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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30484 ***
+
+NOUVEAU VOYAGE EN FRANCE
+
+CONVERSATIONS
+
+INSTRUCTIVES ET AMUSANTES
+
+
+
+
+[Illustration: NOUVEAU VOYAGE EN FRANCE
+
+CONVERSATIONS
+
+FAMILIÈRES, INSTRUCTIVES ET AMUSANTES
+
+PAR UN PAPA]
+
+
+
+OUVRAGE ENRICHI DE NOMBREUSES GRAVURES PAR V.-A. POIRSON
+
+IMPRIMÉES EN COULEURS
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+
+6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER.--LE DÉPART.
+
+CHAPITRE DEUXIÈME.--LE JURA.
+ L'Arrivée à Salins.--La Fabrication du Fromage.--Les Salines.
+ --L'Horlogerie.
+
+CHAPITRE TROISIÈME.--LES VOSGES.
+ Épinal.--La Fabrication du Papier.--La Fabrication des Instruments de
+ Musique.--La Maison de Jeanne d'Arc.--Le Bain Romain de Plombières.
+
+CHAPITRE QUATRIÈME.--MEURTHE-ET-MOSELLE.
+ Formation du Département.--La guerre de 1870.--Nancy.--Une Verrerie.
+ --Les Mines de Fer.--Un Monument funèbre.
+
+CHAPITRE CINQUIÈME.--LE NORD.
+ Description du Département.--Cambrai.--Valenciennes.--Une Fabrique de
+ Sucre.--La Fabrication des Briques.--Douai.--La Bière.--La Fête de
+ Gayant.
+
+CHAPITRE SIXIÈME.--LE NORD (_Suite_).
+ Lille.--Une Filature.--Le Beffroi de Bergues.--L'Embarquement à
+ Dunkerque.
+
+CHAPITRE SEPTIÈME.--LA MANCHE.
+ Cherbourg.--Saint-Lô.--Le Cidre.--Granville.--Le Mont-Saint-Michel.--
+ La Récolte du Varech.
+
+CHAPITRE HUITIÈME.--LE RETOUR.
+ Visite d'une Imprimerie.
+
+PARIS.--IMPRIMERIE DES ARTS ET MANUFACTURES. 12, RUE PAUL LELONG.
+--J. DEJEY, PAR. 1947-10-86.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE DÉPART
+
+
+Nous avons raconté, dans un précédent recueil, le petit voyage en
+France que fit la famille Rinval au moment des vacances. On se
+rappelle que ce voyage avait été décidé pour récompenser les trois
+enfants, Lucien, Hélène et Paul, du zèle qu'ils avaient mis dans leurs
+études pendant l'année scolaire. A côté des plaisirs qu'elles devaient
+procurer aux voyageurs, leurs excursions avaient, on ne l'a pas
+oublié, un but très utile. Les enfants devaient apprendre, chemin
+faisant, à connaître les richesses de notre industrie et s'initier à
+quelques découvertes scientifiques récentes. Ceux de nos jeunes
+lecteurs qui ont suivi la famille Rinval dans son premier itinéraire
+se rappellent sans doute les conversations du papa, de la maman et des
+trois enfants sur les chemins de fer, le télégraphe, le téléphone, le
+phonographe, la fabrication de la porcelaine, le tissage de la soie,
+les vendanges, la fonte de l'acier, les mines à charbon, les
+différents modes d'éclairage, etc.
+
+La famille de M. Rinval s'était bien promis de continuer ce genre
+d'études l'année suivante, mais un pénible événement vint l'en
+empêcher. Javotte, la vieille bonne qui avait élevé les trois enfants,
+depuis longtemps souffrante et cassée, dut un jour s'aliter à la suite
+d'un refroidissement et, malgré les soins empressés de Mme Rinval
+et d'Hélène, elle ne tarda pas à mourir.
+
+Sa mort arriva justement à l'époque des vacances, et la famille fut si
+attristée de cette perte qu'elle ne songea pas cette année-là à
+voyager.
+
+Ce ne fut donc que deux ans après le premier voyage que l'on se décida
+à se remettre en route. Mme Rinval proposa de commencer cette fois
+l'excursion par Salins, ville du département du Jura, où habitait une
+de ses amies d'enfance. M. Rinval accueillit d'autant plus volontiers
+ce projet que Lucien et Hélène avaient souvent manifesté le désir de
+se rendre compte de l'exploitation des puits de sel, et que Salins est
+un des principaux centres de cette industrie.
+
+[Illustration: Le départ.]
+
+Les jeunes voyageurs de notre premier récit s'étaient déjà
+transformés: Lucien atteignait sa quatorzième année. C'était un
+véritable jeune homme; son instruction était en bonne voie, et il
+s'acheminait à grands pas vers les épreuves du baccalauréat.
+
+Hélène avait douze ans accomplis. Elle avait fait de sérieux progrès,
+et on la considérait comme une des meilleures élèves de sa pension.
+C'était en outre une des jeunes filles les plus douces et les plus
+aimables que l'on pût rencontrer. Elle s'était appliquée sans relâche
+à se corriger des mouvements d'humeur et de vivacité qui lui
+échappaient autrefois et qui avaient tant attristé ses parents. Elle y
+avait complètement réussi. Tant il est vrai que rien ne résiste à la
+persévérance des bonnes résolutions.
+
+Paul, qui marchait à grands pas vers sa huitième année, avait lui-même
+fait des progrès sensibles. Il lisait maintenant couramment et sans
+trop chantonner. On arrivait assez facilement à le comprendre. Son
+écriture commençait à se former et il réussissait généralement dans
+les trois premières règles, à condition, bien entendu, qu'il ne se
+trouvât pas en présence d'un trop grand nombre de chiffres. La
+division seule lui semblait vraiment épineuse, mais il s'appliquait de
+si bon coeur à l'étudier qu'on pouvait entrevoir le jour où il
+vaincrait les dernières difficultés.
+
+Les soirées étaient toujours consacrées, chez M. Rinval, à l'étude ou
+à des jeux de salon auxquels prenait part toute la famille. Parfois,
+le papa entamait de longues causeries que les enfants et même Mme
+Rinval écoutaient avec le plus vif intérêt. C'était généralement sur
+les voyages qu'il avait faits jadis en France et à l'étranger que M.
+Rinval aimait à discourir. Ces récits avaient naturellement le don de
+réveiller chez les trois enfants le désir de voyager; aussi l'annonce
+du prochain départ fut-elle accueillie avec une satisfaction générale.
+
+Le 28 août, à huit heures du matin, la famille Rinval quitta donc son
+domicile, boulevard de Magenta, pour se rendre à la gare du chemin de
+fer de Lyon, où l'on devait s'embarquer pour Salins.
+
+Au moment du départ, ce fut le coeur assez gros que les trois
+enfants et leur mère entendirent M. Rinval fermer à double tour la
+porte de l'appartement. Les domestiques avaient été renvoyés dans leur
+famille pour la durée du voyage. La maison allait rester déserte. On
+n'y laissait plus la vieille amie qui, deux ans auparavant, faisait de
+si tendres adieux à ses chers enfants.
+
+Les tristes pensées des voyageurs se dissipèrent peu à peu, lorsque le
+train qui les emportait eut franchi les fortifications de la capitale.
+La conversation ne tarda pas à s'engager.
+
+--Le Jura est un pays rempli de montagnes, n'est-ce pas? demanda Paul,
+lequel, comme on le voit, s'intéressait déjà aux questions
+géographiques.
+
+[Illustration: En wagon.]
+
+--Pas entièrement, répondit M. Rinval. La partie qui confine aux
+départements de Saône-et-Loire et de la Côte-d'Or n'est qu'une vaste
+plaine. Le reste du département se divise en vignoble, ou région où
+l'on cultive la vigne, et en basse et haute montagne. La haute
+montagne comprend les parties les plus élevées de la chaîne du Jura.
+Son plus haut sommet, celui de Dôle, a 1,681 mètres de hauteur
+au-dessus du niveau de la mer.
+
+--Ce n'est pas encore le mont Blanc, dit Lucien.
+
+--Je crois bien, répondit Paul.
+
+--Quelle hauteur a donc le mont Blanc? demanda Mme Rival au petit
+garçon.
+
+--Quatre mille huit cent dix mètres, répondit Paul sans sourciller.
+
+Tous se regardèrent étonnés.
+
+--Très bien, Paul, fit M. Rinval. Depuis quand sais-tu cela?
+
+--C'est Hélène qui le disait l'autre jour; et elle ajoutait que
+c'était la plus haute montagne de l'Europe.
+
+--Bravo! mon élève, fit la jeune fille. Il est heureux, reprit-elle en
+consultant son Guide, que nous ne nous aventurions pas trop tard dans
+le Jura. Je lis ici que la neige s'y installe dès le mois de
+septembre, pour ne fondre qu'en mai. Dans l'arrondissement de
+Saint-Claude et dans celui de Poligny, on trouve, dit-on, souvent un
+mètre de neige dès le mois d'octobre, et, dans les hivers rigoureux,
+il y en a jusqu'à cinq ou six mètres.
+
+--Cinq ou six mètres! On ne me verrait plus, dit Paul.
+
+--Ni aucun de nous, répondit M. Rinval en riant. Heureusement, nous ne
+sommes qu'au mois d'août; tu peux donc te rassurer.
+
+On voyagea pendant quelque temps en silence, mais Paul posa bientôt
+une nouvelle question:
+
+--A quelle heure arriverons-nous à Salins? demanda-t-il.
+
+--A sept heures, répondit Hélène.
+
+--Que c'est long! reprit l'enfant.
+
+--Il est vrai, dit Lucien, que les locomotives des chemins de fer ne
+vont pas aussi vite que les ballons; cependant, auprès des diligences
+d'autrefois...
+
+--D'ailleurs, nous ne tarderons peut-être pas à pouvoir voyager dans
+les airs, dit M. Rinval en souriant; cela ira alors beaucoup plus
+vite.
+
+--Oui; on assure avoir trouvé le moyen de diriger les ballons, fit
+Lucien.
+
+--Est-ce possible! s'écria Mme Rinval.
+
+--On a déjà suivi un itinéraire déterminé d'avance, et l'on est revenu
+sans trop de difficultés au point de départ.
+
+--Oui; mais le trajet n'était pas long, observa Hélène.
+
+--Pas bien long, en effet; et le temps était calme. Dame! je ne
+parierais pas que s'il fallait aller en Chine et lutter contre les
+tempêtes...
+
+--Toujours est-il que le premier pas est fait, conclut Hélène. Pour
+moi, je ne désespère pas que l'an prochain nous ne puissions accomplir
+notre voyage de vacances en ballon.
+
+--Oh! que ce serait amusant! s'écria Paul en sautant de joie.
+
+--Hum! fit Mme Rinval en souriant. J'aime autant les chemins de fer,
+bien qu'on n'y soit pas à l'abri de tout danger.
+
+Ce fut en devisant de cette façon que l'on arriva à Salins.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+LE JURA
+
+_L'Arrivée à Salins.--La Fabrication du Fromage.--Les
+Salines.--L'Horlogerie._
+
+
+On arriva un peu fatigués à Salins, et l'on n'eut guère le loisir de
+contempler le pays avant de se rendre chez Mme Durand. Lucien et
+Hélène remarquèrent cependant la curieuse situation de cette petite
+ville, laquelle se trouve pour ainsi dire emprisonnée dans une gorge
+étroite, entre deux montagnes élevées.
+
+La voiture qui conduisit la famille Rinval de la gare du chemin de fer
+chez Mme Durand suivit la rue principale, qui traverse entièrement
+Salins. Nos voyageurs en apprécièrent la régularité. Ils virent aussi
+quelques places publiques ornées de fontaines simples, mais de bon
+goût, et remarquèrent que les maisons étaient spacieuses et solidement
+bâties.
+
+Après le dîner réconfortant que leur servit leur hôtesse, les langues
+de nos voyageurs commencèrent à se délier, et la conversation
+s'engagea sur les beautés de la contrée, sur les usages et sur les
+travaux de ses habitants.
+
+--L'industrie n'est pas, je crois, fort développée dans le Jura?
+demanda Lucien à Mme Durand.
+
+--En effet, mon ami, répondit celle-ci, il y a chez nous peu
+d'industrie; mais l'agriculture y est plus florissante que dans
+beaucoup d'autres régions de la France. Les cultivateurs forment à peu
+près les sept dixièmes de la population.
+
+--Quelles sont les principales industries du Jura? demanda à son tour
+Hélène.
+
+[Illustration: Pâturage du Jura.]
+
+--Après l'exploitation des salines--dont vous pourrez vous rendre
+compte demain--viennent la fabrication des objets tournés en buis,
+corne ou écaille, à laquelle on se livre principalement à
+Saint-Claude; la lunetterie, l'horlogerie et l'argenterie ruolz, de
+Morez; les scieries à eau de Poligny; les forges de Dôle...
+
+--Mais voilà encore beaucoup de choses, dit Mme Rinval, et je
+m'étonne que dans un pays où l'on s'occupe autant d'agriculture, on
+puisse trouver un nombre d'ouvriers suffisant pour se livrer à la
+fabrication de tous ces articles.
+
+--C'est que nos compatriotes ont, comme l'on dit, deux cordes à leur
+arc, répondit Mme Durand. L'été est consacré par la population
+ouvrière aux travaux des champs, et beaucoup s'occupent pendant
+l'hiver à des travaux industriels, lesquels s'accomplissent
+généralement au foyer, dans les veillées.
+
+--Le Jura renferme beaucoup de forêts, je crois? dit Hélène.
+
+--Les forêts couvrent, en effet, une grande partie de notre
+département et fournissent une grande quantité de bois de
+construction.
+
+--Si j'ai bonne mémoire, dit à son tour M. Rinval, on s'occupe ici
+tout particulièrement de l'élevage du bétail?
+
+--Oui, monsieur. Dans la plaine, on élève principalement les boeufs
+et les vaches pour la boucherie, tandis que dans les arrondissements
+de Saint-Claude, de Poligny et de Lons-le-Saunier, on s'adonne surtout
+à la fabrication du fromage.
+
+--Et quelle espèce de fromage y fabrique-t-on? dit Hélène.
+
+--Le gruyère.
+
+--Tiens! fit Paul; je croyais que ce fromage venait de la ville de
+Gruyères, en Suisse.
+
+--En effet, répondit Mme Durand, c'est cette ville qui lui a donné
+son nom; mais on en fabrique aussi dans les montagnes du Jura et des
+Vosges. Ici, la fabrication se fait en grand, dans de vastes locaux
+appartenant à un certain nombre de cultivateurs associés qu'on nomme
+_fruitiers_. Dans les Vosges, on fait les fromages pendant la belle
+saison, dans des cabanes construites sur les montagnes mêmes.
+
+--Mais avec quoi fait-on le fromage? reprit le petit garçon.
+
+--Parbleu, avec du lait, dit Lucien.
+
+--Oui, mais de quelle façon?
+
+--On se sert de grandes chaudières pouvant contenir environ deux cent
+cinquante litres, reprit Mme Durand. On y verse le lait au tiers
+écrémé, et l'on chauffe au moyen de fagots de petit bois parfaitement
+sec. Aussitôt que le liquide a atteint le degré de chaleur voulu, on
+verse dans la chaudière à peu près un demi-litre de présure.
+
+Les yeux de Paul semblèrent poser un point d'interrogation lorsqu'il
+entendit ce mot. M. Rinval vint à son secours.
+
+[Illustration: La fabrication du fromage.]
+
+--La présure, dit-il, est du lait aigri que l'on recueille dans
+l'estomac des jeunes moutons ou des jeunes veaux, et qui sert à faire
+cailler le lait.
+
+--Lorsque le caillé est formé, ce qui demande un quart d'heure
+environ, reprit Mme Durand, on le taille et on le fait chauffer de
+nouveau. Bientôt il présente une teinte jaunâtre, il se roule
+parfaitement entre les doigts et craque légèrement sous la dent. On le
+met alors dans un moule et on le porte à la cave. Là, on le frotte
+tous les jours et dans tous les sens avec du sel bien pilé, jusqu'à ce
+que la meule n'en absorbe plus. Cela dure de deux à trois mois.
+
+--Que de soins! dit Mme Rinval. Il est vrai que cette industrie est
+productive, si ce que l'on m'a dit est exact. On m'a cité, comme
+produit annuel de la fabrication du fromage dans le Jura, un chiffre
+si élevé que je n'ose le répéter.
+
+--Dix-huit millions, n'est-ce pas? fit Mme Durand. Eh bien, ce chiffre
+n'est pas exagéré.
+
+--Dix-huit millions de francs de fromage! s'écria Paul émerveillé. Il
+y a, je parie, de quoi faire une nouvelle montagne à ajouter à la
+chaîne du Jura.
+
+Tout le monde éclata de rire à cette boutade.
+
+Le lendemain, nos voyageurs allèrent visiter la vaste saline qui
+occupe le centre de la ville.
+
+Un contremaître obligeant leur montra tous les détails des travaux, et
+notamment les réservoirs où l'eau salée des sources, amenée par
+l'action des pompes, subit une première évaporation. Il leur raconta
+que trois trous de sonde, commencés en 1845 et terminés en 1849,
+avaient d'abord atteint le terrain salifère à 223 mètres et avaient
+été poussés depuis jusqu'à 265 mètres. Chacun d'eux fournit par jour
+500 hectolitres de sel.
+
+La moitié des eaux est dirigée par un conduit en fonte de 17
+kilomètres de longueur sur la saline d'Arc, dans le département du
+Doubs, tandis que l'autre moitié, élevée par le même mécanisme
+hydraulique, va remplir les réservoirs, d'où elle se rend aux
+chaudières à évaporation.
+
+--Ces salines ne servent-elles pas aussi à l'alimentation d'un
+établissement de bains? demanda M. Rinval.
+
+[Illustration: La fabrication des pièces d'horlogerie, dans une
+ferme.]
+
+--Si, monsieur. Et la piscine ne contient pas moins de 86,000 litres
+d'eau. Les eaux de Salins sont limpides, incolores et généralement
+inodores; elles ont une saveur plus ou moins salée, suivant les
+sources. Après les grandes pluies, cette saveur est plus forte. On les
+emploie en bains et en douches; elles peuvent être supportées en
+boisson par la plupart des malades.
+
+--N'y a-t-il pas aussi des mines de sel? demanda Paul.
+
+--Si vraiment; on rencontre le sel dans la terre, comme la houille et
+les différents métaux. Nous avons des mines de sel dans le Jura même,
+à Montmorot et à Grozon. Le produit des mines de Montmorot est même
+plus important que celui de notre ville. La production annuelle y est,
+en effet, de plus de 90,000 quintaux par an.
+
+--Le sel détaché de la mine ne doit pas avoir besoin de grandes
+préparations? demanda Hélène.
+
+--Non, certes. Les ouvriers taillent au ciseau des blocs de
+différentes grosseurs. Ces blocs, à peine séparés de la muraille, sont
+ensuite transportés au dehors de la mine. On les pulvérise, et on les
+vend sans autre préparation, lorsque le sel est très pur.
+
+La famille Rinval quitta la saline, vivement intéressée par ce qu'elle
+avait vu et par les détails qui lui avaient été donnés.
+
+--Il est cependant encore un système d'exploitation du sel que nous ne
+connaissons pas! fit Lucien tout à coup.
+
+--Lequel? demanda Hélène.
+
+--Les marais salants.
+
+--Qu'appelle-t-on ainsi? demanda Paul.
+
+--On désigne sous le nom de marais salants de vastes bassins ou
+réservoirs creusés sur le bord de la mer, et dans lesquels les eaux
+salées sont soumises à l'évaporation pendant la saison chaude, dit M.
+Rinval.
+
+--Sans aucune espèce d'appareil ou de machine, n'est-ce pas? demanda
+Hélène.
+
+--Sans appareil et sans machine. C'est ce qu'on appelle l'évaporation
+spontanée. Les eaux arrêtées dans ces bassins laissent, après leur
+disparition, le sel qu'elles contenaient.
+
+--Y a-t-il beaucoup de marais salants en France? demanda Hélène.
+
+--On en compte quatre-vingt-deux. Trente-six sont situés sur les côtes
+de l'Océan; quarante-cinq sur la Méditerranée, et un sur les bords de
+la Manche, dans le département d'Ile-et-Vilaine.
+
+Le soir de la visite aux salines, la famille Rinval annonça à Mme
+Durand qu'elle partirait le lendemain pour Épinal.
+
+[Illustration: Le Pont de Saint-Claude.]
+
+--Déjà! s'écria Mme Durand. J'espérais vous emmener dans deux ou
+trois jours à Saint-Claude, chez mon père.
+
+--Cela n'est malheureusement pas possible, répondit M. Rinval: j'ai
+fixé à un ami d'Épinal le jour de notre arrivée dans cette ville.
+
+--C'est grand dommage! Vous auriez vu à Saint-Claude le beau pont
+suspendu qui réunit la montagne des Étappes à la place Saint-Pierre,
+en traversant la vallée de Tacon.
+
+--J'ai entendu dire que c'était une construction d'une grande
+hardiesse, dit M. Rinval.
+
+--Le pont a 148 mètres de longueur, et le tablier est à 50 mètres du
+sol, répondit Mme Durand.
+
+--Je ne voudrais pas tomber de là, fit Paul. Cinquante mètres! Brrr!
+C'est plus haut que la colonne de la Bastille.
+
+--Nous sommes-nous bien rendu compte de toutes les branches de
+l'industrie du Jura? demanda Hélène.
+
+--Je le crois, dit Mme Durand. Si nous étions dans la saison d'hiver,
+je vous conduirais dans quelques-unes de nos fermes, où l'on fabrique,
+pendant les veillées, certains articles d'horlogerie. Mais vous
+arrivez trop tôt pour cela. Je ne vois donc plus à vous signaler, dans
+notre département, que la fabrique de mouvements de pendules de Morez.
+
+--L'horlogerie! voilà encore une industrie à étudier, dit Hélène.
+
+--Sous le rapport commercial seulement, dit Lucien, car je ne pense
+pas que nous puissions nous initier rapidement aux combinaisons assez
+compliquées des horloges et des montres.
+
+--C'est vrai, fit Hélène, mais il y a aussi le côté historique de
+cette industrie. Pourrais-tu me dire, par exemple, de quelle façon
+l'on se rendait compte de l'heure dans l'antiquité?
+
+--Certainement. On mesurait alors le temps au moyen soit de cadrans
+solaires, soit de clepsydres, ou horloges d'eau.
+
+--Je sais ce que c'est qu'un cadran solaire, fit Paul. J'en ai vu un
+sur le Pont-Neuf; il est peint sur une haute muraille. Les heures sont
+disposées en demi-cercle, et l'ombre d'une aiguille inclinée qui se
+trouve au milieu se dirige sur l'heure--quand il fait du soleil, bien
+entendu. Mais, comment étaient construites les clepsydres?
+
+--On leur donnait les formes les plus variées, mais toutes mesuraient
+le temps par l'écoulement d'une certaine quantité d'eau qu'elles
+contenaient.
+
+--C'était alors comme le sablier dont notre pauvre Javotte se servait
+pour faire cuire des oeufs à la coque? La quantité de sable tombée
+lui indiquait si l'oeuf était ou non cuit à point.
+
+--Parfaitement. Ces sabliers ont d'ailleurs servi aussi, autrefois, à
+indiquer l'heure.
+
+--Pourrais-tu me dire maintenant, fit de nouveau Hélène à Lucien, à
+qui l'on attribue l'invention de la première horloge mécanique?
+
+Lucien hésita un instant:
+
+--Ma foi non, répondit-il, je l'ai oublié.
+
+--Eh bien, c'est au moine Gerbert, qui devint pape sous le nom de
+Sylvestre II, et qui vivait à la fin du dixième siècle.
+
+--C'est vrai, fit M. Rinval; mais on n'a aucune notion sur le
+mécanisme de cette machine. L'horloge du Palais de justice de Paris
+est peut-être la première dont on connaisse le mécanisme. Elle fut
+construite en 1370 par Henri de Vic, que Charles V avait fait venir
+d'Allemagne.
+
+--J'ai remarqué le curieux cadran de cette horloge, dit Lucien. Est-ce
+toujours le mécanisme de Henri de Vic qui fait mouvoir ses grandes
+aiguilles dorées?
+
+--Non, mon fils. Il est évident qu'on se sert aujourd'hui d'un
+mécanisme plus perfectionné. Le cadran n'est même pas celui de
+l'époque: c'est une copie très fidèle d'un cadran modelé par un
+célèbre sculpteur du seizième siècle, Germain Pilon.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+VOSGES
+
+_Épinal.--La Fabrication du Papier.--La Fabrication des Instruments de
+Musique. La Maison de Jeanne d'Arc.--Le Bain romain de Plombières._
+
+
+En arrivant à Épinal, M. Rinval fit remarquer à sa famille la jolie
+situation de la ville, que la Moselle partage en trois quartiers
+principaux: la grande ville, sur la rive droite de la rivière; la
+petite ville, entre le lit principal de la rivière et le canal, et le
+faubourg de l'Hospice, situé sur la rive gauche du canal. Ces
+différents quartiers sont reliés entre eux par plusieurs ponts, dont
+deux sont particulièrement remarquables: le pont suspendu, qui fait
+communiquer la grande et la petite ville, et le pont de pierre, qui
+rattache à l'est la petite ville à la grande.
+
+Dès le lendemain de leur arrivée, nos touristes s'enquirent des
+monuments à visiter. On les conduisit à l'église Saint-Maurice, dont
+la construction remonte au dixième siècle; ils allèrent aussi
+contempler l'Hôtel de ville, qui fut bâti en 1757, et remarquèrent, en
+passant, la caserne monumentale de la gendarmerie, les maisons à
+arcades de la place des Vosges, la fontaine de Pineau, que surmonte
+la statue en bronze d'un enfant accroupi. On leur fit voir, dans la
+bibliothèque, des boiseries en chêne sculpté provenant de l'abbaye de
+Moyenmoutier, une charte sur vélin de l'empereur Henri II aux dames
+d'Épinal, et un beau manuscrit contenant l'Évangile selon saint Marc,
+écrit en lettres d'or sur un vélin en teinte violette. Ces curiosités
+intéressèrent vivement Lucien et Hélène.
+
+Le lendemain on se rendit dans un des faubourgs de la ville, afin de
+visiter une papeterie, pour le directeur de laquelle M. Rinval s'était
+procuré une lettre d'introduction. Mme Rinval, un peu fatiguée, avait
+renoncé à prendre part à cette excursion.
+
+Arrivés à la fabrique, les visiteurs furent introduits dans une vaste
+salle où se trouvait installée une machine de très grandes dimensions.
+
+[Illustration: La Fabrication des Instruments à cordes.]
+
+Paul remarqua avec admiration, et du premier coup d'oeil, que cette
+machine, qui, à l'une de ses extrémités, renfermait une cuve contenant
+une sorte de bouillie, chassait de l'autre côté de grandes feuilles de
+papier qui semblaient se couper d'elles-mêmes pour tomber dans les
+mains des ouvriers chargés de les recueillir.
+
+M. Rinval pria un contremaître de vouloir bien leur donner quelques
+explications. Celui-ci s'y prêta de bonne grâce.
+
+«Vous savez, dit-il, que la plupart des papiers se fabriquent avec des
+chiffons triturés et réduits en pâte. On en fabrique aussi avec des
+plantes filamenteuses telles que l'_alfa_, qui croît abondamment en
+Algérie.
+
+--Vraiment! avec des plantes! s'écria Paul.
+
+--On fait même des papiers d'emballage avec de la paille, du bois, ou
+on mélange de ces matières avec des chiffons.
+
+--Du bois! Je ne l'aurais pas cru, reprit le petit garçon.
+
+--Le papier, continua le contremaître, se fabrique soit à la main ou à
+la forme, soit à la mécanique. La première méthode, qui a été
+longtemps la seule, ne s'emploie plus que pour quelques papiers
+spéciaux, tels que les papiers timbrés, les imitations de papier de
+Hollande, et certains papiers à dessin.
+
+--La fabrication à la mécanique, que vous avez sous les yeux, s'opère
+de la façon suivante: Lorsque la pâte est préparée, on la dépose dans
+cette cuve que vous voyez en tête de la machine. De là, elle arrive
+dans un compartiment appelé _vat_, où tourne un agitateur qui la mêle
+avec de l'eau versée par un autre robinet. La pâte tombe ensuite en
+nappe sur une toile métallique, à laquelle un mouvement de va-et-vient
+très rapide est constamment imprimé. Ce mouvement étale la pâte et
+fait écouler l'eau qu'elle renferme. Sur chaque bord de la toile sont
+fixées deux courroies de cuir qui déterminent la largeur du papier.
+
+La toile métallique entraîne la pâte, en égalisant son épaisseur,
+entre des jeux de cylindres revêtus de manchons de feutre. Un feutre
+la reçoit alors et la conduit entre de nouveaux cylindres, lesquels la
+pressent fortement des deux côtés et lui donnent de la consistance. La
+matière passe ensuite sur des cylindres chauffés à l'intérieur par un
+courant de vapeur; elle durcit, perd son humidité, et rencontre de
+nouveaux cylindres, également chauffés, destinés à lui donner un
+nouvel apprêt ou satinage. Le papier est alors terminé. Il va
+s'enrouler autour d'un grand dévidoir, et des ciseaux, manoeuvrés
+par le moteur, le découpent au fur et à mesure en feuilles de la
+dimension voulue. Les feuilles, étant ainsi découpées, sont placées
+entre des feuilles de zinc, puis on les porte sous la presse pour en
+extraire tout ce qui reste d'humidité. On les fait encore sécher dans
+une étuve, et enfin on les prépare par mains et par rames pour les
+livrer au commerce.
+
+[Illustration: La Maison de Jeanne d'Arc.]
+
+Les enfants regardèrent pendant quelque temps fonctionner la
+merveilleuse machine, et, de retour auprès de leur mère, ils ne
+manquèrent pas de lui détailler tout ce qu'ils avaient vu.
+
+--Si je ne me trompe, dit Mme Rinval, Épinal n'est pas seulement
+renommé pour ses fabriques de papier.
+
+--C'est vrai; il l'est aussi pour la fabrication des instruments de
+musique.
+
+--Et des images, dit Paul. J'ai vu souvent le nom d'Épinal sur celles
+qu'on m'a achetées.
+
+--En effet, dit M. Rinval. J'aurais voulu, sinon vous faire voir
+l'impression des images, qui n'offre rien de bien extraordinaire, du
+moins vous montrer un atelier de luthier. Mais, outre que le temps
+nous manque pour en chercher un, cela ne vous eût donné qu'une idée
+bien imparfaite du mérite des ouvriers, ou plutôt des artistes, qui
+fabriquent les instruments de musique.
+
+--C'est donc bien difficile? dit Paul.
+
+--Je ne vous parlerai pas des nombreuses qualités que doit réunir le
+bois destiné à la fabrication des instruments à cordes, à laquelle on
+se livre principalement à Épinal, ni des connaissances que l'on doit
+posséder pour faire ce choix; je vous ferai seulement remarquer que le
+violon, qui sert de type à toute une catégorie d'instruments: altos,
+violoncelles, contrebasses, etc., ne compte pas moins de soixante-neuf
+à soixante et onze pièces, lesquelles exigent chacune un travail
+spécial et très délicat, car il suffit que l'une d'elles ne soit pas
+parfaite pour que l'instrument perde toute sa valeur.
+
+--Je m'explique, dit Hélène, que quelques luthiers se soient rendus
+célèbres.
+
+Le soir, à l'hôtel, l'attention d'Hélène fut attirée par une
+magnifique gravure représentant Jeanne d'Arc en costume de combat.
+
+--Au fait, s'écria-t-elle, mais nous sommes dans le pays de Jeanne
+d'Arc!
+
+--De la bergère qui a combattu les Anglais sous Charles VI, et que ces
+méchants ont brûlée à Rouen! fit Paul.
+
+--Oui, mon fils, dit Mme Rinval.
+
+--En effet, répondit l'hôtelier. Domrémy, le village de Jeanne d'Arc,
+est situé dans notre département, dans le canton de Coussey.
+
+--Ne pourrions-nous y passer? demanda Hélène à son père.
+
+--Malheureusement non, ma fille; cela nous détournerait de notre
+route, et tu sais quelles villes nous avons encore à visiter. Les
+vacances nous suffiront à peine.
+
+--Quel dommage! fit Hélène. Avez-vous vu Domrémy? demanda-t-elle à
+l'hôtelier.
+
+--Oui, mademoiselle, plusieurs fois déjà.
+
+--La maison de Jeanne d'Arc existe toujours, je crois.
+
+--Toujours. Elle a d'ailleurs été restaurée en 1820, et est classée
+parmi les monuments historiques.
+
+Le lendemain, on partait pour Nancy. Dans le même compartiment du
+wagon se trouvait un monsieur qui disait venir de Plombières.
+
+--Est-ce une ville intéressante? lui demanda M. Rinval.
+
+--Elle est située dans un lieu très pittoresque, mais elle a peu de
+monuments remarquables, répondit le voyageur; ce sont ses eaux
+thermales qui font toute sa célébrité. Plombières est, vous le savez,
+une des premières stations thermales de France, et l'on y rencontre
+des baigneurs venus de toutes les parties de l'Europe. Les sources de
+cette ville alimentent six établissements. Le grand bain, ou bain
+romain, est un des plus spacieux. Son aspect est assez curieux. C'est
+une salle elliptique, demi souterraine, à laquelle on parvient par
+deux escaliers pratiqués aux deux extrémités. Mais ce qui le rend
+surtout intéressant, c'est qu'il occupe la place d'une piscine
+romaine.
+
+--Les Romains ont donc habité Plombières? demanda Paul.
+
+--Oui, mon ami, et ils y avaient établi plusieurs piscines, ou
+établissements de bains, dont on a retrouvé des vestiges certains. Ce
+qui prouve que l'efficacité des eaux de cette ville est depuis
+longtemps reconnue.
+
+--Quelle est donc la vertu de ces eaux? demanda Lucien.
+
+--On les recommande surtout dans les affections des voies digestives;
+contre la goutte, les rhumatismes, la paralysie et les maladies de la
+peau.
+
+Le train s'arrêta. On était arrivé à Blainville, où le voyageur
+résidait. Il prit congé de la famille Rinval, et souhaita aux enfants
+un fructueux voyage.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+MEURTHE-ET-MOSELLE
+
+_La Formation du Département.--La Guerre de 1870.--Nancy.--Une Verrerie.
+Les Mines de Fer.--Un Monument funèbre._
+
+
+--Nous allons entrer dans le département de Meurthe-et-Moselle, dit
+Hélène, en consultant son Guide.
+
+--En effet, répondit M. Rinval. Sais-tu, Paul, d'où ce département
+tire son nom?
+
+Disons-le à sa honte, le petit garçon resta muet comme une carpe. Il
+était, convenons-en, encore bien jeune pour connaître à fond la
+géographie de la France.
+
+Hélène vint à son secours.
+
+--Le département de Meurthe-et-Moselle, dit-elle, doit son nom à ses
+deux principales rivières: la Meurthe, qui baigne Lunéville et Nancy;
+et la Moselle, qui arrose Toul et reçoit la Meurthe.
+
+Il a été formé, en 1871, après la guerre des Français contre les
+Allemands: premièrement, des arrondissements de Nancy, Toul et
+Lunéville, qui composaient, avec les arrondissements de Château-Salins
+et de Sarrebourg, cédés à l'Allemagne, le département de la Meurthe;
+deuxièmement, de l'arrondissement de Briey, la seule partie qui nous
+soit restée du département de la Moselle.
+
+--On s'est donc battu ici contre les Allemands, en 1870? fit Paul.
+
+--Oui, mon ami. Cette région est une de celles qui ont le plus
+souffert alors. Les villes de Nancy et de Lunéville tombèrent les
+premières au pouvoir des ennemis. Mars-la-Tour, petite commune de
+l'arrondissement de Briey, fut le théâtre d'un combat acharné. Nos
+soldats y furent vaincus par des troupes dix fois plus fortes, car les
+soldats allemands semblaient sortir de terre pendant cette funeste
+campagne. Toul fut bombardé à plusieurs reprises, et dut capituler,
+après douze jours de résistance. Longwy, dans l'arrondissement de
+Briey, résista aussi vaillamment, mais dut enfin se rendre, alors que
+la moitié de la ville était en feu.--Tout le pays était couvert de
+troupes allemandes; les moissons furent complètement ravagées, et la
+plupart des habitants réduits à la misère. Et pour récompense de leurs
+souffrances et de leur héroïsme, les départements de la Meurthe et de
+la Moselle virent la moitié de leur territoire abandonné à
+l'Allemagne.
+
+[Illustration: Les restes du palais ducal à Nancy.]
+
+M. Rinval était très ému en disant ces paroles, et son émotion fut
+partagée par toute sa famille. Paul lui-même sembla comprendre qu'on
+racontait de terribles choses.
+
+--Travaillez bien, mes enfants, reprit le père, en s'efforçant de
+chasser le nuage qui assombrissait tous les fronts. Si tous les
+enfants de France s'appliquaient sérieusement à l'étude et au travail,
+les malheurs que je vous rappelle ne tarderaient pas à être réparés.
+Le travail fait la force des États, comme il fait la prospérité des
+familles.
+
+--Oh! oui. Nous travaillerons, nous nous instruirons bien, tu verras,
+papa, dirent à la fois les trois enfants.
+
+Deux jours suffirent à peine à nos voyageurs pour parcourir le
+chef-lieu du département de Meurthe-et-Moselle, et admirer ses riches
+monuments. M. Rinval fit observer à ses enfants que Nancy se divisait
+en vieille ville et en ville nouvelle. La vieille ville, bien
+qu'irrégulièrement bâtie, les intéressa beaucoup, car elle offre
+plusieurs monuments remarquables, tels que l'église de Saint-Epvre,
+monument du commencement du seizième siècle; l'église des Cordeliers,
+édifice du quinzième siècle, qui contient l'ancienne chapelle des ducs
+de Lorraine et plusieurs tombeaux très remarquables. Les restes du
+palais ducal attirèrent tout particulièrement l'attention des jeunes
+voyageurs.
+
+Dans la ville neuve, ils remarquèrent la superbe cathédrale, bâtie au
+commencement du dix-huitième siècle, et dont les tours s'élèvent à 78
+mètres de hauteur; l'église Notre-Dame-de-Bon-Secours, qui contient
+les tombeaux du roi et de la reine de Pologne, et la place Stanislas,
+une des plus belles et des plus curieuses que l'on puisse rencontrer
+en Europe. Sur l'un des côtés s'étend, en effet, l'Hôtel de ville,
+long de 74 mètres; deux autres côtés sont occupés par l'évêché, le
+théâtre et des hôtels privés, d'une riche architecture. Au milieu
+s'élève la statue du roi Stanislas. Le quatrième côté est formé d'un
+bel arc de triomphe et de fontaines monumentales.
+
+--Tous ces édifices, dit M. Rinval, sont dus au roi Stanislas, qui,
+forcé de renoncer au trône de Pologne, gouverna la Lorraine pendant
+vingt-huit ans (de 1738 à 1766), en conservant le titre de roi. Jamais
+prince n'eut un gouvernement plus paternel, ne se consacra davantage à
+l'embellissement et à la prospérité de ses États. La Lorraine lui doit
+un grand nombre d'institutions savantes ou philanthropiques.
+
+[Illustration: La Fabrication des Verres taillés.]
+
+Nous ne pouvons malheureusement suivre nos voyageurs dans toutes leurs
+pérégrinations à travers cette riche ville de Nancy. Disons seulement
+qu'après avoir admiré les places et les monuments de la cité, on finit
+par se rappeler ce qu'on était venu y chercher: une verrerie.
+
+M. Rinval, ayant obtenu l'autorisation de visiter l'établissement de
+Laneuveville, près de Nancy, fit précéder cette visite de quelques
+indications préliminaires:
+
+«La principale des matières qui servent à la fabrication du verre est
+le sable, dit-il. On le mêle à une substance dite _alcaline_, le plus
+souvent un sel de soude ou de potasse de chaux. Pour certaines sortes
+de verre, l'_oxyde de plomb_ remplace la chaux. D'autres substances
+sont employées pour purifier le sable; les impuretés qu'il contient
+pourraient, sans cela, lui donner une vilaine couleur.
+
+Les deux sortes de verre les plus employées sont le verre à vitres,
+dont nous allons voir la fabrication, et le cristal ou verre fin. La
+première catégorie comprend les verres à vitres proprement dits, les
+glaces et la gobeleterie. On emploie surtout pour le cristal les
+sables blancs de Fontainebleau ou d'Étampes.
+
+Pour faire fondre ces diverses substances, on se sert de creusets en
+argile _réfractaire_, c'est-à-dire qui résiste à l'action du feu. Ces
+creusets coûtent très cher, car leur fabrication demande de grands
+soins.
+
+Avant de placer les creusets dans le four, on les fait lentement
+chauffer au rouge. On ne les laisse jamais refroidir. Ils peuvent
+durer plusieurs mois, si l'on s'en sert avec toutes les précautions
+nécessaires.
+
+Les substances destinées à la fabrication du verre doivent être bien
+sèches, bien mélangées, et avoir subi une première calcination avant
+d'être mises dans les creusets. Elles sont dites alors _en fritte_; on
+les soumet à la chaleur intense du four, et la fonte dure de seize à
+vingt heures.
+
+Les matières ainsi fondues se couvrent d'une écume composée de sel
+liquide et de sulfate de soude, et que l'on désigne sous le nom de
+_fiel de verre_; on l'enlève soigneusement avec une cuiller de fer.
+Avant de donner au verre une forme quelconque, on le laisse refroidir
+par degrés, jusqu'à ce qu'il ait pris la consistance d'une pâte.»
+
+On arrivait à la verrerie. Nos voyageurs furent introduits dans un des
+ateliers, où ils virent deux hommes, nus jusqu'à la ceinture,
+travailler d'énormes ballons de verre, devant des fourneaux ardents.
+
+--Tiens! on dirait que ces ouvriers font de grosses bulles de savon!
+s'écria Paul.
+
+Le fabricant, qui avait reçu nos visiteurs d'une façon fort courtoise,
+tint à compléter lui-même les explications données par M. Rinval à ses
+enfants.
+
+[Illustration: Le coulage d'une Glace.]
+
+«Vous assistez ici, dit-il, à ce que l'on appelle le soufflage du
+verre. Cette opération est assez difficile, et exige de l'habileté et
+de l'expérience.
+
+Le principal outil employé pour la fabrication du verre est ce tube de
+fer que vous voyez dans les mains des ouvriers, et que l'on nomme
+_canne_. La canne a de un mètre cinquante centimètres à deux mètres de
+longueur, et est munie d'un manche en bois.
+
+Le verrier prend, au bout de cette canne, une certaine quantité de
+pâte; il souffle ensuite dans le tube et donne au verre une forme
+allongée quand il fabrique du verre à vitres, et une forme sphérique
+lorsqu'il s'agit d'autres ouvrages. Pour arriver à ce résultat,
+l'ouvrier tient sa canne verticalement, et fait prendre ainsi au globe
+de verre la forme d'une poire. Il balance ensuite adroitement la canne
+et convertit la poire de verre en une sorte de cylindre aux extrémités
+arrondies. La forme et la dimension voulues étant obtenues, l'ouvrier
+met son pouce sur le bout de la canne et introduit l'extrémité opposée
+du cylindre, ou manchon de verre, dans l'orifice du four. Le verre
+s'amollit à l'endroit chauffé, où l'air, en se dilatant, le fait
+casser. On le travaille alors avec un outil spécial, de manière à lui
+donner partout un diamètre égal, puis on le laisse refroidir.
+
+On applique ensuite, à la base de la rondeur par laquelle il est
+attaché à la canne, de la pâte chaude que l'on étire de façon à
+entourer le manchon comme d'un fil, ce qui a pour résultat de chauffer
+le verre; on ôte immédiatement ce fil, pour appliquer à sa place un
+instrument froid, une rupture se produit, et l'extrémité arrondie se
+trouve ainsi détachée.
+
+A ce moment, on retire le verre de la canne à souffler, on le fait
+recuire pendant quelque temps, et on y pratique, au moyen d'un
+diamant, une incision longitudinale. On le place alors, pour
+l'aplatir, dans un four spécial, en ayant soin de placer le côté
+incisé en dessus. Le verre ayant suffisamment molli, un ouvrier
+l'ouvre au moyen d'un outil en bois, à l'endroit même où il a été
+coupé par le diamant, le frotte jusqu'à ce qu'il soit bien aplati,
+puis le porte dans une chambre chauffée, où il refroidit lentement.
+
+S'il s'agit de fabriquer des tubes, après avoir obtenu un cylindre
+terminé par une calotte, on soude sur cette calotte une seconde canne,
+puis l'ouvrier et son aide tirent, chacun de son côté; la matière
+s'allonge en un tube qu'il ne s'agit plus que de diviser selon la
+longueur voulue. Les tronçons sont ensuite recuits.
+
+--Et les bouteilles? Comment les fabrique-t-on? demanda Paul.
+
+[Illustration: Une Mine de Fer.]
+
+--De la même façon que le verre à vitres. Seulement on emploie des
+matières plus communes, et lorsque la bulle de l'ouvrier approche des
+dimensions voulues, il l'introduit dans un moule, et lui donne la
+forme définitive, en continuant à souffler et à tourner. Il la retire
+ensuite, la renverse verticalement, enfonce le fond, coupe le goulot,
+y place le cordon, et la porte au four à recuire.
+
+--Tous les objets de _gobeleterie_ s'obtiennent, sans doute, aussi au
+moyen de moules? demanda M. Rinval.
+
+--Oui, monsieur. Cependant, quand la forme à donner à l'objet est très
+simple, les ouvriers habiles arrivent à la produire sans employer les
+moules.
+
+--Mais les verres à boire? dit Paul.
+
+--Les verres ordinaires sont simplement coulés; quant aux verres fins,
+ils sont taillés au moyen de meules à peu près semblables à celles
+dont se servent les rémouleurs. On opère successivement avec des
+meules en fer, en grès et en bois, en interposant progressivement,
+entre la meule et le verre à tailler, du sable, de l'émeri de plus en
+plus fin, et de la potée d'étain. La pièce travaillée doit, de plus,
+être constamment arrosée d'eau.
+
+--Je voudrais bien, dit Hélène, avoir quelques notions sur la
+fabrication des glaces. Ces verres si épais et si transparents ne
+doivent pas être fabriqués de la même façon que les verres à vitres.
+
+--Non, mademoiselle. La fabrication des glaces se fait, en effet, par
+d'autres procédés, et demande beaucoup plus de soins.
+
+On verse directement la pâte fluide sur une table de bronze chauffée,
+munie de rebords qui arrêtent la masse incandescente, puis on fait
+passer dessus un cylindre de fonte, qui l'étend d'une manière égale;
+enfin, on pousse la glace encore rouge dans un four, où elle se
+refroidit peu à peu.
+
+Vient ensuite le _douci_ ou _dégrossi_, qui consiste à frotter la
+glace que l'on fabrique avec une glace plus petite, enduite d'une
+bouillie de grès écrasé; le _savonnage_, qui se fait avec de l'émeri
+très fin; et le _polissage_, qui a pour but de donner à la glace le
+brillant et la transparence. On pratique cette dernière opération au
+moyen de lourds polissoirs revêtus de feutre, et avec une substance
+nommée _colcotar_, que l'on délaie dans l'eau. Les glaces se vendent
+nues ou étamées, suivant l'emploi auquel on les destine.
+
+--L'opération de l'étamage est-elle compliquée?
+
+--Pour étamer une glace, on étend sur une table de marbre une feuille
+d'étain battu, que l'on recouvre d'une couche de mercure de quatre à
+cinq millimètres d'épaisseur. On place la glace sur la table, en la
+faisant avancer de façon que son bord antérieur glisse sur la surface
+de la feuille d'étain et repousse de tous côtés le mercure liquide,
+lequel tombe dans des rigoles qui entourent la table. Quand la glace
+est ainsi disposée, on la charge de poids, et on laisse les choses en
+cet état pendant quinze à vingt jours. Le mercure se combine peu à peu
+avec l'étain, et l'amalgame s'attache complètement à la surface du
+verre.»
+
+En revenant à Nancy, M. Rinval et ses enfants s'entretinrent des mines
+de fer, lesquelles sont très abondantes dans le département de
+Meurthe-et-Moselle.
+
+--Le fer se trouve dans la terre, comme la houille, n'est-ce pas,
+papa? dit Paul.
+
+--Oui, mon ami. Lorsqu'on l'extrait, il a la couleur de la rouille.
+Les mineurs le détachent à coups de pic.
+
+--Et on le fait fondre dans les hauts fourneaux pour le purifier,
+comme nous l'avons vu lors de notre précédent voyage.
+
+--Je vois avec plaisir que tu as bonne mémoire, fit M. Rinval.
+
+Avant de se rendre dans le Nord, nos voyageurs firent quelques
+excursions dans le département de Meurthe-et-Moselle. Il leur arriva
+plusieurs fois de rencontrer sur leur chemin quelque pyramide, quelque
+monument funèbre rappelant la guerre de 1870-1871. Alors ils se
+faisaient raconter les combats dont ce lieu avait été témoin, et se
+découvraient respectueusement en l'honneur des braves morts pour la
+patrie.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+LE NORD
+
+_Description du Département.--Une Fabrique de Sucre.--La Fabrication
+des Briques. La Bière.--Cambrai.--Valenciennes.--Douai.--La Fête de
+Gayant._
+
+
+En quittant Nancy, on se dirigea sur Cambrai, chef-lieu
+d'arrondissement du département du Nord.
+
+--Que sais-tu sur la richesse de cette région? demanda M. Rinval à
+Lucien.
+
+--Le département du Nord, répondit le jeune homme, est une des
+contrées les plus fertiles de la France; c'est la plus productive et
+la mieux cultivée; c'est même la plus peuplée après le département de
+la Seine.
+
+--Parfait. Et toi, Hélène, dis-nous quelle est la principale source de
+prospérité de ce département.
+
+--L'exploitation des mines de houille ou charbon de terre. Si je ne me
+trompe, ces mines occupent une surface d'environ 60,000 hectares.
+
+--Ta mémoire est fidèle.
+
+Après avoir visité Cambrai, la famille Rinval se rendit à
+Valenciennes, la plus importante des sous-préfectures du département,
+autrefois célèbre par ses fabriques de dentelles, qui ont aujourd'hui
+disparu.
+
+Les enfants proposaient une excursion à Anzin, ville renommée par ses
+mines de houille, et qui est presque aux portes de Valenciennes; mais
+M. Rinval leur rappela qu'ils avaient déjà étudié cette industrie au
+Creusot, lors de leur premier voyage.
+
+[Illustration: La Récolte des Betteraves.]
+
+Il leur fit, en revanche, visiter une des fabriques de sucre situées
+dans les faubourgs de Valenciennes.
+
+En approchant de la fabrique, Paul remarqua tout d'abord la grande
+cheminée qui, semblable à une pyramide, dépassait de beaucoup la
+hauteur de tous les bâtiments environnants. De cette cheminée
+s'échappait une fumée noire et épaisse qui obscurcissait le ciel. Des
+tombereaux, remplis de betteraves, se dirigeaient à la file vers
+l'usine. Paul observa qu'en entrant ils passaient tous sur une
+bascule, où l'on s'assurait de leur poids, et qu'ils allaient ensuite
+se décharger dans une cour.
+
+--Que va-t-on faire de toutes ces betteraves? demanda-t-il.
+
+--Mais, parbleu, du sucre, répondit son père.
+
+--Quoi! c'est avec cela que l'on fait du sucre?
+
+--Oui, mon ami, et tu vas voir comment cette fabrication s'opère.
+
+M. Rinval fit alors demander le contremaître auquel on l'avait
+adressé. Celui-ci vint se mettre à la disposition de la famille et
+l'introduisit dans la fabrique.
+
+Le bruit des machines en fonction, de la vapeur qui s'échappait de
+certaines chaudières, les cris des ouvriers se transmettant des
+indications, tout cela assourdit d'abord un peu nos voyageurs, et Paul
+lui-même commença par se boucher les oreilles. Au bout de quelques
+instants cependant, on se fit à tout ce tapage, et le contremaître put
+commencer à donner quelques explications.
+
+«Ainsi que vous le savez, sans doute, dit-il, les betteraves sont
+étêtées avant d'être envoyées à la fabrique, c'est-à-dire qu'on en
+coupe les feuilles jusqu'au collet, au moyen d'une petite serpe
+particulière.
+
+Arrivées ici, elles sont nettoyées dans un laveur mécanique, appareil
+composé d'un grand cylindre creux et à jour, qui se meut dans une
+caisse remplie d'eau.
+
+Une fois lavées, les betteraves sont soumises au râpage et réduites en
+pulpe. Cette opération s'effectue dans un appareil composé d'un
+tambour (sorte de roue creuse) à lames dentées, qui divise les racines
+en parties aussi menues que possible.
+
+La pulpe mise en sacs est étendue sur la table des presses à vis; les
+sacs sont séparés par des claies ou des plaques percées d'un grand
+nombre de trous, et l'on opère une première pression afin d'obtenir le
+jus de la betterave.
+
+On transporte ensuite les sacs de pulpe sous les presses hydrauliques,
+où ils reçoivent plusieurs pressions beaucoup plus énergiques. Des
+rigoles établies autour des plateaux des presses donnent écoulement au
+liquide, qui va se rendre dans de grands conduits, où sont déversés
+tous les jus provenant des différentes presses.
+
+[Illustration: Fabrication des Briques.]
+
+Un appareil, nommé monte-jus, et qui fonctionne par la vapeur, conduit
+alors le jus dans les chaudières de _défécation_. La défécation a pour
+but de dépouiller les jus des substances solides qu'ils ont
+entraînées, et de quelques matières étrangères au sucre qui en
+amèneraient l'altération. C'est à l'aide de la chaux, et toujours au
+moyen de la vapeur, que l'on pratique cette opération importante.
+
+Les jus sont ensuite soumis à plusieurs nouvelles purifications. Ils
+passent d'abord dans les chaudières dites de _carbonisation_ ou de
+_carbonatation_, puis sur des filtres chargés de noir animal en grain,
+et sont élevés par un second monte-jus dans un réservoir, où ils
+subissent deux filtrations successives.
+
+A ce filtrage succède l'opération de la _cuite_, qui a lieu dans des
+chaudières dites _à cuire dans le vide_. Au sortir de ces chaudières,
+les jus sont transformés en gros cristaux de sucre mêlés d'un peu de
+sirop.
+
+L'_égouttage_ et le _clairçage forcé_ séparent le sirop des cristaux.
+Cette dernière opération s'exécute en quelques instants dans les
+tambours rotatifs des turbines dites _centrifuges_, lesquelles ont une
+vitesse de douze cents tours par minute. Ces appareils lancent le
+liquide sirupeux au travers d'un tissu métallique qui retient les
+cristaux.
+
+La _dessiccation_, ou opération de dessèchement, a lieu dans un
+courant d'air forcé et amène le sucre cristallisé à son état définitif
+de blancheur et de pureté.»
+
+Ce disant, le contremaître prit dans les turbines quelques cristaux de
+sucre qu'il offrit aux visiteurs.
+
+--Depuis quelque temps, on vend de ce sucre en cristaux chez certains
+épiciers, dit Mme Rinval. Mais comment lui donne-t-on la forme de
+pains?
+
+--Cette dernière partie de la fabrication s'opère dans une autre
+fabrique dite _raffinerie_. Là, le sucre en cristaux est d'abord fondu
+avec de l'eau, de façon à fournir un sirop peu épais. Après plusieurs
+nouvelles clarifications, ce sirop est mis en forme, séché dans des
+étuves et transformé en pains, tel qu'il est livré à la consommation.
+
+En sortant de la fabrique, nos voyageurs aperçurent, dans un champ qui
+bordait la route, une masse élevée de laquelle s'échappaient des
+nuages de fumée.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit Paul.
+
+--Ce sont des briques que l'on soumet à la cuisson, répondit M.
+Rinval. Tiens, vois-tu, plus loin, à gauche, un groupe d'ouvriers, qui
+fabriquent ces briques avec de l'argile, au moyen de cadres en métal?
+
+--Comment dispose-t-on le feu qui sert à la cuisson des briques?
+demanda Hélène.
+
+--On établit sur le terrain choisi, et au moyen de briques déjà
+cuites, un foyer que l'on garnit de houille. On dispose sur ce
+fourneau les briques non cuites, en formant un lit de houille sur
+trois ou quatre rangées de briques. Le feu du fourneau monte lentement
+et embrase successivement toutes ces couches de charbon. C'est ainsi
+que s'opère la cuisson. J'oubliais de vous dire que les parois de ce
+tas sont garnies d'un placage d'argile et de sable afin que le feu
+reste au centre.
+
+Lorsque toutes les briques sont placées, on recouvre entièrement le
+tas par le même placage employé pour les parois et on l'abandonne à
+lui-même.
+
+Ce procédé est rapide, ajouta M. Rinval, mais il donne beaucoup plus
+de déchet que la cuisson dans les fours, où les briques sont abritées
+et reçoivent toutes une chaleur égale.
+
+[Illustration: Abbaye de Saint-Amand.]
+
+De Valenciennes, nos voyageurs firent une excursion à Saint-Amand,
+jolie petite ville, où se trouvent les restes d'une célèbre abbaye du
+dix-septième siècle. Puis ils se dirigèrent sur Douai, autre
+sous-préfecture du Nord, siège d'une cour d'appel, d'une académie
+universitaire et de facultés des lettres et de droit. Douai renferme
+aussi de curieux monuments; nous ne pouvons les décrire ici, mais nous
+tenons à raconter la visite que firent nos jeunes amis dans une
+brasserie de cette ville.
+
+Le brasseur, auquel M. Rinval avait été particulièrement recommandé,
+voulut expliquer lui-même la fabrication de la bière aux visiteurs, en
+présence des appareils.
+
+«Vous savez, sans doute, dit-il, que les matières premières employées
+pour la fabrication de la bière sont les grains d'une céréale, telle
+que l'orge ou le froment, les cônes de houblon et un ferment désigné
+sous le nom de levûre de bière.
+
+--Qu'est-ce que le houblon? demanda Paul.
+
+--C'est une plante dont la tige est grimpante comme celle des
+haricots, dit Hélène.
+
+--Elle est _vivace_, c'est-à-dire elle pousse des rejetons pendant
+plusieurs années, dit M. Rinval.
+
+--Nous débutons, continua le brasseur, par faire tremper le grain que
+nous employons, l'orge, jusqu'à ce qu'il soit gonflé et souple au
+toucher. Nous le laissons ensuite égoutter, et nous le transportons
+dans une cave appelée germoir, où il reste pendant douze heures. Ce
+temps écoulé, l'orge est mise en couche sur une épaisseur d'environ
+trente centimètres; cette épaisseur est diminuée à mesure que la
+germination se produit. Au bout de cinq à six jours, si l'on frotte
+légèrement le grain dans le creux de la main, le germe se détache:
+l'orge est devenue propre à la fabrication de la bière, et prend alors
+le nom de _malt_.
+
+Le malt est étendu sur la _touraille_ ou séchoir, où il séjourne
+pendant environ vingt-quatre heures; on le laisse ensuite refroidir,
+et on le fait passer dans un tarare ou van de meunier, dans lequel le
+germe se détache. Le malt est enfin porté dans un moulin pour être
+concassé, puis l'on passe au brassage.
+
+[Illustration: L'Intérieur d'une Brasserie.]
+
+Pour procéder à cette opération, on introduit le malt concassé dans
+une cuve munie d'un double fond percé de petits trous destinés à
+laisser monter l'eau. Cette eau est versée par une gouttière, et sa
+chaleur doit atteindre 45 à 50 degrés. Quand la quantité d'eau est
+suffisante, un agitateur mécanique contenu dans la chaudière est mis
+en mouvement et démêle le malt jusqu'à ce qu'il soit bien imbibé et ne
+laisse plus de farine blanche. On verse ensuite une plus grande
+quantité d'eau ayant 100 degrés, et l'on agite pendant une demi-heure.
+Les produits ainsi obtenus portent le nom de _trempe_.
+
+Dans les brasseries qui ne sont pas munies des nouveaux appareils, le
+malt est remué par les ouvriers au moyen de grandes pelles à jour
+nommées _fourquets_.
+
+Les trempes passent ensuite dans de grandes chaudières, où on les fait
+bouillir. Ces chaudières sont chauffées par des fourneaux ou par la
+vapeur. Aussitôt que l'ébullition commence, on met le houblon dans la
+chaudière (environ 500 grammes par hectolitre) et on laisse bouillir
+pendant six heures. Le moût de bière est alors houblonné, et l'on doit
+en opérer le refroidissement le plus tôt possible. Pour arriver à ce
+but, on le fait couler dans de grands bacs n'ayant que très peu de
+profondeur, et, autant que possible, exposés à des courants d'air. Le
+point de refroidissement qu'on doit atteindre varie selon les saisons;
+en hiver, on refroidit moins qu'en été.
+
+On fait enfin couler le liquide dans une grande cuve, on ajoute une
+certaine quantité de levûre, on abandonne la matière à elle-même, et
+les phénomènes de la fermentation ne tardent pas à se produire. On
+reconnaît que la bière peut être mise en tonneaux lorsque le levain a
+produit une mousse d'un jaune noirâtre.»
+
+Le lendemain de cette visite, M. Rinval éveilla sa famille dès six
+heures du matin.
+
+--Maintenant, en route pour Lille! dit-il.
+
+--Où irons-nous ensuite? demanda Hélène.
+
+--Nous nous rendrons à Dunkerque, où, si vous le voulez bien, nous
+nous embarquerons pour aller visiter le département de la Manche.
+
+--Nous voyagerons par mer? demanda Paul.
+
+--Certainement.
+
+--Oh! bravo! bravo! s'écria le petit garçon.
+
+Lucien et Hélène ne paraissaient pas moins joyeux que leur frère.
+
+Pendant que nos voyageurs attendaient le départ du train dans la gare
+de Douai, Lucien et Hélène remarquèrent une grande affiche annonçant
+la _marche_ ou procession de Gayant et de sa famille à travers les
+rues de Douai.
+
+--Qu'est-ce donc que cette procession? dit Hélène.
+
+--C'est une fête qui se renouvelle tous les ans à Douai, mais dont on
+ignore l'origine, répondit un monsieur qui avait entendu la question
+de la jeune fille. Chaque année, au mois de juin--car c'est une
+ancienne affiche que vous voyez là--on promène par la ville de
+gigantesques mannequins revêtus de costumes moyen âge, représentant le
+chevalier Gayant et sa famille: _Marie Cagenon_, sa femme, _Jacquot_,
+_Fillon_ et _Binbin_, ses trois enfants. Bien qu'il ait six ou sept
+mètres de haut, le plus jeune est encore coiffé d'un bourrelet.
+Différents autres personnages allégoriques ou historiques, des chars
+richement décorés, des cavaliers brillamment costumés, complètent
+cette cavalcade, qui attire ici une foule d'étrangers.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+LE NORD (SUITE)
+
+_Lille.--Une Filature.--Le Beffroi de Bergues.--L'Embarquement à
+Dunkerque._
+
+
+Lille, chef-lieu du département du Nord, capitale de l'ancienne
+Flandre, est une des plus grandes et des plus riches villes de France.
+M. Rinval fit remarquer à sa famille la place d'Armes, où s'élève une
+colonne commémorative du siège de Lille en 1793; la citadelle, une des
+plus belles de l'Europe; l'Hôtel de ville; le jardin de botanique et
+les musées, fort riches en tableaux, en curiosités et en souvenirs de
+toutes les époques.
+
+Le soir, à l'hôtel, la famille Rinval eut pour voisin de table un gros
+monsieur décoré, à l'air très sympathique, qui félicita le papa sur la
+gentillesse des enfants et leur excellente tenue. Ce monsieur était un
+ancien filateur et répondait au nom de Rimbaud. Ayant appris le but du
+voyage de la famille, il proposa à M. Rinval de lui procurer l'entrée
+d'une des principales filatures de Lille.
+
+--Je vous en serai fort reconnaissant, répondit M. Rinval. Mais
+seriez-vous assez bon pour donner à mes enfants quelques notions sur
+la belle industrie qui vous est familière?
+
+--Très volontiers, fit M. Rimbaud. J'aime beaucoup la jeunesse qui
+veut s'instruire.
+
+Et il reprit immédiatement, sans autre préambule:
+
+«Vous savez, mes enfants, que les principales matières employées pour
+la fabrication des tissus sont la laine de certains animaux, et
+principalement celle des moutons, et le lin, le chanvre et le coton,
+qui proviennent de plantes textiles. Je ne vous parle pas de la soie,
+qui forme une industrie toute spéciale...
+
+--Nous avons d'ailleurs étudié la fabrication de la soie dans notre
+précédent voyage, dit M. Rinval.
+
+[Illustration: La Conversation avec le Filateur.]
+
+--Ah! fort bien. Avant d'être tissés, la laine, le lin, le chanvre et
+le coton doivent être transformés en fils; vous comprenez cela,
+n'est-ce pas? Cette opération se fait dans les filatures. Le fuseau et
+le rouet furent pendant longtemps les seuls appareils de filature
+connus. Ce furent des Anglais qui, vers le milieu du siècle dernier,
+inventèrent les premiers métiers à filer. Mais les premières filatures
+de France ne s'établirent qu'au commencement du dix-neuvième siècle,
+et la machine à filer le lin, due à un ingénieur français, Philippe de
+Girard, n'est en usage en France que depuis une cinquantaine d'années.
+
+Vous désirez, je pense, reprit M. Rimbaud, avoir quelques notions sur
+les procédés de filature appliqués à chacune des matières que nous
+avons énumérées?
+
+--Oui, monsieur, vous nous ferez grand plaisir, si vous voulez bien
+procéder ainsi, dit Hélène.
+
+--Commençons donc par les laines. Elles se divisent en laines courtes
+et en laines longues. Les premières, destinées à la fabrication des
+draps, des tapis et autres tissus feutrés, sont soumises au traitement
+de la carde, et par suite sont dites _cardées_.
+
+--Qu'est-ce que la carde? demanda Paul.
+
+--C'est une sorte de grand peigne qui sert à trier, à diviser les
+laines, répondit Hélène.
+
+--Les laines longues, qui servent à la fabrication des étoffes
+légères, des mérinos, des flanelles, et, en général, de tous les
+tissus qui laissent apercevoir les fils de la trame et de la chaîne,
+sont préparées au moyen de peignes et forment les laines _peignées_,
+continua M. Rimbaud.
+
+Je ne vous détaillerai pas toutes les opérations auxquelles sont
+soumises ces laines: dégraissage, séchage, battage, nettoyage,
+échaudage, graissage, etc.; ce serait, je le crains bien, faire naître
+de la confusion dans vos idées; nous nous en tiendrons donc aux
+notions principales.
+
+Après avoir été peignés et lissés, les _rubans_ ou bandes de laine
+sont enroulés en grosses bobines, et livrés ainsi aux machines de
+préparation dites de second degré, où ils sont étirés et amenés à un
+degré de finesse assez avancé. On les place alors sur le métier à
+filer, qui les transforme en fils, après les avoir étirés une dernière
+fois.
+
+Voilà pour la laine. Passons au coton. D'où vient cette matière, mon
+ami? demanda M. Rimbaud à Paul, qui paraissait suivre les explications
+du filateur avec une certaine attention.
+
+--Le coton vient d'une plante appelée cotonnier, répondit le petit
+garçon.
+
+[Illustration: Le Beffroi de Bergues.]
+
+--Et cette plante est ou une herbe, ou un arbuste, ou même un arbre.
+Vous savez qu'on cultive surtout le cotonnier dans les pays chauds, et
+notamment dans notre colonie de l'Algérie.
+
+Le coton se trouve dans le fruit du cotonnier. C'est une touffe de
+long duvet qui entoure l'enveloppe des graines.
+
+Le coton est soumis à plusieurs opérations avant d'arriver au métier à
+filer. Le premier appareil dans lequel on le place est le _willow_,
+qui ouvre les cotons longs et nettoie ceux qui sont sales. Puis
+viennent le _batteur-éplucheur_, qui continue le travail précédent, et
+le _batteur-étaleur_, qui achève le nettoyage et forme avec la matière
+une sorte de nappe propre à être enroulée et placée sur les _cardes en
+gros_. Le coton est ensuite cardé, puis étiré et assemblé par des
+machines spéciales qui le préparent à passer sur les bancs à broches,
+où il est étiré et tordu.
+
+Les fils sont alors soumis aux métiers à filer qui sont, comme pour la
+laine, les mull-jennys ordinaires, les self-actings ou métiers
+automates, et, pour les filés fins, les demi-self-actings, dans
+lesquels le renvidage se fait à la main.
+
+Depuis l'invention de Philippe de Girard, le lin se file par des
+procédés analogues à ceux employés pour le coton.
+
+L'invention de l'ingénieur français consiste principalement dans
+l'addition de peignes, qui continuent l'étirage et maintiennent les
+fibres parallèles pendant l'opération.
+
+De même que pour les autres matières textiles que l'on veut filer, on
+commence par enrouler uniformément le ruban de lin sur une bobine. Les
+rubans ainsi enroulés sont transportés aux métiers à filer, qui se
+distinguent en métier à filer à sec et métier à eau chaude. Le premier
+sert pour les fils communs; le second pour les fils fins. L'emploi de
+l'eau chaude a pour but de dissoudre la substance gommeuse qui unit
+les fibres de lin. Après cette opération, ces fibres deviennent
+divisibles à l'infini, et l'on peut obtenir des fils d'une finesse
+extraordinaire.»
+
+Ainsi renseignés, nos voyageurs visitèrent avec le plus grand intérêt
+la filature que leur avait indiquée M. Rimbaud, et où ils furent
+parfaitement accueillis. Ils quittèrent ensuite Lille et se rendirent
+à Bergues, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Dunkerque, où
+leur Guide leur signalait un superbe beffroi. Cette construction, qui
+est du seizième siècle, et dont l'architecture est des plus curieuses,
+est haute de 80 mètres.
+
+Après une légère collation, la famille Rinval reprit le train pour
+Dunkerque, port sur la mer du Nord, lequel compte environ 38,000
+habitants. Là elle retrouva encore, entre autres monuments, un beffroi
+haut de 60 mètres, dont le joli carillon charma M. Paul à ce point
+qu'on ne pouvait plus le faire avancer.
+
+--Tu voudrais bien pouvoir l'emporter à Paris, n'est-ce pas? lui dit
+Mme Rinval.
+
+--Dire que ce carillon a peut-être aussi charmé Jean-Bart! remarqua
+Hélène.
+
+--En effet, Jean-Bart est né à Dunkerque, dit Lucien.
+
+--Jean-Bart, le célèbre marin? s'écria Paul.
+
+--Oui, mon ami, répondit M. Rinval. Nous verrons d'ailleurs sa statue
+sur une des places de la ville. Mais hâtons-nous si nous voulons que
+rien d'intéressant ne nous échappe. Nous n'avons que cette journée
+pour visiter Dunkerque.
+
+Le lendemain, en effet, la famille Rinval arrivait sur le port vers
+sept heures et demie du matin, et ne tardait pas à s'embarquer.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+LA MANCHE
+
+_Cherbourg.--Saint-Lô.--Le Cidre.--Granville.--Le Mont-Saint-Michel.
+La Récolte du Varech._
+
+
+C'était, pour les enfants de M. Rinval, une façon de voyager toute
+nouvelle que celle que leur père avait adoptée pour les conduire en
+Normandie. Mme Rinval et Hélène craignaient un peu le mal de mer,
+mais le temps était beau, la mer douce, et elles ne furent que très
+peu incommodées. Quant aux hommes, M. Rinval, Lucien et Paul, ils ne
+souffrirent aucunement.
+
+Le spectacle des côtes fuyant devant leurs yeux charma beaucoup les
+voyageurs. C'était à chaque moment un site nouveau, et il y en avait
+de vraiment délicieux.
+
+On passa successivement devant les ports de Calais, de Boulogne, de
+Dieppe, et l'on fit relâche au Havre.
+
+Du Havre, on se dirigea sur Cherbourg, d'où l'on devait continuer le
+voyage par chemin de fer.
+
+Pendant que le paquebot filait, M. Rinval ne manqua pas de demander à
+ses enfants l'indication des départements qu'on côtoyait, l'importance
+des villes et des ports devant lesquels on passait, et, disons-le à la
+louange des jeunes voyageurs, presque toutes les réponses furent
+satisfaisantes.
+
+--Te rappelles-tu quelles sont les principales industries de
+Cherbourg? demanda notamment M. Rinval à Lucien.
+
+--Oui, papa. On y trouve d'importants chantiers pour la construction
+des navires, des fonderies de métaux, des tanneries, des filatures de
+coton et de laine.
+
+[Illustration: Vue de Cherbourg]
+
+--En effet. Mais Cherbourg est surtout un port très remarquable, à la
+fois port militaire et port marchand, et dont l'établissement a
+nécessité des travaux gigantesques. Ces travaux, commencés dès 1686,
+par Vauban, repris sous Louis XVI, sous Napoléon Ier et sous
+Louis-Philippe, n'ont été terminés que vers 1858 et n'ont pas coûté
+moins de deux cents millions.
+
+Nos voyageurs ne firent qu'une courte station à Cherbourg. M. Rinval
+put cependant leur montrer les belles promenades de cette ville et
+quelques édifices, entre autres l'église de la Trinité, qui fut bâtie
+vers 1450. Il leur fit voir aussi les formidables fortifications de la
+ville du côté de la terre, lesquelles sont reliées entre elles par le
+fort du Roule, élevé de cent dix mètres, et d'où l'on jouit d'une vue
+magnifique sur les environs.
+
+De Cherbourg on se rendit à Saint-Lô, chef-lieu du département, où
+l'on contempla les belles églises de Notre-Dame et Sainte-Croix,
+l'Hôtel de ville et plusieurs maisons anciennes.
+
+On visita ensuite Coutances, sous-préfecture, siège d'un évêché, où la
+vue de la cathédrale frappa tout particulièrement l'esprit de nos
+touristes. Ce beau monument a été bâti au onzième siècle, mais il ne
+reste que très peu de chose de la construction primitive; la plus
+grande partie de l'église actuelle date du treizième siècle. La
+richesse de son architecture n'est pas son seul titre à l'attention
+des voyageurs; sa situation est des plus imposantes. Elle domine un
+mamelon élevé, sur lequel est bâtie la ville, et ses hautes tours,
+surmontées d'aiguilles hardies, s'aperçoivent de très loin en mer et
+servent de point de reconnaissance aux marins.
+
+M. Rinval avait à Coutances un de ses amis de collège, M. Duhobey,
+riche propriétaire qui l'avait invité plusieurs fois à venir visiter
+ses propriétés. Ce fut chez lui que les enfants de M. Rinval se firent
+expliquer, un soir, la fabrication du cidre.
+
+«Vous savez, mes enfants, leur dit M. Duhobey, que le cidre, la
+principale boisson de la Normandie, est une liqueur qui se fabrique
+avec les pommes?
+
+--N'en fabrique-t-on pas aussi avec des poires? demanda Lucien.
+
+--Si, mon ami. Il y a, en effet, le cidre de pommes et le cidre de
+poires. Mais ce dernier est plus particulièrement désigné sous le nom
+de _poiré_.
+
+[Illustration: La Récolte des Pommes.]
+
+La fabrication du cidre est beaucoup plus simple que celle du vin ou
+de la bière. Toute l'opération consiste, en effet, à exprimer le jus
+des pommes ou des poires et à le faire fermenter. La qualité du cidre
+dépend donc principalement de la nature des fruits employés pour sa
+fabrication.
+
+Le cidre de meilleure conservation est obtenu par un mélange de pommes
+douces, de pommes amères et de pommes aigres. On prend, en général,
+une partie de pommes aigres pour deux parties de pommes douces et
+amères.
+
+--On ne peut donc pas employer les pommes douces seules? dit Mme
+Rinval.
+
+--Si, madame; le cidre ainsi obtenu est agréable, il est vrai; mais il
+s'aigrit rapidement.
+
+On distingue aussi les pommes en pommes de première saison, lesquelles
+mûrissent en septembre; en pommes de seconde saison, mûrissant en
+octobre; et en pommes de troisième saison, mûrissant en novembre.
+
+Pour récolter les pommes à cidre, lorsqu'elles sont mûres, on secoue
+les branches des arbres, puis on abat celles qui restent au moyen de
+longues gaules. C'est un spectacle que je pourrai vous donner avant
+votre départ, car on va commencer ici la récolte des pommes de
+première saison.
+
+--C'est vrai, nous sommes en septembre, fit Paul.
+
+--Les pommes récoltées, continua M. Duhobey, sont mises en tas, dans
+un lieu sec et aéré, généralement un hangar, où elles achèvent de
+mûrir. On les y laisse ordinairement trois semaines ou un mois, mais
+en ayant soin de les examiner de temps à autre et d'enlever
+soigneusement les fruits qui viendraient à se gâter.
+
+Lorsque les pommes sont parvenues au degré de maturation voulu, on les
+écrase au moyen du _tour à piler_, appareil que vous avez vu dans une
+des cours de ma ferme. C'est, vous le savez, une grande auge
+circulaire en pierre de taille ou en granit, qui a environ vingt
+mètres de circonférence, sur une profondeur d'à peu près trente
+centimètres, et dans laquelle tourne une meule en bois très épaisse et
+mue par un cheval. Le mouvement de la meule faisant remonter la pulpe
+le long des parois de l'auge, un homme suit le cheval avec un bâton
+pour faire retomber le marc. Le rabattement de la pulpe se fait
+parfois aussi d'une manière plus simple, au moyen d'une barre de bois
+fixée à l'arrière de la meule, et qui racle les bords de l'auge.
+
+[Illustration: Le Pressoir et le Tour à piler.]
+
+Chez certains propriétaires, au lieu du tour à piler, on se sert du
+_grugeoir à pommes_, sorte de grand moulin à bras dont la forme
+rappelle un peu les moulins à café ou à poivre que vous avez pu
+remarquer dans les grandes épiceries.
+
+Les pommes étant réduites en pulpe sont portées dans des cuviers, où
+on les abandonne pendant douze à vingt-quatre heures, en ayant soin de
+remuer plusieurs fois par jour, pour empêcher la fermentation.
+
+On soumet ensuite la pulpe à l'action du pressoir, pour en extraire le
+jus. Je vous ferai aussi voir cet appareil.
+
+On étend sur le pressoir, au moyen d'une pelle, des couches de pulpe
+superposées, de dix à quinze centimètres d'épaisseur. Entre chaque
+couche est placé un mince lit de paille de seigle ou un tissu de crin.
+La dernière couche étant posée, on recouvre le tout au moyen de
+madriers ou de billots. On ne presse qu'au bout de quelques heures, et
+l'on obtient, par le simple égouttage, le cidre dit de _mère goutte_.
+
+Ce pressurage est répété plusieurs fois. Les petits fermiers,
+destinant à la vente le premier cidre obtenu, ajoutent, lors des
+derniers pressurages, une certaine quantité d'eau au marc pressé, et
+font ainsi un cidre léger qui leur sert de boisson.
+
+L'ancien pressoir, employé par la plupart des fermiers, est fort
+encombrant, et ne donne pas les meilleurs résultats. Il ne subsiste
+guère que grâce à la simplicité de sa construction.
+
+Dans les grands établissements, on presse les pommes pilées au moyen
+d'une presse hydraulique, et le tour à piler est lui-même remplacé
+par des pressoirs mécaniques, qui donnent des résultats plus rapides
+et plus complets.»
+
+De Coutances, on se rendit à Granville, joli petit port, où l'on
+devait prendre une voiture pour se rendre au Mont-Saint-Michel. Une
+partie de Granville, la vieille ville, est bâtie sur un rocher abrupt,
+dit le Roc, battu par la mer et presque séparé de la terre par un
+large ravin. Nos voyageurs trouvèrent cette situation très pittoresque
+et se plurent à contempler la mer du haut du Roc.
+
+Mais le Mont-Saint-Michel les émerveilla bien plus encore, et ils
+eurent beaucoup de peine à s'en éloigner.
+
+[Illustration: La Récolte du Varech.]
+
+Le village est bâti en amphithéâtre, à la base et sur les pentes d'une
+masse de granit de neuf cents mètres de tour. Il est entouré d'une
+muraille d'enceinte bordée de mâchicoulis et flanquée de tours. On y
+entre par un seul passage, et il n'a, pour ainsi dire, qu'une rue
+unique qui se déroule en une longue courbe sur le flanc de la montagne
+et aboutit à l'abbaye, qui la domine, par un escalier divisé en
+plusieurs rampes. Une vaste plaine de sables mouvants, que l'eau de la
+mer recouvre deux fois par jour, entoure le Mont-Saint-Michel. Aussi
+ne doit-on s'y aventurer que sous la conduite d'un guide expérimenté,
+si l'on ne veut pas risquer sa vie. De graves accidents se sont
+souvent produits en cet endroit; des voyageurs, des équipages attardés
+sur les sables ont été engloutis par les flots. Mais un sort semblable
+ne pouvait atteindre nos voyageurs, car M. Rinval ne prit le chemin du
+Mont qu'après s'être procuré les renseignements les plus précis sur
+les heures de la marée.
+
+Nos voyageurs virent le Mont-Saint-Michel sous ses deux aspects: à la
+mer basse, entouré de sa plaine de sable; et à la mer haute,
+transformé en une île véritable, battue par les vagues agitées.
+
+Hélène et Lucien remarquèrent que les bâtiments de l'abbaye qui domine
+le village forment un immense rectangle ou carré, du milieu duquel
+s'élance l'église abbatiale, surmontée de toutes parts de clochetons,
+et dominée par une tour carrée. M. Rinval leur dit que cette tour
+avait été bâtie au dix-septième siècle, et qu'elle avait remplacé une
+flèche aiguë que couronnait la statue de saint Michel.
+
+--On eût dû laisser cela, c'eût été bien plus joli, remarqua Paul.
+
+Le guide proposa à M. Rinval et à sa famille de monter dans la tour.
+Cette proposition fut accueillie avec empressement, et, arrivés sur la
+plate-forme, nos voyageurs découvrirent un panorama qui les dédommagea
+amplement de leur fatigue.
+
+Ils visitèrent ensuite les constructions de l'abbaye, et notamment la
+partie appelée la _Merveille_, qui se compose de trois étages de
+magnifiques constructions.
+
+D'abord, les vastes cryptes ou souterrains du onzième siècle,
+partagées en deux grands compartiments. Au-dessus, la salle de
+l'ancien chapitre du Mont, que l'on regarde comme la plus vaste et la
+plus superbe salle gothique qui existe.
+
+Et enfin, au-dessus de cette salle, le cloître, lequel est d'une
+richesse d'architecture extraordinaire. On n'y compte pas moins de
+deux cent vingt colonnettes en granit, en calcaire, en stuc et en
+granitelle. Des fenêtres du cloître, les visiteurs purent contempler
+la mer, qui se trouvait à plus de cent mètres au-dessous d'eux.
+
+La seule partie de l'abbaye que nos voyageurs ne visitèrent point fut
+les souterrains. M. Rinval rappela que plusieurs de ces souterrains
+avaient servi de cachots, à différentes époques.
+
+En redescendant dans le village, le guide leur montra les ruines d'une
+maison qui passe pour avoir servi de logis à Tiphaine Raguenel, épouse
+de Duguesclin. Ce fut encore l'occasion d'une intéressante
+conversation entre M. Rinval et ses enfants sur le vaillant connétable
+de Charles V.
+
+Après avoir quitté le Mont-Saint-Michel, la famille Rinval rencontra
+plusieurs chariots chargés de plantes marines, qui intriguèrent
+beaucoup M. Paul.
+
+--C'est du _varech_, dit M. Rinval. Tu connais cette plante?
+demanda-t-il à Lucien.
+
+--Oui, papa. C'est une espèce d'algue que l'on recueille sur les côtes
+pour engraisser les terres.
+
+--En effet. En faisant brûler ces plantes, on retire aussi de leur
+cendre la soude, substance qui sert à plusieurs usages, et notamment à
+fabriquer les savons.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+
+LE RETOUR
+
+_Visite d'une Imprimerie._
+
+
+--Eh bien! êtes-vous satisfaits de votre voyage? demanda M. Rinval à
+ses enfants, lorsqu'on eut repris le train pour rentrer à Paris.
+
+--Certes oui, papa! s'écrièrent à la fois Lucien, Hélène et Paul.
+
+--Nous avons vu des régions bien intéressantes, dit Hélène.
+
+--Nous avons étudié plusieurs industries qui nous étaient inconnues,
+dit Lucien.
+
+--Et nous avons même voyagé sur la mer! ajouta Paul avec une certaine
+fierté.
+
+--Il est cependant, reprit Hélène, une industrie (je devrais plutôt
+dire un art) à laquelle j'aurais bien désiré m'initier, et que nous
+n'avons pas rencontrée sur notre route.
+
+--De quoi veux-tu parler? demanda Mme Rinval.
+
+--De l'Imprimerie, répondit la jeune fille. Pour moi, celle-là prime
+toutes les autres. Que serions-nous, que saurions-nous sans cette
+belle invention?
+
+--Si cela peut vous faire plaisir, dit M. Rinval, je vous promets de
+vous faire visiter une imprimerie avant la rentrée des classes.
+
+--Oh! merci, papa, s'écrièrent les enfants.
+
+En effet, deux ou trois jours plus tard, lorsqu'on fut un peu reposé
+des fatigues du voyage, M. Rinval conduisit sa famille dans une des
+plus grandes imprimeries de Paris, avec le directeur de laquelle il
+était en relations. Un _prote_, ou chef ouvrier, fut mis à la
+disposition des visiteurs, pour leur donner toutes les explications
+qu'ils pourraient désirer.
+
+On conduisit d'abord les jeunes gens dans l'atelier des compositeurs
+typographes, où s'opère la première partie du travail de l'imprimerie,
+c'est-à-dire l'assemblage des lettres.
+
+[Illustration: Presse à bras.]
+
+«Vous savez, leur dit leur cicérone, qu'avant Gutenberg on n'imprimait
+qu'au moyen de planches en bois d'une seule pièce, sur lesquelles les
+lettres étaient sculptées en relief. Gutenberg inventa les lettres
+mobiles ou détachées, qui peuvent être employées pour l'impression de
+plusieurs ouvrages. Ces lettres furent d'abord en bois. Puis Gutenberg
+et ses associés, Fust et Schoeffer, imaginèrent les _matrices_, ou
+petites formes gravées en creux au moyen d'un poinçon, et dans
+lesquelles on peut fondre des lettres en métal. C'est aujourd'hui
+encore le système employé pour la fonte des lettres. Les industriels
+qui s'occupent de ce genre de travail sont appelés _fondeurs en
+caractères typographiques_.
+
+La typographie est la partie de l'imprimerie qui concerne la
+_composition_, la préparation des planches, sur lesquelles on imprime.
+Vous savez qu'on appelle _planche_, ou _forme_, l'assemblage des
+caractères qui représentent une ou plusieurs pages.
+
+Dans les ateliers de composition, les lettres typographiques sont
+disposées dans des boîtes à compartiments, qu'on appelle _casses_.
+Vous voyez que ces lettres rappellent par leur forme et par leur
+longueur des allumettes, sur l'un des bouts desquelles une lettre se
+trouverait gravée en relief. Le compositeur prend successivement dans
+la casse chacune des lettres qui lui sont nécessaires pour former les
+mots qu'il a à composer, et les place côte à côte dans une sorte de
+petite boîte en métal qu'il tient dans la main gauche, et qu'on nomme
+_composteur_. Les lettres y sont renversées, c'est-à-dire qu'elles ont
+la tête en bas.»
+
+En donnant cette explication, le prote pria un des compositeurs de
+vouloir bien montrer son composteur aux enfants. Ceux-ci s'amusèrent
+beaucoup en essayant de lire, comme l'ouvrier, de droite à gauche, et
+les lettres étant à l'envers.
+
+«Les blancs qui séparent chaque mot sont produits par de petits
+morceaux de métal moins longs que les lettres, et qu'on nomme
+_espaces_, reprit le prote. En ce sens, _espace_ est du féminin.
+
+Les blancs plus larges qui existent souvent à la fin des alinéas
+s'obtiennent au moyen de carrés de métal appelés _cadrats_. Les
+cadrats de petite dimension se nomment _cadratins_.
+
+Le composteur étant plein, on enlève les lignes de composition qu'il
+contient, pour les placer sur une sorte de petit cadre en métal qui
+s'accroche sur la casse, et qu'on nomme _galée_.
+
+Quand la galée renferme un nombre suffisant de lignes, on lie
+fortement les caractères au moyen d'une ficelle et l'on en forme un
+_paquet_.
+
+On tire des _épreuves_ de ces paquets, pour les soumettre à la lecture
+du _correcteur_. Ces épreuves se tirent parfois sur une presse;
+parfois aussi, on se contente de frapper au moyen d'une brosse la
+feuille de papier qui a été appliquée sur le paquet encré; on obtient
+ainsi une épreuve suffisamment lisible. Le correcteur relève les
+erreurs de composition en marge de l'épreuve, au moyen de signes
+particuliers appelés _signes de correction_.
+
+[Illustration: Presse Marinoni.]
+
+Après la correction des paquets, la composition est remise au _metteur
+en pages_, lequel la répartit en pages d'une longueur égale, place les
+folios, dispose les titres des chapitres, les notes, etc. Lorsqu'il a
+ainsi préparé le nombre des pages que doit contenir la feuille de
+papier, il procède à l'_imposition_.
+
+Cette partie du travail consiste à disposer dans des cadres en métal
+appelés _formes_, les pages composant une feuille, de telle façon
+qu'après l'impression et le pliage ces pages se suivent dans leur
+ordre numérique. L'imposition, vous le comprenez, diffère selon les
+formats adoptés.
+
+Lorsque toutes les corrections sont terminées, les formes sont portées
+aux presses, où s'effectue le tirage. Allons voir ce qu'elles y
+deviennent.»
+
+Les visiteurs descendirent à l'étage inférieur, où étaient installées
+les presses. Ils s'arrêtèrent d'abord devant la presse à bras, qui fut
+longtemps la seule employée, et dont on ne se sert plus guère, dans
+les grandes imprimeries, que pour le tirage des épreuves, ou pour
+quelques travaux demandant une grande délicatesse.
+
+«Voyez, dit leur guide; l'ouvrier imprimeur va tirer une feuille
+nouvelle; son aide encre un rouleau et le promène sur les formes
+installées sur la presse; l'imprimeur a déjà placé une feuille de
+papier dans un cadre en papier qu'on nomme _frisquette_; il rabat ce
+cadre, replie le _tympan_, espèce de tablier mobile, et, au moyen
+d'une manivelle, fait passer le _train_ sous la presse; il serre au
+moyen d'un levier, fait ressortir le train, relève le tympan et la
+frisquette, et enlève la feuille imprimée. La voici», ajouta-t-il, en
+la prenant des mains de l'ouvrier.
+
+Hélène, Lucien et Paul examinèrent curieusement la feuille qui venait
+d'être ainsi imprimée sous leurs yeux. Le petit garçon, émerveillé,
+battit même des mains.
+
+--Voilà pour la presse à bras, continua le prote. Mais dans les
+presses mécaniques, les plus employées aujourd'hui, la plupart des
+opérations se font automatiquement.
+
+On possède maintenant, non seulement des presses qui impriment avec
+une grande rapidité, mais encore des machines qui permettent
+d'imprimer simultanément en plusieurs couleurs, et même d'imprimer une
+feuille des deux côtés à la fois. Telle est la presse Marinoni que je
+vais vous faire voir.
+
+Et il conduisit le groupe dans une grande salle, où était installée
+une haute machine de forme presque carrée.
+
+--Avec cette machine, dit-il, la plupart des opérations de préparation
+sont supprimées. On l'emploie surtout pour l'impression des journaux.
+Le papier est en rouleau, comme vous pouvez le voir, et lorsque la
+machine est mise en mouvement, il se déroule comme un ruban, s'engage
+entre les cylindres et en sort transformé en journaux coupés, rangés
+et comptés. Les plieuses n'ont qu'à recueillir les feuilles et à les
+expédier.
+
+--C'est merveilleux, dit M. Rinval.
+
+--Si Gutenberg pouvait revenir, que dirait-il, en voyant quel parti on
+tire aujourd'hui de son admirable invention? dit Hélène, lorsqu'on eut
+quitté l'imprimerie. J'ai vu dernièrement une gravure le représentant
+dans son atelier. Il y avait là une presse massive qui devait
+fonctionner beaucoup moins vite que la presse Marinoni, ajouta-t-elle
+en souriant.
+
+--Ce n'est pas moins à lui qu'est due l'admirable découverte de
+l'imprimerie, dit M. Rinval, et il a fallu plusieurs générations de
+travailleurs pour arriver au résultat atteint aujourd'hui. Si le
+résultat est admirable, n'oubliez pas qu'il n'a été acquis qu'au prix
+de beaucoup de recherches et d'efforts. J'espère, mes chers enfants,
+que nos voyages en France vous auront non seulement instruits sur
+beaucoup de choses que vous ignoriez, mais qu'ils vous auront donné un
+vif désir d'apprendre davantage encore. Rappelez-vous surtout les noms
+et les exemples des grands travailleurs dont nous avons ensemble
+contemplé les oeuvres. Faites en sorte de vous rendre, comme eux,
+utiles à votre pays, ou du moins à ceux qui vous entourent.»
+
+Les paroles de M. Rinval parurent produire une vive impression sur les
+trois enfants, et nous ne surprendrons pas nos lecteurs en leur disant
+que l'année scolaire qui suivit les vit remporter de nombreux succès.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Au lecteur:
+
+Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la
+version papier.
+
+Deux mots ont été corrigés:
+
+page 7: contre-maître remplacé par contremaître
+
+page 16: paritculièrement par particulièrement
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouveau voyage en France, by Anonymous
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30484 ***