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+The Project Gutenberg eBook, Anselme Adorne, by E. de la Coste
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+
+
+Title: Anselme Adorne
+ Sire de Corthuy
+
+
+Author: E. de la Coste
+
+
+
+Release Date: January 13, 2010 [eBook #30949]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE***
+
+
+E-text prepared by Hélène de Mink and the Project Gutenberg Online
+Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images
+generously made available by the Google Books Library Project
+(http://books.google.com/)
+
+
+
+Note: Images of the original pages are available through
+ the the Google Books Library Project. See
+ http://books.google.com/books?vid=m_MoAAAAYAAJ&id
+
+
+Note de transcription:
+
+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas
+ été harmonisée. Les lettres entourées d'accolades, comme
+ XV{me} par exemple, sont imprimées en exposant dans l'original.
+
+ [i] La citation de Dante:
+
+ «combien est rude sentier le monter et le descendre par
+ l'escalier d'autrui, et combien goûte le sel, le pain de
+ l'étranger!»
+
+ telle qu'elle se trouve ici semble avoir été tronquée ou mal
+ retranscrite. De notre temps, elle est souvent traduite ainsi:
+
+ Et combien est amer, pour celui qui le goûte,
+ Le pain de l'étranger, et tout ce qu'il en coûte
+ De monter et descendre à l'escalier d'autrui...
+
+
+
+
+
+ANSELME ADORNE,
+
+SIRE DE CORTHUY.
+
+
+BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT.
+Rue de Schaerbeek, 12.
+
+
+
+
+ANSELME ADORNE,
+
+SIRE DE CORTHUY,
+
+PÈLERIN DE TERRE-SAINTE:
+
+SA FAMILLE, SA VIE, SES VOYAGES ET SON TEMPS,
+
+RÉCIT HISTORIQUE,
+
+PAR M. E. DE LA COSTE.
+
+Ce voyage mériterait d'être publié.
+(BARON J. DE ST-GÉNOIS, _les Voyageurs
+Belges_.)
+
+
+
+
+
+
+
+BRUXELLES,
+CHARLES MUQUARDT, ÉDITEUR,
+Place Royale, 11.
+MÊME MAISON A GAND ET LEIPZIG.
+
+1855
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+Si le nom de Louis XI éveille de sombres souvenirs, la période
+qu'embrasse la vie de ce prince n'en est pas moins l'une des plus
+remarquables de l'histoire. Tandis que son esprit inquiet trouble les
+dernières années de Charles VII, ou que sa cruelle habileté fonde, en
+France, le pouvoir royal, on voit la lutte des deux Roses, la grandeur
+et la fin de la maison de Bourgogne, les Médicis à Florence, la chûte
+de l'Empire grec et, autour de ce fait qui partage les temps, se
+groupe toute une pléiade de noms illustres: Constantin Dragozès,
+Scanderbeg, Huniade, Hassan-al-Thouil, Mahomet II.
+
+Contraste frappant avec notre âge! la puissance ottomane s'avance,
+semant l'effroi par ses progrès; l'Europe, liguée pour l'arrêter,
+cherche des alliés jusque dans l'islamisme, et c'est à peine si l'on
+distingue la Moscovie qui se dégage, sous Iwan III, du joug tartare.
+Cependant on observe le passage d'une grande époque à une autre: le
+moyen âge déploie encore ses bannières, fait reluire ses armures dans
+les combats et dans la lice; l'ardeur attiédie des croisades jette ses
+dernières étincelles; mais les bandes d'ordonnance prenant place
+auprès des milices féodales, l'imprimerie armée des caractères
+mobiles, Colomb, rêvant à son entreprise, préparent une ère nouvelle.
+
+Voici un contemporain de Louis XI: nés à quelques mois de distance,
+ils sont morts dans la même année. La vie du sire de Corthuy est un
+fil qui conduit de pays en pays et d'événement en événement, à travers
+des temps si pleins de mouvement et d'éclat. Lui-même il appartient à
+trois contrées qui n'eurent pas une faible part à ces agitations ou à
+ce lustre. Il tient, par son origine, à l'Italie où sa famille jouait
+un rôle important, à la Flandre par la naissance, à l'Écosse par
+l'influence qu'exerça sur la destinée de ce Brugeois l'un des plus
+attachants épisodes racontés par Walter Scott.
+
+Jeune, il se signale dans les tournois, joute avec _Jaquet de Lalain_,
+le bon chevalier, dont Georges Chastelain a célébré les _appertises
+d'armes_, et enlève, à la pointe de la lance, le casque de Corneille
+de Bourgogne. Dans l'âge mûr, dévot et chevaleresque pèlerin, voyageur
+curieux, diplomate accrédité auprès de différentes cours, il part pour
+la Terre-Sainte: il parcourt l'Italie, touche aux grandes îles de la
+Méditerranée, visite la Barbarie, l'Arabie, la Syrie, la Grèce, et
+revient par le Tyrol, la Suisse et le Rhin. Il voit à Milan Galéas, à
+Rome Paul II, à Tunis et au Caire Hutmen ou Othman et Caïet-Bei, le
+dernier roi des Maures et le dernier soudan des Mameluks, dont le
+règne fut long et prospère. Son vaisseau cinglait en vue du
+Péloponèse, tandis que le fils d'Amurat, après un siége mémorable,
+plantait le croissant sur les tours de l'antique Chalcis. A Rama, un
+généreux émir lui sauve la vie, ou du moins la liberté. Il trouve dans
+l'île de Chypre Lusignan près d'épouser la fille adoptive de
+Saint-Marc, la belle Catherine Cornaro; à Rhodes, le grand maître
+Orsini, attendant, l'épée au poing, l'assaut du vainqueur de Byzance.
+Après s'être rencontré, à Venise, avec l'ambassadeur persan, il
+confère, en Tyrol, avec Sigismond d'Autriche, si fatal à la puissance
+de Bourgogne. Au retour, Charles le Téméraire l'envoie en ambassade
+auprès de cet Hassan-al-Thouil ou Ussum-Cassan que Haller a choisi
+pour héros d'une nouvelle Cyropédie.
+
+Bien que, par une coïncidence assez singulière, Anselme Adorne joignît
+aux fonctions diplomatiques que lui confiait le duc de Bourgogne, les
+titres de baron d'Écosse et de conseiller de Jacques III, on le voit
+porter encore ceux de bourgmestre de Bruges, puis de capitaine de la
+duchesse Marie. Mais tout change, pour lui, de face: la fortune qui
+avait abandonné les deux souverains auxquels il dut surtout des
+dignités et des honneurs, semble s'armer contre lui de tout ce qu'il
+tenait d'elle: échappé, par dix fois, aux tempêtes, aux forbans, aux
+Arabes, il rencontre des périls plus grands. S'il ne subit point dans
+son pays les plus terribles conséquences d'une réaction populaire,
+c'est pour trouver dans un autre, au milieu d'une aristocratie non
+moins orageuse, une fin prématurée et tragique.
+
+Son nom se rattache aux traditions de Bruges, célèbre alors par ses
+splendeurs et de nobles souvenirs, ainsi qu'à l'un des monuments que
+l'on y montre aux étrangers: c'est une petite église construite par la
+famille d'Adorne et qu'on nomme Jérusalem. Au centre s'élève le
+mausolée du voyageur; près de l'église, on voit encore l'antique
+demeure où, pendant deux années, il donna asile à une Stuart.
+
+Les aventures de cet homme distingué, mais malheureux sur la fin de sa
+carrière, ne sont guère connues que par une analyse de ses voyages,
+dans l'ouvrage qui nous a fourni notre épigraphe, et de courtes
+notices trop souvent inexactes. Le hasard, ou plutôt la bienveillante
+obligeance d'un savant bibliographe[1], de regrettable mémoire, mit,
+il y a des années, entre nos mains l'itinéraire manuscrit d'Anselme,
+écrit en latin par son fils[2]. Nous en avions fait des extraits pour
+notre usage; nous avons depuis consacré des heures qui auraient été
+bien lentes, si elles fussent restées inoccupées, à traduire et à
+coordonner ces extraits, à les compléter par d'autres renseignements,
+successivement recueillis, enfin à réunir les uns et les autres sous
+la forme d'un récit que, sans rien ôter à sa fidélité, nous avons
+cherché à animer d'un peu de vie.
+
+ [1] M. Van Praet, alors conservateur de la Bibliothèque de la rue
+ Richelieu, à Paris.
+
+ [2] L'exemplaire qui nous a été confié par le savant Van Praet, et
+ qu'il qualifiait d'unique, portait à la première page, le titre
+ suivant:
+
+ Anselmi Adurni
+ Equitis hierosolymitani, ordinis scotici et cyprii
+ Jacobi III Scotorum Regis et Caroli Burgundiæ ducis
+ Consiliarii, Baronis in Corthuy et Tiletine, domini
+ in Ronsele et Ghentbrugge,
+ Itinerarium hierosolymitanum et sinaicum
+ 1470
+ Joannes Adurnus V. Illustris F. conscripsit
+ et Jacobo III Scotorum Regi dedicavit.
+
+ Après l'épitre dédicatoire et la table, on lit un second titre
+ ainsi conçu:
+
+ «Iter hierosolymitanum et Montis Sinay Anselmi Adurni, institutum
+ anno nostræ salutis septuagesimo supra millesimum
+ quadringentesimum, scriptore Joanne Adurno, Anselmi filio,
+ itineris comite.»
+
+C'est une restauration d'une figure trouvée sur un vieux tombeau, dont
+nous n'avons fait que rapprocher les fragments et raviver les
+contours, ou, si on l'aime mieux, ce sont les mémoires d'un chevalier
+flamand qui vécut sous les règnes de Philippe le Bon, de Charles le
+Téméraire et de Marie de Bourgogne. Rédigés principalement sur pièces
+originales et inédites, ou de vieilles chroniques, ils n'offriront
+néanmoins, sans doute, rien de bien neuf ou de bien important quant
+aux faits généraux, qui ne sont ignorés de personne; mais, du moins,
+ils les rappelleront et pourront aider à la connaissance intime de
+l'époque. On y trouvera quelques peintures d'usages et de moeurs,
+certains détails curieux ou bizarres, des scènes parfois émouvantes,
+des données qui ne seront pas, nous l'espérons, sans utilité pour les
+études historiques, cultivées de nos jours avec tant d'ardeur, de
+patience et de succès.
+
+L'oeuvre à laquelle concourent, à l'envi, tant de savants
+esprits, ressemble à ces tertres qu'un peuple en marche laissa jadis
+sur son passage, et qu'on retrouve dans quelques contrées: chaque
+guerrier de la nation vidait, croit-on, son casque, plein de terre, au
+lieu où le monument devait s'élever; le dernier des soldats y venait
+jeter sa poignée de sable.
+
+
+
+
+ANSELME ADORNE,
+
+SIRE DE CORTHUY.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+Italie et Flandre.
+
+ Les Adorne à Gênes et à Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de
+ Dampierre.--Bataille des Éperons.--L'étendard déchiré.--Les comtes
+ ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu.--Baudouin
+ de Fer et Baudouin à la Hache.--_Les États et les Trois
+ Membres._--Les _Poorters_.--Les _Métiers_.
+
+
+Au temps où la croix de Saint-Georges et le lion de Saint-Marc se
+disputaient l'empire de la Méditerranée et de l'Euxin, lorsque Gênes
+commandait à la Corse, protégeait les rois de Chypre et les empereurs
+grecs, et jetait ses colonies jusque sur les côtes de Crimée, à la
+tête des familles qui étaient en possession de donner, dans cette cité
+puissante, des chefs à l'État, on nommait les Adorno. «Ils étaient,
+dit l'historien des maisons célèbres d'Italie, _en odeur_ de
+principauté[3].» Le plus fameux d'entre eux fut cet Antoniotto
+qui, de son trône ducal, convoqua la chevalerie à une sorte de
+croisade, enleva aux Maures l'île de Gerbi, près de la côte d'Afrique,
+et assiégea _le roi de Thune_, comme l'appelle Froissart, dans sa
+capitale; entreprise à laquelle saint Louis avait succombé et qui
+attendait Charles-Quint. «S'il eût été roi,» dit encore Litta, «ses
+actions l'eussent immortalisé.»
+
+ [3] «Avevano fetore di principato.»--Litta, Famiglie celebri.
+
+A l'époque de l'expédition de saint Louis, arrivait à Gand, sous les
+auspices, selon les uns, du comte de Flandre Guy de Dampierre, suivant
+d'autres, de Robert de Béthune, fils du comte, revenant d'Orient, le
+frère d'un aïeul d'Antoniotto, Obizzo (Opice), dont un descendant
+assistait, environ trois siècles après, à l'abdication de
+Charles-Quint, parmi les bannerets de Flandre.
+
+Cet Adorno, d'après d'anciens titres[4], fut en grande faveur auprès
+de Guy; sa postérité, connue sous le nom d'_Adournes_ ou Adorne, ne
+demeura pas à Gand; elle prit sa résidence à Bruges où nous la
+retrouverons plus tard.
+
+ [4] Lettres de l'empereur Maximilien de 1511 et 1512. Selon un
+ vieux manuscrit, Opice épousa Agnès de Axpoele, fille d'un des
+ chevaliers qui partagèrent la captivité du comte.
+
+C'était l'âge héroïque de la Flandre, comme de l'Écosse et de la
+Suisse; les journées des Eperons, de Bannock-Burn, de Morgarten,
+tiennent dans un espace de cinq années; mais la première des trois fut
+la plus surprenante, car les Flamands n'avaient ni le rempart des
+Alpes, ni les défilés de la Calédonie.
+
+Un gros d'intrépides artisans s'étaient jetés dans la mêlée
+et en avaient rapporté les dépouilles des chevaliers. A
+Mons-en-Pevèle, le sort fut plus indécis, la valeur plus brillante
+peut-être. Philippe le Bel en fut témoin lui-même; couvert à la hâte
+d'un manteau d'emprunt, il vit sa bannière déchirée par ces mains
+rudes et sanglantes.
+
+Bruges avait donné le signal du mouvement, il faut le dire, par un
+massacre: deux mots sauvaient ceux qui pouvaient les prononcer et
+condamnaient le reste. Les Flamands combattaient pour leur langue,
+leurs franchises, l'indépendance relative qu'admettait le système
+féodal et leur vieux comte captif et dépouillé, ce même Guy dont nous
+venons de parler. Rien, dans les nombreux soulèvements qui suivirent,
+n'effaça l'éclat guerrier de celui-ci.
+
+Nous devons dire maintenant quelque chose de l'organisation politique
+de la Flandre et des changements qu'elle subit vers ce temps.
+Les premiers comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence
+de Dieu, alliés au sang de Charlemagne, régissaient leur
+_monarchie_--cette expression se rencontre dans de vieux écrits--avec
+l'aide et le concours des principaux du clergé et de la noblesse. La
+race forte et puissante des Baudouin _de Fer_ et _à la Hache_, alla
+finir sur le trône de Constantinople. Elle était représentée
+maintenant par de faibles descendants en ligne féminine. La noblesse,
+au milieu des agitations populaires, perdait chaque jour de son
+influence. Gand, Bruges et Ypres, à l'apogée de leur merveilleuse
+splendeur, rangeant sous leur bannière les milices des villes
+secondaires et des châtellenies, se partageant, en quelque sorte, la
+Flandre et prenant en main ses intérêts, eurent place aux _états_ et
+les effacèrent bientôt, sous la célèbre dénomination des _trois
+membres_.
+
+Là était désormais la puissance. Plusieurs familles nobles, et même
+des plus distinguées, vinrent l'y chercher, s'inscrivant parmi les
+_Poorters_, ou appartenaient, dès l'origine des villes, à cet antique
+noyau de la population. Après venaient les _métiers_, renfermant les
+principaux du commerce et de l'industrie, mais encadrant aussi la
+partie la plus nombreuse et la plus mobile de la population,
+démocratie redoutable et principale force militaire.
+
+Les _Poorters_ avaient des capitaines; les _métiers_, leurs doyens.
+Des échevins rendaient la justice; un conseil représentait la commune.
+Le couronnement de l'édifice était formé, à Bruges, de deux
+bourgmestres annuels, chefs suprêmes de la cité, intermédiaires entre
+le prince et le peuple, mais souvent en butte à la colère de celui-ci,
+dans ses mécontentements. Ces places n'en étaient pas moins fort
+relevées et fort ambitionnées; on les vit remplies par des Ghistelles,
+des Halewyn, des d'Ognies, qui étaient des premiers en Flandre et
+atteignirent un rang princier.
+
+Les _trois membres_ s'entendaient sur la direction des affaires; nul
+d'entre eux, cependant, n'était lié par les résolutions des autres;
+leur mutuelle indépendance était un corollaire de leurs libertés.
+
+La grandeur de ces institutions ne doit point faire illusion sur leurs
+inconvénients; il s'en rencontre dans toutes les formes politiques.
+Les législateurs, et même le plus puissant de tous, qui est le temps,
+n'ont sous la main qu'une étoffe, et c'est l'homme. Ici il manquait
+surtout l'unité. Il faut l'avouer, d'ailleurs, cette milice
+ouvrière des grandes villes, pesant, du poids du nombre et de ses
+armes, sur les résolutions et jusque sur l'administration de la
+justice et la conduite de la guerre, si elle apportait un contingent
+puissant d'ardeur et d'énergie, devait amener aussi des résultats
+moins heureux, dont la suite de cet ouvrage offrira de tristes
+exemples.
+
+
+
+
+II
+
+Les Artevelde.
+
+ Les tisserands.--Les deux colonnes d'or de Bruges.--Édouard
+ III.--La loi salique et la laine anglaise.--Jacques van
+ Artevelde.--Louis de Male.--Les Chaperons-Blancs.--Philippe van
+ Artevelde.--Beverhout.--Massacre des Brugeois.--La cour du
+ Ruart.--Rosebecque.--Les trois Gantois.--Flandre au Lion!--Pierre
+ Adorne, capitaine des Brugeois.--Le bourgmestre et le
+ doge.--Naissance d'Anselme.
+
+
+Qui pourrait passer devant les Artevelde et ne pas s'arrêter un moment
+à contempler ces grandes figures historiques? Nous devons cependant
+ajouter, auparavant, quelques traits à l'esquisse que nous venons de
+tracer.
+
+Avec des intérêts communs à toutes, les trois villes en avaient de
+distincts et même d'opposés, des prétentions ou des droits rivaux,
+gardés avec un soin jaloux. Leur industrie principale était
+celle du tissage de la laine, qui, dans certains degrés de la
+fabrication, leur était exclusivement réservée. Elle enrichissait
+Ypres, elle dominait à Gand; à Bruges, elle était balancée par un
+puissant commerce. C'étaient là, selon l'expression d'un comte de
+Flandre, les deux colonnes d'or de cette ville dont Æneas Sylvius,
+Commines et de Thou ont célébré, comme à l'envi, l'opulence et la
+beauté. Gand, de son côté, s'élevant parmi les méandres de l'Escaut et
+de la Lys, réclamait la suprématie sur la navigation intérieure.
+
+Trente ans environ après la bataille de Mons-en-Pevèle, Édouard III
+revendiquait le trône des Valois. Pour se créer un point d'appui en
+Flandre, il arrête la sortie de la laine anglaise: c'était la ruine
+des tisserands; ce fut pour Jacques d'Artevelde, qui détermina les
+Gantois à s'unir aux Anglais, le fondement de sa puissance.
+
+Elle rencontra à Bruges une opposition dont il triompha. Ses moyens se
+sentaient de la rudesse du temps: ses adversaires avaient voulu le
+poignarder; à son tour, il les perçait de son épée, ou les faisait
+lancer, par les fenêtres, sur les piques de ses partisans. Si sa main
+était prompte, sa parole était éloquente, sa politique habile et
+hardie; ses manières parurent égales au rang auquel il s'éleva.
+Gouvernée, sous son influence, par les _trois membres_, traitant, par
+son entremise, avec l'Angleterre et la France, la Flandre eut un grand
+poids dans la balance, évita les désastres d'autres insurrections, et
+obtint des avantages qu'elle eût vainement attendus de son comte,
+retenu par le lien féodal.
+
+La fin d'Artevelde, pourtant, fut cruelle: le peuple le
+massacra. Le comte était mort à Crécy, sous la bannière des lis.
+Édouard, survivant à son fils, le glorieux prince Noir, et à ses plus
+vaillants capitaines, dépouillé d'une partie de ses conquêtes,
+abandonné, pillé, à son agonie, par sa maîtresse et ses serviteurs,
+laissa la couronne d'Angleterre à un enfant qui ne devait point la
+conserver.
+
+Louis de Male, fils du dernier comte, put alors ressaisir le pouvoir
+dont il ne restait qu'un nom, encore cher aux Flamands. Ceux-ci
+continuaient, toutefois, à pencher pour les Anglais qu'il appelait,
+lui, les meurtriers de son père; mais la restitution promise de Lille,
+Douai et Orchies, gagna la Flandre au mariage de l'héritière du comte
+avec un fils du roi Jean. C'est la maison de Bourgogne qui se fonde.
+
+Croyant sa puissance affermie, Louis s'abandonna sans contrainte à ses
+plaisirs et à ses prodigalités. Ce fut, à la cour et dans toute la
+Flandre, un débordement de moeurs, qui, selon les vieux
+chroniqueurs, devait armer la vengeance du ciel. Le comte sembla
+l'appeler. Né au château de Male, près de Bruges, affectionnant le
+séjour de cette cité brillante et polie, et la trouvant plus facile
+que Gand à concourir à ses dépenses, il irrite les Gantois par sa
+préférence pour la ville rivale et les pousse à bout par la concession
+d'un canal qui, ouvrant une communication directe entre la Lys et
+Bruges, y eût amené les blés de l'Artois, libres de droits d'étapes
+envers Gand.
+
+Les Gantois courent aux armes, dispersent les travailleurs et prennent
+pour signe de ralliement le célèbre chaperon blanc. La Flandre et
+Bruges même se partagent. Les nobles se rangeaient sous la bannière de
+leur _naturel et droiturier seigneur_. A Bruges, on comptait, dans un
+parti, les marchands, les armateurs, les pelletiers; dans l'autre, les
+tisserands. Serrés de près par les forces du comte, les Gantois se
+souviennent du nom d'Artevelde; ils placent à leur tête son fils,
+marié à une dame de la noble maison de Halewyn. Tiré, malgré lui, de
+la retraite, il parut né pour commander.
+
+Au retour des conférences de Tournay, le Ruart[5] déclarant aux
+Gantois qu'il ne leur reste que ces trois partis: ou de s'enfermer
+dans les églises pour y attendre la mort, ou d'aller humblement crier
+merci à leur seigneur, ou, enfin, de venir le chercher à Bruges pour
+le combattre; ce peuple, affamé et épuisé, abandonnant le choix à
+Philippe d'Artevelde lui-même; celui-ci, sortant à la tête de 5,000
+braves, qui portaient chacun, brodée sur une manche, cette pieuse
+devise: _Dieu aide!_ annonçant à ses compagnons, lorsqu'il leur
+distribue les derniers vivres, qu'ils n'en doivent désormais attendre
+que de leur valeur, balayant devant lui d'imprudents adversaires
+surpris au milieu d'une fête, et pénétrant dans Bruges, sur leurs pas:
+changez là quelques mots, vous diriez de l'histoire de Sparte!
+
+ [5] _Rewaert_ ou _Ruwart_, gouverneur ou protecteur.
+
+Cette victoire, dans laquelle Froissart loue la modération des
+Gantois, n'en était pas moins, pour Bruges, un épouvantable désastre.
+Le sang des métiers hostiles aux tisserands coule par flots, mêlé au
+sang patricien; les sépultures manquaient aux cadavres; il fallut
+creuser, exprès, de grandes fosses pour les y entasser. Ce n'était
+point assez de ces victimes et de nombreux otages pour assurer la
+domination des vainqueurs; ils font tomber une partie des portes et
+des murailles, marques et garants de l'indépendance communale. Bruges,
+ville ouverte, n'était plus un _membre_ de Flandre, c'était la
+conquête de Gand.
+
+La Flandre s'unissait, mais sous de funèbres auspices. L'Angleterre où
+régnait, de nom, le jeune Richard, ne tenait plus la France en échec.
+Salué du titre de père de la patrie, richement vêtu d'écarlate et
+tenant cour de prince, le Ruart occupait une hauteur glissante, entre
+la tombe de son père et la sienne.
+
+Alors, à la lueur de l'incendie des villes, on voit s'avancer une
+armée toute brillante d'acier, d'armoiries, de bannières, au milieu
+desquelles ondoyaient les plis de l'oriflamme: c'était le duc de
+Bourgogne avec le jeune Charles VI, son neveu, et toute la chevalerie
+de France. Les Flamands auraient dû garder leurs positions et s'y
+retrancher; mais ils savaient mieux mourir qu'obéir. Impuissant à
+contenir leur imprudente ardeur, Artevelde tombe écrasé dans la mêlée.
+
+Par un de ces enchaînements bizarres qui déjouent les calculs, le
+triomphe de Philippe le Hardi inaugurait une puissance longtemps
+rivale de la France. Un Gantois, comme les Artevelde, mais sorti du
+vainqueur, devait achever de rompre le noeud féodal entre ce royaume
+et la Flandre. Il devait dans Madrid, l'une des capitales de son
+empire sur lequel, disait-on, le soleil ne se couchait point, faire
+consacrer la limite que les Flamands tracèrent pendant quatre
+siècles, avec leur sang, de Bavichove[6] à Guinegate[7].
+
+ [6] En 1071.
+
+ [7] En 1479.
+
+C'était une triste victoire que celle de Rosebecque pour Louis de Male
+qui la devait à des armes étrangères. Pour les Brugeois, vaincus à
+côté des Gantois, la défaite était presque une délivrance; ils
+relèvent les étendards du comte sur leurs murailles mutilées. La
+guerre n'était point finie: Anglais, Bretons, ceux-ci, sauvages
+auxiliaires de Louis de Male, ceux-là, alliés de Gand ou croisés pour
+le pape Urbain contre les Clémentistes, qu'ils s'obstinent à trouver
+en Flandre, ravagent à l'envi cette terre glorieuse et désolée.
+
+Parmi les capitaines qui conduisaient à la défense des murs, à peine
+rétablis et de nouveau menacés, l'élite de la population brugeoise, on
+remarque un arrière-petit-fils d'Obizzo. C'était Pierre Adorne,
+personnage considérable à qui Philippe le Hardi confia la
+surintendance de ses domaines en Flandre et en Artois, qui fut deux
+fois bourgmestre de la commune et remplit les fonctions de premier
+bourgmestre, l'année même où Antoniotto dirigeait contre Tunis une
+flotte commandée par son frère Raphaël et portant, outre l'armée
+génoise, un corps de chevaliers et d'écuyers, sous la conduite du duc
+de Bourbon (1388).
+
+Parmi ces nobles _pèlerins_, plusieurs appartenaient à la Flandre[8];
+en sorte que l'_emprise_ n'y eut pas peu de retentissement, et
+l'éclat qu'elle répandait sur le nom d'Adorne était partagé par la
+branche flamande. Aussi tenait-elle à honneur, comme on le voit dans
+Sanderus, d'être _ex præclara ducum Genuensium prosapia_, de
+l'illustre maison des ducs[9] de Gênes.
+
+ [8] Il y en avait aussi du Hainaut. Froissart nomme, parmi
+ ceux-ci, trois cousins: messire Henri d'Antoin, le sire d'Hanrech
+ ou Havret et Jehan, sire de Ligne, qui fut armé chevalier, dans
+ l'expédition, par le sire d'Autoin. La première enceinte de la
+ place fut emportée d'assaut, et le roi de Tunis s'obligea à
+ délivrer les esclaves chrétiens, à payer les frais de la guerre et
+ à mettre un frein au brigandage de ses sujets. (V. Froissart et
+ Folieta, historien génois.)
+
+ [9] Doges.
+
+Un fils de Pierre Adorne et dont le prénom était pareil, chevalier,
+suivant le même auteur, épousa Élisabeth Braderickx, fille du seigneur
+de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage
+que naquit Anselme, le 8 décembre 1424.
+
+
+
+
+III
+
+Jérusalem.
+
+ L'hospice et l'église.--Le Saint-Sépulcre à Bruges.--Le
+ double voyage d'Orient.--Eugène IV.--Le luxe des vieux
+ temps.--L'éducation des faits.--Siége de Calais.--Politique
+ de Philippe le Bon.
+
+
+Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour
+l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait
+pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de
+sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous
+avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre
+voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle
+en retrace les parties principales. Elle est remarquable par
+le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux
+minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières[10],
+ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin
+tombeau, que renferme l'une des tourelles.
+
+ [10] Il est fâcheux que, précisément, celle qui représente Anselme
+ Adorne se trouve maintenant cachée.
+
+Le père d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec
+le titre de chevalier du Saint-Sépulcre, plus considérable alors qu'il
+ne fut depuis, avait pris lui-même les dimensions du monument sacré
+avec une exactitude extrême: il le pensait du moins. Voilà pourtant
+que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrêté par un doute; on
+ne sait trop quel détail manquait ou laissait quelque incertitude.
+C'était, après tout, peu de chose; disons mieux, ce n'était presque
+rien. Pour Pierre Adorne c'était beaucoup trop. Son parti est aussitôt
+pris; il embrasse et bénit son fils, qui demandait à le suivre, et le
+voilà de nouveau en route pour l'Orient. Après avoir bravé une seconde
+fois les fatigues, les flots, les outrages des infidèles, il revient,
+apportant comme un pieux trophée la mesure attendue pour terminer
+l'ouvrage.
+
+Ainsi le veut la tradition, et de graves témoignages la confirment;
+mais quand on n'y verrait qu'une de ces légendes, qu'enfante la
+poétique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intérêt
+que les contemporains prenaient à ces travaux. Ce fut vers l'an 1435
+qu'ils furent achevés. Une bulle du pape Eugène IV vint mettre le
+sceau à la sainte entreprise, en érigeant en paroisse la Jérusalem
+brugeoise, qui comprenait, outre l'église, un hospice et le
+manoir de famille. Tel était le luxe des vieux temps: on ne craignait
+pas de s'entourer des misères pour les secourir, et des sérieuses
+images de la religion et de la mort, car cette église devait aussi
+servir à la sépulture des Adorne.
+
+On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux
+Brugeois. Il semblait que la tombe sacrée, objet de tant de voeux,
+de tant de gigantesques expéditions, de tant de regrets, aperçue
+jusque-là dans un lointain mystérieux, fût transportée soudain dans
+les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints édifices
+apportés par la main des anges.
+
+Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzième année,
+dut prendre à la publique émotion. Les constructions qui préoccupaient
+si vivement sa famille, leur achèvement, toutes les circonstances, en
+un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des événements.
+En même temps, les récits des voyages de son père, de ses aventures,
+de ses périls, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brûlait
+dès lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinéraire, _d'un
+regard ferme et tenace_, ces mers lointaines, tour à tour riantes ou
+orageuses, ces contrées habitées par des peuples si différents de ceux
+qu'il connaissait, ces lieux saints et célèbres, ces rochers, ces
+palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait.
+
+Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront
+toujours la principale partie de l'éducation. On ne négligea point,
+toutefois, d'initier Anselme à la connaissance de la langue et des
+lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue à cette
+époque. Ses progrès étaient rapides, sans qu'il montrât pourtant la
+précocité, plus que merveilleuse, que lui prêtent certains auteurs qui
+ont trop peu consulté les dates, comme nous le verrons bientôt.
+
+Au moment où Philippe le Bon, à force de gracieuses paroles, obtenait
+l'aide des Flamands pour déloger de Calais les Anglais, leurs anciens
+alliés et naguère les siens, deux questions s'agitaient entre lui et
+les Brugeois: l'une était un vieux litige au sujet de l'Écluse, poste
+important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de
+leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appelé _le
+Franc_.
+
+Philippe songeait à l'ériger en quatrième _membre_; il se prêtait
+ainsi aux désirs de la noblesse du Franc, ajoutait un élément nouveau
+et plus flexible à la triade flamande, convertie en tétrarchie, et
+divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes
+dont l'éclat le rendait fier, mais qu'il cherchait à rendre plus
+maniables.
+
+Telle fut la double origine d'un différend qui allait changer Bruges
+en un sanglant théâtre de confusion et de désordre.
+
+
+
+
+IV
+
+Philippe le Bon et les Brugeois.
+
+ Retour de Calais.--Irritation des milices brugeoises.--Elles
+ enfoncent les portes de l'Ecluse.--Massacre de l'Écoutète.--Les
+ larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre.--L'homme
+ d'État précoce.--Les assemblées du peuple.--Mort des
+ Varssenaere.--Danger de Jacques Adorne.--Jacques et Pierre Adorne
+ bourgmestres.--Éloge de Bruges.--Entrée de Philippe le Bon.--Début
+ d'Anselme.
+
+
+Ce n'était pas sans peine qu'on avait déterminé les milices brugeoises
+au départ. Lorsque le duc eut été contraint de lever le siége de
+Calais, elles revinrent humiliées et aigries encore par le mauvais
+succès.
+
+Après une expédition contre les Anglais qui dévastaient impunément le
+pays, elles se présentent devant l'Ecluse et en enfoncent les portes;
+puis elles rentrent dans Bruges, s'emparent des clefs de la ville,
+ainsi que de son artillerie, dont elles font d'effroyables décharges.
+L'Écoutète, officier du prince, chargé de la police, tombe égorgé. La
+duchesse de Bourgogne, qui affectionnait le séjour de Bruges,
+s'éloigne avec un enfant qui criait et versait des larmes. C'étaient
+celles d'un autre Alexandre[11], par le sang qu'il devait faire couler
+à son tour; il avait nom Charles: les Belges l'ont appelé _le Hardi_,
+et les étrangers _le Téméraire_.
+
+ [11] On se rappelle l'exclamation de Rousseau: «Pleurs cruels! que
+ de sang vous fîtes répandre!»
+
+«Dans cette crise terrible,» disent quelques auteurs, «Anselme se
+comporta avec tant de droiture, avec tant de prudence et de
+circonspection, qu'il sut se concilier le respect et l'attachement du
+peuple sans perdre les bonnes grâces de son souverain.» Magnifique
+éloge sans doute; mais ce qui le rend surprenant, c'est que ceci se
+passait de 1436 à 1437. Ce grand citoyen, ce prudent homme d'État
+n'avait donc guère que douze ans. Laissons-lui son enfance, il aura
+plus tard bien assez de la politique!
+
+Le rôle propre à son âge était celui de spectateur curieux. S'il se
+glissait à quelque croisée de l'un des édifices qui avaient vue sur la
+place, un frappant spectacle s'offrait à ses yeux. Devant la sombre
+masse des Halles, droit en face du Beffroi, deux drapeaux flottaient,
+plantés entre les pavés: sur l'un on distinguait le lion de Flandre;
+sur l'autre, celui de Bruges. A gauche de cette bannière, paraissait
+une belle troupe: c'étaient les _Poorters_, avec leurs six capitaines
+portant, chacun, à la main, le gonfanon de leur quartier. Les
+_métiers_, partagés en huit groupes, étaient rangés, partie du même
+côté, partie à droite de l'étendard de Flandre et tout le long de
+l'entrepôt fameux[12] appelé _Waterhalle_. C'étaient, d'une part, les
+_quatre métiers_, ou la puissante industrie lainière les _bouchers_,
+souvent mal d'accord avec eux, accompagnés des poissonniers, le
+_cuir_, l'_aiguille_: de l'autre, les _dix-sept métiers_, le
+_marteau_, les _boulangers_, les _courtiers_, modeste dénomination
+sous laquelle on comprenait les représentants du commerce et de la
+navigation, propres à la ville. Les marchands étrangers n'avaient,
+naturellement, point de part à ces assemblées civiques.
+
+ [12] Il a été remplacé par un bâtiment qui fait aujourd'hui partie
+ de l'hôtel du gouvernement provincial.
+
+A l'extrémité du côté du marché où étaient placés les quatre groupes
+de métiers que nous avons nommés les premiers, on voyait les
+arbalétriers, sous la belliqueuse enseigne du céleste chevalier saint
+Georges. Les villes subalternes et les paroisses du Franc avaient
+aussi leur place marquée. Une couronne de roses récompensait les
+premiers arrivés: une colonne mobile de trois cents hommes, à la solde
+de la ville, avait charge de réveiller le zèle des retardataires.
+Néanmoins, en ce moment, des vides se faisaient remarquer, car la
+noblesse du Franc s'efforçait d'empêcher les habitants de se rendre
+aux sommations des Brugeois.
+
+Tous ces rangs étaient hérissés de piques: de distance en distance, on
+voyait des bannières déployées, laissant, dans leurs replis,
+distinguer de saintes images, ou les emblèmes dorés d'un métier, qui
+brillaient au soleil, au bout d'une hampe peinte de couleur
+éclatante, ou couverte d'une riche étoffe.
+
+Ainsi délibérait le peuple en différend avec son prince, l'un des plus
+puissants de l'époque. Si, dans ces assemblées, les nobles et les
+notables figuraient parmi les _Poorters_ et s'ils exerçaient un
+certain ascendant d'habitude et de déférence, leur autorité
+faiblissait dans les temps d'orage. Le nombre et souvent la passion
+prenaient alors le dessus. Ce n'était donc pas seulement de la
+curiosité qu'éprouvait Anselme en contemplant ce spectacle:
+réfléchissant, comme il arrive, les impressions de sa classe et de sa
+famille, il sentait un secret serrement de coeur qu'allaient
+justifier des scènes cruelles.
+
+Deux frères Varssenaere, dont l'un était premier bourgmestre et
+l'autre capitaine, furent massacrés; un oncle d'Anselme, Jacques
+Adorne, qui exerçait également ces dernières fonctions et avait voulu
+se jeter sur les meurtriers, ne fut soustrait qu'avec peine à un sort
+pareil. Les Adorne quittèrent Bruges, où il n'y avait plus pour eux de
+sûreté.
+
+Philippe, après avoir cherché à se rendre maître de cette ville par un
+coup de main fatal au sire de l'Ile-Adam, et qui faillit l'être au duc
+lui-même, réussit mieux dans ses desseins en coupant les vivres aux
+Brugeois. Jacques et Pierre Adorne furent alors successivement revêtus
+des fonctions de bourgmestre de la commune, que leur père avait
+exercées, aussi bien que celles de premier bourgmestre, et qui
+devaient l'être un jour par Anselme, comme si c'eût été une partie de
+l'héritage de famille.
+
+Au retour de l'exil qu'il avait partagé avec son oncle et son
+père, il s'était retrouvé dans les murs de Bruges avec transport, car
+il aimait vivement «la si douce province de Flandre,» mais surtout sa
+ville natale. Il n'est parlé, dans son itinéraire, qu'avec
+enthousiasme de «cette illustre cité, de cette noble ville.» Tantôt,
+«sa beauté, son urbanité, ses agréments infinis, son opulence et son
+éclat, l'abondance inouïe de richesses qu'elle renferme, sont passés
+sous silence parce que la renommée les fait assez connaître et que
+l'auteur, en les vantant, serait suspect;» tantôt, c'est «la ville la
+plus polie du monde, ville vraiment digne de ce nom par l'urbanité
+dont elle est pleine.» La paix maintenant lui était rendue, paix, il
+est vrai, chèrement achetée; mais Bruges en recueillait du moins les
+fruits: avec l'ordre, la prospérité renaissait. Les navires des
+Osterlins[13], les grandes caraques génoises et les galères de Venise
+apportaient de nouveau, à l'émule de Londres et de Novogorod, les
+fourrures du Nord, les riches tissus de l'Italie et les trésors de
+l'Inde.
+
+ [13] Anséates.
+
+Après plusieurs années d'absence, la cour de Bourgogne revint étaler
+sa magnificence à Bruges; ce fut en 1440 que Philippe le Bon y fit son
+entrée avec le duc d'Orléans qu'il venait de marier à une de ses
+nièces. Les magistrats, dans l'humble appareil réclamé par les usages
+du temps, pieds et tête nus, vêtus de robes noires sans ceinture,
+présentent, à genoux, les clefs à leur redouté seigneur, en lui
+demandant merci. Il hésite, ou feint d'hésiter, et semble se rendre à
+l'intercession de son hôte illustre. Le peuple crie _noël_!
+les fanfares éclatent; le clergé psalmodiant des hymnes, les marchands
+étrangers, richement vêtus de brocart ou de velours, escortent les
+deux princes jusqu'au palais. Chaque nation qui commerçait à Bruges
+formait un corps brillant de cavaliers, ou marchait en bon ordre;
+l'étoffe et la couleur de la robe, des écussons portés devant les
+rangs par des hérauts, distinguaient les diverses contrées. Dans les
+rues, ce n'étaient qu'arcs de triomphe, chars ou échafauds chargés de
+personnages de la mythologie ou de la Bible.
+
+Ces pompes devaient charmer un jeune homme. Anselme Adorne vit surtout
+avec joie les tournois par lesquels les chevaliers, armés de toute
+pièce et sur de hautes selles de guerre, célébrèrent l'arrivée du duc
+de Bourgogne et du duc d'Orléans, ainsi que celle du comte de
+Charolois, qui fit son entrée quelques jours après, avec sa femme
+encore enfant, fille de Charles VII. Bientôt Anselme allait lui-même
+signaler son courage et son adresse dans ces jeux, l'image et l'école
+de la guerre.
+
+Il parut à dix-sept ans dans la lice. Un si précoce début, suivi
+bientôt de succès, annonce un heureux assemblage de hardiesse et de
+sang-froid, de force et de souplesse, qui présente à la pensée l'image
+d'un cavalier de bonne mine et qui n'était point fait pour déplaire.
+
+
+
+
+V
+
+Un tournoi de l'Ours Blanc.
+
+ La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.--Les dames
+ brugeoises dans leurs atours.--Le forestier armé chevalier
+ sur le champ de bataille.--Que diable est-ce ceci?--La
+ _Vesprée_.--Louis de la Gruthuse.--Metteneye.--Jean Breydel.--Adam
+ de Haveskerque.--Le tournoi.--Anselme gagne le cor.--Marguerite.--Le
+ court roman.--Anselme Adorne Forestier.--Les acclamations et les
+ cris de mort.
+
+
+Comme les romanciers, mais sans réclamer leurs autres privilèges, nous
+ferons franchir au lecteur un espace de quelques années et nous le
+conduirons, un certain jour de l'an 1444, qui était le 27 avril, sur
+le marché de Bruges.
+
+Raconter l'histoire de ce _forum_ flamand, ce serait faire celle de la
+ville. Nous avons vu le peuple s'y rassembler, sous les armes, pour
+exercer son orageuse souveraineté; nous verrons s'y dresser
+l'échafaud: maintenant une fête y attirait les curieux dont les flots
+pressés débouchaient de tous côtés. Un espace entouré de barrières,
+que gardaient des valets et des hérauts, restait seul libre au milieu.
+Les fenêtres et jusqu'aux toits des bâtiments étaient pleins
+de spectateurs. Les regards se tournaient tantôt vers le
+_Cranenburch_[14], où la duchesse vint prendre place avec son fils,
+aux applaudissements de la foule, tantôt vers une grande hôtellerie, à
+l'enseigne de la _Lune_, qui contenait l'élite des dames brugeoises,
+dans tout l'éclat de leur beauté proverbiale et d'atours si riches,
+qu'une reine jalouse les avait comparées à autant de reines.
+
+ [14] Maison sur la place.
+
+Les douze croisées gothiques de l'édifice, ornées de draperies
+flottantes, encadraient des groupes variés de jeunes femmes et de
+demoiselles rivalisant entre elles d'élégance et de luxe. Là, vous
+eussiez aperçu ces coiffures de velours en fer à cheval, ces belles
+chevelures relevées en tresses, ou nattées, ces voiles transparents et
+légers, ces robes serrant à la taille, de velours vert, ponceau ou de
+quelque autre couleur éclatante, ces corsages d'hermine, ces manteaux
+de brocart rehaussé d'or, qu'on retrouve dans les tableaux de
+l'époque.
+
+Parmi ces belles Brugeoises, l'une de celles pour lesquelles la
+journée préparait le plus d'émotions--et l'on verra bientôt à quel
+titre--portait le nom de Marguerite, alors fort en vogue, sans doute
+parce qu'il désigne une _perle_ ou une _fleur_. L'étymologie, cette
+fois, n'était point en guerre avec la réalité, comme il arrive
+à quelques _Blanche_ et à plus d'une _Rose_. Marguerite avait les
+qualités qui attirent et fixent l'affection: c'était, au surplus, une
+jeune orpheline, fille d'Olivier Van der Bank. Par sa mère, elle
+tenait aux de Baenst et aux Utenhove, qui possédèrent de beaux
+domaines et ont fourni plusieurs chevaliers[15]. Quelques mois,
+à peine, s'étaient écoulés depuis qu'Anselme Adorne, âgé de moins de
+vingt ans, l'avait conduite à l'autel.
+
+ [15] Les de Baenst étaient surtout richement possessionnés en
+ Zélande. On trouve ces deux noms dans la liste, publiée par M.
+ Gachart, des seigneurs flamands qui assistaient à l'abdication de
+ Charles-Quint, et que nous allons transcrire; c'étaient:
+
+ Lamoral d'Egmont, prince de Gavre, comte d'Egmont, chevalier de
+ l'ordre.
+
+ Maximilien de Bourgogne, seigneur de Beveren, id.
+
+ Charles, comte de Lalaing, seigneur d'Escornaix, id.
+
+ Pierre, seigneur de Werchin, sénéchal de Hainaut, seigneur de
+ Herzelles, id.
+
+ Philippe de Montmorency, comte de Hornes, seigneur de Nevele.
+
+ Maximilien de Melun, vicomte de Gand.
+
+ Charles, seigneur de Trazegnies et de Tamise, chevalier.
+
+ Maximilien Vilain, écuyer, seigneur de Rassenghien.
+
+ Louis de Ghistelles, chevalier, seigneur de la Motte.
+
+ Philippe de Liedekerke, chevalier, seigneur d'Eversbeke.
+
+ Jacques de Claeroult, chevalier, seigneur de Puttem.
+
+ Jacques de Thiennes, écuyer, seigneur de Castre.
+
+ Thomas de Thiennes, écuyer, seigneur de Rumbeke.
+
+ Charles Hannart, chevalier, seigneur de Liedekerke.
+
+ Joseph de Baenst, chevalier, seigneur de Melissant.
+
+ Jérôme Adournes, chevalier, seigneur de Nieuwenhove.
+
+ François de Halewin, chevalier, seigneur de Zweveghem.
+
+ Jacques de Lalaing, écuyer, seigneur de la Monillerie et de
+ Sandtberg.
+
+ Josse, seigneur de Courtewille et de Vorst, écuyer.
+
+ Ferry de Gros, écuyer, seigneur de Beaudemers.
+
+ François Massier, écuyer, seigneur de Bussche.
+
+ Charles Uutenhove, écuyer, seigneur de Sequedin.
+
+ Pierre, seigneur du Bois, écuyer.
+
+ Jacques de Eyeghem, écuyer, seigneur de Hembisze.
+
+Ce qui attirait Marguerite et tout ce concours, c'était le tournoi
+annuel de la Société de l'Ours-Blanc. Il ne se donnait point, à
+Bruges, de fête qui excitât plus d'intérêt. On trouve, dans les
+chroniques, au milieu d'annotations relatives aux troubles, aux
+guerres, aux plus grands événements, le retour périodique de ces jeux,
+soigneusement indiqué, en même temps que les noms des vainqueurs. Des
+prix étaient offerts à ceux-ci: c'était une lance, un cor, l'ours,
+souvenir d'un vieux récit et symbole de la Société; on ajoutait
+quelquefois un diamant.
+
+Le combattant qui gagnait la lance prenait le titre de Forestier, en
+mémoire d'anciens princes dont l'existence est contestée, mais qui
+brillent dans les légendes. Il présidait au tournoi de l'année
+suivante; il soutenait son titre de primauté dans la lice et même dans
+les combats. C'est ainsi que près de Guinegate, Louis de Baenst,
+Forestier de Bruges, fut armé chevalier sur le champ de bataille.
+
+Les tournois de l'Ours-Blanc remontent à l'année 1320, époque voisine
+des plus éclatants faits d'armes des Brugeois; mais depuis, le malheur
+des temps ayant interrompu ces chevaleresques exercices, ils furent
+rétablis, en 1417, par une commune résolution des magistrats, de la
+noblesse et des plus notables habitants.
+
+Les principaux seigneurs aimaient à y paraître, et même les ducs de
+Bourgogne. Maximilien d'Autriche y reçut un si bon coup de lance,
+d'un aïeul de l'historien Despars, dont le casque figurait une
+tête de démon, que, ployant en arrière, le futur empereur s'écria:
+«_Que diable est-ce ceci!_»
+
+Deux jours avant la joute, un officier du Forestier, précédé d'un
+héraut et accompagné des quatre plus jeunes membres de la Société,
+parcourait la ville, s'arrêtant aux hôtels des dames les plus
+distinguées, pour les inviter à la fête. Le lendemain elles
+assistaient à la _Vesprée_: une collation leur était offerte, et ainsi
+réunies, elles voyaient arriver les combattants étrangers. Lorsque,
+après s'être présentés avec les formalités d'usage, ils s'étaient
+retirés, le Forestier montait à cheval avec ses compagnons, et allait,
+en pompe, au bruit des instruments, souhaiter la bienvenue à ces
+hôtes, chacun en leur logis, leur offrant courtoisement armures et
+destriers.
+
+Ces préliminaires avaient été remplis et le grand jour était venu. Les
+membres de la Société de l'Ours-Blanc, qui devaient prendre part à la
+lutte, se rassemblaient dans l'enceinte de l'abbaye d'Eechoute. Un
+soudain mouvement de la foule annonce leur approche: couverts
+d'armures brillantes et magnifiquement vêtus d'étoffe pareille, ils
+s'avancent, montés chacun sur un de ces chevaux de bataille que
+fournissait la Flandre, alors les plus renommés de l'univers; de
+riches caparaçons et des housses de soie, couvraient presque
+entièrement les robustes coursiers qui piaffaient et rongeaient le
+frein.
+
+Parmi les confrères de l'Ours-Blanc, on remarquait Louis de Bruges,
+sire de la Gruthuse, qui fut prince de Steenhuse, comte de Wincester,
+chevalier de la Toison d'or et, dont nous aurons plus d'une fois
+l'occasion de parler; Pierre Metteneye ou de Mattinée, aussi distingué
+dans les armes que dans les tournois, qui porta la bannière de Bruges
+à la bataille de Brusthem et fut chevalier, seigneur de Marque,
+conseiller et chambellan du duc de Bourgogne; Jean Breydel qui devait
+ajouter à l'éclat d'un nom illustré, près de deux siècles auparavant,
+à la bataille des Éperons, par la valeur qu'il déploya lui-même devant
+Bude, sous l'héroïque bannière de Huniade; enfin l'époux de
+Marguerite, à son second début. Adam de Haveskerque était du nombre
+des combattants du dehors.
+
+Tous avaient pris leur place, et l'on attendait impatiemment le
+signal. Il est donné: les coursiers s'élancent! Qui ne retrouve, dans
+sa pensée, une image de ce spectacle? Ces hommes couverts de fer, qui
+fondent l'un sur l'autre, ces montures puissantes, plus acharnées
+qu'eux au combat, les naseaux fumants, la crinière hérissée, faisant
+retentir le sol sous leurs pieds; ces nuages de poussière, à travers
+laquelle étincellent l'or et l'acier; ces lances qui se brisent et
+volent en éclats: tout cela a été vingt fois décrit. Parmi les
+spectateurs, la curiosité, l'attention étaient vives; quelquefois, un
+cri s'élevait de toutes les poitrines. Les dames, suivant des yeux les
+cavaliers dans leurs courses rapides, laissaient voir sur leurs traits
+mobiles les sentiments dont elles étaient agitées, les alternatives de
+crainte et d'espoir. Sur le jeune front de Marguerite vous eussiez lu
+toutes les phases du combat où Anselme était engagé. Enfin elle
+respire: mille voix proclament les vainqueurs. Anselme avait gagné le
+cor qu'il reçut des mains de la duchesse; la lance échut à
+Breydel; l'ours à d'Haveskerque.
+
+Trois ans après, le futur baron de Corthuy conquit, à son tour, la
+lance, aux acclamations de la foule, dont, sur cette même place, les
+cris de mort devaient, un jour, l'accueillir. Ah! si l'avenir nous
+était connu, sous quel poids nous marcherions courbés!
+
+
+
+
+VI
+
+Le bon chevalier.
+
+ Banquet de l'hôtel de ville.--La lance conquise.--Isabelle
+ de Portugal et le comte de Charolois à la maison de
+ Jérusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'étang de
+ Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon
+ chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlevé.--Nouveau
+ succès.--L'écu du Forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le
+ parrain.--André Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les
+ vingt-huit _alberghi_ de Gênes.--L'hospitalité.
+
+
+Il fallait d'autres épreuves pour montrer à tous que le jeune
+Forestier était digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord
+des festins devaient célébrer sa victoire: il n'est guère de solennité
+où ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donné le soir même
+par les magistrats, à l'hôtel de ville, élégant édifice construit
+sous les auspices de Louis de Male. Après le festin, on reconduisit
+Anselme, en grande pompe, à son logis; devant lui marchait un héraut,
+et il tenait à la main la lance, prix de sa prouesse, ornée d'une
+draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaçait.
+
+Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne,
+son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient.
+Nous pourrions assez facilement décrire les dressoirs, les entremets,
+les _hanaps_: il y a, pour ces occasions, un mobilier où chacun est
+libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira
+de dire qu'après avoir fait à ses illustres hôtes les honneurs de sa
+table, Anselme revêtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq
+cavaliers qui portaient, chacun, leurs couleurs sur leur écu. Ainsi
+accompagné, il jouta contre Adolphe de Clèves, sire de Ravesteyn et
+quelques autres.
+
+Le 1er mai fut signalé par un combat plus remarquable encore par le
+renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice était
+placée près de l'étang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut
+le même Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui réalisait l'idéal
+des romans de chevalerie. Choisi pour écuyer par le duc de Clèves, il
+n'avait pas tardé à signaler sa vaillance et avait emporté «le nom et
+le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutèrent à l'encontre
+de lui.» Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal,
+défiant les plus experts en fait d'armes, «non pour envie, haine, ne
+malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat
+de chevalerie et pour soi occuper.» Sa chevelure blonde, ses yeux
+bleus et riants, son teint frais et coloré, son menton sans barbe,
+n'annonçaient pas un si terrible combattant; mais la renommée, le
+précédant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le bon
+chevalier!
+
+Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel
+adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisième
+concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'écu fleurdelisé de
+Bourgogne, traversé d'une barre. C'était, au dire d'Olivier de la
+Marche, «l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et
+véritable capitaine.» Pour décrire cette rencontre, nous ne saurions
+mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de
+Lalain, qui raconte de son héros une aventure semblable.
+
+Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux
+langage, voyant notre Forestier «estre prêt, baissa sa lance et,
+autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part,
+_Anselme_ férit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de
+si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout
+tombissant: si s'acconsuivirent touts deux ès lumières des heaumes, et
+n'y eut celuy d'eux qui ne rompît sa lance, tant furent les coups
+grands et démésurez: mais celui que _Corneille de Bourgogne_ reçut
+d'_Anselme_ fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure,
+il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura à chef nud
+devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui à grand peine
+sçavoit ce qui lui estoit advenu.»
+
+On regarda comme un miracle que le bâtard de Bourgogne ne fut
+pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, _Jaquet de Lalain_
+acquit «un si grand bruit» d'un coup semblable «que partout hérauts
+poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient _Lalain!_ à
+haute voix,» ce ne dut pas être un médiocre honneur pour le jeune
+Adorne de reproduire ce coup célèbre sous les yeux du bon
+chevalier[16].
+
+ [16] Chastelain ne fait pas mention de cette joute, mais elle est
+ d'écrite par Despars dont il n'y a aucun motif de suspecter le
+ témoignage.
+
+La même année, il jouta encore à Bruxelles, où il fit admirer sa
+prouesse, et à Lille où il demeura vainqueur. Un grand festin qu'à son
+retour il donna à la société de l'Ours-Blanc, servit à célébrer ce
+nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos, à l'ordinaire, par le
+retour de la fête de l'Ours-Blanc, à laquelle il présida. Un mois
+après, un héraut à cheval, précédé d'une bande de musique, se rendait
+en pompe à l'hôtel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du
+jeune et vaillant Forestier, l'écu armorié de trois bandes d'échiquier
+en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit répétée sur les
+vitraux de Jérusalem:
+
+ PARA TUTUM DEO.
+
+On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le
+lecteur, que c'était trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon;
+ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi
+périlleuses, mais qui mettent en jeu des qualités moins relevées; car
+celles d'un cavalier habile, et même téméraire, n'égalent point, il
+faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu
+différentes de ce qu'exigeait le champ de bataille.
+
+Anselme, néanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus
+que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la
+famille se multipliaient pour lui avec les années. Déjà, lorsqu'il
+gagnait la lance, jeune époux, brillant champion, il était père. Ce
+fut en effet le 16 août 1444 qu'il reçut dans ses bras son premier né,
+qui devait être le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour
+parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le siècle
+suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno.
+
+Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers:
+
+ Veggio che 'l premio che di ciò riporta
+ Non tien per se, ma fa alla patria darlo;
+ Con preghi ottien, che in libertà la metta
+ Dove altri a se l'avrià forse sojetta
+ .......................................
+ Questi ed ogn'altro che la patria tenta
+ Di libera far serva, si arrossisca,
+ Ne dove il nome d'Andrea Doria senta
+ Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca[17].
+
+ [17] _Orl. fur._, canto XV.
+
+«Le prix de sa valeur, il ne le garde pas pour soi; il en fait jouir
+sa patrie; il la fait mettre en liberté, quand bien d'autres, à sa
+place, l'eussent asservie. Qu'à ce nom d'André Doria, quiconque, de
+libre, voulut rendre son pays esclave, rougisse et n'ose plus lever
+les yeux.»
+
+La liberté dont André Doria dota Gênes était une savante et singulière
+combinaison d'éléments aristocratiques de toute origine, répartis
+entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les Doria ne
+pouvaient être oubliés. André, lui-même, créé par Charles-Quint prince
+de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par son mérite, ses
+services à l'appui des Espagnols. Pour les Adorno, leur puissance même
+faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura pas; mais leur branche
+alors la plus considérable, celle des comtes de Renda, demeura
+étrangère à Gênes.
+
+Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles
+étaient bien différentes. Les Adorno et les Doria étaient ensemble en
+fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre,
+des rapports réciproques d'hospitalité; cette vertu antique, qui a
+fort décliné depuis, eut le pas sur les liens du sang.
+
+
+
+
+VII
+
+Charles le Hardi.
+
+ Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de
+ Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher
+ Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie
+ II.--Louis XI et Charles le Téméraire.--Ligue du _Bien
+ public_.--Bataille de Montlhéry.--Les deux chartreux.--Dernier
+ voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme à la cour.--Mariage
+ du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse de
+ Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes de l'arbre
+ d'or.--Portrait et costume de Charles de Bourgogne.--L'étrangère.
+
+
+On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir
+que par des détails peu importants ou des conjectures, si nous
+n'avions à planter çà et là quelques jalons sur la route des
+événements.
+
+Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux grandes villes
+aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fière
+de sa prospérité et de son exubérance de vie et de force; l'autre,
+vaste, magnifique, mais courbée sous le poids des années et qui
+n'était plus que l'ombre d'un grand nom, _nominis umbra_. Nous voulons
+parler de Gand et de Constantinople.
+
+Le siége de Calais, tumultueusement levé par les Gantois, avait
+laissé, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'était
+un feu qui, à Bruges, avait promptement éclaté; à Gand, il couvait
+sous la cendre. Une demande d'impôt alluma l'incendie. Daniel
+Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat
+gantois[18], connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut
+accusé d'avoir excité la résistance de ses compatriotes et condamné au
+bannissement. Il tenait de près à Anselme Adorne dont il venait
+d'épouser la soeur.
+
+ [18] Les trois autres étaient les Bette, marquis de Lede, les
+ Triest et les Borlut, nom célèbre par la part que prit l'un d'eux
+ à la bataille des Éperons.
+
+Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-même, à calmer l'effervescence
+populaire; la guerre éclate, guerre fatale à de nobles coeurs.
+Corneille de Bourgogne y périt, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans
+les rangs opposés, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant
+boucher de Gand, qui, blessé aux jambes, combattait les genoux en
+terre, défendant toujours sa bannière, jusqu'à ce qu'ils tombassent
+ensemble, également sanglants et déchirés.
+
+Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et
+l'autre, isolés; s'ils eussent été combinés, Philippe le Bon,
+brouillé avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, eût eu
+fort à faire. Ce fut une résistance locale, que le duc eut soin de ne
+provoquer que successivement. Le peuple s'émut néanmoins chaque fois,
+dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le
+contenir, dans celle qui n'était pas en cause. Une colonne gantoise se
+présentant devant Bruges, en trouva les portes fermées. Philippe dut
+surtout ce résultat, si important pour lui, à La Gruthuse, capitaine
+de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'armée ducale. Il faut lire,
+dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le récit de cette
+lutte cruelle, terminée par le désastre de Gavre. Là, 16,000 Gantois
+jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent
+l'Escaut. Impuissants à faire triompher leur cause, ils l'entouraient
+de leur mort, comme d'un dernier rempart qui étonnait encore la
+victoire.
+
+Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'émouvoir les
+progrès de la puissance ottomane, est tout à coup réveillée par une
+effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un État qu'on appelait un
+_monde_[19], préservé par les Fabius, agrandi par les Scipions, changé
+en empire par les Césars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les
+murs d'une ville, investie par Mahomet II, à la tête de 250,000
+hommes. Il pénètre dans la place; le dernier des Constantin tombe en
+combattant; le croissant brille sur le dôme de Sainte-Sophie et le
+Turc a son siége en deçà du Bosphore[20]! On dit qu'à ce lamentable
+récit, Nicolas V chancela, comme jadis Héli, sur le siége
+pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frappé au
+coeur.
+
+ [19] Orbis romanus.
+
+ [20] 1453.
+
+L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée;
+Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus
+glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais
+elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie
+II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il
+avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence.
+
+L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône[21]
+et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon.
+Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les
+États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès
+lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer
+plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles
+de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat
+et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons
+sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand
+l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à
+l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le
+succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait
+accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret
+quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à
+propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait
+son jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait
+jusqu'à la pétulance.
+
+ [21] 1461.
+
+Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore.
+Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait
+entrer dans la ligue du _Bien public_, conduit en France une armée et
+débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment
+les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.)
+
+Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il
+portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf,
+s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que
+cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut
+être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le
+vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux,
+ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car
+ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père
+venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les
+austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son
+dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les
+deux autres.
+
+Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions
+civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de
+Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux
+pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations
+lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois,
+Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune
+prince associé à ces témoignages de bienveillance et de distinction;
+lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et qu'ensuite il
+succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière politique d'Adorne dut
+s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il portait sous la duchesse
+Marie montre qu'il servit la maison de Bourgogne de son épée, les
+négociations diplomatiques dont il allait être chargé, l'accueil qui
+l'attendait dans plusieurs cours, font voir qu'il occupait, dès à
+présent, un rang distingué à celle de Charles. Cette position lui
+assignait une place dans les cérémonies et les fêtes auxquelles le
+troisième mariage du duc donna lieu[22]. Ce prince épousait Marguerite
+d'York, soeur d'Édouard IV, femme à l'âme virile, réservée à un rôle
+politique important. Elle descendit à l'Écluse, et le mariage se fit à
+Dam, deux endroits aussi solitaires et aussi paisibles aujourd'hui,
+qu'ils furent alors pleins de bruit, de foule et d'éclat.
+
+ [22] 1468.
+
+Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant
+d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences,
+après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas,
+maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly
+grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd
+entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous
+dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges,
+par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap
+d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière,
+les unes sur de blanches haquenées, les autres dans de riches
+chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult
+belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous
+avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans
+une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or,
+d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la
+Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un
+léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant
+une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;»
+enfin du pas d'armes,[23] de l'arbre d'or, avec son nain, son géant
+enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?
+
+ [23] Et non _passe d'armes_; ces expressions ont une signification
+ toute différente.
+
+Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons
+décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait
+point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il
+était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère
+paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux
+bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut,
+monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu
+d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte
+robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement
+«moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers
+et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il
+devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la
+partie la moins animée du spectacle; tels étaient leur nombre
+et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais
+les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient
+encombrés de curieux.
+
+L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de
+cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que
+nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins
+important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir
+d'Anselme.
+
+Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant
+Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous
+avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs;
+bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux
+portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés
+paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et
+fière.
+
+Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient
+revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles
+hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver
+l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre
+contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque
+dans sa destinée.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+Marie Stuart, comtesse d'Arran.
+
+ L'Écosse au XV{me} siècle.--Meurtre de Jacques Ier.--Exécution
+ de Douglas et de son frère.--Alain Stuart et Thomas Boyd.--Un
+ comte de Douglas poignardé par Jacques II.--Le roi tué devant
+ Roxbourg.--Marie de Gueldre.--Minorité de Jacques III.--Kennedy,
+ évêque de St-André.--Ligue entre les Boyd et d'autres
+ seigneurs.--Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la personne du
+ roi.--Thomas Boyd et Marie Stuart.--L'Ile d'Arran érigée en
+ comté.--Ambassade en Danemark.--Les Boyd cités au
+ parlement.--Alexandre Boyd décapité.--Lord Boyd, le comte et la
+ comtesse d'Arran se réfugient à Bruges.
+
+
+Il est fâcheux que l'itinéraire d'Anselme Adorne soit si sobre de
+détails sur les divers voyages qu'il fit en Écosse: ce n'était pas la
+contrée la moins curieuse ni la moins sauvage de celles qu'il visita:
+quelques plaines souvent dévastées par les incursions des Anglais et
+les querelles des grands; des montagnes, des îles, où ne pénétraient
+ni le costume, ni les moeurs de la civilisation; un peuple guerrier et
+mobile, des chefs puissants et ambitieux, mélange de grandeur,
+d'astuce et de férocité; un sol, pour ainsi dire, miné de haines,
+d'embûches, de trahisons: tel est, en quelques traits, le tableau que
+l'auteur nous eût laissé.
+
+S'il eût voulu y jeter des groupes de figures, il eût pu montrer, sur
+différents plans, Jacques Ier, assailli, dans son logis, par une
+troupe de seigneurs et cruellement massacré sous les yeux de la reine;
+Chricton, chancelier pendant le règne suivant, attirant à la table de
+Jacques II, encore enfant, le jeune comte de Douglas avec son frère,
+et les faisant traîner tous deux au supplice; Alain Stuart égorgé,
+pour une vieille querelle, par Thomas Boyd; celui-ci assailli par le
+frère d'Alain et périssant dans une vraie bataille; un autre Douglas
+poignardé de la propre main du roi qu'il bravait, et achevé par les
+courtisans: épisodes dont la mémoire était encore fraîche et qui
+caractérisaient la contrée, ses moeurs, sa situation politique.
+
+Le trône relevé par l'héroïque Robert Bruce, s'était ensuite comme
+affaissé sous ses descendants; deux de ses successeurs avaient été
+prisonniers des Anglais. Une branche cadette des Stuarts, issus de
+Bruce par les femmes, avait usurpé le pouvoir sur la branche aînée de
+cette maison. L'Écosse, livrée à l'anarchie féodale, était devenue,
+suivant l'expression d'un contemporain, une caverne de brigands, quand
+Jacques Ier, sortant de la tour de Londres, prit en main le pouvoir
+et l'affermit avec une vigueur qui allait jusqu'à la barbarie. Comme
+ce père assassiné, Jacques II, quand il fut en âge de régner, lutta,
+et même, ainsi que nous l'avons vu, le poignard à la main, contre la
+puissance des grands et travailla à affermir la sienne, ainsi qu'à
+améliorer le triste sort de la nation; mais il mourut, dans sa
+trentième année, devant Roxburg, atteint par un éclat d'une pièce
+grossière d'artillerie qu'il voyait pointer[24].
+
+ [24] En 1460.
+
+Sa belle et courageuse veuve, Marie de Gueldre, releva, par sa
+présence et ses discours, la valeur des assiégeants et emporta la
+place. La couronne tombait, de nouveau, sur la tête d'un enfant,
+Jacques III, prince faible, qu'on a sévèrement jugé, parce qu'il
+poursuivit l'oeuvre de son aïeul et de son père avec moins de
+résolution et d'énergie, et qu'il avait des goûts trop retirés et trop
+délicats pour son rang, son pays et son temps.
+
+Dans ses premières années, l'Écosse fut gouvernée, en paix et avec
+prudence, par l'évêque de St-André, l'illustre Kennedy, allié au sang
+royal, et l'un des hommes les plus pieux et les plus éclairés du
+temps. Son frère, principalement commis à la garde du roi, partagea ce
+soin avec sire Alexandre Boyd, que recommandaient son habileté dans
+les armes et d'autres qualités chevaleresques. La santé du prélat
+déclinant, lord Kennedy songea à s'affermir dans sa position en
+s'unissant avec Boyd et le grand chambellan, lord Fleming, par un de
+ces traités trop fréquents en Écosse, par lesquels des seigneurs se
+liguaient pour pousser ou maintenir l'un d'eux au pouvoir, renverser
+un rival, ou même répandre son sang. Dans cet acte secret, on nomme
+parmi les adhérents des contractants, lord Hamilton et Patric Graham,
+dont nous parlerons plus bas. Graham, demi-frère de l'évêque et son
+successeur, était déjà titré de _Bisschop of Sanctander_[25], ce qui
+fait présumer que Kennedy, voyant approcher sa fin, avait résigné
+cette dignité. Ce dernier mourut l'année suivante (1466).
+
+ [25] Il est singulier que cette remarque n'ait point été faite par
+ Ch. Tytler qui a publié l'acte dont il s'agit.
+
+Sûrs de ne pas rencontrer d'opposition sérieuse de la part des lords
+Fleming et Kennedy, mais comptant surtout sur leur propre audace, les
+Boyd, dont le chef était Robert, récemment élevé à la pairie et revêtu
+des fonctions de justicier, se présentent à l'improviste, s'emparent
+de la personne du roi, le conduisent à Édimbourg, où ils assemblent le
+parlement, et persuadent au jeune monarque de ratifier publiquement le
+coup hardi qui faisait de lui, désormais, un instrument de leur
+grandeur.
+
+Lord Boyd se fait nommer gouverneur du roi et des princes; ce n'était
+point assez pour son ambition. Il avait un fils doué de qualités fort
+distinguées; au témoignage d'un Anglais contemporain, Thomas Boyd
+était non-seulement robuste, agile, excellent archer, mais noble dans
+ses manières, bon, affable, généreux. Robert sut lui ménager des
+entrevues avec la soeur aînée du roi, qui avait été auparavant
+destinée à l'héritier de la couronne d'Angleterre. Marie Stuart--elle
+portait ce nom qu'une reine, du même sang, devait rendre si
+célèbre--joignait également, aux grâces de sa personne, les qualités
+de l'esprit et un coeur fait pour s'attacher vivement. Les deux
+jeunes gens conçurent une mutuelle affection. La puissance des Boyd
+écarta les obstacles, et Thomas devint l'heureux époux de la princesse
+qui lui apporta, comme apanage, outre de nombreux domaines, l'île
+d'Arran, érigée à cette occasion en comté. Lord Boyd se fit encore
+donner, à lui-même, la place de grand chambellan, qui était devenue
+vacante et avait des attributions fiscales et lucratives.
+
+Quelque temps après son mariage, le comte d'Arran partit, en
+ambassade, pour Copenhague; il allait y terminer une négociation
+relative au mariage de Jacques III avec Marguerite, fille du roi
+Christiern, union qui mettait fin à des différents entre la Norwège et
+l'Écosse, et assura à celle-ci la possession des Orcades et des îles
+Shetland. Cette ambassade, utile au royaume, paraît avoir été funeste
+aux Boyd. Les nobles voyaient avec jalousie tant d'honneurs, de
+puissance, de richesses, s'accumuler dans une famille; parmi eux, lord
+Hamilton devait être d'autant plus blessé du brillant mariage de
+Thomas Boyd, qu'il avait espéré, lui-même, obtenir la main de la
+princesse, sous le dernier règne. Le chancelier Evandale, homme habile
+et prudent, était au fond peu flatté de se trouver réduit à un rôle
+tout à fait secondaire, et, enfin, Jacques III, avançant en âge,
+commençait à se lasser d'une tutelle qui ne lui laissait que le titre
+de roi. On profita de l'absence de son beau-frère, pour pousser le
+jeune monarque à une résolution que la présence du comte eût peut-être
+prévenue.
+
+Jacques convoque le Parlement, le 22 avril 1469, et y fait citer les
+Boyd. Robert, affrontant l'orage, comparaît avec la fierté et
+l'appareil d'un puissant vassal, escorté de ses partisans et d'hommes
+d'armes; mais la bannière royale est déployée contre lui: on
+l'abandonne, il fuit et gagne l'Angleterre. Son frère, retenu par une
+maladie, est arrêté et périt sur l'échafaud. Lord Boyd et le comte
+d'Arran sont condamnés par coutumace et leurs biens confisqués.
+
+Ainsi, en un moment s'était écroulé tout cet édifice de grandeur et de
+puissance, si hardiment élevé. Celui qui, pendant près de trois ans,
+avait été le maître du royaume, n'était plus qu'un fugitif, et l'époux
+de la princesse d'Écosse, un proscrit comme lui! Rang, fortune,
+pouvoir, le comte a tout perdu; mais Marie Stuart n'est point changée:
+elle revêt un déguisement, elle quitte furtivement la cour de son
+frère, elle se jette dans une barque et rejoint son mari sur le
+vaisseau qui le portait, ou sur la terre étrangère. Quelle entrevue et
+qu'il serait difficile d'en exprimer l'amertume et le charme!
+
+Avant même que la mort tragique de sire Alexandre n'eût mis le sceau à
+leur infortune, lord Boyd, le comte et la comtesse arrivaient ensemble
+à Bruges, y demander un asile au duc du Bourgogne[26]. C'était l'usage
+que de tels hôtes fussent logés chez les plus considérables d'entre
+les habitants. C'est ainsi qu'Anselme Adorne reçut à la maison
+de Jérusalem les illustres exilés avec toute leur suite.
+
+ [26] History of Scotland from 1423 until 1542, by William
+ Drummond. London, 1655.
+
+ Rerum Scoticarum historia, auct. Georgio Buchanano. Amsterodami, 1643.
+
+ Histoire d'Écosse, par Robertson, traduite de l'anglais. Londres,
+ 1772.
+
+ History of Scotland, by Patrick Fraser Tytler, Third Ed. Edinburg,
+ 1845, 3d vol.
+
+ Tales of a Grand father by sir Walter Scott. Paris, 1828.
+
+ Anselmi Adorni Itinerarium M. S.
+
+ De ce dernier ouvrage il résulte que les exilés avaient déjà passé
+ deux ans à Bruges à une époque qu'il faut placer entre le 4 avril et
+ le 4 octobre 1471.
+
+Ils trouvèrent, chez le gentilhomme brugeois, les prévenances les plus
+obligeantes et les plus courtoises. Bientôt charmée de cet accueil et
+des qualités de leur hôte, la princesse obtint, du duc de Bourgogne,
+qu'Anselme se rendit en Écosse avec une mission relative à cet
+incident. Telle est la tradition, et c'est aussi ce que l'on peut
+conjecturer en le voyant, peu après, partir pour une contrée où
+l'attendaient les faveurs les plus marquées et les dernières rigueurs
+du sort.
+
+
+
+
+II
+
+Jacques III.
+
+ Arrivée à Édimbourg.--Portrait de Jacques III.--Anselme créé baron
+ de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi
+ d'Écosse.--Le chancelier Evandale.--Négociation sans résultat
+ possible.--Le roi veut séparer sa soeur du comte
+ d'Arran.--Résistance de la princesse.
+
+
+Arrivé à Édimbourg, Anselme ne tarda pas à être présenté à Jacques
+III. Il vit un beau jeune prince, âgé seulement de dix-sept ans: sa
+taille était élevée et bien prise; il avait les cheveux noirs, le
+teint brun et, avec la face alongée des Stuart, une physionomie douce
+et intelligente. Il se plaisait au luxe des vêtements, des armes, des
+joyaux, et aimait avec passion l'architecture, la sculpture, la
+musique. Ce goût pour des arts dédaignés de ses farouches vassaux
+devint plus tard une des causes de ses revers.
+
+Anselme le partageait; il venait d'une ville renommée pour son école
+de peinture, d'une cour qui ne l'était pas moins pour sa politesse et
+sa magnificence. Entre cette cour et celle d'Edimbourg, les relations
+politiques n'étaient pas, il est vrai, bien intimes: les rois d'Écosse
+cherchaient, d'ordinaire, dans une étroite alliance avec la France un
+appui contre les intrigues et les entreprises des Anglais, et
+s'étaient montrés plus favorables à la maison de Lancastre qu'à
+l'autre Rose. Charles le Téméraire, au contraire, ligué avec Édouard
+contre Louis XI, venait d'épouser Marguerite d'York; mais d'importants
+rapports liaient, toutefois, l'une à l'autre l'Écosse et la Flandre,
+et Jacques, par sa mère, Marie de Gueldre, tenait de prés au puissant
+duc de Bourgogne.
+
+A ces divers motifs de sympathie ou d'égards se joignaient les
+qualités personnelles de l'envoyé et celle d'hôte d'une princesse
+d'Écosse; sur ce point Jacques pensait en roi: il ne tarda pas à le
+faire paraître. Son premier abord avait quelque chose de froid et de
+contraint; mais le gentilhomme brugeois n'en reçut pas moins, de lui,
+l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Quelque temps après,
+on vit Édouard IV, en remontant sur le trône d'Angleterre, nommer
+comte de Wincester le sire de la Gruthuse, chez lequel il avait été
+logé à Bruges; Jacques, de son côté, voulut témoigner sa royale
+gratitude de l'asile que sa soeur avait trouvé chez Anselme Adorne.
+
+Celui ci est appelé de nouveau auprès du roi. On peut se représenter,
+dans une salle majestueuse du palais de Holy-Rood, le jeune
+prince, vêtu avec la magnificence qu'il affectionnait et environné de
+ses frères, de ses principaux conseillers, d'une cour fière et
+brillante. Anselme, un genou en terre, reçut des mains de Jacques III
+les éperons, le baudrier, l'épée de chevalier. C'était ainsi que,
+vingt ans auparavant, lorsqu'à l'occasion du mariage de Jacques II
+avec la belle Marie de Gueldre, deux Lalain et le sire de Longueville
+joutèrent contre deux Douglas et un parent du lord des Iles, le roi,
+voulant faire honneur aux champions, leur conféra la chevalerie avant
+le combat. Elle avait, en Écosse, tant de prix, qu'on la considérait
+comme une condition essentielle du sacre des souverains; en Flandre,
+elle donnait droit au préfixe de _M'her_ ou _Mer_, réputé si honorable
+qu'il se plaçait quelquefois même devant le nom des princesses[27]. Les
+femmes des chevaliers étaient appelées dames, tandis que celles des
+simples gentilshommes étaient seulement demoiselles.
+
+ [27] _Die eccellente cronike van Vlaenderen_ appelle Marie de
+ Bourgogne _Mer joncfrauwe van Bourgoengien_.
+
+Suivant l'intitulé de l'itinéraire et un manuscrit de famille, les
+insignes que le nouveau chevalier reçut de la main du roi,
+comprenaient le collier de son ordre, qui était celui de Saint-André,
+ainsi qu'on le voit dans Lesley. Cet historien rapporte que Jacques V,
+lorsque Charles-Quint, Henri VIII et François Ier lui eurent envoyé,
+l'un, la Toison d'or, l'autre, la jarretière, le troisième, l'ordre de
+Saint-Michel, fit représenter au-dessus de la porte de son palais les
+armoiries de ces trois monarques, avec les colliers de leurs ordres et
+de celui de Saint-André, propre à l'Écosse.
+
+La bienveillance et la munificence du roi ne se bornèrent point,
+envers Anselme Adorne, à l'élever au rang de ses chevaliers; il lui
+donna en même temps l'investiture de la baronie de Corthuy, Corthvy ou
+Cortwick, à laquelle l'intitulé de l'itinéraire joint celle de
+Tiletine. Mais toutes ces faveurs, on ne le verra que trop, devaient
+être chèrement payées. A la pompeuse cérémonie assistait un hôte non
+invité, la fatalité des Stuart. Jacques III et ses deux frères
+étaient, tous trois, réservés à une mort violente, aussi bien que le
+nouveau chevalier. Le duc d'Albany devait périr dans un tournoi, le
+comte de Mar, en captivité; le roi, ainsi qu'Anselme, sous le poignard
+d'un assassin, et les auteurs futurs de ce double attentat étaient
+rangés peut-être autour d'eux.
+
+Anselme Adorne fut aussi conseiller du roi d'Écosse, circonstance
+assez singulière, puisqu'il n'est pas moins avéré qu'il servit
+également la maison de Bourgogne. Le système féodal admettait ces
+complications; nous ignorons, toutefois, si ce titre ne fut pas
+simplement honorifique et s'il fut conféré alors, ou dans une autre
+occasion. On ne confondra pas ces marques de munificence royale avec
+les faveurs trop légèrement prodiguées, dans la suite, par Jacques
+III. Ce n'est qu'environ huit années après, quand il eut atteint sa
+majorité de 25 ans, que, plus libre dans ses actions, il irrita les
+esprits par la manière imprudente dont il plaçait sa bienveillance.
+Maintenant, il était dirigé par lord Evandale et d'autres sages
+conseillers et entouré de tout ce que l'Écosse avait d'illustre.
+
+Il est encore à remarquer, à l'honneur du nouveau baron de Corthuy,
+que, placé dans une situation délicate, entre la soeur et le
+frère, il s'est conduit avec tant de loyauté et de prudence, qu'il
+reçut constamment des marques d'estime de tous deux. Si néanmoins,
+comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au
+retour de la princesse, avec son mari, il dut bientôt s'apercevoir de
+l'inutilité de cette tentative. Le roi était entouré de ceux qui
+avaient préparé la chute des Boyd, concouru à leur condamnation,
+partagé leurs dépouilles, et qui auraient eu à redouter leur
+vengeance; il se souvenait, lui-même, avec un sentiment pénible, de
+l'espèce de contrainte morale qu'ils avaient exercée sur lui, du soin
+qu'ils avaient pris de le tenir éloigné des affaires. Il lui avait
+fallu, sans doute, un violent effort pour se décider à se soustraire à
+leur ascendant et à renverser leur puissance; mais il n'avait point
+fait ce pas pour reculer.
+
+Le mariage de sa soeur, en particulier, arrangé dans l'intérêt de
+cette famille, lorsqu'il était trop jeune pour y donner un
+consentement sérieux, le blessait profondément. Il conservait de
+rattachement pour Marie et la voyait, à regret, partager le sort d'un
+proscrit; mais c'est en la détachant de celui-ci qu'il voulait la
+rendre à une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put
+obtenir d'autre réponse sur ce point, que de pressantes instances pour
+que la princesse revînt orner la cour de son frère, en abandonnant
+Thomas Boyd à sa mauvaise fortune.
+
+Il n'était point rare, en Écosse, de voir casser le mariage des grands
+sous divers prétextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frère du roi,
+répudia sa première femme pour épouser, en France, une fille du comte
+de la Tour d'Auvergne et entra bientôt en négociation, pour la
+remplacer éventuellement par une princesse anglaise. Rien, pourtant,
+ne pouvait être alors plus loin de la pensée de Marie que de rompre
+ses noeuds; l'idée seule en eût été, pour elle, plus douloureuse que
+l'exil.
+
+Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le coeur d'une
+femme et la volonté d'un roi.
+
+
+
+
+III
+
+Le départ.
+
+ Nouvelles missions.--La consécration de la chevalerie.--Le Tasse
+ et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les adieux.--Les
+ Visconti.--François Sforce.--La cognée du paysan.--Gabriel
+ Adorno doge et vicaire impérial.--Usurpation violente de
+ Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement d'Antoniotto
+ Adorno.--George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de
+ Gênes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque de René
+ d'Anjou.--Gênes se soumet au duc de Milan.
+
+
+De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus
+goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut
+pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de
+Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion d'une course
+plus lointaine, objet des voeux et des rêves de la jeunesse d'Anselme,
+et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait de
+recevoir.
+
+Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration
+de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la
+visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une
+exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de
+l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait
+entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger
+l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à
+préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie,
+comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à
+Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer[28]; dans la
+réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des
+affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de
+diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des
+données sur les forces et les dispositions de quelques États
+musulmans.
+
+ [28] 'E ben ragion......
+ Ch'a te lo scettro in terra, o se ti piace,
+ L'alto imperio de' Mari a te conceda.
+
+ (_Gerusalemme lib._ C. 1º.)
+
+Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de
+voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa
+famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470.
+Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du
+sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur.
+Parmi les assistants, on remarquait deux Flamands d'honorables
+familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc (Reyphins), ainsi que
+Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là se trouvaient aussi
+Antoine Franqueville, chapelain du duc de Bourgogne, le père Odomaire,
+moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui désiraient également faire
+route avec lui. Heureux s'ils ne s'en étaient point séparés! Les sept
+pèlerins de Palestine s'approchèrent ensemble de la table sainte dans
+un profond recueillement. La présence des religieux du Val-de-Grâce,
+auxquels appartenait la surintendance de la chapelle, ajoutait encore
+au caractère grave et imposant de la pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut
+terminée, ils accompagnèrent Anselme jusqu'au seuil. Alors, se
+tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il, «priez pour l'heureux
+succès de notre voyage et pour ceux que je vais quitter.»
+
+Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à
+l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris
+congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec
+ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la
+Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20
+mars à Milan.
+
+En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince,
+bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune,
+ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la
+lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un
+paysan de Cottignola.
+
+A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au XIIIe siècle, du pouvoir,
+par la faveur du parti gibelin. Revêtus, par Adolphe de Nassau, du
+titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité ducale, ils
+avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle était mariée
+à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere.
+
+A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de
+Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis,
+appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des
+Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces
+événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa
+jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en
+lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle
+reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait,
+sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée.
+
+Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et
+s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines,
+puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le
+peuple qui réclamait une magistrature protectrice.
+
+A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également
+fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie:
+l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa
+principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola,
+chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune
+famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs
+constants adversaires, les Campo-Fregoso.
+
+Régulièrement parvenu à la première dignité de l'État, en 1363, et
+revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut renversé par
+Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la main; mais
+Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel parvint
+quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto, fameux
+par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les plus
+brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi ses
+successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et
+Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda,
+celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo
+Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros
+de Lépante, devait finir cette branche en Italie.
+
+Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa
+vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin
+aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois,
+au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en
+se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était
+ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un
+soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se
+mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef
+l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes
+que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il
+dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition.
+
+Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait
+six mille hommes d'élite. Les assaillants sont repoussés et taillés en
+pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour, les partisans
+des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et Prosper est forcé
+de s'éloigner.
+
+Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso
+devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à
+l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche
+héritage à son fils.
+
+Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se
+trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans
+cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée
+entre eux.
+
+
+
+
+IV
+
+La Lombardie.
+
+ Le comte de Renda.--Clémence Malaspina.--Galéas.--La cour
+ de Milan.--Chasse au léopard.--Milan la Peuplée.--Les
+ armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le
+ château.--Isgéric et Thomas de Portinari.--Le Père de la
+ Patrie.--Pavie.--L'étudiant.--Les forts détachés.--La statue de
+ Théodoric.--La châsse de Saint-Augustin.--La tour de Boëtius.--Le
+ pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera.
+
+
+C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt
+que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la
+mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se
+trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de
+Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les moeurs et les idées du temps
+rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos
+jours.
+
+Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie,
+une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples,
+seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de
+Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus
+illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de
+Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa
+patrie, il eût pu goûter en paix _l'otium cum dignitate_, si vanté des
+anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême
+lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître
+un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier
+d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des
+relations de famille dont nous venons de parler.
+
+Le très-illustre duc, comme l'appelle l'_Itinéraire_ de notre
+voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de
+perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une
+magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières,
+l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage
+riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa
+cour[29], ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès
+de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses
+officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces
+chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on
+employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme
+pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas,
+ainsi que l'_Itinéraire_ nous l'apprend, avait en vue de faire honneur
+à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il
+ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de rigueur et de
+perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, c'était un motif de
+plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que tout ce qui lui
+appartenait.
+
+ [29] _Curiam etiam Dmno Anselmo præsentavit._ Cette expression,
+ d'une latinité barbare, n'offre pas un sens bien facile à saisir.
+
+Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à
+l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne
+lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans
+ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.
+
+Lors de la ligue du _Bien public_, Sforce avait prêté son appui à
+Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de
+Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre soeur du roi de
+France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui,
+sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son
+alliance.
+
+La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations
+entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs;
+mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait
+y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci.
+Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à
+regretter pour l'histoire.
+
+L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il
+lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville,
+surnommée alors _la peuplée_, n'était point grande; mais elle avait de
+vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que
+quelque temps après) fourmillaient d'habitants. Les artisans, surtout,
+y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir sur
+l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre, les
+heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, la
+principale industrie.
+
+Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale
+gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'_Itinéraire_, «n'aurait
+point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle
+ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de
+Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des
+circonstances intéressantes[30], l'illustre prélat échappa à la
+persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un
+empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit
+par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le
+souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses _Promessi sposi_; enfin,
+le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux,
+ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter,
+partout, jusqu'au sommet des bâtiments.
+
+ [30] Saint Augustin, dans ses _Confessions_.
+
+A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête
+à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de
+gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan,
+lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la
+politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari,
+fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de
+la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit à Charles le Téméraire
+les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche sur le
+nantissement du comté de Ferrette. L'_Itinéraire_ qualifie Isgéric de
+facteur de Côme de Médicis. Le _Père de la Patrie_ était mort
+cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et
+Julien, ses petits-fils.
+
+Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir.
+Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là,
+sous le _statulum_, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait
+les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive
+impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir
+le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la
+relation.
+
+C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris,
+dans la Faculté des arts, c'est-à-dire des lettres, il avait étudié le
+droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux,
+pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme
+d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de
+la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût
+pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous
+ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa
+muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne
+s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement
+filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable
+simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer
+loin d'elle la plus grande partie de ses belles années.
+
+Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; on peut juger
+de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean en
+ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de
+Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:
+
+«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous
+ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un
+transport de reconnaissance:
+
+ «Tant que battra mon coeur et quand la main cruelle
+ «Du sort aura brisé la trame de mes jours,
+ «D'un si précieux don, la mémoire immortelle,
+ «Dans mon âme, vivra toujours[31].»
+
+ [31] Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus,
+ Serviet officio, spiritus ipse tuo.
+
+Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils
+expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.
+
+On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la
+relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des
+détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer
+dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques
+traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide,
+la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable
+et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en
+brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si
+massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la
+défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le reproche qu'on leur
+adressait, date, comme on voit, de loin.
+
+On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture.
+Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue
+équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on
+supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du
+monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque
+d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé
+par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre _de la consolation_,
+attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de
+son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie
+étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et
+un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une
+tour à chaque face,» est-il dit dans l'_Itinéraire_. «Un homme d'armes
+peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa
+lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de
+murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun
+est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un
+bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle
+chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève
+au milieu des ombrages de cette royale solitude.»
+
+Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait
+passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui
+firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là, sur les
+bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre à
+Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement pour
+toujours, échangèrent leurs adieux.
+
+Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de
+Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses
+compagnons arrivèrent à Tortone.
+
+
+
+
+V
+
+Gênes-la-Superbe.
+
+ Tortone.--Souvenir de Frédéric Barberousse.--Le château de
+ Blaise d'Assereto.--L'épée d'Alphonse le Magnanime.--Bruges
+ et Gênes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre
+ d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Fêtes
+ et banquets.--Dîner de famille.--Les belles Vénitiennes.--Aspect
+ de Gênes et de Damas.--Les môles.--Pourquoi Gênes est surnommée
+ la _Superbe_.--Caractère des Génois.--Les trois classes
+ d'habitants.--Causes de la supériorité de la marine génoise.--Une
+ négociation délicate.--Les galères à vapeur.
+
+
+Tortone avait un assez bon château. Sa cathédrale dressait son
+campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la
+ville était bâtie; le reste occupait la plaine et avait été construit
+par les ordres du duc de Milan pour réparer les désastres de guerres
+de Lombardie, au temps de Frédéric Barberousse.
+
+Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé cette
+rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se
+resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne
+voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée,
+les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux
+Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire.
+C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par
+la République pour prix de ses exploits.
+
+Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les
+Génois sur Alphonse Ier, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé de
+rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le
+titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise.
+
+De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En
+dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de
+sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il
+associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la
+Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement
+pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce
+sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur
+Gênes.
+
+De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages
+suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds.
+L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en
+population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air
+dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs
+compagnes.
+
+Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses maisons de
+marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur répondit que ce
+n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il pouvait
+cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois milles
+seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli par
+quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous côtés.
+
+Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et
+riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un
+rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de
+particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient
+des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans
+tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art
+particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que
+nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les
+premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et
+lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de
+constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler
+une ville immense et magnifique.
+
+Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent
+d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En
+arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une
+hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il
+descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit
+l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des
+devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande
+maison de Doria, les Spinola, les d'Oliva, les Adorno, s'empressèrent,
+à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de Jean Adorno,
+Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre maison, Antoine
+d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux festins. Une
+magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les tables; mais l'un
+des Adorno avait entouré la sienne d'un plus gracieux ornement: toutes
+les dames de sa maison s'y trouvaient réunies, et pour la bienvenue de
+cousins arrivés de si loin, elles rivalisaient d'atours aussi riches
+qu'élégants. Cette politesse nous rappelle celle dont Jérôme Adorno,
+frère du second Antoniotto, fut l'objet, à son arrivée à Venise, de la
+part de Paul Jove. Le célèbre écrivain s'empressa de le prier à dîner,
+avec douze dames vénitiennes des plus renommées pour leur beauté.
+
+Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une
+si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de
+guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un
+rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en
+amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme
+en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur
+itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui,
+du dehors, offre un plus agréable aspect.»
+
+Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de
+détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques
+extraits:
+
+«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville
+renferme beaucoup de maisons de marbre, avec des perrons de même
+matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il y a
+dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des
+aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés
+par des tuyaux.»
+
+«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises,
+semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en
+nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les
+protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts
+s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en
+marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un
+édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont
+nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux
+navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.»
+
+«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et
+de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une
+semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont
+comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus
+difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement _courue_ et
+saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de _Superbe_ qui veut
+dire fière et intrépide.»
+
+«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants
+sont graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans
+peur à l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première
+est celle des _Capellaires_ ou chefs de la cité, ainsi nommés parce
+qu'ils ont accoutumé d'être les ducs de Gênes, les chefs et les
+princes de l'État. Il y en a de quatre maisons: les _Adorno_, les
+_Campo-Fregoso_, les _Guarco_ et les _Montaldo_[32]. Après viennent
+les nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les
+_Spinola_, les _Doria_, les _Fieschi_ et les _Grimaldi_ tiennent le
+premier rang. La troisième classe comprend tout le peuple, fort
+nombreux et très-porté aux séditions.
+
+ [32] On verra plus bas un Fregoso qualifié de noble génois. Les
+ Adorno étaient seigneurs de divers domaines, comtes de Renda,
+ etc.; l'un d'eux était déjà dignitaire de l'ordre de St-Jean du
+ temps du doge Gabriel. Ces familles étaient nobles, mais, à un
+ point de vue politique; elles formaient une classe distincte et
+ dominante.
+
+Dans un acte de Louis XII, notre voyageur est appelé Anseaulme _de
+Adornes_. En italien, on disait souvent _Adorni_ au lieu d'_Adorno_.
+En Flandre, ce nom s'écrivait _Adournes_. Nous avons suivi l'usage
+moderne en employant les noms d'_Adorno_, _Adorne_.
+
+«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue[33];
+ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à-dire une
+galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter
+d'affaires.
+
+ [33] Toute la rue Lomellini était anciennement formée du palais de
+ la maison d'Adorno (Litta).
+
+«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation
+ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux
+rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits,
+habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres
+peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins
+prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes,
+moins expérimentés.»
+
+Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car, après
+s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise alors
+pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir s'embarquer à
+Gênes et faire voile de là vers la Barbarie. Franqueville et les
+autres qui s'étaient joints au chevalier, sans être proprement de sa
+suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et se proposaient de
+suivre la route ordinaire des pèlerins de Terre-Sainte, c'est-à-dire
+de prendre place, à Venise, sur les galères qui en partaient tous les
+ans pour cette destination, le jour de l'Ascension.
+
+Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme,
+dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours
+produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient
+porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient
+suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à
+laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point
+ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen.
+Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec
+instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut
+beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de
+leur servir d'intermédiaire.
+
+Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir,
+chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile,
+l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à
+lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les
+premières armes du jeune homme dans la diplomatie: «Que veut dire
+ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par l'exposé le
+plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire valoir en
+faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme c'était son
+habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini, le père, tout
+en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne pouvait
+changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls
+l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment
+et instruisent les hommes[34].
+
+ [34] Ut multarum rerum periculum, quo prudentiores sunt homines,
+ sumeret. (Dédicace de l'_Itinéraire_.)
+
+--«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses
+devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre
+course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous
+accompagner!»
+
+Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux
+et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui
+témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les
+galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent
+facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de
+tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au
+contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux
+passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de
+Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port
+de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour
+Tunis dans les premiers jours de mai.
+
+Jean, néanmoins, témoigne quelque regret de cette décision: il
+n'était point à l'abri du mal de mer. Sur les galères, dit-il, on
+ressent moins le mouvement des vagues. Nous y sommes revenus: l'on
+voyage de nos jours sur des galères dont les rames sont mues par le
+feu et l'eau, deux ennemis dont le génie de l'homme a fait deux
+esclaves.
+
+
+
+
+VI
+
+De Gênes à Rome.
+
+ La rivière du Levant.--Tableau de cette côte.--La maison du
+ Bracco.--Les châtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La
+ Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno et
+ Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il
+ duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistère.--La tour
+ penchée.--_Il Campo Santo._--Rome.
+
+
+Le sire de Corthuy quitta Gênes le 6 avril, dans l'après-dînée, et se
+dirigea vers Pise par la rivière du Levant. On n'y trouvait point
+alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si
+légèrement emporté; le chemin était inégal et rocailleux. Les gros
+chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient
+péniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard à
+Recco.
+
+Le lendemain, nos voyageurs, après avoir traversé Rapallo, vinrent
+dîner à Chiavari, petite ville que son tribunal rendait florissante en
+y attirant les marins de la côte et les habitants des montagnes. Ils
+passèrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la Méditerranée.
+
+Toute cette route est riche en délicieux aspects. Là, ce sont des
+montagnes dont les flancs, changés en terrasses qui s'élèvent par
+étages, montrent aux yeux du voyageur la vigne, le figuier, le
+citronnier, entremêlés dans une confusion charmante. Ici, l'on voit
+des champs fertiles dont les clôtures sont formées d'aloès.
+Quelquefois la vue plonge dans le creux de vallons tout plantés de
+pâles oliviers au milieu desquels on distingue, çà et là, des
+habitations à demi cachées parmi les arbres, ou des campanilles
+champêtres qui en dominent les têtes arrondies. Plus loin, on découvre
+la côte profondément découpée, tantôt s'enfonçant en golfes, tantôt
+s'avançant en promontoires, et, sur quelques-uns de ceux-ci, les
+blanches maisons d'un bourg se dessinant nettement sur le fond bleu de
+la mer. En d'autres endroits, réfléchissant l'éclat du jour, elle
+étale une surface éblouissante qui paraît s'étendre au delà des bornes
+de la vue. De temps en temps, on voit poindre au loin une voile qui se
+penche sous le souffle du vent. S'il vient à fraîchir, poussant devant
+lui les nuages, on voit cette mer, si riante et si belle, se rembrunir
+tout à coup, comme le front d'une femme aimée qui s'irrite, et des
+bouillons d'écume parsèment le sombre azur.
+
+Nos Flamands admiraient ces tableaux variés et nouveaux. Le soir ils
+arrivèrent à Casa di Labracco (del ou dello Bracco), hameau formé de
+quelques pauvres cabanes où les châtaigniers des environs leur
+fournirent le pain qu'ils mangèrent à leur repas et la litière de
+leurs chevaux.
+
+Le 8, ils rencontrèrent près de Matarana une montagne escarpée dont il
+fallait franchir les sept sommets, également âpres et sauvages. Un
+petit village, placé au bas de la montée, annonçait, par son nom de
+_Ferra mula_, la précaution qu'il fallait prendre avant de commencer
+l'ascension. Nos Brugeois ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'aux
+pieds de ces montagnes, qui semblaient si arides, on recueillait des
+vins célèbres alors dans tout l'univers par leur douceur et leur
+parfum.
+
+Le chevalier dîna ce jour-là à Borghetto et vint passer la nuit à la
+Spezzia. Il espérait continuer sa route le lendemain matin; mais les
+pluies qui régnaient depuis quelques jours avaient tellement enflé la
+_Magra_, qui sépare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord
+d'être arrêté au bord de cette rivière. Il la franchit néanmoins, dans
+l'après-dînée, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V
+dont nous avons raconté la fin. Cette ville, annexée au duché de Gênes
+par Antoniotto Adorno, avait été donnée, par le duc de Milan, à Louis
+de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins à la République de
+Florence. Anselme, après avoir passé par Massa et Lavanza, et couché à
+Pietra Santa, arriva pour dîner à Pise, où il donna deux jours de
+repos à ses chevaux fatigués.
+
+Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y
+est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts
+de marbre, «voûtés,» dit l'_Itinéraire_, «_comme ceux de Bruges_.»
+Ils trouvèrent les rues de Pise spacieuses et agréables, et les
+maisons qui les bordaient élevées et assez belles; mais c'est surtout
+la cathédrale et le _Campo Santo_ qui attirèrent leur attention.
+
+Dans l'église, ils remarquèrent des châteaux en bois, artistement
+sculptés et peints, suspendus aux voûtes de la nef. Ils représentaient
+autant de villes, autrefois sujettes de Pise; à son tour, elle l'était
+devenue de Florence, et ce trophée d'une ancienne puissance n'était
+plus qu'un monument de l'instabilité des choses humaines.
+
+Le chevalier et ses compagnons admirèrent fort les colonnes de marbre
+torses ou curieusement sculptées, et de diverses couleurs, qui ornent
+extérieurement cette cathédrale, ainsi que ses portes de bronze et une
+figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la façade
+occidentale. Ils trouvèrent le campanille fort agréable à voir; mais
+l'_Itinéraire_ ne parle pas de son inclinaison[35] qui probablement
+n'était point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le
+baptistère, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la
+statue de bronze doré de Saint-Jean et les pavés en mosaïques où sont
+représentées d'admirables histoires. Le _Campo Santo_ leur parut
+semblable aux cloîtres d'Italie, formés d'une galerie qui entoure un
+vaste préau. «Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou
+sculptées,» dit Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père, «qu'il
+nous eût fallu des jours entiers pour voir en détail tout ce que ces
+lieux offrent de curieux.» Le jeune écrivain compare entre eux le
+_Campo Santo_ de Pise et ceux de Paris, de Rome et de Jérusalem, qu'il
+avait également visités, et donne la palme au monument toscan.
+
+ [35] Il est à la rigueur possible que nos extraits offrent à cet
+ égard une lacune qui n'existerait pas dans le manuscrit.
+
+Anselme quitta Pise le 12 avril après midi. Il alla rejoindre à
+_Poggio Bonzi_, que l'_Itinéraire_ appelle _Pungebuns_, la route
+directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe[36].
+Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperçut à
+l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de
+clochers et de grands édifices... C'était Rome!
+
+ [36] Voici leur _Itinéraire_:
+
+ Santo Cascino (Cascina).
+ Castel Florentio (Florentino).
+ Ettage.
+ Pungebuns (Poggio Bonzi).
+ Sienne.
+ Buon Convento.
+ San Quirico.
+ Recours (Ricorsi).
+ Paglia.
+ Aquapendente.
+ San Lorenzo.
+ Borchero (Bolsena).
+ Montflascon (Montefiascone).
+ Rousellon (Ronciglione).
+ Sutri.
+ Monterosi.
+ Tourbacha (Baccano).
+
+
+
+
+VII
+
+Paul II.
+
+ Rome ancienne et Rome moderne.--Charles-Quint et les
+ Barberini.--L'audience du pape.--Pierre des Barbi.--Ligue contre
+ les Turcs.--Borso d'Est.--Office du jeudi saint.--Les sept
+ églises.--Le banquet.--Le cardinal de St-Marc.--Cortége du jour de
+ Pâques.--Le sire de Corthuy délégué pour porter le dais.--Les
+ grandeurs déchues et les ruines.--Les despotes de Morée.--La reine
+ de Bosnie.--Alexandre Sforce.--Le sénateur de Rome.--Anselme
+ Scott.--Messe pontificale.--_Viva Papa Paolo!_--Deuxième
+ audience.--Départ.
+
+
+La Rome qu'Anselme visita n'était point celle que l'on voit
+aujourd'hui. De la nouvelle église de Saint-Pierre, la tribune seule
+(l'abside) commençait à s'élever de quelques pieds au-dessus du sol.
+Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le _Corso_ ses palais, le
+Vatican Raphaël; la _Trinità di Monti_ n'était point commencée; le
+vieux Capitole portait déjà l'église de Sainte-Marie (_Ara Coeli_) et
+le palais sénatorial, construit par Boniface IX; mais il n'avait ni
+ses degrés, ni ses colonnes, ni ses trophées. En un mot, la Rome de
+Léon X et de Jules II n'était pas encore venue se placer à côté de la
+Rome antique.
+
+Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des
+guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les
+Barberini n'avaient point hâté l'oeuvre des siècles, et des
+restaurations nécessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni étayé de
+murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithéâtre Flave, ni arraché des
+flancs du vieux géant les arbres et les buissons qui le ceignaient de
+leur verdure.
+
+Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs
+classiques, furent saisis d'admiration à la vue de «ces ruines
+colossales, de ces étonnants débris d'édifices écroulés, qui font voir
+assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes,
+et remplissent l'âme d'étonnement et de regrets.»
+
+Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que
+celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces
+ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au
+loin, des ordres non moins respectés que ceux qu'appuyaient autrefois
+les légions. Aussi nos voyageurs répétaient-ils avec un poëte
+chrétien:
+
+ Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi,
+ Ton empire est plus grand: tu règnes par la foi[37].
+
+ [37] Roma, caput fidei, mundi quæ regna subegit,
+ Nunc nostræ summus religionis honos.
+
+Dès le lendemain de son arrivée, Anselme, accompagné de son fils, fut
+admis auprès du souverain pontife, dont ils baisèrent tous deux le
+pied; mais aussitôt que le chevalier se fut acquitté de ce pieux
+devoir, le saint-père lui tendit la main qu'il baisa également[38]. Ce
+pape était Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis son avénement,
+sous le nom de Paul II.
+
+ [38] On dit maintenant embrasser. Nous n'avons jamais pu
+ comprendre qu'on embrassât une main ou un pied; ce sont là de
+ fausses délicatesses qui n'ont pas une source bien pure.
+
+Son premier soin fut de chercher à réaliser le projet de guerre sacrée
+auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (Æneas Sylvius, de la
+maison de Piccolomini) avaient vainement consacré leurs efforts. On
+lui reproche de s'être laissé distraire de cette vaste entreprise par
+les intérêts particuliers du saint-siége; mais les progrès toujours
+croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et
+assiégeaient Négrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul,
+alors, s'appliqua à la pacifier et à la réunir dans une ligue générale
+qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de
+Modène et de Reggio, et publiée le 23 décembre 1470. Le pape
+s'occupait également à exciter à la défense de la chrétienté
+l'Allemagne et son indolent empereur, Frédéric III. Le roi d'Aragon et
+le grand maître de Rhodes devaient s'unir aux confédérés, et, du fond
+de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main à
+l'Occident.
+
+Le duc de Bourgogne avait une part dans ces négociations. Sa
+politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il
+faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne
+et de Gueldre; Paul, en effet, déjoua les plans de Louis XI par une
+bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trône de Castille, et
+concourut à armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui avait détrôné
+son père.
+
+Ces objets, et surtout les négociations avec la Perse, ne furent pas
+étrangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec
+le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction
+particulière. Dans cette première entrevue, Sa Sainteté lui accorda,
+pour lui-même et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui
+annonça ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien
+et lui assigna, à cet effet, une seconde audience pour le jour de
+Pâques.
+
+C'est le jeudi saint que la première avait eu lieu; ce jour-là, le
+baron et Jean Adorne assistèrent aux offices célébrés par le pape, les
+cardinaux, les archevêques, les évêques et tout le clergé. Ils virent
+aussi le souverain pontife laver les pieds à douze pauvres, vêtus de
+blanc, et les servir à table, avec les cardinaux.
+
+Le lendemain, nos Flamands visitèrent les sept églises de Rome,
+c'est-à-dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran,
+Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure,
+et les trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sébastien,
+Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent.
+
+Le samedi saint, ils se rendirent, à cheval, au palais pontifical, où
+Anselme entendit la messe célébrée par le souverain pontife; après
+quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils, à un
+repas auquel Sa Sainteté les avait fait inviter. «Ce cardinal,» porte
+l'_Itinéraire_ «est fort aimé du pape et à juste titre; car, outre
+qu'il est également de la maison de Barbi, c'est un prêtre pieux et
+d'une vie très-sainte.»
+
+Le jour de Pâques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical;
+il venait grossir le pompeux cortége de princes et de grands qui
+devaient escorter le pape jusqu'à Saint-Pierre. Comme ambassadeur du
+duc de Bourgogne, il était délégué par ce prince pour porter le dais
+de Sa Sainteté; sept autres seigneurs lui étaient associés dans cet
+office.
+
+Paul II était âgé d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait
+des traces de la noblesse et de la beauté qui avaient distingué ses
+traits: il s'avançait majestueusement sous le dais, escorté de
+cardinaux, d'archevêques, de prélats et d'autres personnages éminents.
+Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intérêt à ce
+cortége, ce sont les grandeurs déchues qu'on y voyait réunies, débris
+refoulés dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II.
+
+C'est ainsi qu'on remarquait là, selon l'_Itinéraire_, les deux frères
+du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes
+de Morée. Suivant plusieurs auteurs, l'aîné, Thomas Paléologue, était
+mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beauté,
+qui épousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un témoignage _de
+visu_ que celui de nos voyageurs. Près de ces princes paraissait avec
+son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre
+rapport; car, d'après une inscription donnée par Ciacconius[39], elle
+était veuve de Thomas, roi de Bosnie, tandis que Sismondi la fait
+veuve de l'infortuné Étienne que le sultan avait fait décapiter ou,
+selon d'autres, écorcher vif, après l'avoir engagé, par de perfides
+promesses, à lui livrer ses forteresses. Le cortége comprenait encore
+deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de Galéas et seigneur
+de Pesaro.
+
+ [39] _Res Gestæ Pontificum_ Romæ, 1677, t. III, p. 41.
+
+ Nous ne faisons qu'indiquer ces questions dont la discussion nous
+ conduirait trop loin.
+
+Après avoir raffermi par la victoire de Troja le trône de Ferdinand,
+roi de Naples, exercé la charge de lieutenant général de ce souverain,
+puis de grand connétable du royaume, et porté le titre de duc de Sora,
+il était maintenant général des troupes pontificales ou capitaine de
+l'Église romaine. A ses côtés marchait le sénateur de Rome, de la
+maison de Gonzague, fils de Jean-François II du nom, créé marquis de
+Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de
+Campo-Fregoso, noble Génois, revêtu à trois reprises de la dignité
+ducale, mais forcé autant de fois à descendre du trône, par sa propre
+famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantité de princes,
+notamment celui du roi d'Écosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de
+nos jours, les lettres ont prêté plus d'éclat que n'en peuvent donner
+les dignités: il s'appelait Scott; son prénom était Anselme.
+
+A la messe, qui fut célébrée par le pape, le chevalier brugeois fut
+admis, avec tous ces personnages illustres, à la communion sous les
+deux espèces. Ils reçurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Sainteté
+qui leur fit ensuite présenter le calice par un cardinal. Après avoir
+bu le vin consacré, chacun donnait à ce prince de l'Église le baiser
+de paix, sur la joue gauche. La messe terminée, le souverain pontife
+fut porté sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il bénit le
+peuple assemblé, après avoir fait proclamer une bulle d'indulgence. On
+annonça en même temps que, dorénavant, l'année du jubilé reviendrait
+de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il aurait lieu en 1475. Le
+peuple accueillit cette publication avec une grande joie et fit
+retentir l'air du cri de: _Viva papa Paolo!_
+
+Le pape retourna ensuite, avec son cortége, au palais. Arrivé devant
+la porte de sa chambre, il fit signe de la main à Anselme Adorne
+d'approcher. Lorsque celui-ci eut obéi, Paul II lui donna sa
+bénédiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres
+des infidèles outre mer; puis, prenant un riche _agnus Dei_, tout
+brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du
+chevalier.
+
+La permission qu'Anselme venait d'obtenir, était requise sous peine
+d'excommunication. En 1302, Clément V avait même interdit tout
+commerce avec les infidèles.
+
+A peine nos voyageurs étaient-ils arrivés à Rome, qu'il fallut songer
+au départ. La caraque génoise sur laquelle ils avaient arrêté leurs
+places devait sous peu avoir complété sa cargaison, et alors au
+premier vent favorable, ces navires mettaient à la voile sans attendre
+les passagers. Tout retard, chaque _jour de planche_, comme on le dit
+maintenant, eût été pour les armateurs une perte trop considérable.
+
+L'ambassadeur d'Écosse, qui, pendant le séjour du baron de Corthuy à
+Rome, s'était montré pour lui plein de prévenances, avait aussi le
+dessein de se rendre en Palestine et désirait vivement accomplir avec
+lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprêts à faire, il crut
+pouvoir, sans inconvénient, différer son départ de peu de jours. Le
+chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'exécution de son plan,
+quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pâques.
+
+Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu'à trois
+milles hors de Rome. Là, on se sépara, Anselme Scott, Franqueville,
+Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mêlant à leurs
+adieux le voeu de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits!
+L'ambassadeur d'Écosse, arrivé à Gênes deux jours après le départ de
+la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville,
+Odomaire et Colebrant, sur les galères des pèlerins, où des gens de
+tous pays, entassés dans un étroit espace, s'infectaient mutuellement
+de leur haleine. Là, ils prirent le germe de l'affreuse contagion à
+laquelle ils succombèrent tous quatre.
+
+Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mépris
+pour les dangers lui épargnaient l'un des plus redoutables de ceux
+auxquels son entreprise l'exposait en un temps où l'on était loin de
+voyager avec la facilité et la sécurité qu'on rencontre, de nos
+jours, dans des courses bien plus lointaines.
+
+
+
+
+VIII
+
+Corse et Sardaigne.
+
+ La barque de Martino.--St-Pierre-_in-Gradus_.--L'agrafe et
+ l'étoile.--Porto Venere.--Le mal de mer.--Les provisions de
+ voyage.--Relâche forcée.--Conserves et dragées.--La caraque
+ d'Ingisberto.--Les Corses.--Jean de Rocca.--Bonifacio.--Le roi
+ d'Aragon et la chaîne du port.--Jacques Benesia.--La
+ Sardaigne.--Algeri.--Les belles juives.--Les doubles
+ prunelles.--Les forbans.--Aristagno. L'île de Semolo.--Le cap de
+ Carthage.--La Goulette.--Télégraphie moresque.
+
+
+En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux à un
+marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils étaient
+tellement harassés qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois.
+
+Anselme loua, à Pise, une petite barque dont tout l'équipage se
+composait du patron, nommé Martino, qui était de Rappallo, avec un
+jeune garçon pour surcroît. Le chevalier se proposait de descendre
+l'Arno et de suivre ensuite la côte jusqu'à Gênes. Une tempête le
+retint deux jours à Livourne. Pour mettre son temps à profit, il alla
+voir, à deux milles de là, une grande et belle église appelée
+Saint-Pierre-_in-Gradus_. Suivant la tradition, elle aurait été fondée
+par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec ses
+disciples, et consacrée par saint Clément. On y remarquait une antique
+image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se rattachait
+sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable «à une pierre
+précieuse de la grosseur d'une fève, et dont l'éclat était si vif
+qu'on eût cru en voir jaillir une étincelle aussi brillante qu'une
+étoile.» Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres précieuses
+orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique
+ce passage de l'_Itinéraire_.
+
+Quoique la mer continuât à être bien agitée, Anselme, craignant de
+manquer l'occasion du départ pour la Barbarie, se décida à braver le
+gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frêle esquif,
+sur la surface unie de la Méditerranée, observant la transparence de
+son eau azurée et les roches poétiques de ses rives; mais la chose est
+tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son écume.
+Notre chevalier et ses compagnons ne laissèrent pas de remarquer, sur
+la côte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout
+_Porto Venere_, à propos duquel l'_Itinéraire_ cite, sur l'embouchure
+de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse;
+mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mémoire au
+jeune écrivain, car il avoue qu'il était fort maltraité par le mal de
+mer, et rien ne s'accorde moins avec la poésie.
+
+Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodité
+(nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de
+personnes y échappent constamment et dans toute occasion. Les amples
+provisions dont le prudent Martino s'était muni pour ses passagers
+seraient restées intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-même avec
+son second. Arrivé au point du jour à Rapallo, on fut forcé d'y
+chercher un abri; mais, enfin, après avoir encore relâché à Recco, le
+chevalier arriva à Gênes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une
+pénible navigation.
+
+Pendant ce nouveau séjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy
+continua à s'y voir comblé de prévenances par les hommes les plus
+distingués de Gênes. C'était à qui enverrait pour son usage, à bord de
+la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides,
+bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la dragée et des confitures
+sèches, celui-là des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait être utile
+à des navigateurs, ou même seulement contribuer à rendre le trajet
+plus agréable, rien ne fut oublié par leur prévoyante bonté, honorable
+à la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau
+était, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes de
+mailles, de cuirasses, monté de 110 hommes et commandé par un brave
+capitaine génois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de défense
+qu'il avait préparés ne devaient pas être inutiles.
+
+Le 7 mai, tout était prêt pour le départ. Après avoir pris congé des
+nobles génois dont ils avaient reçu tant de marques de considération
+et de bienveillance, Anselme et son fils montèrent à bord avec la
+petite suite du chevalier. C'était une de ces belles soirées dans
+lesquelles la Méditerranée semble appeler les navigateurs. On déploya
+les voiles, et au bruit des salves d'artillerie, au retentissement des
+trompettes, le vaisseau quitta le port.
+
+En cinglant vers Tunis, la caraque côtoya ces deux îles placées entre
+l'Europe et l'Afrique comme les débris d'une colossale jetée, oeuvre
+des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prévoyait guère les
+destinées de la première, ni que la France, s'emparant de ses âpres
+rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont là de tes
+coups! Désormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionné,
+quiconque verra poindre à l'horizon ces montagnes, y lira un nom livré
+à des jugements contraires, mais qui ne doit point périr.
+
+Notre auteur, qui n'était pas dans de tels secrets, parle assez
+légèrement des habitants de cette île à jamais fameuse. C'est, dit-il,
+un peuple fier, sauvage, indomptable, retraçant, dans sa langue et ses
+moeurs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels et
+des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les exemples.
+Le sire de Corthuy vit dans cette île, à 25 milles l'un de l'autre,
+les ports de Calvi et de Simarca; près de celui-ci s'élevait, à
+quelque distance de la mer, le château d'un Corse appelé Sigas, qui,
+«avec la valeur et la férocité propres à sa nation, dominait au loin
+sur des paysans et des marins répandus dans les montagnes, qu'il était
+presque impossible de dompter.» Plus loin, s'ouvrait le vaste golfe
+d'Ajaccio, dont l'entrée offre des rochers appelés sanguinaires par
+les marins. «Il y a,» ajoute l'_Itinéraire_, «plusieurs autres ports,
+mal habités, avec des territoires et beaucoup de demeures rustiques
+qui obéissent à un Corse nommé Jean de Rocca, le plus insigne forban
+qui infeste la mer.»
+
+Il faut se souvenir que nos deux voyageurs étaient originaires de
+Gênes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations à la
+même source. En ce temps, la Méditerranée et ses îles appartenaient,
+sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles
+que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vénitiens, les Génois.
+Ceux-ci possédaient, en Corse, Bonifacio, «la plus grande ville de
+l'île, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un
+excellent port.»--«Souvent,» ajoute notre manuscrit, les princes
+voisins se liguèrent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts
+vinrent échouer contre la valeur génoise.»
+
+L'_Itinéraire_ en cite, avec complaisance, un exemple: «Il y a environ
+cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le siége de Bonifacio,
+par terre et par mer, avec des forces considérables. Les habitants, en
+proie aux horreurs de la famine, implorent des secours à Gênes. On
+leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargés d'armes et de
+vivres; mais lorsque l'escadre arrive à l'entrée du port, elle la
+trouve barrée au moyen d'une forte chaîne de fer. L'amiral génois, par
+une inspiration héroïque, prend le vent et revient, toutes voiles
+dehors, donner contre la chaîne avec tant d'impétuosité qu'elle se
+brise. Entré ainsi dans le port, il força le roi d'Aragon à la
+retraite. Nous vîmes à Gênes un fragment de cette chaîne que l'on
+conserve comme un monument et un trophée d'un exploit si merveilleux.»
+
+Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirmé par Petrus Cyrneus
+(_de Rebus corsicis_, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui
+rompit la chaîne: l'amiral était Jean de Campo-Fregoso, frère du doge
+Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer à Rome.
+
+La Sardaigne parut à nos voyageurs fertile en froment, riche en bétail
+et en chevaux excellents, habitée, enfin, par un peuple robuste, fier
+et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y étaient également
+malsains. Après avoir longé quelque temps la côte occidentale de
+l'île, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri, à cinq milles de
+cette ville.
+
+On mit à la mer une chaloupe, où nos Flamands s'empressèrent de
+descendre pour aller visiter Algeri. C'était une petite ville, avec de
+bonnes murailles, peuplée principalement de Catalans qui s'adonnaient
+à la pêche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier
+et son fils allèrent voir le quartier de ceux-ci: il était clos de
+murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants.
+Parmi eux, nos voyageurs aperçurent quelques femmes dont la beauté les
+frappa. Le maintien de ces filles d'Israël était plein de noblesse et
+de décence, et l'éclat de leurs charmes était encore rehaussé par un
+costume aussi riche qu'élégant.
+
+Il paraît qu'en les contemplant, l'auteur de l'_Itinéraire_ ne
+craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui assura
+que des femmes sardes étaient pourvues, et qui, lorsqu'elles
+s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant
+cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces
+femmes, et il ajoute naïvement qu'il se souciait peu d'en voir.
+
+Anselme, après avoir parcouru la ville, s'apprêtait à rentrer dans la
+chaloupe; mais il découvrit, entre le rivage et la caraque, une barque
+pleine d'hommes armés qui semblait épier son retour. C'étaient des
+pirates qui étaient entrés dans le port pour s'emparer de lui et de
+ses compagnons. Pensant trouver protection auprès des magistrats, il
+alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se
+commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait à quel parti
+s'arrêter, quand d'autres embarcations paraissent.
+
+Ingisberto avait aperçu la sinistre barque; se doutant de l'embarras
+des voyageurs, il avait mis à la mer deux grandes chaloupes, les avait
+munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes
+bien armés. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le
+rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat.
+L'artillerie retentit au milieu de nuages de fumée. Enfin, les forbans
+sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur
+leur vaisseau.
+
+La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son
+courage, les félicitations mutuelles au retour, ses remercîments au
+capitaine, ses éloges aux braves qui venaient de combattre, ce sont
+là autant de circonstances sur lesquelles on pourrait s'étendre, mais
+qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans l'_Itinéraire_ écrit
+sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne paraît que pour
+exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et de gratitude
+envers les puissances célestes. Un peu plus, chez lui, de
+préoccupation de soi-même et de cette forfanterie qui fait rarement
+défaut aux voyageurs, nous eût fourni des traits et des couleurs qui
+auraient animé notre esquisse.
+
+Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la
+même côte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'île, avec
+un port très-fréquenté: elle appartenait à un marquis puissant,
+toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obéissait la Sardaigne.
+C'était sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arborée, dont
+il est question dans l'_histoire des Républiques italiennes_.
+
+Après avoir passé devant la petite île montueuse de Semolo, où le roi
+d'Aragon se proposait de construire un château pour tenir en bride les
+barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap où fut
+Carthage.
+
+A l'est s'ouvre un golfe, séparé par une langue de terre d'un lac avec
+lequel il communique par un étroit canal percé au travers de cette
+digue et qu'on nomme _la Goulette_. C'est au fond du lac qu'a été
+bâtie l'importante ville de Tunis, alors le siége principal de la
+puissance arabe.
+
+A l'entrée du canal on voyait de vastes bâtiments, des châteaux et des
+tours élevées, construits par les Maures pour la défense de l'Afrique.
+Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrétiens, ils tenaient
+constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille hommes,
+qui faisait bonne garde. Dès qu'un navire entrait dans le golfe, un
+signal répété de château en château en portait rapidement la nouvelle
+jusqu'à Tunis.
+
+La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'être signalée de la sorte.
+Aussitôt qu'elle eut jeté l'ancre, Anselme Adorne se rendit à terre,
+empressé de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant
+lui l'islamisme.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+Hutmen ou Othman II.
+
+ Le Fondaco des Génois.--Conteurs et bateleurs.--L'arsenal.--_El
+ Almoxarife major._--L'empire arabe.--Mahomet.--Les Ommiades et
+ les Abassides.--Les Fatimites.--Les _Morabeth_ et les
+ _Mohaweddin_.--Almanzor.--Abdul-Hedi et les Arabes.--La
+ Casbah.--L'audience du roi maure.--Portrait d'Othman ou
+ Hutmen.--Maison moresque.
+
+
+A son arrivée à Tunis, le baron de Corthuy alla loger, avec son fils
+et sa suite, au Fontigue (Fondaco) des Génois, situé, comme ceux des
+Vénitiens, des Pisans, des Florentins et des Catalans, hors de la
+ville, près de la porte orientale. C'étaient des espaces carrés, clos
+de murs, n'ayant qu'une porte d'entrée chacun, mais renfermant divers
+bâtiments où les négociants résidaient et exerçaient leur commerce.
+Les _Fondachi_ des Vénitiens et des Génois étaient fort beaux; ils
+avaient tous leur église, et celle de Saint-Laurent, dans le Fondaco
+de Gênes, excita l'admiration de nos voyageurs.
+
+Près de là était une vaste plaine où ils furent fréquemment témoins
+d'un spectacle curieux. Chaque jour, deux heures environ avant le
+coucher du soleil, les habitants de Tunis se rendaient en foule en ce
+lieu, les uns à pied, les autres à cheval, suivant la condition de
+chacun. Bientôt des groupes nombreux parsemaient l'esplanade. Au
+milieu de quelques-uns l'on voyait un homme qui, debout et tenant à la
+main une longue verge, racontait des histoires en les accompagnant de
+gestes analogues au récit. Les assistants exprimaient, par leur
+attitude, l'attention et l'intérêt avec lesquels ils écoutaient, «à
+peu près,» dit l'_Itinéraire_, «comme on voit, dans nos églises, les
+fidèles assemblés autour de la chaire, les yeux fixés sur le
+prédicateur, recueillir avidement ses paroles.» Dans d'autres
+endroits, des chanteurs se faisaient entendre, et chacun était escorté
+de deux hommes qui battaient des mains et recueillaient, dans leurs
+babouches, placées devant eux, les offrandes des auditeurs. Ailleurs
+c'étaient des musiciens; ils jouaient de la cornemuse et tiraient un
+son sourd de grands tambours fort larges. Il y avait des danseurs qui,
+moyennant une rétribution qu'ils payaient aux musiciens, se livraient,
+au bruit des instruments, à toutes sortes de gambades et de
+contorsions. On voyait encore des faiseurs de tours de force, experts
+dans leur art; car les Maures y étaient maîtres, comme à l'escrime, à
+la natation, aux échecs. Enfin, de jeunes garçons, de dix à douze
+ans, portaient en équilibre sur leur tête des cruches placées l'une
+sur l'autre, jusqu'au nombre de huit ou neuf.
+
+Aux approches de la nuit, toute cette foule s'écoulait pour revenir le
+lendemain avec la même affluence.
+
+A l'extrémité de cette plaine se trouvaient l'arsenal des galères et
+autres bâtiments de la marine royale. Il était environné de murs, avec
+deux portes, l'une du côté de la ville, l'autre donnant sur le lac.
+
+Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le _saab_ (seigneur),
+chargé de la levée des droits de douane sur les marchandises
+étrangères. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa _Descripcion de
+Africa_, n'attribue à ce dignitaire, qu'il appelle _el Almoxarife
+major_, que le huitième rang dans les _officios principales de Corte_,
+aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-là plus de
+crédit. Le droit d'un dixième qu'il prélevait, mettait dans les
+coffres de son maître 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la
+police des étrangers.
+
+Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dépens de leur
+bourse; mais notre chevalier était si bien recommandé qu'il ne
+rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur
+fit montrer à nos voyageurs sa maison qui était l'une des plus
+somptueuses. Toutes celles des personnages considérables consistaient
+en de grands édifices quadrangulaires, construits en marbre blanc,
+avec des toits en terrasse. Au centre était une cour entourée d'une
+galerie. Ces bâtiments présentaient, au dehors, un aspect triste et
+uniforme: tout le luxe d'architecture et de décoration était réservé
+pour l'intérieur.
+
+De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez le roi
+«le plus puissant, le plus riche et le plus élevé en dignité d'entre
+les princes maures.»
+
+Son royaume, en effet, était le plus important débris, gouverné encore
+par des Arabes, de l'empire qu'avait fondé Mahomet, moins en
+subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrière en même
+temps que leurs sens. Ce n'était pas la modeste et féconde semence
+destinée à devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'étendit en
+peu de temps, d'un côté, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre,
+jusque dans la péninsule Ibérique. Une domination si vaste devait se
+diviser; le signal en fut donné par la lutte entre deux dynasties qui
+tenaient, l'une et l'autre, à la famille de Mahomet: les Ommiades et
+les Abassides. A l'avènement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche
+se réfugia en Afrique et de là en Espagne, où il fonda un État
+indépendant. Plusieurs chefs l'imitèrent en Barbarie: la postérité de
+l'un d'eux, Mahadi, qui se prétendait issu de Fatime, fille du
+prophète, conquit l'Égypte. Un gouverneur de Kérouan s'empara
+également de la souveraineté et prit Tunis pour capitale.
+
+Deux siècles et demi plus tard, des réformateurs qui se faisaient
+appeler saints (_Morabeth_) fondèrent un empire dont Maroc fut le
+siége et dont Tunis reconnut la suzeraineté; mais après avoir étendu
+leur domination sur l'Espagne, ils furent renversés par les
+_Mohaweddin_[40], autres sectaires et fondateurs d'une dynastie
+nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor qui transporta à Tunis le
+siége de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses successeurs,
+étant tombée entre les mains des Arabes indépendants, un alcade du roi
+maure, nommé Abdul-Hedi, parvint à leur faire abandonner leur proie en
+leur payant tribut, et sa postérité régna dans la ville qu'il avait
+rachetée.
+
+ [40] Communément appelés _Almoades_.
+
+Le roi auquel Anselme Adorne allait être présenté et que son
+itinéraire désigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol
+l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques
+les plus puissants et les plus sages de sa race.
+
+Son autorité était reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il
+avait soumis cinq ans auparavant, jusque près d'Alexandrie, où
+commençaient les États du soudan d'Égypte. Il possédait l'île de
+Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombée depuis
+au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au
+roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince étaient
+évalués à un million de doublons ou ducats.
+
+Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, un magnifique
+château situé dans la partie occidentale de la ville, et appelé, dans
+l'_Itinéraire_, _Casabé_ (Casbah). C'est, sans doute, _le Bardo_ des
+voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan décrit comme une
+petite ville entourée d'un carré de remparts élevés dont les angles
+sont flanqués de tours et d'ouvrages avancés. C'est là que le
+chevalier brugeois fut admis à l'audience du monarque africain.
+
+Ottoman[41] ou Hutmen était d'une taille élevée et d'une figure
+noble. Son teint était brun, sa barbe épaisse; mais ses traits
+n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bonté et l'intelligence. Il
+écoutait attentivement, parlait peu et avec sagesse.
+
+ [41] Ou plutôt Othman.
+
+On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il
+rendait la justice avec une grande impartialité. Telle était la
+régularité qui présidait à la distribution de son temps, qu'il avait
+assigné un emploi à chaque jour de la semaine et ne s'écartait jamais
+de cet ordre. Fils d'une Andalouse enlevée à ses parents qui
+habitaient Valence, il ne haïssait point autant les chrétiens que la
+plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-même, il avait une
+épouse née dans la religion chrétienne, outre les six cents concubines
+qui peuplaient son sérail.
+
+Lorsque le roi eut congédié Anselme et Jean Adorne, ils furent
+présentés à ses fils, famille qu'attendait une tragique destinée; car
+l'assassinat est la voie sanglante par laquelle deux petits-fils
+d'Hutmen montèrent successivement au trône, qu'il laissa à l'un de ses
+fils.
+
+Après leur visite au palais, nos voyageurs furent conduits, par ordre
+du saab, dans toute la ville; peu d'étrangers ont eu l'occasion de la
+voir à cette époque avec autant de détail.
+
+
+
+
+II
+
+Tunis.
+
+ Bazars.--Mosquées.--Les restes de sainte Oliva.--Le faubourg
+ appelé _Rabat_.--La garde chrétienne.--La ville des tombeaux.--Ce
+ qui rend les femmes belles.--Le manchot, écrivain public.--Le
+ sauf-conduit.--Carthage.--Dangers de la pêche.--Visite au camp
+ arabe.--Fêtes du Baïram.--Peste et brigands.
+
+
+Tunis avait une enceinte carrée, de fortes murailles, avec six portes
+et des tours fort rapprochées l'une de l'autre. Autour de la ville
+s'étendaient de vastes faubourgs qui, ne laissant point de vide entre
+eux, lui donnaient en réalité une étendue bien plus grande.
+
+Un lieu particulier était assigné à chaque métier, et chaque sorte de
+marchandise se vendait dans un marché spécialement désigné à cet
+effet. On portait le nombre des mosquées à deux cent soixante, toutes
+à peu près de même forme. Elles étaient carrées, laissant au milieu un
+espace à ciel ouvert qu'entourait une galerie, avec un rang de
+colonnes en dedans: de chaque mosquée s'élevait d'ordinaire une tour
+haute et très effilée.
+
+Les chrétiens ne pouvaient pénétrer dans ces temples; mais ils se
+racontaient que dans le principal on voyait encore une grande cloche
+apportée dans les anciens temps, et qu'au sommet d'une autre mosquée
+plus petite, que nos voyageurs virent près de là, on conservait les
+restes de sainte Oliva. Les Maures, ajoutait-on, n'osaient y toucher,
+car quelques-uns, s'y étant hasardés, leur main impie s'était à
+l'instant desséchée.
+
+Voici maintenant d'autres détails assez curieux: La partie de la ville
+la plus agréable, la plus ouverte et où se trouvaient les plus belles
+habitations, était un faubourg qui s'étendait à l'ouest du palais. Là,
+sur la droite, non loin de la résidence royale, plusieurs quartiers
+environnés de murs et munis de portes formaient un assemblage qu'on
+appelait _Rabat_. Ils étaient habités par des chrétiens: pour la
+langue, l'aspect, les manières, vous eussiez dit des Maures;
+transportés dans le pays depuis longtemps, ils en avaient pris les
+habitudes sans abandonner leur foi.
+
+De grands priviléges leur étaient assurés. Leur église avait cloches
+et carillon. Ils ne payaient aucun tribut. Loin qu'on osât les
+insulter, ils commandaient aux autres. Trois d'entre eux portaient le
+titre d'alcades et avaient sous leur dépendance, non seulement
+d'autres chrétiens, mais des bourgs et des villages habités par les
+Maures.
+
+Ces chrétiens, appelés de _Rabat_, du lieu de leur résidence,
+composaient la garde du roi. On les voyait toujours rangés autour de
+lui dans ses courses et ses expéditions, et personne, pas même ses
+fils, n'avait un plus libre accès auprès de lui.
+
+Pour se distinguer des musulmans, ils portaient, au lieu de turban, un
+capuchon à la manière allemande. Leurs femmes avaient adopté en tout
+le costume mauresque et assistaient aux fêtes de la cour. Le roi,
+trouvant en elles une modestie qui manquait, dans ce pays, au reste de
+leur sexe, leur témoignait des égards particuliers.
+
+Ces chrétiens avaient été amenés à Tunis par Jacob Almanzor;
+Charles-Quint les y trouva. Tous le suivirent en Europe: «Se passaron
+todos a Europa y se derrimaron per muchas partes donde el Emperador le
+dio algunos entretenimientos.» (_Descripcion de Africa_, t. III, fol.
+240 et seq.)
+
+Il s'en fallait que les juifs fussent traités aussi favorablement
+qu'eux: ils étaient accablés d'impôts, et on les eût lapidés s'ils
+avaient osé prendre le costume des Maures.
+
+Au nord de Tunis s'élève une montagne que l'_Itinéraire_ du chevalier
+appelle _Sillogt_. En l'apercevant, il pensa d'abord découvrir près de
+la capitale de la Barbarie une autre cité considérable. Ce qui
+produisait cette illusion, c'était une multitude de tombeaux dont le
+penchant de la montagne était couvert. La ville en était entourée;
+mais c'était de ce côté surtout que les Maures qui jouissaient de
+quelque fortune faisaient construire des sépultures en forme de petits
+pavillons et ornées de coupoles.
+
+Nos voyageurs, pendant leur séjour à Tunis, eurent l'occasion de
+remarquer l'estime dans laquelle les habitants tiennent l'embonpoint
+des femmes: «C'est à ne pas y croire,» dit Jean Adorne dans
+l'_Itinéraire_, «mais nous l'avons vu de nos yeux: quand un Maure
+prend femme, il la tient renfermée dans une chambre pour la faire
+convenablement engraisser. Ce régime réussit tellement à
+quelques-unes, que c'est à grand'peine si, à leur sortie, elles
+peuvent passer par la porte.»
+
+Un autre fait étrange attira l'attention de nos Flamands: ils virent
+un chérif, ou descendant de Mahomet, dont la profession était d'écrire
+des placets pour tous ceux qui avaient besoin d'en adresser au roi:
+or, cet infatigable écrivain était né sans mains et les bras même lui
+manquaient. Il faut supposer qu'il écrivait avec le pied.
+
+Le saab ne se borna point à fournir à Anselme et à ses compagnons les
+moyens de voir librement Tunis, il lui procura encore un sauf conduit
+du roi, qui, comme on le verra, leur fut à tous d'un grand secours; il
+était écrit en langue mauresque sur un papier satiné et conçu en ces
+termes:
+
+ «_Louange à Dieu!_
+
+«A nos alcades de terre et de mer, qui notre présent haut mandement
+verront, salut!
+
+«Faisons savoir qu'ils aient à respecter la Noblesse du chevalier
+militaire du roi des Écossais, Anselme Adorne de Flandre, arrivé sur
+le vaisseau de Louis Ingisberto; à l'honorer dans sa personne, ses
+biens, ses actions et tout ce qui lui appartient, en sorte qu'on voie
+l'effet de la présente recommandation et que chacun s'efforce de lui
+faire produire son fruit. Quiconque oserait en agir autrement, qu'il
+songe à quels châtiments il s'expose. Salut à vous tous!»
+
+«Écrit par haut commandement, le 5e jour du jubilé de l'an 874.»
+
+«Ce qui est écrit ci-dessus est vrai; la main du roi l'a voulu.»
+
+Cette lettre fut écrite par le chancelier et signée par Hutmen au
+moyen d'un caractère tracé à la plume, de sa main; mais on n'y apposa
+point son sceau, la coutume des Maures différant en cela de celle des
+princes chrétiens.
+
+Muni d'un si précieux document, le sire de Corthuy commença à visiter,
+avec ses compagnons, les environs de Tunis.
+
+Ils allèrent admirer les débris de Carthage et surtout les ruines du
+gigantesque aqueduc qui conduisait à cette ville célèbre l'eau douce
+dont elle manquait. «On se refuserait à croire,» dit l'_Itinéraire_,
+«que des hommes aient entrepris de tels travaux, si l'on ne voyait
+encore aujourd'hui, sur une longueur de plus de trente milles, les
+restes de ces murs élevés, de ces arches colossales.»
+
+Un autre intérêt, plus vulgaire, attirait encore nos Flamands sur
+cette plage où chaque caillou est un fragment de l'antiquité: c'était
+le plaisir de la pêche, qui pensa leur devenir fatal. Un jour qu'ils
+s'y livraient en compagnie du patron de leur caraque, ils voient tout
+à coup cingler vers eux, à force de rames, une barque pleine de
+Maures armés jusqu'aux dents. Le péril était grand, la résistance
+vaine: la perspective la plus riante qui se présentât aux chrétiens
+ainsi surpris à l'improviste, était de ramer, le reste de leurs jours,
+sur les galères des mécréants. Heureusement, un cavalier de la suite
+du roi vient à passer sur le rivage. Le sire de Corthuy lui montre le
+sauf-conduit. Le cavalier, qui devait être un personnage considérable,
+lit avec respect, ordonne aux Maures de se retirer, et la barque
+s'éloigne, laissant les chrétiens étonnés de leur délivrance, tant
+tout cela s'était passé rapidement.
+
+Enhardi plutôt que rebuté par cette aventure, dont pourtant le
+dénoûment eût pu être bien différent, Anselme étendit ses excursions
+jusque dans un rayon de vingt milles autour de Tunis. Il se hasarda
+même dans les campements des Arabes, à la solde du roi. «Ce sont,»
+porte l'_Itinéraire_, «des hommes intrépides et d'excellents soldats;
+mais, tout en recherchant et en achetant leur alliance, on redoute
+leur mobilité et leur soif du pillage, en sorte qu'on se garde bien de
+les admettre dans la ville. La politique du roi est de contenir les
+Arabes les uns par les autres; s'ils s'unissaient, c'en serait fait de
+sa puissance.» C'est encore ainsi que se soutient aujourd'hui celle
+des princes musulmans dans le nord de l'Afrique. Lorsqu'ils ont
+repoussé l'attaque de tribus hostiles, la grande affaire est de hâter
+le départ des auxiliaires auxquels la victoire est due[42].
+
+ [42] _Voyage à Tripoli_, par Maccarthy; Paris, 1819.
+
+Dans l'intervalle des promenades curieuses auxquelles nos voyageurs
+se livraient, leur bonne fortune voulut qu'ils pussent assister à une
+grande fête des Maures, celle d'Abraham dans son camp, ou plutôt du
+Baïram. Le roi y présida en personne, et elle fut solennisée avec
+beaucoup de pompe et d'éclat.
+
+Le plan du sire de Corthuy était, en quittant Tunis, de se rendre par
+terre en Égypte, afin de traverser toute la contrée qui obéissait à
+Hutmen II; mais on lui représenta si vivement les dangers d'une
+semblable entreprise, qu'il dut y renoncer. Le pays était tellement
+infesté d'Arabes maraudeurs et d'autres brigands, que les Maures
+eux-mêmes n'osaient y voyager, et, pour surcroît, la peste étendait de
+tous côtés ses ravages. Ainsi, quoique à regret, il se décida à
+reprendre la mer, après un séjour de trois semaines à Tunis, pendant
+lequel il avait vu ce que la Barbarie offrait de plus remarquable.
+
+
+
+
+III
+
+Les Turcs.
+
+ Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards
+ dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La
+ barque changée en rocher.--La flotte de saint Louis.--La
+ Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le palais.--Vêpres
+ Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte parole_.--Malte.--La
+ Morée.--Siége de Négrepont.--Les Turcs sont plus près qu'on ne
+ pense.--Les janissaires.--L'île de Candie.--Les faucons.--Encore
+ une tempête.--Dangers que courent les voyageurs.
+
+
+La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme
+prit place sur un bâtiment plus considérable, commandé par Côme de
+Negri, qui leva l'ancre le 17 juin.
+
+Il y avait à bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns
+étaient des marchands auxquels appartenait une partie de la cargaison,
+d'autres des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Parmi ces Maures
+était un Grenadin qu'Anselme retrouva en Égypte et prit pour
+interprète; mais il n'eut guère à s'en louer. Le bâtiment portait
+aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement
+ensemble, à l'ombre du pavillon génois, et trois jours fériés étaient
+successivement solennisés sur le même navire: le vendredi par les
+musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrétiens.
+
+Le vaisseau relâchant à Susa, l'ancienne _Adrumetum_, selon Falbe, on
+conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir
+diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes
+auxquelles ils trouvèrent un aspect imposant. Dans la ville même, on
+leur montra des voûtes sous lesquelles les Génois salaient le thon;
+ils en avaient affermé la pêche dans tout le royaume.
+
+Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir
+les femmes les regarder à visage découvert, tandis qu'à l'approche
+d'un Maure, elles se voilaient précipitamment. Les Génois établis à
+Suse attribuaient cette conduite différente à une cause bizarre que
+nous rapportons ici à ce titre: ces femmes, prétendaient-ils,
+craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mères, et
+elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrétiens. Un
+voyageur de la fin du dernier siècle[43] remarque que les Grecques
+prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les
+quartiers des musulmans. Les chrétiens n'attachant pas à l'usage du
+voile les mêmes idées de décence que ceux-ci, les femmes de cette
+partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la
+modestie en se laissant voir des premiers.
+
+ [43] M. Guy, _Voyage littéraire en Grèce_, Paris 1783, t. Ier, p.
+ 79.
+
+A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande
+vénération chez les Maures, parce qu'elle était presque toute peuplée
+de saints (Morabeth). Près des murs s'élèvent deux rochers qui
+attestent leur puissance.
+
+Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien
+armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées
+au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à
+tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au
+milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils
+s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les
+barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en
+ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments
+qu'elles ont remplacés.
+
+Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces
+rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de
+Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne
+sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font
+ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près
+d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays
+viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici
+question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage.
+
+Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha encore à
+cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la flotte de
+saint Louis par le charme de ses jardins délicieux.
+
+Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en
+dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les
+insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens
+sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale
+fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs
+Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de
+tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille
+assez élevée, la douceur des moeurs et l'agrément des manières.
+
+C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande,
+tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale
+leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes
+byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races
+comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette
+ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme
+la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria,
+Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à
+Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux
+Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné,
+en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi
+actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le
+Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.
+
+Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une affreuse tempête:
+après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de Pantanaria,
+elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait plus la
+côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait devenir.
+Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs voeux,
+aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant religieux,
+s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de l'orage:
+c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en choeur et
+qu'ils appelaient _le sancte parole_[44].
+
+ [44] _Sancte_, au lieu de _sante_; ce mot est ainsi écrit dans le
+ manuscrit.
+
+On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma.
+Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de
+St-Marc disputait encore au croissant.
+
+Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les
+Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des
+rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula
+aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug
+des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure.
+Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur
+guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs
+étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.
+
+Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que
+conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II,
+et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui
+mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople,
+en 1453.
+
+Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de
+leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé
+l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour
+conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait
+maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne
+fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une
+forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les
+Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse,
+outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion.
+
+Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont,
+voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du
+dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs,
+Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il
+vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée,
+en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer.
+
+Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces
+événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne
+Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une
+flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait
+forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la
+victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces
+vaisseaux libérateurs.
+
+ .... si quæ fata aspera sinant!
+
+Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François Morosini, que
+n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas Canale qui la
+commandait.
+
+Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra
+facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec
+laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés
+dans l'_Itinéraire_. Après avoir amèrement déploré la perte du
+Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son
+père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,»
+dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du
+promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on
+ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces
+barbares avec une énergie égale à leur fureur?»
+
+La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui
+manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas
+écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand
+effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde.
+
+Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs
+étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans
+leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente
+mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans
+l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les
+plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires,
+quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat Ier de jeunes
+captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la
+force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont tombés, non sous
+les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. Il a
+déposé le turban; la Turquie fait contre-poids dans l'équilibre
+européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la
+défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée.
+
+Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les
+vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote.
+Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour
+nos voyageurs les conséquences les plus fatales.
+
+Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait
+encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent
+arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire
+grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été
+cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour
+la construction des navires. La sauge y était tellement abondante
+qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins,
+appelés de _Malvoisie_, des blés et les plus beaux fruits. Outre
+Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon
+nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout
+de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable.
+
+Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres
+alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de
+s'en fournir.
+
+En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une
+nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient
+échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de
+furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. On ne
+savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique
+étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du
+moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne
+restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des
+bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos
+Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue
+franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près
+la mort.
+
+
+
+
+IV
+
+Alexandrie.
+
+ Entrée périlleuse.--Tristes réjouissances.--La visite du bord et
+ les messagers ailés.--Sala-ed-din et Malek-el-Adel.--Le consul
+ génois Pierre de Persi.--Les anges et la tortue.--Aspect extérieur
+ de la ville.--Ravages du roi de Chypre.--Citernes.--Aiguilles
+ dites de Cléopâtre.--Colonne de Dioclétien.--Les trois
+ turbans.--Caravane de 20,000 chameaux.--La pomme du paradis
+ terrestre--Disette.--Audience de l'émir.--Les Flamands rongés
+ jusqu'à la moelle.
+
+
+Enfin le jour paraît et vient éclairer la côte d'Égypte, mais la
+tempête ne s'apaisait point. On délibéra s'il fallait gagner le large
+ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros
+temps et à défaut d'un pilote expérimenté, ne présentait pas peu de
+danger. «La fortune seconde le courage!» remarque notre auteur, et ce
+fut, selon toute apparence, la réflexion du chevalier brugeois; elle
+remporta sur de plus timides conseils.
+
+Vers midi, le navire arrivait devant l'entrée du port: ce n'était
+qu'une passe étroite et peu profonde, semée d'écueils et de débris.
+Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'où jadis l'on
+tendait une chaîne pour la défense du port; ils étaient si
+considérables qu'ils formaient une petite île, et ce qui s'en laissait
+voir à la surface n'était pas le plus dangereux. Deux fois le navire
+heurta aux rochers ou à ces ruines: la secousse fut telle que nos
+Flamands en furent renversés, et il n'y avait personne à bord qui ne
+crût le vaisseau brisé.
+
+Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paraître et s'approcher, à
+force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques
+génoises qui se trouvaient dans le port. Ils montèrent sur celle de
+Côme de Negri pour aider à la diriger, à carguer les voiles, à tirer
+les cordages, à jeter l'ancre. Après Dieu, ce fut à ces braves gens
+que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut.
+
+Le jour même de son arrivée, il apprit une triste nouvelle. Il y avait
+à Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considérables; vers le
+soir, on vit les infidèles qui les montaient se livrer à de grandes
+réjouissances: ils mêlaient des cris de joie au son des trompettes et
+au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des
+barques, pour narguer les chrétiens. Ces démonstrations d'allégresse
+avaient pour motif la prise de Négrepont, dont les Turcs venaient
+d'être informés par un bâtiment très-léger, poussé par un vent
+favorable. L'événement était si récent, qu'on fut tenté de croire que
+les puissances de l'enfer avaient aidé à la célérité du message.
+
+Le navire de Côme de Negri ne tarda pas à recevoir la visite de
+quelques officiers de l'émir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent
+donner, par écrit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de
+cette nature; ils attachèrent ensuite des billets contenant ces
+détails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportées, et
+donnèrent la volée à ces messagers aériens. Aussitôt on les voyait
+s'élever et se diriger vers la maison de l'émir. Après avoir pris
+connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la même
+manière, au Soudan qui résidait au Caire.
+
+C'était le souverain de l'Égypte, ou plutôt le chef des Mamelucks
+auxquels obéissait la contrée. Les Fatimites, dont nous avons raconté
+l'établissement, ayant été renversés par le fameux Sela-eddin
+(Saladin), l'Égypte avait été gouvernée, après lui, par la postérité
+de son frère Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale
+des esclaves achetés pour le service militaire, qui finirent par
+égorger leur maître et mirent l'un d'entre eux à sa place, l'an 1248.
+Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des
+Pharaons était soumise quand Anselme y aborda.
+
+Le chevalier, le lendemain de son arrivée, envoya à terre les lettres
+de recommandation que le sénat de Gênes lui avait fait remettre pour
+les négociants génois d'Alexandrie, et principalement pour le consul
+Don Pierre de Persi. C'était un vieillard circonspect et instruit, par
+une longue expérience, à se ménager auprès des habitants du pays. Il
+envoya un messager au baron de Corthuy pour l'inviter à venir loger au
+fondaco des Génois, en s'excusant sur sa position vis-à-vis du Soudan,
+de ce qu'il ne pouvait se rendre à bord lui-même; mais il offrait à
+nos Flamands la plus gracieuse hospitalité.
+
+Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient à voir les matelots génois
+jeter leurs filets près du port; outre des poissons volants qu'on
+appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'écaille
+fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes.
+
+Du navire, la ville, entourée de magnifiques murailles, avec de belles
+portes, et renfermant quantité de mosquées dont les minarets
+s'élevaient dans les airs, présentait un admirable aspect; mais au
+dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait éprouvés,
+notamment encore peu d'années auparavant, lorsqu'elle avait été
+saccagée par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers
+avaient été épargnés, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres
+celle de l'émir. En général, pourtant, on était peu difficile, en
+Égypte, en fait d'habitations. Il n'y avait guère que les mosquées et
+les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste
+l'était, d'ordinaire, en bois. Bien des gens même se passaient de
+demeure et couchaient devant la porte des maisons.
+
+La ville d'Alexandrie a été presque entièrement bâtie sur des citernes
+destinées à recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et à
+la conserver. Nos voyageurs en admirèrent surtout trois ou quatre
+d'une grande profondeur et ornées de colonnes de marbre qui
+supportaient de doubles voûtes. Près de la maison de l'émir, on leur
+montra une pierre fort élevée, chargée de caractères antiques qu'ils
+ne pouvaient déchiffrer et semblable à l'aiguille qu'ils avaient vue à
+Rome, près de l'église Saint-Pierre. C'était, on le comprend, l'un des
+obélisques connus sous le nom d'aiguilles de Cléopâtre, quoique bien
+antérieurs à cette reine.
+
+L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appelée par une
+colonne colossale qu'ils allèrent contempler hors des murs; on leur
+dit qu'à son sommet avaient été déposés les restes d'Alexandre. C'est
+le monument que l'on désigne sous le nom de _colonne de Pompée_, mais
+qui en réalité fut élevé par Posidonius, préfet d'Alexandrie, en
+l'honneur de Dioclétien.
+
+Il y avait à Alexandrie des chrétiens schismatiques qui ne se
+distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle était
+bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en
+portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paraître à cheval dans la
+ville: c'était un privilége réservé aux Mamelucks. Les Maures de
+distinction montaient des mulets ou des ânes, les plus grands, suivant
+l'_Itinéraire_, qui soient au monde. Le père de Géramb ne vante pas
+seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence.
+
+Malgré sa décadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie
+continuait à être, grâce à sa position, l'un des principaux entrepôts
+du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane
+qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien,
+portant des épiceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait, à la
+même époque, d'entrer dans le port de Suez.
+
+Nos voyageurs trouvèrent à Alexandrie beaucoup d'autruches, d'oeufs de
+ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits excellents, surtout
+une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un goût délicat, qui, en
+quelque sens qu'on la coupe, présente l'image d'une croix.
+Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre.
+
+Les fruits, du reste, n'étaient pas abondants: il régnait en ce temps
+à Alexandrie une grande disette de blé et de vivres de toute espèce.
+On était réduit souvent à se nourrir de viande de chameau; nos
+Flamands eux-mêmes en mangèrent à leur insu.
+
+A cela près, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons.
+Confondus avec les Génois, ils n'étaient pas plus inquiétés que
+ceux-ci. Peu à peu cependant la nature et le but du voyage du
+chevalier s'ébruitent. L'émir en est informé et mande Anselme et son
+fils devant lui.
+
+Ils obéissent à cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont
+à se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix à une somme
+exorbitante.
+
+Le chevalier brugeois n'aimait pas à être pressuré, c'est un sentiment
+naturel; mais, de plus, il fallait qu'il ménageât des ressources sur
+lesquelles il avait comptées pour mener à bien son entreprise.
+«Seigneur,» dit-il à l'émir, «daignez considérer que si l'on nous
+dépouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous
+feront défaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer
+et de revenir sur nos pas?»
+
+«--Ils parlent de fuir!» s'écrie le mécréant craignant qu'ils ne se
+dérobassent à ses rapines. «Que les gardiens des portes veillent sur
+eux et les empêchent de sortir.» Il fallut bien le satisfaire: encore,
+si c'eût été tout! Mais les officiers de l'émir, à l'exemple de leur
+chef, rongeaient, dit l'_Itinéraire_, nos Brugeois jusqu'à la moelle.
+A chaque instant c'était quelque nouveau fonctionnaire demandant de
+l'argent sous quelque nouveau prétexte, et quand ils avaient eu chacun
+leur tour, arrivaient d'autres musulmans, sans aucun caractère public,
+qui se donnaient pour des officiers de l'émir, afin d'avoir part au
+butin. Tous regardaient les chrétiens comme des ennemis qu'il y aurait
+eu conscience à ne point dépouiller.
+
+«Maudite ville! ou plutôt maudite engeance!» s'écrie le jeune
+Brugeois. «Nous n'avions plus d'autre désir que d'en être bien loin,
+et nous hâtâmes de toutes nos forces le moment de notre départ.»
+
+
+
+
+V
+
+Le Nil.
+
+ L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de
+ bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Piété filiale de Jean
+ Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mamelucks préfèrent le
+ vin.--Beautés des rives du fleuve.--Navigation pénible.--Attaque
+ des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons gras.
+
+
+Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures
+avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et
+Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des
+ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un
+juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait
+servir de guide jusqu'au Caire. Quatre autres Mamelucks, à cheval,
+armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte.
+
+A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y
+prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour échapper aux Bédouins
+qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrêter,
+toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant
+presque toujours la côte formée d'une belle plage sablonneuse. Les
+Mamelucks portaient souvent avec inquiétude leurs regards vers la mer,
+car les pirates étaient autant à redouter que les Arabes.
+
+On arriva néanmoins sans accident à Rosette, où le chevalier loua une
+petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son
+escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'à
+Fua ou Foga (Fouah), admirant la beauté du fleuve dont les rives,
+ornées de bosquets dune verdure fraîche et brillante, et semées de
+nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la
+fertilité.
+
+Lorsque, après avoir visité Fouah, il rentre dans sa barque, une scène
+étrange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir
+les siens; les uns et les autres élèvent d'assourdissantes clameurs;
+ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se précipiter
+mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand déplaisir du Chevalier,
+la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la
+rive, ils se mettent aussitôt à ramer. La nuit régnait; l'interprète
+gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient où on les
+conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir.
+
+La lune se lève enfin, et, à sa clarté, ils distinguent un gros
+vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle l'atteint;
+les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils transportent sur ce
+bâtiment et contraignent nos voyageurs à y monter. Pour cette fois,
+ils se croyaient vendus et livrés. Quelle fut leur surprise, en
+arrivant à bord, d'y retrouver les négociants africains avec lesquels
+ils avaient fait route sur la caraque de Côme de Negri! Ceux-ci
+vinrent aussitôt au-devant du chevalier, et lisant sur le visage des
+Flamands l'inquiétude qui les agitait: «Ne craignez rien,» leur
+dirent-ils. «Ces mariniers n'en veulent ni à votre liberté, ni à vos
+richesses. Ils prétendent seulement vous conduire au Caire, au même
+prix qu'auraient reçu vos matelots; c'est un privilège qu'ils tiennent
+du Soudan.
+
+Malheureusement, le vaisseau était déjà tellement chargé que c'est à
+peine si nos voyageurs y trouvèrent place. Il fallait d'ailleurs se
+déranger pour le dernier d'entre les mécréants. Les deux Adorne se
+trouvèrent relégués, avec Lambert Van de Walle, dans un espace à peine
+suffisant pour une seule personne, et après avoir chevauché toute la
+nuit précédente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brûlant, la
+moitié de la journée, le chevalier brugeois ne pouvait encore goûter
+aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que
+de la gêne de la sienne. Il avait aperçu une chaloupe amarrée au
+vaisseau; résolu de s'y retirer, quoiqu'elle fût, comme on va le voir,
+en bien mauvais état, il fait un signe à Van de Walle. Tous deux se
+lèvent doucement, abandonnent la place à Anselme et descendent dans la
+chaloupe, où ils eurent de l'eau jusqu'à la ceinture.
+
+Ils n'en éprouvèrent pourtant aucun mauvais effet, non plus que de la
+quantité d'eau du Nil dont ils étanchèrent leur soif: l'_Itinéraire_
+en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau. «Un peu
+trouble,» y est-il dit, «comme celle du Tibre, dès qu'on la laisse
+reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est nutritive,
+digestive, si salubre qu'elle détruit tout vice intérieur.» Jean
+Adorne termine cet éloge par déclarer qu'il n'est pas de breuvage
+qu'il préfère.
+
+Ce n'était point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le
+navire: durant la nuit, ils s'emparèrent du vin de Malvoisie dont le
+chevalier s'était muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le
+désert. Nos voyageurs voulurent réclamer: «Quelle audace,» s'écrient
+en les menaçant ces larrons hypocrites, «d'oser transporter devant
+nous du vin, pour en boire!»
+
+Ces contrariétés étaient adoucies par les égards que témoignaient au
+sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il
+naviguait: les femmes surtout, avec la délicatesse de sentiments et la
+bonté compatissante propres à leur sexe, cherchaient à encourager et à
+consoler nos Flamands. Ils éprouvaient, du reste, un plaisir toujours
+nouveau à contempler les rives du fleuve, qui, à mesure qu'ils
+avançaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et
+plus considérables. Chacune avait un moulin servant à puiser l'eau du
+Nil pour l'irrigation des terres voisines, et mû par des boeufs dont
+la beauté égalait la grosseur.
+
+Le troisième jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il
+portait, tant il était chargé et délabré. Pour l'alléger, on fit, à
+plusieurs reprises, descendre les passagers à terre. Il leur fallut
+même suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds, à la manière
+des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et pleine de
+plantes épineuses, et sous un ciel brûlant. Plusieurs, pour échapper à
+ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles.
+
+Plus loin, le bâtiment fut attaqué par un parti d'Arabes: l'engagement
+fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint à les repousser.
+Qu'aurait-ce donc été si le chevalier les avait rencontrés, dans sa
+petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son
+salut dans un incident qu'il avait d'abord envisagé sous un jour bien
+différent.
+
+Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il
+arriva au Caire, appelé, dans son _Itinéraire_, la nouvelle Babylone.
+Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman
+du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en
+cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui
+l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge
+d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de
+les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate,
+dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu
+suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une
+amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une
+ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs.
+
+Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait
+accompagnés depuis Alexandrie et le juif Isaac en étaient si pleins,
+qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée de ses
+hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; mange-les!»
+
+Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les
+Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait
+à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il
+dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près.
+
+
+
+
+VI
+
+Le Caire.
+
+ Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dîner
+ maigre.--Visite à Naldarchos.--Ses inquiétudes au sujet des
+ progrès des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour
+ en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux,
+ ânes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--Éclairage. Le
+ palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore.
+
+
+Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de
+la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger
+et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une
+rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie d'or qui répondait
+au ducat et valait 25 médines d'argent[45].
+
+ [45] La monnaie de cuivre se prenait au poids.
+
+Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent
+pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé
+Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons
+offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey
+de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis
+particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que
+le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les
+renseignements qu'ils pouvaient désirer.
+
+Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20
+ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits
+qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes
+sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle,
+qu'il avait et qui conversait librement avec eux.
+
+Tout ce que les moeurs de ces chrétiens avaient, pour elle, d'étrange,
+la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent avoir du
+poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir à la
+gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de son
+mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec curiosité,
+ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût terminé:
+«Samphora!» s'écria-t-elle--c'était le nom d'une esclave qui parut
+aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;--puis elle
+s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, surtout aux
+amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une admiration
+naïves.
+
+Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des
+principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de
+secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils
+venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna
+minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur,
+laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en
+ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter
+les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du
+tribut; puis il congédia nos voyageurs.
+
+Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y
+hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des
+chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des
+insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent
+plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur
+parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans
+ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de
+la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures.
+
+Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq
+cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes,
+les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy
+voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population.
+«Il y a vingt ans,» répondit-il, «que je suis au service du Soudan, et
+pendant tout ce temps je n'ai cessé d'habiter cette ville; pourtant,
+il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers qui me sont
+tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il me faudrait
+demander le chemin. Quant à la population, tout ce que j'en sais,
+c'est que, l'été dernier, la peste enlevait, par jour, de vingt à
+vingt-deux mille personnes.»
+
+S'étant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil,
+c'est à peine si vers midi nos voyageurs avaient traversé le Caire
+dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutôt qu'ils ne
+marchaient, à côté du trucheman qui les accompagnait à cheval.
+
+La ville était presque aussi large que longue; pourtant, sa plus
+grande dimension était dans la direction du Nil, le long duquel elle
+est bâtie. Sur la rive de ce fleuve s'élevaient les plus belles
+maisons; mais c'était à l'intérieur surtout qu'elles étaient riches et
+ornées. Les murs étaient revêtus de marbre; les pavés offraient
+d'admirables mosaïques. Les salles basses n'étaient éclairées que par
+une ouverture circulaire dans la voûte, et l'on y trouvait des bains
+de marbre. Aux pièces supérieures, il y avait des fenêtres en saillie,
+garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est là
+que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les
+chaleurs de l'été. Les maisons les plus somptueuses avaient même des
+espèces de tours bâties en bois et terminées en terrasse, où l'on
+allait prendre le frais.
+
+La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs
+et ses portes. Deux d'entre eux rappelèrent à nos voyageurs le
+Châtelet et le Petit-Port de Paris.
+
+Les mosquées étaient fort nombreuses, ornées de marbre poli et
+accompagnées de hautes tours au sommet desquelles brillait le
+croissant.
+
+Six à sept mille chameaux étaient employés constamment à porter par
+toute la ville l'eau du Nil, enfermée dans des outres. Dans chaque
+quartier, on trouvait des ânes et des mulets, couverts de tapis et de
+belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient à
+califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des
+girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les
+rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose était ordinaire.
+
+La nuit, le Caire était éclairé par des lampes qui brûlaient devant
+les maisons des principaux habitants et les boutiques des
+apothicaires.
+
+Le château était bâti sur un rocher peu élevé. Renfermant le palais du
+Soudan, qui était magnifique à l'intérieur, et les quartiers des
+Mamelucks attachés particulièrement au service de ce souverain, il
+présentait l'aspect d'une petite ville.
+
+Après avoir vu tout ce que le Caire offrait de plus remarquable, le
+chevalier fit, avec ses compagnons, quelques excursions dans les
+environs. Ils allèrent d'abord visiter les ruines de Memphis, «en face
+du Caire, sur l'autre rive du Nil, vers le désert qui sépare l'Égypte
+de l'Afrique;» mais ce qui, entre ces restes de l'antiquité, attira le
+plus leur attention, ce furent «des monuments de forme pyramidale,
+parmi lesquels il y en a deux qui étonnent par leur hauteur, leur
+masse et la dimension des pierres employées à leur construction.» Il
+s'agit, on le comprend, des pyramides de Giseh et spécialement de
+celles de Chéops et de Chephrem, hautes, l'une de 428 pieds 8 pouces,
+l'autre de 398 pieds. On dit au sire de Corthuy que c'étaient là les
+greniers de Pharaon; mais il jugea, avec plus de raison, que les
+pyramides devaient avoir servi de tombeaux. Des vers latins qui y
+avaient été tracés, mais que le temps avait effacés en partie, le
+confirmèrent dans cette opinion.
+
+Le 14 août, nos Flamands, montés sur des ânes et accompagnés de leur
+trucheman, allèrent visiter un domaine du Soudan, nommé Matalea ou
+Matarieh, l'ancienne Héliopolis. «C'est,» porte notre manuscrit, «le
+lieu où Joseph se réfugia avec la Vierge sainte et Jésus, et dans
+l'endroit qu'ils ont habité croît le baume: il découle naturellement
+des feuilles d'un arbuste grêle et peu élevé.» Selon Breidenbach,
+c'était un endroit enchanteur, tout parfumé de l'odeur des bananiers
+et des fleurs, tout brillant de verdure et offrant à profusion les
+plus beaux fruits. Là s'élevait un palais magnifique, des fenêtres
+duquel on jouissait de la vue et des parfums de ces jardins délicieux.
+Ils renfermaient un sycomore, encore existant aujourd'hui, sous
+l'ombrage duquel la sainte famille se reposa, suivant la tradition;
+près de cet arbre vénérable est une fontaine à laquelle on donne une
+origine miraculeuse.
+
+Peu d'années après la visite que le sire de Corthuy et Breidenbach,
+son contemporain, firent à Matarieh, les bananiers périrent, le palais
+fut négligé, et quand Pierre Martyr le vit, il commençait à tomber en
+ruines. Aujourd'hui, l'ancienne Héliopolis est un mauvais village où
+l'on ne voit que des masures et des débris.
+
+Le chevalier se hâta de retourner au Caire, où il devait être témoin,
+le même jour, d'une fête bien remarquable qui allait être célébrée
+avec une pompe et une magnificence extraordinaires.
+
+
+
+
+VII
+
+Les Mamelucks.
+
+ Les Soudans.--Le Calife du Caire.--Caiet-Bey.--Insolence des
+ Mamelucks.--Leur caractère.--L'île de Rondah.--Le Mékias.--Portrait
+ du Soudan.--Son cortége.--Costume des Mamelucks.--Signes de
+ distinction parmi eux.--Gondole magnifique du Soudan.--Flottille
+ de 1,200 barques.--Génuflexions.--Collation.--Signal de couper
+ la digue.
+
+
+Le Soudan d'Égypte, que nous allons voir paraître, passait encore pour
+le plus grand des princes musulmans, quoique les progrès des Turcs
+rendissent, de jour en jour, cette prééminence plus douteuse. Il
+avait, selon notre manuscrit, de trente à quarante mille Mamelucks
+sous ses ordres. La Syrie lui obéissait comme l'Égypte et il
+entretenait toujours à Alep une puissante armée pour la défense de la
+première de ces provinces.
+
+«Il ne règne point,» est-il dit dans l'_Itinéraire_ du baron de
+Corthuy, «par droit de naissance, mais à la manière des empereurs, par
+élection et souvent par violence. Il est toujours pris parmi les
+Mamelucks: le plus puissant d'entre eux est choisi, ou s'empare du
+pouvoir. Ensuite il se fait reconnaître par le Calife, qui est comme
+le pape des musulmans.»
+
+En effet, lors de l'invasion des Mogols sous Dscingis-Khan et ses
+successeurs, les Mamelucks en avaient arrêté le torrent, et ils
+avaient accueilli un rejeton des Abassides qui porta au Caire l'ombre
+du califat.
+
+Le Soudan qui régnait à l'époque du voyage d'Adorne et que Breidenbach
+trouva encore sur le trône, s'appelait Caiet-Bey, surnommé, selon
+Macrisi, auteur arabe, al Malek, al Aschraf, al Mahmudi, al Daheri. Ce
+souverain avait été esclave de Barsé-Bey.
+
+Affranchi par le Soudan Malek-el-Daher, il fut choisi pour occuper la
+même place, l'an 872 de l'hégire (1467). Son règne dura près de trente
+ans. A sa mort, son autorité se trouva si bien affermie qu'il la
+laissa à son fils âgé seulement de 16 ans; mais bientôt celui-ci fut
+massacré, et le pouvoir passa de main en main, jusqu'à ce que Canso,
+l'un de ceux qui en furent successivement revêtus, ligué avec
+Schah-Ismaïl, souverain de la Perse, contre le sultan Sélim, ayant été
+vaincu près d'Alep, en 1516, l'Égypte devint une province de l'empire
+ottoman.
+
+L'_Itinéraire_ donne des détails curieux sur les Mamelucks au temps
+de leur puissance.
+
+«Il gouvernent tout à leur volonté. Les Maures leur obéissent en
+tremblant. Que de fois n'avons-nous pas vu cette soldatesque les
+accabler de coups en pleine rue, soit pour ne pas avoir salué avec
+assez de respect, soit pour d'autres motifs, et le plus souvent sans
+motif! Ni leurs biens, ni leurs femmes ou leurs filles, ne sont à
+l'abri de la convoitise des Mamelucks; ils séduisent facilement
+celles-ci, car ce sont en général des hommes de belle taille et de
+bonne mine. La plupart sont des renégats chrétiens, soit grecs, soit
+russes, soit scytes, albanais ou esclavons.
+
+«Leur adresse à cheval est admirable. Souvent, dans leur galop rapide,
+nous leur vîmes ramasser à terre leurs flèches. Jamais ils ne
+paraissent dans la campagne sans leurs arcs, leurs traits, leur épée,
+et aucun Maure ne peut se montrer avec de telles armes qu'avec leur
+congé.
+
+«A une vie privée molle et voluptueuse, ils savent unir, au besoin,
+une vie publique mâle et guerrière. Pour le surplus, ils ne songent
+qu'à pressurer les Maures et les étrangers. Leurs paroles et leurs
+manières sont douces et flatteuses; mais leurs actions n'y répondent
+guère. Tous reçoivent du Soudan une solde proportionnée à leur rang.»
+
+Tels étaient le monarque et les guerriers dont la présence devait
+ajouter à l'éclat de la fête que nous allons décrire.
+
+Dans une île du Nil, en face du Caire (l'île de Rondah), s'élevait un
+vaste édifice, semblable à un château, bâti en partie sur la rive du
+fleuve, en partie dans l'eau même qui la baigne. Là se voyait le
+_Mékias_ ou _Nilomètre_, qu'un voyageur moderne décrit comme une
+colonne octogone d'un seul bloc de marbre d'un blanc jaunâtre, avec un
+chapiteau doré d'ordre corinthien. Cette colonne est divisée en
+coudées d'Égypte, et elle est placée au milieu d'un puits ou bassin
+carré dont le fond est de niveau avec le lit du Nil. Elle se trouvait
+autrefois dans un temple de Sérapis; les musulmans la renfermèrent
+dans une mosquée aujourd'hui en ruines. Le puits dans lequel elle est
+maintenant est recouvert d'un dôme en bois chargé de peinture.
+L'édifice décrit dans notre _Itinéraire_ devait être une construction
+plus solide et plus imposante.
+
+Lorsque le Mékias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa
+crue, c'était l'usage que le Soudan ou son principal émir se rendit du
+palais sur la rive du fleuve pour présider à la cérémonie dont nos
+voyageurs furent témoins. Cette année le Soudan devait y assister en
+personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule.
+
+Elle affluait de la ville et des environs, à pied, à cheval, et dans
+une multitude de barques dont le Nil était couvert. Après quelques
+moments d'attente, on vit paraître Caiet-Bey et sa brillante escorte.
+Il s'avançait à cheval avec beaucoup de dignité. C'était un homme de
+haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trône
+depuis trois ans, il ne fût pas d'un âge très-avancé, une barbe
+blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang
+par ses qualités personnelles et courageux comme un lion.
+
+Ses émirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les suivait
+en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le frein et
+la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fierté brillait
+sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait à un
+triomphe.
+
+La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prêtait au cortége son
+éclat. Ce costume, en effet, était noble, imposant, magnifique.
+C'était principalement par la coiffure qu'il différait de celui des
+Maures. Elle consistait en un chapeau élevé et sans bords, d'une
+étoffe rouge à longs poils, autour duquel des bandelettes blanches
+étaient roulées en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge
+était remplacé pour les Mameluks attachés au service particulier du
+Soudan, par le vert et le noir.
+
+Chez le Soudan, son premier émir, le chef des truchemans et quelques
+autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons
+parlé, formées d'une étoffe fine et souple, étaient disposées de
+manière à présenter un certain nombre de plis onduleux, à peu près
+comme si elles avaient été passées autour de chaque doigt d'une main
+étendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang
+de celui qui en était orné. Le Soudan seul en pouvait porter sept.
+
+Quand il fut arrivé sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi
+que ses principaux émirs, et ils entrèrent dans une barque qui les
+attendait. Au milieu, on voyait un pavillon découvert, en bois
+admirablement sculpté et doré, dans lequel on avait étendu des tapis
+de soie, ornés de pierreries, pour servir de siéges à l'ancien esclave
+de Barsé-Bey, aux émirs et aux seigneurs étrangers qui pourraient
+l'accompagner. La voile était du plus beau drap d'or des Indes, les
+cordages d'une matière non moins précieuse, et curieusement
+travaillés, et tout le reste correspondait à cette magnificence.
+D'autres barques élégantes, avec des voiles de soie, circulaient à
+l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants,
+accompagnés de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100 à 1,200
+embarcations; plusieurs étaient pleines de musiciens qui faisaient
+retentir les rives des sons d'une musique barbare.
+
+Toute la petite flotte vogua vers l'édifice que nous avons décrit.
+Après qu'on eut constaté que le Nil avait atteint la hauteur requise,
+on fit les génuflexions prescrites[46]. «On s'inclina vers le fleuve
+en signe de reconnaissance,» dit l'_Itinéraire_. Ensuite le Soudan et
+ses principaux officiers firent la collation dans l'édifice, au bruit
+des instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et,
+accompagné de toutes les autres, il suivit un bras du Nil traversé par
+une digue. Arrivé à celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un
+mouchoir de toile très-fine et d'une blancheur éclatante, qu'il tenait
+à la main, il donna le signal de couper la digue.
+
+ [46] Sous la dynastie fatimite, le calife et le vizir faisaient
+ chacun la prière et les génuflexions. (_Relations de l'Égypte_,
+ par Abdallatif. Paris, 1810, aux notes.)
+
+C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats
+romains donnaient le signal du départ, ainsi que le représente une
+belle mosaïque que nous avons vue à Lyon; mais ici la barrière
+s'ouvrait à un fleuve dont les eaux allaient fertiliser l'Égypte.
+Comme l'Usong de Haller[47], le chevalier flamand dut trouver quelque
+chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au pays la
+fécondité.
+
+ [47] Usong, 1{stes} Buch, 31. «Usong selbst fand etwas prägtiges in
+ dem Befehle den ein Mensch gab das ein Reich fruchtbar werden
+ sollte.»
+
+La cérémonie terminée, Caiet-Bey remonta à cheval et retourna en pompe
+au palais, au milieu des acclamations du peuple.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+La Caravane.
+
+ Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station de
+ Birket-el-Hadji.--Le mont Goubbé.--La mer Rouge.--Bateaux de
+ bambou.--La fontaine de Moïse.--Campement de l'émir d'El Tor.--Les
+ voyageurs se joignent à son cortége.--Les Bédouins.--Proclamations de
+ l'émir.--Image vénérée par les musulmans.
+
+
+Au Sinaï maintenant! La visite de ce mont fameux devait précéder celle
+du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment
+d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question
+de vie et de mort: c'était le choix d'un guide. Fort heureusement pour
+nos voyageurs, quelques infidélités commises, dans l'achat de leurs
+provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu pour
+cet emploi, obligèrent à le congédier. Il savait trop peu d'italien et
+nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent facilement
+s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi les eussent
+exposés à périr misérablement dans le désert.
+
+La Providence leur envoya à sa place précisément l'homme qu'il leur
+fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sinaï,
+qui avait auprès de lui son frère en qualité de procurateur du
+monastère. C'était un Grec de Candie, appelé Lucas, mais qui, en
+entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui
+donnaient familièrement celui de _Logo_. Il parlait l'italien et
+l'arabe, et s'exprimait même dans cette dernière langue avec une
+facilité et une éloquence qui, jointes à son adresse et à sa prudence,
+devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite à
+travers mille dangers. C'était de plus un homme fidèle, intègre,
+expérimenté et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le
+prieur le céda à notre chevalier pour le conduire, moyennant une
+rétribution convenue, au mont Sinaï et de là à Jérusalem.
+
+Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 août avec sa suite ordinaire,
+Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargés de bagages et de
+provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui
+n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres étaient destinés non-seulement
+à leur usage, mais à être distribués aux Arabes qu'on rencontrerait,
+afin de les contenter et de prévenir ainsi leurs embûches.
+
+Une semaine de repos avait fait oublier à nos voyageurs les fatigues
+qu'ils avaient endurées; mais nul, parmi eux, ne montrait plus
+d'ardeur et de curiosité que le Chevalier. Le 16, on remplit les
+outres à Birché[48]. A quelques milles de là, des Arabes à pied et à
+cheval entourèrent Anselme et sa petite troupe, demandant des séraphs
+d'or; pourtant, ils se contentèrent d'une assez modique rançon.
+
+ [48] Birket-el-Hadji, première station de la caravane de la
+ Mecque, selon Burckardt.
+
+Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine
+sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la
+lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne
+appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé
+d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les
+moucres[49] n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à
+des Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas.
+
+ [49] Conducteurs de chameaux.
+
+Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de
+l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis
+qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir
+côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants
+d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'_Itinéraire_, «elle peut
+avoir en cet endroit cinq milles de largeur.»
+
+Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits
+vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait
+aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La
+charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au
+moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. Les voiles
+étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui
+naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une
+cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de
+Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour
+voiles.
+
+Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois
+citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les
+chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un
+chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en
+retour, lui payaient un _gaphirage_[50] ou tribut. Il le fixait à sa
+fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier.
+
+ [50] Caffar.
+
+Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans
+l'Écriture _Mara_: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit
+les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua[51]. Nos
+voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre
+à profit pour rendre leur route plus sûre.
+
+ [51] _Exode_, cap. X, v. 23, 24, 25.
+
+Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait
+plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé
+gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève
+le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui
+terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour
+prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.
+
+Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant
+la tente de ce chef. En un instant tout s'agite et bientôt la caravane
+est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes environnait
+l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans de belles
+litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en temps des
+musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des fifres,
+des clairons et d'autres instruments.
+
+A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite
+s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla
+dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son
+cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là?» lui
+demanda-t-il.--«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le
+guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que
+sincère.
+
+Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu
+s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens
+de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le
+Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne
+l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux
+disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos
+voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient
+des preuves nombreuses de mauvais vouloir.
+
+On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une
+plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine
+qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert
+les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement à
+minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable couvertes
+d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on fit halte
+dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là, l'émir fit à cheval
+le tour du camp. On portait devant lui des lanternes allumées, au bout
+de longs bâtons, et un héraut qui le précédait annonçait, à haute
+voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son territoire, punirait
+quiconque se rendrait coupable de quelque crime.
+
+Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes
+allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image,
+grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal
+ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans
+ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette
+figure ainsi environnée de leurs hommages.
+
+Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et
+ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de
+l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent
+insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la
+caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit,
+le chemin qui devait les conduire à leur destination.
+
+
+
+
+II
+
+Le mont Sinaï.
+
+ Délicieuse vallée.--Les Gerboas.--Opinion des Arabes
+ sur la manière de tuer le gibier.--Montagne écroulée.--Inscriptions
+ latines.--Montée périlleuse.--Adorne sauvé par son fils.--Monastère
+ de la Transfiguration.--Église.--Châsse de sainte Catherine.--Chapelle
+ latine.--Puits de Moïse.--Jardins des religieux.--Monts de Moïse
+ et de Sainte-Catherine.--Roche remarquable.--Traité entre les
+ Caloyers et les Arabes.--Exigences de ceux-ci.--Souvenir de Laurendio.
+
+
+Après une marche longue et pénible à travers des sables brûlants, le
+sire de Corthuy se trouva avec délice dans une charmante vallée semée
+de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir
+des lièvres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes
+de derrière fort longues. Hasselquist[52] et Clarke[53] décrivent cet
+animal qu'ils appellent _Gerboa_. Le second de ces auteurs admire la
+hauteur des sauts d'un si petit quadrupède et la faculté qu'il a de
+changer de direction quand il est en l'air. Les Arabes qui
+accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le mangèrent
+cru. Ils étaient plus difficiles sur la manière de tuer un animal,
+pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprêter. Un jour, avec le bâton
+qu'ils portent d'ordinaire à la main, et quelquefois derrière le cou
+pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix; il la
+remit à un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou à l'oiseau.
+A cette vue, les Arabes jetèrent un cri d'horreur, et dès ce moment
+ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni oiseau
+d'aucune espèce: ils prétendaient qu'on n'ôtât la vie d'un animal
+qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de midi.
+
+ [52] Voyage dans le Levant.
+
+ [53] Voyage en Russie, en Tartarie et en Turquie.
+
+Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir près d'une montagne qui
+s'était écroulée et avait jonché le sol de masses gigantesques de
+rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperçurent des caractères
+qu'on y avait tracés. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en
+latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrétienté! A leur
+tour ils gravèrent leurs noms sur cette pierre.
+
+Non loin de là, des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers,
+arrosaient un agréable bosquet de dattiers. C'est l'endroit décrit
+dans ce passage de l'Écriture: «_Venerunt in Elim filii Israel, ubi_
+_erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palmæ_.[54]»
+
+ [54] _Exod._, cap. XV, v. 27.
+
+Après avoir traversé ensuite d'arides solitudes, le Chevalier
+atteignit, le 24, des rochers escarpés qu'il fallait gravir pour
+arriver au couvent. La distance était de huit à dix milles, le chemin
+étroit, glissant et bordé de précipices. C'est probablement le même
+que suivit M. de Géramb[55]. Tous les voyageurs mirent pied à terre, à
+l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une
+grave indisposition, demeura étendu dans une grande corbeille portée
+par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un oeil
+inquiet tantôt les profondeurs qui bordaient la route, tantôt les
+mouvements de l'animal auquel un dépôt si précieux était confié. Tout
+à coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri d'effroi, et
+accourant en même temps que Gausin, il a le bonheur d'empêcher son
+père de rouler dans l'abîme.
+
+ [55] T. III, p. 180.
+
+Enfin, après une pénible montée, nos voyageurs aperçurent au pied du
+mont Sinaï, dans une petite plaine environnée de trois côtés de
+montagnes très-élevées, une enceinte carrée de hautes et fortes
+murailles; ils y pénétrèrent par trois portes de fer, laissant dehors
+les Arabes qui les accompagnaient, et furent surpris de voir une sorte
+de petite ville: c'était le célèbre monastère de la Transfiguration.
+
+Aujourd'hui, l'on y entre par une lucarne élevée de quarante pieds au
+moins au-dessus du sol, au moyen d'une corde attachée à une poulie.
+La porte est murée et ne s'ouvre que pour le patriarche de
+Constantinople[56].
+
+ [56] _Voyez_ de Géramb, p. 190, 191.
+
+Au milieu de l'enceinte s'élève l'église bâtie en marbre et couverte
+de plomb. Elle est divisée en trois nefs par deux rangs de colonnes.
+Le sire de Corthuy admira le poli et le travail du marbre dont elles
+sont formées et l'éclat des lampes qui éclairaient l'intérieur de
+l'église. De sa partie occidentale, on le fit descendre par des degrés
+de marbre dans un lieu voisin du choeur, où les restes de sainte
+Catherine, transportés là, du haut de la montagne sur laquelle ils
+furent trouvés, reposaient dans une tombe de marbre blanc. Les
+gardiens lui montrèrent ces saints ossements avec une grande
+solennité.
+
+A peu de distance de ce sanctuaire, on lui indiqua la place où, lui
+dit on, Moïse vit le buisson ardent.
+
+Il y avait encore dans le monastère deux chapelles grecques et une
+pour les Latins. Sur l'autel de celle-ci était ouvert le missel
+romain; mais le père de Géramb nous apprend que les catholiques en ont
+été dépouillés il y a un siècle et demi.
+
+Suivant l'_Itinéraire_, on montrait dans le monastère la fontaine que
+Moïse fit jaillir d'un rocher en le frappant de sa baguette: il semble
+pourtant qu'il s'agissait plutôt du puits auprès duquel Moïse
+rencontra les filles de Jéthro.
+
+Autour du couvent, ce ne sont que rochers arides et déserts;
+cependant, à force de patience et d'industrie, les frères avaient
+créé dans des vallons où se trouvaient des fontaines, quatre ou cinq
+jardins qui produisaient toutes sortes de fruits.
+
+«Les montagnes qui entourent le couvent forment quatre chaînes qui
+s'étendent au loin,» dit Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père.
+«Je pense que toutes font partie du Sinaï; mais parmi ces montagnes,
+il y en a deux qui l'emportent en sainteté et en célébrité: ce sont le
+mont de Moïse et celui de Sainte-Catherine. Le premier est peu éloigné
+du couvent; on y monte par un bel escalier de marbre.» Cet escalier
+doit avoir été en grande partie détruit, puisque, suivant la relation
+du trappiste voyageur, la montée ne se compose, pour ainsi dire, que
+de quartiers de porphyre feuilleté et de fragments de roche aigus. A
+moitié chemin est une chapelle qui rappelle le séjour du prophète Élie
+sur la sainte montagne. On voit au sommet les ruines de deux églises
+et une mosquée. Près de là on montre l'ouverture de rocher où Dieu fit
+placer Moïse[57].
+
+ [57] De Géramb, t. III, p. 207 et suiv.
+
+Le mont de Sainte-Catherine, selon l'_Itinéraire_, est à peu près deux
+fois plus élevé que celui de Moïse. Sa hauteur est de 8,452 pieds
+au-dessus du niveau de la mer Rouge. On y voit un rocher sur lequel
+est empreint, dit-on, le corps de la sainte qui y reposa pendant
+plusieurs siècles[58].
+
+ [58] _Ibid._ p. 215.
+
+En s'avançant entre les montagnes, nos Flamands trouvèrent, au milieu
+d'une plaine, une roche énorme que les fils d'Israël traînaient après
+eux quand ils traversèrent le désert, sous la conduite de Moïse, et
+d'où jaillissaient douze fontaines. «On en voit encore,» porte notre
+manuscrit, «les marques et pour ainsi dire les cicatrices.» En effet,
+ce bloc de granit, suivant un voyageur philosophe, laisse voir à sa
+surface verticale une rigole d'environ dix pouces de largeur sur trois
+pouces et demi de profondeur, traversée par dix ou douze stries ou
+découpures de dix ponces environ de profondeur, qu'a formées le séjour
+de l'eau. Ce sont bien là les cicatrices remarquées par Jean Adorne.
+
+Il y avait dans le monastère, lorsqu'il le visita avec son père,
+environ quarante-quatre moines du rite grec, appelés _Caloyers_. Entre
+ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de traité.
+Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de
+pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mêmes et le
+protéger contre leurs compatriotes. Ces pains étaient distribués par
+une fenêtre élevée et munie de barreaux de fer; mais les chefs étaient
+admis entre la première et la seconde porte, et recevaient
+non-seulement du pain, mais différents mets.
+
+Tandis que le sire de Corthuy était au monastère, une guerre sanglante
+et acharnée régnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient
+succombé, et ils étaient tombés dans une complète anarchie. On les vit
+bientôt accourir en foule, tous se prétendant en droit d'exiger un
+tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considérables,
+tantôt par des présents, tantôt par des discours où Laurendio déploya,
+avec le plus heureux succès, son éloquence insinuante.
+
+Au bout de huit jours passés au couvent, Anselme Adorne ordonna à ses
+moucres de se préparer à prendre le chemin de Gazara. Cette annonce
+souleva de leur part de vives objections. Ils avaient remarqué, sur le
+sable, les traces récentes du pas d'une troupe de 20 Bédouins: ils
+pressèrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus favorable et de
+différer son départ; mais Anselme, mettant sa confiance en Dieu et
+invoquant le secours de la sainte qu'on révère en ces lieux, n'eut
+point égard à ces remontrances. Son fils, avant de quitter les frères
+Caloyers, en obtint du papier pour continuer son journal. Laurendio y
+écrivit en italien quelques lignes qui montraient combien il était
+versé dans cette langue, et que Jean Adorne conserva comme un précieux
+souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons eurent de si
+vives obligations.
+
+
+
+
+III
+
+Les Arabes.
+
+ Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La précaution
+ singulière.--Prétentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils
+ attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site
+ de Berseber.--La terre sainte.--Sa fertilité.--Mauvais
+ gîte.--Hébron.--Départ de Laurendio.--Jérusalem.--Les
+ croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse.
+
+
+Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était
+grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara:
+c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus
+insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les
+avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors
+infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était
+des bandelettes de toile qui enveloppaient leurs jambes. Pour se
+mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa
+compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était
+entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi
+que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux
+que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une
+singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien
+propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât,
+il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et
+les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits
+contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans
+les montagnes, de venir visiter la petite caravane.
+
+«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous
+appelons, nous sommes des vôtres.»
+
+La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule
+préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter
+avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des
+prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ.
+
+Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs.
+C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de
+partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par
+les exigences des Arabes du désert.
+
+Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que
+nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions
+en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux
+formaient un cercle qui les environnait.
+
+Ce fut huit jours après son départ du monastère, que le sire de
+Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était occupé
+à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de lances et
+d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des voyageurs, ils
+s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine d'Arabes dont
+on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il fallait
+nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui ne
+présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à nos
+Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes.
+
+On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux,
+armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe,
+tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des
+assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands
+cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge.
+Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe
+blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que,
+gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le
+protecteur de nos Flamands.
+
+Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le
+Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa
+bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte,
+sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait
+tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap,
+tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous
+l'extérieur le plus humble et le plus pacifique.
+
+Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur _Itinéraire_ appelle aussi
+Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait quelques
+belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles. Dans le
+lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui il fut
+heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout divin.
+
+Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé
+par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers
+ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques,
+ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de
+fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé
+Berseber[59], premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la
+Terre Sainte.
+
+ [59] Bersabée.
+
+«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur.
+En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord
+au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident,
+depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40
+milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte,
+la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit
+spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la
+culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien
+d'autres.»
+
+Ce passage, que nous empruntons à notre manuscrit, n'est pas le seul
+où la fertilité de la Terre Sainte y soit vantée. M. de Géramb ne la
+retrouve que «dans les endroits déblayés de ronces et de pierres et
+soumis à quelque culture.» Il semble donc y avoir, dans l'état de la
+contrée, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique par
+les guerres, les dévastations, le despotisme, misérable partage de
+cette terre autrefois bénie.
+
+A Bersabée, le sire de Corthuy fut logé, pour la nuit, dans un grand
+édifice carré, muni d'épaisses murailles. Ce bâtiment avait bonne
+apparence et ressemblait à un château; mais il était nu à l'intérieur:
+ses murs tombaient en ruine; ses salles étaient pleines de serpents et
+d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils,
+dans une galerie ouverte, attenante à l'édifice; mais ils ne purent
+fermer l'oeil: à chaque instant les habitants du bourg inventaient
+quelque nouvelle méchanceté pour troubler leur repos.
+
+Le jour suivant, nos voyageurs virent Hébron, «ville assez
+considérable, ornée de belles maisons de marbre et dont le site est
+ravissant: ce ne sont à l'entour que collines fertiles et riantes,
+entrecoupées de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt à
+faire de ce lieu l'un des plus agréables du monde.»
+
+N'étant plus qu'à peu de distance de Jérusalem, le Chevalier renvoya
+ses Arabes et leurs chameaux et se sépara de Laurendio. Cette suite,
+qui devenait superflue, fut remplacée par un Maure entièrement
+étranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnête et droit,
+dont Anselme n'eut qu'à se louer.
+
+Ce fut pourtant avec un sentiment pénible que notre voyageur vit
+s'éloigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'_Itinéraire_ rend ce
+témoignage: «Si nous échappâmes aux périls multipliés de notre route,
+c'est à frère Laurendio que nous le devons.»
+
+Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'élever et, au
+milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin décrit par M. de Chateaubriand
+dans _les Martyrs_; leurs yeux y cherchaient avidement et y aperçurent
+enfin cet amas vénéré de masures et de ruines: Jérusalem!
+
+A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pensée! Les rois, le
+temple, les prophètes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis
+c'est Titus et ses légions vengeresses; puis devant l'instrument du
+supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlève la ville sainte.
+Rattachée quelque temps de nouveau à l'empire d'Orient, elle est
+reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils
+s'étaient rendus maîtres, s'étendent dans la Syrie et la Palestine.
+Effrayés des progrès de ces nouveaux conquérants, l'empereur grec
+Michel Ducas et, après lui, Alexis Comnène, appellent le secours de
+l'Occident. La croisade est prêchée et la foule émue s'écrie: _Diex le
+volt!_
+
+La multitude qui marche en désordre sous la bannière de Pierre
+l'Hermite ou d'autres chefs, périt par milliers en Hongrie, en
+Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une armée plus aguerrie eut
+franchi le Bosphore, ces croisés, comme les soldats de Germanicus,
+trouvèrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers.
+
+Cette armée renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus
+illustre. Nicée est enlevée aux Seljoncides. Baudouin, frère de
+Godefroy de Bouillon, fonde à Édesse une principauté qui devient le
+boulevard des chrétiens; ils surprennent Antioche, ils assiégent
+Jérusalem, dont le Soudan d'Égypte venait de s'emparer. Lethalde et
+Englebert de Tournay s'élancent les premiers dans la cité sainte.
+Godefroy, proclamé roi, garde 300 chevaliers pour la défense d'une
+conquête qui avait coûté un million d'hommes à l'Occident (1098).
+
+Au bout de moins d'un demi-siècle, une nouvelle puissance musulmane
+menace les chrétiens amollis et divisés. Zengui, chef curde qui
+prenait le titre d'Atta-Beck, (père des rois), s'empare d'Édesse;
+Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des généraux de
+celui-ci, remporte, en 1187, une victoire décisive, fait prisonnier
+Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolémaïs et
+plusieurs autres villes de la terre sainte; Jérusalem même tombe en
+son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'équivoque apparition de
+l'empereur Frédéric II, les chrétiens qui voulaient rendre hommage au
+tombeau sacré n'entrèrent plus dans la capitale de la Judée qu'en
+pèlerins, comme nos voyageurs.
+
+Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses
+périlleuses. Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments qui les
+agitaient: ils l'ont été par un voyageur moderne[60] qui en était
+également pénétré, et, avant lui, dans les vers admirables où le Tasse
+dépeint les guerriers chrétiens apercevant la cité sainte, se la
+montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se
+prosternant dans la poussière avec des sanglots et des larmes.
+
+ [60] Le père de Géramb.
+
+
+
+
+IV
+
+Jérusalem.
+
+ Monastère de Sion.--La peste.--Le temple de Salomon.--La mosquée
+ d'Omar, vue du mont des Oliviers.--L'église du Saint-Sépulcre.--Les
+ gardiens du saint tombeau.--Fête de l'Exaltation de la
+ Croix.--Office de diverses sectes.--Le jardin des Olives.--La vallée
+ de Josaphat.--Les grottes de Saint-Saba.--Les montagnes de
+ Judée.--Jérico.--Le Jourdain.--La mer Morte.
+
+
+En arrivant dans le monastère de Sion où il venait loger, le Chevalier
+apprit que peu de jours auparavant, il était mort de la peste, soit en
+cet endroit, soit à Ramla et à Jaffa, non moins de 49 pèlerins, et,
+parmi eux, les compagnons de voyage dont il s'était séparé à Rome.
+
+A la douleur que lui causa cette triste nouvelle se joignait une
+appréhension trop naturelle: il fallait passer une partie du jour et
+reposer la nuit dans les lieux mêmes où la contagion venait de frapper
+une partie de ces victimes; l'air y était, pour ainsi dire, encore
+imprégné de leur haleine et comme mêlé à leur dernier soupir. Ces
+remarques, Anselme Adorne les faisait sans doute; mais elles ne
+changeaient point ses résolutions. Rien n'était plus loin de sa pensée
+que de quitter Jérusalem avant d'avoir vu les nombreux objets que
+cette ville et ses environs offraient à sa dévotion et à sa curiosité.
+
+Parmi eux, il faut compter les vestiges du temple de Salomon, sur le
+mont Moriah: c'étaient «des murs gigantesques, indiquant parfaitement
+par leur disposition celle du saint édifice.» Ils étaient alors mieux
+conservés qu'aujourd'hui, car le sultan Soliman paraît avoir employé,
+en 1534, une partie de ces débris à la construction des murailles de
+Jérusalem.
+
+Sur l'emplacement de l'ancien temple, Omar fit élever la principale
+mosquée. Convertie en église par les croisés, elle fut rendue à sa
+première destination par Saladin. Un ancien voyageur, Mandeville,
+l'appelle pourtant encore _le temple du Seigneur_. L'oeuvre du
+lieutenant de Mahomet semblait ainsi se confondre, dans les esprits,
+avec celle du fils de David et participer à la vénération due à un tel
+souvenir.
+
+C'est, suivant un voyageur moderne, un assemblage de plusieurs
+mosquées et chapelles qui s'élèvent au milieu d'une vaste enceinte;
+mais, parmi ces constructions, la plus remarquable est un bâtiment
+octogone, surmonté d'un dôme et renfermant une roche à laquelle se
+rapportent diverses traditions.
+
+Nos voyageurs ne pouvaient essayer de pénétrer dans ces lieux
+consacrés au culte musulman; ils durent se contenter d'une vue
+lointaine et furtive. En face du mont Moriah s'élève le mont des
+Oliviers, consacré par d'autres souvenirs. De là, l'oeil embrasse
+toute la ville de Jérusalem; les vestiges aussi bien que l'emplacement
+de l'ancien temple forment le premier plan de ce tableau imposant. Le
+sire de Corthuy et ses compagnons, gravissant la sainte montagne aux
+approches de la nuit, vers l'heure où les musulmans s'assemblent pour
+la prière, découvrirent de là l'intérieur de la mosquée d'Omar, à la
+lueur d'une infinité de lampes qui l'éclairaient.
+
+Nous étant proposé de raconter les aventures du voyageur brugeois
+plutôt que de décrire, en détail, tout ce qu'il a vu, nous devons
+renoncer à énumérer tous les lieux consacrés qu'il visita. Nous
+croyons rendre meilleur service au lecteur en le renvoyant à l'ouvrage
+de Mgr. Mislin sur _les Saints Lieux_, où ce sujet est traité avec
+l'étendue qu'il réclame et que nous regrettons de ne pouvoir lui
+donner. On pense bien qu'Anselme et son fils étaient impatients,
+surtout, de contempler l'église, célèbre dans toute la chrétienté, qui
+était, pour leur famille, l'objet d'une vénération si particulière.
+Voici l'idée qu'en donne leur relation.
+
+«Sous le nom d'église du Saint-Sépulcre, on comprend deux églises
+réunies sous un même toit. Celle du Saint-Sépulcre, proprement dite,
+est vaste et de forme ronde. L'autre, celle du Golgotha, qui sert de
+choeur à la première, est oblongue et un peu plus basse.»
+
+«Ce temple, qui renferme plusieurs lieux sanctifiés par la passion du
+Seigneur, est magnifiquement orné, à l'intérieur, de colonnes de
+marbre; il a deux tours: l'une, à l'occident, bâtie en briques, est
+carrée et fort haute; l'autre est ronde, large et peu élevée: celle-ci
+est couverte en plomb.»
+
+«Au milieu de la seconde église est l'endroit où le corps de Jésus fut
+déposé, lavé et enduit de parfums.» (La pierre de l'onction.) «Près de
+là s'élève le Calvaire où l'on monte par deux escaliers.»
+
+«Au centre de la première église est un petit édifice quadrangulaire,
+mais plus long que large: c'est le lieu de la sépulture de notre
+Seigneur. La tour ronde (coupole) s'élève précisément au dessus.»
+
+En comparant les descriptions des lieux saints que présentent divers
+récits de voyages faits au moyen âge, nous trouvons entre elles
+beaucoup de ressemblance; il semblerait même qu'elles eussent un type
+commun dans quelque ouvrage usuel qui passait de main en main. On ne
+doit guère s'attendre à y rencontrer l'expression vive, et pour ainsi
+dire passionnée, de l'émotion que tout chrétien, et même tout homme
+qui pense, éprouve à la vue de cette tombe, point de départ d'une ère
+nouvelle de régénération morale et de civilisation plus humaine et
+plus pure que l'ancienne; mais alors la foi avait un empire si peu
+contesté, la religion tenait tant de place dans tous les actes de la
+vie, qu'on ne songeait pas même à rendre des sentiments si bien
+compris de chacun.
+
+L'entrée de l'église du Saint-Sépulcre n'était point libre; il
+fallait, pour y pénétrer, obtenir la permission du trucheman du Soudan
+et payer un tribut d'environ 5 ducats par tête. Aujourd'hui, cette
+permission s'accorde avec moins de difficulté. Après de si grands
+changements dans la situation politique de l'Orient, malgré la
+décadence de la puissance musulmane et l'ascendant de l'Europe, les
+infidèles sont pourtant encore les gardiens de la tombe du Christ. Ne
+semblerait-il pas que cette main cachée, qui, au témoignage d'Ammien
+Marcelin, repoussa la tentative de Julien pour rebâtir le temple des
+Juifs, ait aussi tantôt déjoué, tantôt paralysé les efforts des
+chrétiens pour ressaisir le principal monument de leur foi? Peut-être
+le fallait-il ainsi, pour laisser au saint tombeau la majesté de la
+distance et le mettre à l'abri d'outrages que lui épargnent ses
+barbares geôliers.
+
+L'église du Saint-Sépulcre, néanmoins, s'ouvrait à tous les chrétiens
+lors de certaines fêtes solennelles. Le sire de Corthuy se trouvait à
+Jérusalem quand on célébrait celle de l'Exaltation de la Croix. Il fut
+témoin, pendant la nuit, des offices des diverses sectes chrétiennes,
+à chacune desquelles un emplacement déterminé est assigné dans
+l'église du Saint-Sépulcre. «Il y avait des Grecs, tant Caloyers que
+prêtres séculiers: c'était dans le choeur qu'ils célébraient le
+service divin. Il y avait des Indiens ou Abyssins, des Jacobites, des
+Arméniens, des Géorgiens, des Syriens, des Nestoriens, enfin des
+Latins, parmi lesquels on comprend les Maronites depuis qu'ils sont
+rentrés dans le sein de l'Église romaine.»
+
+Ce passage et un autre que nous citerons, peuvent servir à éclaircir
+la controverse qui s'est élevée au sujet de ces chrétiens, disciples,
+selon les uns, d'un _Maron_ qui suivait l'erreur des Monothélites,
+tandis que d'autres soutiennent qu'ils n'ont jamais cessé de
+professer la religion catholique[61].
+
+ [61] Voyez Bergeron, _Histoire des Tartans_, le P. de Géramb et
+ _les Saints Lieux_ de Mgr Mislin.
+
+A propos de ces diverses sectes, notre manuscrit entre dans quelques
+détails au sujet des peuples qu'on vient de nommer: «Les chrétiens
+syriens,» y est-il dit «forment le gros de la population de la terre
+sainte. Ils sont, pour la plupart, doubles et sans foi comme les
+Grecs; ils enferment leurs femmes comme les musulmans; ils célèbrent
+solennellement l'office divin le samedi et mangent, ce jour-là, de la
+viande, comme les Juifs. Quant aux Géorgiens, ce sont des hommes
+belliqueux et intrépides; leur valeur les a rendus redoutables aux
+Sarrasins: entre les Géorgiens et les Arméniens règne une haine
+implacable.»
+
+Nos voyageurs ne purent apercevoir qu'à travers une fenêtre le lieu de
+la sépulture des rois de Jérusalem, dont les musulmans ont fait une
+mosquée.
+
+Le mont des Oliviers, d'où le sire de Corthuy et ses compagnons
+avaient aperçu l'intérieur de la mosquée d'Omar, les attirait de
+nouveau à des titres plus puissants. On y contemple encore les
+oliviers sous lesquels le Seigneur vint prier avec ses disciples.
+Cette montagne, la plus haute des environs, est séparée du mont Moriah
+par la triste vallée de Josaphat. «Là,» porte notre manuscrit,
+«_coulait autrefois_ le torrent de Cédron.» S'il s'exprime ainsi,
+c'est que ce torrent est à sec. Dans cette vallée, nos Flamands
+virent «un fort belle tour de marbre, peu élevée, qu'Absalon fit
+construire pour sa sépulture.» Après avoir fait mention du champ du
+pottier, sur le penchant de la sainte montagne, l'_Itinéraire_ ajoute:
+
+«A deux jets de baliste, est la caverne du Lion, dans laquelle furent
+ensevelis dix mille martyrs, morts pour le nom de Jésus-Christ, au
+temps de Chosroës, roi de Perse. Près de là ont été creusées, dans le
+rocher, plusieurs grottes destinées à servir de retraites ou
+d'oratoires; l'aspect de ces lieux est aussi agréable que propre à
+exciter un saint recueillement[62].»
+
+ [62] Il s'agit du site montagneux où est situé le monastère de
+ Saint-Saba.
+
+Le sire de Corthuy et ses compagnons allèrent visiter, à quatre milles
+de Jérusalem, la petite ville de Bethléem, dont ils trouvèrent le site
+non moins admirable que celui d'Hébron. «Elle est entourée de vallées
+profondes, fertiles et délicieuses, qui lui font des fortifications
+naturelles et la rendent un des lieux les plus délicieux de la terre.»
+
+«A l'endroit où naquit le Sauveur, a été bâtie une belle et vaste
+église, consacrée à la Vierge, et bien faite pour animer la piété des
+fidèles. Cette église est couverte en plomb et richement ornée de
+marbres et de mosaïques qui figurent la généalogie du Christ. De
+chaque côté de l'église, on voit des colonnes de marbre poli que
+quatre hommes peuvent à peine embrasser. Le pavé est formé de marbre
+resplendissant. Nulle part en Terre Sainte nous ne vîmes d'église plus
+riche ou d'une architecture plus élégante; il est fâcheux, seulement,
+que ses tours et ses murailles soient un peu délabrées.»
+
+Ainsi s'exprime Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père. Le
+délabrement qui commençait à se faire apercevoir alors, paraît,
+d'après des relations plus modernes, avoir fait depuis de grands
+progrès.
+
+En revenant de Bethléem, nos voyageurs parcoururent les montagnes de
+Judée, qu'on rencontre à cinq milles de Jérusalem. Ils virent Béthanie
+à quinze stades de cette ville, au pied de la montagne des Oliviers;
+le mont de la Quarantaine; Jérico dont il ne restait plus qu'un petit
+édifice, probablement le château du gouverneur, tour carrée,
+aujourd'hui tombant en ruine; enfin le Jourdain qui coule à moins d'un
+mille de là. «En cet endroit, il n'est ni large ni profond, et son
+fond est limoneux. Il nourrit d'excellents poissons; son eau est douce
+et agréable.» Monument des vengeances divines, la mer Morte appelait à
+son tour leur attention. Après ces diverses excursions, il ne restait
+plus au Chevalier qu'à faire ses préparatifs de départ. Bientôt le
+premier but d'un voyage si long et si périlleux, l'objet de tant de
+voeux formés dès sa jeunesse, Jérusalem, ne devait plus être pour lui
+qu'un souvenir.
+
+
+
+
+V
+
+L'émir Fakhr-Eddin.
+
+ Le guide Hélie et le muletier Abas.--Ramla.--Tumulte.--Les
+ corsaires.--L'émir généreux.--Interrogatoire.--Sage réponse du
+ sire de Corthuy.--Nazareth.--La foire de Jefferkin.--Ce qu'on y
+ vendait.--Les sauvages de Bruges.--La mer de Galilée.--Saphet et
+ les Templiers.--Le puits de la Samaritaine.--Caverne de
+ Mouchic.--Hospitalité des Turcomans.--Tombeaux antiques de
+ Sibiate.--Arrivée à Damas.
+
+
+Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jérusalem pour se
+rendre à Damas et de là à Beyrouth. Quoique la route directe de Damas
+ne passât point par Ramla, et malgré les ravages que la peste venait
+d'y exercer, il voulut voir cette ville où l'on attendait d'ailleurs
+une caravane à laquelle il comptait se joindre.
+
+Deux moines qui allaient à Damas voyageaient dans sa compagnie; il
+avait pour guide un chrétien de la ceinture, appelé Hélie, et pour
+chef de ses muletiers le nommé Abas qui devait le pourvoir de mules et
+payer les péages sans nombre dont la route était semée. L'accord
+conclu à ce sujet avait été fait par écrit, et le père gardien du mont
+de Sion, qui était de Plaisance, en avait remis à Anselme une
+expédition en langue italienne[63].
+
+ [63] En voici la teneur:
+
+ »Dimanci li testimonij Acordo fato tra abasso mucaro con perigrini
+ cuinque à sapere con Misser Anselmo Adurno, et suo filo Joanni et
+ altri tri sui: et con dou fratri, el qual abasso promete a li
+ predicti de verguer con loro con li sui muli et a sue fre
+ perstamente da Hierusalem in Rama et de Rama fin Damasco. Et che
+ li peregrini et fratri supradicti siano tegnuti a pagar in tuto al
+ dicto Abasso li peregrini a 7 ducati per testa et fratri 6 ½
+ ducati per testa et tute les spese che se ferano per la via in
+ capharasi et in altri simile sia al conto del dicto abasso.»
+
+En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charmés de
+l'aspect de ce bourg, «petit, mais agréable et orné de belles tours.»
+A peu de distance est Jaffa qui servait de port à Jérusalem. C'était
+là qu'abordaient les galères et autres vaisseaux qui portaient
+d'ordinaire les pèlerins chrétiens. A leur arrivée, ceux-ci étaient
+enregistrés et déposés dans un souterrain en ruine, jusqu'à ce qu'on
+fût convenu du tribut qu'ils avaient à payer.
+
+Le Chevalier et sa suite furent logés à Ramla dans un grand bâtiment
+acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour
+servir à héberger les pèlerins, et confié par ce prince aux frères du
+mont de Sion. C'était un bel édifice; mais l'on y manquait de tout.
+
+A peine nos voyageurs y étaient-ils entrés, qu'ils virent, non sans
+une juste inquiétude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour de ce
+bâtiment. Cette agitation était produite par les ravages qu'exerçaient
+sur la côte des pirates chrétiens montés sur deux galères; ils
+capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les habitants,
+massacraient tout ce qui faisait résistance. La population de Rama,
+exaspérée par ces violences, avait résolu d'en tirer vengeance sur les
+Francs que le hasard mettait à sa merci: «Qu'ils meurent!»
+vociféraient les uns. «Qu'on nous les livre!» disaient les plus
+humains; «nous en ferons nos esclaves comme ces infidèles le font de
+nos compatriotes.»
+
+Déjà ils s'apprêtaient à mettre eux-mêmes leurs menaces à exécution,
+lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient
+paraître au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du
+Soudan: c'était l'émir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient
+les Latins, nom rendu célèbre par un chef des Druses, qui le porta
+dans le siècle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la
+Palestine, dont il fut ensuite dépossédé par Ibrahim, pacha du
+Caire[64].
+
+ [64] _Voyez_ d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_.
+
+La similitude de noms autoriserait-elle à conjecturer que notre
+Fakhr-Eddin fut le prédécesseur de l'autre? La singulière prétention
+de cette famille d'être issue de Godefroy de Bouillon concourrait
+alors à expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les égards
+dont le Chevalier fut l'objet de la part d'un ennemi de sa foi.
+Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothèse élevée sur une base
+bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire honneur
+de ce qui va suivre au noble caractère et aux généreuses sympathies de
+l'émir.
+
+Dès qu'il fut à portée de se faire entendre, imposant du geste le
+silence et élevant la voix: «Arrêtez, mes amis!» s'écria-t il, «ces
+gens sont innocents; vous allez en juger vous-mêmes: qu'on les amène
+devant moi.»
+
+Cet ordre ayant été promptement exécuté:
+
+--«Que tardes-tu?» dit-il au chevalier brugeois, «Ignores-tu peut-être
+que deux bonnes galères se trouvent à peu de distance, toutes prêtes à
+te recevoir?»
+
+--«Je me garderais bien de m'y présenter,» repartit sagement Anselme;
+«ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont
+de tout le monde. Ce sont des brigands et des écumeurs de mer, qui
+excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le
+pillage.»
+
+L'émir sembla ravi de cette réponse. Se tournant aussitôt vers le
+peuple: «--De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le
+voyez-vous pas? ils redoutent ces infâmes corsaires autant que vous.»
+Ces paroles et l'autorité de celui qui les prononçait, apaisèrent le
+tumulte, et la foule se dissipa.
+
+Les galères dont le voisinage avait failli être si fatal à Anselme
+Adorne, ne laissèrent pas de le forcer à changer quelque chose à son
+plan. Il se vit contraint de s'éloigner de la côte. Il fit route avec
+son libérateur qui était accompagné de ses fils déjà habitués à
+manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant costume.
+Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance
+guerrière. On dîna dans un petit bourg, dont le principal magistrat
+s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de régaler de son mieux
+l'émir. Pour nos voyageurs, ils se retirèrent à l'écart, près de leurs
+mulets, pour s'asseoir à un modeste repas; mais bientôt des serviteurs
+vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa
+table, qu'il leur envoyait.
+
+Il en agit de même le lendemain; et lorsqu'il se sépara du sire de
+Corthuy, voulant continuer encore à veiller à la sûreté de celui-ci,
+il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef
+qu'il devait rencontrer sur sa route.
+
+Après avoir traversé Nazareth, simple groupe de cabanes éparses, et
+contemplé l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le
+bourg de Reyné[65], où la populace, non contente de l'avoir accablé
+d'injures, le poursuivit lui et sa suite à coups de flèches.
+L'interprète Hélie ne songea qu'à fuir; quant au Mameluck, il n'en est
+plus parlé: il avait sans doute accompli sa mission et cessé
+d'accompagner les voyageurs.
+
+ [65] Raïneh (Arena).
+
+A Jefferkin, l'antique Capharnaüm, quatre à cinq mille Sarrasins
+étaient réunis pour une grande foire: on y faisait beaucoup
+d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui étaient exposés en
+vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait
+assemblée là se mit à entourer Anselme et ses compagnons, et à les
+considérer bouche béante comme s'ils eussent été quelques monstres
+bizarres, quelques sauvages amenés de pays inconnus. Heureusement,
+l'attention de la foule était tellement absorbée par ce spectacle,
+qu'on laissa passer les chrétiens sans songer à les inquiéter.
+
+Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galilée ou de Tibériade,
+traversée par le Jourdain dont ils virent l'entrée et la sortie. Ce
+lac, fort poissonneux, leur parut très-agréable à voir et ils en
+trouvèrent l'eau excellente.
+
+Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château
+bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la
+meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en
+avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le
+Soudan[66], au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au
+contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les
+Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet.
+«Après une longue défense,» dit-il dans son _Histoire de l'ordre de
+Malte_ (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était
+gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.»
+Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur
+la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la
+mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement.
+
+ [66] En 1254.
+
+Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son
+_Itinéraire_ désigne comme l'antique Sichem ou Sicar; mais on
+s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que
+notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la
+mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin.
+Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco
+magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de
+l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures,
+qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands
+étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que
+durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits
+en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens.
+
+Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée,
+conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques
+vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte,
+hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du
+mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus
+considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs
+montures. C'est là, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un
+pan de la robe de Saül[67].
+
+ [67] Il s'agit probablement d'une des cavernes d'Arbela. Mgr
+ Mislin place la rencontre de David et de Saül dans la caverne
+ d'Obdullam ou Adullam près d'Hébron.
+
+On arriva le soir à Remiché: deux mille Turcomans, chargés par le
+Soudan de protéger la contrée contre les incursions des Arabes,
+campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvèrent sous leurs tentes
+la plus franche hospitalité: ces braves gens, à défaut de mets plus
+délicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne voulurent
+rien accepter en payement.
+
+«Les Turcomans ou Turcs,» selon l'_Itinéraire_, «sont naturellement la
+nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne
+connaissent rien de plus agréable au ciel que d'accueillir un étranger
+et de pourvoir à ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet
+avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le
+conduire sous sa tente.»
+
+Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reçus moins cordialement,
+le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On
+les conduisit à une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur
+parut fort curieuse: c'était une masse énorme de rocher, semblable à
+un grand édifice. On y avait taillé des chambres carrées de la hauteur
+d'un homme et avec un petit portique orné de quelques colonnes. Il
+sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en
+entrant dans ces chambres.
+
+Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne
+heure à Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vénitiens avant
+que la porte en fût ouverte.
+
+
+
+
+VI
+
+L'embarquement.
+
+ M. de Lamartine.--Aspect de Damas.--Jardins.--Bassins.--Bazars.--
+ Mosquées.--Le père Griffon d'Ypres.--Les Maronites.--Leur
+ patriarche, franciscain.--La montagne Noire.--Beyrouth.--L'émir.--La
+ caution.--Honorable scrupule.--Le départ.
+
+
+Personne n'a oublié l'admirable peinture de Damas, qu'on trouve dans
+le voyage d'Orient du plus harmonieux des poëtes modernes. Jean Adorne
+ne connaissait point cette magie du style qui rend les lieux présents
+au lecteur et leur prête même quelquefois plus de charme qu'ils n'en
+offrent aux regards. Nos voyageurs, cependant, savaient apprécier, un
+beau site; ils furent enchantés de l'aspect de Damas.
+
+«C'est une ville aussi belle et aussi opulente qu'elle est antique et
+célèbre. L'art pourtant contribue à ses agréments plus encore que la
+nature. Les vergers et les jardins qui l'entourent de tous côtés et
+qui en rendent l'aspect si ravissant, doivent, en effet, leur belle
+végétation à une multitude de canaux qui y amènent incessamment des
+eaux courantes. Il ne nous souvient pas d'avoir joui d'un coup d'oeil
+plus enchanteur que celui de cette ville, vue des montagnes qui la
+dominent. Ce n'est qu'un immense et délicieux jardin, d'une admirable
+verdure, du milieu de laquelle s'élèvent, çà et là, les tours des
+mosquées, quelques palais et d'antres édifices.»
+
+«On porte à 6,000 le nombre des jardins qui environnent Damas. Des
+bassins d'eau vive non-seulement y servent de bains, mais ils sont
+assez vastes pour que l'on s'y puisse livrer au plaisir de la
+natation. On tient aussi dans ces beaux lieux des oiseaux de diverses
+sortes, dont les chants ne sont pas même interrompus par l'hiver, en
+de si doux climats.»
+
+«Damas n'est pas moins propice au commerce qu'à l'agrément de la vie.
+Chaque métier, chaque genre de négoce a son bazar particulier: c'est
+une place couverte, en été, de voiles qui la protégent contre l'ardeur
+du soleil, et pleine de boutiques où, en général, l'on ne vend qu'une
+sorte de marchandise: il en est d'autres, pourtant, où des objets de
+diverses natures sont admis.»
+
+«La ville abonde en mosquées. La principale, qui surpasse toutes les
+autres en beauté comme en grandeur, est de forme triangulaire et ornée
+de trois tours fort élevées.»
+
+Ainsi s'exprime l'_Itinéraire_ de notre chevalier.
+
+Après s'être reposé dix jours à Damas, Anselme se rendit à Beyrouth,
+qui est le port le plus voisin. Il y trouva un savant compatriote, le
+père Griffon, de Courtray, religieux franciscain, accompagné de deux
+moines de son ordre. Il parlait avec facilité l'italien et l'arabe, et
+avait écrit dans la première de ces langues une cosmographie d'Asie,
+que Jean Adorne trouva si intéressante qu'il se proposait de la
+traduire en latin. Le père Griffon avait ramené à l'Église romaine
+plusieurs Maronites, entre autres leur patriarche. Nos voyageurs
+virent ce dignitaire à Beyrouth, revêtu de l'habit de Saint-François.
+
+«Les Maronites,» est-il dit à cette occasion dans l'_Itinéraire_,
+«habitent une partie du Liban appelée la _Montagne Noire_, près de
+Tripoli.» (On sait que Liban, au contraire, veut dire _blanc_.) «Ils
+possèdent plusieurs riches bourgs ou villages, dont le principal est
+Acora» (peut-être Antoura). «Ce sont des hommes déterminés et
+d'excellents archers. Les montagnes du Liban présentent les plus
+ravissants points de vue. De jolis édifices s'élèvent entre les cèdres
+et les cyprès; des ruisseaux bondissent du haut des rochers. La
+population est nombreuse et les fruits abondants.»
+
+Le baron de Corthuy fut enchanté de trouver à Beyrouth un bateau
+vénitien de cent tonneaux, conduit par Stefano de Stefani, déjà tout
+chargé et prêt à mettre à la voile. Il se hâta d'y retenir place pour
+lui et les siens, heureux d'échapper enfin aux insultes et aux périls
+qui étaient le partage des chrétiens chez les infidèles. Il semblait à
+nos Flamands qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'ils avaient mis le
+pied sur le territoire de l'Islamisme. Toujours des inquiétudes,
+toujours la mort devant les yeux, nul moment de repos ni de sécurité:
+celui de respirer librement était donc à la fin arrivé!
+
+Déjà ils approchaient de la chaloupe qui devait les conduire à leur
+navire, lorsque, en sortant de la ville, ils aperçoivent l'émir qui en
+avait le commandement, assis devant la porte, au milieu de ses
+Mamelucks. A cette vue, un secret frémissement avertit les voyageurs
+qu'ils n'étaient pas encore au bout de leurs épreuves. En effet,
+l'émir, leur ayant commandé d'arrêter, leur demande caution «de ne
+jamais léser la majesté du Soudan, de parole, de conseil ou d'action,
+et de ne rien entreprendre contre la sûreté du prince ou de l'État.»
+
+C'était plus que le Chevalier ne pouvait promettre. Rien, au
+contraire, ne lui tenait plus à coeur que de concourir de tous ses
+moyens à la délivrance de la Terre-Sainte et à la destruction du
+pouvoir de ses maîtres. Arrêté par un honorable scrupule, Anselme
+hésitait; heureusement, il fit réflexion qu'on ne lui demandait pas
+d'engager sa parole, mais son argent, et que c'était tout simplement
+une dernière exaction qu'il fallait subir. Il paya donc, et les
+Flamands, entrant dans la chaloupe, s'éloignèrent avec autant de joie,
+dit notre manuscrit, que l'animal traqué par des chiens acharnés,
+lorsqu'enfin il leur a fait perdre la piste.
+
+Le vent était favorable, et le sire de Corthuy atteignit bientôt l'île
+de Chypre, où se préparaient de graves événements.
+
+
+
+
+VII
+
+Jacques de Lusignan.
+
+ L'île de Chypre.--Les Génois et les Vénitiens.--Richard Coeur de
+ Lion.--Guy de Lusignan.--La reine Charlotte.--Portrait du roi
+ Jacques.--Anselme, chevalier du Glaive.--Ducs, comtes et barons
+ _in partibus_.--Nicosie.--Port Salin.--Récolte du sel.--Le couvent
+ des chats.--Zuallart, compagnon de Philippe de Mérode.--Golfe de
+ Satalie.--Un corsaire donne la chasse au chevalier brugeois.
+
+
+L'île de Chypre est une des plus grandes de la Méditerranée; sa
+position, à proximité de la Syrie et de l'Asie Mineure, la rend
+importante pour le commerce et les armes. C'était un royaume protégé
+par les Génois, convoité par les Vénitiens, tantôt en guerre avec le
+Soudan d'Égypte, tantôt tributaire du chef des Mamelucks.
+
+Conquis, en 1191, par Richard Coeur de Lion, il avait été cédé par
+lui à Guy de Lusignan, roi détrôné de Jérusalem[68]. Maintenant, les
+descendants de Guy se disputaient son héritage. Son dernier rejeton en
+ligne directe et légitime, Jean ou Janus II, étant mort en 1458, le
+trône appartenait à la fille de celui-ci, la princesse Charlotte,
+mariée d'abord à Jean de Portugal, puis à Louis de Savoie qui fut
+couronné roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie; mais Janus avait
+laissé un fils naturel, nommé Jacques, qu'il destinait à l'archevêché
+de Nicosie. Traversé, après la mort de son père, dans ses prétentions
+à cette dignité, Jacques porta plus haut ses vues. Il implora le
+secours du Soudan d'Égypte, et, avec l'aide des Mameluks, il s'empara
+de la plus grande partie du royaume. C'est lui qui occupait le trône
+quand le sire de Corthuy aborda à l'île de Chypre.
+
+ [68] Guy avait dû la couronne à sa femme Sibille, issue de
+ Foulques d'Anjou, qui, lui-même, tenait ses droits de son mariage
+ avec la fille de Baudouin du Bourg, époux d'une nièce de Godefroi
+ de Bouillon.
+
+Notre voyageur fut reçu à la cour de ce souverain, que l'_Itinéraire_
+représente comme un prince brave et bien fait de sa personne. Déjà
+revêtu de l'ordre d'Écosse et admis à Jérusalem, avec les cérémonies
+d'usage, parmi les chevaliers du Saint-Sépulcre, Anselme reçut encore
+l'ordre du Glaive de Chypre. Il est toutefois douteux s'il lui fut
+conféré alors par Jacques de Lusignan, ou dans une autre occasion, par
+la soeur de celui-ci, que l'_Itinéraire_ qualifie de reine légitime.
+
+Le parti de cette reine était soutenu par Paul II et l'ordre de
+Saint-Jean, ainsi que par les Génois qui possédaient, dans l'île,
+Famagouste et quelques autres places. Les Vénitiens, leurs rivaux,
+firent épouser à Jacques, quelque temps après le passage d'Anselme
+Adorne, la belle Catherine Cornaro, adoptée par la République comme
+fille de Saint-Marc (1471). Deux ans après, le roi mourut, laissant
+Catherine enceinte d'un fils qui devait vivre précisément assez pour
+que les Vénitiens eussent le temps de s'emparer, dans l'île, de toute
+l'autorité. La veuve de Jacques ne conserva, de sa qualité de reine,
+que le titre et l'appareil.
+
+L'_Itinéraire_ comprend une notice assez étendue sur l'île de Chypre:
+les passages suivants nous ont paru mériter d'être transcrits:
+
+«Cette île passe pour la principale de toute la Méditerranée. Ses rois
+sont appelés très-chrétiens comme ceux de France. Ils se sont rendus
+autrefois redoutables à la Syrie et à l'Égypte en y portant le ravage,
+ainsi que l'attestent les ruines d'Alexandrie[69]. Ils prennent le
+titre de rois de Jérusalem et créent les seigneurs de leur cour ducs,
+comtes, barons de Tripoli, de Beyrouth, d'Acre, de Tyr et autres lieux
+de Terre-Sainte, avec tout juste autant de pouvoir sur ces places et
+leur territoire, qu'ils en conservent eux-mêmes dans le royaume; en un
+mot, ce sont des titres pompeux et rien de plus.
+
+ [69] Vertot raconte cette expédition faite, en commun, par
+ Béranger grand maître de Rhodes, et le roi de Chypre. (_Hist. de
+ l'ordre de Malte_, t. II, liv. 5.)
+
+«L'île est fort agréable; rien ne manquerait à ses avantages, n'était
+que l'air est épais et malsain pour ceux qui n'y sont point
+accoutumés. En été surtout, il règne un vent dont les effets sont
+aussi funestes que le sont, à Rome, ceux du vent qui vient de la mer.
+
+«Nicosie est la résidence royale: cette ville était fort grande, comme
+on le voit par les ruines de beaucoup d'édifices renversés. Elle est,
+néanmoins, encore assez belle et assez florissante autour du palais du
+roi. Son port est appelé Salin. Il y a près de là un lac dont les eaux
+sont plus salées que celles de la mer. Chaque année, au mois d'août,
+on dirait qu'une croûte de glace vient couvrir la surface de ce lac.
+On recueille cette concrétion, on l'étend sur le sol, et après qu'elle
+a été séchée au soleil, elle fournit un sel excellent.»
+
+L'_Itinéraire_ rapporte encore, sur l'île de Chypre, un fait bizarre
+raconté également, quoique avec des circonstances un peu différentes,
+par Zuallart[70], d'après l'historien de l'île, frère Étienne de
+Lusignan:
+
+«Il y a dans cette île,» porte notre manuscrit, «un promontoire nommé
+_Capo delle Gatte_, et près de là un monastère appelé le _Couvent des
+Chats_. Les frères sont chargés, en effet, d'entretenir un millier de
+ces animaux pour les employer à purger l'île de serpents. Cette
+singulière armée marche, dans ses expéditions, au son de la trompette
+dont les accents belliqueux la dirigent, sonnant pour elle la charge
+et la retraite.»
+
+ [70] Le compagnon de Philippe de Mérode.
+
+Après que le vaisseau de Stefano eut quitté l'île de Chypre, un vent
+impétueux, mais favorable, le poussa rapidement à travers le dangereux
+golfe de Satalie. En poursuivant leur navigation, nos voyageurs
+aperçurent deux rochers qui marquaient la place où une ville
+florissante, appelée Carcana, s'était, leur dit on, abîmée tout à
+coup dans les flots avec toute sa population. Ils virent ensuite une
+petite île avec un château fort, appelé Ruben, qui appartenait au roi
+de Naples. Au vent violent qui leur avait fait si promptement franchir
+le golfe de Satalie, avait succédé le calme. On aperçut un gros
+vaisseau de 1,200 tonneaux, au moins, qui manoeuvrait pour s'approcher
+de celui sur lequel le Chevalier se trouvait. Le navire ennemi, car il
+était facile de voir qu'il était monté par des mécréants, gagnait, de
+moment en moment, sur la barque de Stefano. Il fallait une sorte de
+miracle pour qu'elle échappât à cette poursuite; mais le vent se leva
+de nouveau: le vénitien mit toutes voiles dehors. Bientôt se
+montrèrent les tours qui défendent l'entrée du port de Rhodes, où
+l'on ne tarda pas à jeter l'ancre.
+
+
+
+
+VIII
+
+Les chevaliers de Saint-Jean.
+
+ L'île de Rhodes.--Les Hospitaliers.--Guillaume et Foulques de
+ Villaret.--Jean-Baptiste Orsini.--Fausse alerte.--L'ambassade
+ persane.--Description de la ville de Rhodes.--Les prêtres
+ grecs.--Festin donné par le grand maître.--Cercle de cinquante
+ chevaliers.
+
+
+L'île de Rhodes était alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un
+poste avancé de la Chrétienté, la place d'armes de ses plus hardis
+champions. Il n'est point de phénomène historique plus merveilleux que
+celui qu'offre cette espèce de cloître guerrier, longtemps si
+formidable à l'islamisme.
+
+L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonçait pas de telles
+destinées: il commença par un hospice fondé, en 1048, à Jérusalem,
+pour les pèlerins; mais ceux qui le desservaient, après s'être engagés
+par des voeux monastiques, comprirent dans leurs obligations celle de
+porter les armes pour la défense de la foi.
+
+Les victoires de Saladin les ayant éloignés de la sainte cité, ils
+finirent par trouver un asile à Limisso, dans l'île de Chypre, et
+résolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les pèlerins et
+combattre sur mer les infidèles.
+
+Le grand maître, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus
+indépendant, conçut le projet de s'emparer de l'île de Rhodes, devenue
+un repaire de brigands. Ce plan fut réalisé, en 1310, par Foulques,
+frère et successeur de Guillaume, qui eut bientôt à soutenir une
+attaque des Turcs, commandés par Othman.
+
+Ce fut, pendant deux siècles, un beau spectacle de voir cette poignée
+de chevaliers, tantôt faire face aux Mamelucks d'Égypte, tantôt lutter
+avec la puissance ottomane qui, s'étendant de plus en plus, finit par
+envelopper le siége de l'ordre de toutes parts.
+
+Lorsque Mahomet II se fut rendu maître de Constantinople et eut créé
+une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre à sa vengeance.
+
+Tel était l'état des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins,
+grand maître lorsqu'Anselme Adorne aborda à Rhodes, fut élevé à cette
+dignité, en 1467.
+
+Anselme trouva l'île dans une situation fort critique. Peu fertile en
+elle-même, elle était alors, en partie, inculte et abandonnée. Les
+laboureurs n'osaient se livrer à leurs travaux qu'autour des villes,
+dans la crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les champs,
+pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les réduire en
+esclavage.
+
+Le baron de Corthuy fut témoin, lui-même, des alarmes continuelles
+dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment où le
+calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout à coup
+réveillé par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde;
+on court aux armes: «Voilà les Turcs!» criait-on, «les gardiens des
+tours ont signalé toute une flotte de galères et de barques.» Ce
+n'était qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans
+l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours.
+
+Le grand maître s'occupait de la défense de l'île avec résolution et
+courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla
+en pièces un corps d'infanterie turque qui était venu faire le dégât.
+Il fit passer des secours aux Vénitiens, tout en écartant des
+propositions qui eussent mis l'ordre dans la dépendance de cette
+ambitieuse République. En même temps, il entrait dans une ligue avec
+elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et
+recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait
+de quitter Rhodes quand notre chevalier y débarqua, et que celui-ci
+rencontra ensuite à Venise.
+
+Jean-Baptiste Orsini était d'une illustre maison d'Italie, à laquelle
+appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples.
+Quoiqu'il ne portât que le titre modeste de grand maître, est-il dit
+dans notre manuscrit, on pouvait, à bon droit, le compter parmi les
+princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. Il accueillit le
+sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un souverain. Par son
+ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la ville et dans l'île,
+des chevaliers pour guides et pour escorte.
+
+La description que l'_Itinéraire_ donne de Rhodes tire un intérêt
+particulier de ce quelle en fait connaître l'état, dix ans seulement
+avant la mémorable défense de l'île par le grand maître Pierre
+d'Aubusson, successeur d'Orsini.
+
+La ville était petite, mais défendue par d'épaisses murailles
+flanquées de tours très-fortes. Comme à chaque instant on s'attendait
+à une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des
+amas de pierres destinées à être lancées contre les assaillants et
+d'autres armes propres à la défense.
+
+Le port se fermait au moyen d'une chaîne de fer attachée, par les deux
+bouts, à deux tours qui en défendaient l'entrée: celle de droite était
+appelée tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait été construite
+aux frais de ce prince.
+
+La ville avait trois enceintes: entre la plus avancée et la seconde,
+habitaient les artisans; derrière celle-ci, les frères de l'ordre;
+enfin la muraille intérieure renfermait les bâtiments occupés par le
+grand maître, avec les gens de sa maison, et les chevaliers.
+
+Le peuple était principalement composé de Grecs. Leurs prêtres, qui
+pouvaient se marier, mais une fois seulement et à une vierge,
+portaient des bonnets arrondis par le haut, d'où pendaient des
+ornements semblables à des étoles. Leurs rites différaient, en beaucoup
+de points, de ceux de l'Église romaine: c'est à peine s'ils en
+reconnaissaient l'autorité. Outre les Grecs, il y avait à Rhodes des
+gens de toute nation, et même des Maures et des Turcs que probablement
+on eût fait sortir, en cas de siége.
+
+Les rues étaient assez larges[71], mais les maisons basses, avec des
+toits en terrasse et des fenêtres ornées de colonnettes.
+
+ [71] Eu égard aux usages d'Orient et relativement à celles
+ d'autres villes de ces contrées.
+
+La veille du jour où le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le
+grand maître Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hôte,
+quelqu'eût été son rang, n'eût pu être traité avec plus d'éclat et de
+distinction. La table, dressée sous les voûtes de la grande salle du
+palais, était fort longue; cependant quatre convives seulement y
+prirent place, outre le grand maître. Il était assis au centre, avec
+le chevalier brugeois à sa droite et, à sa gauche, son neveu le prieur
+de Capoue. Après venaient, d'un côté, don Thomas Lomellino, son
+trésorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles
+séparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le
+bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir
+une idée complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut
+encore se représenter, tout autour des convives, un cercle d'environ
+cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures.
+Peu de souverains déployaient un tel appareil, et il y en avait moins
+encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et
+intrépides guerriers.
+
+Ce fut peut-être pendant le séjour du baron de Corthuy à Rhodes,
+qu'un des fils qu'il avait laissés à Bruges, alors dans sa
+dix-septième année, fut reçu dans l'ordre ou, comme on le disait
+alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'île sur un
+navire biscayen de 500 tonneaux, armé en course par le grand maître et
+qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce bâtiment
+allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu
+d'Orsini était grand prieur; mais auparavant il devait traverser
+l'Archipel et toucher à la Grèce.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+La Grèce.
+
+ L'Archipel.--Le captif simien.--Le château de Saint-Pierre et ses
+ gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani et les
+ Adorno.--Méthélin.--L'alun.--Trahison du commandant.--Modon.--Toits
+ couverts de tuiles.--Le faux converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.--
+ L'Esclavonie.--Le héros hongrois.--Encore des tempêtes.--Le port
+ de Brindes.
+
+
+Voguant sur la mer semée des îles riches et célèbres dont se compose
+l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habitée par une race
+farouche et énergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des
+Turcs, il était rare qu'il ne parvint pas à s'échapper. Quoique l'île
+soit séparée de la terre ferme par un canal de 5 à 6 milles de large,
+l'intrépide captif se jetait dans les flots et regagnait, à la nage,
+le rivage de sa patrie.
+
+Simia, Épiscopia, Saint-Nicolas de Charri et Lango appartenaient aux
+chevaliers de Rhodes. Ils possédaient, dans la dernière de ces îles,
+quatre beaux châteaux, et près de là, sur la terre ferme, celui de
+Saint-Pierre, où cinquante d'entre eux, choisis parmi les plus jeunes
+et les plus braves, tenaient garnison. Ces guerriers d'élite avaient
+sous leurs ordres, outre cent hommes d'armes, des auxiliaires d'une
+autre espèce, mais d'un courage, d'une intelligence et d'une fidélité
+à toute épreuve: c'étaient des chiens. Il y en avait de 14 à 15, d'une
+taille et d'une force extraordinaires, et nombre de plus petits, sans
+doute en qualité de troupe légère. La tâche des uns comme des autres
+était de faire la ronde autour de la forteresse, dans un rayon de 2 à
+3 milles. Rencontraient-ils un chrétien, leur férocité s'apaisait; ils
+s'approchaient doucement, flattaient l'étranger et lui indiquaient, au
+besoin, le chemin du château. Si, au contraire, un Turc s'offrait sur
+leur passage, ils s'élançaient sur lui, le mettaient en pièces, ou,
+s'ils avaient affaire à une force supérieure, ils couraient vers la
+forteresse en poussant des hurlements et des cris furieux qui
+donnaient l'éveil à ses défenseurs.
+
+Non loin du château de Saint-Pierre étaient les ruines de l'antique
+ville d'Halicarnasse.
+
+Les îles de l'Archipel étonnèrent nos voyageurs par leur nombre: on
+leur dit qu'il y en avait au moins trois mille. L'une des plus
+importantes était celle de Chio, non par son étendue, mais par la
+production du mastic qu'elle fournissait abondamment et qu'on ne
+recueillait point ailleurs. Le monopole de cette marchandise était une
+grande source de richesses pour les Génois, à qui l'île avait été
+cédée par les empereurs grecs. Les habitants, pourtant, ayant résisté,
+il avait fallu employer la force, et les chefs de l'expédition, parmi
+lesquels se trouvait un Adorno, cousin du doge Gabriel, avaient
+obtenu, en récompense, des droits presque souverains. Les Giustiniani
+qui prenaient le titre de princes de Chio, y dominaient, conjointement
+avec les Adorno.
+
+Les principaux habitants résidaient dans le château d'une petite ville
+que l'on appelait du même nom que l'île.
+
+Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Méthelin,
+qui récemment encore appartenait à François Gattilusio, Génois suivant
+l'_Itinéraire_, Grec suivant Vertot. Cette île venait de tomber entre
+les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de
+Gattilusio, à qui il avait confié la défense de sa capitale.
+
+Après avoir traversé l'Archipel, Anselme Adorne aborda à la côte du
+Péloponèse. Les Vénitiens y conservaient encore quelques places. De ce
+nombre était Modon, protégé par sa position, ses épaisses murailles et
+ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse,
+aidait puissamment à la défense. C'est dans ce port que relâcha
+d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville
+leur rappelèrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils
+étaient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre.
+
+Pendant leur séjour à Modon, un tragique dénoûment vint terminer
+l'aventure assez singulière que nous allons raconter.
+
+Le long de la côte soumise aux Turcs, croisaient des galères
+vénitiennes. Un cavalier maure paraît, accourant vers le rivage d'un
+galop si précipité que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrête; il
+s'élance à terre, et au même moment, tirant sa dague, il étend son
+cheval mort à ses pieds.
+
+«Chrétiens!» s'écrie-t-il alors en tendant les bras vers les
+Vénitiens, «je viens à vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.»
+On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le
+territoire de Venise.
+
+Le musulman se fait instruire: il reçoit le baptême; jamais néophyte
+n'avait montré plus de zèle ni plus de ferveur. Aussi la confiance
+qu'il inspirait était sans bornes. Il allait librement d'une contrée à
+l'autre, édifiant les chrétiens par sa conduite exemplaire, et se
+plaisait surtout à parcourir les provinces où flottait la bannière de
+Saint-Marc.
+
+Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle
+fatalité, tous les plans des Vénitiens, le secret de tous leurs
+préparatifs d'attaque ou de défense, étaient à point nommé connus des
+infidèles. Il devait y avoir un traître. On aurait accusé tout le
+monde avant le nouveau converti; peu à peu néanmoins quelques
+circonstances viennent éveiller les soupçons. On l'observe, on épie
+ses démarches. Enfin la vérité se découvre: toujours musulman dans le
+coeur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir
+la sienne et sa haine contre le nom chrétien.
+
+Arrêté à Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'était pas sans
+mélange d'une sorte d'héroïsme, fut jugé et condamné. Il subit, à la
+vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal, en
+usage dans sa propre nation.
+
+De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus
+considérable et plus forte; ensuite il toucha à l'île de Corfou. De là
+on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, «province
+peu étendue et peu fertile,» dit l'_Itinéraire_, «habitée par un
+peuple fort méchant, qui a sa langue particulière.» Les Albanais,
+appelés _Arnautes_ par les Turcs et _Skipatars_ dans leur langue, en
+ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mêlée de slave, de
+latin, de grec et de turc[72].
+
+ [72] _Voyez_ le Mithridates d'Adelung et Vater, 2{tes} Th. S. 792.
+
+Cette contrée venait d'être illustrée par le courage d'un héros. S'il
+employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa
+foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'énergie d'un seul homme.
+Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnommé par les
+Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'échapper des mains du Sultan et
+recouvrer les domaines de ses pères, mais tous les efforts de la
+puissance ottomane vinrent échouer devant la ville de Croïa et dans
+les défilés gardés par la valeur du glorieux champion de la
+Chrétienté. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, à
+l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vénitiens et
+de Croïa que Georges leur avait confiée. Suivant l'_Itinéraire_,
+Scutari était presque imprenable: toutes ces places, pourtant,
+tombèrent successivement au pouvoir des infidèles.
+
+De même que nos voyageurs avaient aperçu l'Albanie, de Corfou, ils
+virent, après avoir quitté cette île, l'Esclavonie, du tillac de leur
+vaisseau. L'_Itinéraire_ en prend occasion pour s'occuper de cette
+contrée, dans laquelle il comprend toutes les vastes régions qu'ont
+peuplées les Slaves, et même la Hongrie où domine la race magyare. A
+ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dévouement qu'on nous
+saura gré de transcrire.
+
+Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie.
+Dans un assaut livré à l'une de celles-ci, un Turc de taille
+colossale, une sorte de géant, renommé pour sa force extraordinaire,
+avait escaladé le mur. Déjà il était debout sur le sommet, appelant du
+geste ses compagnons, et la cité menacée n'avait en cet endroit qu'un
+défenseur, ou plutôt elle n'en avait point, car il ne se trouvait là
+qu'un pygmée, un Hongrois de la plus chétive apparence. Mais un grand
+coeur animait ce corps débile. Il jette ses armes, il saisit dans ses
+bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble,
+également meurtris et brisés. Pendant ce temps, l'alarme est donnée,
+on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est
+sauvée!
+
+Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent
+encore plus ballottés par les vents qu'ils ne l'avaient été jusque-là.
+Deux tempêtes, qu'ils essuyèrent coup sur coup, furent tellement
+violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance
+de salut. Ils atteignirent pourtant sans accident la côte d'Italie;
+leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique ville de
+Brindes[73], à l'extrémité méridionale de la Péninsule.
+
+ [73] Selon Strabon, Brindes [Grec: Brentesion] existait déjà
+ et avait des princes particuliers lorsque Phalante conduisit une
+ colonie lacédémonienne sur la côte où cette ville est située.
+
+
+
+
+II
+
+Naples.
+
+ Alphonse V et Ferdinand.--Herman Van La Loo.--Manfredonia.--Mainfroi
+ et Conradin.--Le mont Gargano.--Grotte servant de choeur.--Point de
+ vue.--Le prince de Salerne.--Aspect de Bénévent.--Naples.--Beauté des
+ Napolitaines.--Le _Vico Capuano_ et le _Lido_.--Château-Neuf, château
+ de l'OEuf et _Castello Capuano_.--Velitri.--La cloche.--Le droit de
+ pétition chez les Turcs.--Le roi des Gueux.--Retour à Rome.--Les
+ voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.
+
+
+Brindes est située dans la _terra di Otranto_ qui appartient au
+royaume de Naples. Environ 30 ans avant le voyage d'Anselme Adorne, ce
+royaume avait été enlevé à la maison d'Anjou par Alphonse V, roi
+d'Aragon. En mourant, il sépara la couronne de Naples de celles qu'il
+avait réunies sur sa tête avant cette conquête, et laissa la première
+à son fils naturel, que le sire de Corthuy trouva sur le trône. Prince
+avare et cruel, mais politique habile, Ferdinand maintint son autorité
+avec vigueur pendant un long règne, malgré ses difficultés avec le
+saint-siége, les tentatives de Jean, fils du roi René, qui prenait le
+titre de duc de Calabre, les complots des barons napolitains et la
+haine du peuple.
+
+Plusieurs Génois qui se trouvaient à Brindes pour affaires de
+commerce, notamment l'un d'eux, nommé Picco, offrirent à notre
+chevalier de somptueux festins. Il dîna également, avec son fils, chez
+don Barthélemy Orsini, chez lequel ils furent conduits par le prieur
+de Capoue.
+
+Poursuivant désormais leur route par terre, ils passèrent par
+Monopoli, Polignano, Malfeta, Tremi, Bari, Barletto, tous lieux situés
+sur l'Adriatique. A Barletto, une surprise agréable les attendait: ils
+y trouvèrent un compatriote et même un parent, Herman Van La Loo[74],
+qui s'y était marié et établi, et qui s'empressa de leur offrir des
+fruits et d'autres rafraîchissements.
+
+ [74] La terre de Leeuwerghem a appartenu à la famille de Laloo qui
+ l'a portée dans celle de Lannoy.
+
+De là, chevauchant sur la plage, le sire de Corthuy se rendit à
+Manfredonia dont le nom rappelle celui de son fondateur, Manfrède ou
+Mainfroi, fils naturel de Frédéric II. Investi de la régence pendant
+la minorité de son neveu Conradin, il recouvra, à l'aide des Sarrasins
+établis à Lucera, les provinces appelées aujourd'hui les
+Deux-Siciles, dont Innocent IV avait presque entièrement dépouillé sa
+maison; mais, usurpateur du trône qu'il avait relevé, il en fut
+ensuite précipité par Charles d'Anjou. Nous avons vu ailleurs[75]
+comment celui-ci à son tour perdit la Sicile. Pierre III, qui la lui
+enleva, avait épousé Constance, fille de Manfrède.
+
+ [75] 3e Partie, chap. 1er.
+
+Manfredonia faisait un grand commerce de grains, qu'on y conservait
+dans des silos. A quelque distance de cette ville s'élève le mont
+Gargano, appelé aussi mont de Saint-Ange, du nom d'une petite ville
+qui y est bâtie. L'église de celle-ci a pour choeur une grotte
+naturelle: derrière l'autel jaillit une source abondante; au-dessus de
+ce choeur surprenant croissaient des arbres d'une grosseur
+extraordinaire. Comme le bois qu'ils formaient occupait le sommet de
+la montagne, le chevalier et son fils jouirent sous leur ombrage du
+coup d'oeil le plus ravissant: une immense étendue de pays s'offrait à
+leur vue, en même temps qu'elle errait au loin sur les flots de
+l'Adriatique.
+
+Anselme Adorne, cessant maintenant de suivre la côte de ce golfe, se
+dirigea vers Naples par Troïa et Bénévent. Il alla saluer, dans la
+seconde de ces villes, un personnage remarquable de l'histoire du
+temps, le prince de Salerne, qui s'y trouvait avec ses fils. Troïa
+était un de ses domaines. Il était revêtu de la dignité de grand
+amiral, et, suivant notre manuscrit, c'était le premier du royaume
+après le roi. Il accueillit le chevalier brugeois avec beaucoup de
+bienveillance. Quelques années après, Antoine de San-Severino, tel
+était le nom du prince, fut contraint de se réfugier en France, où il
+concourut à pousser Charles VIII à la conquête de Naples.
+
+En arrivant à Bénévent, lieu près duquel s'est livrée en 1266 la
+bataille fameuse qui mit Charles d'Anjou sur le trône et conduisit le
+jeune Conradin à l'échafaud, Anselme et son fils furent frappés de
+l'aspect noble et imposant de cette antique cité de l'Abruzze[76].
+Elle appartenait au saint-siége, comme Ponte-Corvo et Terracine: la
+restitution de ces places avait été le prix de la reconnaissance de
+Ferdinand par Pie II.
+
+ [76] C'est l'impression que la vue de Bénévent produit sur les
+ voyageurs. _Voyez_ Travels in Europe by Maria Starke, Paris, 1822,
+ p. 253.
+
+Le 21 décembre, nos voyageurs entraient à Naples, qui, par la douceur
+de son climat et les admirables aspects de son golfe, offre un si
+délicieux séjour. Le peuple les y frappa par sa beauté, les femmes
+surtout. «A leurs traits ravissants se joint une tournure charmante,
+et leurs manières sont si agréables qu'on ne peut rien imaginer de
+plus séduisant. Pour leur costume, il ressemble beaucoup à celui des
+Catalanes.» Ainsi s'exprime l'_Itinéraire_ au sujet des Napolitaines.
+
+Suivant le même manuscrit, le _Vico Capuano_ et le _Lido_ étaient les
+plus beaux quartiers: plusieurs des maisons, dont ils se composaient,
+pouvaient être plutôt appelées des palais. Naples était défendu par
+trois châteaux très forts. Le Château-Neuf, auquel Alphonse V avait
+mis la dernière main, surpassait tout ce qu'on admirait ailleurs en ce
+génie, même le château de Milan. Celui de l'oeuf[77] se faisait
+remarquer alors, comme aujourd'hui, par sa position au milieu des
+flots; enfin, un troisième, appelé _Capuano_[78], servait de résidence
+au fils aîné du roi Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre, marié à
+Hippolyte-Marie, fille de François Sforce. Par cette alliance de
+famille, le duc de Milan et Alphonse avaient voulu cimenter leur union
+contre la maison d'Anjou, encore redoutable à l'Italie, grâce à la
+position qu'elle occupait en France. L'_Itinéraire_ ne parle pas du
+château de Saint-Elme qui domine la ville et fut converti en citadelle
+par Charles-Quint: il avait probablement auparavant peu d'importance.
+
+ [77] Ancienne villa de Lucullus.
+
+ [78] Sans doute _Capo di Monte_.
+
+Il n'est pas besoin de dire que, pendant les quinze jours environ que
+le baron de Corthuy passa dans la capitale du royaume de Naples, il
+présenta ses hommages au roi Ferdinand et à la famille royale.
+
+Le 4 janvier 1470, nos voyageurs quittèrent cette ville pour se rendre
+à Rome. Ils traversèrent Aversa, Capoue, Mola, Gaëte, Fondi,
+Terracine, Sermoneta et Velitri où quelques usages particuliers
+attirèrent leur attention.
+
+Les magistrats du lieu occupaient un palais au sommet d'une montagne.
+Devant la porte était suspendue une cloche que chacun pouvait sonner
+lorsqu'on venait demander justice. Aussitôt paraissaient des officiers
+qui recueillaient la plainte. Suivant notre manuscrit, la même chose
+se pratiquait en Turquie: une cloche semblable se trouvait devant le
+palais du Grand Seigneur; permis au plus humble sujet de la mettre en
+branle. Le Sultan, à ce bruit, envoyait querir le sonneur et lui
+ordonnait d'exposer sa demande. On s'étonne de trouver un tel respect
+pour ce que nous appelons le droit de pétition, à une telle époque et
+jusque chez le Grand Turc. Le même usage a existé en Chine[79]. Nos
+Flamands admiraient un moyen si simple d'assurer une égale justice au
+pauvre comme au riche, au plus élevé en rang et au plus obscur. «A
+combien d'exactions et de sourdes manoeuvres,» se disaient-ils entre
+eux, «n'est-il pas ainsi porté remède!»
+
+ [79] _L'empire chinois_, par M. Hue, ancien missionnaire
+ apostolique, 2me édit., Paris, 1854, t. 1, p. 390.
+
+Une autre coutume de Velitri était plus bizarre et fournit une
+curieuse étymologie. Devant le même palais, on découvrait un monument
+carré de marbre blanc; en s'approchant, nos voyageurs furent surpris
+d'apercevoir, sur l'une de ses faces, la figure d'une bouteille et,
+sur une autre, l'image d'une écuelle, que l'on y avait sculptées. Un
+peu plus haut, était attachée une chaîne de fer. On expliqua au
+chevalier brugeois les priviléges attachés à ce monument, ainsi que
+son histoire. Quiconque s'asseyait là était en droit désormais de
+paraître en tout lieu, l'écuelle et la bouteille à la ceinture; il
+était enrôlé dans le corps des Ribauds, dont Velitri s'honorait d'être
+la capitale et qui lui doivent le nom de _Bélitres_.
+
+Un monument, si rare dans son espèce, avait été érigé pour éterniser
+la mémoire du roi de tous les Gueux, qui furent, qui sont et qui
+seront; de Nicolas, célèbre non-seulement par son habileté et ses
+succès, qui lui avaient fait amasser d'immenses richesses, mais par
+sa bienfaisance vraiment royale, car il avait fondé cinq hôpitaux pour
+ses nombreux sujets.
+
+La bonne foi avec laquelle l'_Itinéraire_ est écrit défend de traiter
+ce récit de fable; il n'en est pas moins fort étrange.
+
+Après avoir encore passé par Marino, l'un des domaines de l'illustre
+maison de Colonna, le sire de Corthuy se trouva de retour, le 11
+janvier 1471, dans la capitale du monde chrétien, qu'il avait quittée
+le 23 avril de l'année précédente, ayant ainsi employé environ huit
+mois et demi à visiter la Barbarie, l'Égypte, une partie de l'Arabie,
+la Terre-Sainte, la Grèce, avec des fatigues et des dangers dont de
+nos jours l'on ne peut se faire d'idée, car il n'y a plus maintenant
+ni distances, ni flots, ni barbares: on voyage avec les ailes de la
+vapeur et l'on est reçu par des Turcs en redingote, humbles vassaux
+de notre civilisation.
+
+
+
+
+III
+
+Florence et Ferrare.
+
+ Le camérier du pape.--L'archevêque d'Arles.--Les imprimeurs
+ allemands.--Goûts littéraires du sire de Corthuy.--Université de
+ Sienne.--Florence-la-Belle.--Divers palais.--La liberté et les
+ Médicis.--Bologne.--Jean de Bentivoglio.--Ferrare _l'aimable_.--Les
+ Ferraraises à la fenêtre.--La maison d'Este.--Le palais de
+ _Scimonoglio_ et celui de _Belfiore_.--Benvenuto Cellini.--Son remède
+ contre le mauvais air.
+
+
+Le sire de Corthuy apportait à Rome les informations les plus fraîches
+et les plus exactes sur la situation de l'Orient. Paul II l'accueillit
+avec un nouvel intérêt et témoigna même le désir d'attacher à son
+service Jean Adorne. Placé dans une telle position, avec ses talents
+et ses connaissances, le jeune homme devait voir s'ouvrir devant lui
+la carrière des légations, des prélatures, du cardinalat. Flatté de
+cette perspective brillante, Anselme accepta pour son fils l'offre du
+souverain pontife. Il fut convenu que Jean reviendrait à Rome après
+avoir accompagné son père jusqu'à Bruges, dont il était depuis si
+longtemps absent et qu'il désirait ardemment revoir.
+
+Le cardinal de Saint-Marc témoigna au Chevalier sa bienveillance
+accoutumée. Anselme et son fils rencontrèrent chez lui un savant
+distingué: c'était l'archevêque d'Arles, appelé à Rome par le pape
+pour revoir et corriger des manuscrits d'auteurs anciens, que ce
+pontife faisait imprimer par des ouvriers allemands récemment arrivés
+dans cette ville. On voit que Paul II encourageait les travaux
+littéraires, quoique Sismondi l'accuse d'avoir persécuté ceux qui s'y
+livraient.
+
+Les deux Adorne trouvèrent également un accueil empressé chez
+plusieurs seigneurs et deux négociants de Gênes: Clément de Ubenaldi
+et Meliaduce.
+
+Le sire de Corthuy n'était plus obligé cette fois de régler son séjour
+sur les probabilités de départ d'une caraque. Il passa dix-huit jours
+à Rome et en visita avec soin les monuments. Lui et son fils
+recherchaient surtout les inscriptions qui rappellent la mémoire des
+héros et des grands hommes. L'archevêque d'Arles, leur voyant ce goût,
+leur donna des vers en l'honneur de Cicéron. Ces circonstances et
+l'intimité qui s'établit entre le docte prélat et le chevalier
+brugeois, prouvent que celui-ci avait de l'instruction et le goût des
+lettres.
+
+A son départ, il fut de nouveau escorté par une foule d'amis.
+Quelques jours après il arrivait à Sienne, où florissaient une
+université et un collége, appelé de la _Sapience_, fort loué dans
+l'_Itinéraire_. «C'est là, ou bien à Pérouse,» y est-il dit, «que je
+placerais des jeunes gens qui seraient confiés à mes soins, lorsqu'ils
+auraient terminé avec succès leurs premières études.»
+
+Nos voyageurs, en passant à Florence, trouvèrent cette ville digne de
+l'épithète de _belle_ que lui donnent les Italiens. Aucune autre ne
+renfermait plus d'églises et de couvents. On y admirait encore la
+résidence particulière des Médicis, dans la _Via Lata_, les demeures
+de Jacques des Pazzi, de plusieurs autres membres de cette famille et
+d'autres seigneurs, enfin trois palais publics.
+
+L'un de ceux-ci, qui était fort beau, était occupé par les neuf
+magistrats appelés prieurs. Un second servait au jugement des affaires
+civiles. Le troisième était celui du Podestat, qui prononçait, tant
+dans certaines causes civiles que dans les affaires criminelles.
+
+«Heureuse Florence, entre toutes les villes d'Italie!» s'écrie le
+jeune Adorne, dans l'_Itinéraire_. «Malgré bien des agitations et des
+vicissitudes, elle a gardé avec peu d'altération ses institutions
+primitives et conserve encore, sous l'autorité du saint-siége, son
+antique liberté.»
+
+Celle ci, néanmoins, était fort menacée: gouvernée, dans l'origine,
+par des familles gibelines, Florence l'avait été ensuite par une
+aristocratie guelfe et populaire qui se divisa en deux factions. Celle
+des _Blancs_ l'emporta. C'est ainsi que le Dante, qui appartenait à
+celle des _Noirs_, apprit à connaître «combien est rude sentier le
+monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien goûte le
+sel, le pain de l'étranger!»[i] (voir note de transcription au début
+du fichier).
+
+Les Abbizzi devinrent la principale des maisons dominantes, qui
+s'appuyaient sur les _grands métiers_. Des familles gibelines, les
+_Ricci_, les _Medici_, pour gouverner à leur tour, cherchèrent l'appui
+des _petits métiers_. Ainsi se fonda le pouvoir de Côme de Médicis,
+célèbre par son immense fortune, sa magnificence et son goût pour les
+arts. Après lui, le pouvoir passa, même sans titre d'autorité, à son
+fils Pierre, mort en 1469, puis aux fils de celui-ci, Laurent et
+Julien. L'année où le baron de Corthuy traversa Florence, Laurent,
+marié à Clarice Orsini, fille de Jacques, prince romain, reçut avec
+une magnificence royale le duc de Milan et sa femme Bonne de Savoie.
+Tant de splendeurs annonçaient à la République un maître plutôt qu'un
+citoyen.
+
+Le sire de Corthuy ne cherchait point le chemin le plus court pour
+retourner en Flandre. De Florence, il se rendit à Bologne, que l'on
+appelait _la mère des études et la fontaine du droit_. Jean
+Bentivoglio[80] avait, dans cette ville, la principale autorité; il
+voulut que son palais fût montré à nos voyageurs dans toutes ses
+parties, et leur offrit de son vin.
+
+ [80] L'usage était alors de franciser les noms étrangers:
+ l'_Itinéraire_ dit: Jean de Bentevelze ou Bentivolio.
+
+Ils virent ensuite Ferrare, qui leur plut beaucoup, surtout au jeune
+auteur de l'_Itinéraire_: «Je ne sais,» dit-il, «si les Italiens ont
+décoré cette ville d'un surnom comme Gênes, Florence et d'autres; pour
+moi, je l'appellerais l'_aimable_. Le beau sexe y est d'humeur
+agréable et douce, et à beaucoup de charmes il joint un enjouement qui
+dériderait le front le plus austère. C'est plaisir de voir ces jolies
+Ferraraises à leurs fenêtres, le cou tendu et le visage riant, suivant
+les étrangers qui passent, d'un regard plein de douceur.» Ce dessin,
+tracé d'après nature, a de la grâce; joint aux portraits, si
+soigneusement tracés, des montagnardes génoises, des juives d'Algéri,
+des belles Napolitaines, il complète un _keepsake_ qu'on ne
+s'attendrait guère à rencontrer dans les bagages d'un futur camérier.
+
+Tout le monde sait qu'à cette époque Ferrare obéissait à la maison
+d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles
+qui ont fondé en Italie des principautés. Elle remonte, selon Litta, à
+Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux
+branches principales dont l'une, alliée aux Guelfes d'Allemagne, donna
+des ducs à la Bavière, puis à la Saxe, et devint la tige de la maison
+de Brunswick qui a occupé le trône d'Angleterre et règne en Hanovre.
+
+L'autre branche, après avoir obtenu, en 1208, la seigneurie de
+Ferrare, par l'influence du parti guelfe dont Azzo IV, marquis d'Este,
+était le chef dans la haute Italie, établit plus solidement son
+autorité, en 1240, à l'aide d'une armée de croisés du même parti.
+
+Nicolas III, marquis de Ferrare, Modène et Reggio, étant mort en 1441,
+le gouvernement, avant de retourner à Hercule, l'aîné de ses fils
+légitimes, passa successivement à deux de ses enfants naturels:
+Lionnel et......
+
+ . . . . . . . . . . . . il primo duce,
+ Fama della sua età, l'inclito Borso;
+ Che siede in pace, e più trionfo aduce
+ Di quanti in altrui terre abbiano corso[81].
+
+ (ARIOSTO, _Orlando furioso_,
+ C. 3, st. XLV.)
+
+ [81] «Le premier duc de cette maison, l'illustre Borso, honneur de
+ son temps, qui règne en paix et conquiert ainsi plus de gloire que
+ tous ceux qui ont porté le ravage sur le territoire étranger.»
+
+L'Empereur, dont Modène et Reggio relevaient, les érigea en duché en
+faveur de ce sage et illustre rejeton de la maison d'Este. Paul II en
+fit de même de Ferrare qui relevait du saint-siége, en récompense des
+efforts de Borso pour rétablir la paix de l'Italie et l'unir dans la
+ligue contre les Turcs, publiée le 22 décembre 1470. L'investiture de
+cette dignité fut conférée à Borso, avec une pompe extraordinaire, le
+jour de Pâques, 14 avril 1471; mais le Duc ne devait pas jouir
+longtemps de ces honneurs: il mourut le 10 août suivant. Hercule, son
+successeur, fut le bisaïeul de cet Alphonse II que les vers et les
+malheurs du Tasse ont immortalisé.
+
+L'_Itinéraire_, à raison de la nouveauté du titre ducal dans la maison
+d'Este, appelle Borso _le marquis ou duc_. Nos voyageurs admirèrent le
+palais qu'il avait fait reconstruire à neuf et que l'on appelait
+_Scimonoglio_: c'était le plus beau de la ville. Il y en avait encore
+un, «nommé _Belle-Flour_,» suivant notre manuscrit, «et situé hors de
+la porte du Vieux-Château.» C'est une des constructions du père de
+Borso: il bâtit à Ferrare les palais de Belriguardo et Consandolo et
+celui de Santa-Maria Belfiore, auquel était annexé un couvent.
+
+Autour de la ville règnent des marais qui abondaient en gibier,
+surtout en faisans; mais on ne pouvait leur donner la chasse, sous les
+peines les plus graves. Le duc seul avait ce droit; sa cour en était
+si bien fournie que les domestiques mêmes s'en régalaient. Benvenuto
+Cellini, lorsqu'il fut loge à Belfiore, se permettait quelques
+incursions sur la chasse ducale. Il nous apprend qu'il abattait des
+paons à la sourdine, _con certa polvere_, _sema far rumore_, et il en
+trouvait la chair un excellent remède contre le mauvais air.
+
+
+
+
+IV
+
+Venise.
+
+ Les murs de Padoue.--Venise.--Place et église de Saint-Marc.--La
+ Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la République.--Le
+ sire de Corthuy assiste aux séances du sénat.--Fondation et progrès de
+ Venise.--Henri Dandolo et Marino Faliero.--Le meilleur
+ gouvernement.--Les deux Foscari.--Inquisiteurs d'État.--_La
+ Prophétie._--Hospices pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La
+ chartreuse de Montello.
+
+
+Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte,
+remarquèrent la largeur du mur intérieur; on y pouvait commodément
+chevaucher. Bientôt s'éleva devant eux, du milieu des eaux, une vision
+magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois,
+sa puissance.
+
+Ils y arrivèrent le 18 février. Trois objets surtout y excitèrent
+leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trésor et l'Arsenal.
+
+«L'un des côtés de la place,» lit-on dans l'_Itinéraire_, est formé
+par la petite mais inestimable église de Saint Marc: on voit devant
+ses portes les quatre chevaux dorés, trophée de la victoire des
+Vénitiens sur Constantinople. A gauche de l'église s'élève le
+magnifique palais de la République, et près de là est une petite place
+ornée de deux colonnes.»
+
+C'est là que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, général de la
+République, avait eu la tête tranchée, un bâillon dans la bouche.
+
+«Le palais,» poursuit notre manuscrit, «est habité par le duc ou doge
+et renferme deux belles salles où siégent le conseil des nobles et le
+conseil secret.»
+
+Le sire de Corthuy et son fils assistèrent plusieurs fois aux séances
+du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, résidait
+proprement la souveraineté.
+
+L'histoire de ce singulier État ne pouvait manquer d'attirer leur
+attention; leur _Itinéraire_ en donne un résumé assez exact, mais qui
+apprendrait peu de chose au lecteur.
+
+Les îlots des lagunes et quelques points de la côte, peuplés de
+fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie
+naissante, qui dépendait de Padoue, forcée bientôt, par les mêmes
+circonstances, à élire des magistrats particuliers, se donnant en 697
+un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, créant
+ensuite des maîtres de milice, puis rétablissant la dignité ducale:
+ce sont là des faits que tout le monde connaît.
+
+Jusque-là, pourtant, c'est à peine si l'on peut dire que Venise
+existât. Son véritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en
+810 fixa le siége de l'administration à Rialto, unit les îles voisines
+par des ponts, construisit une cathédrale et un palais.
+
+La décadence de l'empire d'Orient fut l'émancipation de Venise qui en
+relevait. En 1203, elle aide à le renverser et en partage les lambeaux
+avec les croisés. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait
+reprendre, en passant, Zara, pour les Vénitiens, était l'âme de
+l'expédition. Un siècle et demi après, l'un de ses successeurs, à
+cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est décapité, pour
+haute trahison, sur les degrés du palais ducal.
+
+Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'étaient opérés.
+Le Grand Conseil substitué, en 1172, à l'assemblée des magistrats
+appelés tribuns, s'était attribué à lui-même la désignation des 12
+électeurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux
+familles parmi lesquelles il avait été exercé précédemment; enfin,
+après s'être complété jusqu'au nombre de 600 membres, il s'était
+déclaré permanent et héréditaire. Pour comprimer les mécontents, on
+créa le Conseil des Dix, rendu perpétuel en 1335.
+
+C'est par ces degrés que fut fondé à Venise le gouvernement
+aristocratique, «le meilleur,» selon notre manuscrit, «après la
+monarchie.»
+
+Ce jugement n'est pas facile à concilier avec celui que nous avons
+rencontré dans le même écrit sur les institutions de Florence. Il ne
+faut pas prendre ces diverses expressions dans un sens trop absolu.
+Anselme et son fils ne pouvaient évidemment louer à la fois le pouvoir
+illimité d'un seul et une démocratie sans contre-poids, tout en
+préférant à celle-ci l'aristocratie la plus complète. Peut-être la
+combinaison de ces trois éléments, se balançant et se tempérant
+mutuellement, eût-elle mieux répondu à leur pensée, comme elle se
+rapprochait davantage des institutions de leur pays.
+
+Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal était
+restreint. Foscari, tandis qu'il en était revêtu, est réduit à voir,
+sans oser se plaindre, son fils soumis à la torture et condamné à
+l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: «Va, mon fils, obéis à
+Venise et ne demande rien d'autre[82].»
+
+ [82] Jacopo va e ubbidisci a quello che vuole la terra e non
+ cercar più oltre.
+
+Afin de se frayer un chemin au trône ducal, il avait été le promoteur
+de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les
+mécontentements soulevés, il offre d'abdiquer; on lui impose le
+serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dépose:
+il meurt au son joyeux des cloches qui annonçaient l'élection de son
+successeur.
+
+Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis ce règne de tragique
+mémoire, lorsque le sire de Corthuy vint à Venise. C'était aussi alors
+une institution encore récente que celle des trois inquisiteurs
+d'État, ayant droit de vie et de mort, quand ils étaient d'accord.
+Singulière et redoutable précaution de la classe dominante contre tous
+et contre elle-même!
+
+Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy vit à Venise, son
+_Itinéraire_ fait mention d'un tableau placé dans l'église de
+Saint-Julien: on l'appelait _la Prophétie_; mais il eût fallu le
+désigner plutôt comme le rêve d'un cerveau malade. Ce qui semble
+inexplicable, c'est qu'une oeuvre semblable fût conservée dans un
+pareil lieu. Elle représentait le souverain pontife et le Grand Turc,
+tendant, comme à l'envi, la main pour s'emparer d'un écrit; mais
+l'infidèle, plus prompt que son compétiteur, avait saisi le document,
+et voici ce qu'on y lisait:
+
+«L'Église de Dieu sera réformée; elle obéira à Dieu, comme au temps de
+Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations,
+et elles domineront les chrétiens en vertus.»
+
+Cette peinture était fort ancienne et même antérieure, à ce que l'on
+prétendait, à l'époque où il avait commencé à être question des Turcs:
+de là ce nom de _la Prophétie_. Il y en a qui s'accomplissent sous nos
+yeux et que nous remarquons à peine, ainsi que d'autres fort avérées
+dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait
+pour vouloir en trouver une ici. Peut-être était-ce une trace des
+démêlés de Venise avec le saint-siége, ou un bizarre écho de ce voeu
+de réforme de l'Église, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit
+au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre, à Luther et à
+Calvin.
+
+Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices où l'on
+recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent
+fort à cette institution et la trouvèrent aussi recommandable au point
+de vue de la politique qu'à celui de l'humanité.
+
+Ce n'était pas uniquement une curiosité de voyageur qui avait amené
+le baron de Corthuy dans cette ville célèbre; il y trouvait
+l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de près à Rhodes et qui en
+était arrivée sur les galères de l'ordre.
+
+Après la prise de Négrepont, les Vénitiens avaient dépêché Cetarino
+Zeno à la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son côté, leur avait
+envoyé quatre seigneurs, dont Azimamet[83] était le plus considérable,
+avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait
+nouer des relations plus étroites avec les puissances chrétiennes qui
+se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de
+leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs.
+
+ [83] Hadji-Mehemet.
+
+Rien ne devait être plus utile au sire de Corthuy pour compléter les
+notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la
+Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan
+ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put
+avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours à
+Venise.
+
+Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus
+obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de
+Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de
+magnifiques festins. C'était le temps du carnaval, si brillant jadis à
+Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les
+particuliers, se succédaient sans interruption. Chaque jour avait ses
+fêtes auxquelles nos voyageurs prenaient part.
+
+Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir les appelait dans
+une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire de Corthuy se
+rendit le lendemain à Montello pour visiter près de là une chartreuse,
+appelée _lo Bosco_, où l'un de ses frères reposait, après y avoir
+porté pendant deux années l'habit de religieux. On ignore pourquoi cet
+Adorne avait été chercher si loin un cloître dont il ne manquait pas
+en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe.
+
+De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet était
+de traverser le Tyrol et de se rendre par Bâle à Strasbourg; ensuite
+de descendre le Rhin jusqu'à Cologne: de là il comptait retourner à
+Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers.
+
+
+
+
+V
+
+Le Rhin.
+
+ Le Tyrol.--Mariaen.--Hélénora Stuart.--Mols.--Entretien de Sigismond
+ d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Bâle.--Strasbourg.--La
+ cathédrale.--Le chevalier Harartbach.--Les reîtres.--Les portes de
+ Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.--Aix-la-Chapelle--L'anneau
+ magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil que font les Brugeois à
+ Anselme Adorne.
+
+
+Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne,
+qui nous reste à raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond
+d'Autriche.
+
+Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aïeul le valeureux
+Leopold, tué à Sempach, et était cousin de l'empereur Frédéric III,
+auquel, dit Æneas Sylvius, les princes allemands obéissaient quand
+ils le voulaient; ce qui arrivait rarement.
+
+Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres États;
+mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme l'Empereur
+régnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie et de
+Carniole. Il eut de longs démêlés avec les Suisses et y perdit le
+Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre, qu'il avait
+récemment engagé au duc de Bourgogne le comté de Ferrette et plusieurs
+villes d'Alsace et de Souabe.
+
+Notre chevalier, après avoir passé par Trente et traversé une belle
+vallée qu'arrose une large rivière, arriva à Marano ou Mariaen, petite
+ville qui était la capitale du Tyrol. Néanmoins ce n'était pas là,
+mais à Inspruck, que Sigismond faisait sa résidence ordinaire.
+
+A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer,
+avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait à la maison royale
+d'Écosse. C'était Hélénora Stuart, soeur de Jacques II.
+
+Comme le chevalier approchait de Mols, appelé aussi Sevenkirchen, il
+aperçut à l'entrée de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de
+cavaliers. A leur tête était Sigismond avec qui il eut un long
+entretien.
+
+Le duc protesta de sa bonne volonté pour Charles le Téméraire. «Je
+viendrais moi-même en personne lui amener du renfort,» dit-il,
+«n'était-ce d'un petit démêlé que j'ai avec certains montagnards.»
+
+L'_Itinéraire_ les nomme _Angelini_: ils vivaient en commun au nombre
+d'environ seize cents, habitant une vallée resserrée entre des rochers
+et à laquelle on n'avait d'accès que par un défilé fort étroit, ce qui
+rendait cette peuplade très-difficile à réduire.
+
+Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent «la charmante ville de Bâle,
+dont les maisons sont bâties avec autant d'élégance que de luxe.» Le
+lendemain ils passèrent le Rhin en face de Strasbourg, sur un pont en
+bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne manquèrent pas
+d'aller contempler la cathédrale, l'une des plus belles églises qu'ils
+eussent vues. Ils admirèrent surtout la flèche, fort haute et ornée de
+diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus élevées, mais
+aucune qui leur parût offrir un aspect plus agréable.
+
+Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque
+assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et
+ses chevaux. Il s'y trouvait déjà un homme d'un visage mâle et ouvert,
+accompagné d'une dame dont l'extérieur annonçait un rang élevé:
+c'était un chevalier strasbourgeois, nommé Hans Harartbach, qui
+voyageait avec sa femme. Cette société, outre qu'elle fut
+très-agréable à Anselme, lui fut encore d'un grand secours.
+
+Le village d'Ingelsheim, où l'on s'arrêta le soir, était infesté par
+des reîtres qui y vivaient à discrétion et y commettaient toute sorte
+de désordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En
+revanche, tout était à craindre de l'insolence de cette soldatesque.
+Harartbach avait, heureusement, pris ses précautions contre ces deux
+inconvénients. Non-seulement il s'était muni de provisions qu'il
+partagea gaîment avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui
+servir d'escorte, des gens bien armés qui tinrent les reîtres en
+respect.
+
+Les deux chevaliers se séparèrent avec des témoignages réciproques de
+considération, et le Brugeois poursuivit sa navigation; de Strasbourg
+à Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24 mars, il
+comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de Worms;
+mais, lorsqu'il y arriva, les portes étaient fermées et elles ne
+s'ouvraient plus à cette heure. On ne voyait à l'entour aucune
+habitation: il fallut coucher à la belle étoile. Par grâce, on fit
+passer à travers une lucarne un pain de médiocre grandeur et quelque
+peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour
+leurs chevaux.
+
+Voilà les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent
+charmés de voir, sur ses bords, les châteaux et les villes, munis de
+toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans le Midi.
+L'_Itinéraire_ fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le
+Rhin commence à couler prés d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence,
+prêtent à son cours de si pittoresques aspects.
+
+Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda à cette colonie
+sainte (Cologne), «si justement appelée ainsi, à cause des martyrs qui
+l'ont arrosée de leur sang.»
+
+Pour se rendre à Aix-la-Chapelle, il fut obligé de se pourvoir d'une
+escorte; elle fut changée au village de Berchem et à Juliers, sans
+doute à cause des différentes dominations qu'il traversait.
+
+Dans la ville de Charlemagne, renommée, alors comme aujourd'hui, pour
+ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua à nos voyageurs la
+fondation de l'église de Notre-Dame, d'une manière qui leur parut un
+peu difficile à croire; pourtant il en a été tenu note, sous toute
+réserve, dans leur _Itinéraire_.
+
+Cette légende y est racontée avec simplicité. Quoiqu'elle ait déjà été
+recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques
+différences dans les détails, nous croyons qu'on nous saura gré de la
+reproduire ici.
+
+L'ANNEAU ENCHANTÉ.
+
+Charlemagne, cet empereur qui remplit l'univers du bruit de ses
+exploits et du renom de sa sagesse, s'éprit pourtant d'une
+jouvencelle, et il l'aima si chèrement que, la jeune fille étant
+morte, il menait son corps en tout lieu avec lui. Il comprenait
+lui-même sa folie; mais, malgré son grand sens, il n'y pouvait trouver
+remède.
+
+Or, par grâce divine, un saint homme le vint trouver et lui dit:
+«Sire! si vous êtes captif en de tels liens et comme ivre d'amour,
+c'est par maléfice et sortilége. Un anneau enchanté cause votre
+frénésie. Il faut, vous armant de courage, le saisir sous la langue de
+celle que vous aimez, toute morte qu'elle est, et le lui tirer de la
+bouche. A l'instant même le charme sera rompu.»
+
+Charles crut à la parole du solitaire, trouva l'anneau, et irrité des
+maux qu'avait causés ce talisman, il le jeta vivement loin de lui.
+L'anneau tomba dans un marécage. Mais admirez ce nouveau prodige!
+L'ardeur dont avait brûlé l'Empereur ne fit que changer de nature et
+d'objet; son coeur s'enflamma saintement pour le lieu qui recélait le
+gage mystérieux, et il voulut qu'une église s'y élevât en l'honneur de
+la mère de Dieu.
+
+Ce fut le 31 mars que le sire de Corthuy arriva à Maestricht, «ville
+forte,» dit son _Itinéraire_, «située dans une agréable vallée. Elle
+appartient au duc de Bourgogne; mais la contrée environnante dépend en
+grande partie de la Cité Liégeoise, récemment saccagée et presque
+détruite par le Duc.--«A Maestricht,» dit encore notre auteur, «le
+peuple est gai et les femmes y sont jolies.» On voit qu'en général
+elles n'ont point à se plaindre du jeune Adorne; il ne les oublie
+guère et leur rend volontiers justice.
+
+Le sire de Corthuy passa ensuite par Anvers, «l'une des plus belles
+villes du Brabant,» qui devait bientôt enlever à Bruges la supériorité
+commerciale. Comme il approchait de cette dernière ville, où l'annonce
+de son arrivée était déjà parvenue, il découvre sur la route une
+troupe nombreuse et animée qui venait avec empressement au-devant de
+lui; bientôt il distingue des traits connus, il entend des voix
+aimées, il se voit entouré d'amis et d'autres concitoyens qui le
+félicitent à l'envi. C'est avec ce cortége, au milieu des acclamations
+joyeuses, qu'il descendit, le 4 avril, à la Maison de Jérusalem.
+
+Nous ne décrirons pas les transports avec lesquels Anselme,
+Marguerite[84] et leurs enfants se virent de nouveau réunis, la
+douceur de leurs embrassements, les questions se pressant, de part et
+d'autre, sur leurs lèvres: un tel tableau se présente de lui-même à
+l'esprit du lecteur. Chacun a rencontré, dans la vie, de ces haltes
+heureuses qui semblent mettre un terme à nos travaux, à nos peines,
+nous rendre enfin, et sans retour, à ce que nous aimons. Puis,
+l'inconstance de notre esprit ou la mobilité des choses humaines nous
+pousse de nouveau loin du port où nous venions d'aborder. Eût-on pu se
+figurer que notre voyageur n'avait encore traversé que la moindre
+partie des périls qui lui étaient destinés?
+
+ [84] C'est à tort qu'on place sa mort en 1462; il résulte de
+ l'_Itinéraire_ qu'elle vivait encore en 1471.
+
+
+
+
+VI
+
+Édouard IV à Bruges.
+
+ Avénement et chute d'Édouard.--Warwick, le faiseur de rois.--La
+ Gruthuse accueille Édouard fugitif.--Naissance d'un fils de la
+ comtesse d'Arran.--L'Angleterre et l'Écosse à Bruges.--Le duc de
+ Bourgogne cité en parlement.--Il assiége Amiens.--Trêve.--Anselme
+ Adorne conseiller et chambellan du duc.--Édouard remonte sur le
+ trône.--Le grand prieur de Saint-André.--Départ de la princesse.
+
+
+Anselme, depuis son départ pour la Terre-Sainte, avait été absent de
+Bruges pendant un peu plus de 13 mois; dans l'intervalle, cette ville
+avait de nouveau reçu un fugitif de sang royal.
+
+C'était Édouard IV, de la maison d'York. Il avait dû à l'appui du
+puissant comte de Warwick la couronne d'Angleterre, qui, arrachée à
+Richard II, fils du fameux prince Noir, par son cousin de Lancastre,
+tomba, en 1461, du front du faible Henri VI; mais ensuite le _Faiseur
+de rois_[85], mécontent de celui qu'il venait de placer sur le trône,
+avait réussi à l'en faire descendre.
+
+ [85] _Kingmaker_, surnom de Warwick.
+
+Édouard, abandonné des siens, se jette dans un vaisseau hollandais.
+Poursuivi par les Osterlins[86], il aborde au petit port d'Alkmaer,
+dans le plus complet dénûment. Louis de la Gruthuse était gouverneur
+de la Hollande; il accueille avec respect le prince détrôné,
+beau-frère du duc de Bourgogne, lui donne plusieurs robes, le conduit
+à la Haye et ensuite à Bruges.
+
+ [86] Anséates.
+
+Édouard fit son entrée dans cette ville le 14 janvier 1470 (1471). On
+voyait chevaucher à côté de lui celui qui devait faire périr ses fils
+dans la Tour de Londres: Richard, duc de Glocester. Les deux frères
+allèrent loger à la Gruthuse: c'était le nom de la vaste habitation du
+seigneur brugeois, attenante à l'église de Notre-Dame, et dans
+laquelle le mont-de-piété est actuellement établi.
+
+La princesse Marie était toujours à la Maison de Jérusalem: elle y
+avait donné le jour à un fils qui fut baptisé à Saint-Donat. La
+duchesse de Bourgogne fut la marraine, Ravesteyn le parrain. On voit
+que la noble fugitive était traitée par la cour avec tous les égards
+dus à son rang.
+
+L'Angleterre et l'Écosse se retrouvaient à Bruges: un gendarme
+d'Édouard et un écuyer du comte d'Arran pouvaient se reconnaître aux
+cicatrices des coups qu'ils s'étaient portés dans quelque _raid_ ou
+quelque _foray_[87]. Un montagnard, enveloppé dans son plaid, la
+claymore au côté, la plume d'aigle sur sa toque, se rencontrait
+peut-être avec un groupe de soldats nouvellement enrôlés pour le
+service du roi d'Angleterre. On distinguait ceux-ci à leurs belles
+casaques neuves, données par la duchesse de Bourgogne, et portant, par
+devant et par derrière, la rose blanche d'York.
+
+ [87] Chevauchée.
+
+La chute d'Édouard servait à souhait la politique de Louis XI. Forcé,
+pour dissiper la ligue du Bien public, à des concessions sur
+lesquelles il s'était bien promis de revenir, enveloppé à Péronne dans
+les filets de sa propre politique, puis conduit à Liége pour assister
+au sac d'une cité qu'il avait concouru à soulever, il attendait depuis
+longtemps une revanche et la voyait enfin s'approcher.
+
+Non-seulement il était parvenu à détacher son frère et le duc de
+Bretagne de l'alliance du duc de Bourgogne, mais il avait noué des
+intrigues jusque dans la famille de Charles et espérait voir éclater
+dans les États de celui-ci une insurrection générale. Enhardi par ces
+dispositions et par une ligue qu'il avait faite avec les Suisses, il
+convoque à Tours un simulacre d'états généraux et y fait autoriser des
+poursuites contre Charles en parlement. Le duc reçut, à Gand, citation
+par huissier à comparoir devant la cour. Le roi n'avait fait un tel
+pas qu'avec la résolution d'employer des moyens plus actifs: il fait
+avancer ses troupes et se rend maître de plusieurs places.
+
+Charles, quoique averti, s'était laissé prendre au dépourvu; il
+convoque l'arrière-ban de Flandre et de Hainaut et vient avec une
+belle armée camper devant Amiens; puis, au bout de quelque temps, les
+deux rivaux, s'apercevant que ce n'était point encore le moment de se
+porter un coup décisif, traitent et concluent une trêve.
+
+C'est alors que le baron de Corthuy vint rendre compte au duc de ses
+missions et de ses voyages, en compagnie, dit-on, du patriarche
+d'Antioche; mais nous ne trouvons, dans l'_Itinéraire_ de notre
+voyageur, aucune trace de cette dernière circonstance. Le duc entendit
+surtout avec intérêt les informations qu'Anselme lui donna sur les
+forces et les dispositions de divers princes musulmans, et notamment
+d'Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan, et il paraît que Charles conçut
+dès lors l'idée de donner au sire de Corthuy une part plus directe
+dans les négociations avec la Perse.
+
+En attendant l'exécution de ce projet, il nomma Anselme Adorne son
+conseiller et son chambellan. Ainsi le raconte un vieux manuscrit
+que nous trouvons parmi les papiers de famille. En effet, le
+sire de Corthuy est qualifié, dans des actes officiels presque
+contemporains[88], d'_illustre chevalier, conseiller et chambelan de
+Charles de Bourgogne_. Il semble toutefois qu'il devait déjà avoir ce
+rang ou quelque autre équivalent lorsque Galeas le recevait à Milan
+avec tant de distinction, _propter Burgundiæ ducem_, et lui donnait
+les entrées comme à ses propres officiers.
+
+ [88] Lettres de l'empereur Maximilien et du jeune Charles-Quint,
+ de 1511 et 1512.
+
+A peine le duc de Bourgogne avait-il traité avec son royal
+antagoniste, qu'il apprit les succès de son beau-frère en Angleterre:
+Édouard y était remonté sur le trône et son pouvoir se trouvait
+affermi par la mort de Warwick sur le champ de bataille et de Henri VI
+dans la Tour de Londres.
+
+Cet événement, qui faisait regretter à Charles son empressement à
+conclure, rendait, en même temps, l'Angleterre un asile plus sûr pour
+les Boyd fatigués de l'exil et désireux de se rapprocher de l'Écosse,
+dans l'espoir peut-être que Jacques III se laisserait à la fin fléchir
+ou que d'autres circonstances leur permettraient de rentrer dans leur
+patrie.
+
+Un coup de la destinée les avait rapprochés, à Bruges, d'Édouard et de
+Glocester, et Marguerite d'York, liée avec la comtesse d'Arran, par le
+rang de toutes deux, était un intermédiaire naturel entre ces nobles
+exilés. Marie Stuart se flattait encore d'apaiser son frère; elle
+était mère et voulait du moins essayer de conserver un héritage à ses
+enfants. Buchanan suppose que, par des lettres insidieuses, Jacques
+III cherchait à persuader à la comtesse qu'en venant plaider elle-même
+sa cause, elle réussirait mieux qu'elle ne l'avait fait, par
+correspondance ou en employant des intermédiaires; mais cet auteur a
+semé son récit de tant de circonstances inventées à plaisir, qu'il n'a
+droit qu'à peu de confiance. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il y avait
+en ce moment à Bruges un dignitaire écossais, le grand prieur de
+Saint-André, qui, par ses discours et ses avis, put exercer de
+l'influence sur les résolutions des exilés. Quoiqu'il en soit, une
+péripétie inattendue dans la destinée de la comtesse d'Arran suivit,
+au bout de quelques mois, le rétablissement de la maison d'York.
+
+L'histoire de cette princesse a excité tant d'intérêt en Écosse et en
+Angleterre, que les dates et les renseignements que notre _Itinéraire_
+fournit à ce sujet, et notamment sur l'incident qui nous occupe en ce
+moment, en acquièrent une importance réelle. On voit Marie, après
+avoir fui la cour de son frère pour suivre son époux et avoir séjourné
+près de deux ans à la Maison de Jérusalem, se décider à retourner sans
+lui en Écosse; et ce qu'il y a de remarquable, c'est l'accord qui se
+montre, à cet égard, entre elle et le comte, aussi bien que le père de
+celui-ci, qui, l'un et l'autre, devaient l'accompagner jusqu'en
+Angleterre. La même entente paraît entre Jacques III et le duc de
+Bourgogne; car ce fut probablement ce prince qui, à la demande de la
+princesse et avec l'agréation du roi, chargea le sire de Corthuy
+d'escorter Marie Stuart. La femme du chevalier devait également
+accompagner la princesse, et ce qui prouve combien cette compagnie
+était du goût de Marie Stuart, c'est que, spontanément et d'une façon
+toute gracieuse, elle invita Jean Adorne à être aussi du voyage.
+
+D'un autre côté, le comte d'Arran eut, en Angleterre, une mission du
+duc: il devait exciter Édouard contre Louis XI, allié de Jacques III;
+négociations qui ont pu concourir à l'invasion de l'Écosse, dont nous
+parlerons. Il semble donc que les Boyd, tout en s'associant à la
+démarche de Marie, comptaient assez peu, pour eux-mêmes, sur le succès
+de cette tentative et avaient d'autres vues.
+
+
+
+
+VII
+
+La séparation.
+
+ Marie Stuart s'embarque au port de Calais.--Lord Boyd meurt à
+ Alnwick.--Adieux du comte d'Arran et de Marie.--Le château de
+ Kilmarnoc.--Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la
+ princesse.--Présentation à la cour.--Le donjon de Corthuy.--La
+ dédicace de l'_Itinéraire_.--Fin de l'histoire de Thomas Boyd et de
+ Marie Stuart.
+
+
+Marie Stuart partit de Bruges avec lord Boyd, le comte d'Arran, le
+baron et la dame de Corthuy, leur fils aîné et une nombreuse escorte,
+et alla s'embarquer à Calais, le 4 octobre 1471. Voici comment Jean
+Adorne, dans une notice autobiographique qu'il a placée à la suite de
+l'_Itinéraire_ de son père, décrit ce départ:
+
+«Là même, à Calais, sur le vaisseau prêt à appareiller, je fis mes
+adieux à mes parents, et je saluai la noble princesse qui, de sa
+grâce, m'avait invité à la suivre; mais je devais partir dans peu de
+jours pour Rome. La chose était résolue et ainsi le voulait, sans
+doute, ma destinée.
+
+«Après avoir pris congé d'eux, je revins à Bruges assez triste, mais
+supportant courageusement le chagrin que me causait ce prompt retour
+en Italie, d'où je revenais. Il ne manquait pas d'amis qui me
+conseillaient de rester, et des hommes puissants me promettaient leur
+appui. Je partis néanmoins pour Rome, en compagnie du grand prieur de
+Saint-André.»
+
+On voit que le jeune Adorne eût préféré un voyage en Écosse, sous les
+auspices de Marie Stuart, et que, par un sentiment bien ordinaire
+parmi sa nation, il n'allait chercher au loin, qu'à regret, la
+carrière que Paul II devait lui ouvrir.
+
+Le sire de Corthuy débarqua avec sa femme et leurs nobles hôtes en
+Angleterre. Les Boyd s'y arrêtèrent. Robert, se rapprochant, tant
+qu'il pouvait, de la frontière d'Écosse, mourut peu après à Alnwick.
+Anselme et Marguerite durent assister à une scène navrante: les adieux
+du comte et de Marie. Leur route, à tous deux, se séparait; chacun
+allait au-devant d'un avenir inconnu qui ne devait plus les réunir.
+Les images de leur bonheur passé, de leurs espérances détruites,
+venaient en foule assaillir leur pensée, et, en même temps, un nuage
+froid et sombre semblait se placer entre eux. Quelle différence entre
+cette entrevue et une autre, quoique mêlée aussi de douleurs, dans
+laquelle, se revoyant après le coup qui les avait frappés, ils
+s'étaient juré mille fois de ne jamais se quitter!
+
+Arrivée à Édimbourg, la princesse fut, dit-on, froidement reçue par
+son frère; on ajoute qu'il la confina dans le château de Kilmarnoc,
+ancien domaine des Boyd; mais comme ils en étaient dépossédés, le
+choix de ce séjour se comprend assez peu. Ce qui n'est pas douteux,
+c'est que les supplications et les larmes de Marie n'eurent pas plus
+de succès que n'en avaient eu les négociations d'Anselme Adorne.
+Jacques ne voulait ni rendre à Thomas Boyd, proscrit, dépouillé,
+ulcéré, sa position, ni en laisser une à la princesse, qui ne
+convenait pas à son rang et à sa naissance. Le mariage fut cassé, on
+ne sait sur quel fondement, mais probablement comme l'oeuvre de la
+puissance usurpée des Boyd et manquant d'un consentement royal, libre
+et régulier.
+
+En revenant en Écosse, le sire de Corthuy trouvait le mariage du roi
+accompli. La cour retentissait encore des magnificences qui avaient
+été déployées pour célébrer cette union. Anselme vit la jeune reine,
+belle, distinguée et modeste. La présentation de la dame de Corthuy,
+la tournée qu'Adorne fit avec elle dans ses domaines, se devinent,
+sans qu'on en trouve le récit: on eût aimé à y rencontrer la peinture
+d'un paysage d'Écosse, dominé par le vieux donjon de Corthuy, avec son
+fossé et sa double enceinte de murailles, ou surplombant, comme un nid
+d'aigle, quelques roche presque inaccessible.
+
+A Édimbourg, Adorne avait un devoir à remplir: pendant les six mois
+qu'il venait de passer à Bruges, il avait fait rédiger, sous ses yeux,
+par son fils aîné, la relation de leur commun voyage. Elle est écrite
+en latin, mais d'un style familier, afin, comme le dit l'auteur, d'en
+rendre la lecture plus facile. La narration, semée parfois, ainsi que
+nous l'avons remarqué, de citations poétiques, y est interrompue et
+coupée par des dissertations qui résument les observations
+personnelles et les connaissances des deux voyageurs, relativement à
+l'histoire, à la situation politique et aux moeurs des pays qu'ils ont
+visités. Il règne, en général, dans tout cet écrit une simplicité et
+un ton de bonne foi qui inspirent la confiance. Les descriptions qu'on
+y rencontre témoignent d'un esprit d'observation uni à beaucoup
+d'exactitude, en même temps que du sentiment des beautés de la nature.
+On trouve aussi, en quelques endroits de ce manuscrit, des remarques
+qui révèlent un goût, assez rare alors, pour les études philologiques
+et etnographiques.
+
+L'ouvrage est précédé d'une dédicace adressée au roi d'Écosse[89];
+elle contient une analyse curieuse des principaux voyages qui avaient
+précédé celui du sire de Corthuy. L'étudiant de Pavie y donne ensuite
+carrière à son éloquence classique, pour célébrer, d'une manière
+hyperbolique, la grandeur et la puissance du jeune souverain qui avait
+témoigné au père de l'écrivain tant de considération et de gratitude.
+
+ [89] Elle a été publiée par M. Le Glay.
+
+Le baron de Corthuy remit lui-même le manuscrit à Jacques III, qui dut
+être sensible à ce présent. Ses goûts n'étaient que trop studieux, et
+il parcourut sans doute avec avidité un ouvrage qui a vieilli par la
+forme et une partie de la matière, aussi bien que par la langue dans
+laquelle il est écrit, mais qui présentait alors ce qu'on savait de
+plus certain et de plus neuf au sujet de contrées qui ne cessaient
+d'occuper l'attention générale.
+
+C'est peut-être lors de cette apparition à la cour de Holyrood,
+qu'Anselme Adorne fut nommé conseiller du roi d'Écosse, titre fort
+honorable en ce temps, car l'État n'était pas conduit sans habileté ni
+sans bonheur. Anselme et Marguerite, pourtant, ne tardèrent guère à
+retourner en Flandre, après avoir assisté, il faut le supposer du
+moins, aux réjouissances qui eurent lieu pour célébrer la naissance du
+prince, depuis Jacques IV, réservé à devenir un jour, entre les mains
+d'implacables ennemis, l'instrument de la ruine et de la mort de son
+père.
+
+Nous achèverons ici en quelques mots l'histoire du comte et de la
+comtesse d'Arran. Le premier, comme nous l'avons dit, fut employé par
+le duc de Bourgogne dans des négociations; on ajoute qu'il le servit
+de son épée. Il mourut dans l'exil, et Buchanan raconte que Charles
+lui fit élever, à Anvers, un magnifique mausolée avec une inscription
+qui rappelait ses titres et ses exploits.
+
+Nous devons dire que nous n'avons rencontré son nom ni parmi ceux des
+principaux chefs employés par le duc de Bourgogne dans ses expéditions
+militaires, ni dans les épitaphes anciennes des églises d'Anvers ou
+de Bruges[90]. Nous ajoutons cette dernière ville à l'autre, parce que
+l'auteur que nous venons de citer, semble constamment les confondre
+ensemble. D'autres écrivains veulent que Thomas Boyd termina ses jours
+en Italie, et désenchantent le roman de ses amours avec Marie en
+ajoutant qu'il périt de la main d'un époux outragé.
+
+ [90] Nous possédons un recueil manuscrit des épitaphes anciennes
+ de Bruges, où nous avons fait, en vain, des recherches pour y
+ trouver, soit les noms de Boyd ou d'Arran, soit leur traduction
+ latine. Il se publie aussi un recueil des épitaphes d'Anvers, où
+ ces noms ne paraissent pas, que nous sachions.
+
+S'il en fut ainsi, elle était plus que quitte envers lui. Une
+princesse, veuve ou séparée de son mari, se trouvait en Écosse, en
+butte aux entreprises et aux outrages d'hommes audacieux, aussi peu
+délicats sur le choix des moyens que peu retenus dans leurs sauvages
+passions. Le roi exigea que sa soeur acceptât un protecteur en donnant
+sa main à lord Hamilton qu'elle avait dû épouser autrefois. Parvenu
+ainsi au but de son ambition, et créé à son tour comte d'Arran, il
+devint le chef d'une maison puissante qui, sous le règne d'une autre
+Marie Stuart, célèbre par sa beauté et ses malheurs, se trouva voisine
+du trône chancelant de cette reine.
+
+La comtesse d'Arran paraît encore une fois dans l'histoire: ce n'est
+plus la jeune compagne d'un banni, c'est une mère qui intercède pour
+son fils, et ce n'était point celui de Boyd. Ses pleurs, cette fois,
+ne coulèrent du moins pas en vain: Jacques Hamilton, comte d'Arran,
+s'était exposé à la vengeance du duc d'Albany[91], qui exerçait la
+régence pendant la minorité de Jacques V; Marie sut les réconcilier.
+
+ [91] Fils du frère de Jacques III et par conséquent neveu de la
+ princesse.
+
+
+
+
+VIII
+
+L'ambassade de Perse.
+
+ Mort de Marguerite.--Puissance du duc de Bourgogne.--Ses vues
+ ambitieuses.--Sa participation aux affaires d'Orient.--Hassan al
+ Thouil ou Ussum Cassan.--Le _Mouton Blanc_ et le _Mouton
+ Noir_.--L'empereur de Trébisonde.--Hassan épouse Despoïna
+ Comnène.--Ambassades vénitiennes.--Le patriarche d'Antioche.--Le sire
+ de Corthuy part pour la Perse.--Hassan reçoit les ambassadeurs du duc
+ de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de Moscovie.--Ses succès et
+ ses revers.--Prise de Caffa par les Turcs.--Anselme Adorne est
+ rappelé.
+
+
+Marguerite ne survécut pas longtemps au voyage d'Écosse. Anselme eut à
+la pleurer, après environ trente années d'une heureuse union dont les
+noeuds avaient encore été resserrés par la naissance de six fils et
+d'autant de filles[92]. Celles-ci étaient bien jeunes lorsqu'elles
+perdirent leur mère, et c'est une tâche difficile que de remplacer de
+tels soins! Le sire de Corthuy cependant fut obligé, après y avoir
+pourvu de son mieux, de s'éloigner encore une fois pour remplir une
+nouvelle mission de duc de Bourgogne.
+
+ [92] M. Gaillard nomme seulement cinq fils et quatre filles. L'une
+ d'elles, Marie, épousa Josse de Baenst, chevalier, seigneur de
+ Gapinghe; une seconde, Élisabeth, fut mariée à Wulfart de
+ Lichtervelde; une troisième fut fille d'honneur de la douairière
+ de Glocester, mais nous ne savons trop quelle est la princesse
+ qu'on a voulu désigner ainsi.
+
+Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince
+n'oubliait pas l'affaire de Perse.
+
+Quoique la mort du duc de Guyenne lui eût enlevé un appui et qu'il eût
+combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succès
+douteux, il semblait à l'apogée de sa puissance. A la faveur d'une
+nouvelle trêve, il se rend maître de la Gueldre qu'il avait acquise du
+duc Arnout, tiré par lui de la prison où le tenait un fils dénaturé.
+Ainsi se complétait successivement l'union des Pays-Bas sous la
+domination du duc de Bourgogne. Liége et Utrecht subissaient son
+protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté étaient un
+ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reçu en
+nantissement, sinon acquis, le comté de Ferrette. Il convoitait la
+Lorraine. René d'Anjou lui faisait espérer la Provence par testament.
+Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un traité avec
+Édouard VI, il partageait la France. S'étendant déjà en idée au delà
+des Alpes, il avait, dit Commines, de grandes fantaisies sur le
+Milanais. Peut-être le diadème de l'empire d'Orient brillait-il de
+loin à ses yeux, comme plus tard à ceux d'un autre Valois[93]. Du
+moins, le rôle de champion de la Chrétienté tenait place dans ses
+rêves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble
+ambition.
+
+ [93] Charles VIII.
+
+Où s'arrêteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides
+progrès. Plusieurs États chrétiens étaient envahis; l'Allemagne et
+l'Italie étaient menacées. C'était comme une faveur inespérée de la
+Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvât un
+rival dans un prince musulman qui allait le prendre à revers, tandis
+que l'Europe s'apprêterait à faire face au barbare conquérant.
+
+Déjà, en 1461, Philippe le Bon, qui préparait alors une expédition
+contre les infidèles, avait reçu une ambassade envoyée par des princes
+de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours était
+le roi de Perse[94]. Nous ne pensons pas néanmoins que ce fut celui
+dont il était maintenant question, appelé Assembei par l'historien
+Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin
+Assan-Beg, vulgairement nommé Housson-Cassan dans notre _Itinéraire_.
+Voici ce qu'on y lit à son sujet, et ce fut sans doute la substance
+des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur
+le prince musulman:
+
+ [94] _Hist. de Fl._ par M. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 47.
+
+«C'est surtout pour résister aux fréquentes attaques d'un si
+redoutable voisin que le Soudan d'Égypte entretient à Alep un corps
+considérable de Mamelucks. Assan-Beg égale presque en puissance le
+Grand-Turc. Il y a peu d'années, il se rendit maître de la Perse et
+vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan.
+La Chaldée où fut Babylone, la Silicie, la Mésopotamie, la Capadoce,
+l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Arménie, la Médie jusqu'à la
+Scythie ou Tartarie, lui obéissent. Il a épousé une fille[95] de
+l'empereur de Trébisonde, et en conséquence il a plusieurs fois
+réclamé ce pays, du Turc qui s'en est emparé. Cette demande n'étant
+point écoutée, il se prépare à la guerre. Il a même envoyé un
+ambassadeur que nous vîmes à Venise, tant à cette République qu'au
+grand maître de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue.
+Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui
+s'ouvre pour arrêter les progrès du Turc et renverser sa puissance.»
+
+ [95] Une nièce, voir ci-après.
+
+Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont
+exacts en général, et lorsque l'on considère avec quelle difficulté
+les informations étaient alors obtenues, l'on doit reconnaître que le
+sire de Corthuy n'avait rien négligé pour s'en procurer de sûres et
+avait mis soigneusement à profit les occasions qui s'en étaient
+présentées à lui, soit dans le Levant, soit en Italie.
+
+Suivant les orientalistes, le véritable nom du conquérant de la Perse
+était Hassan, et il fut surnommé le Grand, en arabe _Al Thouil_ ou
+_Al Thawil_, en turc, _Uzum_, soit à raison de sa taille, soit à cause
+de ses exploits et de sa puissance. De là le nom d'Ussum Cassan, sous
+lequel il est le plus généralement connu.
+
+On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conquérants
+de la Perse; cependant il appartenait à une dynastie de Turcomans,
+dite du _Mouton Blanc_, qui gouvernait l'Arménie.
+
+Ayant succédé, en 1467, à son frère Géhangir, il défit Géhan Schah,
+sultan de la race du _Mouton Noir_, auquel il enleva les États que ce
+souverain ou ses prédécesseurs avaient conquis dans la Mésopotamie, la
+Chaldée et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Saïd, issu de
+Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane.
+
+D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter à l'éclat
+de sa puissance en épousant Despoïna, nièce d'un Comnène qui
+gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de
+Trébisonde, et cherchait, de son côté, un appui auprès de Hassan
+contre les armes de Mahomet II.
+
+Hassan, en vertu de cette alliance, ayant requis le Sultan d'éloigner
+ses forces de Trébisonde et de la Cappadoce, la guerre s'allume entre
+eux. Les États d'Italie, que la puissance ottomane menaçait de fort
+près, sentent, à l'instant, le prix de cette diversion. Le pape et
+Venise s'empressent d'exhorter Ussum Cassan à persévérer dans ses
+desseins, et un échange d'ambassadeurs s'établit. Ce fut, de la part
+des Vénitiens, d'abord Catarino Zeno, allié à la famille de la reine
+Despoïna; ensuite, en 1471, Josaphat Barbaro, chargé de reconduire
+l'ambassade persane dont parle notre manuscrit, avec de riches
+présents, de l'artillerie, des artilleurs et des munitions de guerre.
+En même temps, une flotte combinée, commandée par Pierre Moncenigo, se
+dirigeait vers les côtes de l'Asie Mineure et y remportait quelques
+avantages; mais Barbaro, ne voyant pas jour à pénétrer jusqu'auprès
+d'Ussum Cassan avec les secours qu'envoyait la République, se jeta à
+travers le pays, en compagnie d'Azimamet qui fut massacré en route, et
+le Vénitien arriva, à grand'peine et presque seul, à Ecbatane, au mois
+d'avril de l'année 1474.
+
+On attachait tant d'importance à ces relations, que, vers le même
+temps, un troisième envoyé de Venise, aussi d'illustre famille,
+Ambroise Contarini, se rendait en Perse, par la Pologne, la colonie
+génoise de Caffa et l'Arménie; Iwan III, qui régnait en Russie et
+avait affranchi cette contrée du joug tartare, avait aussi confié une
+mission semblable à un seigneur moscovite, désigné sous le nom de Marc
+Ruffus.
+
+Il est probable que le duc de Bourgogne concourait, au moins de ses
+deniers, aux armements du souverain pontife et de l'ordre de
+Saint-Jean contre les Turcs. Toujours est-il qu'il intervenait dans
+cette affaire et dans les négociations qui s'y rapportaient. Quoique
+le pape eût déjà dépêché en Perse, au nom de ce prince, et sans doute
+de concert avec lui, Louis de Bologne, religieux revêtu du titre de
+patriarche d'Antioche. Le duc voulut, de son côté, choisir un
+ambassadeur pour la même destination, et ce fut le sire de Corthuy,
+familiarisé avec l'Orient par son voyage, déjà au fait de cette
+affaire importante, et réunissant les conditions de sang-froid et de
+courage que demandait une entreprise si difficile et si périlleuse.
+
+Le chevalier partit de Bruges au mois de mars 1473 (vieux st.) avec
+une suite nombreuse et brillante. Tandis qu'il luttait avec les
+lenteurs et les difficultés qu'avaient rencontrées, avant lui, les
+envoyés vénitiens, le patriarche arriva au camp d'Ussum Cassan,
+escorté de cinq cavaliers. Le lendemain, il fut admis devant le roi.
+Après qu'il eut décliné sa qualité et offert, en présent, à Hassan,
+quelques robes de brocart d'or, de soie écarlate et de drap, il exposa
+le sujet de sa mission et fit des offres de service au nom du duc de
+Bourgogne. Au rapport de Contarini, présent à l'audience, les
+promesses du patriarche furent magnifiques; mais le monarque persan ne
+parut pas les prendre fort au sérieux. S'il n'entrait point dans cette
+appréciation un peu de jalousie, on n'en comprendra que mieux que
+Charles eût songé à se faire représenter en Perse par une ambassade
+plus solennelle et qui répondît davantage à la renommée du grand duc
+d'Occident.
+
+La réception fut suivie d'un dîner auquel les ambassadeurs furent
+invités. Le roi y montra son esprit en proposant des questions
+auxquelles il répondait lui-même. C'était un vieillard de haute
+taille, sec et nerveux, d'une physionomie agréable et fort ami de la
+magnificence. Dans une seconde audience qu'il donna à Contarini et au
+patriarche, à Ecbatane, il leur ordonna de retourner chacun dans son
+pays pour annoncer à son souverain qu'il ne tarderait pas lui-même à
+attaquer les Turcs. Enfin, le 17 juin, il donna aux ambassadeurs une
+audience de congé. Après avoir distribué au patriarche et à
+l'envoyé d'Iwan quelques présents, notamment un cimeterre et un
+turban, que le moine reçut comme le Moscovite, il leur expliqua les
+motifs pour lesquels il n'entrait pas immédiatement en campagne avec
+toutes ses forces. A ses côtés se tenaient deux seigneurs persans qui
+devaient se rendre en ambassade, l'un auprès de Charles, l'autre
+auprès du prince russe.
+
+Mais, dès lors, ces négociations n'avaient plus d'objet réel. Vers le
+temps où Barbaro quittait ses vaisseaux, Hassan s'était avancé dans
+l'Asie Mineure, avait vaincu les Turcs, puis dans une seconde bataille
+fort contestée et fort sanglante, il avait vu son armée dispersée par
+l'artillerie ottomane. L'opinion, en Italie, fut qu'il avait été mal
+secondé. Il était d'autant moins disposé, maintenant, à reprendre
+sérieusement l'offensive contre les Turcs, que la révolte de son fils
+Ungermaumet lui donnait de grands embarras. C'est peut-être pourquoi
+il montrait tant d'impatience de voir partir les ambassadeurs.
+
+Contarini ne regagna l'Italie qu'avec des peines et des périls sans
+nombre. Barbaro, pour qui Ussum Cassan avait beaucoup de
+bienveillance, demeura en Perse, dans l'espoir que le roi tenterait
+quelque entreprise contre Mahomet II; mais il vit bien qu'Ussum
+Cassan, après s'être vaillamment mesuré avec ce redoutable ennemi,
+était peu tenté de renouveler l'épreuve.
+
+D'un autre côté, les progrès de la puissance ottomane rendaient les
+communications de plus en plus difficiles entre l'Europe et la Perse.
+Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'avait rien de mieux à
+faire que de rappeler son ambassadeur, en quelque endroit qu'il se
+trouvât. Le sire de Corthuy revint donc en Flandre, où nous allons
+bientôt le voir entrer dans la période la plus pénible de sa vie.
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+I
+
+Jean Adorne.
+
+ Mort de Paul II.--Barbe rasée.--Les chansons de Robinette.--L'hospice
+ de Saint-Julien.--Patric Graham, primat d'Écosse.--Jean Adorne est
+ attaché à l'ambassade du cardinal Hugonet.--Mission à Naples.--Le
+ bâtard de Bourgogne.--Tournoi.--Siége de Neus.--Traité de
+ Péquigny.--Les états généraux de 1475.--Commissaires au renouvellement
+ des Magistrats de Bruges.--Le sire de Corthuy est nommé bourgmestre.
+
+
+Que devenait cependant Jean Adorne? Nous l'avons laissé reprenant à
+regret la route d'Italie, moins touché de l'éclat des dignités dont la
+perspective s'ouvrait devant lui, que docile aux vues de son père.
+Avant d'arriver à Rome, il apprit un événement bien fâcheux pour la
+réalisation de ses brillantes espérances: Paul II était mort! Jean,
+cependant, n'en poursuivit pas moins sa route. A défaut du pape, il
+comptait trouver un protecteur dans le cardinal de Saint-Marc; mais
+celui-ci était parti ou se disposait à partir pour une légation.
+
+Le jeune Adorne, comme il nous l'apprend lui-même, arrivait à Rome, le
+menton orné d'une barbe qu'il avait laissée croître et soigneusement
+entretenue pendant deux ans. Peut-être l'usage était-il de la porter
+longue dans les fonctions auxquelles Paul II l'appelait, il se la fit
+raser et alla passer quelque temps à Gênes, dans la société des
+parents et des amis qu'il y avait.
+
+Il logeait chez un particulier nommée Julien Alamanni dont la femme
+était d'Amiens: c'était pour le jeune homme presque un compatriote.
+Robinette, tel était le nom de la dame, était vive, acorte et d'humeur
+joyeuse. Pour le distraire de ses mécomptes, elle lui chantait des
+chansons françaises qui le divertissaient fort.
+
+Évidemment, il n'était point venu en Italie pour cela. Il quitta Gênes
+et revint à Rome, où il descendit à l'hospice de Saint-Julien: là se
+trouvaient, en ce moment, quelque Français, assez mauvais sujets, dont
+il ne rechercha pas la connaissance. Une rencontre plus heureuse lui
+était réservée dans la capitale du monde chrétien. Un prélat écossais,
+aussi distingué par sa piété que par sa naissance, attendait à Rome,
+dans une sorte d'exil, le moment de pouvoir retourner dans sa patrie:
+c'était Patric Graham, dont nous avons déjà parlé.
+
+Non-seulement le souverain pontife avait confirmé le choix que le
+chapitre avait fait de Graham pour l'évêché de Saint-André, mais, à la
+demande du prélat, il avait érigé ce siége en archevêché; et, écartant
+les prétentions de l'archevêque d'York à exercer une juridiction sur
+l'Écosse, il avait reconnu les droits de celui de Saint-André au titre
+de primat du royaume; enfin il avait joint à cette dignité celle de
+son légat en Écosse, avec la délicate mission d'y corriger la
+discipline.
+
+Les Boyd n'étaient point favorables, dit-on, à Graham; d'où il
+faudrait conclure que, lorsqu'ils s'emparèrent de la personne du roi
+et du pouvoir, ils rompaient ainsi avec les Kennedy. Quoi qu'il en
+soit, après la chute des Boyd, la cour n'en demeura pas moins
+contraire au primat, et il n'osait revenir en Écosse: les courtisans,
+qui profitaient des abus, n'étaient point pressés de voir arriver un
+réformateur. L'habile et intrigant Schevez, qui aspirait à remplacer
+Graham, et s'était emparé de l'esprit du roi par son savoir et surtout
+en flattant le goût de Jacques pour l'astrologie, ne cessait de
+susciter des obstacles au rival qu'il finit par supplanter.
+
+Le vénérable prélat, pendant son séjour à Rome, admit auprès de lui
+Jean Adorne et se l'attacha; c'était une suite des relations de notre
+chevalier avec l'Écosse et un honorable témoignage des sympathies que
+ses qualités et sa conduite lui avaient méritées de la part de ce que
+ce pays avait de plus élevé et de plus respectable.
+
+Le primat se disposait, en dépit des difficultés qui l'attendaient, à
+se rendre auprès de son troupeau, lorsqu'arriva Philibert Hugonet,
+évêque de Metz, frère du chancelier de Bourgogne. Il était
+spécialement chargé d'obtenir un chapeau de cardinal pour le
+protonotaire de Clugny. Une promotion eut lieu le jour de Noël de
+l'année 1473; Clugny n'y était pas compris, c'était l'ambassadeur. La
+fureur du duc fut extrême. On adoucit pourtant l'esprit de ce prince
+en lui représentant que le protonotaire rencontrait dans le sacré
+collége une opposition qu'on n'espérait surmonter qu'à la longue. Le
+cardinal demeura en Italie, comme ambassadeur de Charles auprès du
+souverain pontife et du roi de Naples; le pape lui donna de plus une
+légation dans les États-Romains: il fut aussi légat en Toscane.
+
+Jean Adorne fut placé auprès de lui dans une position plus
+diplomatique que d'Église, qui le rapprochait, non pas, il est vrai,
+de sa patrie, mais du moins des affaires où elle était mêlée. Il passa
+plusieurs années avec le cardinal, à Rome et dans les États-Romains.
+
+En 1475, il fut dépêché à Naples, auprès du roi Ferdinand, avec des
+lettres de créance qui portaient sur trois points ou articles. Il
+avait aussi une mission pour Antoine, bâtard de Bourgogne, récemment
+légitimé par le pape, et que Charles le Téméraire avait envoyé à la
+cour de Naples.
+
+Le prince bourguignon fut reçu avec de grands honneurs dont Jean
+Adorne fut témoin; à cette occasion, celui-ci assista à un magnifique
+tournoi auquel le duc de Calabre prit part en personne.
+
+Le duc de Bourgogne, cependant, s'engageait de plus en plus dans de
+vastes et périlleuses entreprises. En même temps qu'il traitait avec
+Édouard, qui devait aborder en France avec une armée, il profite
+d'une querelle entre deux prétendants à l'évêché de Cologne, pour
+chercher à s'emparer de Neus. Il se met ainsi l'Empereur et
+l'Allemagne à dos, et épuise vainement ses ressources. Les Anglais
+débarquent à Calais, mais l'or de Louis XI les désarme. Le traité de
+Péquigny enlève au duc son allié le plus puissant.
+
+Louis XI, outre son habileté et sa souplesse, avait un grand avantage:
+il disposait librement des ressources des provinces qui lui
+obéissaient. Celles des Pays-Bas, les voyant chargées d'impôts et
+tenues en grande crainte par les gens de guerre, n'étaient pas tentées
+de se mettre en même position. Le duc s'irritait de cette différence.
+Il ne cessait de demander aux états de ses _pays de par deçà_ ou aux
+villes de Flandre, des hommes, des vivres, de l'argent. Tantôt il
+rappelait à celles-ci leurs protestations de dévouement lors de son
+avénement, les dangers que courait la Flandre et les sacrifices qu'il
+s'imposait pour la défendre; tantôt il parlait en maître absolu et
+semblait prêt à recourir aux dernières extrémités. Tout en maintenant
+avec fermeté les priviléges de la Flandre, les magistrats cherchaient
+à désarmer Charles par un langage respectueux et en lui accordant, du
+moins, une partie de ses demandes[96].
+
+ [96] Gachard, _Documents inédits concernant l'hist. de la
+ Belgique_ t. I, p. 216, 249, 259, 267.
+
+Les Flamands, on le sait, aiment les impôts aussi peu que peuple qui
+soit au monde; ils ne prenaient qu'un faible intérêt à des guerres où
+la Flandre n'était pas directement en jeu. Il existait de plus des
+difficultés quant au service des fiefs et, ce qui touchait davantage
+le peuple, quant à la valeur des monnaies. De tout cela naissait une
+irritation, à peine contenue, et qui s'adressait aux hommes mêmes dont
+les représentations et les délais excitaient la colère du duc. On en
+verra plus loin les suites.
+
+Charles ne put obtenir des états généraux, assemblés à Gand en 1475,
+le sixième denier sur tous les biens: on lui refusa également un
+armement général qu'il demandait; mais les Quatre Membres de Flandre
+lui accordèrent pourtant d'importants subsides, dans lesquels, suivant
+l'usage, chaque Membre avait à fournir son contingent. Celui de Bruges
+était toujours le plus fort.
+
+C'est au commencement de septembre qu'avait lieu, chaque année, dans
+cette ville, le renouvellement du Magistrat: des commissaires nommés
+par le duc y présidaient. Ce furent, cette fois, Guy de Brimeu, sire
+d'Humbercourt, comte de Meghem, Guillaume de Clugny et le prévôt
+d'Utrecht.
+
+Le duc de Bourgogne, qui employait des Flamands en Hollande,
+choisissait pour ses délégués en Flandre des personnages étrangers à
+cette province. Une sorte de fusion monarchique s'opérait ainsi au
+profit de son autorité. C'étaient, du reste, trois de ses principaux
+et plus affidés conseillers, et l'on voit par là quelle importance il
+attachait au choix qui allait avoir lieu. Il tomba sur le sire de
+Corthuy pour les fonctions de bourgmestre de la commune, tandis que
+celles de premier bourgmestre étaient conférées à Paul Van Overtveldt
+ou Descamps, conseiller du duc, qui les avait déjà plusieurs fois
+remplies et avait exercé celles de bailli.
+
+Nous avons dit ailleurs combien les premières dignités municipales
+des grandes villes de Flandre étaient ambitionnées et environnées de
+considération; néanmoins, les funestes conjectures qui commençaient à
+poindre à l'horizon et celles que nous venons d'indiquer, rendaient
+alors ces honneurs peu enviables. Le plus sage, ou, du moins, le plus
+heureux pour notre chevalier, eût été de s'y dérober; mais il n'était
+point fait pour l'inaction: il jugeait probablement qu'il y a plus de
+prudence que d'honneur à s'éloigner d'une cause lorsqu'on en voit
+pâlir l'étoile; il aimait sa ville natale et pouvait se flatter de lui
+être utile. En passant par des mains bienveillantes, le pouvoir
+s'adoucit.
+
+
+
+
+II
+
+Une grand'mère.
+
+ Nouveaux impôts.--Mécontentement du peuple.--Conquête de la
+ Lorraine.--L'ombre du connétable.--Défaite du duc à Granson.--_Fortune
+ lui tourne le dos._--Bataille de Morat.--Hemlink ou Memlink.--Mariage
+ d'Arnout Adorne.--Agnès Adorne.--Renouvellement des Magistrats.
+
+
+L'administration qui venait d'achever son terme léguait à celle dont
+notre chevalier faisait partie une tâche fâcheuse. Des subsides
+avaient été votés, il fallait y pourvoir par des taxes nouvelles. On
+prit du moins une précaution qui pourrait sembler superflue, tant la
+chose était naturelle, mais qui devait prévenir sinon des abus, au
+moins d'injustes soupçons: il fut décidé que les particuliers chargés
+de la recette ne pourraient être de la Loi. Le peuple n'en trouva pas
+moins l'impôt peu de son goût et éclata en murmures.
+
+C'était un bien pour Bruges, beaucoup plus que pour le sire de
+Corthuy, à qui le souvenir de cette émotion a pu nuire, que les
+fonctions de bourgmestre de la commune fussent alors exercées par un
+homme qui pût faire servir son influence et la considération dont il
+jouissait, à maintenir la tranquillité sans qu'il fût besoin de
+recourir à des mesures sévères. Le calme fut bientôt rétabli et toute
+l'attention se porta sur ce qui se passait au dehors.
+
+Les événements se pressaient ainsi que dans les dernières scènes d'un
+drame. Un moment la fortune paraît encore sourire au duc de Bourgogne
+comme pour l'entraîner plus sûrement à sa perte: une trêve avec Louis
+XI lui permet de se jeter sur la Lorraine et de s'en rendre maître.
+
+Sur ces entrefaites, le connétable arrêté à Mons, où il s'était
+réfugié, est livré au roi par ordre de Charles, qui devait partager
+les dépouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci
+s'était emparé. Voulant se ménager entre plus puissants que lui,
+Saint-Pol avait leurré et déçu tout le monde; mais il était l'hôte de
+Charles et un obstacle à l'ambition de son astucieux antagoniste.
+Humbercourt et Hugonet, lorsque, à leur tour, ils montèrent à
+l'échafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et
+leur faisait signe de la suivre?
+
+Cependant la catastrophe se préparait: le duc, dans une expédition
+contre les Suisses, est mis en déroute par sa propre avant-garde qui,
+en se repliant sur son armée, y jette la confusion. C'est alors que,
+suivant une expression de son épitaphe, dont Napoléon Ier se fit
+répéter la lecture, _fortune lui tourna le dos_! Son camp, son
+artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi.
+Cet échec fut bientôt suivi, près de Morat, d'une défaite sanglante.
+
+On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre,
+et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut
+d'abord que le duc était mort. En effet, sa vie, on peut le dire,
+était finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa
+fierté.
+
+On place vers l'époque de ces désastres l'arrivée à Bruges d'un
+artiste né dans cette ville, où l'on admire encore quelques uns de ses
+chefs-d'oeuvre. Un peintre moderne a représenté Anselme Adorne,
+bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink,
+car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son
+nom[97]. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet,
+et nous croyons plutôt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs
+chers aux Brugeois. L'épisode, s'il était d'accord avec les dates,
+n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres,
+soeurs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son
+attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les
+traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez près à la
+famille du chevalier. Lui attribuer du goût pour les arts qui
+remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphère où il vivait, et de
+la prédilection pour les talents du peintre brugeois, n'était point
+dans ces circonstances une supposition forcée.
+
+ [97] Le monogramme dont il signait ses oeuvres a été pris pour un
+ H, tandis que de bons juges y voient un M.
+
+Deux événements domestiques qui intéressaient notre chevalier, quoique
+à des degrés différents, marquèrent l'époque de sa magistrature. A ses
+baronnies d'Écosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa
+famille possédait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui
+passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'aîné, après Jean, épousa
+vers le même temps Agnès de Nieuwenhove; elle appartenait à une
+ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son
+nom et qui était une des bannières de Flandre, dans la descendance du
+sire de Corthuy. Cette union était sous tous les rapports si bien
+assortie, que lorsque Agnès eut cessé de vivre, Arnout Adorne, ne
+trouvant plus rien qui l'attachât au monde, le quitta pour le cloître,
+comme avait fait son aïeul; hérédité remarquable d'austère piété,
+lorsque déjà la réformation frappait à la porte.
+
+Ce mariage était pour Anselme une grande joie au milieu des
+inquiétudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu
+sous de tristes auspices. La cérémonie se fit le 7 janvier, entre les
+fatales journées de Granson et de Morat. La nouvelle du premier
+désastre n'était sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on
+jugea plus sage de ne point différer, soit pour ne point jeter
+l'alarme, soit en vue même des incertitudes de l'avenir.
+
+Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand
+artiste brugeois; elle était vêtue d'une robe de brocart ou de drap
+d'or, serrant à la taille, et presque entièrement cachée sous un
+vêtement plus ample de velours d'une pourpre foncée, doublé d'hermine
+et à manches larges et pendantes. Ses mains, petites et blanches
+étaient ornées de joyaux, aussi bien que son cou. Elle portait en
+outre une lourde chaîne d'orfèvrerie. Sa tête était couverte d'une
+coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de velours noir
+doublé d'une étoffe de soie jaune, qui retombait sur ses épaules. Ses
+ajustements cachaient presque entièrement sa poitrine et formaient, de
+part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une sorte de collet
+de velours noir avec une bordure blanche comme en ont les rabats des
+prêtres. On n'apercevait point ses cheveux retroussés en arrière; mais
+la transparence du teint, l'arc légèrement tracé des sourcils, le bleu
+clair des yeux, annonçaient dans la dame qui se faisait peindre,
+malgré son origine italienne, une blonde fille du Nord. Ses traits
+avaient de la douceur, son maintien de la dignité; sa taille était
+svelte et bien prise.
+
+C'est ainsi qu'Agnès Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a été
+peinte par Memlink. Lorsque Anselme, père de six fils, la prenait,
+enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le
+dernier espoir de sa race. Moins de trente ans après lui, celle-ci
+était près de s'éteindre. Les fils d'Agnès[98] furent adoptés dans la
+maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reçut la sanction
+souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette
+dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le soin
+qu'on mettait à le perpétuer était un hommage à la mémoire encore
+fraîche de notre voyageur.
+
+[98] Son premier mariage contracté lorsqu'elle n'avait que 13 ans
+avait été stérile; demeurée veuve dans l'année, c'est à peine si elle
+avait été femme, quand elle donna sa main, dans l'église de Jérusalem,
+à un gentilhomme génois nomme Don André della Costa.
+
+Son année d'exercice terminée (septembre 1476), il fut remplacé par un
+autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nommé
+premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dénoûment
+attendu pour Louis XI avec une fiévreuse impatience, vint combler ses
+voeux et tout remuer en Flandre.
+
+
+
+
+III
+
+Mort de Charles le Téméraire.
+
+ Siége de Nancy.--Le comte de Campo Basso.--Ambassade
+ écossaise.--Singulière prédiction.--Elle est confirmée par
+ l'événement.--Le mauvais valet de chambre.--Réflexions.--Les états des
+ provinces s'assemblent.--Les métiers de Gand.--Troubles à Bruges.--Le
+ sire de Corthuy capitaine de la duchesse de Bourgogne.--Les trois
+ chroniques.
+
+
+Accablé de honte et de douleur, Charles, s'attachant néanmoins avec
+une fatale persistance à ses entreprises, semblait jeter le défi à la
+destinée. Avec une poignée de soldats mal armés, mal payés,
+découragés, malades, il poursuivait le siége de Nancy. Une sombre
+figure marchait à ses côtés, semblable à un esprit de ténèbres, qui ne
+devait le quitter qu'après l'avoir précipité dans l'abîme: c'était le
+comte de Campo Basso.
+
+Sur ces entrefaites arrivait à Bruges une ambassade écossaise chargée
+d'exposer au duc de Bourgogne les doléances du commerce au sujet de
+certaines mesures que ce prince avait prises. Plusieurs des
+personnages les plus distingués de la ville s'empressèrent de fêter
+ces étrangers, et l'on pense bien que le sire de Corthuy ne fut point
+des derniers. On pourrait placer chez lui le lieu d'une scène
+singulière rapportée par Buchanan, si le récit même de cet auteur plus
+élégant que fidèle, n'était vraisemblablement une fable. Voici ce
+qu'il raconte: Dans un repas donné aux envoyés écossais, un certain
+docteur en médecine, nommé André, qui se piquait d'astrologie, les
+prenant à l'écart, leur dit mystérieusement: «Ne vous pressez pas de
+vous rendre au camp du duc de Bourgogne: dans trois jours vous
+apprendrez sa mort.» En effet, on sut bientôt qu'à la suite d'une
+bagarre plutôt que d'un combat, Charles avait été enveloppé et
+massacré le 5 janvier 1477.
+
+Commines vit depuis, à Milan, un anneau où était gravée une pierre à
+fusil et que le duc avait coutume de porter à son pourpoint: «Celuy
+qui le lui ôta,» dit l'historien, «fut mauvais valet de chambre.»
+
+On douta de la mort du Téméraire; le peuple ne voulait point croire
+que de cet homme puissant qui avait agité la terre, il n'y restait
+plus qu'un cadavre nu, la face prise dans la glace d'un fossé. C'est
+ainsi qu'on le retrouva au bout de quelques jours.
+
+L'épée qu'il avait portée, après Philippe le Bon, avait rivalisé avec
+le sceptre des Valois, soumis la Hollande et la Frise, le Luxembourg,
+la Gueldre, cruellement réprimé les Liégeois, dompté les communes
+soulevées, conduit et contenu les grands; maintenant elle tombait,
+brisée, aux mains d'une jeune orpheline aux prises avec les armes et
+les intrigues de Louis XI: c'était une révolution.
+
+Le 24 janvier, la duchesse, conjointement avec la veuve du Téméraire,
+annonçait le tragique événement aux populations, en même temps que
+l'intention d'aviser, de concert avec les princes de son sang, ses
+conseillers et les «gens des Trois États des pays de par deçà,» qui
+dans peu allaient s'assembler, à alléger les charges des sujets, à les
+traiter avec douceur et justice, et à résister aux entreprises des
+ennemis[99]. Il est triste de le dire: quand on est fort, on est peu
+disposé à céder; quand on a cessé de l'être, les concessions
+trahissent la faiblesse et ne désarment guère ceux qui les obtiennent.
+
+ [99] _Bulletins de la commission d'histoire de l'Académie royale
+ de Belgique,_ t. VII, 1er _Bulletin_, p. 64.
+
+Les princes alliés à la maison de Bourgogne, les principaux seigneurs,
+la noblesse, les états généraux de provinces, parmi lesquelles la
+Flandre, le Brabant, la Hollande, le Hainaut, formaient chacune le
+centre d'autant de groupes particuliers, se réunissent autour de
+Marie, dans les murs de Gand, siége, en ce moment, du gouvernement et
+centre de l'action nationale. Le sire de Corthuy ne tarda pas à s'y
+rendre, et pendant quelque temps il put y observer, comme à leur
+source, des événements qui ne devaient influer que trop sur sa
+destinée.
+
+Commines a injustement ravalé les hommes, étrangers jusque-là aux
+affaires, qui dans cette crise furent amenés à y prendre part. Si
+pourtant l'on se représente clairement la situation au dehors et au
+dedans, un ennemi aussi peu scrupuleux que puissant, poussé par la
+haine et la vengeance plus encore que par la politique, le pouvoir
+ébranlé et chancelant, les États de Bourgogne composés de deux parties
+presque étrangères l'une à l'autre, les provinces dites de par deçà
+récemment ou faiblement unies entre elles, chacune formant un État
+jaloux de ses droits et repoussant toute influence étrangère à son
+territoire; chez les grands, des vues, des intérêts divers; des
+institutions que d'autres pays enviaient, mais qui donnaient à la
+multitude une action directe et, dans des moments semblables, presque
+souveraine; la réaction d'autant plus violente, que la compression
+avait été plus forte; si, disons nous, l'on se fait une idée vive et
+nette d'un tel état de choses, on comprendra sans peine qu'il eût
+presque fallu un prodige pour qu'il n'en sortit rien que de juste, de
+sage et de régulier.
+
+L'habitude d'obéir survit quelque temps au pouvoir; les conséquences
+de la situation ne devaient se développer que successivement. Bientôt
+pourtant un observateur attentif, dont le nom n'est point connu,
+écrivait silencieusement, dans des notes qui sont parvenues jusqu'à
+nous, que «le _commun peuple_ était maître.» Ces mots, nous ne les
+transcrivons point avec un sentiment de dédain: Lazare[100] était du
+commun peuple; mais Lazare ne gouvernait pas. L'infortuné! il eût
+trouvé des flatteurs.
+
+ [100] Dans la saisissante parabole du mauvais riche.
+
+Les métiers de Gand s'arment et se font remettre en possession de
+tous leurs priviléges. A ce signal, les Brugeois demandent une lecture
+solennelle de ceux de leur ville. Le premier bourgmestre s'y oppose
+avec plus de fierté que de prudence; le peuple s'assemble en tumulte.
+A la vue du flot qui déborde et gronde, Nieuwenhove se trouble et
+court à Gand avertir la duchesse de se qui se passait.
+
+Quelques jours après, on voyait entrer à Bruges, par la porte de
+Sainte-Croix, une petite troupe de cavaliers. Anselme Adorne en
+faisait partie, aussi bien que le sire de la Gruthuse, Jean, son fils,
+seigneur de Spiere ou des Pierres, et Jean Breydel. La duchesse, afin
+de rétablir l'ordre dans cette ville, l'avait placée sous le
+commandement des quatre capitaines que nous venons de nommer. Le reste
+se composait de leur suite et de leur escorte.
+
+Avant de faire connaître ce qu'ils firent et quelles en furent les
+suites, nous devons dire quelque chose des sources où nous avons
+principalement puisé:
+
+On trouve la relation des troubles de Bruges, à l'époque de
+l'avénement de Marie de Bourgogne, dans la Chronique de Flandre
+d'Antoine de Roovere, qui fait partie de l'ouvrage publié à Anvers en
+1531, par Guillaume Vorsterman, sous le titre de: _die exellente
+Cronike van Vlaenderen_, ainsi que dans la Chronique de Despars,
+terminée en 1562, et celle qui a été publiée à Bruges en 1727, par
+André Wyts.
+
+De ces trois ouvrages, le premier retrace le plus directement les
+impressions du moment et les souvenirs contemporains; mais souvent il
+rend ceux-ci d'une manière un peu confuse, et ils ont besoin d'être
+débrouillés et éclaircis. L'auteur, qui était déjà mort quand on
+imprimait son récit, fut musicien et homme de lettres, ou, suivant
+l'expression du temps, rhétoricien. Vorsterman vante beaucoup ses
+talents. De Roovere n'en donne pourtant pas de grandes preuves par ses
+acrostiches qu'il appelle des _incarnations_, ni par la forme de son
+récit: ses paragraphes commencent, d'ordinaire, par le mot _item_,
+ainsi que les articles d'un compte ou d'un inventaire; mais personne
+n'est plus au fait que lui de ce qui se passe dans les rues et sur le
+marché de Bruges, et les détails qu'il donne sont précieux pour
+l'intelligence des faits et leur appréciation.
+
+Nicolas Despars ou d'Espars, gentilhomme et _Poorter_ de Bruges,
+bachelier en droit, est déjà plus éloigné des événements; il a pris
+soin pourtant de comparer ensemble toutes les chroniques de Flandre,
+soit imprimées, soit inédites, écrites en latin, en français ou en
+flamand, et les résume avec gravité et droiture.
+
+André Wyts, imprimeur de la ville, a dédié au comté de Lalaing,
+commissaire impérial en Flandre, et aux Magistrats de Bruges un
+travail signé seulement des lettres N. D. et F. R., qui comprend
+l'analyse de tous les priviléges de la province, des villes et
+châtellenies, et le récit de ce qui s'est passé en Flandre de 1346 à
+1482, tiré, selon que l'annonce le titre, des écrivains les plus
+dignes de foi, de manuscrits et mémoires inédits, notamment d'écrits
+contemporains des événements, rédigés en langue flamande. On peut
+supposer que l'ouvrage de Despars a été mis à contribution dans cette
+compilation, et lorsqu'elle s'en écarte, ce n'est souvent que pour
+tomber dans quelque méprise.
+
+Despars et les auteurs de la chronique éditée par Wyts résument,
+acceptent ou rejettent, suivant l'opinion qu'ils se forment. Celle de
+Despars, surtout, n'est point à dédaigner sans doute; mais De Roovere
+raconte, quant au gouvernement de Marie de Bourgogne, ce dont il a pu
+être témoin lui-même, ou, du moins, ce dont la mémoire était encore
+fraîche au moment où il écrivait.
+
+C'est surtout en comparant et en pesant les témoignages de ces auteurs
+que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va
+lire le récit[101].
+
+ [101] Nous avons tenté des recherches à la Bibliothèque et aux
+ Archives de Bruges, mais sans résultat.
+
+
+
+
+IV
+
+Les capitaines de la duchesse.
+
+ Objet de la mission des capitaines.--L'avenir de Bruges.--Le sire
+ de la Gruthuse.--Jean de Bruges.--Jean Breydel et son
+ escorte.--Transaction.--La Gruthuse au balcon de l'hôtel de
+ ville.--Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt.--Exécutions à
+ Gand.--Troubles à Bruges.--On demande la mise en jugement des anciens
+ magistrats.--Caractère de la justice communale dans les temps de
+ troubles.--Les partis et leurs accusations.
+
+
+La mission qui était confiée au sire de Corthuy, conjointement avec
+les autres personnages que nous venons de nommer, n'était pas moins
+flatteuse que délicate; elle témoignait, à la fois, de l'estime que la
+cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait à ses concitoyens, car
+il s'agissait de rétablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des
+mesures de rigueur auxquelles on ne pouvait même songer, mais par la
+conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la considération
+personnelle.
+
+Parvenue au sommet de ses prospérités, dont il ne reste plus qu'un
+souvenir et la misère qu'elles laissent trop souvent après elles,
+Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre.
+Il semblait que la nature et les événements conspirassent ensemble sa
+ruine. Le Zwyn[102] commençait à se fermer peu à peu à la navigation.
+Les agitations politiques éloignèrent le commerce effrayé, et
+lorsqu'il consentit à revenir, les avenues se fermaient devant lui.
+Survint ensuite la réforme religieuse qui remua de nouveau le peuple
+et troubla jusqu'à la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea
+de mettre la population de niveau avec sa fortune réduite. Jamais
+Bruges ne se releva.
+
+ [102] Petit golfe qui amenait les vaisseaux au port de l'Écluse.
+
+Il n'était donné de l'arrêter dans cette voie, dont on ne découvrait
+pas même les abîmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres délégués de
+la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les
+plus pressants du moment, et telle était la véritable tâche des
+capitaines. La chronique publiée par André Wyts confond, ici, deux
+qualités fort différentes désignées également par ce titre. Anselme
+Adorne n'était point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman),
+non plus que les trois autres. C'étaient des officiers de la maison de
+Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de
+commandant ou gouverneur.
+
+La Gruthuse les avait déjà remplies à Bruges, ainsi que nous l'avons
+vu plus haut, et avait beaucoup contribué à maintenir cette ville dans
+l'obéissance, lors du soulèvement des Gantois contre Philippe le Bon.
+
+Proprement, c'était un Van der Aa, de la famille des seigneurs de
+Grimberghe; il devait à des alliances le nom de Bruges et les titres
+de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. Édouard IV l'avait
+créé comte de Wincester. Il était marié à une dame de la maison de
+Borsèle, fille du comte de Grand-Pré et d'une princesse d'Écosse. Sa
+naissance et les services signalés qu'il avait rendus aux ducs de
+Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la
+lieutenance générale de Hollande, Zélande et Frise, que lui enlevaient
+les circonstances présentes; ses qualités étaient dignes de son rang,
+son caractère humain et affable: esprit sage et modéré, il savait
+s'accommoder aux temps.
+
+Son fils est connu principalement pour sa participation à quelques
+opérations militaires. Après la mort de la duchesse, ayant pris parti,
+aussi bien que la Gruthuse lui-même, contre Maximilien, il passa en
+France quand ce prince l'eut emporté et fut gouverneur de la Picardie
+et chevalier de Saint-Michel.
+
+Breydel, au contraire, s'attacha à la cause du duc d'Autriche et paya
+son zèle de sa tête. Nous avons parlé de ses exploits contre les
+infidèles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes
+étrangers qu'il s'était attachés dans ses guerres lointaines, ou qui
+formaient la force armée mise à la disposition des capitaines.
+
+Ce n'était pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur
+personnelle qui eussent pu suffire à contenir une population de deux
+cent mille âmes, dans un moment où le pouvoir était sans force et
+l'État en péril. Les capitaines s'appliquèrent à calmer les esprits.
+Le soir même de leur arrivée, la Gruthuse et ses compagnons eurent une
+conférence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur les
+conditions auxquelles les métiers consentiraient à déposer les armes.
+Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impôts, l'annulation des
+contre-lettres qu'on gardait au château de Lille, ainsi que des
+conditions imposées par Philippe le Bon, en 1437, enfin le
+rétablissement de tous les priviléges. Celui de mettre en jugement les
+magistrats et même les officiers de la duchesse qui exerçaient à
+Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contesté: c'était, en
+effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout
+accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprès de la
+cour pour qu'elle ratifiât ces concessions.
+
+Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'hôtel de ville;
+la Gruthuse, revêtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre
+quatre religieux, savants en théologie; là, après avoir fait donner
+lecture des actes dont on se plaignait, il les déchira de sa main, aux
+acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la
+jeune duchesse.
+
+Tous les priviléges de la ville furent ensuite soumis à l'inspection
+des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. «De tout ceci,»
+ajoute la chronique, «il revint au sire de la Gruthuse beaucoup
+d'honneur et d'affection parmi le peuple.»
+
+On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois autres
+capitaines rester dans l'ombre; peut-être Breydel n'était-il même que
+son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait, à côté de son père,
+jouer qu'un rôle secondaire. Le sire de Corthuy aurait eu ainsi, seul
+entre les trois, une position indépendante; on ne saurait douter qu'il
+n'inspirât à la duchesse et à son conseil une confiance particulière,
+ce qui devait donner beaucoup de poids à son intervention. S'il paraît
+moins en évidence que la Gruthuse, tout n'en porte pas moins à croire
+qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec joie le calme rétabli par
+leurs soins communs: ce fut encore un beau jour dans sa vie publique
+et peut-être le dernier. Bien souvent, il vient un temps où la
+destinée change de cours: tout allait au-devant de nous, tout
+s'éloigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur, peut-être, qu'un
+signal et un bienveillant avertissement. Quand tout ce qui nous a
+ébloui, entraîné, charmé, ne nous offre plus que mécomptes et
+amertume; quand les noeuds qui nous lient à la vie se détachent l'un
+après l'autre, que toutes les clartés de la terre pâlissent ou
+s'éteignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans regret et que,
+d'avance, l'on regarde plus haut?
+
+La situation politique, à Bruges, comme dans le reste de la Flandre,
+avait toujours pour pivot ce qui se passait à Gand. Un drame lugubre
+s'y préparait: Hugonet et Humbercourt avaient à porter le poids de
+leur faveur passée et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en
+secret. Malgré leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait
+pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrétions
+calculées, il les compromet adroitement. Le duc de Clèves leur
+devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du dauphin
+avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre fils. Le
+peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitât contre ces étrangers;
+il les fait jeter en prison. Les métiers s'arment de nouveau et font
+arrêter encore plusieurs personnages dont quelques-uns sont
+immédiatement mis à la question et exécutés.
+
+C'est, dans le pays, un mouvement général. On voit accourir à Bruges
+les gens du Franc qui lacèrent ou livrent aux flammes les actes par
+lesquels ce territoire avait été érigé en quatrième Membre et traînent
+leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au
+Steen[103]. Peu après, les Brugeois font subir le même sort à quelques
+habitants, et prétendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient
+rempli dans les dernières années les fonctions de bourgmestre ou de
+trésorier de la ville, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur
+gestion.
+
+ [103] Prison.
+
+Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de
+conciliation et de popularité, était du nombre des magistrats que
+cette mesure aurait atteints; les libertés qu'il avait concouru à
+rendre à ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas
+qu'il y eût eu quelque chose d'effrayant pour lui à rendre compte de
+son administration devant des juges impartiaux et indépendants; mais
+rien de redoutable, dans les moments d'émotion populaire, comme cette
+juridiction communale que nous allons voir à l'oeuvre. C'était la
+justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de
+la multitude, avec tous ses entraînements; point d'appel ni de sursis,
+la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours
+protégent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens.
+
+Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperçoit
+des partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur équité et
+leur modération. Selon les différentes phases de la politique,
+on voit ceux qui partageaient la Flandre se poursuivre tour à
+tour des plus déplorables accusations. Qui voudra croire que Jean
+de Nieuwenhove[104], brave et renommé capitaine, l'un des héros de
+Guinegate, où il fut armé chevalier, ait détourné à son profit les
+fonds destinés à la solde des troupes; que Martin Lem ait machiné la
+mort de Barbesan; que le fond de la politique de la Gruthuse ait été
+de dégager ses revenus en spéculant sur les variations du tarif des
+monnaies? Tout cela fut dit, accepté, par un parti ou par l'autre, et
+la postérité le rejette avec mépris.
+
+ [104] Il était frère d'Agnès de Nieuwenhove, mariée à Arnout
+ Adorne et fils, ainsi qu'elle, de Nicolas de Nieuwenhove. Le
+ bourgmestre s'appelait aussi Jean, mais il était fils de Michel.
+
+Le baron de Corthuy pouvait être aussi en butte à la haine d'un parti
+et en devait subir les conséquences. Les choses toutefois, à Bruges,
+n'en étaient pas encore tout à fait là; le coup fut amorti: on
+détourna la fureur populaire sur le bourgmestre fugitif qu'elle ne
+pouvait atteindre. Une prime fut promise à qui le livrerait.
+
+La famille et les amis d'Anselme respiraient en voyant l'orage
+s'éloigner d'une tête vénérée; mais il devait éclater bientôt avec
+plus de furie.
+
+
+
+
+V
+
+Marie de Bourgogne.
+
+ Tâche pénible.--La gloire des nations.--Supplice d'Hugonet et
+ d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe de Gueldre et le duc de
+ Clèves.--Entrée de la duchesse à Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'échevin
+ justifié et emprisonné.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur Frédéric
+ III.--Renouvellement des magistrats.--Une plaisanterie de Louis
+ XI.--Les Gantois entrent en campagne.--Revue des milices
+ brugeoises.--Les seize.--Digression.--Les deux déserteurs.
+
+
+Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hésité quelque temps que nous
+poursuivons notre tâche: elle nous oblige à retracer avec détail des
+scènes pénibles d'agitation et de désordre; mais tous les peuples,
+toutes les formes de gouvernement, tous les états de la société ont
+leur part d'erreurs et de fautes, et nous ne pensons pas que
+l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu
+ailleurs, d'un vernis séduisant. La gloire d'une nation dépend moins
+du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y
+passer de moins digne d'éloge, que des grands hommes qu'elle a
+produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface
+sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle
+et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc être
+tranquilles, et nous reprenons notre récit.
+
+Assez d'autres sans nous ont exposé et discuté les griefs auxquels les
+deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, détenus dans la
+prison de Gand, étaient en butte; ce dont nous nous préoccupons
+surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire
+et l'ensemble de la situation.
+
+L'histoire offre certains moments où toute une suite d'événements est
+comme suspendue à la vie d'un homme, à l'existence d'un enfant, à un
+siége qui se poursuit, à un procès qui se juge. Ainsi en était-il de
+celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'État et le capitaine,
+devant le tribunal auquel la duchesse avait été contrainte de livrer
+leur sort, c'était le règne de Charles qu'un arrêt allait frapper, et
+tout ce qui avait tenu à ce règne en devait sentir le contre-coup. La
+procédure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrêt est
+prononcé: les deux proscrits montent l'un après l'autre sur le même
+échafaud, dont on prit soin de changer la décoration, selon l'état et
+le rang de chacun.
+
+Plus touchée de leur danger que ne le sont souvent les grands du
+malheur de ceux qui les servent, Marie avait tenté d'arracher ces
+victimes à la mort. Elle avait le doux éclat de la jeunesse, la
+majesté du rang; son deuil triste et récent, ses supplications, ses
+larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus émouvants
+de nos annales.
+
+Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père.
+Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme
+il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues
+d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit
+au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite
+lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant
+atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des
+prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un
+point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités
+brillantes.
+
+Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe.
+Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la
+condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi
+un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de
+maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de
+la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile
+essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des
+pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du
+peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au
+mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les
+événements, on songe involontairement aux Girondins préparant la
+domination de leurs implacables adversaires.
+
+Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en
+jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang.
+Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le
+casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous
+briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons
+étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis.
+Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un
+chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de
+cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi
+Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la
+bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière
+représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout,
+dut toucher la princesse: _Nec fidem suam unquam mutavit ab eo_[105].
+
+ [105] Jamais elle ne détacha, de lui, sa foi.
+
+Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours
+noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se
+répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense
+commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire
+demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent;
+plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée
+au pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.
+
+L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire,
+sur la place, et donna des explications si claires et si précises,
+qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en reconduisit
+pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le peuple: mais
+les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du sang. Pour
+qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils, s'étaient fait
+compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques voix. Tout
+était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A vos
+bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se
+range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire
+ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables.
+
+C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs
+qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche,
+fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande
+affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des
+croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés,
+en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se
+joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux
+Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable.
+
+Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant
+d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes
+par ses serments.
+
+Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils
+devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent
+selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de
+Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous
+trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand bailli de Gand,
+procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de la
+bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de
+conseillers parmi les _Poorters_, un échevin et un conseiller dans
+chacun des huit autres Membres, c'est-à-dire des huit groupes que
+formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier
+bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.
+
+Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments
+de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait
+une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois,
+était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus
+forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique,
+ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.
+
+Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des
+divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la
+défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi
+qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait
+à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui
+était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le
+marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi
+qui aimait à raconter cette plaisante histoire.
+
+Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune
+duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de
+Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé,
+ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne,
+sort des portes. Les milices accourent sur le marché pour y passer la
+revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs rangs.
+Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis en
+jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à
+1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de
+la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La
+date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien,
+après, distinguer les innocents des coupables.
+
+Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu,
+qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient
+le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean
+de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti
+de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti
+contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait
+encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique
+marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait
+dans les esprits.
+
+Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment;
+mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut
+encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré
+d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait:
+«Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin
+sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique
+banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en
+lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais
+après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil.
+Pour Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont nous
+avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies,
+Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château
+d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à
+demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn
+était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais
+réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur
+ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils
+annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte,
+piquent des deux, et on les attend encore.
+
+Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre
+voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient,
+pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus,
+demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne
+permettait plus les hésitations ni les délais.
+
+
+
+
+VI
+
+Le Steen.
+
+ Caractère d'Anselme Adorne.--Vices de la procédure.--Les seize sont
+ conduits en prison.--Barbesan mis à la torture.--On dresse l'échafaud
+ sans attendre le jugement.--Vues secrètes des échevins.--Leurs
+ délais.--Les milices ne quittent pas la place.--On cherche les
+ échevins qui se cachent.--Condamnation et mort de Barbesan.--Position
+ dangereuse du sire de Corthuy.
+
+
+Bien qu'on se livrât depuis quelque temps à un examen des comptes de
+la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matière à reprendre, la
+procédure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli
+certaines fonctions pendant une certaine époque, ne dérivait pas de
+griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue
+par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne démontre
+si, dans des cas spéciaux, la suspicion était fondée, ou dans quelle
+mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut examiner
+attentivement les circonstances soit générales, comme celles du temps,
+la disposition des esprits, la régularité de l'instruction,
+l'indépendance des juges, soit particulières, comme la moralité de
+l'accusé.
+
+Quant à Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une
+idée assez exacte. Du sang-froid, du courage, une piété sincère, une
+vie pure, en un temps où la licence se cachait peu, un caractère loyal
+et modéré, un ensemble de qualités qui le faisaient chérir et vénérer
+de sa famille et lui attiraient la considération, l'affection même de
+ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait
+apercevoir dans ce que nous avons eu à raconter de lui. En le voyant
+enveloppé, sans qu'aucune accusation eût été formulée au préalable
+contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus
+en plus leur caractère injuste et violent, nous n'aurons pas de peine
+à former notre opinion en ce qui le concerne.
+
+Au moment où les milices s'assemblaient, il se préparait peut-être
+également à prendre part à la guerre. Il se trouvait pourtant encore à
+la Maison de Jérusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils
+n'avait alors que seize ans; les filles étaient en dessous de cet âge:
+ces jeunes têtes entourant le foyer auprès duquel il s'asseyait lui
+même, le front déjà semé de quelques frimas, formaient la couronne de
+son âge vieillissant.
+
+Ce cercle aimé, il faut le quitter; il faut se dégager de ces chères
+étreintes! Les suppôts du bailli ont frappé à la porte qui s'ouvrit
+autrefois pour la duchesse Isabelle, Charles de Bourgogne et Marie
+Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au
+_Steen_, lugubre séjour dont la Gruthuse devait, quelques années
+après, habiter à son tour les tristes réduits. Ce fut sur l'ordre de
+Maximilien. Maintenant, c'était le peuple qui commandait, ou plutôt
+cette partie active et ardente du peuple qui entraînait le reste.
+
+On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique
+flamande désigne seulement par ces mots: _un riche_: c'était Barbesan.
+On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la
+sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui
+dressaient pour lui l'échafaud en face du Beffroi. Une déposition
+assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui même, dans
+les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'était l'ordinaire; mais ce
+qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des échevins qui
+formaient le tribunal appelé à le juger. Quoique choisis récemment
+sous la pression des événements, ils n'avaient prêté la main à ces
+cruels préliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se
+pressaient-ils point de prononcer l'arrêt, espérant que ce qui s'était
+fait déjà suffirait pour déterminer les milices à s'éloigner. Les
+métiers pourtant demeuraient sur la place, rangés sous leurs
+enseignes, et la nuit même ne put les séparer: on voulait voir jouer
+la hache; on s'étonnait que l'exécution n'eût point lieu.
+
+Quelle position que celle de cet homme, de ce père, attendu par le
+bourreau, brisé par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais
+qu'on n'osait absoudre! Excepté dans les rangs tumultueux de la
+foule, la crainte glaçait les coeurs. Quelques-uns des principaux de
+la ville étaient menacés d'un sort pareil à celui de Barbesan.
+L'honnête bourgeoisie, incertaine, intimidée, se renfermait
+prudemment, ou n'osait manifester sa pensée. Les plus habiles
+acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient
+leur visage et réglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils
+rencontraient.
+
+La Gruthuse n'hésita point à compromettre sa popularité pour tenter de
+sauver un infortuné; escorté d'ecclésiastiques, ainsi que nous l'avons
+vu paraître au balcon de l'hôtel de ville, il vient supplier le peuple
+d'épargner cette victime. Les marchands étrangers exerçaient une haute
+influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la
+part qu'ils avaient à la merveilleuse prospérité de Bruges; la
+neutralité de leur position les appelait assez souvent à l'office de
+médiateurs: à leur tour, ils viennent intercéder en faveur de
+l'accusé. Bientôt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on
+voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites
+innocentes: c'étaient ses filles. S'agenouillant l'une près de
+l'autre, devant le peuple: «Grâce pour sa vie!» disent-elles d'une
+voix enfantine, entrecoupée de sanglots; «prenez tout son bien: qu'il
+ne nous reste rien sur la terre; si notre bon père vit, nous serons
+bien contentes!» Un tel silence régnait, depuis qu'on les avait vues
+paraître, que cette prière fut entendue de tous: les pleurs coulaient;
+un murmure favorable, mais faible, commençait à circuler: soudain des
+voix rudes le dominent et l'étouffent. «Justice!» crient celles-ci;
+«il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.»
+
+On ne voyait pas cependant procéder au supplice, et le jour
+s'avançait, quand ce cri sort de la foule: «Amis! voulez-vous que tout
+aille bien, demeurons unis et suivez-moi!» On applaudit. L'homme qui
+avait dit ces mots prend à la main une bannière et s'élance vers
+l'hôtel de ville; tous se précipitent sur ses pas, emportant les
+enseignes des métiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient
+les uns les autres. Ils s'étaient munis de coulevrines toutes chargées
+et prêtes à faire feu.
+
+Quand ils furent arrivés à l'hôtel de ville, les échevins avaient
+disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux cloîtres, pour trouver
+ces juges contumax. «Le peuple n'en veut point à leur vie,»
+proclame-t-on; «mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de
+grands désastres.» N'osant résister plus longtemps, ils sortent de
+leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur
+bouche, et la tête de Barbesan a bondi sur l'échafaud.
+
+Il était huit heures du soir, et l'on était au milieu du mois de mai,
+en sorte que cette scène lugubre se terminait vers la tombée de la
+nuit. Bientôt, dans le demi-jour du crépuscule brillent des torches
+que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre
+à Saint-Jacques, où il fut inhumé.
+
+C'était devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances,
+qu'Anselme Adorne aurait à comparaître. La prison où il attendait son
+sort était un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle
+était proche de l'hôtel de ville, où la foule était accourue pour y
+chercher les échevins. Le bruit, les cris de mort étaient venus
+frapper l'oreille du chevalier. Il avait pu saisir de loin le murmure
+confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-être, quelque
+sourd retentissement du coup fatal.
+
+Sa conscience, du moins, était tranquille. Le banal et odieux soupçon
+d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la
+colère du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualité de bourgmestre de
+la commune, il n'avait pas même eu maniement de deniers: c'est Despars
+qui en fait la remarque. Mais il avait eu part à la faveur de Charles;
+Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services.
+Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement
+excitée, de juges effrayés qui s'étaient cachés pour ne point
+condamner Barbesan et l'avaient ensuite livré au bourreau?
+
+
+
+
+VII
+
+Le jugement.
+
+ Le peuple va chercher le banc de torture.--Interrogatoire de Van
+ Overtveldt.--Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy sont
+ conduits aux Halles.--Aspect du tribunal.--Intervention
+ inattendue.--Messes solennelles.--Jugement de Van Overtveldt et de de
+ Baenst.--Ce qui est résolu pour Anselme Adorne.--Caractère de cette
+ décision.--Motifs de consolation du chevalier.--Les autres détenus mis
+ à composition.--Les milices sortent sous la conduite de Ghistelles et
+ de Metteneye.--Prise du château de Chin.--Mort d'Adolphe de
+ Gueldre.--Le camp brugeois.--_Nous sommes trahis!_--Réflexions.
+
+
+Cette tête jetée à la fureur populaire l'avait-elle du moins assouvie?
+Hélas! il n'en était rien. Le jour suivant, qui était un dimanche,
+s'annonçait sous des auspices sombres et menaçants. Dès le matin, la
+foule court, avec d'effrayantes clameurs, chercher les instruments de
+torture et les porte aux Halles: il y aurait ainsi moins de chemin de
+la question au supplice! Il fallait, disait-on, _expédier_ encore
+quelques-uns des détenus.
+
+Le conseiller van Overtveldt subit d'abord un long et sévère
+interrogatoire qui prit la plus grande partie de la journée. Sur le
+soir, on vint prendre au _Steen_ le seigneur de Saint-Georges,
+chevalier, de la puissante maison des de Baenst; mais rien ne paraît
+avoir fait une sensation plus profonde sur les spectateurs que de voir
+conduire avec lui, devant le tribunal, messire Anselme Adorne, sire de
+Corthuy en Écosse, ainsi qu'on appelait, avec une sorte d'emphase,
+notre voyageur.
+
+Il fallait traverser la place, où l'on ne distinguait déjà plus
+qu'imparfaitement les objets: au centre, l'échafaud se dressait sombre
+et morne; tout autour, c'était une masse ondoyante, un fourmillement
+confus; çà et là le fer d'une pique étincelant dans l'ombre; au fond,
+les Halles se dessinant sur les dernières clartés du ciel que
+cherchent volontiers les regards en de tels moments. Vers la tour du
+Beffroi, on remarquait, dans cette masse obscure, quelques vides
+lumineux.
+
+C'étaient les croisées de la salle où siégeaient les juges. Des lampes
+et des torches y promenaient leurs lueurs sur les voûtes noircies,
+faisaient reluire les ferrures du chevalet, des tenailles, et
+illuminaient le visage pâle des échevins. Près de ceux-ci on
+remarquait les _Hoofdmannen_ et les doyens, placés là comme pour les
+surveiller et répondre au peuple de leur docilité.
+
+L'heure, le lieu, ces apprêts, cet auditoire, le sang qui fumait
+encore: tout, il le faut avouer, était fait pour étonner les courages.
+Van Overtveldt et de Baents, jugeant toute défense vaine, firent,
+comme naguère Barbesan, on ne sait quels aveux. Le baron de Corthuy
+n'en avait point à faire; calme, ainsi qu'à Rama, il attendait que la
+vérité se fit jour. Mais où était le généreux Fakhr-eddin pour la
+faire éclater et l'arracher lui-même au péril?
+
+La Gruthuse eût sans doute essayé de jouer ce noble rôle, si
+l'impuissance de son intervention n'avait déjà trop paru. Le secours
+devait venir encore cette fois du côté où on l'attendait le moins. En
+voyant des hommes de ce rang en une telle détresse, leur vie même ne
+tenant plus qu'à un fil, les doyens se sentirent émus; des larmes
+coulent de leurs yeux. «Non!» s'écrient-ils, «vous ne périrez point!
+Dieu aidant, nous fléchirons ces barbares gens de métiers.» Au milieu
+de scènes auxquelles tous les pays ont servi, parfois, de théâtre, on
+aime à rencontrer, dans les chefs du peuple, travaillés peut-être
+eux-mêmes par les ressentiments, les préventions qui l'agitaient,
+cette sensibilité courageuse. C'est là que se montre vraiment le
+caractère de la nation: vous diriez de ces murs antiques qu'aux lieux
+bouleversés par un volcan, on retrouve sous la lave.
+
+La nuit étant déjà fort avancée, le prononcé fut remis au jour qui
+allait bientôt paraître. Les honnêtes doyens ne perdirent pas un
+instant pour se répandre parmi le peuple, conférer avec les principaux
+des métiers, tout tenter, en un mot, pour apaiser la multitude. Ce
+qu'il y avait, dans Bruges, de plus respectable secondait leurs
+efforts, ou en attendait avec anxiété le résultat. Il semblait que la
+ville fût menacée de quelque grande catastrophe. On eut recours au
+pouvoir et à l'appareil de la religion: dès le matin, les cloches et
+le carillon retentissent dans les airs; l'orgue ébranle les voûtes des
+églises; les chants sacrés s'élèvent vers le ciel, afin d'obtenir de
+sa clémence qu'il éclairât les juges et fit descendre la paix sur les
+esprits troublés.
+
+Tant d'efforts et de voeux ne devaient pas demeurer inutiles: le
+tribunal, voyant les choses ainsi disposées, s'enhardit jusqu'à
+laisser la vie aux trois accusés, mais pour Van Overtveldt et de
+Baenst, à des conditions presque aussi dures que la mort: la
+confiscation générale, la réclusion perpétuelle dans un couvent,
+enfin, l'amende honorable, dans le plus humiliant appareil; «grande et
+lourde pénitence,» dit l'_eccellente Cronike_, «pour de si hauts et si
+puissants seigneurs!»
+
+Ainsi avaient paru les magistrats de Gand devant Charles de Bourgogne,
+à son orgueilleux triomphe; les rôles maintenant étaient changés: «le
+_commun peuple_ était maître» et réclamait les mêmes hommages. Il
+fallait que les dignités communales eussent bien de quoi tenter
+l'ambition, pour que des hommes considérables s'exposassent, en les
+acceptant, à donner de semblables spectacles. Paul Van Overtveldt et
+Jean de Baenst n'avaient point mérité cet indigne traitement. Rien, du
+moins, n'autorise à l'affirmer. On n'aperçoit clairement qu'une chose:
+c'est que les juges n'étaient point libres. Ils voulaient frapper les
+esprits et contenter une foule menaçante. Excepté la triste cérémonie,
+rançon d'un sang qui avait été près de couler, l'arrêt n'était guère
+destiné à être exécuté: c'était un de ces jugements que les événements
+dictent ou effacent, dans leur mobilité.
+
+Si l'on inclinait, néanmoins, à douter que Van Overtveldt et de Baenst
+fussent tout à fait à l'abri des reproches, il faudrait avouer que ce
+serait sans preuve, et le doute même doit profiter aux accusés. Quant
+au sire de Corthuy, ce n'est point un doute qui parle en sa faveur:
+les griefs contre lui étaient sans portée, rien n'était venu les
+confirmer; ses fonctions n'y donnaient point de prise, sa vie le
+défendait, et il avait fallu un de ces revirements qu'amènent les
+révolutions, pour que du rôle de pacificateur il descendit soudain à
+celui de prévenu. Lui, du moins, obtiendra-t-il la réparation d'une
+justice éclatante? La réponse s'offre malheureusement d'elle-même.
+C'était le samedi que les juges, tremblant pour leur propre vie,
+avaient signé, malgré eux, un arrêt de mort; le dimanche, sans
+l'humanité et le courage des doyens, d'autres victimes eussent été
+frappées, et l'on n'était encore qu'au lundi! Le tribunal se tira
+d'embarras par une formule évasive[106], constatant implicitement que
+rien n'était acquis au procès à charge du noble accusé; mais par une
+inconséquence que les circonstances n'expliquent que trop, il lui
+fermait néanmoins, à tout hasard, l'accès aux dignités communales;
+ostracisme politique que les circonstances prononçaient assez et qui
+devait durer autant qu'elles. Quelques-uns veulent, mais les
+témoignages varient et le fait est douteux, que pour obtenir du
+peuple, qui était le véritable juge, la sanction de cet acquittement
+timide et déguisé, Anselme dut se présenter, en robe de deuil, devant
+lui.
+
+ [106] «_Si l'on venait à trouver_ qu'il eût en façon quelconque
+ tiré induement avantage du bien de la ville, il serait tenu à
+ réparer le tort au quadruple.»
+
+Quoiqu'il en soit de cette circonstance qui importe peu dans une telle
+procédure, l'arrêt eût été trop doux pour un coupable; l'innocence en
+était accablée. Plus le baron de Corthuy trouvait dans son âme de
+droiture, d'intégrité, d'attachement à son pays et à sa ville natale,
+plus il se sentait abreuvé d'amertume. Heureusement, il lui restait
+des consolations puissantes. C'est un beau spectacle, a dit un sage,
+que celui de l'homme de bien aux prises avec l'adversité. Anselme
+avait lu Sénèque: pourtant il n'y songeait guère en ce moment; mais
+peut-être, lorsqu'il quittait la place, ses regards, à l'angle d'une
+rue, derrière une lampe fumeuse, rencontrèrent-ils un de ces tableaux
+où quelque artiste populaire avait figuré un captif, le front saignant
+des épines tressées autour de sa tête, les épaules couvertes d'un
+manteau dérisoire, avec cette inscription au-dessous de l'oeuvre:
+_Voilà l'homme!_ En écartant ces symboles, a-t-on songé à ceux qui
+souffrent?
+
+La hache n'avait frappé, à Bruges, qu'une victime; néanmoins la
+rigueur affectée des derniers arrêts et le rang de ceux qu'ils
+atteignaient, avaient fait une vive impression: les milices
+consentirent au départ. Parmi les autres détenus, plusieurs furent mis
+à composition, avec interdiction des fonctions communales; mais,
+l'émotion passée, ce fut lettre morte: ceux qu'on accusait d'avoir été
+les instigateurs des poursuites, et le bourgmestre qui présidait les
+échevins lorsque cette affaire avait été portée devant ceux-ci,
+furent, à leur tour, inquiétés et rançonnés. C'était une autre
+réaction en sens contraire, qui eut également son temps. Le malheureux
+Barbesan n'en était pas moins frappé et attendait au tribunal suprême
+ses accusateurs et ses juges.
+
+Les Brugeois allèrent se joindre aux Gantois, sous la conduite d'un
+noble et brave chevalier, Jacques de Ghistelles, qui devait aussi, un
+jour, monter à l'échafaud, sur le marché de Bruges, et de Pierre
+Metteneye, qui venait d'être compris dans la procédure. L'un portait
+l'étendard de Flandre, l'autre celui de la ville. La prise du château
+de Chin signala d abord l'expédition; on se préparait à assiéger
+Tournay, où Louis XI avait jeté des forces, quand tout à coup l'ennemi
+sort des portes. Adolphe de Gueldre, enveloppé et dédaignant de fuir,
+meurt en combattant. Privés de leur commandant, les Gantois se
+retirent. Ceux de Bruges restent seuls: sourds aux conseils de leurs
+chefs, ils négligeaient toutes les précautions. Le désordre était dans
+leur camp qui avait l'air d'une foire. Quelques-uns y avaient fait
+venir chacun leur femme et, ajoute le chroniqueur, leurs matelas. Il y
+avait plusieurs d'entre eux qui tiraient une solde de 12 gros. On les
+entendait chanter en choquant leurs verres:
+
+ Douze gros et casaque neuve:
+ Dieu nous préserve de la paix!
+
+Au milieu de ces passe-temps, la cavalerie française, les chargeant à
+l'improviste, en fit un grand carnage. Le bailli de Bruges, Jacques de
+Halewyn, et le capitaine des chaperons rouges furent faits
+prisonniers, avec beaucoup de gens de métiers et de menu peuple. Le
+reste, laissant bannières, artillerie, tentes et bagages, revint en
+désordre, au cri de: _Nous sommes trahis!_
+
+On rassembla à Bruges de nouvelles forces; mais Ghistelles refusa de
+les commander, jurant par sa chevalerie qu'il n'entrerait plus en
+campagne avec des soldats si mal disciplinés.
+
+On souffre d'avoir à raconter ces faits qui s'enchaînent à ceux dont
+nous nous occupons plus spécialement: tumultes, pillages, jugements
+sans liberté, guerre sans gloire; tristes tableaux, effets d'une même
+cause! Il ne manquait certes, en Flandre, ni talents, ni valeur, ni
+patriotisme; il manquait cette force mystérieuse qui enfante l'ordre
+et l'unité. Les mêmes hommes que nous venons de voir paraître dans ces
+déplorables scènes allaient se montrer des héros.
+
+
+
+
+VIII
+
+Blangy.
+
+ Harangue de Maximilien.--Il arme des chevaliers.--Les _Pater_ et
+ les _Avé_.--Bataille perdue et regagnée.--La Gruthuse
+ prisonnier.--Retour de Jean Adorne.--Mort de Galéas.--Prosper
+ Adorno remonte sur le trône ducal.--Il se sauve à la
+ nage.--Caractère de Maximilien.--Mort de Marie et fin de la maison
+ de Bourgogne.--Régence contestée.--Les colonnes d'or
+ renversées.--Adieux suprêmes.
+
+
+Deux ans s'étaient écoulés, et l'honneur des armes flamandes s'était
+déjà relevé par plus d'une glorieuse revanche. Marie de Bourgogne
+avait épousé le jeune duc d'Autriche. En déjouant les ambitions, ce
+mariage avait calmé, pour un temps, les partis: le pays s'unissait
+avec enthousiasme sous les mêmes étendards.
+
+A la tête de 22,000 hommes, Maximilien vint mettre le siége devant
+Terouane. Une armée ennemie s'avance pour dégager la place. Les
+Flamands prennent position sur les hauteurs de Guinegate, près de
+Vieuxville et de Blangy.
+
+Le soleil d'août, qui montait glorieusement à l'horizon, brillait sur
+la longue ligne de casques et de piques de nos milices. «Le noble duc
+Maximilien,» raconte une chronique flamande, «range tout son monde en
+bonne ordonnance et adresse aux soldats quelques mots faits pour
+enflammer leur courage. «Flamands, renommés dans l'histoire,» leur
+dit-il, «soyez braves et sans peur, comme de fidèles enfants; je vous
+serai bon et loyal seigneur, tant que je vivrai.» Alors il descend de
+cheval et arme plusieurs chevaliers[107]; puis il ordonne que chaque
+combattant, mettant les deux genoux en terre, dise cinq _Pater_ et
+cinq _Avé_: cela fait, il remonte à cheval et recommande aux Flamands
+de marcher les rangs serrés et les piques en avant.
+
+ [107] Selon Despars, ce fut après la bataille.
+
+«La victoire parut un moment près de leur échapper; mais enfin elle
+leur demeura. Le principal honneur en revint aux piquiers flamands, et
+Maximilien lui-même recueillit, dans cette journée, beaucoup de
+gloire.
+
+«Après la bataille, lorsque ces braves se furent un peu réconfortés en
+prenant quelques rafraîchissements, le duc revint gaîment auprès
+d'eux, les remerciant avec une vive effusion de reconnaissance. Il les
+pria de s'agenouiller de nouveau et de dire encore cinq _Pater_ et
+cinq _Avé_ en l'honneur de Dieu qui leur avait donné la victoire.
+Tous le firent de grand coeur, et lui-même avec eux.» Nous aimons ces
+naïfs détails qui sont peut-être au-dessous de la majesté de
+l'histoire, mais qui peignent les temps et en révèlent l'esprit.
+
+La Gruthuse avait été fait prisonnier dans l'action. Le sire de
+Corthuy, que nous avons vu remplir avec lui les fonctions de
+capitaine, combattait-il à ses côtés et partagea-t-il son sort?
+Toujours est-il qu'il était absent de Bruges lorsque son fils aîné y
+arriva, de retour d'Italie, le 21 avril 1480.
+
+Jean alla loger chez son frère Arnout, et ne rentra à la maison
+paternelle que quelques mois après, sans doute parce qu'alors Anselme
+y était revenu.
+
+Les moyens de communication et de publicité étaient encore bien
+imparfaits. Le baron de Corthuy savait probablement cependant que son
+parent italien, si plein, à Milan, de prévenances pour lui, avait été
+arrêté, par ordre de Galéas, et enfermé au château de Crémone. Anselme
+se réjouit en apprenant qu'après que le duc fut tombé sous les
+poignards des conjurés, le comte de Renda avait non-seulement été
+remis en liberté, mais que la régente l'avait placé à la tête du
+gouvernement de Gênes. Lorsque ensuite Jean Adorne raconta encore à
+son père comment Prosper, devenu de nouveau suspect à la cour de Milan
+et cédant aux instances du roi de Naples, avait repris le titre ducal;
+comment, mal servi par la sévérité qu'il déploya lui-même contre ses
+ennemis, trahi par l'épée vénale d'Obietto Fieschi, faiblement secondé
+par Ferdinand, il s'était vu réduit à gagner, à la nage, une galère
+aragonaise, Anselme dut se rappeler la devise des Adorno et des
+grandeurs humaines: _Tout passe[108]!_
+
+ [108] La devise des Adorno n'était pas la même que celle de la
+ branche flamande; c'était: «_Omnia prætereunt._»
+
+Ces étranges vicissitudes, ces péripéties rapides, furent entre le
+père et le fils un fréquent sujet d'entretien; mais les affaires de
+leur propre pays attiraient encore, à plus juste titre, leur
+attention.
+
+La situation de la Flandre ne répondait pas aux brillantes espérances
+que Maximilien avait données à son début. Ce n'est point qu'il manquât
+de qualités dignes d'un prince et faites pour le relever. D'illustre
+race, jeune, de bonne mine, brave, ami des lettres, qu'il cultivait
+lui-même, et des sciences, qui lui durent beaucoup en Allemagne, il
+avait, dans l'esprit et l'imagination, du poëte et du chevalier, mais
+trop peu de suite dans les idées et jamais d'argent dans ses coffres.
+Les _Trois Membres_ se montraient mal disposés à les remplir; la
+guerre avec Louis XI, quelquefois interrompue par des trêves, ou
+reprise avec des chances diverses, fatiguait la Flandre. Deux partis
+s'y disputaient la prépondérance: l'un, qui avait pris le dessus après
+la mort de Charles le Hardi et défendait les concessions obtenues ou
+arrachées alors, avait son siége principal à Gand; l'autre, qui
+voulait fortifier l'autorité du prince, dominait à Bruges. Les
+rivalités allaient au point que Jean de Dadizeele, grand bailli de
+Gand, que nous avons également nommé plus haut, fut lâchement
+assassiné, à l'instigation de Josse de Lalain.
+
+On est heureux de vivre en un temps où les passions sont mieux
+contenues et où règnent les lois, l'ordre et la justice. Il faut en
+convenir pourtant, la courte période dont nous parlons ici ne pouvait
+faire regretter aux hommes paisibles la domination tumultueuse et
+sanglante des métiers. Ces jours allaient revenir.
+
+La duchesse Marie portait, dans les exercices de corps, quelque chose
+de l'ardeur que son père déployait à la guerre. L'hiver, elle glissait
+sur la glace. En tout temps, elle lançait impétueusement son cheval,
+peu soucieuse du péril ou des obstacles. Un jour qu'elle chassait au
+faucon, sa monture se renverse sur elle; une blessure qu'elle cache
+s'envenime: elle meurt à l'âge de 25 ans, le 28 mars 1482[109].
+
+ [109] La même année, mourut Marguerite d'Anjou, et l'année
+ d'après, Louis XI et Édouard IV.
+
+Ainsi finissait, un siècle après la journée de Rosebecque, la
+puissante maison de Bourgogne, et une suite de combats entre les
+princes de cette race et les grandes communes avait comme jalonné
+l'intervalle. Chose étrange! au sortir de ces luttes entre deux causes
+qui employaient, l'une et l'autre, les armes et les supplices, le nom
+de Bourgogne conserva dans nos contrées un caractère de grandeur
+imposante qui lui faisait une sorte de popularité.
+
+L'étendard symbolique de cette maison semblait un drapeau national;
+nous l'avons vue, nous-même, plus d'une fois se déployer dans les
+réunions et les jeux des villageois, dépositaires des traditions qui
+s'effacent et dont ils ne pourraient expliquer l'origine. Quand la
+dernière trace de ces impressions aura disparu avec la dernière de ces
+vieilles bannières, l'histoire, tout en notant l'altière ambition et
+les représailles cruelles de nos princes de la dynastie de Valois,
+n'en constatera pas moins que c'est autour de la croix de Bourgogne
+que les provinces belges formèrent, au quinzième siècle, leur
+brillante constellation.
+
+Par le mariage de Marie avec Maximilien, l'oeuvre des ducs de
+Bourgogne passait à la maison d'Autriche, dont le nom, à côté de celui
+d'un Philippe II, rappelle pour les armes, les arts et la paix, ceux
+de Charles-Quint, d'Albert et d'Isabelle et de Marie-Thérèse.
+Malheureusement, Maximilien n'avait pas montré assez de sagesse et de
+modération pour que son autorité fût acceptée sans lutte pendant la
+minorité de son fils. La Flandre eut la paix avec la France, mais elle
+eut à la fois, dans son propre sein, la guerre étrangère et la guerre
+civile. Il n'est point dans nos annales de plus triste époque: la
+licence des corps armés et l'effervescence de la multitude, les
+vengeances répondant aux vengeances, de toutes parts, les ravages, les
+divisions, les supplices, laissent au moins douter si la régence
+incontestée de Maximilien eût pu être plus funeste. Bruges reçut le
+coup fatal, et après les convulsions de l'agonie, tomba épuisée et
+pantelante sur les tronçons de ses colonnes d'or.
+
+Le sire de Corthuy ne fut pas témoin de ces maux que Jean son fils,
+dans les notes qu'il a laissées, appelle tantôt un châtiment du ciel,
+tantôt des inventions de l'enfer[110]. Le père était retourné en
+Écosse, où nous allons bientôt le suivre. Quand il embrassa ses
+enfants au départ, quelque secret avertissement ne vint-il point
+obscurcir son front? Ne le vit-on pas jeter sur tout ce qui
+l'environnait un plus long regard que de coutume, comme si c'était
+pour la dernière fois et qu'il voulût, du moins, emporter cette chère
+empreinte dans sa pensée? De telles préoccupations, on le verra
+bientôt, n'eussent été que trop naturelles.
+
+ [110] ... Propter seditionem, heu! iniquam, quæ in patria erat ob
+ peccata nostra, ibi Gandavum ubi erat statuum congregatio, ut
+ inceptis seditionibus et diabolicis inventionibus finis salubris
+ imponeretur.»
+
+ Jean Adorne n'était point personnellement en cause dans cette
+ commotion, et il avait des parents et des amis dans les deux
+ partis: il exprime l'opinion des hommes paisibles qui voyaient
+ avec douleur les malheurs de leur ville et de leur pays.
+
+
+
+
+IX
+
+La dernière traversée.
+
+ Jacques III à 25 ans.--Favoris et artistes.--L'architecte Cochran
+ et le musicien Rogiers.--Le duc d'Albany et le comte de Mar.--Mort
+ du second.--Préparatifs de guerre.--Honteux traité du duc
+ d'Albany.--Jacques convoque ses vassaux.--Conspiration de
+ Lauder.--_Bell-the-Cat._--Massacre des favoris du roi.--Il
+ est détenu au château d'Édinbourg.--Glocester envahit
+ l'Écosse.--Albany lieutenant-général.--Sa condamnation.--Arrivée
+ du sire de Corthuy.--Conduite équivoque du comte de
+ Huntley.--Fatal dénoûment.--Conclusion.
+
+
+Lorsque Anselme Adorne avait paru, pour la première fois, à la cour
+d'Édimbourg, il n'y venait point chercher fortune. Sa position dans
+son pays et la perspective qui s'y offrait à lui, pouvaient suffire à
+son ambition. S'il rencontra en Écosse des honneurs et des dignités,
+c'était une marque de royale gratitude pour l'hospitalité que
+trouvait chez lui une Stuart.
+
+Nous ne l'avons vu faire, dans ce royaume, que de courtes apparitions,
+l'une avant, l'autre après son voyage d'Orient, et les dates, à cet
+égard, sont précises; nous l'apercevons, ensuite, en route vers la
+Perse; puis nous le retrouvons en Flandre, revêtu de fonctions
+publiques, et enveloppé, quelque temps après, dans les poursuites
+dirigées contre d'anciens magistrats; enfin, nous avons tout lieu de
+croire qu'il se rencontra avec son fils à la Maison de Jérusalem,
+depuis le retour de celui-ci. Il n'est donc pas à supposer qu'il eût
+pris jusqu'ici une part active au maniement des affaires, en Écosse.
+Le moment était pourtant arrivé où il allait devenir victime de la
+direction qu'elles avaient reçue pendant sa longue absence, ou de
+l'état voisin de l'anarchie dans lequel cette contrée se trouvait
+plongée.
+
+Pour un roi d'Écosse et pour un roi mineur, Jacques III avait eu
+d'abord, à tout prendre, un règne paisible, aux débuts duquel l'Écosse
+devait même Roxbourg, Berwick et la possession incontestée des Orcades
+et des îles Shetland; mais lorsqu'il eut atteint l'âge de 25 ans, qui
+lui donnait la plénitude de son autorité, diverses causes concoururent
+à la miner et amenèrent, enfin, de plus déplorables événements.
+
+Rien n'était pourtant changé aux rouages principaux du gouvernement:
+lord Evandale conservait les fonctions de chancelier; les évêques, à
+qui leur influence et leurs lumières donnaient une grande part aux
+affaires, continuaient à être consultés; mais le roi, au lieu de
+dominer les grands, comme son père et son aïeul, par une indomptable
+énergie, ou de les captiver et de les entraîner, comme son fils sut le
+faire après lui, les laissa se retirer dans leurs donjons et leurs
+forteresses, où ils vivaient plus en souverains qu'en sujets, et admit
+dans sa familiarité, outre quelques gentilshommes à qui, pour faire
+souche de grandes maisons, il manqua un protecteur plus heureux,
+Cochran, architecte éminent, Rogiers, qui fonda en Écosse une école
+renommée de musiciens, et d'autres artistes moins connus. Ces habitués
+du palais ne pouvaient manquer d'obtenir du crédit et souvent d'en
+abuser[111].
+
+ [111] Nous devons beaucoup, pour les faits résumés dans ce
+ chapitre, à M. Tyller (_History of Scotland_), que nous avons
+ pourtant eu soin de comparer avec divers autres historiens de
+ l'Écosse.
+
+La conduite du roi était surtout peu sage dans un pays où l'on
+n'estimait que les armes: elle poussa jusqu'à la fureur l'irritation
+des grands, qui se voyaient dédaignés; les deux frères du roi, plus
+mâles et plus résolus que lui, devinrent le point de ralliement de
+tous les mécontents.
+
+Tous deux furent arrêtés. Le duc d'Albany s'évada; le comte de Mar,
+accusé d'avoir conféré avec de prétendues magiciennes sur les moyens
+d'abréger les jours du roi, périt durant sa captivité. Selon les
+historiens hostiles à Jacques, ce fut par son ordre; d'autres, qui
+regardent cette mort comme accidentelle, s'appuient, en particulier,
+sur ce qu'elle ne lui fut point reprochée par ceux qui tramaient sa
+perte.
+
+L'influence de Cochran ne fit que grandir. L'administration des
+domaines confisqués sur le comte de Mar passa entre les mains de cet
+homme ambitieux et habile; Jacques lui donna même la direction de son
+artillerie. Les Écossais, pour la plupart, s'y entendaient mal, et
+l'on vit, jusqu'en Italie, où l'art militaire était plus avancé, un
+illustre architecte diriger la défense de Florence[112].
+
+ [112] Michel Ange.
+
+C'était, du moins, pour la tranquillité intérieure du royaume, une
+circonstance heureuse, que la paix avec les Anglais: elle avait même
+été cimentée par des arrangements matrimoniaux, depuis que Louis XI
+avait traité avec Édouard IV et qu'ils étaient convenus, entre eux, du
+mariage du dauphin avec la fille du roi d'Angleterre; mais Louis ayant
+rompu ses engagements, pour un autre projet qui n'eut pas plus de
+résultat, celui d'une union entre l'héritier de la couronne de France
+et Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de
+Bourgogne, et voulant occuper Édouard chez lui, afin qu'il ne tentât
+rien contre la France, pousse Jacques à armer contre l'Angleterre. Ce
+roi fidèle à une politique qui fut presque toujours celle des
+monarques de sa race, cède à ces conseils intéressés qui allaient lui
+devenir bien funestes.
+
+Entre Édouard, menacé d'une invasion et qui en méditait une lui même,
+Albany[113] ambitieux et fugitif, des grands irrités et fatigués du
+repos, il s'ouvrit de ténébreuses négociations. Le duc s'engage à
+faire hommage au roi d'Angleterre de la couronne qu'il voulait
+arracher à son frère et promet, pour prix du concours des ennemis de
+son pays, de leur abandonner des places importantes et de riches
+territoires. En signant ce honteux traité[114], il prenait d'avance le
+titre de roi, dont il se montrait bien peu digne, quoique le
+traitement qu'il avait éprouvé, ainsi que le comte de Mar, offre
+quelque atténuation de sa conduite.
+
+ [113] Nous conservons partout le mot original sans le traduire,
+ parce qu'en le remplaçant par celui d'Albanie, comme l'a fait le
+ traducteur de Robertson, on donne lieu à une certaine confusion
+ que nous avons voulu éviter.
+
+ [114] 10 juin 1482.
+
+Jacques III convoque les milices féodales, sous la bannière de leurs
+chefs. C'était réunir bien des mécontents et rapprocher des
+conspirateurs. La cherté des denrées, une monnaie de bas aloi, dont
+l'émission était attribuée aux avis de Cochran, les richesses que
+celui-ci devait à la libéralité du roi, la pompe qu'il affectait, son
+orgueil, exaspéraient les esprits. Plusieurs seigneurs, notamment le
+comte de Huntley, dont nous n'aurons que trop occasion de parler
+encore, le comte de Lennox et le comte d'Angus, surnommé depuis _Bell
+the Cat_, parce qu'il s'était écrié que ce serait lui qui attacherait
+le grelot, s'unissent dans l'église de Lauder, par une conjuration
+nocturne, assez semblable aux contrats sanglants qui préparèrent les
+meurtres de David Riccio, secrétaire de Marie Stuart, et de Darnley,
+époux de cette reine. Ils s'emparent de Cochran, pénètrent en armes
+auprès du roi, se saisissent de tous ceux qui se trouvent autour de
+lui et les font égorger à l'exception du jeune Ramsay, créé depuis
+comte de Bothwell, qui avait couru se réfugier dans les bras de
+Jacques. Après cette exécution sauvage, ils renferment le roi lui-même
+dans le château d'Édimbourg[115] et laissent l'armée se débander,
+ouvrant ainsi leur pays aux Anglais, conduits par Glocester, et au
+duc d'Albany qui s'empare du pouvoir, sans oser cependant porter la
+main sur la couronne, objet de ses convoitises.
+
+ [115] 22 juillet 1482.
+
+Jacques conservait des partisans, et l'histoire d'Écosse, plus
+qu'aucune autre, offre de singuliers retours. Le pouvoir des rois y
+avait, à la fois, une incroyable faiblesse et une immense portée;
+disposant des fiefs et des principaux offices, ils élevaient ou
+ruinaient, en un moment, les familles, excitaient la crainte et
+l'ambition, trouvaient des parlements dociles au plus fort; mais
+venait-on à s'emparer par un coup de main de la personne du souverain,
+ou à former contre lui une ligue redoutable, il n'était plus qu'un
+instrument passif, ou un ennemi public, jusqu'à ce qu'une nouvelle
+péripétie lui rendît la liberté ou la prépondérance.
+
+Après le départ de Glocester, une réconciliation apparente rapprocha
+le roi captif et son frère qui ne se trouvait point assez affermi.
+Jacques sortit de prison, mais non de la tutelle du duc d'Albany.
+Celui-ci, comblé d'éloges, qu'il dictait lui-même, pour la générosité
+de sa conduite, se fit donner le titre de lieutenant général du
+royaume, le comté de Mar et d'autres domaines. Tout en feignant
+d'armer contre les Anglais, il se ligue de nouveau, en secret, avec
+eux. Soit, alors, qu'il craignît quelque tentative du parti royaliste,
+ou qu'il voulût en finir, il accuse hautement son frère de conspirer
+pour l'empoisonner, cherche à mettre la main sur lui, manque ce coup,
+et dans une assemblée du parlement, tenue à la fin de l'année 1482, il
+est dépouillé de son office. Ses principaux partisans, le sont
+également de leurs fonctions et de leurs dignités.
+
+Lorsqu'Albany avait pris en main le pouvoir, lord Evandale avait perdu
+la place de chancelier; le duc d'Argyle et d'autres seigneurs
+s'étaient réfugiés précipitamment dans leurs terres. Il se peut que,
+dans cette commotion, les intérêts du sire de Corthuy eussent été
+compromis. La tournure que prenaient les affaires, en Flandre, n'était
+point faite pour l'y retenir; instruit de la détresse où se trouvait
+Jacques III, qui l'avait fait chevalier et comblé de témoignages de
+haute bienveillance, il dut naturellement se joindre à ceux qui
+aspiraient à tirer ce malheureux prince d'une position si triste et à
+rétablir son autorité.
+
+Tels furent, sans doute, les motifs qui déterminèrent Anselme à se
+rendre en Écosse, au milieu de tant de misères, de complots, de
+dangers. Lorsque Jacques eut recouvré le pouvoir, ceux qui, teints du
+sang de ses conseillers, l'avaient tenu captif lui-même, ne pouvaient
+guère revenir à lui franchement, ni savoir beaucoup de gré à ses plus
+dévoués serviteurs. La faveur du roi et la qualité d'étranger étaient,
+pour le sire de Corthuy, un double titre à leurs ombrages.
+
+Parmi les acteurs principaux du sombre drame de Lauder, qui depuis
+s'étaient rapprochés, au moins extérieurement, du souverain, si
+cruellement traité dans ses favoris, nous retrouvons le comte de
+Huntley (Alexandre de Seton Gordon). Le roi lui confia les fonctions
+de justicier dans le nord de l'Écosse. Plus tard, on le vit se ranger
+sous la bannière royale, lors de la rébellion qui mit fin au règne et
+à la vie de Jacques, intervenir entre les partis comme conciliateur,
+commander à l'avant-garde et se replier, avec précipitation et en
+désordre, enfin, lorsque l'insurrection eut triomphé, garder son rang
+et son influence, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs.
+
+Quelle qu'en fût plus particulièrement la cause, le comte paraît
+n'avoir pas vu de bon oeil la présence du sire de Corthuy à la cour.
+De tels sentiments étaient bien redoutables en Écosse, de la part d'un
+homme puissant qui avait montré déjà qu'il ne reculait pas devant les
+moyens les plus violents. Tout à coup, une sinistre nouvelle parvient
+à Bruges. On apprend que, le 25 janvier 1483 (1482 vieux style),
+Anselme Adorne avait été «fort traîtreusement conduit de vie à trépas
+par _Sander Gardin_;» c'est ainsi que le nom d'Alexandre Gordon est
+défiguré dans nos chroniques. Elles ajoutent «qu'en sa vie il avait
+bien dépêché trente personnes par de semblables moyens et qu'il finit
+néanmoins tranquillement dans son lit, ce qui crie vengeance au ciel.»
+Ces dernières paroles, qu'elles fissent allusion au massacre de
+Lauder, antérieur seulement d'une demi-année, ou à d'autres faits
+moins connus, attestent, par leur vivacité, les regrets douloureux et
+indignés qu'excita une mort si cruelle, dont les détails demeurent
+couverts d'un voile mystérieux et lugubre; seulement, quand on examine
+avec attention, sur le mausolée du sire de Corthuy, la figure qui le
+représente, on y aperçoit vers le sein droit une large ouverture,
+souvenir, sans doute, de l'empreinte qu'un poignard ou une dague avait
+laissée sur la poitrine du chevalier brugeois.
+
+Il expirait à un âge encore peu avancé[116], loin de ses enfants et
+«de la si douce province de Flandre.» Ses restes, du moins, y furent
+rapportés; on les déposa auprès de ceux de Marguerite dans l'église de
+Jérusalem. C'est là que, attendant un jugement plus imposant que ceux
+des hommes[117], le pieux voyageur se repose des fatigues, des
+traverses, des joies, des amertumes de sa vie agitée.
+
+ [116] 58 ans.
+
+ [117] _Expectans judicium_, expression d'anciennes épitaphes.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Pages.
+
+ Introduction 5
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+ I
+
+ ITALIE ET FLANDRE.
+
+ Les Adorne à Gênes et à Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de
+ Dampierre.--Bataille des Éperons.--L'étendard déchiré.--Les
+ comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de
+ Dieu.--Baudouin de Fer et Baudouin à la Hache.--_Les États
+ et les Trois Membres._--Les _Poorters_.--Les _Métiers_. 13
+
+
+ II
+
+ LES ARTEVELDE.
+
+ Les tisserands.--Les deux colonnes d'or de Bruges.--Édouard
+ III.--La loi salique et la laine anglaise.--Jacques van
+ Artevelde.--Louis de Male.--Les Chaperons-Blancs.--Philippe
+ van Artevelde.--Beverhout.--Massacre des Brugeois.--La cour
+ du Ruart.--Rosebecque.--Les trois Gantois.--Flandre au
+ Lion!--Pierre Adorne, capitaine des Brugeois.--Le bourgmestre
+ et le doge.--Naissance d'Anselme. 19
+
+
+ III
+
+ JÉRUSALEM.
+
+ L'hospice et l'église.--Le Saint-Sépulcre à Bruges.--Le
+ double voyage d'Orient.--Eugène IV.--Le luxe des vieux
+ temps.--L'éducation des faits.--Siége de Calais.--Politique
+ de Philippe le Bon. 27
+
+
+ IV
+
+ PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS.
+
+ Retour de Calais.--Irritation des milices brugeoises.--Elles
+ enfoncent les portes de l'Ecluse.--Massacre de l'Écoutète.--Les
+ larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre.--L'homme
+ d'État précoce.--Les assemblées du peuple.--Mort des
+ Varssenaere.--Danger de Jacques Adorne.--Jacques et Pierre
+ Adorne bourgmestres.--Éloge de Bruges.--Entrée de Philippe
+ le Bon.--Début d'Anselme. 31
+
+
+ V
+
+ UN TOURNOI DE L'OURS BLANC.
+
+ La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.--Les dames
+ brugeoises dans leurs atours.--Le forestier armé chevalier
+ sur le champ de bataille.--Que diable est-ce ceci?--La
+ _Vesprée_.--Louis de la Gruthuse.--Metteneye.--Jean
+ Breydel.--Adam de Haveskerque.--Le tournoi.--Anselme
+ gagne le cor.--Marguerite.--Le court roman.--Anselme
+ Adorne forestier.--Les acclamations et les cris de mort. 37
+
+
+ VI
+
+ LE BON CHEVALIER.
+
+ Banquet de l'hôtel de ville.--La lance conquise.--Isabelle
+ de Portugal et le comte de Charolois à la maison de
+ Jérusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'étang
+ de Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon
+ chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlevé.--Nouveau
+ succès.--L'écu du forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le
+ parrain.--André Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les
+ vingt-huit _alberghi_ de Gênes.--L'hospitalité. 45
+
+
+ VII
+
+ CHARLES LE HARDI.
+
+ Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de
+ Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher
+ Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie
+ II.--Louis XI et Charles le Téméraire.--Ligue du _Bien
+ public_.--Bataille de Montlhéry.--Les deux chartreux.--Dernier
+ voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme à la cour.--Mariage
+ du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse
+ de Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes
+ de l'arbre d'or.--Portrait et costume de Charles de
+ Bourgogne.--L'étrangère. 51
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+ I
+
+ MARIE STUART, COMTESSE D'ARRAN.
+
+ L'Écosse au XV{me} siècle.--Meurtre de Jacques Ier.--Exécution
+ de Douglas et de son frère.--Alain Stuart et Thomas Boyd.--Un
+ comte de Douglas poignardé par Jacques II.--Le roi tué devant
+ Roxbourg.--Marie de Gueldre.--Minorité de Jacques III.--Kennedy,
+ évêque de St-André.--Ligue entre les Boyd et d'autres
+ seigneurs.--Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la
+ personne du roi.--Thomas Boyd et Marie Stuart.--L'île d'Arran
+ érigée en comté.--Ambassade en Danemark.--Les Boyd cités au
+ parlement.--Alexandre Boyd décapité.--Lord Boyd, le comte et
+ la comtesse d'Arran se réfugient à Bruges. 61
+
+
+ II
+
+ JACQUES III.
+
+ Arrivée à Édimbourg.--Portrait de Jacques III.--Anselme créé
+ baron de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du
+ roi d'Écosse.--Le chancelier Evandale.--Négociation sans
+ résultat possible.--Le roi veut séparer sa soeur du comte
+ d'Arran.--Résistance de la princesse. 69
+
+
+ III
+
+ LE DÉPART.
+
+ Nouvelles missions.--La consécration de la chevalerie.--Le
+ Tasse et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les
+ adieux.--Les Visconti.--François Sforce.--La cognée du
+ paysan.--Gabriel Adorno doge et vicaire impérial.--Usurpation
+ violente de Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement
+ d'Antoniotto Adorno.--George, Raphaël et Barnabé Adorno,
+ doges de Gênes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque
+ de René d'Anjou.--Gênes se soumet au duc de Milan. 73
+
+
+ IV
+
+ LA LOMDARDIE.
+
+ Le comte de Renda.--Clémence Malaspina.--Galéas.--La cour
+ de Milan.--Chasse au léopard.--Milan la Peuplée.--Les
+ armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le
+ château.--Isgéric et Thomas de Portinari.--Le Père de la
+ Patrie.--Pavie.--L'étudiant.--Les forts détachés.--La statue
+ de Théodoric.--La châsse de saint Augustin.--La tour de
+ Boëtius.--Le pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera. 81
+
+
+ V
+
+ GÊNES-LA-SUPERBE.
+
+ Tortone.--Souvenir de Frédéric Barberousse.--Le château de
+ Blaise d'Assereto.--L'épée d'Alphonse le Magnanime--Bruges
+ et Gênes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre
+ d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Fêtes
+ et banquets.--Dîner de famille.--Les belles Vénitiennes.--Aspect
+ de Gênes et de Damas.--Les môles.--Pourquoi Gênes est
+ surnommée la _Superbe_.--Caractère des Génois.--Les trois
+ classes d'habitants.--Causes de la supériorité de la marine
+ génoise.--Une négociation délicate.--Les galères à vapeur. 89
+
+
+ VI
+
+ DE GÊNES A ROME.
+
+ La rivière du Levant.--Tableau de cette côte.--La maison
+ du Bracco.--Les châtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La
+ Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno
+ et Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il
+ Duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistère.--La tour
+ penchée.--_Il Campo Santo._--Rome. 99
+
+
+ VII
+
+ PAUL II.
+
+ Rome ancienne et Rome moderne.--Charles-Quint et les
+ Barberini.--L'audience du pape.--Pierre des Barbi.--Ligue
+ contre les Turcs.--Borso d'Est.--Office du jeudi saint.--Les
+ sept églises.--Le banquet.--Le cardinal de St-Marc.--Cortége
+ du jour de Pâques.--Le sire de Corthuy délégué pour porter
+ le dais.--Les grandeurs déchues et les ruines.--Les despotes
+ de Morée.--La reine de Bosnie.--Alexandre Sforce.--Le sénateur
+ de Rome.--Anselme Scott.--Messe pontificale.--_Viva Papa
+ Paolo!_--Deuxième audience.--Départ. 105
+
+
+ VIII
+
+ CORSE ET SARDAIGNE.
+
+ La barque de Martino.--St-Pierre-_in-Gradus_.--L'agrafe et
+ l'étoile.--Porto Venere.--Le mal de mer.--Les provisions de
+ voyage.--Relâche forcée.--Conserves et dragées.--La caraque
+ d'Ingisberto.--Les Corses.--Jean de Rocca.--Bonifacio.--Le
+ roi d'Aragon et la chaîne du port.--Jacques Benesia.--La
+ Sardaigne.--Algeri.--Les belles juives.--Les doubles
+ prunelles.--Les forbans.--Aristagno. L'île de Semolo.--Le
+ cap de Carthage.--La Goulette.--Télégraphie moresque. 113
+
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+
+ I
+
+ HUTMEN OU OTHMAN II.
+
+ Le Fondaco des Génois.--Conteurs et bateleurs.--L'arsenal.--_El
+ Almoxarife major._--L'empire arabe.--Mahomet.--Les Ommiades
+ et les Abassides.--Les Fatimites.--Les _Morabeth_ et les
+ _Mohaweddin_.--Almanzor.--Abdul-Hedi et les Arabes.--La
+ Casbah.--L'audience du roi maure.--Portrait d'Othman ou
+ Hutmen.--Maison moresque. 125
+
+
+ II
+
+ TUNIS.
+
+ Bazars.--Mosquées.--Les restes de sainte Oliva.--Le faubourg
+ appelé _Rabat_.--La garde chrétienne.--La ville des
+ tombeaux.--Ce qui rend les femmes belles.--Le manchot,
+ écrivain public.--Le sauf-conduit.--Carthage.--Dangers
+ de la pêche.--Visite au camp arabe.--Fêtes du Baïram.--Peste
+ et brigands. 131
+
+
+ III
+
+ LES TURCS.
+
+ Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards
+ dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La
+ barque changée en rocher.--La flotte de saint Louis.--La
+ Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le
+ palais.--Vêpres Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte
+ parole_.--Malte.--La Morée.--Siége de Négrepont.--Les Turcs
+ sont plus près qu'on ne pense.--Les janissaires.--L'île
+ de Candie.--Les faucons.--Encore une tempête.--Dangers que
+ courent les voyageurs. 139
+
+
+ IV
+
+ ALEXANDRIE.
+
+ Entrée périlleuse.--Tristes réjouissances.--La visite du bord
+ et les messagers ailés.--Sala-ed-din et Malek-el-Adel.--Le consul
+ génois Pierre de Persi.--Les anges et la tortue.--Aspect extérieur
+ de la ville.--Ravages du roi de Chypre.--Citernes.--Aiguilles
+ dites de Cléopâtre.--Colonne de Dioclétien.--Les trois
+ turbans.--Caravane de 20,000 chameaux.--La pomme du paradis
+ terrestre.--Disette.--Audience de l'émir.--Les Flamands rongés
+ jusqu'à la moelle. 149
+
+
+ V
+
+ LE NIL.
+
+ L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de
+ bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Piété filiale de Jean
+ Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mameluks préfèrent le
+ vin.--Beautés des rives du fleuve.--Navigation pénible.--Attaque
+ des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons
+ gras. 156
+
+
+ VI
+
+ LE CAIRE.
+
+ Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dîner
+ maigre.--Visite à Naldarchos.--Ses inquiétudes au sujet des
+ progrès des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour
+ en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux,
+ ânes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--Éclairage.--Le
+ palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore. 163
+
+
+ VII
+
+ LES MAMELUKS.
+
+ Les Soudans.--Le Calife du Caire.--Caiet-Bey.--Insolence des
+ Mameluks.--Leur caractère.--L'île de Rondah.--Le Mékias.--Portrait
+ du Soudan.--Son cortége.--Costume des Mameluks.--Signes de
+ distinction parmi eux.--Gondole magnifique du Soudan.--Flottille
+ de 1,200 barques.--Génuflexions.--Collation.--Signal de couper
+ la digue. 171
+
+
+ QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+ I
+
+ LA CARAVANE.
+
+ Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station
+ de Birket-el-Hadji.--Le mont Goubbé.--La mer Rouge.--Bateaux
+ de bambou.--La fontaine de Moïse.--Campement de l'émir
+ d'El Tor.--Les voyageurs se joignent à son cortége.--Les
+ Bédouins.--Proclamations de l'émir.--Image vénérée par
+ les musulmans. 181
+
+
+ II
+
+ LE MONT SINAI.
+
+ Délicieuse vallée.--Les Gerboas.--Opinion des Arabes sur la
+ manière de tuer le gibier.--Montagne écroulée.--Inscriptions
+ latines.--Montée périlleuse.--Adorne sauvé par son
+ fils.--Monastère de la Transfiguration.--Église.--Châsse de
+ sainte Catherine.--Chapelle latine.--Puits de Moïse.--Jardins
+ des religieux.--Monts de Moïse et de Sainte-Catherine.--Roche
+ remarquable.--Traité entre les Caloyers et les Arabes.--Exigences
+ de ceux-ci.--Souvenir de Laurendio. 187
+
+
+ III
+
+ LES ARABES.
+
+ Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La précaution
+ singulière.--Prétentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils
+ attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site
+ de Berseber.--La Terre-Sainte.--Sa fertilité.--Mauvais
+ gîte.--Hébron.--Départ de Laurendio.--Jérusalem.--Les
+ croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse. 195
+
+
+ IV
+
+ JÉRUSALEM.
+
+ Monastère de Sion.--La peste.--Le temple de Salomon.--La
+ mosquée d'Omar, vue du mont des Oliviers.--L'église du
+ Saint-Sépulcre.--Les gardiens du saint tombeau.--Fête de
+ l'Exaltation de la Croix.--Office des diverses sectes.--Le
+ jardin des Olives.--La vallée de Josaphat.--Les grottes
+ de Saint-Saba.--Les montagnes de Judée.--Jérico.--Le
+ Jourdain.--La mer Morte. 203
+
+
+ V
+
+ L'ÉMIR FAKHR-EDDIN.
+
+ Le guide Hélie et le muletier Abas.--Ramla.--Tumulte.--Les
+ corsaires.--L'émir généreux.--Interrogatoire.--Sage
+ réponse du sire de Corthuy.--Nazareth.--La foire de
+ Jefferkin.--Ce qu'on y vendait.--Les sauvages de Bruges.--La
+ mer de Galilée.--Saphet et les Templiers.--Le puits de la
+ Samaritaine.--Caverne de Mouchic.--Hospitalité des
+ Turcomans.--Tombeaux antique de Sibiate.--Arrivée à Damas. 211
+
+
+ VI
+
+ L'EMBARQUEMENT.
+
+ M. de Lamartine.--Aspect de Damas.--Jardins.--Bassins.--
+ Bazars.--Mosquées.--Le père Griffon d'Ypres.--Les
+ Maronites.--Leur patriarche, franciscain.--La montagne
+ Noire.--Beyrouth.--L'émir.--La caution.--Honorable scrupule.--Le
+ départ. 219
+
+
+ VII
+
+ JACQUES DE LUSIGNAN.
+
+ L'île de Chypre.--Les Génois et les Vénitiens.--Richard Coeur
+ de Lion.--Guy de Lusignan.--La reine Charlotte.--Portrait du
+ roi Jacques.--Anselme, chevalier du Glaive.--Ducs, comtes et
+ barons _in partibus_.--Nicosie.--Port Salin.--Récolte du
+ sel.--Le couvent des Chats.--Zuallart, compagnon de Philippe
+ de Mérode.--Golfe de Satalie.--Un corsaire donne la chasse
+ au chevalier brugeois. 223
+
+
+ VIII
+
+ LES CHEVALIERS DE SAINT-JEAN.
+
+ L'île de Rhodes.--Les Hospitaliers.--Guillaume et Foulques de
+ Villaret.--Jean-Baptiste Orsini.--Fausse alerte.--L'ambassade
+ persane.--Description de la ville de Rhodes.--Les prêtres
+ grecs.--Festin donné par le grand maître.--Cercle de cinquante
+ chevaliers. 229
+
+
+ CINQUIÈME PARTIE.
+
+
+ I
+
+ LA GRÈCE.
+
+ L'Archipel.--Le captif simien.--Le château de Saint-Pierre
+ et ses gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani
+ et les Adorno.--Méthélin.--L'alun.--Trahison du
+ commandant.--Modon.--Toits couverts de tuiles.--Le faux
+ converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.--L'Esclavonie.--Le
+ héros hongrois.--Encore des tempêtes.--Le port de Brindes. 237
+
+
+ II
+
+ NAPLES.
+
+ Alphonse V et Ferdinand.--Herman Van La Loo.--Manfredonia.--
+ Mainfroi et Conradin.--Le mont Gargano.--Grotte servant
+ de choeur.--Point de vue.--Le prince de Salerne.--Aspect
+ de Bénévent.--Naples.--Beauté des Napolitaines.--Le _Vico
+ Capuano_ et le _Lido_.--Château-Neuf, château de l'OEuf et
+ _Castello Capuano_.--Velitri.--La cloche.--Le droit de
+ pétition chez les Turcs.--Le roi des Gueux.--Retour à
+ Rome.--Les voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. 245
+
+
+ III
+
+ FLORENCE ET FERRARE.
+
+ Le camérier du pape.--L'archevêque d'Arles.--Les
+ imprimeurs allemands.--Goûts littéraires du sire de
+ Corthuy.--Université de Sienne.--Florence-la-Belle.--Divers
+ palais.--La liberté et les Médicis.--Bologne.--Jean de
+ Bentivoglio.--Ferrare _l'Aimable_.--Les Ferraraises à la
+ fenêtre.--La maison d'Este.--Le palais de _Scimonoglio_ et
+ celui de _Belfiore_.--Benvenuto Cellini.--Son remède contre
+ le mauvais air. 253
+
+
+ IV.
+
+ VENISE.
+
+ Les murs de Padoue.--Venise.--Place et église de Saint-Marc.--La
+ Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la
+ République.--Le sire de Corthuy assiste aux séances du
+ sénat.--Fondation et progrès de Venise.--Henri Dandolo et
+ Marino Faliero.--Le meilleur gouvernement.--Les deux
+ Foscari.--Inquisiteurs d'État.--_La Prophétie._--Hospices
+ pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La chartreuse de
+ Montello. 261
+
+
+ V
+
+ LE RHIN.
+
+ Le Tyrol.--Mariaen.--Hélénora Stuart.--Mols.--Entretien de
+ Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Bâle.--
+ Strasbourg.--La cathédrale.--Le chevalier Harartbach.--Les
+ reitres.--Les portes de Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.--
+ Aix-la-Chapelle.--L'anneau magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil
+ que font les Brugeois à Anselme Adorne. 269
+
+
+ VI
+
+ ÉDOUARD IV, A BRUGES.
+
+ Avénement et chute d'Édouard.--Warwick, le faiseur de
+ rois.--La Gruthuse accueille Édouard fugitif.--Naissance
+ d'un fils de la comtesse d'Arran.--L'Angleterre et
+ l'Écosse à Bruges.--Le duc de Bourgogne cité en
+ parlement.--Il assiége Amiens.--Trêve.--Anselme Adorne
+ conseiller et chambellan du duc.--Édouard remonte sur le
+ trône.--Le grand prieur de Saint-André.--Départ de la
+ princesse. 277
+
+
+ VII
+
+ LA SÉPARATION.
+
+ Marie Stuart s'embarque au port de Calais.--Lord Boyd
+ meurt à Alnwick.--Adieux du comte d'Arran et de Marie.--Le
+ château de Kilmarnoc.--Annulation du mariage de Thomas
+ Boyd avec la princesse.--Présentation à la cour.--Le
+ donjon de Corthuy.--La dédicace de l'_Itinéraire_.--Fin de
+ l'histoire de Thomas Boyd et de Marie Stuart. 283
+
+
+ VIII
+
+ L'AMBASSADE DE PERSE.
+
+ Mort de Marguerite.--Puissance du duc de Bourgogne.--Ses
+ vues ambitieuses.--Sa participation aux affaires
+ d'Orient.--Hassan al Thouil ou Ussum Cassan.--Le
+ _Mouton Blanc_ et le _Mouton Noir_.--L'empereur de
+ Trébisonde.--Hassan épouse Despoïna Comnène.--Ambassades
+ vénitiennes.--Le patriarche d'Antioche.--Le sire de
+ Corthuy part pour la Perse.--Hassan reçoit les
+ ambassadeurs du duc de Bourgogne, de Venise et du
+ grand-duc de Moscovie.--Ses succès et ses revers.--Prise
+ de Caffa par les Turcs.--Anselme Adorne est rappelé. 289
+
+
+ SIXIÈME PARTIE.
+
+
+ I
+
+ JEAN ADORNE.
+
+ Mort de Paul II.--Barbe rasée.--Les chansons de
+ Robinette.--L'hospice de Saint-Julien.--Patric Graham,
+ primat d'Écosse.--Jean Adorne est attaché à l'ambassade
+ du cardinal Hugonet.--Mission à Naples.--Le bâtard de
+ Bourgogne.--Tournoi.--Siége de Neus.--Traité de
+ Péquigny.--Les états généraux de 1475.--Commissaires au
+ renouvellement des Magistrats de Bruges.--Le sire de
+ Corthuy est nommé bourgmestre. 301
+
+
+ II
+
+ UNE GRAND'MÈRE.
+
+ Nouveaux impôts.--Mécontentement du peuple.--Conquête de
+ la Lorraine.--L'ombre du connétable.--Défaite du duc à
+ Granson.--_Fortune lui tourne le dos._--Bataille de
+ Morat.--Hemlink ou Memlink.--Mariage d'Arnout
+ Adorne.--Agnès Adorne.--Renouvellement des Magistrats. 309
+
+
+ III
+
+ MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE.
+
+ Siége de Nancy.--Le comte de Campo Basso.--Ambassade
+ écossaise.--Singulière prédiction.--Elle est
+ confirmée par l'événement.--Le mauvais valet de
+ chambre.--Réflexions.--Les états des provinces
+ s'assemblent.--Les métiers de Gand.--Troubles à
+ Bruges.--Le sire de Corthuy capitaine de la duchesse
+ de Bourgogne.--Les trois chroniques. 315
+
+
+ IV
+
+ LES CAPITAINES DE LA DUCHESSE.
+
+ Objet de la mission des capitaines.--L'avenir de
+ Bruges.--Le sire de la Gruthuse.--Jean de Bruges.--Jean
+ Breydel et son escorte.--Transaction.--La Gruthuse au
+ balcon de l'hôtel de ville.--Arrestation d'Hugonet et
+ d'Humbercourt.--Exécutions à Gand.--Troubles à Bruges.--On
+ demande la mise en jugement des anciens
+ magistrats.--Caractère de la justice communale dans les
+ temps de troubles.--Les partis et leurs accusations. 323
+
+
+ V
+
+ MARIE DE BOURGOGNE.
+
+ Tâche pénible.--La gloire des nations.--Supplice
+ d'Hugonet et d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe
+ de Gueldre et le duc de Clèves.--Entrée de la duchesse
+ à Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'échevin justifié et
+ emprisonné.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur
+ Frédéric III.--Renouvellement des magistrats.--Une
+ plaisanterie de Louis XI.--Les Gantois entrent en
+ campagne.--Revue des milices brugeoises.--Les
+ seize.--Digression.--Les deux déserteurs. 331
+
+
+ VI
+
+ LE STEEN
+
+ Caractère d'Anselme Adorne.--Vices de la procédure.--Les
+ seize sont conduits en prison.--Barbesan mis à la
+ torture.--On dresse l'échafaud sans attendre le
+ jugement.--Vues secrètes des échevins. Leurs délais.--Les
+ milices ne quittent pas la place.--On cherche les échevins
+ qui se cachent.--Condamnation et mort de
+ Barbesan.--Position dangereuse du sire de Corthuy. 339
+
+
+ VII
+
+ LE JUGEMENT.
+
+ Le peuple va chercher le banc de torture.--Interrogatoire
+ de Van Overtveldt.--Le seigneur de Saint-Georges et le
+ baron de Corthuy sont conduits aux Halles.--Aspect du
+ tribunal.--Intervention inattendue.--Messes
+ solennelles.--Jugement de Van Overtveldt et de Baenst.--Ce
+ qui est résolu pour Anselme Adorne.--Caractère de cette
+ décision.--Motifs de consolation du chevalier.--Les autres
+ détenus mis à composition.--Les milices sortent sous la
+ conduite de Ghistelles et de Metteneye.--Prise du château
+ de Chin.--Mort d'Adolphe de Gueldre.--Le camp
+ brugeois.--_Nous sommes trahis!_--Réflexions. 345
+
+
+ VIII
+
+ BLANGY.
+
+ Harangue de Maximilien.--Il arme des chevaliers.--Les
+ _Pater_ et les _Avé_.--Bataille perdue et regagnée.--La
+ Gruthuse prisonnier.--Retour de Jean Adorne.--Mort de
+ Galéas.--Prosper Adorno remonte sur le trône ducal.--Il se
+ sauve à la nage.--Caractère de Maximilien--Mort de Marie
+ et fin de la maison de Bourgogne.--Régence contestée.--Les
+ colonnes d'or renversées.--Adieux suprêmes. 353
+
+
+ IX
+
+ LA DERNIÈRE TRAVERSÉE.
+
+ Jacques III à 25 ans.--Favoris et artistes.--L'architecte
+ Cochran et le musicien Rogiers.--Le duc d'Albany et
+ le comte de Mar.--Mort du second.--Préparatifs de
+ guerre.--Honteux traité du duc d'Albany.--Jacques
+ convoque ses vassaux.--Conspiration de Lauder.--
+ _Bell-the-Cat._--Massacre des favoris du roi.--Il
+ est détenu au château d'Édinbourg.--Glocester envahit
+ l'Écosse.--Albany lieutenant-général.--Sa condamnation.--Arrivée
+ du sire de Corthuy.--Conduite équivoque du comte de
+ Huntley.--Fatal dénoûment.--Conclusion. 361
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+ * * * * * *
+
+
+
+
+ERRATA.
+
+
+ Page 46, ligne 15, au lieu de: cinq cavaliers qui portaient,
+ chacun, _leurs couleurs_ sur leur écu
+ LISEZ: _ses couleurs_.
+
+ Page 168, lignes 19 et 30, au lieu de: _bananiers_
+ LISEZ: _baumiers_.
+
+ Page 343, ligne 13, au lieu de: pour trouver ces juges _contumax_
+ LISEZ: _contumaces_.
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Anselme Adorne, by E. de la Coste</title>
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+<h1>The Project Gutenberg eBook, Anselme Adorne, by E. de la Coste</h1>
+<pre>
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at <a href = "http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></pre>
+<p>Title: Anselme Adorne</p>
+<p> Sire de Corthuy</p>
+<p>Author: E. de la Coste</p>
+<p>Release Date: January 13, 2010 [eBook #30949]</p>
+<p>Language: French</p>
+<p>Character set encoding: UTF-8</p>
+<p>***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE***</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h4>E-text prepared by H&eacute;l&egrave;ne de Mink<br />
+ and the Project Gutenberg Online Distributed Proofreading Team<br />
+ (<a href="http://www.pgdp.net/c/">http://www.pgdp.net</a>)<br />
+ from page images generously made available by<br />
+ the Google Books Library Project<br />
+ (<a href="http://books.google.com/">http://books.google.com/</a>)</h4>
+<p>&nbsp;</p>
+<table border="0" style="background-color: #ccccff;" cellpadding="10">
+ <tr>
+ <td valign="top">
+ Note:
+ </td>
+ <td>
+ Images of the original pages are available through
+ the the Google Books Library Project. See
+ <a href="http://books.google.com/books?vid=m_MoAAAAYAAJ&amp;id">
+ http://books.google.com/books?vid=m_MoAAAAYAAJ&amp;id</a>
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<div class="box">
+<p>Note de transcription:<br />
+Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris dans cette version électronique.
+La Table des Matières simplifiée au début de cette version a été ajoutée.</p>
+<p>Les errata indiqués à la fin du livre ont été corrigés dans le text.
+Pour les voir, faites glisser votre souris, sans cliquer, sur un mot souligné
+en pointillé rouge et le texte d'origine
+va <ins title="Note de transcription: 'aparaître' dans l'original"> apparaître</ins>.</p></div>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" />
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_1" id="Page_1">p. 1</a></span></p>
+<h1 class="p6">ANSELME ADORNE,</h1>
+
+<h3 class="p4">SIRE DE CORTHUY.</h3>
+
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_2" id="Page_2">p. 2</a></span></p>
+<p class="p6 center"><b>BRUXELLES.&mdash;TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT.<br />
+Rue de Schaerbeek, 12.</b></p>
+
+<p class="p6"><span class="pagenum invisible"><a name="Page_3" id="Page_3">p. 3</a></span></p>
+<h1>ANSELME ADORNE,</h1>
+
+<h2 class="p4">SIRE DE CORTHUY,</h2>
+
+<h5>PÈLERIN DE TERRE-SAINTE:</h5>
+
+<h4>SA FAMILLE, SA VIE, SES VOYAGES ET SON TEMPS,</h4>
+
+<h3>RÉCIT HISTORIQUE,</h3>
+
+<h4 class="p4">PAR M. E. DE LA COSTE.</h4>
+
+<p class="p2 left60">Ce voyage mériterait d'être publié.<br />
+(<span class="smcap">Baron J. de St-Génois</span>, <i>les Voyageurs
+Belges</i>.)</p>
+
+<h4 class="p6">BRUXELLES,</h4>
+<h5>CHARLES MUQUARDT, ÉDITEUR,</h5>
+<h6>Place Royale, 11.</h6>
+<h5>MÊME MAISON A GAND ET LEIPZIG.</h5>
+
+<hr class="c15 p2" />
+<h5>1855</h5>
+
+<h4 class="p4">TABLE DE MATIÈRES</h4>
+<div class="left40">
+<p class="p2"><a href="#Page_5">INTRODUCTION</a></p>
+
+<p>PREMIÈRE PARTIE: <br />
+<a href="#Page_13"> ITALIE ET FLANDRE.</a><br />
+<a href="#Page_19"> LES ARTEVELDE.</a><br />
+<a href="#Page_27"> JÉRUSALEM.</a><br />
+<a href="#Page_31"> PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS.</a><br />
+<a href="#Page_37"> UN TOURNOI DE L'OURS BLANC.</a><br />
+<a href="#Page_45"> LE BON CHEVALIER.</a><br />
+<a href="#Page_51"> CHARLES LE HARDI.</a></p>
+
+<p>DEUXIÈME PARTIE: <br />
+<a href="#Page_61"> MARIE STUART, COMTESSE D'ARRAN.</a><br />
+<a href="#Page_69"> JACQUES III.</a><br />
+<a href="#Page_75"> LE DÉPART.</a><br />
+<a href="#Page_84"> LA LOMDARDIE.</a><br />
+<a href="#Page_89"> GÊNES-LA-SUPERBE.</a><br />
+<a href="#Page_99"> DE GÊNES A ROME.</a><br />
+<a href="#Page_105"> PAUL II.</a><br />
+<a href="#Page_113"> CORSE ET SARDAIGNE.</a></p>
+
+<p>TROISIÈME PARTIE: <br />
+<a href="#Page_125"> HUTMEN OU OTHMAN.</a><br />
+<a href="#Page_131"> TUNIS.</a><br />
+<a href="#Page_139"> LES TURCS.</a><br />
+<a href="#Page_148"> ALEXANDRIE.</a><br />
+<a href="#Page_156"> LE NIL.</a><br />
+<a href="#Page_163"> LE CAIRE.</a><br />
+<a href="#Page_171"> LES MAMELUKS.</a></p>
+
+<p>QUATRIÈME PARTIE: <br />
+<a href="#Page_181">LA CARAVANE.</a><br />
+<a href="#Page_187">LE MONT SINAI.</a><br />
+<a href="#Page_195">LES ARABES.</a><br />
+<a href="#Page_203">JÉRUSALEM.</a><br />
+<a href="#Page_211">L'ÉMIR FAKHR-EDDIN.</a><br />
+<a href="#Page_219">L'EMBARQUEMENT.</a><br />
+<a href="#Page_223">JACQUES DE LUSIGNAN.</a><br />
+<a href="#Page_229">LES CHEVALIERS DE SAINT-JEAN.</a></p>
+
+<p>CINQUIÈME PARTIE: <br />
+<a href="#Page_237"> LA GRÈCE.</a><br />
+<a href="#Page_245"> NAPLES.</a><br />
+<a href="#Page_253"> FLORENCE ET FERRARE.</a><br />
+<a href="#Page_261"> VENISE.</a><br />
+<a href="#Page_269"> LE RHIN.</a><br />
+<a href="#Page_277"> ÉDOUARD IV, A BRUGES.</a><br />
+<a href="#Page_283"> LA SÉPARATION.</a><br />
+<a href="#Page_289"> L'AMBASSADE DE PERSE.</a></p>
+
+<p>SIXIÈME PARTIE: <br />
+<a href="#Page_301"> JEAN ADORNE.</a><br />
+<a href="#Page_309"> UNE GRAND'MÈRE.</a><br />
+<a href="#Page_315"> MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE.</a><br />
+<a href="#Page_323"> LES CAPITAINES DE LA DUCHESSE.</a><br />
+<a href="#Page_331"> MARIE DE BOURGOGNE.</a><br />
+<a href="#Page_339"> LE STEEN.</a><br />
+<a href="#Page_345"> LE JUGEMENT.</a><br />
+<a href="#Page_353"> BLANGY.</a><br />
+<a href="#Page_361"> LA DERNIÈRE TRAVERSÉE.</a></p></div>
+
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_4" id="Page_4">p. 4</a></span></p>
+<p class="p8"><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">p. 5</a></span></p>
+<h3>INTRODUCTION.</h3>
+
+<p class="p2">Si le nom de Louis XI éveille de sombres souvenirs, la période
+qu'embrasse la vie de ce prince n'en est pas moins l'une des plus
+remarquables de l'histoire. Tandis que son esprit inquiet trouble les
+dernières années de Charles VII, ou que sa cruelle habileté fonde, en
+France, le pouvoir royal, on voit la lutte des deux Roses, la grandeur
+et la fin de la maison de Bourgogne, les Médicis à Florence, la chute
+de l'Empire grec et, autour de ce fait qui partage les temps, se
+groupe toute une pléiade de noms illustres: Constantin Dragozès,
+Scanderbeg, Huniade, Hassan-al-Thouil, Mahomet II.</p>
+
+<p>Contraste frappant avec notre âge! la puissance ottomane s'avance,
+semant l'effroi par ses progrès; <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">p. 6</a></span>l'Europe, liguée pour
+l'arrêter, cherche des alliés jusque dans l'islamisme, et c'est à
+peine si l'on distingue la Moscovie qui se dégage, sous Iwan III, du
+joug tartare. Cependant on observe le passage d'une grande époque à
+une autre: le moyen âge déploie encore ses bannières, fait reluire ses
+armures dans les combats et dans la lice; l'ardeur attiédie des
+croisades jette ses dernières étincelles; mais les bandes d'ordonnance
+prenant place auprès des milices féodales, l'imprimerie armée des
+caractères mobiles, Colomb, rêvant à son entreprise, préparent une ère
+nouvelle.</p>
+
+<p>Voici un contemporain de Louis XI: nés à quelques mois de distance,
+ils sont morts dans la même année. La vie du sire de Corthuy est un
+fil qui conduit de pays en pays et d'événement en événement, à travers
+des temps si pleins de mouvement et d'éclat. Lui-même il appartient à
+trois contrées qui n'eurent pas une faible part à ces agitations ou à
+ce lustre. Il tient, par son origine, à l'Italie où sa famille jouait
+un rôle important, à la Flandre par la naissance, à l'Écosse par
+l'influence qu'exerça sur la destinée de ce Brugeois l'un des plus
+attachants épisodes racontés par Walter Scott.</p>
+
+<p>Jeune, il se signale dans les tournois, joute avec <i>Jaquet de Lalain</i>,
+le bon chevalier, dont Georges Chastelain a célébré les <i>appertises
+d'armes</i>, et enlève, à la pointe de la lance, le casque de Corneille
+de Bourgogne. Dans l'âge mûr, dévot et chevaleresque pèlerin, voyageur
+curieux, diplomate accrédité auprès de différentes cours, il part pour
+la Terre-Sainte: il parcourt l'Italie, touche aux grandes îles de la
+Méditerranée, visite la Barbarie, l'Arabie, <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">p. 7</a></span>la Syrie, la
+Grèce, et revient par le Tyrol, la Suisse et le Rhin. Il voit à Milan
+Galéas, à Rome Paul II, à Tunis et au Caire Hutmen ou Othman et
+Caïet-Bei, le dernier roi des Maures et le dernier soudan des
+Mameluks, dont le règne fut long et prospère. Son vaisseau cinglait en
+vue du Péloponèse, tandis que le fils d'Amurat, après un siége
+mémorable, plantait le croissant sur les tours de l'antique Chalcis. A
+Rama, un généreux émir lui sauve la vie, ou du moins la liberté. Il
+trouve dans l'île de Chypre Lusignan près d'épouser la fille adoptive
+de Saint-Marc, la belle Catherine Cornaro; à Rhodes, le grand maître
+Orsini, attendant, l'épée au poing, l'assaut du vainqueur de Byzance.
+Après s'être rencontré, à Venise, avec l'ambassadeur persan, il
+confère, en Tyrol, avec Sigismond d'Autriche, si fatal à la puissance
+de Bourgogne. Au retour, Charles le Téméraire l'envoie en ambassade
+auprès de cet Hassan-al-Thouil ou Ussum-Cassan que Haller a choisi
+pour héros d'une nouvelle Cyropédie.</p>
+
+<p>Bien que, par une coïncidence assez singulière, Anselme Adorne joignît
+aux fonctions diplomatiques que lui confiait le duc de Bourgogne, les
+titres de baron d'Écosse et de conseiller de Jacques III, on le voit
+porter encore ceux de bourgmestre de Bruges, puis de capitaine de la
+duchesse Marie. Mais tout change, pour lui, de face: la fortune qui
+avait abandonné les deux souverains auxquels il dut surtout des
+dignités et des honneurs, semble s'armer contre lui de tout ce qu'il
+tenait d'elle: échappé, par dix fois, aux tempêtes, aux forbans, aux
+Arabes, il rencontre des périls plus grands. S'il ne subit point dans
+son pays les plus terribles conséquences d'une réaction <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">p. 8</a></span>
+populaire, c'est pour trouver dans un autre, au milieu d'une
+aristocratie non moins orageuse, une fin prématurée et tragique.</p>
+
+<p>Son nom se rattache aux traditions de Bruges, célèbre alors par ses
+splendeurs et de nobles souvenirs, ainsi qu'à l'un des monuments que
+l'on y montre aux étrangers: c'est une petite église construite par la
+famille d'Adorne et qu'on nomme Jérusalem. Au centre s'élève le
+mausolée du voyageur; près de l'église, on voit encore l'antique
+demeure où, pendant deux années, il donna asile à une Stuart.</p>
+
+<p>Les aventures de cet homme distingué, mais malheureux sur la fin de sa
+carrière, ne sont guère connues que par une analyse de ses voyages,
+dans l'ouvrage qui nous a fourni notre épigraphe, et de courtes
+notices trop souvent inexactes. Le hasard, ou plutôt la bienveillante
+obligeance d'un savant bibliographe<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, de regrettable mémoire, mit,
+il y a des années, entre nos mains l'itinéraire manuscrit d'Anselme,
+écrit en latin par son fils<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Nous en <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">p. 9</a></span>avions fait des
+extraits pour notre usage; nous avons depuis consacré des heures qui
+auraient été bien lentes, si elles fussent restées inoccupées, à
+traduire et à coordonner ces extraits, à les compléter par d'autres
+renseignements, successivement recueillis, enfin à réunir les uns et
+les autres sous la forme d'un récit que, sans rien ôter à sa fidélité,
+nous avons cherché à animer d'un peu de vie.</p>
+
+<p>C'est une restauration d'une figure trouvée sur un vieux tombeau, dont
+nous n'avons fait que rapprocher les fragments et raviver les
+contours, ou, si on l'aime mieux, ce sont les mémoires d'un chevalier
+flamand qui vécut sous les règnes de Philippe le Bon, de Charles le
+Téméraire et de Marie de Bourgogne. Rédigés principalement sur pièces
+originales et inédites, ou de vieilles chroniques, ils n'offriront
+néanmoins, sans doute, rien de bien neuf ou de bien important quant
+aux faits généraux, qui ne sont ignorés de personne; mais, du moins,
+ils les rappelleront et pourront aider à la connaissance intime de
+l'époque. On y trouvera quelques peintures d'usages et de m&oelig;urs,
+certains détails curieux ou bizarres, des scènes parfois émouvantes,
+des données qui ne seront pas, nous l'espérons, sans utilité pour les
+études historiques, cultivées de nos jours avec tant d'ardeur, de
+patience et de succès.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre à laquelle concourent, à l'envi, tant de <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">p. 10</a></span>savants
+esprits, ressemble à ces tertres qu'un peuple en marche laissa jadis
+sur son passage, et qu'on retrouve dans quelques contrées: chaque
+guerrier de la nation vidait, croit-on, son casque, plein de terre, au
+lieu où le monument devait s'élever; le dernier des soldats y venait
+jeter sa poignée de sable.</p>
+
+<p class="p6"><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">p. 11</a></span></p>
+<h2>ANSELME ADORNE,</h2>
+
+<h4 class="p4">SIRE DE CORTHUY.</h4>
+
+<h3 class="p4">PREMIÈRE PARTIE</h3>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum invisible"><a name="Page_12" id="Page_12">p. 12</a></span></p>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">p. 13</a></span></p>
+<h3>I</h3>
+
+<h4>Italie et Flandre.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Les Adorne à Gênes et à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Antoniotto.&nbsp;&mdash;&nbsp;Obizzo et Guy
+de Dampierre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille des Éperons.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'étendard
+déchiré.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les comtes ou marquis de Flandre, princes par la
+clémence de Dieu.&nbsp;&mdash;&nbsp;Baudouin de Fer et Baudouin à la
+Hache.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Les États et les Trois Membres.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+<i>Poorters</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les <i>Métiers</i>.</p></div>
+
+<p class="p3">Au temps où la croix de Saint-Georges et le lion de Saint-Marc se
+disputaient l'empire de la Méditerranée et de l'Euxin, lorsque Gênes
+commandait à la Corse, protégeait les rois de Chypre et les empereurs
+grecs, et jetait ses colonies jusque sur les côtes de Crimée, à la
+tête des familles qui étaient en possession de donner, dans cette cité
+puissante, des chefs à l'État, on nommait les Adorno. «Ils étaient,
+dit l'historien des maisons célèbres d'Italie, <i>en odeur</i> de
+principauté<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.» <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">p. 14</a></span>Le plus fameux d'entre eux fut cet Antoniotto
+qui, de son trône ducal, convoqua la chevalerie à une sorte de
+croisade, enleva aux Maures l'île de Gerbi, près de la côte d'Afrique,
+et assiégea <i>le roi de Thune</i>, comme l'appelle Froissart, dans sa
+capitale; entreprise à laquelle saint Louis avait succombé et qui
+attendait Charles-Quint. «S'il eût été roi,» dit encore Litta, «ses
+actions l'eussent immortalisé.»</p>
+
+<p>A l'époque de l'expédition de saint Louis, arrivait à Gand, sous les
+auspices, selon les uns, du comte de Flandre Guy de Dampierre, suivant
+d'autres, de Robert de Béthune, fils du comte, revenant d'Orient, le
+frère d'un aïeul d'Antoniotto, Obizzo (Opice), dont un descendant
+assistait, environ trois siècles après, à l'abdication de
+Charles-Quint, parmi les bannerets de Flandre.</p>
+
+<p>Cet Adorno, d'après d'anciens titres<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, fut en grande faveur auprès
+de Guy; sa postérité, connue sous le nom d'<i>Adournes</i> ou Adorne, ne
+demeura pas à Gand; elle prit sa résidence à Bruges où nous la
+retrouverons plus tard.</p>
+
+<p>C'était l'âge héroïque de la Flandre, comme de l'Écosse et de la
+Suisse; les journées des Eperons, de Bannock-Burn, de Morgarten,
+tiennent dans un espace de cinq années; mais la première des trois fut
+la plus surprenante, car les Flamands n'avaient ni le rempart des
+Alpes, ni les défilés de la Calédonie.</p>
+
+<p>Un gros d'intrépides artisans s'étaient jetés dans <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">p. 15</a></span>la mêlée
+et en avaient rapporté les dépouilles des chevaliers. A
+Mons-en-Pevèle, le sort fut plus indécis, la valeur plus brillante
+peut-être. Philippe le Bel en fut témoin lui-même; couvert à la hâte
+d'un manteau d'emprunt, il vit sa bannière déchirée par ces mains
+rudes et sanglantes.</p>
+
+<p>Bruges avait donné le signal du mouvement, il faut le dire, par un
+massacre: deux mots sauvaient ceux qui pouvaient les prononcer et
+condamnaient le reste. Les Flamands combattaient pour leur langue,
+leurs franchises, l'indépendance relative qu'admettait le système
+féodal et leur vieux comte captif et dépouillé, ce même Guy dont nous
+venons de parler. Rien, dans les nombreux soulèvements qui suivirent,
+n'effaça l'éclat guerrier de celui-ci.</p>
+
+<p>Nous devons dire maintenant quelque chose de l'organisation politique
+de la Flandre et des changements qu'elle subit vers ce temps. Les
+premiers comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de
+Dieu, alliés au sang de Charlemagne, régissaient leur
+<i>monarchie</i>&mdash;cette expression se rencontre dans de vieux écrits&mdash;avec
+l'aide et le concours des principaux du clergé et de la noblesse. La
+race forte et puissante des Baudouin <i>de Fer</i> et <i>à la Hache</i>, alla
+finir sur le trône de Constantinople. Elle était représentée
+maintenant par de faibles descendants en ligne féminine. La noblesse,
+au milieu des agitations populaires, perdait chaque jour de son
+influence. Gand, Bruges et Ypres, à l'apogée de leur merveilleuse
+splendeur, rangeant sous leur bannière les milices des villes
+secondaires et des châtellenies, se partageant, en quelque sorte, la
+Flandre et prenant en main ses intérêts, eurent place aux <i>états</i> <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">p. 16</a></span>
+et les effacèrent bientôt, sous la célèbre dénomination des <i>trois
+membres</i>.</p>
+
+<p>Là était désormais la puissance. Plusieurs familles nobles, et même
+des plus distinguées, vinrent l'y chercher, s'inscrivant parmi les
+<i>Poorters</i>, ou appartenaient, dès l'origine des villes, à cet antique
+noyau de la population. Après venaient les <i>métiers</i>, renfermant les
+principaux du commerce et de l'industrie, mais encadrant aussi la
+partie la plus nombreuse et la plus mobile de la population,
+démocratie redoutable et principale force militaire.</p>
+
+<p>Les <i>Poorters</i> avaient des capitaines; les <i>métiers</i>, leurs doyens.
+Des échevins rendaient la justice; un conseil représentait la commune.
+Le couronnement de l'édifice était formé, à Bruges, de deux
+bourgmestres annuels, chefs suprêmes de la cité, intermédiaires entre
+le prince et le peuple, mais souvent en butte à la colère de celui-ci,
+dans ses mécontentements. Ces places n'en étaient pas moins fort
+relevées et fort ambitionnées; on les vit remplies par des Ghistelles,
+des Halewyn, des d'Ognies, qui étaient des premiers en Flandre et
+atteignirent un rang princier.</p>
+
+<p>Les <i>trois membres</i> s'entendaient sur la direction des affaires; nul
+d'entre eux, cependant, n'était lié par les résolutions des autres;
+leur mutuelle indépendance était un corollaire de leurs libertés.</p>
+
+<p>La grandeur de ces institutions ne doit point faire illusion sur leurs
+inconvénients; il s'en rencontre dans toutes les formes politiques.
+Les législateurs, et même le plus puissant de tous, qui est le temps,
+n'ont sous la main qu'une étoffe, et c'est l'homme. Ici il manquait
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">p. 17</a></span>surtout l'unité. Il faut l'avouer, d'ailleurs, cette milice
+ouvrière des grandes villes, pesant, du poids du nombre et de ses
+armes, sur les résolutions et jusque sur l'administration de la
+justice et la conduite de la guerre, si elle apportait un contingent
+puissant d'ardeur et d'énergie, devait amener aussi des résultats
+moins heureux, dont la suite de cet ouvrage offrira de tristes
+exemples. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_18" id="Page_18">p. 18</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">p. 19</a></span></p>
+<h3>II</h3>
+
+<h4>Les Artevelde.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Les tisserands.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les deux colonnes d'or de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Édouard
+III.&nbsp;&mdash;&nbsp;La loi salique et la laine anglaise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques van
+Artevelde.&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis de Male.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+Chaperons-Blancs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Philippe van
+Artevelde.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beverhout.&nbsp;&mdash;&nbsp;Massacre des Brugeois.&nbsp;&mdash;&nbsp;La cour
+du Ruart.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rosebecque.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les trois Gantois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Flandre au
+Lion!&nbsp;&mdash;&nbsp;Pierre Adorne, capitaine des Brugeois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+bourgmestre et le doge.&nbsp;&mdash;&nbsp;Naissance d'Anselme.</p></div>
+
+<p class="p3">Qui pourrait passer devant les Artevelde et ne pas s'arrêter un moment
+à contempler ces grandes figures historiques? Nous devons cependant
+ajouter, auparavant, quelques traits à l'esquisse que nous venons de
+tracer.</p>
+
+<p>Avec des intérêts communs à toutes, les trois villes en avaient de
+distincts et même d'opposés, des prétentions ou des droits rivaux,
+gardés avec un soin <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">p. 20</a></span>jaloux. Leur industrie principale était
+celle du tissage de la laine, qui, dans certains degrés de la
+fabrication, leur était exclusivement réservée. Elle enrichissait
+Ypres, elle dominait à Gand; à Bruges, elle était balancée par un
+puissant commerce. C'étaient là, selon l'expression d'un comte de
+Flandre, les deux colonnes d'or de cette ville dont Æneas Sylvius,
+Commines et de Thou ont célébré, comme à l'envi, l'opulence et la
+beauté. Gand, de son côté, s'élevant parmi les méandres de l'Escaut et
+de la Lys, réclamait la suprématie sur la navigation intérieure.</p>
+
+<p>Trente ans environ après la bataille de Mons-en-Pevèle, Édouard III
+revendiquait le trône des Valois. Pour se créer un point d'appui en
+Flandre, il arrête la sortie de la laine anglaise: c'était la ruine
+des tisserands; ce fut pour Jacques d'Artevelde, qui détermina les
+Gantois à s'unir aux Anglais, le fondement de sa puissance.</p>
+
+<p>Elle rencontra à Bruges une opposition dont il triompha. Ses moyens se
+sentaient de la rudesse du temps: ses adversaires avaient voulu le
+poignarder; à son tour, il les perçait de son épée, ou les faisait
+lancer, par les fenêtres, sur les piques de ses partisans. Si sa main
+était prompte, sa parole était éloquente, sa politique habile et
+hardie; ses manières parurent égales au rang auquel il s'éleva.
+Gouvernée, sous son influence, par les <i>trois membres</i>, traitant, par
+son entremise, avec l'Angleterre et la France, la Flandre eut un grand
+poids dans la balance, évita les désastres d'autres insurrections, et
+obtint des avantages qu'elle eût vainement attendus de son comte,
+retenu par le lien féodal.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">p. 21</a></span>
+La fin d'Artevelde, pourtant, fut cruelle: le peuple le
+massacra. Le comte était mort à Crécy, sous la bannière des lis.
+Édouard, survivant à son fils, le glorieux prince Noir, et à ses plus
+vaillants capitaines, dépouillé d'une partie de ses conquêtes,
+abandonné, pillé, à son agonie, par sa maîtresse et ses serviteurs,
+laissa la couronne d'Angleterre à un enfant qui ne devait point la
+conserver.</p>
+
+<p>Louis de Male, fils du dernier comte, put alors ressaisir le pouvoir
+dont il ne restait qu'un nom, encore cher aux Flamands. Ceux-ci
+continuaient, toutefois, à pencher pour les Anglais qu'il appelait,
+lui, les meurtriers de son père; mais la restitution promise de Lille,
+Douai et Orchies, gagna la Flandre au mariage de l'héritière du comte
+avec un fils du roi Jean. C'est la maison de Bourgogne qui se fonde.</p>
+
+<p>Croyant sa puissance affermie, Louis s'abandonna sans contrainte à ses
+plaisirs et à ses prodigalités. Ce fut, à la cour et dans toute la
+Flandre, un débordement de m&oelig;urs, qui, selon les vieux
+chroniqueurs, devait armer la vengeance du ciel. Le comte sembla
+l'appeler. Né au château de Male, près de Bruges, affectionnant le
+séjour de cette cité brillante et polie, et la trouvant plus facile
+que Gand à concourir à ses dépenses, il irrite les Gantois par sa
+préférence pour la ville rivale et les pousse à bout par la concession
+d'un canal qui, ouvrant une communication directe entre la Lys et
+Bruges, y eût amené les blés de l'Artois, libres de droits d'étapes
+envers Gand.</p>
+
+<p>Les Gantois courent aux armes, dispersent les travailleurs et prennent
+pour signe de ralliement le célèbre chaperon blanc. La Flandre et
+Bruges même <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">p. 22</a></span>se partagent. Les nobles se rangeaient sous la
+bannière de leur <i>naturel et droiturier seigneur</i>. A Bruges, on
+comptait, dans un parti, les marchands, les armateurs, les pelletiers;
+dans l'autre, les tisserands. Serrés de près par les forces du comte,
+les Gantois se souviennent du nom d'Artevelde; ils placent à leur tête
+son fils, marié à une dame de la noble maison de Halewyn. Tiré, malgré
+lui, de la retraite, il parut né pour commander.</p>
+
+<p>Au retour des conférences de Tournay, le Ruart<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> déclarant aux
+Gantois qu'il ne leur reste que ces trois partis: ou de s'enfermer
+dans les églises pour y attendre la mort, ou d'aller humblement crier
+merci à leur seigneur, ou, enfin, de venir le chercher à Bruges pour
+le combattre; ce peuple, affamé et épuisé, abandonnant le choix à
+Philippe d'Artevelde lui-même; celui-ci, sortant à la tête de 5,000
+braves, qui portaient chacun, brodée sur une manche, cette pieuse
+devise: <i>Dieu aide!</i> annonçant à ses compagnons, lorsqu'il leur
+distribue les derniers vivres, qu'ils n'en doivent désormais attendre
+que de leur valeur, balayant devant lui d'imprudents adversaires
+surpris au milieu d'une fête, et pénétrant dans Bruges, sur leurs pas:
+changez là quelques mots, vous diriez de l'histoire de Sparte!</p>
+
+<p>Cette victoire, dans laquelle Froissart loue la modération des
+Gantois, n'en était pas moins, pour Bruges, un épouvantable désastre.
+Le sang des métiers hostiles aux tisserands coule par flots, mêlé au
+sang patricien; les sépultures manquaient aux cadavres; <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">p. 23</a></span>il
+fallut creuser, exprès, de grandes fosses pour les y entasser. Ce
+n'était point assez de ces victimes et de nombreux otages pour assurer
+la domination des vainqueurs; ils font tomber une partie des portes et
+des murailles, marques et garants de l'indépendance communale. Bruges,
+ville ouverte, n'était plus un <i>membre</i> de Flandre, c'était la
+conquête de Gand.</p>
+
+<p>La Flandre s'unissait, mais sous de funèbres auspices. L'Angleterre où
+régnait, de nom, le jeune Richard, ne tenait plus la France en échec.
+Salué du titre de père de la patrie, richement vêtu d'écarlate et
+tenant cour de prince, le Ruart occupait une hauteur glissante, entre
+la tombe de son père et la sienne.</p>
+
+<p>Alors, à la lueur de l'incendie des villes, on voit s'avancer une
+armée toute brillante d'acier, d'armoiries, de bannières, au milieu
+desquelles ondoyaient les plis de l'oriflamme: c'était le duc de
+Bourgogne avec le jeune Charles VI, son neveu, et toute la chevalerie
+de France. Les Flamands auraient dû garder leurs positions et s'y
+retrancher; mais ils savaient mieux mourir qu'obéir. Impuissant à
+contenir leur imprudente ardeur, Artevelde tombe écrasé dans la mêlée.</p>
+
+<p>Par un de ces enchaînements bizarres qui déjouent les calculs, le
+triomphe de Philippe le Hardi inaugurait une puissance longtemps
+rivale de la France. Un Gantois, comme les Artevelde, mais sorti du
+vainqueur, devait achever de rompre le n&oelig;ud féodal entre ce royaume
+et la Flandre. Il devait dans Madrid, l'une des capitales de son
+empire sur lequel, disait-on, le soleil ne se couchait point, faire
+consacrer <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">p. 24</a></span>la limite que les Flamands tracèrent pendant quatre
+siècles, avec leur sang, de Bavichove<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>
+à Guinegate<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>C'était une triste victoire que celle de Rosebecque pour Louis de Male
+qui la devait à des armes étrangères. Pour les Brugeois, vaincus à
+côté des Gantois, la défaite était presque une délivrance; ils
+relèvent les étendards du comte sur leurs murailles mutilées. La
+guerre n'était point finie: Anglais, Bretons, ceux-ci, sauvages
+auxiliaires de Louis de Male, ceux-là, alliés de Gand ou croisés pour
+le pape Urbain contre les Clémentistes, qu'ils s'obstinent à trouver
+en Flandre, ravagent à l'envi cette terre glorieuse et désolée.</p>
+
+<p>Parmi les capitaines qui conduisaient à la défense des murs, à peine
+rétablis et de nouveau menacés, l'élite de la population brugeoise, on
+remarque un arrière-petit-fils d'Obizzo. C'était Pierre Adorne,
+personnage considérable à qui Philippe le Hardi confia la
+surintendance de ses domaines en Flandre et en Artois, qui fut deux
+fois bourgmestre de la commune et remplit les fonctions de premier
+bourgmestre, l'année même où Antoniotto dirigeait contre Tunis une
+flotte commandée par son frère Raphaël et portant, outre l'armée
+génoise, un corps de chevaliers et d'écuyers, sous la conduite du duc
+de Bourbon (1388).</p>
+
+<p>Parmi ces nobles <i>pèlerins</i>, plusieurs appartenaient à la Flandre<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>;
+en sorte que l'<i>emprise</i> n'y eut pas <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">p. 25</a></span>peu de retentissement, et
+l'éclat qu'elle répandait sur le nom d'Adorne était partagé par la
+branche flamande. Aussi tenait-elle à honneur, comme on le voit dans
+Sanderus, d'être <i>ex præclara ducum Genuensium prosapia</i>, de
+l'illustre maison des ducs<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> de Gênes.</p>
+
+<p>Un fils de Pierre Adorne et dont le prénom était pareil, chevalier,
+suivant le même auteur, épousa Élisabeth Braderickx, fille du seigneur
+de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage
+que naquit Anselme, le 8 décembre 1424. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_26" id="Page_26">p. 26</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">p. 27</a></span></p>
+<h3>III</h3>
+
+<h4>Jérusalem.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2"> L'hospice et l'église.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Saint-Sépulcre à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+double voyage d'Orient.&nbsp;&mdash;&nbsp;Eugène IV.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le luxe des vieux
+temps.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'éducation des faits.&nbsp;&mdash;&nbsp;Siége de
+Calais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Politique de Philippe le Bon.</p></div>
+
+<p class="p3">Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour
+l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait
+pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de
+sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous
+avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre
+voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle
+en retrace les parties principales. Elle est remarquable <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">p. 28</a></span>par
+le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux
+minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,
+ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin
+tombeau, que renferme l'une des tourelles.</p>
+
+<p>Le père d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec
+le titre de chevalier du Saint-Sépulcre, plus considérable alors qu'il
+ne fut depuis, avait pris lui-même les dimensions du monument sacré
+avec une exactitude extrême: il le pensait du moins. Voilà pourtant
+que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrêté par un doute; on
+ne sait trop quel détail manquait ou laissait quelque incertitude.
+C'était, après tout, peu de chose; disons mieux, ce n'était presque
+rien. Pour Pierre Adorne c'était beaucoup trop. Son parti est aussitôt
+pris; il embrasse et bénit son fils, qui demandait à le suivre, et le
+voilà de nouveau en route pour l'Orient. Après avoir bravé une seconde
+fois les fatigues, les flots, les outrages des infidèles, il revient,
+apportant comme un pieux trophée la mesure attendue pour terminer
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>Ainsi le veut la tradition, et de graves témoignages la confirment;
+mais quand on n'y verrait qu'une de ces légendes, qu'enfante la
+poétique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intérêt
+que les contemporains prenaient à ces travaux. Ce fut vers l'an 1435
+qu'ils furent achevés. Une bulle du pape Eugène IV vint mettre le
+sceau à la sainte entreprise, en érigeant en paroisse la Jérusalem
+brugeoise, qui comprenait, <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">p. 29</a></span>outre l'église, un hospice et le
+manoir de famille. Tel était le luxe des vieux temps: on ne craignait
+pas de s'entourer des misères pour les secourir, et des sérieuses
+images de la religion et de la mort, car cette église devait aussi
+servir à la sépulture des Adorne.</p>
+
+<p>On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux
+Brugeois. Il semblait que la tombe sacrée, objet de tant de v&oelig;ux,
+de tant de gigantesques expéditions, de tant de regrets, aperçue
+jusque-là dans un lointain mystérieux, fût transportée soudain dans
+les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints édifices
+apportés par la main des anges.</p>
+
+<p>Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzième année,
+dut prendre à la publique émotion. Les constructions qui préoccupaient
+si vivement sa famille, leur achèvement, toutes les circonstances, en
+un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des événements.
+En même temps, les récits des voyages de son père, de ses aventures,
+de ses périls, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brûlait
+dès lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinéraire, <i>d'un
+regard ferme et tenace</i>, ces mers lointaines, tour à tour riantes ou
+orageuses, ces contrées habitées par des peuples si différents de ceux
+qu'il connaissait, ces lieux saints et célèbres, ces rochers, ces
+palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait.</p>
+
+<p>Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront
+toujours la principale partie de l'éducation. On ne négligea point,
+toutefois, d'initier Anselme <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">p. 30</a></span>à la connaissance de la langue et
+des lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue à
+cette époque. Ses progrès étaient rapides, sans qu'il montrât pourtant
+la précocité, plus que merveilleuse, que lui prêtent certains auteurs
+qui ont trop peu consulté les dates, comme nous le verrons bientôt.</p>
+
+<p>Au moment où Philippe le Bon, à force de gracieuses paroles, obtenait
+l'aide des Flamands pour déloger de Calais les Anglais, leurs anciens
+alliés et naguère les siens, deux questions s'agitaient entre lui et
+les Brugeois: l'une était un vieux litige au sujet de l'Écluse, poste
+important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de
+leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appelé <i>le
+Franc</i>.</p>
+
+<p>Philippe songeait à l'ériger en quatrième <i>membre</i>; il se prêtait
+ainsi aux désirs de la noblesse du Franc, ajoutait un élément nouveau
+et plus flexible à la triade flamande, convertie en tétrarchie, et
+divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes
+dont l'éclat le rendait fier, mais qu'il cherchait à rendre plus
+maniables.</p>
+
+<p>Telle fut la double origine d'un différend qui allait changer Bruges
+en un sanglant théâtre de confusion et de désordre.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">p. 31</a></span></p>
+<h3>IV</h3>
+
+<h4>Philippe le Bon et les Brugeois.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Retour de Calais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Irritation des milices brugeoises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Elles
+enfoncent les portes de l'Ecluse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Massacre de l'Écoutète.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'homme d'État
+précoce.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les assemblées du peuple.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort des
+Varssenaere.&nbsp;&mdash;&nbsp;Danger de Jacques Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques et
+Pierre Adorne bourgmestres.&mdash;Éloge de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Entrée de Philippe le
+Bon.&nbsp;&mdash;&nbsp;Début d'Anselme.</p></div>
+
+<p class="p3">Ce n'était pas sans peine qu'on avait déterminé les milices brugeoises
+au départ. Lorsque le duc eut été contraint de lever le siége de
+Calais, elles revinrent humiliées et aigries encore par le mauvais
+succès.</p>
+
+<p>Après une expédition contre les Anglais qui dévastaient impunément le
+pays, elles se présentent devant l'Ecluse et en enfoncent les portes;
+puis elles rentrent <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">p. 32</a></span>dans Bruges, s'emparent des clefs de la
+ville, ainsi que de son artillerie, dont elles font d'effroyables
+décharges. L'Écoutète, officier du prince, chargé de la police, tombe
+égorgé. La duchesse de Bourgogne, qui affectionnait le séjour de
+Bruges, s'éloigne avec un enfant qui criait et versait des larmes.
+C'étaient celles d'un autre Alexandre<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, par le sang qu'il devait
+faire couler à son tour; il avait nom Charles: les Belges l'ont appelé
+<i>le Hardi</i>, et les étrangers <i>le Téméraire</i>.</p>
+
+<p>«Dans cette crise terrible,» disent quelques auteurs, «Anselme se
+comporta avec tant de droiture, avec tant de prudence et de
+circonspection, qu'il sut se concilier le respect et l'attachement du
+peuple sans perdre les bonnes grâces de son souverain.» Magnifique
+éloge sans doute; mais ce qui le rend surprenant, c'est que ceci se
+passait de 1436 à 1437. Ce grand citoyen, ce prudent homme d'État
+n'avait donc guère que douze ans. Laissons-lui son enfance, il aura
+plus tard bien assez de la politique!</p>
+
+<p>Le rôle propre à son âge était celui de spectateur curieux. S'il se
+glissait à quelque croisée de l'un des édifices qui avaient vue sur la
+place, un frappant spectacle s'offrait à ses yeux. Devant la sombre
+masse des Halles, droit en face du Beffroi, deux drapeaux flottaient,
+plantés entre les pavés: sur l'un on distinguait le lion de Flandre;
+sur l'autre, celui de Bruges. A gauche de cette bannière, paraissait
+une belle troupe: c'étaient les <i>Poorters</i>, avec leurs six <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">p. 33</a></span>
+capitaines portant, chacun, à la main, le gonfanon de leur
+quartier. Les <i>métiers</i>, partagés en huit groupes, étaient rangés,
+partie du même côté, partie à droite de l'étendard de Flandre et tout
+le long de l'entrepôt fameux<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> appelé <i>Waterhalle</i>. C'étaient, d'une
+part, les <i>quatre métiers</i>, ou la puissante industrie lainière les
+<i>bouchers</i>, souvent mal d'accord avec eux, accompagnés des
+poissonniers, le <i>cuir</i>, l'<i>aiguille</i>: de l'autre, les <i>dix-sept
+métiers</i>, le <i>marteau</i>, les <i>boulangers</i>, les <i>courtiers</i>, modeste
+dénomination sous laquelle on comprenait les représentants du commerce
+et de la navigation, propres à la ville. Les marchands étrangers
+n'avaient, naturellement, point de part à ces assemblées civiques.</p>
+
+<p>A l'extrémité du côté du marché où étaient placés les quatre groupes
+de métiers que nous avons nommés les premiers, on voyait les
+arbalétriers, sous la belliqueuse enseigne du céleste chevalier saint
+Georges. Les villes subalternes et les paroisses du Franc avaient
+aussi leur place marquée. Une couronne de roses récompensait les
+premiers arrivés: une colonne mobile de trois cents hommes, à la solde
+de la ville, avait charge de réveiller le zèle des retardataires.
+Néanmoins, en ce moment, des vides se faisaient remarquer, car la
+noblesse du Franc s'efforçait d'empêcher les habitants de se rendre
+aux sommations des Brugeois.</p>
+
+<p>Tous ces rangs étaient hérissés de piques: de distance en distance, on
+voyait des bannières déployées, laissant, dans leurs replis,
+distinguer de saintes images, ou les emblèmes dorés d'un métier, qui
+brillaient <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">p. 34</a></span>au soleil, au bout d'une hampe peinte de couleur
+éclatante, ou couverte d'une riche étoffe.</p>
+
+<p>Ainsi délibérait le peuple en différend avec son prince, l'un des plus
+puissants de l'époque. Si, dans ces assemblées, les nobles et les
+notables figuraient parmi les <i>Poorters</i> et s'ils exerçaient un
+certain ascendant d'habitude et de déférence, leur autorité
+faiblissait dans les temps d'orage. Le nombre et souvent la passion
+prenaient alors le dessus. Ce n'était donc pas seulement de la
+curiosité qu'éprouvait Anselme en contemplant ce spectacle:
+réfléchissant, comme il arrive, les impressions de sa classe et de sa
+famille, il sentait un secret serrement de c&oelig;ur qu'allaient
+justifier des scènes cruelles.</p>
+
+<p>Deux frères Varssenaere, dont l'un était premier bourgmestre et
+l'autre capitaine, furent massacrés; un oncle d'Anselme, Jacques
+Adorne, qui exerçait également ces dernières fonctions et avait voulu
+se jeter sur les meurtriers, ne fut soustrait qu'avec peine à un sort
+pareil. Les Adorne quittèrent Bruges, où il n'y avait plus pour eux de
+sûreté.</p>
+
+<p>Philippe, après avoir cherché à se rendre maître de cette ville par un
+coup de main fatal au sire de l'Ile-Adam, et qui faillit l'être au duc
+lui-même, réussit mieux dans ses desseins en coupant les vivres aux
+Brugeois. Jacques et Pierre Adorne furent alors successivement revêtus
+des fonctions de bourgmestre de la commune, que leur père avait
+exercées, aussi bien que celles de premier bourgmestre, et qui
+devaient l'être un jour par Anselme, comme si c'eût été une partie de
+l'héritage de famille.</p>
+
+<p>Au retour de l'exil qu'il avait partagé avec son <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">p. 35</a></span>oncle et son
+père, il s'était retrouvé dans les murs de Bruges avec transport, car
+il aimait vivement «la si douce province de Flandre,» mais surtout sa
+ville natale. Il n'est parlé, dans son itinéraire, qu'avec
+enthousiasme de «cette illustre cité, de cette noble ville.» Tantôt,
+«sa beauté, son urbanité, ses agréments infinis, son opulence et son
+éclat, l'abondance inouïe de richesses qu'elle renferme, sont passés
+sous silence parce que la renommée les fait assez connaître et que
+l'auteur, en les vantant, serait suspect;» tantôt, c'est «la ville la
+plus polie du monde, ville vraiment digne de ce nom par l'urbanité
+dont elle est pleine.» La paix maintenant lui était rendue, paix, il
+est vrai, chèrement achetée; mais Bruges en recueillait du moins les
+fruits: avec l'ordre, la prospérité renaissait. Les navires des
+Osterlins<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, les grandes caraques génoises et les galères de Venise
+apportaient de nouveau, à l'émule de Londres et de Novogorod, les
+fourrures du Nord, les riches tissus de l'Italie et les trésors de
+l'Inde.</p>
+
+<p>Après plusieurs années d'absence, la cour de Bourgogne revint étaler
+sa magnificence à Bruges; ce fut en 1440 que Philippe le Bon y fit son
+entrée avec le duc d'Orléans qu'il venait de marier à une de ses
+nièces. Les magistrats, dans l'humble appareil réclamé par les usages
+du temps, pieds et tête nus, vêtus de robes noires sans ceinture,
+présentent, à genoux, les clefs à leur redouté seigneur, en lui
+demandant merci. Il hésite, ou feint d'hésiter, et semble se rendre à
+l'intercession de son hôte illustre. Le peuple <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">p. 36</a></span>crie <i>noël</i>!
+les fanfares éclatent; le clergé psalmodiant des hymnes, les marchands
+étrangers, richement vêtus de brocart ou de velours, escortent les
+deux princes jusqu'au palais. Chaque nation qui commerçait à Bruges
+formait un corps brillant de cavaliers, ou marchait en bon ordre;
+l'étoffe et la couleur de la robe, des écussons portés devant les
+rangs par des hérauts, distinguaient les diverses contrées. Dans les
+rues, ce n'étaient qu'arcs de triomphe, chars ou échafauds chargés de
+personnages de la mythologie ou de la Bible.</p>
+
+<p>Ces pompes devaient charmer un jeune homme. Anselme Adorne vit surtout
+avec joie les tournois par lesquels les chevaliers, armés de toute
+pièce et sur de hautes selles de guerre, célébrèrent l'arrivée du duc
+de Bourgogne et du duc d'Orléans, ainsi que celle du comte de
+Charolois, qui fit son entrée quelques jours après, avec sa femme
+encore enfant, fille de Charles VII. Bientôt Anselme allait lui-même
+signaler son courage et son adresse dans ces jeux, l'image et l'école
+de la guerre.</p>
+
+<p>Il parut à dix-sept ans dans la lice. Un si précoce début, suivi
+bientôt de succès, annonce un heureux assemblage de hardiesse et de
+sang-froid, de force et de souplesse, qui présente à la pensée l'image
+d'un cavalier de bonne mine et qui n'était point fait pour déplaire.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">p. 37</a></span></p>
+<h3>V</h3>
+
+<h4>Un tournoi de l'Ours Blanc.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les dames
+brugeoises dans leurs atours.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le forestier armé chevalier sur le
+champ de bataille.&nbsp;&mdash;&nbsp;Que diable est-ce ceci?&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+<i>Vesprée</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis de la Gruthuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Metteneye.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean
+Breydel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adam de Haveskerque.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le tournoi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme
+gagne le cor.&nbsp;&mdash;&nbsp;Marguerite.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le court roman.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme
+Adorne Forestier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les acclamations et les cris de mort.</p></div>
+
+<p class="p3">Comme les romanciers, mais sans réclamer leurs autres privilèges, nous
+ferons franchir au lecteur un espace de quelques années et nous le
+conduirons, un certain jour de l'an 1444, qui était le 27 avril, sur
+le marché de Bruges.</p>
+
+<p>Raconter l'histoire de ce <i>forum</i> flamand, ce serait faire celle de la
+ville. Nous avons vu le peuple s'y rassembler, sous les armes, pour
+exercer son orageuse <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">p. 38</a></span>souveraineté; nous verrons s'y dresser
+l'échafaud: maintenant une fête y attirait les curieux dont les flots
+pressés débouchaient de tous côtés. Un espace entouré de barrières,
+que gardaient des valets et des hérauts, restait seul libre au milieu.
+Les fenêtres et jusqu'aux toits des bâtiments étaient pleins de
+spectateurs. Les regards se tournaient tantôt vers le
+<i>Cranenburch</i><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, où la duchesse vint prendre place avec son fils, aux
+applaudissements de la foule, tantôt vers une grande hôtellerie, à
+l'enseigne de la <i>Lune</i>, qui contenait l'élite des dames brugeoises,
+dans tout l'éclat de leur beauté proverbiale et d'atours si riches,
+qu'une reine jalouse les avait comparées à autant de reines.</p>
+
+<p>Les douze croisées gothiques de l'édifice, ornées de draperies
+flottantes, encadraient des groupes variés de jeunes femmes et de
+demoiselles rivalisant entre elles d'élégance et de luxe. Là, vous
+eussiez aperçu ces coiffures de velours en fer à cheval, ces belles
+chevelures relevées en tresses, ou nattées, ces voiles transparents et
+légers, ces robes serrant à la taille, de velours vert, ponceau ou de
+quelque autre couleur éclatante, ces corsages d'hermine, ces manteaux
+de brocart rehaussé d'or, qu'on retrouve dans les tableaux de
+l'époque.</p>
+
+<p>Parmi ces belles Brugeoises, l'une de celles pour lesquelles la
+journée préparait le plus d'émotions&mdash;et l'on verra bientôt à quel
+titre&mdash;portait le nom de Marguerite, alors fort en vogue, sans doute
+parce qu'il désigne une <i>perle</i> ou une <i>fleur</i>. L'étymologie, cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">p. 39</a></span>fois, n'était point en guerre avec la réalité, comme il arrive
+à quelques <i>Blanche</i> et à plus d'une <i>Rose</i>. Marguerite avait les
+qualités qui attirent et fixent l'affection: c'était, au surplus, une
+jeune orpheline, fille d'Olivier Van der Bank. Par sa mère, elle
+tenait aux de Baenst et aux Utenhove, qui possédèrent de beaux
+domaines et ont fourni plusieurs chevaliers<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">p. 40</a></span>Quelques mois,
+à peine, s'étaient écoulés depuis qu'Anselme Adorne, âgé de moins de
+vingt ans, l'avait conduite à l'autel.</p>
+
+<p>Ce qui attirait Marguerite et tout ce concours, c'était le tournoi
+annuel de la Société de l'Ours-Blanc. Il ne se donnait point, à
+Bruges, de fête qui excitât plus d'intérêt. On trouve, dans les
+chroniques, au milieu d'annotations relatives aux troubles, aux
+guerres, aux plus grands événements, le retour périodique de ces jeux,
+soigneusement indiqué, en même temps que les noms des vainqueurs. Des
+prix étaient offerts à ceux-ci: c'était une lance, un cor, l'ours,
+souvenir d'un vieux récit et symbole de la Société; on ajoutait
+quelquefois un diamant.</p>
+
+<p>Le combattant qui gagnait la lance prenait le titre de Forestier, en
+mémoire d'anciens princes dont l'existence est contestée, mais qui
+brillent dans les légendes. Il présidait au tournoi de l'année
+suivante; il soutenait son titre de primauté dans la lice et même dans
+les combats. C'est ainsi que près de Guinegate, Louis de Baenst,
+Forestier de Bruges, fut armé chevalier sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Les tournois de l'Ours-Blanc remontent à l'année 1320, époque voisine
+des plus éclatants faits d'armes des Brugeois; mais depuis, le malheur
+des temps ayant interrompu ces chevaleresques exercices, ils furent
+rétablis, en 1417, par une commune résolution des magistrats, de la
+noblesse et des plus notables habitants.</p>
+
+<p>Les principaux seigneurs aimaient à y paraître, et même les ducs de
+Bourgogne. Maximilien d'Autriche y reçut un si bon coup de lance,
+d'un aïeul de l'historien <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">p. 41</a></span>Despars, dont le casque figurait une
+tête de démon, que, ployant en arrière, le futur empereur s'écria:
+«<i>Que diable est-ce ceci!</i>»</p>
+
+<p>Deux jours avant la joute, un officier du Forestier, précédé d'un
+héraut et accompagné des quatre plus jeunes membres de la Société,
+parcourait la ville, s'arrêtant aux hôtels des dames les plus
+distinguées, pour les inviter à la fête. Le lendemain elles
+assistaient à la <i>Vesprée</i>: une collation leur était offerte, et ainsi
+réunies, elles voyaient arriver les combattants étrangers. Lorsque,
+après s'être présentés avec les formalités d'usage, ils s'étaient
+retirés, le Forestier montait à cheval avec ses compagnons, et allait,
+en pompe, au bruit des instruments, souhaiter la bienvenue à ces
+hôtes, chacun en leur logis, leur offrant courtoisement armures et
+destriers.</p>
+
+<p>Ces préliminaires avaient été remplis et le grand jour était venu. Les
+membres de la Société de l'Ours-Blanc, qui devaient prendre part à la
+lutte, se rassemblaient dans l'enceinte de l'abbaye d'Eechoute. Un
+soudain mouvement de la foule annonce leur approche: couverts
+d'armures brillantes et magnifiquement vêtus d'étoffe pareille, ils
+s'avancent, montés chacun sur un de ces chevaux de bataille que
+fournissait la Flandre, alors les plus renommés de l'univers; de
+riches caparaçons et des housses de soie, couvraient presque
+entièrement les robustes coursiers qui piaffaient et rongeaient le
+frein.</p>
+
+<p>Parmi les confrères de l'Ours-Blanc, on remarquait Louis de Bruges,
+sire de la Gruthuse, qui fut prince de Steenhuse, comte de Wincester,
+chevalier de la Toison d'or et, dont nous aurons plus d'une fois
+l'occasion <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">p. 42</a></span>de parler; Pierre Metteneye ou de Mattinée, aussi
+distingué dans les armes que dans les tournois, qui porta la bannière
+de Bruges à la bataille de Brusthem et fut chevalier, seigneur de
+Marque, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne; Jean Breydel qui
+devait ajouter à l'éclat d'un nom illustré, près de deux siècles
+auparavant, à la bataille des Éperons, par la valeur qu'il déploya
+lui-même devant Bude, sous l'héroïque bannière de Huniade; enfin
+l'époux de Marguerite, à son second début. Adam de Haveskerque était
+du nombre des combattants du dehors.</p>
+
+<p>Tous avaient pris leur place, et l'on attendait impatiemment le
+signal. Il est donné: les coursiers s'élancent! Qui ne retrouve, dans
+sa pensée, une image de ce spectacle? Ces hommes couverts de fer, qui
+fondent l'un sur l'autre, ces montures puissantes, plus acharnées
+qu'eux au combat, les naseaux fumants, la crinière hérissée, faisant
+retentir le sol sous leurs pieds; ces nuages de poussière, à travers
+laquelle étincellent l'or et l'acier; ces lances qui se brisent et
+volent en éclats: tout cela a été vingt fois décrit. Parmi les
+spectateurs, la curiosité, l'attention étaient vives; quelquefois, un
+cri s'élevait de toutes les poitrines. Les dames, suivant des yeux les
+cavaliers dans leurs courses rapides, laissaient voir sur leurs traits
+mobiles les sentiments dont elles étaient agitées, les alternatives de
+crainte et d'espoir. Sur le jeune front de Marguerite vous eussiez lu
+toutes les phases du combat où Anselme était engagé. Enfin elle
+respire: mille voix proclament les vainqueurs. Anselme avait gagné le
+cor qu'il reçut des mains de la duchesse; <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">p. 43</a></span>la lance échut à
+Breydel; l'ours à d'Haveskerque.</p>
+
+<p>Trois ans après, le futur baron de Corthuy conquit, à son tour, la
+lance, aux acclamations de la foule, dont, sur cette même place, les
+cris de mort devaient, un jour, l'accueillir. Ah! si l'avenir nous
+était connu, sous quel poids nous marcherions courbés! <span class="pagenum invisible"><a name="Page_44" id="Page_44">p. 44</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">p. 45</a></span></p>
+<h3>VI</h3>
+
+<h4>Le bon chevalier.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Banquet de l'hôtel de ville.&nbsp;&mdash;&nbsp;La lance conquise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Isabelle
+de Portugal et le comte de Charolois à la maison de
+Jérusalem.&nbsp;&mdash;&nbsp;Combat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire de Ravesteyn.&nbsp;&mdash;&nbsp;Joute de
+l'étang de Male.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le
+bon chevalier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Corneille de Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le casque
+enlevé.&nbsp;&mdash;&nbsp;Nouveau succès.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'écu du
+Forestier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Naissance de Jean Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+parrain.&nbsp;&mdash;&nbsp;André Doria, prince de
+Melfi.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Arioste.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les vingt-huit <i>alberghi</i> de
+Gênes.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'hospitalité.</p></div>
+
+<p class="p3">Il fallait d'autres épreuves pour montrer à tous que le jeune
+Forestier était digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord
+des festins devaient célébrer sa victoire: il n'est guère de solennité
+où ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donné le soir même
+par les magistrats, à l'hôtel de ville, élégant édifice construit
+sous les auspices de Louis <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">p. 46</a></span>de Male. Après le festin, on
+reconduisit Anselme, en grande pompe, à son logis; devant lui marchait
+un héraut, et il tenait à la main la lance, prix de sa prouesse, ornée
+d'une draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaçait.</p>
+
+<p>Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne,
+son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient.
+Nous pourrions assez facilement décrire les dressoirs, les entremets,
+les <i>hanaps</i>: il y a, pour ces occasions, un mobilier où chacun est
+libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira
+de dire qu'après avoir fait à ses illustres hôtes les honneurs de sa
+table, Anselme revêtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq
+cavaliers qui portaient, chacun, <ins title="erratum corrigé, 'leurs' dans l'original">ses</ins> couleurs sur leur écu. Ainsi
+accompagné, il jouta contre Adolphe de Clèves, sire de Ravesteyn et
+quelques autres.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> mai fut signalé par un combat plus remarquable encore par le
+renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice était
+placée près de l'étang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut
+le même Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui réalisait l'idéal
+des romans de chevalerie. Choisi pour écuyer par le duc de Clèves, il
+n'avait pas tardé à signaler sa vaillance et avait emporté «le nom et
+le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutèrent à l'encontre
+de lui.» Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal,
+défiant les plus experts en fait d'armes, «non pour envie, haine, ne
+malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat
+de chevalerie et pour soi occuper.» Sa chevelure <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">p. 47</a></span>blonde, ses
+yeux bleus et riants, son teint frais et coloré, son menton sans
+barbe, n'annonçaient pas un si terrible combattant; mais la renommée,
+le précédant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le
+bon chevalier!</p>
+
+<p>Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel
+adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisième
+concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'écu fleurdelisé de
+Bourgogne, traversé d'une barre. C'était, au dire d'Olivier de la
+Marche, «l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et
+véritable capitaine.» Pour décrire cette rencontre, nous ne saurions
+mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de
+Lalain, qui raconte de son héros une aventure semblable.</p>
+
+<p>Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux
+langage, voyant notre Forestier «estre prêt, baissa sa lance et,
+autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part,
+<i>Anselme</i> férit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de
+si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout
+tombissant: si s'acconsuivirent touts deux ès lumières des heaumes, et
+n'y eut celuy d'eux qui ne rompît sa lance, tant furent les coups
+grands et démésurez: mais celui que <i>Corneille de Bourgogne</i> reçut
+d'<i>Anselme</i> fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure,
+il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura à chef nud
+devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui à grand peine
+sçavoit ce qui lui estoit advenu.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">p. 48</a></span>On regarda comme un miracle que le bâtard de Bourgogne ne fut
+pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, <i>Jaquet de Lalain</i>
+acquit «un si grand bruit» d'un coup semblable «que partout hérauts
+poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient <i>Lalain!</i> à
+haute voix,» ce ne dut pas être un médiocre honneur pour le jeune
+Adorne de reproduire ce coup célèbre sous les yeux du bon
+chevalier<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<p>La même année, il jouta encore à Bruxelles, où il fit admirer sa
+prouesse, et à Lille où il demeura vainqueur. Un grand festin qu'à son
+retour il donna à la société de l'Ours-Blanc, servit à célébrer ce
+nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos, à l'ordinaire, par le
+retour de la fête de l'Ours-Blanc, à laquelle il présida. Un mois
+après, un héraut à cheval, précédé d'une bande de musique, se rendait
+en pompe à l'hôtel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du
+jeune et vaillant Forestier, l'écu armorié de trois bandes d'échiquier
+en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit répétée sur les
+vitraux de Jérusalem:</p>
+
+<p class="center">PARA TUTUM DEO.</p>
+
+<p>On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le
+lecteur, que c'était trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon;
+ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi
+périlleuses, mais qui mettent en jeu des qualités moins relevées; <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">p. 49</a></span>
+car celles d'un cavalier habile, et même téméraire, n'égalent
+point, il faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu
+différentes de ce qu'exigeait le champ de bataille.</p>
+
+<p>Anselme, néanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus
+que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la
+famille se multipliaient pour lui avec les années. Déjà, lorsqu'il
+gagnait la lance, jeune époux, brillant champion, il était père. Ce
+fut en effet le 16 août 1444 qu'il reçut dans ses bras son premier né,
+qui devait être le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour
+parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le siècle
+suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno.</p>
+
+<p>Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers:</p>
+
+<p class="left20 font95">Veggio che 'l premio che di ciò riporta<br />
+Non tien per se, ma fa alla patria darlo;<br />
+Con preghi ottien, che in libertà la metta<br />
+Dove altri a se l'avrià forse sojetta<br />
+.......................................<br />
+Questi ed ogn'altro che la patria tenta<br />
+Di libera far serva, si arrossisca,<br />
+Ne dove il nome d'Andrea Doria senta<br />
+Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p>La liberté dont André Doria dota Gênes était une savante et singulière
+combinaison d'éléments aristocratiques <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">p. 50</a></span>de toute origine,
+répartis entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les
+Doria ne pouvaient être oubliés. André, lui-même, créé par
+Charles-Quint prince de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par
+son mérite, ses services à l'appui des Espagnols. Pour les Adorno,
+leur puissance même faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura
+pas; mais leur branche alors la plus considérable, celle des comtes de
+Renda, demeura étrangère à Gênes.</p>
+
+<p>Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles
+étaient bien différentes. Les Adorno et les Doria étaient ensemble en
+fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre,
+des rapports réciproques d'hospitalité; cette vertu antique, qui a
+fort décliné depuis, eut le pas sur les liens du sang.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">p. 51</a></span></p>
+<h3>VII</h3>
+
+<h4>Charles le Hardi.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Gand et Constantinople.&nbsp;&mdash;&nbsp;Daniel Sersanders.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort de
+Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le boucher
+Sneyssone.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille de Gavre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mahomet II.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+croisade.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pie II.&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis XI et Charles le
+Téméraire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ligue du <i>Bien public</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille de
+Montlhéry.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les deux chartreux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dernier voyage de Pierre
+Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Position d'Anselme à la cour.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mariage du duc de
+Bourgogne et de Marguerite d'York.&nbsp;&mdash;&nbsp;La duchesse de
+Norfolk.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les entremets mouvants.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le pas d'armes de l'arbre
+d'or.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait et costume de Charles de
+Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'étrangère.</p></div>
+
+<p class="p3">On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir
+que par des détails peu importants ou des conjectures, si nous
+n'avions à planter çà et là quelques jalons sur la route des
+événements.</p>
+
+<p>Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">p. 52</a></span>grandes villes
+aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fière
+de sa prospérité et de son exubérance de vie et de force; l'autre,
+vaste, magnifique, mais courbée sous le poids des années et qui
+n'était plus que l'ombre d'un grand nom, <i>nominis umbra</i>. Nous voulons
+parler de Gand et de Constantinople.</p>
+
+<p>Le siége de Calais, tumultueusement levé par les Gantois, avait
+laissé, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'était
+un feu qui, à Bruges, avait promptement éclaté; à Gand, il couvait
+sous la cendre. Une demande d'impôt alluma l'incendie. Daniel
+Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat
+gantois<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut
+accusé d'avoir excité la résistance de ses compatriotes et condamné au
+bannissement. Il tenait de près à Anselme Adorne dont il venait
+d'épouser la s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-même, à calmer l'effervescence
+populaire; la guerre éclate, guerre fatale à de nobles c&oelig;urs.
+Corneille de Bourgogne y périt, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans
+les rangs opposés, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant
+boucher de Gand, qui, blessé aux jambes, combattait les genoux en
+terre, défendant toujours sa bannière, jusqu'à ce qu'ils tombassent
+ensemble, également sanglants et déchirés.</p>
+
+<p>Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et
+l'autre, isolés; s'ils eussent été combinés, <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">p. 53</a></span>Philippe le Bon,
+brouillé avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, eût eu
+fort à faire. Ce fut une résistance locale, que le duc eut soin de ne
+provoquer que successivement. Le peuple s'émut néanmoins chaque fois,
+dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le
+contenir, dans celle qui n'était pas en cause. Une colonne gantoise se
+présentant devant Bruges, en trouva les portes fermées. Philippe dut
+surtout ce résultat, si important pour lui, à La Gruthuse, capitaine
+de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'armée ducale. Il faut lire,
+dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le récit de cette
+lutte cruelle, terminée par le désastre de Gavre. Là, 16,000 Gantois
+jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent
+l'Escaut. Impuissants à faire triompher leur cause, ils l'entouraient
+de leur mort, comme d'un dernier rempart qui étonnait encore la
+victoire.</p>
+
+<p>Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'émouvoir les
+progrès de la puissance ottomane, est tout à coup réveillée par une
+effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un État qu'on appelait un
+<i>monde</i><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, préservé par les Fabius, agrandi par les Scipions, changé
+en empire par les Césars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les
+murs d'une ville, investie par Mahomet II, à la tête de 250,000
+hommes. Il pénètre dans la place; le dernier des Constantin tombe en
+combattant; le croissant brille sur le dôme de Sainte-Sophie et le
+Turc a son siége en deçà du Bosphore<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>! On dit qu'à ce lamentable
+récit, <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">p. 54</a></span>Nicolas V chancela, comme jadis Héli, sur le siége
+pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frappé au
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée;
+Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus
+glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais
+elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie
+II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il
+avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence.</p>
+
+<p>L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>
+et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon.
+Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les
+États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès
+lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer
+plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles
+de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat
+et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons
+sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand
+l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à
+l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le
+succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait
+accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret
+quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à
+propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait
+son <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">p. 55</a></span>jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait
+jusqu'à la pétulance.</p>
+
+<p>Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore.
+Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait
+entrer dans la ligue du <i>Bien public</i>, conduit en France une armée et
+débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment
+les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.)</p>
+
+<p>Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il
+portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf,
+s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que
+cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut
+être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le
+vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux,
+ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car
+ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père
+venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les
+austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son
+dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les
+deux autres.</p>
+
+<p>Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions
+civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de
+Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux
+pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations
+lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois,
+Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune
+prince <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">p. 56</a></span>associé à ces témoignages de bienveillance et de
+distinction; lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et
+qu'ensuite il succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière
+politique d'Adorne dut s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il
+portait sous la duchesse Marie montre qu'il servit la maison de
+Bourgogne de son épée, les négociations diplomatiques dont il allait
+être chargé, l'accueil qui l'attendait dans plusieurs cours, font voir
+qu'il occupait, dès à présent, un rang distingué à celle de Charles.
+Cette position lui assignait une place dans les cérémonies et les
+fêtes auxquelles le troisième mariage du duc donna lieu<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Ce prince
+épousait Marguerite d'York, s&oelig;ur d'Édouard IV, femme à l'âme
+virile, réservée à un rôle politique important. Elle descendit à
+l'Écluse, et le mariage se fit à Dam, deux endroits aussi solitaires
+et aussi paisibles aujourd'hui, qu'ils furent alors pleins de bruit,
+de foule et d'éclat.</p>
+
+<p>Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant
+d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences,
+après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas,
+maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly
+grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd
+entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous
+dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges,
+par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap
+d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière,
+les unes sur <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">p. 57</a></span>de blanches haquenées, les autres dans de riches
+chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult
+belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous
+avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans
+une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or,
+d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la
+Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un
+léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant
+une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;»
+enfin du pas d'armes,<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> de l'arbre d'or, avec son nain, son géant
+enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?</p>
+
+<p>Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons
+décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait
+point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il
+était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère
+paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux
+bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut,
+monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu
+d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte
+robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement
+«moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers
+et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il
+devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la
+partie la moins animée <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">p. 58</a></span>du spectacle; tels étaient leur nombre
+et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais
+les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient
+encombrés de curieux.</p>
+
+<p>L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de
+cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que
+nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins
+important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir
+d'Anselme.</p>
+
+<p>Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant
+Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous
+avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs;
+bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux
+portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés
+paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et
+fière.</p>
+
+<p>Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient
+revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles
+hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver
+l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre
+contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque
+dans sa destinée.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">p. 59</a></span></p>
+<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3>
+
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_60" id="Page_60">p. 60</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">p. 61</a></span></p>
+<h3>I</h3>
+
+<h4>Marie Stuart, comtesse d'Arran.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p>L'Écosse au <span class="smcap">XV</span><sup>me</sup> siècle.&nbsp;&mdash;&nbsp;Meurtre de Jacques I<sup>er</sup>.&nbsp;&mdash;&nbsp;
+Exécution de Douglas et de son frère.&nbsp;&mdash;&nbsp;Alain Stuart et Thomas
+Boyd.&nbsp;&mdash;&nbsp;Un comte de Douglas poignardé par Jacques II.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi tué
+devant Roxbourg.&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie de Gueldre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Minorité de Jacques
+III.&nbsp;&mdash;&nbsp;Kennedy, évêque de St-André.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ligue entre les Boyd et
+d'autres seigneurs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la
+personne du roi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Thomas Boyd et Marie Stuart.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Ile d'Arran
+érigée en comté.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ambassade en Danemark.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Boyd cités au
+parlement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Alexandre Boyd décapité.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lord Boyd, le comte et la
+comtesse d'Arran se réfugient à Bruges.</p></div>
+
+<p class="p3">Il est fâcheux que l'itinéraire d'Anselme Adorne soit si sobre de
+détails sur les divers voyages qu'il fit en Écosse: ce n'était pas la
+contrée la moins curieuse ni la moins sauvage de celles qu'il visita:
+quelques plaines souvent dévastées par les incursions des Anglais <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">p. 62</a></span>
+et les querelles des grands; des montagnes, des îles, où ne
+pénétraient ni le costume, ni les m&oelig;urs de la civilisation; un
+peuple guerrier et mobile, des chefs puissants et ambitieux, mélange
+de grandeur, d'astuce et de férocité; un sol, pour ainsi dire, miné de
+haines, d'embûches, de trahisons: tel est, en quelques traits, le
+tableau que l'auteur nous eût laissé.</p>
+
+<p>S'il eût voulu y jeter des groupes de figures, il eût pu montrer, sur
+différents plans, Jacques I<sup>er</sup>, assailli, dans son logis, par une
+troupe de seigneurs et cruellement massacré sous les yeux de la reine;
+Chricton, chancelier pendant le règne suivant, attirant à la table de
+Jacques II, encore enfant, le jeune comte de Douglas avec son frère,
+et les faisant traîner tous deux au supplice; Alain Stuart égorgé,
+pour une vieille querelle, par Thomas Boyd; celui-ci assailli par le
+frère d'Alain et périssant dans une vraie bataille; un autre Douglas
+poignardé de la propre main du roi qu'il bravait, et achevé par les
+courtisans: épisodes dont la mémoire était encore fraîche et qui
+caractérisaient la contrée, ses m&oelig;urs, sa situation politique.</p>
+
+<p>Le trône relevé par l'héroïque Robert Bruce, s'était ensuite comme
+affaissé sous ses descendants; deux de ses successeurs avaient été
+prisonniers des Anglais. Une branche cadette des Stuarts, issus de
+Bruce par les femmes, avait usurpé le pouvoir sur la branche aînée de
+cette maison. L'Écosse, livrée à l'anarchie féodale, était devenue,
+suivant l'expression d'un contemporain, une caverne de brigands, quand
+Jacques I<sup>er</sup>, sortant de la tour de Londres, prit en main le
+pouvoir et l'affermit avec une vigueur qui <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">p. 63</a></span>allait jusqu'à la
+barbarie. Comme ce père assassiné, Jacques II, quand il fut en âge de
+régner, lutta, et même, ainsi que nous l'avons vu, le poignard à la
+main, contre la puissance des grands et travailla à affermir la
+sienne, ainsi qu'à améliorer le triste sort de la nation; mais il
+mourut, dans sa trentième année, devant Roxburg, atteint par un éclat
+d'une pièce grossière d'artillerie qu'il voyait pointer<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
+
+<p>Sa belle et courageuse veuve, Marie de Gueldre, releva, par sa
+présence et ses discours, la valeur des assiégeants et emporta la
+place. La couronne tombait, de nouveau, sur la tête d'un enfant,
+Jacques III, prince faible, qu'on a sévèrement jugé, parce qu'il
+poursuivit l'&oelig;uvre de son aïeul et de son père avec moins de
+résolution et d'énergie, et qu'il avait des goûts trop retirés et trop
+délicats pour son rang, son pays et son temps.</p>
+
+<p>Dans ses premières années, l'Écosse fut gouvernée, en paix et avec
+prudence, par l'évêque de S<sup>t</sup>-André, l'illustre Kennedy, allié au sang
+royal, et l'un des hommes les plus pieux et les plus éclairés du
+temps. Son frère, principalement commis à la garde du roi, partagea ce
+soin avec sire Alexandre Boyd, que recommandaient son habileté dans
+les armes et d'autres qualités chevaleresques. La santé du prélat
+déclinant, lord Kennedy songea à s'affermir dans sa position en
+s'unissant avec Boyd et le grand chambellan, lord Fleming, par un de
+ces traités trop fréquents en Écosse, par lesquels des seigneurs se
+liguaient pour pousser ou maintenir l'un d'eux au <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">p. 64</a></span>pouvoir,
+renverser un rival, ou même répandre son sang. Dans cet acte secret,
+on nomme parmi les adhérents des contractants, lord Hamilton et Patric
+Graham, dont nous parlerons plus bas. Graham, demi-frère de l'évêque
+et son successeur, était déjà titré de <i>Bisschop of Sanctander</i><a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, ce
+qui fait présumer que Kennedy, voyant approcher sa fin, avait résigné
+cette dignité. Ce dernier mourut l'année suivante (1466).</p>
+
+<p>Sûrs de ne pas rencontrer d'opposition sérieuse de la part des lords
+Fleming et Kennedy, mais comptant surtout sur leur propre audace, les
+Boyd, dont le chef était Robert, récemment élevé à la pairie et revêtu
+des fonctions de justicier, se présentent à l'improviste, s'emparent
+de la personne du roi, le conduisent à Édimbourg, où ils assemblent le
+parlement, et persuadent au jeune monarque de ratifier publiquement le
+coup hardi qui faisait de lui, désormais, un instrument de leur
+grandeur.</p>
+
+<p>Lord Boyd se fait nommer gouverneur du roi et des princes; ce n'était
+point assez pour son ambition. Il avait un fils doué de qualités fort
+distinguées; au témoignage d'un Anglais contemporain, Thomas Boyd
+était non-seulement robuste, agile, excellent archer, mais noble dans
+ses manières, bon, affable, généreux. Robert sut lui ménager des
+entrevues avec la s&oelig;ur aînée du roi, qui avait été auparavant
+destinée à l'héritier de la couronne d'Angleterre. Marie Stuart&mdash;elle
+portait ce nom qu'une reine, du même sang, devait rendre si
+célèbre&mdash;joignait également, aux grâces de sa personne, les qualités
+de l'esprit et un <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">p. 65</a></span>c&oelig;ur fait pour s'attacher vivement. Les
+deux jeunes gens conçurent une mutuelle affection. La puissance des
+Boyd écarta les obstacles, et Thomas devint l'heureux époux de la
+princesse qui lui apporta, comme apanage, outre de nombreux domaines,
+l'île d'Arran, érigée à cette occasion en comté. Lord Boyd se fit
+encore donner, à lui-même, la place de grand chambellan, qui était
+devenue vacante et avait des attributions fiscales et lucratives.</p>
+
+<p>Quelque temps après son mariage, le comte d'Arran partit, en
+ambassade, pour Copenhague; il allait y terminer une négociation
+relative au mariage de Jacques III avec Marguerite, fille du roi
+Christiern, union qui mettait fin à des différents entre la Norwège et
+l'Écosse, et assura à celle-ci la possession des Orcades et des îles
+Shetland. Cette ambassade, utile au royaume, paraît avoir été funeste
+aux Boyd. Les nobles voyaient avec jalousie tant d'honneurs, de
+puissance, de richesses, s'accumuler dans une famille; parmi eux, lord
+Hamilton devait être d'autant plus blessé du brillant mariage de
+Thomas Boyd, qu'il avait espéré, lui-même, obtenir la main de la
+princesse, sous le dernier règne. Le chancelier Evandale, homme habile
+et prudent, était au fond peu flatté de se trouver réduit à un rôle
+tout à fait secondaire, et, enfin, Jacques III, avançant en âge,
+commençait à se lasser d'une tutelle qui ne lui laissait que le titre
+de roi. On profita de l'absence de son beau-frère, pour pousser le
+jeune monarque à une résolution que la présence du comte eût peut-être
+prévenue.</p>
+
+<p>Jacques convoque le Parlement, le 22 avril 1469, et y fait citer les
+Boyd. Robert, affrontant l'orage, comparaît <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">p. 66</a></span>avec la fierté et
+l'appareil d'un puissant vassal, escorté de ses partisans et d'hommes
+d'armes; mais la bannière royale est déployée contre lui: on
+l'abandonne, il fuit et gagne l'Angleterre. Son frère, retenu par une
+maladie, est arrêté et périt sur l'échafaud. Lord Boyd et le comte
+d'Arran sont condamnés par coutumace et leurs biens confisqués.</p>
+
+<p>Ainsi, en un moment s'était écroulé tout cet édifice de grandeur et de
+puissance, si hardiment élevé. Celui qui, pendant près de trois ans,
+avait été le maître du royaume, n'était plus qu'un fugitif, et l'époux
+de la princesse d'Écosse, un proscrit comme lui! Rang, fortune,
+pouvoir, le comte a tout perdu; mais Marie Stuart n'est point changée:
+elle revêt un déguisement, elle quitte furtivement la cour de son
+frère, elle se jette dans une barque et rejoint son mari sur le
+vaisseau qui le portait, ou sur la terre étrangère. Quelle entrevue et
+qu'il serait difficile d'en exprimer l'amertume et le charme!</p>
+
+<p>Avant même que la mort tragique de sire Alexandre n'eût mis le sceau à
+leur infortune, lord Boyd, le comte et la comtesse arrivaient ensemble
+à Bruges, y demander un asile au duc du Bourgogne<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. C'était l'usage
+que de tels hôtes fussent logés chez les plus considérables d'entre
+les habitants. C'est ainsi qu'Anselme <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">p. 67</a></span>Adorne reçut à la maison
+de Jérusalem les illustres exilés avec toute leur suite.</p>
+
+<p>Ils trouvèrent, chez le gentilhomme brugeois, les prévenances les plus
+obligeantes et les plus courtoises. Bientôt charmée de cet accueil et
+des qualités de leur hôte, la princesse obtint, du duc de Bourgogne,
+qu'Anselme se rendit en Écosse avec une mission relative à cet
+incident. Telle est la tradition, et c'est aussi ce que l'on peut
+conjecturer en le voyant, peu après, partir pour une contrée où
+l'attendaient les faveurs les plus marquées et les dernières rigueurs
+du sort. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_68" id="Page_68">p. 68</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">p. 69</a></span></p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h4>Jacques III.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Arrivée à Édimbourg.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait de Jacques III.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme créé
+baron de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi
+d'Écosse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le chancelier Evandale.&nbsp;&mdash;&nbsp;Négociation sans résultat
+possible.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi veut séparer sa s&oelig;ur du comte
+d'Arran.&nbsp;&mdash;&nbsp;Résistance de la princesse.</p></div>
+
+<p class="p3">Arrivé à Édimbourg, Anselme ne tarda pas à être présenté à Jacques
+III. Il vit un beau jeune prince, âgé seulement de dix-sept ans: sa
+taille était élevée et bien prise; il avait les cheveux noirs, le
+teint brun et, avec la face alongée des Stuart, une physionomie douce
+et intelligente. Il se plaisait au luxe des vêtements, des armes, des
+joyaux, et aimait avec passion l'architecture, la sculpture, la
+musique. Ce goût pour <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">p. 70</a></span>des arts dédaignés de ses farouches
+vassaux devint plus tard une des causes de ses revers.</p>
+
+<p>Anselme le partageait; il venait d'une ville renommée pour son école
+de peinture, d'une cour qui ne l'était pas moins pour sa politesse et
+sa magnificence. Entre cette cour et celle d'Edimbourg, les relations
+politiques n'étaient pas, il est vrai, bien intimes: les rois d'Écosse
+cherchaient, d'ordinaire, dans une étroite alliance avec la France un
+appui contre les intrigues et les entreprises des Anglais, et
+s'étaient montrés plus favorables à la maison de Lancastre qu'à
+l'autre Rose. Charles le Téméraire, au contraire, ligué avec Édouard
+contre Louis XI, venait d'épouser Marguerite d'York; mais d'importants
+rapports liaient, toutefois, l'une à l'autre l'Écosse et la Flandre,
+et Jacques, par sa mère, Marie de Gueldre, tenait de prés au puissant
+duc de Bourgogne.</p>
+
+<p>A ces divers motifs de sympathie ou d'égards se joignaient les
+qualités personnelles de l'envoyé et celle d'hôte d'une princesse
+d'Écosse; sur ce point Jacques pensait en roi: il ne tarda pas à le
+faire paraître. Son premier abord avait quelque chose de froid et de
+contraint; mais le gentilhomme brugeois n'en reçut pas moins, de lui,
+l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Quelque temps après,
+on vit Édouard IV, en remontant sur le trône d'Angleterre, nommer
+comte de Wincester le sire de la Gruthuse, chez lequel il avait été
+logé à Bruges; Jacques, de son côté, voulut témoigner sa royale
+gratitude de l'asile que sa s&oelig;ur avait trouvé chez Anselme Adorne.</p>
+
+<p>Celui ci est appelé de nouveau auprès du roi. On peut se représenter,
+dans une salle majestueuse du <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">p. 71</a></span>palais de Holy-Rood, le jeune
+prince, vêtu avec la magnificence qu'il affectionnait et environné de
+ses frères, de ses principaux conseillers, d'une cour fière et
+brillante. Anselme, un genou en terre, reçut des mains de Jacques III
+les éperons, le baudrier, l'épée de chevalier. C'était ainsi que,
+vingt ans auparavant, lorsqu'à l'occasion du mariage de Jacques II
+avec la belle Marie de Gueldre, deux Lalain et le sire de Longueville
+joutèrent contre deux Douglas et un parent du lord des Iles, le roi,
+voulant faire honneur aux champions, leur conféra la chevalerie avant
+le combat. Elle avait, en Écosse, tant de prix, qu'on la considérait
+comme une condition essentielle du sacre des souverains; en Flandre,
+elle donnait droit au préfixe de <i>M'her</i> ou <i>Mer</i>, réputé si honorable
+qu'il se plaçait quelquefois même devant le nom des princesses<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Les
+femmes des chevaliers étaient appelées dames, tandis que celles des
+simples gentilshommes étaient seulement demoiselles.</p>
+
+<p>Suivant l'intitulé de l'itinéraire et un manuscrit de famille, les
+insignes que le nouveau chevalier reçut de la main du roi,
+comprenaient le collier de son ordre, qui était celui de Saint-André,
+ainsi qu'on le voit dans Lesley. Cet historien rapporte que Jacques V,
+lorsque Charles-Quint, Henri VIII et François I<sup>er</sup> lui eurent
+envoyé, l'un, la Toison d'or, l'autre, la jarretière, le troisième,
+l'ordre de Saint-Michel, fit représenter au-dessus de la porte de son
+palais les armoiries de ces trois monarques, avec les colliers de
+leurs ordres et de celui de Saint-André, propre à l'Écosse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">p. 72</a></span>La bienveillance et la munificence du roi ne se bornèrent
+point, envers Anselme Adorne, à l'élever au rang de ses chevaliers; il
+lui donna en même temps l'investiture de la baronie de Corthuy,
+Corthvy ou Cortwick, à laquelle l'intitulé de l'itinéraire joint celle
+de Tiletine. Mais toutes ces faveurs, on ne le verra que trop,
+devaient être chèrement payées. A la pompeuse cérémonie assistait un
+hôte non invité, la fatalité des Stuart. Jacques III et ses deux
+frères étaient, tous trois, réservés à une mort violente, aussi bien
+que le nouveau chevalier. Le duc d'Albany devait périr dans un
+tournoi, le comte de Mar, en captivité; le roi, ainsi qu'Anselme, sous
+le poignard d'un assassin, et les auteurs futurs de ce double attentat
+étaient rangés peut-être autour d'eux.</p>
+
+<p>Anselme Adorne fut aussi conseiller du roi d'Écosse, circonstance
+assez singulière, puisqu'il n'est pas moins avéré qu'il servit
+également la maison de Bourgogne. Le système féodal admettait ces
+complications; nous ignorons, toutefois, si ce titre ne fut pas
+simplement honorifique et s'il fut conféré alors, ou dans une autre
+occasion. On ne confondra pas ces marques de munificence royale avec
+les faveurs trop légèrement prodiguées, dans la suite, par Jacques
+III. Ce n'est qu'environ huit années après, quand il eut atteint sa
+majorité de 25 ans, que, plus libre dans ses actions, il irrita les
+esprits par la manière imprudente dont il plaçait sa bienveillance.
+Maintenant, il était dirigé par lord Evandale et d'autres sages
+conseillers et entouré de tout ce que l'Écosse avait d'illustre.</p>
+
+<p>Il est encore à remarquer, à l'honneur du nouveau baron de Corthuy,
+que, placé dans une situation délicate, <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">p. 73</a></span>entre la s&oelig;ur et le
+frère, il s'est conduit avec tant de loyauté et de prudence, qu'il
+reçut constamment des marques d'estime de tous deux. Si néanmoins,
+comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au
+retour de la princesse, avec son mari, il dut bientôt s'apercevoir de
+l'inutilité de cette tentative. Le roi était entouré de ceux qui
+avaient préparé la chute des Boyd, concouru à leur condamnation,
+partagé leurs dépouilles, et qui auraient eu à redouter leur
+vengeance; il se souvenait, lui-même, avec un sentiment pénible, de
+l'espèce de contrainte morale qu'ils avaient exercée sur lui, du soin
+qu'ils avaient pris de le tenir éloigné des affaires. Il lui avait
+fallu, sans doute, un violent effort pour se décider à se soustraire à
+leur ascendant et à renverser leur puissance; mais il n'avait point
+fait ce pas pour reculer.</p>
+
+<p>Le mariage de sa s&oelig;ur, en particulier, arrangé dans l'intérêt de
+cette famille, lorsqu'il était trop jeune pour y donner un
+consentement sérieux, le blessait profondément. Il conservait de
+rattachement pour Marie et la voyait, à regret, partager le sort d'un
+proscrit; mais c'est en la détachant de celui-ci qu'il voulait la
+rendre à une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put
+obtenir d'autre réponse sur ce point, que de pressantes instances pour
+que la princesse revînt orner la cour de son frère, en abandonnant
+Thomas Boyd à sa mauvaise fortune.</p>
+
+<p>Il n'était point rare, en Écosse, de voir casser le mariage des grands
+sous divers prétextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frère du roi,
+répudia sa première femme pour épouser, en France, une fille du <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">p. 74</a></span>
+comte de la Tour d'Auvergne et entra bientôt en négociation, pour
+la remplacer éventuellement par une princesse anglaise. Rien,
+pourtant, ne pouvait être alors plus loin de la pensée de Marie que de
+rompre ses n&oelig;uds; l'idée seule en eût été, pour elle, plus
+douloureuse que l'exil.</p>
+
+<p>Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le c&oelig;ur d'une
+femme et la volonté d'un roi.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">p. 75</a></span></p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h4>Le départ.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Nouvelles missions.&nbsp;&mdash;&nbsp;La consécration de la chevalerie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Tasse
+et Alphonse d'Est.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les compagnons de voyage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les adieux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+Visconti.&nbsp;&mdash;&nbsp;François Sforce.&nbsp;&mdash;&nbsp;La cognée du paysan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Gabriel Adorno
+doge et vicaire impérial.&nbsp;&mdash;&nbsp;Usurpation violente de Dominique de
+Campo Fregoso.&nbsp;&mdash;&nbsp;Brillant gouvernement d'Antoniotto
+Adorno.&nbsp;&mdash;&nbsp;George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de
+Gênes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prosper Adorno et Paul Fregoso.&nbsp;&mdash;&nbsp;Attaque de René
+d'Anjou.&nbsp;&mdash;&nbsp;Gênes se soumet au duc de Milan.</p></div>
+
+<p class="p3">De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus
+goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut
+pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de
+Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">p. 76</a></span>d'une
+course plus lointaine, objet des v&oelig;ux et des rêves de la jeunesse
+d'Anselme, et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait
+de recevoir.</p>
+
+<p>Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration
+de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la
+visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une
+exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de
+l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait
+entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger
+l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à
+préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie,
+comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à
+Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>; dans la
+réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des
+affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de
+diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des
+données sur les forces et les dispositions de quelques États
+musulmans.</p>
+
+<p>Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de
+voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa
+famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470.
+Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du
+sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur.
+Parmi les assistants, on remarquait <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">p. 77</a></span>deux Flamands
+d'honorables familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc
+(Reyphins), ainsi que Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là
+se trouvaient aussi Antoine Franqueville, chapelain du duc de
+Bourgogne, le père Odomaire, moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui
+désiraient également faire route avec lui. Heureux s'ils ne s'en
+étaient point séparés! Les sept pèlerins de Palestine s'approchèrent
+ensemble de la table sainte dans un profond recueillement. La présence
+des religieux du Val-de-Grâce, auxquels appartenait la surintendance
+de la chapelle, ajoutait encore au caractère grave et imposant de la
+pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut terminée, ils accompagnèrent Anselme
+jusqu'au seuil. Alors, se tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il,
+«priez pour l'heureux succès de notre voyage et pour ceux que je vais
+quitter.»</p>
+
+<p>Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à
+l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris
+congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec
+ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la
+Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20
+mars à Milan.</p>
+
+<p>En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince,
+bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune,
+ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la
+lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un
+paysan de Cottignola.</p>
+
+<p>A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au <span class="smcap">xiii</span><sup>e</sup> siècle, du pouvoir,
+par la faveur du parti gibelin. Revêtus, <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">p. 78</a></span>par Adolphe de
+Nassau, du titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité
+ducale, ils avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle
+était mariée à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere.</p>
+
+<p>A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de
+Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis,
+appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des
+Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces
+événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa
+jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en
+lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle
+reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait,
+sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée.</p>
+
+<p>Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et
+s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines,
+puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le
+peuple qui réclamait une magistrature protectrice.</p>
+
+<p>A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également
+fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie:
+l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa
+principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola,
+chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune
+famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs
+constants adversaires, les Campo-Fregoso.</p>
+
+<p>Régulièrement parvenu à la première dignité de <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">p. 79</a></span>l'État, en
+1363, et revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut
+renversé par Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la
+main; mais Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel
+parvint quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto,
+fameux par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les
+plus brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi
+ses successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et
+Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda,
+celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo
+Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros
+de Lépante, devait finir cette branche en Italie.</p>
+
+<p>Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa
+vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin
+aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois,
+au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en
+se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était
+ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un
+soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se
+mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef
+l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes
+que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il
+dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition.</p>
+
+<p>Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait
+six mille hommes d'élite. Les <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">p. 80</a></span>assaillants sont repoussés et
+taillés en pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour,
+les partisans des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et
+Prosper est forcé de s'éloigner.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso
+devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à
+l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche
+héritage à son fils.</p>
+
+<p>Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se
+trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans
+cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée
+entre eux.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">p. 81</a></span></p>
+<h3>IV</h3>
+
+<h4>La Lombardie.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Le comte de Renda.&nbsp;&mdash;&nbsp;Clémence Malaspina.&nbsp;&mdash;&nbsp;Galéas.&nbsp;&mdash;&nbsp;La cour de
+Milan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Chasse au léopard.&nbsp;&mdash;&nbsp;Milan la Peuplée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+armuriers.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Il Duomo.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Lazareth.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>I Promessi Sposi.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+château.&nbsp;&mdash;&nbsp;Isgéric et Thomas de Portinari.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Père de la
+Patrie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pavie.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'étudiant.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les forts détachés.&nbsp;&mdash;&nbsp;La statue de
+Théodoric.&nbsp;&mdash;&nbsp;La châsse de Saint-Augustin.&nbsp;&mdash;&nbsp;La tour de Boëtius.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+pont de marbre.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Chartreuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Voghera.</p></div>
+
+<p class="p3">C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt
+que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la
+mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se
+trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de
+Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les m&oelig;urs et les idées du temps
+rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos
+jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">p. 82</a></span>Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en
+Italie, une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples,
+seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de
+Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus
+illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de
+Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa
+patrie, il eût pu goûter en paix <i>l'otium cum dignitate</i>, si vanté des
+anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême
+lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître
+un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier
+d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des
+relations de famille dont nous venons de parler.</p>
+
+<p>Le très-illustre duc, comme l'appelle l'<i>Itinéraire</i> de notre
+voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de
+perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une
+magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières,
+l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage
+riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa
+cour<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès
+de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses
+officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces
+chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on
+employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme
+pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas,
+ainsi que l'<i>Itinéraire</i> <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">p. 83</a></span>nous l'apprend, avait en vue de faire
+honneur à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom
+d'Adorno. Il ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de
+rigueur et de perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment,
+c'était un motif de plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que
+tout ce qui lui appartenait.</p>
+
+<p>Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à
+l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne
+lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans
+ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.</p>
+
+<p>Lors de la ligue du <i>Bien public</i>, Sforce avait prêté son appui à
+Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de
+Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre s&oelig;ur du roi de
+France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui,
+sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son
+alliance.</p>
+
+<p>La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations
+entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs;
+mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait
+y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci.
+Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à
+regretter pour l'histoire.</p>
+
+<p>L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il
+lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville,
+surnommée alors <i>la peuplée</i>, n'était point grande; mais elle avait de
+vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que
+quelque temps après) fourmillaient d'habitants. <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">p. 84</a></span>Les artisans,
+surtout, y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir
+sur l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre,
+les heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux,
+la principale industrie.</p>
+
+<p>Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale
+gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'<i>Itinéraire</i>, «n'aurait
+point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle
+ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de
+Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des
+circonstances intéressantes<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, l'illustre prélat échappa à la
+persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un
+empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit
+par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le
+souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses <i>Promessi sposi</i>; enfin,
+le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux,
+ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter,
+partout, jusqu'au sommet des bâtiments.</p>
+
+<p>A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête
+à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de
+gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan,
+lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la
+politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari,
+fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de
+la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">p. 85</a></span>à Charles le
+Téméraire les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche
+sur le nantissement du comté de Ferrette. L'<i>Itinéraire</i> qualifie
+Isgéric de facteur de Côme de Médicis. Le <i>Père de la Patrie</i> était
+mort cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et
+Julien, ses petits-fils.</p>
+
+<p>Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir.
+Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là,
+sous le <i>statulum</i>, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait
+les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive
+impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir
+le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la
+relation.</p>
+
+<p>C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris,
+dans la Faculté des arts, c'est-à-dire des lettres, il avait étudié le
+droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux,
+pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme
+d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de
+la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût
+pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous
+ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa
+muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne
+s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement
+filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable
+simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer
+loin d'elle la plus grande partie de ses belles années.</p>
+
+<p>Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">p. 86</a></span>on peut
+juger de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean
+en ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de
+Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:</p>
+
+<p>«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous
+ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un
+transport de reconnaissance:</p>
+
+<p class="left20 font95">«Tant que battra mon c&oelig;ur et quand la main cruelle<br />
+Du sort aura brisé la trame de mes jours,<br />
+D'un si précieux don, la mémoire immortelle,<br />
+<span class="i4">Dans mon âme, vivra toujours</span><a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.»</p>
+
+<p>Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils
+expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.</p>
+
+<p>On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la
+relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des
+détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer
+dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques
+traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide,
+la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable
+et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en
+brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si
+massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la
+défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">p. 87</a></span>reproche
+qu'on leur adressait, date, comme on voit, de loin.</p>
+
+<p>On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture.
+Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue
+équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on
+supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du
+monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque
+d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé
+par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre <i>de la consolation</i>,
+attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de
+son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie
+étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et
+un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une
+tour à chaque face,» est-il dit dans l'<i>Itinéraire</i>. «Un homme d'armes
+peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa
+lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de
+murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun
+est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un
+bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle
+chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève
+au milieu des ombrages de cette royale solitude.»</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait
+passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui
+firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là, sur les
+bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">p. 88</a></span>
+à Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement
+pour toujours, échangèrent leurs adieux.</p>
+
+<p>Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de
+Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses
+compagnons arrivèrent à Tortone.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">p. 89</a></span></p>
+<h3>V</h3>
+
+<h4>Gênes-la-Superbe.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Tortone.&nbsp;&mdash;&nbsp;Souvenir de Frédéric Barberousse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le château de Blaise
+d'Assereto.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'épée d'Alphonse le Magnanime.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bruges et
+Gênes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les montagnards de l'Apennin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Saint Pierre d'Arena.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+maisons de campagne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques Doria.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fêtes et banquets.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dîner
+de famille.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les belles Vénitiennes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect de Gênes et de
+Damas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les môles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi Gênes est surnommée la
+<i>Superbe</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caractère des Génois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les trois classes
+d'habitants.&nbsp;&mdash;&nbsp;Causes de la supériorité de la marine génoise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Une
+négociation délicate.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les galères à vapeur.</p></div>
+
+<p class="p3">Tortone avait un assez bon château. Sa cathédrale dressait son
+campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la
+ville était bâtie; le reste occupait la plaine et avait été construit
+par les ordres du duc de Milan pour réparer les désastres de guerres
+de Lombardie, au temps de Frédéric Barberousse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">p. 90</a></span>Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé
+cette rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se
+resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne
+voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée,
+les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux
+Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire.
+C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par
+la République pour prix de ses exploits.</p>
+
+<p>Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les
+Génois sur Alphonse I<sup>er</sup>, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé
+de rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le
+titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise.</p>
+
+<p>De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En
+dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de
+sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il
+associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la
+Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement
+pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce
+sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur
+Gênes.</p>
+
+<p>De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages
+suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds.
+L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en
+population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air
+dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs
+compagnes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">p. 91</a></span>Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses
+maisons de marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur
+répondit que ce n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il
+pouvait cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois
+milles seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli
+par quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous
+côtés.</p>
+
+<p>Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et
+riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un
+rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de
+particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient
+des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans
+tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art
+particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que
+nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les
+premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et
+lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de
+constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler
+une ville immense et magnifique.</p>
+
+<p>Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent
+d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En
+arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une
+hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il
+descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit
+l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des
+devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande
+maison de Doria, les <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">p. 92</a></span>Spinola, les d'Oliva, les Adorno,
+s'empressèrent, à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de
+Jean Adorno, Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre
+maison, Antoine d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux
+festins. Une magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les
+tables; mais l'un des Adorno avait entouré la sienne d'un plus
+gracieux ornement: toutes les dames de sa maison s'y trouvaient
+réunies, et pour la bienvenue de cousins arrivés de si loin, elles
+rivalisaient d'atours aussi riches qu'élégants. Cette politesse nous
+rappelle celle dont Jérôme Adorno, frère du second Antoniotto, fut
+l'objet, à son arrivée à Venise, de la part de Paul Jove. Le célèbre
+écrivain s'empressa de le prier à dîner, avec douze dames vénitiennes
+des plus renommées pour leur beauté.</p>
+
+<p>Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une
+si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de
+guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un
+rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en
+amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme
+en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur
+itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui,
+du dehors, offre un plus agréable aspect.»</p>
+
+<p>Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de
+détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques
+extraits:</p>
+
+<p>«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville
+renferme beaucoup de maisons de <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">p. 93</a></span>marbre, avec des perrons de
+même matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il
+y a dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des
+aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés
+par des tuyaux.»</p>
+
+<p>«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises,
+semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en
+nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les
+protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts
+s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en
+marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un
+édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont
+nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux
+navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.»</p>
+
+<p>«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et
+de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une
+semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont
+comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus
+difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement <i>courue</i> et
+saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de <i>Superbe</i> qui veut
+dire fière et intrépide.»</p>
+
+<p>«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants sont
+graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans peur à
+l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première est celle
+des <i>Capellaires</i> ou chefs de la cité, ainsi nommés parce qu'ils ont
+accoutumé d'être les ducs de Gênes, <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">p. 94</a></span>les chefs et les princes
+de l'État. Il y en a de quatre maisons: les <i>Adorno</i>, les
+<i>Campo-Fregoso</i>, les <i>Guarco</i> et les <i>Montaldo</i><a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Après viennent les
+nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les <i>Spinola</i>,
+les <i>Doria</i>, les <i>Fieschi</i> et les <i>Grimaldi</i> tiennent le premier rang.
+La troisième classe comprend tout le peuple, fort nombreux et
+très-porté aux séditions.</p>
+
+<p>«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>;
+ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à-dire une
+galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter
+d'affaires.</p>
+
+<p>«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation
+ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux
+rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits,
+habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres
+peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins
+prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes,
+moins expérimentés.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">p. 95</a></span>Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car,
+après s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise
+alors pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir
+s'embarquer à Gênes et faire voile de là vers la Barbarie.
+Franqueville et les autres qui s'étaient joints au chevalier, sans
+être proprement de sa suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et
+se proposaient de suivre la route ordinaire des pèlerins de
+Terre-Sainte, c'est-à-dire de prendre place, à Venise, sur les galères
+qui en partaient tous les ans pour cette destination, le jour de
+l'Ascension.</p>
+
+<p>Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme,
+dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours
+produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient
+porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient
+suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à
+laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point
+ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen.
+Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec
+instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut
+beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de
+leur servir d'intermédiaire.</p>
+
+<p>Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir,
+chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile,
+l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à
+lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les
+premières armes du jeune homme dans la diplomatie: <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">p. 96</a></span>«Que veut
+dire ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par
+l'exposé le plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire
+valoir en faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme
+c'était son habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini,
+le père, tout en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne
+pouvait changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls
+l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment
+et instruisent les hommes<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses
+devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre
+course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous
+accompagner!»</p>
+
+<p>Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux
+et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui
+témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les
+galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent
+facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de
+tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au
+contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux
+passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de
+Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port
+de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour
+Tunis dans les premiers jours de mai.</p>
+
+<p>Jean, néanmoins, témoigne quelque regret de cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">p. 97</a></span>décision: il n'était point à l'abri du mal de mer. Sur les
+galères, dit-il, on ressent moins le mouvement des vagues. Nous y
+sommes revenus: l'on voyage de nos jours sur des galères dont les
+rames sont mues par le feu et l'eau, deux ennemis dont le génie de
+l'homme a fait deux esclaves. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_98" id="Page_98">p. 98</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">p. 99</a></span></p>
+<h3>VI</h3>
+
+<h4>De Gênes à Rome.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">La rivière du Levant.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tableau de cette côte.&nbsp;&mdash;&nbsp;La maison du
+Bracco.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les châtaigniers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ferramula.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vins exquis.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Spezzia.&nbsp;&mdash;&nbsp;Passage de la Magra.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sarsana.&nbsp;&mdash;&nbsp;Antoniotto Adorno et
+Louis de Campo Fregoso.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les ponts de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Il
+duomo.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Images des villes sujettes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le baptistère.&nbsp;&mdash;&nbsp;La tour
+penchée.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Il Campo Santo.</i>&mdash;Rome.</p></div>
+
+<p class="p3">Le sire de Corthuy quitta Gênes le 6 avril, dans l'après-dînée, et se
+dirigea vers Pise par la rivière du Levant. On n'y trouvait point
+alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si
+légèrement emporté; le chemin était inégal et rocailleux. Les gros
+chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient
+péniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard à
+Recco.</p>
+
+<p>Le lendemain, nos voyageurs, après avoir traversé <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">p. 100</a></span>Rapallo,
+vinrent dîner à Chiavari, petite ville que son tribunal rendait
+florissante en y attirant les marins de la côte et les habitants des
+montagnes. Ils passèrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la
+Méditerranée.</p>
+
+<p>Toute cette route est riche en délicieux aspects. Là, ce sont des
+montagnes dont les flancs, changés en terrasses qui s'élèvent par
+étages, montrent aux yeux du voyageur la vigne, le figuier, le
+citronnier, entremêlés dans une confusion charmante. Ici, l'on voit
+des champs fertiles dont les clôtures sont formées d'aloès.
+Quelquefois la vue plonge dans le creux de vallons tout plantés de
+pâles oliviers au milieu desquels on distingue, çà et là, des
+habitations à demi cachées parmi les arbres, ou des campanilles
+champêtres qui en dominent les têtes arrondies. Plus loin, on découvre
+la côte profondément découpée, tantôt s'enfonçant en golfes, tantôt
+s'avançant en promontoires, et, sur quelques-uns de ceux-ci, les
+blanches maisons d'un bourg se dessinant nettement sur le fond bleu de
+la mer. En d'autres endroits, réfléchissant l'éclat du jour, elle
+étale une surface éblouissante qui paraît s'étendre au delà des bornes
+de la vue. De temps en temps, on voit poindre au loin une voile qui se
+penche sous le souffle du vent. S'il vient à fraîchir, poussant devant
+lui les nuages, on voit cette mer, si riante et si belle, se rembrunir
+tout à coup, comme le front d'une femme aimée qui s'irrite, et des
+bouillons d'écume parsèment le sombre azur.</p>
+
+<p>Nos Flamands admiraient ces tableaux variés et nouveaux. Le soir ils
+arrivèrent à Casa di Labracco (del ou dello Bracco), hameau formé de
+quelques pauvres cabanes où les châtaigniers des environs leur <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">p. 101</a></span>
+fournirent le pain qu'ils mangèrent à leur repas et la litière de
+leurs chevaux.</p>
+
+<p>Le 8, ils rencontrèrent près de Matarana une montagne escarpée dont il
+fallait franchir les sept sommets, également âpres et sauvages. Un
+petit village, placé au bas de la montée, annonçait, par son nom de
+<i>Ferra mula</i>, la précaution qu'il fallait prendre avant de commencer
+l'ascension. Nos Brugeois ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'aux
+pieds de ces montagnes, qui semblaient si arides, on recueillait des
+vins célèbres alors dans tout l'univers par leur douceur et leur
+parfum.</p>
+
+<p>Le chevalier dîna ce jour-là à Borghetto et vint passer la nuit à la
+Spezzia. Il espérait continuer sa route le lendemain matin; mais les
+pluies qui régnaient depuis quelques jours avaient tellement enflé la
+<i>Magra</i>, qui sépare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord
+d'être arrêté au bord de cette rivière. Il la franchit néanmoins, dans
+l'après-dînée, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V
+dont nous avons raconté la fin. Cette ville, annexée au duché de Gênes
+par Antoniotto Adorno, avait été donnée, par le duc de Milan, à Louis
+de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins à la République de
+Florence. Anselme, après avoir passé par Massa et Lavanza, et couché à
+Pietra Santa, arriva pour dîner à Pise, où il donna deux jours de
+repos à ses chevaux fatigués.</p>
+
+<p>Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y
+est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts
+de marbre, «voûtés,» dit l'<i>Itinéraire</i>, «<i>comme ceux de Bruges</i>.»
+Ils trouvèrent <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">p. 102</a></span>les rues de Pise spacieuses et agréables, et
+les maisons qui les bordaient élevées et assez belles; mais c'est
+surtout la cathédrale et le <i>Campo Santo</i> qui attirèrent leur
+attention.</p>
+
+<p>Dans l'église, ils remarquèrent des châteaux en bois, artistement
+sculptés et peints, suspendus aux voûtes de la nef. Ils représentaient
+autant de villes, autrefois sujettes de Pise; à son tour, elle l'était
+devenue de Florence, et ce trophée d'une ancienne puissance n'était
+plus qu'un monument de l'instabilité des choses humaines.</p>
+
+<p>Le chevalier et ses compagnons admirèrent fort les colonnes de marbre
+torses ou curieusement sculptées, et de diverses couleurs, qui ornent
+extérieurement cette cathédrale, ainsi que ses portes de bronze et une
+figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la façade
+occidentale. Ils trouvèrent le campanille fort agréable à voir; mais
+l'<i>Itinéraire</i> ne parle pas de son inclinaison<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> qui probablement
+n'était point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le
+baptistère, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la
+statue de bronze doré de Saint-Jean et les pavés en mosaïques où sont
+représentées d'admirables histoires. Le <i>Campo Santo</i> leur parut
+semblable aux cloîtres d'Italie, formés d'une galerie qui entoure un
+vaste préau. «Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou
+sculptées,» dit Jean Adorne dans l'<i>Itinéraire</i> de son père, «qu'il
+nous eût fallu des jours entiers pour voir en détail tout ce que ces
+lieux offrent de curieux.» Le jeune écrivain compare entre eux le
+<i>Campo Santo</i> de Pise et ceux <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">p. 103</a></span>de Paris, de Rome et de
+Jérusalem, qu'il avait également visités, et donne la palme au
+monument toscan.</p>
+
+<p>Anselme quitta Pise le 12 avril après midi. Il alla rejoindre à
+<i>Poggio Bonzi</i>, que l'<i>Itinéraire</i> appelle <i>Pungebuns</i>, la route
+directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.
+Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperçut à
+l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de
+clochers et de grands édifices... C'était Rome!</p>
+
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_104" id="Page_104">p. 104</a></span></p>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">p. 105</a></span></p>
+<h3>VII</h3>
+
+<h4>Paul II.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Rome ancienne et Rome moderne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Charles-Quint et les
+Barberini.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'audience du pape.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pierre des Barbi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ligue contre
+les Turcs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Borso d'Est.&nbsp;&mdash;&nbsp;Office du jeudi saint.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les sept
+églises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le banquet.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cardinal de St-Marc.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cortége du jour
+de Pâques.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire de Corthuy délégué pour porter le dais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+grandeurs déchues et les ruines.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les despotes de Morée.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+reine de Bosnie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Alexandre Sforce.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sénateur de
+Rome.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme Scott.&nbsp;&mdash;&nbsp;Messe pontificale.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Viva Papa
+Paolo!</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Deuxième audience.&nbsp;&mdash;&nbsp;Départ.</p></div>
+
+<p class="p3">La Rome qu'Anselme visita n'était point celle que l'on voit
+aujourd'hui. De la nouvelle église de Saint-Pierre, la tribune seule
+(l'abside) commençait à s'élever de quelques pieds au-dessus du sol.
+Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le <i>Corso</i> ses palais, le
+Vatican Raphaël; la <i>Trinità di Monti</i> n'était point commencée; le
+vieux Capitole portait déjà l'église de Sainte-Marie (<i>Ara C&oelig;li</i>)
+et le palais sénatorial, construit <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">p. 106</a></span>par Boniface IX; mais il
+n'avait ni ses degrés, ni ses colonnes, ni ses trophées. En un mot, la
+Rome de Léon X et de Jules II n'était pas encore venue se placer à
+côté de la Rome antique.</p>
+
+<p>Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des
+guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les
+Barberini n'avaient point hâté l'&oelig;uvre des siècles, et des
+restaurations nécessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni étayé de
+murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithéâtre Flave, ni arraché des
+flancs du vieux géant les arbres et les buissons qui le ceignaient de
+leur verdure.</p>
+
+<p>Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs
+classiques, furent saisis d'admiration à la vue de «ces ruines
+colossales, de ces étonnants débris d'édifices écroulés, qui font voir
+assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes,
+et remplissent l'âme d'étonnement et de regrets.»</p>
+
+<p>Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que
+celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces
+ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au
+loin, des ordres non moins respectés que ceux qu'appuyaient autrefois
+les légions. Aussi nos voyageurs répétaient-ils avec un poëte
+chrétien:</p>
+
+<p class="left20 font95">Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi,<br />
+Ton empire est plus grand: tu règnes par la foi<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p>Dès le lendemain de son arrivée, Anselme, accompagné <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">p. 107</a></span>de son
+fils, fut admis auprès du souverain pontife, dont ils baisèrent tous
+deux le pied; mais aussitôt que le chevalier se fut acquitté de ce
+pieux devoir, le saint-père lui tendit la main qu'il baisa
+également<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Ce pape était Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis
+son avénement, sous le nom de Paul II.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de chercher à réaliser le projet de guerre sacrée
+auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (Æneas Sylvius, de la
+maison de Piccolomini) avaient vainement consacré leurs efforts. On
+lui reproche de s'être laissé distraire de cette vaste entreprise par
+les intérêts particuliers du saint-siége; mais les progrès toujours
+croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et
+assiégeaient Négrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul,
+alors, s'appliqua à la pacifier et à la réunir dans une ligue générale
+qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de
+Modène et de Reggio, et publiée le 23 décembre 1470. Le pape
+s'occupait également à exciter à la défense de la chrétienté
+l'Allemagne et son indolent empereur, Frédéric III. Le roi d'Aragon et
+le grand maître de Rhodes devaient s'unir aux confédérés, et, du fond
+de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main à
+l'Occident.</p>
+
+<p>Le duc de Bourgogne avait une part dans ces négociations. Sa
+politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il
+faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne
+et de Gueldre; <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">p. 108</a></span>Paul, en effet, déjoua les plans de Louis XI
+par une bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trône de
+Castille, et concourut à armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui
+avait détrôné son père.</p>
+
+<p>Ces objets, et surtout les négociations avec la Perse, ne furent pas
+étrangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec
+le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction
+particulière. Dans cette première entrevue, Sa Sainteté lui accorda,
+pour lui-même et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui
+annonça ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien
+et lui assigna, à cet effet, une seconde audience pour le jour de
+Pâques.</p>
+
+<p>C'est le jeudi saint que la première avait eu lieu; ce jour-là, le
+baron et Jean Adorne assistèrent aux offices célébrés par le pape, les
+cardinaux, les archevêques, les évêques et tout le clergé. Ils virent
+aussi le souverain pontife laver les pieds à douze pauvres, vêtus de
+blanc, et les servir à table, avec les cardinaux.</p>
+
+<p>Le lendemain, nos Flamands visitèrent les sept églises de Rome,
+c'est-à-dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran,
+Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure, et les
+trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sébastien,
+Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Le samedi saint, ils se rendirent, à cheval, au palais pontifical, où
+Anselme entendit la messe célébrée par le souverain pontife; après
+quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils, à un
+repas auquel Sa Sainteté les avait fait inviter. «Ce cardinal,» porte
+l'<i>Itinéraire</i> «est fort aimé du pape et à juste titre; car, outre
+qu'il est également de la <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">p. 109</a></span>maison de Barbi, c'est un prêtre
+pieux et d'une vie très-sainte.»</p>
+
+<p>Le jour de Pâques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical;
+il venait grossir le pompeux cortége de princes et de grands qui
+devaient escorter le pape jusqu'à Saint-Pierre. Comme ambassadeur du
+duc de Bourgogne, il était délégué par ce prince pour porter le dais
+de Sa Sainteté; sept autres seigneurs lui étaient associés dans cet
+office.</p>
+
+<p>Paul II était âgé d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait
+des traces de la noblesse et de la beauté qui avaient distingué ses
+traits: il s'avançait majestueusement sous le dais, escorté de
+cardinaux, d'archevêques, de prélats et d'autres personnages éminents.
+Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intérêt à ce
+cortége, ce sont les grandeurs déchues qu'on y voyait réunies, débris
+refoulés dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'on remarquait là, selon l'<i>Itinéraire</i>, les deux frères
+du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes
+de Morée. Suivant plusieurs auteurs, l'aîné, Thomas Paléologue, était
+mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beauté,
+qui épousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un témoignage <i>de
+visu</i> que celui de nos voyageurs. Près de ces princes paraissait avec
+son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre
+rapport; car, d'après une inscription donnée par Ciacconius<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, elle
+était veuve de Thomas, roi <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">p. 110</a></span>de Bosnie, tandis que Sismondi la
+fait veuve de l'infortuné Étienne que le sultan avait fait décapiter
+ou, selon d'autres, écorcher vif, après l'avoir engagé, par de
+perfides promesses, à lui livrer ses forteresses. Le cortége
+comprenait encore deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de
+Galéas et seigneur de Pesaro.</p>
+
+<p>Après avoir raffermi par la victoire de Troja le trône de Ferdinand,
+roi de Naples, exercé la charge de lieutenant général de ce souverain,
+puis de grand connétable du royaume, et porté le titre de duc de Sora,
+il était maintenant général des troupes pontificales ou capitaine de
+l'Église romaine. A ses côtés marchait le sénateur de Rome, de la
+maison de Gonzague, fils de Jean-François II du nom, créé marquis de
+Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de
+Campo-Fregoso, noble Génois, revêtu à trois reprises de la dignité
+ducale, mais forcé autant de fois à descendre du trône, par sa propre
+famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantité de princes,
+notamment celui du roi d'Écosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de
+nos jours, les lettres ont prêté plus d'éclat que n'en peuvent donner
+les dignités: il s'appelait Scott; son prénom était Anselme.</p>
+
+<p>A la messe, qui fut célébrée par le pape, le chevalier brugeois fut
+admis, avec tous ces personnages illustres, à la communion sous les
+deux espèces. Ils reçurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Sainteté
+qui leur fit ensuite présenter le calice par un cardinal. Après avoir
+bu le vin consacré, chacun donnait à ce prince de l'Église le baiser
+de paix, sur la joue <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">p. 111</a></span>gauche. La messe terminée, le souverain
+pontife fut porté sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il
+bénit le peuple assemblé, après avoir fait proclamer une bulle
+d'indulgence. On annonça en même temps que, dorénavant, l'année du
+jubilé reviendrait de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il
+aurait lieu en 1475. Le peuple accueillit cette publication avec une
+grande joie et fit retentir l'air du cri de: <i>Viva papa Paolo!</i></p>
+
+<p>Le pape retourna ensuite, avec son cortége, au palais. Arrivé devant
+la porte de sa chambre, il fit signe de la main à Anselme Adorne
+d'approcher. Lorsque celui-ci eut obéi, Paul II lui donna sa
+bénédiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres
+des infidèles outre mer; puis, prenant un riche <i>agnus Dei</i>, tout
+brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du
+chevalier.</p>
+
+<p>La permission qu'Anselme venait d'obtenir, était requise sous peine
+d'excommunication. En 1302, Clément V avait même interdit tout
+commerce avec les infidèles.</p>
+
+<p>A peine nos voyageurs étaient-ils arrivés à Rome, qu'il fallut songer
+au départ. La caraque génoise sur laquelle ils avaient arrêté leurs
+places devait sous peu avoir complété sa cargaison, et alors au
+premier vent favorable, ces navires mettaient à la voile sans attendre
+les passagers. Tout retard, chaque <i>jour de planche</i>, comme on le dit
+maintenant, eût été pour les armateurs une perte trop considérable.</p>
+
+<p>L'ambassadeur d'Écosse, qui, pendant le séjour du baron de Corthuy à
+Rome, s'était montré pour lui plein de prévenances, avait aussi le
+dessein de se rendre <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">p. 112</a></span>en Palestine et désirait vivement
+accomplir avec lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprêts à
+faire, il crut pouvoir, sans inconvénient, différer son départ de peu
+de jours. Le chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'exécution de
+son plan, quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pâques.</p>
+
+<p>Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu'à trois
+milles hors de Rome. Là, on se sépara, Anselme Scott, Franqueville,
+Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mêlant à leurs
+adieux le v&oelig;u de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits!
+L'ambassadeur d'Écosse, arrivé à Gênes deux jours après le départ de
+la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville,
+Odomaire et Colebrant, sur les galères des pèlerins, où des gens de
+tous pays, entassés dans un étroit espace, s'infectaient mutuellement
+de leur haleine. Là, ils prirent le germe de l'affreuse contagion à
+laquelle ils succombèrent tous quatre.</p>
+
+<p>Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mépris
+pour les dangers lui épargnaient l'un des plus redoutables de ceux
+auxquels son entreprise l'exposait en un temps où l'on était loin de
+voyager avec la facilité et la sécurité qu'on rencontre, de nos
+jours, dans des courses bien plus lointaines.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">p. 113</a></span></p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h4>Corse et Sardaigne.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">La barque de Martino.&nbsp;&mdash;&nbsp;St-Pierre-<i>in-Gradus</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'agrafe et
+l'étoile.&nbsp;&mdash;&nbsp;Porto Venere.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mal de mer.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les provisions de
+voyage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Relâche forcée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conserves et dragées.&nbsp;&mdash;&nbsp;La caraque
+d'Ingisberto.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Corses.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean de Rocca.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonifacio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi
+d'Aragon et la chaîne du port.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques Benesia.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Sardaigne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Algeri.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les belles juives.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les doubles
+prunelles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les forbans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aristagno. L'île de Semolo.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cap de
+Carthage.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Goulette.&nbsp;&mdash;&nbsp;Télégraphie moresque.</p></div>
+
+<p class="p3">En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux à un
+marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils étaient
+tellement harassés qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois.</p>
+
+<p>Anselme loua, à Pise, une petite barque dont tout l'équipage se
+composait du patron, nommé Martino, qui était de Rappallo, avec un
+jeune garçon pour surcroît. <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">p. 114</a></span>Le chevalier se proposait de
+descendre l'Arno et de suivre ensuite la côte jusqu'à Gênes. Une
+tempête le retint deux jours à Livourne. Pour mettre son temps à
+profit, il alla voir, à deux milles de là, une grande et belle église
+appelée Saint-Pierre-<i>in-Gradus</i>. Suivant la tradition, elle aurait
+été fondée par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec
+ses disciples, et consacrée par saint Clément. On y remarquait une
+antique image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se
+rattachait sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable «à une
+pierre précieuse de la grosseur d'une fève, et dont l'éclat était si
+vif qu'on eût cru en voir jaillir une étincelle aussi brillante qu'une
+étoile.» Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres précieuses
+orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique
+ce passage de l'<i>Itinéraire</i>.</p>
+
+<p>Quoique la mer continuât à être bien agitée, Anselme, craignant de
+manquer l'occasion du départ pour la Barbarie, se décida à braver le
+gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frêle esquif,
+sur la surface unie de la Méditerranée, observant la transparence de
+son eau azurée et les roches poétiques de ses rives; mais la chose est
+tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son écume.
+Notre chevalier et ses compagnons ne laissèrent pas de remarquer, sur
+la côte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout
+<i>Porto Venere</i>, à propos duquel l'<i>Itinéraire</i> cite, sur l'embouchure
+de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse;
+mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mémoire au
+jeune écrivain, <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">p. 115</a></span>car il avoue qu'il était fort maltraité par le
+mal de mer, et rien ne s'accorde moins avec la poésie.</p>
+
+<p>Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodité
+(nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de
+personnes y échappent constamment et dans toute occasion. Les amples
+provisions dont le prudent Martino s'était muni pour ses passagers
+seraient restées intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-même avec
+son second. Arrivé au point du jour à Rapallo, on fut forcé d'y
+chercher un abri; mais, enfin, après avoir encore relâché à Recco, le
+chevalier arriva à Gênes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une
+pénible navigation.</p>
+
+<p>Pendant ce nouveau séjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy
+continua à s'y voir comblé de prévenances par les hommes les plus
+distingués de Gênes. C'était à qui enverrait pour son usage, à bord de
+la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides,
+bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la dragée et des confitures
+sèches, celui-là des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait être utile
+à des navigateurs, ou même seulement contribuer à rendre le trajet
+plus agréable, rien ne fut oublié par leur prévoyante bonté, honorable
+à la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau
+était, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes
+de mailles, de cuirasses, monté de 110 hommes et commandé par un brave
+capitaine génois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de défense
+qu'il avait préparés ne devaient pas être inutiles.</p>
+
+<p>Le 7 mai, tout était prêt pour le départ. Après avoir pris congé des
+nobles génois dont ils avaient reçu <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">p. 116</a></span>tant de marques de
+considération et de bienveillance, Anselme et son fils montèrent à
+bord avec la petite suite du chevalier. C'était une de ces belles
+soirées dans lesquelles la Méditerranée semble appeler les
+navigateurs. On déploya les voiles, et au bruit des salves
+d'artillerie, au retentissement des trompettes, le vaisseau quitta le
+port.</p>
+
+<p>En cinglant vers Tunis, la caraque côtoya ces deux îles placées entre
+l'Europe et l'Afrique comme les débris d'une colossale jetée, &oelig;uvre
+des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prévoyait guère les
+destinées de la première, ni que la France, s'emparant de ses âpres
+rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont là de tes
+coups! Désormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionné,
+quiconque verra poindre à l'horizon ces montagnes, y lira un nom livré
+à des jugements contraires, mais qui ne doit point périr.</p>
+
+<p>Notre auteur, qui n'était pas dans de tels secrets, parle assez
+légèrement des habitants de cette île à jamais fameuse. C'est, dit-il,
+un peuple fier, sauvage, indomptable, retraçant, dans sa langue et ses
+m&oelig;urs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels
+et des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les
+exemples. Le sire de Corthuy vit dans cette île, à 25 milles l'un de
+l'autre, les ports de Calvi et de Simarca; près de celui-ci s'élevait,
+à quelque distance de la mer, le château d'un Corse appelé Sigas, qui,
+«avec la valeur et la férocité propres à sa nation, dominait au loin
+sur des paysans et des marins répandus dans les montagnes, qu'il était
+presque impossible de dompter.» Plus loin, s'ouvrait <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">p. 117</a></span>le vaste
+golfe d'Ajaccio, dont l'entrée offre des rochers appelés sanguinaires
+par les marins. «Il y a,» ajoute l'<i>Itinéraire</i>, «plusieurs autres
+ports, mal habités, avec des territoires et beaucoup de demeures
+rustiques qui obéissent à un Corse nommé Jean de Rocca, le plus
+insigne forban qui infeste la mer.»</p>
+
+<p>Il faut se souvenir que nos deux voyageurs étaient originaires de
+Gênes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations à la
+même source. En ce temps, la Méditerranée et ses îles appartenaient,
+sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles
+que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vénitiens, les Génois.
+Ceux-ci possédaient, en Corse, Bonifacio, «la plus grande ville de
+l'île, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un
+excellent port.»&mdash;«Souvent,» ajoute notre manuscrit, les princes
+voisins se liguèrent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts
+vinrent échouer contre la valeur génoise.»</p>
+
+<p>L'<i>Itinéraire</i> en cite, avec complaisance, un exemple: «Il y a environ
+cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le siége de Bonifacio,
+par terre et par mer, avec des forces considérables. Les habitants, en
+proie aux horreurs de la famine, implorent des secours à Gênes. On
+leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargés d'armes et de
+vivres; mais lorsque l'escadre arrive à l'entrée du port, elle la
+trouve barrée au moyen d'une forte chaîne de fer. L'amiral génois, par
+une inspiration héroïque, prend le vent et revient, toutes voiles
+dehors, donner contre la chaîne avec tant d'impétuosité qu'elle se
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">p. 118</a></span>brise. Entré ainsi dans le port, il força le roi d'Aragon à la
+retraite. Nous vîmes à Gênes un fragment de cette chaîne que l'on
+conserve comme un monument et un trophée d'un exploit si merveilleux.»</p>
+
+<p>Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirmé par Petrus Cyrneus
+(<i>de Rebus corsicis</i>, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui
+rompit la chaîne: l'amiral était Jean de Campo-Fregoso, frère du doge
+Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer à Rome.</p>
+
+<p>La Sardaigne parut à nos voyageurs fertile en froment, riche en bétail
+et en chevaux excellents, habitée, enfin, par un peuple robuste, fier
+et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y étaient également
+malsains. Après avoir longé quelque temps la côte occidentale de
+l'île, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri, à cinq milles de
+cette ville.</p>
+
+<p>On mit à la mer une chaloupe, où nos Flamands s'empressèrent de
+descendre pour aller visiter Algeri. C'était une petite ville, avec de
+bonnes murailles, peuplée principalement de Catalans qui s'adonnaient
+à la pêche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier
+et son fils allèrent voir le quartier de ceux-ci: il était clos de
+murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants.
+Parmi eux, nos voyageurs aperçurent quelques femmes dont la beauté les
+frappa. Le maintien de ces filles d'Israël était plein de noblesse et
+de décence, et l'éclat de leurs charmes était encore rehaussé par un
+costume aussi riche qu'élégant.</p>
+
+<p>Il paraît qu'en les contemplant, l'auteur de l'<i>Itinéraire</i> <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">p. 119</a></span>
+ne craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui
+assura que des femmes sardes étaient pourvues, et qui, lorsqu'elles
+s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant
+cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces
+femmes, et il ajoute naïvement qu'il se souciait peu d'en voir.</p>
+
+<p>Anselme, après avoir parcouru la ville, s'apprêtait à rentrer dans la
+chaloupe; mais il découvrit, entre le rivage et la caraque, une barque
+pleine d'hommes armés qui semblait épier son retour. C'étaient des
+pirates qui étaient entrés dans le port pour s'emparer de lui et de
+ses compagnons. Pensant trouver protection auprès des magistrats, il
+alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se
+commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait à quel parti
+s'arrêter, quand d'autres embarcations paraissent.</p>
+
+<p>Ingisberto avait aperçu la sinistre barque; se doutant de l'embarras
+des voyageurs, il avait mis à la mer deux grandes chaloupes, les avait
+munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes
+bien armés. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le
+rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat.
+L'artillerie retentit au milieu de nuages de fumée. Enfin, les forbans
+sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur
+leur vaisseau.</p>
+
+<p>La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son
+courage, les félicitations mutuelles au retour, ses remercîments au
+capitaine, ses éloges aux braves qui venaient de combattre, ce sont
+là autant <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">p. 120</a></span>de circonstances sur lesquelles on pourrait
+s'étendre, mais qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans
+l'<i>Itinéraire</i> écrit sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne
+paraît que pour exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et
+de gratitude envers les puissances célestes. Un peu plus, chez lui, de
+préoccupation de soi-même et de cette forfanterie qui fait rarement
+défaut aux voyageurs, nous eût fourni des traits et des couleurs qui
+auraient animé notre esquisse.</p>
+
+<p>Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la
+même côte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'île, avec
+un port très-fréquenté: elle appartenait à un marquis puissant,
+toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obéissait la Sardaigne.
+C'était sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arborée, dont
+il est question dans l'<i>histoire des Républiques italiennes</i>.</p>
+
+<p>Après avoir passé devant la petite île montueuse de Semolo, où le roi
+d'Aragon se proposait de construire un château pour tenir en bride les
+barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap où fut
+Carthage.</p>
+
+<p>A l'est s'ouvre un golfe, séparé par une langue de terre d'un lac avec
+lequel il communique par un étroit canal percé au travers de cette
+digue et qu'on nomme <i>la Goulette</i>. C'est au fond du lac qu'a été
+bâtie l'importante ville de Tunis, alors le siége principal de la
+puissance arabe.</p>
+
+<p>A l'entrée du canal on voyait de vastes bâtiments, des châteaux et des
+tours élevées, construits par les Maures pour la défense de l'Afrique.
+Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrétiens, ils tenaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">p. 121</a></span>constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille
+hommes, qui faisait bonne garde. Dès qu'un navire entrait dans le
+golfe, un signal répété de château en château en portait rapidement la
+nouvelle jusqu'à Tunis.</p>
+
+<p>La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'être signalée de la sorte.
+Aussitôt qu'elle eut jeté l'ancre, Anselme Adorne se rendit à terre,
+empressé de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant
+lui l'islamisme. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_122" id="Page_122">p. 122</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">p. 123</a></span></p>
+<h3>TROISIÈME PARTIE.</h3>
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_124" id="Page_124">p. 124</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">p. 125</a></span></p>
+<h3>I</h3>
+
+<h4>Hutmen ou Othman II.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p>Le Fondaco des Génois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conteurs et bateleurs.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'arsenal.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>El
+Almoxarife major.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'empire arabe.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mahomet.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Ommiades et
+les Abassides.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Fatimites.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les <i>Morabeth</i> et les
+<i>Mohaweddin</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Almanzor.&nbsp;&mdash;&nbsp;Abdul-Hedi et les Arabes.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Casbah.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'audience du roi maure.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait d'Othman ou
+Hutmen.&nbsp;&mdash;&nbsp;Maison moresque.</p></div>
+
+<p class="p3">A son arrivée à Tunis, le baron de Corthuy alla loger, avec son fils
+et sa suite, au Fontigue (Fondaco) des Génois, situé, comme ceux des
+Vénitiens, des Pisans, des Florentins et des Catalans, hors de la
+ville, près de la porte orientale. C'étaient des espaces carrés, clos
+de murs, n'ayant qu'une porte d'entrée chacun, mais renfermant divers
+bâtiments où les négociants résidaient et exerçaient leur commerce.
+Les <i>Fondachi</i> <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">p. 126</a></span>des Vénitiens et des Génois étaient fort beaux;
+ils avaient tous leur église, et celle de Saint-Laurent, dans le
+Fondaco de Gênes, excita l'admiration de nos voyageurs.</p>
+
+<p>Près de là était une vaste plaine où ils furent fréquemment témoins
+d'un spectacle curieux. Chaque jour, deux heures environ avant le
+coucher du soleil, les habitants de Tunis se rendaient en foule en ce
+lieu, les uns à pied, les autres à cheval, suivant la condition de
+chacun. Bientôt des groupes nombreux parsemaient l'esplanade. Au
+milieu de quelques-uns l'on voyait un homme qui, debout et tenant à la
+main une longue verge, racontait des histoires en les accompagnant de
+gestes analogues au récit. Les assistants exprimaient, par leur
+attitude, l'attention et l'intérêt avec lesquels ils écoutaient, «à
+peu près,» dit l'<i>Itinéraire</i>, «comme on voit, dans nos églises, les
+fidèles assemblés autour de la chaire, les yeux fixés sur le
+prédicateur, recueillir avidement ses paroles.» Dans d'autres
+endroits, des chanteurs se faisaient entendre, et chacun était escorté
+de deux hommes qui battaient des mains et recueillaient, dans leurs
+babouches, placées devant eux, les offrandes des auditeurs. Ailleurs
+c'étaient des musiciens; ils jouaient de la cornemuse et tiraient un
+son sourd de grands tambours fort larges. Il y avait des danseurs qui,
+moyennant une rétribution qu'ils payaient aux musiciens, se livraient,
+au bruit des instruments, à toutes sortes de gambades et de
+contorsions. On voyait encore des faiseurs de tours de force, experts
+dans leur art; car les Maures y étaient maîtres, comme à l'escrime, à
+la natation, aux échecs. Enfin, de jeunes garçons, de dix <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">p. 127</a></span>à
+douze ans, portaient en équilibre sur leur tête des cruches placées
+l'une sur l'autre, jusqu'au nombre de huit ou neuf.</p>
+
+<p>Aux approches de la nuit, toute cette foule s'écoulait pour revenir le
+lendemain avec la même affluence.</p>
+
+<p>A l'extrémité de cette plaine se trouvaient l'arsenal des galères et
+autres bâtiments de la marine royale. Il était environné de murs, avec
+deux portes, l'une du côté de la ville, l'autre donnant sur le lac.</p>
+
+<p>Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le <i>saab</i> (seigneur),
+chargé de la levée des droits de douane sur les marchandises
+étrangères. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa <i>Descripcion de
+Africa</i>, n'attribue à ce dignitaire, qu'il appelle <i>el Almoxarife
+major</i>, que le huitième rang dans les <i>officios principales de Corte</i>,
+aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-là plus de
+crédit. Le droit d'un dixième qu'il prélevait, mettait dans les
+coffres de son maître 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la
+police des étrangers.</p>
+
+<p>Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dépens de leur
+bourse; mais notre chevalier était si bien recommandé qu'il ne
+rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur
+fit montrer à nos voyageurs sa maison qui était l'une des plus
+somptueuses. Toutes celles des personnages considérables consistaient
+en de grands édifices quadrangulaires, construits en marbre blanc,
+avec des toits en terrasse. Au centre était une cour entourée d'une
+galerie. Ces bâtiments présentaient, au dehors, un aspect triste et
+uniforme: tout le luxe d'architecture et de décoration était réservé
+pour l'intérieur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">p. 128</a></span>De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez
+le roi «le plus puissant, le plus riche et le plus élevé en dignité
+d'entre les princes maures.»</p>
+
+<p>Son royaume, en effet, était le plus important débris, gouverné encore
+par des Arabes, de l'empire qu'avait fondé Mahomet, moins en
+subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrière en même
+temps que leurs sens. Ce n'était pas la modeste et féconde semence
+destinée à devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'étendit en
+peu de temps, d'un côté, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre,
+jusque dans la péninsule Ibérique. Une domination si vaste devait se
+diviser; le signal en fut donné par la lutte entre deux dynasties qui
+tenaient, l'une et l'autre, à la famille de Mahomet: les Ommiades et
+les Abassides. A l'avènement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche
+se réfugia en Afrique et de là en Espagne, où il fonda un État
+indépendant. Plusieurs chefs l'imitèrent en Barbarie: la postérité de
+l'un d'eux, Mahadi, qui se prétendait issu de Fatime, fille du
+prophète, conquit l'Égypte. Un gouverneur de Kérouan s'empara
+également de la souveraineté et prit Tunis pour capitale.</p>
+
+<p>Deux siècles et demi plus tard, des réformateurs qui se faisaient
+appeler saints (<i>Morabeth</i>) fondèrent un empire dont Maroc fut le
+siége et dont Tunis reconnut la suzeraineté; mais après avoir étendu
+leur domination sur l'Espagne, ils furent renversés par les
+<i>Mohaweddin</i><a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, autres sectaires et fondateurs d'une dynastie
+nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">p. 129</a></span>qui transporta à
+Tunis le siége de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses
+successeurs, étant tombée entre les mains des Arabes indépendants, un
+alcade du roi maure, nommé Abdul-Hedi, parvint à leur faire abandonner
+leur proie en leur payant tribut, et sa postérité régna dans la ville
+qu'il avait rachetée.</p>
+
+<p>Le roi auquel Anselme Adorne allait être présenté et que son
+itinéraire désigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol
+l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques
+les plus puissants et les plus sages de sa race.</p>
+
+<p>Son autorité était reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il
+avait soumis cinq ans auparavant, jusque près d'Alexandrie, où
+commençaient les États du soudan d'Égypte. Il possédait l'île de
+Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombée depuis
+au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au
+roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince étaient
+évalués à un million de doublons ou ducats.</p>
+
+<p>Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, un magnifique
+château situé dans la partie occidentale de la ville, et appelé, dans
+l'<i>Itinéraire</i>, <i>Casabé</i> (Casbah). C'est, sans doute, <i>le Bardo</i> des
+voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan décrit comme une
+petite ville entourée d'un carré de remparts élevés dont les angles
+sont flanqués de tours et d'ouvrages avancés. C'est là que le
+chevalier brugeois fut admis à l'audience du monarque africain.</p>
+
+<p>Ottoman<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> ou Hutmen était d'une taille élevée et <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">p. 130</a></span>d'une
+figure noble. Son teint était brun, sa barbe épaisse; mais ses traits
+n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bonté et l'intelligence. Il
+écoutait attentivement, parlait peu et avec sagesse.</p>
+
+<p>On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il
+rendait la justice avec une grande impartialité. Telle était la
+régularité qui présidait à la distribution de son temps, qu'il avait
+assigné un emploi à chaque jour de la semaine et ne s'écartait jamais
+de cet ordre. Fils d'une Andalouse enlevée à ses parents qui
+habitaient Valence, il ne haïssait point autant les chrétiens que la
+plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-même, il avait une
+épouse née dans la religion chrétienne, outre les six cents concubines
+qui peuplaient son sérail.</p>
+
+<p>Lorsque le roi eut congédié Anselme et Jean Adorne, ils furent
+présentés à ses fils, famille qu'attendait une tragique destinée; car
+l'assassinat est la voie sanglante par laquelle deux petits-fils
+d'Hutmen montèrent successivement au trône, qu'il laissa à l'un de ses
+fils.</p>
+
+<p>Après leur visite au palais, nos voyageurs furent conduits, par ordre
+du saab, dans toute la ville; peu d'étrangers ont eu l'occasion de la
+voir à cette époque avec autant de détail.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">p. 131</a></span></p>
+<h3>II</h3>
+
+<h4>Tunis.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Bazars.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mosquées.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les restes de sainte Oliva.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le faubourg
+appelé <i>Rabat</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;La garde chrétienne.&nbsp;&mdash;&nbsp;La ville des tombeaux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce
+qui rend les femmes belles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le manchot, écrivain public.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sauf-conduit.&nbsp;&mdash;&nbsp;Carthage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dangers de la pêche.&nbsp;&mdash;&nbsp;Visite au camp
+arabe.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fêtes du Baïram.&nbsp;&mdash;&nbsp;Peste et brigands.</p></div>
+
+<p class="p3">Tunis avait une enceinte carrée, de fortes murailles, avec six portes
+et des tours fort rapprochées l'une de l'autre. Autour de la ville
+s'étendaient de vastes faubourgs qui, ne laissant point de vide entre
+eux, lui donnaient en réalité une étendue bien plus grande.</p>
+
+<p>Un lieu particulier était assigné à chaque métier, et chaque sorte de
+marchandise se vendait dans un marché spécialement désigné à cet
+effet. On portait le nombre des mosquées à deux cent soixante, toutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">p. 132</a></span>à peu près de même forme. Elles étaient carrées, laissant au
+milieu un espace à ciel ouvert qu'entourait une galerie, avec un rang
+de colonnes en dedans: de chaque mosquée s'élevait d'ordinaire une
+tour haute et très effilée.</p>
+
+<p>Les chrétiens ne pouvaient pénétrer dans ces temples; mais ils se
+racontaient que dans le principal on voyait encore une grande cloche
+apportée dans les anciens temps, et qu'au sommet d'une autre mosquée
+plus petite, que nos voyageurs virent près de là, on conservait les
+restes de sainte Oliva. Les Maures, ajoutait-on, n'osaient y toucher,
+car quelques-uns, s'y étant hasardés, leur main impie s'était à
+l'instant desséchée.</p>
+
+<p>Voici maintenant d'autres détails assez curieux: La partie de la ville
+la plus agréable, la plus ouverte et où se trouvaient les plus belles
+habitations, était un faubourg qui s'étendait à l'ouest du palais. Là,
+sur la droite, non loin de la résidence royale, plusieurs quartiers
+environnés de murs et munis de portes formaient un assemblage qu'on
+appelait <i>Rabat</i>. Ils étaient habités par des chrétiens: pour la
+langue, l'aspect, les manières, vous eussiez dit des Maures;
+transportés dans le pays depuis longtemps, ils en avaient pris les
+habitudes sans abandonner leur foi.</p>
+
+<p>De grands priviléges leur étaient assurés. Leur église avait cloches
+et carillon. Ils ne payaient aucun tribut. Loin qu'on osât les
+insulter, ils commandaient aux autres. Trois d'entre eux portaient le
+titre d'alcades et avaient sous leur dépendance, non seulement
+d'autres chrétiens, mais des bourgs et des villages habités par les
+Maures.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">p. 133</a></span>Ces chrétiens, appelés de <i>Rabat</i>, du lieu de leur résidence,
+composaient la garde du roi. On les voyait toujours rangés autour de
+lui dans ses courses et ses expéditions, et personne, pas même ses
+fils, n'avait un plus libre accès auprès de lui.</p>
+
+<p>Pour se distinguer des musulmans, ils portaient, au lieu de turban, un
+capuchon à la manière allemande. Leurs femmes avaient adopté en tout
+le costume mauresque et assistaient aux fêtes de la cour. Le roi,
+trouvant en elles une modestie qui manquait, dans ce pays, au reste de
+leur sexe, leur témoignait des égards particuliers.</p>
+
+<p>Ces chrétiens avaient été amenés à Tunis par Jacob Almanzor;
+Charles-Quint les y trouva. Tous le suivirent en Europe: «Se passaron
+todos a Europa y se derrimaron per muchas partes donde el Emperador le
+dio algunos entretenimientos.» (<i>Descripcion de Africa</i>, t. III, fol.
+240 et seq.)</p>
+
+<p>Il s'en fallait que les juifs fussent traités aussi favorablement
+qu'eux: ils étaient accablés d'impôts, et on les eût lapidés s'ils
+avaient osé prendre le costume des Maures.</p>
+
+<p>Au nord de Tunis s'élève une montagne que l'<i>Itinéraire</i> du chevalier
+appelle <i>Sillogt</i>. En l'apercevant, il pensa d'abord découvrir près de
+la capitale de la Barbarie une autre cité considérable. Ce qui
+produisait cette illusion, c'était une multitude de tombeaux dont le
+penchant de la montagne était couvert. La ville en était entourée;
+mais c'était de ce côté surtout que les Maures qui jouissaient de
+quelque fortune faisaient construire des sépultures en forme de petits
+pavillons et ornées de coupoles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">p. 134</a></span>Nos voyageurs, pendant leur séjour à Tunis, eurent l'occasion
+de remarquer l'estime dans laquelle les habitants tiennent
+l'embonpoint des femmes: «C'est à ne pas y croire,» dit Jean Adorne
+dans l'<i>Itinéraire</i>, «mais nous l'avons vu de nos yeux: quand un Maure
+prend femme, il la tient renfermée dans une chambre pour la faire
+convenablement engraisser. Ce régime réussit tellement à
+quelques-unes, que c'est à grand'peine si, à leur sortie, elles
+peuvent passer par la porte.»</p>
+
+<p>Un autre fait étrange attira l'attention de nos Flamands: ils virent
+un chérif, ou descendant de Mahomet, dont la profession était d'écrire
+des placets pour tous ceux qui avaient besoin d'en adresser au roi:
+or, cet infatigable écrivain était né sans mains et les bras même lui
+manquaient. Il faut supposer qu'il écrivait avec le pied.</p>
+
+<p>Le saab ne se borna point à fournir à Anselme et à ses compagnons les
+moyens de voir librement Tunis, il lui procura encore un sauf conduit
+du roi, qui, comme on le verra, leur fut à tous d'un grand secours; il
+était écrit en langue mauresque sur un papier satiné et conçu en ces
+termes:</p>
+
+<p class="left20">«<i>Louange à Dieu!</i></p>
+
+<p>«A nos alcades de terre et de mer, qui notre présent haut mandement
+verront, salut!</p>
+
+<p>«Faisons savoir qu'ils aient à respecter la Noblesse du chevalier
+militaire du roi des Écossais, Anselme Adorne de Flandre, arrivé sur
+le vaisseau de Louis Ingisberto; à l'honorer dans sa personne, ses
+biens, <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">p. 135</a></span>ses actions et tout ce qui lui appartient, en sorte
+qu'on voie l'effet de la présente recommandation et que chacun
+s'efforce de lui faire produire son fruit. Quiconque oserait en agir
+autrement, qu'il songe à quels châtiments il s'expose. Salut à vous
+tous!»</p>
+
+<p>«Écrit par haut commandement, le 5<sup>e</sup> jour du jubilé de l'an 874.»</p>
+
+<p>«Ce qui est écrit ci-dessus est vrai; la main du roi l'a voulu.»</p>
+
+<p>Cette lettre fut écrite par le chancelier et signée par Hutmen au
+moyen d'un caractère tracé à la plume, de sa main; mais on n'y apposa
+point son sceau, la coutume des Maures différant en cela de celle des
+princes chrétiens.</p>
+
+<p>Muni d'un si précieux document, le sire de Corthuy commença à visiter,
+avec ses compagnons, les environs de Tunis.</p>
+
+<p>Ils allèrent admirer les débris de Carthage et surtout les ruines du
+gigantesque aqueduc qui conduisait à cette ville célèbre l'eau douce
+dont elle manquait. «On se refuserait à croire,» dit l'<i>Itinéraire</i>,
+«que des hommes aient entrepris de tels travaux, si l'on ne voyait
+encore aujourd'hui, sur une longueur de plus de trente milles, les
+restes de ces murs élevés, de ces arches colossales.»</p>
+
+<p>Un autre intérêt, plus vulgaire, attirait encore nos Flamands sur
+cette plage où chaque caillou est un fragment de l'antiquité: c'était
+le plaisir de la pêche, qui pensa leur devenir fatal. Un jour qu'ils
+s'y livraient en compagnie du patron de leur caraque, ils voient tout
+à coup cingler vers eux, à force de rames, une barque pleine de
+Maures armés jusqu'aux dents. Le <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">p. 136</a></span>péril était grand, la
+résistance vaine: la perspective la plus riante qui se présentât aux
+chrétiens ainsi surpris à l'improviste, était de ramer, le reste de
+leurs jours, sur les galères des mécréants. Heureusement, un cavalier
+de la suite du roi vient à passer sur le rivage. Le sire de Corthuy
+lui montre le sauf-conduit. Le cavalier, qui devait être un personnage
+considérable, lit avec respect, ordonne aux Maures de se retirer, et
+la barque s'éloigne, laissant les chrétiens étonnés de leur
+délivrance, tant tout cela s'était passé rapidement.</p>
+
+<p>Enhardi plutôt que rebuté par cette aventure, dont pourtant le
+dénoûment eût pu être bien différent, Anselme étendit ses excursions
+jusque dans un rayon de vingt milles autour de Tunis. Il se hasarda
+même dans les campements des Arabes, à la solde du roi. «Ce sont,»
+porte l'<i>Itinéraire</i>, «des hommes intrépides et d'excellents soldats;
+mais, tout en recherchant et en achetant leur alliance, on redoute
+leur mobilité et leur soif du pillage, en sorte qu'on se garde bien de
+les admettre dans la ville. La politique du roi est de contenir les
+Arabes les uns par les autres; s'ils s'unissaient, c'en serait fait de
+sa puissance.» C'est encore ainsi que se soutient aujourd'hui celle
+des princes musulmans dans le nord de l'Afrique. Lorsqu'ils ont
+repoussé l'attaque de tribus hostiles, la grande affaire est de hâter
+le départ des auxiliaires auxquels la victoire est due<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle des promenades curieuses auxquelles nos voyageurs
+se livraient, leur bonne fortune <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">p. 137</a></span>voulut qu'ils pussent
+assister à une grande fête des Maures, celle d'Abraham dans son camp,
+ou plutôt du Baïram. Le roi y présida en personne, et elle fut
+solennisée avec beaucoup de pompe et d'éclat.</p>
+
+<p>Le plan du sire de Corthuy était, en quittant Tunis, de se rendre par
+terre en Égypte, afin de traverser toute la contrée qui obéissait à
+Hutmen II; mais on lui représenta si vivement les dangers d'une
+semblable entreprise, qu'il dut y renoncer. Le pays était tellement
+infesté d'Arabes maraudeurs et d'autres brigands, que les Maures
+eux-mêmes n'osaient y voyager, et, pour surcroît, la peste étendait de
+tous côtés ses ravages. Ainsi, quoique à regret, il se décida à
+reprendre la mer, après un séjour de trois semaines à Tunis, pendant
+lequel il avait vu ce que la Barbarie offrait de plus remarquable.
+<span class="pagenum invisible"><a name="Page_138" id="Page_138">p. 138</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">p. 139</a></span></p>
+<h3>III</h3>
+
+<h4>Les Turcs.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Trois religions sur un vaisseau.&nbsp;&mdash;&nbsp;Susa.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les regards
+dangereux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Monastir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Un miracle des <i>Morabeth</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;La barque
+changée en rocher.&nbsp;&mdash;&nbsp;La flotte de saint Louis.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Sicile.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jugement sur les habitants.&nbsp;&mdash;&nbsp;Palerme.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+palais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vêpres Siciliennes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bourrasque.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le <i>sancte
+parole</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Malte.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Morée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Siége de Négrepont.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Turcs sont
+plus près qu'on ne pense.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les janissaires.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'île de
+Candie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les faucons.&nbsp;&mdash;&nbsp;Encore une tempête.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dangers que courent
+les voyageurs.</p></div>
+
+<p class="p3">La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme
+prit place sur un bâtiment plus considérable, commandé par Côme de
+Negri, qui leva l'ancre le 17 juin.</p>
+
+<p>Il y avait à bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns
+étaient des marchands auxquels <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">p. 140</a></span>appartenait une partie de la
+cargaison, d'autres des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Parmi
+ces Maures était un Grenadin qu'Anselme retrouva en Égypte et prit
+pour interprète; mais il n'eut guère à s'en louer. Le bâtiment portait
+aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement
+ensemble, à l'ombre du pavillon génois, et trois jours fériés étaient
+successivement solennisés sur le même navire: le vendredi par les
+musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrétiens.</p>
+
+<p>Le vaisseau relâchant à Susa, l'ancienne <i>Adrumetum</i>, selon Falbe, on
+conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir
+diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes
+auxquelles ils trouvèrent un aspect imposant. Dans la ville même, on
+leur montra des voûtes sous lesquelles les Génois salaient le thon;
+ils en avaient affermé la pêche dans tout le royaume.</p>
+
+<p>Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir
+les femmes les regarder à visage découvert, tandis qu'à l'approche
+d'un Maure, elles se voilaient précipitamment. Les Génois établis à
+Suse attribuaient cette conduite différente à une cause bizarre que
+nous rapportons ici à ce titre: ces femmes, prétendaient-ils,
+craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mères, et
+elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrétiens. Un
+voyageur de la fin du dernier siècle<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> remarque que les Grecques
+prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les
+quartiers des musulmans. <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">p. 141</a></span>Les chrétiens n'attachant pas à
+l'usage du voile les mêmes idées de décence que ceux-ci, les femmes de
+cette partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la
+modestie en se laissant voir des premiers.</p>
+
+<p>A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande
+vénération chez les Maures, parce qu'elle était presque toute peuplée
+de saints (Morabeth). Près des murs s'élèvent deux rochers qui
+attestent leur puissance.</p>
+
+<p>Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien
+armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées
+au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à
+tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au
+milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils
+s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les
+barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en
+ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments
+qu'elles ont remplacés.</p>
+
+<p>Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces
+rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de
+Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne
+sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font
+ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près
+d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays
+viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici
+question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">p. 142</a></span>Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha
+encore à cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la
+flotte de saint Louis par le charme de ses jardins délicieux.</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en
+dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les
+insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens
+sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale
+fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs
+Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de
+tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille
+assez élevée, la douceur des m&oelig;urs et l'agrément des manières.</p>
+
+<p>C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande,
+tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale
+leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes
+byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races
+comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette
+ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme
+la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria,
+Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à
+Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux
+Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné,
+en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi
+actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le
+Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.</p>
+
+<p>Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">p. 143</a></span>affreuse
+tempête: après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de
+Pantanaria, elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait
+plus la côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait
+devenir. Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs
+v&oelig;ux, aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant
+religieux, s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de
+l'orage: c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en
+ch&oelig;ur et qu'ils appelaient <i>le sancte parole</i><a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<p>On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma.
+Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de
+St-Marc disputait encore au croissant.</p>
+
+<p>Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les
+Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des
+rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula
+aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug
+des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure.
+Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur
+guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs
+étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.</p>
+
+<p>Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que
+conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II,
+et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">p. 144</a></span>mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople,
+en 1453.</p>
+
+<p>Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de
+leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé
+l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour
+conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait
+maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne
+fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une
+forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les
+Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse,
+outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion.</p>
+
+<p>Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont,
+voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du
+dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs,
+Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il
+vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée,
+en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer.</p>
+
+<p>Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces
+événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne
+Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une
+flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait
+forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la
+victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces
+vaisseaux libérateurs.</p>
+
+<p class="center font95">.... si quæ fata aspera sinant!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">p. 145</a></span>Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François
+Morosini, que n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas
+Canale qui la commandait.</p>
+
+<p>Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra
+facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec
+laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés
+dans l'<i>Itinéraire</i>. Après avoir amèrement déploré la perte du
+Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son
+père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,»
+dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du
+promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on
+ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces
+barbares avec une énergie égale à leur fureur?»</p>
+
+<p>La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui
+manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas
+écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand
+effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde.</p>
+
+<p>Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs
+étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans
+leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente
+mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans
+l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les
+plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires,
+quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat I<sup>er</sup> de jeunes
+captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la
+force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">p. 146</a></span>tombés,
+non sous les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan.
+Il a déposé le turban; la Turquie fait contrepoids dans l'équilibre
+européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la
+défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée.</p>
+
+<p>Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les
+vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote.
+Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour
+nos voyageurs les conséquences les plus fatales.</p>
+
+<p>Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait
+encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent
+arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire
+grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été
+cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour
+la construction des navires. La sauge y était tellement abondante
+qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins,
+appelés de <i>Malvoisie</i>, des blés et les plus beaux fruits. Outre
+Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon
+nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout
+de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable.</p>
+
+<p>Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres
+alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de
+s'en fournir.</p>
+
+<p>En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une
+nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient
+échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de
+furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">p. 147</a></span>On
+ne savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique
+étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du
+moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne
+restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des
+bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos
+Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue
+franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près
+la mort. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_148" id="Page_148">p. 148</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">p. 149</a></span></p>
+<h3>IV</h3>
+
+<h4>Alexandrie.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Entrée périlleuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tristes réjouissances.&nbsp;&mdash;&nbsp;La visite du bord et
+les messagers ailés.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sala-ed-din et Malek-el-Adel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le consul
+génois Pierre de Persi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les anges et la tortue.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect
+extérieur de la ville.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ravages du roi de
+Chypre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Citernes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aiguilles dites de Cléopâtre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Colonne de
+Dioclétien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les trois turbans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caravane de 20,000 chameaux.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+pomme du paradis terrestre&nbsp;&mdash;&nbsp;Disette.&nbsp;&mdash;&nbsp;Audience de l'émir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+Flamands rongés jusqu'à la moelle.</p></div>
+
+<p class="p3">Enfin le jour paraît et vient éclairer la côte d'Égypte, mais la
+tempête ne s'apaisait point. On délibéra s'il fallait gagner le large
+ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros
+temps et à défaut d'un pilote expérimenté, ne présentait pas peu de
+danger. «La fortune seconde le courage!» remarque <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">p. 150</a></span>notre
+auteur, et ce fut, selon toute apparence, la réflexion du chevalier
+brugeois; elle remporta sur de plus timides conseils.</p>
+
+<p>Vers midi, le navire arrivait devant l'entrée du port: ce n'était
+qu'une passe étroite et peu profonde, semée d'écueils et de débris.
+Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'où jadis l'on
+tendait une chaîne pour la défense du port; ils étaient si
+considérables qu'ils formaient une petite île, et ce qui s'en laissait
+voir à la surface n'était pas le plus dangereux. Deux fois le navire
+heurta aux rochers ou à ces ruines: la secousse fut telle que nos
+Flamands en furent renversés, et il n'y avait personne à bord qui ne
+crût le vaisseau brisé.</p>
+
+<p>Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paraître et s'approcher, à
+force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques
+génoises qui se trouvaient dans le port. Ils montèrent sur celle de
+Côme de Negri pour aider à la diriger, à carguer les voiles, à tirer
+les cordages, à jeter l'ancre. Après Dieu, ce fut à ces braves gens
+que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut.</p>
+
+<p>Le jour même de son arrivée, il apprit une triste nouvelle. Il y avait
+à Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considérables; vers le
+soir, on vit les infidèles qui les montaient se livrer à de grandes
+réjouissances: ils mêlaient des cris de joie au son des trompettes et
+au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des
+barques, pour narguer les chrétiens. Ces démonstrations d'allégresse
+avaient pour motif la prise de Négrepont, dont les Turcs venaient
+d'être informés par un bâtiment très-léger, poussé <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">p. 151</a></span>par un
+vent favorable. L'événement était si récent, qu'on fut tenté de croire
+que les puissances de l'enfer avaient aidé à la célérité du message.</p>
+
+<p>Le navire de Côme de Negri ne tarda pas à recevoir la visite de
+quelques officiers de l'émir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent
+donner, par écrit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de
+cette nature; ils attachèrent ensuite des billets contenant ces
+détails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportées, et
+donnèrent la volée à ces messagers aériens. Aussitôt on les voyait
+s'élever et se diriger vers la maison de l'émir. Après avoir pris
+connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la même
+manière, au Soudan qui résidait au Caire.</p>
+
+<p>C'était le souverain de l'Égypte, ou plutôt le chef des Mamelucks
+auxquels obéissait la contrée. Les Fatimites, dont nous avons raconté
+l'établissement, ayant été renversés par le fameux Sela-eddin
+(Saladin), l'Égypte avait été gouvernée, après lui, par la postérité
+de son frère Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale
+des esclaves achetés pour le service militaire, qui finirent par
+égorger leur maître et mirent l'un d'entre eux à sa place, l'an 1248.
+Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des
+Pharaons était soumise quand Anselme y aborda.</p>
+
+<p>Le chevalier, le lendemain de son arrivée, envoya à terre les lettres
+de recommandation que le sénat de Gênes lui avait fait remettre pour
+les négociants génois d'Alexandrie, et principalement pour le consul
+Don Pierre de Persi. C'était un vieillard circonspect et instruit, par
+une longue expérience, à se ménager auprès des habitants du pays. Il
+envoya un messager <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">p. 152</a></span>au baron de Corthuy pour l'inviter à venir
+loger au fondaco des Génois, en s'excusant sur sa position vis-à-vis
+du Soudan, de ce qu'il ne pouvait se rendre à bord lui-même; mais il
+offrait à nos Flamands la plus gracieuse hospitalité.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient à voir les matelots génois
+jeter leurs filets près du port; outre des poissons volants qu'on
+appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'écaille
+fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes.</p>
+
+<p>Du navire, la ville, entourée de magnifiques murailles, avec de belles
+portes, et renfermant quantité de mosquées dont les minarets
+s'élevaient dans les airs, présentait un admirable aspect; mais au
+dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait éprouvés,
+notamment encore peu d'années auparavant, lorsqu'elle avait été
+saccagée par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers
+avaient été épargnés, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres
+celle de l'émir. En général, pourtant, on était peu difficile, en
+Égypte, en fait d'habitations. Il n'y avait guère que les mosquées et
+les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste
+l'était, d'ordinaire, en bois. Bien des gens même se passaient de
+demeure et couchaient devant la porte des maisons.</p>
+
+<p>La ville d'Alexandrie a été presque entièrement bâtie sur des citernes
+destinées à recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et à
+la conserver. Nos voyageurs en admirèrent surtout trois ou quatre
+d'une grande profondeur et ornées de colonnes de marbre qui
+supportaient de doubles voûtes. Près de la maison de l'émir, on leur
+montra une pierre fort élevée, <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">p. 153</a></span>chargée de caractères antiques
+qu'ils ne pouvaient déchiffrer et semblable à l'aiguille qu'ils
+avaient vue à Rome, près de l'église Saint-Pierre. C'était, on le
+comprend, l'un des obélisques connus sous le nom d'aiguilles de
+Cléopâtre, quoique bien antérieurs à cette reine.</p>
+
+<p>L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appelée par une
+colonne colossale qu'ils allèrent contempler hors des murs; on leur
+dit qu'à son sommet avaient été déposés les restes d'Alexandre. C'est
+le monument que l'on désigne sous le nom de <i>colonne de Pompée</i>, mais
+qui en réalité fut élevé par Posidonius, préfet d'Alexandrie, en
+l'honneur de Dioclétien.</p>
+
+<p>Il y avait à Alexandrie des chrétiens schismatiques qui ne se
+distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle était
+bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en
+portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paraître à cheval dans la
+ville: c'était un privilége réservé aux Mamelucks. Les Maures de
+distinction montaient des mulets ou des ânes, les plus grands, suivant
+l'<i>Itinéraire</i>, qui soient au monde. Le père de Géramb ne vante pas
+seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence.</p>
+
+<p>Malgré sa décadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie
+continuait à être, grâce à sa position, l'un des principaux entrepôts
+du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane
+qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien,
+portant des épiceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait, à la
+même époque, d'entrer dans le port de Suez.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">p. 154</a></span>Nos voyageurs trouvèrent à Alexandrie beaucoup d'autruches,
+d'&oelig;ufs de ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits
+excellents, surtout une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un
+goût délicat, qui, en quelque sens qu'on la coupe, présente l'image
+d'une croix. Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre.</p>
+
+<p>Les fruits, du reste, n'étaient pas abondants: il régnait en ce temps
+à Alexandrie une grande disette de blé et de vivres de toute espèce.
+On était réduit souvent à se nourrir de viande de chameau; nos
+Flamands eux-mêmes en mangèrent à leur insu.</p>
+
+<p>A cela près, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons.
+Confondus avec les Génois, ils n'étaient pas plus inquiétés que
+ceux-ci. Peu à peu cependant la nature et le but du voyage du
+chevalier s'ébruitent. L'émir en est informé et mande Anselme et son
+fils devant lui.</p>
+
+<p>Ils obéissent à cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont
+à se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix à une somme
+exorbitante.</p>
+
+<p>Le chevalier brugeois n'aimait pas à être pressuré, c'est un sentiment
+naturel; mais, de plus, il fallait qu'il ménageât des ressources sur
+lesquelles il avait comptées pour mener à bien son entreprise.
+«Seigneur,» dit-il à l'émir, «daignez considérer que si l'on nous
+dépouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous
+feront défaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer
+et de revenir sur nos pas?»</p>
+
+<p>«&mdash;Ils parlent de fuir!» s'écrie le mécréant craignant qu'ils ne se
+dérobassent à ses rapines. «Que les <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">p. 155</a></span>gardiens des portes
+veillent sur eux et les empêchent de sortir.» Il fallut bien le
+satisfaire: encore, si c'eût été tout! Mais les officiers de l'émir, à
+l'exemple de leur chef, rongeaient, dit l'<i>Itinéraire</i>, nos Brugeois
+jusqu'à la moelle. A chaque instant c'était quelque nouveau
+fonctionnaire demandant de l'argent sous quelque nouveau prétexte, et
+quand ils avaient eu chacun leur tour, arrivaient d'autres musulmans,
+sans aucun caractère public, qui se donnaient pour des officiers de
+l'émir, afin d'avoir part au butin. Tous regardaient les chrétiens
+comme des ennemis qu'il y aurait eu conscience à ne point dépouiller.</p>
+
+<p>«Maudite ville! ou plutôt maudite engeance!» s'écrie le jeune
+Brugeois. «Nous n'avions plus d'autre désir que d'en être bien loin,
+et nous hâtâmes de toutes nos forces le moment de notre départ.»<span class="pagenum invisible"><a name="Page_156" id="Page_156">p. 156</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">p. 157</a></span></p>
+<h3>V</h3>
+
+<h4>Le Nil.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">L'escorte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les jardins du Soudan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rosette.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fouah.&nbsp;&mdash;&nbsp;Combat de
+bateliers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aventure de nuit.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rencontre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Piété filiale de Jean
+Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Excellence de l'eau du Nil.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Mamelucks préfèrent le
+vin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beautés des rives du fleuve.&nbsp;&mdash;&nbsp;Navigation pénible.&nbsp;&mdash;&nbsp;Attaque
+des Arabes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les guides officieux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cani-Bey.&mdash;Les poissons gras.</p></div>
+
+<p class="p3">Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures
+avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et
+Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des
+ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un
+juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait
+servir de guide jusqu'au Caire. <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">p. 158</a></span>Quatre autres Mamelucks, à
+cheval, armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte.</p>
+
+<p>A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y
+prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour échapper aux Bédouins
+qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrêter,
+toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant
+presque toujours la côte formée d'une belle plage sablonneuse. Les
+Mamelucks portaient souvent avec inquiétude leurs regards vers la mer,
+car les pirates étaient autant à redouter que les Arabes.</p>
+
+<p>On arriva néanmoins sans accident à Rosette, où le chevalier loua une
+petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son
+escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'à
+Fua ou Foga (Fouah), admirant la beauté du fleuve dont les rives,
+ornées de bosquets dune verdure fraîche et brillante, et semées de
+nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la
+fertilité.</p>
+
+<p>Lorsque, après avoir visité Fouah, il rentre dans sa barque, une scène
+étrange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir
+les siens; les uns et les autres élèvent d'assourdissantes clameurs;
+ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se précipiter
+mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand déplaisir du Chevalier,
+la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la
+rive, ils se mettent aussitôt à ramer. La nuit régnait; l'interprète
+gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient où on les
+conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir.</p>
+
+<p>La lune se lève enfin, et, à sa clarté, ils distinguent <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">p. 159</a></span>un
+gros vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle
+l'atteint; les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils
+transportent sur ce bâtiment et contraignent nos voyageurs à y monter.
+Pour cette fois, ils se croyaient vendus et livrés. Quelle fut leur
+surprise, en arrivant à bord, d'y retrouver les négociants africains
+avec lesquels ils avaient fait route sur la caraque de Côme de Negri!
+Ceux-ci vinrent aussitôt au-devant du chevalier, et lisant sur le
+visage des Flamands l'inquiétude qui les agitait: «Ne craignez rien,»
+leur dirent-ils. «Ces mariniers n'en veulent ni à votre liberté, ni à
+vos richesses. Ils prétendent seulement vous conduire au Caire, au
+même prix qu'auraient reçu vos matelots; c'est un privilège qu'ils
+tiennent du Soudan.</p>
+
+<p>Malheureusement, le vaisseau était déjà tellement chargé que c'est à
+peine si nos voyageurs y trouvèrent place. Il fallait d'ailleurs se
+déranger pour le dernier d'entre les mécréants. Les deux Adorne se
+trouvèrent relégués, avec Lambert Van de Walle, dans un espace à peine
+suffisant pour une seule personne, et après avoir chevauché toute la
+nuit précédente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brûlant, la
+moitié de la journée, le chevalier brugeois ne pouvait encore goûter
+aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que
+de la gêne de la sienne. Il avait aperçu une chaloupe amarrée au
+vaisseau; résolu de s'y retirer, quoiqu'elle fût, comme on va le voir,
+en bien mauvais état, il fait un signe à Van de Walle. Tous deux se
+lèvent doucement, abandonnent la place à Anselme et descendent dans la
+chaloupe, où ils eurent de l'eau jusqu'à la ceinture.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">p. 160</a></span>Ils n'en éprouvèrent pourtant aucun mauvais effet, non plus
+que de la quantité d'eau du Nil dont ils étanchèrent leur soif:
+l'<i>Itinéraire</i> en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau.
+«Un peu trouble,» y est-il dit, «comme celle du Tibre, dès qu'on la
+laisse reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est
+nutritive, digestive, si salubre qu'elle détruit tout vice intérieur.»
+Jean Adorne termine cet éloge par déclarer qu'il n'est pas de breuvage
+qu'il préfère.</p>
+
+<p>Ce n'était point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le
+navire: durant la nuit, ils s'emparèrent du vin de Malvoisie dont le
+chevalier s'était muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le
+désert. Nos voyageurs voulurent réclamer: «Quelle audace,» s'écrient
+en les menaçant ces larrons hypocrites, «d'oser transporter devant
+nous du vin, pour en boire!»</p>
+
+<p>Ces contrariétés étaient adoucies par les égards que témoignaient au
+sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il
+naviguait: les femmes surtout, avec la délicatesse de sentiments et la
+bonté compatissante propres à leur sexe, cherchaient à encourager et à
+consoler nos Flamands. Ils éprouvaient, du reste, un plaisir toujours
+nouveau à contempler les rives du fleuve, qui, à mesure qu'ils
+avançaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et
+plus considérables. Chacune avait un moulin servant à puiser l'eau du
+Nil pour l'irrigation des terres voisines, et mû par des b&oelig;ufs dont
+la beauté égalait la grosseur.</p>
+
+<p>Le troisième jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il
+portait, tant il était chargé et délabré. <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">p. 161</a></span>Pour l'alléger, on
+fit, à plusieurs reprises, descendre les passagers à terre. Il leur
+fallut même suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds, à la
+manière des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et
+pleine de plantes épineuses, et sous un ciel brûlant. Plusieurs, pour
+échapper à ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles.</p>
+
+<p>Plus loin, le bâtiment fut attaqué par un parti d'Arabes: l'engagement
+fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint à les repousser.
+Qu'aurait-ce donc été si le chevalier les avait rencontrés, dans sa
+petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son
+salut dans un incident qu'il avait d'abord envisagé sous un jour bien
+différent.</p>
+
+<p>Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il
+arriva au Caire, appelé, dans son <i>Itinéraire</i>, la nouvelle Babylone.
+Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman
+du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en
+cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui
+l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge
+d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de
+les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate,
+dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu
+suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une
+amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une
+ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs.</p>
+
+<p>Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait
+accompagnés depuis Alexandrie et le juif <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">p. 162</a></span>Isaac en étaient si
+pleins, qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée
+de ses hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras;
+mange-les!»</p>
+
+<p>Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les
+Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait
+à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il
+dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">p. 163</a></span></p>
+<h3>VI</h3>
+
+<h4>Le Caire.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Les truchemans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Zam-Beg.&nbsp;&mdash;&nbsp;La femme de Cani-Bey.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le dîner
+maigre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Visite à Naldarchos.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ses inquiétudes au sujet des
+progrès des Turcs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les habitants du Caire.&nbsp;&mdash;&nbsp;20,000 morts par
+jour en temps de peste.&nbsp;&mdash;&nbsp;Maisons des principaux de la
+ville.&nbsp;&mdash;&nbsp;Chameaux, ânes et mulets.&nbsp;&mdash;&nbsp;Girafes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lions
+domestiques.&nbsp;&mdash;&nbsp;Éclairage. Le palais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+pyramides.&nbsp;&mdash;&nbsp;Matarieh.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le baume.&mdash;Le sycomore.</p></div>
+
+<p class="p3">Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de
+la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger
+et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une
+rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">p. 164</a></span>d'or qui
+répondait au ducat et valait 25 médines d'argent<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<p>Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent
+pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé
+Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons
+offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey
+de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis
+particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que
+le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les
+renseignements qu'ils pouvaient désirer.</p>
+
+<p>Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20
+ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits
+qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes
+sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle,
+qu'il avait et qui conversait librement avec eux.</p>
+
+<p>Tout ce que les m&oelig;urs de ces chrétiens avaient, pour elle,
+d'étrange, la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent
+avoir du poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir
+à la gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de
+son mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec
+curiosité, ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût
+terminé: «Samphora!» s'écria-t-elle&mdash;c'était le nom d'une esclave qui
+parut aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;&mdash;puis
+elle s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">p. 165</a></span>
+surtout aux amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une
+admiration naïves.</p>
+
+<p>Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des
+principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de
+secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils
+venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna
+minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur,
+laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en
+ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter
+les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du
+tribut; puis il congédia nos voyageurs.</p>
+
+<p>Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y
+hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des
+chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des
+insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent
+plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur
+parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans
+ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de
+la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures.</p>
+
+<p>Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq
+cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes,
+les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy
+voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population.
+«Il y a vingt ans,» répondit-il, «que je suis au service du Soudan, et
+pendant tout ce temps je n'ai cessé d'habiter cette ville; <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">p. 166</a></span>
+pourtant, il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers
+qui me sont tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il
+me faudrait demander le chemin. Quant à la population, tout ce que
+j'en sais, c'est que, l'été dernier, la peste enlevait, par jour, de
+vingt à vingt-deux mille personnes.»</p>
+
+<p>S'étant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil,
+c'est à peine si vers midi nos voyageurs avaient traversé le Caire
+dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutôt qu'ils ne
+marchaient, à côté du trucheman qui les accompagnait à cheval.</p>
+
+<p>La ville était presque aussi large que longue; pourtant, sa plus
+grande dimension était dans la direction du Nil, le long duquel elle
+est bâtie. Sur la rive de ce fleuve s'élevaient les plus belles
+maisons; mais c'était à l'intérieur surtout qu'elles étaient riches et
+ornées. Les murs étaient revêtus de marbre; les pavés offraient
+d'admirables mosaïques. Les salles basses n'étaient éclairées que par
+une ouverture circulaire dans la voûte, et l'on y trouvait des bains
+de marbre. Aux pièces supérieures, il y avait des fenêtres en saillie,
+garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est là
+que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les
+chaleurs de l'été. Les maisons les plus somptueuses avaient même des
+espèces de tours bâties en bois et terminées en terrasse, où l'on
+allait prendre le frais.</p>
+
+<p>La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs
+et ses portes. Deux d'entre eux rappelèrent à nos voyageurs le
+Châtelet et le Petit-Port de Paris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">p. 167</a></span>Les mosquées étaient fort nombreuses, ornées de marbre poli et
+accompagnées de hautes tours au sommet desquelles brillait le
+croissant.</p>
+
+<p>Six à sept mille chameaux étaient employés constamment à porter par
+toute la ville l'eau du Nil, enfermée dans des outres. Dans chaque
+quartier, on trouvait des ânes et des mulets, couverts de tapis et de
+belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient à
+califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des
+girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les
+rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose était ordinaire.</p>
+
+<p>La nuit, le Caire était éclairé par des lampes qui brûlaient devant
+les maisons des principaux habitants et les boutiques des
+apothicaires.</p>
+
+<p>Le château était bâti sur un rocher peu élevé. Renfermant le palais du
+Soudan, qui était magnifique à l'intérieur, et les quartiers des
+Mamelucks attachés particulièrement au service de ce souverain, il
+présentait l'aspect d'une petite ville.</p>
+
+<p>Après avoir vu tout ce que le Caire offrait de plus remarquable, le
+chevalier fit, avec ses compagnons, quelques excursions dans les
+environs. Ils allèrent d'abord visiter les ruines de Memphis, «en face
+du Caire, sur l'autre rive du Nil, vers le désert qui sépare l'Égypte
+de l'Afrique;» mais ce qui, entre ces restes de l'antiquité, attira le
+plus leur attention, ce furent «des monuments de forme pyramidale,
+parmi lesquels il y en a deux qui étonnent par leur hauteur, leur
+masse et la dimension des pierres employées à leur construction.» Il
+s'agit, on le <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">p. 168</a></span>comprend, des pyramides de Giseh et spécialement
+de celles de Chéops et de Chephrem, hautes, l'une de 428 pieds 8
+pouces, l'autre de 398 pieds. On dit au sire de Corthuy que c'étaient
+là les greniers de Pharaon; mais il jugea, avec plus de raison, que
+les pyramides devaient avoir servi de tombeaux. Des vers latins qui y
+avaient été tracés, mais que le temps avait effacés en partie, le
+confirmèrent dans cette opinion.</p>
+
+<p>Le 14 août, nos Flamands, montés sur des ânes et accompagnés de leur
+trucheman, allèrent visiter un domaine du Soudan, nommé Matalea ou
+Matarieh, l'ancienne Héliopolis. «C'est,» porte notre manuscrit, «le
+lieu où Joseph se réfugia avec la Vierge sainte et Jésus, et dans
+l'endroit qu'ils ont habité croît le baume: il découle naturellement
+des feuilles d'un arbuste grêle et peu élevé.» Selon Breidenbach,
+c'était un endroit enchanteur, tout parfumé de l'odeur des <ins title="erratum corrigé, 'bananiers' dans l'original">baumiers</ins>
+et des fleurs, tout brillant de verdure et offrant à profusion les
+plus beaux fruits. Là s'élevait un palais magnifique, des fenêtres
+duquel on jouissait de la vue et des parfums de ces jardins délicieux.
+Ils renfermaient un sycomore, encore existant aujourd'hui, sous
+l'ombrage duquel la sainte famille se reposa, suivant la tradition;
+près de cet arbre vénérable est une fontaine à laquelle on donne une
+origine miraculeuse.</p>
+
+<p>Peu d'années après la visite que le sire de Corthuy et Breidenbach,
+son contemporain, firent à Matarieh, les <ins title="erratum corrigé, 'bananiers' dans l'original">baumiers</ins> périrent, le palais
+fut négligé, et quand Pierre Martyr le vit, il commençait à tomber en
+ruines. Aujourd'hui, l'ancienne Héliopolis est un mauvais <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">p. 169</a></span>
+village où l'on ne voit que des masures et des débris.</p>
+
+<p>Le chevalier se hâta de retourner au Caire, où il devait être témoin,
+le même jour, d'une fête bien remarquable qui allait être célébrée
+avec une pompe et une magnificence extraordinaires. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_170" id="Page_170">p. 170</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">p. 171</a></span></p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h4>Les Mamelucks.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Les Soudans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Calife du Caire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caiet-Bey.&nbsp;&mdash;&nbsp;Insolence des
+Mamelucks.&nbsp;&mdash;&nbsp;Leur caractère.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'île de Rondah.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+Mékias.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait du Soudan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Son cortége.&nbsp;&mdash;&nbsp;Costume des
+Mamelucks.&nbsp;&mdash;&nbsp;Signes de distinction parmi eux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Gondole magnifique
+du Soudan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Flottille de 1,200
+barques.&nbsp;&mdash;&nbsp;Génuflexions.&nbsp;&mdash;&nbsp;Collation.&nbsp;&mdash;&nbsp;Signal de couper la digue.</p></div>
+
+<p class="p3">Le Soudan d'Égypte, que nous allons voir paraître, passait encore pour
+le plus grand des princes musulmans, quoique les progrès des Turcs
+rendissent, de jour en jour, cette prééminence plus douteuse. Il
+avait, selon notre manuscrit, de trente à quarante mille Mamelucks
+sous ses ordres. La Syrie lui obéissait comme l'Égypte et il
+entretenait toujours à Alep une <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">p. 172</a></span>puissante armée pour la
+défense de la première de ces provinces.</p>
+
+<p>«Il ne règne point,» est-il dit dans l'<i>Itinéraire</i> du baron de
+Corthuy, «par droit de naissance, mais à la manière des empereurs, par
+élection et souvent par violence. Il est toujours pris parmi les
+Mamelucks: le plus puissant d'entre eux est choisi, ou s'empare du
+pouvoir. Ensuite il se fait reconnaître par le Calife, qui est comme
+le pape des musulmans.»</p>
+
+<p>En effet, lors de l'invasion des Mogols sous Dscingis-Khan et ses
+successeurs, les Mamelucks en avaient arrêté le torrent, et ils
+avaient accueilli un rejeton des Abassides qui porta au Caire l'ombre
+du califat.</p>
+
+<p>Le Soudan qui régnait à l'époque du voyage d'Adorne et que Breidenbach
+trouva encore sur le trône, s'appelait Caiet-Bey, surnommé, selon
+Macrisi, auteur arabe, al Malek, al Aschraf, al Mahmudi, al Daheri. Ce
+souverain avait été esclave de Barsé-Bey.</p>
+
+<p>Affranchi par le Soudan Malek-el-Daher, il fut choisi pour occuper la
+même place, l'an 872 de l'hégire (1467). Son règne dura près de trente
+ans. A sa mort, son autorité se trouva si bien affermie qu'il la
+laissa à son fils âgé seulement de 16 ans; mais bientôt celui-ci fut
+massacré, et le pouvoir passa de main en main, jusqu'à ce que Canso,
+l'un de ceux qui en furent successivement revêtus, ligué avec
+Schah-Ismaïl, souverain de la Perse, contre le sultan Sélim, ayant été
+vaincu près d'Alep, en 1516, l'Égypte devint une province de l'empire
+ottoman.</p>
+
+<p>L'<i>Itinéraire</i> donne des détails curieux sur les Mamelucks au temps
+de leur puissance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">p. 173</a></span>«Il gouvernent tout à leur volonté. Les Maures leur obéissent
+en tremblant. Que de fois n'avons-nous pas vu cette soldatesque les
+accabler de coups en pleine rue, soit pour ne pas avoir salué avec
+assez de respect, soit pour d'autres motifs, et le plus souvent sans
+motif! Ni leurs biens, ni leurs femmes ou leurs filles, ne sont à
+l'abri de la convoitise des Mamelucks; ils séduisent facilement
+celles-ci, car ce sont en général des hommes de belle taille et de
+bonne mine. La plupart sont des renégats chrétiens, soit grecs, soit
+russes, soit scytes, albanais ou esclavons.</p>
+
+<p>«Leur adresse à cheval est admirable. Souvent, dans leur galop rapide,
+nous leur vîmes ramasser à terre leurs flèches. Jamais ils ne
+paraissent dans la campagne sans leurs arcs, leurs traits, leur épée,
+et aucun Maure ne peut se montrer avec de telles armes qu'avec leur
+congé.</p>
+
+<p>«A une vie privée molle et voluptueuse, ils savent unir, au besoin,
+une vie publique mâle et guerrière. Pour le surplus, ils ne songent
+qu'à pressurer les Maures et les étrangers. Leurs paroles et leurs
+manières sont douces et flatteuses; mais leurs actions n'y répondent
+guère. Tous reçoivent du Soudan une solde proportionnée à leur rang.»</p>
+
+<p>Tels étaient le monarque et les guerriers dont la présence devait
+ajouter à l'éclat de la fête que nous allons décrire.</p>
+
+<p>Dans une île du Nil, en face du Caire (l'île de Rondah), s'élevait un
+vaste édifice, semblable à un château, bâti en partie sur la rive du
+fleuve, en partie <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">p. 174</a></span>dans l'eau même qui la baigne. Là se voyait
+le <i>Mékias</i> ou <i>Nilomètre</i>, qu'un voyageur moderne décrit comme une
+colonne octogone d'un seul bloc de marbre d'un blanc jaunâtre, avec un
+chapiteau doré d'ordre corinthien. Cette colonne est divisée en
+coudées d'Égypte, et elle est placée au milieu d'un puits ou bassin
+carré dont le fond est de niveau avec le lit du Nil. Elle se trouvait
+autrefois dans un temple de Sérapis; les musulmans la renfermèrent
+dans une mosquée aujourd'hui en ruines. Le puits dans lequel elle est
+maintenant est recouvert d'un dôme en bois chargé de peinture.
+L'édifice décrit dans notre <i>Itinéraire</i> devait être une construction
+plus solide et plus imposante.</p>
+
+<p>Lorsque le Mékias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa
+crue, c'était l'usage que le Soudan ou son principal émir se rendit du
+palais sur la rive du fleuve pour présider à la cérémonie dont nos
+voyageurs furent témoins. Cette année le Soudan devait y assister en
+personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule.</p>
+
+<p>Elle affluait de la ville et des environs, à pied, à cheval, et dans
+une multitude de barques dont le Nil était couvert. Après quelques
+moments d'attente, on vit paraître Caiet-Bey et sa brillante escorte.
+Il s'avançait à cheval avec beaucoup de dignité. C'était un homme de
+haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trône
+depuis trois ans, il ne fût pas d'un âge très-avancé, une barbe
+blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang
+par ses qualités personnelles et courageux comme un lion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">p. 175</a></span>Ses émirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les
+suivait en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le
+frein et la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fierté
+brillait sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait à
+un triomphe.</p>
+
+<p>La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prêtait au cortége son
+éclat. Ce costume, en effet, était noble, imposant, magnifique.
+C'était principalement par la coiffure qu'il différait de celui des
+Maures. Elle consistait en un chapeau élevé et sans bords, d'une
+étoffe rouge à longs poils, autour duquel des bandelettes blanches
+étaient roulées en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge
+était remplacé pour les Mameluks attachés au service particulier du
+Soudan, par le vert et le noir.</p>
+
+<p>Chez le Soudan, son premier émir, le chef des truchemans et quelques
+autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons
+parlé, formées d'une étoffe fine et souple, étaient disposées de
+manière à présenter un certain nombre de plis onduleux, à peu près
+comme si elles avaient été passées autour de chaque doigt d'une main
+étendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang
+de celui qui en était orné. Le Soudan seul en pouvait porter sept.</p>
+
+<p>Quand il fut arrivé sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi
+que ses principaux émirs, et ils entrèrent dans une barque qui les
+attendait. Au milieu, on voyait un pavillon découvert, en bois
+admirablement sculpté et doré, dans lequel on avait étendu des tapis
+de soie, ornés de pierreries, pour servir de siéges <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">p. 176</a></span>à l'ancien
+esclave de Barsé-Bey, aux émirs et aux seigneurs étrangers qui
+pourraient l'accompagner. La voile était du plus beau drap d'or des
+Indes, les cordages d'une matière non moins précieuse, et curieusement
+travaillés, et tout le reste correspondait à cette magnificence.
+D'autres barques élégantes, avec des voiles de soie, circulaient à
+l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants,
+accompagnés de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100 à 1,200
+embarcations; plusieurs étaient pleines de musiciens qui faisaient
+retentir les rives des sons d'une musique barbare.</p>
+
+<p>Toute la petite flotte vogua vers l'édifice que nous avons décrit.
+Après qu'on eut constaté que le Nil avait atteint la hauteur requise,
+on fit les génuflexions prescrites<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. «On s'inclina vers le fleuve en
+signe de reconnaissance,» dit l'<i>Itinéraire</i>. Ensuite le Soudan et ses
+principaux officiers firent la collation dans l'édifice, au bruit des
+instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et, accompagné
+de toutes les autres, il suivit un bras du Nil traversé par une digue.
+Arrivé à celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un mouchoir de
+toile très-fine et d'une blancheur éclatante, qu'il tenait à la main,
+il donna le signal de couper la digue.</p>
+
+<p>C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats
+romains donnaient le signal du départ, ainsi que le représente une
+belle mosaïque que nous avons vue à Lyon; mais ici la barrière
+s'ouvrait à <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">p. 177</a></span>un fleuve dont les eaux allaient fertiliser
+l'Égypte. Comme l'Usong de Haller<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, le chevalier flamand dut trouver
+quelque chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au
+pays la fécondité.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, Caiet-Bey remonta à cheval et retourna en pompe
+au palais, au milieu des acclamations du peuple. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_178" id="Page_178">p. 178</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">p. 179</a></span></p>
+<h4>QUATRIÈME PARTIE.</h4>
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_180" id="Page_180">p. 180</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">p. 181</a></span></p>
+<h3>I</h3>
+
+<h4>La Caravane.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Question de vie et de mort.&nbsp;&mdash;&nbsp;Abdallah.&nbsp;&mdash;&nbsp;Laurendio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Station de
+Birket-el-Hadji.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mont Goubbé.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mer Rouge.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bateaux de
+bambou.&nbsp;&mdash;&nbsp;La fontaine de Moïse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Campement de l'émir d'El
+Tor.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les voyageurs se joignent à son cortége.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+Bédouins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Proclamations de l'émir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Image vénérée par les
+musulmans.</p></div>
+
+<p class="p3">Au Sinaï maintenant! La visite de ce mont fameux devait précéder celle
+du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment
+d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question
+de vie et de mort: c'était le choix d'un guide. Fort heureusement pour
+nos voyageurs, quelques infidélités commises, dans l'achat de leurs
+provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">p. 182</a></span>
+pour cet emploi, obligèrent à le congédier. Il savait trop peu
+d'italien et nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent
+facilement s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi
+les eussent exposés à périr misérablement dans le désert.</p>
+
+<p>La Providence leur envoya à sa place précisément l'homme qu'il leur
+fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sinaï,
+qui avait auprès de lui son frère en qualité de procurateur du
+monastère. C'était un Grec de Candie, appelé Lucas, mais qui, en
+entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui
+donnaient familièrement celui de <i>Logo</i>. Il parlait l'italien et
+l'arabe, et s'exprimait même dans cette dernière langue avec une
+facilité et une éloquence qui, jointes à son adresse et à sa prudence,
+devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite à
+travers mille dangers. C'était de plus un homme fidèle, intègre,
+expérimenté et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le
+prieur le céda à notre chevalier pour le conduire, moyennant une
+rétribution convenue, au mont Sinaï et de là à Jérusalem.</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 août avec sa suite ordinaire,
+Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargés de bagages et de
+provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui
+n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres étaient destinés non-seulement
+à leur usage, mais à être distribués aux Arabes qu'on rencontrerait,
+afin de les contenter et de prévenir ainsi leurs embûches.</p>
+
+<p>Une semaine de repos avait fait oublier à nos voyageurs les fatigues
+qu'ils avaient endurées; mais nul, <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">p. 183</a></span>parmi eux, ne montrait plus
+d'ardeur et de curiosité que le Chevalier. Le 16, on remplit les
+outres à Birché<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. A quelques milles de là, des Arabes à pied et à
+cheval entourèrent Anselme et sa petite troupe, demandant des séraphs
+d'or; pourtant, ils se contentèrent d'une assez modique rançon.</p>
+
+<p>Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine
+sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la
+lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne
+appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé
+d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les
+moucres<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à des
+Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de
+l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis
+qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir
+côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants
+d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'<i>Itinéraire</i>, «elle peut
+avoir en cet endroit cinq milles de largeur.»</p>
+
+<p>Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits
+vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait
+aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La
+charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au
+moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">p. 184</a></span>Les
+voiles étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui
+naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une
+cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de
+Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour
+voiles.</p>
+
+<p>Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois
+citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les
+chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un
+chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en
+retour, lui payaient un <i>gaphirage</i><a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> ou tribut. Il le fixait à sa
+fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier.</p>
+
+<p>Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans
+l'Écriture <i>Mara</i>: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit
+les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Nos
+voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre
+à profit pour rendre leur route plus sûre.</p>
+
+<p>Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait
+plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé
+gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève
+le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui
+terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour
+prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.</p>
+
+<p>Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant
+la tente de ce chef. En un instant tout <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">p. 185</a></span>s'agite et bientôt la
+caravane est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes
+environnait l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans
+de belles litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en
+temps des musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des
+fifres, des clairons et d'autres instruments.</p>
+
+<p>A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite
+s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla
+dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son
+cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là?» lui
+demanda-t-il.&mdash;«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le
+guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que
+sincère.</p>
+
+<p>Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu
+s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens
+de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le
+Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne
+l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux
+disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos
+voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient
+des preuves nombreuses de mauvais vouloir.</p>
+
+<p>On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une
+plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine
+qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert
+les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">p. 186</a></span>
+à minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable
+couvertes d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on
+fit halte dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là, l'émir fit
+à cheval le tour du camp. On portait devant lui des lanternes
+allumées, au bout de longs bâtons, et un héraut qui le précédait
+annonçait, à haute voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son
+territoire, punirait quiconque se rendrait coupable de quelque crime.</p>
+
+<p>Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes
+allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image,
+grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal
+ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans
+ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette
+figure ainsi environnée de leurs hommages.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et
+ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de
+l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent
+insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la
+caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit,
+le chemin qui devait les conduire à leur destination.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">p. 187</a></span></p>
+<h3>II</h3>
+
+<h4>Le mont Sinaï.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Délicieuse vallée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Gerboas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Opinion des Arabes sur la
+manière de tuer le gibier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Montagne écroulée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Inscriptions
+latines.&nbsp;&mdash;&nbsp;Montée périlleuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adorne sauvé par son
+fils.&nbsp;&mdash;&nbsp;Monastère de la Transfiguration.&nbsp;&mdash;&nbsp;mdash;&nbsp;Église.&nbsp;&mdash;&nbsp;Châsse de
+sainte Catherine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Chapelle latine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Puits de Moïse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jardins des
+religieux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Monts de Moïse et de Sainte-Catherine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Roche
+remarquable.&nbsp;&mdash;&nbsp;Traité entre les Caloyers et les Arabes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Exigences
+de ceux-ci.&nbsp;&mdash;&nbsp;Souvenir de Laurendio.</p></div>
+
+<p class="p3">Après une marche longue et pénible à travers des sables brûlants, le
+sire de Corthuy se trouva avec délice dans une charmante vallée semée
+de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir
+des lièvres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes
+de derrière fort longues. <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">p. 188</a></span>Hasselquist<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> et Clarke<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>
+décrivent cet animal qu'ils appellent <i>Gerboa</i>. Le second de ces
+auteurs admire la hauteur des sauts d'un si petit quadrupède et la
+faculté qu'il a de changer de direction quand il est en l'air. Les
+Arabes qui accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le
+mangèrent cru. Ils étaient plus difficiles sur la manière de tuer un
+animal, pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprêter. Un jour, avec
+le bâton qu'ils portent d'ordinaire à la main, et quelquefois derrière
+le cou pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix;
+il la remit à un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou à
+l'oiseau. A cette vue, les Arabes jetèrent un cri d'horreur, et dès ce
+moment ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni
+oiseau d'aucune espèce: ils prétendaient qu'on n'ôtât la vie d'un
+animal qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de
+midi.</p>
+
+<p>Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir près d'une montagne qui
+s'était écroulée et avait jonché le sol de masses gigantesques de
+rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperçurent des caractères
+qu'on y avait tracés. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en
+latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrétienté! A leur
+tour ils gravèrent leurs noms sur cette pierre.</p>
+
+<p>Non loin de là, des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers,
+arrosaient un agréable bosquet de dattiers. C'est l'endroit décrit
+dans ce passage de l'Écriture: «<i>Venerunt in Elim filii Israel, ubi</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">p. 189</a></span><i>
+erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palmæ</i>.<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>»</p>
+
+<p>Après avoir traversé ensuite d'arides solitudes, le Chevalier
+atteignit, le 24, des rochers escarpés qu'il fallait gravir pour
+arriver au couvent. La distance était de huit à dix milles, le chemin
+étroit, glissant et bordé de précipices. C'est probablement le même
+que suivit M. de Géramb<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. Tous les voyageurs mirent pied à terre, à
+l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une
+grave indisposition, demeura étendu dans une grande corbeille portée
+par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un
+&oelig;il inquiet tantôt les profondeurs qui bordaient la route, tantôt
+les mouvements de l'animal auquel un dépôt si précieux était confié.
+Tout à coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri
+d'effroi, et accourant en même temps que Gausin, il a le bonheur
+d'empêcher son père de rouler dans l'abîme.</p>
+
+<p>Enfin, après une pénible montée, nos voyageurs aperçurent au pied du
+mont Sinaï, dans une petite plaine environnée de trois côtés de
+montagnes très-élevées, une enceinte carrée de hautes et fortes
+murailles; ils y pénétrèrent par trois portes de fer, laissant dehors
+les Arabes qui les accompagnaient, et furent surpris de voir une sorte
+de petite ville: c'était le célèbre monastère de la Transfiguration.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, l'on y entre par une lucarne élevée de quarante pieds au
+moins au-dessus du sol, au moyen d'une corde attachée à une poulie.
+La porte <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">p. 190</a></span>est murée et ne s'ouvre que pour le patriarche de
+Constantinople<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
+
+<p>Au milieu de l'enceinte s'élève l'église bâtie en marbre et couverte
+de plomb. Elle est divisée en trois nefs par deux rangs de colonnes.
+Le sire de Corthuy admira le poli et le travail du marbre dont elles
+sont formées et l'éclat des lampes qui éclairaient l'intérieur de
+l'église. De sa partie occidentale, on le fit descendre par des degrés
+de marbre dans un lieu voisin du ch&oelig;ur, où les restes de sainte
+Catherine, transportés là, du haut de la montagne sur laquelle ils
+furent trouvés, reposaient dans une tombe de marbre blanc. Les
+gardiens lui montrèrent ces saints ossements avec une grande
+solennité.</p>
+
+<p>A peu de distance de ce sanctuaire, on lui indiqua la place où, lui
+dit on, Moïse vit le buisson ardent.</p>
+
+<p>Il y avait encore dans le monastère deux chapelles grecques et une
+pour les Latins. Sur l'autel de celle-ci était ouvert le missel
+romain; mais le père de Géramb nous apprend que les catholiques en ont
+été dépouillés il y a un siècle et demi.</p>
+
+<p>Suivant l'<i>Itinéraire</i>, on montrait dans le monastère la fontaine que
+Moïse fit jaillir d'un rocher en le frappant de sa baguette: il semble
+pourtant qu'il s'agissait plutôt du puits auprès duquel Moïse
+rencontra les filles de Jéthro.</p>
+
+<p>Autour du couvent, ce ne sont que rochers arides et déserts;
+cependant, à force de patience et d'industrie, les frères avaient
+créé dans des vallons où se <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">p. 191</a></span>trouvaient des fontaines, quatre
+ou cinq jardins qui produisaient toutes sortes de fruits.</p>
+
+<p>«Les montagnes qui entourent le couvent forment quatre chaînes qui
+s'étendent au loin,» dit Jean Adorne dans l'<i>Itinéraire</i> de son père.
+«Je pense que toutes font partie du Sinaï; mais parmi ces montagnes,
+il y en a deux qui l'emportent en sainteté et en célébrité: ce sont le
+mont de Moïse et celui de Sainte-Catherine. Le premier est peu éloigné
+du couvent; on y monte par un bel escalier de marbre.» Cet escalier
+doit avoir été en grande partie détruit, puisque, suivant la relation
+du trappiste voyageur, la montée ne se compose, pour ainsi dire, que
+de quartiers de porphyre feuilleté et de fragments de roche aigus. A
+moitié chemin est une chapelle qui rappelle le séjour du prophète Élie
+sur la sainte montagne. On voit au sommet les ruines de deux églises
+et une mosquée. Près de là on montre l'ouverture de rocher où Dieu fit
+placer Moïse<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p>
+
+<p>Le mont de Sainte-Catherine, selon l'<i>Itinéraire</i>, est à peu près deux
+fois plus élevé que celui de Moïse. Sa hauteur est de 8,452 pieds
+au-dessus du niveau de la mer Rouge. On y voit un rocher sur lequel
+est empreint, dit-on, le corps de la sainte qui y reposa pendant
+plusieurs siècles<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<p>En s'avançant entre les montagnes, nos Flamands trouvèrent, au milieu
+d'une plaine, une roche énorme que les fils d'Israël traînaient après
+eux quand ils traversèrent le désert, sous la conduite de Moïse, et
+d'où jaillissaient douze fontaines. «On en voit encore,» <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">p. 192</a></span>
+porte notre manuscrit, «les marques et pour ainsi dire les
+cicatrices.» En effet, ce bloc de granit, suivant un voyageur
+philosophe, laisse voir à sa surface verticale une rigole d'environ
+dix pouces de largeur sur trois pouces et demi de profondeur,
+traversée par dix ou douze stries ou découpures de dix ponces environ
+de profondeur, qu'a formées le séjour de l'eau. Ce sont bien là les
+cicatrices remarquées par Jean Adorne.</p>
+
+<p>Il y avait dans le monastère, lorsqu'il le visita avec son père,
+environ quarante-quatre moines du rite grec, appelés <i>Caloyers</i>. Entre
+ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de traité.
+Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de
+pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mêmes et le
+protéger contre leurs compatriotes. Ces pains étaient distribués par
+une fenêtre élevée et munie de barreaux de fer; mais les chefs étaient
+admis entre la première et la seconde porte, et recevaient
+non-seulement du pain, mais différents mets.</p>
+
+<p>Tandis que le sire de Corthuy était au monastère, une guerre sanglante
+et acharnée régnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient
+succombé, et ils étaient tombés dans une complète anarchie. On les vit
+bientôt accourir en foule, tous se prétendant en droit d'exiger un
+tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considérables,
+tantôt par des présents, tantôt par des discours où Laurendio déploya,
+avec le plus heureux succès, son éloquence insinuante.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours passés au couvent, Anselme <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">p. 193</a></span>Adorne
+ordonna à ses moucres de se préparer à prendre le chemin de Gazara.
+Cette annonce souleva de leur part de vives objections. Ils avaient
+remarqué, sur le sable, les traces récentes du pas d'une troupe de 20
+Bédouins: ils pressèrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus
+favorable et de différer son départ; mais Anselme, mettant sa
+confiance en Dieu et invoquant le secours de la sainte qu'on révère en
+ces lieux, n'eut point égard à ces remontrances. Son fils, avant de
+quitter les frères Caloyers, en obtint du papier pour continuer son
+journal. Laurendio y écrivit en italien quelques lignes qui montraient
+combien il était versé dans cette langue, et que Jean Adorne conserva
+comme un précieux souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons
+eurent de si vives obligations. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_194" id="Page_194">p. 194</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">p. 195</a></span></p>
+<h3>III</h3>
+
+<h4>Les Arabes.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Le guide brigand.&nbsp;&mdash;&nbsp;La tribu des Ben-Ety.&nbsp;&mdash;&nbsp;La précaution
+singulière.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prétentions des moucres.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les bons Arabes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils
+attaquent les voyageurs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Gazara.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le patriarche.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beau site de
+Berseber.&nbsp;&mdash;&nbsp;La terre sainte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa fertilité.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mauvais
+gîte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hébron.&nbsp;&mdash;&nbsp;Départ de Laurendio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jérusalem.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+croisades.&nbsp;&mdash;&nbsp;Godefroy de Bouillon.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Tasse.</p></div>
+
+<p class="p3">Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était
+grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara:
+c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus
+insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les
+avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors
+infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était
+des bandelettes de toile qui <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">p. 196</a></span>enveloppaient leurs jambes. Pour
+se mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa
+compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était
+entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi
+que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux
+que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une
+singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien
+propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât,
+il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et
+les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits
+contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans
+les montagnes, de venir visiter la petite caravane.</p>
+
+<p>«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous
+appelons, nous sommes des vôtres.»</p>
+
+<p>La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule
+préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter
+avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des
+prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ.</p>
+
+<p>Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs.
+C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de
+partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par
+les exigences des Arabes du désert.</p>
+
+<p>Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que
+nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions
+en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux
+formaient un cercle qui les environnait.</p>
+
+<p>Ce fut huit jours après son départ du monastère, <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">p. 197</a></span>que le sire
+de Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était
+occupé à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de
+lances et d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des
+voyageurs, ils s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine
+d'Arabes dont on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il
+fallait nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui
+ne présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à
+nos Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes.</p>
+
+<p>On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux,
+armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe,
+tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des
+assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands
+cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge.
+Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe
+blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que,
+gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le
+protecteur de nos Flamands.</p>
+
+<p>Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le
+Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa
+bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte,
+sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait
+tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap,
+tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous
+l'extérieur le plus humble et le plus pacifique.</p>
+
+<p>Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur <i>Itinéraire</i> <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">p. 198</a></span>appelle
+aussi Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait
+quelques belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles.
+Dans le lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui
+il fut heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout
+divin.</p>
+
+<p>Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé
+par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers
+ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques,
+ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de
+fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé
+Berseber<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la
+Terre Sainte.</p>
+
+<p>«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur.
+En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord
+au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident,
+depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40
+milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte,
+la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit
+spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la
+culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien
+d'autres.»</p>
+
+<p>Ce passage, que nous empruntons à notre manuscrit, n'est pas le seul
+où la fertilité de la Terre Sainte y soit vantée. M. de Géramb ne la
+retrouve que «dans les endroits déblayés de ronces et de pierres et
+soumis à quelque culture.» Il semble donc y <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">p. 199</a></span>avoir, dans l'état
+de la contrée, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique
+par les guerres, les dévastations, le despotisme, misérable partage de
+cette terre autrefois bénie.</p>
+
+<p>A Bersabée, le sire de Corthuy fut logé, pour la nuit, dans un grand
+édifice carré, muni d'épaisses murailles. Ce bâtiment avait bonne
+apparence et ressemblait à un château; mais il était nu à l'intérieur:
+ses murs tombaient en ruine; ses salles étaient pleines de serpents et
+d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils,
+dans une galerie ouverte, attenante à l'édifice; mais ils ne purent
+fermer l'&oelig;il: à chaque instant les habitants du bourg inventaient
+quelque nouvelle méchanceté pour troubler leur repos.</p>
+
+<p>Le jour suivant, nos voyageurs virent Hébron, «ville assez
+considérable, ornée de belles maisons de marbre et dont le site est
+ravissant: ce ne sont à l'entour que collines fertiles et riantes,
+entrecoupées de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt à
+faire de ce lieu l'un des plus agréables du monde.»</p>
+
+<p>N'étant plus qu'à peu de distance de Jérusalem, le Chevalier renvoya
+ses Arabes et leurs chameaux et se sépara de Laurendio. Cette suite,
+qui devenait superflue, fut remplacée par un Maure entièrement
+étranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnête et droit,
+dont Anselme n'eut qu'à se louer.</p>
+
+<p>Ce fut pourtant avec un sentiment pénible que notre voyageur vit
+s'éloigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'<i>Itinéraire</i> rend ce
+témoignage: «Si nous échappâmes aux périls multipliés de notre route,
+c'est à frère Laurendio que nous le devons.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">p. 200</a></span>Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'élever et,
+au milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin décrit par M. de
+Chateaubriand dans <i>les Martyrs</i>; leurs yeux y cherchaient avidement
+et y aperçurent enfin cet amas vénéré de masures et de ruines:
+Jérusalem!</p>
+
+<p>A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pensée! Les rois, le
+temple, les prophètes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis
+c'est Titus et ses légions vengeresses; puis devant l'instrument du
+supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlève la ville sainte.
+Rattachée quelque temps de nouveau à l'empire d'Orient, elle est
+reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils
+s'étaient rendus maîtres, s'étendent dans la Syrie et la Palestine.
+Effrayés des progrès de ces nouveaux conquérants, l'empereur grec
+Michel Ducas et, après lui, Alexis Comnène, appellent le secours de
+l'Occident. La croisade est prêchée et la foule émue s'écrie: <i>Diex le
+volt!</i></p>
+
+<p>La multitude qui marche en désordre sous la bannière de Pierre
+l'Hermite ou d'autres chefs, périt par milliers en Hongrie, en
+Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une armée plus aguerrie eut
+franchi le Bosphore, ces croisés, comme les soldats de Germanicus,
+trouvèrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers.</p>
+
+<p>Cette armée renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus
+illustre. Nicée est enlevée aux Seljoncides. Baudouin, frère de
+Godefroy de Bouillon, fonde à Édesse une principauté qui devient le
+boulevard des chrétiens; ils surprennent Antioche, ils assiégent <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">p. 201</a></span>
+Jérusalem, dont le Soudan d'Égypte venait de s'emparer. Lethalde
+et Englebert de Tournay s'élancent les premiers dans la cité sainte.
+Godefroy, proclamé roi, garde 300 chevaliers pour la défense d'une
+conquête qui avait coûté un million d'hommes à l'Occident (1098).</p>
+
+<p>Au bout de moins d'un demi-siècle, une nouvelle puissance musulmane
+menace les chrétiens amollis et divisés. Zengui, chef curde qui
+prenait le titre d'Atta-Beck, (père des rois), s'empare d'Édesse;
+Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des généraux de
+celui-ci, remporte, en 1187, une victoire décisive, fait prisonnier
+Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolémaïs et
+plusieurs autres villes de la terre sainte; Jérusalem même tombe en
+son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'équivoque apparition de
+l'empereur Frédéric II, les chrétiens qui voulaient rendre hommage au
+tombeau sacré n'entrèrent plus dans la capitale de la Judée qu'en
+pèlerins, comme nos voyageurs.</p>
+
+<p>Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses
+périlleuses. Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments qui les
+agitaient: ils l'ont été par un voyageur moderne<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> qui en était
+également pénétré, et, avant lui, dans les vers admirables où le Tasse
+dépeint les guerriers chrétiens apercevant la cité sainte, se la
+montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se
+prosternant dans la poussière avec des sanglots et des larmes.
+<span class="pagenum invisible"><a name="Page_202" id="Page_202">p. 202</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">p. 203</a></span></p>
+<h3>IV</h3>
+
+<h4>Jérusalem.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Monastère de Sion.&nbsp;&mdash;&nbsp;La peste.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le temple de Salomon.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mosquée
+d'Omar, vue du mont des Oliviers.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'église du
+Saint-Sépulcre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les gardiens du saint tombeau.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fête de
+l'Exaltation de la Croix.&nbsp;&mdash;&nbsp;Office de diverses sectes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le jardin
+des Olives.&nbsp;&mdash;&nbsp;La vallée de Josaphat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les grottes de
+Saint-Saba.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les montagnes de Judée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jérico.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Jourdain.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+mer Morte.</p></div>
+
+<p class="p3">En arrivant dans le monastère de Sion où il venait loger, le Chevalier
+apprit que peu de jours auparavant, il était mort de la peste, soit en
+cet endroit, soit à Ramla et à Jaffa, non moins de 49 pèlerins, et,
+parmi eux, les compagnons de voyage dont il s'était séparé à Rome.</p>
+
+<p>A la douleur que lui causa cette triste nouvelle se joignait une
+appréhension trop naturelle: il fallait <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">p. 204</a></span>passer une partie du
+jour et reposer la nuit dans les lieux mêmes où la contagion venait de
+frapper une partie de ces victimes; l'air y était, pour ainsi dire,
+encore imprégné de leur haleine et comme mêlé à leur dernier soupir.
+Ces remarques, Anselme Adorne les faisait sans doute; mais elles ne
+changeaient point ses résolutions. Rien n'était plus loin de sa pensée
+que de quitter Jérusalem avant d'avoir vu les nombreux objets que
+cette ville et ses environs offraient à sa dévotion et à sa curiosité.</p>
+
+<p>Parmi eux, il faut compter les vestiges du temple de Salomon, sur le
+mont Moriah: c'étaient «des murs gigantesques, indiquant parfaitement
+par leur disposition celle du saint édifice.» Ils étaient alors mieux
+conservés qu'aujourd'hui, car le sultan Soliman paraît avoir employé,
+en 1534, une partie de ces débris à la construction des murailles de
+Jérusalem.</p>
+
+<p>Sur l'emplacement de l'ancien temple, Omar fit élever la principale
+mosquée. Convertie en église par les croisés, elle fut rendue à sa
+première destination par Saladin. Un ancien voyageur, Mandeville,
+l'appelle pourtant encore <i>le temple du Seigneur</i>. L'&oelig;uvre du
+lieutenant de Mahomet semblait ainsi se confondre, dans les esprits,
+avec celle du fils de David et participer à la vénération due à un tel
+souvenir.</p>
+
+<p>C'est, suivant un voyageur moderne, un assemblage de plusieurs
+mosquées et chapelles qui s'élèvent au milieu d'une vaste enceinte;
+mais, parmi ces constructions, la plus remarquable est un bâtiment
+octogone, surmonté d'un dôme et renfermant une roche à laquelle se
+rapportent diverses traditions.</p>
+
+<p>Nos voyageurs ne pouvaient essayer de pénétrer <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">p. 205</a></span>dans ces lieux
+consacrés au culte musulman; ils durent se contenter d'une vue
+lointaine et furtive. En face du mont Moriah s'élève le mont des
+Oliviers, consacré par d'autres souvenirs. De là, l'&oelig;il embrasse
+toute la ville de Jérusalem; les vestiges aussi bien que l'emplacement
+de l'ancien temple forment le premier plan de ce tableau imposant. Le
+sire de Corthuy et ses compagnons, gravissant la sainte montagne aux
+approches de la nuit, vers l'heure où les musulmans s'assemblent pour
+la prière, découvrirent de là l'intérieur de la mosquée d'Omar, à la
+lueur d'une infinité de lampes qui l'éclairaient.</p>
+
+<p>Nous étant proposé de raconter les aventures du voyageur brugeois
+plutôt que de décrire, en détail, tout ce qu'il a vu, nous devons
+renoncer à énumérer tous les lieux consacrés qu'il visita. Nous
+croyons rendre meilleur service au lecteur en le renvoyant à l'ouvrage
+de Mgr. Mislin sur <i>les Saints Lieux</i>, où ce sujet est traité avec
+l'étendue qu'il réclame et que nous regrettons de ne pouvoir lui
+donner. On pense bien qu'Anselme et son fils étaient impatients,
+surtout, de contempler l'église, célèbre dans toute la chrétienté, qui
+était, pour leur famille, l'objet d'une vénération si particulière.
+Voici l'idée qu'en donne leur relation.</p>
+
+<p>«Sous le nom d'église du Saint-Sépulcre, on comprend deux églises
+réunies sous un même toit. Celle du Saint-Sépulcre, proprement dite,
+est vaste et de forme ronde. L'autre, celle du Golgotha, qui sert de
+ch&oelig;ur à la première, est oblongue et un peu plus basse.»</p>
+
+<p>«Ce temple, qui renferme plusieurs lieux sanctifiés <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">p. 206</a></span>par la
+passion du Seigneur, est magnifiquement orné, à l'intérieur, de
+colonnes de marbre; il a deux tours: l'une, à l'occident, bâtie en
+briques, est carrée et fort haute; l'autre est ronde, large et peu
+élevée: celle-ci est couverte en plomb.»</p>
+
+<p>«Au milieu de la seconde église est l'endroit où le corps de Jésus fut
+déposé, lavé et enduit de parfums.» (La pierre de l'onction.) «Près de
+là s'élève le Calvaire où l'on monte par deux escaliers.»</p>
+
+<p>«Au centre de la première église est un petit édifice quadrangulaire,
+mais plus long que large: c'est le lieu de la sépulture de notre
+Seigneur. La tour ronde (coupole) s'élève précisément au dessus.»</p>
+
+<p>En comparant les descriptions des lieux saints que présentent divers
+récits de voyages faits au moyen âge, nous trouvons entre elles
+beaucoup de ressemblance; il semblerait même qu'elles eussent un type
+commun dans quelque ouvrage usuel qui passait de main en main. On ne
+doit guère s'attendre à y rencontrer l'expression vive, et pour ainsi
+dire passionnée, de l'émotion que tout chrétien, et même tout homme
+qui pense, éprouve à la vue de cette tombe, point de départ d'une ère
+nouvelle de régénération morale et de civilisation plus humaine et
+plus pure que l'ancienne; mais alors la foi avait un empire si peu
+contesté, la religion tenait tant de place dans tous les actes de la
+vie, qu'on ne songeait pas même à rendre des sentiments si bien
+compris de chacun.</p>
+
+<p>L'entrée de l'église du Saint-Sépulcre n'était point libre; il
+fallait, pour y pénétrer, obtenir la permission du trucheman du Soudan
+et payer un tribut d'environ 5 ducats par tête. Aujourd'hui, cette
+permission <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">p. 207</a></span>s'accorde avec moins de difficulté. Après de si
+grands changements dans la situation politique de l'Orient, malgré la
+décadence de la puissance musulmane et l'ascendant de l'Europe, les
+infidèles sont pourtant encore les gardiens de la tombe du Christ. Ne
+semblerait-il pas que cette main cachée, qui, au témoignage d'Ammien
+Marcelin, repoussa la tentative de Julien pour rebâtir le temple des
+Juifs, ait aussi tantôt déjoué, tantôt paralysé les efforts des
+chrétiens pour ressaisir le principal monument de leur foi? Peut-être
+le fallait-il ainsi, pour laisser au saint tombeau la majesté de la
+distance et le mettre à l'abri d'outrages que lui épargnent ses
+barbares geôliers.</p>
+
+<p>L'église du Saint-Sépulcre, néanmoins, s'ouvrait à tous les chrétiens
+lors de certaines fêtes solennelles. Le sire de Corthuy se trouvait à
+Jérusalem quand on célébrait celle de l'Exaltation de la Croix. Il fut
+témoin, pendant la nuit, des offices des diverses sectes chrétiennes,
+à chacune desquelles un emplacement déterminé est assigné dans
+l'église du Saint-Sépulcre. «Il y avait des Grecs, tant Caloyers que
+prêtres séculiers: c'était dans le ch&oelig;ur qu'ils célébraient le
+service divin. Il y avait des Indiens ou Abyssins, des Jacobites, des
+Arméniens, des Géorgiens, des Syriens, des Nestoriens, enfin des
+Latins, parmi lesquels on comprend les Maronites depuis qu'ils sont
+rentrés dans le sein de l'Église romaine.»</p>
+
+<p>Ce passage et un autre que nous citerons, peuvent servir à éclaircir
+la controverse qui s'est élevée au sujet de ces chrétiens, disciples,
+selon les uns, d'un <i>Maron</i> qui suivait l'erreur des Monothélites,
+tandis <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">p. 208</a></span>que d'autres soutiennent qu'ils n'ont jamais cessé de
+professer la religion catholique<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p>
+
+<p>A propos de ces diverses sectes, notre manuscrit entre dans quelques
+détails au sujet des peuples qu'on vient de nommer: «Les chrétiens
+syriens,» y est-il dit «forment le gros de la population de la terre
+sainte. Ils sont, pour la plupart, doubles et sans foi comme les
+Grecs; ils enferment leurs femmes comme les musulmans; ils célèbrent
+solennellement l'office divin le samedi et mangent, ce jour-là, de la
+viande, comme les Juifs. Quant aux Géorgiens, ce sont des hommes
+belliqueux et intrépides; leur valeur les a rendus redoutables aux
+Sarrasins: entre les Géorgiens et les Arméniens règne une haine
+implacable.»</p>
+
+<p>Nos voyageurs ne purent apercevoir qu'à travers une fenêtre le lieu de
+la sépulture des rois de Jérusalem, dont les musulmans ont fait une
+mosquée.</p>
+
+<p>Le mont des Oliviers, d'où le sire de Corthuy et ses compagnons
+avaient aperçu l'intérieur de la mosquée d'Omar, les attirait de
+nouveau à des titres plus puissants. On y contemple encore les
+oliviers sous lesquels le Seigneur vint prier avec ses disciples.
+Cette montagne, la plus haute des environs, est séparée du mont Moriah
+par la triste vallée de Josaphat. «Là,» porte notre manuscrit,
+«<i>coulait autrefois</i> le torrent de Cédron.» S'il s'exprime ainsi,
+c'est que ce torrent est à sec. Dans cette vallée, nos Flamands
+virent «un fort belle tour de marbre, peu élevée, <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">p. 209</a></span>qu'Absalon
+fit construire pour sa sépulture.» Après avoir fait mention du champ
+du pottier, sur le penchant de la sainte montagne, l'<i>Itinéraire</i>
+ajoute:</p>
+
+<p>«A deux jets de baliste, est la caverne du Lion, dans laquelle furent
+ensevelis dix mille martyrs, morts pour le nom de Jésus-Christ, au
+temps de Chosroës, roi de Perse. Près de là ont été creusées, dans le
+rocher, plusieurs grottes destinées à servir de retraites ou
+d'oratoires; l'aspect de ces lieux est aussi agréable que propre à
+exciter un saint recueillement<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.»</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy et ses compagnons allèrent visiter, à quatre milles
+de Jérusalem, la petite ville de Bethléem, dont ils trouvèrent le site
+non moins admirable que celui d'Hébron. «Elle est entourée de vallées
+profondes, fertiles et délicieuses, qui lui font des fortifications
+naturelles et la rendent un des lieux les plus délicieux de la terre.»</p>
+
+<p>«A l'endroit où naquit le Sauveur, a été bâtie une belle et vaste
+église, consacrée à la Vierge, et bien faite pour animer la piété des
+fidèles. Cette église est couverte en plomb et richement ornée de
+marbres et de mosaïques qui figurent la généalogie du Christ. De
+chaque côté de l'église, on voit des colonnes de marbre poli que
+quatre hommes peuvent à peine embrasser. Le pavé est formé de marbre
+resplendissant. Nulle part en Terre Sainte nous ne vîmes d'église plus
+riche ou d'une architecture plus élégante; il est fâcheux, seulement,
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">p. 210</a></span>que ses tours et ses murailles soient un peu délabrées.»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprime Jean Adorne dans l'<i>Itinéraire</i> de son père. Le
+délabrement qui commençait à se faire apercevoir alors, paraît,
+d'après des relations plus modernes, avoir fait depuis de grands
+progrès.</p>
+
+<p>En revenant de Bethléem, nos voyageurs parcoururent les montagnes de
+Judée, qu'on rencontre à cinq milles de Jérusalem. Ils virent Béthanie
+à quinze stades de cette ville, au pied de la montagne des Oliviers;
+le mont de la Quarantaine; Jérico dont il ne restait plus qu'un petit
+édifice, probablement le château du gouverneur, tour carrée,
+aujourd'hui tombant en ruine; enfin le Jourdain qui coule à moins d'un
+mille de là. «En cet endroit, il n'est ni large ni profond, et son
+fond est limoneux. Il nourrit d'excellents poissons; son eau est douce
+et agréable.» Monument des vengeances divines, la mer Morte appelait à
+son tour leur attention. Après ces diverses excursions, il ne restait
+plus au Chevalier qu'à faire ses préparatifs de départ. Bientôt le
+premier but d'un voyage si long et si périlleux, l'objet de tant de
+v&oelig;ux formés dès sa jeunesse, Jérusalem, ne devait plus être pour
+lui qu'un souvenir.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">p. 211</a></span></p>
+<h3>V</h3>
+
+<h4>L'émir Fakhr-Eddin.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Le guide Hélie et le muletier Abas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ramla.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tumulte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+corsaires.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'émir généreux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Interrogatoire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sage réponse du
+sire de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Nazareth.&nbsp;&mdash;&nbsp;La foire de Jefferkin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce qu'on y
+vendait.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les sauvages de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mer de Galilée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Saphet et
+les Templiers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le puits de la Samaritaine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caverne de
+Mouchic.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hospitalité des Turcomans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tombeaux antiques de
+Sibiate.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrivée à Damas.</p></div>
+
+<p class="p3">Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jérusalem pour se
+rendre à Damas et de là à Beyrouth. Quoique la route directe de Damas
+ne passât point par Ramla, et malgré les ravages que la peste venait
+d'y exercer, il voulut voir cette ville où l'on attendait d'ailleurs
+une caravane à laquelle il comptait se joindre.</p>
+
+<p>Deux moines qui allaient à Damas voyageaient <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">p. 212</a></span>dans sa
+compagnie; il avait pour guide un chrétien de la ceinture, appelé
+Hélie, et pour chef de ses muletiers le nommé Abas qui devait le
+pourvoir de mules et payer les péages sans nombre dont la route était
+semée. L'accord conclu à ce sujet avait été fait par écrit, et le père
+gardien du mont de Sion, qui était de Plaisance, en avait remis à
+Anselme une expédition en langue italienne<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
+
+<p>En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charmés de
+l'aspect de ce bourg, «petit, mais agréable et orné de belles tours.»
+A peu de distance est Jaffa qui servait de port à Jérusalem. C'était
+là qu'abordaient les galères et autres vaisseaux qui portaient
+d'ordinaire les pèlerins chrétiens. A leur arrivée, ceux-ci étaient
+enregistrés et déposés dans un souterrain en ruine, jusqu'à ce qu'on
+fût convenu du tribut qu'ils avaient à payer.</p>
+
+<p>Le Chevalier et sa suite furent logés à Ramla dans un grand bâtiment
+acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour
+servir à héberger les pèlerins, et confié par ce prince aux frères du
+mont de Sion. C'était un bel édifice; mais l'on y manquait de tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">p. 213</a></span>A peine nos voyageurs y étaient-ils entrés, qu'ils virent, non
+sans une juste inquiétude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour
+de ce bâtiment. Cette agitation était produite par les ravages
+qu'exerçaient sur la côte des pirates chrétiens montés sur deux
+galères; ils capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les
+habitants, massacraient tout ce qui faisait résistance. La population
+de Rama, exaspérée par ces violences, avait résolu d'en tirer
+vengeance sur les Francs que le hasard mettait à sa merci: «Qu'ils
+meurent!» vociféraient les uns. «Qu'on nous les livre!» disaient les
+plus humains; «nous en ferons nos esclaves comme ces infidèles le font
+de nos compatriotes.»</p>
+
+<p>Déjà ils s'apprêtaient à mettre eux-mêmes leurs menaces à exécution,
+lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient
+paraître au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du
+Soudan: c'était l'émir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient
+les Latins, nom rendu célèbre par un chef des Druses, qui le porta
+dans le siècle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la
+Palestine, dont il fut ensuite dépossédé par Ibrahim, pacha du
+Caire<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
+
+<p>La similitude de noms autoriserait-elle à conjecturer que notre
+Fakhr-Eddin fut le prédécesseur de l'autre? La singulière prétention
+de cette famille d'être issue de Godefroy de Bouillon concourrait
+alors à expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les égards
+dont le Chevalier fut l'objet de la part <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">p. 214</a></span>d'un ennemi de sa
+foi. Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothèse élevée sur une
+base bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire
+honneur de ce qui va suivre au noble caractère et aux généreuses
+sympathies de l'émir.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut à portée de se faire entendre, imposant du geste le
+silence et élevant la voix: «Arrêtez, mes amis!» s'écria-t il, «ces
+gens sont innocents; vous allez en juger vous-mêmes: qu'on les amène
+devant moi.»</p>
+
+<p>Cet ordre ayant été promptement exécuté:</p>
+
+<p>&mdash;«Que tardes-tu?» dit-il au chevalier brugeois, «Ignores-tu peut-être
+que deux bonnes galères se trouvent à peu de distance, toutes prêtes à
+te recevoir?»</p>
+
+<p>&mdash;«Je me garderais bien de m'y présenter,» repartit sagement Anselme;
+«ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont
+de tout le monde. Ce sont des brigands et des écumeurs de mer, qui
+excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le
+pillage.»</p>
+
+<p>L'émir sembla ravi de cette réponse. Se tournant aussitôt vers le
+peuple: «&mdash;De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le
+voyez-vous pas? ils redoutent ces infâmes corsaires autant que vous.»
+Ces paroles et l'autorité de celui qui les prononçait, apaisèrent le
+tumulte, et la foule se dissipa.</p>
+
+<p>Les galères dont le voisinage avait failli être si fatal à Anselme
+Adorne, ne laissèrent pas de le forcer à changer quelque chose à son
+plan. Il se vit contraint de s'éloigner de la côte. Il fit route avec
+son libérateur qui était accompagné de ses fils déjà habitués <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">p. 215</a></span>
+à manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant
+costume. Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance
+guerrière. On dîna dans un petit bourg, dont le principal magistrat
+s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de régaler de son mieux
+l'émir. Pour nos voyageurs, ils se retirèrent à l'écart, près de leurs
+mulets, pour s'asseoir à un modeste repas; mais bientôt des serviteurs
+vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa
+table, qu'il leur envoyait.</p>
+
+<p>Il en agit de même le lendemain; et lorsqu'il se sépara du sire de
+Corthuy, voulant continuer encore à veiller à la sûreté de celui-ci,
+il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef
+qu'il devait rencontrer sur sa route.</p>
+
+<p>Après avoir traversé Nazareth, simple groupe de cabanes éparses, et
+contemplé l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le
+bourg de Reyné<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>, où la populace, non contente de l'avoir accablé
+d'injures, le poursuivit lui et sa suite à coups de flèches.
+L'interprète Hélie ne songea qu'à fuir; quant au Mameluck, il n'en est
+plus parlé: il avait sans doute accompli sa mission et cessé
+d'accompagner les voyageurs.</p>
+
+<p>A Jefferkin, l'antique Capharnaüm, quatre à cinq mille Sarrasins
+étaient réunis pour une grande foire: on y faisait beaucoup
+d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui étaient exposés en
+vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait
+assemblée là se mit à entourer Anselme et ses <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">p. 216</a></span>compagnons, et
+à les considérer bouche béante comme s'ils eussent été quelques
+monstres bizarres, quelques sauvages amenés de pays inconnus.
+Heureusement, l'attention de la foule était tellement absorbée par ce
+spectacle, qu'on laissa passer les chrétiens sans songer à les
+inquiéter.</p>
+
+<p>Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galilée ou de Tibériade,
+traversée par le Jourdain dont ils virent l'entrée et la sortie. Ce
+lac, fort poissonneux, leur parut très-agréable à voir et ils en
+trouvèrent l'eau excellente.</p>
+
+<p>Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château
+bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la
+meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en
+avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le
+Soudan<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au
+contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les
+Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet.
+«Après une longue défense,» dit-il dans son <i>Histoire de l'ordre de
+Malte</i> (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était
+gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.»
+Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur
+la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la
+mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement.</p>
+
+<p>Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son
+<i>Itinéraire</i> désigne comme l'antique Sichem <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">p. 217</a></span>ou Sicar; mais on
+s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que
+notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la
+mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin.
+Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco
+magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de
+l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures,
+qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands
+étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que
+durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits
+en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens.</p>
+
+<p>Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée,
+conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques
+vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte,
+hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du
+mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus
+considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs
+montures. C'est là, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un
+pan de la robe de Saül<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+<p>On arriva le soir à Remiché: deux mille Turcomans, chargés par le
+Soudan de protéger la contrée contre les incursions des Arabes,
+campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvèrent sous leurs tentes
+la plus franche hospitalité: ces braves gens, à défaut <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">p. 218</a></span>de
+mets plus délicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne
+voulurent rien accepter en payement.</p>
+
+<p>«Les Turcomans ou Turcs,» selon l'<i>Itinéraire</i>, «sont naturellement la
+nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne
+connaissent rien de plus agréable au ciel que d'accueillir un étranger
+et de pourvoir à ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet
+avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le
+conduire sous sa tente.»</p>
+
+<p>Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reçus moins cordialement,
+le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On
+les conduisit à une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur
+parut fort curieuse: c'était une masse énorme de rocher, semblable à
+un grand édifice. On y avait taillé des chambres carrées de la hauteur
+d'un homme et avec un petit portique orné de quelques colonnes. Il
+sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en
+entrant dans ces chambres.</p>
+
+<p>Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne
+heure à Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vénitiens avant
+que la porte en fût ouverte.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">p. 219</a></span></p>
+<h3>VI</h3>
+
+<h4>L'embarquement.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">M. de Lamartine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect de
+Damas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jardins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bassins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bazars.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mosquées.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le père Griffon
+d'Ypres.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Maronites.&nbsp;&mdash;&nbsp;Leur patriarche, franciscain.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+montagne Noire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beyrouth.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'émir.&nbsp;&mdash;&nbsp;La caution.&nbsp;&mdash;&nbsp;Honorable
+scrupule.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le départ.</p></div>
+
+<p class="p3">Personne n'a oublié l'admirable peinture de Damas, qu'on trouve dans
+le voyage d'Orient du plus harmonieux des poëtes modernes. Jean Adorne
+ne connaissait point cette magie du style qui rend les lieux présents
+au lecteur et leur prête même quelquefois plus de charme qu'ils n'en
+offrent aux regards. Nos voyageurs, cependant, savaient apprécier, un
+beau site; ils furent enchantés de l'aspect de Damas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">p. 220</a></span>«C'est une ville aussi belle et aussi opulente qu'elle est
+antique et célèbre. L'art pourtant contribue à ses agréments plus
+encore que la nature. Les vergers et les jardins qui l'entourent de
+tous côtés et qui en rendent l'aspect si ravissant, doivent, en effet,
+leur belle végétation à une multitude de canaux qui y amènent
+incessamment des eaux courantes. Il ne nous souvient pas d'avoir joui
+d'un coup d'&oelig;il plus enchanteur que celui de cette ville, vue des
+montagnes qui la dominent. Ce n'est qu'un immense et délicieux jardin,
+d'une admirable verdure, du milieu de laquelle s'élèvent, çà et là,
+les tours des mosquées, quelques palais et d'antres édifices.»</p>
+
+<p>«On porte à 6,000 le nombre des jardins qui environnent Damas. Des
+bassins d'eau vive non-seulement y servent de bains, mais ils sont
+assez vastes pour que l'on s'y puisse livrer au plaisir de la
+natation. On tient aussi dans ces beaux lieux des oiseaux de diverses
+sortes, dont les chants ne sont pas même interrompus par l'hiver, en
+de si doux climats.»</p>
+
+<p>«Damas n'est pas moins propice au commerce qu'à l'agrément de la vie.
+Chaque métier, chaque genre de négoce a son bazar particulier: c'est
+une place couverte, en été, de voiles qui la protégent contre l'ardeur
+du soleil, et pleine de boutiques où, en général, l'on ne vend qu'une
+sorte de marchandise: il en est d'autres, pourtant, où des objets de
+diverses natures sont admis.»</p>
+
+<p>«La ville abonde en mosquées. La principale, qui surpasse toutes les
+autres en beauté comme en grandeur, <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">p. 221</a></span>est de forme triangulaire
+et ornée de trois tours fort élevées.»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprime l'<i>Itinéraire</i> de notre chevalier.</p>
+
+<p>Après s'être reposé dix jours à Damas, Anselme se rendit à Beyrouth,
+qui est le port le plus voisin. Il y trouva un savant compatriote, le
+père Griffon, de Courtray, religieux franciscain, accompagné de deux
+moines de son ordre. Il parlait avec facilité l'italien et l'arabe, et
+avait écrit dans la première de ces langues une cosmographie d'Asie,
+que Jean Adorne trouva si intéressante qu'il se proposait de la
+traduire en latin. Le père Griffon avait ramené à l'Église romaine
+plusieurs Maronites, entre autres leur patriarche. Nos voyageurs
+virent ce dignitaire à Beyrouth, revêtu de l'habit de Saint-François.</p>
+
+<p>«Les Maronites,» est-il dit à cette occasion dans l'<i>Itinéraire</i>,
+«habitent une partie du Liban appelée la <i>Montagne Noire</i>, près de
+Tripoli.» (On sait que Liban, au contraire, veut dire <i>blanc</i>.) «Ils
+possèdent plusieurs riches bourgs ou villages, dont le principal est
+Acora» (peut-être Antoura). «Ce sont des hommes déterminés et
+d'excellents archers. Les montagnes du Liban présentent les plus
+ravissants points de vue. De jolis édifices s'élèvent entre les cèdres
+et les cyprès; des ruisseaux bondissent du haut des rochers. La
+population est nombreuse et les fruits abondants.»</p>
+
+<p>Le baron de Corthuy fut enchanté de trouver à Beyrouth un bateau
+vénitien de cent tonneaux, conduit par Stefano de Stefani, déjà tout
+chargé et prêt à mettre à la voile. Il se hâta d'y retenir place pour
+lui et les siens, heureux d'échapper enfin aux insultes et aux périls
+qui <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">p. 222</a></span>étaient le partage des chrétiens chez les infidèles. Il
+semblait à nos Flamands qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'ils
+avaient mis le pied sur le territoire de l'Islamisme. Toujours des
+inquiétudes, toujours la mort devant les yeux, nul moment de repos ni
+de sécurité: celui de respirer librement était donc à la fin arrivé!</p>
+
+<p>Déjà ils approchaient de la chaloupe qui devait les conduire à leur
+navire, lorsque, en sortant de la ville, ils aperçoivent l'émir qui en
+avait le commandement, assis devant la porte, au milieu de ses
+Mamelucks. A cette vue, un secret frémissement avertit les voyageurs
+qu'ils n'étaient pas encore au bout de leurs épreuves. En effet,
+l'émir, leur ayant commandé d'arrêter, leur demande caution «de ne
+jamais léser la majesté du Soudan, de parole, de conseil ou d'action,
+et de ne rien entreprendre contre la sûreté du prince ou de l'État.»</p>
+
+<p>C'était plus que le Chevalier ne pouvait promettre. Rien, au
+contraire, ne lui tenait plus à c&oelig;ur que de concourir de tous ses
+moyens à la délivrance de la Terre-Sainte et à la destruction du
+pouvoir de ses maîtres. Arrêté par un honorable scrupule, Anselme
+hésitait; heureusement, il fit réflexion qu'on ne lui demandait pas
+d'engager sa parole, mais son argent, et que c'était tout simplement
+une dernière exaction qu'il fallait subir. Il paya donc, et les
+Flamands, entrant dans la chaloupe, s'éloignèrent avec autant de joie,
+dit notre manuscrit, que l'animal traqué par des chiens acharnés,
+lorsqu'enfin il leur a fait perdre la piste.</p>
+
+<p>Le vent était favorable, et le sire de Corthuy atteignit bientôt l'île
+de Chypre, où se préparaient de graves événements.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">p. 223</a></span></p>
+<h3>VII</h3>
+
+<h4>Jacques de Lusignan.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">L'île de Chypre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Génois et les Vénitiens.&nbsp;&mdash;&nbsp;Richard C&oelig;ur
+de Lion.&nbsp;&mdash;&nbsp;Guy de Lusignan.&nbsp;&mdash;&nbsp;La reine Charlotte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait du roi
+Jacques.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme, chevalier du Glaive.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ducs, comtes et barons
+<i>in partibus</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Nicosie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Port Salin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Récolte du sel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+couvent des chats.&nbsp;&mdash;&nbsp;Zuallart, compagnon de Philippe de
+Mérode.&nbsp;&mdash;&nbsp;Golfe de Satalie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Un corsaire donne la chasse au
+chevalier brugeois.</p></div>
+
+<p class="p3">L'île de Chypre est une des plus grandes de la Méditerranée; sa
+position, à proximité de la Syrie et de l'Asie Mineure, la rend
+importante pour le commerce et les armes. C'était un royaume protégé
+par les Génois, convoité par les Vénitiens, tantôt en guerre avec le
+Soudan d'Égypte, tantôt tributaire du chef des Mamelucks.</p>
+
+<p>Conquis, en 1191, par Richard C&oelig;ur de Lion, il avait <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">p. 224</a></span>été
+cédé par lui à Guy de Lusignan, roi détrôné de Jérusalem<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.
+Maintenant, les descendants de Guy se disputaient son héritage. Son
+dernier rejeton en ligne directe et légitime, Jean ou Janus II, étant
+mort en 1458, le trône appartenait à la fille de celui-ci, la
+princesse Charlotte, mariée d'abord à Jean de Portugal, puis à Louis
+de Savoie qui fut couronné roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie;
+mais Janus avait laissé un fils naturel, nommé Jacques, qu'il
+destinait à l'archevêché de Nicosie. Traversé, après la mort de son
+père, dans ses prétentions à cette dignité, Jacques porta plus haut
+ses vues. Il implora le secours du Soudan d'Égypte, et, avec l'aide
+des Mameluks, il s'empara de la plus grande partie du royaume. C'est
+lui qui occupait le trône quand le sire de Corthuy aborda à l'île de
+Chypre.</p>
+
+<p>Notre voyageur fut reçu à la cour de ce souverain, que l'<i>Itinéraire</i>
+représente comme un prince brave et bien fait de sa personne. Déjà
+revêtu de l'ordre d'Écosse et admis à Jérusalem, avec les cérémonies
+d'usage, parmi les chevaliers du Saint-Sépulcre, Anselme reçut encore
+l'ordre du Glaive de Chypre. Il est toutefois douteux s'il lui fut
+conféré alors par Jacques de Lusignan, ou dans une autre occasion, par
+la s&oelig;ur de celui-ci, que l'<i>Itinéraire</i> qualifie de reine légitime.</p>
+
+<p>Le parti de cette reine était soutenu par Paul II et l'ordre de
+Saint-Jean, ainsi que par les Génois qui possédaient, dans l'île,
+Famagouste et quelques autres places. Les Vénitiens, leurs rivaux,
+firent épouser à <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">p. 225</a></span>Jacques, quelque temps après le passage
+d'Anselme Adorne, la belle Catherine Cornaro, adoptée par la
+République comme fille de Saint-Marc (1471). Deux ans après, le roi
+mourut, laissant Catherine enceinte d'un fils qui devait vivre
+précisément assez pour que les Vénitiens eussent le temps de
+s'emparer, dans l'île, de toute l'autorité. La veuve de Jacques ne
+conserva, de sa qualité de reine, que le titre et l'appareil.</p>
+
+<p>L'<i>Itinéraire</i> comprend une notice assez étendue sur l'île de Chypre:
+les passages suivants nous ont paru mériter d'être transcrits:</p>
+
+<p>«Cette île passe pour la principale de toute la Méditerranée. Ses rois
+sont appelés très-chrétiens comme ceux de France. Ils se sont rendus
+autrefois redoutables à la Syrie et à l'Égypte en y portant le ravage,
+ainsi que l'attestent les ruines d'Alexandrie<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>. Ils prennent le
+titre de rois de Jérusalem et créent les seigneurs de leur cour ducs,
+comtes, barons de Tripoli, de Beyrouth, d'Acre, de Tyr et autres lieux
+de Terre-Sainte, avec tout juste autant de pouvoir sur ces places et
+leur territoire, qu'ils en conservent eux-mêmes dans le royaume; en un
+mot, ce sont des titres pompeux et rien de plus.</p>
+
+<p>«L'île est fort agréable; rien ne manquerait à ses avantages, n'était
+que l'air est épais et malsain pour ceux qui n'y sont point
+accoutumés. En été surtout, il règne un vent dont les effets sont
+aussi funestes que le sont, à Rome, ceux du vent qui vient de la mer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">p. 226</a></span>«Nicosie est la résidence royale: cette ville était fort
+grande, comme on le voit par les ruines de beaucoup d'édifices
+renversés. Elle est, néanmoins, encore assez belle et assez
+florissante autour du palais du roi. Son port est appelé Salin. Il y a
+près de là un lac dont les eaux sont plus salées que celles de la mer.
+Chaque année, au mois d'août, on dirait qu'une croûte de glace vient
+couvrir la surface de ce lac. On recueille cette concrétion, on
+l'étend sur le sol, et après qu'elle a été séchée au soleil, elle
+fournit un sel excellent.»</p>
+
+<p>L'<i>Itinéraire</i> rapporte encore, sur l'île de Chypre, un fait bizarre
+raconté également, quoique avec des circonstances un peu différentes,
+par Zuallart<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, d'après l'historien de l'île, frère Étienne de
+Lusignan:</p>
+
+<p>«Il y a dans cette île,» porte notre manuscrit, «un promontoire nommé
+<i>Capo delle Gatte</i>, et près de là un monastère appelé le <i>Couvent des
+Chats</i>. Les frères sont chargés, en effet, d'entretenir un millier de
+ces animaux pour les employer à purger l'île de serpents. Cette
+singulière armée marche, dans ses expéditions, au son de la trompette
+dont les accents belliqueux la dirigent, sonnant pour elle la charge
+et la retraite.»</p>
+
+<p>Après que le vaisseau de Stefano eut quitté l'île de Chypre, un vent
+impétueux, mais favorable, le poussa rapidement à travers le dangereux
+golfe de Satalie. En poursuivant leur navigation, nos voyageurs
+aperçurent deux rochers qui marquaient la place où une ville
+florissante, appelée Carcana, s'était, leur dit on, <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">p. 227</a></span>abîmée
+tout à coup dans les flots avec toute sa population. Ils virent
+ensuite une petite île avec un château fort, appelé Ruben, qui
+appartenait au roi de Naples. Au vent violent qui leur avait fait si
+promptement franchir le golfe de Satalie, avait succédé le calme. On
+aperçut un gros vaisseau de 1,200 tonneaux, au moins, qui
+man&oelig;uvrait pour s'approcher de celui sur lequel le Chevalier se
+trouvait. Le navire ennemi, car il était facile de voir qu'il était
+monté par des mécréants, gagnait, de moment en moment, sur la barque
+de Stefano. Il fallait une sorte de miracle pour qu'elle échappât à
+cette poursuite; mais le vent se leva de nouveau: le vénitien mit
+toutes voiles dehors. Bientôt se montrèrent les tours qui défendent
+l'entrée du port de Rhodes, où l'on ne tarda pas à jeter l'ancre.
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">p. 228</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">p. 229</a></span></p>
+<h3>VIII</h3>
+
+<h4>Les chevaliers de Saint-Jean.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">L'île de Rhodes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Hospitaliers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Guillaume et Foulques de
+Villaret.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean-Baptiste Orsini.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fausse alerte.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'ambassade
+persane.&nbsp;&mdash;&nbsp;Description de la ville de Rhodes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les prêtres
+grecs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Festin donné par le grand maître.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cercle de cinquante
+chevaliers.</p></div>
+
+<p class="p3">L'île de Rhodes était alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un
+poste avancé de la Chrétienté, la place d'armes de ses plus hardis
+champions. Il n'est point de phénomène historique plus merveilleux que
+celui qu'offre cette espèce de cloître guerrier, longtemps si
+formidable à l'islamisme.</p>
+
+<p>L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonçait pas de telles
+destinées: il commença par un hospice fondé, <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">p. 230</a></span>en 1048, à
+Jérusalem, pour les pèlerins; mais ceux qui le desservaient, après
+s'être engagés par des v&oelig;ux monastiques, comprirent dans leurs
+obligations celle de porter les armes pour la défense de la foi.</p>
+
+<p>Les victoires de Saladin les ayant éloignés de la sainte cité, ils
+finirent par trouver un asile à Limisso, dans l'île de Chypre, et
+résolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les pèlerins et
+combattre sur mer les infidèles.</p>
+
+<p>Le grand maître, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus
+indépendant, conçut le projet de s'emparer de l'île de Rhodes, devenue
+un repaire de brigands. Ce plan fut réalisé, en 1310, par Foulques,
+frère et successeur de Guillaume, qui eut bientôt à soutenir une
+attaque des Turcs, commandés par Othman.</p>
+
+<p>Ce fut, pendant deux siècles, un beau spectacle de voir cette poignée
+de chevaliers, tantôt faire face aux Mamelucks d'Égypte, tantôt lutter
+avec la puissance ottomane qui, s'étendant de plus en plus, finit par
+envelopper le siége de l'ordre de toutes parts.</p>
+
+<p>Lorsque Mahomet II se fut rendu maître de Constantinople et eut créé
+une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre à sa vengeance.</p>
+
+<p>Tel était l'état des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins,
+grand maître lorsqu'Anselme Adorne aborda à Rhodes, fut élevé à cette
+dignité, en 1467.</p>
+
+<p>Anselme trouva l'île dans une situation fort critique. Peu fertile en
+elle-même, elle était alors, en partie, inculte et abandonnée. Les
+laboureurs n'osaient se livrer à leurs travaux qu'autour des villes,
+dans la <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">p. 231</a></span>crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les
+champs, pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les
+réduire en esclavage.</p>
+
+<p>Le baron de Corthuy fut témoin, lui-même, des alarmes continuelles
+dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment où le
+calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout à coup
+réveillé par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde;
+on court aux armes: «Voilà les Turcs!» criait-on, «les gardiens des
+tours ont signalé toute une flotte de galères et de barques.» Ce
+n'était qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans
+l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours.</p>
+
+<p>Le grand maître s'occupait de la défense de l'île avec résolution et
+courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla
+en pièces un corps d'infanterie turque qui était venu faire le dégât.
+Il fit passer des secours aux Vénitiens, tout en écartant des
+propositions qui eussent mis l'ordre dans la dépendance de cette
+ambitieuse République. En même temps, il entrait dans une ligue avec
+elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et
+recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait
+de quitter Rhodes quand notre chevalier y débarqua, et que celui-ci
+rencontra ensuite à Venise.</p>
+
+<p>Jean-Baptiste Orsini était d'une illustre maison d'Italie, à laquelle
+appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples.
+Quoiqu'il ne portât que le titre modeste de grand maître, est-il dit
+dans notre manuscrit, on pouvait, à bon droit, le compter parmi les
+princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">p. 232</a></span>Il
+accueillit le sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un
+souverain. Par son ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la
+ville et dans l'île, des chevaliers pour guides et pour escorte.</p>
+
+<p>La description que l'<i>Itinéraire</i> donne de Rhodes tire un intérêt
+particulier de ce quelle en fait connaître l'état, dix ans seulement
+avant la mémorable défense de l'île par le grand maître Pierre
+d'Aubusson, successeur d'Orsini.</p>
+
+<p>La ville était petite, mais défendue par d'épaisses murailles
+flanquées de tours très-fortes. Comme à chaque instant on s'attendait
+à une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des
+amas de pierres destinées à être lancées contre les assaillants et
+d'autres armes propres à la défense.</p>
+
+<p>Le port se fermait au moyen d'une chaîne de fer attachée, par les deux
+bouts, à deux tours qui en défendaient l'entrée: celle de droite était
+appelée tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait été construite
+aux frais de ce prince.</p>
+
+<p>La ville avait trois enceintes: entre la plus avancée et la seconde,
+habitaient les artisans; derrière celle-ci, les frères de l'ordre;
+enfin la muraille intérieure renfermait les bâtiments occupés par le
+grand maître, avec les gens de sa maison, et les chevaliers.</p>
+
+<p>Le peuple était principalement composé de Grecs. Leurs prêtres, qui
+pouvaient se marier, mais une fois seulement et à une vierge,
+portaient des bonnets arrondis par le haut, d'où pendaient des
+ornements semblables à des étoles. Leurs rits différaient, en beaucoup
+de points, de ceux de l'Église romaine: c'est à peine s'ils en
+reconnaissaient l'autorité. Outre les <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">p. 233</a></span>Grecs, il y avait à
+Rhodes des gens de toute nation, et même des Maures et des Turcs que
+probablement on eût fait sortir, en cas de siége.</p>
+
+<p>Les rues étaient assez larges<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, mais les maisons basses, avec des
+toits en terrasse et des fenêtres ornées de colonnettes.</p>
+
+<p>La veille du jour où le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le
+grand maître Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hôte,
+quelqu'eût été son rang, n'eût pu être traité avec plus d'éclat et de
+distinction. La table, dressée sous les voûtes de la grande salle du
+palais, était fort longue; cependant quatre convives seulement y
+prirent place, outre le grand maître. Il était assis au centre, avec
+le chevalier brugeois à sa droite et, à sa gauche, son neveu le prieur
+de Capoue. Après venaient, d'un côté, don Thomas Lomellino, son
+trésorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles
+séparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le
+bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir
+une idée complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut
+encore se représenter, tout autour des convives, un cercle d'environ
+cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures.
+Peu de souverains déployaient un tel appareil, et il y en avait moins
+encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et
+intrépides guerriers.</p>
+
+<p>Ce fut peut-être pendant le séjour du baron de Corthuy à Rhodes,
+qu'un des fils qu'il avait laissés à <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">p. 234</a></span>Bruges, alors dans sa
+dix-septième année, fut reçu dans l'ordre ou, comme on le disait
+alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'île sur un
+navire biscayen de 500 tonneaux, armé en course par le grand maître et
+qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce bâtiment
+allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu
+d'Orsini était grand prieur; mais auparavant il devait traverser
+l'Archipel et toucher à la Grèce.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">p. 235</a></span></p>
+<h3>CINQUIÈME PARTIE.</h3>
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_236" id="Page_236">p. 236</a></span></p>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">p. 237</a></span></p>
+<h3>I</h3>
+
+<h4>La Grèce.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">L'Archipel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le captif simien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le château de Saint-Pierre et ses
+gardiens.&nbsp;&mdash;&nbsp;Chio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mastic.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Giustiniani et les
+Adorno.&nbsp;&mdash;&nbsp;Méthélin.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'alun.&nbsp;&mdash;&nbsp;Trahison du
+commandant.&nbsp;&mdash;&nbsp;Modon.&nbsp;&mdash;&nbsp;Toits couverts de tuiles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le faux
+converti.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Albanie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Scander-Beg.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Esclavonie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le héros
+hongrois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Encore des tempêtes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le port de Brindes.</p></div>
+
+<p class="p3">Voguant sur la mer semée des îles riches et célèbres dont se compose
+l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habitée par une race
+farouche et énergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des
+Turcs, il était rare qu'il ne parvint pas à s'échapper. Quoique l'île
+soit séparée de la terre ferme par un canal de 5 à 6 milles de large,
+l'intrépide captif se <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">p. 238</a></span>jetait dans les flots et regagnait, à la
+nage, le rivage de sa patrie.</p>
+
+<p>Simia, Épiscopia, Saint-Nicolas de Charri et Lango appartenaient aux
+chevaliers de Rhodes. Ils possédaient, dans la dernière de ces îles,
+quatre beaux châteaux, et près de là, sur la terre ferme, celui de
+Saint-Pierre, où cinquante d'entre eux, choisis parmi les plus jeunes
+et les plus braves, tenaient garnison. Ces guerriers d'élite avaient
+sous leurs ordres, outre cent hommes d'armes, des auxiliaires d'une
+autre espèce, mais d'un courage, d'une intelligence et d'une fidélité
+à toute épreuve: c'étaient des chiens. Il y en avait de 14 à 15, d'une
+taille et d'une force extraordinaires, et nombre de plus petits, sans
+doute en qualité de troupe légère. La tâche des uns comme des autres
+était de faire la ronde autour de la forteresse, dans un rayon de 2 à
+3 milles. Rencontraient-ils un chrétien, leur férocité s'apaisait; ils
+s'approchaient doucement, flattaient l'étranger et lui indiquaient, au
+besoin, le chemin du château. Si, au contraire, un Turc s'offrait sur
+leur passage, ils s'élançaient sur lui, le mettaient en pièces, ou,
+s'ils avaient affaire à une force supérieure, ils couraient vers la
+forteresse en poussant des hurlements et des cris furieux qui
+donnaient l'éveil à ses défenseurs.</p>
+
+<p>Non loin du château de Saint-Pierre étaient les ruines de l'antique
+ville d'Halicarnasse.</p>
+
+<p>Les îles de l'Archipel étonnèrent nos voyageurs par leur nombre: on
+leur dit qu'il y en avait au moins trois mille. L'une des plus
+importantes était celle de Chio, non par son étendue, mais par la
+production du mastic qu'elle fournissait abondamment et qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">p. 239</a></span>
+ne recueillait point ailleurs. Le monopole de cette marchandise
+était une grande source de richesses pour les Génois, à qui l'île
+avait été cédée par les empereurs grecs. Les habitants, pourtant,
+ayant résisté, il avait fallu employer la force, et les chefs de
+l'expédition, parmi lesquels se trouvait un Adorno, cousin du doge
+Gabriel, avaient obtenu, en récompense, des droits presque souverains.
+Les Giustiniani qui prenaient le titre de princes de Chio, y
+dominaient, conjointement avec les Adorno.</p>
+
+<p>Les principaux habitants résidaient dans le château d'une petite ville
+que l'on appelait du même nom que l'île.</p>
+
+<p>Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Méthelin,
+qui récemment encore appartenait à François Gattilusio, Génois suivant
+l'<i>Itinéraire</i>, Grec suivant Vertot. Cette île venait de tomber entre
+les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de
+Gattilusio, à qui il avait confié la défense de sa capitale.</p>
+
+<p>Après avoir traversé l'Archipel, Anselme Adorne aborda à la côte du
+Péloponèse. Les Vénitiens y conservaient encore quelques places. De ce
+nombre était Modon, protégé par sa position, ses épaisses murailles et
+ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse,
+aidait puissamment à la défense. C'est dans ce port que relâcha
+d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville
+leur rappelèrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils
+étaient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre.</p>
+
+<p>Pendant leur séjour à Modon, un tragique dénoûment <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">p. 240</a></span>vint
+terminer l'aventure assez singulière que nous allons raconter.</p>
+
+<p>Le long de la côte soumise aux Turcs, croisaient des galères
+vénitiennes. Un cavalier maure paraît, accourant vers le rivage d'un
+galop si précipité que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrête; il
+s'élance à terre, et au même moment, tirant sa dague, il étend son
+cheval mort à ses pieds.</p>
+
+<p>«Chrétiens!» s'écrie-t-il alors en tendant les bras vers les
+Vénitiens, «je viens à vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.»
+On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le
+territoire de Venise.</p>
+
+<p>Le musulman se fait instruire: il reçoit le baptême; jamais néophyte
+n'avait montré plus de zèle ni plus de ferveur. Aussi la confiance
+qu'il inspirait était sans bornes. Il allait librement d'une contrée à
+l'autre, édifiant les chrétiens par sa conduite exemplaire, et se
+plaisait surtout à parcourir les provinces où flottait la bannière de
+Saint-Marc.</p>
+
+<p>Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle
+fatalité, tous les plans des Vénitiens, le secret de tous leurs
+préparatifs d'attaque ou de défense, étaient à point nommé connus des
+infidèles. Il devait y avoir un traître. On aurait accusé tout le
+monde avant le nouveau converti; peu à peu néanmoins quelques
+circonstances viennent éveiller les soupçons. On l'observe, on épie
+ses démarches. Enfin la vérité se découvre: toujours musulman dans le
+c&oelig;ur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir
+la sienne et sa haine contre le nom chrétien.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">p. 241</a></span>Arrêté à Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'était pas
+sans mélange d'une sorte d'héroïsme, fut jugé et condamné. Il subit, à
+la vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal,
+en usage dans sa propre nation.</p>
+
+<p>De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus
+considérable et plus forte; ensuite il toucha à l'île de Corfou. De là
+on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, «province
+peu étendue et peu fertile,» dit l'<i>Itinéraire</i>, «habitée par un
+peuple fort méchant, qui a sa langue particulière.» Les Albanais,
+appelés <i>Arnautes</i> par les Turcs et <i>Skipatars</i> dans leur langue, en
+ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mêlée de slave, de
+latin, de grec et de turc<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p>
+
+<p>Cette contrée venait d'être illustrée par le courage d'un héros. S'il
+employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa
+foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'énergie d'un seul homme.
+Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnommé par les
+Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'échapper des mains du Sultan et
+recouvrer les domaines de ses pères, mais tous les efforts de la
+puissance ottomane vinrent échouer devant la ville de Croïa et dans
+les défilés gardés par la valeur du glorieux champion de la
+Chrétienté. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, à
+l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vénitiens et
+de Croïa que Georges leur avait confiée. Suivant l'<i>Itinéraire</i>,
+Scutari était presque imprenable: toutes <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">p. 242</a></span>ces places, pourtant,
+tombèrent successivement au pouvoir des infidèles.</p>
+
+<p>De même que nos voyageurs avaient aperçu l'Albanie, de Corfou, ils
+virent, après avoir quitté cette île, l'Esclavonie, du tillac de leur
+vaisseau. L'<i>Itinéraire</i> en prend occasion pour s'occuper de cette
+contrée, dans laquelle il comprend toutes les vastes régions qu'ont
+peuplées les Slaves, et même la Hongrie où domine la race magyare. A
+ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dévouement qu'on nous
+saura gré de transcrire.</p>
+
+<p>Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie.
+Dans un assaut livré à l'une de celles-ci, un Turc de taille
+colossale, une sorte de géant, renommé pour sa force extraordinaire,
+avait escaladé le mur. Déjà il était debout sur le sommet, appelant du
+geste ses compagnons, et la cité menacée n'avait en cet endroit qu'un
+défenseur, ou plutôt elle n'en avait point, car il ne se trouvait là
+qu'un pygmée, un Hongrois de la plus chétive apparence. Mais un grand
+c&oelig;ur animait ce corps débile. Il jette ses armes, il saisit dans
+ses bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble,
+également meurtris et brisés. Pendant ce temps, l'alarme est donnée,
+on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est
+sauvée!</p>
+
+<p>Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent
+encore plus ballottés par les vents qu'ils ne l'avaient été jusque-là.
+Deux tempêtes, qu'ils essuyèrent coup sur coup, furent tellement
+violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance
+de salut. Ils atteignirent pourtant sans <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">p. 243</a></span>accident la côte
+d'Italie; leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique
+ville de Brindes<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, à l'extrémité méridionale de la Péninsule.
+<span class="pagenum invisible"><a name="Page_244" id="Page_244">p. 244</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">p. 245</a></span></p>
+<h3>II</h3>
+
+<h4>Naples.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Alphonse V et Ferdinand.&nbsp;&mdash;&nbsp;Herman Van La
+Loo.&nbsp;&mdash;&nbsp;Manfredonia.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mainfroi et Conradin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mont
+Gargano.&nbsp;&mdash;&nbsp;Grotte servant de ch&oelig;ur.&nbsp;&mdash;&nbsp;Point de vue.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le prince
+de Salerne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect de Bénévent.&nbsp;&mdash;&nbsp;Naples.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beauté des
+Napolitaines.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le <i>Vico Capuano</i> et le <i>Lido</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Château-Neuf,
+château de l'&OElig;uf et <i>Castello Capuano</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Velitri.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+cloche.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le droit de pétition chez les Turcs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi des
+Gueux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Retour à Rome.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les voyages d'autrefois et ceux
+d'aujourd'hui.</p></div>
+
+<p class="p3">Brindes est située dans la <i>terra di Otranto</i> qui appartient au
+royaume de Naples. Environ 30 ans avant le voyage d'Anselme Adorne, ce
+royaume avait été enlevé à la maison d'Anjou par Alphonse V, roi
+d'Aragon. En mourant, il sépara la couronne de Naples de celles qu'il
+avait réunies sur sa tête avant <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">p. 246</a></span>cette conquête, et laissa la
+première à son fils naturel, que le sire de Corthuy trouva sur le
+trône. Prince avare et cruel, mais politique habile, Ferdinand
+maintint son autorité avec vigueur pendant un long règne, malgré ses
+difficultés avec le saint-siége, les tentatives de Jean, fils du roi
+René, qui prenait le titre de duc de Calabre, les complots des barons
+napolitains et la haine du peuple.</p>
+
+<p>Plusieurs Génois qui se trouvaient à Brindes pour affaires de
+commerce, notamment l'un d'eux, nommé Picco, offrirent à notre
+chevalier de somptueux festins. Il dîna également, avec son fils, chez
+don Barthélemy Orsini, chez lequel ils furent conduits par le prieur
+de Capoue.</p>
+
+<p>Poursuivant désormais leur route par terre, ils passèrent par
+Monopoli, Polignano, Malfeta, Tremi, Bari, Barletto, tous lieux situés
+sur l'Adriatique. A Barletto, une surprise agréable les attendait: ils
+y trouvèrent un compatriote et même un parent, Herman Van La Loo<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>,
+qui s'y était marié et établi, et qui s'empressa de leur offrir des
+fruits et d'autres rafraîchissements.</p>
+
+<p>De là, chevauchant sur la plage, le sire de Corthuy se rendit à
+Manfredonia dont le nom rappelle celui de son fondateur, Manfrède ou
+Mainfroi, fils naturel de Frédéric II. Investi de la régence pendant
+la minorité de son neveu Conradin, il recouvra, à l'aide des Sarrasins
+établis à Lucera, les provinces appelées aujourd'hui les
+Deux-Siciles, dont Innocent IV avait presque <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">p. 247</a></span>entièrement
+dépouillé sa maison; mais, usurpateur du trône qu'il avait relevé, il
+en fut ensuite précipité par Charles d'Anjou. Nous avons vu
+ailleurs<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> comment celui-ci à son tour perdit la Sicile. Pierre III,
+qui la lui enleva, avait épousé Constance, fille de Manfrède.</p>
+
+<p>Manfredonia faisait un grand commerce de grains, qu'on y conservait
+dans des silos. A quelque distance de cette ville s'élève le mont
+Gargano, appelé aussi mont de Saint-Ange, du nom d'une petite ville
+qui y est bâtie. L'église de celle-ci a pour ch&oelig;ur une grotte
+naturelle: derrière l'autel jaillit une source abondante; au-dessus de
+ce ch&oelig;ur surprenant croissaient des arbres d'une grosseur
+extraordinaire. Comme le bois qu'ils formaient occupait le sommet de
+la montagne, le chevalier et son fils jouirent sous leur ombrage du
+coup d'&oelig;il le plus ravissant: une immense étendue de pays s'offrait
+à leur vue, en même temps qu'elle errait au loin sur les flots de
+l'Adriatique.</p>
+
+<p>Anselme Adorne, cessant maintenant de suivre la côte de ce golfe, se
+dirigea vers Naples par Troïa et Bénévent. Il alla saluer, dans la
+seconde de ces villes, un personnage remarquable de l'histoire du
+temps, le prince de Salerne, qui s'y trouvait avec ses fils. Troïa
+était un de ses domaines. Il était revêtu de la dignité de grand
+amiral, et, suivant notre manuscrit, c'était le premier du royaume
+après le roi. Il accueillit le chevalier brugeois avec beaucoup de
+bienveillance. Quelques années après, Antoine de San-Severino, tel
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">p. 248</a></span>était le nom du prince, fut contraint de se réfugier en
+France, où il concourut à pousser Charles VIII à la conquête de
+Naples.</p>
+
+<p>En arrivant à Bénévent, lieu près duquel s'est livrée en 1266 la
+bataille fameuse qui mit Charles d'Anjou sur le trône et conduisit le
+jeune Conradin à l'échafaud, Anselme et son fils furent frappés de
+l'aspect noble et imposant de cette antique cité de l'Abruzze<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>. Elle
+appartenait au saint-siége, comme Ponte-Corvo et Terracine: la
+restitution de ces places avait été le prix de la reconnaissance de
+Ferdinand par Pie II.</p>
+
+<p>Le 21 décembre, nos voyageurs entraient à Naples, qui, par la douceur
+de son climat et les admirables aspects de son golfe, offre un si
+délicieux séjour. Le peuple les y frappa par sa beauté, les femmes
+surtout. «A leurs traits ravissants se joint une tournure charmante,
+et leurs manières sont si agréables qu'on ne peut rien imaginer de
+plus séduisant. Pour leur costume, il ressemble beaucoup à celui des
+Catalanes.» Ainsi s'exprime l'<i>Itinéraire</i> au sujet des Napolitaines.</p>
+
+<p>Suivant le même manuscrit, le <i>Vico Capuano</i> et le <i>Lido</i> étaient les
+plus beaux quartiers: plusieurs des maisons, dont ils se composaient,
+pouvaient être plutôt appelées des palais. Naples était défendu par
+trois châteaux très forts. Le Château-Neuf, auquel Alphonse V avait
+mis la dernière main, surpassait tout ce qu'on admirait ailleurs en ce
+génie, même le château de Milan. Celui de l'&OElig;uf<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> se faisait
+remarquer <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">p. 249</a></span>alors, comme aujourd'hui, par sa position au milieu
+des flots; enfin, un troisième, appelé <i>Capuano</i><a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, servait de
+résidence au fils aîné du roi Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre,
+marié à Hippolyte-Marie, fille de François Sforce. Par cette alliance
+de famille, le duc de Milan et Alphonse avaient voulu cimenter leur
+union contre la maison d'Anjou, encore redoutable à l'Italie, grâce à
+la position qu'elle occupait en France. L'<i>Itinéraire</i> ne parle pas du
+château de Saint-Elme qui domine la ville et fut converti en citadelle
+par Charles-Quint: il avait probablement auparavant peu d'importance.</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin de dire que, pendant les quinze jours environ que
+le baron de Corthuy passa dans la capitale du royaume de Naples, il
+présenta ses hommages au roi Ferdinand et à la famille royale.</p>
+
+<p>Le 4 janvier 1470, nos voyageurs quittèrent cette ville pour se rendre
+à Rome. Ils traversèrent Aversa, Capoue, Mola, Gaëte, Fondi,
+Terracine, Sermoneta et Velitri où quelques usages particuliers
+attirèrent leur attention.</p>
+
+<p>Les magistrats du lieu occupaient un palais au sommet d'une montagne.
+Devant la porte était suspendue une cloche que chacun pouvait sonner
+lorsqu'on venait demander justice. Aussitôt paraissaient des officiers
+qui recueillaient la plainte. Suivant notre manuscrit, la même chose
+se pratiquait en Turquie: une cloche semblable se trouvait devant le
+palais du Grand Seigneur; permis au plus humble sujet de la mettre en
+branle. Le Sultan, à ce bruit, envoyait querir <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">p. 250</a></span>le sonneur et
+lui ordonnait d'exposer sa demande. On s'étonne de trouver un tel
+respect pour ce que nous appelons le droit de pétition, à une telle
+époque et jusque chez le Grand Turc. Le même usage a existé en
+Chine<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>. Nos Flamands admiraient un moyen si simple d'assurer une
+égale justice au pauvre comme au riche, au plus élevé en rang et au
+plus obscur. «A combien d'exactions et de sourdes man&oelig;uvres,» se
+disaient-ils entre eux, «n'est-il pas ainsi porté remède!»</p>
+
+<p>Une autre coutume de Velitri était plus bizarre et fournit une
+curieuse étymologie. Devant le même palais, on découvrait un monument
+carré de marbre blanc; en s'approchant, nos voyageurs furent surpris
+d'apercevoir, sur l'une de ses faces, la figure d'une bouteille et,
+sur une autre, l'image d'une écuelle, que l'on y avait sculptées. Un
+peu plus haut, était attachée une chaîne de fer. On expliqua au
+chevalier brugeois les priviléges attachés à ce monument, ainsi que
+son histoire. Quiconque s'asseyait là était en droit désormais de
+paraître en tout lieu, l'écuelle et la bouteille à la ceinture; il
+était enrôlé dans le corps des Ribauds, dont Velitri s'honorait d'être
+la capitale et qui lui doivent le nom de <i>Bélitres</i>.</p>
+
+<p>Un monument, si rare dans son espèce, avait été érigé pour éterniser
+la mémoire du roi de tous les Gueux, qui furent, qui sont et qui
+seront; de Nicolas, célèbre non-seulement par son habileté et ses
+succès, qui lui avaient fait amasser d'immenses richesses, <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">p. 251</a></span>
+mais par sa bienfaisance vraiment royale, car il avait fondé cinq
+hôpitaux pour ses nombreux sujets.</p>
+
+<p>La bonne foi avec laquelle l'<i>Itinéraire</i> est écrit défend de traiter
+ce récit de fable; il n'en est pas moins fort étrange.</p>
+
+<p>Après avoir encore passé par Marino, l'un des domaines de l'illustre
+maison de Colonna, le sire de Corthuy se trouva de retour, le 11
+janvier 1471, dans la capitale du monde chrétien, qu'il avait quittée
+le 23 avril de l'année précédente, ayant ainsi employé environ huit
+mois et demi à visiter la Barbarie, l'Égypte, une partie de l'Arabie,
+la Terre-Sainte, la Grèce, avec des fatigues et des dangers dont de
+nos jours l'on ne peut se faire d'idée, car il n'y a plus maintenant
+ni distances, ni flots, ni barbares: on voyage avec les ailes de la
+vapeur et l'on est reçu par des Turcs en redingote, humbles vassaux
+de notre civilisation. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_252" id="Page_252">p. 252</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">p. 253</a></span></p>
+<h3>III</h3>
+
+<h4>Florence et Ferrare.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p>Le camérier du pape.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'archevêque d'Arles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les imprimeurs
+allemands.&nbsp;&mdash;&nbsp;Goûts littéraires du sire de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Université de
+Sienne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Florence-la-Belle.&nbsp;&mdash;&nbsp;Divers palais.&nbsp;&mdash;&nbsp;La liberté
+et les Médicis.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bologne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean de Bentivoglio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ferrare
+<i>l'aimable</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Ferraraises à la fenêtre.&nbsp;&mdash;&nbsp;La maison
+d'Este.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le palais de <i>Scimonoglio</i> et celui de
+<i>Belfiore</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Benvenuto Cellini.&nbsp;&mdash;&nbsp;Son remède contre le mauvais
+air.</p></div>
+
+<p class="p3">Le sire de Corthuy apportait à Rome les informations les plus fraîches
+et les plus exactes sur la situation de l'Orient. Paul II l'accueillit
+avec un nouvel intérêt et témoigna même le désir d'attacher à son
+service Jean Adorne. Placé dans une telle position, avec ses talents
+et ses connaissances, le jeune homme devait voir s'ouvrir devant lui
+la carrière des légations, <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">p. 254</a></span>des prélatures, du cardinalat.
+Flatté de cette perspective brillante, Anselme accepta pour son fils
+l'offre du souverain pontife. Il fut convenu que Jean reviendrait à
+Rome après avoir accompagné son père jusqu'à Bruges, dont il était
+depuis si longtemps absent et qu'il désirait ardemment revoir.</p>
+
+<p>Le cardinal de Saint-Marc témoigna au Chevalier sa bienveillance
+accoutumée. Anselme et son fils rencontrèrent chez lui un savant
+distingué: c'était l'archevêque d'Arles, appelé à Rome par le pape
+pour revoir et corriger des manuscrits d'auteurs anciens, que ce
+pontife faisait imprimer par des ouvriers allemands récemment arrivés
+dans cette ville. On voit que Paul II encourageait les travaux
+littéraires, quoique Sismondi l'accuse d'avoir persécuté ceux qui s'y
+livraient.</p>
+
+<p>Les deux Adorne trouvèrent également un accueil empressé chez
+plusieurs seigneurs et deux négociants de Gênes: Clément de Ubenaldi
+et Meliaduce.</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy n'était plus obligé cette fois de régler son séjour
+sur les probabilités de départ d'une caraque. Il passa dix-huit jours
+à Rome et en visita avec soin les monuments. Lui et son fils
+recherchaient surtout les inscriptions qui rappellent la mémoire des
+héros et des grands hommes. L'archevêque d'Arles, leur voyant ce goût,
+leur donna des vers en l'honneur de Cicéron. Ces circonstances et
+l'intimité qui s'établit entre le docte prélat et le chevalier
+brugeois, prouvent que celui-ci avait de l'instruction et le goût des
+lettres.</p>
+
+<p>A son départ, il fut de nouveau escorté par une foule d'amis.
+Quelques jours après il arrivait à Sienne, <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">p. 255</a></span>où florissaient une
+université et un collége, appelé de la <i>Sapience</i>, fort loué dans
+l'<i>Itinéraire</i>. «C'est là, ou bien à Pérouse,» y est-il dit, «que je
+placerais des jeunes gens qui seraient confiés à mes soins, lorsqu'ils
+auraient terminé avec succès leurs premières études.»</p>
+
+<p>Nos voyageurs, en passant à Florence, trouvèrent cette ville digne de
+l'épithète de <i>belle</i> que lui donnent les Italiens. Aucune autre ne
+renfermait plus d'églises et de couvents. On y admirait encore la
+résidence particulière des Médicis, dans la <i>Via Lata</i>, les demeures
+de Jacques des Pazzi, de plusieurs autres membres de cette famille et
+d'autres seigneurs, enfin trois palais publics.</p>
+
+<p>L'un de ceux-ci, qui était fort beau, était occupé par les neuf
+magistrats appelés prieurs. Un second servait au jugement des affaires
+civiles. Le troisième était celui du Podestat, qui prononçait, tant
+dans certaines causes civiles que dans les affaires criminelles.</p>
+
+<p>«Heureuse Florence, entre toutes les villes d'Italie!» s'écrie le
+jeune Adorne, dans l'<i>Itinéraire</i>. «Malgré bien des agitations et des
+vicissitudes, elle a gardé avec peu d'altération ses institutions
+primitives et conserve encore, sous l'autorité du saint-siége, son
+antique liberté.»</p>
+
+<p>Celle ci, néanmoins, était fort menacée: gouvernée, dans l'origine,
+par des familles gibelines, Florence l'avait été ensuite par une
+aristocratie guelfe et populaire qui se divisa en deux factions. Celle
+des <i>Blancs</i> l'emporta. C'est ainsi que le Dante, qui appartenait à
+celle des <i>Noirs</i>, apprit à connaître «combien est <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">p. 256</a></span>rude
+sentier le monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien
+goûte le sel, le pain de l'étranger!»<a name="FNanchor_i" id="FNanchor_i"></a><a href="#Footnote_i" class="fnanchor">[i]</a></p>
+
+<p>Les Abbizzi devinrent la principale des maisons dominantes, qui
+s'appuyaient sur les <i>grands métiers</i>. Des familles gibelines, les
+<i>Ricci</i>, les <i>Medici</i>, pour gouverner à leur tour, cherchèrent l'appui
+des <i>petits métiers</i>. Ainsi se fonda le pouvoir de Côme de Médicis,
+célèbre par son immense fortune, sa magnificence et son goût pour les
+arts. Après lui, le pouvoir passa, même sans titre d'autorité, à son
+fils Pierre, mort en 1469, puis aux fils de celui-ci, Laurent et
+Julien. L'année où le baron de Corthuy traversa Florence, Laurent,
+marié à Clarice Orsini, fille de Jacques, prince romain, reçut avec
+une magnificence royale le duc de Milan et sa femme Bonne de Savoie.
+Tant de splendeurs annonçaient à la République un maître plutôt qu'un
+citoyen.</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy ne cherchait point le chemin le plus court pour
+retourner en Flandre. De Florence, il se rendit à Bologne, que l'on
+appelait <i>la mère des études et la fontaine du droit</i>. Jean
+Bentivoglio<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> avait, dans cette ville, la principale autorité; il
+voulut que son palais fût montré à nos voyageurs dans toutes ses
+parties, et leur offrit de son vin.</p>
+
+<p>Ils virent ensuite Ferrare, qui leur plut beaucoup, surtout au jeune
+auteur de l'<i>Itinéraire</i>: «Je ne sais,» dit-il, «si les Italiens ont
+décoré cette ville d'un surnom comme Gênes, Florence et d'autres; pour
+moi, je l'appellerais l'<i>aimable</i>. Le beau sexe y est <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">p. 257</a></span>
+d'humeur agréable et douce, et à beaucoup de charmes il joint un
+enjouement qui dériderait le front le plus austère. C'est plaisir de
+voir ces jolies Ferraraises à leurs fenêtres, le cou tendu et le
+visage riant, suivant les étrangers qui passent, d'un regard plein de
+douceur.» Ce dessin, tracé d'après nature, a de la grâce; joint aux
+portraits, si soigneusement tracés, des montagnardes génoises, des
+juives d'Algéri, des belles Napolitaines, il complète un <i>keepsake</i>
+qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer dans les bagages d'un futur
+camérier.</p>
+
+<p>Tout le monde sait qu'à cette époque Ferrare obéissait à la maison
+d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles
+qui ont fondé en Italie des principautés. Elle remonte, selon Litta, à
+Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux
+branches principales dont l'une, alliée aux Guelfes d'Allemagne, donna
+des ducs à la Bavière, puis à la Saxe, et devint la tige de la maison
+de Brunswick qui a occupé le trône d'Angleterre et règne en Hanovre.</p>
+
+<p>L'autre branche, après avoir obtenu, en 1208, la seigneurie de
+Ferrare, par l'influence du parti guelfe dont Azzo IV, marquis d'Este,
+était le chef dans la haute Italie, établit plus solidement son
+autorité, en 1240, à l'aide d'une armée de croisés du même parti.</p>
+
+<p>Nicolas III, marquis de Ferrare, Modène et Reggio, étant mort en 1441,
+le gouvernement, avant de retourner à Hercule, l'aîné de ses fils
+légitimes, passa successivement à deux de ses enfants naturels:
+Lionnel et......</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">p. 258</a></span></p>
+<p class="left20 font95"><span class="i4">.............. il primo duce,</span><br />
+Fama della sua età, l'inclito Borso;<br />
+Che siede in pace, e più trionfo aduce<br />
+Di quanti in altrui terre abbiano corso<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
+
+<p class="left20 font95"><span class="i4">(<span class="smcap">Ariosto</span>, <i>Orlando furioso</i>,</span>
+C. 3, st. <span class="smcap">XLV</span>.)</p>
+
+<p>L'Empereur, dont Modène et Reggio relevaient, les érigea en duché en
+faveur de ce sage et illustre rejeton de la maison d'Este. Paul II en
+fit de même de Ferrare qui relevait du saint-siége, en récompense des
+efforts de Borso pour rétablir la paix de l'Italie et l'unir dans la
+ligue contre les Turcs, publiée le 22 décembre 1470. L'investiture de
+cette dignité fut conférée à Borso, avec une pompe extraordinaire, le
+jour de Pâques, 14 avril 1471; mais le Duc ne devait pas jouir
+longtemps de ces honneurs: il mourut le 10 août suivant. Hercule, son
+successeur, fut le bisaïeul de cet Alphonse II que les vers et les
+malheurs du Tasse ont immortalisé.</p>
+
+<p>L'<i>Itinéraire</i>, à raison de la nouveauté du titre ducal dans la maison
+d'Este, appelle Borso <i>le marquis ou duc</i>. Nos voyageurs admirèrent le
+palais qu'il avait fait reconstruire à neuf et que l'on appelait
+<i>Scimonoglio</i>: c'était le plus beau de la ville. Il y en avait encore
+un, «nommé <i>Belle-Flour</i>,» suivant notre manuscrit, «et situé hors de
+la porte du Vieux-Château.» C'est une des constructions du père de
+Borso: il bâtit à Ferrare les palais de Belriguardo et Consandolo et
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">p. 259</a></span>celui de Santa-Maria Belfiore, auquel était annexé un couvent.</p>
+
+<p>Autour de la ville règnent des marais qui abondaient en gibier,
+surtout en faisans; mais on ne pouvait leur donner la chasse, sous les
+peines les plus graves. Le duc seul avait ce droit; sa cour en était
+si bien fournie que les domestiques mêmes s'en régalaient. Benvenuto
+Cellini, lorsqu'il fut loge à Belfiore, se permettait quelques
+incursions sur la chasse ducale. Il nous apprend qu'il abattait des
+paons à la sourdine, <i>con certa polvere</i>, <i>sema far rumore</i>, et il en
+trouvait la chair un excellent remède contre le mauvais air. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_260" id="Page_260">p. 260</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">p. 261</a></span></p>
+<h3>IV</h3>
+
+<h4>Venise.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Les murs de Padoue.&nbsp;&mdash;&nbsp;Venise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Place et église de Saint-Marc.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Piazzetta.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le comte de Carmagnola.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le palais de la
+République.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire de Corthuy assiste aux séances du
+sénat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fondation et progrès de Venise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Henri Dandolo et Marino
+Faliero.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le meilleur gouvernement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les deux
+Foscari.&nbsp;&mdash;&nbsp;Inquisiteurs d'État.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>La Prophétie.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hospices pour
+les marins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Azimamet.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le carnaval.&nbsp;&mdash;&nbsp;La chartreuse de Montello.</p></div>
+
+<p class="p3">Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte,
+remarquèrent la largeur du mur intérieur; on y pouvait commodément
+chevaucher. Bientôt s'éleva devant eux, du milieu des eaux, une vision
+magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois,
+sa puissance.</p>
+
+<p>Ils y arrivèrent le 18 février. Trois objets surtout <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">p. 262</a></span>y
+excitèrent leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trésor et
+l'Arsenal.</p>
+
+<p>«L'un des côtés de la place,» lit-on dans l'<i>Itinéraire</i>, est formé
+par la petite mais inestimable église de Saint Marc: on voit devant
+ses portes les quatre chevaux dorés, trophée de la victoire des
+Vénitiens sur Constantinople. A gauche de l'église s'élève le
+magnifique palais de la République, et près de là est une petite place
+ornée de deux colonnes.»</p>
+
+<p>C'est là que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, général de la
+République, avait eu la tête tranchée, un bâillon dans la bouche.</p>
+
+<p>«Le palais,» poursuit notre manuscrit, «est habité par le duc ou doge
+et renferme deux belles salles où siégent le conseil des nobles et le
+conseil secret.»</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy et son fils assistèrent plusieurs fois aux séances
+du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, résidait
+proprement la souveraineté.</p>
+
+<p>L'histoire de ce singulier État ne pouvait manquer d'attirer leur
+attention; leur <i>Itinéraire</i> en donne un résumé assez exact, mais qui
+apprendrait peu de chose au lecteur.</p>
+
+<p>Les îlots des lagunes et quelques points de la côte, peuplés de
+fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie
+naissante, qui dépendait de Padoue, forcée bientôt, par les mêmes
+circonstances, à élire des magistrats particuliers, se donnant en 697
+un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, créant
+ensuite des maîtres de milice, puis rétablissant la dignité <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">p. 263</a></span>
+ducale: ce sont là des faits que tout le monde connaît.</p>
+
+<p>Jusque-là, pourtant, c'est à peine si l'on peut dire que Venise
+existât. Son véritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en
+810 fixa le siége de l'administration à Rialto, unit les îles voisines
+par des ponts, construisit une cathédrale et un palais.</p>
+
+<p>La décadence de l'empire d'Orient fut l'émancipation de Venise qui en
+relevait. En 1203, elle aide à le renverser et en partage les lambeaux
+avec les croisés. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait
+reprendre, en passant, Zara, pour les Vénitiens, était l'âme de
+l'expédition. Un siècle et demi après, l'un de ses successeurs, à
+cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est décapité, pour
+haute trahison, sur les degrés du palais ducal.</p>
+
+<p>Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'étaient opérés.
+Le Grand Conseil substitué, en 1172, à l'assemblée des magistrats
+appelés tribuns, s'était attribué à lui-même la désignation des 12
+électeurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux
+familles parmi lesquelles il avait été exercé précédemment; enfin,
+après s'être complété jusqu'au nombre de 600 membres, il s'était
+déclaré permanent et héréditaire. Pour comprimer les mécontents, on
+créa le Conseil des Dix, rendu perpétuel en 1335.</p>
+
+<p>C'est par ces degrés que fut fondé à Venise le gouvernement
+aristocratique, «le meilleur,» selon notre manuscrit, «après la
+monarchie.»</p>
+
+<p>Ce jugement n'est pas facile à concilier avec celui que nous avons
+rencontré dans le même écrit sur les institutions de Florence. Il ne
+faut pas prendre ces <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">p. 264</a></span>diverses expressions dans un sens trop
+absolu. Anselme et son fils ne pouvaient évidemment louer à la fois le
+pouvoir illimité d'un seul et une démocratie sans contre-poids, tout
+en préférant à celle-ci l'aristocratie la plus complète. Peut-être la
+combinaison de ces trois éléments, se balançant et se tempérant
+mutuellement, eût-elle mieux répondu à leur pensée, comme elle se
+rapprochait davantage des institutions de leur pays.</p>
+
+<p>Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal était
+restreint. Foscari, tandis qu'il en était revêtu, est réduit à voir,
+sans oser se plaindre, son fils soumis à la torture et condamné à
+l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: «Va, mon fils, obéis à
+Venise et ne demande rien d'autre<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.»</p>
+
+<p>Afin de se frayer un chemin au trône ducal, il avait été le promoteur
+de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les
+mécontentements soulevés, il offre d'abdiquer; on lui impose le
+serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dépose:
+il meurt au son joyeux des cloches qui annonçaient l'élection de son
+successeur.</p>
+
+<p>Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis ce règne de tragique
+mémoire, lorsque le sire de Corthuy vint à Venise. C'était aussi alors
+une institution encore récente que celle des trois inquisiteurs
+d'État, ayant droit de vie et de mort, quand ils étaient d'accord.
+Singulière et redoutable précaution de la classe dominante contre tous
+et contre elle-même!</p>
+
+<p>Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">p. 265</a></span>vit à
+Venise, son <i>Itinéraire</i> fait mention d'un tableau placé dans l'église
+de Saint-Julien: on l'appelait <i>la Prophétie</i>; mais il eût fallu le
+désigner plutôt comme le rêve d'un cerveau malade. Ce qui semble
+inexplicable, c'est qu'une &oelig;uvre semblable fût conservée dans un
+pareil lieu. Elle représentait le souverain pontife et le Grand Turc,
+tendant, comme à l'envi, la main pour s'emparer d'un écrit; mais
+l'infidèle, plus prompt que son compétiteur, avait saisi le document,
+et voici ce qu'on y lisait:</p>
+
+<p>«L'Église de Dieu sera réformée; elle obéira à Dieu, comme au temps de
+Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations,
+et elles domineront les chrétiens en vertus.»</p>
+
+<p>Cette peinture était fort ancienne et même antérieure, à ce que l'on
+prétendait, à l'époque où il avait commencé à être question des Turcs:
+de là ce nom de <i>la Prophétie</i>. Il y en a qui s'accomplissent sous nos
+yeux et que nous remarquons à peine, ainsi que d'autres fort avérées
+dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait
+pour vouloir en trouver une ici. Peut-être était-ce une trace des
+démêlés de Venise avec le saint-siége, ou un bizarre écho de ce v&oelig;u
+de réforme de l'Église, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit
+au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre, à Luther et à
+Calvin.</p>
+
+<p>Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices où l'on
+recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent
+fort à cette institution et la trouvèrent aussi recommandable au point
+de vue de la politique qu'à celui de l'humanité.</p>
+
+<p>Ce n'était pas uniquement une curiosité de voyageur <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">p. 266</a></span>qui avait
+amené le baron de Corthuy dans cette ville célèbre; il y trouvait
+l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de près à Rhodes et qui en
+était arrivée sur les galères de l'ordre.</p>
+
+<p>Après la prise de Négrepont, les Vénitiens avaient dépêché Cetarino
+Zeno à la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son côté, leur avait
+envoyé quatre seigneurs, dont Azimamet<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> était le plus considérable,
+avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait
+nouer des relations plus étroites avec les puissances chrétiennes qui
+se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de
+leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs.</p>
+
+<p>Rien ne devait être plus utile au sire de Corthuy pour compléter les
+notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la
+Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan
+ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put
+avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours à
+Venise.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus
+obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de
+Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de
+magnifiques festins. C'était le temps du carnaval, si brillant jadis à
+Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les
+particuliers, se succédaient sans interruption. Chaque jour avait ses
+fêtes auxquelles nos voyageurs prenaient part.</p>
+
+<p>Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">p. 267</a></span>les
+appelait dans une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire
+de Corthuy se rendit le lendemain à Montello pour visiter près de là
+une chartreuse, appelée <i>lo Bosco</i>, où l'un de ses frères reposait,
+après y avoir porté pendant deux années l'habit de religieux. On
+ignore pourquoi cet Adorne avait été chercher si loin un cloître dont
+il ne manquait pas en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe.</p>
+
+<p>De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet était
+de traverser le Tyrol et de se rendre par Bâle à Strasbourg; ensuite
+de descendre le Rhin jusqu'à Cologne: de là il comptait retourner à
+Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_268" id="Page_268">p. 268</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">p. 269</a></span></p>
+<h3>V</h3>
+
+<h4>Le Rhin.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Le Tyrol.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mariaen.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hélénora Stuart.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mols.&nbsp;&mdash;&nbsp;Entretien de
+Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bâle.&nbsp;&mdash;&nbsp;Strasbourg.&nbsp;&mdash;&nbsp;La cathédrale.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le chevalier
+Harartbach.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les reîtres.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les portes de Worms.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cours du
+Rhin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cologne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aix-la-Chapelle.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'anneau magique.&nbsp;&mdash;&nbsp;Maestricht.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anvers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Accueil que font les Brugeois à
+Anselme Adorne.</p></div>
+
+<p class="p3">Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne,
+qui nous reste à raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond
+d'Autriche.</p>
+
+<p>Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aïeul le valeureux
+Leopold, tué à Sempach, et était cousin de l'empereur Frédéric III,
+auquel, dit Æneas Sylvius, les princes allemands obéissaient quand
+ils le voulaient; ce qui arrivait rarement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">p. 270</a></span>Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres
+États; mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme
+l'Empereur régnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de
+Carinthie et de Carniole. Il eut de longs démêlés avec les Suisses et
+y perdit le Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre,
+qu'il avait récemment engagé au duc de Bourgogne le comté de Ferrette
+et plusieurs villes d'Alsace et de Souabe.</p>
+
+<p>Notre chevalier, après avoir passé par Trente et traversé une belle
+vallée qu'arrose une large rivière, arriva à Marano ou Mariaen, petite
+ville qui était la capitale du Tyrol. Néanmoins ce n'était pas là,
+mais à Inspruck, que Sigismond faisait sa résidence ordinaire.</p>
+
+<p>A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer,
+avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait à la maison royale
+d'Écosse. C'était Hélénora Stuart, s&oelig;ur de Jacques II.</p>
+
+<p>Comme le chevalier approchait de Mols, appelé aussi Sevenkirchen, il
+aperçut à l'entrée de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de
+cavaliers. A leur tête était Sigismond avec qui il eut un long
+entretien.</p>
+
+<p>Le duc protesta de sa bonne volonté pour Charles le Téméraire. «Je
+viendrais moi-même en personne lui amener du renfort,» dit-il,
+«n'était-ce d'un petit démêlé que j'ai avec certains montagnards.»</p>
+
+<p>L'<i>Itinéraire</i> les nomme <i>Angelini</i>: ils vivaient en commun au nombre
+d'environ seize cents, habitant une vallée resserrée entre des rochers
+et à laquelle on n'avait d'accès que par un défilé fort étroit, ce qui
+rendait cette peuplade très-difficile à réduire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">p. 271</a></span>Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent «la charmante ville de
+Bâle, dont les maisons sont bâties avec autant d'élégance que de
+luxe.» Le lendemain ils passèrent le Rhin en face de Strasbourg, sur
+un pont en bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne
+manquèrent pas d'aller contempler la cathédrale, l'une des plus belles
+églises qu'ils eussent vues. Ils admirèrent surtout la flèche, fort
+haute et ornée de diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus
+élevées, mais aucune qui leur parût offrir un aspect plus agréable.</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque
+assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et
+ses chevaux. Il s'y trouvait déjà un homme d'un visage mâle et ouvert,
+accompagné d'une dame dont l'extérieur annonçait un rang élevé:
+c'était un chevalier strasbourgeois, nommé Hans Harartbach, qui
+voyageait avec sa femme. Cette société, outre qu'elle fut
+très-agréable à Anselme, lui fut encore d'un grand secours.</p>
+
+<p>Le village d'Ingelsheim, où l'on s'arrêta le soir, était infesté par
+des reîtres qui y vivaient à discrétion et y commettaient toute sorte
+de désordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En
+revanche, tout était à craindre de l'insolence de cette soldatesque.
+Harartbach avait, heureusement, pris ses précautions contre ces deux
+inconvénients. Non-seulement il s'était muni de provisions qu'il
+partagea gaîment avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui
+servir d'escorte, des gens bien armés qui tinrent les reîtres en
+respect.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">p. 272</a></span>Les deux chevaliers se séparèrent avec des témoignages
+réciproques de considération, et le Brugeois poursuivit sa navigation;
+de Strasbourg à Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24
+mars, il comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de
+Worms; mais, lorsqu'il y arriva, les portes étaient fermées et elles
+ne s'ouvraient plus à cette heure. On ne voyait à l'entour aucune
+habitation: il fallut coucher à la belle étoile. Par grâce, on fit
+passer à travers une lucarne un pain de médiocre grandeur et quelque
+peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour
+leurs chevaux.</p>
+
+<p>Voilà les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent
+charmés de voir, sur ses bords, les châteaux et les villes, munis de
+toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans le Midi.
+L'<i>Itinéraire</i> fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le
+Rhin commence à couler prés d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence,
+prêtent à son cours de si pittoresques aspects.</p>
+
+<p>Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda à cette colonie
+sainte (Cologne), «si justement appelée ainsi, à cause des martyrs qui
+l'ont arrosée de leur sang.»</p>
+
+<p>Pour se rendre à Aix-la-Chapelle, il fut obligé de se pourvoir d'une
+escorte; elle fut changée au village de Berchem et à Juliers, sans
+doute à cause des différentes dominations qu'il traversait.</p>
+
+<p>Dans la ville de Charlemagne, renommée, alors comme aujourd'hui, pour
+ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua à nos voyageurs la
+fondation de l'église de Notre-Dame, d'une manière qui leur parut <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">p. 273</a></span>
+un peu difficile à croire; pourtant il en a été tenu note, sous
+toute réserve, dans leur <i>Itinéraire</i>.</p>
+
+<p>Cette légende y est racontée avec simplicité. Quoiqu'elle ait déjà été
+recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques
+différences dans les détails, nous croyons qu'on nous saura gré de la
+reproduire ici.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ANNEAU ENCHANTÉ.</span></p>
+
+<p>Charlemagne, cet empereur qui remplit l'univers du bruit de ses
+exploits et du renom de sa sagesse, s'éprit pourtant d'une
+jouvencelle, et il l'aima si chèrement que, la jeune fille étant
+morte, il menait son corps en tout lieu avec lui. Il comprenait
+lui-même sa folie; mais, malgré son grand sens, il n'y pouvait trouver
+remède.</p>
+
+<p>Or, par grâce divine, un saint homme le vint trouver et lui dit:
+«Sire! si vous êtes captif en de tels liens et comme ivre d'amour,
+c'est par maléfice et sortilége. Un anneau enchanté cause votre
+frénésie. Il faut, vous armant de courage, le saisir sous la langue de
+celle que vous aimez, toute morte qu'elle est, et le lui tirer de la
+bouche. A l'instant même le charme sera rompu.»</p>
+
+<p>Charles crut à la parole du solitaire, trouva l'anneau, et irrité des
+maux qu'avait causés ce talisman, il le jeta vivement loin de lui.
+L'anneau tomba dans un marécage. Mais admirez ce nouveau prodige!
+L'ardeur dont avait brûlé l'Empereur ne fit que changer de nature et
+d'objet; son c&oelig;ur s'enflamma saintement pour le lieu qui recélait
+le gage mystérieux, et il voulut <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">p. 274</a></span>qu'une église s'y élevât en
+l'honneur de la mère de Dieu.</p>
+
+<p>Ce fut le 31 mars que le sire de Corthuy arriva à Maestricht, «ville
+forte,» dit son <i>Itinéraire</i>, «située dans une agréable vallée. Elle
+appartient au duc de Bourgogne; mais la contrée environnante dépend en
+grande partie de la Cité Liégeoise, récemment saccagée et presque
+détruite par le Duc.&mdash;«A Maestricht,» dit encore notre auteur, «le
+peuple est gai et les femmes y sont jolies.» On voit qu'en général
+elles n'ont point à se plaindre du jeune Adorne; il ne les oublie
+guère et leur rend volontiers justice.</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy passa ensuite par Anvers, «l'une des plus belles
+villes du Brabant,» qui devait bientôt enlever à Bruges la supériorité
+commerciale. Comme il approchait de cette dernière ville, où l'annonce
+de son arrivée était déjà parvenue, il découvre sur la route une
+troupe nombreuse et animée qui venait avec empressement au-devant de
+lui; bientôt il distingue des traits connus, il entend des voix
+aimées, il se voit entouré d'amis et d'autres concitoyens qui le
+félicitent à l'envi. C'est avec ce cortége, au milieu des acclamations
+joyeuses, qu'il descendit, le 4 avril, à la Maison de Jérusalem.</p>
+
+<p>Nous ne décrirons pas les transports avec lesquels Anselme,
+Marguerite<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> et leurs enfants se virent de nouveau réunis, la douceur
+de leurs embrassements, les questions se pressant, de part et d'autre,
+sur leurs lèvres: un tel tableau se présente de lui-même à l'esprit
+<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">p. 275</a></span>du lecteur. Chacun a rencontré, dans la vie, de ces haltes
+heureuses qui semblent mettre un terme à nos travaux, à nos peines,
+nous rendre enfin, et sans retour, à ce que nous aimons. Puis,
+l'inconstance de notre esprit ou la mobilité des choses humaines nous
+pousse de nouveau loin du port où nous venions d'aborder. Eût-on pu se
+figurer que notre voyageur n'avait encore traversé que la moindre
+partie des périls qui lui étaient destinés?
+<span class="pagenum invisible"><a name="Page_276" id="Page_276">p. 276</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">p. 277</a></span></p>
+<h3>VI</h3>
+
+<h4>Édouard IV à Bruges.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Avénement et chute d'Édouard.&nbsp;&mdash;&nbsp;Warwick, le faiseur de rois.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Gruthuse accueille Édouard fugitif.&nbsp;&mdash;&nbsp;Naissance d'un fils de la
+comtesse d'Arran.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Angleterre et l'Écosse à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le duc de
+Bourgogne cité en parlement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Il assiége Amiens.&nbsp;&mdash;&nbsp;Trêve.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme
+Adorne conseiller et chambellan du duc.&nbsp;&mdash;&nbsp;Édouard remonte sur le
+trône.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le grand prieur de Saint-André.&nbsp;&mdash;&nbsp;Départ de la princesse.</p></div>
+
+<p class="p3">Anselme, depuis son départ pour la Terre-Sainte, avait été absent de
+Bruges pendant un peu plus de 13 mois; dans l'intervalle, cette ville
+avait de nouveau reçu un fugitif de sang royal.</p>
+
+<p>C'était Édouard IV, de la maison d'York. Il avait dû à l'appui du
+puissant comte de Warwick la couronne d'Angleterre, qui, arrachée à
+Richard II, fils du <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">p. 278</a></span>fameux prince Noir, par son cousin de
+Lancastre, tomba, en 1461, du front du faible Henri VI; mais ensuite
+le <i>Faiseur de rois</i><a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, mécontent de celui qu'il venait de placer sur
+le trône, avait réussi à l'en faire descendre.</p>
+
+<p>Édouard, abandonné des siens, se jette dans un vaisseau hollandais.
+Poursuivi par les Osterlins<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>, il aborde au petit port d'Alkmaer,
+dans le plus complet dénûment. Louis de la Gruthuse était gouverneur
+de la Hollande; il accueille avec respect le prince détrôné,
+beau-frère du duc de Bourgogne, lui donne plusieurs robes, le conduit
+à la Haye et ensuite à Bruges.</p>
+
+<p>Édouard fit son entrée dans cette ville le 14 janvier 1470 (1471). On
+voyait chevaucher à côté de lui celui qui devait faire périr ses fils
+dans la Tour de Londres: Richard, duc de Glocester. Les deux frères
+allèrent loger à la Gruthuse: c'était le nom de la vaste habitation du
+seigneur brugeois, attenante à l'église de Notre-Dame, et dans
+laquelle le mont-de-piété est actuellement établi.</p>
+
+<p>La princesse Marie était toujours à la Maison de Jérusalem: elle y
+avait donné le jour à un fils qui fut baptisé à Saint-Donat. La
+duchesse de Bourgogne fut la marraine, Ravesteyn le parrain. On voit
+que la noble fugitive était traitée par la cour avec tous les égards
+dus à son rang.</p>
+
+<p>L'Angleterre et l'Écosse se retrouvaient à Bruges: un gendarme
+d'Édouard et un écuyer du comte d'Arran pouvaient se reconnaître aux
+cicatrices des <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">p. 279</a></span>coups qu'ils s'étaient portés dans quelque
+<i>raid</i> ou quelque <i>foray</i><a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. Un montagnard, enveloppé dans son plaid,
+la claymore au côté, la plume d'aigle sur sa toque, se rencontrait
+peut-être avec un groupe de soldats nouvellement enrôlés pour le
+service du roi d'Angleterre. On distinguait ceux-ci à leurs belles
+casaques neuves, données par la duchesse de Bourgogne, et portant, par
+devant et par derrière, la rose blanche d'York.</p>
+
+<p>La chute d'Édouard servait à souhait la politique de Louis XI. Forcé,
+pour dissiper la ligue du Bien public, à des concessions sur
+lesquelles il s'était bien promis de revenir, enveloppé à Péronne dans
+les filets de sa propre politique, puis conduit à Liége pour assister
+au sac d'une cité qu'il avait concouru à soulever, il attendait depuis
+longtemps une revanche et la voyait enfin s'approcher.</p>
+
+<p>Non-seulement il était parvenu à détacher son frère et le duc de
+Bretagne de l'alliance du duc de Bourgogne, mais il avait noué des
+intrigues jusque dans la famille de Charles et espérait voir éclater
+dans les États de celui-ci une insurrection générale. Enhardi par ces
+dispositions et par une ligue qu'il avait faite avec les Suisses, il
+convoque à Tours un simulacre d'états généraux et y fait autoriser des
+poursuites contre Charles en parlement. Le duc reçut, à Gand, citation
+par huissier à comparoir devant la cour. Le roi n'avait fait un tel
+pas qu'avec la résolution d'employer des moyens plus actifs: il fait
+avancer ses troupes et se rend maître de plusieurs places.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">p. 280</a></span>Charles, quoique averti, s'était laissé prendre au dépourvu;
+il convoque l'arrière-ban de Flandre et de Hainaut et vient avec une
+belle armée camper devant Amiens; puis, au bout de quelque temps, les
+deux rivaux, s'apercevant que ce n'était point encore le moment de se
+porter un coup décisif, traitent et concluent une trêve.</p>
+
+<p>C'est alors que le baron de Corthuy vint rendre compte au duc de ses
+missions et de ses voyages, en compagnie, dit-on, du patriarche
+d'Antioche; mais nous ne trouvons, dans l'<i>Itinéraire</i> de notre
+voyageur, aucune trace de cette dernière circonstance. Le duc entendit
+surtout avec intérêt les informations qu'Anselme lui donna sur les
+forces et les dispositions de divers princes musulmans, et notamment
+d'Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan, et il paraît que Charles conçut
+dès lors l'idée de donner au sire de Corthuy une part plus directe
+dans les négociations avec la Perse.</p>
+
+<p>En attendant l'exécution de ce projet, il nomma Anselme Adorne son
+conseiller et son chambellan. Ainsi le raconte un vieux manuscrit que
+nous trouvons parmi les papiers de famille. En effet, le sire de
+Corthuy est qualifié, dans des actes officiels presque
+contemporains<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, d'<i>illustre chevalier, conseiller et chambelan de
+Charles de Bourgogne</i>. Il semble toutefois qu'il devait déjà avoir ce
+rang ou quelque autre équivalent lorsque Galeas le recevait à Milan
+avec tant de distinction, <i>propter Burgundiæ ducem</i>, et lui donnait
+les entrées comme à ses propres officiers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">p. 281</a></span>A peine le duc de Bourgogne avait-il traité avec son royal
+antagoniste, qu'il apprit les succès de son beau-frère en Angleterre:
+Édouard y était remonté sur le trône et son pouvoir se trouvait
+affermi par la mort de Warwick sur le champ de bataille et de Henri VI
+dans la Tour de Londres.</p>
+
+<p>Cet événement, qui faisait regretter à Charles son empressement à
+conclure, rendait, en même temps, l'Angleterre un asile plus sûr pour
+les Boyd fatigués de l'exil et désireux de se rapprocher de l'Écosse,
+dans l'espoir peut-être que Jacques III se laisserait à la fin fléchir
+ou que d'autres circonstances leur permettraient de rentrer dans leur
+patrie.</p>
+
+<p>Un coup de la destinée les avait rapprochés, à Bruges, d'Édouard et de
+Glocester, et Marguerite d'York, liée avec la comtesse d'Arran, par le
+rang de toutes deux, était un intermédiaire naturel entre ces nobles
+exilés. Marie Stuart se flattait encore d'apaiser son frère; elle
+était mère et voulait du moins essayer de conserver un héritage à ses
+enfants. Buchanan suppose que, par des lettres insidieuses, Jacques
+III cherchait à persuader à la comtesse qu'en venant plaider elle-même
+sa cause, elle réussirait mieux qu'elle ne l'avait fait, par
+correspondance ou en employant des intermédiaires; mais cet auteur a
+semé son récit de tant de circonstances inventées à plaisir, qu'il n'a
+droit qu'à peu de confiance. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il y avait
+en ce moment à Bruges un dignitaire écossais, le grand prieur de
+Saint-André, qui, par ses discours et ses avis, put exercer de
+l'influence sur les résolutions des exilés. Quoiqu'il en soit, une
+péripétie inattendue dans la destinée de la comtesse d'Arran <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">p. 282</a></span>
+suivit, au bout de quelques mois, le rétablissement de la maison
+d'York.</p>
+
+<p>L'histoire de cette princesse a excité tant d'intérêt en Écosse et en
+Angleterre, que les dates et les renseignements que notre <i>Itinéraire</i>
+fournit à ce sujet, et notamment sur l'incident qui nous occupe en ce
+moment, en acquièrent une importance réelle. On voit Marie, après
+avoir fui la cour de son frère pour suivre son époux et avoir séjourné
+près de deux ans à la Maison de Jérusalem, se décider à retourner sans
+lui en Écosse; et ce qu'il y a de remarquable, c'est l'accord qui se
+montre, à cet égard, entre elle et le comte, aussi bien que le père de
+celui-ci, qui, l'un et l'autre, devaient l'accompagner jusqu'en
+Angleterre. La même entente paraît entre Jacques III et le duc de
+Bourgogne; car ce fut probablement ce prince qui, à la demande de la
+princesse et avec l'agréation du roi, chargea le sire de Corthuy
+d'escorter Marie Stuart. La femme du chevalier devait également
+accompagner la princesse, et ce qui prouve combien cette compagnie
+était du goût de Marie Stuart, c'est que, spontanément et d'une façon
+toute gracieuse, elle invita Jean Adorne à être aussi du voyage.</p>
+
+<p>D'un autre côté, le comte d'Arran eut, en Angleterre, une mission du
+duc: il devait exciter Édouard contre Louis XI, allié de Jacques III;
+négociations qui ont pu concourir à l'invasion de l'Écosse, dont nous
+parlerons. Il semble donc que les Boyd, tout en s'associant à la
+démarche de Marie, comptaient assez peu, pour eux-mêmes, sur le succès
+de cette tentative et avaient d'autres vues.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">p. 283</a></span></p>
+<h3>VII</h3>
+
+<h4>La séparation.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Marie Stuart s'embarque au port de Calais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lord Boyd meurt à
+Alnwick.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adieux du comte d'Arran et de Marie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le château de
+Kilmarnoc.&nbsp;&mdash;&nbsp;Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la
+princesse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Présentation à la cour.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le donjon de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+dédicace de l'<i>Itinéraire</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fin de l'histoire de Thomas Boyd et
+de Marie Stuart.</p></div>
+
+<p class="p3">Marie Stuart partit de Bruges avec lord Boyd, le comte d'Arran, le
+baron et la dame de Corthuy, leur fils aîné et une nombreuse escorte,
+et alla s'embarquer à Calais, le 4 octobre 1471. Voici comment Jean
+Adorne, dans une notice autobiographique qu'il a placée à la suite de
+l'<i>Itinéraire</i> de son père, décrit ce départ:</p>
+
+<p>«Là même, à Calais, sur le vaisseau prêt à appareiller, je fis mes
+adieux à mes parents, et je saluai <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">p. 284</a></span>la noble princesse qui, de
+sa grâce, m'avait invité à la suivre; mais je devais partir dans peu
+de jours pour Rome. La chose était résolue et ainsi le voulait, sans
+doute, ma destinée.</p>
+
+<p>«Après avoir pris congé d'eux, je revins à Bruges assez triste, mais
+supportant courageusement le chagrin que me causait ce prompt retour
+en Italie, d'où je revenais. Il ne manquait pas d'amis qui me
+conseillaient de rester, et des hommes puissants me promettaient leur
+appui. Je partis néanmoins pour Rome, en compagnie du grand prieur de
+Saint-André.»</p>
+
+<p>On voit que le jeune Adorne eût préféré un voyage en Écosse, sous les
+auspices de Marie Stuart, et que, par un sentiment bien ordinaire
+parmi sa nation, il n'allait chercher au loin, qu'à regret, la
+carrière que Paul II devait lui ouvrir.</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy débarqua avec sa femme et leurs nobles hôtes en
+Angleterre. Les Boyd s'y arrêtèrent. Robert, se rapprochant, tant
+qu'il pouvait, de la frontière d'Écosse, mourut peu après à Alnwick.
+Anselme et Marguerite durent assister à une scène navrante: les adieux
+du comte et de Marie. Leur route, à tous deux, se séparait; chacun
+allait au-devant d'un avenir inconnu qui ne devait plus les réunir.
+Les images de leur bonheur passé, de leurs espérances détruites,
+venaient en foule assaillir leur pensée, et, en même temps, un nuage
+froid et sombre semblait se placer entre eux. Quelle différence entre
+cette entrevue et une autre, quoique mêlée aussi de douleurs, dans
+laquelle, se revoyant après le coup qui les avait frappés, ils
+s'étaient juré mille fois de ne jamais se quitter!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">p. 285</a></span>Arrivée à Édimbourg, la princesse fut, dit-on, froidement
+reçue par son frère; on ajoute qu'il la confina dans le château de
+Kilmarnoc, ancien domaine des Boyd; mais comme ils en étaient
+dépossédés, le choix de ce séjour se comprend assez peu. Ce qui n'est
+pas douteux, c'est que les supplications et les larmes de Marie
+n'eurent pas plus de succès que n'en avaient eu les négociations
+d'Anselme Adorne. Jacques ne voulait ni rendre à Thomas Boyd,
+proscrit, dépouillé, ulcéré, sa position, ni en laisser une à la
+princesse, qui ne convenait pas à son rang et à sa naissance. Le
+mariage fut cassé, on ne sait sur quel fondement, mais probablement
+comme l'&oelig;uvre de la puissance usurpée des Boyd et manquant d'un
+consentement royal, libre et régulier.</p>
+
+<p>En revenant en Écosse, le sire de Corthuy trouvait le mariage du roi
+accompli. La cour retentissait encore des magnificences qui avaient
+été déployées pour célébrer cette union. Anselme vit la jeune reine,
+belle, distinguée et modeste. La présentation de la dame de Corthuy,
+la tournée qu'Adorne fit avec elle dans ses domaines, se devinent,
+sans qu'on en trouve le récit: on eût aimé à y rencontrer la peinture
+d'un paysage d'Écosse, dominé par le vieux donjon de Corthuy, avec son
+fossé et sa double enceinte de murailles, ou surplombant, comme un nid
+d'aigle, quelques roche presque inaccessible.</p>
+
+<p>A Édimbourg, Adorne avait un devoir à remplir: pendant les six mois
+qu'il venait de passer à Bruges, il avait fait rédiger, sous ses yeux,
+par son fils aîné, la relation de leur commun voyage. Elle est écrite
+en latin, mais d'un style familier, afin, comme le dit <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">p. 286</a></span>
+l'auteur, d'en rendre la lecture plus facile. La narration, semée
+parfois, ainsi que nous l'avons remarqué, de citations poétiques, y
+est interrompue et coupée par des dissertations qui résument les
+observations personnelles et les connaissances des deux voyageurs,
+relativement à l'histoire, à la situation politique et aux m&oelig;urs
+des pays qu'ils ont visités. Il règne, en général, dans tout cet écrit
+une simplicité et un ton de bonne foi qui inspirent la confiance. Les
+descriptions qu'on y rencontre témoignent d'un esprit d'observation
+uni à beaucoup d'exactitude, en même temps que du sentiment des
+beautés de la nature. On trouve aussi, en quelques endroits de ce
+manuscrit, des remarques qui révèlent un goût, assez rare alors, pour
+les études philologiques et etnographiques.</p>
+
+<p>L'ouvrage est précédé d'une dédicace adressée au roi d'Écosse<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>; elle
+contient une analyse curieuse des principaux voyages qui avaient
+précédé celui du sire de Corthuy. L'étudiant de Pavie y donne ensuite
+carrière à son éloquence classique, pour célébrer, d'une manière
+hyperbolique, la grandeur et la puissance du jeune souverain qui avait
+témoigné au père de l'écrivain tant de considération et de gratitude.</p>
+
+<p>Le baron de Corthuy remit lui-même le manuscrit à Jacques III, qui dut
+être sensible à ce présent. Ses goûts n'étaient que trop studieux, et
+il parcourut sans doute avec avidité un ouvrage qui a vieilli par la
+forme et une partie de la matière, aussi bien que par la langue dans
+laquelle il est écrit, mais qui présentait <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">p. 287</a></span>alors ce qu'on
+savait de plus certain et de plus neuf au sujet de contrées qui ne
+cessaient d'occuper l'attention générale.</p>
+
+<p>C'est peut-être lors de cette apparition à la cour de Holyrood,
+qu'Anselme Adorne fut nommé conseiller du roi d'Écosse, titre fort
+honorable en ce temps, car l'État n'était pas conduit sans habileté ni
+sans bonheur. Anselme et Marguerite, pourtant, ne tardèrent guère à
+retourner en Flandre, après avoir assisté, il faut le supposer du
+moins, aux réjouissances qui eurent lieu pour célébrer la naissance du
+prince, depuis Jacques IV, réservé à devenir un jour, entre les mains
+d'implacables ennemis, l'instrument de la ruine et de la mort de son
+père.</p>
+
+<p>Nous achèverons ici en quelques mots l'histoire du comte et de la
+comtesse d'Arran. Le premier, comme nous l'avons dit, fut employé par
+le duc de Bourgogne dans des négociations; on ajoute qu'il le servit
+de son épée. Il mourut dans l'exil, et Buchanan raconte que Charles
+lui fit élever, à Anvers, un magnifique mausolée avec une inscription
+qui rappelait ses titres et ses exploits.</p>
+
+<p>Nous devons dire que nous n'avons rencontré son nom ni parmi ceux des
+principaux chefs employés par le duc de Bourgogne dans ses expéditions
+militaires, ni dans les épitaphes anciennes des églises d'Anvers ou
+de Bruges<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>. Nous ajoutons cette dernière <span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">p. 288</a></span>ville à l'autre,
+parce que l'auteur que nous venons de citer, semble constamment les
+confondre ensemble. D'autres écrivains veulent que Thomas Boyd termina
+ses jours en Italie, et désenchantent le roman de ses amours avec
+Marie en ajoutant qu'il périt de la main d'un époux outragé.</p>
+
+<p>S'il en fut ainsi, elle était plus que quitte envers lui. Une
+princesse, veuve ou séparée de son mari, se trouvait en Écosse, en
+butte aux entreprises et aux outrages d'hommes audacieux, aussi peu
+délicats sur le choix des moyens que peu retenus dans leurs sauvages
+passions. Le roi exigea que sa s&oelig;ur acceptât un protecteur en
+donnant sa main à lord Hamilton qu'elle avait dû épouser autrefois.
+Parvenu ainsi au but de son ambition, et créé à son tour comte
+d'Arran, il devint le chef d'une maison puissante qui, sous le règne
+d'une autre Marie Stuart, célèbre par sa beauté et ses malheurs, se
+trouva voisine du trône chancelant de cette reine.</p>
+
+<p>La comtesse d'Arran paraît encore une fois dans l'histoire: ce n'est
+plus la jeune compagne d'un banni, c'est une mère qui intercède pour
+son fils, et ce n'était point celui de Boyd. Ses pleurs, cette fois,
+ne coulèrent du moins pas en vain: Jacques Hamilton, comte d'Arran,
+s'était exposé à la vengeance du duc d'Albany<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, qui exerçait la
+régence pendant la minorité de Jacques V; Marie sut les réconcilier.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">p. 289</a></span></p>
+<h3>VIII</h3>
+
+<h4>L'ambassade de Perse.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Mort de Marguerite.&nbsp;&mdash;&nbsp;Puissance du duc de Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ses vues
+ambitieuses.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa participation aux affaires d'Orient.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hassan al
+Thouil ou Ussum Cassan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le <i>Mouton Blanc</i> et le <i>Mouton
+Noir</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'empereur de Trébisonde.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hassan épouse Despoïna
+Comnène.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ambassades vénitiennes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le patriarche d'Antioche.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sire de Corthuy part pour la Perse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hassan reçoit les
+ambassadeurs du duc de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de
+Moscovie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ses succès et ses revers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prise de Caffa par les
+Turcs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme Adorne est rappelé.</p></div>
+
+<p class="p3">Marguerite ne survécut pas longtemps au voyage d'Écosse. Anselme eut à
+la pleurer, après environ trente années d'une heureuse union dont les
+n&oelig;uds avaient encore été resserrés par la naissance de <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">p. 290</a></span>six
+fils et d'autant de filles<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. Celles-ci étaient bien jeunes
+lorsqu'elles perdirent leur mère, et c'est une tâche difficile que de
+remplacer de tels soins! Le sire de Corthuy cependant fut obligé,
+après y avoir pourvu de son mieux, de s'éloigner encore une fois pour
+remplir une nouvelle mission de duc de Bourgogne.</p>
+
+<p>Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince
+n'oubliait pas l'affaire de Perse.</p>
+
+<p>Quoique la mort du duc de Guyenne lui eût enlevé un appui et qu'il eût
+combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succès
+douteux, il semblait à l'apogée de sa puissance. A la faveur d'une
+nouvelle trêve, il se rend maître de la Gueldre qu'il avait acquise du
+duc Arnout, tiré par lui de la prison où le tenait un fils dénaturé.
+Ainsi se complétait successivement l'union des Pays-Bas sous la
+domination du duc de Bourgogne. Liége et Utrecht subissaient son
+protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté étaient un
+ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reçu en
+nantissement, sinon acquis, le comté de Ferrette. Il convoitait la
+Lorraine. René d'Anjou lui faisait espérer la Provence par testament.
+Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un traité avec
+Édouard VI, il partageait la France. S'étendant déjà en idée au delà
+des Alpes, il avait, dit Commines, <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">p. 291</a></span>de grandes fantaisies sur
+le Milanais. Peut-être le diadème de l'empire d'Orient brillait-il de
+loin à ses yeux, comme plus tard à ceux d'un autre Valois<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>. Du
+moins, le rôle de champion de la Chrétienté tenait place dans ses
+rêves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble
+ambition.</p>
+
+<p>Où s'arrêteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides
+progrès. Plusieurs États chrétiens étaient envahis; l'Allemagne et
+l'Italie étaient menacées. C'était comme une faveur inespérée de la
+Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvât un
+rival dans un prince musulman qui allait le prendre à revers, tandis
+que l'Europe s'apprêterait à faire face au barbare conquérant.</p>
+
+<p>Déjà, en 1461, Philippe le Bon, qui préparait alors une expédition
+contre les infidèles, avait reçu une ambassade envoyée par des princes
+de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours était
+le roi de Perse<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. Nous ne pensons pas néanmoins que ce fut celui
+dont il était maintenant question, appelé Assembei par l'historien
+Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin
+Assan-Beg, vulgairement nommé Housson-Cassan dans notre <i>Itinéraire</i>.
+Voici ce qu'on y lit à son sujet, et ce fut sans doute la substance
+des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur
+le prince musulman:</p>
+
+<p>«C'est surtout pour résister aux fréquentes attaques d'un si
+redoutable voisin que le Soudan d'Égypte <span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">p. 292</a></span>entretient à Alep un
+corps considérable de Mamelucks. Assan-Beg égale presque en puissance
+le Grand-Turc. Il y a peu d'années, il se rendit maître de la Perse et
+vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan.
+La Chaldée où fut Babylone, la Silicie, la Mésopotamie, la Capadoce,
+l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Arménie, la Médie jusqu'à la
+Scythie ou Tartarie, lui obéissent. Il a épousé une fille<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> de
+l'empereur de Trébisonde, et en conséquence il a plusieurs fois
+réclamé ce pays, du Turc qui s'en est emparé. Cette demande n'étant
+point écoutée, il se prépare à la guerre. Il a même envoyé un
+ambassadeur que nous vîmes à Venise, tant à cette République qu'au
+grand maître de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue.
+Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui
+s'ouvre pour arrêter les progrès du Turc et renverser sa puissance.»</p>
+
+<p>Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont
+exacts en général, et lorsque l'on considère avec quelle difficulté
+les informations étaient alors obtenues, l'on doit reconnaître que le
+sire de Corthuy n'avait rien négligé pour s'en procurer de sûres et
+avait mis soigneusement à profit les occasions qui s'en étaient
+présentées à lui, soit dans le Levant, soit en Italie.</p>
+
+<p>Suivant les orientalistes, le véritable nom du conquérant de la Perse
+était Hassan, et il fut surnommé le Grand, en arabe <i>Al Thouil</i> ou
+<i>Al Thawil</i>, en turc, <span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">p. 293</a></span><i>Uzum</i>, soit à raison de sa taille, soit
+à cause de ses exploits et de sa puissance. De là le nom d'Ussum
+Cassan, sous lequel il est le plus généralement connu.</p>
+
+<p>On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conquérants
+de la Perse; cependant il appartenait à une dynastie de Turcomans,
+dite du <i>Mouton Blanc</i>, qui gouvernait l'Arménie.</p>
+
+<p>Ayant succédé, en 1467, à son frère Géhangir, il défit Géhan Schah,
+sultan de la race du <i>Mouton Noir</i>, auquel il enleva les États que ce
+souverain ou ses prédécesseurs avaient conquis dans la Mésopotamie, la
+Chaldée et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Saïd, issu de
+Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane.</p>
+
+<p>D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter à l'éclat
+de sa puissance en épousant Despoïna, nièce d'un Comnène qui
+gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de
+Trébisonde, et cherchait, de son côté, un appui auprès de Hassan
+contre les armes de Mahomet II.</p>
+
+<p>Hassan, en vertu de cette alliance, ayant requis le Sultan d'éloigner
+ses forces de Trébisonde et de la Cappadoce, la guerre s'allume entre
+eux. Les États d'Italie, que la puissance ottomane menaçait de fort
+près, sentent, à l'instant, le prix de cette diversion. Le pape et
+Venise s'empressent d'exhorter Ussum Cassan à persévérer dans ses
+desseins, et un échange d'ambassadeurs s'établit. Ce fut, de la part
+des Vénitiens, d'abord Catarino Zeno, allié à la famille de la reine
+Despoïna; ensuite, en 1471, Josaphat Barbaro, chargé de reconduire
+l'ambassade persane <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">p. 294</a></span>dont parle notre manuscrit, avec de riches
+présents, de l'artillerie, des artilleurs et des munitions de guerre.
+En même temps, une flotte combinée, commandée par Pierre Moncenigo, se
+dirigeait vers les côtes de l'Asie Mineure et y remportait quelques
+avantages; mais Barbaro, ne voyant pas jour à pénétrer jusqu'auprès
+d'Ussum Cassan avec les secours qu'envoyait la République, se jeta à
+travers le pays, en compagnie d'Azimamet qui fut massacré en route, et
+le Vénitien arriva, à grand'peine et presque seul, à Ecbatane, au mois
+d'avril de l'année 1474.</p>
+
+<p>On attachait tant d'importance à ces relations, que, vers le même
+temps, un troisième envoyé de Venise, aussi d'illustre famille,
+Ambroise Contarini, se rendait en Perse, par la Pologne, la colonie
+génoise de Caffa et l'Arménie; Iwan III, qui régnait en Russie et
+avait affranchi cette contrée du joug tartare, avait aussi confié une
+mission semblable à un seigneur moscovite, désigné sous le nom de Marc
+Ruffus.</p>
+
+<p>Il est probable que le duc de Bourgogne concourait, au moins de ses
+deniers, aux armements du souverain pontife et de l'ordre de
+Saint-Jean contre les Turcs. Toujours est-il qu'il intervenait dans
+cette affaire et dans les négociations qui s'y rapportaient. Quoique
+le pape eût déjà dépêché en Perse, au nom de ce prince, et sans doute
+de concert avec lui, Louis de Bologne, religieux revêtu du titre de
+patriarche d'Antioche. Le duc voulut, de son côté, choisir un
+ambassadeur pour la même destination, et ce fut le sire de Corthuy,
+familiarisé avec l'Orient par son voyage, déjà au fait de cette
+affaire importante, et réunissant les conditions <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">p. 295</a></span>de sang-froid
+et de courage que demandait une entreprise si difficile et si
+périlleuse.</p>
+
+<p>Le chevalier partit de Bruges au mois de mars 1473 (vieux st.) avec
+une suite nombreuse et brillante. Tandis qu'il luttait avec les
+lenteurs et les difficultés qu'avaient rencontrées, avant lui, les
+envoyés vénitiens, le patriarche arriva au camp d'Ussum Cassan,
+escorté de cinq cavaliers. Le lendemain, il fut admis devant le roi.
+Après qu'il eut décliné sa qualité et offert, en présent, à Hassan,
+quelques robes de brocart d'or, de soie écarlate et de drap, il exposa
+le sujet de sa mission et fit des offres de service au nom du duc de
+Bourgogne. Au rapport de Contarini, présent à l'audience, les
+promesses du patriarche furent magnifiques; mais le monarque persan ne
+parut pas les prendre fort au sérieux. S'il n'entrait point dans cette
+appréciation un peu de jalousie, on n'en comprendra que mieux que
+Charles eût songé à se faire représenter en Perse par une ambassade
+plus solennelle et qui répondît davantage à la renommée du grand duc
+d'Occident.</p>
+
+<p>La réception fut suivie d'un dîner auquel les ambassadeurs furent
+invités. Le roi y montra son esprit en proposant des questions
+auxquelles il répondait lui-même. C'était un vieillard de haute
+taille, sec et nerveux, d'une physionomie agréable et fort ami de la
+magnificence. Dans une seconde audience qu'il donna à Contarini et au
+patriarche, à Ecbatane, il leur ordonna de retourner chacun dans son
+pays pour annoncer à son souverain qu'il ne tarderait pas lui-même à
+attaquer les Turcs. Enfin, le 17 juin, il donna aux ambassadeurs une
+audience de congé. Après avoir <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">p. 296</a></span>distribué au patriarche et à
+l'envoyé d'Iwan quelques présents, notamment un cimeterre et un
+turban, que le moine reçut comme le Moscovite, il leur expliqua les
+motifs pour lesquels il n'entrait pas immédiatement en campagne avec
+toutes ses forces. A ses côtés se tenaient deux seigneurs persans qui
+devaient se rendre en ambassade, l'un auprès de Charles, l'autre
+auprès du prince russe.</p>
+
+<p>Mais, dès lors, ces négociations n'avaient plus d'objet réel. Vers le
+temps où Barbaro quittait ses vaisseaux, Hassan s'était avancé dans
+l'Asie Mineure, avait vaincu les Turcs, puis dans une seconde bataille
+fort contestée et fort sanglante, il avait vu son armée dispersée par
+l'artillerie ottomane. L'opinion, en Italie, fut qu'il avait été mal
+secondé. Il était d'autant moins disposé, maintenant, à reprendre
+sérieusement l'offensive contre les Turcs, que la révolte de son fils
+Ungermaumet lui donnait de grands embarras. C'est peut-être pourquoi
+il montrait tant d'impatience de voir partir les ambassadeurs.</p>
+
+<p>Contarini ne regagna l'Italie qu'avec des peines et des périls sans
+nombre. Barbaro, pour qui Ussum Cassan avait beaucoup de
+bienveillance, demeura en Perse, dans l'espoir que le roi tenterait
+quelque entreprise contre Mahomet II; mais il vit bien qu'Ussum
+Cassan, après s'être vaillamment mesuré avec ce redoutable ennemi,
+était peu tenté de renouveler l'épreuve.</p>
+
+<p>D'un autre côté, les progrès de la puissance ottomane rendaient les
+communications de plus en plus difficiles entre l'Europe et la Perse.
+Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'avait rien de mieux à <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">p. 297</a></span>
+faire que de rappeler son ambassadeur, en quelque endroit qu'il se
+trouvât. Le sire de Corthuy revint donc en Flandre, où nous allons
+bientôt le voir entrer dans la période la plus pénible de sa vie.
+<span class="pagenum invisible"><a name="Page_298" id="Page_298">p. 298</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">p. 299</a></span></p>
+<h3>SIXIÈME PARTIE.</h3>
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_300" id="Page_300">p. 300</a></span></p>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">p. 301</a></span></p>
+<h3>I</h3>
+
+<h4>Jean Adorne.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Mort de Paul II.&nbsp;&mdash;&nbsp;Barbe rasée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les chansons de
+Robinette.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'hospice de Saint-Julien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Patric Graham, primat
+d'Écosse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean Adorne est attaché à l'ambassade du cardinal
+Hugonet.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mission à Naples.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le bâtard de
+Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tournoi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Siége de Neus.&nbsp;&mdash;&nbsp;Traité de Péquigny.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+états généraux de 1475.&nbsp;&mdash;&nbsp;Commissaires au renouvellement des
+Magistrats de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire de Corthuy est nommé bourgmestre.</p></div>
+
+<p class="p3">Que devenait cependant Jean Adorne? Nous l'avons laissé reprenant à
+regret la route d'Italie, moins touché de l'éclat des dignités dont la
+perspective s'ouvrait devant lui, que docile aux vues de son père.
+Avant d'arriver à Rome, il apprit un événement bien fâcheux pour la
+réalisation de ses brillantes espérances: Paul II était mort! Jean,
+cependant, n'en poursuivit <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">p. 302</a></span>pas moins sa route. A défaut du
+pape, il comptait trouver un protecteur dans le cardinal de
+Saint-Marc; mais celui-ci était parti ou se disposait à partir pour
+une légation.</p>
+
+<p>Le jeune Adorne, comme il nous l'apprend lui-même, arrivait à Rome, le
+menton orné d'une barbe qu'il avait laissée croître et soigneusement
+entretenue pendant deux ans. Peut-être l'usage était-il de la porter
+longue dans les fonctions auxquelles Paul II l'appelait, il se la fit
+raser et alla passer quelque temps à Gênes, dans la société des
+parents et des amis qu'il y avait.</p>
+
+<p>Il logeait chez un particulier nommée Julien Alamanni dont la femme
+était d'Amiens: c'était pour le jeune homme presque un compatriote.
+Robinette, tel était le nom de la dame, était vive, acorte et d'humeur
+joyeuse. Pour le distraire de ses mécomptes, elle lui chantait des
+chansons françaises qui le divertissaient fort.</p>
+
+<p>Évidemment, il n'était point venu en Italie pour cela. Il quitta Gênes
+et revint à Rome, où il descendit à l'hospice de Saint-Julien: là se
+trouvaient, en ce moment, quelque Français, assez mauvais sujets, dont
+il ne rechercha pas la connaissance. Une rencontre plus heureuse lui
+était réservée dans la capitale du monde chrétien. Un prélat écossais,
+aussi distingué par sa piété que par sa naissance, attendait à Rome,
+dans une sorte d'exil, le moment de pouvoir retourner dans sa patrie:
+c'était Patric Graham, dont nous avons déjà parlé.</p>
+
+<p>Non-seulement le souverain pontife avait confirmé le choix que le
+chapitre avait fait de Graham pour <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">p. 303</a></span>l'évêché de Saint-André,
+mais, à la demande du prélat, il avait érigé ce siége en archevêché;
+et, écartant les prétentions de l'archevêque d'York à exercer une
+juridiction sur l'Écosse, il avait reconnu les droits de celui de
+Saint-André au titre de primat du royaume; enfin il avait joint à
+cette dignité celle de son légat en Écosse, avec la délicate mission
+d'y corriger la discipline.</p>
+
+<p>Les Boyd n'étaient point favorables, dit-on, à Graham; d'où il
+faudrait conclure que, lorsqu'ils s'emparèrent de la personne du roi
+et du pouvoir, ils rompaient ainsi avec les Kennedy. Quoi qu'il en
+soit, après la chute des Boyd, la cour n'en demeura pas moins
+contraire au primat, et il n'osait revenir en Écosse: les courtisans,
+qui profitaient des abus, n'étaient point pressés de voir arriver un
+réformateur. L'habile et intrigant Schevez, qui aspirait à remplacer
+Graham, et s'était emparé de l'esprit du roi par son savoir et surtout
+en flattant le goût de Jacques pour l'astrologie, ne cessait de
+susciter des obstacles au rival qu'il finit par supplanter.</p>
+
+<p>Le vénérable prélat, pendant son séjour à Rome, admit auprès de lui
+Jean Adorne et se l'attacha; c'était une suite des relations de notre
+chevalier avec l'Écosse et un honorable témoignage des sympathies que
+ses qualités et sa conduite lui avaient méritées de la part de ce que
+ce pays avait de plus élevé et de plus respectable.</p>
+
+<p>Le primat se disposait, en dépit des difficultés qui l'attendaient, à
+se rendre auprès de son troupeau, lorsqu'arriva Philibert Hugonet,
+évêque de Metz, frère du chancelier de Bourgogne. Il était
+spécialement <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">p. 304</a></span>chargé d'obtenir un chapeau de cardinal pour le
+protonotaire de Clugny. Une promotion eut lieu le jour de Noël de
+l'année 1473; Clugny n'y était pas compris, c'était l'ambassadeur. La
+fureur du duc fut extrême. On adoucit pourtant l'esprit de ce prince
+en lui représentant que le protonotaire rencontrait dans le sacré
+collége une opposition qu'on n'espérait surmonter qu'à la longue. Le
+cardinal demeura en Italie, comme ambassadeur de Charles auprès du
+souverain pontife et du roi de Naples; le pape lui donna de plus une
+légation dans les États-Romains: il fut aussi légat en Toscane.</p>
+
+<p>Jean Adorne fut placé auprès de lui dans une position plus
+diplomatique que d'Église, qui le rapprochait, non pas, il est vrai,
+de sa patrie, mais du moins des affaires où elle était mêlée. Il passa
+plusieurs années avec le cardinal, à Rome et dans les États-Romains.</p>
+
+<p>En 1475, il fut dépêché à Naples, auprès du roi Ferdinand, avec des
+lettres de créance qui portaient sur trois points ou articles. Il
+avait aussi une mission pour Antoine, bâtard de Bourgogne, récemment
+légitimé par le pape, et que Charles le Téméraire avait envoyé à la
+cour de Naples.</p>
+
+<p>Le prince bourguignon fut reçu avec de grands honneurs dont Jean
+Adorne fut témoin; à cette occasion, celui-ci assista à un magnifique
+tournoi auquel le duc de Calabre prit part en personne.</p>
+
+<p>Le duc de Bourgogne, cependant, s'engageait de plus en plus dans de
+vastes et périlleuses entreprises. En même temps qu'il traitait avec
+Édouard, qui devait aborder en France avec une armée, il profite
+d'une <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">p. 305</a></span>querelle entre deux prétendants à l'évêché de Cologne,
+pour chercher à s'emparer de Neus. Il se met ainsi l'Empereur et
+l'Allemagne à dos, et épuise vainement ses ressources. Les Anglais
+débarquent à Calais, mais l'or de Louis XI les désarme. Le traité de
+Péquigny enlève au duc son allié le plus puissant.</p>
+
+<p>Louis XI, outre son habileté et sa souplesse, avait un grand avantage:
+il disposait librement des ressources des provinces qui lui
+obéissaient. Celles des Pays-Bas, les voyant chargées d'impôts et
+tenues en grande crainte par les gens de guerre, n'étaient pas tentées
+de se mettre en même position. Le duc s'irritait de cette différence.
+Il ne cessait de demander aux états de ses <i>pays de par deçà</i> ou aux
+villes de Flandre, des hommes, des vivres, de l'argent. Tantôt il
+rappelait à celles-ci leurs protestations de dévouement lors de son
+avénement, les dangers que courait la Flandre et les sacrifices qu'il
+s'imposait pour la défendre; tantôt il parlait en maître absolu et
+semblait prêt à recourir aux dernières extrémités. Tout en maintenant
+avec fermeté les priviléges de la Flandre, les magistrats cherchaient
+à désarmer Charles par un langage respectueux et en lui accordant, du
+moins, une partie de ses demandes<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
+
+<p>Les Flamands, on le sait, aiment les impôts aussi peu que peuple qui
+soit au monde; ils ne prenaient qu'un faible intérêt à des guerres où
+la Flandre n'était pas directement en jeu. Il existait de plus des
+difficultés quant au service des fiefs et, ce qui touchait davantage
+le peuple, quant à la valeur des monnaies. <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">p. 306</a></span>De tout cela
+naissait une irritation, à peine contenue, et qui s'adressait aux
+hommes mêmes dont les représentations et les délais excitaient la
+colère du duc. On en verra plus loin les suites.</p>
+
+<p>Charles ne put obtenir des états généraux, assemblés à Gand en 1475,
+le sixième denier sur tous les biens: on lui refusa également un
+armement général qu'il demandait; mais les Quatre Membres de Flandre
+lui accordèrent pourtant d'importants subsides, dans lesquels, suivant
+l'usage, chaque Membre avait à fournir son contingent. Celui de Bruges
+était toujours le plus fort.</p>
+
+<p>C'est au commencement de septembre qu'avait lieu, chaque année, dans
+cette ville, le renouvellement du Magistrat: des commissaires nommés
+par le duc y présidaient. Ce furent, cette fois, Guy de Brimeu, sire
+d'Humbercourt, comte de Meghem, Guillaume de Clugny et le prévôt
+d'Utrecht.</p>
+
+<p>Le duc de Bourgogne, qui employait des Flamands en Hollande,
+choisissait pour ses délégués en Flandre des personnages étrangers à
+cette province. Une sorte de fusion monarchique s'opérait ainsi au
+profit de son autorité. C'étaient, du reste, trois de ses principaux
+et plus affidés conseillers, et l'on voit par là quelle importance il
+attachait au choix qui allait avoir lieu. Il tomba sur le sire de
+Corthuy pour les fonctions de bourgmestre de la commune, tandis que
+celles de premier bourgmestre étaient conférées à Paul Van Overtveldt
+ou Descamps, conseiller du duc, qui les avait déjà plusieurs fois
+remplies et avait exercé celles de bailli.</p>
+
+<p>Nous avons dit ailleurs combien les premières dignités <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">p. 307</a></span>
+municipales des grandes villes de Flandre étaient ambitionnées et
+environnées de considération; néanmoins, les funestes conjectures qui
+commençaient à poindre à l'horizon et celles que nous venons
+d'indiquer, rendaient alors ces honneurs peu enviables. Le plus sage,
+ou, du moins, le plus heureux pour notre chevalier, eût été de s'y
+dérober; mais il n'était point fait pour l'inaction: il jugeait
+probablement qu'il y a plus de prudence que d'honneur à s'éloigner
+d'une cause lorsqu'on en voit pâlir l'étoile; il aimait sa ville
+natale et pouvait se flatter de lui être utile. En passant par des
+mains bienveillantes, le pouvoir s'adoucit. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_308" id="Page_308">p. 308</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">p. 309</a></span></p>
+<h3>II</h3>
+
+<h4>Une grand'mère.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Nouveaux impôts.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mécontentement du peuple.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conquête de la
+Lorraine.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'ombre du connétable.&nbsp;&mdash;&nbsp;Défaite du duc à
+Granson.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Fortune lui tourne le dos.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille de
+Morat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hemlink ou Memlink.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mariage d'Arnout Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Agnès
+Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Renouvellement des Magistrats.</p></div>
+
+<p class="p3">L'administration qui venait d'achever son terme léguait à celle dont
+notre chevalier faisait partie une tâche fâcheuse. Des subsides
+avaient été votés, il fallait y pourvoir par des taxes nouvelles. On
+prit du moins une précaution qui pourrait sembler superflue, tant la
+chose était naturelle, mais qui devait prévenir sinon des abus, au
+moins d'injustes soupçons: il fut décidé que les particuliers chargés
+de la recette ne pourraient être de la Loi. Le peuple n'en trouva pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">p. 310</a></span>moins l'impôt peu de son goût et éclata en murmures.</p>
+
+<p>C'était un bien pour Bruges, beaucoup plus que pour le sire de
+Corthuy, à qui le souvenir de cette émotion a pu nuire, que les
+fonctions de bourgmestre de la commune fussent alors exercées par un
+homme qui pût faire servir son influence et la considération dont il
+jouissait, à maintenir la tranquillité sans qu'il fût besoin de
+recourir à des mesures sévères. Le calme fut bientôt rétabli et toute
+l'attention se porta sur ce qui se passait au dehors.</p>
+
+<p>Les événements se pressaient ainsi que dans les dernières scènes d'un
+drame. Un moment la fortune paraît encore sourire au duc de Bourgogne
+comme pour l'entraîner plus sûrement à sa perte: une trêve avec Louis
+XI lui permet de se jeter sur la Lorraine et de s'en rendre maître.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le connétable arrêté à Mons, où il s'était
+réfugié, est livré au roi par ordre de Charles, qui devait partager
+les dépouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci
+s'était emparé. Voulant se ménager entre plus puissants que lui,
+Saint-Pol avait leurré et déçu tout le monde; mais il était l'hôte de
+Charles et un obstacle à l'ambition de son astucieux antagoniste.
+Humbercourt et Hugonet, lorsque, à leur tour, ils montèrent à
+l'échafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et
+leur faisait signe de la suivre?</p>
+
+<p>Cependant la catastrophe se préparait: le duc, dans une expédition
+contre les Suisses, est mis en déroute par sa propre avant-garde qui,
+en se repliant sur son armée, y jette la confusion. C'est alors que,
+suivant <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">p. 311</a></span>une expression de son épitaphe, dont Napoléon I<sup>er</sup>
+se fit répéter la lecture, <i>fortune lui tourna le dos</i>! Son camp, son
+artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi.
+Cet échec fut bientôt suivi, près de Morat, d'une défaite sanglante.</p>
+
+<p>On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre,
+et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut
+d'abord que le duc était mort. En effet, sa vie, on peut le dire,
+était finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa
+fierté.</p>
+
+<p>On place vers l'époque de ces désastres l'arrivée à Bruges d'un
+artiste né dans cette ville, où l'on admire encore quelques uns de ses
+chefs-d'&oelig;uvre. Un peintre moderne a représenté Anselme Adorne,
+bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink,
+car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son
+nom<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet,
+et nous croyons plutôt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs
+chers aux Brugeois. L'épisode, s'il était d'accord avec les dates,
+n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres,
+s&oelig;urs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son
+attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les
+traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez près à la
+famille du chevalier. Lui attribuer du goût pour les arts qui
+remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphère où il vivait, et
+de la prédilection pour les talents du <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">p. 312</a></span>peintre brugeois,
+n'était point dans ces circonstances une supposition forcée.</p>
+
+<p>Deux événements domestiques qui intéressaient notre chevalier, quoique
+à des degrés différents, marquèrent l'époque de sa magistrature. A ses
+baronnies d'Écosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa
+famille possédait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui
+passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'aîné, après Jean, épousa
+vers le même temps Agnès de Nieuwenhove; elle appartenait à une
+ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son
+nom et qui était une des bannières de Flandre, dans la descendance du
+sire de Corthuy. Cette union était sous tous les rapports si bien
+assortie, que lorsque Agnès eut cessé de vivre, Arnout Adorne, ne
+trouvant plus rien qui l'attachât au monde, le quitta pour le cloître,
+comme avait fait son aïeul; hérédité remarquable d'austère piété,
+lorsque déjà la réformation frappait à la porte.</p>
+
+<p>Ce mariage était pour Anselme une grande joie au milieu des
+inquiétudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu
+sous de tristes auspices. La cérémonie se fit le 7 janvier, entre les
+fatales journées de Granson et de Morat. La nouvelle du premier
+désastre n'était sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on
+jugea plus sage de ne point différer, soit pour ne point jeter
+l'alarme, soit en vue même des incertitudes de l'avenir.</p>
+
+<p>Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand
+artiste brugeois; elle était vêtue d'une robe de brocart ou de drap
+d'or, serrant à la taille, et presque entièrement cachée sous un
+vêtement <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">p. 313</a></span>plus ample de velours d'une pourpre foncée, doublé
+d'hermine et à manches larges et pendantes. Ses mains, petites et
+blanches étaient ornées de joyaux, aussi bien que son cou. Elle
+portait en outre une lourde chaîne d'orfèvrerie. Sa tête était
+couverte d'une coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de
+velours noir doublé d'une étoffe de soie jaune, qui retombait sur ses
+épaules. Ses ajustements cachaient presque entièrement sa poitrine et
+formaient, de part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une
+sorte de collet de velours noir avec une bordure blanche comme en ont
+les rabats des prêtres. On n'apercevait point ses cheveux retroussés
+en arrière; mais la transparence du teint, l'arc légèrement tracé des
+sourcils, le bleu clair des yeux, annonçaient dans la dame qui se
+faisait peindre, malgré son origine italienne, une blonde fille du
+Nord. Ses traits avaient de la douceur, son maintien de la dignité; sa
+taille était svelte et bien prise.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Agnès Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a été
+peinte par Memlink. Lorsque Anselme, père de six fils, la prenait,
+enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le
+dernier espoir de sa race. Moins de trente ans après lui, celle-ci
+était près de s'éteindre. Les fils d'Agnès<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> furent adoptés dans la
+maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reçut la sanction
+souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">p. 314</a></span>dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le
+soin qu'on mettait à le perpétuer était un hommage à la mémoire encore
+fraîche de notre voyageur.</p>
+
+<p>Son année d'exercice terminée (septembre 1476), il fut remplacé par un
+autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nommé
+premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dénoûment
+attendu pour Louis XI avec une fiévreuse impatience, vint combler ses
+v&oelig;ux et tout remuer en Flandre.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">p. 315</a></span></p>
+<h3>III</h3>
+
+<h4>Mort de Charles le Téméraire.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Siége de Nancy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le comte de Campo Basso.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ambassade
+écossaise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Singulière prédiction.&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle est confirmée par
+l'événement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mauvais valet de chambre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Réflexions.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+états des provinces s'assemblent.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les métiers de Gand.&nbsp;&mdash;&nbsp;Troubles
+à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire de Corthuy capitaine de la duchesse de
+Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les trois chroniques.</p></div>
+
+<p class="p3">Accablé de honte et de douleur, Charles, s'attachant néanmoins avec
+une fatale persistance à ses entreprises, semblait jeter le défi à la
+destinée. Avec une poignée de soldats mal armés, mal payés,
+découragés, malades, il poursuivait le siége de Nancy. Une sombre
+figure marchait à ses côtés, semblable à un esprit de ténèbres, qui ne
+devait le quitter qu'après l'avoir précipité dans l'abîme: c'était le
+comte de Campo Basso.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">p. 316</a></span>Sur ces entrefaites arrivait à Bruges une ambassade écossaise
+chargée d'exposer au duc de Bourgogne les doléances du commerce au
+sujet de certaines mesures que ce prince avait prises. Plusieurs des
+personnages les plus distingués de la ville s'empressèrent de fêter
+ces étrangers, et l'on pense bien que le sire de Corthuy ne fut point
+des derniers. On pourrait placer chez lui le lieu d'une scène
+singulière rapportée par Buchanan, si le récit même de cet auteur plus
+élégant que fidèle, n'était vraisemblablement une fable. Voici ce
+qu'il raconte: Dans un repas donné aux envoyés écossais, un certain
+docteur en médecine, nommé André, qui se piquait d'astrologie, les
+prenant à l'écart, leur dit mystérieusement: «Ne vous pressez pas de
+vous rendre au camp du duc de Bourgogne: dans trois jours vous
+apprendrez sa mort.» En effet, on sut bientôt qu'à la suite d'une
+bagarre plutôt que d'un combat, Charles avait été enveloppé et
+massacré le 5 janvier 1477.</p>
+
+<p>Commines vit depuis, à Milan, un anneau où était gravée une pierre à
+fusil et que le duc avait coutume de porter à son pourpoint: «Celuy
+qui le lui ôta,» dit l'historien, «fut mauvais valet de chambre.»</p>
+
+<p>On douta de la mort du Téméraire; le peuple ne voulait point croire
+que de cet homme puissant qui avait agité la terre, il n'y restait
+plus qu'un cadavre nu, la face prise dans la glace d'un fossé. C'est
+ainsi qu'on le retrouva au bout de quelques jours.</p>
+
+<p>L'épée qu'il avait portée, après Philippe le Bon, avait rivalisé avec
+le sceptre des Valois, soumis la Hollande et la Frise, le Luxembourg,
+la Gueldre, cruellement réprimé les Liégeois, dompté les communes <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">p. 317</a></span>
+soulevées, conduit et contenu les grands; maintenant elle tombait,
+brisée, aux mains d'une jeune orpheline aux prises avec les armes et
+les intrigues de Louis XI: c'était une révolution.</p>
+
+<p>Le 24 janvier, la duchesse, conjointement avec la veuve du Téméraire,
+annonçait le tragique événement aux populations, en même temps que
+l'intention d'aviser, de concert avec les princes de son sang, ses
+conseillers et les «gens des Trois États des pays de par deçà,» qui
+dans peu allaient s'assembler, à alléger les charges des sujets, à les
+traiter avec douceur et justice, et à résister aux entreprises des
+ennemis<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Il est triste de le dire: quand on est fort, on est peu
+disposé à céder; quand on a cessé de l'être, les concessions
+trahissent la faiblesse et ne désarment guère ceux qui les obtiennent.</p>
+
+<p>Les princes alliés à la maison de Bourgogne, les principaux seigneurs,
+la noblesse, les états généraux de provinces, parmi lesquelles la
+Flandre, le Brabant, la Hollande, le Hainaut, formaient chacune le
+centre d'autant de groupes particuliers, se réunissent autour de
+Marie, dans les murs de Gand, siége, en ce moment, du gouvernement et
+centre de l'action nationale. Le sire de Corthuy ne tarda pas à s'y
+rendre, et pendant quelque temps il put y observer, comme à leur
+source, des événements qui ne devaient influer que trop sur sa
+destinée.</p>
+
+<p>Commines a injustement ravalé les hommes, étrangers jusque-là aux
+affaires, qui dans cette crise furent amenés à y prendre part. Si
+pourtant l'on se représente <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">p. 318</a></span>clairement la situation au dehors
+et au dedans, un ennemi aussi peu scrupuleux que puissant, poussé par
+la haine et la vengeance plus encore que par la politique, le pouvoir
+ébranlé et chancelant, les États de Bourgogne composés de deux parties
+presque étrangères l'une à l'autre, les provinces dites de par deçà
+récemment ou faiblement unies entre elles, chacune formant un État
+jaloux de ses droits et repoussant toute influence étrangère à son
+territoire; chez les grands, des vues, des intérêts divers; des
+institutions que d'autres pays enviaient, mais qui donnaient à la
+multitude une action directe et, dans des moments semblables, presque
+souveraine; la réaction d'autant plus violente, que la compression
+avait été plus forte; si, disons nous, l'on se fait une idée vive et
+nette d'un tel état de choses, on comprendra sans peine qu'il eût
+presque fallu un prodige pour qu'il n'en sortit rien que de juste, de
+sage et de régulier.</p>
+
+<p>L'habitude d'obéir survit quelque temps au pouvoir; les conséquences
+de la situation ne devaient se développer que successivement. Bientôt
+pourtant un observateur attentif, dont le nom n'est point connu,
+écrivait silencieusement, dans des notes qui sont parvenues jusqu'à
+nous, que «le <i>commun peuple</i> était maître.» Ces mots, nous ne les
+transcrivons point avec un sentiment de dédain: Lazare<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> était du
+commun peuple; mais Lazare ne gouvernait pas. L'infortuné! il eût
+trouvé des flatteurs.</p>
+
+<p>Les métiers de Gand s'arment et se font remettre en possession de
+tous leurs priviléges. A ce signal, <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">p. 319</a></span>les Brugeois demandent une
+lecture solennelle de ceux de leur ville. Le premier bourgmestre s'y
+oppose avec plus de fierté que de prudence; le peuple s'assemble en
+tumulte. A la vue du flot qui déborde et gronde, Nieuwenhove se
+trouble et court à Gand avertir la duchesse de se qui se passait.</p>
+
+<p>Quelques jours après, on voyait entrer à Bruges, par la porte de
+Sainte-Croix, une petite troupe de cavaliers. Anselme Adorne en
+faisait partie, aussi bien que le sire de la Gruthuse, Jean, son fils,
+seigneur de Spiere ou des Pierres, et Jean Breydel. La duchesse, afin
+de rétablir l'ordre dans cette ville, l'avait placée sous le
+commandement des quatre capitaines que nous venons de nommer. Le reste
+se composait de leur suite et de leur escorte.</p>
+
+<p>Avant de faire connaître ce qu'ils firent et quelles en furent les
+suites, nous devons dire quelque chose des sources où nous avons
+principalement puisé:</p>
+
+<p>On trouve la relation des troubles de Bruges, à l'époque de
+l'avénement de Marie de Bourgogne, dans la Chronique de Flandre
+d'Antoine de Roovere, qui fait partie de l'ouvrage publié à Anvers en
+1531, par Guillaume Vorsterman, sous le titre de: <i>die exellente
+Cronike van Vlaenderen</i>, ainsi que dans la Chronique de Despars,
+terminée en 1562, et celle qui a été publiée à Bruges en 1727, par
+André Wyts.</p>
+
+<p>De ces trois ouvrages, le premier retrace le plus directement les
+impressions du moment et les souvenirs contemporains; mais souvent il
+rend ceux-ci d'une manière un peu confuse, et ils ont besoin d'être
+débrouillés et éclaircis. L'auteur, qui était déjà mort quand on
+imprimait son récit, fut musicien et homme <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">p. 320</a></span>de lettres, ou,
+suivant l'expression du temps, rhétoricien. Vorsterman vante beaucoup
+ses talents. De Roovere n'en donne pourtant pas de grandes preuves par
+ses acrostiches qu'il appelle des <i>incarnations</i>, ni par la forme de
+son récit: ses paragraphes commencent, d'ordinaire, par le mot <i>item</i>,
+ainsi que les articles d'un compte ou d'un inventaire; mais personne
+n'est plus au fait que lui de ce qui se passe dans les rues et sur le
+marché de Bruges, et les détails qu'il donne sont précieux pour
+l'intelligence des faits et leur appréciation.</p>
+
+<p>Nicolas Despars ou d'Espars, gentilhomme et <i>Poorter</i> de Bruges,
+bachelier en droit, est déjà plus éloigné des événements; il a pris
+soin pourtant de comparer ensemble toutes les chroniques de Flandre,
+soit imprimées, soit inédites, écrites en latin, en français ou en
+flamand, et les résume avec gravité et droiture.</p>
+
+<p>André Wyts, imprimeur de la ville, a dédié au comté de Lalaing,
+commissaire impérial en Flandre, et aux Magistrats de Bruges un
+travail signé seulement des lettres N. D. et F. R., qui comprend
+l'analyse de tous les priviléges de la province, des villes et
+châtellenies, et le récit de ce qui s'est passé en Flandre de 1346 à
+1482, tiré, selon que l'annonce le titre, des écrivains les plus
+dignes de foi, de manuscrits et mémoires inédits, notamment d'écrits
+contemporains des événements, rédigés en langue flamande. On peut
+supposer que l'ouvrage de Despars a été mis à contribution dans cette
+compilation, et lorsqu'elle s'en écarte, ce n'est souvent que pour
+tomber dans quelque méprise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">p. 321</a></span>Despars et les auteurs de la chronique éditée par Wyts
+résument, acceptent ou rejettent, suivant l'opinion qu'ils se forment.
+Celle de Despars, surtout, n'est point à dédaigner sans doute; mais De
+Roovere raconte, quant au gouvernement de Marie de Bourgogne, ce dont
+il a pu être témoin lui-même, ou, du moins, ce dont la mémoire était
+encore fraîche au moment où il écrivait.</p>
+
+<p>C'est surtout en comparant et en pesant les témoignages de ces auteurs
+que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va
+lire le récit<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>.
+<span class="pagenum invisible"><a name="Page_322" id="Page_322">p. 322</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">p. 323</a></span></p>
+<h3>IV</h3>
+
+<h4>Les capitaines de la duchesse.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Objet de la mission des capitaines.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'avenir de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire
+de la Gruthuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean Breydel et son
+escorte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Transaction.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Gruthuse au balcon de l'hôtel de
+ville.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt.&nbsp;&mdash;&nbsp;Exécutions à
+Gand.&nbsp;&mdash;&nbsp;Troubles à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;On demande la mise en jugement des
+anciens magistrats.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caractère de la justice communale dans les
+temps de troubles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les partis et leurs accusations.</p></div>
+
+<p class="p3">La mission qui était confiée au sire de Corthuy, conjointement avec
+les autres personnages que nous venons de nommer, n'était pas moins
+flatteuse que délicate; elle témoignait, à la fois, de l'estime que la
+cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait à ses concitoyens, car
+il s'agissait de rétablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des
+mesures de rigueur <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">p. 324</a></span>auxquelles on ne pouvait même songer, mais
+par la conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la
+considération personnelle.</p>
+
+<p>Parvenue au sommet de ses prospérités, dont il ne reste plus qu'un
+souvenir et la misère qu'elles laissent trop souvent après elles,
+Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre.
+Il semblait que la nature et les événements conspirassent ensemble sa
+ruine. Le Zwyn<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> commençait à se fermer peu à peu à la navigation.
+Les agitations politiques éloignèrent le commerce effrayé, et
+lorsqu'il consentit à revenir, les avenues se fermaient devant lui.
+Survint ensuite la réforme religieuse qui remua de nouveau le peuple
+et troubla jusqu'à la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea
+de mettre la population de niveau avec sa fortune réduite. Jamais
+Bruges ne se releva.</p>
+
+<p>Il n'était donné de l'arrêter dans cette voie, dont on ne découvrait
+pas même les abîmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres délégués de
+la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les
+plus pressants du moment, et telle était la véritable tâche des
+capitaines. La chronique publiée par André Wyts confond, ici, deux
+qualités fort différentes désignées également par ce titre. Anselme
+Adorne n'était point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman),
+non plus que les trois autres. C'étaient des officiers de la maison de
+Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de
+commandant ou gouverneur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">p. 325</a></span>La Gruthuse les avait déjà remplies à Bruges, ainsi que nous
+l'avons vu plus haut, et avait beaucoup contribué à maintenir cette
+ville dans l'obéissance, lors du soulèvement des Gantois contre
+Philippe le Bon.</p>
+
+<p>Proprement, c'était un Van der Aa, de la famille des seigneurs de
+Grimberghe; il devait à des alliances le nom de Bruges et les titres
+de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. Édouard IV l'avait
+créé comte de Wincester. Il était marié à une dame de la maison de
+Borsèle, fille du comte de Grand-Pré et d'une princesse d'Écosse. Sa
+naissance et les services signalés qu'il avait rendus aux ducs de
+Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la
+lieutenance générale de Hollande, Zélande et Frise, que lui enlevaient
+les circonstances présentes; ses qualités étaient dignes de son rang,
+son caractère humain et affable: esprit sage et modéré, il savait
+s'accommoder aux temps.</p>
+
+<p>Son fils est connu principalement pour sa participation à quelques
+opérations militaires. Après la mort de la duchesse, ayant pris parti,
+aussi bien que la Gruthuse lui-même, contre Maximilien, il passa en
+France quand ce prince l'eut emporté et fut gouverneur de la Picardie
+et chevalier de Saint-Michel.</p>
+
+<p>Breydel, au contraire, s'attacha à la cause du duc d'Autriche et paya
+son zèle de sa tête. Nous avons parlé de ses exploits contre les
+infidèles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes
+étrangers qu'il s'était attachés dans ses guerres lointaines, ou qui
+formaient la force armée mise à la disposition des capitaines.</p>
+
+<p>Ce n'était pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur
+personnelle qui eussent pu suffire à contenir <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">p. 326</a></span>une population
+de deux cent mille âmes, dans un moment où le pouvoir était sans force
+et l'État en péril. Les capitaines s'appliquèrent à calmer les
+esprits. Le soir même de leur arrivée, la Gruthuse et ses compagnons
+eurent une conférence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur
+les conditions auxquelles les métiers consentiraient à déposer les
+armes. Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impôts,
+l'annulation des contre-lettres qu'on gardait au château de Lille,
+ainsi que des conditions imposées par Philippe le Bon, en 1437, enfin
+le rétablissement de tous les priviléges. Celui de mettre en jugement
+les magistrats et même les officiers de la duchesse qui exerçaient à
+Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contesté: c'était, en
+effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout
+accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprès de la
+cour pour qu'elle ratifiât ces concessions.</p>
+
+<p>Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'hôtel de ville;
+la Gruthuse, revêtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre
+quatre religieux, savants en théologie; là, après avoir fait donner
+lecture des actes dont on se plaignait, il les déchira de sa main, aux
+acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la
+jeune duchesse.</p>
+
+<p>Tous les priviléges de la ville furent ensuite soumis à l'inspection
+des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. «De tout ceci,»
+ajoute la chronique, «il revint au sire de la Gruthuse beaucoup
+d'honneur et d'affection parmi le peuple.»</p>
+
+<p>On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">p. 327</a></span>
+autres capitaines rester dans l'ombre; peut-être Breydel
+n'était-il même que son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait, à
+côté de son père, jouer qu'un rôle secondaire. Le sire de Corthuy
+aurait eu ainsi, seul entre les trois, une position indépendante; on
+ne saurait douter qu'il n'inspirât à la duchesse et à son conseil une
+confiance particulière, ce qui devait donner beaucoup de poids à son
+intervention. S'il paraît moins en évidence que la Gruthuse, tout n'en
+porte pas moins à croire qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec
+joie le calme rétabli par leurs soins communs: ce fut encore un beau
+jour dans sa vie publique et peut-être le dernier. Bien souvent, il
+vient un temps où la destinée change de cours: tout allait au-devant
+de nous, tout s'éloigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur,
+peut-être, qu'un signal et un bienveillant avertissement. Quand tout
+ce qui nous a ébloui, entraîné, charmé, ne nous offre plus que
+mécomptes et amertume; quand les n&oelig;uds qui nous lient à la vie se
+détachent l'un après l'autre, que toutes les clartés de la terre
+pâlissent ou s'éteignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans
+regret et que, d'avance, l'on regarde plus haut?</p>
+
+<p>La situation politique, à Bruges, comme dans le reste de la Flandre,
+avait toujours pour pivot ce qui se passait à Gand. Un drame lugubre
+s'y préparait: Hugonet et Humbercourt avaient à porter le poids de
+leur faveur passée et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en
+secret. Malgré leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait
+pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrétions
+calculées, il les compromet adroitement. Le duc de Clèves leur <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">p. 328</a></span>
+devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du
+dauphin avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre
+fils. Le peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitât contre ces
+étrangers; il les fait jeter en prison. Les métiers s'arment de
+nouveau et font arrêter encore plusieurs personnages dont quelques-uns
+sont immédiatement mis à la question et exécutés.</p>
+
+<p>C'est, dans le pays, un mouvement général. On voit accourir à Bruges
+les gens du Franc qui lacèrent ou livrent aux flammes les actes par
+lesquels ce territoire avait été érigé en quatrième Membre et traînent
+leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au
+Steen<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. Peu après, les Brugeois font subir le même sort à quelques
+habitants, et prétendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient
+rempli dans les dernières années les fonctions de bourgmestre ou de
+trésorier de la ville, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur
+gestion.</p>
+
+<p>Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de
+conciliation et de popularité, était du nombre des magistrats que
+cette mesure aurait atteints; les libertés qu'il avait concouru à
+rendre à ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas
+qu'il y eût eu quelque chose d'effrayant pour lui à rendre compte de
+son administration devant des juges impartiaux et indépendants; mais
+rien de redoutable, dans les moments d'émotion populaire, comme cette
+juridiction communale que nous allons voir à l'&oelig;uvre. C'était la
+justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de
+la multitude, <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">p. 329</a></span>avec tous ses entraînements; point d'appel ni de
+sursis, la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours
+protégent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens.</p>
+
+<p>Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperçoit des
+partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur équité et leur
+modération. Selon les différentes phases de la politique, on voit ceux
+qui partageaient la Flandre se poursuivre tour à tour des plus
+déplorables accusations. Qui voudra croire que Jean de Nieuwenhove<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>,
+brave et renommé capitaine, l'un des héros de Guinegate, où il fut
+armé chevalier, ait détourné à son profit les fonds destinés à la
+solde des troupes; que Martin Lem ait machiné la mort de Barbesan; que
+le fond de la politique de la Gruthuse ait été de dégager ses revenus
+en spéculant sur les variations du tarif des monnaies? Tout cela fut
+dit, accepté, par un parti ou par l'autre, et la postérité le rejette
+avec mépris.</p>
+
+<p>Le baron de Corthuy pouvait être aussi en butte à la haine d'un parti
+et en devait subir les conséquences. Les choses toutefois, à Bruges,
+n'en étaient pas encore tout à fait là; le coup fut amorti: on
+détourna la fureur populaire sur le bourgmestre fugitif qu'elle ne
+pouvait atteindre. Une prime fut promise à qui le livrerait.</p>
+
+<p>La famille et les amis d'Anselme respiraient en voyant l'orage
+s'éloigner d'une tête vénérée; mais il devait éclater bientôt avec
+plus de furie. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_330" id="Page_330">p. 330</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">p. 331</a></span></p>
+<h3>V</h3>
+
+<h4>Marie de Bourgogne.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Tâche pénible.&nbsp;&mdash;&nbsp;La gloire des nations.&nbsp;&mdash;&nbsp;Supplice d'Hugonet et
+d'Humbercourt.&nbsp;&mdash;&nbsp;Nobles larmes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adolphe de Gueldre et le duc de
+Clèves.&nbsp;&mdash;&nbsp;Entrée de la duchesse à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Troubles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pillage.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'échevin justifié et
+emprisonné.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cris de mort.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ambassade de l'empereur Frédéric
+III.&nbsp;&mdash;&nbsp;Renouvellement des magistrats.&nbsp;&mdash;&nbsp;Une plaisanterie de Louis
+XI.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Gantois entrent en campagne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Revue des milices
+brugeoises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les seize.&nbsp;&mdash;&nbsp;Digression.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les deux déserteurs.</p></div>
+
+<p class="p3">Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hésité quelque temps que nous
+poursuivons notre tâche: elle nous oblige à retracer avec détail des
+scènes pénibles d'agitation et de désordre; mais tous les peuples,
+toutes les formes de gouvernement, tous les états de la société ont
+leur part d'erreurs et de fautes, <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">p. 332</a></span>et nous ne pensons pas que
+l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu
+ailleurs, d'un vernis séduisant. La gloire d'une nation dépend moins
+du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y
+passer de moins digne d'éloge, que des grands hommes qu'elle a
+produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface
+sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle
+et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc être
+tranquilles, et nous reprenons notre récit.</p>
+
+<p>Assez d'autres sans nous ont exposé et discuté les griefs auxquels les
+deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, détenus dans la
+prison de Gand, étaient en butte; ce dont nous nous préoccupons
+surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire
+et l'ensemble de la situation.</p>
+
+<p>L'histoire offre certains moments où toute une suite d'événements est
+comme suspendue à la vie d'un homme, à l'existence d'un enfant, à un
+siége qui se poursuit, à un procès qui se juge. Ainsi en était-il de
+celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'État et le capitaine,
+devant le tribunal auquel la duchesse avait été contrainte de livrer
+leur sort, c'était le règne de Charles qu'un arrêt allait frapper, et
+tout ce qui avait tenu à ce règne en devait sentir le contre-coup. La
+procédure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrêt est
+prononcé: les deux proscrits montent l'un après l'autre sur le même
+échafaud, dont on prit soin de changer la décoration, selon l'état et
+le rang de chacun.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">p. 333</a></span>Plus touchée de leur danger que ne le sont souvent les grands
+du malheur de ceux qui les servent, Marie avait tenté d'arracher ces
+victimes à la mort. Elle avait le doux éclat de la jeunesse, la
+majesté du rang; son deuil triste et récent, ses supplications, ses
+larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus émouvants
+de nos annales.</p>
+
+<p>Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père.
+Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme
+il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues
+d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit
+au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite
+lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant
+atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des
+prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un
+point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités
+brillantes.</p>
+
+<p>Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe.
+Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la
+condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi
+un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de
+maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de
+la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile
+essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des
+pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du
+peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au
+mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les
+événements, on songe involontairement <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">p. 334</a></span>aux Girondins préparant
+la domination de leurs implacables adversaires.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en
+jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang.
+Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le
+casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous
+briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons
+étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis.
+Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un
+chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de
+cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi
+Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la
+bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière
+représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout,
+dut toucher la princesse: <i>Nec fidem suam unquam mutavit ab eo</i><a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<p>Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours
+noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se
+répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense
+commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire
+demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent;
+plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée au
+pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.</p>
+
+<p>L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire,
+sur la place, et donna des explications <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">p. 335</a></span>si claires et si
+précises, qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en
+reconduisit pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le
+peuple: mais les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du
+sang. Pour qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils,
+s'étaient fait compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques
+voix. Tout était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A
+vos bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se
+range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire
+ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables.</p>
+
+<p>C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs
+qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche,
+fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande
+affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des
+croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés,
+en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se
+joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux
+Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable.</p>
+
+<p>Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant
+d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes
+par ses serments.</p>
+
+<p>Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils
+devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent
+selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de
+Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous
+trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">p. 336</a></span>bailli
+de Gand, procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de
+la bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de
+conseillers parmi les <i>Poorters</i>, un échevin et un conseiller dans
+chacun des huit autres Membres, c'est-à-dire des huit groupes que
+formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier
+bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.</p>
+
+<p>Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments
+de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait
+une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois,
+était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus
+forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique,
+ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.</p>
+
+<p>Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des
+divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la
+défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi
+qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait
+à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui
+était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le
+marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi
+qui aimait à raconter cette plaisante histoire.</p>
+
+<p>Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune
+duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de
+Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé,
+ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne,
+sort des portes. Les milices accourent sur <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">p. 337</a></span>le marché pour y
+passer la revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs
+rangs. Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis
+en jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à
+1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de
+la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La
+date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien,
+après, distinguer les innocents des coupables.</p>
+
+<p>Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu,
+qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient
+le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean
+de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti
+de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti
+contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait
+encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique
+marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait
+dans les esprits.</p>
+
+<p>Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment;
+mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut
+encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré
+d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait:
+«Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin
+sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique
+banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en
+lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais
+après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil.
+Pour <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">p. 338</a></span>Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont
+nous avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies,
+Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château
+d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à
+demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn
+était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais
+réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur
+ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils
+annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte,
+piquent des deux, et on les attend encore.</p>
+
+<p>Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre
+voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient,
+pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus,
+demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne
+permettait plus les hésitations ni les délais.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">p. 339</a></span></p>
+<h3>VI</h3>
+
+<h4>Le Steen.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Caractère d'Anselme Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vices de la procédure.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les seize
+sont conduits en prison.&nbsp;&mdash;&nbsp;Barbesan mis à la torture.&nbsp;&mdash;&nbsp;On dresse
+l'échafaud sans attendre le jugement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vues secrètes des
+échevins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Leurs délais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les milices ne quittent pas la
+place.&nbsp;&mdash;&nbsp;On cherche les échevins qui se cachent.&nbsp;&mdash;&nbsp;Condamnation et
+mort de Barbesan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Position dangereuse du sire de Corthuy.</p></div>
+
+<p class="p3">Bien qu'on se livrât depuis quelque temps à un examen des comptes de
+la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matière à reprendre, la
+procédure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli
+certaines fonctions pendant une certaine époque, ne dérivait pas de
+griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue
+par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne démontre
+si, dans <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">p. 340</a></span>des cas spéciaux, la suspicion était fondée, ou dans
+quelle mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut
+examiner attentivement les circonstances soit générales, comme celles
+du temps, la disposition des esprits, la régularité de l'instruction,
+l'indépendance des juges, soit particulières, comme la moralité de
+l'accusé.</p>
+
+<p>Quant à Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une
+idée assez exacte. Du sang-froid, du courage, une piété sincère, une
+vie pure, en un temps où la licence se cachait peu, un caractère loyal
+et modéré, un ensemble de qualités qui le faisaient chérir et vénérer
+de sa famille et lui attiraient la considération, l'affection même de
+ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait
+apercevoir dans ce que nous avons eu à raconter de lui. En le voyant
+enveloppé, sans qu'aucune accusation eût été formulée au préalable
+contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus
+en plus leur caractère injuste et violent, nous n'aurons pas de peine
+à former notre opinion en ce qui le concerne.</p>
+
+<p>Au moment où les milices s'assemblaient, il se préparait peut-être
+également à prendre part à la guerre. Il se trouvait pourtant encore à
+la Maison de Jérusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils
+n'avait alors que seize ans; les filles étaient en dessous de cet âge:
+ces jeunes têtes entourant le foyer auprès duquel il s'asseyait lui
+même, le front déjà semé de quelques frimas, formaient la couronne de
+son âge vieillissant.</p>
+
+<p>Ce cercle aimé, il faut le quitter; il faut se dégager de ces chères
+étreintes! Les suppôts du bailli ont frappé à la porte qui s'ouvrit
+autrefois pour la duchesse Isabelle, <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">p. 341</a></span>Charles de Bourgogne et
+Marie Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au
+<i>Steen</i>, lugubre séjour dont la Gruthuse devait, quelques années
+après, habiter à son tour les tristes réduits. Ce fut sur l'ordre de
+Maximilien. Maintenant, c'était le peuple qui commandait, ou plutôt
+cette partie active et ardente du peuple qui entraînait le reste.</p>
+
+<p>On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique
+flamande désigne seulement par ces mots: <i>un riche</i>: c'était Barbesan.
+On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la
+sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui
+dressaient pour lui l'échafaud en face du Beffroi. Une déposition
+assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui même, dans
+les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'était l'ordinaire; mais ce
+qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des échevins qui
+formaient le tribunal appelé à le juger. Quoique choisis récemment
+sous la pression des événements, ils n'avaient prêté la main à ces
+cruels préliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se
+pressaient-ils point de prononcer l'arrêt, espérant que ce qui s'était
+fait déjà suffirait pour déterminer les milices à s'éloigner. Les
+métiers pourtant demeuraient sur la place, rangés sous leurs
+enseignes, et la nuit même ne put les séparer: on voulait voir jouer
+la hache; on s'étonnait que l'exécution n'eût point lieu.</p>
+
+<p>Quelle position que celle de cet homme, de ce père, attendu par le
+bourreau, brisé par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais
+qu'on n'osait absoudre! Excepté dans les rangs tumultueux de la
+foule, la crainte glaçait les c&oelig;urs. Quelques-uns des <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">p. 342</a></span>
+principaux de la ville étaient menacés d'un sort pareil à celui de
+Barbesan. L'honnête bourgeoisie, incertaine, intimidée, se renfermait
+prudemment, ou n'osait manifester sa pensée. Les plus habiles
+acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient
+leur visage et réglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils
+rencontraient.</p>
+
+<p>La Gruthuse n'hésita point à compromettre sa popularité pour tenter de
+sauver un infortuné; escorté d'ecclésiastiques, ainsi que nous l'avons
+vu paraître au balcon de l'hôtel de ville, il vient supplier le peuple
+d'épargner cette victime. Les marchands étrangers exerçaient une haute
+influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la
+part qu'ils avaient à la merveilleuse prospérité de Bruges; la
+neutralité de leur position les appelait assez souvent à l'office de
+médiateurs: à leur tour, ils viennent intercéder en faveur de
+l'accusé. Bientôt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on
+voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites
+innocentes: c'étaient ses filles. S'agenouillant l'une près de
+l'autre, devant le peuple: «Grâce pour sa vie!» disent-elles d'une
+voix enfantine, entrecoupée de sanglots; «prenez tout son bien: qu'il
+ne nous reste rien sur la terre; si notre bon père vit, nous serons
+bien contentes!» Un tel silence régnait, depuis qu'on les avait vues
+paraître, que cette prière fut entendue de tous: les pleurs coulaient;
+un murmure favorable, mais faible, commençait à circuler: soudain des
+voix rudes le dominent et l'étouffent. «Justice!» crient celles-ci;
+«il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">p. 343</a></span>On ne voyait pas cependant procéder au supplice, et le jour
+s'avançait, quand ce cri sort de la foule: «Amis! voulez-vous que tout
+aille bien, demeurons unis et suivez-moi!» On applaudit. L'homme qui
+avait dit ces mots prend à la main une bannière et s'élance vers
+l'hôtel de ville; tous se précipitent sur ses pas, emportant les
+enseignes des métiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient
+les uns les autres. Ils s'étaient munis de coulevrines toutes chargées
+et prêtes à faire feu.</p>
+
+<p>Quand ils furent arrivés à l'hôtel de ville, les échevins avaient
+disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux cloîtres, pour trouver
+ces juges <ins title="erratum corrigé, 'contumax' dans l'original">contumaces</ins>. «Le peuple n'en veut point à leur vie,»
+proclame-t-on; «mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de
+grands désastres.» N'osant résister plus longtemps, ils sortent de
+leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur
+bouche, et la tête de Barbesan a bondi sur l'échafaud.</p>
+
+<p>Il était huit heures du soir, et l'on était au milieu du mois de mai,
+en sorte que cette scène lugubre se terminait vers la tombée de la
+nuit. Bientôt, dans le demi-jour du crépuscule brillent des torches
+que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre
+à Saint-Jacques, où il fut inhumé.</p>
+
+<p>C'était devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances,
+qu'Anselme Adorne aurait à comparaître. La prison où il attendait son
+sort était un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle
+était proche de l'hôtel de ville, où la foule était accourue pour y
+chercher les échevins. Le bruit, les cris de mort étaient venus
+frapper l'oreille du chevalier. Il <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">p. 344</a></span>avait pu saisir de loin le
+murmure confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-être,
+quelque sourd retentissement du coup fatal.</p>
+
+<p>Sa conscience, du moins, était tranquille. Le banal et odieux soupçon
+d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la
+colère du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualité de bourgmestre de
+la commune, il n'avait pas même eu maniement de deniers: c'est Despars
+qui en fait la remarque. Mais il avait eu part à la faveur de Charles;
+Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services.
+Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement
+excitée, de juges effrayés qui s'étaient cachés pour ne point
+condamner Barbesan et l'avaient ensuite livré au bourreau?</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">p. 345</a></span></p>
+<h3>VII</h3>
+
+<h4>Le jugement.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Le peuple va chercher le banc de torture.&nbsp;&mdash;&nbsp;Interrogatoire de Van
+Overtveldt.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy
+sont conduits aux Halles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect du tribunal.&nbsp;&mdash;&nbsp;Intervention
+inattendue.&nbsp;&mdash;&nbsp;Messes solennelles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jugement de Van Overtveldt et
+de de Baenst.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce qui est résolu pour Anselme Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caractère
+de cette décision.&nbsp;&mdash;&nbsp;Motifs de consolation du chevalier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+autres détenus mis à composition.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les milices sortent sous la
+conduite de Ghistelles et de Metteneye.&mdash;Prise du château de
+Chin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort d'Adolphe de Gueldre.&mdash;Le camp brugeois.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Nous
+sommes trahis!</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Réflexions.</p></div>
+
+<p class="p3">Cette tête jetée à la fureur populaire l'avait-elle du moins assouvie?
+Hélas! il n'en était rien. Le jour suivant, qui était un dimanche,
+s'annonçait sous des auspices sombres et menaçants. Dès le matin, la
+foule court, avec d'effrayantes clameurs, chercher les <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">p. 346</a></span>
+instruments de torture et les porte aux Halles: il y aurait ainsi
+moins de chemin de la question au supplice! Il fallait, disait-on,
+<i>expédier</i> encore quelques-uns des détenus.</p>
+
+<p>Le conseiller van Overtveldt subit d'abord un long et sévère
+interrogatoire qui prit la plus grande partie de la journée. Sur le
+soir, on vint prendre au <i>Steen</i> le seigneur de Saint-Georges,
+chevalier, de la puissante maison des de Baenst; mais rien ne paraît
+avoir fait une sensation plus profonde sur les spectateurs que de voir
+conduire avec lui, devant le tribunal, messire Anselme Adorne, sire de
+Corthuy en Écosse, ainsi qu'on appelait, avec une sorte d'emphase,
+notre voyageur.</p>
+
+<p>Il fallait traverser la place, où l'on ne distinguait déjà plus
+qu'imparfaitement les objets: au centre, l'échafaud se dressait sombre
+et morne; tout autour, c'était une masse ondoyante, un fourmillement
+confus; çà et là le fer d'une pique étincelant dans l'ombre; au fond,
+les Halles se dessinant sur les dernières clartés du ciel que
+cherchent volontiers les regards en de tels moments. Vers la tour du
+Beffroi, on remarquait, dans cette masse obscure, quelques vides
+lumineux.</p>
+
+<p>C'étaient les croisées de la salle où siégeaient les juges. Des lampes
+et des torches y promenaient leurs lueurs sur les voûtes noircies,
+faisaient reluire les ferrures du chevalet, des tenailles, et
+illuminaient le visage pâle des échevins. Près de ceux-ci on
+remarquait les <i>Hoofdmannen</i> et les doyens, placés là comme pour les
+surveiller et répondre au peuple de leur docilité.</p>
+
+<p>L'heure, le lieu, ces apprêts, cet auditoire, le sang <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">p. 347</a></span>qui
+fumait encore: tout, il le faut avouer, était fait pour étonner les
+courages. Van Overtveldt et de Baents, jugeant toute défense vaine,
+firent, comme naguère Barbesan, on ne sait quels aveux. Le baron de
+Corthuy n'en avait point à faire; calme, ainsi qu'à Rama, il attendait
+que la vérité se fit jour. Mais où était le généreux Fakhr-eddin pour
+la faire éclater et l'arracher lui-même au péril?</p>
+
+<p>La Gruthuse eût sans doute essayé de jouer ce noble rôle, si
+l'impuissance de son intervention n'avait déjà trop paru. Le secours
+devait venir encore cette fois du côté où on l'attendait le moins. En
+voyant des hommes de ce rang en une telle détresse, leur vie même ne
+tenant plus qu'à un fil, les doyens se sentirent émus; des larmes
+coulent de leurs yeux. «Non!» s'écrient-ils, «vous ne périrez point!
+Dieu aidant, nous fléchirons ces barbares gens de métiers.» Au milieu
+de scènes auxquelles tous les pays ont servi, parfois, de théâtre, on
+aime à rencontrer, dans les chefs du peuple, travaillés peut-être
+eux-mêmes par les ressentiments, les préventions qui l'agitaient,
+cette sensibilité courageuse. C'est là que se montre vraiment le
+caractère de la nation: vous diriez de ces murs antiques qu'aux lieux
+bouleversés par un volcan, on retrouve sous la lave.</p>
+
+<p>La nuit étant déjà fort avancée, le prononcé fut remis au jour qui
+allait bientôt paraître. Les honnêtes doyens ne perdirent pas un
+instant pour se répandre parmi le peuple, conférer avec les principaux
+des métiers, tout tenter, en un mot, pour apaiser la multitude. Ce
+qu'il y avait, dans Bruges, de plus respectable secondait leurs
+efforts, ou en attendait avec <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">p. 348</a></span>anxiété le résultat. Il semblait
+que la ville fût menacée de quelque grande catastrophe. On eut recours
+au pouvoir et à l'appareil de la religion: dès le matin, les cloches
+et le carillon retentissent dans les airs; l'orgue ébranle les voûtes
+des églises; les chants sacrés s'élèvent vers le ciel, afin d'obtenir
+de sa clémence qu'il éclairât les juges et fit descendre la paix sur
+les esprits troublés.</p>
+
+<p>Tant d'efforts et de v&oelig;ux ne devaient pas demeurer inutiles: le
+tribunal, voyant les choses ainsi disposées, s'enhardit jusqu'à
+laisser la vie aux trois accusés, mais pour Van Overtveldt et de
+Baenst, à des conditions presque aussi dures que la mort: la
+confiscation générale, la réclusion perpétuelle dans un couvent,
+enfin, l'amende honorable, dans le plus humiliant appareil; «grande et
+lourde pénitence,» dit l'<i>eccellente Cronike</i>, «pour de si hauts et si
+puissants seigneurs!»</p>
+
+<p>Ainsi avaient paru les magistrats de Gand devant Charles de Bourgogne,
+à son orgueilleux triomphe; les rôles maintenant étaient changés: «le
+<i>commun peuple</i> était maître» et réclamait les mêmes hommages. Il
+fallait que les dignités communales eussent bien de quoi tenter
+l'ambition, pour que des hommes considérables s'exposassent, en les
+acceptant, à donner de semblables spectacles. Paul Van Overtveldt et
+Jean de Baenst n'avaient point mérité cet indigne traitement. Rien, du
+moins, n'autorise à l'affirmer. On n'aperçoit clairement qu'une chose:
+c'est que les juges n'étaient point libres. Ils voulaient frapper les
+esprits et contenter une foule menaçante. Excepté la triste cérémonie,
+rançon d'un sang qui avait été près de couler, l'arrêt n'était guère
+destiné à être exécuté: <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">p. 349</a></span>c'était un de ces jugements que les
+événements dictent ou effacent, dans leur mobilité.</p>
+
+<p>Si l'on inclinait, néanmoins, à douter que Van Overtveldt et de Baenst
+fussent tout à fait à l'abri des reproches, il faudrait avouer que ce
+serait sans preuve, et le doute même doit profiter aux accusés. Quant
+au sire de Corthuy, ce n'est point un doute qui parle en sa faveur:
+les griefs contre lui étaient sans portée, rien n'était venu les
+confirmer; ses fonctions n'y donnaient point de prise, sa vie le
+défendait, et il avait fallu un de ces revirements qu'amènent les
+révolutions, pour que du rôle de pacificateur il descendit soudain à
+celui de prévenu. Lui, du moins, obtiendra-t-il la réparation d'une
+justice éclatante? La réponse s'offre malheureusement d'elle-même.
+C'était le samedi que les juges, tremblant pour leur propre vie,
+avaient signé, malgré eux, un arrêt de mort; le dimanche, sans
+l'humanité et le courage des doyens, d'autres victimes eussent été
+frappées, et l'on n'était encore qu'au lundi! Le tribunal se tira
+d'embarras par une formule évasive<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, constatant implicitement que
+rien n'était acquis au procès à charge du noble accusé; mais par une
+inconséquence que les circonstances n'expliquent que trop, il lui
+fermait néanmoins, à tout hasard, l'accès aux dignités communales;
+ostracisme politique que les circonstances prononçaient assez et qui
+devait durer autant qu'elles. Quelques-uns veulent, mais les
+témoignages varient et le fait est douteux, que pour obtenir du
+peuple, qui était <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">p. 350</a></span>le véritable juge, la sanction de cet
+acquittement timide et déguisé, Anselme dut se présenter, en robe de
+deuil, devant lui.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit de cette circonstance qui importe peu dans une telle
+procédure, l'arrêt eût été trop doux pour un coupable; l'innocence en
+était accablée. Plus le baron de Corthuy trouvait dans son âme de
+droiture, d'intégrité, d'attachement à son pays et à sa ville natale,
+plus il se sentait abreuvé d'amertume. Heureusement, il lui restait
+des consolations puissantes. C'est un beau spectacle, a dit un sage,
+que celui de l'homme de bien aux prises avec l'adversité. Anselme
+avait lu Sénèque: pourtant il n'y songeait guère en ce moment; mais
+peut-être, lorsqu'il quittait la place, ses regards, à l'angle d'une
+rue, derrière une lampe fumeuse, rencontrèrent-ils un de ces tableaux
+où quelque artiste populaire avait figuré un captif, le front saignant
+des épines tressées autour de sa tête, les épaules couvertes d'un
+manteau dérisoire, avec cette inscription au-dessous de l'&oelig;uvre:
+<i>Voilà l'homme!</i> En écartant ces symboles, a-t-on songé à ceux qui
+souffrent?</p>
+
+<p>La hache n'avait frappé, à Bruges, qu'une victime; néanmoins la
+rigueur affectée des derniers arrêts et le rang de ceux qu'ils
+atteignaient, avaient fait une vive impression: les milices
+consentirent au départ. Parmi les autres détenus, plusieurs furent mis
+à composition, avec interdiction des fonctions communales; mais,
+l'émotion passée, ce fut lettre morte: ceux qu'on accusait d'avoir été
+les instigateurs des poursuites, et le bourgmestre qui présidait les
+échevins lorsque cette affaire avait été portée devant ceux-ci,
+furent, à leur <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">p. 351</a></span>tour, inquiétés et rançonnés. C'était une autre
+réaction en sens contraire, qui eut également son temps. Le malheureux
+Barbesan n'en était pas moins frappé et attendait au tribunal suprême
+ses accusateurs et ses juges.</p>
+
+<p>Les Brugeois allèrent se joindre aux Gantois, sous la conduite d'un
+noble et brave chevalier, Jacques de Ghistelles, qui devait aussi, un
+jour, monter à l'échafaud, sur le marché de Bruges, et de Pierre
+Metteneye, qui venait d'être compris dans la procédure. L'un portait
+l'étendard de Flandre, l'autre celui de la ville. La prise du château
+de Chin signala d abord l'expédition; on se préparait à assiéger
+Tournay, où Louis XI avait jeté des forces, quand tout à coup l'ennemi
+sort des portes. Adolphe de Gueldre, enveloppé et dédaignant de fuir,
+meurt en combattant. Privés de leur commandant, les Gantois se
+retirent. Ceux de Bruges restent seuls: sourds aux conseils de leurs
+chefs, ils négligeaient toutes les précautions. Le désordre était dans
+leur camp qui avait l'air d'une foire. Quelques-uns y avaient fait
+venir chacun leur femme et, ajoute le chroniqueur, leurs matelas. Il y
+avait plusieurs d'entre eux qui tiraient une solde de 12 gros. On les
+entendait chanter en choquant leurs verres:</p>
+
+<p class="left20 font95">Douze gros et casaque neuve:<br />
+Dieu nous préserve de la paix!</p>
+
+<p>Au milieu de ces passe-temps, la cavalerie française, les chargeant à
+l'improviste, en fit un grand carnage. Le bailli de Bruges, Jacques de
+Halewyn, et le capitaine des chaperons rouges furent faits
+prisonniers, <span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">p. 352</a></span>avec beaucoup de gens de métiers et de menu
+peuple. Le reste, laissant bannières, artillerie, tentes et bagages,
+revint en désordre, au cri de: <i>Nous sommes trahis!</i></p>
+
+<p>On rassembla à Bruges de nouvelles forces; mais Ghistelles refusa de
+les commander, jurant par sa chevalerie qu'il n'entrerait plus en
+campagne avec des soldats si mal disciplinés.</p>
+
+<p>On souffre d'avoir à raconter ces faits qui s'enchaînent à ceux dont
+nous nous occupons plus spécialement: tumultes, pillages, jugements
+sans liberté, guerre sans gloire; tristes tableaux, effets d'une même
+cause! Il ne manquait certes, en Flandre, ni talents, ni valeur, ni
+patriotisme; il manquait cette force mystérieuse qui enfante l'ordre
+et l'unité. Les mêmes hommes que nous venons de voir paraître dans ces
+déplorables scènes allaient se montrer des héros.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">p. 353</a></span></p>
+<h3>VIII</h3>
+
+<h4>Blangy.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Harangue de Maximilien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Il arme des chevaliers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les <i>Pater</i> et
+les <i>Avé</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille perdue et regagnée.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Gruthuse
+prisonnier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Retour de Jean Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort de Galéas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prosper
+Adorno remonte sur le trône ducal.&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se sauve à la
+nage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caractère de Maximilien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort de Marie et fin de la
+maison de Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Régence contestée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les colonnes d'or
+renversées.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adieux suprêmes.</p></div>
+
+<p class="p3">Deux ans s'étaient écoulés, et l'honneur des armes flamandes s'était
+déjà relevé par plus d'une glorieuse revanche. Marie de Bourgogne
+avait épousé le jeune duc d'Autriche. En déjouant les ambitions, ce
+mariage avait calmé, pour un temps, les partis: le pays s'unissait
+avec enthousiasme sous les mêmes étendards.</p>
+
+<p>A la tête de 22,000 hommes, Maximilien vint mettre <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">p. 354</a></span>le siége
+devant Terouane. Une armée ennemie s'avance pour dégager la place. Les
+Flamands prennent position sur les hauteurs de Guinegate, près de
+Vieuxville et de Blangy.</p>
+
+<p>Le soleil d'août, qui montait glorieusement à l'horizon, brillait sur
+la longue ligne de casques et de piques de nos milices. «Le noble duc
+Maximilien,» raconte une chronique flamande, «range tout son monde en
+bonne ordonnance et adresse aux soldats quelques mots faits pour
+enflammer leur courage. «Flamands, renommés dans l'histoire,» leur
+dit-il, «soyez braves et sans peur, comme de fidèles enfants; je vous
+serai bon et loyal seigneur, tant que je vivrai.» Alors il descend de
+cheval et arme plusieurs chevaliers<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>; puis il ordonne que chaque
+combattant, mettant les deux genoux en terre, dise cinq <i>Pater</i> et
+cinq <i>Avé</i>: cela fait, il remonte à cheval et recommande aux Flamands
+de marcher les rangs serrés et les piques en avant.</p>
+
+<p>«La victoire parut un moment près de leur échapper; mais enfin elle
+leur demeura. Le principal honneur en revint aux piquiers flamands, et
+Maximilien lui-même recueillit, dans cette journée, beaucoup de
+gloire.</p>
+
+<p>«Après la bataille, lorsque ces braves se furent un peu réconfortés en
+prenant quelques rafraîchissements, le duc revint gaîment auprès
+d'eux, les remerciant avec une vive effusion de reconnaissance. Il les
+pria de s'agenouiller de nouveau et de dire encore cinq <i>Pater</i> et
+cinq <i>Avé</i> en l'honneur de Dieu qui leur avait donné la victoire.
+Tous le firent de grand <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">p. 355</a></span>c&oelig;ur, et lui-même avec eux.» Nous
+aimons ces naïfs détails qui sont peut-être au-dessous de la majesté
+de l'histoire, mais qui peignent les temps et en révèlent l'esprit.</p>
+
+<p>La Gruthuse avait été fait prisonnier dans l'action. Le sire de
+Corthuy, que nous avons vu remplir avec lui les fonctions de
+capitaine, combattait-il à ses côtés et partagea-t-il son sort?
+Toujours est-il qu'il était absent de Bruges lorsque son fils aîné y
+arriva, de retour d'Italie, le 21 avril 1480.</p>
+
+<p>Jean alla loger chez son frère Arnout, et ne rentra à la maison
+paternelle que quelques mois après, sans doute parce qu'alors Anselme
+y était revenu.</p>
+
+<p>Les moyens de communication et de publicité étaient encore bien
+imparfaits. Le baron de Corthuy savait probablement cependant que son
+parent italien, si plein, à Milan, de prévenances pour lui, avait été
+arrêté, par ordre de Galéas, et enfermé au château de Crémone. Anselme
+se réjouit en apprenant qu'après que le duc fut tombé sous les
+poignards des conjurés, le comte de Renda avait non-seulement été
+remis en liberté, mais que la régente l'avait placé à la tête du
+gouvernement de Gênes. Lorsque ensuite Jean Adorne raconta encore à
+son père comment Prosper, devenu de nouveau suspect à la cour de Milan
+et cédant aux instances du roi de Naples, avait repris le titre ducal;
+comment, mal servi par la sévérité qu'il déploya lui-même contre ses
+ennemis, trahi par l'épée vénale d'Obietto Fieschi, faiblement secondé
+par Ferdinand, il s'était vu réduit à gagner, à la nage, une galère
+aragonaise, Anselme dut se rappeler la devise <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">p. 356</a></span>des Adorno et
+des grandeurs humaines: <i>Tout passe<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>!</i></p>
+
+<p>Ces étranges vicissitudes, ces péripéties rapides, furent entre le
+père et le fils un fréquent sujet d'entretien; mais les affaires de
+leur propre pays attiraient encore, à plus juste titre, leur
+attention.</p>
+
+<p>La situation de la Flandre ne répondait pas aux brillantes espérances
+que Maximilien avait données à son début. Ce n'est point qu'il manquât
+de qualités dignes d'un prince et faites pour le relever. D'illustre
+race, jeune, de bonne mine, brave, ami des lettres, qu'il cultivait
+lui-même, et des sciences, qui lui durent beaucoup en Allemagne, il
+avait, dans l'esprit et l'imagination, du poëte et du chevalier, mais
+trop peu de suite dans les idées et jamais d'argent dans ses coffres.
+Les <i>Trois Membres</i> se montraient mal disposés à les remplir; la
+guerre avec Louis XI, quelquefois interrompue par des trêves, ou
+reprise avec des chances diverses, fatiguait la Flandre. Deux partis
+s'y disputaient la prépondérance: l'un, qui avait pris le dessus après
+la mort de Charles le Hardi et défendait les concessions obtenues ou
+arrachées alors, avait son siége principal à Gand; l'autre, qui
+voulait fortifier l'autorité du prince, dominait à Bruges. Les
+rivalités allaient au point que Jean de Dadizeele, grand bailli de
+Gand, que nous avons également nommé plus haut, fut lâchement
+assassiné, à l'instigation de Josse de Lalain.</p>
+
+<p>On est heureux de vivre en un temps où les passions sont mieux
+contenues et où règnent les lois, <span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">p. 357</a></span>l'ordre et la justice. Il
+faut en convenir pourtant, la courte période dont nous parlons ici ne
+pouvait faire regretter aux hommes paisibles la domination tumultueuse
+et sanglante des métiers. Ces jours allaient revenir.</p>
+
+<p>La duchesse Marie portait, dans les exercices de corps, quelque chose
+de l'ardeur que son père déployait à la guerre. L'hiver, elle glissait
+sur la glace. En tout temps, elle lançait impétueusement son cheval,
+peu soucieuse du péril ou des obstacles. Un jour qu'elle chassait au
+faucon, sa monture se renverse sur elle; une blessure qu'elle cache
+s'envenime: elle meurt à l'âge de 25 ans, le 28 mars 1482<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p>
+
+<p>Ainsi finissait, un siècle après la journée de Rosebecque, la
+puissante maison de Bourgogne, et une suite de combats entre les
+princes de cette race et les grandes communes avait comme jalonné
+l'intervalle. Chose étrange! au sortir de ces luttes entre deux causes
+qui employaient, l'une et l'autre, les armes et les supplices, le nom
+de Bourgogne conserva dans nos contrées un caractère de grandeur
+imposante qui lui faisait une sorte de popularité.</p>
+
+<p>L'étendard symbolique de cette maison semblait un drapeau national;
+nous l'avons vue, nous-même, plus d'une fois se déployer dans les
+réunions et les jeux des villageois, dépositaires des traditions qui
+s'effacent et dont ils ne pourraient expliquer l'origine. Quand la
+dernière trace de ces impressions aura disparu avec la dernière de ces
+vieilles bannières, l'histoire, tout en notant l'altière ambition et
+les représailles <span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">p. 358</a></span>cruelles de nos princes de la dynastie de
+Valois, n'en constatera pas moins que c'est autour de la croix de
+Bourgogne que les provinces belges formèrent, au quinzième siècle,
+leur brillante constellation.</p>
+
+<p>Par le mariage de Marie avec Maximilien, l'&oelig;uvre des ducs de
+Bourgogne passait à la maison d'Autriche, dont le nom, à côté de celui
+d'un Philippe II, rappelle pour les armes, les arts et la paix, ceux
+de Charles-Quint, d'Albert et d'Isabelle et de Marie-Thérèse.
+Malheureusement, Maximilien n'avait pas montré assez de sagesse et de
+modération pour que son autorité fût acceptée sans lutte pendant la
+minorité de son fils. La Flandre eut la paix avec la France, mais elle
+eut à la fois, dans son propre sein, la guerre étrangère et la guerre
+civile. Il n'est point dans nos annales de plus triste époque: la
+licence des corps armés et l'effervescence de la multitude, les
+vengeances répondant aux vengeances, de toutes parts, les ravages, les
+divisions, les supplices, laissent au moins douter si la régence
+incontestée de Maximilien eût pu être plus funeste. Bruges reçut le
+coup fatal, et après les convulsions de l'agonie, tomba épuisée et
+pantelante sur les tronçons de ses colonnes d'or.</p>
+
+<p>Le sire de Corthuy ne fut pas témoin de ces maux que Jean son fils,
+dans les notes qu'il a laissées, appelle tantôt un châtiment du ciel,
+tantôt des inventions de l'enfer<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Le père était retourné en
+Écosse, <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">p. 359</a></span>où nous allons bientôt le suivre. Quand il embrassa
+ses enfants au départ, quelque secret avertissement ne vint-il point
+obscurcir son front? Ne le vit-on pas jeter sur tout ce qui
+l'environnait un plus long regard que de coutume, comme si c'était
+pour la dernière fois et qu'il voulût, du moins, emporter cette chère
+empreinte dans sa pensée? De telles préoccupations, on le verra
+bientôt, n'eussent été que trop naturelles. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_360" id="Page_360">p. 360</a></span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">p. 361</a></span></p>
+<h3>IX</h3>
+
+<h4>La dernière traversée.</h4>
+
+<div class="contents">
+<p class="p2">Jacques III à 25 ans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Favoris et artistes.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'architecte Cochran
+et le musicien Rogiers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le duc d'Albany et le comte de
+Mar.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort du second.&nbsp;&mdash;&nbsp;Préparatifs de guerre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Honteux traité du
+duc d'Albany.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques convoque ses vassaux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conspiration de
+Lauder.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Bell-the-Cat.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Massacre des favoris du roi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est
+détenu au château d'Édinbourg.&nbsp;&mdash;&nbsp;Glocester envahit
+l'Écosse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Albany lieutenant-général.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa condamnation.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrivée
+du sire de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conduite équivoque du comte de
+Huntley.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fatal dénoûment.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conclusion.</p></div>
+
+<p class="p3">Lorsque Anselme Adorne avait paru, pour la première fois, à la cour
+d'Édimbourg, il n'y venait point chercher fortune. Sa position dans
+son pays et la perspective qui s'y offrait à lui, pouvaient suffire à
+son ambition. S'il rencontra en Écosse des honneurs et des dignités,
+c'était une marque de royale gratitude pour l'hospitalité que
+trouvait chez lui une Stuart.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">p. 362</a></span>Nous ne l'avons vu faire, dans ce royaume, que de courtes
+apparitions, l'une avant, l'autre après son voyage d'Orient, et les
+dates, à cet égard, sont précises; nous l'apercevons, ensuite, en
+route vers la Perse; puis nous le retrouvons en Flandre, revêtu de
+fonctions publiques, et enveloppé, quelque temps après, dans les
+poursuites dirigées contre d'anciens magistrats; enfin, nous avons
+tout lieu de croire qu'il se rencontra avec son fils à la Maison de
+Jérusalem, depuis le retour de celui-ci. Il n'est donc pas à supposer
+qu'il eût pris jusqu'ici une part active au maniement des affaires, en
+Écosse. Le moment était pourtant arrivé où il allait devenir victime
+de la direction qu'elles avaient reçue pendant sa longue absence, ou
+de l'état voisin de l'anarchie dans lequel cette contrée se trouvait
+plongée.</p>
+
+<p>Pour un roi d'Écosse et pour un roi mineur, Jacques III avait eu
+d'abord, à tout prendre, un règne paisible, aux débuts duquel l'Écosse
+devait même Roxbourg, Berwick et la possession incontestée des Orcades
+et des îles Shetland; mais lorsqu'il eut atteint l'âge de 25 ans, qui
+lui donnait la plénitude de son autorité, diverses causes concoururent
+à la miner et amenèrent, enfin, de plus déplorables événements.</p>
+
+<p>Rien n'était pourtant changé aux rouages principaux du gouvernement:
+lord Evandale conservait les fonctions de chancelier; les évêques, à
+qui leur influence et leurs lumières donnaient une grande part aux
+affaires, continuaient à être consultés; mais le roi, au lieu de
+dominer les grands, comme son père et son aïeul, par une indomptable
+énergie, ou de les captiver <span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">p. 363</a></span>et de les entraîner, comme son
+fils sut le faire après lui, les laissa se retirer dans leurs donjons
+et leurs forteresses, où ils vivaient plus en souverains qu'en sujets,
+et admit dans sa familiarité, outre quelques gentilshommes à qui, pour
+faire souche de grandes maisons, il manqua un protecteur plus heureux,
+Cochran, architecte éminent, Rogiers, qui fonda en Écosse une école
+renommée de musiciens, et d'autres artistes moins connus. Ces habitués
+du palais ne pouvaient manquer d'obtenir du crédit et souvent d'en
+abuser<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p>
+
+<p>La conduite du roi était surtout peu sage dans un pays où l'on
+n'estimait que les armes: elle poussa jusqu'à la fureur l'irritation
+des grands, qui se voyaient dédaignés; les deux frères du roi, plus
+mâles et plus résolus que lui, devinrent le point de ralliement de
+tous les mécontents.</p>
+
+<p>Tous deux furent arrêtés. Le duc d'Albany s'évada; le comte de Mar,
+accusé d'avoir conféré avec de prétendues magiciennes sur les moyens
+d'abréger les jours du roi, périt durant sa captivité. Selon les
+historiens hostiles à Jacques, ce fut par son ordre; d'autres, qui
+regardent cette mort comme accidentelle, s'appuient, en particulier,
+sur ce qu'elle ne lui fut point reprochée par ceux qui tramaient sa
+perte.</p>
+
+<p>L'influence de Cochran ne fit que grandir. L'administration des
+domaines confisqués sur le comte de Mar passa entre les mains de cet
+homme ambitieux et habile; Jacques lui donna même la direction de <span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">p. 364</a></span>
+son artillerie. Les Écossais, pour la plupart, s'y entendaient
+mal, et l'on vit, jusqu'en Italie, où l'art militaire était plus
+avancé, un illustre architecte diriger la défense de Florence<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
+
+<p>C'était, du moins, pour la tranquillité intérieure du royaume, une
+circonstance heureuse, que la paix avec les Anglais: elle avait même
+été cimentée par des arrangements matrimoniaux, depuis que Louis XI
+avait traité avec Édouard IV et qu'ils étaient convenus, entre eux, du
+mariage du dauphin avec la fille du roi d'Angleterre; mais Louis ayant
+rompu ses engagements, pour un autre projet qui n'eut pas plus de
+résultat, celui d'une union entre l'héritier de la couronne de France
+et Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de
+Bourgogne, et voulant occuper Édouard chez lui, afin qu'il ne tentât
+rien contre la France, pousse Jacques à armer contre l'Angleterre. Ce
+roi fidèle à une politique qui fut presque toujours celle des
+monarques de sa race, cède à ces conseils intéressés qui allaient lui
+devenir bien funestes.</p>
+
+<p>Entre Édouard, menacé d'une invasion et qui en méditait une lui même,
+Albany<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> ambitieux et fugitif, des grands irrités et fatigués du
+repos, il s'ouvrit de ténébreuses négociations. Le duc s'engage à
+faire hommage au roi d'Angleterre de la couronne qu'il voulait
+arracher à son frère et promet, pour prix du concours des ennemis de
+son pays, de leur abandonner <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">p. 365</a></span>des places importantes et de
+riches territoires. En signant ce honteux traité<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114"></a><a href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, il prenait
+d'avance le titre de roi, dont il se montrait bien peu digne, quoique
+le traitement qu'il avait éprouvé, ainsi que le comte de Mar, offre
+quelque atténuation de sa conduite.</p>
+
+<p>Jacques III convoque les milices féodales, sous la bannière de leurs
+chefs. C'était réunir bien des mécontents et rapprocher des
+conspirateurs. La cherté des denrées, une monnaie de bas aloi, dont
+l'émission était attribuée aux avis de Cochran, les richesses que
+celui-ci devait à la libéralité du roi, la pompe qu'il affectait, son
+orgueil, exaspéraient les esprits. Plusieurs seigneurs, notamment le
+comte de Huntley, dont nous n'aurons que trop occasion de parler
+encore, le comte de Lennox et le comte d'Angus, surnommé depuis <i>Bell
+the Cat</i>, parce qu'il s'était écrié que ce serait lui qui attacherait
+le grelot, s'unissent dans l'église de Lauder, par une conjuration
+nocturne, assez semblable aux contrats sanglants qui préparèrent les
+meurtres de David Riccio, secrétaire de Marie Stuart, et de Darnley,
+époux de cette reine. Ils s'emparent de Cochran, pénètrent en armes
+auprès du roi, se saisissent de tous ceux qui se trouvent autour de
+lui et les font égorger à l'exception du jeune Ramsay, créé depuis
+comte de Bothwell, qui avait couru se réfugier dans les bras de
+Jacques. Après cette exécution sauvage, ils renferment le roi lui-même
+dans le château d'Édimbourg<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> et laissent l'armée se débander,
+ouvrant ainsi leur pays aux Anglais, conduits par Glocester, et au
+duc d'Albany qui s'empare du pouvoir, <span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">p. 366</a></span>sans oser cependant
+porter la main sur la couronne, objet de ses convoitises.</p>
+
+<p>Jacques conservait des partisans, et l'histoire d'Écosse, plus
+qu'aucune autre, offre de singuliers retours. Le pouvoir des rois y
+avait, à la fois, une incroyable faiblesse et une immense portée;
+disposant des fiefs et des principaux offices, ils élevaient ou
+ruinaient, en un moment, les familles, excitaient la crainte et
+l'ambition, trouvaient des parlements dociles au plus fort; mais
+venait-on à s'emparer par un coup de main de la personne du souverain,
+ou à former contre lui une ligue redoutable, il n'était plus qu'un
+instrument passif, ou un ennemi public, jusqu'à ce qu'une nouvelle
+péripétie lui rendît la liberté ou la prépondérance.</p>
+
+<p>Après le départ de Glocester, une réconciliation apparente rapprocha
+le roi captif et son frère qui ne se trouvait point assez affermi.
+Jacques sortit de prison, mais non de la tutelle du duc d'Albany.
+Celui-ci, comblé d'éloges, qu'il dictait lui-même, pour la générosité
+de sa conduite, se fit donner le titre de lieutenant général du
+royaume, le comté de Mar et d'autres domaines. Tout en feignant
+d'armer contre les Anglais, il se ligue de nouveau, en secret, avec
+eux. Soit, alors, qu'il craignît quelque tentative du parti royaliste,
+ou qu'il voulût en finir, il accuse hautement son frère de conspirer
+pour l'empoisonner, cherche à mettre la main sur lui, manque ce coup,
+et dans une assemblée du parlement, tenue à la fin de l'année 1482, il
+est dépouillé de son office. Ses principaux partisans, le sont
+également de leurs fonctions et de leurs dignités.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">p. 367</a></span>Lorsqu'Albany avait pris en main le pouvoir, lord Evandale
+avait perdu la place de chancelier; le duc d'Argyle et d'autres
+seigneurs s'étaient réfugiés précipitamment dans leurs terres. Il se
+peut que, dans cette commotion, les intérêts du sire de Corthuy
+eussent été compromis. La tournure que prenaient les affaires, en
+Flandre, n'était point faite pour l'y retenir; instruit de la détresse
+où se trouvait Jacques III, qui l'avait fait chevalier et comblé de
+témoignages de haute bienveillance, il dut naturellement se joindre à
+ceux qui aspiraient à tirer ce malheureux prince d'une position si
+triste et à rétablir son autorité.</p>
+
+<p>Tels furent, sans doute, les motifs qui déterminèrent Anselme à se
+rendre en Écosse, au milieu de tant de misères, de complots, de
+dangers. Lorsque Jacques eut recouvré le pouvoir, ceux qui, teints du
+sang de ses conseillers, l'avaient tenu captif lui-même, ne pouvaient
+guère revenir à lui franchement, ni savoir beaucoup de gré à ses plus
+dévoués serviteurs. La faveur du roi et la qualité d'étranger étaient,
+pour le sire de Corthuy, un double titre à leurs ombrages.</p>
+
+<p>Parmi les acteurs principaux du sombre drame de Lauder, qui depuis
+s'étaient rapprochés, au moins extérieurement, du souverain, si
+cruellement traité dans ses favoris, nous retrouvons le comte de
+Huntley (Alexandre de Seton Gordon). Le roi lui confia les fonctions
+de justicier dans le nord de l'Écosse. Plus tard, on le vit se ranger
+sous la bannière royale, lors de la rébellion qui mit fin au règne et
+à la vie de Jacques, intervenir entre les partis comme conciliateur,
+commander à l'avant-garde et se replier, avec <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">p. 368</a></span>précipitation
+et en désordre, enfin, lorsque l'insurrection eut triomphé, garder son
+rang et son influence, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs.</p>
+
+<p>Quelle qu'en fût plus particulièrement la cause, le comte paraît
+n'avoir pas vu de bon &oelig;il la présence du sire de Corthuy à la cour.
+De tels sentiments étaient bien redoutables en Écosse, de la part d'un
+homme puissant qui avait montré déjà qu'il ne reculait pas devant les
+moyens les plus violents. Tout à coup, une sinistre nouvelle parvient
+à Bruges. On apprend que, le 25 janvier 1483 (1482 vieux style),
+Anselme Adorne avait été «fort traîtreusement conduit de vie à trépas
+par <i>Sander Gardin</i>;» c'est ainsi que le nom d'Alexandre Gordon est
+défiguré dans nos chroniques. Elles ajoutent «qu'en sa vie il avait
+bien dépêché trente personnes par de semblables moyens et qu'il finit
+néanmoins tranquillement dans son lit, ce qui crie vengeance au ciel.»
+Ces dernières paroles, qu'elles fissent allusion au massacre de
+Lauder, antérieur seulement d'une demi-année, ou à d'autres faits
+moins connus, attestent, par leur vivacité, les regrets douloureux et
+indignés qu'excita une mort si cruelle, dont les détails demeurent
+couverts d'un voile mystérieux et lugubre; seulement, quand on examine
+avec attention, sur le mausolée du sire de Corthuy, la figure qui le
+représente, on y aperçoit vers le sein droit une large ouverture,
+souvenir, sans doute, de l'empreinte qu'un poignard ou une dague avait
+laissée sur la poitrine du chevalier brugeois.</p>
+
+<p>Il expirait à un âge encore peu avancé<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116"></a><a href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, loin de
+<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">p. 369</a></span>ses enfants et «de la si douce province de Flandre.» Ses
+restes, du moins, y furent rapportés; on les déposa auprès de ceux de
+Marguerite dans l'église de Jérusalem. C'est là que, attendant un
+jugement plus imposant que ceux des hommes<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, le pieux voyageur se
+repose des fatigues, des traverses, des joies, des amertumes de sa vie
+agitée.</p>
+
+<h4 class="p6">FIN.</h4>
+
+<p class="p6"><span class="pagenum invisible"><a name="Page_370" id="Page_370">p. 370</a></span></p>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Van Praet, alors conservateur de la Bibliothèque de la
+rue Richelieu, à Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> L'exemplaire qui nous a été confié par le savant Van
+Praet, et qu'il qualifiait d'unique, portait à la première page, le
+titre suivant:</p>
+
+<p class="center">Anselmi Adurni<br />
+Equitis hierosolymitani, ordinis scotici et cyprii<br />
+Jacobi III Scotorum Regis et Caroli Burgundiæ ducis<br />
+Consiliarii, Baronis in Corthuy et Tiletine, domini<br />
+in Ronsele et Ghentbrugge,<br />
+Itinerarium hierosolymitanum et sinaicum<br />
+1470<br />
+Joannes Adurnus V. Illustris F. conscripsit<br />
+et Jacobo III Scotorum Regi dedicavit.</p>
+
+<p>Après l'épitre dédicatoire et la table, on lit un second titre ainsi
+conçu:</p>
+
+<p>«Iter hierosolymitanum et Montis Sinay Anselmi Adurni, institutum anno
+nostræ salutis septuagesimo supra millesimum quadringentesimum,
+scriptore Joanne Adurno, Anselmi filio, itineris comite.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> «Avevano fetore di principato.»&mdash;Litta, Famiglie
+celebri.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Lettres de l'empereur Maximilien de 1511 et 1512. Selon
+un vieux manuscrit, Opice épousa Agnès de Axpoele, fille d'un des
+chevaliers qui partagèrent la captivité du comte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Rewaert</i> ou <i>Ruwart</i>, gouverneur ou protecteur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> En 1071.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> En 1479.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il y en avait aussi du Hainaut. Froissart nomme, parmi
+ceux-ci, trois cousins: messire Henri d'Antoin, le sire d'Hanrech ou
+Havret et Jehan, sire de Ligne, qui fut armé chevalier, dans
+l'expédition, par le sire d'Autoin. La première enceinte de la place
+fut emportée d'assaut, et le roi de Tunis s'obligea à délivrer les
+esclaves chrétiens, à payer les frais de la guerre et à mettre un
+frein au brigandage de ses sujets. (V. Froissart et Folieta, historien
+génois.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Doges.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Il est fâcheux que, précisément, celle qui représente
+Anselme Adorne se trouve maintenant cachée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> On se rappelle l'exclamation de Rousseau: «Pleurs cruels!
+que de sang vous fîtes répandre!»</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Il a été remplacé par un bâtiment qui fait aujourd'hui
+partie de l'hôtel du gouvernement provincial.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Anséates.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Maison sur la place.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Les de Baenst étaient surtout richement possessionnés en
+Zélande. On trouve ces deux noms dans la liste, publiée par M.
+Gachart, des seigneurs flamands qui assistaient à l'abdication de
+Charles-Quint, et que nous allons transcrire; c'étaient:</p>
+
+<p class="left20">Lamoral d'Egmont, prince de Gavre, comte d'Egmont, chevalier de l'ordre.<br />
+Maximilien de Bourgogne, seigneur de Beveren, id.<br />
+Charles, comte de Lalaing, seigneur d'Escornaix, id.<br />
+Pierre, seigneur de Werchin, sénéchal de Hainaut, seigneur de Herzelles, id.<br />
+Philippe de Montmorency, comte de Hornes, seigneur de Nevele.<br />
+Maximilien de Melun, vicomte de Gand.<br />
+Charles, seigneur de Trazegnies et de Tamise, chevalier.<br />
+Maximilien Vilain, écuyer, seigneur de Rassenghien.<br />
+Louis de Ghistelles, chevalier, seigneur de la Motte.<br />
+Philippe de Liedekerke, chevalier, seigneur d'Eversbeke.<br />
+Jacques de Claeroult, chevalier, seigneur de Puttem.<br />
+Jacques de Thiennes, écuyer, seigneur de Castre.<br />
+Thomas de Thiennes, écuyer, seigneur de Rumbeke.<br />
+Charles Hannart, chevalier, seigneur de Liedekerke.<br />
+Joseph de Baenst, chevalier, seigneur de Melissant.<br />
+Jérôme Adournes, chevalier, seigneur de Nieuwenhove.<br />
+François de Halewin, chevalier, seigneur de Zweveghem.<br />
+Jacques de Lalaing, écuyer, seigneur de la Monillerie et de Sandtberg.<br />
+Josse, seigneur de Courtewille et de Vorst, écuyer.<br />
+Ferry de Gros, écuyer, seigneur de Beaudemers.<br />
+François Massier, écuyer, seigneur de Bussche.<br />
+Charles Uutenhove, écuyer, seigneur de Sequedin.<br />
+Pierre, seigneur du Bois, écuyer.<br />
+Jacques de Eyeghem, écuyer, seigneur de Hembisze.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Chastelain ne fait pas mention de cette joute, mais elle
+est d'écrite par Despars dont il n'y a aucun motif de suspecter le
+témoignage.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a>
+<i>Orl. fur.</i>, canto XV.</p>
+
+<p>«Le prix de sa valeur, il ne le garde pas pour soi; il en fait jouir
+sa patrie; il la fait mettre en liberté, quand bien d'autres, à sa
+place, l'eussent asservie. Qu'à ce nom d'André Doria, quiconque, de
+libre, voulut rendre son pays esclave, rougisse et n'ose plus lever
+les yeux.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Les trois autres étaient les Bette, marquis de Lede, les
+Triest et les Borlut, nom célèbre par la part que prit l'un d'eux à la
+bataille des Éperons.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Orbis romanus.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> 1453.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> 1461.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> 1468.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Et non <i>passe d'armes</i>; ces expressions ont une
+signification toute différente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> En 1460.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Il est singulier que cette remarque n'ait point été faite
+par Ch. Tytler qui a publié l'acte dont il s'agit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> History of Scotland from 1423 until 1542, by William
+Drummond. London, 1655.</p>
+
+<p>Rerum Scoticarum historia, auct. Georgio Buchanano. Amsterodami, 1643.</p>
+
+<p>Histoire d'Écosse, par Robertson, traduite de l'anglais. Londres,
+1772.</p>
+
+<p>History of Scotland, by Patrick Fraser Tytler, Third Ed. Edinburg,
+1845, 3<sup>d</sup> vol.</p>
+
+<p>Tales of a Grand father by sir Walter Scott. Paris, 1828.</p>
+
+<p>Anselmi Adorni Itinerarium M. S.</p>
+
+<p>De ce dernier ouvrage il résulte que les exilés avaient déjà passé
+deux ans à Bruges à une époque qu'il faut placer entre le 4 avril et
+le 4 octobre 1471.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Die eccellente cronike van Vlaenderen</i> appelle Marie de
+Bourgogne <i>Mer joncfrauwe van Bourgoengien</i>.</p>
+
+<div class="left20">
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a>
+'E ben ragion......<br />
+Ch'a te lo scettro in terra, o se ti piace,<br />
+L'alto imperio de' Mari a te conceda.<br />
+<span class="i6">(<i>Gerusalemme lib.</i> C. 1<sup>o</sup>.)</span></p></div>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a>
+<i>Curiam etiam Dmno Anselmo præsentavit.</i> Cette
+expression, d'une latinité barbare, n'offre pas un sens bien facile à
+saisir.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Saint Augustin, dans ses <i>Confessions</i>.</p>
+
+<div class="left20">
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a>
+Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus,<br />
+Serviet officio, spiritus ipse tuo.</p></div>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> On verra plus bas un Fregoso qualifié de noble génois.
+Les Adorno étaient seigneurs de divers domaines, comtes de Renda,
+etc.; l'un d'eux était déjà dignitaire de l'ordre de St-Jean du temps
+du doge Gabriel. Ces familles étaient nobles, mais, à un point de vue
+politique; elles formaient une classe distincte et dominante.</p>
+
+<p>Dans un acte de Louis XII, notre voyageur est appelé Anseaulme <i>de
+Adornes</i>. En italien, on disait souvent <i>Adorni</i> au lieu d'<i>Adorno</i>.
+En Flandre, ce nom s'écrivait <i>Adournes</i>. Nous avons suivi l'usage
+moderne en employant les noms d'<i>Adorno</i>, <i>Adorne</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Toute la rue Lomellini était anciennement formée du
+palais de la maison d'Adorno (Litta).</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Ut multarum rerum periculum, quo prudentiores sunt
+homines, sumeret. (Dédicace de l'<i>Itinéraire</i>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Il est à la rigueur possible que nos extraits offrent à
+cet égard une lacune qui n'existerait pas dans le manuscrit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Voici leur <i>Itinéraire</i>:</p>
+
+<p class="left20">Santo Cascino (Cascina).<br />
+Castel Florentio (Florentino).<br />
+Ettage.<br />
+Pungebuns (Poggio Bonzi).<br />
+Sienne.<br />
+Buon Convento.<br />
+San Quirico.<br />
+Recours (Ricorsi).<br />
+Paglia.<br />
+Aquapendente.<br />
+San Lorenzo.<br />
+Borchero (Bolsena).<br />
+Montflascon (Montefiascone).<br />
+Rousellon (Ronciglione).<br />
+Sutri.<br />
+Monterosi.<br />
+Tourbacha (Baccano).</p>
+
+<div class="left20">
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a>
+Roma, caput fidei, mundi quæ regna subegit,<br />
+Nunc nostræ summus religionis honos.</p></div>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> On dit maintenant embrasser. Nous n'avons jamais pu
+comprendre qu'on embrassât une main ou un pied; ce sont là de fausses
+délicatesses qui n'ont pas une source bien pure.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a>
+<i>Res Gestæ Pontificum</i> Romæ, 1677, t. III, p. 41.</p>
+
+<p>Nous ne faisons qu'indiquer ces questions dont la discussion nous
+conduirait trop loin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Communément appelés <i>Almoades</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Ou plutôt Othman.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Voyage à Tripoli</i>, par Maccarthy; Paris, 1819.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> M. Guy, <i>Voyage littéraire en Grèce</i>, Paris 1783, t.
+I<sup>er</sup>, p. 79.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Sancte</i>, au lieu de <i>sante</i>; ce mot est ainsi écrit dans
+le manuscrit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> La monnaie de cuivre se prenait au poids.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Sous la dynastie fatimite, le calife et le vizir
+faisaient chacun la prière et les génuflexions. (<i>Relations de
+l'Égypte</i>, par Abdallatif. Paris, 1810, aux notes.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Usong, 1<sup>stes</sup> Buch, 31. «Usong selbst fand etwas
+prägtiges in dem Befehle den ein Mensch gab das ein Reich fruchtbar
+werden sollte.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Birket-el-Hadji, première station de la caravane de la
+Mecque, selon Burckardt.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Conducteurs de chameaux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Caffar.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Exode</i>, cap. X, v. 23, 24, 25.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Voyage dans le Levant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Voyage en Russie, en Tartarie et en Turquie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <i>Exod.</i>, cap. XV, v. 27.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> T. III, p. 180.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Voyez</i> de Géramb, p. 190, 191.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> De Géramb, t. III, p. 207 et suiv.</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Ibid.</i> p. 215.</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Bersabée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Le père de Géramb.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Voyez Bergeron, <i>Histoire des Tartans</i>, le P. de Géramb
+et <i>les Saints Lieux</i> de Mgr Mislin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Il s'agit du site montagneux où est situé le monastère de
+Saint-Saba.</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> En voici la teneur:</p>
+
+<p>»Dimanci li testimonij Acordo fato tra abasso mucaro con perigrini
+cuinque à sapere con Misser Anselmo Adurno, et suo filo Joanni et
+altri tri sui: et con dou fratri, el qual abasso promete a li predicti
+de verguer con loro con li sui muli et a sue fre perstamente da
+Hierusalem in Rama et de Rama fin Damasco. Et che li peregrini et
+fratri supradicti siano tegnuti a pagar in tuto al dicto Abasso li
+peregrini a 7 ducati per testa et fratri 6-1/2 ducati per testa et
+tute les spese che se ferano per la via in capharasi et in altri
+simile sia al conto del dicto abasso.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Voyez</i> d'Herbelot, <i>Bibliothèque orientale</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Raïneh (Arena).</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> En 1254.</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Il s'agit probablement d'une des cavernes d'Arbela. Mgr
+Mislin place la rencontre de David et de Saül dans la caverne
+d'Obdullam ou Adullam près d'Hébron.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Guy avait dû la couronne à sa femme Sibille, issue de
+Foulques d'Anjou, qui, lui-même, tenait ses droits de son mariage avec
+la fille de Baudouin du Bourg, époux d'une nièce de Godefroi de
+Bouillon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Vertot raconte cette expédition faite, en commun, par
+Béranger grand maître de Rhodes, et le roi de Chypre. (<i>Hist. de
+l'ordre de Malte</i>, t. II, liv. 5.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Le compagnon de Philippe de Mérode.</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Eu égard aux usages d'Orient et relativement à celles
+d'autres villes de ces contrées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Voyez</i> le Mithridates d'Adelung et Vater, 2<sup>tes</sup> Th. S.
+792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Selon Strabon, Brindes (&#914;&#961;&#949;&#957;&#964;&#949;&#963;&#953;&#959;&#957;
+Î’Ïεντεσιον existait
+déjà et avait des princes particuliers lorsque Phalante conduisit une
+colonie lacédémonienne sur la côte où cette ville est située.</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> La terre de Leeuwerghem a appartenu à la famille de Laloo
+qui l'a portée dans celle de Lannoy.</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> 3<sup>e</sup> Partie, chap. 1<sup>er</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> C'est l'impression que la vue de Bénévent produit sur les
+voyageurs. <i>Voyez</i> Travels in Europe by Maria Starke, Paris, 1822, p.
+253.</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Ancienne villa de Lucullus.</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Sans doute <i>Capo di Monte</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>L'empire chinois</i>, par M. Hue, ancien missionnaire
+apostolique, 2<sup>me</sup> édit., Paris, 1854, t. 1, p. 390.</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> L'usage était alors de franciser les noms étrangers:
+l'<i>Itinéraire</i> dit: Jean de Bentevelze ou Bentivolio.</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> «Le premier duc de cette maison, l'illustre Borso,
+honneur de son temps, qui règne en paix et conquiert ainsi plus de
+gloire que tous ceux qui ont porté le ravage sur le territoire
+étranger.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Jacopo va e ubbidisci a quello che vuole la terra e non
+cercar più oltre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Hadji-Mehemet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> C'est à tort qu'on place sa mort en 1462; il résulte de
+l'<i>Itinéraire</i> qu'elle vivait encore en 1471.</p>
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Kingmaker</i>, surnom de Warwick.</p>
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Anséates.</p>
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Chevauchée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Lettres de l'empereur Maximilien et du jeune
+Charles-Quint, de 1511 et 1512.</p>
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Elle a été publiée par M. Le Glay.</p>
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Nous possédons un recueil manuscrit des épitaphes
+anciennes de Bruges, où nous avons fait, en vain, des recherches pour
+y trouver, soit les noms de Boyd ou d'Arran, soit leur traduction
+latine. Il se publie aussi un recueil des épitaphes d'Anvers, où ces
+noms ne paraissent pas, que nous sachions.</p>
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Fils du frère de Jacques III et par conséquent neveu de
+la princesse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> M. Gaillard nomme seulement cinq fils et quatre filles.
+L'une d'elles, Marie, épousa Josse de Baenst, chevalier, seigneur de
+Gapinghe; une seconde, Élisabeth, fut mariée à Wulfart de
+Lichtervelde; une troisième fut fille d'honneur de la douairière de
+Glocester, mais nous ne savons trop quelle est la princesse qu'on a
+voulu désigner ainsi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Charles VIII.</p>
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Hist. de Fl.</i> par M. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 47.</p>
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Une nièce, voir ci-après.</p>
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Gachard, <i>Documents inédits concernant l'hist. de la
+Belgique</i> t. I, p. 216, 249, 259, 267.</p>
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Le monogramme dont il signait ses &oelig;uvres a été pris
+pour un H, tandis que de bons juges y voient un M.</p>
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Son premier mariage contracté lorsqu'elle n'avait que 13
+ans avait été stérile; demeurée veuve dans l'année, c'est à peine si
+elle avait été femme, quand elle donna sa main, dans l'église de
+Jérusalem, à un gentilhomme génois nomme Don André della Costa.</p>
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Bulletins de la commission d'histoire de l'Académie
+royale de Belgique,</i> t. VII, 1<sup>er</sup> <i>Bulletin</i>, p. 64.</p>
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Dans la saisissante parabole du mauvais riche.</p>
+
+<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Nous avons tenté des recherches à la Bibliothèque et aux
+Archives de Bruges, mais sans résultat.</p>
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Petit golfe qui amenait les vaisseaux au port de
+l'Écluse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Prison.</p>
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Il était frère d'Agnès de Nieuwenhove, mariée à Arnout
+Adorne et fils, ainsi qu'elle, de Nicolas de Nieuwenhove. Le
+bourgmestre s'appelait aussi Jean, mais il était fils de Michel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Jamais elle ne détacha, de lui, sa foi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> «<i>Si l'on venait à trouver</i> qu'il eût en façon quelconque
+tiré induement avantage du bien de la ville, il serait tenu à réparer
+le tort au quadruple.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Selon Despars, ce fut après la bataille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> La devise des Adorno n'était pas la même que celle de la
+branche flamande; c'était: «<i>Omnia prætereunt.</i>»</p>
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> La même année, mourut Marguerite d'Anjou, et l'année
+d'après, Louis XI et Édouard IV.</p>
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a>... Propter seditionem, heu! iniquam, quæ in patria erat ob
+peccata nostra, ibi Gandavum ubi erat statuum congregatio, ut inceptis
+seditionibus et diabolicis inventionibus finis salubris imponeretur.»</p>
+
+Jean Adorne n'était point personnellement en cause dans cette
+commotion, et il avait des parents et des amis dans les deux partis:
+il exprime l'opinion des hommes paisibles qui voyaient avec douleur
+les malheurs de leur ville et de leur pays.
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Nous devons beaucoup, pour les faits résumés dans ce
+chapitre, à M. Tyller (<i>History of Scotland</i>), que nous avons pourtant
+eu soin de comparer avec divers autres historiens de l'Écosse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Michel Ange.</p>
+
+<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Nous conservons partout le mot original sans le traduire,
+parce qu'en le remplaçant par celui d'Albanie, comme l'a fait le
+traducteur de Robertson, on donne lieu à une certaine confusion que
+nous avons voulu éviter.</p>
+
+<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> 10 juin 1482.</p>
+
+<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> 22 juillet 1482.</p>
+
+<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> 58 ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Expectans judicium</i>, expression d'anciennes épitaphes.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p class="p6"><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">p. 371</a></span></p>
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+<div class="font90">
+<p class="p4 right">Pages.</p>
+<p class="p2">Introduction <span class="dalign"><a href="#Page_5">5</a></span></p>
+
+<h4 class="p2">PREMIÈRE PARTIE.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<h5>ITALIE ET FLANDRE.</h5></div>
+
+<p class="contents hanging">Les Adorne à Gênes et à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Antoniotto.&nbsp;&mdash;&nbsp;Obizzo et Guy de
+Dampierre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille des Éperons.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'étendard déchiré.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu.&nbsp;&mdash;&nbsp;Baudouin
+de Fer et Baudouin à la Hache.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Les États et les Trois
+Membres.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les <i>Poorters</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les <i>Métiers</i>. <span class="dalign"><a href="#Page_13">13</a></span></p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<h5>LES ARTEVELDE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Les tisserands.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les deux colonnes d'or de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Édouard III.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+loi salique et la laine anglaise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques van Artevelde.&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis
+de Male.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Chaperons-Blancs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Philippe van Artevelde.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beverhout.&nbsp;&mdash;&nbsp;Massacre
+des Brugeois.&mdash;La cour du Ruart.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rosebecque.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+trois Gantois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Flandre au Lion!&nbsp;&mdash;&nbsp;Pierre
+Adorne, capitaine des Brugeois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le bourgmestre et le doge.&mdash;Naissance
+d'Anselme.<span class="dalign"><a href="#Page_19">19</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">p. 372</a></span></p>
+
+<h5>III</h5>
+
+<h5>JÉRUSALEM.</h5>
+
+<p class="contents hanging">L'hospice et l'église.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Saint-Sépulcre à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le double voyage
+d'Orient.&nbsp;&mdash;&nbsp;Eugène IV.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le luxe des vieux temps.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'éducation
+des faits.&nbsp;&mdash;&nbsp;Siége de Calais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Politique de Philippe le Bon.<span class="dalign"><a href="#Page_27">27</a></span></p>
+
+<h5>IV</h5>
+
+<h5>PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Retour de Calais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Irritation des milices brugeoises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Elles enfoncent
+les portes de l'Ecluse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Massacre de l'Écoutète.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les larmes
+de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'homme d'État
+précoce.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les assemblées du peuple.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort des Varssenaere.&nbsp;&mdash;&nbsp;Danger
+de Jacques Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques et Pierre Adorne bourgmestres.&nbsp;&mdash;&nbsp;Éloge
+de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Entrée de Philippe le Bon.&mdash;Début
+d'Anselme. <span class="dalign"><a href="#Page_31">31</a></span></p>
+
+<h5>V</h5>
+
+<h5>UN TOURNOI DE L'OURS BLANC.</h5>
+
+<p class="contents hanging">La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les dames brugeoises
+dans leurs atours.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le forestier armé chevalier sur le champ de
+bataille.&nbsp;&mdash;&nbsp;Que diable est-ce ceci?&nbsp;&mdash;&nbsp;La <i>Vesprée</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis de la
+Gruthuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Metteneye.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean Breydel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adam de Haveskerque.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+tournoi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme gagne le cor.&nbsp;&mdash;&nbsp;Marguerite.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+court roman.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme Adorne forestier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les acclamations et
+les cris de mort. <span class="dalign"><a href="#Page_37">37</a></span></p>
+
+<h5>VI</h5>
+
+<h5>LE BON CHEVALIER.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Banquet de l'hôtel de ville.&nbsp;&mdash;&nbsp;La lance conquise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Isabelle de Portugal
+et le comte de Charolois à la maison de Jérusalem.&nbsp;&mdash;&nbsp;Combat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sire de Ravesteyn.&nbsp;&mdash;&nbsp;Joute de l'étang de Male.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prouesses et
+portrait de Jacques de Lalain, le bon chevalier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Corneille de
+Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le casque enlevé.&nbsp;&mdash;&nbsp;Nouveau succès.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'écu du forestier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Naissance
+de Jean Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le parrain.&nbsp;&mdash;&nbsp;André Doria,
+prince de Melfi.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Arioste.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les vingt-huit
+<i>alberghi</i> de Gênes.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'hospitalité. <span class="dalign"><a href="#Page_45">45</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">p. 373</a></span></p>
+<h5>VII</h5>
+
+<h5>CHARLES LE HARDI.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Gand et Constantinople.&nbsp;&mdash;&nbsp;Daniel Sersanders.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort de Corneille de
+Bourgogne et de Jacques de Lalain.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le boucher Sneyssone.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille
+de Gavre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mahomet II.&nbsp;&mdash;&nbsp;La croisade.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pie II.&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis XI
+et Charles le Téméraire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ligue du <i>Bien public</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille de
+Montlhéry.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les deux chartreux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dernier voyage de Pierre
+Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Position d'Anselme à la cour.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mariage du duc de Bourgogne
+et de Marguerite d'York.&nbsp;&mdash;&nbsp;La duchesse de Norfolk.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+entremets mouvants.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le pas d'armes de l'arbre d'or.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait
+et costume de Charles de Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'étrangère. <span class="dalign"><a href="#Page_51">51</a></span></p>
+
+<h4 class="p2">DEUXIÈME PARTIE.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<h5>MARIE STUART, COMTESSE D'ARRAN.</h5>
+
+<p class="contents hanging">L'Écosse au <span class="smcap">XV</span><sup>me</sup> siècle.&nbsp;&mdash;&nbsp;Meurtre de Jacques I<sup>er</sup>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Exécution de
+Douglas et de son frère.&nbsp;&mdash;&nbsp;Alain Stuart et Thomas Boyd.&nbsp;&mdash;&nbsp;Un
+comte de Douglas poignardé par Jacques II.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi tué devant
+Roxbourg.&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie de Gueldre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Minorité de Jacques III.&nbsp;&mdash;&nbsp;Kennedy,
+évêque de St-André.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ligue entre les Boyd et d'autres seigneurs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lord
+Boyd, grand justicier, s'empare de la personne du
+roi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Thomas Boyd et Marie Stuart.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'île d'Arran érigée en
+comté.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ambassade en Danemark.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Boyd cités au parlement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Alexandre
+Boyd décapité.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lord Boyd, le comte et la comtesse
+d'Arran se réfugient à Bruges. <span class="dalign"><a href="#Page_61">61</a></span></p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<h5>JACQUES III.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Arrivée à Édimbourg.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait de Jacques III.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme créé baron
+de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi d'Écosse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+chancelier Evandale.&nbsp;&mdash;&nbsp;Négociation sans résultat possible.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+roi veut séparer sa s&oelig;ur du comte d'Arran.&nbsp;&mdash;&nbsp;Résistance de
+la princesse. <span class="dalign"><a href="#Page_69">69</a></span></p>
+
+<h5>III</h5>
+
+<h5>LE DÉPART.</h5>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">p. 374</a></span></p>
+<p class="contents hanging">Nouvelles missions.&nbsp;&mdash;&nbsp;La consécration de la chevalerie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Tasse
+et Alphonse d'Est.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les compagnons de voyage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les adieux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+Visconti.&nbsp;&mdash;&nbsp;François Sforce.&nbsp;&mdash;&nbsp;La cognée du paysan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Gabriel
+Adorno doge et vicaire impérial.&nbsp;&mdash;&nbsp;Usurpation violente de Dominique
+de Campo Fregoso.&nbsp;&mdash;&nbsp;Brillant gouvernement d'Antoniotto Adorno.&nbsp;&mdash;&nbsp;George,
+Raphaël et Barnabé Adorno, doges de Gênes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prosper
+Adorno et Paul Fregoso.&nbsp;&mdash;&nbsp;Attaque de René d'Anjou.&nbsp;&mdash;&nbsp;Gênes se
+soumet au duc de Milan. <span class="dalign"><a href="#Page_75">75</a></span></p>
+
+<h5>IV</h5>
+
+<h5>LA LOMDARDIE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Le comte de Renda.&nbsp;&mdash;&nbsp;Clémence Malaspina.&nbsp;&mdash;&nbsp;Galéas.&nbsp;&mdash;&nbsp;La cour de
+Milan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Chasse au léopard.&nbsp;&mdash;&nbsp;Milan la Peuplée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les armuriers.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Il
+Duomo.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Lazareth.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>I Promessi Sposi.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le château.&nbsp;&mdash;&nbsp;Isgéric
+et Thomas de Portinari.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Père de la Patrie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pavie.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'étudiant.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+forts détachés.&nbsp;&mdash;&nbsp;La statue de Théodoric.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+châsse de saint Augustin.&nbsp;&mdash;&nbsp;La tour de Boëtius.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le pont de marbre.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Chartreuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Voghera. <span class="dalign"><a href="#Page_81">81</a></span></p>
+
+<h5>V</h5>
+
+<h5>GÊNES-LA-SUPERBE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Tortone.&nbsp;&mdash;&nbsp;Souvenir de Frédéric Barberousse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le château de
+Blaise d'Assereto.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'épée d'Alphonse le Magnanime&nbsp;&mdash;&nbsp;Bruges et
+Gênes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les montagnards de l'Apennin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Saint Pierre d'Arena.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+maisons de campagne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques Doria.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fêtes et banquets.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dîner
+de famille.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les belles Vénitiennes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect de
+Gênes et de Damas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les môles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi Gênes est surnommée
+la <i>Superbe</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caractère des Génois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les trois classes d'habitants.&nbsp;&mdash;&nbsp;Causes
+de la supériorité de la marine génoise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Une négociation
+délicate.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les galères à vapeur. <span class="dalign"><a href="#Page_89">89</a></span></p>
+
+<h5>VI</h5>
+
+<h5>DE GÊNES A ROME.</h5>
+
+<p class="contents hanging">La rivière du Levant.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tableau de cette côte.&nbsp;&mdash;&nbsp;La maison du Bracco.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+châtaigniers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ferramula.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vins exquis.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Spezzia.&nbsp;&mdash;&nbsp;Passage
+de la Magra.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sarsana.&nbsp;&mdash;&nbsp;Antoniotto Adorno et Louis de
+Campo Fregoso.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les ponts de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Il Duomo.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Images
+des villes sujettes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le baptistère.&nbsp;&mdash;&nbsp;La tour penchée.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Il Campo
+Santo.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rome. <span class="dalign"><a href="#Page_99">99</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">p. 375</a></span></p>
+<h5>VII</h5>
+
+<h5>PAUL II.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Rome ancienne et Rome moderne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Charles-Quint et les Barberini.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'audience
+du pape.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pierre des Barbi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ligue contre les Turcs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Borso
+d'Est.&nbsp;&mdash;&nbsp;Office du jeudi saint.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les sept églises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+banquet.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cardinal de St-Marc.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cortége du jour de Pâques.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sire de Corthuy délégué pour porter le dais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les grandeurs déchues et les ruines.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+despotes de Morée.&nbsp;&mdash;&nbsp;La reine de Bosnie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Alexandre Sforce.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sénateur de Rome.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme Scott.&nbsp;&mdash;&nbsp;Messe pontificale.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Viva
+Papa Paolo!</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Deuxième audience.&nbsp;&mdash;&nbsp;Départ. <span class="dalign"><a href="#Page_105">105</a></span></p>
+
+<h5>VIII</h5>
+
+<h5>CORSE ET SARDAIGNE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">La barque de Martino.&nbsp;&mdash;&nbsp;St-Pierre-<i>in-Gradus</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'agrafe et l'étoile.&nbsp;&mdash;&nbsp;Porto
+Venere.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mal de mer.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les provisions de voyage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Relâche
+forcée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conserves et dragées.&nbsp;&mdash;&nbsp;La caraque d'Ingisberto.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+Corses.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean de Rocca.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonifacio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi d'Aragon et la
+chaîne du port.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques Benesia.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Sardaigne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Algeri.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+belles juives.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les doubles prunelles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les forbans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aristagno.
+L'île de Semolo.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cap de Carthage.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Goulette.&nbsp;&mdash;&nbsp;Télégraphie
+moresque. <span class="dalign"><a href="#Page_113">113</a></span></p>
+
+<h4 class="p2">TROISIÈME PARTIE.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<h5>HUTMEN OU OTHMAN II.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Le Fondaco des Génois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conteurs et bateleurs.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'arsenal.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>El Almoxarife
+major.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'empire arabe.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mahomet.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Ommiades
+et les Abassides.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Fatimites.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les <i>Morabeth</i> et les <i>Mohaweddin</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Almanzor.&nbsp;&mdash;&nbsp;Abdul-Hedi
+et les Arabes.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Casbah.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'audience
+du roi maure.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait d'Othman ou Hutmen.&nbsp;&mdash;&nbsp;Maison
+moresque. <span class="dalign"><a href="#Page_125">125</a></span></p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<h5>TUNIS.</h5>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">p. 376</a></span></p>
+<p class="contents hanging">Bazars.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mosquées.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les restes de sainte Oliva.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le faubourg
+appelé <i>Rabat</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;La garde chrétienne.&nbsp;&mdash;&nbsp;La ville des tombeaux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce
+qui rend les femmes belles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le manchot, écrivain public.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sauf-conduit.&nbsp;&mdash;&nbsp;Carthage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dangers de la pêche.&nbsp;&mdash;&nbsp;Visite au
+camp arabe.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fêtes du Baïram.&nbsp;&mdash;&nbsp;Peste
+et brigands. <span class="dalign"><a href="#Page_131">131</a></span></p>
+
+<h5>III</h5>
+
+<h5>LES TURCS.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Trois religions sur un vaisseau.&nbsp;&mdash;&nbsp;Susa.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les regards dangereux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Monastir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Un
+miracle des <i>Morabeth</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;La barque changée en
+rocher.&nbsp;&mdash;&nbsp;La flotte de saint Louis.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Sicile.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jugement sur les habitants.&nbsp;&mdash;&nbsp;Palerme.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+palais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vêpres Siciliennes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bourrasque.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+<i>sancte parole</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Malte.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Morée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Siége de Négrepont.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+Turcs sont plus près qu'on ne pense.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les janissaires.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'île
+de Candie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les faucons.&nbsp;&mdash;&nbsp;Encore une tempête.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dangers que
+courent les voyageurs. <span class="dalign"><a href="#Page_139">139</a></span></p>
+
+<h5>IV</h5>
+
+<h5>ALEXANDRIE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Entrée périlleuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tristes réjouissances.&nbsp;&mdash;&nbsp;La visite du bord et les
+messagers ailés.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sala-ed-din et Malek-el-Adel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le consul génois
+Pierre de Persi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les anges et la tortue.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect extérieur
+de la ville.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ravages du roi de Chypre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Citernes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aiguilles dites
+de Cléopâtre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Colonne de Dioclétien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les trois turbans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caravane
+de 20,000 chameaux.&nbsp;&mdash;&nbsp;La pomme du paradis terrestre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Disette.&nbsp;&mdash;&nbsp;Audience
+de l'émir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Flamands rongés jusqu'à la
+moelle. <span class="dalign"><a href="#Page_149">149</a></span></p>
+
+<h5>V</h5>
+
+<h5>LE NIL.</h5>
+
+<p class="contents hanging">L'escorte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les jardins du Soudan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rosette.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fouah.&nbsp;&mdash;&nbsp;Combat
+de bateliers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aventure de nuit.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rencontre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Piété filiale de
+Jean Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Excellence de l'eau du Nil.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Mameluks préfèrent
+le vin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beautés des rives du fleuve.&nbsp;&mdash;&nbsp;Navigation pénible.&nbsp;&mdash;&nbsp;Attaque
+des Arabes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les guides officieux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cani-Bey.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+poissons gras. <span class="dalign"><a href="#Page_156">156</a></span></p>
+
+<h5>VI</h5>
+
+<h5>LE CAIRE.</h5>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">p. 377</a></span></p>
+<p class="contents hanging">Les truchemans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Zam-Beg.&nbsp;&mdash;&nbsp;La femme de Cani-Bey.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le dîner
+maigre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Visite à Naldarchos.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ses inquiétudes au sujet des
+progrès des Turcs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les habitants du Caire.&nbsp;&mdash;&nbsp;20,000 morts par
+jour en temps de peste.&nbsp;&mdash;&nbsp;Maisons des principaux de la ville.&nbsp;&mdash;&nbsp;Chameaux,
+ânes et mulets.&nbsp;&mdash;&nbsp;Girafes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lions domestiques.&nbsp;&mdash;&nbsp;Éclairage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+palais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les pyramides.&nbsp;&mdash;&nbsp;Matarieh.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le baume.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sycomore. <span class="dalign"><a href="#Page_163">163</a></span></p>
+
+<h5>VII</h5>
+
+<h5>LES MAMELUKS.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Les Soudans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Calife du Caire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caiet-Bey.&nbsp;&mdash;&nbsp;Insolence des
+Mameluks.&nbsp;&mdash;&nbsp;Leur caractère.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'île de Rondah.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Mékias.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait
+du Soudan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Son cortége.&nbsp;&mdash;&nbsp;Costume des Mameluks.&nbsp;&mdash;&nbsp;Signes
+de distinction parmi eux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Gondole magnifique
+du Soudan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Flottille de 1,200 barques.&nbsp;&mdash;&nbsp;Génuflexions.&nbsp;&mdash;&nbsp;Collation.&nbsp;&mdash;&nbsp;Signal
+de couper la digue. <span class="dalign"><a href="#Page_171">171</a></span></p>
+
+<h4 class="p2">QUATRIÈME PARTIE.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<h5>LA CARAVANE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Question de vie et de mort.&nbsp;&mdash;&nbsp;Abdallah.&nbsp;&mdash;&nbsp;Laurendio.&nbsp;&mdash;&nbsp; de
+Birket-el-Hadji.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mont Goubbé.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mer Rouge.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bateaux
+de bambou.&nbsp;&mdash;&nbsp;La fontaine de Moïse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Campement de l'émir d'El
+Tor.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les voyageurs se joignent à son cortége.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Bédouins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Proclamations
+de l'émir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Image vénérée par les musulmans. <span class="dalign"><a href="#Page_181">181</a></span></p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<h5>LE MONT SINAI.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Délicieuse vallée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Gerboas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Opinion des Arabes sur la manière
+de tuer le gibier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Montagne écroulée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Inscriptions latines.&nbsp;&mdash;&nbsp;Montée
+périlleuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adorne sauvé par son fils.&nbsp;&mdash;&nbsp;Monastère de la
+Transfiguration.&nbsp;&mdash;&nbsp;Église.&nbsp;&mdash;&nbsp;Châsse de sainte Catherine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Chapelle
+latine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Puits de Moïse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jardins des religieux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Monts
+de Moïse et de Sainte-Catherine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Roche remarquable.&nbsp;&mdash;&nbsp;Traité
+entre les Caloyers et les Arabes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Exigences de ceux-ci.&nbsp;&mdash;&nbsp;Souvenir
+de Laurendio. <span class="dalign"><a href="#Page_187">187</a></span></p>
+
+<h5>III</h5>
+
+<h5>LES ARABES.</h5>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">p. 378</a></span></p>
+<p class="contents hanging">Le guide brigand.&nbsp;&mdash;&nbsp;mdash;&nbsp;La tribu des Ben-Ety.&nbsp;&mdash;&nbsp;La précaution singulière.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prétentions
+des moucres.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les bons Arabes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils attaquent
+les voyageurs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Gazara.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le patriarche.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beau site de
+Berseber.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Terre-Sainte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa fertilité.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mauvais gîte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hébron.&nbsp;&mdash;&nbsp;Départ
+de Laurendio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jérusalem.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les croisades.&nbsp;&mdash;&nbsp;Godefroy
+de Bouillon.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Tasse. <span class="dalign"><a href="#Page_195">195</a></span></p>
+
+<h5>IV</h5>
+
+<h5>JÉRUSALEM.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Monastère de Sion.&nbsp;&mdash;&nbsp;La peste.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le temple de Salomon.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mosquée
+d'Omar, vue du mont des Oliviers.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'église du Saint-Sépulcre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+gardiens du saint tombeau.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fête de l'Exaltation
+de la Croix.&nbsp;&mdash;&nbsp;Office des diverses sectes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le jardin des Olives.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+vallée de Josaphat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les grottes de Saint-Saba.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les montagnes
+de Judée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jérico.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le Jourdain.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+mer Morte. <span class="dalign"><a href="#Page_203">203</a></span></p>
+
+<h5>V</h5>
+
+<h5>L'ÉMIR FAKHR-EDDIN.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Le guide Hélie et le muletier Abas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ramla.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tumulte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les corsaires.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'émir
+généreux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Interrogatoire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sage réponse du
+sire de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Nazareth.&nbsp;&mdash;&nbsp;La foire de Jefferkin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce qu'on
+y vendait.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les sauvages de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mer de Galilée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Saphet
+et les Templiers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le puits de la Samaritaine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caverne
+de Mouchic.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hospitalité des Turcomans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tombeaux antiques
+de Sibiate.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrivée à Damas. <span class="dalign"><a href="#Page_211">211</a></span></p>
+
+<h5>VI</h5>
+
+<h5>L'EMBARQUEMENT.</h5>
+
+<p class="contents hanging">M. de Lamartine.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect de Damas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jardins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bassins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bazars.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mosquées.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+père Griffon d'Ypres.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Maronites.&nbsp;&mdash;&nbsp;Leur
+patriarche, franciscain.&nbsp;&mdash;&nbsp;La montagne Noire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beyrouth.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'émir.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+caution.&nbsp;&mdash;&nbsp;Honorable scrupule.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+départ. <span class="dalign"><a href="#Page_219">219</a></span></p>
+
+<h5>VII</h5>
+
+<h5>JACQUES DE LUSIGNAN.</h5>
+
+<p class="contents hanging">L'île de Chypre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Génois et les Vénitiens.&nbsp;&mdash;&nbsp;Richard C&oelig;ur de
+Lion.&nbsp;&mdash;&nbsp;Guy de Lusignan.&nbsp;&mdash;&nbsp;La reine Charlotte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Portrait du roi
+Jacques.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme, chevalier du Glaive.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ducs, comtes et barons
+<i>in partibus</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Nicosie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Port Salin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Récolte du sel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le couvent
+des Chats.&nbsp;&mdash;&nbsp;Zuallart, compagnon de Philippe de Mérode.&nbsp;&mdash;&nbsp;Golfe
+de Satalie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Un corsaire donne la chasse au chevalier
+brugeois. <span class="dalign"><a href="#Page_223">223</a></span></p>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">p. 379</a></span></p>
+
+<h5>VIII</h5>
+
+<h5>LES CHEVALIERS DE SAINT-JEAN.</h5>
+
+<p class="contents hanging">L'île de Rhodes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Hospitaliers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Guillaume et Foulques de
+Villaret.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean-Baptiste Orsini.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fausse alerte.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'ambassade
+persane.&nbsp;&mdash;&nbsp;Description de la ville de Rhodes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les prêtres
+grecs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Festin donné par le grand maître.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cercle de cinquante
+chevaliers. <span class="dalign"><a href="#Page_229">229</a></span></p>
+
+<h4 class="p2">CINQUIÈME PARTIE.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<h5>LA GRÈCE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">L'Archipel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le captif simien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le château de Saint-Pierre et ses
+gardiens.&nbsp;&mdash;&nbsp;Chio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mastic.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Giustiniani et les Adorno.&nbsp;&mdash;&nbsp;Méthélin.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'alun.&nbsp;&mdash;&nbsp;Trahison
+du commandant.&nbsp;&mdash;&nbsp;Modon.&nbsp;&mdash;&nbsp;Toits
+couverts de tuiles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le faux converti.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Albanie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Scander-Beg.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Esclavonie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+héros hongrois.&nbsp;&mdash;&nbsp;Encore des tempêtes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le port
+de Brindes. <span class="dalign"><a href="#Page_237">237</a></span></p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<h5>NAPLES.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Alphonse V et Ferdinand.&nbsp;&mdash;&nbsp;Herman Van La Loo.&nbsp;&mdash;&nbsp;Manfredonia.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mainfroi
+et Conradin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le mont Gargano.&nbsp;&mdash;&nbsp;Grotte servant de ch&oelig;ur.&nbsp;&mdash;&nbsp;Point
+de vue.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le prince de Salerne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect de Bénévent.&nbsp;&mdash;&nbsp;Naples.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beauté
+des Napolitaines.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le <i>Vico Capuano</i> et le <i>Lido</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Château-Neuf,
+château de l'&OElig;uf et <i>Castello Capuano</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Velitri.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+cloche.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le droit de pétition chez les Turcs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi
+des Gueux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Retour à Rome.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les voyages d'autrefois et ceux
+d'aujourd'hui. <span class="dalign"><a href="#Page_245">245</a></span></p>
+
+<h5>III</h5>
+
+<h5>FLORENCE ET FERRARE.</h5>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">p. 380</a></span></p>
+<p class="contents hanging">Le camérier du pape.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'archevêque d'Arles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les imprimeurs allemands.&nbsp;&mdash;&nbsp;Goûts
+littéraires du sire de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Université de
+Sienne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Florence-la-Belle.&nbsp;&mdash;&nbsp;Divers palais.&nbsp;&mdash;&nbsp;La liberté et les
+Médicis.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bologne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean de Bentivoglio.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ferrare <i>l'Aimable</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+Ferraraises à la fenêtre.&nbsp;&mdash;&nbsp;La maison d'Este.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le palais de
+<i>Scimonoglio</i> et celui de <i>Belfiore</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Benvenuto Cellini.&nbsp;&mdash;&nbsp;Son remède
+contre le mauvais air. <span class="dalign"><a href="#Page_253">253</a></span></p>
+
+<h5>IV.</h5>
+
+<h5>VENISE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Les murs de Padoue.&nbsp;&mdash;&nbsp;Venise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Place et église de Saint-Marc.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Piazzetta.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le comte de Carmagnola.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le palais de la République.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sire de Corthuy assiste aux séances du sénat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fondation et
+progrès de Venise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Henri Dandolo et Marino Faliero.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le meilleur
+gouvernement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les deux Foscari.&nbsp;&mdash;&nbsp;Inquisiteurs d'État.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>La
+Prophétie.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hospices pour les marins.&nbsp;&mdash;&nbsp;Azimamet.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le carnaval.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+chartreuse de Montello. <span class="dalign"><a href="#Page_261">261</a></span></p>
+
+<h5>V</h5>
+
+<h5>LE RHIN.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Le Tyrol.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mariaen.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hélénora Stuart.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mols.&nbsp;&mdash;&nbsp;Entretien de
+Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bâle.&nbsp;&mdash;&nbsp;Strasbourg.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+cathédrale.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le chevalier Harartbach.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les reitres.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+portes de Worms.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cours du Rhin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cologne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aix-la-Chapelle.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'anneau
+magique.&nbsp;&mdash;&nbsp;Maestricht.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anvers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Accueil que
+font les Brugeois à Anselme Adorne. <span class="dalign"><a href="#Page_269">269</a></span></p>
+
+<h5>VI</h5>
+
+<h5>ÉDOUARD IV, A BRUGES.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Avénement et chute d'Édouard.&nbsp;&mdash;&nbsp;Warwick, le faiseur de rois.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Gruthuse accueille Édouard fugitif.&nbsp;&mdash;&nbsp;Naissance d'un fils de la
+comtesse d'Arran.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Angleterre et l'Écosse à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le duc de
+Bourgogne cité en parlement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Il assiége Amiens.&nbsp;&mdash;&nbsp;Trêve.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme
+Adorne conseiller et chambellan du duc.&nbsp;&mdash;&nbsp;Édouard remonte
+sur le trône.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le grand prieur de Saint-André.&nbsp;&mdash;&nbsp;Départ de la
+princesse. <span class="dalign"><a href="#Page_277">277</a></span></p>
+
+<h5>VII</h5>
+
+<h5>LA SÉPARATION.</h5>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">p. 381</a></span></p>
+<p class="contents hanging">Marie Stuart s'embarque au port de Calais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lord Boyd meurt à
+Alnwick.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adieux du comte d'Arran et de Marie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le château
+de Kilmarnoc.&nbsp;&mdash;&nbsp;Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la
+princesse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Présentation à la cour.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le donjon de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+dédicace de l'<i>Itinéraire</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fin de l'histoire de Thomas Boyd et de
+Marie Stuart. <span class="dalign"><a href="#Page_283">283</a></span></p>
+
+<h5>VIII</h5>
+
+<h5>L'AMBASSADE DE PERSE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Mort de Marguerite.&nbsp;&mdash;&nbsp;Puissance du duc de Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ses vues
+ambitieuses.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa participation aux affaires d'Orient.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hassan al
+Thouil ou Ussum Cassan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le <i>Mouton Blanc</i> et le <i>Mouton Noir</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'empereur
+de Trébisonde.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hassan épouse Despoïna Comnène.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ambassades
+vénitiennes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le patriarche d'Antioche.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire de
+Corthuy part pour la Perse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hassan reçoit les ambassadeurs
+du duc de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de Moscovie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ses
+succès et ses revers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prise de Caffa par les Turcs.&nbsp;&mdash;&nbsp;Anselme
+Adorne est rappelé. <span class="dalign"><a href="#Page_289">289</a></span></p>
+
+<h4 class="p2">SIXIÈME PARTIE.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<h5>JEAN ADORNE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Mort de Paul II.&nbsp;&mdash;&nbsp;Barbe rasée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les chansons de Robinette.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'hospice
+de Saint-Julien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Patric Graham, primat d'Écosse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean
+Adorne est attaché à l'ambassade du cardinal Hugonet.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mission
+à Naples.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le bâtard de Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tournoi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Siége de Neus.&nbsp;&mdash;&nbsp;Traité
+de Péquigny.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les états généraux de 1475.&nbsp;&mdash;&nbsp;Commissaires
+au renouvellement des Magistrats de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire de
+Corthuy est nommé bourgmestre. <span class="dalign"><a href="#Page_301">301</a></span></p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<h5>UNE GRAND'MÈRE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Nouveaux impôts.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mécontentement du peuple.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conquête de la
+Lorraine.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'ombre du connétable.&nbsp;&mdash;&nbsp;Défaite du duc à Granson.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Fortune
+lui tourne le dos.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille de Morat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Hemlink ou
+Memlink.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mariage d'Arnout Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Agnès Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Renouvellement
+des Magistrats. <span class="dalign"><a href="#Page_309">309</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">p. 382</a></span></p>
+<h5>III</h5>
+
+<h5>MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Siége de Nancy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le comte de Campo Basso.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ambassade écossaise.&nbsp;&mdash;&nbsp;Singulière
+prédiction.&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle est confirmée par l'événement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+mauvais valet de chambre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Réflexions.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les états des provinces
+s'assemblent.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les métiers de Gand.&nbsp;&mdash;&nbsp;Troubles à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+sire de Corthuy capitaine de la duchesse de Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les trois
+chroniques. <span class="dalign"><a href="#Page_315">315</a></span></p>
+
+<h5>IV</h5>
+
+<h5>LES CAPITAINES DE LA DUCHESSE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Objet de la mission des capitaines.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'avenir de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le sire
+de la Gruthuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean de Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jean Breydel et son escorte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Transaction.&nbsp;&mdash;&nbsp;La
+Gruthuse au balcon de l'hôtel de ville.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrestation
+d'Hugonet et d'Humbercourt.&nbsp;&mdash;&nbsp;Exécutions à Gand.&nbsp;&mdash;&nbsp;Troubles
+à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;On demande la mise en jugement des anciens magistrats.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caractère
+de la justice communale dans les temps de
+troubles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les partis et leurs accusations. <span class="dalign"><a href="#Page_323">323</a></span></p>
+
+<h5>V</h5>
+
+<h5>MARIE DE BOURGOGNE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Tâche pénible.&nbsp;&mdash;&nbsp;La gloire des nations.&nbsp;&mdash;&nbsp;Supplice d'Hugonet et
+d'Humbercourt.&nbsp;&mdash;&nbsp;Nobles larmes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adolphe de Gueldre et le duc
+de Clèves.&nbsp;&mdash;&nbsp;Entrée de la duchesse à Bruges.&nbsp;&mdash;&nbsp;Troubles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pillage.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'échevin
+justifié et emprisonné.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cris de mort.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ambassade
+de l'empereur Frédéric III.&nbsp;&mdash;&nbsp;Renouvellement des magistrats.&nbsp;&mdash;&nbsp;Une
+plaisanterie de Louis XI.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Gantois entrent en campagne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Revue
+des milices brugeoises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les seize.&nbsp;&mdash;&nbsp;Digression.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les
+deux déserteurs. <span class="dalign"><a href="#Page_331">331</a></span></p>
+
+<h5>VI</h5>
+
+<h5>LE STEEN</h5>
+
+<p class="contents hanging">Caractère d'Anselme Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vices de la procédure.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les seize sont
+conduits en prison.&nbsp;&mdash;&nbsp;Barbesan mis à la torture.&nbsp;&mdash;&nbsp;On dresse l'échafaud
+sans attendre le jugement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vues secrètes des échevins.
+Leurs délais.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les milices ne quittent pas la place.&nbsp;&mdash;&nbsp;On cherche
+les échevins qui se cachent.&nbsp;&mdash;&nbsp;Condamnation et mort de Barbesan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Position
+dangereuse du sire de Corthuy. <span class="dalign"><a href="#Page_339">339</a></span></p>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">p. 383</a></span></p>
+
+<h5>VII</h5>
+
+<h5>LE JUGEMENT.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Le peuple va chercher le banc de torture.&nbsp;&mdash;&nbsp;Interrogatoire de Van
+Overtveldt.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy
+sont conduits aux Halles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aspect du tribunal.&nbsp;&mdash;&nbsp;Intervention inattendue.&nbsp;&mdash;&nbsp;Messes
+solennelles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jugement de Van Overtveldt et de
+Baenst.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce qui est résolu pour Anselme Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caractère
+de cette décision.&nbsp;&mdash;&nbsp;Motifs de consolation du chevalier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les autres
+détenus mis à composition.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les milices sortent sous la conduite
+de Ghistelles et de Metteneye.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prise du château de Chin.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort
+d'Adolphe de Gueldre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le camp brugeois.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Nous sommes
+trahis!</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Réflexions. <span class="dalign"><a href="#Page_345">345</a></span></p>
+
+<h5>VIII</h5>
+
+<h5>BLANGY.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Harangue de Maximilien.&nbsp;&mdash;&nbsp;Il arme des chevaliers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les <i>Pater</i> et les
+<i>Avé</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bataille perdue et regagnée.&nbsp;&mdash;&nbsp;La Gruthuse prisonnier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Retour
+de Jean Adorne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort de Galéas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Prosper Adorno
+remonte sur le trône ducal.&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se sauve à la nage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Caractère de
+Maximilien&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort de Marie et fin de la maison de Bourgogne.&nbsp;&mdash;&nbsp;Régence
+contestée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les colonnes d'or renversées.&nbsp;&mdash;&nbsp;Adieux
+suprêmes. <span class="dalign"><a href="#Page_353">353</a></span></p>
+
+<h5>IX</h5>
+
+<h5>LA DERNIÈRE TRAVERSÉE.</h5>
+
+<p class="contents hanging">Jacques III à 25 ans.&nbsp;&mdash;&nbsp;Favoris et artistes.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'architecte Cochran et
+le musicien Rogiers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le duc d'Albany et le comte de Mar.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort
+du second.&nbsp;&mdash;&nbsp;Préparatifs de guerre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Honteux traité du duc d'Albany.&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacques
+convoque ses vassaux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conspiration de Lauder.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Bell-the-Cat.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Massacre
+des favoris du roi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est détenu au
+château d'Édinbourg.&nbsp;&mdash;&nbsp;Glocester envahit l'Écosse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Albany lieutenant-général.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa
+condamnation.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrivée du sire de Corthuy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conduite
+équivoque du comte de Huntley.&nbsp;&mdash;&nbsp;Fatal
+dénoûment.&nbsp;&mdash;&nbsp;Conclusion. <span class="dalign"><a href="#Page_361">361</a></span></p>
+
+<h4 class="p4">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</h4>
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_384" id="Page_384">p. 384</a></span></p>
+
+<p class="p6"><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">p. 385</a></span></p>
+<h4>ERRATA.</h4>
+
+<p>Page 46, ligne 15, au lieu de: cinq cavaliers qui portaient,
+chacun, <i>leurs couleurs</i> sur leur écu</p>
+<p><span class="smcap">LISEZ</span>: <i>ses couleurs</i>.</p>
+
+<p class="p2">Page 168, lignes 19 et 30, au lieu de: <i>bananiers</i></p>
+<p><span class="smcap">LISEZ</span>: <i>baumiers</i>.</p>
+
+<p class="p2">Page 343, ligne 13, au lieu de: pour trouver ces juges <i>contumax</i></p>
+<p><span class="smcap">LISEZ</span>: <i>contumaces</i>.</p>
+
+<div class="footnotes p6"><h5>Note de transcription</h5>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_i" id="Footnote_i"></a><a href="#FNanchor_i"><span class="label">[i]</span></a>
+La citation de Dante :</p>
+
+<p class="left20">«combien est rude sentier le monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien
+goûte le sel, le pain de l'étranger!» </p>
+
+<p>telle qu'elle se trouve ici semble avoir été tronquée ou mal retranscrite.
+De notre temps, elle est souvent traduite ainsi :</p>
+
+<p class="left20">Et combien est amer, pour celui qui le goûte,<br />
+Le pain de l'étranger, et tout ce qu'il en coûte<br />
+De monter et descendre à l'escalier d'autrui...</p></div></div>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" />
+<p>***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE***</p>
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