summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/30978-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '30978-h')
-rw-r--r--30978-h/30978-h.htm8524
1 files changed, 8524 insertions, 0 deletions
diff --git a/30978-h/30978-h.htm b/30978-h/30978-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..e1fda73
--- /dev/null
+++ b/30978-h/30978-h.htm
@@ -0,0 +1,8524 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Vie de Rossini II, par Stendhal.
+</title>
+<style type="text/css">
+ p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:0%;}
+
+.c {text-align:center;text-indent:0%;}
+
+.r {text-align:right;margin-right:5%;}
+
+div.table {margin:10% auto auto auto;text-align:center;border:double gray 4px;max-width:15%;}
+
+.sml {font-size:80%;}
+
+.text {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;font-size:120%;}
+
+.head {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;margin:5% auto 3% auto;}
+
+.lettre {float:left;font-size:325%;font-weight:bold;margin-top:-1.5%;padding-right:.5%;}
+
+ h1 {text-align:center;clear:both;}
+
+ h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;}
+
+.top5 {margin-top:5%;}
+
+.top15 {margin-top:15%;}
+
+ hr {width:5%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;}
+
+ hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;}
+
+ table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;}
+
+ body{margin-left:10%;margin-right:10%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
+
+a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+ link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
+
+a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
+
+.smcap {font-variant:small-caps;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:95%;}
+
+.box {border:double 4px black;max-width:55%;margin:auto;}
+
+.box2 {border-top:double 4px black;}
+
+ sup {font-size:75%;}
+
+.footnotes {border:double 6px gray;margin-top:15%;clear:both;}
+
+.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;}
+
+.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;}
+
+.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;}
+
+.poem {margin-left:25%;white-space:nowrap;text-indent:0%;}
+
+.pagenum {font-style:normal;position:absolute;left:92%;font-size:75%;text-align:right;color:gray;background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;}
+</style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome II, by
+Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie de Rossini, tome II
+
+Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+Release Date: January 15, 2010 [EBook #30978]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<div class="box">
+
+<p class="text">LE LIVRE DU DIVAN</p>
+<div class="box2"><p>&nbsp;</p>
+</div>
+<h3 class="top5">STENDHAL</h3>
+<hr />
+<h1>VIE</h1>
+
+<h1>DE ROSSINI</h1>
+
+
+<p class="text">II</p>
+
+<p class="c"><b>ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR</b></p>
+
+<p class="text">HENRI MARTINEAU</p>
+
+<p class="text top15">PARIS<br />
+<i>LE DIVAN</i><br />
+37, Rue Bonaparte, 37</p>
+
+<hr />
+
+<p class="c sml"><b>MCMXXIX</b></p>
+</div>
+
+<div class="table"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a><br />
+<a href="#NOTES"><b>NOTES</b></a></div>
+
+
+<h3>STENDHAL</h3>
+
+<h1>VIE<br />
+DE ROSSINI</h1>
+
+<p class="r">Laissez aller votre pensée<br />
+comme cet insecte qu'on<br />
+lâche en l'air avec un fil à<br />
+la patte.</p>
+
+<p class="r"><span class="smcap">Socrate.</span> <i>Nuées d'Aristophane.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Page 1]</a></span></p>
+<h1 class="top15">VIE DE ROSSINI</h1>
+<hr class="full" />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h3>
+
+<p class="head">LA CENERENTOLA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">ai</span>
+entendu pour la première fois la <i>Cenerentola</i> à Trieste; elle
+était divinement chantée par madame Pasta, aussi piquante dans le rôle
+de Cendrillon qu'elle est tragique dans Roméo; par Zuchelli, dont le
+public de Paris a le tort de ne pas assez apprécier la voix magnifique
+et pure; et enfin par le délicieux bouffe Paccini.</p>
+
+<p>Il est difficile de rencontrer un opéra mieux monté. Le public de
+Trieste fut de cet avis; car, au lieu de trente représentations de la
+<i>Cenerentola</i> que madame Pasta devait donner, il en exigea cent.</p>
+
+<p>Malgré le talent des acteurs et l'enthousiasme du public, chose si
+nécessaire au plaisir musical, la <i>Cenerentola</i> ne me fit aucun plaisir.
+Le premier jour, je me crus malade; je fus obligé de m'avouer aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span>représentations suivantes, qui me laissaient froid et glacé au milieu
+d'un public ivre de joie, que mon malheur était un accident personnel.
+La musique de la <i>Cenerentola</i> me paraît manquer de <i>beau idéal</i>.</p>
+
+<p>Il est des spectateurs peu attentifs au mérite de la difficulté vaincue,
+et auxquels la musique ne plaît que par les illusions romanesques et
+brillantes dont elle berce leur imagination. Si la musique est mauvaise,
+elle ne donne rien à l'imagination; si elle est sans <i>idéal</i>, elle
+fournit des images qui choquent comme basses, et l'imagination repoussée
+prend son vol ailleurs. En voyant la <i>Cenerentola</i> sur l'affiche, je
+dirais volontiers comme le marquis de Moncade: C'est ce soir que je
+m'encanaille. Cette musique fixe constamment mon imagination sur des
+malheurs ou des jouissances de vanité, sur le bonheur d'aller au bal
+avec de beaux habits ou d'être nommé maître d'hôtel par un prince. Or,
+né en France et l'ayant longtemps habitée, j'avoue que je suis las et de
+la vanité, et des désappointements de la vanité, et du caractère gascon,
+et des cinq ou six cents vaudevilles qu'il m'a fallu essuyer sur les
+mécomptes de la vanité. Depuis la mort des derniers hommes de génie,
+d'Églantine et Beaumarchais, tout notre théâtre ne roule que sur un seul
+<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>mobile, la vanité; la société elle-même, du moins les dix-neuf
+vingtièmes de la société et tout ce qu'elle renferme de vulgaire, n'est
+mis en activité que par un seul mobile, la vanité. On peut, je crois,
+sans cesser d'aimer la France, être un peu las de cette passion qui,
+chez nous, remplace toutes les autres.</p>
+
+<p>J'allais à Trieste pour chercher du nouveau; en voyant la <i>Cenerentola</i>,
+je me crus encore au Gymnase.</p>
+
+<p>La musique est incapable de <i>parler vite</i>; elle peut peindre les nuances
+de passions les plus fugitives, des nuances qui échapperaient à la plume
+des plus grands écrivains; on peut même dire que son empire commence où
+finit celui de la parole; mais ce qu'elle peint, elle ne peut pas le
+montrer <i>à moitié</i>. Elle partage en ce sens les désavantages de la
+sculpture, mise en rivalité avec la peinture sa s&#339;ur: la plupart des
+objets qui nous frappent dans la vie réelle sont interdits à la
+sculpture, parce qu'elle a le malheur d'être hors d'état de peindre <i>à
+demi</i>. Un guerrier célèbre, couvert de son armure, est magnifique sous
+le pinceau de Paul Véronèse ou de Rubens; rien de plus ridicule et de
+plus lourd sous le ciseau du sculpteur. Voyez le Henri IV de la cour du
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>Louvre<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Un sot fera un récit pompeux et faux d'un prétendu combat dans lequel il
+s'est couvert de gloire; le chant est de <i>bonne foi</i> et nous peint sa
+valeur, mais l'accompagnement se moque de lui. Cimarosa a fait vingt
+chefs-d'&#339;uvre sur des données de cette espèce.</p>
+
+<p>La mélodie ne peut pas fixer <i>à demi</i> notre imagination sur une nuance
+de passion, cet avantage est réservé à l'harmonie; mais remarquez que
+l'harmonie ne peut peindre que des nuances <i>rapides</i> et <i>fugitives</i>. Si
+elle usurpe trop longtemps l'attention, elle tue le chant, comme dans
+certains passages de Mozart; et, à son tour, l'harmonie devenant partie
+principale, ne peut pas peindre <i>à demi</i>. Je demande pardon pour ce
+petit écart métaphysique, que je pourrais rendre moins inintelligible au
+moyen d'un piano<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Je tentais d'expliquer comme quoi la musique est peu propre à rendre les
+<i>bonheurs de vanité</i>, et toutes les petites mystifications françaises
+qui, depuis dix ans, fournissent les théâtres de Paris de tant de pièces
+<i>extrêmement piquantes</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> mais que l'on ne peut revoir trois fois.</p>
+
+<p>Les bonheurs de vanité sont fondés sur une comparaison vive et rapide
+avec <i>les autres</i>. Il faut toujours <i>les autres</i>; cela seul suffit pour
+glacer l'imagination, dont l'aile puissante ne se développe que dans la
+solitude et l'entier oubli <i>des autres</i>. Un art qui n'agit que par
+l'imagination ne doit donc pas se piquer de peindre la vanité.</p>
+
+<p>La <i>Cenerentola</i> est de 1817; Rossini l'écrivit à Rome pour le théâtre
+<i>Valle</i> et pour la saison du Carnaval (26 décembre 1816, jusque vers le
+milieu de février 1817). Il eut des chanteurs assez inconnus, mesdames
+Righetti et Rossi, le ténor Guglielmi, et le bouffe De Begnis.</p>
+
+<p>L'introduction de la <i>Cenerentola</i> se compose du chant des trois s&#339;urs:
+l'aînée essaie un pas devant sa psyché; la seconde ajuste une fleur dans
+ses cheveux; la pauvre Cendrillon, fidèle au rôle que nous lui
+connaissons depuis notre enfance, souffle le feu pour faire du café.
+Cette introduc<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>tion est fort piquante; le chant de Cendrillon est
+touchant, mais touchant comme le drame, touchant par un malheur
+vulgaire: tout cela semble écrit sous la dictée du proverbe français:
+<i>Glissons, n'appuyons pas.</i> Cette musique est éminemment rossinienne.
+Jamais Paisiello, Cimarosa ou Guglielmi n'ont atteint à ce degré de
+légèreté.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Una volta, e due, e tre!</span><br />
+</p>
+
+<p>Le chant de ces mots me semble parfaitement trivial. A ce moment, la
+musique de la <i>Cenerentola</i> commence toujours à m'être déplaisante; et
+cette impression, qui ne disparaît jamais tout à fait, revient souvent
+avec une nouvelle force. A Trieste, pour me consoler d'être triste comme
+un Anglais au milieu d'un parterre tout joyeux, je conclus de ce que
+j'éprouvais que la musique a aussi son <i>beau idéal</i>: il faut que les
+situations auxquelles elle nous fait songer, il faut que les images
+qu'elle lance sur notre imagination n'aient point un degré de vulgarité
+trop marqué. Je ne puis me faire aux comédies de M. Picard, je méprise
+trop ses héros; je ne nie pas qu'il n'y ait beaucoup de <i>Philibert</i> et
+de <i>Jacques Fauvel</i> dans le monde, mais ce que je nie, c'est que je leur
+adresse jamais la parole.<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span></p>
+
+<p>En entendant ce chant,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Una volta, e due, e tre!</span><br />
+</p>
+
+<p>je me crois toujours dans une arrière-boutique de la rue Saint-Denis. Le
+Polonais ou l'habitant de Trieste ne peut avoir cette impression
+désagréable: quant à moi, je désire de tout mon c&#339;ur que l'on soit
+heureux dans toutes les arrière-boutiques de France, mais je ne puis
+faire ma société des gens qui les habitent; je déplairais encore plus
+qu'on ne me déplairait.</p>
+
+<p>La cavatine de don Magnifico,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Miei rampolli feminini,</span><br />
+</p>
+
+<p>chantée par Galli ou Zuchelli, est une débauche de belle voix: ce
+morceau a beaucoup de succès, parce qu'il nous fait goûter vivement le
+charme attaché à de beaux sons de basse bien pleins et bien sonores; du
+reste, il est dans le style de Cimarosa, au génie près.</p>
+
+<p>Le duetto de Ramire, le prince déguisé de la <i>Cenerentola</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, me
+console un peu de la cavatine de don Magnifico; cette grâce est encore
+un peu celle des Nina de la rue<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> Vivienne, mais tout plaît dans une
+jolie femme, et la beauté fait oublier le ton vulgaire. Il y a du charme
+dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Una grazia, un certo incanto;</span><br />
+</p>
+
+<p>je trouve beaucoup d'esprit dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quel ch'è padre non è padre</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sta a vedere che m'imbroglio<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></span><br />
+</p>
+
+<p>Nous voici dans la vraie force du talent de Rossini, dans sa partie
+triomphante. Quel dommage pour les personnes qui sentent d'une certaine
+façon qu'il n'ait pas mêlé un peu de noblesse à tout son esprit! Il faut
+se souvenir que cet opéra fut écrit pour les Italiens de Rome, des
+habitudes desquels trois siècles de Papauté et de la politique des
+Alexandre VI et<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> de Ricci<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> ont banni toute noblesse et toute
+élévation<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>La cavatine du valet de chambre Dandini habillé en prince,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Come il ape ne'giorni d'aprile,</span><br />
+</p>
+
+<p>est extrêmement piquante. Ici le style d'antichambre est à sa place; il
+y a juste dans la musique, comme dans le libretto, ce vernis léger de
+vulgarité nécessaire pour rappeler l'état de Dandini, mais il ne choque
+pas. Dans Cimarosa, nous voyons plutôt les passions des personnages
+subalternes que les habitudes sociales que leur a fait contracter leur
+position dans la société; seulement leurs passions sont contrariées par
+les circonstances d'une position inférieure.<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span></p>
+
+<p>Cette cavatine, qui sert de <i>concerto</i> à une belle voix de basse, est
+souvent chantée à Paris, d'une manière délicieuse, par l'excellent
+Pellegrini: il dit avec une grâce infinie et avec des <i>fioriture</i> tout à
+fait séduisantes:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Galoppando s'en va la ragione</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">E fra i colpi d'un doppio cannone</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Spalancato è il mio core di gia,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">(Ma al finir della nostra commedia...)</span><br />
+</p>
+
+<p>La rapidité du chant de ce dernier vers est entraînante. L'auteur
+italien (le signor Feretti, Romain) a eu le bon esprit, comme on voit,
+de ne pas copier l'esprit français de son original, il lui a fallu du
+courage. On sait assez que <i>Cendrillon</i> est l'un des plus jolis ouvrages
+de M. Etienne.</p>
+
+<p>Après les idées, sinon basses, du moins extrêmement vulgaires que cet
+opéra nous a présentées jusqu'ici, et dont Rossini a plutôt forcé que
+modéré la couleur, l'âme est rafraîchie par le jeu de madame Pasta et sa
+passion enfantine lorsque, courant après son père, qu'elle retient par
+la basque de son habit brodé, elle lui chante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Signor, una parola!</span><br />
+</p>
+
+<p>J'avoue que ce quintetto me fait un grand plaisir; j'ai besoin de
+quelque chose<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> de noble en musique comme en peinture, et j'ai l'honneur
+d'être, pour les <i>Téniers</i>, de l'avis de Louis XIV.</p>
+
+<p>Il fallait le jeu de madame Pasta pour que je puisse pardonner la
+trivialité du chant</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">La belle Venere</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vezzoza, pomposetta!</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce coloris déplaisant disparaît tout à coup dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">(Ma vattene) Altezzissima!</span><br />
+</p>
+
+<p>La passion se montre chez don Magnifico et à l'instant je ne vois plus
+la trivialité de ses habitudes. La belle voix de Galli est ravissante à
+cet instant.</p>
+
+<p>Il y a un chant fort agréable, quoique encore un peu vulgaire, sur les
+paroles:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Nel volto estatico</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Di questo è quello.</span><br />
+</p>
+
+<p>La sortie de don Magnifico, dans la scène suivante, offrait encore à
+Galli une occasion de faire admirer sa superbe voix dans le vers</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tenete allegro il re: vado in cantina<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p>
+
+<p>Jouant un peu sur le mot <i>cantina</i> (cave), sa voix magnifique descendait
+jusqu'au <i>la</i> d'en bas.</p>
+
+<p>Le <i>finale</i> du premier acte, qui débute par un ch&#339;ur des courtisans du
+prince, qui ramènent don Magnifico de la cave, à demi ivre, et qui
+continue par l'air de don Magnifico, est tout à fait dans l'ancien style
+bouffe de Cimarosa, à la passion près. Je n'ai déjà que trop répété,
+peut-être, que l'absence de la passion dans les personnages bas laisse
+paraître tout à coup ce que leur état peut avoir de dégoûtant, et
+j'avoue que je ne puis pas revoir deux fois Tiercelin dans le <i>Coin de
+Rue</i> ou dans l'<i>Enfant de Paris</i>.</p>
+
+<p>Dans l'air de don Magnifico:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Noi don Magnifico,</span><br />
+</p>
+
+<p>la passion est remplacée, comme de coutume, par l'esprit, et l'esprit,
+en musique, n'empêche pas toujours d'être un peu plat. Il n'y a que de
+beaux sons dans cet air, je n'y trouve ni verve ni génie; or, il me
+semble que la farce n'admet pas la médiocrité. En revanche, le duetto
+qui suit est entraînant; on disait à Trieste que c'était le chef-d'&#339;uvre
+de la pièce. Ramire demande à Dandini, son valet de chambre, déguisé en
+prince, ce qu'il lui<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> semble du caractère des deux filles du baron:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Zitto, zitto; piano, piano.</span><br />
+</p>
+
+<p>La partie du ténor (Ramire) est d'une fraîcheur délicieuse et tout à
+fait d'accord avec les sentiments d'un jeune prince à qui l'enchanteur
+qui le protège a révélé qu'une des filles du baron est digne de tous ses
+v&#339;ux: l'enchanteur veut parler de Cendrillon. La rapidité et la vivacité
+de ce duetto sont inimitables: c'est un feu d'artifice. Jamais la
+musique n'a lancé avec cette rapidité et ce succès des sensations
+nouvelles et piquantes sur l'âme des spectateurs.</p>
+
+<p>L'homme dans une situation ordinaire, qui assiste à ce duetto, ne peut
+pas s'empêcher d'être gai; il se sent venir à l'esprit les idées les
+plus bouffonnes, ou plutôt il se sent ravir par le bonheur que donnent
+ces idées quand on les goûte. Le quartetto qui se forme par l'arrivée
+des deux s&#339;urs a des passages jolis et d'une grande vérité dramatique:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Con un anima plebea!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Con un aria dozzinale!</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y a de la grâce et surtout beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> d'esprit dans l'air de la
+Cenerentola à son entrée dans le salon:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Sprezza quei don che avversa.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le second acte s'ouvre par un air de don Magnifico, dans lequel il nous
+dit que, lorsqu'une de ses filles sera l'épouse du prince, les
+revenants-bons pleuvront chez lui:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Già mi par che questo e quello</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Confinandomi a un cantone</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">E cavandosi il cappello</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Incominci: Ser barone</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Alla figlia sua reale</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Porterebbe un memoriale?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Prendrà poi la cioccolata,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">È una doppia ben coniata.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Faccia intanto scivolare</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Io rispondo: Eh si vedremo;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Già è di peso<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>? parleremo...</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span></p>
+
+<p>L'air de Ramire, quand il est amoureux et qu'il jure de trouver sa
+belle.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se fosse in grembo a Giove<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>,</span><br />
+</p>
+
+<p>est agréable et fort piquant; c'est un morceau brillant pour une jolie
+voix de ténor, cela est admirable dans un concert: sur quoi j'observerai
+que les imitateurs de Rossini ont bien pris sa rapidité, chose facile à
+copier en musique, mais ils n'ont jamais pu imiter son esprit.<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p>
+
+<p>Le duetto qui suit,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Un segreto d'importanza,</span><br />
+</p>
+
+<p>est la perfection de l'art d'imiter. Très-probablement ce duetto
+n'existerait pas sans celui du second acte du <i>Matrimonio segreto:</i></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se fiato in corpo avete.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et cependant, même quand on sait par c&#339;ur le duetto du <i>Mariage secret</i>,
+on entend encore celui-ci avec un plaisir infini. Mon assertion peut se
+vérifier à Paris; ce duetto est supérieurement chanté par Zuchelli et
+Pellegrini. Les mots</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Son Dandini, il cameriere!</span><br />
+</p>
+
+<p>font toujours rire, par l'extrême vérité dramatique et par le malheur
+subit de la grosse vanité du baron.</p>
+
+<p>Que ne puis-je donner au lecteur l'esquisse la plus légère de l'effet
+que le délicieux bouffe Paccini, chargé du rôle de Dandini, produisait à
+Trieste! Il fallait le voir jouissant de la sottise du baron lorsqu'ils
+paraissaient ensemble pour le duetto, l'observant du coin de l'&#339;il sans
+qu'il y parût, mais tellement attentif à l'observer, qu'en s'asseyant il
+était tou<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>jours sur le point de manquer sa chaise et de tomber à terre;
+il fallait le voir s'efforçant, mais en vain, de dissimuler le rire fou
+qui le saisit quand il s'aperçoit de l'importance que le baron attache à
+la confidence qu'il va lui faire; alors, détournant la tête pour cacher
+son rire, lequel mouvement désespérait le baron, comme signe de disgrâce
+de la part du prince, et ensuite, au premier moment de sérieux qu'il
+pouvait obtenir, se retournant d'un air grave vers le pauvre baron; la
+force de soutenir l'air grave venant à lui manquer, il élevait les
+sourcils d'une manière démesurée, nouvelle inquiétude mortelle du
+gentilhomme campagnard à la vue de cette mine réellement épouvantable de
+la part du prince. L'acteur chargé du rôle du baron n'avait nul besoin
+de faire des gestes; les spectateurs, étouffant de rire et s'essuyant
+les yeux, n'avaient aucune attention à lui donner; son ridicule était à
+jamais établi par les gestes de Paccini: ils étaient tellement ceux d'un
+homme qui jouit <i>actuellement</i> de la présence réelle d'un sot qu'il
+attrape, que le rôle du baron, eût-il été joué avec toute la noblesse
+possible par Fleury ou de'Marini, ces grands maîtres dans l'art du
+comique noble, ils eussent été ridicules, il n'y avait pas à s'en
+dédire. On voyait trop de vérité<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> dans les gestes de Paccini pour qu'on
+pût admettre un instant qu'un homme, faisant ces mines, pût se tromper
+sur la présence réelle d'un sot.</p>
+
+<p>Et ce spectacle étonnant changeait tous les jours; comment donner une
+idée de la foule infinie de mauvaises plaisanteries, de parodies des
+gestes de ses camarades, d'allusions à leurs petites aventures ou aux
+anecdotes de la journée dans Trieste, dont Paccini remplissait son jeu?</p>
+
+<p>Quels rires inextinguibles, lorsqu'un jour, en disant au baron,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Io vado sempre a piedi,</span><br />
+</p>
+
+<p>il s'avisa d'ajouter: <i>Per esempio verso la crociata</i>! Je sens qu'on ne
+<i>raconte pas le rire</i>; car, pour le raconter, il faut le reproduire, et
+la moindre anecdote qui, à raconter, prend une demi-minute, juste le
+temps dont elle est digne, coûte à l'imprimer trois ou quatre pages, à
+la vue desquelles on est saisi de honte, et l'on efface.</p>
+
+<p>Paccini est, comme Rabelais, un volcan de mauvaises plaisanteries; et,
+quelque effet qu'elles produisent dans la salle, il est sans doute celui
+qu'elles réjouissent le plus: il n'est aucun spectateur qui<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> puisse en
+douter, tant il y a de verve et de vérité dans son geste. C'est, je
+pense, cette <i>vérité</i>, cette naïveté évidente, qui lui fait pardonner le
+nombre infini de choses burlesques et ridicules qu'on lui voit hasarder
+à chaque représentation, et qui, ailleurs, le feraient mettre en prison.
+Par exemple, à Trieste, le 12 février, on célèbre le jour de naissance
+du souverain; on chante une messe en musique à la cathédrale, et le
+<i>Gloria in excelsis</i> est, comme on sait, l'un des morceaux les plus
+importants de toute messe en musique: il y a sur ces paroles un
+mouvement de passion à exprimer. Tous les fidèles peuvent chanter à
+l'église, Paccini comme un autre: pourquoi pas? en Italie, les chanteurs
+ne sont nullement excommuniés. Paccini se rend donc à l'église, mais il
+y arrive avec les cheveux poudrés à blanc; il chante le <i>Gloria in
+excelsis</i> avec les fidèles, et même il chante bien et de tout le sérieux
+possible. Mais, à la vue de cette figure de Paccini chantant et sérieux,
+toute l'église éclate de rire, et les autorités constituées les
+premières.</p>
+
+<p>J'ai choisi exprès, pour la rapporter, une des plus mauvaises
+plaisanteries de Paccini. Il est clair qu'à Paris elle ne créerait que
+de l'indignation ou du dégoût, au lieu du rire général dont nous fûmes<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
+témoins à Trieste: c'est précisément de cette indignation que je veux
+parler. Paccini, s'il jouait en France, non-seulement ferait naître de
+l'indignation par la plaisanterie condamnable ci-dessus rapportée, mais
+encore, je l'avance hardiment, par un grand nombre d'autres <i>nullement
+répréhensibles</i>.</p>
+
+<p>Dans mon intime conviction, Paccini, engagé à l'Opéra-Italien de
+Londres, y aurait certainement le plus grand succès, comme à Louvois il
+serait effrayé et glacé, ou impitoyablement sifflé s'il osait être
+lui-même. On dirait que le rire est prohibé en France<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; sur quoi je
+demande: ce malheur doit-il se rencontrer dans toutes les civilisations
+avancées? Un peuple doit-il nécessairement passer, en se civilisant par
+un tel excès de vanité? ou bien rencontrons-nous tout simplement ici un
+nouvel effet de l'influence de la cour de Louis XIV sur les goûts des
+Français et sur leur manière d'apprécier toutes choses? L'Amérique,
+république fédérative, en se débarrassant de la tristesse puritaine et
+de la cruauté biblique, d'ici<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> à cent cinquante ans arrivera-t-elle à
+cette prohibition de rire<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>?</p>
+
+<p>Si nous n'avons pas eu Paccini à Paris, s'il est même <i>impossible</i> que
+nous l'ayons jamais, nous avons entrevu Galli, dans le rôle de don
+Magnifico. Mais c'est à Milan, où il est aimé d'un public qui aime à
+rire, qu'il fallait voir son sérieux lorsqu'il visite le salon pour
+vérifier si personne n'écoute; à ce seul sérieux on reconnaît le sot qui
+va recevoir une grande confidence. Et quel feu, quelle admirable
+vivacité dans sa manière de retourner à son fauteuil pour écouter le
+prince! Il était tellement opprimé par le respect, et cependant si avide
+d'écouter, qu'il n'avait plus de forces, et que son corps prenait comme
+le mouvement ondulant d'un serpent, varié, à chaque parole du prince,
+par un mouvement convulsif; on ne pouvait pas douter d'avoir sous les
+yeux l'extrême d'une passion, et d'une passion ridicule. Galli n'a osé
+hasarder qu'une partie de ces gestes devant le public de Paris, qui
+effraie les pauvres chanteurs italiens. Ils savent que c'est à Paris que
+se font aujourd'hui les réputa<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>tions européennes. Un article musical de
+<i>la Pandore</i>, qui n'est pour nous qu'une pauvreté bien écrite que nous
+sautons, est une chose importante pour un pauvre acteur étranger. Il a
+la bonhomie d'y voir la voix du public le plus respectable de l'Europe.
+Un Anglais, de son côté, y cherche l'indication des talents, à la vue
+desquels il doit s'écrier: <i>wonderfull! quite amasing!</i> Et plus
+l'article est frivole et ridicule, plus il semble respectable à cet
+esclave révolté contre le sérieux.</p>
+
+<p>Le duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Un segreto d'importanza,</span><br />
+</p>
+
+<p>est bientôt suivi d'un morceau d'orchestre qui peint une tempête pendant
+laquelle le carrosse du prince est renversé. Ce n'est point du tout le
+style allemand; cette tempête n'est point comme celle de Haydn dans les
+<i>Quatre-Saisons</i>, ou comme la composition des balles fatales dans le
+<i>Freyschütz</i> de Maria Weber. Cet orage n'est pas pris au tragique: la
+nature y est cependant imitée avec vérité; il a son petit moment
+d'horreur fort bien rendu. Enfin, sans de grandes prétentions au
+tragique, ce morceau fait un charmant contraste dans un opéra buffa. On
+s'écrie vingt fois en l'entendant (mais non pas à Louvois, je parle d'un
+orchestre qui sent les<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> nuances, celui de Dresde ou de Darmstadt, par
+exemple); on s'écrie, <i>que d'esprit!</i> J'ai eu souvent des discussions
+sur ce morceau, avec mes amis allemands; j'ai bien reconnu qu'à leurs
+yeux cette tempête n'est qu'une miniature effacée: qu'on juge de leur
+mépris, il leur faut pour les toucher des fresques à la Michel-Ange; ils
+aiment, par exemple, le tapage infernal de la fin du morceau de la
+formation des balles diaboliques du <i>Freyschütz</i> dont je parlais tout à
+l'heure. Nouvelle preuve que le <i>beau idéal</i>, en musique, varie comme
+les climats. A Rome, pays pour lequel Rossini a écrit cette tempête, des
+hommes d'une sensibilité vive et irritable à l'excès, heureux par leurs
+passions, malheureux par les affaires sérieuses de la vie, se
+nourrissent de café et de glaces: à Darmstadt, tout est bonhomie,
+imagination et musique<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>; avec de la prudence et force coups de
+chapeau au prince, on parvient à se faire un joli bien-être; d'ailleurs
+on vit de bière et de choucroute, et l'air est offusqué de brouillards
+six mois de l'année. A Rome, le 25 décembre, jour de Noël,<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> en allant à
+la messe papale à Saint-Pierre, le soleil m'incommodait; c'était comme à
+Paris un jour chaud de la mi-septembre.</p>
+
+<p>Après la tempête vient le charmant sestetto,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quest'è un nodo inviluppato;</span><br />
+</p>
+
+<p>si frappant d'originalité: je l'admirais davantage autrefois; il me
+semble aujourd'hui avoir des longueurs vers la fin de la partie chantée
+<i>sotto voce</i>. Ce sestetto peut disputer la qualité de chef-d'&#339;uvre de la
+pièce au charmant duetto du premier acte entre Ramire et Dandini,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Zitto, zitto; piano, piano;</span><br />
+</p>
+
+<p>et si le duetto l'emporte, c'est par l'admirable <i>rapidité</i>, c'est parce
+qu'il est une des choses les plus entraînantes que Rossini ait écrites
+dans le style vif et rapide, où il est supérieur à tous les grands
+maîtres, et qui forme le trait saillant de son génie.</p>
+
+<p>Le grand air de la fin, chanté par la Cenerentola, est un peu plus qu'un
+air de bravoure ordinaire; on y trouve quelques lueurs de sentiment:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Perchè tremar, perchè?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Figlia, sorella, amica,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Padre, sposo, amiche! oh istante!</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span></p>
+
+<p>A la vérité, la mélodie de ces traits de sentiment est assez commune.
+C'est un des airs que j'ai entendus le mieux chanter par madame Pasta;
+elle y portait un accent digne de la situation (un bon c&#339;ur qui triomphe
+et pardonne après de longues années de misère), et éloignait ainsi
+l'idée importune d'un air de bravoure et fait pour les concerts. Au
+contraire, dans la bouche de mademoiselle Esther Mombelli, à Florence,
+en 1818, cet air n'était plus qu'un air de bravoure supérieurement
+chanté. Rien n'était plus net et plus perlé que le son de cette belle
+voix conduite avec toute la grâce naïve de la méthode antique. On
+croyait assister à un concert; personne ne songeait au sentiment qui
+aurait pu animer <i>Cendrillon</i>, et qui n'animait pas la musique. Quand
+madame Pasta chante Rossini, elle lui prête précisément les qualités qui
+lui manquent.</p>
+
+<p>On peut remarquer que voilà trois de ses opéras que Rossini finit par un
+grand air de la prima donna: <i>Sigillara</i>, <i>l'Italiana in Algeri</i> et la
+<i>Cenerentola</i>.</p>
+
+<p>Je dois répéter ici que je suis tout à fait juge incompétent pour la
+<i>Cenerentola</i>. Cette protestation est dans mon intérêt; l'on douterait
+de mon extrême sensibilité pour la musique, et je puis faire de la
+modestie sur tout, excepté sur l'extrême sensi<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>bilité. La <i>Cenerentola</i>
+est une des partitions qui a eu le plus de succès en France et je ne
+doute pas que si le caprice des directeurs avait engagé pour ce rôle
+mademoiselle Mombelli, mademoiselle Schiassetti, ou telle autre bonne
+chanteuse, cet opéra n'eût atteint le succès du <i>Barbier</i>. Il n'y a
+peut-être pas, dans toute la <i>Cenerentola</i>, dix mesures qui me
+rappellent les folies aimables ou plutôt dignes d'être aimées, qui
+accourent de toutes parts à mon imagination quand j'ai le bonheur de
+rencontrer <i>Sigillara</i> ou les <i>Pretendenti delusi</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Il n'y a
+peut-être pas dans la <i>Cenerentola</i> dix mesures de suite qui ne
+rappellent l'arrière-boutique de la rue Saint-Denis, ou le gros
+financier ivre d'or et d'idées prosaïques, qui, dans le monde, me fait
+déserter un salon lorsqu'il y entre. Ces choses, qui me choquent comme
+grossières, auraient plu à Paris comme <i>comiques</i>, si elles eussent été
+bien chantées. On peut dire que le public de Paris ne les a pas vues;
+autrement ce public, qui encourage par son suffrage la <i>Marchande de
+Goujons</i>, <i>l'Enfant de Paris</i> et les <i>Cuisinières</i>, eût aussi donné un
+succès fou à la <i>Cenerentola</i>. Cet opéra eût<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> eu en sa faveur, tout le
+mécanisme du double vote; il eût été applaudi et par les amateurs de la
+musique italienne, et par ceux de la grosse joie des Variétés.<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h3>
+
+<p class="head">VELLUTI</p>
+
+
+<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">ai</span>
+à faire une communication pénible à la partie la plus bienveillante
+du public que la présente biographie peut espérer. Il m'en coûte
+infiniment; je sens tout ce que je hasarde: plusieurs opinions
+singulières à Paris, qu'on voulait bien me passer jusqu'ici comme des
+écarts sans conséquence, vont se changer tout à coup en paradoxes
+intolérables, peut-être odieux, et surtout amenés sans à-propos. Mais
+enfin, l'auteur ayant fait le v&#339;u singulier de dire, sur tout, ce qui
+lui semble la vérité, au risque de déplaire, et au seul public qui
+puisse le lire, et au grand artiste dont il écrit la vie, il faut bien
+continuer ainsi qu'on a commencé. Un homme du monde qui est allé deux
+cents fois en sa vie aux Bouffes, qui commence à ne plus aimer
+l'Académie royale de musique que pour les ballets, et qui néglige
+Feydeau, est assurément le lecteur le plus éclairé et le plus
+bienveillant que je puisse espérer. Cet homme du monde se<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> souvient
+peut-être d'avoir vu jadis, quand la censure était indulgente, la
+brillante comédie du <i>Mariage de Figaro</i>. Figaro se vante de savoir le
+fond de la langue anglaise: il sait <i>goddam</i>. Eh bien! puisqu'il faut
+risquer de me perdre par un seul mot, voilà justement le point où en est
+un amateur de Paris, à l'égard d'une des parties principales du chant,
+les <i>fioriture</i> ou agréments. Il faudrait que cet amateur eût entendu
+pendant six mois Velluti ou Davide, pour avoir quelque idée de cette
+région de la musique, entièrement neuve pour des oreilles parisiennes.
+En arrivant dans un pays nouveau, après le premier coup d'&#339;il, qui n'est
+pas sans agréments, on est bien vite choqué du grand nombre de choses
+étranges et insolites qui vous assiègent de toutes parts. Le voyageur le
+plus bienveillant et le moins sujet à l'humeur, a grande peine à se
+défendre de certains mouvements d'impatience. Tel serait l'effet que la
+délicieuse méthode de Velluti produirait d'abord sur l'amateur de Paris.
+Je propose à cet amateur d'entendre, le plus tôt qu'il pourra, la
+romance de l'<i>Isolina</i> chantée par Velluti<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
+
+<p>Une femme jolie, et surtout remarquable<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> par une taille superbe, qui se
+promène à la terrasse des Feuillants, enveloppée dans sa fourrure, par
+un beau soleil du mois de décembre, est un objet fort agréable aux yeux;
+mais si un instant après cette femme entre dans un joli salon garni de
+fleurs, et où des bouches de chaleur artistement ménagées font régner
+une température douce et égale, elle quitte sa fourrure et paraît dans
+toute la fraîcheur brillante d'une toilette de printemps. Faites venir
+d'Italie la romance de l'<i>Isolina</i>, entendez-la chanter par une jolie
+voix de ténor, vous verrez apparaître la jeune femme de la terrasse des
+Feuillants, mais vous ne pourrez guère juger que de l'élégance des
+mouvements et des formes; la fraîcheur et le fini des contours seront
+invisibles pour vous. Que ce soit au contraire la délicieuse voix de
+Velluti qui chante sa romance favorite, vos yeux seront déssillés, et
+bientôt ravis à la vue des contours délicats dont le charme voluptueux
+viendra les séduire.</p>
+
+<p>Le ténor a chanté trois mesures; ce sont des prières adressées par un
+amant à sa maîtresse irritée. Ce petit morceau finit par un éclat de
+voix: l'amant, maltraité par ce qu'il aime, implore son pardon au nom du
+souvenir charmant des premiers temps de leur bonheur. Velluti<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> remplit
+les deux premières mesures de <i>fioriture</i>, exprimant d'abord l'extrême
+timidité, et bientôt le profond découragement; il prodigue les gammes
+descendantes par demi-tons, les <i>scale trillate</i>, et part tout à coup à
+la troisième mesure par un éclat de voix simple, fort, soutenu, et, les
+jours où il jouit de tous ses moyens, <i>abandonné</i>. Il est impossible
+qu'une femme qui aime résiste à ce cri du c&#339;ur.</p>
+
+<p>Ce style peut sembler trop efféminé, et ne pas plaire d'abord; mais tout
+amateur français de bonne foi conviendra que cette manière de chanter
+est pour lui une région inconnue, une <i>terre étrangère</i>, dont les chants
+de Paris ne lui avaient donné aucune idée. Nous avons bien ici des gens
+qui font des ornements et qui les exécutent avec justesse, mais les sons
+de cette voix ne sont pas agréables en eux-mêmes et indépendamment de la
+place qu'ils occupent. Ensuite cette voix est antimusicale, elle met
+sans cesse ensemble des choses qui ne vont pas à côté l'une de l'autre
+et qui se nuisent par leur voisinage. Sans se rendre compte du pourquoi,
+un homme né pour les arts, et qui a fait l'éducation de son oreille par
+deux cents représentations des Bouffes, sent confusément que les
+agréments qu'on lui étale manquent de charme; sa raison approuve
+triste<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>ment, mais son c&#339;ur reste froid. C'est la sensation contraire,
+accompagnée d'un plaisir croissant tous les jours, qu'il trouvera en
+entendant Velluti dans les soirées où cet excellent chanteur jouit de la
+plénitude de ses moyens. Un castrat, attaché à la chapelle de Sa Majesté
+le roi de Saxe, le célèbre Sassarini, donnait le même plaisir dans des
+chants d'église. Davide approche de ces sensations délicieuses autant
+que peut le faire une simple voix de ténor. Je ne nommerai pas ici
+quelques autres belles voix, qui rappelleraient les sensations
+angéliques que l'on doit à Velluti, si le hasard avait placé un c&#339;ur
+sensible dans le voisinage de ces gosiers flexibles. Ces belles voix,
+que le vulgaire admire et auxquelles rien ne manque à ses yeux,
+exécutent au hasard et souvent fort bien une foule d'agréments de
+significations, de couleurs, de natures opposées. Supposez Talma agité
+par un cauchemar pénible, et récitant de suite et pêle-mêle, mais
+toujours avec son rare talent, deux ou trois vers de ses plus beaux
+rôles. A quatre vers de fureur d'amour, appartenant à l'Oreste
+d'<i>Andromaque</i>, succèdent deux vers de raisonnements élevés et sublimes,
+pris dans le rôle de Sévère, de <i>Polyeucte</i>; ils sont immédiatement
+suivis de deux vers peignant un tyran qui contient à peine<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> sa soif pour
+le sang, et l'on reconnaît Néron. Le vulgaire, qui n'a point d'âme et
+qui ne comprend rien à tout cela, trouve tous ces vers fort bien
+déclamés et applaudit. Voilà ce que font la plupart des grands
+chanteurs, M. Martin par exemple.</p>
+
+<p>Velluti au contraire déclame bien une suite de vers qui appartiennent
+<i>tous au même rôle</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h3>
+
+<p class="head">LA GAZZA LADRA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">C</span><span class="smcap">e</span> vrai <i>drame</i> noir et plat a été arrangé pour Rossini par M.
+Gherardini de Milan, d'après le mélodrame du boulevard, qui a pour
+auteurs MM. Daubigny et Caigniez. Pour comble de disgrâce, il paraît que
+cette vilaine histoire est fondée sur la réalité: une pauvre servante
+fut dans le fait pendue jadis à Palaiseau, en mémoire de quoi l'on fonda
+une messe appelée <i>la messe de la pie</i>.</p>
+
+<p>Les Allemands, pour qui ce monde est un problème non résolu, et qui
+aiment à employer les trente ou quarante ans pour lesquels le hasard les
+a placés dans cette triste cage, à en compter les barreaux; les
+Allemands, qui préfèrent le drame de <i>Calas</i>, provenant également de
+notre boulevard, au <i>don Carlos</i> ou au <i>Guillaume Tell</i> de Schiller, qui
+leur semblent trop <i>classiques</i>; les Allemands, qui, en 1823, croient
+aux revenants et aux miracles du prince de Hohenlohe, seraient ravis du
+degré de noirceur que la <i>réalité</i><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> ajoute au triste <i>drame</i> de la <i>Pie
+voleuse</i>.</p>
+
+<p>Le Français, homme de goût, se dit: Ce monde est si vilain, que c'est
+porter de l'eau à la mer et se donner le plus triste des rôles, que
+d'examiner les s***** de celui qui l'a fait; fuyons la triste réalité.
+Et il demande aux arts du <i>beau idéal</i> qui lui fasse oublier bien vite,
+et pour le plus longtemps possible, ce monde de bassesses, où</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Le grand Ajax est mort, et Thersite respire.</span><br />
+<span style="margin-left: 13em;">(<span class="smcap">La Harpe</span>.)</span><br />
+</p>
+
+<p>L'Italien, dès qu'il peut être délivré du prêtre qui a tourmenté sa
+jeunesse, ne s'embarrasse pas de si longs raisonnements; il ne s'en
+tirerait jamais, et la police de son pays l'empêche, depuis des siècles,
+d'apprendre la logique; il a des passions, il s'y livre en aveugle.
+Rossini lui fait de belle musique sur un sujet abominable; il jouit de
+cette musique sans trop s'arrêter au sujet, et fuirait bien vite comme
+un <i>seccatore</i> le triste critique qui viendrait lui faire voir les
+défauts de son plaisir. L'Italien n'admet tout au plus qu'une sorte de
+discussion, celle qui tend à doubler ses plaisirs tout de suite et
+argent comptant.</p>
+
+<p>La <i>Gazza ladra</i> est un des chefs-d'&#339;uvre<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> de Rossini. Il l'écrivit à
+Milan en 1817, pour la saison nommée <i>primavera</i> (le printemps)<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<p>Quatorze ans du despotisme d'un homme de génie avaient fait de Milan,
+grande ville renommée autrefois pour sa gourmandise, la capitale
+intellectuelle de l'Italie; ce public comptait encore dans son sein, en
+1817, quatre ou cinq cents hommes d'esprit supérieurs à leur siècle,
+reste de ceux que Napoléon avait recrutés de Bologne à Novare, et de la
+Ponteffa à Ancône, pour remplir les emplois de son royaume d'Italie. Ces
+anciens employés, que la crainte des persécutions et l'amour des
+capitales retenaient à Milan, n'étaient nullement disposés à reconnaître
+une supériorité quelconque dans le public de Naples. On arriva donc à la
+<i>Scala</i>, le soir de la première représentation de la <i>Gazza ladra</i>, avec
+la bonne intention de siffler l'auteur du <i>Barbier</i>, d'<i>Elisabeth</i> et
+d'<i>Otello</i>, pour peu que sa musique déplût. Rossini n'ignorait pas cette
+disposition défavorable, et il avait grand'peur.</p>
+
+<p>Le succès fut tellement fou, la pièce fit une telle <i>fureur</i>, car j'ai
+besoin ici de toute l'énergie de la langue italienne, qu'à<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> chaque
+instant le public, en masse, se levait debout pour couvrir Rossini
+d'acclamations. Cet homme aimable racontait le soir, au café de
+l'<i>Académie</i>, qu'indépendamment de la joie du succès, il était abîmé de
+fatigue pour les centaines de révérences qu'il avait été obligé de faire
+au public, qui, à tous moments, interrompait le spectacle par des <i>bravo
+maestro! e viva Rossini!</i></p>
+
+<p>Le succès fut donc immense, et l'on peut dire que jamais maestro n'a
+mieux rempli son objet. Les applaudissements étaient d'autant plus
+flatteurs que, comme je l'ai déjà dit, ce public, en 1817, était encore
+composé de l'élite des gens d'esprit de toute la Lombardie. Aussi est-ce
+à cette époque que Milan a été illustré par les chefs-d'&#339;uvre de Viganò.
+Ce beau moment s'est terminé vers 1820, par les arrestations et le
+carbonarisme.</p>
+
+<p>J'étais à la première représentation de la <i>Gazza ladra</i>. C'est un des
+succès les plus unanimes et les plus brillants que j'aie jamais vus, et
+il se soutint pendant près de trois mois au même degré d'enthousiasme.
+Rossini fut heureux en acteurs; Galli avait alors la plus belle voix de
+basse d'Italie, la voix la plus forte et la plus accentuée; il joua le
+rôle du soldat d'une<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> manière digne de Kean ou de De'Marini. Madame
+Belloc chanta celui de la pauvre <i>Ninetta</i> avec sa voix magnifique et
+pure qui semble rajeunir tous les ans; elle jouait ce rôle facile avec
+infiniment d'esprit. Je me souviens qu'elle l'ennoblissait beaucoup; ce
+n'était pas tant une servante vulgaire que la fille d'un brave soldat
+que les malheurs de son père ont forcée à chercher de l'emploi. Monelli,
+ténor agréable, faisait le jeune soldat <i>Giannetto</i> qui revient à la
+maison paternelle; et Boticelli, le vieux paysan <i>Fabrizio Vingradito</i>,
+rôle si bien joué à Paris par Barilli. Ambrosi, avec sa voix superbe et
+son jeu tout d'une pièce, représentait fort bien le méchant <i>Podestà</i>;
+enfin, les grâces de mademoiselle Galianis, dans le rôle de <i>Pippo</i>,
+étaient inimitables et donnaient un effet charmant au duetto du second
+acte entre <i>Pippo</i> et <i>Ninetta</i>. Tous les acteurs cherchaient comme de
+concert à ennoblir la pièce. Madame Fodor, au contraire, l'a rendue bien
+vulgaire.</p>
+
+<p>Que dire de l'ouverture de la <i>Gazza ladra</i>? A qui cette symphonie si
+pittoresque n'est-elle pas présente?</p>
+
+<p>L'introduction du tambour comme partie principale lui donné une réalité,
+si j'ose m'exprimer ainsi, dont je n'ai trouvé la sensation dans aucune
+autre mu<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>sique<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, il est comme impossible de ne pas faire attention à
+celle-ci. Il me le serait également de rendre les transports et la folie
+du parterre de Milan à l'apparition de ce chef-d'&#339;uvre. Après avoir
+applaudi à outrance, crié et fait tout le tapage imaginable pendant cinq
+minutes, quand la force nécessaire pour crier n'exista plus, je
+remarquai que chacun parlait à son voisin, chose fort contraire à la
+méfiance italienne. Les gens les plus froids et les plus âgés
+s'écriaient dans les loges: <i>O bello! o bello!</i> et ce mot était répété
+vingt fois de suite: on ne l'adressait à personne, une telle répétition
+eût été ridicule; on avait perdu toute idée d'avoir des voisins, chacun
+se parlait à soi-même. Ces transports avaient toute la vivacité, tout le
+charme d'un raccommodement. La vanité du public se rappelait le <i>Turco
+in Italia</i>. Je ne sais si le lecteur se rappelle aussi que cet opéra
+avait été sifflé comme manquant de nouveauté. Rossini désira réparer cet
+échec, et ses amis furent flattés qu'il eût bien voulu faire quelque
+chose de si nouveau pour eux. Cette situation morale du maestro rend
+fort bien compte du tambour et du tapage un peu allemand de l'ouverture;
+Rossini avait besoin de<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> frapper fort dès le début. On n'eut pas entendu
+vingt mesures de cette belle symphonie, que la réconciliation fut faite;
+on n'était pas à la fin du premier <i>presto</i>, que le public sembla fou de
+plaisir, tout le monde accompagnait l'orchestre. Dès lors l'opéra et le
+succès ne furent plus qu'une scène d'enthousiasme. A chaque morceau il
+fallait que Rossini se levât plusieurs fois de sa place au piano pour
+saluer le public; et il parut plus tôt las de saluer que le public
+d'applaudir.</p>
+
+<p>Cette ouverture, qui commence par le retour du jeune soldat couvert de
+gloire dans sa famille champêtre, prend bientôt le caractère triste des
+événements qui vont suivre; mais c'est une tristesse pleine de vivacité
+et de feu, une tristesse de jeunes gens; les héros de la pièce sont
+jeunes en effet. L'introduction est brillante de verve et de feu; elle
+me rappelle les belles symphonies de <i>Haydn</i> et l'excès de force qui
+distingue ce compositeur. L'attention est appelée sur la <i>Pie</i> avec tout
+l'esprit possible:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Brutta gazza maladetta</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Che ti colga la saetta!</span><br />
+</p>
+
+<p>Je trouve ici, dès la première mesure, une certaine énergie rustique,
+une teinte cham<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>pêtre, et surtout une absence totale de la finesse des
+villes, qui, par exemple, donne à cette introduction une couleur tout à
+fait différente de celle du <i>Barbier</i>. Je me figure que la musique à
+Washington ou à Cincinnati, si elle était nationale et non copiée,
+offrirait cette absence complète de recherche et d'élégance<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<p>Cette nuance d'énergie rustique s'étend sur tout le premier acte.
+L'humeur revêche de la fermière Lucie, ou plutôt les tristes effets que
+va produire ce défaut de caractère, sont annoncés par un morceau
+extrêmement imposant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Marmotte, che fate?</span><br />
+</p>
+
+<p>On sent à l'instant la présence d'un grand talent. Il y a absence de
+détails, et développement parfait d'une grande idée. On voit que
+l'auteur a eu le courage de braver la peur d'ennuyer, et de négliger les
+petites phrases amusantes; de là le grandiose<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span></p>
+
+<p>La réponse à Lucie qui demande où est son mari,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tuo marito?</span><br />
+</p>
+
+<p>le petit air du bonhomme Fabrice qui arrive de la cave la bouteille à la
+main, tout cela est éminemment gai, rustique, plein de force, et
+rappelle de plus en plus le style de Haydn. C'est encore la pie qui est
+chargée d'annoncer au spectateur l'amour du jeune soldat; sa mère dit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Egli dee sposar...</span><br />
+</p>
+
+<p>la pie l'interrompt par le cri</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ninetta! Ninetta!</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y a un feu étonnant dans le <i>tutti: Noi l'udremo narrar con diletto</i>.
+J'observerai toutefois que la joie vive et le <i>brio</i> (l'entraînement)
+sont d'autant moins difficiles à produire, que l'on ne cherche pas à
+conserver l'air distingué et noble. Il y a ici deux jolis vers bien
+militaires:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Or d'orgoglio brillar lo vedremo,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Or di bella pietà sospirar.</span><br />
+</p>
+
+<p>La cavatine de Ninette</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Di piacer mi balza il cor,</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span></p>
+
+<p>est, comme l'ouverture, une des plus belles inspirations de Rossini: qui
+ne la connaît pas? C'est bien la joie vive et franche d'une jeune
+paysanne. Jamais peut-être Rossini n'a été plus brillant et en même
+temps plus dramatique, plus vrai, plus fidèle aux paroles. Cet air est
+de la force de Cimarosa, et a une vivacité de début assez rare chez
+Cimarosa.</p>
+
+<p>Peut-être pourrait-on blâmer la cantilène, comme un peu vulgaire et
+rustique. Remarquez que dès que Rossini veut être expressif, il est
+obligé d'en revenir au chant périodique. La phrase <i>di piacere</i> a huit
+mesures, chose rare chez ce maître<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Il y a une nuance touchante
+introduite avec un art infini; c'est dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Dio d'amor, confido in te,</span><br />
+</p>
+
+<p>avant la reprise. On oublie la gaucherie des paroles <i>Dieu d'amour</i> dans
+la bouche d'une jeune paysanne. Apparemment que l'auteur est un
+<i>classique</i>. Madame Fodor a chanté cette cavatine à Paris, avec une voix
+au-dessus de tous les éloges, mais la sensibilité et l'accent
+répondaient peu<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> à la beauté de la voix. A la manière de tous les
+artistes qui ne brillent pas par la sensibilité et le foyer intérieur,
+comme disent les peintres, madame Fodor ne pouvant pas faire cette
+cavatine <i>belle</i>, elle la faisait <i>riche</i>. Elle accablait de roulades et
+d'ornements supérieurement exécutés, les inspirations du maestro, et
+parvenait à les faire oublier. Voilà un joli triomphe! Rossini, s'il
+l'avait entendue, lui aurait répété ce qu'il dit au célèbre Velluti,
+lors de la première représentation de l'<i>Aureliano in Palmira</i> (Milan
+1814): <i>Non conosco più le mie arie</i>. Je ne reconnais plus ma musique.</p>
+
+<p>L'expression dramatique vive et franche, et pourtant parfaitement belle,
+est assez rare chez Rossini pour qu'on la respecte. La première phrase
+de</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Di piacer mi balza il cor,</span><br />
+</p>
+
+<p>doit être donnée absolument sans ornements et sans roulades; il faut les
+réserver pour la fin de l'air, où Ninette semble réfléchir sur l'excès
+de son bonheur. Les <i>fioriture</i> gaies et brillantes sont fort bien
+placées sur</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! gia dimentico</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">I miei tormenti</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p>
+
+<p>paroles que la jolie petite Cinti dit d'une manière séduisante.</p>
+
+<p>A Milan, cette nuance, comme toutes les autres, fut fort bien saisie par
+madame Belloc. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui parlais
+encore des transports du public, à l'apparition de cet air si simple, si
+naturel, si facile à comprendre. C'est le sublime du génie champêtre. Il
+est fâcheux que la scène ne soit pas en Suisse; cet air conviendrait à
+<i>Lisbeth</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. Les spectateurs du parterre étaient montés sur les
+banquettes; ils firent répéter l'air de madame Belloc et l'écoutèrent
+debout; leurs cris redemandaient cette cavatine une troisième fois,
+lorsque Rossini dit de sa place au piano, aux spectateurs des premières
+files du parterre: «Le rôle de Ninette est fort chargé de musique;
+madame Belloc sera hors d'état d'arriver à la fin, si vous la traitez
+ainsi.» Cette raison, qui fut répétée et discutée au parterre, produisit
+enfin son effet après une interruption d'un quart d'heure. Tous mes
+voisins discutaient entre eux avec feu et franchise, comme d'anciennes
+connaissances. Je n'ai<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> jamais revu une telle imprudence en Italie. Un
+espion peut prendre prétexte d'une telle conversation pour paraître lié
+avec vous et vous dénoncer ensuite avec succès.</p>
+
+<p>Après cette cavatine, qui respire la joie et la fraîcheur des forêts
+nous sommes ramenés à ce que la civilisation a de plus ignoble, par
+l'air du juif; il me rappelle toujours les juifs de Pologne, la plus
+abominable race de l'univers<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>: cet air est pourtant fort bien. A
+force d'esprit, Rossini a fait supporter ce qu'il a de ressemblant à la
+réalité. Je trouve une richesse musicale incroyable, une abondance
+infinie, une <i>luxuriancy</i> de génie, comme diraient les Anglais, dans le
+ch&#339;ur qui annonce le retour de Giannetto:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Bravo! bravo! ben tornato!</span><br />
+</p>
+
+<p>L'air de ce jeune soldat qui, après s'être couvert de gloire à l'armée,
+arrive dans son village, où le journal a donné de ses nouvelles, est
+faible et plat, et de plus déplacé. Le jeune soldat aborde sans<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> façon
+sa maîtresse, et laisse seuls, dans le fond de la scène, son père, sa
+mère, et tout le village, qui le regardent parler d'amour: cette
+charmante passion a tout perdu si on lui ôte la pudeur.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Anco al nemico in faccia,</span><br />
+</p>
+
+<p>est assez bien, quoique fat. Il y a une joie douce et tendre, le
+contraire du feu et de la passion folle et française qui était
+nécessaire ici, dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ma quel piacer che adesso,</span><br />
+</p>
+
+<p>et surtout dans la ritournelle qui annonce ce vers. Ici Rossini aurait
+grand besoin de trouver, dans son chanteur, le feu, la passion et
+l'accent du c&#339;ur, qui manquent à sa partition. Il faudrait que madame
+Pasta pût se charger de ce rôle, et de tous les rôles passionnés de ce
+maître; elle leur rendrait le même service qu'à Tancrède.</p>
+
+<p>Avec les paroles,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">No, non m'inganno,</span><br />
+</p>
+
+<p>que Galli prononce en descendant la colline, la tragédie paraît, et la
+gaieté s'évanouit pour toujours.</p>
+
+<p>Lorsque Rossini fit la <i>Gazza ladra</i>, il était brouillé avec Galli, son
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>rival heureux auprès de la M<sup>***</sup>. Or, il faut savoir que Galli, au
+milieu d'une très-belle voix, a deux ou trois notes qu'il ne prend
+justes que lorsqu'il ne fait que passer, mais qu'il donne à faux
+lorsqu'il est obligé de s'y arrêter. Rossini ne manqua pas de lui faire
+un récitatif (celui dans lequel il raconte à sa fille sa dispute avec
+son capitaine) dans lequel il est forcé de s'arrêter précisément sur ces
+notes, qu'il ne peut donner justes. Il y a bien paru à Paris, lorsque
+Galli disait:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3.5em;"><i>Sciagurato</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ei grida; e colla spada</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Già, già, m'è sopra<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Galli, sûr partout ailleurs de sa magnifique voix, se piqua, et ne
+voulut pas changer ces notes à la représentation; rien n'était cependant
+plus simple. Cette obstination lui a fait manquer cette entrée à Rome, à
+Naples, à Paris; et le goût sévère et un peu froid de cette capitale
+s'accommodant mieux de l'absence de toute faute<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> que de la présence
+de beautés<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> sublimes obscurcies par quelques imperfections, le succès de
+Galli n'a jamais été d'enthousiasme comme il aurait dû l'être.</p>
+
+<p>Galli s'est raidi contre les <i>chut</i> du public, il n'a pas voulu changer
+dix notes; et la timidité faisant effet sur son organe, en dépit de ses
+efforts, ce début d'un si beau rôle a toujours été gâté par trois ou
+quatre sons hasardés. A Naples, ce récitatif était le triomphe de
+Nozzari, qui le détaillait d'une manière inimitable.</p>
+
+<p>Galli est à la hauteur de la plus belle tragédie dès la fin de ce
+morceau:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 10em;">Amico mio,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ei disse, e dir non più poteva: Addio!</span><br />
+</p>
+
+<p>Il est absurde que Galli, qui fuit son régiment où il a été condamné à
+mort, paraisse avec son habit de soldat à peine caché sous un grand
+manteau; c'est un moyen certain de se faire arrêter comme déserteur par
+le premier maire de village. Ceci est une question de <i>mise en scène</i>,
+art qui tient à la peinture. Si Galli paraissait couvert de haillons,
+comme dit le libretto,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 8em;">Il prode Ernesto</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Di questi cenci mi coperse,</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span></p>
+
+<p>peut-être le rôle prendrait-il une teinte ignoble; il faut parler aux
+yeux à l'Opéra. Dans la nature, Galli, condamné à mort et retrouvant sa
+fille, lui eût adressé deux ou trois mille paroles; la musique en
+choisit une centaine, et leur fait exprimer le sentiment qui paraîtrait
+dans les trois mille. On sent bien qu'elle doit écarter d'abord toutes
+les paroles qui expriment des détails; donc il faut parler aux yeux.</p>
+
+<p>Le duetto qui suit le récitatif chanté par Galli,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Come frenar il pianto?</span><br />
+</p>
+
+<p>est un chef-d'&#339;uvre dans le style magnifique<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Le petit morceau
+d'orchestre qui vient après:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">È certo il mio periglio;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Solo un eterno esiglio,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O Dio! mi può salvar<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span></p>
+
+<p>produit un tremblement physique. Il y a un petit trait bien touchant
+après</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Più barbaro dolor.</span><br />
+</p>
+
+<p>Vers la fin de la reprise du duetto,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tremendo destino</span><br />
+</p>
+
+<p>est terrible. Il y a un peu de <i>beau idéal</i>, faisant repos par
+distraction du malheur, dans la ritournelle de la fin.</p>
+
+<p>La cavatine du podestat,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il mio piano è preparato,</span><br />
+</p>
+
+<p>est un morceau brillant pour une belle voix de basse. Ambrosi le chanta
+à Milan avec une énergie et une force qui avaient le défaut de tenir les
+yeux du spectateur fixés désagréablement sur le caractère atroce du
+podestat. Pellegrini, à Paris, sert beaucoup mieux les intérêts de la
+pièce, en déployant dans cette cavatine une grâce infinie et toute la
+légèreté de sa charmante voix. Ce morceau est d'ailleurs beaucoup trop
+long.</p>
+
+<p>La lecture du signalement du déserteur, confiée à Ninetta par le
+podestat, qui a<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> perdu ses lunettes, est une scène qui a tout l'intérêt
+pressant et cruel du drame; c'est du malheur nullement adouci par le
+<i>beau idéal</i>: voilà ce qu'on aime en Allemagne. Ce moment est vif, mais
+il tue la gaieté pour toujours.</p>
+
+<p>Le terzetto qui suit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Respiro&mdash;partite,</span><br />
+</p>
+
+<p>est sublime; c'est dès le début que se trouve l'admirable prière:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Oh! nume benefico!</span><br />
+</p>
+
+<p>Winter venait de donner à Milan, un <i>Mahomet</i> (c'est la tragédie de
+Voltaire) où se trouvait une prière magnifique formée par les voix
+réunies de <i>Zopire</i>, au fond du temple, qui prie, et de ses deux
+enfants, sur le devant de la scène, qui viennent lui donner la mort.
+Rossini ne manqua pas de demander une prière à l'auteur du libretto, et
+l'écrivit <i>con impegno</i>.</p>
+
+<p>Le podestat ayant vu partir le soldat et se croyant seul, dit à Ninette:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Siamo soli. Amor seconda</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le mie fiamme, i voti mici.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! se barbara non sei,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fammi a parte nel tuo cor<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span></p>
+
+<p>Voilà du superbe style tragique, en musique s'entend. Ce terzetto est
+au-dessus de tous les éloges: il établit à jamais la supériorité de
+Rossini sur tous les compositeurs ses contemporains.</p>
+
+<p>La rentrée de Fernand a tout le feu possible:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Freme il nembo...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Uom maturo e magistrato,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vi dovreste vergognar.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y a toujours beaucoup plus de force et d'énergie que d'élégance et de
+sensibilité noble, et l'orchestre est bien bruyant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">No so quel che farei,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Smanio, deliro e fremo,</span><br />
+</p>
+
+<p>est un volcan. Ici, la rapidité naturelle du style de Rossini semble
+encore augmenter son feu incroyable: ce terzetto est une des plus belles
+choses que ce <i>maestro</i> ait jamais écrites dans sa seconde manière (le
+style fort). Les groupes en sont disposés avec un art infini; il y a une
+qualité bien rare dans les plus beaux morceaux connus, c'est une
+<i>progression</i> étonnante. On se sent, en quelque sorte, plus avancé à la
+fin du terzetto qu'au commencement.</p>
+
+<p>C'est après cette scène qu'on voit la pie voler à travers le théâtre;
+elle enlève<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> la cuiller fatale. Le moment est bien choisi; le spectateur
+est trop ému pour prendre ce vol du côté plaisant, et, comme on ne s'y
+attend pas, personne n'a le temps d'examiner comment il s'opère. Après
+le grand morceau tragique, dont nous venons de donner une analyse si
+imparfaite, la musique reprend toute la légèreté, toute la gaieté
+possible, et même une élégance qu'elle n'a pas eue jusqu'ici; et tout
+cela pour le procès-verbal de l'interrogatoire de la pauvre Ninetta:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">In casa di messere...</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce morceau est délicieux; il me semble qu'aucun <i>maestro</i> vivant ne
+pourrait en faire un semblable. La cantilène la plus charmante que l'art
+puisse produire est justement appliquée à la parole la plus infâme de
+l'interrogatoire. Quand le jeune militaire fait observer, avec beaucoup
+de raison, que l'objet qu'on cherche a été</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Rapito! no, smarrito</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">(Volé! non, égaré),</span><br />
+</p>
+
+<p>le podestat répond avec une grâce parfaite:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 8.5em;">Vuol dir lo stesso.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">(Qu'importe? ces mots n'ont-ils pas le même sens?)</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p>
+
+<p>Il est vrai que cette admirable légèreté, que ce badinage aimable et
+tout à fait monarchique, s'est rencontré plusieurs fois, en ces derniers
+temps, chez des juges, gens du monde, qui envoyaient à la mort les
+ennemis du pouvoir en se jouant, ou plutôt sans interrompre les jeux
+d'une vie aimable et insouciante. La musique de Rossini serait
+parfaitement à sa place dans une comédie intitulée <i>Charles II</i><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> ou
+<i>Henri III</i>, et où le poëte aurait emprunté, pour représenter les
+moments prospères du règne de ces princes, le génie qui inspira <i>Pinto</i>
+à M. Lemercier. J'ai eu besoin de m'arrêter un instant pour faire sentir
+à un lecteur né dans des pays où la justice est digne de tous nos
+respects, comme chacun sait, que Rossini, né en Romagne et accoutumé aux
+juges nommés par des prêtres, a été peintre fidèle dans tout le rôle du
+podestat de la <i>Gazza ladra</i>. En plaçant tant de gaieté, d'insouciance
+et de légèreté dans l'interrogatoire de Ninetta, il a eu égard au
+caractère principal, qui est le juge, vieux scélérat goguenard et
+libertin, et au dénoûment de son opéra, qu'il savait bien devoir être
+<i>di lieto fine</i> comme ceux de Métastase. J'ai entendu<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> Rossini repousser
+très gaiement les critiques qu'on faisait de son podestat, à Milan, lieu
+où Napoléon avait fait apparaître quelque décence dans la justice (1797
+à 1814). «Le jeune militaire, quoique Français, est un nigaud, disait
+Rossini; à sa place, moi qui n'ai pas fait de campagnes ni enlevé de
+drapeau, je me serais écrié, voyant ma maîtresse accusée: C'est moi qui
+ai pris la fatale cuiller! Dans le libretto qu'on m'a donné, Ninetta,
+confondue par des apparences accablantes, ne sait que répondre;
+Giannetto est un sot: le personnage principal de mon <i>finale</i> est donc
+le juge, lequel est un coquin nullement triste, et qui, d'ailleurs, n'a
+aucune idée de perdre Ninetta; il ne songe, pendant tout le temps de
+l'interrogatoire, qu'à lui vendre sa grâce, et au prix qu'il en
+obtiendra<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.» Rossini n'ajoutait pas, car il est fort prudent et se
+souvient de la mort de Cimarosa: Allez voir dans mon pays, à Ferrare, à
+Rimini, les jugements que l'on y rend tous les jours. Avisez-vous
+d'avoir un procès et d'être accusé d'avoir mangé un poulet le vendredi,
+un an ou deux auparavant. Les Prêtres envoient dans <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>les jardins des
+palazzi voir si l'on jette des os de poulet le vendredi. La femme de
+chambre de la maison n'a pas l'absolution à Pâques si elle ne dénonce
+les os des poulets mangés en cachette: or, une femme de chambre, à Imola
+ou à Pesaro, qui ne fait pas ses pâques est une fille perdue. Qu'on se
+figure, dans une ville de vingt mille âmes comme Ferrare, un préfet,
+sept à huit sous-préfets, une douzaine de commissaires de police,
+n'ayant autre chose à faire au monde que de savoir si monsieur un tel
+mange un poulet le vendredi! Le légat, ses secrétaires et ses agents
+secrets, dont j'ai ci-dessus traduit les titres en dénominations
+françaises, sont prêtres. Ils ont l'administration; mais ils sont contre
+carrés en tout et haïs à la mort par l'autorité ecclésiastique,
+l'archevêque, ses grands-vicaires, les chanoines, etc., ennemis jurés
+des autorités administratives, et les dénonçant sans cesse à Rome comme
+inclinant au relâchement. Ces dénonciations peuvent empêcher le légat de
+devenir cardinal à la première promotion. Or, tous ces grands intérêts,
+toutes ces rivalités, tous les conseils de la prudence, peuvent être
+satisfaits en dénonçant le pauvre diable de bourgeois de Ferrare qui a
+cédé à la tentation de manger un poulet le vendredi. Je pourrais ajouter
+vingt pages<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> de détails, mon seul embarras serait d'affaiblir les
+couleurs, de diminuer la vérité; je ne veux pas tomber dans l'odieux, ce
+serait la pire des chutes pour un livre frivole<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Le résultat de
+toutes les anecdotes que je pourrais raconter sur la Romagne serait
+toujours que Rossini, en donnant tant de gaieté et de légèreté à son
+<i>podestà libertin</i>, n'a nullement songé à faire une épigramme abominable
+et à la Juvénal. En général, c'est très peu la coutume en Italie que de
+s'indigner par écrit des friponneries; cela rend triste, cela est de
+mauvais ton; d'ailleurs c'est un lieu commun.</p>
+
+<p>Le caractère tranquille du pitoyable amant de Ninetta apparaît bien dans
+le chant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tu dunque sei rea!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">(Ed io la credea</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L'istessa onestà.)</span><br />
+</p>
+
+<p>Toute la niaiserie que le c&#339;ur sensible des habitants de la rue
+Saint-Denis passe à leur cher mélodrame éclate lorsque Ninetta se laisse
+confondre,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Non, v'è più speme,</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p>
+
+<p>parce que le juif déclare qu'il y avait sur la pièce d'argenterie à lui
+vendue un F et un V, elle qui vient de dire que son père s'appelle
+Ferdinand Villabella, d'où le podestat a conclu naturellement que ce
+père était l'homme qui se trouvait avec elle et pour lequel elle a lu un
+faux signalement. Ninetta se garde bien de jouer au poëte le mauvais
+tour de dire tout simplement: Ce couvert m'a été remis par mon père, et
+les lettres F V forment son chiffre. La pauvre fille aime mieux mourir.
+Le malheur de ce libretto, c'est que tous les personnages y sont des
+êtres communs. Ce défaut ne se trouve jamais dans les opéras allemands:
+il y a toujours quelque chose pour l'imagination.</p>
+
+<p>Ce <i>finale</i> est plein de mouvement, d'entrées et de sorties auxquelles
+le spectateur prend un vif intérêt. Il y a beaucoup d'<i>a solo</i> et de
+petits morceaux d'ensemble fort attachants. Il est impossible de mieux
+disposer les groupes d'un grand tableau. Les paroles ne sont pas mal: je
+voudrais que ce fût le contraire, que la situation fût belle et
+naturelle, et les paroles fort ridicules, car qui fait attention aux
+paroles? A Naples, on trouvait des longueurs dans ce <i>finale</i>; je l'ai
+vu admiré par le caractère plus tranquille des Milanais. Pour mon
+compte, je me range à l'avis des bons<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> Milanais. L'expression est vive,
+forte, naturelle, mais toujours rustique, à l'exception de quelques
+mesures délicieuses au commencement de l'interrogatoire. Ce premier acte
+me rappelle à chaque instant le genre de gaieté que Haydn a mis dans le
+morceau de l'automne de ses <i>Quatre Saisons</i>, lorsqu'il veut peindre la
+gaieté des vendanges.</p>
+
+<p>Mozart eût rendu ce <i>finale</i> atroce et tout à fait insupportable, en
+prenant les paroles au tragique; son âme tendre n'eût pas manqué de se
+ranger du parti de Ninetta et de l'humanité, au lieu de songer au
+podestat et à ses projets plus libertins que sanguinaires, lesquels sont
+clairement indiqués par ses derniers mots en quittant la scène:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah, la gioja mi brilla nel seno!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Più non perdo si dolce tesor<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<p class="head">SUITE DE LA GAZZA LADRA</p>
+
+<p class="c"><b>SECOND ACTE</b></p>
+
+
+<p><span class="lettre">T</span><span class="smcap">outes</span>
+les figures que vous rencontrez dans la rue présentent, à Paris,
+l'image amusante de quelque petite nuance de passion, ordinairement
+l'égoïsme affairé chez les hommes de quarante ans, l'affectation de
+l'<i>air militaire</i> chez les jeunes gens; chez les femmes, le désir de
+plaire, ou au moins de vous indiquer à quelle classe de la société elles
+appartiennent. Jamais l'expression directe de l'ennui, ce serait un
+ridicule à Paris, l'ennui ne s'y voit que sur les figures d'étrangers ou
+de nouveaux débarqués, où il alterne avec la mauvaise humeur; enfin
+jamais, au grand jamais, les passions sombres. En Italie, souvent et
+trop souvent l'ennui par <i>manque de sensations</i>, quelquefois une joie
+tenant de la folie, assez fréquemment les passions sombres et profondes.
+Le Français de Paris apporte au spectacle une âme déjà usée, durant la<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
+journée, par mille nuances de passion; l'Italien de Parme ou de Ferrare,
+une âme vierge que rien n'a émue de toute la journée, et en outre une
+âme susceptible des sentiments les plus violents. L'Italien, dans la
+rue, méprise les passants ou ne les voit pas; le Français veut leur
+estime.</p>
+
+<p>On ne peut pas dépenser son bien de deux manières. Le Parisien, dès
+l'instant qu'il sort le matin, trouve cent affaires et cent petites
+émotions. Depuis la chute de Napoléon, rien ne trouble la tranquillité
+de mort de la petite ville d'Italie; tout au plus, tous les six mois,
+quelque arrestation de carbonaro. Voilà, ce me semble, la raison
+philosophique des succès fous que l'on voit si souvent au delà des
+Alpes, et jamais en France. Non-seulement il y a plus de feu dans les
+âmes, mais encore ce feu y est accumulé par l'économie. En France, nous
+avons dix plaisirs d'espèces différentes pour amuser nos soirées; en
+Italie, un seul, la musique. Un succès fou au théâtre c'est chez le
+public de Paris la curiosité de porter un jugement sur une pièce dont on
+va parler pendant un mois; on y court pour la juger et non pour avoir
+des transports et des larmes<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<p>Ce sont, au contraire, des larmes et des<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> transports qu'il y avait chez
+les bons Milanais après le <i>finale</i> du premier acte de la <i>Gazza</i>. Ils
+pensaient beaucoup à leur plaisir et à leur émotion, et fort peu à la
+gloire qui en pourrait revenir à Rossini. Le commencement du second acte
+parut un peu pâle. Le rôle de Pippo était cependant joué par
+mademoiselle Gallianis, jeune actrice de la figure la plus noble et dont
+la jolie voix de contr'alto rendit fort bien le duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">E ben, per mia memoria,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Lo serberai tu stesso,</span><br />
+</p>
+
+<p>que Pippo vient chanter dans la prison avec Ninetta.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Fin che mi batte il cor,...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vedo in quegli occhi il pianto,</span><br />
+</p>
+
+<p>sont des passages touchants; mais on remarque avec peine certaines
+<i>batteries</i> fort déplacées, vers la fin du duetto; elles font souvenir
+du métier dans un moment où le spectateur ne voudrait que jouir de sa
+douleur. Ce duetto me rappelle toujours les gens peu sensibles, qui
+tombent dans l'air pleureur, quand absolument ils veulent être tristes,
+et que l'occasion le requiert.<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p>
+
+<p>En entendant mademoiselle Stephens, à Londres, je pensais que Rossini
+aurait dû écrire ce morceau dans le genre de la musique vocale anglaise.
+Cette musique abjure presque tout à fait l'empire de la mesure; elle
+ressemble à des sons de cor entendus de fort loin pendant la nuit, et
+dont on perd souvent quelques notes intermédiaires: rien de plus
+touchant, et surtout rien de plus opposé à tout le reste de la musique
+de la <i>Gazza ladra</i>.</p>
+
+<p>L'air du podestat et surtout le ch&#339;ur qui le termine, auraient fait la
+réputation d'un compositeur moins riche que Rossini. Il n'en est pas de
+même du duetto de Gianetto:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Forse un di conoscerete.</span><br />
+</p>
+
+<p>On dirait, à la vulgarité qui paraît dans quelques cantilènes que
+Rossini a voulu tout à fait se transformer en compositeur allemand et
+écrire comme Weigl ou Winter. Aussi est-ce en Allemagne que la <i>Gazza</i>
+réussit le plus; ses défauts sont invisibles à Darmstadt et peut-être
+des qualités, tandis qu'on méprise <i>Tancrède</i> comme de petite musique.
+Il faut frapper fort ces bons Allemands. L'arrivée du soldat vient
+rendre à ce deuxième acte le feu sombre qui anime le premier. Galli joue
+toute cette fin du drame mieux que de'Marini ou<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> Iffland. Nous n'avons
+aucun acteur en France qui approche de ce genre de talent; Talma
+lui-même est bien médiocre dans <i>Falkland</i> et dans le <i>Meinau</i> de
+<i>Misanthropie et Repentir</i>.</p>
+
+<p>L'air de Galli,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Oh colpo impensato!</span><br />
+</p>
+
+<p>est assez commun. Rossini, voyant Galli avoir peu de succès à Naples, se
+réconcilia avec cet ancien rival, et lui fit cet air tout à fait écrit
+dans ses cordes.</p>
+
+<p>Le commencement du récitatif:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Che vuol dire quel pianto?</span><br />
+</p>
+
+<p>est bien. Il y a du sentiment tragique et sombre dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">M'investe, m'assale.</span><br />
+</p>
+
+<p>Nous sommes attendris par un rayon de <i>beau idéal</i> sur</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Per te, dolce figlia;</span><br />
+</p>
+
+<p>mais <i>perche amica spemè?</i> est détestable; c'est du mauvais Rossini, des
+agréments de concert au lieu de pathétique, et, pour comble de misère,
+des agréments qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> sont que des réminiscences d'opéra buffa<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<p>L'air finit par de beaux accents tragiques sur</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Scoperto, avvilito,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Proscritto, inseguito.</span><br />
+</p>
+
+<p>Zuchelli chante cet air d'une manière admirable; c'est bien là le
+désespoir d'une âme tendre. Le public n'a pas encore été <i>averti</i> du
+mérite de ce chanteur.</p>
+
+<p>A la manière dont Rossini a écrit, pour Galli, cet air de
+réconciliation, je croirais qu'il boudait encore. Les savants
+remarquent, comme une chose nouvelle, que vers la fin l'orchestre va
+beaucoup plus haut<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> que le chant et cependant ne le couvre pas; on
+sent à tous moments, en voyant célébrer comme des nouveautés des choses
+aussi simples, que la science de la musique est encore au berceau.</p>
+
+<p>Le ch&#339;ur des juges,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tremate, o popoli,</span><br />
+</p>
+
+<p>est superbe. Voilà le triomphe du style magnifique, <i>la terreur</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Ce
+ch&#339;ur est<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> tellement imposant, que je n'ai jamais vu rire à Louvois, à
+l'aspect de tout un tribunal de première instance, la toque en tête, qui
+se met à chanter. On dit que ce morceau ressemble un peu à un ch&#339;ur de
+l'<i>Orfeo</i> de Gluck; je le croirais plutôt imité de Haydn, s'il est
+imité.</p>
+
+<p>L'arrivée de Ninetta, la lecture de la sentence de mort, sont des
+moments terribles que je ne chercherai pas à rappeler au lecteur;
+heureux si je pouvais terminer ici l'analyse de la <i>Gazza ladra</i>, mais
+je serais trop injuste envers Rossini.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 6.5em;">Gia d'intorno</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Ulular</i> la morte ascolto,</span><br />
+</p>
+
+<p>glace le sang, surtout le mot <i>ulular</i>; c'est à faire trouver mal les
+gens nerveux. L'entrée de Galli est sublime</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O là! fermate.</span><br />
+</p>
+
+<p>A l'exception de mademoiselle Mars, la scène française ne nous a rien
+offert de comparable depuis Monvel. En Italie, j'ai vu à <i>de'Marini</i>, et
+surtout à la <i>Pallerini</i>, des moments au moins aussi beaux. Iffland, à
+Berlin, en 1807, avait une ou deux entrées comparables à celles de
+Galli.<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p>
+
+<p>Dans les situations extrêmes, il n'y a plus lieu à cantilène, le
+récitatif suffit. Les paroles suivantes de Galli sont une preuve de
+cette vérité singulière et si contraire aux théories vulgaires:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Son vostro prigioniero,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il capo mio troncate<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span></p>
+
+<p>Il me semble que les spectateurs sont émus au point de sentir
+distinctement quel est le véritable cri de la nature. Des spectateurs
+amenés à ce point d'émotion sont dangereux; ils repoussent avec horreur
+toute entreprise que l'art pourrait tenter pour embellir la nature<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p>La musique est à la hauteur des paroles dans ces deux vers terribles,
+chantés par les juges et le préteur avec l'accent imposant d'une
+nombreuse réunion de voix de basse:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">L'uno in carcere,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">E l'altro sul patibolo<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Galli était au-dessus de tous les éloges, et laissera un souvenir
+durable, même à Paris, dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Un padre, una figlia</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A tante sciagure</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Chi mai reggerà?</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette scène magnifique, la plus forte de<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> l'opéra italien moderne et de
+l'&#339;uvre de Rossini, se termine dignement par</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! neppur l'estremo amplesso,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Questo è troppa crudeltà.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je dois invoquer ici un principe en faveur de Rossini; c'est que le
+mouvement de valse rappelle la rapidité terrible et inévitable des coups
+du destin. La circonstance de la <i>rapidité</i> est ce qu'il y a de plus
+terrible dans les sensations actuelles d'un malheureux condamné à mort
+et qui doit être exécuté dans trois quarts d'heure.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la faute de la musique si nous avons pris l'habitude de
+danser des valses; cette mode sera peut-être passée dans trente ans, et
+sa manière de peindre la rapidité de l'heure qui s'avance est éternelle.</p>
+
+<p>Cette raison suffit à mes yeux pour justifier plusieurs mouvements de
+valse, ou en approchant beaucoup, qui se trouvent dans le second acte de
+la <i>Gazza ladra</i>; mais rien au monde ne saurait justifier</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Sino il pianto è negato al mio ciglio</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Entro il seno s'arresta il sospir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dio possente, mercede, consiglio!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tu m'aita il mio fato a soffrir;</span><br />
+</p>
+
+<p>et ce chant fort gai est répété deux fois à une certaine distance.<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p>
+
+<p>A la quatrième ou cinquième représentation de la <i>Gazza ladra</i>, un cri
+général s'éleva contre cette absurdité. Un des jeunes gens les plus
+aimables de cette aimable société de Milan, et dont les arts déplorent
+la perte aujourd'hui, était admirable en attaquant Rossini sur cet
+<i>allegro</i>. S'il vivait encore, son amitié ne m'aurait pas refusé
+quelques pages pour cette brochure, et je ne la croirais pas alors tout
+à fait indigne de l'attention du public.</p>
+
+<p>Le parti de Rossini (car il y avait deux partis très prononcés) disait
+qu'il fallait lui savoir gré d'avoir déguisé l'atrocité du sujet par la
+légèreté de ses cantilènes. Si Mozart, disaient-ils, avait fait la
+musique de la <i>Gazza ladra</i> comme elle doit être écrite, c'est-à-dire
+dans le goût des parties sérieuses de <i>Don Juan</i>, cette pièce eût fait
+horreur et l'on n'en pourrait supporter la représentation.</p>
+
+<p>Le fait est que, dans aucun de ses opéras, Rossini n'a fait autant de
+<i>fautes de sens</i> que dans la <i>Gazza ladra</i>. Il avait peur du public de
+Milan, qui lui gardait rancune depuis le <i>Turco in Italia</i>. Il voulut
+étourdir ce public, faire un grand nombre de morceaux nouveaux, et se
+donna moins que jamais le temps de relire. Ricordi, le premier marchand
+de musique d'Italie, et qui doit une grande fortune aux succès de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
+Rossini racontait devant moi, à Florence, que Rossini avait composé un
+des plus beaux duetti de la <i>Gazza ladra</i> dans son arrière-boutique, au
+milieu des cris et du tapage affreux de douze ou quinze copistes de
+musique se dictant leurs copies ou les collationnant, et cela en moins
+d'une heure.</p>
+
+<p>Le grand morceau qui commence par le ch&#339;ur <i>Tremate, o popoli</i>, me
+semble beaucoup trop long.</p>
+
+<p>Le ch&#339;ur du peuple, quand Ninette passe devant nous, environnée de
+gendarmes, pour aller au supplice, est bien. En Italie, où la tyrannie
+soupçonneuse et sans pitié<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> (le contraire du gouvernement de Louis
+XV) n'a pas permis la naissance des sentiments délicats, le bourreau, en
+bonnet de police marche à côté de Ninette, et la relève après la prière
+que fait cette pauvre malheureuse en passant devant l'église de son
+village. A <i>la Scala</i>, la décoration de M. Perego était sublimé; cette
+église de village était touchante et sombre, et cependant avait assez de
+grandiose pour ôter un peu de son horreur au triste spectacle dont nous
+sommes témoins. A Louvois, la décoration est <i>jolie</i> et <i>gaie</i>; et pour
+digne complément, il y a des arbres au milieu des<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> nuages qui ne
+tiennent à rien sur la terre. Le goût pittoresque du public de Louvois
+est trop peu formé pour qu'il tienne à ces bagatelles<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
+
+<p>Jamais vaudeville ne fut mieux à sa place que celui de la fin:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ecco cessato il vento,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Placato il mare infido</span><br />
+</p>
+
+<p>Galli le chantait avec beaucoup de verve et de bonheur; Zuchelli y met
+une grâce parfaite, et, dans sa bouche, ce vaudeville est réellement un
+morceau de chant très-remarquable. Je voudrais voir ce grand chanteur
+dans un rôle de <i>bariton</i>, D. Juan, par exemple.</p>
+
+<p>Après la <i>Gazza ladra</i>, on sort de Louvois abîmé de fatigue et assourdi.
+La fatigue nerveuse tient à l'absence d'un ballet d'une heure entre les
+deux actes de l'opéra. A Milan, nous avions <i>Myrrha</i>, ou <i>la Vengeance
+de Vénus</i>, l'un des chefs-d'&#339;uvre de Viganò. Les idées mythologiques
+étaient vraiment d'un effet délicieux, après les horreurs <i>trop réelles</i>
+du juge de Palaiseau<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> et de ses gendarmes. Il n'a peut-être jamais
+existé d'orchestre plus savant, plus exact, plus impitoyable pour ce
+qu'il croit son devoir, que celui de Louvois, et jamais on n'a vu une
+telle absence de sentiment musical. Puisque <i>sentir</i> paraît impossible,
+espérons qu'avec le temps on <i>enseignera</i> dans la rue Bergère, qu'un
+<i>crescendo</i> doit se commencer doucement, et qu'il existe certaines
+nuances nommées <i>piano</i>. Où sont nos symphonistes malhabiles de Capoue
+ou de Foligno! quand ils font des fautes, c'est toujours par ignorance,
+c'est que leurs doigts n'ont pas l'habileté nécessaire pour faire telle
+note; mais quel feu! quelle délicatesse! que d'âme, quel sentiment
+musical! Il y a telle note trop forte, trop hardie, trop <i>effrontée</i>,
+qui prouve que celui qui en outrage l'oreille du spectateur, est à
+jamais indigne d'être admis dans un orchestre autre que celui du grand
+Opéra.</p>
+
+<p>Pris individuellement, chacun des artistes de notre orchestre de Louvois
+est peut-être supérieur, les violons surtout, aux artistes du théâtre de
+Dresde, de Munich ou de Darmstadt. Quelle différence immense, cependant,
+dans <i>l'effet</i>! Ces messieurs ne sont supérieurs que dans certaines
+symphonies de Haydn, où tout est <i>dur</i>; dès qu'il y a une mesure
+gracieuse et tendre,<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> ils la manquent. Voir les passages de ce caractère
+dans l'ouverture de la <i>Gazza ladra</i>, voir la manière dont on vient de
+traiter l'ouverture des <i>Horaces</i> de Cimarosa.</p>
+
+<p>La première fois que j'entendis la <i>Gazza ladra</i>, à Louvois, je fus
+scandalisé. Le chef d'orchestre, homme d'ailleurs d'un grand talent,
+violon très-habile, et qui dirige fort bien l'orchestre, une fois le
+système français adopté, a changé la plupart des <i>mouvements</i> de
+Rossini. Si jamais ce maestro passe à Paris, et qu'il ne prenne pas le
+parti de donner des conseils à contre-sens (plaisanterie que je lui ai
+vu exécuter une fois avec une grâce infinie, tout le succès possible, et
+une duperie parfaite de la part des chanteurs qu'il conseillait à faux),
+il ne peut pas se dispenser d'avoir une explication avec M. le chef
+d'orchestre de Louvois. Pauvre Rossini! il sera battu complétement, car
+il n'est pas <span class="smcap">savant</span>, lui.</p>
+
+<p>Le mouvement fait tout pour l'expression. <i>Enfant chéri des dames</i>, cet
+air aimable que Deviène vola jadis à Mozart, chanté <i>adagio</i>, est à
+faire fondre en larmes. Parmi les morceaux singulièrement altérés par le
+chef d'orchestre de Louvois, je remarque le duetto de Ninette et de
+Pippo dans la prison:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">E ben per mia memoria.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span></p>
+
+<p>Tantôt les <i>piano</i> deviennent des <i>allegro</i>; mais comme il faut être
+juste, et qu'il y a compensation à tout, un instant après, un joli
+<i>allegro vivace</i> est changé en <i>andante</i> languissant, et cela en dépit
+de la situation et du cri du libretto, si j'ose parler ainsi.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Guarda, guarda; avisa, avisa!</span><br />
+</p>
+
+<p>dans le moment où Pippo, au haut du clocher, retrouve le couvert
+d'argent dans la cachette de la pie, morceau <i>allegro</i> s'il en fut
+jamais, et ainsi exécuté à Milan sous les yeux de l'auteur, prend à
+Louvois un mouvement lent tout à fait convenable pour une parodie<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p>Dans huit ou dix ans, lorsque la révolution de la musique sera achevée,
+et que nos jolies petites filles de douze ans seront des maîtresses de
+maison, le public de Louvois, voulant avant tout de <i>beaux chants</i>, et
+non de la symphonie, fera du chef d'orchestre d'alors l'esclave soumis
+des chanteurs, quant au <i>mouvement</i> des morceaux. Quelque médiocre que
+soit le chanteur, quand il est en scène, tout doit lui obéir et le
+suivre, non pas assurément par déférence pour sa personne, mais par
+respect pour l'oreille du spectateur.<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<p class="head">DE L'ADMIRATION EN FRANCE, OU DU GRAND OPERA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> suis allé ce soir au <i>Devin du Village</i> (5 mars 1823); c'est une
+imitation assez gauche de la musique qu'on avait en Italie vers l'an
+1730. Cette musique fit place, jadis, aux chefs-d'&#339;uvre de Pergolèse et
+de Logrosino, qui furent remplacés par ceux des Sacchini et des Piccini,
+qui ont été effacés par ceux des Guglielmi et des Paisiello, qui à leur
+tour pâlissent devant Rossini et Mozart.</p>
+
+<p>En France, nous n'allons pas si vite; rien de ce qui est généralement
+reçu ne peut passer <i>peu à peu</i>. Il faut <i>bataille</i>. Je veux admirer
+aujourd'hui ce que j'ai admiré hier; autrement, de quoi parlerai-je
+demain? Un chef-d'&#339;uvre reconnu tel a beau m'ennuyer, il n'en est pas
+moins <i>délicieux</i>; c'est moi qui suis dans mon tort d'être ennuyé. Le
+valet de chambre de la maison paternelle nous dit dès l'âge de dix ans,
+en nous mettant des papillotes:<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p>
+
+<p>«Monsieur, il faut souffrir pour être beau.»</p>
+
+<p>Tout change en Europe, tout a été bouleversé; le public de l'Opéra seul
+a la gloire d'être resté immobile. Il fit, dans le temps une fort belle
+résistance à Rousseau. Les violons voulurent bravement le tuer comme
+ennemi de <i>l'honneur national</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>. Paris tout entier prit parti; on
+parla de <i>lettre de cachet</i>. C'est comme il y a un an à la Porte
+Saint-Martin; les journaux libéraux persuadèrent aux <i>calicots</i> qu'il
+fallait siffler Shakspeare, parce que c'est un aide de camp du duc de
+Wellington.</p>
+
+<p>Notre <i>bon sens littéraire</i> n'a pas fait un pas depuis 1765; c'est
+toujours sur l'honneur national que notre vanité s'appuie. Nous sommes
+si vains, que nous prétendons à l'orgueil.</p>
+
+<p>Voyez les changements qui ont eu lieu dans l'État depuis 1765: Louis XVI
+appelle la philosophie au conseil, elle y entre sous les traits de
+l'immortel Turgot; la légèreté puérile du vieux Maurepas succède; vient
+ensuite l'importance financière et la suffisance bourgeoise de l'honnête
+Necker; sous Mirabeau, la France veut la monarchie constitutionnelle;
+sous<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> Danton elle passe à la terreur, et l'étranger n'entre pas. Une
+cinquantaine de voleurs s'emparent du timon de l'État. Les beaux jours
+de Frascati paraissent. Pendant ce temps, nos armées se donnaient le
+plaisir nerveux de gagner des batailles et de faire fuir des
+Autrichiens.</p>
+
+<p>Nous étions aux concerts de la rue de Cléry, lorsqu'un jeune héros
+s'empare de la France et fait son bonheur pendant trois ans. Un homme
+aimable lui présente une lettre sur le revers de son chapeau à plumes;
+le grand homme perd la tête et s'écrie: <i>Il n'y a que ces gens-là qui
+sachent servir!</i> Cette lettre lui fait plus de plaisir que dix
+victoires. Il part de là pour ressusciter les oripeaux monarchiques à la
+Louis XIV. Toute la France court après les baronnies et les cordons.
+Lassée de l'insolence des comtes de l'Empire, elle reçoit Louis avec
+transports..... Que de changements! L'opinion publique a varié au moins
+vingt fois depuis 1765. Une seule classe est restée immobile comme pour
+consoler <i>l'orgueil national</i>; c'est le public de l'Opéra. Lui seul peut
+décliner avec dignité la girouette fatale que nous voyons voltiger sur
+tant de têtes. On y chantait faux ce soir comme il y a soixante ans.</p>
+
+<p>Ce soir, en revenant du <i>Devin du Village</i>, j'ai ouvert machinalement un
+volume de<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> l'emphatique Rousseau. C'étaient ses écrits sur la musique.
+J'ai été frappé; tout ce qu'il dit en 1765 est encore brillant de
+jeunesse et de vérité en 1823. L'orchestre français, qui se croit
+toujours le premier orchestre du monde, ne peut pas plus exécuter un
+<i>crescendo</i> de Rossini aujourd'hui qu'alors. Fidèle aux oreilles
+doublées de parchemin de nos braves aïeux, il meurt toujours de peur de
+commencer trop doucement, et méprise les <i>nuances</i> comme des preuves de
+manque de vigueur. Le <i>physique</i> du talent a changé: nul doute que nos
+violinistes, nos violoncelles, nos contre-basses n'exécutent aujourd'hui
+des choses impossibles en 1765; mais la <i>partie morale</i> du talent, si je
+puis m'exprimer ainsi, est toujours la même. C'est comme un homme sans
+fortune qui fait un héritage immense d'un parent mort dans les Indes;
+ses moyens d'action et d'influence ont changé, mais son caractère est
+resté le même; bien plus, enhardi par son opulence nouvelle, ce
+caractère n'éclatera que d'une manière plus effrontée. Nos symphonistes
+ont hérité, eux, du talent de la main. Rossini va passer à Paris pour
+aller à Londres; vous les verrez lui disputer <i>le temps</i> des morceaux
+qu'il a créés, et prétendre le savoir mieux que lui. Pris
+individuellement, ce sont des artistes, et peut-être les plus<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> habiles
+de l'Europe; réunissez-les en corps, c'est toujours l'orchestre de 1765.
+La science musicale nous inonde de toutes parts, et le sentiment est à
+sec. Je suis poursuivi par de jeunes prodiges de dix ans et demi qui
+exécutent des concertos, et les grands violinistes réunis en orchestre
+ne peuvent pas exécuter l'accompagnement du duetto d'<i>Armide</i>.</p>
+
+<p>Le mécanisme se perfectionne<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> et l'art tombe. On dirait que plus ces
+gens-ci deviennent savants, plus leurs c&#339;urs se racornissent. Ce que
+Rousseau a écrit sur la politique et sur l'organisation des sociétés a
+vieilli d'un siècle; mais ce qu'il a écrit sur la musique, art plus
+difficile pour des Français, est encore brillant de fraîcheur et de
+vérité. Un <i>vieux métromane</i> déclare que Spontini et Nicolo sont les
+musiciens français par excellence, et il ne voit pas dans la forme même
+de leurs noms que Spontini est de Jesi, Nicolo de Malte, et qu'ils ne
+sont venus en France qu'après s'être essayés vingt fois en Italie.
+L'absurdité lutte de toutes parts avec la prétention; mais la prétention
+l'emporte.<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p>
+
+<p>Serait-ce que le peuple français est, dans le fait, l'un des moins
+légers de l'univers? Les philosophes, qui lui ont décerné si souvent ce
+titre de <i>léger</i>, ont-ils pénétré plus avant que la forme de son habit
+ou la coupe de ses cheveux?</p>
+
+<p>Les Allemands, que nous appelons graves pour nous moquer, ont changé
+trois fois au moins de philosophie et de système dramatique depuis
+trente ans. Nous, nous sommes toujours pour la <i>musique française de
+Spontini</i> et pour l'<i>honneur national</i>; et nous le mettons bravement à
+défendre le Liégeois Grétry contre le Pesarese Rossini.</p>
+
+<p>En 1765, Louis XV, tout homme d'esprit qu'il était, dit au duc d'Ayen,
+qui se moquait du <i>Siége de Calais</i>, tragédie de Du Belloy: <i>Je vous
+croyais meilleur Français.</i> On sait la réponse du duc. Napoléon
+lui-même, dans ses Mémoires, emporté par la bonne habitude de mentir,
+trouve digne de blâme le Français qui, en écrivant l'histoire, avoue des
+choses peu favorables à la France. (Notes sur l'ouvrage du général
+Rogniat.) Si son règne eût duré, il eût <i>détruit tous les monuments</i> de
+l'histoire militaire de son temps, de manière à être <i>maître</i> absolu de
+la vérité. Anecdote curieuse de la <i>bataille de Marengo</i>, du général
+Vallongue; le brave militaire qui me l'a<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> contée ne parle pas, par
+délicatesse. Quant à moi, j'aime tendrement le héros; je méprise le
+despote donnant audience à son chef de police.</p>
+
+<p>Dans les révolutions de l'État, il n'y a pas eu légèreté chez les
+Français; il y a eu constance à l'intérêt d'argent<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>; en littérature,
+il y a constance à l'intérêt de vanité. On est sûr de n'être pas sifflé
+en répétant une phrase de La Harpe; et l'on passe, même au Marais, pour
+un homme d'infiniment d'esprit si on peut la répéter avec une légère
+variante. Ce que j'ai admiré hier, je veux l'admirer aujourd'hui, mon
+admiration est mon bien; autrement il faudrait changer tous les jours le
+fond de ma conversation, et je m'exposerais à des objections non
+prévues, devant lesquelles je pourrais rester court; quel horrible
+danger!</p>
+
+<p>En France, les classes inférieures admirent bonnement tout ce qu'admire
+Paris et jadis tout ce qu'admirait la cour. Les sociétés particulières,
+qui sentent qu'elles ne sont pas à la tête de la mode, se gardent bien
+d'admettre aucune <i>véritable discussion</i> sur ce qu'elles ont accepté
+comme étant de <i>bon ton</i>. Elles reçoivent leurs opinions de Paris, de ce
+Paris que la pro<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>vince abhorre en silence et avec respect. Remarquez que
+tout ce qui a un peu d'énergie à Paris, est né en province, et en
+débarque à dix-sept ans, avec le fanatisme des opinions littéraires à la
+mode en 1760.</p>
+
+<p>On voit que dans les Arts, l'extrême vanité exclut la légèreté; <i>il faut
+souffrir pour être beau.</i> Personne n'ose en appeler à sa propre
+sensation; en province surtout, où ce crime est irrémissible.</p>
+
+<p>Ces pensées malsonnantes et téméraires m'assiégeaient ce soir à l'Opéra,
+en voyant quelques spectateurs gens de goût, ennuyés mortellement par
+<i>le Devin</i>, n'avoir pas assez de courage moral pour être sincères avec
+eux-mêmes<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>: tant c'est une terrible chose en France que d'être seul
+de son opinion.</p>
+
+<p>J'entrai un soir de l'été dernier chez Tortoni. Je trouvai les amateurs
+de glaces les uns sur les autres. Contrarié de me voir sans petite
+table, je dis à Tortoni, avec qui j'étais en liaison d'italien: «Vous
+êtes bien singulier de ne pas louer les<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> maisons voisines de la vôtre;
+au moins l'on pourrait s'asseoir chez vous.&mdash;<i>Non son cosi mallo!</i> Ho!
+je connais les Français, ils n'aiment à se trouver que là où l'on
+s'étouffe; voyez à ma porte la promenade du boulevard de Gand.»</p>
+
+<p>Non corrigé par cette réponse judicieuse de l'Italien, je disais
+dernièrement à l'un des directeurs de l'<i>Opéra-Buffa</i>: «Votre théâtre se
+meurt de monotonie; engagez trois chanteurs de plus à trente mille
+francs, et jouez une fois par semaine au grand Opéra.&mdash;Nous n'aurions
+pas un chat; nos banquettes resteraient désertes, personne ne voudrait
+de nos loges, ce serait étouffer de nos propres mains la mode qui nous
+permet de dépenser, pour notre cher Opéra français, tout ce que notre
+pauvre budget de la maison accorde pour l'Opéra-Buffa<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.»</p>
+
+<p>Je pense qu'il est difficile de trouver deux observations de m&#339;urs plus
+futiles que les précédentes. On court chez Tortoni, où l'on étouffe,
+comme l'on va aux <i>Français</i>, où l'on bâille; c'est le même principe. Le
+même homme est mû par le même<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> penchant à deux heures différentes de la
+journée; quant à sept heures il passe près des Français, il se dit:
+Allons revoir cette admirable <i>Iphigénie</i>. Il prend son billet en
+répétant à mi-voix:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">En a fait, sous son nom, verser la Champmêlé.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 30%;"><span class="smcap">Boileau</span>, <i>Épître à Racine</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Comment, après un suffrage aussi illustre, oser trouver ridicule <i>une
+rame inutile</i> qui fatigue vainement <i>une mer immobile</i>? Notre homme
+n'est jamais allé en bateau à vapeur.</p>
+
+<p>Un Parisien de la vieille roche ne va pas prendre une glace chez Tortoni
+parce qu'il fait chaud, quel motif vulgaire! mais pour faire une action
+qui est de bon ton, pour être vu dans un lieu fréquenté par la haute
+société, pour voir aussi un peu cette haute société, et enfin, mais bien
+enfin, parce qu'il y a un petit plaisir à prendre une glace quand le
+thermomètre est à 25 degrés.</p>
+
+<p>Supposez que l'on trouve encore quelques places à huit heures à la salle
+Louvois; ce n'est donc plus un lieu où la bonne compagnie s'étouffe, ce
+n'est plus qu'un théâtre commode: je n'y vais pas.<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span></p>
+
+<p>En Espagne et en Italie, chacun méprise le voisin, et a l'orgueil
+sauvage d'être de sa propre opinion. C'est ce qui fait qu'on n'y sait
+pas vivre.</p>
+
+<p>Tout ce qui précède donne l'histoire de la réception qu'on a faite en
+France à Rossini; depuis le jour où un directeur adroit défigura
+l'<i>Italiana in Algeri</i>, jusqu'au jour où, pour <i>le Barbier de Séville</i>,
+on l'opposa habilement à Paisiello, on espérait dégoûter de Rossini. Le
+coup était habile et bien calculé d'après les habitudes littéraires de
+la nation. Les gens de lettres, qui regardent comme une annexe de leur
+titre le privilège de juger des tableaux et de la musique, ne manquèrent
+pas, fidèles au métier, de faire des articles furibonds en faveur du
+compositeur d'il y a trente ans, contre le compositeur d'aujourd'hui. Il
+leur semblait encore parler de Racine et de Boileau, opposés à Schiller
+et à Byron. Ils ne tarirent pas sur l'audacieuse témérité d'un jeune
+homme qui osait remettre en question la gloire d'un ancien<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.
+Heureusement pour Rossini les temps de Geoffroy étaient passés; aucun
+journal n'avait la vogue, et les pauvres littérateurs estimables, privés
+de l'avantage de parler tout seuls, furent<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> tout étonnés de voir que le
+public se moquait d'eux.</p>
+
+<p><i>Le Barbier de Séville</i> a fait connaître Rossini à Paris, <i>neuf petites
+années</i> après que ce compositeur faisait les délices de l'Italie et
+d'une grande partie de l'Allemagne. Le <i>Tancrède</i> avait paru à Vienne
+immédiatement après le congrès. Trois ans plus tard, <i>la Gazza ladra</i>
+avait un succès fou à Berlin, et l'on y imprimait des volumes pour ou
+contre l'ouverture de cet opéra.</p>
+
+<p>La moitié du mérite de Rossini apparut aux Parisiens, au grand désespoir
+de certaines personnes, à l'époque où madame Fodor prit le rôle de
+madame de Begnis dans <i>le Barbier</i>; la seconde moitié, quand madame
+Pasta a chanté dans <i>Otello</i> et <i>Tancrède</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV</h3>
+
+<p class="head">LES DEUX AMATEURS</p>
+
+
+<p><span class="lettre">O</span><span class="smcap">n</span>
+m'a présenté, il y a quelque temps, à un vieux commis expéditionnaire
+du bureau de la guerre, doué d'une justesse d'oreille tellement
+parfaite, que si, passant devant un atelier de tailleurs de pierre,
+établi dans le voisinage de quelque bâtisse considérable, on lui demande
+l'indication exacte des sons rendus par deux pierres frappées par le
+marteau de deux ouvriers voisins, il indique à l'instant ces sons avec
+une justesse qui n'est jamais en défaut, et leur assigne, sans la
+moindre hésitation, le nom musical qu'ils doivent porter. Si cet homme
+vient à entendre un orgue de Barbarie qui joue faux, selon la coutume,
+il énonce à mesure les notes que fait entendre l'instrument fatal. Il
+apprécie avec le même bonheur les cris d'une poulie mal arrangée au haut
+d'une grue qui élève péniblement un poids considérable, ou les
+gémissements de la roue mal graissée d'un tombereau de campagne. Il est
+inutile d'ajouter que mon nouvel<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> ami indique à l'instant la plus petite
+faute commise dans un orchestre considérable; il nomme la fausse note
+exécutée et l'instrument coupable. La personne qui me présentait
+m'engagea à chanter un air; soit effet du hasard, soit fait exprès, cet
+air présenta plusieurs sons douteux, qu'un musicien qui se trouvait
+présent reconnut avec étonnement dans l'air noté que le vieil
+expéditionnaire présenta deux minutes après au chanteur malheureux. Cet
+homme singulier écrit un air qu'on vient de chanter, comme un enfant
+écrit une fable de La Fontaine, si quelque ami de la famille vient à la
+lui demander pour éprouver son savoir. Si l'air que vous chantez est
+long, l'expéditionnaire, qui craint d'oublier, prie que l'on s'arrête
+jusqu'à ce qu'il ait eu le temps d'écrire ce qu'il a déjà entendu. Je
+supprime d'autres épreuves, desquelles mon ami sort également à son
+avantage. Tous les sons de la nature ne sont pour lui qu'un langage fort
+clair (quant au son), qu'il écrit sans difficulté, mais aussi sans y
+rien comprendre. Il est, je crois, difficile de rencontrer une oreille
+meilleure appréciatrice des sons, et en même temps plus insensible au
+charme qu'ils peuvent avoir.</p>
+
+<p>Ce pauvre expéditionnaire, qui, comme le M. Bellemain de <i>l'Intérieur
+d'un Bureau</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span> a une bonne physionomie tranquille et heureuse, et compte
+trente ou quarante ans d'assiduité, est le plus sec et le moins sensible
+des hommes. Les sons ne sont pour lui que du bruit; la musique est un
+langage qu'il entend fort bien, mais qui n'a aucun sens. Il préfère, je
+crois, à toutes les symphonies, le bruit des pierres de taille frappées
+par le marteau des maçons. On a fait l'expérience de lui envoyer, le
+même jour, des billets pour Louvois et pour l'Odéon, pour le grand Opéra
+et pour la Porte Saint-Martin; toujours il a préféré le théâtre où l'on
+ne chantait pas. Il me semble que la musique ne lui fait aucun plaisir,
+autre que celui de donner exercice à son talent pour l'appréciation des
+sons; cet art ne dit absolument rien à son âme; et d'ailleurs il n'a
+point d'âme. Dès qu'on entreprend une conversation un peu élevée avec
+lui, et que l'on cite quelque trait un peu au-dessus du niveau le plus
+ordinaire, il répète avec simplicité et plusieurs fois de suite:
+romanesque! romanesque! C'est l'homme <i>prosaïque</i> par excellence.</p>
+
+<p>Par opposition, tout le monde a connu à la cour du prince Eugène,
+vice-roi d'Italie, M. le comte C***, jeune Vénitien de la plus héroïque
+bravoure, et qui, à force de belles actions, était devenu offi<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>cier
+d'ordonnance du prince. Non-seulement cet aimable jeune homme était hors
+d'état d'apprécier les sons, mais il ne pouvait dire quatre notes de
+suite sans chanter faux d'une manière épouvantable. Ce qui frappait
+d'étonnement, c'est que, chantant aussi faux, il aimait la musique avec
+une passion remarquable même en Italie. Au milieu de tous les genres de
+succès, on voyait que la musique faisait une partie nécessaire et
+considérable de son bonheur. On m'assure que M. le comte de Gallenberg,
+qui, pendant que Rossini triomphait à San-Carlo par la musique de ses
+opéras, y composait la musique des ballets joués entre les deux actes
+des opéras de Rossini, et avait des succès presque comparables à ceux du
+jeune maestro, a la plus grande peine du monde à distinguer un son faux
+d'un son juste.</p>
+
+<p>Ces cas extrêmes sont rares, mais ils forment avec les nuances
+intermédiaires toutes les classes d'amateurs. Les uns, et ce sont les
+pédants de la musique, pédants aussi furieux qu'un savant en <i>us</i> avec
+son âme dévouée à la vanité, à l'argent et au travail, les uns ont une
+aptitude étonnante pour percevoir les sons et leurs modes différents;
+mais ces sons ne représentent pour eux aucun mouvement de l'âme, ne leur
+rappellent aucune passion<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> ou nuance de passion. Ces gens sont, en
+musique, les connaisseurs les plus savants et les plus imperturbables;
+n'étant jamais trahis par aucun moment d'entraînement, ce qu'ils ont une
+fois appris, ils n'en sont jamais distraits, et surtout ils n'ont jamais
+à rougir de certaines exagérations qui, hasardées devant des gens qui ne
+sont pas faits pour les entendre, font ensuite tant de honte aux
+amateurs véritables.</p>
+
+<p>Ceux-ci, auprès des autres, ont l'air d'ignorants, et ils ont parfois
+des moments bien ridicules; c'est lorsqu'ils font des efforts étonnants
+de pédantisme et de mensonge pour avoir l'air de se connaître un peu en
+<i>notes</i> et en classification des sons. En France, ils n'ouvrent guère la
+bouche pour parler de l'art divin auquel ils doivent les plaisirs les
+plus vifs, sans prêter le flanc à la plaisanterie par quelque balourdise
+savante; c'est d'ordinaire quelque idée qu'ils ont prise dans <i>Reicha</i>,
+et qu'ils n'ont retenue qu'à moitié. A Louvois, je reconnais ces deux
+classes d'amateurs d'un côté de la salle à l'autre, il y a toujours, par
+exemple, quelque désordre dans la toilette du vrai dilettante, tandis
+que celle de l'amateur pédant est un chef-d'&#339;uvre d'esprit d'ordre et de
+soins, même un jour de première repré<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>sentation, où c'est une affaire
+que d'avoir une place passable. Le pauvre amateur sensible a
+ordinairement l'imprudence d'entreprendre de parler dans ses moments
+d'émotion, et c'est alors qu'il s'expose aux plaisanteries triomphantes
+des gens froids; sa colère redouble leur bonheur; les noms, les dates,
+tout lui manque, tandis que le pédant sec brille à ses côtés et à ses
+dépens, eh récitant, avec moins de disgrâce que de coutume, l'historique
+de la science, tous les détails du chant des actrices qui ont paru
+depuis vingt ans au théâtre italien, toutes les dates des débuts ou des
+mises en scène, etc., etc. Le pauvre amateur sensible s'expose au
+ridicule, parce qu'il y a encore en lui un peu du caractère français.
+Pourquoi parler? pourquoi se mettre en communication avec cet éteignoir
+de tout enthousiasme et de toute sensibilité? <i>Les autres.</i> Voyez
+l'amateur de <i>San-Carlo</i> et de <i>la Scala</i>; tout entier à l'émotion qu'il
+éprouve, ne songeant pas à <i>juger</i> et encore moins à faire une jolie
+phrase sur ce qu'il entend, il ne s'inquiète nullement de son voisin, et
+ne songe guère à faire effet sur lui; il ne sait pas même s'il a un
+voisin. Plongé dans une extase contemplative, il n'a que de la colère et
+de l'impatience à donner aux <i>autres</i> qui viendraient l'empêcher de
+jouir de son<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> âme. Parfois il laisse échapper une exclamation, et puis
+retombe dans son morne et profond silence. S'il marque la mesure, s'il
+fait un mouvement, c'est que dans de certains passages le mouvement
+augmente le plaisir. Sa bouche est à demi ouverte, tous les traits de sa
+figure portent l'empreinte de la fatigue, ou, pour mieux dire, de
+l'absence d'animation; il n'y a d'âme que dans ses yeux, et encore si on
+l'a averti de cette vérité, dans sa haine pour <i>les autres</i>, il se cache
+les yeux, de la main.</p>
+
+<p>Beaucoup de chanteurs célèbres appartiennent à la classe d'amateurs dont
+j'ai présenté le prototype dans le commis appréciateur juré des sons
+rendus par les pierres de taille. Ce sont des gens communs chez qui le
+hasard a mis de l'oreille, une voix superbe et une forte poitrine.</p>
+
+<p>Si, avec le temps, ils acquièrent quelque esprit, ils jouent le
+sentiment, l'enthousiasme; ils parlent souvent de <i>génie</i>, et placent
+sur leur bureau d'acajou un buste de Mozart. A Paris, ils n'ont pas même
+besoin d'esprit pour arriver à cet extérieur; leurs phrases leur sont
+données par le journal, et le buste est l'affaire du marchand de
+meubles.</p>
+
+<p>Tel amateur, au contraire, ne connaît rien aux notes; et cependant la
+plupart de leurs combinaisons, même les plus<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> simples, représentent à
+ses yeux, <i>avec force et clarté</i>, une nuance de sentiment. Rien n'égale,
+<i>pour lui</i>, l'évidence de ce langage; et comme il n'est pas gâté par le
+rappel à volonté, ce pauvre dilettante est hors d'état de résister à sa
+force entraînante. Mozart est le maître souverain de son âme; avec vingt
+mesures, il va le plonger dans la rêverie, et lui faire prendre du côté
+tendre et touchant les plus simples accidents de ce monde; un chien
+écrasé par un fiacre dans la rue de Richelieu.<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI</h3>
+
+<p class="head">MOSÉ</p>
+
+
+<p><span class="lettre">A</span> Naples, j'allais quelquefois après l'opéra, vers minuit ou une heure,
+dans une société de vieux amateurs qui se réunissait sur une terrasse du
+quai de <i>Chiaja</i>, au haut d'un palais. On avait hissé d'assez grands
+orangers sur cette petite esplanade; nous dominions la mer et toutes les
+maisons de Naples; nous avions en face de nous le mont Vésuve, qui,
+chaque soir, amusait les regards par quelque accident nouveau. Placés
+sur cette terrasse extrêmement élevée, nous attendions la brise
+délicieuse qui ne manque guère de s'élever aussitôt après minuit. Le
+bruit des ondes de la mer qui venaient briser à vingt pas de la porte du
+palais, ajoutait encore, sous ce climat brûlant, au sentiment de
+bien-être. Notre âme était admirablement disposée à parler musique et à
+reproduire ses miracles, soit par cette discussion vive et partant du
+c&#339;ur, qui fait renaître pour ainsi dire les sensations, soit par le
+moyen plus direct<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> d'un piano qui était caché dans un des coins de la
+terrasse, entre trois caisses d'orangers. Cimarosa avait été l'ami de la
+plupart de mes vieux amateurs; ils parlaient souvent des méchancetés que
+Paisiello lui faisait quand ces deux grands artistes se partageaient
+l'admiration de Naples et de l'Italie; car Paisiello, ce génie si
+gracieux, a été un vilain homme, et Cimarosa n'a jamais connu le bonheur
+de Rossini qui règne comme un dieu sur l'Italie et sur le monde musical.
+Mes amis admiraient cette vogue étonnante; ils cherchaient à
+l'expliquer. J'entendais mettre Rossini bien au-dessous des grands
+maîtres de la fin du dernier siècle: Anfossi, Piccini, Galuppi,
+Guglielmi, Portogallo, Zingarelli, Sacchini, etc., etc. On n'accordait
+presque à Rossini que du <i>style</i>, l'art d'écrire d'une manière
+<i>actuellement amusante</i>; mais pour les idées, pour le fond des choses,
+on mettait l'infini entre lui et la plupart de ces grands maîtres. Je ne
+connais point leurs opéras; où trouver aujourd'hui des voix qui pussent
+les chanter<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>? Je n'ai entendu que quelques-uns de leurs airs les plus
+célèbres.<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> J'avouerai que pour la plupart de ces grands artistes, je
+suis un peu comme pour Garrick et Le Kain. Tous les jours j'entends
+porter aux nues ces acteurs par des hommes pour les lumières et l'esprit
+desquels j'ai un respect infini; mais je suis entraîné malgré moi, dans
+les arts, par une mauvaise habitude que j'ai rapportée de la politique:
+c'est de parler de beaucoup de choses comme on veut, mais de ne croire
+que ce que j'ai vu. Par exemple, avant de passer en Angleterre, je
+croyais Talma le premier acteur tragique de notre temps; mais j'ai vu
+Kean.</p>
+
+<p>Nous étions, à Naples, dans le plus fort de nos discussions sur le
+mérite relatif de Rossini et des anciens compositeurs qui eurent plus de
+mérite et moins de bonheur, lorsqu'on nous annonça à San-Carlo, <i>Mosè</i>,
+sujet sacré (1818). J'avoue que je m'acheminai vers San-Carlo avec de
+grands préjugés contre les plaies d'Égypte. Les sujets pris des
+Écritures saintes peuvent être agréables dans un pays biblique tel que
+l'Angleterre<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, ou bien en Italie, où ils<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> sont sanctifiés par tout ce
+qu'il y a de plus ravissant dans les beaux-arts, par le souvenir des
+chefs-d'&#339;uvre de Raphaël, de Michel-Ange et du Corrège. Pour moi,
+littérairement et humainement parlant, j'estime les livres saints comme
+une espèce de c*** d* M*** très-curieux à cause de leur assez grande
+antiquité, à cause de la naïveté des m&#339;urs, et surtout à cause du
+<i>grandiose du style</i>. Politiquement, je les considère beaucoup comme les
+soutiens de l'aristocratie et des belles livrées de tant de pairs
+d'Angleterre; mais c'est toujours mon esprit qui estime. Au souvenir des
+plaies d'Égypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-nés des
+Égyptiens, <i>opéré pendant la nuit</i> par l'ange du Seigneur, mon âme lie
+inévitablement le souvenir des douze ou quinze prêtres au milieu
+desquels j'ai passé ma jeunesse dans le temps de la terreur.</p>
+
+<p>J'arrivai donc à San-Carlo, on ne peut pas plus mal disposé, et comme un
+homme que l'on prétendrait égayer par le spectacle des bûchers de
+l'inquisition, pourvus de victimes par les tours d'adresse de M. Comte.<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span></p>
+
+<p>La pièce commence par ce qu'on appelle la <i>plaie des ténèbres</i>, plaie un
+peu trop facile à exécuter à la scène, et par là assez ridicule; il
+suffit de baisser la rampe et de voiler le lustre. Je riais au lever de
+la toile; les pauvres Égyptiens formés en groupes sur un théâtre
+immense, et affligés de la plaie de l'éteignoir, sont en prière. Je
+n'eus pas entendu vingt mesures de cette admirable introduction, que je
+ne vis plus qu'un grand peuple plongé dans la douleur; par exemple,
+Marseille en prière à l'annonce de la peste de 1720. Le roi Pharaon,
+vaincu par les gémissements de ses peuples, s'écrie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Venga Mosè!</span><br />
+</p>
+
+<p>Benedetti, chargé du rôle de Moïse, parut avec un costume simple et
+sublime, qu'il avait imité de la statue de Michel-Ange à <i>San Pietro in
+Vincoli</i>, à Rome, il n'eut pas adressé vingt paroles à l'Éternel, que
+les lumières de mon esprit s'éclipsèrent; je ne vis plus un charlatan
+changeant sa canne en serpent, et se jouant d'une dupe, mais un grand
+homme ministre du Tout-Puissant, et faisant trembler un vil tyran sur
+son trône. Je me souviens encore de l'effet de ces paroles:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Eterno, immenso, incomprensibil Dio</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p>
+
+<p>Cette entrée de Moïse rappelle tout ce qu'il y a de plus sublime dans
+Haydn, et peut-être le rappelle trop. A cette époque, Rossini n'avait
+rien fait d'aussi savant que cette <i>introduction</i>, qui s'étend jusqu'à
+la moitié du premier acte, et dans laquelle il ose répéter vingt-six de
+suite fois la même forme de chant. Ce trait de hardiesse et de patience
+dut coûter infiniment à un génie aussi vif. Dans ce morceau, Rossini
+déploie toute la science de Winter ou de Weigl réunie à une abondance
+d'idées<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a> qui effraierait ces bons Allemands; ils se croiraient
+devenus fous. Le génie de Rossini semble plutôt avoir deviné la science
+que l'avoir apprise, tant il la domine avec hardiesse. Le succès de cet
+opéra à Naples fut immense, et de plus <i>éminemment français</i>. Tout bon
+Parisien, en couvrant d'applaudissements une scène de Racine ou de
+Voltaire, jouit intérieurement, et s'applaudit encore plus lui-même de
+ses connaissances en littérature et de la sûreté de son goût. A chaque
+vers de Racine, il passe en revue toutes les bonnes raisons que lui ont
+données les rhéteurs français, MM. de La Harpe, Geoffroy, Dussault,
+etc., etc., pour le trouver admirable. On n'est guère savant à Naples,
+qu'en mu<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>sique; c'est pourquoi, ce soir-là, sur l'annonce d'un opéra
+fort savant, l'amour-propre des Napolitains trouva une vive jouissance à
+applaudir de la science. Je voyais autour de moi, sous vingt formes
+différentes, la vanité ravie de pouvoir faire preuve de savoir. L'un se
+récriait sur un accord des violoncelles, un autre sur une note de cor
+donnée à propos; quelques-uns, déjà envieux de Rossini, tout en élevant
+aux nues son introduction, applaudissaient d'un air malin, et comme pour
+donner à entendre qu'il pouvait bien l'avoir dérobée à quelque maître
+allemand. La fin du premier acte se passa sans encombre; c'est la plaie
+de feu, représentée par un petit feu d'artifice. Le second acte, qui
+roule sur je ne sais quelle plaie, fut bien accueilli; on porta aux nues
+un duetto magnifique; les <i>bravo maestro, evviva Rossini!</i> partaient de
+tous les points de la salle. Le prince royal, fils du pharaon d'Égypte,
+aime en secret une jeune juive; Moïse, faisant partir tout son peuple,
+la jeune juive vient dire à son amant un éternel adieu. C'est un des
+grands sujets de duetto dont la nature ait doté la musique. Si Rossini
+ne s'est pas élevé à la hauteur de la situation dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Principessa avventurata,</span><br />
+</p>
+
+<p>son essai du moins la rappelle vivement à<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> l'âme du spectateur.
+Mademoiselle Colbrand et Nozzari chantèrent avec beaucoup de talent et
+d'adresse; comme le <i>maestro</i>, ils manquèrent un peu d'entraînement et
+de pathétique.</p>
+
+<p>Au troisième acte, je ne me rappelle plus comment le poète Totola avait
+amené le passage de la mer Rouge, sans réfléchir que ce passage n'était
+pas d'aussi facile exécution que la plaie des ténèbres. Par l'effet de
+la place qu'occupe le parterre, il ne peut, dans aucun théâtre,
+apercevoir la mer que dans le lointain; ici il la fallait de toute
+nécessité sur le second plan, puisqu'il s'agit de la passer. Le
+machiniste de San-Carlo, voulant résoudre un problème insoluble, avait
+fait des choses incroyables de ridicule. Le parterre voyait la mer
+élevée de cinq à six pieds au-dessus de ses rivages; les loges,
+plongeant sur les vagues, apercevaient à plein les petits lazzaroni qui
+les faisaient s'ouvrir à la voix de Moïse. A Paris, rien de plus
+simple<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>; mais à Naples, comme les décorations sont souvent
+magnifiques, l'âme éveillée à ce genre de beauté, refuse de se soumettre
+aux absurdités trop grossières, et se trouve fort sensible au ridicule.
+On<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span> rit beaucoup; la joie était si franche, qu'on ne put se fâcher et
+siffler. On n'entendit guère la fin de la pièce; tout le monde revenait
+à parler de l'admirable introduction.</p>
+
+<p>Le lendemain il fut avéré qu'elle était de je ne sais plus quel maître
+allemand. Pour moi, je me souviens fort bien que j'y trouvais trop
+d'esprit et des tours d'orchestre écrits trop à la <i>sans-souci</i>, si l'on
+veut me passer ce mot si bien à sa place en parlant de Rossini, pour la
+croire <i>germanique</i>. Cependant, comme en fait de plagiat l'on peut tout
+attendre de la paresse de Rossini la veille d'une première
+représentation, je doutais comme les autres, lorsque six semaines après
+arriva la réponse du pauvre diable de compositeur allemand dont j'ai
+oublié le nom, lequel protestait, avec toute la bonne foi de son pays,
+que de sa vie ni de ses jours il n'avait eu le bonheur de faire
+l'admirable introduction qu'on lui avait envoyée. Alors le succès de
+<i>Moïse</i> prit un vol immense, et les Napolitains furent de plus en plus
+charmés d'applaudir de la science et de l'harmonie.</p>
+
+<p>La saison suivante on reprit <i>Mosè</i>, et, m'a-t-on dit, avec le même
+enthousiasme pour le premier acte, et les mêmes éclats de rire au
+passage de la mer Rouge. J'étais<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> absent. Je me trouvai à Naples
+lorsqu'il fut question de la troisième reprise. La veille du jour où
+l'on devait donner Moïse, un de mes amis se rencontra, sur les midi,
+chez Rossini, qui paressait dans son lit, comme à l'ordinaire, donnant
+audience à une vingtaine d'amis, lorsque, pour la plus grande joie de la
+société, parut le poëte Totola, lequel, sans saluer personne, s'écria:
+<i>Maestro! Maestro! ho salvato l'atto terzo.&mdash;E che hai fatto?</i> etc.
+«Maître! maître! j'ai sauvé le troisième acte.&mdash;Eh! que diable as-tu pu
+faire, mon pauvre ami? répondit Rossini en imitant la manière moitié
+burlesque, moitié pédante de l'homme de lettres; on nous rira au nez
+comme à l'ordinaire.&mdash;Maestro, j'ai fait une prière pour les Hébreux
+avant le passage de la mer Rouge.» Là-dessus le pauvre poëte crotté tire
+de sa poche un grand pli de papiers arrangés comme des papiers de
+procès; il les remet à Rossini qui se met à lire quelques griffonnages
+écrits à mi-marge sur le papier principal. Le pauvre poëte saluait en
+souriant pendant cette lecture: <i>maestro, è lavoro d'un ora</i>,
+répétait-il à voix basse à tous moments. Rossini le regarde: <i>È lavoro
+d'un ora, he!</i> Le pauvre poëte, tout tremblant et craignant plus que
+jamais quelque mauvaise plaisanterie, se faisait petit; et<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> le regardant
+avec un rire forcé: <i>Si signor, si signor maestro!</i> «Hé bien, si tu as
+mis une heure pour écrire cette prière, moi je vais en faire la musique
+en un quart d'heure.» A ces mots Rossini saute de son lit, s'assied à
+une table tout en chemise, et compose la musique de la prière de Moïse
+en huit ou dix minutes au plus, sans piano, et la conversation
+continuant entre les amis, et à très haute voix, comme c'est l'usage du
+pays. «Tiens, voilà ta musique», dit-il au poète, qui disparaît, et il
+saute dans son lit en riant avec nous de l'air effaré du Totola. Le
+lendemain, je ne manquai pas de me rendre à San-Carlo. Mêmes transports
+au premier acte; au troisième, quand arriva le fameux passage de la mer
+Rouge, mêmes plaisanteries et même envie de rire. Les rires commençaient
+déjà à s'établir au parterre, lorsque l'on vit Moïse commencer un air
+nouveau:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Dal tuo stellato soglio.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'était une prière que tout le peuple répète en ch&#339;ur après Moïse.
+Surpris de cette nouveauté, le parterre écouta et les rires cessèrent
+tout à fait. Ce ch&#339;ur, fort beau, était en mineur; Aaron continue, le
+peuple chante après lui. Enfin, Elcia adresse au ciel les mêmes v&#339;ux, le
+peuple répond; à<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> cet instant tous se jettent à genoux et répètent la
+même prière avec enthousiasme: le prodige est opéré, la mer s'ouvre pour
+laisser un chemin au peuple protégé du Seigneur. Cette dernière partie
+est en majeur<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. On ne peut se figurer le coup de tonnerre qui
+retentit dans toute la salle; on eût dit qu'elle croulait. Les
+spectateurs des loges, debout et le corps penché en dehors pour
+applaudir, criaient à tue-tête: <i>bello! bello! o che bello!</i> Jamais je
+n'ai vu une telle fureur, ni un tel succès, d'autant plus grand qu'on
+s'apprêtait à rire et à se moquer. Le succès de la <i>Gazza ladra</i> à
+Milan, quoique immense, fut bien plus tranquille à cause du climat.
+Heureux peuple! ce n'était plus un applaudissement <i>à la française</i> et
+<i>de vanité satisfaite</i>, comme au premier acte: c'étaient des c&#339;urs
+inondés de plaisir, qui remercient le dieu qui vient de leur verser le
+bonheur à pleines mains. Qu'on nie, après une telle soirée, que la
+musique ait un effet direct et physique sur les nerfs! J'ai presque les
+larmes aux yeux en pensant à cette prière.</p>
+
+<p>Les Allemands trouvent que <i>Moïse</i> est le chef-d'&#339;uvre de Rossini; rien
+de plus<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span> sincère que cette louange; le maître italien a daigné parler
+leur langue; il a été savant, il a sacrifié à l'harmonie.</p>
+
+<p>Quant à moi, <i>Moïse</i> me paraît souvent ennuyeux. Je ne nie pas que je
+n'aie eu beaucoup de plaisir aux dix premières représentations, et
+qu'une fois par mois, étant bien disposé, cet opéra <i>chanté
+supérieurement</i> ne me fît passer une agréable soirée; mais il me semble
+peu dramatique. Les passions n'y sont pas représentées avec une certaine
+suite, et je ne sais à qui m'intéresser<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Les bons ouvrages de
+Rossini, même médiocrement chantés, me font un plaisir vif trente fois
+de suite.</p>
+
+<p>Il me semble que, malgré l'école allemande, qui a une succursale au
+Conservatoire de Paris, et malgré les noms tudesques qui remplissent les
+orchestres et les salons, cet opéra n'a dû son demi-succès qu'à madame
+Pasta, qui a un peu relevé le rôle de la jeune Juive Elcia. Son turban y
+a eu<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> un grand succès; elle a chanté supérieurement le duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! se puoi cosi lasciarmi<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>!</span><br />
+</p>
+
+<p>L'introduction a réussi, grâce au chant délicieux de Zuchelli et à la
+belle voix de Levasseur, chargé du rôle de Moïse. La prière a enlevé
+tous les c&#339;urs; les jours où l'on est bien disposé, l'on ne peut
+s'empêcher de chanter cette prière à mi-voix toute la soirée.</p>
+
+<p><i>Moïse</i> fut le premier opéra de Rossini qui lui fut payé d'une manière
+convenable, il lui valut 4.200 francs; <i>Tancrède</i> n'avait été payé que
+600 francs, et <i>Otello</i> cent louis. L'usage en Italie est qu'une
+partition reste pendant deux ans la propriété de l'<i>imprésario</i> qui a
+fait travailler le compositeur, après quoi elle tombe dans le domaine
+public. C'est en vertu de cette législation ridicule que le marchand de
+musique Ricordi, de Milan, s'est enrichi par les opéras de Rossini, qui
+ont laissé leur auteur dans une assez grande pauvreté. Loin de retirer
+un bénéfice annuel de ses opéras, comme cela aurait lieu en France,
+Rossini est obligé d'avoir recours à la<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> complaisance des
+<i>impresari</i><a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>, si, durant les deux premières années, il veut faire
+donner ses ouvrages sur un autre théâtre que celui pour lequel ils ont
+été faits et d'ailleurs cette reprise ne lui rapporte rien.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de doute qu'en trois jours Rossini ne fît un opéra de
+Feydeau, et encore fort chargé de musique (8 à 9 morceaux). On lui a
+souvent conseillé de venir en France, refaire la musique de tous les
+opéras comiques de Sedaine, d'Hèle, Marmontel et autres bons écrivains
+qui ont mis des situations dans leurs drames. En six mois, Rossini se
+serait établi une fortune de deux cents louis de rente, somme fort
+importante pour lui avant son mariage avec mademoiselle Colbrand. Du
+reste, le conseil de venir à Paris était détestable. Si Rossini eût vécu
+six ans parmi nous, il ne serait plus qu'un homme vulgaire; il aurait
+trois croix de plus, beaucoup moins de gaieté et nul génie; son âme
+aurait perdu de son ressort. Voyez, non pas nos grands artistes, je ne
+veux pas faire de satire, mais par exemple, la <i>vie de Goëthe</i> écrite
+par lui-même, et particulièrement l'<i>Histoire de l'expédition de
+Champagne</i>; voilà ce que<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> gagnent les hommes de génie à se rapprocher
+des cours. Canova refusa de vivre à celle de Napoléon: Rossini à Paris
+eût eu des relations continuelles avec la cour; il n'a eu des rapports
+qu'avec des <i>impresari</i> et des chanteurs, et Rossini, pauvre artiste
+italien, a cent fois plus de dignité dans sa manière de penser et de
+juste fierté, que Goëthe, philosophe célèbre. Un prince n'est pour lui
+qu'un homme revêtu d'une magistrature plus ou moins élevée, et dont il
+s'acquitte plus ou moins bien.</p>
+
+<p>Il faudrait en France que Rossini fût un homme à reparties, un homme
+aimable avec les femmes, que sais-je? un politique. En Italie, la
+société lui a permis de n'être qu'une chose: un musicien. Un gilet noir,
+un habit bleu et une cravate tous les matins, voilà, par exemple, un
+costume qu'on ne lui ferait pas abandonner pour le présenter à la plus
+grande princesse du monde. Une telle barbarie ne l'a pas empêché d'être
+assez bien venu des femmes; en France, on eût dit: C'est un ours. Aussi
+avons-nous des artistes charmants, qui sont tout au monde, excepté
+<i>faiseurs de chefs-d'&#339;uvre</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII</h3>
+
+<p class="head">DE LA RÉVOLUTION OPÉRÉE DANS LE CHANT PAR ROSSINI</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">es</span>
+Gabrielli, les Todi, les de'Amicis, les Banti, ont passé<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, et il
+ne reste de ces talents enchanteurs que le retentissement, tous les
+jours plus faible, des louanges passionnées de leurs contemporains; ces
+noms illustres, cités tous les jours, mais tous les jours rappelant un
+moins grand nombre d'idées et des idées moins nettes, finiront par faire
+place à des célébrités moins anciennes. Tel est le<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> sort qui attend
+également les Le Kain, les Garrick, les Viganò, les Babini, les Giani,
+les Sestini, les Pacchiarotti. Il en est de même des conquérants; que
+reste-t-il d'eux? Un nom, un bruit, quelque ville brûlée, bien peu de
+chose de plus que d'un acteur célèbre. Je compte pour peu, comme on
+voit, l'enthousiasme des âmes communes, adoratrices nées des broderies
+et du pouvoir<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, et qui vénèrent un roi parce qu'il fut roi, même
+quand trois mille ans pèsent sur sa tombe. Ces gens-là ôtent leur
+chapeau en entrant au <i>tombeau égyptien</i> du roi Psami. Pour en revenir
+aux hommes dignes de gloire, en savons-nous beaucoup plus sur Marcellus,
+l'<i>épée</i> de Rome, que sur Roscius? et dans cinquante ans, M. le Maréchal
+Lovendhal sera-t-il aussi célèbre que Le Kain? Encore dans cette gloire
+des grands capitaines, faut-il faire la part de l'occasion et des
+facilités, ce qui gâte la gloire. Si Desaix eût été premier magistrat de
+la France, n'eût-il pas été plus simple, plus noble, plus sublime que
+Napoléon? Ne peut-on pas dire: La moitié de la gloire militaire de
+Napoléon, le dévouement de sa garde, par exemple, et les<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span> marches
+rapides qu'il en exigea en 1809, il le doit à sa qualité de souverain
+qui lui permettait de faire en trois mois un général de division d'un
+colonel qui lui plaisait.</p>
+
+<p>Après ce petit mot adressé aux gens solides qui, en caressant leurs
+croix, se donnent les airs de mépriser les artistes, je reviens à ces
+âmes sublimes qui surent mépriser l'antichambre, qui sentirent avec
+force les passion les plus nobles du c&#339;ur humain, et qui, par elles,
+firent le charme de leurs contemporains.</p>
+
+<p>Nous avons vu naître, sous nos yeux, plusieurs sciences et quelques
+arts; par exemple, le goût du pittoresque dans les paysages et dans les
+jardins d'agrément, était encore inconnu du temps de Voltaire, et nos
+tristes châteaux bâtis sous Louis XV, avec leurs cours pavées et leurs
+avenues d'arbres ébranchés, en portent un triste témoignage. Il est
+assez naturel que les arts les plus délicats, ceux qui cherchent à
+plaire aux âmes les plus distinguées, soient les derniers à naître.</p>
+
+<p>Peut-être trouvera-t-on de nos jours l'art de décrire avec exactitude le
+talent de mademoiselle Mars ou celui de madame Pasta, et dans cent ans
+d'ici ces talents sublimes auront, dans la mémoire des hommes, une
+physionomie distincte.</p>
+
+<p>Si l'on parvenait à faire un portrait<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> exact et ressemblant du talent
+des grandes cantatrices, ce n'est pas seulement leur gloire particulière
+qui y gagnerait, c'est l'art lui-même qui ferait aussitôt des progrès
+immenses. De grands philosophes ont pensé que ce qui différencie du
+génie de l'homme l'instinct admirable de certains animaux, c'est la
+faculté dont jouit tout individu de l'espèce humaine de transmettre à
+ses successeurs les progrès, si peu considérables qu'ils soient, qu'il a
+fait faire à l'art, à l'industrie, au métier dont il s'est occupé toute
+sa vie. Cette transmission existe d'une manière complète pour les
+Euclide et les Lagrange; elle ne se retrouve déjà plus qu'à un certain
+point pour l'art des Raphaël, des Canova et des Morghen; pourra-t-on
+l'établir un jour pour l'art des Davide<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, des Velluti et des Fodor?
+Pour faire quelques pas, il faut oser parler nettement et sans emphase
+de l'art du chant. C'est ce que je vais essayer dans quelques pages
+d'ici.</p>
+
+<p>Avant tout, dans les beaux-arts, pour être susceptible de plaisir il
+faut sentir<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> fortement. Je ferai remarquer en passant que les gens
+renommés pour leur sagesse, dans une nation comme dans une société
+particulière, ne sont jamais choisis parmi les êtres qui ont reçu du
+ciel le don de sentir avec force. Un très petit nombre de ces êtres
+favorisés, tel qu'Aristote chez les anciens, aura reçu l'étonnante
+faculté d'analyser aujourd'hui avec une exactitude parfaite, la
+sensation puissante qui, hier, leur donnait les transports du plaisir le
+plus vif. Quant au vulgaire des philosophes, doués d'une logique
+admirable, et qui sur tous les autres objets du savoir ou des recherches
+de l'homme, leur fait éviter l'erreur, s'ils viennent à s'occuper des
+<i>beaux-arts</i>, où d'abord il faut avant tout avoir senti avec force, ils
+ne peuvent éviter le ridicule. Tel a été parmi nous le sort de
+d'Alembert et de tant d'autres qui valent moins que lui.</p>
+
+<p>Ce qui distingue les nations sous le rapport de la peinture, de la
+musique, de l'architecture, etc., c'est le plus ou moins grand nombre de
+sensations pures et spontanées que les individus même vulgaires de ces
+nations reçoivent de ces arts<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Des gens qui aimeraient
+passionnément<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> une mauvaise musique, seraient plus près du bon goût que
+des hommes sages qui aiment avec bon sens, raison et <i>modération</i>, la
+musique la plus parfaite qui fut jamais. C'est ainsi qu'un prêtre aimera
+mieux un sectateur fanatique, superstitieux et furieux du dieu <i>Fo</i>, du
+dieu <i>Apis</i>, ou de telle autre divinité ridicule, qu'un philosophe
+parfaitement raisonnable, ami avant tout du bonheur des hommes, quel que
+soit le moyen qui le procure, et qui par les lumières de son esprit sera
+arrivé à la connaissance d'un dieu unique, rémunérateur et vengeur.</p>
+
+<p>Canova racontait une petite anecdote qu'il tenait d'un de ses
+admirateurs d'Amérique. Il s'agit d'un sauvage qui, il y a quelques
+années, se trouva vis-à-vis d'une tête à perruque, à <i>Cincinnati</i>.
+Canova montrait un petit écrit de huit lignes; c'était la traduction des
+expressions d'étonnement et d'enthousiasme qui échappèrent au sauvage à
+la vue de cette tête de bois, la première imitation de la figure humaine
+qu'il eût jamais rencontrée. Ce que la modestie de Canova, le plus doux
+et le plus simple des hommes, l'empêchait d'ajouter, nous le disions
+pour lui. Un homme de goût, en voyant son groupe sublime de Vénus et
+Adonis chez M. le marquis Berio à Naples, où le grand sculpteur<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> nous
+montre la déesse agitée d'un pressentiment funeste en disant le dernier
+adieu à son amant qui part pour la chasse où il doit périr; un homme du
+goût le plus délicat, en voyant ce chef-d'&#339;uvre admirable de la grâce la
+plus divine et du sentiment le plus fin<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, exprime son admiration
+précisément dans les mêmes termes que le sauvage. C'est que dans le
+fait, l'admiration extrême de ces deux hommes, l'effet produit sur leur
+âme est absolument le même; il n'y a d'exception que dans le cas trop
+commun où l'admirateur de Canova se trouve être un pédant, qui veut
+d'abord se faire admirer. Toute la différence est dans l'<i>objet
+extérieur</i> qui excite le même degré d'admiration et de ravissement chez
+des êtres d'ailleurs si différents. Il est trop évident que les paroles
+d'admiration dans les arts ne prouvent jamais<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> que le degré de
+ravissement de l'homme qui admire et nullement le degré de mérite de la
+chose admirée.</p>
+
+<p>Lorsqu'un homme vous dit qu'il admire une grande cantatrice, madame
+Belloc ou mademoiselle Mariani (cette dernière est pour moi le plus beau
+contralto existant), la première chose dont il faut s'enquérir, c'est si
+cet homme est né dans une religion où l'on chante bien à l'église.
+Supposons l'homme le plus susceptible d'être ravi par les <i>sons</i>; s'il
+est né à Nevers, comment voulez-vous qu'il admire Davide? Il aimera
+mieux Dérivis ou Nourrit. C'est tout simple, les trois quarts des
+<i>fioriture</i> que fait Davide lui sont invisibles. L'habitant de Nevers,
+fort estimable d'ailleurs, qui dans sa ville n'a pas l'occasion
+d'entendre bien chanter quatre fois par an, sera pour Davide comme nous
+étions à Berlin pour un peintre qui, dans un morceau d'ivoire grand
+comme une pièce de vingt francs, avait représenté la bataille de
+<i>Torgau</i>, l'une des victoires du grand Frédéric. Avec nos yeux non armés
+du secours d'une loupe, nous n'y pouvions rien distinguer. La loupe qui
+manque à l'habitant de Nevers, c'est le plaisir d'avoir applaudi à
+cinquante représentations du <i>Barbier de Séville</i>, chanté par la voix
+superbe de madame Fodor. Le jeune<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> Allemand de la petite ville de Sagan,
+en Silésie, entend chanter deux fois la semaine à l'église et dans les
+rues de sa ville, de la musique écrite sans génie, si l'on veut, mais
+exécutée avec netteté et précision, qualités qui suffisent pour
+l'éducation de l'oreille. Voilà ce qui manque entièrement à l'habitant
+de Nevers, ville d'ailleurs bien plus grande et bien plus importante que
+Sagan.<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII</h3>
+
+<p class="head">CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES: HISTOIRE DE ROSSINI PAR RAPPORT AU CHANT</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">a</span>
+musique pourra se glorifier d'avoir fait en France un pas immense, le
+jour où la majorité des spectateurs répondra tout simplement pour
+justifier ses applaudissements: <i>Ce morceau me plaît</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Telle aurait
+été sans doute la réponse des Athéniens, si quelque étranger était venu
+leur demander compte des transports qu'excitaient parmi eux les
+tragédies d'Eschyle; les traités d'Aristote n'avaient pas encore ouvert
+la bouche aux gens qui n'ont rien à dire. Chez nous, au contraire, tout
+le monde aspire à donner le <i>pourquoi</i> de son enthousiasme, et l'on
+n'aurait que du mépris dans les loges de Louvois pour le spectateur qui
+répondrait avec simplicité: <i>Je sens ainsi</i>. Mais ce n'est pas tout,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
+nos malheurs vont plus loin: ces spectateurs, jugeant malgré l'absence
+du sentiment, ont créé des foules d'artistes: poëtes en vertu de La
+Harpe, ou musiciens par l'effet du Conservatoire. La société de Paris
+est remplie de ces pauvres gens qui ne peuvent offrir aux arts dans leur
+jeunesse, que les inspirations d'une âme sèche; et plus tard, que les
+soupirs d'un c&#339;ur irrité et rendu méchant par le souffle brûlant d'une
+vanité malheureuse, et le triste effet de cinq ou six chutes honteuses.
+Quelques-uns de ces pauvres artistes, découragés par le bruit constant
+des sifflets, et que je tiens réellement pour les plus malheureux des
+hommes, se font juges; ils impriment, et nous lisons dans le <i>Miroir</i>
+cette phrase amusante: <i>la voix sépulcrale de madame Pasta</i>: en fait de
+musique, c'est nier la lumière.</p>
+
+<p>Ce qui peut détruire les arts chez une nation ou les empêcher de naître,
+c'est la quantité de ces juges dont l'âme manque de sensibilité et de
+<i>folie romanesque</i>, mais qui du reste ont étudié avec l'exactitude
+mathématique et la persévérance d'un caractère froid tout ce qui a été
+dit ou écrit sur l'art malheureux qu'ils affligent de leur culte. Nous
+trouvons ici dans la nature, la réalité d'une image qui est devenue un
+lieu commun dans nos théories<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> poétiques; l'excès de la civilisation
+arrêtant les progrès des beaux-arts<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Je me refuse les applications
+odieuses de ces considérations générales, et j'arrive brusquement à
+l'histoire de Rossini. Lorsque ce grand compositeur entra dans la
+carrière (1810), de tous les beaux-arts, le chant était peut-être celui
+qui avait le plus ressenti les effets funestes d'une époque de guerres
+sublimes et de réactions cruelles. Dans la haute Italie, à Milan, à
+Brescia, à Bergame, à Venise, depuis 1797<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, on songeait à toute autre
+chose qu'à la musique et au chant. Le Conservatoire de Milan n'avait
+encore produit, en 1810, aucun sujet distingué.</p>
+
+<p>A Naples, il n'existait plus un seul de ces <i>Conservatoires</i> célèbres
+qui depuis si longtemps fournissaient à l'Europe les <i>maestri</i> et les
+chanteurs en possession de faire naître ses transports et de lui révéler
+le pouvoir de la musique. Le chant ne s'enseignait plus que dans
+quelques églises obscures; et les deux derniers hommes de<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> génie que
+Naples eût produits, les compositeurs Orgitano et Manfrocci, avaient été
+enlevés au commencement de leur carrière. Rien ne se présentait pour
+leur succéder, et l'on ne trouvait plus aux rives du Sebeto que le
+silence de la nullité ou les essais décolorés de la plus incurable
+médiocrité.</p>
+
+<p>Babini, ce grand chanteur qui est resté sans rival, avait vu Rossini;
+mais sa voix affaiblie par l'âge, n'avait pu que lui raconter les
+miracles qu'elle produisait autrefois. Crescentini brillait à
+Saint-Cloud, où il faisait commettre à Napoléon<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a> la seule étourderie
+que ce grand homme ait à se reprocher dans son gouvernement civil; mais,
+quoique chevalier de la couronne de fer, il était perdu pour l'Italie.</p>
+
+<p>Marchesi n'était plus au théâtre.</p>
+
+<p>Le sublime Pacchiarotti voyait avec larmes la décadence d'un art qui
+avait fait le charme et la gloire de sa vie. De quel mépris ne devait
+pas être inondée l'âme de ce véritable artiste, lui qui jamais ne
+s'était permis un son ou un mouvement sans le calculer sur les besoins
+<i>actuels</i> de l'âme du spectateur, le but unique de tous ses efforts,
+lorsqu'il voyait un chanteur n'avoir pour toute ambition que le mérite
+mécanique<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> de devenir le rival heureux d'un violon<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a> dans une
+variation à trente-deux biscromes<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> par mesure! L'art le plus touchant
+autrefois se change tranquillement sous nos yeux en un simple métier.
+Après les Babini, les Pacchiarotti, les Marchesi et les Crescentini,
+l'art du chant est tombé à ce point de misère qu'il n'est plus
+aujourd'hui que l'exécution <i>fidèle</i> et inanimée de la note. Voilà en
+1823 quel est le point extrême de l'habileté d'un chanteur. Mais
+l'<i>ottavino</i><a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, le gros tambour, le serpenteau des églises, ont la
+même ambition, et y arrivent à peu près avec le même succès. L'on a
+banni l'invention du moment, d'un art où les plus beaux effets
+s'obtiennent souvent par l'improvisation du chanteur; et c'est Rossini
+que j'accuse de ce grand changement.<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<p class="head">RÉVOLUTION</p>
+
+
+<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> ne réponds pas que les chapitres suivants ne soient au nombre des
+plus ennuyeux de tout l'ouvrage. J'ai réuni exprès ici tout ce que
+j'étais obligé de dire sur l'art du chant, afin qu'on pût le sauter plus
+facilement. Je dois prévenir que les discussions suivantes n'offrent
+absolument aucun intérêt aux personnes qui ne vont pas très souvent au
+théâtre Louvois.</p>
+
+<p>Nous avons vu que, par l'effet des circonstances politiques de l'Italie,
+Rossini, à son entrée dans la carrière, ne trouva qu'un très-petit
+nombre de bons chanteurs, et encore étaient-ils sur le point de quitter
+le théâtre. Malgré cet état de pauvreté et de décadence si différents de
+l'abondance et de la richesse au milieu desquelles avaient écrit les
+anciens compositeurs, Rossini suivit tout à fait dans ses premiers
+ouvrages le <i>style</i> de ses prédécesseurs; il respectait <i>les voix</i> et ne
+cherchait qu'à amener le <i>triomphe du chant</i>. Tel est le système<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> dans
+lequel sont composés <i>Demetrio e Polibio</i>, l'<i>Inganno felice</i>, la
+<i>Pietra del Paragone</i>, <i>Tancredi</i><a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, etc. Rossini avait trouvé la
+Marcolini, la Malanotte, la Manfredini, la famille Mombelli; pourquoi
+n'aurait-il pas cherché à faire triompher le chant, lui qui est si bon
+chanteur, lui qui, lorsqu'il se met au piano pour dire un de ses airs,
+semble transformer à nos yeux en génie de chanteur tout celui que nous
+lui connaissons pour l'invention des cantilènes? Il arriva un petit
+événement qui changea tout à coup la manière de voir du jeune
+compositeur, et qui donna à son génie des qualités dont l'exagération
+fait le tourment de ses admirateurs les plus sincères.</p>
+
+<p>Rossini arrive à Milan en 1814<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>, pour écrire l'<i>Aureliano in
+Palmira</i>; il y trouve Velluti qui devait chanter dans son opéra;
+Velluti, alors dans la fleur de la jeunesse et du talent, et l'un des
+plus jolis hommes de son siècle, abusait à plaisir de ses moyens
+prodigieux. Rossini n'avait jamais entendu ce grand chanteur, il écrit
+pour lui la <i>cavatine</i> de son rôle.</p>
+
+<p>A la première répétition avec l'orchestre, Velluti chante, et Rossini
+est frappé d'ad<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>miration; à la seconde répétition, Velluti commence à
+broder (<i>fiorire</i>), Rossini trouve des effets justes et admirables, il
+approuve; à la troisième répétition, la richesse de la broderie ne
+laisse presque plus apercevoir le fond de la cantilène. Arrive enfin le
+grand jour de la première représentation: la <i>cavatine</i> et tout le rôle
+de Velluti font fureur; mais à peine si Rossini peut reconnaître ce que
+chante Velluti, il n'entend plus la musique qu'il a composée; toutefois,
+le chant de Velluti est rempli de beautés et réussit merveilleusement
+auprès du public<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>, qui, après tout, n'a pas tort d'applaudir ce qui
+lui fait tant de plaisir.</p>
+
+<p>L'amour-propre du jeune compositeur fut profondément blessé; son opéra
+tombait et le soprano seul avait du succès. L'esprit vif de Rossini
+aperçut en un instant toutes les considérations qu'un tel événement
+pouvait lui suggérer.</p>
+
+<p>«C'est par un hasard heureux, se dit-il à lui-même, que Velluti se
+trouve avoir de l'esprit et du goût; mais qui m'assure que dans le
+premier théâtre pour lequel je composerai, je ne rencontrerai pas un
+autre<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> chanteur qui, avec un gosier flexible et une égale manie pour les
+<i>fioriture</i>, ne me gâtera pas ma musique de manière à la rendre
+non-seulement méconnaissable pour moi, mais encore ennuyeuse pour le
+public, ou tout au plus remarquable par quelques détails de l'exécution?
+Le danger de ma pauvre musique est d'autant plus imminent qu'il n'y a
+plus d'écoles de chant en Italie. Les théâtres se remplissent de gens
+qui ont appris la musique de quelque mauvais maître de campagne. Cette
+manière de chanter des <i>concerto</i> de <i>violon</i>, des variations sans fin,
+va détruire non-seulement le talent du chanteur, mais encore vicier le
+goût du public. Tous les chanteurs vont imiter Velluti, chacun suivant
+la portée de sa voix. Nous ne verrons plus de cantilènes simples; elles
+sembleraient pauvres et froides. Tout va changer, jusqu'à la nature des
+voix; accoutumées une fois à broder et à toujours charger une cantilène
+de grands ornements fort travaillés et étouffant l'&#339;uvre du compositeur,
+elles se trouveront bientôt avoir perdu l'habitude d'arrêter la voix et
+de filer des sons, et hors d'état par conséquent d'exécuter le chant
+<i>spianato</i> et <i>sostenuto</i>; il faut donc me hâter de changer le système
+que j'ai suivi jusqu'ici.<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span></p>
+
+<p>«Je sais chanter; tout le monde m'accorde ce talent; mes <i>fioriture</i>
+seront de bon goût; d'ailleurs je découvrirai sur-le-champ le fort et le
+faible de mes chanteurs, et je n'écrirai pour eux que ce qu'ils pourront
+exécuter. Le parti en est pris, je ne veux pas leur laisser de place
+pour ajouter la moindre <i>appoggiatura</i><a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>. Les <i>fioriture</i>, les
+agréments feront partie <i>intégrante</i> du chant, et seront <i>tous</i> écrits
+dans la partition.</p>
+
+<p>«Et quant à MM. les <i>impresari</i> qui prétendent me payer en me promettant
+pour seize à dix-huit morceaux, tous destinés aux premiers rôles, ce
+qu'on donnait jadis à mes prédécesseurs pour quatre ou six morceaux tout
+au plus, je trouve un moyen parfait de répondre à leur mauvaise
+plaisanterie; dans chaque opéra trois ou quatre grands morceaux n'auront
+de nouveau que les <i>variazioni</i> que j'écrirai moi-même. Au lieu d'être
+inventées par un mauvais chanteur, sans esprit, elles seront écrites
+avec goût et science; l'avantage sera encore tout<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> entier pour ces
+coquins d'impresari.»</p>
+
+<p>On sent bien qu'en ma qualité d'historien, je viens d'imiter Tite-Live.
+J'ai mis dans la bouche de mon héros un discours dont assurément il ne
+m'a jamais fait la confidence; mais il est impossible qu'à une époque
+quelconque des premières années de sa carrière, Rossini n'ait pas eu ce
+monologue avec lui-même; ses partitions le prouvent.</p>
+
+<p>Plus tard, à Naples, mademoiselle Colbrand n'ayant plus qu'une voix
+fatiguée à offrir à tous ses chefs-d'&#339;uvre<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, il fut obligé de fuir
+encore davantage le chant <i>spianato</i>, et de se jeter avec encore plus de
+fureur dans les <i>gorgheggi</i>, seule partie du chant dont mademoiselle
+Colbrand pût se tirer avec honneur. Un examen attentif des partitions
+écrites à Naples par Rossini prouve jusqu'où allait sa passion pour la
+prima donna; on n'y trouve plus un seul <i>cantabile spianato</i>, ni pour
+elle, ni à plus forte raison pour les autres rôles qui avant tout ne
+devaient pas éclipser le sien. Rossini ne pensait guère à la gloire; il
+est peut-être de tous les artistes celui qui y a jamais le moins songé.
+Une conséquence<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> fatale de ses complaisances pour mademoiselle Colbrand,
+c'est que ces neuf opéras, composés à Naples, perdent infiniment à être
+chantés ailleurs. De tout temps d'ailleurs, Rossini avait eu l'habitude
+de résumer ses pensées, et d'en faire des <i>cabalette</i>.</p>
+
+<p>Si mademoiselle Colbrand ne s'était trouvé qu'une portée de voix
+extraordinaire, on aurait eu la ressource, dans les théâtres où elle
+n'était pas, de transposer les rôles (<i>puntare</i>), et l'on aurait fait
+disparaître, par ce procédé simple, quelques notes appartenant au
+diapason singulier pour lequel le maestro aurait écrit. Au moyen de la
+transposition, deux bonnes cantatrices, quoique avec des voix
+différentes, peuvent souvent produire un grand effet dans le même
+rôle<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p>
+
+<p>Malheureusement il n'en est pas ainsi de la musique que Rossini a écrite
+à Naples. On n'a pas seulement à lutter avec l'<i>étendue</i> de la voix,
+mais encore avec la <i>qualité et la nature des ornements</i>, et cet
+obstacle est terrible et presque toujours insurmontable. J'en appelle à
+tout amateur qui aura lu un rôle (<i>una parte</i>) de Davide ou de la
+Colbrand.</p>
+
+<p>Ainsi Velluti à Milan, dans l'<i>Aureliano in Palmira</i>, fit naître chez
+Rossini l'idée<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> de la révolution qu'il devait exécuter plus tard, et
+mademoiselle Colbrand à Naples le força à donner à cette révolution une
+extension que je crois fatale à sa gloire. Tous les opéras écrits à
+Naples forment la seconde manière de Rossini.<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX</h3>
+
+<p class="head">TALENT SURANNÉ EN 1840</p>
+
+
+<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">'écris</span>
+le présent chapitre par un sentiment de tendre pitié pour
+plusieurs jeunes demoiselles de douze à quinze ans que je vois avec
+peine chercher à atteindre le <i>beau idéal</i> en musique au moyen du piano.
+C'est en vain qu'on a conseillé à quelques-unes d'entre elles qui
+avaient un peu de voix, d'apprendre à chanter; elles ont repoussé cet
+avis. Il suit de là que dans douze ou quinze ans elles auront en musique
+un talent aussi suranné que le peut être aujourd'hui celui de leurs
+grand'mères qui, il y a vingt ans, jouaient fort proprement sur
+l'épinette de petits airs sautillants. Se trouvant aujourd'hui des
+pianistes assez distinguées, les jeunes personnes dont je parle ont sans
+doute de belles jouissances d'orgueil; mais rien ne diffère plus au
+monde du doux plaisir que la musique doit inspirer. Les jeunes personnes
+qui ne savent que bien jouer du piano et lire la musique aussi
+rapidement qu'une page de français, ne comprennent<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> rien à toutes les
+<i>nuances</i> du chant; la partie <i>touchante</i> de la musique reste pour elles
+une terre inconnue; et, à la rapidité de la révolution qui s'opère sous
+nos yeux, dans quinze ans cette terre inconnue d'aujourd'hui sera la
+seule à la mode. On se récrie déjà sur le nombre ennuyeux des bons
+pianistes.</p>
+
+<p>Les jeunes personnes qui savent un peu de musique comprendront
+facilement que les <i>nuances</i> en partie improvisées d'après les exigences
+actuelles des spectateurs<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>, ne peuvent exister que dans le chant, et
+que ce sont ces nuances qui produisent les miracles de la musique,
+miracles que l'on prête ensuite aux instruments dans le <i>discours
+ordinaire</i>, mais qu'ils sont incapables de faire naître. Est-ce que
+jamais de la vie on a fait recommencer une sonate? Les instruments ne
+touchent guère; ils font rarement couler des larmes; en revanche, ils
+produisent le froid plaisir de l'admiration pour la difficulté vaincue,
+et par conséquent tout le monde peut applaudir un concerto. Le c&#339;ur le
+plus froid, doublé de la tête la plus méthodique et d'une patience
+allemande, réussira cent fois mieux au piano que l'âme de Pergolèse. Je
+ne crains pas de le dire, on est plus<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> musicien dans le vrai sens du
+mot, en chantant bien la romance de Blondel, de <i>Richard C&#339;ur de Lion</i>,
+qu'en exécutant, à la première vue, une grande fantaisie de Hertz ou de
+Moschelès. Si l'on chante parfaitement cette romance, on comprendra tous
+les opéras de Rossini; on sera sensible aux moindres inflexions de voix
+de mesdames Fodor et Pasta. Par le piano, poussé à quelque degré
+d'habileté que l'on veuille le supposer, on sera sensible à l'orchestre
+de Rossini et aux concertos de violon.<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI</h3>
+
+<p class="head">ROSSINI SE RÉPÈTE-T-IL PLUS QU'UN AUTRE? DÉTAILS DE CHANT</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> système des variations, <i>variazioni</i>, a souvent porté Rossini à se
+copier soi-même; comme tous les voleurs, il espérait cacher ses larcins.</p>
+
+<p>Après tout, pourquoi ne serait-il pas permis à un pauvre maestro qui
+doit composer un opéra en six semaines, malade ou non, bien ou mal
+disposé, d'user de cet expédient dans les moments où l'inspiration se
+tait? Mayer, par exemple, ou tout autre que je ne veux pas nommer, ne se
+copie pas, il est vrai, mais il nous plonge dans un sentiment d'apathie,
+suivi bientôt de l'oubli de tous les maux. Rossini, au contraire, ne
+nous donne jamais ni paix ni trêve; on peut s'impatienter à ses opéras;
+mais certes l'on n'y dort pas: que l'impression soit tout à fait
+nouvelle, ou seulement un souvenir agréable, c'est toujours du plaisir
+qui succède à du plaisir; jamais de vide comme dans le premier acte de
+la <i>Rosa bianca</i>, par exemple.</p>
+
+<p>Tout le monde convient de la fécondité<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> d'imagination de Rossini, et
+cependant quatre ou cinq journaux obscurs redisent tous les matins aux
+demi-savants que Rossini se répète, qu'il se copie, qu'il manque
+d'invention, etc., etc.; sur quoi je prends la liberté de faire les
+questions suivantes:</p>
+
+<p>1º Combien les grands maîtres d'autrefois plaçaient-ils de morceaux
+capitaux dans chacun de leurs ouvrages?</p>
+
+<p>2º A combien de ces morceaux le public faisait-il attention?</p>
+
+<p>3º Parmi ces morceaux, combien réussissaient?</p>
+
+<p>Paisiello vit peut-être applaudir quatre-vingts morceaux principaux dans
+ses cent cinquante opéras. Rossini en compterait facilement une centaine
+réellement différents dans ses trente-quatre opéras. Un sot qui voit des
+esclaves nègres pour la première fois, s'imagine que tous se
+ressemblent; les jolis airs de Rossini sont des nègres pour les sots.</p>
+
+<p>Le plus grand défaut du public de Louvois, le dernier voile qui doit
+s'abaisser devant ses yeux pour qu'il arrive à la sûreté de goût du
+public de <i>San-Carlo</i> ou de la <i>Scala</i>, c'est qu'il veut tout entendre;
+il veut pour ainsi dire <i>profiter de son argent</i>, il ne veut rien
+perdre; il faut que tout soit de la même force; il faut qu'une tragédie<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>
+soit composée en entier de mots aussi frappants que le <i>qu'il mourût!</i>
+des <i>Horaces</i> ou le <i>moi!</i> de <i>Médée</i>.</p>
+
+<p>Cette prétention est tout simplement <i>contre la nature du c&#339;ur humain</i>.
+Aucun homme <i>sensible aux arts</i> ne pourrait trouver du plaisir à trois
+morceaux sublimes qui se suivraient immédiatement.</p>
+
+<p>Il faut être juste; le grand obstacle au bon goût du public de Louvois
+vient:</p>
+
+<p>1º De la petitesse de la salle;</p>
+
+<p>2º Du trop grand degré de lumière;</p>
+
+<p>3º De l'absence des loges séparées.</p>
+
+<p>L'enthousiasme, dans une salle <i>petite</i>, conduit bientôt à un état
+nerveux et pénible<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p>
+
+<p>J'en suis fâché, parce que cela choque nos idées de convenances; mais
+l'âme humaine à besoin de quatre minutes de conversation à mi-voix pour
+se délasser d'un duetto sublime, et être capable de trouver du plaisir à
+l'air qui va suivre.</p>
+
+<p>Ce n'est jamais impunément, dans les arts comme en politique, que l'on
+choque la nature des choses. La vanité peut faire tenir encore pendant
+dix ans aux usages que j'attaque, et persuader aux gens que parler à
+l'opéra, c'est se déclarer soi-même un amateur peu passionné.
+Qu'arrivera-t-il<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span> du silence scrupuleux et de l'attention <i>continue</i>?
+Que moins de gens s'amuseront à Louvois. Les spectateurs exclus par le
+malaise <i>physique</i>, seront justement ceux qui sont le plus faits pour
+goûter la volupté d'un beau <i>chant</i> et toutes les finesses de la
+musique. A Louvois, un opéra qui n'a que six morceaux, tous très beaux,
+va aux nues; si ces six morceaux sublimes sont entourés de sept ou huit
+morceaux inférieurs, lesquels, si les pédants n'existaient pas, nous
+délasseraient et <i>augmenteraient nos plaisirs</i>, l'opéra n'a pas de
+succès. Le public ne veut pas prendre sur lui de ne s'intéresser qu'à ce
+qui est intéressant; car alors il faudrait, à la première
+représentation, qu'il jugeât tout seul comme un grand garçon.</p>
+
+<p>Les premières fois que l'on ouvre les partitions de Rossini, l'on dirait
+que les difficultés que présente l'exécution du chant condamnent ces
+partitions à n'avoir qu'un petit nombre d'interprètes; mais l'on
+aperçoit bientôt que cette musique offre la réunion de tant de moyens de
+plaire<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a> que, même exécutée avec la moitié seulement des ornements que
+Rossini y a placés, ou avec les mêmes <i>fioriture</i> arrangées d'une
+manière différente, elle plaît encore.<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> Un chanteur médiocre, pourvu
+qu'il ait de <i>l'agilité</i>, pourra toujours exécuter avec succès <i>pour
+Rossini</i>, un morceau de ce maître. L'agrément séduisant de la cantilène
+qui n'est jamais dure ni violente <i>par excès de force</i>; la vivacité; le
+rhythme suave des accompagnements produisent par eux-mêmes un tel
+sentiment de plaisir, que quelques modifications que le chanteur soit
+obligé, par l'impuissance de sa voix, de faire subir aux <i>agréments</i> des
+chants de Rossini, sa musique, quoique ainsi mutilée, produit toujours
+un effet piquant et fort agréable. Il n'en allait pas ainsi autrefois du
+temps des Aprile et des Gabrielli<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>, lorsque le maestro donnait dans
+ses airs tout l'espace possible au chanteur, et lui fournissait à chaque
+instant l'occasion de faire valoir son talent. Si le chanteur était
+médiocre et n'avait que de l'agilité, qualité qui est loin de suffire
+pour atteindre à la perfection du chant, l'air et le chanteur faisaient
+<i>fiasco</i>.</p>
+
+<p>On pourra dire: Si Rossini avait trouvé en 1814 un grand nombre de bons
+chanteurs, eût-il pensé à la révolution qu'il a faite, eût-il introduit
+le système de tout écrire?<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span></p>
+
+<p>Son amour-propre y eût peut-être songé, mais celui des chanteurs s'y fût
+vivement opposé; voyez de nos jours Velluti qui ne veut pas chanter sa
+musique.</p>
+
+<p>On ira plus loin, on dira: Lequel des deux systèmes est préférable? Je
+réponds: L'ancien système un peu modernisé. Il ne faudrait pas, ce me
+semble, écrire tous les agréments, mais il faudrait restreindre la
+liberté du chanteur. Il n'est pas bien que Velluti chante la cavatine de
+l'<i>Aureliano</i> de manière à ce qu'elle soit à grand'peine reconnue de
+l'auteur lui-même; c'est alors Velluti qui est l'auteur véritable des
+airs qu'il chante, et il vaut mieux conserver séparés deux arts si
+différents.<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII</h3>
+
+<p class="head">DÉTAILS DE LA RÉVOLUTION OPÉRÉE PAR ROSSINI</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> <i>beau chant</i> commença en 1680 avec Pistocchi; Bernacchi, son élève,
+lui fit faire d'immenses progrès (1720). La perfection de cet art a été
+en 1778 sous Pacchiarotti. Depuis l'on n'a plus fait de soprani et il
+est tombé.</p>
+
+<p>Millico, Aprile, Farinelli, Pacchiarotti, Ansani, Babini, Marchesi,
+durent leur gloire à ce système des anciens compositeurs, qui dans
+certaines parties de l'opéra ne leur donnaient presque qu'un
+<i>canevas</i><a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>; et il n'est pas un, peut-être, de ces grands chanteurs à
+qui ses contemporains n'aient été redevables du talent de deux ou trois
+cantatrices excellentes. L'histoire des Gabrielli, de De'Amicis, des
+Banti, des Todi, nous donne les noms des soprani célèbres<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> qui leur
+montrèrent le grand art de conduire la voix.</p>
+
+<p>Plusieurs des premières cantatrices de l'époque actuelle, doivent leur
+talent à Velluti (mademoiselle Colbrand, par exemple).</p>
+
+<p>C'était surtout dans l'exécution du <i>largo</i> et du <i>cantabile spianato</i>
+que brillaient les talents des soprani et de leurs élèves. Nous avons un
+bel exemple de ce genre de chant dans la prière de <i>Romeo</i>. Or voilà
+précisément l'espèce de cantilènes que Rossini a soigneusement bannie de
+ses opéras, depuis son arrivée à Naples, et depuis qu'il a adopté ce
+qu'on appelle en Italie, sa <i>seconde manière</i>. Un chanteur travaillait
+jadis six ou huit ans pour parvenir à chanter le <i>largo</i>, et la patience
+de Bernacchi est célèbre dans l'histoire de l'art. Arrivé une fois à ce
+point de perfection, de pureté et de <i>douceur de son</i> nécessaire en 1750
+pour bien chanter, il n'avait plus qu'à recueillir, sa réputation et sa
+fortune étaient faites. Depuis Rossini, personne ne songe à chanter bien
+ou mal un <i>largo</i>, et si l'on présentait un de ces morceaux au public,
+je vois d'ici certain mot relatif au diable et à son enterrement qui se
+trouverait sur toutes les lèvres; le public croirait mourir d'ennui:
+c'est tout simplement qu'on lui parle une langue étrangère<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> qu'il croit
+savoir, mais que dans le fait il a besoin d'apprendre.</p>
+
+<p>Le chant ancien touchait l'âme, mais quelquefois pouvait paraître
+languissant. Le chant de Rossini plaît à l'esprit et jamais n'ennuie. Il
+est cent fois moins difficile d'acquérir le talent de bien chanter un
+grand <i>rondo</i> de Rossini, celui de la <i>Donna del Lago</i> par exemple, que
+celui qu'il faut pour bien chanter un grand air de Sacchini.</p>
+
+<p>Les nuances pour les tenues de voix, le chant de <i>portamento</i><a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>, l'art
+de modérer la voix pour la faire monter également sur toutes les notes
+dans le chant <i>legato</i>, l'art de reprendre la respiration d'une manière
+insensible et sans rompre le long période vocal des airs de l'ancienne
+école, composaient autrefois la partie la plus difficile et la plus
+nécessaire de l'exécution. L'agilité plus ou moins brillante de l'organe
+ne servait que pour les <i>gorgheggi</i>, c'est-à-dire, n'était employée que
+pour le luxe, que pour l'apparat, en un mot que pour ce qui brillait, et
+jamais pour ce qui faisait<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> les délices du c&#339;ur. Il y avait à la fin de
+chaque air, à la <i>cadenza</i>, vingt mesures destinées uniquement à faire
+briller le gosier du chanteur, à faire des <i>gorgheggi</i>.</p>
+
+<p>Les amis les plus sincères de Rossini reprochent avec raison, à la
+révolution qu'il a opérée en musique, d'avoir resserré les limites du
+chant, d'avoir <i>diminué</i> les qualités <i>touchantes</i> de ce bel art;
+d'avoir rendu inutiles aux chanteurs certains exercices, desquels
+dérivaient ensuite ces <i>transports de folie</i> et de bonheur si fréquents
+dans l'histoire de Pacchiarotti et de la musique ancienne, et si rares
+aujourd'hui. Ces miracles provenaient <i>du pouvoir de la voix</i>.</p>
+
+<p>La révolution rossinienne a tué l'originalité des chanteurs. A quoi bon
+pour ceux-ci se donner des peines infinies pour parvenir à rendre
+sensibles au public, 1º les qualités <i>individuelles</i> et <i>natives</i> de
+leurs voix; 2<sup>e</sup> l'expression particulière que leur manière de sentir
+peut lui donner? Ils sont condamnés à ne jamais trouver dans les opéras
+de Rossini ou de ses imitateurs, une seule occasion de montrer au
+public, ces qualités dont l'acquisition leur coûtera des années entières
+de travaux assidus. D'ailleurs, l'habitude de trouver tout inventé, tout
+écrit, dans la musique qu'ils doivent chanter, leur ôte tout esprit
+d'invention et les rend paresseux. Les compositeurs ne<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> leur demandent
+plus avec leurs partitions actuelles qu'une exécution pour ainsi dire
+<i>matérielle</i> et <i>instrumentale</i>. Le <i>lasciatemi fare</i> (je me charge de
+tout) de Rossini avec ses chanteurs, en est venu à ce point que ceux-ci
+n'ont plus même la faculté de composer le <i>point d'orgue</i>; presque
+toujours ils trouvent que Rossini l'a brodé à sa manière.</p>
+
+<p>Autrefois les Babini, les Marchesi, les Pacchiarotti, inventaient les
+ornements compliqués, surtout ils appliquaient, suivant l'inspiration de
+leur talent <i>et de leur âme</i>, les ornements les plus simples, tels que
+les <i>appoggiature</i>, le <i>grupetti</i>, les <i>mordenti</i>, etc.; toute la parure
+du chant (<i>i vezzi melodici del canto</i>), comme disait Pacchiarotti
+(Padoue, 1816), appartenait de droit au chanteur. Crescentini donnait à
+sa voix et à ses inflexions une teinte vague et générale de
+<i>contentement</i> dans l'air: <i>ombra adorata, aspetta</i>; il lui semblait <i>au
+moment où il chantait</i> que tel devait être le sentiment d'un amant
+passionné qui va rejoindre ce qu'il aime. Velluti, qui comprend la
+situation d'une manière différente, y met de la mélancolie et une
+réflexion triste sur le sort commun des deux amants. Jamais un maestro
+quelque habile que vous veuillez le supposer, n'arriverait à noter
+exactement l'<i>infiniment<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> petit</i>, qui forme la perfection du chant dans
+cet air de Crescentini, infiniment petit qui change d'ailleurs suivant
+l'état de la voix du chanteur, et le degré d'enthousiasme et d'illusion
+dont il est animé. Un jour, il est disposé à exécuter des ornements
+remplis de mollesse et de <i>morbidezza</i>; un autre jour, ce sont des
+<i>gorgheggi</i> pleins de force et d'énergie qui lui viennent en entrant en
+scène. Pour atteindre à la perfection du chant, il faut qu'il cède aux
+inspirations du moment. Un grand chanteur est un être essentiellement
+nerveux. C'est le tempérament contraire qu'il faut pour bien jouer du
+violon<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>; enfin le maestro ne doit pas écrire tous les agréments, car
+il faut une connaissance intime et parfaite de la voix à employer, qui
+ne se rencontre guère que chez l'artiste qui la possède et<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> qui a passé
+vingt ans de sa vie à l'étudier et à l'assouplir<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. Un agrément, je ne
+dirai pas mal exécuté, mais exécuté mollement, sans <i>brio</i>, détruit le
+charme en un clin d'&#339;il. Vous étiez au ciel, vous retombez dans une loge
+d'opéra, et quelquefois dans une classe de chant.<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII</h3>
+
+<p class="head">EXCUSES.&mdash;ORIGINALITÉ DES VOIX, EFFACÉE PAR ROSSINI</p>
+
+
+<p><span class="lettre">R</span><span class="smcap">ien</span>
+n'étant si futile que la musique, je sens bien qu'il est fort
+possible que le lecteur se scandalise de me voir faire gravement un
+nombre infini de petites remarques, ou raconter quelques anecdotes sans
+chute piquante, et d'ailleurs surchargées de ces grands mots de <i>beau
+idéal</i>, de <i>bonheur</i>, de <i>sublime</i>, de <i>sensibilité</i>, que je prodigue
+trop.</p>
+
+<p>Ce manque d'intérêt sérieux me plaît dans la musique; je suis las des
+intérêts sérieux, et je regrette le temps où les colonels faisaient de
+la tapisserie, et où l'on jouait au bilboquet dans les salons. J'ai vu
+mon siècle, il est avant tout <i>menteur</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>; d'après cette idée, si j'ai
+eu un soin constant, c'est de ne rien <i>exagérer par le style</i>, et
+d'éviter avant tout d'obtenir quelque effet par une suite de
+con<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>sidérations et d'images d'une chaleur un peu forcée, et qui font
+dire à la fin de la période: Voilà une belle page. D'abord, entré fort
+tard dans le champ de la littérature, le ciel m'a tout à fait refusé le
+talent de parer une idée et d'exagérer avec grâce; ensuite, à mes yeux,
+il n'y a rien de pis que l'exagération dans les intérêts tendres de la
+vie. On obtient un effet d'un moment qui, un quart d'heure après, crée
+un sentiment de répugnance; et le lendemain on ne reprend pas le livre;
+on se dirait presque: Je n'ai pas assez de vivacité dans le c&#339;ur
+aujourd'hui (<i>high spirits</i>) pour me plaire à être trompé avec esprit.
+Ce n'est pas, ce me semble, pour donner des jouissances dans les moments
+où l'âme est pleine de feu et de bonheur que sont faits les beaux-arts;
+alors on n'a que faire de leur secours, et il n'y a qu'un sot qui ouvre
+un livre quand il est heureux. La tâche des beaux-arts est de bien plus
+longue durée, et bien mieux calculée sur les chances ordinaires de la
+vie. Les beaux-arts sont faits pour consoler. C'est quand l'âme a des
+regrets, c'est durant les premières tristesses des jours d'automne de la
+vie, c'est quand on voit la méfiance s'élever comme un fantôme funeste
+derrière chaque haie de la campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la
+musique.<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p>
+
+<p>Or, ce que l'on abhorre le plus dans cette situation de l'âme, c'est
+l'exagération. Partout où j'ai rencontré une idée susceptible de donner
+une période à chute brillante, j'ai <i>diminué</i> ce qui me semble la
+vérité, pour que le petit plaisir du moment ne causât pas méfiance et
+dégoût un quart d'heure après. Une femme d'un esprit délicat qui venait
+de perdre un ami intime, osait dire, avec toute la liberté du discours
+familier, à un ami qui lui restait: L'esprit de monsieur un tel était
+pour moi, lorsque j'avais du chagrin, comme ces bons sophas de velours,
+bien élastiques, où dans les moments de fatigue l'on a tant de plaisir à
+se placer bien à son aise. Voilà un peu le genre de plaisir et de
+consolation que j'ai trouvé dans la musique. Cet art donne des regrets
+tendres en procurant la <i>vue du bonheur</i>; et faire voir le bonheur,
+quoique en songe, c'est presque donner de l'espérance. J'ai vingt fois
+quitté les livres d'un des hommes rares que la France ait produits, je
+me disais: Ce n'est qu'un rhéteur. N'ayant pas la plus petite étincelle
+de sa rare éloquence, j'ai surtout cherché à éviter le défaut qui me
+rend Rousseau illisible<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>. Mais revenons<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> à cet art charmant pour
+lequel il a écrit des pages brûlantes.</p>
+
+<p>Les dilettanti passionnés, nés du temps de Rossini, et pour ainsi dire
+fils de la révolution qu'il a faite, me permettront de leur raconter les
+avantages qui dérivaient pour l'expression, c'est-à-dire, en d'autres
+termes, pour le plaisir du spectateur, du respect pour les droits des
+chanteurs dignes de ce nom.</p>
+
+<p>Les voix humaines n'ont pas moins de diversités entre elles que les
+physionomies. Ces diversités, que nous trouvons dans les voix <i>parlées</i>,
+deviennent cent fois plus frappantes encore dans les voix qui chantent.</p>
+
+<p>Le lecteur a-t-il jamais fait attention au son de voix de mademoiselle
+Mars? Où trouver une voix chantante qui tienne la centième partie des
+miracles que promet cette voix lorsqu'elle nous dit un mot tendre de
+Marivaux?</p>
+
+<p>L'attendrissement, l'étonnement, la terreur, etc., vont produire des
+changements différents dans les voix de ces trois femmes avec lesquelles
+nous parlons musique; et <i>l'attendrissement</i>, par exemple, dans une de
+ces voix, qui en parlant n'a rien de fort<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> remarquable, va produire une
+espèce de son délicieux, et qui, en un clin d'&#339;il, par un effet
+électrique et nerveux disposera tout un auditoire à la mélancolie. Avec
+le système de Rossini, cette variété, cette nuance particulière des voix
+ne paraîtra jamais. Toutes les voix chantent plus ou moins bien la même
+musique; voilà tout: donc l'art est <i>appauvri</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p>
+
+<p>Toutes les voix ont dans leur son naturel (dans leur <i>metallo</i>) une
+correspondance plus ou moins manifeste avec l'expression de tel ou tel
+sentiment. J'entends par <i>metallo</i> le <i>timbre</i> d'une voix, sa qualité
+native, laquelle est tout à fait indépendante du talent que le chanteur
+qui emploie cette voix peut avoir ou ne pas avoir.</p>
+
+<p>Une voix pure ou voilée, faible ou forte, pleine ou <i>sottile</i>, criarde
+ou à sourdines<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, possède en soi des éléments naturels d'expressions
+diverses, et par elles-mêmes plus ou moins agréables.</p>
+
+<p>Pourvu qu'une voix soit juste et puisse soutenir le son d'une manière
+ferme, on peut avancer qu'on trouvera tôt ou tard le moyen de la rendre
+agréable, au moins pour quelques instants. Il suffit que le<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> compositeur
+veuille bien se donner la peine de trouver une cantilène dans les
+intervalles <i>expressifs</i> de cette voix. Il faut d'abord <i>que la
+situation</i> donnée par le poëte ne soit pas contraire à la qualité native
+de cette voix. Est-elle douce, tendre, touchante; si la situation est
+impérieuse et forte comme celles du rôle de l'<i>Elisabeth</i> de Rossini, il
+est évident que la voix dont nous parlons, ne trouvera jamais l'occasion
+de briller et de faire plaisir. Tout le talent possible, toute la
+sensibilité que peut avoir un chanteur, ne font rien au <i>metallo</i> de sa
+voix. On n'arrive aux miracles dans cet art qu'autant qu'une voix
+assouplie par de longues études trouve une situation qui requiert
+précisément le <i>metallo</i> (la nuance d'expression native, le timbre)
+qu'elle possède. C'est parce que toutes ces circonstances, si difficiles
+à réunir qu'on ne peut en quelque sorte jamais les prévoir, se
+rencontraient pour son bonheur, que le public de <i>la Scala</i> faisait
+répéter <i>cinq fois de suite</i> le même air à Pacchiarotti<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<p>Une fois l'originalité des voix admise, on voit paraître pour les
+compositeurs<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> le devoir de tirer parti des qualités <i>natives</i> de chaque
+voix, et par conséquent d'éviter ses inconvénients. Quel maestro serait
+assez peu adroit pour confier à madame Fodor un récitatif passionné, ou
+à madame Pasta un air surchargé de petits ornements rapides et
+brillants? De là vient l'usage si commun en Italie pour les chanteurs du
+second ordre<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> de voyager avec des airs appelés <i>di baule</i> (de bagage,
+qu'on porte avec soi comme un vêtement). Quelque musique qu'un maestro
+compose et donne à chanter à ces artistes du second ordre, ils trouvent
+toujours le secret d'y placer, en tout ou en partie, leurs airs de
+<i>baule</i>, ce qui fait un sujet éternel de plaisanterie dans les théâtres
+d'Italie.</p>
+
+<p>Toutefois, par cette pratique, ces chanteurs peu habiles atteignent le
+grand but de tous les arts: <i>ils font plaisir</i>. Voyez-vous la distance
+immense où nous sommes de notre orchestre de Louvois, et du système
+actuel de la musique dans cette salle?</p>
+
+<p>Par l'effet d'un simple changement dans le mouvement, la phrase
+principale d'un air peut présenter un sens presque entièrement
+différent. Telle phrase qui peignait la fureur n'exprimera plus que le
+dédain,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> et cependant, malgré ce changement dans l'expression, la voix
+du pauvre chanteur, accoutumé à cette phrase, la chantera encore fort
+bien, et de manière à faire grand plaisir. C'est que cette phrase
+principale s'accorde mieux que toute autre: 1º avec les qualités
+<i>natives</i> de la voix du chanteur; 2º avec le genre de sensibilité qu'il
+tient de la nature; 3º enfin, avec le degré d'habileté qu'il a pu
+acquérir dans les Conservatoires. Par ce système, l'on n'a jamais de
+chant <i>stentato</i> (forcé); c'est le grand défaut du chant de Feydeau, qui
+toutefois est de quarante ans moins barbare que celui du grand Opéra.</p>
+
+<p>On voit que l'on peut être chanteur du premier ordre et ne pas savoir
+lire la musique. Le talent de lire est un talent tout à fait
+différent<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, et qui ne requiert que de la patience et un caractère
+méthodique et froid.</p>
+
+<p>Un seul opéra, quelquefois un seul air, fait, en Italie, la fortune d'un
+chanteur médiocre; celle d'un artiste du premier ordre tenait, avant
+Rossini, à dix ou douze airs tout au plus. L'art du chant est si
+délicat, le plaisir tient à si peu de chose,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> qu'un chanteur n'aura
+jamais de succès véritable qu'autant qu'il réunira dans un air toutes
+les convenances que nous avons indiquées plusieurs fois. Rien n'est donc
+mieux calculé pour le plaisir des spectateurs que les airs <i>di baule</i>.
+On peut suivre de l'&#339;il la vérité de ce principe jusque dans l'art
+théâtral; avec combien de rôles mademoiselle Mars et Talma ont-ils fait
+leur réputation? Le système des airs <i>di baule</i> est fort bien inventé,
+non-seulement par rapport à la médiocrité naturelle des talents dans un
+art si difficile, mais aussi par rapport à l'extrême médiocrité des
+ressources de beaucoup de petites villes d'Italie qui, malgré la
+pauvreté de leur budget, ne laissent pas d'avoir chaque année deux ou
+trois opéras très passables au moyen des airs <i>di baule</i>, et de la
+réunion de deux ou trois chanteurs médiocres qui chantent fort bien un
+air ou deux chacun<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<p>Dès que le maestro oublie d'avoir égard au <i>metallo</i> des voix de ses
+chanteurs (aux qualités natives de leurs voix), au genre de sensibilité
+qu'ils portent dans leurs rôles, au degré de talent qu'ils ont acquis<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
+comme chanteurs (à la <i>bravura</i>), il court le risque presque certain
+d'arriver, après tous ses efforts, à un opéra chanté correctement, mais
+qui ne fera de plaisir à personne.</p>
+
+<p>Supposons un chanteur qui ne puisse exécuter que d'une manière forcée
+(<i>stentata</i>) les <i>volate</i>, les <i>arpeggi</i>, les <i>salti</i> descendants; si le
+compositeur n'évite pas avec le plus grand soin ces moyens de mélodie,
+ses chants dans l'exécution peuvent arriver à ce point de ridicule,
+d'exprimer tout le contraire de ce qu'il aura voulu dire. Si l'on veut
+me passer un peu de simplicité dans l'expression et même dans les idées,
+je vais expliquer fort clairement ma pensée. Pour représenter aux yeux
+de l'âme la chute rapide et non interrompue des eaux du ciel, ou l'ordre
+qu'un despote de l'Orient donne à l'un de ses esclaves de disparaître à
+l'instant de sa présence, le maestro aura orné sa cantilène d'une
+<i>volata discendente</i>; rien de mieux dans la partition. Arrive le grand
+jour de la première représentation et le chanteur malhabile, au lieu de
+nous présenter l'idée d'un roi tout puissant qui donne un ordre
+respecté, fera penser toute une salle à la fois à la colère risible d'un
+vieux procureur bègue, se mettant en fureur au fond de son étude. S'il
+ne tombe pas jusqu'à ce degré de ridicule,<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> du moins sa <i>volata</i> étant
+mal exécutée, l'idée de <i>rapidité</i> ne s'offrira pas à l'auditeur, et
+l'ordre terrible du despote qui veut que l'on disparaisse à l'instant de
+sa présence, ne sera plus qu'une invitation fort modérée de quitter la
+cour quand cela sera commode au personnage exilé. Je prie de remarquer
+qu'il n'est pas un seul des ornements exécutés par la voix de Velluti,
+sur lequel on ne puisse établir un raisonnement analogue. A chaque
+instant, loin de l'Italie, je vois dire à la musique de Rossini presque
+le contraire de ce qu'il a voulu exprimer; c'est que sa partition a
+forcé le chanteur à faire tel ou tel ornement auquel souvent sa voix ne
+peut pas atteindre. Alors je n'entends qu'à demi ou aux trois quarts
+telle cantilène de Rossini que j'ai dans l'oreille. On sent que le
+système de la musique ancienne ne créait pas la possibilité d'un tel
+inconvénient. Après l'obstacle facile à éviter de quelques sons
+extrêmement élevés (obstacle provenant de la voix extraordinaire de
+l'artiste pour qui le compositeur avait écrit), les chanteurs se
+trouvaient tout à fait les maîtres de faire usage des seuls ornements de
+l'effet desquels ils étaient sûrs; et rien ne les empêchait de présenter
+à l'admiration du spectateur les beautés individuelles de leur voix et
+de leur talent.<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span></p>
+
+<p>Quelque dilettante instruit et qui se sera donné le plaisir d'étudier
+les voix des chanteurs qui ont paru dans les neuf opéras écrits à Naples
+par Rossini, m'objectera que souvent ce maître n'a pas tiré parti de
+tous les avantages que présentait le genre de voix particulier à chacun
+d'eux. Je n'ai rien à répondre, si ce n'est qu'apparemment le
+compositeur était amoureux de sa <i>prima donna</i>, et ne voulait pas
+qu'elle fût éclipsée.</p>
+
+<p>A cette exception près, le chant de Rossini dans ses opéras de Naples
+est la biographie non-seulement de la voix de mademoiselle Colbrand,
+mais encore de celles de Nozzari, de Davide, de madame Pisaroni, etc. On
+voit dans ces partitions que tous les ornements que les chanteurs
+pouvaient autrefois appliquer <i>ad libitum</i>, sont devenus parties
+constitutives, nécessaires et <i>indispensables</i> des chants de Rossini:
+or, comment parvenir à rendre ces chants, lorsque le chanteur n'a pas
+dans la voix le même genre de facilité que Nozzari ou Davide?</p>
+
+<p>Les opéras de la seconde manière de Rossini ne sont jamais ennuyeux
+comme un opéra <i>vide</i> de Mayer, par exemple; mais ils ne produisent
+l'effet enchanteur qu'ils obtinrent à Naples que quand, par hasard, ils
+rencontrent un chanteur qui a précisé<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>ment dans la voix <i>le même genre
+d'agréments et de facilité</i> que l'artiste pour lequel le rôle a été
+écrit.</p>
+
+<p>On voit comment tel opéra qui a eu un succès fou à Naples peut sembler
+fort ennuyeux à Louvois. Les deux publics ont raison; et il n'est point
+nécessaire d'aller chercher bien loin des causes métaphysiques pour cet
+effet tout simple. Le tort est tout entier aux directeurs. Quoi de plus
+impertinent, par exemple, que la dernière reprise, des <i>Horaces</i>? En
+Italie, on eût demandé les directeurs du théâtre, et ils auraient paru
+sur la scène pour être sifflés en leur nom<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
+
+<p>Quel que soit le système adopté par Rossini, à force de génie,
+d'imagination et de <i>rapidité</i>, il n'est jamais ennuyeux; mais
+figurez-vous le singulier effet de la musique de ses imitateurs
+lorsqu'elle vient à être jouée dans un autre théâtre que celui pour
+lequel ils ont travaillé. Ainsi que la musique de Rossini, elle est
+presque entièrement tissue avec les agréments qu'exécutent bien les
+chanteurs pour lesquels ils ont écrit, agréments desquels ils ont fait
+des motifs. Ces motifs étant mal exécutés par des chanteurs dont la voix
+s'y refuse,<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> on arrive à ce degré de médiocrité intolérable dans les
+beaux-arts et dans la musique plus que partout ailleurs.</p>
+
+<p>Il va sans dire que toutes ces critiques du système de Rossini ne
+s'appliquent nullement aux temps heureux où il écrivait:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ecco pietosa!...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Di tanti palpiti,...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pien di contento il seno;...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Non è ver mio ben, ch'io mora...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Se tu m'ami, o mia regina, etc.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce qu'il y a d'affreux, c'est que s'il eût continué à marcher dans la
+même route, probablement il eût fait encore mieux que ces airs sublimes.
+Il est un peu revenu vers le temps de sa jeunesse dans quelques airs de
+la <i>Donna del Lago</i>; il a été vraiment <i>ossianique</i>. Mais cet opéra est
+beaucoup plus épique que dramatique.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de répéter que Velluti, le prince des chanteurs actuels,
+tout en exécutant les difficultés les plus étonnantes, abuse souvent de
+ses moyens au point d'opprimer les chants du maestro, et de les rendre
+fort difficiles à reconnaître? Jamais Velluti ne donne le plaisir
+d'entendre un chant simple. Il ne chante presque jamais la musique de
+Rossini. Velluti veut avant tout voir des transports<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> d'admiration dans
+la salle; il y est accoutumé. Or, il ne peut pas, par exemple, exécuter
+les <i>scale in giù</i> (les gammes en montant), ornement si facile à
+mademoiselle Colbrand et si prodigué pour elle. Il suit de là que toute
+la musique écrite pour mademoiselle Colbrand ou ne peut être exécutée
+par Velluti, ou ne produirait qu'un effet médiocre, et n'aurait pour
+tout résultat qu'un succès d'estime.<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV</h3>
+
+<p class="head">QUALITÉ DE LA VOIX</p>
+
+
+<p><span class="lettre">U</span><span class="smcap">n</span>
+cor de chasse s'entend dans les montagnes d'Écosse, bien au delà de
+la portée de la voix de l'homme. Voilà le seul rapport sous lequel l'art
+soit parvenu à surpasser la nature, la <i>force du son</i>. Sous le rapport
+bien autrement important de l'accentuation et de l'agrément, la voix de
+l'homme est encore supérieure à tous les instruments, et l'on peut même
+dire que les instruments ne plaisent qu'à proportion qu'ils parviennent
+à se rapprocher de la voix humaine.</p>
+
+<p>Il me semble, que si dans un moment de tranquillité pensive et de douce
+mélancolie, nous voulons interroger notre âme avec soin, nous y lirons
+que le charme de la voix provient de deux causes:</p>
+
+<p>1º La teinte de passion, qu'il est impossible qu'une voix ne porte pas
+dans ce qu'elle chante. La voix des cantatrices les plus froides,
+mesdames Camporesi, Fodor, Festa, etc., exprime toujours, à défaut
+d'autre sentiment, une certaine<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span> joie vague. Je ne cite pas madame
+Catalani; sa voix miraculeuse produit cette sorte d'impression qui
+remplit l'âme à l'aspect d'un prodige. Ce trouble de notre c&#339;ur nous
+empêche d'abord d'apercevoir la belle et noble impassibilité de cette
+cantatrice unique. On peut se figurer, par plaisir, la voix de madame
+Catalani réunie à l'âme passionnée et au talent dramatique de madame
+Pasta. En suivant un instant ce roman, on trouvera des regrets, mais en
+revanche on restera convaincu que la musique est le plus puissant des
+beaux-arts<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<p>2º Le second avantage de la voix, c'est la parole; elle indique à
+l'imagination des auditeurs le genre d'images qu'ils doivent se figurer.</p>
+
+<p>Si la voix humaine, comparée aux instruments, a moins de force, elle
+possède à un degré bien autrement parfait le pouvoir de graduer les
+sons.</p>
+
+<p>La variété des inflexions, c'est-à-dire, l'impossibilité pour la voix,
+d'être <i>sans passion</i>, l'emporte de beaucoup à mes yeux sur l'avantage
+de prononcer des paroles.<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p>
+
+<p>Les mauvais vers qui forment un air italien, d'abord, par l'effet des
+répétitions de paroles, ne sont pas entendus comme vers; c'est de la
+prose qui arrive à l'oreille des spectateurs<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>: ensuite ce ne sont pas
+les mots les plus forts, tels que <i>je vous hais à la mort</i>, ou <i>je vous
+aime à la folie</i>, qui font la beauté d'un vers; ce sont les <i>nuances</i>,
+soit dans la position des mots, soit dans les paroles elles-mêmes, qui
+<i>prouvent</i> la vérité de la passion et qui réveillent notre sympathie:
+or, les nuances ne peuvent pas être admises, faute de place, dans les
+cinquante ou soixante mots qui forment un air italien; donc les paroles
+ne peuvent jamais être qu'un simple <i>canevas</i>; c'est la musique qui se
+charge de le couvrir de brillantes couleurs.</p>
+
+<p>Exigez-vous une nouvelle preuve que les paroles ne sont dans la musique
+que pour y remplir des fonctions très secondaires, et pour n'y servir en
+quelque sorte que comme <i>étiquettes du sentiment</i>? Voyez un air chanté
+avec l'accent de la passion, par madame Belloc ou mademoiselle Pisaroni,
+et le même air chanté un instant après par quelque savante serinette du
+Nord. La chanteuse froide prononcera les<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> mêmes paroles: <i>io fremo</i>,
+<i>mio ben</i>, <i>morir mi sento</i>; le tout sans dissiper la glace qui pèse sur
+nos c&#339;urs.</p>
+
+<p>Une fois que nous avons saisi deux ou trois mots qui nous apprennent que
+le héros est au désespoir, ou au comble du bonheur, fort peu importe que
+nous entendions bien distinctement les paroles du reste de l'air;
+l'essentiel, c'est qu'elles soient chantées avec l'accent de la passion.
+De là vient qu'on assiste avec un sensible plaisir à un opéra bien
+chanté, quoique les paroles soient dans une langue étrangère; il suffit
+qu'une personne de la loge vous donne le <i>mot</i> des principaux airs.
+C'est ainsi que l'on peut voir avec plaisir un excellent acteur tragique
+jouant dans une langue dont on comprend à peine quelques paroles. Je
+conclurai de ces observations que l'<i>accent</i> des paroles a beaucoup plus
+d'importance en musique que les paroles elles-mêmes.</p>
+
+<p>L'expression est le premier mérite d'un chanteur.</p>
+
+<p>Tous les succès que l'on peut obtenir dans l'art du chant, sans ce genre
+de mérite ou avec une faible part d'expression, sont de peu de durée, ou
+peuvent se rapporter à une partialité accidentelle de la part des
+spectateurs, et qui provient de quelque cause étrangère à l'art: la
+beauté d'une<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> actrice, ses bons sentiments politiques, etc.</p>
+
+<p>On cite en Italie des prophéties singulières, et dont l'accomplissement
+a été ponctuel. Un amateur de Naples parlant de deux cantatrices, l'une
+portée aux nues par le public, l'autre à peine tolérée, s'écria au
+milieu du parterre de San-Carlo, dans un de ces mouvements d'indignation
+passionnée et d'enthousiasme qui ne sont pas rares en ce pays: «Encore
+trois ans, et vous mépriserez ce que vous applaudissez; encore trois
+ans, et vous porterez aux nues ce que vous négligez.» A peine dix-huit
+mois s'étaient écoulés, que la prophétie était accomplie; la cantatrice
+qui chantait avec expression l'avait entièrement emporté sur celle qui
+avait reçu de la nature une beaucoup plus belle voix. C'est à peu près
+comme dans la société un très bel homme et un homme d'infiniment
+d'esprit. La même révolution dans le goût du public napolitain aurait eu
+lieu, quoique moins rapidement, si la cantatrice sans expression, au
+lieu d'une voix superbe (don gratuit du hasard) avait chanté <i>di
+bravura</i> (avec beaucoup d'acquis).<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV</h3>
+
+<p class="head">MADAME PASTA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> cède à la tentation d'essayer un portrait musical de madame Pasta. On
+peut dire qu'il n'y eut jamais d'entreprise plus difficile; le langage
+musical est ingrat et insolite; à chaque instant les mots vont me
+manquer; et quand j'aurais le bonheur d'en trouver pour exprimer ma
+pensée, ils présenteraient un sens peu clair à l'esprit du lecteur.
+D'ailleurs il n'est peut-être pas un dilettante qui n'ait sa phrase
+toute faite sur madame Pasta, et qui ne soit mécontent de ne pas la
+retrouver ici; et dans la juste admiration que cette grande cantatrice
+inspire au public, le lecteur le plus bienveillant trouvera son portrait
+sans couleur, et mille fois au-dessous de ce qu'il attendait.</p>
+
+<p>Rossini n'a jamais écrit pour madame Pasta. Le hasard lui fit rencontrer
+l'aimable et gracieuse Marcolini, et il fit la <i>Pietra del paragone</i>; la
+magnifique Colbrand, et il composa l'<i>Elisabeth</i>; le passionné et
+terrible Galli, et nous eûmes<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> à admirer des personnages tels que le
+<i>Fernando</i> de la <i>Gazza ladra</i>, et le Mahomet du <i>Maometto secondo</i>.</p>
+
+<p>Si le hasard offrait à Rossini une actrice jeune, belle, remplie d'âme
+et d'intelligence, ne s'écartant jamais dans ses gestes de la simplicité
+la plus vraie et la plus suave, et cependant toujours fidèle aux formes
+du <i>beau idéal</i> le plus pur; si, avec des talents aussi extraordinaires
+pour le théâtre, Rossini trouvait une voix qui à chaque instant
+reproduit parmi nous les ravissements que donnaient jadis les chanteurs
+de la bonne école, une voix qui sait rendre touchante la plus simple
+parole d'un récitatif, ou dont les accents puissants forcent les c&#339;urs
+les plus rebelles à partager l'émotion qu'ils expriment dans un grand
+air; sans doute nous verrions Rossini oublier sa paresse comme par
+miracle, étudier de bonne foi la voix de madame Pasta, et chercher à
+écrire dans ses cordes. Inspiré par les talents sublimes de sa <i>prima
+donna</i>, Rossini retrouverait l'ardeur qui l'enflammait à son début dans
+la carrière, et les chants délicieux et simples qui commencèrent sa
+gloire. Quels chefs-d'&#339;uvre ne viendraient pas alors illustrer le
+théâtre Louvois? et avec quelle rapidité Paris ne prendrait-il pas, dans
+l'opinion de l'Europe, le rang musical qu'occupent seuls<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> aujourd'hui
+les publics de Naples et de Milan?</p>
+
+<p>Après avoir entendu la prière de Roméo et Juliette, épreuve décisive
+pour le talent d'une cantatrice; après avoir reconnu comment madame
+Pasta sait chanter <i>di portamento</i>, comment elle nuance les ports de
+voix, comment elle sait accentuer, lier et soutenir avec égalité un long
+période vocal, je ne fais nul doute que Rossini ne consente à lui
+sacrifier une partie de son système, et à élaguer un peu la forêt de
+petites notes qui surchargent ses cantilènes.</p>
+
+<p>Pleinement convaincu de la sagesse et du bon goût dont madame Pasta fait
+preuve dans les <i>fioriture</i> de son chant, et sachant combien l'effet des
+agréments est plus sûr quand ils naissent de l'émotion et de l'invention
+<i>spontanée</i> du chanteur, Rossini s'en remettrait sans doute pour les
+ornements à l'inspiration de cette grande cantatrice.</p>
+
+<p>Les vrais <i>dilettanti</i> qui paraissent à Louvois, non pas parce que ce
+théâtre est à la mode, mais parce qu'ils y trouvent des émotions
+profondes, et que je suppose, je crois avec raison, sensibles à tous les
+genres de beauté comme à toutes les sortes de gloire, réfléchiront à ce
+qu'ils éprouveraient si, accoutumés dès longtemps à<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> n'entendre à la
+tribune nationale que des discours écrits, il leur était donné tout à
+coup d'y voir paraître un Mirabeau ou un général Foy, improvisant avec
+tout l'abandon du génie. Eh bien! la différence est au moins aussi
+frappante entre une cantatrice chantant du mieux qu'elle peut une
+musique écrite pour une autre, et qui ne lui laisse aucune liberté,
+aucun moyen de donner jour à ses inspirations, et cette même cantatrice
+exécutant des cantilènes composées pour sa voix, c'est-à-dire
+non-seulement dans ses cordes, mais encore dans la couleur et la
+physionomie générale de son talent.</p>
+
+<p>Parmi tous les opéras dans lesquels madame Pasta a eu des rôles depuis
+qu'elle est à Paris, je ne vois que les second et troisième actes de
+<i>Roméo</i> qui conviennent à peu près bien aux conditions de sa voix et de
+sa manière de la conduire. En cherchant dans tous les autres ouvrages
+qu'elle a chantés ici, j'aurais peine à nommer trois morceaux qui
+remplissent exactement ces conditions nécessaires; et cependant madame
+Pasta charme tous les c&#339;urs avec cette musique qui, à chaque instant,
+contrarie sa voix et demande des tours de force<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>! Il ne s'est
+peut-être jamais ren<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>contré de cantatrice qui ait acquis et mérité de la
+gloire sous de telles conditions. Figurez-vous maintenant, ô vous qui
+savez aimer les vrais charmes de la musique, Rossini composant <i>avec
+conscience</i> pour un tel talent!</p>
+
+<p>C'est alors seulement que l'on pourra juger de tout ce que peut être
+madame Pasta. On voit combien son amour-propre gagnerait à parcourir les
+divers théâtres d'Italie, maintenant que Paris l'a fait connaître à
+l'Europe. Si quatre ou cinq fois par an elle chantait des opéras
+nouveaux, et composés <i>exprès pour sa voix</i>, je ne fais pas de doute
+qu'en deux ou trois ans son talent ne parût doubler. Avec la renommée
+dont elle jouit déjà, on peut juger si les maestri, pour mériter qu'elle
+adoptât leurs opéras et qu'elle fît leur gloire, seraient attentifs à
+lui plaire et à étudier, pour s'y conformer, la nature de sa voix et sa
+manière habituelle de la conduire<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p>
+
+<p>Je demande maintenant au lecteur de redoubler de patience; je vais, de
+mon côté, redoubler d'efforts pour être lucide, et d'ailleurs je promets
+d'être court.<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p>
+
+<p>La voix de madame Pasta a une étendue considérable. Elle donne d'une
+manière sonore le <i>la</i> sous les lignes, et s'élève jusqu'à l'<i>ut</i> dièse
+et même jusqu'au <i>ré</i> aigu. Madame Pasta a le rare avantage de pouvoir
+chanter la musique de contralto comme celle de soprano<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. J'oserai
+dire, malgré mon peu de science, qu'il me semble que la véritable
+position de sa voix est le <i>mezzo-soprano</i>. Le maestro qui écrirait pour
+elle devrait placer le tissu ordinaire de ses chants dans la voix de
+<i>mezzo-soprano</i>, et se servir ensuite en passant, et par occasion, de
+toutes les autres cordes de cette voix si riche. Beaucoup de ces cordes
+non seulement sont fort belles, mais produisent une certaine vibration
+sonore et magnétique qui, je crois, par un mélange d'effet physique non
+encore expliqué jusqu'ici, s'empare avec la rapidité de l'éclair de
+l'âme des spectateurs.</p>
+
+<p>Nous arrivons à une particularité bien singulière de la voix de madame
+Pasta; elle n'est pas toute d'un seul <i>metallo</i>, comme on dirait en
+Italie (d'un même <i>timbre</i>), et cette différence dans les sons d'une
+même voix est un des plus puissants moyens d'expression dont sait se
+prévaloir<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> l'habileté de cette grande cantatrice.</p>
+
+<p>Les Italiens disent de cette sorte de voix qu'elle a plusieurs
+<i>registres</i><a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>, c'est-à-dire des <i>physionomies différentes</i>, suivant
+les diverses parties de l'échelle musicale où elle vient se placer.
+Quand beaucoup d'art et surtout une exquise sensibilité ne servent pas
+de guides dans l'usage de ces divers registres, ils ne paraissent que
+comme des inégalités dans la voix, et forment un défaut choquant qui
+repousse par la dureté tout plaisir musical. La Todi, Pacchiarotti, et
+un grand nombre de chanteurs du premier ordre, ont montré jadis comment
+on pouvait changer en beautés des désavantages apparents, et en tirer
+des effets d'une originalité séduisante. L'histoire de l'art tendrait
+même à faire croire que ce n'est pas avec une voix également argentine
+et<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> inaltérable dans toutes les notes de son extension que l'on obtient
+le chant vraiment passionné. Jamais une voix d'un timbre parfaitement
+inaltérable, ne pourra atteindre à ces sons voilés et en quelque sorte
+suffoqués qui peignent avec tant de force et de vérité certains moments
+d'agitation profonde et d'angoisse passionnée.</p>
+
+<p>Des dilettanti fort instruits qui voulurent bien, à Trieste, m'admettre
+dans leur société, m'ont répété plusieurs fois que la Todi, l'une des
+dernières cantatrices du grand siècle<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, avait une voix et un talent
+tout à fait analogues à celui de madame Pasta.</p>
+
+<p>La Todi eut à lutter avec un miracle de l'art et de la nature; la Mara
+ne possédait pas seulement une voix extrêmement belle et <i>molta bravura</i>
+(un art infini), mais elle était encore remarquable par une excellente
+école et beaucoup d'expression.<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span> Toutefois, par le suffrage des gens nés
+pour les arts, lesquels, après un an ou deux, ne manquent jamais de
+faire partager au public leur manière de voir, la Todi l'emporta sur sa
+rivale; son chant avait été plus souvent l'écho de leurs sentiments.</p>
+
+<p>C'est avec une étonnante habileté que madame Pasta unit la voix de tête
+à la voix de poitrine; elle a l'art suprême de tirer une fort grande
+quantité d'effets agréables et piquants de l'union de ces deux voix.
+Pour aviver le coloris d'une phrase de mélodie ou pour en changer la
+nuance en un clin d'&#339;il, elle emploie le <i>falsetto</i> jusque dans les
+cordes du milieu de son diapason, ou bien alterne les notes de
+<i>falsetto</i> avec celles de poitrine. Elle fait usage de cet artifice avec
+la même facilité de <i>fusion</i>, dans les tons du milieu comme dans les
+tons les plus aigus de sa voix de poitrine.</p>
+
+<p>La voix de tête de madame Pasta a un caractère presque opposé à sa voix
+de poitrine; elle est brillante, rapide, pure, facile et d'une admirable
+légèreté. En descendant, la cantatrice peut avec cette voix <i>smorzare il
+canto</i> (diminuer le chant) jusqu'à rendre en quelque sorte douteuse
+l'existence des sons.</p>
+
+<p>Il fallait des couleurs aussi touchantes<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> à l'âme de madame Pasta et des
+moyens aussi puissants pour qu'elle pût atteindre à la force
+d'expression que nous lui connaissons, expression toujours vraie, et,
+quoique modérée par les règles du <i>beau idéal</i><a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, toujours pleine de
+cette énergie brûlante et de cette force extraordinaire qui électrisent
+tout un théâtre. Mais que d'art il a fallu à cette aimable cantatrice,
+que d'études lui ont été nécessaires pour retirer ces effets sublimes de
+deux voix tellement opposées!</p>
+
+<p>Cet art se perfectionne sans cesse; les effets qu'il obtient sont tous
+les jours plus étonnants, et la puissance de ce grand talent sur les
+auditeurs ne peut désormais que s'accroître; car depuis longtemps la
+voix de madame Pasta a surmonté tous les obstacles physiques qui
+pouvaient s'opposer à l'apparition du plaisir musical; elle séduit
+aujourd'hui l'oreille de ses heureux auditeurs comme elle sait
+électriser leurs âmes. Ils lui doivent à chaque nouvel opéra des
+émotions plus vives, ou des nuances nouvelles du même plaisir. Elle
+possède l'art d'imprimer une couleur <i>musicale</i> nouvelle, non pas par
+l'accent des paroles et en sa qualité de grande tragédienne, mais <i>comme
+cantatrice</i>, à des<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> rôles en apparence assez insignifiants, par exemple
+le rôle d'<i>Elcia</i> dans <i>Mosè</i><a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p>
+
+<p>Comme toutes les voix humaines, la voix de madame Pasta rencontre, de
+temps à autre, certaines <i>positions</i> incommodes dont elle ne peut
+surmonter la difficulté, ou dans lesquelles tout au moins elle perd ce
+pouvoir, tellement habituel chez elle, de produire le plaisir musical,
+et, par le plaisir de l'oreille, l'entraînement des c&#339;urs. Ces occasions
+fort rares font désirer encore plus vivement de l'entendre une fois au
+moins dans un opéra écrit pour sa voix.</p>
+
+<p>Je regarderais comme presque impossible la tâche d'indiquer un ornement
+mis en usage par madame Pasta qui n'ait pas toutes les grâces de la
+bonne école et qui ne puisse servir de modèle. Fort modérée dans l'usage
+des <i>fioriture</i>, elle ne les emploie que pour augmenter la force de
+l'expression; et remarquez que ses <i>fioriture</i> ne durent jamais que
+juste le temps pendant lequel elles sont utiles. Je n'ai jamais
+rencontré dans son chant de ces longs agréments qui rappellent un peu
+les distractions des grands parleurs, et durant lesquels il semble que
+le chanteur s'oublie,<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> ou que, chemin faisant, il change de pensée. Le
+public nommera pour moi des chanteurs à réputation, chez lesquels se
+reproduit fort souvent ce défaut assez plaisant à observer. Je ne veux
+pas troubler le plaisir des demi-connaisseurs par qui je vois applaudir
+ces agréments avec transports. Souvent un <i>gorgheggio</i> commence d'une
+manière légère et rapide et dans le style tout à fait bouffe, pour finir
+bientôt après par la tragédie, et par tout ce qu'il y a de plus sérieux
+et de plus emporté; ou bien, après avoir commencé avec toute la gravité
+et le sérieux possibles, ne sachant plus que faire à moitié chemin, on
+voit le chanteur se jeter dans la légèreté bouffe. Le même <i>manque
+d'âme</i> inspire ces fautes au chanteur, et empêche le spectateur de s'en
+apercevoir. C'est une des meilleures épreuves que je connaisse pour
+juger les amateurs à goût <i>appris</i>. Lorsque je vois applaudir ces
+<i>gorgheggi</i> dans la <i>Gazza ladra</i> ou dans <i>Tancrède</i>, je me rappelle
+l'anecdote d'un seigneur fort connu faisant son travail avec un grand
+roi, et pendant une heure lui lisant un long rapport sur les
+attributions de sa charge; le roi semblait prendre grand plaisir à cette
+lecture, en apparence assez peu amusante: c'est que le seigneur tenait
+le papier à l'envers, et dans le fait ne savait pas lire.<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> Tel paraît, à
+mes yeux, un dilettante qui applaudit avec transport un agrément qui a
+deux sens opposés, et qui ne dit <i>blanc</i> au commencement que pour dire
+<i>noir</i> à la fin. La position du personnage est triste ou gaie, et dans
+les deux cas l'applaudissement est également absurde.</p>
+
+<p>De quels termes pourrais-je me servir pour parler des inspirations
+célestes que madame Pasta révèle par son chant, et des aspects de
+passion sublimes ou singuliers qu'elle sait nous faire apercevoir!
+Secrets sublimes, bien au-dessus de la portée de la poésie, et de tout
+ce que le ciseau des Canova ou le pinceau des Corrège peut nous révéler
+des profondeurs du c&#339;ur humain. Peut-on se souvenir sans frémir, du
+moment où Médée attire à elle ses enfants en portant la main sur son
+poignard, puis les repousse comme agitée par un remords? Quelle nuance
+ineffable, et qui, ce me semble, mettrait au désespoir le plus grand
+écrivain!</p>
+
+<p>Rappellerai-je la réconciliation d'Enrico avec son ami Vanoldo, dans le
+fameux duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">È deserto il bosco intorno<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>;</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p>
+
+<p>et la manière dont est amené le sentiment qui fait que Enrico pardonne:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! chi può mirarla in volto</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">E non ardere d'amor!</span><br />
+</p>
+
+<p>J'aurais dix passages à noter dans chacun des rôles de madame Pasta. Les
+douze mesures qu'elle chante dans <i>Tancrède</i>, lorsqu'elle paraît sur le
+char, après la mort d'Orbassan, ne sont rien comme musique, et cependant
+quelle nuance admirable! comme ce chant est différent de tout autre!
+comme on y voit bien le <i>calme triste</i> qui suit une victoire qui ne
+donne pas le bonheur à Tancrède, ne prouvant pas l'innocence d'Aménaïde!
+comme on y discerne bien l'absence de cette vie, de cette animation qui
+soutenait le jeune guerrier avant le combat, lorsque la nécessité de
+vaincre pour sauver la vie d'Aménaïde l'enflammait, et lorsqu'un peu de
+doute de la victoire l'empêchait en quelque sorte de voir toute
+l'horreur de son sort!</p>
+
+<p>Pour madame Pasta, la même note dans deux situations de l'âme
+différentes n'est pas, pour ainsi dire, le même son.</p>
+
+<p>Voilà tout simplement le sublime de l'art du chant. J'ai vu trente
+représentations de <i>Tancrède</i>, et le chant de la canta<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>trice suit de <i>si
+près</i> les <i>inspirations actuelles</i> de son c&#339;ur, que je puis dire, par
+exemple, du <i>tremar Tancredi</i>, que madame Pasta l'a dit quelquefois avec
+la teinte d'une douce ironie; d'autres jours, avec l'inflexion de
+l'homme brave, qui assure qu'il n'y a rien à redouter et qui engage à
+rassurer la personne qui a des craintes: quelquefois c'est une
+désagréable surprise déjà accompagnée de ressentiment, mais Tancrède
+songe que c'est Aménaïde qui parle, et la nuance de colère fait place au
+sourire de la réconciliation.</p>
+
+<p>Ne trouvant pas de langage pour rendre les nuances du chant, l'on voit
+que j'essaie de prouver leur existence par les nuances du jeu. Je
+supprime sept à huit longues pages qui m'étaient nécessaires pour faire
+remarquer trois nuances de chant différentes à chaque représentation de
+<i>Tancrède</i>. Les personnes qui auraient eu la patience de lire ces huit
+pages distingueront d'elles-mêmes ces nuances, et bien d'autres qui
+m'ont échappé. Cette brochure aura quelques exagérations de moins aux
+yeux de la partie <i>prosaïque</i> de la société. Ces nuances-là, qui, chez
+madame Pasta, changent à chaque représentation de <i>Tancrède</i>, sont
+l'<i>infiniment petit</i> qu'aucun maestro ne peut parvenir à noter. Et quand
+il essaierait de l'écrire comme l'a<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> fait Rossini depuis son arrivée à
+Naples en 1815, il est évident que tel <i>mordente</i>, tel agrément fort bon
+en lui-même, ne convient pas à l'état où se trouvent la voix et l'âme de
+l'actrice le soir du 30 septembre. Dès lors, il est de toute
+impossibilité qu'elle excite les transports du public<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, en exécutant
+cet agrément à cette représentation du 30 septembre.</p>
+
+<p>Le vulgaire des amateurs veut l'agrément <i>accoutumé</i> à tel passage, et,
+de quelque manière qu'il soit exécuté, il applaudit. Je ne parle ni de
+ces gens-là ni à ces gens-là<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Je suis convaincu que même hors de
+l'Italie, et dans les pays où l'on chante faux à la messe, il y a des
+dilettanti pour qui un esprit délicat est, si j'ose parler ainsi, comme
+un microscope qui leur fait voir nettement les moindres nuances du
+chant.</p>
+
+<p>A de telles personnes je n'ai point d'excuses à faire pour mon
+enthousiasme. J'aurais bien des pages à écrire si je voulais noter
+toutes les créations de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> madame Pasta. J'appelle <i>créations</i> de cette
+grande cantatrice certains moyens d'expression auxquels il est plus que
+probable que le maestro qui écrivit les notes de ses rôles n'avait
+jamais songé.</p>
+
+<p>Je citerai pour premier exemple l'accent placé sur ce vers,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Avro contento il cor,</span><br />
+</p>
+
+<p>dans l'air <i>ombra adorata aspetta</i> de Roméo, et le mouvement plus
+rapide<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a> imprimé à la cantilène. C'est aussi une belle création que
+l'inflexion donnée aux vers précédents qui appartiennent à la même
+scène:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Io ti sento, mi chiami</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A seguirti fra l'ombre, etc.</span><br />
+</p>
+
+<p>Tous les dilettanti de Louvois se rappellent la soirée où madame Pasta
+employa, pour la première fois, ces nouveaux artifices de chant, et le
+saisissement, bien plus flatteur<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a> que des applaudissements,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> qu'ils
+excitèrent dans le public; et pourtant, à chacune des vingt ou trente
+représentations du même opéra qui avaient précédé, les spectateurs
+auraient juré que cette charmante cantatrice avait atteint dans ce rôle
+le dernier degré de la perfection.</p>
+
+<p>Ce même soir, au moment où madame Pasta employait avec le plus de
+bonheur l'artifice de l'opposition de ses deux voix, un aimable
+Napolitain, connu par son goût pour la musique et par ses succès, me
+dit, avec un feu que je donnerais tout au monde pour pouvoir reproduire
+ici: «Ces changements de sons dans cette voix sublime me rappellent une
+sensation de bonheur tendre que j'ai trouvée quelquefois durant les
+nuits si pures de notre malheureuse patrie, lorsque des étoiles
+scintillantes se détachent si bien sur un ciel d'un bleu foncé; c'était
+lorsque la lune éclaire ce paysage enchanteur que l'on aperçoit de cette
+rive de Mergelina que je ne verrai plus. L'île de Capri se détachait
+dans le lointain au milieu des flots d'argent d'une mer mollement agitée
+par la brise rafraîchissante de minuit. Insensiblement une nuée légère
+vient voiler l'astre des nuits, et sa lumière semble, durant quelques
+instants, plus suave et plus tendre; l'aspect de la<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> nature en est plus
+touchant, l'âme est attentive. Bientôt l'astre se montre de nouveau plus
+pur et plus brillant que jamais, inondant nos rivages de sa lumière vive
+et pure; et le paysage reparaît aussi dans tout l'éclat de sa vive
+beauté. Eh bien! la voix de madame Pasta, dans ces changements de
+<i>registres</i>, me donne la sensation de cette lumière plus touchante et
+plus tendre qui se voile un instant pour reparaître bientôt mille fois
+plus brillante<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<p>«Au coucher du soleil, lorsqu'il disparaît derrière le Pausilippe, notre
+c&#339;ur semble se laisser aller naturellement à une douce mélancolie; je ne
+sais quoi de sérieux s'empare de nous; notre âme semble se mettre en
+harmonie avec le soir et sa tranquille tristesse. Ce sentiment, je viens
+de l'éprouver, mais avec un mouvement plus rapide, quand madame Pasta a
+dit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ultimo pianto!</span><br />
+</p>
+
+<p>«C'est aussi le sentiment qui s'empare de moi, mais d'une manière plus
+durable, aux premières journées froides de septembre, suivies d'une
+brume légère sur<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> les arbres qui annonce l'approche de l'hiver et la
+mort des beautés de la nature.»</p>
+
+<p>En sortant d'une représentation dans laquelle madame Pasta nous a
+transportés, l'on ne peut se rappeler autre chose que l'extrême et
+profonde émotion dont elle nous a saisis. C'est en vain que l'on
+chercherait à se rendre un compte plus distinct d'une sensation si
+profonde et si extraordinaire. On ne sait où se prendre pour admirer.
+Cette voix n'a point un timbre (<i>metallo</i>) extraordinaire; elle ne doit
+point ses effets à une flexibilité surprenante; ce n'est point non plus
+une extension inaccoutumée; c'est uniquement et tout simplement le chant
+qui part du c&#339;ur,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il canto che nell'anima si sente,</span><br />
+</p>
+
+<p>et qui séduit et entraîne en deux mesures tous les spectateurs qui ont
+pleuré en leur vie pour autre chose que de l'argent ou des croix.</p>
+
+<p>Je pourrais faire une assez longue énumération de toutes les difficultés
+que la nature avait opposées à madame Pasta, et qu'elle a dû surmonter
+pour que son âme pût, <i>au moyen du chant</i>, électriser celle des
+spectateurs. Tous les jours nous la voyons remporter de nouveaux
+triomphes<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> et se rapprocher de la perfection; chacun de ses pas est
+marqué par une de ces petites créations dont je parlais naguère. Je
+m'étais fait dicter par un musicien savant une énumération que je
+supprime parce qu'elle exigerait du <i>savoir technique</i> pour être
+comprise; ce n'est point en anatomiste, mais, si je puis, en peintre que
+je veux parler de la beauté, et, dans mon ignorance, ce ne sont point
+les savants que je prétends endoctriner.</p>
+
+<p>On a demandé aux amis de madame Pasta quel avait été son maître comme
+actrice. Elle n'en eut jamais d'autre qu'un c&#339;ur propre à sentir
+vivement les moindres nuances de passion, et une admiration passionnée
+et allant jusqu'au ridicule pour le <i>beau idéal</i>. A Trieste, un pauvre
+enfant de trois ans qui s'approche d'elle, et qui demandait l'aumône
+pour sa mère aveugle, la fait fondre en larmes sur le port où elle se
+promenait avec quelques amis; elle lui donne tout ce qu'elle avait. Les
+amis qui étaient avec elle parlent de charité, se mettent à louer la
+bonté de son c&#339;ur, etc. Quand elle a essuyé ses larmes: «Je n'accepte
+point vos louanges, leur dit-elle. Cet enfant m'a demandé l'aumône d'une
+manière sublime. J'ai vu en un clin d'&#339;il, tous les malheurs de sa mère,
+la misère de leur maison, le manque<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> de vêtements, le froid qu'ils
+souffrent bien des fois. Je serais une grande actrice si, dans
+l'occasion, je pouvais trouver un geste exprimant le profond malheur
+avec cette vérité.»</p>
+
+<p>Ce sont, je crois, des milliers d'observations de ce genre, dont madame
+Pasta avait la conscience dès l'âge de six ans, qu'elle se rappelle
+distinctement, et dont elle se sert à la scène dans le besoin, qui lui
+valurent son talent et lui ont servi de modèle. J'ai entendu dire à
+madame Pasta qu'elle a les plus grandes obligations à de'Marini, l'un
+des premiers acteurs d'Italie, et à la sublime Pallerini, l'actrice
+formée par Viganò pour jouer dans ses ballets les rôles de Myrrha, de
+Desdemona et de la Vestale.</p>
+
+<p>Comme cantatrice, madame Pasta est trop jeune pour avoir pu voir à la
+scène la Todi, Pacchiarotti, Marchesi ou Crescentini; elle n'a même
+jamais eu, ce me semble, l'occasion de les entendre au piano; et
+pourtant les dilettanti qui ont entendu ces grands artistes s'accordent
+à dire qu'elle semble leur élève. Elle n'a d'obligation pour le chant
+qu'à madame Grassini, avec laquelle elle a chanté pendant une saison à
+Brescia<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI</h3>
+
+<p class="head">LA DONNA DEL LAGO</p>
+
+
+<p><span class="lettre">O</span><span class="smcap">n</span> peut dire qu'à Naples, après l'<i>Élisabeth</i>, les pièces de Rossini
+n'ont réussi qu'à force de génie. Son principal mérite était d'avoir un
+style différent de celui de Mayer et des autres compositeurs savants et
+sans idées qui l'avaient précédé. Dans le genre ennuyeux de l'opéra
+séria, il portait une vie inconnue avant lui. Peut-être, sans le
+mécontentement public contre Barbaja et tout ce qui tenait à son
+entreprise, Rossini se serait-il négligé. Je l'ai vu se trouver mal à
+cause des sifflets. C'est beaucoup pour un homme en apparence si
+indifférent, et d'ailleurs si sûr de son mérite. C'était à la première
+représentation de la <i>Donna del Lago</i>, opéra tiré d'un mauvais poëme de
+Walter Scott.</p>
+
+<p>Ce jour-là, le premier sentiment fut de plaisir. La première décoration
+représentait un lac solitaire et sauvage du nord de l'Écosse sur lequel
+la Dame du Lac, fidèle à son nom, se promène seule<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> dans une barque
+qu'elle dirige elle-même. Cette décoration était un chef-d'&#339;uvre. Toutes
+les imaginations furent transportées en Écosse et prêtes à s'occuper
+d'aventures ossianiques. Mademoiselle Colbrand, tout en faisant voguer
+sa barque avec beaucoup de grâce, chanta son premier air, et fort bien.
+Le public mourait d'envie de siffler, mais il n'y avait pas moyen. Le
+duetto qui suit avec Davide fut chanté avec beaucoup d'art. Enfin
+Nozzari parut; il entrait par le fond de la scène, qui, ce soir-là, se
+trouvait à une distance vraiment prodigieuse de la rampe. Son rôle
+commençait par un port de voix. Il donna un éclat de voix magnifique, et
+d'une force à être entendu de la rue de Tolède; mais comme lui-même, du
+fond de la scène, n'entendait pas l'orchestre, ce port de voix se trouva
+à un quart de ton peut-être au-dessous de ce qu'il devait être. Je me
+rappelle encore le cri soudain du parterre et sa joie d'avoir un
+prétexte pour siffler. Une ménagerie de lions rugissants à qui l'on
+ouvre les barreaux de leur cage, Éole déchaînant les vents en furie,
+rien ne peut donner une idée, même imparfaite, de la fureur d'un public
+napolitain offensé par un son faux, et trouvant une juste raison pour
+satisfaire une vieille haine.</p>
+
+<p>L'air de Nozzari était suivi de l'appa<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>rition d'une quantité de bardes,
+qui viennent animer à la guerre l'armée écossaise qui marche au combat.
+Rossini avait eu l'idée de lutter avec les trois orchestres du bal de
+<i>Don Juan</i>; il avait divisé son harmonie en deux parties, savoir, le
+ch&#339;ur des bardes, et la marche militaire avec accompagnement de
+trompettes qui, après avoir paru séparément, sont entendues en même
+temps<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Ce jour (4 octobre 1819) était un jour de gala; le théâtre
+était illuminé, la cour n'y était pas; rien ne pouvait retenir l'extrême
+gaieté des jeunes officiers qui remplissent <i>par privilège</i> les cinq
+premières banquettes du parterre, et qui avaient bu à la santé du roi en
+sujets loyaux et fidèles. L'un de ces messieurs, au premier son des
+trompettes, se mit à imiter, avec sa canne, le bruit d'un cheval au
+galop. Le public saisit cette idée, et à l'instant le parterre est plein
+de quinze cents écoliers qui imitent de toutes leurs forces et en mesure
+le bruit d'un cheval au galop. Les oreilles du pauvre maître de musique
+ne purent tenir à un tel tapage, il se trouva mal.</p>
+
+<p>La même nuit, pour tenir un engagement contracté quelque temps
+auparavant, il dut monter en voiture et courir en<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span> toute hâte à Milan.
+Quinze jours après, nous sûmes qu'en arrivant à Milan, et sur toute la
+route, il avait répandu la nouvelle que la <i>Donna del Lago</i> était allée
+aux nues. Il croyait mentir, et il doit, avoir tous les honneurs du
+mensonge; cependant il disait vrai. Le 5 octobre, le public si éclairé
+de Naples avait senti toute l'étendue de son injustice; il applaudit
+l'opéra comme il mérite de l'être, c'est-à-dire avec transport. On avait
+diminué de moitié le nombre des trompettes qui accompagnaient les
+bardes, et qui, le premier soir, étaient réellement assourdissantes.</p>
+
+<p>Je me souviens que nous autres bonnes gens, nous disions le soir du 5
+octobre, à la soirée de la princesse de Belmonte: «Au moins si ce pauvre
+Rossini pouvait savoir son succès en route, il serait consolé! quel
+triste voyage il va faire!» Nous avions oublié le gasconisme du
+personnage.</p>
+
+<p>Si je n'étais pas honteux de la grosseur démesurée de la présente
+brochure, je hasarderais une analyse suivie de la <i>Donna del Lago</i>.
+C'est un ouvrage plutôt épique que dramatique. La musique a vraiment une
+couleur ossianique et une certaine énergie sauvage extrêmement piquante.
+Après la chute du premier jour,<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> on ne se lassa pas d'applaudir la
+cavatine et duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O matutini albori,</span><br />
+</p>
+
+<p>chanté par Davide et mademoiselle Colbrand. Il y règne une fraîcheur et
+une <i>bonne foi</i> de sentiment d'un effet délicieux.</p>
+
+<p>Le ch&#339;ur de femmes</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">D'Inibaca donzella,</span><br />
+</p>
+
+<p>le petit duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Le mie barbare vicende,</span><br />
+</p>
+
+<p>de Davide et mademoiselle Colbrand, l'air</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O quante lagrime!</span><br />
+</p>
+
+<p>de mademoiselle Pisaroni, sont des chefs-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Le <i>finale</i> est extrêmement remarquable et vraiment original.</p>
+
+<p>On admira dans le second acte le terzetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Alla ragion deh'ceda!</span><br />
+</p>
+
+<p>et l'air</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah si pera,</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p>
+
+<p>de mademoiselle Pisaroni, à qui cet opéra valut le rang de cantatrice du
+premier ordre.</p>
+
+<p>Les passions sont moins vives dans cet opéra que dans <i>Otello</i>, mais les
+cantilènes me semblent plus belles. Le chant est en général plus
+<i>spianato</i>, plus simple; par exemple, l'air délicieux et si tendre:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ma dov'è colei che accende?</span><br />
+</p>
+
+<p>Les dilettanti de Naples jugèrent que, dans la <i>Donna del Lago</i>, Rossini
+avait fait un pas pour revenir au style de sa première jeunesse, au
+système dans lequel sont écrits l'<i>Inganno felice</i>, et le <i>Demetrio</i>;
+sur quoi je ferai observer que <i>Demetrio e Polibio</i> et surtout
+<i>Tancrède</i> sont écrits dans le style qui, <i>à mes yeux</i>, est le plus
+beau, dans le mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie le plus
+favorable pour l'effet; ce qui ne veut nullement dire que <i>Tancrède</i>
+présente les meilleures idées possibles, et que ce soit le meilleur
+opéra de Rossini. Il acquit depuis plus de profondeur et d'énergie, mais
+ses idées sont un peu déparées par les effets d'un faux système.<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII</h3>
+
+<p class="head">DE HUIT OPÉRAS DE ROSSINI</p>
+
+
+<p><span class="lettre">I</span><span class="smcap">l</span> y a plusieurs opéras de Rossini desquels je dirai fort peu de chose;
+je ne les ai jamais vus, ou bien ils sont inconnus à Paris.</p>
+
+<p>Le chant</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O crude stelle!</span><br />
+</p>
+
+<p>d'<i>Adelaïde di Borgogna</i> joué à Rome en 1818, est admirable comme
+faisant beaucoup de plaisir et comme peignant juste le désespoir dans un
+c&#339;ur de seize ans (le désespoir de miss Ashton de Walter Scott).&mdash;Quel
+sens peut avoir une telle phrase pour le lecteur, qui voit peut-être
+pour la première fois le nom d'<i>Adelaïde di Borgogna</i>?</p>
+
+<p>L'<i>Armida</i> fut donnée à Naples pendant l'automne de 1817. Nozzari
+faisait Renaud, et mademoiselle Colbrand Armide. L'opéra eut un brillant
+succès; on y trouve un des plus beaux duetti de Rossini, peut-être le
+plus célèbre de tous:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Amor, possente nome</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p>
+
+<p>L'extrême volupté qui, aux dépens du sentiment, fait souvent le fond des
+plus beaux airs de Rossini, est tellement frappante dans le duetto
+d'Armide, qu'un dimanche matin qu'il avait été exécuté d'une manière
+vraiment sublime au Casin de Bologne, je vis les femmes embarrassées de
+le louer. On dirait que ce duetto est d'un commençant; il y a des
+longueurs vers la fin de la première partie. Malgré son grand succès à
+Naples, il ne paraît pas que cet opéra ait été donné sur d'autres
+théâtres. L'auteur du libretto laisse languir l'intérêt, et il a gâté
+d'une manière pitoyable le beau récit du Tasse. Il y a de beaux ch&#339;urs.</p>
+
+<p><i>Ricciardo e Zoraïde</i> (automne 1818). Davide, Nozzari et mademoiselle
+Colbrand. Le libretto est du feu marquis Berio, l'un des hommes les plus
+aimables de Naples; c'est un morceau du poëme de Ricciardetto; les noms
+seuls sont changés. J'ai peu vu cet opéra, je me souviens seulement d'un
+fort grand succès. On applaudit beaucoup, au premier acte, le duetto de
+mesdemoiselles Colbrand et Pisaroni,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">In van tu fingi, ingrata!</span><br />
+</p>
+
+<p>le terzetto entre les mêmes cantatrices, et Nozzari,<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Cruda sorte,</span><br />
+</p>
+
+<p>la cavatine de Davide,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Frena, o ciel!</span><br />
+</p>
+
+<p>et dans le second acte, le duetto,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ricciardo che vega?</span><br />
+</p>
+
+<p>Le style est magnifique, oriental, passionné; cet opéra n'a point
+d'ouverture<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>. Ce genre de travail contrarie Rossini, qui prouve par
+de beaux raisonnements qu'il ne faut pas d'ouvertures.</p>
+
+<p><i>L'Ermione</i>, 1819, n'eut qu'un succès partiel; on n'applaudit que
+certains morceaux. C'était un essai, Rossini avait voulu tenter le genre
+de l'opéra français.</p>
+
+<p><i>Maometto secondo</i>, 1820. Je n'ai pas vu cet opéra. On m'écrivit dans le
+temps qu'il avait du succès. Il y a des morceaux d'ensemble fort
+remarquables. Le libretto, est ce me semble, de M. le duc de Ventignagno
+qui passe à Naples pour le premier faiseur de tragédies du royaume.
+Galli fut superbe dans le rôle de <i>Maometto</i>.</p>
+
+<p><i>Metilde di Shabran.</i> Rome, 1821. Au théâtre d'Apollo, la jolie Liparini
+était prima donna. Libretto exécrable et<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> jolie musique. Tel fut le
+jugement du public.</p>
+
+<p><i>Zelmira</i>, jouée à Naples en 1822, a fait fureur à Vienne comme à
+Naples. Rossini, dans cet opéra, s'est éloigné le plus possible du style
+de <i>Tancrède</i> et de l'<i>Aureliano in Palmira</i>; c'est ainsi que Mozart,
+dans <i>la Clémence de Titus</i>, s'est éloigné du style de <i>Don Giovanni</i>.
+Ces deux hommes de génie ont marché en sens inverse. Mozart aurait fini
+par s'italianiser tout à fait. Rossini finira peut-être par être plus
+allemand que Beethoven. J'ai entendu chanter Zelmire au piano; mais ne
+l'ayant pas vue au théâtre, je n'ose en juger.</p>
+
+<p>Le degré de germanisme de Zelmire n'est rien en comparaison de la
+<i>Semiramide</i> que Rossini a donnée à Venise en 1823. Il me semble que
+Rossini a commis une erreur de géographie. Cet opéra, qui, à Venise n'a
+évité les sifflets qu'à cause du grand nom de Rossini, eût peut-être
+semblé sublime à Koenigsberg ou à Berlin; je me console facilement de ne
+l'avoir pas vu au théâtre; ce que j'en ai entendu chanter au piano ne
+m'a fait aucun plaisir<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span></p>
+
+<p>La <i>Donna del Lago</i>, <i>Ricciardo e Zoraïda</i>, <i>Zelmira</i>, <i>Semiramide</i> et
+quelques autres opéras de Rossini ne peuvent pas se donner à Paris, à
+cause du manque d'une voix de contralto assez habile pour pouvoir
+chanter la musique écrite pour mademoiselle Pisaroni<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p>
+
+<p>Je ne conseillerais pas d'essayer ces opéras à Louvois. Les plus beaux
+morceaux ont été intercalés dans d'autres pièces; par exemple, l'air de
+la Donna del Lago,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Oh! quante lagrime,</span><br />
+</p>
+
+<p>placé par madame Pasta dans <i>Otello</i>; peut-être aussi que la musique de
+ces opéras semblerait faible après <i>Otello</i> et <i>Mosè</i>.</p>
+
+<p>Je me hâte d'ajouter que je n'entends nullement parler de la <i>Donna del
+Lago</i>, partition originale et superbe dans laquelle, pour la première
+fois de sa vie peut-être, Rossini a été inspiré par son libretto. Cet
+opéra triompherait de tous les obstacles, mais il faut des décorations
+faites par des peintres arrivant d'Italie. Les <i>scene</i> ridicules que
+nous venons de<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> voir à la reprise des Horaces, amèneraient une chute
+complète pour la <i>Donna del Lago</i>, qui exige un peu l'illusion des yeux.
+Il faut d'ailleurs un grand théâtre à cause des évolutions militaires et
+des ch&#339;urs de bardes. Au génie près, cet opéra est comme <i>les Bardes</i> de
+M. Lesueur.</p>
+
+<p>Nous eûmes à Naples, en 1819 je crois, une messe de Rossini, qui employa
+trois jours à donner l'apparence de chant d'église à ses plus beaux
+motifs. Ce fut un spectacle délicieux; nous vîmes passer successivement
+sous nos yeux, et avec une <i>forme un peu différente</i> qui donnait du
+piquant aux reconnaissances, tous les airs sublimes de ce grand
+compositeur. Un des prêtres s'écria au sérieux: «Rossini, si tu frappes
+à la porte du paradis avec cette messe, malgré tous tes péchés saint
+Pierre ne pourra pas s'empêcher de t'ouvrir.» Ce mot est délicieux en
+napolitain à cause de sa grotesque énergie.<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII</h3>
+
+<p class="head">BIANCA E FALIERO</p>
+
+
+<p><span class="lettre">N</span><span class="smcap">ous</span>
+avons vu Rossini quitter Naples au bruit des sifflets, dans la nuit
+du 4 octobre 1819. Le 26 décembre de la même année, il fit représenter à
+Milan <i>Bianca e Faliero</i>. C'est à peu près le sujet du <i>comte de
+Carmagnola</i>, tragédie de M. Manzoni<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. La scène est à Venise. Le
+conseil des Dix condamne à mort un jeune général dont il se défie parce
+qu'il est vainqueur; mais <i>Faliero</i> est aimé de <i>Bianca</i>, la fille du
+doge. Madame Camporesi chanta supérieurement le rôle de Bianca; celui de
+Faliero était rempli par madame Carolina Bassi, la seule cantatrice qui
+approche un peu de madame Pasta. La décoration représentant la salle<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> du
+conseil des Dix fut d'une vérité parfaite. On se sentait frémir au
+milieu de la magnificence dans cette salle immense et sombre, tendue en
+velours violet, et éclairée seulement par quelques rares bougies dans
+des flambeaux d'or. On se voyait en présence du despotisme tout-puissant
+et inexorable. Notre insensibilité ou notre pauvreté a beau dire, de
+belles décorations sont le meilleur commentaire de la musique
+dramatique; elles décident l'imagination à faire les premiers pas dans
+le pays des illusions. Rien ne dispose mieux à être touché par la
+musique que ce léger frémissement de plaisir que l'on sent à <i>la Scala</i>
+au lever de la toile, à la première vue d'une décoration magnifique.</p>
+
+<p>Celle de la salle du Conseil des Dix, dans <i>Bianca e Faliero</i>, était un
+chef-d'&#339;uvre de M. Sanquirico. Quant à la partition de Rossini, tout
+était réminiscence; il ne fut pas applaudi, il fut presque sifflé. Le
+public se montra sévère; un air fort difficile et chanté avec une
+perfection froide par madame Camporesi, ne le désarma pas. Cet air fut
+appelé l'air de <i>guirlande</i>, parce que Bianca le chante en tenant une
+guirlande à la main. Il n'y eut qu'un morceau neuf dans <i>Bianca e
+Faliero</i>, le quartetto; mais ce morceau et le trait de clarinette
+surtout, sont au nombre des<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> plus belles inspirations qu'aucun maître
+ait jamais eues. Je le dis hardiment, et si ce n'est avec vérité, du
+moins avec une pleine conviction, il n'y a rien dans <i>Otello</i> ou dans la
+<i>Gazza ladra</i> de comparable à ce quartetto; c'est un moment de génie qui
+dure dix minutes. Cela est aussi tendre que Mozart, sans être aussi
+profondément triste. Je mets hautement ce quartetto au niveau des plus
+belles choses de <i>Tancrède</i> ou de <i>Sigillara</i>.</p>
+
+<p>A peine ce morceau avait-il paru, qu'on le plaça dans la musique d'un
+ballet joué au même théâtre. Le même public l'entendit ainsi pendant six
+mois de suite, tous les soirs, sans en être jamais rassasié; toujours à
+ce moment l'on faisait silence.</p>
+
+<p>Lorsque je redoute d'avoir placé quelques exagérations dans le présent
+livre sur la musique, je n'ai qu'à me chanter la cantilène de ce
+quartetto, et aussitôt je me sens plein de courage; une voix intérieure
+me dit: Tant pis pour ceux qui ne sentent pas ainsi. Pourquoi
+prennent-ils un livre qui n'est pas fait pour eux?<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX</h3>
+
+<p class="head">ODOARDO E CRISTINA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">'année</span>
+qui précéda <i>Bianca e Faliero</i>, Rossini avait joué un bien
+mauvais tour à un impresario de Venise; le public de Milan ne l'ignorait
+pas, et la crainte d'applaudir de la vieille musique fut pour beaucoup
+dans le froid accueil fait à <i>Bianca</i>. Au printemps de 1819,
+l'impresario du théâtre de <i>San Benedetto</i> à Venise, avait engagé
+Rossini moyennant quatre ou cinq cents sequins; prix énorme en Italie.
+Le libretto que l'impresario envoya à Naples était intitulé: <i>Odoardo e
+Cristina</i>.</p>
+
+<p>Rossini, amoureux fou alors de mademoiselle Chomel, ne se détermina à
+quitter Naples que quinze jours avant celui où le théâtre de Venise
+devait ouvrir. Pour faire prendre patience à l'impresario, il lui avait
+expédié de temps à autre quantité de beaux morceaux de musique. A la
+vérité les paroles étaient un peu différentes de celles qu'on avait
+envoyées de Venise; mais qui fait attention aux paroles d'un opéra
+seria? C'est toujours <i>felicita</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> <i>felice ognora</i>, <i>crude stelle</i>,
+etc., et à Venise personne ne lit un libretto serio, pas même, je crois,
+l'impresario qui le paie. Rossini parut enfin, neuf jours seulement
+avant la première représentation. L'opéra commence, il est applaudi avec
+transport; mais par malheur il y avait au parterre un négociant
+napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs.
+Grand étonnement des voisins. On lui demande où il a entendu la musique
+nouvelle. «Hé! ce qu'on vous joue, leur dit-il, c'est <i>Ricciardo e
+Zoraïda</i> et <i>Ermione</i> que nous avons applaudis à Naples il y a six mois;
+je me demande seulement pourquoi vous avez changé le titre. De la plus
+belle phrase du duetto de <i>Ricciardo</i>,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! nati in ver noi siamo,</span><br />
+</p>
+
+<p>Rossini en a fait la cavatine de votre opéra nouveau; il n'a pas même
+changé les paroles.»</p>
+
+<p>Dans l'entr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se répand
+bien vite au café, où les premiers dilettanti du pays étaient occupés à
+motiver leur admiration. A Milan, la vanité nationale eût été furibonde;
+à Venise on se mit à rire. Le charmant Ancillo (poëte célèbre) fit
+sur-le-champ un sonetto sur le malheur<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> de Venise et le bonheur de
+mademoiselle Chomel. Cependant l'impresario, furieux, et que ce bruit
+fatal allait ruiner, cherche Rossini; il le trouve: «Que t'ai-je promis?
+lui répond celui-ci d'un grand sang-froid, de te faire de la musique qui
+fût applaudie. Celle-ci a réussi, <i>e tanto basta</i>. Au reste, si tu avais
+le sens commun, ne te serais-tu pas aperçu, aux bords des cahiers de
+musique tout roussis par le temps, que c'était de vieille musique que je
+t'envoyais de Naples? Va, pour un impresario qui doit être fripon et
+demi, tu n'es qu'un sot.»</p>
+
+<p>De la part de tout autre, cette réponse eût mérité un coup de stylet;
+mais l'impresario aimait la musique. Ravi de celle qu'il venait
+d'entendre pour la première fois, il pardonna les faiblesses de l'amour
+à un homme de génie<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
+
+<p>Cette idée expéditive qui vint à Rossini pour Venise n'était que le
+<i>parti extrême</i> de sa manière de faire. L'essentiel pour lui, depuis
+quelques années, c'est de donner ses opéras en des lieux différents; il
+y ajoute alors un ou deux morceaux réellement nouveaux; tout le reste
+n'offre qu'une forme<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> nouvelle donnée à d'anciennes idées. C'est ainsi
+que le sentiment de la nouveauté, si essentiel au <i>beau musical</i>, manque
+souvent au dilettante instruit en entendant cette musique d'ailleurs si
+piquante et si vive.</p>
+
+<p>De là l'extrême difficulté de répondre à cette question: Quel est le
+plus bel opéra de Rossini?</p>
+
+<p>Je laisse à part la question de la préférence que l'on peut accorder à
+la simplicité du style de <i>Tancrède</i> sur le luxe et les roulades
+changées en <i>motifs</i> du style de <i>Ricciardo e Zoraïde</i>.</p>
+
+<p>Dans l'ouverture du <i>Barbier</i>, il y a un petit passage fort agréable. Hé
+bien! ce motif est déjà dans <i>Tancrède</i>, et Rossini l'a repris plus tard
+dans <i>Élisabeth</i>. A cette dernière fois, il en a fait un duetto, et
+c'est celle des trois tentatives où il a le mieux réussi. C'est donc
+sous la forme de <i>duetto</i> qu'il faut avoir le bonheur de rencontrer
+cette charmante idée pour la première fois; mais il faut implorer le
+hasard. Si vous l'avez déjà vue dans le <i>Barbier</i> ou dans <i>Tancrède</i>, il
+se peut très bien que le duetto vous impatiente. Si j'avais un piano et
+quelqu'un pour en bien jouer, je vous citerais trente exemples de ces
+transformations de Rossini.</p>
+
+<p>Il y aurait un travail curieux à faire;<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> ce serait la liste de tous les
+morceaux de musique <i>réellement différents</i> des opéras de Rossini, et
+ensuite la liste des morceaux <i>bâtis</i> sur la même idée, avec
+l'indication du duetto ou de l'air où elle est présentée avec le plus de
+bonheur.</p>
+
+<p>J'ai vu à Naples, dans le cercle de mes connaissances, vingt jeunes gens
+en état de faire ce travail en deux jours, et avec autant de facilité
+qu'on écrirait à Londres un morceau de critique sur le onzième chant de
+<i>Don Juan</i>; ou à Paris, un grand article profond sur le crédit public,
+ou une diatribe plaisante sur les tours de page joués par le ministre à
+tel président du conseil. Il y a, à Naples, cent jeunes gens courant la
+société qui, au besoin, écriraient un opéra-comique comme <i>Ser Marc
+Antonio</i> ou le <i>Baron de Dolsheim</i>, et cela en six semaines. La
+différence, c'est que ces opéras ne coûteraient que quinze jours aux
+maestri qui ont reçu une éducation régulière dans les conservatoires.</p>
+
+<p>Mes amis de Naples disaient qu'il n'y a rien au monde de si facile que
+de ressusciter cinquante chefs-d'&#339;uvre de Paisiello ou de Cimarosa. Il
+faut d'abord attendre qu'ils soient complètement oubliés; ce sera une
+affaire faite en 1825. On ne joue plus à Naples, de tous les opéras de
+Paisiello, que la <i>Scuffiara</i>: alors, quelque<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> man&#339;uvre élégant et
+spirituel, quelque maestro qui se repose et qui ne peut travailler pour
+cause de santé, M. Pavesi, par exemple, prendra le <i>Pirro</i> de Paisiello,
+supprimera les récitatifs, renforcera l'accompagnement, et ajoutera des
+<i>finale</i>. Le travail le plus important sera de transformer dans chaque
+acte, le morceau le plus original en <i>finale</i>. Peut-être que, chemin
+faisant, on retombera sur les airs les plus connus de nos grands maîtres
+actuels. Quel dommage pour moi si l'on allait déterrer le beau quartetto
+de <i>Bianca e Faliero</i>!</p>
+
+<p>Au point où il en est, Rossini a le plus pressant besoin de quelques
+chutes bien piquantes et bien humiliantes. Malheureusement je ne vois
+guère que Naples ou Milan qui soient dignes de le siffler; partout
+ailleurs ce sera de la haine, mais non pas un jugement. Il a passé
+l'année 1822 à Vienne; ce sera Londres qui le possédera, dit-on, en
+1824. A Londres, Rossini, loin du théâtre ordinaire de sa gloire, n'en
+aura que plus de facilité à donner de la vieille musique pour nouvelle;
+son défaut naturel va se renforcer.</p>
+
+<p>Pour le piquer d'honneur, l'impresario de Londres devrait lui proposer
+de mettre en musique les libretti de <i>Don Juan</i> ou du <i>Mariage secret</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL</h3>
+
+<p class="head">DU STYLE DE ROSSINI</p>
+
+
+<p><span class="lettre">A</span><span class="smcap">vant</span>
+de finir, il faudrait dire un mot des particularités du style de
+Rossini; c'est là une des nécessités de mon sujet. Parler peinture dans
+un livre et louer des tableaux est déjà d'une difficulté épouvantable;
+mais les tableaux laissent au moins des souvenirs distincts, même aux
+sots. Que sera-ce de parler musique! A quelles phrases singulières et
+ridicules ne sera-t-on pas conduit?&mdash;Le lecteur pense qu'il n'ira pas
+chercher les exemples bien loin.</p>
+
+<p>La bonne musique n'est que notre <i>émotion</i>. Il semble que la musique
+nous fasse du plaisir en mettant notre imagination dans la nécessité de
+se nourrir momentanément d'illusions d'un certain genre. Ces illusions
+ne sont pas calmes et sublimes comme celles de la sculpture, ou tendres
+et rêveuses comme celles des tableaux du Corrège.</p>
+
+<p>Le premier caractère de la musique de Rossini est une rapidité qui
+éloigne de<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> l'âme toutes les émotions sombres si puissamment évoquées
+des profondeurs de notre âme par les notes lentes de Mozart. J'y vois
+ensuite une fraîcheur qui, à chaque mesure, fait sourire de plaisir.
+Aussi toutes les partitions semblent-elles lourdes et ennuyeuses auprès
+de celle de Rossini. Si Mozart débutait aujourd'hui, tel serait le
+jugement que nous porterions de sa musique. Pour qu'il pût nous plaire,
+il faudrait l'entendre quinze jours de suite; mais on le sifflerait dès
+le premier. Si Mozart résiste à Rossini, si nous le préférons souvent,
+c'est qu'il est fort de notre antique admiration et du souvenir des
+plaisirs qu'il nous a donnés.</p>
+
+<p>Ce sont en général les caractères les plus insensibles à la crainte du
+ridicule qui préfèrent hautement Mozart. Les amateurs vulgaires en
+parlent comme les littérateurs vulgaires de Fénelon. Ils le louent, et
+seraient au désespoir d'écrire comme lui.</p>
+
+<p>Si la musique de Rossini n'est jamais pesante, elle lasse bien vite. Les
+amateurs les plus distingués d'Italie qui l'entendent depuis douze ans,
+commencent depuis quelque temps à demander du nouveau. Que sera-ce dans
+vingt années d'ici, quand le <i>Barbier de Séville</i> sera aussi vieux que
+le <i>Matrimonio segreto</i> ou le <i>Don Juan</i>?</p>
+
+<p>Rossini est rarement triste, et qu'est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> que la musique sans une
+nuance de tristesse pensive?</p>
+
+<p><i>I am never merry when I hear sweet music</i><a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> (Merchant of Venice), a
+dit celui des poëtes modernes qui a le mieux connu le secret des
+passions humaines, l'auteur de <i>Cymbeline</i> et d'<i>Othello</i>.</p>
+
+<p>Dans ce siècle expéditif, Rossini a un avantage; il se passe
+d'attention.</p>
+
+<p>Dans un drame où la musique cherche à exprimer la nuance ou le degré de
+sentiment indiqué par les paroles, il faut prêter quelque attention pour
+être ému, c'est-à-dire pour avoir du plaisir. Il y a même quelque chose
+de plus rigoureux, il faut avoir de l'âme pour être ému. Dans une
+partition de Rossini, au contraire, où chaque air ou duetto n'est trop
+souvent qu'un brillant morceau de concert<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>, il ne faut que le plus
+léger degré d'attention possible pour avoir du plaisir; et, chose bien
+avantageuse, la plupart du temps il n'est pas nécessaire d'avoir ce que
+les gens romanesques appellent de l'âme.</p>
+
+<p>Je sens bien que j'ai besoin de justifier une assertion aussi hardie.
+Voulez-vous ouvrir le piano et vous rappeler, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> <i>Matrimonio
+segreto</i><a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, Carolina se trouvant heureuse avec son amant à la
+première scène du premier acte? Elle fait une réflexion tendre sur le
+bonheur dont ils pourraient jouir:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se amor si gode in pace.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ces paroles si simples ont produit une des plus belles phrases musicales
+qui existent au monde. Rosine, dans le <i>Barbier de Séville</i>, trouve son
+amant fidèle après l'avoir cru, dans toute la force du terme, un monstre
+d'ingratitude comme de bassesse, un homme qui la vendait au comte
+Almaviva; Rosine, dans ce moment de bonheur, l'un des plus ravissants
+qu'il soit donné à l'âme humaine de connaître, l'ingrate Rosine ne
+trouve à nous chanter que des <i>fioriture</i>, apparemment celles que madame
+Giorgi, la première Rosine, exécutait avec grâce. Ces <i>fioriture</i>,
+dignes d'un joli concert, ne sont sublimes pour personne, mais Rossini a
+voulu les faire amusantes pour tout le monde, et il y a réussi. Il n'a
+pas d'excuse; le bonheur dont je parle est trop grand pour n'être que de
+la joie. Tel est le principal défaut<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> de sa seconde manière; il compose
+ses partitions en écrivant les agréments que les chanteurs étaient dans
+l'habitude d'ajouter <i>ad libitum</i> aux chants des autres maîtres. Ce qui
+n'était qu'un accessoire plus ou moins agréable, il en fait souvent le
+principal. Voyez les battements si fréquents dans les rôles de Galli
+(<i>Italiana in Algeri</i>, <i>Sigillara</i>, <i>Turco in Italia</i>, <i>Gazza ladra</i>,
+<i>Maometto</i>, etc.). Il faut convenir que ces agréments ont une rare
+élégance, beaucoup de rapidité, souvent une fraîcheur séduisante, et
+changent avec succès un terzetto ou un air qui devrait avoir la couleur
+de tel sentiment, en un très joli et très brillant morceau de concert.
+Est on curieux d'arriver à la même vérité par une autre route? Rossini,
+comme tous les autres maîtres, a écrit ses opéras dans la confiance que
+les deux actes seraient séparés par une heure et demie de ballet ou
+d'entr'acte. En France, où le <i>naturel</i> n'est pas ce qui brille le plus
+dans la recherche des plaisirs, on croirait n'avoir pas assez de passion
+pour Rossini, si l'on n'écoutait pas de suite et sans désemparer, trois
+heures de sa musique. Cet excès musical, présenté avec tant d'esprit au
+public de l'Europe qui a le moins de patience et les meilleurs danseurs,
+est insupportable lorsqu'on représente <i>Don Juan</i> ou tel<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> autre ouvrage
+<i>passionné</i>. Il n'est personne qui n'ait mal à la tête et qui ne soit
+mortellement fatigué à la fin des quatre actes des <i>Nozze di Figaro</i>; on
+croit être lassé de la musique pour huit jours: on est au contraire à
+mille lieues de ces mauvaises dispositions, quand on vient d'entendre de
+suite les deux actes de <i>Tancrède</i> ou de l'<i>Élisabeth</i>. La musique de
+Rossini, qui à chaque instant s'abaisse à n'être que de la musique de
+concert, s'accommode fort bien du bel arrangement du théâtre de Paris et
+sort brillante de cette épreuve. Dans tous les sens possibles, c'est de
+la musique faite exprès pour la France, mais elle travaille tous les
+jours à nous rendre dignes d'accents plus passionnés.<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI</h3>
+
+<p class="head">OPINIONS DE ROSSINI SUR QUELQUES GRANDS MAÎTRES SES
+CONTEMPORAINS.&mdash;CARACTÈRE DE ROSSINI</p>
+
+
+<p><span class="lettre">R</span><span class="smcap">ossini</span>
+adore Cimarosa, il en parle les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>L'homme qu'il respecte le plus comme compositeur savant, c'est M.
+Chérubini de Paris. Que n'eût pas fait ce grand maître, si, en devenant
+sensible à l'harmonie allemande, son âme n'eût pas perdu tout amour ou
+plutôt toute sensibilité pour la mélodie de sa patrie!</p>
+
+<p>Si Mayer écrivait encore, Rossini en aurait peur; Mayer, en revanche de
+cette preuve d'estime, aime tendrement son jeune rival et avec toute la
+bonne foi d'un c&#339;ur bavarois.</p>
+
+<p>Rossini a une très haute opinion de M. Pavesi, qui a écrit des morceaux
+de la première force; il déplore le sort de cet artiste qui, jeune
+encore, est forcé à l'inaction par une santé languissante. J'ai ouï dire
+à l'auteur du <i>Barbier</i> qu'il n'y a rien à faire après Fioraventi, dans
+cette sorte<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> de style bouffe qui s'appelle <i>nota e parola</i>. Il ajoutait
+qu'il ne concevait rien de plus absurde au monde que la prétention de
+vouloir essayer de la musique bouffe, après le point de perfection
+absolue où Paisiello, Cimarosa et Guglielmi ont porté ce genre.</p>
+
+<p>Il est évident d'après cet aveu, qu'il ne voit pas l'existence d'une
+nouvelle sorte de <i>beau idéal</i>. Les hommes ont trop peu changé depuis
+Guglielmi, continue Rossini, pour qu'il soit possible de leur présenter
+une nouvelle sorte de <i>beau idéal</i>; attendons que dans cinquante ans un
+nouveau public proclame de nouvelles exigences, alors nous le servirons
+chacun suivant notre génie. J'abrège un peu le raisonnement de Rossini,
+mais je n'en altère pas le sens général. Je le vis un jour soutenir à ce
+sujet une thèse furibonde contre un pédant de Berlin, qui opposait des
+phrases de Kant aux <i>sentiments</i> d'un homme de génie. Je voudrais bien à
+ce sujet que le nord rentrât un peu en lui-même et se jugeât, lui, sa
+gaieté et sa capacité pour la musique. Il trouve trop bouffonnes
+certaines parties de la musique de Rossini (le <i>Miroir</i>, décembre 1821,
+parlant du <i>finale</i>: <i>cra cra</i> de l'<i>Italiana in Algeri</i>, dont le style
+n'est pourtant que de <i>mezzo carattere</i>). Quels signes de détresse
+n'auraient pas donnés<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> ces pauvres littérateurs du Nord, s'ils se
+fussent rencontrés face à face avec la vraie musique bouffe, avec l'air
+<i>Signor si, lo genio è bello</i><a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>! du pédant dans la <i>Scuffiara</i> de
+Paisiello, ou l'air <i>Amicone del mio core</i> de Cimarosa, etc., etc.!
+Quand on est insensible à ce point aux prodiges d'un air, ne serait-il
+pas prudent et philosophique de se taire?</p>
+
+<p>Que le Nord s'occupe de sociétés bibliques et d'idées d'utilité, et
+d'argent; qu'un pair d'Angleterre, riche de plusieurs millions, passe
+une journée à discuter gravement avec son homme d'affaires, une
+réduction de vingt-cinq pour cent à faire à ses nombreux fermiers; le
+pauvre Italien qui voit ses chaînes rivées et les tyrannies qu'il endure
+redoublées par l'influence de ces gens si humains et si pieux, sait ce
+qu'il doit penser de tant de vertu<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>. Il jouit des arts, il sait
+goûter le <i>beau</i> sous toutes les formes dont la nature se plaît à
+l'environner, et regarde l'homme triste du Nord avec plus de pitié que
+de haine. <i>Que voulez-vous? ces gens tristes et<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> pieux commandent à huit
+cent mille barbares qui aiment mieux notre climat que leurs neiges</i>, me
+disait en baissant la tête le plus aimable des pauvres habitants de
+Venise; <i>notre seule vengeance, c'est qu'ils crèvent d'ennui</i>.</p>
+
+<p>Que l'homme puissant, du haut de son noble orgueil et du milieu de son
+luxe, abaisse un regard de pitié sur le pauvre Rossini qui, en treize
+ans de travaux sans relâche, et en ne se permettant jamais aucune
+dépense inutile, n'a pu arriver à mettre de côté soixante ou
+quatre-vingt mille francs pour ses vieux jours. Je répondrai: pauvreté
+n'est pas malheur pour ce grand homme; un piano ou un sot suffit à son
+amusement. Quelque part qu'il se présente en Italie, dans la plus
+chétive auberge comme dans le salon d'un prince, le nom de Rossini
+suffit pour attirer tous les yeux; on lui cède toujours la première
+place, ou celle qu'il occupe devient la première; il se voit l'objet de
+transports et d'égards venant du c&#339;ur, que le plus grand seigneur
+n'obtient plus aujourd'hui en Italie qu'autant qu'il dépense gaiement
+cent mille francs par an. Rossini, jouissant par la gloire de tous les
+avantages de la grande opulence, ne voit sa pauvreté que lorsqu'il pense
+au nombre de pièces d'or qu'il possède. C'est<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span> à cause du rang unique
+qu'il occupe en Italie, qu'il était si gauche de lui conseiller de venir
+à Paris, où, après avoir été la chose curieuse pendant six semaines, il
+serait bien vite retombé à la suite de cinq cents conseillers d'État,
+ambassadeurs, généraux, etc., tous personnages plus importants que lui.
+En Italie, toutes les places ne sont que des mascarades aux yeux de la
+société, qui n'estime exactement que l'argent qu'elles rapportent.</p>
+
+<p>Avant son mariage avec M<sup>lle</sup> Colbrand (1821), qui lui a apporté vingt
+mille livres de rentes, Rossini n'achetait que deux habits par an; du
+reste, il avait le bonheur de ne jamais songer à la prudence: or, qu'est
+la prudence autre chose pour un homme peu riche que <i>la peur de
+manquer</i>? Que les gens qui se proclament raisonnables fassent donc leur
+plaisir le plus doux de ce sentiment agréable: <i>la peur</i>. Rossini, sûr
+de son génie, vivait au jour le jour et sans songer au lendemain. Il
+peut être à la mode dans le Nord, mais jamais il ne plaira bien
+intimement à des gens si différents de lui. Ce qui peut arriver, c'est
+qu'il se forme une nouvelle génération moins affectée, moins prosternée
+devant la <i>noblesse</i> du style et qui ne s'épouvante pas tant du <i>cra
+cra</i> du <i>finale</i> de l'<i>Italiana in Algeri</i>. Alors on comprendra<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> en
+France, 1º le <i>bonheur</i>, 2º <i>le génie</i> italiens.</p>
+
+<p>Rossini et tous les Italiens estiment Mozart, mais pas autant que nous,
+mais plutôt comme symphoniste incomparable, qu'en sa qualité de
+compositeur d'opéras. Ils n'en parlent jamais que comme d'un des plus
+grands hommes qui aient jamais existé; mais même dans <i>Don Juan</i>, ils
+trouvent les défauts de l'école allemande, c'est-à-dire pas de <i>chant
+pour les voix</i>; du chant pour la clarinette, du chant pour le basson,
+mais rien ou presque rien pour cet instrument admirable lorsqu'il ne
+crie pas: la <i>voix humaine</i>.</p>
+
+<p>J'ai entendu Rossini parler avec un accent sérieux, ce qui n'est pas peu
+dire pour lui, du seul talent qui eût pu balancer sa réputation et s'en
+faire une égale, Orgitano; cet aimable jeune homme annonçait au monde un
+successeur de Cimarosa, lorsqu'il fut enlevé dans la fleur de la
+jeunesse (1803), nouvel exemple des dangers du génie. Il faut une
+organisation toute particulière, toute la folie et le feu des passions
+fortes, et cependant que ces passions ne vous dévorent pas dès l'entrée
+dans la vie. J'ai honte de cette phrase qui, en italien, serait toute
+simple.</p>
+
+<p>Pour Paisiello, Rossini en parle comme du plus inimitable des hommes. Ce
+fut le<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> génie du genre simple et de la grâce naïve, et il a rendu sa
+manière désormais impossible. Paisiello a obtenu les effets les plus
+étonnants avec la plus grande simplicité possible de mélodie, d'harmonie
+et d'accompagnements. Il n'y a plus de mélodie simple à entreprendre,
+dit Rossini; dès qu'on y songe un quart d'heure il se trouve qu'on
+retombe dans Paisiello et qu'on le copie avant de le connaître. Rossini
+peut parler savamment des ouvrages de tous les maîtres; il lui suffit
+d'avoir joué une seule fois sur le piano une partition quelconque pour
+la savoir par c&#339;ur et ne plus l'oublier. Aussi, sait-il tout ce qui a
+été écrit avant lui; et cependant on ne voit jamais d'autre papier de
+musique dans sa chambre que du papier blanc rayé.</p>
+
+<p>Quel que soit le mot que la postérité dise sur Rossini, elle ne pourra
+s'empêcher de convenir qu'il est, pour la facilité du travail, ce que
+fut Paisiello pour la simplicité des mélodies.<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII</h3>
+
+<p class="head">ANECDOTES</p>
+
+
+<p><span class="lettre">S</span><span class="smcap">i</span> j'étais assuré que mes lecteurs voudront bien se rappeler que cet
+ouvrage-ci est une simple biographie, et que ce genre permet de
+descendre aux détails les plus simples, je raconterais un trait de
+paresse de Rossini. Dans une journée très froide de l'hiver de 1813, il
+se trouvait campé dans une mauvaise chambre d'auberge à Venise, et
+composait au lit pour ne pas faire de feu. Son duetto terminé (il
+faisait alors la partition de <i>il Figlio per azzardo</i>), la feuille de
+papier lui échappe des mains, et descend en louvoyant sur le plancher;
+Rossini la cherche en vain des yeux, la feuille était allée tomber sous
+le lit. Il étend le bras hors du lit, et se penche pour tâcher de la
+saisir; enfin, prenant du froid, il se renveloppe dans sa couverture et
+se dit: Je vais récrire ce duetto, rien de plus facile; je m'en
+souviendrai bien. Mais aucune idée ne lui revient; il est plus d'un
+quart d'heure à s'impatienter; il ne<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> peut se rappeler une note. Enfin
+il s'écrie en riant: «Je suis bien dupe; je vais refaire le duetto. Que
+les compositeurs riches aient du feu dans leurs chambres, moi je ne me
+donne pas la peine de ramasser les duetti qui tombent; d'ailleurs, c'est
+de mauvais augure.»</p>
+
+<p>Comme il achevait le second duetto, arrive un de ses amis à qui il dit:
+Pourriez-vous m'avoir un duetto qui doit être sous mon lit? L'ami
+atteint le duetto avec sa canne, et le donne à Rossini. «Maintenant, dit
+Rossini, je vais vous chanter les deux duetti, dites-moi celui qui vous
+plaît le plus». L'ami du jeune compositeur donna la préférence au
+premier; le second était trop rapide et trop vif pour la situation.
+Rossini en fit, sans perdre de temps, un terzetto pour le même opéra. La
+personne de qui je tiens l'histoire, m'assure qu'il n'y avait pas le
+moindre trait de ressemblance entre les deux duetti. Le terzetto fini,
+Rossini s'habille à la hâte, en jurant contre le froid, sort avec son
+ami pour aller se chauffer au Casin, et prendre une tasse de café; et il
+envoie le domestique du Casin porter le duetto et le terzetto au copiste
+du théâtre de <i>San Mosè</i>, pour lequel il travaillait alors.</p>
+
+<p>Pour l'Italie, rien n'est aimable comme la conversation de Rossini, et
+rien ne peut<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> lui être comparé; c'est un esprit tout de feu, volant sur
+tous les sujets, et y prenant une idée agréable, vraie et grotesque. A
+peine avez-vous saisi cette idée, qu'une autre lui succède. Une telle
+facilité serait plus étonnante qu'agréable, si le volcan de ces idées
+nouvelles n'était entrecoupé de récits charmants qui reposent. Ses
+courses éternelles, pendant douze années, composées d'arrivées et de
+départs, comme il le dit lui-même en parlant de sa vie, ses relations
+avec les artistes, les plus fous des hommes, et avec la partie gaie et
+heureuse de la haute société, l'ont abondamment fourni des anecdotes les
+plus bizarres sur la pauvre espèce humaine. «Je serais un grand sot
+d'inventer et de mentir, dit Rossini<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>, quand quelque homme
+atrabilaire ou envieux gâte les plaisirs de la société en lui contestant
+la vérité de ses récits. Par état, j'ai toujours eu affaire à des
+chanteurs et à des cantatrices; on connaît leurs caprices, et plus
+j'étais célèbre, plus j'ai eu à subir des caprices étranges. A Padoue,<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>
+l'on m'a obligé à venir <i>faire le chat</i> dans la rue, tous les jours à
+trois heures du matin, pour être reçu dans une maison où je désirais
+fort entrer; et comme j'étais un maître de musique orgueilleux de mes
+belles notes, on exigeait que mon miaulement fût <i>faux</i>. J'ai vu dans ma
+chambre, et j'aurais vu dans mon antichambre (si j'en avais eu), la
+plupart des amateurs riches d'Italie qui finissent toujours par se faire
+entrepreneurs de spectacle par amour pour quelque <i>prima donna</i>. Enfin,
+l'on dit que je n'ai pas été sans quelques succès auprès des femmes, et
+je vous prie de croire que ce ne sont pas les sottes que j'ai choisies.
+J'ai eu à souffrir d'étranges rivalités; j'ai changé de ville et d'amis
+trois fois par an pendant toute ma vie; et, grâce à mon nom, presque
+partout j'ai été présenté et intime avec tout ce qui en valait la peine,
+deux fois vingt-quatre heures après mon arrivée quelque part, etc.,
+etc.»</p>
+
+<p>Rossini a le grand malheur de ne rien respecter que le génie; il ne
+ménage rien, il ne se refuse rien dans ses plaisanteries; tant pis pour
+qui est ridicule: mais il n'est point méchant; il rit le premier comme
+un fou de ses plaisanteries et puis les oublie. On l'invite à chanter à
+Rome, chez un cardinal, un <i>caudataire</i> s'approche pour le<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> prier de ne
+chanter que le moins possible des chants d'amour; Rossini chante des
+polissonneries en <i>bolonais</i> que personne ne comprend; il rit et pense à
+autre chose. Sans cette fertilité et cette rapidité dans l'esprit, il
+n'aurait pu suffire à ses ouvrages. Songez qu'il s'est toujours beaucoup
+amusé; qu'étant pauvre, il ne peut se faire aider dans la moindre chose
+pour ses partitions, et que cependant, avant l'âge de trente-deux ans,
+il a donné quarante-cinq opéras ou cantates.</p>
+
+<p>Rossini a un talent incroyable pour contrefaire les gens qui
+l'approchent. Il trouve de quoi faire rire aux éclats, dans le geste et
+la tournure de ceux de ses amis qui semblent les plus remarquables par
+la simplicité de leurs manières. Vestris, le premier acteur comique de
+l'Italie et peut-être du monde<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, lui disait qu'il aurait eu un
+talent décidé pour le métier d'acteur. Rossini parodie d'une manière
+étonnante De'Marini, comédien emphatique et quelquefois sublime qui
+passe pour le premier talent d'Italie. Quand Rossini se met à faire
+De'Marini, on commence par rire de la ressemblance, et l'on finit par<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>
+être ému. Je parle des gens sensibles à la déclamation française et
+chantante. Comme Alfieri a suivi strictement Racine et Voltaire tout en
+injuriant la France, de même les acteurs italiens chantent les vers
+comme les chantaient les acteurs français que M<sup>lle</sup> Raucourt mena en
+Italie par privilège impérial, vers l'an 1808. Comme les acteurs
+français aussi, ils ne sont bons que dans le comique, où la rapidité du
+débit empêche le <i>chant</i> jusqu'à un certain point. Vestris seul est
+exempt d'affectation, et mérite certainement une réputation européenne.
+Je n'ai mis ici ces deux ou trois idées que parce qu'elles ont été
+souvent un sujet de débat entre Rossini et l'un de ses admirateurs;
+Rossini, en <i>Italien patriote</i>, soutient que tout est parfait en Italie
+(excepté certains personnages), et que nous ne sommes que des jaloux de
+mauvaise foi lorsque nous n'en convenons pas. Cela vaut bien le
+<i>Constitutionnel</i> et le <i>Miroir</i> parlant <i>musique</i> et <i>honneur
+national</i>. Animé par les discussions du parti romantique, qui, en
+Italie, prétend qu'il ne faut pas chanter les vers, Rossini s'avisa en
+1820 de prendre un rôle dans une comédie bourgeoise de Naples, où
+jouaient des jeunes gens de la première distinction. De'Marini était au
+nombre des spectateurs, et convint,<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> ainsi que nous tous, que Rossini
+était étonnant. «Il lui manque, disait De' Marini, l'usage des planches,
+du reste il est impossible d'être plus vrai, et il n'y a pas deux
+acteurs en Italie capables de le faire oublier dans un rôle qu'il aurait
+adopté.»</p>
+
+<p>Rossini fait des vers tant qu'on veut pour ses opéras, et souvent
+corrige un peu l'emphase des <i>libretti seri</i> qu'on lui présente. Il est
+le premier à s'en moquer; quand il a fini un air, il déclame devant les
+amis qui se trouvent autour de son piano, et en en faisant ressortir
+tout le ridicule, les étranges paroles dont il vient de faire la fortune
+par sa musique. Quand il a fini de rire: <i>E però, in due anni questo si
+canterá da Barcelona a Pietroburgo</i> (et pourtant dans deux ans cela se
+chantera de Barcelone à Pétersbourg): <i>gran trionfo della musica!</i> Par
+un goût naturel, bien rare en son pays, Rossini est ennemi né de
+l'emphase. Il faut savoir qu'en Italie l'emphase est pour les beaux-arts
+ce que sont ici la recherche, l'affectation, le bel esprit et la
+froideur maniérée. Tout indique que la nature avait donné à la musique
+dans Rossini un beau génie pour le genre de <i>mezzo carattere</i>. Le
+malheur a voulu qu'il ait trouvé à Naples mademoiselle Colbrand reine du
+théâtre; un mal<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span>heur plus grand a été qu'il ait pris de l'amour pour
+elle; s'il eût rencontré à sa place une actrice bouffe, la Marcolini,
+par exemple, ou la Gafforini dans la fleur de la jeunesse, au lieu de
+nous donner des plaies d'Égypte, il eût continué à faire des <i>Pietra del
+Paragone</i> et des <i>Italiana in Algeri</i>. Mais nous, pour n'être pas
+indignes des grands hommes, songeons à apprendre à aimer un grand génie
+malgré les nécessités que ses passions, sa position, ou le mauvais goût
+de ses contemporains ont imposées à son talent. En aimerons-nous moins
+le Corrège, parce que le goût plus ou moins baroque des chanoines de son
+temps l'a obligé à peindre des coupoles, et à présenter de grandes
+figures dans d'étonnants raccourcis, <i>di sotto in sù</i>?</p>
+
+
+<p class="head">DERNIER MOT</p>
+
+<p>Vif, léger, piquant, jamais ennuyeux, rarement sublime, Rossini semble
+fait exprès pour donner des extases aux gens médiocres. Cependant,
+surpassé de bien loin par Mozart dans le genre tendre et mélancolique,
+et par Cimarosa dans le style comique et passionné, il est le premier
+pour la vivacité, la rapidité, le piquant et tous les effets qui en
+dérivent.<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> Aucun opéra buffa n'est écrit comme <i>la Pietra del paragone</i>.
+Aucun opéra seria n'est écrit comme <i>Otello</i> ou <i>la Donna del Lago</i>.
+<i>Otello</i> ne ressemble pas plus aux <i>Horaces</i> qu'à <i>Don Juan</i>; c'est une
+&#339;uvre à part. Rossini a peint cent fois les plaisirs de l'amour heureux,
+et, dans le duetto d'Armide, d'une manière inouïe jusqu'ici; quelquefois
+il a été absurde, mais jamais il n'a manqué d'esprit, pas même dans
+l'air gai de la fin de la <i>Gazza ladra</i>. Enfin, également hors d'état
+jusqu'ici d'écrire sans fautes de sens, ou sans déceler au bout de vingt
+mesures la présence du génie, depuis la mort de Canova, Rossini se voit
+le premier des artistes vivants. Quel rang lui donnera la postérité?
+C'est ce que j'ignore.</p>
+
+<p>Si vous vouliez me promettre le secret, je dirais que le style de
+Rossini est un peu comme le Français de Paris, vain et vif plutôt que
+gai; jamais passionné, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus
+rarement sublime.<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="LISTE_CHRONOLOGIQUE1" id="LISTE_CHRONOLOGIQUE1"></a>LISTE CHRONOLOGIQUE<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a></h3>
+
+<p class="head">DES &#338;UVRES DE GIOACCHINO ROSSINI<br />
+<i>né à Pesaro le</i> 20 <i>février</i> 1792</p>
+
+
+<p><span class="lettre">A</span><span class="smcap">u</span> mois d'août 1808, Rossini composa au lycée de Bologne une symphonie
+et une cantate intitulée <i>Il pianto d'Armonia</i>.</p>
+
+<p>1. <span class="smcap">Demetrio e Polibio;</span> c'est le premier ouvrage de Rossini; il l'écrivit
+dit-on au printemps de 1809, mais cet opéra n'a été exécuté qu'en 1812,
+à Rome, au théâtre <i>Valle</i>. Il fut chanté par le tenor Mombelli, ses
+deux filles, Marianne et Esther, et le basso Olivieri. Rien ne prouve
+que par coquetterie Rossini n'ait pas un peu retouché cette mu<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>sique en
+1812. M. Mombelli est son parent. Le libretto fut écrit par madame
+Viganò Mombelli, mère de Marianne Mombelli aujourd'hui madame
+Lambertini, et de mademoiselle Esther Mombelli, qui chante encore et
+fort bien. (1817.)</p>
+
+<p>2. <span class="smcap">La Cambiale di matrimonio</span>, 1810 <i>farsa</i> (<i>farsa</i> veut dire opéra en
+un acte) écrit à Venise pour la <i>stagione dell'autunno</i><a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>. Cet opéra
+a été le premier ouvrage de Rossini exécuté sur la scène: il fut chanté
+à <i>San-Mosè</i> par Rosa Morandi, Luigi Raffanelli, Nicola de Grecis,
+Tommaso Ricci.</p>
+
+<p>3. <span class="smcap">L'Equivoco stravagante</span>, 1811, <i>autunno</i>. Écrit à Bologne pour le
+théâtre <i>del Corso</i>. Chanteurs, Marietta Marcolini, Domenico Vaccani,
+Paolo Rosich.</p>
+
+<p>4. <span class="smcap">L'Inganno felice</span>, 1812. Carnaval, Venise, théâtre <i>San-Mosè</i>.
+Chanteurs, Teresa Belloc, Rafaele Monelli, Luigi Raffanelli, Filippo
+Galli.</p>
+
+<p>Galli eut le plus grand succès dans le<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> rôle du paysan Tarobotto, chef
+des mineurs. C'est le premier des ouvrages de Rossini qui soit resté au
+théâtre. Il y a un terzetto célèbre écrit pour madame Belloc<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>, Galli
+et le tenor Monelli.</p>
+
+<p>5. <span class="smcap">Ciro in Babilonia</span>, oratorio, 1812. Écrit à Ferrare, pour le carême.
+Cet oratorio fut exécuté au <i>teatro communale</i> par M<sup>ta</sup> Marcolini,
+Elisabetta Manfredini, Eliodoro Bianchi.</p>
+
+<p>6. <span class="smcap">La Scala di seta</span>, <i>farsa</i>, 1812. Venise, <i>primavera</i>. Exécuté au
+théâtre <i>San-Mosè</i> par Maria Cantarelli, Rafaele Monelli tenor, Tacci et
+de Grecis excellent <i>buffo cantante</i>, qui est encore au théâtre en 1823.</p>
+
+<p>7. <span class="smcap">La Pietra del Paragone</span>, 1812, Milan, <i>autunno</i>. Chanté à <i>la Scala</i>
+par M<sup>ta</sup> Marcolini prima donna, Claudio Bonoldi tenor, Filippo Galli.</p>
+
+<p>8. <span class="smcap">L'Occasione fa il ladro</span>, <i>farsa</i>, 1812, Venise, <i>autunno</i>. Chanté au
+théâtre <i>San-Mosè</i> par la jolie Graciata Canonici, qui depuis a fait les
+beaux jours du théâtre <i>dei Fiorentini</i> à Naples, où Pellegrini lui
+donna des leçons; par l'excellent bouffe Luigi Pacini, et par Tommaso
+Berti.<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span></p>
+
+<p>9. <span class="smcap">Il Figlio per azzardo</span>, <i>farsa</i>, 1813, Venise, carnaval, au théâtre
+<i>San-Mosè</i>. Exécuté par Teodolinda Pontiggia, Tommaso Berti, Luigi
+Raffanelli et de Grecis. Ces deux derniers bouffes sont du premier
+mérite.</p>
+
+<p>10. <span class="smcap">Tancredi</span>, 1813, Venise, carnaval, au grand théâtre <i>della Fenice</i>.
+Opéra séria, le premier de ce genre écrit par Rossini (à l'exception de
+<i>Demetrio e Polibio</i> qui n'a été joué qu'en 1812), chanté par mesdames
+Malanotti, Elisabeth Manfredini et par Pietro Todran.</p>
+
+<p>11. <span class="smcap">L'Italiana in Algeri</span>, 1813, Venise, <i>estate</i>, chanté au théâtre de
+<i>San-Benedetto</i> par M<sup>ta</sup> Marcolini, le tenor Sarafino Gentili et
+Filippo Galli, si plaisant dans la belle scène du serment au deuxième
+acte, que l'envie étayée par la pruderie a fait supprimer à Paris.</p>
+
+<p>12. <span class="smcap">Aureliano in Palmira</span>, 1814, Milan, carnaval. Chanté au théâtre de
+<i>la Scala</i> par Velluti, Lorenza Corea, le tenor Luigi Mari, Giuseppe
+Fabris, Eliodoro Bianchi, Filippo Galli. Le premier acte est écrit
+beaucoup plus haut que le second: c'est qu'il fut composé pour Davide
+qui prit la rougeole, et ne put pas chanter; le second acte fut écrit
+pour Luigi Mari, qui chanta le rôle du tenor d'abord destiné à Davide.
+Cette troupe est une des plus<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span> remarquables qui aient existé depuis
+vingt ans. Velluti a du succès, l'opéra tombe, Rossini vivement piqué
+songe à changer son <i>style</i>.</p>
+
+<p>13. <span class="smcap">Il Turco in Italia</span>, 1814, Milan, <i>autunno</i>, théâtre de <i>la Scala</i>,
+demi-succès. Chanté par madame Festa Maffei, Davide, Galli et Luigi
+Paccini.</p>
+
+<p>14. <span class="smcap">Sigismondo</span>, 1814, Venise, théâtre <i>della Fenice</i>. Quelques soins que
+je me sois donnés, je n'ai pu avoir aucun détail sur cet opéra séria. La
+liste que je présente ici m'a coûté l'ennui d'écrire plus de cent
+lettres. L'on m'a envoyé comme étant du <i>Sigismondo</i>, des morceaux de
+musique dignes de M. Puccita (compositeur attaché à madame Catalani).</p>
+
+<p>15. <span class="smcap">Elisabetta</span>, 1815, Naples, <i>autunno</i>. Chanté à <i>San-Carlo</i>, par
+mademoiselle Colbrand, mademoiselle Dardanelli, Nozzari et Garcia. Début
+de Rossini à Naples.</p>
+
+<p>16. <span class="smcap">Torvaldo e Dorlisca</span>, 1816, Rome, carnaval. Chanté au théâtre <i>Valle</i>
+par Adélaïde Sala, le tenor Donzelli, et les deux excellentes voix de
+basse Galli et Rainiero Remorini. L'Italie possède en 1823 quatre voix
+de basse excellentes: La Blache, Galli, Zuchelli et Remorini, et en
+seconde ligne Ambrosi.</p>
+
+<p>17. <span class="smcap">Il Barbiere di Siviglia</span>, 1816,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span> Rome, carnaval. Chanté au théâtre
+d'<i>Argentina</i> par madame Giorgi Righetti, et par Garzia, B. Botticelli
+et l'excellent bouffe Luigi Zamboni, qui établit le rôle de Figaro.</p>
+
+<p>18. <span class="smcap">La Gazzetta</span>, 1816, Naples, <i>estate</i>, demi-succès. Chanté au théâtre
+<i>dei Fiorentini</i> par deux bouffes du premier mérite: Felice Pellegrini
+et Carlo Casaccia le Brunet de Naples, et la jolie Margherita Chabran,
+l'élève de Pellegrini.</p>
+
+<p>19. <span class="smcap">L'Otello</span>, 1816, Naples, <i>inverno</i>. Chanté au théâtre <i>del Fondo</i>
+(joli théâtre rond qui sert de succursale à <i>San-Carlo</i>) par
+mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide et la basse Benedetti.</p>
+
+<p>20. <span class="smcap">La Cenerentola</span>, 1817, Rome, carnaval. Chanté au théâtre <i>Valle</i> par
+Gertrude Righetti, Catterina Rossi, Giuseppe de'Begnis et Giacomo
+Guglielmi.</p>
+
+<p>21. <span class="smcap">La Gazza Ladra</span>, 1817, Milan, <i>primavera</i>. Chanté à la Scala par
+Teresa Belloc, Savino Monelli, V. Botticelli, Filippo Galli, Antonio
+Ambrosi et mademoiselle Galianis.</p>
+
+<p>22. <span class="smcap">Armida</span>, 1817, Naples, <i>autunno</i>. Chanté au théâtre de <i>San-Carlo</i>
+par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Benedetti. Duetto célèbre.</p>
+
+<p>23. <span class="smcap">Adelaïde di Borgogna</span>, 1818, Rome, carnaval. Chanté au théâtre
+<i>Ar<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>gentina</i> par Elisabeth Pinotti, Elisabeth Manfredini, Savino
+Monelli, tenor et Gioacchino Sciarpelletti.</p>
+
+<p>24. <span class="smcap">Adina o sia il Califfo di Bagdad</span>. Rossini envoya cet opéra à
+Lisbonne, où il fut joué en 1818 au théâtre <i>San-Carlo</i>.</p>
+
+<p>25. <span class="smcap">Mosè in Egitto</span>, Naples, 1818. Chanté au théâtre <i>San-Carlo</i> pendant
+le carême, par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Matteo Porto dont la
+voix superbe eut un grand succès dans le rôle de Pharaon. Nous avons
+grand tort de ne pas engager Porto au théâtre Louvois.</p>
+
+<p>26. <span class="smcap">Ricciardo e Zoraide</span>, 1818, Naples, <i>autunno</i>, <i>San-Carlo</i>. Chanté
+par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Benedetti.</p>
+
+<p>27. <span class="smcap">Ermione</span>, 1819, Naples. Chanté pendant le carême au théâtre
+<i>San-Carlo</i> par mademoiselle Colbrand, mademoiselle Rosmunda, Pisaroni,
+Nozzari et Davide. Le libretto est une imitation d'<i>Andromaque</i>. Rossini
+s'était rapproché du genre de Gluck; les personnages n'avaient guère
+d'autre sentiment à exprimer que la colère; demi-chute.</p>
+
+<p>28. <span class="smcap">Edoardo e Cristina</span>, 1819, Venise, <i>primavera</i>. Chanté au théâtre
+<i>San-Benedetto</i> par Rosa Morandi, Carolina Cortesi, l'une des plus
+jolies actrices qui aient paru sur la scène en ces derniers temps, et<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
+par Eliodoro Bianchi et Luciano Bianchi.</p>
+
+<p>29. <span class="smcap">La Donna del Lago</span>, 4 octobre 1819, Naples. Chanté au théâtre
+<i>San-Carlo</i> par mademoiselle Pisaroni, l'une des moins jolies figures
+qu'on puisse rencontrer, et par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide
+et Benedetti.</p>
+
+<p>30. <span class="smcap">Bianca e Faliero</span>, 1820, Milan, carnaval. Chanté à <i>la Scala</i> par
+Caroline Bassi, la seule cantatrice qui se rapproche un peu du grand
+talent de madame Pasta, Violante Camporesi, Claudio Bonoldi, Alessandro
+de'Angelis.</p>
+
+<p>31. <span class="smcap">Maometto secondo</span>, 1820, Naples, carnaval, au théâtre <i>San-Carlo</i>. Je
+n'ai pu me procurer les noms de tous les chanteurs. On m'écrit que Galli
+joua le rôle de Mahomet aussi bien que le <i>Fernando</i> de la <i>Gazza
+ladra</i>.</p>
+
+<p>32. <span class="smcap">Metilde di Shabran</span>, 1821, Rome, carnaval, au théâtre d'<i>Apollo</i>, le
+seul théâtre passable de cette grande ville, bâti sous les Français. Cet
+opéra fut chanté par la jolie Catterina Liparini, Anetta Parlamagni,
+Giuseppe Fusconi, Giuseppe Fioravanti, Carlo Moncada, Antonio Ambrosi,
+Antonio Parlamagni.</p>
+
+<p>33. <span class="smcap">Zelmira</span>, 1822, Naples, <i>inverno</i>, chanté à <i>San-Carlo</i> par
+mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Ambrosi, Benedetti, et
+mademoiselle Cecconi.<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span></p>
+
+<p>34. <span class="smcap">Semiramide</span>, 1823, Venise, carnaval, au grand théâtre <i>della Fenice</i>,
+opéra dans le style allemand, chanté par madame Colbrand-Rossini, Rosa
+Mariani, excellente voix de contralto, Sinclair, tenor anglais, Filippo
+Galli et Lucio Mariani.</p>
+
+<p class="top5">Rossini a composé plusieurs cantates; je connais les neuf suivantes:</p>
+
+<p>1. <span class="smcap">Il pianto d'Armonia</span>, 1808, exécutée au Lycée de Bologne. C'est le
+début de Rossini, le style est comme les parties faibles de l'<i>Inganno
+felice</i>.</p>
+
+<p>2. <span class="smcap">Didone abbandonata</span>, écrite pour mademoiselle Esther Mombelli, en
+1811.</p>
+
+<p>3. <span class="smcap">Egle e Irene</span>, 1814, écrite à Milan pour madame la princesse
+Belgiojoso, l'une des plus aimables protectrices de Rossini.</p>
+
+<p>4. <span class="smcap">Teti e Peleo</span>, 1816, écrite pour les noces de S. A. R. madame la
+duchesse de Berri, chantée au théâtre <i>del Fondo</i> à Naples, par
+mesdemoiselles Colbrand, Girolama Dardanelli, Margherita Chabran,
+Nozzari et David.</p>
+
+<p>5. <span class="smcap">Igea</span>, 1819, Cantate à une seule voix<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>, écrite en l'honneur de S.
+M. le roi de Naples, et chantée par mademoiselle Colbrand le 20 février
+1819 au théâtre <i>San-Carlo</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span></p>
+
+<p>6. <span class="smcap">Partenope</span>, Cantate exécutée devant S. M. François 1<sup>er</sup>, empereur
+d'Autriche, le 9 mai 1819, lorsque ce prince parut pour la première fois
+au théâtre <i>San-Carlo</i>. Cette cantate fut chantée par mademoiselle
+Colbrand, Davide et Gio.-B<sup>ta</sup> Rubini.</p>
+
+<p>7. <span class="smcap">La Riconoscenza</span>, 1821, pastorale à quatre voix, exécutée à
+<i>San-Carlo</i> le 27 décembre 1821, pour le bénéfice de Rossini. Cette
+cantate fut chantée par mesdemoiselles Dardanelli et Comelli (Chomel),
+et par Rubini et Benedetti. Rossini quitta Naples le lendemain et vint à
+Bologne, où il épousa mademoiselle Colbrand.</p>
+
+<p>8. <span class="smcap">Il vero omaggio</span>, 1823, cantate exécutée à Vérone durant le congrès,
+et en l'honneur de S. M. l'empereur d'Autriche. Cette cantate fut
+chantée au théâtre des <i>Filarmonici</i> par mademoiselle Tosi, jeune et
+belle cantatrice, fille d'un avocat célèbre de Milan, et par Velluti,
+Crivelli, Galli et Campitelli.</p>
+
+<p>9. Un hymne patriotique, à Naples en 1820.</p>
+
+<p>Autre hymne du même genre, à Bologne en 1815. Le même péché fit jadis
+jeter en prison Cimarosa.</p>
+
+<p>Si le présent livre a une seconde édition, je supprimerai la plus grande
+partie des analyses d'<i>Otello</i>, de la <i>Gazza ladra</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span> d'<i>Elisabeth</i>,
+etc., et je placerai ici une esquisse rapide du talent de tous les
+compositeurs vivants, chanteurs et cantatrices, qui jouissent de quelque
+renom en Italie.</p>
+
+<p>Ce volume offrira alors une esquisse complète de l'état actuel de la
+musique en Italie. Je donnerai des notices développées sur Saverio
+Mercadante, auteur d'<i>Elisa e Claudio</i> et de l'<i>Apothèose d'Hercule</i>;
+sur M. Caraffa, auteur de <i>Gabriella de Vergy</i>; sur Pacini, qui a fait
+un duetto sublime dans le <i>Baron de Dolsheim</i>; sur MM. Meyerbeer,
+Pavesi, Morlacchi, auteurs de l'<i>Isolina</i> et du <i>Coradino</i>, etc., etc.
+Malheureusement jusqu'ici ces messieurs imitent tous Rossini.<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a></h3>
+
+<p class="head">UTOPIE DU THÉATRE ITALIEN</p>
+
+
+<p><span class="lettre">P</span><span class="smcap">robablement</span>
+un des jeunes gens de vingt-six ans qui lisent ce chapitre,
+sera ministre de la maison du roi, ou administrateur des opéras, d'ici à
+quinze ans.</p>
+
+<p>Un ministre songe au cours de la rente et à conserver sa place. Il est
+donc fort inutile d'adresser des observations à Son Excellence; mais un
+jeune homme, en rentrant le soir de sept à huit salons bien lourds, où
+il est allé préparer sa grandeur future, peut ouvrir une brochure par
+dés&#339;uvrement; et heureuse entre toutes les autres, la brochure ouverte
+en cet instant, il faut qu'elle soit bien vide pour ne pas gagner au
+contraste.</p>
+
+<p>Supposons donc qu'un homme de sens soit ministre de la maison du roi;
+voici<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> les faits et les raisonnements que je voudrais que cet homme de
+sens eût connus dans sa jeunesse.</p>
+
+<p>L'administration actuelle de l'Opéra-Buffa fait un secret d'État du
+montant de ses recettes. On sait seulement qu'elle a droit à une
+subvention de 120,000 francs sur la liste civile. Que devient cette
+somme? Dans la poche de qui va-t-elle se perdre? Questions indiscrètes.
+Je n'ai aucun rapport avec l'administration de l'Opéra-Buffa; je ne puis
+donc établir qu'à l'aide du raisonnement et des probabilités tous les
+chiffres que je vais citer. Si l'administration nie mes calculs, elle
+pensera sans doute que la seule manière irréfutable de les réfuter,
+c'est de publier la vérité des faits.</p>
+
+<p>Les recettes ordinaires faites à la porte du théâtre varient de 1800 à
+900 francs.</p>
+
+<table summary="estime"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0">
+<tr valign="bottom"><td>Je les estime à 1200 francs par jour de représentation. Il y en a trois par semaine; cela fait par an</td><td align="right">122,800</td><td>&nbsp; &nbsp;fr.</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>La location des loges (toutes à l'année depuis deux ans) produit environ 2400 francs par jour de représentation, ce qui fait pour l'année</td><td align="right"
+style="border-bottom:1px solid black;">345,600</td><td style="border-bottom:1px solid black;">&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>Total de la recette présumée</td><td align="right"
+style="border-bottom:1px solid black;">468,400</td><td style="border-bottom:1px solid black;">&nbsp; &nbsp;fr.</td></tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span></p>
+
+
+<p class="head sml">CALCUL APPROXIMATIF DES DÉPENSES DE L'OPÉRA-BUFFA<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
+
+<p class="c"><i><b>Appointements.</b></i></p>
+
+<table summary="estime"
+cellspacing="0"
+cellpadding="2"
+style="white-space:nowrap;margin:5% auto 10% auto;
+font-size:90%;">
+<tr valign="bottom"><td>M<sup>me</sup></td><td>Pasta </td><td align="right">35,000</td><td>&nbsp; fr.</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>&nbsp; (et un bénéf. de 15,000 fr.)</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>M<sup>lles</sup></td><td>Buonsignori</td><td align="right">20,000</td><td>&nbsp; fr.</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Cinti</td><td align="right">15,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Mori</td><td align="right">10,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>De Meri</td><td align="right">7,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Rossi</td><td align="right">5,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Goria</td><td align="right">4,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>MM.</td><td>Garcia</td><td align="right">30,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Zuchelli</td><td align="right">24,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Pellegrini</td><td align="right">21,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Bordogni</td><td align="right">20,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Bonoldi</td><td align="right">18,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Levasseur</td><td align="right">12,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Lodovico Bonoldi</td><td align="right">6,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Graziani</td><td align="right">8,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Proffetti</td><td align="right">6,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Auletta</td><td align="right">4,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Barilli, régisseur</td><td align="right"
+style="border-bottom:black solid 1px;">8,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>&nbsp; Appointements du chant, total</td><td align="right">253,000</td><td>fr.<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>&nbsp; Ch&#339;urs et orchestre</td><td align="right">80,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>&nbsp; Vestiaire et décors</td><td align="right"
+style="border-bottom:solid black 1px;">55,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td colspan="2">&nbsp;</td><td align="right">135,000</td><td>&nbsp; fr.</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td>Frais d'administration, chauffage (beaucoup d'abus), éclairage, pompiers, garde, etc., etc.
+</td><td align="right"
+style="border-bottom:solid black 1px;">60,000</td><td>&nbsp;<br /> &nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td align="center">Total approximatif des frais</td><td align="right">448,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td align="center">La recette est de</td><td align="right"
+style="border-bottom:solid black 1px;">468,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td align="center">Balance</td><td align="right"
+style="border-bottom:solid black 1px;">20,000</td><td>&nbsp; fr.</td></tr>
+</table>
+
+
+<p>En supposant ce calcul exact, et il doit approcher de la vérité, il
+existe un bénéfice de 20,000 francs. <i>Que devient ce bénéfice</i><a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>? Que
+devient la subvention de 120,000 francs que S. M. veut bien accorder
+pour le Théâtre Italien, qui fut avant la révolution le Théâtre de
+<span class="smcap">Monsieur</span>? Voilà deux questions auxquelles je défie de faire une réponse
+satisfaisante.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus urgent, c'est de tirer l'Opéra-Italien des griffes
+de ses plus mortels ennemis, une administration composée de musiciens
+français.<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span></p>
+
+<p>Il faut donner à l'enchère l'entreprise de l'Opéra-Italien.</p>
+
+<p>Il faut faire un cahier des charges, arrangé d'après le cahier des
+charges du théâtre de la <i>Scala</i> à Milan, qui, sous Napoléon, de 1805 à
+1814 est allé parfaitement bien.</p>
+
+<p>L'entrepreneur devrait se soumettre au cahier des charges. M. le
+chevalier Petrachi, ancien chef de bureau au ministère des finances du
+royaume d'Italie, et sous le nom duquel a été pendant plusieurs années
+l'entreprise du théâtre de la <i>Scala</i> à Milan, à été en 1822 l'un des
+chefs du Théâtre-Italien de Londres. Il entend fort bien ce genre
+d'administration et pourrait être consulté pour donner les bonnes
+traditions. Il accepterait probablement un emploi au théâtre Louvois. M.
+Benelli pourrait être fort utile.</p>
+
+<p>Le premier article du cahier des charges devrait être la condition de
+donner dix opéras nouveaux pour Paris, chaque année, dont huit d'auteurs
+vivants, et, parmi les huit, <i>deux composés expressément</i> pour le
+théâtre de Paris.</p>
+
+<p>Remarquez que nous n'avons pas eu encore à Louvois un opéra écrit
+expressément pour la voix de madame Pasta.</p>
+
+<p>Le seconde condition serait de donner quarante décorations nouvelles
+chaque<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> année, lesquelles devraient être faites par un peintre ayant
+travaillé au moins deux ans pour les théâtres de la <i>Scala</i>, de
+<i>San-Carlo</i>, de <i>Turin</i> ou de la <i>Fenice</i> à Venise. Dix-huit mois au
+plus après le jour où l'on s'en serait servi pour la première fois, une
+décoration serait nécessairement vendue ou détruite (à la <i>Scala</i>, une
+décoration peinte par Sanquirico ou Tranquillo coûte 400 francs. La même
+faite à Paris coûte 3000 francs)<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span></p>
+
+<p>La somme que Sa Majesté daigne accorder aux plaisirs des <i>dilettanti</i> de
+sa capitale et de l'Europe<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, serait payée de mois en mois et par
+douzièmes à l'entrepreneur du Théâtre-Italien. Mais voici comment elle
+lui serait payée; ce serait sur le <i>bon à payer</i> d'une commission formée
+d'abord de neuf amateurs nommés par les personnes ayant actuellement des
+loges louées au Théâtre-Italien<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>.</p>
+
+<p>Cette commission serait portée à douze, au moyen de deux membres de
+l'Institut et d'un avocat désignés par le ministre. Toute la commission
+serait renouvelée chaque année avec faculté au ministre de désigner les
+mêmes personnes que l'année précédente. Les personnes louant les loges
+pourraient aussi nommer les mêmes délégués<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p>
+
+<p>Il y aurait une assemblée le 20 décembre de chaque année (au
+commencement de la saison), dans laquelle les délégués rendraient compte
+à toutes les personnes louant les loges, de l'état de l'administration.</p>
+
+<p>L'entrepreneur pourrait employer des chanteurs français; mais il lui
+serait défendu d'en faire chanter plus d'un dans chaque opéra. Il ne
+faut pas nous exposer à des représentations comme celle des <i>Nozze de
+Figaro</i>, du 13 septembre 1823, et dans laquelle nous avons eu le plaisir
+d'entendre chanter à la fois quatre chanteuses françaises,
+mesdemoiselles Demeri,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> Cinti, Buffardin, et....., et un chanteur
+français, M. Levasseur, qui a une fort belle voix, mais trop de timidité
+pour le rôle du comte Almaviva. Autre condition: l'entrepreneur pourrait
+employer des voix françaises, mais il ne pourrait les payer plus de six
+mille francs par an<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<p>Le 24 de chaque mois, la commission de censure se réunirait et ne
+donnerait un bon à payer à l'entrepreneur qu'autant qu'il justifierait
+avoir rempli ses engagements de bonne foi et avec zèle pendant le mois
+écoulé. L'état des recettes de chaque<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> représentation serait mis sous
+les yeux de la commission de censure, qui aurait droit en outre à un
+rapport particulier sur la voix et le zèle de chaque chanteur.
+L'entrepreneur serait tenu de fournir à la commission de censure tous
+les renseignements demandés par elle.</p>
+
+<p>La perfection de l'établissement serait que deux fois par mois il y eût
+une représentation italienne à la salle du grand Opéra. Les acteurs qui
+chanteraient dans ces représentations auraient sous le nom de <i>feux</i> une
+gratification particulière<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p>
+
+<p>Le grand inconvénient de l'arrangement dont je viens de donner une
+esquisse légère, c'est que vingt ans après qu'il régirait le
+Théâtre-Italien, on en viendrait à laisser tomber l'Opéra-Français, et à
+donner à la salle de la rue Le Peletier deux actes d'opéra italien
+séparés par un ballet, comme à Naples.</p>
+
+<p>Quand un ministre fait des règlements,<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> c'est ordinairement dans un
+accès d'amour-propre: on voudrait les faire bons et justes; et si ce
+n'était l'extrême ignorance, on y parviendrait. Le mal des
+administrations despotiques est dans les détails. Toutes les décisions
+<i>particulières</i> relatives aux théâtres chantants sont signées par la
+légèreté, et obtenues par l'intrigue la plus adroite et la plus suivie.
+Si la maîtresse d'un administrateur chante faux, si elle est même
+sifflée quelquefois, il n'en faut pas davantage pour que cet
+administrateur cherche à faire tomber le théâtre rival où l'on chante
+mieux qu'il ne voudrait.</p>
+
+<p>Dans le système de l'entreprise, l'administration, au lieu d'avoir
+intérêt à commettre des <i>abus</i>, a intérêt à <i>empêcher les abus</i>. La
+raison de ce beau changement, c'est que la douce récompense des abus
+serait tout entière pour l'entrepreneur; l'office sévère de
+l'administration se réduit alors à y mettre obstacle. Il est clair qu'un
+comité de censure choisi parmi les personnes qui louent des loges fera
+intervenir l'opinion publique dans l'administration de l'Opéra-Buffa. Le
+choix d'un acteur, la mise en scène d'un opéra, auront-ils été approuvés
+par la commission; je vois dans ses membres douze avocats chargés de
+justifier aux yeux du public les mesures<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> adoptées. On dira qu'il y a de
+la république au fond de ma proposition. Je réponds qu'il y a longtemps
+que ce système est à peu près suivi dans un pays assurément bien assez
+despotique, mais où règne un goût passionné pour la musique: Vienne en
+Autriche<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a><a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV</h3>
+
+<p>DU MATERIEL DES THEATRES EN ITALIE</p>
+
+
+<p>Il y a en Italie deux grands théâtres: <i>la Scala</i> à Milan et <i>San-Carlo</i>
+à Naples. Ils sont à peu près de même taille, la Scala n'a que quelques
+pieds de moins que San-Carlo; l'un et l'autre sont en fer-à-cheval.
+Comme la première condition pour avoir du plaisir en entendant de la
+musique, est de ne pas songer au rôle que l'on joue et à la figure que
+l'on fait, comme la seconde condition est d'être parfaitement à son
+aise, c'est un trait de génie que d'avoir divisé les théâtres d'Italie
+en loges séparées et absolument indépendantes. Les voyageurs hypocrites,
+tels qu'Eustace et consorts, n'ont pas manqué de dire qu'il y avait des
+motifs particuliers pour cet usage général d'être caché au spectacle.
+Ces âmes sèches n'étaient pas faites pour comprendre qu'il faut du
+recueillement pour sentir le charme de la musique. Une femme en Italie
+est toujours dans sa loge avec cinq ou six personnes; c'est un salon
+dans lequel elle reçoit, et où ses amis se présentent dès<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> qu'ils la
+voient arriver avec son amant.</p>
+
+<p>Le théâtre de la Scala peut contenir trois mille cinq cents spectateurs
+placés fort à leur aise; il a, autant que je puis m'en souvenir, deux
+cent vingt loges<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>, où l'on<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> peut être trois sur le devant; mais,
+excepté les jours de première représentation, l'on n'y voit jamais que
+deux personnes, le cavalier <i>servente</i> et la dame qu'il conduit; le
+reste de la loge ou petit salon peut contenir neuf à dix personnes, qui
+se renouvellent toute la soirée. On fait silence aux premières
+représentations; et aux suivantes, seulement quand on arrive aux beaux
+morceaux. Les gens qui veulent entendre tout l'opéra vont chercher place
+au parterre, qui est immense, garni d'excellentes banquettes à dossier
+et où l'on est fort à son aise, et tellement à son aise, que les
+voyageurs anglais y comptent avec indignation vingt ou trente dormeurs
+penchés sur deux banquettes. L'usage est de s'abonner. Il en coûte
+environ 50 centimes par soirée pour entrer dans la salle et se placer au
+parterre. Les loges sont des propriétés particulières et se louent à
+part. Aujourd'hui une loge commode à la Scala coûte 60 louis par an;
+elles coûtaient 200 louis dans les temps prospères du royaume d'Italie.
+La propriété d'une loge se vend de 18 à 25,000 francs, suivant le rang
+où elle se trouve. Celles du second rang sont les plus commodes et les
+plus chères.</p>
+
+<p>Le théâtre de Saint-Charles à Naples, a été renouvelé avec magnificence
+en 1817 par M. Barbaja. Les loges ont quatre<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> places sur le devant et
+pas de rideaux; elles passent pour moins commodes que celles de la
+Scala; l'absence des rideaux oblige les femmes à beaucoup de toilette.
+Sous le rapport de la société, San-Carlo, n'ouvrant que trois fois par
+semaine, ne peut pas servir de rendez-vous général de tous les soirs
+pour tous les gens d'affaires, comme la Scala<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>; mais en revanche, on
+y écoute mieux la musique.</p>
+
+<p>Ces deux théâtres passent pour être éminemment <i>di cartello</i> (mot à mot,
+<i>d'affiche</i>), c'est-à-dire qu'y avoir paru donne rang à un chanteur.</p>
+
+<p>Le public de Rome a une grande opinion de ses lumières et beaucoup de
+fatuité, ce qui n'empêche pas les théâtres d'être petits, vilains,
+incommodes et la plupart bâtis en bois: un seul est passable; c'est
+qu'il a été construit du temps des Français<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> Depuis la
+restauration du pape, les chanteurs à Rome sont presque toujours très
+faibles. Le cardinal Consalvi, homme d'esprit, et l'un des premiers
+dilettanti d'Italie<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, a eu besoin d'une adresse infinie pour faire
+consentir le feu pape à l'ouverture des théâtres. Pie VII disait avec
+larmes: C'est le seul objet sur lequel le cardinal soit dans l'erreur.
+Les théâtres d'<i>Argentina</i>, d'<i>Alberti</i> et de <i>Tordinona</i> ne sont plus
+considérés comme de cartello que pendant la saison du carnaval; mais ces
+noms d'<i>Alberti</i> et d'<i>Argentina</i> sont célèbres parce que, dans le
+siècle de la gaieté (1760), quand les princes n'ayant pas peur de perdre
+leurs places ne songeaient qu'aux plaisirs, c'est pour ces théâtres
+qu'ont été faits les chefs-d'&#339;uvre des Pergolèse, des Cimarosa<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a> et
+des Paisiello.<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span></p>
+
+<p>Avant Rome, les chanteurs placent pour la réputation et pour le
+<i>cartello</i> le théâtre <i>della Fenice</i> (du Phénix) à Venise. Ce théâtre,
+qui est à peu près de la grandeur de l'Odéon, a une façade tout à fait
+originale et qui donne sur un grand canal; on y arrive et l'on en sort
+en gondole, et toutes les gondoles étant de la même couleur, c'est un
+lieu fatal pour les jaloux. Ce théâtre a été magnifique du temps du
+gouvernement Saint-Marc, comme disent les Vénitiens. Napoléon lui donna
+encore quelques beaux jours; maintenant il tombe et se dégrade comme le
+reste de Venise. Cette ville singulière et la plus gaie de l'Europe, ne
+sera plus qu'un village malsain dans trente ans d'ici, à moins que
+l'Italie ne se réveille et ne se donne un seul roi, auquel cas je donne
+ma voix à Venise, ville imprenable, pour être capitale.</p>
+
+<p>Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus gais des hommes, et, à
+ce qu'il me semble, les plus philosophes, se vengent de leurs maîtres et
+de leurs malheurs par d'excellentes épigrammes. J'ai connu des
+moralistes qui s'indignent de leur gaieté; je répondrais à ces gens
+moroses comme le valet bouffon de la <i>Camilla: Signor, la vita è corta!</i>
+Depuis que l'Italie a tout perdu par la chute de l'homme qui en<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> aurait
+fait un <i>seul État despotique</i>, les Vénitiens soutiennent la gloire de
+leur théâtre <i>della Fenice</i> à force d'esprit et de gaieté. C'est là, ce
+me semble, qu'est née en 1819 la réputation de madame Fodor, qui
+chantait dans l'<i>Elisabetta</i> de M. Caraffa. Les Vénitiens lui firent une
+médaille. En 1821, ils ont ressuscité la réputation de <i>Crivelli</i> dans
+l'<i>Arminio</i> de Pavesi<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Il me semble que dans tous ces
+enthousiasmes, il y a d'abord le désir de prouver que l'on vit encore. A
+Paris, c'est la politique qui fait la nouvelle du jour; à Venise, c'est
+la dernière satire de M. Buratti, le seul grand poëte satirique que
+l'Italie ait eu depuis bien des années. Je vous conseille de lire
+l'<i>Omo</i>, la <i>Streffeide</i>, l'<i>Elefanteide</i>; le triomphe du poëte est la
+peinture du physique grotesque de ses héros. Dans un pays où l'on ne
+voit que deux ou trois mauvais journaux censurés, où les lire avec trop
+d'attention passe pour signe de carbonarisme<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, et où l'on se meurt
+de langueur, cela fait nouveauté. Vous sentez qu'une bien plus grande
+nouveauté encore c'est l'arrivée de la première chanteuse qui doit
+paraître <i>alla Fenice</i>, et du maestro qui vient pour<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> <i>écrire</i> l'opéra.
+Voilà pourquoi le suffrage de Venise vaut mieux en musique que celui de
+Paris. A Paris, nous avons tous les plaisirs; il n'y en a qu'un en
+Italie, l'amour d'abord et les Beaux-Arts qui sont une autre manière de
+parler d'amour. Après la <i>Fenice</i> de Venise, vient le théâtre de la cour
+à Turin. Il tient au palais du roi et donne sur la superbe place
+<i>Castello</i>, l'une des plus singulières de l'Europe. On arrive au théâtre
+par des portiques; mais comme il est dans le palais du roi, il est
+contre le respect d'y paraître l'hiver en manteau, il est contre le
+respect d'y rire, il est contre le respect d'y applaudir avant que la
+reine ait applaudi. La présence de madame Pasta obligea, en 1821, le
+chambellan de service à faire afficher trois ou quatre fois ce beau
+règlement. Ce théâtre assez grand, mais où les soldats vous vexent
+continuellement par leurs avertissements pour le <i>manque de respect</i>,
+passe pour le quatrième d'Italie et est toujours de <i>cartello</i>. On y
+joue le carnaval et quelquefois pendant le carême<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p>
+
+<p>Florence, Bologne, Gênes, Sienne, ont aussi d'assez vilains petits
+théâtres, qui sont de <i>cartello</i> dans certaines saisons. Tantôt c'est la
+saison du carnaval qui est<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> la bonne, tantôt c'est celle de l'automne.
+Le magnifique théâtre de Bergame est de <i>cartello</i> durant la foire. Il
+en est de même du théâtre de Reggio pendant la foire du pays, et du beau
+théâtre neuf de Livourne pendant l'été. Tout cela était très vrai il y a
+dix ans, mais change peu à peu. La plupart de ces théâtres étaient
+protégés et soutenus par les souverains, quand ceux-ci avaient le loisir
+de s'amuser. Aujourd'hui qu'à la tête des prêtres et de quelques nobles
+ils entreprennent de faire marcher la majorité de leurs sujets dans un
+sens qui n'est pas à la mode, au lieu d'être aimés ils ont peur<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>, et
+il n'y a plus d'argent pour la musique; au lieu de beaux opéras, l'on
+donne des pendaisons. A Milan, à Turin, une grande partie de la
+noblesse, prévoyant de mauvais jours, économise beaucoup. En 1796, à
+Crémone, petite ville de Lombardie connue par un vers de Regnard,</p>
+
+<p class="c">Savez-vous bien, monsieur, que j'étais dans Crémone!</p>
+
+<p>la famille qui se croyait la plus noble envoyait deux cents louis à la
+<i>prima donna</i> le soir de son bénéfice.<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p>
+
+<p>Les princes donnent bien encore quelque argent aux théâtres, parce que
+c'est l'usage, et qu'il faut faire tout ce qu'on faisait autrefois; mais
+ils le donnent en rechignant et de mauvaise grâce. L'empereur d'Autriche
+accorde deux cent mille francs à <i>la Scala</i>; le roi de Naples, trois
+cent cinquante mille francs environ à <i>San-Carlo</i>; le roi de Sardaigne
+fait administrer économiquement son théâtre par l'un de ses chambellans.
+Le seul souverain, je crois, qui donne volontiers de l'argent à son
+théâtre italien, c'est S. M. le roi de Bavière. Si le respect le
+permettait, je dirais que c'est un homme gai et heureux. Aussi,
+quoiqu'il puisse faire bien peu de dépenses, a-t-il toujours
+d'excellents chanteurs; c'est qu'il est poli et aimable avec eux. On
+trouvait l'année dernière à Munich la charmante Schiassetti, Zuchelli
+dont la voix de basse va à l'âme, et le délicieux Ronconi, unique et
+précieux reste du beau siècle de la musique vocale, et, je ne crains pas
+de le dire, homme de génie parmi les chanteurs.</p>
+
+<p>Les <i>jeux</i> publics ont fait la splendeur des théâtres de <i>la Scala</i> et
+de <i>San-Carlo</i>. Dans des salles immenses attenant au théâtre, il y avait
+des tables de pharaon ou de trente et quarante. L'Italien étant
+naturellement joueur, les banquiers fai<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span>saient fort bien leurs affaires,
+et versaient de grandes sommes à la caisse du théâtre<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>. Les jeux
+étaient surtout nécessaires à <i>la Scala</i>, qui, dans un climat humide
+l'hiver, est devenu le rendez-vous général de la société. Un lieu bien
+échauffé et bien éclairé, où l'on est sûr de trouver tout le monde tous
+les soirs, est un établissement fort commode. Le gouvernement autrichien
+a supprimé les <i>jeux</i> à <i>la Scala</i>; la révolution éphémère de Naples a
+fermé les jeux, et le roi Ferdinand ne les a pas rouverts. Ces deux
+théâtres vont tomber, et avec eux l'art musical. Ce fut à cause des jeux
+que Viganò put donner à Milan (1805-1821) ses ballets admirables;
+c'était un art nouveau qui est mort avec ce grand homme<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p>
+
+<p>Tous les théâtres d'Italie font leur ouverture solennelle le 26 décembre
+de chaque année. C'est le commencement de la sai<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>son du carnaval,
+d'ordinaire la plus brillante. Depuis que la religion est rentrée dans
+tous ses droits, on ne chante plus durant l'Avent (temps saint avant
+Noël, qui commence vers le 1<sup>er</sup> décembre), de sorte que la privation
+du premier besoin de la vie se joignant à l'attente de la nouveauté, le
+26 décembre, la nouvelle de la résurrection de Napoléon n'empêcherait
+pas, je crois, de s'occuper uniquement de musique. Les femmes vont ce
+jour-là au spectacle en grandissime toilette; et si le spectacle
+réussit, le lendemain les loges qui n'ont pas encore été louées à
+l'année doublent de prix. C'est en vain que j'entreprendrais de donner
+une idée de la folie de cette première soirée.</p>
+
+<p>En Italie, l'on joue de suite une trentaine de fois l'opéra qui a
+réussi; c'est à peu près le nombre de fois que l'on peut entendre avec
+plaisir un bon opéra<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>. On joue tous les jours excepté le vendredi,
+jour de la mort du Sauveur, et excepté aussi, dans les pays soumis à
+l'Autriche, dix-sept anniversaires de jours de mort et de naissance des
+trois derniers empereurs ou impératrices. Il est de règle que le
+<i>maestro</i> qui a écrit l'opéra dirige l'exécution de sa musique au piano,
+durant les<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> trois premières représentations; jugez de la corvée lorsque
+l'opéra tombe! Il faut qu'un opéra soit détestable pour qu'il ne se
+donne pas au moins trois fois; c'est le droit du maestro. Je voudrais
+que cet usage s'établît en France; il est raisonnable. J'ai vu plusieurs
+opéras ressusciter à la troisième représentation. La cabale, sachant que
+ses efforts sont inutiles, est beaucoup moins active à la première
+représentation.</p>
+
+<p>Pour chaque saison, composée d'environ quatre-vingts à cent
+représentations, on donne communément trois opéras, dont deux nouveaux,
+et écrits <i>a posta</i> (exprès) pour le théâtre; et quatre ballets, savoir:
+deux grands ballets tragiques, et deux ballets bouffes.</p>
+
+<p>Chaque ville en Italie a un théâtre, et la plupart des théâtres des
+grandes villes telles que Turin, Gênes, Venise, Bologne, Milan, Naples,
+Rome, Florence, Livourne, etc., ont pour constitution qu'à de certaines
+époques déterminées on y donne des opéras nouveaux et composés exprès
+pour ces théâtres. C'est uniquement à cause de cet usage que la musique
+est encore un art <i>vivant</i> en Italie. Si le hasard ne l'avait pas
+établi, les pédants, à force de louer les grands maîtres anciens,
+auraient empêché les nouveaux de paraître. Sans<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span> cet usage, la musique
+serait en Italie aussi morte que la peinture. Le peintre à talent y est
+obligé de prier à genoux pour qu'on l'emploie, tandis que pour le
+musicien les rôles sont changés; c'est le gros financier payant qui prie
+l'artiste célèbre de travailler pour le théâtre dont il a l'entreprise.
+Avoir de la musique nouvelle est devenu un objet de vanité municipale en
+Italie, et des villes comme Saint-Cloud se font faire de la musique
+nouvelle deux ou trois fois par an. Si Colbert avait fait établir par
+Louis XIV que tous les ans, le 26 décembre, le 20 février et le 25 août
+on donnerait une tragédie nouvelle aux <i>Français</i>, l'art de la tragédie
+vivrait encore en France. Forcés <i>d'être</i>, les poètes auraient été
+forcés de voir qu'ils ne peuvent <i>être avec succès</i> qu'en suivant les
+progrès des lumières dans la nation.</p>
+
+<p>Si l'on veut en France, non pas former des compositeurs, ce n'est pas
+commencer par le commencement, comme disait Diderot<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>, mais former
+d'abord un public, il faut établir que tous les ans, et à <i>époques fixes
+et immuables</i>, l'on donnera trois opéras nouveaux à Louvois, com<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>posés
+exprès pour ce théâtre. Le public aura le plaisir de juger. Rossini,
+dit-on, va passer à Paris en décembre 1823, pour aller écrire un opéra
+nouveau à Londres; il serait beau de l'arrêter au passage<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p>
+
+<p>Je donnerai un exemple des spectacles d'Italie. Je le prendrai dans un
+voyageur connu. Le 1<sup>er</sup> février 1818, le spectacle de <i>la Scala</i>
+commençait à sept heures, en été il commence à neuf heures moins un
+quart. Le 1<sup>er</sup> février 1818, il était composé du premier acte de la
+<i>Gazza ladra</i>, qui dura de sept heures à huit heures un quart; du ballet
+de la <i>Vestale</i>, de Viganò, où jouaient M<sup>lle</sup> Pallerini et Molinari,
+qui dura de huit heures et demie à dix heures; du second acte de la
+<i>Gazza ladra</i>, de dix heures un quart à onze heures et un quart; et
+enfin, de la <i>Calzolaja</i> (la cordonnière), petit ballet bouffe de
+Viganò, que le public avait sifflé le premier jour par dignité, mais
+qu'il revoyait cependant avec délices, parce qu'il y avait du nouveau.
+(Le <i>neuf</i>, dans le genre comique, est toujours sifflé le premier jour
+par un public qui se respecte.) Ce petit ballet<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span> terminait le spectacle,
+qui finit entre minuit et une heure. Tous les huit jours on plaçait un
+pas nouveau dans le petit ballet.</p>
+
+<p>Pour chaque scène de l'opéra, pour chaque scène du ballet, il y a à <i>la
+Scala</i> une décoration nouvelle, et le nombre des scènes est toujours
+fort considérable; car l'auteur compte pour le succès sur le plaisir que
+les spectateurs auront à voir des décorations nouvelles et brillantes.
+Jamais une décoration (<i>scena</i>) ne sert pour deux pièces: si l'opéra ou
+le ballet tombe, la décoration, qui souvent est admirable et que l'on
+n'a vue qu'une seule fois, n'en est pas moins impitoyablement
+barbouillée le lendemain; car l'on se sert longtemps des mêmes toiles.
+Ces décorations sont peintes à la colle. Elles sont faites dans un
+système absolument différent des décorations que l'on exécute à Paris en
+1823. A Paris, tout papillote, tout est plein de petits détails
+spirituels et soigneusement travaillés. A Milan, au contraire, tout est
+sacrifié à la masse et à l'effet. C'est le génie de David appliqué aux
+décorations. Il arrive de là que même les aspects les plus gais prennent
+quelque chose d'imposant qui frappe et produit la sensation du beau.
+Qu'on se figure la magnificence des palais, des intérieurs d'églises,
+des<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> scènes de montagnes, etc. Mais rien de semblable n'existant hors
+d'Italie, il est impossible de décrire ces décorations (<i>scène</i>) par des
+paroles. Tout au plus pourrais-je dire que les vues des cathédrales de
+Cantorbéry et de Chartres au Diorama, ou, à Londres, les panoramas
+sublimes de Berne et de Lausanne, par M. Baker, m'ont rappelé la
+perfection des décorations de <i>la Scala</i> par MM. Perego, Sanquirico et
+Tranquillo, avec cette différence toutefois que les panoramas et
+dioramas ne prétendent qu'au mérite de portraits fidèles, tandis que les
+décorations sont des portraits de lieux célèbres, ennoblis par les
+traits les plus hardis du <i>beau idéal</i>. Les voyageurs qui ont admiré ces
+chefs-d'&#339;uvre de l'art, je pourrais dire qui en ont <i>senti le pouvoir</i>,
+car ces <i>scène</i> doublent l'efficacité de la musique et des ballets, ces
+voyageurs, dis-je, auront peine à croire qu'on ne les paie que quatre
+cents francs pièce aux grands peintres Perego, Sanquirico et
+Tranquillo<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>. Il est vrai que l'administration de <i>la Scala</i> fait
+faire cent<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> vingt ou cent quarante décorations nouvelles chaque année.
+Que dire de ces chefs-d'&#339;uvre à qui les a vus? et, ce qui est bien
+autrement difficile, comment en parler à qui ne les a pas vus, sans
+s'exposer au reproche d'exagération? Ces décorations sont, comme les
+ballets de Viganò, l'éternel écueil de qui raconte des voyages en
+Italie. Il y a cette différence que, pour les décorations de <i>la Scala</i>,
+Perego étant mort, Sanquirick l'a dignement remplacé, et Tranquillo,
+élève de Sanquirick<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>, égale son maître, tandis que Viganò a emporté
+son secret dans la tombe.<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV</h3>
+
+<p class="head">DE SAN-CARLO ET DE L'ÉTAT MORAL DE NAPLES,<br />PATRIE DE LA MUSIQUE</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">es</span>
+personnes qui ont voyagé en Italie, et dont l'âme, s'élevant
+au-dessus de l'<i>utile</i> et du <i>commode</i>, peut goûter le <i>beau</i>, me
+demandent compte de ma préférence continue pour <i>la Scala</i>, que je cite
+avant <i>San-Carlo</i>; rien de plus injuste en apparence; Naples est le lieu
+natal des beaux chants. Milan est déjà gâté par le voisinage des idées
+prétendues raisonnables du Nord<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>. Les trente premiers<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> compositeurs
+du monde sont nés dans le voisinage du Vésuve, tandis que pas un seul
+peut-être n'a paru en Lombardie. L'orchestre de San-Carlo est fort
+supérieur à celui de la Scala qui suit en musique exactement le même
+principe qui donne un si brillant coloris aux tableaux de l'école
+française actuelle. A force d'avoir peur du <i>ridicule</i>, cet orchestre
+finit par ne rien marquer; c'est comme nos médecins qui laissent mourir
+leurs malades sans secours, de peur de paraître des <i>Sangrado</i>.</p>
+
+<p>De peur de n'être pas <i>doux</i> et <i>harmonieux</i>, c'est-à-dire, dans le
+fond, par la crainte du <i>ridicule</i> qui, chez les peuples
+<i>ultra-civilisés</i>, s'attache facilement à toute énergie et à toute
+<i>originalité</i>, les coloristes français ont fini par peindre tout en
+gris, même la plus belle verdure. De même, à la Scala, l'orchestre se
+croirait perdu s'il sortait du <i>piano</i>. C'est absolument le défaut
+contraire à celui de l'orchestre de Louvois, qui met son orgueil à être
+toujours <i>fort</i> et à se moquer des chanteurs: l'orchestre de <i>la Scala</i>
+est leur très humble serviteur.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, tout est en faveur de Naples;<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> mais la monarchie absolue de
+la maison d'Autriche est une monarchie oligarchique, c'est-à-dire
+raisonnable, économique, calculante. Les grands seigneurs autrichiens
+aiment la musique et s'y connaissent. Les princes autrichiens ont de la
+bonté et de la science dans le caractère; ils se gardent de rien faire
+sans consulter longuement un conseil de vieillards, à la vérité sans
+génie, mais fort prudents. Le despotisme de Naples à l'égard de
+San-Carlo et de M. Barbaja, a été au contraire le favoritisme le plus
+plaisant, accompagné de toutes ses absurdités. A Naples, sous M.
+Barbaja, il est arrivé que San-Carlo est resté quelquefois une semaine
+sans ouvrir. Au lieu d'un grand ballet et d'un opéra en deux actes, le
+Barbaja en est venu, pour ne pas fatiguer la voix chanceuse de M<sup>lle</sup>
+Colbrand, à ne plus donner qu'un acte d'opéra et un ballet. Des
+étrangers sont arrivés à Naples, y ont fait un séjour de trois mois et
+n'ont jamais pu voir le second acte de la <i>Medea</i> ou de la <i>Cora</i>. Je
+m'en serais facilement consolé, mais ces étrangers étaient Allemands et
+tenaient à la musique de Mayer. D'ailleurs la <i>Médée</i> et la <i>Cora</i>
+étaient à la mode. Pendant deux mois l'on donnait toujours le premier
+acte de la <i>Medea</i>; pendant deux autres mois, toujours le second;
+<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>suivant le degré de décadence de M<sup>lle</sup> Colbrand.</p>
+
+<p>Naples en est venu (chose horrible à dire!) à avoir des journées sans
+spectacle musical. Cela n'eût rien été en 1785, avant la déclaration de
+guerre du tiers-état contre l'aristocratie; cinquante salons aimables
+vous eussent été ouverts; mais voici le petit changement qui est arrivé:
+les haines sont tellement envenimées depuis les massacres de la reine
+Caroline et de l'amiral Nelson, que les premières conventions qu'on fait
+à Naples <i>entre amants</i>, c'est de ne pas parler politique; lorsqu'un des
+deux s'avise: d'ouvrir la bouche sur ce qui, entre hommes et lorsqu'il
+n'y a pas de figure suspecte, fait la seule conversation intéressante au
+monde, c'est un signe évident qu'il veut rompre. Ayant connu en Russie
+le jeune R..., j'étais reçu avec bonté dans la charmante famille du
+marquis N....., qui se compose de deux fils et d'une fille. Le fils aîné
+est carbonaro, l'autre dévoué au gouvernement actuel; le père est de
+l'ancien parti du roi Murat et des innovations françaises; la mère est
+du parti dévot, et la fille est passionnée pour les carbonari modérés
+qui veulent la constitution de France avec les Chambres; je suppose
+qu'un homme qu'elle aime est exilé à Londres. Il arrive de là que dans<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span>
+cette famille très bien élevée, et très unie d'ailleurs, un silence de
+mort règne presque toujours à table, ou bien l'on en est réduit à parler
+de la pluie et du beau temps, de la dernière éruption du Vésuve ou de la
+neuvaine de saint Janvier. Remarquez que le théâtre même et Rossini sont
+devenus des affaires de parti, sur lesquelles il faut observer le
+silence pour ne pas se mettre en colère; et la violence qu'on se fait à
+Naples est mille fois plus pénible que dans nos climats raisonnables.
+Bel opéra que le <i>Mosè!</i> dit le fils cadet, partisan du roi.&mdash;Oui,
+ajoute l'aîné, et joliment chanté! hier soir la Colbrand ne chantait
+faux (non calava) que d'un demi-ton seulement. Là-dessus silence
+complet. Mal parler de la Colbrand, c'est mal parler du roi, et les deux
+frères sont convenus de ne pas se brouiller. «Tout a été supprimé par la
+révolution, me disait le fils aîné, carbonaro, jusqu'au plaisir de faire
+l'amour. Ces maudits Français nous ont apporté leur vanité et leurs
+m&#339;urs réglées; toutes nos jeunes femmes font bon ménage. Après cela
+étonnez-vous que nous autres malheureux jeunes gens, nous voulions, pour
+nous distraire, avoir au moins une Chambre des communes et des
+discussions orageuses, surtout ayant d'aussi bons acteurs que Poerio,
+Dra<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>gonetti, etc.<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>. Une reste absolument à Naples que les ballets,
+les premiers du monde après Paris et la rive de Mergelina.» Je rapporte
+avec conscience les paroles de mon ami napolitain. Il n'y a rien de
+commun entre les ballets de Naples, dignes de M. Gardel, et les ballets
+de Viganò, invention nouvelle et romantique qui a été sifflée à
+San-Carlo. Les décorations ou le plaisir des yeux sont vingt fois mieux
+à Naples qu'à Paris; mais comme le malheur veut qu'on passe à Milan pour
+arriver à Naples, les décorations de San-Carlo semblent communes et
+souvent choquantes.</p>
+
+<p>J'espère encore quelque chose pour la musique, des Calabres, des
+provinces de l'Est, de Tarente et en général de tout ce qui est au delà
+de Naples. Ma raison est assez difficile à dire, car elle choque à la
+fois le sens commun et la décence<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>. Es<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span>sayons toutefois. Les arts
+chez un peuple sont le résultat de son état physique et de sa
+civilisation tout entière, c'est-à-dire de <i>plusieurs centaines</i>
+d'habitudes. Or, depuis un siècle, la musique vivait et s'élevait
+jusqu'au ciel dans la belle Parthénope, lorsque les Français sont venus
+tracasser la ville de Naples, y apporter des m&#339;urs, des livres, des
+idées libérales, et surtout opprimer les amours; mais les m&#339;urs, des
+contrées fort étendues situées au delà de Naples, n'ont point changé.
+Toujours, dans les familles, le frère aîné se fait prêtre, marie l'un
+des cadets pour continuer la maison, et vit fort bien avec sa
+belle-s&#339;ur. Les uniques plaisirs de la famille, qui vit fort unie, sont
+de faire de la musique. Mais savez-vous quelle est leur crainte au
+milieu de cette douce petite vie? c'est que quelque méchant voisin ne
+les regarde de mauvais &#339;il.</p>
+
+<p>La <i>jettatura</i> (prononcez <i>i-é-tatoura</i>) est le croquemitaine du royaume
+de Naples. Si vous avez une <i>jettatura</i>, tout dépérit chez vous. Pour
+prévenir la <i>jettatura</i>, chacun des membres de la famille porte une
+douzaine de reliques et d'<i>agnus Dei</i>, et tous les hommes ont une
+<i>corne</i> de corail à leur chaîne de montre; plusieurs portent<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span> pendue au
+cou, comme le portrait d'une maîtresse, une corne de huit à dix pouces
+de longueur, que l'on cache plus ou moins bien dans les plis du gilet.
+Lorsque je revins de Palerme à Naples, comme les grandes cornes sont à
+fort bon marché à Palerme, l'on me chargea de douze ou quinze cornes de
+b&#339;uf, de trois pieds de long, que j'apportai à Naples, où on les fit
+curieusement monter en or, et où je les vis bientôt après figurer dans
+les chambres à coucher et dans les salons. En revenant de Palerme à
+Naples, notre <i>speronara</i> eut un fort gros temps. Pour ne pas penser au
+mal de mer, je chantais; les patrons se mirent à jurer, à dire que je
+tentais Dieu, et à murmurer entre eux que je pourrais bien être une
+<i>jetattura</i><a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>. Je leur fis observer le grand nombre de cornes que
+j'avais avec moi, et ils se calmèrent; pour cimenter la réconciliation,
+je me rapprochai d'une petite sainte Rosalie, devant laquelle brûlait un
+cierge, et je priai sainte Rosalie d'envoyer l'enseignement mutuel en
+Sicile; elle me répondit qu'elle y songerait dans trois siècles.</p>
+
+<p>C'est dans les Calabres et au milieu de toute cette manière d'être
+qu'ont paru les Paisiello, les Pergolèse, les Cimarosa et cent autres.
+Certainement, des matelots amé<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span>ricains ne m'auraient pas pris pour une
+<i>jettatura</i>; mais qu'a produit en fait d'arts la raisonnable Amérique?
+Un écrivain moderne, l'aimable Vauvenargues, ce me semble, a dit: «Le
+sublime est le son d'une grande âme.» On peut dire avec plus de vérité:
+Les arts sont le produit de toute la civilisation d'un peuple et de
+toutes ses habitudes, même les plus baroques ou les plus ridicules.
+Ainsi, la doctrine du purgatoire préoccupant toutes les têtes en Italie,
+vers l'an 1300, tout le monde voulut bâtir une chapelle, tout le monde
+voulut y placer le tableau de son saint patron, pour en être protégé en
+cas d'entrée au purgatoire; et c'est incontestablement à une idée aussi
+baroque que nous devons Raphaël et le Corrège.</p>
+
+<p>De même, la tyrannie et l'espionnage de Come le Grand à Florence, des
+Farnèse à Parme, etc., empêchant le plaisir de la conversation en
+Italie, la solitude a été créée; et la solitude ne peut exister
+longtemps sous ce beau climat sans amour. L'amour y est sombre, jaloux,
+passionné; en un mot le véritable amour<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>. Cet amour-<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span>là trouvant la
+musique à l'église vers l'an 1500 (les prêtres s'emparent de tous les
+sens en ce pays-là, pour effrayer l'âme des pécheurs et les porter à
+faire des largesses à l'église)<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>, y vit le moyen, et le moyen
+unique, le seul qui existe au monde, d'exprimer toutes les nuances
+fugitives de son bonheur ou de son désespoir.</p>
+
+<p>L'antique <i>miserere</i> du Vatican, composé par Allegri vers l'an 1400, a
+également produit, je n'en fais aucun doute, le duetto si mondain:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Io ti lascio perchè uniti,</span><br />
+</p>
+
+<p>du premier acte du <i>Matrimonio segreto</i>, et l'air sublime de <i>Romeo</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ombra adorata, aspetta.</span><br />
+</p>
+
+<p>Voici une anecdote vraie, et que l'on peut lire contée fort au long dans
+de vieux manuscrits poudreux, conservés à Bologne, et qu'il n'est pas
+facile d'approcher<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>. En 1273, Bonifazio Jeremei, qui tenait à une<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>
+famille <i>guelfe</i> jusqu'à la fureur, se prit de passion pour Isnelda,
+fille du célèbre Orlando Lambertazzi, l'un des chefs du parti gibelin;
+les plaisanteries que faisaient les jeunes gens du parti guelfe sur la
+beauté célèbre d'Isnelda, avaient sans doute contribué à la faire aimer
+de Jeremei. Ils se virent dans un couvent, malgré la haine de parti qui
+divisait leurs familles; obligés de ne pas même se regarder, lorsque
+dans les fêtes de la religion, ils se rencontraient à l'église, leur
+passion n'en devint que plus vive. Enfin, Isnelda consentit à recevoir
+son amant dans sa chambre. Un des espions placés tous les soirs par ses
+frères autour de leur palais, vint les avertir qu'un homme jeune, et
+apparemment bien armé, venait d'y entrer. Les Lambertazzi pénètrent de
+force dans la chambre de leur s&#339;ur; et, tandis qu'elle se sauve, l'un
+d'eux frappe Bonifazio dans la poitrine, avec un de ces poignards
+empoisonnés dont les Sarrasins avaient introduit l'usage en Italie.
+Précisément à la même époque, le <i>Vieux de la Montagne</i>, si redouté des
+princes d'Occident, armait avec ces sortes de poignards les jeunes
+fanatiques, depuis si célèbres sous le nom d'<i>assassins</i>. Bonifazio
+tombe sur le coup; les Lambertazzi le transportent dans une cour déserte
+de leur palais, et le cachent sous des dé<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span>combres. Ils se retiraient à
+peine, qu'Isnelda, suivant les traces de sang à travers les divers
+degrés et les passages secrets du palais de son père, arrive enfin à la
+cour déserte et remplie de hautes herbes où l'on avait caché le corps de
+son amant; un reste de vie semblait l'animer encore. Une tradition
+populaire assurait que s'il se trouvait quelqu'un d'assez dévoué pour
+faire le sacrifice de sa propre vie, on pouvait, en suçant une plaie
+faite par les poignards empoisonnés de l'Orient, sauver le blessé.
+Isnelda connaissait les poignards de ses frères, elle se jette sur la
+poitrine de son amant, elle y puise un sang empoisonné; mais elle y
+trouve la mort sans parvenir à le rappeler à la vie. Au bout de quelques
+heures, lorsque ses femmes inquiètes de son absence arrivèrent auprès
+d'elle, elles la trouvèrent étendue sans vie auprès du cadavre de celui
+qu'elle avait aimé.</p>
+
+<p>Voilà l'amour qui est digne d'inspirer les beaux-arts.</p>
+
+<p>Naples, comparée à Milan et indépendamment du climat, n'a pour soi que
+l'admirable Casaciello<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>, et sa manière de jouer un ancien opéra de
+Paisiello, le seul<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> avec la <i>Nina</i>, je crois, qui vive encore
+aujourd'hui. Si vous n'avez jamais ri de votre vie, dirais-je à ce gros
+<i>squire</i> anglais qui se perd en raisonnements sur l'utilité des Sociétés
+bibliques ou sur l'immoralité des Français, allez à Naples voir Casacia
+dans la <i>Scuffiara o sia la Modista raggiratrice</i>.</p>
+
+<p>Plusieurs causes contribuent à augmenter la disposition naturelle de
+l'Italien pour la musique. Comment lire, dans un pays où la police
+intercepte les trois quarts des livres, et note ensuite sur un livre
+rouge, les imprudents qui lisent l'autre quart? On ne lit donc pas en
+Italie; toute véritable discussion est prohibée; et un livre, à force de
+déshabitude, est devenu pour les jeunes gens une corvée dont la seule
+apparition fait frémir. Or, un livre, le plus mauvais pamphlet, distrait
+l'homme de ses pensées, et essuie, pour ainsi dire, goutte à goutte la
+sensibilité à mesure qu'elle est produite par les événements de la vie,
+et avant qu'elle forme le torrent des passions. La sensibilité détruite
+par les distractions n'a le temps de s'exagérer le prix de rien.</p>
+
+<p>Par l'absence forcée de toute lecture, dans un pays écrasé sous la
+double tyrannie des prêtres et des gouvernements, et pavé d'espions, le
+pauvre jeune homme n'a<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span> pour distraction que sa voix et son mauvais
+clavecin; il est forcé de penser beaucoup aux impressions de son âme;
+c'est la seule nouveauté qui soit à sa disposition.</p>
+
+<p>Ce jeune Italien, à force de regarder ses sentiments dans tous les sens,
+observe et surtout sent des nuances qui lui auraient échappé si, comme
+l'Anglais, il eût trouvé sur sa table pour se distraire une page de
+<i>Quentin Durward</i>, ou un article du <i>Morning-Chronicle</i>; car il s'en
+faut bien qu'il soit toujours agréable au premier abord de songer aux
+sentiments qui nous agitent. On centuple ses peines en les analysant et
+l'on diminue son bonheur. Mais à Naples, je ne vois exactement qu'une
+distraction non prohibée aux passions que le climat met dans les c&#339;urs;
+c'est la musique, et encore cette distraction n'est-elle qu'une autre
+expression de ces mêmes passions, et tend-elle à augmenter leur
+poignante énergie.<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a>CHAPITRE XLVI</h3>
+
+<p class="head">DES GENS DU NORD, PAR RAPPORT A LA MUSIQUE</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">a</span> prudence tue la musique; plus il y aura de passion chez un peuple,
+moins il y aura de réflexion et de raison habituelles, plus on y aimera
+la musique.</p>
+
+<p>Le Français est léger et vif, mais il est fort occupé; toutes les
+carrières sont ouvertes à son ambition; d'ailleurs l'homme le plus riche
+joue à la rente. Le Français a la gloire des armes comme celle des
+lettres; le nom de Marengo est aussi célèbre en Europe que celui de
+Voltaire; dans le monde, c'est-à-dire dès qu'on est trois personnes, il
+songe à sa vanité, soit pour lui préparer des triomphes, soit pour lui
+éviter des malheurs. Il passe son temps le plus sérieusement du monde à
+songer au succès probable d'un calembour, et la réflexion et la prudence
+ne l'abandonnent jamais. Même dans sa gaieté la plus folle, jamais il ne
+se livre entièrement et tête baissée aux entraînements du moment et au
+risque<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> de tout ce qui en peut arriver. Il est fort aimable dans la
+société, mais la <i>société</i> est devenue pour lui la première des
+affaires<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>. C'est le peuple le plus spirituel, le plus agréable et
+jusqu'ici le moins musical de l'univers.</p>
+
+<p>L'Italien, plein de passions, l'Allemand toujours entraîné par son
+imagination vagabonde et qui se <i>passionne à force d'imaginer</i>, sont au
+contraire des peuples fabriqués exprès pour les illusions que fait
+naître un duetto de Rossini ou un air charmant de Paisiello. Il y a
+cette différence dans leur musique, que le froid ayant donné des organes
+plus grossiers à l'Allemand, sa musique sera plus bruyante. Le même
+froid qui glace les forêts de la Germanie et l'absence du vin l'ayant
+privé de voix, et son gouvernement paternellement féodal lui ayant fait
+contracter l'habitude d'une patience sans bornes, c'est aux instruments
+qu'il demande des émotions<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>. L'Italien croit en Dieu quand<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> il a
+peur, et il songe toujours à tromper parce qu'il se trouve opprimé toute
+sa vie par les tyrannies les plus minutieuses et les plus implacables.
+L'Allemand, au contraire, ne trompe jamais et croit tout; et plus il
+raisonne, plus il croit. M. de G**n, le premier jurisconsulte de
+l'Allemagne, a vu des revenants dans son château. L'Allemand a hérité
+des Germains de Tacite une bonne foi incroyable; ainsi tout Allemand,
+avant d'épouser sa femme, lui fait la cour trois ou quatre ans de suite
+<i>d'une manière publique</i>. En France, il n'y aurait jamais de mariages;
+il est rare qu'ils manquent en Allemagne. Une fille des hautes classes
+boude son amant et le gronde sérieusement si elle le surprend à ne pas
+croire aux <i>Balles magiques</i> du <i>Freyschütz</i><a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>, M. le comte de W***,
+jeune diplomate fort distingué et très bel homme, racontait devant moi
+que lui et ses frères, à l'âge de dix-sept ans, ne manquaient pas tous
+les ans, de jeûner la nuit du 9 novembre, et d'aller le lendemain dans
+une certaine vallée du Hartz pour y fondre des balles magiques, la tête
+couronnée de lierre, et avec les cérémonies voulues par la tradition.
+Ils étaient ensuite tout éton<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span>nés quand, tirant à six cents pas de
+distance, sur un sanglier dans la forêt de Nordheim, ils manquaient leur
+coup. Et cependant, ajoutait en riant l'aimable comte de W***, je ne
+suis pas plus sot qu'un autre.</p>
+
+<p>L'Anglais est attristé par sa bible; ses évêques et ses lords lui
+défendent, depuis Locke, de s'occuper de logique. Dès qu'on lui parle de
+quelque découverte intéressante, de quelque théorie sublime, il vous
+répond: A quoi cela me servira-t-il <i>aujourd'hui</i>? Il lui faut une
+utilité <i>pratique</i> et <i>dans la journée</i>. Comprimés par la nécessité de
+travailler incessamment pour ne pas <i>mourir de faim et manquer
+d'habits</i>, les gens de la classe où l'on a de l'esprit n'ont pas une
+minute à donner aux arts; voilà de grands désavantages. Les jeunes gens
+d'Italie et d'Allemagne, au contraire, passent toute leur jeunesse à
+faire l'amour, et même ceux qui travaillent le plus sont peu gênés, si
+l'on compare leurs légères occupations qui ne s'étendent jamais au delà
+de l'avant-dîner, au dur et barbare labeur qui, grâce à l'aristocratie
+et à M. Pitt, pèse sur les pauvres Anglais pendant douze heures de la
+journée<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>. Mais l'Anglais est<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> souverainement timide; c'est de cette
+triste qualité, fille de l'aristocratie et du puritanisme, que je vois
+naître en grande partie son amour pour la musique. La crainte de
+s'exposer au ridicule (<i>to expose oneself</i>) fait qu'un jeune Anglais ne
+parle jamais de ses émotions. Cette discrétion, commandée par un
+amour-propre bien entendu, tourne au profit de la musique; il la prend
+pour confidente et souvent pour expression de ses sentiments les plus
+intimes.</p>
+
+<p>Il suffit de voir le <i>Beggars opéra</i> ou d'entendre chanter miss Stephens
+ou le célèbre Thomas Moore, pour reconnaître que l'Anglais a en soi une
+veine très considérable de sensibilité et d'amour pour la musique. Cette
+disposition est, ce me semble, plus marquée en Écosse; c'est que
+l'Écossais a bien plus d'imagination; c'est qu'il y a dans ce pays la
+longue inaction des soirées d'hiver.</p>
+
+<p>Nous voici de retour au loisir forcé de<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> la pauvre Italie; toujours pour
+la musique il faut <i>loisir forcé, occupé par l'imagination</i>. En arrivant
+en Écosse pour la première fois, je débarquai à Inverness; le hasard mit
+à l'instant sous mes yeux les cérémonies funèbres du peuple des
+Highlands, et les gémissements des vieilles femmes réunies alentour</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">«De ce peu de terre que le souffle céleste</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Vient de cesser d'animer<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.»</span><br />
+</p>
+
+<p>Je me dis: ce peuple-ci doit être musicien. Le lendemain, en parcourant
+les villages, j'entendis la musique sourdre de toutes parts; ce n'était
+pas, certes, de la musique italienne, c'était bien mieux en Écosse;
+c'était une musique née dans le pays et originale. Je ne doute pas que
+si l'Écosse, au lieu d'être pauvre, se fût trouvée un pays riche; que si
+le hasard eût fait d'Édimbourg, comme de Pétersbourg, la résidence d'un
+roi puissant et le lieu de réunion d'une noblesse <i>dés&#339;uvrée</i> et
+opulente, la source naturelle de musique qui se fait jour entre les
+rochers mousseux de la vieille Calédonie, n'eût été recueillie,
+purifiée, portée jusqu'à l'idéal, et que l'on n'eût dit un jour <i>la<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span>
+musique écossaise</i> comme l'on dit aujourd'hui <i>la musique allemande</i>. Le
+pays qui a produit les sombres et attachantes images d'Ossian, et des
+<i>Tales of my Landlord</i>, le pays qui s'enorgueillit de Robert Burns, peut
+incontestablement donner à l'Europe un Haydn ou un Mozart. Burns était
+plus d'à moitié musicien. Mais suivez un instant l'histoire de la
+jeunesse de Haydn, et voyez Burns mourir de misère et de l'eau-de-vie
+qu'il prenait pour oublier sa misère. Si Haydn n'eût pas rencontré dès
+son enfance trois ou quatre protecteurs riches et une institution
+puissante (la pension des enfants de ch&#339;ur de la cathédrale de
+Saint-Étienne), le plus grand harmoniste de l'Allemagne eût été un
+médiocre charron à Rohran en Hongrie. Le prince Esterhazy entend Haydn
+et le prend dans son orchestre; c'est qu'un prince hongrois est un bien
+autre homme qu'un gros pair raisonnable des environs de Londres. Suivez
+les rapports du prince Esterhazy avec Haydn<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>, et rien ne vous
+étonnera plus dans la différence des destinées de Haydn et de Burns, pas
+même la fastueuse statue que l'on vient d'élever à Burns.</p>
+
+<p>Voici déjà vingt ans qu'un vernis<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> de la plus sale hypocrisie s'étend
+comme une sorte de lèpre sur les m&#339;urs des deux peuples les plus
+civilisés du monde. Parmi nous, depuis le sous-préfet jusqu'au ministre,
+chacun, tout en se croyant obligé à jouer la comédie pour les
+subalternes, se moque des jongleries de ses supérieurs<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>. Un homme
+qui a une pension de mille écus, n'admire la lithographie du coin
+qu'autant que l'auteur pense bien. Ainsi, s'il ne donne pas un <i>faux
+vote</i> dans le plus futile des beaux-arts, à la première épuration, l'ami
+de la maison, qui fait de petits rapports sans orthographe sur l'esprit
+public, lui fera supprimer sa pension. Voilà une <i>convenance</i> de plus,
+celle de l'hypocrisie qui vient contribuer à chasser de France le
+naturel et la gaieté. Quant à l'Angleterre, je vais transcrire une
+phrase de son plus grand poëte:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">The cant which is the crying sin of this double-dealing</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">and false-speaking time of selfish spoilers<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p>
+
+<p>L'hypocrisie française a déjà tué la peinture; pourra-t-elle enlacer la
+musique dans ses replis tortueux?</p>
+
+<p>Il n'y a rien de volontaire dans l'hypocrisie de l'Italien. Le péril est
+si voisin que l'hypocrisie, n'étant plus que de la prudence, n'est
+presque pas avilissante.</p>
+
+<p>Je demande au lecteur la permission de lui présenter ici comme excuse et
+correctif des <i>exagérations</i> dont je me suis rendu coupable dans cet
+ouvrage, une lettre de mademoiselle de Lespinasse qui ne se trouve pas
+dans la correspondance de cette femme célèbre, imprimée il y a quelques
+années:</p>
+
+
+
+<h3>APOLOGIE</h3>
+
+<p class="head sml">DE CE QUE MES AMIS APPELLENT MES EXAGÉRATIONS, MES ENTHOUSIASMES, MES
+CONTRADICTIONS, MES DISPARATES, MES ETC., ETC., ETC.</p>
+
+<p class="r">Mardi 31 janvier 1775.</p>
+
+<p>«Hé bien! voilà donc encore un piège que vous me tendez! Vous me dites
+hier avec bonté: Vous allez demain à la <i>Fausse-Magie</i>; j'exige de votre
+amitié de me mander ce que vous en aurez pensé. Mais vous savez bien,
+répondis-je, que je ne pense pas et que je ne juge jamais. N'importe,
+dites-vous; j'aime vos impressions, d'abord parce qu'elles sont vraies,<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span>
+et puis parce qu'elles sont <i>outrées</i>, et que j'ai du plaisir à les
+combattre. Cette observation que vous croyez si bien fondée devrait donc
+m'arrêter; je devrais après cela <i>me faire</i> un avis bien modéré, bien
+raisonnable: il manquerait sans doute de goût et de la connaissance des
+choses dont je parlerais; mais au moins, je ne révolterais pas les gens
+d'esprit, parce qu'ils sont indulgents, et les sots m'estimeraient parce
+qu'ils aiment les <i>gobe-mouches</i>. Cela les laisse à leur place, au lieu
+que les impressions vives, les mouvements de l'âme, les blessent, les
+inquiètent sans les éclairer ni les échauffer jamais. Je vais donc me
+laisser aller: je n'aurai égard ni aux sots, ni aux gens d'esprit; je ne
+craindrai pas même votre jugement, je m'y livre. Je serai sotte où
+absurde, tout ce qu'il vous plaira; je serai moi.</p>
+
+<p>«J'ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir à cette répétition, et je
+défie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu tort. J'ai admiré
+le talent de Grétry; j'ai dit vingt fois avec transport: Jamais on n'a
+eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de délicatesse, de finesse et
+de goût dans la musique; elle a le piquant, la grâce de la conversation
+d'un homme d'esprit, qui attacherait toujours sans fatiguer jamais, qui
+ne mettrait que le degré de<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> chaleur et de force convenable au sujet
+qu'il traite, et qui paraîtrait d'autant plus riche, qu'il ne sortirait
+jamais de la mesure que lui prescrirait le goût. Enfin, disais-je, si
+l'auteur de cette musique m'était inconnu, je ferais l'impossible pour
+faire connaissance avec lui dès aujourd'hui. J'ai été toujours animée,
+toujours soutenue par le plaisir; l'orchestre me semblait parler, et je
+m'écriais sans cesse: <i>Oh! que cela est ravissant!</i> Oui, je le répète,
+il est ravissant de passer deux heures avec des sensations douces,
+vraies et toujours variées. Le poëme m'a paru charmant; il me semble que
+le poëte n'a été occupé, d'un bout à l'autre, qu'à faire valoir le
+musicien. Les airs sont distribués avec beaucoup d'intelligence et de
+goût; il a trouvé le moyen de rendre les vieillards aussi comiques,
+aussi piquants que ceux de Molière. Grétry a fait de cette scène un duo
+qui en rend le comique et la gaieté d'une manière aussi animée
+qu'originale. Enfin, que vous dirai-je? J'ai été ravie, charmée, et je
+ne sais qu'aimer et louer, et point critiquer ce qui m'a autant fait de
+plaisir.</p>
+
+<p>«Je vous vois, je vous entends, et vous espérez que je vais mettre
+Grétry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, fût-elle
+plus faible, doit effacer celle qui est éloignée. Hé bien! il n'en sera<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span>
+rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagérée, je ne suis
+point exclusive; et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme qui
+loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je suis assez
+heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent le plus
+opposées; si bien donc que j'aime, que je chéris le talent de M. Grétry,
+et j'estime et admire celui de M. Gluck. Mais comme je n'ai ni les
+lumières, ni les connaissances, ni la sottise nécessaires pour assigner
+des places et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer
+lequel vaut le mieux, ni même de comparer ce qui ne paraît pas devoir se
+rapprocher. Je ne sais à quelle distance la nature les a mis l'un de
+l'autre; mais je sais qu'à talent égal, ils auront dû en faire un emploi
+différent, puisque le genre de l'opéra-comique n'est pas celui de la
+tragédie. L'impression que j'ai reçue de la musique d'<i>Orphée</i>, ne
+ressemble en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin. Elle a été si
+profonde, si déchirante, qu'il m'était absolument impossible de parler
+de ce que je sentais: j'éprouvais le trouble d'une passion, j'avais
+besoin de me recueillir; et ceux qui n'auraient pas partagé ce que je
+sentais auraient pu croire que j'étais stupide. Cette musique était
+tellement analogue à mon âme, à ma disposition, que<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span> vingt fois je suis
+venue me renfermer chez moi pour jouir encore de l'impression que
+j'avais reçue; en un mot, cette musique, ces accents attachaient du
+charme à la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons déchirants
+et sensibles, <i>j'ai perdu mon Eurydice</i>. Et comment voudriez-vous après
+cela que je pusse y comparer la <i>Fausse Magie</i>? Comment pouvoir comparer
+ce qui ne fait que plaire et attacher, à ce qui remplit l'âme, à ce qui
+la pénètre, à ce qui la bouleverse? comment comparer l'esprit à la
+passion? Comment comparer un plaisir vif et animé à cette mélancolie
+douce, qui fait presque de la douleur une jouissance? Oh! non, je ne
+compare rien, et je jouis de tout. Et vous appelez cela des
+contradictions dans mes goûts, des disparates dans mes opinions. Eh
+bien! soit; je ne serai pas conséquente comme la raison; mais j'aurai
+tout le plaisir de la sensibilité, et de tous les genres de sensibilité.
+Analysons moins et jouissons davantage; ne portons pas l'esprit de
+critique aux choses d'agrément et de pur amusement; soyons au moins
+indulgents pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre goût n'en
+sera ni moins bon ni moins juste.</p>
+
+<p>«J'aimerai donc ce qui me paraît le plus distant, le plus contraire
+même; j'aimerai le paisible, le doux Gessner, il portera le<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> calme dans
+mon âme; et j'aimerai, j'admirerai, je serai à genoux devant <i>Clarisse</i>,
+que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus
+fortes productions de l'esprit humain; je serai ravie, exaltée par tous
+les genres de beauté dont cet ouvrage est plein. La vérité, la
+simplicité de ce roman me font assez d'illusion pour me persuader que
+j'ai vécu avec tous les <i>Harlowes</i>. Ils animeront toutes les passions
+dont mon âme est susceptible; et, en admirant <i>Clarisse</i>, je ne
+dédaignerai point <i>Marianne</i>; j'y trouverai, sinon la vérité des
+passions, du moins celle de l'amour-propre, celle des différents états
+de la société. J'aimerai à voir toutes les nuances de la vanité rendues
+et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans <i>Clarisse</i>
+la noble simplicité de Richardson; et dans Marivaux j'irai jusqu'à aimer
+sa manière et même son affectation, qui est souvent originale et
+piquante, et qui est toujours spirituelle. Oui, dans tous les genres,
+j'aimerai ce qui paraît opposé, mais qui n'est peut-être opposé que pour
+les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne point
+sentir.</p>
+
+<p>«La nature, il est vrai, les a bien dédommagés; ils sont toujours
+contents de leur raison, de leur modération, et de la conséquence qu'il
+y a dans tous leurs goûts; leur<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> esprit est roide, ils le croient juste;
+leur âme est de plomb, ils la croient calme; enfin, ils ont la
+satisfaction de la suffisance, et moi j'ai l'égarement de la passion. Il
+est vrai que ces gens si raisonnables se sentent à peine exister, et
+moi, je souffre ou je jouis sans cesse; ils sont ennuyés, je suis
+enivrée; mais pour rendre justice à eux et à moi je dois avouer que
+s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante. Les gens
+froids peuvent être exagérés; mais les gens animés ne sont et ne peuvent
+être que hors de mesure et outrés: tous les deux vont par-delà le but;
+mais les uns s'y sont montés, tandis que les autres y ont été jetés,
+entraînés. Les uns ont fait le chemin pas à pas, les autres ont sauté
+les bornes sans les apercevoir. Enfin, je trouve qu'il y a cette
+différence entre les gens exagérés, et ceux qui sont outrés, qu'on évite
+les premiers et qu'on quitte les derniers, mais c'est à condition d'y
+revenir le lendemain; car, ce qu'on aime par-dessus tout, c'est à être
+aimé, et voilà l'avantage qu'on éprouve avec les gens passionnés: ils
+révoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent: mais en les
+critiquant, en les condamnant, même en les haïssant, ils attirent, et on
+les recherche. Vous me direz que je n'y vais pas de <i>main morte</i>, et que
+je me loue<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> de manière à révolter le goût et la délicatesse de tous mes
+juges. Mais c'est à vous que je parle, et vous êtes mon ami avant d'être
+mon juge; d'ailleurs, pour excuser cet orgueil de Lucifer, que je viens
+d'étaler, je dois vous faire observer que je me défends, et alors il est
+permis de parler de soi comme on parlerait d'un autre: il n'est donc pas
+question d'être modeste, il s'agit d'être vrai.</p>
+
+<p>«Je reviens encore à mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec
+passion, et qu'il y a dans Shakspeare des morceaux qui m'ont
+transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés. On est
+attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la sensibilité
+et le charme de sa diction; et Shakspeare rebute par la barbarie de son
+goût; mais aussi, on est surpris, frappé de sa vigueur, de son
+originalité et de son élévation dans certains endroits. O permettez-moi
+donc d'aimer l'un et l'autre! J'aime la naïveté, la simplicité de La
+Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingénieux, le spirituel Lamotte.
+Enfin, je ne finirais pas, si je parcourais tous les genres; car je
+dirais que je raffole du bon Plutarque et que j'estime le sévère La
+Rochefoucauld; que j'aime le décousu de Montaigne, et que j'aime aussi
+l'ordre et la raison de Fénelon.<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span></p>
+
+<p>«Je vous entends vous récrier: Mais il ne fallait pas m'assommer de ce
+détail de vos goûts: que ne disiez-vous tout d'un coup, j'aime tout ce
+qui est bon? Mais souvenez-vous donc que je vous l'ai dit cent fois, et
+que sans doute je ne vous ai point persuadé; car vous ne vous lassez
+point de me dire que je loue trop, que je suis exagérée, outrée, hors de
+mesure; il fallait donc vous prouver que j'étais fondée à aimer, à
+admirer; et ce n'est point avec de l'esprit qu'on jouit autant, c'est
+avec de l'âme. Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien,
+mais que je sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez
+jamais dire: <i>cela est bon, cela est mauvais</i>; mais je dis mille fois
+car jour: J'aime. Oui, j'aime, et j'aimerai à aimer tant que je
+respirerai, et je dirai de tout ce que disait une femme d'esprit en
+parlant de ses neveux: <i>J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de
+l'esprit, j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bête</i>. Oui, elle
+avait raison, et je dirai comme elle: j'aime la moutarde parce qu'elle
+est forte, et j'aime le blanc-manger parce qu'il est doux. Mais avec
+cette voracité d'affections et de goûts, vous croiriez qu'il n'y a rien
+ni dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me déplaire, me
+repousser. Oh mon Dieu! je ne finirais pas si j'entrais dans tous les<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span>
+détails; mais je me contenterai seulement de vous indiquer ce qui m'est
+antipathique: d'abord les vers qui n'ont que le mérité d'être bien
+faits, et qui sont vides de pensées et de sentiments, comme ceux de M.
+De.....; les comédies qui sont vides d'intérêt et d'esprit, et qui sont
+écrites d'un ton trivial, comme celles de M.....; ou celles qui ont une
+espèce de jargon qui ne peut être intelligible que pour la coterie de
+l'auteur, comme celles de M.....; les tragédies dont le sujet est
+passionné, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou
+quelquefois barbare, comme celles de M..... Enfin, je vous dirai, car il
+faut finir, que le <i>maniéré</i>, et même le <i>fin</i>, et surtout le <i>fade</i>,
+est pour moi comme la manne ou la tisane, d'un dégoût mortel, avec cette
+différence pourtant que la manne et la tisane pourraient cesser de
+m'être antipathiques en me devenant nécessaires, et que le reste m'est
+et me sera également odieux dans tous les temps. A l'égard de mon
+attrait et de mon éloignement pour les personnes, il est absolument
+analogue à mes goûts ou à mon aversion pour les choses. J'aime mieux une
+bête qu'un sot; j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel;
+j'aime mieux une femme tendre qu'une femme raisonnable; je préfère la
+rusticité à l'affectation; j'aime<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> mieux la dureté que la flatterie; je
+préfère, j'aime avant tout, par-dessus tout, la simplicité et la bonté,
+mais surtout la bonté. Voilà la vertu qui devrait animer tout ce qui a
+la puissance ou la richesse. C'est aussi la vertu qui convient aux
+faibles et aux malheureux; enfin, c'est la bonté qui supplée à tout; et
+dût-on en abuser, et dussé-je en souffrir, je n'hésiterais pas, si on me
+donnait le choix d'avoir ou la bonté de madame Geoffrin ou la beauté de
+madame de Brionne: je dirais: Donnez-moi la bonté, et je serai aimée;
+voilà le premier, et si je me laissais aller, je dirais l'unique bien
+dont je veuille. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore,
+c'est d'aimer; mais la bonté est déjà une affection de l'âme, et avec
+cette vertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux. Ah!
+l'on aime donc longtemps! ah! l'on doit aimer toujours! et avec ce degré
+de bonté que je loue, que j'envie, on pourrait se passer du plaisir des
+passions. L'âme serait sans cesse en activité, et n'est-ce pas là le
+plus grand charme de la vie?</p>
+
+<p>«Mais dites-moi si ce n'est pas à vous que je dois souhaiter cette
+passion jusqu'à l'excès. Que de bonté ne vous faudra-t-il pas pour lire
+cette longue, froide et fatigante apologie! Ah! vous voilà<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> revenu à
+jamais de m'accuser; mon exagération est encore moins insupportable que
+ma justification: mais aussi j'y ai été poussée; tous mes chers amis
+m'accablent; j'ai voulu leur prouver une fois par des raisons, que ce
+qu'ils appellent ma folie et mes disparates, n'est autre chose que la
+raison ou le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la conséquence de
+tout ceci? quel en est le résultat? Voulez-vous que je vous le dise à
+l'oreille?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous
+aurais découvert le secret de mon âme. Adieu; condamnez-moi,
+critiquez-moi, mais aimez-moi; je me louerai de votre bonté, et je ne
+sentirai qu'elle<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span></p>
+<p class="head sml">FIN</p>
+
+
+
+<h3><a name="NOTE_DES_EDITEURS" id="NOTE_DES_EDITEURS"></a>NOTE DES ÉDITEURS<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a></h3>
+
+<p class="head">POUR SERVIR DE COMPLÉMENT A LA VIE DE ROSSINI</p>
+
+
+<p>Si jamais il est nécessaire de recommander aux lecteurs d'un livre de se
+reporter à l'époque où ce livre fut écrit, c'est assurément lorsqu'il
+s'agit, comme dans l'ouvrage qui précède, de la biographie d'un homme de
+génie, composée et publiée à un moment où cet homme, à peine âgé de
+trente et un ans, n'était pas encore arrivé à l'apogée de sa gloire.
+C'est pour cela surtout que nous avons cru devoir compléter la <i>Vie de
+Rossini</i>, par un simple et rapide résumé des faits les plus importants
+qui ont signalé la carrière de cet homme vraiment extraordinaire, depuis
+1823 jusqu'à nos jours.</p>
+
+<p>On a vu (chap. <span class="smcap">XXXIX</span>) que Rossini devait aller à Londres en 1824, et
+l'on se rappelle sans doute aussi les prédictions<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> que Stendhal fait un
+peu plus loin au héros de son livre, pour le cas où celui-ci viendrait
+résider à Paris. Le voyage à Londres, en projet lors de la publication
+de l'ouvrage, et le séjour à Paris, eurent lieu en effet, et voici,
+suivant des renseignements devenus aujourd'hui historiques, ce qu'il
+advint de cette émigration du maestro de Pésare.</p>
+
+<p>C'est peu de temps après la représentation de <i>Semiramide</i>, donnée à
+Venise pendant le carnaval de 1823, et blessé, dit-on, du peu de succès
+de ce chef-d'&#339;uvre, que Rossini se rendit à Londres, en passant par
+Paris, où il ne demeura que peu de jours, parce qu'un engagement
+l'appelait immédiatement en Angleterre. Son succès fut grand pendant les
+cinq mois qu'il passa à Londres, au moins, si l'on en juge par la somme
+énorme que lui rapporta son séjour dans cette capitale, où l'on sait que
+l'admiration se manifeste surtout par des couronnes de bank-notes. Le
+produit de ses concerts et de ses leçons ne s'éleva pas à moins de deux
+cent mille francs, somme à laquelle il faut ajouter celle de deux mille
+livres sterling (cinquante mille francs) qui lui fut offerte par une
+réunion de membres du parlement.</p>
+
+<p>Au mois d'octobre de la même année, Rossini arriva à Paris, pour y
+prendre,<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> aux termes des conventions passées entre lui et le ministre de
+la maison du roi, la direction de la musique du Théâtre-Italien. Ses
+engagements lui imposaient l'obligation d'écrire non-seulement pour le
+Théâtre-Italien, mais encore pour l'Opéra français, et le nombre
+d'ouvrages stipulés devait faire espérer à nos deux théâtres lyriques
+une imposante série de chefs-d'&#339;uvre. Mais déjà le maître, on l'a vu
+dans le livre même de son enthousiaste biographe, avait commencé à
+adopter le système des pastiches, c'est-à-dire des marqueteries
+musicales composées de morceaux empruntés à ses anciens ouvrages, et
+mêlés à quelques morceaux entièrement neufs; on n'a pas oublié cette
+phrase de Stendhal: «A Londres, Rossini, loin du théâtre de sa gloire,
+n'en aura que plus de facilité à donner de la vieille musique pour
+nouvelle; son défaut naturel va se renforcer.» Confessons cependant qu'à
+cet égard l'auteur de <i>Semiramide</i> en usa chez nous avec la plus grande
+franchise, soit par parti pris de loyauté, soit par conscience de la
+difficulté de tromper complètement les érudits du dilettantisme
+parisien.</p>
+
+<p>Son premier ouvrage fut écrit en italien; c'est un opéra de
+circonstance, représenté en 1825, à propos du sacre de Charles X;<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> il
+est intitulé: <i>il Viaggio a Reims</i>. Cet opéra eut surtout le singulier
+mérite d'être exécuté de la façon la plus merveilleuse par mesdames
+Pasta, Mombelli, Cinti (depuis madame Damoreau), et MM. Zuchelli,
+Donzelli, Bordogni, Pellegrini et Levasseur. Une direction transitoire,
+qui a eu, en 1848, la malencontreuse idée de le reprendre, a mis la
+génération actuelle à même d'apprécier la faiblesse de ce léger essai,
+essai qui a fourni pourtant au compositeur un des plus beaux morceaux du
+<i>Comte Ory</i>.</p>
+
+<p>Heureusement Rossini n'en resta pas là. L'année suivante, en 1826, il
+arrangea pour l'Opéra français son <i>Maometto Secondo</i>; le nouvel ouvrage
+fut intitulé: <i>le Siège de Corinthe</i>, et obtint un grand succès. La
+partition italienne avait été complètement remaniée; plusieurs morceaux
+disparurent et furent remplacés par des morceaux entièrement neufs; on
+peut citer entre autres le grand air chanté par madame Damoreau, et
+l'admirable scène de la bénédiction des drapeaux au troisième acte.
+Ainsi que nous l'avons dit, tout le monde sut, dès l'abord, à quoi s'en
+tenir sur la part à faire à la musique ancienne et à la musique nouvelle
+dans cette &#339;uvre, en somme fort remarquable.</p>
+
+<p>Il en fut, de même, en 1827, de l'arran<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span>gement du <i>Mosè</i> italien qui
+nous valut le <i>Moïse</i> en quatre actes, accueilli avec un si grand
+enthousiasme au grand Opéra. Ici toutefois, il faut le dire, la part de
+la musique écrite spécialement pour l'&#339;uvre nouvelle fut beaucoup plus
+considérable. Ainsi, le premier acte presque tout entier, les délicieux
+airs de danse et le colossal finale du troisième acte, enfin l'admirable
+air de soprano avec ch&#339;urs du quatrième acte sont tout à fait étrangers
+à la partition italienne, et suffiraient à eux seuls pour constituer un
+véritable et grand chef-d'&#339;uvre. Du reste, quel qu'ait été le succès
+obtenu par <i>Moïse</i> lors des premières représentations, on peut affirmer
+que jamais cet immortel opéra ne fut aussi vivement apprécié, aussi
+unanimement compris et applaudi qu'il l'est aujourd'hui. Il était
+peut-être nécessaire, pour que la grande musique de Rossini, pour que
+des &#339;uvres telles que <i>Semiramide</i>, <i>Otello</i>, <i>Moïse</i> et <i>Guillaume
+Tell</i> devinssent accessibles à la masse du public français, il fallait
+peut-être, disons-nous, que ce public apprît à étudier et à comprendre
+les &#339;uvres de haute portée, à se familiariser avec les morceaux de grand
+développement, comme il a dû forcément le faire depuis vingt ans à
+l'école des grandes compositions modernes.<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span></p>
+
+<p>Le <i>Comte Ory</i>, qui fut représenté en 1828, contient, ainsi que nous
+venons de le dire, des fragments de l'opéra italien <i>il Viaggio a
+Reims</i>; on y trouve en outre quelques morceaux empruntés à d'autres
+partitions de Rossini, entre autres un air de <i>Metilde di Shabran</i>; mais
+la majeure partie de l'ouvrage est entièrement nouvelle, et l'ensemble
+forme un tout si parfaitement homogène, si merveilleusement en harmonie
+avec le genre et les situations du livret qu'on croirait véritablement
+que la musique de cet opéra a été écrite d'un bout à l'autre d'un seul
+jet et sous l'inspiration même du sujet. Nous n'hésitons pas à proclamer
+cette partition digne de figurer à côté des ouvrages les plus célèbres
+du maestro; c'est depuis l'introduction jusqu'au trio final un ravissant
+chef-d'&#339;uvre de grâce, d'esprit, d'ironie, un véritable type de ce que
+devrait toujours être la musique française. Pourtant, le <i>Comte Ory</i> n'a
+jamais obtenu un grand succès sur notre première scène lyrique; fort
+goûté dans les théâtres de province et dans les salons, il est resté
+trop souvent éloigné du répertoire du grand Opéra, probablement en
+raison des difficultés que présente l'exécution rarement complète et
+satisfaisante, et aussi des habitudes du public, séduit par les
+splendeurs de mise en scène<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span> des grands ouvrages en cinq actes.</p>
+
+<p>Enfin, en 1829, vint <i>Guillaume Tell</i>, la plus admirable, sans
+contredit, des compositions de Rossini, chef-d'&#339;uvre entre les
+chefs-d'&#339;uvre, celui de tous dans lequel éclate à chaque phrase dans
+toute sa magnificence le puissant génie de l'immortel maître. Là, en
+effet, brillent toutes les hautes qualités qui sont l'apanage des grands
+artistes. La passion, le sentiment héroïque, la tendresse dans ce
+qu'elle a de plus poétique et de plus élevé, l'amour filial et le
+désespoir dans ce qu'ils ont de plus poignant, puis aussi la grâce,
+l'élégance et un incomparable sentiment de la nature, exprimé par les
+mélodies les plus exquises, les plus poétiquement inspirées. Les ch&#339;urs
+de <i>Guillaume Tell</i> sont des poëmes divins, de même que le grand trio du
+second acte est à lui seul tout un drame. Nous ne voulons point
+entreprendre une analyse détaillée de cette partition, comme l'a fait
+Stendhal pour <i>Cenerentola</i> et la <i>Gazza ladra</i>, mais nous estimons que
+si l'auteur de la <i>Vie de Rossini</i> eût étudié le dernier chef-d'&#339;uvre de
+son héros comme il avait étudié les premiers, il lui eût consacré un
+volume tout entier.</p>
+
+<p><i>Guillaume Tell</i> joue un rôle très important dans la vie du maestro;
+c'est au tiède accueil fait à cet ouvrage par le<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> public parisien qu'est
+due en quelque sorte l'abdication de l'auteur. Il sentait, il avait
+conscience qu'il avait produit un chef-d'&#339;uvre; l'indifférence du public
+le blessa profondément; il brisa sa plume, et, à peine âgé de
+trente-sept ans, renonça à tout jamais à écrire pour le théâtre. En vain
+l'immense succès de la reprise du chef-d'&#339;uvre, à l'époque des débuts de
+M. Duprez, vint-il venger l'auteur des injustes froideurs des premiers
+juges; en vain les propositions les plus magnifiques allèrent-elles
+trouver Rossini dans sa retraite, sa résolution fut irrévocable. Voici,
+du reste, suivant un biographe, en quels termes il l'avait lui-même
+formulée:</p>
+
+<p>«Un succès de plus n'ajouterait rien à ma renommée; une chute pourrait y
+porter atteinte; je n'ai pas besoin de l'un, et je ne veux pas m'exposer
+à l'autre.»</p>
+
+<p>Des gens qui prétendent connaître à fond le caractère de l'illustre
+compositeur, assurent que sa paresse fut de moitié avec son amour-propre
+pour le rendre inébranlable dans ses projets de silence. Pourtant, ce
+silence fut rompu à diverses reprises, mais seulement pour la
+composition d'un <i>Stabat mater</i>, magnifique essai de musique religieuse,
+dans lequel on admire particulièrement le <i>pro peccatis</i><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> et
+l'<i>inflammatus est</i>, et pour l'improvisation de quelques ch&#339;urs et de
+quelques mélodies détachées, dont on trouvera les titres dans le
+catalogue général de ses &#339;uvres, placé à la fin de cette note. Quant à
+l'arrangement du <i>Robert Bruce</i>, représenté à l'Opéra en 1846, on
+assure, et il y a quelque lieu d'ajouter foi à cette affirmation, qu'il
+n'en a pas écrit une seule note; il se serait borné, dit-on, à approuver
+les emprunts faits à ses divers ouvrages, la <i>Donna del Lago</i>, <i>Bianca e
+Faliero</i>, <i>Torvaldo e Dorlisca</i>, <i>Ermione</i>, <i>Armide</i>, etc., pour la
+composition de ce pastiche, ainsi que les récitatifs et les quelques
+rentrées d'orchestre ajoutés par un compositeur français. Quoi qu'il en
+soit, cet ouvrage, composé de morceaux très remarquables, était de
+nature à obtenir un grand succès, et serait encore aujourd'hui vivement
+applaudi, s'il était soutenu par une exécution digne de sa valeur. Quand
+Rossini se décida à ne plus écrire pour le théâtre, et plus tard à
+quitter la France, qui avait accueilli son génie avec tant
+d'enthousiasme et sa personne avec tant de sympathie, il est
+vraisemblable qu'il n'obéit point seulement à un mouvement
+d'amour-propre; un autre motif assez délicat le brouilla, dit-on, avec
+cette ville de Paris, où il se plaisait infiniment et dont il avait<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>
+fait sa seconde patrie, sa patrie d'adoption. Voici ce que raconte à ce
+sujet M. Fétis<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p>
+
+<p>«La place de directeur du Théâtre-Italien qu'on avait donnée à Rossini,
+lorsqu'il arriva à Paris, ne convenait point à sa paresse. Jamais
+administration dramatique ne se montra moins active, moins habile que la
+sienne. La situation de ce théâtre était prospère lorsqu'il y entra:
+deux mois lui suffirent pour la conduire à deux doigts de sa perte; car
+la plupart des bons acteurs s'étaient éloignés, et le répertoire était
+usé, sans que le directeur se fût occupé de remplacer les uns et de
+renouveler l'autre. Malgré ses préventions aveugles pour Rossini, M. de
+La Rochefoucault finit par comprendre qu'un homme de ce caractère était
+le moins capable de conduire une administration, et, de concert avec
+lui, il le nomma intendant général de la musique du roi et <i>inspecteur
+général du chant en France</i>, sinécures grotesques qui ne lui imposaient
+d'autre obligation que celle de recevoir un traitement annuel de vingt
+mille francs, et d'être pensionné si, par des circonstances imprévues,
+ses <i>fonctions</i> venaient à cesser. Ces arrangements, si favorables au
+compositeur, avaient pour but de l'obliger à écrire<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> pour l'Opéra<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>,
+mais ils lui laissaient la propriété de ses ouvrages et ne diminuaient
+nullement le produit qu'il devait en tirer. Si les choses fussent
+demeurées en cet état, Rossini aurait fait succéder à <i>Guillaume Tell</i>
+cinq ou six opéras; mais la révolution, qui précipita du trône Charles X
+et sa dynastie, au mois de juillet 1830, rompit les liens qui
+attachaient l'artiste au monarque, et le rendit à sa paresse, en le
+privant de son traitement. Dès lors, une discussion s'éleva pour la
+pension de six mille francs réclamée par Rossini. La révolution de
+juillet, disait-il, était certainement le moins prévu des événements qui
+devaient faire cesser ses fonctions; il demandait donc le dédommagement
+stipulé pour ce cas. De leur côté, les commissaires de la liquidation de
+la liste civile prétendaient assimiler son sort à celui des autres
+serviteurs de l'ancien roi, qui, privés de leurs emplois, avaient aussi
+perdu tous leurs droits; mais le malin artiste avait obtenu, comme un
+titre d'honneur, que l'acte de ses engagements avec la cour fût signé
+par le roi lui-même, et par là avait<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> rendu personnelles les obligations
+de Charles X envers lui; cette habile man&#339;uvre lui valut le gain de son
+procès.</p>
+
+<p>«Pendant les cinq ou six années que durèrent les contestations à ce
+sujet, Rossini avait continué à résider à Paris. Par son influence, deux
+de ses amis avaient obtenu le privilège de l'Opéra italien; ils
+l'avaient admis au partage des bénéfices considérables de cette
+entreprise, sous la seule condition de donner quelques soins au choix
+des opéras et des chanteurs, et d'assister aux dernières répétitions des
+ouvrages nouveaux. Depuis cette association, où tout était profit pour
+lui, Rossini s'était retiré dans un misérable logement situé dans les
+combles du Théâtre-Italien<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>. C'était là qu'allaient le trouver les
+premiers personnages du pays, et qu'il les faisait souvent attendre
+longtemps dans une antichambre; c'était pour aller le visiter dans ce
+chenil que l'ex-empereur du Brésil don Pedro, montait les degrés d'une
+sorte d'échelle placée dans une profonde obscurité. Rossini s'excusait
+d'une situation si peu faite pour un artiste tel que lui, sous le
+prétexte de la perte de ses revenus, et de la nécessité de vivre avec
+économie. Personne n'était dupe de cette comédie,<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span> car tout le monde
+savait que la riche dot de sa femme, les sommes considérables qu'il
+avait rapportées d'Angleterre, le produit des représentations de ses
+ouvrages à l'Opéra, la vente de ses partitions et les affaires
+excellentes où ses amis MM. Rothschild et Aguado l'avaient admis, lui
+avaient constitué une fortune opulente. Il vivait dans un grenier à
+Paris, mais à Bologne il avait un palais où étaient rassemblés des
+objets d'art, de belles porcelaines et la somptueuse argenterie de
+l'ancien ambassadeur Mareschalchi. En 1836, il retourna en Italie, dans
+le dessein d'y faire un voyage seulement, et de visiter ses propriétés;
+mais son séjour s'y prolongea, et l'incendie du Théâtre-Italien, où
+périt un de ses associés<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>, le décida à s'y fixer.»</p>
+
+<p>Depuis lors, Rossini vit dans les délices de ce <i>dolce farniente</i>, qu'il
+adore, voyageant de temps à autre dans l'intérieur de la péninsule,
+allant de Bologne à Milan, à Venise, à Florence, à Rome, à Naples; il
+n'a fait qu'un seul voyage en France, il y a une douzaine d'années, et
+les témoignages d'admiration et de respect dont il a été entouré n'ont
+réussi ni à lui faire rompre le silence en faveur d'un de nos<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> théâtres,
+ni à le ramener dans le pays où il serait le mieux à même de jouir de sa
+gloire. Car, chose remarquable, l'Italie, avide de musique nouvelle,
+quelle qu'elle soit, néglige fort les &#339;uvres du puissant génie qui
+domine de si haut l'art lyrique contemporain; l'Allemagne le goûte fort,
+il est vrai, aujourd'hui, mais le représente rarement. Paris est de
+toutes les capitales du monde celle où le nom et la musique de Rossini
+excitent toujours le plus d'enthousiasme, celle aussi où ses opéras sont
+relativement exécutés avec le plus d'éclat et de pompe, sinon avec la
+plus complète perfection.</p>
+
+<p>On a dit que Rossini était devenu indifférent à sa gloire musicale; il y
+a tout lieu de croire qu'on s'est trompé; on aura pris pour de
+l'indifférence quelque saillie ironique du spirituel auteur d'<i>il
+Barbiere</i>. Voici, dans ce genre, une anecdote qui nous paraît assez bien
+caractériser l'esprit volontiers mystificateur du grand maestro.</p>
+
+<p>Un de nos amis se trouvait un jour, il y a une dizaine d'années, dans le
+bureau du secrétaire de la légation française à Rome, attendant un
+renseignement; il vit entrer un assez gros homme qu'à sa tournure, à sa
+mise et à son parapluie sous le bras, on aurait aisément pris pour un
+bon bourgeois romain, mais en qui il<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> reconnut aussitôt l'auteur de
+<i>Guillaume Tell</i>. Retiré dans un angle de la salle, notre ami se prit à
+examiner le grand compositeur et à rechercher sur ce visage charnu, sur
+cette physionomie sensuelle, les lignes et les caractères du génie
+musical. Pendant ce temps-là, Rossini s'était approché du secrétaire,
+pour faire viser le passe-port d'une dame française qui se rendait à
+Naples. Le visa et le cachet apposés sur la feuille, on la rendit au
+gros homme, qui remercia, la mit dans sa poche et se dirigea vers la
+porte. Tout à coup, et comme ayant l'air de se raviser, il se retourna
+du côté du secrétaire, qui, jusque-là, n'avait paru faire aucune
+attention à lui:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, monsieur, lui dit-il en français, auriez-vous quelques
+commissions pour Naples; j'y accompagne madame N..., je m'en chargerais
+avec plaisir.</p>
+
+<p>Le secrétaire regarda avec étonnement cet étrange monsieur qui, sans
+être connu de lui, venait ainsi à brûle-pourpoint lui faire de pareilles
+offres de services.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, monsieur, lui répondit-il, d'un ton qui voulait dire en même
+temps: Voilà un plaisant original!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous pourriez m'en charger sans crainte, reprit le gros homme, en
+mettant la main sur le bouton de la porte, vous avez<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> peut-être entendu
+parler de moi en France; je suis monsieur Rossini... un ancien
+compositeur de musique.</p>
+
+<p>Le secrétaire se leva pour le saluer et s'excuser; mais Rossini avait
+déjà fermé la porte sur lui, et il se sauvait en riant.</p>
+
+<p>Espérons que tout ancien compositeur de musique qu'il se dit, Rossini
+n'aura pas consacré exclusivement ses loisirs à la pêche et aux bons
+mots, et qu'un jour viendra où il y aura encore une page glorieuse à
+ajouter à cette biographie.<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="LISTE_CHRONOLOGIQUE2" id="LISTE_CHRONOLOGIQUE2"></a>LISTE CHRONOLOGIQUE</h3>
+
+<p class="head">DES COMPOSITIONS DE ROSSINI</p>
+
+<p class="c">(Cette liste complète celle qu'a donnée Stendhal, page 237.)</p>
+
+
+<table summary="liste"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0">
+<tr><td align="right">1.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Il pianto d'Armonia</i>, cantate,</td><td align="right">1808.</td></tr>
+<tr><td align="right">2.</td><td>&nbsp; &nbsp;Symphonie à grand orchestre,</td><td align="right">1809.</td></tr>
+<tr><td align="right">3.</td><td>&nbsp; &nbsp;Quatuor pour deux violons, alto et basse,</td><td align="right">1809.</td></tr>
+<tr><td align="right">4.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Cambiale di matrimonio</i>, opéra,</td><td align="right">1810.</td></tr>
+<tr><td align="right">5.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>L'Equivoco stravagante</i>, opéra,</td><td align="right">1811.</td></tr>
+<tr><td align="right">6.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Didone abbandonata</i>, cantate,</td><td align="right">1811.</td></tr>
+<tr><td align="right">7.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Demetrio e Polibio</i>, opéra,</td><td align="right">1811.</td></tr>
+<tr><td align="right">8.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>L'Inganno felice</i>, opéra,</td><td align="right">1812.</td></tr>
+<tr><td align="right">9.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Ciro in Babilonia</i>, opéra,</td><td align="right">1812.</td></tr>
+<tr><td align="right">10.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Scala di seta</i>, opéra,</td><td align="right">1812.</td></tr>
+<tr><td align="right">11.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Pietra del paragone</i>, opéra,</td><td align="right">1812.</td></tr>
+<tr><td align="right">12.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>L'Occasione fa il ladro</i>, opéra,</td><td align="right">1812.</td></tr>
+<tr><td align="right">13.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Il Figlio per azzardo</i>, opéra,</td><td align="right">1813.</td></tr>
+<tr><td align="right">14.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Tancredi</i>, opéra,</td><td align="right">1813.</td></tr>
+<tr><td align="right">15.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>L'Italiana in Algeri</i>, opéra,</td><td align="right">1813.</td></tr>
+<tr><td align="right">16.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>L'Aureliano in Palmira</i>, opéra,</td><td align="right">1814.</td></tr>
+<tr><td align="right">17.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Egle e Irene</i>, cantate inédite,</td><td align="right">1814.</td></tr>
+<tr><td align="right">18.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Il Turco in Italia</i>, opéra,</td><td align="right">1814.<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="right">19.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Elisabetta</i>, opéra,</td><td align="right">1815.</td></tr>
+<tr><td align="right">20.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Torvaldo e Dorlisca</i>, opéra,</td><td align="right">1816.</td></tr>
+<tr><td align="right">21.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Il Barbiere di Siviglia</i>, opéra,</td><td align="right">1816.</td></tr>
+<tr><td align="right">22.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Gazetta</i>, opéra,</td><td align="right">1816.</td></tr>
+<tr><td align="right">23.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Otello</i>, opéra,</td><td align="right">1816.</td></tr>
+<tr><td align="right">24.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Teti e Peleo</i>, Cantate,</td><td align="right">1816.</td></tr>
+<tr><td align="right">25.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Cenerentola</i>, opéra,</td><td align="right">1817.</td></tr>
+<tr><td align="right">26.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Gazza ladra</i>, opéra,</td><td align="right">1817.</td></tr>
+<tr><td align="right">27.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Armide</i>, opéra,</td><td align="right">1817.</td></tr>
+<tr><td align="right">28.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Adelaïde di Borgogna</i>, opéra,</td><td align="right">1818.</td></tr>
+<tr><td align="right">29.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Mosè</i>, opéra,</td><td align="right">1818.</td></tr>
+<tr><td align="right">30.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Ricciardo e Zoraïde</i>, opéra,</td><td align="right">1818.</td></tr>
+<tr><td align="right">31.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Ermione</i>, opéra,</td><td align="right">1819.</td></tr>
+<tr><td align="right">32.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Edoardo e Cristina</i>, opéra,</td><td align="right">1819.</td></tr>
+<tr><td align="right">33.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Donna del lago</i>, opéra,</td><td align="right">1819.</td></tr>
+<tr><td align="right">34.</td><td>&nbsp; &nbsp;Cantate pour la fête du roi de Naples,</td><td align="right">1819.</td></tr>
+<tr><td align="right">35.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Bianca e Faliero</i>, opéra,</td><td align="right">1820.</td></tr>
+<tr><td align="right">36.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Maometto II</i>, opéra,</td><td align="right">1820.</td></tr>
+<tr><td align="right">37.</td><td>&nbsp; &nbsp;Cantate pour l'empereur d'Autriche,</td><td align="right">1820.</td></tr>
+<tr><td align="right">38.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Metilde di Shabran</i>, opéra,</td><td align="right">1821.</td></tr>
+<tr><td align="right">39.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Riconoscenza</i>, cantate,</td><td align="right">1821.</td></tr>
+<tr><td align="right">40.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Zelmira</i>, opéra,</td><td align="right">1822.</td></tr>
+<tr><td align="right">41.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Il Vero omaggio</i>, cantate,</td><td align="right">1822.</td></tr>
+<tr><td align="right">42.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Semiramide</i>, opéra,</td><td align="right">1823.</td></tr>
+<tr><td align="right">43.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Sigismundo</i>, opéra,</td><td align="right">1823.</td></tr>
+<tr><td align="right">44.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Il Viaggio a Reims</i>, opéra,</td><td align="right">1825.</td></tr>
+<tr><td align="right">45.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Le Siège de Corinthe</i>, opéra,</td><td align="right">1826.</td></tr>
+<tr><td align="right">46.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Moïse</i>, opéra,</td><td align="right">1827.</td></tr>
+<tr><td align="right">47.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Le comte Ory</i>, opéra,</td><td align="right">1828.<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span></td></tr>
+<tr><td align="right">48.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Guillaume Tell</i>, opéra,</td><td align="right">1829.</td></tr>
+<tr><td align="right">49.</td><td>&nbsp; &nbsp;Une messe,</td><td align="right">1832.</td></tr>
+<tr><td align="right">50.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Les Soirées musicales</i>, douze morceaux de chant,</td><td align="right">1840.</td></tr>
+<tr><td align="right">51.</td><td>&nbsp; &nbsp;Quatre ariettes italiennes,</td><td align="right">1841.</td></tr>
+<tr><td align="right">52.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Stabat mater</i>,</td><td align="right">1842.</td></tr>
+<tr><td align="right">53.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Foi, l'Espérance et la Charité</i>, trois ch&#339;urs,</td><td align="right">1843.</td></tr>
+<tr><td align="right">54.</td><td>&nbsp; &nbsp;<i>Robert Bruce</i>, opéra,</td><td align="right">1846.</td></tr>
+<tr><td align="right">55.</td><td>&nbsp; &nbsp;Stances à Pie IX,</td><td align="right">1847.</td></tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span></p>
+
+<h3><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h3>
+
+<p class="head">NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE MOZART<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a></p>
+
+
+<p>Les Italiens se moquent beaucoup des Allemands; ils les trouvent
+stupides, et en font cent contes plaisants. J'offensais le patriotisme
+d'antichambre et me faisais des ennemis, lorsque je leur disais:
+qu'avez-vous produit dans le <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle d'égal à Mozart, à
+Frédéric le Grand et à Catherine?</p>
+
+<p>Wolfgang Mozart, celui des hommes chez qui la présence du génie a été le
+moins voilée par les intérêts prosaïques de la vie, naquit à Salzbourg,
+jolie petite ville située au milieu des montagnes pittoresques et
+couvertes de forêts, qui forment au nord le revers des Alpes d'Italie.
+Il fut un enfant célèbre; dès l'âge de six ans, son père le promenait en
+Europe pour tirer parti de son habilité étonnante sur le piano.<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span></p>
+
+<p>Mozart vécut à Munich, où il se maria, et à Vienne, où il fut toujours
+fort mal payé par Joseph II qui affectait de préférer la musique
+italienne.</p>
+
+<p>Il nous reste de Mozart neuf opéras avec des paroles italiennes:</p>
+
+<p><i>La Finta semplice.</i></p>
+
+<p><i>Mitridate</i>, Milan, 1770.</p>
+
+<p><i>Lucio Silla</i>, Milan, 1773.</p>
+
+<p>Ce sont deux ouvrages probablement médiocres et savants pour l'année
+1773. Mozart, à l'âge de dix-sept ans, aurait-il osé s'écarter du style
+à la mode? C'eût été l'infaillible moyen de se faire siffler par les
+amateurs à goût <i>appris</i>, qui partout forment l'immense majorité et la
+majorité bruyante. C'est surtout à cause de ces gens-là qu'il serait
+utile que, dans les discussions sur les arts, les journaux eussent le
+sens commun.</p>
+
+<p><i>La Giardiniera.</i></p>
+
+<p><i>Idomeneo.</i></p>
+
+<p>Mozart écrivit cet opéra à Munich en 1781; il était alors éperdument
+amoureux. Je ne connais pas assez <i>Idoménée</i> pour dire si l'on y trouve
+une nuance particulière de tendresse et de mélancolie.</p>
+
+<p><i>Le Nozze di Figaro</i>, 1787.</p>
+
+<p><i>Don Giovanni</i>, Prague, 1787.</p>
+
+<p>Je trouvai à Dresde, en 1813, le vieux bouffe Bassi, pour lequel avaient
+été<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> écrits, vingt-six ans auparavant, les rôles de Don Juan et du Comte
+dans les <i>Nozze di Figaro</i>. On se moquerait de moi si je parlais de la
+curiosité respectueuse avec laquelle je cherchais à faire parler ce bon
+vieillard. M. Mozart, me répondait-il, (quel plaisir d'entendre dire M.
+Mozart!) M. Mozart était un homme extrêmement original, fort distrait,
+et qui ne manquait pas de fierté; il avait beaucoup de succès auprès des
+dames, quoiqu'il fût de petite taille; mais il possédait une figure fort
+singulière et des yeux qui jetaient un sort sur les femmes. A ce propos
+M. Bassi me raconta trois ou quatre petites anecdotes que je ne placerai
+pas ici.</p>
+
+<p><i>Cosi fan tutte, opera buffa.</i></p>
+
+<p>L'<i>air la mia Doralice</i> du ténor est rempli de grâce; cela est bien
+autrement touchant que les plus jolies choses de Paisiello; le <i>finale</i>
+surtout est délicieux à cause d'une certaine langueur voluptueuse qui
+forme le vrai caractère du style de Mozart, quand il n'est pas fort et
+terrible. C'est à cause de ces deux qualités réunies, le terrible et la
+volupté tendre que Mozart est si singulier parmi les artistes;
+Michel-Ange n'est que terrible, le Corrège n'est que tendre<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span></p>
+
+<p><i>La Clemenza di Tito</i>, 1792.</p>
+
+<p>Je ne sais si c'est à cause du goût affiché par Joseph II, mais Mozart,
+à la fin de sa carrière, s'italianisait d'une manière sensible. Il y a
+une distance immense de <i>Don Juan</i> à la <i>Clemenza</i>.</p>
+
+<p>Mozart a laissé trois opéras allemands:</p>
+
+<p><i>L'Enlèvement au Sérail</i>, 1782. <i>Le Directeur de Troupe</i>, et le
+chef-d'&#339;uvre intitulé:</p>
+
+<p><i>La Flûte enchantée</i>, 1792.</p>
+
+<p>Le poëme a ce degré de charmante extravagance et de singularité piquante
+qui prépare un triomphe facile aux littérateurs français, mais que nous
+avons dit si souvent être favorable aux effets de la musique. Cet art se
+charge d'ennoblir et de singulariser même les extravagances d'un génie
+vulgaire.</p>
+
+<p>Mozart a laissé un nombre presque infini de chansons, de scène
+détachées, de symphonies, et plusieurs messes, dont la plus célèbre est
+celle de <i>Requiem</i>, qu'il fit dans la persuasion qu'il travaillait pour
+ses propres funérailles, pressentiment qui fut accompli; il crut que
+l'ange de la mort,<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span> caché sous la figure d'un vieillard, lui était venu
+commander cet ouvrage.</p>
+
+<p>Mozart a su tirer un parti singulier des instruments à vent qui vont si
+bien à la mélancolie du Nord. Un petit morceau d'une symphonie de
+Mozart, orné par deux pages de phrases accessoires et explicatives, fera
+toujours une ouverture admirable pour tout opéra moderne. Né le 27
+janvier 1756 Mozart cessa de vivre à Vienne le 5 décembre 1792 à
+trente-six ans. Si Mozart eût vécu en France, il n'y eût jamais eu de
+réputation, il était trop simple.</p>
+
+<p>Les poétiques ne sont d'aucune utilité directe aux artistes qui doivent
+bien se garder de les lire; il faut d'abord qu'elles agissent sur le
+public. Par exemple, s'il y avait en France une bonne théorie de la
+sculpture, le public ne supporterait pas une statue de Louis XIV en
+perruque et les jambes nues.<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DU SECOND VOLUME</h3>
+
+<table summary="table"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0">
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XX"><span class="smcap">Chap. XX.</span></a> <i>La Cenerentola</i></td><td align="right"><a href="#Page_1">1</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La musique est incapable de parler vite</td><td align="right"><a href="#Page_3">3</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La mélodie ne peut pas peindre à demi</td><td align="right"><a href="#Page_4">4</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Charmant duetto entre le prince et son valet de chambre</td><td align="right"><a href="#Page_12">12</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;M&oelig;urs de Rome comparées à celles de Paris</td><td align="right"><a href="#Page_14">14</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Le bouffe de Paccini</td><td align="right"><a href="#Page_16">16</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Le rire banni de France</td><td align="right"><a href="#Page_21">21</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Le beau idéal en musique varie comme les climats</td><td align="right"><a href="#Page_23">23</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Trois opéras de Rossini terminés par un grand air de la <i>prima donna</i></td><td align="right"><a href="#Page_25">25</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXI"><span class="smcap">Chap. XXI.</span></a> <i>Velluti</i></td><td align="right"><a href="#Page_28">28</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Comparaison de Martin et de Velluti</td><td align="right"><a href="#Page_33">33</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXII"><span class="smcap">Chap. XXII.</span></a> <i>La Gazza ladra</i></td><td align="right"><a href="#Page_34">34</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Son immense succès</td><td align="right"><a href="#Page_37">37</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;De l'ouverture de <i>la Gazza ladra</i></td><td align="right"><a href="#Page_38">38</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Analyse musicale de cette pièce</td><td align="right"><a href="#Page_40">40</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXIII"><span class="smcap">Chap. XXIII.</span></a> Suite de <i>la Gazza ladra</i>, second acte</td><td align="right"><a href="#Page_61">61</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;De l'orchestre de Louvois</td><td align="right"><a href="#Page_75">75</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La plupart des mouvements de Rossini changés par le chef d'orchestre de Louvois</td><td align="right"><a href="#Page_75">75</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span><a href="#CHAPITRE_XXIV"><span class="smcap">Chap. XXIV.</span></a> De l'admiration en France, ou du grand Opéra</td><td align="right"><a href="#Page_77">77</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Changements moraux et politiques en France, de 1765 à 1823</td><td align="right"><a href="#Page_78">78</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Napoléon maître absolu de la vérité</td><td align="right"><a href="#Page_82">82</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Bon mot de Tortoni</td><td align="right"><a href="#Page_84">84</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXV"><span class="smcap">Chap. XXV.</span></a> Les deux amateurs</td><td align="right"><a href="#Page_89">89</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXVI"><span class="smcap">Chap. XXVI.</span></a> <i>Mosè</i></td><td align="right"><a href="#Page_97">97</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Analyse musicale de cet opéra</td><td align="right"><a href="#Page_101">101</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Effet prodigieux de la prière <i>Dal tuo stellato soglio</i></td><td align="right"><a href="#Page_107">107</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Comparaison de Rossini avec Goëthe</td><td align="right"><a href="#Page_111">111</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXVII"><span class="smcap">Chap. XXVII.</span></a> De la révolution opérée dans le chant par Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_113">113</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Comparaison entre Napoléon et Sylla</td><td align="right"><a href="#Page_114">114</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Canova et le Sauvage, anecdote</td><td align="right"><a href="#Page_118">118</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXVIII"><span class="smcap">Chap. XXVIII.</span></a> Considérations générales</td><td align="right"><a href="#Page_122">122</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Histoire de Rossini par rapport au chant</td><td align="right"><a href="#Page_122">122</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXIX"><span class="smcap">Chap. XXIX.</span></a> Révolution dans le système de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_127">127</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Rossini bon chanteur</td><td align="right"><a href="#Page_128">128</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Seconde manière de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_134">134</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXX"><span class="smcap">Chap. XXX.</span></a> Talent suranné en 1840</td><td align="right"><a href="#Page_135">135</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXI"><span class="smcap">Chap. XXXI.</span></a> Rossini se répète-t-il plus qu'un autre? Détails de chant</td><td align="right"><a href="#Page_138">138</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Défaut du public de Louvois; obstacles à son bon goût</td><td align="right"><a href="#Page_139">139</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXII"><span class="smcap">Chap. XXXII.</span></a> Détails de la révolution opérée par Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_144">144</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Paganini, le premier violon de l'Italie</td><td align="right"><a href="#Page_149">149</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXIII"><span class="smcap">Chap. XXXIII.</span></a> Excuses. Originalité des voix effacées par Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_151">151</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span><a href="#CHAPITRE_XXXIV"><span class="smcap">Chap. XXXIV.</span></a> Qualités de la voix</td><td align="right"><a href="#Page_166">166</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXV"><span class="smcap">Chap. XXXV.</span></a> Madame Pasta</td><td align="right"><a href="#Page_171">171</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Anecdote qui peint l'âme de cette admirable cantatrice</td><td align="right"><a href="#Page_191">191</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Lettres de Napoléon peignant l'amour le plus passionné</td><td align="right"><a href="#Page_193">193</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXVI"><span class="smcap">Chap. XXXVI.</span></a> <i>La Donna del Lago</i></td><td align="right"><a href="#Page_194">194</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Gasconisme de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_197">197</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXVII"><span class="smcap">Chap. XXXVII.</span></a> De huit opéras de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_200">200</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Adelaïde Borgogna</i></td><td align="right"><a href="#Page_200">200</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Armida</i></td><td align="right"><a href="#Page_200">200</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Ricciardo e Zoraide</i></td><td align="right"><a href="#Page_201">201</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>L'Ermione</i></td><td align="right"><a href="#Page_202">202</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Maometto Secondo</i></td><td align="right"><a href="#Page_202">202</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Metilde di Sabran</i></td><td align="right"><a href="#Page_202">202</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Zelmira</i></td><td align="right"><a href="#Page_203">203</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Semiramide</i></td><td align="right"><a href="#Page_203">203</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXVIII"><span class="smcap">Chap. XXXVIII.</span></a> <i>Bianca e Faliero</i></td><td align="right"><a href="#Page_206">206</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXIX"><span class="smcap">Chap. XXXIX.</span></a> <i>Odoardo e Cristina</i></td><td align="right"><a href="#Page_209">209</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Projet d'une liste de tous les morceaux
+réellement différents, des opéras de
+Rossini, des morceaux bâtis sur la
+même idée, avec l'indication du duetto
+ou de l'air où elle est présentée avec
+le plus de bonheur</td><td align="right"><a href="#Page_213">213</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XL"><span class="smcap">Chap. XL.</span></a> Du style de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_215">215</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLI"><span class="smcap">Chap. XLI.</span></a> Opinion de Rossini sur quelques grands maîtres ses contemporains.--Caractère de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_221">221</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLII"><span class="smcap">Chap. XLII.</span></a> Anecdotes</td><td align="right"><a href="#Page_228">228</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Paresse de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_228">228</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Dernier mot</td><td align="right"><a href="#Page_235">235</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span><a href="#LISTE_CHRONOLOGIQUE1"><span class="smcap">Liste chronologique</span></a> des &OElig;uvres de Gioacchino Rossini, né à Pesaro le 29 février 1792</td><td align="right"><a href="#Page_237">237</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLIII"><span class="smcap">Chap. XLIII.</span></a> Utopie du Théâtre-Italien de Paris</td><td align="right"><a href="#Page_248">248</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Recettes de ce théâtre</td><td align="right"><a href="#Page_249">249</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Dépenses approximatives de ce théâtre</td><td align="right"><a href="#Page_250">250</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Budget de l'opéra Italien de Londres</td><td align="right"><a href="#Page_250">250</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Projet de donner l'Opéra-Buffa à l'entreprise, avec une commission de surveillance</td><td align="right"><a href="#Page_252">252</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Notes fournies par un ancien administrateur des théâtres</td><td align="right"><a href="#Page_253">253</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Comparaison entre les peintres de décorations italiennes et les peintres français, différence énorme entre les prix</td><td align="right"><a href="#Page_253">253</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Commission administrative des théâtres de Turin, Florence, Londres, Milan</td><td align="right"><a href="#Page_254">254</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Projet d'une classe de chant italien au Conservatoire, Pellegrini ou Zuchelli professeur, et de mettre quatre pairs de France riches à la tête de cette école</td><td align="right"><a href="#Page_256">256</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Il serait bon de donner deux représentations par mois au grand Opéra</td><td align="right"><a href="#Page_257">257</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;On devrait engager Rossini pour deux ans à Paris</td><td align="right"><a href="#Page_259">259</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Sujets que l'on devrait engager</td><td align="right"><a href="#Page_260">260</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLIV"><span class="smcap">Chap. XLIV.</span></a> Du matériel des théâtres en
+Italie</td><td align="right"><a href="#Page_261">261</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Désignation d'une place superbe pour construire à Paris une salle de spectacle à l'instar de celle de Moscou</td><td align="right"><a href="#Page_262">262</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Des théâtres dits de <i>cartello</i> et leur classement</td><td align="right"><a href="#Page_264">264</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Viganò, ses ballets admirables</td><td align="right"><a href="#Page_271">271</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;On devrait appliquer au Théâtre-Français l'usage de donner, comme en Italie, des pièces nouvelles à des époques déterminées<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span></td><td align="right"><a href="#Page_274">274</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Des décorations</td><td align="right"><a href="#Page_276">276</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLV"><span class="smcap">Chap. XLV.</span></a> De <i>San-Carlo</i> et de l'état moral de Naples, patrie de la musique</td><td align="right"><a href="#Page_279">279</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLVI"><span class="smcap">Chap. XLVI.</span></a> Des gens du Nord, par rapport à la musique</td><td align="right"><a href="#Page_293">293</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Des Allemands</td><td align="right"><a href="#Page_294">294</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Des Anglais</td><td align="right"><a href="#Page_296">296</a></td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Des Écossais</td><td align="right"><a href="#Page_297">297</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#NOTE_DES_EDITEURS">N<span class="smcap">ote</span> des Éditeurs</a> pour servir de complément à la <i>Vie de Rossini</i></td><td align="right"><a href="#Page_313">313</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#LISTE_CHRONOLOGIQUE2"><span class="smcap">Liste</span> chronologique et complète de toutes les compositions de Rossini</a></td><td align="right"><a href="#Page_329">329</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#APPENDICE"><span class="smcap">Appendice.</span></a> <span class="smcap">Notice</span> sur la vie et les ouvrages de Mozart</td><td align="right"><a href="#Page_332">332</a></td></tr>
+</table>
+
+
+
+<p class="head">FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="c top15">
+ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 4 JANVIER 1920<br />
+SUR LES PRESSES<br />
+DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE<br />
+F. GRISARD, <i>Administrateur</i><br />
+11, RUE DES MARCHERIES, 11<br />
+ALENÇON (ORNE)<br />
+</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce qu'une lettre à écrire à une femme d'esprit que l'on
+aime un peu est à l'égard de la simple conversation, la sculpture l'est
+à l'égard de la peinture. Dans les deux genres, la grande difficulté est
+de ne pas marquer trop ce qui ne mérite que d'être indiqué.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> On se souvient de la cavatine d'<i>Otello</i>: le chant
+triomphe, et l'accompagnement dit à Othello: Tu mourras.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Le Faux Pourceaugnac, le Comédien d'Etampes</i>, les
+<i>Mémoires d'un colonel de hussards,</i> etc., le <i>Deceiver deceived</i> de
+Drury-Lane, etc. L'<i>high life</i> dans toute l'Europe ne vit que de vanité.
+C'est pour cela peut-être que cette classe, la seule qui cultive la
+musique hors de l'Italie, a le c&#339;ur si anti-musical, et qu'en revanche
+elle a tant de goût pour les livres français.
+</p><p>
+Les <i>Contes moraux</i> de Marmontel sont le sublime de l'esprit et de la
+délicatesse pour un grand seigneur de Pétersbourg. (<i>De la Russie</i>, par
+Passovant et Clarke.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Édition de 1854: «Le prince déguisé avec Cenerentola.» N.
+D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lorsque je cite hardiment un mauvais vers d'un libretto
+italien au public le plus difficile de l'Europe, on sent bien que mon
+unique prétention ne peut être que de rappeler la <i>cantilena</i> et
+l'accompagnement que Rossini a faits sur ce vers. Comment obtenir un tel
+résultat d'un lecteur qui depuis six mois n'est pas allé aux Bouffes? Je
+récuse donc tout lecteur qui, dans les six mois qui ont précédé la
+lecture de cette note, n'est pas allé à Louvois au moins dix fois, et
+n'a pas lu depuis deux ans un livre de discussion sérieuse sur les
+principes des Beaux-Arts, par exemple l'ouvrage de M. l'abbé Dubos sur
+<i>la poésie et la Peinture</i>, ou les <i>Principes du Goût</i> de Paine Knight,
+ou le <i>Traité du Beau</i> d'Alison, ou quelque traité allemand sur ce que
+nos voisins appellent l'esthétique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Empoisonnement de l'honnête Ganganelli, qui, placé à une
+fenêtre de son palais de Montecavallo éclairée par le soleil, s'amusait
+à éblouir les passants avec la réverbération d'un miroir. Singulier
+effet du poison jésuitique!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ces m&#339;urs sont peintes admirablement et avec une naïveté
+singulière dans les seize comédies de Gherardo de'Rossi. A l'exception
+des grandes inconvenances sociales, telles que l'incendie par vengeance,
+l'empoisonnement et autres événements trop forts pour la comédie, et
+dont la peinture, comme chose possible dans les États de Sa Sainteté,
+aurait pu compromettre la tranquillité de M. de'Rossi, qui est banquier
+à Rome, tout y est. Ces comédies et les <i>Confessions de Carlo Gozzi</i>
+sont les pièces justificatives de tout ce qu'on avance ici sur ce pays
+singulier, qui, au milieu de la <i>sécheresse</i> moderne, produit encore des
+Canova, des Viganò, des Rossini, tandis que nous n'avons, à quelques
+expressions près, que des charlatans plus ou moins adroits à courir la
+pension.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> «Tenez le prince en gaieté, moi je vais à la cave.»&mdash;On dit
+en Italie, d'une voix qui ne se fait pas entendre: <i>Canta in cantina</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> «Je crois déjà voir tel de mes voisins qui me prend à part
+dans un coin, et me dit: Monsieur le baron, daigneriez-vous présenter ce
+placet à votre royale fille? <i>Voilà pour prendre le chocolat</i>; et à
+l'instant une quadruple me tombe dans la main. Je réponds: Ce n'est pas
+le crédit qui me manque, mais votre quadruple est-elle de poids?»
+</p><p>
+Telles sont les m&#339;urs de la malheureuse Rome, telles sont les
+plaisanteries qui n'y sont pas sifflées! telle est la manière de traiter
+les affaires dans les États du pape! A Paris, nous avons plus de
+délicatesse. Deux jeunes gens qui taisaient de grandes et bonnes
+affaires avec le ministre de la ***, pensèrent qu'ils pourraient doubler
+la quantité des bordereaux fictifs qu'ils présentaient tous les mois à
+la signature, s'ils parvenaient à faire un cadeau agréable au citoyen
+ministre. Après avoir couru quelque temps les environs de Paris, ils
+trouvèrent enfin un château fort agréable, au milieu d'une jolie terre,
+non loin de Mon..... Nos jeunes gens achètent la terre, et font arranger
+le château dans le goût le plus moderne et avec toute l'élégance
+possible. Quand toutes les réparations furent achevées, les parquets
+cirés, les pendules montées, l'un des fournisseurs dit à son ami:
+Jouissons huit jours de notre château avant de le donner au ministre, le
+résultat de cette idée lumineuse fut la présence de vingt jolies femmes
+et de leurs amis, de grands dîners tous les jours, des bals tous les
+soirs. Enfin le terme fatal arrive; l'un des amis prend tristement les
+clefs du château et va les présenter au citoyen ministre. «Le château
+sera humide.» Telles sont les seules paroles du ministre en recevant le
+cadeau.&mdash;«Impossible citoyen ministre, nous avons pris la précaution de
+l'habiter huit jours avant de vous l'offrir.» Et avec quelles gens
+l'avez-vous habité?&mdash;«Ma foi, avec des hôtes fort aimables, avec nos
+amis ordinaires.»&mdash;«C'est-à-dire, reprend le ministre en fronçant le
+sourcil, que vous avez osé introduire des femmes suspectes dans mon
+château; je vous trouve, je l'avoue, d'une rare impertinence. Allez,
+citoyen, et à l'avenir sachez garder plus de respect pour un ministre.»
+A ces mots, le fournisseur s'éclipse et le citoyen ministre demande ses
+chevaux pour aller à sa terre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> 1 «Fût-elle cachée dans le sein de Jupiter.» On voit que
+la mythologie est la providence des mauvais poëtes, en Italie comme en
+France.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Nous avons réduit nos meilleurs acteurs comiques Samson et
+Monrose, à n'être que des gens qui nous répètent un bon conte <i>que nous
+savons</i>. Notre sourcilleuse pruderie ne veut rien d'imprévu. Le seul
+Potier a peut-être le privilège de nous faire rire <i>sans conséquence</i>.
+C'est que nous pouvons mépriser son genre à notre aise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Je m'attends bien que, si les littérateurs français lisent
+cette page, ils vont s'écrier en colère: Mais nous rions beaucoup! Il
+n'y a même que le Français en Europe qui sache rire!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> le prince de Darmstadt rappelle les beaux jours de
+l'empereur Charles VI, qui passait pour le premier contre-pointiste de
+ses États. Ce prince, ami des arts, ne manque pas une répétition de son
+Opéra, et bat la mesure dans sa loge; il a donné son ordre à tous les
+musiciens de son orchestre, qui est excellent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> L'un des cent opéras de Joseph Mosca.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> En septembre 1823, Velluti chante à Livourne l'opéra de
+Morlacchi, intitulé <i>Tebaldo e Isolina</i>, où se trouve la célèbre
+romance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Cette <i>stagione</i> commence le 10 avril; la <i>stagione</i> du
+carnaval, le 26 décembre, seconde fête de Noël; et celle de l'automne,
+le 15 août.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir les dissertations imprimées à Berlin sur cette
+ouverture en 1819.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Ce commencement du premier acte a le caractère des Poésies
+de Crabbe, quelquefois l'énergie des Ballades de Burns.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> C'est le même principe que pour les tableaux du Corrège et
+les marbres antiques. Il y a une description du <i>beau</i> qui convient à
+tous les arts, depuis un duetto bouffe jusqu'à l'architecture de
+l'intérieur d'une prison. Des pilastres grecs dans une prison
+consolent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Si l'on supprime une mesure de la première phrase que
+chante Ninette, on sent qu'il manque quelque chose; ce qui n'a guère
+lieu chez Rossini que dans les mouvements de valse, du moins dans les
+opéras de sa <i>seconde manière</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Opéra célèbre en France il y a vingt ans; c'est le sujet
+si beau d'une fille-mère, abandonnée par son amant. Comparez l'air de
+Rossini avec <i>la Famille suisse de Weigell</i>, chef-d'&#339;uvre de simplicité
+allemande qui parut trop simple au public de Milan en 1819.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Je vois les juifs de Pologne comme les voleurs d'un autre
+genre de <i>Fondi</i>, au royaume de Naples; la faute, l'unique faute est aux
+gouvernements dont l'imprévoyance <i>crée</i> de tels êtres. Les juifs
+français, depuis Napoléon, sont comme les autres citoyens, seulement un
+peu plus avares.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Malheureux! s'écrie le capitaine, et il se jette sur moi
+l'épée à la main.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Magis sine vitiis quam cum virtutibus</i>. Un talent calculé
+pour les Parisiens de 1810, c'était celui de madame Barilli. Le public
+de Louvois a fait depuis des progrès immenses, ce qui ne veut point dire
+que l'excellente Barilli n'eût encore aujourd'hui un fort beau succès.
+Quatre ou cinq cents personnes de Paris ont fait l'éducation de leur
+oreille, et sont d'aussi bons juges que les dix mille spectateurs qui
+fréquentent les théâtres de San-Carlo ou de la Scala.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Plus pompeux que touchant. Le style de Paul Véronèse ou de
+Buffon. Ce style est le <i>sublime</i> des c&#339;urs froids. Il fait beaucoup
+d'effet en province.
+</p><p>
+L'harmonie du commencement de ce duetto rappelle l'introduction du
+<i>Barbier</i>. On adresse le même reproche à quelques parties du <i>finale</i> du
+premier acte. Il y a des ressemblances entre l'air <i>Mi manca la voce</i> de
+<i>Mosè</i> et le quintetto
+</p>
+<p><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Un Padre, una figlia.</span><br />
+</p>
+<p>
+On dit que le morceau qui suit la condamnation de Ninetto rappelle un
+ch&#339;ur de la Vestale: <i>Détachez ces bandeaux</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Il ne fallait pas faire un soldat français si tremblant
+<i>en paroles</i>. L'auteur du Libretto n'a pas songé à la vanité du pays où
+il place la scène de son ouvrage; il a peint un malheureux avec vérité.
+Voilà la grossièreté que les connaisseurs français reprochent aux
+personnages du Guerchin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> «Nous voici seuls: amour seconde ma flamme et mes v&#339;ux.
+Belle Ninette, si vous n'êtes pas barbare, daignez m'accorder une place
+dans votre c&#339;ur.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir les admirables Mémoires de mistress Hutchinson, et
+les procès de Sidney et de tant d'autres. Voir certains détails de
+procès criminels dans Voltaire. Voir....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Il Podestà&mdash;Ora è mia, son contento,<br /><span style="margin-left: 7em;">Ah! sei giunto,</span>
+felice momento,<br /><span style="margin-left: 7em;">Lo spavento piegar la farà.</span></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Si l'on attaque les bases de mon raisonnement, je pourrai
+publier quelques anecdotes dont je me borne maintenant à donner la
+morale; et tout cela se passait sous le ministère modéré de M. le
+cardinal Consalvi. Voir Laorens: <i>Tableau de Rome</i>; Simond, Gorani.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Le caractère du podestat a été peint avec esprit et
+énergie par Duclos, dans le roman de la <i>Baronne de Luz</i>. Le juge
+libertin de Duclos s'appelle Thuring; celui de la <i>Gazza ladra</i> doit
+être joué avec une teinte de bouffonnerie chargée, qu'aucun chanteur
+italien n'ose hasarder devant un public sévère et hautain, qui n'entend
+pas la plaisanterie. Il faut faire ressortir la qualité de goguenard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Le plaisir <i>dramatique</i> ne se voit plus que chez le
+peuple, à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Exemple frappant du défaut de Rossini dans sa <i>seconde
+manière</i>; il écrit un air avec les <i>agréments</i> que son chanteur exécute
+avec facilité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Artifice fréquent chez Rossini, et au moyen duquel
+l'accompagnement, quoique fort surchargé, ne couvre pas la voix. Mozart
+n'a pas su éviter cet inconvénient en mille endroits, et, par exemple,
+dans l'air: <i>Batti, batti, o bel Mazetto</i> de <i>Don Juan</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Les gens communs sont accessibles à cette passion. Voir
+les phrases de Bossuet. En 1520 pour un homme qui goûtait Raphaël, il y
+en avait cent à qui Michel-Ange faisait peur. Canova n'eût joui d'aucun
+succès en 1520.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> «Faites tomber ma tête, je suis votre prisonnier; mais ne
+vous couvrez pas du sang d'une pauvre jeune fille qui ne sait pas même
+se défendre.»
+</p><p>
+Paroles fort belles, sans doute; mais il fallait dire: C'est moi qui ai
+donné un couvert à vendre à ma fille; faites rechercher ce couvert, etc.
+On dira que j'attaque un pauvre libretto italien en vrai littérateur
+français. Ces messieurs attaquent les <i>paroles</i> d'un libretto; voyez la
+grande colère du <i>Miroir</i> contre le cra, cra du Taddeo de l'<i>Italiana in
+Algeri</i>. Pour moi, je m'attaque aux <i>situations</i> fausses; les paroles
+d'un libretto sont toujours fort bien à mes yeux, je ne les écoute pas.
+J'ai lu celles de la <i>Gazza</i> pour la première fois, en écrivant la
+présente notice, dans laquelle j'ai le malheur de ne pouvoir rappeler
+les chants de Rossini qu'à l'aide des paroles qui les accompagnent. On
+eût trouvé ridicule de mettre, au lieu des paroles, une ligne de musique
+en note au bas de la page, pour nommer un air.
+</p><p>
+Depuis le milieu du premier acte de la <i>Gazza</i>, tout est tristesse et
+désespoir; et, pour faire variété, nous avons de l'<i>horreur</i>; le
+podestat dans la prison faisant des propositions à Ninette. Dans un
+sujet à peu près semblable (<i>le Déserteur</i>), Sedaine évita toutes ces
+sensations noires par la jolie création du caractère de Montauciel,
+l'une des choses les plus difficiles que l'art dramatique ait osé
+exécuter en France. Rossini était digne de trouver un Sedaine. Si ce
+maçon fût né avec deux cents louis de rente, la littérature française
+compterait un homme de génie de plus.
+</p><p>
+La protection d'un ministre pouvait réparer les torts du hasard; il
+fallait payer à Sedaine chacun de ses opéras six mille francs. Il eut,
+au contraire, grand'peine à être de l'Académie Française. Rien de plus
+inutile pour les arts que la protection des sots riches et
+l'établissement des académies; Marmontel et La Harpe étaient les
+personnages les plus marquants de cette Académie qui eut de la peine à
+admettre Sedaine; jugez des autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Voilà le secret de la répugnance des romantiques pour les
+vers alexandrins dans la tragédie; à chaque instant le vers de Racine
+altère un peu la vérité <i>simple</i> et <i>une</i> de la parole de l'homme
+passionné. Cent cinquante années d'études philosophiques nous ont appris
+quelle est cette parole. Racine altère pour orner; les m&#339;urs de 1670 lui
+demandaient cette preuve de talent que repoussent celles de 1823. Nous
+voulons des tableaux beaucoup plus près de la nature. <i>Guillaume Tell</i>
+de Schiller, traduit en prose, nous fait plus de plaisir qu'<i>Iphigénie
+en Aulide</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> «Conduisez l'un en prison, et l'autre au supplice.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Prison de l'historien Giannone.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Dans trente ans, l'on demandera aux peintres de
+décorations de vouloir bien supprimer la quantité de petits détails
+spirituels dont ils se croient obligés de charger leurs toiles.
+Peut-être alors aurons-nous échangé beaucoup de vanité contre un peu
+d'orgueil. Nous prenons, sans honte, du <i>café</i>, quoiqu'il ne vienne pas
+en France; pourquoi n'appellerions-nous pas de Milan MM. Sanquirico,
+Tranquillo ou leurs successeurs?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> On dit que le motif de l'air de la cloche est pris dans
+<i>Otello</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> L'<i>honneur national!</i> grand argument musical du <i>Miroir</i>
+d'aujourd'hui, comme des ennemis de Rousseau en 1765; c'est tout
+bonnement l'art d'en appeler aux <i>passions</i> des gens trop <i>occupés</i> pour
+avoir une opinion.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Il y a quelque temps que, dans <i>Tancrède</i>, l'orchestre de
+Louvois exécuta sans difficulté, et sur le simple avertissement de son
+chef, le duetto <i>Ah! se de'mali miei</i>, un demi-ton plus haut que la note
+écrite; il est on ut, on le chante en <i>re</i>. En 1765, le bâtonnier de
+l'Opéra criait: <i>Messieurs, attention au démanché!</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Le lendemain du 18 brumaire, deux mille gens riches
+avaient intérêt à le louer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Ce sont les classes inférieures de la société et les
+provinciaux nouvellement débarqués, admirateurs nés de tout ce qui
+<i>coûte bien cher</i>, qui garnissent les banquettes du grand Opéra.
+Ajoutez-y dans les loges quelques Anglais arrivant de leurs terres, et
+au balcon quelques gens de plaisir qui viennent admirer les danseuses;
+voilà, avec les six cent mille francs du gouvernement, ce qui soutient
+l'Opéra. Le premier ministère de bon sens mettra les Italiens rue Le
+Peletier, vers l'an 1830.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Nous n'aurions personne si nous agrandissions notre
+théâtre;</i> voilà ce que tout le monde répète quand on représente qu'on
+est au supplice dans les loges, et que les deux maisons voisines
+appartenant à l'administration, l'on pourrait changer les corridors
+actuels en loges à <i>l'italienne</i>, et faire d'autres corridors latéraux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Voir <i>la Renommée</i> des premiers jours de septembre 1819,
+autant que je puis m'en souvenir, et les autres journaux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir ci-après les chapitres relatifs au <i>chant</i> tel qu'il
+était en 1770 et tel qu'il est aujourd'hui, chapitres dont j'ai
+recueilli les idées dans les conversations dont je viens de parler.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Par respect pour la Bible, l'on n'a pas osé donner <i>Moïse</i>
+à Londres, au théâtre du Roi (l'Opéra-Italien). On a fait de la musique
+de <i>Moïse</i> un <i>Pierre l'Ermite</i>, 1823. Cet essai me plaît; j'espère
+qu'on fera des <i>libretti</i> passables pour quatre ou cinq opéras de
+Rossini dont les situations actuelles sont tellement absurdes qu'elles
+rebutent l'imagination. On trouverait difficilement une page dans les
+trente journaux littéraires d'Angleterre qui ne soit sanctifiée par
+quelque allusion à la Bible. Que dirai-je de M. Irving? un tel être est
+impossible en France, même à Toulouse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Abondance d'idées en répétant vingt-six fois de suite le
+même chant! Excellente critique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Nous sommes accoutumés à voir les montagnes <i>faire ombre</i>
+sur le ciel; première scène de <i>Don Juan</i>, à la reprise de septembre
+1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> C'est ainsi qu'il faut exécuter cet opéra; le miracle doit
+s'opérer durant la prière, à un signe de Moïse qui se tourne vers la
+mer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Les passions et les amours vulgaires qui remplissent
+chaque année des centaines de romans nouveaux, sont ce qu'il faut à la
+musique; elle se charge, à proportion du génie du maestro, de leur ôter
+l'air vulgaire et de les élever au sublime. Le superbe poëme <i>Job, le
+Lévite d'Ephraïm</i>, l'épisode de <i>Ruth</i>, sont faciles à arranger en
+<i>opera seria</i>. Je ne parle pas, par respect, de la mort de Jésus, l'un
+des plus beaux sujets que l'on puisse présenter aux peuples modernes.
+L'auteur a essayé une tragédie intitulée: <i>la Passion de Jésus</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Du solo de clarinette si touchant et si noble dans
+l'ouverture d'<i>Otello</i>, Rossini a fait un air pour <i>Osiride</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Je demande pardon au lecteur d'avoir conservé plusieurs
+mots italiens; je ne trouve pas en France d'usages correspondants, et
+toute traduction eût été fort inexacte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Je cède à la tentation de placer ici quelques traits de
+ces conversations, si intéressantes pour moi, que je rencontrais
+quelquefois à Naples. Si l'on trouve quelques idées agréables ou utiles
+dans les chapitres suivants, elles appartiennent en entier à M. le
+chevalier de Micheroux, ancien ministre à Dresde. Je dois à cet amateur
+éclairé des notes pleines de bonté sur plusieurs erreurs où j'étais
+tombé dans les autres parties de cette biographie. La musique ne laisse
+pas de traces en Italie; les articles de journaux sont des hymnes ou des
+philippiques, et, du reste, présentent rarement quelque chose de
+positif. Cet ouvrage-ci étant composé d'un grand nombre de petits faits,
+doit contenir bien des erreurs. Il y a telle date d'une première
+représentation qui m'a coûté la peine d'écrire vingt lettres, et encore
+ne suis-je pas trop sûr de l'époque que j'ai adoptée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Les gens qui viennent d'applaudir durant quatre-vingts
+représentations de suite les insolences de Sylla envers les Romains,
+c'est-à-dire les mépris de Napoléon pour le peuple français.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Davide le père, qui fut un chanteur aussi célèbre que son
+fils, reproche vivement à celui-ci de ne pas mettre assez de <i>douceur</i>
+dans son chant, et de trop sacrifier à l'agilité; un jour, à ce propos,
+il a voulu le battre. J'ai vu Davide le père chanter au théâtre de Lodi
+en 1820; il avait, disait-on, soixante-dix ans. Il habite Bergame, ainsi
+que le bon Mayer, l'auteur de <i>Ginevra di Scozia</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Les peuples entre la Meuse et la Loire sentent fort peu la
+musique; le sentiment pour cet art renaît déjà vers Toulouse comme dans
+les environs de Cologne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> C'est par le <i>mouvement</i> que la musique élève l'âme
+jusqu'aux sentiments les plus délicats, et parvient à les rendre
+sensibles à des yeux souvent assez grossiers. Un gros millionnaire, ému,
+arrive à sentir un instant comme un homme d'esprit.
+</p><p>
+C'est par l'<i>immobilité</i> que la sculpture parvient à faire concevoir ce
+même sentiment délicat. Rossini avait promis, un soir qu'il était
+sensible, de traduire par un beau duetto ce groupe sublime de Vénus et
+Adonis que nous admirions à la lueur d'une torche. Je me souviens que le
+marquis Berio le fit jurer par les mânes de Pergolèse.
+</p><p>
+J'oserai peut-être imprimer un jour un traité sur le beau idéal dans
+tous les arts. C'est un ouvrage de deux cents pages, assez
+inintelligible, et surtout manquant tout à fait de transitions comme le
+présent chapitre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Voir les singuliers raisonnements du <i>Journal des Débats</i>
+d'aujourd'hui (18 septembre 1823). Un homme qui ne sent pas les
+beaux-arts ne peut jamais arriver, par le raisonnement, qu'à la théorie
+du récitatif; le <i>chant</i> lui échappe; une âme sèche ne le sent pas, et
+le raisonnement ne peut y conduire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Les compositeurs sifflés sont les ennemis les plus
+dangereux de la musique. Les vrais juges en France sont, avant tout, les
+jeunes femmes de vingt-cinq ans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> <i>Mémorial de Sainte-Hélène</i>, de M. le comte de Las-Cases,
+tome IV; révoltes et enthousiasme de Brescia, de Bergame, de Vérone,
+etc.; le tout suivi, en 1799, de treize mois d'une réaction féroce.
+Aventures curieuses des patriotes déportés aux Bouches du <i>Cattaro</i>,
+décrites par M. Apostoli, de Padoue, dans ses <i>Lettere Sirmiensi</i>,
+1809.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Natum pati et agere fortia</i>, vers fait pour saint Ignace
+de Loyola.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Plus tard, madame Catalani a chanté les variations de
+Rode; il est vrai que le ciel a oublié de placer un c&#339;ur dans le
+voisinage de ce gosier sublime.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Stendhal, dans tout ce passage, pense en italien,
+<i>biscroma</i> y veut dire double croche. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Instrument favori de Rossini. (C'est la petite flûte, N.
+D. L. E.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Et les premiers essais de Rossini: <i>la Cambiale di
+Matrimonio</i>, <i>l'Equivoco stravagante</i>, <i>Ciro in Babilonia</i>, <i>la Scala di
+seta</i>, <i>l'Occasione fa il ladro</i>, <i>il Figlio per azzardo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Il avait vingt-deux ans.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> L'opéra lui-même n'eut pas de succès. Velluti avait eu une
+dispute avec le célèbre Alessandro Rolla, chef de l'orchestre de la
+Scala, et il bouda comme un enfant tout le temps des représentations de
+l'<i>Aureliano</i>: il a, dans le fait, tout le caractère d'un enfant, et est
+entièrement mené par un valet de chambre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Autant il est agréable d'essayer en français l'analyse des
+mouvements du c&#339;ur ou des opérations de l'esprit, autant l'on trouve de
+difficultés à écrire sur l'art du chant. Puisque je ne trouve pas de
+<i>mots français</i> pour traduire avec exactitude et clarté les noms des
+diverses espèces de roulades ou d'ornements, je demande la permission de
+me servir quelquefois des <i>mots italiens</i>. Je suis obligé de sacrifier à
+la précision et à la clarté.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Rossini a écrit pour Naples neuf de ses principaux opéras:
+<i>Elisabetta</i>, <i>Otello</i>, <i>Armida</i>, <i>Mosè</i>, <i>Ricciardo e Zoraïde</i>,
+<i>Ermione</i>, <i>la Donna del Lago</i>, <i>Maometto secondo</i>, et <i>Zelmira</i>; 1815 à
+1822.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> L'air <i>di tanti palpiti</i> a été chanté avec succès, sous
+nos yeux, en trois <i>tons</i> différents.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Marchesi changeait chaque soir toutes les <i>fioriture</i> de
+ses rôles. (Milan, 1794.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Pourquoi? C'est un problème que je soumets au savant
+docteur Edwards.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Calculés sur nos besoins <i>actuels</i>; cette musique est
+éminemment <i>romantique</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> La Gabrielli ne chantait bien que lorsque son amant était
+dans la salle. On fait cent histoires en Italie de ses caprices
+incroyables. Elle était Romaine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Les grands chanteurs ne changeaient pas le motif des airs,
+ils le donnaient avec assez de simplicité, puis commençaient à broder.
+Ils avaient à la fin de chaque air vingt mesures pour les <i>Gorgheggi</i> et
+autres agréments légers, et enfin l'air de bravoure comme <i>pria che
+spunti</i> dans le <i>Mariage secret</i>. Rossini eût écrit les agréments de cet
+air. Il est du genre qu'on appelle à Naples <i>aria di narrazione</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Je trouve une difficulté presque insurmontable à parler du
+chant en français. Voici ce petit passage en italien; «Le ombreggiature
+per le messe di voce, il cantar di portamento, l'arte di fermare la voce
+per farla fluire eguale nel canto legato, l'arte di prender fiato in
+modo insensibile e senza troncare il lungo periodo vocale delle arie
+antiche.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Paganini, le premier violon d'Italie et peut-être du
+monde, est dans ce moment un jeune homme de trente-cinq ans, aux yeux
+noirs et perçants, et à la chevelure touffue. Cette âme ardente n'est
+pas arrivée à son talent sublime par huit ans de patience et de
+conservatoire, mais par une erreur de l'amour qui, dit-on, le fit jeter
+en prison pour de longues années. Solitaire et abandonné dans une prison
+qui pouvait finir par l'échafaud, il ne lui resta dans les fers que son
+violon. Il apprit à traduire son âme par <i>des sons</i>; et les longues
+soirées de la captivité lui donnèrent le temps d'être parfait dans ce
+langage. Il ne faut pas entendre Paganini lorsqu'il cherche à lutter
+avec des violons du Nord dans de grands concertos, mais lorsqu'il joue
+des caprices, une soirée qu'il est en verve. Je me hâte d'ajouter que
+ces caprices sont plus <i>difficiles</i> qu'aucun concerto.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Velluti prépare trois espèces d'agréments pour le même
+passage; au moment de l'exécution, il emploie celui pour lequel il se
+sent de la facilité; au moyen de cette précaution, ses agréments ne sont
+jamais <i>stentati</i> (forcés).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Je viens de rencontrer un jeune homme de vingt-deux ans,
+qui a fait une tragédie reçue aux Français; son grand soin, en me
+parlant, a été de se moquer beaucoup du système tragique dans lequel il
+a travaillé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Il me semble qu'à Genève l'on fait assez peu de cas de
+Rousseau; en revanche, la réputation de ce Voltaire si léger, si
+moqueur, si anti-religieux, si anti-Genevois, me semble croître chaque
+jour; c'est qu'après tout Voltaire a fini par mourir avec quatre-vingt
+mille livres de rente.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Il ne s'agit pas de la voix particulière pour laquelle
+Rossini a noté tous les agréments. Mademoiselle Colbrand doit à Rossini
+une partie de sa gloire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> On dirait en italien: <i>Una voce pura o velata, debole o
+forte, piena o soltile, stridula o smorzata.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Pacchiarotti lui-même a bien voulu me donner ces idées en
+me montrant son joli jardin anglais et sa tour du cardinal Bembo, près
+le <i>Prato della Valle</i>, à Padoue, 1817. Voir le Voyage intitulé <i>Rome,
+Naples et Florence en</i> 1817.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Et bien souvent du premier; Crivelli et Velluti ne
+voyagent plus qu'avec l'<i>Isolina</i> de Morlacchi, opéra qu'ils donnent
+partout.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> En Italie on appelle ces chanteurs qui lisent
+difficilement, <i>orecchianti</i>; la qualité contraire est exprimée par le
+mot <i>professore</i>. On vous dira à Florence: <i>Zuchelli è un professore</i>;
+ce qui ne veut nullement dire que Zuchelli donne des leçons, mais qu'il
+sait fort bien la musique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> J'ai trouvé, en octobre 1822, un opéra charmant à Varèse,
+ville de Lombardie aussi grande que Saint-Cloud, et dont les habitants
+sont remarquables par une obligeance parfaite envers les étrangers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Un entrepreneur n'eût jamais eu l'audace de donner <i>les
+Horaces</i> avec les voix qu'on nous a présentées. Il faut mettre Louvois
+en entreprise comme <i>la Scala</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Quels plaisirs ravissants ne devrions-nous pas à Romberg
+par son violoncelle, s'il avait l'âme passionnée de Werther au lieu de
+l'âme candide et honnête d'un bon bourgeois allemand! Mademoiselle de
+<i>Schauroth</i>, âgée de neuf ans, et pianiste célèbre, annonce toute la
+folie du génie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Transcrire dans la partition des <i>Horaces</i>, les paroles de
+l'air célèbre: <i>Quelle pupille tenere</i>, telles qu'elles sont chantées.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> C'est un tour de force qui fait, a chaque fois,
+l'étonnement des dilettanti, que de voir la même voix chanter un soir
+Tancrède, et trois jours après Desdemona.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Je pense que madame Pasta est destinée à faire la fortune
+du compositeur qui fera pâlir l'étoile de Rossini. Elle est sublime dans
+le <i>genre simple</i>, et c'est par là qu'il faut attaquer la gloire de
+l'auteur de <i>Zelmire</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> C'est ce qu'elle a prouvé en chantant Tancrède et le rôle
+de <i>Curiazio</i> dans <i>les Horaces</i> de Cimarosa: Roméo et Médée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> La clarinette, par exemple, a deux <i>registres</i>. Les sons
+bas ne semblent pas de la même famille que les sons aigus. Je placerai
+ici un fait d'histoire naturelle observé à Londres cette année: les sons
+aigus de la clarinette et du piano ne troublent nullement les animaux
+féroces, le lion, le tigre, etc., tandis que les sons bas les font
+entrer en fureur sur-le-champ. Il semble que pour l'homme l'effet
+contraire aurait lieu. Peut-être les sons bas ressemblent-ils à des
+rugissements. <i>Voir</i> les expériences faites au Jardin-des-Plantes vers
+1802; on donna un concert aux éléphants. Je ne sais si les naturalistes
+eurent assez de bon esprit pour rapporter avec <i>simplicité</i> les
+résultats de cet essai, et pour laisser échapper une si belle occasion
+de faire de l'éloquence. Ce sont de terribles gens quand ils veulent
+être sublimes, et qu'ils voient une croix de plus au bout d'une phrase
+sonore.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Madame Todi chanta à Venise en <i>1795</i> ou <i>1796</i>, et à
+Paris en 1799. Il y a, comme vous savez, des gens qui soutiennent que la
+musique la plus nouvelle est toujours la meilleure, et l'on est bien
+loin d'être d'accord sur l'excellence de la musique des diverses époques
+du dernier siècle. Tout le monde pense, au contraire, que de 1730 à
+1780, le chant a atteint le plus haut degré de perfection; cet art
+délicieux n'existait plus que chez des gens fort âgés, à la fin du
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Aujourd'hui il y a plusieurs belles voix, et cinq ou
+six talents pour le chant: Velluti, madame Pasta, Davide, mademoiselle
+Pisaroni, madame Belloc, etc. Leur goût est plus sage et plus pur, et
+peut-être leur habileté moins grande que celle des soprani qui
+florissaient vers 1770.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Cette <i>pacatezza</i> des gestes et du chant distingue madame
+Pasta de toutes les grandes actrices que j'ai vues.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Le maître à chanter de madame Pasta, M. Scappa de Milan,
+est dans ce moment à Londres, où sa méthode a le plus grand succès.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Soirée du 2 octobre 1823; jamais peut-être madame Pasta
+n'a eu dans son chant des inspirations plus sublimes; j'ai reconnu dans
+la <i>Rosa bianca</i> plusieurs agréments de la prière de Desdemona.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Dans l'amour-passion, on parle souvent un langage qu'on
+n'entend pas soi-même; l'âme se rend visible à l'âme, indépendamment des
+paroles employées. Je soupçonnerais qu'il y a souvent un effet semblable
+dans le chant; mais comme en amour le <i>naturel</i> est indispensable, il
+faut que la vois exécute une chose <i>inventée pour elle</i>, qui ne la gêne
+pas, et que l'âme du chanteur trouve <i>délicieuse</i>, au moment où il
+chante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Voir <i>le Corsaire</i> du 3 octobre 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> C'est envers de tels artifices de chant que
+l'imperturbable et savante rigidité de l'orchestre de Louvois est
+cruelle. Cet orchestre, composé de gens cent fois plus habiles que les
+symphonistes italiens de 1780, eût rendu impossibles Pacchiarotti et
+Marchesi. Il contrariera tous les grands chanteurs que nous pourrions
+avoir à Paris; et pour peu que ceux-ci soient intimidés par la science
+trop réelle de nos symphonistes, nous ne verrons jamais la <i>partie
+improvisée</i> du beau chant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Les sots applaudissent quand la majorité applaudit; mais
+pour être transporté d'admiration, il faut avoir une âme, chose rare.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Le <i>beau idéal</i> dans tous les genres n'a qu'une mesure
+<i>raisonnable</i>; c'est le degré de notre émotion.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Voir</i> dans le <i>Mémorial de Sainte-Hélène</i>, tome IV, un
+passage intéressant sur madame Grassini. J'ai vu hier douze lettres de
+l'amour le plus passionné; elles sont de la main de Napoléon, et
+adressées à Joséphine; l'une d'elles est antérieure à leur mariage. A
+propos de la mort imprévue d'un M. Chauvel, ami intime de Napoléon, il y
+a une boutade singulière et tout à fait digne de Platon ou de Werther
+sur l'immortalité de l'âme, la mort, etc. Plusieurs de ces lettres si
+passionnées sont sur de grand papier officiel portant en tête: <i>Liberté,
+égalité</i>. Napoléon méprise les victoires, et n'est inquiet que des
+rivaux qu'il peut avoir auprès de Joséphine. «Aime-les si tu veux, lui
+dit-il, tu n'en trouveras jamais qui t'adoreront comme moi.» Puis il
+ajoute: «On s'est battu hier et aujourd'hui; je suis plus content de
+Beaulieu que des autres, mais je le battrai à plate couture.» Il est à
+craindre qu'à la mort de M. le comte de B***, ces douze lettres ne
+soient vendues à l'épicier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Je trouve plus de difficulté vaincue dans Mozart, et un
+effet plus clair et plus agréable chez Rossini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Erreur, dit M. Prunières. Cet opéra a une ouverture. N.
+D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Tel de mes voisins qui préfère <i>Mosè</i> à <i>Tancrède</i>,
+aimera mieux la <i>Semiramide e sempre bene</i>; si nous sommes de bonne foi,
+nous avons tous deux raison.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Il existe sans doute des voix de contralto en France;
+mais, dès qu'une jeune personne ne peut pas monter au <i>sol</i> ou au <i>la</i>,
+on dit ici qu'elle n'a pas de voix. Voir un fort bon article de M***
+dans les <i>Débats</i> de juillet 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> M. Fauriel, écrivain du goût le plus pur, et, de plus,
+homme d'esprit, vient de nous donner une excellente traduction du <i>Comte
+de Carmagnola</i> (1823). Que ne donneraient pas les amateurs pour avoir un
+<i>Shakspeare</i> traduit de ce style! C'est dans le <i>Comte de Carmagnola</i>
+que se trouve la plus belle ode qui ait encore été faite au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>
+siècle, du moins à mon avis:
+</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 2em;">I fratelli hanno ucciso i fratelli!</span><br />
+
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> On m'écrit de Turin que madame Pasta y a donné. <i>Odoardo
+e Cristina</i> avec le plus grand succès (1822). On a placé dans <i>Odoardo</i>
+les plus beaux morceaux des opéras de Rossini, inconnus à Turin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> «Je ne puis être gai quand j'entends une douce mélodie.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Surtout dans les opéras écrits à Naples pour mademoiselle
+Colbrand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Si je cite souvent <i>le Mariage Secret</i>, c'est qu'il est
+au nombre des trois ou quatre opéras parfaitement bien connus des quatre
+ou cinq cents dilettanti auxquels je m'adresse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> En napolitain, le pédant dit à la marchande de modes:
+C'est une belle idée que tu as là de m'aimer! Tu auras beau courir le
+monde, que pourras-tu trouver de comparable à moi? Sera-ce en Asie?.....
+sera-ce en Amérique? etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Voyage de Sharp et d'Eustace, proclamation de lord
+Bentinck aux Génois; les amiraux Nelson et Caraccioli. Anecdote du
+cadavre debout sur la mer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> S'il convient jamais à M. Rossini de contester quelque
+phrase de ces chapitres, je la désavoue par avance; je serais au
+désespoir de manquer de délicatesse envers l'un des hommes pour qui j'ai
+le respect le plus senti. Je n'admets qu'une <i>noblesse</i>, celle des
+talents, ensuite celle de la haute vertu; les gens qui ont fait de
+grandes choses ou qui sont immensément riches peuvent être admis
+ensuite.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Le comique, en Italie, c'est se tromper dans la route du
+bonheur que l'on brûle d'atteindre, et ce bonheur n'est pas toujours et
+uniquement placé dans l'imitation des manières de la haute-société.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> La musique ne laisse aucun monument en Italie; je me suis
+vu souvent dans la nécessité d'écrire vingt lettres pour savoir avec
+précision l'époque de la composition d'un opéra, et souvent l'on m'a
+donné en réponse trois ou quatre dates également probables. J'ai des
+lettres qui me disent que <i>Ciro</i>, opéra de Rossini, a été représenté
+pour la première fois en deux villes et en trois années différentes. Par
+ces considérations, je prie le lecteur bénévole de pardonner quelques
+erreurs de détail; il fallait beaucoup plus de temps et de patience que
+je n'en ai pour lui présenter une véritable histoire de Rossini,
+inattaquable dans toutes ses assertions. Tout ce que je puis espérer,
+c'est que les conclusions générales que l'auteur tire des faits
+montreront que suivant sa manière de voir et de sentir, il les a
+envisagés d'une manière correcte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Je laisse leurs noms italiens aux saisons théâtrales;
+nous n'avons point d'usages correspondants, et par conséquent toute
+traduction serait inexacte. On sait qu'à chaque saison les troupes
+chantantes se renouvellent. La <i>stagione del carnovale</i> commence le 26
+décembre; la <i>primavera</i> commence le 10 avril, et l'<i>autunno</i> le 15
+août. Dans certaines villes, les époques de l'<i>autunno</i> et de la
+<i>primavera</i> varient un peu: à Milan, il y a quelquefois un <i>autunnino</i>.
+Quant au carnaval, il commence invariablement le jour de la seconde fête
+de Noël.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Qui chante encore avec succès, en 1823, au théâtre de <i>la
+Scala</i>; sa voix est aussi belle qu'il y a dix ans. Madame Belloc, fille
+d'un officier cisalpin chassé de sa patrie, a débuté à Bourg en Bresse
+au mois de janvier 1800.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> A trois voix, dit M. Prunières. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Les notes relatives à ce chapitre, qui sont désignées par
+des lettres capitales, ont été fournies par un ancien administrateur des
+théâtres. L'auteur prévient, dans la première édition, qu'il a cru ne
+pas devoir changer une seule expression à ces notes écrites au crayon en
+marge de son manuscrit. (<i>Note de l'édition de</i> 1854.)
+</p><p>
+C'est pour ce chapitre que Stendhal avait obtenu la collaboration de son
+ami le baron de Mareste. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Je me règle d'après le budget du Théâtre du Roi
+(Opéra-Italien) à Londres. Ce budget est fort bon à connaître. La
+dépense totale est de 1.200.000 fr. à Londres. J'ai consulté le cahier
+des charges du théâtre de <i>la Scala</i> de Milan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> J'insiste sur cette somme de vingt mille francs. J'ai
+tout lieu de croire que ce qui <i>désespère</i> l'administration subalterne,
+c'est qu'il y a bénéfice sur le théâtre de Louvois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Engager tout simplement Sanquirico et un de ses élèves, à
+tant par an ou tant par décoration; il y aura encore économie. Ici je
+croîs qu'il faudrait dire un mot de l'immense supériorité des
+décorations italiennes sur les nôtres, et ajouter quelques détails
+exacts sur la différence des prix. Si, par exemple, on pouvait établir
+comme fait que les décorations de <i>la Lampe merveilleuse</i> ont coûté cent
+mille francs, et que le même nombre de toiles, en somme les mêmes
+décorations, n'auraient coûté que douze mille francs à Milan; que, sous
+le rapport de l'art, les décoration italiennes auraient été bien
+supérieures{*}, il me semble que ce simple exposé frapperait tous les
+lecteurs non intéressés. Mais que de gens sont intéressés à déguiser
+l'abus que je signale! Interroger M. Aumer, l'auteur du ballet d'<i>Alfred
+le Grand</i>, sur le pris des décorations à Milan.
+</p><p>
+{*} Voir <i>Rome Naples et Florence en</i> 1817, page 10.
+</p><p>
+Si l'on ne veut pas de Sanquirico par esprit national, que l'on engage
+Daguerre; il a beaucoup de talent, et qu'on le fasse peindre à détrempe
+et non à l'huile; que toute décoration soit mise de côté après avoir
+servi cent fois. C'est encore traiter le public de Paris avec bien de la
+mesquinerie. En Italie, les décorations sont barbouillées après quarante
+représentations au plus, souvent après trois jours.
+</p><p>
+Le ventilateur du théâtre Louvois vient de coûter trente-huit mille
+francs, et l'on y prend mal à la tête au bout d'une heure. Je serais
+curieux de voir le compte de cette dépense de trente-huit mille francs.
+Les abus sur l'achat du bois sont peut-être encore plus comiques. Il
+faudrait acheter vingt thermomètres, et que le commissaire de police les
+fit maintenir au degré indiqué d'après là température extérieure.
+Pourquoi allumer du feu quand l'air extérieur est à dix degrés? Le gaz
+échauffe beaucoup.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Cette somme devrait donc être portée au budget de la
+ville de Paris, dont les habitants ont le plaisir de la musique, et dont
+l'<i>octroi</i> fait des bénéfices par la présence de dix mille étrangers
+riches.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> L'élection peut se faire de la manière la plus simple, au
+moyen d'un registre déposé à l'administration du théâtre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Comme l'esprit français est un peu moutonnier en affaires
+de spectacles, il faudrait appuyer de divers exemples l'organisation de
+cette commission, et dire que de temps immémorial le grand théâtre de
+Turin, l'un des premiers de l'Italie, est sous la direction d'une
+société de nobles (<i>dei cavalieri</i>) qui ont à peu près les fonctions que
+l'auteur attribuerait aux propriétaires de loges à l'année du théâtre de
+Louvois. Je crois qu'il en est de même à Bologne pour le théâtre
+Communal (le grand théâtre). <i>La Pergola</i> de Florence est pareillement
+sous l'inspection des notables; et j'ai ouï dire qu'il en est de même
+dans plusieurs autres villes d'Italie. Le théâtre du Roi à Londres est
+dirigé par la haute noblesse, qui le donne à entreprise. L'auteur ne
+propose rien qui ne soit raisonnable, et dont on n'ait éprouvé ailleurs
+les bons résultats depuis nombre d'années. Voici les noms des personnes
+chargées de l'administration du Théâtre-Italien à Londres pour 1824:
+</p>
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les lords Hertford,</span><br />
+<span style="margin-left: 9.1em;">Lowther,</span><br />
+<span style="margin-left: 9.1em;">Aylesford,</span><br />
+<span style="margin-left: 9.1em;">Mountedgecumb,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.9em;">et M. le comte Santantonio, noble sicilien.</span><br />
+
+</p><p>
+Le théâtre de <i>la Scala</i> eut pour entrepreneur, de 1778 à 1788, M. le
+comte de Castelbarco, les marquis Fagnani et Calderara, et le prince di
+Rocca-Sinibalda. Actuellement, l'usage a prévalu de mettre l'entreprise
+sous le nom d'un commis. (<i>Testa di Ferro.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Si l'on veut que le goût de la musique italienne se
+perfectionne en France, il faut ajouter deux professeurs et une classe
+de chant italien au Conservatoire, et y adjoindre un maître de langue et
+de déclamation italienne. Pellegrini ou Zuchelli seraient des hommes
+très précieux pour donner des leçons; mais bientôt nous verrions un
+Français remplir la place de professeur de chant italien. Nul doute
+qu'avec des maîtres italiens, le Conservatoire de Paris ne fournit des
+sujets distingués; on les enverrait passer deux ou trois ans dans les
+théâtres d'Italie pour se perfectionner, comme a <i>fait</i> notre madame
+Mainvielle-Fodor. Il faudrait mettre trois ou quatre pairs de France,
+amateurs riches, à la tête du Conservatoire.
+</p><p>
+Il faudrait recruter dans nos provinces méridionales, particulièrement
+vers les Pyrénées, des enfants de douze à quinze ans, ayant de belles
+voix. Il n'y a pas de raison pour que la nature ait placé de plus belles
+voix au delà des Alpes que dans le midi de la France{*}. La différence
+qu'il y a, c'est 1º que l'enfant italien de douze ans entend bien
+chanter à l'église et dans la rue; 2º il entend mettre au-dessus de tout
+le talent du chant.
+</p><p>
+{*} On doit la mention la plus honorable à M. Choron, qui, par son zèle
+pour la musique, a fait d'immenses sacrifices. Un ministre de
+l'intérieur, jaloux de faire son métier, protègerait efficacement ce bon
+citoyen.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Sans doute il serait à désirer que l'on donnât deux
+représentations par mois au grand Opéra; mais l'administration
+supérieure n'y consentira jamais. Au bout d'un an et non de vingt,
+l'Opéra-Français serait perdu de ridicule et abandonné{*}. Cependant, on
+pourrait présenter ceci comme moyen de recette, et dans le cas ou
+l'entreprise de Louvois aurait à se couvrir de dépenses extraordinaires.
+</p><p>
+{*} En 1823, les chanteurs de l'Opéra sont hors d'état de chanter un
+<i>quartetto</i> de la <i>Gazza ladra</i> ou de la <i>Camilla</i>; aussi ce théâtre ne
+produit-il pas le <i>tiers</i> de ce qu'il coûte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Je crois qu'il faudrait terminer le chapitre en indiquant
+un moyen de salut pour le Théâtre-Italien, qui me paraît immanquable:
+c'est d'engager Rossini pendant deux ans, en lui faisant écrire trois
+opéras par an. Nul doute que Rossini ne vint avec plaisir si
+l'engagement était avantageux. Il composerait pour le grand Opéra, pour
+Feydeau. Il ferait pour ce dernier théâtre un opéra par semaine; sa
+fortune serait assurée. Nicolo s'est bien fait jusqu'à trente mille
+francs par an avec ses &#339;uvres: jugez du succès de Rossini.
+</p><p>
+L'arrivée de Rossini et son établissement à Paris rehausserait à
+l'étranger le théâtre de Louvois; les chanteurs feraient <i>à pugni</i> pour
+y être engagés, et la troupe serait bientôt complète. M. Caraffa, qui
+est à Paris, et dont la <i>Gabrielle de Vergy</i> a soutenu deux ans de suite
+la concurrence avec l'<i>Elisabeth</i> de Rossini, travaillerait pour
+Louvois: et, si l'on commençait à vouloir de la musique nouvelle à
+Paris, les fondations du Théâtre-Italien seraient inébranlables. Les
+auteurs de libretti italiens auraient des droits pécuniaires égaux à la
+moitié de ceux de Feydeau. A ce prix, vous auriez les écrivains les plus
+distingués d'Italie{*}.
+</p><p>
+{*} Je connais de M. Pellico, maintenant en prison au Spielberg, et le
+premier poète tragique d'Italie, quatre ou cinq opéras <i>série</i> et
+<i>buffe</i> qui me semblent des chefs-d'&#339;uvre; il y a des foules de
+situations fortes esquissées avec hardiesse.
+</p><p>
+La mise en scène des ouvrages de Rossini actuellement représentés
+gagnerait infiniment. L'&#339;il du maître verrait une infinité de taches,
+telles qu'altérations des temps par l'orchestre, tapage hors de propos
+dudit orchestre, etc., etc. L'engouement des badauds serait prodigieux,
+et les recettes s'en ressentiraient. Veut-on payer Rossini sans bourse
+délier et très-généreusement? que les premières représentations de ses
+opéras soient données rue Le Peletier et <i>à son bénéfice</i>. A trois
+opéras par an, il aura environ quarante-cinq mille francs. Ajoutez à
+ceci les concerts, les pièces qu'il ferait pour Feydeau, la vente de sa
+musique, qui est au pillage en Italie, et qui est ici une propriété
+très-lucrative. Il gagnerait près de soixante mille francs par an.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Sujets que l'on pourrait engager.</i>
+</p><p>
+D'abord et avant tout autre, madame Mainvielle; elle chante fort bien,
+et d'ailleurs elle est Française. Beaucoup de gens disent du mal de
+Louvois par patriotisme.
+</p>
+<p>
+<span style="margin-left: 4em;">Davide, tenore.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Donzelli, <i>idem.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Lablache, buffo cantante.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Debegnis, buffo comico.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ambrosi, basso.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Curioni, tenore, fort joli homme, ce qui ne gâte rien.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">L. Mari, tenore, chanta fort bien dans <i>l'Aureliano</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>in Palmira</i>, à Milan en 1814.</span><br />
+</p><p><br />
+<span style="margin-left: 3em;">M<span class="smcap">esdames</span></span><br />
+</p><p>
+<span style="margin-left: 4em;">Pisaroni, contralto.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Schiassetti, prima donna à Munich.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Dardanelli, prima donna buffa.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Schiva.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Fabbrica.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ronzi Debegnis, prima donna buffa.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Mariani, contralto excellent.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Mombelli, prima donna.</span><br />
+</p><p>
+Et plusieurs autres qui ont débuté depuis deux ans, mais dont les succès
+n'ont pas encore passé les Alpes. M. Benelli, l'un des entrepreneurs du
+théâtre de Londres, est actuellement en Italie (octobre 1823), occupé à
+recruter. Il nous manque un agent de l'adresse de M. Benelli, et un
+surveillant comme M. le chevalier Petrachi. Le noble Vénitien possesseur
+du théâtre de <i>San-Luca</i> pourrait nous donner de bons avis; l'on s'est
+bien trouvé à Londres des conseils de M. le marquis de Santantonio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Si vous voulez bâtir une salle de spectacle à Paris, ce à
+quoi il faudra bien en venir d'ici à trente ans, vous trouverez les
+proportions exactes de <i>la Scala</i> dans un ouvrage publié en 1819 par M.
+Landriani, à Milan. La façade est bien au-dessous de celle de
+<i>San-Carlo</i>; les corridors sont étroits et sans air, et le parterre trop
+horizontal; au demeurant, c'est le premier théâtre du monde. Une salle
+de spectacle parfaite serait isolée comme le théâtre Favart, et
+environnée des quatre côtés par des portiques comme ceux de la rue
+Castiglione. Tel était, ce me semble le théâtre de Moscou, que nous ne
+vîmes que pendant vingt-quatre heures. Par cette disposition simple,
+cent voitures peuvent charger à la fois.
+</p><p>
+Je vois une place superbe pour une salle digne de la capitale de
+l'Europe et du monde, vis-à-vis du boulevard de la Madeleine, entre la
+rue du Faubourg-Saint-Honoré et la rue de Surène.
+</p><p>
+S'il s'agit de faire une petite salle excellente pour la musique, copiez
+la salle <i>Carcano</i> à Milan, en y joignant la façade du théâtre de
+Como{*}.
+</p><p>
+{*} M. Canonica, architecte renommé, qui a construit plusieurs théâtres
+en Lombardie, disait un jour en ma présence que les lois de l'acoustique
+sont encore peu connues. Le théâtre <i>Carcano</i> à Milan s'est trouvé
+excellent pour la musique, on l'y entend beaucoup mieux qu'au théâtre
+<i>Ré</i>; tous les deux cependant ont été construits avec les mêmes soins et
+par le même architecte, M. Canonica. La salle de la rue Le Peletier est
+fort sonore; elle est construite en bois.
+</p><p>
+Si vous voulez une salle plus grande, copiez le charmant théâtre de
+Brescia; rien n'est plus joli. (Le <i>joli</i> d'Italie est le <i>magnifique</i>
+en France; le <i>beau</i> d'Italie semble lugubre aux Français.) Si vous
+voulez une salle infiniment petite prenez le théâtre de Volterra ou
+celui de Como. Le plagiat est permis en architecture, à moins toutefois
+que nos architectes ne nous le défendent au nom de l'honneur national.
+M. Bianchi de Lugano, architecte, a de beaux plans de salles de
+spectacle; M. Bianchi a relevé le théâtre de <i>San-Carlo</i> en 1817.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Un établissement de ce genre manque aux agréments de la
+civilisation de Paris. Il faudrait un foyer trois fois plus grand que
+celui de la salle de la rue Le Peletier, et louer tout l'étage
+correspondant de la maison voisine pour y établir un cabinet littéraire,
+un café, des billards. L'essentiel serait qu'on établit des abonnements.
+Dans l'intérêt de la société et non des <i>privilégiés</i>, je propose un
+privilège. Cet abonnement devrait être fort cher, et se réduirait au
+quart pour les gens payant mille francs d'impôt, pour les membres de
+l'Institut, pour les avocats de Paris, etc., etc., et autres notabilités
+sociales. La chose essentielle dans un salon public est d'éloigner les
+jeunes gens sans fortune, qui finissent par y établir un ton grossier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Rome doit la plupart de ses embellissements, sous
+Napoléon, à M. Martial Daru, intendant, de la couronne, amateur fort
+éclairé et ami intime de Canova; et entre autres les travaux de la
+colonne Trajane.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Il venait au théâtre, en 1806, indiquer aux chanteurs le
+vrai <i>mouvement</i> de certains morceaux de Cimarosa. C'est un homme
+d'esprit, mais qui, de 1818 à 1823, a eu peur du parti <i>ultrâ</i>, et a
+voulu, avant tout, rester ministre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> M. le cardinal Consalvi a fait faire le buste de Cimarosa
+par Canova; ce buste était placé, en 1816, au Panthéon, à côté du buste
+et du tombeau de Raphaël. Mais le cardinal Consalvi, cédant de plus en
+plus au parti <i>ultrâ</i>, et, malheureusement pour sa réputation, cédant en
+des choses de plus d'importance, a consenti que le buste de son ami fut
+exilé au Capitole, parmi des centaines de bustes antiques. Il était
+monument au Panthéon, et touchait les c&#339;urs nés pour les arts; au
+Capitole, il n'est plus qu'objet de curiosité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Beau libretto rempli de situations fortes; musique qui
+est bien loin d'être sans génie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> La prison des carbonari est tout près dans une île
+voisine de Venise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Quand la piété le permet. Réponse connue d'un grand
+personnage: <i>Non voglio abbrucciar le mie chiappe per voi.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Cassel, à la fin de 1823, comparé à Darmstadt, où l'opéra
+nouveau est le grand intérêt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> A Paris, les jeux, entre autres choses, fournissent des
+pensions aux écrivains dévots qui écrivent sur la morale. Le drôle de
+siècle que le nôtre!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Salvatore Viganò a donné, en 1804, <i>Coriolan</i>; 1805,
+<i>Tamiri</i>, <i>la Vanarella</i>; 1812, <i>les Strelitz</i>, <i>Richard C&#339;ur-de-Lion</i>,
+<i>Clotilde</i>, <i>il Noce di Benevento</i>, <i>l'Alunno della Giumenta</i>; 1813,
+<i>Prométhée</i>, <i>Samandria liberata</i>; 1815, <i>les Hussites</i>, <i>Numa
+Pompilius</i>, <i>Myrrha ou la Vengeance de Vénus</i>, <i>Psammi roi d'Égypte</i>,
+<i>les Trois Oranges</i>; 1818, <i>Dedale</i>, <i>Otello</i> et <i>la Vestale</i>. Il ne
+reste de ces chefs-d'&#339;uvre que la musique arrangée par Viganò. Je
+conseille de prendre chez Ricordi, à Milan, la musique d'<i>Otello</i>, de
+<i>la Vestale</i> et de <i>Myrrha</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Un opéra bien chanté est différent tous lès jours, à
+cause des nuances et agréments du chant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Je voudrais bien que l'on imprimât huit volumes in-8º,
+formés par deux mille lettres dans lesquelles Diderot rend compte à sa
+maîtresse de tout ce qui se passait, de son temps, à Paris. C'est ce que
+Diderot a fait de mieux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> A l'exception de M. Dragonetti et de deux ou trois autres
+symphonistes, le théâtre de Londres n'a pas de grands talents; la nation
+est plus insensible; et cependant tout va beaucoup mieux pour la musique
+à Londres qu'à Paris: c'est qu'il n'y a pas de parti contraire ni
+d'<i>honneur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Les miniatures maniérées, sans effet et sans grandiose,
+que l'on nous donne à Louvois et à l'Opéra, coûtent cinq ou six fois
+davantage. Se rappeler la <i>vue de Rome</i> à la reprise des <i>Horaces</i>, le
+14 août 1823. On voit bien que David est absent; la peinture tombe, et
+revient au galop au genre <i>national</i> de Boucher. Voir l'exposition de
+l'industrie en 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Sanquirick est la prononciation milanaise du mot italien
+<i>Sanquirico</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Rien de plus funeste qu'une fausse application des
+sciences; on marche alors dans l'erreur avec une raideur de persuasion
+bien ridicule. Voyez les mathématiques appliquées aux probabilités;
+voyez les raisonnements d'un philosophe français sur le duetto, cités
+plus haut.
+</p><p>
+Des gens, fournis d'ailleurs d'une très-bonne dialectique, raisonnent
+fort conséquemment sur des faits qui leur sont invisibles. Le
+raisonnement en musique ne conduit jamais qu'au <i>récitatif obligé</i>; le
+chant, l'<i>aria</i> est un <i>art nouveau</i> dont il faut <i>avoir le sentiment</i>.
+Or, ce sentiment est fort rare en France au nord de la Loire. Il est
+fort commun à Toulouse et dans les Pyrénées. Rappelez-vous les petits
+polissons qui chantaient sous nos fenêtres de Pierrefite{*}, et que vous
+fîtes monter. Toulouse, par ses chants, par ses idées religieuses, par
+je ne sais quelle couleur sombre, me rappelle toujours une ville de
+l'État du Pape. On justifie en 1829 la condamnation de Calas.
+</p><p>
+{*} Route de Cauterets.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Gens pleins d'éloquence, et au moins égaux en talent à
+tout ce qu'on possède en France ou en Angleterre depuis la mort de
+Sheridan ou de Grattan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> J'espère, en arrivant à cette partie de ma brochure, que
+les cinq sixièmes des gens pour qui elle n'est pas écrite auront fermé
+le livre. Je me permets ici plusieurs idées que j'aurais effacées dans
+les premières pages. Pouvons-nous espérer de la perfectibilité de
+l'esprit humain que l'on inventera pour le public l'art de choisir les
+écrivains qui lui conviennent, et pour les auteurs l'art de choisir leur
+public? Avez-vous lu avec délices les romans de Walter Scott et les
+brochures de M. Courier? j'écris pour vous. Avez-vous lu avec délices
+l'Histoire de Cromwel, les Mélanges de M. Villemain et les Histoires de
+MM. Lacretelle ou Raoul Rochette? fermez ce livre-ci, il est chimérique,
+inconvenant et plat.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Stendhal veut dire un <i>jettatore</i>. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Il ne peut être question de vanité et du plaisir d'être
+distingué en public par une femme à la mode, dans un pays où la première
+nécessité est de se faire oublier d'une douzaine de ministres fort
+méchants, et qui n'ont rien à faire. Quand tout cela serait faux
+aujourd'hui, cela était vrai il y a cinquante ans, lorsqu'on faisait
+mourir en prison l'historien Giannone; or les lois ne passent dans les
+m&#339;urs qu'au bout d'un siècle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Saint Philippe Neri invente l'oratorio en 15... Voir la
+scène du moine dans la <i>Mandragora</i>, excellente comédie de Machiavel. Le
+moine se plaint de ce qu'on ne fait plus de processions le soir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Lettre de M. Courier sur la tache d'encre, le savant
+Furia et le chambellan Pulcini, 1812.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Les Casaciello sont comme les Vestris; celui qui règne
+aux <i>Florentins</i>, le Feydeau de Naples, est le troisième du nom.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Un sot à mes côtés est content du mauvais spectacle qu'on
+nous donne ce soir au Gymnase, me dit Guasco; il n'a rien vu d'aussi
+amusant de toute la journée. Moi, j'ai vu des choses charmantes et
+souvent d'une angélique beauté, grâce à mon imagination folle. Il est
+vrai que j'ai eu l'air gauche dans un salon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Le jeune Kreutzer de Vienne a fait une cantate sublime;
+c'est une des espérances de la musique. Si la vanité ou l'avarice ne
+gâtent pas Delphine Shaurott, et si elle va en Italie, elle sera la
+Paganini du piano.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Madame la comtesse de ****, près Halberstadt. Le
+<i>Freyschütz</i> est une tradition populaire dont J. Paul a fait un roman
+touchant, et Maria Weber un opéra bruyant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> On m'a montré à Liverpool des enfants de quatorze ans qui
+travaillaient de seize à dix-huit heures par jour Je me promenais par
+hasard ce jour-là avec des dandies de dix-huit ans qui ont cent mille
+francs de rente et pas une idée, pas même celle de jeter un schelling à
+ces pauvres petits malheureux. L'Italien est tyrannisé, mais il a tout
+son temps à lui; le lazzarone de Naples suit librement ses passions
+comme un sanglier au fond des forêts; je le tiens pour moins malheureux
+et surtout pour moins abruti que l'ouvrier de Birmingham. Et
+l'abrutissement moral est un mal contagieux; la grossièreté de l'ouvrier
+est bien loin d'être sans influence sur le lord.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Traduction de leurs cris, que mon cicérone me fit
+impromptu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> <i>Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase</i>, page 56.
+(Page 49 de l'édition du <i>Divan</i>. N. D. L. E.).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Un préfet, sous Napoléon, fait appeler un élève de M. le
+professeur Broussonet à Montpellier, et lui dit gravement: <i>Monsieur, la
+thèse que vous avez soutenue hier n'est pas catholique.</i> Cette thèse
+avait rapport à une maladie du bas-ventre qui rend triste; il fallait
+dire que c'était l'<i>âme</i> qui rend triste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Préface aux derniers chants de <i>Don Juan</i>. Ces derniers
+chants sont ce que j'ai lu de plus beau en poésie depuis vingt ans.
+L'assaut d'Ismaïl m'a fait oublier tout l'ennui de Caïn.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Nous avons reproduit scrupuleusement, pour cette lettre
+de Mademoiselle de Lespinasse, sur laquelle se termine l'édition
+originale de <i>La Vie de Rossini</i>, le texte donné par Stendhal, et nous
+n'avons pas voulu lui substituer celui des éditions critiques. N. D. L.
+E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Cette note et la liste suivante apparaissent seulement
+pour la première fois dans l'édition de 1854, due aux soins de Romain
+Colomb. Préparées ou non par des notes de Stendhal, elles n'en sont pas
+moins utiles et intéressantes. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> <i>Biographie des musiciens</i>, t. VII, p. 485.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Rossini devint en effet à cette époque le conseiller
+intime, l'âme de l'Opéra, alors dirigé par M. Lubbert. On peut, en
+consultant les journaux et surtout les feuilles satiriques du temps,
+juger, d'après les plaisanteries dont il fut l'objet, de l'importance du
+rôle qu'on lui attribuait dans la direction de l'Académie royale de
+musique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Le théâtre Italien était alors à la salle Favart.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> Cet incendie eut lieu au mois de janvier 1838.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Cette notice se trouve dans la deuxième édition de la
+<i>Vie de Rossini</i> (1824) à la suite de la préface. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Le <i>finale</i> dont je parle rend sensible cette vérité, que
+la tranquillité est la condition essentielle d'un certain genre de
+beauté, par exemple la beauté de Dresde durant une belle journée
+d'automne. Ce <i>finale</i> est l'un des morceaux ou la musique se rapproche
+le plus de la sculpture antique vue à Rome dans un musée solitaire et
+silencieux.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome II, by
+Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME II ***
+
+***** This file should be named 30978-h.htm or 30978-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/0/9/7/30978/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>