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diff --git a/30484-0.txt b/30484-0.txt new file mode 100644 index 0000000..28fe045 --- /dev/null +++ b/30484-0.txt @@ -0,0 +1,1991 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30484 *** + +NOUVEAU VOYAGE EN FRANCE + +CONVERSATIONS + +INSTRUCTIVES ET AMUSANTES + + + + +[Illustration: NOUVEAU VOYAGE EN FRANCE + +CONVERSATIONS + +FAMILIÈRES, INSTRUCTIVES ET AMUSANTES + +PAR UN PAPA] + + + +OUVRAGE ENRICHI DE NOMBREUSES GRAVURES PAR V.-A. POIRSON + +IMPRIMÉES EN COULEURS + +[Illustration] + +PARIS + +GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS + +6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE PREMIER.--LE DÉPART. + +CHAPITRE DEUXIÈME.--LE JURA. + L'Arrivée à Salins.--La Fabrication du Fromage.--Les Salines. + --L'Horlogerie. + +CHAPITRE TROISIÈME.--LES VOSGES. + Épinal.--La Fabrication du Papier.--La Fabrication des Instruments de + Musique.--La Maison de Jeanne d'Arc.--Le Bain Romain de Plombières. + +CHAPITRE QUATRIÈME.--MEURTHE-ET-MOSELLE. + Formation du Département.--La guerre de 1870.--Nancy.--Une Verrerie. + --Les Mines de Fer.--Un Monument funèbre. + +CHAPITRE CINQUIÈME.--LE NORD. + Description du Département.--Cambrai.--Valenciennes.--Une Fabrique de + Sucre.--La Fabrication des Briques.--Douai.--La Bière.--La Fête de + Gayant. + +CHAPITRE SIXIÈME.--LE NORD (_Suite_). + Lille.--Une Filature.--Le Beffroi de Bergues.--L'Embarquement à + Dunkerque. + +CHAPITRE SEPTIÈME.--LA MANCHE. + Cherbourg.--Saint-Lô.--Le Cidre.--Granville.--Le Mont-Saint-Michel.-- + La Récolte du Varech. + +CHAPITRE HUITIÈME.--LE RETOUR. + Visite d'une Imprimerie. + +PARIS.--IMPRIMERIE DES ARTS ET MANUFACTURES. 12, RUE PAUL LELONG. +--J. DEJEY, PAR. 1947-10-86. + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE PREMIER + +LE DÉPART + + +Nous avons raconté, dans un précédent recueil, le petit voyage en +France que fit la famille Rinval au moment des vacances. On se +rappelle que ce voyage avait été décidé pour récompenser les trois +enfants, Lucien, Hélène et Paul, du zèle qu'ils avaient mis dans leurs +études pendant l'année scolaire. A côté des plaisirs qu'elles devaient +procurer aux voyageurs, leurs excursions avaient, on ne l'a pas +oublié, un but très utile. Les enfants devaient apprendre, chemin +faisant, à connaître les richesses de notre industrie et s'initier à +quelques découvertes scientifiques récentes. Ceux de nos jeunes +lecteurs qui ont suivi la famille Rinval dans son premier itinéraire +se rappellent sans doute les conversations du papa, de la maman et des +trois enfants sur les chemins de fer, le télégraphe, le téléphone, le +phonographe, la fabrication de la porcelaine, le tissage de la soie, +les vendanges, la fonte de l'acier, les mines à charbon, les +différents modes d'éclairage, etc. + +La famille de M. Rinval s'était bien promis de continuer ce genre +d'études l'année suivante, mais un pénible événement vint l'en +empêcher. Javotte, la vieille bonne qui avait élevé les trois enfants, +depuis longtemps souffrante et cassée, dut un jour s'aliter à la suite +d'un refroidissement et, malgré les soins empressés de Mme Rinval +et d'Hélène, elle ne tarda pas à mourir. + +Sa mort arriva justement à l'époque des vacances, et la famille fut si +attristée de cette perte qu'elle ne songea pas cette année-là à +voyager. + +Ce ne fut donc que deux ans après le premier voyage que l'on se décida +à se remettre en route. Mme Rinval proposa de commencer cette fois +l'excursion par Salins, ville du département du Jura, où habitait une +de ses amies d'enfance. M. Rinval accueillit d'autant plus volontiers +ce projet que Lucien et Hélène avaient souvent manifesté le désir de +se rendre compte de l'exploitation des puits de sel, et que Salins est +un des principaux centres de cette industrie. + +[Illustration: Le départ.] + +Les jeunes voyageurs de notre premier récit s'étaient déjà +transformés: Lucien atteignait sa quatorzième année. C'était un +véritable jeune homme; son instruction était en bonne voie, et il +s'acheminait à grands pas vers les épreuves du baccalauréat. + +Hélène avait douze ans accomplis. Elle avait fait de sérieux progrès, +et on la considérait comme une des meilleures élèves de sa pension. +C'était en outre une des jeunes filles les plus douces et les plus +aimables que l'on pût rencontrer. Elle s'était appliquée sans relâche +à se corriger des mouvements d'humeur et de vivacité qui lui +échappaient autrefois et qui avaient tant attristé ses parents. Elle y +avait complètement réussi. Tant il est vrai que rien ne résiste à la +persévérance des bonnes résolutions. + +Paul, qui marchait à grands pas vers sa huitième année, avait lui-même +fait des progrès sensibles. Il lisait maintenant couramment et sans +trop chantonner. On arrivait assez facilement à le comprendre. Son +écriture commençait à se former et il réussissait généralement dans +les trois premières règles, à condition, bien entendu, qu'il ne se +trouvât pas en présence d'un trop grand nombre de chiffres. La +division seule lui semblait vraiment épineuse, mais il s'appliquait de +si bon coeur à l'étudier qu'on pouvait entrevoir le jour où il +vaincrait les dernières difficultés. + +Les soirées étaient toujours consacrées, chez M. Rinval, à l'étude ou +à des jeux de salon auxquels prenait part toute la famille. Parfois, +le papa entamait de longues causeries que les enfants et même Mme +Rinval écoutaient avec le plus vif intérêt. C'était généralement sur +les voyages qu'il avait faits jadis en France et à l'étranger que M. +Rinval aimait à discourir. Ces récits avaient naturellement le don de +réveiller chez les trois enfants le désir de voyager; aussi l'annonce +du prochain départ fut-elle accueillie avec une satisfaction générale. + +Le 28 août, à huit heures du matin, la famille Rinval quitta donc son +domicile, boulevard de Magenta, pour se rendre à la gare du chemin de +fer de Lyon, où l'on devait s'embarquer pour Salins. + +Au moment du départ, ce fut le coeur assez gros que les trois +enfants et leur mère entendirent M. Rinval fermer à double tour la +porte de l'appartement. Les domestiques avaient été renvoyés dans leur +famille pour la durée du voyage. La maison allait rester déserte. On +n'y laissait plus la vieille amie qui, deux ans auparavant, faisait de +si tendres adieux à ses chers enfants. + +Les tristes pensées des voyageurs se dissipèrent peu à peu, lorsque le +train qui les emportait eut franchi les fortifications de la capitale. +La conversation ne tarda pas à s'engager. + +--Le Jura est un pays rempli de montagnes, n'est-ce pas? demanda Paul, +lequel, comme on le voit, s'intéressait déjà aux questions +géographiques. + +[Illustration: En wagon.] + +--Pas entièrement, répondit M. Rinval. La partie qui confine aux +départements de Saône-et-Loire et de la Côte-d'Or n'est qu'une vaste +plaine. Le reste du département se divise en vignoble, ou région où +l'on cultive la vigne, et en basse et haute montagne. La haute +montagne comprend les parties les plus élevées de la chaîne du Jura. +Son plus haut sommet, celui de Dôle, a 1,681 mètres de hauteur +au-dessus du niveau de la mer. + +--Ce n'est pas encore le mont Blanc, dit Lucien. + +--Je crois bien, répondit Paul. + +--Quelle hauteur a donc le mont Blanc? demanda Mme Rival au petit +garçon. + +--Quatre mille huit cent dix mètres, répondit Paul sans sourciller. + +Tous se regardèrent étonnés. + +--Très bien, Paul, fit M. Rinval. Depuis quand sais-tu cela? + +--C'est Hélène qui le disait l'autre jour; et elle ajoutait que +c'était la plus haute montagne de l'Europe. + +--Bravo! mon élève, fit la jeune fille. Il est heureux, reprit-elle en +consultant son Guide, que nous ne nous aventurions pas trop tard dans +le Jura. Je lis ici que la neige s'y installe dès le mois de +septembre, pour ne fondre qu'en mai. Dans l'arrondissement de +Saint-Claude et dans celui de Poligny, on trouve, dit-on, souvent un +mètre de neige dès le mois d'octobre, et, dans les hivers rigoureux, +il y en a jusqu'à cinq ou six mètres. + +--Cinq ou six mètres! On ne me verrait plus, dit Paul. + +--Ni aucun de nous, répondit M. Rinval en riant. Heureusement, nous ne +sommes qu'au mois d'août; tu peux donc te rassurer. + +On voyagea pendant quelque temps en silence, mais Paul posa bientôt +une nouvelle question: + +--A quelle heure arriverons-nous à Salins? demanda-t-il. + +--A sept heures, répondit Hélène. + +--Que c'est long! reprit l'enfant. + +--Il est vrai, dit Lucien, que les locomotives des chemins de fer ne +vont pas aussi vite que les ballons; cependant, auprès des diligences +d'autrefois... + +--D'ailleurs, nous ne tarderons peut-être pas à pouvoir voyager dans +les airs, dit M. Rinval en souriant; cela ira alors beaucoup plus +vite. + +--Oui; on assure avoir trouvé le moyen de diriger les ballons, fit +Lucien. + +--Est-ce possible! s'écria Mme Rinval. + +--On a déjà suivi un itinéraire déterminé d'avance, et l'on est revenu +sans trop de difficultés au point de départ. + +--Oui; mais le trajet n'était pas long, observa Hélène. + +--Pas bien long, en effet; et le temps était calme. Dame! je ne +parierais pas que s'il fallait aller en Chine et lutter contre les +tempêtes... + +--Toujours est-il que le premier pas est fait, conclut Hélène. Pour +moi, je ne désespère pas que l'an prochain nous ne puissions accomplir +notre voyage de vacances en ballon. + +--Oh! que ce serait amusant! s'écria Paul en sautant de joie. + +--Hum! fit Mme Rinval en souriant. J'aime autant les chemins de fer, +bien qu'on n'y soit pas à l'abri de tout danger. + +Ce fut en devisant de cette façon que l'on arriva à Salins. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE DEUXIÈME + +LE JURA + +_L'Arrivée à Salins.--La Fabrication du Fromage.--Les +Salines.--L'Horlogerie._ + + +On arriva un peu fatigués à Salins, et l'on n'eut guère le loisir de +contempler le pays avant de se rendre chez Mme Durand. Lucien et +Hélène remarquèrent cependant la curieuse situation de cette petite +ville, laquelle se trouve pour ainsi dire emprisonnée dans une gorge +étroite, entre deux montagnes élevées. + +La voiture qui conduisit la famille Rinval de la gare du chemin de fer +chez Mme Durand suivit la rue principale, qui traverse entièrement +Salins. Nos voyageurs en apprécièrent la régularité. Ils virent aussi +quelques places publiques ornées de fontaines simples, mais de bon +goût, et remarquèrent que les maisons étaient spacieuses et solidement +bâties. + +Après le dîner réconfortant que leur servit leur hôtesse, les langues +de nos voyageurs commencèrent à se délier, et la conversation +s'engagea sur les beautés de la contrée, sur les usages et sur les +travaux de ses habitants. + +--L'industrie n'est pas, je crois, fort développée dans le Jura? +demanda Lucien à Mme Durand. + +--En effet, mon ami, répondit celle-ci, il y a chez nous peu +d'industrie; mais l'agriculture y est plus florissante que dans +beaucoup d'autres régions de la France. Les cultivateurs forment à peu +près les sept dixièmes de la population. + +--Quelles sont les principales industries du Jura? demanda à son tour +Hélène. + +[Illustration: Pâturage du Jura.] + +--Après l'exploitation des salines--dont vous pourrez vous rendre +compte demain--viennent la fabrication des objets tournés en buis, +corne ou écaille, à laquelle on se livre principalement à +Saint-Claude; la lunetterie, l'horlogerie et l'argenterie ruolz, de +Morez; les scieries à eau de Poligny; les forges de Dôle... + +--Mais voilà encore beaucoup de choses, dit Mme Rinval, et je +m'étonne que dans un pays où l'on s'occupe autant d'agriculture, on +puisse trouver un nombre d'ouvriers suffisant pour se livrer à la +fabrication de tous ces articles. + +--C'est que nos compatriotes ont, comme l'on dit, deux cordes à leur +arc, répondit Mme Durand. L'été est consacré par la population +ouvrière aux travaux des champs, et beaucoup s'occupent pendant +l'hiver à des travaux industriels, lesquels s'accomplissent +généralement au foyer, dans les veillées. + +--Le Jura renferme beaucoup de forêts, je crois? dit Hélène. + +--Les forêts couvrent, en effet, une grande partie de notre +département et fournissent une grande quantité de bois de +construction. + +--Si j'ai bonne mémoire, dit à son tour M. Rinval, on s'occupe ici +tout particulièrement de l'élevage du bétail? + +--Oui, monsieur. Dans la plaine, on élève principalement les boeufs +et les vaches pour la boucherie, tandis que dans les arrondissements +de Saint-Claude, de Poligny et de Lons-le-Saunier, on s'adonne surtout +à la fabrication du fromage. + +--Et quelle espèce de fromage y fabrique-t-on? dit Hélène. + +--Le gruyère. + +--Tiens! fit Paul; je croyais que ce fromage venait de la ville de +Gruyères, en Suisse. + +--En effet, répondit Mme Durand, c'est cette ville qui lui a donné +son nom; mais on en fabrique aussi dans les montagnes du Jura et des +Vosges. Ici, la fabrication se fait en grand, dans de vastes locaux +appartenant à un certain nombre de cultivateurs associés qu'on nomme +_fruitiers_. Dans les Vosges, on fait les fromages pendant la belle +saison, dans des cabanes construites sur les montagnes mêmes. + +--Mais avec quoi fait-on le fromage? reprit le petit garçon. + +--Parbleu, avec du lait, dit Lucien. + +--Oui, mais de quelle façon? + +--On se sert de grandes chaudières pouvant contenir environ deux cent +cinquante litres, reprit Mme Durand. On y verse le lait au tiers +écrémé, et l'on chauffe au moyen de fagots de petit bois parfaitement +sec. Aussitôt que le liquide a atteint le degré de chaleur voulu, on +verse dans la chaudière à peu près un demi-litre de présure. + +Les yeux de Paul semblèrent poser un point d'interrogation lorsqu'il +entendit ce mot. M. Rinval vint à son secours. + +[Illustration: La fabrication du fromage.] + +--La présure, dit-il, est du lait aigri que l'on recueille dans +l'estomac des jeunes moutons ou des jeunes veaux, et qui sert à faire +cailler le lait. + +--Lorsque le caillé est formé, ce qui demande un quart d'heure +environ, reprit Mme Durand, on le taille et on le fait chauffer de +nouveau. Bientôt il présente une teinte jaunâtre, il se roule +parfaitement entre les doigts et craque légèrement sous la dent. On le +met alors dans un moule et on le porte à la cave. Là, on le frotte +tous les jours et dans tous les sens avec du sel bien pilé, jusqu'à ce +que la meule n'en absorbe plus. Cela dure de deux à trois mois. + +--Que de soins! dit Mme Rinval. Il est vrai que cette industrie est +productive, si ce que l'on m'a dit est exact. On m'a cité, comme +produit annuel de la fabrication du fromage dans le Jura, un chiffre +si élevé que je n'ose le répéter. + +--Dix-huit millions, n'est-ce pas? fit Mme Durand. Eh bien, ce chiffre +n'est pas exagéré. + +--Dix-huit millions de francs de fromage! s'écria Paul émerveillé. Il +y a, je parie, de quoi faire une nouvelle montagne à ajouter à la +chaîne du Jura. + +Tout le monde éclata de rire à cette boutade. + +Le lendemain, nos voyageurs allèrent visiter la vaste saline qui +occupe le centre de la ville. + +Un contremaître obligeant leur montra tous les détails des travaux, et +notamment les réservoirs où l'eau salée des sources, amenée par +l'action des pompes, subit une première évaporation. Il leur raconta +que trois trous de sonde, commencés en 1845 et terminés en 1849, +avaient d'abord atteint le terrain salifère à 223 mètres et avaient +été poussés depuis jusqu'à 265 mètres. Chacun d'eux fournit par jour +500 hectolitres de sel. + +La moitié des eaux est dirigée par un conduit en fonte de 17 +kilomètres de longueur sur la saline d'Arc, dans le département du +Doubs, tandis que l'autre moitié, élevée par le même mécanisme +hydraulique, va remplir les réservoirs, d'où elle se rend aux +chaudières à évaporation. + +--Ces salines ne servent-elles pas aussi à l'alimentation d'un +établissement de bains? demanda M. Rinval. + +[Illustration: La fabrication des pièces d'horlogerie, dans une +ferme.] + +--Si, monsieur. Et la piscine ne contient pas moins de 86,000 litres +d'eau. Les eaux de Salins sont limpides, incolores et généralement +inodores; elles ont une saveur plus ou moins salée, suivant les +sources. Après les grandes pluies, cette saveur est plus forte. On les +emploie en bains et en douches; elles peuvent être supportées en +boisson par la plupart des malades. + +--N'y a-t-il pas aussi des mines de sel? demanda Paul. + +--Si vraiment; on rencontre le sel dans la terre, comme la houille et +les différents métaux. Nous avons des mines de sel dans le Jura même, +à Montmorot et à Grozon. Le produit des mines de Montmorot est même +plus important que celui de notre ville. La production annuelle y est, +en effet, de plus de 90,000 quintaux par an. + +--Le sel détaché de la mine ne doit pas avoir besoin de grandes +préparations? demanda Hélène. + +--Non, certes. Les ouvriers taillent au ciseau des blocs de +différentes grosseurs. Ces blocs, à peine séparés de la muraille, sont +ensuite transportés au dehors de la mine. On les pulvérise, et on les +vend sans autre préparation, lorsque le sel est très pur. + +La famille Rinval quitta la saline, vivement intéressée par ce qu'elle +avait vu et par les détails qui lui avaient été donnés. + +--Il est cependant encore un système d'exploitation du sel que nous ne +connaissons pas! fit Lucien tout à coup. + +--Lequel? demanda Hélène. + +--Les marais salants. + +--Qu'appelle-t-on ainsi? demanda Paul. + +--On désigne sous le nom de marais salants de vastes bassins ou +réservoirs creusés sur le bord de la mer, et dans lesquels les eaux +salées sont soumises à l'évaporation pendant la saison chaude, dit M. +Rinval. + +--Sans aucune espèce d'appareil ou de machine, n'est-ce pas? demanda +Hélène. + +--Sans appareil et sans machine. C'est ce qu'on appelle l'évaporation +spontanée. Les eaux arrêtées dans ces bassins laissent, après leur +disparition, le sel qu'elles contenaient. + +--Y a-t-il beaucoup de marais salants en France? demanda Hélène. + +--On en compte quatre-vingt-deux. Trente-six sont situés sur les côtes +de l'Océan; quarante-cinq sur la Méditerranée, et un sur les bords de +la Manche, dans le département d'Ile-et-Vilaine. + +Le soir de la visite aux salines, la famille Rinval annonça à Mme +Durand qu'elle partirait le lendemain pour Épinal. + +[Illustration: Le Pont de Saint-Claude.] + +--Déjà! s'écria Mme Durand. J'espérais vous emmener dans deux ou +trois jours à Saint-Claude, chez mon père. + +--Cela n'est malheureusement pas possible, répondit M. Rinval: j'ai +fixé à un ami d'Épinal le jour de notre arrivée dans cette ville. + +--C'est grand dommage! Vous auriez vu à Saint-Claude le beau pont +suspendu qui réunit la montagne des Étappes à la place Saint-Pierre, +en traversant la vallée de Tacon. + +--J'ai entendu dire que c'était une construction d'une grande +hardiesse, dit M. Rinval. + +--Le pont a 148 mètres de longueur, et le tablier est à 50 mètres du +sol, répondit Mme Durand. + +--Je ne voudrais pas tomber de là, fit Paul. Cinquante mètres! Brrr! +C'est plus haut que la colonne de la Bastille. + +--Nous sommes-nous bien rendu compte de toutes les branches de +l'industrie du Jura? demanda Hélène. + +--Je le crois, dit Mme Durand. Si nous étions dans la saison d'hiver, +je vous conduirais dans quelques-unes de nos fermes, où l'on fabrique, +pendant les veillées, certains articles d'horlogerie. Mais vous +arrivez trop tôt pour cela. Je ne vois donc plus à vous signaler, dans +notre département, que la fabrique de mouvements de pendules de Morez. + +--L'horlogerie! voilà encore une industrie à étudier, dit Hélène. + +--Sous le rapport commercial seulement, dit Lucien, car je ne pense +pas que nous puissions nous initier rapidement aux combinaisons assez +compliquées des horloges et des montres. + +--C'est vrai, fit Hélène, mais il y a aussi le côté historique de +cette industrie. Pourrais-tu me dire, par exemple, de quelle façon +l'on se rendait compte de l'heure dans l'antiquité? + +--Certainement. On mesurait alors le temps au moyen soit de cadrans +solaires, soit de clepsydres, ou horloges d'eau. + +--Je sais ce que c'est qu'un cadran solaire, fit Paul. J'en ai vu un +sur le Pont-Neuf; il est peint sur une haute muraille. Les heures sont +disposées en demi-cercle, et l'ombre d'une aiguille inclinée qui se +trouve au milieu se dirige sur l'heure--quand il fait du soleil, bien +entendu. Mais, comment étaient construites les clepsydres? + +--On leur donnait les formes les plus variées, mais toutes mesuraient +le temps par l'écoulement d'une certaine quantité d'eau qu'elles +contenaient. + +--C'était alors comme le sablier dont notre pauvre Javotte se servait +pour faire cuire des oeufs à la coque? La quantité de sable tombée +lui indiquait si l'oeuf était ou non cuit à point. + +--Parfaitement. Ces sabliers ont d'ailleurs servi aussi, autrefois, à +indiquer l'heure. + +--Pourrais-tu me dire maintenant, fit de nouveau Hélène à Lucien, à +qui l'on attribue l'invention de la première horloge mécanique? + +Lucien hésita un instant: + +--Ma foi non, répondit-il, je l'ai oublié. + +--Eh bien, c'est au moine Gerbert, qui devint pape sous le nom de +Sylvestre II, et qui vivait à la fin du dixième siècle. + +--C'est vrai, fit M. Rinval; mais on n'a aucune notion sur le +mécanisme de cette machine. L'horloge du Palais de justice de Paris +est peut-être la première dont on connaisse le mécanisme. Elle fut +construite en 1370 par Henri de Vic, que Charles V avait fait venir +d'Allemagne. + +--J'ai remarqué le curieux cadran de cette horloge, dit Lucien. Est-ce +toujours le mécanisme de Henri de Vic qui fait mouvoir ses grandes +aiguilles dorées? + +--Non, mon fils. Il est évident qu'on se sert aujourd'hui d'un +mécanisme plus perfectionné. Le cadran n'est même pas celui de +l'époque: c'est une copie très fidèle d'un cadran modelé par un +célèbre sculpteur du seizième siècle, Germain Pilon. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE TROISIÈME + +VOSGES + +_Épinal.--La Fabrication du Papier.--La Fabrication des Instruments de +Musique. La Maison de Jeanne d'Arc.--Le Bain romain de Plombières._ + + +En arrivant à Épinal, M. Rinval fit remarquer à sa famille la jolie +situation de la ville, que la Moselle partage en trois quartiers +principaux: la grande ville, sur la rive droite de la rivière; la +petite ville, entre le lit principal de la rivière et le canal, et le +faubourg de l'Hospice, situé sur la rive gauche du canal. Ces +différents quartiers sont reliés entre eux par plusieurs ponts, dont +deux sont particulièrement remarquables: le pont suspendu, qui fait +communiquer la grande et la petite ville, et le pont de pierre, qui +rattache à l'est la petite ville à la grande. + +Dès le lendemain de leur arrivée, nos touristes s'enquirent des +monuments à visiter. On les conduisit à l'église Saint-Maurice, dont +la construction remonte au dixième siècle; ils allèrent aussi +contempler l'Hôtel de ville, qui fut bâti en 1757, et remarquèrent, en +passant, la caserne monumentale de la gendarmerie, les maisons à +arcades de la place des Vosges, la fontaine de Pineau, que surmonte +la statue en bronze d'un enfant accroupi. On leur fit voir, dans la +bibliothèque, des boiseries en chêne sculpté provenant de l'abbaye de +Moyenmoutier, une charte sur vélin de l'empereur Henri II aux dames +d'Épinal, et un beau manuscrit contenant l'Évangile selon saint Marc, +écrit en lettres d'or sur un vélin en teinte violette. Ces curiosités +intéressèrent vivement Lucien et Hélène. + +Le lendemain on se rendit dans un des faubourgs de la ville, afin de +visiter une papeterie, pour le directeur de laquelle M. Rinval s'était +procuré une lettre d'introduction. Mme Rinval, un peu fatiguée, avait +renoncé à prendre part à cette excursion. + +Arrivés à la fabrique, les visiteurs furent introduits dans une vaste +salle où se trouvait installée une machine de très grandes dimensions. + +[Illustration: La Fabrication des Instruments à cordes.] + +Paul remarqua avec admiration, et du premier coup d'oeil, que cette +machine, qui, à l'une de ses extrémités, renfermait une cuve contenant +une sorte de bouillie, chassait de l'autre côté de grandes feuilles de +papier qui semblaient se couper d'elles-mêmes pour tomber dans les +mains des ouvriers chargés de les recueillir. + +M. Rinval pria un contremaître de vouloir bien leur donner quelques +explications. Celui-ci s'y prêta de bonne grâce. + +«Vous savez, dit-il, que la plupart des papiers se fabriquent avec des +chiffons triturés et réduits en pâte. On en fabrique aussi avec des +plantes filamenteuses telles que l'_alfa_, qui croît abondamment en +Algérie. + +--Vraiment! avec des plantes! s'écria Paul. + +--On fait même des papiers d'emballage avec de la paille, du bois, ou +on mélange de ces matières avec des chiffons. + +--Du bois! Je ne l'aurais pas cru, reprit le petit garçon. + +--Le papier, continua le contremaître, se fabrique soit à la main ou à +la forme, soit à la mécanique. La première méthode, qui a été +longtemps la seule, ne s'emploie plus que pour quelques papiers +spéciaux, tels que les papiers timbrés, les imitations de papier de +Hollande, et certains papiers à dessin. + +--La fabrication à la mécanique, que vous avez sous les yeux, s'opère +de la façon suivante: Lorsque la pâte est préparée, on la dépose dans +cette cuve que vous voyez en tête de la machine. De là, elle arrive +dans un compartiment appelé _vat_, où tourne un agitateur qui la mêle +avec de l'eau versée par un autre robinet. La pâte tombe ensuite en +nappe sur une toile métallique, à laquelle un mouvement de va-et-vient +très rapide est constamment imprimé. Ce mouvement étale la pâte et +fait écouler l'eau qu'elle renferme. Sur chaque bord de la toile sont +fixées deux courroies de cuir qui déterminent la largeur du papier. + +La toile métallique entraîne la pâte, en égalisant son épaisseur, +entre des jeux de cylindres revêtus de manchons de feutre. Un feutre +la reçoit alors et la conduit entre de nouveaux cylindres, lesquels la +pressent fortement des deux côtés et lui donnent de la consistance. La +matière passe ensuite sur des cylindres chauffés à l'intérieur par un +courant de vapeur; elle durcit, perd son humidité, et rencontre de +nouveaux cylindres, également chauffés, destinés à lui donner un +nouvel apprêt ou satinage. Le papier est alors terminé. Il va +s'enrouler autour d'un grand dévidoir, et des ciseaux, manoeuvrés +par le moteur, le découpent au fur et à mesure en feuilles de la +dimension voulue. Les feuilles, étant ainsi découpées, sont placées +entre des feuilles de zinc, puis on les porte sous la presse pour en +extraire tout ce qui reste d'humidité. On les fait encore sécher dans +une étuve, et enfin on les prépare par mains et par rames pour les +livrer au commerce. + +[Illustration: La Maison de Jeanne d'Arc.] + +Les enfants regardèrent pendant quelque temps fonctionner la +merveilleuse machine, et, de retour auprès de leur mère, ils ne +manquèrent pas de lui détailler tout ce qu'ils avaient vu. + +--Si je ne me trompe, dit Mme Rinval, Épinal n'est pas seulement +renommé pour ses fabriques de papier. + +--C'est vrai; il l'est aussi pour la fabrication des instruments de +musique. + +--Et des images, dit Paul. J'ai vu souvent le nom d'Épinal sur celles +qu'on m'a achetées. + +--En effet, dit M. Rinval. J'aurais voulu, sinon vous faire voir +l'impression des images, qui n'offre rien de bien extraordinaire, du +moins vous montrer un atelier de luthier. Mais, outre que le temps +nous manque pour en chercher un, cela ne vous eût donné qu'une idée +bien imparfaite du mérite des ouvriers, ou plutôt des artistes, qui +fabriquent les instruments de musique. + +--C'est donc bien difficile? dit Paul. + +--Je ne vous parlerai pas des nombreuses qualités que doit réunir le +bois destiné à la fabrication des instruments à cordes, à laquelle on +se livre principalement à Épinal, ni des connaissances que l'on doit +posséder pour faire ce choix; je vous ferai seulement remarquer que le +violon, qui sert de type à toute une catégorie d'instruments: altos, +violoncelles, contrebasses, etc., ne compte pas moins de soixante-neuf +à soixante et onze pièces, lesquelles exigent chacune un travail +spécial et très délicat, car il suffit que l'une d'elles ne soit pas +parfaite pour que l'instrument perde toute sa valeur. + +--Je m'explique, dit Hélène, que quelques luthiers se soient rendus +célèbres. + +Le soir, à l'hôtel, l'attention d'Hélène fut attirée par une +magnifique gravure représentant Jeanne d'Arc en costume de combat. + +--Au fait, s'écria-t-elle, mais nous sommes dans le pays de Jeanne +d'Arc! + +--De la bergère qui a combattu les Anglais sous Charles VI, et que ces +méchants ont brûlée à Rouen! fit Paul. + +--Oui, mon fils, dit Mme Rinval. + +--En effet, répondit l'hôtelier. Domrémy, le village de Jeanne d'Arc, +est situé dans notre département, dans le canton de Coussey. + +--Ne pourrions-nous y passer? demanda Hélène à son père. + +--Malheureusement non, ma fille; cela nous détournerait de notre +route, et tu sais quelles villes nous avons encore à visiter. Les +vacances nous suffiront à peine. + +--Quel dommage! fit Hélène. Avez-vous vu Domrémy? demanda-t-elle à +l'hôtelier. + +--Oui, mademoiselle, plusieurs fois déjà. + +--La maison de Jeanne d'Arc existe toujours, je crois. + +--Toujours. Elle a d'ailleurs été restaurée en 1820, et est classée +parmi les monuments historiques. + +Le lendemain, on partait pour Nancy. Dans le même compartiment du +wagon se trouvait un monsieur qui disait venir de Plombières. + +--Est-ce une ville intéressante? lui demanda M. Rinval. + +--Elle est située dans un lieu très pittoresque, mais elle a peu de +monuments remarquables, répondit le voyageur; ce sont ses eaux +thermales qui font toute sa célébrité. Plombières est, vous le savez, +une des premières stations thermales de France, et l'on y rencontre +des baigneurs venus de toutes les parties de l'Europe. Les sources de +cette ville alimentent six établissements. Le grand bain, ou bain +romain, est un des plus spacieux. Son aspect est assez curieux. C'est +une salle elliptique, demi souterraine, à laquelle on parvient par +deux escaliers pratiqués aux deux extrémités. Mais ce qui le rend +surtout intéressant, c'est qu'il occupe la place d'une piscine +romaine. + +--Les Romains ont donc habité Plombières? demanda Paul. + +--Oui, mon ami, et ils y avaient établi plusieurs piscines, ou +établissements de bains, dont on a retrouvé des vestiges certains. Ce +qui prouve que l'efficacité des eaux de cette ville est depuis +longtemps reconnue. + +--Quelle est donc la vertu de ces eaux? demanda Lucien. + +--On les recommande surtout dans les affections des voies digestives; +contre la goutte, les rhumatismes, la paralysie et les maladies de la +peau. + +Le train s'arrêta. On était arrivé à Blainville, où le voyageur +résidait. Il prit congé de la famille Rinval, et souhaita aux enfants +un fructueux voyage. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE QUATRIÈME + +MEURTHE-ET-MOSELLE + +_La Formation du Département.--La Guerre de 1870.--Nancy.--Une Verrerie. +Les Mines de Fer.--Un Monument funèbre._ + + +--Nous allons entrer dans le département de Meurthe-et-Moselle, dit +Hélène, en consultant son Guide. + +--En effet, répondit M. Rinval. Sais-tu, Paul, d'où ce département +tire son nom? + +Disons-le à sa honte, le petit garçon resta muet comme une carpe. Il +était, convenons-en, encore bien jeune pour connaître à fond la +géographie de la France. + +Hélène vint à son secours. + +--Le département de Meurthe-et-Moselle, dit-elle, doit son nom à ses +deux principales rivières: la Meurthe, qui baigne Lunéville et Nancy; +et la Moselle, qui arrose Toul et reçoit la Meurthe. + +Il a été formé, en 1871, après la guerre des Français contre les +Allemands: premièrement, des arrondissements de Nancy, Toul et +Lunéville, qui composaient, avec les arrondissements de Château-Salins +et de Sarrebourg, cédés à l'Allemagne, le département de la Meurthe; +deuxièmement, de l'arrondissement de Briey, la seule partie qui nous +soit restée du département de la Moselle. + +--On s'est donc battu ici contre les Allemands, en 1870? fit Paul. + +--Oui, mon ami. Cette région est une de celles qui ont le plus +souffert alors. Les villes de Nancy et de Lunéville tombèrent les +premières au pouvoir des ennemis. Mars-la-Tour, petite commune de +l'arrondissement de Briey, fut le théâtre d'un combat acharné. Nos +soldats y furent vaincus par des troupes dix fois plus fortes, car les +soldats allemands semblaient sortir de terre pendant cette funeste +campagne. Toul fut bombardé à plusieurs reprises, et dut capituler, +après douze jours de résistance. Longwy, dans l'arrondissement de +Briey, résista aussi vaillamment, mais dut enfin se rendre, alors que +la moitié de la ville était en feu.--Tout le pays était couvert de +troupes allemandes; les moissons furent complètement ravagées, et la +plupart des habitants réduits à la misère. Et pour récompense de leurs +souffrances et de leur héroïsme, les départements de la Meurthe et de +la Moselle virent la moitié de leur territoire abandonné à +l'Allemagne. + +[Illustration: Les restes du palais ducal à Nancy.] + +M. Rinval était très ému en disant ces paroles, et son émotion fut +partagée par toute sa famille. Paul lui-même sembla comprendre qu'on +racontait de terribles choses. + +--Travaillez bien, mes enfants, reprit le père, en s'efforçant de +chasser le nuage qui assombrissait tous les fronts. Si tous les +enfants de France s'appliquaient sérieusement à l'étude et au travail, +les malheurs que je vous rappelle ne tarderaient pas à être réparés. +Le travail fait la force des États, comme il fait la prospérité des +familles. + +--Oh! oui. Nous travaillerons, nous nous instruirons bien, tu verras, +papa, dirent à la fois les trois enfants. + +Deux jours suffirent à peine à nos voyageurs pour parcourir le +chef-lieu du département de Meurthe-et-Moselle, et admirer ses riches +monuments. M. Rinval fit observer à ses enfants que Nancy se divisait +en vieille ville et en ville nouvelle. La vieille ville, bien +qu'irrégulièrement bâtie, les intéressa beaucoup, car elle offre +plusieurs monuments remarquables, tels que l'église de Saint-Epvre, +monument du commencement du seizième siècle; l'église des Cordeliers, +édifice du quinzième siècle, qui contient l'ancienne chapelle des ducs +de Lorraine et plusieurs tombeaux très remarquables. Les restes du +palais ducal attirèrent tout particulièrement l'attention des jeunes +voyageurs. + +Dans la ville neuve, ils remarquèrent la superbe cathédrale, bâtie au +commencement du dix-huitième siècle, et dont les tours s'élèvent à 78 +mètres de hauteur; l'église Notre-Dame-de-Bon-Secours, qui contient +les tombeaux du roi et de la reine de Pologne, et la place Stanislas, +une des plus belles et des plus curieuses que l'on puisse rencontrer +en Europe. Sur l'un des côtés s'étend, en effet, l'Hôtel de ville, +long de 74 mètres; deux autres côtés sont occupés par l'évêché, le +théâtre et des hôtels privés, d'une riche architecture. Au milieu +s'élève la statue du roi Stanislas. Le quatrième côté est formé d'un +bel arc de triomphe et de fontaines monumentales. + +--Tous ces édifices, dit M. Rinval, sont dus au roi Stanislas, qui, +forcé de renoncer au trône de Pologne, gouverna la Lorraine pendant +vingt-huit ans (de 1738 à 1766), en conservant le titre de roi. Jamais +prince n'eut un gouvernement plus paternel, ne se consacra davantage à +l'embellissement et à la prospérité de ses États. La Lorraine lui doit +un grand nombre d'institutions savantes ou philanthropiques. + +[Illustration: La Fabrication des Verres taillés.] + +Nous ne pouvons malheureusement suivre nos voyageurs dans toutes leurs +pérégrinations à travers cette riche ville de Nancy. Disons seulement +qu'après avoir admiré les places et les monuments de la cité, on finit +par se rappeler ce qu'on était venu y chercher: une verrerie. + +M. Rinval, ayant obtenu l'autorisation de visiter l'établissement de +Laneuveville, près de Nancy, fit précéder cette visite de quelques +indications préliminaires: + +«La principale des matières qui servent à la fabrication du verre est +le sable, dit-il. On le mêle à une substance dite _alcaline_, le plus +souvent un sel de soude ou de potasse de chaux. Pour certaines sortes +de verre, l'_oxyde de plomb_ remplace la chaux. D'autres substances +sont employées pour purifier le sable; les impuretés qu'il contient +pourraient, sans cela, lui donner une vilaine couleur. + +Les deux sortes de verre les plus employées sont le verre à vitres, +dont nous allons voir la fabrication, et le cristal ou verre fin. La +première catégorie comprend les verres à vitres proprement dits, les +glaces et la gobeleterie. On emploie surtout pour le cristal les +sables blancs de Fontainebleau ou d'Étampes. + +Pour faire fondre ces diverses substances, on se sert de creusets en +argile _réfractaire_, c'est-à-dire qui résiste à l'action du feu. Ces +creusets coûtent très cher, car leur fabrication demande de grands +soins. + +Avant de placer les creusets dans le four, on les fait lentement +chauffer au rouge. On ne les laisse jamais refroidir. Ils peuvent +durer plusieurs mois, si l'on s'en sert avec toutes les précautions +nécessaires. + +Les substances destinées à la fabrication du verre doivent être bien +sèches, bien mélangées, et avoir subi une première calcination avant +d'être mises dans les creusets. Elles sont dites alors _en fritte_; on +les soumet à la chaleur intense du four, et la fonte dure de seize à +vingt heures. + +Les matières ainsi fondues se couvrent d'une écume composée de sel +liquide et de sulfate de soude, et que l'on désigne sous le nom de +_fiel de verre_; on l'enlève soigneusement avec une cuiller de fer. +Avant de donner au verre une forme quelconque, on le laisse refroidir +par degrés, jusqu'à ce qu'il ait pris la consistance d'une pâte.» + +On arrivait à la verrerie. Nos voyageurs furent introduits dans un des +ateliers, où ils virent deux hommes, nus jusqu'à la ceinture, +travailler d'énormes ballons de verre, devant des fourneaux ardents. + +--Tiens! on dirait que ces ouvriers font de grosses bulles de savon! +s'écria Paul. + +Le fabricant, qui avait reçu nos visiteurs d'une façon fort courtoise, +tint à compléter lui-même les explications données par M. Rinval à ses +enfants. + +[Illustration: Le coulage d'une Glace.] + +«Vous assistez ici, dit-il, à ce que l'on appelle le soufflage du +verre. Cette opération est assez difficile, et exige de l'habileté et +de l'expérience. + +Le principal outil employé pour la fabrication du verre est ce tube de +fer que vous voyez dans les mains des ouvriers, et que l'on nomme +_canne_. La canne a de un mètre cinquante centimètres à deux mètres de +longueur, et est munie d'un manche en bois. + +Le verrier prend, au bout de cette canne, une certaine quantité de +pâte; il souffle ensuite dans le tube et donne au verre une forme +allongée quand il fabrique du verre à vitres, et une forme sphérique +lorsqu'il s'agit d'autres ouvrages. Pour arriver à ce résultat, +l'ouvrier tient sa canne verticalement, et fait prendre ainsi au globe +de verre la forme d'une poire. Il balance ensuite adroitement la canne +et convertit la poire de verre en une sorte de cylindre aux extrémités +arrondies. La forme et la dimension voulues étant obtenues, l'ouvrier +met son pouce sur le bout de la canne et introduit l'extrémité opposée +du cylindre, ou manchon de verre, dans l'orifice du four. Le verre +s'amollit à l'endroit chauffé, où l'air, en se dilatant, le fait +casser. On le travaille alors avec un outil spécial, de manière à lui +donner partout un diamètre égal, puis on le laisse refroidir. + +On applique ensuite, à la base de la rondeur par laquelle il est +attaché à la canne, de la pâte chaude que l'on étire de façon à +entourer le manchon comme d'un fil, ce qui a pour résultat de chauffer +le verre; on ôte immédiatement ce fil, pour appliquer à sa place un +instrument froid, une rupture se produit, et l'extrémité arrondie se +trouve ainsi détachée. + +A ce moment, on retire le verre de la canne à souffler, on le fait +recuire pendant quelque temps, et on y pratique, au moyen d'un +diamant, une incision longitudinale. On le place alors, pour +l'aplatir, dans un four spécial, en ayant soin de placer le côté +incisé en dessus. Le verre ayant suffisamment molli, un ouvrier +l'ouvre au moyen d'un outil en bois, à l'endroit même où il a été +coupé par le diamant, le frotte jusqu'à ce qu'il soit bien aplati, +puis le porte dans une chambre chauffée, où il refroidit lentement. + +S'il s'agit de fabriquer des tubes, après avoir obtenu un cylindre +terminé par une calotte, on soude sur cette calotte une seconde canne, +puis l'ouvrier et son aide tirent, chacun de son côté; la matière +s'allonge en un tube qu'il ne s'agit plus que de diviser selon la +longueur voulue. Les tronçons sont ensuite recuits. + +--Et les bouteilles? Comment les fabrique-t-on? demanda Paul. + +[Illustration: Une Mine de Fer.] + +--De la même façon que le verre à vitres. Seulement on emploie des +matières plus communes, et lorsque la bulle de l'ouvrier approche des +dimensions voulues, il l'introduit dans un moule, et lui donne la +forme définitive, en continuant à souffler et à tourner. Il la retire +ensuite, la renverse verticalement, enfonce le fond, coupe le goulot, +y place le cordon, et la porte au four à recuire. + +--Tous les objets de _gobeleterie_ s'obtiennent, sans doute, aussi au +moyen de moules? demanda M. Rinval. + +--Oui, monsieur. Cependant, quand la forme à donner à l'objet est très +simple, les ouvriers habiles arrivent à la produire sans employer les +moules. + +--Mais les verres à boire? dit Paul. + +--Les verres ordinaires sont simplement coulés; quant aux verres fins, +ils sont taillés au moyen de meules à peu près semblables à celles +dont se servent les rémouleurs. On opère successivement avec des +meules en fer, en grès et en bois, en interposant progressivement, +entre la meule et le verre à tailler, du sable, de l'émeri de plus en +plus fin, et de la potée d'étain. La pièce travaillée doit, de plus, +être constamment arrosée d'eau. + +--Je voudrais bien, dit Hélène, avoir quelques notions sur la +fabrication des glaces. Ces verres si épais et si transparents ne +doivent pas être fabriqués de la même façon que les verres à vitres. + +--Non, mademoiselle. La fabrication des glaces se fait, en effet, par +d'autres procédés, et demande beaucoup plus de soins. + +On verse directement la pâte fluide sur une table de bronze chauffée, +munie de rebords qui arrêtent la masse incandescente, puis on fait +passer dessus un cylindre de fonte, qui l'étend d'une manière égale; +enfin, on pousse la glace encore rouge dans un four, où elle se +refroidit peu à peu. + +Vient ensuite le _douci_ ou _dégrossi_, qui consiste à frotter la +glace que l'on fabrique avec une glace plus petite, enduite d'une +bouillie de grès écrasé; le _savonnage_, qui se fait avec de l'émeri +très fin; et le _polissage_, qui a pour but de donner à la glace le +brillant et la transparence. On pratique cette dernière opération au +moyen de lourds polissoirs revêtus de feutre, et avec une substance +nommée _colcotar_, que l'on délaie dans l'eau. Les glaces se vendent +nues ou étamées, suivant l'emploi auquel on les destine. + +--L'opération de l'étamage est-elle compliquée? + +--Pour étamer une glace, on étend sur une table de marbre une feuille +d'étain battu, que l'on recouvre d'une couche de mercure de quatre à +cinq millimètres d'épaisseur. On place la glace sur la table, en la +faisant avancer de façon que son bord antérieur glisse sur la surface +de la feuille d'étain et repousse de tous côtés le mercure liquide, +lequel tombe dans des rigoles qui entourent la table. Quand la glace +est ainsi disposée, on la charge de poids, et on laisse les choses en +cet état pendant quinze à vingt jours. Le mercure se combine peu à peu +avec l'étain, et l'amalgame s'attache complètement à la surface du +verre.» + +En revenant à Nancy, M. Rinval et ses enfants s'entretinrent des mines +de fer, lesquelles sont très abondantes dans le département de +Meurthe-et-Moselle. + +--Le fer se trouve dans la terre, comme la houille, n'est-ce pas, +papa? dit Paul. + +--Oui, mon ami. Lorsqu'on l'extrait, il a la couleur de la rouille. +Les mineurs le détachent à coups de pic. + +--Et on le fait fondre dans les hauts fourneaux pour le purifier, +comme nous l'avons vu lors de notre précédent voyage. + +--Je vois avec plaisir que tu as bonne mémoire, fit M. Rinval. + +Avant de se rendre dans le Nord, nos voyageurs firent quelques +excursions dans le département de Meurthe-et-Moselle. Il leur arriva +plusieurs fois de rencontrer sur leur chemin quelque pyramide, quelque +monument funèbre rappelant la guerre de 1870-1871. Alors ils se +faisaient raconter les combats dont ce lieu avait été témoin, et se +découvraient respectueusement en l'honneur des braves morts pour la +patrie. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE CINQUIÈME + +LE NORD + +_Description du Département.--Une Fabrique de Sucre.--La Fabrication +des Briques. La Bière.--Cambrai.--Valenciennes.--Douai.--La Fête de +Gayant._ + + +En quittant Nancy, on se dirigea sur Cambrai, chef-lieu +d'arrondissement du département du Nord. + +--Que sais-tu sur la richesse de cette région? demanda M. Rinval à +Lucien. + +--Le département du Nord, répondit le jeune homme, est une des +contrées les plus fertiles de la France; c'est la plus productive et +la mieux cultivée; c'est même la plus peuplée après le département de +la Seine. + +--Parfait. Et toi, Hélène, dis-nous quelle est la principale source de +prospérité de ce département. + +--L'exploitation des mines de houille ou charbon de terre. Si je ne me +trompe, ces mines occupent une surface d'environ 60,000 hectares. + +--Ta mémoire est fidèle. + +Après avoir visité Cambrai, la famille Rinval se rendit à +Valenciennes, la plus importante des sous-préfectures du département, +autrefois célèbre par ses fabriques de dentelles, qui ont aujourd'hui +disparu. + +Les enfants proposaient une excursion à Anzin, ville renommée par ses +mines de houille, et qui est presque aux portes de Valenciennes; mais +M. Rinval leur rappela qu'ils avaient déjà étudié cette industrie au +Creusot, lors de leur premier voyage. + +[Illustration: La Récolte des Betteraves.] + +Il leur fit, en revanche, visiter une des fabriques de sucre situées +dans les faubourgs de Valenciennes. + +En approchant de la fabrique, Paul remarqua tout d'abord la grande +cheminée qui, semblable à une pyramide, dépassait de beaucoup la +hauteur de tous les bâtiments environnants. De cette cheminée +s'échappait une fumée noire et épaisse qui obscurcissait le ciel. Des +tombereaux, remplis de betteraves, se dirigeaient à la file vers +l'usine. Paul observa qu'en entrant ils passaient tous sur une +bascule, où l'on s'assurait de leur poids, et qu'ils allaient ensuite +se décharger dans une cour. + +--Que va-t-on faire de toutes ces betteraves? demanda-t-il. + +--Mais, parbleu, du sucre, répondit son père. + +--Quoi! c'est avec cela que l'on fait du sucre? + +--Oui, mon ami, et tu vas voir comment cette fabrication s'opère. + +M. Rinval fit alors demander le contremaître auquel on l'avait +adressé. Celui-ci vint se mettre à la disposition de la famille et +l'introduisit dans la fabrique. + +Le bruit des machines en fonction, de la vapeur qui s'échappait de +certaines chaudières, les cris des ouvriers se transmettant des +indications, tout cela assourdit d'abord un peu nos voyageurs, et Paul +lui-même commença par se boucher les oreilles. Au bout de quelques +instants cependant, on se fit à tout ce tapage, et le contremaître put +commencer à donner quelques explications. + +«Ainsi que vous le savez, sans doute, dit-il, les betteraves sont +étêtées avant d'être envoyées à la fabrique, c'est-à-dire qu'on en +coupe les feuilles jusqu'au collet, au moyen d'une petite serpe +particulière. + +Arrivées ici, elles sont nettoyées dans un laveur mécanique, appareil +composé d'un grand cylindre creux et à jour, qui se meut dans une +caisse remplie d'eau. + +Une fois lavées, les betteraves sont soumises au râpage et réduites en +pulpe. Cette opération s'effectue dans un appareil composé d'un +tambour (sorte de roue creuse) à lames dentées, qui divise les racines +en parties aussi menues que possible. + +La pulpe mise en sacs est étendue sur la table des presses à vis; les +sacs sont séparés par des claies ou des plaques percées d'un grand +nombre de trous, et l'on opère une première pression afin d'obtenir le +jus de la betterave. + +On transporte ensuite les sacs de pulpe sous les presses hydrauliques, +où ils reçoivent plusieurs pressions beaucoup plus énergiques. Des +rigoles établies autour des plateaux des presses donnent écoulement au +liquide, qui va se rendre dans de grands conduits, où sont déversés +tous les jus provenant des différentes presses. + +[Illustration: Fabrication des Briques.] + +Un appareil, nommé monte-jus, et qui fonctionne par la vapeur, conduit +alors le jus dans les chaudières de _défécation_. La défécation a pour +but de dépouiller les jus des substances solides qu'ils ont +entraînées, et de quelques matières étrangères au sucre qui en +amèneraient l'altération. C'est à l'aide de la chaux, et toujours au +moyen de la vapeur, que l'on pratique cette opération importante. + +Les jus sont ensuite soumis à plusieurs nouvelles purifications. Ils +passent d'abord dans les chaudières dites de _carbonisation_ ou de +_carbonatation_, puis sur des filtres chargés de noir animal en grain, +et sont élevés par un second monte-jus dans un réservoir, où ils +subissent deux filtrations successives. + +A ce filtrage succède l'opération de la _cuite_, qui a lieu dans des +chaudières dites _à cuire dans le vide_. Au sortir de ces chaudières, +les jus sont transformés en gros cristaux de sucre mêlés d'un peu de +sirop. + +L'_égouttage_ et le _clairçage forcé_ séparent le sirop des cristaux. +Cette dernière opération s'exécute en quelques instants dans les +tambours rotatifs des turbines dites _centrifuges_, lesquelles ont une +vitesse de douze cents tours par minute. Ces appareils lancent le +liquide sirupeux au travers d'un tissu métallique qui retient les +cristaux. + +La _dessiccation_, ou opération de dessèchement, a lieu dans un +courant d'air forcé et amène le sucre cristallisé à son état définitif +de blancheur et de pureté.» + +Ce disant, le contremaître prit dans les turbines quelques cristaux de +sucre qu'il offrit aux visiteurs. + +--Depuis quelque temps, on vend de ce sucre en cristaux chez certains +épiciers, dit Mme Rinval. Mais comment lui donne-t-on la forme de +pains? + +--Cette dernière partie de la fabrication s'opère dans une autre +fabrique dite _raffinerie_. Là, le sucre en cristaux est d'abord fondu +avec de l'eau, de façon à fournir un sirop peu épais. Après plusieurs +nouvelles clarifications, ce sirop est mis en forme, séché dans des +étuves et transformé en pains, tel qu'il est livré à la consommation. + +En sortant de la fabrique, nos voyageurs aperçurent, dans un champ qui +bordait la route, une masse élevée de laquelle s'échappaient des +nuages de fumée. + +--Qu'est-ce que cela? dit Paul. + +--Ce sont des briques que l'on soumet à la cuisson, répondit M. +Rinval. Tiens, vois-tu, plus loin, à gauche, un groupe d'ouvriers, qui +fabriquent ces briques avec de l'argile, au moyen de cadres en métal? + +--Comment dispose-t-on le feu qui sert à la cuisson des briques? +demanda Hélène. + +--On établit sur le terrain choisi, et au moyen de briques déjà +cuites, un foyer que l'on garnit de houille. On dispose sur ce +fourneau les briques non cuites, en formant un lit de houille sur +trois ou quatre rangées de briques. Le feu du fourneau monte lentement +et embrase successivement toutes ces couches de charbon. C'est ainsi +que s'opère la cuisson. J'oubliais de vous dire que les parois de ce +tas sont garnies d'un placage d'argile et de sable afin que le feu +reste au centre. + +Lorsque toutes les briques sont placées, on recouvre entièrement le +tas par le même placage employé pour les parois et on l'abandonne à +lui-même. + +Ce procédé est rapide, ajouta M. Rinval, mais il donne beaucoup plus +de déchet que la cuisson dans les fours, où les briques sont abritées +et reçoivent toutes une chaleur égale. + +[Illustration: Abbaye de Saint-Amand.] + +De Valenciennes, nos voyageurs firent une excursion à Saint-Amand, +jolie petite ville, où se trouvent les restes d'une célèbre abbaye du +dix-septième siècle. Puis ils se dirigèrent sur Douai, autre +sous-préfecture du Nord, siège d'une cour d'appel, d'une académie +universitaire et de facultés des lettres et de droit. Douai renferme +aussi de curieux monuments; nous ne pouvons les décrire ici, mais nous +tenons à raconter la visite que firent nos jeunes amis dans une +brasserie de cette ville. + +Le brasseur, auquel M. Rinval avait été particulièrement recommandé, +voulut expliquer lui-même la fabrication de la bière aux visiteurs, en +présence des appareils. + +«Vous savez, sans doute, dit-il, que les matières premières employées +pour la fabrication de la bière sont les grains d'une céréale, telle +que l'orge ou le froment, les cônes de houblon et un ferment désigné +sous le nom de levûre de bière. + +--Qu'est-ce que le houblon? demanda Paul. + +--C'est une plante dont la tige est grimpante comme celle des +haricots, dit Hélène. + +--Elle est _vivace_, c'est-à-dire elle pousse des rejetons pendant +plusieurs années, dit M. Rinval. + +--Nous débutons, continua le brasseur, par faire tremper le grain que +nous employons, l'orge, jusqu'à ce qu'il soit gonflé et souple au +toucher. Nous le laissons ensuite égoutter, et nous le transportons +dans une cave appelée germoir, où il reste pendant douze heures. Ce +temps écoulé, l'orge est mise en couche sur une épaisseur d'environ +trente centimètres; cette épaisseur est diminuée à mesure que la +germination se produit. Au bout de cinq à six jours, si l'on frotte +légèrement le grain dans le creux de la main, le germe se détache: +l'orge est devenue propre à la fabrication de la bière, et prend alors +le nom de _malt_. + +Le malt est étendu sur la _touraille_ ou séchoir, où il séjourne +pendant environ vingt-quatre heures; on le laisse ensuite refroidir, +et on le fait passer dans un tarare ou van de meunier, dans lequel le +germe se détache. Le malt est enfin porté dans un moulin pour être +concassé, puis l'on passe au brassage. + +[Illustration: L'Intérieur d'une Brasserie.] + +Pour procéder à cette opération, on introduit le malt concassé dans +une cuve munie d'un double fond percé de petits trous destinés à +laisser monter l'eau. Cette eau est versée par une gouttière, et sa +chaleur doit atteindre 45 à 50 degrés. Quand la quantité d'eau est +suffisante, un agitateur mécanique contenu dans la chaudière est mis +en mouvement et démêle le malt jusqu'à ce qu'il soit bien imbibé et ne +laisse plus de farine blanche. On verse ensuite une plus grande +quantité d'eau ayant 100 degrés, et l'on agite pendant une demi-heure. +Les produits ainsi obtenus portent le nom de _trempe_. + +Dans les brasseries qui ne sont pas munies des nouveaux appareils, le +malt est remué par les ouvriers au moyen de grandes pelles à jour +nommées _fourquets_. + +Les trempes passent ensuite dans de grandes chaudières, où on les fait +bouillir. Ces chaudières sont chauffées par des fourneaux ou par la +vapeur. Aussitôt que l'ébullition commence, on met le houblon dans la +chaudière (environ 500 grammes par hectolitre) et on laisse bouillir +pendant six heures. Le moût de bière est alors houblonné, et l'on doit +en opérer le refroidissement le plus tôt possible. Pour arriver à ce +but, on le fait couler dans de grands bacs n'ayant que très peu de +profondeur, et, autant que possible, exposés à des courants d'air. Le +point de refroidissement qu'on doit atteindre varie selon les saisons; +en hiver, on refroidit moins qu'en été. + +On fait enfin couler le liquide dans une grande cuve, on ajoute une +certaine quantité de levûre, on abandonne la matière à elle-même, et +les phénomènes de la fermentation ne tardent pas à se produire. On +reconnaît que la bière peut être mise en tonneaux lorsque le levain a +produit une mousse d'un jaune noirâtre.» + +Le lendemain de cette visite, M. Rinval éveilla sa famille dès six +heures du matin. + +--Maintenant, en route pour Lille! dit-il. + +--Où irons-nous ensuite? demanda Hélène. + +--Nous nous rendrons à Dunkerque, où, si vous le voulez bien, nous +nous embarquerons pour aller visiter le département de la Manche. + +--Nous voyagerons par mer? demanda Paul. + +--Certainement. + +--Oh! bravo! bravo! s'écria le petit garçon. + +Lucien et Hélène ne paraissaient pas moins joyeux que leur frère. + +Pendant que nos voyageurs attendaient le départ du train dans la gare +de Douai, Lucien et Hélène remarquèrent une grande affiche annonçant +la _marche_ ou procession de Gayant et de sa famille à travers les +rues de Douai. + +--Qu'est-ce donc que cette procession? dit Hélène. + +--C'est une fête qui se renouvelle tous les ans à Douai, mais dont on +ignore l'origine, répondit un monsieur qui avait entendu la question +de la jeune fille. Chaque année, au mois de juin--car c'est une +ancienne affiche que vous voyez là--on promène par la ville de +gigantesques mannequins revêtus de costumes moyen âge, représentant le +chevalier Gayant et sa famille: _Marie Cagenon_, sa femme, _Jacquot_, +_Fillon_ et _Binbin_, ses trois enfants. Bien qu'il ait six ou sept +mètres de haut, le plus jeune est encore coiffé d'un bourrelet. +Différents autres personnages allégoriques ou historiques, des chars +richement décorés, des cavaliers brillamment costumés, complètent +cette cavalcade, qui attire ici une foule d'étrangers. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE SIXIÈME + +LE NORD (SUITE) + +_Lille.--Une Filature.--Le Beffroi de Bergues.--L'Embarquement à +Dunkerque._ + + +Lille, chef-lieu du département du Nord, capitale de l'ancienne +Flandre, est une des plus grandes et des plus riches villes de France. +M. Rinval fit remarquer à sa famille la place d'Armes, où s'élève une +colonne commémorative du siège de Lille en 1793; la citadelle, une des +plus belles de l'Europe; l'Hôtel de ville; le jardin de botanique et +les musées, fort riches en tableaux, en curiosités et en souvenirs de +toutes les époques. + +Le soir, à l'hôtel, la famille Rinval eut pour voisin de table un gros +monsieur décoré, à l'air très sympathique, qui félicita le papa sur la +gentillesse des enfants et leur excellente tenue. Ce monsieur était un +ancien filateur et répondait au nom de Rimbaud. Ayant appris le but du +voyage de la famille, il proposa à M. Rinval de lui procurer l'entrée +d'une des principales filatures de Lille. + +--Je vous en serai fort reconnaissant, répondit M. Rinval. Mais +seriez-vous assez bon pour donner à mes enfants quelques notions sur +la belle industrie qui vous est familière? + +--Très volontiers, fit M. Rimbaud. J'aime beaucoup la jeunesse qui +veut s'instruire. + +Et il reprit immédiatement, sans autre préambule: + +«Vous savez, mes enfants, que les principales matières employées pour +la fabrication des tissus sont la laine de certains animaux, et +principalement celle des moutons, et le lin, le chanvre et le coton, +qui proviennent de plantes textiles. Je ne vous parle pas de la soie, +qui forme une industrie toute spéciale... + +--Nous avons d'ailleurs étudié la fabrication de la soie dans notre +précédent voyage, dit M. Rinval. + +[Illustration: La Conversation avec le Filateur.] + +--Ah! fort bien. Avant d'être tissés, la laine, le lin, le chanvre et +le coton doivent être transformés en fils; vous comprenez cela, +n'est-ce pas? Cette opération se fait dans les filatures. Le fuseau et +le rouet furent pendant longtemps les seuls appareils de filature +connus. Ce furent des Anglais qui, vers le milieu du siècle dernier, +inventèrent les premiers métiers à filer. Mais les premières filatures +de France ne s'établirent qu'au commencement du dix-neuvième siècle, +et la machine à filer le lin, due à un ingénieur français, Philippe de +Girard, n'est en usage en France que depuis une cinquantaine d'années. + +Vous désirez, je pense, reprit M. Rimbaud, avoir quelques notions sur +les procédés de filature appliqués à chacune des matières que nous +avons énumérées? + +--Oui, monsieur, vous nous ferez grand plaisir, si vous voulez bien +procéder ainsi, dit Hélène. + +--Commençons donc par les laines. Elles se divisent en laines courtes +et en laines longues. Les premières, destinées à la fabrication des +draps, des tapis et autres tissus feutrés, sont soumises au traitement +de la carde, et par suite sont dites _cardées_. + +--Qu'est-ce que la carde? demanda Paul. + +--C'est une sorte de grand peigne qui sert à trier, à diviser les +laines, répondit Hélène. + +--Les laines longues, qui servent à la fabrication des étoffes +légères, des mérinos, des flanelles, et, en général, de tous les +tissus qui laissent apercevoir les fils de la trame et de la chaîne, +sont préparées au moyen de peignes et forment les laines _peignées_, +continua M. Rimbaud. + +Je ne vous détaillerai pas toutes les opérations auxquelles sont +soumises ces laines: dégraissage, séchage, battage, nettoyage, +échaudage, graissage, etc.; ce serait, je le crains bien, faire naître +de la confusion dans vos idées; nous nous en tiendrons donc aux +notions principales. + +Après avoir été peignés et lissés, les _rubans_ ou bandes de laine +sont enroulés en grosses bobines, et livrés ainsi aux machines de +préparation dites de second degré, où ils sont étirés et amenés à un +degré de finesse assez avancé. On les place alors sur le métier à +filer, qui les transforme en fils, après les avoir étirés une dernière +fois. + +Voilà pour la laine. Passons au coton. D'où vient cette matière, mon +ami? demanda M. Rimbaud à Paul, qui paraissait suivre les explications +du filateur avec une certaine attention. + +--Le coton vient d'une plante appelée cotonnier, répondit le petit +garçon. + +[Illustration: Le Beffroi de Bergues.] + +--Et cette plante est ou une herbe, ou un arbuste, ou même un arbre. +Vous savez qu'on cultive surtout le cotonnier dans les pays chauds, et +notamment dans notre colonie de l'Algérie. + +Le coton se trouve dans le fruit du cotonnier. C'est une touffe de +long duvet qui entoure l'enveloppe des graines. + +Le coton est soumis à plusieurs opérations avant d'arriver au métier à +filer. Le premier appareil dans lequel on le place est le _willow_, +qui ouvre les cotons longs et nettoie ceux qui sont sales. Puis +viennent le _batteur-éplucheur_, qui continue le travail précédent, et +le _batteur-étaleur_, qui achève le nettoyage et forme avec la matière +une sorte de nappe propre à être enroulée et placée sur les _cardes en +gros_. Le coton est ensuite cardé, puis étiré et assemblé par des +machines spéciales qui le préparent à passer sur les bancs à broches, +où il est étiré et tordu. + +Les fils sont alors soumis aux métiers à filer qui sont, comme pour la +laine, les mull-jennys ordinaires, les self-actings ou métiers +automates, et, pour les filés fins, les demi-self-actings, dans +lesquels le renvidage se fait à la main. + +Depuis l'invention de Philippe de Girard, le lin se file par des +procédés analogues à ceux employés pour le coton. + +L'invention de l'ingénieur français consiste principalement dans +l'addition de peignes, qui continuent l'étirage et maintiennent les +fibres parallèles pendant l'opération. + +De même que pour les autres matières textiles que l'on veut filer, on +commence par enrouler uniformément le ruban de lin sur une bobine. Les +rubans ainsi enroulés sont transportés aux métiers à filer, qui se +distinguent en métier à filer à sec et métier à eau chaude. Le premier +sert pour les fils communs; le second pour les fils fins. L'emploi de +l'eau chaude a pour but de dissoudre la substance gommeuse qui unit +les fibres de lin. Après cette opération, ces fibres deviennent +divisibles à l'infini, et l'on peut obtenir des fils d'une finesse +extraordinaire.» + +Ainsi renseignés, nos voyageurs visitèrent avec le plus grand intérêt +la filature que leur avait indiquée M. Rimbaud, et où ils furent +parfaitement accueillis. Ils quittèrent ensuite Lille et se rendirent +à Bergues, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Dunkerque, où +leur Guide leur signalait un superbe beffroi. Cette construction, qui +est du seizième siècle, et dont l'architecture est des plus curieuses, +est haute de 80 mètres. + +Après une légère collation, la famille Rinval reprit le train pour +Dunkerque, port sur la mer du Nord, lequel compte environ 38,000 +habitants. Là elle retrouva encore, entre autres monuments, un beffroi +haut de 60 mètres, dont le joli carillon charma M. Paul à ce point +qu'on ne pouvait plus le faire avancer. + +--Tu voudrais bien pouvoir l'emporter à Paris, n'est-ce pas? lui dit +Mme Rinval. + +--Dire que ce carillon a peut-être aussi charmé Jean-Bart! remarqua +Hélène. + +--En effet, Jean-Bart est né à Dunkerque, dit Lucien. + +--Jean-Bart, le célèbre marin? s'écria Paul. + +--Oui, mon ami, répondit M. Rinval. Nous verrons d'ailleurs sa statue +sur une des places de la ville. Mais hâtons-nous si nous voulons que +rien d'intéressant ne nous échappe. Nous n'avons que cette journée +pour visiter Dunkerque. + +Le lendemain, en effet, la famille Rinval arrivait sur le port vers +sept heures et demie du matin, et ne tardait pas à s'embarquer. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE SEPTIÈME + +LA MANCHE + +_Cherbourg.--Saint-Lô.--Le Cidre.--Granville.--Le Mont-Saint-Michel. +La Récolte du Varech._ + + +C'était, pour les enfants de M. Rinval, une façon de voyager toute +nouvelle que celle que leur père avait adoptée pour les conduire en +Normandie. Mme Rinval et Hélène craignaient un peu le mal de mer, +mais le temps était beau, la mer douce, et elles ne furent que très +peu incommodées. Quant aux hommes, M. Rinval, Lucien et Paul, ils ne +souffrirent aucunement. + +Le spectacle des côtes fuyant devant leurs yeux charma beaucoup les +voyageurs. C'était à chaque moment un site nouveau, et il y en avait +de vraiment délicieux. + +On passa successivement devant les ports de Calais, de Boulogne, de +Dieppe, et l'on fit relâche au Havre. + +Du Havre, on se dirigea sur Cherbourg, d'où l'on devait continuer le +voyage par chemin de fer. + +Pendant que le paquebot filait, M. Rinval ne manqua pas de demander à +ses enfants l'indication des départements qu'on côtoyait, l'importance +des villes et des ports devant lesquels on passait, et, disons-le à la +louange des jeunes voyageurs, presque toutes les réponses furent +satisfaisantes. + +--Te rappelles-tu quelles sont les principales industries de +Cherbourg? demanda notamment M. Rinval à Lucien. + +--Oui, papa. On y trouve d'importants chantiers pour la construction +des navires, des fonderies de métaux, des tanneries, des filatures de +coton et de laine. + +[Illustration: Vue de Cherbourg] + +--En effet. Mais Cherbourg est surtout un port très remarquable, à la +fois port militaire et port marchand, et dont l'établissement a +nécessité des travaux gigantesques. Ces travaux, commencés dès 1686, +par Vauban, repris sous Louis XVI, sous Napoléon Ier et sous +Louis-Philippe, n'ont été terminés que vers 1858 et n'ont pas coûté +moins de deux cents millions. + +Nos voyageurs ne firent qu'une courte station à Cherbourg. M. Rinval +put cependant leur montrer les belles promenades de cette ville et +quelques édifices, entre autres l'église de la Trinité, qui fut bâtie +vers 1450. Il leur fit voir aussi les formidables fortifications de la +ville du côté de la terre, lesquelles sont reliées entre elles par le +fort du Roule, élevé de cent dix mètres, et d'où l'on jouit d'une vue +magnifique sur les environs. + +De Cherbourg on se rendit à Saint-Lô, chef-lieu du département, où +l'on contempla les belles églises de Notre-Dame et Sainte-Croix, +l'Hôtel de ville et plusieurs maisons anciennes. + +On visita ensuite Coutances, sous-préfecture, siège d'un évêché, où la +vue de la cathédrale frappa tout particulièrement l'esprit de nos +touristes. Ce beau monument a été bâti au onzième siècle, mais il ne +reste que très peu de chose de la construction primitive; la plus +grande partie de l'église actuelle date du treizième siècle. La +richesse de son architecture n'est pas son seul titre à l'attention +des voyageurs; sa situation est des plus imposantes. Elle domine un +mamelon élevé, sur lequel est bâtie la ville, et ses hautes tours, +surmontées d'aiguilles hardies, s'aperçoivent de très loin en mer et +servent de point de reconnaissance aux marins. + +M. Rinval avait à Coutances un de ses amis de collège, M. Duhobey, +riche propriétaire qui l'avait invité plusieurs fois à venir visiter +ses propriétés. Ce fut chez lui que les enfants de M. Rinval se firent +expliquer, un soir, la fabrication du cidre. + +«Vous savez, mes enfants, leur dit M. Duhobey, que le cidre, la +principale boisson de la Normandie, est une liqueur qui se fabrique +avec les pommes? + +--N'en fabrique-t-on pas aussi avec des poires? demanda Lucien. + +--Si, mon ami. Il y a, en effet, le cidre de pommes et le cidre de +poires. Mais ce dernier est plus particulièrement désigné sous le nom +de _poiré_. + +[Illustration: La Récolte des Pommes.] + +La fabrication du cidre est beaucoup plus simple que celle du vin ou +de la bière. Toute l'opération consiste, en effet, à exprimer le jus +des pommes ou des poires et à le faire fermenter. La qualité du cidre +dépend donc principalement de la nature des fruits employés pour sa +fabrication. + +Le cidre de meilleure conservation est obtenu par un mélange de pommes +douces, de pommes amères et de pommes aigres. On prend, en général, +une partie de pommes aigres pour deux parties de pommes douces et +amères. + +--On ne peut donc pas employer les pommes douces seules? dit Mme +Rinval. + +--Si, madame; le cidre ainsi obtenu est agréable, il est vrai; mais il +s'aigrit rapidement. + +On distingue aussi les pommes en pommes de première saison, lesquelles +mûrissent en septembre; en pommes de seconde saison, mûrissant en +octobre; et en pommes de troisième saison, mûrissant en novembre. + +Pour récolter les pommes à cidre, lorsqu'elles sont mûres, on secoue +les branches des arbres, puis on abat celles qui restent au moyen de +longues gaules. C'est un spectacle que je pourrai vous donner avant +votre départ, car on va commencer ici la récolte des pommes de +première saison. + +--C'est vrai, nous sommes en septembre, fit Paul. + +--Les pommes récoltées, continua M. Duhobey, sont mises en tas, dans +un lieu sec et aéré, généralement un hangar, où elles achèvent de +mûrir. On les y laisse ordinairement trois semaines ou un mois, mais +en ayant soin de les examiner de temps à autre et d'enlever +soigneusement les fruits qui viendraient à se gâter. + +Lorsque les pommes sont parvenues au degré de maturation voulu, on les +écrase au moyen du _tour à piler_, appareil que vous avez vu dans une +des cours de ma ferme. C'est, vous le savez, une grande auge +circulaire en pierre de taille ou en granit, qui a environ vingt +mètres de circonférence, sur une profondeur d'à peu près trente +centimètres, et dans laquelle tourne une meule en bois très épaisse et +mue par un cheval. Le mouvement de la meule faisant remonter la pulpe +le long des parois de l'auge, un homme suit le cheval avec un bâton +pour faire retomber le marc. Le rabattement de la pulpe se fait +parfois aussi d'une manière plus simple, au moyen d'une barre de bois +fixée à l'arrière de la meule, et qui racle les bords de l'auge. + +[Illustration: Le Pressoir et le Tour à piler.] + +Chez certains propriétaires, au lieu du tour à piler, on se sert du +_grugeoir à pommes_, sorte de grand moulin à bras dont la forme +rappelle un peu les moulins à café ou à poivre que vous avez pu +remarquer dans les grandes épiceries. + +Les pommes étant réduites en pulpe sont portées dans des cuviers, où +on les abandonne pendant douze à vingt-quatre heures, en ayant soin de +remuer plusieurs fois par jour, pour empêcher la fermentation. + +On soumet ensuite la pulpe à l'action du pressoir, pour en extraire le +jus. Je vous ferai aussi voir cet appareil. + +On étend sur le pressoir, au moyen d'une pelle, des couches de pulpe +superposées, de dix à quinze centimètres d'épaisseur. Entre chaque +couche est placé un mince lit de paille de seigle ou un tissu de crin. +La dernière couche étant posée, on recouvre le tout au moyen de +madriers ou de billots. On ne presse qu'au bout de quelques heures, et +l'on obtient, par le simple égouttage, le cidre dit de _mère goutte_. + +Ce pressurage est répété plusieurs fois. Les petits fermiers, +destinant à la vente le premier cidre obtenu, ajoutent, lors des +derniers pressurages, une certaine quantité d'eau au marc pressé, et +font ainsi un cidre léger qui leur sert de boisson. + +L'ancien pressoir, employé par la plupart des fermiers, est fort +encombrant, et ne donne pas les meilleurs résultats. Il ne subsiste +guère que grâce à la simplicité de sa construction. + +Dans les grands établissements, on presse les pommes pilées au moyen +d'une presse hydraulique, et le tour à piler est lui-même remplacé +par des pressoirs mécaniques, qui donnent des résultats plus rapides +et plus complets.» + +De Coutances, on se rendit à Granville, joli petit port, où l'on +devait prendre une voiture pour se rendre au Mont-Saint-Michel. Une +partie de Granville, la vieille ville, est bâtie sur un rocher abrupt, +dit le Roc, battu par la mer et presque séparé de la terre par un +large ravin. Nos voyageurs trouvèrent cette situation très pittoresque +et se plurent à contempler la mer du haut du Roc. + +Mais le Mont-Saint-Michel les émerveilla bien plus encore, et ils +eurent beaucoup de peine à s'en éloigner. + +[Illustration: La Récolte du Varech.] + +Le village est bâti en amphithéâtre, à la base et sur les pentes d'une +masse de granit de neuf cents mètres de tour. Il est entouré d'une +muraille d'enceinte bordée de mâchicoulis et flanquée de tours. On y +entre par un seul passage, et il n'a, pour ainsi dire, qu'une rue +unique qui se déroule en une longue courbe sur le flanc de la montagne +et aboutit à l'abbaye, qui la domine, par un escalier divisé en +plusieurs rampes. Une vaste plaine de sables mouvants, que l'eau de la +mer recouvre deux fois par jour, entoure le Mont-Saint-Michel. Aussi +ne doit-on s'y aventurer que sous la conduite d'un guide expérimenté, +si l'on ne veut pas risquer sa vie. De graves accidents se sont +souvent produits en cet endroit; des voyageurs, des équipages attardés +sur les sables ont été engloutis par les flots. Mais un sort semblable +ne pouvait atteindre nos voyageurs, car M. Rinval ne prit le chemin du +Mont qu'après s'être procuré les renseignements les plus précis sur +les heures de la marée. + +Nos voyageurs virent le Mont-Saint-Michel sous ses deux aspects: à la +mer basse, entouré de sa plaine de sable; et à la mer haute, +transformé en une île véritable, battue par les vagues agitées. + +Hélène et Lucien remarquèrent que les bâtiments de l'abbaye qui domine +le village forment un immense rectangle ou carré, du milieu duquel +s'élance l'église abbatiale, surmontée de toutes parts de clochetons, +et dominée par une tour carrée. M. Rinval leur dit que cette tour +avait été bâtie au dix-septième siècle, et qu'elle avait remplacé une +flèche aiguë que couronnait la statue de saint Michel. + +--On eût dû laisser cela, c'eût été bien plus joli, remarqua Paul. + +Le guide proposa à M. Rinval et à sa famille de monter dans la tour. +Cette proposition fut accueillie avec empressement, et, arrivés sur la +plate-forme, nos voyageurs découvrirent un panorama qui les dédommagea +amplement de leur fatigue. + +Ils visitèrent ensuite les constructions de l'abbaye, et notamment la +partie appelée la _Merveille_, qui se compose de trois étages de +magnifiques constructions. + +D'abord, les vastes cryptes ou souterrains du onzième siècle, +partagées en deux grands compartiments. Au-dessus, la salle de +l'ancien chapitre du Mont, que l'on regarde comme la plus vaste et la +plus superbe salle gothique qui existe. + +Et enfin, au-dessus de cette salle, le cloître, lequel est d'une +richesse d'architecture extraordinaire. On n'y compte pas moins de +deux cent vingt colonnettes en granit, en calcaire, en stuc et en +granitelle. Des fenêtres du cloître, les visiteurs purent contempler +la mer, qui se trouvait à plus de cent mètres au-dessous d'eux. + +La seule partie de l'abbaye que nos voyageurs ne visitèrent point fut +les souterrains. M. Rinval rappela que plusieurs de ces souterrains +avaient servi de cachots, à différentes époques. + +En redescendant dans le village, le guide leur montra les ruines d'une +maison qui passe pour avoir servi de logis à Tiphaine Raguenel, épouse +de Duguesclin. Ce fut encore l'occasion d'une intéressante +conversation entre M. Rinval et ses enfants sur le vaillant connétable +de Charles V. + +Après avoir quitté le Mont-Saint-Michel, la famille Rinval rencontra +plusieurs chariots chargés de plantes marines, qui intriguèrent +beaucoup M. Paul. + +--C'est du _varech_, dit M. Rinval. Tu connais cette plante? +demanda-t-il à Lucien. + +--Oui, papa. C'est une espèce d'algue que l'on recueille sur les côtes +pour engraisser les terres. + +--En effet. En faisant brûler ces plantes, on retire aussi de leur +cendre la soude, substance qui sert à plusieurs usages, et notamment à +fabriquer les savons. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE HUITIÈME + +LE RETOUR + +_Visite d'une Imprimerie._ + + +--Eh bien! êtes-vous satisfaits de votre voyage? demanda M. Rinval à +ses enfants, lorsqu'on eut repris le train pour rentrer à Paris. + +--Certes oui, papa! s'écrièrent à la fois Lucien, Hélène et Paul. + +--Nous avons vu des régions bien intéressantes, dit Hélène. + +--Nous avons étudié plusieurs industries qui nous étaient inconnues, +dit Lucien. + +--Et nous avons même voyagé sur la mer! ajouta Paul avec une certaine +fierté. + +--Il est cependant, reprit Hélène, une industrie (je devrais plutôt +dire un art) à laquelle j'aurais bien désiré m'initier, et que nous +n'avons pas rencontrée sur notre route. + +--De quoi veux-tu parler? demanda Mme Rinval. + +--De l'Imprimerie, répondit la jeune fille. Pour moi, celle-là prime +toutes les autres. Que serions-nous, que saurions-nous sans cette +belle invention? + +--Si cela peut vous faire plaisir, dit M. Rinval, je vous promets de +vous faire visiter une imprimerie avant la rentrée des classes. + +--Oh! merci, papa, s'écrièrent les enfants. + +En effet, deux ou trois jours plus tard, lorsqu'on fut un peu reposé +des fatigues du voyage, M. Rinval conduisit sa famille dans une des +plus grandes imprimeries de Paris, avec le directeur de laquelle il +était en relations. Un _prote_, ou chef ouvrier, fut mis à la +disposition des visiteurs, pour leur donner toutes les explications +qu'ils pourraient désirer. + +On conduisit d'abord les jeunes gens dans l'atelier des compositeurs +typographes, où s'opère la première partie du travail de l'imprimerie, +c'est-à-dire l'assemblage des lettres. + +[Illustration: Presse à bras.] + +«Vous savez, leur dit leur cicérone, qu'avant Gutenberg on n'imprimait +qu'au moyen de planches en bois d'une seule pièce, sur lesquelles les +lettres étaient sculptées en relief. Gutenberg inventa les lettres +mobiles ou détachées, qui peuvent être employées pour l'impression de +plusieurs ouvrages. Ces lettres furent d'abord en bois. Puis Gutenberg +et ses associés, Fust et Schoeffer, imaginèrent les _matrices_, ou +petites formes gravées en creux au moyen d'un poinçon, et dans +lesquelles on peut fondre des lettres en métal. C'est aujourd'hui +encore le système employé pour la fonte des lettres. Les industriels +qui s'occupent de ce genre de travail sont appelés _fondeurs en +caractères typographiques_. + +La typographie est la partie de l'imprimerie qui concerne la +_composition_, la préparation des planches, sur lesquelles on imprime. +Vous savez qu'on appelle _planche_, ou _forme_, l'assemblage des +caractères qui représentent une ou plusieurs pages. + +Dans les ateliers de composition, les lettres typographiques sont +disposées dans des boîtes à compartiments, qu'on appelle _casses_. +Vous voyez que ces lettres rappellent par leur forme et par leur +longueur des allumettes, sur l'un des bouts desquelles une lettre se +trouverait gravée en relief. Le compositeur prend successivement dans +la casse chacune des lettres qui lui sont nécessaires pour former les +mots qu'il a à composer, et les place côte à côte dans une sorte de +petite boîte en métal qu'il tient dans la main gauche, et qu'on nomme +_composteur_. Les lettres y sont renversées, c'est-à-dire qu'elles ont +la tête en bas.» + +En donnant cette explication, le prote pria un des compositeurs de +vouloir bien montrer son composteur aux enfants. Ceux-ci s'amusèrent +beaucoup en essayant de lire, comme l'ouvrier, de droite à gauche, et +les lettres étant à l'envers. + +«Les blancs qui séparent chaque mot sont produits par de petits +morceaux de métal moins longs que les lettres, et qu'on nomme +_espaces_, reprit le prote. En ce sens, _espace_ est du féminin. + +Les blancs plus larges qui existent souvent à la fin des alinéas +s'obtiennent au moyen de carrés de métal appelés _cadrats_. Les +cadrats de petite dimension se nomment _cadratins_. + +Le composteur étant plein, on enlève les lignes de composition qu'il +contient, pour les placer sur une sorte de petit cadre en métal qui +s'accroche sur la casse, et qu'on nomme _galée_. + +Quand la galée renferme un nombre suffisant de lignes, on lie +fortement les caractères au moyen d'une ficelle et l'on en forme un +_paquet_. + +On tire des _épreuves_ de ces paquets, pour les soumettre à la lecture +du _correcteur_. Ces épreuves se tirent parfois sur une presse; +parfois aussi, on se contente de frapper au moyen d'une brosse la +feuille de papier qui a été appliquée sur le paquet encré; on obtient +ainsi une épreuve suffisamment lisible. Le correcteur relève les +erreurs de composition en marge de l'épreuve, au moyen de signes +particuliers appelés _signes de correction_. + +[Illustration: Presse Marinoni.] + +Après la correction des paquets, la composition est remise au _metteur +en pages_, lequel la répartit en pages d'une longueur égale, place les +folios, dispose les titres des chapitres, les notes, etc. Lorsqu'il a +ainsi préparé le nombre des pages que doit contenir la feuille de +papier, il procède à l'_imposition_. + +Cette partie du travail consiste à disposer dans des cadres en métal +appelés _formes_, les pages composant une feuille, de telle façon +qu'après l'impression et le pliage ces pages se suivent dans leur +ordre numérique. L'imposition, vous le comprenez, diffère selon les +formats adoptés. + +Lorsque toutes les corrections sont terminées, les formes sont portées +aux presses, où s'effectue le tirage. Allons voir ce qu'elles y +deviennent.» + +Les visiteurs descendirent à l'étage inférieur, où étaient installées +les presses. Ils s'arrêtèrent d'abord devant la presse à bras, qui fut +longtemps la seule employée, et dont on ne se sert plus guère, dans +les grandes imprimeries, que pour le tirage des épreuves, ou pour +quelques travaux demandant une grande délicatesse. + +«Voyez, dit leur guide; l'ouvrier imprimeur va tirer une feuille +nouvelle; son aide encre un rouleau et le promène sur les formes +installées sur la presse; l'imprimeur a déjà placé une feuille de +papier dans un cadre en papier qu'on nomme _frisquette_; il rabat ce +cadre, replie le _tympan_, espèce de tablier mobile, et, au moyen +d'une manivelle, fait passer le _train_ sous la presse; il serre au +moyen d'un levier, fait ressortir le train, relève le tympan et la +frisquette, et enlève la feuille imprimée. La voici», ajouta-t-il, en +la prenant des mains de l'ouvrier. + +Hélène, Lucien et Paul examinèrent curieusement la feuille qui venait +d'être ainsi imprimée sous leurs yeux. Le petit garçon, émerveillé, +battit même des mains. + +--Voilà pour la presse à bras, continua le prote. Mais dans les +presses mécaniques, les plus employées aujourd'hui, la plupart des +opérations se font automatiquement. + +On possède maintenant, non seulement des presses qui impriment avec +une grande rapidité, mais encore des machines qui permettent +d'imprimer simultanément en plusieurs couleurs, et même d'imprimer une +feuille des deux côtés à la fois. Telle est la presse Marinoni que je +vais vous faire voir. + +Et il conduisit le groupe dans une grande salle, où était installée +une haute machine de forme presque carrée. + +--Avec cette machine, dit-il, la plupart des opérations de préparation +sont supprimées. On l'emploie surtout pour l'impression des journaux. +Le papier est en rouleau, comme vous pouvez le voir, et lorsque la +machine est mise en mouvement, il se déroule comme un ruban, s'engage +entre les cylindres et en sort transformé en journaux coupés, rangés +et comptés. Les plieuses n'ont qu'à recueillir les feuilles et à les +expédier. + +--C'est merveilleux, dit M. Rinval. + +--Si Gutenberg pouvait revenir, que dirait-il, en voyant quel parti on +tire aujourd'hui de son admirable invention? dit Hélène, lorsqu'on eut +quitté l'imprimerie. J'ai vu dernièrement une gravure le représentant +dans son atelier. Il y avait là une presse massive qui devait +fonctionner beaucoup moins vite que la presse Marinoni, ajouta-t-elle +en souriant. + +--Ce n'est pas moins à lui qu'est due l'admirable découverte de +l'imprimerie, dit M. Rinval, et il a fallu plusieurs générations de +travailleurs pour arriver au résultat atteint aujourd'hui. Si le +résultat est admirable, n'oubliez pas qu'il n'a été acquis qu'au prix +de beaucoup de recherches et d'efforts. J'espère, mes chers enfants, +que nos voyages en France vous auront non seulement instruits sur +beaucoup de choses que vous ignoriez, mais qu'ils vous auront donné un +vif désir d'apprendre davantage encore. Rappelez-vous surtout les noms +et les exemples des grands travailleurs dont nous avons ensemble +contemplé les oeuvres. Faites en sorte de vous rendre, comme eux, +utiles à votre pays, ou du moins à ceux qui vous entourent.» + +Les paroles de M. Rinval parurent produire une vive impression sur les +trois enfants, et nous ne surprendrons pas nos lecteurs en leur disant +que l'année scolaire qui suivit les vit remporter de nombreux succès. + +[Illustration] + + * * * * * + +Au lecteur: + +Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la +version papier. + +Deux mots ont été corrigés: + +page 7: contre-maître remplacé par contremaître + +page 16: paritculièrement par particulièrement + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouveau voyage en France, by Anonymous + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30484 *** |
