summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/30268-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/30268-8.txt')
-rw-r--r--old/30268-8.txt7803
1 files changed, 7803 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/30268-8.txt b/old/30268-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..1d911cc
--- /dev/null
+++ b/old/30268-8.txt
@@ -0,0 +1,7803 @@
+The Project Gutenberg EBook of Lettres persanes, tome I, by
+Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres persanes, tome I
+
+Author: Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu
+
+Annotator: André Lefèvre
+
+Release Date: October 16, 2009 [EBook #30268]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PERSANES, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+LETTRES PERSANES
+
+PAR
+
+MONTESQUIEU
+
+AVEC
+
+PRÉFACE, NOTES ET VARIANTES,
+
+INDEX
+
+PHILOSOPHIQUE, HISTORIQUE, LITTÉRAIRE,
+
+PAR
+
+ANDRÉ LEFÈVRE
+
+TOME I
+
+PARIS
+
+ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 27, PASSAGE CHOISEUL, 29
+
+M DCCC LXXIII
+
+LETTRES PERSANES
+
+_Tous droits réservés._
+
+E. Picard.
+
+IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Ce, A SAINT GERMAIN.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Louis XIV était mort, laissant le peuple affamé, la France appauvrie
+par la révocation de l'édit de Nantes, par les longs désastres d'une
+guerre inique terminée à grand peine en victoire _in extremis_,
+l'esprit écrasé sous le joug du père Lachaise et de la Maintenon, les
+lettres languissantes. La disparition de la funeste cagote et des
+confesseurs jésuites fut un soulagement universel. Le poids qui
+oppressait les poitrines s'en était allé à Saint-Denis en pourriture
+royale. On respirait. Mais dans quel chaos, dans quel désarroi moral,
+politique et financier! Trouble encore accru par le déchaînement des
+passions comprimées et le dévergondage effréné qui succède à la
+libération.
+
+C'est dans Michelet qu'il faut chercher la peinture sur le vif de
+cette ruine pleine de vie, où, parmi les scandales de l'agiotage qui
+étouffa dans son germe la gigantesque entreprise de Law, parmi les
+intrigues traîtresses des bâtards auxquels Louis XIV avait voulu
+livrer la minorité de Louis XV, M. le Duc, un Condé rapace, _roi du
+système_, qui se disait pauvre avec un grand gouvernement et dix-huit
+cent mille livres de rentes, un Dubois pourri de vices et de ruse, des
+Tencin mâle et femelle, gouvernaient un fouillis de petits abbés, de
+laquais enrichis, de grands seigneurs et de courtisanes que la
+spéculation mêlait dans la fraternité du ruisseau Quincampoix. Les
+castes s'effaçaient. _Per fas et nefas_, il se formait une nation
+avide d'une vie nouvelle, pleine de mépris et de haine déjà contre les
+parasites sociaux acoquinés sur la patrie. La Révolution se faisait;
+par en haut; dans la bourgeoisie lettrée et la petite noblesse de
+robe; mais elle se faisait.
+
+«Le siècle, dit Michelet, demandait, désirait un génie qui tranchât
+nettement dans le temps, partît de l'écart absolu, qui surtout allât
+droit à la question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât
+pas, comme les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une
+machine plus qu'usée.»
+
+Notez que le catholicisme expirant se signalait encore par d'horribles
+exploits; que la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades, les
+missions bottées, la persécution des jansénistes venaient de dépeupler
+le centre de la France, de ruiner l'industrie; qu'en 1721 (l'année des
+_Lettres persanes_) l'inquisition brûlait à Grenade neuf hommes et
+onze femmes; que, vers le même temps, les protestants de Thorn
+périssaient torturés «dans des supplices exquis;» que les parlements
+de Paris, de Rouen, de Bordeaux, tenaillaient et brûlaient les
+libertins, libres penseurs du temps; que le Château-Trompette, où l'on
+ne pouvait se tenir ni debout ni couché, n'avait rien à envier aux
+effrayants _in pace_ de l'inquisition.
+
+Qui donc proclamera l'iniquité de l'intolérance, l'inanité des menues
+pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique, l'influence
+néfaste du célibat ecclésiastique, l'inévitable fin du catholicisme;
+la supériorité des gouvernements doux, des châtiments gradués et
+modérés, sur les rigueurs pénales et les fantaisies du despotisme; de
+la république sur la monarchie? quel homme osera, en face et au-dessus
+de l'arbitraire religieux et politique, établir les principes du droit
+des gens, subordonner à l'équité les coutumes et les lois, soumettre à
+la justice les princes, les magistrats, les prêtres, Dieu lui-même,
+«s'il y a un Dieu» (LXXXIV)?
+
+Ce sera, contraste piquant, un homme né et nourri dans un «milieu
+unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer», où la routine
+réactionnaire est une religion, où la cruauté froide, indifférente,
+machinale est une seconde nature, où l'infatuation est une monomanie.
+Une fatalité de famille condamnait Montesquieu à la magistrature.
+Affublé à vingt-cinq ans d'une perruque de conseiller, coiffé à
+vingt-sept ans d'un bonnet de président à mortier, il semblait
+«calfeutré au foyer» dès vingt-six ans par un mariage fort calme et
+l'éducation de trois enfants. Il n'avait «guère plus de trente ans
+quand son petit roman esquissa déjà le _Credo_ de 89.» Le prisonnier
+de la robe s'était émancipé; cette robe, qu'il porta douze ans
+(1714-1726), «dont il n'osait s'arracher» couvrait «un merveilleux
+fonds de haine» pour l'atroce passé dont elle le faisait complice.
+«Son esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en
+fut pas accablé, mais s'étendit en dessous de tous côtés,» étudiant
+les sociétés, les lois qui président au développement des nations,
+l'éclosion lente mais sûre de la justice, idéal qui se dégage des
+moeurs passagères et changeantes. Dans le recueillement d'une
+quasi-captivité, ou parmi les distractions ordinaires d'une vie calme
+et mondaine, en allant de son hôtel au parlement, du parlement à son
+hôtel, parfois à Paris, il aiguisait et fourbissait l'arme qui allait
+«décapiter un monde,» ses petites phrases pimpantes et sèches, si
+fortes dans leur dédaigneuse concision, mesurées et audacieuses.
+
+Mais comment relier tant de pensées éparses sur des sujets si vastes,
+réduire en un livre le sommaire d'une bibliothèque critique, et en un
+livre attrayant, se faire lire et accepter? On était «dans un moment
+singulier d'inattention où personne n'avait envie de regarder. Ecrit
+au plus fort du système, le livre est publié dans la débâcle: la
+terreur du visa, quand chacun se croit ruiné. La difficulté était
+grande pour se faire écouter de gens préoccupés si fortement. Quel
+cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s'emparer du
+public? _Le petit roman_ fit cela.»
+
+Il est probable que, dès 1718, Montesquieu s'était arrêté à l'idée de
+lettres écrites par des Orientaux voyageant en Europe. Déjà Charles
+Rivière du Fresny, dans ses _Amusements sérieux et comiques_,
+Amsterdam, 1705, avait promené un Siamois à Paris. C'était un artifice
+ingénieux et simple. Les moeurs de l'Orient, matière à comparaison
+et à contraste, étaient suffisamment connues par les _Mille et une
+nuits_, par les récits de Chardin et de Tavernier, par les _Mémoires
+du serrail_ de Mme de Villedieu (Catherine des Jardins, femme galante
+morte en 1683). L'auteur causait de son projet avec ses amis, leur en
+communiquait des fragments, profitait de leurs conseils, rédigeait
+d'après leurs indications plaisantes ou sérieuses des épisodes et des
+réflexions, esquissait des caractères.
+
+A en croire une note manuscrite au verso du feuillet de garde de
+l'édition 1758 (Amsterdam et Leipsik, Arkstée et Merkus, trois volumes
+in-4), la première des OEuvres complètes (Arsenal, 20 911 B.), «deux
+personnes ont travaillé avec M. le président Montesquieu aux _Lettres
+persannes_: M. Bel, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui a fourni
+les articles badins, et M. Barbaud, président, qui a écrit les
+réflexions morales.» Ce dernier était secrétaire perpétuel de
+l'Académie de Bordeaux, à laquelle il légua sa maison et sa
+bibliothèque. Jean-Jacques Bel, membre de la même Académie, possédait
+une fort belle bibliothèque qu'il voulait rendre publique, en y
+attachant, à ses frais, deux bibliothécaires. On a de lui le
+_Dictionnaire néologique_ (en collaboration avec Desfontaines), des
+lettres critiques sur la Mariamne de Voltaire, et une ironique
+apologie de Lamothe-Houdart. Il mourut à quarante-cinq ans (1738),
+d'un excès de travail, à Paris, où «il passoit la plupart de son
+temps.» Ces deux hommes étaient évidemment des lettrés, et il leur
+suffit, pour être sauvés de l'oubli, d'avoir touché aux _Lettres
+persanes_. Quant à leur part de collaboration, il semble qu'on soit
+fondé à la restreindre à un échange d'idées. Le style de Montesquieu
+est partout le même, d'une concision forte qui n'exclut ni
+l'afféterie, ni la sécheresse. Et dans son premier ouvrage se
+retrouvent en germe aussi bien la curiosité galante du _Temple de
+Gnide_, que la gravité quelque peu impérieuse de l'_Esprit des lois_
+et de la _Grandeur et décadence des Romains_, avec un charme de plus,
+l'expansive mobilité de la jeunesse et le mélange contrasté des sujets
+et des tons.
+
+Une occasion se présenta, Montesquieu la saisit.
+
+«L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721), avec tout son monde
+équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas
+un sérail? Et qu'est-ce donc que la vie du sérail? Vous le voulez...
+Eh! bien, apprenez-le. Le nouveau livre vous le dira. Dès le
+commencement, cinq ou six lettres vous saisissent par cette curiosité
+d'être confident du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est
+piquant, d'un sérail veuf, et des humbles aveux que ces belles
+délaissées écrivent en grand secret. Avec un tel prologue, on ne
+lâchera pas le livre. Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute
+même pas. A cent lieues du sérail mystique des soufis, du sérail
+voluptueux du Ramayan, celui-ci est français, je veux dire amusant et
+sec. La flamme même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore,
+esprit, dispute et jalousie. Ces disputes ne troublent guère les sens.
+Le tout est une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur
+veuvage où elle tient la femme; même la polygamie chrétienne
+(quoiqu'on en plaisante parfois comme d'une chose qui est dans les
+moeurs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur l'homme à
+bonnes fortunes (XLVIII). C'est un coup de théâtre de voir comme,
+après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître de son
+lecteur, il l'emporte sur un pic d'où l'on voit toute la terre,» la
+marche inéluctable des sociétés humaines vers le droit, vers la libre
+pensée, vers la république. «Le régent rit et tout le monde. Et qui
+sait? les évêques, tous les pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc.,
+et la France entière rit, et l'Europe. C'est là bien autre chose qu'un
+succès littéraire.»
+
+La vogue tout d'abord fut grande. Il parut en 1721 trois éditions au
+moins des _Lettres persanes_, deux chez Brunel, Amsterdam, une à
+Cologne chez Pierre Marteau (voir la bibliographie à la fin du tome
+II), toutes fidèles au texte publié chez Brunel par les soins du
+secrétaire de Montesquieu.
+
+L'auteur vint à Paris (1722) jouir de son triomphe. Reçu dans tous les
+cercles lettrés, chez le Régent, chez Maurepas, chez Mme de Tencin, il
+connut là Duclos, Chevrier, Voisenon, La Chaussée, Crébillon fils,
+Moncrif, Salé, Pont de Veyle, tous aspirants à l'Académie. Le _Temple
+de Gnide_, que Mme du Deffand a si bien nommé l'_Apocalypse de la
+galanterie_, allégorie affétée composée pour Mlle de Clermont, lui
+valut, dit-on, un certain nombre d'amies influentes (1725). Aussitôt
+il se présenta à l'Académie, et fut élu. Fontenelle, directeur, avait
+déjà écrit son discours et l'avait remis au récipiendaire, lorsque des
+envieux firent valoir un article des statuts qui interdisait
+l'admission de membres non résidants. Et puis Montesquieu avait fort
+malmené l'Académie (LXXIII). L'élection ne fut pas validée.
+Montesquieu, piqué au vif, vendit sa charge (1726), s'établit à Paris,
+prit pied chez la marquise de Lambert qui passait pour mener la
+coterie académique, et attendit.
+
+Ces détails et ceux qui suivent sont habilement groupés par M. Vian,
+l'un des hommes qui connaissent le mieux Montesquieu, et nous les
+empruntons à sa curieuse brochure: _Montesquieu, sa réception à
+l'Académie, et la deuxième édition des Lettres persanes_ (signé L. V.
+24. p. grand in-12, Didier, sans date).
+
+Enfin, le 26 octobre 1727, la mort d'un certain Sacy, avocat,
+nullement parent des Sacy bibliques dont le nom s'est tristement
+éclipsé sous le second empire, laissa vacante la place si ardemment
+convoitée. Amis et amies d'entrer en campagne et d'écarter tout
+concurrent. Patronnée dans le monde par Mme de Lambert, dans
+l'Académie par l'abbé Mongault, ancien précepteur du duc d'Orléans, la
+candidature n'est point combattue par le cardinal Fleury qui, dans une
+réponse ambiguë au directeur, abbé Dubos, rappelle, sans vouloir
+prendre d'engagement, que le «président» s'est déjà présenté. La
+réussite semble assurée. Un incident fâcheux remet tout en suspens.
+
+Fleury n'avait pas lu les _Lettres persanes_; on les lui fit lire. Le
+père Tournemine, directeur du journal de Trévoux, trônait à l'hôtel
+Soubise, dans les salons d'un certain abbé Oliva, bibliothécaire du
+cardinal de Rohan. Montesquieu avait été présenté à ce cénacle; puis
+tout à coup, effarouché par les prétentions de cet encombrant
+personnage, avait cessé d'y paraître, et cela sans déguiser le motif
+de sa retraite. _Inde iræ._ «Un extrait fort fidèle» rapidement
+composé par le père Tournemine ouvrit les yeux au cardinal. Il paraît
+que la lettre XXIV (1721 1re XXII) mit le vieux prêtre de fort
+méchante humeur; et je le crois: le roi et le pape y sont traités de
+grands magiciens qui font croire au peuple, l'un que du papier est de
+l'argent, l'autre «que trois ne sont qu'un» et que «le pain qu'on
+mange n'est pas du pain.»
+
+Le jeudi 11 décembre, au moment de procéder au scrutin, on apprend le
+mécontentement du cardinal. Le cardinal a parlé; le cardinal vient de
+dire à l'abbé Bignon, en propres termes: «Le choix que l'Académie veut
+faire sera désapprouvé de tous les honnêtes gens.» Voilà l'élection
+ajournée à huitaine. Un candidat sérieux, l'avocat Mathieu Marais, se
+présente dans l'intervalle. Montesquieu est tenace; il donne de sa
+personne; il court droit à l'ennemi; (c'est-à-dire qu'il va voir le
+cardinal) et le gagne à sa cause. Sur l'heure, Fleury fait savoir
+qu'après _les éclaircissements_ donnés par le président, «il
+n'empêchoit point l'Académie de l'élire.» Deux scrutins, non sans
+boules noires (20 décembre et 5 janvier) donnèrent enfin la majorité à
+Montesquieu. Les adversaires ne s'étaient pas découragés et, la veille
+du deuxième tour, ils travaillaient encore contre «ce fou.» La partie
+ne fut décidée que le matin même par une lettre ministérielle que M.
+Vian a raison de citer comme un chef-d'oeuvre du genre.
+
+«Il me paroît, monsieur,» écrivait Fleury au secrétaire perpétuel,
+«que la manière dont vous avez dressé le registre le 11 décembre est
+très-sage et très-mesurée. Il y a certaines choses qu'il vaut mieux ne
+pas approfondir, par les suites qu'elles peuvent avoir, et si on
+vouloit aller plus loin, on ne diroit pas assez ou on diroit trop. _La
+soumission de M. le président de Montesquieu a été si entière_, qu'il
+ne mérite pas qu'on laisse aucun vestige de ce qui pourroit porter
+préjudice à sa réputation, et tout le monde est _si instruit de ce qui
+s'est passé_, qu'il n'y a aucun inconvénient à craindre du silence que
+gardera l'Académie.
+
+«Voilà mon sentiment, et je ne prétends point le donner comme une
+décision. Je serois bien fâché de vouloir jamais m'ériger en juge de
+ce que pourra faire la compagnie. En général, je ne puis m'empêcher de
+penser que le parti de prévenir les tracasseries est toujours le plus
+prudent.»
+
+L'élection, approuvée le 8 janvier, consacrée par la réception le 24
+janvier 1728, fut pour Montesquieu une satisfaction d'amour-propre, et
+rien de plus. Trois séances suffirent pour confirmer le nouvel
+académicien résidant dans ses projets de voyages lointains. Dès avril
+1728, il partit pour Vienne avec un homme d'État anglais.
+
+«Le lecteur, qui, dit M. Vian, aime les dénouements moraux, au moins
+chez les autres, s'étonne sans doute que Montesquieu n'ait pas fait
+expier à quelqu'un les ennuis qu'il venait d'éprouver.» Il ne se
+refusa pas le plaisir d'une fine et discrète vengeance. «Tout le monde
+savait que le P. Tournemine aimait passionnément la célébrité. Dès
+lors, chaque fois qu'on prononça devant Montesquieu le nom de ce
+jésuite, il prit soin de dire: Le père Tournemine? Je n'en ai jamais
+entendu parler.»
+
+Ainsi donc Montesquieu était académicien de par les _Lettres
+persanes_, malgré les _Lettres persanes_. Elles demeuraient
+sous-entendues. Mais que s'était-il passé dans sa visite au cardinal?
+à quelles soumissions s'était-il prêté? Fleury affirme que tout le
+monde en était instruit. Le fait est qu'on n'en sait rien. Trois
+hypothèses se présentent, l'une adoptée par «les trois panégyristes de
+Montesquieu», l'autre insinuée, à la suite de la première, par
+d'Alembert dans son éloge, l'autre relatée dans une note du _Siècle de
+Louis XIV_, et soutenue par M. Vian.
+
+D'après la première opinion, Montesquieu aurait déclaré au cardinal
+«qu'il ne se disoit pas l'auteur des _Lettres persanes_, mais qu'il ne
+les désavoueroit jamais.» Puis il aurait lu lui-même quelques passages
+bien choisis, et le ministre, séduit par l'habileté du lecteur, aurait
+trouvé l'ouvrage moins dangereux qu'agréable. D'Alembert, écrivant
+sous l'inspiration des Secondat, prétend à faux que «parmi les
+véritables Lettres, l'imprimeur étranger en avait inséré quelques-unes
+d'une autre main» (Bel? Barbaud?) et qu'il aurait fallu du moins,
+«avant de condamner l'auteur, démêler ce qui lui appartenoit en
+propre.»
+
+Ces explications, qui se tiennent, peuvent sembler confirmées par une
+sorte de désaveu indirect que nous relevons dans le discours de
+réception: «Le génie que le public remarque en vous le déterminera _à
+vous attribuer les ouvrages anonymes_ où il trouvera de l'imagination,
+de la vivacité, et _des traits hardis_; et, pour faire honneur à votre
+esprit, il vous les donnera, malgré les précautions que vous suggère
+votre prudence.» Ce compromis, cette réticence discrète étaient
+probablement connus, acceptés ou imposés par le cardinal. Il est
+permis encore de voir dans les _Réflexions sur les Lettres persanes_
+(v. p. 1), publiées en tête du Supplément de 1754, la substance de
+l'apologie que Montesquieu présenta au ministre.
+
+Voici maintenant la version de Voltaire, rejetée par Sainte-Beuve et
+beaucoup d'autres: «Montesquieu fit faire en peu de jours une nouvelle
+édition de son livre, dans lequel _on retrancha ou on adoucit tout ce
+qui pouvoit être condamné_ par un cardinal ou par un ministre.» C'est
+justement ce que fit Voltaire lui-même en 1732 pour obtenir de Fleury
+l'autorisation de publier les _Lettres anglaises_. L'anecdote n'est
+donc pas invraisemblable. D'autre part, il existe une édition des
+Lettres persanes, _modifiée uniquement dans le premier volume_ et
+pourvue d'un sous-titre caractéristique: LETTRES PERSANES, _seconde
+édition, revue, corrigée, diminuée et augmentée par l'auteur. A
+Cologne, chez Pierre Marteau, 1721._ Notez que le même Marteau avait
+également donné en 1721 un texte conforme à celui d'Amsterdam-Brunel,
+qui a été suivi du vivant de l'auteur par toutes les éditions
+subséquentes, 1730, 1731, 1737, 1739, 1740, 1744, 1748, 1753, jusques
+et y compris l'édition avec Supplément, de 1754, celle que nous
+considérons et reproduisons comme définitive (Montesquieu mourut au
+commencement de 1755). Partout, avant le Supplément, le nombre des
+lettres est de cent cinquante. Dans la _seconde-Marteau_, il est
+réduit à cent quarante. Treize ont été supprimées (I, V, X, XV, XXIII,
+XXX, XXXIX, XL, XLI, XLV, LXIII, LXVIII, LXIX de l'édition type); huit
+présentent quelques changements (VII, IX, XI, XVII, XXII, XXXVII,
+LXXXIV, CXXXVII). Trois ont été ajoutées: Sottise du peuple durant la
+Fronde, Libéralités des princes, Embarras des gens d'esprit; qui
+portent dans la _seconde-Marteau_ les nos LVIII, LIX, LX, et qui
+figurent dans le Supplément de 1754.
+
+M. Vian a été tout d'abord et justement frappé de ces suppressions, de
+ces remaniements et de la rareté relative d'une édition à laquelle
+Montesquieu ne peut être étranger, puisqu'on y relève des additions
+conservées par le texte définitif. Ajoutez que les changements
+s'arrêtent au tome 1er, que le 2e demeure intact sauf les numéros des
+lettres, que ce fait semble l'indice d'une certaine précipitation, en
+tout cas d'une intention cachée.
+
+La date seule, 1721, embarrassait M. Vian; mais dès qu'il eut
+découvert, dans le _Journal littéraire_ de 1729, deux comptes rendus
+élogieux, presque édifiants, de cette _seconde édition_, sous la
+rubrique: livres parus en 1721 et de _1722 à 1728_; il ne douta pas
+qu'il eût entre les mains l'édition citée par Voltaire; car s'il n'en
+avait paru aucune de 1722 à 1730, et aucune en effet ne porte de date
+intermédiaire, pourquoi le _Journal littéraire_ se fût-il occupé des
+_Lettres_ en 1729? Cette _seconde-Marteau_ ne pouvait-elle pas avoir
+été antidatée «pour faire croire» à l'ancienneté de modifications
+imposées par des circonstances récentes?
+
+Voilà, certes, des remarques intéressantes, des arguments bien
+présentés, des déductions correctes. Et cependant nous ne sommes pas
+convaincu. C'est qu'à cette _seconde_ édition, dont M. Vian croyait il
+y a peu d'années posséder le seul exemplaire connu, qui manque à la
+Bibliothèque nationale, mais que nous avons compulsée et collationnée
+à l'Arsenal, (19630 B.), il manque beaucoup pour répondre au
+signalement donné par Voltaire. On n'en a pas _retranché_, on n'y a
+pas _adouci_ «_tout_ ce qui pouvoit être condamné par un cardinal ou
+par un ministre.» A ce point qu'en 1751, vingt ans après la date
+officielle, vraie ou fausse, c'est d'après le texte expurgé, en citant
+les numéros nouveaux, que M. G. (l'abbé Gaultier, né à Louviers en
+1685, mort à Paris en 1755, théologien des évêques de Boulogne (de
+Langle) et de Montpellier (Colbert), rédigeait un violent factum, dont
+nous reparlerons: _Les Lettres persannes_ _convaincues d'impiété_,
+MDCCLI (103 pages, Arsenal 19032, D, B, L, relié dans un petit recueil
+de pièces, grand in-12, avec cette mention manuscrite: _Ex libris
+domus orat. dominæ nostræ virtutum; ex dono domini Molin. Parisiis_).
+
+Si le lecteur veut bien se reporter aux _Notes et Variantes_ du
+présent tome, il jugera comme nous que les suppressions et
+remaniements, tous regrettables au point de vue littéraire, sont à peu
+près insignifiants sous le rapport philosophique et religieux.
+
+Qu'y a-t-il de retranché? des épisodes sans importance, les
+_Quinze-vingts_ (XXX, 32), l'aventure de Pharan qui ne veut pas être
+eunuque (XXXIX-XLI, 41-43), des recommandations d'Usbek à ses femmes
+(LXIII, 65), une partie de campagne du sérail (XLV, 47), l'affront
+fait à Soliman par son gendre (LXVIII, LXIX, 70-71); les expressions:
+_Vierge qui a mis au monde douze prophètes_ (I); _trois ne sont qu'un_
+(XXII, 24, XVIII 2e). Reste l'allusion à l'Eucharistie: _Le pain qu'on
+mange n'est pas du pain_.
+
+Qu'y a-t-il d'adouci? Les regrets amoureux de Fatmé (VII, V 2e); deux
+mots relatifs à l'impureté de la femme et à la circoncision; la
+dénomination _Revérend père jésuite_ décemment abrégée en R. P. J. Et
+quoi encore? absolument rien de significatif.
+
+Qu'y a-t-il de changé? des numéros de lettres et quelques lettres. Les
+additions ne sont pas un correctif. Loin de là.
+
+Est-ce à dire que l'édition subreptice doive être attribuée à un
+caprice d'éditeur? Nullement, puisque les additions en ont été
+conservées par l'auteur dans son Supplément. Qu'elle n'ait joué aucun
+rôle dans l'élection à l'Académie? il est probable que si, mais dans
+une certaine mesure que Voltaire n'indique pas suffisamment et que M.
+Vian exagère. Nous sommes porté à croire que la seconde édition est
+antidatée, le _Journal littéraire_ semble le prouver; que Montesquieu,
+pour appuyer ses explications et son apologie (résumées dans les
+_Réflexions sur les Lettres P._), a pu tirer de sa poche deux ou trois
+éditions de 1721 y compris le tome Ier de la fameuse seconde et, se
+plaignant des contrefacteurs, signaler rapidement quelques numéros
+intervertis, quelques mots absents, quelques passages remaniés. Il a
+montré le livre, mais ne l'a point laissé. Fleury, d'ailleurs, n'avait
+pas le temps de lire; et, pour ne contrarier ni des personnages
+influents ni un candidat bien né, bien posé, contre lequel il n'avait
+aucun grief sérieux, il s'est hâté de reconnaître un acte de déférence
+par un acquiescement de bon goût.
+
+Cette conclusion concilie toutes les hypothèses probables et
+vraisemblables et rend justice, ce nous semble, à la perspicacité de
+M. Vian.
+
+La _seconde_ édition, _diminuée et augmentée_, ne paraît pas avoir été
+réimprimée. Il ne s'en est conservé dans le texte définitif que les
+trois lettres ajoutées. On les trouvera dans le tome II, à la place
+indiquée par le Supplément. Les éditions assez nombreuses, publiées du
+vivant de Montesquieu, sont de simples reproductions de la première
+Amsterdam-Brunel. Le Supplément ne renferme que quelques lettres
+insignifiantes relatives au «petit roman,» deux ou trois correctifs à
+une théorie hardie du suicide, à des doutes sur la prescience divine
+(LXXVI-LXXVII, LXIX), et ces _Réflexions_, désormais placées en tête
+de presque toutes les éditions et dont nous avons indiqué le sens et
+la portée.
+
+Il est fait allusion dans ce morceau à de nombreuses imitations des
+Lettres persanes: on n'a conservé le souvenir que des _Lettres
+turques_ par Saint-Foix, souvent jointes au livre de Montesquieu sans
+en être absolument indignes (1744-1754), des _Lettres juives_ (1754),
+des _Lettres chinoises_, du marquis d'Argens, enfin des _Lettres
+d'Amabed_, par Voltaire.
+
+Ce serait prendre sur le plaisir du lecteur que de relever toutes les
+grâces et tous les mérites des Lettres persanes. On les découvrira du
+premier coup. Nul besoin de clé ou de commentaires. Les allusions aux
+folies déplorables de Louis XIV, à la révocation de l'édit de Nantes,
+aux scandales du système, aux outres du crédit remplies de vent par un
+Éole qui ressemble à Law, ne renferment rien de mystérieux ni
+d'obscur. Les peintures de moeurs, le tableau achevé de tous les
+ridicules sociaux, les observations qui notent de traits si fins, si
+justes et si multipliés toutes les nuances du caractère français,
+l'activité parisienne, le flegme espagnol, la morne gravité des
+orientaux, cela est de tous les temps, aussi clair, aussi vrai,
+aujourd'hui qu'il y a cent cinquante ans. Les jugements littéraires
+trouvent de même leur application immédiate. Ce que dit Montesquieu
+des sots livres, des compilations vaniteuses, des coureurs de
+nouvelles, des ergoteurs scolastiques, des théologiens pédantesques,
+de l'Académie française, semblera bien longtemps écrit d'hier. Quant à
+quelques erreurs bien rares comme l'idée d'une dépopulation
+progressive du monde, à quelques préjugés contre la médecine,
+l'érudition, la poésie, et qui sont imputables soit à l'esprit du
+temps, soit au tempérament tranchant de Montesquieu ou au caractère de
+son génie à la fois positif et généralisateur, nous les signalons sans
+y insister.
+
+Mais il est à propos de déterminer ici les doctrines philosophiques et
+morales de Montesquieu et l'application qu'il en fait aux religions,
+au gouvernement, à l'organisation des sociétés humaines. Elles sont
+exposées dans les _Lettres persanes_ avec la netteté et la franchise
+de la jeunesse, qualités sans prix, qui ne survivent pas toujours aux
+compromis et aux prudentes réserves de l'âge mûr.
+
+L'univers apparaît à Montesquieu régi par des lois générales,
+éternelles, immuables. C'est la conception même de la science.
+Découvertes par les philosophes qui, d'ailleurs, «n'ont point été
+ravis jusqu'aux trône lumineux, qui n'ont ni entendu les paroles
+ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les
+formidables accès d'une fureur divine,» ces lois, ces «cinq ou six
+vérités» donnent la clé de merveilles cent fois plus stupéfiantes que
+les miracles des prophètes (XCVII): non qu'elles aient une volonté;
+elles ne ressemblent en rien aux entités métaphysiques: formules
+induites d'observations rationnelles, elles ne sont que «l'expression
+des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.» La
+terre est soumise, comme les autres planètes, aux lois du mouvement
+(XCIII); les hommes n'échappent à aucune des conditions de l'existence
+universelle et de la vie terrestre. Les climats, dont l'auteur
+esquisse ici la théorie, déjà trop exclusive (CXXI), constituent une
+fatalité particulière à l'homme et qu'il ne réussit guère à dominer.
+L'homme tient dans le monde physique une place infiniment petite, que
+son orgueil exagère. Cette vanité se manifeste surtout par le dogme de
+l'immortalité de l'âme (auquel on croit par semestre selon le
+tempérament et les vicissitudes de la santé (LXXV); il est facile de
+la retrouver dans la fureur, bien impuissante au reste, des lois
+contre le suicide (LXXVI).
+
+Le monde moral considéré en lui-même, ce qu'on a appelé le règne
+humain, a ses lois, ou plutôt sa loi propre, qui n'est ni la foi, ni
+l'obéissance, ni même la charité; qui est la JUSTICE. «La justice est
+un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses:
+ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère,» dieu,
+ange ou homme; qu'on l'applique aux relations des individus ou à
+celles des nations (LXXXIII, XCV). C'est là une vue féconde, d'une
+importance capitale. Quant aux origines de la justice, dont il définit
+si bien la nature, Montesquieu les soupçonne, mais il hésite à les
+mettre en pleine lumière. Il dit quelque part: «La société est fondée
+sur un avantage mutuel» (LXXVI); mais il n'ose en conclure que la
+justice est précisément la garantie de cet avantage mutuel. Il voit
+dans l'intérêt la source de l'injustice; il n'y voit pas la source de
+la justice. Unilatéral, l'intérêt conduit à l'injustice; bilatéral,
+réciproque, l'intérêt conduit à la justice. Cette vérité est incluse
+dans la théorie de Montesquieu, mais il ne l'en dégage pas. Il sent
+que la justice dépend des conventions humaines, mais on ne sait quel
+scrupule le retient: il aime mieux penser qu'elle est éternelle.
+Erreur philosophique, verbale plutôt que réelle, et d'ailleurs
+indifférente dans la conduite des affaires humaines.
+
+En somme, Montesquieu fait deux parts dans les choses: l'une physique,
+régie par des lois fatales; l'autre morale, humaine, subordonnée à la
+première, et régie par la justice. De ces principes dérivent ses
+opinions philosophiques et religieuses.
+
+Les subtilités métaphysiques lui donnent la nausée. Logique et
+catégories d'Aristote, Scot, Paracelse, Avicenne, Averroës, Porphyre,
+Plotin, Jamblique, il fait infuser tout cela, non sans amusante
+irrévérence, et en compose pour son _médecin de province_ un violent
+purgatif (CXLIII). Néanmoins il est déiste, irréligieux, à la façon de
+Voltaire. Et notons que, de son temps, c'était à peine décent. Le
+déisme n'a jamais été qu'un euphémisme; et le dieu d'Usbek, «s'il y a
+un dieu» (LXXXIII) n'est pas gênant: car il est soumis dans le monde
+physique aux lois immuables et fatales, dans le monde moral à la
+justice. La prescience lui est refusée, parce qu'elle détruit la
+liberté humaine, agent nécessaire de la justice (LXIX). Mais qu'est-ce
+qu'un Dieu sans miracles et sans grâce efficace? que deviennent la
+prière, le culte? Où est l'office, l'utilité quelconque des religions?
+
+Sous le masque léger de ses Persans, Montesquieu traite avec une
+extrême liberté les dogmes, le Coran, (les Écritures dont les
+commentateurs font tout ce qu'ils veulent (CXXXIV); les casuistes
+(LVII), les ascètes, les prophètes, les mystiques, dont les oeuvres
+infusées constituent un excellent vomitif (CXXXIV, CXLIII); les
+légendes relatives à la naissance, à la mission, à l'enseignement de
+Mahomet ou d'Ali, «le plus beau des hommes» (le messie) (XXXIX); les
+chapelets, les rosaires, les pèlerinages, les menues cérémonies
+ridicules ou insignifiantes, les prescriptions relatives aux jeûnes et
+aux viandes immondes (XVII, XXIX, XLVI.) Il attaque, avec un sérieux
+comique, la maxime: hors de l'église point de salut. Il raille
+l'embarras des religions à déterminer la nature des plaisirs[1]
+réservés aux élus, par suite de la résurrection de la chair (XXXV), et
+ridiculise les paradis par la scabreuse peinture des voluptés qui
+inondent le corps glorieux de l'immortelle Anaïs (CXXV).
+
+[Note 1: Voir dans l'_Étude sur les doctrines sociales du
+christianisme_, par Yves Guyot et Sigismond Lacroix (in-12, Brouillet
+éditeur) les curieuses promesses des premiers pères: «Les jeunes
+filles s'y divertiront (dans le Paradis) avec de jeunes garçons; les
+vieillards auront les mêmes priviléges, et leurs chagrins se
+convertiront en plaisirs...» Irénée.
+
+«Pendant mille ans, les justes qui seront vivants au moment de la
+Jérusalem céleste y procréeront un nombre infini d'enfants qui seront
+saints et chers à Dieu.» Lactance.]
+
+Il définit le pape «une vieille idole qu'on encense par habitude, un
+grand magicien,» qui fait croire «que trois ne sont qu'un, que le pain
+qu'on mange n'est pas du pain,» les évêques, des gens de loi qui
+dispensent, à prix d'argent, d'obéir à la loi; les prêtres et les
+dervis, des eunuques volontaires enrichis par leur voeu de pauvreté.
+Il s'indigne contre l'hypocrite férocité de l'inquisition (XXIX,
+LXXVIII); il maudit l'intolérance, le prosélytisme, «esprit de
+vertige, éclipse entière de la raison humaine» (LXXXV).
+
+Enfin, il bat, les uns sur le dos des autres, christianisme,
+mahométisme, judaïsme, et les humilie devant la pureté et la
+spiritualité (quelque peu supposées) du mazdéisme (LXVII). C'est que
+Montesquieu tient à extraire de toutes les religions positives un fond
+commun, naturel, sorte d'innocente théophilanthropie à laquelle se
+cramponnent, aujourd'hui encore, un certain nombre d'esprits à demi
+émancipés, et dont les pompes sentimentales et champêtres s'étalent
+dans l'épisode des Troglodytes (XII). Cette religion naturelle a ses
+dangers pour les âmes tendres et, pratiquée par Rousseau ou
+Robespierre, nous ramène tout droit aux orthodoxies dont nous sortons
+à peine, après tant de siècles d'abaissement intellectuel. Mais, dans
+l'esprit d'un Montesquieu, elle n'a rien de contraignant, car elle
+n'existe pas, n'étant qu'un mot pour caractériser et sanctifier le
+respect des lois, l'exercice de la justice, l'amour des hommes et la
+pratique de la vertu.
+
+Les dévots ne s'y trompaient pas. L'homme qui a écrit: «Dans l'état
+présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la religion
+catholique y subsiste cinq cents ans» (CXVII); l'homme qui voit dans
+«l'idée de la divinité... une énumération de toutes les perfections
+différentes que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer» (LXIX); cet
+homme est un impie, et l'abbé Gaultier a raison quand il s'écrie: «Si
+le Persan avance quelque impiété, on dit; C'est un Persan! mais ce
+Persan qui parle est un François très-connu, qui met dans la bouche du
+Persan ce qu'il pense, lui François, en matière de religion.» Et il
+ajoute: «Est-il rien de plus humiliant pour nous, qu'un livre qui
+contient ces blasphèmes ait été lu, recherché, applaudi dans le
+royaume, et que les éditions se soient multipliées, sans que la
+puissance spirituelle _ni la temporelle_ se soient armées pour venger
+la majesté de Dieu de l'outrage d'un chétif mortel?... Est-ce à dire
+que Descartes, Newton, et les philosophes modernes» (sauf Malebranche)
+«ont raisonné mieux que Moïse?... Les philosophes _athées ou déistes_
+font le monde éternel... Un déiste compte pour rien tous les miracles
+sur lesquels la religion chrétienne est fondée!... Encore une fois, à
+quoi mènent ces connoissances?» (Maudite galère!)
+
+Le digne père n'en revient pas. Il lâche des phrases dignes de
+Molière: «Voilà ce qu'on ne peut entendre sans se boucher les
+oreilles!» Et ce ne sont que des: Chétif mortel! Fantaisies d'un petit
+écrivain! Discours plein d'impiété! L'impiété saute aux yeux! Plaisant
+réformateur! Ame de boue! Les hommes transformés en étalons!
+Dérangement de l'esprit et corruption du coeur! Avec les pourceaux,
+on se tait!
+
+L'abbé, cessez de gémir. Les Lettres persanes sont bien et dûment
+_convaincues d'impiété_.
+
+Partout Montesquieu est fidèle à son principe.
+
+En morale sociale, il se prononce pour la liberté et l'égalité, seules
+compatibles avec la justice, seules favorables à l'accomplissement du
+but que se propose toute société, l'avantage mutuel, à la propagation
+de l'espèce, au développement des richesses par le travail et les arts
+(CXXII). La liberté et l'égalité, il les réclame dans la société: et
+il combat l'esclavage, conservé par des princes chrétiens dans les
+pays où il leur profite; dans la famille (sauf en ce qui concerne
+l'autorité paternelle dont il s'exagère l'importance): et il réclame
+le rétablissement du divorce (CXVI); et il déclare que notre empire
+sur les femmes est une véritable tyrannie!... que, «les forces
+seraient égales, si l'éducation l'était aussi» (XXXVIII); et il
+condamne la polygamie au nom de la dignité des femmes (CXIV), comme le
+célibat au nom de la loi naturelle (CXVII).
+
+En législation, il réclame des pénalités sagement graduées, et des
+châtiments modérés, aussi redoutés et moins dangereux que les
+supplices insensés et les tortures arbitraires (LXXX).
+
+En politique intérieure, ennemi déclaré du despotisme, qui anéantit le
+ressort moral, les forces vives des sociétés, et provoque des
+révolutions toujours légitimes (LXXX, LXXXIX, CII, CIII), il juge avec
+une sévère clairvoyance ce Louis XIV qui a fait illusion à Voltaire
+lui-même (XXIV, XXXVII, XCII). Pour lui, le gouvernement «le plus
+parfait est celui qui va à son but à moins de frais; celui qui conduit
+les hommes de la manière qui convient le mieux à leur penchant et à
+leur inclination» (LXXV). De là à la république il n'y a qu'un pas, et
+Montesquieu le fait. Son histoire des Troglodytes (XI-XIV) conclut
+énergiquement à la république. Les républiques de Suisse et de
+Hollande sont placées haut dans son estime (CXXII). C'est de lui
+qu'est cette noble pensée: «Le sanctuaire de l'honneur, de la
+réputation et de la vertu semble être établi dans les républiques et
+dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie.» Il est moins
+net et moins affirmatif dans l'Esprit des lois.
+
+Sa politique extérieure est dominée tout entière par la nécessité de
+la Justice. Il n'admet point de différence originelle entre le droit
+privé et le droit public.
+
+«On diroit, Rhédi, qu'il y a deux justices différentes: l'une, qui
+règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit civil;
+l'autre, qui règle les différends qui surviennent de peuple à peuple,
+qui _tyrannise_ dans le droit public: _comme si le droit public
+n'étoit pas lui-même un droit civil_, non pas à la vérité d'un pays
+particulier, mais du monde» (XCIV). «Dans cette seconde distribution
+de la justice, on ne peut employer d'autres maximes que dans la
+première.» Partant de là, il établit quelles sont les guerres justes
+et les guerres injustes, condamne expressément celles qui ont pour
+motif «les querelles particulières du prince» ou quelque manque
+d'égards pour un ambassadeur, et approuve celles qui sont entreprises
+pour la défense du territoire ou d'un allié. «La conquête, dit-il, ne
+donne point un droit par elle-même... Les traités de paix sont
+légitimes, lorsque les conditions en sont telles, que les deux peuples
+peuvent se conserver: sans quoi, celle des deux sociétés qui doit
+périr, privée de sa défense naturelle par la paix, la peut chercher
+dans la guerre» (XCV).
+
+Enseignements profonds, bons à méditer dans les temps où le droit
+public «est une science qui apprend aux princes (aux assemblées, aux
+gouvernants quels qu'ils soient) jusqu'à quel point ils peuvent violer
+la justice, sans choquer leurs intérêts» (XCIV).
+
+La doctrine de Montesquieu consiste donc tout entière dans la
+substitution de la justice à l'arbitraire royal, clérical ou divin. Ce
+sera son éternel honneur, d'avoir libéré la justice des religions et
+des théories autoritaires. «Domat exige que la justice soit
+chrétienne, le XVIIIe siècle demande si le christianisme est juste»
+(Michelet). Montesquieu a déchristianisé le droit.
+
+Au moment où la réaction religieuse, philosophique et politique tente
+un suprême et redoutable effort pour tirer l'humanité en arrière, il a
+semblé opportun de remettre sous les yeux de ceux qui savent relire
+tant de vérités de tous les siècles, tant de fines railleries et de
+réflexions fortes sur les vices, les maux et les hommes dont nous
+souffrons plus que jamais. Si les Lettres persanes n'ont pas vieilli,
+si elles sont menacées, pour ainsi dire, d'une éternelle jeunesse, ce
+n'est point parce que, sur le canevas léger et commode d'un petit
+roman oriental aussi simple que bien conduit, parmi d'aimables
+digressions discrètement voluptueuses, sûres amorces jetées au lecteur
+français, Montesquieu a brodé, avec une précision un peu sèche mais
+toujours piquante, une peinture de la société française sous la
+régence, les portraits de ces ennemis publics qu'on nomme les prêtres
+intrigants et intolérants, les agioteurs sans vergogne, les beaux
+esprits frivoles, les hommes à bonnes fortunes, les juges négligents
+ou partiaux, les généraux vantards, les rois exploiteurs, les
+bourgeois infatués, les courtisans ridicules, tout ce passé véreux qui
+n'est pas extirpé encore. Non. Mais c'est parce que l'oeuvre, plus
+primesautière et plus hardie que l'Esprit des lois, plus ramassée
+aussi et plus concise, touche librement à toutes les grandes questions
+qui divisent l'humanité, depuis l'existence de Dieu jusqu'à la forme
+du gouvernement, en passant par le mariage et la condition des femmes.
+De pareils livres sont écrits pour l'avenir.
+
+Charles de Secondat, baron de la Brède et de _Montesquieu_, né le 18
+janvier 1689, mort le 10 février 1755, est en avant de ce siècle; il
+est devant nous et non derrière l'horizon.
+
+Écoutez Michelet:
+
+«Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son
+livre léger. A chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire
+sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est
+libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier» (de la robe).
+«L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience
+qui la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine
+foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se
+croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer
+devient acier! qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à
+affiler la lame... C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et
+pacifique, qui fait en riant voler, briller le glaive... Jamais main
+plus légère. L'Orient lui apprit à jouer du damas. En badinant, il
+décapite un monde..., il accomplit la radicale exécution,
+l'extermination du passé» et, dans l'éclair du glaive, «il fait voir
+l'avenir!»
+
+ ANDRÉ LEFÈVRE.
+
+
+
+
+QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES LETTRES PERSANES.
+
+(1754)
+
+
+_Rien n'a plu davantage, dans les_ Lettres persanes_, que d'y trouver,
+sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le
+progrès, la fin: les divers personnages sont placés dans une chaîne
+qui les lie. A mesure qu'ils font un plus long séjour en Europe, les
+moeurs de cette partie du monde prennent dans leur tête un air moins
+merveilleux et moins bizarre; et ils sont plus ou moins frappés de ce
+bizarre et de ce merveilleux, suivant la différence de leurs
+caractères. D'un autre côté, le désordre croît dans le sérail d'Asie à
+proportion de la longueur de l'absence d'Usbek, c'est-à-dire à mesure
+que la fureur augmente et que l'amour diminue._
+
+_D'ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement, parce que
+l'on rend compte soi-même de sa situation actuelle; ce qui fait plus
+sentir les passions que tous les récits qu'on en pourroit faire. Et
+c'est une des causes du succès de quelques ouvrages charmants qui ont
+paru depuis les_ Lettres persanes.
+
+_Enfin, dans les romans ordinaires, les digressions ne peuvent être
+permises que lorsqu'elles forment elles-mêmes un nouveau roman. On n'y
+sauroit mêler de raisonnements, parce qu'aucuns des personnages n'y
+ayant été assemblés pour raisonner, cela choqueroit le dessein et la
+nature de l'ouvrage. Mais, dans la forme des lettres, où les acteurs
+ne sont pas choisis, et où les sujets qu'on traite ne sont dépendants
+d'aucun dessein ou d'aucun plan déjà formé, l'auteur s'est donné
+l'avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de
+la morale à un roman, et de lier le tout par une chaîne secrète et, en
+quelque façon, inconnue._
+
+_Les_ Lettres persanes _eurent d'abord un débit si prodigieux, que les
+libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils alloient
+tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontroient:_ «Monsieur,
+_disoient-ils_, faites-moi des Lettres persanes.»
+
+_Mais ce que je viens de dire suffit pour faire voir qu'elles ne sont
+susceptibles d'aucune suite, encore moins d'aucun mélange avec des
+lettres écrites d'une autre main, quelque ingénieuses qu'elles
+puissent être._
+
+_Il y a quelques traits que bien des gens ont trouvés bien hardis;
+mais ils sont priés de faire attention à la nature de cet ouvrage. Les
+Persans qui doivent y jouer un si grand rôle se trouvoient tout à coup
+transplantés en Europe, c'est-à-dire dans un autre univers. Il y avoit
+un temps où il falloit nécessairement les représenter pleins
+d'ignorance et de préjugés: on n'étoit attentif qu'à faire voir la
+génération et le progrès de leurs idées. Leurs premières pensées
+devoient être singulières: il sembloit qu'on n'avoit rien à faire qu'à
+leur donner l'espèce de singularité qui peut compatir avec de
+l'esprit; on n'avoit à peindre que le sentiment qu'ils avoient eu à
+chaque chose qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin qu'on
+pensât à intéresser quelque principe de notre religion, on ne se
+soupçonnoit pas même d'imprudence. Ces traits se trouvent toujours
+liés avec le sentiment de surprise et d'étonnement, et point avec
+l'idée d'examen, et encore moins avec celle de critique. En parlant de
+notre religion, ces Persans ne doivent pas paroître plus instruits que
+lorsqu'ils parloient de nos coutumes et de nos usages; et, s'ils
+trouvent quelquefois nos dogmes singuliers, cette singularité est
+toujours marquée au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu'il y
+a entre ces dogmes et nos autres vérités._
+
+_On fait cette justification par amour pour ces grandes vérités,
+indépendamment du respect pour le genre humain, que l'on n'a
+certainement pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On prie
+donc le lecteur de ne pas cesser un moment de regarder les traits dont
+je parle comme des effets de la surprise de gens qui devoient en
+avoir, ou comme des paradoxes faits par des hommes qui n'étoient pas
+même en état d'en faire. Il est prié de faire attention que tout
+l'agrément consistoit dans le contraste éternel entre les choses
+réelles et la manière singulière, naïve ou bizarre, dont elles étoient
+aperçues. Certainement la nature et le dessein des_ Lettres persanes
+_sont si à découvert, qu'elles ne tromperont jamais que ceux qui
+voudront se tromper eux-mêmes._
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+(1721)
+
+
+Je ne fais point ici d'épître dédicatoire, et je ne demande point de
+protection pour ce livre: on le lira, s'il est bon; et, s'il est
+mauvais, je ne me soucie pas qu'on le lise.
+
+J'ai détaché ces premières lettres, pour essayer le goût du public:
+j'en ai un grand nombre d'autres dans mon portefeuille, que je pourrai
+lui donner dans la suite.
+
+Mais c'est à condition que je ne serai pas connu: car, si l'on vient à
+savoir mon nom, dès ce moment je me tais. Je connois une femme qui
+marche assez bien, mais qui boite dès qu'on la regarde. C'est assez
+des défauts de l'ouvrage, sans que je présente encore à la critique
+ceux de ma personne. Si l'on savoit qui je suis, on diroit: Son livre
+jure avec son caractère, il devroit employer son temps à quelque chose
+de mieux, cela n'est pas digne d'un homme grave. Les critiques ne
+manquent jamais ces sortes de réflexions, parce qu'on les peut faire
+sans essayer beaucoup son esprit.
+
+Les Persans qui écrivent ici étoient logés avec moi; nous passions
+notre vie ensemble. Comme ils me regardoient comme un homme d'un autre
+monde, ils ne me cachoient rien. En effet, des gens transplantés de si
+loin ne pouvoient plus avoir de secrets. Ils me communiquoient la
+plupart de leurs lettres; je les copiai. J'en surpris même
+quelques-unes dont ils se seroient bien gardés de me faire confidence,
+tant elles étoient mortifiantes pour la vanité et la jalousie persane.
+
+Je ne fais donc que l'office de traducteur: toute ma peine a été de
+mettre l'ouvrage à nos moeurs. J'ai soulagé le lecteur du langage
+asiatique autant que je l'ai pu, et l'ai sauvé d'une infinité
+d'expressions sublimes, qui l'auroient ennuyé jusque dans les nues.
+
+Mais ce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. J'ai retranché les
+longs compliments, dont les Orientaux ne sont pas moins prodigues que
+nous; et j'ai passé un nombre infini de ces minuties qui ont tant de
+peine à soutenir le grand jour, et qui doivent toujours mourir entre
+deux amis.
+
+Si la plupart de ceux qui nous ont donné des recueils de lettres
+avoient fait de même; ils auroient vu leur ouvrage s'évanouir.
+
+Il y a une chose qui m'a souvent étonné: c'est de voir ces Persans
+quelquefois aussi instruits que moi-même des moeurs et des manières
+de la nation, jusqu'à en connoître les plus fines circonstances, et à
+remarquer des choses qui, je suis sûr, ont échappé à bien des
+Allemands qui ont voyagé en France. J'attribue cela au long séjour
+qu'ils y ont fait: sans compter qu'il est plus facile à un Asiatique
+de s'instruire des moeurs des François dans un an, qu'il ne l'est à
+un François de s'instruire des moeurs des Asiatiques dans quatre;
+parce que les uns se livrent autant que les autres se communiquent
+peu.
+
+L'usage a permis à tout traducteur, et même au plus barbare
+commentateur, d'orner la tête de sa version, ou de sa glose, du
+panégyrique de l'original, et d'en relever l'utilité, le mérite et
+l'excellence. Je ne l'ai point fait: on en devinera facilement les
+raisons. Une des meilleures est que ce seroit une chose
+très-ennuyeuse, placée dans un lieu déjà très-ennuyeux de lui-même, je
+veux dire une préface.
+
+
+
+
+LETTRES PERSANES
+
+
+
+
+LETTRE I.
+
+USBEK A SON AMI RUSTAN.
+
+A Ispahan.
+
+
+Nous n'avons séjourné qu'un jour à Com. Lorsque nous eûmes fait nos
+dévotions sur le tombeau de la vierge qui a mis au monde douze
+prophètes, nous nous remîmes en chemin, et hier, vingt-cinquième jour
+de notre départ d'Ispahan, nous arrivâmes à Tauris.
+
+Rica et moi sommes peut-être les premiers parmi les Persans que
+l'envie de savoir ait fait sortir de leur pays, et qui aient renoncé
+aux douceurs d'une vie tranquille pour aller chercher laborieusement
+la sagesse.
+
+Nous sommes nés dans un royaume florissant; mais nous n'avons pas cru
+que ses bornes fussent celles de nos connoissances, et que la lumière
+orientale dût seule nous éclairer.
+
+Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage; ne me flatte point: je ne
+compte pas sur un grand nombre d'approbateurs. Adresse ta lettre à
+Erzeron, où je séjournerai quelque temps. Adieu, mon cher Rustan. Sois
+assuré qu'en quelque lieu du monde où je sois, tu as un ami fidèle.
+
+ De Tauris, le 15 de la lune de Saphar, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE II.
+
+USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR.
+
+A son sérail d'Ispahan.
+
+
+Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes de Perse; je t'ai
+confié ce que j'avois dans le monde de plus cher: tu tiens en tes
+mains les clefs de ces portes fatales, qui ne s'ouvrent que pour moi.
+Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon coeur, il se
+repose, et jouit d'une sécurité entière. Tu fais la garde dans le
+silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes soins
+infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle chancelle. Si les femmes
+que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois
+perdre l'espérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la
+fidélité.
+
+Tu leur commandes, et leur obéis. Tu exécutes aveuglément toutes leurs
+volontés, et leur fais exécuter de même les lois du sérail; tu trouves
+de la gloire à leur rendre les services les plus vils; tu te soumets
+avec respect et avec crainte à leurs ordres légitimes; tu les sers
+comme l'esclave de leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu
+commandes en maître comme moi-même, quand tu crains le relâchement des
+lois de la pudeur et de la modestie.
+
+Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait sortir, lorsque tu
+étois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place, et te
+confier les délices de mon coeur: tiens-toi dans un profond
+abaissement auprès de celles qui partagent mon amour; mais fais-leur
+en même temps sentir leur extrême dépendance. Procure-leur tous les
+plaisirs qui peuvent être innocents; trompe leurs inquiétudes;
+amuse-les par la musique, les danses, les boissons délicieuses;
+persuade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent aller à la
+campagne, tu peux les y mener; mais fais faire main-basse sur tous les
+hommes qui se présenteront devant elles. Exhorte-les à la propreté,
+qui est l'image de la netteté de l'âme; parle-leur quelquefois de moi.
+Je voudrois les revoir dans ce lieu charmant qu'elles embellissent.
+Adieu.
+
+ De Tauris, le 18 de la lune de Saphar, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE III.
+
+ZACHI A USBEK.
+
+A Tauris.
+
+
+Nous avons ordonné au chef des eunuques de nous mener à la campagne:
+il te dira qu'aucun accident ne nous est arrivé. Quand il fallut
+traverser la rivière et quitter nos litières, nous nous mîmes, selon
+la coutume, dans des boîtes: deux esclaves nous portèrent sur leurs
+épaules, et nous échappâmes à tous les regards.
+
+Comment aurois-je pu vivre, cher Usbek, dans ton sérail d'Ispahan;
+dans ces lieux qui, me rappelant sans cesse mes plaisirs passés,
+irritoient tous les jours mes désirs avec une nouvelle violence?
+J'errois d'appartements en appartements, te cherchant toujours et ne
+te trouvant jamais, mais rencontrant partout un cruel souvenir de ma
+félicité passée. Tantôt je me voyois en ce lieu où, pour la première
+fois de ma vie, je te reçus dans mes bras; tantôt dans celui où tu
+décidas cette fameuse querelle entre tes femmes. Chacune de nous se
+prétendoit supérieure aux autres en beauté. Nous nous présentâmes
+devant toi, après avoir épuisé tout ce que l'imagination peut fournir
+de parures et d'ornements: tu vis avec plaisir les miracles de notre
+art; tu admiras jusqu'où nous avoit emportées l'ardeur de te plaire.
+Mais tu fis bientôt céder ces charmes empruntés à des grâces plus
+naturelles; tu détruisis tout notre ouvrage: il fallut nous dépouiller
+de ces ornements qui t'étoient devenus incommodes; il fallut paroître
+à ta vue dans la simplicité de la nature. Je comptai pour rien la
+pudeur, je ne pensai qu'à ma gloire. Heureux Usbek, que de charmes
+furent étalés à tes yeux! Nous te vîmes longtemps errer
+d'enchantements en enchantements: ton âme incertaine demeura longtemps
+sans se fixer, chaque grâce nouvelle te demandoit un tribut, nous
+fûmes en un moment toutes couvertes de tes baisers; tu portas tes
+curieux regards dans les lieux les plus secrets; tu nous fis passer en
+un instant dans mille situations différentes; toujours de nouveaux
+commandements, et une obéissance toujours nouvelle. Je te l'avoue,
+Usbek, une passion encore plus vive que l'ambition me fit souhaiter de
+te plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse de ton
+coeur; tu me pris, tu me quittas, tu revins à moi, et je sus te
+retenir: le triomphe fut tout pour moi, et le désespoir pour mes
+rivales. Il nous sembla que nous fussions seuls dans le monde: tout ce
+qui nous entouroit ne fut plus digne de nous occuper. Plût au ciel que
+mes rivales eussent eu le courage de rester témoins de toutes les
+marques d'amour que je reçus de toi! Si elles avoient bien vu mes
+transports, elles auroient senti la différence qu'il y a de mon amour
+au leur; elles auroient vu que, si elles pouvoient disputer avec moi
+de charmes, elles ne pouvoient pas disputer de sensibilité... Mais où
+suis-je? Où m'emmène ce vain récit? C'est un malheur de n'être point
+aimée; mais c'est un affront de ne l'être plus. Tu nous quittes,
+Usbek, pour aller errer dans des climats barbares. Quoi! tu comptes
+pour rien l'avantage d'être aimé? Hélas! tu ne sais pas même ce que tu
+perds! Je pousse des soupirs qui ne sont point entendus; mes larmes
+coulent, et tu n'en jouis pas; il semble que l'amour respire dans le
+sérail, et ton insensibilité t'en éloigne sans cesse! Ah! mon cher
+Usbek, si tu savois être heureux!
+
+ Du sérail de Fatmé, le 21 de la lune de Maharram, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE IV.
+
+ZÉPHIS A USBEK.
+
+A Erzeron.
+
+
+Enfin ce monstre noir a résolu de me désespérer. Il veut à toute force
+m'ôter mon esclave Zélide, Zélide qui me sert avec tant d'affection,
+et dont les adroites mains portent partout les ornements et les
+grâces; il ne lui suffit pas que cette séparation soit douloureuse, il
+veut encore qu'elle soit déshonorante. Le traître veut regarder comme
+criminels les motifs de ma confiance; et parce qu'il s'ennuie derrière
+la porte, où je le renvoie toujours, il ose supposer qu'il a entendu
+ou vu des choses, que je ne sais pas même imaginer. Je suis bien
+malheureuse! Ma retraite, ni ma vertu, ne sauroient me mettre à l'abri
+de ses soupçons extravagants: un vil esclave vient m'attaquer jusque
+dans ton coeur, et il faut que je m'y défende! Non, j'ai trop de
+respect pour moi-même pour descendre jusqu'à des justifications: je ne
+veux d'autre garant de ma conduite que toi-même, que ton amour, que le
+mien, et, s'il faut te le dire, cher Usbek, que mes larmes.
+
+ Du sérail de Fatmé, le 29 de la lune de Maharram, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE V.
+
+RUSTAN A USBEK
+
+A Erzeron.
+
+
+Tu es le sujet de toutes les conversations d'Ispahan; on ne parle que
+de ton départ: les uns l'attribuent à une légèreté d'esprit, les
+autres à quelque chagrin; tes amis seuls te défendent, et ils ne
+persuadent personne. On ne peut comprendre que tu puisses quitter tes
+femmes, tes parents, tes amis, ta patrie, pour aller dans des climats
+inconnus aux Persans. La mère de Rica est inconsolable; elle te
+demande son fils, que tu lui as, dit-elle, enlevé. Pour moi, mon cher
+Usbek, je me sens naturellement porté à approuver tout ce que tu fais:
+mais je ne saurois te pardonner ton absence; et, quelques raisons que
+tu m'en puisses donner, mon coeur ne les goûtera jamais. Adieu.
+Aime-moi toujours.
+
+ D'Ispahan, le 28 de la lune de Rebiab 1, 1711
+
+
+
+
+LETTRE VI.
+
+USBEK A SON AMI NESSIR.
+
+A Ispahan.
+
+
+A une journée d'Érivan, nous quittâmes la Perse pour entrer dans les
+terres de l'obéissance des Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à
+Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.
+
+Il faut que je te l'avoue, Nessir; j'ai senti une douleur secrète
+quand j'ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouvé au milieu
+des perfides Osmanlins. A mesure que j'entrois dans le pays de ces
+profanes, il me sembloit que je devenois profane moi-même.
+
+Ma patrie, ma famille, mes amis se sont présentés à mon esprit; ma
+tendresse s'est réveillée; une certaine inquiétude a achevé de me
+troubler, et m'a fait connoître que, pour mon repos, j'avois trop
+entrepris.
+
+Mais ce qui afflige le plus mon coeur, ce sont mes femmes. Je ne
+puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrins.
+
+Ce n'est pas, Nessir, que je les aime: je me trouve à cet égard dans
+une insensibilité qui ne me laisse point de désirs. Dans le nombreux
+sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit par
+lui-même: mais, de ma froideur même, il sort une jalousie secrète, qui
+me dévore. Je vois une troupe de femmes laissées presque à
+elles-mêmes; je n'ai que des âmes lâches qui m'en répondent. J'aurois
+peine à être en sûreté, si mes esclaves étoient fidèles: que sera-ce,
+s'ils ne le sont pas? Quelles tristes nouvelles peuvent m'en venir,
+dans les pays éloignés que je vais parcourir! C'est un mal où mes amis
+ne peuvent porter de remède: c'est un lieu dont ils doivent ignorer
+les tristes secrets; et qu'y pourroient-ils faire? N'aimerois-je pas
+mille fois mieux une obscure impunité qu'une correction éclatante? Je
+dépose en ton coeur tous mes chagrins, mon cher Nessir: c'est la
+seule consolation qui me reste dans l'état où je suis.
+
+ D'Erzeron, le 10 de la lune de Rebiab 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE VII.
+
+FATMÉ A USBEK.
+
+A Erzeron.
+
+
+Il y a deux mois que tu es parti, mon cher Usbek; et, dans
+l'abattement où je suis, je ne puis pas me le persuader encore. Je
+cours tout le sérail, comme si tu y étois; je ne suis point désabusée.
+Que veux-tu que devienne une femme qui t'aime; qui étoit accoutumée à
+te tenir dans ses bras; qui n'étoit occupée que du soin de te donner
+des preuves de sa tendresse; libre par l'avantage de sa naissance,
+esclave par la violence de son amour?
+
+Quand je t'épousai, mes yeux n'avoient point encore vu le visage d'un
+homme: tu es le seul dont la vue m'ait été permise[2]; car je ne
+compte point au rang des hommes ces eunuques affreux dont la moindre
+imperfection est de n'être point des hommes. Quand je compare la
+beauté de ton visage avec la difformité du leur, je ne puis m'empêcher
+de m'estimer heureuse: mon imagination ne me fournit point d'idée plus
+ravissante que les charmes enchanteurs de ta personne. Je te le jure,
+Usbek, quand il me seroit permis de sortir de ce lieu où je suis
+enfermée par la nécessité de ma condition; quand je pourrois me
+dérober à la garde qui m'environne; quand il me seroit permis de
+choisir parmi tous les hommes qui vivent dans cette capitale des
+nations; Usbek, je te le jure, je ne choisirois que toi. Il ne peut y
+avoir que toi dans le monde qui mérites d'être aimé.
+
+[Note 2: Les femmes persanes sont beaucoup plus étroitement
+gardées que les femmes turques et les femmes indiennes.]
+
+Ne pense pas que ton absence m'ait fait négliger une beauté qui t'est
+chère: quoique je ne doive être vue de personne, et que les ornements
+dont je me pare soient inutiles à ton bonheur, je cherche cependant à
+m'entretenir dans l'habitude de plaire; je ne me couche point que je
+ne me sois parfumée des essences les plus délicieuses. Je me rappelle
+ce temps heureux où tu venois dans mes bras; un songe flatteur, qui me
+séduit, me montre ce cher objet de mon amour; mon imagination se perd
+dans ses désirs, comme elle se flatte dans ses espérances: je pense
+quelquefois que, dégoûté d'un pénible voyage, tu vas revenir à nous:
+la nuit se passe dans des songes qui n'appartiennent ni à la veille ni
+au sommeil; je te cherche à mes côtés, et il me semble que tu me fuis;
+enfin le feu qui me dévore dissipe lui-même ces enchantements, et
+rappelle mes esprits. Je me trouve pour lors si animée... Tu ne le
+croirois pas, Usbek; il est impossible de vivre dans cet état; le feu
+coule dans mes veines: que ne puis-je t'exprimer ce que je sens si
+bien? et comment sens-je si bien ce que je ne puis t'exprimer? Dans
+ces moments, Usbek, je donnerois l'empire du monde pour un seul de tes
+baisers. Qu'une femme est malheureuse d'avoir des désirs si violents,
+lorsqu'elle est privée de celui qui peut seul les satisfaire; que,
+livrée à elle-même, n'ayant rien qui puisse la distraire, il faut
+qu'elle vive dans l'habitude des soupirs et dans la fureur d'une
+passion irritée; que, bien loin d'être heureuse, elle n'a pas même
+l'avantage de servir à la félicité d'un autre: ornement inutile d'un
+sérail, gardée pour l'honneur et non pas pour le bonheur de son époux!
+
+Vous êtes bien cruels, vous autres hommes! Vous êtes charmés que nous
+ayons des désirs que nous ne puissions satisfaire: vous nous traitez
+comme si nous étions insensibles, et vous seriez bien fâchés que nous
+le fussions: vous croyez que nos désirs, si longtemps mortifiés,
+seront irrités à votre vue. Il y a de la peine à se faire aimer; il
+est plus court d'obtenir de notre tempérament ce que vous n'osez
+espérer de votre mérite.
+
+Adieu, mon cher Usbek, adieu. Compte que je ne vis que pour t'adorer:
+mon âme est toute pleine de toi; et ton absence, bien loin de te faire
+oublier, animeroit mon amour s'il pouvoit devenir plus violent.
+
+ Du sérail d'Ispahan, le 12 de la lune de Rebiab 1, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE VIII.
+
+USBEK A SON AMI RUSTAN.
+
+A Ispahan.
+
+
+Ta lettre m'a été rendue à Erzeron, où je suis. Je m'étois bien douté
+que mon départ feroit du bruit: je ne m'en suis point mis en peine:
+que veux-tu que je suive, la prudence de mes ennemis, ou la mienne?
+
+Je parus à la cour dès ma plus tendre jeunesse; je le puis dire, mon
+coeur ne s'y corrompit point: je formai même un grand dessein,
+j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice, je m'en éloignai;
+mais je m'en approchai ensuite pour le démasquer. Je portai la vérité
+jusqu'au pied du trône: j'y parlai un langage jusqu'alors inconnu; je
+déconcertai la flatterie, et j'étonnai en même temps les adorateurs et
+l'idole.
+
+Mais quand je vis que ma sincérité m'avoit fait des ennemis; que je
+m'étois attiré la jalousie des ministres sans avoir la faveur du
+prince; que, dans une cour corrompue, je ne me soutenois plus que par
+une foible vertu, je résolus de la quitter. Je feignis un grand
+attachement pour les sciences; et, à force de le feindre, il me vint
+réellement. Je ne me mêlai plus d'aucunes affaires, et je me retirai
+dans une maison de campagne. Mais ce parti même avoit ses
+inconvénients: je restois toujours exposé à la malice de mes ennemis,
+et je m'étois presque ôté les moyens de m'en garantir. Quelques avis
+secrets me firent penser à moi sérieusement: je résolus de m'exiler de
+ma patrie, et ma retraite même de la cour m'en fournit un prétexte
+plausible. J'allai au roi; je lui marquai l'envie que j'avois de
+m'instruire dans les sciences de l'Occident; je lui insinuai qu'il
+pourroit tirer de l'utilité de mes voyages: je trouvai grâce devant
+ses yeux; je partis, et je dérobai une victime à mes ennemis.
+
+Voilà, Rustan, le véritable motif de mon voyage. Laisse parler
+Ispahan; ne me défends que devant ceux qui m'aiment. Laisse à mes
+ennemis leurs interprétations malignes: je suis trop heureux que ce
+soit le seul mal qu'ils me puissent faire.
+
+On parle de moi à présent: peut-être ne serai-je que trop oublié, et
+que mes amis... Non, Rustan, je ne veux point me livrer à cette triste
+pensée: je leur serai toujours cher; je compte sur leur fidélité,
+comme sur la tienne.
+
+ D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE IX.
+
+LE PREMIER EUNUQUE A IBBI.
+
+A Erzeron.
+
+
+Tu suis ton ancien maître dans ses voyages; tu parcours les provinces
+et les royaumes; les chagrins ne sauroient faire d'impression sur toi;
+chaque instant te montre des choses nouvelles; tout ce que tu vois te
+récrée, et te fait passer le temps sans le sentir.
+
+Il n'en est pas de même de moi, qui, enfermé dans une affreuse prison,
+suis toujours environné des mêmes objets et dévoré des mêmes chagrins.
+Je gémis accablé sous le poids des soins et des inquiétudes de
+cinquante années; et, dans le cours d'une longue vie, je ne puis pas
+dire avoir eu un jour serein et un moment tranquille.
+
+Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses
+femmes, et m'eut obligé, par des séductions soutenues de mille
+menaces, de me séparer pour jamais de moi-même; las de servir dans les
+emplois les plus pénibles, je comptai sacrifier mes passions à mon
+repos et à ma fortune. Malheureux que j'étois! mon esprit préoccupé me
+faisoit voir le dédommagement, et non pas la perte: j'espérois que je
+serois délivré des atteintes de l'amour par l'impuissance de le
+satisfaire. Hélas! on éteignit en moi l'effet des passions, sans en
+éteindre la cause; et, bien loin d'en être soulagé, je me trouvai
+environné d'objets qui les irritoient sans cesse. J'entrai dans le
+sérail, où tout m'inspiroit le regret de ce que j'avois perdu: je me
+sentois animé à chaque instant; mille grâces naturelles sembloient ne
+se découvrir à ma vue que pour me désoler; pour comble de malheurs,
+j'avois toujours devant les yeux un homme heureux. Dans ce temps de
+trouble, je n'ai jamais conduit une femme dans le lit de mon maître,
+je ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage
+dans le coeur, et un affreux désespoir dans l'âme.
+
+Voilà comme j'ai passé ma misérable jeunesse: je n'avois de confident
+que moi-même. Chargé d'ennuis et de chagrins, il me les falloit
+dévorer; et ces mêmes femmes que j'étois tenté de regarder avec des
+yeux si tendres, je ne les envisageois qu'avec des regards sévères:
+j'étois perdu si elles m'avoient pénétré; quel avantage n'en
+auroient-elles pas pris!
+
+Je me souviens qu'un jour que je mettois une femme dans le bain, je me
+sentis si transporté que je perdis entièrement la raison, et que
+j'osai porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus, à la première
+réflexion, que ce jour étoit le dernier de mes jours. Je fus pourtant
+assez heureux pour échapper à mille morts; mais la beauté que j'avois
+faite confidente de ma faiblesse me vendit bien cher son silence; je
+perdis entièrement mon autorité sur elle, et elle m'a obligé depuis à
+des condescendances qui m'ont exposé mille fois à perdre la vie.
+
+Enfin, les feux de la jeunesse ont passé; je suis vieux, et je me
+trouve, à cet égard, dans un état tranquille; je regarde les femmes
+avec indifférence, et je leur rends bien tous leurs mépris, et tous
+les tourments qu'elles m'ont fait souffrir. Je me souviens toujours
+que j'étois né pour les commander; et il me semble que je redeviens
+homme dans les occasions où je leur commande encore. Je les hais
+depuis que je les envisage de sang-froid, et que ma raison me laisse
+voir toutes leurs foiblesses. Quoique je les garde pour un autre, le
+plaisir de me faire obéir me donne une joie secrète; quand je les
+prive de tout, il me semble que c'est pour moi, et il m'en revient
+toujours une satisfaction indirecte: je me trouve dans le sérail comme
+dans un petit empire; et mon ambition, la seule passion qui me reste,
+se satisfait un peu. Je vois avec plaisir que tout roule sur moi, et
+qu'à tous les instants je suis nécessaire; je me charge volontiers de
+la haine de toutes ces femmes, qui m'affermit dans le poste où je
+suis. Aussi n'ont-elles pas affaire à un ingrat: elles me trouvent
+au-devant de tous leurs plaisirs les plus innocents, je me présente
+toujours à elles comme une barrière inébranlable; elles forment des
+projets, et je les arrête soudain: je m'arme de refus, je me hérisse
+de scrupules; je n'ai jamais dans la bouche que les mots de devoir, de
+vertu, de pudeur, de modestie. Je les désespère en leur parlant sans
+cesse de la foiblesse de leur sexe, et de l'autorité du maître; je me
+plains ensuite d'être obligé à tant de sévérité, et je semble vouloir
+leur faire entendre que je n'ai d'autre motif que leur propre intérêt,
+et un grand attachement pour elles.
+
+Ce n'est pas qu'à mon tour je n'aie un nombre infini de désagréments,
+et que tous les jours ces femmes vindicatives ne cherchent à renchérir
+sur ceux que je leur donne: elles ont des revers terribles. Il y a
+entre nous comme un flux et un reflux d'empire et de soumission: elles
+font toujours tomber sur moi les emplois les plus humiliants; elles
+affectent un mépris qui n'a point d'exemple; et, sans égard pour ma
+vieillesse, elles me font lever, la nuit, dix fois pour la moindre
+bagatelle; je suis accablé sans cesse d'ordres, de commandements,
+d'emplois, de caprices; il semble qu'elles se relayent pour m'exercer,
+et que leurs fantaisies se succèdent. Souvent elles se plaisent à me
+faire redoubler de soins; elles me font faire de fausses confidences:
+tantôt on vient me dire qu'il a paru un jeune homme autour de ces
+murs, une autre fois qu'on a entendu du bruit, ou bien qu'on doit
+rendre une lettre: tout ceci me trouble, et elles rient de ce trouble;
+elles sont charmées de me voir ainsi me tourmenter moi-même. Une autre
+fois elles m'attachent derrière leur porte, et m'y enchaînent nuit et
+jour. Elles savent bien feindre des maladies, des défaillances, des
+frayeurs: elles ne manquent point de prétexte pour me mener au point
+où elles veulent. Il faut, dans ces occasions, une obéissance aveugle
+et une complaisance sans bornes: un refus dans la bouche d'un homme
+comme moi seroit une chose inouïe; et, si je balançois à leur obéir,
+elles seroient en droit de me châtier. J'aimerois autant perdre la
+vie, mon cher Ibbi, que de descendre à cette humiliation.
+
+Ce n'est pas tout: je ne suis jamais sûr d'être un instant dans la
+faveur de mon maître; j'ai autant d'ennemies dans son coeur, qui ne
+songent qu'à me perdre: elles ont des quarts d'heure où je ne suis
+point écouté, des quarts d'heure où l'on ne refuse rien, des quarts
+d'heure où j'ai toujours tort. Je mène dans le lit de mon maître des
+femmes irritées: crois-tu que l'on y travaille pour moi, et que mon
+parti soit le plus fort? J'ai tout à craindre de leurs larmes, de
+leurs soupirs, de leurs embrassements, et de leurs plaisirs mêmes:
+elles sont dans le lieu de leurs triomphes; leurs charmes me
+deviennent terribles: les services présents effacent dans un moment
+tous mes services passés; et rien ne peut me répondre d'un maître qui
+n'est plus à lui-même.
+
+Combien de fois m'est-il arrivé de me coucher dans la faveur, et de me
+lever dans la disgrâce! Le jour que je fus fouetté si indignement
+autour du sérail, qu'avois-je fait? Je laisse une femme dans les bras
+de mon maître: dès qu'elle le vit enflammé, elle versa un torrent de
+larmes; elle se plaignit, et ménagea si bien ses plaintes, qu'elles
+augmentoient à mesure de l'amour qu'elle faisoit naître. Comment
+aurois-je pu me soutenir dans un moment si critique? Je fus perdu
+lorsque je m'y attendois le moins; je fus la victime d'une négociation
+amoureuse, et d'un traité que les soupirs avoient fait. Voilà, cher
+Ibbi, l'état cruel dans lequel j'ai toujours vécu.
+
+Que tu es heureux! tes soins se bornent uniquement à la personne
+d'Usbek. Il t'est facile de lui plaire et de te maintenir dans sa
+faveur jusques au dernier de tes jours.
+
+ Du sérail d'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE X.
+
+MIRZA A SON AMI USBEK.
+
+A Erzeron.
+
+
+Tu étois le seul qui pût me dédommager de l'absence de Rica; et il n'y
+avoit que Rica qui pût me consoler de la tienne. Tu nous manques,
+Usbek: tu étois l'âme de notre société. Qu'il faut de violence pour
+rompre les engagements que le coeur et l'esprit ont formés!
+
+Nous disputons ici beaucoup; nos disputes roulent ordinairement sur la
+morale. Hier on mit en question si les hommes étoient heureux par les
+plaisirs et les satisfactions des sens, ou par la pratique de la
+vertu. Je t'ai souvent ouï dire que les hommes étoient nés pour être
+vertueux, et que la justice est une qualité qui leur est aussi propre
+que l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire.
+
+J'ai parlé à des mollaks, qui me désespèrent avec leurs passages de
+l'Alcoran: car je ne leur parle pas comme vrai croyant, mais comme
+homme, comme citoyen, comme père de famille. Adieu.
+
+ D'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XI.
+
+USBEK A MIRZA.
+
+A Ispahan.
+
+
+Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne; tu descends jusqu'à me
+consulter; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Mirza, il y a
+une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as
+conçue de moi: c'est ton amitié, qui me la procure.
+
+Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cru devoir employer
+des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités qu'il ne
+suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir: telles
+sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d'histoire te
+touchera plus qu'une philosophie subtile.
+
+Il y avoit en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui
+descendoit de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les
+historiens, ressembloient plus à des bêtes qu'à des hommes. Ceux-ci
+n'étoient point si contrefaits, ils n'étoient point velus comme des
+ours, ils ne siffloient point, ils avoient des yeux; mais ils étoient
+si méchants et si féroces, qu'il n'y avoit parmi eux aucun principe
+d'équité ni de justice.
+
+Ils avoient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant corriger la
+méchanceté de leur naturel, les traitoit sévèrement; mais ils
+conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille
+royale.
+
+Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement;
+et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à
+peine les eurent-ils élus, qu'ils leur devinrent insupportables; et
+ils les massacrèrent encore.
+
+Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel
+sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiroient plus à
+personne; que chacun veilleroit uniquement à ses intérêts, sans
+consulter ceux des autres.
+
+Cette résolution unanime flattoit extrêmement tous les particuliers.
+Ils disoient: Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des
+gens dont je ne me soucie point? Je penserai uniquement à moi. Je
+vivrai heureux: que m'importe que les autres le soient? Je me
+procurerai tous mes besoins; et, pourvu que je les aie, je ne me
+soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.
+
+On étoit dans le mois où l'on ensemence les terres; chacun dit: Je ne
+labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut
+pour me nourrir; une plus grande quantité me seroit inutile: je ne
+prendrai point de la peine pour rien.
+
+Les terres de ce petit royaume n'étoient pas de même nature: il y en
+avoit d'arides et de montagneuses, et d'autres qui, dans un terrain
+bas, étoient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année, la
+sécheresse fut très-grande; de manière que les terres qui étoient dans
+les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent
+être arrosées furent très-fertiles: ainsi les peuples des montagnes
+périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur
+refusèrent de partager la récolte.
+
+L'année d'ensuite fut très-pluvieuse: les lieux élevés se trouvèrent
+d'une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent
+submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine; mais ces
+misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils l'avoient été
+eux-mêmes.
+
+Un des principaux habitants avoit une femme fort belle; son voisin en
+devint amoureux, et l'enleva: il s'émut une grande querelle; et, après
+bien des injures et des coups, ils convinrent de s'en remettre à la
+décision d'un Troglodyte qui, pendant que la république subsistoit,
+avoit eu quelque crédit. Ils allèrent à lui, et voulurent lui dire
+leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que cette femme soit à
+vous ou à vous? J'ai mon champ à labourer; je n'irai peut-être pas
+employer mon temps à terminer vos différends et à travailler à vos
+affaires, tandis que je négligerai les miennes; je vous prie de me
+laisser en repos, et de ne m'importuner plus de vos querelles.
+Là-dessus il les quitta, et s'en alla travailler ses terres. Le
+ravisseur, qui étoit le plus fort, jura qu'il mourroit plutôt que de
+rendre cette femme; et l'autre, pénétré de l'injustice de son voisin
+et de la dureté du juge, s'en retournoit désespéré, lorsqu'il trouva
+dans son chemin une femme jeune et belle, qui revenoit de la fontaine.
+Il n'avoit plus de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien
+davantage lorsqu'il apprit que c'étoit la femme de celui qu'il avoit
+voulu prendre pour juge, et qui avoit été si peu sensible à son
+malheur: il l'enleva, et l'emmena dans sa maison.
+
+Il y avoit un homme qui possédoit un champ assez fertile, qu'il
+cultivoit avec grand soin: deux de ses voisins s'unirent ensemble, le
+chassèrent de sa maison, occupèrent son champ; ils firent entre eux
+une union pour se défendre contre tous ceux qui voudroient l'usurper;
+et effectivement ils se soutinrent par là pendant plusieurs mois; mais
+un des deux, ennuyé de partager ce qu'il pouvoit avoir tout seul, tua
+l'autre, et devint seul maître du champ. Son empire ne fut pas long:
+deux autres Troglodytes vinrent l'attaquer; il se trouva trop foible
+pour se défendre, et il fut massacré.
+
+Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine qui étoit à vendre; il
+en demanda le prix; le marchand dit en lui-même: Naturellement je ne
+devrois espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut pour
+acheter deux mesures de blé; mais je la vais vendre quatre fois
+davantage, afin d'avoir huit mesures. Il fallut en passer par là, et
+payer le prix demandé. Je suis bien aise, dit le marchand; j'aurai du
+blé à présent. Que dites-vous? reprit l'étranger; vous avez besoin de
+blé? J'en ai à vendre: il n'y a que le prix qui vous étonnera
+peut-être; car vous saurez que le blé est extrêmement cher, et que la
+famine règne presque partout: mais rendez-moi mon argent, et je vous
+donnerai une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire autrement,
+dussiez-vous crever de faim.
+
+Cependant une maladie cruelle ravageoit la contrée. Un médecin habile
+y arriva du pays voisin, et donna ses remèdes si à propos, qu'il
+guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut
+cessé, il alla chez tous ceux qu'il avoit traités demander son
+salaire; mais il ne trouva que des refus: il retourna dans son pays,
+et il y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais bientôt
+après il apprit que la même maladie se faisoit sentir de nouveau, et
+affligeoit plus que jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui
+cette fois, et n'attendirent pas qu'il vînt chez eux. Allez, leur
+dit-il, hommes injustes, vous avez dans l'âme un poison plus mortel
+que celui dont vous voulez guérir; vous ne méritez pas d'occuper une
+place sur la terre, parce que vous n'avez point d'humanité, et que les
+règles de l'équité vous sont inconnues: je croirois offenser les
+dieux, qui vous punissent, si je m'opposois à la justice de leur
+colère.
+
+ A Erzeron, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XII.
+
+USBEK AU MÊME.
+
+A Ispahan.
+
+
+Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur
+méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices.
+De tant de familles, il n'en resta que deux qui échappèrent aux
+malheurs de la nation. Il y avoit dans ce pays deux hommes bien
+singuliers: ils avoient de l'humanité; ils connaissoient la justice;
+ils aimoient la vertu; autant liés par la droiture de leur coeur que
+par la corruption de celui des autres, ils voyoient la désolation
+générale, et ne la ressentoient que par la pitié: c'étoit le motif
+d'une union nouvelle. Ils travailloient avec une sollicitude commune
+pour l'intérêt commun; ils n'avoient de différends que ceux qu'une
+douce et tendre amitié faisoit naître; et dans l'endroit du pays le
+plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence,
+ils menoient une vie heureuse et tranquille: la terre sembloit
+produire d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
+
+Ils aimoient leurs femmes, et ils en étoient tendrement chéris. Toute
+leur attention étoit d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur
+représentoient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur
+mettoient devant les yeux cet exemple si touchant; ils leur faisoient
+surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans
+l'intérêt commun; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre;
+que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter; qu'il ne
+faut point la regarder comme un exercice pénible; et que la justice
+pour autrui est une charité pour nous.
+
+Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d'avoir
+des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous
+leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages: le nombre augmenta,
+l'union fut toujours la même; et la vertu, bien loin de s'affoiblir
+dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand
+nombre d'exemples.
+
+Qui pourroit représenter ici le bonheur de ces Troglodytes? Un peuple
+si juste devoit être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour
+les connoître, il apprit à les craindre; et la religion vint adoucir
+dans les moeurs ce que la nature y avoit laissé de trop rude.
+
+Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux. Les jeunes filles,
+ornées de fleurs, et les jeunes garçons, les célébroient par leurs
+danses, et par les accords d'une musique champêtre; on faisoit ensuite
+des festins, où la joie ne régnoit pas moins que la frugalité. C'étoit
+dans ces assemblées que parloit la nature naïve, c'est là qu'on
+apprenoit à donner le coeur et à le recevoir; c'est là que la pudeur
+virginale faisoit en rougissant un aveu surpris, mais bientôt confirmé
+par le consentement des pères; et c'est là que les tendres mères se
+plaisoient à prévoir par avance une union douce et fidèle.
+
+On alloit au temple pour demander les faveurs des dieux: ce n'étoit
+pas les richesses et une onéreuse abondance; de pareils souhaits
+étoient indignes des heureux Troglodytes; ils ne savoient les désirer
+que pour leurs compatriotes. Ils n'étoient au pied des autels que pour
+demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la
+tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants.
+Les filles y venoient apporter le tendre sacrifice de leur coeur, et
+ne leur demandoient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un
+Troglodyte heureux.
+
+Le soir, lorsque les troupeaux quittoient les prairies, et que les
+boeufs fatigués avoient ramené la charrue, ils s'assembloient; et,
+dans un repas frugal, ils chantoient les injustices des premiers
+Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau
+peuple, et sa félicité: ils chantoient ensuite les grandeurs des
+dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent,
+et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas; ils
+décrivoient ensuite les délices de la vie champêtre et le bonheur
+d'une condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ils
+s'abandonnoient à un sommeil que les soins et les chagrins
+n'interrompoient jamais.
+
+La nature ne fournissoit pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins.
+Dans ce pays heureux, la cupidité étoit étrangère: ils se faisoient
+des présents, où celui qui donnoit croyoit toujours avoir l'avantage.
+Le peuple troglodyte se regardoit comme une seule famille; les
+troupeaux étoient presque toujours confondus; la seule peine qu'on
+s'épargnoit ordinairement, c'étoit de les partager.
+
+ D'Erzeron, le 6 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XIII.
+
+USBEK AU MÊME.
+
+
+Je ne saurois assez te parler de la vertu des Troglodytes. Un d'eux
+disoit un jour: Mon père doit demain labourer son champ; je me lèverai
+deux heures avant lui, et quand il ira à son champ, il le trouvera
+tout labouré.
+
+Un autre disoit en lui-même: Il me semble que ma soeur a du goût
+pour un jeune Troglodyte de nos parents; il faut que je parle à mon
+père, et que je le détermine à faire ce mariage.
+
+On vint dire à un autre que des voleurs avoient enlevé son troupeau:
+J'en suis bien fâché, dit-il; car il y avoit une génisse toute blanche
+que je voulois offrir aux dieux.
+
+On entendoit dire à un autre: Il faut que j'aille au temple remercier
+les dieux; car mon frère, que mon père aime tant et que je chéris si
+fort, a recouvré la santé.
+
+Ou bien: Il y a un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le
+cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil; il faut
+que j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent
+aller quelquefois se reposer sous leur ombre.
+
+Un jour que plusieurs Troglodytes étoient assemblés, un vieillard
+parla d'un jeune homme qu'il soupçonnoit d'avoir commis une mauvaise
+action, et lui en fit des reproches. Nous ne croyons pas qu'il ait
+commis ce crime, dirent les jeunes Troglodytes; mais, s'il l'a fait,
+puisse-t-il mourir le dernier de sa famille!
+
+On vint dire à un Troglodyte que des étrangers avoient pillé sa maison
+et avoient tout emporté. S'ils n'étoient pas injustes, répondit-il, je
+souhaiterois que les dieux leur en donnassent un plus long usage qu'à
+moi.
+
+Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie: les peuples
+voisins s'assemblèrent; et, sous un vain prétexte, ils résolurent
+d'enlever leurs troupeaux. Dès que cette résolution fut connue, les
+Troglodytes envoyèrent au-devant d'eux des ambassadeurs, qui leur
+parlèrent ainsi:
+
+«Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlevé vos femmes, dérobé
+vos bestiaux, ravagé vos campagnes? Non: nous sommes justes, et nous
+craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous? Voulez-vous de la
+laine pour vous faire des habits? voulez-vous du lait de nos
+troupeaux, ou des fruits de nos terres? Posez bas les armes; venez au
+milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela. Mais nous jurons,
+par ce qu'il y a de plus sacré, que, si vous entrez dans nos terres
+comme ennemis, nous vous regarderons comme un peuple injuste, et que
+nous vous traiterons comme des bêtes farouches.»
+
+Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ces peuples sauvages
+entrèrent armés dans la terre des Troglodytes, qu'ils ne croyoient
+défendus que par leur innocence.
+
+Mais ils étoient bien disposés à la défense. Ils avoient mis leurs
+femmes et leurs enfants au milieu d'eux. Ils furent étonnés de
+l'injustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur
+nouvelle s'étoit emparée de leur coeur: l'un vouloit mourir pour son
+père, un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci pour ses frères,
+celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte; la place de
+celui qui expiroit étoit d'abord prise par un autre, qui, outre la
+cause commune, avoit encore une mort particulière à venger.
+
+Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces peuples lâches,
+qui ne cherchoient que le butin, n'eurent pas honte de fuir; et ils
+cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés.
+
+ D'Erzeron, le 9 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XIV.
+
+USBEK AU MÊME.
+
+
+Comme le peuple grossissoit tous les jours, les Troglodytes crurent
+qu'il étoit à propos de se choisir un roi: ils convinrent qu'il
+falloit déférer la couronne à celui qui étoit le plus juste; et ils
+jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par
+une longue vertu. Il n'avoit pas voulu se trouver à cette assemblée;
+il s'étoit retiré dans sa maison, le coeur serré de tristesse.
+
+Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre le choix qu'on
+avoit fait de lui: A Dieu ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux
+Troglodytes, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux de
+plus juste que moi! Vous me déférez la couronne, et, si vous le voulez
+absolument, il faudra bien que je la prenne; mais comptez que je
+mourrai de douleur d'avoir vu en naissant les Troglodytes libres, et
+de les voir aujourd'hui assujettis. A ces mots, il se mit à répandre
+un torrent de larmes. Malheureux jour! disoit-il; et pourquoi ai-je
+tant vécu? Puis il s'écria d'une voix sévère: Je vois bien ce que
+c'est, ô Troglodytes! votre vertu commence à vous peser. Dans l'état
+où vous êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux
+malgré vous; sans cela vous ne sauriez subsister, et vous tomberiez
+dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce joug vous paroît trop
+dur: vous aimez mieux être soumis à un prince, et obéir à ses lois,
+moins rigides que vos moeurs. Vous savez que pour lors vous pourrez
+contenter votre ambition, acquérir des richesses, et languir dans une
+lâche volupté; et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les
+grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu. Il s'arrêta un
+moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. Et que prétendez-vous
+que je fasse? Comment se peut-il que je commande quelque chose à un
+Troglodyte? Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse parce que je
+la lui commande, lui qui la feroit tout de même sans moi, et par le
+seul penchant de la nature? O Troglodytes! je suis à la fin de mes
+jours, mon sang est glacé dans mes veines, je vais bientôt revoir vos
+sacrés aïeux: pourquoi voulez-vous que je les afflige, et que je sois
+obligé de leur dire que je vous ai laissés sous un autre joug que
+celui de la vertu?
+
+ D'Erzeron, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XV.
+
+LE PREMIER EUNUQUE A JARON,
+
+EUNUQUE NOIR.
+
+A Erzeron.
+
+
+Je prie le ciel qu'il te ramène dans ces lieux, et te dérobe à tous
+les dangers.
+
+Quoique je n'aie guère jamais connu cet engagement qu'on appelle
+amitié, et que je me sois enveloppé tout entier dans moi-même, tu m'as
+cependant fait sentir que j'avois encore un coeur; et, pendant que
+j'étois de bronze pour tous ces esclaves qui vivoient sous mes lois,
+je voyois croître ton enfance avec plaisir.
+
+Le temps vint où mon maître jeta sur toi les yeux. Il s'en falloit
+bien que la nature eût encore parlé, lorsque le fer te sépara de la
+nature. Je ne te dirai point si je te plaignis, ou si je sentis du
+plaisir à te voir élevé jusqu'à moi. J'apaisai tes pleurs et tes cris.
+Je crus te voir prendre une seconde naissance, et sortir d'une
+servitude où tu devois toujours obéir, pour entrer dans une servitude
+où tu devois commander. Je pris soin de ton éducation. La sévérité,
+toujours inséparable des instructions, te fit longtemps ignorer que tu
+m'étois cher. Tu me l'étois pourtant; et je te dirai que je t'aimois
+comme un père aime son fils, si ces noms de père et de fils pouvoient
+convenir à notre destinée.
+
+Tu vas parcourir les pays habités par les chrétiens, qui n'ont jamais
+cru. Il est impossible que tu n'y contractes bien des souillures.
+Comment le prophète pourroit-il te regarder au milieu de tant de
+millions de ses ennemis? Je voudrois que mon maître fît, à son retour,
+le pèlerinage de la Mecque: vous vous purifieriez tous dans la terre
+des anges.
+
+ Du sérail d'Ispahan, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XVI.
+
+USBAK AU MOLLAK MÉHÉMET ALI,
+
+GARDIEN DES TROIS TOMBEAUX.
+
+A Com.
+
+
+Pourquoi vis-tu dans les tombeaux, divin mollak? Tu es bien plus fait
+pour le séjour des étoiles. Tu te caches sans doute de peur
+d'obscurcir le soleil: tu n'as point de taches comme cet astre; mais,
+comme lui, tu te couvres Pde nuages.
+
+Ta science est un abîme plus profond que l'Océan; ton esprit est plus
+perçant que Zufagar, cette épée d'Ali, qui avoit deux pointes; tu sais
+ce qui se passe dans les neuf choeurs des puissances célestes; tu
+lis l'Alcoran sur la poitrine de notre divin prophète; et, lorsque tu
+trouves quelque passage obscur, un ange, par son ordre, déploie ses
+ailes rapides, et descend du trône pour t'en révéler le secret.
+
+Je pourrois par ton moyen avoir avec les séraphins une intime
+correspondance: car enfin, treizième immaum, n'es-tu pas le centre où
+le ciel et la terre aboutissent, et le point de communication entre
+l'abîme et l'empyrée?
+
+Je suis au milieu d'un peuple profane: permets que je me purifie avec
+toi; souffre que je tourne mon visage vers les lieux sacrés que tu
+habites; distingue-moi des méchants, comme on distingue, au lever de
+l'aurore, le filet blanc d'avec le filet noir; aide-moi de tes
+conseils; prends soin de mon âme; enivre-la de l'esprit des prophètes;
+nourris-la de la science du paradis, et permets que je mette ses
+plaies à tes pieds. Adresse tes lettres sacrées à Erzeron, où je
+resterai quelques mois.
+
+ D'Erzeron, le 11 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XVII.
+
+USBEK AU MÊME.
+
+
+Je ne puis, divin mollak, calmer mon impatience: je ne saurois
+attendre ta sublime réponse. J'ai des doutes, il faut les fixer: je
+sens que ma raison s'égare; ramène-la dans le droit chemin; viens
+m'éclairer, source de lumière; foudroie avec ta plume divine les
+difficultés que je vais te proposer; fais-moi pitié de moi-même, et
+rougir de la question que je vais faire.
+
+D'où vient que notre législateur nous prive de la chair de pourceau,
+et de toutes les viandes qu'il appelle immondes? D'où vient qu'il nous
+défend de toucher un corps mort, et que, pour purifier notre âme, il
+nous ordonne de nous laver sans cesse le corps? Il me semble que les
+choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni impures: je ne puis
+concevoir aucune qualité inhérente au sujet qui puisse les rendre
+telles. La boue ne nous paroît sale que parce qu'elle blesse notre
+vue, ou quelque autre de nos sens: mais, en elle-même, elle ne l'est
+pas plus que l'or et les diamants. L'idée de souillure contractée par
+l'attouchement d'un cadavre ne nous est venue que d'une certaine
+répugnance naturelle que nous en avons. Si les corps de ceux qui ne se
+lavent point ne blessoient ni l'odorat ni la vue, comment auroit-on pu
+s'imaginer qu'ils fussent impurs?
+
+Les sens, divin mollak, doivent donc être les seuls juges de la pureté
+ou de l'impureté des choses. Mais, comme les objets n'affectent point
+les hommes de la même manière; que ce qui donne une sensation agréable
+aux uns en produit une dégoûtante chez les autres, il suit que le
+témoignage des sens ne peut servir ici de règle, à moins qu'on ne dise
+que chacun peut à sa fantaisie décider ce point, et distinguer, pour
+ce qui le concerne, les choses pures d'avec celles qui ne le sont pas.
+
+Mais cela même, sacré mollak, ne renverseroit-il pas les distinctions
+établies par notre divin prophète, et les points fondamentaux de la
+loi qui a été écrite de la main des anges?
+
+ D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XVIII.
+
+MÉHÉMET ALI, SERVITEUR DES PROPHÈTES,
+
+A USBEK.
+
+
+Vous nous faites toujours des questions qu'on a faites mille fois à
+notre saint prophète. Que ne lisez-vous les traditions des docteurs?
+que n'allez-vous à cette source pure de toute intelligence? vous
+trouveriez tous vos doutes résolus.
+
+Malheureux, qui, toujours embarrassés des choses de la terre, n'avez
+jamais regardé d'un oeil fixe celles du ciel, et qui révérez la
+condition des mollaks, sans oser ni l'embrasser ni la suivre!
+
+Profanes, qui n'entrez jamais dans les secrets de l'Éternel, vos
+lumières ressemblent aux ténèbres de l'abîme, et les raisonnements de
+votre esprit sont comme la poussière que vos pieds font élever lorsque
+le soleil est dans son midi, dans le mois ardent de Chahban.
+
+Aussi le zénith de votre esprit ne va pas au nadir de celui du moindre
+des immaums[3]. Votre vaine philosophie est cet éclair qui annonce
+l'orage et l'obscurité: vous êtes au milieu de la tempête, et vous
+errez au gré des vents.
+
+[Note 3: Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les
+Persans.]
+
+Il est bien facile de répondre à votre difficulté: il ne faut pour
+cela que vous raconter ce qui arriva un jour à notre saint prophète,
+lorsque, tenté par les chrétiens, éprouvé par les juifs, il confondit
+également et les uns et les autres.
+
+Le juif Abdias Ibesalon lui demanda pourquoi Dieu avoit défendu de
+manger de la chair de pourceau. Ce n'est pas sans raison, reprit le
+prophète: c'est un animal immonde; et je vais vous en convaincre. Il
+fit sur sa main, avec de la boue, la figure d'un homme; il la jeta à
+terre et lui cria: Levez-vous! Sur-le-champ, un homme se leva, et dit:
+Je suis Japhet, fils de Noé. Avois-tu les cheveux aussi blancs quand
+tu es mort? lui dit le saint prophète. Non, répondit-il: mais, quand
+tu m'as réveillé, j'ai cru que le jour du jugement étoit venu: et j'ai
+eu une si grande frayeur, que mes cheveux ont blanchi tout à coup.
+
+Or çà, raconte-moi, lui dit l'envoyé de Dieu, toute l'histoire de
+l'arche de Noé. Japhet obéit, et détailla exactement tout ce qui
+s'étoit passé les premiers mois; après quoi il parla ainsi:
+
+Nous mîmes les ordures de tous les animaux dans un côté de l'arche; ce
+qui la fit si fort pencher, que nous en eûmes une peur mortelle,
+surtout nos femmes, qui se lamentoient de la belle manière. Notre père
+Noé ayant été au conseil de Dieu, il lui commanda de prendre
+l'éléphant, de lui faire tourner la tête vers le côté qui penchait. Ce
+grand animal fit tant d'ordures, qu'il en naquit un cochon.
+Croyez-vous, Usbek, que, depuis ce temps-là nous nous en soyons
+abstenus, et que nous l'ayons regardé comme un animal immonde?
+
+Mais, comme le cochon remuoit tous les jours ces ordures, il s'éleva
+une telle puanteur dans l'arche, qu'il ne put lui-même s'empêcher
+d'éternuer; et il sortit de son nez un rat, qui alloit rongeant tout
+ce qui se trouvoit devant lui: ce qui devint si insupportable à Noé,
+qu'il crut qu'il étoit à propos de consulter Dieu encore. Il lui
+ordonna de donner au lion un grand coup sur le front, qui éternua
+aussi, et fit sortir de son nez un chat. Croyez-vous que ces animaux
+soient encore immondes? Que vous en semble?
+
+Quand donc vous n'apercevez pas la raison de l'impureté de certaines
+choses, c'est que vous en ignorez beaucoup d'autres, et que vous
+n'avez pas la connoissance de ce qui s'est passé entre Dieu, les anges
+et les hommes. Vous ne savez pas l'histoire de l'éternité; vous n'avez
+point lu les livres qui sont écrits au ciel; ce qui vous en a été
+révélé n'est qu'une petite partie de la bibliothèque divine; et ceux
+qui, comme nous, en approchent de plus près, tandis qu'ils sont en
+cette vie, sont encore dans l'obscurité et les ténèbres. Adieu.
+Mahomet soit dans votre coeur.
+
+ A Com, le dernier de la lune de Chahban, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XIX.
+
+USBEK A SON AMI RUSTAN.
+
+A Ispahan.
+
+
+Nous n'avons séjourné que huit jours à Tocat: après trente-cinq jours
+de marche, nous sommes arrivés à Smyrne.
+
+De Tocat à Smyrne, on ne trouve pas une seule ville qui mérite qu'on
+la nomme. J'ai vu avec étonnement la foiblesse de l'empire des
+Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et
+tempéré, mais par des remèdes violents, qui l'épuisent et le minent
+sans cesse.
+
+Les pachas, qui n'obtiennent leurs emplois qu'à force d'argent,
+entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des pays de
+conquête. Une milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices. Les
+places sont démantelées, les villes désertes, les campagnes désolées,
+la culture des terres et le commerce entièrement abandonnés.
+
+L'impunité règne dans ce gouvernement sévère: les chrétiens qui
+cultivent les terres, les juifs qui lèvent les tributs, sont exposés à
+mille violences.
+
+La propriété des terres est incertaine, et, par conséquent, l'ardeur
+de les faire valoir ralentie: il n'y a ni titre, ni possession, qui
+vaillent contre le caprice de ceux qui gouvernent.
+
+Ces barbares ont tellement abandonné les arts, qu'ils ont négligé
+jusques à l'art militaire. Pendant que les nations d'Europe se
+raffinent tous les jours, ils restent dans leur ancienne ignorance, et
+ils ne s'avisent de prendre leurs nouvelles inventions qu'après
+qu'elles s'en sont servi mille fois contre eux.
+
+Ils n'ont nulle expérience sur la mer, nulle habileté dans la
+manoeuvre. On dit qu'une poignée de chrétiens sortis d'un rocher[4]
+font suer tous les Ottomans, et fatiguent leur empire.
+
+[Note 4: Ce sont apparemment les chevaliers de Malte.]
+
+Incapables de faire le commerce, ils souffrent presque avec peine que
+les Européens, toujours laborieux et entreprenants, viennent le faire:
+ils croient faire grâce à ces étrangers de permettre qu'ils les
+enrichissent.
+
+Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai traversée, je n'ai
+trouvé que Smyrne qu'on puisse regarder comme une ville riche et
+puissante. Ce sont les Européens qui la rendent telle, et il ne tient
+pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à toutes les autres.
+
+Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire, qui, avant deux
+siècles, sera le théâtre des triomphes de quelque conquérant.
+
+ A Smyrne, le 2 de la lune de Rhamazan, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XX.
+
+USBEK A ZACHI, SA FEMME.
+
+Au sérail d'Ispahan.
+
+
+Vous m'avez offensé, Zachi; et je sens dans mon coeur des mouvements
+que vous devriez craindre, si mon éloignement ne vous laissoit le
+temps de changer de conduite, et d'apaiser la violente jalousie dont
+je suis tourmenté.
+
+J'apprends qu'on vous a trouvée seule avec Nadir, eunuque blanc, qui
+payera de sa tête son infidélité et sa perfidie. Comment vous
+êtes-vous oubliée jusqu'à ne pas sentir qu'il ne vous est pas permis
+de recevoir dans votre chambre un eunuque blanc, tandis que vous en
+avez de noirs destinés à vous servir? Vous avez beau me dire que des
+eunuques ne sont pas des hommes, et que votre vertu vous met au-dessus
+des pensées que pourroit faire naître en vous une ressemblance
+imparfaite; cela ne suffit ni pour vous ni pour moi: pour vous, parce
+que vous faites une chose que les lois du sérail vous défendent; pour
+moi, en ce que vous m'ôtez l'honneur, en vous exposant à des regards;
+que dis-je, à des regards? peut-être aux entreprises d'un perfide qui
+vous aura souillée par ses crimes, et plus encore par ses regrets et
+le désespoir de son impuissance.
+
+Vous me direz peut-être que vous m'avez été toujours fidèle. Eh!
+pouviez-vous ne l'être pas? Comment auriez-vous trompé la vigilance
+des eunuques noirs, qui sont si surpris de la vie que vous menez?
+Comment auriez-vous pu briser ces verrous et ces portes qui vous
+tiennent enfermée? Vous vous vantez d'une vertu qui n'est pas libre:
+et peut-être que vos désirs impurs vous ont ôté mille fois le mérite
+et le prix de cette fidélité que vous vantez tant.
+
+Je veux que vous n'ayez point fait tout ce que j'ai lieu de
+soupçonner; que ce perfide n'ait point porté sur vous ses mains
+sacriléges; que vous ayez refusé de prodiguer à sa vue les délices de
+son maître; que, couverte de vos habits, vous ayez laissé cette foible
+barrière entre lui et vous; que, frappé lui-même d'un saint respect,
+il ait baissé les yeux; que, manquant à sa hardiesse, il ait tremblé
+sur les châtiments qu'il se prépare: quand tout cela seroit vrai, il
+ne l'est pas moins que vous avez fait une chose qui est contre votre
+devoir. Et, si vous l'avez violé gratuitement sans remplir vos
+inclinations déréglées, qu'eussiez-vous fait pour les satisfaire? Que
+feriez-vous encore si vous pouviez sortir de ce lieu sacré, qui est
+pour vous une dure prison, comme il est pour vos compagnes un asile
+favorable contre les atteintes du vice, un temple sacré où votre sexe
+perd sa foiblesse, et se trouve invincible, malgré tous les
+désavantages de la nature? Que feriez-vous si, laissée à vous-même,
+vous n'aviez pour vous défendre que votre amour pour moi, qui est si
+grièvement offensé, et votre devoir, que vous avez si indignement
+trahi? Que les moeurs du pays où vous vivez sont saintes, qui vous
+arrachent à l'attentat des plus vils esclaves! Vous devez me rendre
+grâce de la gêne où je vous fais vivre, puisque ce n'est que par là
+que vous méritez encore de vivre.
+
+Vous ne pouvez souffrir le chef des eunuques, parce qu'il a toujours
+les yeux sur votre conduite, et qu'il vous donne ses sages conseils.
+Sa laideur, dites-vous, est si grande que vous ne pouvez le voir sans
+peine: comme si, dans ces sortes de postes, on mettoit de plus beaux
+objets. Ce qui vous afflige est de n'avoir pas à sa place l'eunuque
+blanc qui vous déshonore.
+
+Mais que vous a fait votre première esclave? Elle vous a dit que les
+familiarités que vous preniez avec la jeune Zélide étoient contre la
+bienséance: voilà la raison de votre haine.
+
+Je devrois être, Zachi, un juge sévère; je ne suis qu'un époux qui
+cherche à vous trouver innocente. L'amour que j'ai pour Roxane, ma
+nouvelle épouse, m'a laissé toute la tendresse que je dois avoir pour
+vous, qui n'êtes pas moins belle. Je partage mon amour entre vous
+deux; et Roxane n'a d'autre avantage que celui que la vertu peut
+ajouter à la beauté.
+
+ A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XXI.
+
+USBEK AU PREMIER EUNUQUE BLANC.
+
+
+Vous devez trembler à l'ouverture de cette lettre, ou plutôt vous le
+deviez lorsque vous souffrîtes la perfidie de Nadir. Vous qui, dans
+une vieillesse froide et languissante, ne pouvez sans crime lever les
+yeux sur les redoutables objets de mon amour; vous à qui il n'est
+jamais permis de mettre un pied sacrilége sur la porte du lieu
+terrible qui les dérobe à tous les regards, vous souffrez que ceux
+dont la conduite vous est confiée aient fait ce que vous n'auriez pas
+la témérité de faire, et vous n'apercevez pas la foudre toute prête à
+tomber sur eux et sur vous?
+
+Et qui êtes-vous, que de vils instruments que je puis briser à ma
+fantaisie; qui n'existez qu'autant que vous savez obéir; qui n'êtes
+dans le monde que pour vivre sous mes lois, ou pour mourir dès que je
+l'ordonne; qui ne respirez qu'autant que mon bonheur, mon amour, ma
+jalousie même, ont besoin de votre bassesse; et enfin qui ne pouvez
+avoir d'autre partage que la soumission, d'autre âme que mes volontés,
+d'autre espérance que ma félicité?
+
+Je sais que quelques-unes de mes femmes souffrent impatiemment les
+lois austères du devoir; que la présence continuelle d'un eunuque noir
+les ennuie; qu'elles sont fatiguées de ces objets affreux, qui leur
+sont donnés pour les ramener à leur époux; je le sais: mais vous qui
+vous prêtez à ce désordre, vous serez puni d'une manière à faire
+trembler tous ceux qui abusent de ma confiance.
+
+Je jure par tous les prophètes du ciel, et par Ali, le plus grand de
+tous, que, si vous vous écartez de votre devoir, je regarderai votre
+vie comme celle des insectes que je trouve sous mes pieds.
+
+ A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XXII.
+
+JARON AU PREMIER EUNUQUE.
+
+
+A mesure qu'Usbek s'éloigne du sérail, il tourne sa tête vers ses
+femmes sacrées; il soupire, il verse des larmes; sa douleur s'aigrit,
+ses soupçons se fortifient. Il veut augmenter le nombre de leurs
+gardiens. Il va me renvoyer, avec tous les noirs qui l'accompagnent.
+Il ne craint plus pour lui: il craint pour ce qui lui est mille fois
+plus cher que lui-même.
+
+Je vais donc vivre sous tes lois, et partager tes soins. Grand Dieu!
+qu'il faut de choses pour rendre un seul homme heureux!
+
+La nature sembloit avoir mis les femmes dans la dépendance, et les en
+avoir retirées: le désordre naissoit entre les deux sexes, parce que
+leurs droits étoient réciproques. Nous sommes entrés dans le plan
+d'une nouvelle harmonie: nous avons mis entre les femmes et nous la
+haine; et entre les hommes et les femmes, l'amour.
+
+Mon front va devenir sévère. Je laisserai tomber des regards sombres.
+La joie fuira de mes lèvres. Le dehors sera tranquille, et l'esprit
+inquiet. Je n'attendrai point les rides de la vieillesse pour en
+montrer les chagrins.
+
+J'aurois eu du plaisir à suivre mon maître dans l'Occident; mais ma
+volonté est son bien. Il veut que je garde ses femmes; je les garderai
+avec fidélité. Je sais comment je dois me conduire avec ce sexe qui,
+quand on ne lui permet pas d'être vain, commence à devenir superbe, et
+qu'il est moins aisé d'humilier que d'anéantir. Je tombe sous tes
+regards.
+
+ De Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.
+
+
+
+
+LETTRE XXIII.
+
+USBEK A SON AMI IBBEN.
+
+
+Nous sommes arrivés à Livourne dans quarante jours de navigation.
+C'est une ville nouvelle; elle est un témoignage du génie des ducs de
+Toscane, qui ont fait d'un village marécageux la ville d'Italie la
+plus florissante.
+
+Les femmes y jouissent d'une grande liberté: elles peuvent voir les
+hommes à travers certaines fenêtres qu'on nomme jalousies, elles
+peuvent sortir tous les jours avec quelques vieilles qui les
+accompagnent: elles n'ont qu'un voile[5]. Leurs beaux-frères, leurs
+oncles, leurs neveux peuvent les voir sans que le mari s'en formalise
+presque jamais.
+
+[Note 5: Les Persanes en ont quatre.]
+
+C'est un grand spectacle pour un mahométan de voir pour la première
+fois une ville chrétienne. Je ne parle pas des choses qui frappent
+d'abord tous les yeux, comme la différence des édifices, des habits,
+des principales coutumes: il y a, jusque dans les moindres bagatelles,
+quelque chose de singulier que je sens et que je ne sais pas dire.
+
+Nous partirons demain pour Marseille: notre séjour n'y sera pas long.
+Le dessein de Rica et le mien est de nous rendre incessamment à Paris,
+qui est le siége de l'empire d'Europe. Les voyageurs cherchent
+toujours les grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à
+tous les étrangers. Adieu. Sois persuadé que je t'aimerai toujours.
+
+ A Livourne, le 12 de la lune de Saphar, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXIV.
+
+RICA A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un
+mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé,
+qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé, et qu'on se soit
+pourvu des choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
+
+Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y sont si hautes, qu'on
+jugerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges
+bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes
+sur les autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le monde
+est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
+
+Tu ne le croirois pas peut-être, depuis un mois que je suis ici, je
+n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde qui
+tirent mieux partie de leur machine que les Français; ils courent; ils
+volent: les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les
+feroient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce
+train, et qui vais souvent à pied sans changer d'allure, j'enrage
+quelquefois comme un chrétien: car encore passe qu'on m'éclabousse
+depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner les coups
+de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui
+vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un
+autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain où le premier
+m'avoit pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que
+si j'avois fait dix lieues.
+
+Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des
+moeurs et des coutumes européennes: je n'en ai moi-même qu'une
+légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
+
+Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point
+de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de
+richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets,
+plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir
+de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à
+vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se
+trouvoient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
+
+D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur
+l'esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il
+n'a qu'un million d'écus dans son trésor, et qu'il en ait besoin de
+deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le
+croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point
+d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier
+est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même
+jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en
+les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les
+esprits.
+
+Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t'étonner: il y a un autre
+magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit
+qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le
+pape: tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain
+qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du
+vin, et mille autres choses de cette espèce[6].
+
+[Note 6: Il faut qu'un Turc voie, parle et pense en Turc: c'est à
+quoi des gens ne font point attention en lisant les _Lettres
+persanes_. (Mont., _Lettre à l'abbé de Guasco, du 4 octobre 1752_.)]
+
+Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre
+l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer,
+de certains articles de croyance. Il y a deux ans qu'il lui envoya un
+grand écrit qu'il appela _constitution_, et voulut obliger, sous de
+grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y étoit
+contenu. Il réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, et
+donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se
+révoltèrent, et dirent qu'ils ne vouloient rien croire de tout ce qui
+étoit dans cet écrit. Ce sont les femmes qui ont été les motrices de
+toute cette révolte qui divise toute la cour, tout le royaume et
+toutes les familles. Cette _constitution_ leur défend de lire un livre
+que tous les chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est
+proprement leur Alcoran. Les femmes, indignées de l'outrage fait à
+leur sexe, soulèvent tout contre la _constitution_: elles ont mis les
+hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir
+de privilége. Il faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas
+mal; et, par le grand Ali, il faut qu'il ait été instruit des
+principes de notre sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une
+création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous disent
+qu'elles n'entreront point dans le paradis, pourquoi faut-il qu'elles
+se mêlent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin
+du paradis?
+
+J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne
+doute pas que tu ne balances à les croire.
+
+On dit que, pendant qu'il faisoit la guerre à ses voisins, qui
+s'étoient tous ligués contre lui, il avoit dans son royaume un nombre
+innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouroient; on ajoute qu'il
+les a cherchés pendant plus de trente ans, et que, malgré les soins
+infatigables de certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu
+trouver un seul. Ils vivent avec lui: ils sont à sa cour, dans sa
+capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant on dit
+qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvés. On diroit
+qu'ils existent en général, et qu'ils ne sont plus rien en
+particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le
+ciel veut punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les
+ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont
+le génie et le destin sont au-dessus du sien.
+
+Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des choses bien
+éloignées du caractère et du génie persan. C'est bien la même terre
+qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux
+du pays où tu es, sont des hommes bien différents.
+
+ De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXV.
+
+USBEK A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+J'ai reçu une lettre de ton neveu Rhédi: il me mande qu'il quitte
+Smyrne, dans le dessein de voir l'Italie; que l'unique but de son
+voyage est de s'instruire, et de se rendre par là plus digne de toi.
+Je te félicite d'avoir un neveu qui sera quelque jour la consolation
+de ta vieillesse.
+
+Rica t'écrit une longue lettre; il m'a dit qu'il te parloit beaucoup
+de ce pays-ci. La vivacité de son esprit fait qu'il saisit tout avec
+promptitude: pour moi, qui pense plus lentement, je ne suis en état de
+te rien dire.
+
+Tu es le sujet de nos conversations les plus tendres: nous ne pouvons
+assez parler du bon accueil que tu nous as fait à Smyrne, et des
+services que ton amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu, généreux
+Ibben, trouver partout des amis aussi reconnaissants et aussi fidèles
+que nous!
+
+Puissé-je te revoir bientôt, et retrouver avec toi ces jours heureux
+qui coulent si doucement entre deux amis! Adieu.
+
+ De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXVI.
+
+USBEK A ROXANE.
+
+Au sérail d'Ispahan.
+
+
+Que vous êtes heureuse, Roxane, d'être dans le doux pays de Perse, et
+non pas dans ces climats empoisonnés où l'on ne connoît ni la pudeur
+ni la vertu! Que vous êtes heureuse! Vous vivez dans mon sérail comme
+dans le séjour de l'innocence, inaccessible aux attentats de tous les
+humains; vous vous trouvez avec joie dans une heureuse impuissance de
+faillir; jamais homme ne vous a souillée de ses regards lascifs; votre
+beau-père même, dans la liberté des festins, n'a jamais vu votre belle
+bouche: vous n'avez jamais manqué de vous attacher un bandeau sacré
+pour la couvrir. Heureuse Roxane, quand vous avez été à la campagne,
+vous avez toujours eu des eunuques, qui ont marché devant vous, pour
+donner la mort à tous les téméraires qui n'ont pas fui à votre vue.
+Moi-même, à qui le ciel vous a donnée pour faire mon bonheur, quelle
+peine n'ai-je pas eue pour me rendre maître de ce trésor, que vous
+défendiez avec tant de constance! Quel chagrin pour moi, dans les
+premiers jours de notre mariage, de ne pas vous voir! Et quelle
+impatience quand je vous eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant
+pas; vous l'irritiez, au contraire, par les refus obstinés d'une
+pudeur alarmée: vous me confondiez avec tous ces hommes à qui vous
+vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de ce jour où je vous perdis
+parmi vos esclaves, qui me trahirent, et vous dérobèrent à mes
+recherches? Vous souvient-il de cet autre où, voyant vos larmes
+impuissantes, vous employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter
+les fureurs de mon amour? Vous souvient-il, lorsque toutes les
+ressources vous manquèrent, de celles que vous trouvâtes dans votre
+courage? Vous mîtes le poignard à la main, et menaçâtes d'immoler un
+époux qui vous aimoit, s'il continuoit à exiger de vous ce que vous
+chérissiez plus que votre époux même. Deux mois se passèrent dans ce
+combat de l'amour et de la vertu. Vous poussâtes trop loin vos chastes
+scrupules: vous ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue;
+vous défendîtes jusqu'à la dernière extrémité une virginité mourante:
+vous me regardâtes comme un ennemi qui vous avoit fait un outrage; non
+pas comme un époux qui vous avoit aimée; vous fûtes plus de trois mois
+que vous n'osiez me regarder sans rougir: votre air confus sembloit me
+reprocher l'avantage que j'avois pris. Je n'avois pas même une
+possession tranquille; vous me dérobiez tout ce que vous pouviez de
+ces charmes et de ces grâces; et j'étois enivré des plus grandes
+faveurs sans avoir obtenu les moindres.
+
+Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous n'auriez pas été si
+troublée: les femmes y ont perdu toute retenue: elles se présentent
+devant les hommes à visage découvert, comme si elles vouloient
+demander leur défaite; elles les cherchent de leurs regards; elle les
+voient dans les mosquées, les promenades, chez elles même; l'usage de
+se faire servir par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette
+noble simplicité et de cette aimable pudeur qui règne parmi vous, on
+voit une impudence brutale à laquelle il est impossible de
+s'accoutumer.
+
+Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous vous sentiriez outragée dans
+l'affreuse ignominie où votre sexe est descendu; vous fuiriez ces
+abominables lieux, et vous soupireriez pour cette douce retraite, où
+vous trouvez l'innocence, où vous êtes sûre de vous-même, où nul péril
+ne vous fait trembler, où enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de
+perdre jamais l'amour que vous me devez.
+
+Quand vous relevez l'éclat de votre teint par les plus belles
+couleurs; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus
+précieuses; quand vous vous parez de vos plus beaux habits; quand vous
+cherchez à vous distinguer de vos compagnes par les grâces de la danse
+et par la douceur de votre chant; que vous combattez gracieusement
+avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, je ne puis pas
+m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et
+quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent les
+miens, que vous vous insinuez dans mon coeur par des paroles douces
+et flatteuses, je ne saurois, Roxane, douter de votre amour.
+
+Mais que puis-je penser des femmes d'Europe? L'art de composer leur
+teint, les ornements dont elles se parent, les soins qu'elles prennent
+de leur personne, le désir continuel de plaire qui les occupe, sont
+autant de taches faites à leur vertu et d'outrages à leur époux.
+
+Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi
+loin qu'une pareille conduite devroit le faire croire, et qu'elles
+portent la débauche à cet excès horrible, qui fait frémir, de violer
+absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de femmes assez
+abandonnées pour porter le crime si loin: elles portent toutes dans
+leur coeur un certain caractère de vertu qui y est gravé, que la
+naissance donne et que l'éducation affoiblit, mais ne détruit pas.
+Elles peuvent bien se relâcher des devoirs extérieurs que la pudeur
+exige; mais, quand il s'agit de faire les derniers pas, la nature se
+révolte. Aussi, quand nous vous enfermons si étroitement, que nous
+vous faisons garder par tant d'esclaves, que nous gênons si fort vos
+désirs lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous craignions
+la dernière infidélité, mais c'est que nous savons que la pureté ne
+sauroit être trop grande, et que la moindre tache peut la corrompre.
+
+Je vous plains, Roxane. Votre chasteté, si longtemps éprouvée,
+méritoit un époux qui ne vous eût jamais quittée, et qui pût lui-même
+réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.
+
+ De Paris, le 7 de la lune de Rhégeb, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXVII.
+
+USBEK A NESSIR.
+
+A Ispahan.
+
+
+Nous sommes à présent à Paris, cette superbe rivale de la ville du
+soleil[7].
+
+[Note 7: Ispahan (c'est _ville des chevaux_, qu'il eût fallu
+dire).]
+
+Lorsque je partis de Smyrne, je chargeai mon ami Ibben de te faire
+tenir une boîte où il y avoit quelques présents pour toi; tu recevras
+cette lettre par la même voie. Quoique éloigné de lui de cinq ou six
+cents lieues, je lui donne de mes nouvelles, et je reçois des siennes
+aussi facilement que s'il étoit à Ispahan, et moi à Com. J'envoie mes
+lettres à Marseille, d'où il part continuellement des vaisseaux pour
+Smyrne; de là, il envoie celles qui sont pour la Perse par les
+caravanes d'Arméniens qui partent tous les jours pour Ispahan.
+
+Rica jouit d'une santé parfaite: la force de sa constitution, sa
+jeunesse et sa gaieté naturelle, le mettent au-dessus de toutes les
+épreuves.
+
+Mais, pour moi, je ne me porte pas bien: mon corps et mon esprit sont
+abattus; je me livre à des réflexions qui deviennent tous les jours
+plus tristes; ma santé, qui s'affoiblit, me tourne vers ma patrie, et
+me rend ce pays-ci plus étranger.
+
+Mais, cher Nessir, je te conjure, fais en sorte que mes femmes
+ignorent l'état où je suis. Si elles m'aiment, je veux épargner leurs
+larmes; et si elles ne m'aiment pas, je ne veux point augmenter leur
+hardiesse.
+
+Si mes eunuques me croyoient en danger, s'ils pouvoient espérer
+l'impunité d'une lâche complaisance, ils cesseroient bientôt d'être
+sourds à la voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux rochers
+et remue les choses inanimées.
+
+Adieu, Nessir; j'ai du plaisir à te donner des marques de ma
+confiance.
+
+ De Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXVIII.
+
+RICA A ***.
+
+
+Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu'elle se passe tous les
+jours à Paris.
+
+Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après-dînée, et va jouer une
+espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement
+est sur une estrade, qu'on nomme le théâtre. Aux deux côtés on voit,
+dans de petits réduits qu'on nomme loges, des hommes et des femmes qui
+jouent ensemble des scènes muettes, à peu près comme celles qui sont
+en usage en notre Perse.
+
+Tantôt c'est une amante affligée qui exprime sa langueur; tantôt une
+autre, avec des yeux vifs et un air passionné, dévore des yeux son
+amant, qui la regarde de même: toutes les passions sont peintes sur
+les visages, et exprimées avec une éloquence qui n'en est que plus
+vive pour être muette. Là les acteurs ne paroissent qu'à demi-corps,
+et ont ordinairement un manchon, par modestie, pour cacher leurs bras.
+Il y a en bas une troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui
+sont en haut sur le théâtre, et ces derniers rient à leur tour de ceux
+qui sont en bas.
+
+Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques jeunes gens,
+qu'on prend pour cet effet dans un âge peu avancé pour soutenir à la
+fatigue. Ils sont obligés d'être partout: ils passent par des endroits
+qu'eux seuls connoissent, montent avec une adresse surprenante d'étage
+en étage; ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges; ils
+plongent, pour ainsi dire; on les perd, ils reparoissent; souvent ils
+quittent le lieu de la scène, et vont jouer dans un autre. On en voit
+même qui, par un prodige qu'on n'auroit osé espérer de leurs
+béquilles, marchent et vont comme les autres. Enfin on se rend à des
+salles où l'on joue une comédie particulière: on commence par des
+révérences, on continue par des embrassades. On dit que la
+connoissance la plus légère met un homme en droit d'en étouffer un
+autre: il semble que le lieu inspire de la tendresse. En effet, on dit
+que les princesses qui y règnent ne sont point cruelles; et, si on en
+excepte deux ou trois heures par jour, où elles sont assez sauvages,
+on peut dire que le reste du temps elles sont traitables, et que c'est
+une ivresse qui les quitte aisément.
+
+Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de même dans un autre
+endroit qu'on nomme l'Opéra: toute la différence est que l'on parle à
+l'un, et chante à l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la
+loge où se déshabilloit une des principales actrices. Nous fîmes si
+bien connoissance, que le lendemain je reçus d'elle cette lettre:
+
+ «Monsieur,
+
+«Je suis la plus malheureuse fille du monde; j'ai toujours été la plus
+vertueuse actrice de l'Opéra. Il y a sept ou huit mois, que j'étois
+dans la loge où vous me vîtes hier; comme je m'habillois en prêtresse
+de Diane, un jeune abbé vint m'y trouver; et, sans respect pour mon
+habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. J'ai
+beau exagérer le sacrifice que je lui ai fait, il se met à rire, et me
+soutient qu'il m'a trouvée très-profane. Cependant je suis si grosse,
+que je n'ose plus me présenter sur le théâtre: car je suis, sur le
+chapitre de l'honneur, d'une délicatesse inconcevable; et je soutiens
+toujours qu'à une fille bien née il est plus facile de faire perdre la
+vertu que la modestie. Avec cette délicatesse, vous jugez bien que ce
+jeune abbé n'eût jamais réussi, s'il ne m'avoit promis de se marier
+avec moi: un motif si légitime me fit passer sur les petites
+formalités ordinaires, et commencer par où j'aurois dû finir. Mais,
+puisque son infidélité m'a déshonorée, je ne veux plus vivre à
+l'Opéra, où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de quoi vivre:
+car, à présent que j'avance en âge, et que je perds du côté des
+charmes, ma pension, qui est toujours la même, semble diminuer tous
+les jours. J'ai appris par un homme de votre suite que l'on faisoit un
+cas infini, dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que, si j'étois
+à Ispahan, ma fortune seroit aussitôt faite. Si vous vouliez
+m'accorder votre protection, et m'emmener avec vous dans ce pays-là,
+vous auriez l'avantage de faire du bien à une fille qui, par sa vertu
+et sa conduite, ne se rendroit pas indigne de vos bontés. Je suis...»
+
+ De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXIX.
+
+RICCA A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Le pape est le chef des chrétiens. C'est une vieille idole qu'on
+encense par habitude. Il étoit autrefois redoutable aux princes mêmes,
+car il les déposoit aussi facilement que nos magnifiques sultans
+déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. Mais on ne le craint plus.
+Il se dit successeur d'un des premiers chrétiens, qu'on appelle saint
+Pierre: et c'est certainement une riche succession, car il a des
+trésors immenses et un grand pays sous sa domination.
+
+Les évêques sont des gens de loi qui lui sont subordonnés, et ont sous
+son autorité deux fonctions bien différentes. Quand ils sont
+assemblés, ils font, comme lui, des articles de foi; quand ils sont en
+particulier, ils n'ont guère d'autre fonction que de dispenser
+d'accomplir la loi. Car tu sauras que la religion chrétienne est
+chargée d'une infinité de pratiques très-difficiles; et, comme on a
+jugé qu'il est moins aisé de remplir ses devoirs que d'avoir des
+évêques qui en dispensent, on a pris ce dernier parti pour l'utilité
+publique. Ainsi, si on ne veut pas faire le rhamazan, si on ne veut
+pas s'assujettir aux formalités des mariages, si on veut rompre ses
+voeux, si on veut se marier contre les défenses de la loi,
+quelquefois même si on veut revenir contre son serment, on va à
+l'évêque ou au pape, qui donne aussitôt la dispense.
+
+Les évêques ne font pas des articles de foi de leur propre mouvement.
+Il y a un nombre infini de docteurs, la plupart dervis, qui soulèvent
+entre eux mille questions nouvelles sur la religion: on les laisse
+disputer longtemps, et la guerre dure jusqu'à ce qu'une décision
+vienne la terminer.
+
+Aussi puis-je t'assurer qu'il n'y a jamais eu de royaume où il y ait
+eu tant de guerres civiles que dans celui de Christ.
+
+Ceux qui mettent au jour quelque proposition nouvelle sont d'abord
+appelés hérétiques. Chaque hérésie a son nom, qui est, pour ceux qui y
+sont engagés, comme le mot de ralliement. Mais n'est hérétique qui ne
+veut: il n'y a qu'à partager le différend par la moitié, et donner une
+distinction à ceux qui accusent d'hérésie; et, quelle que soit la
+distinction, intelligible ou non, elle rend un homme blanc comme de la
+neige, et il peut se faire appeler orthodoxe.
+
+Ce que je te dis est bon pour la France et l'Allemagne: car j'ai ouï
+dire qu'en Espagne et en Portugal il y a de certains dervis qui
+n'entendent point raillerie, et qui font brûler un homme comme de la
+paille. Quand on tombe entre les mains de ces gens-là, heureux celui
+qui a toujours prié Dieu avec de petits grains de bois à la main, qui
+a porté sur lui deux morceaux de drap attachés à deux rubans, et qui a
+été quelquefois dans une province qu'on appelle la Galice! sans cela
+un pauvre diable est bien embarrassé. Quand il jureroit comme un païen
+qu'il est orthodoxe, on pourroit bien ne pas demeurer d'accord des
+qualités, et le brûler comme hérétique: il auroit beau donner sa
+distinction; point de distinction; il seroit en cendres avant que l'on
+eût seulement pensé à l'écouter.
+
+Les autres juges présument qu'un accusé est innocent; ceux-ci le
+présument toujours coupable. Dans le doute, ils tiennent pour règle de
+se déterminer du côté de la rigueur; apparemment parce qu'ils croient
+les hommes mauvais; mais, d'un autre côté, ils en ont si bonne
+opinion, qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir; car ils
+reçoivent le témoignage des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise
+vie, de ceux qui exercent une profession infâme. Ils font dans leur
+sentence un petit compliment à ceux qui sont revêtus d'une chemise de
+soufre, et leur disent qu'ils sont bien fâchés de les voir si mal
+habillés, qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont au
+désespoir de les avoir condamnés; mais, pour se consoler, ils
+confisquent tous les biens de ces malheureux à leur profit.
+
+Heureuse la terre qui est habitée par les enfants des prophètes! Ces
+tristes spectacles y sont inconnus[8]. La sainte religion que les
+anges y ont apportée se défend par sa vérité même; elle n'a point
+besoin de ces moyens violents pour se maintenir.
+
+[Note 8: Les Persans sont les plus tolérants de tous les
+mahométans.]
+
+ A Paris, le 4 de la lune de Chalval, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXX.
+
+RICA AU MÊME.
+
+A Smyrne.
+
+
+Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à
+l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avois été
+envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous vouloient me
+voir. Si je sortois, tout le monde se mettoit aux fenêtres; si j'étois
+aux Tuileries, je voyois aussitôt un cercle se former autour de moi;
+les femmes mêmes faisoient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs,
+qui m'entouroit. Si j'étois aux spectacles, je voyois aussitôt cent
+lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n'a tant été
+vu que moi. Je souriois quelquefois d'entendre des gens qui n'étoient
+presque jamais sortis de leur chambre, qui disoient entre eux: Il faut
+avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable! Je trouvois de mes
+portraits partout; je me voyois multiplié dans toutes les boutiques,
+sur toutes les cheminées, tant on craignoit de ne m'avoir pas assez
+vu.
+
+Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge: je ne me croyois pas
+un homme si curieux et si rare; et, quoique j'aie très-bonne opinion
+de moi, je ne me serois jamais imaginé que je dusse troubler le repos
+d'une grande ville où je n'étois point connu. Cela me fit résoudre à
+quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir
+s'il resteroit encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable.
+Cet essai me fit connoître ce que je valois réellement. Libre de tous
+les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet
+de me plaindre de mon tailleur, qui m'avoit fait perdre en un instant
+l'attention et l'estime publique; car j'entrai tout à coup dans un
+néant affreux. Je demeurois quelquefois une heure dans une compagnie
+sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la
+bouche; mais, si quelqu'un, par hasard, apprenoit à la compagnie que
+j'étois Persan, j'entendois aussitôt autour de moi un bourdonnement:
+Ah! ah! Monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire!
+Comment peut-on être Persan?
+
+ A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXXI.
+
+RHÉDI A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+Je suis à présent à Venise, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes
+les villes du monde, et être surpris en arrivant à Venise: on sera
+toujours étonné de voir une ville, des tours et des mosquées sortir de
+dessous l'eau, et de trouver un peuple innombrable dans un endroit où
+il ne devroit y avoir que des poissons.
+
+Mais cette ville profane manque du trésor le plus précieux qui soit au
+monde, c'est-à-dire d'eau vive; il est impossible d'y accomplir une
+seule ablution légale. Elle est en abomination à notre saint prophète,
+et il ne la regarde jamais du haut du ciel qu'avec colère.
+
+Sans cela, mon cher Usbek, je serois charmé de vivre dans une ville où
+mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets du
+commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement;
+je ne néglige pas même les superstitions européennes; je m'applique à
+la médecine, à la physique, à l'astronomie; j'étudie les arts; enfin
+je sors des nuages qui couvroient mes yeux dans le pays de ma
+naissance.
+
+ A Venise, le 16 de la lune de Chalval, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXXII.
+
+RICA À ***.
+
+
+J'allai l'autre jour voir une maison où l'on entretient environ trois
+cents personnes assez pauvrement. J'eus bientôt fait, car l'église ni
+les bâtiments ne méritent pas d'être regardés. Ceux qui sont dans
+cette maison étoient assez gais; plusieurs d'entre eux jouoient aux
+cartes, ou à d'autres jeux que je ne connois point. Comme je sortois,
+un de ces hommes sortoit aussi; et, m'ayant entendu demander le chemin
+du Marais, qui est le quartier le plus éloigné de Paris: J'y vais, me
+dit-il, et je vous y conduirai; suivez-moi. Il me mena à merveille, me
+tira de tous les embarras, et me sauva adroitement des carrosses et
+des voitures. Nous étions près d'arriver, quand la curiosité me prit.
+Mon bon ami, lui dis-je, ne pourrois-je point savoir qui vous êtes? Je
+suis aveugle, Monsieur, me répondit-il. Comment! lui dis-je, vous êtes
+aveugle! Et que ne priiez-vous cet honnête homme qui jouoit aux cartes
+avec vous de nous conduire? Il est aveugle aussi, me répondit-il: il y
+a quatre cents ans que nous sommes trois cents aveugles dans cette
+maison où vous m'avez trouvé. Mais il faut que je vous quitte: voilà
+la rue que vous demandiez; je vais me mettre dans la foule; j'entre
+dans cette église, où, je vous jure, j'embarrasserai plus les gens
+qu'ils ne m'embarrasseront.
+
+ A Paris, le 17 de la lune de Chalval, 1712.
+
+
+
+
+LETTRE XXXIII.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Le vin est si cher à Paris, par les impôts que l'on y met, qu'il
+semble qu'on ait entrepris d'y faire exécuter les préceptes du divin
+Alcoran, qui défend d'en boire.
+
+Lorsque je pense aux funestes effets de cette liqueur, je ne puis
+m'empêcher de la regarder comme le présent le plus redoutable que la
+nature ait fait aux hommes. Si quelque chose a flétri la vie et la
+réputation de nos monarques, ç'a été leur intempérance; c'est la
+source la plus empoisonnée de leurs injustices et de leur cruautés.
+
+Je le dirai, à la honte des hommes: la loi interdit à nos princes
+l'usage du vin, et ils en boivent avec un excès qui les dégrade de
+l'humanité même; cet usage, au contraire, est permis aux princes
+chrétiens, et on ne remarque pas qu'il leur fasse faire aucune faute.
+L'esprit humain est la contradiction même: dans une débauche
+licencieuse, on se révolte avec fureur contre les préceptes; et la loi
+faite pour nous rendre plus justes ne sert souvent qu'à nous rendre
+plus coupables.
+
+Mais quand je désapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la
+raison, je ne condamne pas de même ces boissons qui l'égayent. C'est
+la sagesse des Orientaux de chercher des remèdes contre la tristesse
+avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses.
+Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre
+ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque; mais
+les Asiatiques, plus sensés qu'eux et meilleurs physiciens en cela,
+prennent des breuvages capables de rendre l'homme gai, et de charmer
+le souvenir de ses peines.
+
+Il n'y a rien de si affligeant que les consolations tirées de la
+nécessité du mal, de l'inutilité des remèdes, de la fatalité du
+destin, de l'ordre de la Providence, et du malheur de la condition
+humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un mal par la
+considération que l'on est né misérable; il vaut bien mieux enlever
+l'esprit hors de ses réflexions, et traiter l'homme comme sensible, au
+lieu de le traiter comme raisonnable.
+
+L'âme, unie avec le corps, en est sans cesse tyrannisée. Si le
+mouvement du sang est trop lent, si les esprits ne sont pas assez
+épurés, s'ils ne sont pas en quantité suffisante, nous tombons dans
+l'accablement et dans la tristesse; mais, si nous prenons des
+breuvages qui puissent changer cette disposition de notre corps, notre
+âme redevient capable de recevoir des impressions qui l'égayent, et
+elle sent un plaisir secret de voir sa machine reprendre, pour ainsi
+dire, son mouvement et sa vie.
+
+ A Paris, le 25 de la lune de Zilcadé, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XXXIV.
+
+USBEK A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Les femmes de Perse sont plus belles que celles de France; mais celles
+de France sont plus jolies. Il est difficile de ne point aimer les
+premières, et de ne se point plaire avec les secondes: les unes sont
+plus tendres et plus modestes, les autres sont plus gaies et plus
+enjouées.
+
+Ce qui rend le sang si beau en Perse, c'est la vie réglée que les
+femmes y mènent: elles ne jouent ni ne veillent, elles ne boivent
+point de vin, et ne s'exposent presque jamais à l'air. Il faut avouer
+que le sérail est plutôt fait pour la santé que pour les plaisirs:
+c'est une vie unie, qui ne pique point; tout s'y ressent de la
+subordination et du devoir; les plaisirs mêmes y sont graves, et les
+joies sévères; et on ne les goûte presque jamais que comme des marques
+d'autorité et de dépendance.
+
+Les hommes mêmes n'ont pas en Perse la même gaieté que les François:
+on ne leur voit point cette liberté d'esprit et cet air content que je
+trouve ici dans tous les états et dans toutes les conditions.
+
+C'est bien pis en Turquie, où l'on pourroit trouver des familles où,
+de père en fils, personne n'a ri depuis la fondation de la monarchie.
+
+Cette gravité des Asiatiques vient du peu de commerce qu'il y a entre
+eux: ils ne se voient que lorsqu'ils y sont forcés par la cérémonie;
+l'amitié, ce doux engagement du coeur, qui fait ici la douceur de la
+vie, leur est presque inconnue: ils se retirent dans leurs maisons, où
+ils trouvent toujours une compagnie qui les attend; de manière que
+chaque famille est, pour ainsi dire, isolée des autres.
+
+Un jour que je m'entretenois là-dessus avec un homme de ce pays-ci, il
+me dit: Ce qui me choque le plus de vos moeurs, c'est que vous êtes
+obligés de vivre avec des esclaves dont le coeur et l'esprit se
+sentent toujours de la bassesse de leur condition. Ces gens lâches
+affoiblissent en vous les sentiments de la vertu, que l'on tient de la
+nature, et ils les ruinent depuis l'enfance qu'ils vous obsèdent.
+
+Car, enfin, défaites-vous des préjugés: que peut-on attendre de
+l'éducation qu'on reçoit d'un misérable qui fait consister son honneur
+à garder les femmes d'un autre, et s'enorgueillit du plus vil emploi
+qui soit parmi les humains, qui est méprisable par sa fidélité même,
+qui est la seule de ses vertus, parce qu'il y est porté par envie, par
+jalousie et par désespoir; qui, brûlant de se venger des deux sexes
+dont il est le rebut, consent à être tyrannisé par le plus fort,
+pourvu qu'il puisse désoler le plus faible; qui, tirant de son
+imperfection, de sa laideur et de sa difformité, tout l'éclat de sa
+condition, n'est estimé que parce qu'il est indigne de l'être; qui
+enfin, rivé pour jamais à la porte où il est attaché, plus dur que les
+gonds et les verrous qui la tiennent, se vante de cinquante ans de vie
+dans ce poste indigne, où, chargé de la jalousie de son maître, il a
+exercé toute sa bassesse?
+
+ A Paris, le 14 de la lune de Zilhagé, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XXXV.
+
+USBEK A GEMCHID, SON COUSIN,
+
+DERVIS DU BRILLANT MONASTÈRE DE TAURIS.
+
+
+Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis? Crois-tu qu'au jour du
+jugement ils seront comme les infidèles Turcs, qui serviront d'ânes
+aux Juifs, et seront menés par eux au grand trot en enfer? Je sais
+bien qu'ils n'iront point dans le séjour des prophètes, et que le
+grand Ali n'est point venu pour eux. Mais, parce qu'ils n'ont pas été
+assez heureux pour trouver des mosquées dans leur pays, crois-tu
+qu'ils soient condamnés à des châtiments éternels, et que Dieu les
+punisse pour n'avoir pas pratiqué une religion qu'il ne leur a pas
+fait connoître? Je puis te le dire: j'ai souvent examiné ces
+chrétiens; je les ai interrogés pour voir s'ils avoient quelque idée
+du grand Ali, qui étoit le plus beau de tous les hommes; j'ai trouvé
+qu'ils n'en avoient jamais ouï parler.
+
+Ils ne ressemblent point à ces infidèles que nos saints prophètes
+faisoient passer au fil de l'épée, parce qu'ils refusoient de croire
+aux miracles du ciel; ils sont plutôt comme ces malheureux qui
+vivoient dans les ténèbres de l'idolâtrie avant que la divine lumière
+vînt éclairer le visage de notre grand prophète.
+
+D'ailleurs, si on examine de près leur religion, on y trouvera comme
+une semence de nos dogmes. J'ai souvent admiré les secrets de la
+Providence, qui semble les avoir voulu préparer par là à la conversion
+générale. J'ai ouï parler d'un livre de leurs docteurs, intitulé la
+_Polygamie triomphante_, dans lequel il est prouvé que la polygamie
+est ordonnée aux chrétiens. Leur baptême est l'image de nos ablutions
+légales; et les chrétiens n'errent que dans l'efficacité qu'ils
+donnent à cette première ablution, qu'ils croient devoir suffire pour
+toutes les autres. Leurs prêtres et les moines prient comme nous sept
+fois le jour. Ils espèrent de jouir d'un paradis où ils goûteront
+mille délices par le moyen de la résurrection des corps. Ils ont,
+comme nous, des jeûnes marqués, des mortifications avec lesquelles ils
+espèrent fléchir la miséricorde divine. Ils rendent un culte aux bons
+anges, et se méfient des mauvais. Ils ont une sainte crédulité pour
+les miracles que Dieu opère par le ministère de ses serviteurs. Ils
+reconnoissent, comme nous, l'insuffisance de leurs mérites, et les
+besoins qu'ils ont d'un intercesseur auprès de Dieu. Je vois partout
+le mahométisme, quoique je n'y trouve point Mahomet. On a beau faire,
+la vérité s'échappe, et perce toujours les ténèbres qui l'environnent.
+Il viendra un jour où l'Éternel ne verra sur la terre que de vrais
+croyants. Le temps, qui consume tout, détruira les erreurs mêmes. Tous
+les hommes seront étonnés de se voir sous le même étendard: tout,
+jusqu'à la loi, sera consommé; les divins exemplaires seront enlevés
+de la terre, et portés dans les célestes archives.
+
+ A Paris, le 20 de la lune de Zilhagé, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XXXVI.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Le café est très en usage à Paris: il y a un grand nombre de maisons
+publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons, on
+dit des nouvelles; dans d'autres, on joue aux échecs. Il y en a une où
+l'on apprête le café de telle manière qu'il donne de l'esprit à ceux
+qui en prennent: au moins, de tous ceux qui en sortent, il n'y a
+personne qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est
+entré.
+
+Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est qu'ils ne se rendent
+pas utiles à leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents à des choses
+puériles. Par exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les trouvai
+échauffés sur une dispute la plus mince qu'il se puisse imaginer: il
+s'agissoit de la réputation d'un vieux poëte grec dont, depuis deux
+mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort.
+Les deux partis avouoient que c'étoit un poëte excellent: il n'étoit
+question que du plus ou du moins de mérite qu'il falloit lui
+attribuer. Chacun en vouloit donner le taux; mais, parmi ces
+distributeurs de réputation, les uns faisoient meilleur poids que les
+autres: voilà la querelle. Elle étoit bien vive, car on se disoit
+cordialement de part et d'autre des injures si grossières, on faisoit
+des plaisanteries si amères, que je n'admirois pas moins la manière de
+disputer que le sujet de la dispute. Si quelqu'un, disois-je en
+moi-même, étoit assez étourdi pour aller devant l'un de ces défenseurs
+du poëte grec attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne
+seroit pas mal relevé; et je crois que ce zèle si délicat sur la
+réputation des morts s'embraseroit bien pour défendre celle des
+vivants! Mais, quoi qu'il en soit, ajoutois-je, Dieu me garde de
+m'attirer jamais l'inimitié des censeurs de ce poëte, que le séjour de
+deux mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une haine si
+implacable! Ils frappent à présent des coups en l'air: mais que
+seroit-ce si leur fureur étoit animée par la présence d'un ennemi?
+
+Ceux dont je te viens de parler disputent en langue vulgaire; et il
+faut les distinguer d'une autre sorte de disputeurs qui se servent
+d'une langue barbare qui semble ajouter quelque chose à la fureur et à
+l'opiniâtreté des combattants. Il y a des quartiers où l'on voit comme
+une mêlée noire et épaisse de ces sortes de gens; ils se nourrissent
+de distinctions, ils vivent de raisonnements obscurs et de fausses
+conséquences. Ce métier, où l'on devroit mourir de faim, ne laisse pas
+de rendre. On a vu une nation entière chassée de son pays, traverser
+les mers pour s'établir en France, n'emportant avec elle, pour parer
+aux nécessités de la vie, qu'un redoutable talent pour la dispute.
+Adieu.
+
+ A Paris, le dernier de la lune de Zilhagé, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XXXVII.
+
+USBEK A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple dans nos
+histoires d'un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu'il
+possède à un très-haut degré le talent de se faire obéir: il gouverne
+avec le même génie sa famille, sa cour, son État. On lui a souvent
+entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs,
+ou celui de notre auguste sultan, lui plairoit le mieux: tant il fait
+de cas de la politique orientale.
+
+J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il
+m'est impossible de résoudre: par exemple, il a un ministre qui n'a
+que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts; il aime sa
+religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut
+observer à la rigueur; quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il
+se communique peu, il n'est occupé depuis le matin jusqu'au soir qu'à
+faire parler de lui; il aime les trophées et les victoires, mais il
+craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu'il
+auroit sujet de le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il n'est,
+je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en même temps comblé de plus
+de richesses qu'un prince n'en sauroit espérer, et accablé d'une
+pauvreté qu'un particulier ne pourroit soutenir.
+
+Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il paye aussi
+libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans,
+que les campagnes laborieuses de ses capitaines; souvent il préfère un
+homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se
+met à table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des
+batailles: il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée
+dans la distribution des grâces; et, sans examiner si celui qu'il
+comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le
+rendre tel; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme
+qui avoit fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en
+avoit fui quatre.
+
+Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments: il y a plus de statues
+dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville.
+Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les
+trônes se renversent; ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources
+aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables.
+
+ A Paris, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XXXVIII.
+
+RICA A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+C'est une grande question parmi les hommes de savoir s'il est plus
+avantageux d'ôter aux femmes la liberté que de la leur laisser. Il me
+semble qu'il y a bien des raisons pour et contre. Si les Européens
+disent qu'il n'y a pas de générosité à rendre malheureuses les
+personnes que l'on aime, nos Asiatiques répondent qu'il y a de la
+bassesse aux hommes de renoncer à l'empire que la nature leur a donné
+sur les femmes. Si on leur dit que le grand nombre de femmes enfermées
+est embarrassant, ils répondent que dix femmes qui obéissent
+embarrassent moins qu'une qui n'obéit pas. Que s'ils objectent à leur
+tour que les Européens ne sauroient être heureux avec des femmes qui
+ne leur sont pas fidèles, on leur répond que cette fidélité qu'ils
+vantent tant n'empêche point le dégoût qui suit toujours les passions
+satisfaites; que nos femmes sont trop à nous; qu'une possession si
+tranquille ne nous laisse rien à désirer ni à craindre; qu'un peu de
+coquetterie est un sel qui pique et prévient la corruption. Peut-être
+qu'un homme plus sage que moi serait embarrassé de décider: car, si
+les Asiatiques font fort bien de chercher des moyens propres à calmer
+leurs inquiétudes, les Européens font fort bien aussi de n'en point
+avoir.
+
+Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux en qualité de
+maris, nous trouverions toujours moyen de nous dédommager en qualité
+d'amants. Pour qu'un homme pût se plaindre avec raison de l'infidélité
+de sa femme, il faudroit qu'il n'y eût que trois personnes dans le
+monde; ils seront toujours à but quand il y en aura quatre.
+
+C'est une autre question de savoir si la loi naturelle soumet les
+femmes aux hommes. Non, me disoit l'autre jour un philosophe
+très-galant: la nature n'a jamais dicté une telle loi; l'empire que
+nous avons sur elles est une véritable tyrannie; elles ne nous l'ont
+laissé prendre que parce qu'elles ont plus de douceur que nous, et par
+conséquent plus d'humanité et de raison; ces avantages, qui devoient
+sans doute leur donner la supériorité si nous avions été raisonnables,
+la leur ont fait perdre, parce que nous ne le sommes point.
+
+Or, s'il est vrai que nous n'avons sur les femmes qu'un pouvoir
+tyrannique, il ne l'est pas moins qu'elles ont sur nous un empire
+naturel, celui de la beauté, à qui rien ne résiste. Le nôtre n'est pas
+de tous les pays; mais celui de la beauté est universel. Pourquoi
+aurions-nous donc un privilége? Est-ce parce que nous sommes les plus
+forts? Mais c'est une véritable injustice. Nous employons toutes
+sortes de moyens pour leur abattre le courage; les forces seroient
+égales, si l'éducation l'étoit aussi; éprouvons-les dans les talents
+que l'éducation n'a point affoiblis, et nous verrons si nous sommes si
+forts.
+
+Il faut l'avouer, quoique cela choque nos moeurs: chez les peuples
+les plus polis, les femmes ont toujours eu de l'autorité sur leurs
+maris; elle fut établie par une loi chez les Égyptiens en l'honneur
+d'Isis, et chez les Babyloniens en l'honneur de Sémiramis. On disoit
+des Romains qu'ils commandoient à toutes les nations, mais qu'ils
+obéissoient à leurs femmes. Je ne parle point des Sauromates, qui
+étoient véritablement dans la servitude du sexe; ils étoient trop
+barbares pour que leur exemple puisse être cité.
+
+Tu vois, mon cher Ibben, que j'ai pris le goût de ce pays-ci, où l'on
+aime à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire tout en
+paradoxe. Le prophète a décidé la question, et a réglé les droits de
+l'un et de l'autre sexe. Les femmes, dit-il, doivent honorer leurs
+maris: leurs maris les doivent honorer; mais ils ont l'avantage d'un
+degré sur elles.
+
+ A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 2, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XXXIX.
+
+HAGI[9] IBBI AU JUIF BEN JOSUÉ,
+
+PROSÉLYTE MAHOMÉTAN.
+
+A Smyrne.
+
+[Note 9: Hagi est un homme qui a fait le pèlerinage de la Mecque.]
+
+
+Il me semble, Ben Josué, qu'il y a toujours des signes éclatants qui
+préparent à la naissance des hommes extraordinaires; comme si la
+nature souffroit une espèce de crise, et que la puissance céleste ne
+produisît qu'avec effort.
+
+Il n'y a rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet. Dieu, qui
+par les décrets de sa providence avoit résolu dès le commencement
+d'envoyer aux hommes ce grand prophète pour enchaîner Satan, créa une
+lumière deux mille ans avant Adam, qui, passant d'élu en élu,
+d'ancêtre en ancêtre de Mahomet, parvint enfin jusques à lui comme un
+témoignage authentique qu'il étoit descendu des patriarches.
+
+Ce fut aussi à cause de ce même prophète que Dieu ne voulut pas
+qu'aucun enfant fût conçu que la nature de la femme ne cessât d'être
+immonde, et que le membre viril ne fût livré à la circoncision.
+
+Il vint au monde circoncis, et la joie parut sur son visage dès sa
+naissance; la terre trembla trois fois, comme si elle eût enfanté
+elle-même; toutes les idoles se prosternèrent; les trônes des rois
+furent renversés; Lucifer fut jeté au fond de la mer; et ce ne fut
+qu'après avoir nagé pendant quarante jours qu'il sortit de l'abîme, et
+s'enfuit sur le mont Cabès, d'où, avec une voix terrible, il appela
+les anges.
+
+Cette nuit, Dieu posa un terme entre l'homme et la femme, qu'aucun
+d'eux ne pût passer. L'art des magiciens et nécromants se trouva sans
+vertu. On entendit une voix du ciel qui disoit ces paroles: J'ai
+envoyé au monde mon ami fidèle.
+
+Selon le témoignage d'Isben Aben, historien arabe, les générations des
+oiseaux, des nuées, des vents, et tous les escadrons des anges, se
+réunirent pour élever cet enfant, et se disputèrent cet avantage. Les
+oiseaux disoient dans leurs gazouillements qu'il étoit plus commode
+qu'ils l'élevassent, parce qu'ils pouvoient plus facilement rassembler
+plusieurs fruits de divers lieux. Les vents murmuroient, et disoient:
+C'est plutôt à nous, parce que nous pouvons lui apporter de tous les
+endroits les odeurs les plus agréables. Non, non, disoient les nuées,
+non; c'est à nos soins qu'il sera confié, parce que nous lui ferons
+part à tous les instants de la fraîcheur des eaux. Là-dessus les anges
+indignés s'écrioient: Que nous restera-t-il donc à faire? Mais une
+voix du ciel fut entendue, qui termina toutes les disputes: Il ne sera
+point ôté d'entre les mains des mortels, parce que heureuses les
+mamelles qui l'allaiteront, et les mains qui le toucheront, et la
+maison qu'il habitera, et le lit où il reposera.
+
+Après tant de témoignages si éclatants, mon cher Josué, il faut avoir
+un coeur de fer pour ne pas croire sa sainte loi. Que pouvoit faire
+davantage le ciel pour autoriser sa mission divine, à moins de
+renverser la nature, et de faire périr les hommes mêmes qu'il vouloit
+convaincre?
+
+ A Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XL.
+
+USBEK A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Dès qu'un grand est mort, on s'assemble dans une mosquée, et l'on fait
+son oraison funèbre, qui est un discours à sa louange, avec lequel on
+seroit bien embarrassé de décider au juste du mérite du défunt.
+
+Je voudrois bannir les pompes funèbres: il faut pleurer les hommes à
+leur naissance, et non pas à leur mort. A quoi servent les cérémonies
+et tout l'attirail lugubre qu'on fait paraître à un mourant dans ses
+derniers moments, les larmes mêmes de sa famille, et la douleur de ses
+amis, qu'à lui exagérer la perte qu'il va faire?
+
+Nous sommes si aveugles, que nous ne savons quand nous devons nous
+affliger ou nous réjouir: nous n'avons presque jamais que de fausses
+tristesses ou de fausses joies.
+
+Quand je vois le Mogol, qui toutes les années va sottement se mettre
+dans une balance et se faire peser comme un boeuf, quand je vois les
+peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu plus matériel,
+c'est-à-dire moins capable de les gouverner, j'ai pitié, Ibben, de
+l'extravagance humaine.
+
+ De Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLI.
+
+LE PREMIER EUNUQUE NOIR A USBEK.
+
+
+Ismaël, un des eunuques noirs, vient de mourir, magnifique seigneur;
+et je ne puis m'empêcher de le remplacer. Comme les eunuques sont
+extrêmement rares à présent, j'avois pensé de me servir d'un esclave
+noir que tu as à la campagne; mais je n'ai pu jusqu'ici le porter à
+souffrir qu'on le consacrât à cet emploi. Comme je vois qu'au bout du
+compte c'est son avantage, je voulus l'autre jour user à son égard
+d'un peu de rigueur; et, de concert avec l'intendant de tes jardins,
+j'ordonnai que, malgré lui, on le mît en état de te rendre les
+services qui flattent le plus ton coeur, et de vivre comme moi dans
+ces redoutables lieux qu'il n'ose pas même regarder: mais il se mit à
+hurler comme si on avoit voulu l'écorcher, et fit tant qu'il échappa
+de nos mains, et évita le fatal couteau. Je viens d'apprendre qu'il
+veut t'écrire pour te demander grâce, soutenant que je n'ai conçu ce
+dessein que par un désir insatiable de vengeance sur certaines
+railleries piquantes qu'il dit avoir faites de moi. Cependant je te
+jure par les cent mille prophètes que je n'ai agi que pour le bien de
+ton service, la seule chose qui me soit chère, et hors laquelle je ne
+regarde rien. Je me prosterne à tes pieds.
+
+ Du sérail de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLII.
+
+PHARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR.
+
+
+Si tu étois ici, magnifique seigneur, je paroîtrois à ta vue tout
+couvert de papier blanc; et il n'y en auroit pas assez pour écrire
+toutes les insultes que ton premier eunuque noir, le plus méchant de
+tous les hommes, m'a faites depuis ton départ.
+
+Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend que j'ai faites sur
+le malheur de sa condition, il exerce sur ma tête une vengeance
+inépuisable; il a animé contre moi le cruel intendant de tes jardins,
+qui depuis ton départ m'oblige à des travaux insurmontables, dans
+lesquels j'ai pensé mille fois laisser la vie sans perdre un moment
+l'ardeur de te servir. Combien de fois ai-je dit en moi-même: J'ai un
+maître rempli de douceur, et je suis le plus malheureux esclave qui
+soit sur la terre!
+
+Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me croyois pas destiné à de
+plus grandes misères, mais ce traître d'eunuque a voulu mettre le
+comble à sa méchanceté. Il y a quelques jours que, de son autorité
+privée, il me destina à la garde de tes femmes sacrées, c'est-à-dire à
+une exécution qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la mort.
+Ceux qui en naissant ont eu le malheur de recevoir de leurs cruels
+parents un traitement pareil, se consolent peut-être sur ce qu'ils
+n'ont jamais connu d'autre état que le leur; mais qu'on me fasse
+descendre de l'humanité et qu'on m'en prive, je mourrois de douleur si
+je ne mourois pas de cette barbarie.
+
+J'embrasse tes pieds, sublime seigneur, dans une humilité profonde:
+fais en sorte que je sente les effets de cette vertu si respectée, et
+qu'il ne soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre un
+malheureux de plus.
+
+ Des jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLIII.
+
+USBEK A PHARAN.
+
+Aux jardins de Fatmé.
+
+
+Recevez la joie dans votre coeur, et reconnaissez ces sacrés
+caractères: faites-les baiser au grand eunuque et à l'intendant de mes
+jardins. Je leur défends de mettre la main sur vous jusqu'à mon
+retour; dites-leur d'acheter l'eunuque qui manque. Acquittez-vous de
+votre devoir comme si vous m'aviez toujours devant les yeux; car
+sachez que plus mes bontés sont grandes plus vous serez puni si vous
+en abusez.
+
+ De Paris, le 25 de la lune de Rhégeb, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLIV.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Il y a en France trois sortes d'états: l'Église, l'épée et la robe.
+Chacun a un mépris souverain pour les deux autres: tel, par exemple,
+que l'on devroit mépriser parce qu'il est un sot, ne l'est souvent que
+parce qu'il est homme de robe.
+
+Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne disputent sur
+l'excellence de l'art qu'ils ont choisi: chacun s'élève au-dessus de
+celui qui est d'une profession différente, à proportion de l'idée
+qu'il s'est faite de la supériorité de la sienne.
+
+Les hommes ressemblent tous, plus ou moins, à cette femme de la
+province d'Érivan qui, ayant reçu quelque grâce d'un de nos monarques,
+lui souhaita mille fois, dans les bénédictions qu'elle lui donna, que
+le ciel le fît gouverneur d'Érivan.
+
+J'ai lu, dans une relation, qu'un vaisseau français ayant relâché à la
+côte de Guinée, quelques hommes de l'équipage voulurent aller à terre
+acheter quelques moutons. On les mena au roi, qui rendoit la justice à
+ses sujets sous un arbre. Il étoit sur son trône, c'est-à-dire sur un
+morceau de bois, aussi fier que s'il eût été sur celui du Grand Mogol;
+il avoit trois ou quatre gardes avec des piques de bois; un parasol en
+forme de dais le couvroit de l'ardeur du soleil; tous ses ornements et
+ceux de la reine sa femme consistoient en leur peau noire et quelques
+bagues. Ce prince, plus vain encore que misérable, demanda à ces
+étrangers si l'on parloit beaucoup de lui en France. Il croyoit que
+son nom devoit être porté d'un pôle à l'autre; et, à la différence de
+ce conquérant de qui on a dit qu'il avoit fait taire toute la terre,
+il croyoit, lui, qu'il devoit faire parler tout l'univers.
+
+Quand le kan de Tartarie a dîné, un héraut crie que tous les princes
+de la terre peuvent aller dîner, si bon leur semble; et ce barbare,
+qui ne mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne vit que de
+brigandages, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves, et les
+insulte régulièrement deux fois par jour.
+
+ De Paris, le 28 de la lune de Rhégeb, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLV.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+Hier matin, comme j'étois au lit, j'entendis frapper rudement à ma
+porte, qui fut soudain ouverte ou enfoncée par un homme avec qui
+j'avois lié quelque société, et qui me parut tout hors de lui-même.
+
+Son habillement étoit beaucoup plus que modeste, sa perruque de
+travers n'avoit pas même été peignée; il n'avoit pas eu le temps de
+faire recoudre son pourpoint noir, et il avoit renoncé, pour ce
+jour-là, aux sages précautions avec lesquelles il avoit coutume de
+déguiser le délabrement de son équipage.
+
+Levez-vous, me dit-il; j'ai besoin de vous tout aujourd'hui; j'ai
+mille emplettes à faire, et je serai bien aise que ce soit avec vous:
+il faut premièrement que nous allions à la rue Saint-Honoré parler à
+un notaire qui est chargé de vendre une terre de cinq cent mille
+livres; je veux qu'il m'en donne la préférence. En venant ici, je me
+suis arrêté un moment au faubourg Saint-Germain, où j'ai loué un hôtel
+deux mille écus, et j'espère passer le contrat aujourd'hui.
+
+Dès que je fus habillé, ou peu s'en falloit, mon homme me fit
+précipitamment descendre: Commençons par aller acheter un carrosse, et
+établissons d'abord l'équipage. En effet, nous achetâmes non-seulement
+un carrosse, mais encore pour cent mille francs de marchandises, en
+moins d'une heure; tout cela se fit promptement, parce que mon homme
+ne marchanda rien, et ne compta jamais: aussi ne déplaça-t-il pas. Je
+rêvois sur tout ceci; et quand j'examinois cet homme, je trouvois en
+lui une complication singulière de richesses et de pauvreté: de
+manière que je ne savois que croire. Mais enfin je rompis le silence,
+et, le tirant à quartier, je lui dis: Monsieur, qui est-ce qui payera
+tout cela? Moi, me dit-il; venez dans ma chambre; je vous montrerai
+des trésors immenses, et des richesses enviées des plus grands
+monarques; mais elles ne le seront pas de vous, qui les partagerez
+toujours avec moi. Je le suis. Nous grimpons à son cinquième étage, et
+par une échelle nous nous guindons à un sixième, qui étoit un cabinet
+ouvert aux quatre vents, dans lequel il n'y avoit que deux ou trois
+douzaines de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Je me suis
+levé de grand matin, me dit-il, et j'ai fait d'abord ce que je fais
+depuis vingt-cinq ans, qui est d'aller visiter mon oeuvre: j'ai vu
+que le grand jour étoit venu qui devoit me rendre plus riche qu'homme
+qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille? elle a à
+présent toutes les qualités que les philosophes demandent pour faire
+la transmutation des métaux. J'en ai tiré ces grains que vous voyez,
+qui sont de vrai or par leur couleur, quoiqu'un peu imparfaits par
+leur pesanteur. Ce secret, que Nicolas Flamel trouva, mais que Raimond
+Lulle et un million d'autres cherchèrent toujours, est venu jusques à
+moi, et je me trouve aujourd'hui un heureux adepte. Fasse le ciel que
+je ne me serve de tant de trésors qu'il m'a communiqués, que pour sa
+gloire!
+
+Je sortis, et je descendis, ou plutôt je me précipitai par cet
+escalier, transporté de colère, et laissai cet homme si riche dans son
+hôpital. Adieu, mon cher Usbek. J'irai te voir demain, et, si tu veux,
+nous reviendrons ensemble à Paris.
+
+ A Paris, le dernier de la lune de Rhégeb, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLVI.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur la religion, mais il
+semble qu'ils combattent en même temps à qui l'observera le moins.
+
+Non-seulement ils ne sont pas meilleurs chrétiens, mais même meilleurs
+citoyens; et c'est ce qui me touche: car, dans quelque religion qu'on
+vive, l'observation des lois, l'amour pour les hommes, la piété envers
+les parents, sont toujours les premiers actes de religion.
+
+En effet, le premier objet d'un homme religieux ne doit-il pas être de
+plaire à la divinité qui a établi la religion qu'il professe? Mais le
+moyen le plus sûr pour y parvenir est sans doute d'observer les règles
+de la société et les devoirs de l'humanité. Car, en quelque religion
+qu'on vive, dès qu'on en suppose une, il faut bien que l'on suppose
+aussi que Dieu aime les hommes, puisqu'il établit une religion pour
+les rendre heureux; que s'il aime les hommes, on est sûr de lui plaire
+en les aimant aussi, c'est-à-dire en exerçant envers eux tous les
+devoirs de la charité et de l'humanité, en ne violant point les lois
+sous lesquelles ils vivent.
+
+On est bien plus sûr par là de plaire à Dieu qu'en observant telle ou
+telle cérémonie; car les cérémonies n'ont point un degré de bonté par
+elles-mêmes; elles ne sont bonnes qu'avec égard, et dans la
+supposition que Dieu les a commandées; mais c'est la matière d'une
+grande discussion: on peut facilement s'y tromper, car il faut choisir
+les cérémonies d'une religion entre celles de deux mille.
+
+Un homme faisoit tous les jours à Dieu cette prière: Seigneur, je
+n'entends rien dans les disputes que l'on fait sans cesse à votre
+sujet; je voudrois vous servir selon votre volonté; mais chaque homme
+que je consulte veut que je vous serve à la sienne. Lorsque je veux
+vous faire ma prière, je ne sais en quelle langue je dois vous parler.
+Je ne sais non plus en quelle posture je dois me mettre: l'un dit que
+je dois vous prier debout; l'autre veut que je sois assis; l'autre
+exige que mon corps porte sur mes genoux. Ce n'est pas tout: il y en a
+qui prétendent que je dois me laver tous les matins avec de l'eau
+froide; d'autres soutiennent que vous me regarderez avec horreur, si
+je ne me fais pas couper un petit morceau de chair. Il m'arriva
+l'autre jour de manger un lapin dans un caravansérail: trois hommes
+qui étoient auprès de là me firent trembler; ils me soutinrent tous
+trois que je vous avois grièvement offensé; l'un[10], parce que cet
+animal étoit immonde; l'autre[11], parce qu'il étoit étouffé; l'autre
+enfin[12], parce qu'il n'étoit pas poisson. Un brachmane qui passoit
+par là, et que je pris pour juge, me dit: Ils ont tort, car
+apparemment vous n'avez pas tué vous-même cet animal. Si fait, lui
+dis-je. Ah! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne
+vous pardonnera jamais, me dit-il d'une voix sévère: que savez-vous si
+l'âme de votre père n'étoit pas passée dans cette bête? Toutes ces
+choses, Seigneur, me jettent dans un embarras inconcevable: je ne puis
+remuer la tête que je ne sois menacé de vous offenser; cependant je
+voudrois vous plaire, et employer à cela la vie que je tiens de vous.
+Je ne sais si je me trompe; mais je crois que le meilleur moyen pour y
+parvenir est de vivre en bon citoyen dans la société où vous m'avez
+fait naître, et en bon père dans la famille que vous m'avez donnée.
+
+
+[Note 10: Un Juif.]
+
+[Note 11: Un Turc.]
+
+[Note 12: Un Arménien.]
+
+ A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLVII.
+
+ZACHI A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+J'ai une grande nouvelle à t'apprendre: je me suis réconciliée avec
+Zéphis; le sérail, partagé entre nous, s'est réuni. Il ne manque que
+toi dans ces lieux, où la paix règne: viens, mon cher Usbek, viens y
+faire triompher l'amour.
+
+Je donnai à Zéphis un grand festin, où ta mère, tes femmes et tes
+principales concubines furent invitées; tes tantes et plusieurs de tes
+cousines s'y trouvèrent aussi; elles étoient venues à cheval,
+couvertes du sombre nuage de leurs voiles et de leurs habits.
+
+Le lendemain, nous partîmes pour la campagne, où nous espérions êtres
+plus libres; nous montâmes sur nos chameaux, et nous nous mîmes quatre
+dans chaque loge. Comme la partie avoit été faite brusquement, nous
+n'eûmes pas le temps d'envoyer à la ronde annoncer le courouc; mais le
+premier eunuque, toujours industrieux, prit une autre précaution: car
+il joignit à la toile qui nous empêchoit d'être vues un rideau si
+épais, que nous ne pouvions absolument voir personne.
+
+Quand nous fûmes arrivées à cette rivière qu'il faut traverser,
+chacune de nous se mit, selon la coutume, dans une boîte, et se fit
+porter dans le bateau; car on nous dit que la rivière étoit pleine de
+monde. Un curieux, qui s'approcha trop près du lieu où nous étions
+enfermées, reçut un coup mortel, qui lui ôta pour jamais la lumière du
+jour; un autre, qu'on trouva se baignant tout nu sur le rivage, eut le
+même sort; et tes fidèles eunuques sacrifièrent à ton honneur et au
+nôtre ces deux infortunés.
+
+Mais écoute le reste de nos aventures. Quand nous fûmes au milieu du
+fleuve, un vent si impétueux s'éleva et un nuage si affreux couvrit
+les airs, que nos matelots commencèrent à désespérer. Effrayées de ce
+péril, nous nous évanouîmes presque toutes. Je me souviens que
+j'entendis la voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns
+disoient qu'il falloit nous avertir du péril et nous tirer de notre
+prison; mais leur chef soutint toujours qu'il mourroit plutôt que de
+souffrir que son maître fût ainsi déshonoré, et qu'il enfonceroit un
+poignard dans le sein de celui qui feroit des propositions si hardies.
+Une de mes esclaves, toute hors d'elle, courut vers moi déshabillée,
+pour me secourir; mais un eunuque noir la prit brutalement, et la fit
+rentrer dans l'endroit d'où elle étoit sortie. Pour lors je
+m'évanouis, et ne revins à moi que lorsque le péril fut passé.
+
+Que les voyages sont embarrassants pour les femmes! Les hommes ne sont
+exposés qu'aux dangers qui menacent leur vie, et nous sommes à tous
+les instants dans la crainte de perdre notre vie ou notre vertu.
+Adieu, mon cher Usbek. Je t'adorerai toujours.
+
+ Du sérail de Fatmé, le 2 de la lune de Rhamazan, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLVIII.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais oisifs: quoique je ne
+sois chargé d'aucune affaire importante, je suis cependant dans une
+occupation continuelle. Je passe ma vie à examiner; j'écris le soir ce
+que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la
+journée; tout m'intéresse, tout m'étonne: je suis comme un enfant,
+dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres
+objets.
+
+Tu ne le croirois pas peut-être; nous sommes reçus agréablement dans
+toutes les compagnies et dans toutes les sociétés: je crois devoir
+beaucoup à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui fait
+qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est également recherché.
+Notre air étranger n'offense plus personne; nous jouissons même de la
+surprise où l'on est de nous trouver quelque politesse: car les
+François n'imaginent pas que notre climat produise des hommes.
+Cependant, il faut l'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe.
+
+J'ai passé quelques jours dans une maison de campagne auprès de Paris,
+chez un homme de considération, qui est ravi d'avoir de la compagnie
+chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint à une grande
+modestie une gaieté que la vie retirée ôte toujours à nos dames de
+Perse.
+
+Étranger que j'étois, je n'avois rien de mieux à faire que d'étudier,
+selon ma coutume, sur cette foule de gens qui y abordoit sans cesse,
+dont les caractères me présentoient toujours quelque chose de nouveau.
+Je remarquai d'abord un homme dont la simplicité me plut; je
+m'attachai à lui, il s'attacha à moi: de sorte que nous nous trouvions
+toujours l'un auprès de l'autre.
+
+Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en
+particulier, laissant les conversations générales à elles-mêmes: Vous
+trouverez peut-être en moi, lui dis-je, plus de curiosité que de
+politesse; mais je vous supplie d'agréer que je vous fasse quelques
+questions; car je m'ennuie de n'être au fait de rien et de vivre avec
+des gens que je ne saurois démêler. Mon esprit travaille depuis deux
+jours: il n'y a pas un seul de ces hommes qui ne m'ait donné la
+torture plus de deux cents fois; et cependant je ne les devinerois de
+mille ans: ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand
+monarque. Vous n'avez qu'à dire, me répondit-il, et je vous instruirai
+de tout ce que vous souhaiterez; d'autant mieux que je vous crois
+homme discret, et que vous n'abuserez pas de ma confiance.
+
+Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé des repas qu'il a
+donnés aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si
+souvent à vos ministres qu'on me dit d'être d'un accès si difficile?
+Il faut bien que ce soit un homme de qualité; mais il a la physionomie
+si basse, qu'il ne fait guères honneur aux gens de qualité; et
+d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. Je suis étranger; mais
+il me semble qu'il y a en général une certaine politesse commune à
+toutes les nations; je ne lui trouve point de celle-là: est-ce que vos
+gens de qualité sont plus mal élevés que les autres? Cet homme, me
+répondit-il en riant, est un fermier: il est autant au-dessus des
+autres par ses richesses qu'il est au-dessous de tout le monde par sa
+naissance; il auroit la meilleure table de Paris, s'il pouvoit se
+résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, comme
+vous le voyez, mais il excelle par son cuisinier: aussi n'en est-il
+pas ingrat: car vous avez entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.
+
+Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je, que cette dame a fait
+placer auprès d'elle, comment a-t-il un habit si lugubre avec un air
+si gai et un teint si fleuri? Il sourit gracieusement dès qu'on lui
+parle; sa parure est plus modeste, mais plus arrangée que celle de vos
+femmes. C'est, me répondit-il, un prédicateur, et, qui pis est, un
+directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris; il
+connoît le foible des femmes: elles savent aussi qu'il a le sien.
+Comment? dis-je, il parle toujours de quelque chose qu'il appelle la
+grâce? Non pas toujours, me répondit-il: à l'oreille d'une jolie
+femme, il parle encore plus volontiers de sa chute: il foudroie en
+public, mais il est doux comme un agneau en particulier. Il me semble,
+dis-je pour lors, qu'on le distingue beaucoup, et qu'on a de grands
+égards pour lui. Comment! si on le distingue! C'est un homme
+nécessaire; il fait la douceur de la vie retirée: petits conseils,
+soins officieux, visites marquées; il dissipe un mal de tête mieux
+qu'homme du monde; c'est un homme excellent.
+
+Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est
+vis-à-vis de nous, qui est si mal habillé; qui fait quelquefois des
+grimaces, et a un langage différent des autres; qui n'a pas d'esprit
+pour parler, mais qui parle pour avoir de l'esprit? C'est, me
+répondit-il, un poëte, et le grotesque du genre humain. Ces gens-là
+disent qu'ils sont nés ce qu'ils sont; cela est vrai, et aussi ce
+qu'ils seront toute leur vie, c'est-à-dire presque toujours les plus
+ridicules de tous les hommes: aussi ne les épargne-t-on point; on
+verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine a fait entrer
+celui-ci dans cette maison; et il y est bien reçu du maître et de la
+maîtresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent à l'égard de
+personne; il fit leur épithalame lorsqu'ils se marièrent: c'est ce
+qu'il a fait de mieux en sa vie; car il s'est trouvé que le mariage a
+été aussi heureux qu'il l'a prédit.
+
+Vous ne le croiriez pas peut-être, ajouta-t-il, entêté comme vous êtes
+des préjugés de l'Orient: il y a parmi nous des mariages heureux, et
+des femmes dont la vertu est un gardien sévère. Les gens dont nous
+parlons goûtent entre eux une paix qui ne peut être troublée; ils sont
+aimés et estimés de tout le monde: il n'y a qu'une chose; c'est que
+leur bonté naturelle leur fait recevoir chez eux toute sorte de monde;
+ce qui fait qu'il y a quelquefois mauvaise compagnie. Ce n'est pas que
+je les désapprouve; il faut vivre avec les gens tels qu'ils sont: les
+gens qu'on dit être de bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont
+le vice est plus raffiné; et peut-être qu'il en est comme des poisons,
+dont les plus subtils sont aussi les plus dangereux.
+
+Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a l'air si chagrin? je
+l'ai pris d'abord pour un étranger; car outre qu'il est habillé
+autrement que les autres, il censure tout ce qui se fait en France, et
+n'approuve pas votre gouvernement. C'est un vieux guerrier, me dit-il,
+qui se rend mémorable à tous ses auditeurs par la longueur de ses
+exploits. Il ne peut souffrir que la France ait gagné des batailles où
+il ne se soit pas trouvé, ou qu'on vante un siége où il n'ait pas
+monté à la tranchée: il se croit si nécessaire à notre histoire, qu'il
+s'imagine qu'elle finit où il a fini; il regarde quelques blessures
+qu'il a reçues, comme la dissolution de la monarchie; et, à la
+différence de ces philosophes qui disent qu'on ne jouit que du
+présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit, au contraire, que du
+passé, et n'existe que dans les campagnes qu'il a faites: il respire
+dans les temps qui se sont écoulés, comme les héros doivent vivre dans
+ceux qui passeront après eux. Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le
+service? Il ne l'a point quitté, me répondit-il; mais le service l'a
+quitté; on l'a employé dans une petite place où il racontera le reste
+de ses jours; mais il n'ira jamais plus loin: le chemin des honneurs
+lui est fermé. Et pourquoi cela? lui dis-je. Nous avons une maxime en
+France, me répondit-il: c'est de n'élever jamais les officiers dont la
+patience a langui dans les emplois subalternes; nous les regardons
+comme des gens dont l'esprit s'est comme rétréci dans les détails, et
+qui, par une habitude de petites choses, sont devenus incapables des
+plus grandes. Nous croyons qu'un homme qui n'a pas les qualités d'un
+général à trente ans ne les aura jamais; que celui qui n'a pas ce coup
+d'oeil qui montre tout d'un coup un terrain de plusieurs lieues dans
+toutes ses situations différentes, cette présence d'esprit qui fait
+que dans une victoire on se sert de tous ses avantages, et dans un
+échec de toutes ses ressources, n'acquerra jamais ces talents: c'est
+pour cela que nous avons des emplois brillants pour ces hommes grands
+et sublimes que le ciel a partagés non-seulement d'un coeur, mais
+aussi d'un génie héroïque; et des emplois subalternes pour ceux dont
+les talents le sont aussi. De ce nombre sont ces gens qui ont vieilli
+dans une guerre obscure; ils ne réussissent tout au plus qu'à faire ce
+qu'ils ont fait toute leur vie; et il ne faut point commencer à les
+charger dans le temps qu'ils s'affoiblissent.
+
+Un moment après, la curiosité me reprit, et je lui dis: Je m'engage à
+ne vous plus faire de questions, si vous voulez encore souffrir
+celle-ci. Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux, peu d'esprit
+et tant d'impertinence? D'où vient qu'il parle plus haut que les
+autres, et se sait si bon gré d'être au monde? C'est un homme à bonnes
+fortunes, me répondit-il. A ces mots, des gens entrèrent, d'autres
+sortirent, on se leva, quelqu'un vint parler à mon gentilhomme, et je
+restai aussi peu instruit qu'auparavant. Mais un moment après, je ne
+sais par quel hasard ce jeune homme se trouva auprès de moi, et,
+m'adressant la parole: Il fait beau; voudriez-vous, monsieur, faire un
+tour de parterre? Je lui répondis le plus civilement qu'il me fut
+possible, et nous sortîmes ensemble. Je suis venu à la campagne, me
+dit-il, pour faire plaisir à la maîtresse de la maison, avec laquelle
+je ne suis pas mal: il y a bien certaine femme dans le monde qui
+pestera un peu, mais qu'y faire? Je vois les plus jolies femmes de
+Paris; mais je ne me fixe pas à une, et je leur en donne bien à
+garder: car, entre vous et moi, je ne vaux pas grand chose.
+Apparemment, monsieur, lui dis-je, que vous avez quelque charge ou
+quelque emploi, qui vous empêche d'être plus assidu auprès d'elles.
+Non, monsieur, je n'ai d'autre emploi que de faire enrager un mari, ou
+désespérer un père; j'aime à alarmer une femme qui croit me tenir, et
+la mettre à deux doigts de ma perte. Nous sommes quelques jeunes gens
+qui partageons ainsi tout Paris, et l'intéressons à nos moindres
+démarches. A ce que je comprends, lui dis-je, vous faites plus de
+bruit que le guerrier le plus valeureux, et vous êtes plus considéré
+qu'un grave magistrat. Si vous étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de
+tous ces avantages; vous deviendriez plus propre à garder nos dames
+qu'à leur plaire. Le feu me monta au visage; et je crois que, pour peu
+que j'eusse parlé, je n'aurois pu m'empêcher de le brusquer.
+
+Que dis-tu d'un pays où l'on tolère de pareilles gens, et où l'on
+laisse vivre un homme qui fait un tel métier? où l'infidélité, la
+trahison, le rapt, la perfidie et l'injustice conduisent à la
+considération? où l'on estime un homme parce qu'il ôte une fille à son
+père, une femme à son mari, et trouble les sociétés les plus douces et
+les plus saintes? Heureux les enfants d'Ali, qui défendent leurs
+familles de l'opprobre et de la séduction! La lumière du jour n'est
+pas plus pure que le feu qui brûle dans le coeur de nos femmes: nos
+filles ne pensent qu'en tremblant au jour qui doit les priver de cette
+vertu, qui les rend semblables aux anges et aux puissances
+incorporelles. Terre natale et chérie, sur qui le soleil jette ses
+premiers regards, tu n'es point souillée par les crimes horribles qui
+obligent cet astre à se cacher dès qu'il paroît dans le noir Occident.
+
+ A Paris, le 5 de la lune de Rhamazan, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE XLIX.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+Étant l'autre jour dans ma chambre, je vis entrer un dervis
+extraordinairement habillé: sa barbe descendoit jusqu'à sa ceinture de
+corde; il avoit les pieds nus; son habit étoit gris, grossier, et en
+quelques endroits pointu. Le tout me parut si bizarre, que ma première
+idée fut d'envoyer chercher un peintre pour en faire une fantaisie.
+
+Il me fit d'abord un grand compliment, dans lequel il m'apprit qu'il
+étoit homme de mérite, et de plus capucin. On m'a dit, ajouta-t-il,
+monsieur, que vous retournez bientôt à la cour de Perse, où vous tenez
+un rang distingué: je viens vous demander protection, et vous prier de
+nous obtenir du roi une petite habitation, auprès de Casbin, pour deux
+ou trois religieux. Mon père, lui dis-je, vous voulez donc aller en
+Perse? Moi, monsieur! me dit-il; je m'en donnerai bien de garde. Je
+suis ici provincial, et je ne troquerois pas ma condition contre celle
+de tous les capucins du monde. Et que diable me demandez-vous donc?
+C'est, me répondit-il, que si nous avions cet hospice, nos pères
+d'Italie y enverroient deux ou trois de leurs religieux. Vous les
+connoissez apparemment, lui dis-je, ces religieux? Non, monsieur, je
+ne les connois pas. Eh morbleu! que vous importe donc qu'ils aillent
+en Perse? C'est un beau projet de faire respirer l'air de Casbin à
+deux capucins: cela sera très-utile et à l'Europe et à l'Asie; il est
+fort nécessaire d'intéresser là-dedans des monarques: voilà ce qui
+s'appelle de belles colonies! Allez, vous et vos semblables n'êtes
+point faits pour être transplantés, et vous ferez bien de continuer à
+ramper dans les endroits où vous vous êtes engendrés.
+
+ A Paris, le 15 de la lune de Rhamazan, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE L.
+
+RICA A ***.
+
+
+J'ai vu des gens chez qui la vertu étoit si naturelle, qu'elle ne se
+faisoit pas même sentir: ils s'attachoient à leur devoir sans s'y
+plier, et s'y portoient comme par instinct; bien loin de relever par
+leurs discours leurs rares qualités, il sembloit qu'elles n'avoient
+pas percé jusqu'à eux. Voilà les gens que j'aime; non pas ces gens
+vertueux qui semblent être étonnés de l'être, et qui regardent une
+bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre.
+
+Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui le ciel a donné
+de grands talents, que peut-on dire de ces insectes qui osent faire
+paroître un orgueil qui déshonoreroit les plus grands hommes?
+
+Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d'eux-mêmes:
+leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur
+impertinente figure; ils vous parleront des moindres choses qui leur
+sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt qu'ils y prennent les
+grossisse à vos yeux; ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout
+pensé: ils sont un modèle universel, un sujet de comparaison
+inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. Oh! que la
+louange est fade lorsqu'elle réfléchit vers le lieu d'où elle part!
+
+Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractère nous accabla pendant
+deux heures de lui, de son mérite et de ses talents; mais, comme il
+n'y a point de mouvement perpétuel dans le monde, il cessa de parler;
+la conversation nous revint donc, et nous la prîmes.
+
+Un homme qui paraissoit assez chagrin commença par se plaindre de
+l'ennui répandu dans les conversations. Quoi! toujours des sots qui se
+peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux? Vous avez raison,
+reprit brusquement notre discoureur: il n'y a qu'à faire comme moi; je
+ne me loue jamais; j'ai du bien, de la naissance, je fais de la
+dépense, mes amis disent que j'ai quelque esprit; mais je ne parle
+jamais de tout cela: si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je
+fais le plus de cas, c'est ma modestie.
+
+J'admirois cet impertinent; et pendant qu'il parloit tout haut, je
+disois tout bas: Heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire
+jamais de bien de lui; qui craint ceux qui l'écoutent; et ne compromet
+point son mérite avec l'orgueil des autres!
+
+ A Paris, le 20 de la lune de Rhamazan, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE LI.
+
+NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+On m'a écrit d'Ispahan que tu avois quitté la Perse, et que tu étois
+actuellement à Paris. Pourquoi faut-il que j'apprenne de tes nouvelles
+par d'autres que par toi?
+
+Les ordres du roi des rois me retiennent depuis cinq ans dans ce
+pays-ci, où j'ai terminé plusieurs négociations importantes.
+
+Tu sais que le czar est le seul des princes chrétiens dont les
+intérêts soient mêlés avec ceux de la Perse, parce qu'il est ennemi
+des Turcs comme nous.
+
+Son empire est plus grand que le nôtre: car on compte deux mille
+lieues depuis Moscou jusqu'à la dernière place de ses États du côté de
+la Chine.
+
+Il est le maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, qui sont
+tous esclaves, à la réserve de quatre familles. Le lieutenant des
+prophètes, le roi des rois, qui a le ciel pour marchepied, ne fait pas
+un exercice plus redoutable de sa puissance.
+
+A voir le climat affreux de la Moscovie, on ne croiroit jamais que ce
+fût une peine d'en être exilé: cependant, dès qu'un grand est
+disgracié, on le relègue en Sibérie.
+
+Comme la loi de notre prophète nous défend de boire du vin, celle du
+prince le défend aux Moscovites.
+
+Ils ont une manière de recevoir leurs hôtes, qui n'est point du tout
+persane. Dès qu'un étranger entre dans une maison, le mari lui
+présente sa femme; l'étranger la baise; et cela passe pour une
+politesse faite au mari.
+
+Quoique les pères, au contrat de mariage de leurs filles, stipulent
+ordinairement que le mari ne les fouettera pas, cependant on ne
+sauroit croire combien les femmes moscovites aiment à être battues:
+elles ne peuvent comprendre qu'elles possèdent le coeur de leur
+mari, s'il ne les bat comme il faut; une conduite opposée, de sa part,
+est une marque d'indifférence impardonnable. Voici une lettre qu'une
+d'elles écrivit dernièrement à sa mère:
+
+ «Ma chère mère,
+
+«Je suis la plus malheureuse femme du monde; il n'y a rien que je
+n'aie fait pour me faire aimer de mon mari, et je n'ai jamais pu y
+réussir. Hier, j'avois mille affaires dans la maison; je sortis, et je
+demeurai tout le jour dehors: je crus, à mon retour, qu'il me battroit
+bien fort; mais il ne me dit pas un seul mot. Ma soeur est bien
+autrement traitée: son mari la roue de coups tous les jours; elle ne
+peut pas regarder un homme, qu'il ne l'assomme soudain: ils s'aiment
+beaucoup aussi, et ils vivent de la meilleure intelligence du monde.
+
+«C'est ce qui la rend si fière; mais je ne lui donnerai pas longtemps
+sujet de me mépriser. J'ai résolu de me faire aimer de mon mari, à
+quelque prix que ce soit: je le ferai si bien enrager, qu'il faudra
+bien qu'il me donne des marques d'amitié. Il ne sera pas dit que je ne
+serai pas battue, et que je vivrai dans la maison sans que l'on pense
+à moi. La moindre chiquenaude qu'il me donnera, je crierai de toute ma
+force, afin qu'on s'imagine qu'il y va tout de bon; et je crois que,
+si quelque voisin venoit au secours, je l'étranglerois. Je vous
+supplie, ma chère mère, de vouloir bien représenter à mon mari qu'il
+me traite d'une manière indigne. Mon père, qui est un si honnête
+homme, n'agissoit pas de même; et il me souvient, lorsque j'étois
+petite fille, qu'il me sembloit quelquefois qu'il vous aimoit trop. Je
+vous embrasse, ma chère mère.»
+
+Les Moscovites ne peuvent point sortir de l'empire, quand ce seroit
+pour voyager. Ainsi, séparés des autres nations par les lois du pays,
+ils ont conservé leurs anciennes coutumes avec d'autant plus
+d'attachement qu'ils ne croyoient pas qu'il fût possible qu'on en pût
+avoir d'autres.
+
+Mais le prince qui règne à présent a voulu tout changer: il a eu de
+grands démêlés avec eux au sujet de leur barbe: le clergé et les
+moines n'ont pas moins combattu en faveur de leur ignorance.
+
+Il s'attache à faire fleurir les arts, et ne néglige rien pour porter
+dans l'Europe et l'Asie la gloire de sa nation, oubliée jusqu'ici, et
+presque uniquement connue d'elle-même.
+
+Inquiet et sans cesse agité, il erre dans ses vastes États, laissant
+partout des marques de sa sévérité naturelle.
+
+Il les quitte, comme s'ils ne pouvoient le contenir, et va chercher
+dans l'Europe d'autres provinces et de nouveaux royaumes.
+
+Je t'embrasse, mon cher Usbek: donne-moi de tes nouvelles, je te
+conjure.
+
+ De Moscou, le 2 de la lune de Chalval, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE LII.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+J'étois l'autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il
+y avoit là des femmes de tous les âges: une de quatre-vingts ans, une
+de soixante, une de quarante, laquelle avoit une nièce qui pouvoit en
+avoir vingt ou vingt-deux. Un certain instinct me fit approcher de
+cette dernière, et elle me dit à l'oreille: Que dites-vous de ma
+tante, qui à son âge veut avoir des amants, et fait la jolie? Elle a
+tort, lui dis-je: c'est un dessein qui ne convient qu'à vous. Un
+moment après, je me trouvai auprès de sa tante, qui me dit: Que
+dites-vous de cette femme qui a pour le moins soixante ans, qui a
+passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette? C'est du temps
+perdu, lui dis-je; et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer.
+J'allai à cette malheureuse femme de soixante ans, et la plaignois
+dans mon âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: Y a-t-il rien de si
+ridicule? voyez-vous cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met
+des rubans couleur de feu; elle veut faire la jeune, et elle y
+réussit: car cela approche de l'enfance. Ah! bon Dieu, dis-je en
+moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres? C'est
+peut-être un bonheur, disois-je ensuite, que nous trouvions de la
+consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étois en train
+de me divertir, et je dis: Nous avons assez monté; descendons à
+présent, et commençons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous
+vous ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous,
+qu'il semble que vous soyez deux soeurs; et je ne crois pas que vous
+soyez plus âgée l'une que l'autre. Eh! vraiment, monsieur, me
+dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre devra avoir grand'peur: je ne
+crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence. Quand je
+tins cette femme décrépite, j'allai à celle de soixante ans: Il faut,
+madame, que vous décidiez un pari que j'ai fait; j'ai gagé que cette
+dame et vous (lui montrant la femme de quarante ans) étiez de même
+âge. Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait six mois de
+différence. Bon, m'y voilà; continuons. Je descendis encore, et
+j'allai à la femme de quarante ans. Madame, faites-moi la grâce de me
+dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est à
+l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune qu'elle; elle a même
+quelque chose dans le visage de passé, que vous n'avez certainement
+pas; et ces couleurs vives qui paroissent sur votre teint... Attendez,
+me dit-elle: je suis sa tante, mais sa mère avoit pour le moins
+vingt-cinq ans plus que moi: nous n'étions pas de même lit; j'ai ouï
+dire à feu ma soeur que sa fille et moi naquîmes la même année. Je
+le disois bien, madame, et je n'avois pas tort d'être étonné.
+
+Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte
+de leurs agréments voudroient reculer vers la jeunesse. Eh! comment ne
+chercheroient-elles pas à tromper les autres? elles font tous leurs
+efforts pour se tromper elles-mêmes, et pour se dérober à la plus
+affligeante de toutes les idées.
+
+ A Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE LIII.
+
+ZÉLIS A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+Jamais passion n'a été plus forte et plus vive que celle de Cosrou,
+eunuque blanc, pour mon esclave Zélide; il la demande en mariage avec
+tant de fureur, que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi ferois-je
+de la résistance, lorsque sa mère n'en fait pas, et que Zélide
+elle-même paroît satisfaite de l'idée de ce mariage imposteur, et de
+l'ombre vaine qu'on lui présente?
+
+Que veut-elle faire de cet infortuné, qui n'aura d'un mari que la
+jalousie; qui ne sortira de sa froideur que pour entrer dans un
+désespoir inutile; qui se rappellera toujours la mémoire de ce qu'il a
+été, pour la faire souvenir de ce qu'il n'est plus; qui, toujours prêt
+à se donner, et ne se donnant jamais, se trompera, la trompera sans
+cesse, et lui fera essuyer à chaque instant tous les malheurs de sa
+condition?
+
+Hé quoi! être toujours dans les images et dans les fantômes? ne vivre
+que pour imaginer? se trouver toujours auprès des plaisirs et jamais
+dans les plaisirs? languissante dans les bras d'un malheureux, au lieu
+de répondre à ses soupirs, ne répondre qu'à ses regrets?
+
+Quel mépris ne doit-on pas avoir pour un homme de cette espèce, fait
+uniquement pour garder, et jamais pour posséder? Je cherche l'amour,
+et je ne le vois pas.
+
+Je te parle librement, parce que tu aimes ma naïveté, et que tu
+préfères mon air libre et ma sensibilité pour les plaisirs à la pudeur
+feinte de mes compagnes.
+
+Je t'ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent avec les femmes
+une sorte de volupté qui nous est inconnue; que la nature se dédommage
+de ses pertes; qu'elle a des ressources qui réparent le désavantage de
+leur condition; qu'on peut bien cesser d'être homme, mais non pas
+d'être sensible; et que, dans cet état, on est comme dans un troisième
+sens, où l'on ne fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs.
+
+Si cela étoit, je trouverois Zélide moins à plaindre; c'est quelque
+chose de vivre avec des gens moins malheureux.
+
+Donne-moi tes ordres là-dessus, et fais-moi savoir si tu veux que le
+mariage s'accomplisse dans le sérail. Adieu.
+
+ Du sérail d'Ispahan, le 5 de la lune de Chalval, 1713.
+
+
+
+
+LETTRE LIV.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+J'étois ce matin dans ma chambre, laquelle, comme tu sais, n'est
+séparée des autres que par une cloison fort mince, et percée en
+plusieurs endroits; de manière qu'on entend tout ce qui se dit dans la
+chambre voisine. Un homme, qui se promenoit à grand pas, disoit à un
+autre: Je ne sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi; il y a
+plus de trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur; et je
+me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans
+qu'on ait fait la moindre attention à moi, et qu'on m'ait deux fois
+adressé la parole. J'avois préparé quelques saillies pour relever mon
+discours; jamais on n'a voulu souffrir que je les fisse venir: j'avois
+un conte fort joli à faire; mais à mesure que j'ai voulu l'approcher,
+on l'a esquivé comme si on l'avoit fait exprès: j'ai quelques bons
+mots, qui depuis quatre jours vieillissent dans ma tête, sans que j'en
+aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu'à la fin
+je serai un sot: il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse
+m'en dispenser. Hier, j'avois espéré de briller avec trois ou quatre
+vieilles femmes qui certainement ne m'imposent point, et je devois
+dire les plus jolies choses du monde: je fus plus d'un quart d'heure à
+diriger ma conversation; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi,
+et elles coupèrent, comme des parques fatales, le fil de tous mes
+discours. Veux-tu que je te dise? la réputation de bel esprit coûte
+bien à soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. Il me
+vient dans l'idée une chose, reprit l'autre: travaillons de concert à
+nous donner de l'esprit; associons-nous pour cela. Nous nous dirons
+chacun tous les jours de quoi nous devons parler; et nous nous
+secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous interrompre au milieu
+de nos idées, nous l'attirerons nous-mêmes; et s'il ne veut pas venir
+de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits
+où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il
+faudra rire tout à fait, et à gorge déployée. Tu verras que nous
+donnerons le ton à toutes les conversations, et qu'on admirera la
+vivacité de notre esprit et le bonheur de nos reparties. Nous nous
+protégerons par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd'hui,
+demain tu seras mon second. J'entrerai avec toi dans une maison, et je
+m'écrierai en te montrant: Il faut que je vous dise une réponse bien
+plaisante que monsieur vient de faire à un homme que nous avons trouvé
+dans la rue; et je me tournerai vers toi; il ne s'y attendoit pas; il
+a été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras:
+J'y étois quand il les fit; c'étoit dans un souper, et il ne rêva pas
+un moment. Souvent même nous nous raillerons toi et moi; et l'on dira:
+Voyez comme ils s'attaquent, comme ils se défendent; ils ne
+s'épargnent pas; voyons comme il sortira de là; à merveille! quelle
+présence d'esprit! voilà une véritable bataille. Mais on ne dira pas
+que nous nous étions escarmouchés dès la veille. Il faudra acheter de
+certains livres qui sont des recueils de bons mots composés à l'usage
+de ceux qui n'ont pas d'esprit et qui en veulent contrefaire: tout
+dépend d'avoir des modèles. Je veux qu'avant six mois nous soyons en
+état de tenir une conversation d'une heure toute remplie de bons mots.
+Mais il faudra avoir une attention; c'est de soutenir leur fortune: ce
+n'est pas tout que de dire un bon mot, il faut le répandre et le semer
+partout; sans cela, autant de perdu; et je t'avoue qu'il n'y a rien de
+si désolant que de voir une jolie chose qu'on a dite mourir dans
+l'oreille d'un sot qui l'entend. Il est vrai que souvent il y a une
+compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent
+_incognito_; et c'est la seule chose qui peut nous consoler dans cette
+occasion. Voilà, mon cher, le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce
+que je te dirai, et je te promets avant six mois une place à
+l'Académie: c'est pour te dire que le travail ne sera pas long, car
+pour lors tu pourras renoncer à ton art; tu seras homme d'esprit,
+malgré que tu en aies. On remarque en France que, dès qu'un homme
+entre dans une compagnie, il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit
+du corps: tu en seras de même; et je ne crains pour toi que l'embarras
+des applaudissements.
+
+ A Paris, le 6 de la lune de Zilcadé, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LV.
+
+RICA A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Chez les peuples d'Europe, le premier quart d'heure du mariage aplanit
+toutes les difficultés; les dernières faveurs sont toujours de même
+date que la bénédiction nuptiale: les femmes n'y font point comme nos
+Persanes, qui disputent le terrain quelquefois des mois entiers; il
+n'y a rien de si plénier: si elles ne perdent rien, c'est qu'elles
+n'ont rien à perdre; mais on sait toujours, chose honteuse! le moment
+de leur défaite; et, sans consulter les astres, on peut prédire au
+juste l'heure de la naissance de leurs enfants.
+
+Les François ne parlent presque jamais de leurs femmes: c'est qu'ils
+ont peur d'en parler devant des gens qui les connoissent mieux qu'eux.
+
+Il y a parmi eux des hommes très-malheureux que personne ne console:
+ce sont les maris jaloux; il y en a que tout le monde hait: ce sont
+les maris jaloux; il y en a que tous les hommes méprisent: ce sont
+encore les maris jaloux.
+
+Aussi n'y a-t-il point de pays où ils soient en si petit nombre que
+chez les François. Leur tranquillité n'est pas fondée sur la confiance
+qu'ils ont en leurs femmes; c'est au contraire sur la mauvaise opinion
+qu'ils en ont: toutes les sages précautions des Asiatiques, les voiles
+qui les couvrent, les prisons où elles sont détenues, la vigilance des
+eunuques, leur paroissent des moyens plus propres à exercer
+l'industrie du sexe qu'à la lasser. Ici les maris prennent leur parti
+de bonne grâce, et regardent les infidélités comme des coups d'une
+étoile inévitable. Un mari qui voudroit seul posséder sa femme seroit
+regardé comme perturbateur de la joie publique, et comme un insensé
+qui voudroit jouir de la lumière du soleil à l'exclusion des autres
+hommes.
+
+Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n'a pas assez de mérite
+pour se faire aimer d'une autre; qui abuse de la nécessité de la loi,
+pour suppléer aux agréments qui lui manquent; qui se sert de tous ses
+avantages au préjudice d'une société entière; qui s'approprie ce qui
+ne lui avoit été donné qu'en engagement, et qui agit autant qu'il est
+en lui pour renverser une convention tacite qui fait le bonheur de
+l'un et de l'autre sexe. Ce titre de mari d'une jolie femme, qui se
+cache en Asie avec tant de soin, se porte ici sans inquiétude: on se
+sent en état de faire diversion partout. Un prince se console de la
+perte d'une place par la prise d'une autre: dans le temps que le Turc
+nous prenoit Bagdad, n'enlevions-nous pas au Mogol la forteresse de
+Candahar?
+
+Un homme qui, en général, souffre les infidélités de sa femme n'est
+point désapprouvé; au contraire, on le loue de sa prudence: il n'y a
+que les cas particuliers qui déshonorent.
+
+Ce n'est pas qu'il n'y ait des dames vertueuses, et on peut dire
+qu'elles sont distinguées; mon conducteur me les faisoit toujours
+remarquer: mais elles étoient toutes si laides, qu'il faut être un
+saint pour ne pas haïr la vertu.
+
+Après ce que je t'ai dit des moeurs de ce pays-ci, tu t'imagines
+facilement que les François ne s'y piquent guère de constance: ils
+croient qu'il est aussi ridicule de jurer à une femme qu'on l'aimera
+toujours, que de soutenir qu'on se portera toujours bien, ou qu'on
+sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu'ils
+l'aimeront toujours, ils supposent qu'elle, de son côté, leur promet
+d'être toujours aimable; et si elle manque à sa parole, ils ne se
+croient plus engagés à la leur.
+
+ A Paris, le 7 de la lune de Zilcadé, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LVI.
+
+USBEK A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Le jeu est très en usage en Europe: c'est un état que d'être joueur;
+ce seul titre tient lieu de naissance, de bien, de probité: il met
+tout homme qui le porte au rang des honnêtes gens, sans examen;
+quoiqu'il n'y ait personne qui ne sache qu'en jugeant ainsi il s'est
+trompé très-souvent: mais on est convenu d'être incorrigible.
+
+Les femmes y sont surtout très-adonnées; il est vrai qu'elles ne s'y
+livrent guère dans leur jeunesse que pour favoriser une passion plus
+chère; mais, à mesure qu'elles vieillissent, leur passion pour le jeu
+semble rajeunir, et cette passion remplit tout le vide des autres.
+
+Elles veulent ruiner leurs maris; et pour y parvenir, elles ont des
+moyens pour tous les âges, depuis la plus tendre jeunesse jusqu'à la
+vieillesse la plus décrépite: les habits et les équipages commencent
+le dérangement, la coquetterie l'augmente, le jeu l'achève.
+
+J'ai vu souvent neuf ou dix femmes, ou plutôt neuf ou dix siècles,
+rangées autour d'une table; je les ai vues dans leurs espérances, dans
+leurs craintes, dans leurs joies, surtout dans leurs fureurs: tu
+aurois dit qu'elles n'auroient jamais le temps de s'apaiser, et que la
+vie alloit les quitter avant leur désespoir; tu aurois été en doute si
+ceux qu'elles payoient étoient leurs créanciers, ou leurs légataires.
+
+Il semble que notre saint prophète ait eu principalement en vue de
+nous priver de tout ce qui peut troubler notre raison: il nous a
+interdit l'usage du vin, qui la tient ensevelie; il nous a, par un
+précepte exprès, défendu les jeux de hasard; et quand il lui a été
+impossible d'ôter la cause des passions, il les a amorties. L'amour
+parmi nous ne porte ni trouble ni fureur: c'est une passion
+languissante qui laisse notre âme dans le calme; la pluralité des
+femmes nous sauve de leur empire; elle tempère la violence de nos
+désirs.
+
+ A Paris, le 10 de la lune de Zilhagé, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LVII.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Les libertins entretiennent ici un nombre infini de filles de joie; et
+les dévots un nombre innombrable de dervis. Ces dervis font trois
+voeux, d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. On dit que le
+premier est le mieux observé de tous; quant au second, je te réponds
+qu'il ne l'est point: je te laisse à juger du troisième.
+
+Mais, quelque riches que soient ces dervis, ils ne quittent jamais la
+qualité de pauvres; notre glorieux sultan renonceroit plutôt à ses
+magnifiques et sublimes titres: ils ont raison; car ce titre de
+pauvres les empêche de l'être.
+
+Les médecins, et quelques-uns de ces dervis, qu'on appelle
+confesseurs, sont toujours ici ou trop estimés ou trop méprisés;
+cependant on dit que les héritiers s'accommodent mieux des médecins
+que des confesseurs.
+
+Je fus l'autre jour dans un couvent de ces dervis; un d'entre eux,
+vénérable par ses cheveux blancs, m'accueillit fort honnêtement; et,
+après m'avoir fait voir toute la maison, il me mena dans le jardin, où
+nous nous mîmes à discourir. Mon père, lui dis-je, quel emploi
+avez-vous dans la communauté? Monsieur, me répondit-il avec un air
+très-content de ma question, je suis casuiste. Casuiste? repris-je:
+depuis que je suis en France, je n'ai pas ouï parler de cette charge.
+Quoi! vous ne savez pas ce que c'est qu'un casuiste? Eh bien! écoutez,
+je vais vous en donner une idée qui ne vous laissera rien à désirer.
+Il y a deux sortes de péchés: de mortels, qui excluent absolument du
+paradis; de véniels, qui offensent Dieu à la vérité, mais ne
+l'irritent pas au point de nous priver de la béatitude. Or tout notre
+art consiste à bien distinguer ces deux sortes de péchés: car, à la
+réserve de quelques libertins, tous les chrétiens veulent gagner le
+paradis; mais il n'y a guères personne qui ne le veuille gagner à
+meilleur marché qu'il est possible. Quand on connoît bien les péchés
+mortels, on tâche de ne pas commettre de ceux-là, et l'on fait son
+affaire. Il y a des hommes qui n'aspirent pas à une si grande
+perfection; et comme ils n'ont point d'ambition, ils ne se soucient
+pas des premières places: aussi ils entrent en paradis le plus juste
+qu'ils peuvent; pourvu qu'ils y soient, cela leur suffit: leur but est
+de n'en faire ni plus ni moins. Ce sont des gens qui ravissent le ciel
+plutôt qu'ils ne l'obtiennent, et qui disent à Dieu: Seigneur, j'ai
+accompli les conditions à la rigueur; vous ne pouvez vous empêcher de
+tenir vos promesses: comme je n'en ai pas fait plus que vous n'en avez
+demandé, je vous dispense de m'en accorder plus que vous n'en avez
+promis.
+
+Nous sommes donc des gens nécessaires, monsieur. Ce n'est pas tout
+pourtant; vous allez bien voir autre chose. L'action ne fait pas le
+crime, c'est la connoissance de celui qui la commet: celui qui fait un
+mal, tandis qu'il peut croire que ce n'en est pas un, est en sûreté de
+conscience; et comme il y a un nombre infini d'actions équivoques, un
+casuiste peut leur donner un degré de bonté qu'elles n'ont point, en
+les qualifiant telles; et pourvu qu'il puisse persuader qu'elles n'ont
+pas de venin, il le leur ôte tout entier.
+
+Je vous dis ici le secret d'un métier où j'ai vieilli; je vous en fais
+voir les raffinements: il y a un tour à donner à tout, même aux choses
+qui en paroissent les moins susceptibles. Mon père, lui dis-je, cela
+est fort bon; mais comment vous accommodez-vous avec le ciel? Si le
+grand sophi avoit à sa cour un homme qui fît à son égard ce que vous
+faites contre votre Dieu, qui mît de la différence entre ses ordres,
+et qui apprît à ses sujets dans quel cas ils doivent les exécuter, et
+dans quel autre ils peuvent les violer, il le feroit empaler sur
+l'heure. Là-dessus, je saluai mon dervis, et le quittai sans attendre
+sa réponse.
+
+ A Paris, le 23 de la lune de Maharram, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LVIII.
+
+RICA A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+A Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des métiers. Là un homme
+obligeant vient, pour un peu d'argent, vous offrir le secret de faire
+de l'or.
+
+Un autre vous promet de vous faire coucher avec les esprits aériens,
+pourvu que vous soyez seulement trente ans sans voir de femmes.
+
+Vous trouverez ensuite des devins si habiles, qu'ils vous diront toute
+votre vie, pourvu qu'ils aient seulement eu un quart d'heure de
+conversation avec vos domestiques.
+
+Des femmes adroites font de la virginité une fleur qui périt et renaît
+tous les jours, et se cueille la centième fois plus douloureusement
+que la première.
+
+Il y en a d'autres qui, réparant par la force de leur art toutes les
+injures du temps, savent rétablir sur un visage une beauté qui
+chancelle, et même rappeler une femme du sommet de la vieillesse pour
+la faire redescendre jusqu'à la jeunesse la plus tendre.
+
+Tous ces gens-là vivent ou cherchent à vivre dans une ville qui est la
+mère de l'invention.
+
+Les revenus des citoyens ne s'y afferment point: ils ne consistent
+qu'en esprit et en industrie; chacun a la sienne, qu'il fait valoir de
+son mieux.
+
+Qui voudroit nombrer tous les gens de loi qui poursuivent le revenu de
+quelque mosquée, auroit aussitôt compté les sables de la mer, et les
+esclaves de notre monarque.
+
+Un nombre infini de maîtres de langues, d'arts et de sciences,
+enseignent ce qu'ils ne savent pas; et ce talent est bien
+considérable: car il ne faut pas beaucoup d'esprit pour montrer ce
+qu'on sait; mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on ignore.
+
+On ne peut mourir ici que subitement; la mort ne sauroit autrement
+exercer son empire: car il y a dans tous les coins des gens qui ont
+des remèdes infaillibles contre toutes les maladies imaginables.
+
+Toutes les boutiques sont tendues de filets invisibles où se vont
+prendre tous les acheteurs. L'on en sort pourtant quelquefois à bon
+marché: une jeune marchande cajole un homme une heure entière, pour
+lui faire acheter un paquet de cure-dents.
+
+Il n'y a personne qui ne sorte de cette ville plus précautionné qu'il
+n'y est entré: à force de faire part de son bien aux autres, on
+apprend à le conserver; seul avantage des étrangers dans cette ville
+enchanteresse.
+
+ De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LIX.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+J'étois l'autre jour dans une maison où il y avoit un cercle de gens
+de toute espèce: je trouvai la conversation occupée par deux vieilles
+femmes, qui avoient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir. Il
+faut avouer, disoit une d'entre elles, que les hommes d'aujourd'hui
+sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse: ils
+étoient polis, gracieux, complaisants; mais à présent je les trouve
+d'une brutalité insupportable. Tout est changé, dit pour lors un homme
+qui paroissoit accablé de goutte, le temps n'est plus comme il étoit:
+il y a quarante ans, tout le monde se portoit bien, on marchoit, on
+étoit gai, on ne demandoit qu'à rire et à danser; à présent tout le
+monde est d'une tristesse insupportable. Un moment après, la
+conversation tourna du côté de la politique. Morbleu! dit un vieux
+seigneur, l'État n'est plus gouverné, trouvez-moi à présent un
+ministre comme Monsieur Colbert. Je le connoissois beaucoup, ce
+Monsieur Colbert; il étoit de mes amis, il me faisoit toujours payer
+de mes pensions avant qui que ce fût: le bel ordre qu'il y avoit dans
+les finances! tout le monde étoit à son aise; mais aujourd'hui je suis
+ruiné. Monsieur, dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez là du
+temps le plus miraculeux de notre invincible monarque; y a-t-il rien
+de si grand que ce qu'il faisoit alors pour détruire l'hérésie? Et
+comptez-vous pour rien l'abolition des duels? dit d'un air content un
+autre homme qui n'avoit point encore parlé. La remarque est
+judicieuse, me dit quelqu'un à l'oreille: cet homme est charmé de
+l'édit, et il l'observe si bien, qu'il y a six mois il reçut cent
+coups de bâton pour ne le pas violer.
+
+Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un
+retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris
+que les Nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante, et
+leurs dieux noirs comme du charbon; que la Vénus de certains peuples
+ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux cuisses; et qu'enfin tous
+les idolâtres aient représenté leurs dieux avec une figure humaine, et
+leur aient fait part de toutes leurs inclinations. On a dit fort bien
+que si les triangles faisoient un dieu, ils lui donneroient trois
+côtés.
+
+Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome,
+c'est-à-dire la terre, qui n'est qu'un point de l'univers, se proposer
+directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder
+tant d'extravagance avec tant de petitesse.
+
+ De Paris, le 14 de la lune de Saphar; 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LX.
+
+USBEK A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Tu me demandes s'il y a des Juifs en France? Sache que, partout où il
+y a de l'argent, il y a des Juifs. Tu me demandes ce qu'ils y font?
+précisément ce qu'ils font en Perse: rien ne ressemble plus à un Juif
+d'Asie qu'un Juif européen.
+
+Ils font paroître chez les chrétiens, comme parmi nous, une
+obstination invincible pour leur religion, qui va jusqu'à la folie.
+
+La religion juive est un vieux tronc qui a produit deux branches qui
+ont couvert toute la terre, je veux dire le mahométisme et le
+christianisme; ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux filles qui
+l'ont accablée de mille plaies: car, en fait de religion, les plus
+proches sont les plus grandes ennemies. Mais, quelques mauvais
+traitements qu'elle en ait reçus, elle ne laisse pas de se glorifier
+de les avoir mises au monde; elle se sert de l'une et de l'autre pour
+embrasser le monde entier, tandis que d'un autre côté sa vieillesse
+vénérable embrasse tous les temps.
+
+Les Juifs se regardent donc comme la source de toute sainteté et
+l'origine de toute religion; ils nous regardent au contraire comme des
+hérétiques qui ont changé la loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles.
+
+Si le changement s'étoit fait insensiblement, ils croient qu'ils
+auroient été facilement séduits: mais comme il s'est fait tout à coup
+et d'une manière violente, comme ils peuvent marquer le jour et
+l'heure de l'une et de l'autre naissance, ils se scandalisent de
+trouver en nous des âges, et se tiennent fermes à une religion que le
+monde même n'a pas précédée.
+
+Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil à celui dont ils
+jouissent. On commence à se défaire parmi les chrétiens de cet esprit
+d'intolérance qui les animoit: on s'est mal trouvé en Espagne de les
+avoir chassés, et en France d'avoir fatigué des chrétiens dont la
+croyance différoit un peu de celle du prince. On s'est aperçu que le
+zèle pour les progrès de la religion est différent de l'attachement
+qu'on doit avoir pour elle; et que, pour l'aimer et l'observer, il
+n'est pas nécessaire de haïr et de persécuter ceux qui ne l'observent
+pas.
+
+Il seroit à souhaiter que nos musulmans pensassent aussi sensément sur
+cet article que les chrétiens; que l'on pût une bonne fois faire la
+paix entre Ali et Abubeker, et laisser à Dieu le soin de décider des
+mérites de ces saints prophètes: je voudrois qu'on les honorât par des
+actes de vénération et de respect, et non pas par de vaines
+préférences; et qu'on cherchât à mériter leur faveur, quelque place
+que Dieu leur ait marquée, soit à sa droite, ou bien sous le
+marchepied de son trône.
+
+ A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXI.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+J'entrai l'autre jour dans une église fameuse qu'on appelle
+Notre-Dame: pendant que j'admirois ce superbe édifice, j'eus occasion
+de m'entretenir avec un ecclésiastique que la curiosité y avoit attiré
+comme moi. La conversation tomba sur la tranquillité de sa profession.
+La plupart des gens, me dit-il, envient le bonheur de notre état, et
+ils ont raison: cependant il a ses désagréments; nous ne sommes point
+si séparés du monde, que nous n'y soyons appelés en mille occasions:
+là, nous avons un rôle très-difficile à soutenir.
+
+Les gens du monde sont étonnants; ils ne peuvent souffrir notre
+approbation, ni nos censures; si nous les voulons corriger, ils nous
+trouvent ridicules; si nous les approuvons, ils nous regardent comme
+des gens au-dessous de notre caractère. Il n'y a rien de si humiliant
+de penser qu'on a scandalisé les impies mêmes: nous sommes donc
+obligés de tenir une conduite équivoque, et d'imposer aux libertins,
+non pas par un caractère décidé, mais par l'incertitude où nous les
+mettons de la manière dont nous recevons leurs discours. Il faut avoir
+beaucoup d'esprit pour cela; cet état de neutralité est difficile: les
+gens du monde, qui hasardent tout, qui se livrent à toutes leurs
+saillies, qui, selon le succès, les poussent ou les abandonnent,
+réussissent bien mieux.
+
+Ce n'est pas tout: cet état si heureux et si tranquille, que l'on
+vante tant, nous ne le conservons pas dans le monde. Dès que nous y
+paroissons, on nous fait disputer; on nous fait entreprendre, par
+exemple, de prouver l'utilité de la prière à un homme qui ne croit pas
+en Dieu, la nécessité du jeûne à un autre qui a nié toute sa vie
+l'immortalité de l'âme: l'entreprise est laborieuse, et les rieurs ne
+sont pas pour nous. Il y a plus: une certaine envie d'attirer les
+autres dans nos opinions nous tourmente sans cesse, et est pour ainsi
+dire attachée à notre profession. Cela est aussi ridicule que si on
+voyoit les Européens travailler, en faveur de la nature humaine, à
+blanchir le visage des Africains. Nous troublons l'État, nous nous
+tourmentons nous-mêmes, pour faire recevoir des points de religion qui
+ne sont point fondamentaux; et nous ressemblons à ce conquérant de la
+Chine, qui poussa ses sujets à une révolte générale pour les avoir
+voulu obliger à se rogner les cheveux ou les ongles.
+
+Le zèle même que nous avons pour faire remplir à ceux dont nous sommes
+chargés les devoirs de notre sainte religion est souvent dangereux, et
+il ne sauroit être accompagné de trop de prudence. Un empereur nommé
+Théodose fit passer au fil de l'épée tous les habitants d'une ville,
+même les femmes et les petits enfants: s'étant ensuite présenté pour
+entrer dans une église, un évêque nommé Ambroise lui fit fermer les
+portes, comme à un meurtrier et un sacrilége; et en cela il fit une
+action héroïque. Cet empereur ayant ensuite fait la pénitence qu'un
+tel crime exigeoit, ayant été admis dans l'église, s'alla placer parmi
+les prêtres; le même évêque l'en fit sortir; et en cela il commit
+l'action d'un fanatique et d'un fou: tant il est vrai que l'on doit se
+défier de son zèle. Qu'importoit à la religion ou à l'État que ce
+prince eût, ou n'eût pas, une place parmi les prêtres?
+
+ De Paris, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXII.
+
+ZÉLIS A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+Ta fille ayant atteint sa septième année, j'ai cru qu'il étoit temps
+de la faire passer dans les appartements intérieurs du sérail, et de
+ne point attendre qu'elle ait dix ans pour la confier aux eunuques
+noirs. On ne sauroit de trop bonne heure priver une jeune personne des
+libertés de l'enfance, et lui donner une éducation sainte dans les
+sacrés murs où la pudeur habite.
+
+Car je ne puis être de l'avis de ces mères qui ne renferment leurs
+filles que lorsqu'elles sont sur le point de leur donner un époux;
+qui, les condamnant au sérail plutôt qu'elles ne les y consacrent,
+leur font embrasser violemment une manière de vie qu'elles auroient dû
+leur inspirer. Faut-il tout attendre de la force de la raison, et rien
+de la douceur de l'habitude?
+
+C'est en vain que l'on nous parle de la subordination où la nature
+nous a mises: ce n'est pas assez de nous la faire sentir; il faut nous
+la faire pratiquer, afin qu'elle nous soutienne dans ce temps critique
+où les passions commencent à naître, et à nous encourager à
+l'indépendance.
+
+Si nous n'étions attachées à vous que par le devoir, nous pourrions
+quelquefois l'oublier; si nous n'y étions entraînées que par le
+penchant, peut-être un penchant plus fort pourroit l'affoiblir. Mais
+quand les lois nous donnent à un homme, elles nous dérobent à tous les
+autres, et nous mettent aussi loin d'eux que si nous en étions à cent
+mille lieues.
+
+La nature, industrieuse en faveur des hommes, ne s'est pas bornée à
+leur donner des désirs; elle a voulu que nous en eussions nous-mêmes,
+et que nous fussions des instruments animés de leur félicité: elle
+nous a mises dans le feu des passions, pour les faire vivre
+tranquilles; s'ils sortent de leur insensibilité, elle nous a
+destinées à les y faire rentrer, sans que nous puissions jamais goûter
+cet heureux état où nous les mettons.
+
+Cependant, Usbek, ne t'imagine pas que ta situation soit plus heureuse
+que la mienne: j'ai goûté ici mille plaisirs que tu ne connois pas:
+mon imagination a travaillé sans cesse à m'en faire connoître le prix:
+j'ai vécu, et tu n'as fait que languir.
+
+Dans la prison même où tu me retiens, je suis plus libre que toi: tu
+ne saurois redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne
+jouisse de tes inquiétudes; et tes soupçons, ta jalousie, tes
+chagrins, sont autant de marques de ta dépendance.
+
+Continue, cher Usbek: fais veiller sur moi nuit et jour; ne te fie pas
+même aux précautions ordinaires; augmente mon bonheur en assurant le
+tien; et sache que je ne redoute rien, que ton indifférence.
+
+ Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXIII.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+Je crois que tu veux passer ta vie à la campagne. Je ne te perdois au
+commencement que pour deux ou trois jours; et en voilà quinze que je
+ne t'ai vu: il est vrai que tu es dans une maison charmante, que tu y
+trouves une société qui te convient, que tu y raisonnes tout à ton
+aise: il n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout l'univers.
+
+Pour moi, je mène à peu près la même vie que tu m'as vu mener; je me
+répands dans le monde, et je cherche à le connoître: mon esprit perd
+insensiblement tout ce qui lui reste d'asiatique, et se plie sans
+effort aux moeurs européennes. Je ne suis plus si étonné de voir
+dans une maison cinq ou six femmes avec cinq ou six hommes; et je
+trouve que cela n'est pas mal imaginé.
+
+Je le puis dire, je ne connois les femmes que depuis que je suis ici;
+j'en ai plus appris dans un mois que je n'aurois fait en trente ans
+dans un sérail.
+
+Chez nous les caractères sont tous uniformes, parce qu'ils sont
+forcés: on ne voit pas les gens tels qu'ils sont, mais tels qu'on les
+oblige d'être; dans cette servitude du coeur et de l'esprit on
+n'entend parler que la crainte, qui n'a qu'un langage, et non pas la
+nature, qui s'exprime si différemment, et qui paroît sous tant de
+formes.
+
+La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqué et si nécessaire, est
+ici inconnue: tout parle, tout se voit, tout s'entend; le coeur se
+montre comme le visage; dans les moeurs, dans la vertu, dans le vice
+même, on aperçoit toujours quelque chose de naïf.
+
+Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent différent de celui
+qui leur plaît encore davantage: il consiste dans une espèce de
+badinage dans l'esprit, qui les amuse en ce qu'il semble leur
+promettre à chaque instant ce qu'on ne peut tenir que dans de trop
+longs intervalles.
+
+Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes, semble être venu à
+former le caractère général de la nation: on badine au conseil, on
+badine à la tête d'une armée, on badine avec un ambassadeur; les
+professions ne paroissent ridicules qu'à proportion du sérieux qu'on y
+met: un médecin ne le seroit plus, si ses habits étoient moins
+lugubres, et s'il tuoit ses malades en badinant.
+
+ A Paris, le 10 de la lune de Rebiab 1, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXIV.
+
+LE CHEF DES EUNUQUES NOIRS A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+Je suis dans un embarras que je ne saurois t'exprimer, magnifique
+seigneur: le sérail est dans un désordre et une confusion
+épouvantables; la guerre règne entre tes femmes; tes eunuques sont
+partagés; on n'entend que plaintes, que murmures, que reproches; mes
+remontrances sont méprisées; tout semble permis dans ce temps de
+licence, et je n'ai plus qu'un vain titre dans le sérail.
+
+Il n'y a aucune de tes femmes qui ne se juge au-dessus des autres par
+sa naissance, par sa beauté, par ses richesses, par son esprit, par
+ton amour; et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces titres-là pour
+avoir toutes les préférences: je perds à chaque instant cette longue
+patience, avec laquelle néanmoins j'ai eu le malheur de les
+mécontenter toutes; ma prudence, ma complaisance même, vertu si rare
+et si étrangère dans le poste que j'occupe, ont été inutiles.
+
+Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur, la cause de tous ces
+désordres? Elle est toute dans ton coeur, et dans les tendres égards
+que tu as pour elles. Si tu ne me retenois par la main; si, au lieu de
+la voie des remontrances, tu me laissois celle des châtiments; si,
+sans te laisser attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les
+envoyois pleurer devant moi, qui ne m'attendris jamais, je les
+façonnerois bientôt au joug qu'elles doivent porter, et je lasserois
+leur humeur impérieuse et indépendante.
+
+Enlevé dès l'âge de quinze ans du fond de l'Afrique, ma patrie, je fus
+d'abord vendu à un maître qui avoit plus de vingt femmes, ou
+concubines. Ayant jugé à mon air grave et taciturne que j'étois propre
+au sérail, il ordonna qu'on achevât de me rendre tel; et me fit faire
+une opération pénible dans les commencements, mais qui me fut heureuse
+dans la suite, parce qu'elle m'approcha de l'oreille et de la
+confiance de mes maîtres. J'entrai dans ce sérail, qui fut pour moi un
+nouveau monde. Le premier eunuque, l'homme le plus sévère que j'aie vu
+de ma vie, y gouvernoit avec un empire absolu. On n'y entendoit parler
+ni de divisions, ni de querelles: un silence profond régnoit partout;
+toutes ces femmes étoient couchées à la même heure d'un bout de
+l'année à l'autre, et levées à la même heure; elles entroient dans le
+bain tour à tour, elles en sortoient au moindre signe que nous leur en
+faisions; le reste du temps, elles étoient presque toujours enfermées
+dans leurs chambres. Il avoit une règle, qui étoit de les faire tenir
+dans une grande propreté, et il avoit pour cela des attentions
+inexprimables: le moindre refus d'obéir étoit puni sans miséricorde.
+Je suis, disoit-il, esclave; mais je le suis d'un homme qui est votre
+maître, et le mien; et j'use du pouvoir qu'il m'a donné sur vous:
+c'est lui qui vous châtie, et non pas moi, qui ne fais que prêter ma
+main. Ces femmes n'entroient jamais dans la chambre de mon maître
+qu'elles n'y fussent appelées; elles recevoient cette grâce avec joie,
+et s'en voyoient privées sans se plaindre. Enfin moi, qui étois le
+dernier des noirs dans ce sérail tranquille, j'étois mille fois plus
+respecté que je ne le suis dans le tien, où je les commande tous.
+
+Dès que ce grand eunuque eut connu mon génie, il tourna les yeux de
+mon côté; il parla de moi à mon maître, comme d'un homme capable de
+travailler selon ses vues, et de lui succéder dans le poste qu'il
+remplissoit; il ne fut point étonné de ma grande jeunesse, il crut que
+mon attention me tiendroit lieu d'expérience. Que te dirai-je? je fis
+tant de progrès dans sa confiance, qu'il ne faisoit plus difficulté de
+me confier les clefs des lieux terribles qu'il gardoit depuis si
+longtemps. C'est sous ce grand maître que j'appris l'art difficile de
+commander, et que je me formai aux maximes d'un gouvernement
+inflexible: j'étudiai sous lui le coeur des femmes; il m'apprit à
+profiter de leurs foiblesses et à ne point m'étonner de leurs
+hauteurs. Souvent il se plaisoit de me les faire exercer même, et de
+les conduire jusqu'au dernier retranchement de l'obéissance; il les
+faisoit ensuite revenir insensiblement, et vouloit que je parusse pour
+quelque temps plier moi-même. Mais il falloit le voir dans ces
+moments, où il les trouvoit tout près du désespoir, entre les prières
+et les reproches: il soutenoit leurs larmes sans s'émouvoir. Voilà,
+disoit-il d'un air content, comment il faut gouverner les femmes: leur
+nombre ne m'embarrasse pas; je conduirois de même toutes celles de
+notre grand monarque. Comment un homme peut-il espérer de captiver
+leur coeur, si ses fidèles eunuques n'ont commencé par soumettre
+leur esprit?
+
+Il avoit non-seulement de la fermeté, mais aussi de la pénétration: il
+lisoit leurs pensées et leurs dissimulations; leurs gestes étudiés,
+leur visage feint ne lui déroboient rien; il savoit toutes leurs
+actions les plus cachées et leurs paroles les plus secrètes; il se
+servoit des unes pour connoître les autres, et il se plaisoit à
+récompenser la moindre confidence. Comme elles n'abordoient leur mari
+que lorsqu'elles étoient averties, l'eunuque y appeloit qui il
+vouloit, et tournoit les yeux de son maître sur celles qu'il avoit en
+vue; et cette distinction étoit la récompense de quelque secret
+révélé: il avoit persuadé à son maître qu'il étoit du bon ordre qu'il
+lui laissât ce choix, afin de lui donner une autorité plus grande.
+Voilà comme on gouvernoit, magnifique seigneur, dans un sérail qui
+étoit, je crois, le mieux réglé qu'il y eût en Perse.
+
+Laisse-moi les mains libres: permets que je me fasse obéir; huit jours
+remettront l'ordre dans le sein de la confusion; c'est ce que ta
+gloire demande, et que ta sûreté exige.
+
+ De ton sérail d'Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab 1, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXV.
+
+USBEK A SES FEMMES.
+
+Au sérail d'Ispahan.
+
+
+J'apprends que le sérail est dans le désordre, et qu'il est rempli de
+querelles et de divisions intestines. Que vous recommandai-je en
+partant, que la paix et la bonne intelligence? Vous me le promîtes;
+étoit-ce pour me tromper?
+
+C'est vous qui seriez trompées, si je voulois suivre les conseils que
+me donne le grand eunuque, si je voulois employer mon autorité pour
+vous faire vivre comme mes exhortations le demandoient de vous.
+
+Je ne sais me servir de ces moyens violents que lorsque j'ai tenté
+tous les autres: faites donc en votre considération ce que vous n'avez
+pas voulu faire à la mienne.
+
+Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre: il dit que vous
+n'avez aucun égard pour lui. Comment pouvez-vous accorder cette
+conduite avec la modestie de votre état? N'est-ce pas à lui que,
+pendant mon absence, votre vertu est confiée? C'est un trésor sacré,
+dont il est le dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez
+sont une marque que ceux qui sont chargés de vous faire vivre dans les
+lois de l'honneur vous sont à charge.
+
+Changez donc de conduite, je vous prie; et faites en sorte que je
+puisse une autre fois rejeter les propositions que l'on me fait contre
+votre liberté et votre repos.
+
+Car je voudrois vous faire oublier que je suis votre maître, pour me
+souvenir seulement que je suis votre époux.
+
+ A Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXVI.
+
+RICA A ***.
+
+
+On s'attache ici beaucoup aux sciences, mais je ne sais si on est fort
+savant. Celui qui doute de tout comme philosophe n'ose rien nier comme
+théologien; cet homme contradictoire est toujours content de lui,
+pourvu qu'on convienne des qualités.
+
+La fureur de la plupart des François, c'est d'avoir de l'esprit; et la
+fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des
+livres.
+
+Cependant il n'y a rien de si mal imaginé: la nature sembloit avoir
+sagement pourvu à ce que les sottises des hommes fussent passagères,
+et les livres les immortalisent. Un sot devroit être content d'avoir
+ennuyé tous ceux qui ont vécu avec lui: il veut encore tourmenter les
+races futures; il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il
+auroit pu jouir comme du tombeau; il veut que la postérité soit
+informée qu'il a vécu, et qu'elle sache à jamais qu'il a été un sot.
+
+De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise plus que les
+compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des
+ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pièces
+de gazon dans un parterre: ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers
+d'imprimerie qui rangent des caractères, qui, combinés ensemble, font
+un livre où ils n'ont fourni que la main. Je voudrois qu'on respectât
+les livres originaux; et il me semble que c'est une espèce de
+profanation de tirer les pièces qui les composent du sanctuaire où
+elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles ne méritent point.
+
+Quand un homme n'a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il?
+Qu'a-t-on affaire de ces doubles emplois? Mais je veux donner un
+nouvel ordre. Vous êtes un habile homme: c'est-à-dire que vous venez
+dans ma bibliothèque et vous mettez en bas les livres qui sont en
+haut, et en haut ceux qui sont en bas: vous avez fait un
+chef-d'oeuvre.
+
+Je t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis outré d'un livre que
+je viens de quitter, qui est si gros qu'il sembloit contenir la
+science universelle; mais il m'a rompu la tête sans m'avoir rien
+appris. Adieu.
+
+ A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXVII.
+
+IBBEN A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+Trois vaisseaux sont arrivés ici sans m'avoir apporté aucune de tes
+nouvelles. Es-tu malade? ou te plais-tu à m'inquiéter?
+
+Si tu ne m'aimes pas dans un pays où tu n'es lié à rien, que sera-ce
+au milieu de la Perse, et dans le sein de ta famille? Mais peut-être
+que je me trompe: tu es assez aimable pour trouver partout des amis;
+le coeur est citoyen de tous les pays: comment une âme bien faite
+peut-elle s'empêcher de former des engagements? Je te l'avoue, je
+respecte les anciennes amitiés; mais je ne suis pas fâché d'en faire
+partout de nouvelles.
+
+En quelque pays que j'aie été, j'y ai vécu comme si j'avois dû y
+passer ma vie: j'ai eu le même empressement pour les gens vertueux, la
+même compassion ou plutôt la même tendresse pour les malheureux, la
+même estime pour ceux que la prospérité n'a point aveuglés. C'est mon
+caractère, Usbek; partout où je trouverai des hommes, je me choisirai
+des amis.
+
+Il y a ici un Guèbre qui, après toi, a, je crois, la première place
+dans mon coeur: c'est l'âme de la probité même. Des raisons
+particulières l'ont obligé de se retirer dans cette ville, où il vit
+tranquille du produit d'un trafic honnête avec une femme qu'il aime.
+Sa vie est toute marquée d'actions généreuses; et, quoiqu'il cherche
+la vie obscure, il y a plus d'héroïsme dans son coeur que dans celui
+des plus grands monarques.
+
+Je lui ai parlé mille fois de toi, je lui montre toutes tes lettres;
+je remarque que cela lui fait plaisir, et je vois déjà que tu as un
+ami qui t'est inconnu.
+
+Tu trouveras ici ses principales aventures: quelque répugnance qu'il
+eût à les écrire, il n'a pu les refuser à mon amitié, et je les confie
+à la tienne.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+D'APHÉRIDON ET D'ASTARTÉ.
+
+
+Je suis né parmi les Guèbres, d'une religion qui est peut-être la plus
+ancienne qui soit au monde. Je fus si malheureux que l'amour me vint
+avant la raison. J'avois à peine six ans, que je ne pouvois vivre
+qu'avec ma soeur; mes yeux s'attachoient toujours sur elle; et
+lorsqu'elle me quittoit un moment, elle les retrouvoit baignés de
+larmes: chaque jour n'augmentoit pas plus mon âge que mon amour. Mon
+père, étonné d'une si forte sympathie, auroit bien souhaité de nous
+marier ensemble, selon l'ancien usage des Guèbres introduit par
+Cambyse; mais la crainte des mahométans, sous le joug desquels nous
+vivons, empêche ceux de notre nation de penser à ces alliances
+saintes, que notre religion ordonne plutôt qu'elle ne permet, et qui
+sont des images si naïves de l'union déjà formée par la nature.
+
+Mon père, voyant donc qu'il auroit été dangereux de suivre mon
+inclination et la sienne, résolut d'éteindre une flamme qu'il croyoit
+naissante, mais qui étoit déjà à son dernier période; il prétexta un
+voyage, et m'emmena avec lui, laissant ma soeur entre les mains
+d'une de ses parentes; car ma mère étoit morte depuis deux ans. Je ne
+vous dirai point quel fut le désespoir de cette séparation:
+j'embrassai ma soeur toute baignée de larmes; mais je n'en versai
+point, car la douleur m'avoit rendu comme insensible. Nous arrivâmes à
+Tefflis; et mon père, ayant confié mon éducation à un de nos parents,
+m'y laissa et s'en retourna chez lui.
+
+Quelque temps après, j'appris qu'il avoit, par le crédit d'un de ses
+amis, fait entrer ma soeur dans le beiram du roi, où elle étoit au
+service d'une sultane. Si l'on m'avoit appris sa mort, je n'en aurois
+pas été plus frappé: car, outre que je n'espérois plus de la revoir,
+son entrée dans le beiram l'avoit rendue mahométane; et elle ne
+pouvoit plus, suivant le préjugé de cette religion, me regarder
+qu'avec horreur. Cependant, ne pouvant plus vivre à Tefflis, las de
+moi-même et de la vie, je retournai à Ispahan. Mes premières paroles
+furent amères à mon père; je lui reprochai d'avoir mis sa fille en un
+lieu où l'on ne peut entrer qu'en changeant de religion. Vous avez
+attiré sur votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du Soleil
+qui vous éclaire; vous avez plus fait que si vous aviez souillé les
+Éléments, puisque vous avez souillé l'âme de votre fille, qui n'est
+pas moins pure: j'en mourrai de douleur et d'amour; mais puisse ma
+mort être la seule peine que Dieu vous fasse sentir! A ces mots, je
+sortis; et pendant deux ans je passai ma vie à aller regarder les
+murailles du beiram, et considérer le lieu où ma soeur pouvoit être,
+m'exposant tous les jours mille fois à être égorgé par les eunuques
+qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.
+
+Enfin mon père mourut; et la sultane que ma soeur servoit, la voyant
+tous les jours croître en beauté, en devint jalouse, et la maria avec
+un eunuque qui la souhaitoit avec passion. Par ce moyen, ma soeur
+sortit du sérail, et prit avec son eunuque une maison à Ispahan.
+
+Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler; l'eunuque, le plus
+jaloux de tous les hommes, me remettant toujours, sous divers
+prétextes. Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit parler au
+travers d'une jalousie: des yeux de lynx ne l'auroient pas pu
+découvrir, tant elle étoit enveloppée d'habits et de voiles; et je ne
+la pus reconnoître qu'au son de sa voix. Quelle fut mon émotion quand
+je me vis si près et si éloigné d'elle! Je me contraignis, car j'étois
+examiné. Quant à elle, il me parut qu'elle versa quelques larmes. Son
+mari voulut me faire quelques mauvaises excuses; mais je le traitai
+comme le dernier des esclaves. Il fut bien embarrassé quand il vit que
+je parlois à ma soeur une langue qui lui étoit inconnue: c'étoit
+l'ancien persan, qui est notre langue sacrée. Quoi! ma soeur, lui
+dis-je, est-il vrai que vous avez quitté la religion de vos pères? Je
+sais qu'en entrant au beiram vous avez dû faire profession du
+mahométisme; mais, dites-moi, votre coeur a-t-il pu consentir, comme
+votre bouche, à quitter une religion qui me permet de vous aimer? Et
+pour qui la quittez-vous, cette religion, qui nous doit être si chère?
+pour un misérable encore flétri des fers qu'il a portés; qui, s'il
+étoit homme, seroit le dernier de tous! Mon frère, dit-elle, cet homme
+dont vous parlez est mon mari; il faut que je l'honore, tout indigne
+qu'il vous paroît; et je serois aussi la dernière des femmes si... Ah!
+ma soeur, lui dis-je, vous êtes guèbre; il n'est ni votre époux, ni
+ne peut l'être: si vous êtes fidèle comme vos pères, vous ne devez le
+regarder que comme un monstre. Hélas! dit-elle, que cette religion se
+montre à moi de loin! à peine en savois-je les préceptes, qu'il les
+fallut oublier. Vous voyez que cette langue que je vous parle ne m'est
+plus familière, et que j'ai toutes les peines du monde à m'exprimer:
+mais comptez que le souvenir de notre enfance me charme toujours; que,
+depuis ce temps-là, je n'ai eu que de fausses joies; qu'il ne s'est
+pas passé de jour que je n'aie pensé à vous; que vous avez eu plus de
+part que vous ne croyez à mon mariage, et que je n'y ai été déterminée
+que par l'espérance de vous revoir. Mais que ce jour qui m'a tant
+coûté va me coûter encore. Je vous vois tout hors de vous-même: mon
+mari frémit de rage et de jalousie: je ne vous verrai plus; je vous
+parle sans doute pour la dernière fois de ma vie: si cela étoit, mon
+frère, elle ne seroit pas longue. A ces mots elle s'attendrit; et, se
+voyant hors d'état de tenir la conversation, elle me quitta le plus
+désolé de tous les hommes.
+
+Trois ou quatre jours après je demandai à voir ma soeur: le barbare
+eunuque auroit bien voulu m'en empêcher; mais, outre que ces sortes de
+maris n'ont pas sur leurs femmes la même autorité que les autres, il
+aimoit si éperdument ma soeur, qu'il ne savoit rien lui refuser. Je
+la vis encore dans le même lieu et dans le même équipage, accompagnée
+de deux esclaves; ce qui me fit avoir recours à notre langue
+particulière. Ma soeur, lui dis-je, d'où vient que je ne puis vous
+voir sans me trouver dans une situation affreuse? Les murailles qui
+vous tiennent enfermée, ces verrous et ces grilles, ces misérables
+gardiens qui vous observent, me mettent en fureur. Comment avez-vous
+perdu la douce liberté dont jouissoient vos ancêtres? Votre mère, qui
+étoit si chaste, ne donnoit à son mari, pour garant de sa vertu, que
+sa vertu même: ils vivoient heureux l'un et l'autre dans une confiance
+mutuelle; et la simplicité de leurs moeurs étoit pour eux une
+richesse plus précieuse mille fois que le faux éclat dont vous semblez
+jouir dans cette maison somptueuse. En perdant votre religion, vous
+avez perdu votre liberté, votre bonheur, et cette précieuse égalité
+qui fait l'honneur de votre sexe. Mais ce qu'il y a de pis encore,
+c'est que vous êtes, non pas la femme, car vous ne pouvez pas l'être;
+mais l'esclave d'un esclave, qui a été dégradé de l'humanité. Ah! mon
+frère, dit-elle, respectez mon époux, respectez la religion que j'ai
+embrassée: selon cette religion, je n'ai pu vous entendre ni vous
+parler sans crime. Quoi! ma soeur, lui dis-je tout transporté, vous
+la croyez donc véritable, cette religion? Ah! dit-elle, qu'il me
+seroit avantageux qu'elle ne le fût pas! Je fais pour elle un trop
+grand sacrifice, pour que je puisse ne la pas croire; et si mes
+doutes... A ces mots elle se tut. Oui, vos doutes, ma soeur, sont
+bien fondés, quels qu'ils soient. Qu'attendez-vous d'une religion qui
+vous rend malheureuse dans ce monde-ci, et ne vous laisse point
+d'espérance pour l'autre? Songez que la nôtre est la plus ancienne qui
+soit au monde; qu'elle a toujours fleuri dans la Perse; et n'a pas
+d'autre origine que cet empire, dont les commencements ne sont point
+connus; que ce n'est que le hasard qui y a introduit le mahométisme;
+que cette secte y a été établie, non par la voie de la persuasion,
+mais de la conquête. Si nos princes naturels n'avoient pas été
+foibles, vous verriez régner encore le culte de ces anciens mages.
+Transportez-vous dans ces siècles reculés: tout vous parlera du
+magisme, et rien de la secte mahométane, qui, plusieurs milliers
+d'années après, n'étoit pas même dans son enfance. Mais, dit-elle,
+quand ma religion seroit plus moderne que la vôtre, elle est au moins
+plus pure, puisqu'elle n'adore que Dieu; au lieu que vous adorez
+encore le Soleil, les Étoiles, le Feu, et même les Éléments. Je vois,
+ma soeur, que vous avez appris parmi les musulmans à calomnier notre
+sainte religion. Nous n'adorons ni les Astres ni les Éléments, et nos
+pères ne les ont jamais adorés: jamais ils ne leur ont élevé des
+temples, jamais ils ne leur ont offert des sacrifices; ils leur ont
+seulement rendu un culte religieux, mais inférieur, comme à des
+ouvrages et des manifestations de la Divinité. Mais, ma soeur, au
+nom de Dieu qui nous éclaire, recevez ce livre sacré que je vous
+porte; c'est le livre de notre législateur Zoroastre; lisez-le sans
+prévention: recevez dans votre coeur les rayons de lumière qui vous
+éclaireront en le lisant; souvenez-vous de vos pères, qui ont si
+longtemps honoré le Soleil dans la ville sainte de Balk; et enfin
+souvenez-vous de moi, qui n'espère de repos, de fortune, de vie, que
+de votre changement. Je la quittai tout transporté, et la laissai
+seule décider la plus grande affaire que je pusse avoir de ma vie.
+
+J'y retournai deux jours après; je ne lui parlai point: j'attendis
+dans le silence l'arrêt de ma vie ou de ma mort. Vous êtes aimé, mon
+frère, me dit-elle, et par une Guèbre. J'ai longtemps combattu: mais
+dieux! que l'amour lève de difficultés! que je suis soulagée! Je ne
+crains plus de vous trop aimer, je puis ne mettre point de bornes à
+mon amour; l'excès même en est légitime. Ah! que ceci convient bien à
+l'état de mon coeur! Mais vous, qui avez su rompre les chaînes que
+mon esprit s'était forgées, quand romprez-vous celles qui me lient les
+mains? Dès ce moment je me donne à vous: faites voir, par la
+promptitude avec laquelle vous m'accepterez, combien ce présent vous
+est cher. Mon frère, la première fois que je pourrai vous embrasser,
+je crois que je mourrai dans vos bras. Je n'exprimerois jamais bien la
+joie que je sentis à ces douces paroles, je me crus et je me vis en
+effet, en un instant, le plus heureux de tous les hommes; je vis
+presque accomplir tous les désirs que j'avois formés en vingt-cinq ans
+de vie, et évanouir tous les chagrins qui me l'avoient rendue si
+laborieuse. Mais, quand je me fus un peu accoutumé à ces douces idées,
+je trouvai que je n'étois pas si près de mon bonheur que je m'étois
+figuré tout à coup, quoique j'eusse surmonté le plus grand de tous les
+obstacles. Il falloit surprendre la vigilance de ses gardiens; je
+n'osois confier à personne le secret de ma vie: il falloit que nous
+fissions tout, elle et moi: si je manquois mon coup, je courois risque
+d'être empalé; mais je ne voyois pas de peine plus cruelle que de le
+manquer. Nous convînmes qu'elle m'enverroit demander une horloge, que
+son père lui avoit laissée, et que j'y mettrois dedans une lime, pour
+scier les jalousies de sa fenêtre qui donnoient dans la rue, et une
+corde nouée pour descendre; que je ne la verrois plus dorénavant, mais
+que j'irois toutes les nuits sous cette fenêtre attendre qu'elle pût
+exécuter son dessein. Je passai quinze nuits entières sans voir
+personne, parce qu'elle n'avoit pas trouvé le temps favorable. Enfin,
+la seizième, j'entendis une scie qui travailloit; de temps en temps
+l'ouvrage étoit interrompu, et dans ces intervalles ma frayeur étoit
+inexprimable. Enfin, après une heure de travail, je la vis qui
+attachoit la corde; elle se laissa aller, et glissa dans mes bras. Je
+ne connus plus le danger, et je restai longtemps sans bouger de là; je
+la conduisis hors de la ville, où j'avois un cheval tout prêt; je la
+mis en croupe derrière moi, et m'éloignai, avec toute la promptitude
+imaginable, d'un lieu qui pouvoit nous être si funeste. Nous arrivâmes
+avant le jour chez un Guèbre, dans un lieu désert où il étoit retiré,
+vivant frugalement du travail de ses mains; nous ne jugeâmes pas à
+propos de rester chez lui; et, par son conseil, nous entrâmes dans une
+épaisse forêt, et nous nous mîmes dans le creux d'un vieux chêne,
+jusqu'à ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé. Nous vivions
+tous deux dans ce séjour écarté, sans témoins, nous répétant sans
+cesse que nous nous aimerions toujours, attendant l'occasion que
+quelque prêtre guèbre pût faire la cérémonie du mariage prescrite par
+nos livres sacrés. Ma soeur, lui dis-je, que cette union est sainte!
+la nature nous avoit unis, notre sainte loi va nous unir encore. Enfin
+un prêtre vint calmer notre impatience amoureuse. Il fit dans la
+maison du paysan toutes les cérémonies du mariage; il nous bénit, et
+nous souhaita mille fois toute la vigueur de Gustaspe et la sainteté
+de l'Hohoraspe. Bientôt après nous quittâmes la Perse, où nous
+n'étions pas en sûreté, et nous nous retirâmes en Géorgie. Nous y
+vécûmes un an, tous les jours plus charmés l'un de l'autre: mais comme
+mon argent alloit finir, et que je craignois la misère pour ma
+soeur, non pas pour moi, je la quittai pour aller chercher quelque
+secours chez nos parents. Jamais adieu ne fut plus tendre. Mais mon
+voyage me fut non-seulement inutile, mais funeste: car, ayant trouvé
+d'un côté tous nos biens confisqués, de l'autre mes parents presque
+dans l'impuissance de me secourir, je ne rapportai d'argent
+précisément que ce qu'il falloit pour mon retour. Mais quel fut mon
+désespoir! je ne trouvai plus ma soeur. Quelques jours avant mon
+arrivée, des Tartares avoient fait une excursion dans la ville où elle
+étoit; et, comme ils la trouvèrent belle, ils la prirent, et la
+vendirent à des Juifs qui alloient en Turquie, et ne laissèrent qu'une
+petite fille dont elle étoit accouchée quelques mois auparavant. Je
+suivis ces Juifs, et je les joignis à trois lieues de là: mes prières,
+mes larmes furent vaines; ils me demandèrent toujours trente tomans,
+et ne se relâchèrent jamais d'un seul. Après m'être adressé à tout le
+monde, avoir imploré la protection des prêtres turcs et chrétiens, je
+m'adressai à un marchand arménien; je lui vendis ma fille, et me
+vendis aussi pour trente-cinq tomans; j'allai aux Juifs, je leur
+donnai trente tomans, et portai les cinq autres à ma soeur, que je
+n'avois pas encore vue. Vous êtes libre, lui dis-je, ma soeur, et je
+puis vous embrasser: voilà cinq tomans que je vous porte; j'ai du
+regret qu'on ne m'ait pas acheté davantage. Quoi! dit-elle, vous vous
+êtes vendu? Oui, lui dis-je. Ah! malheureux, qu'avez-vous fait?
+n'étois-je pas assez infortunée, sans que vous travaillassiez à me la
+rendre davantage? Votre liberté me consoloit, et votre esclavage va me
+mettre au tombeau. Ah! mon frère, que votre amour est cruel! Et ma
+fille? je ne la vois point. Je l'ai vendue aussi, lui dis-je. Nous
+fondîmes tous deux en larmes, et n'eûmes pas la force de nous rien
+dire. Enfin j'allai trouver mon maître, et ma soeur y arriva presque
+aussitôt que moi; elle se jeta à ses genoux. Je vous demande,
+dit-elle, la servitude comme les autres vous demandent la liberté:
+prenez-moi, vous me vendrez plus cher que mon mari. Ce fut alors qu'il
+se fit un combat qui arracha les larmes des yeux de mon maître.
+Malheureux! dit-elle, as-tu pensé que je pusse accepter ma liberté aux
+dépens de la tienne? Seigneur, vous voyez deux infortunés qui mourront
+si vous nous séparez: je me donne à vous, payez-moi; peut-être que cet
+argent et mes services pourront quelque jour obtenir de vous ce que je
+n'ose vous demander: il est de votre intérêt de ne nous point séparer;
+comptez que je dispose de sa vie. L'Arménien était un homme doux, qui
+fut touché de nos malheurs. Servez-moi l'un et l'autre avec fidélité
+et avec zèle, et je vous promets que dans un an je vous donnerai votre
+liberté: je vois que vous ne méritez, ni l'un ni l'autre, les malheurs
+de votre condition; si, lorsque vous serez libres, vous êtes aussi
+heureux que vous le méritez, si la fortune vous rit, je suis certain
+que vous me satisferez de la perte que je souffrirai. Nous embrassâmes
+tous deux ses genoux, et le suivîmes dans son voyage. Nous nous
+soulagions l'un et l'autre dans les travaux de la servitude, et
+j'étois charmé lorsque j'avois pu faire l'ouvrage qui étoit tombé à ma
+soeur.
+
+La fin de l'année arriva: notre maître tint sa parole, et nous
+délivra. Nous retournâmes à Tefflis: là je trouvai un ancien ami de
+mon père, qui exerçoit avec succès la médecine dans cette ville; il me
+prêta quelque argent avec lequel je fis quelque négoce. Quelques
+affaires m'appelèrent ensuite à Smyrne, où je m'établis. J'y vis
+depuis six ans, et j'y jouis de la plus aimable et de la plus douce
+société du monde: l'union règne dans ma famille, et je ne changerois
+pas ma condition pour celle de tous les rois du monde. J'ai été assez
+heureux pour retrouver le marchand arménien à qui je dois tout, et lui
+ai rendu des services signalés.
+
+ A Smyrne, le 27 de la lune de Gemmadi 2, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXVIII.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+J'allai l'autre jour dîner chez un homme de robe, qui m'en avoit prié
+plusieurs fois. Après avoir parlé de bien des choses, je lui dis:
+Monsieur, il me paroît que votre métier est bien pénible. Pas tant que
+vous vous imaginez, répondit-il: de la manière dont nous le faisons,
+ce n'est qu'un amusement. Mais comment! n'avez-vous pas toujours la
+tête remplie des affaires d'autrui? n'êtes-vous pas toujours occupé de
+choses qui ne sont point intéressantes? Vous avez raison: ces choses
+ne sont point intéressantes, car nous nous y intéressons si peu que
+rien; et cela même fait que le métier n'est pas si fatigant que vous
+dites. Quand je vis qu'il prenoit la chose d'une manière si dégagée,
+je continuai, et lui dis: Monsieur, je n'ai point vu votre cabinet. Je
+le crois, car je n'en ai point. Quand je pris cette charge, j'eus
+besoin d'argent pour payer mes provisions; je vendis ma bibliothèque;
+et le libraire qui la prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne me
+laissa que mon livre de raison. Ce n'est pas que je les regrette: nous
+autres juges ne nous enflons point d'une vaine science. Qu'avons-nous
+affaire de tous ces volumes de lois? Presque tous les cas sont
+hypothétiques et sortent de la règle générale. Mais ne seroit-ce pas,
+monsieur, lui dis-je, parce que vous les en faites sortir? Car enfin
+pourquoi chez tous les peuples du monde y auroit-il des lois si elles
+n'avoient pas leur application? et comment peut-on les appliquer si on
+ne les sait pas? Si vous connaissiez le Palais, reprit le magistrat,
+vous ne parleriez pas comme vous faites: nous avons des livres
+vivants, qui sont les avocats; ils travaillent pour nous, et se
+chargent de nous instruire. Et ne se chargent-ils pas aussi
+quelquefois de vous tromper? lui repartis-je. Vous ne feriez donc pas
+mal de vous garantir de leurs embûches; ils ont des armes avec
+lesquelles ils attaquent votre équité; il seroit bon que vous en
+eussiez aussi pour la défendre, et que vous n'allassiez pas vous
+mettre dans la mêlée, habillés à la légère, parmi des gens cuirassés
+jusqu'aux dents.
+
+ A Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXIX.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Tu ne te serois jamais imaginé que je fusse devenu plus métaphysicien
+que je ne l'étois: cela est pourtant, et tu en seras convaincu quand
+tu auras essuyé ce débordement de ma philosophie.
+
+Les philosophes les plus sensés qui ont réfléchi sur la nature de Dieu
+ont dit qu'il étoit un être souverainement parfait; mais ils ont
+extrêmement abusé de cette idée: ils ont fait une énumération de
+toutes les perfections différentes que l'homme est capable d'avoir et
+d'imaginer, et en ont chargé l'idée de la divinité, sans songer que
+souvent ces attributs s'entr'empêchent, et qu'ils ne peuvent subsister
+dans un même sujet sans se détruire.
+
+Les poëtes d'Occident disent qu'un peintre ayant voulu faire le
+portrait de la déesse de la beauté, assembla les plus belles Grecques,
+et prit de chacune ce qu'elle avoit de plus gracieux, dont il fit un
+tout pour ressembler à la plus belle de toutes les déesses. Si un
+homme en avoit conclu qu'elle étoit blonde ou brune, qu'elle avoit les
+yeux noirs et bleus, qu'elle étoit douce et fière, il auroit passé
+pour ridicule.
+
+Souvent Dieu manque d'une perfection qui pourroit lui donner une
+grande imperfection; mais il n'est jamais limité que par lui-même; il
+est lui-même sa nécessité: ainsi, quoique Dieu soit tout-puissant, il
+ne peut pas violer ses promesses, ni tromper les hommes. Souvent même
+l'impuissance n'est pas dans lui, mais dans les choses relatives; et
+c'est la raison pourquoi il ne peut pas changer les essences.
+
+Ainsi il n'y a point sujet de s'étonner que quelques-uns de nos
+docteurs aient osé nier la prescience infinie de Dieu, sur ce
+fondement qu'elle est incompatible avec sa justice.
+
+Quelque hardie que soit cette idée, la métaphysique s'y prête
+merveilleusement. Selon ses principes, il n'est pas possible que Dieu
+prévoie les choses qui dépendent de la détermination des causes
+libres, parce que ce qui n'est point arrivé n'est point, et par
+conséquent ne peut être connu; car le rien, qui n'a point de
+propriétés, ne peut être aperçu: Dieu ne peut point lire dans une
+volonté qui n'est point, et voir dans l'âme une chose qui n'existe
+point en elle; car, jusqu'à ce qu'elle se soit déterminée, cette
+action qui la détermine n'est point en elle.
+
+L'âme est l'ouvrière de sa détermination; mais il y a des occasions où
+elle est tellement indéterminée qu'elle ne sait pas même de quel côté
+se déterminer. Souvent même elle ne le fait que pour faire usage de sa
+liberté; de manière que Dieu ne peut voir cette détermination par
+avance ni dans l'action de l'âme, ni dans l'action que les objets font
+sur elle.
+
+Comment Dieu pourroit-il prévoir les choses qui dépendent de la
+détermination des causes libres? Il ne pourroit les voir que de deux
+manières: par conjecture, ce qui est contradictoire avec la prescience
+infinie; ou bien il les verroit comme des effets nécessaires qui
+suivroient infailliblement d'une cause qui les produiroit de même, ce
+qui est encore plus contradictoire: car l'âme seroit libre par la
+supposition; et, dans le fait, elle ne le seroit pas plus qu'une boule
+de billard n'est libre de se remuer, lorsqu'elle est poussée par une
+autre.
+
+Ne crois pas pourtant que je veuille borner la science de Dieu. Comme
+il fait agir les créatures à sa fantaisie, il connoît tout ce qu'il
+veut connoître. Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se sert pas
+toujours de cette faculté; il laisse ordinairement à la créature la
+faculté d'agir ou de ne pas agir, pour lui laisser celle de mériter ou
+de démériter: c'est pour lors qu'il renonce au droit qu'il a d'agir
+sur elle, et de la déterminer. Mais quand il veut savoir quelque
+chose, il le sait toujours, parce qu'il n'a qu'à vouloir qu'elle
+arrive comme il la voit, et déterminer les créatures conformément à sa
+volonté. C'est ainsi qu'il tire ce qui doit arriver du nombre des
+choses purement possibles, en fixant par ses décrets les
+déterminations futures des esprits, et les privant de la puissance
+qu'il leur a donnée d'agir ou de ne pas agir.
+
+Si l'on peut se servir d'une comparaison dans une chose qui est
+au-dessus des comparaisons; un monarque ignore ce que son ambassadeur
+fera dans une affaire importante: s'il le veut savoir, il n'a qu'à lui
+ordonner de se comporter d'une telle manière, et il pourra assurer que
+la chose arrivera comme il la projette.
+
+L'alcoran et les livres des Juifs s'élèvent sans cesse contre le dogme
+de la prescience absolue: Dieu y paroît partout ignorer la
+détermination future des esprits; et il semble que ce soit la première
+vérité que Moïse ait enseignée aux hommes.
+
+Dieu met Adam dans le paradis terrestre, à condition qu'il ne mangera
+pas d'un certain fruit: précepte absurde dans un être qui connoîtroit
+les déterminations futures des âmes; car enfin un tel être peut-il
+mettre des conditions à ses grâces, sans les rendre dérisoires? C'est
+comme si un homme qui auroit su la prise de Bagdad avoit dit à un
+autre: Je vous donne mille écus si Bagdad n'est pas pris. Ne feroit-il
+pas là une mauvaise plaisanterie?
+
+Mon cher Rhédi, pourquoi tant de philosophie? Dieu est si haut, que
+nous n'apercevons pas même ses nuages. Nous ne le connoissons bien que
+dans ses préceptes. Il est immense, spirituel, infini. Que sa grandeur
+nous ramène à notre foiblesse. S'humilier toujours, c'est l'adorer
+toujours.
+
+ A Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXX.
+
+ZÉLIS A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+Soliman, que tu aimes, est désespéré d'un affront qu'il vient de
+recevoir. Un jeune étourdi, nommé Suphis, recherchoit depuis trois
+mois sa fille en mariage: il paroissoit content de la figure de la
+fille, sur le rapport et la peinture que lui en avoient faits les
+femmes qui l'avoient vue dans son enfance; on étoit convenu de la dot,
+et tout s'étoit passé sans aucun incident. Hier, après les premières
+cérémonies, la fille sortit à cheval, accompagnée de son eunuque, et
+couverte, selon la coutume, depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais, dès
+qu'elle fut arrivée devant la maison de son mari prétendu, il lui fit
+fermer la porte, et il jura qu'il ne la recevroit jamais si on
+n'augmentoit la dot: Les parents accoururent, de côté et d'autre, pour
+accommoder l'affaire; et après bien de la résistance, ils firent
+convenir Soliman de faire un petit présent à son gendre. Enfin, les
+cérémonies du mariage accomplies, on conduisit la fille dans le lit
+avec assez de violence; mais, une heure après, cet étourdi se leva
+furieux, lui coupa le visage en plusieurs endroits, soutenant qu'elle
+n'étoit pas vierge, et la renvoya à son père. On ne peut pas être plus
+frappé qu'il l'est de cette injure. Il y a des personnes qui
+soutiennent que cette fille est innocente. Les pères sont bien
+malheureux d'être exposés à de tels affronts: si pareil traitement
+arrivoit à ma fille, je crois que j'en mourrois de douleur. Adieu.
+
+ Du sérail de Fatmé, le 9 de la lune de Gemmadi 1, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXXI.
+
+USBEK A ZÉLIS.
+
+
+Je plains Soliman, d'autant plus que le mal est sans remède, et que
+son gendre n'a fait que se servir de la liberté de la loi. Je trouve
+cette loi bien dure, d'exposer ainsi l'honneur d'une famille aux
+caprices d'un fou. On a beau dire que l'on a des indices certains pour
+connoître la vérité, c'est une vieille erreur dont on est aujourd'hui
+revenu parmi nous; et nos médecins donnent des raisons invincibles de
+l'incertitude de ces preuves. Il n'y a pas jusqu'aux chrétiens qui ne
+les regardent comme chimériques, quoiqu'elles soient clairement
+établies par leurs livres sacrés, et que leur ancien législateur en
+ait fait dépendre l'innocence ou la condamnation de toutes les filles.
+
+J'apprends avec plaisir le soin que tu te donnes de l'éducation de la
+tienne. Dieu veuille que son mari la trouve aussi belle et aussi pure
+que Fatima; qu'elle ait dix eunuques pour la garder; qu'elle soit
+l'honneur et l'ornement du sérail où elle est destinée; qu'elle n'ait
+sur sa tête que des lambris dorés, et ne marche que sur des tapis
+superbes; et, pour comble de souhaits, puissent mes yeux la voir dans
+toute sa gloire!
+
+ A Paris, le 5 de la lune de Chalval, 1714.
+
+
+
+
+LETTRE LXXII.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie où je vis un homme bien
+content de lui. Dans un quart d'heure, il décida trois questions de
+morale, quatre problèmes historiques, et cinq points de physique: je
+n'ai jamais vu un décisionnaire si universel; son esprit ne fut jamais
+suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on parla des
+nouvelles du temps: il décida sur les nouvelles du temps. Je voulus
+l'attraper, et je dis en moi-même: Il faut que je me mette dans mon
+fort; je vais me réfugier dans mon pays. Je lui parlai de la Perse;
+mais à peine lui eus-je dis quatre mots, qu'il me donna deux démentis,
+fondés sur l'autorité de messieurs Tavernier et Chardin. Ah! bon Dieu!
+dis-je en moi-même, quel homme est-ce là? Il connoîtra tout à l'heure
+les rues d'Ispahan mieux que moi! Mon parti fut bientôt pris: je me
+tus, je le laissai parler, et il décide encore.
+
+ A Paris, le 8 de la lune de Zilcadé, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXIII.
+
+RICA A ***.
+
+
+J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie
+françoise: il n'y en a point de moins respecté dans le monde; car on
+dit qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts, et lui
+impose des lois qu'il est obligé de suivre.
+
+Il y a quelque temps que, pour fixer son autorité, il donna un code de
+ses jugements. Cet enfant de tant de pères étoit presque vieux quand
+il naquit; et quoiqu'il fût légitime, un bâtard, qui avoit déjà paru,
+l'avoit presque étouffé dans sa naissance.
+
+Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction que de jaser sans cesse:
+l'éloge va se placer comme de lui-même dans leur babil éternel; et
+sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du panégyrique
+vient les saisir, et ne les quitte plus.
+
+Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de figures, de métaphores
+et d'antithèses; tant de bouches ne parlent presque que par
+exclamation; ses oreilles veulent toujours être frappées par la
+cadence et l'harmonie. Pour les yeux, il n'en est pas question: il
+semble qu'il soit fait pour parler, et non pas pour voir. Il n'est
+point ferme sur ses pieds; car le temps, qui est son fléau, l'ébranle
+à tous les instants, et détruit tout ce qu'il a fait. On a dit
+autrefois que ses mains étoient avides; je ne t'en dirai rien, et je
+laisse décider cela à ceux qui le savent mieux que moi.
+
+Voilà des bizarreries, ***, que l'on ne voit point dans notre Perse.
+Nous n'avons point l'esprit porté à ces établissements singuliers et
+bizarres; nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes simples
+et nos manières naïves.
+
+ A Paris, le 27 de la lune de Zilhagé, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXIV.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+Il y a quelques jours qu'un homme de ma connoissance me dit: Je vous
+ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris; je vous
+mène à présent chez un grand seigneur qui est un des hommes du royaume
+qui représentent le mieux.
+
+Que cela veut-il dire, monsieur? est-ce qu'il est plus poli, plus
+affable qu'un autre? Ce n'est pas cela, me dit-il. Ah! j'entends: il
+fait sentir à tous les instants la supériorité qu'il a sur tous ceux
+qui l'approchent; si cela est, je n'ai que faire d'y aller; je prends
+déjà condamnation, et je la lui passe tout entière.
+
+Il fallut pourtant marcher: et je vis un petit homme si fier, il prit
+une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si
+impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens
+d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvois me
+lasser de l'admirer. Ah! bon Dieu! dis-je en moi-même, si lorsque
+j'étois à la cour de Perse, je représentois ainsi, je représentois un
+grand sot! Il auroit fallu, Usbek, que nous eussions eu un bien
+mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui
+venoient tous les jours chez nous nous témoigner leur bienveillance;
+ils savoient bien que nous étions au-dessus d'eux; et s'ils l'avoient
+ignoré, nos bienfaits le leur auroient appris chaque jour. N'ayant
+rien à faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous
+rendre aimables: nous nous communiquions aux plus petits; au milieu
+des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvoient
+sensibles; ils ne voyoient que notre coeur au-dessus d'eux; nous
+descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il falloit soutenir la
+majesté du prince dans les cérémonies publiques; lorsqu'il falloit
+faire respecter la nation aux étrangers; lorsque enfin, dans les
+occasions périlleuses, il falloit animer les soldats, nous remontions
+cent fois plus haut que nous n'étions descendus; nous ramenions la
+fierté sur notre visage; et l'on trouvoit quelquefois que nous
+représentions assez bien.
+
+ De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXV.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Il faut je que te l'avoue, je n'ai point remarqué chez les chrétiens
+cette persuasion vive de leur religion qui se trouve parmi les
+musulmans; il y a bien loin chez eux de la profession à la croyance,
+de la croyance à la conviction, de la conviction à la pratique. La
+religion est moins un sujet de sanctification qu'un sujet de disputes
+qui appartient à tout le monde: les gens de cour, les gens de guerre,
+les femmes même, s'élèvent contre les ecclésiastiques, et leur
+demandent de leur prouver ce qu'ils sont résolus de ne pas croire. Ce
+n'est pas qu'ils se soient déterminés par raison, et qu'ils aient pris
+la peine d'examiner la vérité ou la fausseté de cette religion qu'ils
+rejettent: ce sont des rebelles qui ont senti le joug, et l'ont secoué
+avant de l'avoir connu. Aussi ne sont-ils pas plus fermes dans leur
+incrédulité que dans leur foi; ils vivent dans un flux et reflux qui
+les porte sans cesse de l'un à l'autre. Un d'eux me disoit un jour: Je
+crois l'immortalité de l'âme par semestre; mes opinions dépendent
+absolument de la constitution de mon corps; selon que j'ai plus ou
+moins d'esprits animaux, que mon estomac digère bien ou mal, que l'air
+que je respire est subtil ou grossier, que les viandes dont je me
+nourris sont légères ou solides, je suis spinosiste, socinien,
+catholique, impie ou dévot. Quand le médecin est auprès de mon lit, le
+confesseur me trouve à son avantage. Je sais bien empêcher la religion
+de m'affliger quand je me porte bien; mais je lui permets de me
+consoler quand je suis malade: lorsque je n'ai plus rien à espérer
+d'un côté, la religion se présente et me gagne par ses promesses; je
+veux bien m'y livrer, et mourir du côté de l'espérance.
+
+Il y a longtemps que les princes chrétiens affranchirent tous les
+esclaves de leurs États, parce, disoient-ils, que le christianisme
+rend tous les hommes égaux. Il est vrai que cet acte de religion leur
+étoit très-utile: ils abaissoient par là les seigneurs, de la
+puissance desquels ils retiroient le bas peuple. Ils ont ensuite fait
+des conquêtes dans des pays où ils ont vu qu'il leur étoit avantageux
+d'avoir des esclaves; ils ont permis d'en acheter et d'en vendre,
+oubliant ce principe de religion qui les touchoit tant. Que veux-tu
+que je te dise? vérité dans un temps, erreur dans un autre. Que ne
+faisons-nous comme les chrétiens? Nous sommes bien simples de refuser
+des établissements et des conquêtes faciles dans des climats
+heureux[13], parce que l'eau n'y est pas assez pure pour nous laver
+selon les principes du saint Alcoran!
+
+[Note 13: Les mahométans ne se soucient point de prendre Venise,
+parce qu'ils n'y trouveroient point d'eau pour leurs purifications.]
+
+Je rends grâce au Dieu tout-puissant, qui a envoyé Ali son grand
+prophète, de ce que je professe une religion qui se fait préférer à
+tous les intérêts humains, et qui est pure comme le ciel, dont elle
+est descendue.
+
+ De Paris, le 13 de la lune de Saphar, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXVI.
+
+USBEK A SON AMI IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes:
+on les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois; ils sont
+traînés indignement par les rues; on les note d'infamie; on confisque
+leurs biens.
+
+Il me paroît, Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis
+accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher
+de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement d'un remède qui
+est en mes mains?
+
+Pourquoi veut-on que je travaille pour une société, dont je consens de
+n'être plus? que je tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite
+sans moi? La société est fondée sur un avantage mutuel: mais
+lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer? La vie
+m'a été donnée comme une faveur; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne
+l'est plus: la cause cesse, l'effet doit donc cesser aussi.
+
+Le prince veut-il que je sois son sujet quand je ne retire point les
+avantages de la sujétion? Mes concitoyens peuvent-ils demander ce
+partage inique de leur utilité et de mon désespoir? Dieu, différent de
+tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner à recevoir des grâces qui
+m'accablent?
+
+Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous les lois: mais
+quand je n'y vis plus, peuvent-elles me lier encore?
+
+Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la providence. Dieu a uni
+votre âme avec votre corps; et vous l'en séparez: vous vous opposez
+donc à ses desseins, et vous lui résistez.
+
+Que veut dire cela? Troublé-je l'ordre de la providence, lorsque je
+change les modifications de la matière, et que je rends carrée une
+boule que les premières lois du mouvement, c'est-à-dire les lois de la
+création et de la conservation, avoient faite ronde? Non, sans doute:
+je ne fais qu'user du droit qui m'a été donné; et, en ce sens, je puis
+troubler à ma fantaisie toute la nature, sans que l'on puisse dire que
+je m'oppose à la providence.
+
+Lorsque mon âme sera séparée de mon corps, y aura-t-il moins d'ordre
+et moins d'arrangement dans l'univers? croyez-vous que cette nouvelle
+combinaison soit moins parfaite, et moins dépendante des lois
+générales? que le monde y ait perdu quelque chose? et que les ouvrages
+de Dieu soient moins grands, ou plutôt moins immenses?
+
+Croyez-vous que mon corps, devenu un épi de blé, un ver, un gazon,
+soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d'elle, et que mon
+âme, dégagée de tout ce qu'elle avoit de terrestre, soit devenue moins
+sublime?
+
+Toutes ces idées, mon cher Ibben, n'ont d'autre source que notre
+orgueil: nous ne sentons point notre petitesse; et, malgré qu'on en
+ait, nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer, et y être un
+objet important. Nous nous imaginons que l'anéantissement d'un être
+aussi parfait que nous dégraderoit toute la nature; et nous ne
+concevons pas qu'un homme de plus ou de moins dans le monde, que
+dis-je? tous les hommes ensemble, cent millions de têtes comme la
+nôtre, ne sont qu'un atome subtil et délié que Dieu n'aperçoit qu'à
+cause de l'immensité de ses connoissances.
+
+ A Paris, le 15 de la lune de Saphar, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXVII.
+
+IBBEN A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+Mon cher Usbek, il me semble que, pour un vrai musulman, les malheurs
+sont moins des châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien
+précieux que ceux qui nous portent à expier les offenses. C'est le
+temps des prospérités qu'il faudroit abréger. Que servent toutes ces
+impatiences, qu'à faire voir que nous voudrions être heureux,
+indépendamment de celui qui donne les félicités, parce qu'il est la
+félicité même?
+
+Si un être est composé de deux êtres, et que la nécessité de conserver
+l'union marque plus la soumission aux ordres du Créateur, on en a pu
+faire une loi religieuse; si cette nécessité de conserver l'union est
+un meilleur garant des actions des hommes, on en a pu faire une loi
+civile.
+
+ De Smyrne, le dernier jour de la lune de Saphar, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXVIII.
+
+RICA A USBEK.
+
+A ***.
+
+
+Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un François qui est en Espagne a
+écrite ici; je crois que tu seras bien aise de la voir.
+
+ Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal, et je vis
+ parmi des peuples qui, méprisant tous les autres, font aux seuls
+ François l'honneur de les haïr.
+
+ La gravité est le caractère brillant des deux nations: elle se
+ manifeste principalement de deux manières; par les lunettes, et
+ par la moustache.
+
+ Les lunettes font voir démonstrativement que celui qui les porte
+ est un homme consommé dans les sciences et enseveli dans de
+ profondes lectures, à un tel point que sa vue s'en est affoiblie;
+ et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, sans
+ contredit, pour le nez d'un savant.
+
+ Pour la moustache, elle est respectable par elle-même, et
+ indépendamment des conséquences; quoique pourtant on ne laisse
+ pas d'en tirer souvent de grandes utilités pour le service du
+ prince et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir un
+ fameux général portugais dans les Indes[14]: car, se trouvant
+ avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches, et
+ envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce
+ gage; elles lui furent prêtées d'abord, et dans la suite il
+ retira sa moustache avec honneur.
+
+ [Note 14: Jean de Castro.]
+
+ On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme
+ ceux-là peuvent avoir de la vanité: aussi en ont-ils. Ils la
+ fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux
+ qui vivent dans le continent de l'Espagne et du Portugal se
+ sentent le coeur extrêmement élevé, lorsqu'ils sont ce qu'ils
+ appellent de vieux chrétiens; c'est-à-dire, qu'ils ne sont pas
+ originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces
+ derniers siècles d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui
+ sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils
+ considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être, comme ils
+ disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu dans le
+ sérail du Grand Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté
+ que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la
+ blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est dans une ville du
+ Mexique, assis sur sa porte, les bras croisés. Un homme de cette
+ conséquence, une créature si parfaite, ne travailleroit pas pour
+ tous les trésors du monde, et ne se résoudroit jamais, par une
+ vile et mécanique industrie, de compromettre l'honneur et la
+ dignité de sa peau.
+
+ Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un certain mérite en
+ Espagne, comme, par exemple, quand il peut ajouter aux qualités
+ dont je viens de parler celle d'être le propriétaire d'une grande
+ épée, ou d'avoir appris de son père l'art de faire jurer une
+ discordante guitare, il ne travaille plus: son honneur
+ s'intéresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix
+ heures par jour obtient précisément la moitié plus de
+ considération qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce que
+ c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.
+
+ Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade
+ d'une tranquillité philosophique, ils ne l'ont pourtant pas dans
+ le coeur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers
+ hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs
+ maîtresses; et tout Espagnol qui n'est pas enrhumé ne sauroit
+ passer pour galant.
+
+ Ils sont premièrement dévots, et secondement jaloux. Ils se
+ garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat
+ criblé de coups, ou d'un magistrat décrépit; mais ils les
+ enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux, ou un
+ robuste franciscain qui les élève.
+
+ Ils connoissent mieux que les autres le foible des femmes; ils ne
+ veulent pas qu'on leur voie le talon, et qu'on les surprenne par
+ le bout des pieds: ils savent que l'imagination va toujours, que
+ rien ne l'amuse en chemin; elle arrive, et là on étoit
+ quelquefois averti d'avance.
+
+ On dit partout que les rigueurs de l'amour sont cruelles, elles
+ le sont encore plus pour les Espagnols: les femmes les guérissent
+ de leurs peines; mais elles ne font que leur en faire changer, et
+ il leur reste toujours un long et fâcheux souvenir d'une passion
+ éteinte.
+
+ Ils ont de petites politesses qui en France paraîtroient mal
+ placées: par exemple, un capitaine ne bat jamais son soldat sans
+ lui en demander permission; et l'inquisition ne fait jamais
+ brûler un Juif sans lui faire ses excuses.
+
+ Les Espagnols qu'on ne brûle pas paroissent si attachés à
+ l'inquisition, qu'il y auroit de la mauvaise humeur de la leur
+ ôter: je voudrois seulement qu'on en établît une autre; non pas
+ contre les hérétiques, mais contre les hérésiarques qui
+ attribuent à de petites pratiques monacales la même efficacité
+ qu'aux sept sacrements; qui adorent tout ce qu'ils vénèrent; et
+ qui sont si dévots qu'ils sont à peine chrétiens.
+
+ Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les
+ Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs livres: voyez une
+ de leurs bibliothèques, les romans d'un côté, et les scolastiques
+ de l'autre: vous diriez que les parties en ont été faites, et le
+ tout rassemblé, par quelque ennemi secret de la raison humaine.
+
+ Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le
+ ridicule de tous les autres.
+
+ Ils ont fait des découvertes immenses dans le nouveau monde, et
+ ils ne connoissent pas encore leur propre continent: il y a sur
+ leurs rivières tel port qui n'a pas encore été découvert, et dans
+ leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues.
+
+ Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays:
+ mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne rencontre
+ que des campagnes ruinées et des contrées désertes.
+
+Je ne serois pas fâché, Usbek, de voir une lettre écrite à Madrid par
+un Espagnol qui voyageroit en France; je crois qu'il vengeroit bien sa
+nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je
+m'imagine qu'il commenceroit ainsi la description de Paris.
+
+Il y a ici une maison où l'on met les fous: on croiroit d'abord
+qu'elle est la plus grande de la ville; non: le remède est bien petit
+pour le mal. Sans doute que les François, extrêmement décriés chez
+leurs voisins, enferment quelques fous dans une maison, pour persuader
+que ceux qui sont dehors ne le sont pas.
+
+Je laisse là mon Espagnol. Adieu, mon cher Usbek.
+
+ De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXIX.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+La plupart des législateurs ont été des hommes bornés, que le hasard a
+mis à la tête des autres et qui n'ont presque consulté que leurs
+préjugés et leurs fantaisies.
+
+Il semble qu'ils aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur
+ouvrage: ils se sont amusés à faire des institutions puériles, avec
+lesquelles ils se sont à la vérité conformés aux petits esprits, mais
+décrédités auprès des gens de bon sens.
+
+Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont donné dans les
+cas particuliers: ce qui marque un génie étroit qui ne voit les choses
+que par parties, et n'embrasse rien d'une vue générale.
+
+Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre langue que la
+vulgaire; chose absurde pour un faiseur de lois: comment peut-on les
+observer, si elles ne sont pas connues?
+
+Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu'ils ont trouvées
+établies; c'est-à-dire qu'ils ont jeté les peuples dans les désordres
+inséparables des changements.
+
+Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que
+de l'esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de changer
+certaines lois. Mais le cas est rare; et lorsqu'il arrive, il n'y faut
+toucher que d'une main tremblante: on y doit observer tant de
+solennités, et apporter tant de précautions, que le peuple en conclue
+naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de
+formalités pour les abroger.
+
+Souvent ils les ont faites trop subtiles, et ont suivi des idées
+logiciennes plutôt que l'équité naturelle. Dans la suite, elles ont
+été trouvées trop dures; et, par un esprit d'équité, on a cru devoir
+s'en écarter: mais ce remède étoit un nouveau mal. Quelles que soient
+les lois, il faut toujours les suivre, et les regarder comme la
+conscience publique, à laquelle celle des particuliers doit se
+conformer toujours.
+
+Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre eux ont eu une
+attention qui marque beaucoup de sagesse; c'est qu'ils ont donné aux
+pères une grande autorité sur leurs enfants: rien ne soulage plus les
+magistrats; rien ne dégarnit plus les tribunaux; rien enfin ne répand
+plus de tranquillité dans un État, où les moeurs font toujours de
+meilleurs citoyens que les lois.
+
+C'est de toutes les puissances celle dont on abuse le moins; c'est la
+plus sacrée de toutes les magistratures; c'est la seule qui ne dépend
+pas des conventions, et qui les a même précédées.
+
+On remarque que, dans les pays où l'on met dans les mains paternelles
+plus de récompenses et de punitions, les familles sont mieux réglées:
+les pères sont l'image du créateur de l'univers, qui, quoiqu'il puisse
+conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher
+encore par les motifs de l'espérance et de la crainte.
+
+Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer la bizarrerie
+de l'esprit des François. On dit qu'ils ont retenu des lois romaines
+un nombre infini de choses inutiles, et même pis; et ils n'ont pas
+pris d'elles la puissance paternelle, qu'elles ont établie comme la
+première autorité légitime.
+
+ A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXX.
+
+LE GRAND EUNUQUE A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+Hier des Arméniens menèrent au sérail une jeune esclave de Circassie,
+qu'ils vouloient vendre. Je la fis entrer dans les appartements
+secrets, je la déshabillai, je l'examinai avec les regards d'un juge;
+et plus je l'examinai, plus je lui trouvai de grâces. Une pudeur
+virginale sembloit vouloir les dérober à ma vue; je vis tout ce qu'il
+lui en coûtoit pour obéir: elle rougissoit de se voir nue, même devant
+moi, qui, exempt des passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis
+inanimé sous l'empire de ce sexe, et qui, ministre de la modestie dans
+les actions les plus libres, ne porte que de chastes regards, et ne
+puis inspirer que l'innocence.
+
+Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai les yeux: je lui jetai
+un manteau d'écarlate, je lui mis au doigt un anneau d'or; je me
+prosternai à ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton coeur; je
+payai les Arméniens; je la dérobai à tous les yeux. Heureux Usbek! tu
+possèdes plus de beautés que n'en enferment tous les palais d'Orient.
+Quel plaisir pour toi de trouver, à ton retour, tout ce que la Perse a
+de plus ravissant, et de voir dans ton sérail renaître les grâces, à
+mesure que le temps et la possession travaillent à les détruire!
+
+ Du sérail de Fatmé, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXI.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, j'ai vu bien des
+gouvernements: ce n'est pas comme en Asie, où les règles de la
+politique se trouvent partout les mêmes.
+
+J'ai souvent pensé en moi-même, pour savoir quel de tous les
+gouvernements étoit le plus conforme à la raison. Il m'a semblé que le
+plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; et qu'ainsi
+celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur
+penchant et à leur inclination est le plus parfait.
+
+Si, dans un gouvernement doux, le peuple est aussi soumis que dans un
+gouvernement sévère, le premier est préférable, puisqu'il est plus
+conforme à la raison, et que la sévérité est un motif étranger.
+
+Compte, mon cher Rhédi, que dans un État les peines plus ou moins
+cruelles ne font pas que l'on obéisse plus aux lois. Dans les pays où
+les châtiments sont modérés, on les craint comme dans ceux où ils sont
+tyranniques et affreux.
+
+Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il soit cruel, on punit
+toujours par degrés; on inflige un châtiment plus ou moins grand à un
+crime plus ou moins grand. L'imagination se plie d'elle-même aux
+moeurs du pays où l'on vit: huit jours de prison, ou une légère
+amende, frappent autant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays de
+douceur, que la perte d'un bras intimide un Asiatique. Ils attachent
+un certain degré de crainte à un certain degré de peine, et chacun la
+partage à sa façon: le désespoir de l'infamie vient désoler un
+François qu'on vient de condamner à une peine qui n'ôteroit pas un
+quart d'heure de sommeil à un Turc.
+
+D'ailleurs je ne vois pas que la police, la justice et l'équité soient
+mieux observées en Turquie, en Perse, chez le Mogol, que dans les
+républiques de Hollande, de Venise, et dans l'Angleterre même; je ne
+vois pas qu'on y commette moins de crimes; et que les hommes,
+intimidés par la grandeur des châtiments, y soient plus soumis aux
+lois.
+
+Je remarque au contraire une source d'injustice et de vexations au
+milieu de ces mêmes États.
+
+Je trouve même le prince, qui est la loi même, moins maître que
+partout ailleurs.
+
+Je vois que, dans ces moments rigoureux, il y a toujours des
+mouvements tumultueux; où personne n'est le chef; et que, quand une
+fois l'autorité violente est méprisée, il n'en reste plus assez à
+personne pour la faire revenir;
+
+Que le désespoir même de l'impunité confirme le désordre, et le rend
+plus grand;
+
+Que, dans ces États, il ne se forme point de petite révolte, et qu'il
+n'y a jamais d'intervalle entre le murmure et la sédition;
+
+Qu'il ne faut point que les grands événements y soient préparés par de
+grandes causes; au contraire, le moindre accident produit une grande
+révolution, souvent aussi imprévue de ceux qui la font que de ceux qui
+la souffrent.
+
+Lorsqu'Osman, empereur des Turcs, fut déposé, aucun de ceux qui
+commirent cet attentat ne songeoit à le commettre; ils demandoient
+seulement en suppliants qu'on leur fît justice sur quelque grief: une
+voix, qu'on n'a jamais connue, sortit de la foule par hasard; le nom
+de Mustapha fut prononcé, et soudain Mustapha fut empereur.
+
+ De Paris, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXII.
+
+NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.
+
+A Paris.
+
+
+De toutes les nations du monde, mon cher Usbek, il n'y en a pas qui
+ait surpassé celle des Tartares, ni en gloire, ni dans la grandeur des
+conquêtes. Ce peuple est le vrai dominateur de l'univers; tous les
+autres semblent être faits pour le servir: il est également le
+fondateur et le destructeur des empires; dans tous les temps il a
+donné sur la terre des marques de sa puissance; dans tous les âges il
+a été le fléau des nations.
+
+Les Tartares ont conquis deux fois la Chine, et ils la tiennent encore
+sous leur obéissance.
+
+Ils dominent sur les vastes pays qui forment l'empire du Mogol.
+
+Maîtres de la Perse, ils sont assis sur le trône de Cyrus et de
+Gustape. Ils ont soumis la Moscovie. Sous le nom de Turcs, ils ont
+fait des conquêtes immenses dans l'Europe, l'Asie et l'Afrique; et ils
+dominent sur ces trois parties de l'univers.
+
+Et, pour parler de temps plus reculés, c'est d'eux que sont sortis
+presque tous les peuples qui ont renversé l'empire romain.
+
+Qu'est-ce que les conquêtes d'Alexandre, en comparaison de celles de
+Genghiscan?
+
+Il n'a manqué à cette victorieuse nation que des historiens, pour
+célébrer la mémoire de ses merveilles.
+
+Que d'actions immortelles ont été ensevelies dans l'oubli! que
+d'empires par eux fondés, dont nous ignorons l'origine! Cette
+belliqueuse nation, uniquement occupée de sa gloire présente, sûre de
+vaincre dans tous les temps, ne songeoit point à se signaler dans
+l'avenir par la mémoire de ses conquêtes passées.
+
+ De Moscou, le 4 de la lune de Rebiab 1, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXIII.
+
+RICA A IBBEN.
+
+A Smyrne.
+
+
+Quoique les François parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une
+espèce de dervis taciturnes qu'on appelle chartreux: on dit qu'ils se
+coupent la langue en entrant dans le couvent; et on souhaiteroit fort
+que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur
+profession leur rend inutile.
+
+A propos de gens taciturnes, il y en a de bien plus singuliers que
+ceux-là, et qui ont un talent bien extraordinaire. Ce sont ceux qui
+savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation pendant
+deux heures de temps sans qu'il soit possible de les déceler, d'être
+leur plagiaire, ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.
+
+Ces sortes de gens sont adorés des femmes: mais ils ne le sont
+pourtant pas tant que d'autres, qui ont reçu de la nature l'aimable
+talent de sourire à propos, c'est-à-dire à chaque instant, et qui
+portent la grâce d'un gracieuse approbation sur tout ce qu'elles
+disent.
+
+Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils savent entendre finesse
+à tout, et trouver mille petits traits ingénieux dans les choses les
+plus communes.
+
+J'en connois d'autres qui se sont bien trouvés d'introduire dans les
+conversations les choses inanimées, et d'y faire parler leur habit
+brodé, leur perruque blonde, leur tabatière, leur canne et leurs
+gants. Il est bon de commencer de la rue à se faire écouter par le
+bruit du carrosse, et du marteau qui frappe rudement la porte: cet
+avant-propos prévient pour le reste du discours; et quand l'exorde est
+beau, il rend supportables toutes les sottises qui viennent ensuite,
+mais qui par bonheur arrivent trop tard.
+
+Je te promets que ces petits talents, dont on ne fait aucun cas chez
+nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour les avoir, et
+qu'un homme de bons sens ne brille guère devant ces sortes de gens.
+
+ De Paris, le 6 de la lune de Rebiab 2, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXIV.
+
+USBEK A RHÉDI.
+
+A Venise.
+
+
+S'il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut nécessairement qu'il soit
+juste: car, s'il ne l'étoit pas, il seroit le plus mauvais et le plus
+imparfait de tous les êtres.
+
+La justice est un rapport de convenance, qui se trouve réellement
+entre deux choses: ce rapport est toujours le même, quelque être qui
+le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou
+enfin que soit un homme.
+
+Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports;
+souvent même lorsqu'ils les voient, ils s'en éloignent; et leur
+intérêt est toujours ce qu'ils voient le mieux. La justice élève sa
+voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des
+passions.
+
+Les hommes peuvent faire des injustices, parce qu'ils ont intérêt de
+les commettre, et qu'ils aiment mieux se satisfaire que les autres.
+C'est toujours par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent: nul n'est
+mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait une raison qui détermine, et
+cette raison est toujours une raison d'intérêt.
+
+Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste: dès
+qu'on suppose qu'il voit la justice, il faut nécessairement qu'il la
+suive; car, comme il n'a besoin de rien, et qu'il se suffit à
+lui-même, il seroit le plus méchant de tous les êtres, puisqu'il le
+seroit sans intérêt.
+
+Ainsi, quand il n'y auroit pas de Dieu, nous devrions toujours aimer
+la justice; c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être
+dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existoit, seroit
+nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion,
+nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité.
+
+Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que la justice est éternelle, et
+ne dépend point des conventions humaines; et quand elle en dépendroit,
+ce seroit une vérité terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.
+
+Nous sommes entourés d'hommes plus forts que nous; ils peuvent nous
+nuire de mille manières différentes, les trois quarts du temps ils
+peuvent le faire impunément: quel repos pour nous de savoir qu'il y a
+dans le coeur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en
+notre faveur, et nous met à couvert de leurs entreprises!
+
+Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle; nous
+passerions devant les hommes comme devant les lions; et nous ne
+serions jamais assurés un moment de notre vie, de notre bien, ni de
+notre honneur.
+
+Toutes ces pensées m'animent contre ces docteurs qui représentent Dieu
+comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance; qui le
+font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de
+peur de l'offenser; qui le chargent de toutes les imperfections qu'il
+punit en nous; et, dans leurs opinions contradictoires, le
+représentent tantôt comme un être mauvais, tantôt comme un être qui
+hait le mal et le punit.
+
+Quand un homme s'examine, quelle satisfaction pour lui de trouver
+qu'il a le coeur juste! Ce plaisir, tout sévère qu'il est, doit le
+ravir: il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas
+qu'il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui, Rhédi, si j'étois
+sûr de suivre toujours inviolablement cette équité que j'ai devant les
+yeux, je me croirois le premier des hommes.
+
+ A Paris, le 1er de la lune de Gemmadi 1, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXV.
+
+RICA A ***.
+
+
+Je fus hier aux Invalides: j'aimerois autant avoir fait cet
+établissement, si j'étois prince, que d'avoir gagné trois batailles.
+On y trouve partout la main d'un grand monarque. Je crois que c'est le
+lieu le plus respectable de la terre.
+
+Quel spectacle que de voir dans un même lieu rassemblées toutes ces
+victimes de la patrie, qui ne respirent que pour la défendre; et qui,
+se sentant le même coeur, et non pas la même force, ne se plaignent
+que de l'impuissance où elles sont de se sacrifier encore pour elle!
+
+Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers débiles, dans cette
+retraite, observer une discipline aussi exacte que s'ils y étoient
+contraints par la présence d'un ennemi, chercher leur dernière
+satisfaction dans cette image de la guerre, et partager leur coeur
+et leur esprit entre les devoirs de la religion et ceux de l'art
+militaire!
+
+Je voudrois que les noms de ceux qui meurent pour la patrie fussent
+écrits et conservés dans les temples, dans des registres qui fussent
+comme la la source de la gloire et de la noblesse.
+
+ A Paris, le 15 de la lune de Gemmadi 1, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVI.
+
+USBEK A MIRZA.
+
+A Ispahan.
+
+
+Tu sais, Mirza, que quelques ministres de Cha-Soliman avoient formé le
+dessein d'obliger tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume,
+ou de se faire mahométans, dans la pensée que notre empire seroit
+toujours pollué, tandis qu'il garderoit dans son sein ces infidèles.
+
+C'étoit fait de la grandeur persane, si dans cette occasion l'aveugle
+dévotion avoit été écoutée.
+
+On ne sait comment la chose manqua; ni ceux qui firent la proposition,
+ni ceux qui la rejetèrent, n'en connurent les conséquences: le hasard
+fit l'office de la raison et de la politique, et sauva l'empire d'un
+péril plus grand que celui qu'il auroit pu courir de la perte de trois
+batailles et de la prise de deux villes.
+
+En proscrivant les Arméniens, on pensa détruire en un seul jour tous
+les négociants, et presque tous les artisans du royaume. Je suis sûr
+que le grand Cha-Abas auroit mieux aimé se faire couper les deux bras
+que de signer un ordre pareil, et qu'en envoyant au Mogol et aux
+autres rois des Indes ses sujets les plus industrieux, il auroit cru
+leur donner la moitié de ses États.
+
+Les persécutions que nos mahométans zélés ont faites aux Guèbres les
+ont obligés de passer en foule dans les Indes; et ont privé la Perse
+de cette laborieuse nation, si appliquée au labourage, qui seule, par
+son travail, étoit en état de vaincre la stérilité de nos terres.
+
+Il ne restoit à la dévotion qu'un second coup à faire: c'étoit de
+ruiner l'industrie; moyennant quoi l'empire tomboit de lui-même, et
+avec lui, par une suite nécessaire, cette même religion qu'on vouloit
+rendre si florissante.
+
+S'il faut raisonner sans prévention, je ne sais, Mirza, s'il n'est pas
+bon que dans un État il y ait plusieurs religions.
+
+On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolérées se rendent
+ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la
+religion dominante; parce que, éloignés des honneurs, ne pouvant se
+distinguer que par leur opulence et leurs richesses, ils sont portés à
+en acquérir par leur travail, et à embrasser les emplois de la société
+les plus pénibles.
+
+D'ailleurs, comme toutes les religions contiennent des préceptes
+utiles à la société, il est bon qu'elles soient observées avec zèle.
+Or qu'y a-t-il de plus capable d'animer ce zèle, que leur
+multiplicité?
+
+Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. La jalousie descend
+jusqu'aux particuliers: chacun se tient sur ses gardes, et craint de
+faire des choses qui déshonoreroient son parti, et l'exposeroient aux
+mépris et aux censures impardonnables du parti contraire.
+
+Aussi a-t-on toujours remarqué qu'une secte nouvelle introduite dans
+un État étoit le moyen le plus sûr pour corriger tous les abus de
+l'ancienne.
+
+On a beau dire qu'il n'est pas de l'intérêt du prince de souffrir
+plusieurs religions dans son État. Quand toutes les sectes du monde
+viendroient s'y rassembler, cela ne lui porteroit aucun préjudice;
+parce qu'il n'y en a aucune qui ne prescrive l'obéissance et ne prêche
+la soumission.
+
+J'avoue que les histoires sont remplies des guerres de religion: mais,
+qu'on y prenne bien garde, ce n'est point la multiplicité des
+religions qui a produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolérance qui
+animoit celle qui se croyoit la dominante.
+
+C'est cet esprit de prosélytisme, que les Juifs ont pris des
+Égyptiens, et qui d'eux est passé, comme une maladie épidémique et
+populaire, aux mahométans et aux chrétiens.
+
+C'est enfin cet esprit de vertige, dont les progrès ne peuvent être
+regardés que comme une éclipse entière de la raison humaine.
+
+Car enfin, quand il n'y auroit pas de l'inhumanité à affliger la
+conscience des autres, quand il n'en résulteroit aucun des mauvais
+effets qui en germent à milliers, il faudroit être fou pour s'en
+aviser. Celui qui veut me faire changer de religion ne le fait sans
+doute que parce qu'il ne changeroit pas la sienne quand on voudroit
+l'y forcer: il trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu'il
+ne feroit pas lui-même, peut-être pour l'empire du monde.
+
+ A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 1, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVII.
+
+RICA A ***.
+
+
+Il semble ici que les familles se gouvernent toutes seules: le mari
+n'a qu'une ombre d'autorité sur sa femme, le père sur ses enfants, le
+maître sur ses esclaves; la justice se mêle de tous leurs différends;
+et sois sûr qu'elle est toujours contre le mari jaloux, le père
+chagrin, le maître incommode.
+
+J'allai l'autre jour dans le lieu où se rend la justice. Avant que d'y
+arriver, il faut passer sous les armes d'un nombre infini de jeunes
+marchandes, qui vous appellent d'une voix trompeuse. Ce spectacle
+d'abord est assez riant; mais il devient lugubre lorsqu'on entre dans
+les grandes salles, où l'on ne voit que des gens dont l'habit est
+encore plus grave que la figure. Enfin on entre dans le lieu sacré où
+se révèlent tous les secrets des familles, et où les actions les plus
+cachées sont mises au grand jour.
+
+Là, une fille modeste vient avouer les tourments d'une virginité trop
+longtemps gardée, ses combats, et sa douloureuse résistance: elle est
+si peu fière de sa victoire, qu'elle menace toujours d'une défaite
+prochaine; et pour que son père n'ignore plus ses besoins, elle les
+expose à tout le peuple.
+
+Une femme effrontée vient ensuite exposer les outrages qu'elle a faits
+à son époux, comme une raison d'en être séparée.
+
+Avec une modestie pareille, une autre vient dire qu'elle est lasse de
+porter le titre de femme sans en jouir: elle vient révéler les
+mystères cachés dans la nuit du mariage; elle veut qu'on la livre aux
+regards des experts les plus habiles, et qu'une sentence la rétablisse
+dans tous les droits de la virginité. Il y en a même qui osent défier
+leurs maris, et leur demander en public un combat que les témoins
+rendent si difficile: épreuve aussi flétrissante pour la femme qui la
+soutient que pour le mari qui y succombe.
+
+Un nombre infini de filles ravies ou séduites font les hommes beaucoup
+plus mauvais qu'ils ne sont. L'amour fait retentir ce tribunal: on n'y
+entend parler que de pères irrités, de filles abusées, d'amants
+infidèles, et de maris chagrins.
+
+Par la loi qui y est observée, tout enfant né pendant le mariage est
+censé être au mari: il a beau avoir de bonnes raisons pour ne le pas
+croire; la loi le croit pour lui, et le soulage de l'examen et des
+scrupules.
+
+Dans ce tribunal, on prend les voix à la majeure; mais on a reconnu
+par expérience qu'il vaudrait mieux les recueillir à la mineure: et
+cela est bien naturel; car il y a très-peu d'esprits justes, et tout
+le monde convient qu'il y en a une infinité de faux.
+
+ A Paris, le 1er de la lune de Gemmadi 2, 1715.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVIII.
+
+RICA A ***.
+
+
+On dit que l'homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me
+paroît que le François est plus homme qu'un autre, c'est l'homme par
+excellence; car il semble être fait uniquement pour la société.
+
+Mais j'ai remarqué parmi eux des gens qui non-seulement sont
+sociables, mais sont eux-mêmes la société universelle. Ils se
+multiplient dans tous les coins, et peuplent en un instant les quatre
+quartiers d'une ville: cent hommes de cette espèce abondent plus que
+deux mille citoyens; ils pourroient réparer aux yeux des étrangers les
+ravages de la peste ou de la famine. On demande dans les écoles si un
+corps peut être en un instant en plusieurs lieux; ils sont une preuve
+de ce que les philosophes mettent en question.
+
+Ils sont toujours empressés, parce qu'ils ont l'affaire importante de
+demander à tous ceux qu'ils voient où ils vont et d'où ils viennent.
+
+On ne leur ôteroit jamais de la tête qu'il est de la bienséance de
+visiter chaque jour le public en détail, sans compter les visites
+qu'ils font en gros dans les lieux où l'on s'assemble; mais, comme la
+voie en est trop abrégée, elles sont comptées pour rien dans les
+règles de leur cérémonial.
+
+Ils fatiguent plus les portes des maisons à coups de marteau, que les
+vents et les tempêtes. Si l'on alloit examiner la liste de tous les
+portiers, on y trouveroit chaque jour leur nom estropié de mille
+manières en caractères suisses. Ils passent leur vie à la suite d'un
+enterrement, dans des compliments de condoléance, ou dans des
+sollicitations de mariage. Le roi ne fait point de gratification à
+quelqu'un de ses sujets, qu'il ne leur en coûte une voiture pour lui
+en aller témoigner leur joie. Enfin, ils reviennent chez eux, bien
+fatigués, se reposer, pour pouvoir reprendre le lendemain leurs
+pénibles fonctions.
+
+Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on mit cette épitaphe
+sur son tombeau: «C'est ici que repose celui qui ne s'est jamais
+reposé. Il s'est promené à cinq cent trente enterrements. Il s'est
+réjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts enfants.
+Les pensions dont il a félicité ses amis, toujours en des termes
+différents, montent à deux millions six cent mille livres; le chemin
+qu'il a fait sur le pavé, à neuf mille six cents stades; celui qu'il a
+fait dans la campagne, à trente-six. Sa conversation étoit amusante;
+il avoit un fonds tout fait de trois cent soixante-cinq contes: il
+possédoit d'ailleurs, depuis son jeune âge, cent dix-huit apophthegmes
+tirés des anciens, qu'il employoit dans les occasions brillantes. Il
+est mort enfin à la soixantième année de son âge. Je me tais,
+voyageur; car comment pourrois-je achever de te dire ce qu'il a fait
+et ce qu'il a vu?»
+
+ A Paris, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1715.
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+CALENDRIER
+
+EMPLOYÉ DANS LES LETTRES PERSANES.
+
+
+Les Persans possédaient anciennement une année solaire composée de
+douze mois. Mais le triomphe de l'islamisme mit fin à l'usage du
+calendrier national et introduisit chez tous les peuples musulmans les
+noms des mois arabes, qui sont employés dans les _Lettres persanes_.
+
+L'année des Arabes et des musulmans est purement lunaire et ne reçoit
+point de mois intercalaires comme l'année juive. Elle se divise en
+douze mois de 29 ou de 30 jours, dont voici les noms, selon la
+transcription adoptée aujourd'hui:
+
+_Moharrem_, _Safar_, _Rébi_ premier, _Rébi_ second, _Djoumâda_
+premier, _Djoumâda_ second, _Redjeb_, _Cha'ban_, _Ramadhân_ (que les
+Persans prononcent _Ramazân_), _Cheoual_, _Dhou'l-qa'da_ et
+_Dhou'l-hidja_ (les Persans disent: Zou'l-qadè, Zou'l-hidjè).
+
+Il est facile de reconnaître dans ces noms ceux qui figurent
+successivement dans les dates de chaque lettre: Maharram, Saphar,
+Rébiab 1 et 2, Gemmadi 1 et 2, Régheb, Chahban, Rhamazan, Chalval,
+Zilcadé, Zilhagé.
+
+Le défaut absolu de concordance entre cette année lunaire et notre
+année solaire fait qu'un mois quelconque, celui de Ramadhân, par
+exemple, qui est celui du carême musulman, tombe successivement en
+décembre, novembre, octobre, etc., par une avance annuelle de onze à
+douze jours.
+
+Les Persans, ainsi que les Arabes, commencent la semaine au dimanche,
+à l'imitation des Juifs, et par conséquent la finissent au samedi, que
+les Arabes nomment _yaum-el-sebt_ et les Persans _rouz-i-chembeh_,
+c'est-à-dire «jour du sabbat.» Le vendredi, qui chez les musulmans est
+le jour de repos, s'appelle en arabe _yaum-el-djouma'_, «jour de
+l'assemblée,» et en persan _adîne'i_ ou _azîneh_, «fête.» Les autres
+jours n'ont pas de nom particulier; les Arabes disent: premier,
+second, troisième, quatrième, cinquième jour (_yaum el-ahad_, _yaum
+el-ithnéïn_, _yaum el-thalathâ_, _yaum el-arba'â_, _yaum el-khamîs_);
+les Persans: un du sabbat, deux du sabbat, trois du sabbat, quatre du
+sabbat, cinq du sabbat (_yek chembeh_, _dou chembeh_, _seh chembeh_,
+_tchâr chembeh_, _pendj chembeh_).
+
+(Cette note est due à l'obligeance de M. Marcel Devic, traducteur
+d'_Antar_.)
+
+
+
+
+NOTES ET VARIANTES.
+
+(Voir l'_Index_, t. II, pour l'histoire, la religion, la philosophie,
+le droit public et privé, les moeurs orientales et européennes.)
+
+Quelques réflexions sur les lettres persanes.
+
+ Cet avant-propos n'a été publié qu'en 1754, en tête du
+ _Supplément_. (Cologne, Pierre Marteau, deux tomes in-12, avec
+ les _Lettres turques_ de Saint-Foix.)
+
+ «En parlant de notre religion, ces Persans ne doivent pas...»
+ (Voir la note de la page 53.) L'abbé Gaultier (Les _Lettres
+ persannes_ convaincues d'impiété, 1751) n'admet pas cette excuse
+ commode.
+
+ «Infinité d'expressions sublimes, qui l'auroient _envoyé_ jusque
+ dans les nues.» (Texte de 1721.)
+
+ L'édition de 1754 et la plupart des suivantes donnent: «_ennuyé_
+ jusque dans les nues.»
+
+ Il semble qu'il y ait là une coquille.
+
+
+Lettre I.
+
+ Supprimée dans la _seconde édition, revue, corrigée, diminuée et
+ augmentée par l'auteur_ (2 tomes in-12, Cologne, Pierre Marteau,
+ 1721).
+
+ La suppression a peut-être été motivée par ces mots: «le tombeau
+ de la _Vierge qui a mis au monde douze prophètes_.» (Fatime,
+ fille de Mahomet, épouse d'Ali.)
+
+
+Lettre II.
+
+ «Tu leur commandes, et leur obéis.» (1754.)
+
+ 1721 1re: «et _tu_ leur obéis.»
+
+
+Lettre III.
+
+ «Je _comptai_ pour rien la pudeur.» (1754.)
+
+ 1721 1re: «je _comptois_...»
+
+
+Lettre V. Supprimée dans 1721 2e Marteau.
+
+
+Lettre VI (I de 1721 2e Marteau).
+
+ «Au milieu des perfides _Osmanlins_.» (1754.)
+
+ 1721 1re: «_Osmalins_.»
+
+ «Je n'ai que _des âmes lâches_ qui m'en répondent.» (1754.)
+
+ 1721 1re: «que _des lâches_...»
+
+
+Lettre VII (V de 1721 2e Marteau).
+
+ «que toi dans le monde qui _mérites_ d'être aimé.» 1721 1re,
+ 1754: «qui _mérite_.»
+
+ «Je _donnerois_ l'empire du monde pour _un seul de tes
+ baisers_...
+
+ privée de celui qui peut seul les _satisfaire_...
+
+ dans la fureur d'_une passion irritée_...
+
+ 1721 2e Marteau: «Je _quitterois_ pour _toi_ l'empire du monde...
+
+ privée de celui qui peut seul les _calmer_...
+
+ dans la fureur _des passions_.»
+
+
+Lettre VIII (VI de 1721 2e Marteau).
+
+ 1721 1re, 1754: 20 _Gemmadi_ 2, 1711.
+
+ 1721 2e: 12 Gemmadi 2, 1711.
+
+
+Lettre IX (VII de 1721 2e Marteau).
+
+ «Un flux et _un_ reflux d'empire.» (1754.)
+
+ 1721 1re: «un flux et reflux.»
+
+ «me font faire _de_ fausses confidences.» (1754.)
+
+ 1721 1re: «faire fausses confidences.»
+
+ «J'ai autant d'ennemies dans son coeur qui ne songent qu'à me
+ perdre.»
+
+ 1721 2e ajoute: «qu'il y a de femmes dans le sérail.»
+
+Lettre X (fondue avec la suivante dans 1721 2e Marteau).
+
+ Dans 1721 2e, le 1er paragraphe est supprimé, les deux autres
+ sont modifiés. (Voir la suivante.)
+
+
+Lettre XI (VIII de 1721 2e Marteau).
+
+ Les Troglodytes. Voyez Hérodote, IV, 133; Pomponius Méla, I;
+ Plutarque, _Marc Antoine_.
+
+ Dans 1721 2e, le premier paragraphe, supprimé, est remplacé par
+ un résumé de la précédente, sans altération de sens.
+
+ «Mais _ils conjurèrent_ contre lui.» Tournure latine. Le français
+ a préféré la forme réfléchie: _se conjurer_.
+
+ «_Je me procurerai tous mes besoins_ et pourvu que je _les
+ aie_...»
+
+ Locutions elliptiques et peu correctes.
+
+ «que cette femme soit _à vous, ou à vous_.» (1754).
+
+ 1721 1re: «_à moi ou à vous_.» Ce qui n'a pas de sens.
+
+
+Lettre XII (IX de 1721 2e Marteau).
+
+
+Lettre XIII (X de 1721 2e).
+
+
+Lettre XIV (XI de 1721 2e).
+
+
+Lettre XV (1re du Supplément de 1754).
+
+
+Lettre XVI (XV de 1721 1re, supprimée dans 1721 2e Marteau).
+
+ Les trois tombeaux: ceux de Fatime et de deux personnages de sa
+ famille.
+
+ Il y a aussi à Com des tombeaux de rois.
+
+
+Lettre XVII (XVI de 1721 1re, XII de 1721 2e Marteau).
+
+
+Lettre XVIII (XVII de 1721 1re, XIII de 1721 2e Marteau).
+
+
+Lettre XIX (XVIII de 1721 1re; XIV de 1721 2e).
+
+
+Lettre XX (XIX de 1721 1re, XV de 1721 2e).
+
+
+Lettre XXI (XX de 1721 1re, XVI de 1721 2e).
+
+
+Lettre XXII (2e du Supplément de 1754).
+
+
+Lettre XXIII (XXI de 1721 1re, XVII de 1721 2e).
+
+ «témoignage _du_ génie des ducs de Toscane.»
+
+ 1721 1re: «_de_ génie....»
+
+ «Leurs _beaux-frères_.»
+
+ 1721 1re, et 1754: _beaufrères_.
+
+ «Les persanes en ont quatre» (voiles). Aujourd'hui, elles n'en
+ ont plus qu'un, nommé Roubend.
+
+
+Lettre XXIV (XXII de 1721 1re, XVIII de 1721 2e).
+
+ «Il lui fait croire _que trois ne sont qu'un_...»
+
+ Supprimé dans 1721 2e Marteau.
+
+ Le papier monnaie était connu anciennement en Chine, et dès le
+ XIIIe siècle en Perse.
+
+ _Constitution_ (bulle _Unigenitus_) du pape Clément XI contre les
+ _Réflexions morales_ du père Quesnel.
+
+
+Lettre XXV (XXIII de 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
+
+
+Lettre XXVI (XXIV de 1721 1re, XIX de 1721 2e).
+
+ «parmi vos esclaves, qui _me_ trahirent...»
+
+ 1721 1re et 1754: «qui _vous_ trahirent...» Coquille.
+
+ «enivré des plus grandes faveurs sans avoir obtenu les moindres.»
+ (1754.)
+
+ 1721 1re: «sans _en_ avoir...»
+
+
+Lettre XXVII (XXV de 1721 1re, XX de 1721 2e).
+
+ «par les caravanes d'_Arméniens_...»
+
+ 1721 1re: «d'_Arménie_...»
+
+
+Lettre XXVIII (XXVI de 1721 1re, XXI de 1721 2e).
+
+
+Lettre XXIX (XXVII de 1721 1re, XXII de 1721 2e).
+
+
+Lettre XXX (XXVIII de 1721 1re, XXIII de 1721 2e).
+
+
+Lettre XXXI (XXIX de 1721 1re, XXIV de 1721 2e).
+
+
+Lettre XXXII (XXX de 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
+
+ «Maison où l'on entretient environ trois cents personnes assez
+ pauvrement.» Les Quinze-Vingts.
+
+
+Lettre XXXIII (XXXI de 1721 1re, XXV de 1721 2e).
+
+
+Lettre XXXIV (XXXII de 1721 1re, XXVI de 1721 2e).
+
+ Les deux éditions, 1721, donnent _Rica à Ibben_;
+
+ 1754: _Usbek à Ibben_. Même contexte.
+
+
+Lettre XXXV (XXXIII de 1721 1re, XXVII de 1721 2e).
+
+ Vivement incriminée dans la brochure du père Gaultier, 1751: _Les
+ Lettres persannes convaincues d'impiété_.
+
+ «Ali, qui était _le plus beau de tous les hommes_.» Expressions
+ d'un psaume, qu'on applique au Messie.
+
+
+Lettre XXXVI (XXXIV de 1721 1re, XXVIII de 1721 2e).
+
+ «Dispute la plus mince _qu'il se_ puisse imaginer.»
+
+ 1721, 1re: «_qui_ se puisse imaginer.»
+
+
+Lettre XXXVII (XXXV de 1721 1re, XXIX de 1721 2e).
+
+ Louis XIV avait en 1713 75 ans; il régnait depuis soixante-dix.
+
+ Le ministre de 18 ans: peut-être Barbezieux, fils de Louvois,
+ ministre à 23 ans, mort en 1701 (?).
+
+ La maîtresse de 80 ans: la Maintenon.
+
+ «nous n'avons point d'_exemple_ dans nos histoires. «
+
+ 1721 1re: «d'_exemples_.»
+
+
+Lettre XXXVIII (XXXVI de 1721 1re, XXX de 1721 2e).
+
+
+Lettre XXXIX (XXXVII de 1721 1re, XXXI de 1721, 2e).
+
+ «qui a fait le pélerinage _de_ la Mecque.»
+
+ 1721 1re: «_à_ la Mecque.»
+
+ «que la _nature_ de la femme ne cessât d'être immonde, et que le
+ _membre viril_ ne fût livré à la circoncision.»
+
+ 1721 2e Marteau: «que la femme ne cessât d'être immonde et que
+ l'_homme_ ne fût livré...»
+
+
+Lettre XL (XXXVIII 1721 1re, XXXII 1721 2e).
+
+ «va sottement se mettre dans une balance et _se faire_ peser.»
+
+ 1721 1re: «et _se fait_ peser.»
+
+
+Lettres XLI-XLIII (XXXIX-XLI de 1721 1re; supprimées dans 1721 2e).
+
+
+Lettre XLIV (XLII de 1721 1re, XXXIII 1721 2e).
+
+ «quand le _Kan_ de Tartarie.»
+
+ 1721 1re: «le _Cam_.»
+
+
+Lettre XLV (XLIII de 1721 1re, XXXIV 1721 2e).
+
+ «_faubourg_ Saint-Germain.»
+
+ 1721, 1754: _faux bourg_.
+
+ «J'ai loué un hôtel deux mille écus.»
+
+ 1721 1re: «_de_ deux mille écus.»
+
+
+Lettre XLVI (XLIV 1721 1re, XXXV 1721 2e).
+
+ «dans un _caravansérail_.»
+
+ 1721 1re: _caravanserai_; 1754: _caravansera_.
+
+ Incriminée dans la brochure: _Lettres persannes convaincues
+ d'impiété_, 1752, à cause de la prière du déiste.
+
+
+Lettre XLVII (XLV 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
+
+ «annoncer le _courouc_.»
+
+ Pour les femmes du roi, le _courouc_ se publie d'avance, et tout
+ homme qui n'en tient compte court risque de la vie. Pour les
+ autres femmes, les eunuques à cheval autour des litières crient
+ _courouc_, _courouc_ (arrière!) et bâtonnent ou transpercent les
+ curieux.
+
+
+Lettre XLVIII (XLVI 1721 1re, XXXVI 1721 2e).
+
+ Ils valent _bien_ la peine qu'on les détrompe.» (1721 1re.)
+
+ 1754: «Ils valent la peine;» semble une omission.
+
+ «Étudier _sur_ cette foule de gens qui y _abordoit_ sans cesse,
+ dont les caractères me présentoient...» (1754.)
+
+ Beaucoup d'éditions plus modernes, entre autres _Lefèvre_ 1820,
+ donnent: «étudier cette foule de gens qui y _abordoient_ et
+ dont...»
+
+ «qui ne m'ait donné la torture _plus de deux cents fois_; et
+ _cependant je_...» (1721, 1754.)
+
+ Ed. Lefèvre 1820: qui ne m'ait donné _deux cents fois_ la
+ torture, et je...» (d'après quelle autorité?)
+
+ «Il excelle par son cuisinier: aussi n'_en_ est-il pas ingrat...»
+ Singulière tournure.
+
+ «_C'est un homme_ excellent.» (1754.)
+
+ Ed. Lefèvre 1820: «_il est_ excellent.» (?)
+
+ «certaine femme dans le monde _qui pestera un peu_.» (1754.)
+
+ Ed. Lefèvre 1820: «qui _ne sera pas de bonne humeur_.» (?)
+
+ «La mettre à deux doigts de _ma_ perte.» (1721, 1754.)
+
+ C'est le texte vrai et le plus fin aussi.
+
+ La plupart des éditions, y compris Lefèvre 1820, donnent: «de
+ _sa_ perte.» Ce qui n'a pas de sens.
+
+
+Lettre XLIX (XLVII de 1721 1re, XXXVII de 1721 2e).
+
+
+Lettre L (XLVIII de 1721 1re, XXXVIII de 1721 2e).
+
+
+Lettre LI (XLIX de 1721 1re, XXXIX de 1721 2e).
+
+ «Depuis Moscou.»
+
+ 1721 1re: Moscov; 1754: Moscow.
+
+ Sévérité de Pierre le grand. V. _Esprit des lois_, XIX, 14.
+
+
+Lettre LII (L de 1721 1re, XL de 1721 2e).
+
+ «J'ai ouï dire à _feu_ ma soeur.»
+
+ 1721 1re, et 1754: «_feuë_ ma soeur.»
+
+ «se dérober _à_ la plus affligeante de toutes les idées.»
+
+ 1721 1re: «se dérober la plus affligeante...»
+
+
+Lettre LIII (LI de 1721 1re, XLI de 1721 2e).
+
+
+Lettres LIV-LXIV (LII-LXII 1721 1re, XLII-LII 1721 2e).
+
+ LXI, Ambroise et Théodose, V. Spinoza, _Tractatus
+ theologico-politicus_, 49.
+
+ Incriminée dans les _Lettres persannes convaincues d'impiété_.
+
+ LXIII: «et _se_ plie sans effort aux moeurs...»
+
+ 1721 1re, 1754: «et _je_ plie.»
+
+
+Lettre LXIV: «Se plaisoit _de_ me les faire exercer même et _de_...»
+
+ 1721 2e: «_à_ me les faire exercer même et _à_...»
+
+
+Lettre LXV (LXIII 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
+
+
+Lettre LXVI (LXIV 1721 1re, LIII 1721 2e).
+
+
+Lettre LXVII (LXV 1721 1re, LIV 1721 2e).
+
+ Tefflis (Tiflis), capitale de la Géorgie.
+
+
+Lettre LXVIII (LXVI 1721 1re, LV 1721 2e).
+
+
+Lettre LXIX (LXVII 1721 1re, LVI 1721 2e).
+
+ Violemment incriminée dans les _Lettres persannes convaincues
+ d'impiété_, où elle est citée d'après 1721 2e.
+
+ «dont il fit un tout _pour_ ressembler.» (1754.)
+
+ 1721 1re: «un tout _qu'il crut_ ressembler.»
+
+ Le dernier alinéa est une addition du Supplément de 1754.
+
+
+Lettre LXX (LXVIII 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
+
+
+Lettre LXXI (LXIX 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
+
+
+Lettre LXXII (LXX 1721 1re, LVII 1721 2e).
+
+ «Rica à _Usbek_.» (1754.)
+
+ Éditions antérieures: «Rica à _Ibben_.»
+
+
+Lettre LXXIII (LXXI 1721 1re, LXI 1721 2e).
+
+ Le _code des jugements_ de l'Académie, c'est son dictionnaire.
+
+ «un _bâtard_, qui avait déjà paru,» c'est le dictionnaire de
+ Furetière, dont la publication anticipée fit expulser l'auteur de
+ l'Académie.
+
+ «Il semble _qu'il soit fait_ pour parler...» (1754.)
+
+ 1721 1re: «_qu'ils soient faits_...»
+
+
+Lettre LXXIV (LXXII 1721 1re, LXII 1721 2e).
+
+
+Lettre LXXV (LXXIII 1721 1re, LXIII 1721 2e).
+
+ _Leur_ demandent de leur prouver ce qu'ils sont résolus de ne pas
+ croire.»
+
+ 1721 1re: «demandent _qu'ils prouvent_ ce qu'ils _ne veulent_ pas
+ croire.»
+
+ «Je sais _bien_ empêcher la religion.»
+
+ 1721 1re: «je sais empêcher...»
+
+ «Ils abaissoient par là les seigneurs.»
+
+ 1721 1re: «_parce qu'ils_ abaissoient...»
+
+
+Lettre LXXVI (LXXIV 1721 1re, LXIV 1721 2e).
+
+ Incriminée dans les _Lettres persannes convaincues d'impiété_.
+
+ «Cent millions de _têtes_ comme la nôtre.» (1754, 1758, etc.)
+
+ 1721, 1730, etc.: «cent millions de _terres_...»
+
+
+Lettre LXXVII (3e du Supplément de 1754).
+
+ Correctif tardif à la précédente.
+
+
+Lettre LXXVIII (LXXV 1721 1re, LXV 1721 2e).
+
+ «Le seul de leurs livres qui soit bon.» Don Quichotte.
+
+ «Des nations qui leur sont inconnues;» à ce qu'il paraît, les
+ Batuécas. Mais l'accusation est invraisemblable.
+
+
+Lettre LXXIX (LXXVI 1721 1re, LXVI 1721 2e).
+
+
+Lettre LXXX (LXXVII 1721 1re, LXVII 1721 2e).
+
+
+Lettres LXXXI-LXXXIII (LXXVIII-LXXX 1721 1re, LXVIII-LXX 1721 2e).
+
+
+Lettre LXXXIV (LXXXI 1721 1re, LXXI 1721 2e).
+
+ Incriminée dans les _Lettres persannes convaincues d'impiété_.
+
+ «Cette raison est toujours _une_ raison d'intérêt.» (1754.)
+
+ 1721 1re: «est toujours raison d'intérêt.»
+
+
+Lettre LXXXV (LXXXII 1721 1re; LXXXII 1721 2e).
+
+
+Lettre LXXXVI (LXXXIII 1721 1re, LXXIII 1721 2e).
+
+
+Lettre LXXXVII (LXXXIV 1721 1re, LXXIV 1721 2e).
+
+ «La justice se mêle de tous leurs _différends_.» (1758.)
+
+ Cette proposition nécessaire est omise dans 1721 1re et 1754.
+
+ Elle se trouve dans 1721 2e, avec une légère différence:
+
+ «se mêle de toutes leurs _affaires_.»
+
+ «nombre infini de jeunes marchandes.» Allusion aux _galeries du
+ palais_ (sujet d'une comédie de Corneille) habitées et
+ fréquentées comme le sont les galeries du Palais Royal.
+
+
+Lettre LXXXVIII (LXXXV 1721 1re, LXXV 1721 2e).
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER.
+
+
+Préface de l'éditeur I à XVI
+
+Quelques réflexions sur les Lettres persanes 1
+
+Introduction 5
+
+Lettre I. Usbek à son ami Rustan 7
+
+Lettre II. Usbek au premier eunuque noir (_Roman_).
+Il lui recommande ses femmes 8
+
+Lettre III. Zachi à Usbek (_Roman_).
+Elle lui rappelle dans quelles circonstances il l'a
+préférée à ses compagnes 9
+
+Lettre IV. Zéphis à Usbek (_Roman_).
+Ce qu'elle faisait avec son esclave Zélide 12
+
+Lettre V. Rustan à Usbek 13
+
+Lettre VI. Usbek à son ami Nessir (_Roman_).
+Ses inquiétudes sur la conduite de ses femmes 13
+
+Lettre VII. Fatmé à Usbek (_Roman_).
+Hallucinations d'une femme ardente, privée de son
+mari 15
+
+Lettre VIII. Usbek à son ami Rustan.
+Véritable cause du voyage d'Usbek 17
+
+Lettre IX. Le premier eunuque à Ibbi.
+Position des eunuques dans le sérail. Leurs tortures
+morales 19
+
+Lettre X. Mirza à son ami Usbek 24
+
+Lettre XI. Usbek à Mirza.
+Histoire des Troglodytes 25
+
+Lettre XII. Usbek à Mirza.
+Même sujet 29
+
+Lettre XIII. Usbek à Mirza.
+Même sujet 32
+
+Lettre XIV. Usbek à Mirza.
+Même sujet 34
+
+Lettre XV. Le premier eunuque à Jaron (_Roman_) 36
+
+Lettre XVI. Usbek au mollak Méhémet-Ali gardien des
+trois tombeaux à Com 37
+
+Lettre XVII. Usbek au même.
+Il l'interroge sur certaines prohibitions relatives aux
+viandes immondes 38
+
+Lettre XVIII. Méhémet-Ali, serviteur des prophètes, à
+Usbek.
+Légendes mahométanes sur l'éléphant, le cochon, le
+rat, le lion et le chat 40
+
+Lettre XIX. Usbek à son ami Rustan.
+Faiblesse de l'empire turc 43
+
+Lettre XX. Usbek à Zachi, sa femme (_Roman_).
+Jalousie contre un eunuque blanc. Familiarités de
+Zachi avec la jeune Zélide 45
+
+Lettre XXI. Usbek au premier eunuque blanc (_Roman_) 47
+
+Lettre XXII. Jaron au premier eunuque (_Roman_).
+Inquiétudes conjugales d'Usbek 49
+
+Lettre XXIII. Usbek à son ami Ibben.
+Étonnement des Orientaux qui entrent pour la première
+fois dans une ville chrétienne 50
+
+Lettre XXIV. Rica à Ibben.
+Activité des Parisiens. Puissance de Louis XIV. Le
+roi et le pape grands magiciens. La _Constitution_
+de Clément XI contre le père Quesnel 51
+
+Lettre XXV. Usbek à Ibben 55
+
+Lettre XXVI. Usbek à Roxane (_Roman_).
+Avantage de la réclusion pour la chasteté des femmes.
+Longue résistance de Roxane. Coquetterie
+des Européennes 56
+
+Lettre XXVII. Usbek à Nessir (_Roman_) 60
+
+Lettre XXVIII. Rica à ***.
+Peinture animée du théâtre en France. Lettre d'une
+fille d'Opéra séduite par un abbé 61
+
+Lettre XXIX. Rica à Ibben.
+Le pape, les évêques, les hérésies, l'inquisition 64
+
+Lettre XXX. Rica au même.
+Curiosité et badauderie parisiennes 67
+
+Lettre XXXI. Rhédi à Usbek.
+Venise privée d'eau vive 68
+
+Lettre XXXII Rica à ***.
+Les Quinze-vingts. Adresse des aveugles à se conduire 69
+
+Lettre XXXIII. Usbek à Rhédi.
+Ivrognerie des princes orientaux.
+Breuvages consolateurs 70
+
+Lettre XXXIV. Usbek à Ibben.
+Beauté des Persanes. Gravité des Asiatiques 72
+
+Lettre XXXV. Usbek à Gemchid, son cousin, dervis du
+brillant monastère de Tauris.
+Nombreuses conformités du christianisme et
+du mahométisme 74
+
+Lettre XXXVI. Usbek à Rhédi.
+Le café Procope. Querelle des anciens et des modernes.
+Barbarie des ergoteurs scolastiques 76
+
+Lettre XXXVII. Usbek à Ibben.
+Vieillesse, goûts et défauts de Louis XIV 78
+
+Lettre XXXVIII. Rica à Ibben.
+La liberté des femmes limitée par la tyrannie des
+hommes 80
+
+Lettre XXXIX. Hagi Ibbi au Juif Ben Josué, prosélyte
+mahométan.
+Légendes relatives à la naissance de Mahomet 82
+
+Lettre XL. Usbek à Ibben.
+Vanité des pompes et cérémonies funèbres 84
+
+Lettre XLI. Le premier eunuque noir à Usbek (_Roman_).
+Il veut mutiler un esclave 85
+
+Lettre XLII. Pharan à Usbek, son souverain seigneur
+(_Roman_).
+Il ne veut pas être mutilé 85
+
+Lettre XLIII. Usbek à Pharan (_Roman_).
+Il lui fait grâce de la mutilation 88
+
+Lettre XLIV. Usbek à Rhédi.
+Mépris réciproque où se tiennent l'église, l'épée et
+la robe. Portrait d'un roi de Guinée. Orgueil du
+kan de Tartarie 88
+
+Lettre XLV. Rica à Usbek.
+Monomanie d'un alchimiste 90
+
+Lettre XLVI. Usbek à Rhédi.
+Puérilité des cérémonies et observances religieuses.
+Prière d'un déiste 92
+
+Lettre XLVII. Zachi à Usbek (_Roman_).
+Les parties de campagne des Persanes 94
+
+Lettre XLVIII. Usbek à Rhédi.
+Portrait du fermier général, du directeur de consciences,
+du poëte parasite, du vieux militaire grognon,
+de l'homme à bonnes fortunes 96
+
+Lettre XLIX. Rica à Usbek.
+Le capucin et les missions 104
+
+Lettre L. Rica à ***.
+La modestie naturelle à la vertu. Portrait d'un fat 105
+
+Lettre LI. Nargum, envoyé de Perse en Moscovie, à Usbek.
+Moeurs, climat, puissance, politique de la Russie.
+Voyages et réformes de Pierre le Grand. Lettre
+d'une jeune mariée russe 107
+
+Lettre LII. Rica à Usbek.
+Quatre âges de femmes 110
+
+Lettre LIII. Zélis à Usbek (_Roman_).
+Passion d'un eunuque blanc pour Zélide. Réflexions
+piquantes de Zélis à ce sujet 112
+
+Lettre LIV. Rica à Usbek.
+Utilité des compères dans les conversations du monde 114
+
+Lettre LV. Rica à Ibben.
+Brutalités du mariage en Europe. Infidélité tolérée
+par les maris 117
+
+Lettre LVI. Usbek à Ibben.
+Portrait de vieilles joueuses 119
+
+Lettre LVII. Usbek à Rhédi.
+Les casuistes et la casuistique 121
+
+Lettre LVIII. Rica à Rhédi.
+Les métiers et les industries de Paris 123
+
+Lettre LIX. Rica à Usbek.
+Les vieillards jugent tout d'après les idées de leur
+jeunesse. Les dieux faits à l'image des hommes 125
+
+Lettre LX. Usbek à Ibben.
+Les Juifs partout semblables à eux-mêmes. Calme
+dont ils jouissent en Europe. Antiquité de leur
+religion 127
+
+Lettre LXI. Usbek à Rhédi.
+Difficultés de la position des ecclésiastiques dans le
+monde laïque 129
+
+Lettre LXII. Zélis à Usbek (_Roman_).
+Discipline du sérail nécessaire pour inculquer aux
+femmes la subordination 131
+
+Lettre LXIII. Rica à Usbek.
+Avantage de la liberté des femmes 133
+
+Lettre LXIV. Le chef des eunuques noirs à Usbek (_Roman_).
+Désordres dans le sérail. Conseils dictés par l'expérience
+du grand eunuque 135
+
+Lettre LXV. Usbek à ses femmes (_Roman_).
+Menaces et adjurations 139
+
+Lettre LXVI. Rica à ***.
+Contre les sots livres et les compilateurs 140
+
+Lettre LXVII. Ibben à Usbek.
+Histoire d'Aphéridon et d'Astarté, frère et soeur
+mariés selon la loi des Guèbres 142
+
+Lettre LXVIII. Rica à Usbek.
+Frivolité des juges, rôle des avocats 154
+
+Lettre LXIX. Usbek à Rhédi.
+Limites de la puissance divine. Incompatibilité de la
+prescience divine avec la liberté humaine 155
+
+Lettre LXX. Zélis à Usbek (_Roman_).
+Affront fait à une jeune mariée par son mari 159
+
+Lettre LXXI. Usbek à Zélis (_Roman_).
+Usbek plaint le beau-père. Incertitude des preuves
+de la virginité 160
+
+Lettre LXXII. Rica à Ibben.
+Contre ceux qui tranchent sur tout 161
+
+Lettre LXXIII. Rica à ***.
+Peinture satirique de l'Académie française 162
+
+Lettre LXXIV. Rica à Usbek.
+La morgue des grands seigneurs 163
+
+Lettre LXXV. Usbek à Rhédi.
+Tiédeur de la foi des chrétiens. Le christianisme
+laisse subsister la traite des nègres 165
+
+Lettre LXXVI. Usbek à son ami Ibben.
+Apologie du suicide 167
+
+Lettre LXXVII. Ibben à Usbek.
+Justification des lois qui flétrissent le suicide 169
+
+Lettre LXXVIII. Rica à Usbek.
+Lettre d'un Français sur les moeurs, le flegme, la
+dévotion, la jalousie, la politesse, la littérature des
+Espagnols et des Portugais 170
+
+Lettre LXXIX. Usbek à Rhédi.
+Préjugés, minuties, subtilités, omissions des
+législateurs 174
+
+Lettre LXXX. Le grand eunuque à Usbek (_Roman_).
+Examen et achat d'une Circassienne 176
+
+Lettre LXXXI. Usbek à Rhédi.
+Supériorité rationnelle des gouvernements doux,
+des pénalités modérées et des institutions républicaines.
+Périls du despotisme pour le despote lui-même 177
+
+Lettre LXXXII. Nargum, envoyé de Perse en Moscovie, à
+Usbek.
+Les conquêtes des Tartares 180
+
+Lettre LXXXIII. Rica à Ibben.
+Les taciturnes (chartreux), les diseurs de rien, les
+poseurs 181
+
+Lettre LXXXIV. Usbek à Rhédi.
+Dieu et la justice. L'un ne serait pas que l'autre resterait
+obligatoire 183
+
+Lettre LXXXV. Rica à ***.
+Éloge des invalides et de ceux qui meurent pour la
+patrie 185
+
+Lettre LXXXVI. Usbek à Mirza.
+Allusions aux désastreux effets de la révocation de
+l'édit de Nantes. Appel à la tolérance 186
+
+Lettre LXXXVII. Rica à ***.
+Les querelles de famille devant les tribunaux 189
+
+Lettre LXXXVIII. Rica à ***.
+Sociabilité, ubiquité d'un français. Épitaphe d'un
+curieux mort de lassitude 191
+
+Calendrier employé dans les lettres persanes 193
+
+Notes et variantes 195
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+OUVRAGES DE M. ANDRÉ LEFÈVRE.
+
+
+Les Finances de Champagne aux XIIIe et XIVe siècles.
+
+La Flute de Pan, 2e édition. Hetzel.
+
+La Lyre intime. _Ibid._
+
+Virgile et Kalidasa. _Ibid._
+
+L'Epopée terrestre. Marpon.
+
+La Vallée du Nil (avec M. H. Cammas). Hachette.
+
+Les Merveilles de l'architecture, 3e édit. _Ibid._
+
+Les Parcs et les Jardins, 2e édit. _Ibid._
+
+La Pensée nouvelle, en collaboration avec MM. Louis
+Asseline, A. Coudereau, Ch. Letourneau, P. Lacombe,
+etc. 2 vol. gr. in-8o.
+
+Napoléon Ier (in-32). Bureaux de l'_Éclipse_.
+
+Les Finances particulières de Napoléon III. J. Rouquette.
+
+Imp. Eugène HEUTTE et Ce, à Saint-Germain.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres persanes, tome I, by
+Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PERSANES, TOME I ***
+
+***** This file should be named 30268-8.txt or 30268-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/0/2/6/30268/
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.