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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/30949-8.txt b/30949-8.txt new file mode 100644 index 0000000..cf85576 --- /dev/null +++ b/30949-8.txt @@ -0,0 +1,9632 @@ +The Project Gutenberg eBook, Anselme Adorne, by E. de la Coste + + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: Anselme Adorne + Sire de Corthuy + + +Author: E. de la Coste + + + +Release Date: January 13, 2010 [eBook #30949] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE*** + + +E-text prepared by Hélène de Mink and the Project Gutenberg Online +Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images +generously made available by the Google Books Library Project +(http://books.google.com/) + + + +Note: Images of the original pages are available through + the the Google Books Library Project. See + http://books.google.com/books?vid=m_MoAAAAYAAJ&id + + +Note de transcription: + + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas + été harmonisée. Les lettres entourées d'accolades, comme + XV{me} par exemple, sont imprimées en exposant dans l'original. + + [i] La citation de Dante: + + «combien est rude sentier le monter et le descendre par + l'escalier d'autrui, et combien goûte le sel, le pain de + l'étranger!» + + telle qu'elle se trouve ici semble avoir été tronquée ou mal + retranscrite. De notre temps, elle est souvent traduite ainsi: + + Et combien est amer, pour celui qui le goûte, + Le pain de l'étranger, et tout ce qu'il en coûte + De monter et descendre à l'escalier d'autrui... + + + + + +ANSELME ADORNE, + +SIRE DE CORTHUY. + + +BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT. +Rue de Schaerbeek, 12. + + + + +ANSELME ADORNE, + +SIRE DE CORTHUY, + +PÈLERIN DE TERRE-SAINTE: + +SA FAMILLE, SA VIE, SES VOYAGES ET SON TEMPS, + +RÉCIT HISTORIQUE, + +PAR M. E. DE LA COSTE. + +Ce voyage mériterait d'être publié. +(BARON J. DE ST-GÉNOIS, _les Voyageurs +Belges_.) + + + + + + + +BRUXELLES, +CHARLES MUQUARDT, ÉDITEUR, +Place Royale, 11. +MÊME MAISON A GAND ET LEIPZIG. + +1855 + + + + +INTRODUCTION. + + +Si le nom de Louis XI éveille de sombres souvenirs, la période +qu'embrasse la vie de ce prince n'en est pas moins l'une des plus +remarquables de l'histoire. Tandis que son esprit inquiet trouble les +dernières années de Charles VII, ou que sa cruelle habileté fonde, en +France, le pouvoir royal, on voit la lutte des deux Roses, la grandeur +et la fin de la maison de Bourgogne, les Médicis à Florence, la chûte +de l'Empire grec et, autour de ce fait qui partage les temps, se +groupe toute une pléiade de noms illustres: Constantin Dragozès, +Scanderbeg, Huniade, Hassan-al-Thouil, Mahomet II. + +Contraste frappant avec notre âge! la puissance ottomane s'avance, +semant l'effroi par ses progrès; l'Europe, liguée pour l'arrêter, +cherche des alliés jusque dans l'islamisme, et c'est à peine si l'on +distingue la Moscovie qui se dégage, sous Iwan III, du joug tartare. +Cependant on observe le passage d'une grande époque à une autre: le +moyen âge déploie encore ses bannières, fait reluire ses armures dans +les combats et dans la lice; l'ardeur attiédie des croisades jette ses +dernières étincelles; mais les bandes d'ordonnance prenant place +auprès des milices féodales, l'imprimerie armée des caractères +mobiles, Colomb, rêvant à son entreprise, préparent une ère nouvelle. + +Voici un contemporain de Louis XI: nés à quelques mois de distance, +ils sont morts dans la même année. La vie du sire de Corthuy est un +fil qui conduit de pays en pays et d'événement en événement, à travers +des temps si pleins de mouvement et d'éclat. Lui-même il appartient à +trois contrées qui n'eurent pas une faible part à ces agitations ou à +ce lustre. Il tient, par son origine, à l'Italie où sa famille jouait +un rôle important, à la Flandre par la naissance, à l'Écosse par +l'influence qu'exerça sur la destinée de ce Brugeois l'un des plus +attachants épisodes racontés par Walter Scott. + +Jeune, il se signale dans les tournois, joute avec _Jaquet de Lalain_, +le bon chevalier, dont Georges Chastelain a célébré les _appertises +d'armes_, et enlève, à la pointe de la lance, le casque de Corneille +de Bourgogne. Dans l'âge mûr, dévot et chevaleresque pèlerin, voyageur +curieux, diplomate accrédité auprès de différentes cours, il part pour +la Terre-Sainte: il parcourt l'Italie, touche aux grandes îles de la +Méditerranée, visite la Barbarie, l'Arabie, la Syrie, la Grèce, et +revient par le Tyrol, la Suisse et le Rhin. Il voit à Milan Galéas, à +Rome Paul II, à Tunis et au Caire Hutmen ou Othman et Caïet-Bei, le +dernier roi des Maures et le dernier soudan des Mameluks, dont le +règne fut long et prospère. Son vaisseau cinglait en vue du +Péloponèse, tandis que le fils d'Amurat, après un siége mémorable, +plantait le croissant sur les tours de l'antique Chalcis. A Rama, un +généreux émir lui sauve la vie, ou du moins la liberté. Il trouve dans +l'île de Chypre Lusignan près d'épouser la fille adoptive de +Saint-Marc, la belle Catherine Cornaro; à Rhodes, le grand maître +Orsini, attendant, l'épée au poing, l'assaut du vainqueur de Byzance. +Après s'être rencontré, à Venise, avec l'ambassadeur persan, il +confère, en Tyrol, avec Sigismond d'Autriche, si fatal à la puissance +de Bourgogne. Au retour, Charles le Téméraire l'envoie en ambassade +auprès de cet Hassan-al-Thouil ou Ussum-Cassan que Haller a choisi +pour héros d'une nouvelle Cyropédie. + +Bien que, par une coïncidence assez singulière, Anselme Adorne joignît +aux fonctions diplomatiques que lui confiait le duc de Bourgogne, les +titres de baron d'Écosse et de conseiller de Jacques III, on le voit +porter encore ceux de bourgmestre de Bruges, puis de capitaine de la +duchesse Marie. Mais tout change, pour lui, de face: la fortune qui +avait abandonné les deux souverains auxquels il dut surtout des +dignités et des honneurs, semble s'armer contre lui de tout ce qu'il +tenait d'elle: échappé, par dix fois, aux tempêtes, aux forbans, aux +Arabes, il rencontre des périls plus grands. S'il ne subit point dans +son pays les plus terribles conséquences d'une réaction populaire, +c'est pour trouver dans un autre, au milieu d'une aristocratie non +moins orageuse, une fin prématurée et tragique. + +Son nom se rattache aux traditions de Bruges, célèbre alors par ses +splendeurs et de nobles souvenirs, ainsi qu'à l'un des monuments que +l'on y montre aux étrangers: c'est une petite église construite par la +famille d'Adorne et qu'on nomme Jérusalem. Au centre s'élève le +mausolée du voyageur; près de l'église, on voit encore l'antique +demeure où, pendant deux années, il donna asile à une Stuart. + +Les aventures de cet homme distingué, mais malheureux sur la fin de sa +carrière, ne sont guère connues que par une analyse de ses voyages, +dans l'ouvrage qui nous a fourni notre épigraphe, et de courtes +notices trop souvent inexactes. Le hasard, ou plutôt la bienveillante +obligeance d'un savant bibliographe[1], de regrettable mémoire, mit, +il y a des années, entre nos mains l'itinéraire manuscrit d'Anselme, +écrit en latin par son fils[2]. Nous en avions fait des extraits pour +notre usage; nous avons depuis consacré des heures qui auraient été +bien lentes, si elles fussent restées inoccupées, à traduire et à +coordonner ces extraits, à les compléter par d'autres renseignements, +successivement recueillis, enfin à réunir les uns et les autres sous +la forme d'un récit que, sans rien ôter à sa fidélité, nous avons +cherché à animer d'un peu de vie. + + [1] M. Van Praet, alors conservateur de la Bibliothèque de la rue + Richelieu, à Paris. + + [2] L'exemplaire qui nous a été confié par le savant Van Praet, et + qu'il qualifiait d'unique, portait à la première page, le titre + suivant: + + Anselmi Adurni + Equitis hierosolymitani, ordinis scotici et cyprii + Jacobi III Scotorum Regis et Caroli Burgundiæ ducis + Consiliarii, Baronis in Corthuy et Tiletine, domini + in Ronsele et Ghentbrugge, + Itinerarium hierosolymitanum et sinaicum + 1470 + Joannes Adurnus V. Illustris F. conscripsit + et Jacobo III Scotorum Regi dedicavit. + + Après l'épitre dédicatoire et la table, on lit un second titre + ainsi conçu: + + «Iter hierosolymitanum et Montis Sinay Anselmi Adurni, institutum + anno nostræ salutis septuagesimo supra millesimum + quadringentesimum, scriptore Joanne Adurno, Anselmi filio, + itineris comite.» + +C'est une restauration d'une figure trouvée sur un vieux tombeau, dont +nous n'avons fait que rapprocher les fragments et raviver les +contours, ou, si on l'aime mieux, ce sont les mémoires d'un chevalier +flamand qui vécut sous les règnes de Philippe le Bon, de Charles le +Téméraire et de Marie de Bourgogne. Rédigés principalement sur pièces +originales et inédites, ou de vieilles chroniques, ils n'offriront +néanmoins, sans doute, rien de bien neuf ou de bien important quant +aux faits généraux, qui ne sont ignorés de personne; mais, du moins, +ils les rappelleront et pourront aider à la connaissance intime de +l'époque. On y trouvera quelques peintures d'usages et de moeurs, +certains détails curieux ou bizarres, des scènes parfois émouvantes, +des données qui ne seront pas, nous l'espérons, sans utilité pour les +études historiques, cultivées de nos jours avec tant d'ardeur, de +patience et de succès. + +L'oeuvre à laquelle concourent, à l'envi, tant de savants +esprits, ressemble à ces tertres qu'un peuple en marche laissa jadis +sur son passage, et qu'on retrouve dans quelques contrées: chaque +guerrier de la nation vidait, croit-on, son casque, plein de terre, au +lieu où le monument devait s'élever; le dernier des soldats y venait +jeter sa poignée de sable. + + + + +ANSELME ADORNE, + +SIRE DE CORTHUY. + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +I + +Italie et Flandre. + + Les Adorne à Gênes et à Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de + Dampierre.--Bataille des Éperons.--L'étendard déchiré.--Les comtes + ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu.--Baudouin + de Fer et Baudouin à la Hache.--_Les États et les Trois + Membres._--Les _Poorters_.--Les _Métiers_. + + +Au temps où la croix de Saint-Georges et le lion de Saint-Marc se +disputaient l'empire de la Méditerranée et de l'Euxin, lorsque Gênes +commandait à la Corse, protégeait les rois de Chypre et les empereurs +grecs, et jetait ses colonies jusque sur les côtes de Crimée, à la +tête des familles qui étaient en possession de donner, dans cette cité +puissante, des chefs à l'État, on nommait les Adorno. «Ils étaient, +dit l'historien des maisons célèbres d'Italie, _en odeur_ de +principauté[3].» Le plus fameux d'entre eux fut cet Antoniotto +qui, de son trône ducal, convoqua la chevalerie à une sorte de +croisade, enleva aux Maures l'île de Gerbi, près de la côte d'Afrique, +et assiégea _le roi de Thune_, comme l'appelle Froissart, dans sa +capitale; entreprise à laquelle saint Louis avait succombé et qui +attendait Charles-Quint. «S'il eût été roi,» dit encore Litta, «ses +actions l'eussent immortalisé.» + + [3] «Avevano fetore di principato.»--Litta, Famiglie celebri. + +A l'époque de l'expédition de saint Louis, arrivait à Gand, sous les +auspices, selon les uns, du comte de Flandre Guy de Dampierre, suivant +d'autres, de Robert de Béthune, fils du comte, revenant d'Orient, le +frère d'un aïeul d'Antoniotto, Obizzo (Opice), dont un descendant +assistait, environ trois siècles après, à l'abdication de +Charles-Quint, parmi les bannerets de Flandre. + +Cet Adorno, d'après d'anciens titres[4], fut en grande faveur auprès +de Guy; sa postérité, connue sous le nom d'_Adournes_ ou Adorne, ne +demeura pas à Gand; elle prit sa résidence à Bruges où nous la +retrouverons plus tard. + + [4] Lettres de l'empereur Maximilien de 1511 et 1512. Selon un + vieux manuscrit, Opice épousa Agnès de Axpoele, fille d'un des + chevaliers qui partagèrent la captivité du comte. + +C'était l'âge héroïque de la Flandre, comme de l'Écosse et de la +Suisse; les journées des Eperons, de Bannock-Burn, de Morgarten, +tiennent dans un espace de cinq années; mais la première des trois fut +la plus surprenante, car les Flamands n'avaient ni le rempart des +Alpes, ni les défilés de la Calédonie. + +Un gros d'intrépides artisans s'étaient jetés dans la mêlée +et en avaient rapporté les dépouilles des chevaliers. A +Mons-en-Pevèle, le sort fut plus indécis, la valeur plus brillante +peut-être. Philippe le Bel en fut témoin lui-même; couvert à la hâte +d'un manteau d'emprunt, il vit sa bannière déchirée par ces mains +rudes et sanglantes. + +Bruges avait donné le signal du mouvement, il faut le dire, par un +massacre: deux mots sauvaient ceux qui pouvaient les prononcer et +condamnaient le reste. Les Flamands combattaient pour leur langue, +leurs franchises, l'indépendance relative qu'admettait le système +féodal et leur vieux comte captif et dépouillé, ce même Guy dont nous +venons de parler. Rien, dans les nombreux soulèvements qui suivirent, +n'effaça l'éclat guerrier de celui-ci. + +Nous devons dire maintenant quelque chose de l'organisation politique +de la Flandre et des changements qu'elle subit vers ce temps. +Les premiers comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence +de Dieu, alliés au sang de Charlemagne, régissaient leur +_monarchie_--cette expression se rencontre dans de vieux écrits--avec +l'aide et le concours des principaux du clergé et de la noblesse. La +race forte et puissante des Baudouin _de Fer_ et _à la Hache_, alla +finir sur le trône de Constantinople. Elle était représentée +maintenant par de faibles descendants en ligne féminine. La noblesse, +au milieu des agitations populaires, perdait chaque jour de son +influence. Gand, Bruges et Ypres, à l'apogée de leur merveilleuse +splendeur, rangeant sous leur bannière les milices des villes +secondaires et des châtellenies, se partageant, en quelque sorte, la +Flandre et prenant en main ses intérêts, eurent place aux _états_ et +les effacèrent bientôt, sous la célèbre dénomination des _trois +membres_. + +Là était désormais la puissance. Plusieurs familles nobles, et même +des plus distinguées, vinrent l'y chercher, s'inscrivant parmi les +_Poorters_, ou appartenaient, dès l'origine des villes, à cet antique +noyau de la population. Après venaient les _métiers_, renfermant les +principaux du commerce et de l'industrie, mais encadrant aussi la +partie la plus nombreuse et la plus mobile de la population, +démocratie redoutable et principale force militaire. + +Les _Poorters_ avaient des capitaines; les _métiers_, leurs doyens. +Des échevins rendaient la justice; un conseil représentait la commune. +Le couronnement de l'édifice était formé, à Bruges, de deux +bourgmestres annuels, chefs suprêmes de la cité, intermédiaires entre +le prince et le peuple, mais souvent en butte à la colère de celui-ci, +dans ses mécontentements. Ces places n'en étaient pas moins fort +relevées et fort ambitionnées; on les vit remplies par des Ghistelles, +des Halewyn, des d'Ognies, qui étaient des premiers en Flandre et +atteignirent un rang princier. + +Les _trois membres_ s'entendaient sur la direction des affaires; nul +d'entre eux, cependant, n'était lié par les résolutions des autres; +leur mutuelle indépendance était un corollaire de leurs libertés. + +La grandeur de ces institutions ne doit point faire illusion sur leurs +inconvénients; il s'en rencontre dans toutes les formes politiques. +Les législateurs, et même le plus puissant de tous, qui est le temps, +n'ont sous la main qu'une étoffe, et c'est l'homme. Ici il manquait +surtout l'unité. Il faut l'avouer, d'ailleurs, cette milice +ouvrière des grandes villes, pesant, du poids du nombre et de ses +armes, sur les résolutions et jusque sur l'administration de la +justice et la conduite de la guerre, si elle apportait un contingent +puissant d'ardeur et d'énergie, devait amener aussi des résultats +moins heureux, dont la suite de cet ouvrage offrira de tristes +exemples. + + + + +II + +Les Artevelde. + + Les tisserands.--Les deux colonnes d'or de Bruges.--Édouard + III.--La loi salique et la laine anglaise.--Jacques van + Artevelde.--Louis de Male.--Les Chaperons-Blancs.--Philippe van + Artevelde.--Beverhout.--Massacre des Brugeois.--La cour du + Ruart.--Rosebecque.--Les trois Gantois.--Flandre au Lion!--Pierre + Adorne, capitaine des Brugeois.--Le bourgmestre et le + doge.--Naissance d'Anselme. + + +Qui pourrait passer devant les Artevelde et ne pas s'arrêter un moment +à contempler ces grandes figures historiques? Nous devons cependant +ajouter, auparavant, quelques traits à l'esquisse que nous venons de +tracer. + +Avec des intérêts communs à toutes, les trois villes en avaient de +distincts et même d'opposés, des prétentions ou des droits rivaux, +gardés avec un soin jaloux. Leur industrie principale était +celle du tissage de la laine, qui, dans certains degrés de la +fabrication, leur était exclusivement réservée. Elle enrichissait +Ypres, elle dominait à Gand; à Bruges, elle était balancée par un +puissant commerce. C'étaient là, selon l'expression d'un comte de +Flandre, les deux colonnes d'or de cette ville dont Æneas Sylvius, +Commines et de Thou ont célébré, comme à l'envi, l'opulence et la +beauté. Gand, de son côté, s'élevant parmi les méandres de l'Escaut et +de la Lys, réclamait la suprématie sur la navigation intérieure. + +Trente ans environ après la bataille de Mons-en-Pevèle, Édouard III +revendiquait le trône des Valois. Pour se créer un point d'appui en +Flandre, il arrête la sortie de la laine anglaise: c'était la ruine +des tisserands; ce fut pour Jacques d'Artevelde, qui détermina les +Gantois à s'unir aux Anglais, le fondement de sa puissance. + +Elle rencontra à Bruges une opposition dont il triompha. Ses moyens se +sentaient de la rudesse du temps: ses adversaires avaient voulu le +poignarder; à son tour, il les perçait de son épée, ou les faisait +lancer, par les fenêtres, sur les piques de ses partisans. Si sa main +était prompte, sa parole était éloquente, sa politique habile et +hardie; ses manières parurent égales au rang auquel il s'éleva. +Gouvernée, sous son influence, par les _trois membres_, traitant, par +son entremise, avec l'Angleterre et la France, la Flandre eut un grand +poids dans la balance, évita les désastres d'autres insurrections, et +obtint des avantages qu'elle eût vainement attendus de son comte, +retenu par le lien féodal. + +La fin d'Artevelde, pourtant, fut cruelle: le peuple le +massacra. Le comte était mort à Crécy, sous la bannière des lis. +Édouard, survivant à son fils, le glorieux prince Noir, et à ses plus +vaillants capitaines, dépouillé d'une partie de ses conquêtes, +abandonné, pillé, à son agonie, par sa maîtresse et ses serviteurs, +laissa la couronne d'Angleterre à un enfant qui ne devait point la +conserver. + +Louis de Male, fils du dernier comte, put alors ressaisir le pouvoir +dont il ne restait qu'un nom, encore cher aux Flamands. Ceux-ci +continuaient, toutefois, à pencher pour les Anglais qu'il appelait, +lui, les meurtriers de son père; mais la restitution promise de Lille, +Douai et Orchies, gagna la Flandre au mariage de l'héritière du comte +avec un fils du roi Jean. C'est la maison de Bourgogne qui se fonde. + +Croyant sa puissance affermie, Louis s'abandonna sans contrainte à ses +plaisirs et à ses prodigalités. Ce fut, à la cour et dans toute la +Flandre, un débordement de moeurs, qui, selon les vieux +chroniqueurs, devait armer la vengeance du ciel. Le comte sembla +l'appeler. Né au château de Male, près de Bruges, affectionnant le +séjour de cette cité brillante et polie, et la trouvant plus facile +que Gand à concourir à ses dépenses, il irrite les Gantois par sa +préférence pour la ville rivale et les pousse à bout par la concession +d'un canal qui, ouvrant une communication directe entre la Lys et +Bruges, y eût amené les blés de l'Artois, libres de droits d'étapes +envers Gand. + +Les Gantois courent aux armes, dispersent les travailleurs et prennent +pour signe de ralliement le célèbre chaperon blanc. La Flandre et +Bruges même se partagent. Les nobles se rangeaient sous la bannière de +leur _naturel et droiturier seigneur_. A Bruges, on comptait, dans un +parti, les marchands, les armateurs, les pelletiers; dans l'autre, les +tisserands. Serrés de près par les forces du comte, les Gantois se +souviennent du nom d'Artevelde; ils placent à leur tête son fils, +marié à une dame de la noble maison de Halewyn. Tiré, malgré lui, de +la retraite, il parut né pour commander. + +Au retour des conférences de Tournay, le Ruart[5] déclarant aux +Gantois qu'il ne leur reste que ces trois partis: ou de s'enfermer +dans les églises pour y attendre la mort, ou d'aller humblement crier +merci à leur seigneur, ou, enfin, de venir le chercher à Bruges pour +le combattre; ce peuple, affamé et épuisé, abandonnant le choix à +Philippe d'Artevelde lui-même; celui-ci, sortant à la tête de 5,000 +braves, qui portaient chacun, brodée sur une manche, cette pieuse +devise: _Dieu aide!_ annonçant à ses compagnons, lorsqu'il leur +distribue les derniers vivres, qu'ils n'en doivent désormais attendre +que de leur valeur, balayant devant lui d'imprudents adversaires +surpris au milieu d'une fête, et pénétrant dans Bruges, sur leurs pas: +changez là quelques mots, vous diriez de l'histoire de Sparte! + + [5] _Rewaert_ ou _Ruwart_, gouverneur ou protecteur. + +Cette victoire, dans laquelle Froissart loue la modération des +Gantois, n'en était pas moins, pour Bruges, un épouvantable désastre. +Le sang des métiers hostiles aux tisserands coule par flots, mêlé au +sang patricien; les sépultures manquaient aux cadavres; il fallut +creuser, exprès, de grandes fosses pour les y entasser. Ce n'était +point assez de ces victimes et de nombreux otages pour assurer la +domination des vainqueurs; ils font tomber une partie des portes et +des murailles, marques et garants de l'indépendance communale. Bruges, +ville ouverte, n'était plus un _membre_ de Flandre, c'était la +conquête de Gand. + +La Flandre s'unissait, mais sous de funèbres auspices. L'Angleterre où +régnait, de nom, le jeune Richard, ne tenait plus la France en échec. +Salué du titre de père de la patrie, richement vêtu d'écarlate et +tenant cour de prince, le Ruart occupait une hauteur glissante, entre +la tombe de son père et la sienne. + +Alors, à la lueur de l'incendie des villes, on voit s'avancer une +armée toute brillante d'acier, d'armoiries, de bannières, au milieu +desquelles ondoyaient les plis de l'oriflamme: c'était le duc de +Bourgogne avec le jeune Charles VI, son neveu, et toute la chevalerie +de France. Les Flamands auraient dû garder leurs positions et s'y +retrancher; mais ils savaient mieux mourir qu'obéir. Impuissant à +contenir leur imprudente ardeur, Artevelde tombe écrasé dans la mêlée. + +Par un de ces enchaînements bizarres qui déjouent les calculs, le +triomphe de Philippe le Hardi inaugurait une puissance longtemps +rivale de la France. Un Gantois, comme les Artevelde, mais sorti du +vainqueur, devait achever de rompre le noeud féodal entre ce royaume +et la Flandre. Il devait dans Madrid, l'une des capitales de son +empire sur lequel, disait-on, le soleil ne se couchait point, faire +consacrer la limite que les Flamands tracèrent pendant quatre +siècles, avec leur sang, de Bavichove[6] à Guinegate[7]. + + [6] En 1071. + + [7] En 1479. + +C'était une triste victoire que celle de Rosebecque pour Louis de Male +qui la devait à des armes étrangères. Pour les Brugeois, vaincus à +côté des Gantois, la défaite était presque une délivrance; ils +relèvent les étendards du comte sur leurs murailles mutilées. La +guerre n'était point finie: Anglais, Bretons, ceux-ci, sauvages +auxiliaires de Louis de Male, ceux-là, alliés de Gand ou croisés pour +le pape Urbain contre les Clémentistes, qu'ils s'obstinent à trouver +en Flandre, ravagent à l'envi cette terre glorieuse et désolée. + +Parmi les capitaines qui conduisaient à la défense des murs, à peine +rétablis et de nouveau menacés, l'élite de la population brugeoise, on +remarque un arrière-petit-fils d'Obizzo. C'était Pierre Adorne, +personnage considérable à qui Philippe le Hardi confia la +surintendance de ses domaines en Flandre et en Artois, qui fut deux +fois bourgmestre de la commune et remplit les fonctions de premier +bourgmestre, l'année même où Antoniotto dirigeait contre Tunis une +flotte commandée par son frère Raphaël et portant, outre l'armée +génoise, un corps de chevaliers et d'écuyers, sous la conduite du duc +de Bourbon (1388). + +Parmi ces nobles _pèlerins_, plusieurs appartenaient à la Flandre[8]; +en sorte que l'_emprise_ n'y eut pas peu de retentissement, et +l'éclat qu'elle répandait sur le nom d'Adorne était partagé par la +branche flamande. Aussi tenait-elle à honneur, comme on le voit dans +Sanderus, d'être _ex præclara ducum Genuensium prosapia_, de +l'illustre maison des ducs[9] de Gênes. + + [8] Il y en avait aussi du Hainaut. Froissart nomme, parmi + ceux-ci, trois cousins: messire Henri d'Antoin, le sire d'Hanrech + ou Havret et Jehan, sire de Ligne, qui fut armé chevalier, dans + l'expédition, par le sire d'Autoin. La première enceinte de la + place fut emportée d'assaut, et le roi de Tunis s'obligea à + délivrer les esclaves chrétiens, à payer les frais de la guerre et + à mettre un frein au brigandage de ses sujets. (V. Froissart et + Folieta, historien génois.) + + [9] Doges. + +Un fils de Pierre Adorne et dont le prénom était pareil, chevalier, +suivant le même auteur, épousa Élisabeth Braderickx, fille du seigneur +de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage +que naquit Anselme, le 8 décembre 1424. + + + + +III + +Jérusalem. + + L'hospice et l'église.--Le Saint-Sépulcre à Bruges.--Le + double voyage d'Orient.--Eugène IV.--Le luxe des vieux + temps.--L'éducation des faits.--Siége de Calais.--Politique + de Philippe le Bon. + + +Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour +l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait +pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de +sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous +avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre +voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle +en retrace les parties principales. Elle est remarquable par +le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux +minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières[10], +ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin +tombeau, que renferme l'une des tourelles. + + [10] Il est fâcheux que, précisément, celle qui représente Anselme + Adorne se trouve maintenant cachée. + +Le père d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec +le titre de chevalier du Saint-Sépulcre, plus considérable alors qu'il +ne fut depuis, avait pris lui-même les dimensions du monument sacré +avec une exactitude extrême: il le pensait du moins. Voilà pourtant +que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrêté par un doute; on +ne sait trop quel détail manquait ou laissait quelque incertitude. +C'était, après tout, peu de chose; disons mieux, ce n'était presque +rien. Pour Pierre Adorne c'était beaucoup trop. Son parti est aussitôt +pris; il embrasse et bénit son fils, qui demandait à le suivre, et le +voilà de nouveau en route pour l'Orient. Après avoir bravé une seconde +fois les fatigues, les flots, les outrages des infidèles, il revient, +apportant comme un pieux trophée la mesure attendue pour terminer +l'ouvrage. + +Ainsi le veut la tradition, et de graves témoignages la confirment; +mais quand on n'y verrait qu'une de ces légendes, qu'enfante la +poétique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intérêt +que les contemporains prenaient à ces travaux. Ce fut vers l'an 1435 +qu'ils furent achevés. Une bulle du pape Eugène IV vint mettre le +sceau à la sainte entreprise, en érigeant en paroisse la Jérusalem +brugeoise, qui comprenait, outre l'église, un hospice et le +manoir de famille. Tel était le luxe des vieux temps: on ne craignait +pas de s'entourer des misères pour les secourir, et des sérieuses +images de la religion et de la mort, car cette église devait aussi +servir à la sépulture des Adorne. + +On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux +Brugeois. Il semblait que la tombe sacrée, objet de tant de voeux, +de tant de gigantesques expéditions, de tant de regrets, aperçue +jusque-là dans un lointain mystérieux, fût transportée soudain dans +les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints édifices +apportés par la main des anges. + +Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzième année, +dut prendre à la publique émotion. Les constructions qui préoccupaient +si vivement sa famille, leur achèvement, toutes les circonstances, en +un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des événements. +En même temps, les récits des voyages de son père, de ses aventures, +de ses périls, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brûlait +dès lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinéraire, _d'un +regard ferme et tenace_, ces mers lointaines, tour à tour riantes ou +orageuses, ces contrées habitées par des peuples si différents de ceux +qu'il connaissait, ces lieux saints et célèbres, ces rochers, ces +palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait. + +Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront +toujours la principale partie de l'éducation. On ne négligea point, +toutefois, d'initier Anselme à la connaissance de la langue et des +lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue à cette +époque. Ses progrès étaient rapides, sans qu'il montrât pourtant la +précocité, plus que merveilleuse, que lui prêtent certains auteurs qui +ont trop peu consulté les dates, comme nous le verrons bientôt. + +Au moment où Philippe le Bon, à force de gracieuses paroles, obtenait +l'aide des Flamands pour déloger de Calais les Anglais, leurs anciens +alliés et naguère les siens, deux questions s'agitaient entre lui et +les Brugeois: l'une était un vieux litige au sujet de l'Écluse, poste +important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de +leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appelé _le +Franc_. + +Philippe songeait à l'ériger en quatrième _membre_; il se prêtait +ainsi aux désirs de la noblesse du Franc, ajoutait un élément nouveau +et plus flexible à la triade flamande, convertie en tétrarchie, et +divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes +dont l'éclat le rendait fier, mais qu'il cherchait à rendre plus +maniables. + +Telle fut la double origine d'un différend qui allait changer Bruges +en un sanglant théâtre de confusion et de désordre. + + + + +IV + +Philippe le Bon et les Brugeois. + + Retour de Calais.--Irritation des milices brugeoises.--Elles + enfoncent les portes de l'Ecluse.--Massacre de l'Écoutète.--Les + larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre.--L'homme + d'État précoce.--Les assemblées du peuple.--Mort des + Varssenaere.--Danger de Jacques Adorne.--Jacques et Pierre Adorne + bourgmestres.--Éloge de Bruges.--Entrée de Philippe le Bon.--Début + d'Anselme. + + +Ce n'était pas sans peine qu'on avait déterminé les milices brugeoises +au départ. Lorsque le duc eut été contraint de lever le siége de +Calais, elles revinrent humiliées et aigries encore par le mauvais +succès. + +Après une expédition contre les Anglais qui dévastaient impunément le +pays, elles se présentent devant l'Ecluse et en enfoncent les portes; +puis elles rentrent dans Bruges, s'emparent des clefs de la ville, +ainsi que de son artillerie, dont elles font d'effroyables décharges. +L'Écoutète, officier du prince, chargé de la police, tombe égorgé. La +duchesse de Bourgogne, qui affectionnait le séjour de Bruges, +s'éloigne avec un enfant qui criait et versait des larmes. C'étaient +celles d'un autre Alexandre[11], par le sang qu'il devait faire couler +à son tour; il avait nom Charles: les Belges l'ont appelé _le Hardi_, +et les étrangers _le Téméraire_. + + [11] On se rappelle l'exclamation de Rousseau: «Pleurs cruels! que + de sang vous fîtes répandre!» + +«Dans cette crise terrible,» disent quelques auteurs, «Anselme se +comporta avec tant de droiture, avec tant de prudence et de +circonspection, qu'il sut se concilier le respect et l'attachement du +peuple sans perdre les bonnes grâces de son souverain.» Magnifique +éloge sans doute; mais ce qui le rend surprenant, c'est que ceci se +passait de 1436 à 1437. Ce grand citoyen, ce prudent homme d'État +n'avait donc guère que douze ans. Laissons-lui son enfance, il aura +plus tard bien assez de la politique! + +Le rôle propre à son âge était celui de spectateur curieux. S'il se +glissait à quelque croisée de l'un des édifices qui avaient vue sur la +place, un frappant spectacle s'offrait à ses yeux. Devant la sombre +masse des Halles, droit en face du Beffroi, deux drapeaux flottaient, +plantés entre les pavés: sur l'un on distinguait le lion de Flandre; +sur l'autre, celui de Bruges. A gauche de cette bannière, paraissait +une belle troupe: c'étaient les _Poorters_, avec leurs six capitaines +portant, chacun, à la main, le gonfanon de leur quartier. Les +_métiers_, partagés en huit groupes, étaient rangés, partie du même +côté, partie à droite de l'étendard de Flandre et tout le long de +l'entrepôt fameux[12] appelé _Waterhalle_. C'étaient, d'une part, les +_quatre métiers_, ou la puissante industrie lainière les _bouchers_, +souvent mal d'accord avec eux, accompagnés des poissonniers, le +_cuir_, l'_aiguille_: de l'autre, les _dix-sept métiers_, le +_marteau_, les _boulangers_, les _courtiers_, modeste dénomination +sous laquelle on comprenait les représentants du commerce et de la +navigation, propres à la ville. Les marchands étrangers n'avaient, +naturellement, point de part à ces assemblées civiques. + + [12] Il a été remplacé par un bâtiment qui fait aujourd'hui partie + de l'hôtel du gouvernement provincial. + +A l'extrémité du côté du marché où étaient placés les quatre groupes +de métiers que nous avons nommés les premiers, on voyait les +arbalétriers, sous la belliqueuse enseigne du céleste chevalier saint +Georges. Les villes subalternes et les paroisses du Franc avaient +aussi leur place marquée. Une couronne de roses récompensait les +premiers arrivés: une colonne mobile de trois cents hommes, à la solde +de la ville, avait charge de réveiller le zèle des retardataires. +Néanmoins, en ce moment, des vides se faisaient remarquer, car la +noblesse du Franc s'efforçait d'empêcher les habitants de se rendre +aux sommations des Brugeois. + +Tous ces rangs étaient hérissés de piques: de distance en distance, on +voyait des bannières déployées, laissant, dans leurs replis, +distinguer de saintes images, ou les emblèmes dorés d'un métier, qui +brillaient au soleil, au bout d'une hampe peinte de couleur +éclatante, ou couverte d'une riche étoffe. + +Ainsi délibérait le peuple en différend avec son prince, l'un des plus +puissants de l'époque. Si, dans ces assemblées, les nobles et les +notables figuraient parmi les _Poorters_ et s'ils exerçaient un +certain ascendant d'habitude et de déférence, leur autorité +faiblissait dans les temps d'orage. Le nombre et souvent la passion +prenaient alors le dessus. Ce n'était donc pas seulement de la +curiosité qu'éprouvait Anselme en contemplant ce spectacle: +réfléchissant, comme il arrive, les impressions de sa classe et de sa +famille, il sentait un secret serrement de coeur qu'allaient +justifier des scènes cruelles. + +Deux frères Varssenaere, dont l'un était premier bourgmestre et +l'autre capitaine, furent massacrés; un oncle d'Anselme, Jacques +Adorne, qui exerçait également ces dernières fonctions et avait voulu +se jeter sur les meurtriers, ne fut soustrait qu'avec peine à un sort +pareil. Les Adorne quittèrent Bruges, où il n'y avait plus pour eux de +sûreté. + +Philippe, après avoir cherché à se rendre maître de cette ville par un +coup de main fatal au sire de l'Ile-Adam, et qui faillit l'être au duc +lui-même, réussit mieux dans ses desseins en coupant les vivres aux +Brugeois. Jacques et Pierre Adorne furent alors successivement revêtus +des fonctions de bourgmestre de la commune, que leur père avait +exercées, aussi bien que celles de premier bourgmestre, et qui +devaient l'être un jour par Anselme, comme si c'eût été une partie de +l'héritage de famille. + +Au retour de l'exil qu'il avait partagé avec son oncle et son +père, il s'était retrouvé dans les murs de Bruges avec transport, car +il aimait vivement «la si douce province de Flandre,» mais surtout sa +ville natale. Il n'est parlé, dans son itinéraire, qu'avec +enthousiasme de «cette illustre cité, de cette noble ville.» Tantôt, +«sa beauté, son urbanité, ses agréments infinis, son opulence et son +éclat, l'abondance inouïe de richesses qu'elle renferme, sont passés +sous silence parce que la renommée les fait assez connaître et que +l'auteur, en les vantant, serait suspect;» tantôt, c'est «la ville la +plus polie du monde, ville vraiment digne de ce nom par l'urbanité +dont elle est pleine.» La paix maintenant lui était rendue, paix, il +est vrai, chèrement achetée; mais Bruges en recueillait du moins les +fruits: avec l'ordre, la prospérité renaissait. Les navires des +Osterlins[13], les grandes caraques génoises et les galères de Venise +apportaient de nouveau, à l'émule de Londres et de Novogorod, les +fourrures du Nord, les riches tissus de l'Italie et les trésors de +l'Inde. + + [13] Anséates. + +Après plusieurs années d'absence, la cour de Bourgogne revint étaler +sa magnificence à Bruges; ce fut en 1440 que Philippe le Bon y fit son +entrée avec le duc d'Orléans qu'il venait de marier à une de ses +nièces. Les magistrats, dans l'humble appareil réclamé par les usages +du temps, pieds et tête nus, vêtus de robes noires sans ceinture, +présentent, à genoux, les clefs à leur redouté seigneur, en lui +demandant merci. Il hésite, ou feint d'hésiter, et semble se rendre à +l'intercession de son hôte illustre. Le peuple crie _noël_! +les fanfares éclatent; le clergé psalmodiant des hymnes, les marchands +étrangers, richement vêtus de brocart ou de velours, escortent les +deux princes jusqu'au palais. Chaque nation qui commerçait à Bruges +formait un corps brillant de cavaliers, ou marchait en bon ordre; +l'étoffe et la couleur de la robe, des écussons portés devant les +rangs par des hérauts, distinguaient les diverses contrées. Dans les +rues, ce n'étaient qu'arcs de triomphe, chars ou échafauds chargés de +personnages de la mythologie ou de la Bible. + +Ces pompes devaient charmer un jeune homme. Anselme Adorne vit surtout +avec joie les tournois par lesquels les chevaliers, armés de toute +pièce et sur de hautes selles de guerre, célébrèrent l'arrivée du duc +de Bourgogne et du duc d'Orléans, ainsi que celle du comte de +Charolois, qui fit son entrée quelques jours après, avec sa femme +encore enfant, fille de Charles VII. Bientôt Anselme allait lui-même +signaler son courage et son adresse dans ces jeux, l'image et l'école +de la guerre. + +Il parut à dix-sept ans dans la lice. Un si précoce début, suivi +bientôt de succès, annonce un heureux assemblage de hardiesse et de +sang-froid, de force et de souplesse, qui présente à la pensée l'image +d'un cavalier de bonne mine et qui n'était point fait pour déplaire. + + + + +V + +Un tournoi de l'Ours Blanc. + + La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.--Les dames + brugeoises dans leurs atours.--Le forestier armé chevalier + sur le champ de bataille.--Que diable est-ce ceci?--La + _Vesprée_.--Louis de la Gruthuse.--Metteneye.--Jean Breydel.--Adam + de Haveskerque.--Le tournoi.--Anselme gagne le cor.--Marguerite.--Le + court roman.--Anselme Adorne Forestier.--Les acclamations et les + cris de mort. + + +Comme les romanciers, mais sans réclamer leurs autres privilèges, nous +ferons franchir au lecteur un espace de quelques années et nous le +conduirons, un certain jour de l'an 1444, qui était le 27 avril, sur +le marché de Bruges. + +Raconter l'histoire de ce _forum_ flamand, ce serait faire celle de la +ville. Nous avons vu le peuple s'y rassembler, sous les armes, pour +exercer son orageuse souveraineté; nous verrons s'y dresser +l'échafaud: maintenant une fête y attirait les curieux dont les flots +pressés débouchaient de tous côtés. Un espace entouré de barrières, +que gardaient des valets et des hérauts, restait seul libre au milieu. +Les fenêtres et jusqu'aux toits des bâtiments étaient pleins +de spectateurs. Les regards se tournaient tantôt vers le +_Cranenburch_[14], où la duchesse vint prendre place avec son fils, +aux applaudissements de la foule, tantôt vers une grande hôtellerie, à +l'enseigne de la _Lune_, qui contenait l'élite des dames brugeoises, +dans tout l'éclat de leur beauté proverbiale et d'atours si riches, +qu'une reine jalouse les avait comparées à autant de reines. + + [14] Maison sur la place. + +Les douze croisées gothiques de l'édifice, ornées de draperies +flottantes, encadraient des groupes variés de jeunes femmes et de +demoiselles rivalisant entre elles d'élégance et de luxe. Là, vous +eussiez aperçu ces coiffures de velours en fer à cheval, ces belles +chevelures relevées en tresses, ou nattées, ces voiles transparents et +légers, ces robes serrant à la taille, de velours vert, ponceau ou de +quelque autre couleur éclatante, ces corsages d'hermine, ces manteaux +de brocart rehaussé d'or, qu'on retrouve dans les tableaux de +l'époque. + +Parmi ces belles Brugeoises, l'une de celles pour lesquelles la +journée préparait le plus d'émotions--et l'on verra bientôt à quel +titre--portait le nom de Marguerite, alors fort en vogue, sans doute +parce qu'il désigne une _perle_ ou une _fleur_. L'étymologie, cette +fois, n'était point en guerre avec la réalité, comme il arrive +à quelques _Blanche_ et à plus d'une _Rose_. Marguerite avait les +qualités qui attirent et fixent l'affection: c'était, au surplus, une +jeune orpheline, fille d'Olivier Van der Bank. Par sa mère, elle +tenait aux de Baenst et aux Utenhove, qui possédèrent de beaux +domaines et ont fourni plusieurs chevaliers[15]. Quelques mois, +à peine, s'étaient écoulés depuis qu'Anselme Adorne, âgé de moins de +vingt ans, l'avait conduite à l'autel. + + [15] Les de Baenst étaient surtout richement possessionnés en + Zélande. On trouve ces deux noms dans la liste, publiée par M. + Gachart, des seigneurs flamands qui assistaient à l'abdication de + Charles-Quint, et que nous allons transcrire; c'étaient: + + Lamoral d'Egmont, prince de Gavre, comte d'Egmont, chevalier de + l'ordre. + + Maximilien de Bourgogne, seigneur de Beveren, id. + + Charles, comte de Lalaing, seigneur d'Escornaix, id. + + Pierre, seigneur de Werchin, sénéchal de Hainaut, seigneur de + Herzelles, id. + + Philippe de Montmorency, comte de Hornes, seigneur de Nevele. + + Maximilien de Melun, vicomte de Gand. + + Charles, seigneur de Trazegnies et de Tamise, chevalier. + + Maximilien Vilain, écuyer, seigneur de Rassenghien. + + Louis de Ghistelles, chevalier, seigneur de la Motte. + + Philippe de Liedekerke, chevalier, seigneur d'Eversbeke. + + Jacques de Claeroult, chevalier, seigneur de Puttem. + + Jacques de Thiennes, écuyer, seigneur de Castre. + + Thomas de Thiennes, écuyer, seigneur de Rumbeke. + + Charles Hannart, chevalier, seigneur de Liedekerke. + + Joseph de Baenst, chevalier, seigneur de Melissant. + + Jérôme Adournes, chevalier, seigneur de Nieuwenhove. + + François de Halewin, chevalier, seigneur de Zweveghem. + + Jacques de Lalaing, écuyer, seigneur de la Monillerie et de + Sandtberg. + + Josse, seigneur de Courtewille et de Vorst, écuyer. + + Ferry de Gros, écuyer, seigneur de Beaudemers. + + François Massier, écuyer, seigneur de Bussche. + + Charles Uutenhove, écuyer, seigneur de Sequedin. + + Pierre, seigneur du Bois, écuyer. + + Jacques de Eyeghem, écuyer, seigneur de Hembisze. + +Ce qui attirait Marguerite et tout ce concours, c'était le tournoi +annuel de la Société de l'Ours-Blanc. Il ne se donnait point, à +Bruges, de fête qui excitât plus d'intérêt. On trouve, dans les +chroniques, au milieu d'annotations relatives aux troubles, aux +guerres, aux plus grands événements, le retour périodique de ces jeux, +soigneusement indiqué, en même temps que les noms des vainqueurs. Des +prix étaient offerts à ceux-ci: c'était une lance, un cor, l'ours, +souvenir d'un vieux récit et symbole de la Société; on ajoutait +quelquefois un diamant. + +Le combattant qui gagnait la lance prenait le titre de Forestier, en +mémoire d'anciens princes dont l'existence est contestée, mais qui +brillent dans les légendes. Il présidait au tournoi de l'année +suivante; il soutenait son titre de primauté dans la lice et même dans +les combats. C'est ainsi que près de Guinegate, Louis de Baenst, +Forestier de Bruges, fut armé chevalier sur le champ de bataille. + +Les tournois de l'Ours-Blanc remontent à l'année 1320, époque voisine +des plus éclatants faits d'armes des Brugeois; mais depuis, le malheur +des temps ayant interrompu ces chevaleresques exercices, ils furent +rétablis, en 1417, par une commune résolution des magistrats, de la +noblesse et des plus notables habitants. + +Les principaux seigneurs aimaient à y paraître, et même les ducs de +Bourgogne. Maximilien d'Autriche y reçut un si bon coup de lance, +d'un aïeul de l'historien Despars, dont le casque figurait une +tête de démon, que, ployant en arrière, le futur empereur s'écria: +«_Que diable est-ce ceci!_» + +Deux jours avant la joute, un officier du Forestier, précédé d'un +héraut et accompagné des quatre plus jeunes membres de la Société, +parcourait la ville, s'arrêtant aux hôtels des dames les plus +distinguées, pour les inviter à la fête. Le lendemain elles +assistaient à la _Vesprée_: une collation leur était offerte, et ainsi +réunies, elles voyaient arriver les combattants étrangers. Lorsque, +après s'être présentés avec les formalités d'usage, ils s'étaient +retirés, le Forestier montait à cheval avec ses compagnons, et allait, +en pompe, au bruit des instruments, souhaiter la bienvenue à ces +hôtes, chacun en leur logis, leur offrant courtoisement armures et +destriers. + +Ces préliminaires avaient été remplis et le grand jour était venu. Les +membres de la Société de l'Ours-Blanc, qui devaient prendre part à la +lutte, se rassemblaient dans l'enceinte de l'abbaye d'Eechoute. Un +soudain mouvement de la foule annonce leur approche: couverts +d'armures brillantes et magnifiquement vêtus d'étoffe pareille, ils +s'avancent, montés chacun sur un de ces chevaux de bataille que +fournissait la Flandre, alors les plus renommés de l'univers; de +riches caparaçons et des housses de soie, couvraient presque +entièrement les robustes coursiers qui piaffaient et rongeaient le +frein. + +Parmi les confrères de l'Ours-Blanc, on remarquait Louis de Bruges, +sire de la Gruthuse, qui fut prince de Steenhuse, comte de Wincester, +chevalier de la Toison d'or et, dont nous aurons plus d'une fois +l'occasion de parler; Pierre Metteneye ou de Mattinée, aussi distingué +dans les armes que dans les tournois, qui porta la bannière de Bruges +à la bataille de Brusthem et fut chevalier, seigneur de Marque, +conseiller et chambellan du duc de Bourgogne; Jean Breydel qui devait +ajouter à l'éclat d'un nom illustré, près de deux siècles auparavant, +à la bataille des Éperons, par la valeur qu'il déploya lui-même devant +Bude, sous l'héroïque bannière de Huniade; enfin l'époux de +Marguerite, à son second début. Adam de Haveskerque était du nombre +des combattants du dehors. + +Tous avaient pris leur place, et l'on attendait impatiemment le +signal. Il est donné: les coursiers s'élancent! Qui ne retrouve, dans +sa pensée, une image de ce spectacle? Ces hommes couverts de fer, qui +fondent l'un sur l'autre, ces montures puissantes, plus acharnées +qu'eux au combat, les naseaux fumants, la crinière hérissée, faisant +retentir le sol sous leurs pieds; ces nuages de poussière, à travers +laquelle étincellent l'or et l'acier; ces lances qui se brisent et +volent en éclats: tout cela a été vingt fois décrit. Parmi les +spectateurs, la curiosité, l'attention étaient vives; quelquefois, un +cri s'élevait de toutes les poitrines. Les dames, suivant des yeux les +cavaliers dans leurs courses rapides, laissaient voir sur leurs traits +mobiles les sentiments dont elles étaient agitées, les alternatives de +crainte et d'espoir. Sur le jeune front de Marguerite vous eussiez lu +toutes les phases du combat où Anselme était engagé. Enfin elle +respire: mille voix proclament les vainqueurs. Anselme avait gagné le +cor qu'il reçut des mains de la duchesse; la lance échut à +Breydel; l'ours à d'Haveskerque. + +Trois ans après, le futur baron de Corthuy conquit, à son tour, la +lance, aux acclamations de la foule, dont, sur cette même place, les +cris de mort devaient, un jour, l'accueillir. Ah! si l'avenir nous +était connu, sous quel poids nous marcherions courbés! + + + + +VI + +Le bon chevalier. + + Banquet de l'hôtel de ville.--La lance conquise.--Isabelle + de Portugal et le comte de Charolois à la maison de + Jérusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'étang de + Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon + chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlevé.--Nouveau + succès.--L'écu du Forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le + parrain.--André Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les + vingt-huit _alberghi_ de Gênes.--L'hospitalité. + + +Il fallait d'autres épreuves pour montrer à tous que le jeune +Forestier était digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord +des festins devaient célébrer sa victoire: il n'est guère de solennité +où ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donné le soir même +par les magistrats, à l'hôtel de ville, élégant édifice construit +sous les auspices de Louis de Male. Après le festin, on reconduisit +Anselme, en grande pompe, à son logis; devant lui marchait un héraut, +et il tenait à la main la lance, prix de sa prouesse, ornée d'une +draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaçait. + +Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne, +son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient. +Nous pourrions assez facilement décrire les dressoirs, les entremets, +les _hanaps_: il y a, pour ces occasions, un mobilier où chacun est +libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira +de dire qu'après avoir fait à ses illustres hôtes les honneurs de sa +table, Anselme revêtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq +cavaliers qui portaient, chacun, leurs couleurs sur leur écu. Ainsi +accompagné, il jouta contre Adolphe de Clèves, sire de Ravesteyn et +quelques autres. + +Le 1er mai fut signalé par un combat plus remarquable encore par le +renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice était +placée près de l'étang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut +le même Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui réalisait l'idéal +des romans de chevalerie. Choisi pour écuyer par le duc de Clèves, il +n'avait pas tardé à signaler sa vaillance et avait emporté «le nom et +le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutèrent à l'encontre +de lui.» Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal, +défiant les plus experts en fait d'armes, «non pour envie, haine, ne +malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat +de chevalerie et pour soi occuper.» Sa chevelure blonde, ses yeux +bleus et riants, son teint frais et coloré, son menton sans barbe, +n'annonçaient pas un si terrible combattant; mais la renommée, le +précédant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le bon +chevalier! + +Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel +adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisième +concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'écu fleurdelisé de +Bourgogne, traversé d'une barre. C'était, au dire d'Olivier de la +Marche, «l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et +véritable capitaine.» Pour décrire cette rencontre, nous ne saurions +mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de +Lalain, qui raconte de son héros une aventure semblable. + +Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux +langage, voyant notre Forestier «estre prêt, baissa sa lance et, +autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part, +_Anselme_ férit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de +si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout +tombissant: si s'acconsuivirent touts deux ès lumières des heaumes, et +n'y eut celuy d'eux qui ne rompît sa lance, tant furent les coups +grands et démésurez: mais celui que _Corneille de Bourgogne_ reçut +d'_Anselme_ fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure, +il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura à chef nud +devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui à grand peine +sçavoit ce qui lui estoit advenu.» + +On regarda comme un miracle que le bâtard de Bourgogne ne fut +pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, _Jaquet de Lalain_ +acquit «un si grand bruit» d'un coup semblable «que partout hérauts +poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient _Lalain!_ à +haute voix,» ce ne dut pas être un médiocre honneur pour le jeune +Adorne de reproduire ce coup célèbre sous les yeux du bon +chevalier[16]. + + [16] Chastelain ne fait pas mention de cette joute, mais elle est + d'écrite par Despars dont il n'y a aucun motif de suspecter le + témoignage. + +La même année, il jouta encore à Bruxelles, où il fit admirer sa +prouesse, et à Lille où il demeura vainqueur. Un grand festin qu'à son +retour il donna à la société de l'Ours-Blanc, servit à célébrer ce +nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos, à l'ordinaire, par le +retour de la fête de l'Ours-Blanc, à laquelle il présida. Un mois +après, un héraut à cheval, précédé d'une bande de musique, se rendait +en pompe à l'hôtel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du +jeune et vaillant Forestier, l'écu armorié de trois bandes d'échiquier +en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit répétée sur les +vitraux de Jérusalem: + + PARA TUTUM DEO. + +On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le +lecteur, que c'était trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon; +ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi +périlleuses, mais qui mettent en jeu des qualités moins relevées; car +celles d'un cavalier habile, et même téméraire, n'égalent point, il +faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu +différentes de ce qu'exigeait le champ de bataille. + +Anselme, néanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus +que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la +famille se multipliaient pour lui avec les années. Déjà, lorsqu'il +gagnait la lance, jeune époux, brillant champion, il était père. Ce +fut en effet le 16 août 1444 qu'il reçut dans ses bras son premier né, +qui devait être le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour +parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le siècle +suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno. + +Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers: + + Veggio che 'l premio che di ciò riporta + Non tien per se, ma fa alla patria darlo; + Con preghi ottien, che in libertà la metta + Dove altri a se l'avrià forse sojetta + ....................................... + Questi ed ogn'altro che la patria tenta + Di libera far serva, si arrossisca, + Ne dove il nome d'Andrea Doria senta + Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca[17]. + + [17] _Orl. fur._, canto XV. + +«Le prix de sa valeur, il ne le garde pas pour soi; il en fait jouir +sa patrie; il la fait mettre en liberté, quand bien d'autres, à sa +place, l'eussent asservie. Qu'à ce nom d'André Doria, quiconque, de +libre, voulut rendre son pays esclave, rougisse et n'ose plus lever +les yeux.» + +La liberté dont André Doria dota Gênes était une savante et singulière +combinaison d'éléments aristocratiques de toute origine, répartis +entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les Doria ne +pouvaient être oubliés. André, lui-même, créé par Charles-Quint prince +de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par son mérite, ses +services à l'appui des Espagnols. Pour les Adorno, leur puissance même +faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura pas; mais leur branche +alors la plus considérable, celle des comtes de Renda, demeura +étrangère à Gênes. + +Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles +étaient bien différentes. Les Adorno et les Doria étaient ensemble en +fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre, +des rapports réciproques d'hospitalité; cette vertu antique, qui a +fort décliné depuis, eut le pas sur les liens du sang. + + + + +VII + +Charles le Hardi. + + Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de + Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher + Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie + II.--Louis XI et Charles le Téméraire.--Ligue du _Bien + public_.--Bataille de Montlhéry.--Les deux chartreux.--Dernier + voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme à la cour.--Mariage + du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse de + Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes de l'arbre + d'or.--Portrait et costume de Charles de Bourgogne.--L'étrangère. + + +On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir +que par des détails peu importants ou des conjectures, si nous +n'avions à planter çà et là quelques jalons sur la route des +événements. + +Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux grandes villes +aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fière +de sa prospérité et de son exubérance de vie et de force; l'autre, +vaste, magnifique, mais courbée sous le poids des années et qui +n'était plus que l'ombre d'un grand nom, _nominis umbra_. Nous voulons +parler de Gand et de Constantinople. + +Le siége de Calais, tumultueusement levé par les Gantois, avait +laissé, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'était +un feu qui, à Bruges, avait promptement éclaté; à Gand, il couvait +sous la cendre. Une demande d'impôt alluma l'incendie. Daniel +Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat +gantois[18], connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut +accusé d'avoir excité la résistance de ses compatriotes et condamné au +bannissement. Il tenait de près à Anselme Adorne dont il venait +d'épouser la soeur. + + [18] Les trois autres étaient les Bette, marquis de Lede, les + Triest et les Borlut, nom célèbre par la part que prit l'un d'eux + à la bataille des Éperons. + +Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-même, à calmer l'effervescence +populaire; la guerre éclate, guerre fatale à de nobles coeurs. +Corneille de Bourgogne y périt, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans +les rangs opposés, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant +boucher de Gand, qui, blessé aux jambes, combattait les genoux en +terre, défendant toujours sa bannière, jusqu'à ce qu'ils tombassent +ensemble, également sanglants et déchirés. + +Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et +l'autre, isolés; s'ils eussent été combinés, Philippe le Bon, +brouillé avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, eût eu +fort à faire. Ce fut une résistance locale, que le duc eut soin de ne +provoquer que successivement. Le peuple s'émut néanmoins chaque fois, +dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le +contenir, dans celle qui n'était pas en cause. Une colonne gantoise se +présentant devant Bruges, en trouva les portes fermées. Philippe dut +surtout ce résultat, si important pour lui, à La Gruthuse, capitaine +de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'armée ducale. Il faut lire, +dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le récit de cette +lutte cruelle, terminée par le désastre de Gavre. Là, 16,000 Gantois +jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent +l'Escaut. Impuissants à faire triompher leur cause, ils l'entouraient +de leur mort, comme d'un dernier rempart qui étonnait encore la +victoire. + +Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'émouvoir les +progrès de la puissance ottomane, est tout à coup réveillée par une +effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un État qu'on appelait un +_monde_[19], préservé par les Fabius, agrandi par les Scipions, changé +en empire par les Césars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les +murs d'une ville, investie par Mahomet II, à la tête de 250,000 +hommes. Il pénètre dans la place; le dernier des Constantin tombe en +combattant; le croissant brille sur le dôme de Sainte-Sophie et le +Turc a son siége en deçà du Bosphore[20]! On dit qu'à ce lamentable +récit, Nicolas V chancela, comme jadis Héli, sur le siége +pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frappé au +coeur. + + [19] Orbis romanus. + + [20] 1453. + +L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée; +Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus +glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais +elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie +II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il +avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence. + +L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône[21] +et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon. +Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les +États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès +lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer +plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles +de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat +et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons +sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand +l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à +l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le +succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait +accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret +quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à +propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait +son jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait +jusqu'à la pétulance. + + [21] 1461. + +Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore. +Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait +entrer dans la ligue du _Bien public_, conduit en France une armée et +débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment +les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.) + +Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il +portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf, +s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que +cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut +être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le +vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux, +ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car +ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père +venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les +austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son +dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les +deux autres. + +Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions +civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de +Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux +pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations +lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois, +Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune +prince associé à ces témoignages de bienveillance et de distinction; +lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et qu'ensuite il +succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière politique d'Adorne dut +s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il portait sous la duchesse +Marie montre qu'il servit la maison de Bourgogne de son épée, les +négociations diplomatiques dont il allait être chargé, l'accueil qui +l'attendait dans plusieurs cours, font voir qu'il occupait, dès à +présent, un rang distingué à celle de Charles. Cette position lui +assignait une place dans les cérémonies et les fêtes auxquelles le +troisième mariage du duc donna lieu[22]. Ce prince épousait Marguerite +d'York, soeur d'Édouard IV, femme à l'âme virile, réservée à un rôle +politique important. Elle descendit à l'Écluse, et le mariage se fit à +Dam, deux endroits aussi solitaires et aussi paisibles aujourd'hui, +qu'ils furent alors pleins de bruit, de foule et d'éclat. + + [22] 1468. + +Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant +d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences, +après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas, +maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly +grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd +entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous +dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges, +par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap +d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière, +les unes sur de blanches haquenées, les autres dans de riches +chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult +belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous +avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans +une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or, +d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la +Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un +léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant +une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;» +enfin du pas d'armes,[23] de l'arbre d'or, avec son nain, son géant +enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups? + + [23] Et non _passe d'armes_; ces expressions ont une signification + toute différente. + +Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons +décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait +point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il +était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère +paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux +bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut, +monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu +d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte +robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement +«moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers +et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il +devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la +partie la moins animée du spectacle; tels étaient leur nombre +et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais +les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient +encombrés de curieux. + +L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de +cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que +nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins +important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir +d'Anselme. + +Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant +Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous +avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs; +bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux +portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés +paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et +fière. + +Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient +revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles +hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver +l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre +contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque +dans sa destinée. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +I + +Marie Stuart, comtesse d'Arran. + + L'Écosse au XV{me} siècle.--Meurtre de Jacques Ier.--Exécution + de Douglas et de son frère.--Alain Stuart et Thomas Boyd.--Un + comte de Douglas poignardé par Jacques II.--Le roi tué devant + Roxbourg.--Marie de Gueldre.--Minorité de Jacques III.--Kennedy, + évêque de St-André.--Ligue entre les Boyd et d'autres + seigneurs.--Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la personne du + roi.--Thomas Boyd et Marie Stuart.--L'Ile d'Arran érigée en + comté.--Ambassade en Danemark.--Les Boyd cités au + parlement.--Alexandre Boyd décapité.--Lord Boyd, le comte et la + comtesse d'Arran se réfugient à Bruges. + + +Il est fâcheux que l'itinéraire d'Anselme Adorne soit si sobre de +détails sur les divers voyages qu'il fit en Écosse: ce n'était pas la +contrée la moins curieuse ni la moins sauvage de celles qu'il visita: +quelques plaines souvent dévastées par les incursions des Anglais et +les querelles des grands; des montagnes, des îles, où ne pénétraient +ni le costume, ni les moeurs de la civilisation; un peuple guerrier et +mobile, des chefs puissants et ambitieux, mélange de grandeur, +d'astuce et de férocité; un sol, pour ainsi dire, miné de haines, +d'embûches, de trahisons: tel est, en quelques traits, le tableau que +l'auteur nous eût laissé. + +S'il eût voulu y jeter des groupes de figures, il eût pu montrer, sur +différents plans, Jacques Ier, assailli, dans son logis, par une +troupe de seigneurs et cruellement massacré sous les yeux de la reine; +Chricton, chancelier pendant le règne suivant, attirant à la table de +Jacques II, encore enfant, le jeune comte de Douglas avec son frère, +et les faisant traîner tous deux au supplice; Alain Stuart égorgé, +pour une vieille querelle, par Thomas Boyd; celui-ci assailli par le +frère d'Alain et périssant dans une vraie bataille; un autre Douglas +poignardé de la propre main du roi qu'il bravait, et achevé par les +courtisans: épisodes dont la mémoire était encore fraîche et qui +caractérisaient la contrée, ses moeurs, sa situation politique. + +Le trône relevé par l'héroïque Robert Bruce, s'était ensuite comme +affaissé sous ses descendants; deux de ses successeurs avaient été +prisonniers des Anglais. Une branche cadette des Stuarts, issus de +Bruce par les femmes, avait usurpé le pouvoir sur la branche aînée de +cette maison. L'Écosse, livrée à l'anarchie féodale, était devenue, +suivant l'expression d'un contemporain, une caverne de brigands, quand +Jacques Ier, sortant de la tour de Londres, prit en main le pouvoir +et l'affermit avec une vigueur qui allait jusqu'à la barbarie. Comme +ce père assassiné, Jacques II, quand il fut en âge de régner, lutta, +et même, ainsi que nous l'avons vu, le poignard à la main, contre la +puissance des grands et travailla à affermir la sienne, ainsi qu'à +améliorer le triste sort de la nation; mais il mourut, dans sa +trentième année, devant Roxburg, atteint par un éclat d'une pièce +grossière d'artillerie qu'il voyait pointer[24]. + + [24] En 1460. + +Sa belle et courageuse veuve, Marie de Gueldre, releva, par sa +présence et ses discours, la valeur des assiégeants et emporta la +place. La couronne tombait, de nouveau, sur la tête d'un enfant, +Jacques III, prince faible, qu'on a sévèrement jugé, parce qu'il +poursuivit l'oeuvre de son aïeul et de son père avec moins de +résolution et d'énergie, et qu'il avait des goûts trop retirés et trop +délicats pour son rang, son pays et son temps. + +Dans ses premières années, l'Écosse fut gouvernée, en paix et avec +prudence, par l'évêque de St-André, l'illustre Kennedy, allié au sang +royal, et l'un des hommes les plus pieux et les plus éclairés du +temps. Son frère, principalement commis à la garde du roi, partagea ce +soin avec sire Alexandre Boyd, que recommandaient son habileté dans +les armes et d'autres qualités chevaleresques. La santé du prélat +déclinant, lord Kennedy songea à s'affermir dans sa position en +s'unissant avec Boyd et le grand chambellan, lord Fleming, par un de +ces traités trop fréquents en Écosse, par lesquels des seigneurs se +liguaient pour pousser ou maintenir l'un d'eux au pouvoir, renverser +un rival, ou même répandre son sang. Dans cet acte secret, on nomme +parmi les adhérents des contractants, lord Hamilton et Patric Graham, +dont nous parlerons plus bas. Graham, demi-frère de l'évêque et son +successeur, était déjà titré de _Bisschop of Sanctander_[25], ce qui +fait présumer que Kennedy, voyant approcher sa fin, avait résigné +cette dignité. Ce dernier mourut l'année suivante (1466). + + [25] Il est singulier que cette remarque n'ait point été faite par + Ch. Tytler qui a publié l'acte dont il s'agit. + +Sûrs de ne pas rencontrer d'opposition sérieuse de la part des lords +Fleming et Kennedy, mais comptant surtout sur leur propre audace, les +Boyd, dont le chef était Robert, récemment élevé à la pairie et revêtu +des fonctions de justicier, se présentent à l'improviste, s'emparent +de la personne du roi, le conduisent à Édimbourg, où ils assemblent le +parlement, et persuadent au jeune monarque de ratifier publiquement le +coup hardi qui faisait de lui, désormais, un instrument de leur +grandeur. + +Lord Boyd se fait nommer gouverneur du roi et des princes; ce n'était +point assez pour son ambition. Il avait un fils doué de qualités fort +distinguées; au témoignage d'un Anglais contemporain, Thomas Boyd +était non-seulement robuste, agile, excellent archer, mais noble dans +ses manières, bon, affable, généreux. Robert sut lui ménager des +entrevues avec la soeur aînée du roi, qui avait été auparavant +destinée à l'héritier de la couronne d'Angleterre. Marie Stuart--elle +portait ce nom qu'une reine, du même sang, devait rendre si +célèbre--joignait également, aux grâces de sa personne, les qualités +de l'esprit et un coeur fait pour s'attacher vivement. Les deux +jeunes gens conçurent une mutuelle affection. La puissance des Boyd +écarta les obstacles, et Thomas devint l'heureux époux de la princesse +qui lui apporta, comme apanage, outre de nombreux domaines, l'île +d'Arran, érigée à cette occasion en comté. Lord Boyd se fit encore +donner, à lui-même, la place de grand chambellan, qui était devenue +vacante et avait des attributions fiscales et lucratives. + +Quelque temps après son mariage, le comte d'Arran partit, en +ambassade, pour Copenhague; il allait y terminer une négociation +relative au mariage de Jacques III avec Marguerite, fille du roi +Christiern, union qui mettait fin à des différents entre la Norwège et +l'Écosse, et assura à celle-ci la possession des Orcades et des îles +Shetland. Cette ambassade, utile au royaume, paraît avoir été funeste +aux Boyd. Les nobles voyaient avec jalousie tant d'honneurs, de +puissance, de richesses, s'accumuler dans une famille; parmi eux, lord +Hamilton devait être d'autant plus blessé du brillant mariage de +Thomas Boyd, qu'il avait espéré, lui-même, obtenir la main de la +princesse, sous le dernier règne. Le chancelier Evandale, homme habile +et prudent, était au fond peu flatté de se trouver réduit à un rôle +tout à fait secondaire, et, enfin, Jacques III, avançant en âge, +commençait à se lasser d'une tutelle qui ne lui laissait que le titre +de roi. On profita de l'absence de son beau-frère, pour pousser le +jeune monarque à une résolution que la présence du comte eût peut-être +prévenue. + +Jacques convoque le Parlement, le 22 avril 1469, et y fait citer les +Boyd. Robert, affrontant l'orage, comparaît avec la fierté et +l'appareil d'un puissant vassal, escorté de ses partisans et d'hommes +d'armes; mais la bannière royale est déployée contre lui: on +l'abandonne, il fuit et gagne l'Angleterre. Son frère, retenu par une +maladie, est arrêté et périt sur l'échafaud. Lord Boyd et le comte +d'Arran sont condamnés par coutumace et leurs biens confisqués. + +Ainsi, en un moment s'était écroulé tout cet édifice de grandeur et de +puissance, si hardiment élevé. Celui qui, pendant près de trois ans, +avait été le maître du royaume, n'était plus qu'un fugitif, et l'époux +de la princesse d'Écosse, un proscrit comme lui! Rang, fortune, +pouvoir, le comte a tout perdu; mais Marie Stuart n'est point changée: +elle revêt un déguisement, elle quitte furtivement la cour de son +frère, elle se jette dans une barque et rejoint son mari sur le +vaisseau qui le portait, ou sur la terre étrangère. Quelle entrevue et +qu'il serait difficile d'en exprimer l'amertume et le charme! + +Avant même que la mort tragique de sire Alexandre n'eût mis le sceau à +leur infortune, lord Boyd, le comte et la comtesse arrivaient ensemble +à Bruges, y demander un asile au duc du Bourgogne[26]. C'était l'usage +que de tels hôtes fussent logés chez les plus considérables d'entre +les habitants. C'est ainsi qu'Anselme Adorne reçut à la maison +de Jérusalem les illustres exilés avec toute leur suite. + + [26] History of Scotland from 1423 until 1542, by William + Drummond. London, 1655. + + Rerum Scoticarum historia, auct. Georgio Buchanano. Amsterodami, 1643. + + Histoire d'Écosse, par Robertson, traduite de l'anglais. Londres, + 1772. + + History of Scotland, by Patrick Fraser Tytler, Third Ed. Edinburg, + 1845, 3d vol. + + Tales of a Grand father by sir Walter Scott. Paris, 1828. + + Anselmi Adorni Itinerarium M. S. + + De ce dernier ouvrage il résulte que les exilés avaient déjà passé + deux ans à Bruges à une époque qu'il faut placer entre le 4 avril et + le 4 octobre 1471. + +Ils trouvèrent, chez le gentilhomme brugeois, les prévenances les plus +obligeantes et les plus courtoises. Bientôt charmée de cet accueil et +des qualités de leur hôte, la princesse obtint, du duc de Bourgogne, +qu'Anselme se rendit en Écosse avec une mission relative à cet +incident. Telle est la tradition, et c'est aussi ce que l'on peut +conjecturer en le voyant, peu après, partir pour une contrée où +l'attendaient les faveurs les plus marquées et les dernières rigueurs +du sort. + + + + +II + +Jacques III. + + Arrivée à Édimbourg.--Portrait de Jacques III.--Anselme créé baron + de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi + d'Écosse.--Le chancelier Evandale.--Négociation sans résultat + possible.--Le roi veut séparer sa soeur du comte + d'Arran.--Résistance de la princesse. + + +Arrivé à Édimbourg, Anselme ne tarda pas à être présenté à Jacques +III. Il vit un beau jeune prince, âgé seulement de dix-sept ans: sa +taille était élevée et bien prise; il avait les cheveux noirs, le +teint brun et, avec la face alongée des Stuart, une physionomie douce +et intelligente. Il se plaisait au luxe des vêtements, des armes, des +joyaux, et aimait avec passion l'architecture, la sculpture, la +musique. Ce goût pour des arts dédaignés de ses farouches vassaux +devint plus tard une des causes de ses revers. + +Anselme le partageait; il venait d'une ville renommée pour son école +de peinture, d'une cour qui ne l'était pas moins pour sa politesse et +sa magnificence. Entre cette cour et celle d'Edimbourg, les relations +politiques n'étaient pas, il est vrai, bien intimes: les rois d'Écosse +cherchaient, d'ordinaire, dans une étroite alliance avec la France un +appui contre les intrigues et les entreprises des Anglais, et +s'étaient montrés plus favorables à la maison de Lancastre qu'à +l'autre Rose. Charles le Téméraire, au contraire, ligué avec Édouard +contre Louis XI, venait d'épouser Marguerite d'York; mais d'importants +rapports liaient, toutefois, l'une à l'autre l'Écosse et la Flandre, +et Jacques, par sa mère, Marie de Gueldre, tenait de prés au puissant +duc de Bourgogne. + +A ces divers motifs de sympathie ou d'égards se joignaient les +qualités personnelles de l'envoyé et celle d'hôte d'une princesse +d'Écosse; sur ce point Jacques pensait en roi: il ne tarda pas à le +faire paraître. Son premier abord avait quelque chose de froid et de +contraint; mais le gentilhomme brugeois n'en reçut pas moins, de lui, +l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Quelque temps après, +on vit Édouard IV, en remontant sur le trône d'Angleterre, nommer +comte de Wincester le sire de la Gruthuse, chez lequel il avait été +logé à Bruges; Jacques, de son côté, voulut témoigner sa royale +gratitude de l'asile que sa soeur avait trouvé chez Anselme Adorne. + +Celui ci est appelé de nouveau auprès du roi. On peut se représenter, +dans une salle majestueuse du palais de Holy-Rood, le jeune +prince, vêtu avec la magnificence qu'il affectionnait et environné de +ses frères, de ses principaux conseillers, d'une cour fière et +brillante. Anselme, un genou en terre, reçut des mains de Jacques III +les éperons, le baudrier, l'épée de chevalier. C'était ainsi que, +vingt ans auparavant, lorsqu'à l'occasion du mariage de Jacques II +avec la belle Marie de Gueldre, deux Lalain et le sire de Longueville +joutèrent contre deux Douglas et un parent du lord des Iles, le roi, +voulant faire honneur aux champions, leur conféra la chevalerie avant +le combat. Elle avait, en Écosse, tant de prix, qu'on la considérait +comme une condition essentielle du sacre des souverains; en Flandre, +elle donnait droit au préfixe de _M'her_ ou _Mer_, réputé si honorable +qu'il se plaçait quelquefois même devant le nom des princesses[27]. Les +femmes des chevaliers étaient appelées dames, tandis que celles des +simples gentilshommes étaient seulement demoiselles. + + [27] _Die eccellente cronike van Vlaenderen_ appelle Marie de + Bourgogne _Mer joncfrauwe van Bourgoengien_. + +Suivant l'intitulé de l'itinéraire et un manuscrit de famille, les +insignes que le nouveau chevalier reçut de la main du roi, +comprenaient le collier de son ordre, qui était celui de Saint-André, +ainsi qu'on le voit dans Lesley. Cet historien rapporte que Jacques V, +lorsque Charles-Quint, Henri VIII et François Ier lui eurent envoyé, +l'un, la Toison d'or, l'autre, la jarretière, le troisième, l'ordre de +Saint-Michel, fit représenter au-dessus de la porte de son palais les +armoiries de ces trois monarques, avec les colliers de leurs ordres et +de celui de Saint-André, propre à l'Écosse. + +La bienveillance et la munificence du roi ne se bornèrent point, +envers Anselme Adorne, à l'élever au rang de ses chevaliers; il lui +donna en même temps l'investiture de la baronie de Corthuy, Corthvy ou +Cortwick, à laquelle l'intitulé de l'itinéraire joint celle de +Tiletine. Mais toutes ces faveurs, on ne le verra que trop, devaient +être chèrement payées. A la pompeuse cérémonie assistait un hôte non +invité, la fatalité des Stuart. Jacques III et ses deux frères +étaient, tous trois, réservés à une mort violente, aussi bien que le +nouveau chevalier. Le duc d'Albany devait périr dans un tournoi, le +comte de Mar, en captivité; le roi, ainsi qu'Anselme, sous le poignard +d'un assassin, et les auteurs futurs de ce double attentat étaient +rangés peut-être autour d'eux. + +Anselme Adorne fut aussi conseiller du roi d'Écosse, circonstance +assez singulière, puisqu'il n'est pas moins avéré qu'il servit +également la maison de Bourgogne. Le système féodal admettait ces +complications; nous ignorons, toutefois, si ce titre ne fut pas +simplement honorifique et s'il fut conféré alors, ou dans une autre +occasion. On ne confondra pas ces marques de munificence royale avec +les faveurs trop légèrement prodiguées, dans la suite, par Jacques +III. Ce n'est qu'environ huit années après, quand il eut atteint sa +majorité de 25 ans, que, plus libre dans ses actions, il irrita les +esprits par la manière imprudente dont il plaçait sa bienveillance. +Maintenant, il était dirigé par lord Evandale et d'autres sages +conseillers et entouré de tout ce que l'Écosse avait d'illustre. + +Il est encore à remarquer, à l'honneur du nouveau baron de Corthuy, +que, placé dans une situation délicate, entre la soeur et le +frère, il s'est conduit avec tant de loyauté et de prudence, qu'il +reçut constamment des marques d'estime de tous deux. Si néanmoins, +comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au +retour de la princesse, avec son mari, il dut bientôt s'apercevoir de +l'inutilité de cette tentative. Le roi était entouré de ceux qui +avaient préparé la chute des Boyd, concouru à leur condamnation, +partagé leurs dépouilles, et qui auraient eu à redouter leur +vengeance; il se souvenait, lui-même, avec un sentiment pénible, de +l'espèce de contrainte morale qu'ils avaient exercée sur lui, du soin +qu'ils avaient pris de le tenir éloigné des affaires. Il lui avait +fallu, sans doute, un violent effort pour se décider à se soustraire à +leur ascendant et à renverser leur puissance; mais il n'avait point +fait ce pas pour reculer. + +Le mariage de sa soeur, en particulier, arrangé dans l'intérêt de +cette famille, lorsqu'il était trop jeune pour y donner un +consentement sérieux, le blessait profondément. Il conservait de +rattachement pour Marie et la voyait, à regret, partager le sort d'un +proscrit; mais c'est en la détachant de celui-ci qu'il voulait la +rendre à une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put +obtenir d'autre réponse sur ce point, que de pressantes instances pour +que la princesse revînt orner la cour de son frère, en abandonnant +Thomas Boyd à sa mauvaise fortune. + +Il n'était point rare, en Écosse, de voir casser le mariage des grands +sous divers prétextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frère du roi, +répudia sa première femme pour épouser, en France, une fille du comte +de la Tour d'Auvergne et entra bientôt en négociation, pour la +remplacer éventuellement par une princesse anglaise. Rien, pourtant, +ne pouvait être alors plus loin de la pensée de Marie que de rompre +ses noeuds; l'idée seule en eût été, pour elle, plus douloureuse que +l'exil. + +Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le coeur d'une +femme et la volonté d'un roi. + + + + +III + +Le départ. + + Nouvelles missions.--La consécration de la chevalerie.--Le Tasse + et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les adieux.--Les + Visconti.--François Sforce.--La cognée du paysan.--Gabriel + Adorno doge et vicaire impérial.--Usurpation violente de + Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement d'Antoniotto + Adorno.--George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de + Gênes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque de René + d'Anjou.--Gênes se soumet au duc de Milan. + + +De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus +goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut +pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de +Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion d'une course +plus lointaine, objet des voeux et des rêves de la jeunesse d'Anselme, +et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait de +recevoir. + +Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration +de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la +visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une +exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de +l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait +entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger +l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à +préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie, +comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à +Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer[28]; dans la +réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des +affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de +diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des +données sur les forces et les dispositions de quelques États +musulmans. + + [28] 'E ben ragion...... + Ch'a te lo scettro in terra, o se ti piace, + L'alto imperio de' Mari a te conceda. + + (_Gerusalemme lib._ C. 1º.) + +Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de +voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa +famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470. +Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du +sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur. +Parmi les assistants, on remarquait deux Flamands d'honorables +familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc (Reyphins), ainsi que +Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là se trouvaient aussi +Antoine Franqueville, chapelain du duc de Bourgogne, le père Odomaire, +moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui désiraient également faire +route avec lui. Heureux s'ils ne s'en étaient point séparés! Les sept +pèlerins de Palestine s'approchèrent ensemble de la table sainte dans +un profond recueillement. La présence des religieux du Val-de-Grâce, +auxquels appartenait la surintendance de la chapelle, ajoutait encore +au caractère grave et imposant de la pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut +terminée, ils accompagnèrent Anselme jusqu'au seuil. Alors, se +tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il, «priez pour l'heureux +succès de notre voyage et pour ceux que je vais quitter.» + +Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à +l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris +congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec +ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la +Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20 +mars à Milan. + +En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince, +bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune, +ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la +lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un +paysan de Cottignola. + +A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au XIIIe siècle, du pouvoir, +par la faveur du parti gibelin. Revêtus, par Adolphe de Nassau, du +titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité ducale, ils +avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle était mariée +à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere. + +A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de +Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis, +appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des +Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces +événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa +jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en +lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle +reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait, +sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée. + +Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et +s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines, +puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le +peuple qui réclamait une magistrature protectrice. + +A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également +fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie: +l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa +principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola, +chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune +famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs +constants adversaires, les Campo-Fregoso. + +Régulièrement parvenu à la première dignité de l'État, en 1363, et +revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut renversé par +Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la main; mais +Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel parvint +quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto, fameux +par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les plus +brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi ses +successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et +Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda, +celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo +Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros +de Lépante, devait finir cette branche en Italie. + +Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa +vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin +aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois, +au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en +se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était +ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un +soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se +mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef +l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes +que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il +dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition. + +Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait +six mille hommes d'élite. Les assaillants sont repoussés et taillés en +pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour, les partisans +des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et Prosper est forcé +de s'éloigner. + +Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso +devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à +l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche +héritage à son fils. + +Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se +trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans +cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée +entre eux. + + + + +IV + +La Lombardie. + + Le comte de Renda.--Clémence Malaspina.--Galéas.--La cour + de Milan.--Chasse au léopard.--Milan la Peuplée.--Les + armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le + château.--Isgéric et Thomas de Portinari.--Le Père de la + Patrie.--Pavie.--L'étudiant.--Les forts détachés.--La statue de + Théodoric.--La châsse de Saint-Augustin.--La tour de Boëtius.--Le + pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera. + + +C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt +que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la +mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se +trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de +Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les moeurs et les idées du temps +rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos +jours. + +Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie, +une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples, +seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de +Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus +illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de +Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa +patrie, il eût pu goûter en paix _l'otium cum dignitate_, si vanté des +anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême +lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître +un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier +d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des +relations de famille dont nous venons de parler. + +Le très-illustre duc, comme l'appelle l'_Itinéraire_ de notre +voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de +perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une +magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières, +l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage +riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa +cour[29], ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès +de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses +officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces +chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on +employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme +pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas, +ainsi que l'_Itinéraire_ nous l'apprend, avait en vue de faire honneur +à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il +ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de rigueur et de +perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, c'était un motif de +plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que tout ce qui lui +appartenait. + + [29] _Curiam etiam Dmno Anselmo præsentavit._ Cette expression, + d'une latinité barbare, n'offre pas un sens bien facile à saisir. + +Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à +l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne +lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans +ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons. + +Lors de la ligue du _Bien public_, Sforce avait prêté son appui à +Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de +Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre soeur du roi de +France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui, +sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son +alliance. + +La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations +entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs; +mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait +y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci. +Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à +regretter pour l'histoire. + +L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il +lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville, +surnommée alors _la peuplée_, n'était point grande; mais elle avait de +vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que +quelque temps après) fourmillaient d'habitants. Les artisans, surtout, +y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir sur +l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre, les +heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, la +principale industrie. + +Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale +gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'_Itinéraire_, «n'aurait +point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle +ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de +Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des +circonstances intéressantes[30], l'illustre prélat échappa à la +persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un +empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit +par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le +souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses _Promessi sposi_; enfin, +le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux, +ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter, +partout, jusqu'au sommet des bâtiments. + + [30] Saint Augustin, dans ses _Confessions_. + +A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête +à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de +gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan, +lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la +politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari, +fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de +la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit à Charles le Téméraire +les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche sur le +nantissement du comté de Ferrette. L'_Itinéraire_ qualifie Isgéric de +facteur de Côme de Médicis. Le _Père de la Patrie_ était mort +cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et +Julien, ses petits-fils. + +Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir. +Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là, +sous le _statulum_, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait +les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive +impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir +le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la +relation. + +C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris, +dans la Faculté des arts, c'est-à-dire des lettres, il avait étudié le +droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux, +pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme +d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de +la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût +pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous +ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa +muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne +s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement +filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable +simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer +loin d'elle la plus grande partie de ses belles années. + +Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; on peut juger +de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean en +ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de +Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers: + +«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous +ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un +transport de reconnaissance: + + «Tant que battra mon coeur et quand la main cruelle + «Du sort aura brisé la trame de mes jours, + «D'un si précieux don, la mémoire immortelle, + «Dans mon âme, vivra toujours[31].» + + [31] Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus, + Serviet officio, spiritus ipse tuo. + +Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils +expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers. + +On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la +relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des +détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer +dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques +traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide, +la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable +et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en +brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si +massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la +défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le reproche qu'on leur +adressait, date, comme on voit, de loin. + +On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture. +Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue +équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on +supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du +monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque +d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé +par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre _de la consolation_, +attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de +son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie +étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et +un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une +tour à chaque face,» est-il dit dans l'_Itinéraire_. «Un homme d'armes +peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa +lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de +murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun +est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un +bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle +chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève +au milieu des ombrages de cette royale solitude.» + +Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait +passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui +firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là, sur les +bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre à +Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement pour +toujours, échangèrent leurs adieux. + +Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de +Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses +compagnons arrivèrent à Tortone. + + + + +V + +Gênes-la-Superbe. + + Tortone.--Souvenir de Frédéric Barberousse.--Le château de + Blaise d'Assereto.--L'épée d'Alphonse le Magnanime.--Bruges + et Gênes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre + d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Fêtes + et banquets.--Dîner de famille.--Les belles Vénitiennes.--Aspect + de Gênes et de Damas.--Les môles.--Pourquoi Gênes est surnommée + la _Superbe_.--Caractère des Génois.--Les trois classes + d'habitants.--Causes de la supériorité de la marine génoise.--Une + négociation délicate.--Les galères à vapeur. + + +Tortone avait un assez bon château. Sa cathédrale dressait son +campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la +ville était bâtie; le reste occupait la plaine et avait été construit +par les ordres du duc de Milan pour réparer les désastres de guerres +de Lombardie, au temps de Frédéric Barberousse. + +Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé cette +rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se +resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne +voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée, +les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux +Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire. +C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par +la République pour prix de ses exploits. + +Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les +Génois sur Alphonse Ier, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé de +rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le +titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise. + +De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En +dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de +sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il +associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la +Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement +pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce +sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur +Gênes. + +De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages +suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds. +L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en +population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air +dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs +compagnes. + +Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses maisons de +marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur répondit que ce +n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il pouvait +cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois milles +seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli par +quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous côtés. + +Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et +riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un +rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de +particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient +des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans +tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art +particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que +nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les +premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et +lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de +constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler +une ville immense et magnifique. + +Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent +d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En +arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une +hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il +descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit +l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des +devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande +maison de Doria, les Spinola, les d'Oliva, les Adorno, s'empressèrent, +à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de Jean Adorno, +Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre maison, Antoine +d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux festins. Une +magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les tables; mais l'un +des Adorno avait entouré la sienne d'un plus gracieux ornement: toutes +les dames de sa maison s'y trouvaient réunies, et pour la bienvenue de +cousins arrivés de si loin, elles rivalisaient d'atours aussi riches +qu'élégants. Cette politesse nous rappelle celle dont Jérôme Adorno, +frère du second Antoniotto, fut l'objet, à son arrivée à Venise, de la +part de Paul Jove. Le célèbre écrivain s'empressa de le prier à dîner, +avec douze dames vénitiennes des plus renommées pour leur beauté. + +Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une +si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de +guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un +rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en +amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme +en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur +itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui, +du dehors, offre un plus agréable aspect.» + +Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de +détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques +extraits: + +«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville +renferme beaucoup de maisons de marbre, avec des perrons de même +matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il y a +dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des +aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés +par des tuyaux.» + +«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises, +semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en +nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les +protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts +s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en +marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un +édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont +nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux +navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.» + +«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et +de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une +semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont +comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus +difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement _courue_ et +saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de _Superbe_ qui veut +dire fière et intrépide.» + +«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants +sont graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans +peur à l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première +est celle des _Capellaires_ ou chefs de la cité, ainsi nommés parce +qu'ils ont accoutumé d'être les ducs de Gênes, les chefs et les +princes de l'État. Il y en a de quatre maisons: les _Adorno_, les +_Campo-Fregoso_, les _Guarco_ et les _Montaldo_[32]. Après viennent +les nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les +_Spinola_, les _Doria_, les _Fieschi_ et les _Grimaldi_ tiennent le +premier rang. La troisième classe comprend tout le peuple, fort +nombreux et très-porté aux séditions. + + [32] On verra plus bas un Fregoso qualifié de noble génois. Les + Adorno étaient seigneurs de divers domaines, comtes de Renda, + etc.; l'un d'eux était déjà dignitaire de l'ordre de St-Jean du + temps du doge Gabriel. Ces familles étaient nobles, mais, à un + point de vue politique; elles formaient une classe distincte et + dominante. + +Dans un acte de Louis XII, notre voyageur est appelé Anseaulme _de +Adornes_. En italien, on disait souvent _Adorni_ au lieu d'_Adorno_. +En Flandre, ce nom s'écrivait _Adournes_. Nous avons suivi l'usage +moderne en employant les noms d'_Adorno_, _Adorne_. + +«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue[33]; +ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à-dire une +galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter +d'affaires. + + [33] Toute la rue Lomellini était anciennement formée du palais de + la maison d'Adorno (Litta). + +«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation +ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux +rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits, +habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres +peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins +prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes, +moins expérimentés.» + +Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car, après +s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise alors +pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir s'embarquer à +Gênes et faire voile de là vers la Barbarie. Franqueville et les +autres qui s'étaient joints au chevalier, sans être proprement de sa +suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et se proposaient de +suivre la route ordinaire des pèlerins de Terre-Sainte, c'est-à-dire +de prendre place, à Venise, sur les galères qui en partaient tous les +ans pour cette destination, le jour de l'Ascension. + +Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme, +dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours +produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient +porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient +suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à +laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point +ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen. +Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec +instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut +beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de +leur servir d'intermédiaire. + +Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir, +chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile, +l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à +lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les +premières armes du jeune homme dans la diplomatie: «Que veut dire +ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par l'exposé le +plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire valoir en +faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme c'était son +habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini, le père, tout +en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne pouvait +changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls +l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment +et instruisent les hommes[34]. + + [34] Ut multarum rerum periculum, quo prudentiores sunt homines, + sumeret. (Dédicace de l'_Itinéraire_.) + +--«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses +devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre +course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous +accompagner!» + +Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux +et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui +témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les +galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent +facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de +tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au +contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux +passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de +Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port +de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour +Tunis dans les premiers jours de mai. + +Jean, néanmoins, témoigne quelque regret de cette décision: il +n'était point à l'abri du mal de mer. Sur les galères, dit-il, on +ressent moins le mouvement des vagues. Nous y sommes revenus: l'on +voyage de nos jours sur des galères dont les rames sont mues par le +feu et l'eau, deux ennemis dont le génie de l'homme a fait deux +esclaves. + + + + +VI + +De Gênes à Rome. + + La rivière du Levant.--Tableau de cette côte.--La maison du + Bracco.--Les châtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La + Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno et + Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il + duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistère.--La tour + penchée.--_Il Campo Santo._--Rome. + + +Le sire de Corthuy quitta Gênes le 6 avril, dans l'après-dînée, et se +dirigea vers Pise par la rivière du Levant. On n'y trouvait point +alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si +légèrement emporté; le chemin était inégal et rocailleux. Les gros +chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient +péniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard à +Recco. + +Le lendemain, nos voyageurs, après avoir traversé Rapallo, vinrent +dîner à Chiavari, petite ville que son tribunal rendait florissante en +y attirant les marins de la côte et les habitants des montagnes. Ils +passèrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la Méditerranée. + +Toute cette route est riche en délicieux aspects. Là, ce sont des +montagnes dont les flancs, changés en terrasses qui s'élèvent par +étages, montrent aux yeux du voyageur la vigne, le figuier, le +citronnier, entremêlés dans une confusion charmante. Ici, l'on voit +des champs fertiles dont les clôtures sont formées d'aloès. +Quelquefois la vue plonge dans le creux de vallons tout plantés de +pâles oliviers au milieu desquels on distingue, çà et là, des +habitations à demi cachées parmi les arbres, ou des campanilles +champêtres qui en dominent les têtes arrondies. Plus loin, on découvre +la côte profondément découpée, tantôt s'enfonçant en golfes, tantôt +s'avançant en promontoires, et, sur quelques-uns de ceux-ci, les +blanches maisons d'un bourg se dessinant nettement sur le fond bleu de +la mer. En d'autres endroits, réfléchissant l'éclat du jour, elle +étale une surface éblouissante qui paraît s'étendre au delà des bornes +de la vue. De temps en temps, on voit poindre au loin une voile qui se +penche sous le souffle du vent. S'il vient à fraîchir, poussant devant +lui les nuages, on voit cette mer, si riante et si belle, se rembrunir +tout à coup, comme le front d'une femme aimée qui s'irrite, et des +bouillons d'écume parsèment le sombre azur. + +Nos Flamands admiraient ces tableaux variés et nouveaux. Le soir ils +arrivèrent à Casa di Labracco (del ou dello Bracco), hameau formé de +quelques pauvres cabanes où les châtaigniers des environs leur +fournirent le pain qu'ils mangèrent à leur repas et la litière de +leurs chevaux. + +Le 8, ils rencontrèrent près de Matarana une montagne escarpée dont il +fallait franchir les sept sommets, également âpres et sauvages. Un +petit village, placé au bas de la montée, annonçait, par son nom de +_Ferra mula_, la précaution qu'il fallait prendre avant de commencer +l'ascension. Nos Brugeois ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'aux +pieds de ces montagnes, qui semblaient si arides, on recueillait des +vins célèbres alors dans tout l'univers par leur douceur et leur +parfum. + +Le chevalier dîna ce jour-là à Borghetto et vint passer la nuit à la +Spezzia. Il espérait continuer sa route le lendemain matin; mais les +pluies qui régnaient depuis quelques jours avaient tellement enflé la +_Magra_, qui sépare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord +d'être arrêté au bord de cette rivière. Il la franchit néanmoins, dans +l'après-dînée, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V +dont nous avons raconté la fin. Cette ville, annexée au duché de Gênes +par Antoniotto Adorno, avait été donnée, par le duc de Milan, à Louis +de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins à la République de +Florence. Anselme, après avoir passé par Massa et Lavanza, et couché à +Pietra Santa, arriva pour dîner à Pise, où il donna deux jours de +repos à ses chevaux fatigués. + +Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y +est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts +de marbre, «voûtés,» dit l'_Itinéraire_, «_comme ceux de Bruges_.» +Ils trouvèrent les rues de Pise spacieuses et agréables, et les +maisons qui les bordaient élevées et assez belles; mais c'est surtout +la cathédrale et le _Campo Santo_ qui attirèrent leur attention. + +Dans l'église, ils remarquèrent des châteaux en bois, artistement +sculptés et peints, suspendus aux voûtes de la nef. Ils représentaient +autant de villes, autrefois sujettes de Pise; à son tour, elle l'était +devenue de Florence, et ce trophée d'une ancienne puissance n'était +plus qu'un monument de l'instabilité des choses humaines. + +Le chevalier et ses compagnons admirèrent fort les colonnes de marbre +torses ou curieusement sculptées, et de diverses couleurs, qui ornent +extérieurement cette cathédrale, ainsi que ses portes de bronze et une +figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la façade +occidentale. Ils trouvèrent le campanille fort agréable à voir; mais +l'_Itinéraire_ ne parle pas de son inclinaison[35] qui probablement +n'était point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le +baptistère, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la +statue de bronze doré de Saint-Jean et les pavés en mosaïques où sont +représentées d'admirables histoires. Le _Campo Santo_ leur parut +semblable aux cloîtres d'Italie, formés d'une galerie qui entoure un +vaste préau. «Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou +sculptées,» dit Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père, «qu'il +nous eût fallu des jours entiers pour voir en détail tout ce que ces +lieux offrent de curieux.» Le jeune écrivain compare entre eux le +_Campo Santo_ de Pise et ceux de Paris, de Rome et de Jérusalem, qu'il +avait également visités, et donne la palme au monument toscan. + + [35] Il est à la rigueur possible que nos extraits offrent à cet + égard une lacune qui n'existerait pas dans le manuscrit. + +Anselme quitta Pise le 12 avril après midi. Il alla rejoindre à +_Poggio Bonzi_, que l'_Itinéraire_ appelle _Pungebuns_, la route +directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe[36]. +Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperçut à +l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de +clochers et de grands édifices... C'était Rome! + + [36] Voici leur _Itinéraire_: + + Santo Cascino (Cascina). + Castel Florentio (Florentino). + Ettage. + Pungebuns (Poggio Bonzi). + Sienne. + Buon Convento. + San Quirico. + Recours (Ricorsi). + Paglia. + Aquapendente. + San Lorenzo. + Borchero (Bolsena). + Montflascon (Montefiascone). + Rousellon (Ronciglione). + Sutri. + Monterosi. + Tourbacha (Baccano). + + + + +VII + +Paul II. + + Rome ancienne et Rome moderne.--Charles-Quint et les + Barberini.--L'audience du pape.--Pierre des Barbi.--Ligue contre + les Turcs.--Borso d'Est.--Office du jeudi saint.--Les sept + églises.--Le banquet.--Le cardinal de St-Marc.--Cortége du jour de + Pâques.--Le sire de Corthuy délégué pour porter le dais.--Les + grandeurs déchues et les ruines.--Les despotes de Morée.--La reine + de Bosnie.--Alexandre Sforce.--Le sénateur de Rome.--Anselme + Scott.--Messe pontificale.--_Viva Papa Paolo!_--Deuxième + audience.--Départ. + + +La Rome qu'Anselme visita n'était point celle que l'on voit +aujourd'hui. De la nouvelle église de Saint-Pierre, la tribune seule +(l'abside) commençait à s'élever de quelques pieds au-dessus du sol. +Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le _Corso_ ses palais, le +Vatican Raphaël; la _Trinità di Monti_ n'était point commencée; le +vieux Capitole portait déjà l'église de Sainte-Marie (_Ara Coeli_) et +le palais sénatorial, construit par Boniface IX; mais il n'avait ni +ses degrés, ni ses colonnes, ni ses trophées. En un mot, la Rome de +Léon X et de Jules II n'était pas encore venue se placer à côté de la +Rome antique. + +Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des +guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les +Barberini n'avaient point hâté l'oeuvre des siècles, et des +restaurations nécessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni étayé de +murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithéâtre Flave, ni arraché des +flancs du vieux géant les arbres et les buissons qui le ceignaient de +leur verdure. + +Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs +classiques, furent saisis d'admiration à la vue de «ces ruines +colossales, de ces étonnants débris d'édifices écroulés, qui font voir +assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes, +et remplissent l'âme d'étonnement et de regrets.» + +Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que +celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces +ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au +loin, des ordres non moins respectés que ceux qu'appuyaient autrefois +les légions. Aussi nos voyageurs répétaient-ils avec un poëte +chrétien: + + Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi, + Ton empire est plus grand: tu règnes par la foi[37]. + + [37] Roma, caput fidei, mundi quæ regna subegit, + Nunc nostræ summus religionis honos. + +Dès le lendemain de son arrivée, Anselme, accompagné de son fils, fut +admis auprès du souverain pontife, dont ils baisèrent tous deux le +pied; mais aussitôt que le chevalier se fut acquitté de ce pieux +devoir, le saint-père lui tendit la main qu'il baisa également[38]. Ce +pape était Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis son avénement, +sous le nom de Paul II. + + [38] On dit maintenant embrasser. Nous n'avons jamais pu + comprendre qu'on embrassât une main ou un pied; ce sont là de + fausses délicatesses qui n'ont pas une source bien pure. + +Son premier soin fut de chercher à réaliser le projet de guerre sacrée +auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (Æneas Sylvius, de la +maison de Piccolomini) avaient vainement consacré leurs efforts. On +lui reproche de s'être laissé distraire de cette vaste entreprise par +les intérêts particuliers du saint-siége; mais les progrès toujours +croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et +assiégeaient Négrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul, +alors, s'appliqua à la pacifier et à la réunir dans une ligue générale +qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de +Modène et de Reggio, et publiée le 23 décembre 1470. Le pape +s'occupait également à exciter à la défense de la chrétienté +l'Allemagne et son indolent empereur, Frédéric III. Le roi d'Aragon et +le grand maître de Rhodes devaient s'unir aux confédérés, et, du fond +de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main à +l'Occident. + +Le duc de Bourgogne avait une part dans ces négociations. Sa +politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il +faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne +et de Gueldre; Paul, en effet, déjoua les plans de Louis XI par une +bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trône de Castille, et +concourut à armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui avait détrôné +son père. + +Ces objets, et surtout les négociations avec la Perse, ne furent pas +étrangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec +le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction +particulière. Dans cette première entrevue, Sa Sainteté lui accorda, +pour lui-même et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui +annonça ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien +et lui assigna, à cet effet, une seconde audience pour le jour de +Pâques. + +C'est le jeudi saint que la première avait eu lieu; ce jour-là, le +baron et Jean Adorne assistèrent aux offices célébrés par le pape, les +cardinaux, les archevêques, les évêques et tout le clergé. Ils virent +aussi le souverain pontife laver les pieds à douze pauvres, vêtus de +blanc, et les servir à table, avec les cardinaux. + +Le lendemain, nos Flamands visitèrent les sept églises de Rome, +c'est-à-dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran, +Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure, +et les trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sébastien, +Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent. + +Le samedi saint, ils se rendirent, à cheval, au palais pontifical, où +Anselme entendit la messe célébrée par le souverain pontife; après +quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils, à un +repas auquel Sa Sainteté les avait fait inviter. «Ce cardinal,» porte +l'_Itinéraire_ «est fort aimé du pape et à juste titre; car, outre +qu'il est également de la maison de Barbi, c'est un prêtre pieux et +d'une vie très-sainte.» + +Le jour de Pâques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical; +il venait grossir le pompeux cortége de princes et de grands qui +devaient escorter le pape jusqu'à Saint-Pierre. Comme ambassadeur du +duc de Bourgogne, il était délégué par ce prince pour porter le dais +de Sa Sainteté; sept autres seigneurs lui étaient associés dans cet +office. + +Paul II était âgé d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait +des traces de la noblesse et de la beauté qui avaient distingué ses +traits: il s'avançait majestueusement sous le dais, escorté de +cardinaux, d'archevêques, de prélats et d'autres personnages éminents. +Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intérêt à ce +cortége, ce sont les grandeurs déchues qu'on y voyait réunies, débris +refoulés dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II. + +C'est ainsi qu'on remarquait là, selon l'_Itinéraire_, les deux frères +du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes +de Morée. Suivant plusieurs auteurs, l'aîné, Thomas Paléologue, était +mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beauté, +qui épousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un témoignage _de +visu_ que celui de nos voyageurs. Près de ces princes paraissait avec +son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre +rapport; car, d'après une inscription donnée par Ciacconius[39], elle +était veuve de Thomas, roi de Bosnie, tandis que Sismondi la fait +veuve de l'infortuné Étienne que le sultan avait fait décapiter ou, +selon d'autres, écorcher vif, après l'avoir engagé, par de perfides +promesses, à lui livrer ses forteresses. Le cortége comprenait encore +deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de Galéas et seigneur +de Pesaro. + + [39] _Res Gestæ Pontificum_ Romæ, 1677, t. III, p. 41. + + Nous ne faisons qu'indiquer ces questions dont la discussion nous + conduirait trop loin. + +Après avoir raffermi par la victoire de Troja le trône de Ferdinand, +roi de Naples, exercé la charge de lieutenant général de ce souverain, +puis de grand connétable du royaume, et porté le titre de duc de Sora, +il était maintenant général des troupes pontificales ou capitaine de +l'Église romaine. A ses côtés marchait le sénateur de Rome, de la +maison de Gonzague, fils de Jean-François II du nom, créé marquis de +Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de +Campo-Fregoso, noble Génois, revêtu à trois reprises de la dignité +ducale, mais forcé autant de fois à descendre du trône, par sa propre +famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantité de princes, +notamment celui du roi d'Écosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de +nos jours, les lettres ont prêté plus d'éclat que n'en peuvent donner +les dignités: il s'appelait Scott; son prénom était Anselme. + +A la messe, qui fut célébrée par le pape, le chevalier brugeois fut +admis, avec tous ces personnages illustres, à la communion sous les +deux espèces. Ils reçurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Sainteté +qui leur fit ensuite présenter le calice par un cardinal. Après avoir +bu le vin consacré, chacun donnait à ce prince de l'Église le baiser +de paix, sur la joue gauche. La messe terminée, le souverain pontife +fut porté sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il bénit le +peuple assemblé, après avoir fait proclamer une bulle d'indulgence. On +annonça en même temps que, dorénavant, l'année du jubilé reviendrait +de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il aurait lieu en 1475. Le +peuple accueillit cette publication avec une grande joie et fit +retentir l'air du cri de: _Viva papa Paolo!_ + +Le pape retourna ensuite, avec son cortége, au palais. Arrivé devant +la porte de sa chambre, il fit signe de la main à Anselme Adorne +d'approcher. Lorsque celui-ci eut obéi, Paul II lui donna sa +bénédiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres +des infidèles outre mer; puis, prenant un riche _agnus Dei_, tout +brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du +chevalier. + +La permission qu'Anselme venait d'obtenir, était requise sous peine +d'excommunication. En 1302, Clément V avait même interdit tout +commerce avec les infidèles. + +A peine nos voyageurs étaient-ils arrivés à Rome, qu'il fallut songer +au départ. La caraque génoise sur laquelle ils avaient arrêté leurs +places devait sous peu avoir complété sa cargaison, et alors au +premier vent favorable, ces navires mettaient à la voile sans attendre +les passagers. Tout retard, chaque _jour de planche_, comme on le dit +maintenant, eût été pour les armateurs une perte trop considérable. + +L'ambassadeur d'Écosse, qui, pendant le séjour du baron de Corthuy à +Rome, s'était montré pour lui plein de prévenances, avait aussi le +dessein de se rendre en Palestine et désirait vivement accomplir avec +lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprêts à faire, il crut +pouvoir, sans inconvénient, différer son départ de peu de jours. Le +chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'exécution de son plan, +quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pâques. + +Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu'à trois +milles hors de Rome. Là, on se sépara, Anselme Scott, Franqueville, +Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mêlant à leurs +adieux le voeu de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits! +L'ambassadeur d'Écosse, arrivé à Gênes deux jours après le départ de +la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville, +Odomaire et Colebrant, sur les galères des pèlerins, où des gens de +tous pays, entassés dans un étroit espace, s'infectaient mutuellement +de leur haleine. Là, ils prirent le germe de l'affreuse contagion à +laquelle ils succombèrent tous quatre. + +Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mépris +pour les dangers lui épargnaient l'un des plus redoutables de ceux +auxquels son entreprise l'exposait en un temps où l'on était loin de +voyager avec la facilité et la sécurité qu'on rencontre, de nos +jours, dans des courses bien plus lointaines. + + + + +VIII + +Corse et Sardaigne. + + La barque de Martino.--St-Pierre-_in-Gradus_.--L'agrafe et + l'étoile.--Porto Venere.--Le mal de mer.--Les provisions de + voyage.--Relâche forcée.--Conserves et dragées.--La caraque + d'Ingisberto.--Les Corses.--Jean de Rocca.--Bonifacio.--Le roi + d'Aragon et la chaîne du port.--Jacques Benesia.--La + Sardaigne.--Algeri.--Les belles juives.--Les doubles + prunelles.--Les forbans.--Aristagno. L'île de Semolo.--Le cap de + Carthage.--La Goulette.--Télégraphie moresque. + + +En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux à un +marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils étaient +tellement harassés qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois. + +Anselme loua, à Pise, une petite barque dont tout l'équipage se +composait du patron, nommé Martino, qui était de Rappallo, avec un +jeune garçon pour surcroît. Le chevalier se proposait de descendre +l'Arno et de suivre ensuite la côte jusqu'à Gênes. Une tempête le +retint deux jours à Livourne. Pour mettre son temps à profit, il alla +voir, à deux milles de là, une grande et belle église appelée +Saint-Pierre-_in-Gradus_. Suivant la tradition, elle aurait été fondée +par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec ses +disciples, et consacrée par saint Clément. On y remarquait une antique +image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se rattachait +sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable «à une pierre +précieuse de la grosseur d'une fève, et dont l'éclat était si vif +qu'on eût cru en voir jaillir une étincelle aussi brillante qu'une +étoile.» Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres précieuses +orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique +ce passage de l'_Itinéraire_. + +Quoique la mer continuât à être bien agitée, Anselme, craignant de +manquer l'occasion du départ pour la Barbarie, se décida à braver le +gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frêle esquif, +sur la surface unie de la Méditerranée, observant la transparence de +son eau azurée et les roches poétiques de ses rives; mais la chose est +tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son écume. +Notre chevalier et ses compagnons ne laissèrent pas de remarquer, sur +la côte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout +_Porto Venere_, à propos duquel l'_Itinéraire_ cite, sur l'embouchure +de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse; +mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mémoire au +jeune écrivain, car il avoue qu'il était fort maltraité par le mal de +mer, et rien ne s'accorde moins avec la poésie. + +Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodité +(nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de +personnes y échappent constamment et dans toute occasion. Les amples +provisions dont le prudent Martino s'était muni pour ses passagers +seraient restées intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-même avec +son second. Arrivé au point du jour à Rapallo, on fut forcé d'y +chercher un abri; mais, enfin, après avoir encore relâché à Recco, le +chevalier arriva à Gênes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une +pénible navigation. + +Pendant ce nouveau séjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy +continua à s'y voir comblé de prévenances par les hommes les plus +distingués de Gênes. C'était à qui enverrait pour son usage, à bord de +la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides, +bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la dragée et des confitures +sèches, celui-là des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait être utile +à des navigateurs, ou même seulement contribuer à rendre le trajet +plus agréable, rien ne fut oublié par leur prévoyante bonté, honorable +à la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau +était, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes de +mailles, de cuirasses, monté de 110 hommes et commandé par un brave +capitaine génois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de défense +qu'il avait préparés ne devaient pas être inutiles. + +Le 7 mai, tout était prêt pour le départ. Après avoir pris congé des +nobles génois dont ils avaient reçu tant de marques de considération +et de bienveillance, Anselme et son fils montèrent à bord avec la +petite suite du chevalier. C'était une de ces belles soirées dans +lesquelles la Méditerranée semble appeler les navigateurs. On déploya +les voiles, et au bruit des salves d'artillerie, au retentissement des +trompettes, le vaisseau quitta le port. + +En cinglant vers Tunis, la caraque côtoya ces deux îles placées entre +l'Europe et l'Afrique comme les débris d'une colossale jetée, oeuvre +des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prévoyait guère les +destinées de la première, ni que la France, s'emparant de ses âpres +rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont là de tes +coups! Désormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionné, +quiconque verra poindre à l'horizon ces montagnes, y lira un nom livré +à des jugements contraires, mais qui ne doit point périr. + +Notre auteur, qui n'était pas dans de tels secrets, parle assez +légèrement des habitants de cette île à jamais fameuse. C'est, dit-il, +un peuple fier, sauvage, indomptable, retraçant, dans sa langue et ses +moeurs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels et +des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les exemples. +Le sire de Corthuy vit dans cette île, à 25 milles l'un de l'autre, +les ports de Calvi et de Simarca; près de celui-ci s'élevait, à +quelque distance de la mer, le château d'un Corse appelé Sigas, qui, +«avec la valeur et la férocité propres à sa nation, dominait au loin +sur des paysans et des marins répandus dans les montagnes, qu'il était +presque impossible de dompter.» Plus loin, s'ouvrait le vaste golfe +d'Ajaccio, dont l'entrée offre des rochers appelés sanguinaires par +les marins. «Il y a,» ajoute l'_Itinéraire_, «plusieurs autres ports, +mal habités, avec des territoires et beaucoup de demeures rustiques +qui obéissent à un Corse nommé Jean de Rocca, le plus insigne forban +qui infeste la mer.» + +Il faut se souvenir que nos deux voyageurs étaient originaires de +Gênes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations à la +même source. En ce temps, la Méditerranée et ses îles appartenaient, +sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles +que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vénitiens, les Génois. +Ceux-ci possédaient, en Corse, Bonifacio, «la plus grande ville de +l'île, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un +excellent port.»--«Souvent,» ajoute notre manuscrit, les princes +voisins se liguèrent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts +vinrent échouer contre la valeur génoise.» + +L'_Itinéraire_ en cite, avec complaisance, un exemple: «Il y a environ +cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le siége de Bonifacio, +par terre et par mer, avec des forces considérables. Les habitants, en +proie aux horreurs de la famine, implorent des secours à Gênes. On +leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargés d'armes et de +vivres; mais lorsque l'escadre arrive à l'entrée du port, elle la +trouve barrée au moyen d'une forte chaîne de fer. L'amiral génois, par +une inspiration héroïque, prend le vent et revient, toutes voiles +dehors, donner contre la chaîne avec tant d'impétuosité qu'elle se +brise. Entré ainsi dans le port, il força le roi d'Aragon à la +retraite. Nous vîmes à Gênes un fragment de cette chaîne que l'on +conserve comme un monument et un trophée d'un exploit si merveilleux.» + +Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirmé par Petrus Cyrneus +(_de Rebus corsicis_, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui +rompit la chaîne: l'amiral était Jean de Campo-Fregoso, frère du doge +Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer à Rome. + +La Sardaigne parut à nos voyageurs fertile en froment, riche en bétail +et en chevaux excellents, habitée, enfin, par un peuple robuste, fier +et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y étaient également +malsains. Après avoir longé quelque temps la côte occidentale de +l'île, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri, à cinq milles de +cette ville. + +On mit à la mer une chaloupe, où nos Flamands s'empressèrent de +descendre pour aller visiter Algeri. C'était une petite ville, avec de +bonnes murailles, peuplée principalement de Catalans qui s'adonnaient +à la pêche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier +et son fils allèrent voir le quartier de ceux-ci: il était clos de +murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants. +Parmi eux, nos voyageurs aperçurent quelques femmes dont la beauté les +frappa. Le maintien de ces filles d'Israël était plein de noblesse et +de décence, et l'éclat de leurs charmes était encore rehaussé par un +costume aussi riche qu'élégant. + +Il paraît qu'en les contemplant, l'auteur de l'_Itinéraire_ ne +craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui assura +que des femmes sardes étaient pourvues, et qui, lorsqu'elles +s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant +cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces +femmes, et il ajoute naïvement qu'il se souciait peu d'en voir. + +Anselme, après avoir parcouru la ville, s'apprêtait à rentrer dans la +chaloupe; mais il découvrit, entre le rivage et la caraque, une barque +pleine d'hommes armés qui semblait épier son retour. C'étaient des +pirates qui étaient entrés dans le port pour s'emparer de lui et de +ses compagnons. Pensant trouver protection auprès des magistrats, il +alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se +commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait à quel parti +s'arrêter, quand d'autres embarcations paraissent. + +Ingisberto avait aperçu la sinistre barque; se doutant de l'embarras +des voyageurs, il avait mis à la mer deux grandes chaloupes, les avait +munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes +bien armés. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le +rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat. +L'artillerie retentit au milieu de nuages de fumée. Enfin, les forbans +sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur +leur vaisseau. + +La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son +courage, les félicitations mutuelles au retour, ses remercîments au +capitaine, ses éloges aux braves qui venaient de combattre, ce sont +là autant de circonstances sur lesquelles on pourrait s'étendre, mais +qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans l'_Itinéraire_ écrit +sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne paraît que pour +exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et de gratitude +envers les puissances célestes. Un peu plus, chez lui, de +préoccupation de soi-même et de cette forfanterie qui fait rarement +défaut aux voyageurs, nous eût fourni des traits et des couleurs qui +auraient animé notre esquisse. + +Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la +même côte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'île, avec +un port très-fréquenté: elle appartenait à un marquis puissant, +toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obéissait la Sardaigne. +C'était sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arborée, dont +il est question dans l'_histoire des Républiques italiennes_. + +Après avoir passé devant la petite île montueuse de Semolo, où le roi +d'Aragon se proposait de construire un château pour tenir en bride les +barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap où fut +Carthage. + +A l'est s'ouvre un golfe, séparé par une langue de terre d'un lac avec +lequel il communique par un étroit canal percé au travers de cette +digue et qu'on nomme _la Goulette_. C'est au fond du lac qu'a été +bâtie l'importante ville de Tunis, alors le siége principal de la +puissance arabe. + +A l'entrée du canal on voyait de vastes bâtiments, des châteaux et des +tours élevées, construits par les Maures pour la défense de l'Afrique. +Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrétiens, ils tenaient +constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille hommes, +qui faisait bonne garde. Dès qu'un navire entrait dans le golfe, un +signal répété de château en château en portait rapidement la nouvelle +jusqu'à Tunis. + +La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'être signalée de la sorte. +Aussitôt qu'elle eut jeté l'ancre, Anselme Adorne se rendit à terre, +empressé de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant +lui l'islamisme. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + + +I + +Hutmen ou Othman II. + + Le Fondaco des Génois.--Conteurs et bateleurs.--L'arsenal.--_El + Almoxarife major._--L'empire arabe.--Mahomet.--Les Ommiades et + les Abassides.--Les Fatimites.--Les _Morabeth_ et les + _Mohaweddin_.--Almanzor.--Abdul-Hedi et les Arabes.--La + Casbah.--L'audience du roi maure.--Portrait d'Othman ou + Hutmen.--Maison moresque. + + +A son arrivée à Tunis, le baron de Corthuy alla loger, avec son fils +et sa suite, au Fontigue (Fondaco) des Génois, situé, comme ceux des +Vénitiens, des Pisans, des Florentins et des Catalans, hors de la +ville, près de la porte orientale. C'étaient des espaces carrés, clos +de murs, n'ayant qu'une porte d'entrée chacun, mais renfermant divers +bâtiments où les négociants résidaient et exerçaient leur commerce. +Les _Fondachi_ des Vénitiens et des Génois étaient fort beaux; ils +avaient tous leur église, et celle de Saint-Laurent, dans le Fondaco +de Gênes, excita l'admiration de nos voyageurs. + +Près de là était une vaste plaine où ils furent fréquemment témoins +d'un spectacle curieux. Chaque jour, deux heures environ avant le +coucher du soleil, les habitants de Tunis se rendaient en foule en ce +lieu, les uns à pied, les autres à cheval, suivant la condition de +chacun. Bientôt des groupes nombreux parsemaient l'esplanade. Au +milieu de quelques-uns l'on voyait un homme qui, debout et tenant à la +main une longue verge, racontait des histoires en les accompagnant de +gestes analogues au récit. Les assistants exprimaient, par leur +attitude, l'attention et l'intérêt avec lesquels ils écoutaient, «à +peu près,» dit l'_Itinéraire_, «comme on voit, dans nos églises, les +fidèles assemblés autour de la chaire, les yeux fixés sur le +prédicateur, recueillir avidement ses paroles.» Dans d'autres +endroits, des chanteurs se faisaient entendre, et chacun était escorté +de deux hommes qui battaient des mains et recueillaient, dans leurs +babouches, placées devant eux, les offrandes des auditeurs. Ailleurs +c'étaient des musiciens; ils jouaient de la cornemuse et tiraient un +son sourd de grands tambours fort larges. Il y avait des danseurs qui, +moyennant une rétribution qu'ils payaient aux musiciens, se livraient, +au bruit des instruments, à toutes sortes de gambades et de +contorsions. On voyait encore des faiseurs de tours de force, experts +dans leur art; car les Maures y étaient maîtres, comme à l'escrime, à +la natation, aux échecs. Enfin, de jeunes garçons, de dix à douze +ans, portaient en équilibre sur leur tête des cruches placées l'une +sur l'autre, jusqu'au nombre de huit ou neuf. + +Aux approches de la nuit, toute cette foule s'écoulait pour revenir le +lendemain avec la même affluence. + +A l'extrémité de cette plaine se trouvaient l'arsenal des galères et +autres bâtiments de la marine royale. Il était environné de murs, avec +deux portes, l'une du côté de la ville, l'autre donnant sur le lac. + +Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le _saab_ (seigneur), +chargé de la levée des droits de douane sur les marchandises +étrangères. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa _Descripcion de +Africa_, n'attribue à ce dignitaire, qu'il appelle _el Almoxarife +major_, que le huitième rang dans les _officios principales de Corte_, +aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-là plus de +crédit. Le droit d'un dixième qu'il prélevait, mettait dans les +coffres de son maître 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la +police des étrangers. + +Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dépens de leur +bourse; mais notre chevalier était si bien recommandé qu'il ne +rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur +fit montrer à nos voyageurs sa maison qui était l'une des plus +somptueuses. Toutes celles des personnages considérables consistaient +en de grands édifices quadrangulaires, construits en marbre blanc, +avec des toits en terrasse. Au centre était une cour entourée d'une +galerie. Ces bâtiments présentaient, au dehors, un aspect triste et +uniforme: tout le luxe d'architecture et de décoration était réservé +pour l'intérieur. + +De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez le roi +«le plus puissant, le plus riche et le plus élevé en dignité d'entre +les princes maures.» + +Son royaume, en effet, était le plus important débris, gouverné encore +par des Arabes, de l'empire qu'avait fondé Mahomet, moins en +subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrière en même +temps que leurs sens. Ce n'était pas la modeste et féconde semence +destinée à devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'étendit en +peu de temps, d'un côté, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre, +jusque dans la péninsule Ibérique. Une domination si vaste devait se +diviser; le signal en fut donné par la lutte entre deux dynasties qui +tenaient, l'une et l'autre, à la famille de Mahomet: les Ommiades et +les Abassides. A l'avènement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche +se réfugia en Afrique et de là en Espagne, où il fonda un État +indépendant. Plusieurs chefs l'imitèrent en Barbarie: la postérité de +l'un d'eux, Mahadi, qui se prétendait issu de Fatime, fille du +prophète, conquit l'Égypte. Un gouverneur de Kérouan s'empara +également de la souveraineté et prit Tunis pour capitale. + +Deux siècles et demi plus tard, des réformateurs qui se faisaient +appeler saints (_Morabeth_) fondèrent un empire dont Maroc fut le +siége et dont Tunis reconnut la suzeraineté; mais après avoir étendu +leur domination sur l'Espagne, ils furent renversés par les +_Mohaweddin_[40], autres sectaires et fondateurs d'une dynastie +nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor qui transporta à Tunis le +siége de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses successeurs, +étant tombée entre les mains des Arabes indépendants, un alcade du roi +maure, nommé Abdul-Hedi, parvint à leur faire abandonner leur proie en +leur payant tribut, et sa postérité régna dans la ville qu'il avait +rachetée. + + [40] Communément appelés _Almoades_. + +Le roi auquel Anselme Adorne allait être présenté et que son +itinéraire désigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol +l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques +les plus puissants et les plus sages de sa race. + +Son autorité était reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il +avait soumis cinq ans auparavant, jusque près d'Alexandrie, où +commençaient les États du soudan d'Égypte. Il possédait l'île de +Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombée depuis +au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au +roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince étaient +évalués à un million de doublons ou ducats. + +Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, un magnifique +château situé dans la partie occidentale de la ville, et appelé, dans +l'_Itinéraire_, _Casabé_ (Casbah). C'est, sans doute, _le Bardo_ des +voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan décrit comme une +petite ville entourée d'un carré de remparts élevés dont les angles +sont flanqués de tours et d'ouvrages avancés. C'est là que le +chevalier brugeois fut admis à l'audience du monarque africain. + +Ottoman[41] ou Hutmen était d'une taille élevée et d'une figure +noble. Son teint était brun, sa barbe épaisse; mais ses traits +n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bonté et l'intelligence. Il +écoutait attentivement, parlait peu et avec sagesse. + + [41] Ou plutôt Othman. + +On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il +rendait la justice avec une grande impartialité. Telle était la +régularité qui présidait à la distribution de son temps, qu'il avait +assigné un emploi à chaque jour de la semaine et ne s'écartait jamais +de cet ordre. Fils d'une Andalouse enlevée à ses parents qui +habitaient Valence, il ne haïssait point autant les chrétiens que la +plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-même, il avait une +épouse née dans la religion chrétienne, outre les six cents concubines +qui peuplaient son sérail. + +Lorsque le roi eut congédié Anselme et Jean Adorne, ils furent +présentés à ses fils, famille qu'attendait une tragique destinée; car +l'assassinat est la voie sanglante par laquelle deux petits-fils +d'Hutmen montèrent successivement au trône, qu'il laissa à l'un de ses +fils. + +Après leur visite au palais, nos voyageurs furent conduits, par ordre +du saab, dans toute la ville; peu d'étrangers ont eu l'occasion de la +voir à cette époque avec autant de détail. + + + + +II + +Tunis. + + Bazars.--Mosquées.--Les restes de sainte Oliva.--Le faubourg + appelé _Rabat_.--La garde chrétienne.--La ville des tombeaux.--Ce + qui rend les femmes belles.--Le manchot, écrivain public.--Le + sauf-conduit.--Carthage.--Dangers de la pêche.--Visite au camp + arabe.--Fêtes du Baïram.--Peste et brigands. + + +Tunis avait une enceinte carrée, de fortes murailles, avec six portes +et des tours fort rapprochées l'une de l'autre. Autour de la ville +s'étendaient de vastes faubourgs qui, ne laissant point de vide entre +eux, lui donnaient en réalité une étendue bien plus grande. + +Un lieu particulier était assigné à chaque métier, et chaque sorte de +marchandise se vendait dans un marché spécialement désigné à cet +effet. On portait le nombre des mosquées à deux cent soixante, toutes +à peu près de même forme. Elles étaient carrées, laissant au milieu un +espace à ciel ouvert qu'entourait une galerie, avec un rang de +colonnes en dedans: de chaque mosquée s'élevait d'ordinaire une tour +haute et très effilée. + +Les chrétiens ne pouvaient pénétrer dans ces temples; mais ils se +racontaient que dans le principal on voyait encore une grande cloche +apportée dans les anciens temps, et qu'au sommet d'une autre mosquée +plus petite, que nos voyageurs virent près de là, on conservait les +restes de sainte Oliva. Les Maures, ajoutait-on, n'osaient y toucher, +car quelques-uns, s'y étant hasardés, leur main impie s'était à +l'instant desséchée. + +Voici maintenant d'autres détails assez curieux: La partie de la ville +la plus agréable, la plus ouverte et où se trouvaient les plus belles +habitations, était un faubourg qui s'étendait à l'ouest du palais. Là, +sur la droite, non loin de la résidence royale, plusieurs quartiers +environnés de murs et munis de portes formaient un assemblage qu'on +appelait _Rabat_. Ils étaient habités par des chrétiens: pour la +langue, l'aspect, les manières, vous eussiez dit des Maures; +transportés dans le pays depuis longtemps, ils en avaient pris les +habitudes sans abandonner leur foi. + +De grands priviléges leur étaient assurés. Leur église avait cloches +et carillon. Ils ne payaient aucun tribut. Loin qu'on osât les +insulter, ils commandaient aux autres. Trois d'entre eux portaient le +titre d'alcades et avaient sous leur dépendance, non seulement +d'autres chrétiens, mais des bourgs et des villages habités par les +Maures. + +Ces chrétiens, appelés de _Rabat_, du lieu de leur résidence, +composaient la garde du roi. On les voyait toujours rangés autour de +lui dans ses courses et ses expéditions, et personne, pas même ses +fils, n'avait un plus libre accès auprès de lui. + +Pour se distinguer des musulmans, ils portaient, au lieu de turban, un +capuchon à la manière allemande. Leurs femmes avaient adopté en tout +le costume mauresque et assistaient aux fêtes de la cour. Le roi, +trouvant en elles une modestie qui manquait, dans ce pays, au reste de +leur sexe, leur témoignait des égards particuliers. + +Ces chrétiens avaient été amenés à Tunis par Jacob Almanzor; +Charles-Quint les y trouva. Tous le suivirent en Europe: «Se passaron +todos a Europa y se derrimaron per muchas partes donde el Emperador le +dio algunos entretenimientos.» (_Descripcion de Africa_, t. III, fol. +240 et seq.) + +Il s'en fallait que les juifs fussent traités aussi favorablement +qu'eux: ils étaient accablés d'impôts, et on les eût lapidés s'ils +avaient osé prendre le costume des Maures. + +Au nord de Tunis s'élève une montagne que l'_Itinéraire_ du chevalier +appelle _Sillogt_. En l'apercevant, il pensa d'abord découvrir près de +la capitale de la Barbarie une autre cité considérable. Ce qui +produisait cette illusion, c'était une multitude de tombeaux dont le +penchant de la montagne était couvert. La ville en était entourée; +mais c'était de ce côté surtout que les Maures qui jouissaient de +quelque fortune faisaient construire des sépultures en forme de petits +pavillons et ornées de coupoles. + +Nos voyageurs, pendant leur séjour à Tunis, eurent l'occasion de +remarquer l'estime dans laquelle les habitants tiennent l'embonpoint +des femmes: «C'est à ne pas y croire,» dit Jean Adorne dans +l'_Itinéraire_, «mais nous l'avons vu de nos yeux: quand un Maure +prend femme, il la tient renfermée dans une chambre pour la faire +convenablement engraisser. Ce régime réussit tellement à +quelques-unes, que c'est à grand'peine si, à leur sortie, elles +peuvent passer par la porte.» + +Un autre fait étrange attira l'attention de nos Flamands: ils virent +un chérif, ou descendant de Mahomet, dont la profession était d'écrire +des placets pour tous ceux qui avaient besoin d'en adresser au roi: +or, cet infatigable écrivain était né sans mains et les bras même lui +manquaient. Il faut supposer qu'il écrivait avec le pied. + +Le saab ne se borna point à fournir à Anselme et à ses compagnons les +moyens de voir librement Tunis, il lui procura encore un sauf conduit +du roi, qui, comme on le verra, leur fut à tous d'un grand secours; il +était écrit en langue mauresque sur un papier satiné et conçu en ces +termes: + + «_Louange à Dieu!_ + +«A nos alcades de terre et de mer, qui notre présent haut mandement +verront, salut! + +«Faisons savoir qu'ils aient à respecter la Noblesse du chevalier +militaire du roi des Écossais, Anselme Adorne de Flandre, arrivé sur +le vaisseau de Louis Ingisberto; à l'honorer dans sa personne, ses +biens, ses actions et tout ce qui lui appartient, en sorte qu'on voie +l'effet de la présente recommandation et que chacun s'efforce de lui +faire produire son fruit. Quiconque oserait en agir autrement, qu'il +songe à quels châtiments il s'expose. Salut à vous tous!» + +«Écrit par haut commandement, le 5e jour du jubilé de l'an 874.» + +«Ce qui est écrit ci-dessus est vrai; la main du roi l'a voulu.» + +Cette lettre fut écrite par le chancelier et signée par Hutmen au +moyen d'un caractère tracé à la plume, de sa main; mais on n'y apposa +point son sceau, la coutume des Maures différant en cela de celle des +princes chrétiens. + +Muni d'un si précieux document, le sire de Corthuy commença à visiter, +avec ses compagnons, les environs de Tunis. + +Ils allèrent admirer les débris de Carthage et surtout les ruines du +gigantesque aqueduc qui conduisait à cette ville célèbre l'eau douce +dont elle manquait. «On se refuserait à croire,» dit l'_Itinéraire_, +«que des hommes aient entrepris de tels travaux, si l'on ne voyait +encore aujourd'hui, sur une longueur de plus de trente milles, les +restes de ces murs élevés, de ces arches colossales.» + +Un autre intérêt, plus vulgaire, attirait encore nos Flamands sur +cette plage où chaque caillou est un fragment de l'antiquité: c'était +le plaisir de la pêche, qui pensa leur devenir fatal. Un jour qu'ils +s'y livraient en compagnie du patron de leur caraque, ils voient tout +à coup cingler vers eux, à force de rames, une barque pleine de +Maures armés jusqu'aux dents. Le péril était grand, la résistance +vaine: la perspective la plus riante qui se présentât aux chrétiens +ainsi surpris à l'improviste, était de ramer, le reste de leurs jours, +sur les galères des mécréants. Heureusement, un cavalier de la suite +du roi vient à passer sur le rivage. Le sire de Corthuy lui montre le +sauf-conduit. Le cavalier, qui devait être un personnage considérable, +lit avec respect, ordonne aux Maures de se retirer, et la barque +s'éloigne, laissant les chrétiens étonnés de leur délivrance, tant +tout cela s'était passé rapidement. + +Enhardi plutôt que rebuté par cette aventure, dont pourtant le +dénoûment eût pu être bien différent, Anselme étendit ses excursions +jusque dans un rayon de vingt milles autour de Tunis. Il se hasarda +même dans les campements des Arabes, à la solde du roi. «Ce sont,» +porte l'_Itinéraire_, «des hommes intrépides et d'excellents soldats; +mais, tout en recherchant et en achetant leur alliance, on redoute +leur mobilité et leur soif du pillage, en sorte qu'on se garde bien de +les admettre dans la ville. La politique du roi est de contenir les +Arabes les uns par les autres; s'ils s'unissaient, c'en serait fait de +sa puissance.» C'est encore ainsi que se soutient aujourd'hui celle +des princes musulmans dans le nord de l'Afrique. Lorsqu'ils ont +repoussé l'attaque de tribus hostiles, la grande affaire est de hâter +le départ des auxiliaires auxquels la victoire est due[42]. + + [42] _Voyage à Tripoli_, par Maccarthy; Paris, 1819. + +Dans l'intervalle des promenades curieuses auxquelles nos voyageurs +se livraient, leur bonne fortune voulut qu'ils pussent assister à une +grande fête des Maures, celle d'Abraham dans son camp, ou plutôt du +Baïram. Le roi y présida en personne, et elle fut solennisée avec +beaucoup de pompe et d'éclat. + +Le plan du sire de Corthuy était, en quittant Tunis, de se rendre par +terre en Égypte, afin de traverser toute la contrée qui obéissait à +Hutmen II; mais on lui représenta si vivement les dangers d'une +semblable entreprise, qu'il dut y renoncer. Le pays était tellement +infesté d'Arabes maraudeurs et d'autres brigands, que les Maures +eux-mêmes n'osaient y voyager, et, pour surcroît, la peste étendait de +tous côtés ses ravages. Ainsi, quoique à regret, il se décida à +reprendre la mer, après un séjour de trois semaines à Tunis, pendant +lequel il avait vu ce que la Barbarie offrait de plus remarquable. + + + + +III + +Les Turcs. + + Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards + dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La + barque changée en rocher.--La flotte de saint Louis.--La + Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le palais.--Vêpres + Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte parole_.--Malte.--La + Morée.--Siége de Négrepont.--Les Turcs sont plus près qu'on ne + pense.--Les janissaires.--L'île de Candie.--Les faucons.--Encore + une tempête.--Dangers que courent les voyageurs. + + +La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme +prit place sur un bâtiment plus considérable, commandé par Côme de +Negri, qui leva l'ancre le 17 juin. + +Il y avait à bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns +étaient des marchands auxquels appartenait une partie de la cargaison, +d'autres des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Parmi ces Maures +était un Grenadin qu'Anselme retrouva en Égypte et prit pour +interprète; mais il n'eut guère à s'en louer. Le bâtiment portait +aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement +ensemble, à l'ombre du pavillon génois, et trois jours fériés étaient +successivement solennisés sur le même navire: le vendredi par les +musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrétiens. + +Le vaisseau relâchant à Susa, l'ancienne _Adrumetum_, selon Falbe, on +conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir +diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes +auxquelles ils trouvèrent un aspect imposant. Dans la ville même, on +leur montra des voûtes sous lesquelles les Génois salaient le thon; +ils en avaient affermé la pêche dans tout le royaume. + +Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir +les femmes les regarder à visage découvert, tandis qu'à l'approche +d'un Maure, elles se voilaient précipitamment. Les Génois établis à +Suse attribuaient cette conduite différente à une cause bizarre que +nous rapportons ici à ce titre: ces femmes, prétendaient-ils, +craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mères, et +elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrétiens. Un +voyageur de la fin du dernier siècle[43] remarque que les Grecques +prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les +quartiers des musulmans. Les chrétiens n'attachant pas à l'usage du +voile les mêmes idées de décence que ceux-ci, les femmes de cette +partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la +modestie en se laissant voir des premiers. + + [43] M. Guy, _Voyage littéraire en Grèce_, Paris 1783, t. Ier, p. + 79. + +A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande +vénération chez les Maures, parce qu'elle était presque toute peuplée +de saints (Morabeth). Près des murs s'élèvent deux rochers qui +attestent leur puissance. + +Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien +armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées +au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à +tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au +milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils +s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les +barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en +ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments +qu'elles ont remplacés. + +Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces +rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de +Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne +sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font +ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près +d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays +viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici +question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage. + +Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha encore à +cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la flotte de +saint Louis par le charme de ses jardins délicieux. + +Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en +dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les +insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens +sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale +fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs +Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de +tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille +assez élevée, la douceur des moeurs et l'agrément des manières. + +C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande, +tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale +leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes +byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races +comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette +ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme +la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria, +Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à +Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux +Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné, +en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi +actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le +Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps. + +Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une affreuse tempête: +après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de Pantanaria, +elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait plus la +côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait devenir. +Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs voeux, +aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant religieux, +s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de l'orage: +c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en choeur et +qu'ils appelaient _le sancte parole_[44]. + + [44] _Sancte_, au lieu de _sante_; ce mot est ainsi écrit dans le + manuscrit. + +On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma. +Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de +St-Marc disputait encore au croissant. + +Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les +Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des +rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula +aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug +des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure. +Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur +guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs +étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube. + +Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que +conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II, +et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui +mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople, +en 1453. + +Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de +leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé +l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour +conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait +maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne +fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une +forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les +Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse, +outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion. + +Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont, +voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du +dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs, +Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il +vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée, +en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer. + +Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces +événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne +Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une +flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait +forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la +victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces +vaisseaux libérateurs. + + .... si quæ fata aspera sinant! + +Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François Morosini, que +n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas Canale qui la +commandait. + +Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra +facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec +laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés +dans l'_Itinéraire_. Après avoir amèrement déploré la perte du +Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son +père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,» +dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du +promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on +ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces +barbares avec une énergie égale à leur fureur?» + +La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui +manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas +écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand +effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde. + +Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs +étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans +leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente +mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans +l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les +plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires, +quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat Ier de jeunes +captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la +force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont tombés, non sous +les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. Il a +déposé le turban; la Turquie fait contre-poids dans l'équilibre +européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la +défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée. + +Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les +vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote. +Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour +nos voyageurs les conséquences les plus fatales. + +Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait +encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent +arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire +grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été +cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour +la construction des navires. La sauge y était tellement abondante +qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins, +appelés de _Malvoisie_, des blés et les plus beaux fruits. Outre +Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon +nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout +de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable. + +Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres +alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de +s'en fournir. + +En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une +nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient +échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de +furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. On ne +savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique +étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du +moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne +restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des +bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos +Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue +franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près +la mort. + + + + +IV + +Alexandrie. + + Entrée périlleuse.--Tristes réjouissances.--La visite du bord et + les messagers ailés.--Sala-ed-din et Malek-el-Adel.--Le consul + génois Pierre de Persi.--Les anges et la tortue.--Aspect extérieur + de la ville.--Ravages du roi de Chypre.--Citernes.--Aiguilles + dites de Cléopâtre.--Colonne de Dioclétien.--Les trois + turbans.--Caravane de 20,000 chameaux.--La pomme du paradis + terrestre--Disette.--Audience de l'émir.--Les Flamands rongés + jusqu'à la moelle. + + +Enfin le jour paraît et vient éclairer la côte d'Égypte, mais la +tempête ne s'apaisait point. On délibéra s'il fallait gagner le large +ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros +temps et à défaut d'un pilote expérimenté, ne présentait pas peu de +danger. «La fortune seconde le courage!» remarque notre auteur, et ce +fut, selon toute apparence, la réflexion du chevalier brugeois; elle +remporta sur de plus timides conseils. + +Vers midi, le navire arrivait devant l'entrée du port: ce n'était +qu'une passe étroite et peu profonde, semée d'écueils et de débris. +Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'où jadis l'on +tendait une chaîne pour la défense du port; ils étaient si +considérables qu'ils formaient une petite île, et ce qui s'en laissait +voir à la surface n'était pas le plus dangereux. Deux fois le navire +heurta aux rochers ou à ces ruines: la secousse fut telle que nos +Flamands en furent renversés, et il n'y avait personne à bord qui ne +crût le vaisseau brisé. + +Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paraître et s'approcher, à +force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques +génoises qui se trouvaient dans le port. Ils montèrent sur celle de +Côme de Negri pour aider à la diriger, à carguer les voiles, à tirer +les cordages, à jeter l'ancre. Après Dieu, ce fut à ces braves gens +que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut. + +Le jour même de son arrivée, il apprit une triste nouvelle. Il y avait +à Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considérables; vers le +soir, on vit les infidèles qui les montaient se livrer à de grandes +réjouissances: ils mêlaient des cris de joie au son des trompettes et +au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des +barques, pour narguer les chrétiens. Ces démonstrations d'allégresse +avaient pour motif la prise de Négrepont, dont les Turcs venaient +d'être informés par un bâtiment très-léger, poussé par un vent +favorable. L'événement était si récent, qu'on fut tenté de croire que +les puissances de l'enfer avaient aidé à la célérité du message. + +Le navire de Côme de Negri ne tarda pas à recevoir la visite de +quelques officiers de l'émir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent +donner, par écrit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de +cette nature; ils attachèrent ensuite des billets contenant ces +détails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportées, et +donnèrent la volée à ces messagers aériens. Aussitôt on les voyait +s'élever et se diriger vers la maison de l'émir. Après avoir pris +connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la même +manière, au Soudan qui résidait au Caire. + +C'était le souverain de l'Égypte, ou plutôt le chef des Mamelucks +auxquels obéissait la contrée. Les Fatimites, dont nous avons raconté +l'établissement, ayant été renversés par le fameux Sela-eddin +(Saladin), l'Égypte avait été gouvernée, après lui, par la postérité +de son frère Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale +des esclaves achetés pour le service militaire, qui finirent par +égorger leur maître et mirent l'un d'entre eux à sa place, l'an 1248. +Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des +Pharaons était soumise quand Anselme y aborda. + +Le chevalier, le lendemain de son arrivée, envoya à terre les lettres +de recommandation que le sénat de Gênes lui avait fait remettre pour +les négociants génois d'Alexandrie, et principalement pour le consul +Don Pierre de Persi. C'était un vieillard circonspect et instruit, par +une longue expérience, à se ménager auprès des habitants du pays. Il +envoya un messager au baron de Corthuy pour l'inviter à venir loger au +fondaco des Génois, en s'excusant sur sa position vis-à-vis du Soudan, +de ce qu'il ne pouvait se rendre à bord lui-même; mais il offrait à +nos Flamands la plus gracieuse hospitalité. + +Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient à voir les matelots génois +jeter leurs filets près du port; outre des poissons volants qu'on +appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'écaille +fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes. + +Du navire, la ville, entourée de magnifiques murailles, avec de belles +portes, et renfermant quantité de mosquées dont les minarets +s'élevaient dans les airs, présentait un admirable aspect; mais au +dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait éprouvés, +notamment encore peu d'années auparavant, lorsqu'elle avait été +saccagée par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers +avaient été épargnés, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres +celle de l'émir. En général, pourtant, on était peu difficile, en +Égypte, en fait d'habitations. Il n'y avait guère que les mosquées et +les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste +l'était, d'ordinaire, en bois. Bien des gens même se passaient de +demeure et couchaient devant la porte des maisons. + +La ville d'Alexandrie a été presque entièrement bâtie sur des citernes +destinées à recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et à +la conserver. Nos voyageurs en admirèrent surtout trois ou quatre +d'une grande profondeur et ornées de colonnes de marbre qui +supportaient de doubles voûtes. Près de la maison de l'émir, on leur +montra une pierre fort élevée, chargée de caractères antiques qu'ils +ne pouvaient déchiffrer et semblable à l'aiguille qu'ils avaient vue à +Rome, près de l'église Saint-Pierre. C'était, on le comprend, l'un des +obélisques connus sous le nom d'aiguilles de Cléopâtre, quoique bien +antérieurs à cette reine. + +L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appelée par une +colonne colossale qu'ils allèrent contempler hors des murs; on leur +dit qu'à son sommet avaient été déposés les restes d'Alexandre. C'est +le monument que l'on désigne sous le nom de _colonne de Pompée_, mais +qui en réalité fut élevé par Posidonius, préfet d'Alexandrie, en +l'honneur de Dioclétien. + +Il y avait à Alexandrie des chrétiens schismatiques qui ne se +distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle était +bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en +portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paraître à cheval dans la +ville: c'était un privilége réservé aux Mamelucks. Les Maures de +distinction montaient des mulets ou des ânes, les plus grands, suivant +l'_Itinéraire_, qui soient au monde. Le père de Géramb ne vante pas +seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence. + +Malgré sa décadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie +continuait à être, grâce à sa position, l'un des principaux entrepôts +du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane +qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien, +portant des épiceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait, à la +même époque, d'entrer dans le port de Suez. + +Nos voyageurs trouvèrent à Alexandrie beaucoup d'autruches, d'oeufs de +ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits excellents, surtout +une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un goût délicat, qui, en +quelque sens qu'on la coupe, présente l'image d'une croix. +Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre. + +Les fruits, du reste, n'étaient pas abondants: il régnait en ce temps +à Alexandrie une grande disette de blé et de vivres de toute espèce. +On était réduit souvent à se nourrir de viande de chameau; nos +Flamands eux-mêmes en mangèrent à leur insu. + +A cela près, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons. +Confondus avec les Génois, ils n'étaient pas plus inquiétés que +ceux-ci. Peu à peu cependant la nature et le but du voyage du +chevalier s'ébruitent. L'émir en est informé et mande Anselme et son +fils devant lui. + +Ils obéissent à cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont +à se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix à une somme +exorbitante. + +Le chevalier brugeois n'aimait pas à être pressuré, c'est un sentiment +naturel; mais, de plus, il fallait qu'il ménageât des ressources sur +lesquelles il avait comptées pour mener à bien son entreprise. +«Seigneur,» dit-il à l'émir, «daignez considérer que si l'on nous +dépouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous +feront défaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer +et de revenir sur nos pas?» + +«--Ils parlent de fuir!» s'écrie le mécréant craignant qu'ils ne se +dérobassent à ses rapines. «Que les gardiens des portes veillent sur +eux et les empêchent de sortir.» Il fallut bien le satisfaire: encore, +si c'eût été tout! Mais les officiers de l'émir, à l'exemple de leur +chef, rongeaient, dit l'_Itinéraire_, nos Brugeois jusqu'à la moelle. +A chaque instant c'était quelque nouveau fonctionnaire demandant de +l'argent sous quelque nouveau prétexte, et quand ils avaient eu chacun +leur tour, arrivaient d'autres musulmans, sans aucun caractère public, +qui se donnaient pour des officiers de l'émir, afin d'avoir part au +butin. Tous regardaient les chrétiens comme des ennemis qu'il y aurait +eu conscience à ne point dépouiller. + +«Maudite ville! ou plutôt maudite engeance!» s'écrie le jeune +Brugeois. «Nous n'avions plus d'autre désir que d'en être bien loin, +et nous hâtâmes de toutes nos forces le moment de notre départ.» + + + + +V + +Le Nil. + + L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de + bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Piété filiale de Jean + Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mamelucks préfèrent le + vin.--Beautés des rives du fleuve.--Navigation pénible.--Attaque + des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons gras. + + +Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures +avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et +Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des +ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un +juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait +servir de guide jusqu'au Caire. Quatre autres Mamelucks, à cheval, +armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte. + +A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y +prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour échapper aux Bédouins +qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrêter, +toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant +presque toujours la côte formée d'une belle plage sablonneuse. Les +Mamelucks portaient souvent avec inquiétude leurs regards vers la mer, +car les pirates étaient autant à redouter que les Arabes. + +On arriva néanmoins sans accident à Rosette, où le chevalier loua une +petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son +escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'à +Fua ou Foga (Fouah), admirant la beauté du fleuve dont les rives, +ornées de bosquets dune verdure fraîche et brillante, et semées de +nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la +fertilité. + +Lorsque, après avoir visité Fouah, il rentre dans sa barque, une scène +étrange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir +les siens; les uns et les autres élèvent d'assourdissantes clameurs; +ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se précipiter +mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand déplaisir du Chevalier, +la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la +rive, ils se mettent aussitôt à ramer. La nuit régnait; l'interprète +gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient où on les +conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir. + +La lune se lève enfin, et, à sa clarté, ils distinguent un gros +vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle l'atteint; +les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils transportent sur ce +bâtiment et contraignent nos voyageurs à y monter. Pour cette fois, +ils se croyaient vendus et livrés. Quelle fut leur surprise, en +arrivant à bord, d'y retrouver les négociants africains avec lesquels +ils avaient fait route sur la caraque de Côme de Negri! Ceux-ci +vinrent aussitôt au-devant du chevalier, et lisant sur le visage des +Flamands l'inquiétude qui les agitait: «Ne craignez rien,» leur +dirent-ils. «Ces mariniers n'en veulent ni à votre liberté, ni à vos +richesses. Ils prétendent seulement vous conduire au Caire, au même +prix qu'auraient reçu vos matelots; c'est un privilège qu'ils tiennent +du Soudan. + +Malheureusement, le vaisseau était déjà tellement chargé que c'est à +peine si nos voyageurs y trouvèrent place. Il fallait d'ailleurs se +déranger pour le dernier d'entre les mécréants. Les deux Adorne se +trouvèrent relégués, avec Lambert Van de Walle, dans un espace à peine +suffisant pour une seule personne, et après avoir chevauché toute la +nuit précédente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brûlant, la +moitié de la journée, le chevalier brugeois ne pouvait encore goûter +aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que +de la gêne de la sienne. Il avait aperçu une chaloupe amarrée au +vaisseau; résolu de s'y retirer, quoiqu'elle fût, comme on va le voir, +en bien mauvais état, il fait un signe à Van de Walle. Tous deux se +lèvent doucement, abandonnent la place à Anselme et descendent dans la +chaloupe, où ils eurent de l'eau jusqu'à la ceinture. + +Ils n'en éprouvèrent pourtant aucun mauvais effet, non plus que de la +quantité d'eau du Nil dont ils étanchèrent leur soif: l'_Itinéraire_ +en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau. «Un peu +trouble,» y est-il dit, «comme celle du Tibre, dès qu'on la laisse +reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est nutritive, +digestive, si salubre qu'elle détruit tout vice intérieur.» Jean +Adorne termine cet éloge par déclarer qu'il n'est pas de breuvage +qu'il préfère. + +Ce n'était point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le +navire: durant la nuit, ils s'emparèrent du vin de Malvoisie dont le +chevalier s'était muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le +désert. Nos voyageurs voulurent réclamer: «Quelle audace,» s'écrient +en les menaçant ces larrons hypocrites, «d'oser transporter devant +nous du vin, pour en boire!» + +Ces contrariétés étaient adoucies par les égards que témoignaient au +sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il +naviguait: les femmes surtout, avec la délicatesse de sentiments et la +bonté compatissante propres à leur sexe, cherchaient à encourager et à +consoler nos Flamands. Ils éprouvaient, du reste, un plaisir toujours +nouveau à contempler les rives du fleuve, qui, à mesure qu'ils +avançaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et +plus considérables. Chacune avait un moulin servant à puiser l'eau du +Nil pour l'irrigation des terres voisines, et mû par des boeufs dont +la beauté égalait la grosseur. + +Le troisième jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il +portait, tant il était chargé et délabré. Pour l'alléger, on fit, à +plusieurs reprises, descendre les passagers à terre. Il leur fallut +même suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds, à la manière +des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et pleine de +plantes épineuses, et sous un ciel brûlant. Plusieurs, pour échapper à +ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles. + +Plus loin, le bâtiment fut attaqué par un parti d'Arabes: l'engagement +fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint à les repousser. +Qu'aurait-ce donc été si le chevalier les avait rencontrés, dans sa +petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son +salut dans un incident qu'il avait d'abord envisagé sous un jour bien +différent. + +Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il +arriva au Caire, appelé, dans son _Itinéraire_, la nouvelle Babylone. +Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman +du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en +cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui +l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge +d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de +les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate, +dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu +suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une +amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une +ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs. + +Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait +accompagnés depuis Alexandrie et le juif Isaac en étaient si pleins, +qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée de ses +hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; mange-les!» + +Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les +Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait +à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il +dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près. + + + + +VI + +Le Caire. + + Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dîner + maigre.--Visite à Naldarchos.--Ses inquiétudes au sujet des + progrès des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour + en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux, + ânes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--Éclairage. Le + palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore. + + +Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de +la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger +et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une +rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie d'or qui répondait +au ducat et valait 25 médines d'argent[45]. + + [45] La monnaie de cuivre se prenait au poids. + +Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent +pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé +Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons +offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey +de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis +particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que +le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les +renseignements qu'ils pouvaient désirer. + +Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20 +ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits +qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes +sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle, +qu'il avait et qui conversait librement avec eux. + +Tout ce que les moeurs de ces chrétiens avaient, pour elle, d'étrange, +la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent avoir du +poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir à la +gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de son +mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec curiosité, +ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût terminé: +«Samphora!» s'écria-t-elle--c'était le nom d'une esclave qui parut +aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;--puis elle +s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, surtout aux +amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une admiration +naïves. + +Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des +principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de +secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils +venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna +minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur, +laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en +ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter +les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du +tribut; puis il congédia nos voyageurs. + +Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y +hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des +chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des +insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent +plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur +parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans +ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de +la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures. + +Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq +cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes, +les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy +voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population. +«Il y a vingt ans,» répondit-il, «que je suis au service du Soudan, et +pendant tout ce temps je n'ai cessé d'habiter cette ville; pourtant, +il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers qui me sont +tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il me faudrait +demander le chemin. Quant à la population, tout ce que j'en sais, +c'est que, l'été dernier, la peste enlevait, par jour, de vingt à +vingt-deux mille personnes.» + +S'étant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil, +c'est à peine si vers midi nos voyageurs avaient traversé le Caire +dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutôt qu'ils ne +marchaient, à côté du trucheman qui les accompagnait à cheval. + +La ville était presque aussi large que longue; pourtant, sa plus +grande dimension était dans la direction du Nil, le long duquel elle +est bâtie. Sur la rive de ce fleuve s'élevaient les plus belles +maisons; mais c'était à l'intérieur surtout qu'elles étaient riches et +ornées. Les murs étaient revêtus de marbre; les pavés offraient +d'admirables mosaïques. Les salles basses n'étaient éclairées que par +une ouverture circulaire dans la voûte, et l'on y trouvait des bains +de marbre. Aux pièces supérieures, il y avait des fenêtres en saillie, +garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est là +que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les +chaleurs de l'été. Les maisons les plus somptueuses avaient même des +espèces de tours bâties en bois et terminées en terrasse, où l'on +allait prendre le frais. + +La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs +et ses portes. Deux d'entre eux rappelèrent à nos voyageurs le +Châtelet et le Petit-Port de Paris. + +Les mosquées étaient fort nombreuses, ornées de marbre poli et +accompagnées de hautes tours au sommet desquelles brillait le +croissant. + +Six à sept mille chameaux étaient employés constamment à porter par +toute la ville l'eau du Nil, enfermée dans des outres. Dans chaque +quartier, on trouvait des ânes et des mulets, couverts de tapis et de +belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient à +califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des +girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les +rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose était ordinaire. + +La nuit, le Caire était éclairé par des lampes qui brûlaient devant +les maisons des principaux habitants et les boutiques des +apothicaires. + +Le château était bâti sur un rocher peu élevé. Renfermant le palais du +Soudan, qui était magnifique à l'intérieur, et les quartiers des +Mamelucks attachés particulièrement au service de ce souverain, il +présentait l'aspect d'une petite ville. + +Après avoir vu tout ce que le Caire offrait de plus remarquable, le +chevalier fit, avec ses compagnons, quelques excursions dans les +environs. Ils allèrent d'abord visiter les ruines de Memphis, «en face +du Caire, sur l'autre rive du Nil, vers le désert qui sépare l'Égypte +de l'Afrique;» mais ce qui, entre ces restes de l'antiquité, attira le +plus leur attention, ce furent «des monuments de forme pyramidale, +parmi lesquels il y en a deux qui étonnent par leur hauteur, leur +masse et la dimension des pierres employées à leur construction.» Il +s'agit, on le comprend, des pyramides de Giseh et spécialement de +celles de Chéops et de Chephrem, hautes, l'une de 428 pieds 8 pouces, +l'autre de 398 pieds. On dit au sire de Corthuy que c'étaient là les +greniers de Pharaon; mais il jugea, avec plus de raison, que les +pyramides devaient avoir servi de tombeaux. Des vers latins qui y +avaient été tracés, mais que le temps avait effacés en partie, le +confirmèrent dans cette opinion. + +Le 14 août, nos Flamands, montés sur des ânes et accompagnés de leur +trucheman, allèrent visiter un domaine du Soudan, nommé Matalea ou +Matarieh, l'ancienne Héliopolis. «C'est,» porte notre manuscrit, «le +lieu où Joseph se réfugia avec la Vierge sainte et Jésus, et dans +l'endroit qu'ils ont habité croît le baume: il découle naturellement +des feuilles d'un arbuste grêle et peu élevé.» Selon Breidenbach, +c'était un endroit enchanteur, tout parfumé de l'odeur des bananiers +et des fleurs, tout brillant de verdure et offrant à profusion les +plus beaux fruits. Là s'élevait un palais magnifique, des fenêtres +duquel on jouissait de la vue et des parfums de ces jardins délicieux. +Ils renfermaient un sycomore, encore existant aujourd'hui, sous +l'ombrage duquel la sainte famille se reposa, suivant la tradition; +près de cet arbre vénérable est une fontaine à laquelle on donne une +origine miraculeuse. + +Peu d'années après la visite que le sire de Corthuy et Breidenbach, +son contemporain, firent à Matarieh, les bananiers périrent, le palais +fut négligé, et quand Pierre Martyr le vit, il commençait à tomber en +ruines. Aujourd'hui, l'ancienne Héliopolis est un mauvais village où +l'on ne voit que des masures et des débris. + +Le chevalier se hâta de retourner au Caire, où il devait être témoin, +le même jour, d'une fête bien remarquable qui allait être célébrée +avec une pompe et une magnificence extraordinaires. + + + + +VII + +Les Mamelucks. + + Les Soudans.--Le Calife du Caire.--Caiet-Bey.--Insolence des + Mamelucks.--Leur caractère.--L'île de Rondah.--Le Mékias.--Portrait + du Soudan.--Son cortége.--Costume des Mamelucks.--Signes de + distinction parmi eux.--Gondole magnifique du Soudan.--Flottille + de 1,200 barques.--Génuflexions.--Collation.--Signal de couper + la digue. + + +Le Soudan d'Égypte, que nous allons voir paraître, passait encore pour +le plus grand des princes musulmans, quoique les progrès des Turcs +rendissent, de jour en jour, cette prééminence plus douteuse. Il +avait, selon notre manuscrit, de trente à quarante mille Mamelucks +sous ses ordres. La Syrie lui obéissait comme l'Égypte et il +entretenait toujours à Alep une puissante armée pour la défense de la +première de ces provinces. + +«Il ne règne point,» est-il dit dans l'_Itinéraire_ du baron de +Corthuy, «par droit de naissance, mais à la manière des empereurs, par +élection et souvent par violence. Il est toujours pris parmi les +Mamelucks: le plus puissant d'entre eux est choisi, ou s'empare du +pouvoir. Ensuite il se fait reconnaître par le Calife, qui est comme +le pape des musulmans.» + +En effet, lors de l'invasion des Mogols sous Dscingis-Khan et ses +successeurs, les Mamelucks en avaient arrêté le torrent, et ils +avaient accueilli un rejeton des Abassides qui porta au Caire l'ombre +du califat. + +Le Soudan qui régnait à l'époque du voyage d'Adorne et que Breidenbach +trouva encore sur le trône, s'appelait Caiet-Bey, surnommé, selon +Macrisi, auteur arabe, al Malek, al Aschraf, al Mahmudi, al Daheri. Ce +souverain avait été esclave de Barsé-Bey. + +Affranchi par le Soudan Malek-el-Daher, il fut choisi pour occuper la +même place, l'an 872 de l'hégire (1467). Son règne dura près de trente +ans. A sa mort, son autorité se trouva si bien affermie qu'il la +laissa à son fils âgé seulement de 16 ans; mais bientôt celui-ci fut +massacré, et le pouvoir passa de main en main, jusqu'à ce que Canso, +l'un de ceux qui en furent successivement revêtus, ligué avec +Schah-Ismaïl, souverain de la Perse, contre le sultan Sélim, ayant été +vaincu près d'Alep, en 1516, l'Égypte devint une province de l'empire +ottoman. + +L'_Itinéraire_ donne des détails curieux sur les Mamelucks au temps +de leur puissance. + +«Il gouvernent tout à leur volonté. Les Maures leur obéissent en +tremblant. Que de fois n'avons-nous pas vu cette soldatesque les +accabler de coups en pleine rue, soit pour ne pas avoir salué avec +assez de respect, soit pour d'autres motifs, et le plus souvent sans +motif! Ni leurs biens, ni leurs femmes ou leurs filles, ne sont à +l'abri de la convoitise des Mamelucks; ils séduisent facilement +celles-ci, car ce sont en général des hommes de belle taille et de +bonne mine. La plupart sont des renégats chrétiens, soit grecs, soit +russes, soit scytes, albanais ou esclavons. + +«Leur adresse à cheval est admirable. Souvent, dans leur galop rapide, +nous leur vîmes ramasser à terre leurs flèches. Jamais ils ne +paraissent dans la campagne sans leurs arcs, leurs traits, leur épée, +et aucun Maure ne peut se montrer avec de telles armes qu'avec leur +congé. + +«A une vie privée molle et voluptueuse, ils savent unir, au besoin, +une vie publique mâle et guerrière. Pour le surplus, ils ne songent +qu'à pressurer les Maures et les étrangers. Leurs paroles et leurs +manières sont douces et flatteuses; mais leurs actions n'y répondent +guère. Tous reçoivent du Soudan une solde proportionnée à leur rang.» + +Tels étaient le monarque et les guerriers dont la présence devait +ajouter à l'éclat de la fête que nous allons décrire. + +Dans une île du Nil, en face du Caire (l'île de Rondah), s'élevait un +vaste édifice, semblable à un château, bâti en partie sur la rive du +fleuve, en partie dans l'eau même qui la baigne. Là se voyait le +_Mékias_ ou _Nilomètre_, qu'un voyageur moderne décrit comme une +colonne octogone d'un seul bloc de marbre d'un blanc jaunâtre, avec un +chapiteau doré d'ordre corinthien. Cette colonne est divisée en +coudées d'Égypte, et elle est placée au milieu d'un puits ou bassin +carré dont le fond est de niveau avec le lit du Nil. Elle se trouvait +autrefois dans un temple de Sérapis; les musulmans la renfermèrent +dans une mosquée aujourd'hui en ruines. Le puits dans lequel elle est +maintenant est recouvert d'un dôme en bois chargé de peinture. +L'édifice décrit dans notre _Itinéraire_ devait être une construction +plus solide et plus imposante. + +Lorsque le Mékias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa +crue, c'était l'usage que le Soudan ou son principal émir se rendit du +palais sur la rive du fleuve pour présider à la cérémonie dont nos +voyageurs furent témoins. Cette année le Soudan devait y assister en +personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule. + +Elle affluait de la ville et des environs, à pied, à cheval, et dans +une multitude de barques dont le Nil était couvert. Après quelques +moments d'attente, on vit paraître Caiet-Bey et sa brillante escorte. +Il s'avançait à cheval avec beaucoup de dignité. C'était un homme de +haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trône +depuis trois ans, il ne fût pas d'un âge très-avancé, une barbe +blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang +par ses qualités personnelles et courageux comme un lion. + +Ses émirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les suivait +en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le frein et +la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fierté brillait +sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait à un +triomphe. + +La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prêtait au cortége son +éclat. Ce costume, en effet, était noble, imposant, magnifique. +C'était principalement par la coiffure qu'il différait de celui des +Maures. Elle consistait en un chapeau élevé et sans bords, d'une +étoffe rouge à longs poils, autour duquel des bandelettes blanches +étaient roulées en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge +était remplacé pour les Mameluks attachés au service particulier du +Soudan, par le vert et le noir. + +Chez le Soudan, son premier émir, le chef des truchemans et quelques +autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons +parlé, formées d'une étoffe fine et souple, étaient disposées de +manière à présenter un certain nombre de plis onduleux, à peu près +comme si elles avaient été passées autour de chaque doigt d'une main +étendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang +de celui qui en était orné. Le Soudan seul en pouvait porter sept. + +Quand il fut arrivé sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi +que ses principaux émirs, et ils entrèrent dans une barque qui les +attendait. Au milieu, on voyait un pavillon découvert, en bois +admirablement sculpté et doré, dans lequel on avait étendu des tapis +de soie, ornés de pierreries, pour servir de siéges à l'ancien esclave +de Barsé-Bey, aux émirs et aux seigneurs étrangers qui pourraient +l'accompagner. La voile était du plus beau drap d'or des Indes, les +cordages d'une matière non moins précieuse, et curieusement +travaillés, et tout le reste correspondait à cette magnificence. +D'autres barques élégantes, avec des voiles de soie, circulaient à +l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants, +accompagnés de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100 à 1,200 +embarcations; plusieurs étaient pleines de musiciens qui faisaient +retentir les rives des sons d'une musique barbare. + +Toute la petite flotte vogua vers l'édifice que nous avons décrit. +Après qu'on eut constaté que le Nil avait atteint la hauteur requise, +on fit les génuflexions prescrites[46]. «On s'inclina vers le fleuve +en signe de reconnaissance,» dit l'_Itinéraire_. Ensuite le Soudan et +ses principaux officiers firent la collation dans l'édifice, au bruit +des instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et, +accompagné de toutes les autres, il suivit un bras du Nil traversé par +une digue. Arrivé à celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un +mouchoir de toile très-fine et d'une blancheur éclatante, qu'il tenait +à la main, il donna le signal de couper la digue. + + [46] Sous la dynastie fatimite, le calife et le vizir faisaient + chacun la prière et les génuflexions. (_Relations de l'Égypte_, + par Abdallatif. Paris, 1810, aux notes.) + +C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats +romains donnaient le signal du départ, ainsi que le représente une +belle mosaïque que nous avons vue à Lyon; mais ici la barrière +s'ouvrait à un fleuve dont les eaux allaient fertiliser l'Égypte. +Comme l'Usong de Haller[47], le chevalier flamand dut trouver quelque +chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au pays la +fécondité. + + [47] Usong, 1{stes} Buch, 31. «Usong selbst fand etwas prägtiges in + dem Befehle den ein Mensch gab das ein Reich fruchtbar werden + sollte.» + +La cérémonie terminée, Caiet-Bey remonta à cheval et retourna en pompe +au palais, au milieu des acclamations du peuple. + + + + +QUATRIÈME PARTIE. + + + + +I + +La Caravane. + + Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station de + Birket-el-Hadji.--Le mont Goubbé.--La mer Rouge.--Bateaux de + bambou.--La fontaine de Moïse.--Campement de l'émir d'El Tor.--Les + voyageurs se joignent à son cortége.--Les Bédouins.--Proclamations de + l'émir.--Image vénérée par les musulmans. + + +Au Sinaï maintenant! La visite de ce mont fameux devait précéder celle +du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment +d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question +de vie et de mort: c'était le choix d'un guide. Fort heureusement pour +nos voyageurs, quelques infidélités commises, dans l'achat de leurs +provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu pour +cet emploi, obligèrent à le congédier. Il savait trop peu d'italien et +nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent facilement +s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi les eussent +exposés à périr misérablement dans le désert. + +La Providence leur envoya à sa place précisément l'homme qu'il leur +fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sinaï, +qui avait auprès de lui son frère en qualité de procurateur du +monastère. C'était un Grec de Candie, appelé Lucas, mais qui, en +entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui +donnaient familièrement celui de _Logo_. Il parlait l'italien et +l'arabe, et s'exprimait même dans cette dernière langue avec une +facilité et une éloquence qui, jointes à son adresse et à sa prudence, +devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite à +travers mille dangers. C'était de plus un homme fidèle, intègre, +expérimenté et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le +prieur le céda à notre chevalier pour le conduire, moyennant une +rétribution convenue, au mont Sinaï et de là à Jérusalem. + +Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 août avec sa suite ordinaire, +Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargés de bagages et de +provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui +n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres étaient destinés non-seulement +à leur usage, mais à être distribués aux Arabes qu'on rencontrerait, +afin de les contenter et de prévenir ainsi leurs embûches. + +Une semaine de repos avait fait oublier à nos voyageurs les fatigues +qu'ils avaient endurées; mais nul, parmi eux, ne montrait plus +d'ardeur et de curiosité que le Chevalier. Le 16, on remplit les +outres à Birché[48]. A quelques milles de là, des Arabes à pied et à +cheval entourèrent Anselme et sa petite troupe, demandant des séraphs +d'or; pourtant, ils se contentèrent d'une assez modique rançon. + + [48] Birket-el-Hadji, première station de la caravane de la + Mecque, selon Burckardt. + +Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine +sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la +lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne +appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé +d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les +moucres[49] n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à +des Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas. + + [49] Conducteurs de chameaux. + +Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de +l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis +qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir +côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants +d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'_Itinéraire_, «elle peut +avoir en cet endroit cinq milles de largeur.» + +Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits +vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait +aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La +charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au +moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. Les voiles +étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui +naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une +cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de +Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour +voiles. + +Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois +citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les +chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un +chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en +retour, lui payaient un _gaphirage_[50] ou tribut. Il le fixait à sa +fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier. + + [50] Caffar. + +Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans +l'Écriture _Mara_: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit +les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua[51]. Nos +voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre +à profit pour rendre leur route plus sûre. + + [51] _Exode_, cap. X, v. 23, 24, 25. + +Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait +plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé +gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève +le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui +terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour +prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit. + +Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant +la tente de ce chef. En un instant tout s'agite et bientôt la caravane +est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes environnait +l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans de belles +litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en temps des +musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des fifres, +des clairons et d'autres instruments. + +A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite +s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla +dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son +cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là?» lui +demanda-t-il.--«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le +guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que +sincère. + +Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu +s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens +de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le +Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne +l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux +disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos +voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient +des preuves nombreuses de mauvais vouloir. + +On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une +plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine +qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert +les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement à +minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable couvertes +d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on fit halte +dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là, l'émir fit à cheval +le tour du camp. On portait devant lui des lanternes allumées, au bout +de longs bâtons, et un héraut qui le précédait annonçait, à haute +voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son territoire, punirait +quiconque se rendrait coupable de quelque crime. + +Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes +allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image, +grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal +ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans +ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette +figure ainsi environnée de leurs hommages. + +Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et +ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de +l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent +insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la +caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit, +le chemin qui devait les conduire à leur destination. + + + + +II + +Le mont Sinaï. + + Délicieuse vallée.--Les Gerboas.--Opinion des Arabes + sur la manière de tuer le gibier.--Montagne écroulée.--Inscriptions + latines.--Montée périlleuse.--Adorne sauvé par son fils.--Monastère + de la Transfiguration.--Église.--Châsse de sainte Catherine.--Chapelle + latine.--Puits de Moïse.--Jardins des religieux.--Monts de Moïse + et de Sainte-Catherine.--Roche remarquable.--Traité entre les + Caloyers et les Arabes.--Exigences de ceux-ci.--Souvenir de Laurendio. + + +Après une marche longue et pénible à travers des sables brûlants, le +sire de Corthuy se trouva avec délice dans une charmante vallée semée +de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir +des lièvres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes +de derrière fort longues. Hasselquist[52] et Clarke[53] décrivent cet +animal qu'ils appellent _Gerboa_. Le second de ces auteurs admire la +hauteur des sauts d'un si petit quadrupède et la faculté qu'il a de +changer de direction quand il est en l'air. Les Arabes qui +accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le mangèrent +cru. Ils étaient plus difficiles sur la manière de tuer un animal, +pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprêter. Un jour, avec le bâton +qu'ils portent d'ordinaire à la main, et quelquefois derrière le cou +pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix; il la +remit à un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou à l'oiseau. +A cette vue, les Arabes jetèrent un cri d'horreur, et dès ce moment +ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni oiseau +d'aucune espèce: ils prétendaient qu'on n'ôtât la vie d'un animal +qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de midi. + + [52] Voyage dans le Levant. + + [53] Voyage en Russie, en Tartarie et en Turquie. + +Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir près d'une montagne qui +s'était écroulée et avait jonché le sol de masses gigantesques de +rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperçurent des caractères +qu'on y avait tracés. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en +latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrétienté! A leur +tour ils gravèrent leurs noms sur cette pierre. + +Non loin de là, des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers, +arrosaient un agréable bosquet de dattiers. C'est l'endroit décrit +dans ce passage de l'Écriture: «_Venerunt in Elim filii Israel, ubi_ +_erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palmæ_.[54]» + + [54] _Exod._, cap. XV, v. 27. + +Après avoir traversé ensuite d'arides solitudes, le Chevalier +atteignit, le 24, des rochers escarpés qu'il fallait gravir pour +arriver au couvent. La distance était de huit à dix milles, le chemin +étroit, glissant et bordé de précipices. C'est probablement le même +que suivit M. de Géramb[55]. Tous les voyageurs mirent pied à terre, à +l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une +grave indisposition, demeura étendu dans une grande corbeille portée +par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un oeil +inquiet tantôt les profondeurs qui bordaient la route, tantôt les +mouvements de l'animal auquel un dépôt si précieux était confié. Tout +à coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri d'effroi, et +accourant en même temps que Gausin, il a le bonheur d'empêcher son +père de rouler dans l'abîme. + + [55] T. III, p. 180. + +Enfin, après une pénible montée, nos voyageurs aperçurent au pied du +mont Sinaï, dans une petite plaine environnée de trois côtés de +montagnes très-élevées, une enceinte carrée de hautes et fortes +murailles; ils y pénétrèrent par trois portes de fer, laissant dehors +les Arabes qui les accompagnaient, et furent surpris de voir une sorte +de petite ville: c'était le célèbre monastère de la Transfiguration. + +Aujourd'hui, l'on y entre par une lucarne élevée de quarante pieds au +moins au-dessus du sol, au moyen d'une corde attachée à une poulie. +La porte est murée et ne s'ouvre que pour le patriarche de +Constantinople[56]. + + [56] _Voyez_ de Géramb, p. 190, 191. + +Au milieu de l'enceinte s'élève l'église bâtie en marbre et couverte +de plomb. Elle est divisée en trois nefs par deux rangs de colonnes. +Le sire de Corthuy admira le poli et le travail du marbre dont elles +sont formées et l'éclat des lampes qui éclairaient l'intérieur de +l'église. De sa partie occidentale, on le fit descendre par des degrés +de marbre dans un lieu voisin du choeur, où les restes de sainte +Catherine, transportés là, du haut de la montagne sur laquelle ils +furent trouvés, reposaient dans une tombe de marbre blanc. Les +gardiens lui montrèrent ces saints ossements avec une grande +solennité. + +A peu de distance de ce sanctuaire, on lui indiqua la place où, lui +dit on, Moïse vit le buisson ardent. + +Il y avait encore dans le monastère deux chapelles grecques et une +pour les Latins. Sur l'autel de celle-ci était ouvert le missel +romain; mais le père de Géramb nous apprend que les catholiques en ont +été dépouillés il y a un siècle et demi. + +Suivant l'_Itinéraire_, on montrait dans le monastère la fontaine que +Moïse fit jaillir d'un rocher en le frappant de sa baguette: il semble +pourtant qu'il s'agissait plutôt du puits auprès duquel Moïse +rencontra les filles de Jéthro. + +Autour du couvent, ce ne sont que rochers arides et déserts; +cependant, à force de patience et d'industrie, les frères avaient +créé dans des vallons où se trouvaient des fontaines, quatre ou cinq +jardins qui produisaient toutes sortes de fruits. + +«Les montagnes qui entourent le couvent forment quatre chaînes qui +s'étendent au loin,» dit Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père. +«Je pense que toutes font partie du Sinaï; mais parmi ces montagnes, +il y en a deux qui l'emportent en sainteté et en célébrité: ce sont le +mont de Moïse et celui de Sainte-Catherine. Le premier est peu éloigné +du couvent; on y monte par un bel escalier de marbre.» Cet escalier +doit avoir été en grande partie détruit, puisque, suivant la relation +du trappiste voyageur, la montée ne se compose, pour ainsi dire, que +de quartiers de porphyre feuilleté et de fragments de roche aigus. A +moitié chemin est une chapelle qui rappelle le séjour du prophète Élie +sur la sainte montagne. On voit au sommet les ruines de deux églises +et une mosquée. Près de là on montre l'ouverture de rocher où Dieu fit +placer Moïse[57]. + + [57] De Géramb, t. III, p. 207 et suiv. + +Le mont de Sainte-Catherine, selon l'_Itinéraire_, est à peu près deux +fois plus élevé que celui de Moïse. Sa hauteur est de 8,452 pieds +au-dessus du niveau de la mer Rouge. On y voit un rocher sur lequel +est empreint, dit-on, le corps de la sainte qui y reposa pendant +plusieurs siècles[58]. + + [58] _Ibid._ p. 215. + +En s'avançant entre les montagnes, nos Flamands trouvèrent, au milieu +d'une plaine, une roche énorme que les fils d'Israël traînaient après +eux quand ils traversèrent le désert, sous la conduite de Moïse, et +d'où jaillissaient douze fontaines. «On en voit encore,» porte notre +manuscrit, «les marques et pour ainsi dire les cicatrices.» En effet, +ce bloc de granit, suivant un voyageur philosophe, laisse voir à sa +surface verticale une rigole d'environ dix pouces de largeur sur trois +pouces et demi de profondeur, traversée par dix ou douze stries ou +découpures de dix ponces environ de profondeur, qu'a formées le séjour +de l'eau. Ce sont bien là les cicatrices remarquées par Jean Adorne. + +Il y avait dans le monastère, lorsqu'il le visita avec son père, +environ quarante-quatre moines du rite grec, appelés _Caloyers_. Entre +ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de traité. +Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de +pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mêmes et le +protéger contre leurs compatriotes. Ces pains étaient distribués par +une fenêtre élevée et munie de barreaux de fer; mais les chefs étaient +admis entre la première et la seconde porte, et recevaient +non-seulement du pain, mais différents mets. + +Tandis que le sire de Corthuy était au monastère, une guerre sanglante +et acharnée régnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient +succombé, et ils étaient tombés dans une complète anarchie. On les vit +bientôt accourir en foule, tous se prétendant en droit d'exiger un +tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considérables, +tantôt par des présents, tantôt par des discours où Laurendio déploya, +avec le plus heureux succès, son éloquence insinuante. + +Au bout de huit jours passés au couvent, Anselme Adorne ordonna à ses +moucres de se préparer à prendre le chemin de Gazara. Cette annonce +souleva de leur part de vives objections. Ils avaient remarqué, sur le +sable, les traces récentes du pas d'une troupe de 20 Bédouins: ils +pressèrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus favorable et de +différer son départ; mais Anselme, mettant sa confiance en Dieu et +invoquant le secours de la sainte qu'on révère en ces lieux, n'eut +point égard à ces remontrances. Son fils, avant de quitter les frères +Caloyers, en obtint du papier pour continuer son journal. Laurendio y +écrivit en italien quelques lignes qui montraient combien il était +versé dans cette langue, et que Jean Adorne conserva comme un précieux +souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons eurent de si +vives obligations. + + + + +III + +Les Arabes. + + Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La précaution + singulière.--Prétentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils + attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site + de Berseber.--La terre sainte.--Sa fertilité.--Mauvais + gîte.--Hébron.--Départ de Laurendio.--Jérusalem.--Les + croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse. + + +Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était +grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara: +c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus +insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les +avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors +infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était +des bandelettes de toile qui enveloppaient leurs jambes. Pour se +mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa +compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était +entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi +que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux +que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une +singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien +propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât, +il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et +les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits +contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans +les montagnes, de venir visiter la petite caravane. + +«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous +appelons, nous sommes des vôtres.» + +La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule +préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter +avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des +prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ. + +Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs. +C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de +partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par +les exigences des Arabes du désert. + +Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que +nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions +en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux +formaient un cercle qui les environnait. + +Ce fut huit jours après son départ du monastère, que le sire de +Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était occupé +à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de lances et +d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des voyageurs, ils +s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine d'Arabes dont +on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il fallait +nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui ne +présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à nos +Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes. + +On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux, +armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe, +tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des +assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands +cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge. +Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe +blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que, +gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le +protecteur de nos Flamands. + +Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le +Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa +bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte, +sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait +tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap, +tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous +l'extérieur le plus humble et le plus pacifique. + +Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur _Itinéraire_ appelle aussi +Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait quelques +belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles. Dans le +lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui il fut +heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout divin. + +Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé +par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers +ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques, +ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de +fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé +Berseber[59], premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la +Terre Sainte. + + [59] Bersabée. + +«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur. +En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord +au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident, +depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40 +milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte, +la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit +spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la +culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien +d'autres.» + +Ce passage, que nous empruntons à notre manuscrit, n'est pas le seul +où la fertilité de la Terre Sainte y soit vantée. M. de Géramb ne la +retrouve que «dans les endroits déblayés de ronces et de pierres et +soumis à quelque culture.» Il semble donc y avoir, dans l'état de la +contrée, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique par +les guerres, les dévastations, le despotisme, misérable partage de +cette terre autrefois bénie. + +A Bersabée, le sire de Corthuy fut logé, pour la nuit, dans un grand +édifice carré, muni d'épaisses murailles. Ce bâtiment avait bonne +apparence et ressemblait à un château; mais il était nu à l'intérieur: +ses murs tombaient en ruine; ses salles étaient pleines de serpents et +d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils, +dans une galerie ouverte, attenante à l'édifice; mais ils ne purent +fermer l'oeil: à chaque instant les habitants du bourg inventaient +quelque nouvelle méchanceté pour troubler leur repos. + +Le jour suivant, nos voyageurs virent Hébron, «ville assez +considérable, ornée de belles maisons de marbre et dont le site est +ravissant: ce ne sont à l'entour que collines fertiles et riantes, +entrecoupées de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt à +faire de ce lieu l'un des plus agréables du monde.» + +N'étant plus qu'à peu de distance de Jérusalem, le Chevalier renvoya +ses Arabes et leurs chameaux et se sépara de Laurendio. Cette suite, +qui devenait superflue, fut remplacée par un Maure entièrement +étranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnête et droit, +dont Anselme n'eut qu'à se louer. + +Ce fut pourtant avec un sentiment pénible que notre voyageur vit +s'éloigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'_Itinéraire_ rend ce +témoignage: «Si nous échappâmes aux périls multipliés de notre route, +c'est à frère Laurendio que nous le devons.» + +Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'élever et, au +milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin décrit par M. de Chateaubriand +dans _les Martyrs_; leurs yeux y cherchaient avidement et y aperçurent +enfin cet amas vénéré de masures et de ruines: Jérusalem! + +A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pensée! Les rois, le +temple, les prophètes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis +c'est Titus et ses légions vengeresses; puis devant l'instrument du +supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlève la ville sainte. +Rattachée quelque temps de nouveau à l'empire d'Orient, elle est +reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils +s'étaient rendus maîtres, s'étendent dans la Syrie et la Palestine. +Effrayés des progrès de ces nouveaux conquérants, l'empereur grec +Michel Ducas et, après lui, Alexis Comnène, appellent le secours de +l'Occident. La croisade est prêchée et la foule émue s'écrie: _Diex le +volt!_ + +La multitude qui marche en désordre sous la bannière de Pierre +l'Hermite ou d'autres chefs, périt par milliers en Hongrie, en +Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une armée plus aguerrie eut +franchi le Bosphore, ces croisés, comme les soldats de Germanicus, +trouvèrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers. + +Cette armée renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus +illustre. Nicée est enlevée aux Seljoncides. Baudouin, frère de +Godefroy de Bouillon, fonde à Édesse une principauté qui devient le +boulevard des chrétiens; ils surprennent Antioche, ils assiégent +Jérusalem, dont le Soudan d'Égypte venait de s'emparer. Lethalde et +Englebert de Tournay s'élancent les premiers dans la cité sainte. +Godefroy, proclamé roi, garde 300 chevaliers pour la défense d'une +conquête qui avait coûté un million d'hommes à l'Occident (1098). + +Au bout de moins d'un demi-siècle, une nouvelle puissance musulmane +menace les chrétiens amollis et divisés. Zengui, chef curde qui +prenait le titre d'Atta-Beck, (père des rois), s'empare d'Édesse; +Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des généraux de +celui-ci, remporte, en 1187, une victoire décisive, fait prisonnier +Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolémaïs et +plusieurs autres villes de la terre sainte; Jérusalem même tombe en +son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'équivoque apparition de +l'empereur Frédéric II, les chrétiens qui voulaient rendre hommage au +tombeau sacré n'entrèrent plus dans la capitale de la Judée qu'en +pèlerins, comme nos voyageurs. + +Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses +périlleuses. Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments qui les +agitaient: ils l'ont été par un voyageur moderne[60] qui en était +également pénétré, et, avant lui, dans les vers admirables où le Tasse +dépeint les guerriers chrétiens apercevant la cité sainte, se la +montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se +prosternant dans la poussière avec des sanglots et des larmes. + + [60] Le père de Géramb. + + + + +IV + +Jérusalem. + + Monastère de Sion.--La peste.--Le temple de Salomon.--La mosquée + d'Omar, vue du mont des Oliviers.--L'église du Saint-Sépulcre.--Les + gardiens du saint tombeau.--Fête de l'Exaltation de la + Croix.--Office de diverses sectes.--Le jardin des Olives.--La vallée + de Josaphat.--Les grottes de Saint-Saba.--Les montagnes de + Judée.--Jérico.--Le Jourdain.--La mer Morte. + + +En arrivant dans le monastère de Sion où il venait loger, le Chevalier +apprit que peu de jours auparavant, il était mort de la peste, soit en +cet endroit, soit à Ramla et à Jaffa, non moins de 49 pèlerins, et, +parmi eux, les compagnons de voyage dont il s'était séparé à Rome. + +A la douleur que lui causa cette triste nouvelle se joignait une +appréhension trop naturelle: il fallait passer une partie du jour et +reposer la nuit dans les lieux mêmes où la contagion venait de frapper +une partie de ces victimes; l'air y était, pour ainsi dire, encore +imprégné de leur haleine et comme mêlé à leur dernier soupir. Ces +remarques, Anselme Adorne les faisait sans doute; mais elles ne +changeaient point ses résolutions. Rien n'était plus loin de sa pensée +que de quitter Jérusalem avant d'avoir vu les nombreux objets que +cette ville et ses environs offraient à sa dévotion et à sa curiosité. + +Parmi eux, il faut compter les vestiges du temple de Salomon, sur le +mont Moriah: c'étaient «des murs gigantesques, indiquant parfaitement +par leur disposition celle du saint édifice.» Ils étaient alors mieux +conservés qu'aujourd'hui, car le sultan Soliman paraît avoir employé, +en 1534, une partie de ces débris à la construction des murailles de +Jérusalem. + +Sur l'emplacement de l'ancien temple, Omar fit élever la principale +mosquée. Convertie en église par les croisés, elle fut rendue à sa +première destination par Saladin. Un ancien voyageur, Mandeville, +l'appelle pourtant encore _le temple du Seigneur_. L'oeuvre du +lieutenant de Mahomet semblait ainsi se confondre, dans les esprits, +avec celle du fils de David et participer à la vénération due à un tel +souvenir. + +C'est, suivant un voyageur moderne, un assemblage de plusieurs +mosquées et chapelles qui s'élèvent au milieu d'une vaste enceinte; +mais, parmi ces constructions, la plus remarquable est un bâtiment +octogone, surmonté d'un dôme et renfermant une roche à laquelle se +rapportent diverses traditions. + +Nos voyageurs ne pouvaient essayer de pénétrer dans ces lieux +consacrés au culte musulman; ils durent se contenter d'une vue +lointaine et furtive. En face du mont Moriah s'élève le mont des +Oliviers, consacré par d'autres souvenirs. De là, l'oeil embrasse +toute la ville de Jérusalem; les vestiges aussi bien que l'emplacement +de l'ancien temple forment le premier plan de ce tableau imposant. Le +sire de Corthuy et ses compagnons, gravissant la sainte montagne aux +approches de la nuit, vers l'heure où les musulmans s'assemblent pour +la prière, découvrirent de là l'intérieur de la mosquée d'Omar, à la +lueur d'une infinité de lampes qui l'éclairaient. + +Nous étant proposé de raconter les aventures du voyageur brugeois +plutôt que de décrire, en détail, tout ce qu'il a vu, nous devons +renoncer à énumérer tous les lieux consacrés qu'il visita. Nous +croyons rendre meilleur service au lecteur en le renvoyant à l'ouvrage +de Mgr. Mislin sur _les Saints Lieux_, où ce sujet est traité avec +l'étendue qu'il réclame et que nous regrettons de ne pouvoir lui +donner. On pense bien qu'Anselme et son fils étaient impatients, +surtout, de contempler l'église, célèbre dans toute la chrétienté, qui +était, pour leur famille, l'objet d'une vénération si particulière. +Voici l'idée qu'en donne leur relation. + +«Sous le nom d'église du Saint-Sépulcre, on comprend deux églises +réunies sous un même toit. Celle du Saint-Sépulcre, proprement dite, +est vaste et de forme ronde. L'autre, celle du Golgotha, qui sert de +choeur à la première, est oblongue et un peu plus basse.» + +«Ce temple, qui renferme plusieurs lieux sanctifiés par la passion du +Seigneur, est magnifiquement orné, à l'intérieur, de colonnes de +marbre; il a deux tours: l'une, à l'occident, bâtie en briques, est +carrée et fort haute; l'autre est ronde, large et peu élevée: celle-ci +est couverte en plomb.» + +«Au milieu de la seconde église est l'endroit où le corps de Jésus fut +déposé, lavé et enduit de parfums.» (La pierre de l'onction.) «Près de +là s'élève le Calvaire où l'on monte par deux escaliers.» + +«Au centre de la première église est un petit édifice quadrangulaire, +mais plus long que large: c'est le lieu de la sépulture de notre +Seigneur. La tour ronde (coupole) s'élève précisément au dessus.» + +En comparant les descriptions des lieux saints que présentent divers +récits de voyages faits au moyen âge, nous trouvons entre elles +beaucoup de ressemblance; il semblerait même qu'elles eussent un type +commun dans quelque ouvrage usuel qui passait de main en main. On ne +doit guère s'attendre à y rencontrer l'expression vive, et pour ainsi +dire passionnée, de l'émotion que tout chrétien, et même tout homme +qui pense, éprouve à la vue de cette tombe, point de départ d'une ère +nouvelle de régénération morale et de civilisation plus humaine et +plus pure que l'ancienne; mais alors la foi avait un empire si peu +contesté, la religion tenait tant de place dans tous les actes de la +vie, qu'on ne songeait pas même à rendre des sentiments si bien +compris de chacun. + +L'entrée de l'église du Saint-Sépulcre n'était point libre; il +fallait, pour y pénétrer, obtenir la permission du trucheman du Soudan +et payer un tribut d'environ 5 ducats par tête. Aujourd'hui, cette +permission s'accorde avec moins de difficulté. Après de si grands +changements dans la situation politique de l'Orient, malgré la +décadence de la puissance musulmane et l'ascendant de l'Europe, les +infidèles sont pourtant encore les gardiens de la tombe du Christ. Ne +semblerait-il pas que cette main cachée, qui, au témoignage d'Ammien +Marcelin, repoussa la tentative de Julien pour rebâtir le temple des +Juifs, ait aussi tantôt déjoué, tantôt paralysé les efforts des +chrétiens pour ressaisir le principal monument de leur foi? Peut-être +le fallait-il ainsi, pour laisser au saint tombeau la majesté de la +distance et le mettre à l'abri d'outrages que lui épargnent ses +barbares geôliers. + +L'église du Saint-Sépulcre, néanmoins, s'ouvrait à tous les chrétiens +lors de certaines fêtes solennelles. Le sire de Corthuy se trouvait à +Jérusalem quand on célébrait celle de l'Exaltation de la Croix. Il fut +témoin, pendant la nuit, des offices des diverses sectes chrétiennes, +à chacune desquelles un emplacement déterminé est assigné dans +l'église du Saint-Sépulcre. «Il y avait des Grecs, tant Caloyers que +prêtres séculiers: c'était dans le choeur qu'ils célébraient le +service divin. Il y avait des Indiens ou Abyssins, des Jacobites, des +Arméniens, des Géorgiens, des Syriens, des Nestoriens, enfin des +Latins, parmi lesquels on comprend les Maronites depuis qu'ils sont +rentrés dans le sein de l'Église romaine.» + +Ce passage et un autre que nous citerons, peuvent servir à éclaircir +la controverse qui s'est élevée au sujet de ces chrétiens, disciples, +selon les uns, d'un _Maron_ qui suivait l'erreur des Monothélites, +tandis que d'autres soutiennent qu'ils n'ont jamais cessé de +professer la religion catholique[61]. + + [61] Voyez Bergeron, _Histoire des Tartans_, le P. de Géramb et + _les Saints Lieux_ de Mgr Mislin. + +A propos de ces diverses sectes, notre manuscrit entre dans quelques +détails au sujet des peuples qu'on vient de nommer: «Les chrétiens +syriens,» y est-il dit «forment le gros de la population de la terre +sainte. Ils sont, pour la plupart, doubles et sans foi comme les +Grecs; ils enferment leurs femmes comme les musulmans; ils célèbrent +solennellement l'office divin le samedi et mangent, ce jour-là, de la +viande, comme les Juifs. Quant aux Géorgiens, ce sont des hommes +belliqueux et intrépides; leur valeur les a rendus redoutables aux +Sarrasins: entre les Géorgiens et les Arméniens règne une haine +implacable.» + +Nos voyageurs ne purent apercevoir qu'à travers une fenêtre le lieu de +la sépulture des rois de Jérusalem, dont les musulmans ont fait une +mosquée. + +Le mont des Oliviers, d'où le sire de Corthuy et ses compagnons +avaient aperçu l'intérieur de la mosquée d'Omar, les attirait de +nouveau à des titres plus puissants. On y contemple encore les +oliviers sous lesquels le Seigneur vint prier avec ses disciples. +Cette montagne, la plus haute des environs, est séparée du mont Moriah +par la triste vallée de Josaphat. «Là,» porte notre manuscrit, +«_coulait autrefois_ le torrent de Cédron.» S'il s'exprime ainsi, +c'est que ce torrent est à sec. Dans cette vallée, nos Flamands +virent «un fort belle tour de marbre, peu élevée, qu'Absalon fit +construire pour sa sépulture.» Après avoir fait mention du champ du +pottier, sur le penchant de la sainte montagne, l'_Itinéraire_ ajoute: + +«A deux jets de baliste, est la caverne du Lion, dans laquelle furent +ensevelis dix mille martyrs, morts pour le nom de Jésus-Christ, au +temps de Chosroës, roi de Perse. Près de là ont été creusées, dans le +rocher, plusieurs grottes destinées à servir de retraites ou +d'oratoires; l'aspect de ces lieux est aussi agréable que propre à +exciter un saint recueillement[62].» + + [62] Il s'agit du site montagneux où est situé le monastère de + Saint-Saba. + +Le sire de Corthuy et ses compagnons allèrent visiter, à quatre milles +de Jérusalem, la petite ville de Bethléem, dont ils trouvèrent le site +non moins admirable que celui d'Hébron. «Elle est entourée de vallées +profondes, fertiles et délicieuses, qui lui font des fortifications +naturelles et la rendent un des lieux les plus délicieux de la terre.» + +«A l'endroit où naquit le Sauveur, a été bâtie une belle et vaste +église, consacrée à la Vierge, et bien faite pour animer la piété des +fidèles. Cette église est couverte en plomb et richement ornée de +marbres et de mosaïques qui figurent la généalogie du Christ. De +chaque côté de l'église, on voit des colonnes de marbre poli que +quatre hommes peuvent à peine embrasser. Le pavé est formé de marbre +resplendissant. Nulle part en Terre Sainte nous ne vîmes d'église plus +riche ou d'une architecture plus élégante; il est fâcheux, seulement, +que ses tours et ses murailles soient un peu délabrées.» + +Ainsi s'exprime Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père. Le +délabrement qui commençait à se faire apercevoir alors, paraît, +d'après des relations plus modernes, avoir fait depuis de grands +progrès. + +En revenant de Bethléem, nos voyageurs parcoururent les montagnes de +Judée, qu'on rencontre à cinq milles de Jérusalem. Ils virent Béthanie +à quinze stades de cette ville, au pied de la montagne des Oliviers; +le mont de la Quarantaine; Jérico dont il ne restait plus qu'un petit +édifice, probablement le château du gouverneur, tour carrée, +aujourd'hui tombant en ruine; enfin le Jourdain qui coule à moins d'un +mille de là. «En cet endroit, il n'est ni large ni profond, et son +fond est limoneux. Il nourrit d'excellents poissons; son eau est douce +et agréable.» Monument des vengeances divines, la mer Morte appelait à +son tour leur attention. Après ces diverses excursions, il ne restait +plus au Chevalier qu'à faire ses préparatifs de départ. Bientôt le +premier but d'un voyage si long et si périlleux, l'objet de tant de +voeux formés dès sa jeunesse, Jérusalem, ne devait plus être pour lui +qu'un souvenir. + + + + +V + +L'émir Fakhr-Eddin. + + Le guide Hélie et le muletier Abas.--Ramla.--Tumulte.--Les + corsaires.--L'émir généreux.--Interrogatoire.--Sage réponse du + sire de Corthuy.--Nazareth.--La foire de Jefferkin.--Ce qu'on y + vendait.--Les sauvages de Bruges.--La mer de Galilée.--Saphet et + les Templiers.--Le puits de la Samaritaine.--Caverne de + Mouchic.--Hospitalité des Turcomans.--Tombeaux antiques de + Sibiate.--Arrivée à Damas. + + +Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jérusalem pour se +rendre à Damas et de là à Beyrouth. Quoique la route directe de Damas +ne passât point par Ramla, et malgré les ravages que la peste venait +d'y exercer, il voulut voir cette ville où l'on attendait d'ailleurs +une caravane à laquelle il comptait se joindre. + +Deux moines qui allaient à Damas voyageaient dans sa compagnie; il +avait pour guide un chrétien de la ceinture, appelé Hélie, et pour +chef de ses muletiers le nommé Abas qui devait le pourvoir de mules et +payer les péages sans nombre dont la route était semée. L'accord +conclu à ce sujet avait été fait par écrit, et le père gardien du mont +de Sion, qui était de Plaisance, en avait remis à Anselme une +expédition en langue italienne[63]. + + [63] En voici la teneur: + + »Dimanci li testimonij Acordo fato tra abasso mucaro con perigrini + cuinque à sapere con Misser Anselmo Adurno, et suo filo Joanni et + altri tri sui: et con dou fratri, el qual abasso promete a li + predicti de verguer con loro con li sui muli et a sue fre + perstamente da Hierusalem in Rama et de Rama fin Damasco. Et che + li peregrini et fratri supradicti siano tegnuti a pagar in tuto al + dicto Abasso li peregrini a 7 ducati per testa et fratri 6 ½ + ducati per testa et tute les spese che se ferano per la via in + capharasi et in altri simile sia al conto del dicto abasso.» + +En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charmés de +l'aspect de ce bourg, «petit, mais agréable et orné de belles tours.» +A peu de distance est Jaffa qui servait de port à Jérusalem. C'était +là qu'abordaient les galères et autres vaisseaux qui portaient +d'ordinaire les pèlerins chrétiens. A leur arrivée, ceux-ci étaient +enregistrés et déposés dans un souterrain en ruine, jusqu'à ce qu'on +fût convenu du tribut qu'ils avaient à payer. + +Le Chevalier et sa suite furent logés à Ramla dans un grand bâtiment +acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour +servir à héberger les pèlerins, et confié par ce prince aux frères du +mont de Sion. C'était un bel édifice; mais l'on y manquait de tout. + +A peine nos voyageurs y étaient-ils entrés, qu'ils virent, non sans +une juste inquiétude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour de ce +bâtiment. Cette agitation était produite par les ravages qu'exerçaient +sur la côte des pirates chrétiens montés sur deux galères; ils +capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les habitants, +massacraient tout ce qui faisait résistance. La population de Rama, +exaspérée par ces violences, avait résolu d'en tirer vengeance sur les +Francs que le hasard mettait à sa merci: «Qu'ils meurent!» +vociféraient les uns. «Qu'on nous les livre!» disaient les plus +humains; «nous en ferons nos esclaves comme ces infidèles le font de +nos compatriotes.» + +Déjà ils s'apprêtaient à mettre eux-mêmes leurs menaces à exécution, +lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient +paraître au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du +Soudan: c'était l'émir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient +les Latins, nom rendu célèbre par un chef des Druses, qui le porta +dans le siècle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la +Palestine, dont il fut ensuite dépossédé par Ibrahim, pacha du +Caire[64]. + + [64] _Voyez_ d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_. + +La similitude de noms autoriserait-elle à conjecturer que notre +Fakhr-Eddin fut le prédécesseur de l'autre? La singulière prétention +de cette famille d'être issue de Godefroy de Bouillon concourrait +alors à expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les égards +dont le Chevalier fut l'objet de la part d'un ennemi de sa foi. +Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothèse élevée sur une base +bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire honneur +de ce qui va suivre au noble caractère et aux généreuses sympathies de +l'émir. + +Dès qu'il fut à portée de se faire entendre, imposant du geste le +silence et élevant la voix: «Arrêtez, mes amis!» s'écria-t il, «ces +gens sont innocents; vous allez en juger vous-mêmes: qu'on les amène +devant moi.» + +Cet ordre ayant été promptement exécuté: + +--«Que tardes-tu?» dit-il au chevalier brugeois, «Ignores-tu peut-être +que deux bonnes galères se trouvent à peu de distance, toutes prêtes à +te recevoir?» + +--«Je me garderais bien de m'y présenter,» repartit sagement Anselme; +«ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont +de tout le monde. Ce sont des brigands et des écumeurs de mer, qui +excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le +pillage.» + +L'émir sembla ravi de cette réponse. Se tournant aussitôt vers le +peuple: «--De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le +voyez-vous pas? ils redoutent ces infâmes corsaires autant que vous.» +Ces paroles et l'autorité de celui qui les prononçait, apaisèrent le +tumulte, et la foule se dissipa. + +Les galères dont le voisinage avait failli être si fatal à Anselme +Adorne, ne laissèrent pas de le forcer à changer quelque chose à son +plan. Il se vit contraint de s'éloigner de la côte. Il fit route avec +son libérateur qui était accompagné de ses fils déjà habitués à +manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant costume. +Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance +guerrière. On dîna dans un petit bourg, dont le principal magistrat +s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de régaler de son mieux +l'émir. Pour nos voyageurs, ils se retirèrent à l'écart, près de leurs +mulets, pour s'asseoir à un modeste repas; mais bientôt des serviteurs +vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa +table, qu'il leur envoyait. + +Il en agit de même le lendemain; et lorsqu'il se sépara du sire de +Corthuy, voulant continuer encore à veiller à la sûreté de celui-ci, +il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef +qu'il devait rencontrer sur sa route. + +Après avoir traversé Nazareth, simple groupe de cabanes éparses, et +contemplé l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le +bourg de Reyné[65], où la populace, non contente de l'avoir accablé +d'injures, le poursuivit lui et sa suite à coups de flèches. +L'interprète Hélie ne songea qu'à fuir; quant au Mameluck, il n'en est +plus parlé: il avait sans doute accompli sa mission et cessé +d'accompagner les voyageurs. + + [65] Raïneh (Arena). + +A Jefferkin, l'antique Capharnaüm, quatre à cinq mille Sarrasins +étaient réunis pour une grande foire: on y faisait beaucoup +d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui étaient exposés en +vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait +assemblée là se mit à entourer Anselme et ses compagnons, et à les +considérer bouche béante comme s'ils eussent été quelques monstres +bizarres, quelques sauvages amenés de pays inconnus. Heureusement, +l'attention de la foule était tellement absorbée par ce spectacle, +qu'on laissa passer les chrétiens sans songer à les inquiéter. + +Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galilée ou de Tibériade, +traversée par le Jourdain dont ils virent l'entrée et la sortie. Ce +lac, fort poissonneux, leur parut très-agréable à voir et ils en +trouvèrent l'eau excellente. + +Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château +bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la +meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en +avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le +Soudan[66], au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au +contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les +Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet. +«Après une longue défense,» dit-il dans son _Histoire de l'ordre de +Malte_ (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était +gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.» +Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur +la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la +mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement. + + [66] En 1254. + +Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son +_Itinéraire_ désigne comme l'antique Sichem ou Sicar; mais on +s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que +notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la +mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin. +Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco +magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de +l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures, +qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands +étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que +durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits +en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens. + +Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée, +conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques +vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte, +hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du +mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus +considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs +montures. C'est là, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un +pan de la robe de Saül[67]. + + [67] Il s'agit probablement d'une des cavernes d'Arbela. Mgr + Mislin place la rencontre de David et de Saül dans la caverne + d'Obdullam ou Adullam près d'Hébron. + +On arriva le soir à Remiché: deux mille Turcomans, chargés par le +Soudan de protéger la contrée contre les incursions des Arabes, +campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvèrent sous leurs tentes +la plus franche hospitalité: ces braves gens, à défaut de mets plus +délicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne voulurent +rien accepter en payement. + +«Les Turcomans ou Turcs,» selon l'_Itinéraire_, «sont naturellement la +nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne +connaissent rien de plus agréable au ciel que d'accueillir un étranger +et de pourvoir à ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet +avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le +conduire sous sa tente.» + +Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reçus moins cordialement, +le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On +les conduisit à une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur +parut fort curieuse: c'était une masse énorme de rocher, semblable à +un grand édifice. On y avait taillé des chambres carrées de la hauteur +d'un homme et avec un petit portique orné de quelques colonnes. Il +sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en +entrant dans ces chambres. + +Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne +heure à Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vénitiens avant +que la porte en fût ouverte. + + + + +VI + +L'embarquement. + + M. de Lamartine.--Aspect de Damas.--Jardins.--Bassins.--Bazars.-- + Mosquées.--Le père Griffon d'Ypres.--Les Maronites.--Leur + patriarche, franciscain.--La montagne Noire.--Beyrouth.--L'émir.--La + caution.--Honorable scrupule.--Le départ. + + +Personne n'a oublié l'admirable peinture de Damas, qu'on trouve dans +le voyage d'Orient du plus harmonieux des poëtes modernes. Jean Adorne +ne connaissait point cette magie du style qui rend les lieux présents +au lecteur et leur prête même quelquefois plus de charme qu'ils n'en +offrent aux regards. Nos voyageurs, cependant, savaient apprécier, un +beau site; ils furent enchantés de l'aspect de Damas. + +«C'est une ville aussi belle et aussi opulente qu'elle est antique et +célèbre. L'art pourtant contribue à ses agréments plus encore que la +nature. Les vergers et les jardins qui l'entourent de tous côtés et +qui en rendent l'aspect si ravissant, doivent, en effet, leur belle +végétation à une multitude de canaux qui y amènent incessamment des +eaux courantes. Il ne nous souvient pas d'avoir joui d'un coup d'oeil +plus enchanteur que celui de cette ville, vue des montagnes qui la +dominent. Ce n'est qu'un immense et délicieux jardin, d'une admirable +verdure, du milieu de laquelle s'élèvent, çà et là, les tours des +mosquées, quelques palais et d'antres édifices.» + +«On porte à 6,000 le nombre des jardins qui environnent Damas. Des +bassins d'eau vive non-seulement y servent de bains, mais ils sont +assez vastes pour que l'on s'y puisse livrer au plaisir de la +natation. On tient aussi dans ces beaux lieux des oiseaux de diverses +sortes, dont les chants ne sont pas même interrompus par l'hiver, en +de si doux climats.» + +«Damas n'est pas moins propice au commerce qu'à l'agrément de la vie. +Chaque métier, chaque genre de négoce a son bazar particulier: c'est +une place couverte, en été, de voiles qui la protégent contre l'ardeur +du soleil, et pleine de boutiques où, en général, l'on ne vend qu'une +sorte de marchandise: il en est d'autres, pourtant, où des objets de +diverses natures sont admis.» + +«La ville abonde en mosquées. La principale, qui surpasse toutes les +autres en beauté comme en grandeur, est de forme triangulaire et ornée +de trois tours fort élevées.» + +Ainsi s'exprime l'_Itinéraire_ de notre chevalier. + +Après s'être reposé dix jours à Damas, Anselme se rendit à Beyrouth, +qui est le port le plus voisin. Il y trouva un savant compatriote, le +père Griffon, de Courtray, religieux franciscain, accompagné de deux +moines de son ordre. Il parlait avec facilité l'italien et l'arabe, et +avait écrit dans la première de ces langues une cosmographie d'Asie, +que Jean Adorne trouva si intéressante qu'il se proposait de la +traduire en latin. Le père Griffon avait ramené à l'Église romaine +plusieurs Maronites, entre autres leur patriarche. Nos voyageurs +virent ce dignitaire à Beyrouth, revêtu de l'habit de Saint-François. + +«Les Maronites,» est-il dit à cette occasion dans l'_Itinéraire_, +«habitent une partie du Liban appelée la _Montagne Noire_, près de +Tripoli.» (On sait que Liban, au contraire, veut dire _blanc_.) «Ils +possèdent plusieurs riches bourgs ou villages, dont le principal est +Acora» (peut-être Antoura). «Ce sont des hommes déterminés et +d'excellents archers. Les montagnes du Liban présentent les plus +ravissants points de vue. De jolis édifices s'élèvent entre les cèdres +et les cyprès; des ruisseaux bondissent du haut des rochers. La +population est nombreuse et les fruits abondants.» + +Le baron de Corthuy fut enchanté de trouver à Beyrouth un bateau +vénitien de cent tonneaux, conduit par Stefano de Stefani, déjà tout +chargé et prêt à mettre à la voile. Il se hâta d'y retenir place pour +lui et les siens, heureux d'échapper enfin aux insultes et aux périls +qui étaient le partage des chrétiens chez les infidèles. Il semblait à +nos Flamands qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'ils avaient mis le +pied sur le territoire de l'Islamisme. Toujours des inquiétudes, +toujours la mort devant les yeux, nul moment de repos ni de sécurité: +celui de respirer librement était donc à la fin arrivé! + +Déjà ils approchaient de la chaloupe qui devait les conduire à leur +navire, lorsque, en sortant de la ville, ils aperçoivent l'émir qui en +avait le commandement, assis devant la porte, au milieu de ses +Mamelucks. A cette vue, un secret frémissement avertit les voyageurs +qu'ils n'étaient pas encore au bout de leurs épreuves. En effet, +l'émir, leur ayant commandé d'arrêter, leur demande caution «de ne +jamais léser la majesté du Soudan, de parole, de conseil ou d'action, +et de ne rien entreprendre contre la sûreté du prince ou de l'État.» + +C'était plus que le Chevalier ne pouvait promettre. Rien, au +contraire, ne lui tenait plus à coeur que de concourir de tous ses +moyens à la délivrance de la Terre-Sainte et à la destruction du +pouvoir de ses maîtres. Arrêté par un honorable scrupule, Anselme +hésitait; heureusement, il fit réflexion qu'on ne lui demandait pas +d'engager sa parole, mais son argent, et que c'était tout simplement +une dernière exaction qu'il fallait subir. Il paya donc, et les +Flamands, entrant dans la chaloupe, s'éloignèrent avec autant de joie, +dit notre manuscrit, que l'animal traqué par des chiens acharnés, +lorsqu'enfin il leur a fait perdre la piste. + +Le vent était favorable, et le sire de Corthuy atteignit bientôt l'île +de Chypre, où se préparaient de graves événements. + + + + +VII + +Jacques de Lusignan. + + L'île de Chypre.--Les Génois et les Vénitiens.--Richard Coeur de + Lion.--Guy de Lusignan.--La reine Charlotte.--Portrait du roi + Jacques.--Anselme, chevalier du Glaive.--Ducs, comtes et barons + _in partibus_.--Nicosie.--Port Salin.--Récolte du sel.--Le couvent + des chats.--Zuallart, compagnon de Philippe de Mérode.--Golfe de + Satalie.--Un corsaire donne la chasse au chevalier brugeois. + + +L'île de Chypre est une des plus grandes de la Méditerranée; sa +position, à proximité de la Syrie et de l'Asie Mineure, la rend +importante pour le commerce et les armes. C'était un royaume protégé +par les Génois, convoité par les Vénitiens, tantôt en guerre avec le +Soudan d'Égypte, tantôt tributaire du chef des Mamelucks. + +Conquis, en 1191, par Richard Coeur de Lion, il avait été cédé par +lui à Guy de Lusignan, roi détrôné de Jérusalem[68]. Maintenant, les +descendants de Guy se disputaient son héritage. Son dernier rejeton en +ligne directe et légitime, Jean ou Janus II, étant mort en 1458, le +trône appartenait à la fille de celui-ci, la princesse Charlotte, +mariée d'abord à Jean de Portugal, puis à Louis de Savoie qui fut +couronné roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie; mais Janus avait +laissé un fils naturel, nommé Jacques, qu'il destinait à l'archevêché +de Nicosie. Traversé, après la mort de son père, dans ses prétentions +à cette dignité, Jacques porta plus haut ses vues. Il implora le +secours du Soudan d'Égypte, et, avec l'aide des Mameluks, il s'empara +de la plus grande partie du royaume. C'est lui qui occupait le trône +quand le sire de Corthuy aborda à l'île de Chypre. + + [68] Guy avait dû la couronne à sa femme Sibille, issue de + Foulques d'Anjou, qui, lui-même, tenait ses droits de son mariage + avec la fille de Baudouin du Bourg, époux d'une nièce de Godefroi + de Bouillon. + +Notre voyageur fut reçu à la cour de ce souverain, que l'_Itinéraire_ +représente comme un prince brave et bien fait de sa personne. Déjà +revêtu de l'ordre d'Écosse et admis à Jérusalem, avec les cérémonies +d'usage, parmi les chevaliers du Saint-Sépulcre, Anselme reçut encore +l'ordre du Glaive de Chypre. Il est toutefois douteux s'il lui fut +conféré alors par Jacques de Lusignan, ou dans une autre occasion, par +la soeur de celui-ci, que l'_Itinéraire_ qualifie de reine légitime. + +Le parti de cette reine était soutenu par Paul II et l'ordre de +Saint-Jean, ainsi que par les Génois qui possédaient, dans l'île, +Famagouste et quelques autres places. Les Vénitiens, leurs rivaux, +firent épouser à Jacques, quelque temps après le passage d'Anselme +Adorne, la belle Catherine Cornaro, adoptée par la République comme +fille de Saint-Marc (1471). Deux ans après, le roi mourut, laissant +Catherine enceinte d'un fils qui devait vivre précisément assez pour +que les Vénitiens eussent le temps de s'emparer, dans l'île, de toute +l'autorité. La veuve de Jacques ne conserva, de sa qualité de reine, +que le titre et l'appareil. + +L'_Itinéraire_ comprend une notice assez étendue sur l'île de Chypre: +les passages suivants nous ont paru mériter d'être transcrits: + +«Cette île passe pour la principale de toute la Méditerranée. Ses rois +sont appelés très-chrétiens comme ceux de France. Ils se sont rendus +autrefois redoutables à la Syrie et à l'Égypte en y portant le ravage, +ainsi que l'attestent les ruines d'Alexandrie[69]. Ils prennent le +titre de rois de Jérusalem et créent les seigneurs de leur cour ducs, +comtes, barons de Tripoli, de Beyrouth, d'Acre, de Tyr et autres lieux +de Terre-Sainte, avec tout juste autant de pouvoir sur ces places et +leur territoire, qu'ils en conservent eux-mêmes dans le royaume; en un +mot, ce sont des titres pompeux et rien de plus. + + [69] Vertot raconte cette expédition faite, en commun, par + Béranger grand maître de Rhodes, et le roi de Chypre. (_Hist. de + l'ordre de Malte_, t. II, liv. 5.) + +«L'île est fort agréable; rien ne manquerait à ses avantages, n'était +que l'air est épais et malsain pour ceux qui n'y sont point +accoutumés. En été surtout, il règne un vent dont les effets sont +aussi funestes que le sont, à Rome, ceux du vent qui vient de la mer. + +«Nicosie est la résidence royale: cette ville était fort grande, comme +on le voit par les ruines de beaucoup d'édifices renversés. Elle est, +néanmoins, encore assez belle et assez florissante autour du palais du +roi. Son port est appelé Salin. Il y a près de là un lac dont les eaux +sont plus salées que celles de la mer. Chaque année, au mois d'août, +on dirait qu'une croûte de glace vient couvrir la surface de ce lac. +On recueille cette concrétion, on l'étend sur le sol, et après qu'elle +a été séchée au soleil, elle fournit un sel excellent.» + +L'_Itinéraire_ rapporte encore, sur l'île de Chypre, un fait bizarre +raconté également, quoique avec des circonstances un peu différentes, +par Zuallart[70], d'après l'historien de l'île, frère Étienne de +Lusignan: + +«Il y a dans cette île,» porte notre manuscrit, «un promontoire nommé +_Capo delle Gatte_, et près de là un monastère appelé le _Couvent des +Chats_. Les frères sont chargés, en effet, d'entretenir un millier de +ces animaux pour les employer à purger l'île de serpents. Cette +singulière armée marche, dans ses expéditions, au son de la trompette +dont les accents belliqueux la dirigent, sonnant pour elle la charge +et la retraite.» + + [70] Le compagnon de Philippe de Mérode. + +Après que le vaisseau de Stefano eut quitté l'île de Chypre, un vent +impétueux, mais favorable, le poussa rapidement à travers le dangereux +golfe de Satalie. En poursuivant leur navigation, nos voyageurs +aperçurent deux rochers qui marquaient la place où une ville +florissante, appelée Carcana, s'était, leur dit on, abîmée tout à +coup dans les flots avec toute sa population. Ils virent ensuite une +petite île avec un château fort, appelé Ruben, qui appartenait au roi +de Naples. Au vent violent qui leur avait fait si promptement franchir +le golfe de Satalie, avait succédé le calme. On aperçut un gros +vaisseau de 1,200 tonneaux, au moins, qui manoeuvrait pour s'approcher +de celui sur lequel le Chevalier se trouvait. Le navire ennemi, car il +était facile de voir qu'il était monté par des mécréants, gagnait, de +moment en moment, sur la barque de Stefano. Il fallait une sorte de +miracle pour qu'elle échappât à cette poursuite; mais le vent se leva +de nouveau: le vénitien mit toutes voiles dehors. Bientôt se +montrèrent les tours qui défendent l'entrée du port de Rhodes, où +l'on ne tarda pas à jeter l'ancre. + + + + +VIII + +Les chevaliers de Saint-Jean. + + L'île de Rhodes.--Les Hospitaliers.--Guillaume et Foulques de + Villaret.--Jean-Baptiste Orsini.--Fausse alerte.--L'ambassade + persane.--Description de la ville de Rhodes.--Les prêtres + grecs.--Festin donné par le grand maître.--Cercle de cinquante + chevaliers. + + +L'île de Rhodes était alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un +poste avancé de la Chrétienté, la place d'armes de ses plus hardis +champions. Il n'est point de phénomène historique plus merveilleux que +celui qu'offre cette espèce de cloître guerrier, longtemps si +formidable à l'islamisme. + +L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonçait pas de telles +destinées: il commença par un hospice fondé, en 1048, à Jérusalem, +pour les pèlerins; mais ceux qui le desservaient, après s'être engagés +par des voeux monastiques, comprirent dans leurs obligations celle de +porter les armes pour la défense de la foi. + +Les victoires de Saladin les ayant éloignés de la sainte cité, ils +finirent par trouver un asile à Limisso, dans l'île de Chypre, et +résolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les pèlerins et +combattre sur mer les infidèles. + +Le grand maître, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus +indépendant, conçut le projet de s'emparer de l'île de Rhodes, devenue +un repaire de brigands. Ce plan fut réalisé, en 1310, par Foulques, +frère et successeur de Guillaume, qui eut bientôt à soutenir une +attaque des Turcs, commandés par Othman. + +Ce fut, pendant deux siècles, un beau spectacle de voir cette poignée +de chevaliers, tantôt faire face aux Mamelucks d'Égypte, tantôt lutter +avec la puissance ottomane qui, s'étendant de plus en plus, finit par +envelopper le siége de l'ordre de toutes parts. + +Lorsque Mahomet II se fut rendu maître de Constantinople et eut créé +une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre à sa vengeance. + +Tel était l'état des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins, +grand maître lorsqu'Anselme Adorne aborda à Rhodes, fut élevé à cette +dignité, en 1467. + +Anselme trouva l'île dans une situation fort critique. Peu fertile en +elle-même, elle était alors, en partie, inculte et abandonnée. Les +laboureurs n'osaient se livrer à leurs travaux qu'autour des villes, +dans la crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les champs, +pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les réduire en +esclavage. + +Le baron de Corthuy fut témoin, lui-même, des alarmes continuelles +dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment où le +calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout à coup +réveillé par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde; +on court aux armes: «Voilà les Turcs!» criait-on, «les gardiens des +tours ont signalé toute une flotte de galères et de barques.» Ce +n'était qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans +l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours. + +Le grand maître s'occupait de la défense de l'île avec résolution et +courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla +en pièces un corps d'infanterie turque qui était venu faire le dégât. +Il fit passer des secours aux Vénitiens, tout en écartant des +propositions qui eussent mis l'ordre dans la dépendance de cette +ambitieuse République. En même temps, il entrait dans une ligue avec +elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et +recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait +de quitter Rhodes quand notre chevalier y débarqua, et que celui-ci +rencontra ensuite à Venise. + +Jean-Baptiste Orsini était d'une illustre maison d'Italie, à laquelle +appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples. +Quoiqu'il ne portât que le titre modeste de grand maître, est-il dit +dans notre manuscrit, on pouvait, à bon droit, le compter parmi les +princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. Il accueillit le +sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un souverain. Par son +ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la ville et dans l'île, +des chevaliers pour guides et pour escorte. + +La description que l'_Itinéraire_ donne de Rhodes tire un intérêt +particulier de ce quelle en fait connaître l'état, dix ans seulement +avant la mémorable défense de l'île par le grand maître Pierre +d'Aubusson, successeur d'Orsini. + +La ville était petite, mais défendue par d'épaisses murailles +flanquées de tours très-fortes. Comme à chaque instant on s'attendait +à une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des +amas de pierres destinées à être lancées contre les assaillants et +d'autres armes propres à la défense. + +Le port se fermait au moyen d'une chaîne de fer attachée, par les deux +bouts, à deux tours qui en défendaient l'entrée: celle de droite était +appelée tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait été construite +aux frais de ce prince. + +La ville avait trois enceintes: entre la plus avancée et la seconde, +habitaient les artisans; derrière celle-ci, les frères de l'ordre; +enfin la muraille intérieure renfermait les bâtiments occupés par le +grand maître, avec les gens de sa maison, et les chevaliers. + +Le peuple était principalement composé de Grecs. Leurs prêtres, qui +pouvaient se marier, mais une fois seulement et à une vierge, +portaient des bonnets arrondis par le haut, d'où pendaient des +ornements semblables à des étoles. Leurs rites différaient, en beaucoup +de points, de ceux de l'Église romaine: c'est à peine s'ils en +reconnaissaient l'autorité. Outre les Grecs, il y avait à Rhodes des +gens de toute nation, et même des Maures et des Turcs que probablement +on eût fait sortir, en cas de siége. + +Les rues étaient assez larges[71], mais les maisons basses, avec des +toits en terrasse et des fenêtres ornées de colonnettes. + + [71] Eu égard aux usages d'Orient et relativement à celles + d'autres villes de ces contrées. + +La veille du jour où le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le +grand maître Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hôte, +quelqu'eût été son rang, n'eût pu être traité avec plus d'éclat et de +distinction. La table, dressée sous les voûtes de la grande salle du +palais, était fort longue; cependant quatre convives seulement y +prirent place, outre le grand maître. Il était assis au centre, avec +le chevalier brugeois à sa droite et, à sa gauche, son neveu le prieur +de Capoue. Après venaient, d'un côté, don Thomas Lomellino, son +trésorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles +séparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le +bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir +une idée complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut +encore se représenter, tout autour des convives, un cercle d'environ +cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures. +Peu de souverains déployaient un tel appareil, et il y en avait moins +encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et +intrépides guerriers. + +Ce fut peut-être pendant le séjour du baron de Corthuy à Rhodes, +qu'un des fils qu'il avait laissés à Bruges, alors dans sa +dix-septième année, fut reçu dans l'ordre ou, comme on le disait +alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'île sur un +navire biscayen de 500 tonneaux, armé en course par le grand maître et +qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce bâtiment +allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu +d'Orsini était grand prieur; mais auparavant il devait traverser +l'Archipel et toucher à la Grèce. + + + + +CINQUIÈME PARTIE. + + + + +I + +La Grèce. + + L'Archipel.--Le captif simien.--Le château de Saint-Pierre et ses + gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani et les + Adorno.--Méthélin.--L'alun.--Trahison du commandant.--Modon.--Toits + couverts de tuiles.--Le faux converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.-- + L'Esclavonie.--Le héros hongrois.--Encore des tempêtes.--Le port + de Brindes. + + +Voguant sur la mer semée des îles riches et célèbres dont se compose +l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habitée par une race +farouche et énergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des +Turcs, il était rare qu'il ne parvint pas à s'échapper. Quoique l'île +soit séparée de la terre ferme par un canal de 5 à 6 milles de large, +l'intrépide captif se jetait dans les flots et regagnait, à la nage, +le rivage de sa patrie. + +Simia, Épiscopia, Saint-Nicolas de Charri et Lango appartenaient aux +chevaliers de Rhodes. Ils possédaient, dans la dernière de ces îles, +quatre beaux châteaux, et près de là, sur la terre ferme, celui de +Saint-Pierre, où cinquante d'entre eux, choisis parmi les plus jeunes +et les plus braves, tenaient garnison. Ces guerriers d'élite avaient +sous leurs ordres, outre cent hommes d'armes, des auxiliaires d'une +autre espèce, mais d'un courage, d'une intelligence et d'une fidélité +à toute épreuve: c'étaient des chiens. Il y en avait de 14 à 15, d'une +taille et d'une force extraordinaires, et nombre de plus petits, sans +doute en qualité de troupe légère. La tâche des uns comme des autres +était de faire la ronde autour de la forteresse, dans un rayon de 2 à +3 milles. Rencontraient-ils un chrétien, leur férocité s'apaisait; ils +s'approchaient doucement, flattaient l'étranger et lui indiquaient, au +besoin, le chemin du château. Si, au contraire, un Turc s'offrait sur +leur passage, ils s'élançaient sur lui, le mettaient en pièces, ou, +s'ils avaient affaire à une force supérieure, ils couraient vers la +forteresse en poussant des hurlements et des cris furieux qui +donnaient l'éveil à ses défenseurs. + +Non loin du château de Saint-Pierre étaient les ruines de l'antique +ville d'Halicarnasse. + +Les îles de l'Archipel étonnèrent nos voyageurs par leur nombre: on +leur dit qu'il y en avait au moins trois mille. L'une des plus +importantes était celle de Chio, non par son étendue, mais par la +production du mastic qu'elle fournissait abondamment et qu'on ne +recueillait point ailleurs. Le monopole de cette marchandise était une +grande source de richesses pour les Génois, à qui l'île avait été +cédée par les empereurs grecs. Les habitants, pourtant, ayant résisté, +il avait fallu employer la force, et les chefs de l'expédition, parmi +lesquels se trouvait un Adorno, cousin du doge Gabriel, avaient +obtenu, en récompense, des droits presque souverains. Les Giustiniani +qui prenaient le titre de princes de Chio, y dominaient, conjointement +avec les Adorno. + +Les principaux habitants résidaient dans le château d'une petite ville +que l'on appelait du même nom que l'île. + +Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Méthelin, +qui récemment encore appartenait à François Gattilusio, Génois suivant +l'_Itinéraire_, Grec suivant Vertot. Cette île venait de tomber entre +les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de +Gattilusio, à qui il avait confié la défense de sa capitale. + +Après avoir traversé l'Archipel, Anselme Adorne aborda à la côte du +Péloponèse. Les Vénitiens y conservaient encore quelques places. De ce +nombre était Modon, protégé par sa position, ses épaisses murailles et +ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse, +aidait puissamment à la défense. C'est dans ce port que relâcha +d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville +leur rappelèrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils +étaient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre. + +Pendant leur séjour à Modon, un tragique dénoûment vint terminer +l'aventure assez singulière que nous allons raconter. + +Le long de la côte soumise aux Turcs, croisaient des galères +vénitiennes. Un cavalier maure paraît, accourant vers le rivage d'un +galop si précipité que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrête; il +s'élance à terre, et au même moment, tirant sa dague, il étend son +cheval mort à ses pieds. + +«Chrétiens!» s'écrie-t-il alors en tendant les bras vers les +Vénitiens, «je viens à vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.» +On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le +territoire de Venise. + +Le musulman se fait instruire: il reçoit le baptême; jamais néophyte +n'avait montré plus de zèle ni plus de ferveur. Aussi la confiance +qu'il inspirait était sans bornes. Il allait librement d'une contrée à +l'autre, édifiant les chrétiens par sa conduite exemplaire, et se +plaisait surtout à parcourir les provinces où flottait la bannière de +Saint-Marc. + +Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle +fatalité, tous les plans des Vénitiens, le secret de tous leurs +préparatifs d'attaque ou de défense, étaient à point nommé connus des +infidèles. Il devait y avoir un traître. On aurait accusé tout le +monde avant le nouveau converti; peu à peu néanmoins quelques +circonstances viennent éveiller les soupçons. On l'observe, on épie +ses démarches. Enfin la vérité se découvre: toujours musulman dans le +coeur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir +la sienne et sa haine contre le nom chrétien. + +Arrêté à Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'était pas sans +mélange d'une sorte d'héroïsme, fut jugé et condamné. Il subit, à la +vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal, en +usage dans sa propre nation. + +De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus +considérable et plus forte; ensuite il toucha à l'île de Corfou. De là +on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, «province +peu étendue et peu fertile,» dit l'_Itinéraire_, «habitée par un +peuple fort méchant, qui a sa langue particulière.» Les Albanais, +appelés _Arnautes_ par les Turcs et _Skipatars_ dans leur langue, en +ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mêlée de slave, de +latin, de grec et de turc[72]. + + [72] _Voyez_ le Mithridates d'Adelung et Vater, 2{tes} Th. S. 792. + +Cette contrée venait d'être illustrée par le courage d'un héros. S'il +employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa +foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'énergie d'un seul homme. +Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnommé par les +Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'échapper des mains du Sultan et +recouvrer les domaines de ses pères, mais tous les efforts de la +puissance ottomane vinrent échouer devant la ville de Croïa et dans +les défilés gardés par la valeur du glorieux champion de la +Chrétienté. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, à +l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vénitiens et +de Croïa que Georges leur avait confiée. Suivant l'_Itinéraire_, +Scutari était presque imprenable: toutes ces places, pourtant, +tombèrent successivement au pouvoir des infidèles. + +De même que nos voyageurs avaient aperçu l'Albanie, de Corfou, ils +virent, après avoir quitté cette île, l'Esclavonie, du tillac de leur +vaisseau. L'_Itinéraire_ en prend occasion pour s'occuper de cette +contrée, dans laquelle il comprend toutes les vastes régions qu'ont +peuplées les Slaves, et même la Hongrie où domine la race magyare. A +ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dévouement qu'on nous +saura gré de transcrire. + +Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie. +Dans un assaut livré à l'une de celles-ci, un Turc de taille +colossale, une sorte de géant, renommé pour sa force extraordinaire, +avait escaladé le mur. Déjà il était debout sur le sommet, appelant du +geste ses compagnons, et la cité menacée n'avait en cet endroit qu'un +défenseur, ou plutôt elle n'en avait point, car il ne se trouvait là +qu'un pygmée, un Hongrois de la plus chétive apparence. Mais un grand +coeur animait ce corps débile. Il jette ses armes, il saisit dans ses +bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble, +également meurtris et brisés. Pendant ce temps, l'alarme est donnée, +on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est +sauvée! + +Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent +encore plus ballottés par les vents qu'ils ne l'avaient été jusque-là. +Deux tempêtes, qu'ils essuyèrent coup sur coup, furent tellement +violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance +de salut. Ils atteignirent pourtant sans accident la côte d'Italie; +leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique ville de +Brindes[73], à l'extrémité méridionale de la Péninsule. + + [73] Selon Strabon, Brindes [Grec: Brentesion] existait déjà + et avait des princes particuliers lorsque Phalante conduisit une + colonie lacédémonienne sur la côte où cette ville est située. + + + + +II + +Naples. + + Alphonse V et Ferdinand.--Herman Van La Loo.--Manfredonia.--Mainfroi + et Conradin.--Le mont Gargano.--Grotte servant de choeur.--Point de + vue.--Le prince de Salerne.--Aspect de Bénévent.--Naples.--Beauté des + Napolitaines.--Le _Vico Capuano_ et le _Lido_.--Château-Neuf, château + de l'OEuf et _Castello Capuano_.--Velitri.--La cloche.--Le droit de + pétition chez les Turcs.--Le roi des Gueux.--Retour à Rome.--Les + voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. + + +Brindes est située dans la _terra di Otranto_ qui appartient au +royaume de Naples. Environ 30 ans avant le voyage d'Anselme Adorne, ce +royaume avait été enlevé à la maison d'Anjou par Alphonse V, roi +d'Aragon. En mourant, il sépara la couronne de Naples de celles qu'il +avait réunies sur sa tête avant cette conquête, et laissa la première +à son fils naturel, que le sire de Corthuy trouva sur le trône. Prince +avare et cruel, mais politique habile, Ferdinand maintint son autorité +avec vigueur pendant un long règne, malgré ses difficultés avec le +saint-siége, les tentatives de Jean, fils du roi René, qui prenait le +titre de duc de Calabre, les complots des barons napolitains et la +haine du peuple. + +Plusieurs Génois qui se trouvaient à Brindes pour affaires de +commerce, notamment l'un d'eux, nommé Picco, offrirent à notre +chevalier de somptueux festins. Il dîna également, avec son fils, chez +don Barthélemy Orsini, chez lequel ils furent conduits par le prieur +de Capoue. + +Poursuivant désormais leur route par terre, ils passèrent par +Monopoli, Polignano, Malfeta, Tremi, Bari, Barletto, tous lieux situés +sur l'Adriatique. A Barletto, une surprise agréable les attendait: ils +y trouvèrent un compatriote et même un parent, Herman Van La Loo[74], +qui s'y était marié et établi, et qui s'empressa de leur offrir des +fruits et d'autres rafraîchissements. + + [74] La terre de Leeuwerghem a appartenu à la famille de Laloo qui + l'a portée dans celle de Lannoy. + +De là, chevauchant sur la plage, le sire de Corthuy se rendit à +Manfredonia dont le nom rappelle celui de son fondateur, Manfrède ou +Mainfroi, fils naturel de Frédéric II. Investi de la régence pendant +la minorité de son neveu Conradin, il recouvra, à l'aide des Sarrasins +établis à Lucera, les provinces appelées aujourd'hui les +Deux-Siciles, dont Innocent IV avait presque entièrement dépouillé sa +maison; mais, usurpateur du trône qu'il avait relevé, il en fut +ensuite précipité par Charles d'Anjou. Nous avons vu ailleurs[75] +comment celui-ci à son tour perdit la Sicile. Pierre III, qui la lui +enleva, avait épousé Constance, fille de Manfrède. + + [75] 3e Partie, chap. 1er. + +Manfredonia faisait un grand commerce de grains, qu'on y conservait +dans des silos. A quelque distance de cette ville s'élève le mont +Gargano, appelé aussi mont de Saint-Ange, du nom d'une petite ville +qui y est bâtie. L'église de celle-ci a pour choeur une grotte +naturelle: derrière l'autel jaillit une source abondante; au-dessus de +ce choeur surprenant croissaient des arbres d'une grosseur +extraordinaire. Comme le bois qu'ils formaient occupait le sommet de +la montagne, le chevalier et son fils jouirent sous leur ombrage du +coup d'oeil le plus ravissant: une immense étendue de pays s'offrait à +leur vue, en même temps qu'elle errait au loin sur les flots de +l'Adriatique. + +Anselme Adorne, cessant maintenant de suivre la côte de ce golfe, se +dirigea vers Naples par Troïa et Bénévent. Il alla saluer, dans la +seconde de ces villes, un personnage remarquable de l'histoire du +temps, le prince de Salerne, qui s'y trouvait avec ses fils. Troïa +était un de ses domaines. Il était revêtu de la dignité de grand +amiral, et, suivant notre manuscrit, c'était le premier du royaume +après le roi. Il accueillit le chevalier brugeois avec beaucoup de +bienveillance. Quelques années après, Antoine de San-Severino, tel +était le nom du prince, fut contraint de se réfugier en France, où il +concourut à pousser Charles VIII à la conquête de Naples. + +En arrivant à Bénévent, lieu près duquel s'est livrée en 1266 la +bataille fameuse qui mit Charles d'Anjou sur le trône et conduisit le +jeune Conradin à l'échafaud, Anselme et son fils furent frappés de +l'aspect noble et imposant de cette antique cité de l'Abruzze[76]. +Elle appartenait au saint-siége, comme Ponte-Corvo et Terracine: la +restitution de ces places avait été le prix de la reconnaissance de +Ferdinand par Pie II. + + [76] C'est l'impression que la vue de Bénévent produit sur les + voyageurs. _Voyez_ Travels in Europe by Maria Starke, Paris, 1822, + p. 253. + +Le 21 décembre, nos voyageurs entraient à Naples, qui, par la douceur +de son climat et les admirables aspects de son golfe, offre un si +délicieux séjour. Le peuple les y frappa par sa beauté, les femmes +surtout. «A leurs traits ravissants se joint une tournure charmante, +et leurs manières sont si agréables qu'on ne peut rien imaginer de +plus séduisant. Pour leur costume, il ressemble beaucoup à celui des +Catalanes.» Ainsi s'exprime l'_Itinéraire_ au sujet des Napolitaines. + +Suivant le même manuscrit, le _Vico Capuano_ et le _Lido_ étaient les +plus beaux quartiers: plusieurs des maisons, dont ils se composaient, +pouvaient être plutôt appelées des palais. Naples était défendu par +trois châteaux très forts. Le Château-Neuf, auquel Alphonse V avait +mis la dernière main, surpassait tout ce qu'on admirait ailleurs en ce +génie, même le château de Milan. Celui de l'oeuf[77] se faisait +remarquer alors, comme aujourd'hui, par sa position au milieu des +flots; enfin, un troisième, appelé _Capuano_[78], servait de résidence +au fils aîné du roi Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre, marié à +Hippolyte-Marie, fille de François Sforce. Par cette alliance de +famille, le duc de Milan et Alphonse avaient voulu cimenter leur union +contre la maison d'Anjou, encore redoutable à l'Italie, grâce à la +position qu'elle occupait en France. L'_Itinéraire_ ne parle pas du +château de Saint-Elme qui domine la ville et fut converti en citadelle +par Charles-Quint: il avait probablement auparavant peu d'importance. + + [77] Ancienne villa de Lucullus. + + [78] Sans doute _Capo di Monte_. + +Il n'est pas besoin de dire que, pendant les quinze jours environ que +le baron de Corthuy passa dans la capitale du royaume de Naples, il +présenta ses hommages au roi Ferdinand et à la famille royale. + +Le 4 janvier 1470, nos voyageurs quittèrent cette ville pour se rendre +à Rome. Ils traversèrent Aversa, Capoue, Mola, Gaëte, Fondi, +Terracine, Sermoneta et Velitri où quelques usages particuliers +attirèrent leur attention. + +Les magistrats du lieu occupaient un palais au sommet d'une montagne. +Devant la porte était suspendue une cloche que chacun pouvait sonner +lorsqu'on venait demander justice. Aussitôt paraissaient des officiers +qui recueillaient la plainte. Suivant notre manuscrit, la même chose +se pratiquait en Turquie: une cloche semblable se trouvait devant le +palais du Grand Seigneur; permis au plus humble sujet de la mettre en +branle. Le Sultan, à ce bruit, envoyait querir le sonneur et lui +ordonnait d'exposer sa demande. On s'étonne de trouver un tel respect +pour ce que nous appelons le droit de pétition, à une telle époque et +jusque chez le Grand Turc. Le même usage a existé en Chine[79]. Nos +Flamands admiraient un moyen si simple d'assurer une égale justice au +pauvre comme au riche, au plus élevé en rang et au plus obscur. «A +combien d'exactions et de sourdes manoeuvres,» se disaient-ils entre +eux, «n'est-il pas ainsi porté remède!» + + [79] _L'empire chinois_, par M. Hue, ancien missionnaire + apostolique, 2me édit., Paris, 1854, t. 1, p. 390. + +Une autre coutume de Velitri était plus bizarre et fournit une +curieuse étymologie. Devant le même palais, on découvrait un monument +carré de marbre blanc; en s'approchant, nos voyageurs furent surpris +d'apercevoir, sur l'une de ses faces, la figure d'une bouteille et, +sur une autre, l'image d'une écuelle, que l'on y avait sculptées. Un +peu plus haut, était attachée une chaîne de fer. On expliqua au +chevalier brugeois les priviléges attachés à ce monument, ainsi que +son histoire. Quiconque s'asseyait là était en droit désormais de +paraître en tout lieu, l'écuelle et la bouteille à la ceinture; il +était enrôlé dans le corps des Ribauds, dont Velitri s'honorait d'être +la capitale et qui lui doivent le nom de _Bélitres_. + +Un monument, si rare dans son espèce, avait été érigé pour éterniser +la mémoire du roi de tous les Gueux, qui furent, qui sont et qui +seront; de Nicolas, célèbre non-seulement par son habileté et ses +succès, qui lui avaient fait amasser d'immenses richesses, mais par +sa bienfaisance vraiment royale, car il avait fondé cinq hôpitaux pour +ses nombreux sujets. + +La bonne foi avec laquelle l'_Itinéraire_ est écrit défend de traiter +ce récit de fable; il n'en est pas moins fort étrange. + +Après avoir encore passé par Marino, l'un des domaines de l'illustre +maison de Colonna, le sire de Corthuy se trouva de retour, le 11 +janvier 1471, dans la capitale du monde chrétien, qu'il avait quittée +le 23 avril de l'année précédente, ayant ainsi employé environ huit +mois et demi à visiter la Barbarie, l'Égypte, une partie de l'Arabie, +la Terre-Sainte, la Grèce, avec des fatigues et des dangers dont de +nos jours l'on ne peut se faire d'idée, car il n'y a plus maintenant +ni distances, ni flots, ni barbares: on voyage avec les ailes de la +vapeur et l'on est reçu par des Turcs en redingote, humbles vassaux +de notre civilisation. + + + + +III + +Florence et Ferrare. + + Le camérier du pape.--L'archevêque d'Arles.--Les imprimeurs + allemands.--Goûts littéraires du sire de Corthuy.--Université de + Sienne.--Florence-la-Belle.--Divers palais.--La liberté et les + Médicis.--Bologne.--Jean de Bentivoglio.--Ferrare _l'aimable_.--Les + Ferraraises à la fenêtre.--La maison d'Este.--Le palais de + _Scimonoglio_ et celui de _Belfiore_.--Benvenuto Cellini.--Son remède + contre le mauvais air. + + +Le sire de Corthuy apportait à Rome les informations les plus fraîches +et les plus exactes sur la situation de l'Orient. Paul II l'accueillit +avec un nouvel intérêt et témoigna même le désir d'attacher à son +service Jean Adorne. Placé dans une telle position, avec ses talents +et ses connaissances, le jeune homme devait voir s'ouvrir devant lui +la carrière des légations, des prélatures, du cardinalat. Flatté de +cette perspective brillante, Anselme accepta pour son fils l'offre du +souverain pontife. Il fut convenu que Jean reviendrait à Rome après +avoir accompagné son père jusqu'à Bruges, dont il était depuis si +longtemps absent et qu'il désirait ardemment revoir. + +Le cardinal de Saint-Marc témoigna au Chevalier sa bienveillance +accoutumée. Anselme et son fils rencontrèrent chez lui un savant +distingué: c'était l'archevêque d'Arles, appelé à Rome par le pape +pour revoir et corriger des manuscrits d'auteurs anciens, que ce +pontife faisait imprimer par des ouvriers allemands récemment arrivés +dans cette ville. On voit que Paul II encourageait les travaux +littéraires, quoique Sismondi l'accuse d'avoir persécuté ceux qui s'y +livraient. + +Les deux Adorne trouvèrent également un accueil empressé chez +plusieurs seigneurs et deux négociants de Gênes: Clément de Ubenaldi +et Meliaduce. + +Le sire de Corthuy n'était plus obligé cette fois de régler son séjour +sur les probabilités de départ d'une caraque. Il passa dix-huit jours +à Rome et en visita avec soin les monuments. Lui et son fils +recherchaient surtout les inscriptions qui rappellent la mémoire des +héros et des grands hommes. L'archevêque d'Arles, leur voyant ce goût, +leur donna des vers en l'honneur de Cicéron. Ces circonstances et +l'intimité qui s'établit entre le docte prélat et le chevalier +brugeois, prouvent que celui-ci avait de l'instruction et le goût des +lettres. + +A son départ, il fut de nouveau escorté par une foule d'amis. +Quelques jours après il arrivait à Sienne, où florissaient une +université et un collége, appelé de la _Sapience_, fort loué dans +l'_Itinéraire_. «C'est là, ou bien à Pérouse,» y est-il dit, «que je +placerais des jeunes gens qui seraient confiés à mes soins, lorsqu'ils +auraient terminé avec succès leurs premières études.» + +Nos voyageurs, en passant à Florence, trouvèrent cette ville digne de +l'épithète de _belle_ que lui donnent les Italiens. Aucune autre ne +renfermait plus d'églises et de couvents. On y admirait encore la +résidence particulière des Médicis, dans la _Via Lata_, les demeures +de Jacques des Pazzi, de plusieurs autres membres de cette famille et +d'autres seigneurs, enfin trois palais publics. + +L'un de ceux-ci, qui était fort beau, était occupé par les neuf +magistrats appelés prieurs. Un second servait au jugement des affaires +civiles. Le troisième était celui du Podestat, qui prononçait, tant +dans certaines causes civiles que dans les affaires criminelles. + +«Heureuse Florence, entre toutes les villes d'Italie!» s'écrie le +jeune Adorne, dans l'_Itinéraire_. «Malgré bien des agitations et des +vicissitudes, elle a gardé avec peu d'altération ses institutions +primitives et conserve encore, sous l'autorité du saint-siége, son +antique liberté.» + +Celle ci, néanmoins, était fort menacée: gouvernée, dans l'origine, +par des familles gibelines, Florence l'avait été ensuite par une +aristocratie guelfe et populaire qui se divisa en deux factions. Celle +des _Blancs_ l'emporta. C'est ainsi que le Dante, qui appartenait à +celle des _Noirs_, apprit à connaître «combien est rude sentier le +monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien goûte le +sel, le pain de l'étranger!»[i] (voir note de transcription au début +du fichier). + +Les Abbizzi devinrent la principale des maisons dominantes, qui +s'appuyaient sur les _grands métiers_. Des familles gibelines, les +_Ricci_, les _Medici_, pour gouverner à leur tour, cherchèrent l'appui +des _petits métiers_. Ainsi se fonda le pouvoir de Côme de Médicis, +célèbre par son immense fortune, sa magnificence et son goût pour les +arts. Après lui, le pouvoir passa, même sans titre d'autorité, à son +fils Pierre, mort en 1469, puis aux fils de celui-ci, Laurent et +Julien. L'année où le baron de Corthuy traversa Florence, Laurent, +marié à Clarice Orsini, fille de Jacques, prince romain, reçut avec +une magnificence royale le duc de Milan et sa femme Bonne de Savoie. +Tant de splendeurs annonçaient à la République un maître plutôt qu'un +citoyen. + +Le sire de Corthuy ne cherchait point le chemin le plus court pour +retourner en Flandre. De Florence, il se rendit à Bologne, que l'on +appelait _la mère des études et la fontaine du droit_. Jean +Bentivoglio[80] avait, dans cette ville, la principale autorité; il +voulut que son palais fût montré à nos voyageurs dans toutes ses +parties, et leur offrit de son vin. + + [80] L'usage était alors de franciser les noms étrangers: + l'_Itinéraire_ dit: Jean de Bentevelze ou Bentivolio. + +Ils virent ensuite Ferrare, qui leur plut beaucoup, surtout au jeune +auteur de l'_Itinéraire_: «Je ne sais,» dit-il, «si les Italiens ont +décoré cette ville d'un surnom comme Gênes, Florence et d'autres; pour +moi, je l'appellerais l'_aimable_. Le beau sexe y est d'humeur +agréable et douce, et à beaucoup de charmes il joint un enjouement qui +dériderait le front le plus austère. C'est plaisir de voir ces jolies +Ferraraises à leurs fenêtres, le cou tendu et le visage riant, suivant +les étrangers qui passent, d'un regard plein de douceur.» Ce dessin, +tracé d'après nature, a de la grâce; joint aux portraits, si +soigneusement tracés, des montagnardes génoises, des juives d'Algéri, +des belles Napolitaines, il complète un _keepsake_ qu'on ne +s'attendrait guère à rencontrer dans les bagages d'un futur camérier. + +Tout le monde sait qu'à cette époque Ferrare obéissait à la maison +d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles +qui ont fondé en Italie des principautés. Elle remonte, selon Litta, à +Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux +branches principales dont l'une, alliée aux Guelfes d'Allemagne, donna +des ducs à la Bavière, puis à la Saxe, et devint la tige de la maison +de Brunswick qui a occupé le trône d'Angleterre et règne en Hanovre. + +L'autre branche, après avoir obtenu, en 1208, la seigneurie de +Ferrare, par l'influence du parti guelfe dont Azzo IV, marquis d'Este, +était le chef dans la haute Italie, établit plus solidement son +autorité, en 1240, à l'aide d'une armée de croisés du même parti. + +Nicolas III, marquis de Ferrare, Modène et Reggio, étant mort en 1441, +le gouvernement, avant de retourner à Hercule, l'aîné de ses fils +légitimes, passa successivement à deux de ses enfants naturels: +Lionnel et...... + + . . . . . . . . . . . . il primo duce, + Fama della sua età, l'inclito Borso; + Che siede in pace, e più trionfo aduce + Di quanti in altrui terre abbiano corso[81]. + + (ARIOSTO, _Orlando furioso_, + C. 3, st. XLV.) + + [81] «Le premier duc de cette maison, l'illustre Borso, honneur de + son temps, qui règne en paix et conquiert ainsi plus de gloire que + tous ceux qui ont porté le ravage sur le territoire étranger.» + +L'Empereur, dont Modène et Reggio relevaient, les érigea en duché en +faveur de ce sage et illustre rejeton de la maison d'Este. Paul II en +fit de même de Ferrare qui relevait du saint-siége, en récompense des +efforts de Borso pour rétablir la paix de l'Italie et l'unir dans la +ligue contre les Turcs, publiée le 22 décembre 1470. L'investiture de +cette dignité fut conférée à Borso, avec une pompe extraordinaire, le +jour de Pâques, 14 avril 1471; mais le Duc ne devait pas jouir +longtemps de ces honneurs: il mourut le 10 août suivant. Hercule, son +successeur, fut le bisaïeul de cet Alphonse II que les vers et les +malheurs du Tasse ont immortalisé. + +L'_Itinéraire_, à raison de la nouveauté du titre ducal dans la maison +d'Este, appelle Borso _le marquis ou duc_. Nos voyageurs admirèrent le +palais qu'il avait fait reconstruire à neuf et que l'on appelait +_Scimonoglio_: c'était le plus beau de la ville. Il y en avait encore +un, «nommé _Belle-Flour_,» suivant notre manuscrit, «et situé hors de +la porte du Vieux-Château.» C'est une des constructions du père de +Borso: il bâtit à Ferrare les palais de Belriguardo et Consandolo et +celui de Santa-Maria Belfiore, auquel était annexé un couvent. + +Autour de la ville règnent des marais qui abondaient en gibier, +surtout en faisans; mais on ne pouvait leur donner la chasse, sous les +peines les plus graves. Le duc seul avait ce droit; sa cour en était +si bien fournie que les domestiques mêmes s'en régalaient. Benvenuto +Cellini, lorsqu'il fut loge à Belfiore, se permettait quelques +incursions sur la chasse ducale. Il nous apprend qu'il abattait des +paons à la sourdine, _con certa polvere_, _sema far rumore_, et il en +trouvait la chair un excellent remède contre le mauvais air. + + + + +IV + +Venise. + + Les murs de Padoue.--Venise.--Place et église de Saint-Marc.--La + Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la République.--Le + sire de Corthuy assiste aux séances du sénat.--Fondation et progrès de + Venise.--Henri Dandolo et Marino Faliero.--Le meilleur + gouvernement.--Les deux Foscari.--Inquisiteurs d'État.--_La + Prophétie._--Hospices pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La + chartreuse de Montello. + + +Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte, +remarquèrent la largeur du mur intérieur; on y pouvait commodément +chevaucher. Bientôt s'éleva devant eux, du milieu des eaux, une vision +magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois, +sa puissance. + +Ils y arrivèrent le 18 février. Trois objets surtout y excitèrent +leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trésor et l'Arsenal. + +«L'un des côtés de la place,» lit-on dans l'_Itinéraire_, est formé +par la petite mais inestimable église de Saint Marc: on voit devant +ses portes les quatre chevaux dorés, trophée de la victoire des +Vénitiens sur Constantinople. A gauche de l'église s'élève le +magnifique palais de la République, et près de là est une petite place +ornée de deux colonnes.» + +C'est là que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, général de la +République, avait eu la tête tranchée, un bâillon dans la bouche. + +«Le palais,» poursuit notre manuscrit, «est habité par le duc ou doge +et renferme deux belles salles où siégent le conseil des nobles et le +conseil secret.» + +Le sire de Corthuy et son fils assistèrent plusieurs fois aux séances +du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, résidait +proprement la souveraineté. + +L'histoire de ce singulier État ne pouvait manquer d'attirer leur +attention; leur _Itinéraire_ en donne un résumé assez exact, mais qui +apprendrait peu de chose au lecteur. + +Les îlots des lagunes et quelques points de la côte, peuplés de +fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie +naissante, qui dépendait de Padoue, forcée bientôt, par les mêmes +circonstances, à élire des magistrats particuliers, se donnant en 697 +un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, créant +ensuite des maîtres de milice, puis rétablissant la dignité ducale: +ce sont là des faits que tout le monde connaît. + +Jusque-là, pourtant, c'est à peine si l'on peut dire que Venise +existât. Son véritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en +810 fixa le siége de l'administration à Rialto, unit les îles voisines +par des ponts, construisit une cathédrale et un palais. + +La décadence de l'empire d'Orient fut l'émancipation de Venise qui en +relevait. En 1203, elle aide à le renverser et en partage les lambeaux +avec les croisés. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait +reprendre, en passant, Zara, pour les Vénitiens, était l'âme de +l'expédition. Un siècle et demi après, l'un de ses successeurs, à +cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est décapité, pour +haute trahison, sur les degrés du palais ducal. + +Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'étaient opérés. +Le Grand Conseil substitué, en 1172, à l'assemblée des magistrats +appelés tribuns, s'était attribué à lui-même la désignation des 12 +électeurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux +familles parmi lesquelles il avait été exercé précédemment; enfin, +après s'être complété jusqu'au nombre de 600 membres, il s'était +déclaré permanent et héréditaire. Pour comprimer les mécontents, on +créa le Conseil des Dix, rendu perpétuel en 1335. + +C'est par ces degrés que fut fondé à Venise le gouvernement +aristocratique, «le meilleur,» selon notre manuscrit, «après la +monarchie.» + +Ce jugement n'est pas facile à concilier avec celui que nous avons +rencontré dans le même écrit sur les institutions de Florence. Il ne +faut pas prendre ces diverses expressions dans un sens trop absolu. +Anselme et son fils ne pouvaient évidemment louer à la fois le pouvoir +illimité d'un seul et une démocratie sans contre-poids, tout en +préférant à celle-ci l'aristocratie la plus complète. Peut-être la +combinaison de ces trois éléments, se balançant et se tempérant +mutuellement, eût-elle mieux répondu à leur pensée, comme elle se +rapprochait davantage des institutions de leur pays. + +Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal était +restreint. Foscari, tandis qu'il en était revêtu, est réduit à voir, +sans oser se plaindre, son fils soumis à la torture et condamné à +l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: «Va, mon fils, obéis à +Venise et ne demande rien d'autre[82].» + + [82] Jacopo va e ubbidisci a quello che vuole la terra e non + cercar più oltre. + +Afin de se frayer un chemin au trône ducal, il avait été le promoteur +de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les +mécontentements soulevés, il offre d'abdiquer; on lui impose le +serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dépose: +il meurt au son joyeux des cloches qui annonçaient l'élection de son +successeur. + +Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis ce règne de tragique +mémoire, lorsque le sire de Corthuy vint à Venise. C'était aussi alors +une institution encore récente que celle des trois inquisiteurs +d'État, ayant droit de vie et de mort, quand ils étaient d'accord. +Singulière et redoutable précaution de la classe dominante contre tous +et contre elle-même! + +Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy vit à Venise, son +_Itinéraire_ fait mention d'un tableau placé dans l'église de +Saint-Julien: on l'appelait _la Prophétie_; mais il eût fallu le +désigner plutôt comme le rêve d'un cerveau malade. Ce qui semble +inexplicable, c'est qu'une oeuvre semblable fût conservée dans un +pareil lieu. Elle représentait le souverain pontife et le Grand Turc, +tendant, comme à l'envi, la main pour s'emparer d'un écrit; mais +l'infidèle, plus prompt que son compétiteur, avait saisi le document, +et voici ce qu'on y lisait: + +«L'Église de Dieu sera réformée; elle obéira à Dieu, comme au temps de +Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations, +et elles domineront les chrétiens en vertus.» + +Cette peinture était fort ancienne et même antérieure, à ce que l'on +prétendait, à l'époque où il avait commencé à être question des Turcs: +de là ce nom de _la Prophétie_. Il y en a qui s'accomplissent sous nos +yeux et que nous remarquons à peine, ainsi que d'autres fort avérées +dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait +pour vouloir en trouver une ici. Peut-être était-ce une trace des +démêlés de Venise avec le saint-siége, ou un bizarre écho de ce voeu +de réforme de l'Église, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit +au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre, à Luther et à +Calvin. + +Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices où l'on +recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent +fort à cette institution et la trouvèrent aussi recommandable au point +de vue de la politique qu'à celui de l'humanité. + +Ce n'était pas uniquement une curiosité de voyageur qui avait amené +le baron de Corthuy dans cette ville célèbre; il y trouvait +l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de près à Rhodes et qui en +était arrivée sur les galères de l'ordre. + +Après la prise de Négrepont, les Vénitiens avaient dépêché Cetarino +Zeno à la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son côté, leur avait +envoyé quatre seigneurs, dont Azimamet[83] était le plus considérable, +avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait +nouer des relations plus étroites avec les puissances chrétiennes qui +se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de +leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs. + + [83] Hadji-Mehemet. + +Rien ne devait être plus utile au sire de Corthuy pour compléter les +notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la +Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan +ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put +avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours à +Venise. + +Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus +obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de +Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de +magnifiques festins. C'était le temps du carnaval, si brillant jadis à +Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les +particuliers, se succédaient sans interruption. Chaque jour avait ses +fêtes auxquelles nos voyageurs prenaient part. + +Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir les appelait dans +une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire de Corthuy se +rendit le lendemain à Montello pour visiter près de là une chartreuse, +appelée _lo Bosco_, où l'un de ses frères reposait, après y avoir +porté pendant deux années l'habit de religieux. On ignore pourquoi cet +Adorne avait été chercher si loin un cloître dont il ne manquait pas +en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe. + +De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet était +de traverser le Tyrol et de se rendre par Bâle à Strasbourg; ensuite +de descendre le Rhin jusqu'à Cologne: de là il comptait retourner à +Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers. + + + + +V + +Le Rhin. + + Le Tyrol.--Mariaen.--Hélénora Stuart.--Mols.--Entretien de Sigismond + d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Bâle.--Strasbourg.--La + cathédrale.--Le chevalier Harartbach.--Les reîtres.--Les portes de + Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.--Aix-la-Chapelle--L'anneau + magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil que font les Brugeois à + Anselme Adorne. + + +Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne, +qui nous reste à raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond +d'Autriche. + +Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aïeul le valeureux +Leopold, tué à Sempach, et était cousin de l'empereur Frédéric III, +auquel, dit Æneas Sylvius, les princes allemands obéissaient quand +ils le voulaient; ce qui arrivait rarement. + +Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres États; +mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme l'Empereur +régnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie et de +Carniole. Il eut de longs démêlés avec les Suisses et y perdit le +Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre, qu'il avait +récemment engagé au duc de Bourgogne le comté de Ferrette et plusieurs +villes d'Alsace et de Souabe. + +Notre chevalier, après avoir passé par Trente et traversé une belle +vallée qu'arrose une large rivière, arriva à Marano ou Mariaen, petite +ville qui était la capitale du Tyrol. Néanmoins ce n'était pas là, +mais à Inspruck, que Sigismond faisait sa résidence ordinaire. + +A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer, +avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait à la maison royale +d'Écosse. C'était Hélénora Stuart, soeur de Jacques II. + +Comme le chevalier approchait de Mols, appelé aussi Sevenkirchen, il +aperçut à l'entrée de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de +cavaliers. A leur tête était Sigismond avec qui il eut un long +entretien. + +Le duc protesta de sa bonne volonté pour Charles le Téméraire. «Je +viendrais moi-même en personne lui amener du renfort,» dit-il, +«n'était-ce d'un petit démêlé que j'ai avec certains montagnards.» + +L'_Itinéraire_ les nomme _Angelini_: ils vivaient en commun au nombre +d'environ seize cents, habitant une vallée resserrée entre des rochers +et à laquelle on n'avait d'accès que par un défilé fort étroit, ce qui +rendait cette peuplade très-difficile à réduire. + +Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent «la charmante ville de Bâle, +dont les maisons sont bâties avec autant d'élégance que de luxe.» Le +lendemain ils passèrent le Rhin en face de Strasbourg, sur un pont en +bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne manquèrent pas +d'aller contempler la cathédrale, l'une des plus belles églises qu'ils +eussent vues. Ils admirèrent surtout la flèche, fort haute et ornée de +diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus élevées, mais +aucune qui leur parût offrir un aspect plus agréable. + +Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque +assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et +ses chevaux. Il s'y trouvait déjà un homme d'un visage mâle et ouvert, +accompagné d'une dame dont l'extérieur annonçait un rang élevé: +c'était un chevalier strasbourgeois, nommé Hans Harartbach, qui +voyageait avec sa femme. Cette société, outre qu'elle fut +très-agréable à Anselme, lui fut encore d'un grand secours. + +Le village d'Ingelsheim, où l'on s'arrêta le soir, était infesté par +des reîtres qui y vivaient à discrétion et y commettaient toute sorte +de désordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En +revanche, tout était à craindre de l'insolence de cette soldatesque. +Harartbach avait, heureusement, pris ses précautions contre ces deux +inconvénients. Non-seulement il s'était muni de provisions qu'il +partagea gaîment avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui +servir d'escorte, des gens bien armés qui tinrent les reîtres en +respect. + +Les deux chevaliers se séparèrent avec des témoignages réciproques de +considération, et le Brugeois poursuivit sa navigation; de Strasbourg +à Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24 mars, il +comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de Worms; +mais, lorsqu'il y arriva, les portes étaient fermées et elles ne +s'ouvraient plus à cette heure. On ne voyait à l'entour aucune +habitation: il fallut coucher à la belle étoile. Par grâce, on fit +passer à travers une lucarne un pain de médiocre grandeur et quelque +peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour +leurs chevaux. + +Voilà les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent +charmés de voir, sur ses bords, les châteaux et les villes, munis de +toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans le Midi. +L'_Itinéraire_ fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le +Rhin commence à couler prés d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence, +prêtent à son cours de si pittoresques aspects. + +Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda à cette colonie +sainte (Cologne), «si justement appelée ainsi, à cause des martyrs qui +l'ont arrosée de leur sang.» + +Pour se rendre à Aix-la-Chapelle, il fut obligé de se pourvoir d'une +escorte; elle fut changée au village de Berchem et à Juliers, sans +doute à cause des différentes dominations qu'il traversait. + +Dans la ville de Charlemagne, renommée, alors comme aujourd'hui, pour +ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua à nos voyageurs la +fondation de l'église de Notre-Dame, d'une manière qui leur parut un +peu difficile à croire; pourtant il en a été tenu note, sous toute +réserve, dans leur _Itinéraire_. + +Cette légende y est racontée avec simplicité. Quoiqu'elle ait déjà été +recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques +différences dans les détails, nous croyons qu'on nous saura gré de la +reproduire ici. + +L'ANNEAU ENCHANTÉ. + +Charlemagne, cet empereur qui remplit l'univers du bruit de ses +exploits et du renom de sa sagesse, s'éprit pourtant d'une +jouvencelle, et il l'aima si chèrement que, la jeune fille étant +morte, il menait son corps en tout lieu avec lui. Il comprenait +lui-même sa folie; mais, malgré son grand sens, il n'y pouvait trouver +remède. + +Or, par grâce divine, un saint homme le vint trouver et lui dit: +«Sire! si vous êtes captif en de tels liens et comme ivre d'amour, +c'est par maléfice et sortilége. Un anneau enchanté cause votre +frénésie. Il faut, vous armant de courage, le saisir sous la langue de +celle que vous aimez, toute morte qu'elle est, et le lui tirer de la +bouche. A l'instant même le charme sera rompu.» + +Charles crut à la parole du solitaire, trouva l'anneau, et irrité des +maux qu'avait causés ce talisman, il le jeta vivement loin de lui. +L'anneau tomba dans un marécage. Mais admirez ce nouveau prodige! +L'ardeur dont avait brûlé l'Empereur ne fit que changer de nature et +d'objet; son coeur s'enflamma saintement pour le lieu qui recélait le +gage mystérieux, et il voulut qu'une église s'y élevât en l'honneur de +la mère de Dieu. + +Ce fut le 31 mars que le sire de Corthuy arriva à Maestricht, «ville +forte,» dit son _Itinéraire_, «située dans une agréable vallée. Elle +appartient au duc de Bourgogne; mais la contrée environnante dépend en +grande partie de la Cité Liégeoise, récemment saccagée et presque +détruite par le Duc.--«A Maestricht,» dit encore notre auteur, «le +peuple est gai et les femmes y sont jolies.» On voit qu'en général +elles n'ont point à se plaindre du jeune Adorne; il ne les oublie +guère et leur rend volontiers justice. + +Le sire de Corthuy passa ensuite par Anvers, «l'une des plus belles +villes du Brabant,» qui devait bientôt enlever à Bruges la supériorité +commerciale. Comme il approchait de cette dernière ville, où l'annonce +de son arrivée était déjà parvenue, il découvre sur la route une +troupe nombreuse et animée qui venait avec empressement au-devant de +lui; bientôt il distingue des traits connus, il entend des voix +aimées, il se voit entouré d'amis et d'autres concitoyens qui le +félicitent à l'envi. C'est avec ce cortége, au milieu des acclamations +joyeuses, qu'il descendit, le 4 avril, à la Maison de Jérusalem. + +Nous ne décrirons pas les transports avec lesquels Anselme, +Marguerite[84] et leurs enfants se virent de nouveau réunis, la +douceur de leurs embrassements, les questions se pressant, de part et +d'autre, sur leurs lèvres: un tel tableau se présente de lui-même à +l'esprit du lecteur. Chacun a rencontré, dans la vie, de ces haltes +heureuses qui semblent mettre un terme à nos travaux, à nos peines, +nous rendre enfin, et sans retour, à ce que nous aimons. Puis, +l'inconstance de notre esprit ou la mobilité des choses humaines nous +pousse de nouveau loin du port où nous venions d'aborder. Eût-on pu se +figurer que notre voyageur n'avait encore traversé que la moindre +partie des périls qui lui étaient destinés? + + [84] C'est à tort qu'on place sa mort en 1462; il résulte de + l'_Itinéraire_ qu'elle vivait encore en 1471. + + + + +VI + +Édouard IV à Bruges. + + Avénement et chute d'Édouard.--Warwick, le faiseur de rois.--La + Gruthuse accueille Édouard fugitif.--Naissance d'un fils de la + comtesse d'Arran.--L'Angleterre et l'Écosse à Bruges.--Le duc de + Bourgogne cité en parlement.--Il assiége Amiens.--Trêve.--Anselme + Adorne conseiller et chambellan du duc.--Édouard remonte sur le + trône.--Le grand prieur de Saint-André.--Départ de la princesse. + + +Anselme, depuis son départ pour la Terre-Sainte, avait été absent de +Bruges pendant un peu plus de 13 mois; dans l'intervalle, cette ville +avait de nouveau reçu un fugitif de sang royal. + +C'était Édouard IV, de la maison d'York. Il avait dû à l'appui du +puissant comte de Warwick la couronne d'Angleterre, qui, arrachée à +Richard II, fils du fameux prince Noir, par son cousin de Lancastre, +tomba, en 1461, du front du faible Henri VI; mais ensuite le _Faiseur +de rois_[85], mécontent de celui qu'il venait de placer sur le trône, +avait réussi à l'en faire descendre. + + [85] _Kingmaker_, surnom de Warwick. + +Édouard, abandonné des siens, se jette dans un vaisseau hollandais. +Poursuivi par les Osterlins[86], il aborde au petit port d'Alkmaer, +dans le plus complet dénûment. Louis de la Gruthuse était gouverneur +de la Hollande; il accueille avec respect le prince détrôné, +beau-frère du duc de Bourgogne, lui donne plusieurs robes, le conduit +à la Haye et ensuite à Bruges. + + [86] Anséates. + +Édouard fit son entrée dans cette ville le 14 janvier 1470 (1471). On +voyait chevaucher à côté de lui celui qui devait faire périr ses fils +dans la Tour de Londres: Richard, duc de Glocester. Les deux frères +allèrent loger à la Gruthuse: c'était le nom de la vaste habitation du +seigneur brugeois, attenante à l'église de Notre-Dame, et dans +laquelle le mont-de-piété est actuellement établi. + +La princesse Marie était toujours à la Maison de Jérusalem: elle y +avait donné le jour à un fils qui fut baptisé à Saint-Donat. La +duchesse de Bourgogne fut la marraine, Ravesteyn le parrain. On voit +que la noble fugitive était traitée par la cour avec tous les égards +dus à son rang. + +L'Angleterre et l'Écosse se retrouvaient à Bruges: un gendarme +d'Édouard et un écuyer du comte d'Arran pouvaient se reconnaître aux +cicatrices des coups qu'ils s'étaient portés dans quelque _raid_ ou +quelque _foray_[87]. Un montagnard, enveloppé dans son plaid, la +claymore au côté, la plume d'aigle sur sa toque, se rencontrait +peut-être avec un groupe de soldats nouvellement enrôlés pour le +service du roi d'Angleterre. On distinguait ceux-ci à leurs belles +casaques neuves, données par la duchesse de Bourgogne, et portant, par +devant et par derrière, la rose blanche d'York. + + [87] Chevauchée. + +La chute d'Édouard servait à souhait la politique de Louis XI. Forcé, +pour dissiper la ligue du Bien public, à des concessions sur +lesquelles il s'était bien promis de revenir, enveloppé à Péronne dans +les filets de sa propre politique, puis conduit à Liége pour assister +au sac d'une cité qu'il avait concouru à soulever, il attendait depuis +longtemps une revanche et la voyait enfin s'approcher. + +Non-seulement il était parvenu à détacher son frère et le duc de +Bretagne de l'alliance du duc de Bourgogne, mais il avait noué des +intrigues jusque dans la famille de Charles et espérait voir éclater +dans les États de celui-ci une insurrection générale. Enhardi par ces +dispositions et par une ligue qu'il avait faite avec les Suisses, il +convoque à Tours un simulacre d'états généraux et y fait autoriser des +poursuites contre Charles en parlement. Le duc reçut, à Gand, citation +par huissier à comparoir devant la cour. Le roi n'avait fait un tel +pas qu'avec la résolution d'employer des moyens plus actifs: il fait +avancer ses troupes et se rend maître de plusieurs places. + +Charles, quoique averti, s'était laissé prendre au dépourvu; il +convoque l'arrière-ban de Flandre et de Hainaut et vient avec une +belle armée camper devant Amiens; puis, au bout de quelque temps, les +deux rivaux, s'apercevant que ce n'était point encore le moment de se +porter un coup décisif, traitent et concluent une trêve. + +C'est alors que le baron de Corthuy vint rendre compte au duc de ses +missions et de ses voyages, en compagnie, dit-on, du patriarche +d'Antioche; mais nous ne trouvons, dans l'_Itinéraire_ de notre +voyageur, aucune trace de cette dernière circonstance. Le duc entendit +surtout avec intérêt les informations qu'Anselme lui donna sur les +forces et les dispositions de divers princes musulmans, et notamment +d'Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan, et il paraît que Charles conçut +dès lors l'idée de donner au sire de Corthuy une part plus directe +dans les négociations avec la Perse. + +En attendant l'exécution de ce projet, il nomma Anselme Adorne son +conseiller et son chambellan. Ainsi le raconte un vieux manuscrit +que nous trouvons parmi les papiers de famille. En effet, le +sire de Corthuy est qualifié, dans des actes officiels presque +contemporains[88], d'_illustre chevalier, conseiller et chambelan de +Charles de Bourgogne_. Il semble toutefois qu'il devait déjà avoir ce +rang ou quelque autre équivalent lorsque Galeas le recevait à Milan +avec tant de distinction, _propter Burgundiæ ducem_, et lui donnait +les entrées comme à ses propres officiers. + + [88] Lettres de l'empereur Maximilien et du jeune Charles-Quint, + de 1511 et 1512. + +A peine le duc de Bourgogne avait-il traité avec son royal +antagoniste, qu'il apprit les succès de son beau-frère en Angleterre: +Édouard y était remonté sur le trône et son pouvoir se trouvait +affermi par la mort de Warwick sur le champ de bataille et de Henri VI +dans la Tour de Londres. + +Cet événement, qui faisait regretter à Charles son empressement à +conclure, rendait, en même temps, l'Angleterre un asile plus sûr pour +les Boyd fatigués de l'exil et désireux de se rapprocher de l'Écosse, +dans l'espoir peut-être que Jacques III se laisserait à la fin fléchir +ou que d'autres circonstances leur permettraient de rentrer dans leur +patrie. + +Un coup de la destinée les avait rapprochés, à Bruges, d'Édouard et de +Glocester, et Marguerite d'York, liée avec la comtesse d'Arran, par le +rang de toutes deux, était un intermédiaire naturel entre ces nobles +exilés. Marie Stuart se flattait encore d'apaiser son frère; elle +était mère et voulait du moins essayer de conserver un héritage à ses +enfants. Buchanan suppose que, par des lettres insidieuses, Jacques +III cherchait à persuader à la comtesse qu'en venant plaider elle-même +sa cause, elle réussirait mieux qu'elle ne l'avait fait, par +correspondance ou en employant des intermédiaires; mais cet auteur a +semé son récit de tant de circonstances inventées à plaisir, qu'il n'a +droit qu'à peu de confiance. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il y avait +en ce moment à Bruges un dignitaire écossais, le grand prieur de +Saint-André, qui, par ses discours et ses avis, put exercer de +l'influence sur les résolutions des exilés. Quoiqu'il en soit, une +péripétie inattendue dans la destinée de la comtesse d'Arran suivit, +au bout de quelques mois, le rétablissement de la maison d'York. + +L'histoire de cette princesse a excité tant d'intérêt en Écosse et en +Angleterre, que les dates et les renseignements que notre _Itinéraire_ +fournit à ce sujet, et notamment sur l'incident qui nous occupe en ce +moment, en acquièrent une importance réelle. On voit Marie, après +avoir fui la cour de son frère pour suivre son époux et avoir séjourné +près de deux ans à la Maison de Jérusalem, se décider à retourner sans +lui en Écosse; et ce qu'il y a de remarquable, c'est l'accord qui se +montre, à cet égard, entre elle et le comte, aussi bien que le père de +celui-ci, qui, l'un et l'autre, devaient l'accompagner jusqu'en +Angleterre. La même entente paraît entre Jacques III et le duc de +Bourgogne; car ce fut probablement ce prince qui, à la demande de la +princesse et avec l'agréation du roi, chargea le sire de Corthuy +d'escorter Marie Stuart. La femme du chevalier devait également +accompagner la princesse, et ce qui prouve combien cette compagnie +était du goût de Marie Stuart, c'est que, spontanément et d'une façon +toute gracieuse, elle invita Jean Adorne à être aussi du voyage. + +D'un autre côté, le comte d'Arran eut, en Angleterre, une mission du +duc: il devait exciter Édouard contre Louis XI, allié de Jacques III; +négociations qui ont pu concourir à l'invasion de l'Écosse, dont nous +parlerons. Il semble donc que les Boyd, tout en s'associant à la +démarche de Marie, comptaient assez peu, pour eux-mêmes, sur le succès +de cette tentative et avaient d'autres vues. + + + + +VII + +La séparation. + + Marie Stuart s'embarque au port de Calais.--Lord Boyd meurt à + Alnwick.--Adieux du comte d'Arran et de Marie.--Le château de + Kilmarnoc.--Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la + princesse.--Présentation à la cour.--Le donjon de Corthuy.--La + dédicace de l'_Itinéraire_.--Fin de l'histoire de Thomas Boyd et de + Marie Stuart. + + +Marie Stuart partit de Bruges avec lord Boyd, le comte d'Arran, le +baron et la dame de Corthuy, leur fils aîné et une nombreuse escorte, +et alla s'embarquer à Calais, le 4 octobre 1471. Voici comment Jean +Adorne, dans une notice autobiographique qu'il a placée à la suite de +l'_Itinéraire_ de son père, décrit ce départ: + +«Là même, à Calais, sur le vaisseau prêt à appareiller, je fis mes +adieux à mes parents, et je saluai la noble princesse qui, de sa +grâce, m'avait invité à la suivre; mais je devais partir dans peu de +jours pour Rome. La chose était résolue et ainsi le voulait, sans +doute, ma destinée. + +«Après avoir pris congé d'eux, je revins à Bruges assez triste, mais +supportant courageusement le chagrin que me causait ce prompt retour +en Italie, d'où je revenais. Il ne manquait pas d'amis qui me +conseillaient de rester, et des hommes puissants me promettaient leur +appui. Je partis néanmoins pour Rome, en compagnie du grand prieur de +Saint-André.» + +On voit que le jeune Adorne eût préféré un voyage en Écosse, sous les +auspices de Marie Stuart, et que, par un sentiment bien ordinaire +parmi sa nation, il n'allait chercher au loin, qu'à regret, la +carrière que Paul II devait lui ouvrir. + +Le sire de Corthuy débarqua avec sa femme et leurs nobles hôtes en +Angleterre. Les Boyd s'y arrêtèrent. Robert, se rapprochant, tant +qu'il pouvait, de la frontière d'Écosse, mourut peu après à Alnwick. +Anselme et Marguerite durent assister à une scène navrante: les adieux +du comte et de Marie. Leur route, à tous deux, se séparait; chacun +allait au-devant d'un avenir inconnu qui ne devait plus les réunir. +Les images de leur bonheur passé, de leurs espérances détruites, +venaient en foule assaillir leur pensée, et, en même temps, un nuage +froid et sombre semblait se placer entre eux. Quelle différence entre +cette entrevue et une autre, quoique mêlée aussi de douleurs, dans +laquelle, se revoyant après le coup qui les avait frappés, ils +s'étaient juré mille fois de ne jamais se quitter! + +Arrivée à Édimbourg, la princesse fut, dit-on, froidement reçue par +son frère; on ajoute qu'il la confina dans le château de Kilmarnoc, +ancien domaine des Boyd; mais comme ils en étaient dépossédés, le +choix de ce séjour se comprend assez peu. Ce qui n'est pas douteux, +c'est que les supplications et les larmes de Marie n'eurent pas plus +de succès que n'en avaient eu les négociations d'Anselme Adorne. +Jacques ne voulait ni rendre à Thomas Boyd, proscrit, dépouillé, +ulcéré, sa position, ni en laisser une à la princesse, qui ne +convenait pas à son rang et à sa naissance. Le mariage fut cassé, on +ne sait sur quel fondement, mais probablement comme l'oeuvre de la +puissance usurpée des Boyd et manquant d'un consentement royal, libre +et régulier. + +En revenant en Écosse, le sire de Corthuy trouvait le mariage du roi +accompli. La cour retentissait encore des magnificences qui avaient +été déployées pour célébrer cette union. Anselme vit la jeune reine, +belle, distinguée et modeste. La présentation de la dame de Corthuy, +la tournée qu'Adorne fit avec elle dans ses domaines, se devinent, +sans qu'on en trouve le récit: on eût aimé à y rencontrer la peinture +d'un paysage d'Écosse, dominé par le vieux donjon de Corthuy, avec son +fossé et sa double enceinte de murailles, ou surplombant, comme un nid +d'aigle, quelques roche presque inaccessible. + +A Édimbourg, Adorne avait un devoir à remplir: pendant les six mois +qu'il venait de passer à Bruges, il avait fait rédiger, sous ses yeux, +par son fils aîné, la relation de leur commun voyage. Elle est écrite +en latin, mais d'un style familier, afin, comme le dit l'auteur, d'en +rendre la lecture plus facile. La narration, semée parfois, ainsi que +nous l'avons remarqué, de citations poétiques, y est interrompue et +coupée par des dissertations qui résument les observations +personnelles et les connaissances des deux voyageurs, relativement à +l'histoire, à la situation politique et aux moeurs des pays qu'ils ont +visités. Il règne, en général, dans tout cet écrit une simplicité et +un ton de bonne foi qui inspirent la confiance. Les descriptions qu'on +y rencontre témoignent d'un esprit d'observation uni à beaucoup +d'exactitude, en même temps que du sentiment des beautés de la nature. +On trouve aussi, en quelques endroits de ce manuscrit, des remarques +qui révèlent un goût, assez rare alors, pour les études philologiques +et etnographiques. + +L'ouvrage est précédé d'une dédicace adressée au roi d'Écosse[89]; +elle contient une analyse curieuse des principaux voyages qui avaient +précédé celui du sire de Corthuy. L'étudiant de Pavie y donne ensuite +carrière à son éloquence classique, pour célébrer, d'une manière +hyperbolique, la grandeur et la puissance du jeune souverain qui avait +témoigné au père de l'écrivain tant de considération et de gratitude. + + [89] Elle a été publiée par M. Le Glay. + +Le baron de Corthuy remit lui-même le manuscrit à Jacques III, qui dut +être sensible à ce présent. Ses goûts n'étaient que trop studieux, et +il parcourut sans doute avec avidité un ouvrage qui a vieilli par la +forme et une partie de la matière, aussi bien que par la langue dans +laquelle il est écrit, mais qui présentait alors ce qu'on savait de +plus certain et de plus neuf au sujet de contrées qui ne cessaient +d'occuper l'attention générale. + +C'est peut-être lors de cette apparition à la cour de Holyrood, +qu'Anselme Adorne fut nommé conseiller du roi d'Écosse, titre fort +honorable en ce temps, car l'État n'était pas conduit sans habileté ni +sans bonheur. Anselme et Marguerite, pourtant, ne tardèrent guère à +retourner en Flandre, après avoir assisté, il faut le supposer du +moins, aux réjouissances qui eurent lieu pour célébrer la naissance du +prince, depuis Jacques IV, réservé à devenir un jour, entre les mains +d'implacables ennemis, l'instrument de la ruine et de la mort de son +père. + +Nous achèverons ici en quelques mots l'histoire du comte et de la +comtesse d'Arran. Le premier, comme nous l'avons dit, fut employé par +le duc de Bourgogne dans des négociations; on ajoute qu'il le servit +de son épée. Il mourut dans l'exil, et Buchanan raconte que Charles +lui fit élever, à Anvers, un magnifique mausolée avec une inscription +qui rappelait ses titres et ses exploits. + +Nous devons dire que nous n'avons rencontré son nom ni parmi ceux des +principaux chefs employés par le duc de Bourgogne dans ses expéditions +militaires, ni dans les épitaphes anciennes des églises d'Anvers ou +de Bruges[90]. Nous ajoutons cette dernière ville à l'autre, parce que +l'auteur que nous venons de citer, semble constamment les confondre +ensemble. D'autres écrivains veulent que Thomas Boyd termina ses jours +en Italie, et désenchantent le roman de ses amours avec Marie en +ajoutant qu'il périt de la main d'un époux outragé. + + [90] Nous possédons un recueil manuscrit des épitaphes anciennes + de Bruges, où nous avons fait, en vain, des recherches pour y + trouver, soit les noms de Boyd ou d'Arran, soit leur traduction + latine. Il se publie aussi un recueil des épitaphes d'Anvers, où + ces noms ne paraissent pas, que nous sachions. + +S'il en fut ainsi, elle était plus que quitte envers lui. Une +princesse, veuve ou séparée de son mari, se trouvait en Écosse, en +butte aux entreprises et aux outrages d'hommes audacieux, aussi peu +délicats sur le choix des moyens que peu retenus dans leurs sauvages +passions. Le roi exigea que sa soeur acceptât un protecteur en donnant +sa main à lord Hamilton qu'elle avait dû épouser autrefois. Parvenu +ainsi au but de son ambition, et créé à son tour comte d'Arran, il +devint le chef d'une maison puissante qui, sous le règne d'une autre +Marie Stuart, célèbre par sa beauté et ses malheurs, se trouva voisine +du trône chancelant de cette reine. + +La comtesse d'Arran paraît encore une fois dans l'histoire: ce n'est +plus la jeune compagne d'un banni, c'est une mère qui intercède pour +son fils, et ce n'était point celui de Boyd. Ses pleurs, cette fois, +ne coulèrent du moins pas en vain: Jacques Hamilton, comte d'Arran, +s'était exposé à la vengeance du duc d'Albany[91], qui exerçait la +régence pendant la minorité de Jacques V; Marie sut les réconcilier. + + [91] Fils du frère de Jacques III et par conséquent neveu de la + princesse. + + + + +VIII + +L'ambassade de Perse. + + Mort de Marguerite.--Puissance du duc de Bourgogne.--Ses vues + ambitieuses.--Sa participation aux affaires d'Orient.--Hassan al + Thouil ou Ussum Cassan.--Le _Mouton Blanc_ et le _Mouton + Noir_.--L'empereur de Trébisonde.--Hassan épouse Despoïna + Comnène.--Ambassades vénitiennes.--Le patriarche d'Antioche.--Le sire + de Corthuy part pour la Perse.--Hassan reçoit les ambassadeurs du duc + de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de Moscovie.--Ses succès et + ses revers.--Prise de Caffa par les Turcs.--Anselme Adorne est + rappelé. + + +Marguerite ne survécut pas longtemps au voyage d'Écosse. Anselme eut à +la pleurer, après environ trente années d'une heureuse union dont les +noeuds avaient encore été resserrés par la naissance de six fils et +d'autant de filles[92]. Celles-ci étaient bien jeunes lorsqu'elles +perdirent leur mère, et c'est une tâche difficile que de remplacer de +tels soins! Le sire de Corthuy cependant fut obligé, après y avoir +pourvu de son mieux, de s'éloigner encore une fois pour remplir une +nouvelle mission de duc de Bourgogne. + + [92] M. Gaillard nomme seulement cinq fils et quatre filles. L'une + d'elles, Marie, épousa Josse de Baenst, chevalier, seigneur de + Gapinghe; une seconde, Élisabeth, fut mariée à Wulfart de + Lichtervelde; une troisième fut fille d'honneur de la douairière + de Glocester, mais nous ne savons trop quelle est la princesse + qu'on a voulu désigner ainsi. + +Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince +n'oubliait pas l'affaire de Perse. + +Quoique la mort du duc de Guyenne lui eût enlevé un appui et qu'il eût +combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succès +douteux, il semblait à l'apogée de sa puissance. A la faveur d'une +nouvelle trêve, il se rend maître de la Gueldre qu'il avait acquise du +duc Arnout, tiré par lui de la prison où le tenait un fils dénaturé. +Ainsi se complétait successivement l'union des Pays-Bas sous la +domination du duc de Bourgogne. Liége et Utrecht subissaient son +protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté étaient un +ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reçu en +nantissement, sinon acquis, le comté de Ferrette. Il convoitait la +Lorraine. René d'Anjou lui faisait espérer la Provence par testament. +Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un traité avec +Édouard VI, il partageait la France. S'étendant déjà en idée au delà +des Alpes, il avait, dit Commines, de grandes fantaisies sur le +Milanais. Peut-être le diadème de l'empire d'Orient brillait-il de +loin à ses yeux, comme plus tard à ceux d'un autre Valois[93]. Du +moins, le rôle de champion de la Chrétienté tenait place dans ses +rêves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble +ambition. + + [93] Charles VIII. + +Où s'arrêteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides +progrès. Plusieurs États chrétiens étaient envahis; l'Allemagne et +l'Italie étaient menacées. C'était comme une faveur inespérée de la +Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvât un +rival dans un prince musulman qui allait le prendre à revers, tandis +que l'Europe s'apprêterait à faire face au barbare conquérant. + +Déjà, en 1461, Philippe le Bon, qui préparait alors une expédition +contre les infidèles, avait reçu une ambassade envoyée par des princes +de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours était +le roi de Perse[94]. Nous ne pensons pas néanmoins que ce fut celui +dont il était maintenant question, appelé Assembei par l'historien +Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin +Assan-Beg, vulgairement nommé Housson-Cassan dans notre _Itinéraire_. +Voici ce qu'on y lit à son sujet, et ce fut sans doute la substance +des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur +le prince musulman: + + [94] _Hist. de Fl._ par M. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 47. + +«C'est surtout pour résister aux fréquentes attaques d'un si +redoutable voisin que le Soudan d'Égypte entretient à Alep un corps +considérable de Mamelucks. Assan-Beg égale presque en puissance le +Grand-Turc. Il y a peu d'années, il se rendit maître de la Perse et +vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan. +La Chaldée où fut Babylone, la Silicie, la Mésopotamie, la Capadoce, +l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Arménie, la Médie jusqu'à la +Scythie ou Tartarie, lui obéissent. Il a épousé une fille[95] de +l'empereur de Trébisonde, et en conséquence il a plusieurs fois +réclamé ce pays, du Turc qui s'en est emparé. Cette demande n'étant +point écoutée, il se prépare à la guerre. Il a même envoyé un +ambassadeur que nous vîmes à Venise, tant à cette République qu'au +grand maître de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue. +Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui +s'ouvre pour arrêter les progrès du Turc et renverser sa puissance.» + + [95] Une nièce, voir ci-après. + +Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont +exacts en général, et lorsque l'on considère avec quelle difficulté +les informations étaient alors obtenues, l'on doit reconnaître que le +sire de Corthuy n'avait rien négligé pour s'en procurer de sûres et +avait mis soigneusement à profit les occasions qui s'en étaient +présentées à lui, soit dans le Levant, soit en Italie. + +Suivant les orientalistes, le véritable nom du conquérant de la Perse +était Hassan, et il fut surnommé le Grand, en arabe _Al Thouil_ ou +_Al Thawil_, en turc, _Uzum_, soit à raison de sa taille, soit à cause +de ses exploits et de sa puissance. De là le nom d'Ussum Cassan, sous +lequel il est le plus généralement connu. + +On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conquérants +de la Perse; cependant il appartenait à une dynastie de Turcomans, +dite du _Mouton Blanc_, qui gouvernait l'Arménie. + +Ayant succédé, en 1467, à son frère Géhangir, il défit Géhan Schah, +sultan de la race du _Mouton Noir_, auquel il enleva les États que ce +souverain ou ses prédécesseurs avaient conquis dans la Mésopotamie, la +Chaldée et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Saïd, issu de +Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane. + +D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter à l'éclat +de sa puissance en épousant Despoïna, nièce d'un Comnène qui +gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de +Trébisonde, et cherchait, de son côté, un appui auprès de Hassan +contre les armes de Mahomet II. + +Hassan, en vertu de cette alliance, ayant requis le Sultan d'éloigner +ses forces de Trébisonde et de la Cappadoce, la guerre s'allume entre +eux. Les États d'Italie, que la puissance ottomane menaçait de fort +près, sentent, à l'instant, le prix de cette diversion. Le pape et +Venise s'empressent d'exhorter Ussum Cassan à persévérer dans ses +desseins, et un échange d'ambassadeurs s'établit. Ce fut, de la part +des Vénitiens, d'abord Catarino Zeno, allié à la famille de la reine +Despoïna; ensuite, en 1471, Josaphat Barbaro, chargé de reconduire +l'ambassade persane dont parle notre manuscrit, avec de riches +présents, de l'artillerie, des artilleurs et des munitions de guerre. +En même temps, une flotte combinée, commandée par Pierre Moncenigo, se +dirigeait vers les côtes de l'Asie Mineure et y remportait quelques +avantages; mais Barbaro, ne voyant pas jour à pénétrer jusqu'auprès +d'Ussum Cassan avec les secours qu'envoyait la République, se jeta à +travers le pays, en compagnie d'Azimamet qui fut massacré en route, et +le Vénitien arriva, à grand'peine et presque seul, à Ecbatane, au mois +d'avril de l'année 1474. + +On attachait tant d'importance à ces relations, que, vers le même +temps, un troisième envoyé de Venise, aussi d'illustre famille, +Ambroise Contarini, se rendait en Perse, par la Pologne, la colonie +génoise de Caffa et l'Arménie; Iwan III, qui régnait en Russie et +avait affranchi cette contrée du joug tartare, avait aussi confié une +mission semblable à un seigneur moscovite, désigné sous le nom de Marc +Ruffus. + +Il est probable que le duc de Bourgogne concourait, au moins de ses +deniers, aux armements du souverain pontife et de l'ordre de +Saint-Jean contre les Turcs. Toujours est-il qu'il intervenait dans +cette affaire et dans les négociations qui s'y rapportaient. Quoique +le pape eût déjà dépêché en Perse, au nom de ce prince, et sans doute +de concert avec lui, Louis de Bologne, religieux revêtu du titre de +patriarche d'Antioche. Le duc voulut, de son côté, choisir un +ambassadeur pour la même destination, et ce fut le sire de Corthuy, +familiarisé avec l'Orient par son voyage, déjà au fait de cette +affaire importante, et réunissant les conditions de sang-froid et de +courage que demandait une entreprise si difficile et si périlleuse. + +Le chevalier partit de Bruges au mois de mars 1473 (vieux st.) avec +une suite nombreuse et brillante. Tandis qu'il luttait avec les +lenteurs et les difficultés qu'avaient rencontrées, avant lui, les +envoyés vénitiens, le patriarche arriva au camp d'Ussum Cassan, +escorté de cinq cavaliers. Le lendemain, il fut admis devant le roi. +Après qu'il eut décliné sa qualité et offert, en présent, à Hassan, +quelques robes de brocart d'or, de soie écarlate et de drap, il exposa +le sujet de sa mission et fit des offres de service au nom du duc de +Bourgogne. Au rapport de Contarini, présent à l'audience, les +promesses du patriarche furent magnifiques; mais le monarque persan ne +parut pas les prendre fort au sérieux. S'il n'entrait point dans cette +appréciation un peu de jalousie, on n'en comprendra que mieux que +Charles eût songé à se faire représenter en Perse par une ambassade +plus solennelle et qui répondît davantage à la renommée du grand duc +d'Occident. + +La réception fut suivie d'un dîner auquel les ambassadeurs furent +invités. Le roi y montra son esprit en proposant des questions +auxquelles il répondait lui-même. C'était un vieillard de haute +taille, sec et nerveux, d'une physionomie agréable et fort ami de la +magnificence. Dans une seconde audience qu'il donna à Contarini et au +patriarche, à Ecbatane, il leur ordonna de retourner chacun dans son +pays pour annoncer à son souverain qu'il ne tarderait pas lui-même à +attaquer les Turcs. Enfin, le 17 juin, il donna aux ambassadeurs une +audience de congé. Après avoir distribué au patriarche et à +l'envoyé d'Iwan quelques présents, notamment un cimeterre et un +turban, que le moine reçut comme le Moscovite, il leur expliqua les +motifs pour lesquels il n'entrait pas immédiatement en campagne avec +toutes ses forces. A ses côtés se tenaient deux seigneurs persans qui +devaient se rendre en ambassade, l'un auprès de Charles, l'autre +auprès du prince russe. + +Mais, dès lors, ces négociations n'avaient plus d'objet réel. Vers le +temps où Barbaro quittait ses vaisseaux, Hassan s'était avancé dans +l'Asie Mineure, avait vaincu les Turcs, puis dans une seconde bataille +fort contestée et fort sanglante, il avait vu son armée dispersée par +l'artillerie ottomane. L'opinion, en Italie, fut qu'il avait été mal +secondé. Il était d'autant moins disposé, maintenant, à reprendre +sérieusement l'offensive contre les Turcs, que la révolte de son fils +Ungermaumet lui donnait de grands embarras. C'est peut-être pourquoi +il montrait tant d'impatience de voir partir les ambassadeurs. + +Contarini ne regagna l'Italie qu'avec des peines et des périls sans +nombre. Barbaro, pour qui Ussum Cassan avait beaucoup de +bienveillance, demeura en Perse, dans l'espoir que le roi tenterait +quelque entreprise contre Mahomet II; mais il vit bien qu'Ussum +Cassan, après s'être vaillamment mesuré avec ce redoutable ennemi, +était peu tenté de renouveler l'épreuve. + +D'un autre côté, les progrès de la puissance ottomane rendaient les +communications de plus en plus difficiles entre l'Europe et la Perse. +Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'avait rien de mieux à +faire que de rappeler son ambassadeur, en quelque endroit qu'il se +trouvât. Le sire de Corthuy revint donc en Flandre, où nous allons +bientôt le voir entrer dans la période la plus pénible de sa vie. + + + + +SIXIÈME PARTIE. + + + + +I + +Jean Adorne. + + Mort de Paul II.--Barbe rasée.--Les chansons de Robinette.--L'hospice + de Saint-Julien.--Patric Graham, primat d'Écosse.--Jean Adorne est + attaché à l'ambassade du cardinal Hugonet.--Mission à Naples.--Le + bâtard de Bourgogne.--Tournoi.--Siége de Neus.--Traité de + Péquigny.--Les états généraux de 1475.--Commissaires au renouvellement + des Magistrats de Bruges.--Le sire de Corthuy est nommé bourgmestre. + + +Que devenait cependant Jean Adorne? Nous l'avons laissé reprenant à +regret la route d'Italie, moins touché de l'éclat des dignités dont la +perspective s'ouvrait devant lui, que docile aux vues de son père. +Avant d'arriver à Rome, il apprit un événement bien fâcheux pour la +réalisation de ses brillantes espérances: Paul II était mort! Jean, +cependant, n'en poursuivit pas moins sa route. A défaut du pape, il +comptait trouver un protecteur dans le cardinal de Saint-Marc; mais +celui-ci était parti ou se disposait à partir pour une légation. + +Le jeune Adorne, comme il nous l'apprend lui-même, arrivait à Rome, le +menton orné d'une barbe qu'il avait laissée croître et soigneusement +entretenue pendant deux ans. Peut-être l'usage était-il de la porter +longue dans les fonctions auxquelles Paul II l'appelait, il se la fit +raser et alla passer quelque temps à Gênes, dans la société des +parents et des amis qu'il y avait. + +Il logeait chez un particulier nommée Julien Alamanni dont la femme +était d'Amiens: c'était pour le jeune homme presque un compatriote. +Robinette, tel était le nom de la dame, était vive, acorte et d'humeur +joyeuse. Pour le distraire de ses mécomptes, elle lui chantait des +chansons françaises qui le divertissaient fort. + +Évidemment, il n'était point venu en Italie pour cela. Il quitta Gênes +et revint à Rome, où il descendit à l'hospice de Saint-Julien: là se +trouvaient, en ce moment, quelque Français, assez mauvais sujets, dont +il ne rechercha pas la connaissance. Une rencontre plus heureuse lui +était réservée dans la capitale du monde chrétien. Un prélat écossais, +aussi distingué par sa piété que par sa naissance, attendait à Rome, +dans une sorte d'exil, le moment de pouvoir retourner dans sa patrie: +c'était Patric Graham, dont nous avons déjà parlé. + +Non-seulement le souverain pontife avait confirmé le choix que le +chapitre avait fait de Graham pour l'évêché de Saint-André, mais, à la +demande du prélat, il avait érigé ce siége en archevêché; et, écartant +les prétentions de l'archevêque d'York à exercer une juridiction sur +l'Écosse, il avait reconnu les droits de celui de Saint-André au titre +de primat du royaume; enfin il avait joint à cette dignité celle de +son légat en Écosse, avec la délicate mission d'y corriger la +discipline. + +Les Boyd n'étaient point favorables, dit-on, à Graham; d'où il +faudrait conclure que, lorsqu'ils s'emparèrent de la personne du roi +et du pouvoir, ils rompaient ainsi avec les Kennedy. Quoi qu'il en +soit, après la chute des Boyd, la cour n'en demeura pas moins +contraire au primat, et il n'osait revenir en Écosse: les courtisans, +qui profitaient des abus, n'étaient point pressés de voir arriver un +réformateur. L'habile et intrigant Schevez, qui aspirait à remplacer +Graham, et s'était emparé de l'esprit du roi par son savoir et surtout +en flattant le goût de Jacques pour l'astrologie, ne cessait de +susciter des obstacles au rival qu'il finit par supplanter. + +Le vénérable prélat, pendant son séjour à Rome, admit auprès de lui +Jean Adorne et se l'attacha; c'était une suite des relations de notre +chevalier avec l'Écosse et un honorable témoignage des sympathies que +ses qualités et sa conduite lui avaient méritées de la part de ce que +ce pays avait de plus élevé et de plus respectable. + +Le primat se disposait, en dépit des difficultés qui l'attendaient, à +se rendre auprès de son troupeau, lorsqu'arriva Philibert Hugonet, +évêque de Metz, frère du chancelier de Bourgogne. Il était +spécialement chargé d'obtenir un chapeau de cardinal pour le +protonotaire de Clugny. Une promotion eut lieu le jour de Noël de +l'année 1473; Clugny n'y était pas compris, c'était l'ambassadeur. La +fureur du duc fut extrême. On adoucit pourtant l'esprit de ce prince +en lui représentant que le protonotaire rencontrait dans le sacré +collége une opposition qu'on n'espérait surmonter qu'à la longue. Le +cardinal demeura en Italie, comme ambassadeur de Charles auprès du +souverain pontife et du roi de Naples; le pape lui donna de plus une +légation dans les États-Romains: il fut aussi légat en Toscane. + +Jean Adorne fut placé auprès de lui dans une position plus +diplomatique que d'Église, qui le rapprochait, non pas, il est vrai, +de sa patrie, mais du moins des affaires où elle était mêlée. Il passa +plusieurs années avec le cardinal, à Rome et dans les États-Romains. + +En 1475, il fut dépêché à Naples, auprès du roi Ferdinand, avec des +lettres de créance qui portaient sur trois points ou articles. Il +avait aussi une mission pour Antoine, bâtard de Bourgogne, récemment +légitimé par le pape, et que Charles le Téméraire avait envoyé à la +cour de Naples. + +Le prince bourguignon fut reçu avec de grands honneurs dont Jean +Adorne fut témoin; à cette occasion, celui-ci assista à un magnifique +tournoi auquel le duc de Calabre prit part en personne. + +Le duc de Bourgogne, cependant, s'engageait de plus en plus dans de +vastes et périlleuses entreprises. En même temps qu'il traitait avec +Édouard, qui devait aborder en France avec une armée, il profite +d'une querelle entre deux prétendants à l'évêché de Cologne, pour +chercher à s'emparer de Neus. Il se met ainsi l'Empereur et +l'Allemagne à dos, et épuise vainement ses ressources. Les Anglais +débarquent à Calais, mais l'or de Louis XI les désarme. Le traité de +Péquigny enlève au duc son allié le plus puissant. + +Louis XI, outre son habileté et sa souplesse, avait un grand avantage: +il disposait librement des ressources des provinces qui lui +obéissaient. Celles des Pays-Bas, les voyant chargées d'impôts et +tenues en grande crainte par les gens de guerre, n'étaient pas tentées +de se mettre en même position. Le duc s'irritait de cette différence. +Il ne cessait de demander aux états de ses _pays de par deçà_ ou aux +villes de Flandre, des hommes, des vivres, de l'argent. Tantôt il +rappelait à celles-ci leurs protestations de dévouement lors de son +avénement, les dangers que courait la Flandre et les sacrifices qu'il +s'imposait pour la défendre; tantôt il parlait en maître absolu et +semblait prêt à recourir aux dernières extrémités. Tout en maintenant +avec fermeté les priviléges de la Flandre, les magistrats cherchaient +à désarmer Charles par un langage respectueux et en lui accordant, du +moins, une partie de ses demandes[96]. + + [96] Gachard, _Documents inédits concernant l'hist. de la + Belgique_ t. I, p. 216, 249, 259, 267. + +Les Flamands, on le sait, aiment les impôts aussi peu que peuple qui +soit au monde; ils ne prenaient qu'un faible intérêt à des guerres où +la Flandre n'était pas directement en jeu. Il existait de plus des +difficultés quant au service des fiefs et, ce qui touchait davantage +le peuple, quant à la valeur des monnaies. De tout cela naissait une +irritation, à peine contenue, et qui s'adressait aux hommes mêmes dont +les représentations et les délais excitaient la colère du duc. On en +verra plus loin les suites. + +Charles ne put obtenir des états généraux, assemblés à Gand en 1475, +le sixième denier sur tous les biens: on lui refusa également un +armement général qu'il demandait; mais les Quatre Membres de Flandre +lui accordèrent pourtant d'importants subsides, dans lesquels, suivant +l'usage, chaque Membre avait à fournir son contingent. Celui de Bruges +était toujours le plus fort. + +C'est au commencement de septembre qu'avait lieu, chaque année, dans +cette ville, le renouvellement du Magistrat: des commissaires nommés +par le duc y présidaient. Ce furent, cette fois, Guy de Brimeu, sire +d'Humbercourt, comte de Meghem, Guillaume de Clugny et le prévôt +d'Utrecht. + +Le duc de Bourgogne, qui employait des Flamands en Hollande, +choisissait pour ses délégués en Flandre des personnages étrangers à +cette province. Une sorte de fusion monarchique s'opérait ainsi au +profit de son autorité. C'étaient, du reste, trois de ses principaux +et plus affidés conseillers, et l'on voit par là quelle importance il +attachait au choix qui allait avoir lieu. Il tomba sur le sire de +Corthuy pour les fonctions de bourgmestre de la commune, tandis que +celles de premier bourgmestre étaient conférées à Paul Van Overtveldt +ou Descamps, conseiller du duc, qui les avait déjà plusieurs fois +remplies et avait exercé celles de bailli. + +Nous avons dit ailleurs combien les premières dignités municipales +des grandes villes de Flandre étaient ambitionnées et environnées de +considération; néanmoins, les funestes conjectures qui commençaient à +poindre à l'horizon et celles que nous venons d'indiquer, rendaient +alors ces honneurs peu enviables. Le plus sage, ou, du moins, le plus +heureux pour notre chevalier, eût été de s'y dérober; mais il n'était +point fait pour l'inaction: il jugeait probablement qu'il y a plus de +prudence que d'honneur à s'éloigner d'une cause lorsqu'on en voit +pâlir l'étoile; il aimait sa ville natale et pouvait se flatter de lui +être utile. En passant par des mains bienveillantes, le pouvoir +s'adoucit. + + + + +II + +Une grand'mère. + + Nouveaux impôts.--Mécontentement du peuple.--Conquête de la + Lorraine.--L'ombre du connétable.--Défaite du duc à Granson.--_Fortune + lui tourne le dos._--Bataille de Morat.--Hemlink ou Memlink.--Mariage + d'Arnout Adorne.--Agnès Adorne.--Renouvellement des Magistrats. + + +L'administration qui venait d'achever son terme léguait à celle dont +notre chevalier faisait partie une tâche fâcheuse. Des subsides +avaient été votés, il fallait y pourvoir par des taxes nouvelles. On +prit du moins une précaution qui pourrait sembler superflue, tant la +chose était naturelle, mais qui devait prévenir sinon des abus, au +moins d'injustes soupçons: il fut décidé que les particuliers chargés +de la recette ne pourraient être de la Loi. Le peuple n'en trouva pas +moins l'impôt peu de son goût et éclata en murmures. + +C'était un bien pour Bruges, beaucoup plus que pour le sire de +Corthuy, à qui le souvenir de cette émotion a pu nuire, que les +fonctions de bourgmestre de la commune fussent alors exercées par un +homme qui pût faire servir son influence et la considération dont il +jouissait, à maintenir la tranquillité sans qu'il fût besoin de +recourir à des mesures sévères. Le calme fut bientôt rétabli et toute +l'attention se porta sur ce qui se passait au dehors. + +Les événements se pressaient ainsi que dans les dernières scènes d'un +drame. Un moment la fortune paraît encore sourire au duc de Bourgogne +comme pour l'entraîner plus sûrement à sa perte: une trêve avec Louis +XI lui permet de se jeter sur la Lorraine et de s'en rendre maître. + +Sur ces entrefaites, le connétable arrêté à Mons, où il s'était +réfugié, est livré au roi par ordre de Charles, qui devait partager +les dépouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci +s'était emparé. Voulant se ménager entre plus puissants que lui, +Saint-Pol avait leurré et déçu tout le monde; mais il était l'hôte de +Charles et un obstacle à l'ambition de son astucieux antagoniste. +Humbercourt et Hugonet, lorsque, à leur tour, ils montèrent à +l'échafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et +leur faisait signe de la suivre? + +Cependant la catastrophe se préparait: le duc, dans une expédition +contre les Suisses, est mis en déroute par sa propre avant-garde qui, +en se repliant sur son armée, y jette la confusion. C'est alors que, +suivant une expression de son épitaphe, dont Napoléon Ier se fit +répéter la lecture, _fortune lui tourna le dos_! Son camp, son +artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi. +Cet échec fut bientôt suivi, près de Morat, d'une défaite sanglante. + +On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre, +et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut +d'abord que le duc était mort. En effet, sa vie, on peut le dire, +était finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa +fierté. + +On place vers l'époque de ces désastres l'arrivée à Bruges d'un +artiste né dans cette ville, où l'on admire encore quelques uns de ses +chefs-d'oeuvre. Un peintre moderne a représenté Anselme Adorne, +bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink, +car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son +nom[97]. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet, +et nous croyons plutôt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs +chers aux Brugeois. L'épisode, s'il était d'accord avec les dates, +n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres, +soeurs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son +attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les +traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez près à la +famille du chevalier. Lui attribuer du goût pour les arts qui +remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphère où il vivait, et de +la prédilection pour les talents du peintre brugeois, n'était point +dans ces circonstances une supposition forcée. + + [97] Le monogramme dont il signait ses oeuvres a été pris pour un + H, tandis que de bons juges y voient un M. + +Deux événements domestiques qui intéressaient notre chevalier, quoique +à des degrés différents, marquèrent l'époque de sa magistrature. A ses +baronnies d'Écosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa +famille possédait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui +passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'aîné, après Jean, épousa +vers le même temps Agnès de Nieuwenhove; elle appartenait à une +ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son +nom et qui était une des bannières de Flandre, dans la descendance du +sire de Corthuy. Cette union était sous tous les rapports si bien +assortie, que lorsque Agnès eut cessé de vivre, Arnout Adorne, ne +trouvant plus rien qui l'attachât au monde, le quitta pour le cloître, +comme avait fait son aïeul; hérédité remarquable d'austère piété, +lorsque déjà la réformation frappait à la porte. + +Ce mariage était pour Anselme une grande joie au milieu des +inquiétudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu +sous de tristes auspices. La cérémonie se fit le 7 janvier, entre les +fatales journées de Granson et de Morat. La nouvelle du premier +désastre n'était sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on +jugea plus sage de ne point différer, soit pour ne point jeter +l'alarme, soit en vue même des incertitudes de l'avenir. + +Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand +artiste brugeois; elle était vêtue d'une robe de brocart ou de drap +d'or, serrant à la taille, et presque entièrement cachée sous un +vêtement plus ample de velours d'une pourpre foncée, doublé d'hermine +et à manches larges et pendantes. Ses mains, petites et blanches +étaient ornées de joyaux, aussi bien que son cou. Elle portait en +outre une lourde chaîne d'orfèvrerie. Sa tête était couverte d'une +coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de velours noir +doublé d'une étoffe de soie jaune, qui retombait sur ses épaules. Ses +ajustements cachaient presque entièrement sa poitrine et formaient, de +part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une sorte de collet +de velours noir avec une bordure blanche comme en ont les rabats des +prêtres. On n'apercevait point ses cheveux retroussés en arrière; mais +la transparence du teint, l'arc légèrement tracé des sourcils, le bleu +clair des yeux, annonçaient dans la dame qui se faisait peindre, +malgré son origine italienne, une blonde fille du Nord. Ses traits +avaient de la douceur, son maintien de la dignité; sa taille était +svelte et bien prise. + +C'est ainsi qu'Agnès Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a été +peinte par Memlink. Lorsque Anselme, père de six fils, la prenait, +enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le +dernier espoir de sa race. Moins de trente ans après lui, celle-ci +était près de s'éteindre. Les fils d'Agnès[98] furent adoptés dans la +maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reçut la sanction +souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette +dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le soin +qu'on mettait à le perpétuer était un hommage à la mémoire encore +fraîche de notre voyageur. + +[98] Son premier mariage contracté lorsqu'elle n'avait que 13 ans +avait été stérile; demeurée veuve dans l'année, c'est à peine si elle +avait été femme, quand elle donna sa main, dans l'église de Jérusalem, +à un gentilhomme génois nomme Don André della Costa. + +Son année d'exercice terminée (septembre 1476), il fut remplacé par un +autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nommé +premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dénoûment +attendu pour Louis XI avec une fiévreuse impatience, vint combler ses +voeux et tout remuer en Flandre. + + + + +III + +Mort de Charles le Téméraire. + + Siége de Nancy.--Le comte de Campo Basso.--Ambassade + écossaise.--Singulière prédiction.--Elle est confirmée par + l'événement.--Le mauvais valet de chambre.--Réflexions.--Les états des + provinces s'assemblent.--Les métiers de Gand.--Troubles à Bruges.--Le + sire de Corthuy capitaine de la duchesse de Bourgogne.--Les trois + chroniques. + + +Accablé de honte et de douleur, Charles, s'attachant néanmoins avec +une fatale persistance à ses entreprises, semblait jeter le défi à la +destinée. Avec une poignée de soldats mal armés, mal payés, +découragés, malades, il poursuivait le siége de Nancy. Une sombre +figure marchait à ses côtés, semblable à un esprit de ténèbres, qui ne +devait le quitter qu'après l'avoir précipité dans l'abîme: c'était le +comte de Campo Basso. + +Sur ces entrefaites arrivait à Bruges une ambassade écossaise chargée +d'exposer au duc de Bourgogne les doléances du commerce au sujet de +certaines mesures que ce prince avait prises. Plusieurs des +personnages les plus distingués de la ville s'empressèrent de fêter +ces étrangers, et l'on pense bien que le sire de Corthuy ne fut point +des derniers. On pourrait placer chez lui le lieu d'une scène +singulière rapportée par Buchanan, si le récit même de cet auteur plus +élégant que fidèle, n'était vraisemblablement une fable. Voici ce +qu'il raconte: Dans un repas donné aux envoyés écossais, un certain +docteur en médecine, nommé André, qui se piquait d'astrologie, les +prenant à l'écart, leur dit mystérieusement: «Ne vous pressez pas de +vous rendre au camp du duc de Bourgogne: dans trois jours vous +apprendrez sa mort.» En effet, on sut bientôt qu'à la suite d'une +bagarre plutôt que d'un combat, Charles avait été enveloppé et +massacré le 5 janvier 1477. + +Commines vit depuis, à Milan, un anneau où était gravée une pierre à +fusil et que le duc avait coutume de porter à son pourpoint: «Celuy +qui le lui ôta,» dit l'historien, «fut mauvais valet de chambre.» + +On douta de la mort du Téméraire; le peuple ne voulait point croire +que de cet homme puissant qui avait agité la terre, il n'y restait +plus qu'un cadavre nu, la face prise dans la glace d'un fossé. C'est +ainsi qu'on le retrouva au bout de quelques jours. + +L'épée qu'il avait portée, après Philippe le Bon, avait rivalisé avec +le sceptre des Valois, soumis la Hollande et la Frise, le Luxembourg, +la Gueldre, cruellement réprimé les Liégeois, dompté les communes +soulevées, conduit et contenu les grands; maintenant elle tombait, +brisée, aux mains d'une jeune orpheline aux prises avec les armes et +les intrigues de Louis XI: c'était une révolution. + +Le 24 janvier, la duchesse, conjointement avec la veuve du Téméraire, +annonçait le tragique événement aux populations, en même temps que +l'intention d'aviser, de concert avec les princes de son sang, ses +conseillers et les «gens des Trois États des pays de par deçà,» qui +dans peu allaient s'assembler, à alléger les charges des sujets, à les +traiter avec douceur et justice, et à résister aux entreprises des +ennemis[99]. Il est triste de le dire: quand on est fort, on est peu +disposé à céder; quand on a cessé de l'être, les concessions +trahissent la faiblesse et ne désarment guère ceux qui les obtiennent. + + [99] _Bulletins de la commission d'histoire de l'Académie royale + de Belgique,_ t. VII, 1er _Bulletin_, p. 64. + +Les princes alliés à la maison de Bourgogne, les principaux seigneurs, +la noblesse, les états généraux de provinces, parmi lesquelles la +Flandre, le Brabant, la Hollande, le Hainaut, formaient chacune le +centre d'autant de groupes particuliers, se réunissent autour de +Marie, dans les murs de Gand, siége, en ce moment, du gouvernement et +centre de l'action nationale. Le sire de Corthuy ne tarda pas à s'y +rendre, et pendant quelque temps il put y observer, comme à leur +source, des événements qui ne devaient influer que trop sur sa +destinée. + +Commines a injustement ravalé les hommes, étrangers jusque-là aux +affaires, qui dans cette crise furent amenés à y prendre part. Si +pourtant l'on se représente clairement la situation au dehors et au +dedans, un ennemi aussi peu scrupuleux que puissant, poussé par la +haine et la vengeance plus encore que par la politique, le pouvoir +ébranlé et chancelant, les États de Bourgogne composés de deux parties +presque étrangères l'une à l'autre, les provinces dites de par deçà +récemment ou faiblement unies entre elles, chacune formant un État +jaloux de ses droits et repoussant toute influence étrangère à son +territoire; chez les grands, des vues, des intérêts divers; des +institutions que d'autres pays enviaient, mais qui donnaient à la +multitude une action directe et, dans des moments semblables, presque +souveraine; la réaction d'autant plus violente, que la compression +avait été plus forte; si, disons nous, l'on se fait une idée vive et +nette d'un tel état de choses, on comprendra sans peine qu'il eût +presque fallu un prodige pour qu'il n'en sortit rien que de juste, de +sage et de régulier. + +L'habitude d'obéir survit quelque temps au pouvoir; les conséquences +de la situation ne devaient se développer que successivement. Bientôt +pourtant un observateur attentif, dont le nom n'est point connu, +écrivait silencieusement, dans des notes qui sont parvenues jusqu'à +nous, que «le _commun peuple_ était maître.» Ces mots, nous ne les +transcrivons point avec un sentiment de dédain: Lazare[100] était du +commun peuple; mais Lazare ne gouvernait pas. L'infortuné! il eût +trouvé des flatteurs. + + [100] Dans la saisissante parabole du mauvais riche. + +Les métiers de Gand s'arment et se font remettre en possession de +tous leurs priviléges. A ce signal, les Brugeois demandent une lecture +solennelle de ceux de leur ville. Le premier bourgmestre s'y oppose +avec plus de fierté que de prudence; le peuple s'assemble en tumulte. +A la vue du flot qui déborde et gronde, Nieuwenhove se trouble et +court à Gand avertir la duchesse de se qui se passait. + +Quelques jours après, on voyait entrer à Bruges, par la porte de +Sainte-Croix, une petite troupe de cavaliers. Anselme Adorne en +faisait partie, aussi bien que le sire de la Gruthuse, Jean, son fils, +seigneur de Spiere ou des Pierres, et Jean Breydel. La duchesse, afin +de rétablir l'ordre dans cette ville, l'avait placée sous le +commandement des quatre capitaines que nous venons de nommer. Le reste +se composait de leur suite et de leur escorte. + +Avant de faire connaître ce qu'ils firent et quelles en furent les +suites, nous devons dire quelque chose des sources où nous avons +principalement puisé: + +On trouve la relation des troubles de Bruges, à l'époque de +l'avénement de Marie de Bourgogne, dans la Chronique de Flandre +d'Antoine de Roovere, qui fait partie de l'ouvrage publié à Anvers en +1531, par Guillaume Vorsterman, sous le titre de: _die exellente +Cronike van Vlaenderen_, ainsi que dans la Chronique de Despars, +terminée en 1562, et celle qui a été publiée à Bruges en 1727, par +André Wyts. + +De ces trois ouvrages, le premier retrace le plus directement les +impressions du moment et les souvenirs contemporains; mais souvent il +rend ceux-ci d'une manière un peu confuse, et ils ont besoin d'être +débrouillés et éclaircis. L'auteur, qui était déjà mort quand on +imprimait son récit, fut musicien et homme de lettres, ou, suivant +l'expression du temps, rhétoricien. Vorsterman vante beaucoup ses +talents. De Roovere n'en donne pourtant pas de grandes preuves par ses +acrostiches qu'il appelle des _incarnations_, ni par la forme de son +récit: ses paragraphes commencent, d'ordinaire, par le mot _item_, +ainsi que les articles d'un compte ou d'un inventaire; mais personne +n'est plus au fait que lui de ce qui se passe dans les rues et sur le +marché de Bruges, et les détails qu'il donne sont précieux pour +l'intelligence des faits et leur appréciation. + +Nicolas Despars ou d'Espars, gentilhomme et _Poorter_ de Bruges, +bachelier en droit, est déjà plus éloigné des événements; il a pris +soin pourtant de comparer ensemble toutes les chroniques de Flandre, +soit imprimées, soit inédites, écrites en latin, en français ou en +flamand, et les résume avec gravité et droiture. + +André Wyts, imprimeur de la ville, a dédié au comté de Lalaing, +commissaire impérial en Flandre, et aux Magistrats de Bruges un +travail signé seulement des lettres N. D. et F. R., qui comprend +l'analyse de tous les priviléges de la province, des villes et +châtellenies, et le récit de ce qui s'est passé en Flandre de 1346 à +1482, tiré, selon que l'annonce le titre, des écrivains les plus +dignes de foi, de manuscrits et mémoires inédits, notamment d'écrits +contemporains des événements, rédigés en langue flamande. On peut +supposer que l'ouvrage de Despars a été mis à contribution dans cette +compilation, et lorsqu'elle s'en écarte, ce n'est souvent que pour +tomber dans quelque méprise. + +Despars et les auteurs de la chronique éditée par Wyts résument, +acceptent ou rejettent, suivant l'opinion qu'ils se forment. Celle de +Despars, surtout, n'est point à dédaigner sans doute; mais De Roovere +raconte, quant au gouvernement de Marie de Bourgogne, ce dont il a pu +être témoin lui-même, ou, du moins, ce dont la mémoire était encore +fraîche au moment où il écrivait. + +C'est surtout en comparant et en pesant les témoignages de ces auteurs +que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va +lire le récit[101]. + + [101] Nous avons tenté des recherches à la Bibliothèque et aux + Archives de Bruges, mais sans résultat. + + + + +IV + +Les capitaines de la duchesse. + + Objet de la mission des capitaines.--L'avenir de Bruges.--Le sire + de la Gruthuse.--Jean de Bruges.--Jean Breydel et son + escorte.--Transaction.--La Gruthuse au balcon de l'hôtel de + ville.--Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt.--Exécutions à + Gand.--Troubles à Bruges.--On demande la mise en jugement des anciens + magistrats.--Caractère de la justice communale dans les temps de + troubles.--Les partis et leurs accusations. + + +La mission qui était confiée au sire de Corthuy, conjointement avec +les autres personnages que nous venons de nommer, n'était pas moins +flatteuse que délicate; elle témoignait, à la fois, de l'estime que la +cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait à ses concitoyens, car +il s'agissait de rétablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des +mesures de rigueur auxquelles on ne pouvait même songer, mais par la +conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la considération +personnelle. + +Parvenue au sommet de ses prospérités, dont il ne reste plus qu'un +souvenir et la misère qu'elles laissent trop souvent après elles, +Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre. +Il semblait que la nature et les événements conspirassent ensemble sa +ruine. Le Zwyn[102] commençait à se fermer peu à peu à la navigation. +Les agitations politiques éloignèrent le commerce effrayé, et +lorsqu'il consentit à revenir, les avenues se fermaient devant lui. +Survint ensuite la réforme religieuse qui remua de nouveau le peuple +et troubla jusqu'à la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea +de mettre la population de niveau avec sa fortune réduite. Jamais +Bruges ne se releva. + + [102] Petit golfe qui amenait les vaisseaux au port de l'Écluse. + +Il n'était donné de l'arrêter dans cette voie, dont on ne découvrait +pas même les abîmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres délégués de +la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les +plus pressants du moment, et telle était la véritable tâche des +capitaines. La chronique publiée par André Wyts confond, ici, deux +qualités fort différentes désignées également par ce titre. Anselme +Adorne n'était point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman), +non plus que les trois autres. C'étaient des officiers de la maison de +Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de +commandant ou gouverneur. + +La Gruthuse les avait déjà remplies à Bruges, ainsi que nous l'avons +vu plus haut, et avait beaucoup contribué à maintenir cette ville dans +l'obéissance, lors du soulèvement des Gantois contre Philippe le Bon. + +Proprement, c'était un Van der Aa, de la famille des seigneurs de +Grimberghe; il devait à des alliances le nom de Bruges et les titres +de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. Édouard IV l'avait +créé comte de Wincester. Il était marié à une dame de la maison de +Borsèle, fille du comte de Grand-Pré et d'une princesse d'Écosse. Sa +naissance et les services signalés qu'il avait rendus aux ducs de +Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la +lieutenance générale de Hollande, Zélande et Frise, que lui enlevaient +les circonstances présentes; ses qualités étaient dignes de son rang, +son caractère humain et affable: esprit sage et modéré, il savait +s'accommoder aux temps. + +Son fils est connu principalement pour sa participation à quelques +opérations militaires. Après la mort de la duchesse, ayant pris parti, +aussi bien que la Gruthuse lui-même, contre Maximilien, il passa en +France quand ce prince l'eut emporté et fut gouverneur de la Picardie +et chevalier de Saint-Michel. + +Breydel, au contraire, s'attacha à la cause du duc d'Autriche et paya +son zèle de sa tête. Nous avons parlé de ses exploits contre les +infidèles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes +étrangers qu'il s'était attachés dans ses guerres lointaines, ou qui +formaient la force armée mise à la disposition des capitaines. + +Ce n'était pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur +personnelle qui eussent pu suffire à contenir une population de deux +cent mille âmes, dans un moment où le pouvoir était sans force et +l'État en péril. Les capitaines s'appliquèrent à calmer les esprits. +Le soir même de leur arrivée, la Gruthuse et ses compagnons eurent une +conférence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur les +conditions auxquelles les métiers consentiraient à déposer les armes. +Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impôts, l'annulation des +contre-lettres qu'on gardait au château de Lille, ainsi que des +conditions imposées par Philippe le Bon, en 1437, enfin le +rétablissement de tous les priviléges. Celui de mettre en jugement les +magistrats et même les officiers de la duchesse qui exerçaient à +Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contesté: c'était, en +effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout +accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprès de la +cour pour qu'elle ratifiât ces concessions. + +Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'hôtel de ville; +la Gruthuse, revêtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre +quatre religieux, savants en théologie; là, après avoir fait donner +lecture des actes dont on se plaignait, il les déchira de sa main, aux +acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la +jeune duchesse. + +Tous les priviléges de la ville furent ensuite soumis à l'inspection +des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. «De tout ceci,» +ajoute la chronique, «il revint au sire de la Gruthuse beaucoup +d'honneur et d'affection parmi le peuple.» + +On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois autres +capitaines rester dans l'ombre; peut-être Breydel n'était-il même que +son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait, à côté de son père, +jouer qu'un rôle secondaire. Le sire de Corthuy aurait eu ainsi, seul +entre les trois, une position indépendante; on ne saurait douter qu'il +n'inspirât à la duchesse et à son conseil une confiance particulière, +ce qui devait donner beaucoup de poids à son intervention. S'il paraît +moins en évidence que la Gruthuse, tout n'en porte pas moins à croire +qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec joie le calme rétabli par +leurs soins communs: ce fut encore un beau jour dans sa vie publique +et peut-être le dernier. Bien souvent, il vient un temps où la +destinée change de cours: tout allait au-devant de nous, tout +s'éloigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur, peut-être, qu'un +signal et un bienveillant avertissement. Quand tout ce qui nous a +ébloui, entraîné, charmé, ne nous offre plus que mécomptes et +amertume; quand les noeuds qui nous lient à la vie se détachent l'un +après l'autre, que toutes les clartés de la terre pâlissent ou +s'éteignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans regret et que, +d'avance, l'on regarde plus haut? + +La situation politique, à Bruges, comme dans le reste de la Flandre, +avait toujours pour pivot ce qui se passait à Gand. Un drame lugubre +s'y préparait: Hugonet et Humbercourt avaient à porter le poids de +leur faveur passée et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en +secret. Malgré leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait +pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrétions +calculées, il les compromet adroitement. Le duc de Clèves leur +devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du dauphin +avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre fils. Le +peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitât contre ces étrangers; +il les fait jeter en prison. Les métiers s'arment de nouveau et font +arrêter encore plusieurs personnages dont quelques-uns sont +immédiatement mis à la question et exécutés. + +C'est, dans le pays, un mouvement général. On voit accourir à Bruges +les gens du Franc qui lacèrent ou livrent aux flammes les actes par +lesquels ce territoire avait été érigé en quatrième Membre et traînent +leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au +Steen[103]. Peu après, les Brugeois font subir le même sort à quelques +habitants, et prétendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient +rempli dans les dernières années les fonctions de bourgmestre ou de +trésorier de la ville, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur +gestion. + + [103] Prison. + +Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de +conciliation et de popularité, était du nombre des magistrats que +cette mesure aurait atteints; les libertés qu'il avait concouru à +rendre à ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas +qu'il y eût eu quelque chose d'effrayant pour lui à rendre compte de +son administration devant des juges impartiaux et indépendants; mais +rien de redoutable, dans les moments d'émotion populaire, comme cette +juridiction communale que nous allons voir à l'oeuvre. C'était la +justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de +la multitude, avec tous ses entraînements; point d'appel ni de sursis, +la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours +protégent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens. + +Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperçoit +des partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur équité et +leur modération. Selon les différentes phases de la politique, +on voit ceux qui partageaient la Flandre se poursuivre tour à +tour des plus déplorables accusations. Qui voudra croire que Jean +de Nieuwenhove[104], brave et renommé capitaine, l'un des héros de +Guinegate, où il fut armé chevalier, ait détourné à son profit les +fonds destinés à la solde des troupes; que Martin Lem ait machiné la +mort de Barbesan; que le fond de la politique de la Gruthuse ait été +de dégager ses revenus en spéculant sur les variations du tarif des +monnaies? Tout cela fut dit, accepté, par un parti ou par l'autre, et +la postérité le rejette avec mépris. + + [104] Il était frère d'Agnès de Nieuwenhove, mariée à Arnout + Adorne et fils, ainsi qu'elle, de Nicolas de Nieuwenhove. Le + bourgmestre s'appelait aussi Jean, mais il était fils de Michel. + +Le baron de Corthuy pouvait être aussi en butte à la haine d'un parti +et en devait subir les conséquences. Les choses toutefois, à Bruges, +n'en étaient pas encore tout à fait là; le coup fut amorti: on +détourna la fureur populaire sur le bourgmestre fugitif qu'elle ne +pouvait atteindre. Une prime fut promise à qui le livrerait. + +La famille et les amis d'Anselme respiraient en voyant l'orage +s'éloigner d'une tête vénérée; mais il devait éclater bientôt avec +plus de furie. + + + + +V + +Marie de Bourgogne. + + Tâche pénible.--La gloire des nations.--Supplice d'Hugonet et + d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe de Gueldre et le duc de + Clèves.--Entrée de la duchesse à Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'échevin + justifié et emprisonné.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur Frédéric + III.--Renouvellement des magistrats.--Une plaisanterie de Louis + XI.--Les Gantois entrent en campagne.--Revue des milices + brugeoises.--Les seize.--Digression.--Les deux déserteurs. + + +Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hésité quelque temps que nous +poursuivons notre tâche: elle nous oblige à retracer avec détail des +scènes pénibles d'agitation et de désordre; mais tous les peuples, +toutes les formes de gouvernement, tous les états de la société ont +leur part d'erreurs et de fautes, et nous ne pensons pas que +l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu +ailleurs, d'un vernis séduisant. La gloire d'une nation dépend moins +du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y +passer de moins digne d'éloge, que des grands hommes qu'elle a +produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface +sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle +et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc être +tranquilles, et nous reprenons notre récit. + +Assez d'autres sans nous ont exposé et discuté les griefs auxquels les +deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, détenus dans la +prison de Gand, étaient en butte; ce dont nous nous préoccupons +surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire +et l'ensemble de la situation. + +L'histoire offre certains moments où toute une suite d'événements est +comme suspendue à la vie d'un homme, à l'existence d'un enfant, à un +siége qui se poursuit, à un procès qui se juge. Ainsi en était-il de +celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'État et le capitaine, +devant le tribunal auquel la duchesse avait été contrainte de livrer +leur sort, c'était le règne de Charles qu'un arrêt allait frapper, et +tout ce qui avait tenu à ce règne en devait sentir le contre-coup. La +procédure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrêt est +prononcé: les deux proscrits montent l'un après l'autre sur le même +échafaud, dont on prit soin de changer la décoration, selon l'état et +le rang de chacun. + +Plus touchée de leur danger que ne le sont souvent les grands du +malheur de ceux qui les servent, Marie avait tenté d'arracher ces +victimes à la mort. Elle avait le doux éclat de la jeunesse, la +majesté du rang; son deuil triste et récent, ses supplications, ses +larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus émouvants +de nos annales. + +Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père. +Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme +il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues +d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit +au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite +lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant +atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des +prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un +point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités +brillantes. + +Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe. +Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la +condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi +un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de +maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de +la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile +essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des +pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du +peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au +mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les +événements, on songe involontairement aux Girondins préparant la +domination de leurs implacables adversaires. + +Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en +jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang. +Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le +casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous +briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons +étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis. +Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un +chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de +cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi +Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la +bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière +représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout, +dut toucher la princesse: _Nec fidem suam unquam mutavit ab eo_[105]. + + [105] Jamais elle ne détacha, de lui, sa foi. + +Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours +noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se +répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense +commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire +demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent; +plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée +au pillage, arme trop ordinaire de nos discordes. + +L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire, +sur la place, et donna des explications si claires et si précises, +qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en reconduisit +pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le peuple: mais +les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du sang. Pour +qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils, s'étaient fait +compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques voix. Tout +était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A vos +bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se +range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire +ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables. + +C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs +qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche, +fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande +affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des +croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés, +en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se +joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux +Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable. + +Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant +d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes +par ses serments. + +Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils +devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent +selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de +Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous +trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand bailli de Gand, +procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de la +bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de +conseillers parmi les _Poorters_, un échevin et un conseiller dans +chacun des huit autres Membres, c'est-à-dire des huit groupes que +formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier +bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune. + +Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments +de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait +une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois, +était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus +forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique, +ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin. + +Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des +divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la +défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi +qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait +à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui +était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le +marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi +qui aimait à raconter cette plaisante histoire. + +Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune +duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de +Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé, +ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne, +sort des portes. Les milices accourent sur le marché pour y passer la +revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs rangs. +Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis en +jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à +1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de +la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La +date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien, +après, distinguer les innocents des coupables. + +Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu, +qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient +le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean +de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti +de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti +contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait +encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique +marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait +dans les esprits. + +Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment; +mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut +encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré +d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait: +«Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin +sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique +banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en +lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais +après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil. +Pour Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont nous +avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies, +Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château +d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à +demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn +était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais +réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur +ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils +annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte, +piquent des deux, et on les attend encore. + +Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre +voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient, +pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus, +demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne +permettait plus les hésitations ni les délais. + + + + +VI + +Le Steen. + + Caractère d'Anselme Adorne.--Vices de la procédure.--Les seize sont + conduits en prison.--Barbesan mis à la torture.--On dresse l'échafaud + sans attendre le jugement.--Vues secrètes des échevins.--Leurs + délais.--Les milices ne quittent pas la place.--On cherche les + échevins qui se cachent.--Condamnation et mort de Barbesan.--Position + dangereuse du sire de Corthuy. + + +Bien qu'on se livrât depuis quelque temps à un examen des comptes de +la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matière à reprendre, la +procédure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli +certaines fonctions pendant une certaine époque, ne dérivait pas de +griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue +par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne démontre +si, dans des cas spéciaux, la suspicion était fondée, ou dans quelle +mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut examiner +attentivement les circonstances soit générales, comme celles du temps, +la disposition des esprits, la régularité de l'instruction, +l'indépendance des juges, soit particulières, comme la moralité de +l'accusé. + +Quant à Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une +idée assez exacte. Du sang-froid, du courage, une piété sincère, une +vie pure, en un temps où la licence se cachait peu, un caractère loyal +et modéré, un ensemble de qualités qui le faisaient chérir et vénérer +de sa famille et lui attiraient la considération, l'affection même de +ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait +apercevoir dans ce que nous avons eu à raconter de lui. En le voyant +enveloppé, sans qu'aucune accusation eût été formulée au préalable +contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus +en plus leur caractère injuste et violent, nous n'aurons pas de peine +à former notre opinion en ce qui le concerne. + +Au moment où les milices s'assemblaient, il se préparait peut-être +également à prendre part à la guerre. Il se trouvait pourtant encore à +la Maison de Jérusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils +n'avait alors que seize ans; les filles étaient en dessous de cet âge: +ces jeunes têtes entourant le foyer auprès duquel il s'asseyait lui +même, le front déjà semé de quelques frimas, formaient la couronne de +son âge vieillissant. + +Ce cercle aimé, il faut le quitter; il faut se dégager de ces chères +étreintes! Les suppôts du bailli ont frappé à la porte qui s'ouvrit +autrefois pour la duchesse Isabelle, Charles de Bourgogne et Marie +Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au +_Steen_, lugubre séjour dont la Gruthuse devait, quelques années +après, habiter à son tour les tristes réduits. Ce fut sur l'ordre de +Maximilien. Maintenant, c'était le peuple qui commandait, ou plutôt +cette partie active et ardente du peuple qui entraînait le reste. + +On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique +flamande désigne seulement par ces mots: _un riche_: c'était Barbesan. +On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la +sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui +dressaient pour lui l'échafaud en face du Beffroi. Une déposition +assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui même, dans +les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'était l'ordinaire; mais ce +qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des échevins qui +formaient le tribunal appelé à le juger. Quoique choisis récemment +sous la pression des événements, ils n'avaient prêté la main à ces +cruels préliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se +pressaient-ils point de prononcer l'arrêt, espérant que ce qui s'était +fait déjà suffirait pour déterminer les milices à s'éloigner. Les +métiers pourtant demeuraient sur la place, rangés sous leurs +enseignes, et la nuit même ne put les séparer: on voulait voir jouer +la hache; on s'étonnait que l'exécution n'eût point lieu. + +Quelle position que celle de cet homme, de ce père, attendu par le +bourreau, brisé par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais +qu'on n'osait absoudre! Excepté dans les rangs tumultueux de la +foule, la crainte glaçait les coeurs. Quelques-uns des principaux de +la ville étaient menacés d'un sort pareil à celui de Barbesan. +L'honnête bourgeoisie, incertaine, intimidée, se renfermait +prudemment, ou n'osait manifester sa pensée. Les plus habiles +acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient +leur visage et réglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils +rencontraient. + +La Gruthuse n'hésita point à compromettre sa popularité pour tenter de +sauver un infortuné; escorté d'ecclésiastiques, ainsi que nous l'avons +vu paraître au balcon de l'hôtel de ville, il vient supplier le peuple +d'épargner cette victime. Les marchands étrangers exerçaient une haute +influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la +part qu'ils avaient à la merveilleuse prospérité de Bruges; la +neutralité de leur position les appelait assez souvent à l'office de +médiateurs: à leur tour, ils viennent intercéder en faveur de +l'accusé. Bientôt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on +voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites +innocentes: c'étaient ses filles. S'agenouillant l'une près de +l'autre, devant le peuple: «Grâce pour sa vie!» disent-elles d'une +voix enfantine, entrecoupée de sanglots; «prenez tout son bien: qu'il +ne nous reste rien sur la terre; si notre bon père vit, nous serons +bien contentes!» Un tel silence régnait, depuis qu'on les avait vues +paraître, que cette prière fut entendue de tous: les pleurs coulaient; +un murmure favorable, mais faible, commençait à circuler: soudain des +voix rudes le dominent et l'étouffent. «Justice!» crient celles-ci; +«il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.» + +On ne voyait pas cependant procéder au supplice, et le jour +s'avançait, quand ce cri sort de la foule: «Amis! voulez-vous que tout +aille bien, demeurons unis et suivez-moi!» On applaudit. L'homme qui +avait dit ces mots prend à la main une bannière et s'élance vers +l'hôtel de ville; tous se précipitent sur ses pas, emportant les +enseignes des métiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient +les uns les autres. Ils s'étaient munis de coulevrines toutes chargées +et prêtes à faire feu. + +Quand ils furent arrivés à l'hôtel de ville, les échevins avaient +disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux cloîtres, pour trouver +ces juges contumax. «Le peuple n'en veut point à leur vie,» +proclame-t-on; «mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de +grands désastres.» N'osant résister plus longtemps, ils sortent de +leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur +bouche, et la tête de Barbesan a bondi sur l'échafaud. + +Il était huit heures du soir, et l'on était au milieu du mois de mai, +en sorte que cette scène lugubre se terminait vers la tombée de la +nuit. Bientôt, dans le demi-jour du crépuscule brillent des torches +que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre +à Saint-Jacques, où il fut inhumé. + +C'était devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances, +qu'Anselme Adorne aurait à comparaître. La prison où il attendait son +sort était un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle +était proche de l'hôtel de ville, où la foule était accourue pour y +chercher les échevins. Le bruit, les cris de mort étaient venus +frapper l'oreille du chevalier. Il avait pu saisir de loin le murmure +confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-être, quelque +sourd retentissement du coup fatal. + +Sa conscience, du moins, était tranquille. Le banal et odieux soupçon +d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la +colère du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualité de bourgmestre de +la commune, il n'avait pas même eu maniement de deniers: c'est Despars +qui en fait la remarque. Mais il avait eu part à la faveur de Charles; +Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services. +Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement +excitée, de juges effrayés qui s'étaient cachés pour ne point +condamner Barbesan et l'avaient ensuite livré au bourreau? + + + + +VII + +Le jugement. + + Le peuple va chercher le banc de torture.--Interrogatoire de Van + Overtveldt.--Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy sont + conduits aux Halles.--Aspect du tribunal.--Intervention + inattendue.--Messes solennelles.--Jugement de Van Overtveldt et de de + Baenst.--Ce qui est résolu pour Anselme Adorne.--Caractère de cette + décision.--Motifs de consolation du chevalier.--Les autres détenus mis + à composition.--Les milices sortent sous la conduite de Ghistelles et + de Metteneye.--Prise du château de Chin.--Mort d'Adolphe de + Gueldre.--Le camp brugeois.--_Nous sommes trahis!_--Réflexions. + + +Cette tête jetée à la fureur populaire l'avait-elle du moins assouvie? +Hélas! il n'en était rien. Le jour suivant, qui était un dimanche, +s'annonçait sous des auspices sombres et menaçants. Dès le matin, la +foule court, avec d'effrayantes clameurs, chercher les instruments de +torture et les porte aux Halles: il y aurait ainsi moins de chemin de +la question au supplice! Il fallait, disait-on, _expédier_ encore +quelques-uns des détenus. + +Le conseiller van Overtveldt subit d'abord un long et sévère +interrogatoire qui prit la plus grande partie de la journée. Sur le +soir, on vint prendre au _Steen_ le seigneur de Saint-Georges, +chevalier, de la puissante maison des de Baenst; mais rien ne paraît +avoir fait une sensation plus profonde sur les spectateurs que de voir +conduire avec lui, devant le tribunal, messire Anselme Adorne, sire de +Corthuy en Écosse, ainsi qu'on appelait, avec une sorte d'emphase, +notre voyageur. + +Il fallait traverser la place, où l'on ne distinguait déjà plus +qu'imparfaitement les objets: au centre, l'échafaud se dressait sombre +et morne; tout autour, c'était une masse ondoyante, un fourmillement +confus; çà et là le fer d'une pique étincelant dans l'ombre; au fond, +les Halles se dessinant sur les dernières clartés du ciel que +cherchent volontiers les regards en de tels moments. Vers la tour du +Beffroi, on remarquait, dans cette masse obscure, quelques vides +lumineux. + +C'étaient les croisées de la salle où siégeaient les juges. Des lampes +et des torches y promenaient leurs lueurs sur les voûtes noircies, +faisaient reluire les ferrures du chevalet, des tenailles, et +illuminaient le visage pâle des échevins. Près de ceux-ci on +remarquait les _Hoofdmannen_ et les doyens, placés là comme pour les +surveiller et répondre au peuple de leur docilité. + +L'heure, le lieu, ces apprêts, cet auditoire, le sang qui fumait +encore: tout, il le faut avouer, était fait pour étonner les courages. +Van Overtveldt et de Baents, jugeant toute défense vaine, firent, +comme naguère Barbesan, on ne sait quels aveux. Le baron de Corthuy +n'en avait point à faire; calme, ainsi qu'à Rama, il attendait que la +vérité se fit jour. Mais où était le généreux Fakhr-eddin pour la +faire éclater et l'arracher lui-même au péril? + +La Gruthuse eût sans doute essayé de jouer ce noble rôle, si +l'impuissance de son intervention n'avait déjà trop paru. Le secours +devait venir encore cette fois du côté où on l'attendait le moins. En +voyant des hommes de ce rang en une telle détresse, leur vie même ne +tenant plus qu'à un fil, les doyens se sentirent émus; des larmes +coulent de leurs yeux. «Non!» s'écrient-ils, «vous ne périrez point! +Dieu aidant, nous fléchirons ces barbares gens de métiers.» Au milieu +de scènes auxquelles tous les pays ont servi, parfois, de théâtre, on +aime à rencontrer, dans les chefs du peuple, travaillés peut-être +eux-mêmes par les ressentiments, les préventions qui l'agitaient, +cette sensibilité courageuse. C'est là que se montre vraiment le +caractère de la nation: vous diriez de ces murs antiques qu'aux lieux +bouleversés par un volcan, on retrouve sous la lave. + +La nuit étant déjà fort avancée, le prononcé fut remis au jour qui +allait bientôt paraître. Les honnêtes doyens ne perdirent pas un +instant pour se répandre parmi le peuple, conférer avec les principaux +des métiers, tout tenter, en un mot, pour apaiser la multitude. Ce +qu'il y avait, dans Bruges, de plus respectable secondait leurs +efforts, ou en attendait avec anxiété le résultat. Il semblait que la +ville fût menacée de quelque grande catastrophe. On eut recours au +pouvoir et à l'appareil de la religion: dès le matin, les cloches et +le carillon retentissent dans les airs; l'orgue ébranle les voûtes des +églises; les chants sacrés s'élèvent vers le ciel, afin d'obtenir de +sa clémence qu'il éclairât les juges et fit descendre la paix sur les +esprits troublés. + +Tant d'efforts et de voeux ne devaient pas demeurer inutiles: le +tribunal, voyant les choses ainsi disposées, s'enhardit jusqu'à +laisser la vie aux trois accusés, mais pour Van Overtveldt et de +Baenst, à des conditions presque aussi dures que la mort: la +confiscation générale, la réclusion perpétuelle dans un couvent, +enfin, l'amende honorable, dans le plus humiliant appareil; «grande et +lourde pénitence,» dit l'_eccellente Cronike_, «pour de si hauts et si +puissants seigneurs!» + +Ainsi avaient paru les magistrats de Gand devant Charles de Bourgogne, +à son orgueilleux triomphe; les rôles maintenant étaient changés: «le +_commun peuple_ était maître» et réclamait les mêmes hommages. Il +fallait que les dignités communales eussent bien de quoi tenter +l'ambition, pour que des hommes considérables s'exposassent, en les +acceptant, à donner de semblables spectacles. Paul Van Overtveldt et +Jean de Baenst n'avaient point mérité cet indigne traitement. Rien, du +moins, n'autorise à l'affirmer. On n'aperçoit clairement qu'une chose: +c'est que les juges n'étaient point libres. Ils voulaient frapper les +esprits et contenter une foule menaçante. Excepté la triste cérémonie, +rançon d'un sang qui avait été près de couler, l'arrêt n'était guère +destiné à être exécuté: c'était un de ces jugements que les événements +dictent ou effacent, dans leur mobilité. + +Si l'on inclinait, néanmoins, à douter que Van Overtveldt et de Baenst +fussent tout à fait à l'abri des reproches, il faudrait avouer que ce +serait sans preuve, et le doute même doit profiter aux accusés. Quant +au sire de Corthuy, ce n'est point un doute qui parle en sa faveur: +les griefs contre lui étaient sans portée, rien n'était venu les +confirmer; ses fonctions n'y donnaient point de prise, sa vie le +défendait, et il avait fallu un de ces revirements qu'amènent les +révolutions, pour que du rôle de pacificateur il descendit soudain à +celui de prévenu. Lui, du moins, obtiendra-t-il la réparation d'une +justice éclatante? La réponse s'offre malheureusement d'elle-même. +C'était le samedi que les juges, tremblant pour leur propre vie, +avaient signé, malgré eux, un arrêt de mort; le dimanche, sans +l'humanité et le courage des doyens, d'autres victimes eussent été +frappées, et l'on n'était encore qu'au lundi! Le tribunal se tira +d'embarras par une formule évasive[106], constatant implicitement que +rien n'était acquis au procès à charge du noble accusé; mais par une +inconséquence que les circonstances n'expliquent que trop, il lui +fermait néanmoins, à tout hasard, l'accès aux dignités communales; +ostracisme politique que les circonstances prononçaient assez et qui +devait durer autant qu'elles. Quelques-uns veulent, mais les +témoignages varient et le fait est douteux, que pour obtenir du +peuple, qui était le véritable juge, la sanction de cet acquittement +timide et déguisé, Anselme dut se présenter, en robe de deuil, devant +lui. + + [106] «_Si l'on venait à trouver_ qu'il eût en façon quelconque + tiré induement avantage du bien de la ville, il serait tenu à + réparer le tort au quadruple.» + +Quoiqu'il en soit de cette circonstance qui importe peu dans une telle +procédure, l'arrêt eût été trop doux pour un coupable; l'innocence en +était accablée. Plus le baron de Corthuy trouvait dans son âme de +droiture, d'intégrité, d'attachement à son pays et à sa ville natale, +plus il se sentait abreuvé d'amertume. Heureusement, il lui restait +des consolations puissantes. C'est un beau spectacle, a dit un sage, +que celui de l'homme de bien aux prises avec l'adversité. Anselme +avait lu Sénèque: pourtant il n'y songeait guère en ce moment; mais +peut-être, lorsqu'il quittait la place, ses regards, à l'angle d'une +rue, derrière une lampe fumeuse, rencontrèrent-ils un de ces tableaux +où quelque artiste populaire avait figuré un captif, le front saignant +des épines tressées autour de sa tête, les épaules couvertes d'un +manteau dérisoire, avec cette inscription au-dessous de l'oeuvre: +_Voilà l'homme!_ En écartant ces symboles, a-t-on songé à ceux qui +souffrent? + +La hache n'avait frappé, à Bruges, qu'une victime; néanmoins la +rigueur affectée des derniers arrêts et le rang de ceux qu'ils +atteignaient, avaient fait une vive impression: les milices +consentirent au départ. Parmi les autres détenus, plusieurs furent mis +à composition, avec interdiction des fonctions communales; mais, +l'émotion passée, ce fut lettre morte: ceux qu'on accusait d'avoir été +les instigateurs des poursuites, et le bourgmestre qui présidait les +échevins lorsque cette affaire avait été portée devant ceux-ci, +furent, à leur tour, inquiétés et rançonnés. C'était une autre +réaction en sens contraire, qui eut également son temps. Le malheureux +Barbesan n'en était pas moins frappé et attendait au tribunal suprême +ses accusateurs et ses juges. + +Les Brugeois allèrent se joindre aux Gantois, sous la conduite d'un +noble et brave chevalier, Jacques de Ghistelles, qui devait aussi, un +jour, monter à l'échafaud, sur le marché de Bruges, et de Pierre +Metteneye, qui venait d'être compris dans la procédure. L'un portait +l'étendard de Flandre, l'autre celui de la ville. La prise du château +de Chin signala d abord l'expédition; on se préparait à assiéger +Tournay, où Louis XI avait jeté des forces, quand tout à coup l'ennemi +sort des portes. Adolphe de Gueldre, enveloppé et dédaignant de fuir, +meurt en combattant. Privés de leur commandant, les Gantois se +retirent. Ceux de Bruges restent seuls: sourds aux conseils de leurs +chefs, ils négligeaient toutes les précautions. Le désordre était dans +leur camp qui avait l'air d'une foire. Quelques-uns y avaient fait +venir chacun leur femme et, ajoute le chroniqueur, leurs matelas. Il y +avait plusieurs d'entre eux qui tiraient une solde de 12 gros. On les +entendait chanter en choquant leurs verres: + + Douze gros et casaque neuve: + Dieu nous préserve de la paix! + +Au milieu de ces passe-temps, la cavalerie française, les chargeant à +l'improviste, en fit un grand carnage. Le bailli de Bruges, Jacques de +Halewyn, et le capitaine des chaperons rouges furent faits +prisonniers, avec beaucoup de gens de métiers et de menu peuple. Le +reste, laissant bannières, artillerie, tentes et bagages, revint en +désordre, au cri de: _Nous sommes trahis!_ + +On rassembla à Bruges de nouvelles forces; mais Ghistelles refusa de +les commander, jurant par sa chevalerie qu'il n'entrerait plus en +campagne avec des soldats si mal disciplinés. + +On souffre d'avoir à raconter ces faits qui s'enchaînent à ceux dont +nous nous occupons plus spécialement: tumultes, pillages, jugements +sans liberté, guerre sans gloire; tristes tableaux, effets d'une même +cause! Il ne manquait certes, en Flandre, ni talents, ni valeur, ni +patriotisme; il manquait cette force mystérieuse qui enfante l'ordre +et l'unité. Les mêmes hommes que nous venons de voir paraître dans ces +déplorables scènes allaient se montrer des héros. + + + + +VIII + +Blangy. + + Harangue de Maximilien.--Il arme des chevaliers.--Les _Pater_ et + les _Avé_.--Bataille perdue et regagnée.--La Gruthuse + prisonnier.--Retour de Jean Adorne.--Mort de Galéas.--Prosper + Adorno remonte sur le trône ducal.--Il se sauve à la + nage.--Caractère de Maximilien.--Mort de Marie et fin de la maison + de Bourgogne.--Régence contestée.--Les colonnes d'or + renversées.--Adieux suprêmes. + + +Deux ans s'étaient écoulés, et l'honneur des armes flamandes s'était +déjà relevé par plus d'une glorieuse revanche. Marie de Bourgogne +avait épousé le jeune duc d'Autriche. En déjouant les ambitions, ce +mariage avait calmé, pour un temps, les partis: le pays s'unissait +avec enthousiasme sous les mêmes étendards. + +A la tête de 22,000 hommes, Maximilien vint mettre le siége devant +Terouane. Une armée ennemie s'avance pour dégager la place. Les +Flamands prennent position sur les hauteurs de Guinegate, près de +Vieuxville et de Blangy. + +Le soleil d'août, qui montait glorieusement à l'horizon, brillait sur +la longue ligne de casques et de piques de nos milices. «Le noble duc +Maximilien,» raconte une chronique flamande, «range tout son monde en +bonne ordonnance et adresse aux soldats quelques mots faits pour +enflammer leur courage. «Flamands, renommés dans l'histoire,» leur +dit-il, «soyez braves et sans peur, comme de fidèles enfants; je vous +serai bon et loyal seigneur, tant que je vivrai.» Alors il descend de +cheval et arme plusieurs chevaliers[107]; puis il ordonne que chaque +combattant, mettant les deux genoux en terre, dise cinq _Pater_ et +cinq _Avé_: cela fait, il remonte à cheval et recommande aux Flamands +de marcher les rangs serrés et les piques en avant. + + [107] Selon Despars, ce fut après la bataille. + +«La victoire parut un moment près de leur échapper; mais enfin elle +leur demeura. Le principal honneur en revint aux piquiers flamands, et +Maximilien lui-même recueillit, dans cette journée, beaucoup de +gloire. + +«Après la bataille, lorsque ces braves se furent un peu réconfortés en +prenant quelques rafraîchissements, le duc revint gaîment auprès +d'eux, les remerciant avec une vive effusion de reconnaissance. Il les +pria de s'agenouiller de nouveau et de dire encore cinq _Pater_ et +cinq _Avé_ en l'honneur de Dieu qui leur avait donné la victoire. +Tous le firent de grand coeur, et lui-même avec eux.» Nous aimons ces +naïfs détails qui sont peut-être au-dessous de la majesté de +l'histoire, mais qui peignent les temps et en révèlent l'esprit. + +La Gruthuse avait été fait prisonnier dans l'action. Le sire de +Corthuy, que nous avons vu remplir avec lui les fonctions de +capitaine, combattait-il à ses côtés et partagea-t-il son sort? +Toujours est-il qu'il était absent de Bruges lorsque son fils aîné y +arriva, de retour d'Italie, le 21 avril 1480. + +Jean alla loger chez son frère Arnout, et ne rentra à la maison +paternelle que quelques mois après, sans doute parce qu'alors Anselme +y était revenu. + +Les moyens de communication et de publicité étaient encore bien +imparfaits. Le baron de Corthuy savait probablement cependant que son +parent italien, si plein, à Milan, de prévenances pour lui, avait été +arrêté, par ordre de Galéas, et enfermé au château de Crémone. Anselme +se réjouit en apprenant qu'après que le duc fut tombé sous les +poignards des conjurés, le comte de Renda avait non-seulement été +remis en liberté, mais que la régente l'avait placé à la tête du +gouvernement de Gênes. Lorsque ensuite Jean Adorne raconta encore à +son père comment Prosper, devenu de nouveau suspect à la cour de Milan +et cédant aux instances du roi de Naples, avait repris le titre ducal; +comment, mal servi par la sévérité qu'il déploya lui-même contre ses +ennemis, trahi par l'épée vénale d'Obietto Fieschi, faiblement secondé +par Ferdinand, il s'était vu réduit à gagner, à la nage, une galère +aragonaise, Anselme dut se rappeler la devise des Adorno et des +grandeurs humaines: _Tout passe[108]!_ + + [108] La devise des Adorno n'était pas la même que celle de la + branche flamande; c'était: «_Omnia prætereunt._» + +Ces étranges vicissitudes, ces péripéties rapides, furent entre le +père et le fils un fréquent sujet d'entretien; mais les affaires de +leur propre pays attiraient encore, à plus juste titre, leur +attention. + +La situation de la Flandre ne répondait pas aux brillantes espérances +que Maximilien avait données à son début. Ce n'est point qu'il manquât +de qualités dignes d'un prince et faites pour le relever. D'illustre +race, jeune, de bonne mine, brave, ami des lettres, qu'il cultivait +lui-même, et des sciences, qui lui durent beaucoup en Allemagne, il +avait, dans l'esprit et l'imagination, du poëte et du chevalier, mais +trop peu de suite dans les idées et jamais d'argent dans ses coffres. +Les _Trois Membres_ se montraient mal disposés à les remplir; la +guerre avec Louis XI, quelquefois interrompue par des trêves, ou +reprise avec des chances diverses, fatiguait la Flandre. Deux partis +s'y disputaient la prépondérance: l'un, qui avait pris le dessus après +la mort de Charles le Hardi et défendait les concessions obtenues ou +arrachées alors, avait son siége principal à Gand; l'autre, qui +voulait fortifier l'autorité du prince, dominait à Bruges. Les +rivalités allaient au point que Jean de Dadizeele, grand bailli de +Gand, que nous avons également nommé plus haut, fut lâchement +assassiné, à l'instigation de Josse de Lalain. + +On est heureux de vivre en un temps où les passions sont mieux +contenues et où règnent les lois, l'ordre et la justice. Il faut en +convenir pourtant, la courte période dont nous parlons ici ne pouvait +faire regretter aux hommes paisibles la domination tumultueuse et +sanglante des métiers. Ces jours allaient revenir. + +La duchesse Marie portait, dans les exercices de corps, quelque chose +de l'ardeur que son père déployait à la guerre. L'hiver, elle glissait +sur la glace. En tout temps, elle lançait impétueusement son cheval, +peu soucieuse du péril ou des obstacles. Un jour qu'elle chassait au +faucon, sa monture se renverse sur elle; une blessure qu'elle cache +s'envenime: elle meurt à l'âge de 25 ans, le 28 mars 1482[109]. + + [109] La même année, mourut Marguerite d'Anjou, et l'année + d'après, Louis XI et Édouard IV. + +Ainsi finissait, un siècle après la journée de Rosebecque, la +puissante maison de Bourgogne, et une suite de combats entre les +princes de cette race et les grandes communes avait comme jalonné +l'intervalle. Chose étrange! au sortir de ces luttes entre deux causes +qui employaient, l'une et l'autre, les armes et les supplices, le nom +de Bourgogne conserva dans nos contrées un caractère de grandeur +imposante qui lui faisait une sorte de popularité. + +L'étendard symbolique de cette maison semblait un drapeau national; +nous l'avons vue, nous-même, plus d'une fois se déployer dans les +réunions et les jeux des villageois, dépositaires des traditions qui +s'effacent et dont ils ne pourraient expliquer l'origine. Quand la +dernière trace de ces impressions aura disparu avec la dernière de ces +vieilles bannières, l'histoire, tout en notant l'altière ambition et +les représailles cruelles de nos princes de la dynastie de Valois, +n'en constatera pas moins que c'est autour de la croix de Bourgogne +que les provinces belges formèrent, au quinzième siècle, leur +brillante constellation. + +Par le mariage de Marie avec Maximilien, l'oeuvre des ducs de +Bourgogne passait à la maison d'Autriche, dont le nom, à côté de celui +d'un Philippe II, rappelle pour les armes, les arts et la paix, ceux +de Charles-Quint, d'Albert et d'Isabelle et de Marie-Thérèse. +Malheureusement, Maximilien n'avait pas montré assez de sagesse et de +modération pour que son autorité fût acceptée sans lutte pendant la +minorité de son fils. La Flandre eut la paix avec la France, mais elle +eut à la fois, dans son propre sein, la guerre étrangère et la guerre +civile. Il n'est point dans nos annales de plus triste époque: la +licence des corps armés et l'effervescence de la multitude, les +vengeances répondant aux vengeances, de toutes parts, les ravages, les +divisions, les supplices, laissent au moins douter si la régence +incontestée de Maximilien eût pu être plus funeste. Bruges reçut le +coup fatal, et après les convulsions de l'agonie, tomba épuisée et +pantelante sur les tronçons de ses colonnes d'or. + +Le sire de Corthuy ne fut pas témoin de ces maux que Jean son fils, +dans les notes qu'il a laissées, appelle tantôt un châtiment du ciel, +tantôt des inventions de l'enfer[110]. Le père était retourné en +Écosse, où nous allons bientôt le suivre. Quand il embrassa ses +enfants au départ, quelque secret avertissement ne vint-il point +obscurcir son front? Ne le vit-on pas jeter sur tout ce qui +l'environnait un plus long regard que de coutume, comme si c'était +pour la dernière fois et qu'il voulût, du moins, emporter cette chère +empreinte dans sa pensée? De telles préoccupations, on le verra +bientôt, n'eussent été que trop naturelles. + + [110] ... Propter seditionem, heu! iniquam, quæ in patria erat ob + peccata nostra, ibi Gandavum ubi erat statuum congregatio, ut + inceptis seditionibus et diabolicis inventionibus finis salubris + imponeretur.» + + Jean Adorne n'était point personnellement en cause dans cette + commotion, et il avait des parents et des amis dans les deux + partis: il exprime l'opinion des hommes paisibles qui voyaient + avec douleur les malheurs de leur ville et de leur pays. + + + + +IX + +La dernière traversée. + + Jacques III à 25 ans.--Favoris et artistes.--L'architecte Cochran + et le musicien Rogiers.--Le duc d'Albany et le comte de Mar.--Mort + du second.--Préparatifs de guerre.--Honteux traité du duc + d'Albany.--Jacques convoque ses vassaux.--Conspiration de + Lauder.--_Bell-the-Cat._--Massacre des favoris du roi.--Il + est détenu au château d'Édinbourg.--Glocester envahit + l'Écosse.--Albany lieutenant-général.--Sa condamnation.--Arrivée + du sire de Corthuy.--Conduite équivoque du comte de + Huntley.--Fatal dénoûment.--Conclusion. + + +Lorsque Anselme Adorne avait paru, pour la première fois, à la cour +d'Édimbourg, il n'y venait point chercher fortune. Sa position dans +son pays et la perspective qui s'y offrait à lui, pouvaient suffire à +son ambition. S'il rencontra en Écosse des honneurs et des dignités, +c'était une marque de royale gratitude pour l'hospitalité que +trouvait chez lui une Stuart. + +Nous ne l'avons vu faire, dans ce royaume, que de courtes apparitions, +l'une avant, l'autre après son voyage d'Orient, et les dates, à cet +égard, sont précises; nous l'apercevons, ensuite, en route vers la +Perse; puis nous le retrouvons en Flandre, revêtu de fonctions +publiques, et enveloppé, quelque temps après, dans les poursuites +dirigées contre d'anciens magistrats; enfin, nous avons tout lieu de +croire qu'il se rencontra avec son fils à la Maison de Jérusalem, +depuis le retour de celui-ci. Il n'est donc pas à supposer qu'il eût +pris jusqu'ici une part active au maniement des affaires, en Écosse. +Le moment était pourtant arrivé où il allait devenir victime de la +direction qu'elles avaient reçue pendant sa longue absence, ou de +l'état voisin de l'anarchie dans lequel cette contrée se trouvait +plongée. + +Pour un roi d'Écosse et pour un roi mineur, Jacques III avait eu +d'abord, à tout prendre, un règne paisible, aux débuts duquel l'Écosse +devait même Roxbourg, Berwick et la possession incontestée des Orcades +et des îles Shetland; mais lorsqu'il eut atteint l'âge de 25 ans, qui +lui donnait la plénitude de son autorité, diverses causes concoururent +à la miner et amenèrent, enfin, de plus déplorables événements. + +Rien n'était pourtant changé aux rouages principaux du gouvernement: +lord Evandale conservait les fonctions de chancelier; les évêques, à +qui leur influence et leurs lumières donnaient une grande part aux +affaires, continuaient à être consultés; mais le roi, au lieu de +dominer les grands, comme son père et son aïeul, par une indomptable +énergie, ou de les captiver et de les entraîner, comme son fils sut le +faire après lui, les laissa se retirer dans leurs donjons et leurs +forteresses, où ils vivaient plus en souverains qu'en sujets, et admit +dans sa familiarité, outre quelques gentilshommes à qui, pour faire +souche de grandes maisons, il manqua un protecteur plus heureux, +Cochran, architecte éminent, Rogiers, qui fonda en Écosse une école +renommée de musiciens, et d'autres artistes moins connus. Ces habitués +du palais ne pouvaient manquer d'obtenir du crédit et souvent d'en +abuser[111]. + + [111] Nous devons beaucoup, pour les faits résumés dans ce + chapitre, à M. Tyller (_History of Scotland_), que nous avons + pourtant eu soin de comparer avec divers autres historiens de + l'Écosse. + +La conduite du roi était surtout peu sage dans un pays où l'on +n'estimait que les armes: elle poussa jusqu'à la fureur l'irritation +des grands, qui se voyaient dédaignés; les deux frères du roi, plus +mâles et plus résolus que lui, devinrent le point de ralliement de +tous les mécontents. + +Tous deux furent arrêtés. Le duc d'Albany s'évada; le comte de Mar, +accusé d'avoir conféré avec de prétendues magiciennes sur les moyens +d'abréger les jours du roi, périt durant sa captivité. Selon les +historiens hostiles à Jacques, ce fut par son ordre; d'autres, qui +regardent cette mort comme accidentelle, s'appuient, en particulier, +sur ce qu'elle ne lui fut point reprochée par ceux qui tramaient sa +perte. + +L'influence de Cochran ne fit que grandir. L'administration des +domaines confisqués sur le comte de Mar passa entre les mains de cet +homme ambitieux et habile; Jacques lui donna même la direction de son +artillerie. Les Écossais, pour la plupart, s'y entendaient mal, et +l'on vit, jusqu'en Italie, où l'art militaire était plus avancé, un +illustre architecte diriger la défense de Florence[112]. + + [112] Michel Ange. + +C'était, du moins, pour la tranquillité intérieure du royaume, une +circonstance heureuse, que la paix avec les Anglais: elle avait même +été cimentée par des arrangements matrimoniaux, depuis que Louis XI +avait traité avec Édouard IV et qu'ils étaient convenus, entre eux, du +mariage du dauphin avec la fille du roi d'Angleterre; mais Louis ayant +rompu ses engagements, pour un autre projet qui n'eut pas plus de +résultat, celui d'une union entre l'héritier de la couronne de France +et Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de +Bourgogne, et voulant occuper Édouard chez lui, afin qu'il ne tentât +rien contre la France, pousse Jacques à armer contre l'Angleterre. Ce +roi fidèle à une politique qui fut presque toujours celle des +monarques de sa race, cède à ces conseils intéressés qui allaient lui +devenir bien funestes. + +Entre Édouard, menacé d'une invasion et qui en méditait une lui même, +Albany[113] ambitieux et fugitif, des grands irrités et fatigués du +repos, il s'ouvrit de ténébreuses négociations. Le duc s'engage à +faire hommage au roi d'Angleterre de la couronne qu'il voulait +arracher à son frère et promet, pour prix du concours des ennemis de +son pays, de leur abandonner des places importantes et de riches +territoires. En signant ce honteux traité[114], il prenait d'avance le +titre de roi, dont il se montrait bien peu digne, quoique le +traitement qu'il avait éprouvé, ainsi que le comte de Mar, offre +quelque atténuation de sa conduite. + + [113] Nous conservons partout le mot original sans le traduire, + parce qu'en le remplaçant par celui d'Albanie, comme l'a fait le + traducteur de Robertson, on donne lieu à une certaine confusion + que nous avons voulu éviter. + + [114] 10 juin 1482. + +Jacques III convoque les milices féodales, sous la bannière de leurs +chefs. C'était réunir bien des mécontents et rapprocher des +conspirateurs. La cherté des denrées, une monnaie de bas aloi, dont +l'émission était attribuée aux avis de Cochran, les richesses que +celui-ci devait à la libéralité du roi, la pompe qu'il affectait, son +orgueil, exaspéraient les esprits. Plusieurs seigneurs, notamment le +comte de Huntley, dont nous n'aurons que trop occasion de parler +encore, le comte de Lennox et le comte d'Angus, surnommé depuis _Bell +the Cat_, parce qu'il s'était écrié que ce serait lui qui attacherait +le grelot, s'unissent dans l'église de Lauder, par une conjuration +nocturne, assez semblable aux contrats sanglants qui préparèrent les +meurtres de David Riccio, secrétaire de Marie Stuart, et de Darnley, +époux de cette reine. Ils s'emparent de Cochran, pénètrent en armes +auprès du roi, se saisissent de tous ceux qui se trouvent autour de +lui et les font égorger à l'exception du jeune Ramsay, créé depuis +comte de Bothwell, qui avait couru se réfugier dans les bras de +Jacques. Après cette exécution sauvage, ils renferment le roi lui-même +dans le château d'Édimbourg[115] et laissent l'armée se débander, +ouvrant ainsi leur pays aux Anglais, conduits par Glocester, et au +duc d'Albany qui s'empare du pouvoir, sans oser cependant porter la +main sur la couronne, objet de ses convoitises. + + [115] 22 juillet 1482. + +Jacques conservait des partisans, et l'histoire d'Écosse, plus +qu'aucune autre, offre de singuliers retours. Le pouvoir des rois y +avait, à la fois, une incroyable faiblesse et une immense portée; +disposant des fiefs et des principaux offices, ils élevaient ou +ruinaient, en un moment, les familles, excitaient la crainte et +l'ambition, trouvaient des parlements dociles au plus fort; mais +venait-on à s'emparer par un coup de main de la personne du souverain, +ou à former contre lui une ligue redoutable, il n'était plus qu'un +instrument passif, ou un ennemi public, jusqu'à ce qu'une nouvelle +péripétie lui rendît la liberté ou la prépondérance. + +Après le départ de Glocester, une réconciliation apparente rapprocha +le roi captif et son frère qui ne se trouvait point assez affermi. +Jacques sortit de prison, mais non de la tutelle du duc d'Albany. +Celui-ci, comblé d'éloges, qu'il dictait lui-même, pour la générosité +de sa conduite, se fit donner le titre de lieutenant général du +royaume, le comté de Mar et d'autres domaines. Tout en feignant +d'armer contre les Anglais, il se ligue de nouveau, en secret, avec +eux. Soit, alors, qu'il craignît quelque tentative du parti royaliste, +ou qu'il voulût en finir, il accuse hautement son frère de conspirer +pour l'empoisonner, cherche à mettre la main sur lui, manque ce coup, +et dans une assemblée du parlement, tenue à la fin de l'année 1482, il +est dépouillé de son office. Ses principaux partisans, le sont +également de leurs fonctions et de leurs dignités. + +Lorsqu'Albany avait pris en main le pouvoir, lord Evandale avait perdu +la place de chancelier; le duc d'Argyle et d'autres seigneurs +s'étaient réfugiés précipitamment dans leurs terres. Il se peut que, +dans cette commotion, les intérêts du sire de Corthuy eussent été +compromis. La tournure que prenaient les affaires, en Flandre, n'était +point faite pour l'y retenir; instruit de la détresse où se trouvait +Jacques III, qui l'avait fait chevalier et comblé de témoignages de +haute bienveillance, il dut naturellement se joindre à ceux qui +aspiraient à tirer ce malheureux prince d'une position si triste et à +rétablir son autorité. + +Tels furent, sans doute, les motifs qui déterminèrent Anselme à se +rendre en Écosse, au milieu de tant de misères, de complots, de +dangers. Lorsque Jacques eut recouvré le pouvoir, ceux qui, teints du +sang de ses conseillers, l'avaient tenu captif lui-même, ne pouvaient +guère revenir à lui franchement, ni savoir beaucoup de gré à ses plus +dévoués serviteurs. La faveur du roi et la qualité d'étranger étaient, +pour le sire de Corthuy, un double titre à leurs ombrages. + +Parmi les acteurs principaux du sombre drame de Lauder, qui depuis +s'étaient rapprochés, au moins extérieurement, du souverain, si +cruellement traité dans ses favoris, nous retrouvons le comte de +Huntley (Alexandre de Seton Gordon). Le roi lui confia les fonctions +de justicier dans le nord de l'Écosse. Plus tard, on le vit se ranger +sous la bannière royale, lors de la rébellion qui mit fin au règne et +à la vie de Jacques, intervenir entre les partis comme conciliateur, +commander à l'avant-garde et se replier, avec précipitation et en +désordre, enfin, lorsque l'insurrection eut triomphé, garder son rang +et son influence, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs. + +Quelle qu'en fût plus particulièrement la cause, le comte paraît +n'avoir pas vu de bon oeil la présence du sire de Corthuy à la cour. +De tels sentiments étaient bien redoutables en Écosse, de la part d'un +homme puissant qui avait montré déjà qu'il ne reculait pas devant les +moyens les plus violents. Tout à coup, une sinistre nouvelle parvient +à Bruges. On apprend que, le 25 janvier 1483 (1482 vieux style), +Anselme Adorne avait été «fort traîtreusement conduit de vie à trépas +par _Sander Gardin_;» c'est ainsi que le nom d'Alexandre Gordon est +défiguré dans nos chroniques. Elles ajoutent «qu'en sa vie il avait +bien dépêché trente personnes par de semblables moyens et qu'il finit +néanmoins tranquillement dans son lit, ce qui crie vengeance au ciel.» +Ces dernières paroles, qu'elles fissent allusion au massacre de +Lauder, antérieur seulement d'une demi-année, ou à d'autres faits +moins connus, attestent, par leur vivacité, les regrets douloureux et +indignés qu'excita une mort si cruelle, dont les détails demeurent +couverts d'un voile mystérieux et lugubre; seulement, quand on examine +avec attention, sur le mausolée du sire de Corthuy, la figure qui le +représente, on y aperçoit vers le sein droit une large ouverture, +souvenir, sans doute, de l'empreinte qu'un poignard ou une dague avait +laissée sur la poitrine du chevalier brugeois. + +Il expirait à un âge encore peu avancé[116], loin de ses enfants et +«de la si douce province de Flandre.» Ses restes, du moins, y furent +rapportés; on les déposa auprès de ceux de Marguerite dans l'église de +Jérusalem. C'est là que, attendant un jugement plus imposant que ceux +des hommes[117], le pieux voyageur se repose des fatigues, des +traverses, des joies, des amertumes de sa vie agitée. + + [116] 58 ans. + + [117] _Expectans judicium_, expression d'anciennes épitaphes. + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + Pages. + + Introduction 5 + + + PREMIÈRE PARTIE. + + + I + + ITALIE ET FLANDRE. + + Les Adorne à Gênes et à Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de + Dampierre.--Bataille des Éperons.--L'étendard déchiré.--Les + comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de + Dieu.--Baudouin de Fer et Baudouin à la Hache.--_Les États + et les Trois Membres._--Les _Poorters_.--Les _Métiers_. 13 + + + II + + LES ARTEVELDE. + + Les tisserands.--Les deux colonnes d'or de Bruges.--Édouard + III.--La loi salique et la laine anglaise.--Jacques van + Artevelde.--Louis de Male.--Les Chaperons-Blancs.--Philippe + van Artevelde.--Beverhout.--Massacre des Brugeois.--La cour + du Ruart.--Rosebecque.--Les trois Gantois.--Flandre au + Lion!--Pierre Adorne, capitaine des Brugeois.--Le bourgmestre + et le doge.--Naissance d'Anselme. 19 + + + III + + JÉRUSALEM. + + L'hospice et l'église.--Le Saint-Sépulcre à Bruges.--Le + double voyage d'Orient.--Eugène IV.--Le luxe des vieux + temps.--L'éducation des faits.--Siége de Calais.--Politique + de Philippe le Bon. 27 + + + IV + + PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS. + + Retour de Calais.--Irritation des milices brugeoises.--Elles + enfoncent les portes de l'Ecluse.--Massacre de l'Écoutète.--Les + larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre.--L'homme + d'État précoce.--Les assemblées du peuple.--Mort des + Varssenaere.--Danger de Jacques Adorne.--Jacques et Pierre + Adorne bourgmestres.--Éloge de Bruges.--Entrée de Philippe + le Bon.--Début d'Anselme. 31 + + + V + + UN TOURNOI DE L'OURS BLANC. + + La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.--Les dames + brugeoises dans leurs atours.--Le forestier armé chevalier + sur le champ de bataille.--Que diable est-ce ceci?--La + _Vesprée_.--Louis de la Gruthuse.--Metteneye.--Jean + Breydel.--Adam de Haveskerque.--Le tournoi.--Anselme + gagne le cor.--Marguerite.--Le court roman.--Anselme + Adorne forestier.--Les acclamations et les cris de mort. 37 + + + VI + + LE BON CHEVALIER. + + Banquet de l'hôtel de ville.--La lance conquise.--Isabelle + de Portugal et le comte de Charolois à la maison de + Jérusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'étang + de Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon + chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlevé.--Nouveau + succès.--L'écu du forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le + parrain.--André Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les + vingt-huit _alberghi_ de Gênes.--L'hospitalité. 45 + + + VII + + CHARLES LE HARDI. + + Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de + Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher + Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie + II.--Louis XI et Charles le Téméraire.--Ligue du _Bien + public_.--Bataille de Montlhéry.--Les deux chartreux.--Dernier + voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme à la cour.--Mariage + du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse + de Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes + de l'arbre d'or.--Portrait et costume de Charles de + Bourgogne.--L'étrangère. 51 + + + DEUXIÈME PARTIE. + + + I + + MARIE STUART, COMTESSE D'ARRAN. + + L'Écosse au XV{me} siècle.--Meurtre de Jacques Ier.--Exécution + de Douglas et de son frère.--Alain Stuart et Thomas Boyd.--Un + comte de Douglas poignardé par Jacques II.--Le roi tué devant + Roxbourg.--Marie de Gueldre.--Minorité de Jacques III.--Kennedy, + évêque de St-André.--Ligue entre les Boyd et d'autres + seigneurs.--Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la + personne du roi.--Thomas Boyd et Marie Stuart.--L'île d'Arran + érigée en comté.--Ambassade en Danemark.--Les Boyd cités au + parlement.--Alexandre Boyd décapité.--Lord Boyd, le comte et + la comtesse d'Arran se réfugient à Bruges. 61 + + + II + + JACQUES III. + + Arrivée à Édimbourg.--Portrait de Jacques III.--Anselme créé + baron de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du + roi d'Écosse.--Le chancelier Evandale.--Négociation sans + résultat possible.--Le roi veut séparer sa soeur du comte + d'Arran.--Résistance de la princesse. 69 + + + III + + LE DÉPART. + + Nouvelles missions.--La consécration de la chevalerie.--Le + Tasse et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les + adieux.--Les Visconti.--François Sforce.--La cognée du + paysan.--Gabriel Adorno doge et vicaire impérial.--Usurpation + violente de Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement + d'Antoniotto Adorno.--George, Raphaël et Barnabé Adorno, + doges de Gênes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque + de René d'Anjou.--Gênes se soumet au duc de Milan. 73 + + + IV + + LA LOMDARDIE. + + Le comte de Renda.--Clémence Malaspina.--Galéas.--La cour + de Milan.--Chasse au léopard.--Milan la Peuplée.--Les + armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le + château.--Isgéric et Thomas de Portinari.--Le Père de la + Patrie.--Pavie.--L'étudiant.--Les forts détachés.--La statue + de Théodoric.--La châsse de saint Augustin.--La tour de + Boëtius.--Le pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera. 81 + + + V + + GÊNES-LA-SUPERBE. + + Tortone.--Souvenir de Frédéric Barberousse.--Le château de + Blaise d'Assereto.--L'épée d'Alphonse le Magnanime--Bruges + et Gênes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre + d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Fêtes + et banquets.--Dîner de famille.--Les belles Vénitiennes.--Aspect + de Gênes et de Damas.--Les môles.--Pourquoi Gênes est + surnommée la _Superbe_.--Caractère des Génois.--Les trois + classes d'habitants.--Causes de la supériorité de la marine + génoise.--Une négociation délicate.--Les galères à vapeur. 89 + + + VI + + DE GÊNES A ROME. + + La rivière du Levant.--Tableau de cette côte.--La maison + du Bracco.--Les châtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La + Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno + et Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il + Duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistère.--La tour + penchée.--_Il Campo Santo._--Rome. 99 + + + VII + + PAUL II. + + Rome ancienne et Rome moderne.--Charles-Quint et les + Barberini.--L'audience du pape.--Pierre des Barbi.--Ligue + contre les Turcs.--Borso d'Est.--Office du jeudi saint.--Les + sept églises.--Le banquet.--Le cardinal de St-Marc.--Cortége + du jour de Pâques.--Le sire de Corthuy délégué pour porter + le dais.--Les grandeurs déchues et les ruines.--Les despotes + de Morée.--La reine de Bosnie.--Alexandre Sforce.--Le sénateur + de Rome.--Anselme Scott.--Messe pontificale.--_Viva Papa + Paolo!_--Deuxième audience.--Départ. 105 + + + VIII + + CORSE ET SARDAIGNE. + + La barque de Martino.--St-Pierre-_in-Gradus_.--L'agrafe et + l'étoile.--Porto Venere.--Le mal de mer.--Les provisions de + voyage.--Relâche forcée.--Conserves et dragées.--La caraque + d'Ingisberto.--Les Corses.--Jean de Rocca.--Bonifacio.--Le + roi d'Aragon et la chaîne du port.--Jacques Benesia.--La + Sardaigne.--Algeri.--Les belles juives.--Les doubles + prunelles.--Les forbans.--Aristagno. L'île de Semolo.--Le + cap de Carthage.--La Goulette.--Télégraphie moresque. 113 + + + TROISIÈME PARTIE. + + + I + + HUTMEN OU OTHMAN II. + + Le Fondaco des Génois.--Conteurs et bateleurs.--L'arsenal.--_El + Almoxarife major._--L'empire arabe.--Mahomet.--Les Ommiades + et les Abassides.--Les Fatimites.--Les _Morabeth_ et les + _Mohaweddin_.--Almanzor.--Abdul-Hedi et les Arabes.--La + Casbah.--L'audience du roi maure.--Portrait d'Othman ou + Hutmen.--Maison moresque. 125 + + + II + + TUNIS. + + Bazars.--Mosquées.--Les restes de sainte Oliva.--Le faubourg + appelé _Rabat_.--La garde chrétienne.--La ville des + tombeaux.--Ce qui rend les femmes belles.--Le manchot, + écrivain public.--Le sauf-conduit.--Carthage.--Dangers + de la pêche.--Visite au camp arabe.--Fêtes du Baïram.--Peste + et brigands. 131 + + + III + + LES TURCS. + + Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards + dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La + barque changée en rocher.--La flotte de saint Louis.--La + Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le + palais.--Vêpres Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte + parole_.--Malte.--La Morée.--Siége de Négrepont.--Les Turcs + sont plus près qu'on ne pense.--Les janissaires.--L'île + de Candie.--Les faucons.--Encore une tempête.--Dangers que + courent les voyageurs. 139 + + + IV + + ALEXANDRIE. + + Entrée périlleuse.--Tristes réjouissances.--La visite du bord + et les messagers ailés.--Sala-ed-din et Malek-el-Adel.--Le consul + génois Pierre de Persi.--Les anges et la tortue.--Aspect extérieur + de la ville.--Ravages du roi de Chypre.--Citernes.--Aiguilles + dites de Cléopâtre.--Colonne de Dioclétien.--Les trois + turbans.--Caravane de 20,000 chameaux.--La pomme du paradis + terrestre.--Disette.--Audience de l'émir.--Les Flamands rongés + jusqu'à la moelle. 149 + + + V + + LE NIL. + + L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de + bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Piété filiale de Jean + Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mameluks préfèrent le + vin.--Beautés des rives du fleuve.--Navigation pénible.--Attaque + des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons + gras. 156 + + + VI + + LE CAIRE. + + Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dîner + maigre.--Visite à Naldarchos.--Ses inquiétudes au sujet des + progrès des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour + en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux, + ânes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--Éclairage.--Le + palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore. 163 + + + VII + + LES MAMELUKS. + + Les Soudans.--Le Calife du Caire.--Caiet-Bey.--Insolence des + Mameluks.--Leur caractère.--L'île de Rondah.--Le Mékias.--Portrait + du Soudan.--Son cortége.--Costume des Mameluks.--Signes de + distinction parmi eux.--Gondole magnifique du Soudan.--Flottille + de 1,200 barques.--Génuflexions.--Collation.--Signal de couper + la digue. 171 + + + QUATRIÈME PARTIE. + + + I + + LA CARAVANE. + + Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station + de Birket-el-Hadji.--Le mont Goubbé.--La mer Rouge.--Bateaux + de bambou.--La fontaine de Moïse.--Campement de l'émir + d'El Tor.--Les voyageurs se joignent à son cortége.--Les + Bédouins.--Proclamations de l'émir.--Image vénérée par + les musulmans. 181 + + + II + + LE MONT SINAI. + + Délicieuse vallée.--Les Gerboas.--Opinion des Arabes sur la + manière de tuer le gibier.--Montagne écroulée.--Inscriptions + latines.--Montée périlleuse.--Adorne sauvé par son + fils.--Monastère de la Transfiguration.--Église.--Châsse de + sainte Catherine.--Chapelle latine.--Puits de Moïse.--Jardins + des religieux.--Monts de Moïse et de Sainte-Catherine.--Roche + remarquable.--Traité entre les Caloyers et les Arabes.--Exigences + de ceux-ci.--Souvenir de Laurendio. 187 + + + III + + LES ARABES. + + Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La précaution + singulière.--Prétentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils + attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site + de Berseber.--La Terre-Sainte.--Sa fertilité.--Mauvais + gîte.--Hébron.--Départ de Laurendio.--Jérusalem.--Les + croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse. 195 + + + IV + + JÉRUSALEM. + + Monastère de Sion.--La peste.--Le temple de Salomon.--La + mosquée d'Omar, vue du mont des Oliviers.--L'église du + Saint-Sépulcre.--Les gardiens du saint tombeau.--Fête de + l'Exaltation de la Croix.--Office des diverses sectes.--Le + jardin des Olives.--La vallée de Josaphat.--Les grottes + de Saint-Saba.--Les montagnes de Judée.--Jérico.--Le + Jourdain.--La mer Morte. 203 + + + V + + L'ÉMIR FAKHR-EDDIN. + + Le guide Hélie et le muletier Abas.--Ramla.--Tumulte.--Les + corsaires.--L'émir généreux.--Interrogatoire.--Sage + réponse du sire de Corthuy.--Nazareth.--La foire de + Jefferkin.--Ce qu'on y vendait.--Les sauvages de Bruges.--La + mer de Galilée.--Saphet et les Templiers.--Le puits de la + Samaritaine.--Caverne de Mouchic.--Hospitalité des + Turcomans.--Tombeaux antique de Sibiate.--Arrivée à Damas. 211 + + + VI + + L'EMBARQUEMENT. + + M. de Lamartine.--Aspect de Damas.--Jardins.--Bassins.-- + Bazars.--Mosquées.--Le père Griffon d'Ypres.--Les + Maronites.--Leur patriarche, franciscain.--La montagne + Noire.--Beyrouth.--L'émir.--La caution.--Honorable scrupule.--Le + départ. 219 + + + VII + + JACQUES DE LUSIGNAN. + + L'île de Chypre.--Les Génois et les Vénitiens.--Richard Coeur + de Lion.--Guy de Lusignan.--La reine Charlotte.--Portrait du + roi Jacques.--Anselme, chevalier du Glaive.--Ducs, comtes et + barons _in partibus_.--Nicosie.--Port Salin.--Récolte du + sel.--Le couvent des Chats.--Zuallart, compagnon de Philippe + de Mérode.--Golfe de Satalie.--Un corsaire donne la chasse + au chevalier brugeois. 223 + + + VIII + + LES CHEVALIERS DE SAINT-JEAN. + + L'île de Rhodes.--Les Hospitaliers.--Guillaume et Foulques de + Villaret.--Jean-Baptiste Orsini.--Fausse alerte.--L'ambassade + persane.--Description de la ville de Rhodes.--Les prêtres + grecs.--Festin donné par le grand maître.--Cercle de cinquante + chevaliers. 229 + + + CINQUIÈME PARTIE. + + + I + + LA GRÈCE. + + L'Archipel.--Le captif simien.--Le château de Saint-Pierre + et ses gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani + et les Adorno.--Méthélin.--L'alun.--Trahison du + commandant.--Modon.--Toits couverts de tuiles.--Le faux + converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.--L'Esclavonie.--Le + héros hongrois.--Encore des tempêtes.--Le port de Brindes. 237 + + + II + + NAPLES. + + Alphonse V et Ferdinand.--Herman Van La Loo.--Manfredonia.-- + Mainfroi et Conradin.--Le mont Gargano.--Grotte servant + de choeur.--Point de vue.--Le prince de Salerne.--Aspect + de Bénévent.--Naples.--Beauté des Napolitaines.--Le _Vico + Capuano_ et le _Lido_.--Château-Neuf, château de l'OEuf et + _Castello Capuano_.--Velitri.--La cloche.--Le droit de + pétition chez les Turcs.--Le roi des Gueux.--Retour à + Rome.--Les voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. 245 + + + III + + FLORENCE ET FERRARE. + + Le camérier du pape.--L'archevêque d'Arles.--Les + imprimeurs allemands.--Goûts littéraires du sire de + Corthuy.--Université de Sienne.--Florence-la-Belle.--Divers + palais.--La liberté et les Médicis.--Bologne.--Jean de + Bentivoglio.--Ferrare _l'Aimable_.--Les Ferraraises à la + fenêtre.--La maison d'Este.--Le palais de _Scimonoglio_ et + celui de _Belfiore_.--Benvenuto Cellini.--Son remède contre + le mauvais air. 253 + + + IV. + + VENISE. + + Les murs de Padoue.--Venise.--Place et église de Saint-Marc.--La + Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la + République.--Le sire de Corthuy assiste aux séances du + sénat.--Fondation et progrès de Venise.--Henri Dandolo et + Marino Faliero.--Le meilleur gouvernement.--Les deux + Foscari.--Inquisiteurs d'État.--_La Prophétie._--Hospices + pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La chartreuse de + Montello. 261 + + + V + + LE RHIN. + + Le Tyrol.--Mariaen.--Hélénora Stuart.--Mols.--Entretien de + Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Bâle.-- + Strasbourg.--La cathédrale.--Le chevalier Harartbach.--Les + reitres.--Les portes de Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.-- + Aix-la-Chapelle.--L'anneau magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil + que font les Brugeois à Anselme Adorne. 269 + + + VI + + ÉDOUARD IV, A BRUGES. + + Avénement et chute d'Édouard.--Warwick, le faiseur de + rois.--La Gruthuse accueille Édouard fugitif.--Naissance + d'un fils de la comtesse d'Arran.--L'Angleterre et + l'Écosse à Bruges.--Le duc de Bourgogne cité en + parlement.--Il assiége Amiens.--Trêve.--Anselme Adorne + conseiller et chambellan du duc.--Édouard remonte sur le + trône.--Le grand prieur de Saint-André.--Départ de la + princesse. 277 + + + VII + + LA SÉPARATION. + + Marie Stuart s'embarque au port de Calais.--Lord Boyd + meurt à Alnwick.--Adieux du comte d'Arran et de Marie.--Le + château de Kilmarnoc.--Annulation du mariage de Thomas + Boyd avec la princesse.--Présentation à la cour.--Le + donjon de Corthuy.--La dédicace de l'_Itinéraire_.--Fin de + l'histoire de Thomas Boyd et de Marie Stuart. 283 + + + VIII + + L'AMBASSADE DE PERSE. + + Mort de Marguerite.--Puissance du duc de Bourgogne.--Ses + vues ambitieuses.--Sa participation aux affaires + d'Orient.--Hassan al Thouil ou Ussum Cassan.--Le + _Mouton Blanc_ et le _Mouton Noir_.--L'empereur de + Trébisonde.--Hassan épouse Despoïna Comnène.--Ambassades + vénitiennes.--Le patriarche d'Antioche.--Le sire de + Corthuy part pour la Perse.--Hassan reçoit les + ambassadeurs du duc de Bourgogne, de Venise et du + grand-duc de Moscovie.--Ses succès et ses revers.--Prise + de Caffa par les Turcs.--Anselme Adorne est rappelé. 289 + + + SIXIÈME PARTIE. + + + I + + JEAN ADORNE. + + Mort de Paul II.--Barbe rasée.--Les chansons de + Robinette.--L'hospice de Saint-Julien.--Patric Graham, + primat d'Écosse.--Jean Adorne est attaché à l'ambassade + du cardinal Hugonet.--Mission à Naples.--Le bâtard de + Bourgogne.--Tournoi.--Siége de Neus.--Traité de + Péquigny.--Les états généraux de 1475.--Commissaires au + renouvellement des Magistrats de Bruges.--Le sire de + Corthuy est nommé bourgmestre. 301 + + + II + + UNE GRAND'MÈRE. + + Nouveaux impôts.--Mécontentement du peuple.--Conquête de + la Lorraine.--L'ombre du connétable.--Défaite du duc à + Granson.--_Fortune lui tourne le dos._--Bataille de + Morat.--Hemlink ou Memlink.--Mariage d'Arnout + Adorne.--Agnès Adorne.--Renouvellement des Magistrats. 309 + + + III + + MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. + + Siége de Nancy.--Le comte de Campo Basso.--Ambassade + écossaise.--Singulière prédiction.--Elle est + confirmée par l'événement.--Le mauvais valet de + chambre.--Réflexions.--Les états des provinces + s'assemblent.--Les métiers de Gand.--Troubles à + Bruges.--Le sire de Corthuy capitaine de la duchesse + de Bourgogne.--Les trois chroniques. 315 + + + IV + + LES CAPITAINES DE LA DUCHESSE. + + Objet de la mission des capitaines.--L'avenir de + Bruges.--Le sire de la Gruthuse.--Jean de Bruges.--Jean + Breydel et son escorte.--Transaction.--La Gruthuse au + balcon de l'hôtel de ville.--Arrestation d'Hugonet et + d'Humbercourt.--Exécutions à Gand.--Troubles à Bruges.--On + demande la mise en jugement des anciens + magistrats.--Caractère de la justice communale dans les + temps de troubles.--Les partis et leurs accusations. 323 + + + V + + MARIE DE BOURGOGNE. + + Tâche pénible.--La gloire des nations.--Supplice + d'Hugonet et d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe + de Gueldre et le duc de Clèves.--Entrée de la duchesse + à Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'échevin justifié et + emprisonné.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur + Frédéric III.--Renouvellement des magistrats.--Une + plaisanterie de Louis XI.--Les Gantois entrent en + campagne.--Revue des milices brugeoises.--Les + seize.--Digression.--Les deux déserteurs. 331 + + + VI + + LE STEEN + + Caractère d'Anselme Adorne.--Vices de la procédure.--Les + seize sont conduits en prison.--Barbesan mis à la + torture.--On dresse l'échafaud sans attendre le + jugement.--Vues secrètes des échevins. Leurs délais.--Les + milices ne quittent pas la place.--On cherche les échevins + qui se cachent.--Condamnation et mort de + Barbesan.--Position dangereuse du sire de Corthuy. 339 + + + VII + + LE JUGEMENT. + + Le peuple va chercher le banc de torture.--Interrogatoire + de Van Overtveldt.--Le seigneur de Saint-Georges et le + baron de Corthuy sont conduits aux Halles.--Aspect du + tribunal.--Intervention inattendue.--Messes + solennelles.--Jugement de Van Overtveldt et de Baenst.--Ce + qui est résolu pour Anselme Adorne.--Caractère de cette + décision.--Motifs de consolation du chevalier.--Les autres + détenus mis à composition.--Les milices sortent sous la + conduite de Ghistelles et de Metteneye.--Prise du château + de Chin.--Mort d'Adolphe de Gueldre.--Le camp + brugeois.--_Nous sommes trahis!_--Réflexions. 345 + + + VIII + + BLANGY. + + Harangue de Maximilien.--Il arme des chevaliers.--Les + _Pater_ et les _Avé_.--Bataille perdue et regagnée.--La + Gruthuse prisonnier.--Retour de Jean Adorne.--Mort de + Galéas.--Prosper Adorno remonte sur le trône ducal.--Il se + sauve à la nage.--Caractère de Maximilien--Mort de Marie + et fin de la maison de Bourgogne.--Régence contestée.--Les + colonnes d'or renversées.--Adieux suprêmes. 353 + + + IX + + LA DERNIÈRE TRAVERSÉE. + + Jacques III à 25 ans.--Favoris et artistes.--L'architecte + Cochran et le musicien Rogiers.--Le duc d'Albany et + le comte de Mar.--Mort du second.--Préparatifs de + guerre.--Honteux traité du duc d'Albany.--Jacques + convoque ses vassaux.--Conspiration de Lauder.-- + _Bell-the-Cat._--Massacre des favoris du roi.--Il + est détenu au château d'Édinbourg.--Glocester envahit + l'Écosse.--Albany lieutenant-général.--Sa condamnation.--Arrivée + du sire de Corthuy.--Conduite équivoque du comte de + Huntley.--Fatal dénoûment.--Conclusion. 361 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + * * * * * * + + + + +ERRATA. + + + Page 46, ligne 15, au lieu de: cinq cavaliers qui portaient, + chacun, _leurs couleurs_ sur leur écu + LISEZ: _ses couleurs_. + + Page 168, lignes 19 et 30, au lieu de: _bananiers_ + LISEZ: _baumiers_. + + Page 343, ligne 13, au lieu de: pour trouver ces juges _contumax_ + LISEZ: _contumaces_. + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE*** + + +******* This file should be named 30949-8.txt or 30949-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +http://www.gutenberg.org/dirs/3/0/9/4/30949 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at <a href = "http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></pre> +<p>Title: Anselme Adorne</p> +<p> Sire de Corthuy</p> +<p>Author: E. de la Coste</p> +<p>Release Date: January 13, 2010 [eBook #30949]</p> +<p>Language: French</p> +<p>Character set encoding: UTF-8</p> +<p>***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE***</p> +<p> </p> +<h4>E-text prepared by Hélène de Mink<br /> + and the Project Gutenberg Online Distributed Proofreading Team<br /> + (<a href="http://www.pgdp.net/c/">http://www.pgdp.net</a>)<br /> + from page images generously made available by<br /> + the Google Books Library Project<br /> + (<a href="http://books.google.com/">http://books.google.com/</a>)</h4> +<p> </p> +<table border="0" style="background-color: #ccccff;" cellpadding="10"> + <tr> + <td valign="top"> + Note: + </td> + <td> + Images of the original pages are available through + the the Google Books Library Project. See + <a href="http://books.google.com/books?vid=m_MoAAAAYAAJ&id"> + http://books.google.com/books?vid=m_MoAAAAYAAJ&id</a> + </td> + </tr> +</table> + +<p> </p> +<div class="box"> +<p>Note de transcription:<br /> +Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris dans cette version électronique. +La Table des Matières simplifiée au début de cette version a été ajoutée.</p> +<p>Les errata indiqués à la fin du livre ont été corrigés dans le text. +Pour les voir, faites glisser votre souris, sans cliquer, sur un mot souligné +en pointillé rouge et le texte d'origine +va <ins title="Note de transcription: 'aparaître' dans l'original"> apparaître</ins>.</p></div> +<p> </p> +<hr class="full" /> +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_1" id="Page_1">p. 1</a></span></p> +<h1 class="p6">ANSELME ADORNE,</h1> + +<h3 class="p4">SIRE DE CORTHUY.</h3> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_2" id="Page_2">p. 2</a></span></p> +<p class="p6 center"><b>BRUXELLES.—TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT.<br /> +Rue de Schaerbeek, 12.</b></p> + +<p class="p6"><span class="pagenum invisible"><a name="Page_3" id="Page_3">p. 3</a></span></p> +<h1>ANSELME ADORNE,</h1> + +<h2 class="p4">SIRE DE CORTHUY,</h2> + +<h5>PÈLERIN DE TERRE-SAINTE:</h5> + +<h4>SA FAMILLE, SA VIE, SES VOYAGES ET SON TEMPS,</h4> + +<h3>RÉCIT HISTORIQUE,</h3> + +<h4 class="p4">PAR M. E. DE LA COSTE.</h4> + +<p class="p2 left60">Ce voyage mériterait d'être publié.<br /> +(<span class="smcap">Baron J. de St-Génois</span>, <i>les Voyageurs +Belges</i>.)</p> + +<h4 class="p6">BRUXELLES,</h4> +<h5>CHARLES MUQUARDT, ÉDITEUR,</h5> +<h6>Place Royale, 11.</h6> +<h5>MÊME MAISON A GAND ET LEIPZIG.</h5> + +<hr class="c15 p2" /> +<h5>1855</h5> + +<h4 class="p4">TABLE DE MATIÈRES</h4> +<div class="left40"> +<p class="p2"><a href="#Page_5">INTRODUCTION</a></p> + +<p>PREMIÈRE PARTIE: <br /> +<a href="#Page_13"> ITALIE ET FLANDRE.</a><br /> +<a href="#Page_19"> LES ARTEVELDE.</a><br /> +<a href="#Page_27"> JÉRUSALEM.</a><br /> +<a href="#Page_31"> PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS.</a><br /> +<a href="#Page_37"> UN TOURNOI DE L'OURS BLANC.</a><br /> +<a href="#Page_45"> LE BON CHEVALIER.</a><br /> +<a href="#Page_51"> CHARLES LE HARDI.</a></p> + +<p>DEUXIÈME PARTIE: <br /> +<a href="#Page_61"> MARIE STUART, COMTESSE D'ARRAN.</a><br /> +<a href="#Page_69"> JACQUES III.</a><br /> +<a href="#Page_75"> LE DÉPART.</a><br /> +<a href="#Page_84"> LA LOMDARDIE.</a><br /> +<a href="#Page_89"> GÊNES-LA-SUPERBE.</a><br /> +<a href="#Page_99"> DE GÊNES A ROME.</a><br /> +<a href="#Page_105"> PAUL II.</a><br /> +<a href="#Page_113"> CORSE ET SARDAIGNE.</a></p> + +<p>TROISIÈME PARTIE: <br /> +<a href="#Page_125"> HUTMEN OU OTHMAN.</a><br /> +<a href="#Page_131"> TUNIS.</a><br /> +<a href="#Page_139"> LES TURCS.</a><br /> +<a href="#Page_148"> ALEXANDRIE.</a><br /> +<a href="#Page_156"> LE NIL.</a><br /> +<a href="#Page_163"> LE CAIRE.</a><br /> +<a href="#Page_171"> LES MAMELUKS.</a></p> + +<p>QUATRIÈME PARTIE: <br /> +<a href="#Page_181">LA CARAVANE.</a><br /> +<a href="#Page_187">LE MONT SINAI.</a><br /> +<a href="#Page_195">LES ARABES.</a><br /> +<a href="#Page_203">JÉRUSALEM.</a><br /> +<a href="#Page_211">L'ÉMIR FAKHR-EDDIN.</a><br /> +<a href="#Page_219">L'EMBARQUEMENT.</a><br /> +<a href="#Page_223">JACQUES DE LUSIGNAN.</a><br /> +<a href="#Page_229">LES CHEVALIERS DE SAINT-JEAN.</a></p> + +<p>CINQUIÈME PARTIE: <br /> +<a href="#Page_237"> LA GRÈCE.</a><br /> +<a href="#Page_245"> NAPLES.</a><br /> +<a href="#Page_253"> FLORENCE ET FERRARE.</a><br /> +<a href="#Page_261"> VENISE.</a><br /> +<a href="#Page_269"> LE RHIN.</a><br /> +<a href="#Page_277"> ÉDOUARD IV, A BRUGES.</a><br /> +<a href="#Page_283"> LA SÉPARATION.</a><br /> +<a href="#Page_289"> L'AMBASSADE DE PERSE.</a></p> + +<p>SIXIÈME PARTIE: <br /> +<a href="#Page_301"> JEAN ADORNE.</a><br /> +<a href="#Page_309"> UNE GRAND'MÈRE.</a><br /> +<a href="#Page_315"> MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE.</a><br /> +<a href="#Page_323"> LES CAPITAINES DE LA DUCHESSE.</a><br /> +<a href="#Page_331"> MARIE DE BOURGOGNE.</a><br /> +<a href="#Page_339"> LE STEEN.</a><br /> +<a href="#Page_345"> LE JUGEMENT.</a><br /> +<a href="#Page_353"> BLANGY.</a><br /> +<a href="#Page_361"> LA DERNIÈRE TRAVERSÉE.</a></p></div> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_4" id="Page_4">p. 4</a></span></p> +<p class="p8"><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">p. 5</a></span></p> +<h3>INTRODUCTION.</h3> + +<p class="p2">Si le nom de Louis XI éveille de sombres souvenirs, la période +qu'embrasse la vie de ce prince n'en est pas moins l'une des plus +remarquables de l'histoire. Tandis que son esprit inquiet trouble les +dernières années de Charles VII, ou que sa cruelle habileté fonde, en +France, le pouvoir royal, on voit la lutte des deux Roses, la grandeur +et la fin de la maison de Bourgogne, les Médicis à Florence, la chute +de l'Empire grec et, autour de ce fait qui partage les temps, se +groupe toute une pléiade de noms illustres: Constantin Dragozès, +Scanderbeg, Huniade, Hassan-al-Thouil, Mahomet II.</p> + +<p>Contraste frappant avec notre âge! la puissance ottomane s'avance, +semant l'effroi par ses progrès; <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">p. 6</a></span>l'Europe, liguée pour +l'arrêter, cherche des alliés jusque dans l'islamisme, et c'est à +peine si l'on distingue la Moscovie qui se dégage, sous Iwan III, du +joug tartare. Cependant on observe le passage d'une grande époque à +une autre: le moyen âge déploie encore ses bannières, fait reluire ses +armures dans les combats et dans la lice; l'ardeur attiédie des +croisades jette ses dernières étincelles; mais les bandes d'ordonnance +prenant place auprès des milices féodales, l'imprimerie armée des +caractères mobiles, Colomb, rêvant à son entreprise, préparent une ère +nouvelle.</p> + +<p>Voici un contemporain de Louis XI: nés à quelques mois de distance, +ils sont morts dans la même année. La vie du sire de Corthuy est un +fil qui conduit de pays en pays et d'événement en événement, à travers +des temps si pleins de mouvement et d'éclat. Lui-même il appartient à +trois contrées qui n'eurent pas une faible part à ces agitations ou à +ce lustre. Il tient, par son origine, à l'Italie où sa famille jouait +un rôle important, à la Flandre par la naissance, à l'Écosse par +l'influence qu'exerça sur la destinée de ce Brugeois l'un des plus +attachants épisodes racontés par Walter Scott.</p> + +<p>Jeune, il se signale dans les tournois, joute avec <i>Jaquet de Lalain</i>, +le bon chevalier, dont Georges Chastelain a célébré les <i>appertises +d'armes</i>, et enlève, à la pointe de la lance, le casque de Corneille +de Bourgogne. Dans l'âge mûr, dévot et chevaleresque pèlerin, voyageur +curieux, diplomate accrédité auprès de différentes cours, il part pour +la Terre-Sainte: il parcourt l'Italie, touche aux grandes îles de la +Méditerranée, visite la Barbarie, l'Arabie, <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">p. 7</a></span>la Syrie, la +Grèce, et revient par le Tyrol, la Suisse et le Rhin. Il voit à Milan +Galéas, à Rome Paul II, à Tunis et au Caire Hutmen ou Othman et +Caïet-Bei, le dernier roi des Maures et le dernier soudan des +Mameluks, dont le règne fut long et prospère. Son vaisseau cinglait en +vue du Péloponèse, tandis que le fils d'Amurat, après un siége +mémorable, plantait le croissant sur les tours de l'antique Chalcis. A +Rama, un généreux émir lui sauve la vie, ou du moins la liberté. Il +trouve dans l'île de Chypre Lusignan près d'épouser la fille adoptive +de Saint-Marc, la belle Catherine Cornaro; à Rhodes, le grand maître +Orsini, attendant, l'épée au poing, l'assaut du vainqueur de Byzance. +Après s'être rencontré, à Venise, avec l'ambassadeur persan, il +confère, en Tyrol, avec Sigismond d'Autriche, si fatal à la puissance +de Bourgogne. Au retour, Charles le Téméraire l'envoie en ambassade +auprès de cet Hassan-al-Thouil ou Ussum-Cassan que Haller a choisi +pour héros d'une nouvelle Cyropédie.</p> + +<p>Bien que, par une coïncidence assez singulière, Anselme Adorne joignît +aux fonctions diplomatiques que lui confiait le duc de Bourgogne, les +titres de baron d'Écosse et de conseiller de Jacques III, on le voit +porter encore ceux de bourgmestre de Bruges, puis de capitaine de la +duchesse Marie. Mais tout change, pour lui, de face: la fortune qui +avait abandonné les deux souverains auxquels il dut surtout des +dignités et des honneurs, semble s'armer contre lui de tout ce qu'il +tenait d'elle: échappé, par dix fois, aux tempêtes, aux forbans, aux +Arabes, il rencontre des périls plus grands. S'il ne subit point dans +son pays les plus terribles conséquences d'une réaction <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">p. 8</a></span> +populaire, c'est pour trouver dans un autre, au milieu d'une +aristocratie non moins orageuse, une fin prématurée et tragique.</p> + +<p>Son nom se rattache aux traditions de Bruges, célèbre alors par ses +splendeurs et de nobles souvenirs, ainsi qu'à l'un des monuments que +l'on y montre aux étrangers: c'est une petite église construite par la +famille d'Adorne et qu'on nomme Jérusalem. Au centre s'élève le +mausolée du voyageur; près de l'église, on voit encore l'antique +demeure où, pendant deux années, il donna asile à une Stuart.</p> + +<p>Les aventures de cet homme distingué, mais malheureux sur la fin de sa +carrière, ne sont guère connues que par une analyse de ses voyages, +dans l'ouvrage qui nous a fourni notre épigraphe, et de courtes +notices trop souvent inexactes. Le hasard, ou plutôt la bienveillante +obligeance d'un savant bibliographe<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, de regrettable mémoire, mit, +il y a des années, entre nos mains l'itinéraire manuscrit d'Anselme, +écrit en latin par son fils<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Nous en <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">p. 9</a></span>avions fait des +extraits pour notre usage; nous avons depuis consacré des heures qui +auraient été bien lentes, si elles fussent restées inoccupées, à +traduire et à coordonner ces extraits, à les compléter par d'autres +renseignements, successivement recueillis, enfin à réunir les uns et +les autres sous la forme d'un récit que, sans rien ôter à sa fidélité, +nous avons cherché à animer d'un peu de vie.</p> + +<p>C'est une restauration d'une figure trouvée sur un vieux tombeau, dont +nous n'avons fait que rapprocher les fragments et raviver les +contours, ou, si on l'aime mieux, ce sont les mémoires d'un chevalier +flamand qui vécut sous les règnes de Philippe le Bon, de Charles le +Téméraire et de Marie de Bourgogne. Rédigés principalement sur pièces +originales et inédites, ou de vieilles chroniques, ils n'offriront +néanmoins, sans doute, rien de bien neuf ou de bien important quant +aux faits généraux, qui ne sont ignorés de personne; mais, du moins, +ils les rappelleront et pourront aider à la connaissance intime de +l'époque. On y trouvera quelques peintures d'usages et de mœurs, +certains détails curieux ou bizarres, des scènes parfois émouvantes, +des données qui ne seront pas, nous l'espérons, sans utilité pour les +études historiques, cultivées de nos jours avec tant d'ardeur, de +patience et de succès.</p> + +<p>L'œuvre à laquelle concourent, à l'envi, tant de <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">p. 10</a></span>savants +esprits, ressemble à ces tertres qu'un peuple en marche laissa jadis +sur son passage, et qu'on retrouve dans quelques contrées: chaque +guerrier de la nation vidait, croit-on, son casque, plein de terre, au +lieu où le monument devait s'élever; le dernier des soldats y venait +jeter sa poignée de sable.</p> + +<p class="p6"><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">p. 11</a></span></p> +<h2>ANSELME ADORNE,</h2> + +<h4 class="p4">SIRE DE CORTHUY.</h4> + +<h3 class="p4">PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<p class="p4"><span class="pagenum invisible"><a name="Page_12" id="Page_12">p. 12</a></span></p> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">p. 13</a></span></p> +<h3>I</h3> + +<h4>Italie et Flandre.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Les Adorne à Gênes et à Bruges. — Antoniotto. — Obizzo et Guy +de Dampierre. — Bataille des Éperons. — L'étendard +déchiré. — Les comtes ou marquis de Flandre, princes par la +clémence de Dieu. — Baudouin de Fer et Baudouin à la +Hache. — <i>Les États et les Trois Membres.</i> — Les +<i>Poorters</i>. — Les <i>Métiers</i>.</p></div> + +<p class="p3">Au temps où la croix de Saint-Georges et le lion de Saint-Marc se +disputaient l'empire de la Méditerranée et de l'Euxin, lorsque Gênes +commandait à la Corse, protégeait les rois de Chypre et les empereurs +grecs, et jetait ses colonies jusque sur les côtes de Crimée, à la +tête des familles qui étaient en possession de donner, dans cette cité +puissante, des chefs à l'État, on nommait les Adorno. «Ils étaient, +dit l'historien des maisons célèbres d'Italie, <i>en odeur</i> de +principauté<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.» <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">p. 14</a></span>Le plus fameux d'entre eux fut cet Antoniotto +qui, de son trône ducal, convoqua la chevalerie à une sorte de +croisade, enleva aux Maures l'île de Gerbi, près de la côte d'Afrique, +et assiégea <i>le roi de Thune</i>, comme l'appelle Froissart, dans sa +capitale; entreprise à laquelle saint Louis avait succombé et qui +attendait Charles-Quint. «S'il eût été roi,» dit encore Litta, «ses +actions l'eussent immortalisé.»</p> + +<p>A l'époque de l'expédition de saint Louis, arrivait à Gand, sous les +auspices, selon les uns, du comte de Flandre Guy de Dampierre, suivant +d'autres, de Robert de Béthune, fils du comte, revenant d'Orient, le +frère d'un aïeul d'Antoniotto, Obizzo (Opice), dont un descendant +assistait, environ trois siècles après, à l'abdication de +Charles-Quint, parmi les bannerets de Flandre.</p> + +<p>Cet Adorno, d'après d'anciens titres<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, fut en grande faveur auprès +de Guy; sa postérité, connue sous le nom d'<i>Adournes</i> ou Adorne, ne +demeura pas à Gand; elle prit sa résidence à Bruges où nous la +retrouverons plus tard.</p> + +<p>C'était l'âge héroïque de la Flandre, comme de l'Écosse et de la +Suisse; les journées des Eperons, de Bannock-Burn, de Morgarten, +tiennent dans un espace de cinq années; mais la première des trois fut +la plus surprenante, car les Flamands n'avaient ni le rempart des +Alpes, ni les défilés de la Calédonie.</p> + +<p>Un gros d'intrépides artisans s'étaient jetés dans <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">p. 15</a></span>la mêlée +et en avaient rapporté les dépouilles des chevaliers. A +Mons-en-Pevèle, le sort fut plus indécis, la valeur plus brillante +peut-être. Philippe le Bel en fut témoin lui-même; couvert à la hâte +d'un manteau d'emprunt, il vit sa bannière déchirée par ces mains +rudes et sanglantes.</p> + +<p>Bruges avait donné le signal du mouvement, il faut le dire, par un +massacre: deux mots sauvaient ceux qui pouvaient les prononcer et +condamnaient le reste. Les Flamands combattaient pour leur langue, +leurs franchises, l'indépendance relative qu'admettait le système +féodal et leur vieux comte captif et dépouillé, ce même Guy dont nous +venons de parler. Rien, dans les nombreux soulèvements qui suivirent, +n'effaça l'éclat guerrier de celui-ci.</p> + +<p>Nous devons dire maintenant quelque chose de l'organisation politique +de la Flandre et des changements qu'elle subit vers ce temps. Les +premiers comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de +Dieu, alliés au sang de Charlemagne, régissaient leur +<i>monarchie</i>—cette expression se rencontre dans de vieux écrits—avec +l'aide et le concours des principaux du clergé et de la noblesse. La +race forte et puissante des Baudouin <i>de Fer</i> et <i>à la Hache</i>, alla +finir sur le trône de Constantinople. Elle était représentée +maintenant par de faibles descendants en ligne féminine. La noblesse, +au milieu des agitations populaires, perdait chaque jour de son +influence. Gand, Bruges et Ypres, à l'apogée de leur merveilleuse +splendeur, rangeant sous leur bannière les milices des villes +secondaires et des châtellenies, se partageant, en quelque sorte, la +Flandre et prenant en main ses intérêts, eurent place aux <i>états</i> <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">p. 16</a></span> +et les effacèrent bientôt, sous la célèbre dénomination des <i>trois +membres</i>.</p> + +<p>Là était désormais la puissance. Plusieurs familles nobles, et même +des plus distinguées, vinrent l'y chercher, s'inscrivant parmi les +<i>Poorters</i>, ou appartenaient, dès l'origine des villes, à cet antique +noyau de la population. Après venaient les <i>métiers</i>, renfermant les +principaux du commerce et de l'industrie, mais encadrant aussi la +partie la plus nombreuse et la plus mobile de la population, +démocratie redoutable et principale force militaire.</p> + +<p>Les <i>Poorters</i> avaient des capitaines; les <i>métiers</i>, leurs doyens. +Des échevins rendaient la justice; un conseil représentait la commune. +Le couronnement de l'édifice était formé, à Bruges, de deux +bourgmestres annuels, chefs suprêmes de la cité, intermédiaires entre +le prince et le peuple, mais souvent en butte à la colère de celui-ci, +dans ses mécontentements. Ces places n'en étaient pas moins fort +relevées et fort ambitionnées; on les vit remplies par des Ghistelles, +des Halewyn, des d'Ognies, qui étaient des premiers en Flandre et +atteignirent un rang princier.</p> + +<p>Les <i>trois membres</i> s'entendaient sur la direction des affaires; nul +d'entre eux, cependant, n'était lié par les résolutions des autres; +leur mutuelle indépendance était un corollaire de leurs libertés.</p> + +<p>La grandeur de ces institutions ne doit point faire illusion sur leurs +inconvénients; il s'en rencontre dans toutes les formes politiques. +Les législateurs, et même le plus puissant de tous, qui est le temps, +n'ont sous la main qu'une étoffe, et c'est l'homme. Ici il manquait +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">p. 17</a></span>surtout l'unité. Il faut l'avouer, d'ailleurs, cette milice +ouvrière des grandes villes, pesant, du poids du nombre et de ses +armes, sur les résolutions et jusque sur l'administration de la +justice et la conduite de la guerre, si elle apportait un contingent +puissant d'ardeur et d'énergie, devait amener aussi des résultats +moins heureux, dont la suite de cet ouvrage offrira de tristes +exemples. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_18" id="Page_18">p. 18</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">p. 19</a></span></p> +<h3>II</h3> + +<h4>Les Artevelde.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Les tisserands. — Les deux colonnes d'or de Bruges. — Édouard +III. — La loi salique et la laine anglaise. — Jacques van +Artevelde. — Louis de Male. — Les +Chaperons-Blancs. — Philippe van +Artevelde. — Beverhout. — Massacre des Brugeois. — La cour +du Ruart. — Rosebecque. — Les trois Gantois. — Flandre au +Lion! — Pierre Adorne, capitaine des Brugeois. — Le +bourgmestre et le doge. — Naissance d'Anselme.</p></div> + +<p class="p3">Qui pourrait passer devant les Artevelde et ne pas s'arrêter un moment +à contempler ces grandes figures historiques? Nous devons cependant +ajouter, auparavant, quelques traits à l'esquisse que nous venons de +tracer.</p> + +<p>Avec des intérêts communs à toutes, les trois villes en avaient de +distincts et même d'opposés, des prétentions ou des droits rivaux, +gardés avec un soin <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">p. 20</a></span>jaloux. Leur industrie principale était +celle du tissage de la laine, qui, dans certains degrés de la +fabrication, leur était exclusivement réservée. Elle enrichissait +Ypres, elle dominait à Gand; à Bruges, elle était balancée par un +puissant commerce. C'étaient là , selon l'expression d'un comte de +Flandre, les deux colonnes d'or de cette ville dont Æneas Sylvius, +Commines et de Thou ont célébré, comme à l'envi, l'opulence et la +beauté. Gand, de son côté, s'élevant parmi les méandres de l'Escaut et +de la Lys, réclamait la suprématie sur la navigation intérieure.</p> + +<p>Trente ans environ après la bataille de Mons-en-Pevèle, Édouard III +revendiquait le trône des Valois. Pour se créer un point d'appui en +Flandre, il arrête la sortie de la laine anglaise: c'était la ruine +des tisserands; ce fut pour Jacques d'Artevelde, qui détermina les +Gantois à s'unir aux Anglais, le fondement de sa puissance.</p> + +<p>Elle rencontra à Bruges une opposition dont il triompha. Ses moyens se +sentaient de la rudesse du temps: ses adversaires avaient voulu le +poignarder; à son tour, il les perçait de son épée, ou les faisait +lancer, par les fenêtres, sur les piques de ses partisans. Si sa main +était prompte, sa parole était éloquente, sa politique habile et +hardie; ses manières parurent égales au rang auquel il s'éleva. +Gouvernée, sous son influence, par les <i>trois membres</i>, traitant, par +son entremise, avec l'Angleterre et la France, la Flandre eut un grand +poids dans la balance, évita les désastres d'autres insurrections, et +obtint des avantages qu'elle eût vainement attendus de son comte, +retenu par le lien féodal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">p. 21</a></span> +La fin d'Artevelde, pourtant, fut cruelle: le peuple le +massacra. Le comte était mort à Crécy, sous la bannière des lis. +Édouard, survivant à son fils, le glorieux prince Noir, et à ses plus +vaillants capitaines, dépouillé d'une partie de ses conquêtes, +abandonné, pillé, à son agonie, par sa maîtresse et ses serviteurs, +laissa la couronne d'Angleterre à un enfant qui ne devait point la +conserver.</p> + +<p>Louis de Male, fils du dernier comte, put alors ressaisir le pouvoir +dont il ne restait qu'un nom, encore cher aux Flamands. Ceux-ci +continuaient, toutefois, à pencher pour les Anglais qu'il appelait, +lui, les meurtriers de son père; mais la restitution promise de Lille, +Douai et Orchies, gagna la Flandre au mariage de l'héritière du comte +avec un fils du roi Jean. C'est la maison de Bourgogne qui se fonde.</p> + +<p>Croyant sa puissance affermie, Louis s'abandonna sans contrainte à ses +plaisirs et à ses prodigalités. Ce fut, à la cour et dans toute la +Flandre, un débordement de mœurs, qui, selon les vieux +chroniqueurs, devait armer la vengeance du ciel. Le comte sembla +l'appeler. Né au château de Male, près de Bruges, affectionnant le +séjour de cette cité brillante et polie, et la trouvant plus facile +que Gand à concourir à ses dépenses, il irrite les Gantois par sa +préférence pour la ville rivale et les pousse à bout par la concession +d'un canal qui, ouvrant une communication directe entre la Lys et +Bruges, y eût amené les blés de l'Artois, libres de droits d'étapes +envers Gand.</p> + +<p>Les Gantois courent aux armes, dispersent les travailleurs et prennent +pour signe de ralliement le célèbre chaperon blanc. La Flandre et +Bruges même <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">p. 22</a></span>se partagent. Les nobles se rangeaient sous la +bannière de leur <i>naturel et droiturier seigneur</i>. A Bruges, on +comptait, dans un parti, les marchands, les armateurs, les pelletiers; +dans l'autre, les tisserands. Serrés de près par les forces du comte, +les Gantois se souviennent du nom d'Artevelde; ils placent à leur tête +son fils, marié à une dame de la noble maison de Halewyn. Tiré, malgré +lui, de la retraite, il parut né pour commander.</p> + +<p>Au retour des conférences de Tournay, le Ruart<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> déclarant aux +Gantois qu'il ne leur reste que ces trois partis: ou de s'enfermer +dans les églises pour y attendre la mort, ou d'aller humblement crier +merci à leur seigneur, ou, enfin, de venir le chercher à Bruges pour +le combattre; ce peuple, affamé et épuisé, abandonnant le choix à +Philippe d'Artevelde lui-même; celui-ci, sortant à la tête de 5,000 +braves, qui portaient chacun, brodée sur une manche, cette pieuse +devise: <i>Dieu aide!</i> annonçant à ses compagnons, lorsqu'il leur +distribue les derniers vivres, qu'ils n'en doivent désormais attendre +que de leur valeur, balayant devant lui d'imprudents adversaires +surpris au milieu d'une fête, et pénétrant dans Bruges, sur leurs pas: +changez là quelques mots, vous diriez de l'histoire de Sparte!</p> + +<p>Cette victoire, dans laquelle Froissart loue la modération des +Gantois, n'en était pas moins, pour Bruges, un épouvantable désastre. +Le sang des métiers hostiles aux tisserands coule par flots, mêlé au +sang patricien; les sépultures manquaient aux cadavres; <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">p. 23</a></span>il +fallut creuser, exprès, de grandes fosses pour les y entasser. Ce +n'était point assez de ces victimes et de nombreux otages pour assurer +la domination des vainqueurs; ils font tomber une partie des portes et +des murailles, marques et garants de l'indépendance communale. Bruges, +ville ouverte, n'était plus un <i>membre</i> de Flandre, c'était la +conquête de Gand.</p> + +<p>La Flandre s'unissait, mais sous de funèbres auspices. L'Angleterre où +régnait, de nom, le jeune Richard, ne tenait plus la France en échec. +Salué du titre de père de la patrie, richement vêtu d'écarlate et +tenant cour de prince, le Ruart occupait une hauteur glissante, entre +la tombe de son père et la sienne.</p> + +<p>Alors, à la lueur de l'incendie des villes, on voit s'avancer une +armée toute brillante d'acier, d'armoiries, de bannières, au milieu +desquelles ondoyaient les plis de l'oriflamme: c'était le duc de +Bourgogne avec le jeune Charles VI, son neveu, et toute la chevalerie +de France. Les Flamands auraient dû garder leurs positions et s'y +retrancher; mais ils savaient mieux mourir qu'obéir. Impuissant à +contenir leur imprudente ardeur, Artevelde tombe écrasé dans la mêlée.</p> + +<p>Par un de ces enchaînements bizarres qui déjouent les calculs, le +triomphe de Philippe le Hardi inaugurait une puissance longtemps +rivale de la France. Un Gantois, comme les Artevelde, mais sorti du +vainqueur, devait achever de rompre le nœud féodal entre ce royaume +et la Flandre. Il devait dans Madrid, l'une des capitales de son +empire sur lequel, disait-on, le soleil ne se couchait point, faire +consacrer <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">p. 24</a></span>la limite que les Flamands tracèrent pendant quatre +siècles, avec leur sang, de Bavichove<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> +à Guinegate<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>C'était une triste victoire que celle de Rosebecque pour Louis de Male +qui la devait à des armes étrangères. Pour les Brugeois, vaincus à +côté des Gantois, la défaite était presque une délivrance; ils +relèvent les étendards du comte sur leurs murailles mutilées. La +guerre n'était point finie: Anglais, Bretons, ceux-ci, sauvages +auxiliaires de Louis de Male, ceux-là , alliés de Gand ou croisés pour +le pape Urbain contre les Clémentistes, qu'ils s'obstinent à trouver +en Flandre, ravagent à l'envi cette terre glorieuse et désolée.</p> + +<p>Parmi les capitaines qui conduisaient à la défense des murs, à peine +rétablis et de nouveau menacés, l'élite de la population brugeoise, on +remarque un arrière-petit-fils d'Obizzo. C'était Pierre Adorne, +personnage considérable à qui Philippe le Hardi confia la +surintendance de ses domaines en Flandre et en Artois, qui fut deux +fois bourgmestre de la commune et remplit les fonctions de premier +bourgmestre, l'année même où Antoniotto dirigeait contre Tunis une +flotte commandée par son frère Raphaël et portant, outre l'armée +génoise, un corps de chevaliers et d'écuyers, sous la conduite du duc +de Bourbon (1388).</p> + +<p>Parmi ces nobles <i>pèlerins</i>, plusieurs appartenaient à la Flandre<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>; +en sorte que l'<i>emprise</i> n'y eut pas <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">p. 25</a></span>peu de retentissement, et +l'éclat qu'elle répandait sur le nom d'Adorne était partagé par la +branche flamande. Aussi tenait-elle à honneur, comme on le voit dans +Sanderus, d'être <i>ex præclara ducum Genuensium prosapia</i>, de +l'illustre maison des ducs<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> de Gênes.</p> + +<p>Un fils de Pierre Adorne et dont le prénom était pareil, chevalier, +suivant le même auteur, épousa Élisabeth Braderickx, fille du seigneur +de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage +que naquit Anselme, le 8 décembre 1424. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_26" id="Page_26">p. 26</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">p. 27</a></span></p> +<h3>III</h3> + +<h4>Jérusalem.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2"> L'hospice et l'église. — Le Saint-Sépulcre à Bruges. — Le +double voyage d'Orient. — Eugène IV. — Le luxe des vieux +temps. — L'éducation des faits. — Siége de +Calais. — Politique de Philippe le Bon.</p></div> + +<p class="p3">Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour +l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait +pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de +sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous +avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre +voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle +en retrace les parties principales. Elle est remarquable <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">p. 28</a></span>par +le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux +minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, +ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin +tombeau, que renferme l'une des tourelles.</p> + +<p>Le père d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec +le titre de chevalier du Saint-Sépulcre, plus considérable alors qu'il +ne fut depuis, avait pris lui-même les dimensions du monument sacré +avec une exactitude extrême: il le pensait du moins. Voilà pourtant +que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrêté par un doute; on +ne sait trop quel détail manquait ou laissait quelque incertitude. +C'était, après tout, peu de chose; disons mieux, ce n'était presque +rien. Pour Pierre Adorne c'était beaucoup trop. Son parti est aussitôt +pris; il embrasse et bénit son fils, qui demandait à le suivre, et le +voilà de nouveau en route pour l'Orient. Après avoir bravé une seconde +fois les fatigues, les flots, les outrages des infidèles, il revient, +apportant comme un pieux trophée la mesure attendue pour terminer +l'ouvrage.</p> + +<p>Ainsi le veut la tradition, et de graves témoignages la confirment; +mais quand on n'y verrait qu'une de ces légendes, qu'enfante la +poétique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intérêt +que les contemporains prenaient à ces travaux. Ce fut vers l'an 1435 +qu'ils furent achevés. Une bulle du pape Eugène IV vint mettre le +sceau à la sainte entreprise, en érigeant en paroisse la Jérusalem +brugeoise, qui comprenait, <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">p. 29</a></span>outre l'église, un hospice et le +manoir de famille. Tel était le luxe des vieux temps: on ne craignait +pas de s'entourer des misères pour les secourir, et des sérieuses +images de la religion et de la mort, car cette église devait aussi +servir à la sépulture des Adorne.</p> + +<p>On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux +Brugeois. Il semblait que la tombe sacrée, objet de tant de vœux, +de tant de gigantesques expéditions, de tant de regrets, aperçue +jusque-là dans un lointain mystérieux, fût transportée soudain dans +les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints édifices +apportés par la main des anges.</p> + +<p>Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzième année, +dut prendre à la publique émotion. Les constructions qui préoccupaient +si vivement sa famille, leur achèvement, toutes les circonstances, en +un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des événements. +En même temps, les récits des voyages de son père, de ses aventures, +de ses périls, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brûlait +dès lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinéraire, <i>d'un +regard ferme et tenace</i>, ces mers lointaines, tour à tour riantes ou +orageuses, ces contrées habitées par des peuples si différents de ceux +qu'il connaissait, ces lieux saints et célèbres, ces rochers, ces +palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait.</p> + +<p>Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront +toujours la principale partie de l'éducation. On ne négligea point, +toutefois, d'initier Anselme <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">p. 30</a></span>à la connaissance de la langue et +des lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue à +cette époque. Ses progrès étaient rapides, sans qu'il montrât pourtant +la précocité, plus que merveilleuse, que lui prêtent certains auteurs +qui ont trop peu consulté les dates, comme nous le verrons bientôt.</p> + +<p>Au moment où Philippe le Bon, à force de gracieuses paroles, obtenait +l'aide des Flamands pour déloger de Calais les Anglais, leurs anciens +alliés et naguère les siens, deux questions s'agitaient entre lui et +les Brugeois: l'une était un vieux litige au sujet de l'Écluse, poste +important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de +leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appelé <i>le +Franc</i>.</p> + +<p>Philippe songeait à l'ériger en quatrième <i>membre</i>; il se prêtait +ainsi aux désirs de la noblesse du Franc, ajoutait un élément nouveau +et plus flexible à la triade flamande, convertie en tétrarchie, et +divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes +dont l'éclat le rendait fier, mais qu'il cherchait à rendre plus +maniables.</p> + +<p>Telle fut la double origine d'un différend qui allait changer Bruges +en un sanglant théâtre de confusion et de désordre.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">p. 31</a></span></p> +<h3>IV</h3> + +<h4>Philippe le Bon et les Brugeois.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Retour de Calais. — Irritation des milices brugeoises. — Elles +enfoncent les portes de l'Ecluse. — Massacre de l'Écoutète. — Les +larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre. — L'homme d'État +précoce. — Les assemblées du peuple. — Mort des +Varssenaere. — Danger de Jacques Adorne. — Jacques et +Pierre Adorne bourgmestres.—Éloge de Bruges. — Entrée de Philippe le +Bon. — Début d'Anselme.</p></div> + +<p class="p3">Ce n'était pas sans peine qu'on avait déterminé les milices brugeoises +au départ. Lorsque le duc eut été contraint de lever le siége de +Calais, elles revinrent humiliées et aigries encore par le mauvais +succès.</p> + +<p>Après une expédition contre les Anglais qui dévastaient impunément le +pays, elles se présentent devant l'Ecluse et en enfoncent les portes; +puis elles rentrent <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">p. 32</a></span>dans Bruges, s'emparent des clefs de la +ville, ainsi que de son artillerie, dont elles font d'effroyables +décharges. L'Écoutète, officier du prince, chargé de la police, tombe +égorgé. La duchesse de Bourgogne, qui affectionnait le séjour de +Bruges, s'éloigne avec un enfant qui criait et versait des larmes. +C'étaient celles d'un autre Alexandre<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, par le sang qu'il devait +faire couler à son tour; il avait nom Charles: les Belges l'ont appelé +<i>le Hardi</i>, et les étrangers <i>le Téméraire</i>.</p> + +<p>«Dans cette crise terrible,» disent quelques auteurs, «Anselme se +comporta avec tant de droiture, avec tant de prudence et de +circonspection, qu'il sut se concilier le respect et l'attachement du +peuple sans perdre les bonnes grâces de son souverain.» Magnifique +éloge sans doute; mais ce qui le rend surprenant, c'est que ceci se +passait de 1436 à 1437. Ce grand citoyen, ce prudent homme d'État +n'avait donc guère que douze ans. Laissons-lui son enfance, il aura +plus tard bien assez de la politique!</p> + +<p>Le rôle propre à son âge était celui de spectateur curieux. S'il se +glissait à quelque croisée de l'un des édifices qui avaient vue sur la +place, un frappant spectacle s'offrait à ses yeux. Devant la sombre +masse des Halles, droit en face du Beffroi, deux drapeaux flottaient, +plantés entre les pavés: sur l'un on distinguait le lion de Flandre; +sur l'autre, celui de Bruges. A gauche de cette bannière, paraissait +une belle troupe: c'étaient les <i>Poorters</i>, avec leurs six <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">p. 33</a></span> +capitaines portant, chacun, à la main, le gonfanon de leur +quartier. Les <i>métiers</i>, partagés en huit groupes, étaient rangés, +partie du même côté, partie à droite de l'étendard de Flandre et tout +le long de l'entrepôt fameux<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> appelé <i>Waterhalle</i>. C'étaient, d'une +part, les <i>quatre métiers</i>, ou la puissante industrie lainière les +<i>bouchers</i>, souvent mal d'accord avec eux, accompagnés des +poissonniers, le <i>cuir</i>, l'<i>aiguille</i>: de l'autre, les <i>dix-sept +métiers</i>, le <i>marteau</i>, les <i>boulangers</i>, les <i>courtiers</i>, modeste +dénomination sous laquelle on comprenait les représentants du commerce +et de la navigation, propres à la ville. Les marchands étrangers +n'avaient, naturellement, point de part à ces assemblées civiques.</p> + +<p>A l'extrémité du côté du marché où étaient placés les quatre groupes +de métiers que nous avons nommés les premiers, on voyait les +arbalétriers, sous la belliqueuse enseigne du céleste chevalier saint +Georges. Les villes subalternes et les paroisses du Franc avaient +aussi leur place marquée. Une couronne de roses récompensait les +premiers arrivés: une colonne mobile de trois cents hommes, à la solde +de la ville, avait charge de réveiller le zèle des retardataires. +Néanmoins, en ce moment, des vides se faisaient remarquer, car la +noblesse du Franc s'efforçait d'empêcher les habitants de se rendre +aux sommations des Brugeois.</p> + +<p>Tous ces rangs étaient hérissés de piques: de distance en distance, on +voyait des bannières déployées, laissant, dans leurs replis, +distinguer de saintes images, ou les emblèmes dorés d'un métier, qui +brillaient <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">p. 34</a></span>au soleil, au bout d'une hampe peinte de couleur +éclatante, ou couverte d'une riche étoffe.</p> + +<p>Ainsi délibérait le peuple en différend avec son prince, l'un des plus +puissants de l'époque. Si, dans ces assemblées, les nobles et les +notables figuraient parmi les <i>Poorters</i> et s'ils exerçaient un +certain ascendant d'habitude et de déférence, leur autorité +faiblissait dans les temps d'orage. Le nombre et souvent la passion +prenaient alors le dessus. Ce n'était donc pas seulement de la +curiosité qu'éprouvait Anselme en contemplant ce spectacle: +réfléchissant, comme il arrive, les impressions de sa classe et de sa +famille, il sentait un secret serrement de cœur qu'allaient +justifier des scènes cruelles.</p> + +<p>Deux frères Varssenaere, dont l'un était premier bourgmestre et +l'autre capitaine, furent massacrés; un oncle d'Anselme, Jacques +Adorne, qui exerçait également ces dernières fonctions et avait voulu +se jeter sur les meurtriers, ne fut soustrait qu'avec peine à un sort +pareil. Les Adorne quittèrent Bruges, où il n'y avait plus pour eux de +sûreté.</p> + +<p>Philippe, après avoir cherché à se rendre maître de cette ville par un +coup de main fatal au sire de l'Ile-Adam, et qui faillit l'être au duc +lui-même, réussit mieux dans ses desseins en coupant les vivres aux +Brugeois. Jacques et Pierre Adorne furent alors successivement revêtus +des fonctions de bourgmestre de la commune, que leur père avait +exercées, aussi bien que celles de premier bourgmestre, et qui +devaient l'être un jour par Anselme, comme si c'eût été une partie de +l'héritage de famille.</p> + +<p>Au retour de l'exil qu'il avait partagé avec son <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">p. 35</a></span>oncle et son +père, il s'était retrouvé dans les murs de Bruges avec transport, car +il aimait vivement «la si douce province de Flandre,» mais surtout sa +ville natale. Il n'est parlé, dans son itinéraire, qu'avec +enthousiasme de «cette illustre cité, de cette noble ville.» Tantôt, +«sa beauté, son urbanité, ses agréments infinis, son opulence et son +éclat, l'abondance inouïe de richesses qu'elle renferme, sont passés +sous silence parce que la renommée les fait assez connaître et que +l'auteur, en les vantant, serait suspect;» tantôt, c'est «la ville la +plus polie du monde, ville vraiment digne de ce nom par l'urbanité +dont elle est pleine.» La paix maintenant lui était rendue, paix, il +est vrai, chèrement achetée; mais Bruges en recueillait du moins les +fruits: avec l'ordre, la prospérité renaissait. Les navires des +Osterlins<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, les grandes caraques génoises et les galères de Venise +apportaient de nouveau, à l'émule de Londres et de Novogorod, les +fourrures du Nord, les riches tissus de l'Italie et les trésors de +l'Inde.</p> + +<p>Après plusieurs années d'absence, la cour de Bourgogne revint étaler +sa magnificence à Bruges; ce fut en 1440 que Philippe le Bon y fit son +entrée avec le duc d'Orléans qu'il venait de marier à une de ses +nièces. Les magistrats, dans l'humble appareil réclamé par les usages +du temps, pieds et tête nus, vêtus de robes noires sans ceinture, +présentent, à genoux, les clefs à leur redouté seigneur, en lui +demandant merci. Il hésite, ou feint d'hésiter, et semble se rendre à +l'intercession de son hôte illustre. Le peuple <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">p. 36</a></span>crie <i>noël</i>! +les fanfares éclatent; le clergé psalmodiant des hymnes, les marchands +étrangers, richement vêtus de brocart ou de velours, escortent les +deux princes jusqu'au palais. Chaque nation qui commerçait à Bruges +formait un corps brillant de cavaliers, ou marchait en bon ordre; +l'étoffe et la couleur de la robe, des écussons portés devant les +rangs par des hérauts, distinguaient les diverses contrées. Dans les +rues, ce n'étaient qu'arcs de triomphe, chars ou échafauds chargés de +personnages de la mythologie ou de la Bible.</p> + +<p>Ces pompes devaient charmer un jeune homme. Anselme Adorne vit surtout +avec joie les tournois par lesquels les chevaliers, armés de toute +pièce et sur de hautes selles de guerre, célébrèrent l'arrivée du duc +de Bourgogne et du duc d'Orléans, ainsi que celle du comte de +Charolois, qui fit son entrée quelques jours après, avec sa femme +encore enfant, fille de Charles VII. Bientôt Anselme allait lui-même +signaler son courage et son adresse dans ces jeux, l'image et l'école +de la guerre.</p> + +<p>Il parut à dix-sept ans dans la lice. Un si précoce début, suivi +bientôt de succès, annonce un heureux assemblage de hardiesse et de +sang-froid, de force et de souplesse, qui présente à la pensée l'image +d'un cavalier de bonne mine et qui n'était point fait pour déplaire.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">p. 37</a></span></p> +<h3>V</h3> + +<h4>Un tournoi de l'Ours Blanc.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">La duchesse Isabelle et le comte de Charolois. — Les dames +brugeoises dans leurs atours. — Le forestier armé chevalier sur le +champ de bataille. — Que diable est-ce ceci? — La +<i>Vesprée</i>. — Louis de la Gruthuse. — Metteneye. — Jean +Breydel. — Adam de Haveskerque. — Le tournoi. — Anselme +gagne le cor. — Marguerite. — Le court roman. — Anselme +Adorne Forestier. — Les acclamations et les cris de mort.</p></div> + +<p class="p3">Comme les romanciers, mais sans réclamer leurs autres privilèges, nous +ferons franchir au lecteur un espace de quelques années et nous le +conduirons, un certain jour de l'an 1444, qui était le 27 avril, sur +le marché de Bruges.</p> + +<p>Raconter l'histoire de ce <i>forum</i> flamand, ce serait faire celle de la +ville. Nous avons vu le peuple s'y rassembler, sous les armes, pour +exercer son orageuse <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">p. 38</a></span>souveraineté; nous verrons s'y dresser +l'échafaud: maintenant une fête y attirait les curieux dont les flots +pressés débouchaient de tous côtés. Un espace entouré de barrières, +que gardaient des valets et des hérauts, restait seul libre au milieu. +Les fenêtres et jusqu'aux toits des bâtiments étaient pleins de +spectateurs. Les regards se tournaient tantôt vers le +<i>Cranenburch</i><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, où la duchesse vint prendre place avec son fils, aux +applaudissements de la foule, tantôt vers une grande hôtellerie, à +l'enseigne de la <i>Lune</i>, qui contenait l'élite des dames brugeoises, +dans tout l'éclat de leur beauté proverbiale et d'atours si riches, +qu'une reine jalouse les avait comparées à autant de reines.</p> + +<p>Les douze croisées gothiques de l'édifice, ornées de draperies +flottantes, encadraient des groupes variés de jeunes femmes et de +demoiselles rivalisant entre elles d'élégance et de luxe. Là , vous +eussiez aperçu ces coiffures de velours en fer à cheval, ces belles +chevelures relevées en tresses, ou nattées, ces voiles transparents et +légers, ces robes serrant à la taille, de velours vert, ponceau ou de +quelque autre couleur éclatante, ces corsages d'hermine, ces manteaux +de brocart rehaussé d'or, qu'on retrouve dans les tableaux de +l'époque.</p> + +<p>Parmi ces belles Brugeoises, l'une de celles pour lesquelles la +journée préparait le plus d'émotions—et l'on verra bientôt à quel +titre—portait le nom de Marguerite, alors fort en vogue, sans doute +parce qu'il désigne une <i>perle</i> ou une <i>fleur</i>. L'étymologie, cette +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">p. 39</a></span>fois, n'était point en guerre avec la réalité, comme il arrive +à quelques <i>Blanche</i> et à plus d'une <i>Rose</i>. Marguerite avait les +qualités qui attirent et fixent l'affection: c'était, au surplus, une +jeune orpheline, fille d'Olivier Van der Bank. Par sa mère, elle +tenait aux de Baenst et aux Utenhove, qui possédèrent de beaux +domaines et ont fourni plusieurs chevaliers<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">p. 40</a></span>Quelques mois, +à peine, s'étaient écoulés depuis qu'Anselme Adorne, âgé de moins de +vingt ans, l'avait conduite à l'autel.</p> + +<p>Ce qui attirait Marguerite et tout ce concours, c'était le tournoi +annuel de la Société de l'Ours-Blanc. Il ne se donnait point, à +Bruges, de fête qui excitât plus d'intérêt. On trouve, dans les +chroniques, au milieu d'annotations relatives aux troubles, aux +guerres, aux plus grands événements, le retour périodique de ces jeux, +soigneusement indiqué, en même temps que les noms des vainqueurs. Des +prix étaient offerts à ceux-ci: c'était une lance, un cor, l'ours, +souvenir d'un vieux récit et symbole de la Société; on ajoutait +quelquefois un diamant.</p> + +<p>Le combattant qui gagnait la lance prenait le titre de Forestier, en +mémoire d'anciens princes dont l'existence est contestée, mais qui +brillent dans les légendes. Il présidait au tournoi de l'année +suivante; il soutenait son titre de primauté dans la lice et même dans +les combats. C'est ainsi que près de Guinegate, Louis de Baenst, +Forestier de Bruges, fut armé chevalier sur le champ de bataille.</p> + +<p>Les tournois de l'Ours-Blanc remontent à l'année 1320, époque voisine +des plus éclatants faits d'armes des Brugeois; mais depuis, le malheur +des temps ayant interrompu ces chevaleresques exercices, ils furent +rétablis, en 1417, par une commune résolution des magistrats, de la +noblesse et des plus notables habitants.</p> + +<p>Les principaux seigneurs aimaient à y paraître, et même les ducs de +Bourgogne. Maximilien d'Autriche y reçut un si bon coup de lance, +d'un aïeul de l'historien <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">p. 41</a></span>Despars, dont le casque figurait une +tête de démon, que, ployant en arrière, le futur empereur s'écria: +«<i>Que diable est-ce ceci!</i>»</p> + +<p>Deux jours avant la joute, un officier du Forestier, précédé d'un +héraut et accompagné des quatre plus jeunes membres de la Société, +parcourait la ville, s'arrêtant aux hôtels des dames les plus +distinguées, pour les inviter à la fête. Le lendemain elles +assistaient à la <i>Vesprée</i>: une collation leur était offerte, et ainsi +réunies, elles voyaient arriver les combattants étrangers. Lorsque, +après s'être présentés avec les formalités d'usage, ils s'étaient +retirés, le Forestier montait à cheval avec ses compagnons, et allait, +en pompe, au bruit des instruments, souhaiter la bienvenue à ces +hôtes, chacun en leur logis, leur offrant courtoisement armures et +destriers.</p> + +<p>Ces préliminaires avaient été remplis et le grand jour était venu. Les +membres de la Société de l'Ours-Blanc, qui devaient prendre part à la +lutte, se rassemblaient dans l'enceinte de l'abbaye d'Eechoute. Un +soudain mouvement de la foule annonce leur approche: couverts +d'armures brillantes et magnifiquement vêtus d'étoffe pareille, ils +s'avancent, montés chacun sur un de ces chevaux de bataille que +fournissait la Flandre, alors les plus renommés de l'univers; de +riches caparaçons et des housses de soie, couvraient presque +entièrement les robustes coursiers qui piaffaient et rongeaient le +frein.</p> + +<p>Parmi les confrères de l'Ours-Blanc, on remarquait Louis de Bruges, +sire de la Gruthuse, qui fut prince de Steenhuse, comte de Wincester, +chevalier de la Toison d'or et, dont nous aurons plus d'une fois +l'occasion <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">p. 42</a></span>de parler; Pierre Metteneye ou de Mattinée, aussi +distingué dans les armes que dans les tournois, qui porta la bannière +de Bruges à la bataille de Brusthem et fut chevalier, seigneur de +Marque, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne; Jean Breydel qui +devait ajouter à l'éclat d'un nom illustré, près de deux siècles +auparavant, à la bataille des Éperons, par la valeur qu'il déploya +lui-même devant Bude, sous l'héroïque bannière de Huniade; enfin +l'époux de Marguerite, à son second début. Adam de Haveskerque était +du nombre des combattants du dehors.</p> + +<p>Tous avaient pris leur place, et l'on attendait impatiemment le +signal. Il est donné: les coursiers s'élancent! Qui ne retrouve, dans +sa pensée, une image de ce spectacle? Ces hommes couverts de fer, qui +fondent l'un sur l'autre, ces montures puissantes, plus acharnées +qu'eux au combat, les naseaux fumants, la crinière hérissée, faisant +retentir le sol sous leurs pieds; ces nuages de poussière, à travers +laquelle étincellent l'or et l'acier; ces lances qui se brisent et +volent en éclats: tout cela a été vingt fois décrit. Parmi les +spectateurs, la curiosité, l'attention étaient vives; quelquefois, un +cri s'élevait de toutes les poitrines. Les dames, suivant des yeux les +cavaliers dans leurs courses rapides, laissaient voir sur leurs traits +mobiles les sentiments dont elles étaient agitées, les alternatives de +crainte et d'espoir. Sur le jeune front de Marguerite vous eussiez lu +toutes les phases du combat où Anselme était engagé. Enfin elle +respire: mille voix proclament les vainqueurs. Anselme avait gagné le +cor qu'il reçut des mains de la duchesse; <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">p. 43</a></span>la lance échut à +Breydel; l'ours à d'Haveskerque.</p> + +<p>Trois ans après, le futur baron de Corthuy conquit, à son tour, la +lance, aux acclamations de la foule, dont, sur cette même place, les +cris de mort devaient, un jour, l'accueillir. Ah! si l'avenir nous +était connu, sous quel poids nous marcherions courbés! <span class="pagenum invisible"><a name="Page_44" id="Page_44">p. 44</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">p. 45</a></span></p> +<h3>VI</h3> + +<h4>Le bon chevalier.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Banquet de l'hôtel de ville. — La lance conquise. — Isabelle +de Portugal et le comte de Charolois à la maison de +Jérusalem. — Combat. — Le sire de Ravesteyn. — Joute de +l'étang de Male. — Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le +bon chevalier. — Corneille de Bourgogne. — Le casque +enlevé. — Nouveau succès. — L'écu du +Forestier. — Naissance de Jean Adorne. — Le +parrain. — André Doria, prince de +Melfi. — L'Arioste. — Les vingt-huit <i>alberghi</i> de +Gênes. — L'hospitalité.</p></div> + +<p class="p3">Il fallait d'autres épreuves pour montrer à tous que le jeune +Forestier était digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord +des festins devaient célébrer sa victoire: il n'est guère de solennité +où ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donné le soir même +par les magistrats, à l'hôtel de ville, élégant édifice construit +sous les auspices de Louis <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">p. 46</a></span>de Male. Après le festin, on +reconduisit Anselme, en grande pompe, à son logis; devant lui marchait +un héraut, et il tenait à la main la lance, prix de sa prouesse, ornée +d'une draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaçait.</p> + +<p>Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne, +son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient. +Nous pourrions assez facilement décrire les dressoirs, les entremets, +les <i>hanaps</i>: il y a, pour ces occasions, un mobilier où chacun est +libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira +de dire qu'après avoir fait à ses illustres hôtes les honneurs de sa +table, Anselme revêtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq +cavaliers qui portaient, chacun, <ins title="erratum corrigé, 'leurs' dans l'original">ses</ins> couleurs sur leur écu. Ainsi +accompagné, il jouta contre Adolphe de Clèves, sire de Ravesteyn et +quelques autres.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> mai fut signalé par un combat plus remarquable encore par le +renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice était +placée près de l'étang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut +le même Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui réalisait l'idéal +des romans de chevalerie. Choisi pour écuyer par le duc de Clèves, il +n'avait pas tardé à signaler sa vaillance et avait emporté «le nom et +le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutèrent à l'encontre +de lui.» Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal, +défiant les plus experts en fait d'armes, «non pour envie, haine, ne +malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat +de chevalerie et pour soi occuper.» Sa chevelure <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">p. 47</a></span>blonde, ses +yeux bleus et riants, son teint frais et coloré, son menton sans +barbe, n'annonçaient pas un si terrible combattant; mais la renommée, +le précédant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le +bon chevalier!</p> + +<p>Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel +adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisième +concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'écu fleurdelisé de +Bourgogne, traversé d'une barre. C'était, au dire d'Olivier de la +Marche, «l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et +véritable capitaine.» Pour décrire cette rencontre, nous ne saurions +mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de +Lalain, qui raconte de son héros une aventure semblable.</p> + +<p>Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux +langage, voyant notre Forestier «estre prêt, baissa sa lance et, +autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part, +<i>Anselme</i> férit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de +si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout +tombissant: si s'acconsuivirent touts deux ès lumières des heaumes, et +n'y eut celuy d'eux qui ne rompît sa lance, tant furent les coups +grands et démésurez: mais celui que <i>Corneille de Bourgogne</i> reçut +d'<i>Anselme</i> fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure, +il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura à chef nud +devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui à grand peine +sçavoit ce qui lui estoit advenu.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">p. 48</a></span>On regarda comme un miracle que le bâtard de Bourgogne ne fut +pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, <i>Jaquet de Lalain</i> +acquit «un si grand bruit» d'un coup semblable «que partout hérauts +poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient <i>Lalain!</i> à +haute voix,» ce ne dut pas être un médiocre honneur pour le jeune +Adorne de reproduire ce coup célèbre sous les yeux du bon +chevalier<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<p>La même année, il jouta encore à Bruxelles, où il fit admirer sa +prouesse, et à Lille où il demeura vainqueur. Un grand festin qu'à son +retour il donna à la société de l'Ours-Blanc, servit à célébrer ce +nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos, à l'ordinaire, par le +retour de la fête de l'Ours-Blanc, à laquelle il présida. Un mois +après, un héraut à cheval, précédé d'une bande de musique, se rendait +en pompe à l'hôtel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du +jeune et vaillant Forestier, l'écu armorié de trois bandes d'échiquier +en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit répétée sur les +vitraux de Jérusalem:</p> + +<p class="center">PARA TUTUM DEO.</p> + +<p>On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le +lecteur, que c'était trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon; +ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi +périlleuses, mais qui mettent en jeu des qualités moins relevées; <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">p. 49</a></span> +car celles d'un cavalier habile, et même téméraire, n'égalent +point, il faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu +différentes de ce qu'exigeait le champ de bataille.</p> + +<p>Anselme, néanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus +que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la +famille se multipliaient pour lui avec les années. Déjà , lorsqu'il +gagnait la lance, jeune époux, brillant champion, il était père. Ce +fut en effet le 16 août 1444 qu'il reçut dans ses bras son premier né, +qui devait être le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour +parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le siècle +suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno.</p> + +<p>Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers:</p> + +<p class="left20 font95">Veggio che 'l premio che di ciò riporta<br /> +Non tien per se, ma fa alla patria darlo;<br /> +Con preghi ottien, che in libertà la metta<br /> +Dove altri a se l'avrià forse sojetta<br /> +.......................................<br /> +Questi ed ogn'altro che la patria tenta<br /> +Di libera far serva, si arrossisca,<br /> +Ne dove il nome d'Andrea Doria senta<br /> +Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<p>La liberté dont André Doria dota Gênes était une savante et singulière +combinaison d'éléments aristocratiques <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">p. 50</a></span>de toute origine, +répartis entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les +Doria ne pouvaient être oubliés. André, lui-même, créé par +Charles-Quint prince de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par +son mérite, ses services à l'appui des Espagnols. Pour les Adorno, +leur puissance même faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura +pas; mais leur branche alors la plus considérable, celle des comtes de +Renda, demeura étrangère à Gênes.</p> + +<p>Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles +étaient bien différentes. Les Adorno et les Doria étaient ensemble en +fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre, +des rapports réciproques d'hospitalité; cette vertu antique, qui a +fort décliné depuis, eut le pas sur les liens du sang.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">p. 51</a></span></p> +<h3>VII</h3> + +<h4>Charles le Hardi.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Gand et Constantinople. — Daniel Sersanders. — Mort de +Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain. — Le boucher +Sneyssone. — Bataille de Gavre. — Mahomet II. — La +croisade. — Pie II. — Louis XI et Charles le +Téméraire. — Ligue du <i>Bien public</i>. — Bataille de +Montlhéry. — Les deux chartreux. — Dernier voyage de Pierre +Adorne. — Position d'Anselme à la cour. — Mariage du duc de +Bourgogne et de Marguerite d'York. — La duchesse de +Norfolk. — Les entremets mouvants. — Le pas d'armes de l'arbre +d'or. — Portrait et costume de Charles de +Bourgogne. — L'étrangère.</p></div> + +<p class="p3">On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir +que par des détails peu importants ou des conjectures, si nous +n'avions à planter çà et là quelques jalons sur la route des +événements.</p> + +<p>Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">p. 52</a></span>grandes villes +aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fière +de sa prospérité et de son exubérance de vie et de force; l'autre, +vaste, magnifique, mais courbée sous le poids des années et qui +n'était plus que l'ombre d'un grand nom, <i>nominis umbra</i>. Nous voulons +parler de Gand et de Constantinople.</p> + +<p>Le siége de Calais, tumultueusement levé par les Gantois, avait +laissé, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'était +un feu qui, à Bruges, avait promptement éclaté; à Gand, il couvait +sous la cendre. Une demande d'impôt alluma l'incendie. Daniel +Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat +gantois<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut +accusé d'avoir excité la résistance de ses compatriotes et condamné au +bannissement. Il tenait de près à Anselme Adorne dont il venait +d'épouser la sœur.</p> + +<p>Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-même, à calmer l'effervescence +populaire; la guerre éclate, guerre fatale à de nobles cœurs. +Corneille de Bourgogne y périt, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans +les rangs opposés, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant +boucher de Gand, qui, blessé aux jambes, combattait les genoux en +terre, défendant toujours sa bannière, jusqu'à ce qu'ils tombassent +ensemble, également sanglants et déchirés.</p> + +<p>Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et +l'autre, isolés; s'ils eussent été combinés, <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">p. 53</a></span>Philippe le Bon, +brouillé avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, eût eu +fort à faire. Ce fut une résistance locale, que le duc eut soin de ne +provoquer que successivement. Le peuple s'émut néanmoins chaque fois, +dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le +contenir, dans celle qui n'était pas en cause. Une colonne gantoise se +présentant devant Bruges, en trouva les portes fermées. Philippe dut +surtout ce résultat, si important pour lui, à La Gruthuse, capitaine +de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'armée ducale. Il faut lire, +dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le récit de cette +lutte cruelle, terminée par le désastre de Gavre. Là , 16,000 Gantois +jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent +l'Escaut. Impuissants à faire triompher leur cause, ils l'entouraient +de leur mort, comme d'un dernier rempart qui étonnait encore la +victoire.</p> + +<p>Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'émouvoir les +progrès de la puissance ottomane, est tout à coup réveillée par une +effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un État qu'on appelait un +<i>monde</i><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, préservé par les Fabius, agrandi par les Scipions, changé +en empire par les Césars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les +murs d'une ville, investie par Mahomet II, à la tête de 250,000 +hommes. Il pénètre dans la place; le dernier des Constantin tombe en +combattant; le croissant brille sur le dôme de Sainte-Sophie et le +Turc a son siége en deçà du Bosphore<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>! On dit qu'à ce lamentable +récit, <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">p. 54</a></span>Nicolas V chancela, comme jadis Héli, sur le siége +pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frappé au +cœur.</p> + +<p>L'émotion fut grande dans la chrétienté. La guerre sainte est prêchée; +Philippe s'y prépare: c'était encore, dans l'opinion publique, la plus +glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais +elle ne remuait plus les âmes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie +II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il +avait en vain réchauffée du feu de son zèle et de son éloquence.</p> + +<p>L'Occident avait d'autres soins. Louis XI était monté sur le trône<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> +et la lutte s'engageait entre lui et l'héritier de Philippe le Bon. +Rapprochés par l'asile que Louis avait trouvé, comme dauphin, dans les +États de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, dès +lors, à se haïr l'un l'autre. Aussi était-il difficile de se montrer +plus différents par les qualités personnelles. Charles déploya celles +de l'homme de guerre, excepté la prudence. Il aimait en tout l'éclat +et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons +sentiments, il outrait jusqu'à ses vertus, et devenait cruel quand +l'orgueil et la colère l'emportaient. Louis savait montrer, à +l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le +succès. Modeste dans son extérieur, rusé, narquois, il semblait +accepter l'outrage, mûrissait et savourait la vengeance. Indiscret +quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cédait à +propos, gagnait à tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait +son <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">p. 55</a></span>jour. Alors il agissait avec une vivacité qui allait +jusqu'à la pétulance.</p> + +<p>Lorsqu'il commença à régner, Philippe le Bon gouvernait encore. +Charles arrache son père vieillissant à l'influence des Croy, le fait +entrer dans la ligue du <i>Bien public</i>, conduit en France une armée et +débute, à Montlhéry, par une victoire douteuse, mais que confirment +les résultats; véritable mesure des succès militaires. (1465.)</p> + +<p>Cette année, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parlé, et il +portait encore le deuil de son père. Pierre Adorne, devenu veuf, +s'était retiré dans la chartreuse du Val-de-Grâce, près de Bruges, que +cette famille contribua à orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut +être un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le +vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe, à tous deux, +ne serait qu'une continuation, ou plutôt une heureuse délivrance; car +ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalité. Au père +venant chercher la paix du cloître, le fils en pouvait enseigner les +austérités. Pierre en donna à son tour l'exemple et partit pour son +dernier voyage, avec la foi et la piété qui lui avaient inspiré les +deux autres.</p> + +<p>Jusque vers ce temps, Anselme avait fréquemment rempli des fonctions +civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de +Bruges. Son nom ne reparaît plus ensuite dans les fastes communaux +pendant un laps de huit années; il fallait que d'autres occupations +lui fussent survenues. Nous avons vu la mère du comte de Charolois, +Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marquée, et le jeune +prince <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">p. 56</a></span>associé à ces témoignages de bienveillance et de +distinction; lorsque Charles prit en main les rênes des affaires et +qu'ensuite il succéda à Philippe le Bon, en 1467, la carrière +politique d'Adorne dut s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il +portait sous la duchesse Marie montre qu'il servit la maison de +Bourgogne de son épée, les négociations diplomatiques dont il allait +être chargé, l'accueil qui l'attendait dans plusieurs cours, font voir +qu'il occupait, dès à présent, un rang distingué à celle de Charles. +Cette position lui assignait une place dans les cérémonies et les +fêtes auxquelles le troisième mariage du duc donna lieu<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Ce prince +épousait Marguerite d'York, sœur d'Édouard IV, femme à l'âme +virile, réservée à un rôle politique important. Elle descendit à +l'Écluse, et le mariage se fit à Dam, deux endroits aussi solitaires +et aussi paisibles aujourd'hui, qu'ils furent alors pleins de bruit, +de foule et d'éclat.</p> + +<p>Nous n'entreprendrons pas de décrire ce concours de grands et de «tant +d'autres chevaliers et nobles hommes,» ces pompes, ces magnificences, +après Olivier de la Marche qui dans sa lettre «à Gilles du Mas, +maistre d'hôtel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly +grossement et» ajoute-t-il avec trop de modestie, «selon son lourd +entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste.» Que pourrions-nous +dire de plus ou de mieux que lui, de l'entrée de la duchesse à Bruges, +par la porte de Sainte-Croix, «de sa noble personne vestue d'un drap +d'or blanc, en habit nuptial,» des dames qui suivaient sa litière, +les unes sur <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">p. 57</a></span>de blanches haquenées, les autres dans de riches +chariots, et surtout de «la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult +belle dame d'Angleterre?» Comment renfermer dans le cadre que nous +avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donnés dans +une salle construite exprès, tendue d'une tapisserie toute d'or, +d'argent, de soie, «où estoit compris l'avénement du mistère de la +Toison d'or;» des trois entremets mouvants: la licorne chargée d'un +léopard qui présenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant +une bergère; le dromadaire «enharnaché à la manière sarrasinoise;» +enfin du pas d'armes,<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> de l'arbre d'or, avec son nain, son géant +enchaîné, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?</p> + +<p>Le duc se montra, à cette occasion, dans un appareil que nous allons +décrire, après avoir donné une idée de sa personne. Ce prince n'avait +point hérité de la taille élevée du fondateur de sa maison; mais il +était, comme lui, robuste et membru. Le sang méridional de sa mère +paraissait à la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux +bruns, le nez aquilin, le menton légèrement proéminent. Il parut, +monté sur un cheval «harnaché de grosses sonnettes d'or, lui vestu +d'une longue robe d'orfaverie, à grandes manches ouvertes, la dicte +robe fourrée de moult bonnes martres.» C'est dans cet habillement +«moult princial et riche» qu'il se rendit, entouré de ses chevaliers +et gentilshommes, de ses archers et de ses pages, à l'hôtel où il +devait assister à la joute. Les spectateurs ne formaient pas la +partie la moins animée <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">p. 58</a></span>du spectacle; tels étaient leur nombre +et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais +les maisons et les tours d'où l'on pouvait l'apercevoir, étaient +encombrés de curieux.</p> + +<p>L'entrevue de Péronne, l'expédition contre Liége, et le désastre de +cette cité belliqueuse et infortunée, sont des faits historiques que +nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons à en raconter un bien moins +important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir +d'Anselme.</p> + +<p>Certain jour de l'année 1469, un long cortége s'arrête devant +Jérusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de bâtiments dont nous +avons déjà parlé plus haut. On voyait des écuyers, des serviteurs; +bientôt on aperçoit une jeune étrangère dont les traits nobles et doux +portaient une empreinte de fatigue et de tristesse; à ses côtés +paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et +fière.</p> + +<p>Cette visite n'était pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient +revêtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles +hôtes avec les égards dus à leur rang et à leur malheur. Pour trouver +l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre +contrée où nous verrons bientôt Anselme se rendre; c'est une époque +dans sa destinée.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">p. 59</a></span></p> +<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_60" id="Page_60">p. 60</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">p. 61</a></span></p> +<h3>I</h3> + +<h4>Marie Stuart, comtesse d'Arran.</h4> + +<div class="contents"> +<p>L'Écosse au <span class="smcap">XV</span><sup>me</sup> siècle. — Meurtre de Jacques I<sup>er</sup>. — +Exécution de Douglas et de son frère. — Alain Stuart et Thomas +Boyd. — Un comte de Douglas poignardé par Jacques II. — Le roi tué +devant Roxbourg. — Marie de Gueldre. — Minorité de Jacques +III. — Kennedy, évêque de St-André. — Ligue entre les Boyd et +d'autres seigneurs. — Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la +personne du roi. — Thomas Boyd et Marie Stuart. — L'Ile d'Arran +érigée en comté. — Ambassade en Danemark. — Les Boyd cités au +parlement. — Alexandre Boyd décapité. — Lord Boyd, le comte et la +comtesse d'Arran se réfugient à Bruges.</p></div> + +<p class="p3">Il est fâcheux que l'itinéraire d'Anselme Adorne soit si sobre de +détails sur les divers voyages qu'il fit en Écosse: ce n'était pas la +contrée la moins curieuse ni la moins sauvage de celles qu'il visita: +quelques plaines souvent dévastées par les incursions des Anglais <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">p. 62</a></span> +et les querelles des grands; des montagnes, des îles, où ne +pénétraient ni le costume, ni les mœurs de la civilisation; un +peuple guerrier et mobile, des chefs puissants et ambitieux, mélange +de grandeur, d'astuce et de férocité; un sol, pour ainsi dire, miné de +haines, d'embûches, de trahisons: tel est, en quelques traits, le +tableau que l'auteur nous eût laissé.</p> + +<p>S'il eût voulu y jeter des groupes de figures, il eût pu montrer, sur +différents plans, Jacques I<sup>er</sup>, assailli, dans son logis, par une +troupe de seigneurs et cruellement massacré sous les yeux de la reine; +Chricton, chancelier pendant le règne suivant, attirant à la table de +Jacques II, encore enfant, le jeune comte de Douglas avec son frère, +et les faisant traîner tous deux au supplice; Alain Stuart égorgé, +pour une vieille querelle, par Thomas Boyd; celui-ci assailli par le +frère d'Alain et périssant dans une vraie bataille; un autre Douglas +poignardé de la propre main du roi qu'il bravait, et achevé par les +courtisans: épisodes dont la mémoire était encore fraîche et qui +caractérisaient la contrée, ses mœurs, sa situation politique.</p> + +<p>Le trône relevé par l'héroïque Robert Bruce, s'était ensuite comme +affaissé sous ses descendants; deux de ses successeurs avaient été +prisonniers des Anglais. Une branche cadette des Stuarts, issus de +Bruce par les femmes, avait usurpé le pouvoir sur la branche aînée de +cette maison. L'Écosse, livrée à l'anarchie féodale, était devenue, +suivant l'expression d'un contemporain, une caverne de brigands, quand +Jacques I<sup>er</sup>, sortant de la tour de Londres, prit en main le +pouvoir et l'affermit avec une vigueur qui <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">p. 63</a></span>allait jusqu'à la +barbarie. Comme ce père assassiné, Jacques II, quand il fut en âge de +régner, lutta, et même, ainsi que nous l'avons vu, le poignard à la +main, contre la puissance des grands et travailla à affermir la +sienne, ainsi qu'à améliorer le triste sort de la nation; mais il +mourut, dans sa trentième année, devant Roxburg, atteint par un éclat +d'une pièce grossière d'artillerie qu'il voyait pointer<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> + +<p>Sa belle et courageuse veuve, Marie de Gueldre, releva, par sa +présence et ses discours, la valeur des assiégeants et emporta la +place. La couronne tombait, de nouveau, sur la tête d'un enfant, +Jacques III, prince faible, qu'on a sévèrement jugé, parce qu'il +poursuivit l'œuvre de son aïeul et de son père avec moins de +résolution et d'énergie, et qu'il avait des goûts trop retirés et trop +délicats pour son rang, son pays et son temps.</p> + +<p>Dans ses premières années, l'Écosse fut gouvernée, en paix et avec +prudence, par l'évêque de S<sup>t</sup>-André, l'illustre Kennedy, allié au sang +royal, et l'un des hommes les plus pieux et les plus éclairés du +temps. Son frère, principalement commis à la garde du roi, partagea ce +soin avec sire Alexandre Boyd, que recommandaient son habileté dans +les armes et d'autres qualités chevaleresques. La santé du prélat +déclinant, lord Kennedy songea à s'affermir dans sa position en +s'unissant avec Boyd et le grand chambellan, lord Fleming, par un de +ces traités trop fréquents en Écosse, par lesquels des seigneurs se +liguaient pour pousser ou maintenir l'un d'eux au <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">p. 64</a></span>pouvoir, +renverser un rival, ou même répandre son sang. Dans cet acte secret, +on nomme parmi les adhérents des contractants, lord Hamilton et Patric +Graham, dont nous parlerons plus bas. Graham, demi-frère de l'évêque +et son successeur, était déjà titré de <i>Bisschop of Sanctander</i><a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, ce +qui fait présumer que Kennedy, voyant approcher sa fin, avait résigné +cette dignité. Ce dernier mourut l'année suivante (1466).</p> + +<p>Sûrs de ne pas rencontrer d'opposition sérieuse de la part des lords +Fleming et Kennedy, mais comptant surtout sur leur propre audace, les +Boyd, dont le chef était Robert, récemment élevé à la pairie et revêtu +des fonctions de justicier, se présentent à l'improviste, s'emparent +de la personne du roi, le conduisent à Édimbourg, où ils assemblent le +parlement, et persuadent au jeune monarque de ratifier publiquement le +coup hardi qui faisait de lui, désormais, un instrument de leur +grandeur.</p> + +<p>Lord Boyd se fait nommer gouverneur du roi et des princes; ce n'était +point assez pour son ambition. Il avait un fils doué de qualités fort +distinguées; au témoignage d'un Anglais contemporain, Thomas Boyd +était non-seulement robuste, agile, excellent archer, mais noble dans +ses manières, bon, affable, généreux. Robert sut lui ménager des +entrevues avec la sœur aînée du roi, qui avait été auparavant +destinée à l'héritier de la couronne d'Angleterre. Marie Stuart—elle +portait ce nom qu'une reine, du même sang, devait rendre si +célèbre—joignait également, aux grâces de sa personne, les qualités +de l'esprit et un <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">p. 65</a></span>cœur fait pour s'attacher vivement. Les +deux jeunes gens conçurent une mutuelle affection. La puissance des +Boyd écarta les obstacles, et Thomas devint l'heureux époux de la +princesse qui lui apporta, comme apanage, outre de nombreux domaines, +l'île d'Arran, érigée à cette occasion en comté. Lord Boyd se fit +encore donner, à lui-même, la place de grand chambellan, qui était +devenue vacante et avait des attributions fiscales et lucratives.</p> + +<p>Quelque temps après son mariage, le comte d'Arran partit, en +ambassade, pour Copenhague; il allait y terminer une négociation +relative au mariage de Jacques III avec Marguerite, fille du roi +Christiern, union qui mettait fin à des différents entre la Norwège et +l'Écosse, et assura à celle-ci la possession des Orcades et des îles +Shetland. Cette ambassade, utile au royaume, paraît avoir été funeste +aux Boyd. Les nobles voyaient avec jalousie tant d'honneurs, de +puissance, de richesses, s'accumuler dans une famille; parmi eux, lord +Hamilton devait être d'autant plus blessé du brillant mariage de +Thomas Boyd, qu'il avait espéré, lui-même, obtenir la main de la +princesse, sous le dernier règne. Le chancelier Evandale, homme habile +et prudent, était au fond peu flatté de se trouver réduit à un rôle +tout à fait secondaire, et, enfin, Jacques III, avançant en âge, +commençait à se lasser d'une tutelle qui ne lui laissait que le titre +de roi. On profita de l'absence de son beau-frère, pour pousser le +jeune monarque à une résolution que la présence du comte eût peut-être +prévenue.</p> + +<p>Jacques convoque le Parlement, le 22 avril 1469, et y fait citer les +Boyd. Robert, affrontant l'orage, comparaît <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">p. 66</a></span>avec la fierté et +l'appareil d'un puissant vassal, escorté de ses partisans et d'hommes +d'armes; mais la bannière royale est déployée contre lui: on +l'abandonne, il fuit et gagne l'Angleterre. Son frère, retenu par une +maladie, est arrêté et périt sur l'échafaud. Lord Boyd et le comte +d'Arran sont condamnés par coutumace et leurs biens confisqués.</p> + +<p>Ainsi, en un moment s'était écroulé tout cet édifice de grandeur et de +puissance, si hardiment élevé. Celui qui, pendant près de trois ans, +avait été le maître du royaume, n'était plus qu'un fugitif, et l'époux +de la princesse d'Écosse, un proscrit comme lui! Rang, fortune, +pouvoir, le comte a tout perdu; mais Marie Stuart n'est point changée: +elle revêt un déguisement, elle quitte furtivement la cour de son +frère, elle se jette dans une barque et rejoint son mari sur le +vaisseau qui le portait, ou sur la terre étrangère. Quelle entrevue et +qu'il serait difficile d'en exprimer l'amertume et le charme!</p> + +<p>Avant même que la mort tragique de sire Alexandre n'eût mis le sceau à +leur infortune, lord Boyd, le comte et la comtesse arrivaient ensemble +à Bruges, y demander un asile au duc du Bourgogne<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. C'était l'usage +que de tels hôtes fussent logés chez les plus considérables d'entre +les habitants. C'est ainsi qu'Anselme <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">p. 67</a></span>Adorne reçut à la maison +de Jérusalem les illustres exilés avec toute leur suite.</p> + +<p>Ils trouvèrent, chez le gentilhomme brugeois, les prévenances les plus +obligeantes et les plus courtoises. Bientôt charmée de cet accueil et +des qualités de leur hôte, la princesse obtint, du duc de Bourgogne, +qu'Anselme se rendit en Écosse avec une mission relative à cet +incident. Telle est la tradition, et c'est aussi ce que l'on peut +conjecturer en le voyant, peu après, partir pour une contrée où +l'attendaient les faveurs les plus marquées et les dernières rigueurs +du sort. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_68" id="Page_68">p. 68</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">p. 69</a></span></p> + +<h3>II</h3> + +<h4>Jacques III.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Arrivée à Édimbourg. — Portrait de Jacques III. — Anselme créé +baron de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi +d'Écosse. — Le chancelier Evandale. — Négociation sans résultat +possible. — Le roi veut séparer sa sœur du comte +d'Arran. — Résistance de la princesse.</p></div> + +<p class="p3">Arrivé à Édimbourg, Anselme ne tarda pas à être présenté à Jacques +III. Il vit un beau jeune prince, âgé seulement de dix-sept ans: sa +taille était élevée et bien prise; il avait les cheveux noirs, le +teint brun et, avec la face alongée des Stuart, une physionomie douce +et intelligente. Il se plaisait au luxe des vêtements, des armes, des +joyaux, et aimait avec passion l'architecture, la sculpture, la +musique. Ce goût pour <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">p. 70</a></span>des arts dédaignés de ses farouches +vassaux devint plus tard une des causes de ses revers.</p> + +<p>Anselme le partageait; il venait d'une ville renommée pour son école +de peinture, d'une cour qui ne l'était pas moins pour sa politesse et +sa magnificence. Entre cette cour et celle d'Edimbourg, les relations +politiques n'étaient pas, il est vrai, bien intimes: les rois d'Écosse +cherchaient, d'ordinaire, dans une étroite alliance avec la France un +appui contre les intrigues et les entreprises des Anglais, et +s'étaient montrés plus favorables à la maison de Lancastre qu'à +l'autre Rose. Charles le Téméraire, au contraire, ligué avec Édouard +contre Louis XI, venait d'épouser Marguerite d'York; mais d'importants +rapports liaient, toutefois, l'une à l'autre l'Écosse et la Flandre, +et Jacques, par sa mère, Marie de Gueldre, tenait de prés au puissant +duc de Bourgogne.</p> + +<p>A ces divers motifs de sympathie ou d'égards se joignaient les +qualités personnelles de l'envoyé et celle d'hôte d'une princesse +d'Écosse; sur ce point Jacques pensait en roi: il ne tarda pas à le +faire paraître. Son premier abord avait quelque chose de froid et de +contraint; mais le gentilhomme brugeois n'en reçut pas moins, de lui, +l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Quelque temps après, +on vit Édouard IV, en remontant sur le trône d'Angleterre, nommer +comte de Wincester le sire de la Gruthuse, chez lequel il avait été +logé à Bruges; Jacques, de son côté, voulut témoigner sa royale +gratitude de l'asile que sa sœur avait trouvé chez Anselme Adorne.</p> + +<p>Celui ci est appelé de nouveau auprès du roi. On peut se représenter, +dans une salle majestueuse du <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">p. 71</a></span>palais de Holy-Rood, le jeune +prince, vêtu avec la magnificence qu'il affectionnait et environné de +ses frères, de ses principaux conseillers, d'une cour fière et +brillante. Anselme, un genou en terre, reçut des mains de Jacques III +les éperons, le baudrier, l'épée de chevalier. C'était ainsi que, +vingt ans auparavant, lorsqu'à l'occasion du mariage de Jacques II +avec la belle Marie de Gueldre, deux Lalain et le sire de Longueville +joutèrent contre deux Douglas et un parent du lord des Iles, le roi, +voulant faire honneur aux champions, leur conféra la chevalerie avant +le combat. Elle avait, en Écosse, tant de prix, qu'on la considérait +comme une condition essentielle du sacre des souverains; en Flandre, +elle donnait droit au préfixe de <i>M'her</i> ou <i>Mer</i>, réputé si honorable +qu'il se plaçait quelquefois même devant le nom des princesses<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Les +femmes des chevaliers étaient appelées dames, tandis que celles des +simples gentilshommes étaient seulement demoiselles.</p> + +<p>Suivant l'intitulé de l'itinéraire et un manuscrit de famille, les +insignes que le nouveau chevalier reçut de la main du roi, +comprenaient le collier de son ordre, qui était celui de Saint-André, +ainsi qu'on le voit dans Lesley. Cet historien rapporte que Jacques V, +lorsque Charles-Quint, Henri VIII et François I<sup>er</sup> lui eurent +envoyé, l'un, la Toison d'or, l'autre, la jarretière, le troisième, +l'ordre de Saint-Michel, fit représenter au-dessus de la porte de son +palais les armoiries de ces trois monarques, avec les colliers de +leurs ordres et de celui de Saint-André, propre à l'Écosse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">p. 72</a></span>La bienveillance et la munificence du roi ne se bornèrent +point, envers Anselme Adorne, à l'élever au rang de ses chevaliers; il +lui donna en même temps l'investiture de la baronie de Corthuy, +Corthvy ou Cortwick, à laquelle l'intitulé de l'itinéraire joint celle +de Tiletine. Mais toutes ces faveurs, on ne le verra que trop, +devaient être chèrement payées. A la pompeuse cérémonie assistait un +hôte non invité, la fatalité des Stuart. Jacques III et ses deux +frères étaient, tous trois, réservés à une mort violente, aussi bien +que le nouveau chevalier. Le duc d'Albany devait périr dans un +tournoi, le comte de Mar, en captivité; le roi, ainsi qu'Anselme, sous +le poignard d'un assassin, et les auteurs futurs de ce double attentat +étaient rangés peut-être autour d'eux.</p> + +<p>Anselme Adorne fut aussi conseiller du roi d'Écosse, circonstance +assez singulière, puisqu'il n'est pas moins avéré qu'il servit +également la maison de Bourgogne. Le système féodal admettait ces +complications; nous ignorons, toutefois, si ce titre ne fut pas +simplement honorifique et s'il fut conféré alors, ou dans une autre +occasion. On ne confondra pas ces marques de munificence royale avec +les faveurs trop légèrement prodiguées, dans la suite, par Jacques +III. Ce n'est qu'environ huit années après, quand il eut atteint sa +majorité de 25 ans, que, plus libre dans ses actions, il irrita les +esprits par la manière imprudente dont il plaçait sa bienveillance. +Maintenant, il était dirigé par lord Evandale et d'autres sages +conseillers et entouré de tout ce que l'Écosse avait d'illustre.</p> + +<p>Il est encore à remarquer, à l'honneur du nouveau baron de Corthuy, +que, placé dans une situation délicate, <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">p. 73</a></span>entre la sœur et le +frère, il s'est conduit avec tant de loyauté et de prudence, qu'il +reçut constamment des marques d'estime de tous deux. Si néanmoins, +comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au +retour de la princesse, avec son mari, il dut bientôt s'apercevoir de +l'inutilité de cette tentative. Le roi était entouré de ceux qui +avaient préparé la chute des Boyd, concouru à leur condamnation, +partagé leurs dépouilles, et qui auraient eu à redouter leur +vengeance; il se souvenait, lui-même, avec un sentiment pénible, de +l'espèce de contrainte morale qu'ils avaient exercée sur lui, du soin +qu'ils avaient pris de le tenir éloigné des affaires. Il lui avait +fallu, sans doute, un violent effort pour se décider à se soustraire à +leur ascendant et à renverser leur puissance; mais il n'avait point +fait ce pas pour reculer.</p> + +<p>Le mariage de sa sœur, en particulier, arrangé dans l'intérêt de +cette famille, lorsqu'il était trop jeune pour y donner un +consentement sérieux, le blessait profondément. Il conservait de +rattachement pour Marie et la voyait, à regret, partager le sort d'un +proscrit; mais c'est en la détachant de celui-ci qu'il voulait la +rendre à une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put +obtenir d'autre réponse sur ce point, que de pressantes instances pour +que la princesse revînt orner la cour de son frère, en abandonnant +Thomas Boyd à sa mauvaise fortune.</p> + +<p>Il n'était point rare, en Écosse, de voir casser le mariage des grands +sous divers prétextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frère du roi, +répudia sa première femme pour épouser, en France, une fille du <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">p. 74</a></span> +comte de la Tour d'Auvergne et entra bientôt en négociation, pour +la remplacer éventuellement par une princesse anglaise. Rien, +pourtant, ne pouvait être alors plus loin de la pensée de Marie que de +rompre ses nœuds; l'idée seule en eût été, pour elle, plus +douloureuse que l'exil.</p> + +<p>Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le cœur d'une +femme et la volonté d'un roi.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">p. 75</a></span></p> + +<h3>III</h3> + +<h4>Le départ.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Nouvelles missions. — La consécration de la chevalerie. — Le Tasse +et Alphonse d'Est. — Les compagnons de voyage. — Les adieux. — Les +Visconti. — François Sforce. — La cognée du paysan. — Gabriel Adorno +doge et vicaire impérial. — Usurpation violente de Dominique de +Campo Fregoso. — Brillant gouvernement d'Antoniotto +Adorno. — George, Raphaël et Barnabé Adorno, doges de +Gênes. — Prosper Adorno et Paul Fregoso. — Attaque de René +d'Anjou. — Gênes se soumet au duc de Milan.</p></div> + +<p class="p3">De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait été plus +goûté que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut +pourtant jugé l'avoir remplie de manière à mériter que le duc de +Bourgogne lui en confiât d'autres. Ce fut à l'occasion <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">p. 76</a></span>d'une +course plus lointaine, objet des vœux et des rêves de la jeunesse +d'Anselme, et à laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait +de recevoir.</p> + +<p>Le voyage de Terre Sainte, en effet, était une sorte de consécration +de cette dignité: les croisades avaient été des pèlerinages armés, la +visite aux lieux saints était une croisade sans armes, une +exploration, une reconnaissance chez les infidèles. La dédicace de +l'itinéraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait +entreprendre, et renvoie à Jacques III l'honneur de diriger +l'expédition que les notions ainsi recueillies devaient servir à +préparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie, +comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait à +Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>; dans la +réalité c'était plutôt Charles de Bourgogne qui se préoccupait des +affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut chargé, par ce prince, de +diverses négociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des +données sur les forces et les dispositions de quelques États +musulmans.</p> + +<p>Anselme était, d'ailleurs, stimulé, à la fois, par un désir curieux de +voir et de connaître et surtout par la dévotion particulière de sa +famille pour le divin tombeau. Le départ fut fixé au 19 février 1470. +Le matin, la messe fut célébrée sur l'autel, orné des emblèmes du +sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausolée du voyageur. +Parmi les assistants, on remarquait <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">p. 77</a></span>deux Flamands +d'honorables familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc +(Reyphins), ainsi que Jean Gausin. C'était la suite du chevalier. Là +se trouvaient aussi Antoine Franqueville, chapelain du duc de +Bourgogne, le père Odomaire, moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui +désiraient également faire route avec lui. Heureux s'ils ne s'en +étaient point séparés! Les sept pèlerins de Palestine s'approchèrent +ensemble de la table sainte dans un profond recueillement. La présence +des religieux du Val-de-Grâce, auxquels appartenait la surintendance +de la chapelle, ajoutait encore au caractère grave et imposant de la +pieuse cérémonie; lorsqu'elle fut terminée, ils accompagnèrent Anselme +jusqu'au seuil. Alors, se tournant vers eux: «Mes pères,» leur dit-il, +«priez pour l'heureux succès de notre voyage et pour ceux que je vais +quitter.»</p> + +<p>Après avoir serré dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, à +l'exception de l'aîné qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris +congé de ses hôtes, il monta à cheval, dans la cour du manoir, avec +ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la +Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20 +mars à Milan.</p> + +<p>En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obéissaient au même prince, +bien qu'à des titres différents. Par un jeu singulier de la fortune, +ces deux riches fleurons, tombés de la couronne impériale, dans la +lutte du sacerdoce et de l'Empire, étaient échus au petit-fils d'un +paysan de Cottignola.</p> + +<p>A Milan, les Visconti s'étaient saisis, au <span class="smcap">xiii</span><sup>e</sup> siècle, du pouvoir, +par la faveur du parti gibelin. Revêtus, <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">p. 78</a></span>par Adolphe de +Nassau, du titre de vicaire impérial, et par Wenceslas, de la dignité +ducale, ils avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle +était mariée à François Sforza, fils de Muzio, célèbre condottiere.</p> + +<p>A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de +Venise, passe sous la bannière milanaise, y ramène la victoire; puis, +appuyé par son armée, il se fait reconnaître pour successeur des +Visconti. C'était maintenant son fils qui régnait, et tous ces +événements avaient tremblé suspendus à une cognée que Muzio, dans sa +jeunesse, lança contre un arbre: «Si elle tombe,» se disait-il en +lui-même, «c'est que le sort me destine à demeurer au village; si elle +reste fixée dans le tronc, je me fais soldat!» Sa main ferme avait, +sans doute, aidé à l'oracle et mania bientôt l'épée.</p> + +<p>Tandis que les Visconti établissaient leur autorité en Lombardie et +s'alliaient au sang des rois, Gênes fut gouvernée par des capitaines, +puis par des doges perpétuels, établis, en 1339, pour satisfaire le +peuple qui réclamait une magistrature protectrice.</p> + +<p>A chacune de ces formes politiques répond une aristocratie également +fondée sur ce qui fait la base réelle de toute aristocratie: +l'exercice prolongé et comme héréditaire du pouvoir. L'une se composa +principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola, +chefs, ceux-là des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune +famille n'égala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-être leurs +constants adversaires, les Campo-Fregoso.</p> + +<p>Régulièrement parvenu à la première dignité de <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">p. 79</a></span>l'État, en +1363, et revêtu de celle de vicaire impérial, Gabriel Adorno fut +renversé par Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme à la +main; mais Fregoso ayant été déposé à son tour, un parent de Gabriel +parvint quelques années après au trône ducal: c'était cet Antoniotto, +fameux par son expédition contre les Maures, l'un des personnages les +plus brillants et les plus distingués de l'histoire du temps. Parmi +ses successeurs, on trouve son frère Georges, ses neveux Raphaël et +Barnabé, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda, +celui-ci dernier doge perpétuel de Gênes. Avec son gendre, Girolamo +Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des héros +de Lépante, devait finir cette branche en Italie.</p> + +<p>Prosper était fils du doge Barnabé et fut contemporain d'Anselme; sa +vie est pleine d'étranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin +aux dissensions intérieures ou parer à un danger pressant, les Génois, +au lieu d'un doge, prenaient un souverain étranger pour seigneur, en +se réservant leurs libertés et une certaine indépendance. Gênes était +ainsi tombée sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un +soulèvement éclate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se +mettent à la tête du peuple. Les derniers avaient pour chef +l'archevêque Paul Fregoso, prélat ambitieux, plus fait pour les armes +que pour l'Église. Voyant les Adorno appuyés par toute la noblesse, il +dissimule ses desseins, et Prosper est élu doge sans opposition.</p> + +<p>Bientôt René d'Anjou vient attaquer Gênes avec une flotte qui portait +six mille hommes d'élite. Les <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">p. 80</a></span>assaillants sont repoussés et +taillés en pièces par l'archevêque uni au doge; mais, le même jour, +les partisans des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et +Prosper est forcé de s'éloigner.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso +devint si insupportable que Gênes, pour s'y soustraire, se soumit à +l'autorité de François Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche +héritage à son fils.</p> + +<p>Prosper vivait, maintenant, retiré dans ses terres; mais il se +trouvait pourtant à Milan au moment où le sire de Corthuy arriva dans +cette capitale; peut-être cette rencontre avait-elle été concertée +entre eux.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">p. 81</a></span></p> +<h3>IV</h3> + +<h4>La Lombardie.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Le comte de Renda. — Clémence Malaspina. — Galéas. — La cour de +Milan. — Chasse au léopard. — Milan la Peuplée. — Les +armuriers. — <i>Il Duomo.</i> — Le Lazareth. — <i>I Promessi Sposi.</i> — Le +château. — Isgéric et Thomas de Portinari. — Le Père de la +Patrie. — Pavie. — L'étudiant. — Les forts détachés. — La statue de +Théodoric. — La châsse de Saint-Augustin. — La tour de Boëtius. — Le +pont de marbre. — La Chartreuse. — Voghera.</p></div> + +<p class="p3">C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt +que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la +mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se +trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là . L'aïeul de +Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les mœurs et les idées du temps +rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos +jours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">p. 82</a></span>Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en +Italie, une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples, +seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de +Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus +illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de +Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa +patrie, il eût pu goûter en paix <i>l'otium cum dignitate</i>, si vanté des +anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême +lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître +un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier +d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des +relations de famille dont nous venons de parler.</p> + +<p>Le très-illustre duc, comme l'appelle l'<i>Itinéraire</i> de notre +voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de +perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une +magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières, +l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage +riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa +cour<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès +de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses +officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces +chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on +employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme +pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas, +ainsi que l'<i>Itinéraire</i> <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">p. 83</a></span>nous l'apprend, avait en vue de faire +honneur à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom +d'Adorno. Il ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de +rigueur et de perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, +c'était un motif de plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que +tout ce qui lui appartenait.</p> + +<p>Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à +l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne +lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans +ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.</p> + +<p>Lors de la ligue du <i>Bien public</i>, Sforce avait prêté son appui à +Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de +Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre sœur du roi de +France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui, +sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son +alliance.</p> + +<p>La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations +entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs; +mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait +y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci. +Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à +regretter pour l'histoire.</p> + +<p>L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il +lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville, +surnommée alors <i>la peuplée</i>, n'était point grande; mais elle avait de +vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que +quelque temps après) fourmillaient d'habitants. <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">p. 84</a></span>Les artisans, +surtout, y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir +sur l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre, +les heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, +la principale industrie.</p> + +<p>Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale +gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'<i>Itinéraire</i>, «n'aurait +point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle +ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de +Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des +circonstances intéressantes<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, l'illustre prélat échappa à la +persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un +empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit +par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le +souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses <i>Promessi sposi</i>; enfin, +le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux, +ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter, +partout, jusqu'au sommet des bâtiments.</p> + +<p>A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête +à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de +gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan, +lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la +politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari, +fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de +la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">p. 85</a></span>à Charles le +Téméraire les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche +sur le nantissement du comté de Ferrette. L'<i>Itinéraire</i> qualifie +Isgéric de facteur de Côme de Médicis. Le <i>Père de la Patrie</i> était +mort cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et +Julien, ses petits-fils.</p> + +<p>Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir. +Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là , +sous le <i>statulum</i>, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait +les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive +impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir +le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la +relation.</p> + +<p>C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris, +dans la Faculté des arts, c'est-à -dire des lettres, il avait étudié le +droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux, +pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme +d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de +la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût +pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous +ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa +muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne +s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement +filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable +simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer +loin d'elle la plus grande partie de ses belles années.</p> + +<p>Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">p. 86</a></span>on peut +juger de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean +en ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de +Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:</p> + +<p>«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous +ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un +transport de reconnaissance:</p> + +<p class="left20 font95">«Tant que battra mon cœur et quand la main cruelle<br /> +Du sort aura brisé la trame de mes jours,<br /> +D'un si précieux don, la mémoire immortelle,<br /> +<span class="i4">Dans mon âme, vivra toujours</span><a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.»</p> + +<p>Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils +expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.</p> + +<p>On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la +relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des +détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer +dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques +traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide, +la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable +et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en +brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si +massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la +défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">p. 87</a></span>reproche +qu'on leur adressait, date, comme on voit, de loin.</p> + +<p>On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture. +Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue +équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on +supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du +monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque +d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé +par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre <i>de la consolation</i>, +attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de +son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie +étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et +un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une +tour à chaque face,» est-il dit dans l'<i>Itinéraire</i>. «Un homme d'armes +peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa +lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de +murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun +est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un +bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle +chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève +au milieu des ombrages de cette royale solitude.»</p> + +<p>Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait +passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui +firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là , sur les +bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">p. 88</a></span> +à Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement +pour toujours, échangèrent leurs adieux.</p> + +<p>Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de +Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses +compagnons arrivèrent à Tortone.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">p. 89</a></span></p> +<h3>V</h3> + +<h4>Gênes-la-Superbe.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Tortone. — Souvenir de Frédéric Barberousse. — Le château de Blaise +d'Assereto. — L'épée d'Alphonse le Magnanime. — Bruges et +Gênes. — Les montagnards de l'Apennin. — Saint Pierre d'Arena. — Les +maisons de campagne. — Jacques Doria. — Fêtes et banquets. — Dîner +de famille. — Les belles Vénitiennes. — Aspect de Gênes et de +Damas. — Les môles. — Pourquoi Gênes est surnommée la +<i>Superbe</i>. — Caractère des Génois. — Les trois classes +d'habitants. — Causes de la supériorité de la marine génoise. — Une +négociation délicate. — Les galères à vapeur.</p></div> + +<p class="p3">Tortone avait un assez bon château. Sa cathédrale dressait son +campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la +ville était bâtie; le reste occupait la plaine et avait été construit +par les ordres du duc de Milan pour réparer les désastres de guerres +de Lombardie, au temps de Frédéric Barberousse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">p. 90</a></span>Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé +cette rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se +resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne +voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée, +les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux +Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire. +C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par +la République pour prix de ses exploits.</p> + +<p>Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les +Génois sur Alphonse I<sup>er</sup>, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé +de rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le +titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise.</p> + +<p>De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En +dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de +sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il +associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la +Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement +pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce +sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur +Gênes.</p> + +<p>De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages +suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds. +L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en +population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air +dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs +compagnes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">p. 91</a></span>Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses +maisons de marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur +répondit que ce n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il +pouvait cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois +milles seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli +par quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous +côtés.</p> + +<p>Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et +riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un +rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de +particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient +des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans +tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art +particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que +nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les +premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et +lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de +constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler +une ville immense et magnifique.</p> + +<p>Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent +d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En +arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une +hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il +descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit +l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des +devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande +maison de Doria, les <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">p. 92</a></span>Spinola, les d'Oliva, les Adorno, +s'empressèrent, à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de +Jean Adorno, Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre +maison, Antoine d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux +festins. Une magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les +tables; mais l'un des Adorno avait entouré la sienne d'un plus +gracieux ornement: toutes les dames de sa maison s'y trouvaient +réunies, et pour la bienvenue de cousins arrivés de si loin, elles +rivalisaient d'atours aussi riches qu'élégants. Cette politesse nous +rappelle celle dont Jérôme Adorno, frère du second Antoniotto, fut +l'objet, à son arrivée à Venise, de la part de Paul Jove. Le célèbre +écrivain s'empressa de le prier à dîner, avec douze dames vénitiennes +des plus renommées pour leur beauté.</p> + +<p>Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une +si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de +guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un +rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en +amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme +en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur +itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui, +du dehors, offre un plus agréable aspect.»</p> + +<p>Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de +détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques +extraits:</p> + +<p>«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville +renferme beaucoup de maisons de <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">p. 93</a></span>marbre, avec des perrons de +même matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il +y a dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des +aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés +par des tuyaux.»</p> + +<p>«Le port est vaste et profond: les immenses caraques génoises, +semblables à des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en +nombre presque infini et s'y placer jusque contre les môles qui les +protégent; formés d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts +s'avançant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en +marbre et un en pierre. Le plus considérable est terminé par un +édifice en forme de portique, avec une tour qui fait face à celle dont +nous avons parlé: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux +navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.»</p> + +<p>«Si quelque chose dépare une si belle cité, c'est le peu de largeur et +de régularité de ses rues; mais ce défaut n'est pas sans avantage: une +semblable disposition des rues, jointe à celle des maisons, qui sont +comme autant de châteaux, rend Gênes la ville d'Italie la plus +difficile à dompter, parce qu'elle ne peut être facilement <i>courue</i> et +saccagée par les gens de guerre. De là ce surnom de <i>Superbe</i> qui veut +dire fière et intrépide.»</p> + +<p>«La population de Gênes est presque innombrable. Les habitants sont +graves, modestes, réservés, mais prompts de la main et sans peur à +l'occasion. Ils sont divisés en trois classes. La première est celle +des <i>Capellaires</i> ou chefs de la cité, ainsi nommés parce qu'ils ont +accoutumé d'être les ducs de Gênes, <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">p. 94</a></span>les chefs et les princes +de l'État. Il y en a de quatre maisons: les <i>Adorno</i>, les +<i>Campo-Fregoso</i>, les <i>Guarco</i> et les <i>Montaldo</i><a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Après viennent les +nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les <i>Spinola</i>, +les <i>Doria</i>, les <i>Fieschi</i> et les <i>Grimaldi</i> tiennent le premier rang. +La troisième classe comprend tout le peuple, fort nombreux et +très-porté aux séditions.</p> + +<p>«Tous les habitants d'un même lignage résident dans une même rue<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>; +ils ont une église commune, ainsi qu'une loge, c'est-à -dire une +galerie, où ils se réunissent soit pour y converser, soit pour traiter +d'affaires.</p> + +<p>«La puissance des Génois vient surtout de leur marine. Aucune nation +ne l'emporte sur eux en ce point: les côtes, appelées les deux +rivières, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits, +habitués à la mer dès l'enfance, tandis que la plupart des autres +peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires étrangers, moins +prêts à agir de concert dans le moment du danger, moins alertes, +moins expérimentés.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">p. 95</a></span>Ce point n'était point indifférent au baron de Corthuy; car, +après s'être rendu à Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise +alors pour visiter le pays des infidèles, il comptait revenir +s'embarquer à Gênes et faire voile de là vers la Barbarie. +Franqueville et les autres qui s'étaient joints au chevalier, sans +être proprement de sa suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et +se proposaient de suivre la route ordinaire des pèlerins de +Terre-Sainte, c'est-à -dire de prendre place, à Venise, sur les galères +qui en partaient tous les ans pour cette destination, le jour de +l'Ascension.</p> + +<p>Ils regrettaient cependant vivement d'avoir à se séparer d'Anselme, +dont les qualités nobles et attachantes semblent avoir toujours +produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient +porté la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient +suivre et les périls qui attendaient le chevalier dans celle à +laquelle il donnait la préférence; voyant qu'ils ne parvenaient point +ainsi à ébranler sa résolution, ils eurent recours à un autre moyen. +Ils allèrent trouver le jeune étudiant de Pavie et le prièrent avec +instance de faire valoir leurs raisons auprès de son père. Jean eut +beau s'en défendre; pressé, obsédé par eux, il finit par promettre de +leur servir d'intermédiaire.</p> + +<p>Il était fort embarrassé; car, au fond, il préférait de beaucoup voir, +chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile, +l'Égypte. Cependant il fallait tenir parole. Son père le voit venir à +lui, de l'air un peu gêné d'un ambassadeur à son début: c'étaient les +premières armes du jeune homme dans la diplomatie: <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">p. 96</a></span>«Que veut +dire ceci? De quoi s'agit-il?» A cette question Jean répond par +l'exposé le plus consciencieux des motifs qu'il était chargé de faire +valoir en faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme +c'était son habitude, l'écoutait avec bonté. Quand le fils eut fini, +le père, tout en exprimant des regrets, eut bientôt expliqué qu'il ne +pouvait changer un plan mûri et arrêté dans sa pensée. Les périls +l'effrayaient peu: il était venu les chercher; ce sont eux qui forment +et instruisent les hommes<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> + +<p>—«Ah! mon père,» s'écrie aussitôt l'étudiant de Pavie, dégagé de ses +devoirs de négociateur, «que vous me comblez de joie! Plus notre +course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous +accompagner!»</p> + +<p>Restait encore à choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux +et les galères. Anselme consulta à cet égard les nobles Génois qui lui +témoignaient tant de bienveillance. «En hiver, lui dirent-ils, les +galères sont préférables; dans les gros temps, elles gagnent +facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcés de +tenir la pleine mer pour ne point se briser à la côte. En été, au +contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux +passagers plus d'espace et de commodité.» En conséquence, le sire de +Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port +de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour +Tunis dans les premiers jours de mai.</p> + +<p>Jean, néanmoins, témoigne quelque regret de cette +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">p. 97</a></span>décision: il n'était point à l'abri du mal de mer. Sur les +galères, dit-il, on ressent moins le mouvement des vagues. Nous y +sommes revenus: l'on voyage de nos jours sur des galères dont les +rames sont mues par le feu et l'eau, deux ennemis dont le génie de +l'homme a fait deux esclaves. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_98" id="Page_98">p. 98</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">p. 99</a></span></p> +<h3>VI</h3> + +<h4>De Gênes à Rome.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">La rivière du Levant. — Tableau de cette côte. — La maison du +Bracco. — Les châtaigniers. — Ferramula. — Vins exquis. — La +Spezzia. — Passage de la Magra. — Sarsana. — Antoniotto Adorno et +Louis de Campo Fregoso. — Pise. — Les ponts de Bruges. — <i>Il +duomo.</i> — Images des villes sujettes. — Le baptistère. — La tour +penchée. — <i>Il Campo Santo.</i>—Rome.</p></div> + +<p class="p3">Le sire de Corthuy quitta Gênes le 6 avril, dans l'après-dînée, et se +dirigea vers Pise par la rivière du Levant. On n'y trouvait point +alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si +légèrement emporté; le chemin était inégal et rocailleux. Les gros +chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient +péniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard à +Recco.</p> + +<p>Le lendemain, nos voyageurs, après avoir traversé <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">p. 100</a></span>Rapallo, +vinrent dîner à Chiavari, petite ville que son tribunal rendait +florissante en y attirant les marins de la côte et les habitants des +montagnes. Ils passèrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la +Méditerranée.</p> + +<p>Toute cette route est riche en délicieux aspects. Là , ce sont des +montagnes dont les flancs, changés en terrasses qui s'élèvent par +étages, montrent aux yeux du voyageur la vigne, le figuier, le +citronnier, entremêlés dans une confusion charmante. Ici, l'on voit +des champs fertiles dont les clôtures sont formées d'aloès. +Quelquefois la vue plonge dans le creux de vallons tout plantés de +pâles oliviers au milieu desquels on distingue, çà et là , des +habitations à demi cachées parmi les arbres, ou des campanilles +champêtres qui en dominent les têtes arrondies. Plus loin, on découvre +la côte profondément découpée, tantôt s'enfonçant en golfes, tantôt +s'avançant en promontoires, et, sur quelques-uns de ceux-ci, les +blanches maisons d'un bourg se dessinant nettement sur le fond bleu de +la mer. En d'autres endroits, réfléchissant l'éclat du jour, elle +étale une surface éblouissante qui paraît s'étendre au delà des bornes +de la vue. De temps en temps, on voit poindre au loin une voile qui se +penche sous le souffle du vent. S'il vient à fraîchir, poussant devant +lui les nuages, on voit cette mer, si riante et si belle, se rembrunir +tout à coup, comme le front d'une femme aimée qui s'irrite, et des +bouillons d'écume parsèment le sombre azur.</p> + +<p>Nos Flamands admiraient ces tableaux variés et nouveaux. Le soir ils +arrivèrent à Casa di Labracco (del ou dello Bracco), hameau formé de +quelques pauvres cabanes où les châtaigniers des environs leur <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">p. 101</a></span> +fournirent le pain qu'ils mangèrent à leur repas et la litière de +leurs chevaux.</p> + +<p>Le 8, ils rencontrèrent près de Matarana une montagne escarpée dont il +fallait franchir les sept sommets, également âpres et sauvages. Un +petit village, placé au bas de la montée, annonçait, par son nom de +<i>Ferra mula</i>, la précaution qu'il fallait prendre avant de commencer +l'ascension. Nos Brugeois ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'aux +pieds de ces montagnes, qui semblaient si arides, on recueillait des +vins célèbres alors dans tout l'univers par leur douceur et leur +parfum.</p> + +<p>Le chevalier dîna ce jour-là à Borghetto et vint passer la nuit à la +Spezzia. Il espérait continuer sa route le lendemain matin; mais les +pluies qui régnaient depuis quelques jours avaient tellement enflé la +<i>Magra</i>, qui sépare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord +d'être arrêté au bord de cette rivière. Il la franchit néanmoins, dans +l'après-dînée, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V +dont nous avons raconté la fin. Cette ville, annexée au duché de Gênes +par Antoniotto Adorno, avait été donnée, par le duc de Milan, à Louis +de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins à la République de +Florence. Anselme, après avoir passé par Massa et Lavanza, et couché à +Pietra Santa, arriva pour dîner à Pise, où il donna deux jours de +repos à ses chevaux fatigués.</p> + +<p>Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y +est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts +de marbre, «voûtés,» dit l'<i>Itinéraire</i>, «<i>comme ceux de Bruges</i>.» +Ils trouvèrent <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">p. 102</a></span>les rues de Pise spacieuses et agréables, et +les maisons qui les bordaient élevées et assez belles; mais c'est +surtout la cathédrale et le <i>Campo Santo</i> qui attirèrent leur +attention.</p> + +<p>Dans l'église, ils remarquèrent des châteaux en bois, artistement +sculptés et peints, suspendus aux voûtes de la nef. Ils représentaient +autant de villes, autrefois sujettes de Pise; à son tour, elle l'était +devenue de Florence, et ce trophée d'une ancienne puissance n'était +plus qu'un monument de l'instabilité des choses humaines.</p> + +<p>Le chevalier et ses compagnons admirèrent fort les colonnes de marbre +torses ou curieusement sculptées, et de diverses couleurs, qui ornent +extérieurement cette cathédrale, ainsi que ses portes de bronze et une +figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la façade +occidentale. Ils trouvèrent le campanille fort agréable à voir; mais +l'<i>Itinéraire</i> ne parle pas de son inclinaison<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> qui probablement +n'était point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le +baptistère, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la +statue de bronze doré de Saint-Jean et les pavés en mosaïques où sont +représentées d'admirables histoires. Le <i>Campo Santo</i> leur parut +semblable aux cloîtres d'Italie, formés d'une galerie qui entoure un +vaste préau. «Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou +sculptées,» dit Jean Adorne dans l'<i>Itinéraire</i> de son père, «qu'il +nous eût fallu des jours entiers pour voir en détail tout ce que ces +lieux offrent de curieux.» Le jeune écrivain compare entre eux le +<i>Campo Santo</i> de Pise et ceux <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">p. 103</a></span>de Paris, de Rome et de +Jérusalem, qu'il avait également visités, et donne la palme au +monument toscan.</p> + +<p>Anselme quitta Pise le 12 avril après midi. Il alla rejoindre à +<i>Poggio Bonzi</i>, que l'<i>Itinéraire</i> appelle <i>Pungebuns</i>, la route +directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. +Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperçut à +l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de +clochers et de grands édifices... C'était Rome!</p> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_104" id="Page_104">p. 104</a></span></p> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">p. 105</a></span></p> +<h3>VII</h3> + +<h4>Paul II.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Rome ancienne et Rome moderne. — Charles-Quint et les +Barberini. — L'audience du pape. — Pierre des Barbi. — Ligue contre +les Turcs. — Borso d'Est. — Office du jeudi saint. — Les sept +églises. — Le banquet. — Le cardinal de St-Marc. — Cortége du jour +de Pâques. — Le sire de Corthuy délégué pour porter le dais. — Les +grandeurs déchues et les ruines. — Les despotes de Morée. — La +reine de Bosnie. — Alexandre Sforce. — Le sénateur de +Rome. — Anselme Scott. — Messe pontificale. — <i>Viva Papa +Paolo!</i> — Deuxième audience. — Départ.</p></div> + +<p class="p3">La Rome qu'Anselme visita n'était point celle que l'on voit +aujourd'hui. De la nouvelle église de Saint-Pierre, la tribune seule +(l'abside) commençait à s'élever de quelques pieds au-dessus du sol. +Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le <i>Corso</i> ses palais, le +Vatican Raphaël; la <i>Trinità di Monti</i> n'était point commencée; le +vieux Capitole portait déjà l'église de Sainte-Marie (<i>Ara Cœli</i>) +et le palais sénatorial, construit <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">p. 106</a></span>par Boniface IX; mais il +n'avait ni ses degrés, ni ses colonnes, ni ses trophées. En un mot, la +Rome de Léon X et de Jules II n'était pas encore venue se placer à +côté de la Rome antique.</p> + +<p>Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des +guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les +Barberini n'avaient point hâté l'œuvre des siècles, et des +restaurations nécessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni étayé de +murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithéâtre Flave, ni arraché des +flancs du vieux géant les arbres et les buissons qui le ceignaient de +leur verdure.</p> + +<p>Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs +classiques, furent saisis d'admiration à la vue de «ces ruines +colossales, de ces étonnants débris d'édifices écroulés, qui font voir +assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes, +et remplissent l'âme d'étonnement et de regrets.»</p> + +<p>Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que +celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces +ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au +loin, des ordres non moins respectés que ceux qu'appuyaient autrefois +les légions. Aussi nos voyageurs répétaient-ils avec un poëte +chrétien:</p> + +<p class="left20 font95">Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi,<br /> +Ton empire est plus grand: tu règnes par la foi<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p>Dès le lendemain de son arrivée, Anselme, accompagné <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">p. 107</a></span>de son +fils, fut admis auprès du souverain pontife, dont ils baisèrent tous +deux le pied; mais aussitôt que le chevalier se fut acquitté de ce +pieux devoir, le saint-père lui tendit la main qu'il baisa +également<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Ce pape était Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis +son avénement, sous le nom de Paul II.</p> + +<p>Son premier soin fut de chercher à réaliser le projet de guerre sacrée +auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (Æneas Sylvius, de la +maison de Piccolomini) avaient vainement consacré leurs efforts. On +lui reproche de s'être laissé distraire de cette vaste entreprise par +les intérêts particuliers du saint-siége; mais les progrès toujours +croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et +assiégeaient Négrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul, +alors, s'appliqua à la pacifier et à la réunir dans une ligue générale +qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de +Modène et de Reggio, et publiée le 23 décembre 1470. Le pape +s'occupait également à exciter à la défense de la chrétienté +l'Allemagne et son indolent empereur, Frédéric III. Le roi d'Aragon et +le grand maître de Rhodes devaient s'unir aux confédérés, et, du fond +de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main à +l'Occident.</p> + +<p>Le duc de Bourgogne avait une part dans ces négociations. Sa +politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il +faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne +et de Gueldre; <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">p. 108</a></span>Paul, en effet, déjoua les plans de Louis XI +par une bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trône de +Castille, et concourut à armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui +avait détrôné son père.</p> + +<p>Ces objets, et surtout les négociations avec la Perse, ne furent pas +étrangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec +le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction +particulière. Dans cette première entrevue, Sa Sainteté lui accorda, +pour lui-même et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui +annonça ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien +et lui assigna, à cet effet, une seconde audience pour le jour de +Pâques.</p> + +<p>C'est le jeudi saint que la première avait eu lieu; ce jour-là , le +baron et Jean Adorne assistèrent aux offices célébrés par le pape, les +cardinaux, les archevêques, les évêques et tout le clergé. Ils virent +aussi le souverain pontife laver les pieds à douze pauvres, vêtus de +blanc, et les servir à table, avec les cardinaux.</p> + +<p>Le lendemain, nos Flamands visitèrent les sept églises de Rome, +c'est-à -dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran, +Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure, et les +trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sébastien, +Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent.</p> + +<p>Le samedi saint, ils se rendirent, à cheval, au palais pontifical, où +Anselme entendit la messe célébrée par le souverain pontife; après +quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils, à un +repas auquel Sa Sainteté les avait fait inviter. «Ce cardinal,» porte +l'<i>Itinéraire</i> «est fort aimé du pape et à juste titre; car, outre +qu'il est également de la <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">p. 109</a></span>maison de Barbi, c'est un prêtre +pieux et d'une vie très-sainte.»</p> + +<p>Le jour de Pâques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical; +il venait grossir le pompeux cortége de princes et de grands qui +devaient escorter le pape jusqu'à Saint-Pierre. Comme ambassadeur du +duc de Bourgogne, il était délégué par ce prince pour porter le dais +de Sa Sainteté; sept autres seigneurs lui étaient associés dans cet +office.</p> + +<p>Paul II était âgé d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait +des traces de la noblesse et de la beauté qui avaient distingué ses +traits: il s'avançait majestueusement sous le dais, escorté de +cardinaux, d'archevêques, de prélats et d'autres personnages éminents. +Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intérêt à ce +cortége, ce sont les grandeurs déchues qu'on y voyait réunies, débris +refoulés dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II.</p> + +<p>C'est ainsi qu'on remarquait là , selon l'<i>Itinéraire</i>, les deux frères +du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes +de Morée. Suivant plusieurs auteurs, l'aîné, Thomas Paléologue, était +mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beauté, +qui épousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un témoignage <i>de +visu</i> que celui de nos voyageurs. Près de ces princes paraissait avec +son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre +rapport; car, d'après une inscription donnée par Ciacconius<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, elle +était veuve de Thomas, roi <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">p. 110</a></span>de Bosnie, tandis que Sismondi la +fait veuve de l'infortuné Étienne que le sultan avait fait décapiter +ou, selon d'autres, écorcher vif, après l'avoir engagé, par de +perfides promesses, à lui livrer ses forteresses. Le cortége +comprenait encore deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de +Galéas et seigneur de Pesaro.</p> + +<p>Après avoir raffermi par la victoire de Troja le trône de Ferdinand, +roi de Naples, exercé la charge de lieutenant général de ce souverain, +puis de grand connétable du royaume, et porté le titre de duc de Sora, +il était maintenant général des troupes pontificales ou capitaine de +l'Église romaine. A ses côtés marchait le sénateur de Rome, de la +maison de Gonzague, fils de Jean-François II du nom, créé marquis de +Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de +Campo-Fregoso, noble Génois, revêtu à trois reprises de la dignité +ducale, mais forcé autant de fois à descendre du trône, par sa propre +famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantité de princes, +notamment celui du roi d'Écosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de +nos jours, les lettres ont prêté plus d'éclat que n'en peuvent donner +les dignités: il s'appelait Scott; son prénom était Anselme.</p> + +<p>A la messe, qui fut célébrée par le pape, le chevalier brugeois fut +admis, avec tous ces personnages illustres, à la communion sous les +deux espèces. Ils reçurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Sainteté +qui leur fit ensuite présenter le calice par un cardinal. Après avoir +bu le vin consacré, chacun donnait à ce prince de l'Église le baiser +de paix, sur la joue <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">p. 111</a></span>gauche. La messe terminée, le souverain +pontife fut porté sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il +bénit le peuple assemblé, après avoir fait proclamer une bulle +d'indulgence. On annonça en même temps que, dorénavant, l'année du +jubilé reviendrait de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il +aurait lieu en 1475. Le peuple accueillit cette publication avec une +grande joie et fit retentir l'air du cri de: <i>Viva papa Paolo!</i></p> + +<p>Le pape retourna ensuite, avec son cortége, au palais. Arrivé devant +la porte de sa chambre, il fit signe de la main à Anselme Adorne +d'approcher. Lorsque celui-ci eut obéi, Paul II lui donna sa +bénédiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres +des infidèles outre mer; puis, prenant un riche <i>agnus Dei</i>, tout +brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du +chevalier.</p> + +<p>La permission qu'Anselme venait d'obtenir, était requise sous peine +d'excommunication. En 1302, Clément V avait même interdit tout +commerce avec les infidèles.</p> + +<p>A peine nos voyageurs étaient-ils arrivés à Rome, qu'il fallut songer +au départ. La caraque génoise sur laquelle ils avaient arrêté leurs +places devait sous peu avoir complété sa cargaison, et alors au +premier vent favorable, ces navires mettaient à la voile sans attendre +les passagers. Tout retard, chaque <i>jour de planche</i>, comme on le dit +maintenant, eût été pour les armateurs une perte trop considérable.</p> + +<p>L'ambassadeur d'Écosse, qui, pendant le séjour du baron de Corthuy à +Rome, s'était montré pour lui plein de prévenances, avait aussi le +dessein de se rendre <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">p. 112</a></span>en Palestine et désirait vivement +accomplir avec lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprêts à +faire, il crut pouvoir, sans inconvénient, différer son départ de peu +de jours. Le chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'exécution de +son plan, quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pâques.</p> + +<p>Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu'à trois +milles hors de Rome. Là , on se sépara, Anselme Scott, Franqueville, +Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mêlant à leurs +adieux le vœu de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits! +L'ambassadeur d'Écosse, arrivé à Gênes deux jours après le départ de +la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville, +Odomaire et Colebrant, sur les galères des pèlerins, où des gens de +tous pays, entassés dans un étroit espace, s'infectaient mutuellement +de leur haleine. Là , ils prirent le germe de l'affreuse contagion à +laquelle ils succombèrent tous quatre.</p> + +<p>Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mépris +pour les dangers lui épargnaient l'un des plus redoutables de ceux +auxquels son entreprise l'exposait en un temps où l'on était loin de +voyager avec la facilité et la sécurité qu'on rencontre, de nos +jours, dans des courses bien plus lointaines.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">p. 113</a></span></p> + +<h3>VIII</h3> + +<h4>Corse et Sardaigne.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">La barque de Martino. — St-Pierre-<i>in-Gradus</i>. — L'agrafe et +l'étoile. — Porto Venere. — Le mal de mer. — Les provisions de +voyage. — Relâche forcée. — Conserves et dragées. — La caraque +d'Ingisberto. — Les Corses. — Jean de Rocca. — Bonifacio. — Le roi +d'Aragon et la chaîne du port. — Jacques Benesia. — La +Sardaigne. — Algeri. — Les belles juives. — Les doubles +prunelles. — Les forbans. — Aristagno. L'île de Semolo. — Le cap de +Carthage. — La Goulette. — Télégraphie moresque.</p></div> + +<p class="p3">En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux à un +marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils étaient +tellement harassés qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois.</p> + +<p>Anselme loua, à Pise, une petite barque dont tout l'équipage se +composait du patron, nommé Martino, qui était de Rappallo, avec un +jeune garçon pour surcroît. <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">p. 114</a></span>Le chevalier se proposait de +descendre l'Arno et de suivre ensuite la côte jusqu'à Gênes. Une +tempête le retint deux jours à Livourne. Pour mettre son temps à +profit, il alla voir, à deux milles de là , une grande et belle église +appelée Saint-Pierre-<i>in-Gradus</i>. Suivant la tradition, elle aurait +été fondée par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec +ses disciples, et consacrée par saint Clément. On y remarquait une +antique image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se +rattachait sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable «à une +pierre précieuse de la grosseur d'une fève, et dont l'éclat était si +vif qu'on eût cru en voir jaillir une étincelle aussi brillante qu'une +étoile.» Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres précieuses +orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique +ce passage de l'<i>Itinéraire</i>.</p> + +<p>Quoique la mer continuât à être bien agitée, Anselme, craignant de +manquer l'occasion du départ pour la Barbarie, se décida à braver le +gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frêle esquif, +sur la surface unie de la Méditerranée, observant la transparence de +son eau azurée et les roches poétiques de ses rives; mais la chose est +tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son écume. +Notre chevalier et ses compagnons ne laissèrent pas de remarquer, sur +la côte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout +<i>Porto Venere</i>, à propos duquel l'<i>Itinéraire</i> cite, sur l'embouchure +de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse; +mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mémoire au +jeune écrivain, <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">p. 115</a></span>car il avoue qu'il était fort maltraité par le +mal de mer, et rien ne s'accorde moins avec la poésie.</p> + +<p>Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodité +(nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de +personnes y échappent constamment et dans toute occasion. Les amples +provisions dont le prudent Martino s'était muni pour ses passagers +seraient restées intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-même avec +son second. Arrivé au point du jour à Rapallo, on fut forcé d'y +chercher un abri; mais, enfin, après avoir encore relâché à Recco, le +chevalier arriva à Gênes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une +pénible navigation.</p> + +<p>Pendant ce nouveau séjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy +continua à s'y voir comblé de prévenances par les hommes les plus +distingués de Gênes. C'était à qui enverrait pour son usage, à bord de +la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides, +bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la dragée et des confitures +sèches, celui-là des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait être utile +à des navigateurs, ou même seulement contribuer à rendre le trajet +plus agréable, rien ne fut oublié par leur prévoyante bonté, honorable +à la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau +était, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes +de mailles, de cuirasses, monté de 110 hommes et commandé par un brave +capitaine génois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de défense +qu'il avait préparés ne devaient pas être inutiles.</p> + +<p>Le 7 mai, tout était prêt pour le départ. Après avoir pris congé des +nobles génois dont ils avaient reçu <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">p. 116</a></span>tant de marques de +considération et de bienveillance, Anselme et son fils montèrent à +bord avec la petite suite du chevalier. C'était une de ces belles +soirées dans lesquelles la Méditerranée semble appeler les +navigateurs. On déploya les voiles, et au bruit des salves +d'artillerie, au retentissement des trompettes, le vaisseau quitta le +port.</p> + +<p>En cinglant vers Tunis, la caraque côtoya ces deux îles placées entre +l'Europe et l'Afrique comme les débris d'une colossale jetée, œuvre +des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prévoyait guère les +destinées de la première, ni que la France, s'emparant de ses âpres +rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont là de tes +coups! Désormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionné, +quiconque verra poindre à l'horizon ces montagnes, y lira un nom livré +à des jugements contraires, mais qui ne doit point périr.</p> + +<p>Notre auteur, qui n'était pas dans de tels secrets, parle assez +légèrement des habitants de cette île à jamais fameuse. C'est, dit-il, +un peuple fier, sauvage, indomptable, retraçant, dans sa langue et ses +mœurs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels +et des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les +exemples. Le sire de Corthuy vit dans cette île, à 25 milles l'un de +l'autre, les ports de Calvi et de Simarca; près de celui-ci s'élevait, +à quelque distance de la mer, le château d'un Corse appelé Sigas, qui, +«avec la valeur et la férocité propres à sa nation, dominait au loin +sur des paysans et des marins répandus dans les montagnes, qu'il était +presque impossible de dompter.» Plus loin, s'ouvrait <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">p. 117</a></span>le vaste +golfe d'Ajaccio, dont l'entrée offre des rochers appelés sanguinaires +par les marins. «Il y a,» ajoute l'<i>Itinéraire</i>, «plusieurs autres +ports, mal habités, avec des territoires et beaucoup de demeures +rustiques qui obéissent à un Corse nommé Jean de Rocca, le plus +insigne forban qui infeste la mer.»</p> + +<p>Il faut se souvenir que nos deux voyageurs étaient originaires de +Gênes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations à la +même source. En ce temps, la Méditerranée et ses îles appartenaient, +sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles +que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vénitiens, les Génois. +Ceux-ci possédaient, en Corse, Bonifacio, «la plus grande ville de +l'île, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un +excellent port.»—«Souvent,» ajoute notre manuscrit, les princes +voisins se liguèrent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts +vinrent échouer contre la valeur génoise.»</p> + +<p>L'<i>Itinéraire</i> en cite, avec complaisance, un exemple: «Il y a environ +cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le siége de Bonifacio, +par terre et par mer, avec des forces considérables. Les habitants, en +proie aux horreurs de la famine, implorent des secours à Gênes. On +leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargés d'armes et de +vivres; mais lorsque l'escadre arrive à l'entrée du port, elle la +trouve barrée au moyen d'une forte chaîne de fer. L'amiral génois, par +une inspiration héroïque, prend le vent et revient, toutes voiles +dehors, donner contre la chaîne avec tant d'impétuosité qu'elle se +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">p. 118</a></span>brise. Entré ainsi dans le port, il força le roi d'Aragon à la +retraite. Nous vîmes à Gênes un fragment de cette chaîne que l'on +conserve comme un monument et un trophée d'un exploit si merveilleux.»</p> + +<p>Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirmé par Petrus Cyrneus +(<i>de Rebus corsicis</i>, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui +rompit la chaîne: l'amiral était Jean de Campo-Fregoso, frère du doge +Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer à Rome.</p> + +<p>La Sardaigne parut à nos voyageurs fertile en froment, riche en bétail +et en chevaux excellents, habitée, enfin, par un peuple robuste, fier +et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y étaient également +malsains. Après avoir longé quelque temps la côte occidentale de +l'île, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri, à cinq milles de +cette ville.</p> + +<p>On mit à la mer une chaloupe, où nos Flamands s'empressèrent de +descendre pour aller visiter Algeri. C'était une petite ville, avec de +bonnes murailles, peuplée principalement de Catalans qui s'adonnaient +à la pêche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier +et son fils allèrent voir le quartier de ceux-ci: il était clos de +murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants. +Parmi eux, nos voyageurs aperçurent quelques femmes dont la beauté les +frappa. Le maintien de ces filles d'Israël était plein de noblesse et +de décence, et l'éclat de leurs charmes était encore rehaussé par un +costume aussi riche qu'élégant.</p> + +<p>Il paraît qu'en les contemplant, l'auteur de l'<i>Itinéraire</i> <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">p. 119</a></span> +ne craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui +assura que des femmes sardes étaient pourvues, et qui, lorsqu'elles +s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant +cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces +femmes, et il ajoute naïvement qu'il se souciait peu d'en voir.</p> + +<p>Anselme, après avoir parcouru la ville, s'apprêtait à rentrer dans la +chaloupe; mais il découvrit, entre le rivage et la caraque, une barque +pleine d'hommes armés qui semblait épier son retour. C'étaient des +pirates qui étaient entrés dans le port pour s'emparer de lui et de +ses compagnons. Pensant trouver protection auprès des magistrats, il +alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se +commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait à quel parti +s'arrêter, quand d'autres embarcations paraissent.</p> + +<p>Ingisberto avait aperçu la sinistre barque; se doutant de l'embarras +des voyageurs, il avait mis à la mer deux grandes chaloupes, les avait +munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes +bien armés. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le +rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat. +L'artillerie retentit au milieu de nuages de fumée. Enfin, les forbans +sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur +leur vaisseau.</p> + +<p>La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son +courage, les félicitations mutuelles au retour, ses remercîments au +capitaine, ses éloges aux braves qui venaient de combattre, ce sont +là autant <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">p. 120</a></span>de circonstances sur lesquelles on pourrait +s'étendre, mais qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans +l'<i>Itinéraire</i> écrit sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne +paraît que pour exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et +de gratitude envers les puissances célestes. Un peu plus, chez lui, de +préoccupation de soi-même et de cette forfanterie qui fait rarement +défaut aux voyageurs, nous eût fourni des traits et des couleurs qui +auraient animé notre esquisse.</p> + +<p>Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la +même côte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'île, avec +un port très-fréquenté: elle appartenait à un marquis puissant, +toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obéissait la Sardaigne. +C'était sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arborée, dont +il est question dans l'<i>histoire des Républiques italiennes</i>.</p> + +<p>Après avoir passé devant la petite île montueuse de Semolo, où le roi +d'Aragon se proposait de construire un château pour tenir en bride les +barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap où fut +Carthage.</p> + +<p>A l'est s'ouvre un golfe, séparé par une langue de terre d'un lac avec +lequel il communique par un étroit canal percé au travers de cette +digue et qu'on nomme <i>la Goulette</i>. C'est au fond du lac qu'a été +bâtie l'importante ville de Tunis, alors le siége principal de la +puissance arabe.</p> + +<p>A l'entrée du canal on voyait de vastes bâtiments, des châteaux et des +tours élevées, construits par les Maures pour la défense de l'Afrique. +Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrétiens, ils tenaient +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">p. 121</a></span>constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille +hommes, qui faisait bonne garde. Dès qu'un navire entrait dans le +golfe, un signal répété de château en château en portait rapidement la +nouvelle jusqu'à Tunis.</p> + +<p>La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'être signalée de la sorte. +Aussitôt qu'elle eut jeté l'ancre, Anselme Adorne se rendit à terre, +empressé de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant +lui l'islamisme. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_122" id="Page_122">p. 122</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">p. 123</a></span></p> +<h3>TROISIÈME PARTIE.</h3> +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_124" id="Page_124">p. 124</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">p. 125</a></span></p> +<h3>I</h3> + +<h4>Hutmen ou Othman II.</h4> + +<div class="contents"> +<p>Le Fondaco des Génois. — Conteurs et bateleurs. — L'arsenal. — <i>El +Almoxarife major.</i> — L'empire arabe. — Mahomet. — Les Ommiades et +les Abassides. — Les Fatimites. — Les <i>Morabeth</i> et les +<i>Mohaweddin</i>. — Almanzor. — Abdul-Hedi et les Arabes. — La +Casbah. — L'audience du roi maure. — Portrait d'Othman ou +Hutmen. — Maison moresque.</p></div> + +<p class="p3">A son arrivée à Tunis, le baron de Corthuy alla loger, avec son fils +et sa suite, au Fontigue (Fondaco) des Génois, situé, comme ceux des +Vénitiens, des Pisans, des Florentins et des Catalans, hors de la +ville, près de la porte orientale. C'étaient des espaces carrés, clos +de murs, n'ayant qu'une porte d'entrée chacun, mais renfermant divers +bâtiments où les négociants résidaient et exerçaient leur commerce. +Les <i>Fondachi</i> <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">p. 126</a></span>des Vénitiens et des Génois étaient fort beaux; +ils avaient tous leur église, et celle de Saint-Laurent, dans le +Fondaco de Gênes, excita l'admiration de nos voyageurs.</p> + +<p>Près de là était une vaste plaine où ils furent fréquemment témoins +d'un spectacle curieux. Chaque jour, deux heures environ avant le +coucher du soleil, les habitants de Tunis se rendaient en foule en ce +lieu, les uns à pied, les autres à cheval, suivant la condition de +chacun. Bientôt des groupes nombreux parsemaient l'esplanade. Au +milieu de quelques-uns l'on voyait un homme qui, debout et tenant à la +main une longue verge, racontait des histoires en les accompagnant de +gestes analogues au récit. Les assistants exprimaient, par leur +attitude, l'attention et l'intérêt avec lesquels ils écoutaient, «à +peu près,» dit l'<i>Itinéraire</i>, «comme on voit, dans nos églises, les +fidèles assemblés autour de la chaire, les yeux fixés sur le +prédicateur, recueillir avidement ses paroles.» Dans d'autres +endroits, des chanteurs se faisaient entendre, et chacun était escorté +de deux hommes qui battaient des mains et recueillaient, dans leurs +babouches, placées devant eux, les offrandes des auditeurs. Ailleurs +c'étaient des musiciens; ils jouaient de la cornemuse et tiraient un +son sourd de grands tambours fort larges. Il y avait des danseurs qui, +moyennant une rétribution qu'ils payaient aux musiciens, se livraient, +au bruit des instruments, à toutes sortes de gambades et de +contorsions. On voyait encore des faiseurs de tours de force, experts +dans leur art; car les Maures y étaient maîtres, comme à l'escrime, à +la natation, aux échecs. Enfin, de jeunes garçons, de dix <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">p. 127</a></span>à +douze ans, portaient en équilibre sur leur tête des cruches placées +l'une sur l'autre, jusqu'au nombre de huit ou neuf.</p> + +<p>Aux approches de la nuit, toute cette foule s'écoulait pour revenir le +lendemain avec la même affluence.</p> + +<p>A l'extrémité de cette plaine se trouvaient l'arsenal des galères et +autres bâtiments de la marine royale. Il était environné de murs, avec +deux portes, l'une du côté de la ville, l'autre donnant sur le lac.</p> + +<p>Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le <i>saab</i> (seigneur), +chargé de la levée des droits de douane sur les marchandises +étrangères. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa <i>Descripcion de +Africa</i>, n'attribue à ce dignitaire, qu'il appelle <i>el Almoxarife +major</i>, que le huitième rang dans les <i>officios principales de Corte</i>, +aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-là plus de +crédit. Le droit d'un dixième qu'il prélevait, mettait dans les +coffres de son maître 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la +police des étrangers.</p> + +<p>Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dépens de leur +bourse; mais notre chevalier était si bien recommandé qu'il ne +rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur +fit montrer à nos voyageurs sa maison qui était l'une des plus +somptueuses. Toutes celles des personnages considérables consistaient +en de grands édifices quadrangulaires, construits en marbre blanc, +avec des toits en terrasse. Au centre était une cour entourée d'une +galerie. Ces bâtiments présentaient, au dehors, un aspect triste et +uniforme: tout le luxe d'architecture et de décoration était réservé +pour l'intérieur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">p. 128</a></span>De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez +le roi «le plus puissant, le plus riche et le plus élevé en dignité +d'entre les princes maures.»</p> + +<p>Son royaume, en effet, était le plus important débris, gouverné encore +par des Arabes, de l'empire qu'avait fondé Mahomet, moins en +subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrière en même +temps que leurs sens. Ce n'était pas la modeste et féconde semence +destinée à devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'étendit en +peu de temps, d'un côté, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre, +jusque dans la péninsule Ibérique. Une domination si vaste devait se +diviser; le signal en fut donné par la lutte entre deux dynasties qui +tenaient, l'une et l'autre, à la famille de Mahomet: les Ommiades et +les Abassides. A l'avènement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche +se réfugia en Afrique et de là en Espagne, où il fonda un État +indépendant. Plusieurs chefs l'imitèrent en Barbarie: la postérité de +l'un d'eux, Mahadi, qui se prétendait issu de Fatime, fille du +prophète, conquit l'Égypte. Un gouverneur de Kérouan s'empara +également de la souveraineté et prit Tunis pour capitale.</p> + +<p>Deux siècles et demi plus tard, des réformateurs qui se faisaient +appeler saints (<i>Morabeth</i>) fondèrent un empire dont Maroc fut le +siége et dont Tunis reconnut la suzeraineté; mais après avoir étendu +leur domination sur l'Espagne, ils furent renversés par les +<i>Mohaweddin</i><a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, autres sectaires et fondateurs d'une dynastie +nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">p. 129</a></span>qui transporta à +Tunis le siége de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses +successeurs, étant tombée entre les mains des Arabes indépendants, un +alcade du roi maure, nommé Abdul-Hedi, parvint à leur faire abandonner +leur proie en leur payant tribut, et sa postérité régna dans la ville +qu'il avait rachetée.</p> + +<p>Le roi auquel Anselme Adorne allait être présenté et que son +itinéraire désigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol +l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques +les plus puissants et les plus sages de sa race.</p> + +<p>Son autorité était reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il +avait soumis cinq ans auparavant, jusque près d'Alexandrie, où +commençaient les États du soudan d'Égypte. Il possédait l'île de +Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombée depuis +au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au +roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince étaient +évalués à un million de doublons ou ducats.</p> + +<p>Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, un magnifique +château situé dans la partie occidentale de la ville, et appelé, dans +l'<i>Itinéraire</i>, <i>Casabé</i> (Casbah). C'est, sans doute, <i>le Bardo</i> des +voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan décrit comme une +petite ville entourée d'un carré de remparts élevés dont les angles +sont flanqués de tours et d'ouvrages avancés. C'est là que le +chevalier brugeois fut admis à l'audience du monarque africain.</p> + +<p>Ottoman<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> ou Hutmen était d'une taille élevée et <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">p. 130</a></span>d'une +figure noble. Son teint était brun, sa barbe épaisse; mais ses traits +n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bonté et l'intelligence. Il +écoutait attentivement, parlait peu et avec sagesse.</p> + +<p>On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il +rendait la justice avec une grande impartialité. Telle était la +régularité qui présidait à la distribution de son temps, qu'il avait +assigné un emploi à chaque jour de la semaine et ne s'écartait jamais +de cet ordre. Fils d'une Andalouse enlevée à ses parents qui +habitaient Valence, il ne haïssait point autant les chrétiens que la +plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-même, il avait une +épouse née dans la religion chrétienne, outre les six cents concubines +qui peuplaient son sérail.</p> + +<p>Lorsque le roi eut congédié Anselme et Jean Adorne, ils furent +présentés à ses fils, famille qu'attendait une tragique destinée; car +l'assassinat est la voie sanglante par laquelle deux petits-fils +d'Hutmen montèrent successivement au trône, qu'il laissa à l'un de ses +fils.</p> + +<p>Après leur visite au palais, nos voyageurs furent conduits, par ordre +du saab, dans toute la ville; peu d'étrangers ont eu l'occasion de la +voir à cette époque avec autant de détail.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">p. 131</a></span></p> +<h3>II</h3> + +<h4>Tunis.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Bazars. — Mosquées. — Les restes de sainte Oliva. — Le faubourg +appelé <i>Rabat</i>. — La garde chrétienne. — La ville des tombeaux. — Ce +qui rend les femmes belles. — Le manchot, écrivain public. — Le +sauf-conduit. — Carthage. — Dangers de la pêche. — Visite au camp +arabe. — Fêtes du Baïram. — Peste et brigands.</p></div> + +<p class="p3">Tunis avait une enceinte carrée, de fortes murailles, avec six portes +et des tours fort rapprochées l'une de l'autre. Autour de la ville +s'étendaient de vastes faubourgs qui, ne laissant point de vide entre +eux, lui donnaient en réalité une étendue bien plus grande.</p> + +<p>Un lieu particulier était assigné à chaque métier, et chaque sorte de +marchandise se vendait dans un marché spécialement désigné à cet +effet. On portait le nombre des mosquées à deux cent soixante, toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">p. 132</a></span>à peu près de même forme. Elles étaient carrées, laissant au +milieu un espace à ciel ouvert qu'entourait une galerie, avec un rang +de colonnes en dedans: de chaque mosquée s'élevait d'ordinaire une +tour haute et très effilée.</p> + +<p>Les chrétiens ne pouvaient pénétrer dans ces temples; mais ils se +racontaient que dans le principal on voyait encore une grande cloche +apportée dans les anciens temps, et qu'au sommet d'une autre mosquée +plus petite, que nos voyageurs virent près de là , on conservait les +restes de sainte Oliva. Les Maures, ajoutait-on, n'osaient y toucher, +car quelques-uns, s'y étant hasardés, leur main impie s'était à +l'instant desséchée.</p> + +<p>Voici maintenant d'autres détails assez curieux: La partie de la ville +la plus agréable, la plus ouverte et où se trouvaient les plus belles +habitations, était un faubourg qui s'étendait à l'ouest du palais. Là , +sur la droite, non loin de la résidence royale, plusieurs quartiers +environnés de murs et munis de portes formaient un assemblage qu'on +appelait <i>Rabat</i>. Ils étaient habités par des chrétiens: pour la +langue, l'aspect, les manières, vous eussiez dit des Maures; +transportés dans le pays depuis longtemps, ils en avaient pris les +habitudes sans abandonner leur foi.</p> + +<p>De grands priviléges leur étaient assurés. Leur église avait cloches +et carillon. Ils ne payaient aucun tribut. Loin qu'on osât les +insulter, ils commandaient aux autres. Trois d'entre eux portaient le +titre d'alcades et avaient sous leur dépendance, non seulement +d'autres chrétiens, mais des bourgs et des villages habités par les +Maures.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">p. 133</a></span>Ces chrétiens, appelés de <i>Rabat</i>, du lieu de leur résidence, +composaient la garde du roi. On les voyait toujours rangés autour de +lui dans ses courses et ses expéditions, et personne, pas même ses +fils, n'avait un plus libre accès auprès de lui.</p> + +<p>Pour se distinguer des musulmans, ils portaient, au lieu de turban, un +capuchon à la manière allemande. Leurs femmes avaient adopté en tout +le costume mauresque et assistaient aux fêtes de la cour. Le roi, +trouvant en elles une modestie qui manquait, dans ce pays, au reste de +leur sexe, leur témoignait des égards particuliers.</p> + +<p>Ces chrétiens avaient été amenés à Tunis par Jacob Almanzor; +Charles-Quint les y trouva. Tous le suivirent en Europe: «Se passaron +todos a Europa y se derrimaron per muchas partes donde el Emperador le +dio algunos entretenimientos.» (<i>Descripcion de Africa</i>, t. III, fol. +240 et seq.)</p> + +<p>Il s'en fallait que les juifs fussent traités aussi favorablement +qu'eux: ils étaient accablés d'impôts, et on les eût lapidés s'ils +avaient osé prendre le costume des Maures.</p> + +<p>Au nord de Tunis s'élève une montagne que l'<i>Itinéraire</i> du chevalier +appelle <i>Sillogt</i>. En l'apercevant, il pensa d'abord découvrir près de +la capitale de la Barbarie une autre cité considérable. Ce qui +produisait cette illusion, c'était une multitude de tombeaux dont le +penchant de la montagne était couvert. La ville en était entourée; +mais c'était de ce côté surtout que les Maures qui jouissaient de +quelque fortune faisaient construire des sépultures en forme de petits +pavillons et ornées de coupoles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">p. 134</a></span>Nos voyageurs, pendant leur séjour à Tunis, eurent l'occasion +de remarquer l'estime dans laquelle les habitants tiennent +l'embonpoint des femmes: «C'est à ne pas y croire,» dit Jean Adorne +dans l'<i>Itinéraire</i>, «mais nous l'avons vu de nos yeux: quand un Maure +prend femme, il la tient renfermée dans une chambre pour la faire +convenablement engraisser. Ce régime réussit tellement à +quelques-unes, que c'est à grand'peine si, à leur sortie, elles +peuvent passer par la porte.»</p> + +<p>Un autre fait étrange attira l'attention de nos Flamands: ils virent +un chérif, ou descendant de Mahomet, dont la profession était d'écrire +des placets pour tous ceux qui avaient besoin d'en adresser au roi: +or, cet infatigable écrivain était né sans mains et les bras même lui +manquaient. Il faut supposer qu'il écrivait avec le pied.</p> + +<p>Le saab ne se borna point à fournir à Anselme et à ses compagnons les +moyens de voir librement Tunis, il lui procura encore un sauf conduit +du roi, qui, comme on le verra, leur fut à tous d'un grand secours; il +était écrit en langue mauresque sur un papier satiné et conçu en ces +termes:</p> + +<p class="left20">«<i>Louange à Dieu!</i></p> + +<p>«A nos alcades de terre et de mer, qui notre présent haut mandement +verront, salut!</p> + +<p>«Faisons savoir qu'ils aient à respecter la Noblesse du chevalier +militaire du roi des Écossais, Anselme Adorne de Flandre, arrivé sur +le vaisseau de Louis Ingisberto; à l'honorer dans sa personne, ses +biens, <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">p. 135</a></span>ses actions et tout ce qui lui appartient, en sorte +qu'on voie l'effet de la présente recommandation et que chacun +s'efforce de lui faire produire son fruit. Quiconque oserait en agir +autrement, qu'il songe à quels châtiments il s'expose. Salut à vous +tous!»</p> + +<p>«Écrit par haut commandement, le 5<sup>e</sup> jour du jubilé de l'an 874.»</p> + +<p>«Ce qui est écrit ci-dessus est vrai; la main du roi l'a voulu.»</p> + +<p>Cette lettre fut écrite par le chancelier et signée par Hutmen au +moyen d'un caractère tracé à la plume, de sa main; mais on n'y apposa +point son sceau, la coutume des Maures différant en cela de celle des +princes chrétiens.</p> + +<p>Muni d'un si précieux document, le sire de Corthuy commença à visiter, +avec ses compagnons, les environs de Tunis.</p> + +<p>Ils allèrent admirer les débris de Carthage et surtout les ruines du +gigantesque aqueduc qui conduisait à cette ville célèbre l'eau douce +dont elle manquait. «On se refuserait à croire,» dit l'<i>Itinéraire</i>, +«que des hommes aient entrepris de tels travaux, si l'on ne voyait +encore aujourd'hui, sur une longueur de plus de trente milles, les +restes de ces murs élevés, de ces arches colossales.»</p> + +<p>Un autre intérêt, plus vulgaire, attirait encore nos Flamands sur +cette plage où chaque caillou est un fragment de l'antiquité: c'était +le plaisir de la pêche, qui pensa leur devenir fatal. Un jour qu'ils +s'y livraient en compagnie du patron de leur caraque, ils voient tout +à coup cingler vers eux, à force de rames, une barque pleine de +Maures armés jusqu'aux dents. Le <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">p. 136</a></span>péril était grand, la +résistance vaine: la perspective la plus riante qui se présentât aux +chrétiens ainsi surpris à l'improviste, était de ramer, le reste de +leurs jours, sur les galères des mécréants. Heureusement, un cavalier +de la suite du roi vient à passer sur le rivage. Le sire de Corthuy +lui montre le sauf-conduit. Le cavalier, qui devait être un personnage +considérable, lit avec respect, ordonne aux Maures de se retirer, et +la barque s'éloigne, laissant les chrétiens étonnés de leur +délivrance, tant tout cela s'était passé rapidement.</p> + +<p>Enhardi plutôt que rebuté par cette aventure, dont pourtant le +dénoûment eût pu être bien différent, Anselme étendit ses excursions +jusque dans un rayon de vingt milles autour de Tunis. Il se hasarda +même dans les campements des Arabes, à la solde du roi. «Ce sont,» +porte l'<i>Itinéraire</i>, «des hommes intrépides et d'excellents soldats; +mais, tout en recherchant et en achetant leur alliance, on redoute +leur mobilité et leur soif du pillage, en sorte qu'on se garde bien de +les admettre dans la ville. La politique du roi est de contenir les +Arabes les uns par les autres; s'ils s'unissaient, c'en serait fait de +sa puissance.» C'est encore ainsi que se soutient aujourd'hui celle +des princes musulmans dans le nord de l'Afrique. Lorsqu'ils ont +repoussé l'attaque de tribus hostiles, la grande affaire est de hâter +le départ des auxiliaires auxquels la victoire est due<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>Dans l'intervalle des promenades curieuses auxquelles nos voyageurs +se livraient, leur bonne fortune <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">p. 137</a></span>voulut qu'ils pussent +assister à une grande fête des Maures, celle d'Abraham dans son camp, +ou plutôt du Baïram. Le roi y présida en personne, et elle fut +solennisée avec beaucoup de pompe et d'éclat.</p> + +<p>Le plan du sire de Corthuy était, en quittant Tunis, de se rendre par +terre en Égypte, afin de traverser toute la contrée qui obéissait à +Hutmen II; mais on lui représenta si vivement les dangers d'une +semblable entreprise, qu'il dut y renoncer. Le pays était tellement +infesté d'Arabes maraudeurs et d'autres brigands, que les Maures +eux-mêmes n'osaient y voyager, et, pour surcroît, la peste étendait de +tous côtés ses ravages. Ainsi, quoique à regret, il se décida à +reprendre la mer, après un séjour de trois semaines à Tunis, pendant +lequel il avait vu ce que la Barbarie offrait de plus remarquable. +<span class="pagenum invisible"><a name="Page_138" id="Page_138">p. 138</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">p. 139</a></span></p> +<h3>III</h3> + +<h4>Les Turcs.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Trois religions sur un vaisseau. — Susa. — Les regards +dangereux. — Monastir. — Un miracle des <i>Morabeth</i>. — La barque +changée en rocher. — La flotte de saint Louis. — La +Sicile. — Jugement sur les habitants. — Palerme. — Le +palais. — Vêpres Siciliennes. — Bourrasque. — Le <i>sancte +parole</i>. — Malte. — La Morée. — Siége de Négrepont. — Les Turcs sont +plus près qu'on ne pense. — Les janissaires. — L'île de +Candie. — Les faucons. — Encore une tempête. — Dangers que courent +les voyageurs.</p></div> + +<p class="p3">La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme +prit place sur un bâtiment plus considérable, commandé par Côme de +Negri, qui leva l'ancre le 17 juin.</p> + +<p>Il y avait à bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns +étaient des marchands auxquels <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">p. 140</a></span>appartenait une partie de la +cargaison, d'autres des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Parmi +ces Maures était un Grenadin qu'Anselme retrouva en Égypte et prit +pour interprète; mais il n'eut guère à s'en louer. Le bâtiment portait +aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement +ensemble, à l'ombre du pavillon génois, et trois jours fériés étaient +successivement solennisés sur le même navire: le vendredi par les +musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrétiens.</p> + +<p>Le vaisseau relâchant à Susa, l'ancienne <i>Adrumetum</i>, selon Falbe, on +conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir +diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes +auxquelles ils trouvèrent un aspect imposant. Dans la ville même, on +leur montra des voûtes sous lesquelles les Génois salaient le thon; +ils en avaient affermé la pêche dans tout le royaume.</p> + +<p>Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir +les femmes les regarder à visage découvert, tandis qu'à l'approche +d'un Maure, elles se voilaient précipitamment. Les Génois établis à +Suse attribuaient cette conduite différente à une cause bizarre que +nous rapportons ici à ce titre: ces femmes, prétendaient-ils, +craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mères, et +elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrétiens. Un +voyageur de la fin du dernier siècle<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> remarque que les Grecques +prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les +quartiers des musulmans. <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">p. 141</a></span>Les chrétiens n'attachant pas à +l'usage du voile les mêmes idées de décence que ceux-ci, les femmes de +cette partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la +modestie en se laissant voir des premiers.</p> + +<p>A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande +vénération chez les Maures, parce qu'elle était presque toute peuplée +de saints (Morabeth). Près des murs s'élèvent deux rochers qui +attestent leur puissance.</p> + +<p>Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien +armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées +au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à +tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au +milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils +s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les +barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en +ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments +qu'elles ont remplacés.</p> + +<p>Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces +rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de +Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne +sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font +ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près +d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays +viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici +question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">p. 142</a></span>Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha +encore à cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la +flotte de saint Louis par le charme de ses jardins délicieux.</p> + +<p>Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en +dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les +insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens +sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale +fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs +Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de +tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille +assez élevée, la douceur des mœurs et l'agrément des manières.</p> + +<p>C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande, +tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale +leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes +byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races +comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette +ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme +la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria, +Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à +Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux +Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné, +en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi +actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le +Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.</p> + +<p>Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">p. 143</a></span>affreuse +tempête: après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de +Pantanaria, elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait +plus la côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait +devenir. Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs +vœux, aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant +religieux, s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de +l'orage: c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en +chœur et qu'ils appelaient <i>le sancte parole</i><a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<p>On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma. +Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de +St-Marc disputait encore au croissant.</p> + +<p>Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les +Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des +rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula +aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug +des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure. +Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur +guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs +étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.</p> + +<p>Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que +conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II, +et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">p. 144</a></span>mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople, +en 1453.</p> + +<p>Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de +leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé +l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour +conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait +maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne +fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une +forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les +Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse, +outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion.</p> + +<p>Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont, +voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du +dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs, +Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il +vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée, +en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer.</p> + +<p>Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces +événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne +Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une +flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait +forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la +victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces +vaisseaux libérateurs.</p> + +<p class="center font95">.... si quæ fata aspera sinant!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">p. 145</a></span>Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François +Morosini, que n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas +Canale qui la commandait.</p> + +<p>Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra +facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec +laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés +dans l'<i>Itinéraire</i>. Après avoir amèrement déploré la perte du +Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son +père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,» +dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du +promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on +ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces +barbares avec une énergie égale à leur fureur?»</p> + +<p>La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui +manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas +écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand +effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde.</p> + +<p>Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs +étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans +leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente +mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans +l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les +plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires, +quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat I<sup>er</sup> de jeunes +captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la +force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">p. 146</a></span>tombés, +non sous les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. +Il a déposé le turban; la Turquie fait contrepoids dans l'équilibre +européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la +défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée.</p> + +<p>Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les +vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote. +Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour +nos voyageurs les conséquences les plus fatales.</p> + +<p>Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait +encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent +arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire +grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été +cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour +la construction des navires. La sauge y était tellement abondante +qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins, +appelés de <i>Malvoisie</i>, des blés et les plus beaux fruits. Outre +Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon +nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout +de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable.</p> + +<p>Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres +alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de +s'en fournir.</p> + +<p>En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une +nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient +échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de +furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">p. 147</a></span>On +ne savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique +étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du +moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne +restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des +bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos +Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue +franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près +la mort. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_148" id="Page_148">p. 148</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">p. 149</a></span></p> +<h3>IV</h3> + +<h4>Alexandrie.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Entrée périlleuse. — Tristes réjouissances. — La visite du bord et +les messagers ailés. — Sala-ed-din et Malek-el-Adel. — Le consul +génois Pierre de Persi. — Les anges et la tortue. — Aspect +extérieur de la ville. — Ravages du roi de +Chypre. — Citernes. — Aiguilles dites de Cléopâtre. — Colonne de +Dioclétien. — Les trois turbans. — Caravane de 20,000 chameaux. — La +pomme du paradis terrestre — Disette. — Audience de l'émir. — Les +Flamands rongés jusqu'à la moelle.</p></div> + +<p class="p3">Enfin le jour paraît et vient éclairer la côte d'Égypte, mais la +tempête ne s'apaisait point. On délibéra s'il fallait gagner le large +ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros +temps et à défaut d'un pilote expérimenté, ne présentait pas peu de +danger. «La fortune seconde le courage!» remarque <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">p. 150</a></span>notre +auteur, et ce fut, selon toute apparence, la réflexion du chevalier +brugeois; elle remporta sur de plus timides conseils.</p> + +<p>Vers midi, le navire arrivait devant l'entrée du port: ce n'était +qu'une passe étroite et peu profonde, semée d'écueils et de débris. +Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'où jadis l'on +tendait une chaîne pour la défense du port; ils étaient si +considérables qu'ils formaient une petite île, et ce qui s'en laissait +voir à la surface n'était pas le plus dangereux. Deux fois le navire +heurta aux rochers ou à ces ruines: la secousse fut telle que nos +Flamands en furent renversés, et il n'y avait personne à bord qui ne +crût le vaisseau brisé.</p> + +<p>Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paraître et s'approcher, à +force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques +génoises qui se trouvaient dans le port. Ils montèrent sur celle de +Côme de Negri pour aider à la diriger, à carguer les voiles, à tirer +les cordages, à jeter l'ancre. Après Dieu, ce fut à ces braves gens +que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut.</p> + +<p>Le jour même de son arrivée, il apprit une triste nouvelle. Il y avait +à Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considérables; vers le +soir, on vit les infidèles qui les montaient se livrer à de grandes +réjouissances: ils mêlaient des cris de joie au son des trompettes et +au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des +barques, pour narguer les chrétiens. Ces démonstrations d'allégresse +avaient pour motif la prise de Négrepont, dont les Turcs venaient +d'être informés par un bâtiment très-léger, poussé <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">p. 151</a></span>par un +vent favorable. L'événement était si récent, qu'on fut tenté de croire +que les puissances de l'enfer avaient aidé à la célérité du message.</p> + +<p>Le navire de Côme de Negri ne tarda pas à recevoir la visite de +quelques officiers de l'émir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent +donner, par écrit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de +cette nature; ils attachèrent ensuite des billets contenant ces +détails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportées, et +donnèrent la volée à ces messagers aériens. Aussitôt on les voyait +s'élever et se diriger vers la maison de l'émir. Après avoir pris +connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la même +manière, au Soudan qui résidait au Caire.</p> + +<p>C'était le souverain de l'Égypte, ou plutôt le chef des Mamelucks +auxquels obéissait la contrée. Les Fatimites, dont nous avons raconté +l'établissement, ayant été renversés par le fameux Sela-eddin +(Saladin), l'Égypte avait été gouvernée, après lui, par la postérité +de son frère Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale +des esclaves achetés pour le service militaire, qui finirent par +égorger leur maître et mirent l'un d'entre eux à sa place, l'an 1248. +Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des +Pharaons était soumise quand Anselme y aborda.</p> + +<p>Le chevalier, le lendemain de son arrivée, envoya à terre les lettres +de recommandation que le sénat de Gênes lui avait fait remettre pour +les négociants génois d'Alexandrie, et principalement pour le consul +Don Pierre de Persi. C'était un vieillard circonspect et instruit, par +une longue expérience, à se ménager auprès des habitants du pays. Il +envoya un messager <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">p. 152</a></span>au baron de Corthuy pour l'inviter à venir +loger au fondaco des Génois, en s'excusant sur sa position vis-à -vis +du Soudan, de ce qu'il ne pouvait se rendre à bord lui-même; mais il +offrait à nos Flamands la plus gracieuse hospitalité.</p> + +<p>Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient à voir les matelots génois +jeter leurs filets près du port; outre des poissons volants qu'on +appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'écaille +fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes.</p> + +<p>Du navire, la ville, entourée de magnifiques murailles, avec de belles +portes, et renfermant quantité de mosquées dont les minarets +s'élevaient dans les airs, présentait un admirable aspect; mais au +dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait éprouvés, +notamment encore peu d'années auparavant, lorsqu'elle avait été +saccagée par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers +avaient été épargnés, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres +celle de l'émir. En général, pourtant, on était peu difficile, en +Égypte, en fait d'habitations. Il n'y avait guère que les mosquées et +les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste +l'était, d'ordinaire, en bois. Bien des gens même se passaient de +demeure et couchaient devant la porte des maisons.</p> + +<p>La ville d'Alexandrie a été presque entièrement bâtie sur des citernes +destinées à recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et à +la conserver. Nos voyageurs en admirèrent surtout trois ou quatre +d'une grande profondeur et ornées de colonnes de marbre qui +supportaient de doubles voûtes. Près de la maison de l'émir, on leur +montra une pierre fort élevée, <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">p. 153</a></span>chargée de caractères antiques +qu'ils ne pouvaient déchiffrer et semblable à l'aiguille qu'ils +avaient vue à Rome, près de l'église Saint-Pierre. C'était, on le +comprend, l'un des obélisques connus sous le nom d'aiguilles de +Cléopâtre, quoique bien antérieurs à cette reine.</p> + +<p>L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appelée par une +colonne colossale qu'ils allèrent contempler hors des murs; on leur +dit qu'à son sommet avaient été déposés les restes d'Alexandre. C'est +le monument que l'on désigne sous le nom de <i>colonne de Pompée</i>, mais +qui en réalité fut élevé par Posidonius, préfet d'Alexandrie, en +l'honneur de Dioclétien.</p> + +<p>Il y avait à Alexandrie des chrétiens schismatiques qui ne se +distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle était +bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en +portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paraître à cheval dans la +ville: c'était un privilége réservé aux Mamelucks. Les Maures de +distinction montaient des mulets ou des ânes, les plus grands, suivant +l'<i>Itinéraire</i>, qui soient au monde. Le père de Géramb ne vante pas +seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence.</p> + +<p>Malgré sa décadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie +continuait à être, grâce à sa position, l'un des principaux entrepôts +du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane +qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien, +portant des épiceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait, à la +même époque, d'entrer dans le port de Suez.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">p. 154</a></span>Nos voyageurs trouvèrent à Alexandrie beaucoup d'autruches, +d'œufs de ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits +excellents, surtout une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un +goût délicat, qui, en quelque sens qu'on la coupe, présente l'image +d'une croix. Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre.</p> + +<p>Les fruits, du reste, n'étaient pas abondants: il régnait en ce temps +à Alexandrie une grande disette de blé et de vivres de toute espèce. +On était réduit souvent à se nourrir de viande de chameau; nos +Flamands eux-mêmes en mangèrent à leur insu.</p> + +<p>A cela près, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons. +Confondus avec les Génois, ils n'étaient pas plus inquiétés que +ceux-ci. Peu à peu cependant la nature et le but du voyage du +chevalier s'ébruitent. L'émir en est informé et mande Anselme et son +fils devant lui.</p> + +<p>Ils obéissent à cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont +à se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix à une somme +exorbitante.</p> + +<p>Le chevalier brugeois n'aimait pas à être pressuré, c'est un sentiment +naturel; mais, de plus, il fallait qu'il ménageât des ressources sur +lesquelles il avait comptées pour mener à bien son entreprise. +«Seigneur,» dit-il à l'émir, «daignez considérer que si l'on nous +dépouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous +feront défaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer +et de revenir sur nos pas?»</p> + +<p>«—Ils parlent de fuir!» s'écrie le mécréant craignant qu'ils ne se +dérobassent à ses rapines. «Que les <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">p. 155</a></span>gardiens des portes +veillent sur eux et les empêchent de sortir.» Il fallut bien le +satisfaire: encore, si c'eût été tout! Mais les officiers de l'émir, à +l'exemple de leur chef, rongeaient, dit l'<i>Itinéraire</i>, nos Brugeois +jusqu'à la moelle. A chaque instant c'était quelque nouveau +fonctionnaire demandant de l'argent sous quelque nouveau prétexte, et +quand ils avaient eu chacun leur tour, arrivaient d'autres musulmans, +sans aucun caractère public, qui se donnaient pour des officiers de +l'émir, afin d'avoir part au butin. Tous regardaient les chrétiens +comme des ennemis qu'il y aurait eu conscience à ne point dépouiller.</p> + +<p>«Maudite ville! ou plutôt maudite engeance!» s'écrie le jeune +Brugeois. «Nous n'avions plus d'autre désir que d'en être bien loin, +et nous hâtâmes de toutes nos forces le moment de notre départ.»<span class="pagenum invisible"><a name="Page_156" id="Page_156">p. 156</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">p. 157</a></span></p> +<h3>V</h3> + +<h4>Le Nil.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">L'escorte. — Les jardins du Soudan. — Rosette. — Fouah. — Combat de +bateliers. — Aventure de nuit. — Rencontre. — Piété filiale de Jean +Adorne. — Excellence de l'eau du Nil. — Les Mamelucks préfèrent le +vin. — Beautés des rives du fleuve. — Navigation pénible. — Attaque +des Arabes. — Les guides officieux. — Cani-Bey.—Les poissons gras.</p></div> + +<p class="p3">Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures +avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et +Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des +ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un +juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait +servir de guide jusqu'au Caire. <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">p. 158</a></span>Quatre autres Mamelucks, à +cheval, armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte.</p> + +<p>A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y +prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour échapper aux Bédouins +qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrêter, +toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant +presque toujours la côte formée d'une belle plage sablonneuse. Les +Mamelucks portaient souvent avec inquiétude leurs regards vers la mer, +car les pirates étaient autant à redouter que les Arabes.</p> + +<p>On arriva néanmoins sans accident à Rosette, où le chevalier loua une +petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son +escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'à +Fua ou Foga (Fouah), admirant la beauté du fleuve dont les rives, +ornées de bosquets dune verdure fraîche et brillante, et semées de +nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la +fertilité.</p> + +<p>Lorsque, après avoir visité Fouah, il rentre dans sa barque, une scène +étrange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir +les siens; les uns et les autres élèvent d'assourdissantes clameurs; +ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se précipiter +mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand déplaisir du Chevalier, +la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la +rive, ils se mettent aussitôt à ramer. La nuit régnait; l'interprète +gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient où on les +conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir.</p> + +<p>La lune se lève enfin, et, à sa clarté, ils distinguent <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">p. 159</a></span>un +gros vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle +l'atteint; les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils +transportent sur ce bâtiment et contraignent nos voyageurs à y monter. +Pour cette fois, ils se croyaient vendus et livrés. Quelle fut leur +surprise, en arrivant à bord, d'y retrouver les négociants africains +avec lesquels ils avaient fait route sur la caraque de Côme de Negri! +Ceux-ci vinrent aussitôt au-devant du chevalier, et lisant sur le +visage des Flamands l'inquiétude qui les agitait: «Ne craignez rien,» +leur dirent-ils. «Ces mariniers n'en veulent ni à votre liberté, ni à +vos richesses. Ils prétendent seulement vous conduire au Caire, au +même prix qu'auraient reçu vos matelots; c'est un privilège qu'ils +tiennent du Soudan.</p> + +<p>Malheureusement, le vaisseau était déjà tellement chargé que c'est à +peine si nos voyageurs y trouvèrent place. Il fallait d'ailleurs se +déranger pour le dernier d'entre les mécréants. Les deux Adorne se +trouvèrent relégués, avec Lambert Van de Walle, dans un espace à peine +suffisant pour une seule personne, et après avoir chevauché toute la +nuit précédente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brûlant, la +moitié de la journée, le chevalier brugeois ne pouvait encore goûter +aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que +de la gêne de la sienne. Il avait aperçu une chaloupe amarrée au +vaisseau; résolu de s'y retirer, quoiqu'elle fût, comme on va le voir, +en bien mauvais état, il fait un signe à Van de Walle. Tous deux se +lèvent doucement, abandonnent la place à Anselme et descendent dans la +chaloupe, où ils eurent de l'eau jusqu'à la ceinture.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">p. 160</a></span>Ils n'en éprouvèrent pourtant aucun mauvais effet, non plus +que de la quantité d'eau du Nil dont ils étanchèrent leur soif: +l'<i>Itinéraire</i> en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau. +«Un peu trouble,» y est-il dit, «comme celle du Tibre, dès qu'on la +laisse reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est +nutritive, digestive, si salubre qu'elle détruit tout vice intérieur.» +Jean Adorne termine cet éloge par déclarer qu'il n'est pas de breuvage +qu'il préfère.</p> + +<p>Ce n'était point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le +navire: durant la nuit, ils s'emparèrent du vin de Malvoisie dont le +chevalier s'était muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le +désert. Nos voyageurs voulurent réclamer: «Quelle audace,» s'écrient +en les menaçant ces larrons hypocrites, «d'oser transporter devant +nous du vin, pour en boire!»</p> + +<p>Ces contrariétés étaient adoucies par les égards que témoignaient au +sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il +naviguait: les femmes surtout, avec la délicatesse de sentiments et la +bonté compatissante propres à leur sexe, cherchaient à encourager et à +consoler nos Flamands. Ils éprouvaient, du reste, un plaisir toujours +nouveau à contempler les rives du fleuve, qui, à mesure qu'ils +avançaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et +plus considérables. Chacune avait un moulin servant à puiser l'eau du +Nil pour l'irrigation des terres voisines, et mû par des bœufs dont +la beauté égalait la grosseur.</p> + +<p>Le troisième jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il +portait, tant il était chargé et délabré. <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">p. 161</a></span>Pour l'alléger, on +fit, à plusieurs reprises, descendre les passagers à terre. Il leur +fallut même suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds, à la +manière des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et +pleine de plantes épineuses, et sous un ciel brûlant. Plusieurs, pour +échapper à ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles.</p> + +<p>Plus loin, le bâtiment fut attaqué par un parti d'Arabes: l'engagement +fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint à les repousser. +Qu'aurait-ce donc été si le chevalier les avait rencontrés, dans sa +petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son +salut dans un incident qu'il avait d'abord envisagé sous un jour bien +différent.</p> + +<p>Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il +arriva au Caire, appelé, dans son <i>Itinéraire</i>, la nouvelle Babylone. +Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman +du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en +cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui +l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge +d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de +les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate, +dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu +suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une +amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une +ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs.</p> + +<p>Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait +accompagnés depuis Alexandrie et le juif <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">p. 162</a></span>Isaac en étaient si +pleins, qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée +de ses hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; +mange-les!»</p> + +<p>Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les +Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait +à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il +dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">p. 163</a></span></p> +<h3>VI</h3> + +<h4>Le Caire.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Les truchemans. — Zam-Beg. — La femme de Cani-Bey. — Le dîner +maigre. — Visite à Naldarchos. — Ses inquiétudes au sujet des +progrès des Turcs. — Les habitants du Caire. — 20,000 morts par +jour en temps de peste. — Maisons des principaux de la +ville. — Chameaux, ânes et mulets. — Girafes. — Lions +domestiques. — Éclairage. Le palais. — Les +pyramides. — Matarieh. — Le baume.—Le sycomore.</p></div> + +<p class="p3">Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de +la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger +et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une +rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">p. 164</a></span>d'or qui +répondait au ducat et valait 25 médines d'argent<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> + +<p>Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent +pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé +Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons +offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey +de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis +particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que +le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les +renseignements qu'ils pouvaient désirer.</p> + +<p>Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20 +ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits +qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes +sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle, +qu'il avait et qui conversait librement avec eux.</p> + +<p>Tout ce que les mœurs de ces chrétiens avaient, pour elle, +d'étrange, la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent +avoir du poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir +à la gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de +son mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec +curiosité, ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût +terminé: «Samphora!» s'écria-t-elle—c'était le nom d'une esclave qui +parut aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;—puis +elle s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">p. 165</a></span> +surtout aux amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une +admiration naïves.</p> + +<p>Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des +principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de +secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils +venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna +minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur, +laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en +ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter +les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du +tribut; puis il congédia nos voyageurs.</p> + +<p>Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y +hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des +chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des +insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent +plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur +parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans +ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de +la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures.</p> + +<p>Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq +cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes, +les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy +voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population. +«Il y a vingt ans,» répondit-il, «que je suis au service du Soudan, et +pendant tout ce temps je n'ai cessé d'habiter cette ville; <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">p. 166</a></span> +pourtant, il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers +qui me sont tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il +me faudrait demander le chemin. Quant à la population, tout ce que +j'en sais, c'est que, l'été dernier, la peste enlevait, par jour, de +vingt à vingt-deux mille personnes.»</p> + +<p>S'étant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil, +c'est à peine si vers midi nos voyageurs avaient traversé le Caire +dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutôt qu'ils ne +marchaient, à côté du trucheman qui les accompagnait à cheval.</p> + +<p>La ville était presque aussi large que longue; pourtant, sa plus +grande dimension était dans la direction du Nil, le long duquel elle +est bâtie. Sur la rive de ce fleuve s'élevaient les plus belles +maisons; mais c'était à l'intérieur surtout qu'elles étaient riches et +ornées. Les murs étaient revêtus de marbre; les pavés offraient +d'admirables mosaïques. Les salles basses n'étaient éclairées que par +une ouverture circulaire dans la voûte, et l'on y trouvait des bains +de marbre. Aux pièces supérieures, il y avait des fenêtres en saillie, +garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est là +que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les +chaleurs de l'été. Les maisons les plus somptueuses avaient même des +espèces de tours bâties en bois et terminées en terrasse, où l'on +allait prendre le frais.</p> + +<p>La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs +et ses portes. Deux d'entre eux rappelèrent à nos voyageurs le +Châtelet et le Petit-Port de Paris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">p. 167</a></span>Les mosquées étaient fort nombreuses, ornées de marbre poli et +accompagnées de hautes tours au sommet desquelles brillait le +croissant.</p> + +<p>Six à sept mille chameaux étaient employés constamment à porter par +toute la ville l'eau du Nil, enfermée dans des outres. Dans chaque +quartier, on trouvait des ânes et des mulets, couverts de tapis et de +belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient à +califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des +girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les +rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose était ordinaire.</p> + +<p>La nuit, le Caire était éclairé par des lampes qui brûlaient devant +les maisons des principaux habitants et les boutiques des +apothicaires.</p> + +<p>Le château était bâti sur un rocher peu élevé. Renfermant le palais du +Soudan, qui était magnifique à l'intérieur, et les quartiers des +Mamelucks attachés particulièrement au service de ce souverain, il +présentait l'aspect d'une petite ville.</p> + +<p>Après avoir vu tout ce que le Caire offrait de plus remarquable, le +chevalier fit, avec ses compagnons, quelques excursions dans les +environs. Ils allèrent d'abord visiter les ruines de Memphis, «en face +du Caire, sur l'autre rive du Nil, vers le désert qui sépare l'Égypte +de l'Afrique;» mais ce qui, entre ces restes de l'antiquité, attira le +plus leur attention, ce furent «des monuments de forme pyramidale, +parmi lesquels il y en a deux qui étonnent par leur hauteur, leur +masse et la dimension des pierres employées à leur construction.» Il +s'agit, on le <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">p. 168</a></span>comprend, des pyramides de Giseh et spécialement +de celles de Chéops et de Chephrem, hautes, l'une de 428 pieds 8 +pouces, l'autre de 398 pieds. On dit au sire de Corthuy que c'étaient +là les greniers de Pharaon; mais il jugea, avec plus de raison, que +les pyramides devaient avoir servi de tombeaux. Des vers latins qui y +avaient été tracés, mais que le temps avait effacés en partie, le +confirmèrent dans cette opinion.</p> + +<p>Le 14 août, nos Flamands, montés sur des ânes et accompagnés de leur +trucheman, allèrent visiter un domaine du Soudan, nommé Matalea ou +Matarieh, l'ancienne Héliopolis. «C'est,» porte notre manuscrit, «le +lieu où Joseph se réfugia avec la Vierge sainte et Jésus, et dans +l'endroit qu'ils ont habité croît le baume: il découle naturellement +des feuilles d'un arbuste grêle et peu élevé.» Selon Breidenbach, +c'était un endroit enchanteur, tout parfumé de l'odeur des <ins title="erratum corrigé, 'bananiers' dans l'original">baumiers</ins> +et des fleurs, tout brillant de verdure et offrant à profusion les +plus beaux fruits. Là s'élevait un palais magnifique, des fenêtres +duquel on jouissait de la vue et des parfums de ces jardins délicieux. +Ils renfermaient un sycomore, encore existant aujourd'hui, sous +l'ombrage duquel la sainte famille se reposa, suivant la tradition; +près de cet arbre vénérable est une fontaine à laquelle on donne une +origine miraculeuse.</p> + +<p>Peu d'années après la visite que le sire de Corthuy et Breidenbach, +son contemporain, firent à Matarieh, les <ins title="erratum corrigé, 'bananiers' dans l'original">baumiers</ins> périrent, le palais +fut négligé, et quand Pierre Martyr le vit, il commençait à tomber en +ruines. Aujourd'hui, l'ancienne Héliopolis est un mauvais <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">p. 169</a></span> +village où l'on ne voit que des masures et des débris.</p> + +<p>Le chevalier se hâta de retourner au Caire, où il devait être témoin, +le même jour, d'une fête bien remarquable qui allait être célébrée +avec une pompe et une magnificence extraordinaires. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_170" id="Page_170">p. 170</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">p. 171</a></span></p> + +<h3>VII</h3> + +<h4>Les Mamelucks.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Les Soudans. — Le Calife du Caire. — Caiet-Bey. — Insolence des +Mamelucks. — Leur caractère. — L'île de Rondah. — Le +Mékias. — Portrait du Soudan. — Son cortége. — Costume des +Mamelucks. — Signes de distinction parmi eux. — Gondole magnifique +du Soudan. — Flottille de 1,200 +barques. — Génuflexions. — Collation. — Signal de couper la digue.</p></div> + +<p class="p3">Le Soudan d'Égypte, que nous allons voir paraître, passait encore pour +le plus grand des princes musulmans, quoique les progrès des Turcs +rendissent, de jour en jour, cette prééminence plus douteuse. Il +avait, selon notre manuscrit, de trente à quarante mille Mamelucks +sous ses ordres. La Syrie lui obéissait comme l'Égypte et il +entretenait toujours à Alep une <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">p. 172</a></span>puissante armée pour la +défense de la première de ces provinces.</p> + +<p>«Il ne règne point,» est-il dit dans l'<i>Itinéraire</i> du baron de +Corthuy, «par droit de naissance, mais à la manière des empereurs, par +élection et souvent par violence. Il est toujours pris parmi les +Mamelucks: le plus puissant d'entre eux est choisi, ou s'empare du +pouvoir. Ensuite il se fait reconnaître par le Calife, qui est comme +le pape des musulmans.»</p> + +<p>En effet, lors de l'invasion des Mogols sous Dscingis-Khan et ses +successeurs, les Mamelucks en avaient arrêté le torrent, et ils +avaient accueilli un rejeton des Abassides qui porta au Caire l'ombre +du califat.</p> + +<p>Le Soudan qui régnait à l'époque du voyage d'Adorne et que Breidenbach +trouva encore sur le trône, s'appelait Caiet-Bey, surnommé, selon +Macrisi, auteur arabe, al Malek, al Aschraf, al Mahmudi, al Daheri. Ce +souverain avait été esclave de Barsé-Bey.</p> + +<p>Affranchi par le Soudan Malek-el-Daher, il fut choisi pour occuper la +même place, l'an 872 de l'hégire (1467). Son règne dura près de trente +ans. A sa mort, son autorité se trouva si bien affermie qu'il la +laissa à son fils âgé seulement de 16 ans; mais bientôt celui-ci fut +massacré, et le pouvoir passa de main en main, jusqu'à ce que Canso, +l'un de ceux qui en furent successivement revêtus, ligué avec +Schah-Ismaïl, souverain de la Perse, contre le sultan Sélim, ayant été +vaincu près d'Alep, en 1516, l'Égypte devint une province de l'empire +ottoman.</p> + +<p>L'<i>Itinéraire</i> donne des détails curieux sur les Mamelucks au temps +de leur puissance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">p. 173</a></span>«Il gouvernent tout à leur volonté. Les Maures leur obéissent +en tremblant. Que de fois n'avons-nous pas vu cette soldatesque les +accabler de coups en pleine rue, soit pour ne pas avoir salué avec +assez de respect, soit pour d'autres motifs, et le plus souvent sans +motif! Ni leurs biens, ni leurs femmes ou leurs filles, ne sont à +l'abri de la convoitise des Mamelucks; ils séduisent facilement +celles-ci, car ce sont en général des hommes de belle taille et de +bonne mine. La plupart sont des renégats chrétiens, soit grecs, soit +russes, soit scytes, albanais ou esclavons.</p> + +<p>«Leur adresse à cheval est admirable. Souvent, dans leur galop rapide, +nous leur vîmes ramasser à terre leurs flèches. Jamais ils ne +paraissent dans la campagne sans leurs arcs, leurs traits, leur épée, +et aucun Maure ne peut se montrer avec de telles armes qu'avec leur +congé.</p> + +<p>«A une vie privée molle et voluptueuse, ils savent unir, au besoin, +une vie publique mâle et guerrière. Pour le surplus, ils ne songent +qu'à pressurer les Maures et les étrangers. Leurs paroles et leurs +manières sont douces et flatteuses; mais leurs actions n'y répondent +guère. Tous reçoivent du Soudan une solde proportionnée à leur rang.»</p> + +<p>Tels étaient le monarque et les guerriers dont la présence devait +ajouter à l'éclat de la fête que nous allons décrire.</p> + +<p>Dans une île du Nil, en face du Caire (l'île de Rondah), s'élevait un +vaste édifice, semblable à un château, bâti en partie sur la rive du +fleuve, en partie <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">p. 174</a></span>dans l'eau même qui la baigne. Là se voyait +le <i>Mékias</i> ou <i>Nilomètre</i>, qu'un voyageur moderne décrit comme une +colonne octogone d'un seul bloc de marbre d'un blanc jaunâtre, avec un +chapiteau doré d'ordre corinthien. Cette colonne est divisée en +coudées d'Égypte, et elle est placée au milieu d'un puits ou bassin +carré dont le fond est de niveau avec le lit du Nil. Elle se trouvait +autrefois dans un temple de Sérapis; les musulmans la renfermèrent +dans une mosquée aujourd'hui en ruines. Le puits dans lequel elle est +maintenant est recouvert d'un dôme en bois chargé de peinture. +L'édifice décrit dans notre <i>Itinéraire</i> devait être une construction +plus solide et plus imposante.</p> + +<p>Lorsque le Mékias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa +crue, c'était l'usage que le Soudan ou son principal émir se rendit du +palais sur la rive du fleuve pour présider à la cérémonie dont nos +voyageurs furent témoins. Cette année le Soudan devait y assister en +personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule.</p> + +<p>Elle affluait de la ville et des environs, à pied, à cheval, et dans +une multitude de barques dont le Nil était couvert. Après quelques +moments d'attente, on vit paraître Caiet-Bey et sa brillante escorte. +Il s'avançait à cheval avec beaucoup de dignité. C'était un homme de +haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trône +depuis trois ans, il ne fût pas d'un âge très-avancé, une barbe +blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang +par ses qualités personnelles et courageux comme un lion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">p. 175</a></span>Ses émirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les +suivait en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le +frein et la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fierté +brillait sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait à +un triomphe.</p> + +<p>La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prêtait au cortége son +éclat. Ce costume, en effet, était noble, imposant, magnifique. +C'était principalement par la coiffure qu'il différait de celui des +Maures. Elle consistait en un chapeau élevé et sans bords, d'une +étoffe rouge à longs poils, autour duquel des bandelettes blanches +étaient roulées en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge +était remplacé pour les Mameluks attachés au service particulier du +Soudan, par le vert et le noir.</p> + +<p>Chez le Soudan, son premier émir, le chef des truchemans et quelques +autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons +parlé, formées d'une étoffe fine et souple, étaient disposées de +manière à présenter un certain nombre de plis onduleux, à peu près +comme si elles avaient été passées autour de chaque doigt d'une main +étendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang +de celui qui en était orné. Le Soudan seul en pouvait porter sept.</p> + +<p>Quand il fut arrivé sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi +que ses principaux émirs, et ils entrèrent dans une barque qui les +attendait. Au milieu, on voyait un pavillon découvert, en bois +admirablement sculpté et doré, dans lequel on avait étendu des tapis +de soie, ornés de pierreries, pour servir de siéges <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">p. 176</a></span>à l'ancien +esclave de Barsé-Bey, aux émirs et aux seigneurs étrangers qui +pourraient l'accompagner. La voile était du plus beau drap d'or des +Indes, les cordages d'une matière non moins précieuse, et curieusement +travaillés, et tout le reste correspondait à cette magnificence. +D'autres barques élégantes, avec des voiles de soie, circulaient à +l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants, +accompagnés de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100 à 1,200 +embarcations; plusieurs étaient pleines de musiciens qui faisaient +retentir les rives des sons d'une musique barbare.</p> + +<p>Toute la petite flotte vogua vers l'édifice que nous avons décrit. +Après qu'on eut constaté que le Nil avait atteint la hauteur requise, +on fit les génuflexions prescrites<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. «On s'inclina vers le fleuve en +signe de reconnaissance,» dit l'<i>Itinéraire</i>. Ensuite le Soudan et ses +principaux officiers firent la collation dans l'édifice, au bruit des +instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et, accompagné +de toutes les autres, il suivit un bras du Nil traversé par une digue. +Arrivé à celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un mouchoir de +toile très-fine et d'une blancheur éclatante, qu'il tenait à la main, +il donna le signal de couper la digue.</p> + +<p>C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats +romains donnaient le signal du départ, ainsi que le représente une +belle mosaïque que nous avons vue à Lyon; mais ici la barrière +s'ouvrait à <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">p. 177</a></span>un fleuve dont les eaux allaient fertiliser +l'Égypte. Comme l'Usong de Haller<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, le chevalier flamand dut trouver +quelque chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au +pays la fécondité.</p> + +<p>La cérémonie terminée, Caiet-Bey remonta à cheval et retourna en pompe +au palais, au milieu des acclamations du peuple. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_178" id="Page_178">p. 178</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">p. 179</a></span></p> +<h4>QUATRIÈME PARTIE.</h4> +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_180" id="Page_180">p. 180</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">p. 181</a></span></p> +<h3>I</h3> + +<h4>La Caravane.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Question de vie et de mort. — Abdallah. — Laurendio. — Station de +Birket-el-Hadji. — Le mont Goubbé. — La mer Rouge. — Bateaux de +bambou. — La fontaine de Moïse. — Campement de l'émir d'El +Tor. — Les voyageurs se joignent à son cortége. — Les +Bédouins. — Proclamations de l'émir. — Image vénérée par les +musulmans.</p></div> + +<p class="p3">Au Sinaï maintenant! La visite de ce mont fameux devait précéder celle +du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment +d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question +de vie et de mort: c'était le choix d'un guide. Fort heureusement pour +nos voyageurs, quelques infidélités commises, dans l'achat de leurs +provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">p. 182</a></span> +pour cet emploi, obligèrent à le congédier. Il savait trop peu +d'italien et nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent +facilement s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi +les eussent exposés à périr misérablement dans le désert.</p> + +<p>La Providence leur envoya à sa place précisément l'homme qu'il leur +fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sinaï, +qui avait auprès de lui son frère en qualité de procurateur du +monastère. C'était un Grec de Candie, appelé Lucas, mais qui, en +entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui +donnaient familièrement celui de <i>Logo</i>. Il parlait l'italien et +l'arabe, et s'exprimait même dans cette dernière langue avec une +facilité et une éloquence qui, jointes à son adresse et à sa prudence, +devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite à +travers mille dangers. C'était de plus un homme fidèle, intègre, +expérimenté et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le +prieur le céda à notre chevalier pour le conduire, moyennant une +rétribution convenue, au mont Sinaï et de là à Jérusalem.</p> + +<p>Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 août avec sa suite ordinaire, +Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargés de bagages et de +provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui +n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres étaient destinés non-seulement +à leur usage, mais à être distribués aux Arabes qu'on rencontrerait, +afin de les contenter et de prévenir ainsi leurs embûches.</p> + +<p>Une semaine de repos avait fait oublier à nos voyageurs les fatigues +qu'ils avaient endurées; mais nul, <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">p. 183</a></span>parmi eux, ne montrait plus +d'ardeur et de curiosité que le Chevalier. Le 16, on remplit les +outres à Birché<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. A quelques milles de là , des Arabes à pied et à +cheval entourèrent Anselme et sa petite troupe, demandant des séraphs +d'or; pourtant, ils se contentèrent d'une assez modique rançon.</p> + +<p>Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine +sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la +lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne +appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé +d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les +moucres<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à des +Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas.</p> + +<p>Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de +l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis +qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir +côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants +d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'<i>Itinéraire</i>, «elle peut +avoir en cet endroit cinq milles de largeur.»</p> + +<p>Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits +vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait +aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La +charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au +moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">p. 184</a></span>Les +voiles étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui +naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une +cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de +Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour +voiles.</p> + +<p>Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois +citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les +chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un +chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en +retour, lui payaient un <i>gaphirage</i><a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> ou tribut. Il le fixait à sa +fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier.</p> + +<p>Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans +l'Écriture <i>Mara</i>: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit +les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Nos +voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre +à profit pour rendre leur route plus sûre.</p> + +<p>Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait +plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé +gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève +le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui +terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour +prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.</p> + +<p>Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant +la tente de ce chef. En un instant tout <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">p. 185</a></span>s'agite et bientôt la +caravane est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes +environnait l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans +de belles litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en +temps des musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des +fifres, des clairons et d'autres instruments.</p> + +<p>A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite +s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla +dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son +cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là ?» lui +demanda-t-il.—«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le +guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que +sincère.</p> + +<p>Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu +s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens +de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le +Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne +l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux +disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos +voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient +des preuves nombreuses de mauvais vouloir.</p> + +<p>On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une +plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine +qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert +les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">p. 186</a></span> +à minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable +couvertes d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on +fit halte dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là , l'émir fit +à cheval le tour du camp. On portait devant lui des lanternes +allumées, au bout de longs bâtons, et un héraut qui le précédait +annonçait, à haute voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son +territoire, punirait quiconque se rendrait coupable de quelque crime.</p> + +<p>Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes +allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image, +grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal +ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans +ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette +figure ainsi environnée de leurs hommages.</p> + +<p>Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et +ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de +l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent +insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la +caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit, +le chemin qui devait les conduire à leur destination.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">p. 187</a></span></p> +<h3>II</h3> + +<h4>Le mont Sinaï.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Délicieuse vallée. — Les Gerboas. — Opinion des Arabes sur la +manière de tuer le gibier. — Montagne écroulée. — Inscriptions +latines. — Montée périlleuse. — Adorne sauvé par son +fils. — Monastère de la Transfiguration. — mdash; Église. — Châsse de +sainte Catherine. — Chapelle latine. — Puits de Moïse. — Jardins des +religieux. — Monts de Moïse et de Sainte-Catherine. — Roche +remarquable. — Traité entre les Caloyers et les Arabes. — Exigences +de ceux-ci. — Souvenir de Laurendio.</p></div> + +<p class="p3">Après une marche longue et pénible à travers des sables brûlants, le +sire de Corthuy se trouva avec délice dans une charmante vallée semée +de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir +des lièvres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes +de derrière fort longues. <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">p. 188</a></span>Hasselquist<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> et Clarke<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> +décrivent cet animal qu'ils appellent <i>Gerboa</i>. Le second de ces +auteurs admire la hauteur des sauts d'un si petit quadrupède et la +faculté qu'il a de changer de direction quand il est en l'air. Les +Arabes qui accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le +mangèrent cru. Ils étaient plus difficiles sur la manière de tuer un +animal, pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprêter. Un jour, avec +le bâton qu'ils portent d'ordinaire à la main, et quelquefois derrière +le cou pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix; +il la remit à un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou à +l'oiseau. A cette vue, les Arabes jetèrent un cri d'horreur, et dès ce +moment ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni +oiseau d'aucune espèce: ils prétendaient qu'on n'ôtât la vie d'un +animal qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de +midi.</p> + +<p>Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir près d'une montagne qui +s'était écroulée et avait jonché le sol de masses gigantesques de +rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperçurent des caractères +qu'on y avait tracés. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en +latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrétienté! A leur +tour ils gravèrent leurs noms sur cette pierre.</p> + +<p>Non loin de là , des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers, +arrosaient un agréable bosquet de dattiers. C'est l'endroit décrit +dans ce passage de l'Écriture: «<i>Venerunt in Elim filii Israel, ubi</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">p. 189</a></span><i> +erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palmæ</i>.<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>»</p> + +<p>Après avoir traversé ensuite d'arides solitudes, le Chevalier +atteignit, le 24, des rochers escarpés qu'il fallait gravir pour +arriver au couvent. La distance était de huit à dix milles, le chemin +étroit, glissant et bordé de précipices. C'est probablement le même +que suivit M. de Géramb<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. Tous les voyageurs mirent pied à terre, à +l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une +grave indisposition, demeura étendu dans une grande corbeille portée +par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un +œil inquiet tantôt les profondeurs qui bordaient la route, tantôt +les mouvements de l'animal auquel un dépôt si précieux était confié. +Tout à coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri +d'effroi, et accourant en même temps que Gausin, il a le bonheur +d'empêcher son père de rouler dans l'abîme.</p> + +<p>Enfin, après une pénible montée, nos voyageurs aperçurent au pied du +mont Sinaï, dans une petite plaine environnée de trois côtés de +montagnes très-élevées, une enceinte carrée de hautes et fortes +murailles; ils y pénétrèrent par trois portes de fer, laissant dehors +les Arabes qui les accompagnaient, et furent surpris de voir une sorte +de petite ville: c'était le célèbre monastère de la Transfiguration.</p> + +<p>Aujourd'hui, l'on y entre par une lucarne élevée de quarante pieds au +moins au-dessus du sol, au moyen d'une corde attachée à une poulie. +La porte <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">p. 190</a></span>est murée et ne s'ouvre que pour le patriarche de +Constantinople<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> + +<p>Au milieu de l'enceinte s'élève l'église bâtie en marbre et couverte +de plomb. Elle est divisée en trois nefs par deux rangs de colonnes. +Le sire de Corthuy admira le poli et le travail du marbre dont elles +sont formées et l'éclat des lampes qui éclairaient l'intérieur de +l'église. De sa partie occidentale, on le fit descendre par des degrés +de marbre dans un lieu voisin du chœur, où les restes de sainte +Catherine, transportés là , du haut de la montagne sur laquelle ils +furent trouvés, reposaient dans une tombe de marbre blanc. Les +gardiens lui montrèrent ces saints ossements avec une grande +solennité.</p> + +<p>A peu de distance de ce sanctuaire, on lui indiqua la place où, lui +dit on, Moïse vit le buisson ardent.</p> + +<p>Il y avait encore dans le monastère deux chapelles grecques et une +pour les Latins. Sur l'autel de celle-ci était ouvert le missel +romain; mais le père de Géramb nous apprend que les catholiques en ont +été dépouillés il y a un siècle et demi.</p> + +<p>Suivant l'<i>Itinéraire</i>, on montrait dans le monastère la fontaine que +Moïse fit jaillir d'un rocher en le frappant de sa baguette: il semble +pourtant qu'il s'agissait plutôt du puits auprès duquel Moïse +rencontra les filles de Jéthro.</p> + +<p>Autour du couvent, ce ne sont que rochers arides et déserts; +cependant, à force de patience et d'industrie, les frères avaient +créé dans des vallons où se <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">p. 191</a></span>trouvaient des fontaines, quatre +ou cinq jardins qui produisaient toutes sortes de fruits.</p> + +<p>«Les montagnes qui entourent le couvent forment quatre chaînes qui +s'étendent au loin,» dit Jean Adorne dans l'<i>Itinéraire</i> de son père. +«Je pense que toutes font partie du Sinaï; mais parmi ces montagnes, +il y en a deux qui l'emportent en sainteté et en célébrité: ce sont le +mont de Moïse et celui de Sainte-Catherine. Le premier est peu éloigné +du couvent; on y monte par un bel escalier de marbre.» Cet escalier +doit avoir été en grande partie détruit, puisque, suivant la relation +du trappiste voyageur, la montée ne se compose, pour ainsi dire, que +de quartiers de porphyre feuilleté et de fragments de roche aigus. A +moitié chemin est une chapelle qui rappelle le séjour du prophète Élie +sur la sainte montagne. On voit au sommet les ruines de deux églises +et une mosquée. Près de là on montre l'ouverture de rocher où Dieu fit +placer Moïse<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p> + +<p>Le mont de Sainte-Catherine, selon l'<i>Itinéraire</i>, est à peu près deux +fois plus élevé que celui de Moïse. Sa hauteur est de 8,452 pieds +au-dessus du niveau de la mer Rouge. On y voit un rocher sur lequel +est empreint, dit-on, le corps de la sainte qui y reposa pendant +plusieurs siècles<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<p>En s'avançant entre les montagnes, nos Flamands trouvèrent, au milieu +d'une plaine, une roche énorme que les fils d'Israël traînaient après +eux quand ils traversèrent le désert, sous la conduite de Moïse, et +d'où jaillissaient douze fontaines. «On en voit encore,» <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">p. 192</a></span> +porte notre manuscrit, «les marques et pour ainsi dire les +cicatrices.» En effet, ce bloc de granit, suivant un voyageur +philosophe, laisse voir à sa surface verticale une rigole d'environ +dix pouces de largeur sur trois pouces et demi de profondeur, +traversée par dix ou douze stries ou découpures de dix ponces environ +de profondeur, qu'a formées le séjour de l'eau. Ce sont bien là les +cicatrices remarquées par Jean Adorne.</p> + +<p>Il y avait dans le monastère, lorsqu'il le visita avec son père, +environ quarante-quatre moines du rite grec, appelés <i>Caloyers</i>. Entre +ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de traité. +Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de +pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mêmes et le +protéger contre leurs compatriotes. Ces pains étaient distribués par +une fenêtre élevée et munie de barreaux de fer; mais les chefs étaient +admis entre la première et la seconde porte, et recevaient +non-seulement du pain, mais différents mets.</p> + +<p>Tandis que le sire de Corthuy était au monastère, une guerre sanglante +et acharnée régnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient +succombé, et ils étaient tombés dans une complète anarchie. On les vit +bientôt accourir en foule, tous se prétendant en droit d'exiger un +tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considérables, +tantôt par des présents, tantôt par des discours où Laurendio déploya, +avec le plus heureux succès, son éloquence insinuante.</p> + +<p>Au bout de huit jours passés au couvent, Anselme <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">p. 193</a></span>Adorne +ordonna à ses moucres de se préparer à prendre le chemin de Gazara. +Cette annonce souleva de leur part de vives objections. Ils avaient +remarqué, sur le sable, les traces récentes du pas d'une troupe de 20 +Bédouins: ils pressèrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus +favorable et de différer son départ; mais Anselme, mettant sa +confiance en Dieu et invoquant le secours de la sainte qu'on révère en +ces lieux, n'eut point égard à ces remontrances. Son fils, avant de +quitter les frères Caloyers, en obtint du papier pour continuer son +journal. Laurendio y écrivit en italien quelques lignes qui montraient +combien il était versé dans cette langue, et que Jean Adorne conserva +comme un précieux souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons +eurent de si vives obligations. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_194" id="Page_194">p. 194</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">p. 195</a></span></p> +<h3>III</h3> + +<h4>Les Arabes.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Le guide brigand. — La tribu des Ben-Ety. — La précaution +singulière. — Prétentions des moucres. — Les bons Arabes. — Ils +attaquent les voyageurs. — Gazara. — Le patriarche. — Beau site de +Berseber. — La terre sainte. — Sa fertilité. — Mauvais +gîte. — Hébron. — Départ de Laurendio. — Jérusalem. — Les +croisades. — Godefroy de Bouillon. — Le Tasse.</p></div> + +<p class="p3">Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était +grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara: +c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus +insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les +avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors +infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était +des bandelettes de toile qui <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">p. 196</a></span>enveloppaient leurs jambes. Pour +se mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa +compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était +entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi +que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux +que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une +singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien +propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât, +il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et +les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits +contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans +les montagnes, de venir visiter la petite caravane.</p> + +<p>«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous +appelons, nous sommes des vôtres.»</p> + +<p>La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule +préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter +avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des +prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ.</p> + +<p>Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs. +C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de +partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par +les exigences des Arabes du désert.</p> + +<p>Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que +nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions +en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux +formaient un cercle qui les environnait.</p> + +<p>Ce fut huit jours après son départ du monastère, <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">p. 197</a></span>que le sire +de Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était +occupé à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de +lances et d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des +voyageurs, ils s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine +d'Arabes dont on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il +fallait nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui +ne présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à +nos Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes.</p> + +<p>On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux, +armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe, +tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des +assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands +cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge. +Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe +blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que, +gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le +protecteur de nos Flamands.</p> + +<p>Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le +Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa +bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte, +sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait +tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap, +tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous +l'extérieur le plus humble et le plus pacifique.</p> + +<p>Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur <i>Itinéraire</i> <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">p. 198</a></span>appelle +aussi Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait +quelques belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles. +Dans le lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui +il fut heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout +divin.</p> + +<p>Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé +par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers +ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques, +ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de +fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé +Berseber<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la +Terre Sainte.</p> + +<p>«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur. +En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord +au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident, +depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40 +milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte, +la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit +spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la +culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien +d'autres.»</p> + +<p>Ce passage, que nous empruntons à notre manuscrit, n'est pas le seul +où la fertilité de la Terre Sainte y soit vantée. M. de Géramb ne la +retrouve que «dans les endroits déblayés de ronces et de pierres et +soumis à quelque culture.» Il semble donc y <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">p. 199</a></span>avoir, dans l'état +de la contrée, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique +par les guerres, les dévastations, le despotisme, misérable partage de +cette terre autrefois bénie.</p> + +<p>A Bersabée, le sire de Corthuy fut logé, pour la nuit, dans un grand +édifice carré, muni d'épaisses murailles. Ce bâtiment avait bonne +apparence et ressemblait à un château; mais il était nu à l'intérieur: +ses murs tombaient en ruine; ses salles étaient pleines de serpents et +d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils, +dans une galerie ouverte, attenante à l'édifice; mais ils ne purent +fermer l'œil: à chaque instant les habitants du bourg inventaient +quelque nouvelle méchanceté pour troubler leur repos.</p> + +<p>Le jour suivant, nos voyageurs virent Hébron, «ville assez +considérable, ornée de belles maisons de marbre et dont le site est +ravissant: ce ne sont à l'entour que collines fertiles et riantes, +entrecoupées de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt à +faire de ce lieu l'un des plus agréables du monde.»</p> + +<p>N'étant plus qu'à peu de distance de Jérusalem, le Chevalier renvoya +ses Arabes et leurs chameaux et se sépara de Laurendio. Cette suite, +qui devenait superflue, fut remplacée par un Maure entièrement +étranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnête et droit, +dont Anselme n'eut qu'à se louer.</p> + +<p>Ce fut pourtant avec un sentiment pénible que notre voyageur vit +s'éloigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'<i>Itinéraire</i> rend ce +témoignage: «Si nous échappâmes aux périls multipliés de notre route, +c'est à frère Laurendio que nous le devons.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">p. 200</a></span>Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'élever et, +au milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin décrit par M. de +Chateaubriand dans <i>les Martyrs</i>; leurs yeux y cherchaient avidement +et y aperçurent enfin cet amas vénéré de masures et de ruines: +Jérusalem!</p> + +<p>A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pensée! Les rois, le +temple, les prophètes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis +c'est Titus et ses légions vengeresses; puis devant l'instrument du +supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlève la ville sainte. +Rattachée quelque temps de nouveau à l'empire d'Orient, elle est +reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils +s'étaient rendus maîtres, s'étendent dans la Syrie et la Palestine. +Effrayés des progrès de ces nouveaux conquérants, l'empereur grec +Michel Ducas et, après lui, Alexis Comnène, appellent le secours de +l'Occident. La croisade est prêchée et la foule émue s'écrie: <i>Diex le +volt!</i></p> + +<p>La multitude qui marche en désordre sous la bannière de Pierre +l'Hermite ou d'autres chefs, périt par milliers en Hongrie, en +Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une armée plus aguerrie eut +franchi le Bosphore, ces croisés, comme les soldats de Germanicus, +trouvèrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers.</p> + +<p>Cette armée renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus +illustre. Nicée est enlevée aux Seljoncides. Baudouin, frère de +Godefroy de Bouillon, fonde à Édesse une principauté qui devient le +boulevard des chrétiens; ils surprennent Antioche, ils assiégent <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">p. 201</a></span> +Jérusalem, dont le Soudan d'Égypte venait de s'emparer. Lethalde +et Englebert de Tournay s'élancent les premiers dans la cité sainte. +Godefroy, proclamé roi, garde 300 chevaliers pour la défense d'une +conquête qui avait coûté un million d'hommes à l'Occident (1098).</p> + +<p>Au bout de moins d'un demi-siècle, une nouvelle puissance musulmane +menace les chrétiens amollis et divisés. Zengui, chef curde qui +prenait le titre d'Atta-Beck, (père des rois), s'empare d'Édesse; +Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des généraux de +celui-ci, remporte, en 1187, une victoire décisive, fait prisonnier +Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolémaïs et +plusieurs autres villes de la terre sainte; Jérusalem même tombe en +son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'équivoque apparition de +l'empereur Frédéric II, les chrétiens qui voulaient rendre hommage au +tombeau sacré n'entrèrent plus dans la capitale de la Judée qu'en +pèlerins, comme nos voyageurs.</p> + +<p>Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses +périlleuses. Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments qui les +agitaient: ils l'ont été par un voyageur moderne<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> qui en était +également pénétré, et, avant lui, dans les vers admirables où le Tasse +dépeint les guerriers chrétiens apercevant la cité sainte, se la +montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se +prosternant dans la poussière avec des sanglots et des larmes. +<span class="pagenum invisible"><a name="Page_202" id="Page_202">p. 202</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">p. 203</a></span></p> +<h3>IV</h3> + +<h4>Jérusalem.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Monastère de Sion. — La peste. — Le temple de Salomon. — La mosquée +d'Omar, vue du mont des Oliviers. — L'église du +Saint-Sépulcre. — Les gardiens du saint tombeau. — Fête de +l'Exaltation de la Croix. — Office de diverses sectes. — Le jardin +des Olives. — La vallée de Josaphat. — Les grottes de +Saint-Saba. — Les montagnes de Judée. — Jérico. — Le Jourdain. — La +mer Morte.</p></div> + +<p class="p3">En arrivant dans le monastère de Sion où il venait loger, le Chevalier +apprit que peu de jours auparavant, il était mort de la peste, soit en +cet endroit, soit à Ramla et à Jaffa, non moins de 49 pèlerins, et, +parmi eux, les compagnons de voyage dont il s'était séparé à Rome.</p> + +<p>A la douleur que lui causa cette triste nouvelle se joignait une +appréhension trop naturelle: il fallait <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">p. 204</a></span>passer une partie du +jour et reposer la nuit dans les lieux mêmes où la contagion venait de +frapper une partie de ces victimes; l'air y était, pour ainsi dire, +encore imprégné de leur haleine et comme mêlé à leur dernier soupir. +Ces remarques, Anselme Adorne les faisait sans doute; mais elles ne +changeaient point ses résolutions. Rien n'était plus loin de sa pensée +que de quitter Jérusalem avant d'avoir vu les nombreux objets que +cette ville et ses environs offraient à sa dévotion et à sa curiosité.</p> + +<p>Parmi eux, il faut compter les vestiges du temple de Salomon, sur le +mont Moriah: c'étaient «des murs gigantesques, indiquant parfaitement +par leur disposition celle du saint édifice.» Ils étaient alors mieux +conservés qu'aujourd'hui, car le sultan Soliman paraît avoir employé, +en 1534, une partie de ces débris à la construction des murailles de +Jérusalem.</p> + +<p>Sur l'emplacement de l'ancien temple, Omar fit élever la principale +mosquée. Convertie en église par les croisés, elle fut rendue à sa +première destination par Saladin. Un ancien voyageur, Mandeville, +l'appelle pourtant encore <i>le temple du Seigneur</i>. L'œuvre du +lieutenant de Mahomet semblait ainsi se confondre, dans les esprits, +avec celle du fils de David et participer à la vénération due à un tel +souvenir.</p> + +<p>C'est, suivant un voyageur moderne, un assemblage de plusieurs +mosquées et chapelles qui s'élèvent au milieu d'une vaste enceinte; +mais, parmi ces constructions, la plus remarquable est un bâtiment +octogone, surmonté d'un dôme et renfermant une roche à laquelle se +rapportent diverses traditions.</p> + +<p>Nos voyageurs ne pouvaient essayer de pénétrer <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">p. 205</a></span>dans ces lieux +consacrés au culte musulman; ils durent se contenter d'une vue +lointaine et furtive. En face du mont Moriah s'élève le mont des +Oliviers, consacré par d'autres souvenirs. De là , l'œil embrasse +toute la ville de Jérusalem; les vestiges aussi bien que l'emplacement +de l'ancien temple forment le premier plan de ce tableau imposant. Le +sire de Corthuy et ses compagnons, gravissant la sainte montagne aux +approches de la nuit, vers l'heure où les musulmans s'assemblent pour +la prière, découvrirent de là l'intérieur de la mosquée d'Omar, à la +lueur d'une infinité de lampes qui l'éclairaient.</p> + +<p>Nous étant proposé de raconter les aventures du voyageur brugeois +plutôt que de décrire, en détail, tout ce qu'il a vu, nous devons +renoncer à énumérer tous les lieux consacrés qu'il visita. Nous +croyons rendre meilleur service au lecteur en le renvoyant à l'ouvrage +de Mgr. Mislin sur <i>les Saints Lieux</i>, où ce sujet est traité avec +l'étendue qu'il réclame et que nous regrettons de ne pouvoir lui +donner. On pense bien qu'Anselme et son fils étaient impatients, +surtout, de contempler l'église, célèbre dans toute la chrétienté, qui +était, pour leur famille, l'objet d'une vénération si particulière. +Voici l'idée qu'en donne leur relation.</p> + +<p>«Sous le nom d'église du Saint-Sépulcre, on comprend deux églises +réunies sous un même toit. Celle du Saint-Sépulcre, proprement dite, +est vaste et de forme ronde. L'autre, celle du Golgotha, qui sert de +chœur à la première, est oblongue et un peu plus basse.»</p> + +<p>«Ce temple, qui renferme plusieurs lieux sanctifiés <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">p. 206</a></span>par la +passion du Seigneur, est magnifiquement orné, à l'intérieur, de +colonnes de marbre; il a deux tours: l'une, à l'occident, bâtie en +briques, est carrée et fort haute; l'autre est ronde, large et peu +élevée: celle-ci est couverte en plomb.»</p> + +<p>«Au milieu de la seconde église est l'endroit où le corps de Jésus fut +déposé, lavé et enduit de parfums.» (La pierre de l'onction.) «Près de +là s'élève le Calvaire où l'on monte par deux escaliers.»</p> + +<p>«Au centre de la première église est un petit édifice quadrangulaire, +mais plus long que large: c'est le lieu de la sépulture de notre +Seigneur. La tour ronde (coupole) s'élève précisément au dessus.»</p> + +<p>En comparant les descriptions des lieux saints que présentent divers +récits de voyages faits au moyen âge, nous trouvons entre elles +beaucoup de ressemblance; il semblerait même qu'elles eussent un type +commun dans quelque ouvrage usuel qui passait de main en main. On ne +doit guère s'attendre à y rencontrer l'expression vive, et pour ainsi +dire passionnée, de l'émotion que tout chrétien, et même tout homme +qui pense, éprouve à la vue de cette tombe, point de départ d'une ère +nouvelle de régénération morale et de civilisation plus humaine et +plus pure que l'ancienne; mais alors la foi avait un empire si peu +contesté, la religion tenait tant de place dans tous les actes de la +vie, qu'on ne songeait pas même à rendre des sentiments si bien +compris de chacun.</p> + +<p>L'entrée de l'église du Saint-Sépulcre n'était point libre; il +fallait, pour y pénétrer, obtenir la permission du trucheman du Soudan +et payer un tribut d'environ 5 ducats par tête. Aujourd'hui, cette +permission <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">p. 207</a></span>s'accorde avec moins de difficulté. Après de si +grands changements dans la situation politique de l'Orient, malgré la +décadence de la puissance musulmane et l'ascendant de l'Europe, les +infidèles sont pourtant encore les gardiens de la tombe du Christ. Ne +semblerait-il pas que cette main cachée, qui, au témoignage d'Ammien +Marcelin, repoussa la tentative de Julien pour rebâtir le temple des +Juifs, ait aussi tantôt déjoué, tantôt paralysé les efforts des +chrétiens pour ressaisir le principal monument de leur foi? Peut-être +le fallait-il ainsi, pour laisser au saint tombeau la majesté de la +distance et le mettre à l'abri d'outrages que lui épargnent ses +barbares geôliers.</p> + +<p>L'église du Saint-Sépulcre, néanmoins, s'ouvrait à tous les chrétiens +lors de certaines fêtes solennelles. Le sire de Corthuy se trouvait à +Jérusalem quand on célébrait celle de l'Exaltation de la Croix. Il fut +témoin, pendant la nuit, des offices des diverses sectes chrétiennes, +à chacune desquelles un emplacement déterminé est assigné dans +l'église du Saint-Sépulcre. «Il y avait des Grecs, tant Caloyers que +prêtres séculiers: c'était dans le chœur qu'ils célébraient le +service divin. Il y avait des Indiens ou Abyssins, des Jacobites, des +Arméniens, des Géorgiens, des Syriens, des Nestoriens, enfin des +Latins, parmi lesquels on comprend les Maronites depuis qu'ils sont +rentrés dans le sein de l'Église romaine.»</p> + +<p>Ce passage et un autre que nous citerons, peuvent servir à éclaircir +la controverse qui s'est élevée au sujet de ces chrétiens, disciples, +selon les uns, d'un <i>Maron</i> qui suivait l'erreur des Monothélites, +tandis <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">p. 208</a></span>que d'autres soutiennent qu'ils n'ont jamais cessé de +professer la religion catholique<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p> + +<p>A propos de ces diverses sectes, notre manuscrit entre dans quelques +détails au sujet des peuples qu'on vient de nommer: «Les chrétiens +syriens,» y est-il dit «forment le gros de la population de la terre +sainte. Ils sont, pour la plupart, doubles et sans foi comme les +Grecs; ils enferment leurs femmes comme les musulmans; ils célèbrent +solennellement l'office divin le samedi et mangent, ce jour-là , de la +viande, comme les Juifs. Quant aux Géorgiens, ce sont des hommes +belliqueux et intrépides; leur valeur les a rendus redoutables aux +Sarrasins: entre les Géorgiens et les Arméniens règne une haine +implacable.»</p> + +<p>Nos voyageurs ne purent apercevoir qu'à travers une fenêtre le lieu de +la sépulture des rois de Jérusalem, dont les musulmans ont fait une +mosquée.</p> + +<p>Le mont des Oliviers, d'où le sire de Corthuy et ses compagnons +avaient aperçu l'intérieur de la mosquée d'Omar, les attirait de +nouveau à des titres plus puissants. On y contemple encore les +oliviers sous lesquels le Seigneur vint prier avec ses disciples. +Cette montagne, la plus haute des environs, est séparée du mont Moriah +par la triste vallée de Josaphat. «Là ,» porte notre manuscrit, +«<i>coulait autrefois</i> le torrent de Cédron.» S'il s'exprime ainsi, +c'est que ce torrent est à sec. Dans cette vallée, nos Flamands +virent «un fort belle tour de marbre, peu élevée, <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">p. 209</a></span>qu'Absalon +fit construire pour sa sépulture.» Après avoir fait mention du champ +du pottier, sur le penchant de la sainte montagne, l'<i>Itinéraire</i> +ajoute:</p> + +<p>«A deux jets de baliste, est la caverne du Lion, dans laquelle furent +ensevelis dix mille martyrs, morts pour le nom de Jésus-Christ, au +temps de Chosroës, roi de Perse. Près de là ont été creusées, dans le +rocher, plusieurs grottes destinées à servir de retraites ou +d'oratoires; l'aspect de ces lieux est aussi agréable que propre à +exciter un saint recueillement<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.»</p> + +<p>Le sire de Corthuy et ses compagnons allèrent visiter, à quatre milles +de Jérusalem, la petite ville de Bethléem, dont ils trouvèrent le site +non moins admirable que celui d'Hébron. «Elle est entourée de vallées +profondes, fertiles et délicieuses, qui lui font des fortifications +naturelles et la rendent un des lieux les plus délicieux de la terre.»</p> + +<p>«A l'endroit où naquit le Sauveur, a été bâtie une belle et vaste +église, consacrée à la Vierge, et bien faite pour animer la piété des +fidèles. Cette église est couverte en plomb et richement ornée de +marbres et de mosaïques qui figurent la généalogie du Christ. De +chaque côté de l'église, on voit des colonnes de marbre poli que +quatre hommes peuvent à peine embrasser. Le pavé est formé de marbre +resplendissant. Nulle part en Terre Sainte nous ne vîmes d'église plus +riche ou d'une architecture plus élégante; il est fâcheux, seulement, +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">p. 210</a></span>que ses tours et ses murailles soient un peu délabrées.»</p> + +<p>Ainsi s'exprime Jean Adorne dans l'<i>Itinéraire</i> de son père. Le +délabrement qui commençait à se faire apercevoir alors, paraît, +d'après des relations plus modernes, avoir fait depuis de grands +progrès.</p> + +<p>En revenant de Bethléem, nos voyageurs parcoururent les montagnes de +Judée, qu'on rencontre à cinq milles de Jérusalem. Ils virent Béthanie +à quinze stades de cette ville, au pied de la montagne des Oliviers; +le mont de la Quarantaine; Jérico dont il ne restait plus qu'un petit +édifice, probablement le château du gouverneur, tour carrée, +aujourd'hui tombant en ruine; enfin le Jourdain qui coule à moins d'un +mille de là . «En cet endroit, il n'est ni large ni profond, et son +fond est limoneux. Il nourrit d'excellents poissons; son eau est douce +et agréable.» Monument des vengeances divines, la mer Morte appelait à +son tour leur attention. Après ces diverses excursions, il ne restait +plus au Chevalier qu'à faire ses préparatifs de départ. Bientôt le +premier but d'un voyage si long et si périlleux, l'objet de tant de +vœux formés dès sa jeunesse, Jérusalem, ne devait plus être pour +lui qu'un souvenir.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">p. 211</a></span></p> +<h3>V</h3> + +<h4>L'émir Fakhr-Eddin.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Le guide Hélie et le muletier Abas. — Ramla. — Tumulte. — Les +corsaires. — L'émir généreux. — Interrogatoire. — Sage réponse du +sire de Corthuy. — Nazareth. — La foire de Jefferkin. — Ce qu'on y +vendait. — Les sauvages de Bruges. — La mer de Galilée. — Saphet et +les Templiers. — Le puits de la Samaritaine. — Caverne de +Mouchic. — Hospitalité des Turcomans. — Tombeaux antiques de +Sibiate. — Arrivée à Damas.</p></div> + +<p class="p3">Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jérusalem pour se +rendre à Damas et de là à Beyrouth. Quoique la route directe de Damas +ne passât point par Ramla, et malgré les ravages que la peste venait +d'y exercer, il voulut voir cette ville où l'on attendait d'ailleurs +une caravane à laquelle il comptait se joindre.</p> + +<p>Deux moines qui allaient à Damas voyageaient <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">p. 212</a></span>dans sa +compagnie; il avait pour guide un chrétien de la ceinture, appelé +Hélie, et pour chef de ses muletiers le nommé Abas qui devait le +pourvoir de mules et payer les péages sans nombre dont la route était +semée. L'accord conclu à ce sujet avait été fait par écrit, et le père +gardien du mont de Sion, qui était de Plaisance, en avait remis à +Anselme une expédition en langue italienne<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p> + +<p>En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charmés de +l'aspect de ce bourg, «petit, mais agréable et orné de belles tours.» +A peu de distance est Jaffa qui servait de port à Jérusalem. C'était +là qu'abordaient les galères et autres vaisseaux qui portaient +d'ordinaire les pèlerins chrétiens. A leur arrivée, ceux-ci étaient +enregistrés et déposés dans un souterrain en ruine, jusqu'à ce qu'on +fût convenu du tribut qu'ils avaient à payer.</p> + +<p>Le Chevalier et sa suite furent logés à Ramla dans un grand bâtiment +acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour +servir à héberger les pèlerins, et confié par ce prince aux frères du +mont de Sion. C'était un bel édifice; mais l'on y manquait de tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">p. 213</a></span>A peine nos voyageurs y étaient-ils entrés, qu'ils virent, non +sans une juste inquiétude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour +de ce bâtiment. Cette agitation était produite par les ravages +qu'exerçaient sur la côte des pirates chrétiens montés sur deux +galères; ils capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les +habitants, massacraient tout ce qui faisait résistance. La population +de Rama, exaspérée par ces violences, avait résolu d'en tirer +vengeance sur les Francs que le hasard mettait à sa merci: «Qu'ils +meurent!» vociféraient les uns. «Qu'on nous les livre!» disaient les +plus humains; «nous en ferons nos esclaves comme ces infidèles le font +de nos compatriotes.»</p> + +<p>Déjà ils s'apprêtaient à mettre eux-mêmes leurs menaces à exécution, +lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient +paraître au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du +Soudan: c'était l'émir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient +les Latins, nom rendu célèbre par un chef des Druses, qui le porta +dans le siècle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la +Palestine, dont il fut ensuite dépossédé par Ibrahim, pacha du +Caire<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p> + +<p>La similitude de noms autoriserait-elle à conjecturer que notre +Fakhr-Eddin fut le prédécesseur de l'autre? La singulière prétention +de cette famille d'être issue de Godefroy de Bouillon concourrait +alors à expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les égards +dont le Chevalier fut l'objet de la part <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">p. 214</a></span>d'un ennemi de sa +foi. Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothèse élevée sur une +base bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire +honneur de ce qui va suivre au noble caractère et aux généreuses +sympathies de l'émir.</p> + +<p>Dès qu'il fut à portée de se faire entendre, imposant du geste le +silence et élevant la voix: «Arrêtez, mes amis!» s'écria-t il, «ces +gens sont innocents; vous allez en juger vous-mêmes: qu'on les amène +devant moi.»</p> + +<p>Cet ordre ayant été promptement exécuté:</p> + +<p>—«Que tardes-tu?» dit-il au chevalier brugeois, «Ignores-tu peut-être +que deux bonnes galères se trouvent à peu de distance, toutes prêtes à +te recevoir?»</p> + +<p>—«Je me garderais bien de m'y présenter,» repartit sagement Anselme; +«ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont +de tout le monde. Ce sont des brigands et des écumeurs de mer, qui +excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le +pillage.»</p> + +<p>L'émir sembla ravi de cette réponse. Se tournant aussitôt vers le +peuple: «—De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le +voyez-vous pas? ils redoutent ces infâmes corsaires autant que vous.» +Ces paroles et l'autorité de celui qui les prononçait, apaisèrent le +tumulte, et la foule se dissipa.</p> + +<p>Les galères dont le voisinage avait failli être si fatal à Anselme +Adorne, ne laissèrent pas de le forcer à changer quelque chose à son +plan. Il se vit contraint de s'éloigner de la côte. Il fit route avec +son libérateur qui était accompagné de ses fils déjà habitués <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">p. 215</a></span> +à manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant +costume. Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance +guerrière. On dîna dans un petit bourg, dont le principal magistrat +s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de régaler de son mieux +l'émir. Pour nos voyageurs, ils se retirèrent à l'écart, près de leurs +mulets, pour s'asseoir à un modeste repas; mais bientôt des serviteurs +vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa +table, qu'il leur envoyait.</p> + +<p>Il en agit de même le lendemain; et lorsqu'il se sépara du sire de +Corthuy, voulant continuer encore à veiller à la sûreté de celui-ci, +il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef +qu'il devait rencontrer sur sa route.</p> + +<p>Après avoir traversé Nazareth, simple groupe de cabanes éparses, et +contemplé l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le +bourg de Reyné<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>, où la populace, non contente de l'avoir accablé +d'injures, le poursuivit lui et sa suite à coups de flèches. +L'interprète Hélie ne songea qu'à fuir; quant au Mameluck, il n'en est +plus parlé: il avait sans doute accompli sa mission et cessé +d'accompagner les voyageurs.</p> + +<p>A Jefferkin, l'antique Capharnaüm, quatre à cinq mille Sarrasins +étaient réunis pour une grande foire: on y faisait beaucoup +d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui étaient exposés en +vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait +assemblée là se mit à entourer Anselme et ses <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">p. 216</a></span>compagnons, et +à les considérer bouche béante comme s'ils eussent été quelques +monstres bizarres, quelques sauvages amenés de pays inconnus. +Heureusement, l'attention de la foule était tellement absorbée par ce +spectacle, qu'on laissa passer les chrétiens sans songer à les +inquiéter.</p> + +<p>Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galilée ou de Tibériade, +traversée par le Jourdain dont ils virent l'entrée et la sortie. Ce +lac, fort poissonneux, leur parut très-agréable à voir et ils en +trouvèrent l'eau excellente.</p> + +<p>Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château +bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la +meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en +avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le +Soudan<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au +contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les +Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet. +«Après une longue défense,» dit-il dans son <i>Histoire de l'ordre de +Malte</i> (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était +gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.» +Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur +la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la +mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement.</p> + +<p>Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son +<i>Itinéraire</i> désigne comme l'antique Sichem <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">p. 217</a></span>ou Sicar; mais on +s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que +notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la +mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin. +Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco +magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de +l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures, +qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands +étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que +durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits +en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens.</p> + +<p>Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée, +conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques +vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte, +hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du +mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus +considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs +montures. C'est là , assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un +pan de la robe de Saül<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + +<p>On arriva le soir à Remiché: deux mille Turcomans, chargés par le +Soudan de protéger la contrée contre les incursions des Arabes, +campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvèrent sous leurs tentes +la plus franche hospitalité: ces braves gens, à défaut <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">p. 218</a></span>de +mets plus délicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne +voulurent rien accepter en payement.</p> + +<p>«Les Turcomans ou Turcs,» selon l'<i>Itinéraire</i>, «sont naturellement la +nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne +connaissent rien de plus agréable au ciel que d'accueillir un étranger +et de pourvoir à ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet +avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le +conduire sous sa tente.»</p> + +<p>Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reçus moins cordialement, +le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On +les conduisit à une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur +parut fort curieuse: c'était une masse énorme de rocher, semblable à +un grand édifice. On y avait taillé des chambres carrées de la hauteur +d'un homme et avec un petit portique orné de quelques colonnes. Il +sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en +entrant dans ces chambres.</p> + +<p>Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne +heure à Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vénitiens avant +que la porte en fût ouverte.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">p. 219</a></span></p> +<h3>VI</h3> + +<h4>L'embarquement.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">M. de Lamartine. — Aspect de +Damas. — Jardins. — Bassins. — Bazars. — Mosquées. — Le père Griffon +d'Ypres. — Les Maronites. — Leur patriarche, franciscain. — La +montagne Noire. — Beyrouth. — L'émir. — La caution. — Honorable +scrupule. — Le départ.</p></div> + +<p class="p3">Personne n'a oublié l'admirable peinture de Damas, qu'on trouve dans +le voyage d'Orient du plus harmonieux des poëtes modernes. Jean Adorne +ne connaissait point cette magie du style qui rend les lieux présents +au lecteur et leur prête même quelquefois plus de charme qu'ils n'en +offrent aux regards. Nos voyageurs, cependant, savaient apprécier, un +beau site; ils furent enchantés de l'aspect de Damas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">p. 220</a></span>«C'est une ville aussi belle et aussi opulente qu'elle est +antique et célèbre. L'art pourtant contribue à ses agréments plus +encore que la nature. Les vergers et les jardins qui l'entourent de +tous côtés et qui en rendent l'aspect si ravissant, doivent, en effet, +leur belle végétation à une multitude de canaux qui y amènent +incessamment des eaux courantes. Il ne nous souvient pas d'avoir joui +d'un coup d'œil plus enchanteur que celui de cette ville, vue des +montagnes qui la dominent. Ce n'est qu'un immense et délicieux jardin, +d'une admirable verdure, du milieu de laquelle s'élèvent, çà et là , +les tours des mosquées, quelques palais et d'antres édifices.»</p> + +<p>«On porte à 6,000 le nombre des jardins qui environnent Damas. Des +bassins d'eau vive non-seulement y servent de bains, mais ils sont +assez vastes pour que l'on s'y puisse livrer au plaisir de la +natation. On tient aussi dans ces beaux lieux des oiseaux de diverses +sortes, dont les chants ne sont pas même interrompus par l'hiver, en +de si doux climats.»</p> + +<p>«Damas n'est pas moins propice au commerce qu'à l'agrément de la vie. +Chaque métier, chaque genre de négoce a son bazar particulier: c'est +une place couverte, en été, de voiles qui la protégent contre l'ardeur +du soleil, et pleine de boutiques où, en général, l'on ne vend qu'une +sorte de marchandise: il en est d'autres, pourtant, où des objets de +diverses natures sont admis.»</p> + +<p>«La ville abonde en mosquées. La principale, qui surpasse toutes les +autres en beauté comme en grandeur, <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">p. 221</a></span>est de forme triangulaire +et ornée de trois tours fort élevées.»</p> + +<p>Ainsi s'exprime l'<i>Itinéraire</i> de notre chevalier.</p> + +<p>Après s'être reposé dix jours à Damas, Anselme se rendit à Beyrouth, +qui est le port le plus voisin. Il y trouva un savant compatriote, le +père Griffon, de Courtray, religieux franciscain, accompagné de deux +moines de son ordre. Il parlait avec facilité l'italien et l'arabe, et +avait écrit dans la première de ces langues une cosmographie d'Asie, +que Jean Adorne trouva si intéressante qu'il se proposait de la +traduire en latin. Le père Griffon avait ramené à l'Église romaine +plusieurs Maronites, entre autres leur patriarche. Nos voyageurs +virent ce dignitaire à Beyrouth, revêtu de l'habit de Saint-François.</p> + +<p>«Les Maronites,» est-il dit à cette occasion dans l'<i>Itinéraire</i>, +«habitent une partie du Liban appelée la <i>Montagne Noire</i>, près de +Tripoli.» (On sait que Liban, au contraire, veut dire <i>blanc</i>.) «Ils +possèdent plusieurs riches bourgs ou villages, dont le principal est +Acora» (peut-être Antoura). «Ce sont des hommes déterminés et +d'excellents archers. Les montagnes du Liban présentent les plus +ravissants points de vue. De jolis édifices s'élèvent entre les cèdres +et les cyprès; des ruisseaux bondissent du haut des rochers. La +population est nombreuse et les fruits abondants.»</p> + +<p>Le baron de Corthuy fut enchanté de trouver à Beyrouth un bateau +vénitien de cent tonneaux, conduit par Stefano de Stefani, déjà tout +chargé et prêt à mettre à la voile. Il se hâta d'y retenir place pour +lui et les siens, heureux d'échapper enfin aux insultes et aux périls +qui <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">p. 222</a></span>étaient le partage des chrétiens chez les infidèles. Il +semblait à nos Flamands qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'ils +avaient mis le pied sur le territoire de l'Islamisme. Toujours des +inquiétudes, toujours la mort devant les yeux, nul moment de repos ni +de sécurité: celui de respirer librement était donc à la fin arrivé!</p> + +<p>Déjà ils approchaient de la chaloupe qui devait les conduire à leur +navire, lorsque, en sortant de la ville, ils aperçoivent l'émir qui en +avait le commandement, assis devant la porte, au milieu de ses +Mamelucks. A cette vue, un secret frémissement avertit les voyageurs +qu'ils n'étaient pas encore au bout de leurs épreuves. En effet, +l'émir, leur ayant commandé d'arrêter, leur demande caution «de ne +jamais léser la majesté du Soudan, de parole, de conseil ou d'action, +et de ne rien entreprendre contre la sûreté du prince ou de l'État.»</p> + +<p>C'était plus que le Chevalier ne pouvait promettre. Rien, au +contraire, ne lui tenait plus à cœur que de concourir de tous ses +moyens à la délivrance de la Terre-Sainte et à la destruction du +pouvoir de ses maîtres. Arrêté par un honorable scrupule, Anselme +hésitait; heureusement, il fit réflexion qu'on ne lui demandait pas +d'engager sa parole, mais son argent, et que c'était tout simplement +une dernière exaction qu'il fallait subir. Il paya donc, et les +Flamands, entrant dans la chaloupe, s'éloignèrent avec autant de joie, +dit notre manuscrit, que l'animal traqué par des chiens acharnés, +lorsqu'enfin il leur a fait perdre la piste.</p> + +<p>Le vent était favorable, et le sire de Corthuy atteignit bientôt l'île +de Chypre, où se préparaient de graves événements.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">p. 223</a></span></p> +<h3>VII</h3> + +<h4>Jacques de Lusignan.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">L'île de Chypre. — Les Génois et les Vénitiens. — Richard Cœur +de Lion. — Guy de Lusignan. — La reine Charlotte. — Portrait du roi +Jacques. — Anselme, chevalier du Glaive. — Ducs, comtes et barons +<i>in partibus</i>. — Nicosie. — Port Salin. — Récolte du sel. — Le +couvent des chats. — Zuallart, compagnon de Philippe de +Mérode. — Golfe de Satalie. — Un corsaire donne la chasse au +chevalier brugeois.</p></div> + +<p class="p3">L'île de Chypre est une des plus grandes de la Méditerranée; sa +position, à proximité de la Syrie et de l'Asie Mineure, la rend +importante pour le commerce et les armes. C'était un royaume protégé +par les Génois, convoité par les Vénitiens, tantôt en guerre avec le +Soudan d'Égypte, tantôt tributaire du chef des Mamelucks.</p> + +<p>Conquis, en 1191, par Richard Cœur de Lion, il avait <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">p. 224</a></span>été +cédé par lui à Guy de Lusignan, roi détrôné de Jérusalem<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>. +Maintenant, les descendants de Guy se disputaient son héritage. Son +dernier rejeton en ligne directe et légitime, Jean ou Janus II, étant +mort en 1458, le trône appartenait à la fille de celui-ci, la +princesse Charlotte, mariée d'abord à Jean de Portugal, puis à Louis +de Savoie qui fut couronné roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie; +mais Janus avait laissé un fils naturel, nommé Jacques, qu'il +destinait à l'archevêché de Nicosie. Traversé, après la mort de son +père, dans ses prétentions à cette dignité, Jacques porta plus haut +ses vues. Il implora le secours du Soudan d'Égypte, et, avec l'aide +des Mameluks, il s'empara de la plus grande partie du royaume. C'est +lui qui occupait le trône quand le sire de Corthuy aborda à l'île de +Chypre.</p> + +<p>Notre voyageur fut reçu à la cour de ce souverain, que l'<i>Itinéraire</i> +représente comme un prince brave et bien fait de sa personne. Déjà +revêtu de l'ordre d'Écosse et admis à Jérusalem, avec les cérémonies +d'usage, parmi les chevaliers du Saint-Sépulcre, Anselme reçut encore +l'ordre du Glaive de Chypre. Il est toutefois douteux s'il lui fut +conféré alors par Jacques de Lusignan, ou dans une autre occasion, par +la sœur de celui-ci, que l'<i>Itinéraire</i> qualifie de reine légitime.</p> + +<p>Le parti de cette reine était soutenu par Paul II et l'ordre de +Saint-Jean, ainsi que par les Génois qui possédaient, dans l'île, +Famagouste et quelques autres places. Les Vénitiens, leurs rivaux, +firent épouser à <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">p. 225</a></span>Jacques, quelque temps après le passage +d'Anselme Adorne, la belle Catherine Cornaro, adoptée par la +République comme fille de Saint-Marc (1471). Deux ans après, le roi +mourut, laissant Catherine enceinte d'un fils qui devait vivre +précisément assez pour que les Vénitiens eussent le temps de +s'emparer, dans l'île, de toute l'autorité. La veuve de Jacques ne +conserva, de sa qualité de reine, que le titre et l'appareil.</p> + +<p>L'<i>Itinéraire</i> comprend une notice assez étendue sur l'île de Chypre: +les passages suivants nous ont paru mériter d'être transcrits:</p> + +<p>«Cette île passe pour la principale de toute la Méditerranée. Ses rois +sont appelés très-chrétiens comme ceux de France. Ils se sont rendus +autrefois redoutables à la Syrie et à l'Égypte en y portant le ravage, +ainsi que l'attestent les ruines d'Alexandrie<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>. Ils prennent le +titre de rois de Jérusalem et créent les seigneurs de leur cour ducs, +comtes, barons de Tripoli, de Beyrouth, d'Acre, de Tyr et autres lieux +de Terre-Sainte, avec tout juste autant de pouvoir sur ces places et +leur territoire, qu'ils en conservent eux-mêmes dans le royaume; en un +mot, ce sont des titres pompeux et rien de plus.</p> + +<p>«L'île est fort agréable; rien ne manquerait à ses avantages, n'était +que l'air est épais et malsain pour ceux qui n'y sont point +accoutumés. En été surtout, il règne un vent dont les effets sont +aussi funestes que le sont, à Rome, ceux du vent qui vient de la mer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">p. 226</a></span>«Nicosie est la résidence royale: cette ville était fort +grande, comme on le voit par les ruines de beaucoup d'édifices +renversés. Elle est, néanmoins, encore assez belle et assez +florissante autour du palais du roi. Son port est appelé Salin. Il y a +près de là un lac dont les eaux sont plus salées que celles de la mer. +Chaque année, au mois d'août, on dirait qu'une croûte de glace vient +couvrir la surface de ce lac. On recueille cette concrétion, on +l'étend sur le sol, et après qu'elle a été séchée au soleil, elle +fournit un sel excellent.»</p> + +<p>L'<i>Itinéraire</i> rapporte encore, sur l'île de Chypre, un fait bizarre +raconté également, quoique avec des circonstances un peu différentes, +par Zuallart<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, d'après l'historien de l'île, frère Étienne de +Lusignan:</p> + +<p>«Il y a dans cette île,» porte notre manuscrit, «un promontoire nommé +<i>Capo delle Gatte</i>, et près de là un monastère appelé le <i>Couvent des +Chats</i>. Les frères sont chargés, en effet, d'entretenir un millier de +ces animaux pour les employer à purger l'île de serpents. Cette +singulière armée marche, dans ses expéditions, au son de la trompette +dont les accents belliqueux la dirigent, sonnant pour elle la charge +et la retraite.»</p> + +<p>Après que le vaisseau de Stefano eut quitté l'île de Chypre, un vent +impétueux, mais favorable, le poussa rapidement à travers le dangereux +golfe de Satalie. En poursuivant leur navigation, nos voyageurs +aperçurent deux rochers qui marquaient la place où une ville +florissante, appelée Carcana, s'était, leur dit on, <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">p. 227</a></span>abîmée +tout à coup dans les flots avec toute sa population. Ils virent +ensuite une petite île avec un château fort, appelé Ruben, qui +appartenait au roi de Naples. Au vent violent qui leur avait fait si +promptement franchir le golfe de Satalie, avait succédé le calme. On +aperçut un gros vaisseau de 1,200 tonneaux, au moins, qui +manœuvrait pour s'approcher de celui sur lequel le Chevalier se +trouvait. Le navire ennemi, car il était facile de voir qu'il était +monté par des mécréants, gagnait, de moment en moment, sur la barque +de Stefano. Il fallait une sorte de miracle pour qu'elle échappât à +cette poursuite; mais le vent se leva de nouveau: le vénitien mit +toutes voiles dehors. Bientôt se montrèrent les tours qui défendent +l'entrée du port de Rhodes, où l'on ne tarda pas à jeter l'ancre. +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">p. 228</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">p. 229</a></span></p> +<h3>VIII</h3> + +<h4>Les chevaliers de Saint-Jean.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">L'île de Rhodes. — Les Hospitaliers. — Guillaume et Foulques de +Villaret. — Jean-Baptiste Orsini. — Fausse alerte. — L'ambassade +persane. — Description de la ville de Rhodes. — Les prêtres +grecs. — Festin donné par le grand maître. — Cercle de cinquante +chevaliers.</p></div> + +<p class="p3">L'île de Rhodes était alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un +poste avancé de la Chrétienté, la place d'armes de ses plus hardis +champions. Il n'est point de phénomène historique plus merveilleux que +celui qu'offre cette espèce de cloître guerrier, longtemps si +formidable à l'islamisme.</p> + +<p>L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonçait pas de telles +destinées: il commença par un hospice fondé, <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">p. 230</a></span>en 1048, à +Jérusalem, pour les pèlerins; mais ceux qui le desservaient, après +s'être engagés par des vœux monastiques, comprirent dans leurs +obligations celle de porter les armes pour la défense de la foi.</p> + +<p>Les victoires de Saladin les ayant éloignés de la sainte cité, ils +finirent par trouver un asile à Limisso, dans l'île de Chypre, et +résolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les pèlerins et +combattre sur mer les infidèles.</p> + +<p>Le grand maître, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus +indépendant, conçut le projet de s'emparer de l'île de Rhodes, devenue +un repaire de brigands. Ce plan fut réalisé, en 1310, par Foulques, +frère et successeur de Guillaume, qui eut bientôt à soutenir une +attaque des Turcs, commandés par Othman.</p> + +<p>Ce fut, pendant deux siècles, un beau spectacle de voir cette poignée +de chevaliers, tantôt faire face aux Mamelucks d'Égypte, tantôt lutter +avec la puissance ottomane qui, s'étendant de plus en plus, finit par +envelopper le siége de l'ordre de toutes parts.</p> + +<p>Lorsque Mahomet II se fut rendu maître de Constantinople et eut créé +une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre à sa vengeance.</p> + +<p>Tel était l'état des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins, +grand maître lorsqu'Anselme Adorne aborda à Rhodes, fut élevé à cette +dignité, en 1467.</p> + +<p>Anselme trouva l'île dans une situation fort critique. Peu fertile en +elle-même, elle était alors, en partie, inculte et abandonnée. Les +laboureurs n'osaient se livrer à leurs travaux qu'autour des villes, +dans la <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">p. 231</a></span>crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les +champs, pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les +réduire en esclavage.</p> + +<p>Le baron de Corthuy fut témoin, lui-même, des alarmes continuelles +dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment où le +calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout à coup +réveillé par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde; +on court aux armes: «Voilà les Turcs!» criait-on, «les gardiens des +tours ont signalé toute une flotte de galères et de barques.» Ce +n'était qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans +l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours.</p> + +<p>Le grand maître s'occupait de la défense de l'île avec résolution et +courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla +en pièces un corps d'infanterie turque qui était venu faire le dégât. +Il fit passer des secours aux Vénitiens, tout en écartant des +propositions qui eussent mis l'ordre dans la dépendance de cette +ambitieuse République. En même temps, il entrait dans une ligue avec +elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et +recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait +de quitter Rhodes quand notre chevalier y débarqua, et que celui-ci +rencontra ensuite à Venise.</p> + +<p>Jean-Baptiste Orsini était d'une illustre maison d'Italie, à laquelle +appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples. +Quoiqu'il ne portât que le titre modeste de grand maître, est-il dit +dans notre manuscrit, on pouvait, à bon droit, le compter parmi les +princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">p. 232</a></span>Il +accueillit le sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un +souverain. Par son ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la +ville et dans l'île, des chevaliers pour guides et pour escorte.</p> + +<p>La description que l'<i>Itinéraire</i> donne de Rhodes tire un intérêt +particulier de ce quelle en fait connaître l'état, dix ans seulement +avant la mémorable défense de l'île par le grand maître Pierre +d'Aubusson, successeur d'Orsini.</p> + +<p>La ville était petite, mais défendue par d'épaisses murailles +flanquées de tours très-fortes. Comme à chaque instant on s'attendait +à une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des +amas de pierres destinées à être lancées contre les assaillants et +d'autres armes propres à la défense.</p> + +<p>Le port se fermait au moyen d'une chaîne de fer attachée, par les deux +bouts, à deux tours qui en défendaient l'entrée: celle de droite était +appelée tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait été construite +aux frais de ce prince.</p> + +<p>La ville avait trois enceintes: entre la plus avancée et la seconde, +habitaient les artisans; derrière celle-ci, les frères de l'ordre; +enfin la muraille intérieure renfermait les bâtiments occupés par le +grand maître, avec les gens de sa maison, et les chevaliers.</p> + +<p>Le peuple était principalement composé de Grecs. Leurs prêtres, qui +pouvaient se marier, mais une fois seulement et à une vierge, +portaient des bonnets arrondis par le haut, d'où pendaient des +ornements semblables à des étoles. Leurs rits différaient, en beaucoup +de points, de ceux de l'Église romaine: c'est à peine s'ils en +reconnaissaient l'autorité. Outre les <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">p. 233</a></span>Grecs, il y avait à +Rhodes des gens de toute nation, et même des Maures et des Turcs que +probablement on eût fait sortir, en cas de siége.</p> + +<p>Les rues étaient assez larges<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, mais les maisons basses, avec des +toits en terrasse et des fenêtres ornées de colonnettes.</p> + +<p>La veille du jour où le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le +grand maître Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hôte, +quelqu'eût été son rang, n'eût pu être traité avec plus d'éclat et de +distinction. La table, dressée sous les voûtes de la grande salle du +palais, était fort longue; cependant quatre convives seulement y +prirent place, outre le grand maître. Il était assis au centre, avec +le chevalier brugeois à sa droite et, à sa gauche, son neveu le prieur +de Capoue. Après venaient, d'un côté, don Thomas Lomellino, son +trésorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles +séparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le +bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir +une idée complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut +encore se représenter, tout autour des convives, un cercle d'environ +cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures. +Peu de souverains déployaient un tel appareil, et il y en avait moins +encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et +intrépides guerriers.</p> + +<p>Ce fut peut-être pendant le séjour du baron de Corthuy à Rhodes, +qu'un des fils qu'il avait laissés à <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">p. 234</a></span>Bruges, alors dans sa +dix-septième année, fut reçu dans l'ordre ou, comme on le disait +alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'île sur un +navire biscayen de 500 tonneaux, armé en course par le grand maître et +qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce bâtiment +allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu +d'Orsini était grand prieur; mais auparavant il devait traverser +l'Archipel et toucher à la Grèce.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">p. 235</a></span></p> +<h3>CINQUIÈME PARTIE.</h3> +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_236" id="Page_236">p. 236</a></span></p> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">p. 237</a></span></p> +<h3>I</h3> + +<h4>La Grèce.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">L'Archipel. — Le captif simien. — Le château de Saint-Pierre et ses +gardiens. — Chio. — Le mastic. — Les Giustiniani et les +Adorno. — Méthélin. — L'alun. — Trahison du +commandant. — Modon. — Toits couverts de tuiles. — Le faux +converti. — L'Albanie. — Scander-Beg. — L'Esclavonie. — Le héros +hongrois. — Encore des tempêtes. — Le port de Brindes.</p></div> + +<p class="p3">Voguant sur la mer semée des îles riches et célèbres dont se compose +l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habitée par une race +farouche et énergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des +Turcs, il était rare qu'il ne parvint pas à s'échapper. Quoique l'île +soit séparée de la terre ferme par un canal de 5 à 6 milles de large, +l'intrépide captif se <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">p. 238</a></span>jetait dans les flots et regagnait, à la +nage, le rivage de sa patrie.</p> + +<p>Simia, Épiscopia, Saint-Nicolas de Charri et Lango appartenaient aux +chevaliers de Rhodes. Ils possédaient, dans la dernière de ces îles, +quatre beaux châteaux, et près de là , sur la terre ferme, celui de +Saint-Pierre, où cinquante d'entre eux, choisis parmi les plus jeunes +et les plus braves, tenaient garnison. Ces guerriers d'élite avaient +sous leurs ordres, outre cent hommes d'armes, des auxiliaires d'une +autre espèce, mais d'un courage, d'une intelligence et d'une fidélité +à toute épreuve: c'étaient des chiens. Il y en avait de 14 à 15, d'une +taille et d'une force extraordinaires, et nombre de plus petits, sans +doute en qualité de troupe légère. La tâche des uns comme des autres +était de faire la ronde autour de la forteresse, dans un rayon de 2 à +3 milles. Rencontraient-ils un chrétien, leur férocité s'apaisait; ils +s'approchaient doucement, flattaient l'étranger et lui indiquaient, au +besoin, le chemin du château. Si, au contraire, un Turc s'offrait sur +leur passage, ils s'élançaient sur lui, le mettaient en pièces, ou, +s'ils avaient affaire à une force supérieure, ils couraient vers la +forteresse en poussant des hurlements et des cris furieux qui +donnaient l'éveil à ses défenseurs.</p> + +<p>Non loin du château de Saint-Pierre étaient les ruines de l'antique +ville d'Halicarnasse.</p> + +<p>Les îles de l'Archipel étonnèrent nos voyageurs par leur nombre: on +leur dit qu'il y en avait au moins trois mille. L'une des plus +importantes était celle de Chio, non par son étendue, mais par la +production du mastic qu'elle fournissait abondamment et qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">p. 239</a></span> +ne recueillait point ailleurs. Le monopole de cette marchandise +était une grande source de richesses pour les Génois, à qui l'île +avait été cédée par les empereurs grecs. Les habitants, pourtant, +ayant résisté, il avait fallu employer la force, et les chefs de +l'expédition, parmi lesquels se trouvait un Adorno, cousin du doge +Gabriel, avaient obtenu, en récompense, des droits presque souverains. +Les Giustiniani qui prenaient le titre de princes de Chio, y +dominaient, conjointement avec les Adorno.</p> + +<p>Les principaux habitants résidaient dans le château d'une petite ville +que l'on appelait du même nom que l'île.</p> + +<p>Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Méthelin, +qui récemment encore appartenait à François Gattilusio, Génois suivant +l'<i>Itinéraire</i>, Grec suivant Vertot. Cette île venait de tomber entre +les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de +Gattilusio, à qui il avait confié la défense de sa capitale.</p> + +<p>Après avoir traversé l'Archipel, Anselme Adorne aborda à la côte du +Péloponèse. Les Vénitiens y conservaient encore quelques places. De ce +nombre était Modon, protégé par sa position, ses épaisses murailles et +ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse, +aidait puissamment à la défense. C'est dans ce port que relâcha +d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville +leur rappelèrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils +étaient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre.</p> + +<p>Pendant leur séjour à Modon, un tragique dénoûment <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">p. 240</a></span>vint +terminer l'aventure assez singulière que nous allons raconter.</p> + +<p>Le long de la côte soumise aux Turcs, croisaient des galères +vénitiennes. Un cavalier maure paraît, accourant vers le rivage d'un +galop si précipité que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrête; il +s'élance à terre, et au même moment, tirant sa dague, il étend son +cheval mort à ses pieds.</p> + +<p>«Chrétiens!» s'écrie-t-il alors en tendant les bras vers les +Vénitiens, «je viens à vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.» +On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le +territoire de Venise.</p> + +<p>Le musulman se fait instruire: il reçoit le baptême; jamais néophyte +n'avait montré plus de zèle ni plus de ferveur. Aussi la confiance +qu'il inspirait était sans bornes. Il allait librement d'une contrée à +l'autre, édifiant les chrétiens par sa conduite exemplaire, et se +plaisait surtout à parcourir les provinces où flottait la bannière de +Saint-Marc.</p> + +<p>Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle +fatalité, tous les plans des Vénitiens, le secret de tous leurs +préparatifs d'attaque ou de défense, étaient à point nommé connus des +infidèles. Il devait y avoir un traître. On aurait accusé tout le +monde avant le nouveau converti; peu à peu néanmoins quelques +circonstances viennent éveiller les soupçons. On l'observe, on épie +ses démarches. Enfin la vérité se découvre: toujours musulman dans le +cœur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir +la sienne et sa haine contre le nom chrétien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">p. 241</a></span>Arrêté à Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'était pas +sans mélange d'une sorte d'héroïsme, fut jugé et condamné. Il subit, à +la vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal, +en usage dans sa propre nation.</p> + +<p>De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus +considérable et plus forte; ensuite il toucha à l'île de Corfou. De là +on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, «province +peu étendue et peu fertile,» dit l'<i>Itinéraire</i>, «habitée par un +peuple fort méchant, qui a sa langue particulière.» Les Albanais, +appelés <i>Arnautes</i> par les Turcs et <i>Skipatars</i> dans leur langue, en +ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mêlée de slave, de +latin, de grec et de turc<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p> + +<p>Cette contrée venait d'être illustrée par le courage d'un héros. S'il +employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa +foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'énergie d'un seul homme. +Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnommé par les +Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'échapper des mains du Sultan et +recouvrer les domaines de ses pères, mais tous les efforts de la +puissance ottomane vinrent échouer devant la ville de Croïa et dans +les défilés gardés par la valeur du glorieux champion de la +Chrétienté. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, à +l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vénitiens et +de Croïa que Georges leur avait confiée. Suivant l'<i>Itinéraire</i>, +Scutari était presque imprenable: toutes <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">p. 242</a></span>ces places, pourtant, +tombèrent successivement au pouvoir des infidèles.</p> + +<p>De même que nos voyageurs avaient aperçu l'Albanie, de Corfou, ils +virent, après avoir quitté cette île, l'Esclavonie, du tillac de leur +vaisseau. L'<i>Itinéraire</i> en prend occasion pour s'occuper de cette +contrée, dans laquelle il comprend toutes les vastes régions qu'ont +peuplées les Slaves, et même la Hongrie où domine la race magyare. A +ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dévouement qu'on nous +saura gré de transcrire.</p> + +<p>Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie. +Dans un assaut livré à l'une de celles-ci, un Turc de taille +colossale, une sorte de géant, renommé pour sa force extraordinaire, +avait escaladé le mur. Déjà il était debout sur le sommet, appelant du +geste ses compagnons, et la cité menacée n'avait en cet endroit qu'un +défenseur, ou plutôt elle n'en avait point, car il ne se trouvait là +qu'un pygmée, un Hongrois de la plus chétive apparence. Mais un grand +cœur animait ce corps débile. Il jette ses armes, il saisit dans +ses bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble, +également meurtris et brisés. Pendant ce temps, l'alarme est donnée, +on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est +sauvée!</p> + +<p>Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent +encore plus ballottés par les vents qu'ils ne l'avaient été jusque-là . +Deux tempêtes, qu'ils essuyèrent coup sur coup, furent tellement +violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance +de salut. Ils atteignirent pourtant sans <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">p. 243</a></span>accident la côte +d'Italie; leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique +ville de Brindes<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, à l'extrémité méridionale de la Péninsule. +<span class="pagenum invisible"><a name="Page_244" id="Page_244">p. 244</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">p. 245</a></span></p> +<h3>II</h3> + +<h4>Naples.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Alphonse V et Ferdinand. — Herman Van La +Loo. — Manfredonia. — Mainfroi et Conradin. — Le mont +Gargano. — Grotte servant de chœur. — Point de vue. — Le prince +de Salerne. — Aspect de Bénévent. — Naples. — Beauté des +Napolitaines. — Le <i>Vico Capuano</i> et le <i>Lido</i>. — Château-Neuf, +château de l'Œuf et <i>Castello Capuano</i>. — Velitri. — La +cloche. — Le droit de pétition chez les Turcs. — Le roi des +Gueux. — Retour à Rome. — Les voyages d'autrefois et ceux +d'aujourd'hui.</p></div> + +<p class="p3">Brindes est située dans la <i>terra di Otranto</i> qui appartient au +royaume de Naples. Environ 30 ans avant le voyage d'Anselme Adorne, ce +royaume avait été enlevé à la maison d'Anjou par Alphonse V, roi +d'Aragon. En mourant, il sépara la couronne de Naples de celles qu'il +avait réunies sur sa tête avant <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">p. 246</a></span>cette conquête, et laissa la +première à son fils naturel, que le sire de Corthuy trouva sur le +trône. Prince avare et cruel, mais politique habile, Ferdinand +maintint son autorité avec vigueur pendant un long règne, malgré ses +difficultés avec le saint-siége, les tentatives de Jean, fils du roi +René, qui prenait le titre de duc de Calabre, les complots des barons +napolitains et la haine du peuple.</p> + +<p>Plusieurs Génois qui se trouvaient à Brindes pour affaires de +commerce, notamment l'un d'eux, nommé Picco, offrirent à notre +chevalier de somptueux festins. Il dîna également, avec son fils, chez +don Barthélemy Orsini, chez lequel ils furent conduits par le prieur +de Capoue.</p> + +<p>Poursuivant désormais leur route par terre, ils passèrent par +Monopoli, Polignano, Malfeta, Tremi, Bari, Barletto, tous lieux situés +sur l'Adriatique. A Barletto, une surprise agréable les attendait: ils +y trouvèrent un compatriote et même un parent, Herman Van La Loo<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, +qui s'y était marié et établi, et qui s'empressa de leur offrir des +fruits et d'autres rafraîchissements.</p> + +<p>De là , chevauchant sur la plage, le sire de Corthuy se rendit à +Manfredonia dont le nom rappelle celui de son fondateur, Manfrède ou +Mainfroi, fils naturel de Frédéric II. Investi de la régence pendant +la minorité de son neveu Conradin, il recouvra, à l'aide des Sarrasins +établis à Lucera, les provinces appelées aujourd'hui les +Deux-Siciles, dont Innocent IV avait presque <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">p. 247</a></span>entièrement +dépouillé sa maison; mais, usurpateur du trône qu'il avait relevé, il +en fut ensuite précipité par Charles d'Anjou. Nous avons vu +ailleurs<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> comment celui-ci à son tour perdit la Sicile. Pierre III, +qui la lui enleva, avait épousé Constance, fille de Manfrède.</p> + +<p>Manfredonia faisait un grand commerce de grains, qu'on y conservait +dans des silos. A quelque distance de cette ville s'élève le mont +Gargano, appelé aussi mont de Saint-Ange, du nom d'une petite ville +qui y est bâtie. L'église de celle-ci a pour chœur une grotte +naturelle: derrière l'autel jaillit une source abondante; au-dessus de +ce chœur surprenant croissaient des arbres d'une grosseur +extraordinaire. Comme le bois qu'ils formaient occupait le sommet de +la montagne, le chevalier et son fils jouirent sous leur ombrage du +coup d'œil le plus ravissant: une immense étendue de pays s'offrait +à leur vue, en même temps qu'elle errait au loin sur les flots de +l'Adriatique.</p> + +<p>Anselme Adorne, cessant maintenant de suivre la côte de ce golfe, se +dirigea vers Naples par Troïa et Bénévent. Il alla saluer, dans la +seconde de ces villes, un personnage remarquable de l'histoire du +temps, le prince de Salerne, qui s'y trouvait avec ses fils. Troïa +était un de ses domaines. Il était revêtu de la dignité de grand +amiral, et, suivant notre manuscrit, c'était le premier du royaume +après le roi. Il accueillit le chevalier brugeois avec beaucoup de +bienveillance. Quelques années après, Antoine de San-Severino, tel +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">p. 248</a></span>était le nom du prince, fut contraint de se réfugier en +France, où il concourut à pousser Charles VIII à la conquête de +Naples.</p> + +<p>En arrivant à Bénévent, lieu près duquel s'est livrée en 1266 la +bataille fameuse qui mit Charles d'Anjou sur le trône et conduisit le +jeune Conradin à l'échafaud, Anselme et son fils furent frappés de +l'aspect noble et imposant de cette antique cité de l'Abruzze<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>. Elle +appartenait au saint-siége, comme Ponte-Corvo et Terracine: la +restitution de ces places avait été le prix de la reconnaissance de +Ferdinand par Pie II.</p> + +<p>Le 21 décembre, nos voyageurs entraient à Naples, qui, par la douceur +de son climat et les admirables aspects de son golfe, offre un si +délicieux séjour. Le peuple les y frappa par sa beauté, les femmes +surtout. «A leurs traits ravissants se joint une tournure charmante, +et leurs manières sont si agréables qu'on ne peut rien imaginer de +plus séduisant. Pour leur costume, il ressemble beaucoup à celui des +Catalanes.» Ainsi s'exprime l'<i>Itinéraire</i> au sujet des Napolitaines.</p> + +<p>Suivant le même manuscrit, le <i>Vico Capuano</i> et le <i>Lido</i> étaient les +plus beaux quartiers: plusieurs des maisons, dont ils se composaient, +pouvaient être plutôt appelées des palais. Naples était défendu par +trois châteaux très forts. Le Château-Neuf, auquel Alphonse V avait +mis la dernière main, surpassait tout ce qu'on admirait ailleurs en ce +génie, même le château de Milan. Celui de l'Œuf<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> se faisait +remarquer <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">p. 249</a></span>alors, comme aujourd'hui, par sa position au milieu +des flots; enfin, un troisième, appelé <i>Capuano</i><a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, servait de +résidence au fils aîné du roi Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre, +marié à Hippolyte-Marie, fille de François Sforce. Par cette alliance +de famille, le duc de Milan et Alphonse avaient voulu cimenter leur +union contre la maison d'Anjou, encore redoutable à l'Italie, grâce à +la position qu'elle occupait en France. L'<i>Itinéraire</i> ne parle pas du +château de Saint-Elme qui domine la ville et fut converti en citadelle +par Charles-Quint: il avait probablement auparavant peu d'importance.</p> + +<p>Il n'est pas besoin de dire que, pendant les quinze jours environ que +le baron de Corthuy passa dans la capitale du royaume de Naples, il +présenta ses hommages au roi Ferdinand et à la famille royale.</p> + +<p>Le 4 janvier 1470, nos voyageurs quittèrent cette ville pour se rendre +à Rome. Ils traversèrent Aversa, Capoue, Mola, Gaëte, Fondi, +Terracine, Sermoneta et Velitri où quelques usages particuliers +attirèrent leur attention.</p> + +<p>Les magistrats du lieu occupaient un palais au sommet d'une montagne. +Devant la porte était suspendue une cloche que chacun pouvait sonner +lorsqu'on venait demander justice. Aussitôt paraissaient des officiers +qui recueillaient la plainte. Suivant notre manuscrit, la même chose +se pratiquait en Turquie: une cloche semblable se trouvait devant le +palais du Grand Seigneur; permis au plus humble sujet de la mettre en +branle. Le Sultan, à ce bruit, envoyait querir <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">p. 250</a></span>le sonneur et +lui ordonnait d'exposer sa demande. On s'étonne de trouver un tel +respect pour ce que nous appelons le droit de pétition, à une telle +époque et jusque chez le Grand Turc. Le même usage a existé en +Chine<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>. Nos Flamands admiraient un moyen si simple d'assurer une +égale justice au pauvre comme au riche, au plus élevé en rang et au +plus obscur. «A combien d'exactions et de sourdes manœuvres,» se +disaient-ils entre eux, «n'est-il pas ainsi porté remède!»</p> + +<p>Une autre coutume de Velitri était plus bizarre et fournit une +curieuse étymologie. Devant le même palais, on découvrait un monument +carré de marbre blanc; en s'approchant, nos voyageurs furent surpris +d'apercevoir, sur l'une de ses faces, la figure d'une bouteille et, +sur une autre, l'image d'une écuelle, que l'on y avait sculptées. Un +peu plus haut, était attachée une chaîne de fer. On expliqua au +chevalier brugeois les priviléges attachés à ce monument, ainsi que +son histoire. Quiconque s'asseyait là était en droit désormais de +paraître en tout lieu, l'écuelle et la bouteille à la ceinture; il +était enrôlé dans le corps des Ribauds, dont Velitri s'honorait d'être +la capitale et qui lui doivent le nom de <i>Bélitres</i>.</p> + +<p>Un monument, si rare dans son espèce, avait été érigé pour éterniser +la mémoire du roi de tous les Gueux, qui furent, qui sont et qui +seront; de Nicolas, célèbre non-seulement par son habileté et ses +succès, qui lui avaient fait amasser d'immenses richesses, <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">p. 251</a></span> +mais par sa bienfaisance vraiment royale, car il avait fondé cinq +hôpitaux pour ses nombreux sujets.</p> + +<p>La bonne foi avec laquelle l'<i>Itinéraire</i> est écrit défend de traiter +ce récit de fable; il n'en est pas moins fort étrange.</p> + +<p>Après avoir encore passé par Marino, l'un des domaines de l'illustre +maison de Colonna, le sire de Corthuy se trouva de retour, le 11 +janvier 1471, dans la capitale du monde chrétien, qu'il avait quittée +le 23 avril de l'année précédente, ayant ainsi employé environ huit +mois et demi à visiter la Barbarie, l'Égypte, une partie de l'Arabie, +la Terre-Sainte, la Grèce, avec des fatigues et des dangers dont de +nos jours l'on ne peut se faire d'idée, car il n'y a plus maintenant +ni distances, ni flots, ni barbares: on voyage avec les ailes de la +vapeur et l'on est reçu par des Turcs en redingote, humbles vassaux +de notre civilisation. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_252" id="Page_252">p. 252</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">p. 253</a></span></p> +<h3>III</h3> + +<h4>Florence et Ferrare.</h4> + +<div class="contents"> +<p>Le camérier du pape. — L'archevêque d'Arles. — Les imprimeurs +allemands. — Goûts littéraires du sire de Corthuy. — Université de +Sienne. — Florence-la-Belle. — Divers palais. — La liberté +et les Médicis. — Bologne. — Jean de Bentivoglio. — Ferrare +<i>l'aimable</i>. — Les Ferraraises à la fenêtre. — La maison +d'Este. — Le palais de <i>Scimonoglio</i> et celui de +<i>Belfiore</i>. — Benvenuto Cellini. — Son remède contre le mauvais +air.</p></div> + +<p class="p3">Le sire de Corthuy apportait à Rome les informations les plus fraîches +et les plus exactes sur la situation de l'Orient. Paul II l'accueillit +avec un nouvel intérêt et témoigna même le désir d'attacher à son +service Jean Adorne. Placé dans une telle position, avec ses talents +et ses connaissances, le jeune homme devait voir s'ouvrir devant lui +la carrière des légations, <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">p. 254</a></span>des prélatures, du cardinalat. +Flatté de cette perspective brillante, Anselme accepta pour son fils +l'offre du souverain pontife. Il fut convenu que Jean reviendrait à +Rome après avoir accompagné son père jusqu'à Bruges, dont il était +depuis si longtemps absent et qu'il désirait ardemment revoir.</p> + +<p>Le cardinal de Saint-Marc témoigna au Chevalier sa bienveillance +accoutumée. Anselme et son fils rencontrèrent chez lui un savant +distingué: c'était l'archevêque d'Arles, appelé à Rome par le pape +pour revoir et corriger des manuscrits d'auteurs anciens, que ce +pontife faisait imprimer par des ouvriers allemands récemment arrivés +dans cette ville. On voit que Paul II encourageait les travaux +littéraires, quoique Sismondi l'accuse d'avoir persécuté ceux qui s'y +livraient.</p> + +<p>Les deux Adorne trouvèrent également un accueil empressé chez +plusieurs seigneurs et deux négociants de Gênes: Clément de Ubenaldi +et Meliaduce.</p> + +<p>Le sire de Corthuy n'était plus obligé cette fois de régler son séjour +sur les probabilités de départ d'une caraque. Il passa dix-huit jours +à Rome et en visita avec soin les monuments. Lui et son fils +recherchaient surtout les inscriptions qui rappellent la mémoire des +héros et des grands hommes. L'archevêque d'Arles, leur voyant ce goût, +leur donna des vers en l'honneur de Cicéron. Ces circonstances et +l'intimité qui s'établit entre le docte prélat et le chevalier +brugeois, prouvent que celui-ci avait de l'instruction et le goût des +lettres.</p> + +<p>A son départ, il fut de nouveau escorté par une foule d'amis. +Quelques jours après il arrivait à Sienne, <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">p. 255</a></span>où florissaient une +université et un collége, appelé de la <i>Sapience</i>, fort loué dans +l'<i>Itinéraire</i>. «C'est là , ou bien à Pérouse,» y est-il dit, «que je +placerais des jeunes gens qui seraient confiés à mes soins, lorsqu'ils +auraient terminé avec succès leurs premières études.»</p> + +<p>Nos voyageurs, en passant à Florence, trouvèrent cette ville digne de +l'épithète de <i>belle</i> que lui donnent les Italiens. Aucune autre ne +renfermait plus d'églises et de couvents. On y admirait encore la +résidence particulière des Médicis, dans la <i>Via Lata</i>, les demeures +de Jacques des Pazzi, de plusieurs autres membres de cette famille et +d'autres seigneurs, enfin trois palais publics.</p> + +<p>L'un de ceux-ci, qui était fort beau, était occupé par les neuf +magistrats appelés prieurs. Un second servait au jugement des affaires +civiles. Le troisième était celui du Podestat, qui prononçait, tant +dans certaines causes civiles que dans les affaires criminelles.</p> + +<p>«Heureuse Florence, entre toutes les villes d'Italie!» s'écrie le +jeune Adorne, dans l'<i>Itinéraire</i>. «Malgré bien des agitations et des +vicissitudes, elle a gardé avec peu d'altération ses institutions +primitives et conserve encore, sous l'autorité du saint-siége, son +antique liberté.»</p> + +<p>Celle ci, néanmoins, était fort menacée: gouvernée, dans l'origine, +par des familles gibelines, Florence l'avait été ensuite par une +aristocratie guelfe et populaire qui se divisa en deux factions. Celle +des <i>Blancs</i> l'emporta. C'est ainsi que le Dante, qui appartenait à +celle des <i>Noirs</i>, apprit à connaître «combien est <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">p. 256</a></span>rude +sentier le monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien +goûte le sel, le pain de l'étranger!»<a name="FNanchor_i" id="FNanchor_i"></a><a href="#Footnote_i" class="fnanchor">[i]</a></p> + +<p>Les Abbizzi devinrent la principale des maisons dominantes, qui +s'appuyaient sur les <i>grands métiers</i>. Des familles gibelines, les +<i>Ricci</i>, les <i>Medici</i>, pour gouverner à leur tour, cherchèrent l'appui +des <i>petits métiers</i>. Ainsi se fonda le pouvoir de Côme de Médicis, +célèbre par son immense fortune, sa magnificence et son goût pour les +arts. Après lui, le pouvoir passa, même sans titre d'autorité, à son +fils Pierre, mort en 1469, puis aux fils de celui-ci, Laurent et +Julien. L'année où le baron de Corthuy traversa Florence, Laurent, +marié à Clarice Orsini, fille de Jacques, prince romain, reçut avec +une magnificence royale le duc de Milan et sa femme Bonne de Savoie. +Tant de splendeurs annonçaient à la République un maître plutôt qu'un +citoyen.</p> + +<p>Le sire de Corthuy ne cherchait point le chemin le plus court pour +retourner en Flandre. De Florence, il se rendit à Bologne, que l'on +appelait <i>la mère des études et la fontaine du droit</i>. Jean +Bentivoglio<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> avait, dans cette ville, la principale autorité; il +voulut que son palais fût montré à nos voyageurs dans toutes ses +parties, et leur offrit de son vin.</p> + +<p>Ils virent ensuite Ferrare, qui leur plut beaucoup, surtout au jeune +auteur de l'<i>Itinéraire</i>: «Je ne sais,» dit-il, «si les Italiens ont +décoré cette ville d'un surnom comme Gênes, Florence et d'autres; pour +moi, je l'appellerais l'<i>aimable</i>. Le beau sexe y est <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">p. 257</a></span> +d'humeur agréable et douce, et à beaucoup de charmes il joint un +enjouement qui dériderait le front le plus austère. C'est plaisir de +voir ces jolies Ferraraises à leurs fenêtres, le cou tendu et le +visage riant, suivant les étrangers qui passent, d'un regard plein de +douceur.» Ce dessin, tracé d'après nature, a de la grâce; joint aux +portraits, si soigneusement tracés, des montagnardes génoises, des +juives d'Algéri, des belles Napolitaines, il complète un <i>keepsake</i> +qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer dans les bagages d'un futur +camérier.</p> + +<p>Tout le monde sait qu'à cette époque Ferrare obéissait à la maison +d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles +qui ont fondé en Italie des principautés. Elle remonte, selon Litta, à +Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux +branches principales dont l'une, alliée aux Guelfes d'Allemagne, donna +des ducs à la Bavière, puis à la Saxe, et devint la tige de la maison +de Brunswick qui a occupé le trône d'Angleterre et règne en Hanovre.</p> + +<p>L'autre branche, après avoir obtenu, en 1208, la seigneurie de +Ferrare, par l'influence du parti guelfe dont Azzo IV, marquis d'Este, +était le chef dans la haute Italie, établit plus solidement son +autorité, en 1240, à l'aide d'une armée de croisés du même parti.</p> + +<p>Nicolas III, marquis de Ferrare, Modène et Reggio, étant mort en 1441, +le gouvernement, avant de retourner à Hercule, l'aîné de ses fils +légitimes, passa successivement à deux de ses enfants naturels: +Lionnel et......</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">p. 258</a></span></p> +<p class="left20 font95"><span class="i4">.............. il primo duce,</span><br /> +Fama della sua età , l'inclito Borso;<br /> +Che siede in pace, e più trionfo aduce<br /> +Di quanti in altrui terre abbiano corso<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p> + +<p class="left20 font95"><span class="i4">(<span class="smcap">Ariosto</span>, <i>Orlando furioso</i>,</span> +C. 3, st. <span class="smcap">XLV</span>.)</p> + +<p>L'Empereur, dont Modène et Reggio relevaient, les érigea en duché en +faveur de ce sage et illustre rejeton de la maison d'Este. Paul II en +fit de même de Ferrare qui relevait du saint-siége, en récompense des +efforts de Borso pour rétablir la paix de l'Italie et l'unir dans la +ligue contre les Turcs, publiée le 22 décembre 1470. L'investiture de +cette dignité fut conférée à Borso, avec une pompe extraordinaire, le +jour de Pâques, 14 avril 1471; mais le Duc ne devait pas jouir +longtemps de ces honneurs: il mourut le 10 août suivant. Hercule, son +successeur, fut le bisaïeul de cet Alphonse II que les vers et les +malheurs du Tasse ont immortalisé.</p> + +<p>L'<i>Itinéraire</i>, à raison de la nouveauté du titre ducal dans la maison +d'Este, appelle Borso <i>le marquis ou duc</i>. Nos voyageurs admirèrent le +palais qu'il avait fait reconstruire à neuf et que l'on appelait +<i>Scimonoglio</i>: c'était le plus beau de la ville. Il y en avait encore +un, «nommé <i>Belle-Flour</i>,» suivant notre manuscrit, «et situé hors de +la porte du Vieux-Château.» C'est une des constructions du père de +Borso: il bâtit à Ferrare les palais de Belriguardo et Consandolo et +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">p. 259</a></span>celui de Santa-Maria Belfiore, auquel était annexé un couvent.</p> + +<p>Autour de la ville règnent des marais qui abondaient en gibier, +surtout en faisans; mais on ne pouvait leur donner la chasse, sous les +peines les plus graves. Le duc seul avait ce droit; sa cour en était +si bien fournie que les domestiques mêmes s'en régalaient. Benvenuto +Cellini, lorsqu'il fut loge à Belfiore, se permettait quelques +incursions sur la chasse ducale. Il nous apprend qu'il abattait des +paons à la sourdine, <i>con certa polvere</i>, <i>sema far rumore</i>, et il en +trouvait la chair un excellent remède contre le mauvais air. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_260" id="Page_260">p. 260</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">p. 261</a></span></p> +<h3>IV</h3> + +<h4>Venise.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Les murs de Padoue. — Venise. — Place et église de Saint-Marc. — La +Piazzetta. — Le comte de Carmagnola. — Le palais de la +République. — Le sire de Corthuy assiste aux séances du +sénat. — Fondation et progrès de Venise. — Henri Dandolo et Marino +Faliero. — Le meilleur gouvernement. — Les deux +Foscari. — Inquisiteurs d'État. — <i>La Prophétie.</i> — Hospices pour +les marins. — Azimamet. — Le carnaval. — La chartreuse de Montello.</p></div> + +<p class="p3">Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte, +remarquèrent la largeur du mur intérieur; on y pouvait commodément +chevaucher. Bientôt s'éleva devant eux, du milieu des eaux, une vision +magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois, +sa puissance.</p> + +<p>Ils y arrivèrent le 18 février. Trois objets surtout <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">p. 262</a></span>y +excitèrent leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trésor et +l'Arsenal.</p> + +<p>«L'un des côtés de la place,» lit-on dans l'<i>Itinéraire</i>, est formé +par la petite mais inestimable église de Saint Marc: on voit devant +ses portes les quatre chevaux dorés, trophée de la victoire des +Vénitiens sur Constantinople. A gauche de l'église s'élève le +magnifique palais de la République, et près de là est une petite place +ornée de deux colonnes.»</p> + +<p>C'est là que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, général de la +République, avait eu la tête tranchée, un bâillon dans la bouche.</p> + +<p>«Le palais,» poursuit notre manuscrit, «est habité par le duc ou doge +et renferme deux belles salles où siégent le conseil des nobles et le +conseil secret.»</p> + +<p>Le sire de Corthuy et son fils assistèrent plusieurs fois aux séances +du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, résidait +proprement la souveraineté.</p> + +<p>L'histoire de ce singulier État ne pouvait manquer d'attirer leur +attention; leur <i>Itinéraire</i> en donne un résumé assez exact, mais qui +apprendrait peu de chose au lecteur.</p> + +<p>Les îlots des lagunes et quelques points de la côte, peuplés de +fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie +naissante, qui dépendait de Padoue, forcée bientôt, par les mêmes +circonstances, à élire des magistrats particuliers, se donnant en 697 +un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, créant +ensuite des maîtres de milice, puis rétablissant la dignité <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">p. 263</a></span> +ducale: ce sont là des faits que tout le monde connaît.</p> + +<p>Jusque-là , pourtant, c'est à peine si l'on peut dire que Venise +existât. Son véritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en +810 fixa le siége de l'administration à Rialto, unit les îles voisines +par des ponts, construisit une cathédrale et un palais.</p> + +<p>La décadence de l'empire d'Orient fut l'émancipation de Venise qui en +relevait. En 1203, elle aide à le renverser et en partage les lambeaux +avec les croisés. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait +reprendre, en passant, Zara, pour les Vénitiens, était l'âme de +l'expédition. Un siècle et demi après, l'un de ses successeurs, à +cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est décapité, pour +haute trahison, sur les degrés du palais ducal.</p> + +<p>Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'étaient opérés. +Le Grand Conseil substitué, en 1172, à l'assemblée des magistrats +appelés tribuns, s'était attribué à lui-même la désignation des 12 +électeurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux +familles parmi lesquelles il avait été exercé précédemment; enfin, +après s'être complété jusqu'au nombre de 600 membres, il s'était +déclaré permanent et héréditaire. Pour comprimer les mécontents, on +créa le Conseil des Dix, rendu perpétuel en 1335.</p> + +<p>C'est par ces degrés que fut fondé à Venise le gouvernement +aristocratique, «le meilleur,» selon notre manuscrit, «après la +monarchie.»</p> + +<p>Ce jugement n'est pas facile à concilier avec celui que nous avons +rencontré dans le même écrit sur les institutions de Florence. Il ne +faut pas prendre ces <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">p. 264</a></span>diverses expressions dans un sens trop +absolu. Anselme et son fils ne pouvaient évidemment louer à la fois le +pouvoir illimité d'un seul et une démocratie sans contre-poids, tout +en préférant à celle-ci l'aristocratie la plus complète. Peut-être la +combinaison de ces trois éléments, se balançant et se tempérant +mutuellement, eût-elle mieux répondu à leur pensée, comme elle se +rapprochait davantage des institutions de leur pays.</p> + +<p>Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal était +restreint. Foscari, tandis qu'il en était revêtu, est réduit à voir, +sans oser se plaindre, son fils soumis à la torture et condamné à +l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: «Va, mon fils, obéis à +Venise et ne demande rien d'autre<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.»</p> + +<p>Afin de se frayer un chemin au trône ducal, il avait été le promoteur +de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les +mécontentements soulevés, il offre d'abdiquer; on lui impose le +serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dépose: +il meurt au son joyeux des cloches qui annonçaient l'élection de son +successeur.</p> + +<p>Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis ce règne de tragique +mémoire, lorsque le sire de Corthuy vint à Venise. C'était aussi alors +une institution encore récente que celle des trois inquisiteurs +d'État, ayant droit de vie et de mort, quand ils étaient d'accord. +Singulière et redoutable précaution de la classe dominante contre tous +et contre elle-même!</p> + +<p>Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">p. 265</a></span>vit à +Venise, son <i>Itinéraire</i> fait mention d'un tableau placé dans l'église +de Saint-Julien: on l'appelait <i>la Prophétie</i>; mais il eût fallu le +désigner plutôt comme le rêve d'un cerveau malade. Ce qui semble +inexplicable, c'est qu'une œuvre semblable fût conservée dans un +pareil lieu. Elle représentait le souverain pontife et le Grand Turc, +tendant, comme à l'envi, la main pour s'emparer d'un écrit; mais +l'infidèle, plus prompt que son compétiteur, avait saisi le document, +et voici ce qu'on y lisait:</p> + +<p>«L'Église de Dieu sera réformée; elle obéira à Dieu, comme au temps de +Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations, +et elles domineront les chrétiens en vertus.»</p> + +<p>Cette peinture était fort ancienne et même antérieure, à ce que l'on +prétendait, à l'époque où il avait commencé à être question des Turcs: +de là ce nom de <i>la Prophétie</i>. Il y en a qui s'accomplissent sous nos +yeux et que nous remarquons à peine, ainsi que d'autres fort avérées +dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait +pour vouloir en trouver une ici. Peut-être était-ce une trace des +démêlés de Venise avec le saint-siége, ou un bizarre écho de ce vœu +de réforme de l'Église, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit +au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre, à Luther et à +Calvin.</p> + +<p>Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices où l'on +recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent +fort à cette institution et la trouvèrent aussi recommandable au point +de vue de la politique qu'à celui de l'humanité.</p> + +<p>Ce n'était pas uniquement une curiosité de voyageur <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">p. 266</a></span>qui avait +amené le baron de Corthuy dans cette ville célèbre; il y trouvait +l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de près à Rhodes et qui en +était arrivée sur les galères de l'ordre.</p> + +<p>Après la prise de Négrepont, les Vénitiens avaient dépêché Cetarino +Zeno à la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son côté, leur avait +envoyé quatre seigneurs, dont Azimamet<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> était le plus considérable, +avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait +nouer des relations plus étroites avec les puissances chrétiennes qui +se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de +leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs.</p> + +<p>Rien ne devait être plus utile au sire de Corthuy pour compléter les +notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la +Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan +ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put +avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours à +Venise.</p> + +<p>Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus +obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de +Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de +magnifiques festins. C'était le temps du carnaval, si brillant jadis à +Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les +particuliers, se succédaient sans interruption. Chaque jour avait ses +fêtes auxquelles nos voyageurs prenaient part.</p> + +<p>Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">p. 267</a></span>les +appelait dans une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire +de Corthuy se rendit le lendemain à Montello pour visiter près de là +une chartreuse, appelée <i>lo Bosco</i>, où l'un de ses frères reposait, +après y avoir porté pendant deux années l'habit de religieux. On +ignore pourquoi cet Adorne avait été chercher si loin un cloître dont +il ne manquait pas en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe.</p> + +<p>De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet était +de traverser le Tyrol et de se rendre par Bâle à Strasbourg; ensuite +de descendre le Rhin jusqu'à Cologne: de là il comptait retourner à +Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_268" id="Page_268">p. 268</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">p. 269</a></span></p> +<h3>V</h3> + +<h4>Le Rhin.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Le Tyrol. — Mariaen. — Hélénora Stuart. — Mols. — Entretien de +Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy. — Bâle. — Strasbourg. — La cathédrale. — Le chevalier +Harartbach. — Les reîtres. — Les portes de Worms. — Le cours du +Rhin. — Cologne. — Aix-la-Chapelle. — L'anneau magique. — Maestricht. — Anvers. — Accueil que font les Brugeois à +Anselme Adorne.</p></div> + +<p class="p3">Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne, +qui nous reste à raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond +d'Autriche.</p> + +<p>Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aïeul le valeureux +Leopold, tué à Sempach, et était cousin de l'empereur Frédéric III, +auquel, dit Æneas Sylvius, les princes allemands obéissaient quand +ils le voulaient; ce qui arrivait rarement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">p. 270</a></span>Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres +États; mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme +l'Empereur régnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de +Carinthie et de Carniole. Il eut de longs démêlés avec les Suisses et +y perdit le Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre, +qu'il avait récemment engagé au duc de Bourgogne le comté de Ferrette +et plusieurs villes d'Alsace et de Souabe.</p> + +<p>Notre chevalier, après avoir passé par Trente et traversé une belle +vallée qu'arrose une large rivière, arriva à Marano ou Mariaen, petite +ville qui était la capitale du Tyrol. Néanmoins ce n'était pas là , +mais à Inspruck, que Sigismond faisait sa résidence ordinaire.</p> + +<p>A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer, +avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait à la maison royale +d'Écosse. C'était Hélénora Stuart, sœur de Jacques II.</p> + +<p>Comme le chevalier approchait de Mols, appelé aussi Sevenkirchen, il +aperçut à l'entrée de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de +cavaliers. A leur tête était Sigismond avec qui il eut un long +entretien.</p> + +<p>Le duc protesta de sa bonne volonté pour Charles le Téméraire. «Je +viendrais moi-même en personne lui amener du renfort,» dit-il, +«n'était-ce d'un petit démêlé que j'ai avec certains montagnards.»</p> + +<p>L'<i>Itinéraire</i> les nomme <i>Angelini</i>: ils vivaient en commun au nombre +d'environ seize cents, habitant une vallée resserrée entre des rochers +et à laquelle on n'avait d'accès que par un défilé fort étroit, ce qui +rendait cette peuplade très-difficile à réduire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">p. 271</a></span>Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent «la charmante ville de +Bâle, dont les maisons sont bâties avec autant d'élégance que de +luxe.» Le lendemain ils passèrent le Rhin en face de Strasbourg, sur +un pont en bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne +manquèrent pas d'aller contempler la cathédrale, l'une des plus belles +églises qu'ils eussent vues. Ils admirèrent surtout la flèche, fort +haute et ornée de diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus +élevées, mais aucune qui leur parût offrir un aspect plus agréable.</p> + +<p>Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque +assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et +ses chevaux. Il s'y trouvait déjà un homme d'un visage mâle et ouvert, +accompagné d'une dame dont l'extérieur annonçait un rang élevé: +c'était un chevalier strasbourgeois, nommé Hans Harartbach, qui +voyageait avec sa femme. Cette société, outre qu'elle fut +très-agréable à Anselme, lui fut encore d'un grand secours.</p> + +<p>Le village d'Ingelsheim, où l'on s'arrêta le soir, était infesté par +des reîtres qui y vivaient à discrétion et y commettaient toute sorte +de désordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En +revanche, tout était à craindre de l'insolence de cette soldatesque. +Harartbach avait, heureusement, pris ses précautions contre ces deux +inconvénients. Non-seulement il s'était muni de provisions qu'il +partagea gaîment avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui +servir d'escorte, des gens bien armés qui tinrent les reîtres en +respect.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">p. 272</a></span>Les deux chevaliers se séparèrent avec des témoignages +réciproques de considération, et le Brugeois poursuivit sa navigation; +de Strasbourg à Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24 +mars, il comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de +Worms; mais, lorsqu'il y arriva, les portes étaient fermées et elles +ne s'ouvraient plus à cette heure. On ne voyait à l'entour aucune +habitation: il fallut coucher à la belle étoile. Par grâce, on fit +passer à travers une lucarne un pain de médiocre grandeur et quelque +peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour +leurs chevaux.</p> + +<p>Voilà les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent +charmés de voir, sur ses bords, les châteaux et les villes, munis de +toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans le Midi. +L'<i>Itinéraire</i> fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le +Rhin commence à couler prés d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence, +prêtent à son cours de si pittoresques aspects.</p> + +<p>Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda à cette colonie +sainte (Cologne), «si justement appelée ainsi, à cause des martyrs qui +l'ont arrosée de leur sang.»</p> + +<p>Pour se rendre à Aix-la-Chapelle, il fut obligé de se pourvoir d'une +escorte; elle fut changée au village de Berchem et à Juliers, sans +doute à cause des différentes dominations qu'il traversait.</p> + +<p>Dans la ville de Charlemagne, renommée, alors comme aujourd'hui, pour +ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua à nos voyageurs la +fondation de l'église de Notre-Dame, d'une manière qui leur parut <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">p. 273</a></span> +un peu difficile à croire; pourtant il en a été tenu note, sous +toute réserve, dans leur <i>Itinéraire</i>.</p> + +<p>Cette légende y est racontée avec simplicité. Quoiqu'elle ait déjà été +recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques +différences dans les détails, nous croyons qu'on nous saura gré de la +reproduire ici.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ANNEAU ENCHANTÉ.</span></p> + +<p>Charlemagne, cet empereur qui remplit l'univers du bruit de ses +exploits et du renom de sa sagesse, s'éprit pourtant d'une +jouvencelle, et il l'aima si chèrement que, la jeune fille étant +morte, il menait son corps en tout lieu avec lui. Il comprenait +lui-même sa folie; mais, malgré son grand sens, il n'y pouvait trouver +remède.</p> + +<p>Or, par grâce divine, un saint homme le vint trouver et lui dit: +«Sire! si vous êtes captif en de tels liens et comme ivre d'amour, +c'est par maléfice et sortilége. Un anneau enchanté cause votre +frénésie. Il faut, vous armant de courage, le saisir sous la langue de +celle que vous aimez, toute morte qu'elle est, et le lui tirer de la +bouche. A l'instant même le charme sera rompu.»</p> + +<p>Charles crut à la parole du solitaire, trouva l'anneau, et irrité des +maux qu'avait causés ce talisman, il le jeta vivement loin de lui. +L'anneau tomba dans un marécage. Mais admirez ce nouveau prodige! +L'ardeur dont avait brûlé l'Empereur ne fit que changer de nature et +d'objet; son cœur s'enflamma saintement pour le lieu qui recélait +le gage mystérieux, et il voulut <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">p. 274</a></span>qu'une église s'y élevât en +l'honneur de la mère de Dieu.</p> + +<p>Ce fut le 31 mars que le sire de Corthuy arriva à Maestricht, «ville +forte,» dit son <i>Itinéraire</i>, «située dans une agréable vallée. Elle +appartient au duc de Bourgogne; mais la contrée environnante dépend en +grande partie de la Cité Liégeoise, récemment saccagée et presque +détruite par le Duc.—«A Maestricht,» dit encore notre auteur, «le +peuple est gai et les femmes y sont jolies.» On voit qu'en général +elles n'ont point à se plaindre du jeune Adorne; il ne les oublie +guère et leur rend volontiers justice.</p> + +<p>Le sire de Corthuy passa ensuite par Anvers, «l'une des plus belles +villes du Brabant,» qui devait bientôt enlever à Bruges la supériorité +commerciale. Comme il approchait de cette dernière ville, où l'annonce +de son arrivée était déjà parvenue, il découvre sur la route une +troupe nombreuse et animée qui venait avec empressement au-devant de +lui; bientôt il distingue des traits connus, il entend des voix +aimées, il se voit entouré d'amis et d'autres concitoyens qui le +félicitent à l'envi. C'est avec ce cortége, au milieu des acclamations +joyeuses, qu'il descendit, le 4 avril, à la Maison de Jérusalem.</p> + +<p>Nous ne décrirons pas les transports avec lesquels Anselme, +Marguerite<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> et leurs enfants se virent de nouveau réunis, la douceur +de leurs embrassements, les questions se pressant, de part et d'autre, +sur leurs lèvres: un tel tableau se présente de lui-même à l'esprit +<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">p. 275</a></span>du lecteur. Chacun a rencontré, dans la vie, de ces haltes +heureuses qui semblent mettre un terme à nos travaux, à nos peines, +nous rendre enfin, et sans retour, à ce que nous aimons. Puis, +l'inconstance de notre esprit ou la mobilité des choses humaines nous +pousse de nouveau loin du port où nous venions d'aborder. Eût-on pu se +figurer que notre voyageur n'avait encore traversé que la moindre +partie des périls qui lui étaient destinés? +<span class="pagenum invisible"><a name="Page_276" id="Page_276">p. 276</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">p. 277</a></span></p> +<h3>VI</h3> + +<h4>Édouard IV à Bruges.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Avénement et chute d'Édouard. — Warwick, le faiseur de rois. — La +Gruthuse accueille Édouard fugitif. — Naissance d'un fils de la +comtesse d'Arran. — L'Angleterre et l'Écosse à Bruges. — Le duc de +Bourgogne cité en parlement. — Il assiége Amiens. — Trêve. — Anselme +Adorne conseiller et chambellan du duc. — Édouard remonte sur le +trône. — Le grand prieur de Saint-André. — Départ de la princesse.</p></div> + +<p class="p3">Anselme, depuis son départ pour la Terre-Sainte, avait été absent de +Bruges pendant un peu plus de 13 mois; dans l'intervalle, cette ville +avait de nouveau reçu un fugitif de sang royal.</p> + +<p>C'était Édouard IV, de la maison d'York. Il avait dû à l'appui du +puissant comte de Warwick la couronne d'Angleterre, qui, arrachée à +Richard II, fils du <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">p. 278</a></span>fameux prince Noir, par son cousin de +Lancastre, tomba, en 1461, du front du faible Henri VI; mais ensuite +le <i>Faiseur de rois</i><a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, mécontent de celui qu'il venait de placer sur +le trône, avait réussi à l'en faire descendre.</p> + +<p>Édouard, abandonné des siens, se jette dans un vaisseau hollandais. +Poursuivi par les Osterlins<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>, il aborde au petit port d'Alkmaer, +dans le plus complet dénûment. Louis de la Gruthuse était gouverneur +de la Hollande; il accueille avec respect le prince détrôné, +beau-frère du duc de Bourgogne, lui donne plusieurs robes, le conduit +à la Haye et ensuite à Bruges.</p> + +<p>Édouard fit son entrée dans cette ville le 14 janvier 1470 (1471). On +voyait chevaucher à côté de lui celui qui devait faire périr ses fils +dans la Tour de Londres: Richard, duc de Glocester. Les deux frères +allèrent loger à la Gruthuse: c'était le nom de la vaste habitation du +seigneur brugeois, attenante à l'église de Notre-Dame, et dans +laquelle le mont-de-piété est actuellement établi.</p> + +<p>La princesse Marie était toujours à la Maison de Jérusalem: elle y +avait donné le jour à un fils qui fut baptisé à Saint-Donat. La +duchesse de Bourgogne fut la marraine, Ravesteyn le parrain. On voit +que la noble fugitive était traitée par la cour avec tous les égards +dus à son rang.</p> + +<p>L'Angleterre et l'Écosse se retrouvaient à Bruges: un gendarme +d'Édouard et un écuyer du comte d'Arran pouvaient se reconnaître aux +cicatrices des <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">p. 279</a></span>coups qu'ils s'étaient portés dans quelque +<i>raid</i> ou quelque <i>foray</i><a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. Un montagnard, enveloppé dans son plaid, +la claymore au côté, la plume d'aigle sur sa toque, se rencontrait +peut-être avec un groupe de soldats nouvellement enrôlés pour le +service du roi d'Angleterre. On distinguait ceux-ci à leurs belles +casaques neuves, données par la duchesse de Bourgogne, et portant, par +devant et par derrière, la rose blanche d'York.</p> + +<p>La chute d'Édouard servait à souhait la politique de Louis XI. Forcé, +pour dissiper la ligue du Bien public, à des concessions sur +lesquelles il s'était bien promis de revenir, enveloppé à Péronne dans +les filets de sa propre politique, puis conduit à Liége pour assister +au sac d'une cité qu'il avait concouru à soulever, il attendait depuis +longtemps une revanche et la voyait enfin s'approcher.</p> + +<p>Non-seulement il était parvenu à détacher son frère et le duc de +Bretagne de l'alliance du duc de Bourgogne, mais il avait noué des +intrigues jusque dans la famille de Charles et espérait voir éclater +dans les États de celui-ci une insurrection générale. Enhardi par ces +dispositions et par une ligue qu'il avait faite avec les Suisses, il +convoque à Tours un simulacre d'états généraux et y fait autoriser des +poursuites contre Charles en parlement. Le duc reçut, à Gand, citation +par huissier à comparoir devant la cour. Le roi n'avait fait un tel +pas qu'avec la résolution d'employer des moyens plus actifs: il fait +avancer ses troupes et se rend maître de plusieurs places.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">p. 280</a></span>Charles, quoique averti, s'était laissé prendre au dépourvu; +il convoque l'arrière-ban de Flandre et de Hainaut et vient avec une +belle armée camper devant Amiens; puis, au bout de quelque temps, les +deux rivaux, s'apercevant que ce n'était point encore le moment de se +porter un coup décisif, traitent et concluent une trêve.</p> + +<p>C'est alors que le baron de Corthuy vint rendre compte au duc de ses +missions et de ses voyages, en compagnie, dit-on, du patriarche +d'Antioche; mais nous ne trouvons, dans l'<i>Itinéraire</i> de notre +voyageur, aucune trace de cette dernière circonstance. Le duc entendit +surtout avec intérêt les informations qu'Anselme lui donna sur les +forces et les dispositions de divers princes musulmans, et notamment +d'Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan, et il paraît que Charles conçut +dès lors l'idée de donner au sire de Corthuy une part plus directe +dans les négociations avec la Perse.</p> + +<p>En attendant l'exécution de ce projet, il nomma Anselme Adorne son +conseiller et son chambellan. Ainsi le raconte un vieux manuscrit que +nous trouvons parmi les papiers de famille. En effet, le sire de +Corthuy est qualifié, dans des actes officiels presque +contemporains<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, d'<i>illustre chevalier, conseiller et chambelan de +Charles de Bourgogne</i>. Il semble toutefois qu'il devait déjà avoir ce +rang ou quelque autre équivalent lorsque Galeas le recevait à Milan +avec tant de distinction, <i>propter Burgundiæ ducem</i>, et lui donnait +les entrées comme à ses propres officiers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">p. 281</a></span>A peine le duc de Bourgogne avait-il traité avec son royal +antagoniste, qu'il apprit les succès de son beau-frère en Angleterre: +Édouard y était remonté sur le trône et son pouvoir se trouvait +affermi par la mort de Warwick sur le champ de bataille et de Henri VI +dans la Tour de Londres.</p> + +<p>Cet événement, qui faisait regretter à Charles son empressement à +conclure, rendait, en même temps, l'Angleterre un asile plus sûr pour +les Boyd fatigués de l'exil et désireux de se rapprocher de l'Écosse, +dans l'espoir peut-être que Jacques III se laisserait à la fin fléchir +ou que d'autres circonstances leur permettraient de rentrer dans leur +patrie.</p> + +<p>Un coup de la destinée les avait rapprochés, à Bruges, d'Édouard et de +Glocester, et Marguerite d'York, liée avec la comtesse d'Arran, par le +rang de toutes deux, était un intermédiaire naturel entre ces nobles +exilés. Marie Stuart se flattait encore d'apaiser son frère; elle +était mère et voulait du moins essayer de conserver un héritage à ses +enfants. Buchanan suppose que, par des lettres insidieuses, Jacques +III cherchait à persuader à la comtesse qu'en venant plaider elle-même +sa cause, elle réussirait mieux qu'elle ne l'avait fait, par +correspondance ou en employant des intermédiaires; mais cet auteur a +semé son récit de tant de circonstances inventées à plaisir, qu'il n'a +droit qu'à peu de confiance. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il y avait +en ce moment à Bruges un dignitaire écossais, le grand prieur de +Saint-André, qui, par ses discours et ses avis, put exercer de +l'influence sur les résolutions des exilés. Quoiqu'il en soit, une +péripétie inattendue dans la destinée de la comtesse d'Arran <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">p. 282</a></span> +suivit, au bout de quelques mois, le rétablissement de la maison +d'York.</p> + +<p>L'histoire de cette princesse a excité tant d'intérêt en Écosse et en +Angleterre, que les dates et les renseignements que notre <i>Itinéraire</i> +fournit à ce sujet, et notamment sur l'incident qui nous occupe en ce +moment, en acquièrent une importance réelle. On voit Marie, après +avoir fui la cour de son frère pour suivre son époux et avoir séjourné +près de deux ans à la Maison de Jérusalem, se décider à retourner sans +lui en Écosse; et ce qu'il y a de remarquable, c'est l'accord qui se +montre, à cet égard, entre elle et le comte, aussi bien que le père de +celui-ci, qui, l'un et l'autre, devaient l'accompagner jusqu'en +Angleterre. La même entente paraît entre Jacques III et le duc de +Bourgogne; car ce fut probablement ce prince qui, à la demande de la +princesse et avec l'agréation du roi, chargea le sire de Corthuy +d'escorter Marie Stuart. La femme du chevalier devait également +accompagner la princesse, et ce qui prouve combien cette compagnie +était du goût de Marie Stuart, c'est que, spontanément et d'une façon +toute gracieuse, elle invita Jean Adorne à être aussi du voyage.</p> + +<p>D'un autre côté, le comte d'Arran eut, en Angleterre, une mission du +duc: il devait exciter Édouard contre Louis XI, allié de Jacques III; +négociations qui ont pu concourir à l'invasion de l'Écosse, dont nous +parlerons. Il semble donc que les Boyd, tout en s'associant à la +démarche de Marie, comptaient assez peu, pour eux-mêmes, sur le succès +de cette tentative et avaient d'autres vues.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">p. 283</a></span></p> +<h3>VII</h3> + +<h4>La séparation.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Marie Stuart s'embarque au port de Calais. — Lord Boyd meurt à +Alnwick. — Adieux du comte d'Arran et de Marie. — Le château de +Kilmarnoc. — Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la +princesse. — Présentation à la cour. — Le donjon de Corthuy. — La +dédicace de l'<i>Itinéraire</i>. — Fin de l'histoire de Thomas Boyd et +de Marie Stuart.</p></div> + +<p class="p3">Marie Stuart partit de Bruges avec lord Boyd, le comte d'Arran, le +baron et la dame de Corthuy, leur fils aîné et une nombreuse escorte, +et alla s'embarquer à Calais, le 4 octobre 1471. Voici comment Jean +Adorne, dans une notice autobiographique qu'il a placée à la suite de +l'<i>Itinéraire</i> de son père, décrit ce départ:</p> + +<p>«Là même, à Calais, sur le vaisseau prêt à appareiller, je fis mes +adieux à mes parents, et je saluai <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">p. 284</a></span>la noble princesse qui, de +sa grâce, m'avait invité à la suivre; mais je devais partir dans peu +de jours pour Rome. La chose était résolue et ainsi le voulait, sans +doute, ma destinée.</p> + +<p>«Après avoir pris congé d'eux, je revins à Bruges assez triste, mais +supportant courageusement le chagrin que me causait ce prompt retour +en Italie, d'où je revenais. Il ne manquait pas d'amis qui me +conseillaient de rester, et des hommes puissants me promettaient leur +appui. Je partis néanmoins pour Rome, en compagnie du grand prieur de +Saint-André.»</p> + +<p>On voit que le jeune Adorne eût préféré un voyage en Écosse, sous les +auspices de Marie Stuart, et que, par un sentiment bien ordinaire +parmi sa nation, il n'allait chercher au loin, qu'à regret, la +carrière que Paul II devait lui ouvrir.</p> + +<p>Le sire de Corthuy débarqua avec sa femme et leurs nobles hôtes en +Angleterre. Les Boyd s'y arrêtèrent. Robert, se rapprochant, tant +qu'il pouvait, de la frontière d'Écosse, mourut peu après à Alnwick. +Anselme et Marguerite durent assister à une scène navrante: les adieux +du comte et de Marie. Leur route, à tous deux, se séparait; chacun +allait au-devant d'un avenir inconnu qui ne devait plus les réunir. +Les images de leur bonheur passé, de leurs espérances détruites, +venaient en foule assaillir leur pensée, et, en même temps, un nuage +froid et sombre semblait se placer entre eux. Quelle différence entre +cette entrevue et une autre, quoique mêlée aussi de douleurs, dans +laquelle, se revoyant après le coup qui les avait frappés, ils +s'étaient juré mille fois de ne jamais se quitter!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">p. 285</a></span>Arrivée à Édimbourg, la princesse fut, dit-on, froidement +reçue par son frère; on ajoute qu'il la confina dans le château de +Kilmarnoc, ancien domaine des Boyd; mais comme ils en étaient +dépossédés, le choix de ce séjour se comprend assez peu. Ce qui n'est +pas douteux, c'est que les supplications et les larmes de Marie +n'eurent pas plus de succès que n'en avaient eu les négociations +d'Anselme Adorne. Jacques ne voulait ni rendre à Thomas Boyd, +proscrit, dépouillé, ulcéré, sa position, ni en laisser une à la +princesse, qui ne convenait pas à son rang et à sa naissance. Le +mariage fut cassé, on ne sait sur quel fondement, mais probablement +comme l'œuvre de la puissance usurpée des Boyd et manquant d'un +consentement royal, libre et régulier.</p> + +<p>En revenant en Écosse, le sire de Corthuy trouvait le mariage du roi +accompli. La cour retentissait encore des magnificences qui avaient +été déployées pour célébrer cette union. Anselme vit la jeune reine, +belle, distinguée et modeste. La présentation de la dame de Corthuy, +la tournée qu'Adorne fit avec elle dans ses domaines, se devinent, +sans qu'on en trouve le récit: on eût aimé à y rencontrer la peinture +d'un paysage d'Écosse, dominé par le vieux donjon de Corthuy, avec son +fossé et sa double enceinte de murailles, ou surplombant, comme un nid +d'aigle, quelques roche presque inaccessible.</p> + +<p>A Édimbourg, Adorne avait un devoir à remplir: pendant les six mois +qu'il venait de passer à Bruges, il avait fait rédiger, sous ses yeux, +par son fils aîné, la relation de leur commun voyage. Elle est écrite +en latin, mais d'un style familier, afin, comme le dit <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">p. 286</a></span> +l'auteur, d'en rendre la lecture plus facile. La narration, semée +parfois, ainsi que nous l'avons remarqué, de citations poétiques, y +est interrompue et coupée par des dissertations qui résument les +observations personnelles et les connaissances des deux voyageurs, +relativement à l'histoire, à la situation politique et aux mœurs +des pays qu'ils ont visités. Il règne, en général, dans tout cet écrit +une simplicité et un ton de bonne foi qui inspirent la confiance. Les +descriptions qu'on y rencontre témoignent d'un esprit d'observation +uni à beaucoup d'exactitude, en même temps que du sentiment des +beautés de la nature. On trouve aussi, en quelques endroits de ce +manuscrit, des remarques qui révèlent un goût, assez rare alors, pour +les études philologiques et etnographiques.</p> + +<p>L'ouvrage est précédé d'une dédicace adressée au roi d'Écosse<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>; elle +contient une analyse curieuse des principaux voyages qui avaient +précédé celui du sire de Corthuy. L'étudiant de Pavie y donne ensuite +carrière à son éloquence classique, pour célébrer, d'une manière +hyperbolique, la grandeur et la puissance du jeune souverain qui avait +témoigné au père de l'écrivain tant de considération et de gratitude.</p> + +<p>Le baron de Corthuy remit lui-même le manuscrit à Jacques III, qui dut +être sensible à ce présent. Ses goûts n'étaient que trop studieux, et +il parcourut sans doute avec avidité un ouvrage qui a vieilli par la +forme et une partie de la matière, aussi bien que par la langue dans +laquelle il est écrit, mais qui présentait <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">p. 287</a></span>alors ce qu'on +savait de plus certain et de plus neuf au sujet de contrées qui ne +cessaient d'occuper l'attention générale.</p> + +<p>C'est peut-être lors de cette apparition à la cour de Holyrood, +qu'Anselme Adorne fut nommé conseiller du roi d'Écosse, titre fort +honorable en ce temps, car l'État n'était pas conduit sans habileté ni +sans bonheur. Anselme et Marguerite, pourtant, ne tardèrent guère à +retourner en Flandre, après avoir assisté, il faut le supposer du +moins, aux réjouissances qui eurent lieu pour célébrer la naissance du +prince, depuis Jacques IV, réservé à devenir un jour, entre les mains +d'implacables ennemis, l'instrument de la ruine et de la mort de son +père.</p> + +<p>Nous achèverons ici en quelques mots l'histoire du comte et de la +comtesse d'Arran. Le premier, comme nous l'avons dit, fut employé par +le duc de Bourgogne dans des négociations; on ajoute qu'il le servit +de son épée. Il mourut dans l'exil, et Buchanan raconte que Charles +lui fit élever, à Anvers, un magnifique mausolée avec une inscription +qui rappelait ses titres et ses exploits.</p> + +<p>Nous devons dire que nous n'avons rencontré son nom ni parmi ceux des +principaux chefs employés par le duc de Bourgogne dans ses expéditions +militaires, ni dans les épitaphes anciennes des églises d'Anvers ou +de Bruges<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>. Nous ajoutons cette dernière <span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">p. 288</a></span>ville à l'autre, +parce que l'auteur que nous venons de citer, semble constamment les +confondre ensemble. D'autres écrivains veulent que Thomas Boyd termina +ses jours en Italie, et désenchantent le roman de ses amours avec +Marie en ajoutant qu'il périt de la main d'un époux outragé.</p> + +<p>S'il en fut ainsi, elle était plus que quitte envers lui. Une +princesse, veuve ou séparée de son mari, se trouvait en Écosse, en +butte aux entreprises et aux outrages d'hommes audacieux, aussi peu +délicats sur le choix des moyens que peu retenus dans leurs sauvages +passions. Le roi exigea que sa sœur acceptât un protecteur en +donnant sa main à lord Hamilton qu'elle avait dû épouser autrefois. +Parvenu ainsi au but de son ambition, et créé à son tour comte +d'Arran, il devint le chef d'une maison puissante qui, sous le règne +d'une autre Marie Stuart, célèbre par sa beauté et ses malheurs, se +trouva voisine du trône chancelant de cette reine.</p> + +<p>La comtesse d'Arran paraît encore une fois dans l'histoire: ce n'est +plus la jeune compagne d'un banni, c'est une mère qui intercède pour +son fils, et ce n'était point celui de Boyd. Ses pleurs, cette fois, +ne coulèrent du moins pas en vain: Jacques Hamilton, comte d'Arran, +s'était exposé à la vengeance du duc d'Albany<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, qui exerçait la +régence pendant la minorité de Jacques V; Marie sut les réconcilier.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">p. 289</a></span></p> +<h3>VIII</h3> + +<h4>L'ambassade de Perse.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Mort de Marguerite. — Puissance du duc de Bourgogne. — Ses vues +ambitieuses. — Sa participation aux affaires d'Orient. — Hassan al +Thouil ou Ussum Cassan. — Le <i>Mouton Blanc</i> et le <i>Mouton +Noir</i>. — L'empereur de Trébisonde. — Hassan épouse Despoïna +Comnène. — Ambassades vénitiennes. — Le patriarche d'Antioche. — Le +sire de Corthuy part pour la Perse. — Hassan reçoit les +ambassadeurs du duc de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de +Moscovie. — Ses succès et ses revers. — Prise de Caffa par les +Turcs. — Anselme Adorne est rappelé.</p></div> + +<p class="p3">Marguerite ne survécut pas longtemps au voyage d'Écosse. Anselme eut à +la pleurer, après environ trente années d'une heureuse union dont les +nœuds avaient encore été resserrés par la naissance de <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">p. 290</a></span>six +fils et d'autant de filles<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. Celles-ci étaient bien jeunes +lorsqu'elles perdirent leur mère, et c'est une tâche difficile que de +remplacer de tels soins! Le sire de Corthuy cependant fut obligé, +après y avoir pourvu de son mieux, de s'éloigner encore une fois pour +remplir une nouvelle mission de duc de Bourgogne.</p> + +<p>Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince +n'oubliait pas l'affaire de Perse.</p> + +<p>Quoique la mort du duc de Guyenne lui eût enlevé un appui et qu'il eût +combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succès +douteux, il semblait à l'apogée de sa puissance. A la faveur d'une +nouvelle trêve, il se rend maître de la Gueldre qu'il avait acquise du +duc Arnout, tiré par lui de la prison où le tenait un fils dénaturé. +Ainsi se complétait successivement l'union des Pays-Bas sous la +domination du duc de Bourgogne. Liége et Utrecht subissaient son +protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté étaient un +ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reçu en +nantissement, sinon acquis, le comté de Ferrette. Il convoitait la +Lorraine. René d'Anjou lui faisait espérer la Provence par testament. +Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un traité avec +Édouard VI, il partageait la France. S'étendant déjà en idée au delà +des Alpes, il avait, dit Commines, <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">p. 291</a></span>de grandes fantaisies sur +le Milanais. Peut-être le diadème de l'empire d'Orient brillait-il de +loin à ses yeux, comme plus tard à ceux d'un autre Valois<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>. Du +moins, le rôle de champion de la Chrétienté tenait place dans ses +rêves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble +ambition.</p> + +<p>Où s'arrêteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides +progrès. Plusieurs États chrétiens étaient envahis; l'Allemagne et +l'Italie étaient menacées. C'était comme une faveur inespérée de la +Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvât un +rival dans un prince musulman qui allait le prendre à revers, tandis +que l'Europe s'apprêterait à faire face au barbare conquérant.</p> + +<p>Déjà , en 1461, Philippe le Bon, qui préparait alors une expédition +contre les infidèles, avait reçu une ambassade envoyée par des princes +de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours était +le roi de Perse<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. Nous ne pensons pas néanmoins que ce fut celui +dont il était maintenant question, appelé Assembei par l'historien +Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin +Assan-Beg, vulgairement nommé Housson-Cassan dans notre <i>Itinéraire</i>. +Voici ce qu'on y lit à son sujet, et ce fut sans doute la substance +des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur +le prince musulman:</p> + +<p>«C'est surtout pour résister aux fréquentes attaques d'un si +redoutable voisin que le Soudan d'Égypte <span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">p. 292</a></span>entretient à Alep un +corps considérable de Mamelucks. Assan-Beg égale presque en puissance +le Grand-Turc. Il y a peu d'années, il se rendit maître de la Perse et +vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan. +La Chaldée où fut Babylone, la Silicie, la Mésopotamie, la Capadoce, +l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Arménie, la Médie jusqu'à la +Scythie ou Tartarie, lui obéissent. Il a épousé une fille<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> de +l'empereur de Trébisonde, et en conséquence il a plusieurs fois +réclamé ce pays, du Turc qui s'en est emparé. Cette demande n'étant +point écoutée, il se prépare à la guerre. Il a même envoyé un +ambassadeur que nous vîmes à Venise, tant à cette République qu'au +grand maître de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue. +Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui +s'ouvre pour arrêter les progrès du Turc et renverser sa puissance.»</p> + +<p>Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont +exacts en général, et lorsque l'on considère avec quelle difficulté +les informations étaient alors obtenues, l'on doit reconnaître que le +sire de Corthuy n'avait rien négligé pour s'en procurer de sûres et +avait mis soigneusement à profit les occasions qui s'en étaient +présentées à lui, soit dans le Levant, soit en Italie.</p> + +<p>Suivant les orientalistes, le véritable nom du conquérant de la Perse +était Hassan, et il fut surnommé le Grand, en arabe <i>Al Thouil</i> ou +<i>Al Thawil</i>, en turc, <span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">p. 293</a></span><i>Uzum</i>, soit à raison de sa taille, soit +à cause de ses exploits et de sa puissance. De là le nom d'Ussum +Cassan, sous lequel il est le plus généralement connu.</p> + +<p>On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conquérants +de la Perse; cependant il appartenait à une dynastie de Turcomans, +dite du <i>Mouton Blanc</i>, qui gouvernait l'Arménie.</p> + +<p>Ayant succédé, en 1467, à son frère Géhangir, il défit Géhan Schah, +sultan de la race du <i>Mouton Noir</i>, auquel il enleva les États que ce +souverain ou ses prédécesseurs avaient conquis dans la Mésopotamie, la +Chaldée et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Saïd, issu de +Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane.</p> + +<p>D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter à l'éclat +de sa puissance en épousant Despoïna, nièce d'un Comnène qui +gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de +Trébisonde, et cherchait, de son côté, un appui auprès de Hassan +contre les armes de Mahomet II.</p> + +<p>Hassan, en vertu de cette alliance, ayant requis le Sultan d'éloigner +ses forces de Trébisonde et de la Cappadoce, la guerre s'allume entre +eux. Les États d'Italie, que la puissance ottomane menaçait de fort +près, sentent, à l'instant, le prix de cette diversion. Le pape et +Venise s'empressent d'exhorter Ussum Cassan à persévérer dans ses +desseins, et un échange d'ambassadeurs s'établit. Ce fut, de la part +des Vénitiens, d'abord Catarino Zeno, allié à la famille de la reine +Despoïna; ensuite, en 1471, Josaphat Barbaro, chargé de reconduire +l'ambassade persane <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">p. 294</a></span>dont parle notre manuscrit, avec de riches +présents, de l'artillerie, des artilleurs et des munitions de guerre. +En même temps, une flotte combinée, commandée par Pierre Moncenigo, se +dirigeait vers les côtes de l'Asie Mineure et y remportait quelques +avantages; mais Barbaro, ne voyant pas jour à pénétrer jusqu'auprès +d'Ussum Cassan avec les secours qu'envoyait la République, se jeta à +travers le pays, en compagnie d'Azimamet qui fut massacré en route, et +le Vénitien arriva, à grand'peine et presque seul, à Ecbatane, au mois +d'avril de l'année 1474.</p> + +<p>On attachait tant d'importance à ces relations, que, vers le même +temps, un troisième envoyé de Venise, aussi d'illustre famille, +Ambroise Contarini, se rendait en Perse, par la Pologne, la colonie +génoise de Caffa et l'Arménie; Iwan III, qui régnait en Russie et +avait affranchi cette contrée du joug tartare, avait aussi confié une +mission semblable à un seigneur moscovite, désigné sous le nom de Marc +Ruffus.</p> + +<p>Il est probable que le duc de Bourgogne concourait, au moins de ses +deniers, aux armements du souverain pontife et de l'ordre de +Saint-Jean contre les Turcs. Toujours est-il qu'il intervenait dans +cette affaire et dans les négociations qui s'y rapportaient. Quoique +le pape eût déjà dépêché en Perse, au nom de ce prince, et sans doute +de concert avec lui, Louis de Bologne, religieux revêtu du titre de +patriarche d'Antioche. Le duc voulut, de son côté, choisir un +ambassadeur pour la même destination, et ce fut le sire de Corthuy, +familiarisé avec l'Orient par son voyage, déjà au fait de cette +affaire importante, et réunissant les conditions <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">p. 295</a></span>de sang-froid +et de courage que demandait une entreprise si difficile et si +périlleuse.</p> + +<p>Le chevalier partit de Bruges au mois de mars 1473 (vieux st.) avec +une suite nombreuse et brillante. Tandis qu'il luttait avec les +lenteurs et les difficultés qu'avaient rencontrées, avant lui, les +envoyés vénitiens, le patriarche arriva au camp d'Ussum Cassan, +escorté de cinq cavaliers. Le lendemain, il fut admis devant le roi. +Après qu'il eut décliné sa qualité et offert, en présent, à Hassan, +quelques robes de brocart d'or, de soie écarlate et de drap, il exposa +le sujet de sa mission et fit des offres de service au nom du duc de +Bourgogne. Au rapport de Contarini, présent à l'audience, les +promesses du patriarche furent magnifiques; mais le monarque persan ne +parut pas les prendre fort au sérieux. S'il n'entrait point dans cette +appréciation un peu de jalousie, on n'en comprendra que mieux que +Charles eût songé à se faire représenter en Perse par une ambassade +plus solennelle et qui répondît davantage à la renommée du grand duc +d'Occident.</p> + +<p>La réception fut suivie d'un dîner auquel les ambassadeurs furent +invités. Le roi y montra son esprit en proposant des questions +auxquelles il répondait lui-même. C'était un vieillard de haute +taille, sec et nerveux, d'une physionomie agréable et fort ami de la +magnificence. Dans une seconde audience qu'il donna à Contarini et au +patriarche, à Ecbatane, il leur ordonna de retourner chacun dans son +pays pour annoncer à son souverain qu'il ne tarderait pas lui-même à +attaquer les Turcs. Enfin, le 17 juin, il donna aux ambassadeurs une +audience de congé. Après avoir <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">p. 296</a></span>distribué au patriarche et à +l'envoyé d'Iwan quelques présents, notamment un cimeterre et un +turban, que le moine reçut comme le Moscovite, il leur expliqua les +motifs pour lesquels il n'entrait pas immédiatement en campagne avec +toutes ses forces. A ses côtés se tenaient deux seigneurs persans qui +devaient se rendre en ambassade, l'un auprès de Charles, l'autre +auprès du prince russe.</p> + +<p>Mais, dès lors, ces négociations n'avaient plus d'objet réel. Vers le +temps où Barbaro quittait ses vaisseaux, Hassan s'était avancé dans +l'Asie Mineure, avait vaincu les Turcs, puis dans une seconde bataille +fort contestée et fort sanglante, il avait vu son armée dispersée par +l'artillerie ottomane. L'opinion, en Italie, fut qu'il avait été mal +secondé. Il était d'autant moins disposé, maintenant, à reprendre +sérieusement l'offensive contre les Turcs, que la révolte de son fils +Ungermaumet lui donnait de grands embarras. C'est peut-être pourquoi +il montrait tant d'impatience de voir partir les ambassadeurs.</p> + +<p>Contarini ne regagna l'Italie qu'avec des peines et des périls sans +nombre. Barbaro, pour qui Ussum Cassan avait beaucoup de +bienveillance, demeura en Perse, dans l'espoir que le roi tenterait +quelque entreprise contre Mahomet II; mais il vit bien qu'Ussum +Cassan, après s'être vaillamment mesuré avec ce redoutable ennemi, +était peu tenté de renouveler l'épreuve.</p> + +<p>D'un autre côté, les progrès de la puissance ottomane rendaient les +communications de plus en plus difficiles entre l'Europe et la Perse. +Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'avait rien de mieux à <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">p. 297</a></span> +faire que de rappeler son ambassadeur, en quelque endroit qu'il se +trouvât. Le sire de Corthuy revint donc en Flandre, où nous allons +bientôt le voir entrer dans la période la plus pénible de sa vie. +<span class="pagenum invisible"><a name="Page_298" id="Page_298">p. 298</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">p. 299</a></span></p> +<h3>SIXIÈME PARTIE.</h3> +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_300" id="Page_300">p. 300</a></span></p> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">p. 301</a></span></p> +<h3>I</h3> + +<h4>Jean Adorne.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Mort de Paul II. — Barbe rasée. — Les chansons de +Robinette. — L'hospice de Saint-Julien. — Patric Graham, primat +d'Écosse. — Jean Adorne est attaché à l'ambassade du cardinal +Hugonet. — Mission à Naples. — Le bâtard de +Bourgogne. — Tournoi. — Siége de Neus. — Traité de Péquigny. — Les +états généraux de 1475. — Commissaires au renouvellement des +Magistrats de Bruges. — Le sire de Corthuy est nommé bourgmestre.</p></div> + +<p class="p3">Que devenait cependant Jean Adorne? Nous l'avons laissé reprenant à +regret la route d'Italie, moins touché de l'éclat des dignités dont la +perspective s'ouvrait devant lui, que docile aux vues de son père. +Avant d'arriver à Rome, il apprit un événement bien fâcheux pour la +réalisation de ses brillantes espérances: Paul II était mort! Jean, +cependant, n'en poursuivit <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">p. 302</a></span>pas moins sa route. A défaut du +pape, il comptait trouver un protecteur dans le cardinal de +Saint-Marc; mais celui-ci était parti ou se disposait à partir pour +une légation.</p> + +<p>Le jeune Adorne, comme il nous l'apprend lui-même, arrivait à Rome, le +menton orné d'une barbe qu'il avait laissée croître et soigneusement +entretenue pendant deux ans. Peut-être l'usage était-il de la porter +longue dans les fonctions auxquelles Paul II l'appelait, il se la fit +raser et alla passer quelque temps à Gênes, dans la société des +parents et des amis qu'il y avait.</p> + +<p>Il logeait chez un particulier nommée Julien Alamanni dont la femme +était d'Amiens: c'était pour le jeune homme presque un compatriote. +Robinette, tel était le nom de la dame, était vive, acorte et d'humeur +joyeuse. Pour le distraire de ses mécomptes, elle lui chantait des +chansons françaises qui le divertissaient fort.</p> + +<p>Évidemment, il n'était point venu en Italie pour cela. Il quitta Gênes +et revint à Rome, où il descendit à l'hospice de Saint-Julien: là se +trouvaient, en ce moment, quelque Français, assez mauvais sujets, dont +il ne rechercha pas la connaissance. Une rencontre plus heureuse lui +était réservée dans la capitale du monde chrétien. Un prélat écossais, +aussi distingué par sa piété que par sa naissance, attendait à Rome, +dans une sorte d'exil, le moment de pouvoir retourner dans sa patrie: +c'était Patric Graham, dont nous avons déjà parlé.</p> + +<p>Non-seulement le souverain pontife avait confirmé le choix que le +chapitre avait fait de Graham pour <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">p. 303</a></span>l'évêché de Saint-André, +mais, à la demande du prélat, il avait érigé ce siége en archevêché; +et, écartant les prétentions de l'archevêque d'York à exercer une +juridiction sur l'Écosse, il avait reconnu les droits de celui de +Saint-André au titre de primat du royaume; enfin il avait joint à +cette dignité celle de son légat en Écosse, avec la délicate mission +d'y corriger la discipline.</p> + +<p>Les Boyd n'étaient point favorables, dit-on, à Graham; d'où il +faudrait conclure que, lorsqu'ils s'emparèrent de la personne du roi +et du pouvoir, ils rompaient ainsi avec les Kennedy. Quoi qu'il en +soit, après la chute des Boyd, la cour n'en demeura pas moins +contraire au primat, et il n'osait revenir en Écosse: les courtisans, +qui profitaient des abus, n'étaient point pressés de voir arriver un +réformateur. L'habile et intrigant Schevez, qui aspirait à remplacer +Graham, et s'était emparé de l'esprit du roi par son savoir et surtout +en flattant le goût de Jacques pour l'astrologie, ne cessait de +susciter des obstacles au rival qu'il finit par supplanter.</p> + +<p>Le vénérable prélat, pendant son séjour à Rome, admit auprès de lui +Jean Adorne et se l'attacha; c'était une suite des relations de notre +chevalier avec l'Écosse et un honorable témoignage des sympathies que +ses qualités et sa conduite lui avaient méritées de la part de ce que +ce pays avait de plus élevé et de plus respectable.</p> + +<p>Le primat se disposait, en dépit des difficultés qui l'attendaient, à +se rendre auprès de son troupeau, lorsqu'arriva Philibert Hugonet, +évêque de Metz, frère du chancelier de Bourgogne. Il était +spécialement <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">p. 304</a></span>chargé d'obtenir un chapeau de cardinal pour le +protonotaire de Clugny. Une promotion eut lieu le jour de Noël de +l'année 1473; Clugny n'y était pas compris, c'était l'ambassadeur. La +fureur du duc fut extrême. On adoucit pourtant l'esprit de ce prince +en lui représentant que le protonotaire rencontrait dans le sacré +collége une opposition qu'on n'espérait surmonter qu'à la longue. Le +cardinal demeura en Italie, comme ambassadeur de Charles auprès du +souverain pontife et du roi de Naples; le pape lui donna de plus une +légation dans les États-Romains: il fut aussi légat en Toscane.</p> + +<p>Jean Adorne fut placé auprès de lui dans une position plus +diplomatique que d'Église, qui le rapprochait, non pas, il est vrai, +de sa patrie, mais du moins des affaires où elle était mêlée. Il passa +plusieurs années avec le cardinal, à Rome et dans les États-Romains.</p> + +<p>En 1475, il fut dépêché à Naples, auprès du roi Ferdinand, avec des +lettres de créance qui portaient sur trois points ou articles. Il +avait aussi une mission pour Antoine, bâtard de Bourgogne, récemment +légitimé par le pape, et que Charles le Téméraire avait envoyé à la +cour de Naples.</p> + +<p>Le prince bourguignon fut reçu avec de grands honneurs dont Jean +Adorne fut témoin; à cette occasion, celui-ci assista à un magnifique +tournoi auquel le duc de Calabre prit part en personne.</p> + +<p>Le duc de Bourgogne, cependant, s'engageait de plus en plus dans de +vastes et périlleuses entreprises. En même temps qu'il traitait avec +Édouard, qui devait aborder en France avec une armée, il profite +d'une <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">p. 305</a></span>querelle entre deux prétendants à l'évêché de Cologne, +pour chercher à s'emparer de Neus. Il se met ainsi l'Empereur et +l'Allemagne à dos, et épuise vainement ses ressources. Les Anglais +débarquent à Calais, mais l'or de Louis XI les désarme. Le traité de +Péquigny enlève au duc son allié le plus puissant.</p> + +<p>Louis XI, outre son habileté et sa souplesse, avait un grand avantage: +il disposait librement des ressources des provinces qui lui +obéissaient. Celles des Pays-Bas, les voyant chargées d'impôts et +tenues en grande crainte par les gens de guerre, n'étaient pas tentées +de se mettre en même position. Le duc s'irritait de cette différence. +Il ne cessait de demander aux états de ses <i>pays de par deçà </i> ou aux +villes de Flandre, des hommes, des vivres, de l'argent. Tantôt il +rappelait à celles-ci leurs protestations de dévouement lors de son +avénement, les dangers que courait la Flandre et les sacrifices qu'il +s'imposait pour la défendre; tantôt il parlait en maître absolu et +semblait prêt à recourir aux dernières extrémités. Tout en maintenant +avec fermeté les priviléges de la Flandre, les magistrats cherchaient +à désarmer Charles par un langage respectueux et en lui accordant, du +moins, une partie de ses demandes<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p> + +<p>Les Flamands, on le sait, aiment les impôts aussi peu que peuple qui +soit au monde; ils ne prenaient qu'un faible intérêt à des guerres où +la Flandre n'était pas directement en jeu. Il existait de plus des +difficultés quant au service des fiefs et, ce qui touchait davantage +le peuple, quant à la valeur des monnaies. <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">p. 306</a></span>De tout cela +naissait une irritation, à peine contenue, et qui s'adressait aux +hommes mêmes dont les représentations et les délais excitaient la +colère du duc. On en verra plus loin les suites.</p> + +<p>Charles ne put obtenir des états généraux, assemblés à Gand en 1475, +le sixième denier sur tous les biens: on lui refusa également un +armement général qu'il demandait; mais les Quatre Membres de Flandre +lui accordèrent pourtant d'importants subsides, dans lesquels, suivant +l'usage, chaque Membre avait à fournir son contingent. Celui de Bruges +était toujours le plus fort.</p> + +<p>C'est au commencement de septembre qu'avait lieu, chaque année, dans +cette ville, le renouvellement du Magistrat: des commissaires nommés +par le duc y présidaient. Ce furent, cette fois, Guy de Brimeu, sire +d'Humbercourt, comte de Meghem, Guillaume de Clugny et le prévôt +d'Utrecht.</p> + +<p>Le duc de Bourgogne, qui employait des Flamands en Hollande, +choisissait pour ses délégués en Flandre des personnages étrangers à +cette province. Une sorte de fusion monarchique s'opérait ainsi au +profit de son autorité. C'étaient, du reste, trois de ses principaux +et plus affidés conseillers, et l'on voit par là quelle importance il +attachait au choix qui allait avoir lieu. Il tomba sur le sire de +Corthuy pour les fonctions de bourgmestre de la commune, tandis que +celles de premier bourgmestre étaient conférées à Paul Van Overtveldt +ou Descamps, conseiller du duc, qui les avait déjà plusieurs fois +remplies et avait exercé celles de bailli.</p> + +<p>Nous avons dit ailleurs combien les premières dignités <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">p. 307</a></span> +municipales des grandes villes de Flandre étaient ambitionnées et +environnées de considération; néanmoins, les funestes conjectures qui +commençaient à poindre à l'horizon et celles que nous venons +d'indiquer, rendaient alors ces honneurs peu enviables. Le plus sage, +ou, du moins, le plus heureux pour notre chevalier, eût été de s'y +dérober; mais il n'était point fait pour l'inaction: il jugeait +probablement qu'il y a plus de prudence que d'honneur à s'éloigner +d'une cause lorsqu'on en voit pâlir l'étoile; il aimait sa ville +natale et pouvait se flatter de lui être utile. En passant par des +mains bienveillantes, le pouvoir s'adoucit. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_308" id="Page_308">p. 308</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">p. 309</a></span></p> +<h3>II</h3> + +<h4>Une grand'mère.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Nouveaux impôts. — Mécontentement du peuple. — Conquête de la +Lorraine. — L'ombre du connétable. — Défaite du duc à +Granson. — <i>Fortune lui tourne le dos.</i> — Bataille de +Morat. — Hemlink ou Memlink. — Mariage d'Arnout Adorne. — Agnès +Adorne. — Renouvellement des Magistrats.</p></div> + +<p class="p3">L'administration qui venait d'achever son terme léguait à celle dont +notre chevalier faisait partie une tâche fâcheuse. Des subsides +avaient été votés, il fallait y pourvoir par des taxes nouvelles. On +prit du moins une précaution qui pourrait sembler superflue, tant la +chose était naturelle, mais qui devait prévenir sinon des abus, au +moins d'injustes soupçons: il fut décidé que les particuliers chargés +de la recette ne pourraient être de la Loi. Le peuple n'en trouva pas +<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">p. 310</a></span>moins l'impôt peu de son goût et éclata en murmures.</p> + +<p>C'était un bien pour Bruges, beaucoup plus que pour le sire de +Corthuy, à qui le souvenir de cette émotion a pu nuire, que les +fonctions de bourgmestre de la commune fussent alors exercées par un +homme qui pût faire servir son influence et la considération dont il +jouissait, à maintenir la tranquillité sans qu'il fût besoin de +recourir à des mesures sévères. Le calme fut bientôt rétabli et toute +l'attention se porta sur ce qui se passait au dehors.</p> + +<p>Les événements se pressaient ainsi que dans les dernières scènes d'un +drame. Un moment la fortune paraît encore sourire au duc de Bourgogne +comme pour l'entraîner plus sûrement à sa perte: une trêve avec Louis +XI lui permet de se jeter sur la Lorraine et de s'en rendre maître.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, le connétable arrêté à Mons, où il s'était +réfugié, est livré au roi par ordre de Charles, qui devait partager +les dépouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci +s'était emparé. Voulant se ménager entre plus puissants que lui, +Saint-Pol avait leurré et déçu tout le monde; mais il était l'hôte de +Charles et un obstacle à l'ambition de son astucieux antagoniste. +Humbercourt et Hugonet, lorsque, à leur tour, ils montèrent à +l'échafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et +leur faisait signe de la suivre?</p> + +<p>Cependant la catastrophe se préparait: le duc, dans une expédition +contre les Suisses, est mis en déroute par sa propre avant-garde qui, +en se repliant sur son armée, y jette la confusion. C'est alors que, +suivant <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">p. 311</a></span>une expression de son épitaphe, dont Napoléon I<sup>er</sup> +se fit répéter la lecture, <i>fortune lui tourna le dos</i>! Son camp, son +artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi. +Cet échec fut bientôt suivi, près de Morat, d'une défaite sanglante.</p> + +<p>On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre, +et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut +d'abord que le duc était mort. En effet, sa vie, on peut le dire, +était finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa +fierté.</p> + +<p>On place vers l'époque de ces désastres l'arrivée à Bruges d'un +artiste né dans cette ville, où l'on admire encore quelques uns de ses +chefs-d'œuvre. Un peintre moderne a représenté Anselme Adorne, +bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink, +car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son +nom<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet, +et nous croyons plutôt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs +chers aux Brugeois. L'épisode, s'il était d'accord avec les dates, +n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres, +sœurs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son +attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les +traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez près à la +famille du chevalier. Lui attribuer du goût pour les arts qui +remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphère où il vivait, et +de la prédilection pour les talents du <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">p. 312</a></span>peintre brugeois, +n'était point dans ces circonstances une supposition forcée.</p> + +<p>Deux événements domestiques qui intéressaient notre chevalier, quoique +à des degrés différents, marquèrent l'époque de sa magistrature. A ses +baronnies d'Écosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa +famille possédait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui +passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'aîné, après Jean, épousa +vers le même temps Agnès de Nieuwenhove; elle appartenait à une +ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son +nom et qui était une des bannières de Flandre, dans la descendance du +sire de Corthuy. Cette union était sous tous les rapports si bien +assortie, que lorsque Agnès eut cessé de vivre, Arnout Adorne, ne +trouvant plus rien qui l'attachât au monde, le quitta pour le cloître, +comme avait fait son aïeul; hérédité remarquable d'austère piété, +lorsque déjà la réformation frappait à la porte.</p> + +<p>Ce mariage était pour Anselme une grande joie au milieu des +inquiétudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu +sous de tristes auspices. La cérémonie se fit le 7 janvier, entre les +fatales journées de Granson et de Morat. La nouvelle du premier +désastre n'était sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on +jugea plus sage de ne point différer, soit pour ne point jeter +l'alarme, soit en vue même des incertitudes de l'avenir.</p> + +<p>Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand +artiste brugeois; elle était vêtue d'une robe de brocart ou de drap +d'or, serrant à la taille, et presque entièrement cachée sous un +vêtement <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">p. 313</a></span>plus ample de velours d'une pourpre foncée, doublé +d'hermine et à manches larges et pendantes. Ses mains, petites et +blanches étaient ornées de joyaux, aussi bien que son cou. Elle +portait en outre une lourde chaîne d'orfèvrerie. Sa tête était +couverte d'une coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de +velours noir doublé d'une étoffe de soie jaune, qui retombait sur ses +épaules. Ses ajustements cachaient presque entièrement sa poitrine et +formaient, de part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une +sorte de collet de velours noir avec une bordure blanche comme en ont +les rabats des prêtres. On n'apercevait point ses cheveux retroussés +en arrière; mais la transparence du teint, l'arc légèrement tracé des +sourcils, le bleu clair des yeux, annonçaient dans la dame qui se +faisait peindre, malgré son origine italienne, une blonde fille du +Nord. Ses traits avaient de la douceur, son maintien de la dignité; sa +taille était svelte et bien prise.</p> + +<p>C'est ainsi qu'Agnès Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a été +peinte par Memlink. Lorsque Anselme, père de six fils, la prenait, +enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le +dernier espoir de sa race. Moins de trente ans après lui, celle-ci +était près de s'éteindre. Les fils d'Agnès<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> furent adoptés dans la +maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reçut la sanction +souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette +<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">p. 314</a></span>dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le +soin qu'on mettait à le perpétuer était un hommage à la mémoire encore +fraîche de notre voyageur.</p> + +<p>Son année d'exercice terminée (septembre 1476), il fut remplacé par un +autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nommé +premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dénoûment +attendu pour Louis XI avec une fiévreuse impatience, vint combler ses +vœux et tout remuer en Flandre.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">p. 315</a></span></p> +<h3>III</h3> + +<h4>Mort de Charles le Téméraire.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Siége de Nancy. — Le comte de Campo Basso. — Ambassade +écossaise. — Singulière prédiction. — Elle est confirmée par +l'événement. — Le mauvais valet de chambre. — Réflexions. — Les +états des provinces s'assemblent. — Les métiers de Gand. — Troubles +à Bruges. — Le sire de Corthuy capitaine de la duchesse de +Bourgogne. — Les trois chroniques.</p></div> + +<p class="p3">Accablé de honte et de douleur, Charles, s'attachant néanmoins avec +une fatale persistance à ses entreprises, semblait jeter le défi à la +destinée. Avec une poignée de soldats mal armés, mal payés, +découragés, malades, il poursuivait le siége de Nancy. Une sombre +figure marchait à ses côtés, semblable à un esprit de ténèbres, qui ne +devait le quitter qu'après l'avoir précipité dans l'abîme: c'était le +comte de Campo Basso.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">p. 316</a></span>Sur ces entrefaites arrivait à Bruges une ambassade écossaise +chargée d'exposer au duc de Bourgogne les doléances du commerce au +sujet de certaines mesures que ce prince avait prises. Plusieurs des +personnages les plus distingués de la ville s'empressèrent de fêter +ces étrangers, et l'on pense bien que le sire de Corthuy ne fut point +des derniers. On pourrait placer chez lui le lieu d'une scène +singulière rapportée par Buchanan, si le récit même de cet auteur plus +élégant que fidèle, n'était vraisemblablement une fable. Voici ce +qu'il raconte: Dans un repas donné aux envoyés écossais, un certain +docteur en médecine, nommé André, qui se piquait d'astrologie, les +prenant à l'écart, leur dit mystérieusement: «Ne vous pressez pas de +vous rendre au camp du duc de Bourgogne: dans trois jours vous +apprendrez sa mort.» En effet, on sut bientôt qu'à la suite d'une +bagarre plutôt que d'un combat, Charles avait été enveloppé et +massacré le 5 janvier 1477.</p> + +<p>Commines vit depuis, à Milan, un anneau où était gravée une pierre à +fusil et que le duc avait coutume de porter à son pourpoint: «Celuy +qui le lui ôta,» dit l'historien, «fut mauvais valet de chambre.»</p> + +<p>On douta de la mort du Téméraire; le peuple ne voulait point croire +que de cet homme puissant qui avait agité la terre, il n'y restait +plus qu'un cadavre nu, la face prise dans la glace d'un fossé. C'est +ainsi qu'on le retrouva au bout de quelques jours.</p> + +<p>L'épée qu'il avait portée, après Philippe le Bon, avait rivalisé avec +le sceptre des Valois, soumis la Hollande et la Frise, le Luxembourg, +la Gueldre, cruellement réprimé les Liégeois, dompté les communes <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">p. 317</a></span> +soulevées, conduit et contenu les grands; maintenant elle tombait, +brisée, aux mains d'une jeune orpheline aux prises avec les armes et +les intrigues de Louis XI: c'était une révolution.</p> + +<p>Le 24 janvier, la duchesse, conjointement avec la veuve du Téméraire, +annonçait le tragique événement aux populations, en même temps que +l'intention d'aviser, de concert avec les princes de son sang, ses +conseillers et les «gens des Trois États des pays de par deçà ,» qui +dans peu allaient s'assembler, à alléger les charges des sujets, à les +traiter avec douceur et justice, et à résister aux entreprises des +ennemis<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Il est triste de le dire: quand on est fort, on est peu +disposé à céder; quand on a cessé de l'être, les concessions +trahissent la faiblesse et ne désarment guère ceux qui les obtiennent.</p> + +<p>Les princes alliés à la maison de Bourgogne, les principaux seigneurs, +la noblesse, les états généraux de provinces, parmi lesquelles la +Flandre, le Brabant, la Hollande, le Hainaut, formaient chacune le +centre d'autant de groupes particuliers, se réunissent autour de +Marie, dans les murs de Gand, siége, en ce moment, du gouvernement et +centre de l'action nationale. Le sire de Corthuy ne tarda pas à s'y +rendre, et pendant quelque temps il put y observer, comme à leur +source, des événements qui ne devaient influer que trop sur sa +destinée.</p> + +<p>Commines a injustement ravalé les hommes, étrangers jusque-là aux +affaires, qui dans cette crise furent amenés à y prendre part. Si +pourtant l'on se représente <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">p. 318</a></span>clairement la situation au dehors +et au dedans, un ennemi aussi peu scrupuleux que puissant, poussé par +la haine et la vengeance plus encore que par la politique, le pouvoir +ébranlé et chancelant, les États de Bourgogne composés de deux parties +presque étrangères l'une à l'autre, les provinces dites de par deçà +récemment ou faiblement unies entre elles, chacune formant un État +jaloux de ses droits et repoussant toute influence étrangère à son +territoire; chez les grands, des vues, des intérêts divers; des +institutions que d'autres pays enviaient, mais qui donnaient à la +multitude une action directe et, dans des moments semblables, presque +souveraine; la réaction d'autant plus violente, que la compression +avait été plus forte; si, disons nous, l'on se fait une idée vive et +nette d'un tel état de choses, on comprendra sans peine qu'il eût +presque fallu un prodige pour qu'il n'en sortit rien que de juste, de +sage et de régulier.</p> + +<p>L'habitude d'obéir survit quelque temps au pouvoir; les conséquences +de la situation ne devaient se développer que successivement. Bientôt +pourtant un observateur attentif, dont le nom n'est point connu, +écrivait silencieusement, dans des notes qui sont parvenues jusqu'à +nous, que «le <i>commun peuple</i> était maître.» Ces mots, nous ne les +transcrivons point avec un sentiment de dédain: Lazare<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> était du +commun peuple; mais Lazare ne gouvernait pas. L'infortuné! il eût +trouvé des flatteurs.</p> + +<p>Les métiers de Gand s'arment et se font remettre en possession de +tous leurs priviléges. A ce signal, <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">p. 319</a></span>les Brugeois demandent une +lecture solennelle de ceux de leur ville. Le premier bourgmestre s'y +oppose avec plus de fierté que de prudence; le peuple s'assemble en +tumulte. A la vue du flot qui déborde et gronde, Nieuwenhove se +trouble et court à Gand avertir la duchesse de se qui se passait.</p> + +<p>Quelques jours après, on voyait entrer à Bruges, par la porte de +Sainte-Croix, une petite troupe de cavaliers. Anselme Adorne en +faisait partie, aussi bien que le sire de la Gruthuse, Jean, son fils, +seigneur de Spiere ou des Pierres, et Jean Breydel. La duchesse, afin +de rétablir l'ordre dans cette ville, l'avait placée sous le +commandement des quatre capitaines que nous venons de nommer. Le reste +se composait de leur suite et de leur escorte.</p> + +<p>Avant de faire connaître ce qu'ils firent et quelles en furent les +suites, nous devons dire quelque chose des sources où nous avons +principalement puisé:</p> + +<p>On trouve la relation des troubles de Bruges, à l'époque de +l'avénement de Marie de Bourgogne, dans la Chronique de Flandre +d'Antoine de Roovere, qui fait partie de l'ouvrage publié à Anvers en +1531, par Guillaume Vorsterman, sous le titre de: <i>die exellente +Cronike van Vlaenderen</i>, ainsi que dans la Chronique de Despars, +terminée en 1562, et celle qui a été publiée à Bruges en 1727, par +André Wyts.</p> + +<p>De ces trois ouvrages, le premier retrace le plus directement les +impressions du moment et les souvenirs contemporains; mais souvent il +rend ceux-ci d'une manière un peu confuse, et ils ont besoin d'être +débrouillés et éclaircis. L'auteur, qui était déjà mort quand on +imprimait son récit, fut musicien et homme <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">p. 320</a></span>de lettres, ou, +suivant l'expression du temps, rhétoricien. Vorsterman vante beaucoup +ses talents. De Roovere n'en donne pourtant pas de grandes preuves par +ses acrostiches qu'il appelle des <i>incarnations</i>, ni par la forme de +son récit: ses paragraphes commencent, d'ordinaire, par le mot <i>item</i>, +ainsi que les articles d'un compte ou d'un inventaire; mais personne +n'est plus au fait que lui de ce qui se passe dans les rues et sur le +marché de Bruges, et les détails qu'il donne sont précieux pour +l'intelligence des faits et leur appréciation.</p> + +<p>Nicolas Despars ou d'Espars, gentilhomme et <i>Poorter</i> de Bruges, +bachelier en droit, est déjà plus éloigné des événements; il a pris +soin pourtant de comparer ensemble toutes les chroniques de Flandre, +soit imprimées, soit inédites, écrites en latin, en français ou en +flamand, et les résume avec gravité et droiture.</p> + +<p>André Wyts, imprimeur de la ville, a dédié au comté de Lalaing, +commissaire impérial en Flandre, et aux Magistrats de Bruges un +travail signé seulement des lettres N. D. et F. R., qui comprend +l'analyse de tous les priviléges de la province, des villes et +châtellenies, et le récit de ce qui s'est passé en Flandre de 1346 à +1482, tiré, selon que l'annonce le titre, des écrivains les plus +dignes de foi, de manuscrits et mémoires inédits, notamment d'écrits +contemporains des événements, rédigés en langue flamande. On peut +supposer que l'ouvrage de Despars a été mis à contribution dans cette +compilation, et lorsqu'elle s'en écarte, ce n'est souvent que pour +tomber dans quelque méprise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">p. 321</a></span>Despars et les auteurs de la chronique éditée par Wyts +résument, acceptent ou rejettent, suivant l'opinion qu'ils se forment. +Celle de Despars, surtout, n'est point à dédaigner sans doute; mais De +Roovere raconte, quant au gouvernement de Marie de Bourgogne, ce dont +il a pu être témoin lui-même, ou, du moins, ce dont la mémoire était +encore fraîche au moment où il écrivait.</p> + +<p>C'est surtout en comparant et en pesant les témoignages de ces auteurs +que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va +lire le récit<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>. +<span class="pagenum invisible"><a name="Page_322" id="Page_322">p. 322</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">p. 323</a></span></p> +<h3>IV</h3> + +<h4>Les capitaines de la duchesse.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Objet de la mission des capitaines. — L'avenir de Bruges. — Le sire +de la Gruthuse. — Jean de Bruges. — Jean Breydel et son +escorte. — Transaction. — La Gruthuse au balcon de l'hôtel de +ville. — Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt. — Exécutions à +Gand. — Troubles à Bruges. — On demande la mise en jugement des +anciens magistrats. — Caractère de la justice communale dans les +temps de troubles. — Les partis et leurs accusations.</p></div> + +<p class="p3">La mission qui était confiée au sire de Corthuy, conjointement avec +les autres personnages que nous venons de nommer, n'était pas moins +flatteuse que délicate; elle témoignait, à la fois, de l'estime que la +cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait à ses concitoyens, car +il s'agissait de rétablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des +mesures de rigueur <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">p. 324</a></span>auxquelles on ne pouvait même songer, mais +par la conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la +considération personnelle.</p> + +<p>Parvenue au sommet de ses prospérités, dont il ne reste plus qu'un +souvenir et la misère qu'elles laissent trop souvent après elles, +Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre. +Il semblait que la nature et les événements conspirassent ensemble sa +ruine. Le Zwyn<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> commençait à se fermer peu à peu à la navigation. +Les agitations politiques éloignèrent le commerce effrayé, et +lorsqu'il consentit à revenir, les avenues se fermaient devant lui. +Survint ensuite la réforme religieuse qui remua de nouveau le peuple +et troubla jusqu'à la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea +de mettre la population de niveau avec sa fortune réduite. Jamais +Bruges ne se releva.</p> + +<p>Il n'était donné de l'arrêter dans cette voie, dont on ne découvrait +pas même les abîmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres délégués de +la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les +plus pressants du moment, et telle était la véritable tâche des +capitaines. La chronique publiée par André Wyts confond, ici, deux +qualités fort différentes désignées également par ce titre. Anselme +Adorne n'était point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman), +non plus que les trois autres. C'étaient des officiers de la maison de +Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de +commandant ou gouverneur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">p. 325</a></span>La Gruthuse les avait déjà remplies à Bruges, ainsi que nous +l'avons vu plus haut, et avait beaucoup contribué à maintenir cette +ville dans l'obéissance, lors du soulèvement des Gantois contre +Philippe le Bon.</p> + +<p>Proprement, c'était un Van der Aa, de la famille des seigneurs de +Grimberghe; il devait à des alliances le nom de Bruges et les titres +de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. Édouard IV l'avait +créé comte de Wincester. Il était marié à une dame de la maison de +Borsèle, fille du comte de Grand-Pré et d'une princesse d'Écosse. Sa +naissance et les services signalés qu'il avait rendus aux ducs de +Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la +lieutenance générale de Hollande, Zélande et Frise, que lui enlevaient +les circonstances présentes; ses qualités étaient dignes de son rang, +son caractère humain et affable: esprit sage et modéré, il savait +s'accommoder aux temps.</p> + +<p>Son fils est connu principalement pour sa participation à quelques +opérations militaires. Après la mort de la duchesse, ayant pris parti, +aussi bien que la Gruthuse lui-même, contre Maximilien, il passa en +France quand ce prince l'eut emporté et fut gouverneur de la Picardie +et chevalier de Saint-Michel.</p> + +<p>Breydel, au contraire, s'attacha à la cause du duc d'Autriche et paya +son zèle de sa tête. Nous avons parlé de ses exploits contre les +infidèles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes +étrangers qu'il s'était attachés dans ses guerres lointaines, ou qui +formaient la force armée mise à la disposition des capitaines.</p> + +<p>Ce n'était pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur +personnelle qui eussent pu suffire à contenir <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">p. 326</a></span>une population +de deux cent mille âmes, dans un moment où le pouvoir était sans force +et l'État en péril. Les capitaines s'appliquèrent à calmer les +esprits. Le soir même de leur arrivée, la Gruthuse et ses compagnons +eurent une conférence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur +les conditions auxquelles les métiers consentiraient à déposer les +armes. Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impôts, +l'annulation des contre-lettres qu'on gardait au château de Lille, +ainsi que des conditions imposées par Philippe le Bon, en 1437, enfin +le rétablissement de tous les priviléges. Celui de mettre en jugement +les magistrats et même les officiers de la duchesse qui exerçaient à +Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contesté: c'était, en +effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout +accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprès de la +cour pour qu'elle ratifiât ces concessions.</p> + +<p>Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'hôtel de ville; +la Gruthuse, revêtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre +quatre religieux, savants en théologie; là , après avoir fait donner +lecture des actes dont on se plaignait, il les déchira de sa main, aux +acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la +jeune duchesse.</p> + +<p>Tous les priviléges de la ville furent ensuite soumis à l'inspection +des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. «De tout ceci,» +ajoute la chronique, «il revint au sire de la Gruthuse beaucoup +d'honneur et d'affection parmi le peuple.»</p> + +<p>On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">p. 327</a></span> +autres capitaines rester dans l'ombre; peut-être Breydel +n'était-il même que son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait, à +côté de son père, jouer qu'un rôle secondaire. Le sire de Corthuy +aurait eu ainsi, seul entre les trois, une position indépendante; on +ne saurait douter qu'il n'inspirât à la duchesse et à son conseil une +confiance particulière, ce qui devait donner beaucoup de poids à son +intervention. S'il paraît moins en évidence que la Gruthuse, tout n'en +porte pas moins à croire qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec +joie le calme rétabli par leurs soins communs: ce fut encore un beau +jour dans sa vie publique et peut-être le dernier. Bien souvent, il +vient un temps où la destinée change de cours: tout allait au-devant +de nous, tout s'éloigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur, +peut-être, qu'un signal et un bienveillant avertissement. Quand tout +ce qui nous a ébloui, entraîné, charmé, ne nous offre plus que +mécomptes et amertume; quand les nœuds qui nous lient à la vie se +détachent l'un après l'autre, que toutes les clartés de la terre +pâlissent ou s'éteignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans +regret et que, d'avance, l'on regarde plus haut?</p> + +<p>La situation politique, à Bruges, comme dans le reste de la Flandre, +avait toujours pour pivot ce qui se passait à Gand. Un drame lugubre +s'y préparait: Hugonet et Humbercourt avaient à porter le poids de +leur faveur passée et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en +secret. Malgré leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait +pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrétions +calculées, il les compromet adroitement. Le duc de Clèves leur <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">p. 328</a></span> +devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du +dauphin avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre +fils. Le peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitât contre ces +étrangers; il les fait jeter en prison. Les métiers s'arment de +nouveau et font arrêter encore plusieurs personnages dont quelques-uns +sont immédiatement mis à la question et exécutés.</p> + +<p>C'est, dans le pays, un mouvement général. On voit accourir à Bruges +les gens du Franc qui lacèrent ou livrent aux flammes les actes par +lesquels ce territoire avait été érigé en quatrième Membre et traînent +leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au +Steen<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. Peu après, les Brugeois font subir le même sort à quelques +habitants, et prétendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient +rempli dans les dernières années les fonctions de bourgmestre ou de +trésorier de la ville, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur +gestion.</p> + +<p>Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de +conciliation et de popularité, était du nombre des magistrats que +cette mesure aurait atteints; les libertés qu'il avait concouru à +rendre à ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas +qu'il y eût eu quelque chose d'effrayant pour lui à rendre compte de +son administration devant des juges impartiaux et indépendants; mais +rien de redoutable, dans les moments d'émotion populaire, comme cette +juridiction communale que nous allons voir à l'œuvre. C'était la +justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de +la multitude, <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">p. 329</a></span>avec tous ses entraînements; point d'appel ni de +sursis, la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours +protégent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens.</p> + +<p>Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperçoit des +partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur équité et leur +modération. Selon les différentes phases de la politique, on voit ceux +qui partageaient la Flandre se poursuivre tour à tour des plus +déplorables accusations. Qui voudra croire que Jean de Nieuwenhove<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>, +brave et renommé capitaine, l'un des héros de Guinegate, où il fut +armé chevalier, ait détourné à son profit les fonds destinés à la +solde des troupes; que Martin Lem ait machiné la mort de Barbesan; que +le fond de la politique de la Gruthuse ait été de dégager ses revenus +en spéculant sur les variations du tarif des monnaies? Tout cela fut +dit, accepté, par un parti ou par l'autre, et la postérité le rejette +avec mépris.</p> + +<p>Le baron de Corthuy pouvait être aussi en butte à la haine d'un parti +et en devait subir les conséquences. Les choses toutefois, à Bruges, +n'en étaient pas encore tout à fait là ; le coup fut amorti: on +détourna la fureur populaire sur le bourgmestre fugitif qu'elle ne +pouvait atteindre. Une prime fut promise à qui le livrerait.</p> + +<p>La famille et les amis d'Anselme respiraient en voyant l'orage +s'éloigner d'une tête vénérée; mais il devait éclater bientôt avec +plus de furie. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_330" id="Page_330">p. 330</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">p. 331</a></span></p> +<h3>V</h3> + +<h4>Marie de Bourgogne.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Tâche pénible. — La gloire des nations. — Supplice d'Hugonet et +d'Humbercourt. — Nobles larmes. — Adolphe de Gueldre et le duc de +Clèves. — Entrée de la duchesse à Bruges. — Troubles. — Pillage. — L'échevin justifié et +emprisonné. — Cris de mort. — Ambassade de l'empereur Frédéric +III. — Renouvellement des magistrats. — Une plaisanterie de Louis +XI. — Les Gantois entrent en campagne. — Revue des milices +brugeoises. — Les seize. — Digression. — Les deux déserteurs.</p></div> + +<p class="p3">Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hésité quelque temps que nous +poursuivons notre tâche: elle nous oblige à retracer avec détail des +scènes pénibles d'agitation et de désordre; mais tous les peuples, +toutes les formes de gouvernement, tous les états de la société ont +leur part d'erreurs et de fautes, <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">p. 332</a></span>et nous ne pensons pas que +l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu +ailleurs, d'un vernis séduisant. La gloire d'une nation dépend moins +du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y +passer de moins digne d'éloge, que des grands hommes qu'elle a +produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface +sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle +et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc être +tranquilles, et nous reprenons notre récit.</p> + +<p>Assez d'autres sans nous ont exposé et discuté les griefs auxquels les +deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, détenus dans la +prison de Gand, étaient en butte; ce dont nous nous préoccupons +surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire +et l'ensemble de la situation.</p> + +<p>L'histoire offre certains moments où toute une suite d'événements est +comme suspendue à la vie d'un homme, à l'existence d'un enfant, à un +siége qui se poursuit, à un procès qui se juge. Ainsi en était-il de +celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'État et le capitaine, +devant le tribunal auquel la duchesse avait été contrainte de livrer +leur sort, c'était le règne de Charles qu'un arrêt allait frapper, et +tout ce qui avait tenu à ce règne en devait sentir le contre-coup. La +procédure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrêt est +prononcé: les deux proscrits montent l'un après l'autre sur le même +échafaud, dont on prit soin de changer la décoration, selon l'état et +le rang de chacun.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">p. 333</a></span>Plus touchée de leur danger que ne le sont souvent les grands +du malheur de ceux qui les servent, Marie avait tenté d'arracher ces +victimes à la mort. Elle avait le doux éclat de la jeunesse, la +majesté du rang; son deuil triste et récent, ses supplications, ses +larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus émouvants +de nos annales.</p> + +<p>Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père. +Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme +il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues +d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit +au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite +lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant +atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des +prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un +point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités +brillantes.</p> + +<p>Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe. +Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la +condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi +un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de +maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de +la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile +essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des +pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du +peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au +mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les +événements, on songe involontairement <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">p. 334</a></span>aux Girondins préparant +la domination de leurs implacables adversaires.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en +jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang. +Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le +casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous +briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons +étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis. +Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un +chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de +cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi +Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la +bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière +représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout, +dut toucher la princesse: <i>Nec fidem suam unquam mutavit ab eo</i><a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p> + +<p>Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours +noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se +répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense +commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire +demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent; +plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée au +pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.</p> + +<p>L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire, +sur la place, et donna des explications <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">p. 335</a></span>si claires et si +précises, qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en +reconduisit pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le +peuple: mais les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du +sang. Pour qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils, +s'étaient fait compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques +voix. Tout était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A +vos bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se +range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire +ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables.</p> + +<p>C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs +qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche, +fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande +affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des +croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés, +en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se +joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux +Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable.</p> + +<p>Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant +d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes +par ses serments.</p> + +<p>Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils +devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent +selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de +Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous +trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">p. 336</a></span>bailli +de Gand, procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de +la bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de +conseillers parmi les <i>Poorters</i>, un échevin et un conseiller dans +chacun des huit autres Membres, c'est-à -dire des huit groupes que +formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier +bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.</p> + +<p>Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments +de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait +une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois, +était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus +forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique, +ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.</p> + +<p>Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des +divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la +défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi +qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait +à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui +était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le +marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi +qui aimait à raconter cette plaisante histoire.</p> + +<p>Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune +duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de +Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé, +ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne, +sort des portes. Les milices accourent sur <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">p. 337</a></span>le marché pour y +passer la revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs +rangs. Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis +en jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à +1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de +la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La +date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien, +après, distinguer les innocents des coupables.</p> + +<p>Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu, +qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient +le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean +de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti +de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti +contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait +encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique +marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait +dans les esprits.</p> + +<p>Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment; +mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut +encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré +d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait: +«Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin +sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique +banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en +lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais +après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil. +Pour <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">p. 338</a></span>Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont +nous avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies, +Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château +d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à +demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn +était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais +réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur +ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils +annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte, +piquent des deux, et on les attend encore.</p> + +<p>Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre +voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient, +pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus, +demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne +permettait plus les hésitations ni les délais.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">p. 339</a></span></p> +<h3>VI</h3> + +<h4>Le Steen.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Caractère d'Anselme Adorne. — Vices de la procédure. — Les seize +sont conduits en prison. — Barbesan mis à la torture. — On dresse +l'échafaud sans attendre le jugement. — Vues secrètes des +échevins. — Leurs délais. — Les milices ne quittent pas la +place. — On cherche les échevins qui se cachent. — Condamnation et +mort de Barbesan. — Position dangereuse du sire de Corthuy.</p></div> + +<p class="p3">Bien qu'on se livrât depuis quelque temps à un examen des comptes de +la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matière à reprendre, la +procédure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli +certaines fonctions pendant une certaine époque, ne dérivait pas de +griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue +par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne démontre +si, dans <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">p. 340</a></span>des cas spéciaux, la suspicion était fondée, ou dans +quelle mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut +examiner attentivement les circonstances soit générales, comme celles +du temps, la disposition des esprits, la régularité de l'instruction, +l'indépendance des juges, soit particulières, comme la moralité de +l'accusé.</p> + +<p>Quant à Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une +idée assez exacte. Du sang-froid, du courage, une piété sincère, une +vie pure, en un temps où la licence se cachait peu, un caractère loyal +et modéré, un ensemble de qualités qui le faisaient chérir et vénérer +de sa famille et lui attiraient la considération, l'affection même de +ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait +apercevoir dans ce que nous avons eu à raconter de lui. En le voyant +enveloppé, sans qu'aucune accusation eût été formulée au préalable +contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus +en plus leur caractère injuste et violent, nous n'aurons pas de peine +à former notre opinion en ce qui le concerne.</p> + +<p>Au moment où les milices s'assemblaient, il se préparait peut-être +également à prendre part à la guerre. Il se trouvait pourtant encore à +la Maison de Jérusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils +n'avait alors que seize ans; les filles étaient en dessous de cet âge: +ces jeunes têtes entourant le foyer auprès duquel il s'asseyait lui +même, le front déjà semé de quelques frimas, formaient la couronne de +son âge vieillissant.</p> + +<p>Ce cercle aimé, il faut le quitter; il faut se dégager de ces chères +étreintes! Les suppôts du bailli ont frappé à la porte qui s'ouvrit +autrefois pour la duchesse Isabelle, <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">p. 341</a></span>Charles de Bourgogne et +Marie Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au +<i>Steen</i>, lugubre séjour dont la Gruthuse devait, quelques années +après, habiter à son tour les tristes réduits. Ce fut sur l'ordre de +Maximilien. Maintenant, c'était le peuple qui commandait, ou plutôt +cette partie active et ardente du peuple qui entraînait le reste.</p> + +<p>On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique +flamande désigne seulement par ces mots: <i>un riche</i>: c'était Barbesan. +On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la +sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui +dressaient pour lui l'échafaud en face du Beffroi. Une déposition +assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui même, dans +les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'était l'ordinaire; mais ce +qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des échevins qui +formaient le tribunal appelé à le juger. Quoique choisis récemment +sous la pression des événements, ils n'avaient prêté la main à ces +cruels préliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se +pressaient-ils point de prononcer l'arrêt, espérant que ce qui s'était +fait déjà suffirait pour déterminer les milices à s'éloigner. Les +métiers pourtant demeuraient sur la place, rangés sous leurs +enseignes, et la nuit même ne put les séparer: on voulait voir jouer +la hache; on s'étonnait que l'exécution n'eût point lieu.</p> + +<p>Quelle position que celle de cet homme, de ce père, attendu par le +bourreau, brisé par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais +qu'on n'osait absoudre! Excepté dans les rangs tumultueux de la +foule, la crainte glaçait les cœurs. Quelques-uns des <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">p. 342</a></span> +principaux de la ville étaient menacés d'un sort pareil à celui de +Barbesan. L'honnête bourgeoisie, incertaine, intimidée, se renfermait +prudemment, ou n'osait manifester sa pensée. Les plus habiles +acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient +leur visage et réglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils +rencontraient.</p> + +<p>La Gruthuse n'hésita point à compromettre sa popularité pour tenter de +sauver un infortuné; escorté d'ecclésiastiques, ainsi que nous l'avons +vu paraître au balcon de l'hôtel de ville, il vient supplier le peuple +d'épargner cette victime. Les marchands étrangers exerçaient une haute +influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la +part qu'ils avaient à la merveilleuse prospérité de Bruges; la +neutralité de leur position les appelait assez souvent à l'office de +médiateurs: à leur tour, ils viennent intercéder en faveur de +l'accusé. Bientôt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on +voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites +innocentes: c'étaient ses filles. S'agenouillant l'une près de +l'autre, devant le peuple: «Grâce pour sa vie!» disent-elles d'une +voix enfantine, entrecoupée de sanglots; «prenez tout son bien: qu'il +ne nous reste rien sur la terre; si notre bon père vit, nous serons +bien contentes!» Un tel silence régnait, depuis qu'on les avait vues +paraître, que cette prière fut entendue de tous: les pleurs coulaient; +un murmure favorable, mais faible, commençait à circuler: soudain des +voix rudes le dominent et l'étouffent. «Justice!» crient celles-ci; +«il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">p. 343</a></span>On ne voyait pas cependant procéder au supplice, et le jour +s'avançait, quand ce cri sort de la foule: «Amis! voulez-vous que tout +aille bien, demeurons unis et suivez-moi!» On applaudit. L'homme qui +avait dit ces mots prend à la main une bannière et s'élance vers +l'hôtel de ville; tous se précipitent sur ses pas, emportant les +enseignes des métiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient +les uns les autres. Ils s'étaient munis de coulevrines toutes chargées +et prêtes à faire feu.</p> + +<p>Quand ils furent arrivés à l'hôtel de ville, les échevins avaient +disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux cloîtres, pour trouver +ces juges <ins title="erratum corrigé, 'contumax' dans l'original">contumaces</ins>. «Le peuple n'en veut point à leur vie,» +proclame-t-on; «mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de +grands désastres.» N'osant résister plus longtemps, ils sortent de +leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur +bouche, et la tête de Barbesan a bondi sur l'échafaud.</p> + +<p>Il était huit heures du soir, et l'on était au milieu du mois de mai, +en sorte que cette scène lugubre se terminait vers la tombée de la +nuit. Bientôt, dans le demi-jour du crépuscule brillent des torches +que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre +à Saint-Jacques, où il fut inhumé.</p> + +<p>C'était devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances, +qu'Anselme Adorne aurait à comparaître. La prison où il attendait son +sort était un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle +était proche de l'hôtel de ville, où la foule était accourue pour y +chercher les échevins. Le bruit, les cris de mort étaient venus +frapper l'oreille du chevalier. Il <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">p. 344</a></span>avait pu saisir de loin le +murmure confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-être, +quelque sourd retentissement du coup fatal.</p> + +<p>Sa conscience, du moins, était tranquille. Le banal et odieux soupçon +d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la +colère du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualité de bourgmestre de +la commune, il n'avait pas même eu maniement de deniers: c'est Despars +qui en fait la remarque. Mais il avait eu part à la faveur de Charles; +Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services. +Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement +excitée, de juges effrayés qui s'étaient cachés pour ne point +condamner Barbesan et l'avaient ensuite livré au bourreau?</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">p. 345</a></span></p> +<h3>VII</h3> + +<h4>Le jugement.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Le peuple va chercher le banc de torture. — Interrogatoire de Van +Overtveldt. — Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy +sont conduits aux Halles. — Aspect du tribunal. — Intervention +inattendue. — Messes solennelles. — Jugement de Van Overtveldt et +de de Baenst. — Ce qui est résolu pour Anselme Adorne. — Caractère +de cette décision. — Motifs de consolation du chevalier. — Les +autres détenus mis à composition. — Les milices sortent sous la +conduite de Ghistelles et de Metteneye.—Prise du château de +Chin. — Mort d'Adolphe de Gueldre.—Le camp brugeois. — <i>Nous +sommes trahis!</i> — Réflexions.</p></div> + +<p class="p3">Cette tête jetée à la fureur populaire l'avait-elle du moins assouvie? +Hélas! il n'en était rien. Le jour suivant, qui était un dimanche, +s'annonçait sous des auspices sombres et menaçants. Dès le matin, la +foule court, avec d'effrayantes clameurs, chercher les <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">p. 346</a></span> +instruments de torture et les porte aux Halles: il y aurait ainsi +moins de chemin de la question au supplice! Il fallait, disait-on, +<i>expédier</i> encore quelques-uns des détenus.</p> + +<p>Le conseiller van Overtveldt subit d'abord un long et sévère +interrogatoire qui prit la plus grande partie de la journée. Sur le +soir, on vint prendre au <i>Steen</i> le seigneur de Saint-Georges, +chevalier, de la puissante maison des de Baenst; mais rien ne paraît +avoir fait une sensation plus profonde sur les spectateurs que de voir +conduire avec lui, devant le tribunal, messire Anselme Adorne, sire de +Corthuy en Écosse, ainsi qu'on appelait, avec une sorte d'emphase, +notre voyageur.</p> + +<p>Il fallait traverser la place, où l'on ne distinguait déjà plus +qu'imparfaitement les objets: au centre, l'échafaud se dressait sombre +et morne; tout autour, c'était une masse ondoyante, un fourmillement +confus; çà et là le fer d'une pique étincelant dans l'ombre; au fond, +les Halles se dessinant sur les dernières clartés du ciel que +cherchent volontiers les regards en de tels moments. Vers la tour du +Beffroi, on remarquait, dans cette masse obscure, quelques vides +lumineux.</p> + +<p>C'étaient les croisées de la salle où siégeaient les juges. Des lampes +et des torches y promenaient leurs lueurs sur les voûtes noircies, +faisaient reluire les ferrures du chevalet, des tenailles, et +illuminaient le visage pâle des échevins. Près de ceux-ci on +remarquait les <i>Hoofdmannen</i> et les doyens, placés là comme pour les +surveiller et répondre au peuple de leur docilité.</p> + +<p>L'heure, le lieu, ces apprêts, cet auditoire, le sang <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">p. 347</a></span>qui +fumait encore: tout, il le faut avouer, était fait pour étonner les +courages. Van Overtveldt et de Baents, jugeant toute défense vaine, +firent, comme naguère Barbesan, on ne sait quels aveux. Le baron de +Corthuy n'en avait point à faire; calme, ainsi qu'à Rama, il attendait +que la vérité se fit jour. Mais où était le généreux Fakhr-eddin pour +la faire éclater et l'arracher lui-même au péril?</p> + +<p>La Gruthuse eût sans doute essayé de jouer ce noble rôle, si +l'impuissance de son intervention n'avait déjà trop paru. Le secours +devait venir encore cette fois du côté où on l'attendait le moins. En +voyant des hommes de ce rang en une telle détresse, leur vie même ne +tenant plus qu'à un fil, les doyens se sentirent émus; des larmes +coulent de leurs yeux. «Non!» s'écrient-ils, «vous ne périrez point! +Dieu aidant, nous fléchirons ces barbares gens de métiers.» Au milieu +de scènes auxquelles tous les pays ont servi, parfois, de théâtre, on +aime à rencontrer, dans les chefs du peuple, travaillés peut-être +eux-mêmes par les ressentiments, les préventions qui l'agitaient, +cette sensibilité courageuse. C'est là que se montre vraiment le +caractère de la nation: vous diriez de ces murs antiques qu'aux lieux +bouleversés par un volcan, on retrouve sous la lave.</p> + +<p>La nuit étant déjà fort avancée, le prononcé fut remis au jour qui +allait bientôt paraître. Les honnêtes doyens ne perdirent pas un +instant pour se répandre parmi le peuple, conférer avec les principaux +des métiers, tout tenter, en un mot, pour apaiser la multitude. Ce +qu'il y avait, dans Bruges, de plus respectable secondait leurs +efforts, ou en attendait avec <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">p. 348</a></span>anxiété le résultat. Il semblait +que la ville fût menacée de quelque grande catastrophe. On eut recours +au pouvoir et à l'appareil de la religion: dès le matin, les cloches +et le carillon retentissent dans les airs; l'orgue ébranle les voûtes +des églises; les chants sacrés s'élèvent vers le ciel, afin d'obtenir +de sa clémence qu'il éclairât les juges et fit descendre la paix sur +les esprits troublés.</p> + +<p>Tant d'efforts et de vœux ne devaient pas demeurer inutiles: le +tribunal, voyant les choses ainsi disposées, s'enhardit jusqu'à +laisser la vie aux trois accusés, mais pour Van Overtveldt et de +Baenst, à des conditions presque aussi dures que la mort: la +confiscation générale, la réclusion perpétuelle dans un couvent, +enfin, l'amende honorable, dans le plus humiliant appareil; «grande et +lourde pénitence,» dit l'<i>eccellente Cronike</i>, «pour de si hauts et si +puissants seigneurs!»</p> + +<p>Ainsi avaient paru les magistrats de Gand devant Charles de Bourgogne, +à son orgueilleux triomphe; les rôles maintenant étaient changés: «le +<i>commun peuple</i> était maître» et réclamait les mêmes hommages. Il +fallait que les dignités communales eussent bien de quoi tenter +l'ambition, pour que des hommes considérables s'exposassent, en les +acceptant, à donner de semblables spectacles. Paul Van Overtveldt et +Jean de Baenst n'avaient point mérité cet indigne traitement. Rien, du +moins, n'autorise à l'affirmer. On n'aperçoit clairement qu'une chose: +c'est que les juges n'étaient point libres. Ils voulaient frapper les +esprits et contenter une foule menaçante. Excepté la triste cérémonie, +rançon d'un sang qui avait été près de couler, l'arrêt n'était guère +destiné à être exécuté: <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">p. 349</a></span>c'était un de ces jugements que les +événements dictent ou effacent, dans leur mobilité.</p> + +<p>Si l'on inclinait, néanmoins, à douter que Van Overtveldt et de Baenst +fussent tout à fait à l'abri des reproches, il faudrait avouer que ce +serait sans preuve, et le doute même doit profiter aux accusés. Quant +au sire de Corthuy, ce n'est point un doute qui parle en sa faveur: +les griefs contre lui étaient sans portée, rien n'était venu les +confirmer; ses fonctions n'y donnaient point de prise, sa vie le +défendait, et il avait fallu un de ces revirements qu'amènent les +révolutions, pour que du rôle de pacificateur il descendit soudain à +celui de prévenu. Lui, du moins, obtiendra-t-il la réparation d'une +justice éclatante? La réponse s'offre malheureusement d'elle-même. +C'était le samedi que les juges, tremblant pour leur propre vie, +avaient signé, malgré eux, un arrêt de mort; le dimanche, sans +l'humanité et le courage des doyens, d'autres victimes eussent été +frappées, et l'on n'était encore qu'au lundi! Le tribunal se tira +d'embarras par une formule évasive<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, constatant implicitement que +rien n'était acquis au procès à charge du noble accusé; mais par une +inconséquence que les circonstances n'expliquent que trop, il lui +fermait néanmoins, à tout hasard, l'accès aux dignités communales; +ostracisme politique que les circonstances prononçaient assez et qui +devait durer autant qu'elles. Quelques-uns veulent, mais les +témoignages varient et le fait est douteux, que pour obtenir du +peuple, qui était <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">p. 350</a></span>le véritable juge, la sanction de cet +acquittement timide et déguisé, Anselme dut se présenter, en robe de +deuil, devant lui.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit de cette circonstance qui importe peu dans une telle +procédure, l'arrêt eût été trop doux pour un coupable; l'innocence en +était accablée. Plus le baron de Corthuy trouvait dans son âme de +droiture, d'intégrité, d'attachement à son pays et à sa ville natale, +plus il se sentait abreuvé d'amertume. Heureusement, il lui restait +des consolations puissantes. C'est un beau spectacle, a dit un sage, +que celui de l'homme de bien aux prises avec l'adversité. Anselme +avait lu Sénèque: pourtant il n'y songeait guère en ce moment; mais +peut-être, lorsqu'il quittait la place, ses regards, à l'angle d'une +rue, derrière une lampe fumeuse, rencontrèrent-ils un de ces tableaux +où quelque artiste populaire avait figuré un captif, le front saignant +des épines tressées autour de sa tête, les épaules couvertes d'un +manteau dérisoire, avec cette inscription au-dessous de l'œuvre: +<i>Voilà l'homme!</i> En écartant ces symboles, a-t-on songé à ceux qui +souffrent?</p> + +<p>La hache n'avait frappé, à Bruges, qu'une victime; néanmoins la +rigueur affectée des derniers arrêts et le rang de ceux qu'ils +atteignaient, avaient fait une vive impression: les milices +consentirent au départ. Parmi les autres détenus, plusieurs furent mis +à composition, avec interdiction des fonctions communales; mais, +l'émotion passée, ce fut lettre morte: ceux qu'on accusait d'avoir été +les instigateurs des poursuites, et le bourgmestre qui présidait les +échevins lorsque cette affaire avait été portée devant ceux-ci, +furent, à leur <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">p. 351</a></span>tour, inquiétés et rançonnés. C'était une autre +réaction en sens contraire, qui eut également son temps. Le malheureux +Barbesan n'en était pas moins frappé et attendait au tribunal suprême +ses accusateurs et ses juges.</p> + +<p>Les Brugeois allèrent se joindre aux Gantois, sous la conduite d'un +noble et brave chevalier, Jacques de Ghistelles, qui devait aussi, un +jour, monter à l'échafaud, sur le marché de Bruges, et de Pierre +Metteneye, qui venait d'être compris dans la procédure. L'un portait +l'étendard de Flandre, l'autre celui de la ville. La prise du château +de Chin signala d abord l'expédition; on se préparait à assiéger +Tournay, où Louis XI avait jeté des forces, quand tout à coup l'ennemi +sort des portes. Adolphe de Gueldre, enveloppé et dédaignant de fuir, +meurt en combattant. Privés de leur commandant, les Gantois se +retirent. Ceux de Bruges restent seuls: sourds aux conseils de leurs +chefs, ils négligeaient toutes les précautions. Le désordre était dans +leur camp qui avait l'air d'une foire. Quelques-uns y avaient fait +venir chacun leur femme et, ajoute le chroniqueur, leurs matelas. Il y +avait plusieurs d'entre eux qui tiraient une solde de 12 gros. On les +entendait chanter en choquant leurs verres:</p> + +<p class="left20 font95">Douze gros et casaque neuve:<br /> +Dieu nous préserve de la paix!</p> + +<p>Au milieu de ces passe-temps, la cavalerie française, les chargeant à +l'improviste, en fit un grand carnage. Le bailli de Bruges, Jacques de +Halewyn, et le capitaine des chaperons rouges furent faits +prisonniers, <span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">p. 352</a></span>avec beaucoup de gens de métiers et de menu +peuple. Le reste, laissant bannières, artillerie, tentes et bagages, +revint en désordre, au cri de: <i>Nous sommes trahis!</i></p> + +<p>On rassembla à Bruges de nouvelles forces; mais Ghistelles refusa de +les commander, jurant par sa chevalerie qu'il n'entrerait plus en +campagne avec des soldats si mal disciplinés.</p> + +<p>On souffre d'avoir à raconter ces faits qui s'enchaînent à ceux dont +nous nous occupons plus spécialement: tumultes, pillages, jugements +sans liberté, guerre sans gloire; tristes tableaux, effets d'une même +cause! Il ne manquait certes, en Flandre, ni talents, ni valeur, ni +patriotisme; il manquait cette force mystérieuse qui enfante l'ordre +et l'unité. Les mêmes hommes que nous venons de voir paraître dans ces +déplorables scènes allaient se montrer des héros.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">p. 353</a></span></p> +<h3>VIII</h3> + +<h4>Blangy.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Harangue de Maximilien. — Il arme des chevaliers. — Les <i>Pater</i> et +les <i>Avé</i>. — Bataille perdue et regagnée. — La Gruthuse +prisonnier. — Retour de Jean Adorne. — Mort de Galéas. — Prosper +Adorno remonte sur le trône ducal. — Il se sauve à la +nage. — Caractère de Maximilien. — Mort de Marie et fin de la +maison de Bourgogne. — Régence contestée. — Les colonnes d'or +renversées. — Adieux suprêmes.</p></div> + +<p class="p3">Deux ans s'étaient écoulés, et l'honneur des armes flamandes s'était +déjà relevé par plus d'une glorieuse revanche. Marie de Bourgogne +avait épousé le jeune duc d'Autriche. En déjouant les ambitions, ce +mariage avait calmé, pour un temps, les partis: le pays s'unissait +avec enthousiasme sous les mêmes étendards.</p> + +<p>A la tête de 22,000 hommes, Maximilien vint mettre <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">p. 354</a></span>le siége +devant Terouane. Une armée ennemie s'avance pour dégager la place. Les +Flamands prennent position sur les hauteurs de Guinegate, près de +Vieuxville et de Blangy.</p> + +<p>Le soleil d'août, qui montait glorieusement à l'horizon, brillait sur +la longue ligne de casques et de piques de nos milices. «Le noble duc +Maximilien,» raconte une chronique flamande, «range tout son monde en +bonne ordonnance et adresse aux soldats quelques mots faits pour +enflammer leur courage. «Flamands, renommés dans l'histoire,» leur +dit-il, «soyez braves et sans peur, comme de fidèles enfants; je vous +serai bon et loyal seigneur, tant que je vivrai.» Alors il descend de +cheval et arme plusieurs chevaliers<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>; puis il ordonne que chaque +combattant, mettant les deux genoux en terre, dise cinq <i>Pater</i> et +cinq <i>Avé</i>: cela fait, il remonte à cheval et recommande aux Flamands +de marcher les rangs serrés et les piques en avant.</p> + +<p>«La victoire parut un moment près de leur échapper; mais enfin elle +leur demeura. Le principal honneur en revint aux piquiers flamands, et +Maximilien lui-même recueillit, dans cette journée, beaucoup de +gloire.</p> + +<p>«Après la bataille, lorsque ces braves se furent un peu réconfortés en +prenant quelques rafraîchissements, le duc revint gaîment auprès +d'eux, les remerciant avec une vive effusion de reconnaissance. Il les +pria de s'agenouiller de nouveau et de dire encore cinq <i>Pater</i> et +cinq <i>Avé</i> en l'honneur de Dieu qui leur avait donné la victoire. +Tous le firent de grand <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">p. 355</a></span>cœur, et lui-même avec eux.» Nous +aimons ces naïfs détails qui sont peut-être au-dessous de la majesté +de l'histoire, mais qui peignent les temps et en révèlent l'esprit.</p> + +<p>La Gruthuse avait été fait prisonnier dans l'action. Le sire de +Corthuy, que nous avons vu remplir avec lui les fonctions de +capitaine, combattait-il à ses côtés et partagea-t-il son sort? +Toujours est-il qu'il était absent de Bruges lorsque son fils aîné y +arriva, de retour d'Italie, le 21 avril 1480.</p> + +<p>Jean alla loger chez son frère Arnout, et ne rentra à la maison +paternelle que quelques mois après, sans doute parce qu'alors Anselme +y était revenu.</p> + +<p>Les moyens de communication et de publicité étaient encore bien +imparfaits. Le baron de Corthuy savait probablement cependant que son +parent italien, si plein, à Milan, de prévenances pour lui, avait été +arrêté, par ordre de Galéas, et enfermé au château de Crémone. Anselme +se réjouit en apprenant qu'après que le duc fut tombé sous les +poignards des conjurés, le comte de Renda avait non-seulement été +remis en liberté, mais que la régente l'avait placé à la tête du +gouvernement de Gênes. Lorsque ensuite Jean Adorne raconta encore à +son père comment Prosper, devenu de nouveau suspect à la cour de Milan +et cédant aux instances du roi de Naples, avait repris le titre ducal; +comment, mal servi par la sévérité qu'il déploya lui-même contre ses +ennemis, trahi par l'épée vénale d'Obietto Fieschi, faiblement secondé +par Ferdinand, il s'était vu réduit à gagner, à la nage, une galère +aragonaise, Anselme dut se rappeler la devise <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">p. 356</a></span>des Adorno et +des grandeurs humaines: <i>Tout passe<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>!</i></p> + +<p>Ces étranges vicissitudes, ces péripéties rapides, furent entre le +père et le fils un fréquent sujet d'entretien; mais les affaires de +leur propre pays attiraient encore, à plus juste titre, leur +attention.</p> + +<p>La situation de la Flandre ne répondait pas aux brillantes espérances +que Maximilien avait données à son début. Ce n'est point qu'il manquât +de qualités dignes d'un prince et faites pour le relever. D'illustre +race, jeune, de bonne mine, brave, ami des lettres, qu'il cultivait +lui-même, et des sciences, qui lui durent beaucoup en Allemagne, il +avait, dans l'esprit et l'imagination, du poëte et du chevalier, mais +trop peu de suite dans les idées et jamais d'argent dans ses coffres. +Les <i>Trois Membres</i> se montraient mal disposés à les remplir; la +guerre avec Louis XI, quelquefois interrompue par des trêves, ou +reprise avec des chances diverses, fatiguait la Flandre. Deux partis +s'y disputaient la prépondérance: l'un, qui avait pris le dessus après +la mort de Charles le Hardi et défendait les concessions obtenues ou +arrachées alors, avait son siége principal à Gand; l'autre, qui +voulait fortifier l'autorité du prince, dominait à Bruges. Les +rivalités allaient au point que Jean de Dadizeele, grand bailli de +Gand, que nous avons également nommé plus haut, fut lâchement +assassiné, à l'instigation de Josse de Lalain.</p> + +<p>On est heureux de vivre en un temps où les passions sont mieux +contenues et où règnent les lois, <span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">p. 357</a></span>l'ordre et la justice. Il +faut en convenir pourtant, la courte période dont nous parlons ici ne +pouvait faire regretter aux hommes paisibles la domination tumultueuse +et sanglante des métiers. Ces jours allaient revenir.</p> + +<p>La duchesse Marie portait, dans les exercices de corps, quelque chose +de l'ardeur que son père déployait à la guerre. L'hiver, elle glissait +sur la glace. En tout temps, elle lançait impétueusement son cheval, +peu soucieuse du péril ou des obstacles. Un jour qu'elle chassait au +faucon, sa monture se renverse sur elle; une blessure qu'elle cache +s'envenime: elle meurt à l'âge de 25 ans, le 28 mars 1482<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p> + +<p>Ainsi finissait, un siècle après la journée de Rosebecque, la +puissante maison de Bourgogne, et une suite de combats entre les +princes de cette race et les grandes communes avait comme jalonné +l'intervalle. Chose étrange! au sortir de ces luttes entre deux causes +qui employaient, l'une et l'autre, les armes et les supplices, le nom +de Bourgogne conserva dans nos contrées un caractère de grandeur +imposante qui lui faisait une sorte de popularité.</p> + +<p>L'étendard symbolique de cette maison semblait un drapeau national; +nous l'avons vue, nous-même, plus d'une fois se déployer dans les +réunions et les jeux des villageois, dépositaires des traditions qui +s'effacent et dont ils ne pourraient expliquer l'origine. Quand la +dernière trace de ces impressions aura disparu avec la dernière de ces +vieilles bannières, l'histoire, tout en notant l'altière ambition et +les représailles <span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">p. 358</a></span>cruelles de nos princes de la dynastie de +Valois, n'en constatera pas moins que c'est autour de la croix de +Bourgogne que les provinces belges formèrent, au quinzième siècle, +leur brillante constellation.</p> + +<p>Par le mariage de Marie avec Maximilien, l'œuvre des ducs de +Bourgogne passait à la maison d'Autriche, dont le nom, à côté de celui +d'un Philippe II, rappelle pour les armes, les arts et la paix, ceux +de Charles-Quint, d'Albert et d'Isabelle et de Marie-Thérèse. +Malheureusement, Maximilien n'avait pas montré assez de sagesse et de +modération pour que son autorité fût acceptée sans lutte pendant la +minorité de son fils. La Flandre eut la paix avec la France, mais elle +eut à la fois, dans son propre sein, la guerre étrangère et la guerre +civile. Il n'est point dans nos annales de plus triste époque: la +licence des corps armés et l'effervescence de la multitude, les +vengeances répondant aux vengeances, de toutes parts, les ravages, les +divisions, les supplices, laissent au moins douter si la régence +incontestée de Maximilien eût pu être plus funeste. Bruges reçut le +coup fatal, et après les convulsions de l'agonie, tomba épuisée et +pantelante sur les tronçons de ses colonnes d'or.</p> + +<p>Le sire de Corthuy ne fut pas témoin de ces maux que Jean son fils, +dans les notes qu'il a laissées, appelle tantôt un châtiment du ciel, +tantôt des inventions de l'enfer<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Le père était retourné en +Écosse, <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">p. 359</a></span>où nous allons bientôt le suivre. Quand il embrassa +ses enfants au départ, quelque secret avertissement ne vint-il point +obscurcir son front? Ne le vit-on pas jeter sur tout ce qui +l'environnait un plus long regard que de coutume, comme si c'était +pour la dernière fois et qu'il voulût, du moins, emporter cette chère +empreinte dans sa pensée? De telles préoccupations, on le verra +bientôt, n'eussent été que trop naturelles. <span class="pagenum invisible"><a name="Page_360" id="Page_360">p. 360</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">p. 361</a></span></p> +<h3>IX</h3> + +<h4>La dernière traversée.</h4> + +<div class="contents"> +<p class="p2">Jacques III à 25 ans. — Favoris et artistes. — L'architecte Cochran +et le musicien Rogiers. — Le duc d'Albany et le comte de +Mar. — Mort du second. — Préparatifs de guerre. — Honteux traité du +duc d'Albany. — Jacques convoque ses vassaux. — Conspiration de +Lauder. — <i>Bell-the-Cat.</i> — Massacre des favoris du roi. — Il est +détenu au château d'Édinbourg. — Glocester envahit +l'Écosse. — Albany lieutenant-général. — Sa condamnation. — Arrivée +du sire de Corthuy. — Conduite équivoque du comte de +Huntley. — Fatal dénoûment. — Conclusion.</p></div> + +<p class="p3">Lorsque Anselme Adorne avait paru, pour la première fois, à la cour +d'Édimbourg, il n'y venait point chercher fortune. Sa position dans +son pays et la perspective qui s'y offrait à lui, pouvaient suffire à +son ambition. S'il rencontra en Écosse des honneurs et des dignités, +c'était une marque de royale gratitude pour l'hospitalité que +trouvait chez lui une Stuart.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">p. 362</a></span>Nous ne l'avons vu faire, dans ce royaume, que de courtes +apparitions, l'une avant, l'autre après son voyage d'Orient, et les +dates, à cet égard, sont précises; nous l'apercevons, ensuite, en +route vers la Perse; puis nous le retrouvons en Flandre, revêtu de +fonctions publiques, et enveloppé, quelque temps après, dans les +poursuites dirigées contre d'anciens magistrats; enfin, nous avons +tout lieu de croire qu'il se rencontra avec son fils à la Maison de +Jérusalem, depuis le retour de celui-ci. Il n'est donc pas à supposer +qu'il eût pris jusqu'ici une part active au maniement des affaires, en +Écosse. Le moment était pourtant arrivé où il allait devenir victime +de la direction qu'elles avaient reçue pendant sa longue absence, ou +de l'état voisin de l'anarchie dans lequel cette contrée se trouvait +plongée.</p> + +<p>Pour un roi d'Écosse et pour un roi mineur, Jacques III avait eu +d'abord, à tout prendre, un règne paisible, aux débuts duquel l'Écosse +devait même Roxbourg, Berwick et la possession incontestée des Orcades +et des îles Shetland; mais lorsqu'il eut atteint l'âge de 25 ans, qui +lui donnait la plénitude de son autorité, diverses causes concoururent +à la miner et amenèrent, enfin, de plus déplorables événements.</p> + +<p>Rien n'était pourtant changé aux rouages principaux du gouvernement: +lord Evandale conservait les fonctions de chancelier; les évêques, à +qui leur influence et leurs lumières donnaient une grande part aux +affaires, continuaient à être consultés; mais le roi, au lieu de +dominer les grands, comme son père et son aïeul, par une indomptable +énergie, ou de les captiver <span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">p. 363</a></span>et de les entraîner, comme son +fils sut le faire après lui, les laissa se retirer dans leurs donjons +et leurs forteresses, où ils vivaient plus en souverains qu'en sujets, +et admit dans sa familiarité, outre quelques gentilshommes à qui, pour +faire souche de grandes maisons, il manqua un protecteur plus heureux, +Cochran, architecte éminent, Rogiers, qui fonda en Écosse une école +renommée de musiciens, et d'autres artistes moins connus. Ces habitués +du palais ne pouvaient manquer d'obtenir du crédit et souvent d'en +abuser<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p> + +<p>La conduite du roi était surtout peu sage dans un pays où l'on +n'estimait que les armes: elle poussa jusqu'à la fureur l'irritation +des grands, qui se voyaient dédaignés; les deux frères du roi, plus +mâles et plus résolus que lui, devinrent le point de ralliement de +tous les mécontents.</p> + +<p>Tous deux furent arrêtés. Le duc d'Albany s'évada; le comte de Mar, +accusé d'avoir conféré avec de prétendues magiciennes sur les moyens +d'abréger les jours du roi, périt durant sa captivité. Selon les +historiens hostiles à Jacques, ce fut par son ordre; d'autres, qui +regardent cette mort comme accidentelle, s'appuient, en particulier, +sur ce qu'elle ne lui fut point reprochée par ceux qui tramaient sa +perte.</p> + +<p>L'influence de Cochran ne fit que grandir. L'administration des +domaines confisqués sur le comte de Mar passa entre les mains de cet +homme ambitieux et habile; Jacques lui donna même la direction de <span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">p. 364</a></span> +son artillerie. Les Écossais, pour la plupart, s'y entendaient +mal, et l'on vit, jusqu'en Italie, où l'art militaire était plus +avancé, un illustre architecte diriger la défense de Florence<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> + +<p>C'était, du moins, pour la tranquillité intérieure du royaume, une +circonstance heureuse, que la paix avec les Anglais: elle avait même +été cimentée par des arrangements matrimoniaux, depuis que Louis XI +avait traité avec Édouard IV et qu'ils étaient convenus, entre eux, du +mariage du dauphin avec la fille du roi d'Angleterre; mais Louis ayant +rompu ses engagements, pour un autre projet qui n'eut pas plus de +résultat, celui d'une union entre l'héritier de la couronne de France +et Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de +Bourgogne, et voulant occuper Édouard chez lui, afin qu'il ne tentât +rien contre la France, pousse Jacques à armer contre l'Angleterre. Ce +roi fidèle à une politique qui fut presque toujours celle des +monarques de sa race, cède à ces conseils intéressés qui allaient lui +devenir bien funestes.</p> + +<p>Entre Édouard, menacé d'une invasion et qui en méditait une lui même, +Albany<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> ambitieux et fugitif, des grands irrités et fatigués du +repos, il s'ouvrit de ténébreuses négociations. Le duc s'engage à +faire hommage au roi d'Angleterre de la couronne qu'il voulait +arracher à son frère et promet, pour prix du concours des ennemis de +son pays, de leur abandonner <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">p. 365</a></span>des places importantes et de +riches territoires. En signant ce honteux traité<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114"></a><a href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, il prenait +d'avance le titre de roi, dont il se montrait bien peu digne, quoique +le traitement qu'il avait éprouvé, ainsi que le comte de Mar, offre +quelque atténuation de sa conduite.</p> + +<p>Jacques III convoque les milices féodales, sous la bannière de leurs +chefs. C'était réunir bien des mécontents et rapprocher des +conspirateurs. La cherté des denrées, une monnaie de bas aloi, dont +l'émission était attribuée aux avis de Cochran, les richesses que +celui-ci devait à la libéralité du roi, la pompe qu'il affectait, son +orgueil, exaspéraient les esprits. Plusieurs seigneurs, notamment le +comte de Huntley, dont nous n'aurons que trop occasion de parler +encore, le comte de Lennox et le comte d'Angus, surnommé depuis <i>Bell +the Cat</i>, parce qu'il s'était écrié que ce serait lui qui attacherait +le grelot, s'unissent dans l'église de Lauder, par une conjuration +nocturne, assez semblable aux contrats sanglants qui préparèrent les +meurtres de David Riccio, secrétaire de Marie Stuart, et de Darnley, +époux de cette reine. Ils s'emparent de Cochran, pénètrent en armes +auprès du roi, se saisissent de tous ceux qui se trouvent autour de +lui et les font égorger à l'exception du jeune Ramsay, créé depuis +comte de Bothwell, qui avait couru se réfugier dans les bras de +Jacques. Après cette exécution sauvage, ils renferment le roi lui-même +dans le château d'Édimbourg<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> et laissent l'armée se débander, +ouvrant ainsi leur pays aux Anglais, conduits par Glocester, et au +duc d'Albany qui s'empare du pouvoir, <span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">p. 366</a></span>sans oser cependant +porter la main sur la couronne, objet de ses convoitises.</p> + +<p>Jacques conservait des partisans, et l'histoire d'Écosse, plus +qu'aucune autre, offre de singuliers retours. Le pouvoir des rois y +avait, à la fois, une incroyable faiblesse et une immense portée; +disposant des fiefs et des principaux offices, ils élevaient ou +ruinaient, en un moment, les familles, excitaient la crainte et +l'ambition, trouvaient des parlements dociles au plus fort; mais +venait-on à s'emparer par un coup de main de la personne du souverain, +ou à former contre lui une ligue redoutable, il n'était plus qu'un +instrument passif, ou un ennemi public, jusqu'à ce qu'une nouvelle +péripétie lui rendît la liberté ou la prépondérance.</p> + +<p>Après le départ de Glocester, une réconciliation apparente rapprocha +le roi captif et son frère qui ne se trouvait point assez affermi. +Jacques sortit de prison, mais non de la tutelle du duc d'Albany. +Celui-ci, comblé d'éloges, qu'il dictait lui-même, pour la générosité +de sa conduite, se fit donner le titre de lieutenant général du +royaume, le comté de Mar et d'autres domaines. Tout en feignant +d'armer contre les Anglais, il se ligue de nouveau, en secret, avec +eux. Soit, alors, qu'il craignît quelque tentative du parti royaliste, +ou qu'il voulût en finir, il accuse hautement son frère de conspirer +pour l'empoisonner, cherche à mettre la main sur lui, manque ce coup, +et dans une assemblée du parlement, tenue à la fin de l'année 1482, il +est dépouillé de son office. Ses principaux partisans, le sont +également de leurs fonctions et de leurs dignités.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">p. 367</a></span>Lorsqu'Albany avait pris en main le pouvoir, lord Evandale +avait perdu la place de chancelier; le duc d'Argyle et d'autres +seigneurs s'étaient réfugiés précipitamment dans leurs terres. Il se +peut que, dans cette commotion, les intérêts du sire de Corthuy +eussent été compromis. La tournure que prenaient les affaires, en +Flandre, n'était point faite pour l'y retenir; instruit de la détresse +où se trouvait Jacques III, qui l'avait fait chevalier et comblé de +témoignages de haute bienveillance, il dut naturellement se joindre à +ceux qui aspiraient à tirer ce malheureux prince d'une position si +triste et à rétablir son autorité.</p> + +<p>Tels furent, sans doute, les motifs qui déterminèrent Anselme à se +rendre en Écosse, au milieu de tant de misères, de complots, de +dangers. Lorsque Jacques eut recouvré le pouvoir, ceux qui, teints du +sang de ses conseillers, l'avaient tenu captif lui-même, ne pouvaient +guère revenir à lui franchement, ni savoir beaucoup de gré à ses plus +dévoués serviteurs. La faveur du roi et la qualité d'étranger étaient, +pour le sire de Corthuy, un double titre à leurs ombrages.</p> + +<p>Parmi les acteurs principaux du sombre drame de Lauder, qui depuis +s'étaient rapprochés, au moins extérieurement, du souverain, si +cruellement traité dans ses favoris, nous retrouvons le comte de +Huntley (Alexandre de Seton Gordon). Le roi lui confia les fonctions +de justicier dans le nord de l'Écosse. Plus tard, on le vit se ranger +sous la bannière royale, lors de la rébellion qui mit fin au règne et +à la vie de Jacques, intervenir entre les partis comme conciliateur, +commander à l'avant-garde et se replier, avec <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">p. 368</a></span>précipitation +et en désordre, enfin, lorsque l'insurrection eut triomphé, garder son +rang et son influence, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs.</p> + +<p>Quelle qu'en fût plus particulièrement la cause, le comte paraît +n'avoir pas vu de bon œil la présence du sire de Corthuy à la cour. +De tels sentiments étaient bien redoutables en Écosse, de la part d'un +homme puissant qui avait montré déjà qu'il ne reculait pas devant les +moyens les plus violents. Tout à coup, une sinistre nouvelle parvient +à Bruges. On apprend que, le 25 janvier 1483 (1482 vieux style), +Anselme Adorne avait été «fort traîtreusement conduit de vie à trépas +par <i>Sander Gardin</i>;» c'est ainsi que le nom d'Alexandre Gordon est +défiguré dans nos chroniques. Elles ajoutent «qu'en sa vie il avait +bien dépêché trente personnes par de semblables moyens et qu'il finit +néanmoins tranquillement dans son lit, ce qui crie vengeance au ciel.» +Ces dernières paroles, qu'elles fissent allusion au massacre de +Lauder, antérieur seulement d'une demi-année, ou à d'autres faits +moins connus, attestent, par leur vivacité, les regrets douloureux et +indignés qu'excita une mort si cruelle, dont les détails demeurent +couverts d'un voile mystérieux et lugubre; seulement, quand on examine +avec attention, sur le mausolée du sire de Corthuy, la figure qui le +représente, on y aperçoit vers le sein droit une large ouverture, +souvenir, sans doute, de l'empreinte qu'un poignard ou une dague avait +laissée sur la poitrine du chevalier brugeois.</p> + +<p>Il expirait à un âge encore peu avancé<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116"></a><a href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, loin de +<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">p. 369</a></span>ses enfants et «de la si douce province de Flandre.» Ses +restes, du moins, y furent rapportés; on les déposa auprès de ceux de +Marguerite dans l'église de Jérusalem. C'est là que, attendant un +jugement plus imposant que ceux des hommes<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, le pieux voyageur se +repose des fatigues, des traverses, des joies, des amertumes de sa vie +agitée.</p> + +<h4 class="p6">FIN.</h4> + +<p class="p6"><span class="pagenum invisible"><a name="Page_370" id="Page_370">p. 370</a></span></p> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Van Praet, alors conservateur de la Bibliothèque de la +rue Richelieu, à Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> L'exemplaire qui nous a été confié par le savant Van +Praet, et qu'il qualifiait d'unique, portait à la première page, le +titre suivant:</p> + +<p class="center">Anselmi Adurni<br /> +Equitis hierosolymitani, ordinis scotici et cyprii<br /> +Jacobi III Scotorum Regis et Caroli Burgundiæ ducis<br /> +Consiliarii, Baronis in Corthuy et Tiletine, domini<br /> +in Ronsele et Ghentbrugge,<br /> +Itinerarium hierosolymitanum et sinaicum<br /> +1470<br /> +Joannes Adurnus V. Illustris F. conscripsit<br /> +et Jacobo III Scotorum Regi dedicavit.</p> + +<p>Après l'épitre dédicatoire et la table, on lit un second titre ainsi +conçu:</p> + +<p>«Iter hierosolymitanum et Montis Sinay Anselmi Adurni, institutum anno +nostræ salutis septuagesimo supra millesimum quadringentesimum, +scriptore Joanne Adurno, Anselmi filio, itineris comite.»</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> «Avevano fetore di principato.»—Litta, Famiglie +celebri.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Lettres de l'empereur Maximilien de 1511 et 1512. Selon +un vieux manuscrit, Opice épousa Agnès de Axpoele, fille d'un des +chevaliers qui partagèrent la captivité du comte.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Rewaert</i> ou <i>Ruwart</i>, gouverneur ou protecteur.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> En 1071.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> En 1479.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il y en avait aussi du Hainaut. Froissart nomme, parmi +ceux-ci, trois cousins: messire Henri d'Antoin, le sire d'Hanrech ou +Havret et Jehan, sire de Ligne, qui fut armé chevalier, dans +l'expédition, par le sire d'Autoin. La première enceinte de la place +fut emportée d'assaut, et le roi de Tunis s'obligea à délivrer les +esclaves chrétiens, à payer les frais de la guerre et à mettre un +frein au brigandage de ses sujets. (V. Froissart et Folieta, historien +génois.)</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Doges.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Il est fâcheux que, précisément, celle qui représente +Anselme Adorne se trouve maintenant cachée.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> On se rappelle l'exclamation de Rousseau: «Pleurs cruels! +que de sang vous fîtes répandre!»</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Il a été remplacé par un bâtiment qui fait aujourd'hui +partie de l'hôtel du gouvernement provincial.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Anséates.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Maison sur la place.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Les de Baenst étaient surtout richement possessionnés en +Zélande. On trouve ces deux noms dans la liste, publiée par M. +Gachart, des seigneurs flamands qui assistaient à l'abdication de +Charles-Quint, et que nous allons transcrire; c'étaient:</p> + +<p class="left20">Lamoral d'Egmont, prince de Gavre, comte d'Egmont, chevalier de l'ordre.<br /> +Maximilien de Bourgogne, seigneur de Beveren, id.<br /> +Charles, comte de Lalaing, seigneur d'Escornaix, id.<br /> +Pierre, seigneur de Werchin, sénéchal de Hainaut, seigneur de Herzelles, id.<br /> +Philippe de Montmorency, comte de Hornes, seigneur de Nevele.<br /> +Maximilien de Melun, vicomte de Gand.<br /> +Charles, seigneur de Trazegnies et de Tamise, chevalier.<br /> +Maximilien Vilain, écuyer, seigneur de Rassenghien.<br /> +Louis de Ghistelles, chevalier, seigneur de la Motte.<br /> +Philippe de Liedekerke, chevalier, seigneur d'Eversbeke.<br /> +Jacques de Claeroult, chevalier, seigneur de Puttem.<br /> +Jacques de Thiennes, écuyer, seigneur de Castre.<br /> +Thomas de Thiennes, écuyer, seigneur de Rumbeke.<br /> +Charles Hannart, chevalier, seigneur de Liedekerke.<br /> +Joseph de Baenst, chevalier, seigneur de Melissant.<br /> +Jérôme Adournes, chevalier, seigneur de Nieuwenhove.<br /> +François de Halewin, chevalier, seigneur de Zweveghem.<br /> +Jacques de Lalaing, écuyer, seigneur de la Monillerie et de Sandtberg.<br /> +Josse, seigneur de Courtewille et de Vorst, écuyer.<br /> +Ferry de Gros, écuyer, seigneur de Beaudemers.<br /> +François Massier, écuyer, seigneur de Bussche.<br /> +Charles Uutenhove, écuyer, seigneur de Sequedin.<br /> +Pierre, seigneur du Bois, écuyer.<br /> +Jacques de Eyeghem, écuyer, seigneur de Hembisze.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Chastelain ne fait pas mention de cette joute, mais elle +est d'écrite par Despars dont il n'y a aucun motif de suspecter le +témoignage.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> +<i>Orl. fur.</i>, canto XV.</p> + +<p>«Le prix de sa valeur, il ne le garde pas pour soi; il en fait jouir +sa patrie; il la fait mettre en liberté, quand bien d'autres, à sa +place, l'eussent asservie. Qu'à ce nom d'André Doria, quiconque, de +libre, voulut rendre son pays esclave, rougisse et n'ose plus lever +les yeux.»</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Les trois autres étaient les Bette, marquis de Lede, les +Triest et les Borlut, nom célèbre par la part que prit l'un d'eux à la +bataille des Éperons.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Orbis romanus.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> 1453.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> 1461.</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> 1468.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Et non <i>passe d'armes</i>; ces expressions ont une +signification toute différente.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> En 1460.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Il est singulier que cette remarque n'ait point été faite +par Ch. Tytler qui a publié l'acte dont il s'agit.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> History of Scotland from 1423 until 1542, by William +Drummond. London, 1655.</p> + +<p>Rerum Scoticarum historia, auct. Georgio Buchanano. Amsterodami, 1643.</p> + +<p>Histoire d'Écosse, par Robertson, traduite de l'anglais. Londres, +1772.</p> + +<p>History of Scotland, by Patrick Fraser Tytler, Third Ed. Edinburg, +1845, 3<sup>d</sup> vol.</p> + +<p>Tales of a Grand father by sir Walter Scott. Paris, 1828.</p> + +<p>Anselmi Adorni Itinerarium M. S.</p> + +<p>De ce dernier ouvrage il résulte que les exilés avaient déjà passé +deux ans à Bruges à une époque qu'il faut placer entre le 4 avril et +le 4 octobre 1471.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Die eccellente cronike van Vlaenderen</i> appelle Marie de +Bourgogne <i>Mer joncfrauwe van Bourgoengien</i>.</p> + +<div class="left20"> +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> +'E ben ragion......<br /> +Ch'a te lo scettro in terra, o se ti piace,<br /> +L'alto imperio de' Mari a te conceda.<br /> +<span class="i6">(<i>Gerusalemme lib.</i> C. 1<sup>o</sup>.)</span></p></div> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> +<i>Curiam etiam Dmno Anselmo præsentavit.</i> Cette +expression, d'une latinité barbare, n'offre pas un sens bien facile à +saisir.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Saint Augustin, dans ses <i>Confessions</i>.</p> + +<div class="left20"> +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> +Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus,<br /> +Serviet officio, spiritus ipse tuo.</p></div> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> On verra plus bas un Fregoso qualifié de noble génois. +Les Adorno étaient seigneurs de divers domaines, comtes de Renda, +etc.; l'un d'eux était déjà dignitaire de l'ordre de St-Jean du temps +du doge Gabriel. Ces familles étaient nobles, mais, à un point de vue +politique; elles formaient une classe distincte et dominante.</p> + +<p>Dans un acte de Louis XII, notre voyageur est appelé Anseaulme <i>de +Adornes</i>. En italien, on disait souvent <i>Adorni</i> au lieu d'<i>Adorno</i>. +En Flandre, ce nom s'écrivait <i>Adournes</i>. Nous avons suivi l'usage +moderne en employant les noms d'<i>Adorno</i>, <i>Adorne</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Toute la rue Lomellini était anciennement formée du +palais de la maison d'Adorno (Litta).</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Ut multarum rerum periculum, quo prudentiores sunt +homines, sumeret. (Dédicace de l'<i>Itinéraire</i>.)</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Il est à la rigueur possible que nos extraits offrent à +cet égard une lacune qui n'existerait pas dans le manuscrit.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Voici leur <i>Itinéraire</i>:</p> + +<p class="left20">Santo Cascino (Cascina).<br /> +Castel Florentio (Florentino).<br /> +Ettage.<br /> +Pungebuns (Poggio Bonzi).<br /> +Sienne.<br /> +Buon Convento.<br /> +San Quirico.<br /> +Recours (Ricorsi).<br /> +Paglia.<br /> +Aquapendente.<br /> +San Lorenzo.<br /> +Borchero (Bolsena).<br /> +Montflascon (Montefiascone).<br /> +Rousellon (Ronciglione).<br /> +Sutri.<br /> +Monterosi.<br /> +Tourbacha (Baccano).</p> + +<div class="left20"> +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> +Roma, caput fidei, mundi quæ regna subegit,<br /> +Nunc nostræ summus religionis honos.</p></div> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> On dit maintenant embrasser. Nous n'avons jamais pu +comprendre qu'on embrassât une main ou un pied; ce sont là de fausses +délicatesses qui n'ont pas une source bien pure.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> +<i>Res Gestæ Pontificum</i> Romæ, 1677, t. III, p. 41.</p> + +<p>Nous ne faisons qu'indiquer ces questions dont la discussion nous +conduirait trop loin.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Communément appelés <i>Almoades</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Ou plutôt Othman.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Voyage à Tripoli</i>, par Maccarthy; Paris, 1819.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> M. Guy, <i>Voyage littéraire en Grèce</i>, Paris 1783, t. +I<sup>er</sup>, p. 79.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Sancte</i>, au lieu de <i>sante</i>; ce mot est ainsi écrit dans +le manuscrit.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> La monnaie de cuivre se prenait au poids.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Sous la dynastie fatimite, le calife et le vizir +faisaient chacun la prière et les génuflexions. (<i>Relations de +l'Égypte</i>, par Abdallatif. Paris, 1810, aux notes.)</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Usong, 1<sup>stes</sup> Buch, 31. «Usong selbst fand etwas +prägtiges in dem Befehle den ein Mensch gab das ein Reich fruchtbar +werden sollte.»</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Birket-el-Hadji, première station de la caravane de la +Mecque, selon Burckardt.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Conducteurs de chameaux.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Caffar.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Exode</i>, cap. X, v. 23, 24, 25.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Voyage dans le Levant.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Voyage en Russie, en Tartarie et en Turquie.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <i>Exod.</i>, cap. XV, v. 27.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> T. III, p. 180.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Voyez</i> de Géramb, p. 190, 191.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> De Géramb, t. III, p. 207 et suiv.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Ibid.</i> p. 215.</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Bersabée.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Le père de Géramb.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Voyez Bergeron, <i>Histoire des Tartans</i>, le P. de Géramb +et <i>les Saints Lieux</i> de Mgr Mislin.</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Il s'agit du site montagneux où est situé le monastère de +Saint-Saba.</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> En voici la teneur:</p> + +<p>»Dimanci li testimonij Acordo fato tra abasso mucaro con perigrini +cuinque à sapere con Misser Anselmo Adurno, et suo filo Joanni et +altri tri sui: et con dou fratri, el qual abasso promete a li predicti +de verguer con loro con li sui muli et a sue fre perstamente da +Hierusalem in Rama et de Rama fin Damasco. Et che li peregrini et +fratri supradicti siano tegnuti a pagar in tuto al dicto Abasso li +peregrini a 7 ducati per testa et fratri 6-1/2 ducati per testa et +tute les spese che se ferano per la via in capharasi et in altri +simile sia al conto del dicto abasso.»</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Voyez</i> d'Herbelot, <i>Bibliothèque orientale</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Raïneh (Arena).</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> En 1254.</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Il s'agit probablement d'une des cavernes d'Arbela. Mgr +Mislin place la rencontre de David et de Saül dans la caverne +d'Obdullam ou Adullam près d'Hébron.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Guy avait dû la couronne à sa femme Sibille, issue de +Foulques d'Anjou, qui, lui-même, tenait ses droits de son mariage avec +la fille de Baudouin du Bourg, époux d'une nièce de Godefroi de +Bouillon.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Vertot raconte cette expédition faite, en commun, par +Béranger grand maître de Rhodes, et le roi de Chypre. (<i>Hist. de +l'ordre de Malte</i>, t. II, liv. 5.)</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Le compagnon de Philippe de Mérode.</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Eu égard aux usages d'Orient et relativement à celles +d'autres villes de ces contrées.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Voyez</i> le Mithridates d'Adelung et Vater, 2<sup>tes</sup> Th. S. +792.</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Selon Strabon, Brindes (Βρεντεσιον +Î’Ïεντεσιον existait +déjà et avait des princes particuliers lorsque Phalante conduisit une +colonie lacédémonienne sur la côte où cette ville est située.</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> La terre de Leeuwerghem a appartenu à la famille de Laloo +qui l'a portée dans celle de Lannoy.</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> 3<sup>e</sup> Partie, chap. 1<sup>er</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> C'est l'impression que la vue de Bénévent produit sur les +voyageurs. <i>Voyez</i> Travels in Europe by Maria Starke, Paris, 1822, p. +253.</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Ancienne villa de Lucullus.</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Sans doute <i>Capo di Monte</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>L'empire chinois</i>, par M. Hue, ancien missionnaire +apostolique, 2<sup>me</sup> édit., Paris, 1854, t. 1, p. 390.</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> L'usage était alors de franciser les noms étrangers: +l'<i>Itinéraire</i> dit: Jean de Bentevelze ou Bentivolio.</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> «Le premier duc de cette maison, l'illustre Borso, +honneur de son temps, qui règne en paix et conquiert ainsi plus de +gloire que tous ceux qui ont porté le ravage sur le territoire +étranger.»</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Jacopo va e ubbidisci a quello che vuole la terra e non +cercar più oltre.</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Hadji-Mehemet.</p> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> C'est à tort qu'on place sa mort en 1462; il résulte de +l'<i>Itinéraire</i> qu'elle vivait encore en 1471.</p> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Kingmaker</i>, surnom de Warwick.</p> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Anséates.</p> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Chevauchée.</p> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Lettres de l'empereur Maximilien et du jeune +Charles-Quint, de 1511 et 1512.</p> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Elle a été publiée par M. Le Glay.</p> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Nous possédons un recueil manuscrit des épitaphes +anciennes de Bruges, où nous avons fait, en vain, des recherches pour +y trouver, soit les noms de Boyd ou d'Arran, soit leur traduction +latine. Il se publie aussi un recueil des épitaphes d'Anvers, où ces +noms ne paraissent pas, que nous sachions.</p> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Fils du frère de Jacques III et par conséquent neveu de +la princesse.</p> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> M. Gaillard nomme seulement cinq fils et quatre filles. +L'une d'elles, Marie, épousa Josse de Baenst, chevalier, seigneur de +Gapinghe; une seconde, Élisabeth, fut mariée à Wulfart de +Lichtervelde; une troisième fut fille d'honneur de la douairière de +Glocester, mais nous ne savons trop quelle est la princesse qu'on a +voulu désigner ainsi.</p> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Charles VIII.</p> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Hist. de Fl.</i> par M. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 47.</p> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Une nièce, voir ci-après.</p> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Gachard, <i>Documents inédits concernant l'hist. de la +Belgique</i> t. I, p. 216, 249, 259, 267.</p> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Le monogramme dont il signait ses œuvres a été pris +pour un H, tandis que de bons juges y voient un M.</p> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Son premier mariage contracté lorsqu'elle n'avait que 13 +ans avait été stérile; demeurée veuve dans l'année, c'est à peine si +elle avait été femme, quand elle donna sa main, dans l'église de +Jérusalem, à un gentilhomme génois nomme Don André della Costa.</p> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Bulletins de la commission d'histoire de l'Académie +royale de Belgique,</i> t. VII, 1<sup>er</sup> <i>Bulletin</i>, p. 64.</p> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Dans la saisissante parabole du mauvais riche.</p> + +<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Nous avons tenté des recherches à la Bibliothèque et aux +Archives de Bruges, mais sans résultat.</p> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Petit golfe qui amenait les vaisseaux au port de +l'Écluse.</p> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Prison.</p> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Il était frère d'Agnès de Nieuwenhove, mariée à Arnout +Adorne et fils, ainsi qu'elle, de Nicolas de Nieuwenhove. Le +bourgmestre s'appelait aussi Jean, mais il était fils de Michel.</p> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Jamais elle ne détacha, de lui, sa foi.</p> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> «<i>Si l'on venait à trouver</i> qu'il eût en façon quelconque +tiré induement avantage du bien de la ville, il serait tenu à réparer +le tort au quadruple.»</p> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Selon Despars, ce fut après la bataille.</p> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> La devise des Adorno n'était pas la même que celle de la +branche flamande; c'était: «<i>Omnia prætereunt.</i>»</p> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> La même année, mourut Marguerite d'Anjou, et l'année +d'après, Louis XI et Édouard IV.</p> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a>... Propter seditionem, heu! iniquam, quæ in patria erat ob +peccata nostra, ibi Gandavum ubi erat statuum congregatio, ut inceptis +seditionibus et diabolicis inventionibus finis salubris imponeretur.»</p> + +Jean Adorne n'était point personnellement en cause dans cette +commotion, et il avait des parents et des amis dans les deux partis: +il exprime l'opinion des hommes paisibles qui voyaient avec douleur +les malheurs de leur ville et de leur pays. + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Nous devons beaucoup, pour les faits résumés dans ce +chapitre, à M. Tyller (<i>History of Scotland</i>), que nous avons pourtant +eu soin de comparer avec divers autres historiens de l'Écosse.</p> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Michel Ange.</p> + +<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Nous conservons partout le mot original sans le traduire, +parce qu'en le remplaçant par celui d'Albanie, comme l'a fait le +traducteur de Robertson, on donne lieu à une certaine confusion que +nous avons voulu éviter.</p> + +<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> 10 juin 1482.</p> + +<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> 22 juillet 1482.</p> + +<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> 58 ans.</p> + +<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Expectans judicium</i>, expression d'anciennes épitaphes.</p> +</div> +</div> + +<p class="p6"><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">p. 371</a></span></p> +<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3> + +<div class="font90"> +<p class="p4 right">Pages.</p> +<p class="p2">Introduction <span class="dalign"><a href="#Page_5">5</a></span></p> + +<h4 class="p2">PREMIÈRE PARTIE.</h4> + +<h5>I</h5> + +<h5>ITALIE ET FLANDRE.</h5></div> + +<p class="contents hanging">Les Adorne à Gênes et à Bruges. — Antoniotto. — Obizzo et Guy de +Dampierre. — Bataille des Éperons. — L'étendard déchiré. — Les +comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu. — Baudouin +de Fer et Baudouin à la Hache. — <i>Les États et les Trois +Membres.</i> — Les <i>Poorters</i>. — Les <i>Métiers</i>. <span class="dalign"><a href="#Page_13">13</a></span></p> + +<h5>II</h5> + +<h5>LES ARTEVELDE.</h5> + +<p class="contents hanging">Les tisserands. — Les deux colonnes d'or de Bruges. — Édouard III. — La +loi salique et la laine anglaise. — Jacques van Artevelde. — Louis +de Male. — Les Chaperons-Blancs. — Philippe van Artevelde. — Beverhout. — Massacre +des Brugeois.—La cour du Ruart. — Rosebecque. — Les +trois Gantois. — Flandre au Lion! — Pierre +Adorne, capitaine des Brugeois. — Le bourgmestre et le doge.—Naissance +d'Anselme.<span class="dalign"><a href="#Page_19">19</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">p. 372</a></span></p> + +<h5>III</h5> + +<h5>JÉRUSALEM.</h5> + +<p class="contents hanging">L'hospice et l'église. — Le Saint-Sépulcre à Bruges. — Le double voyage +d'Orient. — Eugène IV. — Le luxe des vieux temps. — L'éducation +des faits. — Siége de Calais. — Politique de Philippe le Bon.<span class="dalign"><a href="#Page_27">27</a></span></p> + +<h5>IV</h5> + +<h5>PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS.</h5> + +<p class="contents hanging">Retour de Calais. — Irritation des milices brugeoises. — Elles enfoncent +les portes de l'Ecluse. — Massacre de l'Écoutète. — Les larmes +de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre. — L'homme d'État +précoce. — Les assemblées du peuple. — Mort des Varssenaere. — Danger +de Jacques Adorne. — Jacques et Pierre Adorne bourgmestres. — Éloge +de Bruges. — Entrée de Philippe le Bon.—Début +d'Anselme. <span class="dalign"><a href="#Page_31">31</a></span></p> + +<h5>V</h5> + +<h5>UN TOURNOI DE L'OURS BLANC.</h5> + +<p class="contents hanging">La duchesse Isabelle et le comte de Charolois. — Les dames brugeoises +dans leurs atours. — Le forestier armé chevalier sur le champ de +bataille. — Que diable est-ce ceci? — La <i>Vesprée</i>. — Louis de la +Gruthuse. — Metteneye. — Jean Breydel. — Adam de Haveskerque. — Le +tournoi. — Anselme gagne le cor. — Marguerite. — Le +court roman. — Anselme Adorne forestier. — Les acclamations et +les cris de mort. <span class="dalign"><a href="#Page_37">37</a></span></p> + +<h5>VI</h5> + +<h5>LE BON CHEVALIER.</h5> + +<p class="contents hanging">Banquet de l'hôtel de ville. — La lance conquise. — Isabelle de Portugal +et le comte de Charolois à la maison de Jérusalem. — Combat. — Le +sire de Ravesteyn. — Joute de l'étang de Male. — Prouesses et +portrait de Jacques de Lalain, le bon chevalier. — Corneille de +Bourgogne. — Le casque enlevé. — Nouveau succès. — L'écu du forestier. — Naissance +de Jean Adorne. — Le parrain. — André Doria, +prince de Melfi. — L'Arioste. — Les vingt-huit +<i>alberghi</i> de Gênes. — L'hospitalité. <span class="dalign"><a href="#Page_45">45</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">p. 373</a></span></p> +<h5>VII</h5> + +<h5>CHARLES LE HARDI.</h5> + +<p class="contents hanging">Gand et Constantinople. — Daniel Sersanders. — Mort de Corneille de +Bourgogne et de Jacques de Lalain. — Le boucher Sneyssone. — Bataille +de Gavre. — Mahomet II. — La croisade. — Pie II. — Louis XI +et Charles le Téméraire. — Ligue du <i>Bien public</i>. — Bataille de +Montlhéry. — Les deux chartreux. — Dernier voyage de Pierre +Adorne. — Position d'Anselme à la cour. — Mariage du duc de Bourgogne +et de Marguerite d'York. — La duchesse de Norfolk. — Les +entremets mouvants. — Le pas d'armes de l'arbre d'or. — Portrait +et costume de Charles de Bourgogne. — L'étrangère. <span class="dalign"><a href="#Page_51">51</a></span></p> + +<h4 class="p2">DEUXIÈME PARTIE.</h4> + +<h5>I</h5> + +<h5>MARIE STUART, COMTESSE D'ARRAN.</h5> + +<p class="contents hanging">L'Écosse au <span class="smcap">XV</span><sup>me</sup> siècle. — Meurtre de Jacques I<sup>er</sup>. — Exécution de +Douglas et de son frère. — Alain Stuart et Thomas Boyd. — Un +comte de Douglas poignardé par Jacques II. — Le roi tué devant +Roxbourg. — Marie de Gueldre. — Minorité de Jacques III. — Kennedy, +évêque de St-André. — Ligue entre les Boyd et d'autres seigneurs. — Lord +Boyd, grand justicier, s'empare de la personne du +roi. — Thomas Boyd et Marie Stuart. — L'île d'Arran érigée en +comté. — Ambassade en Danemark. — Les Boyd cités au parlement. — Alexandre +Boyd décapité. — Lord Boyd, le comte et la comtesse +d'Arran se réfugient à Bruges. <span class="dalign"><a href="#Page_61">61</a></span></p> + +<h5>II</h5> + +<h5>JACQUES III.</h5> + +<p class="contents hanging">Arrivée à Édimbourg. — Portrait de Jacques III. — Anselme créé baron +de Corthuy, chevalier de St-André et conseiller du roi d'Écosse. — Le +chancelier Evandale. — Négociation sans résultat possible. — Le +roi veut séparer sa sœur du comte d'Arran. — Résistance de +la princesse. <span class="dalign"><a href="#Page_69">69</a></span></p> + +<h5>III</h5> + +<h5>LE DÉPART.</h5> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">p. 374</a></span></p> +<p class="contents hanging">Nouvelles missions. — La consécration de la chevalerie. — Le Tasse +et Alphonse d'Est. — Les compagnons de voyage. — Les adieux. — Les +Visconti. — François Sforce. — La cognée du paysan. — Gabriel +Adorno doge et vicaire impérial. — Usurpation violente de Dominique +de Campo Fregoso. — Brillant gouvernement d'Antoniotto Adorno. — George, +Raphaël et Barnabé Adorno, doges de Gênes. — Prosper +Adorno et Paul Fregoso. — Attaque de René d'Anjou. — Gênes se +soumet au duc de Milan. <span class="dalign"><a href="#Page_75">75</a></span></p> + +<h5>IV</h5> + +<h5>LA LOMDARDIE.</h5> + +<p class="contents hanging">Le comte de Renda. — Clémence Malaspina. — Galéas. — La cour de +Milan. — Chasse au léopard. — Milan la Peuplée. — Les armuriers. — <i>Il +Duomo.</i> — Le Lazareth. — <i>I Promessi Sposi.</i> — Le château. — Isgéric +et Thomas de Portinari. — Le Père de la Patrie. — Pavie. — L'étudiant. — Les +forts détachés. — La statue de Théodoric. — La +châsse de saint Augustin. — La tour de Boëtius. — Le pont de marbre. — La +Chartreuse. — Voghera. <span class="dalign"><a href="#Page_81">81</a></span></p> + +<h5>V</h5> + +<h5>GÊNES-LA-SUPERBE.</h5> + +<p class="contents hanging">Tortone. — Souvenir de Frédéric Barberousse. — Le château de +Blaise d'Assereto. — L'épée d'Alphonse le Magnanime — Bruges et +Gênes. — Les montagnards de l'Apennin. — Saint Pierre d'Arena. — Les +maisons de campagne. — Jacques Doria. — Fêtes et banquets. — Dîner +de famille. — Les belles Vénitiennes. — Aspect de +Gênes et de Damas. — Les môles. — Pourquoi Gênes est surnommée +la <i>Superbe</i>. — Caractère des Génois. — Les trois classes d'habitants. — Causes +de la supériorité de la marine génoise. — Une négociation +délicate. — Les galères à vapeur. <span class="dalign"><a href="#Page_89">89</a></span></p> + +<h5>VI</h5> + +<h5>DE GÊNES A ROME.</h5> + +<p class="contents hanging">La rivière du Levant. — Tableau de cette côte. — La maison du Bracco. — Les +châtaigniers. — Ferramula. — Vins exquis. — La Spezzia. — Passage +de la Magra. — Sarsana. — Antoniotto Adorno et Louis de +Campo Fregoso. — Pise. — Les ponts de Bruges. — <i>Il Duomo.</i> — Images +des villes sujettes. — Le baptistère. — La tour penchée. — <i>Il Campo +Santo.</i> — Rome. <span class="dalign"><a href="#Page_99">99</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">p. 375</a></span></p> +<h5>VII</h5> + +<h5>PAUL II.</h5> + +<p class="contents hanging">Rome ancienne et Rome moderne. — Charles-Quint et les Barberini. — L'audience +du pape. — Pierre des Barbi. — Ligue contre les Turcs. — Borso +d'Est. — Office du jeudi saint. — Les sept églises. — Le +banquet. — Le cardinal de St-Marc. — Cortége du jour de Pâques. — Le +sire de Corthuy délégué pour porter le dais. — Les grandeurs déchues et les ruines. — Les +despotes de Morée. — La reine de Bosnie. — Alexandre Sforce. — Le +sénateur de Rome. — Anselme Scott. — Messe pontificale. — <i>Viva +Papa Paolo!</i> — Deuxième audience. — Départ. <span class="dalign"><a href="#Page_105">105</a></span></p> + +<h5>VIII</h5> + +<h5>CORSE ET SARDAIGNE.</h5> + +<p class="contents hanging">La barque de Martino. — St-Pierre-<i>in-Gradus</i>. — L'agrafe et l'étoile. — Porto +Venere. — Le mal de mer. — Les provisions de voyage. — Relâche +forcée. — Conserves et dragées. — La caraque d'Ingisberto. — Les +Corses. — Jean de Rocca. — Bonifacio. — Le roi d'Aragon et la +chaîne du port. — Jacques Benesia. — La Sardaigne. — Algeri. — Les +belles juives. — Les doubles prunelles. — Les forbans. — Aristagno. +L'île de Semolo. — Le cap de Carthage. — La Goulette. — Télégraphie +moresque. <span class="dalign"><a href="#Page_113">113</a></span></p> + +<h4 class="p2">TROISIÈME PARTIE.</h4> + +<h5>I</h5> + +<h5>HUTMEN OU OTHMAN II.</h5> + +<p class="contents hanging">Le Fondaco des Génois. — Conteurs et bateleurs. — L'arsenal. — <i>El Almoxarife +major.</i> — L'empire arabe. — Mahomet. — Les Ommiades +et les Abassides. — Les Fatimites. — Les <i>Morabeth</i> et les <i>Mohaweddin</i>. — Almanzor. — Abdul-Hedi +et les Arabes. — La Casbah. — L'audience +du roi maure. — Portrait d'Othman ou Hutmen. — Maison +moresque. <span class="dalign"><a href="#Page_125">125</a></span></p> + +<h5>II</h5> + +<h5>TUNIS.</h5> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">p. 376</a></span></p> +<p class="contents hanging">Bazars. — Mosquées. — Les restes de sainte Oliva. — Le faubourg +appelé <i>Rabat</i>. — La garde chrétienne. — La ville des tombeaux. — Ce +qui rend les femmes belles. — Le manchot, écrivain public. — Le +sauf-conduit. — Carthage. — Dangers de la pêche. — Visite au +camp arabe. — Fêtes du Baïram. — Peste +et brigands. <span class="dalign"><a href="#Page_131">131</a></span></p> + +<h5>III</h5> + +<h5>LES TURCS.</h5> + +<p class="contents hanging">Trois religions sur un vaisseau. — Susa. — Les regards dangereux. — Monastir. — Un +miracle des <i>Morabeth</i>. — La barque changée en +rocher. — La flotte de saint Louis. — La Sicile. — Jugement sur les habitants. — Palerme. — Le +palais. — Vêpres Siciliennes. — Bourrasque. — Le +<i>sancte parole</i>. — Malte. — La Morée. — Siége de Négrepont. — Les +Turcs sont plus près qu'on ne pense. — Les janissaires. — L'île +de Candie. — Les faucons. — Encore une tempête. — Dangers que +courent les voyageurs. <span class="dalign"><a href="#Page_139">139</a></span></p> + +<h5>IV</h5> + +<h5>ALEXANDRIE.</h5> + +<p class="contents hanging">Entrée périlleuse. — Tristes réjouissances. — La visite du bord et les +messagers ailés. — Sala-ed-din et Malek-el-Adel. — Le consul génois +Pierre de Persi. — Les anges et la tortue. — Aspect extérieur +de la ville. — Ravages du roi de Chypre. — Citernes. — Aiguilles dites +de Cléopâtre. — Colonne de Dioclétien. — Les trois turbans. — Caravane +de 20,000 chameaux. — La pomme du paradis terrestre. — Disette. — Audience +de l'émir. — Les Flamands rongés jusqu'à la +moelle. <span class="dalign"><a href="#Page_149">149</a></span></p> + +<h5>V</h5> + +<h5>LE NIL.</h5> + +<p class="contents hanging">L'escorte. — Les jardins du Soudan. — Rosette. — Fouah. — Combat +de bateliers. — Aventure de nuit. — Rencontre. — Piété filiale de +Jean Adorne. — Excellence de l'eau du Nil. — Les Mameluks préfèrent +le vin. — Beautés des rives du fleuve. — Navigation pénible. — Attaque +des Arabes. — Les guides officieux. — Cani-Bey. — Les +poissons gras. <span class="dalign"><a href="#Page_156">156</a></span></p> + +<h5>VI</h5> + +<h5>LE CAIRE.</h5> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">p. 377</a></span></p> +<p class="contents hanging">Les truchemans. — Zam-Beg. — La femme de Cani-Bey. — Le dîner +maigre. — Visite à Naldarchos. — Ses inquiétudes au sujet des +progrès des Turcs. — Les habitants du Caire. — 20,000 morts par +jour en temps de peste. — Maisons des principaux de la ville. — Chameaux, +ânes et mulets. — Girafes. — Lions domestiques. — Éclairage. — Le +palais. — Les pyramides. — Matarieh. — Le baume. — Le +sycomore. <span class="dalign"><a href="#Page_163">163</a></span></p> + +<h5>VII</h5> + +<h5>LES MAMELUKS.</h5> + +<p class="contents hanging">Les Soudans. — Le Calife du Caire. — Caiet-Bey. — Insolence des +Mameluks. — Leur caractère. — L'île de Rondah. — Le Mékias. — Portrait +du Soudan. — Son cortége. — Costume des Mameluks. — Signes +de distinction parmi eux. — Gondole magnifique +du Soudan. — Flottille de 1,200 barques. — Génuflexions. — Collation. — Signal +de couper la digue. <span class="dalign"><a href="#Page_171">171</a></span></p> + +<h4 class="p2">QUATRIÈME PARTIE.</h4> + +<h5>I</h5> + +<h5>LA CARAVANE.</h5> + +<p class="contents hanging">Question de vie et de mort. — Abdallah. — Laurendio. — de +Birket-el-Hadji. — Le mont Goubbé. — La mer Rouge. — Bateaux +de bambou. — La fontaine de Moïse. — Campement de l'émir d'El +Tor. — Les voyageurs se joignent à son cortége. — Les Bédouins. — Proclamations +de l'émir. — Image vénérée par les musulmans. <span class="dalign"><a href="#Page_181">181</a></span></p> + +<h5>II</h5> + +<h5>LE MONT SINAI.</h5> + +<p class="contents hanging">Délicieuse vallée. — Les Gerboas. — Opinion des Arabes sur la manière +de tuer le gibier. — Montagne écroulée. — Inscriptions latines. — Montée +périlleuse. — Adorne sauvé par son fils. — Monastère de la +Transfiguration. — Église. — Châsse de sainte Catherine. — Chapelle +latine. — Puits de Moïse. — Jardins des religieux. — Monts +de Moïse et de Sainte-Catherine. — Roche remarquable. — Traité +entre les Caloyers et les Arabes. — Exigences de ceux-ci. — Souvenir +de Laurendio. <span class="dalign"><a href="#Page_187">187</a></span></p> + +<h5>III</h5> + +<h5>LES ARABES.</h5> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">p. 378</a></span></p> +<p class="contents hanging">Le guide brigand. — mdash; La tribu des Ben-Ety. — La précaution singulière. — Prétentions +des moucres. — Les bons Arabes. — Ils attaquent +les voyageurs. — Gazara. — Le patriarche. — Beau site de +Berseber. — La Terre-Sainte. — Sa fertilité. — Mauvais gîte. — Hébron. — Départ +de Laurendio. — Jérusalem. — Les croisades. — Godefroy +de Bouillon. — Le Tasse. <span class="dalign"><a href="#Page_195">195</a></span></p> + +<h5>IV</h5> + +<h5>JÉRUSALEM.</h5> + +<p class="contents hanging">Monastère de Sion. — La peste. — Le temple de Salomon. — La mosquée +d'Omar, vue du mont des Oliviers. — L'église du Saint-Sépulcre. — Les +gardiens du saint tombeau. — Fête de l'Exaltation +de la Croix. — Office des diverses sectes. — Le jardin des Olives. — La +vallée de Josaphat. — Les grottes de Saint-Saba. — Les montagnes +de Judée. — Jérico. — Le Jourdain. — La +mer Morte. <span class="dalign"><a href="#Page_203">203</a></span></p> + +<h5>V</h5> + +<h5>L'ÉMIR FAKHR-EDDIN.</h5> + +<p class="contents hanging">Le guide Hélie et le muletier Abas. — Ramla. — Tumulte. — Les corsaires. — L'émir +généreux. — Interrogatoire. — Sage réponse du +sire de Corthuy. — Nazareth. — La foire de Jefferkin. — Ce qu'on +y vendait. — Les sauvages de Bruges. — La mer de Galilée. — Saphet +et les Templiers. — Le puits de la Samaritaine. — Caverne +de Mouchic. — Hospitalité des Turcomans. — Tombeaux antiques +de Sibiate. — Arrivée à Damas. <span class="dalign"><a href="#Page_211">211</a></span></p> + +<h5>VI</h5> + +<h5>L'EMBARQUEMENT.</h5> + +<p class="contents hanging">M. de Lamartine. — Aspect de Damas. — Jardins. — Bassins. — Bazars. — Mosquées. — Le +père Griffon d'Ypres. — Les Maronites. — Leur +patriarche, franciscain. — La montagne Noire. — Beyrouth. — L'émir. — La +caution. — Honorable scrupule. — Le +départ. <span class="dalign"><a href="#Page_219">219</a></span></p> + +<h5>VII</h5> + +<h5>JACQUES DE LUSIGNAN.</h5> + +<p class="contents hanging">L'île de Chypre. — Les Génois et les Vénitiens. — Richard Cœur de +Lion. — Guy de Lusignan. — La reine Charlotte. — Portrait du roi +Jacques. — Anselme, chevalier du Glaive. — Ducs, comtes et barons +<i>in partibus</i>. — Nicosie. — Port Salin. — Récolte du sel. — Le couvent +des Chats. — Zuallart, compagnon de Philippe de Mérode. — Golfe +de Satalie. — Un corsaire donne la chasse au chevalier +brugeois. <span class="dalign"><a href="#Page_223">223</a></span></p> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">p. 379</a></span></p> + +<h5>VIII</h5> + +<h5>LES CHEVALIERS DE SAINT-JEAN.</h5> + +<p class="contents hanging">L'île de Rhodes. — Les Hospitaliers. — Guillaume et Foulques de +Villaret. — Jean-Baptiste Orsini. — Fausse alerte. — L'ambassade +persane. — Description de la ville de Rhodes. — Les prêtres +grecs. — Festin donné par le grand maître. — Cercle de cinquante +chevaliers. <span class="dalign"><a href="#Page_229">229</a></span></p> + +<h4 class="p2">CINQUIÈME PARTIE.</h4> + +<h5>I</h5> + +<h5>LA GRÈCE.</h5> + +<p class="contents hanging">L'Archipel. — Le captif simien. — Le château de Saint-Pierre et ses +gardiens. — Chio. — Le mastic. — Les Giustiniani et les Adorno. — Méthélin. — L'alun. — Trahison +du commandant. — Modon. — Toits +couverts de tuiles. — Le faux converti. — L'Albanie. — Scander-Beg. — L'Esclavonie. — Le +héros hongrois. — Encore des tempêtes. — Le port +de Brindes. <span class="dalign"><a href="#Page_237">237</a></span></p> + +<h5>II</h5> + +<h5>NAPLES.</h5> + +<p class="contents hanging">Alphonse V et Ferdinand. — Herman Van La Loo. — Manfredonia. — Mainfroi +et Conradin. — Le mont Gargano. — Grotte servant de chœur. — Point +de vue. — Le prince de Salerne. — Aspect de Bénévent. — Naples. — Beauté +des Napolitaines. — Le <i>Vico Capuano</i> et le <i>Lido</i>. — Château-Neuf, +château de l'Œuf et <i>Castello Capuano</i>. — Velitri. — La +cloche. — Le droit de pétition chez les Turcs. — Le roi +des Gueux. — Retour à Rome. — Les voyages d'autrefois et ceux +d'aujourd'hui. <span class="dalign"><a href="#Page_245">245</a></span></p> + +<h5>III</h5> + +<h5>FLORENCE ET FERRARE.</h5> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">p. 380</a></span></p> +<p class="contents hanging">Le camérier du pape. — L'archevêque d'Arles. — Les imprimeurs allemands. — Goûts +littéraires du sire de Corthuy. — Université de +Sienne. — Florence-la-Belle. — Divers palais. — La liberté et les +Médicis. — Bologne. — Jean de Bentivoglio. — Ferrare <i>l'Aimable</i>. — Les +Ferraraises à la fenêtre. — La maison d'Este. — Le palais de +<i>Scimonoglio</i> et celui de <i>Belfiore</i>. — Benvenuto Cellini. — Son remède +contre le mauvais air. <span class="dalign"><a href="#Page_253">253</a></span></p> + +<h5>IV.</h5> + +<h5>VENISE.</h5> + +<p class="contents hanging">Les murs de Padoue. — Venise. — Place et église de Saint-Marc. — La +Piazzetta. — Le comte de Carmagnola. — Le palais de la République. — Le +sire de Corthuy assiste aux séances du sénat. — Fondation et +progrès de Venise. — Henri Dandolo et Marino Faliero. — Le meilleur +gouvernement. — Les deux Foscari. — Inquisiteurs d'État. — <i>La +Prophétie.</i> — Hospices pour les marins. — Azimamet. — Le carnaval. — La +chartreuse de Montello. <span class="dalign"><a href="#Page_261">261</a></span></p> + +<h5>V</h5> + +<h5>LE RHIN.</h5> + +<p class="contents hanging">Le Tyrol. — Mariaen. — Hélénora Stuart. — Mols. — Entretien de +Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy. — Bâle. — Strasbourg. — La +cathédrale. — Le chevalier Harartbach. — Les reitres. — Les +portes de Worms. — Le cours du Rhin. — Cologne. — Aix-la-Chapelle. — L'anneau +magique. — Maestricht. — Anvers. — Accueil que +font les Brugeois à Anselme Adorne. <span class="dalign"><a href="#Page_269">269</a></span></p> + +<h5>VI</h5> + +<h5>ÉDOUARD IV, A BRUGES.</h5> + +<p class="contents hanging">Avénement et chute d'Édouard. — Warwick, le faiseur de rois. — La +Gruthuse accueille Édouard fugitif. — Naissance d'un fils de la +comtesse d'Arran. — L'Angleterre et l'Écosse à Bruges. — Le duc de +Bourgogne cité en parlement. — Il assiége Amiens. — Trêve. — Anselme +Adorne conseiller et chambellan du duc. — Édouard remonte +sur le trône. — Le grand prieur de Saint-André. — Départ de la +princesse. <span class="dalign"><a href="#Page_277">277</a></span></p> + +<h5>VII</h5> + +<h5>LA SÉPARATION.</h5> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">p. 381</a></span></p> +<p class="contents hanging">Marie Stuart s'embarque au port de Calais. — Lord Boyd meurt à +Alnwick. — Adieux du comte d'Arran et de Marie. — Le château +de Kilmarnoc. — Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la +princesse. — Présentation à la cour. — Le donjon de Corthuy. — La +dédicace de l'<i>Itinéraire</i>. — Fin de l'histoire de Thomas Boyd et de +Marie Stuart. <span class="dalign"><a href="#Page_283">283</a></span></p> + +<h5>VIII</h5> + +<h5>L'AMBASSADE DE PERSE.</h5> + +<p class="contents hanging">Mort de Marguerite. — Puissance du duc de Bourgogne. — Ses vues +ambitieuses. — Sa participation aux affaires d'Orient. — Hassan al +Thouil ou Ussum Cassan. — Le <i>Mouton Blanc</i> et le <i>Mouton Noir</i>. — L'empereur +de Trébisonde. — Hassan épouse Despoïna Comnène. — Ambassades +vénitiennes. — Le patriarche d'Antioche. — Le sire de +Corthuy part pour la Perse. — Hassan reçoit les ambassadeurs +du duc de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de Moscovie. — Ses +succès et ses revers. — Prise de Caffa par les Turcs. — Anselme +Adorne est rappelé. <span class="dalign"><a href="#Page_289">289</a></span></p> + +<h4 class="p2">SIXIÈME PARTIE.</h4> + +<h5>I</h5> + +<h5>JEAN ADORNE.</h5> + +<p class="contents hanging">Mort de Paul II. — Barbe rasée. — Les chansons de Robinette. — L'hospice +de Saint-Julien. — Patric Graham, primat d'Écosse. — Jean +Adorne est attaché à l'ambassade du cardinal Hugonet. — Mission +à Naples. — Le bâtard de Bourgogne. — Tournoi. — Siége de Neus. — Traité +de Péquigny. — Les états généraux de 1475. — Commissaires +au renouvellement des Magistrats de Bruges. — Le sire de +Corthuy est nommé bourgmestre. <span class="dalign"><a href="#Page_301">301</a></span></p> + +<h5>II</h5> + +<h5>UNE GRAND'MÈRE.</h5> + +<p class="contents hanging">Nouveaux impôts. — Mécontentement du peuple. — Conquête de la +Lorraine. — L'ombre du connétable. — Défaite du duc à Granson. — <i>Fortune +lui tourne le dos.</i> — Bataille de Morat. — Hemlink ou +Memlink. — Mariage d'Arnout Adorne. — Agnès Adorne. — Renouvellement +des Magistrats. <span class="dalign"><a href="#Page_309">309</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">p. 382</a></span></p> +<h5>III</h5> + +<h5>MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE.</h5> + +<p class="contents hanging">Siége de Nancy. — Le comte de Campo Basso. — Ambassade écossaise. — Singulière +prédiction. — Elle est confirmée par l'événement. — Le +mauvais valet de chambre. — Réflexions. — Les états des provinces +s'assemblent. — Les métiers de Gand. — Troubles à Bruges. — Le +sire de Corthuy capitaine de la duchesse de Bourgogne. — Les trois +chroniques. <span class="dalign"><a href="#Page_315">315</a></span></p> + +<h5>IV</h5> + +<h5>LES CAPITAINES DE LA DUCHESSE.</h5> + +<p class="contents hanging">Objet de la mission des capitaines. — L'avenir de Bruges. — Le sire +de la Gruthuse. — Jean de Bruges. — Jean Breydel et son escorte. — Transaction. — La +Gruthuse au balcon de l'hôtel de ville. — Arrestation +d'Hugonet et d'Humbercourt. — Exécutions à Gand. — Troubles +à Bruges. — On demande la mise en jugement des anciens magistrats. — Caractère +de la justice communale dans les temps de +troubles. — Les partis et leurs accusations. <span class="dalign"><a href="#Page_323">323</a></span></p> + +<h5>V</h5> + +<h5>MARIE DE BOURGOGNE.</h5> + +<p class="contents hanging">Tâche pénible. — La gloire des nations. — Supplice d'Hugonet et +d'Humbercourt. — Nobles larmes. — Adolphe de Gueldre et le duc +de Clèves. — Entrée de la duchesse à Bruges. — Troubles. — Pillage. — L'échevin +justifié et emprisonné. — Cris de mort. — Ambassade +de l'empereur Frédéric III. — Renouvellement des magistrats. — Une +plaisanterie de Louis XI. — Les Gantois entrent en campagne. — Revue +des milices brugeoises. — Les seize. — Digression. — Les +deux déserteurs. <span class="dalign"><a href="#Page_331">331</a></span></p> + +<h5>VI</h5> + +<h5>LE STEEN</h5> + +<p class="contents hanging">Caractère d'Anselme Adorne. — Vices de la procédure. — Les seize sont +conduits en prison. — Barbesan mis à la torture. — On dresse l'échafaud +sans attendre le jugement. — Vues secrètes des échevins. +Leurs délais. — Les milices ne quittent pas la place. — On cherche +les échevins qui se cachent. — Condamnation et mort de Barbesan. — Position +dangereuse du sire de Corthuy. <span class="dalign"><a href="#Page_339">339</a></span></p> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">p. 383</a></span></p> + +<h5>VII</h5> + +<h5>LE JUGEMENT.</h5> + +<p class="contents hanging">Le peuple va chercher le banc de torture. — Interrogatoire de Van +Overtveldt. — Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy +sont conduits aux Halles. — Aspect du tribunal. — Intervention inattendue. — Messes +solennelles. — Jugement de Van Overtveldt et de +Baenst. — Ce qui est résolu pour Anselme Adorne. — Caractère +de cette décision. — Motifs de consolation du chevalier. — Les autres +détenus mis à composition. — Les milices sortent sous la conduite +de Ghistelles et de Metteneye. — Prise du château de Chin. — Mort +d'Adolphe de Gueldre. — Le camp brugeois. — <i>Nous sommes +trahis!</i> — Réflexions. <span class="dalign"><a href="#Page_345">345</a></span></p> + +<h5>VIII</h5> + +<h5>BLANGY.</h5> + +<p class="contents hanging">Harangue de Maximilien. — Il arme des chevaliers. — Les <i>Pater</i> et les +<i>Avé</i>. — Bataille perdue et regagnée. — La Gruthuse prisonnier. — Retour +de Jean Adorne. — Mort de Galéas. — Prosper Adorno +remonte sur le trône ducal. — Il se sauve à la nage. — Caractère de +Maximilien — Mort de Marie et fin de la maison de Bourgogne. — Régence +contestée. — Les colonnes d'or renversées. — Adieux +suprêmes. <span class="dalign"><a href="#Page_353">353</a></span></p> + +<h5>IX</h5> + +<h5>LA DERNIÈRE TRAVERSÉE.</h5> + +<p class="contents hanging">Jacques III à 25 ans. — Favoris et artistes. — L'architecte Cochran et +le musicien Rogiers. — Le duc d'Albany et le comte de Mar. — Mort +du second. — Préparatifs de guerre. — Honteux traité du duc d'Albany. — Jacques +convoque ses vassaux. — Conspiration de Lauder. — <i>Bell-the-Cat.</i> — Massacre +des favoris du roi. — Il est détenu au +château d'Édinbourg. — Glocester envahit l'Écosse. — Albany lieutenant-général. — Sa +condamnation. — Arrivée du sire de Corthuy. — Conduite +équivoque du comte de Huntley. — Fatal +dénoûment. — Conclusion. <span class="dalign"><a href="#Page_361">361</a></span></p> + +<h4 class="p4">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</h4> +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_384" id="Page_384">p. 384</a></span></p> + +<p class="p6"><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">p. 385</a></span></p> +<h4>ERRATA.</h4> + +<p>Page 46, ligne 15, au lieu de: cinq cavaliers qui portaient, +chacun, <i>leurs couleurs</i> sur leur écu</p> +<p><span class="smcap">LISEZ</span>: <i>ses couleurs</i>.</p> + +<p class="p2">Page 168, lignes 19 et 30, au lieu de: <i>bananiers</i></p> +<p><span class="smcap">LISEZ</span>: <i>baumiers</i>.</p> + +<p class="p2">Page 343, ligne 13, au lieu de: pour trouver ces juges <i>contumax</i></p> +<p><span class="smcap">LISEZ</span>: <i>contumaces</i>.</p> + +<div class="footnotes p6"><h5>Note de transcription</h5> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_i" id="Footnote_i"></a><a href="#FNanchor_i"><span class="label">[i]</span></a> +La citation de Dante :</p> + +<p class="left20">«combien est rude sentier le monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien +goûte le sel, le pain de l'étranger!» </p> + +<p>telle qu'elle se trouve ici semble avoir été tronquée ou mal retranscrite. +De notre temps, elle est souvent traduite ainsi :</p> + +<p class="left20">Et combien est amer, pour celui qui le goûte,<br /> +Le pain de l'étranger, et tout ce qu'il en coûte<br /> +De monter et descendre à l'escalier d'autrui...</p></div></div> + +<p> </p> +<p> </p> +<hr class="full" /> +<p>***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE***</p> +<p>******* This file should be named 30949-h.txt or 30949-h.zip *******</p> +<p>This and all associated files of various formats will be found in:<br /> +<a href="http://www.gutenberg.org/dirs/3/0/9/4/30949">http://www.gutenberg.org/3/0/9/4/30949</a></p> +<p>Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed.</p> + +<p>Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution.</p> + + + +<pre> +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +<a href="http://www.gutenberg.org/license">http://www.gutenberg.org/license)</a>. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://www.gutenberg.org/about/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + +http://www.gutenberg.org/dirs/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: +http://www.gutenberg.org/dirs/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: +<a href="http://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL">http://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL</a> + +*** END: FULL LICENSE *** +</pre> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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