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+Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Aleksandr Sergeevich Pushkin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La fille du capitaine
+
+Author: Aleksandr Sergeevich Pushkin
+
+Illustrator: A. Paris
+
+Translator: Louis Viardot
+
+Release Date: December 9, 2009 [EBook #30638]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
+
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+
+Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier, Rénald Lévesque
+and the Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+ALEXANDRE POUSCHKINE
+
+LA FILLE DU CAPITAINE
+
+ROMAN TRADUIT DU RUSSE PAR LOUIS VIARDOT
+
+QUATRIÈME ÉDITION
+
+Ouvrage illustré de 33 gravures
+D'après les dessins d'A. PARIS
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+1901
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
+
+
+La nouvelle que nous publions est considérée en Russie comme le meilleur
+ouvrage en prose du poète Pouschkine. Elle peut soutenir la comparaison
+avec les récits les plus attachants de Nicolas Gogol.
+
+Alexandre Pouschkine, né à Saint-Pétersbourg en 1799, est mort en 1837,
+dans toute la force de son talent. Ses premiers écrits l'ayant rendu
+suspect, il fut envoyé dans les provinces éloignées de l'empire, où il
+remplit diverses fonctions administratives. L'empereur Nicolas, à son
+avènement en 1825, le rappela dans la capitale, et le nomma
+historiographe. Ses ouvrages les plus connus sont _le Prisonnier du
+Caucase_ et une composition dramatique qui n'a jamais été représentée,
+et n'était pas destinée à l'être, _Boris Godunov_.
+
+Ses autres poèmes sont _Ruslan et Ludmil'a; les Bohémiens, la Fontaine
+des pleurs_ et _l'Onéghine_.
+
+Ce poète, si admiré de ses contemporains, n'était pas heureux:
+d'indignes propos répandus à dessein dans les salons de
+Saint-Pétersbourg, où l'on n'aimait pas sa fière et libre parole,
+amenèrent un duel dans lequel il fut blessé mortellement par son propre
+beau-frère. Cette mort fut pleurée par les Russes comme une calamité
+publique.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+I
+
+LE SERGENT AUX GARDES
+
+
+Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa jeunesse
+sous le comte Munich[1], avait quitté l'état militaire en 17.. avec le
+grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habité sa
+terre du gouvernement de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia Ire, fille
+d'un pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette
+union, je survécus seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge.
+J'avais été inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la
+faveur du major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
+censé être en congé jusqu'à la fin de mon éducation. Alors on nous
+élevait autrement qu'aujourd'hui. Dès l'âge de cinq ans je fus confié au
+piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de devenir mon
+menin. Grâce à ses soins, vers l'âge de douze ans je savais lire et
+écrire, et pouvais apprécier avec certitude les qualités d'un lévrier de
+chasse. À cette époque, pour achever de m'instruire, mon père prit à
+gages un Français, M. Beaupré, qu'on fit venir de Moscou avec la
+provision annuelle de vin et d'huile de Provence. Son arrivée déplut
+fort à Savéliitch. «Il semble, grâce à Dieu, murmurait-il, que l'enfant
+était lavé, peigné et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l'argent
+et de louer un _moussié_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques
+dans la maison?»
+
+Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en Prusse, puis
+il était venu en Russie pour être _outchitel_, sans trop savoir la
+signification de ce mot[2]. C'était un bon garçon, mais étonnamment
+distrait et étourdi. Il n'était pas, suivant son expression, ennemi de
+la bouteille, c'est-à-dire, pour parler à la russe, qu'il aimait à
+boire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin qu'à table, et
+encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on
+passait l'_outchitel_, mon Beaupré s'habitua bien vite à l'eau-de-vie
+russe, et finit même par la préférer à tous les vins de son pays, comme
+bien plus stomachique. Nous devînmes de grands amis, et quoique, d'après
+le contrat, il se fût engagé à m'apprendre _le français, l'allemand et
+toutes les sciences_, il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe
+tant bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre
+amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d'autre mentor. Mais le
+destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d'un événement que je
+vais raconter.
+
+Quelqu'un raconta en riant à ma mère que Beaupré s'enivrait constamment.
+Ma mère n'aimait pas à plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit à
+son tour à mon père, lequel, en homme expéditif, manda aussitôt cette
+_canaille de Français_. On lui répondit humblement que le _moussié_ me
+donnait une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait
+sur son lit du sommeil de l'innocence. De mon côté, j'étais livré à une
+occupation très intéressante. On m'avait fait venir de Moscou une carte
+de géographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en servît, et qui
+me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidité de son papier.
+J'avais décidé d'en faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de
+Beaupré, je m'étais mis à l'ouvrage. Mon père entra dans l'instant même
+où j'attachais une queue au cap de Bonne-Espérance. À la vue de mes
+travaux géographiques, il me secoua rudement par l'oreille, s'élança
+près du lit de Beaupré, et, l'éveillant sans précaution, il commença à
+l'accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se
+lever; le pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le
+collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le même
+jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C'est ainsi que se termina
+mon éducation.
+
+Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m'amusant à faire
+tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec
+les jeunes garçons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au delà de seize
+ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.
+
+Un jour d'automne, ma mère préparait dans son salon des confitures au
+miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le
+bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis près de la fenêtre, venait
+d'ouvrir l'_Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque année. Ce livre
+exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait qu'avec une
+extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer
+prodigieusement la bile. Ma mère, qui savait par coeur ses habitudes et
+ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des
+mois entiers se passaient sans que l'_Almanach de la cour_ lui tombât
+sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne
+le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait
+l'_Almanach de la cour_ en haussant fréquemment les épaules et en
+murmurant à demi-voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie.
+Chevalier des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que
+nous...?» Finalement mon père lança l'_Almanach_ loin de lui sur le sofa
+et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait
+jamais rien de bon.
+
+«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s'adressant à ma mère,
+quel âge a Pétroucha[5]?
+
+--Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère.
+Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a
+perdu un oeil, et que...
+
+--Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.»
+
+La pensée d'une séparation prochaine fit sur ma mère une telle
+impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des
+larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile d'exprimer
+la joie qui me saisit. L'idée du service se confondait dans ma tête avec
+celle de la liberté et des plaisirs qu'offre la ville de
+Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans
+mon opinion, était le comble de la félicité humaine.
+
+Mon père n'aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre l'exécution.
+Le jour de mon départ fut à l'instant fixé. La veille, mon père
+m'annonça qu'il allait me donner une lettre pour mon chef futur, et me
+demanda du papier et des plumes.
+
+«N'oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le
+prince B...; dis-lui que j'espère qu'il ne refusera pas ses grâces à mon
+Pétroucha.
+
+--Quelle bêtise! s'écria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi
+veux-tu que j'écrive au prince B...?
+
+--Mais tu viens d'annoncer que tu daignes écrire au chef de Pétroucha.
+
+--Eh bien! quoi?
+
+--Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il est
+inscrit au régiment Séménofski.
+
+--Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non?
+Pétroucha n'ira pas à Pétersbourg. Qu'y apprendrait-il? à dépenser de
+l'argent et à faire des folies. Non, qu'il serve à l'armée, qu'il flaire
+la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un fainéant de la garde,
+qu'il use les courroies de son sac. Où est son brevet? donne-le-moi.»
+
+Ma mère alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette avec
+la chemise que j'avais portée à mon baptême, et le présenta à mon père
+d'une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le posa devant
+lui sur la table et commença sa lettre.
+
+La curiosité me talonnait. «Où m'envoie-t-on, pensais-je, si ce n'est
+pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de mon père, qui
+cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit
+avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses lunettes, m'appela et me
+dit: «Cette lettre est adressée à André Karlovitch R..., mon vieux
+camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7] pour servir sous ses ordres.»
+
+Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu de la
+vie gaie et animée de Pétersbourg, c'était l'ennui qui m'attendait dans
+une contrée lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un
+instant plus tôt, je pensais avec délices, me semblait une calamité.
+Mais il n'y avait qu'à se soumettre. Le lendemain matin, une _kibitka_
+de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une malle, une
+cassette avec un service à thé et des serviettes nouées pleines de
+petits pains et de petits pâtés, derniers restes des dorloteries de la
+maison paternelle. Mes parents me donnèrent leur bénédiction, et mon
+père me dit: «Adieu, Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté
+serment; obéis à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne
+sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et
+rappelle-toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est
+neuf, et de ton honneur pendant qu'il est jeune.» Ma mère, tout en
+larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch d'avoir
+bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court _touloup_[8]
+de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard.
+Je m'assis dans la _kibitka_ avec Savéliitch, et partis pour ma
+destination en pleurant amèrement.
+
+J'arrivai dans la nuit à Simbirsk, où je devais rester vingt-quatre
+heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je m'étais arrêté
+dans une auberge, tandis que, dès le matin, Savéliitch avait été courir
+les boutiques. Ennuyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale,
+je me mis à errer par les chambres de l'auberge. J'entrai dans la pièce
+du billard et j'y trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'années,
+portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la
+main et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
+verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer sous le
+billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; plus leurs
+parties se prolongeaient, et plus les promenades à quatre pattes
+devenaient fréquentes, si bien qu'enfin le marqueur resta sous le
+billard. Le monsieur prononça sur lui quelques expressions énergiques,
+en guise d'oraison funèbre, et me proposa de jouer une partie avec lui.
+Je répondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans
+doute fort étrange. Il me regarda avec une sorte de commisération.
+Cependant l'entretien s'établit. J'appris qu'il se nommait Ivan
+Ivanovitch[9] Zourine, qu'il était chef d'escadron dans les hussards,
+qu'il se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il
+avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m'invita à dîner
+avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie.
+J'acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine buvait
+beaucoup et m'invitait à boire, en me disant qu'il fallait m'habituer au
+service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire
+à me tenir les côtes, et nous nous levâmes de table devenus amis
+intimes. Alors il me proposa de m'apprendre à jouer au billard. «C'est,
+dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par
+exemple, qu'on arrive dans une petite bourgade; que veux-tu qu'on y
+fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en
+définitive, aller à l'auberge et jouer au billard, et pour jouer il faut
+savoir jouer.» Ces raisons me convainquirent complètement, et je me mis
+à prendre ma leçon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait à
+haute voix; il s'étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques
+leçons, il me proposa de jouer de l'argent, ne fût-ce qu'une _groch_ (2
+kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui
+était, d'après lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis, et
+Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en goûter,
+répétant toujours qu'il fallait m'habituer au service. «Car,
+ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?» Je suivis
+son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je goûtais de mon verre,
+plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les
+bandes, je me fâchais, je disais des impertinences au marqueur qui
+comptait les points, Dieu sait comment; j'élevais l'enjeu, enfin je me
+conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la clef des
+champs. De cette façon, le temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un
+regard sur l'horloge, posa sa queue et me déclara que j'avais perdu cent
+roubles[10]. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les
+mains de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine
+me dit «Mais, mon Dieu, ne t'inquiète pas; je puis attendre».
+
+Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant toujours
+qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de table, je me tenais
+à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à ma chambre.
+
+Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperçut
+les indices irrécusables de mon zèle pour le service.
+
+«Que t'est-il arrivé? me dit-il d'une voix lamentable. Où t'es-tu rempli
+comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n'était encore
+arrivé.
+
+--Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr que tu
+es ivre. Va dormir,... mais, avant, couche-moi.»
+
+Le lendemain, je m'éveillai avec un grand mal de tête. Je me rappelais
+confusément les événements de la veille. Mes méditations furent
+interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse
+de thé. «Tu commences de bonne heure à t'en donner, Piôtr Andréitch[11],
+me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni
+ton père ni ton grand-père n'étaient des ivrognes. Il n'y a pas à parler
+de ta mère, elle n'a rien daigné prendre dans sa bouche depuis sa
+naissance, excepté du _kvass_[12]. À qui donc la faute? au maudit
+_moussié_: il t'a appris de belles choses, ce fils de chien, et c'était
+bien la peine de faire d'un païen ton menin, comme si notre seigneur
+n'avait pas eu assez de ses propres gens!» J'avais honte; je me
+retournai et lui dis: «Va-t'en, Savéliitch, je ne veux pas de thé». Mais
+il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu'il s'était mis en
+train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que c'est que
+de faire des folies? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien prendre. Un
+homme qui s'enivre n'est bon à rien. Bois un peu de saumure de
+concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d'eau-de-vie, pour te
+dégriser. Qu'en dis-tu?»
+
+Dans ce moment entra un petit garçon qui m'apportait un billet de la
+part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:
+
+«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon garçon,
+les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement besoin
+d'argent. Ton dévoué,
+
+ «IVAN ZOURINE.»
+
+Il n'y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression
+d'indifférence, et, m'adressant à Savéliitch, je lui commandai de
+remettre cent roubles au petit garçon.
+
+«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.
+
+--Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.
+
+--Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l'étonnement redoublait.
+Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? C'est
+impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet
+argent.»
+
+Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas ce
+vieillard obstiné à m'obéir, il me serait difficile dans la suite
+d'échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: «Je
+suis ton maître, tu es mon domestique. L'argent est à moi; je l'ai perdu
+parce que j'ai voulu le perdre. Je te conseille de ne pas faire l'esprit
+fort et d'obéir quand on te commande.»
+
+Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, qu'il
+frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un
+pieu?» m'écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père
+Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d'une voix tremblante, ne me fais pas
+mourir de douleur. Ô ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce
+brigand que tu n'as fait que plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant
+d'argent. Cent roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t'ont
+sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.
+
+--Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec sévérité; donne
+l'argent ou je te chasse d'ici à coups de poing.» Savéliitch me regarda
+avec une profonde expression de douleur, et alla chercher mon argent.
+J'avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais m'émanciper et
+prouver que je n'étais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles.
+Savéliitch s'empressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra
+en m'annonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk
+avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre
+congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+II
+
+LE GUIDE
+
+
+Mes réflexions pendant le voyage n'étaient pas très agréables. D'après
+la valeur de l'argent à cette époque, ma perte était de quelque
+importance. Je ne pouvais m'empêcher de convenir avec moi-même que ma
+conduite à l'auberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me
+sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le
+vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du
+traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin
+une toux de mauvaise humeur. J'avais fermement résolu de faire ma paix
+avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons,
+voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même
+que je suis fautif. J'ai fait hier des bêtises et je t'ai offensé sans
+raison. Je te promets d'être plus sage à l'avenir et de te mieux
+écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.
+
+--Ah! mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir,
+je suis fâché contre moi-même, c'est moi qui ai tort par tous les bouts.
+Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge? Mais que faire? Le
+diable s'en est mêlé. L'idée m'est venue d'aller voir la femme du diacre
+qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: j'ai quitté la
+maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment
+reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que
+leur enfant est buveur et joueur?»
+
+Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu'à
+l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son consentement. Il
+se calma peu à peu, ce qui ne l'empêcha point cependant de grommeler
+encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! c'est
+facile à dire».
+
+J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'étendait un
+désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins
+profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma
+_kibitka_ suivait l'étroit chemin, ou plutôt la trace qu'avaient laissée
+les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté,
+et s'adressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet,
+n'ordonnes-tu pas de retourner en arrière?
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Le temps n'est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il
+roule la neige du dessus?
+
+--Eh bien! qu'est-ce que cela fait?
+
+--Et vois-tu ce qu'il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le
+côté de l'orient.)
+
+--Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
+
+--Là, là, regarde... ce petit nuage.»
+
+J'aperçus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que j'avais pris
+d'abord pour une colline éloignée. Mon cocher m'expliqua que ce petit
+nuage présageait un _bourane_[13].
+
+J'avais ouï parler des _chasse-neige_ de ces contrées, et je savais
+qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch,
+d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le
+vent ne me parut pas fort; j'avais l'espérance d'arriver à temps au
+prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler de vitesse.
+
+Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du côté
+de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit
+nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s'élevait lourdement,
+croissait, s'étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une
+neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons.
+Le vent se mit à siffler, à hurler. C'était un _chasse-neige_. En un
+instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent
+soulevait de terre. Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s'écria le
+cocher; c'est un _bourane_.»
+
+Je passai la tête hors de la _kibitka_; tout était obscurité et
+tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce,
+qu'il semblait en être animé. La neige s'amoncelait sur nous et nous
+couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s'arrêtèrent bientôt.
+«Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience.
+
+--Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait
+où nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et tout est sombre.»
+
+Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense. «Pourquoi ne
+l'avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais;
+tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusqu'au matin; l'orage se serait
+calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte? Si c'était pour
+aller se marier, passe.»
+
+Savéliitch avait raison. Qu'y avait-il à faire? La neige continuait de
+tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_. Les chevaux se
+tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en
+temps. Le cocher marchait autour d'eux, rajustant leur harnais, comme
+s'il n'eût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de
+tous côtés, dans l'espérance d'apercevoir quelque indice d'habitation ou
+de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du
+_chasse-neige_... Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.
+«Holà! cocher, m'écriai-je, qu'y a-t-il de noir là-bas?» Le cocher se
+mit à regarder attentivement du côté que j'indiquais, «Dieu le sait,
+seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce n'est pas un arbre,
+et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme.»
+
+Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint aussi
+à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même
+ligne, et je reconnus un homme.
+
+«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le
+chemin?
+
+--Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit dur.
+Mais à quoi diable cela sert-il?
+
+--Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette
+contrée? Peux-tu nous conduire jusqu'à un gîte pour y passer la nuit?
+
+--Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai parcourue à
+pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de
+suite on perd la route. Mieux vaut s'arrêter ici et attendre; peut-être
+l'ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin
+avec les étoiles.»
+
+Son sang-froid me donna du courage. Je m'étais déjà décidé, en
+m'abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe,
+lorsque tout à coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le siège
+du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation n'est pas
+loin. Tourne à droite et marche.
+
+--Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où
+vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais aussi,
+fouette sans répit.»
+
+Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau venu,
+pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?
+
+--Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j'ai senti une odeur de
+fumée, preuve qu'une habitation est proche.»
+
+Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent d'étonnement.
+J'ordonnai au cocher d'aller où l'autre voulait. Les chevaux marchaient
+lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_ s'avançait avec lenteur,
+tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se
+balançant de côté et d'autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements
+d'une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements
+profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la
+_tsinovka_[14], je m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, bercé par
+le chant de la tempête et le roulis du traîneau. J'eus alors un songe
+que je n'ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de
+prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le
+lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa
+propre expérience combien il est naturel à l'homme de s'abandonner à la
+superstition, malgré tout le mépris qu'on affiche pour elle.
+
+J'étais dans cette disposition de l'âme où la réalité commence à se
+perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de
+l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait toujours et
+que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une
+porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison
+seigneuriale.
+
+Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour
+involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuât à une
+désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et je vois ma
+mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais
+pas de bruit, me dit-elle; ton père est à l'agonie et désire te dire
+adieu.» Frappé d'effroi, j'entre à sa suite dans la chambre à coucher.
+Je regarde; l'appartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent
+des gens à la figure triste et abattue. Je m'approche sur la pointe du
+pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est
+de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta
+bénédiction.» Je me mets à genoux et j'attache mes regards sur le
+mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, j'aperçois dans le lit un
+paysan à barbe noire, qui me regarde d'un air de gaieté. Plein de
+surprise, je me tourne vers ma mère: «Qu'est-se que cela veut dire?
+m'écriai-je; ce n'est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa
+bénédiction à ce paysan?--C'est la même chose, Pétroucha, répondit ma
+mère; celui-là est ton _père assis_[15]; baise-lui la main et qu'il te
+bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s'élança du
+lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en
+tous sens. Je voulus m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se
+remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient
+dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me
+disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». L'effroi et
+la stupeur s'étaient emparés de moi...
+
+En ce moment je m'éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; Savéliitch me
+tenait par la main. «Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.
+
+--Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+--Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la
+haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»
+
+Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
+moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, se
+crever l'oeil. L'hôte nous reçut près de la porte d'entrée, en tenant une
+lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une
+chambre petite, mais assez propre. Une _loutchina_[16] l'éclairait. Au
+milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de
+Cosaque.
+
+Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d'une soixantaine
+d'années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et
+demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n'avais jamais eu
+plus grand besoin. L'hôte se hâta de le servir.
+
+«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.
+
+--Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d'en haut.
+
+Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux
+yeux étincelants.
+
+«Eh bien! as-tu froid?
+
+--Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? J'avais un
+_touloup_; mais, à quoi bon m'en cacher, je l'ai laissé en gage hier
+chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.»
+
+En ce moment l'hôte rentra avec le _samovar_[18] tout bouillant. Je
+proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la
+soupente. Son extérieur me parut remarquable. C'était un homme d'une
+quarantaine d'années, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges
+épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne
+restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une
+expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux
+étaient coupés en rond. Il portait un petit _armak_[19] déchiré et de
+larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et
+fit la grimace.
+
+«Faites-moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
+verre d'eau-de-vie; le thé n'est pas notre boisson de Cosaques.»
+
+J'accédais volontiers à son désir. L'hôte prit sur un des rayons de
+l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant regardé
+bien en face: «Eh! eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages!
+D'où Dieu t'a-t-il amené?»
+
+Mon guide cligna de l'oeil d'une façon toute significative et répondit
+par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de
+la graine de chanvre; la grand'mère lui jeta une pierre et le manqua. Et
+vous, comment vont les vôtres?
+
+--Comment vont les nôtres? répliqua l'hôtelier en continuant de parler
+proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du
+pope l'a défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le
+cimetière.
+
+--Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la
+pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il
+aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l'oeil
+une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos[20]; le garde
+forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie!»
+
+Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala
+d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.
+
+Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n'est
+que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des affaires de
+l'armée du laïk, qui venait seulement d'être réduite à l'obéissance
+après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler d'un air fort
+mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur l'hôte, tantôt
+sur le guide. L'espèce d'auberge où nous nous étions réfugiés se
+trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute
+habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais
+que faire? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route.
+L'inquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je m'étendis sur un
+banc; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du
+poêle[21]; l'hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à
+ronfler, et moi-même je m'endormis comme un mort.
+
+En m'éveillant le lendemain assez tard, je m'aperçus que l'ouragan avait
+cessé. Le soleil brillait; la neige s'étendait au loin comme une nappe
+éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai l'hôte, qui me
+demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le
+marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille
+s'étaient envolés tout à fait. J'appelai le guide pour le remercier du
+service qu'il nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un
+demi-rouble de gratification.
+
+Savéliitch fronça le sourcil. «Un demi-rouble! s'écria-t-il; pourquoi
+cela? parce que tu as daigné toi-même l'amener à l'auberge? Que ta
+volonté sois faite, seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de
+trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous
+finirons par mourir de faim.»
+
+Il m'était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, d'après
+ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais
+pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui m'avait
+tiré, sinon d'un danger de mort, au moins d'une position fort
+embarrassante.
+
+«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un
+demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il est trop
+légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de lièvre.
+
+--Aie pitié de moi, mon père Piotr Andréitch, s'écria Savéliitch;
+qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
+premier cabaret.
+
+-Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le vagabond, que
+je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce
+d'une pelisse de son épaule[22]; c'est sa volonté de seigneur, et ton
+devoir de serf est de ne pas regimber, mais d'obéir.
+
+--Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d'une voix
+fâchée. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison, et te voilà
+tout content de le piller, grâce à son bon coeur. Qu'as-tu besoin d'un
+_touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes
+maudites grosses épaules.
+
+--Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte
+vite le _touloup_.
+
+--Oh! Seigneur mon Dieu! s'écria Savéliitch en gémissant. Un _touloup_
+en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-ton? À un
+ivrogne en guenilles.»
+
+Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l'essayer
+aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille,
+lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le
+mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch
+poussa comme un hurlement étouffé lorsqu'il entendit le craquement des
+fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me
+reconduisit-il jusqu'à ma _kibitka_, et il me dit avec un profond salut:
+«Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De
+ma vie je n'oublierai vos bontés.» Il s'en alla de son côté, et je
+partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch.
+J'oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en peau de
+lièvre.
+
+Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai
+un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs
+cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat
+du temps de l'impératrice Anne, et ses discours étaient empreints d'une
+forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En
+lisant son nom, il me jeta un coup d'oeil rapide: «Mon Dieu, dit-il, il y
+a si peu de temps qu'André Pétrovich était de ton ache; et maintenant,
+quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»
+
+Il ouvrit la lettre et se mit à la parcourir à demi-voix, en
+accompagnant sa lecture de remarques: «Monsieur, j'espère que Votre
+Excellence...» Qu'est-ce que c'est que ces cérémonies? Fi! comment
+n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce
+ainsi qu'on écrit à son vieux camarade?... «Votre Excellence n'aura pas
+oublié!...» Hein!... «Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal
+Munich... pendant la campagne... de même que... nos bonnes parties de
+cartes.» Eh! eh! _Bruder!_ il se souvient donc encore de nos anciennes
+fredaines? «Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon
+espiègle...» «Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu'est-ce
+que cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe...
+Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se
+tournant vers moi.
+
+--Cela signifie, lui répondis-je avec l'air le plus innocent du monde,
+traiter quelqu'un avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup
+de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic.
+
+--Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non, il
+paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint son
+brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L'inscrire au régiment de
+Séménofski...» C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il faut... «Me
+permettre de vous embrasser sans cérémonie, et... comme un vieux ami et
+camarade.» Ah! enfin, il s'en est souvenu... Etc., etc... Allons, mon
+petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de
+côté, tout sera fait; tu seras officier dans le régiment de ***; et pour
+ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu
+serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête
+homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu
+n'as rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un
+jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite à dîner avec moi.»
+
+«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m'aura-t-il servi d'être
+sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m'a-t-il mené? dans le
+régiment de *** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes
+kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son
+vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et
+je pense que l'effroi de recevoir parfois un hôte de plus à son
+ordinaire de garçon n'avait pas été étranger à mon prompt éloignement
+dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et
+partis pour le lieu de ma destination.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+III
+
+LA FORTERESSE
+
+
+La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes d'Orenbourg.
+De cette ville, la route longeait les bords escarpés du Iaïk. La rivière
+n'était pas encore gelée, et ses flots couleur de plomb prenaient une
+teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi
+s'étendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions,
+tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m'offrait pas beaucoup
+d'attraits; je tâchais de me représenter mon chef futur, le capitaine
+Mironoff. Je m'imaginais un vieillard sévère et morose, ne sachant rien
+en dehors du service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre
+vétille. Le crépuscule arrivait; nous allions assez vite.
+
+«Y a-t-il loin d'ici à la forteresse? demandai-je au cocher.
+
+--Mais on la voit d'ici», répondit-il.
+
+Je me mis à regarder de tous côtés, m'attendant à voir de hauts
+bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu'un petit
+village entouré d'une palissade en bois. D'un côté s'élevaient trois ou
+quatre tas de foin, à demi recouverts de neige; d'un autre, un moulin à
+vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de
+tilleul, pendaient paresseusement.
+
+«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.
+
+--Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où nous
+venions de pénétrer.
+
+J'aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient
+étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient couvertes
+en chaume. J'ordonnai qu'on me menât chez le commandant, et presque
+aussitôt ma _kibitka_ s'arrêta devant une maison en bois, bâtie sur une
+éminence, près de l'église, qui était en bois également.
+
+Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j'entrai dans l'antichambre.
+Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce
+bleue au coude d'un uniforme vert. Je lui dis de m'annoncer. «Entre, mon
+petit père, me dit l'invalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai
+dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin
+était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un
+diplôme d'officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre
+étaient rangés des _tableaux d'écorce_[24], qui représentaient la _Prise
+de Kustrin_ et d'_Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et l'_Enterrement
+du chat par les souris_. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille
+femme en mantelet, la tête enveloppée d'un mouchoir. Elle était occupée
+à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard
+borgne en habit d'officier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me
+dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que j'étais venu
+pour entrer au service, et que, d'après la règle, j'accourais me
+présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le
+petit vieillard borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la
+bonne dame interrompit le discours que j'avais préparé à l'avance.
+
+[Illustration: UNE VIEILLE FEMME ÉTAIT OCCUPÉE À DEVIDER DU FIL.]
+
+«Ivan Kouzmitch[25] n'est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en
+visite chez le père Garasim. Mais c'est la même chose, je suis sa femme.
+Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi, mon petit
+père.»
+
+Elle appela une servante et lui dit de faire venir l'_ouriadnik_[27]. Le
+petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je
+vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?»
+Je satisfis sa curiosité.
+
+«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné
+passer de la garde dans notre garnison?»
+
+Je répondis que c'était par ordre de l'autorité.
+
+«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde?
+reprit l'infatigable questionneur.
+
+--Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du
+capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a
+autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi,
+mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t'afflige
+pas trop de ce qu'on t'ait fourré dans notre bicoque; tu n'es pas le
+premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s'habitue.
+Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu'on l'a
+transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était
+arrivé. Voilà qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et
+ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l'un l'autre,
+et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins.
+Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maître.»
+
+En ce moment entre l'_ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui
+dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur l'officier, et
+propre.
+
+--J'obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l'_ouriadnik_. Ne faut-il
+pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?
+
+--Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà
+logé très à l'étroit; et puis c'est mon compère; et puis il n'oublie pas
+que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l'officier... Comment est
+votre nom, mon petit père?
+
+--Piôtr Andréitch.
+
+--Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer
+son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?
+
+--Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n'y a que
+le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme Oustinia
+Pégoulina pour un seau d'eau chaude.
+
+--Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard
+borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les
+tous deux.
+
+--C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu.
+
+--Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»
+
+Je pris congé; l'_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se trouvait
+sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La
+moitié de l'_isba_ était occupée par la famille de Siméon Kouzoff,
+l'autre me fut abandonnée. Cette moitié se composait d'une chambre assez
+propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à s'y
+installer, et moi, je regardai par l'étroite fenêtre. Je voyais devant
+moi s'étendre une steppe nue et triste; sur le côté s'élevaient des
+cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout
+sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui
+répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée
+j'étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me saisit;
+je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations
+de Savéliitch, qui ne cessait de répéter, avec angoisse: «Ô Seigneur
+Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si l'enfant
+allait tomber malade?»
+
+Le lendemain, à peine avais-je commencé de m'habiller, que la porte de
+ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de
+traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité
+remarquable.
+
+«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie
+faire votre connaissance. J'ai appris hier votre arrivée, et le désir de
+voir enfin une figure humaine s'est tellement emparé de moi que je n'ai
+pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez
+vécu ici quelque temps.»
+
+Je devinai sans peine que c'était l'officier renvoyé de la garde pour
+l'affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup
+d'esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il me dépeignit
+avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société
+et en général toute la contrée où le sort m'avait jeté. Je riais de bon
+coeur, lorsque ce même invalide, que j'avais vu rapiécer son uniforme
+dans l'antichambre du capitaine, entra et m'invita à dîner de la part de
+Vassilissa Iégorovna. Chvabrine déclara qu'il m'accompagnait.
+
+En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la place
+une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des
+chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne de bataille. Devant
+eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille,
+en robe de chambre et en bonnet de coton. Dès qu'il nous aperçut, il
+s'approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à
+commander l'exercice. Nous allions nous arrêter pour voir les manoeuvres,
+mais il nous pria d'aller sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna,
+promettant qu'il nous rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous
+n'avez vraiment rien à voir.»
+
+Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me
+traita comme si elle m'eût dès longtemps connu. L'invalide et Palachka
+mettaient la nappe.
+
+«Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si
+longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
+chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»
+
+À peine avait-elle prononcé ce nom, qu'entra dans la chambre une jeune
+fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en
+bandeau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et
+l'embarras. Elle ne me plut pas extrêmement au premier coup d'oeil; je la
+regardai avec prévention. Chvabrine m'avait dépeint Marie, la fille du
+capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla s'asseoir
+dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait apporté le
+_chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas revenir son mari,
+envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler.
+
+«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se refroidit.
+Grâce à Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout le temps de
+s'égosiller à son aise.»
+
+Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard borgne.
+
+«Qu'est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table est
+servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir.
+
+--Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, j'étais
+occupé de mon service, j'instruisais mes petits soldats.
+
+--Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne leur va
+pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à
+prier le bon Dieu; ça t'irait bien mieux. Mes chers convives, à table,
+je vous prie.»
+
+Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait pas un
+moment et m'accablait de questions; qui étaient mes parents, s'ils
+étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était leur fortune? Quand
+elle sut que mon père avait trois cents paysans:
+
+«Voyez-vous! s'écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et
+nous, mon petit père, en fait d'_âmes_[33], nous n'avons que la servante
+Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit à petit. Nous n'avons
+qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il faut marier. Et quelle dot
+a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois
+par an. Pourvu qu'elle trouve quelque brave homme! sinon, la voilà
+éternellement fille.»
+
+Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue toute
+rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. J'eus pitié
+d'elle, et je m'empressai de changer de conversation.
+
+«J'ai ouï dire, m'écriai-je avec assez d'à-propos, que les Bachkirs ont
+l'intention d'attaquer votre forteresse.
+
+--Qui t'a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.
+
+--Je l'ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.
+
+--Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas entendu
+depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimidé,
+et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. Ils n'oseront pas
+s'attaquer à nous, et s'ils s'en avisent, je leur imprimerai une telle
+terreur, qu'ils ne remueront plus de dix ans.
+
+--Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant à la femme du
+capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels dangers?
+
+--Affaire d'habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela vingt
+ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais croire comme
+j'avais peur de ces maudits païens. S'il m'arrivait parfois de voir leur
+bonnet à poil, si j'entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit
+père, que mon coeur se resserrait à mourir. Et maintenant j'y suis si
+bien habituée, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me
+dire que les brigands rôdent autour de la forteresse.
+
+--Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement
+Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.
+
+--Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de la
+douzaine des poltrons.
+
+--Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie que
+vous?
+
+--Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'à présent
+elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans trembler de tous
+ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch s'imagina, le
+jour de ma fête, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre
+pigeonneau, qu'elle manqua de s'en aller dans l'autre monde. Depuis ce
+jour-là, nous n'avons plus tiré ce maudit canon.»
+
+Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent dormir la
+sieste, et j'allai chez Chvabrine, où nous passâmes ensemble la soirée.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+IV
+
+LE DUEL
+
+
+Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
+forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais agréable
+même. J'étais reçu comme un membre de la famille dans la maison du
+commandant. Le mari et la femme étaient d'excellentes gens. Ivan
+Kouzmitch, qui d'enfant de troupe était parvenu au rang d'officier,
+était un homme tout simple et sans éducation, mais bon et loyal. Sa
+femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à sa paresse
+naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires du service comme
+celles de son ménage, et commandait dans toute la forteresse comme dans
+sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de se montrer sauvage. Nous
+fîmes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de
+coeur et de raison. Peu à peu je m'attachai à cette bonne famille, même à
+Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne.
+
+Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette
+forteresse bénie de Dieu, il n'y avait ni exercice à faire, ni garde à
+monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait quelquefois ses
+soldats pour son propre plaisir. Mais il n'était pas encore parvenu à
+leur apprendre quel était le côté droit, quel était le côté gauche.
+Chvabrine avait quelques livres français; je me mis à lire, et le goût
+de la littérature s'éveilla en moi. Le matin je lisais, et je m'essayais
+à des traductions, quelquefois même à des compositions en vers. Je
+dînais presque chaque jour chez le commandant, où je passais d'habitude
+le reste de la journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de
+sa femme Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va
+sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant
+d'heure en heure sa conversation me devenait moins agréable. Ses
+perpétuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses
+remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me déplaisaient
+fort. Je n'avais pas d'autre société que cette famille dans la
+forteresse, mais je n'en désirais pas d'autre.
+
+Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas. La
+tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut
+troublée subitement par une guerre intestine.
+
+J'ai déjà dit que je m'occupais un peu de littérature. Mes essais
+étaient passables pour l'époque, et Soumarokoff[34] lui-même leur rendit
+justice bien des années plus tard. Un jour, il m'arriva d'écrire une
+petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous prétexte de
+demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur
+bénévole; je copiai ma petite chanson, et la portai à Chvabrine, qui
+seul, dans la forteresse, pouvait apprécier une oeuvre poétique.
+
+Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus
+les vers suivants[35]:
+
+ «Hélas! en fuyant Macha, j'espère recouvrer ma liberté!
+ Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant moi.
+ Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état cruel,
+ prends pitié de ton prisonnier.»
+
+«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une louange
+comme un tribut qui m'était dû.
+
+Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire montrait de
+la complaisance, me déclara net que ma chanson ne valait rien.
+
+«Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforçant de cacher mon humeur.
+
+--Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon maître
+Trédiakofski[36].»
+
+Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser impitoyablement
+chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la façon la plus maligne.
+Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui
+déclarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes
+compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace.
+
+«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les poètes
+ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon d'eau-de-vie
+avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna?
+
+--Ce n'est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil, de
+savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes
+suppositions.
+
+--Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en
+plus. Écoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de devenir ta
+femme.
+
+--Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
+effronté!»
+
+Chvabrine changea de visage. «Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en
+me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction.
+
+--Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce moment
+j'étais prêt à le déchirer.
+
+Je courus à l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille
+à la main. D'après l'ordre de la femme du commandant, il enfilait des
+champignons qui devaient sécher pour l'hiver.
+
+«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le bienvenu. Pour
+quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander.»
+
+Je lui déclarai en peu de mots que je m'étais pris de querelle avec
+Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, d'être mon
+second. Ivan Ignatiitch m'écouta jusqu'au bout avec une grande
+attention, en écarquillant son oeil unique.
+
+«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi Ivanitch, et
+que j'en suis témoin? c'est là ce que vous voulez dire? oserais-je vous
+demander.
+
+--Précisément.
+
+--Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en tête? Vous
+vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh bien, la belle
+affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises,
+dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un
+soufflet; lui un second, vous un troisième; et puis allez chacun de
+votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que
+maintenant... Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je
+vous demander. Encore si c'était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit
+avec lui, car je ne l'aime guère. Mais, si c'est lui qui vous perfore,
+vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cassés?
+oserais-je vous demander.»
+
+Les raisonnements du prudent officier ne m'ébranlèrent pas. Je restai
+ferme dans ma résolution. «Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch,
+faites ce qui vous plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre
+duel? Des gens se battent; qu'y a-t-il là d'extraordinaire? oserais-je
+vous demander. Grâce à Dieu, j'ai approché de près les Suédois et les
+Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs.»
+
+Je tâchai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel était le
+devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors d'état de me
+comprendre. «Faites à votre guise, dit-il. Si j'avais à me mêler de
+cette affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les
+règles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action
+criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire observer
+au commandant combien il serait désirable qu'il avisât aux moyens de
+prendre les mesures nécessaires...»
+
+J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant.
+Je parvins à grand'peine à le calmer. Cependant il me donna sa parole de
+se taire, et je le laissai en repos.
+
+Comme d'habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je m'efforçais
+de paraître calme et gai, pour n'éveiller aucun soupçon et éviter les
+questions importunes. Mais j'avoue que je n'avais pas le sang-froid dont
+se vantent les personnes qui se sont trouvées dans la même position.
+Toute cette soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la
+sensibilité. Marie Ivanovna me plaisait plus qu'à l'ordinaire. L'idée
+que je la voyais peut-être pour la dernière fois lui donnait à mes yeux
+une grâce touchante. Chvabrine entra. Je le pris à part, et l'informai
+de mon entretien avec Ivan Ignatiitch.
+
+«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons d'eux.»
+
+Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le lendemain
+matin, à six heures. À nous voir causer ainsi amicalement, Ivan
+Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.
+
+«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il d'un
+air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.
+
+--Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait
+une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu.»
+
+Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
+humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
+répondre. Chvabrine le tira d'embarras.
+
+«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.
+
+--Et avec qui, mon petit père, t'es-tu querellé?
+
+--Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu'aux gros mots.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour une véritable misère, pour une chansonnette.
+
+--Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il arrivé?
+
+--Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson, et il
+s'est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Piôtr
+Andréitch s'est fâché. Mais ensuite il a réfléchi que chacun est libre
+de son opinion et tout est dit.»
+
+L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi ne
+comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les releva. Des
+poésies, la conversation passa aux poètes en général, et le commandant
+fit l'observation qu'ils étaient tous des débauchés et des ivrognes
+finis; il me conseilla amicalement de renoncer à la poésie, comme chose
+contraire au service et ne menant à rien de bon.
+
+La présence de Chvabrine m'était insupportable. Je me hâtai de dire
+adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison, j'examinai
+mon épée, j'en essayai la pointe, et me couchai après avoir donné
+l'ordre à Savéliitch de m'éveiller le lendemain à six heures.
+
+Le lendemain, à l'heure indiquée, je me trouvais derrière les meules de
+foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à paraître. «On peut
+nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.» Nous mîmes bas nos
+uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes nos épées du fourreau. En
+ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derrière
+un tas de foin. Il nous intima l'ordre de nous rendre chez le
+commandant. Nous obéîmes de mauvaise humeur. Les soldats nous
+entourèrent, et nous suivîmes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en
+triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravité.
+
+Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les
+portes à deux battants, et s'écria avec emphase: «Ils sont pris!»
+
+Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
+forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts... Piôtr
+Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez, donnez...
+Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr Andréitch, je
+n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas honte? Alexéi Ivanitch,
+c'est autre chose; il a été transféré de la garde pour avoir fait périr
+une âme. Il ne croit pas en Notre-Seigneur. Mais toi, tu veux en faire
+autant?»
+
+Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de
+répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les duels
+sont formellement défendus par le code militaire.»
+
+Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait emportées au
+grenier. Je ne pus m'empêcher de rire; Chvabrine conserva toute sa
+gravité.
+
+«Malgré tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid à la
+femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que
+vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant à votre tribunal.
+Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c'est son affaire.
+
+--Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du commandant.
+Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même chair et le même
+esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu baguenaudes? Fourre-les à
+l'instant dans différents coins, au pain et à l'eau, pour que cette bête
+d'idée leur sorte de la tête. Et que le père Garasim les mette à la
+pénitence, pour qu'ils demandent pardon à Dieu et aux hommes.»
+
+Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était extrêmement
+pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du capitaine devint plus
+accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser l'un l'autre. Palachka
+nous rapporta nos épées. Nous sortîmes, ayant fait la paix en apparence.
+Ivan Ignatiitch nous reconduisit.
+
+«Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous
+dénoncer au commandant après m'avoir donné votre parole de n'en rien
+faire?
+
+--Comme Dieu est saint, répondit-il, je n'ai rien dit à Ivan Kouzmitch;
+c'est Vassilissa Iégorovna qui m'a tout soutiré. C'est elle qui a pris
+toutes les mesures nécessaires à l'insu du commandant. Du reste, Dieu
+merci, que ce soit fini comme cela!»
+
+Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
+Chvabrine. «Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.
+
+--Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang votre
+impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut feindre
+pendant quelques jours. Au revoir.»
+
+Et nous nous séparâmes comme s'il ne se fût rien passé.
+
+De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, près de
+Marie Ivanovna; son père n'était pas à la maison; sa mère s'occupait du
+ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait
+l'inquiétude que lui avait causée ma querelle avec Chvabrine.
+
+«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez
+vous battre à l'épée. Comme les hommes sont étranges! pour une parole
+qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts à s'entr'égorger
+et à sacrifier, non seulement leur vie, mais encore l'honneur et le
+bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre que ce n'est pas vous qui avez
+commencé la querelle: c'est Alexéi Ivanitch qui a été l'agresseur.
+
+--Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?
+
+--Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas Alexéi
+Ivanitch, il m'est même désagréable, et cependant je n'aurais pas voulu
+ne pas lui plaire, cela m'aurait fort inquiétée.
+
+--Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»
+
+Marie Ivanovna se troubla et rougit:
+
+«Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage.
+
+--Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?
+
+--L'an passé, deux mois avant votre arrivée.
+
+--Et vous n'avez pas consenti?
+
+--Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme d'esprit
+et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule idée qu'il
+faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les assistants...
+Non, non, pour rien au monde.»
+
+Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et m'expliquèrent
+beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine à la
+poursuivre. Il avait probablement remarqué notre inclination mutuelle,
+et s'efforçait de nous détourner l'un de l'autre. Les paroles qui
+avaient provoqué notre querelle me semblèrent d'autant plus infâmes,
+quand, au lieu d'une grossière et indécente plaisanterie, j'y vis une
+calomnie calculée. L'envie de punir le menteur effronté devint encore
+plus forte en moi, et j'attendais avec impatience le moment favorable.
+
+Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'étais occupé à
+composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l'attente d'une
+rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume, je pris mon
+épée, et sortis de la maison.
+
+«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous observe
+plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous empêchera.»
+
+Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier escarpé,
+nous nous arrêtâmes sur le bord de l'eau, et nos épées se croisèrent.
+
+Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j'étais plus
+fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres choses
+soldat, m'avait donné quelques leçons d'escrime, dont je profitai.
+Chvabrine ne s'attendait nullement à trouver en moi un adversaire aussi
+dangereux.
+
+Pendant longtemps nous ne pûmes nous faire aucun mal l'un à l'autre;
+mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je l'attaquai
+vivement, et le fis presque entrer à reculons dans la rivière. Tout à
+coup j'entendis mon nom prononcé à haute voix; je tournai rapidement la
+tête, et j'aperçus Savéliitch qui courait à moi le long du sentier...
+Dans ce moment je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous
+l'épaule droite, et je tombai sans connaissance.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+V
+
+LA CONVALESCENCE
+
+
+Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui
+m'était arrivé, ni où je me trouvais. J'étais couché sur un lit dans une
+chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Savéliitch se tenait
+devant moi, une lumière à la main. Quelqu'un déroulait avec précaution
+les bandages qui entouraient mon épaule et ma poitrine. Peu à peu mes
+idées s'éclaircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que
+j'étais blessé. En cet instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:
+
+«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir.
+
+--Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir;
+toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»
+
+Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force.
+
+«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.
+
+Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur moi.
+
+«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.
+
+[Illustration: «COMMENT VOUS SENTEZ-VOUS?» ME DIT MARIE IVANOVNA.]
+
+--Bien, grâce à Dieu, répondis-je d'une voix faible. C'est vous, Marie
+Ivanovna; dites-moi...»
+
+Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit sur son
+visage.
+
+«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient
+rendues, Seigneur! Mon père Piôtr Andréitch, m'as-tu fait assez peur?
+quatre jours! c'est facile à dire...»
+
+Marie Ivanovna l'interrompit.
+
+«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien
+faible.»
+
+Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité de
+pensées confuses. J'étais donc dans la maison du commandant, puisque
+Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus interroger
+Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se boucha les oreilles.
+Je fermai les yeux avec mécontentement, et m'endormis bientôt.
+
+En m'éveillant, j'appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis
+devant moi Marie Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis
+exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce moment. Je
+saisis sa main et la serrai avec transport, en l'arrosant de mes larmes.
+Marie ne la retirait pas..., et tout à coup je sentis sur ma joue
+l'impression humide et brûlante de ses lèvres. Un feu rapide parcourut
+tout mon être.
+
+«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez à mon
+bonheur.»
+
+Elle reprit sa raison:
+
+«Au nom du ciel, calmez-vous, me dit-elle en ôtant sa main, vous êtes
+encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous,...
+ne fût-ce que pour moi.»
+
+Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. Je me
+sentais revenir à la vie.
+
+Dès cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'était le barbier
+du régiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre médecin dans la
+forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse
+et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant
+m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il
+va sans dire que je saisis la première occasion favorable pour continuer
+ma déclaration interrompue, et, cette fois, Marie m'écouta avec plus de
+patience. Elle me fit naïvement l'aveu de son affection, et ajouta que
+ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y
+bien, me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des
+vôtres?»
+
+Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère;
+mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon père, je
+pressentais que mon amitié ne le toucherait pas extrêmement, et qu'il la
+traiterait de folie de jeunesse. Je l'avouai franchement à Marie
+Ivanovna; mais néanmoins je résolus d'écrire à mon père aussi
+éloquemment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je montrai ma
+lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante
+qu'elle ne douta plus du succès, et s'abandonna aux sentiments de son
+coeur avec toute la confiance de la jeunesse.
+
+Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
+convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: «Vois-tu
+bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts;
+mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi Ivanitch, il est enfermé
+par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée
+est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à
+son aise et de se repentir.»
+
+J'étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de
+rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la
+permission de sa femme, consentit à lui rendre la liberté. Chvabrine
+vint me voir. Il témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé,
+avoua que toute la faute était à lui, et me pria d'oublier le passé.
+Étant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre
+querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie l'irritation de la
+vanité blessée; je pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.
+
+Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis.
+J'attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n'osant pas espérer,
+mais tâchant d'étouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m'étais
+pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son mari. Mais ma
+recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni Marie ne cachions nos
+sentiments devant eux, et nous étions assurés d'avance de leur
+consentement.
+
+Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la main. Je
+la pris en tremblant. L'adresse était écrite de la main de mon père.
+Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, d'habitude, c'était
+ma mère qui m'écrivait, et lui ne faisait qu'ajouter quelques lignes à
+la fin. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet; je relisais
+la suscription solennelle: «À mon fils Piôtr Andréitch Grineff,
+gouvernement d'Orenbourg, forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de
+découvrir, à l'écriture de mon père, dans quelle disposition d'esprit il
+avait écrit la lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les
+premières lignes je vis que toute l'affaire était au diable. Voici le
+contenu de cette lettre:
+
+«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans
+laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre
+consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. Et
+non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma bénédiction ni
+mon consentement, mais encore j'ai l'intention d'arriver jusqu'à toi et
+de te bien punir pour tes sottises comme un petit garçon, malgré ton
+rang d'officier, parce que tu as prouvé que tu n'es pas digne de porter
+l'épée qui t'a été remise pour la défense de la patrie, et non pour te
+battre en duel avec des fous de ton espèce. Je vais écrire à l'instant
+même à André Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse
+de Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire
+passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est
+tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée.
+Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique je
+n'ose pas avoir confiance en sa bonté.
+
+«Ton père,
+
+«A. G.»
+
+La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers. Les
+dures expressions que mon père ne m'avait pas ménagées me blessaient
+profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me
+semblait aussi injuste que malséant; enfin l'idée d'être renvoyé hors de
+la forteresse de Bélogorsk m'épouvantait. Mais j'étais surtout chagriné
+de la maladie de ma mère. J'étais indigné contre Savéliitch, ne doutant
+pas que ce ne fût lui qui avait fait connaître mon duel à mes parents.
+Après avoir marché quelque temps en long et en large dans ma petite
+chambre, je m'arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère:
+«Il paraît qu'il ne t'a pas suffi que, grâce à toi, j'aie été blessé et
+tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».
+
+Savéliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappé.
+
+«Aie pitié de moi, seigneur, s'écria-t-il presque en sanglotant;
+qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que tu as
+été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi
+pour recevoir l'épée d'Alexéi Ivanitch. La vieillesse maudite m'en a
+seule empêché. Qu'ai-je donc fait à ta mère?
+
+--Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t'a chargé d'écrire une
+dénonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis à mon service pour être
+mon espion?
+
+--Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en larmes. Ô
+Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que m'écrit le maître, et
+tu verras si je te dénonçais.»
+
+En même temps il tira de sa poche une lettre qu'il me présenta, et je
+lus ce qui suit:
+
+«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien écrit de mon fils
+Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce soient des
+étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi que tu remplis ton
+devoir et la volonté de tes seigneurs? Je t'enverrai garder les cochons,
+vieux chien, pour avoir caché la vérité et pour ta condescendance envers
+le jeune homme. À la réception de cette lettre, je t'ordonne de
+m'informer immédiatement de l'état de sa santé, qui, à ce qu'on me
+mande, s'améliore, et de me désigner précisément l'endroit où il a été
+frappé, et s'il a été bien guéri.»
+
+Evidemment Savéliitch n'avait pas eu le moindre tort, et c'était moi qui
+l'avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui demandai
+pardon, mais le vieillard était inconsolable. «Voilà jusqu'où j'ai vécu!
+répétait-il; voilà quelles grâces j'ai méritées de mes seigneurs pour
+tous mes longs services! Je suis un vieux chien, je suis un gardeur de
+cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure! Non, mon
+père Piôtr Andréitch, ce n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit
+_moussié_; c'est lui qui t'a appris à pousser ces broches de fer, en
+frappant du pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait
+se garer d'un mauvais homme! C'était bien nécessaire de dépenser de
+l'argent à louer le _moussié_!»
+
+Mais qui donc s'était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon père?
+Le général? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et puis, Ivan
+Kouzmitch n'avait pas cru nécessaire de lui faire un rapport sur mon
+duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons s'arrêtaient sur
+Chvabrine; lui seul trouvait un avantage dans cette dénonciation, dont
+la suite pouvait être mon éloignement de la forteresse et ma séparation
+d'avec la famille du commandant. J'allai tout raconter à Marie Ivanovna:
+elle venait à ma rencontre sur le perron.
+
+«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!
+
+--Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de mon
+père.
+
+Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la lettre, et
+me dit d'une voix émue: «Ce n'a pas été mon destin. Vos parents ne
+veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de Dieu soit faite!
+Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il n'y a rien à faire,
+Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.
+
+--Cela ne sera pas, m'écriai-je, en la saisissant par la main. Tu
+m'aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
+parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; ils
+nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et puis,
+avec le temps, j'en suis sûr, nous parviendrons à fléchir mon père. Ma
+mère intercédera pour nous, il me pardonnera.
+
+--Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t'épouserai pas sans la
+bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne seras pas
+heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu rencontres une
+autre fiancée, si tu l'aimes, que Dieu soit avec toi[38]. Piôtr
+Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»
+
+Elle se mit à pleurer et se retira. J'avais l'intention de la suivre
+dans sa chambre; mais je me sentais hors d'état de me posséder et je
+rentrai à la maison. J'étais assis, plongé dans une mélancolie profonde,
+lorsque Savéliitch vint tout à coup interrompre mes réflexions.
+
+«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier toute
+couverte d'écriture; regarde si je suis un espion de mon maître et si je
+tâche de brouiller le père avec le fils.»
+
+Je pris de sa main ce papier; c'était la réponse de Savéliitch à la
+lettre qu'il avait reçue. La voici mot pour mot:
+
+«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j'ai reçu votre
+gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi, votre
+esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de
+mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre
+serviteur fidèle, j'obéis aux ordres de mes maîtres; et je vous ai
+toujours servi avec zèle jusqu'à mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien
+écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne pas vous effrayer sans
+raison; et voilà que nous entendons que notre maîtresse, notre mère,
+Avdotia Vassilievna, est malade de peur; et je m'en vais prier Dieu pour
+sa santé. Et Piôtr Andréitch a été blessé dans la poitrine, sous
+l'épaule droite, sous une côte, à la profondeur d'un _verchok_ et
+demi[39], et il a été couché dans la maison du commandant, où nous
+l'avons apporté du rivage: et c'est le barbier d'ici, Stépan Paramonoff,
+qui l'a traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte
+bien; et il n'y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce qu'on
+dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite comme son
+propre fils; et qu'une pareille _occasion_ lui soit arrivée, il ne faut
+pas lui en faire de reproches; le cheval a quatre jambes et il bronche.
+Et vous daignez écrire que vous m'enverrez garder les cochons; que ce
+soit votre volonté de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'à
+terre.
+
+ «Votre fidèle esclave,
+
+ «ARKHIP SAVÉLIEFF.»
+
+Je ne pus m'empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la
+lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état d'écrire à mon
+père, et, pour calmer ma mère, la lettre de Savéliitch me semblait
+suffisante.
+
+De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait presque
+plus et tâchait même de m'éviter. La maison du commandant me devint
+insupportable; je m'habituai peu à peu à rester seul chez moi. Dans le
+commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des reproches; mais, en voyant
+ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que
+lorsque le service l'exigeait. Je n'avais que de très rares entrevues
+avec Chvabrine, qui m'était devenu d'autant plus antipathique que je
+croyais découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait
+davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je m'abandonnai
+à une noire mélancolie, qu'alimentaient encore la solitude et
+l'inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la lecture et les
+lettres. Je me laissais complètement abattre et je craignais de devenir
+fou, lorsque des événements soudains, qui eurent une grande influence
+sur ma vie, vinrent donner à mon âme un ébranlement profond et
+salutaire.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+VI
+
+POUGATCHEFF
+
+
+Avant d'entamer le récit des événements étranges dont je fus le témoin,
+je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait le
+gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'année 1773. Cette riche et
+vaste province était habitée par une foule de peuplades à demi sauvages,
+qui venaient récemment de reconnaître la souveraineté des tsars russes.
+Leurs révoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie
+civilisée, leur inconstance et leur cruauté demandaient, de la part du
+gouvernement, une surveillance constante pour les réduire à
+l'obéissance. On avait élevé des forteresses dans les lieux favorables,
+et dans la plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens
+possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui auraient
+dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées, étaient devenus
+depuis quelque temps des sujets inquiets et dangereux pour le
+gouvernement impérial. En 1772, une émeute survint dans leur principale
+bourgade. Cette émeute fut causée par les mesures sévères qu'avait
+prises le général Traubenberg pour ramener l'armée à l'obéissance. Elles
+n'eurent d'autre résultat que le meurtre barbare de Traubenberg,
+l'élévation de nouveaux chefs, et finalement la répression de l'émeute à
+force de mitraille et de cruels châtiments.
+
+Cela s'était passé peu de temps avant mon arrivée dans la forteresse de
+Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait tranquille. Mais l'autorité
+avait trop facilement prêté foi au feint repentir des révoltés, qui
+couvaient leur haine en silence, et n'attendaient qu'une occasion
+propice pour recommencer la lutte.
+
+Je reviens à mon récit.
+
+Un soir (c'était au commencement d'octobre 1773), j'étais seul à la
+maison, à écouter le sifflement du vent d'automne et à regarder les
+nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m'appeler de la
+part du commandant, chez lequel je me rendis à l'instant même. J'y
+trouvai Chvabrine, Ivan Ignatiitch et l'_ouriadnik_ des Cosaques. Il n'y
+avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me
+dit bonjour d'un air préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le
+monde, hors l'_ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa
+poche et nous dit:
+
+«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce qu'écrit
+le général.»
+
+Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:
+
+ «_À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk, capitaine
+ Mironoff_ (secret).
+
+«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique Cosaque
+du Don Iéméliane Pougatcheff, après s'être rendu coupable de
+l'impardonnable insolence d'usurper le nom du défunt empereur Pierre
+III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles dans les
+villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs forteresses, en
+commettant partout des brigandages et des assassinats. En conséquence,
+dès la réception de la présente, vous aurez, monsieur le capitaine, à
+aviser aux mesures qu'il faut prendre pour repousser le susdit scélérat
+et usurpateur, et, s'il est possible, pour l'exterminer entièrement dans
+le cas où il tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos
+soins.»
+
+ * * * * *
+
+«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses
+lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile à dire. Le
+scélérat semble fort, et nous n'avons que cent trente hommes, même en
+ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas trop à compter, soit
+dit sans te faire un reproche, Maximitch.» L'_ouriadnik_ sourit.
+«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
+ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit; dans
+le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les soldats.
+Toi, Maximitch, veille bien sur tes Cosaques. Il faut aussi examiner le
+canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret; que personne
+dans la forteresse ne sache rien avant le temps.»
+
+Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous congédia. Je
+sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que nous venions
+d'entendre.
+
+«Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.
+
+--Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu'à présent je ne vois
+rien de grave. Si cependant...» Alors il se mit à rêver en sifflant avec
+distraction un air français.
+
+Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l'apparition de
+Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le respect
+d'Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé pour rien au
+monde un secret confié comme affaire de service. Après avoir reçu la
+lettre du général, il s'était assez adroitement débarrassé de Vassilissa
+Iégorovna, en lui disant que le père Garasim avait reçu d'Orenbourg des
+nouvelles extraordinaires qu'il gardait dans le mystère le plus profond.
+Vassilissa Iégorovna prit à l'instant même le désir d'aller rendre
+visite à la femme du pope, et, d'après le conseil d'Ivan Kouzmitch, elle
+emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissât s'ennuyer toute seule.
+
+Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher
+sur-le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour
+qu'elle ne pût nous épier.
+
+Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu tirer de la
+femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son absence, un
+conseil de guerre s'était assemblé chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka
+avait été enfermée sous clef. Elle se douta que son mari l'avait
+trompée, et se mit à l'accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch était
+préparé à cette attaque; il ne se troubla pas le moins du monde, et
+répondit bravement à sa curieuse moitié:
+
+«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en tête
+d'allumer du feu avec de la paille; et comme cela peut être cause d'un
+malheur, j'ai rassemblé mes officiers et je leur ai donné l'ordre de
+veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille,
+mais bien avec des fagots et des broussailles.
+
+--Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa femme;
+pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine jusqu'à notre
+retour?»
+
+Ivan Kouzmitch ne s'était pas préparé à une semblable question; il
+balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s'aperçut
+aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu'elle n'obtiendrait
+rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des
+concombres salés qu'Akoulina Pamphilovna savait préparer d'une façon
+supérieure. De toute la nuit, Vassilissa Iégorovna ne put fermer l'oeil,
+n'imaginant pas ce que son mari avait en tête qu'elle ne pût savoir.
+
+Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch occupé
+à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des morceaux de bois,
+des osselets et toutes sortes d'ordures que les petits garçons y avaient
+fourrées. «Que peuvent signifier ces préparatifs guerriers? pensa la
+femme du commandant. Est-ce qu'on craindrait une attaque de la part des
+Kirghises? mais serait-il possible qu'Ivan Kouzmitch me cachât une
+pareille misère?» Elle appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution
+de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.
+
+Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur des
+objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire par des
+questions étrangères à l'affaire pour rassurer et endormir la prudence
+de l'accusé. Puis, après un silence de quelques instants, elle poussa un
+profond soupir, et dit en hochant la tête:
+
+«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il de
+tout cela?
+
+--Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
+miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; j'ai
+nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce Pougatcheff. Si
+Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici.
+
+--Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du
+commandant.
+
+Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parlé, et se mordit la langue.
+Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le contraignit à lui tout
+raconter, après avoir engagé sa parole qu'elle ne dirait rien à
+personne.
+
+Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce n'est
+à la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache de cette
+bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être enlevée par les
+brigands.
+
+Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur
+son compte étaient fort divers. Le commandant envoya l'_ouriadnik_ avec
+mission de bien s'enquérir de tout dans les villages voisins.
+L'_ouriadnik_ revint après une absence de deux jours, et déclara qu'il
+avait vu dans la steppe, à soixante verstes de la forteresse, une grande
+quantité de feux, et qu'il avait ouï dire aux Bachkirs qu'une force
+innombrable s'avançait. Il ne pouvait rien dire de plus précis, ayant
+craint de s'aventurer davantage.
+
+On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les Cosaques
+de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient par petits
+groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se dispersaient dès qu'ils
+apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner:
+Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit au commandant une révélation très grave.
+Selon lui, l'_ouriadnik_ aurait fait de faux rapports; à son retour, le
+perfide Cosaque aurait dit à ses camarades qu'il s'était avancé jusque
+chez les révoltés, qu'il avait été présenté à leur chef, et que ce chef,
+lui ayant donné sa main à baiser, s'était longuement entretenu avec lui.
+Le commandant fit aussitôt mettre l'_ouriadnik_ aux arrêts, et désigna
+Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques
+avec un mécontentement visible. Ils murmuraient à haute voix, et Ivan
+Ignatiitch, l'exécuteur de l'ordre du commandant, les entendit, de ses
+propres oreilles, dire assez clairement:
+
+«Attends, attends, rat de garnison!»
+
+Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le même
+jour; mais l'_ouriadnik_ s'était échappé, sans doute avec l'aide de ses
+complices.
+
+Un nouvel événement vint accroître l'inquiétude du capitaine. On saisit
+un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette occasion, le
+commandant prit le parti d'assembler derechef ses officiers, et pour
+cela il voulut encore éloigner sa femme sous un prétexte spécieux. Mais
+comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit et le plus sincère des hommes,
+il ne trouva pas d'autre moyen que celui qu'il avait déjà employé une
+première fois.
+
+«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à plusieurs
+reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville...
+
+--Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore rassembler un
+conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane Pougatcheff; mais tu
+ne me tromperas pas cette fois.»
+
+Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-il, si
+tu sais tout, reste, il n'y a rien à faire; nous parlerons devant toi.
+
+--Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n'est pas à toi de faire
+le fin. Envoie chercher les officiers.»
+
+Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa
+femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque Cosaque à
+demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de marcher
+immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats
+à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne pas résister, les
+menaçant en ce cas du dernier supplice. La proclamation était écrite en
+termes grossiers, mais énergiques, et devait produire une grande
+impression sur les esprits des gens simples.
+
+«Quel coquin! s'écria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose nous
+proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds nos
+drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous sommes
+depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de
+toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouvé des commandants
+assez lâches pour obéir à ce bandit!
+
+--Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on dit que
+le scélérat s'est déjà emparé de plusieurs forteresses.
+
+--Il paraît qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine.
+
+--Nous allons savoir à l'instant sa force réelle, reprit le commandant;
+Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch,
+amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d'apporter des verges.
+
+--Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant de son
+siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans cela elle
+entendrait les cris, et ça lui ferait peur. Et moi, pour dire la vérité,
+je ne suis pas très curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de
+vous revoir...»
+
+La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de la
+justice, que l'ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit l'abolition
+resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de l'accusé était
+indispensable à la condamnation, idée non seulement déraisonnable, mais
+contraire au plus simple bon sens en matière juridique; car, si le déni
+de l'accusé ne s'accepte pas comme preuve de son innocence, l'aveu qu'on
+lui arrache doit moins encore servir de preuve de sa culpabilité. À
+présent même, il m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter
+l'abolition de cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne
+doutait de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés
+eux-mêmes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'étonna et n'émut aucun
+de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui était tenu
+sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu d'instants après,
+on l'amena dans l'antichambre. Le commandant ordonna qu'on l'introduisît
+en sa présence.
+
+Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds des
+entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s'arrêta près de la porte.
+Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais je n'oublierai
+cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans au moins, et n'avait
+ni nez ni oreilles. Sa tête était rasée; quelques rares poils gris lui
+tenaient lieu de barbe. Il était de petite taille, maigre, courbé; mais
+ses yeux à la tatare brillaient encore. «Eh! eh! dit le commandant, qui
+reconnut à ces terribles indices un des révoltés punis en 1741, tu es un
+vieux loup, à ce que je vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce
+n'est pas la première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si
+bien rabotée. Approche-toi, et dis qui t'a envoyé.»
+
+Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de
+complète imbécillité.
+
+«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que tu ne
+comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue qui l'a
+envoyé dans notre forteresse.»
+
+Ioulaï répéta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais le
+Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un mot.
+
+«_Iachki[41]!_ s'écria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
+ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-lui les
+épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»
+
+Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive
+inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit à
+regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des
+enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour les
+tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses épaules en se
+courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la main pour frapper,
+alors le Bachkir poussa un gémissement faible et puissant, et, relevant
+la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu de langue, s'agitait un court
+tronçon.
+
+Nous fûmes tous frappés d'horreur. «Eh bien, dit le commandant, je vois
+que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au
+grenier; et nous, messieurs, nous avons encore à causer.»
+
+Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa Iégorovna
+se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effaré.
+
+«Que t'est-il arrivé? demanda le commandant surpris.
+
+--Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de Nijnéosern
+a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de revenir. Il a vu
+comment on l'a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus,
+tous les soldats faits prisonniers; les scélérats vont venir ici.»
+
+Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
+commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et modeste,
+m'était connu. Deux mois auparavant il avait passé, venant d'Orenbourg
+avec sa jeune femme, et s'était arrêté chez Ivan Kouzmitch. La
+Nijnéosernia n'était située qu'à vingt-cinq verstes de notre fort.
+D'heure en heure il fallait nous attendre à une attaque de Pougatcheff.
+Le sort de Marie Ivanovna se présenta vivement à mon imagination, et le
+coeur me manquait en y pensant.
+
+«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de
+défendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend. Mais il
+faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à Orenbourg, si la route
+est encore libre, ou bien dans une forteresse plus éloignée et plus
+sûre, où les scélérats n'aient pas encore eu le temps de pénétrer.»
+
+Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en
+effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu'à
+ce que nous ayons réduit les rebelles?
+
+--Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que les
+balles n'aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n'est-elle pas
+sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons.
+Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-être y lasserons-nous
+Pougatcheff!
+
+--Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux,
+puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-il faire de
+Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous arrive un secours.
+Mais si les brigands prennent la forteresse?...
+
+--Eh bien! alors...»
+
+Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut, étouffée par
+l'émotion.
+
+«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit le commandant, qui remarqua que ses
+paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-être
+pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que Macha reste ici.
+Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y a assez de soldats et
+de canons, et les murailles sont en pierre. Et même à toi j'aurais
+conseillé de t'en aller aussi là-bas; car, bien que tu sois vieille,
+pense à ce qui t'arrivera si la forteresse est prise d'assaut.
+
+--C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha;
+mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais rien. Il ne me
+convient pas non plus, dans mes vieilles années, de me séparer de toi,
+et d'aller chercher un tombeau solitaire en pays étranger. Nous avons
+vécu ensemble, nous mourrons ensemble.
+
+--Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de temps à
+perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la ferons partir à
+la pointe du jour, et nous lui donnerons même un convoi, quoique, à vrai
+dire, nous n'ayons pas ici de gens superflus. Mais où donc est-elle?
+
+--Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s'est trouvée
+mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu'elle ne tombe
+malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu'où avons-nous vécu?»
+
+Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille.
+L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris plus
+aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et les yeux
+rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de table plus tôt
+que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis après avoir dit adieu
+à toute la famille. J'avais oublié mon épée et revins la prendre; je
+trouvais Marie sous la porte; elle me la présenta.
+
+«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie à
+Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu permettra
+que nous nous revoyions; sinon...»
+
+Elle se mit à sangloter.
+
+«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu'il m'arrive, sois
+sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour toi.»
+
+Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+VII
+
+L'ASSAUT
+
+
+De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes habits.
+J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte de la
+forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier
+adieu. Je sentais en moi un changement complet. L'agitation de mon âme
+me semblait moins pénible que la noire mélancolie où j'étais plongé
+précédemment. Au chagrin de la séparation se mêlaient en moi des
+espérances vagues mais douces, l'attente impatiente des dangers et le
+sentiment d'une noble ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir,
+quand ma porte s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos
+Cosaques avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
+avec eux Ioulaï, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des gens
+inconnus. L'idée que Marie Ivanovna n'avait pu s'éloigner me glaça de
+terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au caporal, et courus
+chez le commandant.
+
+Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je
+m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arrêtai.
+
+«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me
+rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie vous
+chercher. Le Pougatch[42] est arrivé.
+
+--Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
+intérieur.
+
+--Elle n'en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route
+d'Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr
+Andréitch.»
+
+Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la nature
+et fortifiée d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous les armes.
+On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant marchait de long
+en large devant sa petite troupe; l'approche du danger avait rendu au
+vieux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et peu loin
+de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient
+être des Cosaques; mais parmi eus se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il
+était facile de reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le
+commandant parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux
+soldats: «Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre
+mère l'impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des
+gens braves, fidèles à nos serments.»
+
+Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté. Chvabrine
+se tenait près de moi, examinant l'ennemi avec attention. Les gens qu'on
+apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le
+fort, se réunirent en groupe et parlèrent entre eux. Le commandant
+ordonna à Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha
+lui-même la mèche. Le boulet passa en sifflant sur leurs têtes sans leur
+faire aucun mal. Les cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au
+galop, et la steppe devint déserte.
+
+En ce moment parut sur le rempart Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie
+qui n'avait pas voulu la quitter. «Eh bien, dit la commandante, comment
+va la bataille? où est l'ennemi?
+
+--L'ennemi n'est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu le
+permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?
+
+--Non, papa, répondit Marie; j'ai plus peur seule à la maison.»
+
+Elle me jeta un regard, en s'efforçant de sourire. Je serrai vivement la
+garde de mon épée, en me rappelant que je l'avais reçue la veille de ses
+mains, comme pour sa défense. Mon coeur brûlait dans ma poitrine; je me
+croyais son chevalier; j'avais soif de lui prouver que j'étais digne de
+sa confiance, et j'attendais impatiemment le moment décisif.
+
+Tout à coup, débouchant d'une hauteur qui se trouvait à huit verstes de
+la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes à cheval, et
+bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de lances et de
+flèches. Parmi eux, vêtu d'un cafetan rouge et le sabre à la main, se
+distinguait un homme monté sur un cheval blanc. C'était Pougatcheff
+lui-même. Il s'arrêta, fut entouré, et bientôt, probablement d'après ses
+ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s'approchèrent au grand
+galop jusqu'au rempart. Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos
+traîtres. L'un d'eux élevait une feuille de papier au-dessus de son
+bonnet; un autre portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu'il
+nous lança par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kalmouk roula aux
+pieds du commandant.
+
+Les traîtres nous criaient:
+
+«Ne tirez pas; sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.
+
+--Enfants, feu!» s'écria le capitaine pour toute réponse.
+
+Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla
+et tomba de cheval; les autres s'enfuirent à toute bride. Je jetai un
+coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la vue de la tête de
+Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle semblait inanimée. Le
+commandant appela le caporal, et lui ordonna d'aller prendre la feuille
+des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et
+revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au
+commandant. Ivan Kouzmitch la lut à voix basse et la déchira en
+morceaux. Cependant on voyait les révoltés se préparer à une attaque.
+Bientôt les balles sifflèrent à nos oreilles, et quelques flèches
+vinrent s'enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la
+palissade.
+
+«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien à faire
+ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus morte que
+vive.»
+
+Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard
+sur la steppe, où l'on voyait de grands mouvements parmi la foule, et
+dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort; bénis
+Macha; Macha, approche de ton père.»
+
+Belle et tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit à genoux
+et le salua jusqu'à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois
+le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit d'une voix
+altérée par l'émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse; prie Dieu, il ne
+t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnête homme, que Dieu vous donne
+à tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons vécu ma
+femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la
+donc plus vite.»
+
+Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter.
+
+«Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan
+Kouzmitch; pardonne-moi si je t'ai jamais fâché.
+
+--Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant sa
+vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et, si tu en
+as le temps, mets un _sarafan_[43] à Macha.»
+
+La commandante s'éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard; elle
+se retourna et me fit un dernier signe de tête.
+
+Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée sur
+l'ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et tout à coup
+mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien, nous dit le
+commandant, c'est l'assaut qui commence.» En ce moment même retentirent
+des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient à toutes jambes
+sur la forteresse. Notre canon était chargé à mitraille. Le commandant
+les laissa venir à très petite distance, et mit de nouveau le feu à sa
+pièce. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en
+tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait
+les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé,
+redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s'écria le capitaine,
+ouvrez la porte, battez le tambour, et en avant! Suivez-moi pour une
+sortie!»
+
+Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un instant
+hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n'avait pas bougé de
+place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s'écria Ivan Kouzmitch; s'il
+faut mourir, mourons; affaire de service!»
+
+En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent l'entrée de
+la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m'avait
+renversé par terre; mais je me relevai et j'entrai pêle-mêle avec la
+foule dans la forteresse. Je vis le commandant blessé à la tête, et
+pressé par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs.
+J'allais courir à son secours, quand plusieurs forts Cosaques me
+saisirent et me lièrent avec leurs _kouchaks_[44] en criant: «Attendez,
+attendez ce qu'on va faire de vous, traîtres au tsar!»
+
+[Illustration: LES REBELLES SE RUÈRENT SUR NOUS.]
+
+On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
+maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à coup
+des cris annoncèrent que le tsar était sur la place, attendant les
+prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce
+côté, et nos gardiens nous y traînèrent.
+
+Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du
+commandant. Il était vêtu d'un élégant cafetan cosaque, brodé sur les
+coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de glands d'or,
+descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas
+inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient. Le père Garasim, pâle et
+tremblant, se tenait, la croix à la main, au pied du perron, et semblait
+le supplier en silence pour les victimes amenées devant lui. Sur la
+place même, on dressait à la hâte une potence. Quand nous approchâmes,
+des Bachkirs écartèrent la foule, et l'on nous présenta à Pougatcheff.
+Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s'établit. «Qui
+est le commandant?» demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
+groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec
+une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu osé t'opposer à moi,
+à ton empereur?»
+
+Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières forces
+et répondit d'une voix ferme: «Tu n'es pas mon empereur: tu es un
+usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»
+
+Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt
+plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entraînèrent au
+gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré qu'on avait
+questionné la veille; il tenait une corde à la main, et je vis un
+instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l'air. Alors on amena
+à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
+
+«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l'empereur Piôtr Fédorovitch[45].
+
+--Tu n'es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant les
+paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
+usurpateur.»
+
+Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
+Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C'était mon tour. Je
+fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'apprêtant à répéter la
+réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise inexprimable,
+j'aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se
+couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan de Cosaque. Il
+s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots à l'oreille. «Qu'on
+le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa
+la corde au cou. Je me mis à réciter à voix basse une prière, en offrant
+à Dieu un repentir sincère de toutes mes fautes et en le priant de
+sauver tous ceux qui étaient chers à mon coeur. On m'avait déjà conduit
+sous le gibet. «Ne crains rien, ne crains rien!» me disaient les
+assassins, peut-être pour me donner du courage. Tout à coup un cri se
+fit entendre: «Arrêtez, maudits».
+
+Les bourreaux s'arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu aux
+pieds de Pougatcheff. «Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin,
+qu'as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre,
+on t'en donnera une bonne rançon; mais pour l'exemple et pour faire peur
+aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard.»
+
+Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te
+pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j'étais
+très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non plus que je la
+regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On m'amena de nouveau devant
+l'usurpateur et l'on me fit agenouiller à ses pieds. Pougatcheff me
+tendit sa main musculeuse: «Baise la main, baise la main!» criait-on
+autour de moi. Mais j'aurais préféré le plus atroce supplice à un si
+infâme avilissement.
+
+«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait
+derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstiné; qu'est-ce
+que cela te coûte? Crache et baise la main du bri... Baise-lui la main.»
+
+Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: «Sa
+Seigneurie est, à ce qu'il paraît, toute stupide de joie; relevez-le».
+On me releva, et je restai en liberté. Je regardai alors la continuation
+de l'infâme comédie.
+
+Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient l'un
+après l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. Puis vint
+le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la compagnie, armé de
+ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les queues. Ils secouaient la
+tête et approchaient les lèvres de la main de Pougatcheff; celui-ci leur
+déclara qu'ils étaient pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela
+dura près de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et
+descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
+richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et l'aidèrent
+à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu'il dînerait chez
+lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands traînaient
+sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée et demi-nue. L'un d'eux
+s'était déjà vêtu de son mantelet; les autres emportaient les matelas,
+les coffres, le linge, les services à thé et toutes sortes d'objets. «O
+mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes pères,
+mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»
+
+Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari. «Scélérats,
+s'écria-t-elle hors d'elle-même, qu'en avez-vous fait? Ô ma lumière,
+Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les baïonnettes prussiennes ne
+t'ont touché, ni les balles turques; et tu as péri devant un vil
+condamné fuyard.
+
+--Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.
+
+Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba morte
+au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le peuple se jeta
+sur ses pas.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+VIII
+
+LA VISITE INATTENDUE
+
+
+La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant
+rassembler mes idées troublées par tant d'émotions terribles.
+
+Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que
+toute autre chose. «Où est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle eu le
+temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de ces pensées
+accablantes, j'entrai dans la maison du commandant. Tout y était vide.
+Les chaises, les tables, les armoires étaient brûlées, la vaisselle en
+pièces. Un affreux désordre régnait partout. Je montai rapidement le
+petit escalier qui conduisait à la chambre de Marie Ivanovna, où
+j'allais entrer pour la première fois de ma vie. Son lit était
+bouleversé, l'armoire ouverte et dévalisée. Une lampe brûlait encore
+devant le _kivot_[46] vide également. On n'avait pas emporté non plus un
+petit miroir accroché entre la porte et la fenêtre. Qu'était devenue
+l'hôtesse de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me
+traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon
+coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix le nom de
+mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit entendre, et Palachka,
+toute pale, sortit de derrière l'armoire.
+
+«Ah! Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle journée!
+quelles horreurs!
+
+--Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie Ivanovna?
+
+--La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée chez
+Akoulina Pamphilovna.
+
+--Chez la femme du pope! m'écriai-je avec terreur. Grand Dieu!
+Pougatcheff est là!»
+
+Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la
+rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du pope. Elle
+retentissait de chansons, de cris et d'éclats de rire. Pougatcheff y
+tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait suivi. Je l'envoyai
+appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment après, la femme du
+pope sortit dans l'antichambre, un flacon vide à la main.
+
+«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une agitation
+inexprimable.
+
+--Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope, sur
+mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur était bien
+près d'arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s'est heureusement passé. Le
+scélérat s'était à peine assis à table, que la pauvrette se mit à gémir.
+Je me sentis mourir de peur. Il l'entendit: «Qui est-ce qui gémit chez
+toi, vieille?» Je saluai le brigand jusqu'à terre: «Ma nièce, tsar; elle
+est malade et alitée il y a plus d'une semaine.--Et ta nièce est
+jeune?--Elle est jeune, tsar.--Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je
+sentis le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar;
+mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant Ta
+Grâce.--Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-même la voir.» Et, le
+croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira le rideau,
+la regarda de ses yeux d'épervier, et rien de plus; Dieu nous vint en
+aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés, moi et le père, à une
+mort de martyrs? Par bonheur, la petite colombe ne l'a pas reconnu. Ô
+Seigneur Dieu! quelles fêtes nous arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui
+l'aurait cru? Et Vassilissa Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi
+celui-là? Et vous, comment vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de
+Chvabrine, d'Alexéi Ivanitch? Il s'est coupé les cheveux en rond, et le
+voilà qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et
+quand j'ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu'il m'a jeté un regard
+comme s'il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne nous a
+pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»
+
+En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et la
+voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope
+appelait sa femme.
+
+«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi. J'ai
+autre chose à faire qu'à jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si
+vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr Andréitch; ce qui
+sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas nous abandonner.»
+
+La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je retournai
+chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se
+pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je
+retins avec peine l'explosion de ma colère, dont je sentais toute
+l'inutilité. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les
+maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans
+leurs orgies. Je rentrai à la maison. Savéliitch me rencontra sur le
+seuil. «Grâce à Dieu, s'écria-t-il en me voyant, je croyais que les
+scélérats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr Andréitch, le
+croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les habits, le linge, les
+effets, la vaisselle; ils n'ont rien laissé. Mais qu'importe? Grâces
+soient rendues à Dieu de ce qu'ils ne t'ont pas au moins ôté la vie!
+Mais as-tu reconnu, maître, leur _ataman_[47]?
+
+--Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il?
+
+--Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l'ivrogne qui t'a escroqué
+le _touloup_ le jour du chasse-neige, un _touloup_ de peau de lièvre, et
+tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en
+l'endossant.»
+
+Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide
+était frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et
+lui étaient bien le même homme, et je compris alors la grâce qu'il
+m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'étrange liaison des événements.
+Un _touloup_ d'enfant, donné à un vagabond, me sauvait de la corde, et
+un ivrogne qui courait les cabarets assiégeait des forteresses et
+ébranlait l'empire.
+
+«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à ses
+habitudes. Il n'y a rien à la maison, il est vrai; mais je chercherai
+partout, et je te préparerai quelque chose.»
+
+Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu'avais-je à faire? Ne pas quitter
+la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa troupe, était
+indigne d'un officier. Le devoir voulait que j'allasse me présenter là
+où je pouvais encore être utile à ma patrie, dans les critiques
+circonstances où elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec
+non moins de force de rester auprès de Marie Ivanovna pour être son
+protecteur et son champion. Quoique je prévisse un changement prochain
+et inévitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me
+défendre de trembler en me représentant le danger de sa position.
+
+Mes réflexions furent interrompues par l'arrivée d'un Cosaque qui
+accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait auprès de lui.
+
+«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.
+
+--Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner notre
+père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre Seigneurie, on
+voit bien que c'est un important personnage; il a daigné manger à dîner
+deux cochons de lait rôtis; et puis il est monté au plus haut du
+bain[48], où il faisait si chaud que Tarass Kourotchkine lui-même n'a pu
+le supporter; il a passé le balai à Bikbaïeff, et n'est revenu à lui
+qu'à force d'eau froide. Il faut en convenir, toutes ses manières sont
+si majestueuses,... et dans le bain, à ce qu'on dit, il a montré ses
+signes de tsar: sur l'un des seins, un aigle à deux têtes grand comme un
+_pétak_[49] et sur l'autre, sa propre figure.»
+
+Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans
+la maison du commandant, tâchant de me représenter à l'avance mon
+entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le
+lecteur me croira facilement si je lui dis que je n'étais pas pleinement
+rassuré.
+
+Il commençait à faire sombre quand j'arrivai à la maison du commandant.
+La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible; le corps de
+la pauvre commandante gisait encore sous le perron, près duquel deux
+Cosaques montaient la garde. Celui qui m'avait amené entra pour annoncer
+mon arrivée; il revint aussitôt, et m'introduisit dans cette chambre où,
+la veille, j'avais dit adieu à Marie Ivanovna.
+
+Un tableau étrange s'offrit à mes regards. À une table couverte d'une
+nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était assis
+Pougatcheff, entouré d'une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en
+chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des visages enflammés et
+des yeux étincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affidés,
+les traîtres Chvabrine et l'_ouriadnik_.
+
+«Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le
+bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»
+
+Les convives se serrèrent; je m'assis en silence au bout de la table.
+Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me versa une rasade
+d'eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas. J'étais occupé à considérer
+curieusement la réunion. Pougatcheff était assis à la place d'honneur,
+accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les
+traits de son visage, réguliers et agréables, n'avaient aucune
+expression farouche. Il s'adressait souvent à un homme d'une
+cinquantaine d'années, en l'appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch,
+tantôt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne
+montraient aucune déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient
+de l'assaut du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines
+opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et
+contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet étrange conseil de
+guerre qu'on prit la résolution de marcher sur Orenbourg, mouvement
+hardi et qui fut bien près d'être couronné de succès. Le départ fut
+arrêté pour le lendemain.
+
+Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de table, et
+prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me
+dit:
+
+«Reste là, je veux te parler.»
+
+Nous demeurâmes en tête-à-tête.
+
+Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me
+regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil gauche avec
+une expression indéfinissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit
+d'un long éclat de rire, et avec une gaieté si peu feinte, que moi-même,
+en le regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi.
+
+«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur quand mes
+garçons t'ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel t'a paru de la
+grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais balancé sous la traverse
+sans ton domestique. J'ai reconnu à l'instant même le vieux hibou. Eh
+bien, aurais-tu pensé, Votre Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au
+gîte dans la steppe était le grand tsar lui-même?»
+
+En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux. «Tu es bien
+coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait grâce pour ta vertu,
+et pour m'avoir rendu service quand j'étais forcé de me cacher de mes
+ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres
+faveurs quand j'aurai recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec
+zèle?»
+
+La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles que je
+ne pus réprimer un sourire.
+
+«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce que tu
+ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi franchement.»
+
+Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n'en étais pas
+capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté. L'appeler imposteur
+en face, c'était me dévouer à la mort; et le sacrifice auquel j'étais
+prêt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la première
+chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je
+ne savais que dire.
+
+Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je
+me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-même) le
+sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je répondis
+à Pougatcheff:
+
+«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t'en fais juge. Puis-je
+reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais bien que
+je mens.
+
+--Qui donc suis-je d'après toi?
+
+--Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux.»
+
+Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:
+
+«Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien! soit.
+Est-ce qu'il n'y a pas de réussite pour les gens hardis? est-ce
+qu'anciennement Grichka Otrépieff[50] n'a pas régné! Pense de moi ce que
+tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te fait l'un ou l'autre?
+Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement et je ferai de toi un
+feld-maréchal et un prince. Qu'en dis-tu?
+
+--Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j'ai prêté serment
+à Sa Majesté l'impératrice; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien
+en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»
+
+Pougatcheff se mit à réfléchir:
+
+«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter
+les armes contre moi?
+
+--Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais toi-même
+que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l'on m'ordonne de marcher
+contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux
+que tes subordonnés t'obéissent. Comment puis-je refuser de servir, si
+l'on a besoin de mon service? Ma tête est dans tes mains; si tu me
+laisses libre, merci; si tu me fais mourir, que Dieu te juge; mais je
+t'ai dit la vérité.»
+
+Ma franchise plut à Pougatcheff.
+
+«Soit, dit-il en me frappant sur l'épaule; il faut punir jusqu'au bout,
+ou faire grâce jusqu'au bout. Va-t'en des quatre côtés, et fais ce que
+bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher;
+j'ai sommeil moi-même.»
+
+Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et
+froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient
+la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de
+la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret où se voyait de la
+lumière et où s'entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un
+regard sur la maison du pope; les portes et les volets étaient fermés;
+tout y semblait parfaitement tranquille.
+
+Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon absence. La
+nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.
+
+«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de la
+croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du jour, et
+nous irons à la garde de Dieu. Je t'ai préparé quelque petite chose;
+mange, mon père, et dors jusqu'au matin, tranquille comme dans la poche
+du Christ.»
+
+Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je
+m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d'esprit que de corps.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+IX
+
+LA SÉPARATION
+
+
+De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la place.
+Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger autour de la
+potence où se trouvaient encore attachées les victimes de la veille. Les
+Cosaques se tenaient à cheval; les soldats de pied, l'arme au bras; les
+enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le
+nôtre, étaient posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants
+s'étaient réunis au même endroit, attendant l'usurpateur. Devant le
+perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
+magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps
+de la commandante; on l'avait poussé de côté et recouvert d'une méchante
+natte d'écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se
+découvrit. Pougatcheff s'arrêta sur le perron, et dit le bonjour à tout
+le monde. L'un des chefs lui présenta un sac rempli de pièces de cuivre,
+qu'il se mit à jeter à pleines poignées. Le peuple se précipita pour les
+ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices
+de Pougatcheff l'entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
+regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et il
+détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de feinte
+moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la
+tête, et m'appela près de lui.
+
+«Écoute, me dit-il, pars à l'instant même pour Orenbourg. Tu déclareras
+de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu'ils aient à
+m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec
+soumission et amour filial; sinon ils n'éviteront pas un supplice
+terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»
+
+Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà, enfants,
+dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute chose; il me
+répond de vous et de la forteresse».
+
+J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de la
+place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-t-elle?
+Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; il s'élança
+rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques qui s'apprêtaient
+à le soutenir.
+
+En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il s'approcha de
+Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier. Je ne pouvais
+imaginer ce que cela voulait dire.
+
+«Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.
+
+--Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.
+
+Pougatcheff reçut le papier et l'examina longtemps d'un air
+d'importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
+lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en chef?»
+
+Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de
+Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l'usurpateur en lui présentant
+le papier. J'étais extrêmement curieux de savoir à quel propos mon menin
+s'était avisé d'écrire à Pougatcheff. Le secrétaire en chef se mit à
+épeler d'une voix retentissante ce qui va suivre:
+
+«Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayée: six
+roubles.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en fronçant le
+sourcil.
+
+--Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme parfait.
+
+Le secrétaire en chef continua sa lecture:
+
+«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.
+
+«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.
+
+«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix roubles.
+
+«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.
+
+--Qu'est-ce que toute cette bêtise? s'écria Pougatcheff. Que me font ces
+cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»
+
+Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer la
+chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c'est la note du bien de
+mon maître emporté par les scélérats.
+
+--Quels scélérats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.
+
+--Pardon, la langue m'a tourné, répondit Savéliitch; pour des scélérats,
+non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant les garçons ont bien
+fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te fâche pas; le cheval a
+quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu'au bout.
+
+--Voyons, lis.»
+
+Le secrétaire continua:
+
+«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre roubles.
+
+«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
+roubles.
+
+«Et encore un petit _touloup_ en peau de lièvre, dont on a fait abandon
+à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.
+
+--Qu'est-ce que cela?» s'écria Pougatcheff dont les yeux étincelèrent
+tout à coup.
+
+J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s'embarquer dans
+de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l'interrompit.
+
+«Comment as-tu bien osé m'importuner de pareilles sottises? s'écria-t-il
+en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en le jetant au nez
+de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a dépouillés, grand malheur! Mais
+tu dois, vieux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons,
+de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres
+rebelles... Un _touloup_ en peau de lièvre! je te donnerai un _touloup_
+en peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif pour
+qu'on fasse des _touloups_ de ta peau.
+
+--Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un homme
+libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»
+
+Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d'âme. Il
+détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le
+suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le
+peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon
+menin tenait dans la main son mémoire, et le considérait avec un air de
+profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait
+cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui réussit pas.
+J'allais le gronder vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus
+m'empêcher de rire.
+
+«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra remonter
+ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.»
+
+Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du
+pope vint à ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse nouvelle.
+Pendant la nuit, la fièvre chaude s'était déclarée chez la pauvre fille.
+Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna m'introduisit dans sa
+chambre. J'approchai doucement du lit. Je fus frappé de l'effrayant
+changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile
+devant elle, je fus longtemps sans entendre le père Garasim et sa bonne
+femme, qui, selon toute apparence, s'efforçaient de me consoler. De
+lugubres idées m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissée
+seule et sans défense au pouvoir des scélérats, m'effrayait autant que
+me désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
+m'épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur, dans la
+forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il
+était capable de tous les excès. Que devais-je faire? comment la
+secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et je l'embrassai.
+C'était de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin de presser la
+délivrance de Bélogorsk, et d'y coopérer, si c'était possible. Je pris
+congé du pope et d'Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les
+plus chaudes instances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je
+saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de
+larmes.
+
+«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr
+Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous
+oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la pauvre Marie
+Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur.»
+
+Sorti sur la place, je m'arrêtai un instant devant le gibet, que je
+saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en compagnie
+de Savéliitch, qui ne m'abandonnait pas.
+
+J'allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j'entendis tout d'un
+coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la tête et vis un
+Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de
+Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l'attendisse. Je
+m'arrêtai, et reconnus bientôt notre _ouriadnik_. Après nous avoir
+rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride
+de l'autre: «Votre Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d'un
+cheval et d'une pelisse de son épaule.»
+
+[Illustration: JE TOURNAI LA TÊTE ET VIS UN COSAQUE QUI ACCOURAIT DE LA
+FORTERESSE.]
+
+À la selle était attaché un simple _touloup_ de peau de mouton. «Et de
+plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-rouble... Mais je
+l'ai perdu en route; excusez généreusement.»
+
+Savéliitch le regarda de travers: «Tu l'as perdu en route, dit-il; et
+qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?
+
+--Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l'_ouriadnik_ sans se
+déconcerter, Dieu te pardonne, vieillard! c'est un mors de bride et non
+un demi-rouble.
+
+--Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part celui
+qui t'envoie; tâche même de retrouver en t'en allant le demi-rouble
+perdu, et prends-le comme pourboire.
+
+--Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval;
+je prierai éternellement Dieu pour vous.»
+
+À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut
+bientôt hors de la vue.
+
+Je mis le _touloup_ et montai à cheval, prenant Savéliitch en croupe.
+«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas
+inutilement que j'ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a eu
+honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de paysan ne
+vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont volé et de ce que
+tu as toi-même daigné lui donner en présent, cependant ça peut nous être
+utile. D'un méchant chien, même une poignée de poils.»
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+X
+
+LE SIÈGE
+
+
+En approchant d'Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats avec les
+têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles du bourreau[52].
+Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance
+des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes
+les décombres qui remplissaient le fossé; d'autres creusaient la terre
+avec des bêches. Des maçons transportaient des briques et réparaient les
+murailles. Les sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos
+passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de
+Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général.
+
+Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
+d'automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l'aide d'un
+vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure
+exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il parut très content
+de me voir, et se mit à me questionner sur les terribles événements dont
+j'avais été le témoin. Je le lui racontai. Le vieillard m'écoutait avec
+attention, et, tout en m'écoutant, coupait les branches mortes.
+
+«Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est
+dommage, il avait été bon officier. Et madame Mironoff, elle était une
+bonne dame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et qu'est
+devenue Macha, la fille du capitaine?»
+
+Je lui répondis qu'elle était restée à la forteresse, dans la maison du
+pope.
+
+«Aïe! aïe! aïe! fit le général, c'est mauvais, c'est très mauvais; il
+est tout à fait impossible de compter sur la discipline des brigands.»
+
+Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n'était pas fort
+éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas à envoyer
+un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres habitants. Le
+général hocha la tête avec un air de doute. «Nous verrons, dit-il; nous
+avons tout le temps d'en parler. Je te prie de venir prendre le thé chez
+moi. Il y aura ce soir conseil de guerre; tu peux nous donner des
+renseignements précis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va
+te reposer en attendant.»
+
+J'allai au logis qu'on m'avait désigné, et où déjà s'installait
+Savéliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixée. Le lecteur peut
+bien croire que je n'avais garde de manquer à ce conseil de guerre, qui
+devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. À l'heure
+indiquée, j'étais chez le général.
+
+Je trouvai chez lui l'un des employés civils d'Orenbourg, le directeur
+des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et
+rouge, vêtu d'un habit de soie moirée. Il se mit à m'interroger sur le
+sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son compère, et souvent il
+m'interrompait par des questions accessoires et des remarques
+sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme versé dans les
+choses de la guerre, montraient en lui de l'esprit naturel et de la
+finesse. Pendant ce temps, les autres conviés s'étaient réunis. Quand
+tous eurent pris place, et qu'on eut offert à chacun une tasse de thé,
+le général exposa longuement et minutieusement en quoi consistait
+l'affaire en question.
+
+«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière nous
+devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou défensivement?
+Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses désavantages. La
+guerre offensive présente plus d'espoir d'une rapide extermination de
+l'ennemi; mais la guerre défensive est plus sûre et présente moins de
+dangers. En conséquence, nous recueillerons les voix suivant l'ordre
+légal, c'est-à-dire en consultant d'abord les plus jeunes par le rang.
+Monsieur l'enseigne, continua-t-il en s'adressant à moi, daignez nous
+énoncer votre opinion.»
+
+Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et sa
+troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'était pas en état de résister à
+des forces disciplinées.
+
+Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible
+mécontentement. Ils y voyaient l'impertinence étourdie d'un jeune homme.
+Un murmure s'éleva, et j'entendis distinctement le mot _suceur de
+lait_[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de mon côté et me
+dit en souriant:
+
+«Monsieur l'enseigne, les premières voix dans les conseils de guerre se
+donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons
+continuer à recueillir les votes. Monsieur le conseiller de collège,
+dites-nous votre opinion.»
+
+Le petit vieillard en habit d'étoffe moirée se hâta d'avaler sa
+troisième tasse de thé, qu'il avait mélangé d'une forte dose de rhum.
+
+«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni offensivement
+ni défensivement.
+
+--Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le général
+stupéfait. La tactique ne présente pas d'autres moyens; il faut agir
+offensivement ou défensivement.
+
+--Votre Excellence, agissez subornativement[54].
+
+--Eh! eh! votre opinion est très judicieuse; les actions subornatives
+sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre
+conseil. On pourra offrir pour la tête du coquin soixante-dix ou même
+cent roubles à prendre sur les fonds secrets.
+
+--Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un bélier
+kirghise au lieu d'être un conseiller de collège, si ces voleurs ne nous
+livrent leur _ataman_ enchaîné par les pieds et les mains.
+
+--Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le général.
+Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures
+militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre légal.»
+
+Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants
+parlèrent à l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes, de
+l'incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et ainsi de
+suite. Tous étaient d'avis qu'il valait mieux rester derrière une forte
+muraille en pierre, sous la protection du canon, que de tenter la
+fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se
+furent manifestées, le général secoua la cendre de sa pipe, et prononça
+le discours suivant:
+
+«Messieurs, je dois vous déclarer que, pour ma part, je suis entièrement
+de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est fondée sur les
+préceptes de la saine tactique, qui préfère presque toujours les
+mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»
+
+Il s'arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
+amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employés civils, qui
+chuchotaient entre eux d'un air d'inquiétude et de mécontentement.
+
+«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir une
+longue bouffée de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si grande
+responsabilité, quand il s'agit de la sûreté des provinces confiées à
+mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse souveraine. C'est pour
+cela que je me vois contraint de me ranger à l'avis de la majorité,
+laquelle a décidé que la prudence ainsi que la raison veulent que nous
+attendions dans la ville le siège qui nous menace, et que nous
+repoussions les attaques de l'ennemi par la force de l'artillerie, et,
+si la possibilité s'en fait voir, par des sorties bien dirigées.»
+
+Ce fut le tour des employés de me regarder d'un air moqueur. Le conseil
+se sépara. Je ne pus m'empêcher de déplorer la faiblesse du respectable
+soldat qui, contrairement à sa propre conviction, s'était décidé à
+suivre l'opinion d'ignorants sans expérience.
+
+Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fidèle à
+sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des murailles de la ville,
+je pris connaissance de l'armée des rebelles. Il me sembla que leur
+nombre avait décuplé depuis le dernier assaut dont j'avais été témoin.
+Ils avaient aussi de l'artillerie enlevée dans les petites forteresses
+conquises par Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je
+prévis une longue captivité dans les murs d'Orenbourg, et j'étais prêt à
+pleurer de dépit.
+
+Loin de moi l'intention de décrire le siège d'Orenbourg, qui appartient
+à l'histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai donc en peu de
+mots que, par suite des mauvaises dispositions de l'autorité, ce siège
+fut désastreux pour les habitants, qui eurent à souffrir la faim et les
+privations de tous genres. La vie à Orenbourg devenait insupportable;
+chacun attendait avec angoisse la décision de la destinée. Tous se
+plaignaient de la disette, qui était affreuse. Les habitants finirent
+par s'habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts
+mêmes de Pougatcheff n'excitaient plus une grande émotion. Je mourais
+d'ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune
+lettre de Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la
+séparation d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
+consistait à faire des promenades militaires.
+
+Grâce à Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je
+partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart,
+et j'allais tirailler contre les éclaireurs de Pougatcheff. Dans ces
+espèces d'escarmouches, l'avantage restait d'ordinaire aux rebelles, qui
+avaient de quoi vivre abondamment, et d'excellentes montures. Notre
+maigre cavalerie n'était pas en état de leur tenir tête. Quelquefois
+notre infanterie affamée se mettait aussi en campagne; mais la
+profondeur de la neige l'empêchait d'agir avec succès contre la
+cavalerie volante de l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut
+des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de
+la faiblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de
+faire la guerre, et voilà ce que les employés d'Orenbourg appelaient
+prudence et prévoyance.
+
+Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous une
+troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque resté en arrière, et
+j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ôta son bonnet, et
+s'écria:
+
+«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»
+
+[Illustration: J'ALLAIS LE FRAPPER DE MON SABRE.]
+
+Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus content
+de le voir.
+
+«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as quitté
+Bélogorsk?
+
+--Il n'y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne suis
+revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.
+
+--Où est-elle? m'écriai-je tout transporté.
+
+--Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J'ai
+promis à Palachka de tâcher de vous la remettre.»
+
+Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je l'ouvris,
+et lus avec agitation les lignes suivantes:
+
+«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n'ai
+plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours à vous, parce
+que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et que vous êtes
+toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette
+lettre puisse parvenir jusqu'à vous. Maximitch m'a promis de vous la
+faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch qu'il vous voit
+souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans
+penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée
+longtemps malade, et lorsque enfin j'ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui
+commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me
+remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis
+sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l'épouser.
+Il dit qu'il m'a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d'Akoulina
+Pamphilovna quand elle m'a fait passer près des brigands pour sa nièce;
+mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d'un
+homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace,
+si je ne change pas d'avis, si je ne consens pas à ses propositions, de
+me conduire dans le camp du bandit, où j'aurai le sort d'Élisabeth
+Kharloff[55]. J'ai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour
+réfléchir. Il m'a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne
+deviens pas sa femme, je n'aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon
+père Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi,
+pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du
+secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je
+reste votre orpheline soumise,
+
+ «MARIE MIRONOFF.»
+
+Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je m'élançai
+vers la ville, en donnant sans pitié de l'éperon à mon pauvre cheval.
+Pendant la course je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la
+malheureuse fille, sans pouvoir m'arrêter à aucun. Arrivé dans la ville,
+j'allai droit chez le général, et j'entrai en courant dans sa chambre.
+
+Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'écume. En me
+voyant, il s'arrêta; mon aspect sans doute l'avait frappé, car il
+m'interrogea avec une sorte d'anxiété sur la cause de mon entrée si
+brusque.
+
+«Votre Excellence, lui dis-je, j'accours auprès de vous comme auprès de
+mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de
+toute ma vie.
+
+--Qu'est-ce que c'est, mon père? demanda le général stupéfait; que
+puis-je faire pour toi? Parle.
+
+--Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et
+un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.»
+
+Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais perdu la
+tête, et il ne se trompait pas beaucoup.
+
+«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il enfin.
+
+--Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi
+seulement sortir.
+
+--Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande
+distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication avec le
+principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure de remporter
+sur vous une victoire complète et décisive. Une communication
+interceptée, voyez-vous...»
+
+Je m'effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires,
+et je me hâtai de l'interrompre.
+
+«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'écrire une
+lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa femme.
+
+--Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe sous la
+main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le
+fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut
+prendre patience.
+
+--Prendre patience! m'écriai-je hors de moi. Mais d'ici là il fera
+violence à Marie.
+
+--Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un grand
+malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'être la femme de
+Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous l'aurons
+fusillé, alors, avec l'aide de Dieu, les fiancés se trouveront. Les
+jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire
+qu'une veuve trouve plus facilement un mari.
+
+--J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à
+Chvabrine.
+
+--Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es probablement
+amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre affaire. Pauvre
+garçon! Mais cependant il ne m'est pas possible de te donner un
+bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est déraisonnable, et
+je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»
+
+Je baissai la tête; le désespoir m'accablait. Tout à coup une idée me
+traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans le
+chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+XI
+
+LE CAMP DES REBELLES
+
+
+Je quittai le général et m'empressai de retourner chez moi. Savéliitch
+me reçut avec ses remontrances ordinaires.
+
+«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces brigands
+ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont pas toujours
+bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre
+aux Turcs ou aux Suédois! Mais c'est une honte de dire à qui tu la
+fais.»
+
+J'interrompis son discours:
+
+«Combien ai-je en tout d'argent?
+
+--Tu en as encore assez, me répondit-il d'un air satisfait. Les coquins
+ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler.»
+
+En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée, toute
+remplie de pièces de monnaie d'argent.
+
+«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as là,
+et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Bélogorsk.
+
+--Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d'une voix tremblante,
+est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te mettre en route
+maintenant que tous les passages sont coupés par les voleurs? Prends du
+moins pitié de tes parents, si tu n'as pas pitié de toi-même. Où veux-tu
+aller? Pourquoi? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous
+les brigands. Alors tu pourras aller des quatre côtés.»
+
+Mais ma résolution était inébranlable.
+
+«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois partir,
+je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savéliitch, Dieu est
+plein de miséricorde; nous nous reverrons peut-être. Je te recommande
+bien de n'avoir aucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas
+l'avare; achète tout ce qui t'est nécessaire, même en payant les choses
+trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne
+reviens pas dans trois jours...
+
+--Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te laisse
+aller seul! mais ne pense pas même à m'en prier. Si tu as résolu de
+partir, j'irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne t'abandonnerai pas.
+Que je reste sans toi blotti derrière une muraille de pierre! mais
+j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur; mais je
+ne te quitte pas.»
+
+Je savais bien qu'il n'y avait pas à disputer contre Savéliitch, et je
+lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d'une demi-heure,
+j'étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une rosse maigre et
+boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait donnée pour rien, n'ayant
+plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes les portes de la ville; les
+sentinelles nous laissèrent passer, et nous sortîmes enfin d'Orenbourg.
+
+Il commençait à faire nuit. La route que j'avais à suivre passait devant
+la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route était encombrée
+et cachée par la neige; mais à travers la steppe se voyaient des traces
+de chevaux chaque jour renouvelées. J'allais au grand trot. Savéliitch
+avait peine à me suivre, et me criait à chaque instant:
+
+«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite rosse ne
+peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi te hâtes-tu de
+la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous sommes plutôt sous la
+hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet enfant de boyard périra
+pour rien.»
+
+Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes des
+profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à la
+bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière, n'interrompait
+pas ses supplications lamentables. J'espérais passer heureusement devant
+la place ennemie, lorsque j'aperçus tout à coup dans l'obscurité cinq
+paysans armés de gros bâtons. C'était une garde avancée du camp de
+Pougatcheff. On nous cria: «Qui vive?» Ne sachant pas le mot d'ordre, je
+voulais passer devant eux sans répondre; mais ils m'entourèrent à
+l'instant même, et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai
+mon sabre, et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la
+vie; cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s'effrayèrent
+et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et
+partis au galop. L'obscurité de la nuit, qui s'assombrissait, aurait pu
+me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arrière, je vis que
+Savéliitch n'était plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval
+boiteux, n'avait pu se débarrasser des brigands. Qu'avais-je à faire?
+Après avoir attendu quelques instants, et certain qu'on l'avait arrêté,
+je tournai mon cheval pour aller à son secours.
+
+En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la voix de
+mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la portée des
+paysans de la garde avancée qui m'avait arrêté quelques minutes
+auparavant. Savéliitch était au milieu d'eux. Ils avaient fait descendre
+le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient à le garrotter. Ma
+vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur moi avec de grands cris, et
+dans un instant je fus à bas de mon cheval. L'un d'eux, leur chef, à ce
+qu'il paraît, me déclara qu'ils allaient nous conduire devant le tsar.
+«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre à l'heure
+même, ou si l'on doit attendre la lumière de Dieu.» Je ne fis aucune
+résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les sentinelles nous
+emmenèrent en triomphe.
+
+Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
+maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des cris et
+du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne
+fit attention à nous et ne reconnut en moi un officier d'Orenbourg. On
+nous conduisit à une _isba_ qui faisait l'angle de deux rues. Près de la
+porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pièces de canon.
+«Voilà le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous annoncer.» Il
+entra dans l'_isba_. Je jetai un coup d'oeil sur Savéliitch; le vieillard
+faisait des signes de croix en marmottant ses prières. Nous attendîmes
+longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: «Viens, notre père a
+ordonné de faire entrer l'officier».
+
+J'entrai dans l'_isba_, ou dans le palais, comme l'appelait le paysan.
+Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les murs étaient
+tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table,
+le petit pot à laver les mains suspendu à une corde, l'essuie-main
+accroché à un clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin, le
+rayon en bois chargé de pots en terre, tout était comme dans une autre
+_isba_. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan
+rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui étaient
+rangés plusieurs de ses principaux chefs avec une expression forcée de
+soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivée
+d'un officier d'Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les
+rebelles, et qu'ils s'étaient préparés à me recevoir avec pompe.
+Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravité
+disparut tout à coup.
+
+«Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te
+portes-tu? pourquoi Dieu t'amène-t-il ici?»
+
+Je répondis que je m'étais mis en voyage pour mes propres affaires, et
+que ses gens m'avaient arrêté.
+
+«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.
+
+Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne voulais
+pas m'expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades de sortir.
+Tous obéirent, à l'exception de deux qui ne bougèrent pas de leur place.
+«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»
+
+Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l'usurpateur.
+L'un d'eux, petit vieillard chétif et courbé, avec une maigre barbe
+grise, n'avait rien de remarquable qu'un large ruban bleu passé en
+sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n'oublierai jamais
+son compagnon. Il était de haute taille, de puissante carrure, et
+semblait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des yeux
+gris et perçants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le
+front et sur les joues donnaient à son large visage couturé de petite
+vérole une étrange et indéfinissable expression. Il avait une chemise
+rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier,
+comme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff.
+L'autre, Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel
+condamné aux mines de Sibérie, d'où il s'était évadé trois fois. Malgré
+les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette société où
+j'étais jeté d'une manière si inattendue fit sur moi une profonde
+impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à moi-même par ses
+questions.
+
+«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»
+
+Une idée singulière me vint à l'esprit. Il me sembla que la Providence,
+en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par là
+l'occasion d'exécuter mon projet. Je me décidai à la saisir, et sans
+réfléchir longtemps au parti que je prenais, je répondis à Pougatcheff:
+
+«J'allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une orpheline
+qu'on opprime.»
+
+Les yeux de Pougatcheff s'allumèrent.
+
+«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'écria-t-il. Eût-il un
+front de sept pieds, il n'échapperait point à ma sentence. Parle, quel
+est le coupable?
+
+--Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune fille que
+tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir
+sa femme.
+
+--Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s'écria Pougatcheff d'un
+air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi à sa tête
+et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
+
+--Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix enrouée.
+Tu t'es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la
+forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà
+offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va
+donc pas offenser à présent les gentilshommes en les suppliciant à la
+première accusation.
+
+--Il n'y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à
+son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de mal de faire
+pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner M.
+l'officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S'il ne te
+reconnaît pas pour tsar, il n'a pas à te demander justice; et s'il te
+reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu'à présent à Orenbourg au milieu
+de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et
+d'y allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est
+envoyée par les généraux d'Orenbourg.»
+
+La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un frisson
+involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles
+mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon trouble.
+
+«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me semble que
+mon feld-maréchal a raison. Qu'en penses-tu?»
+
+Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui répondis
+avec calme que j'étais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce
+qu'il voulait.
+
+«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre
+ville.
+
+--Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.
+
+--En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.»
+
+L'usurpateur disait la vérité; mais d'après le devoir que m'imposait mon
+serment, je l'assurai que c'était un faux bruit, et que la place
+d'Orenbourg était suffisamment approvisionnée.
+
+«Tu vois, s'écria le petit vieillard, qu'il te trompe avec impudence.
+Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à
+Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets
+d'honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux
+pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu'ils
+n'aient rien à se reprocher.»
+
+Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff.
+Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade.
+
+«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'à pendre et à
+étrangler. Il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait où ton
+âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir
+les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur la conscience?
+
+--Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d'où te vient
+cette pitié?
+
+--Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et
+cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il
+montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir versé du sang
+chrétien. Mais j'ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand
+chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le
+poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de
+vieille femme.»
+
+Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: «Narines
+arrachées!
+
+--Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai,
+des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra aussi. J'espère
+en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là
+prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche.
+
+--Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez vos
+querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux
+d'Orenbourg frétillaient des jambes sous la même traverse; mais ce
+serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux.»
+
+Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre
+regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l'entretien, qui
+pouvait se terminer pour moi d'une fort désagréable façon. Me tournant
+vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: «Ah! j'avais oublié de
+te remercier pour ton cheval et ton _touloup_. Sans toi je ne serais pas
+arrivé jusqu'à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.»
+
+Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. «La beauté de la
+dette, c'est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d'oeil.
+Conte-moi maintenant l'histoire; qu'as-tu à faire avec cette jeune fille
+que Chvabrine persécute? n'aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?
+
+--Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m'apercevant du
+changement favorable qui s'opérait en lui, et ne voyant aucun risque à
+lui dire la vérité.
+
+--Ta fiancée! s'écria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt?
+Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes noces.»
+
+Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui dit-il;
+nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous à souper.
+Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le matin est plus sage
+que le soir.»
+
+J'aurais refusé de bon coeur l'honneur qui m'était proposé; mais je ne
+pouvais m'en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de
+l'_isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche, apportèrent du pain,
+de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais
+ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles
+compagnons.
+
+L'orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant
+dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des convives.
+Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me
+faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l'ordre de
+Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai
+Savéliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin était
+si étonné de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de
+lui, qu'il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans
+l'obscurité, et je l'entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfin il
+se mit à ronfler, et moi, je m'abandonnai à des réflexions qui ne me
+laissèrent pas fermer l'oeil un instant de la nuit.
+
+Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je me
+rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_ attelée de
+trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je
+rencontrai dans l'antichambre, était vêtu d'un habit de voyage, d'une
+pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses convives de la veille
+l'entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort
+avec ce que j'avais vu le soir précédent. Pougatcheff me dit gaiement
+bonjour, et m'ordonna de m'asseoir à ses côtés dans la _kibitka_.
+
+Nous prîmes place.
+
+«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher tatar
+qui, debout, dirigeait l'attelage.
+
+Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'élancèrent, la clochette
+tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.
+
+«Arrête! arrête!» s'écria une voix que je ne connaissais que trop; et je
+vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff fit arrêter.
+
+«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas dans
+mes vieilles années au milieu de ces scél...
+
+--Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer.
+Voyons, assieds-toi sur le devant.
+
+--Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant
+place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre
+vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai
+jamais du _touloup_ de lièvre.»
+
+Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Pougatcheff.
+Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette
+mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrêtait
+dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu'à la ceinture.
+Pougatcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauche. En un
+instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un
+chemin bien frayé.
+
+On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures
+je devais revoir celle que j'avais crue perdue à jamais pour moi. Je me
+représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l'homme
+dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu'un étrange concours
+de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais
+la cruauté brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se
+portait le défenseur de ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu'elle
+fût la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était
+capable de tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité
+par d'autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson
+subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tête.
+
+Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre
+Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?
+
+--Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un officier,
+un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je
+voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le bonheur de ma vie
+dépend de toi.
+
+--Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»
+
+Je répondis qu'ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j'espérais, non
+seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.
+
+«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. Tu as
+vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le
+petit vieux voulait me prouver à toute force que tu es un espion et
+qu'il fallait te mettre à la torture, puis te pendre. Mais je n'y ai pas
+consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliitch et le
+Tatar ne l'entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de
+vin et de ton _touloup_. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de
+sang, comme le prétend ta confrérie.»
+
+Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas
+devoir le contredire, et ne répondis mot.
+
+«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court
+silence.
+
+--Mais on dit que tu n'es pas facile à mater. Il faut en convenir, tu
+nous as donné de la besogne.»
+
+Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-propre.
+«Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connaît-on
+chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]? Quarante généraux
+ont été tués, quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de
+Prusse soit de ma force?»
+
+La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle. «Qu'en
+penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric?
+
+--Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et
+vos généraux l'ont battu. Jusqu'à présent mes armes ont été heureuses.
+Attends, attends, tu en verras bien d'autres quand je marcherai sur
+Moscou.
+
+--Et tu comptes marcher sur Moscou?»
+
+L'usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu sait,...
+ma rue est étroite,... j'ai peu de volonté,... mes garçons ne
+m'obéissent pas,... ce sont des pillards,... il me faut dresser
+l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tête.
+
+--Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner
+toi-même avant qu'il ne soit trop tard, et avoir recours à la clémence
+de l'impératrice?»
+
+Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir est
+passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j'ai commencé. Qui
+sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été tsar à Moscou.
+
+--Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jeté par une fenêtre, on l'a
+massacré, on l'a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on l'a
+dispersée à tous les vents.»
+
+Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout
+endormi, vacillait de côté et d'autre. Notre _kibitka_ glissait
+rapidement sur le chemin d'hiver... Tout à coup j'aperçus un petit
+village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la
+rive escarpée du Iaïk. Un quart d'heure après, nous entrions dans la
+forteresse de Bélogorsk.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+XII
+
+L'ORPHELINE
+
+
+La _kibitka_ s'arrêta devant le perron de la maison du commandant. Les
+habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et étaient
+accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de l'usurpateur; il
+était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa barbe. Le traître aida
+Pougatcheff à sortir de voiture, en exprimant par des paroles
+obséquieuses son zèle et sa joie. À ma vue il se troubla; mais se
+remettant bientôt: «Tu es avec nous? dit-il; ce devrait être depuis
+longtemps».
+
+Je détournai la tête sans lui répondre.
+
+Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que je
+connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le diplôme du
+défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatcheff s'assit sur ce
+même sofa où maintes fois Ivan Kouzmitch s'était assoupi au bruit des
+gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de l'eau-de-vie à son
+chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me désignant:
+«Offres-en un autre à Sa Seigneurie».
+
+Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour la
+seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse
+ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n'était pas
+content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance.
+Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'état de la forteresse, sur
+ce qu'on disait des troupes de l'impératrice et sur d'autres sujets
+pareils. Puis, tout à coup, et d'une manière inattendue:
+
+«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu
+tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»
+
+Chvabrine devint pâle comme la mort. «Tsar, dit-il d'une voix
+tremblante, tsar,... elle n'est pas sous ma garde, elle est au lit dans
+sa chambre.
+
+--Mène-moi chez elle», dit l'usurpateur en se levant.
+
+Il était impossible d'hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la
+chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.
+
+Chvabrine s'arrêta dans l'escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de
+moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un étranger entre
+dans la chambre de ma femme.
+
+--Tu es marié! m'écriai-je, prêt à le déchirer.
+
+--Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi,
+continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l'important.
+Qu'elle soit ta femme ou non, j'amène qui je veux chez elle. Votre
+Seigneurie, suis-moi.»
+
+À la porte de la chambre Chvabrine s'arrêta de nouveau et dit d'une voix
+entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu'elle a la fièvre, et depuis
+trois jours elle ne cesse de délirer.
+
+--Ouvre!» dit Pougatcheff.
+
+Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire qu'il
+avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; la serrure
+céda, la porte s'ouvrit et nous entrâmes.
+
+Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis m'évanouir. Sur
+le plancher et dans un grossier vêtement de paysanne, Marie était
+assise, pâle, maigre, les cheveux épars. Devant elle se trouvait une
+cruche d'eau recouverte d'un morceau de pain. À ma vue elle frémit et
+poussa un cri perçant. Je ne saurais dire ce que j'éprouvai.
+
+Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
+sourire: «Ton hôpital est en ordre!»
+
+Puis, s'approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton
+mari te punit-il ainsi?
+
+--Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne serai sa
+femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si l'on ne me
+délivre pas.»
+
+Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me
+tromper, s'écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»
+
+Chvabrine tomba à genoux.
+
+Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance.
+Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux pieds d'un
+déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.
+
+«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache bien
+qu'à ta première faute je me rappellerai celle-là.»
+
+Puis, s'adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie fille,
+je suis le tsar».
+
+[Illustration: «JE TE DONNE LA LIBERTE, JE SUIS LE TSAR.»]
+
+Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que c'était
+l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux. Elle se cacha
+le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me précipitais
+pour la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort
+hardiment dans la chambre et s'empressa autour de sa maîtresse.
+Pougatcheff sortit, et nous descendîmes tous trois dans la pièce de
+réception.
+
+«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons délivré
+la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer chercher le
+pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je serai ton _père
+assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous nous mettrons à boire, et
+nous fermerons les portes...»
+
+Ce que je redoutais arriva. Dès qu'il entendit la proposition de
+Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.
+
+«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
+Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la nièce du pope:
+elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la prise de
+cette forteresse.»
+
+Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il avec la surprise de
+l'indignation.
+
+--Chvabrine t'a dit vrai, répondis-je avec fermeté.
+
+--Tu ne m'avais pas dit cela! reprit Pougatcheff dont le visage
+s'assombrit tout à coup.
+
+--Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer devant tes
+gens qu'elle était la fille de Mironoff? Ils l'eussent déchirée à belles
+dents; rien n'aurait pu la sauver.
+
+--Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient pas
+épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien fait de
+les tromper.
+
+--Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
+comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
+serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement,
+ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et à ma conscience
+de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commencé.
+Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous amènera. Et
+nous, quoi qu'il t'arrive, et où que tu sois, nous prierons Dieu chaque
+jour pour qu'il veille au salut de ton âme...»
+
+Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.
+
+«Qu'il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir jusqu'au
+bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est là ma coutume. Prends ta
+fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et
+raison.»
+
+Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'écrire un sauf-conduit
+pour toutes les barrières et forteresses soumises à son pouvoir.
+Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié. Pougatcheff alla faire
+l'inspection de la forteresse; Chvabrine le suivit, et moi je restai,
+prétextant les préparatifs de voyage.
+
+Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je frappai:
+
+«Qui est là?» demanda Palachka.
+
+Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la porte.
+
+«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d'habillement. Allez
+chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends à l'instant même.»
+
+J'obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme
+accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de tout
+ce qui s'était passé.
+
+«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu a
+fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous?
+Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n'a-t-elle
+pas souffert sans vous, ma petite colombe! Mais dites-moi, mon père,
+comment vous en êtes-vous tiré avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il
+pas tué? Eh bien! pour cela merci au scélérat!
+
+--Finis, vieille, interrompit le père Garasim! ne radote pas sur tout ce
+que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr Andréitch, et
+soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.»
+
+La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la main,
+sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les
+avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna; comment la pauvre fille
+pleurait et ne voulait pas se séparer d'eux; comment elle avait eu avec
+eux des relations continuelles par l'entremise de Palachka, fille
+adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danser l'_ouriadnik_
+lui-même au son de son flageolet; comment elle avait conseillé à Marie
+Ivanovna de m'écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en
+peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
+quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient trompé.
+
+«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
+Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! bien,
+fin renard!»
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
+sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de paysanne,
+et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et bienséance.
+
+Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
+parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. Nos
+hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu'à causer avec
+eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie ose raconta tout ce
+qui lui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépeignit
+toute l'horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait
+souffrir l'infâme Chvabrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en
+versant tous deux des larmes. Enfin je pus lui communiquer mes projets.
+Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à
+Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus
+penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce
+moment toutes les calamités d'un siège. Marie n'avait plus un seul
+parent dans le monde. Je lui proposai donc de se rendre à la maison de
+campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle
+proposition. La mauvaise disposition qu'avait montrée mon père à son
+égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon père
+tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille d'un
+vétéran mort pour sa patrie.
+
+«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
+événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne
+saurait plus nous séparer.»
+
+Marie Ivanovna m'écoutait dans un silence digne, sans feinte timidité,
+sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa
+destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais elle répéta
+qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes parents. Je ne trouvai
+rien à répliquer. Mon projet devint notre commune résolution.
+
+Une heure après, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le
+griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m'annonça que le
+tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route.
+Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, terrible
+et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire
+l'entière vérité? Je sentais en ce moment une forte sympathie
+m'entraîner vers lui. Je désirais vivement l'arracher à la horde de
+bandits dont il était le chef et sauver sa tête avant qu'il fût trop
+tard. La présence de Chvabrine et la foule qui s'empressait autour de
+nous m'empêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur
+était plein.
+
+Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule Akoulina
+Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en clignant de l'oeil
+d'une manière significative. Puis il s'assit dans sa _kibitka_, en
+donnant l'ordre de retourner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur
+élan, il se pencha hors de la voiture et me cria:
+
+«Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous nous reverrons encore.»
+
+En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
+circonstances!
+
+Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
+glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
+disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour notre
+départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du
+commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un
+dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière l'église. Je
+voulais l'y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et
+revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim
+et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous
+rangeâmes à trois dans l'intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et
+moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.
+
+«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr Andréitch,
+notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et
+que Dieu vous comble tous de bonheur!»
+
+Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j'aperçus Chvabrine
+qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je
+ne voulus pas triompher lâchement d'un ennemi humilié, et détournai les
+yeux.
+
+Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour
+toujours la forteresse de Bélogorsk.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+XIII
+
+L'ARRESTATION
+
+
+Réuni d'une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait le
+matin même tant d'inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire à mon
+bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'était arrivé n'était qu'un
+songe. Marie regardait d'un air pensif, tantôt moi, tantôt la route, et
+ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous
+gardions le silence; nos coeurs étaient trop fatigués d'émotions. Au bout
+de deux heures, nous étions déjà rendus dans la forteresse voisine, qui
+appartenait aussi à Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la
+célérité qu'on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque
+barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'aperçus que grâce
+au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un
+favori du maître.
+
+Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre. Nous
+nous approchâmes d'une petite ville où, d'après le commandant barbu,
+devait se trouver un fort détachement qui était en marche pour se réunir
+à l'usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de: «Qui
+vive?» notre postillon répondit à haute voix:
+
+«Le compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»
+
+Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec d'affreux
+jurements.
+
+«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux épaisses
+moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.»
+
+Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduisît devant
+l'autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs
+imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major.
+Savéliitch me suivait en grommelant:
+
+«En voilà un, de compère du tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô
+Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il?»
+
+La _kibitka_ venait au pas derrière nous.
+
+En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée. Le
+maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour annoncer sa
+capture. Il revint à l'instant même et me déclara que Sa Haute
+Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir, qu'elle lui avait
+donné l'ordre de me conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise.
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je furieux; est-il devenu fou?
+
+--Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal des
+logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire Votre
+Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie à Sa Haute Seigneurie,
+Votre Seigneurie.»
+
+Je m'élançai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps de me
+retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre où six officiers de
+hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque. Quelle fut ma
+surprise, lorsqu'après l'avoir un moment envisagé je reconnus en lui cet
+Ivan Ivanovitch Zourine qui m'avait si bien dévalisé dans l'hôtellerie
+de Simbisrk!
+
+«Est-ce possible! m'écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?
+
+--Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D'où viens-tu? Bonjour,
+frère; ne veux-tu pas ponter une carte?
+
+--Merci; fais-moi plutôt donner un logement.
+
+--Quel logement te faut-il? Reste chez moi.
+
+--Je ne le puis, je ne suis pas seul.
+
+--Eh bien, amène aussi ton camarade.
+
+--Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.
+
+--Avec une dame! où l'as-tu pêchée, frère?»
+
+Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que tous
+les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.
+
+«Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien à faire; je te donnerai un
+logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches comme
+l'autre fois. Holà! garçon, pourquoi n'amène-t-on pas la commère de
+Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinée? Dis-lui qu'elle n'a rien
+à craindre, que le monsieur qui l'appelle est très bon, qu'il ne
+l'offensera d'aucune manière, et en même temps pousse-la ferme par les
+épaules.
+
+--Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de Pougatcheff
+parles-tu? c'est la fille du défunt capitaine Mironoff. Je l'ai délivrée
+de sa captivité et je l'emmène maintenant à la maison de mon père, où je
+la laisserai.
+
+--Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout à l'heure? Au
+nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t'en supplie,
+rassure la pauvre fille, que les hussards ont horriblement effrayée.»
+
+Zourine fit à l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-même dans
+la rue pour s'excuser auprès de Marie du malentendu involontaire qu'il
+avait commis, et donna l'ordre au maréchal des logis de la conduire au
+meilleur logement de la ville. Je restai à coucher chez lui.
+
+Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec Zourine, je
+lui racontai toutes mes aventures. Il m'écouta avec une grande
+attention, et quand j'eus fini, hochant de la tête:
+
+«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui n'est
+pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête officier, en bon
+camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-moi, je t'en conjure: le
+mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien à toi de t'embarrasser d'une
+femme et de bercer des marmots? Crache là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi
+de la fille du capitaine. J'ai nettoyé et rendu sûre la route de
+Simbirsk; envoie-la demain à tes parents, et toi, reste dans mon
+détachement. Tu n'as que faire de retourner à Orenbourg. Si tu tombes
+derechef dans les mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t'en
+dépêtrer encore une fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira
+d'elle-même, et tout se passera pour le mieux.»
+
+Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je sentais que
+le devoir et l'honneur exigeaient ma présence dans l'armée de
+l'impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le conseil de
+Zourine, c'est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents, et à rester dans
+sa troupe.
+
+Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu'il eût à
+se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il commença par
+faire le récalcitrant.
+
+«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
+servira, et que diront tes parents?»
+
+Connaissant l'obstination de mon menin, je résolus de le fléchir par ma
+sincérité et mes caresses.
+
+«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
+bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais pas
+tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En la
+servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à l'épouser
+dès que les circonstances me le permettront.»
+
+Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de stupéfaction
+inexprimable.
+
+«Se marier! répétait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira ton
+père? et ta mère, que pensera-t-elle?
+
+--Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu'ils connaîtront
+Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma mère ont en toi
+pleine confiance. Tu intercéderas pour nous, n'est-ce pas?»
+
+Le vieillard fut touché.
+
+«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles te
+marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, que ce
+serait pécher que de laisser passer une occasion pareille. Je ferai ce
+que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en
+toute soumission à tes parents qu'une telle fiancée n'a pas besoin de
+dot.»
+
+Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine. Dans
+mon agitation, je me remis à babiller. D'abord Zourine m'écouta
+volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues, puis
+enfin il répondit à l'une de mes questions par un ronflement aigu, et
+j'imitai son exemple.
+
+Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en reconnut
+la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le détachement de
+Zourine devait quitter la ville le même jour, et qu'il n'y avait plus
+d'hésitation possible, je me séparai de Marie après l'avoir confiée à
+Savéliitch, et lui avoir donné une lettre pour mes parents. Marie
+Ivanovna me dit adieu tout éplorée; je ne pus rien lui répondre, ne
+voulant pas m'abandonner aux sentiments de mon âme devant les gens qui
+m'entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensif, il voulut
+m'égayer, j'espérais me distraire; nous passâmes bruyamment la journée,
+et le lendemain nous nous mîmes en marche.
+
+C'était vers la fin du mois de février. L'hiver, qui avait rendu les
+manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux
+s'apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé ses
+troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l'approche de nos
+forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir. Bientôt le
+prince Galitzine remporta une victoire complète sur Pougatcheff, qui
+s'était aventuré près de la forteresse de Talitcheff: le vainqueur
+débloqua Orenbourg, et il semblait avoir porté le coup de grâce à la
+rébellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait été détaché contre des
+Bachkirs révoltés, qui se dispersèrent avant que nous eussions pu les
+apercevoir. Le printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi
+les routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous
+consolions de notre inaction par l'idée que cette petite guerre
+d'escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.
+
+Mais Pougatcheff n'avait pas été pris: il reparut bientôt dans les
+forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et recommença
+ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction des forteresses de
+Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la marche audacieuse de
+l'usurpateur sur Moscou. Zourine reçut l'ordre de passer la Volga.
+
+Je ne m'arrêterai pas au récit des événements de la guerre. Seulement je
+dirai que les calamités furent portées au comble. Les gentilshommes se
+cachaient dans les bois; l'autorité n'avait plus de force nulle part;
+les chefs des détachements isolés punissaient ou faisaient grâce sans
+rendre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays était mis à
+feu et à sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir une révolte aussi
+insensée et aussi impitoyable!
+
+Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de
+nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du bandit
+et l'ordre de s'arrêter. La guerre était finie. Il m'était donc enfin
+possible de retourner chez mes parents. L'idée de les embrasser et de
+revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me remplissait de joie.
+Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disait en haussant les
+épaules: «Attends, attends que tu sois marié; tu verras que tout ira au
+diable».
+
+Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange empoisonnait ma
+joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de tant de victimes
+innocentes et l'idée du supplice qui l'attendait ne me laissaient pas de
+repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je avec dépit, pourquoi ne t'es-tu
+pas jeté sur les baïonnettes ou offert aux coups de la mitraille? C'est
+ce que tu avais de mieux à faire[63].»
+
+Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard, j'allais
+me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de tonnerre imprévu
+vint me frapper.
+
+Le jour de mon départ, au moment où j'allais me mettre en route, Zourine
+entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d'un air soucieux.
+Je sentis une piqûre au coeur; j'eus peur sans savoir de quoi. Le major
+fit sortir mon domestique et m'annonça qu'il avait à me parler.
+
+«Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.
+
+--Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis ce que
+je viens de recevoir.»
+
+C'était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements d'avoir
+à m'arrêter partout où je me trouverais, et de m'envoyer sous bonne
+garde à Khasan devant la commission d'enquête créée pour instruire
+contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me tomba des mains.
+
+«Allons, dit Zourine, mon devoir est d'exécuter l'ordre. Probablement
+que le bruit de tes voyages faits dans l'intimité de Pougatcheff est
+parvenu jusqu'à l'autorité. J'espère bien que l'affaire n'aura pas de
+mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te
+laisse point abattre et pars à l'instant.»
+
+Ma conscience était tranquille; mais l'idée que notre réunion était
+reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après avoir reçu
+les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma _téléga_[64], deux
+hussards s'assirent à mes côtés, le sabre nu, et nous prîmes la route de
+Khasan.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+XIV
+
+LE JUGEMENT
+
+
+Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fût mon éloignement
+sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisément me disculper, car,
+non seulement on ne nous avait pas défendu de faire des sorties contre
+l'ennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales
+avec Pougatcheff semblaient être prouvées par une foule de témoins et
+devaient paraître au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais
+aux interrogatoires que j'allais subir et arrangeais mentalement mes
+réponses. Je me décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure
+et tout entière, bien convaincu que c'était à la fois le moyen le plus
+simple et le plus sûr de me justifier.
+
+J'arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et presque
+réduite en cendres. Le long des rues, à la place des maisons, se
+voyaient des amas de matières calcinées et des murailles sans fenêtres
+ni toitures. Voilà la trace que Pougatcheff y avait laissée. On m'amena
+à la forteresse, qui était restée intacte, et les hussards mes gardiens
+me remirent entre les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler
+un maréchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid.
+De là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai seul
+dans un étroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre murs et une
+petite lucarne garnie de barres de fer.
+
+Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon
+courage ni l'espérance. J'eus recours à la consolation de tous ceux qui
+souffrent, et, après avoir goûté pour la première fois la douceur d'une
+prière élancée d'un coeur innocent et plein d'angoisses, je m'endormis
+paisiblement, sans penser à ce qui adviendrait de moi.
+
+Le lendemain, le geôlier vint m'éveiller en m'annonçant que la
+commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à
+travers une cour, à la demeure du commandant, s'arrêtèrent dans
+l'antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements intérieurs.
+
+J'entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de
+papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge, d'un
+aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes, ayant au plus
+une trentaine d'années, d'un extérieur agréable et dégagé; près de la
+fenêtre, devant une autre table, était assis un secrétaire, la plume sur
+l'oreille et courbé sur le papier, prêt à inscrire mes dépositions.
+
+L'interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le général
+s'informa si je n'étais pas le fils d'André Pétrovitch Grineff, et, sur
+ma réponse affirmative, il s'écria sévèrement:
+
+«C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement
+indigne de lui!»
+
+Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui
+pesaient sur moi, j'espérais les dissiper sans peine par un aveu sincère
+de la vérité. Mon assurance lui déplut.
+
+«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais nous en
+avons vu bien d'autres.»
+
+Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle époque
+j'étais entré au service de Pougatcheff, et à quelles sortes d'affaires
+il m'avait employé.
+
+Je répondis avec indignation qu'étant officier et gentilhomme, je
+n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne m'avait
+chargé d'aucune sorte d'affaires.
+
+«Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le
+gentilhomme ait été seul gracié par l'usurpateur, pendant que tous ses
+camarades étaient lâchement assassinés? Comment s'est-il fait que le
+même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et amicalement avec
+les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistant en
+une pelisse, un cheval et un demi-rouble? D'où provient une si étrange
+intimité? et sur quoi peut-elle être fondée, si ce n'est sur la
+trahison, ou tout au moins sur une lâcheté criminelle et impardonnable?»
+
+Les paroles de l'officier aux gardes me blessèrent profondément, et je
+commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s'était
+faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu d'un
+ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grâce à la prise de la
+forteresse de Bélogorsk. Je convins qu'en effet j'avais accepté de
+l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais j'avais défendu la
+forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusqu'à la dernière
+extrémité. Enfin, j'invoquai le nom de mon général, qui pouvait
+témoigner de mon zèle pendant le siège désastreux d'Orenbourg.
+
+Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se mit à
+lire à haute voix:
+
+«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de
+l'enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait entré en
+relations avec le brigand, relations réprouvées par la loi du service et
+contraires à tous les devoirs du serment, j'ai l'honneur, de déclarer
+que ledit enseigne Grineff s'est trouvé au service à Orenbourg, depuis
+le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24 février de la présente année, jour
+auquel il s'absenta de la ville, et depuis lequel il ne s'est plus
+représenté. Cependant, on a ouï dire aux déserteurs ennemis qu'il
+s'était rendu au camp de Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagné à la
+forteresse de Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D'un
+autre côté, par rapport à sa conduite, je puis...»
+
+Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:
+
+«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»
+
+J'allais continuer comme j'avais commencé et révéler ma liaison avec
+Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un
+dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me vint à l'esprit
+que, si je la nommais, la commission la ferait comparaître; et l'idée
+d'exposer son nom à tous les propos scandaleux des scélérats interrogés,
+et de la mettre elle-même en leur présence, cette horrible idée me
+frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire.
+
+Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine
+bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de mon
+trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronté avec le
+principal dénonciateur. Le général ordonna d'appeler le _coquin d'hier_.
+Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l'apparition de mon
+accusateur. Quelques moments après, on entendit résonner des fers, et
+entra... Chvabrine. Je fus frappé du changement qui s'était opéré en
+lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais,
+commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta
+toutes ses accusations d'une voix faible, mais ferme. D'après lui,
+j'avais été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais
+tous les jours jusqu'à la ligne des tirailleurs pour transmettre des
+nouvelles écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin j'étais
+décidément passé du côté de l'usurpateur, allant avec lui de forteresse
+en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de nuire à mes complices
+de trahison, pour les supplanter dans leurs places, et mieux profiter
+des largesses du rebelle. Je l'écoutai jusqu'au bout en silence, et me
+réjouis d'une seule chose: il n'avait pas prononcé le nom de Marie.
+Est-ce parce que son amour-propre souffrait à la pensée de celle qui
+l'avait dédaigneusement repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur
+brûlait encore une étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même?
+Quoi que ce fût, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la
+fille du commandant de Bélogorsk. J'en fus encore mieux confirmé dans la
+résolution que j'avais prise, et, quand les juges me demandèrent ce que
+j'avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me bornai à dire
+que je m'en tenais à ma déclaration première, et que je n'avais rien à
+ajouter à ma justification. Le général ordonna que nous fussions
+emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne
+lui dis pas un mot. Il sourit d'un sourire de haine satisfaite, releva
+ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la
+prison, et depuis lors je n'eus plus à subir de nouvel interrogatoire.
+
+Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au lecteur;
+mais j'en ai entendu si souvent le récit, que les plus petites
+particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et qu'il me
+semble que j'y ai moi-même assisté.
+
+Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
+distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur était
+offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient une grâce
+de Dieu. Bientôt ils s'attachèrent sincèrement à elle, car on ne pouvait
+la connaître sans l'aimer. Mon amour ne semblait plus une folie même à
+mon père, et ma mère ne rêvait plus que l'union de son Pétroucha à la
+fille du capitaine.
+
+La nouvelle de mon arrestation frappa d'épouvante toute ma famille.
+Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents l'origine de
+mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non seulement ils ne s'en
+étaient pas inquiétés, mais que cela les avait fait rire de bon coeur.
+Mon père ne voulait pas croire que je pusse être mêlé dans une révolte
+infâme dont l'objet était le renversement du trône et l'extermination de
+la race des gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère
+interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son maître avait été
+l'hôte de Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s'était montré
+généreux à son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment
+solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison. Les
+vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec impatience de
+meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était très agitée, et ne se
+taisait que par modestie et par prudence.
+
+Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit de
+Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les premiers
+compliments d'usage, il lui annonçait que les soupçons qui s'étaient
+élevés sur ma participation aux complots des rebelles ne s'étaient
+trouvés que trop fondés, ajoutant qu'un supplice exemplaire aurait dû
+m'atteindre, mais que l'impératrice, par considération pour les loyaux
+services et les cheveux blancs de mon père, avait daigné faire grâce à
+un fils criminel; et qu'en lui faisant remise d'un supplice infamant,
+elle avait ordonné qu'il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir
+un exil perpétuel.
+
+Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté habituelle,
+et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plaintes amères. «Comment!
+ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même, comment! mon fils a
+participé aux complots de Pougatcheff? Dieu juste! jusqu'où ai-je vécu?
+L'impératrice lui fait grâce de la vie; mais est-ce plus facile à
+supporter pour moi? Ce n'est pas le supplice qui est horrible; mon aïeul
+a péri sur l'échafaud pour la défense de ce qu'il vénérait dans le
+sanctuaire de sa conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs
+Volynski et Khouchtchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son
+serment, qu'il s'unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves
+révoltés,... honte, honte éternelle à notre race!» Effrayée de son
+désespoir, ma mère n'osait pas pleurer en sa présence et s'efforçait de
+lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l'injustice de
+l'opinion; mais mon père était inconsolable.
+
+Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j'aurais pu me
+justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui me faisait
+garder le silence, et se croyait la seule cause de mes infortunes. Elle
+cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au
+moyen de me sauver.
+
+Un soir, assis sur son sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la
+cour_; mais ses idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre
+ne produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une
+vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes tombaient de
+temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaillait dans la même
+chambre, déclara tout à coup à mes parents qu'elle était forcée de
+partir pour Pétersbourg, et qu'elle les priait de lui en fournir les
+moyens. Ma mère se montra très affligée de cette résolution.
+
+«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi, tu veux
+donc nous abandonner?» Marie répondit que son sort dépendait de ce
+voyage, et qu'elle allait chercher aide et protection auprès des gens en
+faveur, comme fille d'un homme qui avait péri victime de sa fidélité.
+
+Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime
+supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.
+
+«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
+obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête homme, et
+non pas un traître taché d'infamie!»
+
+Il se leva et quitta la chambre.
+
+Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses projets:
+ma mère, l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une
+heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit avec Palachka et le
+fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant
+qu'il était au service de ma fiancée.
+
+Marie arriva heureusement jusqu'à Sofia, et, apprenant que la cour
+habitait en ce moment le palais d'été de Tsarskoïé-Sélo, elle résolut de
+s'y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un petit cabinet
+derrière une cloison. La femme du maître de poste vint aussitôt babiller
+avec elle, lui annonça pompeusement qu'elle était la nièce d'un
+chauffeur de poêles attaché à la cour, et l'initia à tous les mystères
+du palais. Elle lui dit à quelle heure l'impératrice se levait, prenait
+le café, allait à la promenade; quels grands seigneurs se trouvaient
+alors auprès de sa personne: ce qu'elle avait daigné dire la veille à
+table; qui elle recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna
+Vlassievna[67] semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et
+serait très précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'écoutait avec
+grande attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna
+Vlassievna raconta à Marie l'histoire de chaque allée et de chaque petit
+pont. Toutes les deux regagnèrent ensuite la maison, enchantées l'une de
+l'autre.
+
+Le lendemain, de très bonne heure, Marie s'habilla et retourna dans le
+jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil dorait de ses
+rayons les cimes des tilleuls qu'avait déjà jaunis la fraîche haleine de
+l'automne. Le large lac étincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de
+s'éveiller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie Ivanovna
+se rendit au bord d'une charmante prairie où l'on venait d'ériger un
+monument en l'honneur des récentes victoires du comte Roumiantzeff[68].
+Tout à coup un petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en
+aboyant. Marie s'arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix
+de femme.
+
+«N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»
+
+Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-vis du
+monument, et alla s'asseoir elle-même à l'autre bout du siège. La dame
+l'examinait avec attention, et, de son côté, après lui avoir jeté un
+regard à la dérobée, Marie put la voir à son aise. Elle était en
+peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en petit mantelet. Cette
+dame paraissait avoir cinquante ans; sa figure, pleine et haute en
+couleur, exprimait le calme et une gravité tempérée par le doux regard
+de ses yeux bleus et son charmant sourire. Elle rompit la première le
+silence:
+
+«Vous n'êtes sans doute pas d'ici? dit-elle.
+
+--Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.
+
+--Vous êtes arrivée avec vos parents?
+
+--Non, madame, seule.
+
+--Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.
+
+--Je n'ai ni père ni mère.
+
+--Vous êtes ici pour affaires?
+
+--Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à l'impératrice.
+
+--Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre d'une
+injustice ou d'une offense?
+
+--Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.
+
+--Permettez-moi une question: qui êtes-vous?
+
+--Je suis la fille du capitaine Mironoff.
+
+--Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des forteresses de
+la province d'Orenbourg?
+
+--Oui; madame.»
+
+La dame parut émue.
+
+«Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de me
+mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi l'objet de
+votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous aider.»
+
+Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
+l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. Marie prit
+dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa protectrice inconnue
+qui le parcourut à voix basse.
+
+Elle commença par lire d'un air attentif et bienveillant; mais
+soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses
+mouvements, fut effrayée de l'expression sévère de ce visage si calme et
+si gracieux un moment auparavant.
+
+«Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glacé. L'impératrice ne
+peut lui accorder le pardon. Il a passé à l'usurpateur, non comme un
+ignorant crédule, mais comme un vaurien dépravé et dangereux.
+
+--Ce n'est pas vrai! s'écria Marie.
+
+--Comment! ce n'est pas vrai? répliqua la dame qui rougit jusqu'aux
+yeux.
+
+--Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais tout, je
+vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est exposé à tous les
+malheurs qui l'ont frappé. Et s'il ne s'est pas disculpé devant la
+justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je fusse mêlée à cette
+affaire.»
+
+Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.
+
+La dame l'écoutait avec une attention profonde.
+
+«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut
+terminé son récit. Et en apprenant que c'était chez Anna Vlassievna,
+elle ajouta avec un sourire:
+
+«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre. J'espère
+que vous n'attendrez pas longtemps la réponse à votre lettre.»
+
+À ces mots elle se leva et s'éloigna par une allée couverte. Marie
+Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante espérance.
+
+Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle,
+pendant l'automne, à la santé d'une jeune fille. Elle apporta le
+_samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait reprendre ses
+interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture armoriée s'arrêta
+devant le perron. Un laquais à la livrée impériale entra dans la
+chambre, annonçant que l'impératrice daignait mander en sa présence la
+fille du capitaine Mironoff.
+
+Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.
+
+«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, l'impératrice vous demande à la cour.
+Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous présenterez-vous
+à l'impératrice, ma petite mère? Je crois que vous ne savez même pas
+marcher à la mode de la cour. Je devrais vous conduire; ou ne
+faudrait-il pas envoyer chercher la fripière, pour qu'elle vous prêtât
+sa robe jaune à falbalas?»
+
+Mais le laquais déclara que l'impératrice voulait que Marie Ivanovna
+vînt seule et dans le costume où on la trouverait. Il n'y avait qu'à
+obéir, et Marie Ivanovna partit.
+
+Elle pressentait que notre destinée allait s'accomplir; son coeur battait
+avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s'arrêta devant
+le palais, et Marie, après avoir traversé une longue suite
+d'appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir
+de l'impératrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine,
+ouvrirent respectueusement passage à la jeune fille. L'impératrice, dans
+laquelle Marie reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:
+
+«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J'ai fait tout
+régler, convaincue de l'innocence de votre fiancé. Voilà une lettre que
+vous remettrez à votre futur beau-père.»
+
+Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'impératrice, qui la releva
+et la baisa sur le front.
+
+«Je sais, dit-elle, que vous n'êtes pas riche, mais j'ai une dette à
+acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur
+votre avenir.»
+
+Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l'impératrice la
+congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de mon père,
+sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard sur Pétersbourg.
+
+Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on sait,
+par des traditions de famille, qu'il fut délivré de sa captivité vers la
+fin de l'année 1774, qu'il assista au supplice de Pougatcheff, et que
+celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec
+la tête qui, un instant plus tard, fut montrée au peuple, inanimée et
+sanglante. Bientôt après, Piôtr Andréitch devint l'époux de Marie
+Ivanovna. Leur descendance habite encore le gouvernement de Simbirsk.
+Dans la maison seigneuriale du village de ... on montre la lettre
+autographe de Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée
+au père de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son
+fils, des éloges donnés à l'intelligence et au bon coeur de la fille du
+capitaine.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Célèbre général de Pierre le Grand et de l'impératrice Anne.]
+
+[2: Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs étrangers l'ont
+adopté pour nommer leur profession.]
+
+[3: Ce mot signifie _qui n'a pas encore sa croissance_. On appelle ainsi
+les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de service.]
+
+[4: Avdotia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom patronymique
+est inséparable du prénom, et bien plus usité que le nom de famille.]
+
+[5: Diminutif de Piôtr, Pierre.]
+
+[6: Anastasie, fille de Garasim.]
+
+[7: Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de la Russie
+d'Europe, et qui s'étend même en Asie.]
+
+[8: Pelisse courte n'atteignant pas le genou.]
+
+[9: Jean, fils de Jean.]
+
+[10: Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble d'argent,
+quatre francs de notre monnaie.]
+
+[11: Pierre, fils d'André]
+
+[12: Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.]
+
+[13: Ouragan de neige.]
+
+[14: Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre la capote
+d'une _kibitka_.]
+
+[15: Parrain du mariage.]
+
+[16: Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.]
+
+[17: Fleuve qui se jette dans l'Oural.]
+
+[18: Bouilloire à thé.]
+
+[19: Cafetan court.]
+
+[20: Les paysans russes portent la hache passée dans la ceinture ou
+derrière le dos.]
+
+[21: Lit ordinaire des paysans russes.]
+
+[22: Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à leurs
+boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.]
+
+[23: Maisons de paysans.]
+
+[24: Grossières gravures enluminées.]
+
+[25: Jean, fils de Kouzma.]
+
+[26: Formule de politesse affable.]
+
+[27: Officier subalterne de Cosaques.]
+
+[28: Alexis, fils de Jean.]
+
+[29: Basile (au féminin), fille d'Iégor.]
+
+[30: Jean, fils d'Ignace.]
+
+[31: Diminutif de Maria.]
+
+[32: Soupe russe faite de viande et de légumes.]
+
+[33: En russe, on dit tant d'âmes pour tant de paysans.]
+
+[34: Poète célèbre alors, oublié depuis.]
+
+[35: Ils sont écrits dans le style suranné de l'époque.]
+
+[36: Poète ridicule, dont Catherine II s'est moquée jusque dans son
+_Règlement de l'ermitage_.]
+
+[37: Manière méprisante d'écrire le nom patronymique.]
+
+[38: Formule de consentement.]
+
+[39: Environ trois pouces.]
+
+[40: De Catherine II.]
+
+[41: Jurement tatar.]
+
+[42: Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.]
+
+[43: Robe parée; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer les morts
+dans leurs plus riches habits.]
+
+[44: Ceintures que portent tous les paysans russes.]
+
+[45: Pierre III.]
+
+[46: Petite armoire plate et vitrée où l'on enferme les saintes images,
+et qui forme un autel domestique.]
+
+[47: Chef militaire chez les Cosaques.]
+
+[48: À vapeur.]
+
+[49: Pièce de cinq kopeks en cuivre.]
+
+[50: Le premier des faux Démétrius.]
+
+[51: Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées au tsar:
+«Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique à tes yeux
+lucides...».]
+
+[52: Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume barbare a été
+abolie par l'empereur Alexandre.]
+
+[53: Blanc-bec.]
+
+[54: Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe
+suborner.]
+
+[55: Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff.]
+
+[56: Nom d'un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté longtemps
+contre les troupes impériales.]
+
+[57: Pour la torture.]
+
+[58: Légère escarmouche où l'avantage était resté à Pougatcheff.]
+
+[59: Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.]
+
+[60: Titre d'un officier supérieur.]
+
+[61: Nom général des établissements métallurgiques de l'Oural.]
+
+[62: Diminutif de Iéméliane.]
+
+[63: Après s'être avancé jusqu'aux portes de Moscou, qu'il aurait
+peut-être enlevé si son audace n'eût faibli au dernier moment,
+Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons pour cent mille
+roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à Moscou, il fut
+exécuté en 1775.]
+
+[64: Petit chariot d'été.]
+
+[65: Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le Grand.]
+
+[66: Chefs du parti russe contre Biron, sous l'impératrice Anne; ils
+furent tous deux suppliciés avec barbarie.]
+
+[67: Anne, fille de Blaise.]
+
+[68: Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul, en 1772.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by
+Aleksandr Sergeevich Pushkin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
+
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+Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Aleksandr Sergeevich Pushkin
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La fille du capitaine
+
+Author: Aleksandr Sergeevich Pushkin
+
+Illustrator: A. Paris
+
+Translator: Louis Viardot
+
+Release Date: December 9, 2009 [EBook #30638]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
+
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+
+Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier, Rénald Lévesque
+and the Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><i>BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES ET DES FAMILLES</i></p>
+
+<hr>
+
+<h2>LA FILLE</h2>
+
+<h1>DU CAPITAINE</h1>
+
+<h5>par</h5>
+
+<h3>ALEXANDRE POUSCHKINE</h3>
+
+<h5>TRADUIT DU RUSSE PAR LOUIS VIARDOT</h5>
+
+
+
+<h4>Ouvrage illustré de 33 gravures<br>
+D'après les dessins d'A. PARIS</h4>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>QUATRIÈME ÉDITION</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br>
+
+<p class="mid">1901</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS</h3>
+
+<p>La nouvelle que nous publions est considérée en Russie comme le meilleur
+ouvrage en prose du poète Pouschkine. Elle peut soutenir la comparaison
+avec les récits les plus attachants de Nicolas Gogol.</p>
+
+<p>Alexandre Pouschkine, né à Saint-Pétersbourg en 1799, est mort en 1837,
+dans toute la force de son talent. Ses premiers écrits l'ayant rendu
+suspect, il fut envoyé dans les provinces éloignées de l'empire, où il
+remplit diverses fonctions administratives. L'empereur Nicolas, à son
+avènement en 1825, le rappela dans la capitale, et le nomma
+historiographe. Ses ouvrages les plus connus sont <i>le Prisonnier du
+Caucase</i> et une composition dramatique qui n'a jamais été représentée,
+et n'était pas destinée à l'être, <i>Boris Godunov</i>.</p>
+
+<p>Ses autres poèmes sont <i>Ruslan et Ludmil'a; les Bohémiens, la Fontaine
+des pleurs</i> et <i>l'Onéghine</i>.</p>
+
+<p>Ce poète, si admiré de ses contemporains, n'était pas heureux:
+d'indignes propos répandus à dessein dans les salons de
+Saint-Pétersbourg, où l'on n'aimait pas sa fière et libre parole,
+amenèrent un duel dans lequel il fut blessé mortellement par son propre
+beau-frère. Cette mort fut pleurée par les Russes comme une calamité
+publique.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+<br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LE SERGENT AUX GARDES</h3>
+
+<p>Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa jeunesse
+sous le comte Munich<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, avait quitté l'état militaire en 17.. avec le
+grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habité sa
+terre du gouvernement de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia Ire, fille
+d'un pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette
+union, je survécus seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge.
+J'avais été inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la
+faveur du major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
+censé être en congé jusqu'à la fin de mon éducation. Alors on nous
+élevait autrement qu'aujourd'hui. Dès l'âge de cinq ans je fus confié au
+piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de devenir mon
+menin. Grâce à ses soins, vers l'âge de douze ans je savais lire et
+écrire, et pouvais apprécier avec certitude les qualités d'un lévrier de
+chasse. À cette époque, pour achever de m'instruire, mon père prit à
+gages un Français, M. Beaupré, qu'on fit venir de Moscou avec la
+provision annuelle de vin et d'huile de Provence. Son arrivée déplut
+fort à Savéliitch. «Il semble, grâce à Dieu, murmurait-il, que l'enfant
+était lavé, peigné et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l'argent
+et de louer un <i>moussié</i>, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques
+dans la maison?»</p>
+
+<p>Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en Prusse, puis
+il était venu en Russie pour être <i>outchitel</i>, sans trop savoir la
+signification de ce mot<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. C'était un bon garçon, mais étonnamment
+distrait et étourdi. Il n'était pas, suivant son expression, ennemi de
+la bouteille, c'est-à-dire, pour parler à la russe, qu'il aimait à
+boire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin qu'à table, et
+encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on
+passait l'<i>outchitel</i>, mon Beaupré s'habitua bien vite à l'eau-de-vie
+russe, et finit même par la préférer à tous les vins de son pays, comme
+bien plus stomachique. Nous devînmes de grands amis, et quoique, d'après
+le contrat, il se fût engagé à m'apprendre <i>le français, l'allemand et
+toutes les sciences</i>, il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe
+tant bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre
+amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d'autre mentor. Mais le
+destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d'un événement que je
+vais raconter.</p>
+
+<p>Quelqu'un raconta en riant à ma mère que Beaupré s'enivrait constamment.
+Ma mère n'aimait pas à plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit à
+son tour à mon père, lequel, en homme expéditif, manda aussitôt cette
+<i>canaille de Français</i>. On lui répondit humblement que le <i>moussié</i> me
+donnait une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait
+sur son lit du sommeil de l'innocence. De mon côté, j'étais livré à une
+occupation très intéressante. On m'avait fait venir de Moscou une carte
+de géographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en servît, et qui
+me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidité de son papier.
+J'avais décidé d'en faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de
+Beaupré, je m'étais mis à l'ouvrage. Mon père entra dans l'instant même
+où j'attachais une queue au cap de Bonne-Espérance. À la vue de mes
+travaux géographiques, il me secoua rudement par l'oreille, s'élança
+près du lit de Beaupré, et, l'éveillant sans précaution, il commença à
+l'accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se
+lever; le pauvre <i>outchitel</i> était ivre mort. Mon père le souleva par le
+collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le même
+jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C'est ainsi que se termina
+mon éducation.</p>
+
+<p>Je vivais en fils de famille (<i>nédorossl</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>), m'amusant à faire
+tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec
+les jeunes garçons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au delà de seize
+ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.</p>
+
+<p>Un jour d'automne, ma mère préparait dans son salon des confitures au
+miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le
+bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis près de la fenêtre, venait
+d'ouvrir l'<i>Almanach de la cour</i>, qu'il recevait chaque année. Ce livre
+exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait qu'avec une
+extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer
+prodigieusement la bile. Ma mère, qui savait par coeur ses habitudes et
+ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des
+mois entiers se passaient sans que l'<i>Almanach de la cour</i> lui tombât
+sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne
+le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait
+l'<i>Almanach de la cour</i> en haussant fréquemment les épaules et en
+murmurant à demi-voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie.
+Chevalier des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que
+nous...?» Finalement mon père lança l'<i>Almanach</i> loin de lui sur le sofa
+et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait
+jamais rien de bon.</p>
+
+<p>«Avdotia Vassiliéva<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, dit-il brusquement en s'adressant à ma mère,
+quel âge a Pétroucha<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>?</p>
+
+<p>--Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère.
+Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> a
+perdu un oeil, et que...</p>
+
+<p>--Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.»</p>
+
+<p>La pensée d'une séparation prochaine fit sur ma mère une telle
+impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des
+larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile d'exprimer
+la joie qui me saisit. L'idée du service se confondait dans ma tête avec
+celle de la liberté et des plaisirs qu'offre la ville de
+Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans
+mon opinion, était le comble de la félicité humaine.</p>
+
+<p>Mon père n'aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre l'exécution.
+Le jour de mon départ fut à l'instant fixé. La veille, mon père
+m'annonça qu'il allait me donner une lettre pour mon chef futur, et me
+demanda du papier et des plumes.</p>
+
+<p>«N'oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le
+prince B...; dis-lui que j'espère qu'il ne refusera pas ses grâces à mon
+Pétroucha.</p>
+
+<p>--Quelle bêtise! s'écria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi
+veux-tu que j'écrive au prince B...?</p>
+
+<p>--Mais tu viens d'annoncer que tu daignes écrire au chef de Pétroucha.</p>
+
+<p>--Eh bien! quoi?</p>
+
+<p>--Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il est
+inscrit au régiment Séménofski.</p>
+
+<p>--Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non?
+Pétroucha n'ira pas à Pétersbourg. Qu'y apprendrait-il? à dépenser de
+l'argent et à faire des folies. Non, qu'il serve à l'armée, qu'il flaire
+la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un fainéant de la garde,
+qu'il use les courroies de son sac. Où est son brevet? donne-le-moi.»</p>
+
+<p>Ma mère alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette avec
+la chemise que j'avais portée à mon baptême, et le présenta à mon père
+d'une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le posa devant
+lui sur la table et commença sa lettre.</p>
+
+<p>La curiosité me talonnait. «Où m'envoie-t-on, pensais-je, si ce n'est
+pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de mon père, qui
+cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit
+avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses lunettes, m'appela et me
+dit: «Cette lettre est adressée à André Karlovitch R..., mon vieux
+camarade et ami. Tu vas à Orenbourg<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> pour servir sous ses ordres.»</p>
+
+<p>Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu de la
+vie gaie et animée de Pétersbourg, c'était l'ennui qui m'attendait dans
+une contrée lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un
+instant plus tôt, je pensais avec délices, me semblait une calamité.
+Mais il n'y avait qu'à se soumettre. Le lendemain matin, une <i>kibitka</i>
+de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une malle, une
+cassette avec un service à thé et des serviettes nouées pleines de
+petits pains et de petits pâtés, derniers restes des dorloteries de la
+maison paternelle. Mes parents me donnèrent leur bénédiction, et mon
+père me dit: «Adieu, Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté
+serment; obéis à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne
+sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et
+rappelle-toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est
+neuf, et de ton honneur pendant qu'il est jeune.» Ma mère, tout en
+larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch d'avoir
+bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court <i>touloup</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>
+de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard.
+Je m'assis dans la <i>kibitka</i> avec Savéliitch, et partis pour ma
+destination en pleurant amèrement.</p>
+
+<p>J'arrivai dans la nuit à Simbirsk, où je devais rester vingt-quatre
+heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je m'étais arrêté
+dans une auberge, tandis que, dès le matin, Savéliitch avait été courir
+les boutiques. Ennuyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale,
+je me mis à errer par les chambres de l'auberge. J'entrai dans la pièce
+du billard et j'y trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'années,
+portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la
+main et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
+verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer sous le
+billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; plus leurs
+parties se prolongeaient, et plus les promenades à quatre pattes
+devenaient fréquentes, si bien qu'enfin le marqueur resta sous le
+billard. Le monsieur prononça sur lui quelques expressions énergiques,
+en guise d'oraison funèbre, et me proposa de jouer une partie avec lui.
+Je répondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans
+doute fort étrange. Il me regarda avec une sorte de commisération.
+Cependant l'entretien s'établit. J'appris qu'il se nommait Ivan
+Ivanovitch<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> Zourine, qu'il était chef d'escadron dans les hussards,
+qu'il se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il
+avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m'invita à dîner
+avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie.
+J'acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine buvait
+beaucoup et m'invitait à boire, en me disant qu'il fallait m'habituer au
+service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire
+à me tenir les côtes, et nous nous levâmes de table devenus amis
+intimes. Alors il me proposa de m'apprendre à jouer au billard. «C'est,
+dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par
+exemple, qu'on arrive dans une petite bourgade; que veux-tu qu'on y
+fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en
+définitive, aller à l'auberge et jouer au billard, et pour jouer il faut
+savoir jouer.» Ces raisons me convainquirent complètement, et je me mis
+à prendre ma leçon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait à
+haute voix; il s'étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques
+leçons, il me proposa de jouer de l'argent, ne fût-ce qu'une <i>groch</i> (2
+kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui
+était, d'après lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis, et
+Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en goûter,
+répétant toujours qu'il fallait m'habituer au service. «Car,
+ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?» Je suivis
+son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je goûtais de mon verre,
+plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les
+bandes, je me fâchais, je disais des impertinences au marqueur qui
+comptait les points, Dieu sait comment; j'élevais l'enjeu, enfin je me
+conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la clef des
+champs. De cette façon, le temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un
+regard sur l'horloge, posa sa queue et me déclara que j'avais perdu cent
+roubles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les
+mains de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine
+me dit «Mais, mon Dieu, ne t'inquiète pas; je puis attendre».</p>
+
+<p>Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant toujours
+qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de table, je me tenais
+à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à ma chambre.</p>
+
+<p>Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperçut
+les indices irrécusables de mon zèle pour le service.</p>
+
+<p>«Que t'est-il arrivé? me dit-il d'une voix lamentable. Où t'es-tu rempli
+comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n'était encore
+arrivé.</p>
+
+<p>--Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr que tu
+es ivre. Va dormir,... mais, avant, couche-moi.»</p>
+
+<p>Le lendemain, je m'éveillai avec un grand mal de tête. Je me rappelais
+confusément les événements de la veille. Mes méditations furent
+interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse
+de thé. «Tu commences de bonne heure à t'en donner, Piôtr Andréitch<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>,
+me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni
+ton père ni ton grand-père n'étaient des ivrognes. Il n'y a pas à parler
+de ta mère, elle n'a rien daigné prendre dans sa bouche depuis sa
+naissance, excepté du <i>kvass</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. À qui donc la faute? au maudit
+<i>moussié</i>: il t'a appris de belles choses, ce fils de chien, et c'était
+bien la peine de faire d'un païen ton menin, comme si notre seigneur
+n'avait pas eu assez de ses propres gens!» J'avais honte; je me
+retournai et lui dis: «Va-t'en, Savéliitch, je ne veux pas de thé». Mais
+il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu'il s'était mis en
+train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que c'est que
+de faire des folies? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien prendre. Un
+homme qui s'enivre n'est bon à rien. Bois un peu de saumure de
+concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d'eau-de-vie, pour te
+dégriser. Qu'en dis-tu?»</p>
+
+<p>Dans ce moment entra un petit garçon qui m'apportait un billet de la
+part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:</p>
+
+<p>«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon garçon,
+les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement besoin
+d'argent. Ton dévoué,</p>
+
+<p> «IVAN ZOURINE.»</p>
+
+<p>Il n'y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression
+d'indifférence, et, m'adressant à Savéliitch, je lui commandai de
+remettre cent roubles au petit garçon.</p>
+
+<p>«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.</p>
+
+<p>--Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.</p>
+
+<p>--Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l'étonnement redoublait.
+Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? C'est
+impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet
+argent.»</p>
+
+<p>Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas ce
+vieillard obstiné à m'obéir, il me serait difficile dans la suite
+d'échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: «Je
+suis ton maître, tu es mon domestique. L'argent est à moi; je l'ai perdu
+parce que j'ai voulu le perdre. Je te conseille de ne pas faire l'esprit
+fort et d'obéir quand on te commande.»</p>
+
+<p>Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, qu'il
+frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un
+pieu?» m'écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père
+Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d'une voix tremblante, ne me fais pas
+mourir de douleur. Ô ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce
+brigand que tu n'as fait que plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant
+d'argent. Cent roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t'ont
+sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.</p>
+
+<p>--Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec sévérité; donne
+l'argent ou je te chasse d'ici à coups de poing.» Savéliitch me regarda
+avec une profonde expression de douleur, et alla chercher mon argent.
+J'avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais m'émanciper et
+prouver que je n'étais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles.
+Savéliitch s'empressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra
+en m'annonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk
+avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre
+congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+<br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LE GUIDE</h3>
+
+<p>Mes réflexions pendant le voyage n'étaient pas très agréables. D'après
+la valeur de l'argent à cette époque, ma perte était de quelque
+importance. Je ne pouvais m'empêcher de convenir avec moi-même que ma
+conduite à l'auberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me
+sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le
+vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du
+traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin
+une toux de mauvaise humeur. J'avais fermement résolu de faire ma paix
+avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons,
+voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même
+que je suis fautif. J'ai fait hier des bêtises et je t'ai offensé sans
+raison. Je te promets d'être plus sage à l'avenir et de te mieux
+écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.</p>
+
+<p>--Ah! mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir,
+je suis fâché contre moi-même, c'est moi qui ai tort par tous les bouts.
+Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge? Mais que faire? Le
+diable s'en est mêlé. L'idée m'est venue d'aller voir la femme du diacre
+qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: j'ai quitté la
+maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment
+reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que
+leur enfant est buveur et joueur?»</p>
+
+<p>Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu'à
+l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son consentement. Il
+se calma peu à peu, ce qui ne l'empêcha point cependant de grommeler
+encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! c'est
+facile à dire».</p>
+
+<p>J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'étendait un
+désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins
+profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma
+<i>kibitka</i> suivait l'étroit chemin, ou plutôt la trace qu'avaient laissée
+les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté,
+et s'adressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet,
+n'ordonnes-tu pas de retourner en arrière?</p>
+
+<p>--Pourquoi cela?</p>
+
+<p>--Le temps n'est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il
+roule la neige du dessus?</p>
+
+<p>--Eh bien! qu'est-ce que cela fait?</p>
+
+<p>--Et vois-tu ce qu'il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le
+côté de l'orient.)</p>
+
+<p>--Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.</p>
+
+<p>--Là, là, regarde... ce petit nuage.»</p>
+
+<p>J'aperçus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que j'avais pris
+d'abord pour une colline éloignée. Mon cocher m'expliqua que ce petit
+nuage présageait un <i>bourane</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<p>J'avais ouï parler des <i>chasse-neige</i> de ces contrées, et je savais
+qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch,
+d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le
+vent ne me parut pas fort; j'avais l'espérance d'arriver à temps au
+prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler de vitesse.</p>
+
+<p>Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du côté
+de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit
+nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s'élevait lourdement,
+croissait, s'étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une
+neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons.
+Le vent se mit à siffler, à hurler. C'était un <i>chasse-neige</i>. En un
+instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent
+soulevait de terre. Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s'écria le
+cocher; c'est un <i>bourane</i>.»</p>
+
+<p>Je passai la tête hors de la <i>kibitka</i>; tout était obscurité et
+tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce,
+qu'il semblait en être animé. La neige s'amoncelait sur nous et nous
+couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s'arrêtèrent bientôt.
+«Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience.</p>
+
+<p>--Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait
+où nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et tout est sombre.»</p>
+
+<p>Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense. «Pourquoi ne
+l'avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais;
+tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusqu'au matin; l'orage se serait
+calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte? Si c'était pour
+aller se marier, passe.»</p>
+
+<p>Savéliitch avait raison. Qu'y avait-il à faire? La neige continuait de
+tomber; un amas se formait autour de la <i>kibitka</i>. Les chevaux se
+tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en
+temps. Le cocher marchait autour d'eux, rajustant leur harnais, comme
+s'il n'eût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de
+tous côtés, dans l'espérance d'apercevoir quelque indice d'habitation ou
+de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du
+<i>chasse-neige</i>... Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.
+«Holà! cocher, m'écriai-je, qu'y a-t-il de noir là-bas?» Le cocher se
+mit à regarder attentivement du côté que j'indiquais, «Dieu le sait,
+seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce n'est pas un arbre,
+et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme.»</p>
+
+<p>Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint aussi
+à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même
+ligne, et je reconnus un homme.</p>
+
+<p>«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le
+chemin?</p>
+
+<p>--Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit dur.
+Mais à quoi diable cela sert-il?</p>
+
+<p>--Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette
+contrée? Peux-tu nous conduire jusqu'à un gîte pour y passer la nuit?</p>
+
+<p>--Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai parcourue à
+pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de
+suite on perd la route. Mieux vaut s'arrêter ici et attendre; peut-être
+l'ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin
+avec les étoiles.»</p>
+
+<p>Son sang-froid me donna du courage. Je m'étais déjà décidé, en
+m'abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe,
+lorsque tout à coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le siège
+du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation n'est pas
+loin. Tourne à droite et marche.</p>
+
+<p>--Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où
+vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais aussi,
+fouette sans répit.»</p>
+
+<p>Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau venu,
+pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?</p>
+
+<p>--Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j'ai senti une odeur de
+fumée, preuve qu'une habitation est proche.»</p>
+
+<p>Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent d'étonnement.
+J'ordonnai au cocher d'aller où l'autre voulait. Les chevaux marchaient
+lourdement dans la neige profonde. La <i>kibitka</i> s'avançait avec lenteur,
+tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se
+balançant de côté et d'autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements
+d'une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements
+profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la
+<i>tsinovka</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, je m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, bercé par
+le chant de la tempête et le roulis du traîneau. J'eus alors un songe
+que je n'ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de
+prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le
+lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa
+propre expérience combien il est naturel à l'homme de s'abandonner à la
+superstition, malgré tout le mépris qu'on affiche pour elle.</p>
+
+<p>J'étais dans cette disposition de l'âme où la réalité commence à se
+perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de
+l'assoupissement. Il me semblait que le <i>bourane</i> continuait toujours et
+que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une
+porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison
+seigneuriale.</p>
+
+<p>Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour
+involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuât à une
+désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma <i>kibitka</i>, et je vois ma
+mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais
+pas de bruit, me dit-elle; ton père est à l'agonie et désire te dire
+adieu.» Frappé d'effroi, j'entre à sa suite dans la chambre à coucher.
+Je regarde; l'appartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent
+des gens à la figure triste et abattue. Je m'approche sur la pointe du
+pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est
+de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta
+bénédiction.» Je me mets à genoux et j'attache mes regards sur le
+mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, j'aperçois dans le lit un
+paysan à barbe noire, qui me regarde d'un air de gaieté. Plein de
+surprise, je me tourne vers ma mère: «Qu'est-se que cela veut dire?
+m'écriai-je; ce n'est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa
+bénédiction à ce paysan?--C'est la même chose, Pétroucha, répondit ma
+mère; celui-là est ton <i>père assis</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>; baise-lui la main et qu'il te
+bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s'élança du
+lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en
+tous sens. Je voulus m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se
+remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient
+dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me
+disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». L'effroi et
+la stupeur s'étaient emparés de moi...</p>
+
+<p>En ce moment je m'éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; Savéliitch me
+tenait par la main. «Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.</p>
+
+<p>--Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.</p>
+
+<p>--Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la
+haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»</p>
+
+<p>Je quittai la <i>kibitka</i>. Le <i>bourane</i> durait encore, mais avec une
+moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, se
+crever l'oeil. L'hôte nous reçut près de la porte d'entrée, en tenant une
+lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une
+chambre petite, mais assez propre. Une <i>loutchina</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a> l'éclairait. Au
+milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de
+Cosaque.</p>
+
+<p>Notre hôte, Cosaque du Iaïk<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, était un paysan d'une soixantaine
+d'années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et
+demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n'avais jamais eu
+plus grand besoin. L'hôte se hâta de le servir.</p>
+
+<p>«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.</p>
+
+<p>--Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d'en haut.</p>
+
+<p>Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux
+yeux étincelants.</p>
+
+<p>«Eh bien! as-tu froid?</p>
+
+<p>--Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? J'avais un
+<i>touloup</i>; mais, à quoi bon m'en cacher, je l'ai laissé en gage hier
+chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.»</p>
+
+<p>En ce moment l'hôte rentra avec le <i>samovar</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a> tout bouillant. Je
+proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la
+soupente. Son extérieur me parut remarquable. C'était un homme d'une
+quarantaine d'années, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges
+épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne
+restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une
+expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux
+étaient coupés en rond. Il portait un petit <i>armak</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> déchiré et de
+larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et
+fit la grimace.</p>
+
+<p>«Faites-moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
+verre d'eau-de-vie; le thé n'est pas notre boisson de Cosaques.»</p>
+
+<p>J'accédais volontiers à son désir. L'hôte prit sur un des rayons de
+l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant regardé
+bien en face: «Eh! eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages!
+D'où Dieu t'a-t-il amené?»</p>
+
+<p>Mon guide cligna de l'oeil d'une façon toute significative et répondit
+par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de
+la graine de chanvre; la grand'mère lui jeta une pierre et le manqua. Et
+vous, comment vont les vôtres?</p>
+
+<p>--Comment vont les nôtres? répliqua l'hôtelier en continuant de parler
+proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du
+pope l'a défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le
+cimetière.</p>
+
+<p>--Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la
+pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il
+aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l'oeil
+une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>; le garde
+forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie!»</p>
+
+<p>Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala
+d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.</p>
+
+<p>Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n'est
+que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des affaires de
+l'armée du laïk, qui venait seulement d'être réduite à l'obéissance
+après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler d'un air fort
+mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur l'hôte, tantôt
+sur le guide. L'espèce d'auberge où nous nous étions réfugiés se
+trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute
+habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais
+que faire? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route.
+L'inquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je m'étendis sur un
+banc; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du
+poêle<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>; l'hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à
+ronfler, et moi-même je m'endormis comme un mort.</p>
+
+<p>En m'éveillant le lendemain assez tard, je m'aperçus que l'ouragan avait
+cessé. Le soleil brillait; la neige s'étendait au loin comme une nappe
+éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai l'hôte, qui me
+demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le
+marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille
+s'étaient envolés tout à fait. J'appelai le guide pour le remercier du
+service qu'il nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un
+demi-rouble de gratification.</p>
+
+<p>Savéliitch fronça le sourcil. «Un demi-rouble! s'écria-t-il; pourquoi
+cela? parce que tu as daigné toi-même l'amener à l'auberge? Que ta
+volonté sois faite, seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de
+trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous
+finirons par mourir de faim.»</p>
+
+<p>Il m'était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, d'après
+ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais
+pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui m'avait
+tiré, sinon d'un danger de mort, au moins d'une position fort
+embarrassante.</p>
+
+<p>«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un
+demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il est trop
+légèrement vêtu. Donne-lui mon <i>touloup</i> de peau de lièvre.</p>
+
+<p>--Aie pitié de moi, mon père Piotr Andréitch, s'écria Savéliitch;
+qu'a-t-il besoin de ton <i>touloup</i>? il le boira, le chien, dans le
+premier cabaret.</p>
+
+<p>-Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le vagabond, que
+je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce
+d'une pelisse de son épaule<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>; c'est sa volonté de seigneur, et ton
+devoir de serf est de ne pas regimber, mais d'obéir.</p>
+
+<p>--Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d'une voix
+fâchée. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison, et te voilà
+tout content de le piller, grâce à son bon coeur. Qu'as-tu besoin d'un
+<i>touloup</i> de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes
+maudites grosses épaules.</p>
+
+<p>--Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte
+vite le <i>touloup</i>.</p>
+
+<p>--Oh! Seigneur mon Dieu! s'écria Savéliitch en gémissant. Un <i>touloup</i>
+en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-ton? À un
+ivrogne en guenilles.»</p>
+
+<p>Cependant le <i>touloup</i> fut apporté. Le vagabond se mit à l'essayer
+aussitôt. Le <i>touloup</i>, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille,
+lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le
+mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch
+poussa comme un hurlement étouffé lorsqu'il entendit le craquement des
+fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me
+reconduisit-il jusqu'à ma <i>kibitka</i>, et il me dit avec un profond salut:
+«Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De
+ma vie je n'oublierai vos bontés.» Il s'en alla de son côté, et je
+partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch.
+J'oubliai bientôt le <i>bourane</i>, et le guide, et mon <i>touloup</i> en peau de
+lièvre.</p>
+
+<p>Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai
+un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs
+cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat
+du temps de l'impératrice Anne, et ses discours étaient empreints d'une
+forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En
+lisant son nom, il me jeta un coup d'oeil rapide: «Mon Dieu, dit-il, il y
+a si peu de temps qu'André Pétrovich était de ton ache; et maintenant,
+quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»</p>
+
+<p>Il ouvrit la lettre et se mit à la parcourir à demi-voix, en
+accompagnant sa lecture de remarques: «Monsieur, j'espère que Votre
+Excellence...» Qu'est-ce que c'est que ces cérémonies? Fi! comment
+n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce
+ainsi qu'on écrit à son vieux camarade?... «Votre Excellence n'aura pas
+oublié!...» Hein!... «Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal
+Munich... pendant la campagne... de même que... nos bonnes parties de
+cartes.» Eh! eh! <i>Bruder!</i> il se souvient donc encore de nos anciennes
+fredaines? «Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon
+espiègle...» «Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu'est-ce
+que cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe...
+Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se
+tournant vers moi.</p>
+
+<p>--Cela signifie, lui répondis-je avec l'air le plus innocent du monde,
+traiter quelqu'un avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup
+de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic.</p>
+
+<p>--Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non, il
+paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint son
+brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L'inscrire au régiment de
+Séménofski...» C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il faut... «Me
+permettre de vous embrasser sans cérémonie, et... comme un vieux ami et
+camarade.» Ah! enfin, il s'en est souvenu... Etc., etc... Allons, mon
+petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de
+côté, tout sera fait; tu seras officier dans le régiment de ***; et pour
+ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu
+serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête
+homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu
+n'as rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un
+jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite à dîner avec moi.»</p>
+
+<p>«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m'aura-t-il servi d'être
+sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m'a-t-il mené? dans le
+régiment de *** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes
+kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son
+vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et
+je pense que l'effroi de recevoir parfois un hôte de plus à son
+ordinaire de garçon n'avait pas été étranger à mon prompt éloignement
+dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et
+partis pour le lieu de ma destination.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+<br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LA FORTERESSE</h3>
+
+<p>La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes d'Orenbourg.
+De cette ville, la route longeait les bords escarpés du Iaïk. La rivière
+n'était pas encore gelée, et ses flots couleur de plomb prenaient une
+teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi
+s'étendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions,
+tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m'offrait pas beaucoup
+d'attraits; je tâchais de me représenter mon chef futur, le capitaine
+Mironoff. Je m'imaginais un vieillard sévère et morose, ne sachant rien
+en dehors du service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre
+vétille. Le crépuscule arrivait; nous allions assez vite.</p>
+
+<p>«Y a-t-il loin d'ici à la forteresse? demandai-je au cocher.</p>
+
+<p>--Mais on la voit d'ici», répondit-il.</p>
+
+<p>Je me mis à regarder de tous côtés, m'attendant à voir de hauts
+bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu'un petit
+village entouré d'une palissade en bois. D'un côté s'élevaient trois ou
+quatre tas de foin, à demi recouverts de neige; d'un autre, un moulin à
+vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de
+tilleul, pendaient paresseusement.</p>
+
+<p>«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.</p>
+
+<p>--Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où nous
+venions de pénétrer.</p>
+
+<p>J'aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient
+étroites et tortueuses; presque toutes les <i>isbas</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a> étaient couvertes
+en chaume. J'ordonnai qu'on me menât chez le commandant, et presque
+aussitôt ma <i>kibitka</i> s'arrêta devant une maison en bois, bâtie sur une
+éminence, près de l'église, qui était en bois également.</p>
+
+<p>Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j'entrai dans l'antichambre.
+Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce
+bleue au coude d'un uniforme vert. Je lui dis de m'annoncer. «Entre, mon
+petit père, me dit l'invalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai
+dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin
+était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un
+diplôme d'officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre
+étaient rangés des <i>tableaux d'écorce</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, qui représentaient la <i>Prise
+de Kustrin</i> et d'<i>Otchakov</i>, le <i>Choix de la fiancée</i> et l'<i>Enterrement
+du chat par les souris</i>. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille
+femme en mantelet, la tête enveloppée d'un mouchoir. Elle était occupée
+à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard
+borgne en habit d'officier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me
+dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que j'étais venu
+pour entrer au service, et que, d'après la règle, j'accourais me
+présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le
+petit vieillard borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la
+bonne dame interrompit le discours que j'avais préparé à l'avance.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"><br>
+<span class="sml"><b>UNE VIEILLE FEMME ÉTAIT OCCUPÉE À DÉVIDER DU FIL.</b></span></p>
+
+<p>«Ivan Kouzmitch<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> n'est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en
+visite chez le père Garasim. Mais c'est la même chose, je suis sa femme.
+Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Assieds-toi, mon petit
+père.»</p>
+
+<p>Elle appela une servante et lui dit de faire venir l'<i>ouriadnik</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Le
+petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je
+vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?»
+Je satisfis sa curiosité.</p>
+
+<p>«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné
+passer de la garde dans notre garnison?»</p>
+
+<p>Je répondis que c'était par ordre de l'autorité.</p>
+
+<p>«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde?
+reprit l'infatigable questionneur.</p>
+
+<p>--Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du
+capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a
+autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi,
+mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t'afflige
+pas trop de ce qu'on t'ait fourré dans notre bicoque; tu n'es pas le
+premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s'habitue.
+Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, il y a déjà quatre ans qu'on l'a
+transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était
+arrivé. Voilà qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et
+ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l'un l'autre,
+et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins.
+Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maître.»</p>
+
+<p>En ce moment entre l'<i>ouriadnik</i>, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui
+dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur l'officier, et
+propre.</p>
+
+<p>--J'obéis, Vassilissa Iégorovna<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>, répondit l'<i>ouriadnik</i>. Ne faut-il
+pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?</p>
+
+<p>--Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà
+logé très à l'étroit; et puis c'est mon compère; et puis il n'oublie pas
+que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l'officier... Comment est
+votre nom, mon petit père?</p>
+
+<p>--Piôtr Andréitch.</p>
+
+<p>--Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer
+son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?</p>
+
+<p>--Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n'y a que
+le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme Oustinia
+Pégoulina pour un seau d'eau chaude.</p>
+
+<p>--Ivan Ignatiitch<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, dit la femme du capitaine au petit vieillard
+borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les
+tous deux.</p>
+
+<p>--C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu.</p>
+
+<p>--Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»</p>
+
+<p>Je pris congé; l'<i>ouriadnik</i> me conduisit à une <i>isba</i> qui se trouvait
+sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La
+moitié de l'<i>isba</i> était occupée par la famille de Siméon Kouzoff,
+l'autre me fut abandonnée. Cette moitié se composait d'une chambre assez
+propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à s'y
+installer, et moi, je regardai par l'étroite fenêtre. Je voyais devant
+moi s'étendre une steppe nue et triste; sur le côté s'élevaient des
+cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout
+sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui
+répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée
+j'étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me saisit;
+je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations
+de Savéliitch, qui ne cessait de répéter, avec angoisse: «Ô Seigneur
+Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si l'enfant
+allait tomber malade?»</p>
+
+<p>Le lendemain, à peine avais-je commencé de m'habiller, que la porte de
+ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de
+traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité
+remarquable.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie
+faire votre connaissance. J'ai appris hier votre arrivée, et le désir de
+voir enfin une figure humaine s'est tellement emparé de moi que je n'ai
+pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez
+vécu ici quelque temps.»</p>
+
+<p>Je devinai sans peine que c'était l'officier renvoyé de la garde pour
+l'affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup
+d'esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il me dépeignit
+avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société
+et en général toute la contrée où le sort m'avait jeté. Je riais de bon
+coeur, lorsque ce même invalide, que j'avais vu rapiécer son uniforme
+dans l'antichambre du capitaine, entra et m'invita à dîner de la part de
+Vassilissa Iégorovna. Chvabrine déclara qu'il m'accompagnait.</p>
+
+<p>En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la place
+une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des
+chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne de bataille. Devant
+eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille,
+en robe de chambre et en bonnet de coton. Dès qu'il nous aperçut, il
+s'approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à
+commander l'exercice. Nous allions nous arrêter pour voir les manoeuvres,
+mais il nous pria d'aller sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna,
+promettant qu'il nous rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous
+n'avez vraiment rien à voir.»</p>
+
+<p>Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me
+traita comme si elle m'eût dès longtemps connu. L'invalide et Palachka
+mettaient la nappe.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si
+longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
+chercher pour dîner. Mais où est donc Macha<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>?»</p>
+
+<p>À peine avait-elle prononcé ce nom, qu'entra dans la chambre une jeune
+fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en
+bandeau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et
+l'embarras. Elle ne me plut pas extrêmement au premier coup d'oeil; je la
+regardai avec prévention. Chvabrine m'avait dépeint Marie, la fille du
+capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla s'asseoir
+dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait apporté le
+<i>chtchi</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas revenir son mari,
+envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler.</p>
+
+<p>«Dis au maître que les visites attendent; le <i>chtchi</i> se refroidit.
+Grâce à Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout le temps de
+s'égosiller à son aise.»</p>
+
+<p>Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard borgne.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table est
+servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir.</p>
+
+<p>--Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, j'étais
+occupé de mon service, j'instruisais mes petits soldats.</p>
+
+<p>--Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne leur va
+pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à
+prier le bon Dieu; ça t'irait bien mieux. Mes chers convives, à table,
+je vous prie.»</p>
+
+<p>Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait pas un
+moment et m'accablait de questions; qui étaient mes parents, s'ils
+étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était leur fortune? Quand
+elle sut que mon père avait trois cents paysans:</p>
+
+<p>«Voyez-vous! s'écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et
+nous, mon petit père, en fait d'<i>âmes</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, nous n'avons que la servante
+Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit à petit. Nous n'avons
+qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il faut marier. Et quelle dot
+a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois
+par an. Pourvu qu'elle trouve quelque brave homme! sinon, la voilà
+éternellement fille.»</p>
+
+<p>Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue toute
+rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. J'eus pitié
+d'elle, et je m'empressai de changer de conversation.</p>
+
+<p>«J'ai ouï dire, m'écriai-je avec assez d'à-propos, que les Bachkirs ont
+l'intention d'attaquer votre forteresse.</p>
+
+<p>--Qui t'a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.</p>
+
+<p>--Je l'ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.</p>
+
+<p>--Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas entendu
+depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimidé,
+et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. Ils n'oseront pas
+s'attaquer à nous, et s'ils s'en avisent, je leur imprimerai une telle
+terreur, qu'ils ne remueront plus de dix ans.</p>
+
+<p>--Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant à la femme du
+capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels dangers?</p>
+
+<p>--Affaire d'habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela vingt
+ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais croire comme
+j'avais peur de ces maudits païens. S'il m'arrivait parfois de voir leur
+bonnet à poil, si j'entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit
+père, que mon coeur se resserrait à mourir. Et maintenant j'y suis si
+bien habituée, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me
+dire que les brigands rôdent autour de la forteresse.</p>
+
+<p>--Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement
+Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.</p>
+
+<p>--Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de la
+douzaine des poltrons.</p>
+
+<p>--Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie que
+vous?</p>
+
+<p>--Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'à présent
+elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans trembler de tous
+ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch s'imagina, le
+jour de ma fête, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre
+pigeonneau, qu'elle manqua de s'en aller dans l'autre monde. Depuis ce
+jour-là, nous n'avons plus tiré ce maudit canon.»</p>
+
+<p>Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent dormir la
+sieste, et j'allai chez Chvabrine, où nous passâmes ensemble la soirée.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+<br>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE DUEL</h3>
+
+<p>Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
+forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais agréable
+même. J'étais reçu comme un membre de la famille dans la maison du
+commandant. Le mari et la femme étaient d'excellentes gens. Ivan
+Kouzmitch, qui d'enfant de troupe était parvenu au rang d'officier,
+était un homme tout simple et sans éducation, mais bon et loyal. Sa
+femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à sa paresse
+naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires du service comme
+celles de son ménage, et commandait dans toute la forteresse comme dans
+sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de se montrer sauvage. Nous
+fîmes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de
+coeur et de raison. Peu à peu je m'attachai à cette bonne famille, même à
+Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne.</p>
+
+<p>Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette
+forteresse bénie de Dieu, il n'y avait ni exercice à faire, ni garde à
+monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait quelquefois ses
+soldats pour son propre plaisir. Mais il n'était pas encore parvenu à
+leur apprendre quel était le côté droit, quel était le côté gauche.
+Chvabrine avait quelques livres français; je me mis à lire, et le goût
+de la littérature s'éveilla en moi. Le matin je lisais, et je m'essayais
+à des traductions, quelquefois même à des compositions en vers. Je
+dînais presque chaque jour chez le commandant, où je passais d'habitude
+le reste de la journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de
+sa femme Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va
+sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant
+d'heure en heure sa conversation me devenait moins agréable. Ses
+perpétuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses
+remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me déplaisaient
+fort. Je n'avais pas d'autre société que cette famille dans la
+forteresse, mais je n'en désirais pas d'autre.</p>
+
+<p>Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas. La
+tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut
+troublée subitement par une guerre intestine.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que je m'occupais un peu de littérature. Mes essais
+étaient passables pour l'époque, et Soumarokoff<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> lui-même leur rendit
+justice bien des années plus tard. Un jour, il m'arriva d'écrire une
+petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous prétexte de
+demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur
+bénévole; je copiai ma petite chanson, et la portai à Chvabrine, qui
+seul, dans la forteresse, pouvait apprécier une oeuvre poétique.</p>
+
+<p>Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus
+les vers suivants<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«Hélas! en fuyant Macha, j'espère recouvrer ma liberté!</p>
+<p>Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant moi.</p>
+<p>Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état cruel,
+ prends pitié de ton prisonnier.»</p>
+</div></div>
+
+<p>«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une louange
+comme un tribut qui m'était dû.</p>
+
+<p>Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire montrait de
+la complaisance, me déclara net que ma chanson ne valait rien.</p>
+
+<p>«Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforçant de cacher mon humeur.</p>
+
+<p>--Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon maître
+Trédiakofski<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.»</p>
+
+<p>Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser impitoyablement
+chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la façon la plus maligne.
+Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui
+déclarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes
+compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace.</p>
+
+<p>«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les poètes
+ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon d'eau-de-vie
+avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil, de
+savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes
+suppositions.</p>
+
+<p>--Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en
+plus. Écoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de devenir ta
+femme.</p>
+
+<p>--Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
+effronté!»</p>
+
+<p>Chvabrine changea de visage. «Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en
+me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction.</p>
+
+<p>--Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce moment
+j'étais prêt à le déchirer.</p>
+
+<p>Je courus à l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille
+à la main. D'après l'ordre de la femme du commandant, il enfilait des
+champignons qui devaient sécher pour l'hiver.</p>
+
+<p>«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le bienvenu. Pour
+quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander.»</p>
+
+<p>Je lui déclarai en peu de mots que je m'étais pris de querelle avec
+Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, d'être mon
+second. Ivan Ignatiitch m'écouta jusqu'au bout avec une grande
+attention, en écarquillant son oeil unique.</p>
+
+<p>«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi Ivanitch, et
+que j'en suis témoin? c'est là ce que vous voulez dire? oserais-je vous
+demander.</p>
+
+<p>--Précisément.</p>
+
+<p>--Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en tête? Vous
+vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh bien, la belle
+affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises,
+dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un
+soufflet; lui un second, vous un troisième; et puis allez chacun de
+votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que
+maintenant... Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je
+vous demander. Encore si c'était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit
+avec lui, car je ne l'aime guère. Mais, si c'est lui qui vous perfore,
+vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cassés?
+oserais-je vous demander.»</p>
+
+<p>Les raisonnements du prudent officier ne m'ébranlèrent pas. Je restai
+ferme dans ma résolution. «Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch,
+faites ce qui vous plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre
+duel? Des gens se battent; qu'y a-t-il là d'extraordinaire? oserais-je
+vous demander. Grâce à Dieu, j'ai approché de près les Suédois et les
+Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs.»</p>
+
+<p>Je tâchai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel était le
+devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors d'état de me
+comprendre. «Faites à votre guise, dit-il. Si j'avais à me mêler de
+cette affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les
+règles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action
+criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire observer
+au commandant combien il serait désirable qu'il avisât aux moyens de
+prendre les mesures nécessaires...»</p>
+
+<p>J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant.
+Je parvins à grand'peine à le calmer. Cependant il me donna sa parole de
+se taire, et je le laissai en repos.</p>
+
+<p>Comme d'habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je m'efforçais
+de paraître calme et gai, pour n'éveiller aucun soupçon et éviter les
+questions importunes. Mais j'avoue que je n'avais pas le sang-froid dont
+se vantent les personnes qui se sont trouvées dans la même position.
+Toute cette soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la
+sensibilité. Marie Ivanovna me plaisait plus qu'à l'ordinaire. L'idée
+que je la voyais peut-être pour la dernière fois lui donnait à mes yeux
+une grâce touchante. Chvabrine entra. Je le pris à part, et l'informai
+de mon entretien avec Ivan Ignatiitch.</p>
+
+<p>«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons d'eux.»</p>
+
+<p>Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le lendemain
+matin, à six heures. À nous voir causer ainsi amicalement, Ivan
+Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.</p>
+
+<p>«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il d'un
+air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.</p>
+
+<p>--Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait
+une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu.»</p>
+
+<p>Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
+humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
+répondre. Chvabrine le tira d'embarras.</p>
+
+<p>«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.</p>
+
+<p>--Et avec qui, mon petit père, t'es-tu querellé?</p>
+
+<p>--Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu'aux gros mots.</p>
+
+<p>--Pourquoi cela?</p>
+
+<p>--Pour une véritable misère, pour une chansonnette.</p>
+
+<p>--Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il arrivé?</p>
+
+<p>--Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson, et il
+s'est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Piôtr
+Andréitch s'est fâché. Mais ensuite il a réfléchi que chacun est libre
+de son opinion et tout est dit.»</p>
+
+<p>L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi ne
+comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les releva. Des
+poésies, la conversation passa aux poètes en général, et le commandant
+fit l'observation qu'ils étaient tous des débauchés et des ivrognes
+finis; il me conseilla amicalement de renoncer à la poésie, comme chose
+contraire au service et ne menant à rien de bon.</p>
+
+<p>La présence de Chvabrine m'était insupportable. Je me hâtai de dire
+adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison, j'examinai
+mon épée, j'en essayai la pointe, et me couchai après avoir donné
+l'ordre à Savéliitch de m'éveiller le lendemain à six heures.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure indiquée, je me trouvais derrière les meules de
+foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à paraître. «On peut
+nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.» Nous mîmes bas nos
+uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes nos épées du fourreau. En
+ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derrière
+un tas de foin. Il nous intima l'ordre de nous rendre chez le
+commandant. Nous obéîmes de mauvaise humeur. Les soldats nous
+entourèrent, et nous suivîmes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en
+triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravité.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les
+portes à deux battants, et s'écria avec emphase: «Ils sont pris!»</p>
+
+<p>Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
+forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts... Piôtr
+Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez, donnez...
+Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr Andréitch, je
+n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas honte? Alexéi Ivanitch,
+c'est autre chose; il a été transféré de la garde pour avoir fait périr
+une âme. Il ne croit pas en Notre-Seigneur. Mais toi, tu veux en faire
+autant?»</p>
+
+<p>Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de
+répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les duels
+sont formellement défendus par le code militaire.»</p>
+
+<p>Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait emportées au
+grenier. Je ne pus m'empêcher de rire; Chvabrine conserva toute sa
+gravité.</p>
+
+<p>«Malgré tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid à la
+femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que
+vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant à votre tribunal.
+Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c'est son affaire.</p>
+
+<p>--Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du commandant.
+Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même chair et le même
+esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu baguenaudes? Fourre-les à
+l'instant dans différents coins, au pain et à l'eau, pour que cette bête
+d'idée leur sorte de la tête. Et que le père Garasim les mette à la
+pénitence, pour qu'ils demandent pardon à Dieu et aux hommes.»</p>
+
+<p>Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était extrêmement
+pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du capitaine devint plus
+accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser l'un l'autre. Palachka
+nous rapporta nos épées. Nous sortîmes, ayant fait la paix en apparence.
+Ivan Ignatiitch nous reconduisit.</p>
+
+<p>«Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous
+dénoncer au commandant après m'avoir donné votre parole de n'en rien
+faire?</p>
+
+<p>--Comme Dieu est saint, répondit-il, je n'ai rien dit à Ivan Kouzmitch;
+c'est Vassilissa Iégorovna qui m'a tout soutiré. C'est elle qui a pris
+toutes les mesures nécessaires à l'insu du commandant. Du reste, Dieu
+merci, que ce soit fini comme cela!»</p>
+
+<p>Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
+Chvabrine. «Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.</p>
+
+<p>--Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang votre
+impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut feindre
+pendant quelques jours. Au revoir.»</p>
+
+<p>Et nous nous séparâmes comme s'il ne se fût rien passé.</p>
+
+<p>De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, près de
+Marie Ivanovna; son père n'était pas à la maison; sa mère s'occupait du
+ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait
+l'inquiétude que lui avait causée ma querelle avec Chvabrine.</p>
+
+<p>«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez
+vous battre à l'épée. Comme les hommes sont étranges! pour une parole
+qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts à s'entr'égorger
+et à sacrifier, non seulement leur vie, mais encore l'honneur et le
+bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre que ce n'est pas vous qui avez
+commencé la querelle: c'est Alexéi Ivanitch qui a été l'agresseur.</p>
+
+<p>--Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?</p>
+
+<p>--Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas Alexéi
+Ivanitch, il m'est même désagréable, et cependant je n'aurais pas voulu
+ne pas lui plaire, cela m'aurait fort inquiétée.</p>
+
+<p>--Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»</p>
+
+<p>Marie Ivanovna se troubla et rougit:</p>
+
+<p>«Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais.</p>
+
+<p>--Pourquoi cela?</p>
+
+<p>--Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage.</p>
+
+<p>--Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?</p>
+
+<p>--L'an passé, deux mois avant votre arrivée.</p>
+
+<p>--Et vous n'avez pas consenti?</p>
+
+<p>--Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme d'esprit
+et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule idée qu'il
+faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les assistants...
+Non, non, pour rien au monde.»</p>
+
+<p>Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et m'expliquèrent
+beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine à la
+poursuivre. Il avait probablement remarqué notre inclination mutuelle,
+et s'efforçait de nous détourner l'un de l'autre. Les paroles qui
+avaient provoqué notre querelle me semblèrent d'autant plus infâmes,
+quand, au lieu d'une grossière et indécente plaisanterie, j'y vis une
+calomnie calculée. L'envie de punir le menteur effronté devint encore
+plus forte en moi, et j'attendais avec impatience le moment favorable.</p>
+
+<p>Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'étais occupé à
+composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l'attente d'une
+rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume, je pris mon
+épée, et sortis de la maison.</p>
+
+<p>«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous observe
+plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous empêchera.»</p>
+
+<p>Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier escarpé,
+nous nous arrêtâmes sur le bord de l'eau, et nos épées se croisèrent.</p>
+
+<p>Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j'étais plus
+fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres choses
+soldat, m'avait donné quelques leçons d'escrime, dont je profitai.
+Chvabrine ne s'attendait nullement à trouver en moi un adversaire aussi
+dangereux.</p>
+
+<p>Pendant longtemps nous ne pûmes nous faire aucun mal l'un à l'autre;
+mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je l'attaquai
+vivement, et le fis presque entrer à reculons dans la rivière. Tout à
+coup j'entendis mon nom prononcé à haute voix; je tournai rapidement la
+tête, et j'aperçus Savéliitch qui courait à moi le long du sentier...
+Dans ce moment je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous
+l'épaule droite, et je tombai sans connaissance.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+<br>
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LA CONVALESCENCE</h3>
+
+<p>Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui
+m'était arrivé, ni où je me trouvais. J'étais couché sur un lit dans une
+chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Savéliitch se tenait
+devant moi, une lumière à la main. Quelqu'un déroulait avec précaution
+les bandages qui entouraient mon épaule et ma poitrine. Peu à peu mes
+idées s'éclaircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que
+j'étais blessé. En cet instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:</p>
+
+<p>«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir.</p>
+
+<p>--Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir;
+toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»</p>
+
+<p>Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force.</p>
+
+<p>«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.</p>
+
+<p>Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur moi.</p>
+
+<p>«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"><br>
+<span class="sml"><b>«COMMENT VOUS SENTEZ-VOUS?» ME DIT MARIE IVANOVNA.</b></span></p>
+
+<p>--Bien, grâce à Dieu, répondis-je d'une voix faible. C'est vous, Marie
+Ivanovna; dites-moi...»</p>
+
+<p>Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit sur son
+visage.</p>
+
+<p>«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient
+rendues, Seigneur! Mon père Piôtr Andréitch, m'as-tu fait assez peur?
+quatre jours! c'est facile à dire...»</p>
+
+<p>Marie Ivanovna l'interrompit.</p>
+
+<p>«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien
+faible.»</p>
+
+<p>Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité de
+pensées confuses. J'étais donc dans la maison du commandant, puisque
+Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus interroger
+Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se boucha les oreilles.
+Je fermai les yeux avec mécontentement, et m'endormis bientôt.</p>
+
+<p>En m'éveillant, j'appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis
+devant moi Marie Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis
+exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce moment. Je
+saisis sa main et la serrai avec transport, en l'arrosant de mes larmes.
+Marie ne la retirait pas..., et tout à coup je sentis sur ma joue
+l'impression humide et brûlante de ses lèvres. Un feu rapide parcourut
+tout mon être.</p>
+
+<p>«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez à mon
+bonheur.»</p>
+
+<p>Elle reprit sa raison:</p>
+
+<p>«Au nom du ciel, calmez-vous, me dit-elle en ôtant sa main, vous êtes
+encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous,...
+ne fût-ce que pour moi.»</p>
+
+<p>Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. Je me
+sentais revenir à la vie.</p>
+
+<p>Dès cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'était le barbier
+du régiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre médecin dans la
+forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse
+et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant
+m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il
+va sans dire que je saisis la première occasion favorable pour continuer
+ma déclaration interrompue, et, cette fois, Marie m'écouta avec plus de
+patience. Elle me fit naïvement l'aveu de son affection, et ajouta que
+ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y
+bien, me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des
+vôtres?»</p>
+
+<p>Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère;
+mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon père, je
+pressentais que mon amitié ne le toucherait pas extrêmement, et qu'il la
+traiterait de folie de jeunesse. Je l'avouai franchement à Marie
+Ivanovna; mais néanmoins je résolus d'écrire à mon père aussi
+éloquemment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je montrai ma
+lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante
+qu'elle ne douta plus du succès, et s'abandonna aux sentiments de son
+coeur avec toute la confiance de la jeunesse.</p>
+
+<p>Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
+convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: «Vois-tu
+bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts;
+mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi Ivanitch, il est enfermé
+par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée
+est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à
+son aise et de se repentir.»</p>
+
+<p>J'étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de
+rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la
+permission de sa femme, consentit à lui rendre la liberté. Chvabrine
+vint me voir. Il témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé,
+avoua que toute la faute était à lui, et me pria d'oublier le passé.
+Étant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre
+querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie l'irritation de la
+vanité blessée; je pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.</p>
+
+<p>Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis.
+J'attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n'osant pas espérer,
+mais tâchant d'étouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m'étais
+pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son mari. Mais ma
+recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni Marie ne cachions nos
+sentiments devant eux, et nous étions assurés d'avance de leur
+consentement.</p>
+
+<p>Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la main. Je
+la pris en tremblant. L'adresse était écrite de la main de mon père.
+Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, d'habitude, c'était
+ma mère qui m'écrivait, et lui ne faisait qu'ajouter quelques lignes à
+la fin. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet; je relisais
+la suscription solennelle: «À mon fils Piôtr Andréitch Grineff,
+gouvernement d'Orenbourg, forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de
+découvrir, à l'écriture de mon père, dans quelle disposition d'esprit il
+avait écrit la lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les
+premières lignes je vis que toute l'affaire était au diable. Voici le
+contenu de cette lettre:</p>
+
+<p>«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans
+laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre
+consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Et
+non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma bénédiction ni
+mon consentement, mais encore j'ai l'intention d'arriver jusqu'à toi et
+de te bien punir pour tes sottises comme un petit garçon, malgré ton
+rang d'officier, parce que tu as prouvé que tu n'es pas digne de porter
+l'épée qui t'a été remise pour la défense de la patrie, et non pour te
+battre en duel avec des fous de ton espèce. Je vais écrire à l'instant
+même à André Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse
+de Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire
+passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est
+tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée.
+Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique je
+n'ose pas avoir confiance en sa bonté.</p>
+
+<p>«Ton père,</p>
+
+<p>«A. G.»</p>
+
+<p>La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers. Les
+dures expressions que mon père ne m'avait pas ménagées me blessaient
+profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me
+semblait aussi injuste que malséant; enfin l'idée d'être renvoyé hors de
+la forteresse de Bélogorsk m'épouvantait. Mais j'étais surtout chagriné
+de la maladie de ma mère. J'étais indigné contre Savéliitch, ne doutant
+pas que ce ne fût lui qui avait fait connaître mon duel à mes parents.
+Après avoir marché quelque temps en long et en large dans ma petite
+chambre, je m'arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère:
+«Il paraît qu'il ne t'a pas suffi que, grâce à toi, j'aie été blessé et
+tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».</p>
+
+<p>Savéliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappé.</p>
+
+<p>«Aie pitié de moi, seigneur, s'écria-t-il presque en sanglotant;
+qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que tu as
+été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi
+pour recevoir l'épée d'Alexéi Ivanitch. La vieillesse maudite m'en a
+seule empêché. Qu'ai-je donc fait à ta mère?</p>
+
+<p>--Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t'a chargé d'écrire une
+dénonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis à mon service pour être
+mon espion?</p>
+
+<p>--Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en larmes. Ô
+Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que m'écrit le maître, et
+tu verras si je te dénonçais.»</p>
+
+<p>En même temps il tira de sa poche une lettre qu'il me présenta, et je
+lus ce qui suit:</p>
+
+<p>«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien écrit de mon fils
+Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce soient des
+étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi que tu remplis ton
+devoir et la volonté de tes seigneurs? Je t'enverrai garder les cochons,
+vieux chien, pour avoir caché la vérité et pour ta condescendance envers
+le jeune homme. À la réception de cette lettre, je t'ordonne de
+m'informer immédiatement de l'état de sa santé, qui, à ce qu'on me
+mande, s'améliore, et de me désigner précisément l'endroit où il a été
+frappé, et s'il a été bien guéri.»</p>
+
+<p>Evidemment Savéliitch n'avait pas eu le moindre tort, et c'était moi qui
+l'avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui demandai
+pardon, mais le vieillard était inconsolable. «Voilà jusqu'où j'ai vécu!
+répétait-il; voilà quelles grâces j'ai méritées de mes seigneurs pour
+tous mes longs services! Je suis un vieux chien, je suis un gardeur de
+cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure! Non, mon
+père Piôtr Andréitch, ce n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit
+<i>moussié</i>; c'est lui qui t'a appris à pousser ces broches de fer, en
+frappant du pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait
+se garer d'un mauvais homme! C'était bien nécessaire de dépenser de
+l'argent à louer le <i>moussié</i>!»</p>
+
+<p>Mais qui donc s'était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon père?
+Le général? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et puis, Ivan
+Kouzmitch n'avait pas cru nécessaire de lui faire un rapport sur mon
+duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons s'arrêtaient sur
+Chvabrine; lui seul trouvait un avantage dans cette dénonciation, dont
+la suite pouvait être mon éloignement de la forteresse et ma séparation
+d'avec la famille du commandant. J'allai tout raconter à Marie Ivanovna:
+elle venait à ma rencontre sur le perron.</p>
+
+<p>«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!</p>
+
+<p>--Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de mon
+père.</p>
+
+<p>Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la lettre, et
+me dit d'une voix émue: «Ce n'a pas été mon destin. Vos parents ne
+veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de Dieu soit faite!
+Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il n'y a rien à faire,
+Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.</p>
+
+<p>--Cela ne sera pas, m'écriai-je, en la saisissant par la main. Tu
+m'aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
+parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; ils
+nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et puis,
+avec le temps, j'en suis sûr, nous parviendrons à fléchir mon père. Ma
+mère intercédera pour nous, il me pardonnera.</p>
+
+<p>--Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t'épouserai pas sans la
+bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne seras pas
+heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu rencontres une
+autre fiancée, si tu l'aimes, que Dieu soit avec toi<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. Piôtr
+Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»</p>
+
+<p>Elle se mit à pleurer et se retira. J'avais l'intention de la suivre
+dans sa chambre; mais je me sentais hors d'état de me posséder et je
+rentrai à la maison. J'étais assis, plongé dans une mélancolie profonde,
+lorsque Savéliitch vint tout à coup interrompre mes réflexions.</p>
+
+<p>«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier toute
+couverte d'écriture; regarde si je suis un espion de mon maître et si je
+tâche de brouiller le père avec le fils.»</p>
+
+<p>Je pris de sa main ce papier; c'était la réponse de Savéliitch à la
+lettre qu'il avait reçue. La voici mot pour mot:</p>
+
+<p>«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j'ai reçu votre
+gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi, votre
+esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de
+mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre
+serviteur fidèle, j'obéis aux ordres de mes maîtres; et je vous ai
+toujours servi avec zèle jusqu'à mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien
+écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne pas vous effrayer sans
+raison; et voilà que nous entendons que notre maîtresse, notre mère,
+Avdotia Vassilievna, est malade de peur; et je m'en vais prier Dieu pour
+sa santé. Et Piôtr Andréitch a été blessé dans la poitrine, sous
+l'épaule droite, sous une côte, à la profondeur d'un <i>verchok</i> et
+demi<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, et il a été couché dans la maison du commandant, où nous
+l'avons apporté du rivage: et c'est le barbier d'ici, Stépan Paramonoff,
+qui l'a traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte
+bien; et il n'y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce qu'on
+dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite comme son
+propre fils; et qu'une pareille <i>occasion</i> lui soit arrivée, il ne faut
+pas lui en faire de reproches; le cheval a quatre jambes et il bronche.
+Et vous daignez écrire que vous m'enverrez garder les cochons; que ce
+soit votre volonté de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'à
+terre.</p>
+
+<p> «Votre fidèle esclave,</p>
+
+<p> «ARKHIP SAVÉLIEFF.»</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la
+lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état d'écrire à mon
+père, et, pour calmer ma mère, la lettre de Savéliitch me semblait
+suffisante.</p>
+
+<p>De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait presque
+plus et tâchait même de m'éviter. La maison du commandant me devint
+insupportable; je m'habituai peu à peu à rester seul chez moi. Dans le
+commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des reproches; mais, en voyant
+ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que
+lorsque le service l'exigeait. Je n'avais que de très rares entrevues
+avec Chvabrine, qui m'était devenu d'autant plus antipathique que je
+croyais découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait
+davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je m'abandonnai
+à une noire mélancolie, qu'alimentaient encore la solitude et
+l'inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la lecture et les
+lettres. Je me laissais complètement abattre et je craignais de devenir
+fou, lorsque des événements soudains, qui eurent une grande influence
+sur ma vie, vinrent donner à mon âme un ébranlement profond et
+salutaire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+<br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>POUGATCHEFF</h3>
+
+<p>Avant d'entamer le récit des événements étranges dont je fus le témoin,
+je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait le
+gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'année 1773. Cette riche et
+vaste province était habitée par une foule de peuplades à demi sauvages,
+qui venaient récemment de reconnaître la souveraineté des tsars russes.
+Leurs révoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie
+civilisée, leur inconstance et leur cruauté demandaient, de la part du
+gouvernement, une surveillance constante pour les réduire à
+l'obéissance. On avait élevé des forteresses dans les lieux favorables,
+et dans la plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens
+possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui auraient
+dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées, étaient devenus
+depuis quelque temps des sujets inquiets et dangereux pour le
+gouvernement impérial. En 1772, une émeute survint dans leur principale
+bourgade. Cette émeute fut causée par les mesures sévères qu'avait
+prises le général Traubenberg pour ramener l'armée à l'obéissance. Elles
+n'eurent d'autre résultat que le meurtre barbare de Traubenberg,
+l'élévation de nouveaux chefs, et finalement la répression de l'émeute à
+force de mitraille et de cruels châtiments.</p>
+
+<p>Cela s'était passé peu de temps avant mon arrivée dans la forteresse de
+Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait tranquille. Mais l'autorité
+avait trop facilement prêté foi au feint repentir des révoltés, qui
+couvaient leur haine en silence, et n'attendaient qu'une occasion
+propice pour recommencer la lutte.</p>
+
+<p>Je reviens à mon récit.</p>
+
+<p>Un soir (c'était au commencement d'octobre 1773), j'étais seul à la
+maison, à écouter le sifflement du vent d'automne et à regarder les
+nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m'appeler de la
+part du commandant, chez lequel je me rendis à l'instant même. J'y
+trouvai Chvabrine, Ivan Ignatiitch et l'<i>ouriadnik</i> des Cosaques. Il n'y
+avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me
+dit bonjour d'un air préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le
+monde, hors l'<i>ouriadnik</i>, qui se tenait debout, tira un papier de sa
+poche et nous dit:</p>
+
+<p>«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce qu'écrit
+le général.»</p>
+
+<p>Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:</p>
+
+<blockquote>«<i>À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk, capitaine Mironoff</i> (secret).</blockquote>
+
+<p>«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique Cosaque
+du Don Iéméliane Pougatcheff, après s'être rendu coupable de
+l'impardonnable insolence d'usurper le nom du défunt empereur Pierre
+III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles dans les
+villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs forteresses, en
+commettant partout des brigandages et des assassinats. En conséquence,
+dès la réception de la présente, vous aurez, monsieur le capitaine, à
+aviser aux mesures qu'il faut prendre pour repousser le susdit scélérat
+et usurpateur, et, s'il est possible, pour l'exterminer entièrement dans
+le cas où il tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos
+soins.»</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses
+lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile à dire. Le
+scélérat semble fort, et nous n'avons que cent trente hommes, même en
+ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas trop à compter, soit
+dit sans te faire un reproche, Maximitch.» L'<i>ouriadnik</i> sourit.
+«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
+ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit; dans
+le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les soldats.
+Toi, Maximitch, veille bien sur tes Cosaques. Il faut aussi examiner le
+canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret; que personne
+dans la forteresse ne sache rien avant le temps.»</p>
+
+<p>Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous congédia. Je
+sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que nous venions
+d'entendre.</p>
+
+<p>«Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.</p>
+
+<p>--Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu'à présent je ne vois
+rien de grave. Si cependant...» Alors il se mit à rêver en sifflant avec
+distraction un air français.</p>
+
+<p>Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l'apparition de
+Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le respect
+d'Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé pour rien au
+monde un secret confié comme affaire de service. Après avoir reçu la
+lettre du général, il s'était assez adroitement débarrassé de Vassilissa
+Iégorovna, en lui disant que le père Garasim avait reçu d'Orenbourg des
+nouvelles extraordinaires qu'il gardait dans le mystère le plus profond.
+Vassilissa Iégorovna prit à l'instant même le désir d'aller rendre
+visite à la femme du pope, et, d'après le conseil d'Ivan Kouzmitch, elle
+emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissât s'ennuyer toute seule.</p>
+
+<p>Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher
+sur-le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour
+qu'elle ne pût nous épier.</p>
+
+<p>Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu tirer de la
+femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son absence, un
+conseil de guerre s'était assemblé chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka
+avait été enfermée sous clef. Elle se douta que son mari l'avait
+trompée, et se mit à l'accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch était
+préparé à cette attaque; il ne se troubla pas le moins du monde, et
+répondit bravement à sa curieuse moitié:</p>
+
+<p>«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en tête
+d'allumer du feu avec de la paille; et comme cela peut être cause d'un
+malheur, j'ai rassemblé mes officiers et je leur ai donné l'ordre de
+veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille,
+mais bien avec des fagots et des broussailles.</p>
+
+<p>--Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa femme;
+pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine jusqu'à notre
+retour?»</p>
+
+<p>Ivan Kouzmitch ne s'était pas préparé à une semblable question; il
+balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s'aperçut
+aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu'elle n'obtiendrait
+rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des
+concombres salés qu'Akoulina Pamphilovna savait préparer d'une façon
+supérieure. De toute la nuit, Vassilissa Iégorovna ne put fermer l'oeil,
+n'imaginant pas ce que son mari avait en tête qu'elle ne pût savoir.</p>
+
+<p>Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch occupé
+à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des morceaux de bois,
+des osselets et toutes sortes d'ordures que les petits garçons y avaient
+fourrées. «Que peuvent signifier ces préparatifs guerriers? pensa la
+femme du commandant. Est-ce qu'on craindrait une attaque de la part des
+Kirghises? mais serait-il possible qu'Ivan Kouzmitch me cachât une
+pareille misère?» Elle appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution
+de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.</p>
+
+<p>Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur des
+objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire par des
+questions étrangères à l'affaire pour rassurer et endormir la prudence
+de l'accusé. Puis, après un silence de quelques instants, elle poussa un
+profond soupir, et dit en hochant la tête:</p>
+
+<p>«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il de
+tout cela?</p>
+
+<p>--Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
+miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; j'ai
+nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce Pougatcheff. Si
+Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici.</p>
+
+<p>--Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du
+commandant.</p>
+
+<p>Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parlé, et se mordit la langue.
+Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le contraignit à lui tout
+raconter, après avoir engagé sa parole qu'elle ne dirait rien à
+personne.</p>
+
+<p>Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce n'est
+à la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache de cette
+bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être enlevée par les
+brigands.</p>
+
+<p>Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur
+son compte étaient fort divers. Le commandant envoya l'<i>ouriadnik</i> avec
+mission de bien s'enquérir de tout dans les villages voisins.
+L'<i>ouriadnik</i> revint après une absence de deux jours, et déclara qu'il
+avait vu dans la steppe, à soixante verstes de la forteresse, une grande
+quantité de feux, et qu'il avait ouï dire aux Bachkirs qu'une force
+innombrable s'avançait. Il ne pouvait rien dire de plus précis, ayant
+craint de s'aventurer davantage.</p>
+
+<p>On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les Cosaques
+de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient par petits
+groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se dispersaient dès qu'ils
+apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner:
+Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit au commandant une révélation très grave.
+Selon lui, l'<i>ouriadnik</i> aurait fait de faux rapports; à son retour, le
+perfide Cosaque aurait dit à ses camarades qu'il s'était avancé jusque
+chez les révoltés, qu'il avait été présenté à leur chef, et que ce chef,
+lui ayant donné sa main à baiser, s'était longuement entretenu avec lui.
+Le commandant fit aussitôt mettre l'<i>ouriadnik</i> aux arrêts, et désigna
+Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques
+avec un mécontentement visible. Ils murmuraient à haute voix, et Ivan
+Ignatiitch, l'exécuteur de l'ordre du commandant, les entendit, de ses
+propres oreilles, dire assez clairement:</p>
+
+<p>«Attends, attends, rat de garnison!»</p>
+
+<p>Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le même
+jour; mais l'<i>ouriadnik</i> s'était échappé, sans doute avec l'aide de ses
+complices.</p>
+
+<p>Un nouvel événement vint accroître l'inquiétude du capitaine. On saisit
+un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette occasion, le
+commandant prit le parti d'assembler derechef ses officiers, et pour
+cela il voulut encore éloigner sa femme sous un prétexte spécieux. Mais
+comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit et le plus sincère des hommes,
+il ne trouva pas d'autre moyen que celui qu'il avait déjà employé une
+première fois.</p>
+
+<p>«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à plusieurs
+reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville...</p>
+
+<p>--Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore rassembler un
+conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane Pougatcheff; mais tu
+ne me tromperas pas cette fois.»</p>
+
+<p>Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-il, si
+tu sais tout, reste, il n'y a rien à faire; nous parlerons devant toi.</p>
+
+<p>--Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n'est pas à toi de faire
+le fin. Envoie chercher les officiers.»</p>
+
+<p>Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa
+femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque Cosaque à
+demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de marcher
+immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats
+à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne pas résister, les
+menaçant en ce cas du dernier supplice. La proclamation était écrite en
+termes grossiers, mais énergiques, et devait produire une grande
+impression sur les esprits des gens simples.</p>
+
+<p>«Quel coquin! s'écria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose nous
+proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds nos
+drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous sommes
+depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de
+toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouvé des commandants
+assez lâches pour obéir à ce bandit!</p>
+
+<p>--Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on dit que
+le scélérat s'est déjà emparé de plusieurs forteresses.</p>
+
+<p>--Il paraît qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine.</p>
+
+<p>--Nous allons savoir à l'instant sa force réelle, reprit le commandant;
+Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch,
+amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d'apporter des verges.</p>
+
+<p>--Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant de son
+siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans cela elle
+entendrait les cris, et ça lui ferait peur. Et moi, pour dire la vérité,
+je ne suis pas très curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de
+vous revoir...»</p>
+
+<p>La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de la
+justice, que l'ukase bienfaisant<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a> qui en avait prescrit l'abolition
+resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de l'accusé était
+indispensable à la condamnation, idée non seulement déraisonnable, mais
+contraire au plus simple bon sens en matière juridique; car, si le déni
+de l'accusé ne s'accepte pas comme preuve de son innocence, l'aveu qu'on
+lui arrache doit moins encore servir de preuve de sa culpabilité. À
+présent même, il m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter
+l'abolition de cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne
+doutait de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés
+eux-mêmes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'étonna et n'émut aucun
+de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui était tenu
+sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu d'instants après,
+on l'amena dans l'antichambre. Le commandant ordonna qu'on l'introduisît
+en sa présence.</p>
+
+<p>Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds des
+entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s'arrêta près de la porte.
+Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais je n'oublierai
+cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans au moins, et n'avait
+ni nez ni oreilles. Sa tête était rasée; quelques rares poils gris lui
+tenaient lieu de barbe. Il était de petite taille, maigre, courbé; mais
+ses yeux à la tatare brillaient encore. «Eh! eh! dit le commandant, qui
+reconnut à ces terribles indices un des révoltés punis en 1741, tu es un
+vieux loup, à ce que je vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce
+n'est pas la première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si
+bien rabotée. Approche-toi, et dis qui t'a envoyé.»</p>
+
+<p>Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de
+complète imbécillité.</p>
+
+<p>«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que tu ne
+comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue qui l'a
+envoyé dans notre forteresse.»</p>
+
+<p>Ioulaï répéta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais le
+Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un mot.</p>
+
+<p>«<i>Iachki<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>!</i> s'écria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
+ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-lui les
+épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»</p>
+
+<p>Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive
+inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit à
+regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des
+enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour les
+tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses épaules en se
+courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la main pour frapper,
+alors le Bachkir poussa un gémissement faible et puissant, et, relevant
+la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu de langue, s'agitait un court
+tronçon.</p>
+
+<p>Nous fûmes tous frappés d'horreur. «Eh bien, dit le commandant, je vois
+que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au
+grenier; et nous, messieurs, nous avons encore à causer.»</p>
+
+<p>Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa Iégorovna
+se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effaré.</p>
+
+<p>«Que t'est-il arrivé? demanda le commandant surpris.</p>
+
+<p>--Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de Nijnéosern
+a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de revenir. Il a vu
+comment on l'a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus,
+tous les soldats faits prisonniers; les scélérats vont venir ici.»</p>
+
+<p>Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
+commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et modeste,
+m'était connu. Deux mois auparavant il avait passé, venant d'Orenbourg
+avec sa jeune femme, et s'était arrêté chez Ivan Kouzmitch. La
+Nijnéosernia n'était située qu'à vingt-cinq verstes de notre fort.
+D'heure en heure il fallait nous attendre à une attaque de Pougatcheff.
+Le sort de Marie Ivanovna se présenta vivement à mon imagination, et le
+coeur me manquait en y pensant.</p>
+
+<p>«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de
+défendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend. Mais il
+faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à Orenbourg, si la route
+est encore libre, ou bien dans une forteresse plus éloignée et plus
+sûre, où les scélérats n'aient pas encore eu le temps de pénétrer.»</p>
+
+<p>Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en
+effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu'à
+ce que nous ayons réduit les rebelles?</p>
+
+<p>--Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que les
+balles n'aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n'est-elle pas
+sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons.
+Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-être y lasserons-nous
+Pougatcheff!</p>
+
+<p>--Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux,
+puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-il faire de
+Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous arrive un secours.
+Mais si les brigands prennent la forteresse?...</p>
+
+<p>--Eh bien! alors...»</p>
+
+<p>Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut, étouffée par
+l'émotion.</p>
+
+<p>«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit le commandant, qui remarqua que ses
+paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-être
+pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que Macha reste ici.
+Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y a assez de soldats et
+de canons, et les murailles sont en pierre. Et même à toi j'aurais
+conseillé de t'en aller aussi là-bas; car, bien que tu sois vieille,
+pense à ce qui t'arrivera si la forteresse est prise d'assaut.</p>
+
+<p>--C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha;
+mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais rien. Il ne me
+convient pas non plus, dans mes vieilles années, de me séparer de toi,
+et d'aller chercher un tombeau solitaire en pays étranger. Nous avons
+vécu ensemble, nous mourrons ensemble.</p>
+
+<p>--Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de temps à
+perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la ferons partir à
+la pointe du jour, et nous lui donnerons même un convoi, quoique, à vrai
+dire, nous n'ayons pas ici de gens superflus. Mais où donc est-elle?</p>
+
+<p>--Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s'est trouvée
+mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu'elle ne tombe
+malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu'où avons-nous vécu?»</p>
+
+<p>Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille.
+L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris plus
+aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et les yeux
+rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de table plus tôt
+que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis après avoir dit adieu
+à toute la famille. J'avais oublié mon épée et revins la prendre; je
+trouvais Marie sous la porte; elle me la présenta.</p>
+
+<p>«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie à
+Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu permettra
+que nous nous revoyions; sinon...»</p>
+
+<p>Elle se mit à sangloter.</p>
+
+<p>«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu'il m'arrive, sois
+sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour toi.»</p>
+
+<p>Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+<br>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>L'ASSAUT</h3>
+
+<p>De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes habits.
+J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte de la
+forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier
+adieu. Je sentais en moi un changement complet. L'agitation de mon âme
+me semblait moins pénible que la noire mélancolie où j'étais plongé
+précédemment. Au chagrin de la séparation se mêlaient en moi des
+espérances vagues mais douces, l'attente impatiente des dangers et le
+sentiment d'une noble ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir,
+quand ma porte s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos
+Cosaques avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
+avec eux Ioulaï, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des gens
+inconnus. L'idée que Marie Ivanovna n'avait pu s'éloigner me glaça de
+terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au caporal, et courus
+chez le commandant.</p>
+
+<p>Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je
+m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arrêtai.</p>
+
+<p>«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me
+rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie vous
+chercher. Le Pougatch<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> est arrivé.</p>
+
+<p>--Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
+intérieur.</p>
+
+<p>--Elle n'en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route
+d'Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr
+Andréitch.»</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la nature
+et fortifiée d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous les armes.
+On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant marchait de long
+en large devant sa petite troupe; l'approche du danger avait rendu au
+vieux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et peu loin
+de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient
+être des Cosaques; mais parmi eus se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il
+était facile de reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le
+commandant parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux
+soldats: «Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre
+mère l'impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des
+gens braves, fidèles à nos serments.»</p>
+
+<p>Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté. Chvabrine
+se tenait près de moi, examinant l'ennemi avec attention. Les gens qu'on
+apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le
+fort, se réunirent en groupe et parlèrent entre eux. Le commandant
+ordonna à Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha
+lui-même la mèche. Le boulet passa en sifflant sur leurs têtes sans leur
+faire aucun mal. Les cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au
+galop, et la steppe devint déserte.</p>
+
+<p>En ce moment parut sur le rempart Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie
+qui n'avait pas voulu la quitter. «Eh bien, dit la commandante, comment
+va la bataille? où est l'ennemi?</p>
+
+<p>--L'ennemi n'est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu le
+permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?</p>
+
+<p>--Non, papa, répondit Marie; j'ai plus peur seule à la maison.»</p>
+
+<p>Elle me jeta un regard, en s'efforçant de sourire. Je serrai vivement la
+garde de mon épée, en me rappelant que je l'avais reçue la veille de ses
+mains, comme pour sa défense. Mon coeur brûlait dans ma poitrine; je me
+croyais son chevalier; j'avais soif de lui prouver que j'étais digne de
+sa confiance, et j'attendais impatiemment le moment décisif.</p>
+
+<p>Tout à coup, débouchant d'une hauteur qui se trouvait à huit verstes de
+la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes à cheval, et
+bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de lances et de
+flèches. Parmi eux, vêtu d'un cafetan rouge et le sabre à la main, se
+distinguait un homme monté sur un cheval blanc. C'était Pougatcheff
+lui-même. Il s'arrêta, fut entouré, et bientôt, probablement d'après ses
+ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s'approchèrent au grand
+galop jusqu'au rempart. Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos
+traîtres. L'un d'eux élevait une feuille de papier au-dessus de son
+bonnet; un autre portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu'il
+nous lança par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kalmouk roula aux
+pieds du commandant.</p>
+
+<p>Les traîtres nous criaient:</p>
+
+<p>«Ne tirez pas; sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.</p>
+
+<p>--Enfants, feu!» s'écria le capitaine pour toute réponse.</p>
+
+<p>Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla
+et tomba de cheval; les autres s'enfuirent à toute bride. Je jetai un
+coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la vue de la tête de
+Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle semblait inanimée. Le
+commandant appela le caporal, et lui ordonna d'aller prendre la feuille
+des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et
+revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au
+commandant. Ivan Kouzmitch la lut à voix basse et la déchira en
+morceaux. Cependant on voyait les révoltés se préparer à une attaque.
+Bientôt les balles sifflèrent à nos oreilles, et quelques flèches
+vinrent s'enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la
+palissade.</p>
+
+<p>«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien à faire
+ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus morte que
+vive.»</p>
+
+<p>Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard
+sur la steppe, où l'on voyait de grands mouvements parmi la foule, et
+dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort; bénis
+Macha; Macha, approche de ton père.»</p>
+
+<p>Belle et tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit à genoux
+et le salua jusqu'à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois
+le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit d'une voix
+altérée par l'émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse; prie Dieu, il ne
+t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnête homme, que Dieu vous donne
+à tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons vécu ma
+femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la
+donc plus vite.»</p>
+
+<p>Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter.</p>
+
+<p>«Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan
+Kouzmitch; pardonne-moi si je t'ai jamais fâché.</p>
+
+<p>--Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant sa
+vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et, si tu en
+as le temps, mets un <i>sarafan</i><a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> à Macha.»</p>
+
+<p>La commandante s'éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard; elle
+se retourna et me fit un dernier signe de tête.</p>
+
+<p>Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée sur
+l'ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et tout à coup
+mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien, nous dit le
+commandant, c'est l'assaut qui commence.» En ce moment même retentirent
+des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient à toutes jambes
+sur la forteresse. Notre canon était chargé à mitraille. Le commandant
+les laissa venir à très petite distance, et mit de nouveau le feu à sa
+pièce. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en
+tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait
+les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé,
+redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s'écria le capitaine,
+ouvrez la porte, battez le tambour, et en avant! Suivez-moi pour une
+sortie!»</p>
+
+<p>Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un instant
+hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n'avait pas bougé de
+place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s'écria Ivan Kouzmitch; s'il
+faut mourir, mourons; affaire de service!»</p>
+
+<p>En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent l'entrée de
+la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m'avait
+renversé par terre; mais je me relevai et j'entrai pêle-mêle avec la
+foule dans la forteresse. Je vis le commandant blessé à la tête, et
+pressé par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs.
+J'allais courir à son secours, quand plusieurs forts Cosaques me
+saisirent et me lièrent avec leurs <i>kouchaks</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> en criant: «Attendez,
+attendez ce qu'on va faire de vous, traîtres au tsar!»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"><br>
+<span class="sml"><b>LES REBELLES SE RUÈRENT SUR NOUS.</b></span></p>
+
+<p>On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
+maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à coup
+des cris annoncèrent que le tsar était sur la place, attendant les
+prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce
+côté, et nos gardiens nous y traînèrent.</p>
+
+<p>Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du
+commandant. Il était vêtu d'un élégant cafetan cosaque, brodé sur les
+coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de glands d'or,
+descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas
+inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient. Le père Garasim, pâle et
+tremblant, se tenait, la croix à la main, au pied du perron, et semblait
+le supplier en silence pour les victimes amenées devant lui. Sur la
+place même, on dressait à la hâte une potence. Quand nous approchâmes,
+des Bachkirs écartèrent la foule, et l'on nous présenta à Pougatcheff.
+Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s'établit. «Qui
+est le commandant?» demanda l'usurpateur. Notre <i>ouriadnik</i> sortit des
+groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec
+une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu osé t'opposer à moi,
+à ton empereur?»</p>
+
+<p>Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières forces
+et répondit d'une voix ferme: «Tu n'es pas mon empereur: tu es un
+usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»</p>
+
+<p>Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt
+plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entraînèrent au
+gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré qu'on avait
+questionné la veille; il tenait une corde à la main, et je vis un
+instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l'air. Alors on amena
+à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.</p>
+
+<p>«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l'empereur Piôtr Fédorovitch<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p>
+
+<p>--Tu n'es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant les
+paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
+usurpateur.»</p>
+
+<p>Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
+Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C'était mon tour. Je
+fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'apprêtant à répéter la
+réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise inexprimable,
+j'aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se
+couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan de Cosaque. Il
+s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots à l'oreille. «Qu'on
+le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa
+la corde au cou. Je me mis à réciter à voix basse une prière, en offrant
+à Dieu un repentir sincère de toutes mes fautes et en le priant de
+sauver tous ceux qui étaient chers à mon coeur. On m'avait déjà conduit
+sous le gibet. «Ne crains rien, ne crains rien!» me disaient les
+assassins, peut-être pour me donner du courage. Tout à coup un cri se
+fit entendre: «Arrêtez, maudits».</p>
+
+<p>Les bourreaux s'arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu aux
+pieds de Pougatcheff. «Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin,
+qu'as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre,
+on t'en donnera une bonne rançon; mais pour l'exemple et pour faire peur
+aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard.»</p>
+
+<p>Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te
+pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j'étais
+très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non plus que je la
+regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On m'amena de nouveau devant
+l'usurpateur et l'on me fit agenouiller à ses pieds. Pougatcheff me
+tendit sa main musculeuse: «Baise la main, baise la main!» criait-on
+autour de moi. Mais j'aurais préféré le plus atroce supplice à un si
+infâme avilissement.</p>
+
+<p>«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait
+derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstiné; qu'est-ce
+que cela te coûte? Crache et baise la main du bri... Baise-lui la main.»</p>
+
+<p>Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: «Sa
+Seigneurie est, à ce qu'il paraît, toute stupide de joie; relevez-le».
+On me releva, et je restai en liberté. Je regardai alors la continuation
+de l'infâme comédie.</p>
+
+<p>Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient l'un
+après l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. Puis vint
+le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la compagnie, armé de
+ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les queues. Ils secouaient la
+tête et approchaient les lèvres de la main de Pougatcheff; celui-ci leur
+déclara qu'ils étaient pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela
+dura près de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et
+descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
+richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et l'aidèrent
+à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu'il dînerait chez
+lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands traînaient
+sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée et demi-nue. L'un d'eux
+s'était déjà vêtu de son mantelet; les autres emportaient les matelas,
+les coffres, le linge, les services à thé et toutes sortes d'objets. «O
+mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes pères,
+mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»</p>
+
+<p>Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari. «Scélérats,
+s'écria-t-elle hors d'elle-même, qu'en avez-vous fait? Ô ma lumière,
+Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les baïonnettes prussiennes ne
+t'ont touché, ni les balles turques; et tu as péri devant un vil
+condamné fuyard.</p>
+
+<p>--Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.</p>
+
+<p>Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba morte
+au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le peuple se jeta
+sur ses pas.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p>
+<br>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>LA VISITE INATTENDUE</h3>
+
+<p>La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant
+rassembler mes idées troublées par tant d'émotions terribles.</p>
+
+<p>Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que
+toute autre chose. «Où est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle eu le
+temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de ces pensées
+accablantes, j'entrai dans la maison du commandant. Tout y était vide.
+Les chaises, les tables, les armoires étaient brûlées, la vaisselle en
+pièces. Un affreux désordre régnait partout. Je montai rapidement le
+petit escalier qui conduisait à la chambre de Marie Ivanovna, où
+j'allais entrer pour la première fois de ma vie. Son lit était
+bouleversé, l'armoire ouverte et dévalisée. Une lampe brûlait encore
+devant le <i>kivot</i><a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> vide également. On n'avait pas emporté non plus un
+petit miroir accroché entre la porte et la fenêtre. Qu'était devenue
+l'hôtesse de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me
+traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon
+coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix le nom de
+mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit entendre, et Palachka,
+toute pale, sortit de derrière l'armoire.</p>
+
+<p>«Ah! Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle journée!
+quelles horreurs!</p>
+
+<p>--Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie Ivanovna?</p>
+
+<p>--La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée chez
+Akoulina Pamphilovna.</p>
+
+<p>--Chez la femme du pope! m'écriai-je avec terreur. Grand Dieu!
+Pougatcheff est là!»</p>
+
+<p>Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la
+rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du pope. Elle
+retentissait de chansons, de cris et d'éclats de rire. Pougatcheff y
+tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait suivi. Je l'envoyai
+appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment après, la femme du
+pope sortit dans l'antichambre, un flacon vide à la main.</p>
+
+<p>«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une agitation
+inexprimable.</p>
+
+<p>--Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope, sur
+mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur était bien
+près d'arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s'est heureusement passé. Le
+scélérat s'était à peine assis à table, que la pauvrette se mit à gémir.
+Je me sentis mourir de peur. Il l'entendit: «Qui est-ce qui gémit chez
+toi, vieille?» Je saluai le brigand jusqu'à terre: «Ma nièce, tsar; elle
+est malade et alitée il y a plus d'une semaine.--Et ta nièce est
+jeune?--Elle est jeune, tsar.--Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je
+sentis le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar;
+mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant Ta
+Grâce.--Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-même la voir.» Et, le
+croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira le rideau,
+la regarda de ses yeux d'épervier, et rien de plus; Dieu nous vint en
+aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés, moi et le père, à une
+mort de martyrs? Par bonheur, la petite colombe ne l'a pas reconnu. Ô
+Seigneur Dieu! quelles fêtes nous arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui
+l'aurait cru? Et Vassilissa Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi
+celui-là? Et vous, comment vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de
+Chvabrine, d'Alexéi Ivanitch? Il s'est coupé les cheveux en rond, et le
+voilà qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et
+quand j'ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu'il m'a jeté un regard
+comme s'il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne nous a
+pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»</p>
+
+<p>En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et la
+voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope
+appelait sa femme.</p>
+
+<p>«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi. J'ai
+autre chose à faire qu'à jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si
+vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr Andréitch; ce qui
+sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas nous abandonner.»</p>
+
+<p>La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je retournai
+chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se
+pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je
+retins avec peine l'explosion de ma colère, dont je sentais toute
+l'inutilité. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les
+maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans
+leurs orgies. Je rentrai à la maison. Savéliitch me rencontra sur le
+seuil. «Grâce à Dieu, s'écria-t-il en me voyant, je croyais que les
+scélérats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr Andréitch, le
+croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les habits, le linge, les
+effets, la vaisselle; ils n'ont rien laissé. Mais qu'importe? Grâces
+soient rendues à Dieu de ce qu'ils ne t'ont pas au moins ôté la vie!
+Mais as-tu reconnu, maître, leur <i>ataman</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>?</p>
+
+<p>--Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il?</p>
+
+<p>--Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l'ivrogne qui t'a escroqué
+le <i>touloup</i> le jour du chasse-neige, un <i>touloup</i> de peau de lièvre, et
+tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en
+l'endossant.»</p>
+
+<p>Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide
+était frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et
+lui étaient bien le même homme, et je compris alors la grâce qu'il
+m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'étrange liaison des événements.
+Un <i>touloup</i> d'enfant, donné à un vagabond, me sauvait de la corde, et
+un ivrogne qui courait les cabarets assiégeait des forteresses et
+ébranlait l'empire.</p>
+
+<p>«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à ses
+habitudes. Il n'y a rien à la maison, il est vrai; mais je chercherai
+partout, et je te préparerai quelque chose.»</p>
+
+<p>Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu'avais-je à faire? Ne pas quitter
+la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa troupe, était
+indigne d'un officier. Le devoir voulait que j'allasse me présenter là
+où je pouvais encore être utile à ma patrie, dans les critiques
+circonstances où elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec
+non moins de force de rester auprès de Marie Ivanovna pour être son
+protecteur et son champion. Quoique je prévisse un changement prochain
+et inévitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me
+défendre de trembler en me représentant le danger de sa position.</p>
+
+<p>Mes réflexions furent interrompues par l'arrivée d'un Cosaque qui
+accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait auprès de lui.</p>
+
+<p>«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.</p>
+
+<p>--Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner notre
+père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre Seigneurie, on
+voit bien que c'est un important personnage; il a daigné manger à dîner
+deux cochons de lait rôtis; et puis il est monté au plus haut du
+bain<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, où il faisait si chaud que Tarass Kourotchkine lui-même n'a pu
+le supporter; il a passé le balai à Bikbaïeff, et n'est revenu à lui
+qu'à force d'eau froide. Il faut en convenir, toutes ses manières sont
+si majestueuses,... et dans le bain, à ce qu'on dit, il a montré ses
+signes de tsar: sur l'un des seins, un aigle à deux têtes grand comme un
+<i>pétak</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> et sur l'autre, sa propre figure.»</p>
+
+<p>Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans
+la maison du commandant, tâchant de me représenter à l'avance mon
+entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le
+lecteur me croira facilement si je lui dis que je n'étais pas pleinement
+rassuré.</p>
+
+<p>Il commençait à faire sombre quand j'arrivai à la maison du commandant.
+La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible; le corps de
+la pauvre commandante gisait encore sous le perron, près duquel deux
+Cosaques montaient la garde. Celui qui m'avait amené entra pour annoncer
+mon arrivée; il revint aussitôt, et m'introduisit dans cette chambre où,
+la veille, j'avais dit adieu à Marie Ivanovna.</p>
+
+<p>Un tableau étrange s'offrit à mes regards. À une table couverte d'une
+nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était assis
+Pougatcheff, entouré d'une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en
+chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des visages enflammés et
+des yeux étincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affidés,
+les traîtres Chvabrine et l'<i>ouriadnik</i>.</p>
+
+<p>«Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le
+bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»</p>
+
+<p>Les convives se serrèrent; je m'assis en silence au bout de la table.
+Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me versa une rasade
+d'eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas. J'étais occupé à considérer
+curieusement la réunion. Pougatcheff était assis à la place d'honneur,
+accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les
+traits de son visage, réguliers et agréables, n'avaient aucune
+expression farouche. Il s'adressait souvent à un homme d'une
+cinquantaine d'années, en l'appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch,
+tantôt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne
+montraient aucune déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient
+de l'assaut du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines
+opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et
+contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet étrange conseil de
+guerre qu'on prit la résolution de marcher sur Orenbourg, mouvement
+hardi et qui fut bien près d'être couronné de succès. Le départ fut
+arrêté pour le lendemain.</p>
+
+<p>Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de table, et
+prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me
+dit:</p>
+
+<p>«Reste là, je veux te parler.»</p>
+
+<p>Nous demeurâmes en tête-à-tête.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me
+regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil gauche avec
+une expression indéfinissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit
+d'un long éclat de rire, et avec une gaieté si peu feinte, que moi-même,
+en le regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur quand mes
+garçons t'ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel t'a paru de la
+grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais balancé sous la traverse
+sans ton domestique. J'ai reconnu à l'instant même le vieux hibou. Eh
+bien, aurais-tu pensé, Votre Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au
+gîte dans la steppe était le grand tsar lui-même?»</p>
+
+<p>En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux. «Tu es bien
+coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait grâce pour ta vertu,
+et pour m'avoir rendu service quand j'étais forcé de me cacher de mes
+ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres
+faveurs quand j'aurai recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec
+zèle?»</p>
+
+<p>La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles que je
+ne pus réprimer un sourire.</p>
+
+<p>«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce que tu
+ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi franchement.»</p>
+
+<p>Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n'en étais pas
+capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté. L'appeler imposteur
+en face, c'était me dévouer à la mort; et le sacrifice auquel j'étais
+prêt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la première
+chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je
+ne savais que dire.</p>
+
+<p>Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je
+me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-même) le
+sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je répondis
+à Pougatcheff:</p>
+
+<p>«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t'en fais juge. Puis-je
+reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais bien que
+je mens.</p>
+
+<p>--Qui donc suis-je d'après toi?</p>
+
+<p>--Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux.»</p>
+
+<p>Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:</p>
+
+<p>«Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien! soit.
+Est-ce qu'il n'y a pas de réussite pour les gens hardis? est-ce
+qu'anciennement Grichka Otrépieff<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> n'a pas régné! Pense de moi ce que
+tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te fait l'un ou l'autre?
+Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement et je ferai de toi un
+feld-maréchal et un prince. Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>--Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j'ai prêté serment
+à Sa Majesté l'impératrice; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien
+en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»</p>
+
+<p>Pougatcheff se mit à réfléchir:</p>
+
+<p>«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter
+les armes contre moi?</p>
+
+<p>--Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais toi-même
+que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l'on m'ordonne de marcher
+contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux
+que tes subordonnés t'obéissent. Comment puis-je refuser de servir, si
+l'on a besoin de mon service? Ma tête est dans tes mains; si tu me
+laisses libre, merci; si tu me fais mourir, que Dieu te juge; mais je
+t'ai dit la vérité.»</p>
+
+<p>Ma franchise plut à Pougatcheff.</p>
+
+<p>«Soit, dit-il en me frappant sur l'épaule; il faut punir jusqu'au bout,
+ou faire grâce jusqu'au bout. Va-t'en des quatre côtés, et fais ce que
+bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher;
+j'ai sommeil moi-même.»</p>
+
+<p>Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et
+froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient
+la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de
+la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret où se voyait de la
+lumière et où s'entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un
+regard sur la maison du pope; les portes et les volets étaient fermés;
+tout y semblait parfaitement tranquille.</p>
+
+<p>Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon absence. La
+nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.</p>
+
+<p>«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de la
+croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du jour, et
+nous irons à la garde de Dieu. Je t'ai préparé quelque petite chose;
+mange, mon père, et dors jusqu'au matin, tranquille comme dans la poche
+du Christ.»</p>
+
+<p>Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je
+m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d'esprit que de corps.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p>
+<br>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LA SÉPARATION</h3>
+
+<p>De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la place.
+Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger autour de la
+potence où se trouvaient encore attachées les victimes de la veille. Les
+Cosaques se tenaient à cheval; les soldats de pied, l'arme au bras; les
+enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le
+nôtre, étaient posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants
+s'étaient réunis au même endroit, attendant l'usurpateur. Devant le
+perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
+magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps
+de la commandante; on l'avait poussé de côté et recouvert d'une méchante
+natte d'écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se
+découvrit. Pougatcheff s'arrêta sur le perron, et dit le bonjour à tout
+le monde. L'un des chefs lui présenta un sac rempli de pièces de cuivre,
+qu'il se mit à jeter à pleines poignées. Le peuple se précipita pour les
+ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices
+de Pougatcheff l'entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
+regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et il
+détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de feinte
+moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la
+tête, et m'appela près de lui.</p>
+
+<p>«Écoute, me dit-il, pars à l'instant même pour Orenbourg. Tu déclareras
+de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu'ils aient à
+m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec
+soumission et amour filial; sinon ils n'éviteront pas un supplice
+terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà, enfants,
+dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute chose; il me
+répond de vous et de la forteresse».</p>
+
+<p>J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de la
+place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-t-elle?
+Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; il s'élança
+rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques qui s'apprêtaient
+à le soutenir.</p>
+
+<p>En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il s'approcha de
+Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier. Je ne pouvais
+imaginer ce que cela voulait dire.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.</p>
+
+<p>--Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.</p>
+
+<p>Pougatcheff reçut le papier et l'examina longtemps d'un air
+d'importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
+lucides<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a> ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en chef?»</p>
+
+<p>Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de
+Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l'usurpateur en lui présentant
+le papier. J'étais extrêmement curieux de savoir à quel propos mon menin
+s'était avisé d'écrire à Pougatcheff. Le secrétaire en chef se mit à
+épeler d'une voix retentissante ce qui va suivre:</p>
+
+<p>«Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayée: six
+roubles.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en fronçant le
+sourcil.</p>
+
+<p>--Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme parfait.</p>
+
+<p>Le secrétaire en chef continua sa lecture:</p>
+
+<p>«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.</p>
+
+<p>«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.</p>
+
+<p>«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix roubles.</p>
+
+<p>«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que toute cette bêtise? s'écria Pougatcheff. Que me font ces
+cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»</p>
+
+<p>Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer la
+chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c'est la note du bien de
+mon maître emporté par les scélérats.</p>
+
+<p>--Quels scélérats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.</p>
+
+<p>--Pardon, la langue m'a tourné, répondit Savéliitch; pour des scélérats,
+non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant les garçons ont bien
+fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te fâche pas; le cheval a
+quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu'au bout.</p>
+
+<p>--Voyons, lis.»</p>
+
+<p>Le secrétaire continua:</p>
+
+<p>«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre roubles.</p>
+
+<p>«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
+roubles.</p>
+
+<p>«Et encore un petit <i>touloup</i> en peau de lièvre, dont on a fait abandon
+à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela?» s'écria Pougatcheff dont les yeux étincelèrent
+tout à coup.</p>
+
+<p>J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s'embarquer dans
+de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l'interrompit.</p>
+
+<p>«Comment as-tu bien osé m'importuner de pareilles sottises? s'écria-t-il
+en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en le jetant au nez
+de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a dépouillés, grand malheur! Mais
+tu dois, vieux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons,
+de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres
+rebelles... Un <i>touloup</i> en peau de lièvre! je te donnerai un <i>touloup</i>
+en peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif pour
+qu'on fasse des <i>touloups</i> de ta peau.</p>
+
+<p>--Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un homme
+libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»</p>
+
+<p>Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d'âme. Il
+détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le
+suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le
+peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon
+menin tenait dans la main son mémoire, et le considérait avec un air de
+profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait
+cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui réussit pas.
+J'allais le gronder vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus
+m'empêcher de rire.</p>
+
+<p>«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra remonter
+ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.»</p>
+
+<p>Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du
+pope vint à ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse nouvelle.
+Pendant la nuit, la fièvre chaude s'était déclarée chez la pauvre fille.
+Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna m'introduisit dans sa
+chambre. J'approchai doucement du lit. Je fus frappé de l'effrayant
+changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile
+devant elle, je fus longtemps sans entendre le père Garasim et sa bonne
+femme, qui, selon toute apparence, s'efforçaient de me consoler. De
+lugubres idées m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissée
+seule et sans défense au pouvoir des scélérats, m'effrayait autant que
+me désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
+m'épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur, dans la
+forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il
+était capable de tous les excès. Que devais-je faire? comment la
+secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et je l'embrassai.
+C'était de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin de presser la
+délivrance de Bélogorsk, et d'y coopérer, si c'était possible. Je pris
+congé du pope et d'Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les
+plus chaudes instances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je
+saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de
+larmes.</p>
+
+<p>«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr
+Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous
+oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la pauvre Marie
+Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur.»</p>
+
+<p>Sorti sur la place, je m'arrêtai un instant devant le gibet, que je
+saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en compagnie
+de Savéliitch, qui ne m'abandonnait pas.</p>
+
+<p>J'allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j'entendis tout d'un
+coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la tête et vis un
+Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de
+Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l'attendisse. Je
+m'arrêtai, et reconnus bientôt notre <i>ouriadnik</i>. Après nous avoir
+rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride
+de l'autre: «Votre Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d'un
+cheval et d'une pelisse de son épaule.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/23.png"><br>
+
+<span class="sml"><b>JE TOURNAI LA TÊTE ET VIS UN COSAQUE QUI ACCOURAIT<br> DE LA
+FORTERESSE.</b></span></p>
+
+<p>À la selle était attaché un simple <i>touloup</i> de peau de mouton. «Et de
+plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-rouble... Mais je
+l'ai perdu en route; excusez généreusement.»</p>
+
+<p>Savéliitch le regarda de travers: «Tu l'as perdu en route, dit-il; et
+qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?</p>
+
+<p>--Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l'<i>ouriadnik</i> sans se
+déconcerter, Dieu te pardonne, vieillard! c'est un mors de bride et non
+un demi-rouble.</p>
+
+<p>--Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part celui
+qui t'envoie; tâche même de retrouver en t'en allant le demi-rouble
+perdu, et prends-le comme pourboire.</p>
+
+<p>--Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval;
+je prierai éternellement Dieu pour vous.»</p>
+
+<p>À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut
+bientôt hors de la vue.</p>
+
+<p>Je mis le <i>touloup</i> et montai à cheval, prenant Savéliitch en croupe.
+«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas
+inutilement que j'ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a eu
+honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce <i>touloup</i> de paysan ne
+vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont volé et de ce que
+tu as toi-même daigné lui donner en présent, cependant ça peut nous être
+utile. D'un méchant chien, même une poignée de poils.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/24.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/25.png"></p>
+<br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>LE SIÈGE</h3>
+
+<p>En approchant d'Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats avec les
+têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles du bourreau<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.
+Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance
+des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes
+les décombres qui remplissaient le fossé; d'autres creusaient la terre
+avec des bêches. Des maçons transportaient des briques et réparaient les
+murailles. Les sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos
+passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de
+Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général.</p>
+
+<p>Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
+d'automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l'aide d'un
+vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure
+exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il parut très content
+de me voir, et se mit à me questionner sur les terribles événements dont
+j'avais été le témoin. Je le lui racontai. Le vieillard m'écoutait avec
+attention, et, tout en m'écoutant, coupait les branches mortes.</p>
+
+<p>«Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est
+dommage, il avait été bon officier. Et madame Mironoff, elle était une
+bonne dame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et qu'est
+devenue Macha, la fille du capitaine?»</p>
+
+<p>Je lui répondis qu'elle était restée à la forteresse, dans la maison du
+pope.</p>
+
+<p>«Aïe! aïe! aïe! fit le général, c'est mauvais, c'est très mauvais; il
+est tout à fait impossible de compter sur la discipline des brigands.»</p>
+
+<p>Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n'était pas fort
+éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas à envoyer
+un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres habitants. Le
+général hocha la tête avec un air de doute. «Nous verrons, dit-il; nous
+avons tout le temps d'en parler. Je te prie de venir prendre le thé chez
+moi. Il y aura ce soir conseil de guerre; tu peux nous donner des
+renseignements précis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va
+te reposer en attendant.»</p>
+
+<p>J'allai au logis qu'on m'avait désigné, et où déjà s'installait
+Savéliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixée. Le lecteur peut
+bien croire que je n'avais garde de manquer à ce conseil de guerre, qui
+devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. À l'heure
+indiquée, j'étais chez le général.</p>
+
+<p>Je trouvai chez lui l'un des employés civils d'Orenbourg, le directeur
+des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et
+rouge, vêtu d'un habit de soie moirée. Il se mit à m'interroger sur le
+sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son compère, et souvent il
+m'interrompait par des questions accessoires et des remarques
+sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme versé dans les
+choses de la guerre, montraient en lui de l'esprit naturel et de la
+finesse. Pendant ce temps, les autres conviés s'étaient réunis. Quand
+tous eurent pris place, et qu'on eut offert à chacun une tasse de thé,
+le général exposa longuement et minutieusement en quoi consistait
+l'affaire en question.</p>
+
+<p>«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière nous
+devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou défensivement?
+Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses désavantages. La
+guerre offensive présente plus d'espoir d'une rapide extermination de
+l'ennemi; mais la guerre défensive est plus sûre et présente moins de
+dangers. En conséquence, nous recueillerons les voix suivant l'ordre
+légal, c'est-à-dire en consultant d'abord les plus jeunes par le rang.
+Monsieur l'enseigne, continua-t-il en s'adressant à moi, daignez nous
+énoncer votre opinion.»</p>
+
+<p>Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et sa
+troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'était pas en état de résister à
+des forces disciplinées.</p>
+
+<p>Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible
+mécontentement. Ils y voyaient l'impertinence étourdie d'un jeune homme.
+Un murmure s'éleva, et j'entendis distinctement le mot <i>suceur de
+lait</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a> prononcé à demi-voix. Le général se tourna de mon côté et me
+dit en souriant:</p>
+
+<p>«Monsieur l'enseigne, les premières voix dans les conseils de guerre se
+donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons
+continuer à recueillir les votes. Monsieur le conseiller de collège,
+dites-nous votre opinion.»</p>
+
+<p>Le petit vieillard en habit d'étoffe moirée se hâta d'avaler sa
+troisième tasse de thé, qu'il avait mélangé d'une forte dose de rhum.</p>
+
+<p>«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni offensivement
+ni défensivement.</p>
+
+<p>--Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le général
+stupéfait. La tactique ne présente pas d'autres moyens; il faut agir
+offensivement ou défensivement.</p>
+
+<p>--Votre Excellence, agissez subornativement<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.</p>
+
+<p>--Eh! eh! votre opinion est très judicieuse; les actions subornatives
+sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre
+conseil. On pourra offrir pour la tête du coquin soixante-dix ou même
+cent roubles à prendre sur les fonds secrets.</p>
+
+<p>--Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un bélier
+kirghise au lieu d'être un conseiller de collège, si ces voleurs ne nous
+livrent leur <i>ataman</i> enchaîné par les pieds et les mains.</p>
+
+<p>--Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le général.
+Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures
+militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre légal.»</p>
+
+<p>Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants
+parlèrent à l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes, de
+l'incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et ainsi de
+suite. Tous étaient d'avis qu'il valait mieux rester derrière une forte
+muraille en pierre, sous la protection du canon, que de tenter la
+fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se
+furent manifestées, le général secoua la cendre de sa pipe, et prononça
+le discours suivant:</p>
+
+<p>«Messieurs, je dois vous déclarer que, pour ma part, je suis entièrement
+de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est fondée sur les
+préceptes de la saine tactique, qui préfère presque toujours les
+mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»</p>
+
+<p>Il s'arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
+amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employés civils, qui
+chuchotaient entre eux d'un air d'inquiétude et de mécontentement.</p>
+
+<p>«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir une
+longue bouffée de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si grande
+responsabilité, quand il s'agit de la sûreté des provinces confiées à
+mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse souveraine. C'est pour
+cela que je me vois contraint de me ranger à l'avis de la majorité,
+laquelle a décidé que la prudence ainsi que la raison veulent que nous
+attendions dans la ville le siège qui nous menace, et que nous
+repoussions les attaques de l'ennemi par la force de l'artillerie, et,
+si la possibilité s'en fait voir, par des sorties bien dirigées.»</p>
+
+<p>Ce fut le tour des employés de me regarder d'un air moqueur. Le conseil
+se sépara. Je ne pus m'empêcher de déplorer la faiblesse du respectable
+soldat qui, contrairement à sa propre conviction, s'était décidé à
+suivre l'opinion d'ignorants sans expérience.</p>
+
+<p>Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fidèle à
+sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des murailles de la ville,
+je pris connaissance de l'armée des rebelles. Il me sembla que leur
+nombre avait décuplé depuis le dernier assaut dont j'avais été témoin.
+Ils avaient aussi de l'artillerie enlevée dans les petites forteresses
+conquises par Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je
+prévis une longue captivité dans les murs d'Orenbourg, et j'étais prêt à
+pleurer de dépit.</p>
+
+<p>Loin de moi l'intention de décrire le siège d'Orenbourg, qui appartient
+à l'histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai donc en peu de
+mots que, par suite des mauvaises dispositions de l'autorité, ce siège
+fut désastreux pour les habitants, qui eurent à souffrir la faim et les
+privations de tous genres. La vie à Orenbourg devenait insupportable;
+chacun attendait avec angoisse la décision de la destinée. Tous se
+plaignaient de la disette, qui était affreuse. Les habitants finirent
+par s'habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts
+mêmes de Pougatcheff n'excitaient plus une grande émotion. Je mourais
+d'ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune
+lettre de Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la
+séparation d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
+consistait à faire des promenades militaires.</p>
+
+<p>Grâce à Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je
+partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart,
+et j'allais tirailler contre les éclaireurs de Pougatcheff. Dans ces
+espèces d'escarmouches, l'avantage restait d'ordinaire aux rebelles, qui
+avaient de quoi vivre abondamment, et d'excellentes montures. Notre
+maigre cavalerie n'était pas en état de leur tenir tête. Quelquefois
+notre infanterie affamée se mettait aussi en campagne; mais la
+profondeur de la neige l'empêchait d'agir avec succès contre la
+cavalerie volante de l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut
+des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de
+la faiblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de
+faire la guerre, et voilà ce que les employés d'Orenbourg appelaient
+prudence et prévoyance.</p>
+
+<p>Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous une
+troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque resté en arrière, et
+j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ôta son bonnet, et
+s'écria:</p>
+
+<p>«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/26.png"><br>
+<span class="sml"><b>J'ALLAIS LE FRAPPER DE MON SABRE.</b></span></p>
+
+<p>Je reconnus notre <i>ouriadnik</i>. Je ne saurais dire combien je fus content
+de le voir.</p>
+
+<p>«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as quitté
+Bélogorsk?</p>
+
+<p>--Il n'y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne suis
+revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.</p>
+
+<p>--Où est-elle? m'écriai-je tout transporté.</p>
+
+<p>--Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J'ai
+promis à Palachka de tâcher de vous la remettre.»</p>
+
+<p>Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je l'ouvris,
+et lus avec agitation les lignes suivantes:</p>
+
+<p>«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n'ai
+plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours à vous, parce
+que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et que vous êtes
+toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette
+lettre puisse parvenir jusqu'à vous. Maximitch m'a promis de vous la
+faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch qu'il vous voit
+souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans
+penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée
+longtemps malade, et lorsque enfin j'ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui
+commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me
+remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis
+sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l'épouser.
+Il dit qu'il m'a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d'Akoulina
+Pamphilovna quand elle m'a fait passer près des brigands pour sa nièce;
+mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d'un
+homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace,
+si je ne change pas d'avis, si je ne consens pas à ses propositions, de
+me conduire dans le camp du bandit, où j'aurai le sort d'Élisabeth
+Kharloff<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. J'ai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour
+réfléchir. Il m'a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne
+deviens pas sa femme, je n'aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon
+père Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi,
+pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du
+secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je
+reste votre orpheline soumise,</p>
+
+<p> «MARIE MIRONOFF.»</p>
+
+<p>Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je m'élançai
+vers la ville, en donnant sans pitié de l'éperon à mon pauvre cheval.
+Pendant la course je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la
+malheureuse fille, sans pouvoir m'arrêter à aucun. Arrivé dans la ville,
+j'allai droit chez le général, et j'entrai en courant dans sa chambre.</p>
+
+<p>Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'écume. En me
+voyant, il s'arrêta; mon aspect sans doute l'avait frappé, car il
+m'interrogea avec une sorte d'anxiété sur la cause de mon entrée si
+brusque.</p>
+
+<p>«Votre Excellence, lui dis-je, j'accours auprès de vous comme auprès de
+mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de
+toute ma vie.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est, mon père? demanda le général stupéfait; que
+puis-je faire pour toi? Parle.</p>
+
+<p>--Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et
+un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.»</p>
+
+<p>Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais perdu la
+tête, et il ne se trompait pas beaucoup.</p>
+
+<p>«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il enfin.</p>
+
+<p>--Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi
+seulement sortir.</p>
+
+<p>--Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande
+distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication avec le
+principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure de remporter
+sur vous une victoire complète et décisive. Une communication
+interceptée, voyez-vous...»</p>
+
+<p>Je m'effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires,
+et je me hâtai de l'interrompre.</p>
+
+<p>«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'écrire une
+lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa femme.</p>
+
+<p>--Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe sous la
+main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le
+fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut
+prendre patience.</p>
+
+<p>--Prendre patience! m'écriai-je hors de moi. Mais d'ici là il fera
+violence à Marie.</p>
+
+<p>--Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un grand
+malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'être la femme de
+Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous l'aurons
+fusillé, alors, avec l'aide de Dieu, les fiancés se trouveront. Les
+jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire
+qu'une veuve trouve plus facilement un mari.</p>
+
+<p>--J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à
+Chvabrine.</p>
+
+<p>--Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es probablement
+amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre affaire. Pauvre
+garçon! Mais cependant il ne m'est pas possible de te donner un
+bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est déraisonnable, et
+je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»</p>
+
+<p>Je baissai la tête; le désespoir m'accablait. Tout à coup une idée me
+traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans le
+chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/27.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/28.png"></p>
+<br>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>LE CAMP DES REBELLES</h3>
+
+<p>Je quittai le général et m'empressai de retourner chez moi. Savéliitch
+me reçut avec ses remontrances ordinaires.</p>
+
+<p>«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces brigands
+ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont pas toujours
+bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre
+aux Turcs ou aux Suédois! Mais c'est une honte de dire à qui tu la
+fais.»</p>
+
+<p>J'interrompis son discours:</p>
+
+<p>«Combien ai-je en tout d'argent?</p>
+
+<p>--Tu en as encore assez, me répondit-il d'un air satisfait. Les coquins
+ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler.»</p>
+
+<p>En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée, toute
+remplie de pièces de monnaie d'argent.</p>
+
+<p>«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as là,
+et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Bélogorsk.</p>
+
+<p>--Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d'une voix tremblante,
+est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te mettre en route
+maintenant que tous les passages sont coupés par les voleurs? Prends du
+moins pitié de tes parents, si tu n'as pas pitié de toi-même. Où veux-tu
+aller? Pourquoi? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous
+les brigands. Alors tu pourras aller des quatre côtés.»</p>
+
+<p>Mais ma résolution était inébranlable.</p>
+
+<p>«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois partir,
+je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savéliitch, Dieu est
+plein de miséricorde; nous nous reverrons peut-être. Je te recommande
+bien de n'avoir aucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas
+l'avare; achète tout ce qui t'est nécessaire, même en payant les choses
+trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne
+reviens pas dans trois jours...</p>
+
+<p>--Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te laisse
+aller seul! mais ne pense pas même à m'en prier. Si tu as résolu de
+partir, j'irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne t'abandonnerai pas.
+Que je reste sans toi blotti derrière une muraille de pierre! mais
+j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur; mais je
+ne te quitte pas.»</p>
+
+<p>Je savais bien qu'il n'y avait pas à disputer contre Savéliitch, et je
+lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d'une demi-heure,
+j'étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une rosse maigre et
+boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait donnée pour rien, n'ayant
+plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes les portes de la ville; les
+sentinelles nous laissèrent passer, et nous sortîmes enfin d'Orenbourg.</p>
+
+<p>Il commençait à faire nuit. La route que j'avais à suivre passait devant
+la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route était encombrée
+et cachée par la neige; mais à travers la steppe se voyaient des traces
+de chevaux chaque jour renouvelées. J'allais au grand trot. Savéliitch
+avait peine à me suivre, et me criait à chaque instant:</p>
+
+<p>«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite rosse ne
+peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi te hâtes-tu de
+la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous sommes plutôt sous la
+hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet enfant de boyard périra
+pour rien.»</p>
+
+<p>Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes des
+profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à la
+bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière, n'interrompait
+pas ses supplications lamentables. J'espérais passer heureusement devant
+la place ennemie, lorsque j'aperçus tout à coup dans l'obscurité cinq
+paysans armés de gros bâtons. C'était une garde avancée du camp de
+Pougatcheff. On nous cria: «Qui vive?» Ne sachant pas le mot d'ordre, je
+voulais passer devant eux sans répondre; mais ils m'entourèrent à
+l'instant même, et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai
+mon sabre, et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la
+vie; cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s'effrayèrent
+et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et
+partis au galop. L'obscurité de la nuit, qui s'assombrissait, aurait pu
+me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arrière, je vis que
+Savéliitch n'était plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval
+boiteux, n'avait pu se débarrasser des brigands. Qu'avais-je à faire?
+Après avoir attendu quelques instants, et certain qu'on l'avait arrêté,
+je tournai mon cheval pour aller à son secours.</p>
+
+<p>En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la voix de
+mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la portée des
+paysans de la garde avancée qui m'avait arrêté quelques minutes
+auparavant. Savéliitch était au milieu d'eux. Ils avaient fait descendre
+le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient à le garrotter. Ma
+vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur moi avec de grands cris, et
+dans un instant je fus à bas de mon cheval. L'un d'eux, leur chef, à ce
+qu'il paraît, me déclara qu'ils allaient nous conduire devant le tsar.
+«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre à l'heure
+même, ou si l'on doit attendre la lumière de Dieu.» Je ne fis aucune
+résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les sentinelles nous
+emmenèrent en triomphe.</p>
+
+<p>Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
+maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des cris et
+du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne
+fit attention à nous et ne reconnut en moi un officier d'Orenbourg. On
+nous conduisit à une <i>isba</i> qui faisait l'angle de deux rues. Près de la
+porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pièces de canon.
+«Voilà le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous annoncer.» Il
+entra dans l'<i>isba</i>. Je jetai un coup d'oeil sur Savéliitch; le vieillard
+faisait des signes de croix en marmottant ses prières. Nous attendîmes
+longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: «Viens, notre père a
+ordonné de faire entrer l'officier».</p>
+
+<p>J'entrai dans l'<i>isba</i>, ou dans le palais, comme l'appelait le paysan.
+Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les murs étaient
+tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table,
+le petit pot à laver les mains suspendu à une corde, l'essuie-main
+accroché à un clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin, le
+rayon en bois chargé de pots en terre, tout était comme dans une autre
+<i>isba</i>. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan
+rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui étaient
+rangés plusieurs de ses principaux chefs avec une expression forcée de
+soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivée
+d'un officier d'Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les
+rebelles, et qu'ils s'étaient préparés à me recevoir avec pompe.
+Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravité
+disparut tout à coup.</p>
+
+<p>«Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te
+portes-tu? pourquoi Dieu t'amène-t-il ici?»</p>
+
+<p>Je répondis que je m'étais mis en voyage pour mes propres affaires, et
+que ses gens m'avaient arrêté.</p>
+
+<p>«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.</p>
+
+<p>Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne voulais
+pas m'expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades de sortir.
+Tous obéirent, à l'exception de deux qui ne bougèrent pas de leur place.
+«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»</p>
+
+<p>Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l'usurpateur.
+L'un d'eux, petit vieillard chétif et courbé, avec une maigre barbe
+grise, n'avait rien de remarquable qu'un large ruban bleu passé en
+sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n'oublierai jamais
+son compagnon. Il était de haute taille, de puissante carrure, et
+semblait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des yeux
+gris et perçants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le
+front et sur les joues donnaient à son large visage couturé de petite
+vérole une étrange et indéfinissable expression. Il avait une chemise
+rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier,
+comme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff.
+L'autre, Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, était un criminel
+condamné aux mines de Sibérie, d'où il s'était évadé trois fois. Malgré
+les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette société où
+j'étais jeté d'une manière si inattendue fit sur moi une profonde
+impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à moi-même par ses
+questions.</p>
+
+<p>«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»</p>
+
+<p>Une idée singulière me vint à l'esprit. Il me sembla que la Providence,
+en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par là
+l'occasion d'exécuter mon projet. Je me décidai à la saisir, et sans
+réfléchir longtemps au parti que je prenais, je répondis à Pougatcheff:</p>
+
+<p>«J'allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une orpheline
+qu'on opprime.»</p>
+
+<p>Les yeux de Pougatcheff s'allumèrent.</p>
+
+<p>«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'écria-t-il. Eût-il un
+front de sept pieds, il n'échapperait point à ma sentence. Parle, quel
+est le coupable?</p>
+
+<p>--Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune fille que
+tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir
+sa femme.</p>
+
+<p>--Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s'écria Pougatcheff d'un
+air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi à sa tête
+et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.</p>
+
+<p>--Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix enrouée.
+Tu t'es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la
+forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà
+offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va
+donc pas offenser à présent les gentilshommes en les suppliciant à la
+première accusation.</p>
+
+<p>--Il n'y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à
+son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de mal de faire
+pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner M.
+l'officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S'il ne te
+reconnaît pas pour tsar, il n'a pas à te demander justice; et s'il te
+reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu'à présent à Orenbourg au milieu
+de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et
+d'y allumer un peu de feu<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>? Il me semble que Sa Grâce nous est
+envoyée par les généraux d'Orenbourg.»</p>
+
+<p>La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un frisson
+involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles
+mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon trouble.</p>
+
+<p>«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me semble que
+mon feld-maréchal a raison. Qu'en penses-tu?»</p>
+
+<p>Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui répondis
+avec calme que j'étais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce
+qu'il voulait.</p>
+
+<p>«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre
+ville.</p>
+
+<p>--Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.</p>
+
+<p>--En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.»</p>
+
+<p>L'usurpateur disait la vérité; mais d'après le devoir que m'imposait mon
+serment, je l'assurai que c'était un faux bruit, et que la place
+d'Orenbourg était suffisamment approvisionnée.</p>
+
+<p>«Tu vois, s'écria le petit vieillard, qu'il te trompe avec impudence.
+Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à
+Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets
+d'honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux
+pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu'ils
+n'aient rien à se reprocher.»</p>
+
+<p>Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff.
+Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade.</p>
+
+<p>«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'à pendre et à
+étrangler. Il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait où ton
+âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir
+les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur la conscience?</p>
+
+<p>--Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d'où te vient
+cette pitié?</p>
+
+<p>--Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et
+cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il
+montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir versé du sang
+chrétien. Mais j'ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand
+chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le
+poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de
+vieille femme.»</p>
+
+<p>Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: «Narines
+arrachées!</p>
+
+<p>--Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai,
+des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra aussi. J'espère
+en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là
+prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche.</p>
+
+<p>--Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez vos
+querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux
+d'Orenbourg frétillaient des jambes sous la même traverse; mais ce
+serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux.»</p>
+
+<p>Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre
+regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l'entretien, qui
+pouvait se terminer pour moi d'une fort désagréable façon. Me tournant
+vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: «Ah! j'avais oublié de
+te remercier pour ton cheval et ton <i>touloup</i>. Sans toi je ne serais pas
+arrivé jusqu'à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.»</p>
+
+<p>Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. «La beauté de la
+dette, c'est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d'oeil.
+Conte-moi maintenant l'histoire; qu'as-tu à faire avec cette jeune fille
+que Chvabrine persécute? n'aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?</p>
+
+<p>--Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m'apercevant du
+changement favorable qui s'opérait en lui, et ne voyant aucun risque à
+lui dire la vérité.</p>
+
+<p>--Ta fiancée! s'écria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt?
+Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes noces.»</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui dit-il;
+nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous à souper.
+Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le matin est plus sage
+que le soir.»</p>
+
+<p>J'aurais refusé de bon coeur l'honneur qui m'était proposé; mais je ne
+pouvais m'en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de
+l'<i>isba</i>, couvrirent la table d'une nappe blanche, apportèrent du pain,
+de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais
+ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles
+compagnons.</p>
+
+<p>L'orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant
+dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des convives.
+Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me
+faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l'ordre de
+Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai
+Savéliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin était
+si étonné de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de
+lui, qu'il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans
+l'obscurité, et je l'entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfin il
+se mit à ronfler, et moi, je m'abandonnai à des réflexions qui ne me
+laissèrent pas fermer l'oeil un instant de la nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je me
+rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une <i>kibitka</i> attelée de
+trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je
+rencontrai dans l'antichambre, était vêtu d'un habit de voyage, d'une
+pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses convives de la veille
+l'entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort
+avec ce que j'avais vu le soir précédent. Pougatcheff me dit gaiement
+bonjour, et m'ordonna de m'asseoir à ses côtés dans la <i>kibitka</i>.</p>
+
+<p>Nous prîmes place.</p>
+
+<p>«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher tatar
+qui, debout, dirigeait l'attelage.</p>
+
+<p>Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'élancèrent, la clochette
+tinta, la <i>kibitka</i> vola sur la neige.</p>
+
+<p>«Arrête! arrête!» s'écria une voix que je ne connaissais que trop; et je
+vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff fit arrêter.</p>
+
+<p>«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas dans
+mes vieilles années au milieu de ces scél...</p>
+
+<p>--Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer.
+Voyons, assieds-toi sur le devant.</p>
+
+<p>--Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant
+place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre
+vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai
+jamais du <i>touloup</i> de lièvre.»</p>
+
+<p>Ce <i>touloup</i> de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Pougatcheff.
+Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette
+mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrêtait
+dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu'à la ceinture.
+Pougatcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauche. En un
+instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un
+chemin bien frayé.</p>
+
+<p>On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures
+je devais revoir celle que j'avais crue perdue à jamais pour moi. Je me
+représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l'homme
+dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu'un étrange concours
+de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais
+la cruauté brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se
+portait le défenseur de ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu'elle
+fût la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était
+capable de tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité
+par d'autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson
+subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tête.</p>
+
+<p>Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre
+Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?</p>
+
+<p>--Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un officier,
+un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je
+voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le bonheur de ma vie
+dépend de toi.</p>
+
+<p>--Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»</p>
+
+<p>Je répondis qu'ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j'espérais, non
+seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.</p>
+
+<p>«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. Tu as
+vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le
+petit vieux voulait me prouver à toute force que tu es un espion et
+qu'il fallait te mettre à la torture, puis te pendre. Mais je n'y ai pas
+consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliitch et le
+Tatar ne l'entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de
+vin et de ton <i>touloup</i>. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de
+sang, comme le prétend ta confrérie.»</p>
+
+<p>Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas
+devoir le contredire, et ne répondis mot.</p>
+
+<p>«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court
+silence.</p>
+
+<p>--Mais on dit que tu n'es pas facile à mater. Il faut en convenir, tu
+nous as donné de la besogne.»</p>
+
+<p>Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-propre.
+«Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connaît-on
+chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>? Quarante généraux
+ont été tués, quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de
+Prusse soit de ma force?»</p>
+
+<p>La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle. «Qu'en
+penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric?</p>
+
+<p>--Fédor Fédorovitch<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et
+vos généraux l'ont battu. Jusqu'à présent mes armes ont été heureuses.
+Attends, attends, tu en verras bien d'autres quand je marcherai sur
+Moscou.</p>
+
+<p>--Et tu comptes marcher sur Moscou?»</p>
+
+<p>L'usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu sait,...
+ma rue est étroite,... j'ai peu de volonté,... mes garçons ne
+m'obéissent pas,... ce sont des pillards,... il me faut dresser
+l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tête.</p>
+
+<p>--Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner
+toi-même avant qu'il ne soit trop tard, et avoir recours à la clémence
+de l'impératrice?»</p>
+
+<p>Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir est
+passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j'ai commencé. Qui
+sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été tsar à Moscou.</p>
+
+<p>--Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jeté par une fenêtre, on l'a
+massacré, on l'a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on l'a
+dispersée à tous les vents.»</p>
+
+<p>Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout
+endormi, vacillait de côté et d'autre. Notre <i>kibitka</i> glissait
+rapidement sur le chemin d'hiver... Tout à coup j'aperçus un petit
+village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la
+rive escarpée du Iaïk. Un quart d'heure après, nous entrions dans la
+forteresse de Bélogorsk.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/29.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/30.png"></p>
+<br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>L'ORPHELINE</h3>
+
+<p>La <i>kibitka</i> s'arrêta devant le perron de la maison du commandant. Les
+habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et étaient
+accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de l'usurpateur; il
+était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa barbe. Le traître aida
+Pougatcheff à sortir de voiture, en exprimant par des paroles
+obséquieuses son zèle et sa joie. À ma vue il se troubla; mais se
+remettant bientôt: «Tu es avec nous? dit-il; ce devrait être depuis
+longtemps».</p>
+
+<p>Je détournai la tête sans lui répondre.</p>
+
+<p>Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que je
+connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le diplôme du
+défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatcheff s'assit sur ce
+même sofa où maintes fois Ivan Kouzmitch s'était assoupi au bruit des
+gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de l'eau-de-vie à son
+chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me désignant:
+«Offres-en un autre à Sa Seigneurie».</p>
+
+<p>Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour la
+seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse
+ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n'était pas
+content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance.
+Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'état de la forteresse, sur
+ce qu'on disait des troupes de l'impératrice et sur d'autres sujets
+pareils. Puis, tout à coup, et d'une manière inattendue:</p>
+
+<p>«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu
+tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»</p>
+
+<p>Chvabrine devint pâle comme la mort. «Tsar, dit-il d'une voix
+tremblante, tsar,... elle n'est pas sous ma garde, elle est au lit dans
+sa chambre.</p>
+
+<p>--Mène-moi chez elle», dit l'usurpateur en se levant.</p>
+
+<p>Il était impossible d'hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la
+chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.</p>
+
+<p>Chvabrine s'arrêta dans l'escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de
+moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un étranger entre
+dans la chambre de ma femme.</p>
+
+<p>--Tu es marié! m'écriai-je, prêt à le déchirer.</p>
+
+<p>--Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi,
+continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l'important.
+Qu'elle soit ta femme ou non, j'amène qui je veux chez elle. Votre
+Seigneurie, suis-moi.»</p>
+
+<p>À la porte de la chambre Chvabrine s'arrêta de nouveau et dit d'une voix
+entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu'elle a la fièvre, et depuis
+trois jours elle ne cesse de délirer.</p>
+
+<p>--Ouvre!» dit Pougatcheff.</p>
+
+<p>Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire qu'il
+avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; la serrure
+céda, la porte s'ouvrit et nous entrâmes.</p>
+
+<p>Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis m'évanouir. Sur
+le plancher et dans un grossier vêtement de paysanne, Marie était
+assise, pâle, maigre, les cheveux épars. Devant elle se trouvait une
+cruche d'eau recouverte d'un morceau de pain. À ma vue elle frémit et
+poussa un cri perçant. Je ne saurais dire ce que j'éprouvai.</p>
+
+<p>Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
+sourire: «Ton hôpital est en ordre!»</p>
+
+<p>Puis, s'approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton
+mari te punit-il ainsi?</p>
+
+<p>--Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne serai sa
+femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si l'on ne me
+délivre pas.»</p>
+
+<p>Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me
+tromper, s'écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»</p>
+
+<p>Chvabrine tomba à genoux.</p>
+
+<p>Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance.
+Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux pieds d'un
+déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.</p>
+
+<p>«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache bien
+qu'à ta première faute je me rappellerai celle-là.»</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie fille,
+je suis le tsar».</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/31.png"><br>
+<span class="sml"><b>«JE TE DONNE LA LIBERTE, JE SUIS LE TSAR.»</b></span></p>
+
+<p>Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que c'était
+l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux. Elle se cacha
+le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me précipitais
+pour la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort
+hardiment dans la chambre et s'empressa autour de sa maîtresse.
+Pougatcheff sortit, et nous descendîmes tous trois dans la pièce de
+réception.</p>
+
+<p>«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons délivré
+la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer chercher le
+pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je serai ton <i>père
+assis</i>, Chvabrine le garçon de noce, puis nous nous mettrons à boire, et
+nous fermerons les portes...»</p>
+
+<p>Ce que je redoutais arriva. Dès qu'il entendit la proposition de
+Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.</p>
+
+<p>«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
+Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la nièce du pope:
+elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la prise de
+cette forteresse.»</p>
+
+<p>Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il avec la surprise de
+l'indignation.</p>
+
+<p>--Chvabrine t'a dit vrai, répondis-je avec fermeté.</p>
+
+<p>--Tu ne m'avais pas dit cela! reprit Pougatcheff dont le visage
+s'assombrit tout à coup.</p>
+
+<p>--Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer devant tes
+gens qu'elle était la fille de Mironoff? Ils l'eussent déchirée à belles
+dents; rien n'aurait pu la sauver.</p>
+
+<p>--Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient pas
+épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien fait de
+les tromper.</p>
+
+<p>--Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
+comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
+serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement,
+ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et à ma conscience
+de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commencé.
+Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous amènera. Et
+nous, quoi qu'il t'arrive, et où que tu sois, nous prierons Dieu chaque
+jour pour qu'il veille au salut de ton âme...»</p>
+
+<p>Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.</p>
+
+<p>«Qu'il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir jusqu'au
+bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est là ma coutume. Prends ta
+fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et
+raison.»</p>
+
+<p>Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'écrire un sauf-conduit
+pour toutes les barrières et forteresses soumises à son pouvoir.
+Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié. Pougatcheff alla faire
+l'inspection de la forteresse; Chvabrine le suivit, et moi je restai,
+prétextant les préparatifs de voyage.</p>
+
+<p>Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je frappai:</p>
+
+<p>«Qui est là?» demanda Palachka.</p>
+
+<p>Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la porte.</p>
+
+<p>«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d'habillement. Allez
+chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends à l'instant même.»</p>
+
+<p>J'obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme
+accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de tout
+ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu a
+fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous?
+Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n'a-t-elle
+pas souffert sans vous, ma petite colombe! Mais dites-moi, mon père,
+comment vous en êtes-vous tiré avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il
+pas tué? Eh bien! pour cela merci au scélérat!</p>
+
+<p>--Finis, vieille, interrompit le père Garasim! ne radote pas sur tout ce
+que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr Andréitch, et
+soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.»</p>
+
+<p>La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la main,
+sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les
+avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna; comment la pauvre fille
+pleurait et ne voulait pas se séparer d'eux; comment elle avait eu avec
+eux des relations continuelles par l'entremise de Palachka, fille
+adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danser l'<i>ouriadnik</i>
+lui-même au son de son flageolet; comment elle avait conseillé à Marie
+Ivanovna de m'écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en
+peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
+quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient trompé.</p>
+
+<p>«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
+Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! bien,
+fin renard!»</p>
+
+<p>En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
+sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de paysanne,
+et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et bienséance.</p>
+
+<p>Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
+parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. Nos
+hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu'à causer avec
+eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie ose raconta tout ce
+qui lui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépeignit
+toute l'horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait
+souffrir l'infâme Chvabrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en
+versant tous deux des larmes. Enfin je pus lui communiquer mes projets.
+Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à
+Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus
+penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce
+moment toutes les calamités d'un siège. Marie n'avait plus un seul
+parent dans le monde. Je lui proposai donc de se rendre à la maison de
+campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle
+proposition. La mauvaise disposition qu'avait montrée mon père à son
+égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon père
+tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille d'un
+vétéran mort pour sa patrie.</p>
+
+<p>«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
+événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne
+saurait plus nous séparer.»</p>
+
+<p>Marie Ivanovna m'écoutait dans un silence digne, sans feinte timidité,
+sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa
+destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais elle répéta
+qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes parents. Je ne trouvai
+rien à répliquer. Mon projet devint notre commune résolution.</p>
+
+<p>Une heure après, l'<i>ouriadnik</i> m'apporta mon sauf-conduit avec le
+griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m'annonça que le
+tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route.
+Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, terrible
+et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire
+l'entière vérité? Je sentais en ce moment une forte sympathie
+m'entraîner vers lui. Je désirais vivement l'arracher à la horde de
+bandits dont il était le chef et sauver sa tête avant qu'il fût trop
+tard. La présence de Chvabrine et la foule qui s'empressait autour de
+nous m'empêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur
+était plein.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule Akoulina
+Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en clignant de l'oeil
+d'une manière significative. Puis il s'assit dans sa <i>kibitka</i>, en
+donnant l'ordre de retourner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur
+élan, il se pencha hors de la voiture et me cria:</p>
+
+<p>«Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous nous reverrons encore.»</p>
+
+<p>En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
+circonstances!</p>
+
+<p>Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
+glissait rapidement sa <i>kibitka</i>. La foule se dissipa, Chvabrine
+disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour notre
+départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du
+commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un
+dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière l'église. Je
+voulais l'y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et
+revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim
+et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous
+rangeâmes à trois dans l'intérieur de la <i>kibitka</i>, Marie, Palachka et
+moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.</p>
+
+<p>«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr Andréitch,
+notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et
+que Dieu vous comble tous de bonheur!»</p>
+
+<p>Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j'aperçus Chvabrine
+qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je
+ne voulus pas triompher lâchement d'un ennemi humilié, et détournai les
+yeux.</p>
+
+<p>Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour
+toujours la forteresse de Bélogorsk.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/32.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/33.png"></p>
+<br>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>L'ARRESTATION</h3>
+
+<p>Réuni d'une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait le
+matin même tant d'inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire à mon
+bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'était arrivé n'était qu'un
+songe. Marie regardait d'un air pensif, tantôt moi, tantôt la route, et
+ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous
+gardions le silence; nos coeurs étaient trop fatigués d'émotions. Au bout
+de deux heures, nous étions déjà rendus dans la forteresse voisine, qui
+appartenait aussi à Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la
+célérité qu'on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque
+barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'aperçus que grâce
+au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un
+favori du maître.</p>
+
+<p>Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre. Nous
+nous approchâmes d'une petite ville où, d'après le commandant barbu,
+devait se trouver un fort détachement qui était en marche pour se réunir
+à l'usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de: «Qui
+vive?» notre postillon répondit à haute voix:</p>
+
+<p>«Le compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»</p>
+
+<p>Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec d'affreux
+jurements.</p>
+
+<p>«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux épaisses
+moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.»</p>
+
+<p>Je sortis de la <i>kibitka</i> et demandai qu'on me conduisît devant
+l'autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs
+imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major.
+Savéliitch me suivait en grommelant:</p>
+
+<p>«En voilà un, de compère du tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô
+Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il?»</p>
+
+<p>La <i>kibitka</i> venait au pas derrière nous.</p>
+
+<p>En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée. Le
+maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour annoncer sa
+capture. Il revint à l'instant même et me déclara que Sa Haute
+Seigneurie<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> n'avait pas le temps de me recevoir, qu'elle lui avait
+donné l'ordre de me conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je furieux; est-il devenu fou?</p>
+
+<p>--Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal des
+logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire Votre
+Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie à Sa Haute Seigneurie,
+Votre Seigneurie.»</p>
+
+<p>Je m'élançai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps de me
+retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre où six officiers de
+hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque. Quelle fut ma
+surprise, lorsqu'après l'avoir un moment envisagé je reconnus en lui cet
+Ivan Ivanovitch Zourine qui m'avait si bien dévalisé dans l'hôtellerie
+de Simbisrk!</p>
+
+<p>«Est-ce possible! m'écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?</p>
+
+<p>--Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D'où viens-tu? Bonjour,
+frère; ne veux-tu pas ponter une carte?</p>
+
+<p>--Merci; fais-moi plutôt donner un logement.</p>
+
+<p>--Quel logement te faut-il? Reste chez moi.</p>
+
+<p>--Je ne le puis, je ne suis pas seul.</p>
+
+<p>--Eh bien, amène aussi ton camarade.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.</p>
+
+<p>--Avec une dame! où l'as-tu pêchée, frère?»</p>
+
+<p>Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que tous
+les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.</p>
+
+<p>«Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien à faire; je te donnerai un
+logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches comme
+l'autre fois. Holà! garçon, pourquoi n'amène-t-on pas la commère de
+Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinée? Dis-lui qu'elle n'a rien
+à craindre, que le monsieur qui l'appelle est très bon, qu'il ne
+l'offensera d'aucune manière, et en même temps pousse-la ferme par les
+épaules.</p>
+
+<p>--Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de Pougatcheff
+parles-tu? c'est la fille du défunt capitaine Mironoff. Je l'ai délivrée
+de sa captivité et je l'emmène maintenant à la maison de mon père, où je
+la laisserai.</p>
+
+<p>--Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout à l'heure? Au
+nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>--Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t'en supplie,
+rassure la pauvre fille, que les hussards ont horriblement effrayée.»</p>
+
+<p>Zourine fit à l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-même dans
+la rue pour s'excuser auprès de Marie du malentendu involontaire qu'il
+avait commis, et donna l'ordre au maréchal des logis de la conduire au
+meilleur logement de la ville. Je restai à coucher chez lui.</p>
+
+<p>Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec Zourine, je
+lui racontai toutes mes aventures. Il m'écouta avec une grande
+attention, et quand j'eus fini, hochant de la tête:</p>
+
+<p>«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui n'est
+pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête officier, en bon
+camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-moi, je t'en conjure: le
+mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien à toi de t'embarrasser d'une
+femme et de bercer des marmots? Crache là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi
+de la fille du capitaine. J'ai nettoyé et rendu sûre la route de
+Simbirsk; envoie-la demain à tes parents, et toi, reste dans mon
+détachement. Tu n'as que faire de retourner à Orenbourg. Si tu tombes
+derechef dans les mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t'en
+dépêtrer encore une fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira
+d'elle-même, et tout se passera pour le mieux.»</p>
+
+<p>Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je sentais que
+le devoir et l'honneur exigeaient ma présence dans l'armée de
+l'impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le conseil de
+Zourine, c'est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents, et à rester dans
+sa troupe.</p>
+
+<p>Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu'il eût à
+se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il commença par
+faire le récalcitrant.</p>
+
+<p>«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
+servira, et que diront tes parents?»</p>
+
+<p>Connaissant l'obstination de mon menin, je résolus de le fléchir par ma
+sincérité et mes caresses.</p>
+
+<p>«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
+bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais pas
+tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En la
+servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à l'épouser
+dès que les circonstances me le permettront.»</p>
+
+<p>Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de stupéfaction
+inexprimable.</p>
+
+<p>«Se marier! répétait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira ton
+père? et ta mère, que pensera-t-elle?</p>
+
+<p>--Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu'ils connaîtront
+Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma mère ont en toi
+pleine confiance. Tu intercéderas pour nous, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Le vieillard fut touché.</p>
+
+<p>«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles te
+marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, que ce
+serait pécher que de laisser passer une occasion pareille. Je ferai ce
+que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en
+toute soumission à tes parents qu'une telle fiancée n'a pas besoin de
+dot.»</p>
+
+<p>Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine. Dans
+mon agitation, je me remis à babiller. D'abord Zourine m'écouta
+volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues, puis
+enfin il répondit à l'une de mes questions par un ronflement aigu, et
+j'imitai son exemple.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en reconnut
+la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le détachement de
+Zourine devait quitter la ville le même jour, et qu'il n'y avait plus
+d'hésitation possible, je me séparai de Marie après l'avoir confiée à
+Savéliitch, et lui avoir donné une lettre pour mes parents. Marie
+Ivanovna me dit adieu tout éplorée; je ne pus rien lui répondre, ne
+voulant pas m'abandonner aux sentiments de mon âme devant les gens qui
+m'entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensif, il voulut
+m'égayer, j'espérais me distraire; nous passâmes bruyamment la journée,
+et le lendemain nous nous mîmes en marche.</p>
+
+<p>C'était vers la fin du mois de février. L'hiver, qui avait rendu les
+manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux
+s'apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé ses
+troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l'approche de nos
+forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir. Bientôt le
+prince Galitzine remporta une victoire complète sur Pougatcheff, qui
+s'était aventuré près de la forteresse de Talitcheff: le vainqueur
+débloqua Orenbourg, et il semblait avoir porté le coup de grâce à la
+rébellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait été détaché contre des
+Bachkirs révoltés, qui se dispersèrent avant que nous eussions pu les
+apercevoir. Le printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi
+les routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous
+consolions de notre inaction par l'idée que cette petite guerre
+d'escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.</p>
+
+<p>Mais Pougatcheff n'avait pas été pris: il reparut bientôt dans les
+forges de la Sibérie<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Il rassembla de nouvelles bandes et recommença
+ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction des forteresses de
+Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la marche audacieuse de
+l'usurpateur sur Moscou. Zourine reçut l'ordre de passer la Volga.</p>
+
+<p>Je ne m'arrêterai pas au récit des événements de la guerre. Seulement je
+dirai que les calamités furent portées au comble. Les gentilshommes se
+cachaient dans les bois; l'autorité n'avait plus de force nulle part;
+les chefs des détachements isolés punissaient ou faisaient grâce sans
+rendre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays était mis à
+feu et à sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir une révolte aussi
+insensée et aussi impitoyable!</p>
+
+<p>Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de
+nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du bandit
+et l'ordre de s'arrêter. La guerre était finie. Il m'était donc enfin
+possible de retourner chez mes parents. L'idée de les embrasser et de
+revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me remplissait de joie.
+Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disait en haussant les
+épaules: «Attends, attends que tu sois marié; tu verras que tout ira au
+diable».</p>
+
+<p>Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange empoisonnait ma
+joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de tant de victimes
+innocentes et l'idée du supplice qui l'attendait ne me laissaient pas de
+repos. «Iéméla<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, Iéméla, me disais-je avec dépit, pourquoi ne t'es-tu
+pas jeté sur les baïonnettes ou offert aux coups de la mitraille? C'est
+ce que tu avais de mieux à faire<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.»</p>
+
+<p>Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard, j'allais
+me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de tonnerre imprévu
+vint me frapper.</p>
+
+<p>Le jour de mon départ, au moment où j'allais me mettre en route, Zourine
+entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d'un air soucieux.
+Je sentis une piqûre au coeur; j'eus peur sans savoir de quoi. Le major
+fit sortir mon domestique et m'annonça qu'il avait à me parler.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.</p>
+
+<p>--Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis ce que
+je viens de recevoir.»</p>
+
+<p>C'était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements d'avoir
+à m'arrêter partout où je me trouverais, et de m'envoyer sous bonne
+garde à Khasan devant la commission d'enquête créée pour instruire
+contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me tomba des mains.</p>
+
+<p>«Allons, dit Zourine, mon devoir est d'exécuter l'ordre. Probablement
+que le bruit de tes voyages faits dans l'intimité de Pougatcheff est
+parvenu jusqu'à l'autorité. J'espère bien que l'affaire n'aura pas de
+mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te
+laisse point abattre et pars à l'instant.»</p>
+
+<p>Ma conscience était tranquille; mais l'idée que notre réunion était
+reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après avoir reçu
+les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma <i>téléga</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>, deux
+hussards s'assirent à mes côtés, le sabre nu, et nous prîmes la route de
+Khasan.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/34.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/35.png"></p>
+<br>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LE JUGEMENT</h3>
+
+<p>Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fût mon éloignement
+sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisément me disculper, car,
+non seulement on ne nous avait pas défendu de faire des sorties contre
+l'ennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales
+avec Pougatcheff semblaient être prouvées par une foule de témoins et
+devaient paraître au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais
+aux interrogatoires que j'allais subir et arrangeais mentalement mes
+réponses. Je me décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure
+et tout entière, bien convaincu que c'était à la fois le moyen le plus
+simple et le plus sûr de me justifier.</p>
+
+<p>J'arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et presque
+réduite en cendres. Le long des rues, à la place des maisons, se
+voyaient des amas de matières calcinées et des murailles sans fenêtres
+ni toitures. Voilà la trace que Pougatcheff y avait laissée. On m'amena
+à la forteresse, qui était restée intacte, et les hussards mes gardiens
+me remirent entre les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler
+un maréchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid.
+De là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai seul
+dans un étroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre murs et une
+petite lucarne garnie de barres de fer.</p>
+
+<p>Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon
+courage ni l'espérance. J'eus recours à la consolation de tous ceux qui
+souffrent, et, après avoir goûté pour la première fois la douceur d'une
+prière élancée d'un coeur innocent et plein d'angoisses, je m'endormis
+paisiblement, sans penser à ce qui adviendrait de moi.</p>
+
+<p>Le lendemain, le geôlier vint m'éveiller en m'annonçant que la
+commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à
+travers une cour, à la demeure du commandant, s'arrêtèrent dans
+l'antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements intérieurs.</p>
+
+<p>J'entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de
+papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge, d'un
+aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes, ayant au plus
+une trentaine d'années, d'un extérieur agréable et dégagé; près de la
+fenêtre, devant une autre table, était assis un secrétaire, la plume sur
+l'oreille et courbé sur le papier, prêt à inscrire mes dépositions.</p>
+
+<p>L'interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le général
+s'informa si je n'étais pas le fils d'André Pétrovitch Grineff, et, sur
+ma réponse affirmative, il s'écria sévèrement:</p>
+
+<p>«C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement
+indigne de lui!»</p>
+
+<p>Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui
+pesaient sur moi, j'espérais les dissiper sans peine par un aveu sincère
+de la vérité. Mon assurance lui déplut.</p>
+
+<p>«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais nous en
+avons vu bien d'autres.»</p>
+
+<p>Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle époque
+j'étais entré au service de Pougatcheff, et à quelles sortes d'affaires
+il m'avait employé.</p>
+
+<p>Je répondis avec indignation qu'étant officier et gentilhomme, je
+n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne m'avait
+chargé d'aucune sorte d'affaires.</p>
+
+<p>«Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le
+gentilhomme ait été seul gracié par l'usurpateur, pendant que tous ses
+camarades étaient lâchement assassinés? Comment s'est-il fait que le
+même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et amicalement avec
+les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistant en
+une pelisse, un cheval et un demi-rouble? D'où provient une si étrange
+intimité? et sur quoi peut-elle être fondée, si ce n'est sur la
+trahison, ou tout au moins sur une lâcheté criminelle et impardonnable?»</p>
+
+<p>Les paroles de l'officier aux gardes me blessèrent profondément, et je
+commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s'était
+faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu d'un
+ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grâce à la prise de la
+forteresse de Bélogorsk. Je convins qu'en effet j'avais accepté de
+l'usurpateur un <i>touloup</i> et un cheval; mais j'avais défendu la
+forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusqu'à la dernière
+extrémité. Enfin, j'invoquai le nom de mon général, qui pouvait
+témoigner de mon zèle pendant le siège désastreux d'Orenbourg.</p>
+
+<p>Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se mit à
+lire à haute voix:</p>
+
+<p>«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de
+l'enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait entré en
+relations avec le brigand, relations réprouvées par la loi du service et
+contraires à tous les devoirs du serment, j'ai l'honneur, de déclarer
+que ledit enseigne Grineff s'est trouvé au service à Orenbourg, depuis
+le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24 février de la présente année, jour
+auquel il s'absenta de la ville, et depuis lequel il ne s'est plus
+représenté. Cependant, on a ouï dire aux déserteurs ennemis qu'il
+s'était rendu au camp de Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagné à la
+forteresse de Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D'un
+autre côté, par rapport à sa conduite, je puis...»</p>
+
+<p>Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:</p>
+
+<p>«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»</p>
+
+<p>J'allais continuer comme j'avais commencé et révéler ma liaison avec
+Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un
+dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me vint à l'esprit
+que, si je la nommais, la commission la ferait comparaître; et l'idée
+d'exposer son nom à tous les propos scandaleux des scélérats interrogés,
+et de la mettre elle-même en leur présence, cette horrible idée me
+frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire.</p>
+
+<p>Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine
+bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de mon
+trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronté avec le
+principal dénonciateur. Le général ordonna d'appeler le <i>coquin d'hier</i>.
+Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l'apparition de mon
+accusateur. Quelques moments après, on entendit résonner des fers, et
+entra... Chvabrine. Je fus frappé du changement qui s'était opéré en
+lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais,
+commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta
+toutes ses accusations d'une voix faible, mais ferme. D'après lui,
+j'avais été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais
+tous les jours jusqu'à la ligne des tirailleurs pour transmettre des
+nouvelles écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin j'étais
+décidément passé du côté de l'usurpateur, allant avec lui de forteresse
+en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de nuire à mes complices
+de trahison, pour les supplanter dans leurs places, et mieux profiter
+des largesses du rebelle. Je l'écoutai jusqu'au bout en silence, et me
+réjouis d'une seule chose: il n'avait pas prononcé le nom de Marie.
+Est-ce parce que son amour-propre souffrait à la pensée de celle qui
+l'avait dédaigneusement repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur
+brûlait encore une étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même?
+Quoi que ce fût, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la
+fille du commandant de Bélogorsk. J'en fus encore mieux confirmé dans la
+résolution que j'avais prise, et, quand les juges me demandèrent ce que
+j'avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me bornai à dire
+que je m'en tenais à ma déclaration première, et que je n'avais rien à
+ajouter à ma justification. Le général ordonna que nous fussions
+emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne
+lui dis pas un mot. Il sourit d'un sourire de haine satisfaite, releva
+ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la
+prison, et depuis lors je n'eus plus à subir de nouvel interrogatoire.</p>
+
+<p>Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au lecteur;
+mais j'en ai entendu si souvent le récit, que les plus petites
+particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et qu'il me
+semble que j'y ai moi-même assisté.</p>
+
+<p>Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
+distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur était
+offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient une grâce
+de Dieu. Bientôt ils s'attachèrent sincèrement à elle, car on ne pouvait
+la connaître sans l'aimer. Mon amour ne semblait plus une folie même à
+mon père, et ma mère ne rêvait plus que l'union de son Pétroucha à la
+fille du capitaine.</p>
+
+<p>La nouvelle de mon arrestation frappa d'épouvante toute ma famille.
+Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents l'origine de
+mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non seulement ils ne s'en
+étaient pas inquiétés, mais que cela les avait fait rire de bon coeur.
+Mon père ne voulait pas croire que je pusse être mêlé dans une révolte
+infâme dont l'objet était le renversement du trône et l'extermination de
+la race des gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère
+interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son maître avait été
+l'hôte de Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s'était montré
+généreux à son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment
+solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison. Les
+vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec impatience de
+meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était très agitée, et ne se
+taisait que par modestie et par prudence.</p>
+
+<p>Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit de
+Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les premiers
+compliments d'usage, il lui annonçait que les soupçons qui s'étaient
+élevés sur ma participation aux complots des rebelles ne s'étaient
+trouvés que trop fondés, ajoutant qu'un supplice exemplaire aurait dû
+m'atteindre, mais que l'impératrice, par considération pour les loyaux
+services et les cheveux blancs de mon père, avait daigné faire grâce à
+un fils criminel; et qu'en lui faisant remise d'un supplice infamant,
+elle avait ordonné qu'il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir
+un exil perpétuel.</p>
+
+<p>Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté habituelle,
+et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plaintes amères. «Comment!
+ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même, comment! mon fils a
+participé aux complots de Pougatcheff? Dieu juste! jusqu'où ai-je vécu?
+L'impératrice lui fait grâce de la vie; mais est-ce plus facile à
+supporter pour moi? Ce n'est pas le supplice qui est horrible; mon aïeul
+a péri sur l'échafaud pour la défense de ce qu'il vénérait dans le
+sanctuaire de sa conscience<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>, mon père a été frappé avec les martyrs
+Volynski et Khouchtchoff<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>; mais qu'un gentilhomme trahisse son
+serment, qu'il s'unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves
+révoltés,... honte, honte éternelle à notre race!» Effrayée de son
+désespoir, ma mère n'osait pas pleurer en sa présence et s'efforçait de
+lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l'injustice de
+l'opinion; mais mon père était inconsolable.</p>
+
+<p>Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j'aurais pu me
+justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui me faisait
+garder le silence, et se croyait la seule cause de mes infortunes. Elle
+cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au
+moyen de me sauver.</p>
+
+<p>Un soir, assis sur son sofa, mon père feuilletait le <i>Calendrier de la
+cour</i>; mais ses idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre
+ne produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une
+vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes tombaient de
+temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaillait dans la même
+chambre, déclara tout à coup à mes parents qu'elle était forcée de
+partir pour Pétersbourg, et qu'elle les priait de lui en fournir les
+moyens. Ma mère se montra très affligée de cette résolution.</p>
+
+<p>«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi, tu veux
+donc nous abandonner?» Marie répondit que son sort dépendait de ce
+voyage, et qu'elle allait chercher aide et protection auprès des gens en
+faveur, comme fille d'un homme qui avait péri victime de sa fidélité.</p>
+
+<p>Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime
+supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.</p>
+
+<p>«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
+obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête homme, et
+non pas un traître taché d'infamie!»</p>
+
+<p>Il se leva et quitta la chambre.</p>
+
+<p>Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses projets:
+ma mère, l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une
+heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit avec Palachka et le
+fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant
+qu'il était au service de ma fiancée.</p>
+
+<p>Marie arriva heureusement jusqu'à Sofia, et, apprenant que la cour
+habitait en ce moment le palais d'été de Tsarskoïé-Sélo, elle résolut de
+s'y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un petit cabinet
+derrière une cloison. La femme du maître de poste vint aussitôt babiller
+avec elle, lui annonça pompeusement qu'elle était la nièce d'un
+chauffeur de poêles attaché à la cour, et l'initia à tous les mystères
+du palais. Elle lui dit à quelle heure l'impératrice se levait, prenait
+le café, allait à la promenade; quels grands seigneurs se trouvaient
+alors auprès de sa personne: ce qu'elle avait daigné dire la veille à
+table; qui elle recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna
+Vlassievna<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a> semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et
+serait très précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'écoutait avec
+grande attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna
+Vlassievna raconta à Marie l'histoire de chaque allée et de chaque petit
+pont. Toutes les deux regagnèrent ensuite la maison, enchantées l'une de
+l'autre.</p>
+
+<p>Le lendemain, de très bonne heure, Marie s'habilla et retourna dans le
+jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil dorait de ses
+rayons les cimes des tilleuls qu'avait déjà jaunis la fraîche haleine de
+l'automne. Le large lac étincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de
+s'éveiller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie Ivanovna
+se rendit au bord d'une charmante prairie où l'on venait d'ériger un
+monument en l'honneur des récentes victoires du comte Roumiantzeff<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.
+Tout à coup un petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en
+aboyant. Marie s'arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix
+de femme.</p>
+
+<p>«N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»</p>
+
+<p>Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-vis du
+monument, et alla s'asseoir elle-même à l'autre bout du siège. La dame
+l'examinait avec attention, et, de son côté, après lui avoir jeté un
+regard à la dérobée, Marie put la voir à son aise. Elle était en
+peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en petit mantelet. Cette
+dame paraissait avoir cinquante ans; sa figure, pleine et haute en
+couleur, exprimait le calme et une gravité tempérée par le doux regard
+de ses yeux bleus et son charmant sourire. Elle rompit la première le
+silence:</p>
+
+<p>«Vous n'êtes sans doute pas d'ici? dit-elle.</p>
+
+<p>--Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.</p>
+
+<p>--Vous êtes arrivée avec vos parents?</p>
+
+<p>--Non, madame, seule.</p>
+
+<p>--Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.</p>
+
+<p>--Je n'ai ni père ni mère.</p>
+
+<p>--Vous êtes ici pour affaires?</p>
+
+<p>--Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à l'impératrice.</p>
+
+<p>--Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre d'une
+injustice ou d'une offense?</p>
+
+<p>--Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.</p>
+
+<p>--Permettez-moi une question: qui êtes-vous?</p>
+
+<p>--Je suis la fille du capitaine Mironoff.</p>
+
+<p>--Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des forteresses de
+la province d'Orenbourg?</p>
+
+<p>--Oui; madame.»</p>
+
+<p>La dame parut émue.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de me
+mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi l'objet de
+votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous aider.»</p>
+
+<p>Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
+l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. Marie prit
+dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa protectrice inconnue
+qui le parcourut à voix basse.</p>
+
+<p>Elle commença par lire d'un air attentif et bienveillant; mais
+soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses
+mouvements, fut effrayée de l'expression sévère de ce visage si calme et
+si gracieux un moment auparavant.</p>
+
+<p>«Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glacé. L'impératrice ne
+peut lui accorder le pardon. Il a passé à l'usurpateur, non comme un
+ignorant crédule, mais comme un vaurien dépravé et dangereux.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas vrai! s'écria Marie.</p>
+
+<p>--Comment! ce n'est pas vrai? répliqua la dame qui rougit jusqu'aux
+yeux.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais tout, je
+vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est exposé à tous les
+malheurs qui l'ont frappé. Et s'il ne s'est pas disculpé devant la
+justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je fusse mêlée à cette
+affaire.»</p>
+
+<p>Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.</p>
+
+<p>La dame l'écoutait avec une attention profonde.</p>
+
+<p>«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut
+terminé son récit. Et en apprenant que c'était chez Anna Vlassievna,
+elle ajouta avec un sourire:</p>
+
+<p>«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre. J'espère
+que vous n'attendrez pas longtemps la réponse à votre lettre.»</p>
+
+<p>À ces mots elle se leva et s'éloigna par une allée couverte. Marie
+Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante espérance.</p>
+
+<p>Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle,
+pendant l'automne, à la santé d'une jeune fille. Elle apporta le
+<i>samovar</i>, et, devant, une tasse de thé, elle allait reprendre ses
+interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture armoriée s'arrêta
+devant le perron. Un laquais à la livrée impériale entra dans la
+chambre, annonçant que l'impératrice daignait mander en sa présence la
+fille du capitaine Mironoff.</p>
+
+<p>Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, l'impératrice vous demande à la cour.
+Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous présenterez-vous
+à l'impératrice, ma petite mère? Je crois que vous ne savez même pas
+marcher à la mode de la cour. Je devrais vous conduire; ou ne
+faudrait-il pas envoyer chercher la fripière, pour qu'elle vous prêtât
+sa robe jaune à falbalas?»</p>
+
+<p>Mais le laquais déclara que l'impératrice voulait que Marie Ivanovna
+vînt seule et dans le costume où on la trouverait. Il n'y avait qu'à
+obéir, et Marie Ivanovna partit.</p>
+
+<p>Elle pressentait que notre destinée allait s'accomplir; son coeur battait
+avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s'arrêta devant
+le palais, et Marie, après avoir traversé une longue suite
+d'appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir
+de l'impératrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine,
+ouvrirent respectueusement passage à la jeune fille. L'impératrice, dans
+laquelle Marie reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:</p>
+
+<p>«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J'ai fait tout
+régler, convaincue de l'innocence de votre fiancé. Voilà une lettre que
+vous remettrez à votre futur beau-père.»</p>
+
+<p>Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'impératrice, qui la releva
+et la baisa sur le front.</p>
+
+<p>«Je sais, dit-elle, que vous n'êtes pas riche, mais j'ai une dette à
+acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur
+votre avenir.»</p>
+
+<p>Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l'impératrice la
+congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de mon père,
+sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard sur Pétersbourg.</p>
+
+<p>Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on sait,
+par des traditions de famille, qu'il fut délivré de sa captivité vers la
+fin de l'année 1774, qu'il assista au supplice de Pougatcheff, et que
+celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec
+la tête qui, un instant plus tard, fut montrée au peuple, inanimée et
+sanglante. Bientôt après, Piôtr Andréitch devint l'époux de Marie
+Ivanovna. Leur descendance habite encore le gouvernement de Simbirsk.
+Dans la maison seigneuriale du village de ... on montre la lettre
+autographe de Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée
+au père de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son
+fils, des éloges donnés à l'intelligence et au bon coeur de la fille du
+capitaine.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/36.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>NOTES</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Célèbre général de Pierre le Grand et de l'impératrice Anne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs étrangers l'ont
+adopté pour nommer leur profession.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Ce mot signifie <i>qui n'a pas encore sa croissance</i>. On appelle ainsi
+les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de service.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Avdotia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom patronymique
+est inséparable du prénom, et bien plus usité que le nom de famille.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Diminutif de Piôtr, Pierre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Anastasie, fille de Garasim.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de la Russie
+d'Europe, et qui s'étend même en Asie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Pelisse courte n'atteignant pas le genou.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Jean, fils de Jean.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble d'argent,
+quatre francs de notre monnaie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Pierre, fils d'André.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Ouragan de neige.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre la capote
+d'une <i>kibitka</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Parrain du mariage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Fleuve qui se jette dans l'Oural.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Bouilloire à thé.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Cafetan court.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Les paysans russes portent la hache passée dans la ceinture ou
+derrière le dos.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Lit ordinaire des paysans russes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à leurs
+boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Maisons de paysans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Grossières gravures enluminées.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Jean, fils de Kouzma.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Formule de politesse affable.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Officier subalterne de Cosaques.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Alexis, fils de Jean.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Basile (au féminin), fille d'Iégor.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Jean, fils d'Ignace.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Diminutif de Maria.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Soupe russe faite de viande et de légumes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> En russe, on dit tant d'âmes pour tant de paysans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Poète célèbre alors, oublié depuis.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Ils sont écrits dans le style suranné de l'époque.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Poète ridicule, dont Catherine II s'est moquée jusque dans son
+<i>Règlement de l'ermitage</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Manière méprisante d'écrire le nom patronymique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Formule de consentement.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Environ trois pouces.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> De Catherine II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Jurement tatar.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Robe parée; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer les morts
+dans leurs plus riches habits.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Ceintures que portent tous les paysans russes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Pierre III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Petite armoire plate et vitrée où l'on enferme les saintes images,
+et qui forme un autel domestique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Chef militaire chez les Cosaques.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> À vapeur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Pièce de cinq kopeks en cuivre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Le premier des faux Démétrius.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées au tsar:
+«Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique à tes yeux
+lucides...».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume barbare a été
+abolie par l'empereur Alexandre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Blanc-bec.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe
+suborner.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Nom d'un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté longtemps
+contre les troupes impériales.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Pour la torture.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Légère escarmouche où l'avantage était resté à Pougatcheff.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Titre d'un officier supérieur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> Nom général des établissements métallurgiques de l'Oural.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Diminutif de Iéméliane.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Après s'être avancé jusqu'aux portes de Moscou, qu'il aurait
+peut-être enlevé si son audace n'eût faibli au dernier moment,
+Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons pour cent mille
+roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à Moscou, il fut
+exécuté en 1775.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Petit chariot d'été.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le Grand.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Chefs du parti russe contre Biron, sous l'impératrice Anne; ils
+furent tous deux suppliciés avec barbarie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Anne, fille de Blaise.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul, en 1772.</blockquote>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by
+Aleksandr Sergeevich Pushkin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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