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Paris + +Translator: Louis Viardot + +Release Date: December 9, 2009 [EBook #30638] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier, Rénald Lévesque +and the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +ALEXANDRE POUSCHKINE + +LA FILLE DU CAPITAINE + +ROMAN TRADUIT DU RUSSE PAR LOUIS VIARDOT + +QUATRIÈME ÉDITION + +Ouvrage illustré de 33 gravures +D'après les dessins d'A. PARIS + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +1901 + + + + +AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS + + +La nouvelle que nous publions est considérée en Russie comme le meilleur +ouvrage en prose du poète Pouschkine. Elle peut soutenir la comparaison +avec les récits les plus attachants de Nicolas Gogol. + +Alexandre Pouschkine, né à Saint-Pétersbourg en 1799, est mort en 1837, +dans toute la force de son talent. Ses premiers écrits l'ayant rendu +suspect, il fut envoyé dans les provinces éloignées de l'empire, où il +remplit diverses fonctions administratives. L'empereur Nicolas, à son +avènement en 1825, le rappela dans la capitale, et le nomma +historiographe. Ses ouvrages les plus connus sont _le Prisonnier du +Caucase_ et une composition dramatique qui n'a jamais été représentée, +et n'était pas destinée à l'être, _Boris Godunov_. + +Ses autres poèmes sont _Ruslan et Ludmil'a; les Bohémiens, la Fontaine +des pleurs_ et _l'Onéghine_. + +Ce poète, si admiré de ses contemporains, n'était pas heureux: +d'indignes propos répandus à dessein dans les salons de +Saint-Pétersbourg, où l'on n'aimait pas sa fière et libre parole, +amenèrent un duel dans lequel il fut blessé mortellement par son propre +beau-frère. Cette mort fut pleurée par les Russes comme une calamité +publique. + + + + +[Illustration] + +I + +LE SERGENT AUX GARDES + + +Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa jeunesse +sous le comte Munich[1], avait quitté l'état militaire en 17.. avec le +grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habité sa +terre du gouvernement de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia Ire, fille +d'un pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette +union, je survécus seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. +J'avais été inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la +faveur du major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus +censé être en congé jusqu'à la fin de mon éducation. Alors on nous +élevait autrement qu'aujourd'hui. Dès l'âge de cinq ans je fus confié au +piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de devenir mon +menin. Grâce à ses soins, vers l'âge de douze ans je savais lire et +écrire, et pouvais apprécier avec certitude les qualités d'un lévrier de +chasse. À cette époque, pour achever de m'instruire, mon père prit à +gages un Français, M. Beaupré, qu'on fit venir de Moscou avec la +provision annuelle de vin et d'huile de Provence. Son arrivée déplut +fort à Savéliitch. «Il semble, grâce à Dieu, murmurait-il, que l'enfant +était lavé, peigné et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l'argent +et de louer un _moussié_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques +dans la maison?» + +Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en Prusse, puis +il était venu en Russie pour être _outchitel_, sans trop savoir la +signification de ce mot[2]. C'était un bon garçon, mais étonnamment +distrait et étourdi. Il n'était pas, suivant son expression, ennemi de +la bouteille, c'est-à-dire, pour parler à la russe, qu'il aimait à +boire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin qu'à table, et +encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on +passait l'_outchitel_, mon Beaupré s'habitua bien vite à l'eau-de-vie +russe, et finit même par la préférer à tous les vins de son pays, comme +bien plus stomachique. Nous devînmes de grands amis, et quoique, d'après +le contrat, il se fût engagé à m'apprendre _le français, l'allemand et +toutes les sciences_, il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe +tant bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre +amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d'autre mentor. Mais le +destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d'un événement que je +vais raconter. + +Quelqu'un raconta en riant à ma mère que Beaupré s'enivrait constamment. +Ma mère n'aimait pas à plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit à +son tour à mon père, lequel, en homme expéditif, manda aussitôt cette +_canaille de Français_. On lui répondit humblement que le _moussié_ me +donnait une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait +sur son lit du sommeil de l'innocence. De mon côté, j'étais livré à une +occupation très intéressante. On m'avait fait venir de Moscou une carte +de géographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en servît, et qui +me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidité de son papier. +J'avais décidé d'en faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de +Beaupré, je m'étais mis à l'ouvrage. Mon père entra dans l'instant même +où j'attachais une queue au cap de Bonne-Espérance. À la vue de mes +travaux géographiques, il me secoua rudement par l'oreille, s'élança +près du lit de Beaupré, et, l'éveillant sans précaution, il commença à +l'accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se +lever; le pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le +collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le même +jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C'est ainsi que se termina +mon éducation. + +Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m'amusant à faire +tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec +les jeunes garçons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au delà de seize +ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement. + +Un jour d'automne, ma mère préparait dans son salon des confitures au +miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le +bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis près de la fenêtre, venait +d'ouvrir l'_Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque année. Ce livre +exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait qu'avec une +extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer +prodigieusement la bile. Ma mère, qui savait par coeur ses habitudes et +ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des +mois entiers se passaient sans que l'_Almanach de la cour_ lui tombât +sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne +le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait +l'_Almanach de la cour_ en haussant fréquemment les épaules et en +murmurant à demi-voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie. +Chevalier des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que +nous...?» Finalement mon père lança l'_Almanach_ loin de lui sur le sofa +et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait +jamais rien de bon. + +«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s'adressant à ma mère, +quel âge a Pétroucha[5]? + +--Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère. +Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a +perdu un oeil, et que... + +--Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.» + +La pensée d'une séparation prochaine fit sur ma mère une telle +impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des +larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile d'exprimer +la joie qui me saisit. L'idée du service se confondait dans ma tête avec +celle de la liberté et des plaisirs qu'offre la ville de +Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans +mon opinion, était le comble de la félicité humaine. + +Mon père n'aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre l'exécution. +Le jour de mon départ fut à l'instant fixé. La veille, mon père +m'annonça qu'il allait me donner une lettre pour mon chef futur, et me +demanda du papier et des plumes. + +«N'oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le +prince B...; dis-lui que j'espère qu'il ne refusera pas ses grâces à mon +Pétroucha. + +--Quelle bêtise! s'écria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi +veux-tu que j'écrive au prince B...? + +--Mais tu viens d'annoncer que tu daignes écrire au chef de Pétroucha. + +--Eh bien! quoi? + +--Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il est +inscrit au régiment Séménofski. + +--Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non? +Pétroucha n'ira pas à Pétersbourg. Qu'y apprendrait-il? à dépenser de +l'argent et à faire des folies. Non, qu'il serve à l'armée, qu'il flaire +la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un fainéant de la garde, +qu'il use les courroies de son sac. Où est son brevet? donne-le-moi.» + +Ma mère alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette avec +la chemise que j'avais portée à mon baptême, et le présenta à mon père +d'une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le posa devant +lui sur la table et commença sa lettre. + +La curiosité me talonnait. «Où m'envoie-t-on, pensais-je, si ce n'est +pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de mon père, qui +cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit +avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses lunettes, m'appela et me +dit: «Cette lettre est adressée à André Karlovitch R..., mon vieux +camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7] pour servir sous ses ordres.» + +Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu de la +vie gaie et animée de Pétersbourg, c'était l'ennui qui m'attendait dans +une contrée lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un +instant plus tôt, je pensais avec délices, me semblait une calamité. +Mais il n'y avait qu'à se soumettre. Le lendemain matin, une _kibitka_ +de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une malle, une +cassette avec un service à thé et des serviettes nouées pleines de +petits pains et de petits pâtés, derniers restes des dorloteries de la +maison paternelle. Mes parents me donnèrent leur bénédiction, et mon +père me dit: «Adieu, Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté +serment; obéis à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne +sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et +rappelle-toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est +neuf, et de ton honneur pendant qu'il est jeune.» Ma mère, tout en +larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch d'avoir +bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court _touloup_[8] +de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard. +Je m'assis dans la _kibitka_ avec Savéliitch, et partis pour ma +destination en pleurant amèrement. + +J'arrivai dans la nuit à Simbirsk, où je devais rester vingt-quatre +heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je m'étais arrêté +dans une auberge, tandis que, dès le matin, Savéliitch avait été courir +les boutiques. Ennuyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale, +je me mis à errer par les chambres de l'auberge. J'entrai dans la pièce +du billard et j'y trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'années, +portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la +main et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un +verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer sous le +billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; plus leurs +parties se prolongeaient, et plus les promenades à quatre pattes +devenaient fréquentes, si bien qu'enfin le marqueur resta sous le +billard. Le monsieur prononça sur lui quelques expressions énergiques, +en guise d'oraison funèbre, et me proposa de jouer une partie avec lui. +Je répondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans +doute fort étrange. Il me regarda avec une sorte de commisération. +Cependant l'entretien s'établit. J'appris qu'il se nommait Ivan +Ivanovitch[9] Zourine, qu'il était chef d'escadron dans les hussards, +qu'il se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il +avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m'invita à dîner +avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie. +J'acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine buvait +beaucoup et m'invitait à boire, en me disant qu'il fallait m'habituer au +service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire +à me tenir les côtes, et nous nous levâmes de table devenus amis +intimes. Alors il me proposa de m'apprendre à jouer au billard. «C'est, +dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par +exemple, qu'on arrive dans une petite bourgade; que veux-tu qu'on y +fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en +définitive, aller à l'auberge et jouer au billard, et pour jouer il faut +savoir jouer.» Ces raisons me convainquirent complètement, et je me mis +à prendre ma leçon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait à +haute voix; il s'étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques +leçons, il me proposa de jouer de l'argent, ne fût-ce qu'une _groch_ (2 +kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui +était, d'après lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis, et +Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en goûter, +répétant toujours qu'il fallait m'habituer au service. «Car, +ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?» Je suivis +son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je goûtais de mon verre, +plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les +bandes, je me fâchais, je disais des impertinences au marqueur qui +comptait les points, Dieu sait comment; j'élevais l'enjeu, enfin je me +conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la clef des +champs. De cette façon, le temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un +regard sur l'horloge, posa sa queue et me déclara que j'avais perdu cent +roubles[10]. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les +mains de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine +me dit «Mais, mon Dieu, ne t'inquiète pas; je puis attendre». + +Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant toujours +qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de table, je me tenais +à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à ma chambre. + +Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperçut +les indices irrécusables de mon zèle pour le service. + +«Que t'est-il arrivé? me dit-il d'une voix lamentable. Où t'es-tu rempli +comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n'était encore +arrivé. + +--Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr que tu +es ivre. Va dormir,... mais, avant, couche-moi.» + +Le lendemain, je m'éveillai avec un grand mal de tête. Je me rappelais +confusément les événements de la veille. Mes méditations furent +interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse +de thé. «Tu commences de bonne heure à t'en donner, Piôtr Andréitch[11], +me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni +ton père ni ton grand-père n'étaient des ivrognes. Il n'y a pas à parler +de ta mère, elle n'a rien daigné prendre dans sa bouche depuis sa +naissance, excepté du _kvass_[12]. À qui donc la faute? au maudit +_moussié_: il t'a appris de belles choses, ce fils de chien, et c'était +bien la peine de faire d'un païen ton menin, comme si notre seigneur +n'avait pas eu assez de ses propres gens!» J'avais honte; je me +retournai et lui dis: «Va-t'en, Savéliitch, je ne veux pas de thé». Mais +il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu'il s'était mis en +train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que c'est que +de faire des folies? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien prendre. Un +homme qui s'enivre n'est bon à rien. Bois un peu de saumure de +concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d'eau-de-vie, pour te +dégriser. Qu'en dis-tu?» + +Dans ce moment entra un petit garçon qui m'apportait un billet de la +part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit: + +«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon garçon, +les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement besoin +d'argent. Ton dévoué, + + «IVAN ZOURINE.» + +Il n'y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression +d'indifférence, et, m'adressant à Savéliitch, je lui commandai de +remettre cent roubles au petit garçon. + +«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris. + +--Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible. + +--Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l'étonnement redoublait. +Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? C'est +impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet +argent.» + +Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas ce +vieillard obstiné à m'obéir, il me serait difficile dans la suite +d'échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: «Je +suis ton maître, tu es mon domestique. L'argent est à moi; je l'ai perdu +parce que j'ai voulu le perdre. Je te conseille de ne pas faire l'esprit +fort et d'obéir quand on te commande.» + +Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, qu'il +frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un +pieu?» m'écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père +Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d'une voix tremblante, ne me fais pas +mourir de douleur. Ô ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce +brigand que tu n'as fait que plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant +d'argent. Cent roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t'ont +sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes. + +--Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec sévérité; donne +l'argent ou je te chasse d'ici à coups de poing.» Savéliitch me regarda +avec une profonde expression de douleur, et alla chercher mon argent. +J'avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais m'émanciper et +prouver que je n'étais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. +Savéliitch s'empressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra +en m'annonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk +avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre +congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +II + +LE GUIDE + + +Mes réflexions pendant le voyage n'étaient pas très agréables. D'après +la valeur de l'argent à cette époque, ma perte était de quelque +importance. Je ne pouvais m'empêcher de convenir avec moi-même que ma +conduite à l'auberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me +sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le +vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du +traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin +une toux de mauvaise humeur. J'avais fermement résolu de faire ma paix +avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, +voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même +que je suis fautif. J'ai fait hier des bêtises et je t'ai offensé sans +raison. Je te promets d'être plus sage à l'avenir et de te mieux +écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix. + +--Ah! mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir, +je suis fâché contre moi-même, c'est moi qui ai tort par tous les bouts. +Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge? Mais que faire? Le +diable s'en est mêlé. L'idée m'est venue d'aller voir la femme du diacre +qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: j'ai quitté la +maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment +reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que +leur enfant est buveur et joueur?» + +Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu'à +l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son consentement. Il +se calma peu à peu, ce qui ne l'empêcha point cependant de grommeler +encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! c'est +facile à dire». + +J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'étendait un +désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins +profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma +_kibitka_ suivait l'étroit chemin, ou plutôt la trace qu'avaient laissée +les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, +et s'adressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, +n'ordonnes-tu pas de retourner en arrière? + +--Pourquoi cela? + +--Le temps n'est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il +roule la neige du dessus? + +--Eh bien! qu'est-ce que cela fait? + +--Et vois-tu ce qu'il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le +côté de l'orient.) + +--Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein. + +--Là, là, regarde... ce petit nuage.» + +J'aperçus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que j'avais pris +d'abord pour une colline éloignée. Mon cocher m'expliqua que ce petit +nuage présageait un _bourane_[13]. + +J'avais ouï parler des _chasse-neige_ de ces contrées, et je savais +qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, +d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le +vent ne me parut pas fort; j'avais l'espérance d'arriver à temps au +prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler de vitesse. + +Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du côté +de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit +nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s'élevait lourdement, +croissait, s'étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une +neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. +Le vent se mit à siffler, à hurler. C'était un _chasse-neige_. En un +instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent +soulevait de terre. Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s'écria le +cocher; c'est un _bourane_.» + +Je passai la tête hors de la _kibitka_; tout était obscurité et +tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, +qu'il semblait en être animé. La neige s'amoncelait sur nous et nous +couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s'arrêtèrent bientôt. +«Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience. + +--Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait +où nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et tout est sombre.» + +Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense. «Pourquoi ne +l'avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais; +tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusqu'au matin; l'orage se serait +calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte? Si c'était pour +aller se marier, passe.» + +Savéliitch avait raison. Qu'y avait-il à faire? La neige continuait de +tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_. Les chevaux se +tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en +temps. Le cocher marchait autour d'eux, rajustant leur harnais, comme +s'il n'eût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de +tous côtés, dans l'espérance d'apercevoir quelque indice d'habitation ou +de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du +_chasse-neige_... Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir. +«Holà! cocher, m'écriai-je, qu'y a-t-il de noir là-bas?» Le cocher se +mit à regarder attentivement du côté que j'indiquais, «Dieu le sait, +seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce n'est pas un arbre, +et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme.» + +Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint aussi +à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même +ligne, et je reconnus un homme. + +«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le +chemin? + +--Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit dur. +Mais à quoi diable cela sert-il? + +--Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette +contrée? Peux-tu nous conduire jusqu'à un gîte pour y passer la nuit? + +--Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai parcourue à +pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de +suite on perd la route. Mieux vaut s'arrêter ici et attendre; peut-être +l'ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin +avec les étoiles.» + +Son sang-froid me donna du courage. Je m'étais déjà décidé, en +m'abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe, +lorsque tout à coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le siège +du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation n'est pas +loin. Tourne à droite et marche. + +--Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où +vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais aussi, +fouette sans répit.» + +Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau venu, +pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin? + +--Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j'ai senti une odeur de +fumée, preuve qu'une habitation est proche.» + +Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent d'étonnement. +J'ordonnai au cocher d'aller où l'autre voulait. Les chevaux marchaient +lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_ s'avançait avec lenteur, +tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se +balançant de côté et d'autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements +d'une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements +profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la +_tsinovka_[14], je m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, bercé par +le chant de la tempête et le roulis du traîneau. J'eus alors un songe +que je n'ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de +prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le +lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa +propre expérience combien il est naturel à l'homme de s'abandonner à la +superstition, malgré tout le mépris qu'on affiche pour elle. + +J'étais dans cette disposition de l'âme où la réalité commence à se +perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de +l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait toujours et +que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une +porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison +seigneuriale. + +Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour +involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuât à une +désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et je vois ma +mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais +pas de bruit, me dit-elle; ton père est à l'agonie et désire te dire +adieu.» Frappé d'effroi, j'entre à sa suite dans la chambre à coucher. +Je regarde; l'appartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent +des gens à la figure triste et abattue. Je m'approche sur la pointe du +pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est +de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta +bénédiction.» Je me mets à genoux et j'attache mes regards sur le +mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, j'aperçois dans le lit un +paysan à barbe noire, qui me regarde d'un air de gaieté. Plein de +surprise, je me tourne vers ma mère: «Qu'est-se que cela veut dire? +m'écriai-je; ce n'est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa +bénédiction à ce paysan?--C'est la même chose, Pétroucha, répondit ma +mère; celui-là est ton _père assis_[15]; baise-lui la main et qu'il te +bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s'élança du +lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en +tous sens. Je voulus m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se +remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient +dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me +disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». L'effroi et +la stupeur s'étaient emparés de moi... + +En ce moment je m'éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; Savéliitch me +tenait par la main. «Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés. + +--Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux. + +--Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la +haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.» + +Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une +moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, se +crever l'oeil. L'hôte nous reçut près de la porte d'entrée, en tenant une +lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une +chambre petite, mais assez propre. Une _loutchina_[16] l'éclairait. Au +milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de +Cosaque. + +Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d'une soixantaine +d'années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et +demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n'avais jamais eu +plus grand besoin. L'hôte se hâta de le servir. + +«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch. + +--Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d'en haut. + +Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux +yeux étincelants. + +«Eh bien! as-tu froid? + +--Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? J'avais un +_touloup_; mais, à quoi bon m'en cacher, je l'ai laissé en gage hier +chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.» + +En ce moment l'hôte rentra avec le _samovar_[18] tout bouillant. Je +proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la +soupente. Son extérieur me parut remarquable. C'était un homme d'une +quarantaine d'années, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges +épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne +restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une +expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux +étaient coupés en rond. Il portait un petit _armak_[19] déchiré et de +larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et +fit la grimace. + +«Faites-moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un +verre d'eau-de-vie; le thé n'est pas notre boisson de Cosaques.» + +J'accédais volontiers à son désir. L'hôte prit sur un des rayons de +l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant regardé +bien en face: «Eh! eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages! +D'où Dieu t'a-t-il amené?» + +Mon guide cligna de l'oeil d'une façon toute significative et répondit +par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de +la graine de chanvre; la grand'mère lui jeta une pierre et le manqua. Et +vous, comment vont les vôtres? + +--Comment vont les nôtres? répliqua l'hôtelier en continuant de parler +proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du +pope l'a défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le +cimetière. + +--Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la +pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il +aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l'oeil +une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos[20]; le garde +forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie!» + +Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala +d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente. + +Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n'est +que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des affaires de +l'armée du laïk, qui venait seulement d'être réduite à l'obéissance +après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler d'un air fort +mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur l'hôte, tantôt +sur le guide. L'espèce d'auberge où nous nous étions réfugiés se +trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute +habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais +que faire? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route. +L'inquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je m'étendis sur un +banc; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du +poêle[21]; l'hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à +ronfler, et moi-même je m'endormis comme un mort. + +En m'éveillant le lendemain assez tard, je m'aperçus que l'ouragan avait +cessé. Le soleil brillait; la neige s'étendait au loin comme une nappe +éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai l'hôte, qui me +demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le +marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille +s'étaient envolés tout à fait. J'appelai le guide pour le remercier du +service qu'il nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un +demi-rouble de gratification. + +Savéliitch fronça le sourcil. «Un demi-rouble! s'écria-t-il; pourquoi +cela? parce que tu as daigné toi-même l'amener à l'auberge? Que ta +volonté sois faite, seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de +trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous +finirons par mourir de faim.» + +Il m'était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, d'après +ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais +pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui m'avait +tiré, sinon d'un danger de mort, au moins d'une position fort +embarrassante. + +«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un +demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il est trop +légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de lièvre. + +--Aie pitié de moi, mon père Piotr Andréitch, s'écria Savéliitch; +qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le +premier cabaret. + +-Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le vagabond, que +je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce +d'une pelisse de son épaule[22]; c'est sa volonté de seigneur, et ton +devoir de serf est de ne pas regimber, mais d'obéir. + +--Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d'une voix +fâchée. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison, et te voilà +tout content de le piller, grâce à son bon coeur. Qu'as-tu besoin d'un +_touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes +maudites grosses épaules. + +--Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte +vite le _touloup_. + +--Oh! Seigneur mon Dieu! s'écria Savéliitch en gémissant. Un _touloup_ +en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-ton? À un +ivrogne en guenilles.» + +Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l'essayer +aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille, +lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le +mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch +poussa comme un hurlement étouffé lorsqu'il entendit le craquement des +fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me +reconduisit-il jusqu'à ma _kibitka_, et il me dit avec un profond salut: +«Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De +ma vie je n'oublierai vos bontés.» Il s'en alla de son côté, et je +partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. +J'oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en peau de +lièvre. + +Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai +un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs +cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat +du temps de l'impératrice Anne, et ses discours étaient empreints d'une +forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En +lisant son nom, il me jeta un coup d'oeil rapide: «Mon Dieu, dit-il, il y +a si peu de temps qu'André Pétrovich était de ton ache; et maintenant, +quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...» + +Il ouvrit la lettre et se mit à la parcourir à demi-voix, en +accompagnant sa lecture de remarques: «Monsieur, j'espère que Votre +Excellence...» Qu'est-ce que c'est que ces cérémonies? Fi! comment +n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce +ainsi qu'on écrit à son vieux camarade?... «Votre Excellence n'aura pas +oublié!...» Hein!... «Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal +Munich... pendant la campagne... de même que... nos bonnes parties de +cartes.» Eh! eh! _Bruder!_ il se souvient donc encore de nos anciennes +fredaines? «Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon +espiègle...» «Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu'est-ce +que cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe... +Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se +tournant vers moi. + +--Cela signifie, lui répondis-je avec l'air le plus innocent du monde, +traiter quelqu'un avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup +de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic. + +--Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non, il +paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint son +brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L'inscrire au régiment de +Séménofski...» C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il faut... «Me +permettre de vous embrasser sans cérémonie, et... comme un vieux ami et +camarade.» Ah! enfin, il s'en est souvenu... Etc., etc... Allons, mon +petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de +côté, tout sera fait; tu seras officier dans le régiment de ***; et pour +ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu +serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête +homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu +n'as rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un +jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite à dîner avec moi.» + +«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m'aura-t-il servi d'être +sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m'a-t-il mené? dans le +régiment de *** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes +kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son +vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et +je pense que l'effroi de recevoir parfois un hôte de plus à son +ordinaire de garçon n'avait pas été étranger à mon prompt éloignement +dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et +partis pour le lieu de ma destination. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +III + +LA FORTERESSE + + +La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes d'Orenbourg. +De cette ville, la route longeait les bords escarpés du Iaïk. La rivière +n'était pas encore gelée, et ses flots couleur de plomb prenaient une +teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi +s'étendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions, +tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m'offrait pas beaucoup +d'attraits; je tâchais de me représenter mon chef futur, le capitaine +Mironoff. Je m'imaginais un vieillard sévère et morose, ne sachant rien +en dehors du service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre +vétille. Le crépuscule arrivait; nous allions assez vite. + +«Y a-t-il loin d'ici à la forteresse? demandai-je au cocher. + +--Mais on la voit d'ici», répondit-il. + +Je me mis à regarder de tous côtés, m'attendant à voir de hauts +bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu'un petit +village entouré d'une palissade en bois. D'un côté s'élevaient trois ou +quatre tas de foin, à demi recouverts de neige; d'un autre, un moulin à +vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de +tilleul, pendaient paresseusement. + +«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné. + +--Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où nous +venions de pénétrer. + +J'aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient +étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient couvertes +en chaume. J'ordonnai qu'on me menât chez le commandant, et presque +aussitôt ma _kibitka_ s'arrêta devant une maison en bois, bâtie sur une +éminence, près de l'église, qui était en bois également. + +Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j'entrai dans l'antichambre. +Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce +bleue au coude d'un uniforme vert. Je lui dis de m'annoncer. «Entre, mon +petit père, me dit l'invalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai +dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin +était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un +diplôme d'officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre +étaient rangés des _tableaux d'écorce_[24], qui représentaient la _Prise +de Kustrin_ et d'_Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et l'_Enterrement +du chat par les souris_. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille +femme en mantelet, la tête enveloppée d'un mouchoir. Elle était occupée +à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard +borgne en habit d'officier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me +dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que j'étais venu +pour entrer au service, et que, d'après la règle, j'accourais me +présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le +petit vieillard borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la +bonne dame interrompit le discours que j'avais préparé à l'avance. + +[Illustration: UNE VIEILLE FEMME ÉTAIT OCCUPÉE À DEVIDER DU FIL.] + +«Ivan Kouzmitch[25] n'est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en +visite chez le père Garasim. Mais c'est la même chose, je suis sa femme. +Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi, mon petit +père.» + +Elle appela une servante et lui dit de faire venir l'_ouriadnik_[27]. Le +petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je +vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?» +Je satisfis sa curiosité. + +«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné +passer de la garde dans notre garnison?» + +Je répondis que c'était par ordre de l'autorité. + +«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde? +reprit l'infatigable questionneur. + +--Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du +capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a +autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi, +mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t'afflige +pas trop de ce qu'on t'ait fourré dans notre bicoque; tu n'es pas le +premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s'habitue. +Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu'on l'a +transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était +arrivé. Voilà qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et +ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l'un l'autre, +et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins. +Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maître.» + +En ce moment entre l'_ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui +dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur l'officier, et +propre. + +--J'obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l'_ouriadnik_. Ne faut-il +pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff? + +--Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà +logé très à l'étroit; et puis c'est mon compère; et puis il n'oublie pas +que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l'officier... Comment est +votre nom, mon petit père? + +--Piôtr Andréitch. + +--Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer +son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch? + +--Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n'y a que +le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme Oustinia +Pégoulina pour un seau d'eau chaude. + +--Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard +borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les +tous deux. + +--C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu. + +--Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.» + +Je pris congé; l'_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se trouvait +sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La +moitié de l'_isba_ était occupée par la famille de Siméon Kouzoff, +l'autre me fut abandonnée. Cette moitié se composait d'une chambre assez +propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à s'y +installer, et moi, je regardai par l'étroite fenêtre. Je voyais devant +moi s'étendre une steppe nue et triste; sur le côté s'élevaient des +cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout +sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui +répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée +j'étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me saisit; +je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations +de Savéliitch, qui ne cessait de répéter, avec angoisse: «Ô Seigneur +Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si l'enfant +allait tomber malade?» + +Le lendemain, à peine avais-je commencé de m'habiller, que la porte de +ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de +traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité +remarquable. + +«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie +faire votre connaissance. J'ai appris hier votre arrivée, et le désir de +voir enfin une figure humaine s'est tellement emparé de moi que je n'ai +pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez +vécu ici quelque temps.» + +Je devinai sans peine que c'était l'officier renvoyé de la garde pour +l'affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup +d'esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il me dépeignit +avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société +et en général toute la contrée où le sort m'avait jeté. Je riais de bon +coeur, lorsque ce même invalide, que j'avais vu rapiécer son uniforme +dans l'antichambre du capitaine, entra et m'invita à dîner de la part de +Vassilissa Iégorovna. Chvabrine déclara qu'il m'accompagnait. + +En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la place +une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des +chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne de bataille. Devant +eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille, +en robe de chambre et en bonnet de coton. Dès qu'il nous aperçut, il +s'approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à +commander l'exercice. Nous allions nous arrêter pour voir les manoeuvres, +mais il nous pria d'aller sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, +promettant qu'il nous rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous +n'avez vraiment rien à voir.» + +Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me +traita comme si elle m'eût dès longtemps connu. L'invalide et Palachka +mettaient la nappe. + +«Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si +longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le +chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?» + +À peine avait-elle prononcé ce nom, qu'entra dans la chambre une jeune +fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en +bandeau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et +l'embarras. Elle ne me plut pas extrêmement au premier coup d'oeil; je la +regardai avec prévention. Chvabrine m'avait dépeint Marie, la fille du +capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla s'asseoir +dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait apporté le +_chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas revenir son mari, +envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler. + +«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se refroidit. +Grâce à Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout le temps de +s'égosiller à son aise.» + +Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard borgne. + +«Qu'est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table est +servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir. + +--Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, j'étais +occupé de mon service, j'instruisais mes petits soldats. + +--Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne leur va +pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à +prier le bon Dieu; ça t'irait bien mieux. Mes chers convives, à table, +je vous prie.» + +Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait pas un +moment et m'accablait de questions; qui étaient mes parents, s'ils +étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était leur fortune? Quand +elle sut que mon père avait trois cents paysans: + +«Voyez-vous! s'écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et +nous, mon petit père, en fait d'_âmes_[33], nous n'avons que la servante +Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit à petit. Nous n'avons +qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il faut marier. Et quelle dot +a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois +par an. Pourvu qu'elle trouve quelque brave homme! sinon, la voilà +éternellement fille.» + +Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue toute +rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. J'eus pitié +d'elle, et je m'empressai de changer de conversation. + +«J'ai ouï dire, m'écriai-je avec assez d'à-propos, que les Bachkirs ont +l'intention d'attaquer votre forteresse. + +--Qui t'a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch. + +--Je l'ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je. + +--Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas entendu +depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimidé, +et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. Ils n'oseront pas +s'attaquer à nous, et s'ils s'en avisent, je leur imprimerai une telle +terreur, qu'ils ne remueront plus de dix ans. + +--Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant à la femme du +capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels dangers? + +--Affaire d'habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela vingt +ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais croire comme +j'avais peur de ces maudits païens. S'il m'arrivait parfois de voir leur +bonnet à poil, si j'entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit +père, que mon coeur se resserrait à mourir. Et maintenant j'y suis si +bien habituée, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me +dire que les brigands rôdent autour de la forteresse. + +--Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement +Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose. + +--Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de la +douzaine des poltrons. + +--Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie que +vous? + +--Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'à présent +elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans trembler de tous +ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch s'imagina, le +jour de ma fête, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre +pigeonneau, qu'elle manqua de s'en aller dans l'autre monde. Depuis ce +jour-là, nous n'avons plus tiré ce maudit canon.» + +Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent dormir la +sieste, et j'allai chez Chvabrine, où nous passâmes ensemble la soirée. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +IV + +LE DUEL + + +Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la +forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais agréable +même. J'étais reçu comme un membre de la famille dans la maison du +commandant. Le mari et la femme étaient d'excellentes gens. Ivan +Kouzmitch, qui d'enfant de troupe était parvenu au rang d'officier, +était un homme tout simple et sans éducation, mais bon et loyal. Sa +femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à sa paresse +naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires du service comme +celles de son ménage, et commandait dans toute la forteresse comme dans +sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de se montrer sauvage. Nous +fîmes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de +coeur et de raison. Peu à peu je m'attachai à cette bonne famille, même à +Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne. + +Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette +forteresse bénie de Dieu, il n'y avait ni exercice à faire, ni garde à +monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait quelquefois ses +soldats pour son propre plaisir. Mais il n'était pas encore parvenu à +leur apprendre quel était le côté droit, quel était le côté gauche. +Chvabrine avait quelques livres français; je me mis à lire, et le goût +de la littérature s'éveilla en moi. Le matin je lisais, et je m'essayais +à des traductions, quelquefois même à des compositions en vers. Je +dînais presque chaque jour chez le commandant, où je passais d'habitude +le reste de la journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de +sa femme Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va +sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant +d'heure en heure sa conversation me devenait moins agréable. Ses +perpétuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses +remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me déplaisaient +fort. Je n'avais pas d'autre société que cette famille dans la +forteresse, mais je n'en désirais pas d'autre. + +Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas. La +tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut +troublée subitement par une guerre intestine. + +J'ai déjà dit que je m'occupais un peu de littérature. Mes essais +étaient passables pour l'époque, et Soumarokoff[34] lui-même leur rendit +justice bien des années plus tard. Un jour, il m'arriva d'écrire une +petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous prétexte de +demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur +bénévole; je copiai ma petite chanson, et la portai à Chvabrine, qui +seul, dans la forteresse, pouvait apprécier une oeuvre poétique. + +Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus +les vers suivants[35]: + + «Hélas! en fuyant Macha, j'espère recouvrer ma liberté! + Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant moi. + Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état cruel, + prends pitié de ton prisonnier.» + +«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une louange +comme un tribut qui m'était dû. + +Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire montrait de +la complaisance, me déclara net que ma chanson ne valait rien. + +«Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforçant de cacher mon humeur. + +--Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon maître +Trédiakofski[36].» + +Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser impitoyablement +chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la façon la plus maligne. +Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui +déclarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes +compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace. + +«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les poètes +ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon d'eau-de-vie +avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna? + +--Ce n'est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil, de +savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes +suppositions. + +--Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en +plus. Écoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de devenir ta +femme. + +--Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un +effronté!» + +Chvabrine changea de visage. «Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en +me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction. + +--Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce moment +j'étais prêt à le déchirer. + +Je courus à l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille +à la main. D'après l'ordre de la femme du commandant, il enfilait des +champignons qui devaient sécher pour l'hiver. + +«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le bienvenu. Pour +quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander.» + +Je lui déclarai en peu de mots que je m'étais pris de querelle avec +Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, d'être mon +second. Ivan Ignatiitch m'écouta jusqu'au bout avec une grande +attention, en écarquillant son oeil unique. + +«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi Ivanitch, et +que j'en suis témoin? c'est là ce que vous voulez dire? oserais-je vous +demander. + +--Précisément. + +--Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en tête? Vous +vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh bien, la belle +affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises, +dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un +soufflet; lui un second, vous un troisième; et puis allez chacun de +votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que +maintenant... Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je +vous demander. Encore si c'était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit +avec lui, car je ne l'aime guère. Mais, si c'est lui qui vous perfore, +vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cassés? +oserais-je vous demander.» + +Les raisonnements du prudent officier ne m'ébranlèrent pas. Je restai +ferme dans ma résolution. «Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, +faites ce qui vous plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre +duel? Des gens se battent; qu'y a-t-il là d'extraordinaire? oserais-je +vous demander. Grâce à Dieu, j'ai approché de près les Suédois et les +Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs.» + +Je tâchai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel était le +devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors d'état de me +comprendre. «Faites à votre guise, dit-il. Si j'avais à me mêler de +cette affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les +règles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action +criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire observer +au commandant combien il serait désirable qu'il avisât aux moyens de +prendre les mesures nécessaires...» + +J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant. +Je parvins à grand'peine à le calmer. Cependant il me donna sa parole de +se taire, et je le laissai en repos. + +Comme d'habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je m'efforçais +de paraître calme et gai, pour n'éveiller aucun soupçon et éviter les +questions importunes. Mais j'avoue que je n'avais pas le sang-froid dont +se vantent les personnes qui se sont trouvées dans la même position. +Toute cette soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la +sensibilité. Marie Ivanovna me plaisait plus qu'à l'ordinaire. L'idée +que je la voyais peut-être pour la dernière fois lui donnait à mes yeux +une grâce touchante. Chvabrine entra. Je le pris à part, et l'informai +de mon entretien avec Ivan Ignatiitch. + +«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons d'eux.» + +Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le lendemain +matin, à six heures. À nous voir causer ainsi amicalement, Ivan +Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir. + +«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il d'un +air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle. + +--Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait +une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu.» + +Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise +humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que +répondre. Chvabrine le tira d'embarras. + +«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite. + +--Et avec qui, mon petit père, t'es-tu querellé? + +--Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu'aux gros mots. + +--Pourquoi cela? + +--Pour une véritable misère, pour une chansonnette. + +--Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il arrivé? + +--Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson, et il +s'est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Piôtr +Andréitch s'est fâché. Mais ensuite il a réfléchi que chacun est libre +de son opinion et tout est dit.» + +L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi ne +comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les releva. Des +poésies, la conversation passa aux poètes en général, et le commandant +fit l'observation qu'ils étaient tous des débauchés et des ivrognes +finis; il me conseilla amicalement de renoncer à la poésie, comme chose +contraire au service et ne menant à rien de bon. + +La présence de Chvabrine m'était insupportable. Je me hâtai de dire +adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison, j'examinai +mon épée, j'en essayai la pointe, et me couchai après avoir donné +l'ordre à Savéliitch de m'éveiller le lendemain à six heures. + +Le lendemain, à l'heure indiquée, je me trouvais derrière les meules de +foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à paraître. «On peut +nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.» Nous mîmes bas nos +uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes nos épées du fourreau. En +ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derrière +un tas de foin. Il nous intima l'ordre de nous rendre chez le +commandant. Nous obéîmes de mauvaise humeur. Les soldats nous +entourèrent, et nous suivîmes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en +triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravité. + +Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les +portes à deux battants, et s'écria avec emphase: «Ils sont pris!» + +Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre: + +«Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre +forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts... Piôtr +Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez, donnez... +Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr Andréitch, je +n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas honte? Alexéi Ivanitch, +c'est autre chose; il a été transféré de la garde pour avoir fait périr +une âme. Il ne croit pas en Notre-Seigneur. Mais toi, tu veux en faire +autant?» + +Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de +répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les duels +sont formellement défendus par le code militaire.» + +Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait emportées au +grenier. Je ne pus m'empêcher de rire; Chvabrine conserva toute sa +gravité. + +«Malgré tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid à la +femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que +vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant à votre tribunal. +Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c'est son affaire. + +--Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du commandant. +Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même chair et le même +esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu baguenaudes? Fourre-les à +l'instant dans différents coins, au pain et à l'eau, pour que cette bête +d'idée leur sorte de la tête. Et que le père Garasim les mette à la +pénitence, pour qu'ils demandent pardon à Dieu et aux hommes.» + +Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était extrêmement +pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du capitaine devint plus +accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser l'un l'autre. Palachka +nous rapporta nos épées. Nous sortîmes, ayant fait la paix en apparence. +Ivan Ignatiitch nous reconduisit. + +«Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous +dénoncer au commandant après m'avoir donné votre parole de n'en rien +faire? + +--Comme Dieu est saint, répondit-il, je n'ai rien dit à Ivan Kouzmitch; +c'est Vassilissa Iégorovna qui m'a tout soutiré. C'est elle qui a pris +toutes les mesures nécessaires à l'insu du commandant. Du reste, Dieu +merci, que ce soit fini comme cela!» + +Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec +Chvabrine. «Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je. + +--Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang votre +impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut feindre +pendant quelques jours. Au revoir.» + +Et nous nous séparâmes comme s'il ne se fût rien passé. + +De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, près de +Marie Ivanovna; son père n'était pas à la maison; sa mère s'occupait du +ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait +l'inquiétude que lui avait causée ma querelle avec Chvabrine. + +«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez +vous battre à l'épée. Comme les hommes sont étranges! pour une parole +qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts à s'entr'égorger +et à sacrifier, non seulement leur vie, mais encore l'honneur et le +bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre que ce n'est pas vous qui avez +commencé la querelle: c'est Alexéi Ivanitch qui a été l'agresseur. + +--Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna? + +--Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas Alexéi +Ivanitch, il m'est même désagréable, et cependant je n'aurais pas voulu +ne pas lui plaire, cela m'aurait fort inquiétée. + +--Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?» + +Marie Ivanovna se troubla et rougit: + +«Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage. + +--Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela? + +--L'an passé, deux mois avant votre arrivée. + +--Et vous n'avez pas consenti? + +--Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme d'esprit +et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule idée qu'il +faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les assistants... +Non, non, pour rien au monde.» + +Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et m'expliquèrent +beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine à la +poursuivre. Il avait probablement remarqué notre inclination mutuelle, +et s'efforçait de nous détourner l'un de l'autre. Les paroles qui +avaient provoqué notre querelle me semblèrent d'autant plus infâmes, +quand, au lieu d'une grossière et indécente plaisanterie, j'y vis une +calomnie calculée. L'envie de punir le menteur effronté devint encore +plus forte en moi, et j'attendais avec impatience le moment favorable. + +Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'étais occupé à +composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l'attente d'une +rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume, je pris mon +épée, et sortis de la maison. + +«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous observe +plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous empêchera.» + +Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier escarpé, +nous nous arrêtâmes sur le bord de l'eau, et nos épées se croisèrent. + +Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j'étais plus +fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres choses +soldat, m'avait donné quelques leçons d'escrime, dont je profitai. +Chvabrine ne s'attendait nullement à trouver en moi un adversaire aussi +dangereux. + +Pendant longtemps nous ne pûmes nous faire aucun mal l'un à l'autre; +mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je l'attaquai +vivement, et le fis presque entrer à reculons dans la rivière. Tout à +coup j'entendis mon nom prononcé à haute voix; je tournai rapidement la +tête, et j'aperçus Savéliitch qui courait à moi le long du sentier... +Dans ce moment je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous +l'épaule droite, et je tombai sans connaissance. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +V + +LA CONVALESCENCE + + +Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui +m'était arrivé, ni où je me trouvais. J'étais couché sur un lit dans une +chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Savéliitch se tenait +devant moi, une lumière à la main. Quelqu'un déroulait avec précaution +les bandages qui entouraient mon épaule et ma poitrine. Peu à peu mes +idées s'éclaircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que +j'étais blessé. En cet instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds: + +«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir. + +--Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir; +toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.» + +Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force. + +«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort. + +Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur moi. + +«Comment vous sentez-vous? me dit-elle. + +[Illustration: «COMMENT VOUS SENTEZ-VOUS?» ME DIT MARIE IVANOVNA.] + +--Bien, grâce à Dieu, répondis-je d'une voix faible. C'est vous, Marie +Ivanovna; dites-moi...» + +Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit sur son +visage. + +«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient +rendues, Seigneur! Mon père Piôtr Andréitch, m'as-tu fait assez peur? +quatre jours! c'est facile à dire...» + +Marie Ivanovna l'interrompit. + +«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien +faible.» + +Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité de +pensées confuses. J'étais donc dans la maison du commandant, puisque +Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus interroger +Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se boucha les oreilles. +Je fermai les yeux avec mécontentement, et m'endormis bientôt. + +En m'éveillant, j'appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis +devant moi Marie Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis +exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce moment. Je +saisis sa main et la serrai avec transport, en l'arrosant de mes larmes. +Marie ne la retirait pas..., et tout à coup je sentis sur ma joue +l'impression humide et brûlante de ses lèvres. Un feu rapide parcourut +tout mon être. + +«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez à mon +bonheur.» + +Elle reprit sa raison: + +«Au nom du ciel, calmez-vous, me dit-elle en ôtant sa main, vous êtes +encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous,... +ne fût-ce que pour moi.» + +Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. Je me +sentais revenir à la vie. + +Dès cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'était le barbier +du régiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre médecin dans la +forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse +et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant +m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il +va sans dire que je saisis la première occasion favorable pour continuer +ma déclaration interrompue, et, cette fois, Marie m'écouta avec plus de +patience. Elle me fit naïvement l'aveu de son affection, et ajouta que +ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y +bien, me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des +vôtres?» + +Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère; +mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon père, je +pressentais que mon amitié ne le toucherait pas extrêmement, et qu'il la +traiterait de folie de jeunesse. Je l'avouai franchement à Marie +Ivanovna; mais néanmoins je résolus d'écrire à mon père aussi +éloquemment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je montrai ma +lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante +qu'elle ne douta plus du succès, et s'abandonna aux sentiments de son +coeur avec toute la confiance de la jeunesse. + +Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma +convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: «Vois-tu +bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts; +mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi Ivanitch, il est enfermé +par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée +est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à +son aise et de se repentir.» + +J'étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de +rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la +permission de sa femme, consentit à lui rendre la liberté. Chvabrine +vint me voir. Il témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé, +avoua que toute la faute était à lui, et me pria d'oublier le passé. +Étant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre +querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie l'irritation de la +vanité blessée; je pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux. + +Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis. +J'attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n'osant pas espérer, +mais tâchant d'étouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m'étais +pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son mari. Mais ma +recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni Marie ne cachions nos +sentiments devant eux, et nous étions assurés d'avance de leur +consentement. + +Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la main. Je +la pris en tremblant. L'adresse était écrite de la main de mon père. +Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, d'habitude, c'était +ma mère qui m'écrivait, et lui ne faisait qu'ajouter quelques lignes à +la fin. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet; je relisais +la suscription solennelle: «À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, +gouvernement d'Orenbourg, forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de +découvrir, à l'écriture de mon père, dans quelle disposition d'esprit il +avait écrit la lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les +premières lignes je vis que toute l'affaire était au diable. Voici le +contenu de cette lettre: + +«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans +laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre +consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. Et +non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma bénédiction ni +mon consentement, mais encore j'ai l'intention d'arriver jusqu'à toi et +de te bien punir pour tes sottises comme un petit garçon, malgré ton +rang d'officier, parce que tu as prouvé que tu n'es pas digne de porter +l'épée qui t'a été remise pour la défense de la patrie, et non pour te +battre en duel avec des fous de ton espèce. Je vais écrire à l'instant +même à André Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse +de Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire +passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est +tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée. +Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique je +n'ose pas avoir confiance en sa bonté. + +«Ton père, + +«A. G.» + +La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers. Les +dures expressions que mon père ne m'avait pas ménagées me blessaient +profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me +semblait aussi injuste que malséant; enfin l'idée d'être renvoyé hors de +la forteresse de Bélogorsk m'épouvantait. Mais j'étais surtout chagriné +de la maladie de ma mère. J'étais indigné contre Savéliitch, ne doutant +pas que ce ne fût lui qui avait fait connaître mon duel à mes parents. +Après avoir marché quelque temps en long et en large dans ma petite +chambre, je m'arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: +«Il paraît qu'il ne t'a pas suffi que, grâce à toi, j'aie été blessé et +tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère». + +Savéliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappé. + +«Aie pitié de moi, seigneur, s'écria-t-il presque en sanglotant; +qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que tu as +été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi +pour recevoir l'épée d'Alexéi Ivanitch. La vieillesse maudite m'en a +seule empêché. Qu'ai-je donc fait à ta mère? + +--Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t'a chargé d'écrire une +dénonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis à mon service pour être +mon espion? + +--Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en larmes. Ô +Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que m'écrit le maître, et +tu verras si je te dénonçais.» + +En même temps il tira de sa poche une lettre qu'il me présenta, et je +lus ce qui suit: + +«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien écrit de mon fils +Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce soient des +étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi que tu remplis ton +devoir et la volonté de tes seigneurs? Je t'enverrai garder les cochons, +vieux chien, pour avoir caché la vérité et pour ta condescendance envers +le jeune homme. À la réception de cette lettre, je t'ordonne de +m'informer immédiatement de l'état de sa santé, qui, à ce qu'on me +mande, s'améliore, et de me désigner précisément l'endroit où il a été +frappé, et s'il a été bien guéri.» + +Evidemment Savéliitch n'avait pas eu le moindre tort, et c'était moi qui +l'avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui demandai +pardon, mais le vieillard était inconsolable. «Voilà jusqu'où j'ai vécu! +répétait-il; voilà quelles grâces j'ai méritées de mes seigneurs pour +tous mes longs services! Je suis un vieux chien, je suis un gardeur de +cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure! Non, mon +père Piôtr Andréitch, ce n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit +_moussié_; c'est lui qui t'a appris à pousser ces broches de fer, en +frappant du pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait +se garer d'un mauvais homme! C'était bien nécessaire de dépenser de +l'argent à louer le _moussié_!» + +Mais qui donc s'était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon père? +Le général? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et puis, Ivan +Kouzmitch n'avait pas cru nécessaire de lui faire un rapport sur mon +duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons s'arrêtaient sur +Chvabrine; lui seul trouvait un avantage dans cette dénonciation, dont +la suite pouvait être mon éloignement de la forteresse et ma séparation +d'avec la famille du commandant. J'allai tout raconter à Marie Ivanovna: +elle venait à ma rencontre sur le perron. + +«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle! + +--Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de mon +père. + +Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la lettre, et +me dit d'une voix émue: «Ce n'a pas été mon destin. Vos parents ne +veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de Dieu soit faite! +Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il n'y a rien à faire, +Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins. + +--Cela ne sera pas, m'écriai-je, en la saisissant par la main. Tu +m'aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes +parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; ils +nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et puis, +avec le temps, j'en suis sûr, nous parviendrons à fléchir mon père. Ma +mère intercédera pour nous, il me pardonnera. + +--Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t'épouserai pas sans la +bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne seras pas +heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu rencontres une +autre fiancée, si tu l'aimes, que Dieu soit avec toi[38]. Piôtr +Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.» + +Elle se mit à pleurer et se retira. J'avais l'intention de la suivre +dans sa chambre; mais je me sentais hors d'état de me posséder et je +rentrai à la maison. J'étais assis, plongé dans une mélancolie profonde, +lorsque Savéliitch vint tout à coup interrompre mes réflexions. + +«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier toute +couverte d'écriture; regarde si je suis un espion de mon maître et si je +tâche de brouiller le père avec le fils.» + +Je pris de sa main ce papier; c'était la réponse de Savéliitch à la +lettre qu'il avait reçue. La voici mot pour mot: + +«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j'ai reçu votre +gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi, votre +esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de +mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre +serviteur fidèle, j'obéis aux ordres de mes maîtres; et je vous ai +toujours servi avec zèle jusqu'à mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien +écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne pas vous effrayer sans +raison; et voilà que nous entendons que notre maîtresse, notre mère, +Avdotia Vassilievna, est malade de peur; et je m'en vais prier Dieu pour +sa santé. Et Piôtr Andréitch a été blessé dans la poitrine, sous +l'épaule droite, sous une côte, à la profondeur d'un _verchok_ et +demi[39], et il a été couché dans la maison du commandant, où nous +l'avons apporté du rivage: et c'est le barbier d'ici, Stépan Paramonoff, +qui l'a traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte +bien; et il n'y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce qu'on +dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite comme son +propre fils; et qu'une pareille _occasion_ lui soit arrivée, il ne faut +pas lui en faire de reproches; le cheval a quatre jambes et il bronche. +Et vous daignez écrire que vous m'enverrez garder les cochons; que ce +soit votre volonté de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'à +terre. + + «Votre fidèle esclave, + + «ARKHIP SAVÉLIEFF.» + +Je ne pus m'empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la +lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état d'écrire à mon +père, et, pour calmer ma mère, la lettre de Savéliitch me semblait +suffisante. + +De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait presque +plus et tâchait même de m'éviter. La maison du commandant me devint +insupportable; je m'habituai peu à peu à rester seul chez moi. Dans le +commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des reproches; mais, en voyant +ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que +lorsque le service l'exigeait. Je n'avais que de très rares entrevues +avec Chvabrine, qui m'était devenu d'autant plus antipathique que je +croyais découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait +davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je m'abandonnai +à une noire mélancolie, qu'alimentaient encore la solitude et +l'inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la lecture et les +lettres. Je me laissais complètement abattre et je craignais de devenir +fou, lorsque des événements soudains, qui eurent une grande influence +sur ma vie, vinrent donner à mon âme un ébranlement profond et +salutaire. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +VI + +POUGATCHEFF + + +Avant d'entamer le récit des événements étranges dont je fus le témoin, +je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait le +gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'année 1773. Cette riche et +vaste province était habitée par une foule de peuplades à demi sauvages, +qui venaient récemment de reconnaître la souveraineté des tsars russes. +Leurs révoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie +civilisée, leur inconstance et leur cruauté demandaient, de la part du +gouvernement, une surveillance constante pour les réduire à +l'obéissance. On avait élevé des forteresses dans les lieux favorables, +et dans la plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens +possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui auraient +dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées, étaient devenus +depuis quelque temps des sujets inquiets et dangereux pour le +gouvernement impérial. En 1772, une émeute survint dans leur principale +bourgade. Cette émeute fut causée par les mesures sévères qu'avait +prises le général Traubenberg pour ramener l'armée à l'obéissance. Elles +n'eurent d'autre résultat que le meurtre barbare de Traubenberg, +l'élévation de nouveaux chefs, et finalement la répression de l'émeute à +force de mitraille et de cruels châtiments. + +Cela s'était passé peu de temps avant mon arrivée dans la forteresse de +Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait tranquille. Mais l'autorité +avait trop facilement prêté foi au feint repentir des révoltés, qui +couvaient leur haine en silence, et n'attendaient qu'une occasion +propice pour recommencer la lutte. + +Je reviens à mon récit. + +Un soir (c'était au commencement d'octobre 1773), j'étais seul à la +maison, à écouter le sifflement du vent d'automne et à regarder les +nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m'appeler de la +part du commandant, chez lequel je me rendis à l'instant même. J'y +trouvai Chvabrine, Ivan Ignatiitch et l'_ouriadnik_ des Cosaques. Il n'y +avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me +dit bonjour d'un air préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le +monde, hors l'_ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa +poche et nous dit: + +«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce qu'écrit +le général.» + +Il mit ses lunettes et lut ce qui suit: + + «_À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk, capitaine + Mironoff_ (secret). + +«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique Cosaque +du Don Iéméliane Pougatcheff, après s'être rendu coupable de +l'impardonnable insolence d'usurper le nom du défunt empereur Pierre +III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles dans les +villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs forteresses, en +commettant partout des brigandages et des assassinats. En conséquence, +dès la réception de la présente, vous aurez, monsieur le capitaine, à +aviser aux mesures qu'il faut prendre pour repousser le susdit scélérat +et usurpateur, et, s'il est possible, pour l'exterminer entièrement dans +le cas où il tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos +soins.» + + * * * * * + +«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses +lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile à dire. Le +scélérat semble fort, et nous n'avons que cent trente hommes, même en +ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas trop à compter, soit +dit sans te faire un reproche, Maximitch.» L'_ouriadnik_ sourit. +«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez +ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit; dans +le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les soldats. +Toi, Maximitch, veille bien sur tes Cosaques. Il faut aussi examiner le +canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret; que personne +dans la forteresse ne sache rien avant le temps.» + +Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous congédia. Je +sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que nous venions +d'entendre. + +«Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je. + +--Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu'à présent je ne vois +rien de grave. Si cependant...» Alors il se mit à rêver en sifflant avec +distraction un air français. + +Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l'apparition de +Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le respect +d'Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé pour rien au +monde un secret confié comme affaire de service. Après avoir reçu la +lettre du général, il s'était assez adroitement débarrassé de Vassilissa +Iégorovna, en lui disant que le père Garasim avait reçu d'Orenbourg des +nouvelles extraordinaires qu'il gardait dans le mystère le plus profond. +Vassilissa Iégorovna prit à l'instant même le désir d'aller rendre +visite à la femme du pope, et, d'après le conseil d'Ivan Kouzmitch, elle +emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissât s'ennuyer toute seule. + +Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher +sur-le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour +qu'elle ne pût nous épier. + +Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu tirer de la +femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son absence, un +conseil de guerre s'était assemblé chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka +avait été enfermée sous clef. Elle se douta que son mari l'avait +trompée, et se mit à l'accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch était +préparé à cette attaque; il ne se troubla pas le moins du monde, et +répondit bravement à sa curieuse moitié: + +«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en tête +d'allumer du feu avec de la paille; et comme cela peut être cause d'un +malheur, j'ai rassemblé mes officiers et je leur ai donné l'ordre de +veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille, +mais bien avec des fagots et des broussailles. + +--Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa femme; +pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine jusqu'à notre +retour?» + +Ivan Kouzmitch ne s'était pas préparé à une semblable question; il +balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s'aperçut +aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu'elle n'obtiendrait +rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des +concombres salés qu'Akoulina Pamphilovna savait préparer d'une façon +supérieure. De toute la nuit, Vassilissa Iégorovna ne put fermer l'oeil, +n'imaginant pas ce que son mari avait en tête qu'elle ne pût savoir. + +Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch occupé +à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des morceaux de bois, +des osselets et toutes sortes d'ordures que les petits garçons y avaient +fourrées. «Que peuvent signifier ces préparatifs guerriers? pensa la +femme du commandant. Est-ce qu'on craindrait une attaque de la part des +Kirghises? mais serait-il possible qu'Ivan Kouzmitch me cachât une +pareille misère?» Elle appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution +de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosité de femme. + +Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur des +objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire par des +questions étrangères à l'affaire pour rassurer et endormir la prudence +de l'accusé. Puis, après un silence de quelques instants, elle poussa un +profond soupir, et dit en hochant la tête: + +«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il de +tout cela? + +--Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est +miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; j'ai +nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce Pougatcheff. Si +Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici. + +--Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du +commandant. + +Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parlé, et se mordit la langue. +Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le contraignit à lui tout +raconter, après avoir engagé sa parole qu'elle ne dirait rien à +personne. + +Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce n'est +à la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache de cette +bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être enlevée par les +brigands. + +Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur +son compte étaient fort divers. Le commandant envoya l'_ouriadnik_ avec +mission de bien s'enquérir de tout dans les villages voisins. +L'_ouriadnik_ revint après une absence de deux jours, et déclara qu'il +avait vu dans la steppe, à soixante verstes de la forteresse, une grande +quantité de feux, et qu'il avait ouï dire aux Bachkirs qu'une force +innombrable s'avançait. Il ne pouvait rien dire de plus précis, ayant +craint de s'aventurer davantage. + +On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les Cosaques +de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient par petits +groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se dispersaient dès qu'ils +apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner: +Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit au commandant une révélation très grave. +Selon lui, l'_ouriadnik_ aurait fait de faux rapports; à son retour, le +perfide Cosaque aurait dit à ses camarades qu'il s'était avancé jusque +chez les révoltés, qu'il avait été présenté à leur chef, et que ce chef, +lui ayant donné sa main à baiser, s'était longuement entretenu avec lui. +Le commandant fit aussitôt mettre l'_ouriadnik_ aux arrêts, et désigna +Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques +avec un mécontentement visible. Ils murmuraient à haute voix, et Ivan +Ignatiitch, l'exécuteur de l'ordre du commandant, les entendit, de ses +propres oreilles, dire assez clairement: + +«Attends, attends, rat de garnison!» + +Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le même +jour; mais l'_ouriadnik_ s'était échappé, sans doute avec l'aide de ses +complices. + +Un nouvel événement vint accroître l'inquiétude du capitaine. On saisit +un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette occasion, le +commandant prit le parti d'assembler derechef ses officiers, et pour +cela il voulut encore éloigner sa femme sous un prétexte spécieux. Mais +comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit et le plus sincère des hommes, +il ne trouva pas d'autre moyen que celui qu'il avait déjà employé une +première fois. + +«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à plusieurs +reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville... + +--Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore rassembler un +conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane Pougatcheff; mais tu +ne me tromperas pas cette fois.» + +Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-il, si +tu sais tout, reste, il n'y a rien à faire; nous parlerons devant toi. + +--Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n'est pas à toi de faire +le fin. Envoie chercher les officiers.» + +Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa +femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque Cosaque à +demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de marcher +immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats +à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne pas résister, les +menaçant en ce cas du dernier supplice. La proclamation était écrite en +termes grossiers, mais énergiques, et devait produire une grande +impression sur les esprits des gens simples. + +«Quel coquin! s'écria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose nous +proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds nos +drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous sommes +depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de +toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouvé des commandants +assez lâches pour obéir à ce bandit! + +--Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on dit que +le scélérat s'est déjà emparé de plusieurs forteresses. + +--Il paraît qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine. + +--Nous allons savoir à l'instant sa force réelle, reprit le commandant; +Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch, +amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d'apporter des verges. + +--Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant de son +siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans cela elle +entendrait les cris, et ça lui ferait peur. Et moi, pour dire la vérité, +je ne suis pas très curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de +vous revoir...» + +La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de la +justice, que l'ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit l'abolition +resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de l'accusé était +indispensable à la condamnation, idée non seulement déraisonnable, mais +contraire au plus simple bon sens en matière juridique; car, si le déni +de l'accusé ne s'accepte pas comme preuve de son innocence, l'aveu qu'on +lui arrache doit moins encore servir de preuve de sa culpabilité. À +présent même, il m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter +l'abolition de cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne +doutait de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés +eux-mêmes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'étonna et n'émut aucun +de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui était tenu +sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu d'instants après, +on l'amena dans l'antichambre. Le commandant ordonna qu'on l'introduisît +en sa présence. + +Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds des +entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s'arrêta près de la porte. +Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais je n'oublierai +cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans au moins, et n'avait +ni nez ni oreilles. Sa tête était rasée; quelques rares poils gris lui +tenaient lieu de barbe. Il était de petite taille, maigre, courbé; mais +ses yeux à la tatare brillaient encore. «Eh! eh! dit le commandant, qui +reconnut à ces terribles indices un des révoltés punis en 1741, tu es un +vieux loup, à ce que je vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce +n'est pas la première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si +bien rabotée. Approche-toi, et dis qui t'a envoyé.» + +Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de +complète imbécillité. + +«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que tu ne +comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue qui l'a +envoyé dans notre forteresse.» + +Ioulaï répéta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais le +Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un mot. + +«_Iachki[41]!_ s'écria le commandant; je te ferai parler. Voyons, +ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-lui les +épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.» + +Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive +inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit à +regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des +enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour les +tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses épaules en se +courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la main pour frapper, +alors le Bachkir poussa un gémissement faible et puissant, et, relevant +la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu de langue, s'agitait un court +tronçon. + +Nous fûmes tous frappés d'horreur. «Eh bien, dit le commandant, je vois +que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au +grenier; et nous, messieurs, nous avons encore à causer.» + +Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa Iégorovna +se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effaré. + +«Que t'est-il arrivé? demanda le commandant surpris. + +--Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de Nijnéosern +a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de revenir. Il a vu +comment on l'a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus, +tous les soldats faits prisonniers; les scélérats vont venir ici.» + +Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le +commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et modeste, +m'était connu. Deux mois auparavant il avait passé, venant d'Orenbourg +avec sa jeune femme, et s'était arrêté chez Ivan Kouzmitch. La +Nijnéosernia n'était située qu'à vingt-cinq verstes de notre fort. +D'heure en heure il fallait nous attendre à une attaque de Pougatcheff. +Le sort de Marie Ivanovna se présenta vivement à mon imagination, et le +coeur me manquait en y pensant. + +«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de +défendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend. Mais il +faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à Orenbourg, si la route +est encore libre, ou bien dans une forteresse plus éloignée et plus +sûre, où les scélérats n'aient pas encore eu le temps de pénétrer.» + +Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en +effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu'à +ce que nous ayons réduit les rebelles? + +--Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que les +balles n'aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n'est-elle pas +sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons. +Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-être y lasserons-nous +Pougatcheff! + +--Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux, +puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-il faire de +Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous arrive un secours. +Mais si les brigands prennent la forteresse?... + +--Eh bien! alors...» + +Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut, étouffée par +l'émotion. + +«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit le commandant, qui remarqua que ses +paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-être +pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que Macha reste ici. +Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y a assez de soldats et +de canons, et les murailles sont en pierre. Et même à toi j'aurais +conseillé de t'en aller aussi là-bas; car, bien que tu sois vieille, +pense à ce qui t'arrivera si la forteresse est prise d'assaut. + +--C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha; +mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais rien. Il ne me +convient pas non plus, dans mes vieilles années, de me séparer de toi, +et d'aller chercher un tombeau solitaire en pays étranger. Nous avons +vécu ensemble, nous mourrons ensemble. + +--Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de temps à +perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la ferons partir à +la pointe du jour, et nous lui donnerons même un convoi, quoique, à vrai +dire, nous n'ayons pas ici de gens superflus. Mais où donc est-elle? + +--Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s'est trouvée +mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu'elle ne tombe +malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu'où avons-nous vécu?» + +Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille. +L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris plus +aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et les yeux +rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de table plus tôt +que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis après avoir dit adieu +à toute la famille. J'avais oublié mon épée et revins la prendre; je +trouvais Marie sous la porte; elle me la présenta. + +«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie à +Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu permettra +que nous nous revoyions; sinon...» + +Elle se mit à sangloter. + +«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu'il m'arrive, sois +sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour toi.» + +Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +VII + +L'ASSAUT + + +De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes habits. +J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte de la +forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier +adieu. Je sentais en moi un changement complet. L'agitation de mon âme +me semblait moins pénible que la noire mélancolie où j'étais plongé +précédemment. Au chagrin de la séparation se mêlaient en moi des +espérances vagues mais douces, l'attente impatiente des dangers et le +sentiment d'une noble ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir, +quand ma porte s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos +Cosaques avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force +avec eux Ioulaï, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des gens +inconnus. L'idée que Marie Ivanovna n'avait pu s'éloigner me glaça de +terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au caporal, et courus +chez le commandant. + +Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je +m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arrêtai. + +«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me +rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie vous +chercher. Le Pougatch[42] est arrivé. + +--Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement +intérieur. + +--Elle n'en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route +d'Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr +Andréitch.» + +Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la nature +et fortifiée d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous les armes. +On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant marchait de long +en large devant sa petite troupe; l'approche du danger avait rendu au +vieux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et peu loin +de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient +être des Cosaques; mais parmi eus se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il +était facile de reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le +commandant parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux +soldats: «Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre +mère l'impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des +gens braves, fidèles à nos serments.» + +Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté. Chvabrine +se tenait près de moi, examinant l'ennemi avec attention. Les gens qu'on +apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le +fort, se réunirent en groupe et parlèrent entre eux. Le commandant +ordonna à Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha +lui-même la mèche. Le boulet passa en sifflant sur leurs têtes sans leur +faire aucun mal. Les cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au +galop, et la steppe devint déserte. + +En ce moment parut sur le rempart Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie +qui n'avait pas voulu la quitter. «Eh bien, dit la commandante, comment +va la bataille? où est l'ennemi? + +--L'ennemi n'est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu le +permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur? + +--Non, papa, répondit Marie; j'ai plus peur seule à la maison.» + +Elle me jeta un regard, en s'efforçant de sourire. Je serrai vivement la +garde de mon épée, en me rappelant que je l'avais reçue la veille de ses +mains, comme pour sa défense. Mon coeur brûlait dans ma poitrine; je me +croyais son chevalier; j'avais soif de lui prouver que j'étais digne de +sa confiance, et j'attendais impatiemment le moment décisif. + +Tout à coup, débouchant d'une hauteur qui se trouvait à huit verstes de +la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes à cheval, et +bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de lances et de +flèches. Parmi eux, vêtu d'un cafetan rouge et le sabre à la main, se +distinguait un homme monté sur un cheval blanc. C'était Pougatcheff +lui-même. Il s'arrêta, fut entouré, et bientôt, probablement d'après ses +ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s'approchèrent au grand +galop jusqu'au rempart. Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos +traîtres. L'un d'eux élevait une feuille de papier au-dessus de son +bonnet; un autre portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu'il +nous lança par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kalmouk roula aux +pieds du commandant. + +Les traîtres nous criaient: + +«Ne tirez pas; sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici. + +--Enfants, feu!» s'écria le capitaine pour toute réponse. + +Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla +et tomba de cheval; les autres s'enfuirent à toute bride. Je jetai un +coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la vue de la tête de +Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle semblait inanimée. Le +commandant appela le caporal, et lui ordonna d'aller prendre la feuille +des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et +revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au +commandant. Ivan Kouzmitch la lut à voix basse et la déchira en +morceaux. Cependant on voyait les révoltés se préparer à une attaque. +Bientôt les balles sifflèrent à nos oreilles, et quelques flèches +vinrent s'enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la +palissade. + +«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien à faire +ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus morte que +vive.» + +Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard +sur la steppe, où l'on voyait de grands mouvements parmi la foule, et +dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort; bénis +Macha; Macha, approche de ton père.» + +Belle et tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit à genoux +et le salua jusqu'à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois +le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit d'une voix +altérée par l'émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse; prie Dieu, il ne +t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnête homme, que Dieu vous donne +à tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons vécu ma +femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la +donc plus vite.» + +Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter. + +«Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan +Kouzmitch; pardonne-moi si je t'ai jamais fâché. + +--Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant sa +vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et, si tu en +as le temps, mets un _sarafan_[43] à Macha.» + +La commandante s'éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard; elle +se retourna et me fit un dernier signe de tête. + +Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée sur +l'ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et tout à coup +mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien, nous dit le +commandant, c'est l'assaut qui commence.» En ce moment même retentirent +des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient à toutes jambes +sur la forteresse. Notre canon était chargé à mitraille. Le commandant +les laissa venir à très petite distance, et mit de nouveau le feu à sa +pièce. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en +tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait +les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé, +redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s'écria le capitaine, +ouvrez la porte, battez le tambour, et en avant! Suivez-moi pour une +sortie!» + +Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un instant +hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n'avait pas bougé de +place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s'écria Ivan Kouzmitch; s'il +faut mourir, mourons; affaire de service!» + +En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent l'entrée de +la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m'avait +renversé par terre; mais je me relevai et j'entrai pêle-mêle avec la +foule dans la forteresse. Je vis le commandant blessé à la tête, et +pressé par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs. +J'allais courir à son secours, quand plusieurs forts Cosaques me +saisirent et me lièrent avec leurs _kouchaks_[44] en criant: «Attendez, +attendez ce qu'on va faire de vous, traîtres au tsar!» + +[Illustration: LES REBELLES SE RUÈRENT SUR NOUS.] + +On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs +maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à coup +des cris annoncèrent que le tsar était sur la place, attendant les +prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce +côté, et nos gardiens nous y traînèrent. + +Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du +commandant. Il était vêtu d'un élégant cafetan cosaque, brodé sur les +coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de glands d'or, +descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas +inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient. Le père Garasim, pâle et +tremblant, se tenait, la croix à la main, au pied du perron, et semblait +le supplier en silence pour les victimes amenées devant lui. Sur la +place même, on dressait à la hâte une potence. Quand nous approchâmes, +des Bachkirs écartèrent la foule, et l'on nous présenta à Pougatcheff. +Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s'établit. «Qui +est le commandant?» demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des +groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec +une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu osé t'opposer à moi, +à ton empereur?» + +Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières forces +et répondit d'une voix ferme: «Tu n'es pas mon empereur: tu es un +usurpateur et un brigand, vois-tu bien!» + +Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt +plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entraînèrent au +gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré qu'on avait +questionné la veille; il tenait une corde à la main, et je vis un +instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l'air. Alors on amena +à Pougatcheff Ivan Ignatiitch. + +«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l'empereur Piôtr Fédorovitch[45]. + +--Tu n'es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant les +paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un +usurpateur.» + +Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan +Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C'était mon tour. Je +fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'apprêtant à répéter la +réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise inexprimable, +j'aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se +couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan de Cosaque. Il +s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots à l'oreille. «Qu'on +le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa +la corde au cou. Je me mis à réciter à voix basse une prière, en offrant +à Dieu un repentir sincère de toutes mes fautes et en le priant de +sauver tous ceux qui étaient chers à mon coeur. On m'avait déjà conduit +sous le gibet. «Ne crains rien, ne crains rien!» me disaient les +assassins, peut-être pour me donner du courage. Tout à coup un cri se +fit entendre: «Arrêtez, maudits». + +Les bourreaux s'arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu aux +pieds de Pougatcheff. «Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin, +qu'as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, +on t'en donnera une bonne rançon; mais pour l'exemple et pour faire peur +aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard.» + +Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te +pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j'étais +très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non plus que je la +regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On m'amena de nouveau devant +l'usurpateur et l'on me fit agenouiller à ses pieds. Pougatcheff me +tendit sa main musculeuse: «Baise la main, baise la main!» criait-on +autour de moi. Mais j'aurais préféré le plus atroce supplice à un si +infâme avilissement. + +«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait +derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstiné; qu'est-ce +que cela te coûte? Crache et baise la main du bri... Baise-lui la main.» + +Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: «Sa +Seigneurie est, à ce qu'il paraît, toute stupide de joie; relevez-le». +On me releva, et je restai en liberté. Je regardai alors la continuation +de l'infâme comédie. + +Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient l'un +après l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. Puis vint +le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la compagnie, armé de +ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les queues. Ils secouaient la +tête et approchaient les lèvres de la main de Pougatcheff; celui-ci leur +déclara qu'ils étaient pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela +dura près de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et +descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc +richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et l'aidèrent +à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu'il dînerait chez +lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands traînaient +sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée et demi-nue. L'un d'eux +s'était déjà vêtu de son mantelet; les autres emportaient les matelas, +les coffres, le linge, les services à thé et toutes sortes d'objets. «O +mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes pères, +mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.» + +Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari. «Scélérats, +s'écria-t-elle hors d'elle-même, qu'en avez-vous fait? Ô ma lumière, +Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les baïonnettes prussiennes ne +t'ont touché, ni les balles turques; et tu as péri devant un vil +condamné fuyard. + +--Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff. + +Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba morte +au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le peuple se jeta +sur ses pas. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +VIII + +LA VISITE INATTENDUE + + +La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant +rassembler mes idées troublées par tant d'émotions terribles. + +Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que +toute autre chose. «Où est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle eu le +temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de ces pensées +accablantes, j'entrai dans la maison du commandant. Tout y était vide. +Les chaises, les tables, les armoires étaient brûlées, la vaisselle en +pièces. Un affreux désordre régnait partout. Je montai rapidement le +petit escalier qui conduisait à la chambre de Marie Ivanovna, où +j'allais entrer pour la première fois de ma vie. Son lit était +bouleversé, l'armoire ouverte et dévalisée. Une lampe brûlait encore +devant le _kivot_[46] vide également. On n'avait pas emporté non plus un +petit miroir accroché entre la porte et la fenêtre. Qu'était devenue +l'hôtesse de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me +traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon +coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix le nom de +mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit entendre, et Palachka, +toute pale, sortit de derrière l'armoire. + +«Ah! Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle journée! +quelles horreurs! + +--Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie Ivanovna? + +--La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée chez +Akoulina Pamphilovna. + +--Chez la femme du pope! m'écriai-je avec terreur. Grand Dieu! +Pougatcheff est là!» + +Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la +rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du pope. Elle +retentissait de chansons, de cris et d'éclats de rire. Pougatcheff y +tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait suivi. Je l'envoyai +appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment après, la femme du +pope sortit dans l'antichambre, un flacon vide à la main. + +«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une agitation +inexprimable. + +--Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope, sur +mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur était bien +près d'arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s'est heureusement passé. Le +scélérat s'était à peine assis à table, que la pauvrette se mit à gémir. +Je me sentis mourir de peur. Il l'entendit: «Qui est-ce qui gémit chez +toi, vieille?» Je saluai le brigand jusqu'à terre: «Ma nièce, tsar; elle +est malade et alitée il y a plus d'une semaine.--Et ta nièce est +jeune?--Elle est jeune, tsar.--Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je +sentis le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar; +mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant Ta +Grâce.--Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-même la voir.» Et, le +croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira le rideau, +la regarda de ses yeux d'épervier, et rien de plus; Dieu nous vint en +aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés, moi et le père, à une +mort de martyrs? Par bonheur, la petite colombe ne l'a pas reconnu. Ô +Seigneur Dieu! quelles fêtes nous arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui +l'aurait cru? Et Vassilissa Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi +celui-là? Et vous, comment vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de +Chvabrine, d'Alexéi Ivanitch? Il s'est coupé les cheveux en rond, et le +voilà qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et +quand j'ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu'il m'a jeté un regard +comme s'il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne nous a +pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!» + +En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et la +voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope +appelait sa femme. + +«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi. J'ai +autre chose à faire qu'à jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si +vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr Andréitch; ce qui +sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas nous abandonner.» + +La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je retournai +chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se +pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je +retins avec peine l'explosion de ma colère, dont je sentais toute +l'inutilité. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les +maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans +leurs orgies. Je rentrai à la maison. Savéliitch me rencontra sur le +seuil. «Grâce à Dieu, s'écria-t-il en me voyant, je croyais que les +scélérats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr Andréitch, le +croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les habits, le linge, les +effets, la vaisselle; ils n'ont rien laissé. Mais qu'importe? Grâces +soient rendues à Dieu de ce qu'ils ne t'ont pas au moins ôté la vie! +Mais as-tu reconnu, maître, leur _ataman_[47]? + +--Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il? + +--Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l'ivrogne qui t'a escroqué +le _touloup_ le jour du chasse-neige, un _touloup_ de peau de lièvre, et +tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en +l'endossant.» + +Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide +était frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et +lui étaient bien le même homme, et je compris alors la grâce qu'il +m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'étrange liaison des événements. +Un _touloup_ d'enfant, donné à un vagabond, me sauvait de la corde, et +un ivrogne qui courait les cabarets assiégeait des forteresses et +ébranlait l'empire. + +«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à ses +habitudes. Il n'y a rien à la maison, il est vrai; mais je chercherai +partout, et je te préparerai quelque chose.» + +Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu'avais-je à faire? Ne pas quitter +la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa troupe, était +indigne d'un officier. Le devoir voulait que j'allasse me présenter là +où je pouvais encore être utile à ma patrie, dans les critiques +circonstances où elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec +non moins de force de rester auprès de Marie Ivanovna pour être son +protecteur et son champion. Quoique je prévisse un changement prochain +et inévitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me +défendre de trembler en me représentant le danger de sa position. + +Mes réflexions furent interrompues par l'arrivée d'un Cosaque qui +accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait auprès de lui. + +«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir. + +--Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner notre +père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre Seigneurie, on +voit bien que c'est un important personnage; il a daigné manger à dîner +deux cochons de lait rôtis; et puis il est monté au plus haut du +bain[48], où il faisait si chaud que Tarass Kourotchkine lui-même n'a pu +le supporter; il a passé le balai à Bikbaïeff, et n'est revenu à lui +qu'à force d'eau froide. Il faut en convenir, toutes ses manières sont +si majestueuses,... et dans le bain, à ce qu'on dit, il a montré ses +signes de tsar: sur l'un des seins, un aigle à deux têtes grand comme un +_pétak_[49] et sur l'autre, sa propre figure.» + +Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans +la maison du commandant, tâchant de me représenter à l'avance mon +entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le +lecteur me croira facilement si je lui dis que je n'étais pas pleinement +rassuré. + +Il commençait à faire sombre quand j'arrivai à la maison du commandant. +La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible; le corps de +la pauvre commandante gisait encore sous le perron, près duquel deux +Cosaques montaient la garde. Celui qui m'avait amené entra pour annoncer +mon arrivée; il revint aussitôt, et m'introduisit dans cette chambre où, +la veille, j'avais dit adieu à Marie Ivanovna. + +Un tableau étrange s'offrit à mes regards. À une table couverte d'une +nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était assis +Pougatcheff, entouré d'une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en +chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des visages enflammés et +des yeux étincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affidés, +les traîtres Chvabrine et l'_ouriadnik_. + +«Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le +bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!» + +Les convives se serrèrent; je m'assis en silence au bout de la table. +Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me versa une rasade +d'eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas. J'étais occupé à considérer +curieusement la réunion. Pougatcheff était assis à la place d'honneur, +accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les +traits de son visage, réguliers et agréables, n'avaient aucune +expression farouche. Il s'adressait souvent à un homme d'une +cinquantaine d'années, en l'appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch, +tantôt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne +montraient aucune déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient +de l'assaut du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines +opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et +contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet étrange conseil de +guerre qu'on prit la résolution de marcher sur Orenbourg, mouvement +hardi et qui fut bien près d'être couronné de succès. Le départ fut +arrêté pour le lendemain. + +Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de table, et +prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me +dit: + +«Reste là, je veux te parler.» + +Nous demeurâmes en tête-à-tête. + +Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me +regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil gauche avec +une expression indéfinissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit +d'un long éclat de rire, et avec une gaieté si peu feinte, que moi-même, +en le regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi. + +«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur quand mes +garçons t'ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel t'a paru de la +grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais balancé sous la traverse +sans ton domestique. J'ai reconnu à l'instant même le vieux hibou. Eh +bien, aurais-tu pensé, Votre Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au +gîte dans la steppe était le grand tsar lui-même?» + +En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux. «Tu es bien +coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait grâce pour ta vertu, +et pour m'avoir rendu service quand j'étais forcé de me cacher de mes +ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres +faveurs quand j'aurai recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec +zèle?» + +La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles que je +ne pus réprimer un sourire. + +«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce que tu +ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi franchement.» + +Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n'en étais pas +capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté. L'appeler imposteur +en face, c'était me dévouer à la mort; et le sacrifice auquel j'étais +prêt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la première +chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je +ne savais que dire. + +Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je +me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-même) le +sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je répondis +à Pougatcheff: + +«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t'en fais juge. Puis-je +reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais bien que +je mens. + +--Qui donc suis-je d'après toi? + +--Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux.» + +Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond: + +«Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien! soit. +Est-ce qu'il n'y a pas de réussite pour les gens hardis? est-ce +qu'anciennement Grichka Otrépieff[50] n'a pas régné! Pense de moi ce que +tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te fait l'un ou l'autre? +Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement et je ferai de toi un +feld-maréchal et un prince. Qu'en dis-tu? + +--Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j'ai prêté serment +à Sa Majesté l'impératrice; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien +en effet, renvoie-moi à Orenbourg.» + +Pougatcheff se mit à réfléchir: + +«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter +les armes contre moi? + +--Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais toi-même +que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l'on m'ordonne de marcher +contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux +que tes subordonnés t'obéissent. Comment puis-je refuser de servir, si +l'on a besoin de mon service? Ma tête est dans tes mains; si tu me +laisses libre, merci; si tu me fais mourir, que Dieu te juge; mais je +t'ai dit la vérité.» + +Ma franchise plut à Pougatcheff. + +«Soit, dit-il en me frappant sur l'épaule; il faut punir jusqu'au bout, +ou faire grâce jusqu'au bout. Va-t'en des quatre côtés, et fais ce que +bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher; +j'ai sommeil moi-même.» + +Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et +froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient +la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de +la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret où se voyait de la +lumière et où s'entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un +regard sur la maison du pope; les portes et les volets étaient fermés; +tout y semblait parfaitement tranquille. + +Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon absence. La +nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie. + +«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de la +croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du jour, et +nous irons à la garde de Dieu. Je t'ai préparé quelque petite chose; +mange, mon père, et dors jusqu'au matin, tranquille comme dans la poche +du Christ.» + +Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je +m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d'esprit que de corps. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +IX + +LA SÉPARATION + + +De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la place. +Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger autour de la +potence où se trouvaient encore attachées les victimes de la veille. Les +Cosaques se tenaient à cheval; les soldats de pied, l'arme au bras; les +enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le +nôtre, étaient posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants +s'étaient réunis au même endroit, attendant l'usurpateur. Devant le +perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un +magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps +de la commandante; on l'avait poussé de côté et recouvert d'une méchante +natte d'écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se +découvrit. Pougatcheff s'arrêta sur le perron, et dit le bonjour à tout +le monde. L'un des chefs lui présenta un sac rempli de pièces de cuivre, +qu'il se mit à jeter à pleines poignées. Le peuple se précipita pour les +ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices +de Pougatcheff l'entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos +regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et il +détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de feinte +moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la +tête, et m'appela près de lui. + +«Écoute, me dit-il, pars à l'instant même pour Orenbourg. Tu déclareras +de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu'ils aient à +m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec +soumission et amour filial; sinon ils n'éviteront pas un supplice +terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.» + +Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà, enfants, +dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute chose; il me +répond de vous et de la forteresse». + +J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de la +place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-t-elle? +Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; il s'élança +rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques qui s'apprêtaient +à le soutenir. + +En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il s'approcha de +Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier. Je ne pouvais +imaginer ce que cela voulait dire. + +«Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité. + +--Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch. + +Pougatcheff reçut le papier et l'examina longtemps d'un air +d'importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux +lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en chef?» + +Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de +Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l'usurpateur en lui présentant +le papier. J'étais extrêmement curieux de savoir à quel propos mon menin +s'était avisé d'écrire à Pougatcheff. Le secrétaire en chef se mit à +épeler d'une voix retentissante ce qui va suivre: + +«Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayée: six +roubles. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en fronçant le +sourcil. + +--Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme parfait. + +Le secrétaire en chef continua sa lecture: + +«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles. + +«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles. + +«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix roubles. + +«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi. + +--Qu'est-ce que toute cette bêtise? s'écria Pougatcheff. Que me font ces +cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?» + +Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer la +chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c'est la note du bien de +mon maître emporté par les scélérats. + +--Quels scélérats? demanda Pougatcheff d'un air terrible. + +--Pardon, la langue m'a tourné, répondit Savéliitch; pour des scélérats, +non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant les garçons ont bien +fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te fâche pas; le cheval a +quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu'au bout. + +--Voyons, lis.» + +Le secrétaire continua: + +«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre roubles. + +«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante +roubles. + +«Et encore un petit _touloup_ en peau de lièvre, dont on a fait abandon +à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles. + +--Qu'est-ce que cela?» s'écria Pougatcheff dont les yeux étincelèrent +tout à coup. + +J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s'embarquer dans +de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l'interrompit. + +«Comment as-tu bien osé m'importuner de pareilles sottises? s'écria-t-il +en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en le jetant au nez +de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a dépouillés, grand malheur! Mais +tu dois, vieux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, +de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres +rebelles... Un _touloup_ en peau de lièvre! je te donnerai un _touloup_ +en peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif pour +qu'on fasse des _touloups_ de ta peau. + +--Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un homme +libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.» + +Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d'âme. Il +détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le +suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le +peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon +menin tenait dans la main son mémoire, et le considérait avec un air de +profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait +cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui réussit pas. +J'allais le gronder vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus +m'empêcher de rire. + +«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra remonter +ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.» + +Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du +pope vint à ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse nouvelle. +Pendant la nuit, la fièvre chaude s'était déclarée chez la pauvre fille. +Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna m'introduisit dans sa +chambre. J'approchai doucement du lit. Je fus frappé de l'effrayant +changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile +devant elle, je fus longtemps sans entendre le père Garasim et sa bonne +femme, qui, selon toute apparence, s'efforçaient de me consoler. De +lugubres idées m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissée +seule et sans défense au pouvoir des scélérats, m'effrayait autant que +me désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout +m'épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur, dans la +forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il +était capable de tous les excès. Que devais-je faire? comment la +secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et je l'embrassai. +C'était de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin de presser la +délivrance de Bélogorsk, et d'y coopérer, si c'était possible. Je pris +congé du pope et d'Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les +plus chaudes instances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je +saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de +larmes. + +«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr +Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous +oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la pauvre Marie +Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur.» + +Sorti sur la place, je m'arrêtai un instant devant le gibet, que je +saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en compagnie +de Savéliitch, qui ne m'abandonnait pas. + +J'allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j'entendis tout d'un +coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la tête et vis un +Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de +Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l'attendisse. Je +m'arrêtai, et reconnus bientôt notre _ouriadnik_. Après nous avoir +rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride +de l'autre: «Votre Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d'un +cheval et d'une pelisse de son épaule.» + +[Illustration: JE TOURNAI LA TÊTE ET VIS UN COSAQUE QUI ACCOURAIT DE LA +FORTERESSE.] + +À la selle était attaché un simple _touloup_ de peau de mouton. «Et de +plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-rouble... Mais je +l'ai perdu en route; excusez généreusement.» + +Savéliitch le regarda de travers: «Tu l'as perdu en route, dit-il; et +qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es? + +--Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l'_ouriadnik_ sans se +déconcerter, Dieu te pardonne, vieillard! c'est un mors de bride et non +un demi-rouble. + +--Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part celui +qui t'envoie; tâche même de retrouver en t'en allant le demi-rouble +perdu, et prends-le comme pourboire. + +--Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval; +je prierai éternellement Dieu pour vous.» + +À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut +bientôt hors de la vue. + +Je mis le _touloup_ et montai à cheval, prenant Savéliitch en croupe. +«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas +inutilement que j'ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a eu +honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de paysan ne +vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont volé et de ce que +tu as toi-même daigné lui donner en présent, cependant ça peut nous être +utile. D'un méchant chien, même une poignée de poils.» + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +X + +LE SIÈGE + + +En approchant d'Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats avec les +têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles du bourreau[52]. +Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance +des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes +les décombres qui remplissaient le fossé; d'autres creusaient la terre +avec des bêches. Des maçons transportaient des briques et réparaient les +murailles. Les sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos +passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de +Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général. + +Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle +d'automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l'aide d'un +vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure +exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il parut très content +de me voir, et se mit à me questionner sur les terribles événements dont +j'avais été le témoin. Je le lui racontai. Le vieillard m'écoutait avec +attention, et, tout en m'écoutant, coupait les branches mortes. + +«Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est +dommage, il avait été bon officier. Et madame Mironoff, elle était une +bonne dame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et qu'est +devenue Macha, la fille du capitaine?» + +Je lui répondis qu'elle était restée à la forteresse, dans la maison du +pope. + +«Aïe! aïe! aïe! fit le général, c'est mauvais, c'est très mauvais; il +est tout à fait impossible de compter sur la discipline des brigands.» + +Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n'était pas fort +éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas à envoyer +un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres habitants. Le +général hocha la tête avec un air de doute. «Nous verrons, dit-il; nous +avons tout le temps d'en parler. Je te prie de venir prendre le thé chez +moi. Il y aura ce soir conseil de guerre; tu peux nous donner des +renseignements précis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va +te reposer en attendant.» + +J'allai au logis qu'on m'avait désigné, et où déjà s'installait +Savéliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixée. Le lecteur peut +bien croire que je n'avais garde de manquer à ce conseil de guerre, qui +devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. À l'heure +indiquée, j'étais chez le général. + +Je trouvai chez lui l'un des employés civils d'Orenbourg, le directeur +des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et +rouge, vêtu d'un habit de soie moirée. Il se mit à m'interroger sur le +sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son compère, et souvent il +m'interrompait par des questions accessoires et des remarques +sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme versé dans les +choses de la guerre, montraient en lui de l'esprit naturel et de la +finesse. Pendant ce temps, les autres conviés s'étaient réunis. Quand +tous eurent pris place, et qu'on eut offert à chacun une tasse de thé, +le général exposa longuement et minutieusement en quoi consistait +l'affaire en question. + +«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière nous +devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou défensivement? +Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses désavantages. La +guerre offensive présente plus d'espoir d'une rapide extermination de +l'ennemi; mais la guerre défensive est plus sûre et présente moins de +dangers. En conséquence, nous recueillerons les voix suivant l'ordre +légal, c'est-à-dire en consultant d'abord les plus jeunes par le rang. +Monsieur l'enseigne, continua-t-il en s'adressant à moi, daignez nous +énoncer votre opinion.» + +Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et sa +troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'était pas en état de résister à +des forces disciplinées. + +Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible +mécontentement. Ils y voyaient l'impertinence étourdie d'un jeune homme. +Un murmure s'éleva, et j'entendis distinctement le mot _suceur de +lait_[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de mon côté et me +dit en souriant: + +«Monsieur l'enseigne, les premières voix dans les conseils de guerre se +donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons +continuer à recueillir les votes. Monsieur le conseiller de collège, +dites-nous votre opinion.» + +Le petit vieillard en habit d'étoffe moirée se hâta d'avaler sa +troisième tasse de thé, qu'il avait mélangé d'une forte dose de rhum. + +«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni offensivement +ni défensivement. + +--Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le général +stupéfait. La tactique ne présente pas d'autres moyens; il faut agir +offensivement ou défensivement. + +--Votre Excellence, agissez subornativement[54]. + +--Eh! eh! votre opinion est très judicieuse; les actions subornatives +sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre +conseil. On pourra offrir pour la tête du coquin soixante-dix ou même +cent roubles à prendre sur les fonds secrets. + +--Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un bélier +kirghise au lieu d'être un conseiller de collège, si ces voleurs ne nous +livrent leur _ataman_ enchaîné par les pieds et les mains. + +--Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le général. +Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures +militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre légal.» + +Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants +parlèrent à l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes, de +l'incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et ainsi de +suite. Tous étaient d'avis qu'il valait mieux rester derrière une forte +muraille en pierre, sous la protection du canon, que de tenter la +fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se +furent manifestées, le général secoua la cendre de sa pipe, et prononça +le discours suivant: + +«Messieurs, je dois vous déclarer que, pour ma part, je suis entièrement +de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est fondée sur les +préceptes de la saine tactique, qui préfère presque toujours les +mouvements offensifs aux mouvements défensifs.» + +Il s'arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon +amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employés civils, qui +chuchotaient entre eux d'un air d'inquiétude et de mécontentement. + +«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir une +longue bouffée de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si grande +responsabilité, quand il s'agit de la sûreté des provinces confiées à +mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse souveraine. C'est pour +cela que je me vois contraint de me ranger à l'avis de la majorité, +laquelle a décidé que la prudence ainsi que la raison veulent que nous +attendions dans la ville le siège qui nous menace, et que nous +repoussions les attaques de l'ennemi par la force de l'artillerie, et, +si la possibilité s'en fait voir, par des sorties bien dirigées.» + +Ce fut le tour des employés de me regarder d'un air moqueur. Le conseil +se sépara. Je ne pus m'empêcher de déplorer la faiblesse du respectable +soldat qui, contrairement à sa propre conviction, s'était décidé à +suivre l'opinion d'ignorants sans expérience. + +Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fidèle à +sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des murailles de la ville, +je pris connaissance de l'armée des rebelles. Il me sembla que leur +nombre avait décuplé depuis le dernier assaut dont j'avais été témoin. +Ils avaient aussi de l'artillerie enlevée dans les petites forteresses +conquises par Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je +prévis une longue captivité dans les murs d'Orenbourg, et j'étais prêt à +pleurer de dépit. + +Loin de moi l'intention de décrire le siège d'Orenbourg, qui appartient +à l'histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai donc en peu de +mots que, par suite des mauvaises dispositions de l'autorité, ce siège +fut désastreux pour les habitants, qui eurent à souffrir la faim et les +privations de tous genres. La vie à Orenbourg devenait insupportable; +chacun attendait avec angoisse la décision de la destinée. Tous se +plaignaient de la disette, qui était affreuse. Les habitants finirent +par s'habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts +mêmes de Pougatcheff n'excitaient plus une grande émotion. Je mourais +d'ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune +lettre de Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la +séparation d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps +consistait à faire des promenades militaires. + +Grâce à Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je +partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart, +et j'allais tirailler contre les éclaireurs de Pougatcheff. Dans ces +espèces d'escarmouches, l'avantage restait d'ordinaire aux rebelles, qui +avaient de quoi vivre abondamment, et d'excellentes montures. Notre +maigre cavalerie n'était pas en état de leur tenir tête. Quelquefois +notre infanterie affamée se mettait aussi en campagne; mais la +profondeur de la neige l'empêchait d'agir avec succès contre la +cavalerie volante de l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut +des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de +la faiblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de +faire la guerre, et voilà ce que les employés d'Orenbourg appelaient +prudence et prévoyance. + +Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous une +troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque resté en arrière, et +j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ôta son bonnet, et +s'écria: + +«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?» + +[Illustration: J'ALLAIS LE FRAPPER DE MON SABRE.] + +Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus content +de le voir. + +«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as quitté +Bélogorsk? + +--Il n'y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne suis +revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous. + +--Où est-elle? m'écriai-je tout transporté. + +--Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J'ai +promis à Palachka de tâcher de vous la remettre.» + +Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je l'ouvris, +et lus avec agitation les lignes suivantes: + +«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n'ai +plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours à vous, parce +que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et que vous êtes +toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette +lettre puisse parvenir jusqu'à vous. Maximitch m'a promis de vous la +faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch qu'il vous voit +souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans +penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée +longtemps malade, et lorsque enfin j'ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui +commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me +remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis +sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l'épouser. +Il dit qu'il m'a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d'Akoulina +Pamphilovna quand elle m'a fait passer près des brigands pour sa nièce; +mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d'un +homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace, +si je ne change pas d'avis, si je ne consens pas à ses propositions, de +me conduire dans le camp du bandit, où j'aurai le sort d'Élisabeth +Kharloff[55]. J'ai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour +réfléchir. Il m'a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne +deviens pas sa femme, je n'aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon +père Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi, +pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du +secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je +reste votre orpheline soumise, + + «MARIE MIRONOFF.» + +Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je m'élançai +vers la ville, en donnant sans pitié de l'éperon à mon pauvre cheval. +Pendant la course je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la +malheureuse fille, sans pouvoir m'arrêter à aucun. Arrivé dans la ville, +j'allai droit chez le général, et j'entrai en courant dans sa chambre. + +Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'écume. En me +voyant, il s'arrêta; mon aspect sans doute l'avait frappé, car il +m'interrogea avec une sorte d'anxiété sur la cause de mon entrée si +brusque. + +«Votre Excellence, lui dis-je, j'accours auprès de vous comme auprès de +mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de +toute ma vie. + +--Qu'est-ce que c'est, mon père? demanda le général stupéfait; que +puis-je faire pour toi? Parle. + +--Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et +un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.» + +Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais perdu la +tête, et il ne se trompait pas beaucoup. + +«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il enfin. + +--Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi +seulement sortir. + +--Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande +distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication avec le +principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure de remporter +sur vous une victoire complète et décisive. Une communication +interceptée, voyez-vous...» + +Je m'effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires, +et je me hâtai de l'interrompre. + +«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'écrire une +lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa femme. + +--Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe sous la +main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le +fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut +prendre patience. + +--Prendre patience! m'écriai-je hors de moi. Mais d'ici là il fera +violence à Marie. + +--Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un grand +malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'être la femme de +Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous l'aurons +fusillé, alors, avec l'aide de Dieu, les fiancés se trouveront. Les +jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire +qu'une veuve trouve plus facilement un mari. + +--J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à +Chvabrine. + +--Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es probablement +amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre affaire. Pauvre +garçon! Mais cependant il ne m'est pas possible de te donner un +bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est déraisonnable, et +je ne puis la prendre sous ma responsabilité.» + +Je baissai la tête; le désespoir m'accablait. Tout à coup une idée me +traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans le +chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +XI + +LE CAMP DES REBELLES + + +Je quittai le général et m'empressai de retourner chez moi. Savéliitch +me reçut avec ses remontrances ordinaires. + +«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces brigands +ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont pas toujours +bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre +aux Turcs ou aux Suédois! Mais c'est une honte de dire à qui tu la +fais.» + +J'interrompis son discours: + +«Combien ai-je en tout d'argent? + +--Tu en as encore assez, me répondit-il d'un air satisfait. Les coquins +ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler.» + +En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée, toute +remplie de pièces de monnaie d'argent. + +«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as là, +et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Bélogorsk. + +--Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d'une voix tremblante, +est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te mettre en route +maintenant que tous les passages sont coupés par les voleurs? Prends du +moins pitié de tes parents, si tu n'as pas pitié de toi-même. Où veux-tu +aller? Pourquoi? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous +les brigands. Alors tu pourras aller des quatre côtés.» + +Mais ma résolution était inébranlable. + +«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois partir, +je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savéliitch, Dieu est +plein de miséricorde; nous nous reverrons peut-être. Je te recommande +bien de n'avoir aucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas +l'avare; achète tout ce qui t'est nécessaire, même en payant les choses +trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne +reviens pas dans trois jours... + +--Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te laisse +aller seul! mais ne pense pas même à m'en prier. Si tu as résolu de +partir, j'irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne t'abandonnerai pas. +Que je reste sans toi blotti derrière une muraille de pierre! mais +j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur; mais je +ne te quitte pas.» + +Je savais bien qu'il n'y avait pas à disputer contre Savéliitch, et je +lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d'une demi-heure, +j'étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une rosse maigre et +boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait donnée pour rien, n'ayant +plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes les portes de la ville; les +sentinelles nous laissèrent passer, et nous sortîmes enfin d'Orenbourg. + +Il commençait à faire nuit. La route que j'avais à suivre passait devant +la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route était encombrée +et cachée par la neige; mais à travers la steppe se voyaient des traces +de chevaux chaque jour renouvelées. J'allais au grand trot. Savéliitch +avait peine à me suivre, et me criait à chaque instant: + +«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite rosse ne +peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi te hâtes-tu de +la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous sommes plutôt sous la +hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet enfant de boyard périra +pour rien.» + +Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes des +profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à la +bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière, n'interrompait +pas ses supplications lamentables. J'espérais passer heureusement devant +la place ennemie, lorsque j'aperçus tout à coup dans l'obscurité cinq +paysans armés de gros bâtons. C'était une garde avancée du camp de +Pougatcheff. On nous cria: «Qui vive?» Ne sachant pas le mot d'ordre, je +voulais passer devant eux sans répondre; mais ils m'entourèrent à +l'instant même, et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai +mon sabre, et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la +vie; cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s'effrayèrent +et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et +partis au galop. L'obscurité de la nuit, qui s'assombrissait, aurait pu +me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arrière, je vis que +Savéliitch n'était plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval +boiteux, n'avait pu se débarrasser des brigands. Qu'avais-je à faire? +Après avoir attendu quelques instants, et certain qu'on l'avait arrêté, +je tournai mon cheval pour aller à son secours. + +En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la voix de +mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la portée des +paysans de la garde avancée qui m'avait arrêté quelques minutes +auparavant. Savéliitch était au milieu d'eux. Ils avaient fait descendre +le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient à le garrotter. Ma +vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur moi avec de grands cris, et +dans un instant je fus à bas de mon cheval. L'un d'eux, leur chef, à ce +qu'il paraît, me déclara qu'ils allaient nous conduire devant le tsar. +«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre à l'heure +même, ou si l'on doit attendre la lumière de Dieu.» Je ne fis aucune +résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les sentinelles nous +emmenèrent en triomphe. + +Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les +maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des cris et +du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne +fit attention à nous et ne reconnut en moi un officier d'Orenbourg. On +nous conduisit à une _isba_ qui faisait l'angle de deux rues. Près de la +porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pièces de canon. +«Voilà le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous annoncer.» Il +entra dans l'_isba_. Je jetai un coup d'oeil sur Savéliitch; le vieillard +faisait des signes de croix en marmottant ses prières. Nous attendîmes +longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: «Viens, notre père a +ordonné de faire entrer l'officier». + +J'entrai dans l'_isba_, ou dans le palais, comme l'appelait le paysan. +Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les murs étaient +tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table, +le petit pot à laver les mains suspendu à une corde, l'essuie-main +accroché à un clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin, le +rayon en bois chargé de pots en terre, tout était comme dans une autre +_isba_. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan +rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui étaient +rangés plusieurs de ses principaux chefs avec une expression forcée de +soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivée +d'un officier d'Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les +rebelles, et qu'ils s'étaient préparés à me recevoir avec pompe. +Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravité +disparut tout à coup. + +«Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te +portes-tu? pourquoi Dieu t'amène-t-il ici?» + +Je répondis que je m'étais mis en voyage pour mes propres affaires, et +que ses gens m'avaient arrêté. + +«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il. + +Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne voulais +pas m'expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades de sortir. +Tous obéirent, à l'exception de deux qui ne bougèrent pas de leur place. +«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.» + +Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l'usurpateur. +L'un d'eux, petit vieillard chétif et courbé, avec une maigre barbe +grise, n'avait rien de remarquable qu'un large ruban bleu passé en +sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n'oublierai jamais +son compagnon. Il était de haute taille, de puissante carrure, et +semblait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des yeux +gris et perçants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le +front et sur les joues donnaient à son large visage couturé de petite +vérole une étrange et indéfinissable expression. Il avait une chemise +rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, +comme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. +L'autre, Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel +condamné aux mines de Sibérie, d'où il s'était évadé trois fois. Malgré +les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette société où +j'étais jeté d'une manière si inattendue fit sur moi une profonde +impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à moi-même par ses +questions. + +«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?» + +Une idée singulière me vint à l'esprit. Il me sembla que la Providence, +en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par là +l'occasion d'exécuter mon projet. Je me décidai à la saisir, et sans +réfléchir longtemps au parti que je prenais, je répondis à Pougatcheff: + +«J'allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une orpheline +qu'on opprime.» + +Les yeux de Pougatcheff s'allumèrent. + +«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'écria-t-il. Eût-il un +front de sept pieds, il n'échapperait point à ma sentence. Parle, quel +est le coupable? + +--Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune fille que +tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir +sa femme. + +--Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s'écria Pougatcheff d'un +air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi à sa tête +et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre. + +--Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix enrouée. +Tu t'es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la +forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà +offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va +donc pas offenser à présent les gentilshommes en les suppliciant à la +première accusation. + +--Il n'y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à +son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de mal de faire +pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner M. +l'officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S'il ne te +reconnaît pas pour tsar, il n'a pas à te demander justice; et s'il te +reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu'à présent à Orenbourg au milieu +de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et +d'y allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est +envoyée par les généraux d'Orenbourg.» + +La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un frisson +involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles +mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon trouble. + +«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me semble que +mon feld-maréchal a raison. Qu'en penses-tu?» + +Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui répondis +avec calme que j'étais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce +qu'il voulait. + +«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre +ville. + +--Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre. + +--En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.» + +L'usurpateur disait la vérité; mais d'après le devoir que m'imposait mon +serment, je l'assurai que c'était un faux bruit, et que la place +d'Orenbourg était suffisamment approvisionnée. + +«Tu vois, s'écria le petit vieillard, qu'il te trompe avec impudence. +Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à +Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets +d'honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux +pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu'ils +n'aient rien à se reprocher.» + +Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff. +Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade. + +«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'à pendre et à +étrangler. Il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait où ton +âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir +les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur la conscience? + +--Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d'où te vient +cette pitié? + +--Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et +cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il +montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir versé du sang +chrétien. Mais j'ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand +chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le +poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de +vieille femme.» + +Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: «Narines +arrachées! + +--Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai, +des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra aussi. J'espère +en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là +prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche. + +--Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez vos +querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux +d'Orenbourg frétillaient des jambes sous la même traverse; mais ce +serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux.» + +Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre +regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l'entretien, qui +pouvait se terminer pour moi d'une fort désagréable façon. Me tournant +vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: «Ah! j'avais oublié de +te remercier pour ton cheval et ton _touloup_. Sans toi je ne serais pas +arrivé jusqu'à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.» + +Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. «La beauté de la +dette, c'est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d'oeil. +Conte-moi maintenant l'histoire; qu'as-tu à faire avec cette jeune fille +que Chvabrine persécute? n'aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh? + +--Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m'apercevant du +changement favorable qui s'opérait en lui, et ne voyant aucun risque à +lui dire la vérité. + +--Ta fiancée! s'écria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt? +Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes noces.» + +Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui dit-il; +nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous à souper. +Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le matin est plus sage +que le soir.» + +J'aurais refusé de bon coeur l'honneur qui m'était proposé; mais je ne +pouvais m'en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de +l'_isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche, apportèrent du pain, +de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais +ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles +compagnons. + +L'orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant +dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des convives. +Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me +faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l'ordre de +Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai +Savéliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin était +si étonné de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de +lui, qu'il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans +l'obscurité, et je l'entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfin il +se mit à ronfler, et moi, je m'abandonnai à des réflexions qui ne me +laissèrent pas fermer l'oeil un instant de la nuit. + +Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je me +rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_ attelée de +trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je +rencontrai dans l'antichambre, était vêtu d'un habit de voyage, d'une +pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses convives de la veille +l'entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort +avec ce que j'avais vu le soir précédent. Pougatcheff me dit gaiement +bonjour, et m'ordonna de m'asseoir à ses côtés dans la _kibitka_. + +Nous prîmes place. + +«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher tatar +qui, debout, dirigeait l'attelage. + +Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'élancèrent, la clochette +tinta, la _kibitka_ vola sur la neige. + +«Arrête! arrête!» s'écria une voix que je ne connaissais que trop; et je +vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff fit arrêter. + +«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas dans +mes vieilles années au milieu de ces scél... + +--Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer. +Voyons, assieds-toi sur le devant. + +--Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant +place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre +vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai +jamais du _touloup_ de lièvre.» + +Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Pougatcheff. +Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette +mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrêtait +dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu'à la ceinture. +Pougatcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauche. En un +instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un +chemin bien frayé. + +On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures +je devais revoir celle que j'avais crue perdue à jamais pour moi. Je me +représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l'homme +dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu'un étrange concours +de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais +la cruauté brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se +portait le défenseur de ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu'elle +fût la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était +capable de tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité +par d'autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson +subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tête. + +Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre +Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser? + +--Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un officier, +un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je +voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le bonheur de ma vie +dépend de toi. + +--Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?» + +Je répondis qu'ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j'espérais, non +seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide. + +«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. Tu as +vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le +petit vieux voulait me prouver à toute force que tu es un espion et +qu'il fallait te mettre à la torture, puis te pendre. Mais je n'y ai pas +consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliitch et le +Tatar ne l'entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de +vin et de ton _touloup_. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de +sang, comme le prétend ta confrérie.» + +Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas +devoir le contredire, et ne répondis mot. + +«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court +silence. + +--Mais on dit que tu n'es pas facile à mater. Il faut en convenir, tu +nous as donné de la besogne.» + +Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-propre. +«Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connaît-on +chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]? Quarante généraux +ont été tués, quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de +Prusse soit de ma force?» + +La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle. «Qu'en +penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric? + +--Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et +vos généraux l'ont battu. Jusqu'à présent mes armes ont été heureuses. +Attends, attends, tu en verras bien d'autres quand je marcherai sur +Moscou. + +--Et tu comptes marcher sur Moscou?» + +L'usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu sait,... +ma rue est étroite,... j'ai peu de volonté,... mes garçons ne +m'obéissent pas,... ce sont des pillards,... il me faut dresser +l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tête. + +--Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner +toi-même avant qu'il ne soit trop tard, et avoir recours à la clémence +de l'impératrice?» + +Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir est +passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j'ai commencé. Qui +sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été tsar à Moscou. + +--Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jeté par une fenêtre, on l'a +massacré, on l'a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on l'a +dispersée à tous les vents.» + +Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout +endormi, vacillait de côté et d'autre. Notre _kibitka_ glissait +rapidement sur le chemin d'hiver... Tout à coup j'aperçus un petit +village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la +rive escarpée du Iaïk. Un quart d'heure après, nous entrions dans la +forteresse de Bélogorsk. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +XII + +L'ORPHELINE + + +La _kibitka_ s'arrêta devant le perron de la maison du commandant. Les +habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et étaient +accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de l'usurpateur; il +était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa barbe. Le traître aida +Pougatcheff à sortir de voiture, en exprimant par des paroles +obséquieuses son zèle et sa joie. À ma vue il se troubla; mais se +remettant bientôt: «Tu es avec nous? dit-il; ce devrait être depuis +longtemps». + +Je détournai la tête sans lui répondre. + +Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que je +connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le diplôme du +défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatcheff s'assit sur ce +même sofa où maintes fois Ivan Kouzmitch s'était assoupi au bruit des +gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de l'eau-de-vie à son +chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me désignant: +«Offres-en un autre à Sa Seigneurie». + +Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour la +seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse +ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n'était pas +content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance. +Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'état de la forteresse, sur +ce qu'on disait des troupes de l'impératrice et sur d'autres sujets +pareils. Puis, tout à coup, et d'une manière inattendue: + +«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu +tiens sous ta garde? Montre-la-moi.» + +Chvabrine devint pâle comme la mort. «Tsar, dit-il d'une voix +tremblante, tsar,... elle n'est pas sous ma garde, elle est au lit dans +sa chambre. + +--Mène-moi chez elle», dit l'usurpateur en se levant. + +Il était impossible d'hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la +chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis. + +Chvabrine s'arrêta dans l'escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de +moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un étranger entre +dans la chambre de ma femme. + +--Tu es marié! m'écriai-je, prêt à le déchirer. + +--Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi, +continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l'important. +Qu'elle soit ta femme ou non, j'amène qui je veux chez elle. Votre +Seigneurie, suis-moi.» + +À la porte de la chambre Chvabrine s'arrêta de nouveau et dit d'une voix +entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu'elle a la fièvre, et depuis +trois jours elle ne cesse de délirer. + +--Ouvre!» dit Pougatcheff. + +Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire qu'il +avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; la serrure +céda, la porte s'ouvrit et nous entrâmes. + +Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis m'évanouir. Sur +le plancher et dans un grossier vêtement de paysanne, Marie était +assise, pâle, maigre, les cheveux épars. Devant elle se trouvait une +cruche d'eau recouverte d'un morceau de pain. À ma vue elle frémit et +poussa un cri perçant. Je ne saurais dire ce que j'éprouvai. + +Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer +sourire: «Ton hôpital est en ordre!» + +Puis, s'approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton +mari te punit-il ainsi? + +--Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne serai sa +femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si l'on ne me +délivre pas.» + +Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me +tromper, s'écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?» + +Chvabrine tomba à genoux. + +Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance. +Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux pieds d'un +déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir. + +«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache bien +qu'à ta première faute je me rappellerai celle-là.» + +Puis, s'adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie fille, +je suis le tsar». + +[Illustration: «JE TE DONNE LA LIBERTE, JE SUIS LE TSAR.»] + +Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que c'était +l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux. Elle se cacha +le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me précipitais +pour la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort +hardiment dans la chambre et s'empressa autour de sa maîtresse. +Pougatcheff sortit, et nous descendîmes tous trois dans la pièce de +réception. + +«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons délivré +la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer chercher le +pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je serai ton _père +assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous nous mettrons à boire, et +nous fermerons les portes...» + +Ce que je redoutais arriva. Dès qu'il entendit la proposition de +Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête. + +«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais +Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la nièce du pope: +elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la prise de +cette forteresse.» + +Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants. + +«Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il avec la surprise de +l'indignation. + +--Chvabrine t'a dit vrai, répondis-je avec fermeté. + +--Tu ne m'avais pas dit cela! reprit Pougatcheff dont le visage +s'assombrit tout à coup. + +--Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer devant tes +gens qu'elle était la fille de Mironoff? Ils l'eussent déchirée à belles +dents; rien n'aurait pu la sauver. + +--Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient pas +épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien fait de +les tromper. + +--Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais +comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je +serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement, +ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et à ma conscience +de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commencé. +Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous amènera. Et +nous, quoi qu'il t'arrive, et où que tu sois, nous prierons Dieu chaque +jour pour qu'il veille au salut de ton âme...» + +Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff. + +«Qu'il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir jusqu'au +bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est là ma coutume. Prends ta +fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et +raison.» + +Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'écrire un sauf-conduit +pour toutes les barrières et forteresses soumises à son pouvoir. +Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié. Pougatcheff alla faire +l'inspection de la forteresse; Chvabrine le suivit, et moi je restai, +prétextant les préparatifs de voyage. + +Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je frappai: + +«Qui est là?» demanda Palachka. + +Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la porte. + +«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d'habillement. Allez +chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends à l'instant même.» + +J'obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme +accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de tout +ce qui s'était passé. + +«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu a +fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous? +Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n'a-t-elle +pas souffert sans vous, ma petite colombe! Mais dites-moi, mon père, +comment vous en êtes-vous tiré avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il +pas tué? Eh bien! pour cela merci au scélérat! + +--Finis, vieille, interrompit le père Garasim! ne radote pas sur tout ce +que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr Andréitch, et +soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.» + +La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la main, +sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les +avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna; comment la pauvre fille +pleurait et ne voulait pas se séparer d'eux; comment elle avait eu avec +eux des relations continuelles par l'entremise de Palachka, fille +adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danser l'_ouriadnik_ +lui-même au son de son flageolet; comment elle avait conseillé à Marie +Ivanovna de m'écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en +peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix +quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient trompé. + +«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina +Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! bien, +fin renard!» + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un +sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de paysanne, +et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et bienséance. + +Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule +parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. Nos +hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu'à causer avec +eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie ose raconta tout ce +qui lui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépeignit +toute l'horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait +souffrir l'infâme Chvabrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en +versant tous deux des larmes. Enfin je pus lui communiquer mes projets. +Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à +Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus +penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce +moment toutes les calamités d'un siège. Marie n'avait plus un seul +parent dans le monde. Je lui proposai donc de se rendre à la maison de +campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle +proposition. La mauvaise disposition qu'avait montrée mon père à son +égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon père +tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille d'un +vétéran mort pour sa patrie. + +«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces +événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne +saurait plus nous séparer.» + +Marie Ivanovna m'écoutait dans un silence digne, sans feinte timidité, +sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa +destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais elle répéta +qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes parents. Je ne trouvai +rien à répliquer. Mon projet devint notre commune résolution. + +Une heure après, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le +griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m'annonça que le +tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route. +Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, terrible +et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire +l'entière vérité? Je sentais en ce moment une forte sympathie +m'entraîner vers lui. Je désirais vivement l'arracher à la horde de +bandits dont il était le chef et sauver sa tête avant qu'il fût trop +tard. La présence de Chvabrine et la foule qui s'empressait autour de +nous m'empêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur +était plein. + +Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule Akoulina +Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en clignant de l'oeil +d'une manière significative. Puis il s'assit dans sa _kibitka_, en +donnant l'ordre de retourner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur +élan, il se pencha hors de la voiture et me cria: + +«Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous nous reverrons encore.» + +En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles +circonstances! + +Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle +glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine +disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour notre +départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du +commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un +dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière l'église. Je +voulais l'y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et +revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim +et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous +rangeâmes à trois dans l'intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et +moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant. + +«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr Andréitch, +notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et +que Dieu vous comble tous de bonheur!» + +Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j'aperçus Chvabrine +qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je +ne voulus pas triompher lâchement d'un ennemi humilié, et détournai les +yeux. + +Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour +toujours la forteresse de Bélogorsk. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +XIII + +L'ARRESTATION + + +Réuni d'une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait le +matin même tant d'inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire à mon +bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'était arrivé n'était qu'un +songe. Marie regardait d'un air pensif, tantôt moi, tantôt la route, et +ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous +gardions le silence; nos coeurs étaient trop fatigués d'émotions. Au bout +de deux heures, nous étions déjà rendus dans la forteresse voisine, qui +appartenait aussi à Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la +célérité qu'on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque +barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'aperçus que grâce +au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un +favori du maître. + +Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre. Nous +nous approchâmes d'une petite ville où, d'après le commandant barbu, +devait se trouver un fort détachement qui était en marche pour se réunir +à l'usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de: «Qui +vive?» notre postillon répondit à haute voix: + +«Le compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.» + +Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec d'affreux +jurements. + +«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux épaisses +moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.» + +Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduisît devant +l'autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs +imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major. +Savéliitch me suivait en grommelant: + +«En voilà un, de compère du tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô +Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il?» + +La _kibitka_ venait au pas derrière nous. + +En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée. Le +maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour annoncer sa +capture. Il revint à l'instant même et me déclara que Sa Haute +Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir, qu'elle lui avait +donné l'ordre de me conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise. + +«Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je furieux; est-il devenu fou? + +--Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal des +logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire Votre +Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie à Sa Haute Seigneurie, +Votre Seigneurie.» + +Je m'élançai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps de me +retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre où six officiers de +hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque. Quelle fut ma +surprise, lorsqu'après l'avoir un moment envisagé je reconnus en lui cet +Ivan Ivanovitch Zourine qui m'avait si bien dévalisé dans l'hôtellerie +de Simbisrk! + +«Est-ce possible! m'écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi? + +--Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D'où viens-tu? Bonjour, +frère; ne veux-tu pas ponter une carte? + +--Merci; fais-moi plutôt donner un logement. + +--Quel logement te faut-il? Reste chez moi. + +--Je ne le puis, je ne suis pas seul. + +--Eh bien, amène aussi ton camarade. + +--Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame. + +--Avec une dame! où l'as-tu pêchée, frère?» + +Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que tous +les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus. + +«Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien à faire; je te donnerai un +logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches comme +l'autre fois. Holà! garçon, pourquoi n'amène-t-on pas la commère de +Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinée? Dis-lui qu'elle n'a rien +à craindre, que le monsieur qui l'appelle est très bon, qu'il ne +l'offensera d'aucune manière, et en même temps pousse-la ferme par les +épaules. + +--Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de Pougatcheff +parles-tu? c'est la fille du défunt capitaine Mironoff. Je l'ai délivrée +de sa captivité et je l'emmène maintenant à la maison de mon père, où je +la laisserai. + +--Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout à l'heure? Au +nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire? + +--Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t'en supplie, +rassure la pauvre fille, que les hussards ont horriblement effrayée.» + +Zourine fit à l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-même dans +la rue pour s'excuser auprès de Marie du malentendu involontaire qu'il +avait commis, et donna l'ordre au maréchal des logis de la conduire au +meilleur logement de la ville. Je restai à coucher chez lui. + +Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec Zourine, je +lui racontai toutes mes aventures. Il m'écouta avec une grande +attention, et quand j'eus fini, hochant de la tête: + +«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui n'est +pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête officier, en bon +camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-moi, je t'en conjure: le +mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien à toi de t'embarrasser d'une +femme et de bercer des marmots? Crache là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi +de la fille du capitaine. J'ai nettoyé et rendu sûre la route de +Simbirsk; envoie-la demain à tes parents, et toi, reste dans mon +détachement. Tu n'as que faire de retourner à Orenbourg. Si tu tombes +derechef dans les mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t'en +dépêtrer encore une fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira +d'elle-même, et tout se passera pour le mieux.» + +Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je sentais que +le devoir et l'honneur exigeaient ma présence dans l'armée de +l'impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le conseil de +Zourine, c'est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents, et à rester dans +sa troupe. + +Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu'il eût à +se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il commença par +faire le récalcitrant. + +«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te +servira, et que diront tes parents?» + +Connaissant l'obstination de mon menin, je résolus de le fléchir par ma +sincérité et mes caresses. + +«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon +bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais pas +tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En la +servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à l'épouser +dès que les circonstances me le permettront.» + +Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de stupéfaction +inexprimable. + +«Se marier! répétait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira ton +père? et ta mère, que pensera-t-elle? + +--Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu'ils connaîtront +Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma mère ont en toi +pleine confiance. Tu intercéderas pour nous, n'est-ce pas?» + +Le vieillard fut touché. + +«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles te +marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, que ce +serait pécher que de laisser passer une occasion pareille. Je ferai ce +que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en +toute soumission à tes parents qu'une telle fiancée n'a pas besoin de +dot.» + +Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine. Dans +mon agitation, je me remis à babiller. D'abord Zourine m'écouta +volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues, puis +enfin il répondit à l'une de mes questions par un ronflement aigu, et +j'imitai son exemple. + +Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en reconnut +la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le détachement de +Zourine devait quitter la ville le même jour, et qu'il n'y avait plus +d'hésitation possible, je me séparai de Marie après l'avoir confiée à +Savéliitch, et lui avoir donné une lettre pour mes parents. Marie +Ivanovna me dit adieu tout éplorée; je ne pus rien lui répondre, ne +voulant pas m'abandonner aux sentiments de mon âme devant les gens qui +m'entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensif, il voulut +m'égayer, j'espérais me distraire; nous passâmes bruyamment la journée, +et le lendemain nous nous mîmes en marche. + +C'était vers la fin du mois de février. L'hiver, qui avait rendu les +manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux +s'apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé ses +troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l'approche de nos +forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir. Bientôt le +prince Galitzine remporta une victoire complète sur Pougatcheff, qui +s'était aventuré près de la forteresse de Talitcheff: le vainqueur +débloqua Orenbourg, et il semblait avoir porté le coup de grâce à la +rébellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait été détaché contre des +Bachkirs révoltés, qui se dispersèrent avant que nous eussions pu les +apercevoir. Le printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi +les routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous +consolions de notre inaction par l'idée que cette petite guerre +d'escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer. + +Mais Pougatcheff n'avait pas été pris: il reparut bientôt dans les +forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et recommença +ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction des forteresses de +Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la marche audacieuse de +l'usurpateur sur Moscou. Zourine reçut l'ordre de passer la Volga. + +Je ne m'arrêterai pas au récit des événements de la guerre. Seulement je +dirai que les calamités furent portées au comble. Les gentilshommes se +cachaient dans les bois; l'autorité n'avait plus de force nulle part; +les chefs des détachements isolés punissaient ou faisaient grâce sans +rendre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays était mis à +feu et à sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir une révolte aussi +insensée et aussi impitoyable! + +Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de +nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du bandit +et l'ordre de s'arrêter. La guerre était finie. Il m'était donc enfin +possible de retourner chez mes parents. L'idée de les embrasser et de +revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me remplissait de joie. +Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disait en haussant les +épaules: «Attends, attends que tu sois marié; tu verras que tout ira au +diable». + +Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange empoisonnait ma +joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de tant de victimes +innocentes et l'idée du supplice qui l'attendait ne me laissaient pas de +repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je avec dépit, pourquoi ne t'es-tu +pas jeté sur les baïonnettes ou offert aux coups de la mitraille? C'est +ce que tu avais de mieux à faire[63].» + +Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard, j'allais +me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de tonnerre imprévu +vint me frapper. + +Le jour de mon départ, au moment où j'allais me mettre en route, Zourine +entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d'un air soucieux. +Je sentis une piqûre au coeur; j'eus peur sans savoir de quoi. Le major +fit sortir mon domestique et m'annonça qu'il avait à me parler. + +«Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquiétude. + +--Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis ce que +je viens de recevoir.» + +C'était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements d'avoir +à m'arrêter partout où je me trouverais, et de m'envoyer sous bonne +garde à Khasan devant la commission d'enquête créée pour instruire +contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me tomba des mains. + +«Allons, dit Zourine, mon devoir est d'exécuter l'ordre. Probablement +que le bruit de tes voyages faits dans l'intimité de Pougatcheff est +parvenu jusqu'à l'autorité. J'espère bien que l'affaire n'aura pas de +mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te +laisse point abattre et pars à l'instant.» + +Ma conscience était tranquille; mais l'idée que notre réunion était +reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après avoir reçu +les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma _téléga_[64], deux +hussards s'assirent à mes côtés, le sabre nu, et nous prîmes la route de +Khasan. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +XIV + +LE JUGEMENT + + +Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fût mon éloignement +sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisément me disculper, car, +non seulement on ne nous avait pas défendu de faire des sorties contre +l'ennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales +avec Pougatcheff semblaient être prouvées par une foule de témoins et +devaient paraître au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais +aux interrogatoires que j'allais subir et arrangeais mentalement mes +réponses. Je me décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure +et tout entière, bien convaincu que c'était à la fois le moyen le plus +simple et le plus sûr de me justifier. + +J'arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et presque +réduite en cendres. Le long des rues, à la place des maisons, se +voyaient des amas de matières calcinées et des murailles sans fenêtres +ni toitures. Voilà la trace que Pougatcheff y avait laissée. On m'amena +à la forteresse, qui était restée intacte, et les hussards mes gardiens +me remirent entre les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler +un maréchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. +De là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai seul +dans un étroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre murs et une +petite lucarne garnie de barres de fer. + +Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon +courage ni l'espérance. J'eus recours à la consolation de tous ceux qui +souffrent, et, après avoir goûté pour la première fois la douceur d'une +prière élancée d'un coeur innocent et plein d'angoisses, je m'endormis +paisiblement, sans penser à ce qui adviendrait de moi. + +Le lendemain, le geôlier vint m'éveiller en m'annonçant que la +commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à +travers une cour, à la demeure du commandant, s'arrêtèrent dans +l'antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements intérieurs. + +J'entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de +papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge, d'un +aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes, ayant au plus +une trentaine d'années, d'un extérieur agréable et dégagé; près de la +fenêtre, devant une autre table, était assis un secrétaire, la plume sur +l'oreille et courbé sur le papier, prêt à inscrire mes dépositions. + +L'interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le général +s'informa si je n'étais pas le fils d'André Pétrovitch Grineff, et, sur +ma réponse affirmative, il s'écria sévèrement: + +«C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement +indigne de lui!» + +Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui +pesaient sur moi, j'espérais les dissiper sans peine par un aveu sincère +de la vérité. Mon assurance lui déplut. + +«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais nous en +avons vu bien d'autres.» + +Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle époque +j'étais entré au service de Pougatcheff, et à quelles sortes d'affaires +il m'avait employé. + +Je répondis avec indignation qu'étant officier et gentilhomme, je +n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne m'avait +chargé d'aucune sorte d'affaires. + +«Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le +gentilhomme ait été seul gracié par l'usurpateur, pendant que tous ses +camarades étaient lâchement assassinés? Comment s'est-il fait que le +même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et amicalement avec +les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistant en +une pelisse, un cheval et un demi-rouble? D'où provient une si étrange +intimité? et sur quoi peut-elle être fondée, si ce n'est sur la +trahison, ou tout au moins sur une lâcheté criminelle et impardonnable?» + +Les paroles de l'officier aux gardes me blessèrent profondément, et je +commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s'était +faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu d'un +ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grâce à la prise de la +forteresse de Bélogorsk. Je convins qu'en effet j'avais accepté de +l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais j'avais défendu la +forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusqu'à la dernière +extrémité. Enfin, j'invoquai le nom de mon général, qui pouvait +témoigner de mon zèle pendant le siège désastreux d'Orenbourg. + +Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se mit à +lire à haute voix: + +«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de +l'enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait entré en +relations avec le brigand, relations réprouvées par la loi du service et +contraires à tous les devoirs du serment, j'ai l'honneur, de déclarer +que ledit enseigne Grineff s'est trouvé au service à Orenbourg, depuis +le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24 février de la présente année, jour +auquel il s'absenta de la ville, et depuis lequel il ne s'est plus +représenté. Cependant, on a ouï dire aux déserteurs ennemis qu'il +s'était rendu au camp de Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagné à la +forteresse de Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D'un +autre côté, par rapport à sa conduite, je puis...» + +Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté: + +«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?» + +J'allais continuer comme j'avais commencé et révéler ma liaison avec +Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un +dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me vint à l'esprit +que, si je la nommais, la commission la ferait comparaître; et l'idée +d'exposer son nom à tous les propos scandaleux des scélérats interrogés, +et de la mettre elle-même en leur présence, cette horrible idée me +frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire. + +Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine +bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de mon +trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronté avec le +principal dénonciateur. Le général ordonna d'appeler le _coquin d'hier_. +Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l'apparition de mon +accusateur. Quelques moments après, on entendit résonner des fers, et +entra... Chvabrine. Je fus frappé du changement qui s'était opéré en +lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, +commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta +toutes ses accusations d'une voix faible, mais ferme. D'après lui, +j'avais été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais +tous les jours jusqu'à la ligne des tirailleurs pour transmettre des +nouvelles écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin j'étais +décidément passé du côté de l'usurpateur, allant avec lui de forteresse +en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de nuire à mes complices +de trahison, pour les supplanter dans leurs places, et mieux profiter +des largesses du rebelle. Je l'écoutai jusqu'au bout en silence, et me +réjouis d'une seule chose: il n'avait pas prononcé le nom de Marie. +Est-ce parce que son amour-propre souffrait à la pensée de celle qui +l'avait dédaigneusement repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur +brûlait encore une étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même? +Quoi que ce fût, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la +fille du commandant de Bélogorsk. J'en fus encore mieux confirmé dans la +résolution que j'avais prise, et, quand les juges me demandèrent ce que +j'avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me bornai à dire +que je m'en tenais à ma déclaration première, et que je n'avais rien à +ajouter à ma justification. Le général ordonna que nous fussions +emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne +lui dis pas un mot. Il sourit d'un sourire de haine satisfaite, releva +ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la +prison, et depuis lors je n'eus plus à subir de nouvel interrogatoire. + +Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au lecteur; +mais j'en ai entendu si souvent le récit, que les plus petites +particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et qu'il me +semble que j'y ai moi-même assisté. + +Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui +distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur était +offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient une grâce +de Dieu. Bientôt ils s'attachèrent sincèrement à elle, car on ne pouvait +la connaître sans l'aimer. Mon amour ne semblait plus une folie même à +mon père, et ma mère ne rêvait plus que l'union de son Pétroucha à la +fille du capitaine. + +La nouvelle de mon arrestation frappa d'épouvante toute ma famille. +Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents l'origine de +mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non seulement ils ne s'en +étaient pas inquiétés, mais que cela les avait fait rire de bon coeur. +Mon père ne voulait pas croire que je pusse être mêlé dans une révolte +infâme dont l'objet était le renversement du trône et l'extermination de +la race des gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère +interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son maître avait été +l'hôte de Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s'était montré +généreux à son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment +solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison. Les +vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec impatience de +meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était très agitée, et ne se +taisait que par modestie et par prudence. + +Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit de +Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les premiers +compliments d'usage, il lui annonçait que les soupçons qui s'étaient +élevés sur ma participation aux complots des rebelles ne s'étaient +trouvés que trop fondés, ajoutant qu'un supplice exemplaire aurait dû +m'atteindre, mais que l'impératrice, par considération pour les loyaux +services et les cheveux blancs de mon père, avait daigné faire grâce à +un fils criminel; et qu'en lui faisant remise d'un supplice infamant, +elle avait ordonné qu'il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir +un exil perpétuel. + +Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté habituelle, +et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plaintes amères. «Comment! +ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même, comment! mon fils a +participé aux complots de Pougatcheff? Dieu juste! jusqu'où ai-je vécu? +L'impératrice lui fait grâce de la vie; mais est-ce plus facile à +supporter pour moi? Ce n'est pas le supplice qui est horrible; mon aïeul +a péri sur l'échafaud pour la défense de ce qu'il vénérait dans le +sanctuaire de sa conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs +Volynski et Khouchtchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son +serment, qu'il s'unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves +révoltés,... honte, honte éternelle à notre race!» Effrayée de son +désespoir, ma mère n'osait pas pleurer en sa présence et s'efforçait de +lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l'injustice de +l'opinion; mais mon père était inconsolable. + +Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j'aurais pu me +justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui me faisait +garder le silence, et se croyait la seule cause de mes infortunes. Elle +cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au +moyen de me sauver. + +Un soir, assis sur son sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la +cour_; mais ses idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre +ne produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une +vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes tombaient de +temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaillait dans la même +chambre, déclara tout à coup à mes parents qu'elle était forcée de +partir pour Pétersbourg, et qu'elle les priait de lui en fournir les +moyens. Ma mère se montra très affligée de cette résolution. + +«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi, tu veux +donc nous abandonner?» Marie répondit que son sort dépendait de ce +voyage, et qu'elle allait chercher aide et protection auprès des gens en +faveur, comme fille d'un homme qui avait péri victime de sa fidélité. + +Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime +supposé de son fils lui semblait un reproche poignant. + +«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre +obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête homme, et +non pas un traître taché d'infamie!» + +Il se leva et quitta la chambre. + +Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses projets: +ma mère, l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une +heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit avec Palachka et le +fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant +qu'il était au service de ma fiancée. + +Marie arriva heureusement jusqu'à Sofia, et, apprenant que la cour +habitait en ce moment le palais d'été de Tsarskoïé-Sélo, elle résolut de +s'y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un petit cabinet +derrière une cloison. La femme du maître de poste vint aussitôt babiller +avec elle, lui annonça pompeusement qu'elle était la nièce d'un +chauffeur de poêles attaché à la cour, et l'initia à tous les mystères +du palais. Elle lui dit à quelle heure l'impératrice se levait, prenait +le café, allait à la promenade; quels grands seigneurs se trouvaient +alors auprès de sa personne: ce qu'elle avait daigné dire la veille à +table; qui elle recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna +Vlassievna[67] semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et +serait très précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'écoutait avec +grande attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna +Vlassievna raconta à Marie l'histoire de chaque allée et de chaque petit +pont. Toutes les deux regagnèrent ensuite la maison, enchantées l'une de +l'autre. + +Le lendemain, de très bonne heure, Marie s'habilla et retourna dans le +jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil dorait de ses +rayons les cimes des tilleuls qu'avait déjà jaunis la fraîche haleine de +l'automne. Le large lac étincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de +s'éveiller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie Ivanovna +se rendit au bord d'une charmante prairie où l'on venait d'ériger un +monument en l'honneur des récentes victoires du comte Roumiantzeff[68]. +Tout à coup un petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en +aboyant. Marie s'arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix +de femme. + +«N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.» + +Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-vis du +monument, et alla s'asseoir elle-même à l'autre bout du siège. La dame +l'examinait avec attention, et, de son côté, après lui avoir jeté un +regard à la dérobée, Marie put la voir à son aise. Elle était en +peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en petit mantelet. Cette +dame paraissait avoir cinquante ans; sa figure, pleine et haute en +couleur, exprimait le calme et une gravité tempérée par le doux regard +de ses yeux bleus et son charmant sourire. Elle rompit la première le +silence: + +«Vous n'êtes sans doute pas d'ici? dit-elle. + +--Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province. + +--Vous êtes arrivée avec vos parents? + +--Non, madame, seule. + +--Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule. + +--Je n'ai ni père ni mère. + +--Vous êtes ici pour affaires? + +--Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à l'impératrice. + +--Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre d'une +injustice ou d'une offense? + +--Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice. + +--Permettez-moi une question: qui êtes-vous? + +--Je suis la fille du capitaine Mironoff. + +--Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des forteresses de +la province d'Orenbourg? + +--Oui; madame.» + +La dame parut émue. + +«Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de me +mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi l'objet de +votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous aider.» + +Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue, +l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. Marie prit +dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa protectrice inconnue +qui le parcourut à voix basse. + +Elle commença par lire d'un air attentif et bienveillant; mais +soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses +mouvements, fut effrayée de l'expression sévère de ce visage si calme et +si gracieux un moment auparavant. + +«Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glacé. L'impératrice ne +peut lui accorder le pardon. Il a passé à l'usurpateur, non comme un +ignorant crédule, mais comme un vaurien dépravé et dangereux. + +--Ce n'est pas vrai! s'écria Marie. + +--Comment! ce n'est pas vrai? répliqua la dame qui rougit jusqu'aux +yeux. + +--Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais tout, je +vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est exposé à tous les +malheurs qui l'ont frappé. Et s'il ne s'est pas disculpé devant la +justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je fusse mêlée à cette +affaire.» + +Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà. + +La dame l'écoutait avec une attention profonde. + +«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut +terminé son récit. Et en apprenant que c'était chez Anna Vlassievna, +elle ajouta avec un sourire: + +«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre. J'espère +que vous n'attendrez pas longtemps la réponse à votre lettre.» + +À ces mots elle se leva et s'éloigna par une allée couverte. Marie +Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante espérance. + +Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle, +pendant l'automne, à la santé d'une jeune fille. Elle apporta le +_samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait reprendre ses +interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture armoriée s'arrêta +devant le perron. Un laquais à la livrée impériale entra dans la +chambre, annonçant que l'impératrice daignait mander en sa présence la +fille du capitaine Mironoff. + +Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle. + +«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, l'impératrice vous demande à la cour. +Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous présenterez-vous +à l'impératrice, ma petite mère? Je crois que vous ne savez même pas +marcher à la mode de la cour. Je devrais vous conduire; ou ne +faudrait-il pas envoyer chercher la fripière, pour qu'elle vous prêtât +sa robe jaune à falbalas?» + +Mais le laquais déclara que l'impératrice voulait que Marie Ivanovna +vînt seule et dans le costume où on la trouverait. Il n'y avait qu'à +obéir, et Marie Ivanovna partit. + +Elle pressentait que notre destinée allait s'accomplir; son coeur battait +avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s'arrêta devant +le palais, et Marie, après avoir traversé une longue suite +d'appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir +de l'impératrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine, +ouvrirent respectueusement passage à la jeune fille. L'impératrice, dans +laquelle Marie reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement: + +«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J'ai fait tout +régler, convaincue de l'innocence de votre fiancé. Voilà une lettre que +vous remettrez à votre futur beau-père.» + +Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'impératrice, qui la releva +et la baisa sur le front. + +«Je sais, dit-elle, que vous n'êtes pas riche, mais j'ai une dette à +acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur +votre avenir.» + +Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l'impératrice la +congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de mon père, +sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard sur Pétersbourg. + +Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on sait, +par des traditions de famille, qu'il fut délivré de sa captivité vers la +fin de l'année 1774, qu'il assista au supplice de Pougatcheff, et que +celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec +la tête qui, un instant plus tard, fut montrée au peuple, inanimée et +sanglante. Bientôt après, Piôtr Andréitch devint l'époux de Marie +Ivanovna. Leur descendance habite encore le gouvernement de Simbirsk. +Dans la maison seigneuriale du village de ... on montre la lettre +autographe de Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée +au père de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son +fils, des éloges donnés à l'intelligence et au bon coeur de la fille du +capitaine. + +[Illustration] + + + + +NOTES + + +[1: Célèbre général de Pierre le Grand et de l'impératrice Anne.] + +[2: Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs étrangers l'ont +adopté pour nommer leur profession.] + +[3: Ce mot signifie _qui n'a pas encore sa croissance_. On appelle ainsi +les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de service.] + +[4: Avdotia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom patronymique +est inséparable du prénom, et bien plus usité que le nom de famille.] + +[5: Diminutif de Piôtr, Pierre.] + +[6: Anastasie, fille de Garasim.] + +[7: Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de la Russie +d'Europe, et qui s'étend même en Asie.] + +[8: Pelisse courte n'atteignant pas le genou.] + +[9: Jean, fils de Jean.] + +[10: Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble d'argent, +quatre francs de notre monnaie.] + +[11: Pierre, fils d'André] + +[12: Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.] + +[13: Ouragan de neige.] + +[14: Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre la capote +d'une _kibitka_.] + +[15: Parrain du mariage.] + +[16: Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.] + +[17: Fleuve qui se jette dans l'Oural.] + +[18: Bouilloire à thé.] + +[19: Cafetan court.] + +[20: Les paysans russes portent la hache passée dans la ceinture ou +derrière le dos.] + +[21: Lit ordinaire des paysans russes.] + +[22: Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à leurs +boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.] + +[23: Maisons de paysans.] + +[24: Grossières gravures enluminées.] + +[25: Jean, fils de Kouzma.] + +[26: Formule de politesse affable.] + +[27: Officier subalterne de Cosaques.] + +[28: Alexis, fils de Jean.] + +[29: Basile (au féminin), fille d'Iégor.] + +[30: Jean, fils d'Ignace.] + +[31: Diminutif de Maria.] + +[32: Soupe russe faite de viande et de légumes.] + +[33: En russe, on dit tant d'âmes pour tant de paysans.] + +[34: Poète célèbre alors, oublié depuis.] + +[35: Ils sont écrits dans le style suranné de l'époque.] + +[36: Poète ridicule, dont Catherine II s'est moquée jusque dans son +_Règlement de l'ermitage_.] + +[37: Manière méprisante d'écrire le nom patronymique.] + +[38: Formule de consentement.] + +[39: Environ trois pouces.] + +[40: De Catherine II.] + +[41: Jurement tatar.] + +[42: Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.] + +[43: Robe parée; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer les morts +dans leurs plus riches habits.] + +[44: Ceintures que portent tous les paysans russes.] + +[45: Pierre III.] + +[46: Petite armoire plate et vitrée où l'on enferme les saintes images, +et qui forme un autel domestique.] + +[47: Chef militaire chez les Cosaques.] + +[48: À vapeur.] + +[49: Pièce de cinq kopeks en cuivre.] + +[50: Le premier des faux Démétrius.] + +[51: Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées au tsar: +«Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique à tes yeux +lucides...».] + +[52: Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume barbare a été +abolie par l'empereur Alexandre.] + +[53: Blanc-bec.] + +[54: Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe +suborner.] + +[55: Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff.] + +[56: Nom d'un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté longtemps +contre les troupes impériales.] + +[57: Pour la torture.] + +[58: Légère escarmouche où l'avantage était resté à Pougatcheff.] + +[59: Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.] + +[60: Titre d'un officier supérieur.] + +[61: Nom général des établissements métallurgiques de l'Oural.] + +[62: Diminutif de Iéméliane.] + +[63: Après s'être avancé jusqu'aux portes de Moscou, qu'il aurait +peut-être enlevé si son audace n'eût faibli au dernier moment, +Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons pour cent mille +roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à Moscou, il fut +exécuté en 1775.] + +[64: Petit chariot d'été.] + +[65: Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le Grand.] + +[66: Chefs du parti russe contre Biron, sous l'impératrice Anne; ils +furent tous deux suppliciés avec barbarie.] + +[67: Anne, fille de Blaise.] + +[68: Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul, en 1772.] + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by +Aleksandr Sergeevich Pushkin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** + +***** This file should be named 30638-8.txt or 30638-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/6/3/30638/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier, Rénald Lévesque +and the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/30638-8.zip b/30638-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cd5a130 --- /dev/null +++ b/30638-8.zip diff --git a/30638-h.zip b/30638-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..754a41c --- /dev/null +++ b/30638-h.zip diff --git a/30638-h/30638-h.htm b/30638-h/30638-h.htm new file mode 100644 index 0000000..320e1f2 --- /dev/null +++ b/30638-h/30638-h.htm @@ -0,0 +1,5409 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of La fille du capitaine, par Alexandre Pouschkine</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Aleksandr Sergeevich Pushkin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La fille du capitaine + +Author: Aleksandr Sergeevich Pushkin + +Illustrator: A. Paris + +Translator: Louis Viardot + +Release Date: December 9, 2009 [EBook #30638] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier, Rénald Lévesque +and the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<p class="mid"><i>BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES ET DES FAMILLES</i></p> + +<hr> + +<h2>LA FILLE</h2> + +<h1>DU CAPITAINE</h1> + +<h5>par</h5> + +<h3>ALEXANDRE POUSCHKINE</h3> + +<h5>TRADUIT DU RUSSE PAR LOUIS VIARDOT</h5> + + + +<h4>Ouvrage illustré de 33 gravures<br> +D'après les dessins d'A. PARIS</h4> + +<hr class="short"> + +<h3>QUATRIÈME ÉDITION</h3> + +<hr class="short"> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br> + +<p class="mid">1901</p> +<br><br><br> + +<h3>AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS</h3> + +<p>La nouvelle que nous publions est considérée en Russie comme le meilleur +ouvrage en prose du poète Pouschkine. Elle peut soutenir la comparaison +avec les récits les plus attachants de Nicolas Gogol.</p> + +<p>Alexandre Pouschkine, né à Saint-Pétersbourg en 1799, est mort en 1837, +dans toute la force de son talent. Ses premiers écrits l'ayant rendu +suspect, il fut envoyé dans les provinces éloignées de l'empire, où il +remplit diverses fonctions administratives. L'empereur Nicolas, à son +avènement en 1825, le rappela dans la capitale, et le nomma +historiographe. Ses ouvrages les plus connus sont <i>le Prisonnier du +Caucase</i> et une composition dramatique qui n'a jamais été représentée, +et n'était pas destinée à l'être, <i>Boris Godunov</i>.</p> + +<p>Ses autres poèmes sont <i>Ruslan et Ludmil'a; les Bohémiens, la Fontaine +des pleurs</i> et <i>l'Onéghine</i>.</p> + +<p>Ce poète, si admiré de ses contemporains, n'était pas heureux: +d'indignes propos répandus à dessein dans les salons de +Saint-Pétersbourg, où l'on n'aimait pas sa fière et libre parole, +amenèrent un duel dans lequel il fut blessé mortellement par son propre +beau-frère. Cette mort fut pleurée par les Russes comme une calamité +publique.</p> + + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> +<br> + +<h3>I</h3> + +<h3>LE SERGENT AUX GARDES</h3> + +<p>Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa jeunesse +sous le comte Munich<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, avait quitté l'état militaire en 17.. avec le +grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habité sa +terre du gouvernement de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia Ire, fille +d'un pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette +union, je survécus seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. +J'avais été inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la +faveur du major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus +censé être en congé jusqu'à la fin de mon éducation. Alors on nous +élevait autrement qu'aujourd'hui. Dès l'âge de cinq ans je fus confié au +piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de devenir mon +menin. Grâce à ses soins, vers l'âge de douze ans je savais lire et +écrire, et pouvais apprécier avec certitude les qualités d'un lévrier de +chasse. À cette époque, pour achever de m'instruire, mon père prit à +gages un Français, M. Beaupré, qu'on fit venir de Moscou avec la +provision annuelle de vin et d'huile de Provence. Son arrivée déplut +fort à Savéliitch. «Il semble, grâce à Dieu, murmurait-il, que l'enfant +était lavé, peigné et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l'argent +et de louer un <i>moussié</i>, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques +dans la maison?»</p> + +<p>Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en Prusse, puis +il était venu en Russie pour être <i>outchitel</i>, sans trop savoir la +signification de ce mot<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. C'était un bon garçon, mais étonnamment +distrait et étourdi. Il n'était pas, suivant son expression, ennemi de +la bouteille, c'est-à-dire, pour parler à la russe, qu'il aimait à +boire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin qu'à table, et +encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on +passait l'<i>outchitel</i>, mon Beaupré s'habitua bien vite à l'eau-de-vie +russe, et finit même par la préférer à tous les vins de son pays, comme +bien plus stomachique. Nous devînmes de grands amis, et quoique, d'après +le contrat, il se fût engagé à m'apprendre <i>le français, l'allemand et +toutes les sciences</i>, il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe +tant bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre +amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d'autre mentor. Mais le +destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d'un événement que je +vais raconter.</p> + +<p>Quelqu'un raconta en riant à ma mère que Beaupré s'enivrait constamment. +Ma mère n'aimait pas à plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit à +son tour à mon père, lequel, en homme expéditif, manda aussitôt cette +<i>canaille de Français</i>. On lui répondit humblement que le <i>moussié</i> me +donnait une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait +sur son lit du sommeil de l'innocence. De mon côté, j'étais livré à une +occupation très intéressante. On m'avait fait venir de Moscou une carte +de géographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en servît, et qui +me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidité de son papier. +J'avais décidé d'en faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de +Beaupré, je m'étais mis à l'ouvrage. Mon père entra dans l'instant même +où j'attachais une queue au cap de Bonne-Espérance. À la vue de mes +travaux géographiques, il me secoua rudement par l'oreille, s'élança +près du lit de Beaupré, et, l'éveillant sans précaution, il commença à +l'accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se +lever; le pauvre <i>outchitel</i> était ivre mort. Mon père le souleva par le +collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le même +jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C'est ainsi que se termina +mon éducation.</p> + +<p>Je vivais en fils de famille (<i>nédorossl</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>), m'amusant à faire +tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec +les jeunes garçons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au delà de seize +ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.</p> + +<p>Un jour d'automne, ma mère préparait dans son salon des confitures au +miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le +bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis près de la fenêtre, venait +d'ouvrir l'<i>Almanach de la cour</i>, qu'il recevait chaque année. Ce livre +exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait qu'avec une +extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer +prodigieusement la bile. Ma mère, qui savait par coeur ses habitudes et +ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des +mois entiers se passaient sans que l'<i>Almanach de la cour</i> lui tombât +sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne +le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait +l'<i>Almanach de la cour</i> en haussant fréquemment les épaules et en +murmurant à demi-voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie. +Chevalier des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que +nous...?» Finalement mon père lança l'<i>Almanach</i> loin de lui sur le sofa +et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait +jamais rien de bon.</p> + +<p>«Avdotia Vassiliéva<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, dit-il brusquement en s'adressant à ma mère, +quel âge a Pétroucha<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>?</p> + +<p>--Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère. +Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> a +perdu un oeil, et que...</p> + +<p>--Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.»</p> + +<p>La pensée d'une séparation prochaine fit sur ma mère une telle +impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des +larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile d'exprimer +la joie qui me saisit. L'idée du service se confondait dans ma tête avec +celle de la liberté et des plaisirs qu'offre la ville de +Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans +mon opinion, était le comble de la félicité humaine.</p> + +<p>Mon père n'aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre l'exécution. +Le jour de mon départ fut à l'instant fixé. La veille, mon père +m'annonça qu'il allait me donner une lettre pour mon chef futur, et me +demanda du papier et des plumes.</p> + +<p>«N'oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le +prince B...; dis-lui que j'espère qu'il ne refusera pas ses grâces à mon +Pétroucha.</p> + +<p>--Quelle bêtise! s'écria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi +veux-tu que j'écrive au prince B...?</p> + +<p>--Mais tu viens d'annoncer que tu daignes écrire au chef de Pétroucha.</p> + +<p>--Eh bien! quoi?</p> + +<p>--Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il est +inscrit au régiment Séménofski.</p> + +<p>--Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non? +Pétroucha n'ira pas à Pétersbourg. Qu'y apprendrait-il? à dépenser de +l'argent et à faire des folies. Non, qu'il serve à l'armée, qu'il flaire +la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un fainéant de la garde, +qu'il use les courroies de son sac. Où est son brevet? donne-le-moi.»</p> + +<p>Ma mère alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette avec +la chemise que j'avais portée à mon baptême, et le présenta à mon père +d'une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le posa devant +lui sur la table et commença sa lettre.</p> + +<p>La curiosité me talonnait. «Où m'envoie-t-on, pensais-je, si ce n'est +pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de mon père, qui +cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit +avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses lunettes, m'appela et me +dit: «Cette lettre est adressée à André Karlovitch R..., mon vieux +camarade et ami. Tu vas à Orenbourg<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> pour servir sous ses ordres.»</p> + +<p>Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu de la +vie gaie et animée de Pétersbourg, c'était l'ennui qui m'attendait dans +une contrée lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un +instant plus tôt, je pensais avec délices, me semblait une calamité. +Mais il n'y avait qu'à se soumettre. Le lendemain matin, une <i>kibitka</i> +de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une malle, une +cassette avec un service à thé et des serviettes nouées pleines de +petits pains et de petits pâtés, derniers restes des dorloteries de la +maison paternelle. Mes parents me donnèrent leur bénédiction, et mon +père me dit: «Adieu, Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté +serment; obéis à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne +sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et +rappelle-toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est +neuf, et de ton honneur pendant qu'il est jeune.» Ma mère, tout en +larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch d'avoir +bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court <i>touloup</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> +de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard. +Je m'assis dans la <i>kibitka</i> avec Savéliitch, et partis pour ma +destination en pleurant amèrement.</p> + +<p>J'arrivai dans la nuit à Simbirsk, où je devais rester vingt-quatre +heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je m'étais arrêté +dans une auberge, tandis que, dès le matin, Savéliitch avait été courir +les boutiques. Ennuyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale, +je me mis à errer par les chambres de l'auberge. J'entrai dans la pièce +du billard et j'y trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'années, +portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la +main et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un +verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer sous le +billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; plus leurs +parties se prolongeaient, et plus les promenades à quatre pattes +devenaient fréquentes, si bien qu'enfin le marqueur resta sous le +billard. Le monsieur prononça sur lui quelques expressions énergiques, +en guise d'oraison funèbre, et me proposa de jouer une partie avec lui. +Je répondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans +doute fort étrange. Il me regarda avec une sorte de commisération. +Cependant l'entretien s'établit. J'appris qu'il se nommait Ivan +Ivanovitch<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> Zourine, qu'il était chef d'escadron dans les hussards, +qu'il se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il +avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m'invita à dîner +avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie. +J'acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine buvait +beaucoup et m'invitait à boire, en me disant qu'il fallait m'habituer au +service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire +à me tenir les côtes, et nous nous levâmes de table devenus amis +intimes. Alors il me proposa de m'apprendre à jouer au billard. «C'est, +dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par +exemple, qu'on arrive dans une petite bourgade; que veux-tu qu'on y +fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en +définitive, aller à l'auberge et jouer au billard, et pour jouer il faut +savoir jouer.» Ces raisons me convainquirent complètement, et je me mis +à prendre ma leçon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait à +haute voix; il s'étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques +leçons, il me proposa de jouer de l'argent, ne fût-ce qu'une <i>groch</i> (2 +kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui +était, d'après lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis, et +Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en goûter, +répétant toujours qu'il fallait m'habituer au service. «Car, +ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?» Je suivis +son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je goûtais de mon verre, +plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les +bandes, je me fâchais, je disais des impertinences au marqueur qui +comptait les points, Dieu sait comment; j'élevais l'enjeu, enfin je me +conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la clef des +champs. De cette façon, le temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un +regard sur l'horloge, posa sa queue et me déclara que j'avais perdu cent +roubles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les +mains de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine +me dit «Mais, mon Dieu, ne t'inquiète pas; je puis attendre».</p> + +<p>Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant toujours +qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de table, je me tenais +à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à ma chambre.</p> + +<p>Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperçut +les indices irrécusables de mon zèle pour le service.</p> + +<p>«Que t'est-il arrivé? me dit-il d'une voix lamentable. Où t'es-tu rempli +comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n'était encore +arrivé.</p> + +<p>--Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr que tu +es ivre. Va dormir,... mais, avant, couche-moi.»</p> + +<p>Le lendemain, je m'éveillai avec un grand mal de tête. Je me rappelais +confusément les événements de la veille. Mes méditations furent +interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse +de thé. «Tu commences de bonne heure à t'en donner, Piôtr Andréitch<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, +me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni +ton père ni ton grand-père n'étaient des ivrognes. Il n'y a pas à parler +de ta mère, elle n'a rien daigné prendre dans sa bouche depuis sa +naissance, excepté du <i>kvass</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. À qui donc la faute? au maudit +<i>moussié</i>: il t'a appris de belles choses, ce fils de chien, et c'était +bien la peine de faire d'un païen ton menin, comme si notre seigneur +n'avait pas eu assez de ses propres gens!» J'avais honte; je me +retournai et lui dis: «Va-t'en, Savéliitch, je ne veux pas de thé». Mais +il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu'il s'était mis en +train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que c'est que +de faire des folies? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien prendre. Un +homme qui s'enivre n'est bon à rien. Bois un peu de saumure de +concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d'eau-de-vie, pour te +dégriser. Qu'en dis-tu?»</p> + +<p>Dans ce moment entra un petit garçon qui m'apportait un billet de la +part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:</p> + +<p>«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon garçon, +les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement besoin +d'argent. Ton dévoué,</p> + +<p> «IVAN ZOURINE.»</p> + +<p>Il n'y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression +d'indifférence, et, m'adressant à Savéliitch, je lui commandai de +remettre cent roubles au petit garçon.</p> + +<p>«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.</p> + +<p>--Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.</p> + +<p>--Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l'étonnement redoublait. +Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? C'est +impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet +argent.»</p> + +<p>Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas ce +vieillard obstiné à m'obéir, il me serait difficile dans la suite +d'échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: «Je +suis ton maître, tu es mon domestique. L'argent est à moi; je l'ai perdu +parce que j'ai voulu le perdre. Je te conseille de ne pas faire l'esprit +fort et d'obéir quand on te commande.»</p> + +<p>Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, qu'il +frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un +pieu?» m'écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père +Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d'une voix tremblante, ne me fais pas +mourir de douleur. Ô ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce +brigand que tu n'as fait que plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant +d'argent. Cent roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t'ont +sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.</p> + +<p>--Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec sévérité; donne +l'argent ou je te chasse d'ici à coups de poing.» Savéliitch me regarda +avec une profonde expression de douleur, et alla chercher mon argent. +J'avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais m'émanciper et +prouver que je n'étais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. +Savéliitch s'empressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra +en m'annonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk +avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre +congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> +<br> + +<h3>II</h3> + +<h3>LE GUIDE</h3> + +<p>Mes réflexions pendant le voyage n'étaient pas très agréables. D'après +la valeur de l'argent à cette époque, ma perte était de quelque +importance. Je ne pouvais m'empêcher de convenir avec moi-même que ma +conduite à l'auberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me +sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le +vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du +traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin +une toux de mauvaise humeur. J'avais fermement résolu de faire ma paix +avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, +voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même +que je suis fautif. J'ai fait hier des bêtises et je t'ai offensé sans +raison. Je te promets d'être plus sage à l'avenir et de te mieux +écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.</p> + +<p>--Ah! mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir, +je suis fâché contre moi-même, c'est moi qui ai tort par tous les bouts. +Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge? Mais que faire? Le +diable s'en est mêlé. L'idée m'est venue d'aller voir la femme du diacre +qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: j'ai quitté la +maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment +reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que +leur enfant est buveur et joueur?»</p> + +<p>Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu'à +l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son consentement. Il +se calma peu à peu, ce qui ne l'empêcha point cependant de grommeler +encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! c'est +facile à dire».</p> + +<p>J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'étendait un +désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins +profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma +<i>kibitka</i> suivait l'étroit chemin, ou plutôt la trace qu'avaient laissée +les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, +et s'adressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, +n'ordonnes-tu pas de retourner en arrière?</p> + +<p>--Pourquoi cela?</p> + +<p>--Le temps n'est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il +roule la neige du dessus?</p> + +<p>--Eh bien! qu'est-ce que cela fait?</p> + +<p>--Et vois-tu ce qu'il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le +côté de l'orient.)</p> + +<p>--Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.</p> + +<p>--Là, là, regarde... ce petit nuage.»</p> + +<p>J'aperçus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que j'avais pris +d'abord pour une colline éloignée. Mon cocher m'expliqua que ce petit +nuage présageait un <i>bourane</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<p>J'avais ouï parler des <i>chasse-neige</i> de ces contrées, et je savais +qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, +d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le +vent ne me parut pas fort; j'avais l'espérance d'arriver à temps au +prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler de vitesse.</p> + +<p>Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du côté +de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit +nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s'élevait lourdement, +croissait, s'étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une +neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. +Le vent se mit à siffler, à hurler. C'était un <i>chasse-neige</i>. En un +instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent +soulevait de terre. Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s'écria le +cocher; c'est un <i>bourane</i>.»</p> + +<p>Je passai la tête hors de la <i>kibitka</i>; tout était obscurité et +tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, +qu'il semblait en être animé. La neige s'amoncelait sur nous et nous +couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s'arrêtèrent bientôt. +«Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience.</p> + +<p>--Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait +où nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et tout est sombre.»</p> + +<p>Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense. «Pourquoi ne +l'avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais; +tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusqu'au matin; l'orage se serait +calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte? Si c'était pour +aller se marier, passe.»</p> + +<p>Savéliitch avait raison. Qu'y avait-il à faire? La neige continuait de +tomber; un amas se formait autour de la <i>kibitka</i>. Les chevaux se +tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en +temps. Le cocher marchait autour d'eux, rajustant leur harnais, comme +s'il n'eût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de +tous côtés, dans l'espérance d'apercevoir quelque indice d'habitation ou +de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du +<i>chasse-neige</i>... Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir. +«Holà! cocher, m'écriai-je, qu'y a-t-il de noir là-bas?» Le cocher se +mit à regarder attentivement du côté que j'indiquais, «Dieu le sait, +seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce n'est pas un arbre, +et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme.»</p> + +<p>Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint aussi +à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même +ligne, et je reconnus un homme.</p> + +<p>«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le +chemin?</p> + +<p>--Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit dur. +Mais à quoi diable cela sert-il?</p> + +<p>--Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette +contrée? Peux-tu nous conduire jusqu'à un gîte pour y passer la nuit?</p> + +<p>--Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai parcourue à +pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de +suite on perd la route. Mieux vaut s'arrêter ici et attendre; peut-être +l'ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin +avec les étoiles.»</p> + +<p>Son sang-froid me donna du courage. Je m'étais déjà décidé, en +m'abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe, +lorsque tout à coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le siège +du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation n'est pas +loin. Tourne à droite et marche.</p> + +<p>--Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où +vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais aussi, +fouette sans répit.»</p> + +<p>Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau venu, +pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?</p> + +<p>--Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j'ai senti une odeur de +fumée, preuve qu'une habitation est proche.»</p> + +<p>Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent d'étonnement. +J'ordonnai au cocher d'aller où l'autre voulait. Les chevaux marchaient +lourdement dans la neige profonde. La <i>kibitka</i> s'avançait avec lenteur, +tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se +balançant de côté et d'autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements +d'une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements +profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la +<i>tsinovka</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, je m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, bercé par +le chant de la tempête et le roulis du traîneau. J'eus alors un songe +que je n'ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de +prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le +lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa +propre expérience combien il est naturel à l'homme de s'abandonner à la +superstition, malgré tout le mépris qu'on affiche pour elle.</p> + +<p>J'étais dans cette disposition de l'âme où la réalité commence à se +perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de +l'assoupissement. Il me semblait que le <i>bourane</i> continuait toujours et +que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une +porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison +seigneuriale.</p> + +<p>Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour +involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuât à une +désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma <i>kibitka</i>, et je vois ma +mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais +pas de bruit, me dit-elle; ton père est à l'agonie et désire te dire +adieu.» Frappé d'effroi, j'entre à sa suite dans la chambre à coucher. +Je regarde; l'appartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent +des gens à la figure triste et abattue. Je m'approche sur la pointe du +pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est +de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta +bénédiction.» Je me mets à genoux et j'attache mes regards sur le +mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, j'aperçois dans le lit un +paysan à barbe noire, qui me regarde d'un air de gaieté. Plein de +surprise, je me tourne vers ma mère: «Qu'est-se que cela veut dire? +m'écriai-je; ce n'est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa +bénédiction à ce paysan?--C'est la même chose, Pétroucha, répondit ma +mère; celui-là est ton <i>père assis</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>; baise-lui la main et qu'il te +bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s'élança du +lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en +tous sens. Je voulus m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se +remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient +dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me +disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». L'effroi et +la stupeur s'étaient emparés de moi...</p> + +<p>En ce moment je m'éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; Savéliitch me +tenait par la main. «Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.</p> + +<p>--Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.</p> + +<p>--Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la +haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»</p> + +<p>Je quittai la <i>kibitka</i>. Le <i>bourane</i> durait encore, mais avec une +moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, se +crever l'oeil. L'hôte nous reçut près de la porte d'entrée, en tenant une +lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une +chambre petite, mais assez propre. Une <i>loutchina</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a> l'éclairait. Au +milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de +Cosaque.</p> + +<p>Notre hôte, Cosaque du Iaïk<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, était un paysan d'une soixantaine +d'années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et +demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n'avais jamais eu +plus grand besoin. L'hôte se hâta de le servir.</p> + +<p>«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.</p> + +<p>--Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d'en haut.</p> + +<p>Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux +yeux étincelants.</p> + +<p>«Eh bien! as-tu froid?</p> + +<p>--Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? J'avais un +<i>touloup</i>; mais, à quoi bon m'en cacher, je l'ai laissé en gage hier +chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.»</p> + +<p>En ce moment l'hôte rentra avec le <i>samovar</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a> tout bouillant. Je +proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la +soupente. Son extérieur me parut remarquable. C'était un homme d'une +quarantaine d'années, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges +épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne +restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une +expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux +étaient coupés en rond. Il portait un petit <i>armak</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> déchiré et de +larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et +fit la grimace.</p> + +<p>«Faites-moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un +verre d'eau-de-vie; le thé n'est pas notre boisson de Cosaques.»</p> + +<p>J'accédais volontiers à son désir. L'hôte prit sur un des rayons de +l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant regardé +bien en face: «Eh! eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages! +D'où Dieu t'a-t-il amené?»</p> + +<p>Mon guide cligna de l'oeil d'une façon toute significative et répondit +par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de +la graine de chanvre; la grand'mère lui jeta une pierre et le manqua. Et +vous, comment vont les vôtres?</p> + +<p>--Comment vont les nôtres? répliqua l'hôtelier en continuant de parler +proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du +pope l'a défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le +cimetière.</p> + +<p>--Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la +pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il +aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l'oeil +une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>; le garde +forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie!»</p> + +<p>Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala +d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.</p> + +<p>Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n'est +que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des affaires de +l'armée du laïk, qui venait seulement d'être réduite à l'obéissance +après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler d'un air fort +mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur l'hôte, tantôt +sur le guide. L'espèce d'auberge où nous nous étions réfugiés se +trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute +habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais +que faire? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route. +L'inquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je m'étendis sur un +banc; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du +poêle<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>; l'hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à +ronfler, et moi-même je m'endormis comme un mort.</p> + +<p>En m'éveillant le lendemain assez tard, je m'aperçus que l'ouragan avait +cessé. Le soleil brillait; la neige s'étendait au loin comme une nappe +éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai l'hôte, qui me +demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le +marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille +s'étaient envolés tout à fait. J'appelai le guide pour le remercier du +service qu'il nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un +demi-rouble de gratification.</p> + +<p>Savéliitch fronça le sourcil. «Un demi-rouble! s'écria-t-il; pourquoi +cela? parce que tu as daigné toi-même l'amener à l'auberge? Que ta +volonté sois faite, seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de +trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous +finirons par mourir de faim.»</p> + +<p>Il m'était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, d'après +ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais +pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui m'avait +tiré, sinon d'un danger de mort, au moins d'une position fort +embarrassante.</p> + +<p>«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un +demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il est trop +légèrement vêtu. Donne-lui mon <i>touloup</i> de peau de lièvre.</p> + +<p>--Aie pitié de moi, mon père Piotr Andréitch, s'écria Savéliitch; +qu'a-t-il besoin de ton <i>touloup</i>? il le boira, le chien, dans le +premier cabaret.</p> + +<p>-Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le vagabond, que +je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce +d'une pelisse de son épaule<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>; c'est sa volonté de seigneur, et ton +devoir de serf est de ne pas regimber, mais d'obéir.</p> + +<p>--Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d'une voix +fâchée. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison, et te voilà +tout content de le piller, grâce à son bon coeur. Qu'as-tu besoin d'un +<i>touloup</i> de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes +maudites grosses épaules.</p> + +<p>--Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte +vite le <i>touloup</i>.</p> + +<p>--Oh! Seigneur mon Dieu! s'écria Savéliitch en gémissant. Un <i>touloup</i> +en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-ton? À un +ivrogne en guenilles.»</p> + +<p>Cependant le <i>touloup</i> fut apporté. Le vagabond se mit à l'essayer +aussitôt. Le <i>touloup</i>, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille, +lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le +mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch +poussa comme un hurlement étouffé lorsqu'il entendit le craquement des +fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me +reconduisit-il jusqu'à ma <i>kibitka</i>, et il me dit avec un profond salut: +«Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De +ma vie je n'oublierai vos bontés.» Il s'en alla de son côté, et je +partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. +J'oubliai bientôt le <i>bourane</i>, et le guide, et mon <i>touloup</i> en peau de +lièvre.</p> + +<p>Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai +un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs +cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat +du temps de l'impératrice Anne, et ses discours étaient empreints d'une +forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En +lisant son nom, il me jeta un coup d'oeil rapide: «Mon Dieu, dit-il, il y +a si peu de temps qu'André Pétrovich était de ton ache; et maintenant, +quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»</p> + +<p>Il ouvrit la lettre et se mit à la parcourir à demi-voix, en +accompagnant sa lecture de remarques: «Monsieur, j'espère que Votre +Excellence...» Qu'est-ce que c'est que ces cérémonies? Fi! comment +n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce +ainsi qu'on écrit à son vieux camarade?... «Votre Excellence n'aura pas +oublié!...» Hein!... «Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal +Munich... pendant la campagne... de même que... nos bonnes parties de +cartes.» Eh! eh! <i>Bruder!</i> il se souvient donc encore de nos anciennes +fredaines? «Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon +espiègle...» «Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu'est-ce +que cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe... +Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se +tournant vers moi.</p> + +<p>--Cela signifie, lui répondis-je avec l'air le plus innocent du monde, +traiter quelqu'un avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup +de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic.</p> + +<p>--Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non, il +paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint son +brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L'inscrire au régiment de +Séménofski...» C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il faut... «Me +permettre de vous embrasser sans cérémonie, et... comme un vieux ami et +camarade.» Ah! enfin, il s'en est souvenu... Etc., etc... Allons, mon +petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de +côté, tout sera fait; tu seras officier dans le régiment de ***; et pour +ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu +serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête +homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu +n'as rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un +jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite à dîner avec moi.»</p> + +<p>«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m'aura-t-il servi d'être +sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m'a-t-il mené? dans le +régiment de *** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes +kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son +vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et +je pense que l'effroi de recevoir parfois un hôte de plus à son +ordinaire de garçon n'avait pas été étranger à mon prompt éloignement +dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et +partis pour le lieu de ma destination.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<br> + +<h3>III</h3> + +<h3>LA FORTERESSE</h3> + +<p>La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes d'Orenbourg. +De cette ville, la route longeait les bords escarpés du Iaïk. La rivière +n'était pas encore gelée, et ses flots couleur de plomb prenaient une +teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi +s'étendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions, +tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m'offrait pas beaucoup +d'attraits; je tâchais de me représenter mon chef futur, le capitaine +Mironoff. Je m'imaginais un vieillard sévère et morose, ne sachant rien +en dehors du service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre +vétille. Le crépuscule arrivait; nous allions assez vite.</p> + +<p>«Y a-t-il loin d'ici à la forteresse? demandai-je au cocher.</p> + +<p>--Mais on la voit d'ici», répondit-il.</p> + +<p>Je me mis à regarder de tous côtés, m'attendant à voir de hauts +bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu'un petit +village entouré d'une palissade en bois. D'un côté s'élevaient trois ou +quatre tas de foin, à demi recouverts de neige; d'un autre, un moulin à +vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de +tilleul, pendaient paresseusement.</p> + +<p>«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.</p> + +<p>--Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où nous +venions de pénétrer.</p> + +<p>J'aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient +étroites et tortueuses; presque toutes les <i>isbas</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a> étaient couvertes +en chaume. J'ordonnai qu'on me menât chez le commandant, et presque +aussitôt ma <i>kibitka</i> s'arrêta devant une maison en bois, bâtie sur une +éminence, près de l'église, qui était en bois également.</p> + +<p>Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j'entrai dans l'antichambre. +Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce +bleue au coude d'un uniforme vert. Je lui dis de m'annoncer. «Entre, mon +petit père, me dit l'invalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai +dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin +était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un +diplôme d'officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre +étaient rangés des <i>tableaux d'écorce</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, qui représentaient la <i>Prise +de Kustrin</i> et d'<i>Otchakov</i>, le <i>Choix de la fiancée</i> et l'<i>Enterrement +du chat par les souris</i>. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille +femme en mantelet, la tête enveloppée d'un mouchoir. Elle était occupée +à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard +borgne en habit d'officier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me +dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que j'étais venu +pour entrer au service, et que, d'après la règle, j'accourais me +présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le +petit vieillard borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la +bonne dame interrompit le discours que j'avais préparé à l'avance.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"><br> +<span class="sml"><b>UNE VIEILLE FEMME ÉTAIT OCCUPÉE À DÉVIDER DU FIL.</b></span></p> + +<p>«Ivan Kouzmitch<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> n'est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en +visite chez le père Garasim. Mais c'est la même chose, je suis sa femme. +Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Assieds-toi, mon petit +père.»</p> + +<p>Elle appela une servante et lui dit de faire venir l'<i>ouriadnik</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Le +petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je +vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?» +Je satisfis sa curiosité.</p> + +<p>«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné +passer de la garde dans notre garnison?»</p> + +<p>Je répondis que c'était par ordre de l'autorité.</p> + +<p>«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde? +reprit l'infatigable questionneur.</p> + +<p>--Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du +capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a +autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi, +mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t'afflige +pas trop de ce qu'on t'ait fourré dans notre bicoque; tu n'es pas le +premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s'habitue. +Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, il y a déjà quatre ans qu'on l'a +transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était +arrivé. Voilà qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et +ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l'un l'autre, +et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins. +Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maître.»</p> + +<p>En ce moment entre l'<i>ouriadnik</i>, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui +dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur l'officier, et +propre.</p> + +<p>--J'obéis, Vassilissa Iégorovna<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>, répondit l'<i>ouriadnik</i>. Ne faut-il +pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?</p> + +<p>--Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà +logé très à l'étroit; et puis c'est mon compère; et puis il n'oublie pas +que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l'officier... Comment est +votre nom, mon petit père?</p> + +<p>--Piôtr Andréitch.</p> + +<p>--Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer +son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?</p> + +<p>--Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n'y a que +le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme Oustinia +Pégoulina pour un seau d'eau chaude.</p> + +<p>--Ivan Ignatiitch<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, dit la femme du capitaine au petit vieillard +borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les +tous deux.</p> + +<p>--C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu.</p> + +<p>--Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»</p> + +<p>Je pris congé; l'<i>ouriadnik</i> me conduisit à une <i>isba</i> qui se trouvait +sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La +moitié de l'<i>isba</i> était occupée par la famille de Siméon Kouzoff, +l'autre me fut abandonnée. Cette moitié se composait d'une chambre assez +propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à s'y +installer, et moi, je regardai par l'étroite fenêtre. Je voyais devant +moi s'étendre une steppe nue et triste; sur le côté s'élevaient des +cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout +sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui +répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée +j'étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me saisit; +je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations +de Savéliitch, qui ne cessait de répéter, avec angoisse: «Ô Seigneur +Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si l'enfant +allait tomber malade?»</p> + +<p>Le lendemain, à peine avais-je commencé de m'habiller, que la porte de +ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de +traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité +remarquable.</p> + +<p>«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie +faire votre connaissance. J'ai appris hier votre arrivée, et le désir de +voir enfin une figure humaine s'est tellement emparé de moi que je n'ai +pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez +vécu ici quelque temps.»</p> + +<p>Je devinai sans peine que c'était l'officier renvoyé de la garde pour +l'affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup +d'esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il me dépeignit +avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société +et en général toute la contrée où le sort m'avait jeté. Je riais de bon +coeur, lorsque ce même invalide, que j'avais vu rapiécer son uniforme +dans l'antichambre du capitaine, entra et m'invita à dîner de la part de +Vassilissa Iégorovna. Chvabrine déclara qu'il m'accompagnait.</p> + +<p>En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la place +une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des +chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne de bataille. Devant +eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille, +en robe de chambre et en bonnet de coton. Dès qu'il nous aperçut, il +s'approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à +commander l'exercice. Nous allions nous arrêter pour voir les manoeuvres, +mais il nous pria d'aller sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, +promettant qu'il nous rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous +n'avez vraiment rien à voir.»</p> + +<p>Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me +traita comme si elle m'eût dès longtemps connu. L'invalide et Palachka +mettaient la nappe.</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si +longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le +chercher pour dîner. Mais où est donc Macha<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>?»</p> + +<p>À peine avait-elle prononcé ce nom, qu'entra dans la chambre une jeune +fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en +bandeau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et +l'embarras. Elle ne me plut pas extrêmement au premier coup d'oeil; je la +regardai avec prévention. Chvabrine m'avait dépeint Marie, la fille du +capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla s'asseoir +dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait apporté le +<i>chtchi</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas revenir son mari, +envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler.</p> + +<p>«Dis au maître que les visites attendent; le <i>chtchi</i> se refroidit. +Grâce à Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout le temps de +s'égosiller à son aise.»</p> + +<p>Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard borgne.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table est +servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir.</p> + +<p>--Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, j'étais +occupé de mon service, j'instruisais mes petits soldats.</p> + +<p>--Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne leur va +pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à +prier le bon Dieu; ça t'irait bien mieux. Mes chers convives, à table, +je vous prie.»</p> + +<p>Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait pas un +moment et m'accablait de questions; qui étaient mes parents, s'ils +étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était leur fortune? Quand +elle sut que mon père avait trois cents paysans:</p> + +<p>«Voyez-vous! s'écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et +nous, mon petit père, en fait d'<i>âmes</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, nous n'avons que la servante +Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit à petit. Nous n'avons +qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il faut marier. Et quelle dot +a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois +par an. Pourvu qu'elle trouve quelque brave homme! sinon, la voilà +éternellement fille.»</p> + +<p>Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue toute +rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. J'eus pitié +d'elle, et je m'empressai de changer de conversation.</p> + +<p>«J'ai ouï dire, m'écriai-je avec assez d'à-propos, que les Bachkirs ont +l'intention d'attaquer votre forteresse.</p> + +<p>--Qui t'a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.</p> + +<p>--Je l'ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.</p> + +<p>--Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas entendu +depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimidé, +et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. Ils n'oseront pas +s'attaquer à nous, et s'ils s'en avisent, je leur imprimerai une telle +terreur, qu'ils ne remueront plus de dix ans.</p> + +<p>--Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant à la femme du +capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels dangers?</p> + +<p>--Affaire d'habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela vingt +ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais croire comme +j'avais peur de ces maudits païens. S'il m'arrivait parfois de voir leur +bonnet à poil, si j'entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit +père, que mon coeur se resserrait à mourir. Et maintenant j'y suis si +bien habituée, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me +dire que les brigands rôdent autour de la forteresse.</p> + +<p>--Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement +Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.</p> + +<p>--Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de la +douzaine des poltrons.</p> + +<p>--Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie que +vous?</p> + +<p>--Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'à présent +elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans trembler de tous +ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch s'imagina, le +jour de ma fête, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre +pigeonneau, qu'elle manqua de s'en aller dans l'autre monde. Depuis ce +jour-là, nous n'avons plus tiré ce maudit canon.»</p> + +<p>Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent dormir la +sieste, et j'allai chez Chvabrine, où nous passâmes ensemble la soirée.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> +<br> + +<h3>IV</h3> + +<h3>LE DUEL</h3> + +<p>Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la +forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais agréable +même. J'étais reçu comme un membre de la famille dans la maison du +commandant. Le mari et la femme étaient d'excellentes gens. Ivan +Kouzmitch, qui d'enfant de troupe était parvenu au rang d'officier, +était un homme tout simple et sans éducation, mais bon et loyal. Sa +femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à sa paresse +naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires du service comme +celles de son ménage, et commandait dans toute la forteresse comme dans +sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de se montrer sauvage. Nous +fîmes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de +coeur et de raison. Peu à peu je m'attachai à cette bonne famille, même à +Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne.</p> + +<p>Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette +forteresse bénie de Dieu, il n'y avait ni exercice à faire, ni garde à +monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait quelquefois ses +soldats pour son propre plaisir. Mais il n'était pas encore parvenu à +leur apprendre quel était le côté droit, quel était le côté gauche. +Chvabrine avait quelques livres français; je me mis à lire, et le goût +de la littérature s'éveilla en moi. Le matin je lisais, et je m'essayais +à des traductions, quelquefois même à des compositions en vers. Je +dînais presque chaque jour chez le commandant, où je passais d'habitude +le reste de la journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de +sa femme Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va +sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant +d'heure en heure sa conversation me devenait moins agréable. Ses +perpétuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses +remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me déplaisaient +fort. Je n'avais pas d'autre société que cette famille dans la +forteresse, mais je n'en désirais pas d'autre.</p> + +<p>Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas. La +tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut +troublée subitement par une guerre intestine.</p> + +<p>J'ai déjà dit que je m'occupais un peu de littérature. Mes essais +étaient passables pour l'époque, et Soumarokoff<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> lui-même leur rendit +justice bien des années plus tard. Un jour, il m'arriva d'écrire une +petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous prétexte de +demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur +bénévole; je copiai ma petite chanson, et la portai à Chvabrine, qui +seul, dans la forteresse, pouvait apprécier une oeuvre poétique.</p> + +<p>Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus +les vers suivants<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«Hélas! en fuyant Macha, j'espère recouvrer ma liberté!</p> +<p>Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant moi.</p> +<p>Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état cruel, + prends pitié de ton prisonnier.»</p> +</div></div> + +<p>«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une louange +comme un tribut qui m'était dû.</p> + +<p>Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire montrait de +la complaisance, me déclara net que ma chanson ne valait rien.</p> + +<p>«Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforçant de cacher mon humeur.</p> + +<p>--Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon maître +Trédiakofski<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.»</p> + +<p>Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser impitoyablement +chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la façon la plus maligne. +Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui +déclarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes +compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace.</p> + +<p>«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les poètes +ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon d'eau-de-vie +avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna?</p> + +<p>--Ce n'est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil, de +savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes +suppositions.</p> + +<p>--Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en +plus. Écoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de devenir ta +femme.</p> + +<p>--Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un +effronté!»</p> + +<p>Chvabrine changea de visage. «Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en +me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction.</p> + +<p>--Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce moment +j'étais prêt à le déchirer.</p> + +<p>Je courus à l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille +à la main. D'après l'ordre de la femme du commandant, il enfilait des +champignons qui devaient sécher pour l'hiver.</p> + +<p>«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le bienvenu. Pour +quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander.»</p> + +<p>Je lui déclarai en peu de mots que je m'étais pris de querelle avec +Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, d'être mon +second. Ivan Ignatiitch m'écouta jusqu'au bout avec une grande +attention, en écarquillant son oeil unique.</p> + +<p>«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi Ivanitch, et +que j'en suis témoin? c'est là ce que vous voulez dire? oserais-je vous +demander.</p> + +<p>--Précisément.</p> + +<p>--Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en tête? Vous +vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh bien, la belle +affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises, +dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un +soufflet; lui un second, vous un troisième; et puis allez chacun de +votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que +maintenant... Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je +vous demander. Encore si c'était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit +avec lui, car je ne l'aime guère. Mais, si c'est lui qui vous perfore, +vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cassés? +oserais-je vous demander.»</p> + +<p>Les raisonnements du prudent officier ne m'ébranlèrent pas. Je restai +ferme dans ma résolution. «Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, +faites ce qui vous plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre +duel? Des gens se battent; qu'y a-t-il là d'extraordinaire? oserais-je +vous demander. Grâce à Dieu, j'ai approché de près les Suédois et les +Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs.»</p> + +<p>Je tâchai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel était le +devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors d'état de me +comprendre. «Faites à votre guise, dit-il. Si j'avais à me mêler de +cette affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les +règles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action +criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire observer +au commandant combien il serait désirable qu'il avisât aux moyens de +prendre les mesures nécessaires...»</p> + +<p>J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant. +Je parvins à grand'peine à le calmer. Cependant il me donna sa parole de +se taire, et je le laissai en repos.</p> + +<p>Comme d'habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je m'efforçais +de paraître calme et gai, pour n'éveiller aucun soupçon et éviter les +questions importunes. Mais j'avoue que je n'avais pas le sang-froid dont +se vantent les personnes qui se sont trouvées dans la même position. +Toute cette soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la +sensibilité. Marie Ivanovna me plaisait plus qu'à l'ordinaire. L'idée +que je la voyais peut-être pour la dernière fois lui donnait à mes yeux +une grâce touchante. Chvabrine entra. Je le pris à part, et l'informai +de mon entretien avec Ivan Ignatiitch.</p> + +<p>«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons d'eux.»</p> + +<p>Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le lendemain +matin, à six heures. À nous voir causer ainsi amicalement, Ivan +Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.</p> + +<p>«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il d'un +air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.</p> + +<p>--Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait +une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu.»</p> + +<p>Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise +humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que +répondre. Chvabrine le tira d'embarras.</p> + +<p>«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.</p> + +<p>--Et avec qui, mon petit père, t'es-tu querellé?</p> + +<p>--Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu'aux gros mots.</p> + +<p>--Pourquoi cela?</p> + +<p>--Pour une véritable misère, pour une chansonnette.</p> + +<p>--Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il arrivé?</p> + +<p>--Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson, et il +s'est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Piôtr +Andréitch s'est fâché. Mais ensuite il a réfléchi que chacun est libre +de son opinion et tout est dit.»</p> + +<p>L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi ne +comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les releva. Des +poésies, la conversation passa aux poètes en général, et le commandant +fit l'observation qu'ils étaient tous des débauchés et des ivrognes +finis; il me conseilla amicalement de renoncer à la poésie, comme chose +contraire au service et ne menant à rien de bon.</p> + +<p>La présence de Chvabrine m'était insupportable. Je me hâtai de dire +adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison, j'examinai +mon épée, j'en essayai la pointe, et me couchai après avoir donné +l'ordre à Savéliitch de m'éveiller le lendemain à six heures.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure indiquée, je me trouvais derrière les meules de +foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à paraître. «On peut +nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.» Nous mîmes bas nos +uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes nos épées du fourreau. En +ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derrière +un tas de foin. Il nous intima l'ordre de nous rendre chez le +commandant. Nous obéîmes de mauvaise humeur. Les soldats nous +entourèrent, et nous suivîmes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en +triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravité.</p> + +<p>Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les +portes à deux battants, et s'écria avec emphase: «Ils sont pris!»</p> + +<p>Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre +forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts... Piôtr +Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez, donnez... +Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr Andréitch, je +n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas honte? Alexéi Ivanitch, +c'est autre chose; il a été transféré de la garde pour avoir fait périr +une âme. Il ne croit pas en Notre-Seigneur. Mais toi, tu veux en faire +autant?»</p> + +<p>Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de +répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les duels +sont formellement défendus par le code militaire.»</p> + +<p>Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait emportées au +grenier. Je ne pus m'empêcher de rire; Chvabrine conserva toute sa +gravité.</p> + +<p>«Malgré tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid à la +femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que +vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant à votre tribunal. +Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c'est son affaire.</p> + +<p>--Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du commandant. +Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même chair et le même +esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu baguenaudes? Fourre-les à +l'instant dans différents coins, au pain et à l'eau, pour que cette bête +d'idée leur sorte de la tête. Et que le père Garasim les mette à la +pénitence, pour qu'ils demandent pardon à Dieu et aux hommes.»</p> + +<p>Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était extrêmement +pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du capitaine devint plus +accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser l'un l'autre. Palachka +nous rapporta nos épées. Nous sortîmes, ayant fait la paix en apparence. +Ivan Ignatiitch nous reconduisit.</p> + +<p>«Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous +dénoncer au commandant après m'avoir donné votre parole de n'en rien +faire?</p> + +<p>--Comme Dieu est saint, répondit-il, je n'ai rien dit à Ivan Kouzmitch; +c'est Vassilissa Iégorovna qui m'a tout soutiré. C'est elle qui a pris +toutes les mesures nécessaires à l'insu du commandant. Du reste, Dieu +merci, que ce soit fini comme cela!»</p> + +<p>Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec +Chvabrine. «Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.</p> + +<p>--Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang votre +impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut feindre +pendant quelques jours. Au revoir.»</p> + +<p>Et nous nous séparâmes comme s'il ne se fût rien passé.</p> + +<p>De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, près de +Marie Ivanovna; son père n'était pas à la maison; sa mère s'occupait du +ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait +l'inquiétude que lui avait causée ma querelle avec Chvabrine.</p> + +<p>«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez +vous battre à l'épée. Comme les hommes sont étranges! pour une parole +qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts à s'entr'égorger +et à sacrifier, non seulement leur vie, mais encore l'honneur et le +bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre que ce n'est pas vous qui avez +commencé la querelle: c'est Alexéi Ivanitch qui a été l'agresseur.</p> + +<p>--Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?</p> + +<p>--Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas Alexéi +Ivanitch, il m'est même désagréable, et cependant je n'aurais pas voulu +ne pas lui plaire, cela m'aurait fort inquiétée.</p> + +<p>--Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»</p> + +<p>Marie Ivanovna se troubla et rougit:</p> + +<p>«Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais.</p> + +<p>--Pourquoi cela?</p> + +<p>--Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage.</p> + +<p>--Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?</p> + +<p>--L'an passé, deux mois avant votre arrivée.</p> + +<p>--Et vous n'avez pas consenti?</p> + +<p>--Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme d'esprit +et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule idée qu'il +faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les assistants... +Non, non, pour rien au monde.»</p> + +<p>Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et m'expliquèrent +beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine à la +poursuivre. Il avait probablement remarqué notre inclination mutuelle, +et s'efforçait de nous détourner l'un de l'autre. Les paroles qui +avaient provoqué notre querelle me semblèrent d'autant plus infâmes, +quand, au lieu d'une grossière et indécente plaisanterie, j'y vis une +calomnie calculée. L'envie de punir le menteur effronté devint encore +plus forte en moi, et j'attendais avec impatience le moment favorable.</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'étais occupé à +composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l'attente d'une +rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume, je pris mon +épée, et sortis de la maison.</p> + +<p>«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous observe +plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous empêchera.»</p> + +<p>Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier escarpé, +nous nous arrêtâmes sur le bord de l'eau, et nos épées se croisèrent.</p> + +<p>Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j'étais plus +fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres choses +soldat, m'avait donné quelques leçons d'escrime, dont je profitai. +Chvabrine ne s'attendait nullement à trouver en moi un adversaire aussi +dangereux.</p> + +<p>Pendant longtemps nous ne pûmes nous faire aucun mal l'un à l'autre; +mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je l'attaquai +vivement, et le fis presque entrer à reculons dans la rivière. Tout à +coup j'entendis mon nom prononcé à haute voix; je tournai rapidement la +tête, et j'aperçus Savéliitch qui courait à moi le long du sentier... +Dans ce moment je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous +l'épaule droite, et je tombai sans connaissance.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p> +<br> + +<h3>V</h3> + +<h3>LA CONVALESCENCE</h3> + +<p>Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui +m'était arrivé, ni où je me trouvais. J'étais couché sur un lit dans une +chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Savéliitch se tenait +devant moi, une lumière à la main. Quelqu'un déroulait avec précaution +les bandages qui entouraient mon épaule et ma poitrine. Peu à peu mes +idées s'éclaircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que +j'étais blessé. En cet instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:</p> + +<p>«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir.</p> + +<p>--Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir; +toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»</p> + +<p>Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force.</p> + +<p>«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.</p> + +<p>Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur moi.</p> + +<p>«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"><br> +<span class="sml"><b>«COMMENT VOUS SENTEZ-VOUS?» ME DIT MARIE IVANOVNA.</b></span></p> + +<p>--Bien, grâce à Dieu, répondis-je d'une voix faible. C'est vous, Marie +Ivanovna; dites-moi...»</p> + +<p>Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit sur son +visage.</p> + +<p>«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient +rendues, Seigneur! Mon père Piôtr Andréitch, m'as-tu fait assez peur? +quatre jours! c'est facile à dire...»</p> + +<p>Marie Ivanovna l'interrompit.</p> + +<p>«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien +faible.»</p> + +<p>Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité de +pensées confuses. J'étais donc dans la maison du commandant, puisque +Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus interroger +Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se boucha les oreilles. +Je fermai les yeux avec mécontentement, et m'endormis bientôt.</p> + +<p>En m'éveillant, j'appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis +devant moi Marie Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis +exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce moment. Je +saisis sa main et la serrai avec transport, en l'arrosant de mes larmes. +Marie ne la retirait pas..., et tout à coup je sentis sur ma joue +l'impression humide et brûlante de ses lèvres. Un feu rapide parcourut +tout mon être.</p> + +<p>«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez à mon +bonheur.»</p> + +<p>Elle reprit sa raison:</p> + +<p>«Au nom du ciel, calmez-vous, me dit-elle en ôtant sa main, vous êtes +encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous,... +ne fût-ce que pour moi.»</p> + +<p>Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. Je me +sentais revenir à la vie.</p> + +<p>Dès cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'était le barbier +du régiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre médecin dans la +forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse +et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant +m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il +va sans dire que je saisis la première occasion favorable pour continuer +ma déclaration interrompue, et, cette fois, Marie m'écouta avec plus de +patience. Elle me fit naïvement l'aveu de son affection, et ajouta que +ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y +bien, me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des +vôtres?»</p> + +<p>Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère; +mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon père, je +pressentais que mon amitié ne le toucherait pas extrêmement, et qu'il la +traiterait de folie de jeunesse. Je l'avouai franchement à Marie +Ivanovna; mais néanmoins je résolus d'écrire à mon père aussi +éloquemment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je montrai ma +lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante +qu'elle ne douta plus du succès, et s'abandonna aux sentiments de son +coeur avec toute la confiance de la jeunesse.</p> + +<p>Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma +convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: «Vois-tu +bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts; +mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi Ivanitch, il est enfermé +par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée +est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à +son aise et de se repentir.»</p> + +<p>J'étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de +rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la +permission de sa femme, consentit à lui rendre la liberté. Chvabrine +vint me voir. Il témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé, +avoua que toute la faute était à lui, et me pria d'oublier le passé. +Étant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre +querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie l'irritation de la +vanité blessée; je pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.</p> + +<p>Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis. +J'attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n'osant pas espérer, +mais tâchant d'étouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m'étais +pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son mari. Mais ma +recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni Marie ne cachions nos +sentiments devant eux, et nous étions assurés d'avance de leur +consentement.</p> + +<p>Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la main. Je +la pris en tremblant. L'adresse était écrite de la main de mon père. +Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, d'habitude, c'était +ma mère qui m'écrivait, et lui ne faisait qu'ajouter quelques lignes à +la fin. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet; je relisais +la suscription solennelle: «À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, +gouvernement d'Orenbourg, forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de +découvrir, à l'écriture de mon père, dans quelle disposition d'esprit il +avait écrit la lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les +premières lignes je vis que toute l'affaire était au diable. Voici le +contenu de cette lettre:</p> + +<p>«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans +laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre +consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Et +non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma bénédiction ni +mon consentement, mais encore j'ai l'intention d'arriver jusqu'à toi et +de te bien punir pour tes sottises comme un petit garçon, malgré ton +rang d'officier, parce que tu as prouvé que tu n'es pas digne de porter +l'épée qui t'a été remise pour la défense de la patrie, et non pour te +battre en duel avec des fous de ton espèce. Je vais écrire à l'instant +même à André Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse +de Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire +passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est +tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée. +Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique je +n'ose pas avoir confiance en sa bonté.</p> + +<p>«Ton père,</p> + +<p>«A. G.»</p> + +<p>La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers. Les +dures expressions que mon père ne m'avait pas ménagées me blessaient +profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me +semblait aussi injuste que malséant; enfin l'idée d'être renvoyé hors de +la forteresse de Bélogorsk m'épouvantait. Mais j'étais surtout chagriné +de la maladie de ma mère. J'étais indigné contre Savéliitch, ne doutant +pas que ce ne fût lui qui avait fait connaître mon duel à mes parents. +Après avoir marché quelque temps en long et en large dans ma petite +chambre, je m'arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: +«Il paraît qu'il ne t'a pas suffi que, grâce à toi, j'aie été blessé et +tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».</p> + +<p>Savéliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappé.</p> + +<p>«Aie pitié de moi, seigneur, s'écria-t-il presque en sanglotant; +qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que tu as +été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi +pour recevoir l'épée d'Alexéi Ivanitch. La vieillesse maudite m'en a +seule empêché. Qu'ai-je donc fait à ta mère?</p> + +<p>--Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t'a chargé d'écrire une +dénonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis à mon service pour être +mon espion?</p> + +<p>--Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en larmes. Ô +Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que m'écrit le maître, et +tu verras si je te dénonçais.»</p> + +<p>En même temps il tira de sa poche une lettre qu'il me présenta, et je +lus ce qui suit:</p> + +<p>«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien écrit de mon fils +Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce soient des +étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi que tu remplis ton +devoir et la volonté de tes seigneurs? Je t'enverrai garder les cochons, +vieux chien, pour avoir caché la vérité et pour ta condescendance envers +le jeune homme. À la réception de cette lettre, je t'ordonne de +m'informer immédiatement de l'état de sa santé, qui, à ce qu'on me +mande, s'améliore, et de me désigner précisément l'endroit où il a été +frappé, et s'il a été bien guéri.»</p> + +<p>Evidemment Savéliitch n'avait pas eu le moindre tort, et c'était moi qui +l'avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui demandai +pardon, mais le vieillard était inconsolable. «Voilà jusqu'où j'ai vécu! +répétait-il; voilà quelles grâces j'ai méritées de mes seigneurs pour +tous mes longs services! Je suis un vieux chien, je suis un gardeur de +cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure! Non, mon +père Piôtr Andréitch, ce n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit +<i>moussié</i>; c'est lui qui t'a appris à pousser ces broches de fer, en +frappant du pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait +se garer d'un mauvais homme! C'était bien nécessaire de dépenser de +l'argent à louer le <i>moussié</i>!»</p> + +<p>Mais qui donc s'était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon père? +Le général? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et puis, Ivan +Kouzmitch n'avait pas cru nécessaire de lui faire un rapport sur mon +duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons s'arrêtaient sur +Chvabrine; lui seul trouvait un avantage dans cette dénonciation, dont +la suite pouvait être mon éloignement de la forteresse et ma séparation +d'avec la famille du commandant. J'allai tout raconter à Marie Ivanovna: +elle venait à ma rencontre sur le perron.</p> + +<p>«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!</p> + +<p>--Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de mon +père.</p> + +<p>Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la lettre, et +me dit d'une voix émue: «Ce n'a pas été mon destin. Vos parents ne +veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de Dieu soit faite! +Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il n'y a rien à faire, +Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.</p> + +<p>--Cela ne sera pas, m'écriai-je, en la saisissant par la main. Tu +m'aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes +parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; ils +nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et puis, +avec le temps, j'en suis sûr, nous parviendrons à fléchir mon père. Ma +mère intercédera pour nous, il me pardonnera.</p> + +<p>--Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t'épouserai pas sans la +bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne seras pas +heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu rencontres une +autre fiancée, si tu l'aimes, que Dieu soit avec toi<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. Piôtr +Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»</p> + +<p>Elle se mit à pleurer et se retira. J'avais l'intention de la suivre +dans sa chambre; mais je me sentais hors d'état de me posséder et je +rentrai à la maison. J'étais assis, plongé dans une mélancolie profonde, +lorsque Savéliitch vint tout à coup interrompre mes réflexions.</p> + +<p>«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier toute +couverte d'écriture; regarde si je suis un espion de mon maître et si je +tâche de brouiller le père avec le fils.»</p> + +<p>Je pris de sa main ce papier; c'était la réponse de Savéliitch à la +lettre qu'il avait reçue. La voici mot pour mot:</p> + +<p>«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j'ai reçu votre +gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi, votre +esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de +mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre +serviteur fidèle, j'obéis aux ordres de mes maîtres; et je vous ai +toujours servi avec zèle jusqu'à mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien +écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne pas vous effrayer sans +raison; et voilà que nous entendons que notre maîtresse, notre mère, +Avdotia Vassilievna, est malade de peur; et je m'en vais prier Dieu pour +sa santé. Et Piôtr Andréitch a été blessé dans la poitrine, sous +l'épaule droite, sous une côte, à la profondeur d'un <i>verchok</i> et +demi<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, et il a été couché dans la maison du commandant, où nous +l'avons apporté du rivage: et c'est le barbier d'ici, Stépan Paramonoff, +qui l'a traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte +bien; et il n'y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce qu'on +dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite comme son +propre fils; et qu'une pareille <i>occasion</i> lui soit arrivée, il ne faut +pas lui en faire de reproches; le cheval a quatre jambes et il bronche. +Et vous daignez écrire que vous m'enverrez garder les cochons; que ce +soit votre volonté de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'à +terre.</p> + +<p> «Votre fidèle esclave,</p> + +<p> «ARKHIP SAVÉLIEFF.»</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la +lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état d'écrire à mon +père, et, pour calmer ma mère, la lettre de Savéliitch me semblait +suffisante.</p> + +<p>De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait presque +plus et tâchait même de m'éviter. La maison du commandant me devint +insupportable; je m'habituai peu à peu à rester seul chez moi. Dans le +commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des reproches; mais, en voyant +ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que +lorsque le service l'exigeait. Je n'avais que de très rares entrevues +avec Chvabrine, qui m'était devenu d'autant plus antipathique que je +croyais découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait +davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je m'abandonnai +à une noire mélancolie, qu'alimentaient encore la solitude et +l'inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la lecture et les +lettres. Je me laissais complètement abattre et je craignais de devenir +fou, lorsque des événements soudains, qui eurent une grande influence +sur ma vie, vinrent donner à mon âme un ébranlement profond et +salutaire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p> +<br> + +<h3>VI</h3> + +<h3>POUGATCHEFF</h3> + +<p>Avant d'entamer le récit des événements étranges dont je fus le témoin, +je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait le +gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'année 1773. Cette riche et +vaste province était habitée par une foule de peuplades à demi sauvages, +qui venaient récemment de reconnaître la souveraineté des tsars russes. +Leurs révoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie +civilisée, leur inconstance et leur cruauté demandaient, de la part du +gouvernement, une surveillance constante pour les réduire à +l'obéissance. On avait élevé des forteresses dans les lieux favorables, +et dans la plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens +possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui auraient +dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées, étaient devenus +depuis quelque temps des sujets inquiets et dangereux pour le +gouvernement impérial. En 1772, une émeute survint dans leur principale +bourgade. Cette émeute fut causée par les mesures sévères qu'avait +prises le général Traubenberg pour ramener l'armée à l'obéissance. Elles +n'eurent d'autre résultat que le meurtre barbare de Traubenberg, +l'élévation de nouveaux chefs, et finalement la répression de l'émeute à +force de mitraille et de cruels châtiments.</p> + +<p>Cela s'était passé peu de temps avant mon arrivée dans la forteresse de +Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait tranquille. Mais l'autorité +avait trop facilement prêté foi au feint repentir des révoltés, qui +couvaient leur haine en silence, et n'attendaient qu'une occasion +propice pour recommencer la lutte.</p> + +<p>Je reviens à mon récit.</p> + +<p>Un soir (c'était au commencement d'octobre 1773), j'étais seul à la +maison, à écouter le sifflement du vent d'automne et à regarder les +nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m'appeler de la +part du commandant, chez lequel je me rendis à l'instant même. J'y +trouvai Chvabrine, Ivan Ignatiitch et l'<i>ouriadnik</i> des Cosaques. Il n'y +avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me +dit bonjour d'un air préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le +monde, hors l'<i>ouriadnik</i>, qui se tenait debout, tira un papier de sa +poche et nous dit:</p> + +<p>«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce qu'écrit +le général.»</p> + +<p>Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:</p> + +<blockquote>«<i>À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk, capitaine Mironoff</i> (secret).</blockquote> + +<p>«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique Cosaque +du Don Iéméliane Pougatcheff, après s'être rendu coupable de +l'impardonnable insolence d'usurper le nom du défunt empereur Pierre +III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles dans les +villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs forteresses, en +commettant partout des brigandages et des assassinats. En conséquence, +dès la réception de la présente, vous aurez, monsieur le capitaine, à +aviser aux mesures qu'il faut prendre pour repousser le susdit scélérat +et usurpateur, et, s'il est possible, pour l'exterminer entièrement dans +le cas où il tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos +soins.»</p> + +<hr class="short"> + +<p>«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses +lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile à dire. Le +scélérat semble fort, et nous n'avons que cent trente hommes, même en +ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas trop à compter, soit +dit sans te faire un reproche, Maximitch.» L'<i>ouriadnik</i> sourit. +«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez +ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit; dans +le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les soldats. +Toi, Maximitch, veille bien sur tes Cosaques. Il faut aussi examiner le +canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret; que personne +dans la forteresse ne sache rien avant le temps.»</p> + +<p>Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous congédia. Je +sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que nous venions +d'entendre.</p> + +<p>«Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.</p> + +<p>--Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu'à présent je ne vois +rien de grave. Si cependant...» Alors il se mit à rêver en sifflant avec +distraction un air français.</p> + +<p>Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l'apparition de +Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le respect +d'Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé pour rien au +monde un secret confié comme affaire de service. Après avoir reçu la +lettre du général, il s'était assez adroitement débarrassé de Vassilissa +Iégorovna, en lui disant que le père Garasim avait reçu d'Orenbourg des +nouvelles extraordinaires qu'il gardait dans le mystère le plus profond. +Vassilissa Iégorovna prit à l'instant même le désir d'aller rendre +visite à la femme du pope, et, d'après le conseil d'Ivan Kouzmitch, elle +emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissât s'ennuyer toute seule.</p> + +<p>Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher +sur-le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour +qu'elle ne pût nous épier.</p> + +<p>Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu tirer de la +femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son absence, un +conseil de guerre s'était assemblé chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka +avait été enfermée sous clef. Elle se douta que son mari l'avait +trompée, et se mit à l'accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch était +préparé à cette attaque; il ne se troubla pas le moins du monde, et +répondit bravement à sa curieuse moitié:</p> + +<p>«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en tête +d'allumer du feu avec de la paille; et comme cela peut être cause d'un +malheur, j'ai rassemblé mes officiers et je leur ai donné l'ordre de +veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille, +mais bien avec des fagots et des broussailles.</p> + +<p>--Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa femme; +pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine jusqu'à notre +retour?»</p> + +<p>Ivan Kouzmitch ne s'était pas préparé à une semblable question; il +balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s'aperçut +aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu'elle n'obtiendrait +rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des +concombres salés qu'Akoulina Pamphilovna savait préparer d'une façon +supérieure. De toute la nuit, Vassilissa Iégorovna ne put fermer l'oeil, +n'imaginant pas ce que son mari avait en tête qu'elle ne pût savoir.</p> + +<p>Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch occupé +à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des morceaux de bois, +des osselets et toutes sortes d'ordures que les petits garçons y avaient +fourrées. «Que peuvent signifier ces préparatifs guerriers? pensa la +femme du commandant. Est-ce qu'on craindrait une attaque de la part des +Kirghises? mais serait-il possible qu'Ivan Kouzmitch me cachât une +pareille misère?» Elle appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution +de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.</p> + +<p>Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur des +objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire par des +questions étrangères à l'affaire pour rassurer et endormir la prudence +de l'accusé. Puis, après un silence de quelques instants, elle poussa un +profond soupir, et dit en hochant la tête:</p> + +<p>«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il de +tout cela?</p> + +<p>--Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est +miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; j'ai +nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce Pougatcheff. Si +Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici.</p> + +<p>--Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du +commandant.</p> + +<p>Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parlé, et se mordit la langue. +Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le contraignit à lui tout +raconter, après avoir engagé sa parole qu'elle ne dirait rien à +personne.</p> + +<p>Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce n'est +à la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache de cette +bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être enlevée par les +brigands.</p> + +<p>Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur +son compte étaient fort divers. Le commandant envoya l'<i>ouriadnik</i> avec +mission de bien s'enquérir de tout dans les villages voisins. +L'<i>ouriadnik</i> revint après une absence de deux jours, et déclara qu'il +avait vu dans la steppe, à soixante verstes de la forteresse, une grande +quantité de feux, et qu'il avait ouï dire aux Bachkirs qu'une force +innombrable s'avançait. Il ne pouvait rien dire de plus précis, ayant +craint de s'aventurer davantage.</p> + +<p>On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les Cosaques +de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient par petits +groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se dispersaient dès qu'ils +apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner: +Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit au commandant une révélation très grave. +Selon lui, l'<i>ouriadnik</i> aurait fait de faux rapports; à son retour, le +perfide Cosaque aurait dit à ses camarades qu'il s'était avancé jusque +chez les révoltés, qu'il avait été présenté à leur chef, et que ce chef, +lui ayant donné sa main à baiser, s'était longuement entretenu avec lui. +Le commandant fit aussitôt mettre l'<i>ouriadnik</i> aux arrêts, et désigna +Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques +avec un mécontentement visible. Ils murmuraient à haute voix, et Ivan +Ignatiitch, l'exécuteur de l'ordre du commandant, les entendit, de ses +propres oreilles, dire assez clairement:</p> + +<p>«Attends, attends, rat de garnison!»</p> + +<p>Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le même +jour; mais l'<i>ouriadnik</i> s'était échappé, sans doute avec l'aide de ses +complices.</p> + +<p>Un nouvel événement vint accroître l'inquiétude du capitaine. On saisit +un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette occasion, le +commandant prit le parti d'assembler derechef ses officiers, et pour +cela il voulut encore éloigner sa femme sous un prétexte spécieux. Mais +comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit et le plus sincère des hommes, +il ne trouva pas d'autre moyen que celui qu'il avait déjà employé une +première fois.</p> + +<p>«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à plusieurs +reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville...</p> + +<p>--Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore rassembler un +conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane Pougatcheff; mais tu +ne me tromperas pas cette fois.»</p> + +<p>Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-il, si +tu sais tout, reste, il n'y a rien à faire; nous parlerons devant toi.</p> + +<p>--Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n'est pas à toi de faire +le fin. Envoie chercher les officiers.»</p> + +<p>Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa +femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque Cosaque à +demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de marcher +immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats +à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne pas résister, les +menaçant en ce cas du dernier supplice. La proclamation était écrite en +termes grossiers, mais énergiques, et devait produire une grande +impression sur les esprits des gens simples.</p> + +<p>«Quel coquin! s'écria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose nous +proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds nos +drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous sommes +depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de +toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouvé des commandants +assez lâches pour obéir à ce bandit!</p> + +<p>--Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on dit que +le scélérat s'est déjà emparé de plusieurs forteresses.</p> + +<p>--Il paraît qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine.</p> + +<p>--Nous allons savoir à l'instant sa force réelle, reprit le commandant; +Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch, +amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d'apporter des verges.</p> + +<p>--Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant de son +siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans cela elle +entendrait les cris, et ça lui ferait peur. Et moi, pour dire la vérité, +je ne suis pas très curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de +vous revoir...»</p> + +<p>La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de la +justice, que l'ukase bienfaisant<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a> qui en avait prescrit l'abolition +resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de l'accusé était +indispensable à la condamnation, idée non seulement déraisonnable, mais +contraire au plus simple bon sens en matière juridique; car, si le déni +de l'accusé ne s'accepte pas comme preuve de son innocence, l'aveu qu'on +lui arrache doit moins encore servir de preuve de sa culpabilité. À +présent même, il m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter +l'abolition de cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne +doutait de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés +eux-mêmes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'étonna et n'émut aucun +de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui était tenu +sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu d'instants après, +on l'amena dans l'antichambre. Le commandant ordonna qu'on l'introduisît +en sa présence.</p> + +<p>Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds des +entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s'arrêta près de la porte. +Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais je n'oublierai +cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans au moins, et n'avait +ni nez ni oreilles. Sa tête était rasée; quelques rares poils gris lui +tenaient lieu de barbe. Il était de petite taille, maigre, courbé; mais +ses yeux à la tatare brillaient encore. «Eh! eh! dit le commandant, qui +reconnut à ces terribles indices un des révoltés punis en 1741, tu es un +vieux loup, à ce que je vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce +n'est pas la première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si +bien rabotée. Approche-toi, et dis qui t'a envoyé.»</p> + +<p>Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de +complète imbécillité.</p> + +<p>«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que tu ne +comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue qui l'a +envoyé dans notre forteresse.»</p> + +<p>Ioulaï répéta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais le +Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un mot.</p> + +<p>«<i>Iachki<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>!</i> s'écria le commandant; je te ferai parler. Voyons, +ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-lui les +épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»</p> + +<p>Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive +inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit à +regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des +enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour les +tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses épaules en se +courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la main pour frapper, +alors le Bachkir poussa un gémissement faible et puissant, et, relevant +la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu de langue, s'agitait un court +tronçon.</p> + +<p>Nous fûmes tous frappés d'horreur. «Eh bien, dit le commandant, je vois +que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au +grenier; et nous, messieurs, nous avons encore à causer.»</p> + +<p>Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa Iégorovna +se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effaré.</p> + +<p>«Que t'est-il arrivé? demanda le commandant surpris.</p> + +<p>--Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de Nijnéosern +a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de revenir. Il a vu +comment on l'a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus, +tous les soldats faits prisonniers; les scélérats vont venir ici.»</p> + +<p>Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le +commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et modeste, +m'était connu. Deux mois auparavant il avait passé, venant d'Orenbourg +avec sa jeune femme, et s'était arrêté chez Ivan Kouzmitch. La +Nijnéosernia n'était située qu'à vingt-cinq verstes de notre fort. +D'heure en heure il fallait nous attendre à une attaque de Pougatcheff. +Le sort de Marie Ivanovna se présenta vivement à mon imagination, et le +coeur me manquait en y pensant.</p> + +<p>«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de +défendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend. Mais il +faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à Orenbourg, si la route +est encore libre, ou bien dans une forteresse plus éloignée et plus +sûre, où les scélérats n'aient pas encore eu le temps de pénétrer.»</p> + +<p>Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en +effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu'à +ce que nous ayons réduit les rebelles?</p> + +<p>--Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que les +balles n'aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n'est-elle pas +sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons. +Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-être y lasserons-nous +Pougatcheff!</p> + +<p>--Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux, +puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-il faire de +Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous arrive un secours. +Mais si les brigands prennent la forteresse?...</p> + +<p>--Eh bien! alors...»</p> + +<p>Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut, étouffée par +l'émotion.</p> + +<p>«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit le commandant, qui remarqua que ses +paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-être +pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que Macha reste ici. +Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y a assez de soldats et +de canons, et les murailles sont en pierre. Et même à toi j'aurais +conseillé de t'en aller aussi là-bas; car, bien que tu sois vieille, +pense à ce qui t'arrivera si la forteresse est prise d'assaut.</p> + +<p>--C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha; +mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais rien. Il ne me +convient pas non plus, dans mes vieilles années, de me séparer de toi, +et d'aller chercher un tombeau solitaire en pays étranger. Nous avons +vécu ensemble, nous mourrons ensemble.</p> + +<p>--Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de temps à +perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la ferons partir à +la pointe du jour, et nous lui donnerons même un convoi, quoique, à vrai +dire, nous n'ayons pas ici de gens superflus. Mais où donc est-elle?</p> + +<p>--Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s'est trouvée +mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu'elle ne tombe +malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu'où avons-nous vécu?»</p> + +<p>Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille. +L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris plus +aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et les yeux +rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de table plus tôt +que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis après avoir dit adieu +à toute la famille. J'avais oublié mon épée et revins la prendre; je +trouvais Marie sous la porte; elle me la présenta.</p> + +<p>«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie à +Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu permettra +que nous nous revoyions; sinon...»</p> + +<p>Elle se mit à sangloter.</p> + +<p>«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu'il m'arrive, sois +sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour toi.»</p> + +<p>Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p> +<br> + +<h3>VII</h3> + +<h3>L'ASSAUT</h3> + +<p>De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes habits. +J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte de la +forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier +adieu. Je sentais en moi un changement complet. L'agitation de mon âme +me semblait moins pénible que la noire mélancolie où j'étais plongé +précédemment. Au chagrin de la séparation se mêlaient en moi des +espérances vagues mais douces, l'attente impatiente des dangers et le +sentiment d'une noble ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir, +quand ma porte s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos +Cosaques avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force +avec eux Ioulaï, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des gens +inconnus. L'idée que Marie Ivanovna n'avait pu s'éloigner me glaça de +terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au caporal, et courus +chez le commandant.</p> + +<p>Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je +m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arrêtai.</p> + +<p>«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me +rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie vous +chercher. Le Pougatch<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> est arrivé.</p> + +<p>--Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement +intérieur.</p> + +<p>--Elle n'en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route +d'Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr +Andréitch.»</p> + +<p>Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la nature +et fortifiée d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous les armes. +On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant marchait de long +en large devant sa petite troupe; l'approche du danger avait rendu au +vieux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et peu loin +de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient +être des Cosaques; mais parmi eus se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il +était facile de reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le +commandant parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux +soldats: «Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre +mère l'impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des +gens braves, fidèles à nos serments.»</p> + +<p>Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté. Chvabrine +se tenait près de moi, examinant l'ennemi avec attention. Les gens qu'on +apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le +fort, se réunirent en groupe et parlèrent entre eux. Le commandant +ordonna à Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha +lui-même la mèche. Le boulet passa en sifflant sur leurs têtes sans leur +faire aucun mal. Les cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au +galop, et la steppe devint déserte.</p> + +<p>En ce moment parut sur le rempart Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie +qui n'avait pas voulu la quitter. «Eh bien, dit la commandante, comment +va la bataille? où est l'ennemi?</p> + +<p>--L'ennemi n'est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu le +permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?</p> + +<p>--Non, papa, répondit Marie; j'ai plus peur seule à la maison.»</p> + +<p>Elle me jeta un regard, en s'efforçant de sourire. Je serrai vivement la +garde de mon épée, en me rappelant que je l'avais reçue la veille de ses +mains, comme pour sa défense. Mon coeur brûlait dans ma poitrine; je me +croyais son chevalier; j'avais soif de lui prouver que j'étais digne de +sa confiance, et j'attendais impatiemment le moment décisif.</p> + +<p>Tout à coup, débouchant d'une hauteur qui se trouvait à huit verstes de +la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes à cheval, et +bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de lances et de +flèches. Parmi eux, vêtu d'un cafetan rouge et le sabre à la main, se +distinguait un homme monté sur un cheval blanc. C'était Pougatcheff +lui-même. Il s'arrêta, fut entouré, et bientôt, probablement d'après ses +ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s'approchèrent au grand +galop jusqu'au rempart. Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos +traîtres. L'un d'eux élevait une feuille de papier au-dessus de son +bonnet; un autre portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu'il +nous lança par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kalmouk roula aux +pieds du commandant.</p> + +<p>Les traîtres nous criaient:</p> + +<p>«Ne tirez pas; sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.</p> + +<p>--Enfants, feu!» s'écria le capitaine pour toute réponse.</p> + +<p>Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla +et tomba de cheval; les autres s'enfuirent à toute bride. Je jetai un +coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la vue de la tête de +Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle semblait inanimée. Le +commandant appela le caporal, et lui ordonna d'aller prendre la feuille +des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et +revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au +commandant. Ivan Kouzmitch la lut à voix basse et la déchira en +morceaux. Cependant on voyait les révoltés se préparer à une attaque. +Bientôt les balles sifflèrent à nos oreilles, et quelques flèches +vinrent s'enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la +palissade.</p> + +<p>«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien à faire +ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus morte que +vive.»</p> + +<p>Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard +sur la steppe, où l'on voyait de grands mouvements parmi la foule, et +dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort; bénis +Macha; Macha, approche de ton père.»</p> + +<p>Belle et tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit à genoux +et le salua jusqu'à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois +le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit d'une voix +altérée par l'émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse; prie Dieu, il ne +t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnête homme, que Dieu vous donne +à tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons vécu ma +femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la +donc plus vite.»</p> + +<p>Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter.</p> + +<p>«Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan +Kouzmitch; pardonne-moi si je t'ai jamais fâché.</p> + +<p>--Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant sa +vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et, si tu en +as le temps, mets un <i>sarafan</i><a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> à Macha.»</p> + +<p>La commandante s'éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard; elle +se retourna et me fit un dernier signe de tête.</p> + +<p>Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée sur +l'ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et tout à coup +mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien, nous dit le +commandant, c'est l'assaut qui commence.» En ce moment même retentirent +des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient à toutes jambes +sur la forteresse. Notre canon était chargé à mitraille. Le commandant +les laissa venir à très petite distance, et mit de nouveau le feu à sa +pièce. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en +tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait +les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé, +redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s'écria le capitaine, +ouvrez la porte, battez le tambour, et en avant! Suivez-moi pour une +sortie!»</p> + +<p>Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un instant +hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n'avait pas bougé de +place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s'écria Ivan Kouzmitch; s'il +faut mourir, mourons; affaire de service!»</p> + +<p>En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent l'entrée de +la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m'avait +renversé par terre; mais je me relevai et j'entrai pêle-mêle avec la +foule dans la forteresse. Je vis le commandant blessé à la tête, et +pressé par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs. +J'allais courir à son secours, quand plusieurs forts Cosaques me +saisirent et me lièrent avec leurs <i>kouchaks</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> en criant: «Attendez, +attendez ce qu'on va faire de vous, traîtres au tsar!»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"><br> +<span class="sml"><b>LES REBELLES SE RUÈRENT SUR NOUS.</b></span></p> + +<p>On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs +maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à coup +des cris annoncèrent que le tsar était sur la place, attendant les +prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce +côté, et nos gardiens nous y traînèrent.</p> + +<p>Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du +commandant. Il était vêtu d'un élégant cafetan cosaque, brodé sur les +coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de glands d'or, +descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas +inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient. Le père Garasim, pâle et +tremblant, se tenait, la croix à la main, au pied du perron, et semblait +le supplier en silence pour les victimes amenées devant lui. Sur la +place même, on dressait à la hâte une potence. Quand nous approchâmes, +des Bachkirs écartèrent la foule, et l'on nous présenta à Pougatcheff. +Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s'établit. «Qui +est le commandant?» demanda l'usurpateur. Notre <i>ouriadnik</i> sortit des +groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec +une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu osé t'opposer à moi, +à ton empereur?»</p> + +<p>Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières forces +et répondit d'une voix ferme: «Tu n'es pas mon empereur: tu es un +usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»</p> + +<p>Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt +plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entraînèrent au +gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré qu'on avait +questionné la veille; il tenait une corde à la main, et je vis un +instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l'air. Alors on amena +à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.</p> + +<p>«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l'empereur Piôtr Fédorovitch<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p> + +<p>--Tu n'es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant les +paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un +usurpateur.»</p> + +<p>Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan +Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C'était mon tour. Je +fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'apprêtant à répéter la +réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise inexprimable, +j'aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se +couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan de Cosaque. Il +s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots à l'oreille. «Qu'on +le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa +la corde au cou. Je me mis à réciter à voix basse une prière, en offrant +à Dieu un repentir sincère de toutes mes fautes et en le priant de +sauver tous ceux qui étaient chers à mon coeur. On m'avait déjà conduit +sous le gibet. «Ne crains rien, ne crains rien!» me disaient les +assassins, peut-être pour me donner du courage. Tout à coup un cri se +fit entendre: «Arrêtez, maudits».</p> + +<p>Les bourreaux s'arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu aux +pieds de Pougatcheff. «Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin, +qu'as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, +on t'en donnera une bonne rançon; mais pour l'exemple et pour faire peur +aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard.»</p> + +<p>Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te +pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j'étais +très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non plus que je la +regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On m'amena de nouveau devant +l'usurpateur et l'on me fit agenouiller à ses pieds. Pougatcheff me +tendit sa main musculeuse: «Baise la main, baise la main!» criait-on +autour de moi. Mais j'aurais préféré le plus atroce supplice à un si +infâme avilissement.</p> + +<p>«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait +derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstiné; qu'est-ce +que cela te coûte? Crache et baise la main du bri... Baise-lui la main.»</p> + +<p>Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: «Sa +Seigneurie est, à ce qu'il paraît, toute stupide de joie; relevez-le». +On me releva, et je restai en liberté. Je regardai alors la continuation +de l'infâme comédie.</p> + +<p>Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient l'un +après l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. Puis vint +le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la compagnie, armé de +ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les queues. Ils secouaient la +tête et approchaient les lèvres de la main de Pougatcheff; celui-ci leur +déclara qu'ils étaient pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela +dura près de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et +descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc +richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et l'aidèrent +à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu'il dînerait chez +lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands traînaient +sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée et demi-nue. L'un d'eux +s'était déjà vêtu de son mantelet; les autres emportaient les matelas, +les coffres, le linge, les services à thé et toutes sortes d'objets. «O +mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes pères, +mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»</p> + +<p>Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari. «Scélérats, +s'écria-t-elle hors d'elle-même, qu'en avez-vous fait? Ô ma lumière, +Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les baïonnettes prussiennes ne +t'ont touché, ni les balles turques; et tu as péri devant un vil +condamné fuyard.</p> + +<p>--Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.</p> + +<p>Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba morte +au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le peuple se jeta +sur ses pas.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p> +<br> + +<h3>VIII</h3> + +<h3>LA VISITE INATTENDUE</h3> + +<p>La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant +rassembler mes idées troublées par tant d'émotions terribles.</p> + +<p>Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que +toute autre chose. «Où est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle eu le +temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de ces pensées +accablantes, j'entrai dans la maison du commandant. Tout y était vide. +Les chaises, les tables, les armoires étaient brûlées, la vaisselle en +pièces. Un affreux désordre régnait partout. Je montai rapidement le +petit escalier qui conduisait à la chambre de Marie Ivanovna, où +j'allais entrer pour la première fois de ma vie. Son lit était +bouleversé, l'armoire ouverte et dévalisée. Une lampe brûlait encore +devant le <i>kivot</i><a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> vide également. On n'avait pas emporté non plus un +petit miroir accroché entre la porte et la fenêtre. Qu'était devenue +l'hôtesse de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me +traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon +coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix le nom de +mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit entendre, et Palachka, +toute pale, sortit de derrière l'armoire.</p> + +<p>«Ah! Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle journée! +quelles horreurs!</p> + +<p>--Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie Ivanovna?</p> + +<p>--La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée chez +Akoulina Pamphilovna.</p> + +<p>--Chez la femme du pope! m'écriai-je avec terreur. Grand Dieu! +Pougatcheff est là!»</p> + +<p>Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la +rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du pope. Elle +retentissait de chansons, de cris et d'éclats de rire. Pougatcheff y +tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait suivi. Je l'envoyai +appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment après, la femme du +pope sortit dans l'antichambre, un flacon vide à la main.</p> + +<p>«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une agitation +inexprimable.</p> + +<p>--Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope, sur +mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur était bien +près d'arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s'est heureusement passé. Le +scélérat s'était à peine assis à table, que la pauvrette se mit à gémir. +Je me sentis mourir de peur. Il l'entendit: «Qui est-ce qui gémit chez +toi, vieille?» Je saluai le brigand jusqu'à terre: «Ma nièce, tsar; elle +est malade et alitée il y a plus d'une semaine.--Et ta nièce est +jeune?--Elle est jeune, tsar.--Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je +sentis le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar; +mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant Ta +Grâce.--Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-même la voir.» Et, le +croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira le rideau, +la regarda de ses yeux d'épervier, et rien de plus; Dieu nous vint en +aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés, moi et le père, à une +mort de martyrs? Par bonheur, la petite colombe ne l'a pas reconnu. Ô +Seigneur Dieu! quelles fêtes nous arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui +l'aurait cru? Et Vassilissa Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi +celui-là? Et vous, comment vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de +Chvabrine, d'Alexéi Ivanitch? Il s'est coupé les cheveux en rond, et le +voilà qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et +quand j'ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu'il m'a jeté un regard +comme s'il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne nous a +pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»</p> + +<p>En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et la +voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope +appelait sa femme.</p> + +<p>«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi. J'ai +autre chose à faire qu'à jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si +vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr Andréitch; ce qui +sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas nous abandonner.»</p> + +<p>La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je retournai +chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se +pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je +retins avec peine l'explosion de ma colère, dont je sentais toute +l'inutilité. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les +maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans +leurs orgies. Je rentrai à la maison. Savéliitch me rencontra sur le +seuil. «Grâce à Dieu, s'écria-t-il en me voyant, je croyais que les +scélérats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr Andréitch, le +croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les habits, le linge, les +effets, la vaisselle; ils n'ont rien laissé. Mais qu'importe? Grâces +soient rendues à Dieu de ce qu'ils ne t'ont pas au moins ôté la vie! +Mais as-tu reconnu, maître, leur <i>ataman</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>?</p> + +<p>--Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il?</p> + +<p>--Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l'ivrogne qui t'a escroqué +le <i>touloup</i> le jour du chasse-neige, un <i>touloup</i> de peau de lièvre, et +tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en +l'endossant.»</p> + +<p>Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide +était frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et +lui étaient bien le même homme, et je compris alors la grâce qu'il +m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'étrange liaison des événements. +Un <i>touloup</i> d'enfant, donné à un vagabond, me sauvait de la corde, et +un ivrogne qui courait les cabarets assiégeait des forteresses et +ébranlait l'empire.</p> + +<p>«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à ses +habitudes. Il n'y a rien à la maison, il est vrai; mais je chercherai +partout, et je te préparerai quelque chose.»</p> + +<p>Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu'avais-je à faire? Ne pas quitter +la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa troupe, était +indigne d'un officier. Le devoir voulait que j'allasse me présenter là +où je pouvais encore être utile à ma patrie, dans les critiques +circonstances où elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec +non moins de force de rester auprès de Marie Ivanovna pour être son +protecteur et son champion. Quoique je prévisse un changement prochain +et inévitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me +défendre de trembler en me représentant le danger de sa position.</p> + +<p>Mes réflexions furent interrompues par l'arrivée d'un Cosaque qui +accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait auprès de lui.</p> + +<p>«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.</p> + +<p>--Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner notre +père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre Seigneurie, on +voit bien que c'est un important personnage; il a daigné manger à dîner +deux cochons de lait rôtis; et puis il est monté au plus haut du +bain<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, où il faisait si chaud que Tarass Kourotchkine lui-même n'a pu +le supporter; il a passé le balai à Bikbaïeff, et n'est revenu à lui +qu'à force d'eau froide. Il faut en convenir, toutes ses manières sont +si majestueuses,... et dans le bain, à ce qu'on dit, il a montré ses +signes de tsar: sur l'un des seins, un aigle à deux têtes grand comme un +<i>pétak</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> et sur l'autre, sa propre figure.»</p> + +<p>Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans +la maison du commandant, tâchant de me représenter à l'avance mon +entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le +lecteur me croira facilement si je lui dis que je n'étais pas pleinement +rassuré.</p> + +<p>Il commençait à faire sombre quand j'arrivai à la maison du commandant. +La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible; le corps de +la pauvre commandante gisait encore sous le perron, près duquel deux +Cosaques montaient la garde. Celui qui m'avait amené entra pour annoncer +mon arrivée; il revint aussitôt, et m'introduisit dans cette chambre où, +la veille, j'avais dit adieu à Marie Ivanovna.</p> + +<p>Un tableau étrange s'offrit à mes regards. À une table couverte d'une +nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était assis +Pougatcheff, entouré d'une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en +chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des visages enflammés et +des yeux étincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affidés, +les traîtres Chvabrine et l'<i>ouriadnik</i>.</p> + +<p>«Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le +bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»</p> + +<p>Les convives se serrèrent; je m'assis en silence au bout de la table. +Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me versa une rasade +d'eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas. J'étais occupé à considérer +curieusement la réunion. Pougatcheff était assis à la place d'honneur, +accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les +traits de son visage, réguliers et agréables, n'avaient aucune +expression farouche. Il s'adressait souvent à un homme d'une +cinquantaine d'années, en l'appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch, +tantôt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne +montraient aucune déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient +de l'assaut du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines +opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et +contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet étrange conseil de +guerre qu'on prit la résolution de marcher sur Orenbourg, mouvement +hardi et qui fut bien près d'être couronné de succès. Le départ fut +arrêté pour le lendemain.</p> + +<p>Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de table, et +prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me +dit:</p> + +<p>«Reste là, je veux te parler.»</p> + +<p>Nous demeurâmes en tête-à-tête.</p> + +<p>Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me +regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil gauche avec +une expression indéfinissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit +d'un long éclat de rire, et avec une gaieté si peu feinte, que moi-même, +en le regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi.</p> + +<p>«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur quand mes +garçons t'ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel t'a paru de la +grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais balancé sous la traverse +sans ton domestique. J'ai reconnu à l'instant même le vieux hibou. Eh +bien, aurais-tu pensé, Votre Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au +gîte dans la steppe était le grand tsar lui-même?»</p> + +<p>En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux. «Tu es bien +coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait grâce pour ta vertu, +et pour m'avoir rendu service quand j'étais forcé de me cacher de mes +ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres +faveurs quand j'aurai recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec +zèle?»</p> + +<p>La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles que je +ne pus réprimer un sourire.</p> + +<p>«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce que tu +ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi franchement.»</p> + +<p>Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n'en étais pas +capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté. L'appeler imposteur +en face, c'était me dévouer à la mort; et le sacrifice auquel j'étais +prêt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la première +chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je +ne savais que dire.</p> + +<p>Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je +me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-même) le +sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je répondis +à Pougatcheff:</p> + +<p>«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t'en fais juge. Puis-je +reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais bien que +je mens.</p> + +<p>--Qui donc suis-je d'après toi?</p> + +<p>--Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux.»</p> + +<p>Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:</p> + +<p>«Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien! soit. +Est-ce qu'il n'y a pas de réussite pour les gens hardis? est-ce +qu'anciennement Grichka Otrépieff<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> n'a pas régné! Pense de moi ce que +tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te fait l'un ou l'autre? +Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement et je ferai de toi un +feld-maréchal et un prince. Qu'en dis-tu?</p> + +<p>--Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j'ai prêté serment +à Sa Majesté l'impératrice; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien +en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»</p> + +<p>Pougatcheff se mit à réfléchir:</p> + +<p>«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter +les armes contre moi?</p> + +<p>--Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais toi-même +que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l'on m'ordonne de marcher +contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux +que tes subordonnés t'obéissent. Comment puis-je refuser de servir, si +l'on a besoin de mon service? Ma tête est dans tes mains; si tu me +laisses libre, merci; si tu me fais mourir, que Dieu te juge; mais je +t'ai dit la vérité.»</p> + +<p>Ma franchise plut à Pougatcheff.</p> + +<p>«Soit, dit-il en me frappant sur l'épaule; il faut punir jusqu'au bout, +ou faire grâce jusqu'au bout. Va-t'en des quatre côtés, et fais ce que +bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher; +j'ai sommeil moi-même.»</p> + +<p>Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et +froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient +la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de +la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret où se voyait de la +lumière et où s'entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un +regard sur la maison du pope; les portes et les volets étaient fermés; +tout y semblait parfaitement tranquille.</p> + +<p>Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon absence. La +nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.</p> + +<p>«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de la +croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du jour, et +nous irons à la garde de Dieu. Je t'ai préparé quelque petite chose; +mange, mon père, et dors jusqu'au matin, tranquille comme dans la poche +du Christ.»</p> + +<p>Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je +m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d'esprit que de corps.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p> +<br> + +<h3>IX</h3> + +<h3>LA SÉPARATION</h3> + +<p>De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la place. +Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger autour de la +potence où se trouvaient encore attachées les victimes de la veille. Les +Cosaques se tenaient à cheval; les soldats de pied, l'arme au bras; les +enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le +nôtre, étaient posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants +s'étaient réunis au même endroit, attendant l'usurpateur. Devant le +perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un +magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps +de la commandante; on l'avait poussé de côté et recouvert d'une méchante +natte d'écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se +découvrit. Pougatcheff s'arrêta sur le perron, et dit le bonjour à tout +le monde. L'un des chefs lui présenta un sac rempli de pièces de cuivre, +qu'il se mit à jeter à pleines poignées. Le peuple se précipita pour les +ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices +de Pougatcheff l'entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos +regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et il +détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de feinte +moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la +tête, et m'appela près de lui.</p> + +<p>«Écoute, me dit-il, pars à l'instant même pour Orenbourg. Tu déclareras +de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu'ils aient à +m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec +soumission et amour filial; sinon ils n'éviteront pas un supplice +terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»</p> + +<p>Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà, enfants, +dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute chose; il me +répond de vous et de la forteresse».</p> + +<p>J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de la +place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-t-elle? +Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; il s'élança +rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques qui s'apprêtaient +à le soutenir.</p> + +<p>En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il s'approcha de +Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier. Je ne pouvais +imaginer ce que cela voulait dire.</p> + +<p>«Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.</p> + +<p>--Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.</p> + +<p>Pougatcheff reçut le papier et l'examina longtemps d'un air +d'importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux +lucides<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a> ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en chef?»</p> + +<p>Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de +Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l'usurpateur en lui présentant +le papier. J'étais extrêmement curieux de savoir à quel propos mon menin +s'était avisé d'écrire à Pougatcheff. Le secrétaire en chef se mit à +épeler d'une voix retentissante ce qui va suivre:</p> + +<p>«Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayée: six +roubles.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en fronçant le +sourcil.</p> + +<p>--Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme parfait.</p> + +<p>Le secrétaire en chef continua sa lecture:</p> + +<p>«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.</p> + +<p>«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.</p> + +<p>«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix roubles.</p> + +<p>«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.</p> + +<p>--Qu'est-ce que toute cette bêtise? s'écria Pougatcheff. Que me font ces +cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»</p> + +<p>Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer la +chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c'est la note du bien de +mon maître emporté par les scélérats.</p> + +<p>--Quels scélérats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.</p> + +<p>--Pardon, la langue m'a tourné, répondit Savéliitch; pour des scélérats, +non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant les garçons ont bien +fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te fâche pas; le cheval a +quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu'au bout.</p> + +<p>--Voyons, lis.»</p> + +<p>Le secrétaire continua:</p> + +<p>«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre roubles.</p> + +<p>«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante +roubles.</p> + +<p>«Et encore un petit <i>touloup</i> en peau de lièvre, dont on a fait abandon +à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela?» s'écria Pougatcheff dont les yeux étincelèrent +tout à coup.</p> + +<p>J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s'embarquer dans +de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l'interrompit.</p> + +<p>«Comment as-tu bien osé m'importuner de pareilles sottises? s'écria-t-il +en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en le jetant au nez +de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a dépouillés, grand malheur! Mais +tu dois, vieux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, +de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres +rebelles... Un <i>touloup</i> en peau de lièvre! je te donnerai un <i>touloup</i> +en peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif pour +qu'on fasse des <i>touloups</i> de ta peau.</p> + +<p>--Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un homme +libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»</p> + +<p>Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d'âme. Il +détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le +suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le +peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon +menin tenait dans la main son mémoire, et le considérait avec un air de +profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait +cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui réussit pas. +J'allais le gronder vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus +m'empêcher de rire.</p> + +<p>«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra remonter +ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.»</p> + +<p>Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du +pope vint à ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse nouvelle. +Pendant la nuit, la fièvre chaude s'était déclarée chez la pauvre fille. +Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna m'introduisit dans sa +chambre. J'approchai doucement du lit. Je fus frappé de l'effrayant +changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile +devant elle, je fus longtemps sans entendre le père Garasim et sa bonne +femme, qui, selon toute apparence, s'efforçaient de me consoler. De +lugubres idées m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissée +seule et sans défense au pouvoir des scélérats, m'effrayait autant que +me désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout +m'épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur, dans la +forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il +était capable de tous les excès. Que devais-je faire? comment la +secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et je l'embrassai. +C'était de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin de presser la +délivrance de Bélogorsk, et d'y coopérer, si c'était possible. Je pris +congé du pope et d'Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les +plus chaudes instances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je +saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de +larmes.</p> + +<p>«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr +Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous +oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la pauvre Marie +Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur.»</p> + +<p>Sorti sur la place, je m'arrêtai un instant devant le gibet, que je +saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en compagnie +de Savéliitch, qui ne m'abandonnait pas.</p> + +<p>J'allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j'entendis tout d'un +coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la tête et vis un +Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de +Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l'attendisse. Je +m'arrêtai, et reconnus bientôt notre <i>ouriadnik</i>. Après nous avoir +rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride +de l'autre: «Votre Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d'un +cheval et d'une pelisse de son épaule.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/23.png"><br> + +<span class="sml"><b>JE TOURNAI LA TÊTE ET VIS UN COSAQUE QUI ACCOURAIT<br> DE LA +FORTERESSE.</b></span></p> + +<p>À la selle était attaché un simple <i>touloup</i> de peau de mouton. «Et de +plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-rouble... Mais je +l'ai perdu en route; excusez généreusement.»</p> + +<p>Savéliitch le regarda de travers: «Tu l'as perdu en route, dit-il; et +qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?</p> + +<p>--Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l'<i>ouriadnik</i> sans se +déconcerter, Dieu te pardonne, vieillard! c'est un mors de bride et non +un demi-rouble.</p> + +<p>--Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part celui +qui t'envoie; tâche même de retrouver en t'en allant le demi-rouble +perdu, et prends-le comme pourboire.</p> + +<p>--Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval; +je prierai éternellement Dieu pour vous.»</p> + +<p>À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut +bientôt hors de la vue.</p> + +<p>Je mis le <i>touloup</i> et montai à cheval, prenant Savéliitch en croupe. +«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas +inutilement que j'ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a eu +honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce <i>touloup</i> de paysan ne +vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont volé et de ce que +tu as toi-même daigné lui donner en présent, cependant ça peut nous être +utile. D'un méchant chien, même une poignée de poils.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/24.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/25.png"></p> +<br> + +<h3>X</h3> + +<h3>LE SIÈGE</h3> + +<p>En approchant d'Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats avec les +têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles du bourreau<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. +Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance +des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes +les décombres qui remplissaient le fossé; d'autres creusaient la terre +avec des bêches. Des maçons transportaient des briques et réparaient les +murailles. Les sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos +passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de +Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général.</p> + +<p>Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle +d'automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l'aide d'un +vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure +exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il parut très content +de me voir, et se mit à me questionner sur les terribles événements dont +j'avais été le témoin. Je le lui racontai. Le vieillard m'écoutait avec +attention, et, tout en m'écoutant, coupait les branches mortes.</p> + +<p>«Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est +dommage, il avait été bon officier. Et madame Mironoff, elle était une +bonne dame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et qu'est +devenue Macha, la fille du capitaine?»</p> + +<p>Je lui répondis qu'elle était restée à la forteresse, dans la maison du +pope.</p> + +<p>«Aïe! aïe! aïe! fit le général, c'est mauvais, c'est très mauvais; il +est tout à fait impossible de compter sur la discipline des brigands.»</p> + +<p>Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n'était pas fort +éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas à envoyer +un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres habitants. Le +général hocha la tête avec un air de doute. «Nous verrons, dit-il; nous +avons tout le temps d'en parler. Je te prie de venir prendre le thé chez +moi. Il y aura ce soir conseil de guerre; tu peux nous donner des +renseignements précis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va +te reposer en attendant.»</p> + +<p>J'allai au logis qu'on m'avait désigné, et où déjà s'installait +Savéliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixée. Le lecteur peut +bien croire que je n'avais garde de manquer à ce conseil de guerre, qui +devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. À l'heure +indiquée, j'étais chez le général.</p> + +<p>Je trouvai chez lui l'un des employés civils d'Orenbourg, le directeur +des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et +rouge, vêtu d'un habit de soie moirée. Il se mit à m'interroger sur le +sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son compère, et souvent il +m'interrompait par des questions accessoires et des remarques +sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme versé dans les +choses de la guerre, montraient en lui de l'esprit naturel et de la +finesse. Pendant ce temps, les autres conviés s'étaient réunis. Quand +tous eurent pris place, et qu'on eut offert à chacun une tasse de thé, +le général exposa longuement et minutieusement en quoi consistait +l'affaire en question.</p> + +<p>«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière nous +devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou défensivement? +Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses désavantages. La +guerre offensive présente plus d'espoir d'une rapide extermination de +l'ennemi; mais la guerre défensive est plus sûre et présente moins de +dangers. En conséquence, nous recueillerons les voix suivant l'ordre +légal, c'est-à-dire en consultant d'abord les plus jeunes par le rang. +Monsieur l'enseigne, continua-t-il en s'adressant à moi, daignez nous +énoncer votre opinion.»</p> + +<p>Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et sa +troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'était pas en état de résister à +des forces disciplinées.</p> + +<p>Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible +mécontentement. Ils y voyaient l'impertinence étourdie d'un jeune homme. +Un murmure s'éleva, et j'entendis distinctement le mot <i>suceur de +lait</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a> prononcé à demi-voix. Le général se tourna de mon côté et me +dit en souriant:</p> + +<p>«Monsieur l'enseigne, les premières voix dans les conseils de guerre se +donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons +continuer à recueillir les votes. Monsieur le conseiller de collège, +dites-nous votre opinion.»</p> + +<p>Le petit vieillard en habit d'étoffe moirée se hâta d'avaler sa +troisième tasse de thé, qu'il avait mélangé d'une forte dose de rhum.</p> + +<p>«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni offensivement +ni défensivement.</p> + +<p>--Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le général +stupéfait. La tactique ne présente pas d'autres moyens; il faut agir +offensivement ou défensivement.</p> + +<p>--Votre Excellence, agissez subornativement<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.</p> + +<p>--Eh! eh! votre opinion est très judicieuse; les actions subornatives +sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre +conseil. On pourra offrir pour la tête du coquin soixante-dix ou même +cent roubles à prendre sur les fonds secrets.</p> + +<p>--Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un bélier +kirghise au lieu d'être un conseiller de collège, si ces voleurs ne nous +livrent leur <i>ataman</i> enchaîné par les pieds et les mains.</p> + +<p>--Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le général. +Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures +militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre légal.»</p> + +<p>Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants +parlèrent à l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes, de +l'incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et ainsi de +suite. Tous étaient d'avis qu'il valait mieux rester derrière une forte +muraille en pierre, sous la protection du canon, que de tenter la +fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se +furent manifestées, le général secoua la cendre de sa pipe, et prononça +le discours suivant:</p> + +<p>«Messieurs, je dois vous déclarer que, pour ma part, je suis entièrement +de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est fondée sur les +préceptes de la saine tactique, qui préfère presque toujours les +mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»</p> + +<p>Il s'arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon +amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employés civils, qui +chuchotaient entre eux d'un air d'inquiétude et de mécontentement.</p> + +<p>«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir une +longue bouffée de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si grande +responsabilité, quand il s'agit de la sûreté des provinces confiées à +mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse souveraine. C'est pour +cela que je me vois contraint de me ranger à l'avis de la majorité, +laquelle a décidé que la prudence ainsi que la raison veulent que nous +attendions dans la ville le siège qui nous menace, et que nous +repoussions les attaques de l'ennemi par la force de l'artillerie, et, +si la possibilité s'en fait voir, par des sorties bien dirigées.»</p> + +<p>Ce fut le tour des employés de me regarder d'un air moqueur. Le conseil +se sépara. Je ne pus m'empêcher de déplorer la faiblesse du respectable +soldat qui, contrairement à sa propre conviction, s'était décidé à +suivre l'opinion d'ignorants sans expérience.</p> + +<p>Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fidèle à +sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des murailles de la ville, +je pris connaissance de l'armée des rebelles. Il me sembla que leur +nombre avait décuplé depuis le dernier assaut dont j'avais été témoin. +Ils avaient aussi de l'artillerie enlevée dans les petites forteresses +conquises par Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je +prévis une longue captivité dans les murs d'Orenbourg, et j'étais prêt à +pleurer de dépit.</p> + +<p>Loin de moi l'intention de décrire le siège d'Orenbourg, qui appartient +à l'histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai donc en peu de +mots que, par suite des mauvaises dispositions de l'autorité, ce siège +fut désastreux pour les habitants, qui eurent à souffrir la faim et les +privations de tous genres. La vie à Orenbourg devenait insupportable; +chacun attendait avec angoisse la décision de la destinée. Tous se +plaignaient de la disette, qui était affreuse. Les habitants finirent +par s'habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts +mêmes de Pougatcheff n'excitaient plus une grande émotion. Je mourais +d'ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune +lettre de Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la +séparation d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps +consistait à faire des promenades militaires.</p> + +<p>Grâce à Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je +partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart, +et j'allais tirailler contre les éclaireurs de Pougatcheff. Dans ces +espèces d'escarmouches, l'avantage restait d'ordinaire aux rebelles, qui +avaient de quoi vivre abondamment, et d'excellentes montures. Notre +maigre cavalerie n'était pas en état de leur tenir tête. Quelquefois +notre infanterie affamée se mettait aussi en campagne; mais la +profondeur de la neige l'empêchait d'agir avec succès contre la +cavalerie volante de l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut +des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de +la faiblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de +faire la guerre, et voilà ce que les employés d'Orenbourg appelaient +prudence et prévoyance.</p> + +<p>Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous une +troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque resté en arrière, et +j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ôta son bonnet, et +s'écria:</p> + +<p>«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/26.png"><br> +<span class="sml"><b>J'ALLAIS LE FRAPPER DE MON SABRE.</b></span></p> + +<p>Je reconnus notre <i>ouriadnik</i>. Je ne saurais dire combien je fus content +de le voir.</p> + +<p>«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as quitté +Bélogorsk?</p> + +<p>--Il n'y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne suis +revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.</p> + +<p>--Où est-elle? m'écriai-je tout transporté.</p> + +<p>--Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J'ai +promis à Palachka de tâcher de vous la remettre.»</p> + +<p>Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je l'ouvris, +et lus avec agitation les lignes suivantes:</p> + +<p>«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n'ai +plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours à vous, parce +que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et que vous êtes +toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette +lettre puisse parvenir jusqu'à vous. Maximitch m'a promis de vous la +faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch qu'il vous voit +souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans +penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée +longtemps malade, et lorsque enfin j'ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui +commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me +remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis +sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l'épouser. +Il dit qu'il m'a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d'Akoulina +Pamphilovna quand elle m'a fait passer près des brigands pour sa nièce; +mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d'un +homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace, +si je ne change pas d'avis, si je ne consens pas à ses propositions, de +me conduire dans le camp du bandit, où j'aurai le sort d'Élisabeth +Kharloff<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. J'ai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour +réfléchir. Il m'a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne +deviens pas sa femme, je n'aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon +père Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi, +pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du +secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je +reste votre orpheline soumise,</p> + +<p> «MARIE MIRONOFF.»</p> + +<p>Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je m'élançai +vers la ville, en donnant sans pitié de l'éperon à mon pauvre cheval. +Pendant la course je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la +malheureuse fille, sans pouvoir m'arrêter à aucun. Arrivé dans la ville, +j'allai droit chez le général, et j'entrai en courant dans sa chambre.</p> + +<p>Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'écume. En me +voyant, il s'arrêta; mon aspect sans doute l'avait frappé, car il +m'interrogea avec une sorte d'anxiété sur la cause de mon entrée si +brusque.</p> + +<p>«Votre Excellence, lui dis-je, j'accours auprès de vous comme auprès de +mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de +toute ma vie.</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est, mon père? demanda le général stupéfait; que +puis-je faire pour toi? Parle.</p> + +<p>--Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et +un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.»</p> + +<p>Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais perdu la +tête, et il ne se trompait pas beaucoup.</p> + +<p>«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il enfin.</p> + +<p>--Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi +seulement sortir.</p> + +<p>--Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande +distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication avec le +principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure de remporter +sur vous une victoire complète et décisive. Une communication +interceptée, voyez-vous...»</p> + +<p>Je m'effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires, +et je me hâtai de l'interrompre.</p> + +<p>«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'écrire une +lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa femme.</p> + +<p>--Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe sous la +main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le +fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut +prendre patience.</p> + +<p>--Prendre patience! m'écriai-je hors de moi. Mais d'ici là il fera +violence à Marie.</p> + +<p>--Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un grand +malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'être la femme de +Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous l'aurons +fusillé, alors, avec l'aide de Dieu, les fiancés se trouveront. Les +jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire +qu'une veuve trouve plus facilement un mari.</p> + +<p>--J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à +Chvabrine.</p> + +<p>--Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es probablement +amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre affaire. Pauvre +garçon! Mais cependant il ne m'est pas possible de te donner un +bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est déraisonnable, et +je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»</p> + +<p>Je baissai la tête; le désespoir m'accablait. Tout à coup une idée me +traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans le +chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/27.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/28.png"></p> +<br> + +<h3>XI</h3> + +<h3>LE CAMP DES REBELLES</h3> + +<p>Je quittai le général et m'empressai de retourner chez moi. Savéliitch +me reçut avec ses remontrances ordinaires.</p> + +<p>«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces brigands +ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont pas toujours +bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre +aux Turcs ou aux Suédois! Mais c'est une honte de dire à qui tu la +fais.»</p> + +<p>J'interrompis son discours:</p> + +<p>«Combien ai-je en tout d'argent?</p> + +<p>--Tu en as encore assez, me répondit-il d'un air satisfait. Les coquins +ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler.»</p> + +<p>En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée, toute +remplie de pièces de monnaie d'argent.</p> + +<p>«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as là, +et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Bélogorsk.</p> + +<p>--Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d'une voix tremblante, +est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te mettre en route +maintenant que tous les passages sont coupés par les voleurs? Prends du +moins pitié de tes parents, si tu n'as pas pitié de toi-même. Où veux-tu +aller? Pourquoi? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous +les brigands. Alors tu pourras aller des quatre côtés.»</p> + +<p>Mais ma résolution était inébranlable.</p> + +<p>«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois partir, +je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savéliitch, Dieu est +plein de miséricorde; nous nous reverrons peut-être. Je te recommande +bien de n'avoir aucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas +l'avare; achète tout ce qui t'est nécessaire, même en payant les choses +trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne +reviens pas dans trois jours...</p> + +<p>--Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te laisse +aller seul! mais ne pense pas même à m'en prier. Si tu as résolu de +partir, j'irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne t'abandonnerai pas. +Que je reste sans toi blotti derrière une muraille de pierre! mais +j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur; mais je +ne te quitte pas.»</p> + +<p>Je savais bien qu'il n'y avait pas à disputer contre Savéliitch, et je +lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d'une demi-heure, +j'étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une rosse maigre et +boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait donnée pour rien, n'ayant +plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes les portes de la ville; les +sentinelles nous laissèrent passer, et nous sortîmes enfin d'Orenbourg.</p> + +<p>Il commençait à faire nuit. La route que j'avais à suivre passait devant +la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route était encombrée +et cachée par la neige; mais à travers la steppe se voyaient des traces +de chevaux chaque jour renouvelées. J'allais au grand trot. Savéliitch +avait peine à me suivre, et me criait à chaque instant:</p> + +<p>«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite rosse ne +peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi te hâtes-tu de +la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous sommes plutôt sous la +hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet enfant de boyard périra +pour rien.»</p> + +<p>Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes des +profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à la +bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière, n'interrompait +pas ses supplications lamentables. J'espérais passer heureusement devant +la place ennemie, lorsque j'aperçus tout à coup dans l'obscurité cinq +paysans armés de gros bâtons. C'était une garde avancée du camp de +Pougatcheff. On nous cria: «Qui vive?» Ne sachant pas le mot d'ordre, je +voulais passer devant eux sans répondre; mais ils m'entourèrent à +l'instant même, et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai +mon sabre, et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la +vie; cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s'effrayèrent +et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et +partis au galop. L'obscurité de la nuit, qui s'assombrissait, aurait pu +me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arrière, je vis que +Savéliitch n'était plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval +boiteux, n'avait pu se débarrasser des brigands. Qu'avais-je à faire? +Après avoir attendu quelques instants, et certain qu'on l'avait arrêté, +je tournai mon cheval pour aller à son secours.</p> + +<p>En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la voix de +mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la portée des +paysans de la garde avancée qui m'avait arrêté quelques minutes +auparavant. Savéliitch était au milieu d'eux. Ils avaient fait descendre +le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient à le garrotter. Ma +vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur moi avec de grands cris, et +dans un instant je fus à bas de mon cheval. L'un d'eux, leur chef, à ce +qu'il paraît, me déclara qu'ils allaient nous conduire devant le tsar. +«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre à l'heure +même, ou si l'on doit attendre la lumière de Dieu.» Je ne fis aucune +résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les sentinelles nous +emmenèrent en triomphe.</p> + +<p>Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les +maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des cris et +du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne +fit attention à nous et ne reconnut en moi un officier d'Orenbourg. On +nous conduisit à une <i>isba</i> qui faisait l'angle de deux rues. Près de la +porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pièces de canon. +«Voilà le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous annoncer.» Il +entra dans l'<i>isba</i>. Je jetai un coup d'oeil sur Savéliitch; le vieillard +faisait des signes de croix en marmottant ses prières. Nous attendîmes +longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: «Viens, notre père a +ordonné de faire entrer l'officier».</p> + +<p>J'entrai dans l'<i>isba</i>, ou dans le palais, comme l'appelait le paysan. +Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les murs étaient +tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table, +le petit pot à laver les mains suspendu à une corde, l'essuie-main +accroché à un clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin, le +rayon en bois chargé de pots en terre, tout était comme dans une autre +<i>isba</i>. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan +rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui étaient +rangés plusieurs de ses principaux chefs avec une expression forcée de +soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivée +d'un officier d'Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les +rebelles, et qu'ils s'étaient préparés à me recevoir avec pompe. +Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravité +disparut tout à coup.</p> + +<p>«Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te +portes-tu? pourquoi Dieu t'amène-t-il ici?»</p> + +<p>Je répondis que je m'étais mis en voyage pour mes propres affaires, et +que ses gens m'avaient arrêté.</p> + +<p>«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.</p> + +<p>Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne voulais +pas m'expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades de sortir. +Tous obéirent, à l'exception de deux qui ne bougèrent pas de leur place. +«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»</p> + +<p>Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l'usurpateur. +L'un d'eux, petit vieillard chétif et courbé, avec une maigre barbe +grise, n'avait rien de remarquable qu'un large ruban bleu passé en +sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n'oublierai jamais +son compagnon. Il était de haute taille, de puissante carrure, et +semblait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des yeux +gris et perçants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le +front et sur les joues donnaient à son large visage couturé de petite +vérole une étrange et indéfinissable expression. Il avait une chemise +rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, +comme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. +L'autre, Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, était un criminel +condamné aux mines de Sibérie, d'où il s'était évadé trois fois. Malgré +les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette société où +j'étais jeté d'une manière si inattendue fit sur moi une profonde +impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à moi-même par ses +questions.</p> + +<p>«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»</p> + +<p>Une idée singulière me vint à l'esprit. Il me sembla que la Providence, +en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par là +l'occasion d'exécuter mon projet. Je me décidai à la saisir, et sans +réfléchir longtemps au parti que je prenais, je répondis à Pougatcheff:</p> + +<p>«J'allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une orpheline +qu'on opprime.»</p> + +<p>Les yeux de Pougatcheff s'allumèrent.</p> + +<p>«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'écria-t-il. Eût-il un +front de sept pieds, il n'échapperait point à ma sentence. Parle, quel +est le coupable?</p> + +<p>--Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune fille que +tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir +sa femme.</p> + +<p>--Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s'écria Pougatcheff d'un +air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi à sa tête +et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.</p> + +<p>--Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix enrouée. +Tu t'es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la +forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà +offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va +donc pas offenser à présent les gentilshommes en les suppliciant à la +première accusation.</p> + +<p>--Il n'y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à +son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de mal de faire +pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner M. +l'officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S'il ne te +reconnaît pas pour tsar, il n'a pas à te demander justice; et s'il te +reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu'à présent à Orenbourg au milieu +de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et +d'y allumer un peu de feu<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>? Il me semble que Sa Grâce nous est +envoyée par les généraux d'Orenbourg.»</p> + +<p>La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un frisson +involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles +mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon trouble.</p> + +<p>«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me semble que +mon feld-maréchal a raison. Qu'en penses-tu?»</p> + +<p>Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui répondis +avec calme que j'étais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce +qu'il voulait.</p> + +<p>«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre +ville.</p> + +<p>--Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.</p> + +<p>--En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.»</p> + +<p>L'usurpateur disait la vérité; mais d'après le devoir que m'imposait mon +serment, je l'assurai que c'était un faux bruit, et que la place +d'Orenbourg était suffisamment approvisionnée.</p> + +<p>«Tu vois, s'écria le petit vieillard, qu'il te trompe avec impudence. +Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à +Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets +d'honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux +pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu'ils +n'aient rien à se reprocher.»</p> + +<p>Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff. +Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade.</p> + +<p>«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'à pendre et à +étrangler. Il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait où ton +âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir +les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur la conscience?</p> + +<p>--Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d'où te vient +cette pitié?</p> + +<p>--Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et +cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il +montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir versé du sang +chrétien. Mais j'ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand +chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le +poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de +vieille femme.»</p> + +<p>Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: «Narines +arrachées!</p> + +<p>--Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai, +des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra aussi. J'espère +en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là +prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche.</p> + +<p>--Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez vos +querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux +d'Orenbourg frétillaient des jambes sous la même traverse; mais ce +serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux.»</p> + +<p>Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre +regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l'entretien, qui +pouvait se terminer pour moi d'une fort désagréable façon. Me tournant +vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: «Ah! j'avais oublié de +te remercier pour ton cheval et ton <i>touloup</i>. Sans toi je ne serais pas +arrivé jusqu'à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.»</p> + +<p>Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. «La beauté de la +dette, c'est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d'oeil. +Conte-moi maintenant l'histoire; qu'as-tu à faire avec cette jeune fille +que Chvabrine persécute? n'aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?</p> + +<p>--Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m'apercevant du +changement favorable qui s'opérait en lui, et ne voyant aucun risque à +lui dire la vérité.</p> + +<p>--Ta fiancée! s'écria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt? +Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes noces.»</p> + +<p>Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui dit-il; +nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous à souper. +Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le matin est plus sage +que le soir.»</p> + +<p>J'aurais refusé de bon coeur l'honneur qui m'était proposé; mais je ne +pouvais m'en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de +l'<i>isba</i>, couvrirent la table d'une nappe blanche, apportèrent du pain, +de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais +ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles +compagnons.</p> + +<p>L'orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant +dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des convives. +Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me +faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l'ordre de +Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai +Savéliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin était +si étonné de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de +lui, qu'il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans +l'obscurité, et je l'entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfin il +se mit à ronfler, et moi, je m'abandonnai à des réflexions qui ne me +laissèrent pas fermer l'oeil un instant de la nuit.</p> + +<p>Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je me +rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une <i>kibitka</i> attelée de +trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je +rencontrai dans l'antichambre, était vêtu d'un habit de voyage, d'une +pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses convives de la veille +l'entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort +avec ce que j'avais vu le soir précédent. Pougatcheff me dit gaiement +bonjour, et m'ordonna de m'asseoir à ses côtés dans la <i>kibitka</i>.</p> + +<p>Nous prîmes place.</p> + +<p>«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher tatar +qui, debout, dirigeait l'attelage.</p> + +<p>Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'élancèrent, la clochette +tinta, la <i>kibitka</i> vola sur la neige.</p> + +<p>«Arrête! arrête!» s'écria une voix que je ne connaissais que trop; et je +vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff fit arrêter.</p> + +<p>«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas dans +mes vieilles années au milieu de ces scél...</p> + +<p>--Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer. +Voyons, assieds-toi sur le devant.</p> + +<p>--Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant +place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre +vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai +jamais du <i>touloup</i> de lièvre.»</p> + +<p>Ce <i>touloup</i> de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Pougatcheff. +Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette +mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrêtait +dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu'à la ceinture. +Pougatcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauche. En un +instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un +chemin bien frayé.</p> + +<p>On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures +je devais revoir celle que j'avais crue perdue à jamais pour moi. Je me +représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l'homme +dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu'un étrange concours +de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais +la cruauté brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se +portait le défenseur de ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu'elle +fût la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était +capable de tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité +par d'autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson +subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tête.</p> + +<p>Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre +Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?</p> + +<p>--Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un officier, +un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je +voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le bonheur de ma vie +dépend de toi.</p> + +<p>--Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»</p> + +<p>Je répondis qu'ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j'espérais, non +seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.</p> + +<p>«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. Tu as +vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le +petit vieux voulait me prouver à toute force que tu es un espion et +qu'il fallait te mettre à la torture, puis te pendre. Mais je n'y ai pas +consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliitch et le +Tatar ne l'entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de +vin et de ton <i>touloup</i>. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de +sang, comme le prétend ta confrérie.»</p> + +<p>Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas +devoir le contredire, et ne répondis mot.</p> + +<p>«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court +silence.</p> + +<p>--Mais on dit que tu n'es pas facile à mater. Il faut en convenir, tu +nous as donné de la besogne.»</p> + +<p>Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-propre. +«Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connaît-on +chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>? Quarante généraux +ont été tués, quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de +Prusse soit de ma force?»</p> + +<p>La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle. «Qu'en +penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric?</p> + +<p>--Fédor Fédorovitch<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et +vos généraux l'ont battu. Jusqu'à présent mes armes ont été heureuses. +Attends, attends, tu en verras bien d'autres quand je marcherai sur +Moscou.</p> + +<p>--Et tu comptes marcher sur Moscou?»</p> + +<p>L'usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu sait,... +ma rue est étroite,... j'ai peu de volonté,... mes garçons ne +m'obéissent pas,... ce sont des pillards,... il me faut dresser +l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tête.</p> + +<p>--Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner +toi-même avant qu'il ne soit trop tard, et avoir recours à la clémence +de l'impératrice?»</p> + +<p>Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir est +passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j'ai commencé. Qui +sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été tsar à Moscou.</p> + +<p>--Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jeté par une fenêtre, on l'a +massacré, on l'a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on l'a +dispersée à tous les vents.»</p> + +<p>Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout +endormi, vacillait de côté et d'autre. Notre <i>kibitka</i> glissait +rapidement sur le chemin d'hiver... Tout à coup j'aperçus un petit +village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la +rive escarpée du Iaïk. Un quart d'heure après, nous entrions dans la +forteresse de Bélogorsk.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/29.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/30.png"></p> +<br> + +<h3>XII</h3> + +<h3>L'ORPHELINE</h3> + +<p>La <i>kibitka</i> s'arrêta devant le perron de la maison du commandant. Les +habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et étaient +accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de l'usurpateur; il +était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa barbe. Le traître aida +Pougatcheff à sortir de voiture, en exprimant par des paroles +obséquieuses son zèle et sa joie. À ma vue il se troubla; mais se +remettant bientôt: «Tu es avec nous? dit-il; ce devrait être depuis +longtemps».</p> + +<p>Je détournai la tête sans lui répondre.</p> + +<p>Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que je +connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le diplôme du +défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatcheff s'assit sur ce +même sofa où maintes fois Ivan Kouzmitch s'était assoupi au bruit des +gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de l'eau-de-vie à son +chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me désignant: +«Offres-en un autre à Sa Seigneurie».</p> + +<p>Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour la +seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse +ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n'était pas +content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance. +Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'état de la forteresse, sur +ce qu'on disait des troupes de l'impératrice et sur d'autres sujets +pareils. Puis, tout à coup, et d'une manière inattendue:</p> + +<p>«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu +tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»</p> + +<p>Chvabrine devint pâle comme la mort. «Tsar, dit-il d'une voix +tremblante, tsar,... elle n'est pas sous ma garde, elle est au lit dans +sa chambre.</p> + +<p>--Mène-moi chez elle», dit l'usurpateur en se levant.</p> + +<p>Il était impossible d'hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la +chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.</p> + +<p>Chvabrine s'arrêta dans l'escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de +moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un étranger entre +dans la chambre de ma femme.</p> + +<p>--Tu es marié! m'écriai-je, prêt à le déchirer.</p> + +<p>--Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi, +continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l'important. +Qu'elle soit ta femme ou non, j'amène qui je veux chez elle. Votre +Seigneurie, suis-moi.»</p> + +<p>À la porte de la chambre Chvabrine s'arrêta de nouveau et dit d'une voix +entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu'elle a la fièvre, et depuis +trois jours elle ne cesse de délirer.</p> + +<p>--Ouvre!» dit Pougatcheff.</p> + +<p>Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire qu'il +avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; la serrure +céda, la porte s'ouvrit et nous entrâmes.</p> + +<p>Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis m'évanouir. Sur +le plancher et dans un grossier vêtement de paysanne, Marie était +assise, pâle, maigre, les cheveux épars. Devant elle se trouvait une +cruche d'eau recouverte d'un morceau de pain. À ma vue elle frémit et +poussa un cri perçant. Je ne saurais dire ce que j'éprouvai.</p> + +<p>Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer +sourire: «Ton hôpital est en ordre!»</p> + +<p>Puis, s'approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton +mari te punit-il ainsi?</p> + +<p>--Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne serai sa +femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si l'on ne me +délivre pas.»</p> + +<p>Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me +tromper, s'écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»</p> + +<p>Chvabrine tomba à genoux.</p> + +<p>Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance. +Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux pieds d'un +déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.</p> + +<p>«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache bien +qu'à ta première faute je me rappellerai celle-là.»</p> + +<p>Puis, s'adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie fille, +je suis le tsar».</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/31.png"><br> +<span class="sml"><b>«JE TE DONNE LA LIBERTE, JE SUIS LE TSAR.»</b></span></p> + +<p>Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que c'était +l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux. Elle se cacha +le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me précipitais +pour la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort +hardiment dans la chambre et s'empressa autour de sa maîtresse. +Pougatcheff sortit, et nous descendîmes tous trois dans la pièce de +réception.</p> + +<p>«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons délivré +la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer chercher le +pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je serai ton <i>père +assis</i>, Chvabrine le garçon de noce, puis nous nous mettrons à boire, et +nous fermerons les portes...»</p> + +<p>Ce que je redoutais arriva. Dès qu'il entendit la proposition de +Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.</p> + +<p>«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais +Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la nièce du pope: +elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la prise de +cette forteresse.»</p> + +<p>Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il avec la surprise de +l'indignation.</p> + +<p>--Chvabrine t'a dit vrai, répondis-je avec fermeté.</p> + +<p>--Tu ne m'avais pas dit cela! reprit Pougatcheff dont le visage +s'assombrit tout à coup.</p> + +<p>--Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer devant tes +gens qu'elle était la fille de Mironoff? Ils l'eussent déchirée à belles +dents; rien n'aurait pu la sauver.</p> + +<p>--Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient pas +épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien fait de +les tromper.</p> + +<p>--Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais +comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je +serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement, +ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et à ma conscience +de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commencé. +Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous amènera. Et +nous, quoi qu'il t'arrive, et où que tu sois, nous prierons Dieu chaque +jour pour qu'il veille au salut de ton âme...»</p> + +<p>Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.</p> + +<p>«Qu'il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir jusqu'au +bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est là ma coutume. Prends ta +fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et +raison.»</p> + +<p>Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'écrire un sauf-conduit +pour toutes les barrières et forteresses soumises à son pouvoir. +Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié. Pougatcheff alla faire +l'inspection de la forteresse; Chvabrine le suivit, et moi je restai, +prétextant les préparatifs de voyage.</p> + +<p>Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je frappai:</p> + +<p>«Qui est là?» demanda Palachka.</p> + +<p>Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la porte.</p> + +<p>«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d'habillement. Allez +chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends à l'instant même.»</p> + +<p>J'obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme +accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de tout +ce qui s'était passé.</p> + +<p>«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu a +fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous? +Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n'a-t-elle +pas souffert sans vous, ma petite colombe! Mais dites-moi, mon père, +comment vous en êtes-vous tiré avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il +pas tué? Eh bien! pour cela merci au scélérat!</p> + +<p>--Finis, vieille, interrompit le père Garasim! ne radote pas sur tout ce +que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr Andréitch, et +soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.»</p> + +<p>La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la main, +sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les +avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna; comment la pauvre fille +pleurait et ne voulait pas se séparer d'eux; comment elle avait eu avec +eux des relations continuelles par l'entremise de Palachka, fille +adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danser l'<i>ouriadnik</i> +lui-même au son de son flageolet; comment elle avait conseillé à Marie +Ivanovna de m'écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en +peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix +quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient trompé.</p> + +<p>«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina +Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! bien, +fin renard!»</p> + +<p>En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un +sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de paysanne, +et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et bienséance.</p> + +<p>Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule +parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. Nos +hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu'à causer avec +eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie ose raconta tout ce +qui lui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépeignit +toute l'horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait +souffrir l'infâme Chvabrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en +versant tous deux des larmes. Enfin je pus lui communiquer mes projets. +Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à +Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus +penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce +moment toutes les calamités d'un siège. Marie n'avait plus un seul +parent dans le monde. Je lui proposai donc de se rendre à la maison de +campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle +proposition. La mauvaise disposition qu'avait montrée mon père à son +égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon père +tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille d'un +vétéran mort pour sa patrie.</p> + +<p>«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces +événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne +saurait plus nous séparer.»</p> + +<p>Marie Ivanovna m'écoutait dans un silence digne, sans feinte timidité, +sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa +destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais elle répéta +qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes parents. Je ne trouvai +rien à répliquer. Mon projet devint notre commune résolution.</p> + +<p>Une heure après, l'<i>ouriadnik</i> m'apporta mon sauf-conduit avec le +griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m'annonça que le +tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route. +Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, terrible +et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire +l'entière vérité? Je sentais en ce moment une forte sympathie +m'entraîner vers lui. Je désirais vivement l'arracher à la horde de +bandits dont il était le chef et sauver sa tête avant qu'il fût trop +tard. La présence de Chvabrine et la foule qui s'empressait autour de +nous m'empêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur +était plein.</p> + +<p>Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule Akoulina +Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en clignant de l'oeil +d'une manière significative. Puis il s'assit dans sa <i>kibitka</i>, en +donnant l'ordre de retourner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur +élan, il se pencha hors de la voiture et me cria:</p> + +<p>«Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous nous reverrons encore.»</p> + +<p>En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles +circonstances!</p> + +<p>Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle +glissait rapidement sa <i>kibitka</i>. La foule se dissipa, Chvabrine +disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour notre +départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du +commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un +dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière l'église. Je +voulais l'y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et +revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim +et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous +rangeâmes à trois dans l'intérieur de la <i>kibitka</i>, Marie, Palachka et +moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.</p> + +<p>«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr Andréitch, +notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et +que Dieu vous comble tous de bonheur!»</p> + +<p>Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j'aperçus Chvabrine +qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je +ne voulus pas triompher lâchement d'un ennemi humilié, et détournai les +yeux.</p> + +<p>Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour +toujours la forteresse de Bélogorsk.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/32.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/33.png"></p> +<br> + +<h3>XIII</h3> + +<h3>L'ARRESTATION</h3> + +<p>Réuni d'une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait le +matin même tant d'inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire à mon +bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'était arrivé n'était qu'un +songe. Marie regardait d'un air pensif, tantôt moi, tantôt la route, et +ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous +gardions le silence; nos coeurs étaient trop fatigués d'émotions. Au bout +de deux heures, nous étions déjà rendus dans la forteresse voisine, qui +appartenait aussi à Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la +célérité qu'on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque +barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'aperçus que grâce +au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un +favori du maître.</p> + +<p>Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre. Nous +nous approchâmes d'une petite ville où, d'après le commandant barbu, +devait se trouver un fort détachement qui était en marche pour se réunir +à l'usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de: «Qui +vive?» notre postillon répondit à haute voix:</p> + +<p>«Le compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»</p> + +<p>Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec d'affreux +jurements.</p> + +<p>«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux épaisses +moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.»</p> + +<p>Je sortis de la <i>kibitka</i> et demandai qu'on me conduisît devant +l'autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs +imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major. +Savéliitch me suivait en grommelant:</p> + +<p>«En voilà un, de compère du tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô +Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il?»</p> + +<p>La <i>kibitka</i> venait au pas derrière nous.</p> + +<p>En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée. Le +maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour annoncer sa +capture. Il revint à l'instant même et me déclara que Sa Haute +Seigneurie<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> n'avait pas le temps de me recevoir, qu'elle lui avait +donné l'ordre de me conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je furieux; est-il devenu fou?</p> + +<p>--Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal des +logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire Votre +Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie à Sa Haute Seigneurie, +Votre Seigneurie.»</p> + +<p>Je m'élançai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps de me +retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre où six officiers de +hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque. Quelle fut ma +surprise, lorsqu'après l'avoir un moment envisagé je reconnus en lui cet +Ivan Ivanovitch Zourine qui m'avait si bien dévalisé dans l'hôtellerie +de Simbisrk!</p> + +<p>«Est-ce possible! m'écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?</p> + +<p>--Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D'où viens-tu? Bonjour, +frère; ne veux-tu pas ponter une carte?</p> + +<p>--Merci; fais-moi plutôt donner un logement.</p> + +<p>--Quel logement te faut-il? Reste chez moi.</p> + +<p>--Je ne le puis, je ne suis pas seul.</p> + +<p>--Eh bien, amène aussi ton camarade.</p> + +<p>--Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.</p> + +<p>--Avec une dame! où l'as-tu pêchée, frère?»</p> + +<p>Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que tous +les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.</p> + +<p>«Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien à faire; je te donnerai un +logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches comme +l'autre fois. Holà! garçon, pourquoi n'amène-t-on pas la commère de +Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinée? Dis-lui qu'elle n'a rien +à craindre, que le monsieur qui l'appelle est très bon, qu'il ne +l'offensera d'aucune manière, et en même temps pousse-la ferme par les +épaules.</p> + +<p>--Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de Pougatcheff +parles-tu? c'est la fille du défunt capitaine Mironoff. Je l'ai délivrée +de sa captivité et je l'emmène maintenant à la maison de mon père, où je +la laisserai.</p> + +<p>--Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout à l'heure? Au +nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>--Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t'en supplie, +rassure la pauvre fille, que les hussards ont horriblement effrayée.»</p> + +<p>Zourine fit à l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-même dans +la rue pour s'excuser auprès de Marie du malentendu involontaire qu'il +avait commis, et donna l'ordre au maréchal des logis de la conduire au +meilleur logement de la ville. Je restai à coucher chez lui.</p> + +<p>Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec Zourine, je +lui racontai toutes mes aventures. Il m'écouta avec une grande +attention, et quand j'eus fini, hochant de la tête:</p> + +<p>«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui n'est +pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête officier, en bon +camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-moi, je t'en conjure: le +mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien à toi de t'embarrasser d'une +femme et de bercer des marmots? Crache là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi +de la fille du capitaine. J'ai nettoyé et rendu sûre la route de +Simbirsk; envoie-la demain à tes parents, et toi, reste dans mon +détachement. Tu n'as que faire de retourner à Orenbourg. Si tu tombes +derechef dans les mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t'en +dépêtrer encore une fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira +d'elle-même, et tout se passera pour le mieux.»</p> + +<p>Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je sentais que +le devoir et l'honneur exigeaient ma présence dans l'armée de +l'impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le conseil de +Zourine, c'est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents, et à rester dans +sa troupe.</p> + +<p>Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu'il eût à +se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il commença par +faire le récalcitrant.</p> + +<p>«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te +servira, et que diront tes parents?»</p> + +<p>Connaissant l'obstination de mon menin, je résolus de le fléchir par ma +sincérité et mes caresses.</p> + +<p>«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon +bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais pas +tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En la +servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à l'épouser +dès que les circonstances me le permettront.»</p> + +<p>Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de stupéfaction +inexprimable.</p> + +<p>«Se marier! répétait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira ton +père? et ta mère, que pensera-t-elle?</p> + +<p>--Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu'ils connaîtront +Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma mère ont en toi +pleine confiance. Tu intercéderas pour nous, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Le vieillard fut touché.</p> + +<p>«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles te +marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, que ce +serait pécher que de laisser passer une occasion pareille. Je ferai ce +que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en +toute soumission à tes parents qu'une telle fiancée n'a pas besoin de +dot.»</p> + +<p>Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine. Dans +mon agitation, je me remis à babiller. D'abord Zourine m'écouta +volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues, puis +enfin il répondit à l'une de mes questions par un ronflement aigu, et +j'imitai son exemple.</p> + +<p>Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en reconnut +la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le détachement de +Zourine devait quitter la ville le même jour, et qu'il n'y avait plus +d'hésitation possible, je me séparai de Marie après l'avoir confiée à +Savéliitch, et lui avoir donné une lettre pour mes parents. Marie +Ivanovna me dit adieu tout éplorée; je ne pus rien lui répondre, ne +voulant pas m'abandonner aux sentiments de mon âme devant les gens qui +m'entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensif, il voulut +m'égayer, j'espérais me distraire; nous passâmes bruyamment la journée, +et le lendemain nous nous mîmes en marche.</p> + +<p>C'était vers la fin du mois de février. L'hiver, qui avait rendu les +manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux +s'apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé ses +troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l'approche de nos +forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir. Bientôt le +prince Galitzine remporta une victoire complète sur Pougatcheff, qui +s'était aventuré près de la forteresse de Talitcheff: le vainqueur +débloqua Orenbourg, et il semblait avoir porté le coup de grâce à la +rébellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait été détaché contre des +Bachkirs révoltés, qui se dispersèrent avant que nous eussions pu les +apercevoir. Le printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi +les routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous +consolions de notre inaction par l'idée que cette petite guerre +d'escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.</p> + +<p>Mais Pougatcheff n'avait pas été pris: il reparut bientôt dans les +forges de la Sibérie<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Il rassembla de nouvelles bandes et recommença +ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction des forteresses de +Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la marche audacieuse de +l'usurpateur sur Moscou. Zourine reçut l'ordre de passer la Volga.</p> + +<p>Je ne m'arrêterai pas au récit des événements de la guerre. Seulement je +dirai que les calamités furent portées au comble. Les gentilshommes se +cachaient dans les bois; l'autorité n'avait plus de force nulle part; +les chefs des détachements isolés punissaient ou faisaient grâce sans +rendre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays était mis à +feu et à sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir une révolte aussi +insensée et aussi impitoyable!</p> + +<p>Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de +nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du bandit +et l'ordre de s'arrêter. La guerre était finie. Il m'était donc enfin +possible de retourner chez mes parents. L'idée de les embrasser et de +revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me remplissait de joie. +Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disait en haussant les +épaules: «Attends, attends que tu sois marié; tu verras que tout ira au +diable».</p> + +<p>Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange empoisonnait ma +joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de tant de victimes +innocentes et l'idée du supplice qui l'attendait ne me laissaient pas de +repos. «Iéméla<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, Iéméla, me disais-je avec dépit, pourquoi ne t'es-tu +pas jeté sur les baïonnettes ou offert aux coups de la mitraille? C'est +ce que tu avais de mieux à faire<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.»</p> + +<p>Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard, j'allais +me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de tonnerre imprévu +vint me frapper.</p> + +<p>Le jour de mon départ, au moment où j'allais me mettre en route, Zourine +entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d'un air soucieux. +Je sentis une piqûre au coeur; j'eus peur sans savoir de quoi. Le major +fit sortir mon domestique et m'annonça qu'il avait à me parler.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.</p> + +<p>--Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis ce que +je viens de recevoir.»</p> + +<p>C'était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements d'avoir +à m'arrêter partout où je me trouverais, et de m'envoyer sous bonne +garde à Khasan devant la commission d'enquête créée pour instruire +contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me tomba des mains.</p> + +<p>«Allons, dit Zourine, mon devoir est d'exécuter l'ordre. Probablement +que le bruit de tes voyages faits dans l'intimité de Pougatcheff est +parvenu jusqu'à l'autorité. J'espère bien que l'affaire n'aura pas de +mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te +laisse point abattre et pars à l'instant.»</p> + +<p>Ma conscience était tranquille; mais l'idée que notre réunion était +reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après avoir reçu +les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma <i>téléga</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>, deux +hussards s'assirent à mes côtés, le sabre nu, et nous prîmes la route de +Khasan.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/34.png"></p> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/35.png"></p> +<br> + +<h3>XIV</h3> + +<h3>LE JUGEMENT</h3> + +<p>Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fût mon éloignement +sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisément me disculper, car, +non seulement on ne nous avait pas défendu de faire des sorties contre +l'ennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales +avec Pougatcheff semblaient être prouvées par une foule de témoins et +devaient paraître au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais +aux interrogatoires que j'allais subir et arrangeais mentalement mes +réponses. Je me décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure +et tout entière, bien convaincu que c'était à la fois le moyen le plus +simple et le plus sûr de me justifier.</p> + +<p>J'arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et presque +réduite en cendres. Le long des rues, à la place des maisons, se +voyaient des amas de matières calcinées et des murailles sans fenêtres +ni toitures. Voilà la trace que Pougatcheff y avait laissée. On m'amena +à la forteresse, qui était restée intacte, et les hussards mes gardiens +me remirent entre les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler +un maréchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. +De là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai seul +dans un étroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre murs et une +petite lucarne garnie de barres de fer.</p> + +<p>Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon +courage ni l'espérance. J'eus recours à la consolation de tous ceux qui +souffrent, et, après avoir goûté pour la première fois la douceur d'une +prière élancée d'un coeur innocent et plein d'angoisses, je m'endormis +paisiblement, sans penser à ce qui adviendrait de moi.</p> + +<p>Le lendemain, le geôlier vint m'éveiller en m'annonçant que la +commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à +travers une cour, à la demeure du commandant, s'arrêtèrent dans +l'antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements intérieurs.</p> + +<p>J'entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de +papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge, d'un +aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes, ayant au plus +une trentaine d'années, d'un extérieur agréable et dégagé; près de la +fenêtre, devant une autre table, était assis un secrétaire, la plume sur +l'oreille et courbé sur le papier, prêt à inscrire mes dépositions.</p> + +<p>L'interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le général +s'informa si je n'étais pas le fils d'André Pétrovitch Grineff, et, sur +ma réponse affirmative, il s'écria sévèrement:</p> + +<p>«C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement +indigne de lui!»</p> + +<p>Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui +pesaient sur moi, j'espérais les dissiper sans peine par un aveu sincère +de la vérité. Mon assurance lui déplut.</p> + +<p>«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais nous en +avons vu bien d'autres.»</p> + +<p>Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle époque +j'étais entré au service de Pougatcheff, et à quelles sortes d'affaires +il m'avait employé.</p> + +<p>Je répondis avec indignation qu'étant officier et gentilhomme, je +n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne m'avait +chargé d'aucune sorte d'affaires.</p> + +<p>«Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le +gentilhomme ait été seul gracié par l'usurpateur, pendant que tous ses +camarades étaient lâchement assassinés? Comment s'est-il fait que le +même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et amicalement avec +les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistant en +une pelisse, un cheval et un demi-rouble? D'où provient une si étrange +intimité? et sur quoi peut-elle être fondée, si ce n'est sur la +trahison, ou tout au moins sur une lâcheté criminelle et impardonnable?»</p> + +<p>Les paroles de l'officier aux gardes me blessèrent profondément, et je +commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s'était +faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu d'un +ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grâce à la prise de la +forteresse de Bélogorsk. Je convins qu'en effet j'avais accepté de +l'usurpateur un <i>touloup</i> et un cheval; mais j'avais défendu la +forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusqu'à la dernière +extrémité. Enfin, j'invoquai le nom de mon général, qui pouvait +témoigner de mon zèle pendant le siège désastreux d'Orenbourg.</p> + +<p>Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se mit à +lire à haute voix:</p> + +<p>«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de +l'enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait entré en +relations avec le brigand, relations réprouvées par la loi du service et +contraires à tous les devoirs du serment, j'ai l'honneur, de déclarer +que ledit enseigne Grineff s'est trouvé au service à Orenbourg, depuis +le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24 février de la présente année, jour +auquel il s'absenta de la ville, et depuis lequel il ne s'est plus +représenté. Cependant, on a ouï dire aux déserteurs ennemis qu'il +s'était rendu au camp de Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagné à la +forteresse de Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D'un +autre côté, par rapport à sa conduite, je puis...»</p> + +<p>Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:</p> + +<p>«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»</p> + +<p>J'allais continuer comme j'avais commencé et révéler ma liaison avec +Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un +dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me vint à l'esprit +que, si je la nommais, la commission la ferait comparaître; et l'idée +d'exposer son nom à tous les propos scandaleux des scélérats interrogés, +et de la mettre elle-même en leur présence, cette horrible idée me +frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire.</p> + +<p>Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine +bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de mon +trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronté avec le +principal dénonciateur. Le général ordonna d'appeler le <i>coquin d'hier</i>. +Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l'apparition de mon +accusateur. Quelques moments après, on entendit résonner des fers, et +entra... Chvabrine. Je fus frappé du changement qui s'était opéré en +lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, +commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta +toutes ses accusations d'une voix faible, mais ferme. D'après lui, +j'avais été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais +tous les jours jusqu'à la ligne des tirailleurs pour transmettre des +nouvelles écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin j'étais +décidément passé du côté de l'usurpateur, allant avec lui de forteresse +en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de nuire à mes complices +de trahison, pour les supplanter dans leurs places, et mieux profiter +des largesses du rebelle. Je l'écoutai jusqu'au bout en silence, et me +réjouis d'une seule chose: il n'avait pas prononcé le nom de Marie. +Est-ce parce que son amour-propre souffrait à la pensée de celle qui +l'avait dédaigneusement repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur +brûlait encore une étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même? +Quoi que ce fût, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la +fille du commandant de Bélogorsk. J'en fus encore mieux confirmé dans la +résolution que j'avais prise, et, quand les juges me demandèrent ce que +j'avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me bornai à dire +que je m'en tenais à ma déclaration première, et que je n'avais rien à +ajouter à ma justification. Le général ordonna que nous fussions +emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne +lui dis pas un mot. Il sourit d'un sourire de haine satisfaite, releva +ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la +prison, et depuis lors je n'eus plus à subir de nouvel interrogatoire.</p> + +<p>Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au lecteur; +mais j'en ai entendu si souvent le récit, que les plus petites +particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et qu'il me +semble que j'y ai moi-même assisté.</p> + +<p>Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui +distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur était +offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient une grâce +de Dieu. Bientôt ils s'attachèrent sincèrement à elle, car on ne pouvait +la connaître sans l'aimer. Mon amour ne semblait plus une folie même à +mon père, et ma mère ne rêvait plus que l'union de son Pétroucha à la +fille du capitaine.</p> + +<p>La nouvelle de mon arrestation frappa d'épouvante toute ma famille. +Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents l'origine de +mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non seulement ils ne s'en +étaient pas inquiétés, mais que cela les avait fait rire de bon coeur. +Mon père ne voulait pas croire que je pusse être mêlé dans une révolte +infâme dont l'objet était le renversement du trône et l'extermination de +la race des gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère +interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son maître avait été +l'hôte de Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s'était montré +généreux à son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment +solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison. Les +vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec impatience de +meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était très agitée, et ne se +taisait que par modestie et par prudence.</p> + +<p>Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit de +Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les premiers +compliments d'usage, il lui annonçait que les soupçons qui s'étaient +élevés sur ma participation aux complots des rebelles ne s'étaient +trouvés que trop fondés, ajoutant qu'un supplice exemplaire aurait dû +m'atteindre, mais que l'impératrice, par considération pour les loyaux +services et les cheveux blancs de mon père, avait daigné faire grâce à +un fils criminel; et qu'en lui faisant remise d'un supplice infamant, +elle avait ordonné qu'il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir +un exil perpétuel.</p> + +<p>Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté habituelle, +et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plaintes amères. «Comment! +ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même, comment! mon fils a +participé aux complots de Pougatcheff? Dieu juste! jusqu'où ai-je vécu? +L'impératrice lui fait grâce de la vie; mais est-ce plus facile à +supporter pour moi? Ce n'est pas le supplice qui est horrible; mon aïeul +a péri sur l'échafaud pour la défense de ce qu'il vénérait dans le +sanctuaire de sa conscience<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>, mon père a été frappé avec les martyrs +Volynski et Khouchtchoff<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>; mais qu'un gentilhomme trahisse son +serment, qu'il s'unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves +révoltés,... honte, honte éternelle à notre race!» Effrayée de son +désespoir, ma mère n'osait pas pleurer en sa présence et s'efforçait de +lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l'injustice de +l'opinion; mais mon père était inconsolable.</p> + +<p>Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j'aurais pu me +justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui me faisait +garder le silence, et se croyait la seule cause de mes infortunes. Elle +cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au +moyen de me sauver.</p> + +<p>Un soir, assis sur son sofa, mon père feuilletait le <i>Calendrier de la +cour</i>; mais ses idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre +ne produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une +vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes tombaient de +temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaillait dans la même +chambre, déclara tout à coup à mes parents qu'elle était forcée de +partir pour Pétersbourg, et qu'elle les priait de lui en fournir les +moyens. Ma mère se montra très affligée de cette résolution.</p> + +<p>«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi, tu veux +donc nous abandonner?» Marie répondit que son sort dépendait de ce +voyage, et qu'elle allait chercher aide et protection auprès des gens en +faveur, comme fille d'un homme qui avait péri victime de sa fidélité.</p> + +<p>Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime +supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.</p> + +<p>«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre +obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête homme, et +non pas un traître taché d'infamie!»</p> + +<p>Il se leva et quitta la chambre.</p> + +<p>Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses projets: +ma mère, l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une +heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit avec Palachka et le +fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant +qu'il était au service de ma fiancée.</p> + +<p>Marie arriva heureusement jusqu'à Sofia, et, apprenant que la cour +habitait en ce moment le palais d'été de Tsarskoïé-Sélo, elle résolut de +s'y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un petit cabinet +derrière une cloison. La femme du maître de poste vint aussitôt babiller +avec elle, lui annonça pompeusement qu'elle était la nièce d'un +chauffeur de poêles attaché à la cour, et l'initia à tous les mystères +du palais. Elle lui dit à quelle heure l'impératrice se levait, prenait +le café, allait à la promenade; quels grands seigneurs se trouvaient +alors auprès de sa personne: ce qu'elle avait daigné dire la veille à +table; qui elle recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna +Vlassievna<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a> semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et +serait très précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'écoutait avec +grande attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna +Vlassievna raconta à Marie l'histoire de chaque allée et de chaque petit +pont. Toutes les deux regagnèrent ensuite la maison, enchantées l'une de +l'autre.</p> + +<p>Le lendemain, de très bonne heure, Marie s'habilla et retourna dans le +jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil dorait de ses +rayons les cimes des tilleuls qu'avait déjà jaunis la fraîche haleine de +l'automne. Le large lac étincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de +s'éveiller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie Ivanovna +se rendit au bord d'une charmante prairie où l'on venait d'ériger un +monument en l'honneur des récentes victoires du comte Roumiantzeff<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>. +Tout à coup un petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en +aboyant. Marie s'arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix +de femme.</p> + +<p>«N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»</p> + +<p>Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-vis du +monument, et alla s'asseoir elle-même à l'autre bout du siège. La dame +l'examinait avec attention, et, de son côté, après lui avoir jeté un +regard à la dérobée, Marie put la voir à son aise. Elle était en +peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en petit mantelet. Cette +dame paraissait avoir cinquante ans; sa figure, pleine et haute en +couleur, exprimait le calme et une gravité tempérée par le doux regard +de ses yeux bleus et son charmant sourire. Elle rompit la première le +silence:</p> + +<p>«Vous n'êtes sans doute pas d'ici? dit-elle.</p> + +<p>--Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.</p> + +<p>--Vous êtes arrivée avec vos parents?</p> + +<p>--Non, madame, seule.</p> + +<p>--Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.</p> + +<p>--Je n'ai ni père ni mère.</p> + +<p>--Vous êtes ici pour affaires?</p> + +<p>--Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à l'impératrice.</p> + +<p>--Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre d'une +injustice ou d'une offense?</p> + +<p>--Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.</p> + +<p>--Permettez-moi une question: qui êtes-vous?</p> + +<p>--Je suis la fille du capitaine Mironoff.</p> + +<p>--Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des forteresses de +la province d'Orenbourg?</p> + +<p>--Oui; madame.»</p> + +<p>La dame parut émue.</p> + +<p>«Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de me +mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi l'objet de +votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous aider.»</p> + +<p>Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue, +l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. Marie prit +dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa protectrice inconnue +qui le parcourut à voix basse.</p> + +<p>Elle commença par lire d'un air attentif et bienveillant; mais +soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses +mouvements, fut effrayée de l'expression sévère de ce visage si calme et +si gracieux un moment auparavant.</p> + +<p>«Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glacé. L'impératrice ne +peut lui accorder le pardon. Il a passé à l'usurpateur, non comme un +ignorant crédule, mais comme un vaurien dépravé et dangereux.</p> + +<p>--Ce n'est pas vrai! s'écria Marie.</p> + +<p>--Comment! ce n'est pas vrai? répliqua la dame qui rougit jusqu'aux +yeux.</p> + +<p>--Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais tout, je +vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est exposé à tous les +malheurs qui l'ont frappé. Et s'il ne s'est pas disculpé devant la +justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je fusse mêlée à cette +affaire.»</p> + +<p>Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.</p> + +<p>La dame l'écoutait avec une attention profonde.</p> + +<p>«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut +terminé son récit. Et en apprenant que c'était chez Anna Vlassievna, +elle ajouta avec un sourire:</p> + +<p>«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre. J'espère +que vous n'attendrez pas longtemps la réponse à votre lettre.»</p> + +<p>À ces mots elle se leva et s'éloigna par une allée couverte. Marie +Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante espérance.</p> + +<p>Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle, +pendant l'automne, à la santé d'une jeune fille. Elle apporta le +<i>samovar</i>, et, devant, une tasse de thé, elle allait reprendre ses +interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture armoriée s'arrêta +devant le perron. Un laquais à la livrée impériale entra dans la +chambre, annonçant que l'impératrice daignait mander en sa présence la +fille du capitaine Mironoff.</p> + +<p>Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, l'impératrice vous demande à la cour. +Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous présenterez-vous +à l'impératrice, ma petite mère? Je crois que vous ne savez même pas +marcher à la mode de la cour. Je devrais vous conduire; ou ne +faudrait-il pas envoyer chercher la fripière, pour qu'elle vous prêtât +sa robe jaune à falbalas?»</p> + +<p>Mais le laquais déclara que l'impératrice voulait que Marie Ivanovna +vînt seule et dans le costume où on la trouverait. Il n'y avait qu'à +obéir, et Marie Ivanovna partit.</p> + +<p>Elle pressentait que notre destinée allait s'accomplir; son coeur battait +avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s'arrêta devant +le palais, et Marie, après avoir traversé une longue suite +d'appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir +de l'impératrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine, +ouvrirent respectueusement passage à la jeune fille. L'impératrice, dans +laquelle Marie reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:</p> + +<p>«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J'ai fait tout +régler, convaincue de l'innocence de votre fiancé. Voilà une lettre que +vous remettrez à votre futur beau-père.»</p> + +<p>Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'impératrice, qui la releva +et la baisa sur le front.</p> + +<p>«Je sais, dit-elle, que vous n'êtes pas riche, mais j'ai une dette à +acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur +votre avenir.»</p> + +<p>Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l'impératrice la +congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de mon père, +sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard sur Pétersbourg.</p> + +<p>Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on sait, +par des traditions de famille, qu'il fut délivré de sa captivité vers la +fin de l'année 1774, qu'il assista au supplice de Pougatcheff, et que +celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec +la tête qui, un instant plus tard, fut montrée au peuple, inanimée et +sanglante. Bientôt après, Piôtr Andréitch devint l'époux de Marie +Ivanovna. Leur descendance habite encore le gouvernement de Simbirsk. +Dans la maison seigneuriale du village de ... on montre la lettre +autographe de Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée +au père de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son +fils, des éloges donnés à l'intelligence et au bon coeur de la fille du +capitaine.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/36.png"></p> + +<br><br><br> + +<h3>NOTES</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Célèbre général de Pierre le Grand et de l'impératrice Anne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs étrangers l'ont +adopté pour nommer leur profession.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Ce mot signifie <i>qui n'a pas encore sa croissance</i>. On appelle ainsi +les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de service.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Avdotia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom patronymique +est inséparable du prénom, et bien plus usité que le nom de famille.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Diminutif de Piôtr, Pierre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Anastasie, fille de Garasim.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de la Russie +d'Europe, et qui s'étend même en Asie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Pelisse courte n'atteignant pas le genou.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Jean, fils de Jean.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble d'argent, +quatre francs de notre monnaie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Pierre, fils d'André.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Ouragan de neige.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre la capote +d'une <i>kibitka</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Parrain du mariage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Fleuve qui se jette dans l'Oural.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Bouilloire à thé.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Cafetan court.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Les paysans russes portent la hache passée dans la ceinture ou +derrière le dos.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Lit ordinaire des paysans russes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à leurs +boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Maisons de paysans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Grossières gravures enluminées.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Jean, fils de Kouzma.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Formule de politesse affable.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Officier subalterne de Cosaques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Alexis, fils de Jean.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Basile (au féminin), fille d'Iégor.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Jean, fils d'Ignace.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> Diminutif de Maria.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Soupe russe faite de viande et de légumes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> En russe, on dit tant d'âmes pour tant de paysans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Poète célèbre alors, oublié depuis.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Ils sont écrits dans le style suranné de l'époque.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Poète ridicule, dont Catherine II s'est moquée jusque dans son +<i>Règlement de l'ermitage</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Manière méprisante d'écrire le nom patronymique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Formule de consentement.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Environ trois pouces.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> De Catherine II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> Jurement tatar.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Robe parée; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer les morts +dans leurs plus riches habits.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Ceintures que portent tous les paysans russes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Pierre III.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Petite armoire plate et vitrée où l'on enferme les saintes images, +et qui forme un autel domestique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Chef militaire chez les Cosaques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> À vapeur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> Pièce de cinq kopeks en cuivre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Le premier des faux Démétrius.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées au tsar: +«Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique à tes yeux +lucides...».</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume barbare a été +abolie par l'empereur Alexandre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Blanc-bec.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe +suborner.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Nom d'un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté longtemps +contre les troupes impériales.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Pour la torture.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Légère escarmouche où l'avantage était resté à Pougatcheff.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Titre d'un officier supérieur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> Nom général des établissements métallurgiques de l'Oural.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> Diminutif de Iéméliane.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Après s'être avancé jusqu'aux portes de Moscou, qu'il aurait +peut-être enlevé si son audace n'eût faibli au dernier moment, +Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons pour cent mille +roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à Moscou, il fut +exécuté en 1775.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Petit chariot d'été.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le Grand.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Chefs du parti russe contre Biron, sous l'impératrice Anne; ils +furent tous deux suppliciés avec barbarie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Anne, fille de Blaise.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul, en 1772.</blockquote> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by +Aleksandr Sergeevich Pushkin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** + +***** This file should be named 30638-h.htm or 30638-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/6/3/30638/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier, Rénald Lévesque +and the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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