Anselme cherche à rendre raison du mystère divin est
+celle de la conscience de soi. L'opposition nécessaire du moi sujet et
+du moi objet dans la conscience, devient le principe générateur de deux
+personnalités à cause du caractère absolu qu'elle revêt dans l'acte
+absolu. L'amour que Dieu ressent pour lui-même dans cette opposition par
+laquelle il se reconnaît et se possède, est la source du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Cette idée de l'amour, subsidiairement employée par Anselme, devient
+l'unique principe explicatif chez les moines de Saint-Victor. Dans la
+théorie que nous avons résumée il y a quelques instants, Richard ne
+prétend pas, disions-nous, nous donner l'intuition de la trinité de
+Dieu, mais seulement nous contraindre par de justes raisons à confesser
+que la triplicité des personnes en Dieu est une conséquence de sa
+perfection absolue.</p>
+
+<p>Böhme, en revanche, s'attache au <i>comment</i> plutôt qu'au <i>pourquoi</i>. Il
+décrit la Trinité dans l'acte éternel de sa réalisation. Mais le comment
+renferme le pourquoi. On voit sans peine que cet embrasement dont Böhme
+nous parle, cette explosion du désir primitif, n'est autre chose que le
+désir de se posséder soi-même, ou d'obtenir la conscience de soi-même.
+La Trinité est donc pour Böhme comme pour Anselme, la réalisation de
+l'intelligence. Mais si le principe igné sort de son obscurité
+primitive, c'est par une volonté, par un amour, savoir l'amour de la
+perfection, qui se réalise par la génération du Fils. Aimer la
+perfection et vouloir se connaître sont une seule et même chose en Dieu.
+L'idée que l'amour est le fond de l'être, comme il en est la réalisation
+suprême, se retrouve ainsi dans Böhme, qui reproduit en termes exprès la
+doctrine essentielle de Richard de Saint-Victor.</p>
+
+<p>Pour résumer en quelques mots la doctrine de Böhme sur l'être de Dieu,
+j'ai dû faire abstraction de plusieurs éléments, dont quelques-uns sont
+peut-être essentiels. J'ai moi-même quelques scrupules sur l'exactitude
+de cette exposition; mais les erreurs que j'entrevois sans pouvoir les
+corriger dans ce moment, n'atteignent pas le trait le plus original du
+système, je veux dire l'idée d'une base de l'existence divine distincte
+de cette existence elle-même. C'est cette volonté, ce feu, que Böhme
+appelle Nature en Dieu. Cette doctrine lui sert à rendre raison de la
+Trinité d'abord, puis de la Création, du lien qui unit la créature au
+Créateur, de la liberté de l'homme, de sa vie intérieure et de sa
+destinée.</p>
+
+<p>Comme l'existence éternelle de Dieu se fonde sur le déploiement éternel
+et l'éternelle transformation de cette base, la création du monde, à son
+tour, peut résulter d'un nouveau déploiement du même principe que Dieu
+possède en lui-même et dont il dispose à son gré. Ainsi le panthéisme se
+trouverait expliqué et réfuté d'avance. La Création n'est pas l'acte
+même de la vie divine, elle en est la reproduction et l'image; mais le
+principe qui repose éternellement au sein de l'Être et qui devient le
+Père, est aussi le principe de l'existence créée; il forme le lien
+substantiel entre l'homme et Dieu. L'homme se constitue sur cette base,
+qui est la nature en lui, <i>centrum naturæ</i>, base divine, mais divine à
+condition de rester dans l'ombre, dans le non-être. L'homme doit
+s'appuyer sur ce centre et chercher sa vie ailleurs, dans le Fils, dans
+la lumière, pour reproduire à son tour en lui-même l'évolution de la
+Trinité, l'évolution créatrice; c'est la seconde naissance dont nous
+parle l'Écriture. Ainsi l'homme a deux pôles, deux principes; il peut se
+réaliser dans les ténèbres ou dans la lumière, il peut s'affirmer
+lui-même en Dieu ou hors de Dieu. Telle est l'explication de sa liberté,
+qui contient en soi l'explication du mal et les prémisses de toute la
+dogmatique spéculative. Cette dernière idée est pour nous d'un intérêt
+particulier. Nous trouvons dans Jacques Böhme et dans les chrétiens
+mystiques en général des précurseurs et des maîtres dans l'œuvre que
+nous tentons. Ils ont conçu comme nous les problèmes métaphysiques qui
+intéressent le plus directement la conscience: les problèmes de la
+liberté divine, de la liberté humaine et du but de la vie. Ils ont
+essayé de les résoudre complètement sans en altérer les données
+primitives telles que la conscience les établit. Il y aurait beaucoup à
+apprendre d'eux, quoique leur méthode ne soit pas à l'usage de tout le
+monde et que la différence des méthodes influe toujours sur les
+résultats. C'est cette affinité de pensée et de sentiment qui m'a pressé
+de les mentionner, malgré le peu de temps dont nous disposons, malgré
+l'impossibilité où je me voyais d'être clair, d'en dire assez, peut-être
+même de rendre leur pensée avec exactitude. Vous avez compris tout de
+suite, Messieurs, que, dans cette leçon et dans la précédente, je n'ai
+pas eu la prétention de résumer la philosophie scolastique ni celle de
+la Renaissance; mon seul but a été d'en tirer quelques pensées
+détachées, quelques matériaux, précieux, je le crois, bien qu'on les
+dédaigne. Nous n'imiterons point ce dédain, mais parmi les idées que
+nous fournit le passé nous n'emploierons que celles qui se présenteront
+naturellement à nous dans le développement de notre principe.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SIXIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Descartes. Il a dessiné le plan de la philosophie, qui de la première
+vérité certaine immédiatement passe, au moyen d'un critère subjectif
+immédiat, à la première vérité en soi, à la connaissance du principe des
+choses, d'où se tire un nouveau critère; et déduit tout de ce principe.
+Selon Descartes, le principe universel est une volonté absolument libre.
+Il a compris toute la portée de cette conception, et sa psychologie est
+un reflet de sa métaphysique; mais son principe demeure stérile, parce
+qu'il s'en tient à la notion formelle de liberté sans examiner la nature
+de l'acte créateur. D'ailleurs il ne démontre pas la liberté absolue, il
+la considère comme une donnée immédiate de la raison. Celle-ci ne
+conçoit immédiatement qu'un absolu indéterminé, l'être qui existe de
+soi-même, ce qui est la Substance de Descartes et le Dieu de Spinosa.
+Descartes ouvre ainsi la porte au spinosisme. Il lui fournit encore
+prétexte par son dualisme de la pensée et de l'étendue; dualisme
+inconséquent, car il ne découle pas du principe premier, mais d'une
+application illégitime du critère subjectif de la vérité.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>La philosophie de la Renaissance renferme pêle-mêle les principales
+idées que la philosophie moderne reproduit dans une progression
+régulière. J'essaierai de vous présenter les éléments de cette série
+suivant la loi de leur génération, en les dégageant de tous les
+accessoires. Notre chemin va de cime en cime; c'est le plus fatigant,
+mais c'est le plus court.</p>
+
+<p>La philosophie moderne commence avec Descartes, qui en a dessiné le plan
+d'une main ferme. À considérer le mouvement philosophique des deux
+derniers siècles dans son ensemble, ce plan n'a jamais été abandonné.
+Les penseurs qui s'en sont écartés se sont égarés. Le cartésianisme est
+le programme immuable de la philosophie, programme complet, programme
+immense, qui n'est pas encore entièrement réalisé. Il se propose:</p>
+
+<p>1° de commencer la science par son vrai commencement, c'est-à-dire par
+la première vérité certaine;</p>
+
+<p>2° de tirer de la première vérité connue un criterium général de
+certitude;</p>
+
+<p>3° de s'élever, à l'aide de ce criterium, de la première vérité connue à
+la première vérité en soi, au principe universel.</p>
+
+<p>4° De la notion du principe universel il déduit un critère de vérité
+supérieur, qui confirme le premier.</p>
+
+<p>5° Enfin, du principe universel, et par le moyen des deux critères, il
+s'efforce de tirer les principes immédiats des choses et de reconstruire
+le monde réel avec ces données.</p>
+
+<p>Cette formule, d'une netteté admirable, servira de mesure à tous les
+travaux ultérieurs. Descartes a mis un soin extrême à la suivre de tout
+point, et lorsqu'au fond il n'a pas pu y réussir, il a pourtant voulu en
+garder l'apparence. La double chaîne est tendue du ciel à la terre, mais
+çà et là des bouts de corde remplacent les anneaux d'or.</p>
+
+<p>Si nous le jugeons, non pas avec la sympathie de l'historien, mais avec
+l'inexorable rigueur de l'histoire elle-même, nous devrons avouer que
+Descartes n'a fait définitivement que les deux premiers pas dans la
+carrière immense qu'il a tracée: il a ramené la pensée à son point de
+départ; il a déterminé le premier critère de la vérité et, par le
+critère, la méthode; c'était plus qu'il n'en fallait pour sa gloire.
+C'était assez pour accomplir une révolution.</p>
+
+<p>Ces deux degrés posés, Descartes ne s'arrête pas dans sa marche
+ascendante. Il s'avance, au contraire, fort résolument du côté de la
+vérité positive que nous revendiquons, et franchissant, sans les
+apercevoir, les siècles qui vont le suivre, il esquisse, par quelques
+traits seulement, mais par quelques traits lumineux, toute une
+philosophie de liberté. Mais la prémisse sur laquelle il la fait reposer
+n'est pas justifiée avec assez de précaution; tous les intermédiaires
+requis pour rendre la vérité de cette prémisse manifeste et son emploi
+légitime, n'ont pas été traversés ou, du moins, n'ont pas été clairement
+indiqués. Celle-ci se présente dès lors avec l'apparence d'une hypothèse
+ou d'un emprunt fait à la tradition, et les conséquences que Descartes
+en déduit sont encore des conséquences anticipées, comme les systèmes de
+la Renaissance et du moyen âge; périodes avec lesquelles il n'a pas
+rompu aussi complètement qu'il l'a cru et qu'on l'a dit.</p>
+
+<p>L'esprit humain, qui va très-lentement lorsqu'il marche sans lisières,
+n'a pas suivi Descartes jusqu'au bout. Il a développé, non sans effort,
+les intermédiaires que ce génie individuel avait négligés, et chacune de
+ces idées intermédiaires est devenue le principe d'une grande
+philosophie. Renonçant au dernier appui que Descartes empruntait, sans
+le vouloir peut-être, à la doctrine chrétienne, il est tombé d'abord
+fort au-dessous du point de vue cartésien, en reproduisant sous la forme
+réfléchie le panthéisme imparfait de l'Orient. Il s'est relevé peu à
+peu; cependant le cartésianisme n'est pas encore dépassé, il n'est pas
+encore épuisé. Les successeurs de Descartes n'ont pas aperçu, cela va
+sans dire, l'importance spéculative des idées qu'ils ne surent pas
+mettre en œuvre, de sorte qu'elles sont restées à peu près dans l'oubli.
+L'école allemande et l'école française contemporaine, héritière d'un
+spiritualisme affaibli par le XVIIIme siècle, se sont attachées l'une et
+l'autre, dans leurs expositions historiques, aux côtés du cartésianisme
+dont elles peuvent s'autoriser. D'ailleurs Descartes lui-même, dont les
+convictions n'ont point varié, semble avoir subi l'influence d'une
+préoccupation qui l'a empêché de développer toute sa philosophie dans
+l'esprit de sa conception première; il ne fait pas usage de tous ses
+moyens, et après avoir surmonté le panthéisme en s'élevant hardiment
+vers l'absolu véritable, il en favorise le retour par un dualisme
+exagéré. Pour suivre le courant secondaire de sa pensée, il suffisait de
+laisser aller la logique; pour marcher jusqu'au bout dans la direction
+principale, il fallait un nouvel acte créateur ou tout au moins une
+restauration nouvelle; aussi cette voie royale fut-elle abandonnée.
+Après les premiers théorèmes, que tous les systèmes ont adoptés, le
+cartésianisme se partage donc; et comme la philosophie tout entière
+s'est jetée dans l'embranchement qui ramène au panthéisme, on a fini par
+voir en lui le cartésianisme tout entier. Il en résulte que Descartes
+est moins connu qu'il n'est célèbre, je dirais même moins connu qu'il
+n'est lu. On a immensément écrit sur Descartes, ses œuvres sont dans
+toutes les bibliothèques, et pourtant, avant de le discuter, il
+faudrait, pour être compris, commencer par le rétablir.</p>
+
+<p>Je suis fortement tenté de l'essayer avec vous aujourd'hui, et la chose
+aurait pour moi de l'importance, car le système dont je dois vous
+exposer les éléments, quoi qu'il se soit produit indépendamment de toute
+influence directe du cartésianisme, n'est en réalité que le
+développement du côté du cartésianisme jusqu'ici le plus négligé. Cette
+découverte tardive m'a fort agréablement surpris, je vous l'avoue: si la
+doctrine que j'enseigne n'est pas conforme de tout point aux vues qui
+règnent dans l'école, il ne serait pas mal de la mettre sous la
+protection d'un nom que l'école elle-même inscrit volontiers sur son
+drapeau. Il vaut mieux aujourd'hui relever de Descartes que d'un moine
+ignoré comme Scot. Mais, pour établir complètement notre légitimité
+cartésienne, il faudrait une discussion en règle, dont la place n'est
+pas ici. Je me borne, bien à regret, à quelques indications telles que
+le cadre d'une leçon les comporte.</p>
+
+<p>Descartes, disons-nous, a ramené la pensée à son point de départ; il a
+déterminé pour jamais le critère de la vérité philosophique et, par le
+critère, la méthode.</p>
+
+<p>Le critère, c'est l'évidence intérieure opposée à toute espèce
+d'autorité. C'est le protestantisme introduit dans la philosophie, et
+qui bientôt réagira sur la religion.</p>
+
+<p>Le point de départ, c'est l'existence du moi pensant. Je n'admets rien
+sur la foi d'une autorité étrangère ou sur la foi d'une spéculation sans
+contrôle; je doute, jusqu'à meilleure information, de tout ce dont il
+est possible de douter; mais je ne puis pas douter de mon existence, car
+je ne puis pas douter de ma pensée, je ne puis pas douter de mon doute,
+qui est une pensée. J'existe donc, et je suis un être pensant. Ce qui me
+l'atteste, c'est l'évidence; il faut donc croire à l'évidence. «Les
+choses que nous concevons clairement et distinctement sont vraies.»</p>
+
+<p>Ceci est fort simple, vous le voyez; ce n'était pas très-nouveau, et
+cependant l'énoncé de ces propositions fut une grande œuvre. Le moment
+de mettre ces vérités élémentaires à leur place était arrivé.</p>
+
+<p>Jusqu'ici Descartes a posé la base commune à tous les systèmes modernes.
+Désormais ce qu'il vient d'avancer sera tantôt répété, tantôt
+sous-entendu, jamais contesté. Le troisième pas nous fait entrer dans le
+cartésianisme proprement dit. Ici Descartes touche au but, mais il le
+saisit trop tôt et n'assure pas sa conquête. Le problème est de passer
+de la première vérité connue à la première vérité en soi, c'est-à-dire
+de trouver Dieu par l'évidence, le moi pensant étant seul donné. Il faut
+donc trouver Dieu dans le moi. «J'ai l'idée d'un être souverainement
+parfait,» dit le philosophe. Le sens est sans doute: Tout esprit a
+nécessairement l'idée d'un être parfait; l'idée de perfection est
+essentielle à l'intelligence. C'est ce que Descartes appelait une idée
+innée. On a critiqué cette manière de s'exprimer avec beaucoup de
+raison. Il est clair qu'une idée n'existe que par l'acte de l'esprit qui
+la conçoit. Il n'y a donc à proprement parler point d'idées innées. Mais
+si l'esprit humain est fait de telle sorte que la réflexion ne saurait
+s'exercer sans découvrir l'idée de l'être parfait, il n'en faut pas
+davantage. Seulement, au lieu d'idées innées nous écrirons idées
+nécessaires: Descartes ne l'entend pas autrement<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> «Lorsque je dis que quelque idée est née avec nous,
+j'entends seulement que nous avons en nous-même la faculté de la
+produire.» Réponse aux IIImes objections. Éd. Garnier, tome II, p. 104.</blockquote>
+
+<p>L'idée de Dieu étant donnée dans la pensée, Descartes prouve son
+existence réelle par deux arguments, dont l'un part du contenu même de
+l'idée: c'est l'ancien argument ontologique: «L'existence réelle est une
+perfection, donc l'être parfait n'existe pas dans la pensée seulement,
+mais en réalité.» L'autre, plus populaire par sa forme, se fonde sur la
+présence de l'idée de Dieu dans l'esprit: «Imparfait moi-même, je ne
+puis pas avoir produit l'idée de la perfection; elle doit avoir pour
+auteur un être réellement parfait.»</p>
+
+<p>J'accepte ces preuves, Messieurs; je me contenterais même à moins, car
+l'existence nécessaire d'un principe inconditionnel n'est pas moins
+évidente que la présence de l'inconditionnel dans l'esprit; c'est dans
+ce sens que j'entends l'argument ontologique, mais la difficulté n'est
+pas là. La question consiste à savoir si l'idée d'un être parfait telle
+que Descartes la développe, est réellement une conception inhérente à
+l'esprit, une idée nécessaire. Cette idée est celle du Dieu personnel
+des chrétiens, avec les principaux attributs que lui confère la
+théologie. Est-elle inhérente à l'esprit humain?--En un sens je
+l'accorderais volontiers. Elle l'est, oui, comme germe, comme problème;
+mais immédiatement, comme pensée distincte, elle l'est si peu, que toute
+la métaphysique n'a d'autre but que de l'enfanter et de l'éclaircir.
+Ainsi Descartes n'a pas le droit de commencer en disant: Je trouve en
+moi l'idée d'un être parfait. C'est là un fait personnel, accidentel,
+qui tient à son éducation; ce n'est pas le fait nécessaire. Le grand
+réformateur met à profit le résultat le plus élevé de la scolastique, au
+lieu de le reconstruire par un travail indépendant, comme son programme
+l'eût exigé. Par ce point capital, Descartes dépend du moyen âge et
+n'accomplit pas dans toute son étendue la révolution dont il a conçu le
+projet. Il n'est pas exact de prétendre que chacun trouve en soi
+d'entrée l'idée d'un être parfait; car, au début de la réflexion, nous
+ignorons ce qui est requis de l'Être pour qu'il soit parfait. Ce que
+nous trouvons réellement en nous-même, ou plutôt ce qu'un retour sur
+nous-même nous oblige à concevoir, c'est l'être au fond de toute
+existence, l'inconditionnel, un être, quel qu'il soit d'ailleurs, qui
+existe par lui-même et qui n'a besoin d'aucun autre pour exister,
+c'est-à-dire la <i>substance</i>, car c'est la définition cartésienne de la
+substance que nous venons d'énoncer; quant aux attributs de l'être
+inconditionnel, il faut les déduire par la raison de ce premier
+attribut, l'existence par soi-même; il ne suffit pas de les trouver dans
+la réminiscence. Le Dieu de Descartes n'est donc pas un produit légitime
+de sa méthode d'évidence; dès lors il est en philosophie comme s'il
+n'était pas, et tous les théorèmes fondés sur lui deviennent
+problématiques.</p>
+
+<p>Il y a deux notions de l'absolu chez Descartes comme chez Platon. Le
+Dieu qui forme l'univers dans le <i>Timée</i> n'est pas l'unité supérieure à
+l'être où vient aboutir la dialectique du <i>Parménide</i>; du moins la
+coïncidence des deux idées n'est-elle pas rendue manifeste. Descartes,
+de même, trouve dans son esprit l'idée d'un Dieu souverain, éternel,
+infini, immuable, tout-connaissant, tout-puissant, et créateur universel
+de toutes les choses qui sont hors de lui<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Il trouve également dans
+son esprit ou dans le langage tel que l'ont formé ses devanciers<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>,
+l'idée de la substance, c'est-à-dire «d'une chose qui n'a besoin que de
+soi-même pour exister.» La substance est, par sa définition,
+indépendante, inconditionnelle, absolue. Voilà donc, sinon deux absolus,
+ce qui est inadmissible et contraire au sens de Descartes, au moins deux
+définitions de l'absolu qu'il faudrait réduire à l'unité pour asseoir la
+métaphysique. Cette réduction est demeurée imparfaite. Descartes établit
+bien que Dieu est la substance ou que, s'il existe un être parfait au
+sens de sa définition, cet être parfait possède seul l'existence par
+lui-même, de sorte que le nom de substance n'est donné qu'improprement
+aux choses créées; mais il ne démontre pas inversement que la substance
+soit Dieu, c'est-à-dire que l'être existant par lui-même possède
+nécessairement l'intelligence infinie, la bonté parfaite, la puissance
+créatrice, la liberté souveraine, dont il fait les caractères de la
+divinité. Sa régression vient donc aboutir à deux termes, et l'on peut
+fonder sur elle deux philosophies progressives, l'une commençant par son
+idée de Dieu: c'est celle qu'il a tentée lui-même; l'autre commençant
+par sa définition de la substance: c'est celle de Spinosa. La seconde
+seule a pris une importance universelle en déterminant les mouvements
+ultérieurs de la philosophie, et cela, Messieurs, je crois utile
+d'insister sur le point, parce qu'elle seule était légitime. Descartes
+veut que nous partions de l'idée innée de l'infini, c'est-à-dire de son
+idée immédiate; or l'idée immédiate de l'infini, dont nous ne pouvons
+pas contester la réalité, parce que nous ne pouvons pas en faire
+abstraction, ce n'est pas la plus grande et la plus riche, c'est au
+contraire la plus simple et la plus nue; ce n'est pas le Dieu de Scot et
+de Descartes, c'est la substance de Spinosa.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Méd. III. Éd. Garnier, tome I, p. 119.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Descartes, on s'en souvient, n'étend pas le doute
+philosophique jusqu'à mettre en question les simples idées et par
+conséquent les définitions.</blockquote>
+
+<p>La logique humaine, qui ne comporte pas de sauts, dut passer par
+Spinosa, Leibnitz, Fichte, Hegel et Schelling, pour revenir au Dieu
+cartésien.</p>
+
+<p>Ce que nous reprochons à Descartes, si toutefois le mot de reproche est
+de mise en cette occasion, c'est d'avoir négligé la discussion
+dialectique dont il était besoin pour manifester la nécessité de sa
+conception suprême et prévenir ainsi les rechutes. Nous ne l'accusons
+pas d'avoir mal compris l'infini. Au contraire, il en a le sens au plus
+haut degré; et s'il eût aperçu la lacune de son système, s'il en eût
+prévu le danger, nul n'aurait pu mieux la combler. Je n'en veux d'autres
+preuves que sa manière d'envisager la liberté divine. Pour lui cette
+liberté est absolue. La volonté créatrice produit incessamment,
+non-seulement l'existence des choses, mais leur essence et leurs lois,
+tellement que les principes universels de la morale et de la logique
+elle-même tirent leur vérité de l'acte divin et ne subsistent que par
+cet acte. «Ce n'est pas pour avoir vu qu'il était meilleur que le monde
+fût créé dans le temps que dès l'éternité, qu'il a voulu créer le monde
+dans le temps, mais au contraire parce qu'il a voulu créer le monde dans
+le temps; pour cela il est aussi meilleur que s'il eût été créé dès
+l'éternité. Il n'en est point ainsi de l'homme, qui trouve déjà la
+nature de la bonté et de la vérité établie et déterminée en Dieu<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Éd. Garnier, tome II, p. 363.</blockquote>
+
+<p>C'est chose curieuse, Messieurs, d'entendre les objections de nos
+cartésiens du jour et même celles de Leibnitz, contre cette doctrine
+hardie, lorsqu'on sait comment Descartes les a réfutées d'avance en
+répondant à ses contemporains. Il écrivait à Mersenne le 15 avril
+1630<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Éd. Garnier, tome IV, p. 303.</blockquote>
+
+<p>«Les vérités métaphysiques lesquelles vous nommez éternelles, ont été
+établies de Dieu et en dépendent entièrement, ainsi que tout le reste
+des créatures; c'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un
+Saturne et l'assujettir au Styx et aux destinées, que de dire que ces
+vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie,
+d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en
+la nature, ainsi qu'un roi établit les lois en son royaume...</p>
+
+<p>On vous dira que si Dieu avait établi ces vérités, il les pourrait
+changer comme un roi fait de ses lois; à quoi il faut répondre que oui,
+si sa volonté peut changer.--Mais je les comprends comme éternelles et
+immuables.--Et moi je juge de même de Dieu.--Mais sa volonté est
+libre.--Oui, mais sa puissance est incompréhensible, et généralement
+nous pouvons bien assurer que Dieu peut faire tout ce que nous pouvons
+comprendre, mais non pas qu'il ne peut faire ce que nous ne pouvons pas
+comprendre.<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Comparez Réponses aux Vmes objections, Éd. Garnier, tome
+H, p. 318, 319. Réponses aux VImes objections, id. p. 362, 367; puis:
+Lettres, tome IV. p. 123, 134.</blockquote>
+
+<p>Ainsi la pensée de Descartes n'est point arbitraire. Elle porte en
+elle-même les titres de sa légitimité. La liberté parfaite est affirmée
+comme l'inévitable développement de l'idée de la perfection, de la
+réalité positive, ou, plus simplement, de l'infini. La preuve est
+inhérente à la thèse, qu'il suffisait de développer.</p>
+
+<p>En tirant de la liberté absolue la loi selon laquelle doit s'opérer le
+départ entre les vérités accessibles à la raison humaine et les sujets
+placés au delà de sa sphère, Descartes fait faire un grand pas à sa
+philosophie et répond en même temps à la principale objection contre la
+doctrine de la liberté elle-même. Il a saisi toute l'importance de cette
+idée et la reproduit maintes fois. Il écrit à un autre correspondant:</p>
+
+<p>«Pour la difficulté de concevoir comment il a été libre et indifférent à
+Dieu de faire qu'il ne fût pas vrai que les trois angles d'un triangle
+fussent égaux à deux droits, ou généralement que les contradictoires ne
+peuvent être ensemble, on la peut aisément ôter en considérant que la
+puissance de Dieu ne peut avoir aucune borne, puis aussi en considérant
+que notre esprit est fini, et créé de telle nature qu'il peut concevoir
+comme possibles les choses que Dieu a voulu être véritablement
+possibles, mais non pas telle qu'il puisse aussi concevoir comme
+possibles <i>celles que Dieu aurait pu rendre possibles, mais qu'il a
+voulu toutefois rendre impossibles</i>; car la première considération nous
+fait connaître que Dieu ne peut avoir été déterminé à faire qu'il fût
+vrai que les contradictoires ne peuvent être ensemble, et que par
+conséquent il a pu faire le contraire; puis l'autre nous assure que,
+bien que cela soit vrai, <i>nous ne devons point tâcher de le comprendre</i>,
+parce que notre nature n'en est point capable. Et encore que Dieu ait
+voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n'est pas à dire
+qu'il les ait nécessairement voulues; car, <i>c'est tout autre chose de
+vouloir qu'elles fussent nécessaires et de le vouloir nécessairement ou
+d'être nécessité à le vouloir</i>. J'avoue bien qu'il y a des
+contradictions qui sont si évidentes, que nous ne les pouvons
+représenter à notre esprit sans que nous les jugions entièrement
+impossibles, comme celle que vous proposez: Que Dieu aurait pu faire que
+les créatures ne fussent point dépendantes de lui; mais nous ne nous les
+devons point représenter pour connaître l'immensité de sa puissance, <i>ni
+concevoir aucune préférence ou priorité entre son entendement et sa
+volonté; car l'idée que nous avons de Dieu nous apprend qu'il n'y a en
+lui qu'une seule action toute simple et toute pure</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Éd. Garnier, lettre XLVIII, p. 147.</blockquote>
+
+<p>La difficulté qui nous empêche de recevoir d'abord l'absolue liberté est
+celle-ci: Nous trouvons en nous-même certaines idées revêtues du
+caractère de la nécessité. Pour comprendre l'absolue liberté, il
+faudrait se les représenter comme contingentes, ce qui implique
+contradiction dans notre esprit.</p>
+
+<p>Descartes répond: Ce qui est nécessaire à nos yeux, c'est ce que Dieu a
+voulu rendre nécessaire. Il est auteur, non-seulement du réel, mais du
+possible; les impossibilités que nous apercevons sont les impossibilités
+qu'il a créées. Mais ce qu'il a rendu impossible l'est en effet, et nous
+ne saurions d'aucune manière en comprendre la possibilité. La solution
+définitive à laquelle il s'arrête n'est donc pas dogmatique; elle est
+critique. Il ne pense pas que nous devions affirmer, comme si nous le
+comprenions, que Dieu soit affranchi des lois mathématiques, par
+exemple. Mais la question étant posée ainsi: Dieu peut-il faire que les
+trois angles d'un triangle ne soient pas égaux à deux angles droits? on
+répondrait dans son esprit, en tenant compte de tous les éléments de sa
+pensée: Nous ne saurions concevoir un triangle dont les angles ne valent
+pas deux angles droits. Nous ne saurions pas davantage, sans choquer les
+lois de notre raison, limiter la liberté divine. Ce qui est certain,
+c'est que l'auteur de cette raison est l'auteur des vérités qui la
+constituent. Et sa volonté créatrice n'obéit pas à des lois tracées
+préalablement par son intelligence, car l'intelligence ne précède point
+en lui la volonté et ne s'en sépare point, mais elles ne sont qu'un seul
+et même acte.</p>
+
+<p>La manière dont Descartes conçoit le rapport entre l'entendement et la
+volonté mériterait une étude attentive. En Dieu, nous voyons qu'il
+refuse avec beaucoup de sens de subordonner l'un à l'autre. Toutefois en
+soumettant les lois du possible à la liberté divine, il fait bien
+comprendre qu'au fond il voit dans la volonté le centre et le principe
+de l'être. Pour lui la volonté est la substance divine, dont
+l'intelligence forme l'inséparable attribut.</p>
+
+<p>Il n'en va pas autrement en psychologie. Au premier aspect, le dualisme
+cartésien paraît tendre fortement au rationalisme et à l'idéalisme. La
+pensée est «une substance,» l'âme «une chose qui pense.» L'homme ne sait
+rien de lui-même, sinon qu'il est un être pensant. Ces façons de parler
+ont exercé une grande influence, que nous ne saurions considérer comme
+avantageuse à tous les égards. Et pourtant ce ne sont réellement que des
+façons de parler. Penser est, chez Descartes, un terme générique qui
+désigne toute espèce d'activité intérieure. Par le nom de pensée,
+dit-il, je comprends tout ce qui est tellement en nous que nous
+l'apercevons immédiatement par nous-même et en avons une connaissance
+intérieure; <i>ainsi toutes les opérations de la volonté</i>, de
+l'entendement, de l'imagination et des sens sont des pensées<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. La
+définition de l'âme et les noms imposés aux deux ordres de substances
+créées ne préjugent donc en rien la question. Pour la résoudre
+sainement, il faut s'attacher moins aux mots qu'aux choses et voir quels
+sont, chez Descartes, le rôle et les caractères des deux fonctions dont
+il s'agit. Nous remarquons d'abord que Descartes affirme le libre
+arbitre de l'homme avec non moins d'énergie que la liberté divine. Ainsi
+l'entendement ne détermine la volonté que selon la permission et par le
+concours de la volonté elle-même. L'action ne résulte pas fatalement de
+la comparaison des motifs, mais l'âme consent librement aux motifs, et
+plus ceux-ci sont décisifs, plus elle est libre dans son entière et
+franche adhésion: même alors elle pourrait la refuser. En effet, «la
+liberté consiste en ceci que nous pouvons faire une chose ou ne la faire
+pas<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>,» et néanmoins «l'indifférence que je sens lorsque je ne suis
+point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids
+d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.» Ainsi
+l'entendement agit toujours sur la volonté, mais il n'exerce sur elle
+aucun empire. La volonté commande au contraire à l'intelligence. Son
+rôle dans les fonctions intellectuelles n'est pas un simple concours,
+c'est une suprême direction. Toute activité de la pensée se termine en
+effet dans le jugement, et le jugement est produit par la volonté<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.
+Aussi, loin que les torts de notre conduite trouvent une excuse dans
+l'insuffisance de nos lumières, nous sommes responsables des erreurs de
+notre intelligence, qui ont leur source dans une faute du franc arbitre;
+«alors que volontairement nous affirmons ou nions au delà de ce dont
+nous avons des idées claires et distinctes<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.» Je ne demande pas si la
+théorie cartésienne sur le jugement est irréprochable; je n'essayerai
+pas de dégager la vérité qu'elle contient de l'exagération qui la rend
+paradoxale et qui a soulevé contre elle tant de critiques; je me borne à
+relever son importance dans l'économie générale du cartésianisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Réponses aux IImes objections, tome II, p. 74. Comparez
+Principes, tome I, p. 231.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Méd. IV, tome II, p. 140.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Id. loc laud. Comparez tome IV, lettre XLVII, p. 136.
+Avant que notre volonté soit déterminée, elle est toujours libre ou a la
+puissance de choisir l'un ou l'autre des deux contraires, mais elle
+n'est pas toujours indifférente, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Tome IV. Principes, § 34, p. 245.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Id. §§ 35 et 36. Comparez la IVme méditation tout entière
+et surtout § 4, p. 137; § 7, p. 139; § 12, p. 143.</blockquote>
+
+<p>Le point de vue qui domine la matière et dont jaillissent les doctrines
+que je viens de rappeler, est énoncé par Descartes en termes précis dans
+une lettre à son disciple Régis: «L'acte de la volonté et l'intellection
+diffèrent entre eux comme l'action et la passion de la même substance;
+car l'intellection est proprement la passion de l'âme et l'acte de la
+volonté son action. Mais, comme nous ne saurions vouloir une chose sans
+la comprendre en même temps, et que nous ne saurions presque rien
+comprendre sans vouloir en même temps quelque chose, cela fait que nous
+ne distinguons pas facilement en elle la passion de l'action<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.» S'il
+est vrai, comme le veut un axiôme de métaphysique, qu'il y ait plus
+d'être dans l'actif que dans le passif, la supériorité de la volonté sur
+l'entendement ne saurait être mieux exprimée. La lettre où nous trouvons
+ce beau passage est destinée à prouver l'unité de l'âme. Ainsi l'âme est
+une substance et le vouloir son action. Il n'en faut pas davantage
+assurément pour établir que la volonté est plus intime à l'âme que
+l'intelligence, comme dit assez bien un des modernes commentateurs du
+cartésianisme, ou, dans une forme plus absolue, que la volonté est
+l'essence même de l'âme. L'essence de l'âme, en effet, ne saurait être
+que son action, et quand Descartes l'appelle une «chose qui pense,»
+c'est bien par son action qu'il entend la définir; mais, dans cette
+<i>pensée</i> elle-même, le trait fondamental est la volonté, comme il
+ressort clairement de ce qui précède. Aussi la volonté est-elle en nous
+la seule chose absolue. «Si j'examine la mémoire, l'imagination ou
+quelque autre faculté qui soit en moi, je n'en trouve aucune qui ne soit
+très-petite et bornée et qui, en Dieu, ne soit immense et infinie. Il
+n'y a que la volonté seule ou la seule liberté du franc arbitre que
+j'expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l'idée
+d'aucune autre plus ample et plus étendue, en sorte que c'est elle
+principalement qui me fait connaître que je porte l'image et la
+ressemblance de Dieu<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.» La possibilité de faillir elle-même est une
+perfection, en ce sens qu'elle est impliquée dans notre liberté<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Tome III, p. 393.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Tome I, méd. IV, p. 140.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Principes de phil. § 57, tome I, p. 276.</blockquote>
+
+<p>Et comme la volonté est l'essence de l'âme, le reflet de Dieu en nous,
+sa rectitude constitue le souverain bien; Descartes l'exprime en termes
+précis, qui rappellent un mot justement célèbre de Kant:</p>
+
+<p>«Le souverain bien de chacun en particulier ne consiste qu'en une ferme
+volonté de bien faire et au contentement qu'elle produit. Dont la raison
+est que je ne remarque aucun autre bien qui me semble si grand ni qui
+soit entièrement au pouvoir d'un chacun. Car pour les biens du corps et
+de la fortune, ils ne dépendent pas entièrement de nous, et ceux de
+l'âme se rapportent tous à deux choses, qui sont: l'une, de connaître,
+et l'autre, de vouloir ce qui est bon; mais la connaissance est souvent
+au delà de nos forces, c'est pourquoi il ne reste que notre volonté dont
+nous puissions absolument disposer<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Tome IV, p. 174.</blockquote>
+
+<p>Le principe de la métaphysique ne diffère point de celui de la morale.
+Le bien, au sens général, n'est autre que la perfection de l'être. Si
+l'être est intelligence, le bien consiste à savoir, comme veut le
+rationalisme; si le souverain bien se trouve dans la vertu, le fond de
+l'être est la volonté.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu, Messieurs, avec quelle netteté parfaite Descartes
+distingue la liberté absolue de Dieu identique à sa toute-puissance, de
+la liberté relative de l'homme, qui trouve avant elle la distinction du
+bien et du mal dans la volonté divine.</p>
+
+<p>La doctrine de la liberté absolue semble conduire inévitablement
+Descartes à l'empirisme. Toute notre science est expérimentale, nous ne
+connaissons que des faits, car toute existence, et celle de Dieu
+lui-même, n'est qu'un fait. Il répugnerait à Descartes d'accorder
+formellement «que Dieu n'ait pas la faculté de se priver de son
+existence<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.» Mais, sans aborder cet effrayant problème, il est clair
+que toute existence créée procédant de la volonté libre de Dieu comme un
+fait contingent, qui pourrait également ne pas être, nous la connaissons
+parce qu'elle est, parce que Dieu la veut, mais non pas à titre de
+vérité nécessaire. Le caractère de nécessité est formellement exclu de
+l'objet de notre connaissance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Tome IV, p. 309.</blockquote>
+
+<p>S'ensuit-il qu'il ne puisse pas y avoir nécessité dans la connaissance
+elle-même? Devrons-nous renoncer à cette science des effets par les
+causes, qui est la vraie science aux yeux de Descartes, et ne
+pourrons-nous pas sceller à la voûte éternelle le premier anneau de la
+chaîne d'or? En un mot, la philosophie est-elle possible?</p>
+
+<p>Descartes n'en doute pas. Il la défend de l'empirisme par la doctrine de
+l'immutabilité divine, comme il la préserve de l'idéalisme sceptique par
+la doctrine de la véracité divine, autre aspect de la même idée.</p>
+
+<p>Les lois générales de l'univers, les vérités métaphysiques qui nous
+semblent nécessaires, se fondent sur la volonté de Dieu; néanmoins c'est
+avec raison que nous les comprenons comme éternelles et immuables, parce
+que la volonté de Dieu est elle-même immuable et éternelle. Telle est la
+doctrine présentée au Père Mersenne dans le passage éloquent que nous
+avons cité tout à l'heure.</p>
+
+<p>Ainsi le vrai point de départ du cartésianisme n'est pas l'essence de
+l'Absolu, que, selon Descartes, nous atteignons sans réussir à le
+comprendre, distinction capitale sur laquelle le philosophe revient
+souvent<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. Le vrai point de départ c'est l'acte absolu de la volonté
+divine: Volonté simple, éternelle, immuable, laquelle embrasse
+indivisiblement et par un seul acte tout ce qui est et sera. Au premier
+abord il semble qu'il y ait contradiction entre les idées d'absolue
+liberté et d'acte immuable. En disant avec Descartes: «Les vérités
+éternelles dépendent de la volonté divine, mais elles sont immuables
+parce que cette volonté ne change point;» ne recule-t-on pas simplement
+le <i>fatum</i> qu'on prétend surmonter? N'impose-t-on pas à Dieu
+l'immutabilité comme une loi de sa nature?--La difficulté est sérieuse,
+mais non pas insoluble. Il ne faut, pour la lever, que bien entendre
+dans quel sens nous comprenons l'infini et dans quel sens nous ne le
+comprenons pas. Nous n'affirmons pas que Dieu ne peut ni changer sa
+volonté ni la reprendre; nous tirons de l'idée de l'absolu deux
+propositions distinctes sans être contradictoires: L'absolu est ce qu'il
+veut. La volonté absolue peut se manifester et se manifeste
+naturellement par des actes absolus. Nous laissons subsister ces deux
+thèses sur l'autorité de l'évidence, bien que leur conciliation positive
+nous échappe; il nous suffit que l'impossibilité de les concilier ne
+soit pas démontrée. Ainsi nous n'attribuons pas à Dieu l'immutabilité
+comme une nécessité de sa nature, mais nous considérons cette
+immutabilité elle-même comme un fait dépendant de sa volonté, comme le
+caractère le plus éminent de la manière dont il se manifeste à nous.
+Notre raison est conduite à confesser également que Dieu est absolu et
+qu'il est libre. Pour maintenir simultanément ces deux vérités, il faut
+dire que l'acte par lequel Dieu se manifeste à nous est, de fait, un
+acte absolu, et par conséquent éternel, immuable. En d'autres termes,
+Dieu est absolu parce qu'il veut l'être, et la preuve qu'il veut l'être,
+c'est que nous ne saurions le comprendre autrement<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. Cette manière
+d'entendre Descartes est tout à fait dans le sens de ses ouvertures sur
+la notion de l'infini, que nous possédons claire et distincte sans
+toutefois l'embrasser ni la comprendre entièrement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Voyez en particulier Méd. III, tome I, p. 126. «Ceci ne
+laisse pas d'être vrai encore que je ne comprends pas l'infini, etc.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Comparez la XIXme leçon.</blockquote>
+
+<p>La véracité de Dieu, sur laquelle Descartes essaie après coup de fonder
+l'objectivité du monde sensible, ainsi que la division des substances
+étendue et pensante, n'est qu'une manière de présenter l'immuable unité
+de l'acte créateur: Dieu ne saurait nous tromper, et les choses sont ce
+qu'elles nous paraissent; c'est-à-dire que les lois de notre
+intelligence répondent à celles de l'univers, parce qu'elles ne sont en
+réalité qu'une seule et même loi, l'effet éternel d'un acte identique.
+La perpétuité de la Création, qui a fourni le sujet de critiques un peu
+légères, repose également sur le même axiôme.</p>
+
+<p>C'est encore de l'immutabilité de la volonté divine que Descartes fait
+découler les lois du mouvement d'où sort toute sa physique, la
+définition de la matière une fois accordée<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> De ce que Dieu est immuable en sa nature et qu'il agit
+toujours de même sorte, Descartes déduit d'abord que la quantité de
+mouvement est toujours la même dans l'univers; puis: 1° qu'un corps
+demeure naturellement dans le même état et ne change que par la
+rencontre d'autres corps; 2° que tout corps tend à continuer son
+mouvement en ligne droite. «Cette règle comme la précédente dépend de ce
+que Dieu est immuable et qu'il conserve le mouvement en la matière par
+une opération très-simple» (II, 39); 3° que si un corps qui se meut en
+rencontre un autre plus fort que lui, il ne perd rien de son mouvement,
+et que s'il en rencontre un qu'il puisse mouvoir, il en perd autant
+qu'il en donne. Telles sont les lois fondamentales d'après lesquelles on
+peut déterminer les effets que les corps produisent les uns sur les
+autres en se rencontrant, et construire le système du monde. Si
+l'argumentation ne semble pas toujours rigoureuse, l'intention
+systématique est au moins parfaitement marquée. (Voyez les <i>Principes de
+la philosophie</i>, IIme partie, §§ 36 à 43. Éd. Cousin, tome III, p
+150-158).
+
+<p>Avant l'exposition des lois du mouvement, l'unité de la matière a été
+posée comme une conséquence de sa définition, ainsi que sa divisibilité
+à l'infini que Descartes infère de la toute-puissance divine. La
+véracité, la toute-puissance et l'immutabilité divines forment donc la
+prémisse métaphysique dont le système du monde doit sortir.</p></blockquote>
+
+<p>Sa philosophie revêt donc la forme d'une déduction <i>a priori</i>, telle
+qu'il l'a voulue. Elle conserve cette forme jusqu'au bout, non toutefois
+sans quelques solutions de continuité comblées par l'hypothèse.</p>
+
+<p>Mais cette philosophie progressive n'est guère qu'une physique. Sous le
+nom de philosophie, c'est essentiellement le système du monde physique
+que Descartes a cherché. Par cette préoccupation un peu exclusive il
+semble continuer la philosophie de la Renaissance. L'explication du
+monde moral, la philosophie de la religion, la philosophie de l'histoire
+sont restées en arrière, soit par des motifs de prudence, soit surtout
+parce que le principe ne fournit pas les moyens de les aborder.
+Descartes, en effet, comprend l'acte créateur d'une manière purement
+formelle; il s'interdit à lui-même la recherche des fins que Dieu s'est
+proposées en créant, c'est-à-dire l'intelligence réelle du monde. Sous
+ce point de vue encore, la recherche du principe est insuffisante chez
+lui.</p>
+
+<p>D'ailleurs le lien qu'il établit entre les lois de ce monde et les
+perfections divines, a quelque chose d'artificiel. En réalité ce n'est
+pas l'étude de ces perfections qui lui donne la connaissance des choses
+finies. Tout son système sur l'homme et sur l'univers est impliqué dans
+la séparation absolue entre la substance pensante et la substance
+étendue, séparation qu'il établit dès l'entrée, avant de connaître Dieu
+et de savoir si Dieu existe. L'identité de la pensée et de la substance
+spirituelle comme celle de la matière et de l'étendue se fondent
+exclusivement sur le <i>cogito ergo sum</i> et sur le critère de vérité
+renfermé dans ce célèbre enthymème: Ce que je conçois clairement est le
+vrai; or ce que je conçois clairement en moi-même est la pensée, donc la
+pensée est mon essence; ce que je conçois clairement dans les objets
+matériels, l'élément intelligible en eux n'est autre que leur étendue,
+donc l'essence des corps est l'étendue. S'il en était autrement, nos
+facultés nous abuseraient: Dieu serait trompeur<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> Principes de la philosophie IIme part, tome III, p. 120.
+éd. Cousin. Comparez Méd. III, § 13, tome I, p. 123, éd. Garnier.</blockquote>
+
+<p>Dieu n'intervient ici que d'une manière subsidiaire et, pour ainsi dire,
+à titre de caution; mais en réalité le dualisme cartésien n'est pas
+fondé sur la notion de Dieu, comme la méthode l'exigerait. Il y a plus:
+si Descartes prétend expliquer le monde sensible par ce qu'il en conçoit
+clairement et distinctement, c'est-à-dire par ce qu'il y a
+d'intellectuel en lui, je dirais presque d'idéal; il ne fonde en réalité
+l'existence objective de ce monde que sur le préjugé des sens. La
+confirmation de ce préjugé par la véracité divine n'est pas seulement un
+après coup, c'est une déception. En effet, s'il était vrai que l'emploi
+régulier du raisonnement nous conduisît à l'idéalisme, Dieu lui-même,
+auteur de nos facultés, témoignerait en faveur de la doctrine idéaliste;
+sa véracité est donc hors de cause; la véracité divine ne saurait être
+invoquée en philosophie que dans un sens plus général, comme
+l'expression religieuse ou absolue de la nécessité subjective qui oblige
+l'homme de croire à sa propre raison. Dès lors, si le doute cartésien
+sur les choses matérielles était légitime avant la démonstration de
+l'existence de Dieu, il subsiste encore après elle. Il est d'ailleurs
+permis de croire que Descartes a abusé de son criterium provisoire pour
+en faire sortir un dualisme dont l'histoire a mis au jour les
+inconvénients. Entre cette proposition générale: Ce que nous comprenons
+clairement est vrai, et celle-ci, qui sert de base à son édifice: Les
+choses dont nous avons des idées distinctes sont nécessairement
+séparées, il y a un intervalle que les contemporains de Descartes ont
+fort bien signalé et qu'il ne nous paraît pas avoir réussi à combler
+dans ses réponses à leurs objections. Il ne suffit pas, pour établir que
+la pensée et l'étendue sont nécessairement les formes de deux substances
+opposées, de rappeler que nous concevons très-bien la pensée sans
+l'étendue et l'étendue sans la pensée. Il faudrait prouver qu'il est
+absurde de supposer que la pensée soit l'acte d'un être d'ailleurs
+étendu, ou l'étendue une qualité de la substance pensante. Autre est, en
+un mot, la possibilité de séparer, autre l'impossibilité d'unir.
+Descartes nous semble insuffisant sur ce point tout à fait capital.</p>
+
+<p>C'est donc en se fondant sur un argument vicieux qu'il prononce un
+divorce irrévocable entre le monde sensible et le monde de nos pensées,
+que l'expérience ne nous permet pas de séparer l'un de l'autre un seul
+instant. Sa définition de la matière le conduit au pur mécanisme en
+physique et en physiologie. Son dualisme rend insoluble la question des
+rapports de l'âme et du corps. Il jette entre eux un abîme que l'être
+infini peut seul combler; mais au contact de l'infini les éléments du
+fini disparaissent.</p>
+
+<p>Comme aux termes de Descartes la substance étendue ne saurait exercer
+d'action sur l'être pensant, nous ne voyons proprement pas les choses,
+mais nous voyons en Dieu les idées des choses, ainsi que le veut le Père
+Malebranche; d'où suit non moins irrésistiblement, malgré les
+protestations et le courroux de Malebranche, que nous n'avons aucune
+raison pour affirmer l'existence objective de ces choses avec lesquelles
+nous ne soutenons aucun rapport. Ainsi la substance étendue s'évanouit
+et le dualisme se transforme en idéalisme.</p>
+
+<p>La pensée n'agit point sur l'étendue, pas plus que l'étendue sur la
+pensée. Nos perceptions ne viennent pas des corps, mais elles résultent
+d'une action directe de Dieu en nous; de même ce n'est pas nous qui
+mettons les corps en mouvement lorsque nous croyons agir en eux, mais
+c'est Dieu qui produit en eux les changements correspondants à nos
+volontés. Dans la sensation, dans le mouvement volontaire, l'âme se
+croit active et ne l'est point. La substance pensante est le théâtre
+d'une activité étrangère. Nous ne sommes pas les auteurs de nos propres
+pensées. Ainsi la substance spirituelle, dont la pensée fait tout
+l'être, s'évanouit comme la substance étendue; l'activité des êtres
+particuliers est illusoire, leur réalité devient une apparence et le
+dualisme se transforme en panthéisme.</p>
+
+<p>On arrive plus directement au même but en partant de la notion
+cartésienne de la substance. Mais la définition de la substance que
+Descartes recueille en passant ne se confond point dans sa pensée avec
+celle du principe absolu, quoique les preuves dont il se sert pour
+établir l'existence de Dieu n'autorisent pas rigoureusement
+l'introduction d'une idée plus haute que celle de la substance.</p>
+
+<p>Le dualisme de la pensée et de l'étendue n'est pas déduit de la
+connaissance du principe suprême; il ne s'appuie donc pas sur le critère
+définitif de la vérité, il ne se justifie pas mieux d'après le critère
+provisoire de l'évidence intellectuelle, car l'évidence invoquée en sa
+faveur n'est réellement qu'une illusion.</p>
+
+<p>Pour conduire le cartésianisme au delà des écueils sur lesquels il s'est
+brisé, il n'y aurait qu'à suivre avec fidélité la route que Descartes
+s'était tracée à lui-même.</p>
+
+<p>Il faudrait d'abord prouver la liberté de Dieu, qu'il se contente
+d'affirmer. En établissant que l'être existant par lui-même est
+absolument libre, on assurerait l'unité du principe et l'on fermerait la
+porte à Spinosa. Ensuite il faudrait donner, pour ainsi dire, une
+substance à l'acte divin en montrant quelle sorte d'activité convient à
+la liberté absolue, ou, comme l'acte est la manifestation de la force,
+il faudrait montrer dans quel acte déterminé la liberté rend manifeste
+sa nature absolument indéterminée. Enfin, le caractère positif de l'acte
+absolu étant reconnu, il faudrait tirer de cet acte, et de cet acte
+seul, l'explication générale des phénomènes, sans se borner au monde
+physique, mais en embrassant le fait universel.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SEPTIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Spinosa.--Sa philosophie naît de la confusion qui règne chez Descartes
+entre l'absolu véritable et l'idée immédiate de l'absolu, la rigueur de
+ses démonstrations n'est qu'apparente, car elle se fait tout accorder
+dans les axiômes et dans les définitions. Spinosa définit la substance:
+cause d'elle-même; mais il tire peu de parti de cette définition, qui
+n'a chez lui qu'une valeur négative. La causalité dont il parle n'est
+pas un acte; aussi n'arrive-t-il pas à l'activité et ne réussit-il pas à
+rendre compte du fini.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>La véritable partie progressive du cartésianisme se trouve dans le
+système de Spinosa. En effet Spinosa accepte tacitement ce que Descartes
+a démontré. Il tente l'explication des choses en partant des notions
+vraiment scientifiques du cartésianisme, des notions qui résultent d'un
+emploi sévère de sa méthode. Descartes pense trouver immédiatement dans
+la conscience une idée suffisante du premier principe; il ne fait rien
+pour élever cette idée au-dessus de sa forme immédiate.</p>
+
+<p>Mais ce que nous trouvons immédiatement dans la conscience, c'est la
+notion d'un être inconditionnel en général, d'un être qui n'a pas hors
+de lui, mais en lui-même, les conditions de son existence, qui existe
+par lui-même ou qui n'a besoin d'aucun autre pour exister. Le principe
+premier du cartésianisme entendu sévèrement n'est donc pas ce que
+Descartes appelle Dieu, mais ce qu'il appelle la Substance; et comme
+Descartes n'a rien fondé sur le principe ainsi défini, c'est de là qu'il
+fallait partir pour continuer le cartésianisme.</p>
+
+<p>Le juif portugais accomplit courageusement le dessein que le gentilhomme
+français avait fièrement annoncé. Il coupe le dernier lien qui attachait
+la philosophie aux traditions religieuses de l'humanité, pour l'asseoir
+uniquement sur l'évidence rationnelle.</p>
+
+<p>Spinosa établit d'abord sans trop de difficulté que la substance qui
+existe par elle-même est une et infinie.</p>
+
+<p>De cette substance unique, infinie et dont nous ne savons autre chose
+sinon qu'elle est la substance, il s'agit de passer à la pluralité des
+êtres; il faut en tirer un système qui fasse droit à nos convictions
+naturelles, qui embrasse l'expérience tout entière et qui l'explique.
+S'il ne satisfait pas à ces conditions, nous conclurons que le système
+n'est pas vrai. Que si, l'expérience faite et tout bien considéré, nous
+voyons qu'il est impossible de répondre à nos justes exigences en
+partant du principe tel que nous l'avons défini, nous jugerons que le
+principe lui-même est faux, c'est-à-dire que, pour connaître le principe
+réel du monde, il ne suffit pas de savoir qu'il est la substance ou,
+comme dit Spinosa, <i>causa sui</i>. Telle est en effet la conclusion où nous
+contraint l'examen du spinosisme, non-seulement par ses résultats
+inadmissibles, mais encore par la violence que nous lui voyons faire à
+la méthode pour arriver à un résultat quelconque.</p>
+
+<p>La Substance de Spinosa, si l'on a bien saisi la portée de sa phrase un
+peu équivoque, comprend une infinité d'<i>attributs</i>. Qu'est-ce à dire,
+Messieurs, sinon que l'idée de substance est tout à fait indéterminée et
+qu'il faudrait la déterminer? Elle comprend des attributs, c'est-à-dire
+que, pour la connaître, il ne suffit pas de savoir qu'elle est et
+qu'elle est <i>causa sui</i>, qu'elle est substance. S'il y a une substance,
+elle est d'une certaine manière, elle est quelque chose, elle a une
+nature, une essence ou des attributs. Pour la connaître réellement, il
+faudrait marquer quelle est cette essence, il faudrait énumérer ces
+attributs; mais nous ne le pouvons pas, nous ne connaissons pas ces
+attributs infinis, Spinosa ne les nomme pas. Je me trompe, Messieurs, il
+en nomme deux: la pensée et l'étendue; ce sont précisément les noms des
+substances créées entre lesquelles Descartes a partagé les êtres finis.
+Spinosa prend la définition cartésienne de la substance trop au sérieux
+pour parler de substances créées; il convertit donc la pensée et
+l'étendue en attributs; mais on ne voit pas dans son système pourquoi la
+pensée et l'étendue sont des attributs de la substance infinie; on ne
+voit pas pourquoi l'être qui existe par lui-même doit posséder la
+pensée, on ne voit pas pourquoi il doit être étendu.</p>
+
+<p>Cette déduction pouvait être tentée, j'en conviens; mais si Spinosa l'a
+tentée effectivement, du moins ses écrits n'en ont pas gardé la trace.
+Il paraît donc que l'idée des seuls attributs dont il parle est
+empruntée à l'expérience ou plutôt à la philosophie de Descartes, qui
+généralise l'expérience à sa manière. Si l'on demandait à Spinosa
+pourquoi il a fait de la pensée et de l'étendue des attributs de la
+Substance ou de Dieu, il ne pourrait guère, à moins de compléter sa
+pensée en la changeant, répondre autre chose que ceci: La pensée et
+l'étendue sont évidemment quelque chose l'une et l'autre; ces deux
+choses s'excluent réciproquement, Descartes doit l'avoir prouvé; mais
+elles ne sauraient être des substances, puisqu'il n'y a qu'une
+substance. Que voulez-vous donc qu'elles soient, sinon des attributs de
+la Substance? Il est difficile de suppléer autrement au silence de
+Spinosa. Et cependant que signifierait une telle réponse, sinon que les
+attributs sont appliqués à la substance dont ils devraient jaillir, et
+que le mouvement progressif de cette philosophie n'est qu'une illusion?</p>
+
+<p>Mais la pensée et l'étendue sont encore des réalités universelles ou du
+moins des notions universelles. L'expérience nous fait connaître des
+êtres particuliers, et proprement elle ne nous fait connaître que cela.
+Comment la philosophie de Spinosa peut-elle expliquer la présence des
+êtres particuliers? en d'autres termes, que sont les êtres particuliers
+relativement à la Substance, principe de cette philosophie? Pour le
+faire comprendre, il faudrait trouver, soit dans la substance infinie,
+soit dans ses attributs, sinon la puissance réelle de produire les êtres
+particuliers, tout au moins la nécessité logique de les contenir, de se
+particulariser ou d'être particularisée. Il n'y a rien de semblable dans
+le système de Spinosa. Les êtres particuliers s'imposent à la pensée
+comme un fait dont il ne peut rendre raison d'aucune manière; seulement,
+comme on ne peut pas les appeler des substances, puisqu'il n'y en a
+qu'une, et qu'il faut pourtant leur donner un nom, puisqu'ils sont là,
+il les appelle des <i>modes</i>, c'est-à-dire des manières d'être de la
+substance. Mais cette idée de mode est un problème. Pourquoi la
+substance infinie a-t-elle des modes? que sont ces modes? on n'en sait
+rien. L'âme de Spinosa est un mode de la substance infinie considérée
+sous l'attribut de la pensée, mais chacune des idées que cette âme
+conçoit ou possède est aussi un mode de la substance infinie. Il y
+aurait donc des modes de plusieurs espèces, de plusieurs degrés, une
+hiérarchie de modes. On peut, à l'exemple d'un nouveau commentateur, M.
+le professeur Saisset, bâtir là-dessus d'ingénieuses hypothèses, mais le
+texte reste muet. L'idée du mode n'est pas arbitraire seulement, elle
+est vague et insuffisante.</p>
+
+<p>Il y aurait eu moyen, semble-t-il, d'expliquer la production des modes
+par l'action des attributs de la Substance l'un sur l'autre, si on leur
+eût accordé une telle action; mais cette idée d'une philosophie plus
+récente est tout à fait étrangère au spinosisme. Elle ne pouvait y
+trouver accès: d'abord parce que les attributs sont absolument séparés
+l'un de l'autre, comme la substance pensante et la substance étendue
+dans le système de Descartes, puis parce que, en réalité, le spinosisme
+n'accorde point de place à l'idée d'action. Les modes sont compris dans
+la substance comme les attributs. Ils y sont en vertu d'une nécessité
+logique comme il est dans la nature du triangle d'avoir trois angles
+égaux à deux angles droits. Il y a cependant cette différence que la
+géométrie démontre la nécessité logique de son théorème, tandis que
+Spinosa se contente d'affirmer le sien.</p>
+
+<p>Spinosa n'a pas plus que Descartes, un système développé dans toutes ses
+parties. Le maître s'était attaché principalement à la physique; le
+disciple, au contraire, donne toute son attention aux phénomènes du
+monde moral, qu'il s'efforce d'expliquer <i>a priori</i>.</p>
+
+<p>La solution morale de Spinosa consiste à dire que toutes nos actions
+sont déterminées par l'immuable enchaînement des effets et des causes;
+ainsi nous sommes esclaves; mais en comprenant cette nécessité dans sa
+source, c'est-à-dire dans la Substance, nous nous réconcilions avec
+elle. C'est là notre vertu, notre bonheur, notre liberté. Ainsi le
+fatalisme conduit Spinosa au quiétisme. L'action est sans valeur à ses
+yeux, car elle n'est pas libre; la science seule a du prix. Du même
+principe résulte l'absence d'imputabilité morale. La société se
+débarrasse des malfaiteurs comme on abat un chien enragé; mais il n'y a
+pas lieu de les blâmer, car ils sont tout ce qu'ils pouvaient être. S'il
+en est ainsi, le remords n'est qu'une folie, un effet de l'ignorance qui
+nous persuade que nous pouvions agir autrement que nous n'avons fait, et
+comme toutes les fautes viennent de l'ignorance, le repentir est une
+faute de plus. Spinosa n'a point reculé devant ces conséquences, qui
+s'imposent irrésistiblement à la pensée; il les présente avec une
+franchise digne, d'éloge et de respect. Mais ces conséquences sont
+horribles. Malgré notre sincère admiration pour le caractère personnel
+de Spinosa, nous sommes obligé de reconnaître l'immoralité de sa
+philosophie. Eh bien, qu'est-ce qu'une philosophie immorale,
+Messieurs?--C'est une philosophie qui, à sa manière, va contre les
+faits; c'est une philosophie qui contredit des vérités immédiatement
+certaines. Si la notion de l'inconditionnel est innée, dans ce sens que
+l'esprit y arrive nécessairement, la distinction du bien et du mal n'est
+pas moins innée. Les hommes se disputent sur ce qui est bien et sur ce
+qui est mal, ils ne demandent pas s'il y a un bien et un mal. D'ailleurs
+une doctrine qui supprime l'imputabilité morale ne peut que nuire au
+genre humain par ses conséquences; or il est absurde de penser que la
+vérité soit jamais nuisible; cette idée supposerait que l'intellectuel
+et le réel se contredisent, que les fils dont est tissu le monde sont
+embrouillés et rompus, qu'il n'y a pas d'ordre, en un mot, et que
+l'univers n'est pas un. Si l'on admet cette possibilité, il faut
+reconnaître également, ce me semble, que les lois de la pensée
+pourraient aussi n'être pas les lois de la réalité, qu'on n'est pas sûr,
+en raisonnant bien, d'arriver à la vérité des choses, et par conséquent
+que le fatalisme auquel on vient d'aboutir est lui-même incertain. Le
+scepticisme surgissant ainsi du milieu d'un système, le renverse. Quoi
+qu'il en soit de cet argument, la philosophie de Spinosa est condamnée
+par ses résultats. Puis, Messieurs, ces résultats eux-mêmes, elle ne les
+démontre pas, elle les impose. Pour différer de l'opinion la plus
+répandue, ce jugement n'est pas moins vrai. Je l'explique:</p>
+
+<p>Spinosa est fort systématique en quelque sens. Les trois définitions de
+la substance, de l'attribut et du mode une fois admises, tout le reste
+s'en déduit régulièrement, je le crois, bien que le nombre des
+propositions que Spinosa se fait accorder sans démonstration passe la
+quarantaine; mais ces définitions n'étant pas enchaînées, forment trois
+principes séparés. Celle de la substance repose sur une nécessité de la
+raison; celles de l'attribut et du mode sont en l'air. Rien ne prouve
+que la substance ait nécessairement des attributs, surtout tels ou tels
+attributs; rien ne prouve que la substance doive posséder des modes.
+Cette philosophie ne découle donc pas d'un seul principe, et dès lors
+elle n'est pas réellement progressive. Indépendamment des autres
+conditions qu'un système doit remplir, la seule imperfection de sa forme
+nous obligerait à repousser celui-ci.</p>
+
+<p>Mais si le système de Spinosa n'est pas achevé, il montre cependant ce
+que doit être un système. Spinosa s'est attaché sérieusement à la
+solution du vrai problème scientifique: comprendre toutes choses dans
+leur principe et par leur principe, c'est-à-dire les comprendre comme
+résultant du principe, en les rattachant à celui-ci par un lien fondé
+sur sa nature. Ce lien est ici la nécessité logique, parce que le
+principe est lui-même pure nécessité. Si la pensée était arrivée à
+concevoir un principe libre, les articulations du tout pourraient être
+des motifs et des actions libres.</p>
+
+<p>Le système de Spinosa paraît susceptible de quelques perfectionnements
+formels, qui en augmenteraient à la fois la souplesse et la cohésion;
+mais au fond il n'est guère possible d'arriver à quelque chose de
+sensiblement différent en partant de l'idée spinosiste de Dieu, être
+abstrait, pur objet, immobile, absorbant tout dans son identité. Cette
+conception résume un point de vue qui ne se développe, même
+incomplètement, que par des tours de force, et contredit les besoins de
+l'esprit aussi bien que ceux du cœur.</p>
+
+<p>Et pourtant, Messieurs, nous ne saurions repousser absolument le
+principe de Spinosa. Sa définition de la substance est d'une
+incontestable vérité, nous sommes obligés d'en convenir. Il y a un être
+qui subsiste de lui-même; cet être est un, il est infini. Mais cette
+détermination du principe est insuffisante, il faut la pousser plus
+loin, et si l'on veut le faire d'une manière sûre, il faut peser les
+premiers énoncés avec l'attention la plus scrupuleuse. Ceci me conduit à
+des questions de méthode, malheureusement un peu difficiles.</p>
+
+<p>La philosophie étant la science proprement dite, la science dans le sens
+absolu du mot, doit commencer par le véritable commencement,
+c'est-à-dire par une vérité qui soit la première, non-seulement pour
+nous, mais en elle-même. Elle a donc, à le bien prendre, deux
+commencements, distincts au moins pour la pensée: la première vérité
+<i>pour nous</i>, dans l'ordre de l'acquisition de nos connaissances, et la
+première vérité <i>en soi</i>, dans l'ordre de l'être. Cette distinction est
+parfaitement marquée chez Descartes. La première vérité pour nous c'est
+le <i>cogito</i>; la première vérité en soi c'est Dieu. Mais l'idée de Dieu
+est une idée infiniment concrète, qui s'élabore progressivement, comme
+nous l'avons vu déjà dans la philosophie ancienne. Il y a donc une série
+de définitions de Dieu toujours plus complètes, correspondant aux degrés
+successifs du développement de la pensée. Cette réflexion, qu'un coup
+d'œil sur l'histoire devrait suggérer à tout esprit sérieux, nous
+conduit à combiner l'ordre de l'être avec celui de la connaissance et à
+reconnaître que la première vérité, le commencement de la philosophie au
+sens absolu, n'est ni le moi, ni Dieu, mais une idée commune peut-être
+en quelque sens à l'un et à l'autre, je veux dire la première vérité
+certaine et portant sur l'être premier, la première définition de Dieu.
+Ce n'est pas l'idée de l'être parfait, car, au début, l'idée de l'être
+parfait n'est qu'un problème; l'idée de l'être parfait serait
+nécessairement la plus parfaite des idées; celle dont il s'agit est, au
+contraire, la plus nue, la plus abstraite, la plus imparfaite des
+conceptions de l'Être; il est impossible de penser à l'Être et d'en
+penser moins que cela. Descartes ne l'exprime donc point dans sa
+définition de Dieu qui est infiniment supérieure. Il la possède
+cependant, quoiqu'il ne la mette pas à sa place et qu'il n'en présente
+que le côté négatif dans sa définition de la substance: «Ce qui n'a
+besoin d'aucun autre pour exister.» En effet, Messieurs, l'idée la plus
+nécessaire, dont nous ne pouvons pas faire abstraction, et qui
+certainement doit répondre à quelque chose de réel, c'est celle de
+l'Être, de l'être existant par lui-même, de l'être qui est cause de
+lui-même ou de la Substance. Spinosa le comprit, il mit l'idée de la
+substance au commencement de la philosophie, mais il négligea de
+l'approfondir, et, faute de l'approfondir, il la laissa s'altérer. La
+substance de Spinosa, telle qu'il la conçoit habituellement, n'est plus
+le véritable objet de notre intuition nécessaire, ce n'est plus le
+véritable point de départ de la pensée. Il la définit fort bien, mais il
+ne sait pas se servir de cette définition et semble n'en pas saisir
+lui-même toute la portée. «La substance,» dit-il, «est cause
+d'elle-même, <i>causa sui</i>;» c'est bien cela; mais aussitôt il ajoute:
+«c'est-à-dire qui n'a besoin d'aucun autre pour exister.» Cette
+explication fait de l'attribut <i>causa sui</i> une désignation extérieure et
+accidentelle, qui n'apprend rien sur l'être en lui-même. L'idée de cause
+n'est point identifiée avec celle d'être comme il le faudrait pour qu'on
+eût la vraie notion de la substance, ce qui est au fond, ce qui est en
+dessous, ce qui produit, <i>producit</i>. Proprement, dans le système de
+Spinosa il n'y a point de cause, et partant, point de véritable
+substance; il n'y a que l'être déployé, manifesté, l'être considéré
+comme <i>objet</i>. Cela vient d'un défaut d'analyse qu'il importe de
+signaler.</p>
+
+<p>Quelle est effectivement, à bien réfléchir, l'idée la plus nécessaire
+dans l'ordre réel, ce qui, absolument parlant, ne peut pas ne pas être?
+C'est le principe, le fondement, le <i>sujet</i> de l'existence une ou
+multiple, finie ou infinie.</p>
+
+<p>L'être nécessaire est celui qui subsisterait encore dans
+l'anéantissement de toute existence. Nous pouvons, par un suprême effort
+d'abstraction, supposer que rien ne soit; nous ne pouvons pas supposer
+que le sujet de l'existence ne soit pas. La pensée s'y refuse
+absolument. Mais si les lois de la pensée sont les lois de l'être, comme
+l'implique l'idée de vérité, il est clair que le commencement de la
+pensée est le commencement de l'être. En effet, tout ce qui existe
+manifeste, réalise une essence; l'essence est, pour la pensée, distincte
+de sa manifestation, antérieure à sa manifestation, indifférente à sa
+manifestation; qu'elle soit ou non réalisée, elle n'en subsiste pas
+moins comme essence ou comme substance<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. La substance est susceptible
+d'exister ou de n'exister pas, elle est la possibilité réelle, la
+<i>puissance</i> de l'existence. La substance et la puissance sont
+identiques, comme l'existence et l'acte. Cependant la puissance n'est
+pas absolument opposée à l'acte, parce que généralement il n'y a pas
+d'oppositions absolues. Le contraire est toujours impliqué dans son
+contraire. Une pure puissance ne serait rien, tandis que l'expérience et
+la raison nous montrent que la puissance réelle est quelque chose. La
+puissance réelle n'est donc pas absolument dépourvue d'être, je
+l'accorde; elle est l'être replié, caché, contracté, l'être au minimum;
+mais enfin ce minimum précède le maximum, la puissance précède
+l'existence. La première forme de l'être, ce point de départ de la
+pensée, c'est proprement l'être en puissance. Cette idée est marquée
+fortement dans les mots <i>causa sui</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Ces deux notions, entre lesquelles certains scolastiques
+ont distingué, sont considérées ici comme identiques.</blockquote>
+
+<p>Cependant Spinosa ne s'y arrête pas, il ne saisit pas l'être dans sa
+source, dans son antécédent, dans la puissance; il affirme immédiatement
+l'existence, qui n'est et ne peut être que le second terme dans la série
+de nos conceptions métaphysiques.</p>
+
+<p>Il ne faut pas être injuste. L'opposition entre la puissance et sa
+réalisation, entre la substance et l'existence se trouve bien dans le
+système de Spinosa; elle est exprimée par l'opposition de la <i>natura
+naturans</i> et de la <i>natura naturata</i>. La <i>natura naturans</i> est la
+source, le fondement, le sujet, la substance dans son identité, dans la
+puissance. La <i>natura naturata</i> désigne l'existence dans la variété de
+ses manifestations, c'est la série infinie des modes qui sortent
+nécessairement les uns des autres. Il faut bien que cette distinction
+soit quelque part, sans cela le système de Spinosa se confondrait
+purement et simplement avec celui des Éléates, qui, pour n'avoir point
+distingué l'essence de l'existence dans l'infini, se sont vus conduits à
+l'absurde extrémité de nier le fini. Spinosa n'a pas l'intention de
+refuser aux êtres finis toute réalité quelconque; il voudrait seulement
+marquer, en appuyant sur cette idée, que toutes les existences variées
+sont identiques dans leur essence. Mais, pour accomplir effectivement
+son dessein sans aller au delà, il faudrait établir entre l'essence et
+l'existence, entre la <i>natura naturans</i> et la <i>natura naturata</i>, une
+différence réelle, objective, et non pas une différence de point de vue
+seulement. La différence serait réelle si la substance produisait
+véritablement ses modes; or elle ne les produit pas, elle les contient.
+Elle n'est pas cause de l'existence, de la <i>natura naturata</i>; elle n'est
+pas véritablement cause, parce qu'elle n'a point en elle de puissance;
+la prétendue substance n'est pas la puissance de l'existence, elle est
+l'existence elle-même. La distinction entre la <i>natura naturans</i> et la
+<i>natura naturata</i> est donc purement subjective, comme la terminologie
+habituelle de Spinosa le marque assez clairement<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>; c'est-à-dire que
+la <i>natura naturata</i> n'a qu'une valeur subjective, et qu'au fond, pour
+celui qui voit bien les choses, les êtres finis n'existent pas. Le
+système de Spinosa revient donc réellement, aux yeux d'une critique
+sévère, à celui de Parménide, au-dessus duquel il ne s'élève que par son
+effort. Néanmoins cet effort est un progrès, et il montre ce qui reste à
+faire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Le <i>quatenus</i>, qui revient sans cesse.</blockquote>
+
+<p>Pour résumer cette appréciation, qui s'allonge trop, nous dirons que
+Spinosa a tenté de fonder un système sur l'idée de substance avant de
+l'avoir nettement saisie.</p>
+
+<p>Sous ce point de vue il est inférieur à Giordano Bruno, qui a l'air
+moins scientifique et qui pourtant l'est davantage, parce qu'il a tiré
+plus de parti des travaux de l'antiquité.</p>
+
+<p>On a dit avec raison que la substance de Spinosa est un abîme où tout
+entre et dont rien ne sort. Rien ne peut en sortir. En partant de l'être
+immobile de Spinosa, on n'atteindra jamais la pluralité de l'existence.
+Ce qui nous empêche d'arriver à l'existence, c'est que nous y sommes dès
+l'origine. Voilà la faute. Il est clair, Messieurs, que si l'être absolu
+existe en tant qu'absolu, ce n'est pas comme la totalité de l'être, mais
+comme un être au-dessus des autres. L'absolu est tout, sans doute, en
+tant que substance, c'est-à-dire en tant que source de l'être, en tant
+que puissance, mais non pas en tant qu'existence; sans cette distinction
+il est impossible d'expliquer la pluralité des choses. Pour affirmer
+réellement l'existence de Dieu, il faut consentir à ce qu'il se
+particularise, à ce qu'il s'individualise, non pas certes dans le fini,
+mais au-dessus du fini. Si cette particularisation nous répugne, alors
+il faut avouer que Dieu n'existe pas, mais qu'il subsiste seulement
+comme le principe caché de toute existence. Affirmer son existence en
+refusant de le particulariser et de reconnaître une autre existence que
+la sienne, c'est nier le fini.</p>
+
+<p>Le tort de Spinosa consiste donc en ceci, Messieurs, qu'il n'a pas
+établi d'une manière assez nette et assez ferme la distinction entre la
+substance, qui forme la base ou le sujet de l'existence, et l'existence
+elle-même. La substance de Spinosa est en réalité l'existence
+<i>objective</i>, tandis que la véritable substance ne peut être conçue que
+comme <i>sujet</i>. Ces deux mots, un peu barbares, mais précieux,
+s'expliquent par leur étymologie. Le sujet, comme la substance<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, est
+au dessous, au fond; au fond de quoi? évidemment au fond de l'être.
+L'objet, c'est l'être devant nous, vis-à-vis de nous, l'être déployé,
+l'être manifesté, l'existence<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. La base de l'être est distincte de
+l'être lui-même, du moins pour la pensée. La base de l'être, c'est la
+substance, la puissance active, le sujet. Spinosa, lui, dépouille la
+substance de toute subjectivité et par là de toute spiritualité. Il
+n'échappe au matérialisme que par l'abstraction. Ce défaut eût été
+prévenu, et le spinosisme aurait pris un caractère tout différent, s'il
+fût resté fidèle à sa propre définition de la substance: <i>causa sui</i>.
+L'esprit de la philosophie spéculative exigeait que cette définition fût
+prise au sérieux, dans un sens positif et énergique, c'est-à-dire que la
+substance, qui est sa propre cause, fût revêtue d'une véritable
+causalité ou devînt un principe actif, car il n'y a de causalité
+positive que dans l'activité. Cette définition de la substance n'est
+plus celle de Spinosa; elle appartient à Leibnitz.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Sub-stare, sub-jicere.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Ex-stare, ex-istere.</blockquote>
+
+<br><br>
+
+<h3>HUITIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Leibnitz.--Tout son système est implicitement renfermé dans l'idée que
+l'activité fondamentale de la substance est de nature intellectuelle,
+supposition par laquelle Leibnitz explique la pluralité des êtres. Il
+conçoit Dieu moins comme substance que comme but.--École de Wolf.--Locke
+fait prédominer la question de l'origine des idées. Son empirisme ouvre
+la porte au scepticisme de Hume.--Kant s'applique à réfuter
+simultanément l'empirisme de Locke et le dogmatisme des Wolfiens.
+Problème de la philosophie critique.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Si les modernes doivent à Spinosa une idée précise de la forme et du but
+de la philosophie, c'est Leibnitz qui a mis cette science sur la voie
+qui conduit à la détermination positive de son principe, en définissant
+la substance: un être susceptible d'action. La définition de Leibnitz
+est contenue dans celle de Spinosa, comme la définition de Spinosa dans
+celle de Descartes. L'être qui n'a besoin d'aucun autre pour exister est
+cause de lui-même; l'être qui est cause de lui-même est actif,
+l'activité est son essence. Ceci n'est qu'une analyse, mais une analyse
+progressive, tandis que Spinosa, qui commençait bien, bronche dès les
+premiers pas. Il commençait bien, disons-nous, Messieurs; en effet, il
+commençait par la Substance, par l'être au fond de toute existence, par
+ce qui ne peut pas ne pas être et ne pas être pensé. Mais il confond la
+base de l'existence avec l'existence elle-même, ou plutôt il attribue
+immédiatement l'existence à cette base, sans avoir l'air de soupçonner
+que c'est là une affirmation très-grave, qui ne s'entend pas
+d'elle-même, qui peut être prise en plusieurs sens, et qu'il vaut la
+peine de peser. Cette précipitation ôte beaucoup de son prix à la belle
+définition de la substance que Spinosa vient de présenter. Nous ne
+demanderions pas à Spinosa d'en prouver la justesse, c'est inutile; nous
+lui demanderions de s'en souvenir. Si la substance est vraiment cause
+d'elle-même, c'est par un acte, et cet acte, il faudrait en rendre
+compte, il faudrait le déduire, ou tout au moins le signaler, au lieu de
+le sous-entendre.</p>
+
+<p>Essayons de suppléer à ce silence et de nous replacer dans la pensée
+génératrice du système de Spinosa: La causalité, l'activité, la
+subjectivité sont une seule et même notion aperçue sous des aspects
+divers. L'être qui est cause de lui-même est donc primitivement sujet;
+par l'acte constitutif de son être il se réalise et devient objet. Tel
+est le sens intime de la distinction entre la <i>natura naturans</i> et la
+<i>natura naturata</i>. Mais Spinosa ne dit rien de cet acte, il laisse ce
+rapport dans l'ombre et semble en général saisir la substance après cet
+acte de sa propre réalisation, comme pure existence objective, dans
+laquelle toute activité s'est éteinte. Il règne ainsi dans son système
+une équivoque qui l'empêche de se développer. Si la substance infinie
+existe comme telle, le fini est impossible; si le fini existe, la
+substance, elle, n'est que substance et n'existe pas; la dernière
+alternative exprime le vrai sens de Spinosa; mais chez lui la forme et
+le fond ne sont pas d'accord.</p>
+
+<p>Leibnitz a repris toute cette série d'idées dès son origine; il les a
+scrutées jusqu'au fond avec une clarté parfaite, mais il n'a pas écrit
+sa philosophie; content d'en avoir jeté çà et là les résultats sous une
+forme incomplète et fugitive. Sachant qu'il serait difficilement
+compris, craignant peut-être aussi de l'être trop bien, il n'a pas voulu
+tout dire. J'ignore s'il l'aurait pu, et si les variations
+incontestables de sa doctrine ne tiennent pas, en partie du moins, à
+l'absence d'une méthode qui l'obligeât à se rendre un compte rigoureux
+de sa propre pensée. J'ai exposé ailleurs le système de Leibnitz<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>; il
+serait inutile d'y revenir aujourd'hui, les détails vous en sont
+familiers; mais je voudrais essayer, si vous m'accordez quelque
+attention, de donner une forme à la prémisse tacite de son système et de
+vous montrer dans cette prémisse le lien dialectique fort étroit qui en
+unit les diverses parties, en apparence assez indépendantes les unes des
+autres, Leibnitz fait souvent allusion à cette idée sans l'énoncer
+jamais expressément. Il s'agit donc pour nous de suppléer au silence du
+texte et de reconstruire de notre mieux la doctrine ésotérique du grand
+philosophe, ou plus simplement de traduire le contenu tout spéculatif de
+ses écrits dans une forme spéculative explicite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> La Philosophie de Leibnitz. Lausanne 1840, chez Ducloux
+(Bridel).</blockquote>
+
+<p>La substance est cause d'elle-même, dit Spinosa; Leibnitz traduit: La
+substance est essentiellement active. Elle se réalise elle-même par son
+acte. Il s'agit de comprendre cet acte et de le comprendre si bien,
+qu'il nous explique l'énigme du monde. Chez Spinosa la substance se
+transforme immédiatement en existence, elle fait explosion tout à la
+fois, pour ainsi dire, et perd ainsi la subjectivité, l'activité. Dès
+lors il est impossible d'arriver au fini, d'expliquer l'expérience.
+Cette philosophie n'atteint pas le but, il faut recommencer sur nouveaux
+frais.</p>
+
+<p>Leibnitz place également au point de départ une substance qui se réalise
+elle-même ou se donne l'existence; mais, averti par l'insuccès de
+Spinosa, il pense que, tout en se réalisant, la substance doit rester
+substance, c'est-à-dire conserver l'activité, la subjectivité, la
+puissance. L'expansion de la substance primitive n'est donc pas
+illimitée, mais limitée: en s'affirmant elle se réfléchit, son
+épanouissement est accompagné d'un retour sur elle-même; elle se pose et
+se comprend, c'est-à-dire, Messieurs, qu'elle est intelligence; l'acte
+d'affirmation réfléchie que nous venons d'analyser est l'acte
+constitutif de l'intelligence; nous venons d'assister à l'enfantement de
+l'idée d'Intelligence. La substance est cause d'elle-même, elle se
+produit par un acte intellectuel. Mais, en se réfléchissant elle-même,
+elle transforme en pluralité l'unité virtuelle de son essence, car il
+n'y a pas réflexion sans dualité, il n'y a pas intelligence sans
+discernement, sans division. La substance se distingue elle-même d'avec
+elle-même, si c'est la réflexion qui donne naissance à son être; elle ne
+peut donc pas exister sous la forme de l'unité, mais seulement comme
+pluralité, comme pluralité infinie.--Telle est l'origine spéculative du
+principe des indiscernables et du système des monades. Nulle existence
+n'est pareille à une autre, parce que le principe de l'existence est un
+principe d'absolue distinction. L'être ne se réalise qu'en se divisant,
+donc il n'est réel que divisé. La division est absolue, donc les êtres
+réels sont en nombre infini; l'unité virtuelle ne subsiste
+qu'idéalement. Si vous y regardez de près, Messieurs, vous trouverez, je
+crois, le système de Leibnitz tout entier condensé dans cette idée.</p>
+
+<p>Voici les principales thèses que Leibnitz a mises en avant, sans prendre
+la peine de les enchaîner:</p>
+
+<p>1° La substance n'est autre chose que la puissance active ou la force.</p>
+
+<p>2° Il existe une multitude infinie de substances.</p>
+
+<p>3° L'activité de chacune d'elles est purement intérieure, ou réfléchie;
+elles n'agissent point les unes sur les autres, chacune se développe
+spontanément selon ses lois, sans subir d'influence extérieure
+(monades).</p>
+
+<p>4° La loi du développement des forces est une loi nécessaire. La série
+des actes dont se compose l'existence de chacune d'elles est
+immuablement déterminée par sa nature essentielle (principe de la raison
+suffisante).</p>
+
+<p>5° Chaque substance, chaque force diffère intrinsèquement de toutes les
+autres. Deux êtres semblables ne sauraient exister (principe des
+indiscernables).</p>
+
+<p>6° Le développement successif de chaque force distincte correspond en
+quelque manière, et pour chacune d'une manière différente, au
+développement de toutes les autres, de sorte que chaque être, formant un
+monde à part en vertu de sa parfaite inaltérabilité et de son
+individualité, n'en est pas moins un élément intégrant d'un seul monde,
+dont l'unité consiste dans l'harmonie (harmonie préétablie).</p>
+
+<p>Leibnitz n'a pas justifié ces idées, qu'il applique comme en se jouant,
+à la solution de quelques problèmes particuliers posés par l'expérience,
+mais dont il fait sentir fréquemment la portée universelle. Ce sont des
+colonnes hardies sur lesquelles on pourrait asseoir un édifice dont
+Leibnitz laisse deviner le plan; mais ces colonnes sont vivantes, ce
+sont des tiges sortant d'une même racine cachée dans le sol. En essayant
+de mettre à nu cette racine, nous sommes fidèle à l'esprit de
+l'histoire, nous sommes fidèle à l'esprit de Leibnitz. Mieux que
+personne, ce génie accompli connaissait les exigences de la méthode. Il
+réclame lui-même une science d'un seul jet qui ramène tout à l'unité et
+démontre tout par elle. S'il ne nous a pas donné la science dans une
+forme qui réponde à cet esprit systématique, c'est apparemment,
+Messieurs, que sa bienveillante ironie voulait nous laisser quelque
+chose à faire.</p>
+
+<p>Nous avons trouvé, semble-t-il, le nœud de l'énigme en rapprochant
+Leibnitz de son prédécesseur. Leibnitz ne se fait pas sérieusement
+accorder au début la pluralité des substances d'un côté, et de l'autre
+leur activité essentielle. Ce serait partir de plusieurs principes, or
+un philosophe qui a plusieurs principes n'en a point. Comme Spinosa
+prouve par sa définition de la substance que la substance est forcément
+une, Leibnitz doit tirer de la sienne la nécessité d'en admettre
+plusieurs. D'ailleurs il est trop sage pour placer réellement et d'une
+manière absolue la pluralité de l'être au point de départ. Pour Leibnitz
+aussi la substance est une en principe, mais en principe seulement; en
+fait elle est multiple; elle devient multiple en se réalisant parce que
+cette réalisation implique nécessairement la multiplication.</p>
+
+<p>Le principe que Leibnitz appelle monade centrale, bien que ses fonctions
+ne s'accordent pas avec la définition de monade, n'est autre que cette
+substance ou ce sujet primitif qui se réalise tout en restant puissance,
+qui revient sur lui-même en se déployant, qui (pour mettre à profit une
+métaphore naturelle) se dilate et se contracte en même temps, et par
+conséquent se brise. L'identité de la substance et de la force, déjà si
+souvent aperçue et signalée par les philosophes, se trouvait
+implicitement dans le spinosisme: la substance est sa propre cause.
+Leibnitz développe cet axiome dans le sens idéaliste en présentant
+l'acte essentiel de l'être comme un acte de réflexion de l'être sur
+lui-même, précisément dans le but d'arriver à la pluralité des êtres
+réels. Souvent il répète que Spinosa aurait raison s'il n'y avait pas de
+monades. Un tel mot, sorti d'une telle bouche, doit avoir un sens
+sérieux. Évidemment Leibnitz ne s'exprimerait pas de la sorte si la
+monade n'était à ses yeux qu'une hypothèse empirique. Le sens de son
+exclamation est celui-ci: Spinosa aurait raison s'il n'y avait pas dans
+la pensée une nécessité qui nous oblige à concevoir les monades. Cette
+nécessité, nous la trouvons dans l'idée d'intelligence, que Spinosa
+applique à la substance infinie sans l'expliquer, tandis que Leibnitz la
+saisit dans son énergie: La substance se produit et s'affirme, mais
+néanmoins elle reste substance, c'est-à-dire qu'elle se réfléchit en
+s'affirmant, et cette réflexion, poussée à fond comme il faut la
+pousser, puisqu'elle forme l'essence de l'être, conduit à la vivante
+poussière des monades, à l'infinie pluralité. En effet il n'y a de
+réflexion que dans l'opposition du connaissant et du connu; or comme ici
+la réflexion n'est pas un acte particulier, mais un acte essentiel ou
+une loi, la réduplication n'a pas de limite, de sorte que l'on arrive à
+la pluralité absolue.</p>
+
+<p>C'est un défaut du péripatétisme de n'avoir pas aperçu que
+l'intelligence implique inévitablement une sorte de pluralité. Plotin,
+que Leibnitz suit d'assez près, a corrigé l'erreur d'Aristote en
+rétablissant dans le ν8ς<a id="footnotetagT2" name="footnotetagT2"></a>
+<a href="#footnoteT2"><sup class="sml">T2</sup></a> divin la pluralité des idées.
+L'intelligence discerne, son activité interne produit dans l'unité
+virtuelle de l'être les différences qu'elle y aperçoit. Si l'acte
+essentiel de l'être est la réflexion, il se différencie par là-même. Il
+suffit de pousser cette donnée à l'infini, comme la précédente, pour
+trouver le principe des indiscernables.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteT2"
+name="footnoteT2"><b>Note du transcripteur T2: </b></a><a href="#footnotetagT2">
+(retour) </a> Le caractère problématique <img alt="" src="images/005.png"> a été remplacé par le chiffre 8 dans le texte grec.</blockquote>
+
+<p>Mais en se distinguant, en se déterminant, l'Intelligence se limite
+elle-même, les produits multiples de la réflexion absolue sont des
+produits limités, la pluralité des monades est une pluralité finie; tous
+les êtres qui existent réellement sont des êtres finis, leur activité
+est bornée, dans un sens ils ne sont pas seulement actifs, mais passifs,
+pas seulement spirituels, mais matériels. La limitation est imposée à la
+monade par l'acte même qui la produit; cette idée négative est celle de
+la matière première inhérente à la monade. De cette matière première,
+c'est-à-dire de cette limitation, de cette imperfection résultent la
+nécessité d'un développement successif, et le temps, forme de la
+succession, puis la nécessité de concevoir les uns hors des autres les
+éléments de la pluralité, c'est-à-dire l'espace, et enfin la matière
+phénoménale, la matière seconde, conception sans objet réel, simple
+limite de l'activité.</p>
+
+<p>Le système des monades découle donc tout entier, sans effort, de la
+définition de la substance, interprétée idéalistement. Si la substance
+est essentiellement active et si cette action consiste dans un retour de
+la puissance sur elle-même, elle ne peut exister que dans la forme d'une
+pluralité infinie d'intelligences distinctes et finies, qui forment par
+conséquent l'universelle réalité.</p>
+
+<p>Nous tomberions dans des répétitions inutiles en démontrant ici que tout
+système de métaphysique ou de psychologie pour lequel l'intelligence est
+l'élément essentiel de l'être, doit aboutir à proclamer la nécessité
+universelle. Le principe de la raison suffisante est donc impliqué, lui
+aussi, dans la donnée primitive que nous cherchons à mettre en saillie.
+Ce principe résulte de la manière dont la substance est cause
+d'elle-même ou de l'acte générateur des monades.</p>
+
+<p>Enfin la raison suffisante et les monades conduisent irrésistiblement à
+cette Harmonie, qui résume le système de Leibnitz pour la pensée à tous
+les degrés de profondeur. Dans l'infinité de leurs différences, les
+monades réalisent en la limitant une essence identique. Le mouvement
+d'évolution continue auquel chacune d'elles est livrée, part d'une même
+impulsion et n'est que la prolongation d'un même acte. Individuelles et
+universelles à la fois, elles réfléchissent l'univers ou l'universel en
+se réfléchissant. Leurs différences ne sont que le déploiement de
+l'infinité virtuelle. Elles se complètent donc et répondent les unes aux
+autres. Tout en elles étant nécessaire et tout partant du même point, il
+est impossible qu'il n'y ait pas entre elles un rapport quelconque, ou
+que les modifications de chacune d'elles, naissant de sa nature propre,
+ne soient pas déterminées en même temps par toutes les autres; car ce
+fond naturel est primitivement déterminé dans sa virtualité spontanée
+par celui de toutes les autres. L'harmonie préétablie n'est donc point
+une hypothèse nouvelle qui vienne s'ajouter aux monades; elle est
+comprise dans l'idée même des monades, comme celle-ci est comprise dans
+la supposition tacite que la substance se réfléchit en se réalisant.</p>
+
+<p>L'harmonie se produit toute seule; il n'y a pas besoin qu'elle soit
+établie ou préétablie; dès lors, en appliquant ici les règles d'une
+méthode sévère, qui ne permet pas d'attribuer à la cause une réalité
+supérieure à ce qui est exigé pour rendre compte de l'effet, il faut
+dire que l'harmonie n'est pas établie.</p>
+
+<p>La seule fonction de Dieu, dans le système de Leibnitz, c'est de
+produire l'harmonie une fois pour toutes. Tout est compris dans l'acte
+primitif de la création: une fois que les monades sont là, tout va de
+soi-même. Si Dieu n'est pas nécessaire à l'harmonie, comme nous venons
+de le voir, Dieu est superflu; dès lors sa place est usurpée; pour
+ramener cette philosophie à l'unité, il faut en bannir Dieu. Dieu n'est
+pas, du moins comme être réel, comme substance actuelle, comme existence
+ou comme monade. Il est aisé de prouver en effet, l'insuffisance des
+preuves classiques de l'existence de Dieu que Leibnitz rajeunit, dans
+l'économie de son système. Les contradictions entre l'idée de la monade
+centrale telle que Leibnitz la présente, et l'idée générale de la
+monade, ne sont pas moins évidentes et fournissent un argument plus
+décisif:</p>
+
+<p>Il n'y a d'êtres réels que les monades, dont l'activité purement
+interne, purement idéale se termine dans la perception. Si Dieu est une
+monade, ses produits sont des perceptions, des idées, des modes de la
+pensée, comme pour Spinosa; et nous perdons la pluralité des substances.
+S'il en est autrement, l'on peut concevoir dans l'être simple, dans la
+force, une autre activité que la représentation, aveu qui saperait la
+base de la métaphysique leibnitzienne. Il n'y a pas moyen de fixer le
+système de Leibnitz; le comprendre c'est le transformer. Si l'on prend
+la pluralité des monades comme point de départ immuable et absolu, ainsi
+que Leibnitz paraît le faire, il faudra définir le système un atomisme
+idéaliste. L'unité n'est qu'idéale, l'unité est l'ordre, l'unité est le
+but. Cette interprétation, dont plusieurs s'effaroucheront, se fonde
+cependant sur le texte. L'harmonie, que Leibnitz représente
+ordinairement comme l'œuvre de Dieu, il l'identifie quelquefois avec
+Dieu lui-même: <i>Amor Dei sive harmoniæ rerum</i>.</p>
+
+<p>Mais je n'admets point sans réserve, Messieurs, que Leibnitz commence
+par la pluralité des substances. Et d'abord, sa pensée est le
+complément, le perfectionnement de celle de Spinosa, aussi bien qu'elle
+en est l'antithèse; il y a entre l'une et l'autre des rapports trop
+intimes et trop multiples pour admettre une opposition aussi radicale
+dans le point de départ. Cette considération, qui prendrait quelque
+force par un parallèle étendu des deux systèmes, n'est pourtant pas à
+mes yeux la principale. Si je n'admets pas que Leibnitz commence par la
+pluralité, c'est tout simplement, Messieurs, parce que la chose est
+impossible. À la question de savoir d'où viennent les monades, il faut
+nécessairement une réponse, et si la réponse de Leibnitz ne cadrait
+point avec le reste de son système, il ne resterait qu'à la corriger. La
+seule manière conséquente de développer le système de Leibnitz et d'en
+concilier les éléments, d'en saisir l'intime pensée, c'est de prendre le
+courant principal, l'idéalisme, en le remontant d'abord jusqu'à sa
+source. C'est là, Messieurs, ce que nous venons d'essayer.</p>
+
+<p>La monade centrale est donc quelque chose, bien qu'elle ne soit pas une
+monade, car elle n'<i>existe</i> pas; mais elle est la base, le sujet de
+toute existence, la substance cause d'elle-même et de tout. L'acte de sa
+propre réalisation est un acte de réflexion, de distinction, de
+spécification, d'intelligence, éternelle génération du multiple et du
+divers.</p>
+
+<p>Ce qui occupe la scène, ce qui existe, ce sont les monades, les pensées
+pensantes, conscientes d'elles-mêmes à des degrés divers, réelles par
+conséquent à des degrés divers, puisque se réaliser c'est se comprendre,
+mais conspirant toutes vers un même but. Le présent, l'actuel,
+l'univers, l'existence, en un mot, est donc remplie par la pluralité;
+l'unité se retrouve au-dessous et au-dessus: au fond, comme la source
+éternelle, comme la <i>série des possibles</i> (c'est une autre définition de
+Dieu, hardiment jetée en avant par Leibnitz). Au-dessus, comme l'Idée,
+comme le but, comme l'<i>harmonie des choses</i>. L'unité n'est pas réelle,
+elle est idéale et virtuelle seulement. Idéal et virtuel, Messieurs:
+dans un sens c'est la même chose, dans un autre c'est fort différent. La
+<i>série des possibles</i>, c'est le Dieu virtuel; l'<i>harmonie des choses</i>,
+c'est le Dieu idéal. Éternellement virtuel, éternellement idéal, Dieu
+n'est jamais réel, mais toujours impliqué dans le mouvement de
+réalisation qui va du virtuel à l'idéal et se traduit dans les monades.
+En un mot, comme pour Spinosa, mieux que chez Spinosa, Dieu est la
+Substance. Mais Leibnitz a compris plus clairement que la substance, en
+tant que substance, n'existe pas; il se montre plus fidèle à cette
+donnée, il met le mouvement dans l'objet même de la philosophie, tandis
+que dans le spinosisme il n'y a de mouvement que chez le penseur.</p>
+
+<p>Au fond, malgré l'extrême différence d'exécution et de manière, les deux
+systèmes sortent de la même source et reproduisent le même type:
+l'essence universelle se réalisant elle-même selon l'immuable nécessité
+de sa nature. Dans Spinosa les articulations sont faiblement indiquées;
+il a des distinctions au lieu de mouvements. Le système de Leibnitz est
+plus large, plus épanoui, plus vivant; mais Leibnitz en raconte des
+fragments, il y fait allusion plutôt qu'il ne l'expose, et ne
+s'assujettit pas toujours à la loi d'une conséquence rigoureuse.
+L'<i>Éthique</i> de Spinosa ne présente pas l'entier et libre développement
+de l'idée de substance absolue; elle reste en dessous. Leibnitz, au
+contraire, dépasse l'idée de substance. La notion qui domine dans son
+système est celle de <i>but</i>. L'unité virtuelle se réalise dans la
+pluralité des monades pour se ressaisir comme unité idéale, comme
+l'harmonie, qui est le but universel. Ainsi, d'après la logique intime
+de ce point de vue, que Leibnitz est loin de suivre habituellement, mais
+que, par intervalles du moins, il a très-distinctement aperçue, le
+principe absolu de l'être n'est rien d'actuel, rien d'existant, il n'est
+que but, il n'est que loi, il n'est qu'Idée: pourquoi, Messieurs?--parce
+que ces notions sont les plus hautes que l'esprit ait conçues jusqu'ici;
+or la plus haute de nos idées sera toujours notre définition de Dieu.
+L'idée la plus haute est celle de liberté; aussi le système de Leibnitz,
+s'élevant au-dessus du spinosisme, nous fait-il avancer du côté de la
+liberté, quoiqu'il soit fondé sur la nécessité universelle non moins que
+celui de Spinosa. Mais la nécessité de Spinosa est la pure nécessité de
+contradiction: Les choses sont ce qu'elles sont par la nature de la
+substance, parce qu'il est impossible qu'elles soient autrement. La
+nécessité de Leibnitz est la nécessité de la cause finale, la nécessité
+intelligente, la nécessité de la perfection: Les choses sont ce qu'elles
+sont parce que l'accomplissement du but final ou du souverain bien le
+réclame. Qu'il y ait une différence bien réelle entre ces deux points de
+vue, je ne le crois pas. C'est le même résultat, obtenu directement dans
+l'un des cas, et dans l'autre, au moyen de quelques intermédiaires. Mais
+s'il n'y a pas de différence réelle, il y a une différence d'intention
+qui est déjà beaucoup. La nécessité de Leibnitz est possédée du besoin
+de liberté. L'idée d'un but suprême conduit irrésistiblement l'esprit à
+celle d'une intelligence qui conçoit ce but et qui le poursuit, soit
+avec réflexion, comme Leibnitz représente la chose ordinairement en
+s'accommodant aux doctrines reçues, soit spontanément, sans réflexion,
+ce qui est la solution la plus conforme à la définition générale de la
+substance, à laquelle il faut tout ramener pour trouver l'élément
+systématique et spéculatif de cette pensée vaste, lumineuse, pénétrante,
+mais indécise. L'indécision est de son essence. C'est comme le
+rond-point de la forêt, ou comme un massif où les eaux se partagent. On
+peut, avec une égale conséquence, pousser la pensée de Leibnitz au
+réalisme ou à l'idéalisme, à la nécessité ou à la liberté, à l'atomisme
+ou au panthéisme. Inconsistante en sa fécondité prodigieuse, elle ne
+peut subsister qu'en se transformant.</p>
+
+<p>Tel est Leibnitz. Maintenant, Messieurs, mesurons du regard le chemin
+parcouru, réglons compte avec le XVIIme siècle, essayons d'apprécier les
+résultats positifs acquis à la pensée. Ce sera bien court, car si chaque
+système vu du dedans est un monde, il n'est qu'un point, vu du dehors.</p>
+
+<p>Descartes a posé le problème: Il faut trouver le principe de l'être dans
+la pure pensée. Spinosa commence cette recherche, et dit: Nous concevons
+nécessairement le principe de l'être comme la substance universelle qui
+se produit elle-même. Leibnitz part de là pour demander comment la
+substance se produit elle-même, et cherche une réponse telle qu'elle
+permette de concevoir l'existence du monde fini; il reproduit dans la
+sphère de la libre pensée une solution déjà proposée par les théologiens
+spéculatifs, mais en la dégageant des compléments et des correctifs de
+la théologie: La substance se produit en se réfléchissant, par là elle
+se limite et se différencie à l'infini.</p>
+
+<p>Ainsi:</p>
+
+<p>I. L'idée de Dieu est en nous;</p>
+
+<p>II. Dieu est la substance qui produit l'existence;</p>
+
+<p>III. L'activité de la substance est <i>idéale</i>.</p>
+
+<p>Ces trois propositions résument les trois grands systèmes philosophiques
+du XVIIme siècle au point de vue de la philosophie elle-même. Le reste
+appartient à l'histoire.</p>
+
+<p>La métaphysique construite par Wolf et par ses nombreux disciples sur
+les idées de Leibnitz prend les allures d'un système régulier, système
+plus vaste et plus complet que tous les précédents quant à son
+ordonnance extérieure. Mais il roule sur des définitions convenues, il
+suppose les idées des choses et ne les produit pas. Dans cette école, le
+travail de la pensée consiste à rattacher certains attributs donnés à
+des sujets donnés également. Ce procédé, qui rappelle celui de la
+scolastique, dont le système de Wolf se rapproche à d'autres égards
+encore, ne saurait convenir à la spéculation véritable. L'intérêt
+principal de la philosophie consiste dans la création d'idées nouvelles.
+Wolf en introduisit peu. Son école paraît avoir eu pour mission de
+populariser l'idéalisme et d'en tirer les conséquences en réduisant peu
+à peu la science rationnelle aux proportions d'une psychologie.</p>
+
+<p>Le système profondément spéculatif de Leibnitz est affecté dès le
+principe d'un élément empirique qui en trouble la pureté. Cette branche
+gourmande attira peu à peu tous les sucs; la psychologie expérimentale
+remplaça la philosophie et la première école idéaliste allemande finit
+ainsi par se trouver placée à peu près sur le même terrain que la
+célèbre école anglaise de Locke.</p>
+
+<p>Vous savez, Messieurs, comment Locke s'était appliqué dans son Essai sur
+l'entendement humain, code philosophique du XVIIIme siècle, à faire
+sortir toutes nos idées de l'expérience sensible et de l'activité
+spontanée de l'esprit, qui étend, restreint et combine les données
+expérimentales sans produire aucun élément nouveau.</p>
+
+<p>Un demi-siècle plus tard, l'écossais Hume avait conclu de ces prémisses
+la vanité de l'idée de cause, alléguant avec raison que l'expérience
+sensible ne saurait établir qu'un fait soit la cause d'un autre. Ceci
+conduisait naturellement au scepticisme. Hume accepte cette conséquence
+et la développe avec esprit. Au fond, Messieurs, il n'y avait rien
+d'excessivement redoutable dans ce mouvement de la pensée. Il était
+naturel d'en inférer la fausseté de la théorie de Locke sur l'origine de
+nos idées; et si cette théorie n'eût pas été si profondément enracinée
+dans les tendances du siècle, la chose n'eût exigé ni grands efforts ni
+grand appareil. On aurait dit: si toutes nos idées viennent de
+l'expérience comme Locke le prétend, Hume démontre que nous ne saurions
+avoir l'idée de cause, car l'expérience est incapable de la fournir.
+Mais nous avons réellement cette idée, et si bien, que nous ne pouvons
+pas nous en passer un instant; par conséquent Locke a tort, toutes nos
+idées ne viennent pas de l'expérience. Le raisonnement étant régulier,
+l'évidente fausseté de la conclusion établit la fausseté du principe. En
+effet, les suppositions de Hume sur la manière dont l'idée de cause se
+serait introduite en contrebande dans l'intelligence et dans la langue
+humaines ne supportent pas l'examen. Hume lui-même n'apportait à sa
+philosophie qu'un demi sérieux. Il était sans doute un peu sceptique à
+l'endroit de son scepticisme.</p>
+
+<p>De bonne heure on recommande aux écoliers de ne pas conclure de la
+succession à la causalité, du <i>post hoc</i> au <i>propter hoc</i>. Hume, lui,
+prétend que le <i>propter hoc</i>, la cause ne signifie autre chose que la
+succession. Il raconte que les hommes ayant pris l'habitude de voir tels
+faits se produire après tels autres, ont imaginé d'appeler ceux qui
+viennent ordinairement les premiers, cause de ceux qui les suivent, de
+sorte que le rapport de cause à effet désignerait seulement une
+succession accoutumée, et par suite, une succession prévue. Les choses
+se passent tout autrement dans notre esprit; il suffit pour en être
+convaincu de s'observer soi-même, et cette observation n'est pas
+difficile à faire. Nous savons tous ici que l'éclair n'est pas la cause
+du tonnerre, et pourtant nous attendons le tonnerre avec certitude quand
+nous avons vu briller l'éclair. Comment cela serait-il possible si la
+causalité n'était qu'une succession prévue? Et s'il est besoin
+d'observations multipliées pour imaginer que les phénomènes ont des
+causes naturelles, la première génération des hommes a dû vivre
+longtemps sans se douter qu'il y en eût. Au point de vue théorique il
+faudrait l'en féliciter, puisque l'idée de cause est une idée vide; mais
+nous n'imaginons guère comment elle a fait pour s'en passer. Il est
+inutile d'insister.</p>
+
+<p>Indépendamment des conséquences sceptiques qu'il est si facile d'en
+faire jaillir, la théorie de Locke sur l'origine des idées, et celle de
+la sensation transformée de Condillac, expression systématique du même
+point de vue général, sont entachées d'un grave défaut logique. Il est
+une foule de notions dont l'esprit se sert naturellement avant de s'être
+rendu compte qu'il les possède; on les emploie sans s'en douter, sans
+les formuler. Avec un peu de négligence, la préoccupation systématique
+aidant, rien n'est plus facile que de les introduire d'une manière
+inaperçue et de bonne foi dans l'analyse même qui a pour but d'expliquer
+leur formation. On s'y trompe un moment, mais une fois l'illusion
+signalée, elle disparaît. Il est inconcevable qu'elle ait échappé à tout
+un siècle, que l'on n'accusera certes pas d'être un siècle barbare. Cet
+aveuglement est d'autant plus extraordinaire que les vices du
+sensualisme avaient été indiqués avec beaucoup de précision dans des
+ouvrages assez répandus. Un tel spectacle nous humilie. On se demande si
+quelque chose de pareil ne nous arrive pas à nous-mêmes; si peut-être
+tout un côté de l'évidence n'est pas dérobé aux penseurs de nos jours?
+Ce doute peut avoir une certaine utilité morale. Pour notre étude, il
+n'importe guère. Nous ne saurions ni changer nos yeux, ni renoncer à
+nous en servir. Contentons-nous donc d'être de notre siècle, et si nous
+voulons le faire avancer, tâchons de le bien connaître. Nous sommes au
+berceau de sa philosophie, qui s'élève rapidement.</p>
+
+<p>Répondre à Hume eût été une tâche facile pour un esprit qui n'aurait pas
+subi les mêmes influences; mais, en se bornant à signaler une erreur
+manifeste, on n'aurait pas fait faire de progrès à la pensée.
+Heureusement Kant était aussi du XVIIIme siècle; les arguments
+sceptiques de son contemporain firent sur lui une impression très-vive.
+Il entreprit de réfuter Hume en réfutant Locke, son auteur; la manière
+dont il s'acquitta de cette tâche montre que les idées de Locke avaient
+pénétré profondément son esprit.</p>
+
+<p>Kant s'est proposé de déterminer l'élément universel et nécessaire de la
+pensée humaine, les vérités <i>a priori</i> que nous devons tous reconnaître
+et qui sont à la base de l'exercice de chacune de nos facultés. Il
+s'agit pour lui de prouver l'existence des vérités <i>a priori</i> et de
+mesurer l'étendue de leurs applications légitimes, c'est-à-dire de fixer
+la compétence de notre esprit. Ce programme est celui de la science
+qu'il désigne sous le nom de philosophie <i>critique</i>.</p>
+
+<p>Au premier coup d'œil, il ne semble pas que la solution du problème
+kantien puisse s'appeler une philosophie; on pourrait même aller presque
+jusqu'à douter que le problème, tel que Kant l'a circonscrit,
+appartienne à la science philosophique. En effet, la philosophie est une
+et universelle; tout en elle se rapporte au principe absolu des choses.
+La science de l'esprit humain devient philosophique à cette condition,
+que l'esprit humain soit étudié dans son principe, dans son rapport avec
+Dieu. Il y aurait cependant de l'exagération dans un tel scrupule. La
+question reprise par Kant touche assurément à l'absolu, puisque la
+possibilité d'une science de l'absolu y est impliquée. Elle peut être
+considérée indifféremment comme un préliminaire à la philosophie tout
+entière ou comme une partie intégrante de la philosophie régressive.</p>
+
+<p>Le but de ces leçons m'interdit d'essayer une appréciation complète de
+la critique kantienne. J'en rendrai compte aussi sommairement qu'il me
+sera possible sans détriment pour la clarté; mais c'est uniquement afin
+de marquer dans quel sens elle a influé sur l'idée de l'absolu, que nous
+cherchons. Aussi ne dirai-je qu'un mot de la première question que le
+criticisme suggère: la question de savoir s'il est réellement nécessaire
+ou convenable de faire précéder la science proprement dite par une
+critique de l'esprit humain.</p>
+
+<p>Depuis la publication de l'<i>Essai sur l'entendement</i>, de Locke, auquel
+Leibnitz avait opposé ses <i>Nouveaux Essais</i>, la question de l'origine
+des idées tenait le premier rang dans la philosophie. On y rattachait
+déjà, par une suite naturelle, celle de la portée et de la compétence de
+l'esprit humain; l'idée de la critique était donc un produit de l'esprit
+du siècle en même temps qu'une rénovation: sa légitimité est
+irréprochable au point de vue historique. Mais à prendre les choses en
+elles-mêmes, que faut-il penser de la place donnée au problème de la
+connaissance? L'analyse critique des facultés humaines, détachée des
+autres problèmes philosophiques, a-t-elle chance de réussir?
+pouvons-nous, en d'autres termes, en attendre un résultat parfaitement
+certain? Il est permis d'en douter. Il s'agit, pour Kant, de savoir si
+nous sommes capables d'atteindre la vérité, et dans quelles limites. Si
+cette question est prise au sérieux, il est clair qu'au moment où
+l'esprit la pose, toutes les facultés sont déclarées suspectes. Kant ne
+demande plus, comme Descartes: De quoi suis-je certain? mais il demande:
+Ai-je le droit d'être certain? Maintenant, si toutes nos facultés sont
+mises en suspicion, avec quel instrument accomplirons-nous l'œuvre
+critique? Si la philosophie est impossible avant la Critique de l'esprit
+humain, comme Kant le proclame et comme, après lui, tant d'autres l'ont
+répété sur parole, il faudrait, ce semble, au préalable, une seconde
+Critique qui nous éclairât sur l'usage et sur la portée des facultés au
+moyen desquelles nous entreprenons la première, et ainsi de suite. Il
+est donc clair, Messieurs, que la Critique elle-même, comme tout
+exercice de l'intelligence, débute par la foi dans l'intelligence. Mais,
+si l'on se confie à la pensée avant tout examen, si cette confiance est
+supérieure à l'examen dont elle fonde la possibilité, on ne voit pas
+pourquoi il serait nécessaire de commencer par l'analyse de nos facultés
+plutôt que par toute autre question. L'obligation de choisir cet ordre
+implique une parfaite conviction de l'aptitude de l'esprit à se
+comprendre et à se juger lui-même, tandis que l'on ignore encore s'il
+est capable de pénétrer tout autre objet. Or, Messieurs, la distinction
+qu'on établit ainsi, loin d'être axiomatique, nous paraît tout à fait
+arbitraire. Il n'y a donc pas de nécessité logique à faire du problème
+de la connaissance la question préalable en philosophie. Je dis plus,
+Messieurs; non-seulement il n'est pas indispensable, mais il est
+impossible de traiter isolément l'analyse de l'esprit humain; ou du
+moins, en la détachant ainsi de l'ensemble des questions philosophiques,
+il n'est pas permis d'en attendre autre chose qu'un résultat provisoire
+et propédeutique. Pour obtenir de l'esprit humain une science vraiment
+philosophique, il faudrait l'étudier à sa place dans l'ordre général des
+choses, il faudrait par conséquent lui assigner sa place dans un tel
+ordre, ou, comme le dit Leibnitz, il faudrait une métaphysique pour
+fonder la psychologie.</p>
+
+<p>Mais si l'analyse des fonctions intellectuelles, traitée à part, en
+guise de préliminaire, ne peut ni révéler l'esprit à lui-même dans son
+principe, ni lui donner une confiance en son droit dont il n'a
+réellement pas besoin, elle peut au moins constater des faits, et comme
+science de faits, rien n'empêche de l'aborder la première. L'usage qui
+fait servir la psychologie d'introduction aux études philosophiques, se
+fonde sur des raisons de convenance dont je suis loin de méconnaître le
+poids. Si l'observation attentive de nos facultés ne suffit pas pour
+juger définitivement de leur valeur, elle nous apprend du moins à les
+diriger. Malheureusement ce point de vue n'est pas celui de la Critique.
+Elle ne veut pas constater seulement les faits, mais expliquer la
+possibilité des faits, et ce mélange de psychologie et de métaphysique,
+d'expérience et de raisonnement <i>a priori</i>, qui fait au kantisme pris en
+lui-même une position difficile, en rend l'étude assez fatigante.</p>
+
+<p>À vrai dire, Messieurs, je ne pourrai vous l'exposer que
+très-superficiellement. Une exactitude rigoureuse de tous les termes
+m'obligerait à entrer dans plus de détails que notre plan ne le
+comporte. Je chercherai la vérité des appréciations et la fidélité de la
+couleur, mais il serait fâcheux que vous prissiez pour base de votre
+étude historique du criticisme les deux leçons auxquelles je devrai me
+borner. Il y a tout un côté du système de Kant, celui du travail logique
+et de l'enchaînement rigoureux, que nous serons forcés de négliger.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>NEUVIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Kant (suite). Coup d'œil sur la <i>Critique de la raison pure</i>. Dans cet
+ouvrage, Kant démontre la présence d'un élément <i>a priori</i> dans nos
+connaissances. Il fait l'inventaire des idées <i>a priori</i>. Il ne leur
+attribue qu'une valeur subjective; de sorte que, selon lui, nous ne
+connaissons que nos propres facultés, tout en sentant qu'il existe hors
+de nous un monde réel, mais inaccessible. Cependant la pensée déborde la
+formule. Kant est spiritualiste; logiquement il doit aboutir à
+l'idéalisme pur; ses convictions intimes le rattachent au système de la
+liberté. La subjectivité qu'il attribue aux idées <i>a priori</i> dépend de
+celle du temps et de l'espace, qui n'est enseignée elle-même que pour
+rendre la liberté intelligible. Notre liberté, comme l'existence de Dieu
+et la vie à venir deviennent certaines par la certitude absolue de
+l'obligation morale.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Kant se propose essentiellement, dans ses trois Critiques, de dresser
+l'inventaire des vérités <i>a priori</i> d'après lesquelles l'esprit se
+dirige dans l'exercice de ses diverses facultés. Dans ce travail
+d'analyse, il suit le fil d'une psychologie qui n'est pas absolument
+originale, et qu'il a acceptée sans peut-être beaucoup l'approfondir au
+début; du moins ne la justifie-t-il pas d'une manière explicite. Il
+étudie les facultés de l'âme isolément, il les sépare même dans ses
+écrits plus qu'elles ne l'étaient dans sa pensée. Cette division,
+inévitable jusqu'à un certain point, de ce qui ne fait pourtant qu'un
+tout en réalité, ajoute aux difficultés de l'entreprise.</p>
+
+<p>Nous commençons, avec notre auteur, par l'appréciation des facultés
+théoriques qui ont pour fin la connaissance de l'universel et du
+nécessaire. Ces facultés, Kant semble les envelopper sous le nom de
+Raison pure dans l'intitulé de son principal ouvrage.</p>
+
+<p>Selon lui, l'esprit n'agit pas sans quelque impulsion extérieure.
+L'esprit reçoit du dehors la matière de ses perceptions ou ce qui les
+différencie accidentellement les unes des autres, mais il n'existe aucun
+rapport assignable entre la cause extérieure des perceptions et les
+perceptions elles-mêmes, attendu que celles-ci deviennent ce qu'elles
+sont en nous par l'effet du temps et de l'espace, notions dont il est
+impossible d'attribuer l'origine au monde extérieur. Conditions
+nécessaires de tout exercice de l'activité sensible, le temps et
+l'espace sont en nous <i>a priori</i>. Ils forment l'élément <i>a priori</i>,
+l'élément intelligible de la sensibilité soit extérieure, soit
+intérieure. Kant les nomme des <i>intuitions a priori</i>; cette expression a
+des inconvénients analogues à celle d'idée innée. Il les appelle aussi
+les <i>formes a priori</i> de la sensibilité, ce qui serait mieux, dans ce
+sens que l'on considère volontiers la forme comme inséparable du fond;
+mais Kant ne paraît pas l'entendre absolument ainsi. Du reste, l'antique
+opposition de la matière et de la forme joue un assez grand rôle dans
+son système. Rien, à ses yeux, n'est <i>a priori</i> sinon les formes.--De ce
+que le temps et l'espace existent en nous <i>a priori</i>, comme la manière
+dont nous concevons nécessairement les choses, Kant en infère leur
+subjectivité. Le temps et l'espace viennent de nous, donc ils ne
+viennent pas des choses et sont étrangers à la nature des choses; de là
+résulte la subjectivité de toutes les représentations étendues et
+temporelles, c'est-à-dire de toutes les représentations quelconques.
+Elles ont un contenu réel, une cause indépendante de nous, mais cette
+cause est absolument inconnue. Il est permis de contester la rigueur
+d'une telle conclusion, dont la portée est immense.</p>
+
+<p>Au-dessus de la sensibilité nous trouvons l'entendement, qui concentre
+les perceptions et les transforme en idées par l'unité qu'il leur
+impose. La loi suprême de l'intelligence est l'unité. L'intelligence
+relie les uns aux autres les éléments divers de l'existence intérieure,
+en les rapportant à une unité logique absolue que le philosophe appelle
+<i>aperception du moi</i>. Il ne faut pas prendre cette unité logique pour
+une unité réelle; ce n'est pas le moi, c'est la manière dont, en vertu
+des lois de notre intelligence, nous sommes obligés de concevoir le moi;
+nous le comprenons nécessairement comme unité absolue; mais qu'est-il en
+lui-même? nous n'en savons rien.</p>
+
+<p>L'acte par lequel l'entendement <i>synthétise</i> les intuitions,
+c'est-à-dire en fait des unités en les rapportant à l'unité centrale,
+s'appelle jugement. Il n'y a qu'un certain nombre de formes de jugement
+possibles; ces formes sont les manières dont l'intelligence s'exerce,
+ses fonctions ou ses lois. En y réfléchissant, nous trouvons que le
+caractère de chacune d'elles s'exprime dans une idée, à laquelle nous
+donnons le nom déjà consacré de <i>catégorie</i>. L'idée de substance, par
+exemple, est une catégorie ou l'expression d'une forme de jugement; elle
+exprime la nécessité intellectuelle en vertu de laquelle nous rapportons
+toute espèce d'intuition ou de perception à l'unité d'un sujet
+persistant, dont nous supposons forcément l'existence. Quand je dis: La
+rose est blanche, par exemple, ma pensée se développerait comme suit:
+L'impression particulière que je reçois et que je nomme blancheur,
+appartient à un sujet que je suis obligé de supposer, auquel je rapporte
+d'autres perceptions encore, et qu'en raison de cet ensemble de
+perceptions j'appelle la rose. Les catégories sont donc les éléments <i>a
+priori</i> de l'intelligence, mais des éléments purement formels; ce sont
+les différentes manières de ramener à l'unité la diversité des
+sensations; ce sont des facultés, si vous voulez. Chacune d'elles n'est
+autre chose, au fond, qu'un mode de notre activité subjective.</p>
+
+<p>L'activité de l'entendement ne peut s'exercer que sur une matière
+donnée, et cette matière, nécessaire à l'application des catégories,
+doit être une intuition du sens interne ou des sens extérieurs, car il
+n'y a pas d'autres intuitions.</p>
+
+<p>C'est un grand principe de la philosophie kantienne, il le semble du
+moins au début, que l'intuition seule fournit un contenu à nos pensées.
+Kant ne justifie pas ce principe; il est clair qu'il l'emprunte à
+l'empirisme de Locke. Le système de Kant est un développement autant
+qu'une réfutation du point de vue de Locke. Pour Kant comme pour Locke,
+toute connaissance réelle vient des sens et de la spontanéité de
+l'esprit s'appliquant aux données des sens; seulement Kant, entrant plus
+avant que Locke dans l'analyse de cette activité spontanée, démontre
+qu'elle est elle-même une source d'idées parfaitement originale, mais
+d'idées purement formelles, subjectives dans leur portée comme par leur
+origine; ce sont les idées de ses propres lois. Le temps et l'espace ont
+déjà ce caractère, ils sont les lois de l'intuition; puis viennent les
+catégories et d'autres encore. Cependant, Messieurs, il est naturel à
+l'intelligence de prendre pour des réalités ces idées purement formelles
+et subjectives. L'intelligence devenant son objet à elle-même, toutes
+les formes qui lui sont inhérentes se changent en objets à ses yeux.
+Ainsi, comme elle est obligée, je l'ai dit, de rapporter toutes les
+perceptions à un sujet logique permanent, elle suppose invinciblement
+l'existence objective d'un tel sujet permanent et l'appelle substance.
+Les causes de nos impressions sont pour elle des substances. Pour
+comprendre que la substance ou la notion de substance est une forme de
+notre entendement, la Critique était nécessaire.</p>
+
+<p>L'intelligence poursuit hors d'elle-même cette tendance à l'unité qui la
+constitue, et s'efforce ainsi de concevoir les choses (qu'elle tient
+pour réelles, quoi qu'elles ne soient que des phénomènes de notre esprit
+dont la cause est inconnue), comme formant ensemble un tout bien
+enchaîné qu'elle appelle le Monde, tout dépendant d'un principe unique,
+qu'elle nommera Dieu.</p>
+
+<p>Cette tendance de L'esprit à poursuivre l'application de ses lois au
+delà de la sphère sensible, en composant des unités supérieures à celles
+des objets sensibles (qui sont déjà son produit), fait l'essence de la
+Raison. Au vrai, la raison n'est que l'entendement lui-même prolongeant
+ses lignes au delà des phénomènes jusques au point où elles viennent
+converger.</p>
+
+<p>Ainsi la loi qui lui fait rattacher les perceptions internes ou externes
+à l'unité d'un sujet, la conduit à l'idée rationelle du sujet absolument
+simple des phénomènes intérieurs qu'elle appelle l'âme.</p>
+
+<p>La loi de causalité pousse la raison à concevoir tous les événements
+comme compris dans un système d'effets et de causes. Ce système, c'est
+le Monde.</p>
+
+<p>Enfin, la loi de contradiction exige que tout objet réel soit absolument
+déterminé, c'est-à-dire que l'on puisse lui donner positivement ou
+négativement tous les attributs concevables. L'être effectif d'un objet
+se présente nécessairement à la pensée comme une partie de l'être
+possible. C'est par cette considération que l'esprit est engagé, selon
+Kant, à concevoir l'idée d'un être sur lequel se fondent tous les
+possibles et qui, par conséquent, comprend en lui toute réalité. Cette
+idée est l'idée de Dieu, telle du moins que l'avait déterminée, à
+l'époque où le penseur de Königsberg écrivait, la philosophie allemande,
+plus cultivée et plus forte dans ce temps-là que nous ne l'imaginons
+d'ordinaire. Kant lui-même avait publié, en 1763, un ouvrage particulier
+pour prouver l'existence de Dieu comme fondement de toute possibilité.
+L'auteur se prend donc ici comme objet de son analyse. Pour bien
+comprendre la langue de Kant et même parfois sa pensée, il ne faudrait
+pas oublier que la Critique de la raison pure est en même temps celle de
+la métaphysique en vogue dans un siècle et dans un pays donnés.</p>
+
+<p>La raison, cherchant les premiers principes de toute chose ou
+l'inconditionnel en tout sens, conçoit donc comme le point de départ
+d'une explication absolue des faits, les trois idées de la substance
+simple, du Monde et de Dieu. Ce sont là des <i>Idées</i> dans le sens
+platonicien, c'est-à-dire des objets tenus pour réels, mais qui
+appartiennent à une sphère supérieure à toute expérience et qui ne
+sauraient être l'objet d'aucune intuition. Selon Kant, nous nous élevons
+par un mouvement naturel et nécessaire à la conception de ces idées;
+cependant nous n'avons pas le droit de nous prétendre scientifiquement
+certains de leur existence objective, nous ne sommes pas même sûrs que
+leur existence soit possible, précisément parce que ce sont des idées
+dont la matière ne peut nous être fournie par aucune expérience; or la
+pensée ayant pour objet de comprendre l'expérience en la résumant, sa
+vérité n'étant jamais que relative à l'expérience (c'est ici le point
+capital), elle reconnaît la possibilité de l'expérience pour limite
+infranchissable. Ce qui, de sa nature, est sans analogie avec nos
+perceptions, ce qui appartient à une sphère où la perception n'atteint
+pas, tombe en dehors de la certitude et de la science. Les notions de
+Dieu, de l'âme et du Monde expriment la condition absolue non de
+l'existence des objets réels, mais de la manière dont opèrent nos
+facultés subjectives. Nous devons reconnaître que notre intelligence est
+organisée de manière à fonctionner comme si nous possédions certaines
+solutions sur les grands problèmes que soulèvent ces mots sonores, mais
+qu'en réalité nous ne pouvons rien affirmer sur leur objet. Et la
+preuve, c'est qu'en analysant les procédés par lesquels nous pensons les
+atteindre, on y découvre des vices de raisonnement ou qu'on arrive avec
+un droit égal à deux solutions contradictoires: ainsi sur la question de
+savoir si le monde est fini ou infini, s'il existe ou s'il n'existe pas
+de cause première, etc. Il y a donc pour la raison une illusion
+inévitable. Puisqu'elle est inévitable, on serait tenté de se demander
+par quelle fortune un savant prussien s'en est délivré; mais je
+n'insisterai pas sur cette observation, que l'étude du criticisme
+suggère pourtant plusieurs fois, et qui chaque fois revient plus
+pressante. Je demande seulement à l'auteur quelles sont les sources de
+l'erreur qu'il signale.--À cette question le criticisme a deux réponses:
+l'une se présente immédiatement, l'autre est plus profonde.</p>
+
+<p>Et d'abord, Messieurs, il est clair que l'on arrive à l'erreur en
+partant d'un faux principe. Nous cherchons la substance et la cause des
+choses, et nous prenons pour des choses les représentations de notre
+esprit. Ainsi toute notre science du monde est fantastique, illusion qui
+se reflète dans la science de Dieu. L'unité véritable des choses n'est
+pas objective, mais subjective, puisque les choses sont en nous. Et
+quant aux réalités qui produisent l'être phénoménal en se voilant dans
+les formes du temps et de l'espace, nous n'en connaissons point la
+nature; il est donc bien inutile de chercher les lois de leur
+enchaînement. Ne sachant rien des parties, quelle idée nous ferions-nous
+du tout?</p>
+
+<p>Mais il y a plus; si notre base est vicieuse, les instruments qui nous
+servent à bâtir le sont aussi. Nous ne pouvons philosopher qu'en suivant
+les lois de notre esprit, le fil des catégories. Or les catégories n'ont
+qu'une valeur subjective; leur seul emploi légitime consiste à rendre
+intelligibles les représentations que la sensibilité nous fournit.</p>
+
+<p>Kant pourrait affirmer purement et simplement la subjectivité des
+catégories, comme il le fait pour le temps et pour l'espace, et la
+prouver par le même argument: Les catégories viennent de nous, donc
+elles ne valent que pour nous.--Cependant, guidé par des principes que
+nous apercevrons plus tard, bien qu'il ne les ait pas formulés d'une
+manière explicite, Kant répugne à proclamer l'impuissance de la pensée
+dans cette forme absolue. Il arrive au même résultat par un chemin un
+peu plus long. L'intelligence est sans reproche, mais la perception
+sensible est déjà condamnée; or nous ne savons pas employer les
+catégories de l'intelligence sans les plonger dans l'onde colorée de la
+perception. Elles empruntent inévitablement à l'élément <i>a priori</i> de
+l'intuition en général, c'est-à-dire au temps, une sorte de robe dont il
+est impossible de les dépouiller. Ainsi les catégories, étant revêtues
+de la forme du temps, ne peuvent évidemment s'appliquer qu'aux choses du
+temps, et par conséquent leur emploi n'est légitime que dans le domaine
+subjectif de l'expérience, bien que dans la pureté de leur définition
+elles fussent peut-être capables d'atteindre le réel et l'absolu.
+Qu'elles soient subjectives de leur essence ou par l'influence
+inévitable de l'imagination, le résultat est identique. Les seules
+vérités certaines <i>a priori</i> que l'analyse de la raison nous enseigne,
+sont les lois formelles de cette raison, lois qui diffèrent des
+catégories en ce que l'entendement ne peut pas ne pas appliquer
+celles-ci et qu'il les applique toujours de même, tandis que la raison
+est plus ou moins libre de se conformer ou de ne pas se conformer à ses
+lois particulières, savoir les lois d'unité, de variété et de
+continuité.</p>
+
+<p>Voilà, Messieurs, dans une forme simple et sommaire, mais assurément
+très-imparfaite, les conclusions de la Critique de la raison pure.</p>
+
+<p>Elles sont, comme vous le saviez déjà, presque entièrement négatives.
+Non-seulement nous ne sommes pas jugés capables d'arriver à la vérité
+philosophique, à la connaissance des principes des choses, de Dieu, de
+l'âme et du Monde considéré dans son unité, mais, par la distinction
+établie entre le subjectif et l'objectif, nous sommes dépossédés de
+toute vérité quelconque. Que connaissons-nous, en effet, selon Kant?
+Nous connaissons le mécanisme de nos facultés intellectuelles, nous
+connaissons <i>a priori</i> les lois générales qui régissent l'exercice de
+ces facultés, mais nous savons en même temps que les résultats auxquels
+nous parvenons par cet exercice régulier, n'ont de valeur que
+relativement à nous. Ils forment un ensemble harmonique dont chaque
+partie se rapporte aux autres, parce qu'ils sont tous obtenus d'après
+les lois de notre nature; ils sont l'expression de notre nature; mais
+ils se donnent naturellement, nécessairement, pour autre chose encore;
+ils se présentent comme l'image d'une réalité qui subsiste
+indépendamment de nous. En cela ils nous trompent. Toutes nos facultés
+nous trompent, car elles nous font croire que nous possédons la
+connaissance d'objets nombreux, distincts de notre esprit, tandis que
+nous n'en connaissons aucun. Le monde que nous connaissons n'est qu'un
+fantôme que nous créons en nous-même d'après des lois uniformes. Selon
+l'expression de Leibnitz, c'est un rêve bien réglé. Cependant, s'il
+n'existait aucun autre monde que ce monde fantastique, nos facultés ne
+nous tromperaient point, aussi longtemps du moins que nous accepterions
+les faits bonnement, sans nous engager dans leur explication
+métaphysique. Quelle que soit la nature du Monde, il suffit que, tel que
+nous le voyons, il soit vraiment le Monde pour que nous n'ayions pas
+sujet de nous plaindre. Mais il existe réellement un monde indépendant
+de nous et de notre faculté de connaître, un monde qui est vis-à-vis de
+nous précisément dans le rapport que nous imaginons entre nous et le
+monde fictif de nos représentations, un monde qui nous entoure et qui
+agit sur nous, car c'est lui qui donne la première impulsion à nos
+fonctions intellectuelles. Eh bien! ce monde, le monde <i>des choses en
+soi</i>, nous ne le connaissons point, nous ne pouvons pas même nous en
+faire la moindre idée.</p>
+
+<p>Tel est le résultat direct de la Critique. Assurément elle n'apporte
+aucun enrichissement à la notion du principe absolu des choses que la
+philosophie possédait avant elle. Mais si la Critique de la raison pure
+ne constitue pas en elle-même un progrès d'une science dont elle nie
+jusqu'à la possibilité, elle ne lui donne pas moins une impulsion
+féconde, et l'on trouve en elle le germe de plus d'un progrès.</p>
+
+<p>D'abord, à la prendre simplement en elle-même, sans sortir de sa forme
+authentique et pour ainsi dire officielle, elle ramène la philosophie
+avec puissance à son éternel objet, à l'élément <i>a priori</i> de la pensée,
+aux vérités nécessaires. La Critique ne présente qu'un inventaire de ces
+données <i>a priori</i>; encore peut-on contester l'exactitude de son
+dépouillement. Elle ne forme pas un tout des valeurs isolées qu'elle
+déprécie si fortement par la subjectivité qu'elle attribue aux formes de
+la pensée. Mais enfin, elle reconnaît l'existence de l'<i>a priori</i> et le
+rétablit dans ses droits avec l'autorité d'une irrésistible évidence
+contre les négations du scepticisme.</p>
+
+<p>Puis, Messieurs, si nous pénétrons au delà de la lettre et du mécanisme
+extérieur du système pour en saisir l'intention et l'esprit, en suivant
+des indications partout répandues, il sera facile de reconnaître dans
+Kant le successeur légitime de Leibnitz, le dépositaire des traditions
+de la philosophie spiritualiste, qu'il ne continue pas seulement, mais
+qu'il agrandit, qu'il corrige et qu'il précise.</p>
+
+<p>La différence fondamentale entre les deux systèmes de Leibnitz et de
+Spinosa nous a paru se résumer en ces mots: Spinosa conçoit la substance
+ou l'être universel essentiellement comme objet; le dynamisme de
+Leibnitz nous porte à le concevoir comme sujet. La conséquence finale du
+premier point de vue serait le matérialisme; aussi, quoique Spinosa ne
+fût pas matérialiste, mais qu'il prétendît garder l'équilibre, on
+pouvait y être trompé. Le point de vue de Leibnitz, pris dans sa plus
+haute généralité, est le fondement du spiritualisme, dont l'idéalisme
+n'est que l'une des formes possibles et peut-être une déviation.</p>
+
+<p>Eh bien! Messieurs, l'idée que l'être réel doit être considéré comme
+<i>sujet</i>, fait aussi le fondement de la philosophie de Kant. Il a
+développé ce germe en deux directions presque opposées: l'une est
+l'idéalisme pur, l'autre le vrai spiritualisme. Le système de Leibnitz
+est un semi-idéalisme. La notion centrale y est la force. Leibnitz donne
+à l'activité de cette force le nom de perception, mais sans attacher à
+ce terme un sens bien précis. De là résulte l'extrême flexibilité de son
+système, son ambiguïté, l'impossibilité de le déployer sans le
+transformer. Le côté par lequel Kant est entré dans la philosophie
+(l'analyse des conditions selon lesquelles s'exerce l'intelligence
+humaine), le conduisit sur les limites de l'idéalisme pur. L'idéalisme
+pur est la conséquence rigoureuse de son point de vue. En effet, l'idée
+que les lois de la pensée sont les lois de l'univers, idée que toute
+théorie un peu profonde de la connaissance est obligée de formuler,
+parce que le fait de la connaissance est inexplicable sans elle, cette
+idée, qui pousse Leibnitz à ne composer l'univers que d'intelligences,
+n'est pas étrangère non plus à la philosophie de Kant. «Toutes choses,»
+dit-il, «appartiennent au même tout d'expérience; dès lors le moi
+subjectif et le monde qu'il contemple doivent être considérés comme les
+deux faces, comme la double manifestation et le double produit d'un même
+principe et d'une même essence.» Sans une identité intérieure du sujet
+connaissant et de l'objet connu, il n'y a pas de science possible; Kant
+constate cette vérité avec la philosophie de tous les siècles. Il
+l'explique par un idéalisme subjectif mitigé, en faisant de l'objet ou
+du monde le produit du sujet, de l'esprit humain excité par l'action
+inconnue d'une cause inconnue, qu'il appelle la <i>chose en soi</i>. Mais,
+Messieurs, de cet idéalisme mitigé à l'idéalisme pur il n'y avait qu'un
+pas, il n'y avait qu'à effacer, comme nous l'avons déjà marqué dans une
+leçon précédente, cette chose en soi dont nous ne pouvons rien savoir,
+car, pour la connaître, il faudrait se dépouiller précisément de toutes
+les facultés au moyen desquelles nous connaissons. Et la suppression de
+la chose en soi n'exigerait pas grand effort de logique. Quel motif nous
+engage à admettre son existence? Évidemment c'est l'impossibilité
+d'expliquer par les lois <i>a priori</i> de la raison l'élément accidentel et
+variable des choses, des phénomènes. Pourquoi voyons-nous ceci plutôt
+qu'autre chose? Les changements de nos perceptions ne dépendent pas de
+nous; il faut donc leur assigner une cause hors de nous. Ainsi nous
+reconnaissons l'existence de la chose en soi par obéissance au principe
+de causalité. Mais l'axiome de la causalité est une loi de
+l'intelligence qui, selon les termes exprès de la Critique, ne trouve
+d'application légitime que dans le domaine tout subjectif de
+l'expérience; la chose en soi est donc une invention de notre esprit
+pour expliquer les phénomènes, invention nécessaire sans doute, mais
+enfin c'est une invention. La chose en soi est subjective, et la seule
+réalité qui subsiste est le sujet ou le moi. Le moi demeure l'objet
+unique de la connaissance; dès lors aussi, jusqu'à ce que l'évolution
+idéaliste soit accomplie, il doit être considéré comme l'essence et le
+principe de tout<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Dans cette doctrine la pensée de Leibnitz est
+précisée, le mot qu'il emploie est pris au sérieux, s'il n'existe rien
+que le sujet et le produit de sa pensée; l'unique activité, l'unique
+force, l'unique réalité est bien réellement la perception. C'est à ce
+résultat que vient naturellement aboutir le criticisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> V. Leçon III, page 45.</blockquote>
+
+<p>Mais, si cette conséquence s'impose avec une sorte de nécessité logique
+au système de Kant; si Kant a préparé le triomphe exclusif du principe
+subjectif dans la philosophie, en cherchant le pourquoi d'une croyance
+dont l'absolue nécessité garantit seule la justesse au point de vue
+spéculatif; il est juste de remarquer qu'il a toujours et toujours plus
+hautement désavoué l'idéalisme auquel semblait le condamner une
+déduction rigoureuse mais exclusive. Il ne veut pas être idéaliste, il
+veut être spiritualiste; il veut concevoir l'être réel comme esprit dans
+la signification totale du mot esprit, c'est-à-dire qu'outre l'élément
+intellectuel, outre l'activité de représentation, il veut encore trouver
+dans la substance l'élément de l'activité proprement dite, l'élément
+moral. Telle est la raison pour laquelle il a constamment maintenu
+l'opposition du <i>phénomène</i> et du <i>noumène</i>, de la connaissance sensible
+et logique, la seule que nous possédions, et de l'intuition
+intellectuelle qui, permettant la contemplation directe des choses en
+soi, nous donnerait la vérité objective. Par cette distinction fortement
+accusée, la Critique de la raison pure a poussé l'esprit philosophique à
+la recherche de nouvelles méthodes.</p>
+
+<p>Kant, qui donne beaucoup de soin à la terminologie, n'est pas toujours
+heureux de ce côté-là. Le titre de son principal ouvrage servirait au
+besoin à le prouver; il n'est pas très-clair, et dans le fond il est peu
+conforme aux définitions kantiennes. La Critique de la raison pure est
+proprement une critique des facultés intellectuelles par lesquelles nous
+obtenons la connaissance des choses finies. Les catégories de
+l'entendement n'ont pas d'autre usage, et c'est l'impuissance de ces
+catégories à exprimer l'inconditionnel ou l'infini qui amène les
+difficultés sur lesquelles Kant s'étend si longuement dans sa
+dialectique sous le nom de paralogismes et d'antinomies de la raison
+pure. Dans la sphère de l'intelligence spéculative il ne connaît pas
+d'autres facultés; mais, par la critique qu'il en fait, il met l'esprit
+sur la voie des découvertes. Puisqu'il sait que nos connaissances sont
+subjectives, il conçoit ou tout au moins imagine un autre mode de
+connaissance. En démontrant que nos méthodes nous jettent
+infailliblement dans des contradictions lorsqu'on les pousse à
+l'inconditionnel, il fait naître le besoin d'une méthode qui explique
+ces contradictions et qui en triomphe, car on ne peut pas admettre que
+l'essence de l'esprit humain soit de se contredire lui-même. À
+l'intuition dans le temps et dans l'espace il oppose l'intuition
+intellectuelle, qu'il nous refuse, il est vrai; mais tout au moins il en
+entrevoit la possibilité; il en fait ressortir la nécessité avec force;
+il suggère donc tout naturellement à des penseurs plus hardis l'idée de
+fouiller plus profondément leur âme pour y trouver cette intuition, et
+de fonder sur elle une méthode absolue. Ce n'est pas le moment de
+recueillir les germes spéculatifs semés abondamment dans tous les écrits
+du philosophe de Königsberg et particulièrement dans la Critique de la
+raison pure. Je n'ajoute qu'une réflexion, pour rattacher cette matière
+à la partie des travaux de Kant qui touche de plus près à l'objet de nos
+recherches, et dont je vous entretiendrai dans notre prochaine leçon.</p>
+
+<p>Ce qui fait l'insuffisance des catégories de l'entendement, ce qui
+oblige le criticisme à les tenir pour subjectives, c'est l'impossibilité
+de les appliquer sans faire intervenir l'élément du temps. Le chapitre
+où Kant fait voir comment les catégories s'allient nécessairement avec
+l'intuition du temps (<i>schématisme de la raison pure</i>), est l'un des
+plus admirables de la Critique par la sagacité pénétrante de l'analyse.
+Mais le temps est une forme du fini comme l'espace. On peut prolonger à
+volonté le temps et l'espace, c'est-à-dire qu'on peut en reculer à
+volonté les limites; mais c'est toujours la nature du fini, seulement
+c'est un fini dont nous n'atteignons pas les bornes; on ne conçoit pas
+même que le temps et l'espace pussent avoir des bornes, mais on ne les
+conçoit pas non plus réellement illimités. Le temps infini, l'espace
+infini ne sont pas compris par nous dans l'unité d'un seul acte de la
+pensée, parce qu'en vérité, quoiqu'on ait voulu corriger Kant sur ce
+point, l'espace et le temps ne tombent pas dans le domaine de la pensée,
+mais dans celui de l'imagination, qui a toujours des limites quelque
+part. Le temps infini ne serait plus le temps, l'espace infini ne serait
+plus l'espace.</p>
+
+<p>Pour appliquer les catégories à la réalité inconditionnelle, il faudrait
+pouvoir les affranchir de cet alliage du temps; et les catégories
+débarrassées de l'élément du temps ne seraient plus les mêmes
+catégories, mais des catégories toutes nouvelles, que Kant ne fait
+qu'entrevoir. Ainsi la causalité conçue dans le temps revient à la
+nécessité. Les lois qui régissent notre intelligence souffriraient une
+exception, c'est-à-dire qu'elles seraient violées, si nous concevions un
+phénomène sans une cause antérieure dans le temps. Quoique cette
+priorité ne soit qu'un moment imperceptible et tout idéal, puisque la
+cause n'est cause qu'à l'instant où elle produit son effet, cependant il
+est impossible de ne pas admettre que la cause précède l'effet.</p>
+
+<p>L'imagination a besoin du temps, elle l'introduit là même où il n'a
+proprement point affaire, et dans la simultanéité elle produit la
+succession<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. L'acte que je viens d'accomplir, par exemple, a
+nécessairement sa cause en un fait antérieur, qui a lui-même une cause,
+et ainsi de suite, à moins d'admettre un effet dans le temps qui n'ait
+point de cause dans le temps, ce qui est absurde. Eh bien, cette
+succession de causes n'est autre chose que la nécessité universelle. Si
+nous parvenions à dégager le rapport de causalité des idées de
+succession et de temps qui s'y associent, nous arriverions peut-être à
+comprendre la liberté. Ainsi nous comprendrions que la cause immuable,
+intemporelle de tous nos actes, quel que soit l'ordre dans lequel ils se
+succèdent, est notre caractère moral, et que ce caractère moral est ce
+qu'il est par le fait de notre volonté, par notre libre détermination,
+non par une détermination prise une fois pour toutes dans le temps au
+commencement de la série d'actes dont notre existence phénoménale se
+compose, mais par une détermination toujours identique, une, éternelle,
+c'est-à-dire indépendante du temps. Or, Messieurs, cette causalité
+intemporelle ne serait plus la causalité que nous comprenons. Il
+faudrait la comprendre, cette causalité intemporelle, pour comprendre
+notre liberté, et nous ne la concevons pas. Pourquoi, Messieurs? parce
+que notre imagination s'y refuse. C'est à l'imagination que le temps est
+indispensable. Le temps est la forme de notre sensibilité; mais la
+sensibilité ne se sépare point de l'intelligence, dont l'imagination,
+l'intuition intérieure forme un élément essentiel. L'intelligence pure,
+dépouillée de tout élément sensible, nous appartient si peu, que nous ne
+pouvons pas même nous en faire une idée. Kant a raison de penser que
+l'intelligence est une synthèse d'intuitions. Nous ne comprenons donc
+pas notre liberté. Mais, que nous la comprenions ou non, nous ne
+saurions en douter, et il n'est pas permis non plus d'en douter; douter
+de la liberté serait douter du devoir, or il n'est pas permis de douter
+du devoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Comparez l'analyse du phénomène opposé, leçon XVII.</blockquote>
+
+<p>La causalité intemporelle dont je parle, cette causalité
+incompréhensible et pourtant certaine de la liberté est incompatible
+avec une série de causes et d'effets successifs, incompatible par
+conséquent avec les catégories qui régissent l'expérience. Il n'y a pas
+moyen qu'elles expriment toutes les deux également la vérité, à moins
+que la vérité ne se contredise elle-même.</p>
+
+<p>Tel est le motif profond qui engage Kant à dégrader le temps et les
+catégories du temps, et à considérer le monde qu'elles expliquent comme
+un monde de pure apparence.</p>
+
+<p>Quoiqu'il nous interdise l'autre monde, le monde réel, celui-ci semble
+s'ouvrir pour lui sur un point, je veux dire la liberté. L'intuition
+intellectuelle, dont le pressentiment domine toute sa pensée, serait
+précisément l'intuition de la liberté. Si l'on n'admet pas qu'il avait
+cette intuition, plusieurs passages de ses écrits, quelques-unes de ses
+théories même, demeurent inexplicables. Cependant il nous la refuse.
+L'objet de notre intuition n'appartient pas au monde supérieur, c'est le
+reflet de ce monde dans le nôtre. Ce reflet, cet éclair produit au
+contact des deux sphères, nous l'appelons la conscience de l'obligation
+morale.</p>
+
+<p>Cette conscience est absolument irrécusable. Kant dédaigne de le
+prouver. L'obligation qu'elle impose est péremptoire; la loi morale a sa
+sanction en elle-même: dire que nous devons lui obéir pour tel ou tel
+motif, c'est ne pas la comprendre; nous le devons parce que nous le
+devons, et rien de plus. Altérer le moins du monde cette position de
+devoir dans notre âme, serait méconnaître ce que la conscience nous
+dicte et faire mentir son témoignage. Rien n'est absolument bon qu'une
+volonté droite; cette sentence du sage moderne perdrait sa sublimité en
+cessant d'être un axiome.</p>
+
+<p>La volonté droite, c'est-à-dire l'identité parfaite du vouloir et de
+l'obligation a donc quelque chose d'absolu; elle forme le point de
+contact entre nous et l'absolu. De l'obligation morale Kant conclut
+directement notre liberté, et par l'intermédiaire d'une autre idée,
+celle du mérite inséparable de la dignité morale ou de l'accomplissement
+du devoir, il infère l'existence d'un ordre moral, d'un monde de liberté
+et d'un principe de cet ordre moral, d'un Dieu moral et par conséquent
+personnel, tout autant de vérités qui appartiennent à l'ordre objectif
+et qui, bien loin de résulter d'un emploi conséquent de la pensée dans
+le domaine purement spéculatif, sont incompatibles avec les lois de la
+pensée spéculative que la Critique de la raison pure nous a enseignées.</p>
+
+<p>Ici pour la première fois vous voyez l'idée morale, introduite dans la
+philosophie régressive, servir de base à la théologie rationelle ou, ce
+qui revient au même, à la métaphysique.</p>
+
+<p>Kant ne hasarde cette grande innovation qu'avec des précautions et des
+réserves dont nous examinerons la portée dans notre prochaine réunion.</p>
+<br><br>
+
+<h3>DIXIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Kant (suite). <i>Critique de la raison pratique</i>. Caractère absolu de
+l'obligation morale. De ce caractère absolu de l'obligation, on peut
+inférer l'essence du monde objectif, que nous ne saurions connaître
+théoriquement. Kant établit ainsi, en dehors de la science et sur la
+base de la foi, la liberté humaine, l'existence de Dieu et la vie à
+venir. Mais cette foi n'est après tout qu'une forme de la science; ainsi
+la Critique de la raison pratique contredit le subjectivisme absolu de
+la Raison pure, ce qui devient manifeste dans la théorie de Kant sur le
+mal. La Critique de la raison pratique fait de la conscience morale le
+principe d'une méthode de découverte qui reconnaît la libre volonté
+comme le principe et le fond de l'être.--<i>Critique du jugement</i>. Elle
+constate la présence d'un principe intelligent dans la nature.
+L'hypothèse d'une force inconsciente qui réaliserait l'idéal de la
+raison, tend à concilier les deux premières Critiques au delà des
+limites du criticisme. Elle contient le germe du panthéisme
+subséquent.--Résumé.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Nous savons, avec une certitude supérieure à celle de la science, qu'il
+existe un devoir, mais nous ne savons pas aussi bien en quoi ce devoir
+consiste. Le contenu de la loi morale n'est pas clairement donné dans la
+conscience immédiate. Il faut développer scientifiquement cette loi en
+partant de ce que nous en connaissons d'abord, c'est-à-dire en partant
+du fait simple que notre volonté se sent obligée. Quel est donc le
+devoir compris dans l'idée même d'une obligation imposée à la volonté?
+Messieurs, c'est le devoir d'être volonté, le devoir pour la volonté
+d'être égale à elle-même, le devoir d'être absolue, puisque l'obligation
+générale est absolue. La loi morale exige que notre volonté prenne un
+caractère absolu; elle nous ordonne de vouloir ce que nous voulons pour
+tous les hommes et dans toutes les circonstances, de n'avoir d'autres
+volontés particulières que celles que nous élevons en même temps à la
+hauteur de règles universelles. En un mot, pour qu'une action soit
+morale, il faut que le principe qui l'a dictée soit susceptible d'être
+universellement suivi. Cette idée résume la philosophie pratique de
+Kant. Ainsi dans tout vouloir contraire à la règle, la pensée démêle une
+contradiction. Ce que nous voulons pour nous, nous ne le voulons pas en
+général. Les milieux où nous vivons, le temps et l'espace, rendent cette
+contradiction possible. Nous voulons ici, à cet instant, ce que nous ne
+voulons pas partout et toujours, et c'est ainsi que nous devenons
+coupables. La volonté ne pourrait donc pas dévier de sa route,
+l'infraction au devoir ne se concevrait pas, dès lors le devoir
+lui-même, ou l'<i>impératif</i> (l'impératif catégorique), ne se concevrait
+pas non plus, si le temps et l'espace n'étaient point. Le temps et
+l'espace sont subjectifs, par conséquent le devoir lui-même appartient
+au monde subjectif; mais l'empire absolu qu'il réclame avec autorité
+nous prouve que le monde objectif se révèle en lui. Il n'y a rien
+d'absolument bon qu'une bonne volonté, disons-nous; mais le bon c'est le
+vrai, et l'axiome que je rappelle nous ouvre un jour inattendu sur la
+vérité. La volonté est notre essence objective; la volonté bonne est
+celle qui, dans le milieu phénoménal, suit encore les lois
+intemporelles, inconditionnelles du monde objectif. Il est donc clair
+que rien du monde objectif ne nous est connu d'une manière intuitive, et
+comme nous n'obtenons des idées que par la transformation des intuitions
+sous l'influence des catégories, nous n'avons pas d'idée du monde
+objectif. Il le faut donc confesser, nous n'avons proprement pas d'idée
+de la liberté; la liberté choque les lois de notre intelligence; nous
+sommes obligés d'inférer la liberté du devoir. Il faut pratiquement
+croire à la vérité pour pouvoir accomplir son devoir. Ainsi la liberté
+n'est pas un objet de la science, mais un article de foi. Il en est de
+même de toutes les vérités qui appartiennent à cette sphère lumineuse et
+voilée, particulièrement de l'existence de Dieu.</p>
+
+<p>L'existence de Dieu est l'objet d'une foi pratique dont voici le
+fondement: La loi du devoir ne nous impose pas la recherche du bonheur,
+mais il nous est impossible de ne pas désirer le bonheur. La raison
+pratique (pénétrée du sentiment de l'obligation morale et s'appliquant à
+régler la pratique de la vie) juge donc irrésistiblement que la vertu
+mérite le bonheur; nous devons, chacun dans notre sphère, travailler à
+ce que la vertu obtienne sa récompense. Pour qu'un tel effort soit
+possible, il ne faut pas en considérer le but comme illusoire; nous
+devons croire à la réalité de l'ordre que nous nous efforçons d'établir.
+Mais un Dieu, un Dieu tout sage, tout puissant et tout bon, peut seul en
+assurer le règne; par conséquent nous devons croire à l'existence de
+Dieu. Nous devons y croire, parce qu'en douter serait renoncer à
+l'espérance qui nous donne la force de pratiquer le devoir, et presque
+renoncer au devoir lui-même, quoique la sainteté des obligations que le
+devoir nous impose soit absolument indépendante de cette espérance. Nous
+devons croire à Dieu, mais nous ne savons rien de Dieu, nous ne pouvons
+obtenir aucune preuve scientifique de son existence. Toutes les preuves
+qu'on a tenté d'en donner sont fallacieuses, et la conviction morale que
+nous mettons à leur place n'est point une preuve au point de vue de la
+science, pas même un commencement de probabilité, puisque son point de
+départ est étranger à la science, dont il contredit les données. Kant
+insiste sur ce point avec beaucoup de force. Son premier ouvrage avait
+eu pour but de prouver métaphysiquement l'existence de Dieu;
+l'impossibilité d'atteindre cette preuve forme pour ainsi dire son
+testament philosophique.</p>
+
+<p>Système bizarre, ou plutôt, Messieurs, expression profonde du
+déchirement de la conscience humaine! Le kantisme est formé de deux
+parties: une science qui n'est pas vraie, une vérité qui n'est pas sue.
+La pensée ne pouvait rester dans cet état, les deux moitiés violemment
+séparées devaient incessamment faire effort pour se réunir; c'est un
+attrait puissant et légitime que l'attrait de la vérité pour la science.
+Du reste, Messieurs, à ne considérer la chose qu'au point de vue de la
+dialectique ou de la conséquence formelle, la situation prise par la
+Critique était insoutenable. On a dit que, dans sa philosophie morale,
+Kant s'est montré infidèle à ses principes; un écrivain moderne veut y
+voir une concession de l'auteur du criticisme aux croyances historiques
+du genre humain. Cette opinion, qu'il exprime avec une spirituelle
+impertinence, n'est en réalité qu'une méprise assez lourde, et si lourde
+même que nous serions tenté d'en suspecter la sincérité. Un tel soupçon
+serait plus pardonnable que celui de l'auteur des <i>Reisebilder</i> contre
+la bonne foi de l'honnête Kant.</p>
+
+<p>La Critique de la raison pratique est si peu contraire aux tendances de
+la Critique de la raison pure, que le gros livre de la <i>Raison pure</i> a
+pour but unique de fonder la <i>Raison pratique</i>. Ainsi que son
+contemporain Jacobi, Kant a cru voir que la pente naturelle de la pensée
+métaphysique conduit irrésistiblement au fatalisme, c'est-à-dire à la
+négation de la morale; c'est pour cela qu'il a, comme Jacobi, déclaré la
+guerre à la métaphysique; mais il ne s'en est pas tenu aux éloquentes
+protestations de son émule; il a fait bonne et rude guerre, et renversé
+son ennemi. En proclamant la subjectivité de toutes nos connaissances,
+il voulait laisser le chemin libre à la liberté. Son intention est
+évidente.</p>
+
+<p>Cependant, Messieurs, il reste vrai qu'au fond la théorie morale de Kant
+tout entière, et non pas seulement les postulats qu'il y rattache: Dieu,
+l'ordre moral et l'immortalité, ne s'accorde pas avec le subjectivisme
+qu'il professe dans la théorie. Le monde que nous voyons et que nous
+comprenons est aussi le monde où nous agissons, le monde où nous nous
+proposons d'agir. Si l'objet de la pensée est purement phénoménal, il ne
+peut être question de bien et de mal dans les décisions relatives à un
+tel objet. Cette contradiction se manifeste d'une manière
+particulièrement saillante dans la théorie de Kant sur le mal moral.
+Kant est personnellement trop sérieux, le cœur est chez lui trop
+profond, si nous pouvons nous exprimer ainsi, pour qu'il se contente de
+résoudre le mal moral dans une simple imperfection métaphysique. Ce
+point de vue blesse la conscience, qu'il veut satisfaire avant tout. Le
+principe du mal moral ne peut résider, à ses yeux, que dans une décision
+de la liberté intelligible, intemporelle, objective. Mais en quoi
+consiste cette décision de la liberté intelligible qui fait, aux yeux de
+Kant, l'essence du mal moral? Avec les éléments dont il dispose il ne
+peut l'expliquer qu'en disant que la liberté intelligible subordonne son
+<i>intérêt</i>, c'est-à-dire sa loi propre, à l'intérêt sensible, déterminé
+par les phénomènes du monde sensible; et telle est en effet la solution
+qu'il propose. Est-il une manière plus énergique de reconnaître la
+réalité du monde des sens? Comment ce qui n'est pas pourrait-il exercer
+une influence déterminante sur ce qui est? Je ne parle pas de
+l'inconséquence non moins flagrante qu'il y a de la part de Kant à
+déterminer scientifiquement, dans un intérêt spéculatif et non dans un
+intérêt pratique, les caractères particuliers d'une décision de la
+liberté intelligible, dont la connaissance théorique nous est interdite
+absolument et sans restriction.</p>
+
+<p>Vous le voyez ici clairement, Messieurs, la séparation radicale entre le
+monde subjectif et le monde objectif, que le kantisme s'est efforcé
+d'établir avec tant de soin, n'est pas respectée par Kant lui-même. Les
+barrières posées entre la science et la foi s'écroulent pareillement
+dans la pensée même de leur auteur. Kant a beau dire, cette foi toute
+rationelle et très-certaine n'est qu'une forme de la science; c'est une
+science produite par d'autres facultés, par une autre méthode, par une
+méthode et par des facultés supérieures, selon Kant, à la méthode et aux
+facultés purement spéculatives, telles du moins qu'il les comprend. La
+science et la foi de Kant sont deux espèces d'un même genre, deux modes
+de la connaissance. L'une et l'autre ont pour objet la vérité, la foi
+surtout. Mais toutes les méthodes, tous les procédés qui conduisent à la
+vérité appartiennent de droit à la science. La Critique de la raison
+pratique n'est donc autre chose qu'une tentative de régression
+philosophique prenant son point d'appui dans une sphère jusqu'ici
+négligée, dans la conscience morale de l'humanité, et aboutissant, par
+l'analyse des conditions requises pour s'expliquer le fait de la
+conscience, aux doctrines de l'immortalité de l'âme, d'un Dieu personnel
+et d'un ordre moral de l'univers. Il y a là une affinité avec le
+mysticisme d'autant plus remarquable, que le mysticisme est l'objet d'un
+grand déchaînement de la part des kantiens. Jusqu'ici l'on avait fondé
+la morale sur la religion, c'est-à-dire, puisqu'il ne s'agit ici que de
+la science humaine, sur la métaphysique, et sur une métaphysique à
+l'établissement de laquelle la morale était demeurée étrangère. Kant, le
+premier (le premier du moins dans la philosophie moderne, puis qu'au
+moyen âge il eut des précurseurs), conçut l'idée de faire reposer la
+religion sur la morale. Aux preuves de l'existence de Dieu proposées
+avant lui, preuves dont il montra bien les côtés faibles et qu'il juge
+peut-être même avec trop de sévérité, il substitua une preuve morale
+fondée sur la nécessité de la pensée morale. Il reconnaît donc une
+activité morale dans le premier principe de toutes choses, non par une
+affirmation seulement, ce qui n'est et n'était point rare, mais par la
+force même de toute sa méthode. Le Dieu moral est une idée qui se
+détache de tout le reste; elle est, au dire du kantisme, étrangère à la
+science; mais elle est là. Elle est là, Messieurs, et c'est elle qui
+fait le trait distinctif du spiritualisme de Kant et le progrès de sa
+pensée sur la pensée de Leibnitz. C'est là aussi ce qui empêche Kant de
+s'abandonner à la pente de l'idéalisme. Kant ne peut chercher le trait
+essentiel de l'être ni dans la perception ni dans la pensée, parce qu'il
+a reconnu l'importance fondamentale de la volonté. Il ne peut pas non
+plus considérer le Monde comme un pur phénomène sans cause substantielle
+hors de nous, quoique sa théorie de la connaissance l'y conduise, parce
+qu'il est profondément convaincu de la réalité de nos actions.</p>
+
+<p>Que l'élément moral, lors de sa première apparition, se soit trouvé en
+opposition avec tout le reste de la science, nous n'en serons point
+surpris, puisque cet élément surgissait dans la pensée en face d'une
+science développée qui jusqu'ici n'en avait tenu aucun compte. Il n'est
+pas étonnant non plus que le penseur chez lequel l'élément moral a pour
+ainsi dire fait éruption, se soit efforcé de lui faire une place à part.
+Mais, nous venons de le voir, c'est l'intérêt de l'élément moral qui
+impose des limites au subjectivisme de Kant; ainsi toute sa pensée en
+subit déjà l'influence, quoiqu'il y ait encore loin de là jusqu'à une
+complète assimilation. Kant a mis la morale à la base même de l'édifice
+scientifique; c'est le résultat le plus durable de sa philosophie. Après
+lui il n'est plus permis d'élever une métaphysique sans consulter les
+besoins de la pensée morale. Ceux qui l'ont tenté sont dépassés et jugés
+par le kantisme.</p>
+
+<p>Nous avons indiqué les principales idées par lesquelles Kant a fait
+avancer la métaphysique. Pour terminer cette revue, il me reste à
+rappeler les conclusions de son troisième ouvrage fondamental, <i>la
+Critique du Jugement</i>. Le mot Jugement désigne ici une faculté de
+l'esprit particulière et soumise à des lois particulières. Ce n'est donc
+pas la faculté de porter des jugements logiques quelconques, car
+celle-ci se confondrait avec la pensée en général. Le jugement dont Kant
+fait la critique est la faculté par laquelle nous apprécions les
+phénomènes dans ce qu'ils ont d'accidentel. La Critique du jugement
+recherche si le contingent et le divers ne sont pas soumis à leurs lois
+propres, indépendamment de ces lois constitutives de l'intelligence, et
+par conséquent absolument nécessaires, dont traite la Critique de la
+raison pure.</p>
+
+<p>Si nous pénétrons jusqu'au fond, le jugement et la raison pure sont bien
+régis par le même principe absolu, dernier <i>a priori</i>, condition de
+toute intelligence,--savoir le principe déjà énoncé que, soumis aux
+mêmes règles, la pensée et l'objet de la pensée forment un seul tout.</p>
+
+<p>Mais les conditions selon lesquelles s'applique le principe ne sont pas
+les mêmes dans la sphère du contingent ou de ce qui nous semble tel, et
+dans celle de la pure nécessité logique. Peut-être la loi suprême de la
+raison se révèle-t-elle à nous d'une manière plus intime, plus
+frappante, lorsque nous considérons le côté variable et contingent des
+choses.</p>
+
+<p>Si ce principe, où nous ne voulons voir pour le moment qu'une hypothèse
+à contrôler, est réellement la vérité; si le Monde et l'intelligence
+forment les deux moitiés d'un même tout, ou plutôt, pour parler la
+langue du criticisme, si nous ne pouvons concevoir le Monde que comme
+régi par les mêmes lois que l'esprit et par conséquent homogène à
+l'esprit; cette affinité de nature se manifestera partout. Nous la
+constaterons non-seulement dans ce qu'il y a d'intelligible dans le
+Monde, c'est-à-dire dans les lois universelles qui correspondent aux
+catégories de l'entendement, mais encore dans ce qu'il y a
+d'inintelligible en lui, dans ce qui paraît accidentel, fortuit, dans ce que
+nous ne pouvons que constater et non comprendre.</p>
+
+<p>Là même où nous ne comprenons pas, là où il n'y a, semble-t-il, rien à
+comprendre, là surtout, peut-être, nous reconnaîtrons l'intime rapport
+du monde phénoménal et de notre intelligence.</p>
+
+<p>La preuve que cette supposition n'est point chimérique se trouve d'abord
+dans tout cet ordre de phénomènes ou de jugements que nous appelons le
+Beau. Nous ne savons pas en quoi le Beau consiste; nous ne comprenons
+pas quelle propriété des objets nous oblige à les trouver beaux. Le
+jugement par lequel nous prononçons sur la beauté d'un objet n'exprime
+donc rien sur ce qu'est l'objet lui-même, mais il exprime seulement une
+relation de l'objet avec nous, avec notre esprit, avec nos facultés.
+Avec quelles facultés? Il ne reste plus que ce point à déterminer,
+puisque nous avons renoncé à chercher ce qu'est le Beau pour l'objet
+lui-même. En y réfléchissant mûrement nous sommes conduits à reconnaître
+que les jugements par lesquels nous prononçons que certaines choses sont
+belles et la satisfaction désintéressée qui accompagne ces jugements, ne
+peuvent se fonder que sur quelques affinités entre leur objet et nos
+facultés intellectuelles. En effet, les jugements que nous portons sur
+le Beau prétendent à une valeur universelle. Lorsque nous disons qu'une
+chose est belle, nous entendons que tous la trouvent belle, et nous
+prononçons, par l'énoncé même de notre jugement, que les personnes d'un
+goût différent n'ont pas bon goût; c'est ainsi que nous sentons,
+quoiqu'il nous soit impossible de prouver notre dire. Mais
+l'universalité de portée à laquelle les jugements esthétiques aspirent
+toujours, et qui par conséquent tient à leur nature essentielle, ne peut
+se fonder que sur l'intelligence, car c'est l'intelligence qui est chez
+les hommes l'élément de l'identité. Puisque la vérité est la même
+partout, puisque nous discutons pour tâcher de nous convaincre
+réciproquement et que nous y réussissons quelquefois, les facultés par
+lesquelles on reconnaît la vérité doivent être les mêmes chez tous. Le
+même objet devra donc exercer une influence analogue sur l'intelligence
+de tous et réveiller par là chez tous un sentiment pareil. On explique
+donc cette circonstance caractéristique de la nécessité qui nous pousse
+à imposer notre opinion aux autres en matière de goût, en disant que,
+par l'effet de propriétés dont nous ne savons pas la nature, l'objet
+beau exerce une influence favorable sur le jeu de nos facultés
+intellectuelles et produit ainsi le plaisir particulier dont sa présence
+est accompagnée. Si, poussant la curiosité jusqu'au bout, nous demandons
+d'où peut venir cette propriété mystérieuse d'exciter harmoniquement
+les forces de la pensée, il sera bien difficile de ne pas l'attribuer à
+l'action d'un principe analogue à la pensée, principe dont nous
+constaterions ainsi la présence dans les objets naturels<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Ce principe réside-t-il dans la chose en soi ou dans
+l'objet phénoménal? Évidemment dans l'objet phénoménal, puisque c'est à
+celui-ci que nous attribuons la beauté. Il n'est point surprenant, selon
+l'hypothèse générale du criticisme, que nous trouvions quelque affinité
+avec notre esprit dans les produits de cet esprit lui-même. La Critique
+du jugement esthétique semblerait donc n'être qu'une confirmation de
+l'Esthétique transcendantale et de toute la Critique de la raison pure.
+Cependant la pensée de Kant va plus loin. Sans croire avoir atteint la
+chose en soi, elle se dirige de ce côté. Toute la Critique du jugement
+suppose en quelque sorte l'objectivité du monde extérieur. Pour bien
+l'entendre, il faut distinguer l'activité spontanée de l'esprit qui crée
+les choses, de son activité réfléchie qui les aperçoit et les étudie
+(Fichte), distinction qui, par une pente toute naturelle, nous conduit à
+reconnaître deux <i>moi</i> (Schelling), vu la difficulté de soutenir
+sérieusement l'opinion que le moi qui produit les choses soit l'individu
+particulier. Ainsi Kant a marqué lui-même le passage qui conduit de
+l'idéalisme subjectif à l'idéalisme absolu. Toute la philosophie
+spéculative des Allemands est préformée dans Kant, mais on y trouve
+aussi le germe d'une philosophie différente et meilleure.</blockquote>
+
+<p>Mais la pensée, Messieurs, n'est pas l'élément le plus profond de notre
+nature. S'il est des objets qui excitent des sentiments agréables en
+nous par leur harmonie secrète avec notre intelligence, d'autres
+tableaux réveillent un sentiment analogue par leur contraste avec nos
+facultés morales, par le mouvement qu'ils impriment à la volonté. En
+parlant de tels objets nous ne disons plus qu'ils sont beaux, mais
+qu'ils sont sublimes. Il y a de l'intelligence dans les choses belles,
+il n'y en a pas dans les choses sublimes. Un cygne, un palmier sont
+beaux; un pic de montagne, un orage, l'Océan sont sublimes. D'où vient
+le sublime? Il peut venir de deux sources: ou de l'incapacité de
+l'imagination à saisir la totalité d'un objet très-grand, ou de
+l'insuffisance de nos forces pour lutter contre les puissances de la
+nature, comme celles de l'incendie, de l'ouragan, de la cataracte. Dans
+l'un et l'autre cas cette faiblesse nous ramène au sentiment de notre
+force véritable.</p>
+
+<p>L'impuissance de l'imagination à embrasser la grandeur extérieure
+suggère la pensée de l'infini véritable que conçoit la seule raison.</p>
+
+<p>Notre impuissance physique à lutter contre la force physique réveille en
+nous le sentiment de la force morale, le sentiment de la liberté<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. Le
+sublime jaillit des contrastes qui ébranlent en nous les puissances
+supérieures, la raison et la liberté. Il y a toujours dans le sentiment
+du sublime quelque chose de religieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Comparez le célèbre morceau de Pascal sur les trois ordres
+de grandeur.</blockquote>
+
+<p>On voit par cette analyse du beau et du sublime, que le premier repose
+sur une qualité confusément aperçue dans les choses elles-mêmes, tandis
+que le sublime est tout entier en nous. C'est donc le privilège du beau
+de révéler ou plutôt de faire pressentir l'intelligence dans la nature;
+mais en y faisant entrevoir l'intelligence, elle laisse soupçonner
+quelque chose qui ressemble à la liberté, quelque chose d'analogue à
+notre nature morale. Il y a donc dans le sentiment du beau une parenté
+plus ou moins éloignée avec le sentiment moral.</p>
+
+<p>La Nature semble se rapprocher de nous parce qu'elle nous paraît
+intelligente; nous la présumons intelligente, sans toutefois la
+comprendre, par l'attrait sympathique qu'elle exerce sur notre esprit.
+Mais, Messieurs, cette intelligence de la Nature se manifestera d'une
+autre manière encore, plus directe, sinon plus claire, lorsque,
+détournant notre attention des sentiments qu'elle excite en notre cœur,
+nous l'étudierons en elle-même. Le grand fait de l'organisation nous
+démontre avec une irrésistible évidence qu'il y a en elle autre chose et
+mieux qu'un mécanisme aveugle, savoir une force qui poursuit des buts.
+En effet, les êtres organisés ne sauraient être compris si l'on n'admet
+pas que chacun d'eux est son but à lui-même. L'existence et la vie de
+chaque partie sont à la fois la cause et l'effet de la vie totale. La
+vie totale est donc la cause de ce qui la produit à son tour. Elle est
+donc la cause idéale, la cause finale ou le but des organes et de
+l'organisme. Pour étudier les êtres organisés, nous sommes obligés de
+supposer que tout en eux a un but relatif à la vie totale, et de
+chercher quel est ce but lorsque nous ne le connaissons pas.</p>
+
+<p>La considération de ces vérités fort élémentaires nous conduit à nous
+demander si les êtres dont chacun, pris en lui-même, est un but, ne se
+trouvent pas dans des rapports de but à moyen les uns vis-à-vis des
+autres, si peut-être même cette loi de finalité ne s'étendrait pas au
+delà du monde organique où nous la voyons si manifestement appliquée.
+L'expérience confirme cette conjecture, en partie du moins. Dans la
+Nature, les individus servent évidemment de moyens à l'espèce, qui est
+le but, puisque les individus sont organisés de manière à reproduire
+l'espèce. Les espèces sont pareillement ordonnées les unes vis-à-vis des
+autres dans un rapport de but à moyen. Ainsi le végétal est un moyen
+pour l'animal qui le broute. Une fois entrée dans cette voie, la pensée
+s'élève bientôt à l'idée que toutes choses sont enchaînées par le
+rapport de but à moyen, comme elles le sont incontestablement, à ses
+yeux, par le rapport de cause à effet. Il faudrait donc admettre que la
+Nature entière conspire vers une commune fin. Mais le but final de la
+Nature ne saurait résider en aucun être particulier de la Nature
+elle-même. Chacun d'eux est son propre but à la vérité, mais il ne
+saurait être le but final de tous les autres, car on peut se demander au
+sujet de chacun d'eux: à quoi sert-il? quel est son but? Il faut
+chercher cette fin absolue dans un être supérieur à la Nature entière,
+dans un être dont il ne soit pas permis de chercher le but hors de lui,
+parce que, possédant une valeur absolue, il est nécessairement son
+propre but. Mais nous ne connaissons rien qui possède une valeur
+absolue, sinon la moralité; nul être ne saurait être son propre but dans
+le sens du but final, sinon l'être moral; par conséquent il faut
+chercher le but final de la Nature dans le seul être moral que
+l'expérience nous montre soutenant quelques rapports avec la Nature.
+Ainsi, Messieurs, vous voyez s'abaisser bientôt les hautes murailles que
+le criticisme avait élevées, non sans effort, entre la morale et la
+science. Kant ne se dissimule pas les périls de sa position. Il termine
+par les mots suivants le développement plein de charme et de profondeur
+des idées que nous venons d'indiquer: «Les considérations qui précèdent
+sont naturelles à notre esprit, mais nous nous abuserions en leur
+attribuant quelque valeur scientifique, puisque la certitude que l'homme
+est son propre but ne relève pas de la science, mais qu'elle appartient
+à l'ordre moral et forme proprement un article de foi.»</p>
+
+<p>Il y a donc un terrain commun sur la limite des deux empires. Au lever
+d'un grand siècle, Kant désignait la Nature et l'Art comme les deux
+routes qui mènent à la vérité.</p>
+
+<p>L'expérience fournit à Kant cette grande idée de la cause finale qu'il
+n'a pas découverte dans les lois nécessaires de l'intelligence. C'est
+pourtant la catégorie de l'intelligence. Nous ne concevons pas
+l'existence d'un but sans une intelligence qui le pose; nous devons donc
+reconnaître la présence d'une intelligence dans la Nature, et comme nous
+savons certainement <i>a priori</i> que tous les phénomènes de la nature se
+produisent conformément aux lois d'un mécanisme nécessaire, il faut
+tenir qu'une intelligence dispose ce mécanisme nécessaire de manière à
+lui faire produire tous ces effets pleins de sagesse, c'est-à-dire à
+réaliser tous les buts que nous constatons. Ceci nous oblige à
+considérer le Monde sous un point de vue religieux. Cependant on se
+tromperait en croyant trouver dans cet ordre de faits une démonstration
+solide de l'existence de Dieu: quand nous cherchons une telle preuve,
+c'est un être infini que nous cherchons; or la Nature, qui est finie, ne
+saurait nous fournir un motif suffisant pour conclure à l'existence d'un
+être infini; sans rappeler ce que la première Critique nous apprend sur
+la subjectivité de ce que nous nommons la Nature. Il n'y a donc
+réellement d'autre preuve de l'existence de Dieu que la preuve morale,
+et celle-là même n'est pas une preuve, quoique la certitude de la vérité
+morale soit absolue, et précisément parce qu'elle est absolue, car la
+croyance à l'existence de Dieu n'ajoute rien à l'autorité du
+devoir.--D'ailleurs, poursuit Kant, et cette dernière idée mérite toute
+notre attention, quelle est l'espérance directement associée à la
+moralité? c'est l'espérance que la moralité n'est pas une chimère, c'est
+la conviction que le mouvement universel tend à la réalisation d'un
+ordre moral. Voilà tout! L'existence d'un Dieu personnel est une manière
+de s'expliquer la réalisation d'un tel ordre, la seule manière peut-être
+dont nous puissions la concevoir. Mais de ce que Dieu est la seule
+manière dont notre esprit sache comprendre l'avènement final de l'ordre
+moral, il ne suit nullement pour nous le droit d'affirmer que ce soit
+réellement la condition
+indispensable de cet avènement. Nous n'avons pas le droit de
+déclarer une chose impossible par cela seul que nous ne la comprenons
+pas. Nous ne pouvons donc pas dire qu'il soit impossible que, par le
+simple effet du mécanisme naturel et sans l'intervention d'une
+Providence, toutes choses convergent vers le triomphe définitif de la
+vérité morale. En un mot, nous ignorons si la morale ne peut pas être la
+fin de toutes choses sans que le commencement des choses soit un être
+moral.</p>
+
+<p>Tout ceci n'est dit qu'en passant, et vraiment je ne crois pas que cette
+considération ait vivement ébranlé la foi personnelle de Kant à
+l'existence de Dieu. Cependant, Messieurs, il est impossible de ne pas
+voir ici une tentative pour concilier, dans les ténèbres, à la faveur de
+notre ignorance, les données de la raison pure, que Kant incline à
+croire athée et fataliste, avec les exigences opposées de la raison
+pratique. Kant ne pouvait pas, sans trop s'écarter de la voie critique,
+pousser beaucoup cette idée, qui contient le germe de plus d'un système.
+Le problème que nous venons de soulever avait occupé les philosophes de
+la Grèce. Avant Socrate déjà les écoles s'étaient partagées sur la
+question de savoir si le meilleur est au commencement ou à la fin. Les
+philosophies nées de Kant qui s'efforcèrent de franchir les
+infranchissables limites posées par le criticisme, ont ce trait commun
+qu'elles placent le meilleur à la fin. Elles avaient compris que la
+science véritable doit imiter dans son mouvement le mouvement réel des
+choses et reproduire l'enchaînement du monde dans l'enchaînement de ses
+propositions, axiome du cartésianisme qui n'avait pas encore reçu
+d'application complète et que l'on avait singulièrement oublié. Les
+successeurs de Kant rajeunirent ce principe de la méthode avec assez
+d'éclat pour qu'il ne soit plus permis d'en méconnaître l'évidence. Mais
+la distinction non moins évidente assurément entre le mouvement
+régressif et le mouvement progressif de la philosophie, ne se présenta
+pas nettement à leur esprit. Ils voulurent donc donner à leur système
+tout entier l'ordre de la réalité, ou plutôt leur idéalisme n'admit pas
+que le développement de l'univers pût suivre une autre loi que leur
+pensée. Ainsi, comme la pensée s'avance nécessairement des idées les
+moins parfaites aux plus parfaites, on imagina que le mouvement de la
+réalité doit aller de même du moins parfait au plus parfait. Dès lors,
+Messieurs, si nous continuons à appeler du nom de Dieu <i>la perfection
+existante</i>, il fallait dire que Dieu ne peut exister qu'à la fin, après
+le Monde et par le Monde; tout au rebours de la pensée commune qui met
+Dieu au commencement, avant le Monde, et qui fait exister le Monde par
+lui. Ce point de vue est commun aux trois grandes philosophies
+allemandes de Fichte, de Schelling et de Hegel, qui du reste diffèrent
+sensiblement les unes des autres, et par leur marche et par leur
+conception suprême. Ainsi dans ces philosophies le mouvement régressif
+et le mouvement progressif se confondent; vous apercevez déjà ce que
+coûte une telle simplification. La pensée dominante se trouve chez Kant;
+c'est à Kant que l'école spéculative l'a empruntée, comme l'examen du
+système de Fichte le prouve surabondamment.</p>
+
+<p>La sphère de la troisième Critique est celle où les deux directions
+opposées de l'esprit humain, la raison pure et la raison pratique, se
+rapprochent et se touchent. Elles se réunissent dans l'idée d'un but
+absolu des choses, puisque c'est en réfléchissant aux données de
+l'expérience dans un intérêt tout spéculatif que nous sommes conduits
+nécessairement à appliquer à la Nature l'idée de but, qui n'est pas
+moins essentielle à la sphère de l'activité morale. Une fois
+l'enchaînement de but à moyen bien constaté dans la Nature, nous devons
+nous poser la question de savoir si la Nature entière n'a pas un seul et
+même but, mais nous ne saurions lui en assigner aucun sans faire
+intervenir l'idée morale. Le bien moral possédant seul une valeur
+absolue et pleinement évidente, peut seul être conçu comme but
+universel. Tels sont les résultats obtenus. Mais pour concilier
+véritablement, par cette idée d'un but moral universel, les exigences
+opposées de la raison pure et de la raison pratique, il faut que chacune
+d'elles se soumette à la Critique et rabatte un peu de ses prétentions.</p>
+
+<p>La raison pure veut que toute chose et tout changement aient leur raison
+d'être dans une cause antécédente; elle enchaîne tout par un lien de
+nécessité. Son principe serait une activité déterminée; son système le
+fatalisme.</p>
+
+<p>La raison pratique interrogée seule conduirait naturellement, ainsi
+qu'on l'a vu, à l'idée d'un Dieu personnel. Son principe serait la
+liberté divine; son système, le libre arbitre dans ce monde, la
+rétribution dans un autre, par la volonté de Dieu.</p>
+
+<p>Kant maintient en général l'opposition des deux sphères, et grâce à la
+manière dont il a conçu le problème du criticisme, il échappe à
+l'obligation de choisir absolument entre les solutions. Il dit en
+substance: Dans l'appréciation des phénomènes de la Nature, il est
+raisonnable de vous diriger comme un partisan de la nécessité
+universelle. Dans la pratique de la vie, vous devez vous conduire comme
+si vous croyiez à l'existence d'un Dieu rémunérateur. Qu'en est-il au
+fond? Le philosophe refuse de se prononcer, car le <i>pour</i> et le <i>contre</i>
+se balancent. D'un côté la subjectivité du temps et de l'espace
+permettent de concilier la liberté essentielle de l'être moral avec la
+nécessité des phénomènes. D'ailleurs, en cas de conflit, la supériorité
+appartiendrait à la raison pratique, attendu que la fin suprême de la
+vie et de la pensée se trouve dans l'excellence pratique, dans la vertu.
+D'autre part, l'idée de Dieu n'est pas le fondement de la vérité
+pratique, elle n'en forme pas un élément indispensable; l'athée et le
+dévot se sentent également obligés par la loi du devoir. Ainsi les
+plateaux restent en équilibre.</p>
+
+<p>Mais dans la Critique du jugement, Kant, allant au delà de ses propres
+principes, cherche la conciliation positive des deux points de vue dans
+l'idée d'un mécanisme qui, par le seul effet de ses lois nécessaires,
+amènerait la pleine réalisation du bien moral. Quelque obscure que soit
+cette idée, quelque peu d'importance que son auteur semble lui accorder,
+elle reçoit un haut intérêt de la place qu'elle occupe dans le système.
+C'est la seule voie ouverte à la métaphysique, si l'esprit humain veut
+se replonger dans cet abîme où Kant désespérait pour son compte de
+rencontrer la vérité.</p>
+
+<p>Vous le voyez: les trois Critiques de Kant sont trois fragments de
+régression philosophique, partant chacun d'un commencement indépendant
+et que l'auteur n'a pas réunis dans une synthèse complète, quoiqu'on en
+trouve le germe chez lui.</p>
+
+<p>Elles contiennent la liste des vérités <i>a priori</i> qui dirigent nos
+diverses facultés dans la régression philosophique et nous montrent à
+quelles conclusions on arrive sur le principe universel en partant de
+ces vérités.</p>
+
+<p>La Critique de la raison pure nous donne d'abord les formes subjectives
+de l'intuition ou de la perception, le temps et l'espace, puis les lois
+de l'entendement, subjectives aussi dans la pratique, par la nécessité
+de concevoir leur application dans le temps. Voilà le côté formel et
+subjectif. Quant au fond, l'analyse de la raison pure, considérée sous
+le point de vue de ce qu'elle nous enseigne relativement à l'objet,
+donne pour résultat le <i>noumenon</i> ou <i>la chose en soi</i>, c'est-à-dire
+l'être absolument indéterminé: L'être est; il y a au fond de nos
+représentations autre chose que la représentation. La Critique de la
+raison pure ne nous en dit pas davantage.</p>
+
+<p>La Critique du jugement nous fournit l'idée de but, notion importante à
+joindre à la table des catégories. Les catégories de l'entendement sont
+les catégories de la nécessité, le but est la catégorie de la
+liberté.--Quant à l'objet, la Critique du jugement nous suggère l'idée
+d'une intelligence agissant dans le monde ou d'une nature intelligente.
+Elle nous conduit à penser que le <i>noumenon</i>, l'être objectif, est
+probablement un être spirituel. Je dis, Messieurs, qu'elle fait naître
+en nous cette opinion, mais elle n'en garantit point la vérité positive,
+car le monde dont l'étude nous l'inspire, le monde auquel s'applique la
+faculté désignée ici sous le nom de jugement, n'est, après tout, que le
+monde de nos représentations.</p>
+
+<p>Enfin, la Critique de la raison pratique nous apporte l'idée du devoir,
+la certitude de notre liberté et la foi à l'existence d'un ordre de
+choses, quel qu'il soit, qui nous garantit la réalisation des buts dont
+le devoir nous commande la poursuite. Elle nous fait comprendre que le
+<i>vrai moi</i>, le moi objectif ou l'être intelligible (<i>noumenon</i>) qui est
+au fond de notre activité temporelle, est une volonté pure et absolue.
+Cette vue sur le monde objectif n'est que partielle, mais c'est la plus
+claire, la plus élevée et la plus certaine que nous puissions obtenir.</p>
+
+<p>La Critique de la raison pure se résume dans une idée négative. Elle
+établit la subjectivité ou, ce qui revient au même, l'insuffisance des
+catégories de l'entendement telles que nous les appliquons aux choses
+étendues et temporelles: Autres sont les lois de la pensée dans le
+domaine du fini, autres lorsqu'il s'agit de l'infini et de l'absolu que
+poursuit la philosophie. De tout l'appareil de la Critique, voilà
+proprement ce qui est resté dans les esprits pour lesquels la Critique
+de Kant n'est pas chose non avenue.</p>
+
+<p>Le livre de la Raison pratique attire surtout l'attention par son
+résultat positif: l'autonomie de l'idée morale, l'élévation, presque
+involontaire, de la certitude morale au rang d'un critère de la vérité
+métaphysique; d'où résulte pour les penseurs à venir, moins résignés que
+leur maître à ne plus chercher ce que l'humanité voudrait savoir, la
+nécessité d'organiser le travail de la pensée de telle façon que les
+résultats répondent aux besoins de la conscience morale. Tels sont,
+Messieurs, les deux points les plus saillants de cette régression
+philosophique commencée avec profondeur, poursuivie avec le soin le plus
+attentif, mais qui s'est arrêtée assez loin du but.</p>
+
+<p>Dans ces deux points il y a deux systèmes, deux sciences:</p>
+
+<p>La philosophie allemande a tiré la conséquence de la Critique de la
+raison pure, dans le sens plus ou moins distinctement marqué par la
+Critique du jugement. Armée de nouvelles catégories et d'une dialectique
+nouvelle, elle a poursuivi l'idée d'une Nécessité intelligente qui
+domine dans ce dernier ouvrage, en la dégageant peu à peu du rapport
+avec l'idée morale qui en fait chez Kant la grandeur et l'obscurité.</p>
+
+<p>Il appartient à la philosophie contemporaine de féconder la meilleure
+moitié du kantisme, en construisant cette philosophie, dont Kant a donné
+le principe et le critère dans la Critique de la raison pratique.</p>
+<br><br>
+
+<h3>ONZIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Fichte. Antipode de Spinosa, il achève le système de Leibnitz. Pour lui,
+la substance est le sujet pur, le moi. Il arrive donc à la liberté, mais
+en sacrifiant l'unité. Son système ne lui fournit aucun moyen
+d'expliquer le monde extérieur.--M. de Schelling, approfondissant le
+système de Fichte, part d'un <i>moi</i> générique, antérieur à l'acte de
+réflexion, et retrouve ainsi l'unité substantielle. Le primitif sujet se
+réalise comme objet, tout en conservant la subjectivité; ainsi la
+dualité sort de l'unité. Le mouvement universel des choses consiste dans
+le retour graduel de l'objet à la subjectivité, c'est-à-dire dans la
+réalisation de l'esprit. Cette réalisation est nécessaire. Panthéisme du
+progrès.--Hegel cherche à s'expliquer la prépondérance croissante de
+l'idéal par le réel, qui proprement n'est pour M. de Schelling qu'une
+hypothèse destinée à rendre raison de l'expérience. Il l'explique par
+l'idéalisme absolu. Le procès universel est la réalisation de l'idée,
+parce que l'idée est la substance universelle. Cet idéalisme
+insaisissable comporte les interprétations les plus différentes; l'unité
+du système se trouve dans sa méthode. Le point de départ de Hegel est
+l'identité de l'être dans la pensée et de l'être réel; le terme est
+l'idée de l'être telle qu'elle doit être conçue pour qu'il soit possible
+à l'esprit d'en affirmer la réalité sans se contredire lui-même. Ce
+terme, c'est-à-dire l'absolu tel que Hegel le conçoit, est la pure forme
+de l'intelligence.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Au commencement de ce cours<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, en exposant les conclusions auxquelles
+la philosophie moderne est arrivée sur le problème de la connaissance,
+nous avons déjà indiqué la manière dont l'idéalisme subjectif de Fichte
+se dégage des principes posés par Kant dans la Critique de la raison
+pure. Je ne reviendrai pas sur ce point, qui n'offre pas de difficultés.
+Il est évident que la <i>chose en soi</i> de Kant est une hypothèse imaginée
+pour expliquer la sensation, un produit de l'intelligence, une
+représentation du moi, lequel est absolument circonscrit dans la sphère
+de ses représentations. Axiome ou théorème, ce paradoxe souvent mal
+compris est l'idée la plus connue du système de Fichte. Mais Fichte ne
+relève pas de Kant seulement, il relève aussi de Leibnitz; Fichte résume
+dans l'unité de sa pensée le point de vue de Leibnitz et celui de Kant;
+c'est un Leibnitz transformé par le criticisme, et comme il renouvelle
+Leibnitz, il ramène aussi Spinosa: c'est par là surtout qu'il nous
+intéresse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Leçon III, page 44.</blockquote>
+
+<p>Vous avez vu, Messieurs, l'objet propre de la métaphysique se
+déterminer, dans le cartésianisme, par la distinction entre le
+commencement subjectif de la philosophie, c'est-à-dire la première
+vérité connue, et le commencement objectif, ou la première vérité en
+soi. Descartes indique cette distinction plutôt qu'il ne l'accomplit,
+parce que son génie impatient, anticipant sur les résultats de la
+méthode, enrichit la première vérité de déterminations justes peut-être,
+mais non justifiées. La première vérité, le commencement qu'il importe
+de saisir avec une parfaite netteté pour s'expliquer le mouvement
+général de la pensée, n'est autre chose que ce que nous pouvons affirmer
+immédiatement touchant le principe de l'existence. Ce que l'esprit a le
+droit d'affirmer immédiatement, Messieurs, c'est ce qu'il est contraint
+d'affirmer, ce dont il ne peut absolument pas abstraire. Tel est le
+point de départ de la spéculation, c'est l'être indéterminé, l'être qui
+peut tout devenir et qui n'est rien encore, l'être qui n'est que
+puissance d'être. Je vous ai dit que Spinosa a saisi fugitivement cet
+antécédent obligé de toute pensée, et qu'on trouve la trace de cette
+intuition dans la manière dont il définit la substance; mais j'ai ajouté
+que Spinosa ne s'y est point arrêté, de sorte que le commencement
+effectif de sa philosophie n'est pas la puissance d'être, mais l'être
+existant, l'être fixé. Ainsi le mot de <i>causa sui</i> n'a pas chez lui de
+sens positif, inhérent à la substance; il n'exprime rien de vivant, rien
+de spéculatif, mais seulement une circonstance extérieure, indifférente
+pour ainsi dire à l'essence même de l'être, savoir qu'il n'a pas de
+cause hors de lui. De là résulte pour Spinosa l'impossibilité
+d'atteindre l'existence finie. La substance de Spinosa n'est qu'objet
+sans subjectivité, existence sans puissance, c'est pourquoi elle demeure
+l'illimité, l'infini excluant le fini.</p>
+
+<p>Leibnitz, disions-nous encore, rend à l'Être la puissance et la
+subjectivité. Puisqu'il existe quelque chose, pense-t-il, il y a un Être
+qui existe par lui-même, par son propre fait; dès lors, pour cet Être,
+qui est la substance de tout, et par conséquent pour la substance en
+général, être est un fait, être est une activité. Il existe, lui, parce
+qu'il se réalise, mais, tout en se réalisant, il retient en lui-même le
+principe de cette réalisation, la possibilité de toute réalisation, la
+puissance. En affirmant il se réfléchit, en se déployant il se
+concentre. L'affirmation de soi-même, qui fait le fond de toute
+existence, est donc une affirmation réfléchie. La forme essentielle de
+l'être est la réflexion sur soi-même, c'est une activité intérieure, et
+pour tout exprimer en un mot, c'est l'intelligence. Dans le fond, ou
+plutôt dans la forme, qui est le véritable fond, toute substance est
+intelligence; d'où résulte immédiatement la pluralité indéfinie des
+substances, car l'expansion et la concentration ne peuvent coïncider que
+dans la division. Il n'y a pas de réflexion sans dualité et partant sans
+le nombre. La substance, en se réalisant, se différencie, et cette
+différenciation va à l'infini. L'unité n'est donc plus qu'en puissance
+ou, ce qui revient au même, l'unité n'est qu'idéale. L'unité ne se
+trouve que dans la loi selon laquelle l'existence se réalise, ou dans
+l'harmonie; mais, dans l'existence proprement dite, il n'y a que
+pluralité.</p>
+
+<p>Tel serait, selon nous, le système de Leibnitz ramené à sa forme
+spéculative; mais, en le ramenant à cette forme spéculative, nous
+l'avons transformé. Ce n'est plus le système de Leibnitz, c'est le
+système de Fichte dépouillé de ce qu'il a lui-même d'accidentel, je veux
+dire de son alliage avec le point de vue critique ou subjectif; et le
+système de Fichte, dégagé de cette apparence de subjectivité, est
+presque celui de Hegel. Fichte est la vérité de Leibnitz. Fichte réalise
+dans sa philosophie l'idée de subjectivité de l'être, qui commence à
+percer chez Leibnitz. La substance de Spinosa est l'objet pur, l'Être
+qui n'est qu'être; la substance de Fichte est le sujet pur, la pure
+activité; sa doctrine se résume dans cette maxime expressive: «Le
+philosophe n'a plus d'œil pour l'être, il ne voit partout que loi.»
+Ainsi Fichte et Spinosa sont deux antipodes.</p>
+
+<p>Leibnitz avait fait un pas vers l'idée de la liberté en concevant la
+substance comme active, tandis qu'il n'y a proprement aucune activité
+chez Spinosa. Tout est déterminé par une nécessité logique; dès lors
+tout doit être immobile, car ce qui est appelé à se réaliser a eu, dès
+l'éternité, une éternité pour le faire. La nécessité pure et parfaite
+revient à l'immobilité, comme la plénitude et la perfection de
+l'activité ne se trouvent que dans la liberté. Mais l'activité telle que
+Leibnitz l'attribue à la substance est encore purement nécessaire,
+précisément parce que ce n'est pas l'activité véritable. Leibnitz n'a
+compris philosophiquement que l'activité intellectuelle; or la nécessité
+est en effet un caractère de l'intelligence, parce que l'intelligence
+n'est que le reflet de l'activité primitive; Leibnitz confond cet acte
+dérivé et dépendant avec l'acte essentiel et primordial; il reste donc
+enchaîné dans la nécessité et son point de vue ne conduit pas encore à
+la morale.</p>
+
+<p>Les travaux de Kant dans cette dernière branche, la supériorité qu'il
+accordait à l'activité pratique sur la théorie, la tendance de toute sa
+philosophie, en un mot, exerça une influence décisive sur Fichte, qui ne
+fut et ne voulut être qu'un disciple de Kant. Aussi Fichte ne se
+contente pas de l'activité intellectuelle ou de la perception pour la
+définition de sa substance. Celle-ci n'est plus, comme la monade de
+Leibnitz, un embryon de <i>moi</i>, mais un moi véritable; elle n'est plus
+seulement intelligente, elle est active au sens propre du mot, elle se
+manifeste au dehors par l'action. C'est même cette activité proprement
+dite, cette activité morale du moi, qui oblige Fichte à reconnaître une
+pluralité de <i>moi</i> et par suite un monde extérieur, une Nature, à l'aide
+de laquelle ces <i>moi</i> entrent en rapport les uns avec les autres et
+deviennent réellement capables d'agir. La théorie de la connaissance
+détruit toute objectivité dans la pensée de Fichte, la théorie de
+l'activité morale reconstruit le monde objectif, non pas seulement le
+monde spirituel, <i>l'autre Monde</i>, mais le monde d'ici-bas. Ainsi le
+principe posé par Kant est poussé à ses dernières conséquences.</p>
+
+<p>Fichte est également disciple de Kant sur la question de la liberté; il
+ne démontre pas la liberté humaine, il en est certain; elle est son
+point de départ, c'est la vérité dont toutes les autres dépendent et
+autour de laquelle gravite toute sa philosophie. Dans un sens, Fichte a
+donc poussé la métaphysique jusqu'au point que nous nous efforçons
+d'atteindre: il a conçu la Substance, l'être inconditionnel, comme une
+activité libre, comme une activité morale, comme un <i>moi</i>. Mais, sous un
+autre point de vue, il n'est écarté du but plus que tous les autres,
+puisque cet être inconditionnel n'est à ses yeux, du moins dans la
+première forme de son système, autre chose que son propre moi. Fichte,
+en effet, ne se détache point de son analyse des conditions du savoir,
+dont le résultat dernier est qu'il n'existe pour nous que le moi et ses
+représentations. Tout ce qu'il peut y avoir au delà ne concerne pas la
+science. Les autres <i>moi</i> ne sont eux-mêmes que des représentations
+auxquelles j'attribue une valeur objective, parce que leur objectivité
+est indispensable à la réalisation de mon être moral. Et si, faisant
+abstraction des subtilités de la méthode, nous cherchons simplement à
+saisir la conviction personnelle de Fichte sur ce qui fait la réalité du
+Monde, nous trouvons une pluralité d'activités libres, une pluralité de
+<i>moi</i> qui doivent travailler ensemble à leur perfectionnement
+réciproque; mais l'unité substantielle ne se trouve nulle part. L'unité
+du système, le Dieu du système, si vous voulez, c'est la loi qui régit
+l'activité des individus, c'est le but moral qu'ils se proposent et qui
+ne peut être réalisé que par leurs efforts. Vous retrouvez ici cette
+harmonie de Leibnitz, à laquelle la <i>Critique du jugement</i> semble
+vouloir se rattacher, en lui prêtant une signification morale; chez
+Fichte elle n'est plus que morale. Le Dieu de Fichte est l'ordre moral
+abstrait, sans substance et sans personnalité; ce n'est pas, à coup sûr,
+l'Être absolument libre que nous cherchons; mais enfin le système de
+Fichte a puissamment contribué à faire envisager l'activité, l'activité
+morale, la liberté, comme l'essence même de l'être. Kant s'élève aux
+vérités métaphysiques ou religieuses en partant de la morale; Fichte
+fait rentrer absolument la métaphysique dans la morale, en supprimant
+l'objet de la religion. Ainsi la morale devient pour lui une science
+absolument indépendante, point de vue que nous avons rencontré tout au
+commencement de ce cours et que nous avons réfuté, en faisant voir
+l'impossibilité où il nous laisse d'expliquer le fait de l'obligation.
+Cette critique s'adressait essentiellement à Fichte. Je me borne à la
+rappeler, en vous faisant observer le rapport étroit qui unit cette
+forme de la science au fond même de sa pensée, qui n'est autre chose que
+l'athéisme; il le faut bien confesser, quoique cette pensée offrît déjà
+des éléments que l'on pourrait mettre à profit pour s'élever à la
+philosophie religieuse où nous tendons.</p>
+
+<p>Fichte lui-même ne s'arrêta pas à cette première philosophie.</p>
+
+<p>Indépendamment de son étrangeté aventureuse, le système de Fichte
+péchait par une grande lacune; je veux dire par l'absence d'une
+philosophie de la Nature, ou plutôt de toute intelligence de la Nature.
+Fichte dit bien, en gros, dans son droit naturel, à quoi la Nature est
+bonne et pourquoi il faut qu'elle nous apparaisse, mais il ne fait
+nullement comprendre comment se produisent en nous les représentations,
+évidemment indépendantes de notre volonté, que nous appelons Nature.
+Cette imperfection du système de Fichte est l'origine de celui de M. de
+Schelling, qui n'eut d'abord d'autre dessein que de fixer le sens de
+Fichte, comme celui-ci avait eu d'abord pour seule prétention de
+préciser et de compléter le criticisme de Kant.</p>
+
+<p>Au moment où la conscience s'éveille, nous nous trouvons au sein d'un
+Monde absolument déterminé, auquel nous ne pouvons rien changer. Si ce
+Monde, comme on le prétend, n'existe que par le moi et pour le moi, du
+moins faut-il reconnaître que le moi l'a produit bien innocemment ou,
+pour rester dans la gravité du sujet, qu'il l'a produit par une activité
+représentative involontaire, inconsciente, antérieure au premier réveil
+de la réflexion, antérieure au moment où le moi dit moi, et qui conserve
+après ce moment son caractère primitif de nécessité inconsciente. Pour
+expliquer le monde extérieur dans l'esprit de l'idéalisme et de Fichte,
+M. de Schelling se trouva donc conduit dès l'entrée à l'étude d'une
+activité antérieure au moi de la conscience et dont, par la supposition
+primitive, le monde extérieur et le moi de la conscience doivent être
+l'un et l'autre des résultats. Si le moi et le non-moi sont les produits
+simultanés d'un même acte, on comprend qu'ils soient nécessaires l'un
+pour l'autre; or l'apparente objectivité du Monde n'est autre chose que
+la nécessité qui nous oblige à l'imaginer tel que nous l'apercevons. Il
+y a plus; le moi de la conscience est seul individuel. C'est par un
+retour sur moi-même que je dis moi et que je me distingue de vous.
+Schelling était donc amené naturellement à se représenter ce moi
+antérieur à la conscience ou ce principe qui doit devenir le moi, comme
+un principe universel, comme la source commune de tous les <i>moi</i>. Ce
+point de vue donnait un moyen d'expliquer comment nous percevons tous le
+monde extérieur de la même manière, sans sortir de la donnée idéaliste.
+C'est nous qui avons fait la Nature, suivant cette philosophie, nous
+l'avons conçue par une activité idéale et son existence n'est qu'idéale;
+nous l'avons produite en rêvant, mais quand nous dormions ce sommeil
+magique, nous n'étions pas distincts les uns des autres, nous formions
+un seul et même être. Ce grand songeur, père et substance de la Nature
+et de tous les esprits, c'est l'être inconditionnel, l'être absolu du
+système de M. de Schelling, du moins dans ses premières formes. La
+modification que M. de Schelling apporta au point de vue de la
+philosophie précédente, peut s'exprimer d'une manière très-simple et pas
+trop infidèle en disant que, pour lui, la réalité ne consiste plus dans
+les individus, mais dans l'espèce. Ainsi Schelling se retrouve en
+possession d'une substance universelle, et cette substance une n'est que
+pure activité; c'est une activité représentative comme les monades de
+Leibnitz; mais l'idée de la représentation ou de la perception est plus
+approfondie par Schelling qu'elle ne l'avait été par Leibnitz. Le
+dualisme essentiel à toute perception est mieux compris, le rapport de
+la production proprement dite à la réflexion mieux analysé. Schelling se
+replace à l'origine du mouvement de la réalisation de l'être que la
+spéculation doit reproduire<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Son point de départ est l'Être qui
+<i>n'existe</i> pas encore, l'infini qui n'est pas encore réalisé, la
+subjectivité infinie ou la virtualité infinie. En se réalisant, en
+s'affirmant, l'infini se détermine, il devient fini, c'est-à-dire inégal
+à lui-même, le contraire de lui-même. L'infini ne saurait se réaliser
+qu'à ce prix, car se réaliser c'est se déterminer. Mais comme la
+virtualité primitive est infinie, elle ne peut pas non plus se perdre,
+s'absorber dans cette première détermination. Le sujet infini ne se
+transforme pas en objet ou en existence, non, mais en séparant de
+lui-même l'objet ou l'existence dont il renfermait la possibilité, il se
+maintient néanmoins comme sujet, comme puissance, mais comme puissance
+placée désormais vis-à-vis d'un objet, c'est-à-dire comme l'intelligence
+de cet objet. Ainsi, en partant d'un seul principe, l'être indéterminé,
+l'être qui n'est rien encore que la puissance infinie de l'existence, la
+substance infinie ou le sujet infini, nous arrivons à l'opposition
+féconde de deux principes: le principe de passivité, d'objectivité,
+d'existence, le réel; et le principe de l'activité, de la subjectivité,
+de l'intelligence, l'idéal; et nous retrouvons ainsi les idées de la
+Grèce.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> La spéculation n'est pas autre chose que cette
+reproduction.</blockquote>
+
+<p>L'Idéal et le Réel, sortant d'une source commune, sont d'abord opposés
+l'un à l'autre. L'idéal placé hors du réel ne peut se réaliser qu'en
+pénétrant le réel pour le transformer; le réel, à son tour, ne peut
+reconquérir l'infinité, qui est sa primitive essence, qu'en
+s'idéalisant. L'opposition primitive de ces deux éléments rend donc
+nécessaire un mouvement progressif ou, comme on dit en allemand, un
+<i>procès</i>, idée qui domine toute la philosophie de Schelling et qui la
+résume. Ce procès, Messieurs, c'est le Progrès. Ainsi la croyance du
+XVIIIme siècle, cette religion assez superstitieuse, il faut en
+convenir, reçoit en Allemagne une consécration spéculative. La
+philosophie de Schelling, généralement désignée sous le nom de
+philosophie de l'Identité<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, pourrait s'appeler, avec non moins de
+justesse, la philosophie du Progrès. Le progrès dont nous parlons
+consiste proprement en ceci: que la subjectivité absolue, qui ne peut se
+réaliser immédiatement sans devenir le contraire d'elle-même, se réalise
+enfin, par une série de gradations successives, comme absolue
+subjectivité, comme esprit, comme Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Identité du réel et de l'idéal dans leur principe.</blockquote>
+
+<p>La cosmogonie est en même temps une théogonie; la Nature et l'Histoire
+marquent les phases de cette genèse éternelle. Le sujet primitif,
+réalisé d'abord comme Matière, se manifeste dans sa subjectivité
+vis-à-vis de l'objet sous la forme de Lumière. La pénétration de la
+matière par la lumière, premier degré de l'intelligence, produit la
+Matière formée, rendue sensible par ses qualités, qui sont autant
+d'activités ou de manifestations du principe subjectif identifié à la
+matière première; mais, en face de cette matière déjà formée et par
+conséquent déjà spiritualisée en quelque façon, le principe subjectif se
+relève comme Vie et, pénétrant la matière sensible, donne naissance à
+l'Organisme, où cette matière sensible n'est plus qu'un attribut et un
+instrument. En produisant l'organisme achevé, celui de l'homme, le
+principe idéal s'affranchit de ce nouveau lien, et la vie, jusqu'ici la
+plus haute forme de la subjectivité, devient à son tour objet pour
+l'Intelligence. La lacune que présentait l'idéalisme se trouve ainsi
+comblée, le système de Fichte est corrigé, nous comprenons l'existence
+de la nature extérieure, idéale dans son principe, mais réelle quant à
+nous.</p>
+
+<p>Cependant l'impulsion qui a fait naître le système n'est pas encore
+épuisée, le terme du progrès n'est pas atteint. L'intelligence devient à
+son tour moyen et matière pour l'Activité libre dans laquelle l'homme se
+prend lui-même comme objet, en déterminant l'emploi qu'il veut faire de
+ses facultés. Enfin, par le développement de cette activité libre dans
+l'Histoire, dans l'Art, dans la Religion, dans la Philosophie, l'homme
+reconnaît qu'il n'est tout entier qu'un organe, un objet; objet, organe
+de l'Esprit pur qui est son génie et son intime essence, mais qui, de sa
+nature, est supérieur à toutes les formes individuelles. Ainsi dans
+l'histoire, dans l'art, qui vit d'inspiration, dans la religion, dans la
+philosophie, Dieu se réalise comme Dieu par l'intermédiaire de l'esprit
+humain. La pure subjectivité, le pur esprit atteint donc la vérité de
+son être en traversant toutes les formes de l'imperfection.</p>
+
+<p>Dans cette philosophie l'unité du principe substantiel est mieux
+conservée que chez Leibnitz; elle va même jusqu'au point d'absorber les
+individus, comme le fait Spinosa, et de ne laisser voir en eux que des
+ombres passagères. Comme chez Leibnitz et chez Fichte la subjectivité,
+l'activité demeure l'attribut dominant, la définition de l'être; mais
+nous ne trouvons pas encore la liberté.</p>
+
+<p>Le système de Schelling repose sur la supposition que le sujet primitif,
+en devenant objet, ne perd pas nécessairement toute sa subjectivité,
+toute sa puissance, et que par conséquent la subjectivité ou la
+puissance est supérieure à toute existence objective quelconque, même à
+un objet infini, puisque la primitive réalisation de la puissance ne
+peut être qu'un objet infini, une existence illimitée. Ainsi toute
+existence, même illimitée, est finie au regard du véritable infini. Il y
+a contradiction entre les deux idées d'objet et d'infinité. La
+philosophie de M. de Schelling fait ressortir cette contradiction; c'est
+ainsi qu'elle explique la présence d'un principe idéal en face du
+principe réel, qu'elle concilie le dualisme de l'expérience avec l'unité
+qu'exige la raison, et qu'elle rend compte du progrès. Après avoir
+déposé le réel ou la matière, le principe idéal veut encore se
+manifester dans son infinité; mais il ne peut pas le faire si le réel
+reste en dehors de lui; il cherche donc à pénétrer le réel, à le
+subjuguer, à l'idéaliser. De là résulte le progrès universel, qui n'est
+autre chose que la série des victoires du principe idéal sur le principe
+réel, jusqu'à la réalisation de l'esprit absolu. Ainsi le progrès, tel
+que le conçoit cette philosophie, est un progrès nécessaire. La liberté
+n'apparaît qu'un instant, pour être aussitôt niée. En effet, si la
+subjectivité infinie ou l'activité infinie doit être réalisée dans sa
+vérité, elle ne peut y parvenir qu'en traversant toutes les phases du
+procès que reproduit la philosophie. La liberté du premier principe est
+donc absolument conditionnelle. Il restera dans la puissance et rien
+n'existera, ou bien le procès se déroulera de la manière dont M. de
+Schelling l'a conçu. Je vous rends attentifs à la restriction
+considérable que l'idée de la liberté subit dès sa première apparition,
+parce qu'il ne me semble pas que M. de Schelling ait jamais réussi à
+l'en affranchir.</p>
+
+<p>Mais, Messieurs, dans la première phase de sa philosophie, cette liberté
+conditionnelle elle-même n'est pas l'objet d'une affirmation positive;
+on l'entrevoit comme une possibilité; la pensée ne s'y arrête pas, ou
+plutôt elle la repousse. Il est de la nature du principe absolu de se
+réaliser. Ainsi l'acte par lequel il sort de la virtualité et se
+manifeste dans une forme inadéquate à son essence, le commencement du
+procès, la première Création, si vous voulez, est bien libre dans ce
+sens qu'il est une véritable action: le sujet primitif crée par son
+activité spontanée. Mais cette création, c'est sa propre réalisation, sa
+propre vie. Vivre, en effet, qu'est-ce autre chose, sinon traduire en
+existence ce qui est virtuellement, en puissance? La Création est donc
+la vie du sujet infini. S'il ne crée pas, il ne vit pas. Il est donc
+dans sa nature de créer, et même en choisissant l'interprétation la plus
+favorable au point de vue que nous nous efforçons d'atteindre, l'on ne
+peut pas dire qu'il soit plus libre de ne pas entrer dans l'évolution
+créatrice qu'un homme n'est libre de ne pas faire une chose d'où dépend
+l'accomplissement de tous ses vœux, quand elle ne présente aucun
+inconvénient de quelque espèce que ce soit. En effet, l'accomplissement
+de tous les vœux d'un être capable de désir, est de réaliser sa nature.
+Et cette comparaison reste insuffisante, car la volonté libre est déjà
+réalisée; elle est concrète, elle est satisfaite dans la mesure où elle
+est vraiment libre, tandis que le principe de Schelling est une
+puissance abstraite. La puissance tend d'elle-même à passer à l'acte.
+Ainsi le principe de Schelling est un principe spontané; ce n'est pas
+encore un principe libre. Le procès est nécessaire, par conséquent le
+Monde est nécessaire, et si le Monde est nécessaire, il est
+nécessairement tel qu'il est, d'où suit qu'il n'y a de liberté nulle
+part. Cette philosophie serait bien nommée le panthéisme du progrès.</p>
+
+<p>Pour en apprécier la valeur logique, il faut se demander sur quoi se
+fonde la possibilité de la création ou du procès tel qu'il est conçu par
+elle. Comment se fait-il, demanderons-nous donc, que le sujet primitif,
+qui d'abord produit le contraire de lui-même, arrive pourtant en
+définitive à se réaliser en tant que sujet, en tant qu'esprit? Cela
+résulte, dira-t-on, de la prépondérance de la subjectivité sur
+l'objectivité.--Mais d'où vient cette prépondérance? Est-elle
+rigoureusement fondée sur une nécessité de la pensée? Voilà la question.
+À cette question M. de Schelling répondrait hardiment: «Non. Il n'y a
+pas <i>a priori</i> de nécessité absolue à reconnaître la prépondérance de la
+subjectivité sur l'objectivité. On pourrait concevoir que le sujet, dans
+sa réalisation éternelle, devint objet et rien qu'objet, que rien ne fût
+par conséquent, sinon l'existence illimitée, uniforme, aveugle. Cela
+n'est pas absurde; mais si l'on s'en tient là, l'on se condamne à ne
+rien comprendre. On demeure arrêté devant la porte qui ferme
+éternellement au spinosisme l'intelligence de la vie. La prépondérance
+de la subjectivité que nous avons imaginée, Leibnitz et moi, c'est la
+vie ou, si vous voulez, c'est une hypothèse que nous a suggérée la
+nécessité d'expliquer la vie. Le progrès est une idée empirique, le
+progrès est le résumé de l'expérience; et le triomphe de l'esprit sur la
+matière, la prépondérance du sujet sur l'objet n'est autre chose que le
+progrès. J'ai reconnu le fait du progrès, et j'ai cherché à formuler
+l'idée du premier principe de telle façon qu'elle en permît
+l'intelligence.»</p>
+
+<p>Voilà ce que répondrait M. de Schelling, ou plutôt voilà ce qu'il
+déclare effectivement aujourd'hui, et je ne doute pas qu'il ne présente
+avec une fidélité très-judicieuse la véritable origine de sa
+philosophie; mais, au moment où son génie la conçut, il ne se rendait
+pas un compte aussi net de la nature de son inspiration et ne l'avouait
+pas avec autant de franchise. On développerait donc le système primitif
+de M. de Schelling d'une manière assez conforme à l'esprit qui l'a
+dicté, en cherchant à démontrer la nécessité <i>a priori</i> de la
+prépondérance croissante de l'élément subjectif sur l'élément objectif,
+qui est proprement son principe. Pour fortifier le système il faut
+l'approfondir, au risque de le transformer en l'approfondissant. Ce fut
+la tâche du plus illustre disciple de M. de Schelling, Hegel, auteur
+d'une philosophie qui, pendant quelques années, éclipsa presque
+entièrement celle de son maître.</p>
+
+<p>Le changement apporté par Hegel à la philosophie de l'Identité consiste
+uniquement en ceci, qu'il en approfondit mieux la base ou, en d'autres
+termes, qu'il la ramena plus près de son point de départ, je veux dire
+des recherches de Kant et de Fichte sur la nature de la connaissance et
+du résultat métaphysique de ces recherches. Ce résultat, Messieurs, nous
+le connaissons; c'est le système de l'harmonie préétablie conçu dans sa
+nécessité. La pensée forme une totalité impénétrable; il n'existe aucun
+point de contact entre elle et les choses, mais son activité régulière
+correspond à la réalité des choses. Du même coup Hegel s'efforça de
+saisir le pourquoi du rapport entre la pensée et l'objet, c'est-à-dire
+le pourquoi de la science, et le pourquoi de la loi qui régit l'objet,
+c'est-à-dire le pourquoi du Monde, ou le pourquoi du progrès, qui est
+selon Schelling l'explication, selon lui l'énigme du Monde. Ainsi le
+problème de la connaissance et celui de la nature des choses n'en
+forment qu'un seul à ses yeux. Ce problème universel, vous savez comment
+Hegel le résout. Si la pensée, dit-il, lorsqu'elle se développe
+régulièrement, correspond parfaitement à la réalité, c'est que ce que
+vous appelez réalité n'est autre chose, au fond, que la pensée
+elle-même. La distinction entre la chose existante et la chose pensée
+n'a de fondement que dans une nécessité subjective de la pensée
+elle-même. Il n'y a de réalité dans les choses que celle qu'y met la
+pensée. Hegel dit: celle qu'y met <i>la</i> pensée, et non pas: ce que nous y
+mettons par <i>notre</i> pensée; et cette distinction est essentielle, car le
+moi lui-même, la particularité des différents individus n'est, elle non
+plus, qu'un phénomène produit par le développement de la pensée absolue,
+qui est l'essence de tout. Mais cette pensée, Messieurs, n'est pas la
+pensée d'un sujet absolu, d'une intelligence suprême qui crée les choses
+en se les représentant; elle n'a pas une intelligence pour antécédent,
+elle est elle-même la substance universelle et le principe.</p>
+
+<p>Que si vous me demandez comment j'entends la chose, je ne vous répondrai
+pas; je ne l'entends pas du tout et je ne crois pas que personne l'ait
+jamais entendue. On ne peut comprendre le point de vue de Hegel qu'en le
+complétant, c'est-à-dire en le changeant, et quand on a cherché à le
+saisir dans son résultat définitif, comme l'expression d'une croyance,
+on est arrivé à des résultats très-différents les uns des autres, ce qui
+a fait naître au sein de l'école hegelienne de profondes divergences sur
+le sens du maître. En réalité les expressions de Hegel sont constamment
+équivoques sur les questions décisives pour la conscience et pour
+l'humanité.</p>
+
+<p>Ce n'est pas dans les solutions qu'il faut chercher le trait distinctif
+du système de Hegel et l'unité de son école; c'est dans la méthode. Mais
+enfin, Messieurs, toute vague, toute insaisissable qu'elle soit, la
+doctrine que le fond des choses est idéal, que la pensée est la
+substance universelle ou que le vrai nom de l'être est la pensée,
+donnait au système de Schelling la base dont il a besoin.</p>
+
+<p>L'existence objective est une forme de l'Idée. Le principe de l'être,
+l'être encore indéterminé, le sujet primitif qui doit se réaliser est,
+dans son essence, idéal. Le principe que la pensée est obligée de
+concevoir au commencement de toutes choses est absolument réel, et
+cependant il n'est que pensée. En un mot, le principe idéal est le vrai,
+le réel n'est qu'une apparence; tel est, dans sa plus grande généralité,
+le point de vue hegelien; dans cette généralité même il fait assez
+comprendre pourquoi la vie du monde, c'est-à-dire le mouvement qui tend
+à manifester ce qui est véritablement au fond des choses est, comme le
+veut M. de Schelling, un triomphe perpétuel de l'idéal sur le réel.</p>
+
+<p>Au fond, Messieurs, il n'y a rien de nouveau dans cette doctrine, rien
+qui ne fût déjà dans celle de Schelling, sans que peut-être il s'en
+rendît parfaitement compte. (Cette prémisse idéaliste est l'attache qui
+lie M. de Schelling à son prédécesseur). Le système de Hegel n'est autre
+chose que le système primitif de Schelling élevé à la conscience de
+lui-même; ce progrès de la réflexion en fait l'originalité. Du reste, il
+ne tend pas à faire paraître le système plus riche, mais plus pauvre.
+Dans toutes les phases de sa pensée et jusqu'à la dernière, M. de
+Schelling a toujours cru posséder plus qu'il n'avait; disons mieux,
+Messieurs, il a toujours possédé, compris, voulu plus qu'il n'a prouvé.
+Son intime pensée est plus haute que sa formule. En précisant celle-ci
+pour élaguer tout ce qui la déborde, on rejette précisément le meilleur.</p>
+
+<p>Je dis, Messieurs, que l'idéalisme est resté au fond du système de
+l'identité, malgré ses louables efforts pour surmonter l'idéalisme.
+J'essayerai de le prouver, en vous priant de pardonner ce qu'une telle
+discussion pourra présenter d'étrange et de difficile. Cette discussion
+n'est autre chose que l'exposition du principe hegelien:</p>
+
+<p>L'Être en puissance, encore indéterminé quant à son être, la puissance
+qui peut devenir existence ou, pour parler la langue de cette
+philosophie, l'<i>indifférence</i> primitive du sujet et de l'objet, premier
+principe de M. de Schelling, n'existait que dans la pensée de M. de
+Schelling, car ce n'est pas une chose d'expérience; or rien ne saurait
+être pour nous sinon dans la pensée ou dans l'expérience. L'antécédent
+absolu de tout développement et de toute réalité n'existant donc que
+dans la pensée, n'était, à proprement parler, qu'une pensée, la première
+des pensées, l'antécédent pour la pensée. Mais, quoiqu'il ne soit à
+proprement parler que cela, M. de Schelling ne l'entendait pas ainsi; il
+prenait la puissance primitive dans le sens d'une puissance universelle,
+mais réelle, et non pas dans le sens d'une abstraction métaphysique.
+Quand il parlait de l'Être, soit de l'être existant, soit de l'être en
+puissance, quoiqu'il ne possédât réellement que l'idée abstraite d'être,
+il voulait parler de l'être réel, de l'être substantiel, ou pris comme
+substantif, de <i>ce qui est</i>. Sa pensée était: l'Être premier, <i>ens
+primum</i>, ce qui est à la base de toute expérience, c'est une puissance
+infinie; en d'autres termes, un infini réel indifférent à
+l'existence<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> ou à la négation de l'existence, à la subjectivité ou à
+l'objectivité, parce qu'il reste au fond le même, soit qu'il se
+manifeste comme existence objective, soit qu'il reste en puissance.
+Voilà le sens que M. de Schelling attache à sa thèse. Mais sur quoi
+repose cette assertion? pourquoi M. de Schelling affirme-t-il que ce qui
+est à la base de toute réalité est la pure puissance? Cette opinion
+n'est-elle pas simplement une hypothèse à l'aide de laquelle il espère
+donner une explication <i>a priori</i> de l'ensemble des phénomènes?--Oui,
+dans le fond c'est bien cela. Cependant cette hypothèse n'est pas
+arbitraire; elle repose sur un fondement logique, et ce fondement
+logique, Messieurs, c'est que la pure puissance est la première des
+idées abstraites, la première des catégories.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Existence signifie existence extérieure, <i>ex-stare</i>.</blockquote>
+
+<p>À première vue il semble que M. de Schelling n'ait pas le droit de
+parler de l'être dans le sens de <i>ce qui est</i>, du τo ον,
+de l'être comme substantif, mais seulement de l'être dans le sens
+de catégorie ou d'attribut, du τo ειναι. En effet,
+nous ne sommes pas sûrs de connaître, par la pure pensée, le ον, l'être réel, mais bien le ειναι, car le ειναι , c'est-à-dire le fait, la qualité d'être, n'est que
+pensée. Nous ne savons pas ce qui est sans l'avoir appris, mais nous ne
+pouvons pas ignorer ce que c'est qu'être. Pour maintenir la philosophie
+dans la sphère de la pure pensée ou de la pure déduction <i>a priori</i>, il
+fallait donc identifier ον et ειναι,
+c'est-à-dire l'être réel, ce qui est, avec l'être dans la pensée, l'être
+comme attribut, ce que c'est qu'être. Eh bien, Messieurs, cette
+identification est le fond même de l'idéalisme; c'est, à le bien
+prendre, le fond de tout rationalisme; c'est le point capital de la
+philosophie de Hegel.</p>
+
+<p>Schelling entendait par l'<i>Être</i> plus que la qualité abstraite d'être,
+et cependant sa propre méthode n'était rigoureuse que si l'être dont il
+parle était pris dans le sens de cette qualité abstraite. Hegel voulait
+rendre la méthode rigoureuse et, à cet effet, il réduisit l'être dont la
+métaphysique parle en débutant, à ne signifier que la qualité abstraite
+d'être, le fait d'être; mais, comme il voulait en même temps que sa
+philosophie fût objective, il établit en axiome: Ce qui est, c'est le
+fait d'être; l'Être réel contient précisément ce qui est compris dans
+notre pensée lorsque nous prononçons le mot <i>être</i>. C'est un paradoxe
+effroyable; mais une fois ce paradoxe constaté et compris, autant que la
+chose est possible, on a la clef de toute la philosophie de Hegel, et
+l'on s'y meut avec liberté. Ce paradoxe: L'être réel n'est autre chose
+que ce que nous pensons quand nous comprenons le sens du verbe être, il
+est impliqué, je le répète, dans tout rationalisme conséquent. Hegel se
+croyait autorisé à l'avancer par la théorie de la connaissance que je
+vous ai résumée, et dont le résultat véritable, c'est qu'il n'y a
+d'objet pour nous que dans notre pensée. Hegel a développé la même
+théorie, conformément aux besoins de son système, dans son livre de la
+Phénoménologie de l'esprit. Il n'est pas impossible d'admettre ce
+résultat de l'analyse et de l'entendre autrement que Hegel; mais
+l'interprétation de Hegel était logiquement trop naturelle pour ne pas
+se faire jour: Comme rien n'est pour nous que ce que nous pensons,
+l'être est tel que nous le pensons. L'être universel, τo oντως o, c'est ce que nous entendons par être, car ce que la
+pensée voit dans les choses constitue l'intimité de leur substance.</p>
+
+<p>Cependant, Messieurs, j'exagère à dessein le paradoxe pour fixer votre
+attention, et si je m'arrêtais ici on pourrait m'accuser d'avoir exposé
+comme le principe de l'idéalisme moderne le vieux principe du grec
+Parménide. C'est, en effet, sur l'identification de l'être objectif et
+de la notion abstraite d'être que se fondent ces vers fameux:</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 47: </b> Écoute donc attentivement ce que je te dis; quelles sont
+les seules voies de l'investigation qui restent à connaître? celle-ci,
+que tout est, et que le non-être est impossible; tel est le chemin de la
+certitude, car la vérité s'y trouve. Mais celle-ci: Quelque chose n'est
+pas, le non-être est nécessaire, je te la signale comme la voie de
+l'erreur qu'il ne faut pas suivre; car le non-être ne peut être ni
+connu, ni saisi; personne n'a pu dire ce qu'il est.</blockquote>
+
+<p>Le système de Hegel n'est pas le même, assurément, que l'éléatisme, mais
+il se développe en partant de la même donnée. Nous en avons formulé le
+premier axiome en disant: Ce qui est, c'est la qualité d'être. Pour être
+juste, il faut compléter la pensée comme suit: Ce qui est, c'est la
+qualité d'être, et toutes les autres qualités qu'une bonne logique
+montre impliquées dans celle d'être, c'est-à-dire dont une bonne logique
+fait voir qu'elles doivent nécessairement s'ajouter à la qualité d'être
+pour que l'affirmation de celle-ci soit possible et ne renferme pas de
+contradiction. La véritable définition de ce qui est sera donc le
+résultat de toute la logique. Vous voyez que, dans le système de Hegel,
+la logique se confond avec la métaphysique et presque avec la théologie
+spéculative. Hegel veut détruire l'opposition que la logique ordinaire
+établit entre la substance et l'attribut. La logique ordinaire
+représente les attributs comme rattachés à je ne sais quel noyau opaque
+absolument inconnu, qu'elle appelle l'être ou la substance. D'après
+Hegel, ce point de vue, dont il est bien difficile à notre esprit de
+s'affranchir, n'est pourtant qu'une erreur. Le noyau opaque est une
+illusion: tout est transparent, la substance concrète n'est autre chose
+que la somme de toutes les qualités dans la nécessité logique de leur
+enchaînement. Mais, Messieurs, l'ensemble des qualités d'un être
+s'exprime par la définition de cet être. L'ensemble des qualités d'un
+être telles que nous les concevons, en forme l'idée, le concept.</p>
+
+<p>Hegel pense donc que l'être réel consiste dans l'ensemble des qualités
+que sa définition renferme. L'être réel est le concept. L'être absolu
+est l'ensemble des qualités qu'il faut nécessairement concevoir pour
+concevoir l'être existant par lui-même, le concept absolu ou l'Idée.
+Ainsi l'absolu c'est l'Idée. Ce qui est, ce n'est donc pas simplement la
+qualité abstraite d'être, mais cette qualité abstraite est la base, la
+première qualité de l'Être parfait, qui est l'Idée. La logique se
+compose d'une série de définitions de l'absolu ou de définitions de
+Dieu, qui se réfutent les unes les autres. Ainsi la logique résume dans
+le mouvement d'une seule intelligence toute l'histoire de la philosophie
+car la succession des systèmes revient à la succession de ces
+définitions. Et ce développement historique et logique à la fois de la
+pensée humaine, reproduit fidèlement l'éternel développement de l'objet
+que la pensée humaine s'efforce d'embrasser. Considérée en elle-même, la
+logique est la vie de Dieu. L'absolu est donc l'être, le fait d'être;
+mais l'être absolument indéterminé n'est rien; l'absolu n'est donc rien,
+bien qu'il soit; mais l'être et le néant se concilient dans le
+<i>devenir</i>, car ce qui devient, à prendre le mot au sens absolu, n'est
+pas, puisqu'il devient seulement, et cependant l'on ne peut pas non plus
+lui refuser toute existence: l'absolu est donc le <i>devenir</i>. La
+contradiction se manifestant dans l'idée abstraite de devenir, comme
+elle s'est produite dans l'idée abstraite d'être, conduit à de nouvelles
+déterminations, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la logique. En
+voici, Messieurs, le résultat définitif, dans une forme imparfaite
+peut-être, mais saisissable: «L'absolu est l'activité infinie qui se
+particularise incessamment dans des formes finies, pour manifester par
+là son infinité en détruisant ces formes passagères et en se comprenant
+elle-même par cette destruction comme la réalité de toutes, comme
+l'activité infinie, qui les produit et les engloutit tour à tour.»</p>
+
+<p>Telle est la seule manière dont il soit possible, selon Hegel, de
+concevoir l'Être existant par lui-même. Toutes les définitions
+précédentes, considérées comme exprimant l'absolu, impliquent des
+contradictions qui obligent l'esprit à les compléter en les
+transformant. Mais il est aisé de reconnaître que la formule à laquelle
+nous nous sommes arrêtés, définit ou décrit le procédé de
+l'intelligence. L'absolu est donc conçu par Hegel comme intelligence ou
+plutôt comme la forme pure de l'intelligence, car qui dit intelligence
+dit sujet, substance, dans le sens dont Hegel ne veut plus entendre
+parler. L'absolu n'est pas une essence qui se particularise, mais l'acte
+même de la particularisation et du retour à l'identité. Vous
+reconnaissez le disciple fidèle de Fichte, qui ne reconnaît pas l'être
+et ne voit partout que des lois. L'idée de Hegel est une loi, la loi des
+lois. Son Dieu est la logique universelle, la logique des choses; il ne
+reconnaît d'autre Dieu que celui-là.</p>
+
+<h4>NOTE</h4>
+
+<p>Les lecteurs auxquels le point de vue de l'idéalisme allemand n'est pas
+familier, trouveront de précieux éclaircissements sur le sujet de cette
+leçon dans le livre <i>de la Philosophie allemande</i> de M. C. de Rémusat,
+particulièrement dans l'article sur la philosophie de Hegel, pages, CXII
+à CXXXV.</p><br><br>
+
+<h3>DOUZIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Le système de Hegel aboutit à la pure nécessité logique. S'il ne conduit
+pas au résultat que nous cherchons, sa méthode peut nous aider à y
+arriver. Caractère de cette méthode: Toute notion abstraite appelle son
+contraire. La vérité est dans la conciliation des termes opposés. La
+vérité logique de cette proposition fort ancienne est indépendante de
+l'application qu'elle reçoit dans l'idéalisme absolu. On a tenté
+d'appliquer la méthode de Hegel à la formation d'un système de
+philosophie qui, consacrant la personnalité divine et la liberté
+humaine, satisferait les besoins moraux de l'Humanité.--La nécessité
+providentielle d'un retour de la philosophie aux idées chrétiennes est
+marquée par le mouvement des esprits qui tend au renversement des
+églises établies et de l'autorité traditionnelle.--Nouveau système de M.
+de Schelling. Ce système, aussi ancien que celui de Hegel, se propose
+comme le hegelianisme d'expliquer le fait du progrès, tel qu'il se
+présente comme résultat de la <i>philosophie de la Nature</i>.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> <br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'en dernière analyse le principe absolu de Hegel est la
+loi logique, qui régit le Monde et se manifeste successivement dans la
+nature, dans l'histoire et dans la pensée. Je n'ai pas le dessein de
+poursuivre l'explication de la philosophie hegelienne au delà de ce
+point décisif, et de montrer quelles difficultés l'assimilation des
+notions de substance et de loi prépare à l'intelligence lorsqu'il s'agit
+d'expliquer l'existence du monde sensible. En vérité, le dualisme fatal
+de la philosophie grecque n'est pas vaincu par celle-ci; le principe
+négatif, matériel, le μη ον y est déguisé, il n'en est
+pas extirpé; en le niant, Hegel le suppose, parce qu'il ne saurait s'en
+affranchir. La manière dont Hegel opère le passage de l'idéal au réel
+ressemble plus à de la prestidigitation qu'à de la dialectique
+sérieuse. Mais, de peur d'allonger le chemin, je n'essayerai pas de
+justifier ces allégations, non plus que d'examiner dans leur ensemble
+les conséquences du hegelianisme. Je m'en tiens à ce qui nous importe,
+la question de la liberté. Il est clair, Messieurs, que si le principe
+de toutes choses est une loi logique ou, pour rendre cette idée
+intelligible, au risque de l'altérer, une force dont le développement
+n'a d'autre règle que la logique, et d'autre fin que de manifester la
+majesté des lois logiques dans l'esprit humain qu'elle produit à cet
+effet; le système de l'univers est un système de nécessité où la liberté
+n'a point de place, car la nécessité logique est la nécessité par
+excellence. À la vérité, Hegel parle fréquemment et non sans quelque
+affectation de la liberté de l'Idée; mais il entend par là simplement
+que le développement de l'Idée est tout spontané; le mot <i>liberté</i> ne
+signifie jamais dans sa bouche que l'absence de contrainte, non
+l'absence de nécessité. Au contraire, la liberté véritable se confond
+pour lui avec la nécessité absolue. La métaphysique de Hegel ne nous
+donne donc point ce que nous cherchons. Si nous la comparons à celle de
+Schelling et surtout à celle de Fichte, loin de voir en elle un progrès
+dans le sens de la liberté, nous serions porté à la considérer comme un
+pas rétrograde. Cependant, Messieurs, il ne faut rien exagérer, et
+surtout rien oublier. Hegel aussi a fait une œuvre positive. Il apporte
+mieux qu'une pierre à l'édifice, il apporte un levier nouveau pour aider
+les travailleurs. Nous l'avons déjà dit, le grand côté de son système
+n'est pas le résultat, mais la méthode. Si le résultat de Hegel est la
+négation de toute liberté, d'où suit, par une conséquence qu'il a
+désavouée, mais qui n'apparaît que trop manifestement aujourd'hui, la
+négation de toute morale, nous ne pouvons pas en conclure avec certitude
+que la méthode hegelienne soit incapable de porter d'autres fruits. Pour
+en juger, il faudrait tout au moins renouveler l'épreuve; mais d'abord
+il faut chercher à se faire une idée exacte de cette méthode célèbre.
+Permettez-moi donc de l'examiner un moment.</p>
+
+<p>Si nous considérons la méthode de Hegel en elle-même, abstraction faite
+de toute supposition préliminaire, il est facile de reconnaître qu'elle
+consiste dans l'application de l'idée du <i>procès</i>, de Schelling, à la
+pensée logique. Hegel, partant de l'idée que tout est vie dans l'esprit,
+ne peut considérer les catégories que comme un résultat de cette vie. La
+vie de l'esprit, qu'il s'agisse de l'esprit infini, de l'Idée, ou de
+l'esprit individuel, la vie de l'esprit consiste à produire les
+catégories. Pour comprendre la valeur des notions logiques, pour leur
+assigner leur vraie place, il faut donc les saisir dans l'acte même de
+l'esprit qui les fait être; au lieu d'en constater simplement la
+présence, il faut les créer une seconde fois.</p>
+
+<p>Il faut donc partir de l'idée générale la plus simple, la plus pauvre,
+la plus vide possible, de ce minimum de pensée sans lequel il n'y aurait
+point de pensée; il faut vider le vase afin d'observer comment il se
+remplit. Eh bien, Messieurs, ce qui reste au fond du vase, après qu'on
+l'a vidé, ce qui est impliqué dans toutes les autres idées et ce qui ne
+peut pas ne pas être pensé, du moment où l'on pense, c'est l'être dans
+la pure abstraction de son idée élémentaire. Le principe de mouvement
+qui force le vase à se remplir de nouveau, c'est la contradiction. Toute
+idée abstraite, isolément considérée, renferme une contradiction qui
+oblige l'esprit à la compléter pour la conserver. Elle contient sa
+propre négation ou le contraire d'elle-même; l'esprit se meut
+nécessairement à travers une série de termes contraires qui se réfutent
+réciproquement. Chacun des deux a pourtant sa vérité; l'esprit ne peut
+abandonner ni l'un ni l'autre, ils lui sont également indispensables.
+Pour les conserver il faut qu'il les concilie, et s'il poursuit son
+évolution naturelle, il finit par les concilier en effet dans une
+troisième idée, plus réelle, plus concrète, expression plus fidèle de la
+vérité, où le tranchant de l'opposition première subsiste sans réussir
+toutefois à détruire les termes opposés. On a donc tort de formuler le
+premier principe de la logique en disant: Il est impossible que A soit
+et ne soit pas, ou: il est impossible que l'esprit admette la vérité
+simultanée de deux propositions contradictoires. Il faudrait dire: Il
+est impossible que A soit et ne soit pas dans un sens absolu, il est
+impossible que + A et-A subsistent à la fois s'ils ne sont compris dans
+B; impossible, en un mot, que l'esprit admette l'existence simultanée de
+deux termes contradictoires sans les subordonner l'un et l'autre à un
+troisième.</p>
+
+<p>L'opération de la pensée qui relève la contradiction inhérente à chaque
+idée et tend ainsi pour son compte à la détruire, s'appelle la
+<i>dialectique</i>. La fonction par laquelle l'esprit saisit intuitivement la
+manière dont les termes de l'opposition peuvent se concilier, l'idée
+supérieure dans laquelle ils coexistent, est la <i>spéculation</i>, dans le
+sens le plus étroit de ce mot.</p>
+
+<p>Ainsi, pour nous en tenir à l'exemple déjà cité, l'être abstrait est une
+conception nécessaire et par conséquent une conception vraie; il nous
+est impossible de ne pas penser à l'être et de ne pas affirmer qu'il
+est. C'est la thèse commune à tous les esprits.</p>
+
+<p>Mais l'être, au sens absolu du mot, est complètement indéterminé; nous
+ne saurions dire en quoi l'être consiste, sans lui donner des attributs
+qui impliqueraient la négation des attributs contraires; or l'être
+absolu ne comporte aucune négation; il est donc absolument impossible de
+dire ce qu'il est, c'est-à-dire qu'il n'est rien. Voilà l'antithèse
+dialectique.</p>
+
+<p>L'être absolu n'est rien, en effet, et cependant il est, car il devient
+quelque chose; l'être et le néant coexistent dans le <i>devenir</i>. En tant
+qu'absolu, l'être n'est rien, mais il devient tout; il est la puissance
+infinie du devenir; telle est la première synthèse spéculative qui, vous
+le devinez aisément, donne le ton à tout le système. L'Idée absolue que
+nous trouvons comme résultat définitif et suprême, n'est autre chose que
+cette puissance du devenir dont la notion se complète et se précise par
+l'indication de la forme et des phases de son développement.</p>
+
+<p>C'est la gloire de Hegel d'avoir signalé la loi de cette logique
+intérieure par laquelle les idées universelles <i>a priori</i> surgissent,
+pour ainsi dire, toutes seules et se disposent, en se formant, selon
+leur ordre véritable. Du reste, le principe de cette découverte, l'idée
+que toute proposition métaphysique absolue appelle irrésistiblement la
+proposition contraire et que la vérité réside dans la synthèse de ces
+contraires,--cette idée féconde a été plus ou moins clairement aperçue
+dans tous les temps. Les Éléates et Platon (pour ne pas remonter jusqu'à
+Pythagore) ont fort bien connu la dialectique et l'ont maniée avec
+vigueur. Le ternaire de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse est
+la méthode de Proclus; analogie qui n'est pas l'une des moindres causes
+de l'admiration des Hegeliens pour l'école d'Alexandrie.</p>
+
+<p>La dialectique, au sens que ce mot prend ici, est aussi vieille que la
+philosophie; mais, pendant quelque temps, elle parut oubliée. Elle
+revendiqua bientôt sa place; on en trouve chez Kant des applications
+remarquables. Fichte et Schelling s'en servent comme d'une méthode
+constante, mais ils n'en avaient pas tracé les lois, et peut-être est-il
+vrai de dire que Hegel s'en rendit un compte plus exact que ses
+devanciers.</p>
+
+<p>Comme ces derniers et comme Platon, il applique résolument le procédé
+dont nous venons d'indiquer le mécanisme, à la solution du problème
+métaphysique. Sans adopter entièrement le principe idéaliste sur lequel
+Hegel se fonde, on peut reconnaître le droit qu'il avait d'en user
+ainsi. Ce droit repose sur la conviction qu'il y a un infini et que la
+connaissance de l'infini ne peut venir que du dedans, conviction que
+Descartes exprimait en disant: Je trouve en moi-même l'idée d'un être
+parfait, donc il existe un tel être. Descartes avait raison; l'idée de
+l'être parfait se trouve en nous-même, mais non pas, je l'ai déjà dit,
+au début de toute réflexion, sans préparation et sans travail. L'idée
+que nous trouvons ainsi, celle que nous ne saurions pas ne pas avoir,
+dont nous ne pouvons pas faire abstraction, n'est pas la notion complète
+de l'être parfait, quoiqu'elle en forme un élément; loin d'être la plus
+parfaite des idées universelles, cette première notion <i>a priori</i> est la
+moindre de cet ordre. L'idée vraie de l'être parfait doit résulter, ceci
+est une donnée du bon sens, du plein développement de l'élément <i>a
+priori</i> de notre intelligence. Ce n'est pas celle dont il n'y a pas
+moyen d'abstraire, c'est celle au-dessus de laquelle il est impossible
+de s'élever. La première notion ontologique est celle de l'être dans son
+abstraction; la dernière sera celle qui a surmonté toutes les
+contradictions qui s'opposent à ce qu'elle subsiste dans la pensée d'une
+manière indépendante, et, par conséquent, à ce qu'on puisse y voir la
+définition de l'Être qui subsiste réellement d'une manière indépendante.
+Ainsi la dernière idée de la métaphysique est celle de l'être qui
+possède en lui-même toutes les conditions de l'existence ou de l'être
+inconditionnel. La méthode de Hegel trouve donc les titres de sa
+légitimité dans la constitution même de l'esprit humain. Quant au
+résultat il n'a rien d'absolument définitif. Il est fort possible que le
+terme auquel Hegel s'est arrêté ne soit pas le véritable achèvement de
+la logique spéculative, soit que tous les intermédiaires par lesquels il
+passe ne possèdent pas une égale valeur, soit qu'il y ait encore dans
+l'idée absolue de Hegel le germe d'une contradiction que l'auteur
+n'aurait pas aperçue et qui nous forcerait à pousser au delà,
+suppositions qui, du reste, ne s'excluent point l'une l'autre.</p>
+
+<p>Plusieurs philosophes contemporains en ont ainsi jugé.</p>
+
+<p>Élevés dans la discipline de Hegel et dominés par l'influence
+irrésistible de sa découverte, ils ont espéré s'avancer plus loin que
+leur maître en suivant le même chemin, parce que la valeur de la méthode
+dialectique était devenue évidente à leurs yeux par l'habitude de s'en
+servir, tandis que d'autres considérations, plus ou moins scientifiques,
+de l'ordre de celles que nous avons présentées au début de ce cours, les
+portaient à croire que le but est effectivement plus éloigné. Ils ont
+donc, les uns poursuivi, les autres recommencé le travail de la logique
+spéculative, pour établir que la seule idée de l'Être dans laquelle il
+ne reste plus de contradictions n'est pas l'absolue nécessité de
+l'intelligence, mais l'idée d'un principe moral, d'un principe de
+volonté libre, susceptible de recevoir le nom de Dieu. Ne pouvant entrer
+ici dans aucun détail sur leurs doctrines, il paraît superflu de les
+énumérer; mais leur exemple vous montre dans quel sens la méthode de
+Hegel peut être un moyen d'arriver à la philosophie de la liberté.</p>
+
+<p>Les hommes qui, les premiers dans notre siècle, ont dirigé de ce côté la
+pensée métaphysique, sont F. Baader, commentateur ingénieux et bizarre
+du mysticisme de la Renaissance, puis, Messieurs, l'illustre auteur de
+la philosophie de la Nature, M. de Schelling. Au point de vue logique,
+cette transformation du principe premier et par là de la philosophie
+tout entière, est un progrès véritable; nous essayerons de le démontrer.
+Au point de vue de la philosophie de l'histoire, c'est un retour,
+brusque en apparence, mais en réalité préparé de diverses manières, à la
+vérité substantielle sur laquelle se fonde la civilisation moderne, que
+la pensée moderne a pour mission de s'assimiler, et dont la science hâte
+à son insu l'élaboration, alors même qu'elle s'en éloigne et qu'elle la
+renie. Avant qu'un tel retour eût lieu, il fallait, semble-t-il, que
+toutes les autres voies eussent été tentées. L'esprit moderne n'est
+revenu à son origine que par la nécessité constante d'avancer, et par
+l'impossibilité de le faire autrement. Mais ici, comme partout sans
+doute, la nécessité n'est qu'une forme que revêt l'action de la volonté
+divine. La restauration du principe chrétien dans la philosophie est un
+fait providentiel. En rapprochant cet événement du mouvement général des
+pensées et des choses dans notre époque, on en découvre le sens. Nous
+vivons au milieu d'une révolution dont le commencement date de la
+jeunesse de nos pères. Une révolution, c'est l'histoire qui finit et qui
+recommence. La pensée moderne traverse, elle aussi, les crises d'une
+révolution; mais, incapable de se donner un point de départ à elle-même,
+elle ne saurait, sans se détruire, répudier absolument celui qu'elle a
+reçu.</p>
+
+<p>La substance de notre pensée, la source féconde de nos mœurs, de nos
+lois, de nos arts, de toute cette civilisation qu'on a pu ébranler, mais
+qu'on ne remplace pas, vous conviendrez, Messieurs, que c'est le
+christianisme. Il faut l'accorder, pour peu que l'on examine les faits
+sans prévention, quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur ce grand
+événement et sur cette grande doctrine.</p>
+
+<p>Le christianisme a régné longtemps comme fait social sur le fondement de
+l'autorité, s'imposant aux consciences individuelles et les dominant
+avant de les transformer. Aujourd'hui le christianisme social tend à
+s'effacer, toutes les formes de la foi d'autorité sont ébranlées.
+L'œuvre que la Réforme a commencée sans le vouloir, en proclamant le
+droit de chaque fidèle à interpréter les saintes Écritures, la
+philosophie et la Révolution française l'ont menée à fin. La philosophie
+du XVIIme siècle a repoussé la tradition, parce qu'elle ne voulait pas
+en tenir compte. La philosophie du XVIIIme siècle a repoussé la
+tradition, parce qu'elle en avait perdu le sens et la tenait pour une
+imposture. La philosophie du XIXme siècle repousse la tradition, parce
+qu'elle croit l'avoir absorbée. Elle se flatte de posséder dans ses
+formules l'éternelle vérité du christianisme, et nie le fait historique,
+qu'elle estime en contradiction avec ce christianisme éternel. À ses
+yeux il ne saurait y avoir de révélation dans le sens d'un dialogue
+entre Dieu et l'esprit humain, puisque son Dieu, à elle, n'acquiert la
+faculté de parler qu'en devenant lui-même l'esprit humain; mais la
+tradition chrétienne s'explique pour elle comme un mythe successivement
+élaboré selon les lois constantes de l'intelligence, qui, dans son
+premier mouvement, saisit toujours la vérité sous la forme de mythe. Je
+suis loin d'accepter les thèses de la critique négative destinées à
+justifier cette interprétation en prouvant que les livres de l'Évangile
+ne sont pas authentiques; mais elles paraissent assez plausibles pour
+suggérer un doute à des esprits impartiaux. Quoi qu'il en soit, en
+renonçant à toute autre autorité que celle de la Révélation écrite, le
+protestantisme s'est imposé la tâche de prouver scientifiquement
+l'authenticité de cette Révélation et de fixer son contenu; en faisant
+du christianisme une affaire individuelle, il a imposé le même devoir à
+tous les chrétiens pris individuellement; mais, loin que chaque membre
+de l'Église soit capable d'accomplir une œuvre pareille, elle surpasse
+peut-être les forces des plus savants et des plus sages. Ainsi la
+Réforme du XVIme siècle, en se fondant sur l'autorité et en établissant
+la Révélation écrite comme autorité exclusive, se plonge dans des
+embarras insolubles qui tendent au renversement de toute espèce
+d'autorité. Les hommes sincères se mettront facilement d'accord sur ces
+faits, mais ils n'en tireront pas tous les mêmes conséquences.</p>
+
+<p>En rapprochant cette situation du protestantisme des transformations que
+subit l'Église romaine et du mouvement général des esprits, les
+incrédules seront fondés à penser, en dépit de quelques réactions
+passagères, que le christianisme se meurt. Ceux qui croient le
+christianisme immortel jugeront que la crise présente n'atteindra pas la
+substance divine de la religion, mais seulement ses rapports avec la
+société et son intelligence scientifique. La religion ne saurait devenir
+une question pour eux, mais bien l'Église et la théologie, graves
+problèmes dont on n'a pas toujours assez compris la solidarité. Si le
+christianisme légal et social se décompose, s'ils voient les efforts
+tentés pour arrêter cette dissolution conspirer à la rendre plus rapide,
+ils en concluront que le moment du christianisme individuel est venu,
+et, sans s'effrayer de leur petit nombre, ils remplaceront
+l'établissement d'autrefois, qui n'est plus aujourd'hui qu'un mensonge,
+par la libre association. S'ils rencontrent de grands obstacles dans la
+tentative de légitimer scientifiquement la valeur de l'autorité commune
+à tous les fidèles, ils se réfugieront sur le terrain où leur conviction
+personnelle s'est affermie, et concluront de la foi à la Bible comme on
+a conclu jusqu'ici de la Bible à la foi. Le chrétien protestant qui veut
+demeurer fidèle au protestantisme, est obligé de chercher les raisons de
+sa croyance au-dessus de la sphère où se meut la critique. Et la
+question n'est pas particulière au protestantisme: Ce que la philosophie
+conteste, c'est la possibilité même d'une Révélation. Si la religion
+veut conserver un rapport positif avec la science, s'il doit subsister
+encore une science de la religion, c'est la possibilité d'une Révélation
+qu'il faut prouver. À cet effet il est besoin d'une philosophie assez
+élevée, assez compréhensive, pour mettre le principe de la religion
+révélée, la libre personnalité de Dieu à l'abri des objections du
+panthéisme; en établissant la supériorité de ce principe sur le principe
+du panthéisme. Qu'il s'agisse de la Révélation comme fait historique, ou
+du contenu de cette Révélation qu'il faut concilier avec elle-même pour
+l'accepter sérieusement et tout entière, c'est toujours au principe
+universel qu'il faut remonter, c'est toujours une philosophie qu'il faut
+acquérir. La preuve traditionnelle a pour corrélatif une religion
+sociale; la preuve d'expérience personnelle, indispensable à la réalité
+de la foi, ne produit qu'une conviction incommunicable. Pour se
+maintenir sur le terrain de la libre discussion, la religion cherchera
+ses titres dans des vérités universellement démontrables, c'est-à-dire
+que la philosophie reproduira, sans l'altérer, le principe de la
+religion, et que la théologie, à son tour, se fondera désormais sur la
+philosophie. Telle est, ce nous semble, la seule manière dont le
+christianisme puisse rester debout dans la situation présente de
+l'humanité et conserver sa valeur universelle, tout en devenant
+parfaitement individuel. Si le christianisme est éternel, cette marche
+sera suivie. Nous voyons qu'en effet la pensée chrétienne s'apprête à la
+suivre. Ce n'est pas le christianisme qui s'en va, c'est la foi
+d'autorité. Les fondements de l'autorité s'ébranlent, il est vrai, mais
+pourquoi? Tout simplement parce que l'autorité n'est plus nécessaire du
+moment où l'esprit humain est arrivé au point de reconnaître librement
+dans le christianisme le moyen de satisfaire ses besoins intellectuels
+aussi bien que ses besoins moraux.</p>
+
+<p>Le passage de la foi d'autorité à cette libre soumission fondée sur des
+motifs intérieurs ne saurait s'effectuer sans une crise d'autant plus
+forte que l'acceptation du christianisme suppose toujours un sentiment
+plus ou moins vif du mal auquel il apporte un remède, c'est-à-dire un
+développement plus ou moins complet de la conscience morale d'où suit
+qu'elle reste l'affaire d'un petit nombre. Jadis le préjugé plaidait
+pour le christianisme, maintenant il lui est contraire, et c'est
+toujours une position difficile que d'avoir le préjugé pour ennemi.
+Cependant une foi sincère verra là plus de sujet de se réjouir que de
+s'affliger, et n'aura pas de peine à s'expliquer comment il arrive qu'au
+moment où les institutions chrétiennes s'ébranlent et s'affaissent, la
+pensée philosophique retourne au principe chrétien.</p>
+
+<p>Les convictions philosophiques dont je parle se sont formées par un
+mouvement assez naturel.</p>
+
+<p>La philosophie idéaliste où le criticisme vient aboutir, est comme un
+tourbillon formé par des vents opposés. Elle était nécessairement
+obscure, cette philosophie, parce qu'elle était équivoque; elle pouvait
+se développer dans plusieurs directions contraires. Toutes ces
+directions devaient être suivies, toutes les possibilités devaient se
+manifester. Le trait dominant de la philosophie dont nous parlons est le
+panthéisme. Le sujet et l'objet, l'homme qui pense et la vérité,
+n'avaient été jetés par Kant à une distance infinie l'un de l'autre que
+pour se réunir aussitôt plus étroitement de l'autre côté. Cette réunion
+fut d'abord une absorption de l'un des termes par l'autre. Le sujet et
+l'objet furent confondus. On reconnut que toutes nos conceptions
+viennent de nous-mêmes, que le sujet produit l'objet, que la pensée crée
+Dieu comme elle crée le monde. En dégageant cette doctrine de l'analyse
+sur laquelle elle se base, pour nous attacher au résultat, seul
+intelligible pour le grand nombre, nous dirons, en un mot, qu'elle
+enseigne l'identité de la pensée humaine et du principe absolu. Mais
+cela même est obscur. La raison est théogonique, à la bonne heure!
+l'histoire semble le prouver. Mais cette création idéale est-elle une
+création proprement dite ou le retour naturel de l'âme à Dieu? La
+question reste en suspens. L'idéalisme pouvait se développer dans le
+sens d'une anthropologie athée ou revenir à la théologie. L'identité de
+la pensée et du principe universel présentait d'abord la signification
+suivante: «Il n'y a point de Dieu, mais tout est divin, et ce qu'il y a
+de plus divin, l'essence, l'intelligence, le centre de tout, c'est moi,
+qui ai compris cette vérité profonde. Rien n'est plus divin que l'homme
+et tout est divin dans l'homme, toutes ses tendances, toutes ses
+passions, toutes ses pensées, et sa chair, sans laquelle il n'y aurait
+pas de pensée.» L'idéalisme pouvait se développer dans cette direction;
+aussi l'a-t-il fait. C'est la conséquence la plus logique peut-être des
+systèmes de Schelling et de Hegel; quelques naturalistes assez connus
+l'ont tirée des premiers travaux de Schelling; hardiment prêchée par une
+fraction puissante de l'école hegelienne, elle est devenue la religion
+des lettrés dans une grande partie de l'Allemagne. Il n'était pas
+très-difficile de prévoir ce qui devait sortir de là.</p>
+
+<p>Mais l'idéalisme, je le répète, pouvait accomplir son évolution
+autrement, et ramener la pensée à Dieu. Il y tend par l'effet de cet
+instinct qui porte l'esprit humain à ne pas abandonner Dieu pour ne pas
+rester orphelin sur la terre. La logique ne le contraint pas à le faire,
+mais la logique le lui permet, et cela suffit. Le criticisme et le
+panthéisme sont un double fossé qu'il fallait franchir pour arriver
+d'une philosophie qui laissait la religion hors de sa sphère et d'une
+religion qui laissait hors de soi la pensée, à l'intelligence
+spéculative de l'idée chrétienne. Le retour du panthéisme à la religion
+fait l'intérêt principal de la nouvelle philosophie de M. de Schelling,
+qui s'élève sur la base du panthéisme.</p>
+
+<p>Le nouveau système de M. de Schelling forme une articulation importante
+dans la série de pensées qui nous occupe. Il mérite de notre part une
+attention très-sérieuse. Quoique insuffisants, les renseignements
+publiés jusqu'ici sur cette doctrine sont assez nombreux et assez
+étendus pour me permettre de vous en entretenir sans indiscrétion. Je
+rectifierai de mon mieux, d'après mes souvenirs, ce qu'il peut y avoir
+d'inexact dans ces expositions. Je serais même autorisé à les compléter,
+mais le plan que nous nous sommes tracé m'empêche de profiter
+aujourd'hui comme je le voudrais de cette faveur précieuse. Je suis
+obligé de m'attacher, ici encore, au point central du système, sans
+aborder les applications magnifiques que M. de Schelling en fait à la
+philosophie de l'histoire. C'est un malheur pour vous, Messieurs, car
+ces applications donneraient de l'intérêt et du charme aux abstractions
+métaphysiques dont vous me reprochez peut-être déjà l'excès. C'est
+presque une injustice vis-à-vis de mon noble maître, qui voit avec
+raison dans l'interprétation des faits la pierre de touche de son
+principe. Que la nécessité soit mon excuse pour un tort qu'il me serait
+bien doux de réparer le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Ce qu'on appelle la nouvelle philosophie de M. de Schelling est, à
+proprement parler, l'œuvre de toute sa vie. Il en fit connaître les
+bases il y a quarante ans, à peu près au moment où Hegel, qui
+jusqu'alors avait été son collaborateur, entrait dans une direction plus
+indépendante. Le premier écrit où se révèlent clairement les tendances
+actuelles de M. de Schelling, est daté de 1809. C'est une dissertation
+étendue et approfondie sur la manière dont le principe de la
+métaphysique doit être compris pour donner une place à la liberté
+humaine. Alors déjà l'illustre philosophe avait clairement aperçu la
+vérité qui nous sert de boussole, savoir que, pour conserver dans son
+intégrité le fait évident de la liberté humaine, il faut s'élever à la
+liberté divine; et c'est proprement la liberté divine qu'il cherchait en
+partant des prémisses posées dans sa philosophie de la Nature. Quoiqu'il
+n'ait attiré que plus tard l'attention générale, le système actuel de M.
+de Schelling est donc contemporain du système de Hegel. Ils se proposent
+l'un et l'autre de compléter, en l'approfondissant, la philosophie de
+l'Identité; l'un et l'autre commencent par des recherches
+psychologiques; mais, dans sa <i>Phénoménologie</i>, Hegel s'attache au
+développement de l'intelligence, tandis que l'attention de Schelling se
+concentre sur la volonté. Cette circonstance n'est rien moins
+qu'indifférente.</p>
+
+<p>La philosophie de l'identité reposait sur l'intuition et résumait dans
+une idée sublime l'expérience universelle. L'ensemble des faits, le
+Monde, en un mot, s'expliquait pour elle par la lutte de deux
+puissances: le sujet ou la pure activité d'un côté, de l'autre le
+principe opposé, la matière première des Grecs, objet de cette activité,
+et par la prépondérance croissante du sujet sur l'objet ou de l'esprit
+sur la matière. Ainsi le Monde ne forme qu'un seul tissu, une trame et
+une chaîne; la Nature et l'histoire sont un développement continu;
+l'idée qui le domine est celle de l'homme, son but la parfaite
+réalisation de l'humanité. L'homme résume le Monde, l'homme est le Dieu
+du Monde, le Dieu-monde; le progrès est l'histoire de ce Dieu. Tel est
+le fait; pour le reconnaître il suffit d'un sentiment profond des
+choses; pour voir il faut des yeux sans doute, mais lorsqu'on le
+possède, ce regard pénétrant de l'intelligence, il suffit de s'en
+servir. Ainsi parlait M. de Schelling, et jusqu'à un certain point nous
+croyons l'entendre. Mais cette intuition qui nous livre le fait ne nous
+enseigne pas le pourquoi du fait. La philosophie de M. de Schelling
+formulait bien la loi du phénomène; elle laissait la question de la
+cause en suspens.</p>
+
+<p>Le système de Hegel est une manière de résoudre cette question, sans
+faire intervenir aucun principe supérieur à ceux qui sont donnés dans le
+fait lui-même. Si le principe idéal l'emporte constamment sur le
+principe de résistance dans la Nature et dans l'histoire, c'est, nous
+dit Hegel, parce que le principe idéal est seul vraiment substantiel; le
+principe matériel n'en est que l'ombre. C'est l'Idée qui produit
+elle-même les obstacles à sa réalisation pour se donner le plaisir de
+les surmonter, ou plutôt, Messieurs, hâtons-nous de corriger ce langage,
+l'Idée n'a pas le choix; elle produit son contraire parce que c'est
+l'essence même de l'Idée de se développer par la synthèse des
+contraires. L'arbitraire de cette solution est dissimulé sous une
+équivoque qu'on a déjà souvent relevée. Il est vrai qu'une détermination
+de la pensée appelle la détermination contraire dans l'intelligence,
+comme dans le monde réel toute action provoque une réaction. Il est
+encore vrai que, dans le domaine des abstractions logiques et dans
+l'ordre de la vie, le progrès consiste à concilier les termes opposés,
+de telle sorte qu'ils se pénètrent sans toutefois se neutraliser. Mais
+de tout cela il n'est pas encore permis de conclure que la pensée en
+général produise d'elle-même le contraire de la pensée: la matière ou
+l'objectivité, pour se transformer, par cette opposition qu'elle se
+serait donnée elle-même, en quelque chose qui ne serait ni l'objet ni la
+pensée, mais la vérité de l'un et de l'autre, l'esprit réel, l'esprit
+vivant. Cette synthèse couronne magnifiquement toutes les autres; elle
+nous montre la formule logique la plus haute et la plus féconde élevée à
+la puissance de l'absolu; nous rendons une pleine justice à son
+élégance; mais ce mérite esthétique, qui pourrait aisément nous séduire,
+ne la justifie pas. Pour la justifier, Messieurs, il faudrait, avant
+tout, la rendre intelligible, car elle ne l'est aucunement. Nous ne
+comprenons pas comment la Pensée dans son abstraction (l'Idée en soi),
+peut faire jaillir de son sein le contraire d'elle-même, et cela tout
+d'abord, parce que nous ne pouvons pas arrêter notre esprit sur cette
+Pensée dans son abstraction. Le défaut de l'idéalisme ne peut être
+corrigé par aucun appareil d'argumentation; son défaut, c'est d'être
+l'idéalisme, c'est d'exiger que nous nous représentions une idée réelle
+qui ne soit pas l'acte et le produit d'une intelligence. Selon Hegel, en
+effet, ce n'est pas l'esprit qui donne naissance à l'Idée, mais c'est
+l'Idée qui donne naissance à l'esprit; et voilà ce qu'il est impossible
+non-seulement de se représenter, mais d'admettre. À ce vice capital de
+la solution hegelienne au point de vue de la raison, ajoutons les
+conséquences fatalistes qui la condamnent aux yeux de la conscience, et
+la nécessité de tenter une autre explication des faits sera suffisamment
+démontrée.</p>
+
+<p>M. de Schelling, je le répète, chercha la réponse à cette question du
+<i>pourquoi</i> en même temps que Hegel, et d'une manière tout à fait
+indépendante des travaux hegeliens. Dès le commencement de ses
+investigations il fit rentrer dans les données du problème un élément
+que les philosophies de Kant et de Fichte avaient mis très en relief,
+mais que la philosophie de la Nature avait jusqu'ici laissé dans
+l'ombre, savoir le grand fait de la liberté humaine. Le hegelianisme
+fond ensemble dans un panthéisme absolu la théorie idéaliste de Fichte
+sur la connaissance et le naturalisme de Schelling. Le système dont nous
+allons nous occuper cherche à son tour à concilier, non plus dans le
+panthéisme, mais dans le monothéisme, les grands résultats de la
+philosophie morale de Kant avec la formule du progrès universel qui
+résume l'expérience dans une intuition spéculative. Le point de départ
+est donc, ici encore, le fait du Monde tel qu'il est généralisé par le
+système de l'Identité: «Lutte constante de deux principes, le réel et
+l'idéal; triomphe graduel du principe idéal.» La tâche est d'expliquer
+cette prépondérance de manière à faire place à l'élément de la liberté.
+J'ai déjà fait sentir, Messieurs, que dans ma pensée la solution
+idéaliste devait se présenter la première, parce qu'elle était plus ou
+moins impliquée dans la manière dont M. de Schelling posait
+originairement la question. Il part, en effet, d'un sujet pur ou d'une
+puissance primitive dont l'acte intemporel produit d'abord le contraire
+de la puissance et de la subjectivité, la pure existence ou la matière
+première. En se réalisant ainsi dans son contraire, cette puissance se
+redouble, parce qu'elle est infinie, et que dès lors l'existence
+passive, même l'infinité de l'existence, ne saurait l'absorber
+entièrement. M. de Schelling obtient par là deux facteurs, une substance
+et une cause, identiques dans leur essence, opposées dans leur
+manifestation; et quand il a ses deux facteurs, l'imagination aidant, il
+en déduit bientôt tout le reste. Mais, il est à peine besoin de le dire,
+tout ceci n'est pas la généralisation du fait, tout ceci n'est pas donné
+dans l'intuition du Monde; c'est une manière d'expliquer le fait fourni
+par l'intuition; c'est une hypothèse, hypothèse contestable, et dont
+l'origine remonte à Fichte. Cette subjectivité pure qu'on suppose au
+commencement, c'est le moi transcendental imaginé par Fichte pour
+expliquer le moi de l'expérience et pris par M. de Schelling dans un
+sens universel. Ainsi l'idéalisme absolu est déjà dans Schelling; pour
+lui déjà le réel n'est au fond qu'une ombre et une apparence. La
+principale différence entre Hegel et lui, c'est qu'avant de projeter
+cette ombre, Hegel fait exécuter à l'Idée une série d'évolutions dont la
+nécessité préalable n'est rien moins qu'établie. Il est donc permis de
+douter que le principe objectif, matériel, commun à toutes les sphères
+de l'expérience, résulte du déploiement d'une puissance primitivement
+idéale. Il n'est pas prouvé qu'il soit l'acte d'un sujet qui sort de
+lui-même pour se réfléchir en lui-même. Cette supposition est hardie,
+elle est belle, probable si l'on veut, car de puissantes analogies nous
+la suggèrent, mais ce n'est pas une donnée de l'intuition.</p>
+
+<p>Acceptons cependant la puissance primitive. On suppose qu'elle devient
+existence extérieure parce qu'il faut expliquer cette existence
+extérieure; mais on ajoute qu'elle ne saurait s'absorber et se perdre
+dans l'existence; l'idéal, dit-on, surpasse et domine toujours la
+réalité, même infinie. Ceci est encore une hypothèse, non le résultat
+d'une nécessité logique. Il n'est pas évident de soi que la puissance ne
+puisse pas se neutraliser tout entière dans son produit; seulement si
+l'on admettait cette supposition, le Monde, inexpliqué jusqu'ici,
+deviendrait inexplicable. Nous nous serions enlevé tout moyen de
+comprendre la pluralité des êtres, l'intelligence et le progrès. La
+philosophie de Leibnitz nous a déjà suggéré des réflexions analogues. Et
+en effet, Schelling nous ramène à peu près au point de vue de Leibnitz.
+Le sujet pur de l'idéalisme transcendental joue le même rôle que la
+monade centrale de Leibnitz; seulement, dans le nouveau système, la
+dialectique est plus évidente, et la grande idée du progrès joue un rôle
+plus important.</p>
+
+<p>Il faut donc bien distinguer dans la philosophie de M. de Schelling
+entre ce qui constitue l'intuition proprement dite ou la conception du
+fait, et les efforts tentés pour remonter au delà du fait. La conception
+intuitive du fait est le véritable point de départ du système dans
+l'esprit qui l'a conçu; elle en forme aussi l'élément le plus important.
+C'est elle que M. de Schelling a voulu conserver en y rattachant sa
+nouvelle philosophie, et cette conception, je le répète, est celle du
+progrès.</p>
+
+<p>Dans la Nature, dans l'histoire, dans l'âme humaine, partout enfin, nous
+apercevons deux principes opposés: la substance et la cause, l'esprit et
+la matière, le sujet et l'objet; les noms divers sous lesquels on peut
+les désigner marquent les transformations qu'ils subissent; l'essentiel
+est le rapport. Toute réalité est produite par une sorte d'équilibre
+entre ces deux principes; mais, dans toutes les sphères de la réalité,
+nous voyons le principe spirituel acquérir une prédominance toujours
+plus grande, de sorte que la totalité des êtres ne forme réellement
+qu'une série ascendante, depuis le point où l'existence aveugle est
+affectée le moins possible par le principe opposé, jusqu'à celui dans
+lequel la spiritualité règne seule, après avoir surmonté toutes les
+résistances et fait évanouir dans ses rayons l'opacité du principe
+matériel.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>TREIZIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Nouvelle philosophie de M. de Schelling.--Exposition abrégée de sa
+partie régressive.--Le Monde s'explique par la lutte de puissances
+universelles, le principe objectif et le principe subjectif tendant à
+réaliser le sujet-objet: l'esprit. Cette lutte suppose une opposition
+fondamentale et une unité supérieure à l'opposition. Le Monde se
+présente ainsi comme le résultat d'un acte libre par lequel Dieu a
+opposé les unes aux autres les puissances indissolublement liées en lui.
+Ne pouvant se séparer à cause de leur union en Dieu, les puissances
+tendent à rétablir leur harmonie; ce rétablissement graduel de
+l'harmonie entre les puissances divines constitue la Création.
+Effectivement, l'analyse de l'idée de Dieu nous fait retrouver les mêmes
+puissances que l'analyse spéculative du Monde expérimental conduit à
+distinguer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Comme la nouvelle philosophie de M. de Schelling est à peu près inédite,
+je ne puis pas en supposer chez vous la connaissance préalable. Avant de
+la discuter, il faut bien que je l'expose, du moins jusqu'au point que
+le but de notre recherche nous appelle à étudier. Il faut que je vous
+montre par quels intermédiaires M. de Schelling s'élève de l'idée du
+Monde, telle que sa première philosophie la lui fournit, à celle de la
+liberté de Dieu. Je ne puis me flatter d'être compris de tous. Peut-être
+M. de Schelling lui-même n'y réussirait-il pas du premier coup; mais du
+moins il vous dominerait par l'éclair de son regard et vous captiverait
+par la gravité précise de sa parole. Sous l'abstraction des formules
+vous verriez percer une pensée sûre d'elle-même, qui résume en un seul
+mot une infinité d'idées, et, la sympathie excitant la curiosité, vous
+finiriez par surmonter tous les obstacles. Pour moi, je n'ai d'espoir
+que dans votre bonne volonté, dans votre attention persévérante;
+heureusement vous m'avez permis d'y compter.</p>
+
+<p>La philosophie de la Nature livre à M. de Schelling les éléments du
+monde, les principes universels de l'expérience. Selon cette
+philosophie, la Nature, l'histoire et l'esprit humain s'expliquent par
+l'opposition de deux principes: l'être illimité ou le pur objet et
+l'activité pure, le sujet pur. L'expérience nous montre ces principes
+dans un rapport déterminé; partout le principe objectif, matériel, se
+montre plus ou moins modifié par le principe subjectif, et l'on pourrait
+disposer tous les êtres réels de la nature, toutes les puissances de
+l'âme et tous les produits de notre activité, dans une seule série
+ascendante, partant de l'être ou de la sphère dans laquelle l'objet est
+modifié le moins possible, jusqu'au point où l'objet est complètement
+transformé par le sujet. L'objet pur et le sujet pur n'appartiennent ni
+l'un ni l'autre à cette série; en effet, nous ne les trouvons pas dans
+l'expérience; ils n'existent que pour l'esprit, qui reconnaît en eux les
+principes de l'expérience, parce qu'ils lui fournissent les moyens de la
+comprendre. Mais ils ne sauraient tomber ni l'un ni l'autre sous le
+regard de l'expérience directe, pas plus de l'expérience psychologique
+que de l'expérience sensible. Il vaut la peine de justifier cette
+assertion.</p>
+
+<p>Si l'on cherchait l'objet pur quelque part, ce serait, d'après l'idée
+que nous commençons à nous en former, dans le champ de l'expérience
+sensible ou dans le monde matériel. Mais l'objet pur ne saurait être
+perçu d'aucune manière, car il ne devient sensible qu'en recevant
+l'empreinte du principe subjectif. En effet un objet ne peut être perçu
+et connu que par ses qualités, par sa forme, ou, ce qui revient au même,
+par ses limites, (toute qualité déterminée étant une limite, en ce
+qu'elle exclut la qualité contraire); mais la détermination, la forme,
+les limites, les qualités, ne viennent pas de l'existence objective,
+elles viennent du principe opposé, du principe de l'intelligence. Il est
+clair que la limitation de l'existence n'est pas impliquée dans
+l'existence elle-même et qu'elle atteste l'influence d'un principe
+contraire; cependant l'être ne peut être connu que s'il est limité, d'où
+résulte que le principe négatif qui le circonscrit, le rend seul
+perceptible et intelligible.</p>
+
+<p>C'est à dessein, Messieurs, que j'insiste sur un argument dont la valeur
+mérite d'être soigneusement pesée. Nous trouvons ici groupés et
+concentrés plusieurs axiomes métaphysiques que la philosophie française
+a un peu perdus de vue depuis Descartes. La sérieuse attention dont les
+penseurs grecs sont l'objet depuis quelques années, les a remis en
+mémoire, mais pas assez pour rendre toute explication superflue.</p>
+
+<p>Le premier des axiomes dont je parle enseigne l'identité de la sensation
+et de la pensée. La perception sensible n'est qu'une forme, une
+fonction, un degré inférieur de l'intelligence. L'objet sensible est
+donc par cela même intelligible dans une certaine mesure.</p>
+
+<p>Le second axiome établit l'identité, ou, pour rester dans les vraies
+limites, l'affinité de l'intelligence et du principe qui rend les choses
+intelligibles. La vérité consiste, de l'aveu de tous, dans l'accord
+entre la pensée et son objet. Puisqu'il faut que la pensée ressemble à
+l'objet pour être une connaissance, on doit accorder également que
+l'objet, pour être connu, doit ressembler à la pensée.</p>
+
+<p>Ainsi toute science repose sur une analogie; le semblable seul comprend
+le semblable; la sympathie est à la base de l'intelligence, et les
+choses ne deviennent accessibles à la pensée que par l'influence et la
+présence du même principe qui, se déployant librement en nous, reçoit le
+nom de pensée. Cette affinité nécessaire du sujet intelligent et de
+l'objet intelligible était universellement admise par les anciens.
+L'école d'Ionie mit ce principe évident au service du matérialisme;
+l'idéalisme l'exploite avec plus d'apparence; il n'est pas impossible,
+nous le croyons, de le tourner au profit d'un vrai spiritualisme, en
+suivant la voie ouverte par M. de Schelling et par Maine de Biran; mais,
+quoi qu'il en soit, et bien qu'il touche aux mystères, c'est un principe
+en lui-même incontestable et renfermé implicitement dans les
+propositions les plus communes. Leibnitz, de nos jours, le remit en
+honneur; Kant en a fait un usage que nous appellerions volontiers
+excessif; il est indispensable de l'avoir constamment présent à l'esprit
+pour entendre les successeurs de ce dernier; il faut comprendre sur quel
+fondement repose cette proposition pour rendre justice au sérieux de
+leurs tentatives.--Il y a donc quelque chose de l'intelligence dans tout
+être intelligible et par conséquent dans tout être sensible.</p>
+
+<p>Le troisième axiome impliqué dans le raisonnement de M. de Schelling
+porte sur la définition de l'Intelligence elle-même. Pour la philosophie
+des anciens, de quelques scolastiques profonds et de l'Allemagne
+contemporaine, il y a dans l'intelligence quelque chose de négatif.
+Toute pensée est une limitation, toute définition implique une négation;
+la réflexion est le contraire de l'expansion, et l'intelligence le
+contraire de l'existence. Comprendre, c'est absorber, digérer,
+dissoudre, détruire, non pas tout absolument, mais précisément ce qu'il
+y a dans l'être de rebelle à l'intelligence, et ce principe rebelle
+c'est l'objectivité, l'extériorité, l'existence dans le sens précis que
+l'étymologie donne au mot <i>existence</i>, l'expansion sans réflexion, sans
+contrepoids, et par conséquent aussi sans réalité. Pour bien entendre
+cette idée il faut aller jusqu'au bout et dire, sans se préoccuper outre
+mesure de l'ambiguïté des mots dans des langues imparfaites,
+qu'<i>exister</i> et <i>connaître</i> sont deux fonctions corrélatives du même
+principe, savoir la pure activité. Exister c'est s'épanouir, s'affirmer
+sans réflexion, sortir de soi; connaître, c'est se réfléchir, revenir de
+cette <i>extase</i>, rentrer en soi. Ainsi la connaissance est le contraire
+de l'existence, l'existence le contraire de la connaissance, et si,
+conformément à l'exemple de la philosophie que nous essayons
+d'éclaircir, on prend l'existence pour la fonction positive, il est tout
+naturel de dire que l'intelligence est une négation; c'est la négation
+de l'existence au sens abstrait que nous donnons à cette expression.</p>
+
+<p>L'objet, intelligible ou sensible, est donc toujours affecté par le
+principe négatif; l'objet pur ne peut pas être connu directement, il ne
+tombe pas dans le domaine de l'expérience.</p>
+
+<p>Il en faut dire autant du sujet pur. Si nous cherchions celui-ci quelque
+part, ce serait en nous-même, nous le demanderions à la conscience
+psychologique. Eh bien! la tentative serait vaine; le principe subjectif
+est actif dans toutes les opérations de l'intelligence, mais la réalité
+de l'intelligence ne s'explique pas par l'idée du sujet pur ou de
+l'activité pure, qui est la même chose. L'activité de l'intelligence a
+toujours quelque résistance à surmonter, et nous ne pouvons l'apercevoir
+qu'aux prises avec ce principe de résistance. L'intelligence, en
+agissant, produit toujours un effet quelque part. Où donc,
+Messieurs?--Dans la substance même de l'esprit. Ainsi le dualisme du
+principe de l'existence et du principe de l'activité se retrouve dans
+l'intelligence elle-même, dans toutes ses fonctions, dans toutes ses
+opérations; la conscience psychologique ne nous laissera jamais
+apercevoir l'activité pure et primitive, quoique la conscience
+psychologique ne s'explique pas sans cette activité.</p>
+
+<p>Pour abréger, nous désignerons désormais l'objet pur par la lettre B, le
+sujet pur par la lettre A, et nous dirons que le progrès dans la nature
+et dans l'histoire se présente à nous comme la succession des triomphes
+de A sur B, ou comme la série des transformations de B, principe de
+résistance, qui s'idéalise de plus en plus, en devenant d'abord
+perceptible, puis sensible, puis intelligible et enfin intelligent.</p>
+
+<p>L'expérience nous fournit donc deux principes opposés soutenant entre
+eux un rapport nécessaire. Elle nous donne ces principes dans ce sens
+qu'elle s'explique par leur rapport nécessaire; mais la plus haute
+généralisation de l'expérience ne nous fait pas comprendre pourquoi les
+deux principes dont il s'agit se trouvent placés l'un vis-à-vis de
+l'autre dans le rapport à la fois constant et variable que nous
+observons. Le résultat net de l'analyse est l'idée du <i>procès</i>
+universel, d'où la pensée s'élève à la conception des facteurs immédiats
+de ce procès: l'objet pur et la puissance qui tend à produire en lui la
+subjectivité ou la spiritualité. Mais un examen attentif du procès fait
+voir que nous n'en avons pas encore indiqué toutes les conditions.
+Puisque B est l'objet d'une action continuelle de A, qui tend à le
+transformer, il est évident que B n'est pas ce qui doit être, la réalité
+véritable ou le but. A ne l'est pas davantage, puisqu'il n'est que
+l'agent d'une transformation; évidemment le procès a pour tendance de
+produire autre chose que B et que A, savoir un être dans lequel ces deux
+principes se pénètrent et se confondent, l'identité de l'existence et de
+la puissance, une existence pleine de puissance, une puissance existante
+ou, en d'autres termes, l'esprit, que nous désignerons par A2.</p>
+
+<p>Je m'attache à conserver, autant que possible, la forme authentique de
+cette analyse, dont la signification ne peut être comprise qu'à la fin.
+Toutefois, Messieurs, ici déjà, vous pouvez voir que nous ne jouons pas
+simplement avec des mots et des lettres. La définition métaphysique de
+l'esprit où nous sommes conduits a de la valeur pour l'intuition. En
+effet l'esprit existe, puisqu'il a conscience de lui-même. Et cependant
+il n'existe que dans son activité et par son activité. Si vous supposez
+l'esprit complètement inactif, vous ne pouvez plus, sans tomber dans le
+matérialisme, comprendre en quoi consiste son être. L'esprit est donc
+bien défini: la puissance qui existe, l'identité de l'existence et de la
+puissance.--Vous me l'accorderez, mais vous objecterez peut-être que
+l'esprit seul est vraiment quelque chose, tandis que l'existence et la
+puissance pures ne sont que des abstractions logiques, dont la valeur
+est toute subjective et dont, ici comme ailleurs, on fait mal à propos
+les éléments constitutifs du réel.--J'ai quelques raisons pour ne pas
+trop combattre cette idée; je rappelle seulement que les notions
+d'existence et de puissance sont des notions nécessaires à notre pensée
+et que, selon le principe allemand, qu'il n'est pas si facile de
+réfuter, il faut une harmonie véritable entre les éléments de notre
+intelligence et les éléments des choses pour que la science en général
+soit possible. Je reprends donc ma traduction sommaire:</p>
+
+<p>Si B ne reste pas ce qu'il est, c'est qu'il n'est pas ce qui doit être;
+il est donc l'<i>accidentel</i>. Néanmoins il n'y aurait aucune raison pour
+que cet être accidentel ne restât pas en repos, s'il n'apportait aucun
+obstacle à la réalisation de ce qui doit exister. Ainsi le fait même que
+B subit une transformation nous prouve la nécessité de recourir à un
+troisième principe, but véritable de tout le procès, et dont le procès
+lui-même nous fait comprendre la nature: ce principe c'est la
+subjectivité existante; nous l'avons appelé A2.</p>
+
+<p>Voici donc les puissances supérieures à l'expérience qui rendent le
+monde de l'expérience intelligible:</p>
+
+<p>1. Nous trouvons d'abord B, la substance identique de toutes choses, le
+substrat des transformations, la matière du procès, le contraire de la
+spiritualité, l'accidentel: c'est le <i>commencement</i>.</p>
+
+<p>2. Vient ensuite A, que nous ne saurions apercevoir directement<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>;
+nous ne le connaissons que par ses effets, par sa fonction; dès lors
+nous ne pouvons en dire autre chose sinon qu'il est la puissance qui
+tend à produire en B la subjectivité ou la spiritualité. Si B est la
+Substance par excellence, A est la Cause; il ne joue d'autre rôle que
+celui de cause efficiente, cause du mouvement, cause de la
+transformation, cause du progrès, partout où il y a progrès,
+transformation, mouvement. A est la cause par son essence, cause
+nécessaire, mais hypothétiquement nécessaire; l'activité qu'il déploie
+dépend de la position de B. Si B existe, comme il n'est pas ce qui doit
+être, il faut nécessairement qu'il soit transformé, et par conséquent il
+faut qu'il y ait une puissance occupée à le transformer. A est donc
+l'agent universel, insaisissable du changement, la puissance
+<i>intermédiaire</i> du procès, dont B, l'existence aveugle et illimitée, est
+le commencement et la base permanente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Il n'en est pas de même de B, nous apercevons B
+directement, et même nous ne voyons jamais que lui soit dans la nature,
+soit dans la conscience: mais nous ne le voyons pas dans sa pureté; il
+est partout plus ou moins modifié par le principe spirituel.</blockquote>
+
+<p>3. B n'est rien pour lui-même, car il ne se possède pas, il est hors de
+soi, pure existence (<i>ex stasis</i>). A n'est rien non plus pour lui-même,
+car toute son activité s'absorbe dans B; il n'est occupé qu'à réduire B
+et à produire ainsi la troisième puissance, A2. Celui-ci, l'objet ramené
+à la subjectivité, se possède lui-même; il renferme en lui la puissance;
+il peut agir, sans avoir besoin d'agir, sans être, comme le précédent,
+contraint d'agir pour se réaliser, car il est déjà réel, il existe. Il
+est donc libre, cet être, qui est l'être vraiment nécessaire, parce
+qu'il est le but. Il est libre, mais il suppose avant lui les deux
+autres puissances; il ne saurait exister sans elles et, sous ce point de
+vue, il en dépend. Il est la <i>fin</i> du procès dont nous possédons ainsi
+tous les éléments, le commencement, le milieu et la fin; la Substance,
+la Cause et le But.</p>
+
+<p>La substance du procès, c'est-à-dire du Monde, est le contraire de la
+spiritualité; la cause, c'est la force encore inconnue qui produit la
+spiritualité; le but, c'est l'esprit existant. Toute spiritualité
+réelle, tombant dans le domaine de l'expérience, est entée sur son
+contraire. Au fond de la douceur, la passion. Au fond du génie, la
+folie.</p>
+
+<p>On peut généraliser davantage; puisque tout ce qui existe a quelques
+traits, un souffle au moins, de la spiritualité, on peut généraliser
+davantage et dire: Toute chose est devenue ce qu'elle est; mais devenir
+c'est passer du contraire au contraire. Si le terme du mouvement
+universel de production est la réalité de l'existence spirituelle, comme
+nous ne pouvons guère en douter, il faut bien que le point de départ de
+ce mouvement soit le contraire de l'esprit. On ne s'étonnera donc point
+de trouver ce point de départ inintelligible: c'est sa propriété, c'est
+son rôle d'être inintelligible, puisqu'il est l'opposé de l'esprit.--Il
+faut aussi qu'il y ait une cause quelconque qui change en esprit ce
+principe anti-spirituel.--Tels sont les éléments du Monde, impliqués
+dans le Monde lui-même, comme l'idée de chacun d'eux est impliquée dans
+celle du progrès pris dans un sens universel. Ceux d'entre vous,
+Messieurs, qui ont étudié un peu la Métaphysique d'Aristote, les
+fragments des pythagoriciens et les Dialogues de Platon, trouveront
+matière à de nombreux rapprochements. Je vous rappelle, en particulier,
+quelques pages fort remarquables du Philèbe.</p>
+
+<p>Voilà donc pour le procès, pour le Monde; mais il s'agit de trouver dans
+le procès le moyen de nous élever au-dessus de lui. En effet, si l'idée
+du procès telle que nous l'avons analysée explique et résume
+l'expérience, le procès lui-même est encore inexpliqué. Il commence par
+le contingent, il a sa base dans ce qui ne doit pas être. Nous avons
+appelé B le principe anti-spirituel, l'accidentel, ce qui ne doit pas
+être. Pourquoi cela? Ce n'est pas arbitrairement, ce n'est pas <i>a
+priori</i>; mais c'est que dans le procès lui-même nous voyons B toujours
+limité, restreint, réduit, transformé. Nous sommes donc autorisés par
+les principes de la méthode inductive, à l'appeler accidentel.
+Jusqu'ici, quoi qu'il en semble, notre marche est toujours empirique.
+C'est un empirisme d'une nature particulière, très-élevée, toute
+spéculative; c'est de l'empirisme pourtant. Nous recherchons, comme les
+Grecs, les éléments du monde.</p>
+
+<p>Mais, si le fondement du procès est accidentel, le procès tout entier
+doit l'être; le procès ne s'explique pas par lui-même, il n'est pas
+tout, il n'est pas Dieu, comme le panthéisme contemporain l'imagine; car
+le panthéisme contemporain ne s'est pas élevé au-dessus de cette idée
+d'un procès éternel.</p>
+
+<p>Au-dessus du procès et des principes qui le constituent, causes
+secondes, principes engagés dans le produit, il faut reconnaître une
+cause absolue hors du procès, et cette cause absolue mérite seule le nom
+de Dieu. C'est Dieu qui assure la prépondérance du principe idéal sur le
+réel durant le procès, c'est Dieu qui amène la réalisation de l'être
+spirituel, but du procès; enfin c'est Dieu qui donne à la première
+puissance cette position inexplicable en elle-même et lorsqu'on la
+considère isolément, qui, rendant sa transformation nécessaire, produit
+le mouvement universel. Ce mouvement générateur, c'est Dieu qui
+l'institue, c'est Dieu qui l'amène à ses fins. Le procès suppose au
+commencement un être illimité qui est en fait et qui cependant ne doit
+pas être. Il est clair que, puisqu'il ne doit pas être ce qu'il est au
+commencement, c'est-à-dire illimité, il n'est pas nécessairement et de
+lui-même dans cette position où nous le trouvons en cherchant à nous
+expliquer la genèse universelle. Il n'a pas pris cette position de
+lui-même, il l'a prise par l'effet d'un pouvoir supérieur, capable de se
+servir de lui comme d'un moyen. Et nous concevons en effet que l'être
+illimité, anti-spirituel, soit un moyen dans les mains de Dieu, parce
+qu'il est indifférent à Dieu que l'être soit limité ou illimité; Dieu
+est par lui-même supérieur à l'être<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. Mais, si le premier acte de
+Dieu consiste à déployer l'être sans limites, il est clair qu'avant tout
+acte, naturellement, l'être n'est pas sans limites, mais limité. Dieu le
+possède naturellement comme limité, et s'il le laisse s'étendre sans
+limites, ce n'est pas pour l'être lui-même, c'est en vue du procès et du
+but marqué au procès. Aux éléments du procès, aux trois causes
+immanentes du monde, répondent trois causes transcendantes ou trois
+manières d'agir de Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> À l'être du Monde: c'est dans ce sens qu'il est appelé
+transcendant.</blockquote>
+
+<p>A. la première puissance, B, l'existence illimitée, anti-spirituelle,
+répond l'acte de Dieu qui la déploie. La seconde puissance, cette
+activité nécessaire qui produit la subjectivité dans l'existence
+aveugle, est une nouvelle manière d'agir, une nouvelle manifestation de
+Dieu. Dieu est bien le même lorsqu'il donne essor à l'existence
+illimitée et lorsqu'il la fait rentrer en elle-même; cependant il n'est
+pas le même absolument et sous tous les points de vue, car ces deux
+actes sont simultanés et non pas successifs, autrement le second serait
+un mouvement rétrograde, inconcevable dans l'absolu. Dieu ne revient pas
+en arrière. Non, l'acte par lequel il pose B est un acte permanent;
+l'acte par lequel il le ramène est donc un autre acte permanent, une
+autre volonté, une autre puissance de la Divinité, mais ce n'est pas un
+autre Dieu. Il en est de même du troisième terme.</p>
+
+<p>Vous le voyez, Messieurs, l'être du Monde se présente ici comme distinct
+de Dieu, mais Dieu le possède et le domine. Il peut lui donner carrière,
+ou le laisser dormir dans son sein. Dieu se présente à nous comme maître
+de l'existence. Le résultat de notre analyse régressive, tel qu'il se
+présente à nous maintenant, est encore un dualisme, mais c'est un
+dualisme qui n'offre aucun des inconvénients du dualisme ordinaire,
+puisque l'un des principes est absolument subordonné à l'autre. Le nom
+même de Dieu semble se rapporter à ce dualisme; Newton a dit que le mot
+Dieu désigne une relation; <i>Deus vox relativa, Deus significat Dominus</i>.
+Le mot Dieu se rapporte à l'être et signifie Seigneur de l'être.</p>
+
+<p>Nous concevons l'être de trois manières et nous concevons Dieu comme
+Seigneur de l'être de trois manières:</p>
+
+<p>L'être est primitivement limité ou contenu en Dieu; Dieu le possède en
+lui-même comme limité, latent, en puissance. Il le possède ainsi
+naturellement et sans aucun acte. C'est le premier état dans lequel nous
+concevons le principe de l'être, et Dieu comme Seigneur de l'être.</p>
+
+<p>Mais l'être n'est pas nécessairement limité; il peut aussi se déployer
+sans limites, et nous sommes obligés d'admettre un tel déploiement pour
+comprendre le procès, qui suppose à sa base une existence aveugle,
+illimitée. Si l'être sort ainsi de lui-même, c'est que Dieu le veut,
+parce qu'il sait que, même alors, il en sera toujours le maître. Dieu
+permet donc à l'être de se déployer sans limites. C'est le second état
+dans lequel nous comprenons l'être, et Dieu, Seigneur de l'être.</p>
+
+<p>Enfin, si l'être est incessamment produit, mis au dehors comme existence
+illimitée, ce n'est pas afin d'assurer la réalité de cette existence
+hors de Dieu, mais c'est afin d'assurer la réalité de ce qui doit
+s'élever sur elle. L'être est mis dehors pour retourner à Dieu, pour
+rentrer en lui-même et dans le sein de Dieu. Nous voyons donc l'être
+illimité recevoir dans le cours du procès une limitation progressive qui
+le force à rentrer de plus en plus en lui-même jusqu'à la fin du procès,
+où cet être objectif, extérieur, tout en continuant d'exister au dehors
+par l'acte qui le produit et le fait jaillir, est pourtant redevenu
+entièrement subjectif, intime, spirituel. Nous concevons que c'est Dieu
+qui imprime lui-même cette limitation graduelle à l'être qu'il pose
+comme illimité. Telle est la troisième manière dont nous concevons
+l'être, et Dieu comme Seigneur de l'être.</p>
+
+<p>Sous ces trois formes l'être est le même être; dans ces trois actes<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>
+ou dans ces trois états Dieu est le même Dieu. Il n'est Dieu dans aucun
+de ces actes en particulier, mais dans tous. Il possède l'être, il le
+produit, il le gouverne. Dans ce triple rapport avec l'être, il se fait
+et se sent le même Dieu; c'est en cela que consiste l'unité concrète de
+Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Au point de départ, Dieu possède l'être sans agir, mais
+alors néanmoins, l'existence divine est un acte.</blockquote>
+
+<p>Ces idées suffiraient à l'explication du procès, c'est-à-dire de
+l'origine et de la destinée des êtres particuliers dont l'ensemble forme
+le Monde. Cependant M. de Schelling n'en est pas encore satisfait. Il ne
+trouve pas en elles la solution du problème capital de la philosophie,
+et cela, Messieurs, vous le comprenez sans peine, à cause de ce dualisme
+dont il a franchement confessé la présence. Si le dualisme, comme Bayle
+dit quelque part, rend compte assez facilement des faits d'expérience,
+il n'en choque pas moins la raison, et le meilleur des dualismes est
+encore une métaphysique imparfaite. Le Dieu que nous comprenons
+jusqu'ici n'a, vis-à-vis de l'être, qu'une liberté conditionnelle; il le
+possède et ne le crée pas. Tel que nous l'avons défini, Dieu n'est pas
+l'absolu; l'absolu c'est Dieu, plus le principe de l'être distinct de
+Dieu; c'est-à-dire que proprement il n'y a point d'absolu; or la pensée
+a besoin de l'absolu, et ce que nous voulons c'est de comprendre Dieu
+comme absolu. Pour atteindre notre but, il faudrait donc faire rentrer
+entièrement en Dieu ce principe substantiel de toute existence
+(extérieure) ou de toute création, que nous avons trouvé jusqu'ici
+complètement soumis à Dieu quant à la manière dont il se manifeste, mais
+plus ou moins indépendant de lui dans la racine même de son être.
+Jusqu'ici nous voyons bien par quelle évolution Dieu tire tout de la
+substance première, mais nous exigeons qu'il crée la substance première
+elle-même, et nous sommes certains que, pour comprendre Dieu
+philosophiquement, il faut comprendre comment il la crée.</p>
+
+<p>Nous sommes donc obligés d'admettre que cet être en puissance, ce
+principe limité, mais susceptible de se déployer sans limites, que nous
+avons considéré jusqu'ici comme demeurant en Dieu, mais distinct de Dieu
+et, dans un sens du moins, coéternel à Dieu, est Dieu lui-même, non pas
+Dieu tout entier, non pas l'essence de Dieu, mais quelque chose qui,
+sans être son essence, est pourtant lui, c'est-à-dire, Messieurs, sa
+Volonté.</p>
+
+<p>Dans son état primitif, ce principe éternel de l'existence contingente
+est une volonté en puissance, la simple faculté de vouloir, volonté qui
+ne veut point ou qui ne se réalise point. Mais lorsqu'elle passe à
+l'existence actuelle, lorsqu'elle se déploie et se roidit, en un mot,
+lorsqu'elle veut, elle devient cette substance, ce B dont nous avons
+parlé jusqu'ici.</p>
+
+<p>La substance de toutes choses n'est donc qu'une volonté actuelle, un
+vouloir éternel de Dieu, vouloir dont il possède par lui-même la
+puissance et qu'il peut, à son gré, déployer ou laisser dormir dans son
+sein. Cette volonté n'est que volonté, pure énergie; une fois déployée
+elle ne se possède plus elle-même. Sans objet déterminé, sans réflexion,
+ce vouloir primitif est naturellement un vouloir aveugle.</p>
+
+<p>En nous examinant attentivement nous-même, nous trouverions des faits
+qui répondent à cette idée et qui l'expliquent, ne fût-ce que
+l'impatience maladive dont nous sommes saisis parfois sans pouvoir en
+dire la cause.</p>
+
+<p>Le fond de toute chose est donc un être aveugle, c'est-à-dire un vouloir
+aveugle. Aussi le progrès ne s'accomplit-il pas sans effort, puisqu'il
+doit triompher d'une volonté; mais ce qui rend le progrès concevable,
+c'est précisément le fait que la matière du progrès, la substance
+universelle, est une volonté. La volonté est la seule chose qui résiste,
+la seule aussi qu'il soit possible de soumettre et de changer.</p>
+
+<p>La substance du monde est donc un vouloir de Dieu, mais Dieu n'est pas
+en lui tout entier, puisque, tel que nous le concevons maintenant, ce
+vouloir est l'accident, ce qui ne doit pas être. Dieu est ce vouloir
+primitif, substance de toutes choses; et, en effet, la substance des
+choses prise en elle-même ne se conçoit que comme une force,
+c'est-à-dire comme une volonté, et, rapportée à Dieu, comme une volonté
+de Dieu. Dieu est ce vouloir, il est dans ce vouloir, mais il conserve
+toujours la puissance de le réduire. Il est donc cette volonté
+primitive; il est la puissance opposée qui la subjugue et la transforme;
+il est la conscience de leur identité originelle et du but qu'elles
+poursuivent en commun dans leur opposition. C'est Dieu qui entre
+lui-même dans le mouvement et qui devient la substance du Monde; il se
+dépouille lui-même de sa divinité pour donner essor à la création. Mais,
+s'il y consent, c'est qu'il le peut sans compromettre sa divinité
+absolue.</p>
+
+<p>La première explication que nous avons donnée du <i>procès</i> universel, tel
+qu'il est généralement compris, cette première manière de rattacher le
+procès à son origine repose sur le dualisme de l'être et de Dieu. Elle
+rappelle très-distinctement l'hellénisme. Sous les noms de Monade et de
+Dyade, d'être et de non-être, de Dieu et de matière, les pythagoriciens
+et Platon désignent évidemment les principes qui nous ont occupés, et
+ils s'efforcent de les concevoir dans le rapport que nous avons
+nettement établi.</p>
+
+<p>Tout perfectionné qu'il est, ce dualisme ne nous a pas semblé suffisant,
+et nous venons de le corriger. Comment cela, Messieurs? Il le faut
+confesser: par le panthéisme. Le point de vue que nous venons de lui
+substituer est, dans une sphère plus haute, parallèle au panthéisme des
+Indiens. Pour l'Inde aussi, le monde naît d'un abaissement de Dieu.
+Bouddha se dépouille lui-même de sa divinité afin de donner une place
+aux choses particulières. Le Dieu que nous avons essayé de définir est
+la substance identique des puissances dont le jeu produit le Monde; il
+forme l'unité, le lien des puissances; il est le même, au fond, dans
+toutes les puissances. S'il peut se réaliser comme existence (B), c'est
+qu'il peut le vouloir, c'est que sa divinité essentielle n'est pas
+compromise par cette réalisation dans une forme opposée à la divinité,
+c'est qu'il reste le maître de gouverner cette puissance, qui est sa
+propre substance et qu'il projette cependant hors de lui. Dans la pensée
+indienne, il n'en est pas autrement de Bouddha. Le panthéisme ne
+s'explique que par un principe supérieur au panthéisme. Les principes
+cosmologiques, les puissances qui agissent dans le monde, ne sont les
+puissances de la divinité que parce que Dieu est l'unité éternelle de
+ces puissances, unité supérieure au Monde, indépendante du Monde et du
+rôle des puissances dans le Monde.</p>
+
+<p>Le panthéisme pousse lui-même à cette affirmation; mais pour sortir
+philosophiquement du panthéisme, il faut comprendre l'unité de Dieu
+supérieure au Monde. Jusqu'ici, Messieurs, nous la réclamons, nous ne la
+comprenons pas encore, et cette imperfection de nos tentatives ne nous
+permet pas de nous y arrêter.</p>
+
+<p>Les recherches qui précèdent nous ont fait connaître Dieu dans sa
+causalité ou, ce qui est la même chose, dans son rapport avec le Monde;
+nous avons vu ce qu'il doit être pour produire le Monde, tel que nous le
+connaissons par l'expérience, le Monde que le mot <i>procès</i> nous semble
+résumer et définir. Nous exprimons l'idée de Dieu dans sa causalité en
+disant: Dieu est la puissance qui devient, en se réalisant, l'existence
+aveugle et sans bornes; il est la puissance capable de limiter, de
+réduire, de spiritualiser cette existence; il est en même temps la
+puissance qui peut et qui doit exister comme esprit. Nous savons donc
+que les principes qui président à la formation et au développement du
+Monde, sont les puissances de Dieu; mais nous ne savons pas ce qu'est
+Dieu indépendamment de toute production. Nous le connaissons comme
+cause, nous ne le connaissons pas encore en lui-même, dans son être,
+comme substance. Ainsi nous n'avons d'autre idée que celle d'un rapport
+possible, nous ne connaissons point encore Dieu comme être réel. Nous
+croyons que Dieu est un être réel, actuellement existant, mais nos
+investigations laborieuses ne touchent en rien jusqu'ici l'existence
+actuelle de Dieu. En effet nous disons qu'il est la puissance de devenir
+existence extérieure, existence aveugle, la puissance de devenir B, et
+qu'il est autre chose encore; cela signifie qu'il possède cette
+puissance. Mais cette puissance qu'il possède n'est pas la réalité de
+son être, cette puissance n'est pas son existence, car la puissance est
+le contraire de l'existence. Aussi longtemps qu'elle reste puissance,
+elle n'existe proprement pas. Les deux autres puissances n'existent pas
+davantage, il le semble du moins, car elles n'ont de signification que
+relativement à la première. Aussi longtemps que la possibilité de
+devenir <i>objet</i> demeure à l'état de possibilité, la seconde puissance,
+c'est-à-dire l'activité qui s'emploie à faire rentrer en soi cet objet,
+n'a rien à faire et par conséquent n'est rien qu'une possibilité plus
+reculée. Enfin la troisième n'est rien non plus, puisqu'il faudrait la
+définir: la possibilité de ressortir en forme spirituelle d'une
+objectivité qui n'est pas. C'est donc rien enté sur rien. Tout est
+enseveli dans la nuit du possible, nous n'atteignons le réel nulle part.</p>
+
+<p>Ainsi, Messieurs, si l'on nous demande ce qu'est vraiment Dieu, non dans
+sa qualité de Dieu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'est-à-dire
+comme cause et créateur du Monde, mais ce qu'il est comme être absolu,
+indépendamment du Monde, nous devrons, pour être sincères, répondre que
+nous n'en savons rien. Et cependant nous sommes obligés d'admettre
+qu'indépendamment du Monde Dieu n'est pas une simple puissance, mais un
+être réel, puisque nous attribuons l'origine du Monde à sa liberté. Nous
+ne pouvons donc pas rester dans notre ignorance; il faut tâcher de
+comprendre comment l'être absolu peut exister.</p>
+
+<p>Nous chercherions vainement à nous élever directement à cette idée en
+partant des puissances telles que nous les connaissons; ces
+puissances-là, les éléments du Monde, ne sauraient être les éléments de
+l'idée de Dieu, sans quoi Dieu ne serait pas libre vis-à-vis du Monde.
+Pour conserver l'idée de la création libre, il faut dire que les
+puissances ouvrières sont elles-mêmes un produit de la volonté divine:
+Dieu crée le possible comme le réel; Dieu lui-même est l'auteur des
+puissances qu'il met en acte. En effet s'il créait au moyen de ses
+propres puissances constitutives, sans créer les puissances elles-mêmes,
+il serait déterminé par la nature de ces puissances, il ne serait pas
+vraiment libre.</p>
+
+<p>Nous verrons bientôt, Messieurs, quelle est la portée de ces
+propositions, nous verrons jusqu'à quel point se réalisent les promesses
+qu'elles renferment. Aujourd'hui contentons-nous de les enregistrer et
+d'en tirer, avec M. de Schelling, la conséquence immédiate.</p>
+
+<p>Le chemin qui nous conduit des faits accidentels à leur loi constante,
+et de la loi aux causes immédiates et multiples du fait, aux puissances,
+nous fait arriver aux dernières limites du contingent, et là nous
+abandonne. Il faut donc quitter la méthode empirique, il faut laisser là
+les puissances du Monde et chercher ailleurs les éléments de la science
+divine. Ailleurs, c'est-à-dire dans ce que nous savons déjà de Dieu. En
+effet nous en savons déjà quelque chose; il ne serait pas juste de
+prétendre que nous n'ayons aucune idée de Dieu; il ne nous est pas
+scientifiquement démontré qu'il existe, mais nous savons ce que nous
+cherchons sous son nom.</p>
+
+<p>Et d'abord, Messieurs, Dieu est l'essence universelle, le fond de toutes
+choses, ou simplement l'Essence; toute négation de ce principe nous
+rejetterait dans le dualisme. D'un autre côté, Dieu est un être réel, il
+existe. C'est la contradiction infinie, le miracle des miracles, que
+Dieu soit l'Essence et que cependant il existe. Partout ailleurs la
+pensée distingue le fond et la forme, la puissance et l'acte, l'essence
+et l'existence. Ainsi l'essence des individus c'est l'espèce, mais
+l'espèce n'existe pas comme espèce; ce qui existe, ce sont les
+individus. Dieu est l'essence qui existe; cette définition s'impose à la
+pensée de tout homme qui croit en Dieu, du moment qu'il en comprend les
+termes.</p>
+
+<p>Descartes voulait prouver l'existence de Dieu en faisant voir que
+l'existence est une perfection de l'essence, d'où s'ensuivrait que
+l'existence est impliquée dans la notion de l'essence absolue, dont nous
+ne pouvons pas faire abstraction. Descartes se trompait; l'existence
+n'est point contenue dans l'idée de l'essence. Au contraire, la pensée
+trouve de grandes difficultés à concevoir que l'Essence existe, et ces
+difficultés ne peuvent être surmontées que par un acte de volonté, par
+un acte de foi. Il n'y a pas besoin de foi pour croire à l'essence
+absolue, universelle, car la raison nous y conduit d'elle-même; mais,
+pour croire qu'elle existe, il faut un acte de foi. On ne peut donc pas
+prouver, directement du moins, que l'Essence existe, mais, si on croit
+en Dieu, on le suppose, et lorsqu'on part d'une telle supposition, il
+est naturel de rechercher à quelles conditions l'idée de l'essence doit
+satisfaire pour qu'elle puisse exister.</p>
+
+<p>M. de Schelling analyse donc <i>a priori</i> l'idée de l'essence qui existe.
+Cette analyse, dont il me serait très difficile de vous reproduire avec
+clarté le mouvement dialectique, me semble s'appuyer plus ou moins sur
+les données psychologiques qui sont au fond du mysticisme de Jaques
+Böhme. Il y a une parenté étroite entre l'idée mère du système de
+Schelling et la pensée de Böhme, parenté que M. de Schelling semble
+admettre lui-même lorsqu'il reproche à Böhme de ne pas sortir de son
+commencement, qui est, dit-il, magnifique.</p>
+
+<p>Ici, Messieurs, je m'en tiendrai à une indication très-abrégée,
+suffisante pour vous faire comprendre vers quel but le système est
+dirigé, sans rien prononcer, et sans rien préjuger sur la manière dont
+ce but est atteint, ni sur la valeur logique des intermédiaires
+employés. Cette question doit rester réservée, car il faudrait, pour
+nous mettre en mesure de la résoudre, une exposition plus détaillée,
+plus approfondie, peut-être aussi plus rigoureuse.</p>
+
+<p>Dieu, disons-nous, est l'essence qui existe: mais l'essence, comme
+telle, ne saurait exister; il y a, entre l'idée d'essence et celle
+d'existence, une contradiction qui ne saurait être levée directement.</p>
+
+<p>Il faut donc, en Dieu, distinguer l'essence de l'existence, tout en
+constatant l'identité au sein même de la distinction. Ainsi Dieu est
+l'Essence en elle-même: l'Essence ou la Puissance, c'est-à-dire la
+possibilité d'une réalisation infinie; cette possibilité ne doit pas se
+réaliser; la puissance doit rester puissance; c'est en restant ainsi
+dans la virtualité, dans le non-être, dans l'intimité d'une
+concentration parfaite, qu'elle constitue Dieu comme Essence. Mais dans
+cette forme, à la prendre seule, Dieu n'existerait proprement pas. Si
+Dieu n'était que cela, le panthéisme aurait raison, Dieu serait la
+racine de tout être, sans proprement être lui-même. L'existence est donc
+un second élément de l'idée de Dieu et, par conséquent, en vertu de
+l'incompatibilité que nous avons signalée, une seconde puissance de
+l'être absolu. En tant que Dieu existe effectivement, réellement: il
+n'est pas l'infinie puissance; il est, d'un côté, puissance infinie, de
+l'autre, existence infinie. Cette existence n'est pas celle qui
+résulterait du déploiement de la puissance ou qui viendrait après la
+puissance, mais c'est une existence coéternelle à la puissance,
+éternellement supportée par la puissance, et qui ne se déploie librement
+dans son infinité que si la puissance reste puissance. Si la puissance
+était seule (et l'idée d'une puissance n'est pas, je le répète, la
+négation abstraite de l'être, mais l'être dans l'absolue contraction,
+l'être au minimum de réalisation), si la puissance était seule, dis-je,
+elle ne resterait pas à l'état de puissance, mais, obéissant à sa
+tendance naturelle, elle se réaliserait, c'est-à-dire qu'en se
+transformant en existence, elle se perdrait. La puissance n'est donc pas
+seule; à côté d'elle, au-dessus d'elle, se trouve l'existence infinie.
+Ainsi Dieu, l'essence qui existe, se trouve, d'un côté puissance
+infinie, de l'autre existence infinie.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas tout; car, s'il n'était que cela, l'unité de son être
+serait compromise et, avec l'unité, la vérité de son être. Je dis la
+vérité de son être; en effet s'il n'était que ce que nous venons de
+dire, il ne serait pas véritablement, puisqu'il ne serait pas pour
+lui-même. La puissance, en tant que puissance, n'est pas pour elle-même,
+car elle ne se manifeste pas à elle-même, elle ne se réalise pas.
+L'existence pure n'est pas non plus pour elle-même, car elle n'a pas la
+puissance, et par conséquent elle ne se connaît pas. L'intelligence
+suppose toujours, Messieurs, que le sujet qui connaît possède en
+lui-même comme puissance ce qui est réalisé dans l'objet connu.</p>
+
+<p>L'être absolu n'est donc pas seulement, d'un côté, puissance absolue, de
+l'autre, existence absolue; mais il est encore, primitivement,
+éternellement, l'identité de l'une et de l'autre, c'est-à-dire qu'il
+possède éternellement la conscience de sa puissance, et c'est dans cette
+conscience que proprement il existe en tant qu'Absolu, indépendamment de
+toute création et de toute relation. En un mot, Messieurs, l'existence
+de Dieu, l'existence infinie, ne s'épanouit pas seulement lumineuse sur
+la base de son pouvoir, mais cette lumière est un regard. Elle revient
+sur cette base pour l'élever jusqu'à soi, pour se la représenter, pour
+la comprendre; et cette intelligence ineffable de l'immensité qui
+sommeille en son sein, fait proprement la vie de l'absolu. Dieu vit dans
+le sentiment de sa puissance, comme, à son tour, je le crois, aussi
+longtemps qu'elle reste puissance, la puissance vit elle-même par
+l'intelligence de la Divinité. Dieu comprend, il est compris; c'est
+ainsi qu'il se comprend lui-même. Flux et reflux éternel, constante
+harmonie des fonctions, dont la permanence produit au sein de l'unité
+les distinctions les plus réelles que l'intelligence puisse concevoir.</p>
+
+<p>Ainsi Messieurs: 1° Puissance ou sujet pur A1; 2° Existence, objet pur
+A2; 3° Conscience de la puissance, esprit pur A3: Tels sont les éléments
+constitutifs de l'essence qui est, les éléments constitutifs de l'être
+de Dieu en tant que Dieu.</p>
+
+<p>Vous pouviez aisément le prévoir, Messieurs, cette analyse nous donne
+pour résultat les mêmes puissances que nous avons déjà appris à
+connaître comme puissances créatrices ou comme les éléments du Monde;
+mais nous les trouvons dans une autre situation, non plus comme
+puissances créatrices, mais comme les principes qui constituent l'être
+de Dieu lui-même, de sorte qu'il dépend de lui d'en faire ou de ne pas
+en faire les puissances de la Création, et par conséquent, dans ce sens,
+de créer ces puissances génératrices ou de ne pas les créer.</p>
+
+<p>Dans la situation des puissances que nous venons de décrire, tout est
+tranquille. Dieu existe éternellement comme être absolu par la
+conscience de la puissance absolue. Il ne sort de cet état que s'il veut
+produire une autre existence que la sienne, s'il veut être Dieu. S'il le
+veut, il le peut; car il possède en lui-même une puissance d'être
+infinie, laquelle restant puissance ou sujet, est la base de l'existence
+divine, tandis que, devenant objet, elle sert de base à une autre
+existence.</p>
+
+<p>Que si Dieu veut, en effet, créer, et se réaliser ainsi non-seulement
+comme être absolu, mais encore comme être relatif ou comme Dieu, alors
+le rapport des puissances sera changé. Il laissera se déployer la
+puissance qu'il recèle en lui-même, invisible et perdue dans la
+transparence de son être. C'est cette puissance qui désormais remplira
+l'espace infini de l'existence infinie. Par là l'existence pure et
+primitive de Dieu n'est pas altérée, mais elle rencontre une limite
+contraire à sa nature, elle est gênée, niée, refoulée en elle-même, et
+devient ainsi puissance, c'est-à-dire que, son empire étant contesté,
+elle éprouve l'irrésistible besoin de le rétablir. L'harmonie des deux
+premiers principes étant détruite, le troisième, qui n'est que la
+conscience de cette harmonie, se trouve, lui aussi, nié, et réduit à la
+condition de puissance. L'être primitif de Dieu est toujours objet par
+son essence; il lui est naturel d'être objet, c'est-à-dire déployé,
+manifesté; mais, par l'élévation soudaine d'un autre objet, il est
+refoulé dans la puissance, il devient sujet et tend à se rétablir dans
+l'objectivité absolue. Il entreprendra donc sur le nouvel objet, l'objet
+faux, ou qui, par sa destination essentielle, ne doit pas demeurer
+objet, le travail de limitation, de transformation, d'assujettissement
+et d'assimilation que nous avons déjà décrit, et, ramenant ainsi la
+fausse existence<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a> à l'état de puissance qui lui convient, il se
+rétablira lui-même dans l'existence, et par conséquent ramènera la
+troisième puissance au rang suprême qu'elle occupait. Ainsi commence le
+Procès tel que nous le connaissons; rien n'est changé dans l'idée du
+procès; tout ce que nous avons gagné par ce développement dialectique de
+la définition de Dieu, c'est de voir que les puissances créatrices ou
+les éléments du Monde sont, dans leur essence primitive, les puissances
+constitutives de l'être absolu. Elles ne deviennent les puissances
+constitutives d'un autre être, les principes de la vie du Monde, que si
+Dieu les y appelle par un acte de libre volonté. Pour comprendre la
+possibilité d'une telle résolution, il faut reconnaître en Dieu
+non-seulement l'unité de fait des puissances, mais leur unité
+nécessaire, absolue. Leur unité subsiste en lui alors même qu'elle est
+brisée ou renversée; car la véritable infinité des puissances consiste
+en ceci, qu'elles peuvent s'opposer entre elles en changeant leur
+situation respective, et produire ainsi l'Univers, tout en demeurant
+dans leur principe absolument unies. Ainsi Dieu n'est pas seulement la
+cause absolue du procès, nous comprenons Dieu en lui-même,
+indépendamment du procès ou du Monde; et nous comprenons comment il
+peut, s'il le veut, donner naissance au procès, en faisant de ses
+propres puissances les puissances du procès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> M. de Schelling l'appelle <i>fausse</i> parce qu'elle se
+présente d'abord comme existence infinie, tandis qu'elle n'est point
+appelée à jouer ce rôle définitivement. L'adoration de ce principe
+constitue le faux monothéisme, principe et point de départ des religions
+mythologiques.</blockquote>
+
+<p>Mais tout ce développement repose sur l'idée de l'Essence qui existe,
+c'est-à-dire sur une base hypothétique ou, si vous le préférez, sur la
+base de la foi en Dieu.</p>
+
+<p>S'il est un Dieu, nous savons ce qu'il est; en d'autres termes, si
+l'Essence existe, nous savons comment elle existe; nous n'avons pas
+encore établi scientifiquement le fait de son existence. Pour le
+démontrer, qu'y a-t-il à faire, Messieurs? Il n'y a qu'à voir si les
+faits s'accordent avec cette hypothèse, ou, ce qui est la même chose,
+s'ils s'expliquent par son moyen. Il faudra donc analyser <i>a priori</i>
+l'idée du procès hypothétique dont nous connaissons les facteurs, et
+comparer les phases diverses du procès que le développement de cette
+idée <i>a priori</i> nous conduit à déterminer, avec les différentes sphères
+de l'existence réelle. Si le développement logique de ce procès, par
+lequel une puissance primitivement spirituelle retournerait à la
+spiritualité dont elle est sortie, nous explique dans leur intimité
+l'ensemble des vérités expérimentales, nous serons certains que ce
+procès n'est point une chimère, mais la base même de l'expérience, d'où
+nous concluerons nécessairement que les facteurs de ce procès existent,
+et enfin, toujours avec la même nécessité, que l'unité absolue des
+puissances, qui seule peut les maintenir dans le rapport constitutif du
+Procès, existe également. Telle est la tâche de la philosophie
+progressive, qui justifie la réalité des principes exposés jusqu'ici, en
+interprétant par leur moyen la Nature et l'âme humaine, la religion et
+l'histoire.</p>
+
+<p>La philosophie régressive nous fournit donc l'idée de Dieu; la
+philosophie progressive nous donne la preuve de son existence: preuve
+expérimentale, comme il convient qu'elle soit, car nous ne devons jamais
+faire abstraction de la réalité; mais dont la marche est <i>a priori</i>,
+comme il le faut également, car nous n'avons de connaissance réelle
+qu'en saisissant l'effet dans sa cause. La démonstration de l'existence
+de Dieu n'est pas un sujet particulier de la philosophie; c'est la
+philosophie tout entière. Et cette démonstration ira toujours se
+perfectionnant et s'approfondissant, à mesure que la science
+expérimentale se développera, et que le monde lui-même avancera vers
+l'accomplissement de ses destinées.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>QUATORZIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>Nouvelle philosophie de M. de Schelling.--Résumé de l'exposition
+précédente.--Idée de Dieu et de la Création, de l'homme, de la Chute, de
+la Restauration.--Appréciation du système. La théorie des puissances
+repose sur l'intuition, mais elle ne rend pas raison de la liberté
+absolue. La liberté de Dieu selon M. de Schelling, consiste dans la
+faculté de déployer ou de comprimer une puissance déterminée. C'est une
+liberté limitée et non pas absolue. Or les mêmes motifs qui nous
+obligent à attribuer à Dieu la liberté de créer ou de ne pas créer, nous
+portent à reconnaître en lui une liberté absolue, et nous poussent au
+delà du système de M. de Schelling.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Nous avons vu comment M. de Schelling cherche à saisir l'infinie
+spiritualité de Dieu dans les puissances qui la constituent. Dieu est
+l'unité nécessaire de ces puissances, et cette nécessité fait sa liberté
+vis-à-vis d'elles, puisque, sans altérer son unité, il peut, s'il le
+veut, les changer en puissances créatrices, en les opposant les unes aux
+autres. Le trait caractéristique de ce point de vue est l'idée d'un
+principe divin qui, sans être précisément Dieu, forme cependant la base
+de l'existence divine, quoiqu'il soit susceptible d'exister hors de
+Dieu. La puissance génératrice réside proprement dans ce principe, en ce
+sens qu'il fournit la substance, la matière première de toute création.
+Si nous considérons en lui-même et dans sa pureté le principe dont il
+s'agit, nous ne pouvons le désigner par aucun nom emprunté à
+l'expérience, soit extérieure, soit même intérieure, parce qu'en effet
+nous ne l'apercevons jamais pur; l'expérience ne nous le montre jamais
+sans que l'influence des autres puissances l'ait en quelque façon
+modifié. Cependant il convient de lui donner un nom tiré de
+l'expérience, pour faire sentir que ce n'est pas une abstraction de la
+pensée, mais une force réelle. Nous chercherons donc à suivre l'analogie
+la plus exacte possible, et nous l'appellerons <i>Volonté</i>. En effet sa
+nature ne se révèle nulle part aussi bien que dans la volonté.</p>
+
+<p>Ainsi l'existence immuable, éternelle de Dieu repose sur la base de sa
+volonté. Aussi longtemps que cette volonté reste en puissance, Dieu la
+possède comme sa puissance, et l'existence de Dieu distincte de cette
+puissance consiste à la posséder; c'est en elle qu'il se sent vivre,
+c'est en elle qu'il trouve la félicité, qui est proprement l'acte
+éternel de son être. Il existe donc comme esprit, parce qu'il possède
+dans la profondeur de son essence la puissance de la volonté. Son
+existence objective, comme esprit infini, n'a rien de contraire à cette
+puissance aussi longtemps qu'elle demeure puissance, et la conscience de
+cette harmonie entre son existence réelle et la puissance d'être qui
+réside en lui, est la véritable forme de sa vie, la troisième puissance
+de la Divinité. Il est donc puissance ou sujet pur, acte pur ou objet
+pur, enfin identité de la puissance et de l'acte, de l'objet et du
+sujet: esprit pur. Il est cela sans aucune volonté, aussi longtemps
+qu'il ne suscite pas ce vouloir où gît la possibilité d'une existence
+autre que la sienne. Mais sur ce principe repose l'avenir de toutes les
+créations. Il voit éternellement les créations futures dans la puissance
+qu'il possède. Cette puissance tend naturellement à se déployer, elle
+est l'attrait qui invite l'Éternel à créer. Cependant cet attrait n'est
+pas une nécessité. Une impulsion aveugle est sans force sur Celui qui
+est esprit. S'il crée, c'est par un motif. Ce motif, c'est l'intention
+réfléchie d'être connu, d'être aimé. La création a donc pour fin de
+multiplier l'existence spirituelle; le but de Dieu est de produire un
+être semblable à lui. Cependant l'existence qui résulte immédiatement de
+l'acte créateur ou du déploiement de la puissance créatrice, ne saurait
+être semblable à l'existence divine; ce qui la caractérise, c'est
+qu'elle est une autre existence; pour devenir semblable à la première
+sans se confondre avec elle, il lui faut subir une série de limitations
+et de transformations. L'acte créateur, donnant essor à une puissance
+infinie, produit une existence infinie, qui gêne et comprime
+nécessairement l'existence infinie que Dieu possède avant tout acte; car
+il peut bien y avoir plusieurs principes infinis, mais non plusieurs
+infinis existant actuellement.</p>
+
+<p>Ainsi l'acte créateur est un mouvement, mais un mouvement dans le sein
+de Dieu, car tout est en Dieu. C'est un renversement des puissances
+constitutives de la Divinité qui forme la base et l'essence de
+l'Univers; l'Univers est l'<i>unité renversée</i>. La puissance infinie
+d'être, sujet ou substrat primitif, devenant objet, l'objet primitif
+devient, à son tour, dans le Monde du moins, dans la Création, puissance
+ou sujet; mais, comme cette position est contraire à sa nature
+essentielle, éternelle, il travaille à la quitter et à redevenir objet,
+à regagner la surface ou l'empire, en s'assujettissant la nouvelle
+existence, la seconde existence, la fausse existence, qui doit redevenir
+base ou puissance pour servir de fondement à une seconde existence
+spirituelle, à l'esprit créé, comme elle est, avant tout acte, base et
+substance de l'esprit incréé.</p>
+
+<p>Dieu peut, s'il le veut, mettre ainsi les puissances de son être en
+lutte les unes contre les autres, parce qu'il n'est pas seulement
+l'unité de fait des puissances universelles (en réalité, tout esprit et
+même tout être réel, à quelque ordre qu'il appartienne, nous présente
+une telle unité de fait); mais il est leur unité nécessaire, l'unité des
+puissances supérieure aux puissances, l'unité des puissances dans leur
+harmonie et dans leur contradiction. Tel est le secret de sa Liberté.</p>
+
+<p>Ainsi, ce qui existe, ce qui fait proprement la substance de tout être
+créé, c'est une volonté divine qui sort incessamment du sein de Dieu et
+qui pourtant n'est pas Dieu, puisque dans l'existence divine elle est
+latente, et qu'après l'avoir dégagée, Dieu ne cesse pas d'être lui-même.
+La puissance proprement divine, celle en qui réside l'être de Dieu, est
+constamment active dans le procès qui produit et maintient l'existence
+du Monde, dans la création, mais dans le Monde elle n'existe nulle part
+sous sa forme propre. L'être du Monde n'est donc pas le même que l'être
+de Dieu, mais le mouvement du Monde tend à assimiler, en les unissant,
+l'être du Monde et l'être de Dieu, en sorte qu'à la fin Dieu soit tout
+en tous.</p>
+
+<p>Le principe constitutif de l'existence divine n'est pas réel dans le
+Monde, disons-nous; il ne s'y trouve qu'a l'état de puissance, et c'est
+précisément pour cela qu'il y joue le rôle de principe actif, de cause
+du progrès; il est la cause par excellence, la cause efficiente ou la
+cause <i>motrice</i>, selon l'analyse si juste des péripatéticiens, car le
+mouvement, partout où il a lieu, résulte de l'effort d'une puissance qui
+tend à se réaliser. La forme de l'existence divine cherche donc à
+s'imprimer sur le Monde, l'existence divine cherche à se réaliser dans
+le Monde, et elle s'y réalise en effet, à la fin du procès créateur;
+toutefois, même alors, ce n'est proprement pas elle, ce n'est pas la
+seconde puissance qui <i>existe</i> ou qui occupe la surface, ce n'est pas
+elle qui est manifestée; elle n'existe que dans son identité avec la
+première. Ce qui existe à la fin, c'est la première, complètement
+assimilée à la seconde par l'influence de celle-ci; c'est-à-dire,
+Messieurs, pour exprimer enfin la vérité de la chose, ce qui existe
+n'est ni la première, ni la seconde, mais la troisième. Le terme du
+procès est une nouvelle unité des trois puissances, dans laquelle la
+troisième, l'esprit, occupe derechef le premier rang, et donne à l'être
+son caractère. Ce terme de la création, c'est l'Homme, produit commun
+des trois puissances, unité des trois puissances, dieu nouveau à l'image
+du Dieu éternel. En lui, les puissances qui, dans leur opposition,
+sorties du sein de l'unité suprême, ne se comprenaient plus les unes les
+autres, sont de nouveau conciliées. Ainsi la venue de l'homme amène la
+paix dans la Nature, parce qu'il est l'achèvement de la Nature. Il est
+libre, parce qu'aucune puissance n'exerce sur lui d'empire exclusif, et,
+comme la puissance créatrice de l'être est redevenue puissance en lui,
+il peut devenir créateur à son tour. Mais sa mission n'est pas
+d'éveiller une seconde fois ce redoutable mystère, car la Création est
+terminée. Cette force apaisée qui sommeille en son sein serait plus
+grande que lui. Ce n'est pas <i>sa</i> volonté, c'est la volonté de Dieu; il
+en est le gardien, non le maître.</p>
+
+<p>S'il l'excite, absorbé par elle, il tombe sous son empire; elle règne de
+nouveau exclusivement, elle refoule de nouveau les forces proprement
+spirituelles dans l'obscurité du non être ou de la puissance, et ne peut
+être soumise une seconde fois que par un second procès. Mais, comme le
+procès qui fait surgir la Nature est un drame qui se joue dans le sein
+de Dieu, le second Procès est un drame qui se joue dans le sein du
+nouveau créateur, dans l'âme humaine. Les créations qui naissent de ce
+procès et qui en marquent les phases, correspondent aux créations
+naturelles; mais elles n'ont de réalité que dans la pensée. Telle est
+l'origine des mythologies, des théogonies, reproduction idéale de la
+cosmogonie primitive.</p>
+
+<p>Comme la première création est un accident divin, l'effet de la volonté
+incalculable de Dieu, la seconde création est un accident humain, un
+effet de la volonté incalculable de l'homme. La cause en est le désir
+que l'homme conçoit de s'élever en déployant la puissance créatrice qui
+fait la base de son être spirituel. En cédant à ce désir, il amène un
+renversement des puissances, une chute. La Chute, au sens où nous
+prenons ce mot ici, explique seule la condition primitive de l'humanité
+et le caractère dramatique de son histoire. Pour donner un sens aux
+documents des premiers âges, il faut nécessairement admettre que les
+religions mythologiques se sont succédé dans la conscience, d'abord
+collective, de l'humanité, d'une manière irréfléchie, involontaire, par
+l'effet d'une nécessité intérieure analogue à celle qui produit les
+songes; et que la libre réflexion, le doute, le raisonnement,
+l'individualité morale, n'ont commencé que plus tard, par le retour
+graduel de l'esprit à sa primitive harmonie. Comme le premier Procès se
+termine par la création de l'homme, image réelle (naturelle) de Dieu, le
+second Procès se termine par le rétablissement de l'idée du vrai Dieu,
+du Dieu triple et un, dans la pensée humaine.</p>
+
+<p>Je ne poursuivrai pas, Messieurs, le développement de ce système et la
+démonstration expérimentale de sa vérité dans la philosophie de la
+Mythologie et dans la philosophie de la Révélation; ce que j'en ai dit
+suffit à notre dessein.</p>
+
+<p>Vous apercevrez au premier coup d'œil que le style de cette
+métaphysique, s'il est permis de s'exprimer ainsi, diffère entièrement
+de celui du panthéisme rationaliste, auquel elle tend à se substituer.
+Ici l'explication des faits n'est plus cherchée uniquement dans la loi
+de leur production ou dans une formule abstraite, mais dans des
+puissances réelles. La question suprême n'est plus de connaître la loi
+des faits, la formule universelle, précisément parce que la seule
+existence de fait pour nous, c'est-à-dire le Monde, n'est plus
+identifiée à l'absolu. Au-dessus des faits qui font l'objet de notre
+expérience, au-dessus de l'ensemble auquel ces faits appartiennent,
+l'esprit reconnaît une cause substantielle des faits, et la philosophie
+reçoit pour mission de déterminer quelle est cette cause substantielle.
+Après s'être élevée du fait à la formule et de la formule à la cause,
+elle cherche à redescendre de la cause au fait par le même
+intermédiaire. Les principes qui doivent rendre raison des phénomènes
+sont ici des puissances réelles, susceptibles, dit M. de Schelling, de
+devenir elles-mêmes un objet d'expérience, non-seulement dans ce sens
+qu'elles expliquent l'expérience universelle, mais encore directement.
+En effet ce regard intérieur, qui fait seul la psychologie, aperçoit au
+fond de notre âme la lutte des puissances dont nous nous sommes
+entretenus, et les saisit là dans leur énergie.</p>
+
+<p>Ainsi, dans la production poétique ou philosophique, comme dans tout
+déploiement puissant de la volonté, nous constatons l'effort de la
+raison, de l'intelligence proprement dite, de la seconde puissance, pour
+s'assujettir le principe substantiel de l'esprit, la pure expansion, la
+pure force, la première puissance, qui d'elle-même n'est pas la raison
+et n'a pas de raison, mais qui est susceptible d'écouter la raison, et
+qui, lui restant soumise, fait la fécondité du génie, la virilité du
+caractère.</p>
+
+<p>Cette observation psychologique est d'une incontestable vérité; son
+ancienneté ne nous en fera pas méconnaître la profondeur. Sous des
+formes diverses, nous la retrouverions aisément chez Platon, chez
+Aristote, partout où s'est manifesté l'esprit philosophique. La
+philosophie de M. de Schelling est donc profonde, dans ce sens qu'elle
+repose sur une intuition profonde. Si cette intuition fait défaut, la
+porte du système reste fermée. De là vient, sans doute, le reproche de
+mysticisme qu'on a dirigé contre le point de vue de M. de Schelling. En
+effet, ce qu'il y a de plus intéressant et de plus spéculatif chez les
+écrivains généralement désignés sous le nom de mystiques, ce sont
+précisément leurs vues sur l'âme humaine. Dans la bouche du vulgaire, le
+mot mystique s'applique à tout homme qui donne une attention sérieuse
+aux choses de la religion. En philosophie il ne convient qu'aux penseurs
+qui croient découvrir la vérité par quelque faculté particulière dont
+tous les hommes ne jouissent pas. M. de Schelling n'élève pas cette
+prétention; mais, comme il n'est pas toujours facile de distinguer entre
+une différence de nature et une différence de degré, l'accusation de
+mysticisme portée contre lui ne doit pas surprendre. Sans contredit, il
+faut le sentiment des problèmes pour arriver aux solutions. Je reviens à
+celles que propose M. de Schelling.</p>
+
+<p>Entre les choses finies et le Dieu absolu, il place comme intermédiaire
+des puissances qui sont à la fois les causes du monde engagées dans le
+monde, les principes <i>cosmiques</i>, et les principes constitutifs de la
+Divinité. Mais, ces puissances étant infinies, il admet qu'elles peuvent
+se trouver les unes vis-à-vis des autres dans une double relation: ici
+unies et conciliées dans l'être inaltérable de Dieu, là séparées et
+opposées dans les procès successifs et simultanés qui forment
+l'existence du monde. Ainsi se trouve accusée et presque résolue la
+contradiction qui semble inévitable, dans tous les points de vue où l'on
+reconnaît Dieu: Tous admettent en effet que Dieu est l'être absolu, et
+qu'il ne perd point ce caractère bien qu'un être différent de lui vienne
+le limiter.--L'infinité positive de Dieu consiste en ceci, qu'il peut se
+limiter lui-même pour donner place à une autre existence. C'est l'infini
+de la liberté, supérieur à celui de l'existence abstraite. Toutefois
+l'idée de l'existence infinie doit trouver une place: il faut que Dieu
+soit infini et absolu dans le sens de l'actualité; mais, par
+l'accomplissement de la création, cette exigence de la pensée se
+concilie avec la réalité de la créature dans la pure sphère de la vie
+morale, forme suprême de la réalité. C'est l'amour de Dieu pour la
+créature et l'amour de la créature pour Dieu qui rétablissent l'infini
+dans son droit et font triompher l'unité. Quand la créature aime Dieu
+comme elle en est aimée, l'idéal est réalisé, l'existence universelle
+est divine comme la substance universelle, parce que Dieu est tout en
+tous.</p>
+
+<p>M. de Schelling admet donc que les mêmes puissances soutiennent entre
+elles deux rapports opposés et forment ainsi, d'un côté la triplicité
+des principes cosmiques, de l'autre la Trinité des puissances divines.
+La puissance qui proprement <i>existe</i> dans le Monde, n'<i>existe</i> pas en
+Dieu; elle est en lui latente, à l'état de base, tandis que la puissance
+qui existe en Dieu n'existe pas dans le Monde; elle y agit comme cause
+du mouvement. On peut donc dire que l'être du Monde n'est pas le même
+que celui de Dieu; mais, à prendre les mots dans leur acception
+générale, il faut avouer que M. de Schelling considère le Monde comme
+formé de substance divine. Plusieurs en conclueront, sans hésiter, que
+son système est un panthéisme. Ce reproche serait bien injuste. La
+racine du panthéisme est coupée du moment où l'origine des choses finies
+est rapportée à un acte libre, et si le système est attaquable, ce n'est
+pas de ce côté.</p>
+
+<p>Mais M. de Schelling pense être remonté jusqu'au principe sur lequel se
+fonde la liberté divine; il déduit la liberté de ce principe et, par là,
+il se trouve conduit à la soumettre à des conditions qui me semblent
+incompatibles avec la notion de l'absolu telle que la raison la conçoit
+nécessairement <i>a priori</i>. Les difficultés qui m'arrêtent tiennent
+peut-être à la forme plutôt qu'au fond de la pensée, et se lèveraient
+d'elles-mêmes dans une exposition plus large et plus ferme que la
+mienne. Toutefois, Messieurs, je vous demanderai la permission de les
+présenter:</p>
+
+<p>La liberté de Dieu, selon M. de Schelling, consiste dans la faculté
+qu'il possède de déployer ou de tenir cachée la puissance de créer une
+autre existence que la sienne. Cette puissance est le fondement de
+l'existence de Dieu lui-même, elle est la base sur laquelle s'élève
+l'unité concrète de la vie divine. M. de Schelling est obligé de la
+considérer ainsi parce qu'il ne saurait concevoir un être qui n'eût pas
+son principe en Dieu. Mais comme, pour jouer ce rôle, il faut que la
+puissance demeure puissance, Dieu ne la suscite qu'aux dépens de sa
+propre unité. La production d'une nouvelle existence est la négation de
+l'existence divine. En créant un monde Dieu devient monde, et cependant
+il peut créer sans cesser d'être Dieu, parce qu'il est l'unité des
+puissances, dans un sens plus profond que celui d'une simple unité de
+fait; il est l'unité nécessaire des puissances, l'unité supérieure aux
+puissances, l'unité des puissances dans leur harmonie et dans leur
+contradiction.</p>
+
+<p>Sur ces explications textuelles je ne ferai qu'une observation: c'est
+qu'en proclamant Dieu l'unité des puissances supérieure à leur
+contradiction, on ne le définit proprement pas, on l'affirme, et la
+seule chose qu'on définisse, ce sont les puissances. En effet,
+Messieurs, si l'on admet la théorie des puissances comme le fruit d'une
+induction légitime, ce que je ne veux point contester légèrement; si
+l'on admet que le monde réel est l'œuvre des puissances telles que nous
+les avons conçues, il faut bien admettre aussi une unité supérieure aux
+puissances; il faut l'admettre, nous l'avons vu, pour expliquer le
+rapport que les puissances soutiennent entre elles, rapport qui nous a
+fourni la solution du problème du Monde. S'il n'y avait rien de
+supérieur aux puissances, s'il n'y avait pas entre elles un lien qui les
+force à rester unies lorsqu'elles tendent à se séparer, elles
+s'isoleraient en effet, elles constitueraient chacune un monde à part;
+nous ne les trouverions pas dans cet état de tension et de lutte qui
+résume à nos yeux l'expérience; le monde réel, le monde progressif, le
+monde humain n'existerait pas. Si l'on admet les puissances, il faut
+donc admettre une unité libre, supérieure aux puissances, mais de ce
+qu'on est obligé de l'admettre il ne s'ensuit pas qu'on la comprenne en
+son intimité, et les développements de M. de Schelling ne nous
+l'expliquent pas. Ils nous apprennent que les puissances sont
+inséparables, que leur essence infinie leur permet de rester unies en
+Dieu, tandis qu'ailleurs elles se combattent. Nous complétons ainsi
+notre étude des puissances, nous n'arrivons pas à l'essence de Dieu.</p>
+
+<p>Je ne puis ni ne veux en dire davantage sur la théorie des puissances
+cosmogoniques. Je n'ajouterai pas que si cette doctrine s'appuie sur des
+vues physiologiques et psychologiques profondes, l'intuition y fait
+pourtant quelquefois défaut. Je ne demanderai pas si M. de Schelling
+fait comprendre aussi clairement la fonction de la seconde puissance
+dans l'unité divine absolue que son rôle dans le Monde. Je ne demanderai
+pas si la troisième, l'identité du sujet et de l'objet, a véritablement
+le caractère d'un principe distinct et substantiel, d'une Cause, ou si
+plutôt elle ne se présente pas constamment comme un produit; en un mot,
+je ne demande pas si la théorie des puissances est achevée. Cet examen
+difficile nous détournerait de notre sujet; il exigerait au préalable
+une exposition beaucoup plus approfondie et plus complète que la mienne.</p>
+
+<p>J'accepte donc les puissances comme principes générateurs du fini; mais,
+Messieurs, j'insiste sur cette observation que la doctrine des
+puissances ne nous fait pas connaître Dieu en lui-même, précisément
+parce que, comme le dit M. de Schelling, il est supérieur aux
+puissances, supérieur <i>toto cœlo</i>. Toute autre méthode pour arriver à la
+liberté de Dieu est donc au moins aussi légitime que la théorie des
+puissances; car, après tout, la théorie des puissances n'est pas une
+méthode qui nous y conduise. Elle nous fait remonter jusqu'à un certain
+point dans l'interprétation spéculative de l'univers, elle nous amène
+jusqu'aux marches du trône: arrivés là, la chaîne du raisonnement
+philosophique est brisée. L'échelle dressée sur la terre ne va pas
+jusqu'au haut de la muraille. Lorsqu'on est au sommet de l'échelle, il
+faut rassembler son courage, saisir le créneau et sauter dans la place,
+c'est-à-dire affirmer l'inévitable inintelligible. La liberté de Dieu
+n'est ici qu'une affirmation énergique, fondée sur un besoin réel de la
+pensée; ce n'est pas le résultat d'une déduction, et nous ne connaissons
+pas Dieu dans son <i>prius</i>, comme M. de Schelling pense nous le faire
+connaître<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Le défaut du système que nous venons d'étudier consiste
+précisément en ce qu'il ne s'est pas contenté d'affirmer la liberté de
+Dieu, mais qu'il veut remonter à sa cause. Nous venons de dire que cette
+prétention n'est pas fondée. Encore une fois, si Dieu est supérieur aux
+puissances, sa nature essentielle n'est pas expliquée par la nature des
+puissances. Examinons maintenant les conséquences de la tentative,
+légitime ou non, de remonter au <i>prius</i> de la liberté divine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Voyez la préface de M. de Schelling à la traduction
+allemande des <i>Fragments philosophiques</i> de M. Cousin.</blockquote>
+
+<p>Le dessein d'expliquer la nature du Dieu libre au moyen de ses
+puissances, nous semble conduire l'esprit à se représenter la liberté
+divine comme une liberté conditionnelle et limitée par les puissances,
+point de vue que nous ne saurions concilier avec l'idée de l'absolu.</p>
+
+<p>Dans ce système, en effet, la création est déterminée par la nature de
+Dieu. Créer, ici, c'est déployer une puissance que nous connaissons
+déjà; créer, c'est réaliser l'existence illimitée, opposée à la
+spiritualité, afin que cette négation soit surmontée par l'action du
+principe de l'existence spirituelle, réduit à l'état de puissance. Comme
+dans les philosophies panthéistes, toutes les phases de la Création sont
+contenues dans l'idée de la création possible, et cette idée est
+déterminée avec nécessité. Créer, c'est commencer le procès dont nous
+avons analysé les principes. Si Dieu crée, il créera de cette manière et
+pas autrement. La liberté divine est donc restreinte dans les limites
+rigoureuses d'une alternative: un <i>oui</i> ou un <i>non</i>; le <i>veto</i> et le
+<i>placet</i>. Dieu, peut, s'il le veut, créer ou ne pas créer dans le sens
+absolument déterminé que nous venons de marquer; mais il ne peut pas
+créer ce qu'il lui plaît et comme il lui plaît.</p>
+
+<p>Sous ce point de vue, la liberté de Dieu n'est ni plus ni moins parfaite
+que la liberté primitive de l'homme. Comme la liberté de Dieu est
+déterminée par la nature de ses puissances, la liberté de la créature
+primitive est déterminée par sa position. La créature spirituelle se
+trouve, elle aussi, en face d'une simple alternative: elle peut
+réveiller ou ne pas réveiller la première puissance, rester immobile ou
+se poser en second créateur. Elle n'a de choix qu'entre ces deux
+alternatives, et les conséquences, de l'une et de l'autre sont
+absolument nécessaires. Si la créature veut créer à son tour, elle tombe
+dans le faux théisme, dans l'adoration du principe de la nature, d'où
+résulte infailliblement le procès mythologique, dont l'issue est le
+rétablissement du théisme vrai.</p>
+
+<p>Vous voyez donc clairement, Messieurs, quelle espèce de conciliation ce
+système établit entre les deux principes colluctans de la liberté et de
+la nécessité. Tous les fils de la pensée se rattachent à un nœud que la
+liberté tranche: dès ce moment la nécessité reprend son empire, la
+pensée <i>a priori</i> tend de nouveau ses fils, qui se serrent dans un
+nouveau nœud, dont la solution réclame une nouvelle intervention de la
+liberté. La nécessité pose les conditions et tire les conséquences; mais
+rien n'est réel que par la liberté. Cette solution est supérieure, je le
+crois, à celle du panthéisme moderne. Celui-ci, dans son plan du monde,
+met la nécessité au centre et ne laisse que d'insignifiants détails à la
+liberté, qu'il rejette à l'extrême surface, où elle se confond avec le
+hasard<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>. Mais, à la considérer en elle-même, la solution proposée par
+M. de Schelling nous suffit-elle entièrement? Peut-on réellement
+affirmer que Dieu est libre, lorsqu'on entend sa liberté à la manière de
+M. de Schelling? Ne peut-on pas du moins concevoir cette liberté d'une
+manière encore plus élevée? Nous sommes conduits à nous poser cette
+question par le système de M. de Schelling lui-même, et M. de Schelling
+lui-même ne saurait en méconnaître la légitimité. Le mouvement de la
+pensée qui l'a fait sortir du panthéisme et qui lui a suggéré son
+système de liberté conditionnelle, le même mouvement, le même intérêt,
+la même évidence, nous font douter de cette liberté conditionnelle et
+nous poussent vers l'absolue liberté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Voyez M. <i>Cousin</i>. Cours de Philosophie de 1828, Leçon X,
+sur les grands hommes. Selon la théorie hegelienne développée dans cette
+leçon, leur grandeur consiste en ceci, qu'ils ne sont point eux-mêmes,
+qu'ils ne sont point libres, qu'ils ne sont point hommes.</blockquote>
+
+<p>En effet, Messieurs, dans la pensée de M. de Schelling, la liberté,
+telle qu'il la comprend, est ce qu'il y a de plus excellent; la liberté
+est le trait distinctif de l'absolu; la liberté fait de l'absolu ce
+qu'il est. Mais, si la liberté fait de l'absolu ce qu'il est, ne
+s'ensuit-il pas que cette liberté elle-même ne saurait être conçue comme
+restreinte et conditionnelle, mais qu'elle doit être absolue? Disons-le,
+Messieurs: du moment où l'intelligence a conçu l'idée de la liberté
+absolue, la valeur objective de cette idée ne peut plus faire question;
+elle s'impose à l'esprit au nom de sa propre autorité. Du même droit que
+M. de Schelling s'écrie avec courage: «Je ne veux rien du panthéisme; je
+veux un système qui m'explique le monde par l'acte positif d'un Créateur
+libre;» du même droit nous pouvons dire, à notre tour: Je ne veux pas
+d'une liberté emprisonnée entre les cornes d'un dilemme; je ne veux pas
+mettre sur le trône de l'univers un roi constitutionnel qui n'ait qu'à
+se prononcer par <i>oui</i> ou par <i>non</i> sur les propositions qui lui sont
+faites. Je veux une liberté pleine, entière, qui crée les possibilités
+et qui les réalise. J'attribue à Dieu cette liberté absolue, illimitée,
+insondable, parce que c'est la plus haute idée à laquelle mon esprit
+s'élève, et que plus mon idée de Dieu sera haute, plus elle s'approchera
+de la vérité. C'est là, Messieurs, la vraie méthode et la plus certaine,
+qui se résume en un seul point: «Élargissez vos pensées!» Quelle est la
+définition rigoureuse de la liberté? quel est le nom de l'absolu, le mot
+suprême, le miracle évident, l'inévitable impossible? M. de Schelling le
+sait bien. Demandez-lui comment Dieu s'appelle, il répondra: JE SUIS CE
+QUE JE VEUX.</p>
+
+<p>Quelle que soit la hardiesse de ce paradoxe, nous ne pouvons pas mettre
+en question sa vérité: nous devons définir Dieu par la liberté absolue,
+parce que l'absolue liberté est la plus haute conception dont nous
+soyons capables. Or il est impossible que Dieu ne soit pas ce qu'il y a
+de plus grand. Si nous pouvons imaginer quelque chose de plus grand que
+Dieu, il est clair que nous n'avons pas encore compris Dieu. Mais
+l'absolue liberté, quoique nous ne puissions ni l'imaginer ni la
+comprendre, est telle néanmoins que nous devons reconnaître en elle ce
+qu'il y a de plus grand et de plus excellent, malgré l'obscurité, le
+paradoxe et l'ironie que renferme cette idée à la fois la plus abstraite
+et la plus concrète, la plus négative et la plus positive, la plus
+insaisissable et la plus certaine.</p>
+
+<p>Nous verrons bientôt, Messieurs, le sens de ce paradoxe et le sérieux de
+cette ironie; mais, dès ce moment, nous acceptons la définition proposée
+sur l'autorité de son évidence immédiate; nous en faisons le critère de
+nos appréciations, et, sans méconnaître tout ce que M. de Schelling a
+fait pour lui conquérir sa place, nous disons qu'elle nous oblige à
+sortir du système de M. de Schelling, ou du moins à nous affranchir de
+la forme qu'il a donnée à son système en le rattachant à ses travaux
+précédents; car il est possible que cette forme nous en ait plus ou
+moins dissimulé le sens intime et que M. de Schelling ait tenu compte
+d'avance de nos principales objections. Plusieurs de ses idées,
+plusieurs mots sortis de sa bouche me porteraient à le supposer.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Messieurs, tel qu'il ressort de notre exposition
+sans doute imparfaite, le nouveau système de M. de Schelling nous semble
+porter la marque d'une pensée dont le développement n'est pas encore
+achevé; je veux dire que, comme dans tous les systèmes précédents, la
+conclusion n'en coïncide pas entièrement avec le point de départ. M. de
+Schelling est définitivement sorti du panthéisme, en faisant sa place à
+la vérité incomplète sur laquelle le panthéisme se fonde; mais, d'un
+côté, il prétend expliquer Dieu par ses puissances, de l'autre, il
+reconnaît que l'unité divine est supérieure aux puissances, ce qui
+semble détruire la possibilité d'une telle explication. Plus
+généralement, il veut rendre compte de l'essence divine, et cependant il
+enseigne la liberté absolue de Dieu, d'où résulte à nos yeux
+l'impossibilité de sonder Dieu dans son essence. Nous rendons justice à
+la grandeur de ce système, qui éclaire d'un jour puissant les problèmes
+les plus mystérieux de la nature, de l'histoire et de la conscience, en
+même temps qu'il résume dans une pensée originale les spéculations
+profondes des Grecs, des philosophes juifs, des Pères de l'Église et du
+vieux mysticisme allemand; mais nous éprouvons cependant le besoin de
+tenter une autre voie pour nous élever au but qu'il a signalé.</p>
+
+<p>Comme le Monde résulte d'un acte libre de Dieu et non pas d'une
+nécessité de la nature divine, ainsi que l'implique l'idée de la liberté
+que nous acceptons sur la foi de son évidence et que nous avons acceptée
+dès l'origine sur la foi de la conscience morale; il est clair qu'en
+partant du Monde nous ne pouvons pas arriver à comprendre ce que Dieu
+est en lui-même, mais seulement ce qu'il veut être relativement à ce
+monde. M. de Schelling l'a bien aperçu, et nous avons vu que lorsqu'il
+s'agit d'atteindre l'idée pure du Dieu absolu, il laisse de côté la
+théorie des puissances fondée sur l'intuition, pour chercher un nouveau
+commencement dans une définition de Dieu déjà philosophique: «l'essence
+qui existe.» Mais le théisme seul accorde cette définition, et la
+discussion métaphysique que nous avons imparfaitement résumée, n'a
+d'autre but que de retrouver les puissances du monde réel découvertes
+par l'analyse précédente, dans la notion de Dieu telle que la
+fournissent le théisme et le christianisme, ou, ce qui revient au même,
+de prouver aux croyants la vérité du système de M. de Schelling.</p>
+
+<p>Nous concevons la tâche un peu différemment. Nous voulons, s'il est
+possible, développer sous la forme d'une démonstration régulière cette
+vérité immédiatement certaine, que l'être absolu est pure liberté. Nous
+partirons donc, nous aussi, d'une définition de Dieu, ou, pour mieux
+dire, d'une définition du principe des choses, mais d'une définition que
+tout le monde soit obligé d'accepter. Nous partirons de la base commune
+au théisme et au panthéisme, à l'incrédulité comme à la foi: «Le
+principe universel est un être qui subsiste de lui-même;» et nous nous
+efforcerons d'établir par la pure pensée que l'être existant de lui-même
+ne saurait être conçu que comme pure liberté. Ce sera l'objet de notre
+prochaine leçon. Nous examinerons ensuite la portée de cette définition
+quant à l'économie générale de la science, et nous tenterons de
+résoudre, au moyen de cette clef, les problèmes les plus importants que
+l'expérience nous suggère.</p>
+<br><br>
+
+<h3>QUINZIÈME LEÇON.</h3>
+<br>
+
+<h4>RECHERCHE SYSTÉMATIQUE DU PRINCIPE PREMIER.</h4>
+
+<p>I. <i>Le principe de toute existence est un.</i> Preuve: La raison affirme
+immédiatement l'unité du principe de l'être. Nous avons besoin à la fois
+de rattacher nos connaissances à un principe unique et de donner pour
+base à la science le principe de la réalité. Remarque: Ce premier axiome
+est le fondement du panthéisme, qui ne répond point à nos besoins, mais
+dont nous ne pouvons nous affranchir qu'en le surpassant.</p>
+
+<p>II. <i>Le principe de l'existence est absolue liberté.</i> Preuve: Le
+principe de l'existence existe par lui-même; donc 1° il est cause de son
+existence objective ou relative, c'est-à-dire qu'il est une activité qui
+produit sa propre existence; il est <i>substance</i>. 2° Il produit lui-même
+l'activité intérieure par laquelle il se manifeste; il se produit comme
+substance; il est <i>vie</i>. 3° Il se donne à lui-même la loi de sa
+production spontanée; il détermine la forme de sa vie; il est libre; il
+est <i>esprit</i>. 4° Il produit sa propre spiritualité; il est <i>absolue
+liberté</i>.--La liberté absolue est la seule notion qui, de sa nature, ne
+puisse convenir qu'à l'être absolu, la seule dès lors par laquelle nous
+puissions le définir, s'il est possible d'obtenir une connaissance
+certaine de cet être, en d'autres termes, si la science peut commencer,
+ou si la science est possible; elle contient donc en elle-même les
+titres de sa légitimité, ce qui ressort immédiatement du fait qu'elle
+est la plus haute conception à laquelle notre pensée se puisse élever.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>La philosophie étant la science des choses par leur principe, son
+premier soin doit se porter sur la découverte de ce principe lui-même,
+c'est-à-dire, pour nous servir des termes consacrés, qu'elle devrait
+chercher d'abord les preuves de l'existence de Dieu. Mais l'idée de
+prouver l'existence de Dieu appartient à une époque où la science ne
+s'était pas encore rendue un compte assez exact de sa propre nature.
+Cette manière de poser le problème vient de la scolastique et d'une
+maxime par laquelle Descartes a transplanté la scolastique dans la
+science moderne, en bornant le doute philosophique aux jugements sans
+l'étendre aux idées. Le dessein de prouver l'existence de Dieu suppose
+qu'on a déjà l'idée de Dieu au début; et cependant cette idée suprême ne
+saurait être conçue sans un suprême effort. Si l'on se contente de la
+notion commune à tous les systèmes, celle d'un principe indéterminé de
+l'être, alors la réalité d'un tel principe est immédiatement évidente,
+de sorte qu'il n'y a rien à prouver.</p>
+
+<p>Le vrai problème consiste donc à déterminer l'idée de Dieu. Prouver
+l'existence de Dieu, c'est prouver que le principe de l'être est Dieu;
+en d'autres termes, c'est prouver que ce principe est un principe libre,
+car un principe libre mérite seul le nom de Dieu. Ainsi la démonstration
+de la liberté divine occupera dans notre métaphysique la place réservée
+aux preuves de l'existence de Dieu dans la métaphysique des écoles.
+Après avoir déterminé cette idée, nous chercherons à résoudre par son
+moyen les problèmes que l'expérience nous suggère; si le succès couronne
+notre entreprise, la réalité de l'objet conçu sera prouvée. Ainsi
+l'existence d'un Dieu libre ressortira non d'une démonstration ou d'une
+discipline spéciale, mais de la science tout entière.</p>
+
+<p>L'ancienne méthode était évidemment imparfaite en ceci qu'elle
+commençait par démontrer l'existence de Dieu pour en développer l'idée
+ensuite, dans la théorie de ses attributs métaphysiques et moraux,
+c'est-à-dire qu'elle posait une inconnue, quitte à se demander après la
+preuve, ce que proprement l'on avait prouvé. Nous corrigerons ce vice de
+l'ancienne méthode; nous établirons l'idée et l'existence par un seul et
+même acte de la pensée, en démontrant que l'Être capable d'exister et
+d'être conçu par lui-même est absolue liberté. Il s'agit donc d'une
+démonstration universelle <i>a priori</i>.</p>
+
+<p>Notre critère est celui de Descartes: la lumière naturelle. Notre point
+de départ est la définition de Spinosa justifiée par le critère de
+Descartes: «<i>Per substantiam intelligo quod in se est et per se
+concipitur: Substantia hujus modi esse nequit nisi una</i>.»</p>
+
+<p>Vous m'accorderez, Messieurs, l'unité du principe de l'être comme un
+axiome qui n'a pas besoin d'être démontré. S'il était possible de le
+prouver, il faudrait le faire; car les axiomes démontrables ne sont pas
+de vrais axiomes, et quand les philosophes s'occupent, suivant le
+conseil de Leibnitz, à légitimer l'évidence elle-même, ils ne perdent
+nullement leur temps. C'est pour eux un point d'honneur de ne pas
+accepter à titre de concession ce qu'ils peuvent arracher de force. Le
+nombre des vérités soi-disant premières doit être réduit autant que
+possible; l'élégance et la solidité de la science tiennent à cette
+condition. Mais il en est de l'unité du principe réel comme de
+l'aptitude de l'esprit humain à connaître le vrai, thèses connexes et
+solidaires, qui ne sont au fond qu'une seule et même thèse considérée
+sous deux aspects différents. Elles commandent tout et ne dépendent de
+rien. Il n'est pas possible de les prouver, il n'est pas possible de les
+contester sincèrement. Elles résument en elles l'évidence immédiate de
+la raison.</p>
+
+<p>Il n'est pas possible de prouver par la logique, c'est-à-dire par le
+moyen d'une autre vérité plus évidente, que le principe de l'être est
+un. Il n'y a pas de contradiction proprement dite à supposer plusieurs
+êtres qui existent par eux-mêmes, plusieurs principes ou plusieurs
+dieux, et si le doute sur ce point trouvait accès dans notre âme, on
+ferait vainement appel à l'expérience pour le combattre. Le raisonnement
+que l'on essayerait de fonder sur l'expérience reviendrait à ceci: Les
+choses que nous connaissons forment un tout par les rapports infinis qui
+les unissent, et puisqu'elles forment un tout, elles ne sauraient avoir
+qu'un principe. Mais il est toujours loisible de supposer d'autres
+sphères d'existence absolument séparées de celle à laquelle nous
+appartenons et inaccessibles à toute espèce d'expérience. Qui sait même,
+pourrait-on dire en se plaçant avec Bayle au point de vue empirique, si
+le désordre que nous trouvons autour de nous et surtout en nous-mêmes,
+ne provient pas d'un conflit entre les sphères de l'être, d'une lutte
+entre les principes qui les régissent? Je sais bien qu'en partant de
+l'infini il est aisé d'arriver à l'unité; mais c'est une grande question
+de savoir s'il est logiquement nécessaire que l'être existant par
+lui-même soit en tous sens un être infini.</p>
+
+<p>Cependant si l'unité du principe n'est pas démontrable, elle n'est pas
+non plus sérieusement contestable, et si la raison n'est pas très-sévère
+sur les preuves de cette vérité, c'est qu'elle en est convaincue avant
+tous les essais de preuve. Si nous supposons plusieurs principes
+éternels, soit que nous les mettions en contact les uns avec les autres
+dans la même sphère d'existence, soit que nous les considérions comme
+absolument séparés et gouvernant chacun un univers, toujours faut-il que
+nous pensions simultanément à cette pluralité de principes; car des
+principes auxquels nous ne penserions point ne seraient rien pour nous:
+la question de leur existence deviendrait absolument transcendante, ou
+plutôt elle ne saurait être posée. Dire qu'il peut exister des principes
+inaccessibles à notre pensée, c'est prononcer des paroles qui se
+détruisent elles-mêmes, car nous pensons à ces principes en affirmant
+leur possibilité. Dans l'hypothèse, nous pensons donc à plusieurs
+principes, et par cela seul nous les mettons en rapport, par cela seul
+nous créons entre eux une unité idéale, par cela seul nous nous imposons
+le devoir de chercher et de trouver leur unité. Kant avait raison de le
+dire, l'unité est pour la raison le premier besoin et la suprême loi.
+L'esprit n'est satisfait que dans l'unité. Nous ne croyons savoir les
+choses et nous ne les savons en effet comme nous voulons les savoir, que
+lorsque nous sommes parvenus à les comprendre au moyen d'un seul et même
+principe. Mais, s'il faut un seul principe à la science en vertu de
+l'impérissable idéal gravé dans notre âme, il faut aussi, pour répondre
+à ce même idéal, que la science explique les phénomènes par leurs causes
+réelles. Aussi longtemps que le principe par lequel nous comprenons les
+choses n'est pas celui qui les fait être, la science n'est pas achevée
+et son but n'est pas atteint. L'unité nécessaire de la connaissance nous
+atteste donc l'unité de l'être, ou plutôt l'unité de la connaissance et
+l'unité de l'être sont une seule et même thèse. Au fait, Messieurs,
+l'évidence n'est autre chose qu'une nécessité intérieure qui nous oblige
+à telle ou telle affirmation; nous croyons à l'unité du principe de
+l'être par l'effet d'une nécessité qui s'impose à notre raison: par
+conséquent l'unité de l'être est évidente. La mettre en question c'est
+mettre en question l'autorité de la raison elle-même, ce qui est
+toujours possible il est vrai, mais jamais dangereux. Je n'insisterai
+pas davantage<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>, mais j'éprouve le besoin de faire ici une remarque
+dont vous apprécierez aisément l'importance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> Comparez Leçon troisième, p. 41-49.</blockquote>
+
+<p>L'unité du principe de l'être ou de l'Être existant par lui-même
+implique rigoureusement, c'est en vain qu'on feindrait de le
+méconnaître, l'identité de tout être dans son principe, thèse
+fondamentale du panthéisme. Ainsi nous acceptons le panthéisme dès
+l'entrée. Le panthéisme devient notre prémisse. Nous n'aurons plus à le
+craindre, puisque nous lui faisons loyalement sa part. La justice et
+notre propre intérêt nous le commandent également. Le panthéisme de
+Schelling et de Hegel a prouvé par le fait sa supériorité logique sur le
+théisme qu'il a combattu. De fort bonne heure, peut-être même un peu
+trop facilement, mais non sans des raisons plausibles, on a reconnu dans
+le spinosisme la conséquence régulière des principes de Descartes, qui
+enseignait cependant la doctrine d'un Dieu séparé du monde et le
+dualisme de l'esprit et de la matière dans le monde. La scolastique du
+moyen âge, commentaire philosophique du dogme chrétien dont nous n'avons
+point méconnu la profondeur, était réellement panthéiste par sa base, je
+veux dire par sa doctrine de l'Être parfait, qu'elle définit: la
+totalité de l'être ou la réalité de tous les possibles. Pour faire
+sortir le panthéisme de ce principe, il ne s'agissait que d'oser
+s'avouer l'évidence. Une philosophie sérieuse ne peut donc ni faire
+abstraction du panthéisme, ni le combattre avec des armes déjà brisées.
+Le maître qui s'obstinerait à demeurer dans un point de vue dépassé
+laisserait l'esprit de ses disciples sans défense contre la puissante
+séduction intellectuelle de systèmes logiquement supérieurs, quoique
+moins bons peut-être d'intention et moins vrais dans leurs résultats
+généraux. Dès lors si le panthéisme ne satisfait pas aux besoins de la
+raison et du cœur, s'il ne répond pas aux intérêts de l'humanité, il
+faut nous efforcer de nous l'assujettir et non pas le laisser planer
+au-dessus de nos têtes. Cette vérité se fait jour. Nous obéissons donc
+aux exigences actuelles de la situation comme aux exigences de la
+pensée, en prenant notre point de départ dans le panthéisme. Nous nous
+efforcerons, par le développement régulier de sa donnée fondamentale, de
+le réfuter en le dépassant; mais nous commençons, comme lui, par l'unité
+de l'être; comme lui, nous demandons: Qu'est-ce que l'être? et nous
+raisonnons ainsi:</p>
+
+<p>I. Être signifie tout d'abord: exister pour nous, <i>être perçu</i>; par les
+sens ou par la pensée, peu importe. Cette existence relative ou passive
+doit avoir une cause: la raison nous l'enseigne évidemment. Il y a donc
+une cause de l'existence; cette cause, nous la trouverons ou dans l'être
+existant ou hors de lui. S'il s'agit d'une existence particulière, on
+peut admettre qu'elle ait sa cause hors d'elle-même; mais alors elle
+n'est pas ce que nous cherchons, puisque pour exister et pour être
+conçue elle suppose autre chose qu'elle-même. L'existence dont il s'agit
+est toute relative à nous, extérieure, objective ou phénoménale.
+L'existence phénoménale est le premier et le plus faible degré de
+l'être, ou plutôt ce n'est pas même un degré de l'être, c'est l'être
+apparent, l'être faux. À proprement parler, le phénomène n'<i>est</i> pas; ce
+qui est véritablement, ce n'est pas lui; il n'est que la manière
+d'exister d'autre chose. C'est le <i>mode</i> de Spinosa. La matière,
+j'entends la matière purement passive telle qu'on la conçoit
+généralement, trouve ici la seule place qui lui convienne<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p>
+
+<p>II. L'être véritable existe par lui-même, il est lui-même la cause de
+son existence, son existence phénoménale est un effet; son être
+véritable est la cause de cet effet. Mais il est impossible de concevoir
+une cause réelle autrement qu'active. L'être véritable est donc actif,
+ou plutôt il est activité; c'est une activité continuelle qui se dépense
+à produire son existence phénoménale. Telle est l'idée la plus
+élémentaire, le premier degré positif de l'être: il est cause de son
+existence<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. Nous voyons <i>a priori</i> que l'Être en général doit être
+cela, c'est-à-dire qu'être signifie cela. L'expérience nous offre
+partout des exemples de cette notion générale. Nous ne pouvons pas
+hésiter sur le nom qui lui convient, elle est dès longtemps connue et
+nommée: on l'appelle la <i>Substance</i>. Le mot <i>substance</i> pris dans le
+sens absolu signifie l'être qui par son activité produit sa
+manifestation ou son existence apparente; et dans le sens relatif, quand
+on dit: la substance de telle ou telle chose, substance désigne
+l'activité qui produit l'existence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> <i>Ens phænomenon</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> <i>Ens reale, causa phænomeni</i>.</blockquote>
+
+<p>Si les corps inorganiques sont de véritables substances, c'est que leur
+être véritable est une activité, une force qui produit les qualités par
+lesquelles ces corps existent pour nous: leur expansion ou leur volume,
+leur impénétrabilité, leur pesanteur, et les qualités qui affectent
+diversement nos sens particuliers. Il faut l'avouer ou reconnaître que
+les soi-disant substances corporelles ne sont pas des substances, mais
+des phénomènes, des effets, des modes d'une autre substance; que
+celle-ci soit Dieu, ou la Nature, ou peut-être le moi, comme le pensent
+les idéalistes. La nature inorganique ne serait donc pas morte, son
+apparente immobilité ne serait que l'uniformité du mouvement, sa
+passivité qu'une activité qui se terminerait en elle-même; mais c'est là
+un point secondaire pour notre objet, et sur lequel nous ne voulons pas
+insister.</p>
+
+<p>Avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant sur les deux idées
+capitales de substance et de cause que nous venons d'employer. Substance
+et cause ne sont pas synonymes, mais ce sont deux notions du même degré
+ou plutôt susceptibles de gradations correspondantes. Ici nous les
+concevons sans gradation, dans leur forme élémentaire, comme la simple
+substance et la simple cause, et déjà nous apercevons leur solidarité.
+Déjà nous pouvons dire: Toute substance est cause, il n'y a de causes
+réelles que les substances.</p>
+
+<p>III. Cette forme élémentaire ne suffit point au but que nous
+poursuivons. Nous voulons développer, dérouler ce qui est impliqué dans
+l'idée d'être. Nous voulons nous rendre un compte aussi exact que
+possible des conditions auxquelles l'être doit satisfaire pour pouvoir
+être conçu par lui-même, indépendamment de toute relation, et nous
+reconnaissons d'abord que l'être existant par lui-même, l'être absolu,
+est substance ou cause de son existence. Ce n'est point assez: L'être
+qui produit les signes de son existence n'est pas encore cause de
+lui-même, car en lui-même il est substance; nous pouvons donc demander
+encore d'où lui vient sa substantialité, et si nous le pouvons, nous le
+devons; par conséquent nous ne le comprenons pas encore comme être
+absolu, mais seulement comme être relatif, qui en suppose un autre. Pour
+être cause de lui-même, il devrait non-seulement produire son existence,
+mais se produire lui-même comme substance. L'être vraiment indépendant
+est cause de lui-même dans le sens que nous indiquons. La source de son
+existence s'alimente elle-même.</p>
+
+<p>Nous ne comprendrions pas sans doute comment la chose est possible, si
+l'expérience ne nous en fournissait dans la nature vivante un exemple
+admirable quoique imparfait. Les êtres organisés sont des substances,
+ils produisent leur existence apparente par leur activité intérieure. La
+matière dont ils sont formés est à la fois l'instrument et le produit de
+cette activité qui constitue leur être véritable; mais ce n'est pas là
+proprement ce qui en fait des êtres organisés. Le trait essentiel de
+l'organisme consiste en ceci, que la vie du tout individuel produit une
+pluralité de parties vivantes elles-mêmes, une pluralité de vies
+partielles ou de fonctions, qui produisent à leur tour la vie du tout;
+car la soutenir c'est la produire. La vie est à la fois la cause de
+l'existence des organes et l'effet des fonctions des organes. Les
+organes sont également les effets et les causes de la vie ou du tout.
+Chaque fonction est, directement ou par quelques intermédiaires, cause
+et effet de toutes les autres. L'organe facilite et soutient la
+fonction, la fonction produit l'organe. Il y a donc un double et
+constant mouvement du centre aux extrémités et des extrémités au centre.
+L'unité intime produit la pluralité des manifestations, et la pluralité
+des manifestations produit à son tour l'unité intime, c'est-à-dire que
+l'unité se réalise comme telle, par l'intermédiaire de la pluralité. En
+décrivant les êtres organisés, je viens, Messieurs, de définir la <i>vie</i>,
+et l'idée de la vie, supérieure aux idées plus simples de substance, de
+cause, de force et d'activité que nous avons traversées, se présente à
+nous comme identique à celle de <i>but</i>. L'être susceptible d'être connu
+d'une manière indépendante est cause de lui-même; l'être cause de
+lui-même est vivant; l'être vivant est son propre but. Aristote, le
+grand observateur, avait trouvé dans la nature les secrets de sa
+métaphysique. L'étude de la réalité lui révéla les vrais rapports de la
+cause finale et de la cause efficiente. La cause finale est le vrai
+commencement, la vraie cause; la cause efficiente n'est que le milieu,
+le moyen, ou plutôt, dirons-nous, la cause finale et la cause efficiente
+se confondent; le véritable agent c'est le but qui produit lui-même les
+intermédiaires par lesquels il se réalise dans son unité. Le but, comme
+<i>idéal</i> qui doit être réalisé, est la cause des moyens par lesquels il
+se réalise, la cause efficiente des organes, qui sont à leur tour cause
+efficiente de la <i>réalisation</i> du but. L'idée de but nous présente un
+cercle fermé: L'être qui est son propre but est à la fois cause et effet
+de lui-même. Cette idée d'un but inhérent à l'être ou plutôt identique à
+l'être, manquait à Spinosa. Aussi longtemps que la substance n'est cause
+que des phénomènes, on ne peut pas, je le répète, dire avec vérité
+qu'elle soit sa propre cause; elle est plutôt cause d'autre chose, mais
+elle devient sa propre cause pleinement et réellement lorsque le rapport
+des modes à la substance est aussi positif, aussi actif que celui de la
+substance aux modes. Alors ceux-ci reçoivent le nom d'organes, et la
+substance se produit réellement elle-même par l'intermédiaire de ses
+organes. Elle est cause de son unité, de son intimité, de sa réalité,
+cause d'elle-même dans le véritable sens de ce terme. Cette idée, dont
+Spinosa sentait le besoin sans l'atteindre, est indispensable à
+l'intelligence de la <i>cause</i> aussi bien qu'à celle de l'<i>être</i>. La vraie
+cause est cause par son essence et non par accident. Son essence est
+d'être cause, c'est-à-dire qu'elle existe comme cause ou qu'elle est
+cause d'elle-même. Mais l'être cause de lui-même est le seul dont on
+n'ait pas sujet de demander la cause, le seul qui puisse être conçu
+comme possédant l'être par lui-même<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> <i>Causa sui</i>; εντελεχεια</blockquote>
+
+<p>IV. L'être premier est donc un but substantiel, un organisme, une vie.
+Nous voyons clairement que pour subsister de lui-même et s'expliquer par
+lui-même, il doit satisfaire à ces conditions; mais nous ignorons si la
+liste des conditions qu'il doit remplir est déjà close. Un examen
+attentif du problème nous fera reconnaître qu'il n'en est rien. Partant
+du fait de l'existence, nous avons dit: L'être réel produit
+lui-même son existence; l'existence vient de l'activité de la substance.
+D'où vient à son tour l'activité de la
+substance? Si elle la reçoit d'une autre substance, elle n'est pas ce
+que nous cherchons. L'être réel ne produit donc pas seulement son
+existence par son activité, mais il s'imprime lui-même cette activité;
+il est cause de son activité intérieure aussi bien que de son existence
+apparente; il est vivant. Cette découverte nous ouvre les portes du
+monde idéal. L'être existant par lui-même est à la fois réel et <i>idéal</i>.
+L'organisme est l'Idée vivante qui produit les moyens de se réaliser:
+comme Idée, l'organisme préexiste à sa propre réalisation; l'organisme
+est son propre but. Mais il est malaisé de concevoir un but sans une
+intelligence, spontanée ou réfléchie, qui le pose et qui le poursuit.
+L'idée que nous avons obtenue n'est pas encore, sans doute, celle d'une
+véritable intelligence distincte de son but et libre vis-à-vis de lui,
+mais nous entrevoyons déjà l'intelligence. La vie est un germe
+d'intelligence, car dans la vie il n'y a pas simple déploiement; la vie
+est un retour, une réflexion de l'être sur lui-même, aussi bien qu'un
+mouvement expansif. Ce caractère de réflexion naturelle inhérent à la
+vie, nous explique pourquoi il n'y a pas de vie sans une pluralité de
+fonctions distinctes. Distinction, spécification, réflexion, sont autant
+d'idées inséparables.</p>
+
+<p>Ces remarques vous font pressentir, Messieurs, un résultat qu'il faut
+demander à la pure analyse. L'être réel est son propre but; l'idée de
+but conduit à celle d'intelligence; celle-ci mène à la diversité par
+laquelle nous pourrions redescendre aux phénomènes; elle mène aussi à la
+<i>Loi</i>, qui nous offre les moyens de nous élever au vrai principe.</p>
+
+<p>L'existence de l'être est nécessairement une existence déterminée; nous
+ne saurions en concevoir une autre comme réelle. L'être produit donc son
+existence, il se produit lui-même dans sa substantialité par le moyen de
+cette existence d'une manière déterminée. La circulation de la vie obéit
+à des lois. L'activité de l'être existant par lui-même est une activité
+réglée. D'où lui vient cette règle? L'être réel est un but vivant, une
+loi vivante. D'où vient sa loi? Si l'on identifie la cause et la loi, si
+l'on dit: «L'être se produit lui-même selon une loi immuable, la loi est
+l'essence et le principe, elle est ce qu'elle est, nous la constatons
+sans l'expliquer;» il faut convenir que l'on s'arrête arbitrairement, au
+mépris des règles de la méthode; car dans la recherche de
+l'inconditionnel il n'est permis de s'arrêter que devant une
+impossibilité bien constatée d'aller plus loin. Ici il n'y a aucune
+impossibilité de ce genre. L'être se donne l'existence à lui-même par
+une activité déterminée. Si la règle de cette activité lui vient
+d'ailleurs, il est relatif: supposant un autre être, il est limité par
+celui-ci; mais s'il possède cette règle en lui-même, comme l'exige la
+notion de l'absolu, c'est qu'il se la donne: il est, dans un sens
+positif, cause de sa propre loi; il se fait ce qu'il est, il produit la
+manière dont il se produit.</p>
+
+<p>Comme la notion précédente a son nom, qui est la Vie, parce que
+l'expérience nous fait connaître la vie, celle-ci trouve aussi dans
+l'expérience la preuve de sa valeur objective; son nom est bien aisé à
+découvrir: c'est l'<i>Esprit</i> ou la <i>volonté</i>. Déjà, Messieurs, nous
+approchons, déjà nous voyons blanchir l'aurore.</p>
+
+<p>Déterminer soi-même la nature de son activité, la manière dont on est
+cause de soi-même, c'est être esprit. L'expérience intérieure nous
+atteste la réalité de l'esprit. Nous-mêmes nous sommes cause de notre
+activité, cause de la manière dont nous sommes cause, cause des lois
+selon lesquelles nous nous produisons. Nos actions sont l'effet de notre
+caractère. Notre état moral, le développement de notre intelligence,
+sont les causes permanentes, intimes, des actions extérieures et des
+mouvements intérieurs de pensée, de sentiment et de volonté qui, dans
+leur multiplicité continue, manifestent seuls aux autres et à nous-mêmes
+l'existence de notre esprit, c'est-à-dire, en prenant les mots dans leur
+vrai sens, qui constituent seuls toute cette existence. Notre esprit
+n'<i>existe</i> que dans ses actes, et notre caractère, nos convictions, nos
+facultés, sont la substance de ces actes. Eh bien, ce caractère, ces
+convictions et jusqu'à ces facultés, nous nous les sommes données à
+nous-mêmes, non pas absolument, non pas complètement, mais pourtant il
+est certain que nous nous les sommes données à nous-mêmes. Si vous êtes
+savant, c'est que vous avez étudié; si vous êtes intelligent, c'est
+qu'en pensant vous avez appris à penser; si vous êtes généreux, c'est
+que vous avez dompté votre égoïsme; si nous sommes méchants, c'est que
+nous avons fait le mal. Nous sommes donc cause de notre causalité ou
+plutôt de sa loi; c'est nous qui déterminons la manière dont nous sommes
+causes, c'est nous qui déterminons notre substance et notre vie. En un
+mot, nous sommes libres. Esprit et <i>Liberté</i>, c'est la même chose.</p>
+
+<p>La notion que nous venons d'introduire n'est donc point chimérique,
+puisque l'expérience la confirme; nous voyons d'ailleurs clairement
+qu'elle est réclamée par notre dessein de réunir dans la conception de
+l'Être toutes les conditions de son existence. L'être existe; mais il
+n'existe pas seulement, il se fait exister, il est substance; il n'est
+pas simplement substance, mais il se fait substance; il est vivant, il
+est son propre but et se réalise selon sa loi; plus encore, il se marque
+son but et se donne sa loi; il est esprit, il est libre.</p>
+
+<p>Voilà, Messieurs, ce qu'il faut pour remplir le mot sonore de Spinosa
+<i>Causa sui</i>.</p>
+
+<p>V. Il semble que nous ayons trouvé ce que nous cherchions. Cependant la
+question de la cause peut se produire une dernière fois.--L'Être est
+libre, disons-nous. On peut demander d'où vient la liberté de l'Être;
+d'où vient la faculté qu'il possède de déterminer lui-même la manière
+dont il est cause? Il se peut qu'il l'ait reçue. Nous comprendrions dans
+ce cas qu'il ne la possédât que partiellement, d'une façon restreinte,
+comme nous la possédons, nous autres hommes; mais c'est là l'idée d'un
+être relatif, d'un être fini; ce n'est pas celle que nous cherchons.
+L'être qui existe par lui-même ne tient évidemment la liberté que de
+lui-même, c'est-à-dire, au sens positif, qu'il se la confère. Substance,
+il se donne l'existence: Vivant, il se donne la substance: Esprit, il se
+donne la vie: Absolu, il se donne la liberté. L'être absolu, cause de sa
+propre liberté, la possède pleinement, sans limitation, puisque nous ne
+trouvons rien dans son idée qui puisse la limiter. Il est ABSOLUE
+LIBERTÉ.</p>
+
+<p>Il est absolue liberté: tel est le terme que nous nous proposions
+d'atteindre! Nous y sommes arrivés en suivant une méthode légitime, car
+nous n'avons fait autre chose qu'appliquer le principe de causalité à la
+notion générale de l'être, jusqu'à complète pénétration.</p>
+
+<p>Il n'y a rien d'illusoire dans notre résultat, puisque les degrés de
+l'être que nous avons constatés comme autant de puissances progressives,
+se distinguent parfaitement les uns des autres et présentent chacun une
+idée nette et précise: La substance est cause de ses manifestations;--la
+vie s'alimente elle-même en produisant les organes qui la réalisent
+selon une loi déterminée;--l'esprit se donne des lois à lui-même et
+détermine sa propre vie.</p>
+
+<p>Mais il y a dans l'esprit fini cette contradiction, que d'un côté il se
+détermine, tandis que de l'autre il est primitivement déterminé:
+c'est-à-dire que l'esprit fini est à la fois esprit et nature, et non
+pas seulement esprit. La perfection de l'esprit serait d'être pur
+esprit, sans nature: l'esprit pur n'est que ce qu'il se fait,
+c'est-à-dire qu'il est absolue liberté. Mais ici nous sommes arrêtés. Il
+est impossible de remonter au delà de la formule de la liberté absolue:
+JE SUIS CE QUE JE VEUX; cette formule est donc la bonne.</p>
+
+<p>Nous devons définir Dieu: l'absolue liberté; parce que l'absolue liberté
+est la plus haute idée à laquelle nous soyons capables de nous élever;
+or il est évident que Dieu est la suprême grandeur ou, comme le disait
+la scolastique, l'être souverainement parfait, la réalité par
+excellence. Si nous pouvons imaginer ou concevoir quelque chose de plus
+grand et de plus excellent que Dieu, nous n'avons pas compris Dieu; mais
+l'idée de liberté absolue est telle que nous sommes obligés de
+reconnaître en elle ce qu'il y a de plus grand, ce qu'il y a de plus
+excellent, malgré son inévitable obscurité, malgré son inévitable
+abstraction, malgré ce qu'elle a nécessairement de paradoxal et
+d'impossible.</p>
+
+<p>Le possible, Messieurs, c'est ce que nous comprenons, ce que nous
+croyons embrasser par la pensée; or il répugnerait, on l'a fait sentir
+bien souvent sans apercevoir peut-être toute la portée de cette
+réflexion, il répugnerait que notre pensée finie mesurât la réalité de
+l'infini. L'idée suprême ne doit donc pas, d'après les données premières
+du problème, être celle d'un être possible, mais celle d'un être
+supérieur au possible; c'est-à-dire une idée qui forme la limite
+immuable de nos conceptions, une idée que nous atteignons, que nous
+venons toucher, pour ainsi dire, sans y pénétrer jamais, sans en faire
+jamais le tour. Il ne faut pas que nous en ayions l'intuition, il ne
+faut pas que nous puissions la comprendre, il suffit que la raison nous
+en démontre la vérité, la nécessité; et c'est précisément le cas de la
+formule que nous avons donnée. Si haut que s'élève le vol de notre
+pensée, l'idée à laquelle nous nous élançons sera toujours dominée par
+celle-ci: JE SUIS CE QUE JE VEUX.</p>
+
+<p>On peut rendre plus saisissable l'évidence sur laquelle nous nous
+fondons, en empruntant la forme consacrée de l'argument ontologique. Ce
+syllogisme concluait ainsi: «L'idée de Dieu est celle de l'être parfait;
+or la perfection implique l'existence réelle: donc l'idée de Dieu
+implique l'existence réelle de son objet.» Nous tournons la prémisse du
+raisonnement au profit de la liberté et nous disons: «L'idée de Dieu est
+celle de l'être parfait; mais un être parfait de sa nature le serait
+moins que celui qui se donnerait librement la même perfection; l'idée
+d'un être parfait de sa nature est donc une idée abstraite et
+contradictoire; l'être parfait <i>de sa nature</i> serait encore imparfait;
+l'être parfait est celui qui se donne lui-même la perfection qu'il
+possède, c'est-à-dire l'être absolument libre: donc Dieu est absolue
+liberté.</p>
+
+<p>Nous arrivons au même résultat en analysant l'idée d'activité. Quel est
+le plus grand, le plus fort, le plus réel, de l'actif ou du passif?
+Évidemment ce qui est actif est le plus réel: l'activité est le côté
+positif de l'être, et quand vous auriez retranché d'un être toute
+activité, soit sur lui-même, soit au dehors, quand il ne produirait
+absolument plus aucun effet, il serait comme s'il n'était pas, ou plutôt
+il ne serait pas; vous auriez détruit cet être. L'<i>être</i>, c'est
+l'activité; la passivité n'est que relative, l'être passif n'est que
+l'être pour un autre; mais, au fond et pour lui-même, tout être est
+actif. C'est faire quelque chose que d'être, et tous les êtres font
+quelque chose; c'est en cela que leur être consiste. À le bien prendre,
+activité et réalité sont des synonymes: plus il y a d'activité, plus il
+y a de réalité.--Mais si l'activité est la vraie réalité, il n'est pas
+moins évident que la véritable activité ne se trouve que dans la
+liberté. La pierre que je lance produit des effets par son choc, et dans
+ce sens elle est active; cependant vous savez qu'en lui donnant cet
+attribut, on s'exprime improprement: ce n'est pas la pierre qui est
+active, c'est la main qui la jette. Il n'y a d'activité véritable que
+l'activité spontanée. Ainsi l'activité spontanée, tel est le caractère
+essentiel de la réalité. Mais une activité spontanée et déterminée par
+une loi nécessaire n'est pas encore la véritable spontanéité, ni par
+conséquent la véritable activité; ce n'est pas la spontanéité parfaite,
+ce n'est donc pas la réalité parfaite. S'il y a plus d'activité, plus de
+spontanéité, plus d'être dans la plante qui pousse et qui fleurit
+d'elle-même que dans la pierre lancée par mon bras, il y en a plus dans
+l'homme qui réfléchit et délibère, qui fait ce qu'il veut, parce qu'il
+le veut, qu'il n'y en a dans la plante qui, sans le savoir et sans le
+vouloir, obéit aux lois de son espèce. Si l'activité réelle d'un être
+est seulement celle qu'il s'imprime à lui-même, il est clair que
+l'activité que l'être s'imprimerait selon une loi qu'il se donnerait
+également lui-même, serait plus réelle que celle qu'il s'imprimerait
+selon une loi déterminée par sa nature, c'est-à-dire indépendamment de
+son fait. Mais l'être qui se donne à lui-même la loi de son activité,
+l'être qui décide lui-même comment il doit agir et ce qu'il veut être,
+est l'être absolument libre; l'être absolument libre est donc l'être
+actif par excellence, l'être absolument libre est l'être réel par
+excellence. L'absolue liberté est le trait caractéristique de la
+parfaite réalité. Nécessité, passivité, immobilité, négation,--réalité,
+activité, spontanéité, liberté, il est plus facile d'apercevoir les
+liens étroits qui unissent ces deux classes d'idées que de trouver les
+intermédiaires requis pour démontrer mathématiquement leur solidarité.
+Tous les chemins conduisent à cette idée de la liberté pure, qui semble
+revêtir une évidence immédiate. Une fois produite, on sent qu'il n'y a
+rien au-dessus d'elle, et c'est là notre argument décisif.</p>
+
+<p>Cependant la doctrine que nous essayons de rajeunir, étant contraire aux
+traditions de la théologie comme à celle du rationalisme, ne s'établira
+pas sans opposition. Il importe donc de lever, s'il est possible, tous
+les doutes, de prévenir toutes les difficultés et d'établir que notre
+résultat, tout insaisissable qu'il est, n'en doit pas moins être accepté
+sur l'autorité de la méthode et sur l'autorité de sa propre évidence.</p>
+
+<p>Nous avons recherché la nature de l'absolu; la conclusion de notre
+analyse est celle-ci: l'absolu n'a point de nature; toute nature est
+<i>née</i>, dérivée, secondaire. La nature est ce qui est déterminé; le
+principe de toute détermination n'en comporte lui-même aucune. La
+conception où nous venons aboutir est en même temps la plus concrète des
+idées et l'idée du pur indéterminé. Ce résultat, à la fois très-positif
+et très-négatif, a quelque chose de surprenant. Il soulève d'abord une
+objection que j'essayerai de vous rendre sans l'émousser.</p>
+
+<p>On me dira: «Votre dialectique est illusoire, vous tournez dans un
+cercle, et, croyant démontrer, vous affirmez; ou plutôt vous niez
+gratuitement. La base de toute votre théorie, c'est que l'être ne peut
+avoir de qualités que celles qu'il a reçues. Vous n'admettez pas de
+nature primitive ou de nécessité spontanée, de nécessité identique à
+l'essence même de l'être et par conséquent identique à la liberté. Ainsi
+vous excluez arbitrairement une idée fort importante, qui sert de base
+aux systèmes les plus accrédités et qui a ses racines au plus profond de
+l'esprit humain; car enfin l'idée de la perfection ne saurait être
+purement négative; l'Esprit absolu implique la Raison absolue, qui ne se
+conçoit pas sans des lois. L'être parfait est l'être immuable, il est
+nécessairement ce qu'il est. Faut-il placer au sommet de tout la
+nécessité de la perfection ou la liberté de choix? On peut hésiter entre
+ces deux alternatives, mais tout au moins deviez-vous tenir compte de la
+première; elle est tout aussi légitime que l'autre et se conçoit plus
+aisément.»--Je suis loin, Messieurs, de méconnaître le poids de ces
+considérations. D'avance j'ai confessé que la Liberté et la Nécessité
+sont le dilemme suprême. D'avance j'ai dit que si je me prononçais pour
+la liberté divine, c'est essentiellement afin de rendre raison de la
+liberté humaine, dont la réalité se fonde, à mes yeux, sur l'autorité du
+devoir. Il y a entre la preuve métaphysique et la preuve morale une
+solidarité que je crois inutile de dissimuler; car il faut bien qu'une
+fois, au sommet, toutes les méthodes se rencontrent. Pour croire que la
+liberté humaine suppose la liberté divine, il faut considérer la liberté
+comme la perfection de l'âme humaine, et c'est sans doute parce que la
+liberté de l'esprit fini me paraît en être la perfection que j'ai
+cherché la perfection absolue dans la pure essence de la liberté. Ainsi
+tout reposerait en définitive sur la preuve morale ou sur l'évidence
+morale. Mais si la volonté morale donne à la pensée son impulsion,
+celle-ci, mise une fois sur la voie, ne doit plus en appeler qu'à ses
+propres forces, afin d'apporter aux anticipations du cœur une
+confirmation sérieuse. Il faut donc chercher à répondre par la raison
+pure à l'objection qu'on vient de soulever. Eh bien! la difficulté n'est
+pas insoluble pour la raison bien orientée. La réponse se trouvera dans
+un examen scrupuleux des conditions du problème:</p>
+
+<p>Il s'agit de concevoir l'être absolu, l'être qui réunit en lui-même
+toutes les conditions nécessaires pour exister. C'est le commencement de
+la science; dès lors si la science est possible, l'idée de cet être doit
+apporter avec elle les preuves de sa vérité.</p>
+
+<p>L'absolu n'est donc pas simplement un être qui puisse être conçu comme
+existant par lui-même. S'il suffisait de cela, il pourrait y avoir
+plusieurs conceptions différentes remplissant cette condition, et le
+choix entre elles serait arbitraire ou dicté par des raisons étrangères
+à l'intimité du sujet. Ainsi s'explique la diversité des systèmes: elle
+naît d'une imperfection de la méthode. L'idée de l'absolu est celle d'un
+être qui non-seulement peut être conçu comme existant par lui-même, mais
+encore et surtout, qui ne peut pas être conçu autrement. L'idée de
+l'absolu est donc nécessairement telle que l'expérience ne saurait nous
+fournir aucune analogie pour l'éclaircir; elle est, de sa nature,
+paradoxale, insaisissable. Mais la justesse de la règle que nous venons
+d'énoncer tout à l'heure ne peut pas être contestée. Et si, l'ayant
+acceptée, on consent à l'appliquer, on reconnaîtra que la pure liberté
+répond seule à cette exigence du problème. Nous concevons la substance
+infinie par l'analogie des substances finies, la vie universelle par
+celle des êtres organisés, l'esprit libre par le nôtre: en passant du
+fini à l'infini, du créé à l'incréé, ces idées ne changent pas
+essentiellement. Si l'on peut concevoir une nature, une loi quelconque
+comme primitive et absolue, on peut la concevoir également comme donnée
+et dérivée; au contraire, compréhensible ou non, l'être qui n'est que
+liberté, l'être qui se donne à lui-même la liberté, ne peut être que
+l'absolu.</p>
+
+<p>Que si donc le scepticisme a tort (et le scepticisme sur les vérités
+suprêmes implique, pensez-y bien, le scepticisme universel), si la
+raison peut arriver à la vérité sur le principe des choses, et si, après
+avoir découvert la vérité, elle peut acquérir la certitude qu'elle la
+possède en effet, il faut chercher cette vérité dans notre formule: JE
+SUIS CE QUE JE VEUX. L'idée qu'elle exprime ne s'applique pas à l'absolu
+par extension ou par analogie; elle n'a de sens que relativement à
+l'absolu.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>SEIZIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>III. <i>L'absolue liberté est incompréhensible.</i> Nous en constatons la
+place, nous n'en possédons pas l'idée, car nous n'avons pas d'intuition
+qui lui corresponde. Toute intuition est au fond intuition de nous-même.
+Les systèmes de philosophie sont d'autant plus clairs que leur idée
+fondamentale est plus intuitive. Le nôtre a son point de départ au delà
+de l'intuition.</p>
+
+<p>IV. <i>La volonté est l'essence universelle.</i> Les différents ordres de
+l'être sont les degrés de la volonté. Exister, c'est être voulu. Être
+substance, c'est vouloir; vivre, c'est se vouloir; être esprit, c'est
+produire sa propre volonté, vouloir son vouloir.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Dans notre dernier entretien, j'ai développé avec vous l'idée du
+principe de l'être et j'ai essayé d'établir <i>a priori</i>, par la pure
+pensée, que ce principe est l'absolue liberté, comme nous avions déjà dû
+le reconnaître en partant de la liberté humaine.</p>
+
+<p>Je rappelle les traits principaux de notre démonstration, en en
+modifiant un peu les termes, pour les présenter sous un aspect nouveau.</p>
+
+<p>L'existence en général a nécessairement un principe. Que ce principe
+existe lui-même indépendamment des choses particulières ou qu'il existe
+seulement dans les choses particulières, dans le Monde, peu importe;
+mais ce qui est certain, c'est qu'il n'a pas la cause de son être hors
+de lui; sans cela il ne serait pas le principe. Il y a donc un être
+cause de son propre être et de toute existence. L'idée de cet être doit
+devenir le principe de la science: de la possibilité de concevoir cette
+idée dépend la possibilité de la science. Comprendre implique la
+certitude d'avoir compris. L'idée du principe de l'être doit donc être
+déterminée de telle sorte qu'elle ne puisse absolument s'appliquer qu'à
+lui, c'est-à-dire qu'il soit impossible à la pensée de remonter au delà.</p>
+
+<p>La simple idée de substance ou de cause de l'existence ne remplit pas
+cette condition. L'activité qui produit l'existence pourrait avoir sa
+cause en dehors d'elle. Il faut qu'elle ait sa cause en elle-même, il
+faut qu'elle se produise elle-même comme activité, c'est-à-dire qu'elle
+soit une vie.</p>
+
+<p>Ceci n'est pas encore assez, car la loi de la vie pourrait venir
+d'ailleurs; pour que l'idée même de cette vie implique en elle qu'il
+n'en est pas ainsi, il ne suffit pas qu'elle soit l'idée d'une vie, mais
+l'idée d'une vie qui se donne elle-même ses lois. Ceci n'est plus
+simplement la vie, c'est l'esprit, c'est la libre volonté.</p>
+
+<p>Enfin l'être pourrait avoir reçu sa liberté; il ne faut pas se contenter
+de dire qu'étant l'être infini et le principe, il ne l'a pas reçue; il
+faut que le contraire soit positivement renfermé dans l'idée que nous
+nous en formons, sans quoi nous n'avons pas cette idée. L'idée de l'être
+infini n'est donc pas seulement celle d'un esprit libre, mais celle d'un
+être qui se fait libre, qui se pose lui-même comme libre et qui n'est
+absolument que ce qu'il se fait. Il est impossible de remonter
+davantage. La question constamment reproduite jusqu'ici n'aurait plus
+aucun sens si nous la posions au sujet de l'être libre parce qu'il le
+veut, et Celui que nous définissons ainsi sans le comprendre ne peut
+être que l'absolu et le premier.</p>
+
+<p>Les trois premiers degrés de l'être répondent aux différents ordres de
+réalités finies: la nature inorganique, l'organisme, l'âme humaine. Le
+quatrième, l'Absolu, échappe à toute analogie et surpasse notre
+intelligence dont il semble forcer les ressorts; mais il est naturel, il
+est convenable qu'il en aille ainsi: lorsqu'il s'agit de l'infini, tout
+ce que nous pouvons espérer, c'est de voir clairement la raison de notre
+ignorance. Cette raison ne se trouve point dans la nature de notre
+esprit, mais dans la nature de l'objet, qui se voile dans sa propre
+lumière. L'absolu est ce qu'il veut être. Lorsque nous savons ce qui le
+rend incompréhensible, nous l'avons compris.</p>
+
+<p>Il faut donc l'avouer, Messieurs, toute notre dialectique ne nous donne
+aucune intuition de l'absolu. Une nécessité logique nous oblige à
+proclamer que l'Être universel est la liberté absolue, sans que nous
+sachions en quoi cette liberté consiste. Certains qu'elle doit être,
+nous ignorons encore comment elle peut être; car nous ne comprenons
+réellement comme possibles que les choses dont nous avons l'intuition.
+Mais, encore une fois, nous n'avions aucune raison de nous flatter que
+nous arriverions à l'intuition de l'absolu. Nul objet infini ne peut
+être saisi dans son infinité d'une manière intuitive. Le monde sensible
+est le seul champ de l'imagination comme de la perception; le moi dans
+son existence ou dans la série de ses actes particuliers, est le seul
+objet de l'intuition proprement dite; et si nous apercevons son essence
+immuable, c'est toujours dans les actes particuliers qui la manifestent.
+Aussi, Messieurs, la lueur d'intuition qui semble nous accompagner dans
+la discussion de cette matière, ne vient-elle pas de l'absolu en tant
+qu'absolu, mais de l'absolu se manifestant en nous. Plus simplement,
+pour ne pas anticiper ni prêter aux malentendus, nous dirons qu'elle
+vient de nous.</p>
+
+<p>Nous avons l'intuition de nous-même, et cette intuition nous sert à
+pénétrer la nature intime de l'être dans notre degré. Nous saisissons
+dans notre esprit ce qu'il y a de commun à tous les esprits, mais
+l'intuition ne monte pas plus haut et ne descend pas plus bas. Ainsi,
+des quatre degrés de l'être que la logique nous a permis de distinguer,
+nous n'en comprenons qu'un seul: le troisième, et cela fort
+incomplètement. Notre esprit est activité, c'est une activité complexe
+et réfléchie; par cette réflexion, qu'on nomme la conscience, nous
+ramenons à l'unité la pluralité des fonctions. Nous avons le sentiment
+de ce qu'est un tel esprit, quoiqu'il soit bien difficile d'en parler
+comme il faut. Mais l'activité simple, monotone, sans réflexion de la
+simple substance, nous n'en avons point d'intuition, sinon peut-être une
+très-faible, due à ce que dans certains cas nous pouvons observer en
+nous-même quelque chose qui lui ressemble.</p>
+
+<p>Par l'effet d'une illusion naturelle, les efforts que nous coûte l'idée
+de la substance la font paraître très-profonde, très-admirable et
+très-parfaite. On s'explique par une telle illusion comment de grands
+philosophes ont cru posséder l'idée de l'absolu dans la définition de la
+substance, sans s'apercevoir qu'ils mettaient ainsi l'absolu beaucoup
+au-dessous de notre propre nature.</p>
+
+<p>Les systèmes du panthéisme moderne occupent les degrés intermédiaires
+entre notre catégorie de la <i>substance</i> et notre catégorie de
+l'<i>esprit</i>. Ils se groupent autour de la notion du <i>but</i>. L'Idée absolue
+que Hegel place au sommet de sa philosophie, ne diffère pas
+essentiellement du <i>but</i>, tel que nous l'avons défini. Au fond, le
+système de Hegel est plus clair, plus intuitif que ceux de ses
+devanciers, parce qu'il repose sur une idée plus voisine de celle que
+l'homme réalise et qu'il comprend. Mais s'il est plus clair que le
+spinosisme, par exemple, il n'est pas encore bien clair, ce système
+illustre, attendu qu'il se meut encore dans l'abstrait, et qui dit
+abstrait, dit impossible. Toutes les conditions de l'être ne sont pas
+encore réunies dans l'absolu de Hegel. Hegel ne s'est pas aperçu ou n'a
+pas voulu s'apercevoir qu'un but suppose une intelligence qui le conçoit
+et une volonté qui le pose. L'Idée dont il fait son Dieu produit
+incessamment les moyens, les milieux de sa propre réalisation. Elle vit
+dans la Nature et s'accomplit dans l'Histoire.--C'est bien, mais la
+pensée ne demande pas moins impérieusement à savoir ce qu'elle est en
+elle-même, avant la nature, avant l'histoire, c'est-à-dire
+indépendamment de la nature et de l'histoire.--À cette question il faut
+répondre, ou que l'Idée prise en elle-même n'est rien, ce qui est
+absurde, ou bien, avec nous, que l'Idée prise en elle-même, l'Idée <i>en
+soi</i> est une véritable idée, c'est-à-dire le produit d'une intelligence
+réelle, l'acte d'un esprit qui la pense. Ainsi l'Esprit précéderait
+l'Idée et le panthéisme se transformerait en théisme.</p>
+
+<p>La philosophie devient beaucoup plus compréhensible, beaucoup plus
+intuitive, elle arrive à la lumière du jour lorsqu'on a poussé l'idée de
+l'Être jusqu'à pouvoir dire: L'Être est esprit. Cela vient, Messieurs,
+je le répète, de ce que nous sommes nous-mêmes esprit. Cette philosophie
+n'est pas seulement plus claire, elle est plus vraie, elle est la vraie.
+Seulement il ne faut pas oublier qu'il y a deux sortes d'esprit:
+l'esprit fini et l'esprit infini, l'esprit créé et l'esprit incréé. Je
+veux dire qu'il y a entre l'esprit créé et l'esprit incréé une
+différence de degré et de qualité, une différence spécifique, dont il
+est essentiel de tenir compte, parce qu'elle transforme le fond même de
+nos conceptions.</p>
+
+<p>Nous sommes esprit--nous sommes libres: ces deux propositions sont
+identiques; il est impossible de concevoir un être libre qui ne soit pas
+un esprit, il est impossible de concevoir un esprit qui ne soit pas
+libre. L'esprit, nous l'avons dit, et cette définition repose sur
+l'évidence, l'esprit n'est autre chose qu'un être qui détermine lui-même
+son activité, l'activité produisant l'activité, la seconde puissance de
+l'activité, ou de la substance.</p>
+
+<p>La pesanteur, la résistance des corps, l'électricité, le magnétisme, la
+chaleur, la lumière, sont de simples manifestations de la substance, ou
+de simples énergies, des actes simples, déploiement d'une puissance
+simple.</p>
+
+<p>L'irritabilité musculaire, que des physiologistes considérables ont
+rapprochée de l'électricité, lui ressemble en ceci du moins qu'elle est
+du même degré, du même ordre; c'est aussi une simple énergie, un simple
+effet de la substance. Elle se montre telle dans les convulsions. Mais
+dans le mouvement volontaire, cette force est déterminée, dirigée,
+réglée, possédée par une autre force que j'appelle esprit. L'esprit est
+donc une force qui agit sur des forces, une activité dont les effets
+sont eux-mêmes des activités. L'analyse du mouvement volontaire en
+fournit la preuve.--Même redoublement dans la perception. La sensation
+est une production, une imagination, l'effet d'une activité spontanée,
+et ce que l'esprit perçoit c'est proprement cette activité. Ainsi la
+vision est un acte de l'esprit auquel l'acte du nerf optique sert
+d'objet et de matière.</p>
+
+<p>Voilà pour les rapports de l'âme et du corps, où les deux forces se
+distinguent assez facilement. Mais dans les phénomènes purement
+spirituels nous trouvons la même dualité ou plutôt la même
+réduplication. Nous ne pouvons en exprimer le caractère qu'en disant:
+L'esprit est la puissance de lui-même. Être esprit consiste à se
+posséder soi-même. Tout acte réel de l'esprit ou de l'âme naît du
+concours de deux forces bien distinctes quoique identiques dans leur
+principe, et dont l'une se subordonne à l'autre. La première varie, la
+plus élevée est toujours identique: elle s'appelle la volonté. Ainsi
+comprendre n'est pas la même chose que vouloir comprendre; mais il n'y a
+pas d'intelligence sans attention, c'est-à-dire sans une volonté qui
+dirige et possède l'intelligence. Aimer est un vouloir, et cependant
+nous n'aimons pas véritablement toutes les fois que nous voulons aimer.
+L'amour réel est en nous l'harmonie d'une double volonté: quand nous
+voulons aimer sans y parvenir, la subordination tentée ne s'effectue
+pas, à cause de la résistance du principe inférieur, qui dans ce cas est
+évidemment une volonté, lui aussi, comme il l'est, au fond, dans tous
+les cas possibles. En somme, nous ne faisons rien, nous ne sommes rien
+sans la volonté, et ce que nous faisons sans le vouloir ce n'est pas
+nous qui le faisons. La volonté est donc le caractère éminent de
+l'esprit, la volonté est la puissance qui régit nos puissances diverses
+et dont ces puissances sont elles-mêmes les états inférieurs ou les
+transformations. C'est la volonté qui fait l'unité de notre être, c'est
+elle qui fait que nos facultés sont réellement les facultés du même
+être. Vient-elle à défaillir dans un esprit; les facultés de cet esprit
+ne sont plus des facultés, des instruments qu'il emploie, mais des
+puissances indépendantes et hostiles, qui le dominent et qui le
+déchirent. Plus il y a de volonté dans un esprit, plus il est, et plus
+il est un.</p>
+
+<p>Une puissance qui détermine l'activité, qui la suscite et qui
+l'engendre, s'appelle volonté; or comme il est impossible de concevoir
+une volonté qui ne soit pas libre, du moins dans son principe, nous
+sommes contraints d'avouer à la fois que la volonté est la racine,
+l'unité, la substance de l'esprit, et que tout esprit est libre parce
+qu'il est esprit.</p>
+
+<p>Nous savons tout cela, grâce à la connaissance que nous avons de
+nous-mêmes. Du moment où nous avons reconnu, sur la foi d'une
+démonstration méthodique, que l'Être absolu doit être comme nous une
+activité source d'activité, ou un esprit, nous sommes autorisés à lui
+appliquer ces données de l'intuition. La notion intuitive de l'absolu ne
+peut être qu'anthropomorphique, du moins s'il s'agit de l'intuition de
+la seule intelligence; mais cet anthropomorphisme inévitable est,
+jusqu'à un certain point, légitime. Il est entièrement dans son droit
+vis-à-vis des principes panthéistes que nous avons trouvés sur notre
+chemin; il les domine et, partant, les réfute. Au reste, Messieurs, on
+aurait mauvaise grâce à se montrer trop sévère envers
+l'anthropomorphisme, lorsque l'on croit avec le christianisme que
+l'homme est l'image de Dieu, ou seulement lorsque, avec les
+métaphysiciens, on estime que l'homme peut connaître Dieu. «Tu es pareil
+à l'esprit que tu comprends<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>,» dit le spirituel compagnon du docteur
+Faust, qui nous pardonnera cette citation. Le rusé démon parle ici comme
+l'École, où l'on répète depuis quelques mille ans, que l'intelligence
+repose sur l'identité de ce qui connaît et de ce qui est connu.--Cette
+sentence est vraie, à peu près comme toutes les sentences, à condition
+de la bien entendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> <i>Du gleichst dem Geist den du begreifst.</i></blockquote>
+
+<p>On arrive, dit encore l'École, à la conception de l'infini en
+affranchissant de leurs limites les qualités positives du fini.</p>
+
+<p>Eh bien, l'idée de l'esprit que nous obtenons en nous considérant
+nous-même, est pleine de restrictions qui la contredisent et qui ne
+sauraient se concilier avec le caractère de l'Être absolu. Nous
+produisons notre propre activité, nous faisons jaillir la source des
+actes qui composent notre existence, nous sommes cause de cette
+existence, nous sommes cause de ses causes et nous en déterminons la
+loi, c'est pourquoi nous sommes véritablement libres, de vrais esprits,
+des créateurs. En effet nous donnons naissance à nos sentiments, à nos
+passions, à nos convictions, et, féconds à leur tour, ces sentiments,
+ces passions, ces convictions produisent nos actes particuliers. La
+véritable création est la production de forces vivantes.</p>
+
+<p>Mais si l'on peut affirmer avec raison que nous produisons ces forces,
+on peut dire avec non moins de vérité que nous ne les produisons point,
+car nous en trouvons en nous les germes préexistants à toute action de
+notre part. Qu'est-ce qu'un germe? Messieurs, c'est un être en
+puissance, c'est une puissance. Nous nous faisons donc nous-mêmes ce que
+nous sommes, nous nous rendons nous-mêmes capables de produire ce que
+nous produisons, dans ce sens que par notre liberté nous accordons ou
+refusons, en un mot, que nous mesurons l'essor, le développement ou
+l'<i>existence</i> à ces puissances préexistantes et par là même
+inexpliquées. Nous laissons nos facultés en friche, dans le non-être, ou
+bien nous les déployons, nous les réalisons, nous leur donnons
+l'être.--Mais leur être dans le non-être ou dans la puissance, nous ne
+le produisons pas nous-mêmes, il faut bien l'avouer, et notre liberté se
+trouve primitivement déterminée, limitée par le nombre et par la nature
+de ces puissances qui ne viennent pas de nous-mêmes.</p>
+
+<p>Ainsi nous sommes les auteurs de nous-mêmes dans un sens borné; nous
+sommes libres, sans être complètement libres. Tel est notre esprit. Tel
+est le seul esprit dont nous ayons l'intuition. Une philosophie qui
+prétend à l'intuition de son premier principe ne peut guère s'élever
+au-dessus de cette catégorie.</p>
+
+<p>La nouvelle philosophie de M. de Schelling, qui tire sa substance de
+l'intuition psychologique, comme je crois vous l'avoir dit, s'est
+arrêtée à ce degré. Sous l'apparence de l'abstraction, c'est un
+véritable anthropomorphisme spéculatif. Dieu est libre, selon ce
+système, dans des conditions qui résultent de la nature de ses
+puissances. Il crée par le moyen de ses puissances; mais, quoi qu'en
+dise M. de Schelling, qui voudrait sans y réussir parce que le problème
+est insoluble même aux efforts du plus beau génie, concilier l'absolu
+logique et l'intimité de l'intuition, Dieu ne crée pas ses puissances.
+Seulement il est libre, précisément comme nous, de les réaliser ou de ne
+pas les réaliser, libre d'en faire les puissances créatrices du Monde ou
+de les laisser dormir dans son sein.</p>
+
+<p>L'esprit fini tel qu'il est connu par l'expérience, l'esprit absolu tel
+que le conçoivent M. de Schelling et toute philosophie
+anthropomorphique, se rend donc lui-même créateur d'une manière
+déterminée par sa nature préexistante; la liberté créatrice rentre
+elle-même dans cette nature. Nous pouvons avoir l'intuition de cet
+esprit là, parce que nous sommes esprit dans ce sens là. Mais l'esprit
+conçu de cette manière ne renferme pas toutes les conditions requises
+pour qu'il soit par lui-même; du moins n'est-il pas tellement défini
+qu'il ne puisse être que par lui-même; seul critère de nos résultats. La
+nécessité logique, la fidélité à la raison, si vous aimez mieux que je
+dise ainsi, nous pousse donc au delà de cette idée, dussions-nous
+abandonner l'intuition. Nous ne marchons plus, nous nageons, nous
+nageons dans la nuit, mais le courant nous guide et nous amènera.</p>
+
+<p>Du moment où l'on parle d'une nature préexistante, de puissances
+préexistantes, de facultés créatrices préexistantes et même d'une
+liberté préexistante, nous devons nous demander d'où viennent ces
+puissances, d'où vient cette liberté. Et si l'on a le droit de décliner
+la réponse en disant: elles sont; c'est un fait; il faut bien commencer
+par un commencement, il faut bien reconnaître un premier être, une
+première réalité déterminée qui n'a point de cause, alors tout le mal
+que nous nous sommes donné était bien inutile. Pourquoi chercher la
+cause des existences particulières et l'unité du multiple? Les choses
+sont, et voilà tout. Pourquoi la matière ne serait-elle pas l'absolu?
+Pourquoi ne sommes-nous pas matérialistes et fétichistes? Pourquoi
+remontons-nous à ce principe d'activité que nous appelons substance?
+Pourquoi passons-nous de la substance, qui est l'activité naturellement
+fixée, déterminée de fait, à la vie, qui est l'activité déterminée par
+sa fin et se produisant elle-même en vue de cette fin? pourquoi du but
+se réalisant dans la vie tel qu'il est donné, à l'esprit qui pose
+librement les buts? Du moment où la fatigue est une raison de s'arrêter,
+il ne faut pas se mettre en route. Répétons-le, Messieurs: la loi de
+l'esprit qui nous fait chercher la cause des choses n'est satisfaite que
+par la conception d'une réalité dont il soit impossible de demander la
+cause. L'Être absolu est celui qui ne peut être qu'absolu. Il se donne à
+lui-même sa nature, ses puissances et sa liberté. Il n'est pas esprit,
+il se fait esprit. Sa volonté n'est pas, comme la nôtre, un élément de
+sa nature qui se meut dans des conditions qu'elle n'a point tracées. Ce
+n'est pas <i>une</i> volonté, c'est <i>la</i> volonté, la volonté pure,
+inconditionnelle, qui se donne à elle-même ses conditions. Ici,
+Messieurs, oui! nous perdons pied, l'intuition nous abandonne, et si,
+pour savoir, il faut l'intuition, comme je l'accorde, nous ne savons pas
+ce qu'est la pure volonté, mais ce que nous savons, et ce qu'on ne
+saurait trop répéter, c'est qu'il n'est pas raisonnable de prétendre
+atteindre à l'intuition de l'absolu. Si nous trouvons Dieu par
+l'intuition, ce n'est pas Dieu comme absolu, mais Dieu révélé, Dieu tel
+qu'il veut se révéler à nous.</p>
+
+<p>Pour le moment, nous renonçons donc à l'intuition, et c'est les yeux
+bandés, sans le comprendre, parce qu'il le faut, que, sur la foi de la
+logique, nous prononçons: L'Être existant de lui-même est pure volonté.</p>
+
+<p>Nous sommes arrivés à ce résultat en partant de la notion abstraite de
+l'être en général, telle qu'elle se trouve chez tout le monde; nous
+avons nommé les degrés de l'être à mesure que nous les rencontrions,
+conduits par la nécessité de la pensée qui nous oblige à chercher la
+cause de tout ce qui est susceptible d'en avoir une. Nous n'avons
+prononcé le mot de volonté qu'assez tard, alors seulement que l'idée
+qu'il exprime était venue d'elle-même prendre sa place dans notre
+esprit.</p>
+
+<p>La conclusion de ce travail purement analytique sur la plus universelle
+des idées, a nécessairement une portée universelle. Elle éclaire d'un
+jour nouveau tout le chemin que nous avons parcouru.</p>
+
+<p>Si l'essence de l'Être existant par lui-même est la libre volonté, il
+est manifeste que la volonté est le principe de tout être, ou l'unique
+substance; ces deux propositions sont trop étroitement liées pour qu'une
+démonstration semble ici nécessaire. Nier leur solidarité serait
+prétendre qu'un être qui a son principe hors de lui peut le trouver
+ailleurs que dans l'Être existant par lui-même, ce qui ne saurait se
+penser. Peut-être ceci sera-t-il soupçonné de panthéisme?--On se
+tromperait. La question du panthéisme n'est point là. Nous la trouverons
+en son lieu et nous ferons voir aisément, s'il en est besoin, qu'un
+système reposant sur l'absolue liberté divine est l'antipode du
+panthéisme. Mais l'accusation fût-elle fondée, encore vaudrait-il mieux
+être panthéiste que de méconnaître une chose évidente. Nous l'énonçons
+donc en termes exprès: L'Être parfait étant la volonté parfaite, tout
+être est volonté dans son essence; les degrés de l'être sont les degrés
+de la volonté. Exister c'est être voulu. Être substance, c'est vouloir;
+vivre, c'est se vouloir; être libre, c'est vouloir son vouloir, se faire
+vouloir. Ces définitions vous font sans doute un effet étrange;
+cependant, Messieurs, elles vous paraîtront bientôt naturelles; elles
+vous paraîtront évidentes si vous consentez à vous placer dans mon point
+de vue, c'est-à-dire à considérer les choses non du dehors, mais du
+dedans, telles qu'on peut supposer qu'elles sont en elles-mêmes et non
+pas seulement dans l'effet qu'elles produisent sur nous. Permettez-moi
+de défendre mes assertions en quelques mots, et de reprendre ainsi, une
+dernière fois, l'enchaînement des idées ontologiques sur lesquelles je
+m'appuie. Dieu merci! cette ontologie commence à sortir de
+l'abstraction.</p>
+
+<p>Il semble ridicule, j'en conviens de bonne grâce, de prétendre que les
+mots: «cette pierre existe,» soient synonymes de ceux-ci: «Cette pierre
+est voulue.» Cela est ridicule parce qu'effectivement cela n'est pas
+vrai. Mais dans le discours ordinaire, que signifie donc: cette pierre
+existe?--Cela signifie: cette pierre frappe mes sens, c'est-à-dire, en
+dernière analyse: je suis modifié de telle ou telle façon. C'est un
+jugement dont, au point de vue de la raison, le sujet véritable est moi,
+non la pierre. Mais pour la pierre elle-même, que signifie l'affirmation
+qu'elle existe, sinon qu'elle est produite, qu'elle est posée? et si
+l'on veut donner à ces mots un sens intelligible, il faut bien ajouter:
+qu'elle est voulue.--Repousser cette proposition, c'est confesser que
+l'affirmation de l'existence est une affirmation vide relativement à son
+objet; c'est ouvrir la porte à l'idéalisme d'un côté, de l'autre à la
+négation de la science.</p>
+
+<p>Exister est donc être voulu, et produire l'existence, être cause de
+l'existence, c'est vouloir.</p>
+
+<p>Ici encore il faut s'entendre: il est clair que les causes sensibles ne
+sont pas des volontés. La chaleur et l'humidité ne font pas pousser les
+plantes par le fait de leur volonté. Mais les causes sensibles ne sont
+pas des causes pour la raison; les causes sensibles ne sont que des
+effets intermédiaires entre l'effet dont on s'occupe et l'action de la
+vraie cause. Une cause véritable l'est en elle-même, par sa nature, et
+non par accident; c'est donc une force réelle qui produit certains
+effets par une action ou par un mouvement dont le principe est en
+elle-même: définition qui revient entièrement à celle de la substance.
+Il s'agit donc de savoir ce que c'est que produire un effet de soi-même,
+en se plaçant au point de vue de la force ou du sujet qui le
+produit.--Nous répondons: C'est vouloir. La force veut son effet ou elle
+ne le produit pas d'elle-même. Vouloir suppose toujours la possibilité
+métaphysique de ne pas vouloir, mais non la possibilité de fait. En fait
+ce vouloir, qui constitue la substance, peut être un vouloir nécessaire,
+c'est-à-dire un vouloir déterminé, un vouloir fixé, un vouloir posé, un
+vouloir voulu. Il est voulu tel qu'il est, ou tel qu'il veut, et par
+conséquent il ne peut pas vouloir autrement.</p>
+
+<p>L'expérience de la vie nous offre des exemples très-propres à faire
+comprendre comment une activité libre à son origine, peut devenir
+nécessaire. Ainsi nos passions sont des directions déterminées de la
+volonté, des volontés durcies, immobilisées, s'il est permis d'employer
+ce langage; elles produisent des effets qui ont toujours le même
+caractère; arrivées à un certain degré, elles deviennent des puissances
+fatales comme les puissances de la nature; ce sont des volontés qui, par
+le fait, ne peuvent pas vouloir autrement qu'elles ne veulent.
+Soustraites à l'empire de la liberté, elles se dérobent également au
+regard de la conscience qui les pénétrait dans le principe. En se
+roidissant, elles deviennent opaques; l'un des changements est
+inséparable de l'autre. Mais les passions qui nous offrent de tels
+traits n'ont pas leur origine en elles-mêmes; primitivement elles
+procèdent de notre liberté, qui s'est déterminée dans ce sens: elles
+sont une transformation, une aliénation de notre liberté, et pourtant la
+liberté ne se perd pas tout entière dans les passions; elle se maintient
+avec plus ou moins de succès dans sa fluidité vis-à-vis de ces volontés
+fixées auxquelles elle a donné naissance. Ainsi, même au sein d'une
+individualité finie, le multiple sort de l'unité; l'inconscient, du
+conscient; la nature, de l'esprit; la nécessité, de la liberté. Les
+volontés particulières se séparent de leur tige, elles acquièrent une
+sorte d'individualité distincte, et l'âme devient le théâtre d'une lutte
+qui finit, quand la passion se change en folie, par déchirer la
+conscience et briser la personnalité. La passion, force fatale et
+aveugle, est donc un vouloir issu de la liberté, que la liberté
+possédait dans l'origine et qu'elle ne possède plus. C'est une volonté
+abandonnée, sortie d'elle-même et qui ne peut plus y rentrer.</p>
+
+<p>L'observation de ces faits ouvre quelque jour sur deux grands problèmes:
+celui de savoir ce que sont dans leur principe les forces de la nature,
+et celui de la pluralité des êtres en général. Mais l'abus de l'analogie
+aurait ici de grands dangers. Pour y parer il faut observer que, dans
+l'être fini, dans l'esprit créé, les développements dont nous parlons
+ici sont irréguliers, maladifs<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>, précisément parce qu'il est créé,
+constitué dans son unité par un acte supérieur à lui, tandis que
+l'absolu se donne son unité à lui-même et ne saurait la compromettre en
+distinguant de lui les degrés inférieurs de l'être.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> La maladie corporelle est aussi une tentative d'une
+puissance ou d'une fonction particulière pour se constituer en organisme
+indépendant et pour se créer un corps au dépens du corps dans lequel
+elle s'engendre. Toute dynamique au début, elle se matérialise de plus
+en plus.</blockquote>
+
+<p>Nous pouvons donc concevoir la simple substance comme une volonté
+particulière, primitivement déterminée dans sa direction par l'esprit,
+mais qui, s'étant détachée de sa source, a perdu toute liberté par le
+fait même de son émancipation. L'esprit, en revanche, est la volonté
+concentrée sur elle-même, se réalisant sans cesser d'être puissance,
+parce qu'elle se réalise dans les volontés multiples qu'elle relie et
+qu'elle possède. Ces volontés multiples, déterminées, et néanmoins
+déterminables, distinctes, mais non séparées de l'unité du moi, sont les
+facultés, les puissances de l'esprit. La réduplication par laquelle
+l'unité permanente se distingue de ses actes et de ses états successifs,
+s'appelle l'intelligence ou la conscience. Toute intelligence est
+conscience, et toute conscience, réflexion. Ainsi l'esprit est
+intelligence parce qu'il est libre, c'est-à-dire parce qu'il se possède
+lui-même. Ce n'est que dans ce degré supérieur que la volonté mérite
+proprement son nom, parce qu'alors seulement elle devient pénétrable à
+la conscience qu'elle produit. Si nous avons désigné les simples forces
+par le même terme, c'est pour marquer l'identité de leur origine et de
+leur essence. Où les espèces sont des degrés, la meilleure donne son nom
+au genre.</p>
+
+<p>La volonté spirituelle, la volonté vraie est donc celle qui produit et
+possède la volonté; mais l'esprit fini est à son tour produit et pénétré
+par une volonté suprême, dont il doit être la matière, comme l'organisme
+vivant lui sert de matière à lui-même. C'est l'Être absolu, qui comprend
+en lui tout être et toutes les puissances de l'être.</p>
+
+<p>Tout se résout donc en volonté. C'est la gloire de M. de Schelling
+d'avoir proclamé cette vérité féconde. Il a concilié par là les
+prétentions du réalisme et de l'idéalisme, il a jeté les bases du
+spiritualisme véritable, dont l'idéalisme n'a que l'apparence.</p>
+
+<p>Incontestablement, Messieurs, il y a quelque chose de sérieux dans
+l'identité de la pensée et de l'être, qu'on a si souvent et si
+bruyamment proclamée. Le fait d'une connaissance quelconque implique
+nécessairement une telle identité, sauf à savoir comment il faut
+l'entendre. Mais on ne concilie jamais les deux termes d'une opposition
+sans subordonner plus ou moins l'un à l'autre. Ainsi fait l'idéalisme:
+pour lui, l'élément principal est la pensée; le réel est à ses yeux une
+forme de l'idéal; le fond des choses est pensée. Cela ne saurait être
+vrai, car il est impossible que la pensée soit quelque chose par
+elle-même. La conscience, la réflexion, la pensée sont nécessairement
+quelque chose de dérivé, d'accessoire, l'accident ou la forme de l'être,
+non pas le fond. En effet toute idée est l'idée de quelque chose; il y a
+dans la pensée un dualisme inévitable: la pensée et son objet. Dans la
+conscience du moi nous apercevons manifestement l'identité de la pensée
+et de l'objet, aussi devons-nous ramener toute connaissance à la
+conscience du moi. Dans la théorie de la connaissance, tout ce que nous
+appelons des réalités sont les modifications du moi pensé, comme toutes
+les idées sont des modifications du moi pensant. Mais l'identité du moi
+n'efface pas la distinction. Le moi qui pense n'est pas le moi pensé, et
+le plus intime, le plus profond des deux n'est évidemment pas le
+premier, c'est le second, car la réflexion n'épuise jamais la richesse
+de l'être. Nous ne nous connaissons nous-mêmes que
+très-superficiellement et très-mal.</p>
+
+<p>Maintenant, si l'on appelle <i>intelligence</i> le moi qui pense ou le côté
+du moi qui pense, comment nommerons-nous la face réfléchie, le moi
+pensé? C'est la conscience elle-même qui nous commande de l'appeler
+<i>volonté</i>. Nous sentir vivre, c'est nous sentir vouloir. Et la logique
+est ici d'accord avec l'expérience. L'acte primitif par lequel l'Être se
+pose lui-même ne peut pas être une réflexion: c'est nécessairement une
+énergie pure et directe, un vouloir. Descartes en avait le sentiment
+lorsqu'il faisait de l'affirmation et de la négation des actes de la
+volonté. Cette théorie psychologique ne peut pas être approuvée sans
+restriction, mais, comme la plupart des théories incomplètes du
+cartésianisme, elle part d'une idée juste et profonde; l'affirmation
+constante et fondamentale, l'affirmation par excellence qui constitue le
+moi est la volonté. Ainsi l'intelligence est la forme du moi, dont la
+pure énergie de la volonté est le fond.--Dès lors, s'il est vrai que les
+principes de la science doivent être puisés dans la conscience du moi,
+ce qui est un lieu commun de philosophie, il faut dire aussi que la
+volonté est le fond de l'être en général.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>DIX-SEPTIÈME LEÇON.</h3>
+
+<p>V. <i>L'essence de l'absolu est insondable.</i> Il est ce qu'il veut. La
+question de son essence <i>a priori</i> est épuisée par l'idée d'absolue
+liberté.</p>
+
+<p>VI. Cependant <i>les attributs métaphysiques de Dieu, tels que la toute
+présence, la toute science, la toute puissance, sont tous compris dans
+l'idée d'absolue liberté et ne reçoivent qu'en elle leur véritable
+caractère. Il en est de même des attributs moraux considérés comme
+appartenant à l'essence divine.</i></p>
+
+<p>VII. <i>Chaque acte de volonté de l'être absolument libre doit être conçu
+comme infini, et comme constituant par lui-même un absolu</i>. Preuve:
+Toutes les limites qu'on pourrait supposer à un tel acte étant comprises
+et voulues avec lui, tomberaient dans l'acte lui-même.</p>
+
+<p>VIII. <i>La question de savoir si l'absolu se manifeste effectivement ne
+peut être résolue que par l'expérience.</i> On ne saurait passer, par la
+logique seule, de l'idée d'absolue liberté à celle d'une manifestation
+quelconque. La liberté est incalculable.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p><br>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Nos recherches nous ont conduits à un résultat que l'on ne saurait trop
+méditer. Nous avons trouvé que l'Être est au fond volonté, et que la
+perfection de l'Être est la perfection de la volonté, la liberté
+absolue.</p>
+
+<p>Cette idée paraît d'abord tout à fait négative. Nous ne savons pas ce
+que c'est que l'absolue liberté, non-seulement parce que nous ne sommes
+pas faits de manière à en obtenir l'intuition, mais plutôt parce que
+l'absolue liberté exclut toute intuition. Elle est ce qu'elle veut, elle
+n'est que ce qu'elle veut; il est impossible à quelque intelligence que
+ce soit d'en savoir davantage <i>a priori</i>. Dire que l'Être absolu est
+pure liberté, c'est à la fois indiquer son essence et marquer
+l'impossibilité de la connaître. À vrai dire, la liberté est la négation
+de toute essence. Nous ne pouvons donc pas apprendre ce qu'est l'absolu
+en lui-même, indépendamment des déterminations qu'il se donne; nous ne
+pouvons pas l'apprendre, dis-je, parce que dès l'entrée nous le savons:
+l'absolu est ce qu'il veut être. Voilà tout. Il n'y a plus rien à
+demander, plus rien à chercher lorsqu'on sait tout. L'absolu est
+liberté, il est ce qu'il se fait, il n'est rien que ce qu'il se fait.
+Proprement la notion de l'absolu n'est pas une idée, ce n'est pas une
+connaissance, c'est une limite, l'extrême limite de nos pensées. Nous
+allons jusqu'à la liberté absolue, nous pouvons l'atteindre, non
+l'embrasser.</p>
+
+<p>Cependant, Messieurs, si l'on peut dire avec raison que la liberté est
+tout ce qu'il y a de plus négatif et de plus indéterminé, puisque c'est
+la négation de toute détermination; si ce point de vue domine même
+absolument la science dont il fixe la valeur, comme nous l'expliquerons;
+il n'est pas moins vrai, quoique d'une vérité peut-être inférieure à la
+précédente, que la liberté, envisagée autrement, se présente comme la
+conception la plus déterminée, la plus positive et la plus concrète.</p>
+
+<p>Examinons-la sous cet angle, essayons d'ouvrir cette idée de la liberté
+absolue et de mettre au jour quelques-unes des richesses qu'elle
+renferme.</p>
+
+<p>Nous sommes arrivés à la liberté par une méthode <i>a priori</i>, en partant
+de l'idée d'être; mais, à le bien prendre, l'idée d'être elle-même n'est
+pas <i>a priori</i>; il n'y a point d'idées <i>a priori</i>. C'est l'expérience
+qui nous fournit primitivement l'idée de l'être et de tous ses
+attributs. L'expérience nous donne les attributs de l'être limités par
+leur contraire. Il appartient à la raison de les dégager de cette limite
+pour les concevoir dans leur infinité, c'est-à-dire dans leur vérité.
+Ainsi notre première idée de la liberté vient de la connaissance que
+nous avons de nous-mêmes. La raison nous obligeant à concevoir l'Être
+existant de lui-même comme libre, nous lui appliquons l'idée de notre
+liberté; mais nous savons que notre liberté est bornée, tandis que la
+sienne ne l'est pas; nous l'appelons donc liberté absolue, et par ce mot
+nous nous imposons la tâche d'affranchir l'idée de liberté des
+restrictions sous lesquelles nous la possédons d'abord, afin de
+comprendre véritablement ce que c'est que la liberté absolue.</p>
+
+<p>Les formes de l'existence finie, le temps et l'espace, sont les limites
+immuables, et pourtant élastiques, de notre liberté. Nous ne sommes
+qu'en un lieu à la fois; pour accomplir les desseins que nous formons,
+il faudrait en occuper plusieurs; or l'impossibilité de l'exécution
+empêche jusqu'à un certain point le vouloir lui-même; on ne veut pas ce
+qu'on sait être absolument impossible. Le présent s'envole incessamment,
+le présent n'est rien, et le présent seul est à nous. Nous ne pouvons
+rien changer au passé; nous ne pouvons rien faire dans l'avenir; la vie
+nous est mesurée goutte à goutte. Quand nous avons acquis la prudence de
+l'âge mûr, nous avons perdu l'énergie de la jeunesse et la grâce de
+l'adolescence. Nous ne sommes jamais simultanément, une bonne fois, tout
+ce que nous sommes.</p>
+
+<p>Cependant, Messieurs, l'esprit, libre par son essence, se fatigue à
+reculer les limites de l'espace et du temps; il les recule
+imperceptiblement, mais il ne peut s'en affranchir. Il lutte contre
+l'espace idéalement par la vue, par l'imagination, par le calcul;
+réellement par la vitesse, c'est-à-dire par le temps. Il lutte contre le
+temps par la mémoire et par la prévision. Si le fond de l'être est
+Volonté, le fond de l'intelligence est Mémoire.</p>
+
+<p>Tout acte de la pensée est une synthèse, et la synthèse fondamentale,
+qui se retrouve dans toutes les autres et qui les rend possibles, c'est
+l'acte élémentaire de mémoire, synthèse immédiate du temps. Maintenir
+dans le présent l'instant écoulé, saisir déjà comme présent celui qui
+n'est point encore, telle est la première affaire de l'esprit. Si nous
+n'avions pas cette faculté, si tout ce qui est passé dans le sens
+abstrait du mot passé, était passé véritablement, passé pour l'âme; si
+l'avenir, lui aussi, ne cédait une parcelle au présent, notre vie
+n'aurait aucune largeur, aucune profondeur, aucun contenu. Heureusement
+il n'en est pas ainsi. Vous connaissez ces cercles lumineux que les
+enfants tracent dans l'air en faisant mouvoir rapidement un charbon
+allumé. L'impression reçue par chaque point de la rétine met plus de
+temps à s'effacer que le charbon à parcourir le cercle entier dans
+l'espace. Ainsi le charbon, quoiqu'il n'occupe qu'une place à la fois,
+produit cependant une impression simultanée sur plusieurs points de la
+rétine et nous laisse l'image d'une ligne continue. Quelque chose de
+pareil se passe dans tous les actes de la vie spirituelle. L'âme arrive
+ainsi à posséder plusieurs choses à la fois, le successif devient
+simultané, l'instant n'est plus un point, mais une sphère où il y a
+place pour quelque chose; le présent n'est pas une abstraction, il est
+réel, et c'est l'esprit qui le crée, faisant ainsi sa tâche
+d'esprit<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. C'est l'essence de l'esprit de vaincre le temps, je
+dirais, si je ne craignais votre gravité, de tuer le temps, et si
+l'esprit n'y réussissais pas jusqu'à un certain point, il ne serait pas
+esprit, il ne serait pas libre, car il ne ferait rien et ne serait rien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Dans chacun des instants successifs de la vie réelle, une
+succession est ramenée à la simultanéité, comme la mélodie se compose de
+notes dont chacune est déterminée par la durée de ses vibrations. Il y a
+succession abrégée dans les éléments de la succession réelle. L'instant
+abstrait est un atome, c'est-à-dire rien; l'instant réel, une molécule,
+c'est-à-dire un infini.</blockquote>
+
+<p>Mais l'esprit que nous connaissons n'est pas l'esprit véritable, dans la
+plénitude de sa réalité, c'est-à-dire de sa liberté. Si l'esprit
+réalisait son idéal, rien ne passerait, rien ne mourrait pour lui. Pour
+un tel esprit il n'y aurait pas de succession, dans ce sens du moins que
+la succession n'amènerait en lui aucune perte. Tout serait présent pour
+lui, parce que tout lui serait présent. C'est ainsi qu'il manifesterait
+sa liberté vis-à-vis du temps comme vis-à-vis de l'espace.</p>
+
+<p>L'idée d'absolue liberté conduit plus loin encore, plus loin que notre
+intelligence ne saurait aller. L'absolue liberté ne triomphe pas du
+temps et de l'espace, car le temps et l'espace, conditions métaphysiques
+de l'existence finie, trame et chaîne du monde où nous vivons, ne sont
+ni son milieu, ni son point de départ. L'absolue liberté ne les a pas
+devant elle; le temps et l'espace n'existent pas indépendamment de Dieu;
+ils sont parce que Dieu les veut, tels qu'il les veut, autant qu'il les
+veut; il en dispose absolument, il les produit et les mesure, mais il
+n'est point limité par eux.</p>
+
+<p>Liberté, parfaite liberté vis-à-vis du temps et de l'espace, telle est
+l'idée positive contenue dans les attributs de la Toute-présence et sans
+doute aussi de la Toute-science, car le réel et l'idéal se pénètrent
+dans le véritable absolu mieux que dans l'absolu des panthéistes. Dieu
+est présent par la pensée et par la volonté qui forme son être; il est
+présent partout, mais non pas partout au même titre; il est présent où
+il veut, et il se retire d'où il veut. Ce qu'il y a de plus grand, ce
+n'est pas l'illimité qui est nécessairement illimité, c'est Celui qui,
+naturellement sans limites, est capable toutefois de s'imposer des
+limites à lui-même, c'est la puissance égale du fini et de l'infini. Il
+est infini s'il le veut, et fini s'il le veut; c'est alors peut-être que
+son infinitude éclatera plus magnifique.</p>
+
+<p>Ces considérations nous ouvrent des jours sur la Création, laquelle
+implique la réalité distincte de la créature, c'est-à-dire quelque chose
+que Dieu ne soit pas. Nous apercevons déjà le moyen d'expliquer la
+liberté humaine et de la concilier soit avec la Toute-puissance, soit
+avec la Toute-science de Dieu; mais il ne faut pas nous hâter de courir
+aux explications, nous risquerions d'en compromettre l'exactitude.</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin d'un nouveau travail d'analyse pour faire voir que
+la liberté implique l'intelligence, ou que l'être libre se rend compte
+de ce qu'il veut; la chose est assez évidente par elle-même; il importe
+plutôt d'établir nettement, s'il se peut, en quoi consiste la perfection
+de l'intelligence ou la Toute-science.</p>
+
+<p>L'idée de l'absolu appliquée aux rapports du temps et de la pensée (ces
+deux grands adversaires), semble nous conduire d'abord à la complète
+simultanéité. L'idéal et le réel se confondent comme la sphère et le
+point, comme le <i>maximum</i> et le <i>minimum</i>: tous les rayons de l'être se
+réunissent en un seul foyer; le passé et l'avenir ne se distinguent
+point, car tout est présent à l'œil divin, tout est absolument concentré
+dans cette unité idéale de toutes choses, et cette unité idéale de
+toutes choses est leur véritable réalité. La succession n'est donc
+qu'une apparence, tout est simultanément réel, et si tout est
+simultanément réel, il faut ajouter: tout est nécessaire; car il n'y a
+pas de différence appréciable entre ces deux idées. La Toute-science,
+prise abstraitement, nous ramène donc au spinosisme et au delà du
+spinosisme, à la négation du changement, à la complète immobilité. Ces
+conséquences s'imposent à la pensée et l'accablent.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'un moyen de leur échapper: c'est de ne pas isoler l'idée de
+l'intelligence, mais de la mettre à sa place dans l'ensemble, de
+l'envisager comme un corollaire, disons mieux, comme un aspect de la
+liberté. De cette manière, sans doute, nous n'arriverons pas à résoudre
+<i>a priori</i> les questions suprêmes, mais du moins nous laisserons le
+champ libre aux solutions et nous ne créerons pas d'avance un obstacle
+insurmontable à l'intelligence de l'univers. Nous pourrons admettre des
+distinctions dans la science divine; nous comprendrons qu'elle devienne
+prescience s'il plaît à Dieu d'entrer en rapport avec la succession
+qu'il établit; nous comprendrons même que cette prescience puisse ne pas
+s'étendre à tout, s'il plaît à Dieu, pour l'accomplissement de quelque
+dessein, de ménager une sphère où son regard ne plonge pas. Il n'est pas
+plus difficile d'admettre quelque chose que Dieu ne sache pas que
+d'admettre quelque chose qu'il ne fasse pas; car s'il pénètre tout par
+son intelligence, il doit également tout pénétrer par sa force et par sa
+volonté. Naturellement, il en serait bien ainsi; mais Dieu est
+surnaturel, et ce serait le borner que de l'obliger à être sans bornes.
+En un mot, si la liberté et la nécessité sont la grande antithèse dont
+il est impossible de neutraliser les termes, par sa propre dignité, la
+liberté domine et l'emporte. La Toute-puissance, la Toute-science
+semblent conduire directement à la nécessité, mais elles se retrouvent
+dans la liberté sous une forme inattendue et supérieure à toutes les
+prévisions.</p>
+
+<p>La Toute-science est donc la parfaite intelligence de ce que l'absolu
+veut être et de ce qu'il veut produire, dans les conditions posées par
+cette volonté. Le réel et le possible ne sont point nécessaires pour
+elle, mais elle conçoit le réel comme réel et le possible comme
+possible. L'infinité des possibilités diverses qui se présentent à la
+pensée de Dieu et qui n'attendent que son vouloir pour être, ne
+s'excluent point les unes les autres. Le choix, forme nécessaire de
+notre liberté, n'est donc pas la forme nécessaire de la liberté absolue;
+Dieu choisit peut-être, mais s'il choisit, c'est qu'il le veut. Dieu
+n'est jamais dans l'alternative de faire ceci ou cela, il peut toujours,
+à son gré, faire tous les deux. Pour nous, à la rigueur, nous ne pouvons
+faire qu'une chose à la fois, et si nous nous proposons simultanément
+plusieurs buts, l'un nous fait négliger les autres ou nous n'en
+atteignons aucun. Il n'en va pas ainsi de Dieu: pour lui la réalisation
+d'un dessein ne saurait être un obstacle à la réalisation d'un autre;
+car tout est possible, même les contraires, à l'absolue liberté.</p>
+
+<p>Les contraires! il semble que ce soit la barrière immuable qui nous
+oblige à rétrograder en abandonnant l'idée que nous avons poursuivie
+jusqu'ici. La liberté ne peut pas aller jusqu'à faire qu'une chose soit
+et ne soit pas en même temps; elle est donc assujettie à une loi, savoir
+à la loi de la raison. Il y a ici une objection en apparence
+insurmontable. Cependant, Messieurs, ce n'est qu'une apparence; une
+réflexion attentive la dissipera. La liberté absolue n'est pas soumise à
+la raison, elle est le principe de la raison. Dieu est l'auteur de notre
+raison; c'est nous, et non pas lui, qui sommes soumis à l'empire de la
+raison; mais si nous ne pouvons pas nous soustraire à ses lois, nous
+pouvons les assouplir et les étendre tellement qu'elles n'apportent
+aucune restriction réelle à la manière dont nous concevons l'absolu.
+C'est ainsi qu'il faut en user pour leur être fidèle.</p>
+
+<p>Nous ne concevons pas sans doute que Dieu veuille et ne veuille pas la
+même chose par le même acte et sous le même point de vue. Une telle
+volonté se neutraliserait et se détruirait elle-même. Lorsque nous
+reconnaissons que Dieu a voulu quelque chose, nous avons donc le droit
+d'affirmer comme vrai tout ce qui est compris dans l'idée de cette
+volonté. Nous pouvons constater par la pure analyse, par la nécessité de
+la pensée, ce qu'un tel acte renferme, et admettre sur la foi de cette
+nécessité ce que l'analyse nous fait découvrir en lui. Il y a donc
+toujours une nécessité, mais une nécessité qui procède de la liberté et
+qui en relève. Cette nécessité n'est que la réalité, le sérieux de notre
+affirmation. C'est la nécessité <i>pour nous</i> de penser ce que nous
+pensons; ce n'est point une nécessité pour Dieu, ce n'est point une loi
+imposée à Dieu. En effet si nous ne concevons pas la coexistence des
+contraires dans l'abstrait, nous la concevons fort bien dans le concret,
+tellement que le concret n'existe que par les contraires. Dire que Dieu
+peut vouloir les contraires par sa liberté, c'est donc tout simplement
+dire que sa volonté est concrète.</p>
+
+<p>Il est important, Messieurs, de se rendre bien compte de la distinction
+précédente et de ne pas confondre la contradiction dans les propositions
+avec la contradiction dans les choses. Dans le langage, dans
+l'abstraction, la contradiction est inadmissible, car les deux termes
+contradictoires s'annulent réciproquement. Mais dans le réel rien
+n'empêche que les contraires ne se développent, soit dans des sujets
+différents, soit dans le même sujet. Ainsi la beauté exclut la laideur
+dans la pensée, et il est impossible que le beau soit laid; mais il
+n'est pas impossible que le même être soit à la fois beau et laid, beau
+à certains égards, par certains traits, laid par d'autres. Dans le fini
+les contraires ne s'excluent point les uns les autres, ils s'appellent.
+Le fini n'est fini que par la présence des contraires, par le mélange de
+l'être et du non-être, du <i>même</i> et de l'<i>autre</i>, comme dit Platon. Le
+fini est une moyenne proportionnelle entre l'Être et le néant. Il est,
+si vous le comparez au néant; il n'est pas, si vous le mettez en regard
+de l'Être. La contradiction logique n'implique donc pas impossibilité
+réelle, car tout ce que nous connaissons repose sur la contradiction
+logique. Le monde est et n'est pas. Cette vérité générale est
+susceptible d'un développement infini; on peut dire de toutes les
+qualités des êtres multiples qu'elles sont et ne sont pas; elles sont,
+mais limitées par leur contraire. Ainsi les contraires se limitent sans
+s'exclure au sein du fini, et par cette limitation le constituent. La
+jeunesse est le contraire de la vieillesse, le sourire est le contraire
+des pleurs; cependant l'<i>homme</i> unit en lui le jeune homme et le
+vieillard, et il y a des pleurs dans tous nos sourires. Un caractère
+n'est vraiment individuel que par la présence de qualités qui
+logiquement s'excluent. Dans l'être fini le temps et l'espace forment le
+milieu qui permet la réalisation des contraires. La vie est une
+succession d'états opposés dont le germe, placé en nous dès l'origine,
+forme la substance de notre être. Les contraires s'excluent en acte, non
+pas en puissance; la vie est le passage continu de la puissance à
+l'acte. L'invincible répugnance de la pensée à concevoir l'existence de
+la contradiction est confondue incessamment par la vie.</p>
+
+<p>Voilà ce que l'expérience nous enseigne au sujet des êtres particuliers,
+et nous concevons qu'il en soit ainsi, parce qu'ils sont des êtres
+particuliers, fixés, déterminés, voulus d'une certaine manière. Mais si
+les contraires se limitent réciproquement et se manifestent
+successivement dans les êtres finis, si la mesure de cette limitation
+réciproque et la loi de cette manifestation successive constituent la
+nature particulière de chacun d'eux, il en est autrement de l'Être
+universel, source de toute nature et lui-même sans nature. En lui, par
+lui, les contraires peuvent exister simultanément sans se limiter, sans
+se heurter; il y a place! L'idée de la liberté nous conduirait à cette
+proposition lors même que nous ne l'entendrions point; or il n'est pas
+absolument impossible de l'entendre.</p>
+
+<p>Dire que l'absolu peut réaliser les contraires absolument, c'est
+reconnaître dans la liberté la possibilité de plusieurs vouloirs
+distincts, et voilà tout, puisque des volontés qui se limiteraient les
+unes les autres ne formeraient en réalité qu'une seule volonté. Ceci est
+une vérité de pure analyse que l'esprit aperçoit immédiatement dans
+l'idée de l'absolu. Nous pouvons donc l'admettre sans scrupule. Ce que
+Dieu veut, il le veut pleinement et sans restriction, dans ce sens que
+les restrictions dont son vouloir pourrait être accompagné feraient
+partie elles-mêmes de ce vouloir; elles tomberaient dans l'acte de
+volonté lui-même et non pas en dehors. La volonté de l'absolu ne
+rencontre aucune limite dans la nature des choses; elle est donc par
+elle-même sans restriction et sans limites; et comme la liberté implique
+la possibilité de plusieurs volontés, ou plutôt d'un nombre infini de
+volontés distinctes, nous devons dire que chaque volonté de l'absolu est
+elle-même absolue et constitue, dans un sens nouveau, un absolu. Le
+temps et l'espace, les rapports, les moyens requis pour atteindre le
+but, sont compris dans le vouloir qui le pose. La pluralité, la
+succession, même infinie, qu'un tel but peut embrasser, sont renfermées
+dans l'unité simultanée de ce vouloir. Dieu a tout vu, il a tout prévu;
+sans cela il n'aurait pas tout voulu.</p>
+
+<p>Une détermination de notre volonté amène aussi une infinité de
+conséquences, mais nous ne voulons pas, nous, toutes ces conséquences,
+et nous ne saurions les prévoir, parce que, agissant dans un milieu qui
+ne dépend pas de nous, nos actes ne sont pas la cause unique de leurs
+soi-disant effets, mais seulement une cause qui concourt avec plusieurs
+autres. Ainsi nous ne possédons plus notre volonté une fois qu'elle est
+déployée. Il n'en est pas de même de l'absolu: il se possède absolument
+et possède tout en lui-même; sa volonté est une cause pleine et entière;
+ainsi toutes les conséquences de sa volonté sont voulues dans un seul et
+même acte. La simplicité et la pluralité infinies se recouvrent et se
+pénètrent dans l'unité concrète d'une volonté absolue. Un tel acte forme
+donc un tout, un univers, une éternité; c'est la pensée et la substance
+d'un univers, c'est la loi d'une éternité.</p>
+
+<p>Remarquez-le bien, Messieurs, ces développements n'ont pas pour tendance
+d'assujettir la liberté à telle ou telle forme. Nous ne prétendons point
+enlever à Dieu la faculté de se restreindre, de vouloir
+conditionnellement et pour un temps. Mais ce n'est pas à une volonté
+pareille qu'on arrive d'abord en partant de la liberté absolue; on
+arrive d'abord au vouloir absolu, éternel, embrassant dans son unité
+toutes les conditions de sa réalisation infinie. Il ne faut, pour
+s'élever à cette notion, que prendre le mot <i>vouloir</i> dans la plénitude
+de son sens, en le dégageant des restrictions qui l'accompagnent chez
+nous. Si nous concevons en Dieu une volonté conditionnelle, nous la
+trouverons comprise dans un acte absolu de volonté.</p>
+
+<p>Il serait aisé de pousser plus loin ces réflexions, mais difficile de
+les conduire avec l'ordre et la méthode qui leur donneraient seuls un
+caractère scientifique, difficile surtout de tempérer la sublimité
+fatigante du sujet. Je renonce donc à le traiter entièrement. Je vous ai
+mis sur la voie: à défaut de preuves, je vous ai fourni les moyens de
+trouver vous-mêmes les preuves. Vous me permettrez, avant de poursuivre,
+de compléter mes conclusions en les résumant.</p>
+
+<p>La liberté étant le véritable inconditionnel, son idée contient ce que
+les modernes ont cherché sous le nom d'absolu et les scolastiques sous
+le nom de Dieu. Les attributs métaphysiques de Dieu, l'unité, la
+simplicité, l'infinité, la Toute-présence, la Toute-puissance, se
+ramènent tous à la Liberté, où ils viennent pour ainsi dire se
+dissoudre. Il en est de même des attributs moraux, autant du moins qu'il
+est permis de les considérer comme désignant la nature de l'Être ou son
+essence, et non la forme qu'il revêt par sa libre action.</p>
+
+<p>Nous l'avons vu de la sagesse, on l'établirait également de la bonté.
+Les qualités de l'être n'existent pas indépendamment de Dieu; ainsi la
+différence du bien ou du mal n'est pas antérieure à lui, et ne forme pas
+une condition dans laquelle son activité se déploie; mais elle naît du
+fait de Dieu, et doit trouver en Dieu son explication. Dieu n'est donc
+pas obligé par sa bonté à faire le bien, mais ce qu'il fait est le bien
+par cela même qu'il le fait, et sa bonté essentielle n'est autre chose
+que sa liberté. C'était l'opinion de Descartes, que Leibnitz contredit
+sans la réfuter.</p>
+
+<p>Une telle analyse semble faire perdre aux attributs divins toute
+signification positive.--Je l'accorde; il faut qu'il en soit ainsi; rien
+n'est positif que le fait. D'autre part cette négativité elle-même donne
+aux attributs de l'Être une force imprévue et souveraine. Au-dessus de
+toute infinité naturelle, nous voyons planer la liberté. N'est point
+infini qui l'est nécessairement; mais Celui qui peut à son gré se poser
+comme fini ou comme infini, celui-là seul possède l'infinité véritable.
+Toute la science <i>a priori</i> se résume dans le mot <i>liberté</i>.</p>
+
+<p>L'Être libre ne réalise pas des possibilités préexistantes, mais il crée
+le possible comme le réel. Il n'est point obligé de choisir entre ces
+possibilités celles qu'il préfère réaliser, car il peut, s'il lui plaît,
+les réaliser toutes, comme il peut n'en réaliser aucune. On ne saurait
+déterminer <i>a priori</i> s'il agit ou s'il n'agit pas, s'il agit d'une
+seule manière ou de plusieurs; mais il peut agir de plusieurs, il peut
+avoir plusieurs volontés distinctes, opposées même, sans que ces
+volontés se restreignent mutuellement. Chacune d'elles peut occuper une
+immensité, une éternité.</p>
+
+<p>Les limitations d'un vouloir divin tombent dans ce vouloir lui-même,
+ainsi nous pouvons dire que les volontés de l'absolu sont absolues. Nous
+distinguons donc l'absolu dans son essence ou dans sa puissance de
+l'absolu en acte, de l'absolu existant. Nous appelons le premier
+négatif, parce qu'il est la négation de toute nature; c'est l'abîme
+insondable de la pure liberté. L'absolu positif est un fait, une volonté
+immuable, éternelle et parfaite, embrassant dans un seul acte tout ce
+qui est et sera; c'est à cet absolu positif que convient proprement le
+nom de Dieu. Ce qu'il est, l'expérience seule peut nous l'apprendre.</p>
+
+<p>Cette idée d'un acte absolu de volonté est pour nous de la plus haute
+importance. Elle prépare l'intelligence du Monde; elle fait droit à un
+besoin de la pensée que nous avons refoulé trop longtemps peut-être, le
+besoin de la nécessité. Il y a aussi quelque chose en nous qui, sous les
+noms d'Ordre, de Raison, de Destin, de Nature ou de Providence, nous
+parle de nécessité. C'est l'intelligence, qui ne peut renoncer à
+chercher les effets dans les causes; c'est l'expérience, qui nous
+enseigne l'immutabilité des lois de l'univers; c'est peut-être un
+instinct plus profond. Je reconnais tout cela; mais il me semble que la
+voix qui nous parle de nécessité nous dit, quand on l'écoute bien, de
+remonter plus haut encore. Il y a une nécessité des choses, mais une
+nécessité voulue; il y a d'immuables statuts, mais ils ont été posés.
+Toute nécessité s'explique, toute nécessité est dérivée, toute nécessité
+est un fait. Le sentiment intime semble témoigner en faveur de cette
+manière de voir. Nous l'avons appuyée, dans les leçons précédentes, par
+une considération assez forte: c'est qu'il est toujours possible à la
+pensée de supposer quelque chose au-dessus de la nécessité, tandis qu'il
+est impossible de supposer quoi que ce soit au-dessus de la liberté;
+mais enfin cet argument ne tranche pas tout. Je ne suis pas assez
+inconséquent pour vouloir que le système d'après lequel il n'y a nulle
+part de nécessité absolue, se fonde lui-même sur une nécessité absolue.
+Dès l'entrée, il vous en souvient, je l'ai fait reposer sur l'obligation
+morale, c'est-à-dire sur une libre adhésion. Ma principale raison est
+toujours celle-ci: Il faut admettre la liberté absolue pour croire à la
+réalité de la nôtre; il faut croire à la nôtre pour croire au devoir, ce
+qui est un devoir. Je sens donc que la nécessité peut élever des
+prétentions légitimes au point de vue de l'intelligence.</p>
+
+<p>Les systèmes de nécessité expliquent la liberté comme une pure
+apparence, et renversent ainsi l'ordre moral. Le système de la liberté
+doit aussi expliquer l'apparence de la nécessité; il peut le faire sans
+courir des dangers aussi graves: la nécessité c'est, comme nous venons
+de le voir, le caractère absolu de la volonté divine. Nous dirons
+bientôt son nom auguste et doux.</p>
+
+<br>
+
+<h4>FIN DU PREMIER VOLUME.</h4>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid">Ouvrage du même auteur:</p>
+
+<h2>LA PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ.</h2>
+
+<p>Fragment d'un cours d'histoire de la métaphysique, fait à l'Académie de
+Lausanne. 1840. 1 vol in-8° de 184 pages: 3 fr.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>On trouve à la même librairie:</h3>
+
+<h3>OUVRAGES DE A. VINET.</h3>
+
+
+<p><b>Études sur Blaise Pascal.</b> 1 vol in-8°, 4 fr.</p>
+
+<p><b>Essais de philosophie morale et de morale religieuse.</b> 1 vol in-8°, 6
+fr.</p>
+
+<p><b>Essai</b> sur la manifestation des convictions religieuses, et sur la
+séparation de l'Église et de l'État, envisagée comme conséquence
+nécessaire et comme garantie du principe 1 fort vol in-8°, 6 fr. 50
+c.</p>
+
+<p><b>Études sur la littérature française</b> au XIXme siècle. Tome: 1er Mme de
+Staël et Chateaubriand 1 fort vol in-8°, 7 fr. 50 c.</p>
+
+<p><b>Discours sur quelques sujets religieux.</b> 1 vol in-8°, 5 fr.</p>
+
+<p><b>Nouveaux discours sur quelques sujets religieux.</b> 1 vol in-8°, 3 fr.</p>
+
+<p><b>Études évangéliques.</b> 1 vol in-8°, 6 fr</p>
+
+<p><b>Deux conseils de la sagesse.</b> Essai en deux discours sur Lux XII, 33;
+brochure in-8°, 75 c.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>Secrétan, Charles<br>
+La Philosophie de la liberté</p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Philosophie de la Liberté (Tome I
+ (1849), by Charles Secrétan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHILOSOPHIE DE LA LIBERTÉ ***
+
+***** This file should be named 31070-h.htm or 31070-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/0/7/31070/
+
+Produced by Frank van Drogen, Rénale Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
+
diff --git a/31070-h/images/001.png b/31070-h/images/001.png
new file mode 100644
index 0000000..0f0e133
--- /dev/null
+++ b/31070-h/images/001.png
Binary files differ
diff --git a/31070-h/images/002.png b/31070-h/images/002.png
new file mode 100644
index 0000000..e714586
--- /dev/null
+++ b/31070-h/images/002.png
Binary files differ
diff --git a/31070-h/images/003.png b/31070-h/images/003.png
new file mode 100644
index 0000000..8b24f3d
--- /dev/null
+++ b/31070-h/images/003.png
Binary files differ
diff --git a/31070-h/images/004.png b/31070-h/images/004.png
new file mode 100644
index 0000000..7d4943e
--- /dev/null
+++ b/31070-h/images/004.png
Binary files differ
diff --git a/31070-h/images/005.png b/31070-h/images/005.png
new file mode 100644
index 0000000..326672e
--- /dev/null
+++ b/31070-h/images/005.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..4675701
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #31070 (https://www.gutenberg.org/ebooks/31070)