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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres persanes, tome I + +Author: Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu + +Annotator: André Lefèvre + +Release Date: October 16, 2009 [EBook #30268] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PERSANES, TOME I *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>LETTRES PERSANES</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h1>MONTESQUIEU</h1> + +<h3>AVEC</h3> + +<h3>PRÉFACE, NOTES ET VARIANTES,</h3> + +<h3>INDEX</h3> + +<h3>PHILOSOPHIQUE, HISTORIQUE, LITTÉRAIRE,</h3> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>ANDRÉ LEFÈVRE</h2> + +<h2>TOME I</h2> + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR +27, PASSAGE CHOISEUL, 29</h4> + +<h4>M DCCC LXXIII</h4> + +<h5>Tous droits réservés.</h5> + +<h5>E. Picard</h5> + +<h5>IMP. EUGÈNE HEUTTE ET C<sup>e</sup>, A SAINT GERMAIN.</h5> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2> + + +<p>Louis XIV était mort, laissant le peuple affamé, la France +appauvrie par la révocation de l'édit de Nantes, par les longs +désastres d'une guerre inique terminée à grand peine en victoire +<i>in extremis</i>, l'esprit écrasé sous le joug du père Lachaise +et de la Maintenon, les lettres languissantes. La disparition de +la funeste cagote et des confesseurs jésuites fut un soulagement +universel. Le poids qui oppressait les poitrines s'en était allé +à Saint-Denis en pourriture royale. On respirait. Mais dans +quel chaos, dans quel désarroi moral, politique et financier! +Trouble encore accru par le déchaînement des passions comprimées +et le dévergondage effréné qui succède à la libération.</p> + +<p>C'est dans Michelet qu'il faut chercher la peinture sur le vif +de cette ruine pleine de vie, où, parmi les scandales de l'agiotage +qui étouffa dans son germe la gigantesque entreprise de +Law, parmi les intrigues traîtresses des bâtards auxquels +Louis XIV avait voulu livrer la minorité de Louis XV, M. le +Duc, un Condé rapace, <i>roi du système</i>, qui se disait pauvre +avec un grand gouvernement et dix-huit cent mille livres de +rentes, un Dubois pourri de vices et de ruse, des Tencin mâle +et femelle, gouvernaient un fouillis de petits abbés, de laquais +enrichis, de grands seigneurs et de courtisanes que la spéculation +mêlait dans la fraternité du ruisseau Quincampoix. Les castes +s'effaçaient. <i>Per fas et nefas</i>, il se formait une nation avide +d'une vie nouvelle, pleine de mépris et de haine déjà contre les parasites +sociaux acoquinés sur la patrie. La Révolution se faisait; +par en haut; dans la bourgeoisie lettrée et la petite noblesse +de robe; mais elle se faisait.</p> + +<p>«Le siècle, dit Michelet, demandait, désirait un génie qui +tranchât nettement dans le temps, partît de l'écart absolu, qui +surtout allât droit à la question fondamentale, la question religieuse, +ne cherchât pas, comme les utopistes d'alors, de vains +raccommodages pour une machine plus qu'usée.»</p> + +<p>Notez que le catholicisme expirant se signalait encore par +d'horribles exploits; que la révocation de l'édit de Nantes, les +dragonnades, les missions bottées, la persécution des jansénistes +venaient de dépeupler le centre de la France, de ruiner l'industrie; +qu'en 1721 (l'année des <i>Lettres persanes</i>) l'inquisition brûlait +à Grenade neuf hommes et onze femmes; que, vers le même +temps, les protestants de Thorn périssaient torturés «dans des +supplices exquis;» que les parlements de Paris, de Rouen, de +Bordeaux, tenaillaient et brûlaient les libertins, libres penseurs +du temps; que le Château-Trompette, où l'on ne pouvait se +tenir ni debout ni couché, n'avait rien à envier aux effrayants +<i>in pace</i> de l'inquisition.</p> + +<p>Qui donc proclamera l'iniquité de l'intolérance, l'inanité des +menues pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique, +l'influence néfaste du célibat ecclésiastique, l'inévitable fin du +catholicisme; la supériorité des gouvernements doux, des châtiments +gradués et modérés, sur les rigueurs pénales et les +fantaisies du despotisme; de la république sur la monarchie? +quel homme osera, en face et au-dessus de l'arbitraire religieux +et politique, établir les principes du droit des gens, subordonner +à l'équité les coutumes et les lois, soumettre à la justice +les princes, les magistrats, les prêtres, Dieu lui-même, «s'il y +a un Dieu» (LXXXIV)?</p> + +<p>Ce sera, contraste piquant, un homme né et nourri dans un +«milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer», +où la routine réactionnaire est une religion, où la cruauté +froide, indifférente, machinale est une seconde nature, où l'infatuation +est une monomanie. Une fatalité de famille condamnait +Montesquieu à la magistrature. Affublé à vingt-cinq ans +d'une perruque de conseiller, coiffé à vingt-sept ans d'un bonnet +de président à mortier, il semblait «calfeutré au foyer» dès +vingt-six ans par un mariage fort calme et l'éducation de trois +enfants. Il n'avait «guère plus de trente ans quand son petit +roman esquissa déjà le <i>Credo</i> de 89.» Le prisonnier de la robe +s'était émancipé; cette robe, qu'il porta douze ans (1714-1726), +«dont il n'osait s'arracher» couvrait «un merveilleux fonds de +haine» pour l'atroce passé dont elle le faisait complice. «Son +esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en fut +pas accablé, mais s'étendit en dessous de tous côtés,» étudiant +les sociétés, les lois qui président au développement des nations, +l'éclosion lente mais sûre de la justice, idéal qui se dégage des +mœurs passagères et changeantes. Dans le recueillement d'une +quasi-captivité, ou parmi les distractions ordinaires d'une vie +calme et mondaine, en allant de son hôtel au parlement, du +parlement à son hôtel, parfois à Paris, il aiguisait et fourbissait +l'arme qui allait «décapiter un monde,» ses petites +phrases pimpantes et sèches, si fortes dans leur dédaigneuse +concision, mesurées et audacieuses.</p> + +<p>Mais comment relier tant de pensées éparses sur des sujets +si vastes, réduire en un livre le sommaire d'une bibliothèque +critique, et en un livre attrayant, se faire lire et accepter? On +était «dans un moment singulier d'inattention où personne +n'avait envie de regarder. Ecrit au plus fort du système, le livre +est publié dans la débâcle: la terreur du visa, quand chacun se +croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de +gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel +style assez mordant pouvait s'emparer du public? <i>Le petit roman</i> +fit cela.»</p> + +<p>Il est probable que, dès 1718, Montesquieu s'était arrêté à +l'idée de lettres écrites par des Orientaux voyageant en Europe. +Déjà Charles Rivière du Fresny, dans ses <i>Amusements sérieux +et comiques</i>, Amsterdam, 1705, avait promené un Siamois à +Paris. C'était un artifice ingénieux et simple. Les mœurs de l'Orient, +matière à comparaison et à contraste, étaient suffisamment +connues par les <i>Mille et une nuits</i>, par les récits de Chardin +et de Tavernier, par les <i>Mémoires du serrail</i> de M<sup>me</sup> de Villedieu +(Catherine des Jardins, femme galante morte en 1683). +L'auteur causait de son projet avec ses amis, leur en communiquait +des fragments, profitait de leurs conseils, rédigeait +d'après leurs indications plaisantes ou sérieuses des épisodes et +des réflexions, esquissait des caractères.</p> + +<p>A en croire une note manuscrite au verso du feuillet de garde de +l'édition 1758 (Amsterdam et Leipsik, Arkstée et Merkus, trois +volumes in-4), la première des Œuvres complètes (Arsenal, +20 911 B.), «deux personnes ont travaillé avec M. le président +Montesquieu aux <i>Lettres persannes</i>: M. Bel, conseiller au Parlement +de Bordeaux, qui a fourni les articles badins, et M. Barbaud, +président, qui a écrit les réflexions morales.» Ce dernier +était secrétaire perpétuel de l'Académie de Bordeaux, à laquelle +il légua sa maison et sa bibliothèque. Jean-Jacques Bel, membre +de la même Académie, possédait une fort belle bibliothèque qu'il +voulait rendre publique, en y attachant, à ses frais, deux bibliothécaires. +On a de lui le <i>Dictionnaire néologique</i> (en collaboration +avec Desfontaines), des lettres critiques sur la Mariamne +de Voltaire, et une ironique apologie de Lamothe-Houdart. Il +mourut à quarante-cinq ans (1738), d'un excès de travail, à +Paris, où «il passoit la plupart de son temps.» Ces deux hommes +étaient évidemment des lettrés, et il leur suffit, pour être +sauvés de l'oubli, d'avoir touché aux <i>Lettres persanes</i>. Quant à +leur part de collaboration, il semble qu'on soit fondé à la restreindre +à un échange d'idées. Le style de Montesquieu est +partout le même, d'une concision forte qui n'exclut ni l'afféterie, +ni la sécheresse. Et dans son premier ouvrage se retrouvent +en germe aussi bien la curiosité galante du <i>Temple de Gnide</i>, +que la gravité quelque peu impérieuse de l'<i>Esprit des lois</i> et de +la <i>Grandeur et décadence des Romains</i>, avec un charme de +plus, l'expansive mobilité de la jeunesse et le mélange contrasté +des sujets et des tons.</p> + +<p>Une occasion se présenta, Montesquieu la saisit.</p> + +<p>«L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721), avec tout son +monde équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il, +n'a-t-il pas un sérail? Et qu'est-ce donc que la vie du sérail? +Vous le voulez... Eh! bien, apprenez-le. Le nouveau livre vous +le dira. Dès le commencement, cinq ou six lettres vous saisissent +par cette curiosité d'être confident du mystère, au fond du +sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des +humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret. +Avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre. Mais nulle +mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. A cent lieues du +sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, +celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme +même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute +et jalousie. Ces disputes ne troublent guère les sens. Le tout est +une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage +où elle tient la femme; même la polygamie chrétienne (quoiqu'on +en plaisante parfois comme d'une chose qui est dans les +mœurs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur l'homme +à bonnes fortunes (XLVIII). C'est un coup de théâtre de voir +comme, après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître +de son lecteur, il l'emporte sur un pic d'où l'on voit toute +la terre,» la marche inéluctable des sociétés humaines vers le +droit, vers la libre pensée, vers la république. «Le régent rit +et tout le monde. Et qui sait? les évêques, tous les pères de +l'Église, Dubois, Tencin, etc., et la France entière rit, et l'Europe. +C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire.»</p> + +<p>La vogue tout d'abord fut grande. Il parut en 1721 trois +éditions au moins des <i>Lettres persanes</i>, deux chez Brunel, +Amsterdam, une à Cologne chez Pierre Marteau (voir la bibliographie +à la fin du tome II), toutes fidèles au texte publié +chez Brunel par les soins du secrétaire de Montesquieu.</p> + +<p>L'auteur vint à Paris (1722) jouir de son triomphe. Reçu +dans tous les cercles lettrés, chez le Régent, chez Maurepas, +chez M<sup>me</sup> de Tencin, il connut là Duclos, Chevrier, Voisenon, +La Chaussée, Crébillon fils, Moncrif, Salé, Pont de Veyle, tous +aspirants à l'Académie. Le <i>Temple de Gnide</i>, que M<sup>me</sup> du Deffand +a si bien nommé l'<i>Apocalypse de la galanterie</i>, allégorie +affétée composée pour M<sup>lle</sup> de Clermont, lui valut, dit-on, un +certain nombre d'amies influentes (1725). Aussitôt il se présenta +à l'Académie, et fut élu. Fontenelle, directeur, avait déjà écrit +son discours et l'avait remis au récipiendaire, lorsque des envieux +firent valoir un article des statuts qui interdisait l'admission +de membres non résidants. Et puis Montesquieu avait fort +malmené l'Académie (LXXIII). L'élection ne fut pas validée. +Montesquieu, piqué au vif, vendit sa charge (1726), s'établit à +Paris, prit pied chez la marquise de Lambert qui passait pour +mener la coterie académique, et attendit.</p> + +<p>Ces détails et ceux qui suivent sont habilement groupés par +M. Vian, l'un des hommes qui connaissent le mieux Montesquieu, +et nous les empruntons à sa curieuse brochure: <i>Montesquieu, +sa réception à l'Académie, et la deuxième édition des +Lettres persanes</i> (signé L. V. 24. p. grand in-12, Didier, sans +date).</p> + +<p>Enfin, le 26 octobre 1727, la mort d'un certain Sacy, avocat, +nullement parent des Sacy bibliques dont le nom s'est tristement +éclipsé sous le second empire, laissa vacante la place si ardemment +convoitée. Amis et amies d'entrer en campagne et d'écarter +tout concurrent. Patronnée dans le monde par M<sup>me</sup> de Lambert, +dans l'Académie par l'abbé Mongault, ancien précepteur du duc +d'Orléans, la candidature n'est point combattue par le cardinal +Fleury qui, dans une réponse ambiguë au directeur, abbé Dubos, +rappelle, sans vouloir prendre d'engagement, que le «président» +s'est déjà présenté. La réussite semble assurée. Un +incident fâcheux remet tout en suspens.</p> + +<p>Fleury n'avait pas lu les <i>Lettres persanes</i>; on les lui fit lire. +Le père Tournemine, directeur du journal de Trévoux, trônait +à l'hôtel Soubise, dans les salons d'un certain abbé Oliva, +bibliothécaire du cardinal de Rohan. Montesquieu avait été présenté +à ce cénacle; puis tout à coup, effarouché par les prétentions +de cet encombrant personnage, avait cessé d'y paraître, +et cela sans déguiser le motif de sa retraite. <i>Inde iræ.</i> «Un +extrait fort fidèle» rapidement composé par le père Tournemine +ouvrit les yeux au cardinal. Il paraît que la lettre XXIV +(1721 1<sup>re</sup> XXII) mit le vieux prêtre de fort méchante humeur; +et je le crois: le roi et le pape y sont traités de grands magiciens +qui font croire au peuple, l'un que du papier est de l'argent, +l'autre «que trois ne sont qu'un» et que «le pain qu'on +mange n'est pas du pain.»</p> + +<p>Le jeudi 11 décembre, au moment de procéder au scrutin, +on apprend le mécontentement du cardinal. Le cardinal a parlé; +le cardinal vient de dire à l'abbé Bignon, en propres termes: +«Le choix que l'Académie veut faire sera désapprouvé de tous +les honnêtes gens.» Voilà l'élection ajournée à huitaine. Un +candidat sérieux, l'avocat Mathieu Marais, se présente dans +l'intervalle. Montesquieu est tenace; il donne de sa personne; il +court droit à l'ennemi; (c'est-à-dire qu'il va voir le cardinal) +et le gagne à sa cause. Sur l'heure, Fleury fait savoir qu'après +<i>les éclaircissements</i> donnés par le président, «il n'empêchoit +point l'Académie de l'élire.» Deux scrutins, non sans boules +noires (20 décembre et 5 janvier) donnèrent enfin la majorité +à Montesquieu. Les adversaires ne s'étaient pas découragés et, +la veille du deuxième tour, ils travaillaient encore contre «ce +fou.» La partie ne fut décidée que le matin même par une +lettre ministérielle que M. Vian a raison de citer comme un +chef-d'œuvre du genre.</p> + +<p>«Il me paroît, monsieur,» écrivait Fleury au secrétaire +perpétuel, «que la manière dont vous avez dressé le registre +le 11 décembre est très-sage et très-mesurée. Il y a certaines +choses qu'il vaut mieux ne pas approfondir, par les suites qu'elles +peuvent avoir, et si on vouloit aller plus loin, on ne diroit pas +assez ou on diroit trop. <i>La soumission de M. le président de +Montesquieu a été si entière</i>, qu'il ne mérite pas qu'on laisse +aucun vestige de ce qui pourroit porter préjudice à sa réputation, +et tout le monde est <i>si instruit de ce qui s'est passé</i>, qu'il +n'y a aucun inconvénient à craindre du silence que gardera +l'Académie.</p> + +<p>«Voilà mon sentiment, et je ne prétends point le donner +comme une décision. Je serois bien fâché de vouloir jamais +m'ériger en juge de ce que pourra faire la compagnie. En général, +je ne puis m'empêcher de penser que le parti de prévenir +les tracasseries est toujours le plus prudent.»</p> + +<p>L'élection, approuvée le 8 janvier, consacrée par la réception +le 24 janvier 1728, fut pour Montesquieu une satisfaction d'amour-propre, +et rien de plus. Trois séances suffirent pour confirmer +le nouvel académicien résidant dans ses projets de voyages lointains. +Dès avril 1728, il partit pour Vienne avec un homme +d'État anglais.</p> + +<p>«Le lecteur, qui, dit M. Vian, aime les dénouements moraux, +au moins chez les autres, s'étonne sans doute que Montesquieu +n'ait pas fait expier à quelqu'un les ennuis qu'il venait d'éprouver.» +Il ne se refusa pas le plaisir d'une fine et discrète vengeance. +«Tout le monde savait que le P. Tournemine aimait +passionnément la célébrité. Dès lors, chaque fois qu'on prononça +devant Montesquieu le nom de ce jésuite, il prit soin de dire: +Le père Tournemine? Je n'en ai jamais entendu parler.»</p> + +<p>Ainsi donc Montesquieu était académicien de par les <i>Lettres +persanes</i>, malgré les <i>Lettres persanes</i>. Elles demeuraient sous-entendues. +Mais que s'était-il passé dans sa visite au cardinal? +à quelles soumissions s'était-il prêté? Fleury affirme que tout +le monde en était instruit. Le fait est qu'on n'en sait rien. Trois +hypothèses se présentent, l'une adoptée par «les trois panégyristes +de Montesquieu», l'autre insinuée, à la suite de la première, +par d'Alembert dans son éloge, l'autre relatée dans une note +du <i>Siècle de Louis XIV</i>, et soutenue par M. Vian.</p> + +<p>D'après la première opinion, Montesquieu aurait déclaré au +cardinal «qu'il ne se disoit pas l'auteur des <i>Lettres persanes</i>, +mais qu'il ne les désavoueroit jamais.» Puis il aurait lu lui-même +quelques passages bien choisis, et le ministre, séduit par +l'habileté du lecteur, aurait trouvé l'ouvrage moins dangereux +qu'agréable. D'Alembert, écrivant sous l'inspiration des Secondat, +prétend à faux que «parmi les véritables Lettres, l'imprimeur +étranger en avait inséré quelques-unes d'une autre main» +(Bel? Barbaud?) et qu'il aurait fallu du moins, «avant de condamner +l'auteur, démêler ce qui lui appartenoit en propre.»</p> + +<p>Ces explications, qui se tiennent, peuvent sembler confirmées +par une sorte de désaveu indirect que nous relevons dans le +discours de réception: «Le génie que le public remarque en +vous le déterminera <i>à vous attribuer les ouvrages anonymes</i> +où il trouvera de l'imagination, de la vivacité, et <i>des traits +hardis</i>; et, pour faire honneur à votre esprit, il vous les donnera, +malgré les précautions que vous suggère votre prudence.» +Ce compromis, cette réticence discrète étaient probablement +connus, acceptés ou imposés par le cardinal. Il est permis encore +de voir dans les <i>Réflexions sur les Lettres persanes</i> (v. p. 1), +publiées en tête du Supplément de 1754, la substance de +l'apologie que Montesquieu présenta au ministre.</p> + +<p>Voici maintenant la version de Voltaire, rejetée par Sainte-Beuve +et beaucoup d'autres: «Montesquieu fit faire en peu de +jours une nouvelle édition de son livre, dans lequel <i>on retrancha +ou on adoucit tout ce qui pouvoit être condamné</i> par +un cardinal ou par un ministre.» C'est justement ce que fit +Voltaire lui-même en 1732 pour obtenir de Fleury l'autorisation +de publier les <i>Lettres anglaises</i>. L'anecdote n'est donc pas invraisemblable. +D'autre part, il existe une édition des Lettres +persanes, <i>modifiée uniquement dans le premier volume</i> et +pourvue d'un sous-titre caractéristique: <span class="smcap">LETTRES PERSANES</span>, +<i>seconde édition, revue, corrigée, diminuée et augmentée par +l'auteur. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1721.</i> Notez +que le même Marteau avait également donné en 1721 un texte +conforme à celui d'Amsterdam-Brunel, qui a été suivi du vivant +de l'auteur par toutes les éditions subséquentes, 1730, 1731, +1737, 1739, 1740, 1744, 1748, 1753, jusques et y compris +l'édition avec Supplément, de 1754, celle que nous considérons +et reproduisons comme définitive (Montesquieu mourut au commencement +de 1755). Partout, avant le Supplément, le nombre +des lettres est de cent cinquante. Dans la <i>seconde-Marteau</i>, il +est réduit à cent quarante. Treize ont été supprimées (I, V, X, +XV, XXIII, XXX, XXXIX, XL, XLI, XLV, LXIII, LXVIII, +LXIX de l'édition type); huit présentent quelques changements +(VII, IX, XI, XVII, XXII, XXXVII, LXXXIV, CXXXVII). Trois +ont été ajoutées: Sottise du peuple durant la Fronde, Libéralités +des princes, Embarras des gens d'esprit; qui portent dans la +<i>seconde-Marteau</i> les n<sup>os</sup> LVIII, LIX, LX, et qui figurent dans +le Supplément de 1754.</p> + +<p>M. Vian a été tout d'abord et justement frappé de ces suppressions, +de ces remaniements et de la rareté relative d'une édition à laquelle +Montesquieu ne peut être étranger, puisqu'on y relève des additions +conservées par le texte définitif. Ajoutez que les changements +s'arrêtent au tome 1<sup>er</sup>, que le 2<sup>e</sup> demeure intact sauf les +numéros des lettres, que ce fait semble l'indice d'une certaine +précipitation, en tout cas d'une intention cachée.</p> + +<p>La date seule, 1721, embarrassait M. Vian; mais dès qu'il +eut découvert, dans le <i>Journal littéraire</i> de 1729, deux comptes +rendus élogieux, presque édifiants, de cette <i>seconde édition</i>, +sous la rubrique: livres parus en 1721 et de <i>1722 à 1728</i>; +il ne douta pas qu'il eût entre les mains l'édition citée par Voltaire; +car s'il n'en avait paru aucune de 1722 à 1730, et aucune +en effet ne porte de date intermédiaire, pourquoi le <i>Journal littéraire</i> +se fût-il occupé des <i>Lettres</i> en 1729? Cette <i>seconde-Marteau</i> +ne pouvait-elle pas avoir été antidatée «pour faire +croire» à l'ancienneté de modifications imposées par des circonstances +récentes?</p> + +<p>Voilà, certes, des remarques intéressantes, des arguments +bien présentés, des déductions correctes. Et cependant nous ne +sommes pas convaincu. C'est qu'à cette <i>seconde</i> édition, dont +M. Vian croyait il y a peu d'années posséder le seul exemplaire +connu, qui manque à la Bibliothèque nationale, mais que nous +avons compulsée et collationnée à l'Arsenal, (19630 B.), il +manque beaucoup pour répondre au signalement donné par +Voltaire. On n'en a pas <i>retranché</i>, on n'y a pas <i>adouci</i> «<i>tout</i> +ce qui pouvoit être condamné par un cardinal ou par un ministre.» +A ce point qu'en 1751, vingt ans après la date officielle, +vraie ou fausse, c'est d'après le texte expurgé, en citant les +numéros nouveaux, que M. G. (l'abbé Gaultier, né à Louviers +en 1685, mort à Paris en 1755, théologien des évêques de +Boulogne (de Langle) et de Montpellier (Colbert), rédigeait un +violent factum, dont nous reparlerons: <i>Les Lettres persannes</i> +<i>convaincues d'impiété</i>, MDCCLI (103 pages, Arsenal 19032, +D, B, L, relié dans un petit recueil de pièces, grand in-12, +avec cette mention manuscrite: <i>Ex libris domus orat. dominæ +nostræ virtutum; ex dono domini Molin. Parisiis</i>).</p> + +<p>Si le lecteur veut bien se reporter aux <i>Notes et Variantes</i> du +présent tome, il jugera comme nous que les suppressions et remaniements, +tous regrettables au point de vue littéraire, sont à +peu près insignifiants sous le rapport philosophique et religieux.</p> + +<p>Qu'y a-t-il de retranché? des épisodes sans importance, les +<i>Quinze-vingts</i> (XXX, 32), l'aventure de Pharan qui ne veut pas +être eunuque (XXXIX-XLI, 41-43), des recommandations d'Usbek +à ses femmes (LXIII, 65), une partie de campagne du sérail +(XLV, 47), l'affront fait à Soliman par son gendre (LXVIII, +LXIX, 70-71); les expressions: <i>Vierge qui a mis au monde +douze prophètes</i> (I); <i>trois ne sont qu'un</i> (XXII, 24, XVIII +2<sup>e</sup>). Reste l'allusion à l'Eucharistie: <i>Le pain qu'on mange n'est +pas du pain</i>.</p> + +<p>Qu'y a-t-il d'adouci? Les regrets amoureux de Fatmé (VII, +V 2<sup>e</sup>); deux mots relatifs à l'impureté de la femme et à la circoncision; +la dénomination <i>Revérend père jésuite</i> décemment +abrégée en R. P. J. Et quoi encore? absolument rien de significatif.</p> + +<p>Qu'y a-t-il de changé? des numéros de lettres et quelques +lettres. Les additions ne sont pas un correctif. Loin de là.</p> + +<p>Est-ce à dire que l'édition subreptice doive être attribuée à un +caprice d'éditeur? Nullement, puisque les additions en ont été +conservées par l'auteur dans son Supplément. Qu'elle n'ait joué +aucun rôle dans l'élection à l'Académie? il est probable que +si, mais dans une certaine mesure que Voltaire n'indique pas +suffisamment et que M. Vian exagère. Nous sommes porté à +croire que la seconde édition est antidatée, le <i>Journal littéraire</i> +semble le prouver; que Montesquieu, pour appuyer ses explications +et son apologie (résumées dans les <i>Réflexions sur les +Lettres P.</i>), a pu tirer de sa poche deux ou trois éditions de 1721 +y compris le tome I<sup>er</sup> de la fameuse seconde et, se plaignant +des contrefacteurs, signaler rapidement quelques numéros intervertis, +quelques mots absents, quelques passages remaniés. +Il a montré le livre, mais ne l'a point laissé. Fleury, d'ailleurs, +n'avait pas le temps de lire; et, pour ne contrarier ni des personnages +influents ni un candidat bien né, bien posé, contre +lequel il n'avait aucun grief sérieux, il s'est hâté de reconnaître +un acte de déférence par un acquiescement de bon goût.</p> + +<p>Cette conclusion concilie toutes les hypothèses probables et +vraisemblables et rend justice, ce nous semble, à la perspicacité +de M. Vian.</p> + +<p>La <i>seconde</i> édition, <i>diminuée et augmentée</i>, ne paraît pas +avoir été réimprimée. Il ne s'en est conservé dans le texte définitif +que les trois lettres ajoutées. On les trouvera dans le +tome II, à la place indiquée par le Supplément. Les éditions +assez nombreuses, publiées du vivant de Montesquieu, sont de +simples reproductions de la première Amsterdam-Brunel. Le Supplément +ne renferme que quelques lettres insignifiantes relatives au +«petit roman,» deux ou trois correctifs à une théorie hardie +du suicide, à des doutes sur la prescience divine (LXXVI-LXXVII, +LXIX), et ces <i>Réflexions</i>, désormais placées en tête de +presque toutes les éditions et dont nous avons indiqué le sens +et la portée.</p> + +<p>Il est fait allusion dans ce morceau à de nombreuses imitations +des Lettres persanes: on n'a conservé le souvenir que des +<i>Lettres turques</i> par Saint-Foix, souvent jointes au livre de +Montesquieu sans en être absolument indignes (1744-1754), des +<i>Lettres juives</i> (1754), des <i>Lettres chinoises</i>, du marquis d'Argens, +enfin des <i>Lettres d'Amabed</i>, par Voltaire.</p> + +<p>Ce serait prendre sur le plaisir du lecteur que de relever +toutes les grâces et tous les mérites des Lettres persanes. On +les découvrira du premier coup. Nul besoin de clé ou de commentaires. +Les allusions aux folies déplorables de Louis XIV, à +la révocation de l'édit de Nantes, aux scandales du système, aux +outres du crédit remplies de vent par un Éole qui ressemble à +Law, ne renferment rien de mystérieux ni d'obscur. Les peintures +de mœurs, le tableau achevé de tous les ridicules sociaux, +les observations qui notent de traits si fins, si justes et si multipliés +toutes les nuances du caractère français, l'activité parisienne, +le flegme espagnol, la morne gravité des orientaux, cela +est de tous les temps, aussi clair, aussi vrai, aujourd'hui qu'il y +a cent cinquante ans. Les jugements littéraires trouvent de +même leur application immédiate. Ce que dit Montesquieu des +sots livres, des compilations vaniteuses, des coureurs de nouvelles, +des ergoteurs scolastiques, des théologiens pédantesques, +de l'Académie française, semblera bien longtemps écrit d'hier. +Quant à quelques erreurs bien rares comme l'idée d'une dépopulation +progressive du monde, à quelques préjugés contre la +médecine, l'érudition, la poésie, et qui sont imputables soit à +l'esprit du temps, soit au tempérament tranchant de Montesquieu +ou au caractère de son génie à la fois positif et généralisateur, +nous les signalons sans y insister.</p> + +<p>Mais il est à propos de déterminer ici les doctrines philosophiques +et morales de Montesquieu et l'application qu'il en fait +aux religions, au gouvernement, à l'organisation des sociétés +humaines. Elles sont exposées dans les <i>Lettres persanes</i> avec +la netteté et la franchise de la jeunesse, qualités sans prix, qui +ne survivent pas toujours aux compromis et aux prudentes réserves +de l'âge mûr.</p> + +<p>L'univers apparaît à Montesquieu régi par des lois générales, +éternelles, immuables. C'est la conception même de la science. +Découvertes par les philosophes qui, d'ailleurs, «n'ont point été +ravis jusqu'aux trône lumineux, qui n'ont ni entendu les paroles +ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les +formidables accès d'une fureur divine,» ces lois, ces «cinq ou +six vérités» donnent la clé de merveilles cent fois plus stupéfiantes +que les miracles des prophètes (XCVII): non qu'elles +aient une volonté; elles ne ressemblent en rien aux entités +métaphysiques: formules induites d'observations rationnelles, +elles ne sont que «l'expression des rapports nécessaires qui dérivent +de la nature des choses.» La terre est soumise, comme +les autres planètes, aux lois du mouvement (XCIII); les hommes +n'échappent à aucune des conditions de l'existence universelle et +de la vie terrestre. Les climats, dont l'auteur esquisse ici la +théorie, déjà trop exclusive (CXXI), constituent une fatalité particulière +à l'homme et qu'il ne réussit guère à dominer. L'homme +tient dans le monde physique une place infiniment petite, que +son orgueil exagère. Cette vanité se manifeste surtout par le +dogme de l'immortalité de l'âme (auquel on croit par semestre +selon le tempérament et les vicissitudes de la santé (LXXV); +il est facile de la retrouver dans la fureur, bien impuissante au +reste, des lois contre le suicide (LXXVI).</p> + +<p>Le monde moral considéré en lui-même, ce qu'on a appelé le +règne humain, a ses lois, ou plutôt sa loi propre, qui n'est ni +la foi, ni l'obéissance, ni même la charité; qui est la <span class="smcap">Justice</span>. +«La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement +entre deux choses: ce rapport est toujours le même, +quelque être qui le considère,» dieu, ange ou homme; qu'on +l'applique aux relations des individus ou à celles des nations +(LXXXIII, XCV). C'est là une vue féconde, d'une importance +capitale. Quant aux origines de la justice, dont il définit si bien +la nature, Montesquieu les soupçonne, mais il hésite à les mettre +en pleine lumière. Il dit quelque part: «La société est fondée +sur un avantage mutuel» (LXXVI); mais il n'ose en conclure +que la justice est précisément la garantie de cet avantage +mutuel. Il voit dans l'intérêt la source de l'injustice; il n'y voit +pas la source de la justice. Unilatéral, l'intérêt conduit à l'injustice; +bilatéral, réciproque, l'intérêt conduit à la justice. Cette vérité +est incluse dans la théorie de Montesquieu, mais il ne l'en +dégage pas. Il sent que la justice dépend des conventions humaines, +mais on ne sait quel scrupule le retient: il aime mieux +penser qu'elle est éternelle. Erreur philosophique, verbale plutôt +que réelle, et d'ailleurs indifférente dans la conduite des +affaires humaines.</p> + +<p>En somme, Montesquieu fait deux parts dans les choses: l'une +physique, régie par des lois fatales; l'autre morale, humaine, +subordonnée à la première, et régie par la justice. De ces principes +dérivent ses opinions philosophiques et religieuses.</p> + +<p>Les subtilités métaphysiques lui donnent la nausée. Logique +et catégories d'Aristote, Scot, Paracelse, Avicenne, Averroës, +Porphyre, Plotin, Jamblique, il fait infuser tout cela, non sans +amusante irrévérence, et en compose pour son <i>médecin de +province</i> un violent purgatif (CXLIII). Néanmoins il est déiste, +irréligieux, à la façon de Voltaire. Et notons que, de son temps, +c'était à peine décent. Le déisme n'a jamais été qu'un euphémisme; +et le dieu d'Usbek, «s'il y a un dieu» (LXXXIII) n'est +pas gênant: car il est soumis dans le monde physique aux lois +immuables et fatales, dans le monde moral à la justice. La prescience +lui est refusée, parce qu'elle détruit la liberté humaine, +agent nécessaire de la justice (LXIX). Mais qu'est-ce qu'un +Dieu sans miracles et sans grâce efficace? que deviennent la +prière, le culte? Où est l'office, l'utilité quelconque des religions?</p> + +<p>Sous le masque léger de ses Persans, Montesquieu traite avec +une extrême liberté les dogmes, le Coran, (les Écritures dont +les commentateurs font tout ce qu'ils veulent (CXXXIV); les +casuistes (LVII), les ascètes, les prophètes, les mystiques, +dont les œuvres infusées constituent un excellent vomitif +(CXXXIV, CXLIII); les légendes relatives à la naissance, à la +mission, à l'enseignement de Mahomet ou d'Ali, «le plus beau +des hommes» (le messie) (XXXIX); les chapelets, les rosaires, +les pèlerinages, les menues cérémonies ridicules ou insignifiantes, +les prescriptions relatives aux jeûnes et aux viandes +immondes (XVII, XXIX, XLVI.) Il attaque, avec un sérieux +comique, la maxime: hors de l'église point de salut. Il +raille l'embarras des religions à déterminer la nature des plaisirs<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> réservés +aux élus, par suite de la résurrection de la chair (XXXV), +et ridiculise les paradis par la scabreuse peinture des voluptés +qui inondent le corps glorieux de l'immortelle Anaïs (CXXV).</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir dans l'<i>Étude sur les doctrines sociales du christianisme</i>, +par Yves Guyot et Sigismond Lacroix (in-12, Brouillet +éditeur) les curieuses promesses des premiers pères: «Les jeunes +filles s'y divertiront (dans le Paradis) avec de jeunes garçons; +les vieillards auront les mêmes priviléges, et leurs chagrins +se convertiront en plaisirs...» <span class="smcap">Irénée.</span> +</p><p> +«Pendant mille ans, les justes qui seront vivants au moment +de la Jérusalem céleste y procréeront un nombre infini d'enfants +qui seront saints et chers à Dieu.» <span class="smcap">Lactance.</span></p></div> + +<p>Il définit le pape «une vieille idole qu'on encense par habitude, +un grand magicien,» qui fait croire «que trois ne sont +qu'un, que le pain qu'on mange n'est pas du pain,» les évêques, +des gens de loi qui dispensent, à prix d'argent, d'obéir +à la loi; les prêtres et les dervis, des eunuques volontaires enrichis +par leur vœu de pauvreté. Il s'indigne contre l'hypocrite +férocité de l'inquisition (XXIX, LXXVIII); il maudit l'intolérance, +le prosélytisme, «esprit de vertige, éclipse entière de la +raison humaine» (LXXXV).</p> + +<p>Enfin, il bat, les uns sur le dos des autres, christianisme, mahométisme, +judaïsme, et les humilie devant la pureté et la +spiritualité (quelque peu supposées) du mazdéisme (LXVII). +C'est que Montesquieu tient à extraire de toutes les religions +positives un fond commun, naturel, sorte d'innocente théophilanthropie +à laquelle se cramponnent, aujourd'hui encore, un +certain nombre d'esprits à demi émancipés, et dont les pompes +sentimentales et champêtres s'étalent dans l'épisode des Troglodytes +(XII). Cette religion naturelle a ses dangers pour les âmes +tendres et, pratiquée par Rousseau ou Robespierre, nous ramène +tout droit aux orthodoxies dont nous sortons à peine, après tant de +siècles d'abaissement intellectuel. Mais, dans l'esprit d'un Montesquieu, +elle n'a rien de contraignant, car elle n'existe pas, +n'étant qu'un mot pour caractériser et sanctifier le respect des +lois, l'exercice de la justice, l'amour des hommes et la pratique +de la vertu.</p> + +<p>Les dévots ne s'y trompaient pas. L'homme qui a écrit: «Dans +l'état présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la religion +catholique y subsiste cinq cents ans» (CXVII); l'homme qui voit +dans «l'idée de la divinité... une énumération de toutes les perfections +différentes que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer» +(LXIX); cet homme est un impie, et l'abbé Gaultier a raison +quand il s'écrie: «Si le Persan avance quelque impiété, on dit; +C'est un Persan! mais ce Persan qui parle est un François très-connu, +qui met dans la bouche du Persan ce qu'il pense, lui +François, en matière de religion.» Et il ajoute: «Est-il rien +de plus humiliant pour nous, qu'un livre qui contient ces blasphèmes +ait été lu, recherché, applaudi dans le royaume, et que +les éditions se soient multipliées, sans que la puissance spirituelle +<i>ni la temporelle</i> se soient armées pour venger la majesté de +Dieu de l'outrage d'un chétif mortel?... Est-ce à dire que Descartes, +Newton, et les philosophes modernes» (sauf Malebranche) +«ont raisonné mieux que Moïse?... Les philosophes <i>athées +ou déistes</i> font le monde éternel... Un déiste compte pour +rien tous les miracles sur lesquels la religion chrétienne est +fondée!... Encore une fois, à quoi mènent ces connoissances?» +(Maudite galère!)</p> + +<p>Le digne père n'en revient pas. Il lâche des phrases dignes +de Molière: «Voilà ce qu'on ne peut entendre sans se boucher +les oreilles!» Et ce ne sont que des: Chétif mortel! Fantaisies +d'un petit écrivain! Discours plein d'impiété! L'impiété saute +aux yeux! Plaisant réformateur! Ame de boue! Les hommes +transformés en étalons! Dérangement de l'esprit et corruption +du cœur! Avec les pourceaux, on se tait!</p> + +<p>L'abbé, cessez de gémir. Les Lettres persanes sont bien et +dûment <i>convaincues d'impiété</i>.</p> + +<p>Partout Montesquieu est fidèle à son principe.</p> + +<p>En morale sociale, il se prononce pour la liberté et l'égalité, +seules compatibles avec la justice, seules favorables à l'accomplissement +du but que se propose toute société, l'avantage mutuel, +à la propagation de l'espèce, au développement des richesses +par le travail et les arts (CXXII). La liberté et l'égalité, il +les réclame dans la société: et il combat l'esclavage, conservé +par des princes chrétiens dans les pays où il leur profite; dans +la famille (sauf en ce qui concerne l'autorité paternelle dont il +s'exagère l'importance): et il réclame le rétablissement du divorce +(CXVI); et il déclare que notre empire sur les femmes est une +véritable tyrannie!... que, «les forces seraient égales, si l'éducation +l'était aussi» (XXXVIII); et il condamne la polygamie +au nom de la dignité des femmes (CXIV), comme le célibat au +nom de la loi naturelle (CXVII).</p> + +<p>En législation, il réclame des pénalités sagement graduées, et +des châtiments modérés, aussi redoutés et moins dangereux que +les supplices insensés et les tortures arbitraires (LXXX).</p> + +<p>En politique intérieure, ennemi déclaré du despotisme, qui +anéantit le ressort moral, les forces vives des sociétés, et provoque +des révolutions toujours légitimes (LXXX, LXXXIX, +CII, CIII), il juge avec une sévère clairvoyance ce Louis XIV +qui a fait illusion à Voltaire lui-même (XXIV, XXXVII, XCII). +Pour lui, le gouvernement «le plus parfait est celui qui va à +son but à moins de frais; celui qui conduit les hommes de la +manière qui convient le mieux à leur penchant et à leur inclination» +(LXXV). De là à la république il n'y a qu'un pas, et +Montesquieu le fait. Son histoire des Troglodytes (XI-XIV) +conclut énergiquement à la république. Les républiques de Suisse +et de Hollande sont placées haut dans son estime (CXXII). C'est +de lui qu'est cette noble pensée: «Le sanctuaire de l'honneur, +de la réputation et de la vertu semble être établi dans les républiques +et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie.» +Il est moins net et moins affirmatif dans l'Esprit des lois.</p> + +<p>Sa politique extérieure est dominée tout entière par la nécessité +de la Justice. Il n'admet point de différence originelle +entre le droit privé et le droit public.</p> + +<p>«On diroit, Rhédi, qu'il y a deux justices différentes: l'une, +qui règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit +civil; l'autre, qui règle les différends qui surviennent de peuple +à peuple, qui <i>tyrannise</i> dans le droit public: <i>comme si le droit +public n'étoit pas lui-même un droit civil</i>, non pas à la vérité d'un +pays particulier, mais du monde» (XCIV). «Dans cette seconde +distribution de la justice, on ne peut employer d'autres maximes +que dans la première.» Partant de là, il établit quelles sont +les guerres justes et les guerres injustes, condamne expressément +celles qui ont pour motif «les querelles particulières du +prince» ou quelque manque d'égards pour un ambassadeur, et +approuve celles qui sont entreprises pour la défense du territoire +ou d'un allié. «La conquête, dit-il, ne donne point un droit +par elle-même... Les traités de paix sont légitimes, lorsque les +conditions en sont telles, que les deux peuples peuvent se conserver: +sans quoi, celle des deux sociétés qui doit périr, privée +de sa défense naturelle par la paix, la peut chercher dans la +guerre» (XCV).</p> + +<p>Enseignements profonds, bons à méditer dans les temps où +le droit public «est une science qui apprend aux princes (aux +assemblées, aux gouvernants quels qu'ils soient) jusqu'à quel +point ils peuvent violer la justice, sans choquer leurs intérêts» +(XCIV).</p> + +<p>La doctrine de Montesquieu consiste donc tout entière dans +la substitution de la justice à l'arbitraire royal, clérical ou divin. +Ce sera son éternel honneur, d'avoir libéré la justice des +religions et des théories autoritaires. «Domat exige que la justice +soit chrétienne, le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle demande si le christianisme +est juste» (Michelet). Montesquieu a déchristianisé le droit.</p> + +<p>Au moment où la réaction religieuse, philosophique et politique +tente un suprême et redoutable effort pour tirer l'humanité +en arrière, il a semblé opportun de remettre sous les yeux +de ceux qui savent relire tant de vérités de tous les siècles, tant +de fines railleries et de réflexions fortes sur les vices, les maux +et les hommes dont nous souffrons plus que jamais. Si les Lettres +persanes n'ont pas vieilli, si elles sont menacées, pour ainsi dire, +d'une éternelle jeunesse, ce n'est point parce que, sur le canevas +léger et commode d'un petit roman oriental aussi simple que bien +conduit, parmi d'aimables digressions discrètement voluptueuses, +sûres amorces jetées au lecteur français, Montesquieu a brodé, +avec une précision un peu sèche mais toujours piquante, une +peinture de la société française sous la régence, les portraits de ces +ennemis publics qu'on nomme les prêtres intrigants et intolérants, +les agioteurs sans vergogne, les beaux esprits frivoles, les hommes +à bonnes fortunes, les juges négligents ou partiaux, les généraux +vantards, les rois exploiteurs, les bourgeois infatués, les courtisans +ridicules, tout ce passé véreux qui n'est pas extirpé encore. +Non. Mais c'est parce que l'œuvre, plus primesautière et plus +hardie que l'Esprit des lois, plus ramassée aussi et plus concise, +touche librement à toutes les grandes questions qui divisent +l'humanité, depuis l'existence de Dieu jusqu'à la forme du gouvernement, +en passant par le mariage et la condition des femmes. +De pareils livres sont écrits pour l'avenir.</p> + +<p>Charles de Secondat, baron de la Brède et de <i>Montesquieu</i>, +né le 18 janvier 1689, mort le 10 février 1755, est en avant de +ce siècle; il est devant nous et non derrière l'horizon.</p> + +<p>Écoutez Michelet:</p> + +<p>«Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver +son livre léger. A chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire +sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire +est libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier» (de la +robe). «L'œuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la +patience qui la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire +en pleine foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers +qui se croient impuissants, combien la prison sert, +comme en prison le fer devient acier! qu'ils apprennent, les +hésitants, les maladroits, à affiler la lame... C'est un esprit serein, +mondain, ce semble, et pacifique, qui fait en riant voler, +briller le glaive... Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit +à jouer du damas. En badinant, il décapite un monde..., il accomplit +la radicale exécution, l'extermination du passé» et, dans +l'éclair du glaive, «il fait voir l'avenir!»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">ANDRÉ LEFÈVRE.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="QUELQUES_REFLEXIONS_SUR_LES_LETTRES_PERSANES" id="QUELQUES_REFLEXIONS_SUR_LES_LETTRES_PERSANES"></a>QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES LETTRES PERSANES.</h2> + +<h3>(1754)</h3> + + +<p><i>Rien n'a plu davantage, dans les</i> Lettres persanes<i>, +que d'y trouver, sans y penser, une espèce +de roman. On en voit le commencement, le progrès, +la fin: les divers personnages sont placés +dans une chaîne qui les lie. A mesure qu'ils font +un plus long séjour en Europe, les mœurs de cette +partie du monde prennent dans leur tête un air +moins merveilleux et moins bizarre; et ils sont +plus ou moins frappés de ce bizarre et de ce merveilleux, +suivant la différence de leurs caractères. +D'un autre côté, le désordre croît dans le sérail +d'Asie à proportion de la longueur de l'absence +d'Usbek, c'est-à-dire à mesure que la fureur augmente +et que l'amour diminue.</i></p> + +<p><i>D'ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement, +parce que l'on rend compte soi-même +de sa situation actuelle; ce qui fait plus +sentir les passions que tous les récits qu'on en pourroit +faire. Et c'est une des causes du succès de +quelques ouvrages charmants qui ont paru depuis +les</i> Lettres persanes.</p> + +<p><i>Enfin, dans les romans ordinaires, les digressions +ne peuvent être permises que lorsqu'elles +forment elles-mêmes un nouveau roman. On n'y +sauroit mêler de raisonnements, parce qu'aucuns +des personnages n'y ayant été assemblés pour raisonner, +cela choqueroit le dessein et la nature de +l'ouvrage. Mais, dans la forme des lettres, où les +acteurs ne sont pas choisis, et où les sujets qu'on +traite ne sont dépendants d'aucun dessein ou d'aucun +plan déjà formé, l'auteur s'est donné l'avantage +de pouvoir joindre de la philosophie, de la +politique et de la morale à un roman, et de lier le +tout par une chaîne secrète et, en quelque façon, +inconnue.</i></p> + +<p><i>Les</i> Lettres persanes <i>eurent d'abord un débit si +prodigieux, que les libraires mirent tout en usage +pour en avoir des suites. Ils alloient tirer par la +manche tous ceux qu'ils rencontroient:</i> «Monsieur, +<i>disoient-ils</i>, faites-moi des Lettres persanes.»</p> + +<p><i>Mais ce que je viens de dire suffit pour faire +voir qu'elles ne sont susceptibles d'aucune suite, +encore moins d'aucun mélange avec des lettres +écrites d'une autre main, quelque ingénieuses +qu'elles puissent être.</i></p> + +<p><i>Il y a quelques traits que bien des gens ont +trouvés bien hardis; mais ils sont priés de faire +attention à la nature de cet ouvrage. Les Persans +qui doivent y jouer un si grand rôle se trouvoient +tout à coup transplantés en Europe, c'est-à-dire +dans un autre univers. Il y avoit un temps où il +falloit nécessairement les représenter pleins d'ignorance +et de préjugés: on n'étoit attentif qu'à +faire voir la génération et le progrès de leurs +idées. Leurs premières pensées devoient être singulières: +il sembloit qu'on n'avoit rien à faire +qu'à leur donner l'espèce de singularité qui peut +compatir avec de l'esprit; on n'avoit à peindre +que le sentiment qu'ils avoient eu à chaque chose +qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin +qu'on pensât à intéresser quelque principe de notre +religion, on ne se soupçonnoit pas même d'imprudence. +Ces traits se trouvent toujours liés avec le +sentiment de surprise et d'étonnement, et point +avec l'idée d'examen, et encore moins avec celle +de critique. En parlant de notre religion, ces +Persans ne doivent pas paroître plus instruits +que lorsqu'ils parloient de nos coutumes et de nos +usages; et, s'ils trouvent quelquefois nos dogmes +singuliers, cette singularité est toujours marquée +au coin de la parfaite ignorance des liaisons +qu'il y a entre ces dogmes et nos autres +vérités.</i></p> + +<p><i>On fait cette justification par amour pour ces +grandes vérités, indépendamment du respect +pour le genre humain, que l'on n'a certainement +pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On +prie donc le lecteur de ne pas cesser un moment +de regarder les traits dont je parle comme des +effets de la surprise de gens qui devoient en avoir, +ou comme des paradoxes faits par des hommes +qui n'étoient pas même en état d'en faire. Il est +prié de faire attention que tout l'agrément consistoit +dans le contraste éternel entre les choses +réelles et la manière singulière, naïve ou bizarre, +dont elles étoient aperçues. Certainement la nature +et le dessein des</i> Lettres persanes <i>sont si à +découvert, qu'elles ne tromperont jamais que ceux +qui voudront se tromper eux-mêmes.</i></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION.</h2> + +<h3>(1721)</h3> + + +<p>Je ne fais point ici d'épître dédicatoire, et je ne demande +point de protection pour ce livre: on le lira, +s'il est bon; et, s'il est mauvais, je ne me soucie pas +qu'on le lise.</p> + +<p>J'ai détaché ces premières lettres, pour essayer le +goût du public: j'en ai un grand nombre d'autres dans +mon portefeuille, que je pourrai lui donner dans la +suite.</p> + +<p>Mais c'est à condition que je ne serai pas connu: +car, si l'on vient à savoir mon nom, dès ce moment je +me tais. Je connois une femme qui marche assez bien, +mais qui boite dès qu'on la regarde. C'est assez des +défauts de l'ouvrage, sans que je présente encore à la +critique ceux de ma personne. Si l'on savoit qui je +suis, on diroit: Son livre jure avec son caractère, il +devroit employer son temps à quelque chose de mieux, +cela n'est pas digne d'un homme grave. Les critiques +ne manquent jamais ces sortes de réflexions, parce +qu'on les peut faire sans essayer beaucoup son esprit.</p> + +<p>Les Persans qui écrivent ici étoient logés avec moi; +nous passions notre vie ensemble. Comme ils me regardoient +comme un homme d'un autre monde, ils ne me +cachoient rien. En effet, des gens transplantés de si +loin ne pouvoient plus avoir de secrets. Ils me communiquoient +la plupart de leurs lettres; je les copiai. +J'en surpris même quelques-unes dont ils se seroient +bien gardés de me faire confidence, tant elles étoient +mortifiantes pour la vanité et la jalousie persane.</p> + +<p>Je ne fais donc que l'office de traducteur: toute ma +peine a été de mettre l'ouvrage à nos mœurs. J'ai soulagé +le lecteur du langage asiatique autant que je l'ai +pu, et l'ai sauvé d'une infinité d'expressions sublimes, +qui l'auroient ennuyé jusque dans les nues.</p> + +<p>Mais ce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. J'ai +retranché les longs compliments, dont les Orientaux +ne sont pas moins prodigues que nous; et j'ai passé +un nombre infini de ces minuties qui ont tant de +peine à soutenir le grand jour, et qui doivent toujours +mourir entre deux amis.</p> + +<p>Si la plupart de ceux qui nous ont donné des recueils +de lettres avoient fait de même; ils auroient vu leur +ouvrage s'évanouir.</p> + +<p>Il y a une chose qui m'a souvent étonné: c'est de +voir ces Persans quelquefois aussi instruits que moi-même +des mœurs et des manières de la nation, jusqu'à +en connoître les plus fines circonstances, et à remarquer +des choses qui, je suis sûr, ont échappé à bien +des Allemands qui ont voyagé en France. J'attribue +cela au long séjour qu'ils y ont fait: sans compter qu'il +est plus facile à un Asiatique de s'instruire des mœurs +des François dans un an, qu'il ne l'est à un François +de s'instruire des mœurs des Asiatiques dans quatre; +parce que les uns se livrent autant que les autres se +communiquent peu.</p> + +<p>L'usage a permis à tout traducteur, et même au plus +barbare commentateur, d'orner la tête de sa version, +ou de sa glose, du panégyrique de l'original, et d'en +relever l'utilité, le mérite et l'excellence. Je ne l'ai +point fait: on en devinera facilement les raisons. Une +des meilleures est que ce seroit une chose très-ennuyeuse, +placée dans un lieu déjà très-ennuyeux de +lui-même, je veux dire une préface.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRES_PERSANES" id="LETTRES_PERSANES"></a>LETTRES PERSANES</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_I" id="LETTRE_I"></a>LETTRE I.</h2> + +<h3>USBEK A SON AMI RUSTAN.</h3> + +<h3>A Ispahan.</h3> + + +<p>Nous n'avons séjourné qu'un jour à Com. +Lorsque nous eûmes fait nos dévotions sur +le tombeau de la vierge qui a mis au monde douze +prophètes, nous nous remîmes en chemin, et +hier, vingt-cinquième jour de notre départ d'Ispahan, +nous arrivâmes à Tauris.</p> + +<p>Rica et moi sommes peut-être les premiers +parmi les Persans que l'envie de savoir ait fait +sortir de leur pays, et qui aient renoncé aux douceurs +d'une vie tranquille pour aller chercher laborieusement +la sagesse.</p> + +<p>Nous sommes nés dans un royaume florissant; +mais nous n'avons pas cru que ses bornes fussent +celles de nos connoissances, et que la lumière +orientale dût seule nous éclairer.</p> + +<p>Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage; +ne me flatte point: je ne compte pas sur un +grand nombre d'approbateurs. Adresse ta lettre à +Erzeron, où je séjournerai quelque temps. Adieu, +mon cher Rustan. Sois assuré qu'en quelque lieu +du monde où je sois, tu as un ami fidèle.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Tauris, le 15 de la lune de Saphar, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_II" id="LETTRE_II"></a>LETTRE II.</h2> + +<h3>USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR.</h3> + +<h3>A son sérail d'Ispahan.</h3> + + +<p>Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes +de Perse; je t'ai confié ce que j'avois dans le +monde de plus cher: tu tiens en tes mains les +clefs de ces portes fatales, qui ne s'ouvrent que +pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux +de mon cœur, il se repose, et jouit d'une +sécurité entière. Tu fais la garde dans le silence +de la nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes +soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle +chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient +sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l'espérance. +Tu es le fléau du vice et la colonne de la +fidélité.</p> + +<p>Tu leur commandes, et leur obéis. Tu exécutes +aveuglément toutes leurs volontés, et leur fais +exécuter de même les lois du sérail; tu trouves de +la gloire à leur rendre les services les plus vils; tu +te soumets avec respect et avec crainte à leurs +ordres légitimes; tu les sers comme l'esclave de +leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu +commandes en maître comme moi-même, quand +tu crains le relâchement des lois de la pudeur et +de la modestie.</p> + +<p>Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait +sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves, +pour te mettre en cette place, et te confier les délices +de mon cœur: tiens-toi dans un profond +abaissement auprès de celles qui partagent mon +amour; mais fais-leur en même temps sentir leur +extrême dépendance. Procure-leur tous les plaisirs +qui peuvent être innocents; trompe leurs inquiétudes; +amuse-les par la musique, les danses, +les boissons délicieuses; persuade-leur de s'assembler +souvent. Si elles veulent aller à la campagne, +tu peux les y mener; mais fais faire main-basse +sur tous les hommes qui se présenteront devant +elles. Exhorte-les à la propreté, qui est l'image de +la netteté de l'âme; parle-leur quelquefois de moi. +Je voudrois les revoir dans ce lieu charmant qu'elles +embellissent. Adieu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Tauris, le 18 de la lune de Saphar, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_III" id="LETTRE_III"></a>LETTRE III.</h2> + +<h3>ZACHI A USBEK.</h3> + +<h3>A Tauris.</h3> + + +<p>Nous avons ordonné au chef des eunuques de +nous mener à la campagne: il te dira qu'aucun +accident ne nous est arrivé. Quand il fallut traverser +la rivière et quitter nos litières, nous nous +mîmes, selon la coutume, dans des boîtes: deux +esclaves nous portèrent sur leurs épaules, et nous +échappâmes à tous les regards.</p> + +<p>Comment aurois-je pu vivre, cher Usbek, dans +ton sérail d'Ispahan; dans ces lieux qui, me rappelant +sans cesse mes plaisirs passés, irritoient +tous les jours mes désirs avec une nouvelle violence? +J'errois d'appartements en appartements, te +cherchant toujours et ne te trouvant jamais, mais +rencontrant partout un cruel souvenir de ma félicité +passée. Tantôt je me voyois en ce lieu où, +pour la première fois de ma vie, je te reçus dans +mes bras; tantôt dans celui où tu décidas cette +fameuse querelle entre tes femmes. Chacune de +nous se prétendoit supérieure aux autres en +beauté. Nous nous présentâmes devant toi, après +avoir épuisé tout ce que l'imagination peut fournir +de parures et d'ornements: tu vis avec plaisir +les miracles de notre art; tu admiras jusqu'où +nous avoit emportées l'ardeur de te plaire. Mais +tu fis bientôt céder ces charmes empruntés à des +grâces plus naturelles; tu détruisis tout notre +ouvrage: il fallut nous dépouiller de ces ornements +qui t'étoient devenus incommodes; il fallut +paroître à ta vue dans la simplicité de la nature. +Je comptai pour rien la pudeur, je ne pensai qu'à +ma gloire. Heureux Usbek, que de charmes furent +étalés à tes yeux! Nous te vîmes longtemps +errer d'enchantements en enchantements: ton âme +incertaine demeura longtemps sans se fixer, chaque +grâce nouvelle te demandoit un tribut, nous +fûmes en un moment toutes couvertes de tes baisers; +tu portas tes curieux regards dans les lieux +les plus secrets; tu nous fis passer en un instant +dans mille situations différentes; toujours de nouveaux +commandements, et une obéissance toujours +nouvelle. Je te l'avoue, Usbek, une passion encore +plus vive que l'ambition me fit souhaiter de +te plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse +de ton cœur; tu me pris, tu me quittas, tu +revins à moi, et je sus te retenir: le triomphe fut +tout pour moi, et le désespoir pour mes rivales. Il +nous sembla que nous fussions seuls dans le +monde: tout ce qui nous entouroit ne fut plus +digne de nous occuper. Plût au ciel que mes rivales +eussent eu le courage de rester témoins de toutes +les marques d'amour que je reçus de toi! Si +elles avoient bien vu mes transports, elles auroient +senti la différence qu'il y a de mon amour au leur; +elles auroient vu que, si elles pouvoient disputer +avec moi de charmes, elles ne pouvoient pas disputer +de sensibilité... Mais où suis-je? Où m'emmène +ce vain récit? C'est un malheur de n'être +point aimée; mais c'est un affront de ne l'être +plus. Tu nous quittes, Usbek, pour aller errer +dans des climats barbares. Quoi! tu comptes pour +rien l'avantage d'être aimé? Hélas! tu ne sais pas +même ce que tu perds! Je pousse des soupirs qui +ne sont point entendus; mes larmes coulent, et tu +n'en jouis pas; il semble que l'amour respire dans +le sérail, et ton insensibilité t'en éloigne sans +cesse! Ah! mon cher Usbek, si tu savois être +heureux!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 21 de la lune de Maharram, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_IV" id="LETTRE_IV"></a>LETTRE IV.</h2> + +<h3>ZÉPHIS A USBEK.</h3> + +<h3>A Erzeron.</h3> + + +<p>Enfin ce monstre noir a résolu de me désespérer. +Il veut à toute force m'ôter mon esclave +Zélide, Zélide qui me sert avec tant d'affection, et +dont les adroites mains portent partout les ornements +et les grâces; il ne lui suffit pas que cette +séparation soit douloureuse, il veut encore qu'elle +soit déshonorante. Le traître veut regarder comme +criminels les motifs de ma confiance; et parce +qu'il s'ennuie derrière la porte, où je le renvoie +toujours, il ose supposer qu'il a entendu ou vu +des choses, que je ne sais pas même imaginer. Je +suis bien malheureuse! Ma retraite, ni ma vertu, +ne sauroient me mettre à l'abri de ses soupçons +extravagants: un vil esclave vient m'attaquer jusque +dans ton cœur, et il faut que je m'y défende! +Non, j'ai trop de respect pour moi-même pour +descendre jusqu'à des justifications: je ne veux +d'autre garant de ma conduite que toi-même, que +ton amour, que le mien, et, s'il faut te le dire, cher +Usbek, que mes larmes.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 29 de la lune de Maharram, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_V" id="LETTRE_V"></a>LETTRE V.</h2> + +<h3>RUSTAN A USBEK</h3> + +<h3>A Erzeron.</h3> + + +<p>Tu es le sujet de toutes les conversations d'Ispahan; +on ne parle que de ton départ: les +uns l'attribuent à une légèreté d'esprit, les autres +à quelque chagrin; tes amis seuls te défendent, +et ils ne persuadent personne. On ne peut +comprendre que tu puisses quitter tes femmes, +tes parents, tes amis, ta patrie, pour aller dans +des climats inconnus aux Persans. La mère de +Rica est inconsolable; elle te demande son fils, +que tu lui as, dit-elle, enlevé. Pour moi, mon +cher Usbek, je me sens naturellement porté à +approuver tout ce que tu fais: mais je ne saurois +te pardonner ton absence; et, quelques +raisons que tu m'en puisses donner, mon cœur +ne les goûtera jamais. Adieu. Aime-moi toujours.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Ispahan, le 28 de la lune de Rebiab 1, 1711<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_VI" id="LETTRE_VI"></a>LETTRE VI.</h2> + +<h3>USBEK A SON AMI NESSIR.</h3> + +<h3>A Ispahan.</h3> + + +<p>A une journée d'Érivan, nous quittâmes la Perse +pour entrer dans les terres de l'obéissance +des Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à +Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.</p> + +<p>Il faut que je te l'avoue, Nessir; j'ai senti +une douleur secrète quand j'ai perdu la Perse de +vue, et que je me suis trouvé au milieu des perfides +Osmanlins. A mesure que j'entrois dans le +pays de ces profanes, il me sembloit que je devenois +profane moi-même.</p> + +<p>Ma patrie, ma famille, mes amis se sont présentés +à mon esprit; ma tendresse s'est réveillée; +une certaine inquiétude a achevé de me troubler, +et m'a fait connoître que, pour mon repos, +j'avois trop entrepris.</p> + +<p>Mais ce qui afflige le plus mon cœur, ce sont +mes femmes. Je ne puis penser à elles que je ne +sois dévoré de chagrins.</p> + +<p>Ce n'est pas, Nessir, que je les aime: je me +trouve à cet égard dans une insensibilité qui ne +me laisse point de désirs. Dans le nombreux sérail +où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit +par lui-même: mais, de ma froideur même, il +sort une jalousie secrète, qui me dévore. Je vois +une troupe de femmes laissées presque à elles-mêmes; +je n'ai que des âmes lâches qui m'en +répondent. J'aurois peine à être en sûreté, si mes +esclaves étoient fidèles: que sera-ce, s'ils ne le sont +pas? Quelles tristes nouvelles peuvent m'en venir, +dans les pays éloignés que je vais parcourir! +C'est un mal où mes amis ne peuvent porter +de remède: c'est un lieu dont ils doivent ignorer +les tristes secrets; et qu'y pourroient-ils faire? +N'aimerois-je pas mille fois mieux une obscure +impunité qu'une correction éclatante? Je dépose +en ton cœur tous mes chagrins, mon cher +Nessir: c'est la seule consolation qui me reste +dans l'état où je suis.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Erzeron, le 10 de la lune de Rebiab 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_VII" id="LETTRE_VII"></a>LETTRE VII.</h2> + +<h3>FATMÉ A USBEK.</h3> + +<h3>A Erzeron.</h3> + + +<p>Il y a deux mois que tu es parti, mon cher +Usbek; et, dans l'abattement où je suis, je ne +puis pas me le persuader encore. Je cours tout le +sérail, comme si tu y étois; je ne suis point désabusée. +Que veux-tu que devienne une femme +qui t'aime; qui étoit accoutumée à te tenir dans +ses bras; qui n'étoit occupée que du soin de te +donner des preuves de sa tendresse; libre par +l'avantage de sa naissance, esclave par la violence +de son amour?</p> + +<p>Quand je t'épousai, mes yeux n'avoient point +encore vu le visage d'un homme: tu es le seul +dont la vue m'ait été permise<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>; car je ne compte +point au rang des hommes ces eunuques affreux +dont la moindre imperfection est de n'être +point des hommes. Quand je compare la beauté +de ton visage avec la difformité du leur, je ne puis +m'empêcher de m'estimer heureuse: mon imagination +ne me fournit point d'idée plus ravissante +que les charmes enchanteurs de ta personne. +Je te le jure, Usbek, quand il me seroit permis +de sortir de ce lieu où je suis enfermée par la +nécessité de ma condition; quand je pourrois me +dérober à la garde qui m'environne; quand il +me seroit permis de choisir parmi tous les +hommes qui vivent dans cette capitale des nations; +Usbek, je te le jure, je ne choisirois que +toi. Il ne peut y avoir que toi dans le monde qui +mérites d'être aimé.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Les femmes persanes sont beaucoup plus étroitement gardées +que les femmes turques et les femmes indiennes.</p></div> + +<p>Ne pense pas que ton absence m'ait fait négliger +une beauté qui t'est chère: quoique je ne +doive être vue de personne, et que les ornements +dont je me pare soient inutiles à ton bonheur, +je cherche cependant à m'entretenir dans l'habitude +de plaire; je ne me couche point que je +ne me sois parfumée des essences les plus délicieuses. +Je me rappelle ce temps heureux où tu venois +dans mes bras; un songe flatteur, qui me séduit, +me montre ce cher objet de mon amour; mon +imagination se perd dans ses désirs, comme elle +se flatte dans ses espérances: je pense quelquefois +que, dégoûté d'un pénible voyage, tu vas +revenir à nous: la nuit se passe dans des songes +qui n'appartiennent ni à la veille ni au sommeil; +je te cherche à mes côtés, et il me semble +que tu me fuis; enfin le feu qui me dévore dissipe +lui-même ces enchantements, et rappelle mes esprits. +Je me trouve pour lors si animée... Tu ne +le croirois pas, Usbek; il est impossible de vivre +dans cet état; le feu coule dans mes veines: que +ne puis-je t'exprimer ce que je sens si bien? et +comment sens-je si bien ce que je ne puis t'exprimer? +Dans ces moments, Usbek, je donnerois +l'empire du monde pour un seul de tes baisers. +Qu'une femme est malheureuse d'avoir des désirs +si violents, lorsqu'elle est privée de celui qui peut +seul les satisfaire; que, livrée à elle-même, n'ayant +rien qui puisse la distraire, il faut qu'elle vive dans +l'habitude des soupirs et dans la fureur d'une +passion irritée; que, bien loin d'être heureuse, +elle n'a pas même l'avantage de servir à la félicité +d'un autre: ornement inutile d'un sérail, gardée +pour l'honneur et non pas pour le bonheur de +son époux!</p> + +<p>Vous êtes bien cruels, vous autres hommes! +Vous êtes charmés que nous ayons des désirs +que nous ne puissions satisfaire: vous nous +traitez comme si nous étions insensibles, et vous +seriez bien fâchés que nous le fussions: vous +croyez que nos désirs, si longtemps mortifiés, +seront irrités à votre vue. Il y a de la peine à +se faire aimer; il est plus court d'obtenir de +notre tempérament ce que vous n'osez espérer +de votre mérite.</p> + +<p>Adieu, mon cher Usbek, adieu. Compte que je +ne vis que pour t'adorer: mon âme est toute +pleine de toi; et ton absence, bien loin de te +faire oublier, animeroit mon amour s'il pouvoit +devenir plus violent.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le 12 de la lune de Rebiab 1, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_VIII" id="LETTRE_VIII"></a>LETTRE VIII.</h2> + +<h3>USBEK A SON AMI RUSTAN.</h3> + +<h3>A Ispahan.</h3> + + +<p>Ta lettre m'a été rendue à Erzeron, où je +suis. Je m'étois bien douté que mon départ +feroit du bruit: je ne m'en suis point mis en +peine: que veux-tu que je suive, la prudence de +mes ennemis, ou la mienne?</p> + +<p>Je parus à la cour dès ma plus tendre jeunesse; +je le puis dire, mon cœur ne s'y corrompit +point: je formai même un grand dessein, +j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice, +je m'en éloignai; mais je m'en approchai ensuite +pour le démasquer. Je portai la vérité +jusqu'au pied du trône: j'y parlai un langage +jusqu'alors inconnu; je déconcertai la flatterie, +et j'étonnai en même temps les adorateurs et +l'idole.</p> + +<p>Mais quand je vis que ma sincérité m'avoit +fait des ennemis; que je m'étois attiré la jalousie +des ministres sans avoir la faveur du prince; que, +dans une cour corrompue, je ne me soutenois plus +que par une foible vertu, je résolus de la quitter. +Je feignis un grand attachement pour les sciences; +et, à force de le feindre, il me vint réellement. Je ne +me mêlai plus d'aucunes affaires, et je me retirai +dans une maison de campagne. Mais ce parti +même avoit ses inconvénients: je restois toujours +exposé à la malice de mes ennemis, et je +m'étois presque ôté les moyens de m'en garantir. +Quelques avis secrets me firent penser à moi +sérieusement: je résolus de m'exiler de ma patrie, +et ma retraite même de la cour m'en fournit un +prétexte plausible. J'allai au roi; je lui marquai +l'envie que j'avois de m'instruire dans les sciences +de l'Occident; je lui insinuai qu'il pourroit tirer +de l'utilité de mes voyages: je trouvai grâce devant +ses yeux; je partis, et je dérobai une victime +à mes ennemis.</p> + +<p>Voilà, Rustan, le véritable motif de mon +voyage. Laisse parler Ispahan; ne me défends +que devant ceux qui m'aiment. Laisse à mes +ennemis leurs interprétations malignes: je suis +trop heureux que ce soit le seul mal qu'ils me +puissent faire.</p> + +<p>On parle de moi à présent: peut-être ne serai-je +que trop oublié, et que mes amis... Non, +Rustan, je ne veux point me livrer à cette triste +pensée: je leur serai toujours cher; je compte +sur leur fidélité, comme sur la tienne.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_IX" id="LETTRE_IX"></a>LETTRE IX.</h2> + +<h3>LE PREMIER EUNUQUE A IBBI.</h3> + +<h3>A Erzeron.</h3> + + +<p>Tu suis ton ancien maître dans ses voyages; +tu parcours les provinces et les royaumes; les +chagrins ne sauroient faire d'impression sur toi; +chaque instant te montre des choses nouvelles; +tout ce que tu vois te récrée, et te fait passer le +temps sans le sentir.</p> + +<p>Il n'en est pas de même de moi, qui, enfermé +dans une affreuse prison, suis toujours environné +des mêmes objets et dévoré des mêmes chagrins. +Je gémis accablé sous le poids des soins et des +inquiétudes de cinquante années; et, dans le +cours d'une longue vie, je ne puis pas dire avoir +eu un jour serein et un moment tranquille.</p> + +<p>Lorsque mon premier maître eut formé le cruel +projet de me confier ses femmes, et m'eut obligé, +par des séductions soutenues de mille menaces, +de me séparer pour jamais de moi-même; las +de servir dans les emplois les plus pénibles, je +comptai sacrifier mes passions à mon repos et à +ma fortune. Malheureux que j'étois! mon esprit +préoccupé me faisoit voir le dédommagement, et +non pas la perte: j'espérois que je serois délivré +des atteintes de l'amour par l'impuissance de le +satisfaire. Hélas! on éteignit en moi l'effet des +passions, sans en éteindre la cause; et, bien loin +d'en être soulagé, je me trouvai environné d'objets +qui les irritoient sans cesse. J'entrai dans le +sérail, où tout m'inspiroit le regret de ce que +j'avois perdu: je me sentois animé à chaque instant; +mille grâces naturelles sembloient ne se découvrir +à ma vue que pour me désoler; pour +comble de malheurs, j'avois toujours devant les +yeux un homme heureux. Dans ce temps de +trouble, je n'ai jamais conduit une femme dans +le lit de mon maître, je ne l'ai jamais déshabillée, +que je ne sois rentré chez moi la rage +dans le cœur, et un affreux désespoir dans l'âme.</p> + +<p>Voilà comme j'ai passé ma misérable jeunesse: je +n'avois de confident que moi-même. Chargé +d'ennuis et de chagrins, il me les falloit dévorer; +et ces mêmes femmes que j'étois tenté de regarder +avec des yeux si tendres, je ne les envisageois +qu'avec des regards sévères: j'étois perdu +si elles m'avoient pénétré; quel avantage n'en +auroient-elles pas pris!</p> + +<p>Je me souviens qu'un jour que je mettois une +femme dans le bain, je me sentis si transporté que +je perdis entièrement la raison, et que j'osai +porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus, +à la première réflexion, que ce jour étoit le +dernier de mes jours. Je fus pourtant assez heureux +pour échapper à mille morts; mais la beauté que +j'avois faite confidente de ma faiblesse me vendit +bien cher son silence; je perdis entièrement mon +autorité sur elle, et elle m'a obligé depuis à des +condescendances qui m'ont exposé mille fois à +perdre la vie.</p> + +<p>Enfin, les feux de la jeunesse ont passé; je suis +vieux, et je me trouve, à cet égard, dans un état +tranquille; je regarde les femmes avec indifférence, +et je leur rends bien tous leurs mépris, +et tous les tourments qu'elles m'ont fait souffrir. +Je me souviens toujours que j'étois né pour les +commander; et il me semble que je redeviens +homme dans les occasions où je leur commande +encore. Je les hais depuis que je les envisage de +sang-froid, et que ma raison me laisse voir toutes +leurs foiblesses. Quoique je les garde pour un +autre, le plaisir de me faire obéir me donne +une joie secrète; quand je les prive de tout, il me +semble que c'est pour moi, et il m'en revient toujours +une satisfaction indirecte: je me trouve +dans le sérail comme dans un petit empire; et +mon ambition, la seule passion qui me reste, se +satisfait un peu. Je vois avec plaisir que tout +roule sur moi, et qu'à tous les instants je suis nécessaire; +je me charge volontiers de la haine de +toutes ces femmes, qui m'affermit dans le poste +où je suis. Aussi n'ont-elles pas affaire à un ingrat: +elles me trouvent au-devant de tous leurs +plaisirs les plus innocents, je me présente toujours +à elles comme une barrière inébranlable; +elles forment des projets, et je les arrête soudain: +je m'arme de refus, je me hérisse de scrupules; +je n'ai jamais dans la bouche que les mots de +devoir, de vertu, de pudeur, de modestie. Je les +désespère en leur parlant sans cesse de la foiblesse +de leur sexe, et de l'autorité du maître; je +me plains ensuite d'être obligé à tant de sévérité, +et je semble vouloir leur faire entendre que je +n'ai d'autre motif que leur propre intérêt, et un +grand attachement pour elles.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'à mon tour je n'aie un nombre +infini de désagréments, et que tous les jours ces +femmes vindicatives ne cherchent à renchérir +sur ceux que je leur donne: elles ont des revers +terribles. Il y a entre nous comme un flux et +un reflux d'empire et de soumission: elles font +toujours tomber sur moi les emplois les plus humiliants; +elles affectent un mépris qui n'a point +d'exemple; et, sans égard pour ma vieillesse, elles +me font lever, la nuit, dix fois pour la moindre +bagatelle; je suis accablé sans cesse d'ordres, de +commandements, d'emplois, de caprices; il semble +qu'elles se relayent pour m'exercer, et que +leurs fantaisies se succèdent. Souvent elles se +plaisent à me faire redoubler de soins; elles me +font faire de fausses confidences: tantôt on vient +me dire qu'il a paru un jeune homme autour +de ces murs, une autre fois qu'on a entendu du +bruit, ou bien qu'on doit rendre une lettre: +tout ceci me trouble, et elles rient de ce trouble; +elles sont charmées de me voir ainsi me tourmenter +moi-même. Une autre fois elles m'attachent +derrière leur porte, et m'y enchaînent nuit +et jour. Elles savent bien feindre des maladies, +des défaillances, des frayeurs: elles ne manquent +point de prétexte pour me mener au point où elles +veulent. Il faut, dans ces occasions, une obéissance +aveugle et une complaisance sans bornes: +un refus dans la bouche d'un homme comme +moi seroit une chose inouïe; et, si je balançois à +leur obéir, elles seroient en droit de me châtier. +J'aimerois autant perdre la vie, mon cher Ibbi, +que de descendre à cette humiliation.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: je ne suis jamais sûr d'être +un instant dans la faveur de mon maître; j'ai +autant d'ennemies dans son cœur, qui ne songent +qu'à me perdre: elles ont des quarts d'heure +où je ne suis point écouté, des quarts d'heure +où l'on ne refuse rien, des quarts d'heure où +j'ai toujours tort. Je mène dans le lit de mon +maître des femmes irritées: crois-tu que l'on y +travaille pour moi, et que mon parti soit le plus +fort? J'ai tout à craindre de leurs larmes, de +leurs soupirs, de leurs embrassements, et de leurs +plaisirs mêmes: elles sont dans le lieu de leurs +triomphes; leurs charmes me deviennent terribles: +les services présents effacent dans un moment +tous mes services passés; et rien ne peut me +répondre d'un maître qui n'est plus à lui-même.</p> + +<p>Combien de fois m'est-il arrivé de me coucher +dans la faveur, et de me lever dans la disgrâce! +Le jour que je fus fouetté si indignement autour du +sérail, qu'avois-je fait? Je laisse une femme dans +les bras de mon maître: dès qu'elle le vit enflammé, +elle versa un torrent de larmes; elle se +plaignit, et ménagea si bien ses plaintes, qu'elles +augmentoient à mesure de l'amour qu'elle faisoit +naître. Comment aurois-je pu me soutenir dans +un moment si critique? Je fus perdu lorsque je +m'y attendois le moins; je fus la victime d'une +négociation amoureuse, et d'un traité que les soupirs +avoient fait. Voilà, cher Ibbi, l'état cruel +dans lequel j'ai toujours vécu.</p> + +<p>Que tu es heureux! tes soins se bornent uniquement +à la personne d'Usbek. Il t'est facile de lui +plaire et de te maintenir dans sa faveur jusques +au dernier de tes jours.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_X" id="LETTRE_X"></a>LETTRE X.</h2> + +<h3>MIRZA A SON AMI USBEK.</h3> + +<h3>A Erzeron.</h3> + + +<p>Tu étois le seul qui pût me dédommager de l'absence +de Rica; et il n'y avoit que Rica qui pût +me consoler de la tienne. Tu nous manques, Usbek: +tu étois l'âme de notre société. Qu'il faut de +violence pour rompre les engagements que le cœur +et l'esprit ont formés!</p> + +<p>Nous disputons ici beaucoup; nos disputes roulent +ordinairement sur la morale. Hier on mit en +question si les hommes étoient heureux par les +plaisirs et les satisfactions des sens, ou par la pratique +de la vertu. Je t'ai souvent ouï dire que les +hommes étoient nés pour être vertueux, et que la +justice est une qualité qui leur est aussi propre +que l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que +tu veux dire.</p> + +<p>J'ai parlé à des mollaks, qui me désespèrent +avec leurs passages de l'Alcoran: car je ne leur +parle pas comme vrai croyant, mais comme +homme, comme citoyen, comme père de famille. +Adieu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XI" id="LETTRE_XI"></a>LETTRE XI.</h2> + +<h3>USBEK A MIRZA.</h3> + +<h3>A Ispahan.</h3> + + +<p>Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne; +tu descends jusqu'à me consulter; tu me crois +capable de t'instruire. Mon cher Mirza, il y a une +chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion +que tu as conçue de moi: c'est ton amitié, +qui me la procure.</p> + +<p>Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas +cru devoir employer des raisonnements fort abstraits. +Il y a de certaines vérités qu'il ne suffit pas +de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir: +telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce +morceau d'histoire te touchera plus qu'une philosophie +subtile.</p> + +<p>Il y avoit en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, +qui descendoit de ces anciens Troglodytes +qui, si nous en croyons les historiens, ressembloient +plus à des bêtes qu'à des hommes. +Ceux-ci n'étoient point si contrefaits, ils n'étoient +point velus comme des ours, ils ne siffloient point, +ils avoient des yeux; mais ils étoient si méchants +et si féroces, qu'il n'y avoit parmi eux aucun principe +d'équité ni de justice.</p> + +<p>Ils avoient un roi d'une origine étrangère, qui, +voulant corriger la méchanceté de leur naturel, +les traitoit sévèrement; mais ils conjurèrent contre +lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille +royale.</p> + +<p>Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir +un gouvernement; et, après bien des dissensions, +ils créèrent des magistrats. Mais à peine les +eurent-ils élus, qu'ils leur devinrent insupportables; +et ils les massacrèrent encore.</p> + +<p>Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta +plus que son naturel sauvage. Tous les +particuliers convinrent qu'ils n'obéiroient plus à +personne; que chacun veilleroit uniquement à +ses intérêts, sans consulter ceux des autres.</p> + +<p>Cette résolution unanime flattoit extrêmement +tous les particuliers. Ils disoient: Qu'ai-je affaire +d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je +ne me soucie point? Je penserai uniquement à +moi. Je vivrai heureux: que m'importe que les +autres le soient? Je me procurerai tous mes besoins; +et, pourvu que je les aie, je ne me soucie +point que tous les autres Troglodytes soient misérables.</p> + +<p>On étoit dans le mois où l'on ensemence les +terres; chacun dit: Je ne labourerai mon champ +que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut +pour me nourrir; une plus grande quantité me +seroit inutile: je ne prendrai point de la peine +pour rien.</p> + +<p>Les terres de ce petit royaume n'étoient pas de +même nature: il y en avoit d'arides et de montagneuses, +et d'autres qui, dans un terrain bas, +étoient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année, +la sécheresse fut très-grande; de manière que +les terres qui étoient dans les lieux élevés manquèrent +absolument, tandis que celles qui purent +être arrosées furent très-fertiles: ainsi les peuples +des montagnes périrent presque tous de faim par +la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager +la récolte.</p> + +<p>L'année d'ensuite fut très-pluvieuse: les lieux +élevés se trouvèrent d'une fertilité extraordinaire, +et les terres basses furent submergées. La moitié +du peuple cria une seconde fois famine; mais ces +misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils +l'avoient été eux-mêmes.</p> + +<p>Un des principaux habitants avoit une femme +fort belle; son voisin en devint amoureux, et l'enleva: +il s'émut une grande querelle; et, après bien +des injures et des coups, ils convinrent de s'en +remettre à la décision d'un Troglodyte qui, pendant +que la république subsistoit, avoit eu quelque +crédit. Ils allèrent à lui, et voulurent lui dire +leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que +cette femme soit à vous ou à vous? J'ai mon +champ à labourer; je n'irai peut-être pas employer +mon temps à terminer vos différends et à +travailler à vos affaires, tandis que je négligerai +les miennes; je vous prie de me laisser en repos, +et de ne m'importuner plus de vos querelles. Là-dessus +il les quitta, et s'en alla travailler ses terres. +Le ravisseur, qui étoit le plus fort, jura qu'il +mourroit plutôt que de rendre cette femme; et +l'autre, pénétré de l'injustice de son voisin et de +la dureté du juge, s'en retournoit désespéré, lorsqu'il +trouva dans son chemin une femme jeune et +belle, qui revenoit de la fontaine. Il n'avoit plus +de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien +davantage lorsqu'il apprit que c'étoit la femme de +celui qu'il avoit voulu prendre pour juge, et qui +avoit été si peu sensible à son malheur: il l'enleva, +et l'emmena dans sa maison.</p> + +<p>Il y avoit un homme qui possédoit un champ +assez fertile, qu'il cultivoit avec grand soin: deux +de ses voisins s'unirent ensemble, le chassèrent de +sa maison, occupèrent son champ; ils firent entre +eux une union pour se défendre contre tous ceux +qui voudroient l'usurper; et effectivement ils se +soutinrent par là pendant plusieurs mois; mais un +des deux, ennuyé de partager ce qu'il pouvoit +avoir tout seul, tua l'autre, et devint seul maître +du champ. Son empire ne fut pas long: deux autres +Troglodytes vinrent l'attaquer; il se trouva +trop foible pour se défendre, et il fut massacré.</p> + +<p>Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine +qui étoit à vendre; il en demanda le prix; le marchand +dit en lui-même: Naturellement je ne devrois +espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il +en faut pour acheter deux mesures de blé; mais je +la vais vendre quatre fois davantage, afin d'avoir +huit mesures. Il fallut en passer par là, et payer le +prix demandé. Je suis bien aise, dit le marchand; +j'aurai du blé à présent. Que dites-vous? reprit +l'étranger; vous avez besoin de blé? J'en ai à vendre: +il n'y a que le prix qui vous étonnera peut-être; +car vous saurez que le blé est extrêmement +cher, et que la famine règne presque partout: +mais rendez-moi mon argent, et je vous donnerai +une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire +autrement, dussiez-vous crever de faim.</p> + +<p>Cependant une maladie cruelle ravageoit la contrée. +Un médecin habile y arriva du pays voisin, +et donna ses remèdes si à propos, qu'il guérit +tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie +eut cessé, il alla chez tous ceux qu'il avoit +traités demander son salaire; mais il ne trouva +que des refus: il retourna dans son pays, et il y +arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. +Mais bientôt après il apprit que la même maladie +se faisoit sentir de nouveau, et affligeoit plus que +jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui cette +fois, et n'attendirent pas qu'il vînt chez eux. +Allez, leur dit-il, hommes injustes, vous avez +dans l'âme un poison plus mortel que celui dont +vous voulez guérir; vous ne méritez pas d'occuper +une place sur la terre, parce que vous n'avez +point d'humanité, et que les règles de l'équité vous +sont inconnues: je croirois offenser les dieux, qui +vous punissent, si je m'opposois à la justice de leur +colère.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Erzeron, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XII" id="LETTRE_XII"></a>LETTRE XII.</h2> + +<h3>USBEK AU MÊME.</h3> + +<h3>A Ispahan.</h3> + + +<p>Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes +périrent par leur méchanceté même, et +furent les victimes de leurs propres injustices. De +tant de familles, il n'en resta que deux qui échappèrent +aux malheurs de la nation. Il y avoit dans +ce pays deux hommes bien singuliers: ils avoient +de l'humanité; ils connaissoient la justice; ils aimoient +la vertu; autant liés par la droiture de leur +cœur que par la corruption de celui des autres, ils +voyoient la désolation générale, et ne la ressentoient +que par la pitié: c'étoit le motif d'une union +nouvelle. Ils travailloient avec une sollicitude +commune pour l'intérêt commun; ils n'avoient +de différends que ceux qu'une douce et tendre +amitié faisoit naître; et dans l'endroit du pays le +plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes +de leur présence, ils menoient une vie heureuse +et tranquille: la terre sembloit produire +d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.</p> + +<p>Ils aimoient leurs femmes, et ils en étoient tendrement +chéris. Toute leur attention étoit d'élever +leurs enfants à la vertu. Ils leur représentoient +sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et +leur mettoient devant les yeux cet exemple si touchant; +ils leur faisoient surtout sentir que l'intérêt +des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt +commun; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir +se perdre; que la vertu n'est point une chose qui +doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder +comme un exercice pénible; et que la justice pour +autrui est une charité pour nous.</p> + +<p>Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, +qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. +Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux +s'accrut par d'heureux mariages: le nombre augmenta, +l'union fut toujours la même; et la vertu, +bien loin de s'affoiblir dans la multitude, fut fortifiée, +au contraire, par un plus grand nombre +d'exemples.</p> + +<p>Qui pourroit représenter ici le bonheur de ces +Troglodytes? Un peuple si juste devoit être chéri +des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connoître, +il apprit à les craindre; et la religion vint +adoucir dans les mœurs ce que la nature y avoit +laissé de trop rude.</p> + +<p>Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux. +Les jeunes filles, ornées de fleurs, et les jeunes +garçons, les célébroient par leurs danses, et par +les accords d'une musique champêtre; on faisoit +ensuite des festins, où la joie ne régnoit pas moins +que la frugalité. C'étoit dans ces assemblées que +parloit la nature naïve, c'est là qu'on apprenoit à +donner le cœur et à le recevoir; c'est là que la +pudeur virginale faisoit en rougissant un aveu +surpris, mais bientôt confirmé par le consentement +des pères; et c'est là que les tendres mères +se plaisoient à prévoir par avance une union douce +et fidèle.</p> + +<p>On alloit au temple pour demander les faveurs +des dieux: ce n'étoit pas les richesses et une onéreuse +abondance; de pareils souhaits étoient indignes +des heureux Troglodytes; ils ne savoient les +désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étoient +au pied des autels que pour demander la santé de +leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de +leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants. +Les filles y venoient apporter le tendre +sacrifice de leur cœur, et ne leur demandoient +d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte +heureux.</p> + +<p>Le soir, lorsque les troupeaux quittoient les +prairies, et que les bœufs fatigués avoient ramené +la charrue, ils s'assembloient; et, dans un repas +frugal, ils chantoient les injustices des premiers +Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante +avec un nouveau peuple, et sa félicité: ils +chantoient ensuite les grandeurs des dieux, leurs +faveurs toujours présentes aux hommes qui les +implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne +les craignent pas; ils décrivoient ensuite les délices +de la vie champêtre et le bonheur d'une condition +toujours parée de l'innocence. Bientôt ils s'abandonnoient +à un sommeil que les soins et les chagrins +n'interrompoient jamais.</p> + +<p>La nature ne fournissoit pas moins à leurs désirs +qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la +cupidité étoit étrangère: ils se faisoient des présents, +où celui qui donnoit croyoit toujours avoir +l'avantage. Le peuple troglodyte se regardoit +comme une seule famille; les troupeaux étoient +presque toujours confondus; la seule peine qu'on +s'épargnoit ordinairement, c'étoit de les partager.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Erzeron, le 6 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XIII" id="LETTRE_XIII"></a>LETTRE XIII.</h2> + +<h3>USBEK AU MÊME.</h3> + + +<p>Je ne saurois assez te parler de la vertu des +Troglodytes. Un d'eux disoit un jour: Mon +père doit demain labourer son champ; je me +lèverai deux heures avant lui, et quand il ira à +son champ, il le trouvera tout labouré.</p> + +<p>Un autre disoit en lui-même: Il me semble que +ma sœur a du goût pour un jeune Troglodyte de +nos parents; il faut que je parle à mon père, et +que je le détermine à faire ce mariage.</p> + +<p>On vint dire à un autre que des voleurs avoient +enlevé son troupeau: J'en suis bien fâché, dit-il; +car il y avoit une génisse toute blanche que je voulois +offrir aux dieux.</p> + +<p>On entendoit dire à un autre: Il faut que j'aille +au temple remercier les dieux; car mon frère, que +mon père aime tant et que je chéris si fort, a recouvré +la santé.</p> + +<p>Ou bien: Il y a un champ qui touche celui de +mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les +jours exposés aux ardeurs du soleil; il faut que +j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres +gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur +ombre.</p> + +<p>Un jour que plusieurs Troglodytes étoient assemblés, +un vieillard parla d'un jeune homme qu'il +soupçonnoit d'avoir commis une mauvaise action, +et lui en fit des reproches. Nous ne croyons pas +qu'il ait commis ce crime, dirent les jeunes Troglodytes; +mais, s'il l'a fait, puisse-t-il mourir le +dernier de sa famille!</p> + +<p>On vint dire à un Troglodyte que des étrangers +avoient pillé sa maison et avoient tout emporté. +S'ils n'étoient pas injustes, répondit-il, je souhaiterois +que les dieux leur en donnassent un plus +long usage qu'à moi.</p> + +<p>Tant de prospérités ne furent pas regardées sans +envie: les peuples voisins s'assemblèrent; et, sous +un vain prétexte, ils résolurent d'enlever leurs +troupeaux. Dès que cette résolution fut connue, +les Troglodytes envoyèrent au-devant d'eux des +ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi:</p> + +<p>«Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlevé +vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos +campagnes? Non: nous sommes justes, et nous +craignons les dieux. Que demandez-vous donc de +nous? Voulez-vous de la laine pour vous faire des +habits? voulez-vous du lait de nos troupeaux, ou +des fruits de nos terres? Posez bas les armes; venez +au milieu de nous, et nous vous donnerons +de tout cela. Mais nous jurons, par ce qu'il y a de +plus sacré, que, si vous entrez dans nos terres +comme ennemis, nous vous regarderons comme +un peuple injuste, et que nous vous traiterons +comme des bêtes farouches.»</p> + +<p>Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ces +peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des +Troglodytes, qu'ils ne croyoient défendus que par +leur innocence.</p> + +<p>Mais ils étoient bien disposés à la défense. Ils +avoient mis leurs femmes et leurs enfants au milieu +d'eux. Ils furent étonnés de l'injustice de leurs +ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur +nouvelle s'étoit emparée de leur cœur: l'un vouloit +mourir pour son père, un autre pour sa femme +et ses enfants, celui-ci pour ses frères, celui-là +pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte; la +place de celui qui expiroit étoit d'abord prise par +un autre, qui, outre la cause commune, avoit encore +une mort particulière à venger.</p> + +<p>Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. +Ces peuples lâches, qui ne cherchoient que le +butin, n'eurent pas honte de fuir; et ils cédèrent +à la vertu des Troglodytes, même sans en être +touchés.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Erzeron, le 9 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XIV" id="LETTRE_XIV"></a>LETTRE XIV.</h2> + +<h3>USBEK AU MÊME.</h3> + + +<p>Comme le peuple grossissoit tous les jours, les +Troglodytes crurent qu'il étoit à propos de se +choisir un roi: ils convinrent qu'il falloit déférer +la couronne à celui qui étoit le plus juste; et ils +jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable +par son âge et par une longue vertu. Il n'avoit pas +voulu se trouver à cette assemblée; il s'étoit retiré +dans sa maison, le cœur serré de tristesse.</p> + +<p>Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre +le choix qu'on avoit fait de lui: A Dieu +ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux Troglodytes, +que l'on puisse croire qu'il n'y a personne +parmi eux de plus juste que moi! Vous me déférez +la couronne, et, si vous le voulez absolument, +il faudra bien que je la prenne; mais comptez que +je mourrai de douleur d'avoir vu en naissant les +Troglodytes libres, et de les voir aujourd'hui assujettis. +A ces mots, il se mit à répandre un torrent +de larmes. Malheureux jour! disoit-il; et pourquoi +ai-je tant vécu? Puis il s'écria d'une voix sévère: +Je vois bien ce que c'est, ô Troglodytes! votre +vertu commence à vous peser. Dans l'état où vous +êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez +vertueux malgré vous; sans cela vous ne sauriez +subsister, et vous tomberiez dans le malheur de +vos premiers pères. Mais ce joug vous paroît trop +dur: vous aimez mieux être soumis à un prince, +et obéir à ses lois, moins rigides que vos mœurs. +Vous savez que pour lors vous pourrez contenter +votre ambition, acquérir des richesses, et languir +dans une lâche volupté; et que, pourvu que vous +évitiez de tomber dans les grands crimes, vous +n'aurez pas besoin de la vertu. Il s'arrêta un moment, +et ses larmes coulèrent plus que jamais. Et +que prétendez-vous que je fasse? Comment se +peut-il que je commande quelque chose à un +Troglodyte? Voulez-vous qu'il fasse une action +vertueuse parce que je la lui commande, lui qui +la feroit tout de même sans moi, et par le seul +penchant de la nature? O Troglodytes! je suis à la +fin de mes jours, mon sang est glacé dans mes +veines, je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux: +pourquoi voulez-vous que je les afflige, et que je +sois obligé de leur dire que je vous ai laissés sous +un autre joug que celui de la vertu?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Erzeron, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XV" id="LETTRE_XV"></a>LETTRE XV.</h2> + +<h3>LE PREMIER EUNUQUE A JARON,</h3> + +<h3>EUNUQUE NOIR.</h3> + +<h3>A Erzeron.</h3> + + +<p>Je prie le ciel qu'il te ramène dans ces lieux, et +te dérobe à tous les dangers.</p> + +<p>Quoique je n'aie guère jamais connu cet engagement +qu'on appelle amitié, et que je me sois +enveloppé tout entier dans moi-même, tu m'as +cependant fait sentir que j'avois encore un cœur; +et, pendant que j'étois de bronze pour tous ces +esclaves qui vivoient sous mes lois, je voyois +croître ton enfance avec plaisir.</p> + +<p>Le temps vint où mon maître jeta sur toi les +yeux. Il s'en falloit bien que la nature eût encore +parlé, lorsque le fer te sépara de la nature. Je ne +te dirai point si je te plaignis, ou si je sentis du +plaisir à te voir élevé jusqu'à moi. J'apaisai tes +pleurs et tes cris. Je crus te voir prendre une +seconde naissance, et sortir d'une servitude +où tu devois toujours obéir, pour entrer dans +une servitude où tu devois commander. Je pris +soin de ton éducation. La sévérité, toujours +inséparable des instructions, te fit longtemps +ignorer que tu m'étois cher. Tu me l'étois pourtant; +et je te dirai que je t'aimois comme un +père aime son fils, si ces noms de père et de fils +pouvoient convenir à notre destinée.</p> + +<p>Tu vas parcourir les pays habités par les +chrétiens, qui n'ont jamais cru. Il est impossible +que tu n'y contractes bien des souillures. +Comment le prophète pourroit-il te regarder +au milieu de tant de millions de ses ennemis? +Je voudrois que mon maître fît, à son retour, +le pèlerinage de la Mecque: vous vous purifieriez +tous dans la terre des anges.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XVI" id="LETTRE_XVI"></a>LETTRE XVI.</h2> + +<h3>USBAK AU MOLLAK MÉHÉMET ALI,</h3> + +<h3>GARDIEN DES TROIS TOMBEAUX.</h3> + +<h3>A Com.</h3> + + +<p>Pourquoi vis-tu dans les tombeaux, divin +mollak? Tu es bien plus fait pour le séjour +des étoiles. Tu te caches sans doute de peur +d'obscurcir le soleil: tu n'as point de taches +comme cet astre; mais, comme lui, tu te couvres +Pde nuages.</p> + +<p>Ta science est un abîme plus profond que +l'Océan; ton esprit est plus perçant que Zufagar, +cette épée d'Ali, qui avoit deux pointes; +tu sais ce qui se passe dans les neuf chœurs des +puissances célestes; tu lis l'Alcoran sur la poitrine +de notre divin prophète; et, lorsque tu +trouves quelque passage obscur, un ange, par +son ordre, déploie ses ailes rapides, et descend +du trône pour t'en révéler le secret.</p> + +<p>Je pourrois par ton moyen avoir avec les séraphins +une intime correspondance: car enfin, +treizième immaum, n'es-tu pas le centre où le ciel +et la terre aboutissent, et le point de communication +entre l'abîme et l'empyrée?</p> + +<p>Je suis au milieu d'un peuple profane: permets +que je me purifie avec toi; souffre que je +tourne mon visage vers les lieux sacrés que tu +habites; distingue-moi des méchants, comme on +distingue, au lever de l'aurore, le filet blanc d'avec +le filet noir; aide-moi de tes conseils; prends +soin de mon âme; enivre-la de l'esprit des prophètes; +nourris-la de la science du paradis, et +permets que je mette ses plaies à tes pieds. +Adresse tes lettres sacrées à Erzeron, où je resterai +quelques mois.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Erzeron, le 11 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XVII" id="LETTRE_XVII"></a>LETTRE XVII.</h2> + +<h3>USBEK AU MÊME.</h3> + + +<p>Je ne puis, divin mollak, calmer mon impatience: +je ne saurois attendre ta sublime +réponse. J'ai des doutes, il faut les fixer: je sens +que ma raison s'égare; ramène-la dans le droit +chemin; viens m'éclairer, source de lumière; +foudroie avec ta plume divine les difficultés +que je vais te proposer; fais-moi pitié de moi-même, +et rougir de la question que je vais +faire.</p> + +<p>D'où vient que notre législateur nous prive +de la chair de pourceau, et de toutes les viandes +qu'il appelle immondes? D'où vient qu'il nous +défend de toucher un corps mort, et que, pour +purifier notre âme, il nous ordonne de nous +laver sans cesse le corps? Il me semble que les +choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni impures: +je ne puis concevoir aucune qualité inhérente +au sujet qui puisse les rendre telles. La +boue ne nous paroît sale que parce qu'elle +blesse notre vue, ou quelque autre de nos sens: +mais, en elle-même, elle ne l'est pas plus que l'or +et les diamants. L'idée de souillure contractée +par l'attouchement d'un cadavre ne nous est venue +que d'une certaine répugnance naturelle que +nous en avons. Si les corps de ceux qui ne se +lavent point ne blessoient ni l'odorat ni la vue, +comment auroit-on pu s'imaginer qu'ils fussent +impurs?</p> + +<p>Les sens, divin mollak, doivent donc être les +seuls juges de la pureté ou de l'impureté des +choses. Mais, comme les objets n'affectent point +les hommes de la même manière; que ce qui +donne une sensation agréable aux uns en produit +une dégoûtante chez les autres, il suit que le témoignage +des sens ne peut servir ici de règle, à +moins qu'on ne dise que chacun peut à sa fantaisie +décider ce point, et distinguer, pour ce qui le +concerne, les choses pures d'avec celles qui ne le +sont pas.</p> + +<p>Mais cela même, sacré mollak, ne renverseroit-il +pas les distinctions établies par notre divin +prophète, et les points fondamentaux de la loi +qui a été écrite de la main des anges?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XVIII" id="LETTRE_XVIII"></a>LETTRE XVIII.</h2> + +<h3>MÉHÉMET ALI, SERVITEUR DES PROPHÈTES,</h3> + +<h3>A USBEK.</h3> + + +<p>Vous nous faites toujours des questions qu'on a +faites mille fois à notre saint prophète. Que ne +lisez-vous les traditions des docteurs? que n'allez-vous +à cette source pure de toute intelligence? +vous trouveriez tous vos doutes résolus.</p> + +<p>Malheureux, qui, toujours embarrassés des +choses de la terre, n'avez jamais regardé d'un œil +fixe celles du ciel, et qui révérez la condition des +mollaks, sans oser ni l'embrasser ni la suivre!</p> + +<p>Profanes, qui n'entrez jamais dans les secrets de +l'Éternel, vos lumières ressemblent aux ténèbres +de l'abîme, et les raisonnements de votre esprit +sont comme la poussière que vos pieds font élever +lorsque le soleil est dans son midi, dans le mois +ardent de Chahban.</p> + +<p>Aussi le zénith de votre esprit ne va pas au +nadir de celui du moindre des immaums<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Votre +vaine philosophie est cet éclair qui annonce +l'orage et l'obscurité: vous êtes au milieu de la +tempête, et vous errez au gré des vents.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les +Persans.</p></div> + +<p>Il est bien facile de répondre à votre difficulté: +il ne faut pour cela que vous raconter ce qui arriva +un jour à notre saint prophète, lorsque, tenté +par les chrétiens, éprouvé par les juifs, il confondit +également et les uns et les autres.</p> + +<p>Le juif Abdias Ibesalon lui demanda pourquoi +Dieu avoit défendu de manger de la chair de +pourceau. Ce n'est pas sans raison, reprit le prophète: +c'est un animal immonde; et je vais vous en +convaincre. Il fit sur sa main, avec de la boue, la +figure d'un homme; il la jeta à terre et lui cria: +Levez-vous! Sur-le-champ, un homme se leva, et +dit: Je suis Japhet, fils de Noé. Avois-tu les cheveux +aussi blancs quand tu es mort? lui dit le +saint prophète. Non, répondit-il: mais, quand tu +m'as réveillé, j'ai cru que le jour du jugement +étoit venu: et j'ai eu une si grande frayeur, que +mes cheveux ont blanchi tout à coup.</p> + +<p>Or çà, raconte-moi, lui dit l'envoyé de Dieu, +toute l'histoire de l'arche de Noé. Japhet obéit, et +détailla exactement tout ce qui s'étoit passé les +premiers mois; après quoi il parla ainsi:</p> + +<p>Nous mîmes les ordures de tous les animaux +dans un côté de l'arche; ce qui la fit si fort pencher, +que nous en eûmes une peur mortelle, surtout +nos femmes, qui se lamentoient de la belle +manière. Notre père Noé ayant été au conseil de +Dieu, il lui commanda de prendre l'éléphant, de +lui faire tourner la tête vers le côté qui penchait. +Ce grand animal fit tant d'ordures, qu'il en +naquit un cochon. Croyez-vous, Usbek, que, depuis +ce temps-là nous nous en soyons abstenus, +et que nous l'ayons regardé comme un animal immonde?</p> + +<p>Mais, comme le cochon remuoit tous les jours +ces ordures, il s'éleva une telle puanteur dans +l'arche, qu'il ne put lui-même s'empêcher d'éternuer; +et il sortit de son nez un rat, qui alloit rongeant +tout ce qui se trouvoit devant lui: ce qui +devint si insupportable à Noé, qu'il crut qu'il +étoit à propos de consulter Dieu encore. Il lui ordonna +de donner au lion un grand coup sur le +front, qui éternua aussi, et fit sortir de son nez un +chat. Croyez-vous que ces animaux soient encore +immondes? Que vous en semble?</p> + +<p>Quand donc vous n'apercevez pas la raison de +l'impureté de certaines choses, c'est que vous en +ignorez beaucoup d'autres, et que vous n'avez pas +la connoissance de ce qui s'est passé entre Dieu, +les anges et les hommes. Vous ne savez pas l'histoire +de l'éternité; vous n'avez point lu les livres +qui sont écrits au ciel; ce qui vous en a été révélé +n'est qu'une petite partie de la bibliothèque divine; +et ceux qui, comme nous, en approchent +de plus près, tandis qu'ils sont en cette vie, sont +encore dans l'obscurité et les ténèbres. Adieu. +Mahomet soit dans votre cœur.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Com, le dernier de la lune de Chahban, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XIX" id="LETTRE_XIX"></a>LETTRE XIX.</h2> + +<h3>USBEK A SON AMI RUSTAN.</h3> + +<h3>A Ispahan.</h3> + + +<p>Nous n'avons séjourné que huit jours à Tocat: +après trente-cinq jours de marche, nous +sommes arrivés à Smyrne.</p> + +<p>De Tocat à Smyrne, on ne trouve pas une seule +ville qui mérite qu'on la nomme. J'ai vu avec +étonnement la foiblesse de l'empire des Osmanlins. +Ce corps malade ne se soutient pas par un +régime doux et tempéré, mais par des remèdes +violents, qui l'épuisent et le minent sans cesse.</p> + +<p>Les pachas, qui n'obtiennent leurs emplois qu'à +force d'argent, entrent ruinés dans les provinces, +et les ravagent comme des pays de conquête. Une +milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices. +Les places sont démantelées, les villes désertes, +les campagnes désolées, la culture des terres et le +commerce entièrement abandonnés.</p> + +<p>L'impunité règne dans ce gouvernement sévère: +les chrétiens qui cultivent les terres, les +juifs qui lèvent les tributs, sont exposés à mille +violences.</p> + +<p>La propriété des terres est incertaine, et, par +conséquent, l'ardeur de les faire valoir ralentie: +il n'y a ni titre, ni possession, qui vaillent contre +le caprice de ceux qui gouvernent.</p> + +<p>Ces barbares ont tellement abandonné les arts, +qu'ils ont négligé jusques à l'art militaire. Pendant +que les nations d'Europe se raffinent tous les +jours, ils restent dans leur ancienne ignorance, +et ils ne s'avisent de prendre leurs nouvelles inventions +qu'après qu'elles s'en sont servi mille +fois contre eux.</p> + +<p>Ils n'ont nulle expérience sur la mer, nulle habileté +dans la manœuvre. On dit qu'une poignée +de chrétiens sortis d'un rocher<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> font suer tous les +Ottomans, et fatiguent leur empire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce sont apparemment les chevaliers de Malte.</p></div> + +<p>Incapables de faire le commerce, ils souffrent +presque avec peine que les Européens, toujours +laborieux et entreprenants, viennent le faire: ils +croient faire grâce à ces étrangers de permettre +qu'ils les enrichissent.</p> + +<p>Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai +traversée, je n'ai trouvé que Smyrne qu'on puisse +regarder comme une ville riche et puissante. Ce +sont les Européens qui la rendent telle, et il ne +tient pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à toutes +les autres.</p> + +<p>Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire, +qui, avant deux siècles, sera le théâtre des +triomphes de quelque conquérant.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Smyrne, le 2 de la lune de Rhamazan, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XX" id="LETTRE_XX"></a>LETTRE XX.</h2> + +<h3>USBEK A ZACHI, SA FEMME.</h3> + +<h3>Au sérail d'Ispahan.</h3> + + +<p>Vous m'avez offensé, Zachi; et je sens dans +mon cœur des mouvements que vous devriez +craindre, si mon éloignement ne vous laissoit le +temps de changer de conduite, et d'apaiser la violente +jalousie dont je suis tourmenté.</p> + +<p>J'apprends qu'on vous a trouvée seule avec +Nadir, eunuque blanc, qui payera de sa tête son +infidélité et sa perfidie. Comment vous êtes-vous +oubliée jusqu'à ne pas sentir qu'il ne vous est pas +permis de recevoir dans votre chambre un eunuque +blanc, tandis que vous en avez de noirs destinés +à vous servir? Vous avez beau me dire que +des eunuques ne sont pas des hommes, et que +votre vertu vous met au-dessus des pensées que +pourroit faire naître en vous une ressemblance +imparfaite; cela ne suffit ni pour vous ni pour +moi: pour vous, parce que vous faites une chose +que les lois du sérail vous défendent; pour moi, +en ce que vous m'ôtez l'honneur, en vous exposant +à des regards; que dis-je, à des regards? +peut-être aux entreprises d'un perfide qui vous +aura souillée par ses crimes, et plus encore par ses +regrets et le désespoir de son impuissance.</p> + +<p>Vous me direz peut-être que vous m'avez été +toujours fidèle. Eh! pouviez-vous ne l'être pas? +Comment auriez-vous trompé la vigilance des +eunuques noirs, qui sont si surpris de la vie que +vous menez? Comment auriez-vous pu briser ces +verrous et ces portes qui vous tiennent enfermée? +Vous vous vantez d'une vertu qui n'est pas libre: +et peut-être que vos désirs impurs vous ont ôté +mille fois le mérite et le prix de cette fidélité que +vous vantez tant.</p> + +<p>Je veux que vous n'ayez point fait tout ce que +j'ai lieu de soupçonner; que ce perfide n'ait point +porté sur vous ses mains sacriléges; que vous +ayez refusé de prodiguer à sa vue les délices de +son maître; que, couverte de vos habits, vous +ayez laissé cette foible barrière entre lui et vous; +que, frappé lui-même d'un saint respect, il ait +baissé les yeux; que, manquant à sa hardiesse, il +ait tremblé sur les châtiments qu'il se prépare: +quand tout cela seroit vrai, il ne l'est pas moins +que vous avez fait une chose qui est contre votre +devoir. Et, si vous l'avez violé gratuitement sans +remplir vos inclinations déréglées, qu'eussiez-vous +fait pour les satisfaire? Que feriez-vous encore si +vous pouviez sortir de ce lieu sacré, qui est pour +vous une dure prison, comme il est pour vos +compagnes un asile favorable contre les atteintes +du vice, un temple sacré où votre sexe perd sa +foiblesse, et se trouve invincible, malgré tous les +désavantages de la nature? Que feriez-vous si, +laissée à vous-même, vous n'aviez pour vous défendre +que votre amour pour moi, qui est si grièvement +offensé, et votre devoir, que vous avez si +indignement trahi? Que les mœurs du pays où +vous vivez sont saintes, qui vous arrachent à l'attentat +des plus vils esclaves! Vous devez me rendre +grâce de la gêne où je vous fais vivre, puisque +ce n'est que par là que vous méritez encore de +vivre.</p> + +<p>Vous ne pouvez souffrir le chef des eunuques, +parce qu'il a toujours les yeux sur votre conduite, +et qu'il vous donne ses sages conseils. Sa laideur, +dites-vous, est si grande que vous ne pouvez le +voir sans peine: comme si, dans ces sortes de +postes, on mettoit de plus beaux objets. Ce qui +vous afflige est de n'avoir pas à sa place l'eunuque +blanc qui vous déshonore.</p> + +<p>Mais que vous a fait votre première esclave? +Elle vous a dit que les familiarités que vous preniez +avec la jeune Zélide étoient contre la bienséance: +voilà la raison de votre haine.</p> + +<p>Je devrois être, Zachi, un juge sévère; je ne +suis qu'un époux qui cherche à vous trouver innocente. +L'amour que j'ai pour Roxane, ma +nouvelle épouse, m'a laissé toute la tendresse que +je dois avoir pour vous, qui n'êtes pas moins +belle. Je partage mon amour entre vous deux; et +Roxane n'a d'autre avantage que celui que la +vertu peut ajouter à la beauté.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXI" id="LETTRE_XXI"></a>LETTRE XXI.</h2> + +<h3>USBEK AU PREMIER EUNUQUE BLANC.</h3> + + +<p>Vous devez trembler à l'ouverture de cette lettre, +ou plutôt vous le deviez lorsque vous souffrîtes +la perfidie de Nadir. Vous qui, dans une +vieillesse froide et languissante, ne pouvez sans +crime lever les yeux sur les redoutables objets de +mon amour; vous à qui il n'est jamais permis de +mettre un pied sacrilége sur la porte du lieu terrible +qui les dérobe à tous les regards, vous souffrez +que ceux dont la conduite vous est confiée aient +fait ce que vous n'auriez pas la témérité de faire, +et vous n'apercevez pas la foudre toute prête à +tomber sur eux et sur vous?</p> + +<p>Et qui êtes-vous, que de vils instruments que je +puis briser à ma fantaisie; qui n'existez qu'autant +que vous savez obéir; qui n'êtes dans le monde +que pour vivre sous mes lois, ou pour mourir dès +que je l'ordonne; qui ne respirez qu'autant que +mon bonheur, mon amour, ma jalousie même, +ont besoin de votre bassesse; et enfin qui ne +pouvez avoir d'autre partage que la soumission, +d'autre âme que mes volontés, d'autre espérance +que ma félicité?</p> + +<p>Je sais que quelques-unes de mes femmes souffrent +impatiemment les lois austères du devoir; +que la présence continuelle d'un eunuque noir +les ennuie; qu'elles sont fatiguées de ces objets +affreux, qui leur sont donnés pour les ramener à +leur époux; je le sais: mais vous qui vous prêtez +à ce désordre, vous serez puni d'une manière à +faire trembler tous ceux qui abusent de ma confiance.</p> + +<p>Je jure par tous les prophètes du ciel, et par +Ali, le plus grand de tous, que, si vous vous écartez +de votre devoir, je regarderai votre vie comme +celle des insectes que je trouve sous mes pieds.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXII" id="LETTRE_XXII"></a>LETTRE XXII.</h2> + +<h3>JARON AU PREMIER EUNUQUE.</h3> + + +<p>A mesure qu'Usbek s'éloigne du sérail, il tourne +sa tête vers ses femmes sacrées; il soupire, il +verse des larmes; sa douleur s'aigrit, ses soupçons +se fortifient. Il veut augmenter le nombre de leurs +gardiens. Il va me renvoyer, avec tous les noirs +qui l'accompagnent. Il ne craint plus pour lui: il +craint pour ce qui lui est mille fois plus cher que +lui-même.</p> + +<p>Je vais donc vivre sous tes lois, et partager tes +soins. Grand Dieu! qu'il faut de choses pour rendre +un seul homme heureux!</p> + +<p>La nature sembloit avoir mis les femmes dans la +dépendance, et les en avoir retirées: le désordre +naissoit entre les deux sexes, parce que leurs droits +étoient réciproques. Nous sommes entrés dans le +plan d'une nouvelle harmonie: nous avons mis +entre les femmes et nous la haine; et entre les +hommes et les femmes, l'amour.</p> + +<p>Mon front va devenir sévère. Je laisserai tomber +des regards sombres. La joie fuira de mes lèvres. +Le dehors sera tranquille, et l'esprit inquiet. Je +n'attendrai point les rides de la vieillesse pour en +montrer les chagrins.</p> + +<p>J'aurois eu du plaisir à suivre mon maître dans +l'Occident; mais ma volonté est son bien. Il veut +que je garde ses femmes; je les garderai avec fidélité. +Je sais comment je dois me conduire avec ce +sexe qui, quand on ne lui permet pas d'être vain, +commence à devenir superbe, et qu'il est moins +aisé d'humilier que d'anéantir. Je tombe sous tes +regards.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXIII" id="LETTRE_XXIII"></a>LETTRE XXIII.</h2> + +<h3>USBEK A SON AMI IBBEN.</h3> + + +<p>Nous sommes arrivés à Livourne dans quarante +jours de navigation. C'est une ville +nouvelle; elle est un témoignage du génie des +ducs de Toscane, qui ont fait d'un village marécageux +la ville d'Italie la plus florissante.</p> + +<p>Les femmes y jouissent d'une grande liberté: +elles peuvent voir les hommes à travers certaines +fenêtres qu'on nomme jalousies, elles peuvent sortir +tous les jours avec quelques vieilles qui les +accompagnent: elles n'ont qu'un voile<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Leurs +beaux-frères, leurs oncles, leurs neveux peuvent +les voir sans que le mari s'en formalise presque +jamais.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Les Persanes en ont quatre.</p></div> + +<p>C'est un grand spectacle pour un mahométan +de voir pour la première fois une ville chrétienne. +Je ne parle pas des choses qui frappent d'abord +tous les yeux, comme la différence des édifices, +des habits, des principales coutumes: il y a, +jusque dans les moindres bagatelles, quelque +chose de singulier que je sens et que je ne sais pas +dire.</p> + +<p>Nous partirons demain pour Marseille: notre +séjour n'y sera pas long. Le dessein de Rica et le +mien est de nous rendre incessamment à Paris, qui +est le siége de l'empire d'Europe. Les voyageurs +cherchent toujours les grandes villes, qui sont +une espèce de patrie commune à tous les étrangers. +Adieu. Sois persuadé que je t'aimerai toujours.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Livourne, le 12 de la lune de Saphar, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXIV" id="LETTRE_XXIV"></a>LETTRE XXIV.</h2> + +<h3>RICA A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous +avons toujours été dans un mouvement continuel. +Il faut bien des affaires avant qu'on soit +logé, qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé, +et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires, +qui manquent toutes à la fois.</p> + +<p>Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y +sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne sont habitées +que par des astrologues. Tu juges bien qu'une +ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les +unes sur les autres, est extrêmement peuplée; et +que, quand tout le monde est descendu dans la rue, +il s'y fait un bel embarras.</p> + +<p>Tu ne le croirois pas peut-être, depuis un +mois que je suis ici, je n'y ai encore vu marcher +personne. Il n'y a pas de gens au monde qui tirent +mieux partie de leur machine que les Français; +ils courent; ils volent: les voitures lentes d'Asie, +le pas réglé de nos chameaux, les feroient tomber +en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce +train, et qui vais souvent à pied sans changer d'allure, +j'enrage quelquefois comme un chrétien: +car encore passe qu'on m'éclabousse depuis les +pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner +les coups de coude que je reçois régulièrement et +périodiquement. Un homme qui vient après moi +et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un +autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain +où le premier m'avoit pris; et je n'ai pas fait +cent pas, que je suis plus brisé que si j'avois fait +dix lieues.</p> + +<p>Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te +parler à fond des mœurs et des coutumes européennes: +je n'en ai moi-même qu'une légère idée, +et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.</p> + +<p>Le roi de France est le plus puissant prince de +l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi +d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses +que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, +plus inépuisable que les mines. On lui a vu +entreprendre ou soutenir de grandes guerres, +n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à +vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses +troupes se trouvoient payées, ses places munies, +et ses flottes équipées.</p> + +<p>D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce +son empire sur l'esprit même de ses sujets; il les +fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million +d'écus dans son trésor, et qu'il en ait besoin de +deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut +deux, et ils le croient. S'il a une guerre difficile à +soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à +leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier +est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il +va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit +de toutes sortes de maux en les touchant, tant +est grande la force et la puissance qu'il a sur les +esprits.</p> + +<p>Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t'étonner: +il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est +pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même +de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape: +tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; +que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que +le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres +choses de cette espèce<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Il faut qu'un Turc voie, parle et pense en Turc: c'est à +quoi des gens ne font point attention en lisant les <i>Lettres persanes</i>. +(<span class="smcap">Mont.</span>, <i>Lettre à l'abbé de Guasco, du 4 octobre 1752</i>.)</p></div> + +<p>Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point +lui laisser perdre l'habitude de croire, il lui donne +de temps en temps, pour l'exercer, de certains articles +de croyance. Il y a deux ans qu'il lui envoya +un grand écrit qu'il appela <i>constitution</i>, et voulut +obliger, sous de grandes peines, ce prince et ses +sujets de croire tout ce qui y étoit contenu. Il +réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, +et donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns +d'entre eux se révoltèrent, et dirent qu'ils ne +vouloient rien croire de tout ce qui étoit dans cet +écrit. Ce sont les femmes qui ont été les motrices +de toute cette révolte qui divise toute la cour, tout +le royaume et toutes les familles. Cette <i>constitution</i> +leur défend de lire un livre que tous les +chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est proprement +leur Alcoran. Les femmes, indignées de +l'outrage fait à leur sexe, soulèvent tout contre la +<i>constitution</i>: elles ont mis les hommes de leur +parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point +avoir de privilége. Il faut pourtant avouer que ce +moufti ne raisonne pas mal; et, par le grand Ali, +il faut qu'il ait été instruit des principes de notre +sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une +création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes +nous disent qu'elles n'entreront point dans le +paradis, pourquoi faut-il qu'elles se mêlent de lire +un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin +du paradis?</p> + +<p>J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent +du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à +les croire.</p> + +<p>On dit que, pendant qu'il faisoit la guerre à ses +voisins, qui s'étoient tous ligués contre lui, il avoit +dans son royaume un nombre innombrable d'ennemis +invisibles qui l'entouroient; on ajoute qu'il +les a cherchés pendant plus de trente ans, et que, +malgré les soins infatigables de certains dervis qui +ont sa confiance, il n'en a pu trouver un seul. Ils +vivent avec lui: ils sont à sa cour, dans sa capitale, +dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant +on dit qu'il aura le chagrin de mourir +sans les avoir trouvés. On diroit qu'ils existent en +général, et qu'ils ne sont plus rien en particulier: +c'est un corps; mais point de membres. Sans +doute que le ciel veut punir ce prince de n'avoir +pas été assez modéré envers les ennemis qu'il a +vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et +dont le génie et le destin sont au-dessus du sien.</p> + +<p>Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des +choses bien éloignées du caractère et du génie persan. +C'est bien la même terre qui nous porte tous +deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux +du pays où tu es, sont des hommes bien différents.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXV" id="LETTRE_XXV"></a>LETTRE XXV.</h2> + +<h3>USBEK A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>J'ai reçu une lettre de ton neveu Rhédi: il me +mande qu'il quitte Smyrne, dans le dessein de +voir l'Italie; que l'unique but de son voyage est de +s'instruire, et de se rendre par là plus digne de toi. +Je te félicite d'avoir un neveu qui sera quelque +jour la consolation de ta vieillesse.</p> + +<p>Rica t'écrit une longue lettre; il m'a dit qu'il te +parloit beaucoup de ce pays-ci. La vivacité de son +esprit fait qu'il saisit tout avec promptitude: pour +moi, qui pense plus lentement, je ne suis en +état de te rien dire.</p> + +<p>Tu es le sujet de nos conversations les plus tendres: +nous ne pouvons assez parler du bon accueil +que tu nous as fait à Smyrne, et des services que ton +amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu, généreux +Ibben, trouver partout des amis aussi reconnaissants +et aussi fidèles que nous!</p> + +<p>Puissé-je te revoir bientôt, et retrouver avec toi +ces jours heureux qui coulent si doucement entre +deux amis! Adieu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXVI" id="LETTRE_XXVI"></a>LETTRE XXVI.</h2> + +<h3>USBEK A ROXANE.</h3> + +<h3>Au sérail d'Ispahan.</h3> + + +<p>Que vous êtes heureuse, Roxane, d'être dans +le doux pays de Perse, et non pas dans ces climats +empoisonnés où l'on ne connoît ni la pudeur +ni la vertu! Que vous êtes heureuse! Vous vivez +dans mon sérail comme dans le séjour de l'innocence, +inaccessible aux attentats de tous les humains; +vous vous trouvez avec joie dans une heureuse +impuissance de faillir; jamais homme ne vous +a souillée de ses regards lascifs; votre beau-père +même, dans la liberté des festins, n'a jamais vu +votre belle bouche: vous n'avez jamais manqué +de vous attacher un bandeau sacré pour la couvrir. +Heureuse Roxane, quand vous avez été à la campagne, +vous avez toujours eu des eunuques, qui +ont marché devant vous, pour donner la mort à +tous les téméraires qui n'ont pas fui à votre vue. +Moi-même, à qui le ciel vous a donnée pour faire +mon bonheur, quelle peine n'ai-je pas eue pour me +rendre maître de ce trésor, que vous défendiez +avec tant de constance! Quel chagrin pour moi, +dans les premiers jours de notre mariage, de ne +pas vous voir! Et quelle impatience quand je vous +eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant pas; +vous l'irritiez, au contraire, par les refus obstinés +d'une pudeur alarmée: vous me confondiez avec +tous ces hommes à qui vous vous cachez sans +cesse. Vous souvient-il de ce jour où je vous perdis +parmi vos esclaves, qui me trahirent, et vous +dérobèrent à mes recherches? Vous souvient-il de +cet autre où, voyant vos larmes impuissantes, +vous employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter +les fureurs de mon amour? Vous souvient-il, +lorsque toutes les ressources vous manquèrent, de +celles que vous trouvâtes dans votre courage? +Vous mîtes le poignard à la main, et menaçâtes +d'immoler un époux qui vous aimoit, s'il continuoit +à exiger de vous ce que vous chérissiez plus +que votre époux même. Deux mois se passèrent +dans ce combat de l'amour et de la vertu. Vous +poussâtes trop loin vos chastes scrupules: vous +ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue; +vous défendîtes jusqu'à la dernière extrémité +une virginité mourante: vous me regardâtes +comme un ennemi qui vous avoit fait un outrage; +non pas comme un époux qui vous avoit aimée; +vous fûtes plus de trois mois que vous n'osiez me +regarder sans rougir: votre air confus sembloit +me reprocher l'avantage que j'avois pris. Je n'avois +pas même une possession tranquille; vous +me dérobiez tout ce que vous pouviez de ces +charmes et de ces grâces; et j'étois enivré des +plus grandes faveurs sans avoir obtenu les +moindres.</p> + +<p>Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous +n'auriez pas été si troublée: les femmes y ont +perdu toute retenue: elles se présentent devant +les hommes à visage découvert, comme si elles +vouloient demander leur défaite; elles les cherchent +de leurs regards; elle les voient dans les +mosquées, les promenades, chez elles même; +l'usage de se faire servir par des eunuques leur est +inconnu. Au lieu de cette noble simplicité et de +cette aimable pudeur qui règne parmi vous, on +voit une impudence brutale à laquelle il est impossible +de s'accoutumer.</p> + +<p>Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous vous sentiriez +outragée dans l'affreuse ignominie où votre +sexe est descendu; vous fuiriez ces abominables +lieux, et vous soupireriez pour cette douce retraite, +où vous trouvez l'innocence, où vous êtes sûre +de vous-même, où nul péril ne vous fait trembler, +où enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de +perdre jamais l'amour que vous me devez.</p> + +<p>Quand vous relevez l'éclat de votre teint par les +plus belles couleurs; quand vous vous parfumez +tout le corps des essences les plus précieuses; +quand vous vous parez de vos plus beaux habits; +quand vous cherchez à vous distinguer de vos +compagnes par les grâces de la danse et par la douceur +de votre chant; que vous combattez gracieusement +avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, +je ne puis pas m'imaginer que vous ayez +d'autre objet que celui de me plaire; et quand je +vous vois rougir modestement, que vos regards +cherchent les miens, que vous vous insinuez dans +mon cœur par des paroles douces et flatteuses, +je ne saurois, Roxane, douter de votre amour.</p> + +<p>Mais que puis-je penser des femmes d'Europe? +L'art de composer leur teint, les ornements dont +elles se parent, les soins qu'elles prennent de leur +personne, le désir continuel de plaire qui les +occupe, sont autant de taches faites à leur vertu et +d'outrages à leur époux.</p> + +<p>Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent +l'attentat aussi loin qu'une pareille conduite +devroit le faire croire, et qu'elles portent la débauche +à cet excès horrible, qui fait frémir, de violer +absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de +femmes assez abandonnées pour porter le crime si +loin: elles portent toutes dans leur cœur un certain +caractère de vertu qui y est gravé, que la +naissance donne et que l'éducation affoiblit, mais +ne détruit pas. Elles peuvent bien se relâcher des +devoirs extérieurs que la pudeur exige; mais, +quand il s'agit de faire les derniers pas, la nature +se révolte. Aussi, quand nous vous enfermons si +étroitement, que nous vous faisons garder par +tant d'esclaves, que nous gênons si fort vos désirs +lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous +craignions la dernière infidélité, mais c'est que +nous savons que la pureté ne sauroit être trop +grande, et que la moindre tache peut la corrompre.</p> + +<p>Je vous plains, Roxane. Votre chasteté, +si longtemps éprouvée, méritoit un époux qui ne +vous eût jamais quittée, et qui pût lui-même +réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 7 de la lune de Rhégeb, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXVII" id="LETTRE_XXVII"></a>LETTRE XXVII.</h2> + +<h3>USBEK A NESSIR.</h3> + +<h3>A Ispahan.</h3> + + +<p>Nous sommes à présent à Paris, cette superbe +rivale de la ville du soleil<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ispahan (c'est <i>ville des chevaux</i>, qu'il eût fallu dire).</p></div> + +<p>Lorsque je partis de Smyrne, je chargeai mon +ami Ibben de te faire tenir une boîte où il y avoit +quelques présents pour toi; tu recevras cette lettre +par la même voie. Quoique éloigné de lui de cinq +ou six cents lieues, je lui donne de mes nouvelles, +et je reçois des siennes aussi facilement que s'il +étoit à Ispahan, et moi à Com. J'envoie mes lettres +à Marseille, d'où il part continuellement des +vaisseaux pour Smyrne; de là, il envoie celles qui +sont pour la Perse par les caravanes d'Arméniens +qui partent tous les jours pour Ispahan.</p> + +<p>Rica jouit d'une santé parfaite: la force de sa +constitution, sa jeunesse et sa gaieté naturelle, le +mettent au-dessus de toutes les épreuves.</p> + +<p>Mais, pour moi, je ne me porte pas bien: mon +corps et mon esprit sont abattus; je me livre à +des réflexions qui deviennent tous les jours plus +tristes; ma santé, qui s'affoiblit, me tourne vers +ma patrie, et me rend ce pays-ci plus étranger.</p> + +<p>Mais, cher Nessir, je te conjure, fais en sorte +que mes femmes ignorent l'état où je suis. Si elles +m'aiment, je veux épargner leurs larmes; et si +elles ne m'aiment pas, je ne veux point augmenter +leur hardiesse.</p> + +<p>Si mes eunuques me croyoient en danger, s'ils +pouvoient espérer l'impunité d'une lâche complaisance, +ils cesseroient bientôt d'être sourds à la +voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux +rochers et remue les choses inanimées.</p> + +<p>Adieu, Nessir; j'ai du plaisir à te donner des +marques de ma confiance.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXVIII" id="LETTRE_XXVIII"></a>LETTRE XXVIII.</h2> + +<h3>RICA A ***.</h3> + + +<p>Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu'elle +se passe tous les jours à Paris.</p> + +<p>Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après-dînée, +et va jouer une espèce de scène que j'ai +entendu appeler comédie. Le grand mouvement +est sur une estrade, qu'on nomme le théâtre. Aux +deux côtés on voit, dans de petits réduits qu'on +nomme loges, des hommes et des femmes qui +jouent ensemble des scènes muettes, à peu près +comme celles qui sont en usage en notre Perse.</p> + +<p>Tantôt c'est une amante affligée qui exprime sa +langueur; tantôt une autre, avec des yeux vifs et +un air passionné, dévore des yeux son amant, qui +la regarde de même: toutes les passions sont +peintes sur les visages, et exprimées avec une éloquence +qui n'en est que plus vive pour être +muette. Là les acteurs ne paroissent qu'à demi-corps, +et ont ordinairement un manchon, par +modestie, pour cacher leurs bras. Il y a en bas une +troupe de gens debout qui se moquent de ceux +qui sont en haut sur le théâtre, et ces derniers +rient à leur tour de ceux qui sont en bas.</p> + +<p>Mais ceux qui prennent le plus de peine sont +quelques jeunes gens, qu'on prend pour cet effet +dans un âge peu avancé pour soutenir à la fatigue. +Ils sont obligés d'être partout: ils passent par des +endroits qu'eux seuls connoissent, montent avec +une adresse surprenante d'étage en étage; ils sont +en haut, en bas, dans toutes les loges; ils plongent, +pour ainsi dire; on les perd, ils reparoissent; +souvent ils quittent le lieu de la scène, et vont +jouer dans un autre. On en voit même qui, par +un prodige qu'on n'auroit osé espérer de leurs +béquilles, marchent et vont comme les autres. +Enfin on se rend à des salles où l'on joue une +comédie particulière: on commence par des révérences, +on continue par des embrassades. On +dit que la connoissance la plus légère met un +homme en droit d'en étouffer un autre: il semble +que le lieu inspire de la tendresse. En effet, on +dit que les princesses qui y règnent ne sont point +cruelles; et, si on en excepte deux ou trois heures par +jour, où elles sont assez sauvages, on peut dire +que le reste du temps elles sont traitables, et que +c'est une ivresse qui les quitte aisément.</p> + +<p>Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de +même dans un autre endroit qu'on nomme l'Opéra: +toute la différence est que l'on parle à l'un, +et chante à l'autre. Un de mes amis me mena +l'autre jour dans la loge où se déshabilloit une des +principales actrices. Nous fîmes si bien connoissance, +que le lendemain je reçus d'elle cette +lettre:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<span class="smcap">Monsieur</span>,<br /></span> +</div></div> + +<p>«Je suis la plus malheureuse fille du monde; +j'ai toujours été la plus vertueuse actrice de +l'Opéra. Il y a sept ou huit mois, que j'étois dans +la loge où vous me vîtes hier; comme je m'habillois +en prêtresse de Diane, un jeune abbé +vint m'y trouver; et, sans respect pour mon +habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me +ravit mon innocence. J'ai beau exagérer le +sacrifice que je lui ai fait, il se met à rire, et me +soutient qu'il m'a trouvée très-profane. Cependant +je suis si grosse, que je n'ose plus me +présenter sur le théâtre: car je suis, sur le chapitre +de l'honneur, d'une délicatesse inconcevable; +et je soutiens toujours qu'à une fille +bien née il est plus facile de faire perdre la vertu +que la modestie. Avec cette délicatesse, vous +jugez bien que ce jeune abbé n'eût jamais +réussi, s'il ne m'avoit promis de se marier avec +moi: un motif si légitime me fit passer sur les +petites formalités ordinaires, et commencer par +où j'aurois dû finir. Mais, puisque son infidélité +m'a déshonorée, je ne veux plus vivre à l'Opéra, +où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de +quoi vivre: car, à présent que j'avance en âge, +et que je perds du côté des charmes, ma pension, +qui est toujours la même, semble diminuer +tous les jours. J'ai appris par un homme +de votre suite que l'on faisoit un cas infini, +dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que, +si j'étois à Ispahan, ma fortune seroit aussitôt +faite. Si vous vouliez m'accorder votre protection, +et m'emmener avec vous dans ce +pays-là, vous auriez l'avantage de faire du bien +à une fille qui, par sa vertu et sa conduite, ne +se rendroit pas indigne de vos bontés. Je +suis...»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXIX" id="LETTRE_XXIX"></a>LETTRE XXIX.</h2> + +<h3>RICCA A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Le pape est le chef des chrétiens. C'est une +vieille idole qu'on encense par habitude. Il +étoit autrefois redoutable aux princes mêmes, car il +les déposoit aussi facilement que nos magnifiques +sultans déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. +Mais on ne le craint plus. Il se dit successeur +d'un des premiers chrétiens, qu'on appelle saint +Pierre: et c'est certainement une riche succession, +car il a des trésors immenses et un grand +pays sous sa domination.</p> + +<p>Les évêques sont des gens de loi qui lui sont +subordonnés, et ont sous son autorité deux fonctions +bien différentes. Quand ils sont assemblés, ils +font, comme lui, des articles de foi; quand ils +sont en particulier, ils n'ont guère d'autre fonction +que de dispenser d'accomplir la loi. Car tu +sauras que la religion chrétienne est chargée +d'une infinité de pratiques très-difficiles; et, +comme on a jugé qu'il est moins aisé de remplir +ses devoirs que d'avoir des évêques qui en dispensent, +on a pris ce dernier parti pour l'utilité +publique. Ainsi, si on ne veut pas faire le rhamazan, +si on ne veut pas s'assujettir aux formalités des +mariages, si on veut rompre ses vœux, si on veut +se marier contre les défenses de la loi, quelquefois +même si on veut revenir contre son serment, on +va à l'évêque ou au pape, qui donne aussitôt la +dispense.</p> + +<p>Les évêques ne font pas des articles de foi de +leur propre mouvement. Il y a un nombre infini +de docteurs, la plupart dervis, qui soulèvent entre +eux mille questions nouvelles sur la religion: on +les laisse disputer longtemps, et la guerre dure +jusqu'à ce qu'une décision vienne la terminer.</p> + +<p>Aussi puis-je t'assurer qu'il n'y a jamais eu de +royaume où il y ait eu tant de guerres civiles que +dans celui de Christ.</p> + +<p>Ceux qui mettent au jour quelque proposition +nouvelle sont d'abord appelés hérétiques. Chaque +hérésie a son nom, qui est, pour ceux qui y +sont engagés, comme le mot de ralliement. Mais +n'est hérétique qui ne veut: il n'y a qu'à partager +le différend par la moitié, et donner une distinction +à ceux qui accusent d'hérésie; et, quelle que +soit la distinction, intelligible ou non, elle rend +un homme blanc comme de la neige, et il peut se +faire appeler orthodoxe.</p> + +<p>Ce que je te dis est bon pour la France et l'Allemagne: +car j'ai ouï dire qu'en Espagne et en +Portugal il y a de certains dervis qui n'entendent +point raillerie, et qui font brûler un homme +comme de la paille. Quand on tombe entre les +mains de ces gens-là, heureux celui qui a toujours +prié Dieu avec de petits grains de bois à la +main, qui a porté sur lui deux morceaux de drap +attachés à deux rubans, et qui a été quelquefois +dans une province qu'on appelle la Galice! sans +cela un pauvre diable est bien embarrassé. Quand +il jureroit comme un païen qu'il est orthodoxe, +on pourroit bien ne pas demeurer d'accord des +qualités, et le brûler comme hérétique: il auroit +beau donner sa distinction; point de distinction; +il seroit en cendres avant que l'on eût seulement +pensé à l'écouter.</p> + +<p>Les autres juges présument qu'un accusé est +innocent; ceux-ci le présument toujours coupable. +Dans le doute, ils tiennent pour règle de se +déterminer du côté de la rigueur; apparemment +parce qu'ils croient les hommes mauvais; mais, +d'un autre côté, ils en ont si bonne opinion, +qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir; +car ils reçoivent le témoignage des ennemis capitaux, +des femmes de mauvaise vie, de ceux qui +exercent une profession infâme. Ils font dans leur +sentence un petit compliment à ceux qui sont revêtus +d'une chemise de soufre, et leur disent +qu'ils sont bien fâchés de les voir si mal habillés, +qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont +au désespoir de les avoir condamnés; mais, pour +se consoler, ils confisquent tous les biens de ces +malheureux à leur profit.</p> + +<p>Heureuse la terre qui est habitée par les enfants +des prophètes! Ces tristes spectacles y sont +inconnus<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. La sainte religion que les anges y ont +apportée se défend par sa vérité même; elle n'a +point besoin de ces moyens violents pour se +maintenir.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Les Persans sont les plus tolérants de tous les mahométans.</p></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 4 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXX" id="LETTRE_XXX"></a>LETTRE XXX.</h2> + +<h3>RICA AU MÊME.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui +va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, +je fus regardé comme si j'avois été envoyé du ciel: +vieillards, hommes, femmes, enfants, tous vouloient +me voir. Si je sortois, tout le monde se +mettoit aux fenêtres; si j'étois aux Tuileries, je +voyois aussitôt un cercle se former autour de +moi; les femmes mêmes faisoient un arc-en-ciel +nuancé de mille couleurs, qui m'entouroit. Si +j'étois aux spectacles, je voyois aussitôt cent lorgnettes +dressées contre ma figure: enfin jamais +homme n'a tant été vu que moi. Je souriois quelquefois +d'entendre des gens qui n'étoient presque +jamais sortis de leur chambre, qui disoient entre +eux: Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose +admirable! Je trouvois de mes portraits partout; +je me voyois multiplié dans toutes les boutiques, +sur toutes les cheminées, tant on craignoit de ne +m'avoir pas assez vu.</p> + +<p>Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à +charge: je ne me croyois pas un homme si curieux +et si rare; et, quoique j'aie très-bonne opinion +de moi, je ne me serois jamais imaginé que +je dusse troubler le repos d'une grande ville où je +n'étois point connu. Cela me fit résoudre à quitter +l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, +pour voir s'il resteroit encore dans ma physionomie +quelque chose d'admirable. Cet essai me fit +connoître ce que je valois réellement. Libre de +tous les ornements étrangers, je me vis apprécié +au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon +tailleur, qui m'avoit fait perdre en un instant l'attention +et l'estime publique; car j'entrai tout à +coup dans un néant affreux. Je demeurois quelquefois +une heure dans une compagnie sans +qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion +d'ouvrir la bouche; mais, si quelqu'un, par +hasard, apprenoit à la compagnie que j'étois +Persan, j'entendois aussitôt autour de moi un +bourdonnement: Ah! ah! Monsieur est Persan? +C'est une chose bien extraordinaire! Comment +peut-on être Persan?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXI" id="LETTRE_XXXI"></a>LETTRE XXXI.</h2> + +<h3>RHÉDI A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>Je suis à présent à Venise, mon cher Usbek. On +peut avoir vu toutes les villes du monde, et être +surpris en arrivant à Venise: on sera toujours +étonné de voir une ville, des tours et des mosquées +sortir de dessous l'eau, et de trouver un +peuple innombrable dans un endroit où il ne devroit +y avoir que des poissons.</p> + +<p>Mais cette ville profane manque du trésor le +plus précieux qui soit au monde, c'est-à-dire +d'eau vive; il est impossible d'y accomplir une +seule ablution légale. Elle est en abomination à +notre saint prophète, et il ne la regarde jamais du +haut du ciel qu'avec colère.</p> + +<p>Sans cela, mon cher Usbek, je serois charmé +de vivre dans une ville où mon esprit se forme +tous les jours. Je m'instruis des secrets du commerce, +des intérêts des princes, de la forme de +leur gouvernement; je ne néglige pas même les +superstitions européennes; je m'applique à la +médecine, à la physique, à l'astronomie; j'étudie +les arts; enfin je sors des nuages qui couvroient +mes yeux dans le pays de ma naissance.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Venise, le 16 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXII" id="LETTRE_XXXII"></a>LETTRE XXXII.</h2> + +<h3>RICA À ***.</h3> + + +<p>J'allai l'autre jour voir une maison où l'on entretient +environ trois cents personnes assez +pauvrement. J'eus bientôt fait, car l'église ni les +bâtiments ne méritent pas d'être regardés. Ceux +qui sont dans cette maison étoient assez gais; +plusieurs d'entre eux jouoient aux cartes, ou à +d'autres jeux que je ne connois point. Comme je +sortois, un de ces hommes sortoit aussi; et, +m'ayant entendu demander le chemin du Marais, +qui est le quartier le plus éloigné de Paris: J'y +vais, me dit-il, et je vous y conduirai; suivez-moi. +Il me mena à merveille, me tira de tous les +embarras, et me sauva adroitement des carrosses +et des voitures. Nous étions près d'arriver, quand +la curiosité me prit. Mon bon ami, lui dis-je, ne +pourrois-je point savoir qui vous êtes? Je suis +aveugle, Monsieur, me répondit-il. Comment! lui +dis-je, vous êtes aveugle! Et que ne priiez-vous +cet honnête homme qui jouoit aux cartes avec +vous de nous conduire? Il est aveugle aussi, me +répondit-il: il y a quatre cents ans que nous +sommes trois cents aveugles dans cette maison où +vous m'avez trouvé. Mais il faut que je vous +quitte: voilà la rue que vous demandiez; je +vais me mettre dans la foule; j'entre dans cette +église, où, je vous jure, j'embarrasserai plus les +gens qu'ils ne m'embarrasseront.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 17 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXIII" id="LETTRE_XXXIII"></a>LETTRE XXXIII.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Le vin est si cher à Paris, par les impôts que +l'on y met, qu'il semble qu'on ait entrepris d'y +faire exécuter les préceptes du divin Alcoran, qui +défend d'en boire.</p> + +<p>Lorsque je pense aux funestes effets de cette liqueur, +je ne puis m'empêcher de la regarder +comme le présent le plus redoutable que la nature +ait fait aux hommes. Si quelque chose a flétri la +vie et la réputation de nos monarques, ç'a été leur +intempérance; c'est la source la plus empoisonnée +de leurs injustices et de leur cruautés.</p> + +<p>Je le dirai, à la honte des hommes: la loi interdit +à nos princes l'usage du vin, et ils en boivent +avec un excès qui les dégrade de l'humanité +même; cet usage, au contraire, est permis aux +princes chrétiens, et on ne remarque pas qu'il +leur fasse faire aucune faute. L'esprit humain est +la contradiction même: dans une débauche licencieuse, +on se révolte avec fureur contre les préceptes; +et la loi faite pour nous rendre plus justes +ne sert souvent qu'à nous rendre plus coupables.</p> + +<p>Mais quand je désapprouve l'usage de cette liqueur +qui fait perdre la raison, je ne condamne pas +de même ces boissons qui l'égayent. C'est la sagesse +des Orientaux de chercher des remèdes +contre la tristesse avec autant de soin que contre +les maladies les plus dangereuses. Lorsqu'il arrive +quelque malheur à un Européen, il n'a +d'autre ressource que la lecture d'un philosophe +qu'on appelle Sénèque; mais les Asiatiques, plus +sensés qu'eux et meilleurs physiciens en cela, +prennent des breuvages capables de rendre +l'homme gai, et de charmer le souvenir de ses +peines.</p> + +<p>Il n'y a rien de si affligeant que les consolations +tirées de la nécessité du mal, de l'inutilité +des remèdes, de la fatalité du destin, de l'ordre de +la Providence, et du malheur de la condition +humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un +mal par la considération que l'on est né misérable; +il vaut bien mieux enlever l'esprit hors de +ses réflexions, et traiter l'homme comme sensible, +au lieu de le traiter comme raisonnable.</p> + +<p>L'âme, unie avec le corps, en est sans cesse +tyrannisée. Si le mouvement du sang est trop lent, +si les esprits ne sont pas assez épurés, s'ils ne +sont pas en quantité suffisante, nous tombons +dans l'accablement et dans la tristesse; mais, si +nous prenons des breuvages qui puissent changer +cette disposition de notre corps, notre âme redevient +capable de recevoir des impressions qui +l'égayent, et elle sent un plaisir secret de voir sa +machine reprendre, pour ainsi dire, son mouvement +et sa vie.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 25 de la lune de Zilcadé, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXIV" id="LETTRE_XXXIV"></a>LETTRE XXXIV.</h2> + +<h3>USBEK A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Les femmes de Perse sont plus belles que celles +de France; mais celles de France sont plus +jolies. Il est difficile de ne point aimer les premières, +et de ne se point plaire avec les secondes: +les unes sont plus tendres et plus modestes, les +autres sont plus gaies et plus enjouées.</p> + +<p>Ce qui rend le sang si beau en Perse, c'est la vie +réglée que les femmes y mènent: elles ne jouent +ni ne veillent, elles ne boivent point de vin, et ne +s'exposent presque jamais à l'air. Il faut avouer +que le sérail est plutôt fait pour la santé que pour +les plaisirs: c'est une vie unie, qui ne pique point; +tout s'y ressent de la subordination et du devoir; +les plaisirs mêmes y sont graves, et les joies sévères; +et on ne les goûte presque jamais que +comme des marques d'autorité et de dépendance.</p> + +<p>Les hommes mêmes n'ont pas en Perse la +même gaieté que les François: on ne leur voit +point cette liberté d'esprit et cet air content que je +trouve ici dans tous les états et dans toutes les +conditions.</p> + +<p>C'est bien pis en Turquie, où l'on pourroit +trouver des familles où, de père en fils, personne +n'a ri depuis la fondation de la monarchie.</p> + +<p>Cette gravité des Asiatiques vient du peu de +commerce qu'il y a entre eux: ils ne se voient +que lorsqu'ils y sont forcés par la cérémonie; +l'amitié, ce doux engagement du cœur, qui fait +ici la douceur de la vie, leur est presque inconnue: +ils se retirent dans leurs maisons, où ils trouvent +toujours une compagnie qui les attend; de manière +que chaque famille est, pour ainsi dire, isolée +des autres.</p> + +<p>Un jour que je m'entretenois là-dessus avec +un homme de ce pays-ci, il me dit: Ce qui me +choque le plus de vos mœurs, c'est que vous êtes +obligés de vivre avec des esclaves dont le cœur et +l'esprit se sentent toujours de la bassesse de leur +condition. Ces gens lâches affoiblissent en vous +les sentiments de la vertu, que l'on tient de la nature, +et ils les ruinent depuis l'enfance qu'ils vous +obsèdent.</p> + +<p>Car, enfin, défaites-vous des préjugés: que +peut-on attendre de l'éducation qu'on reçoit d'un +misérable qui fait consister son honneur à garder +les femmes d'un autre, et s'enorgueillit du plus vil +emploi qui soit parmi les humains, qui est méprisable +par sa fidélité même, qui est la seule de +ses vertus, parce qu'il y est porté par envie, par +jalousie et par désespoir; qui, brûlant de se venger +des deux sexes dont il est le rebut, consent à +être tyrannisé par le plus fort, pourvu qu'il puisse +désoler le plus faible; qui, tirant de son imperfection, +de sa laideur et de sa difformité, tout l'éclat +de sa condition, n'est estimé que parce qu'il est indigne +de l'être; qui enfin, rivé pour jamais à la +porte où il est attaché, plus dur que les gonds et +les verrous qui la tiennent, se vante de cinquante +ans de vie dans ce poste indigne, où, chargé +de la jalousie de son maître, il a exercé toute sa +bassesse?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 14 de la lune de Zilhagé, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXV" id="LETTRE_XXXV"></a>LETTRE XXXV.</h2> + +<h3>USBEK A GEMCHID, SON COUSIN,</h3> + +<h3>DERVIS DU BRILLANT MONASTÈRE DE TAURIS.</h3> + + +<p>Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis? +Crois-tu qu'au jour du jugement ils seront +comme les infidèles Turcs, qui serviront d'ânes aux +Juifs, et seront menés par eux au grand trot en enfer? +Je sais bien qu'ils n'iront point dans le séjour +des prophètes, et que le grand Ali n'est point venu +pour eux. Mais, parce qu'ils n'ont pas été assez heureux +pour trouver des mosquées dans leur pays, +crois-tu qu'ils soient condamnés à des châtiments +éternels, et que Dieu les punisse pour n'avoir pas +pratiqué une religion qu'il ne leur a pas fait connoître? +Je puis te le dire: j'ai souvent examiné +ces chrétiens; je les ai interrogés pour voir s'ils +avoient quelque idée du grand Ali, qui étoit le plus +beau de tous les hommes; j'ai trouvé qu'ils n'en +avoient jamais ouï parler.</p> + +<p>Ils ne ressemblent point à ces infidèles que nos +saints prophètes faisoient passer au fil de l'épée, +parce qu'ils refusoient de croire aux miracles du +ciel; ils sont plutôt comme ces malheureux qui +vivoient dans les ténèbres de l'idolâtrie avant que +la divine lumière vînt éclairer le visage de notre +grand prophète.</p> + +<p>D'ailleurs, si on examine de près leur religion, +on y trouvera comme une semence de nos dogmes. +J'ai souvent admiré les secrets de la Providence, +qui semble les avoir voulu préparer par là +à la conversion générale. J'ai ouï parler d'un +livre de leurs docteurs, intitulé la <i>Polygamie +triomphante</i>, dans lequel il est prouvé que la polygamie +est ordonnée aux chrétiens. Leur baptême +est l'image de nos ablutions légales; et les chrétiens +n'errent que dans l'efficacité qu'ils donnent +à cette première ablution, qu'ils croient devoir +suffire pour toutes les autres. Leurs prêtres et les +moines prient comme nous sept fois le jour. Ils +espèrent de jouir d'un paradis où ils goûteront +mille délices par le moyen de la résurrection des +corps. Ils ont, comme nous, des jeûnes marqués, +des mortifications avec lesquelles ils espèrent fléchir +la miséricorde divine. Ils rendent un culte +aux bons anges, et se méfient des mauvais. Ils +ont une sainte crédulité pour les miracles que +Dieu opère par le ministère de ses serviteurs. Ils +reconnoissent, comme nous, l'insuffisance de leurs +mérites, et les besoins qu'ils ont d'un intercesseur +auprès de Dieu. Je vois partout le mahométisme, +quoique je n'y trouve point Mahomet. On a beau +faire, la vérité s'échappe, et perce toujours les +ténèbres qui l'environnent. Il viendra un jour où +l'Éternel ne verra sur la terre que de vrais croyants. +Le temps, qui consume tout, détruira les erreurs +mêmes. Tous les hommes seront étonnés de se +voir sous le même étendard: tout, jusqu'à la loi, +sera consommé; les divins exemplaires seront +enlevés de la terre, et portés dans les célestes archives.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 20 de la lune de Zilhagé, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXVI" id="LETTRE_XXXVI"></a>LETTRE XXXVI.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Le café est très en usage à Paris: il y a un grand +nombre de maisons publiques où on le distribue. +Dans quelques-unes de ces maisons, on dit des +nouvelles; dans d'autres, on joue aux échecs. Il y +en a une où l'on apprête le café de telle manière +qu'il donne de l'esprit à ceux qui en prennent: au +moins, de tous ceux qui en sortent, il n'y a personne +qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que +lorsqu'il y est entré.</p> + +<p>Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, +c'est qu'ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, +et qu'ils amusent leurs talents à des choses puériles. +Par exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les +trouvai échauffés sur une dispute la plus mince +qu'il se puisse imaginer: il s'agissoit de la réputation +d'un vieux poëte grec dont, depuis deux mille +ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de +sa mort. Les deux partis avouoient que c'étoit un +poëte excellent: il n'étoit question que du plus ou +du moins de mérite qu'il falloit lui attribuer. +Chacun en vouloit donner le taux; mais, parmi +ces distributeurs de réputation, les uns faisoient +meilleur poids que les autres: voilà la querelle. +Elle étoit bien vive, car on se disoit cordialement +de part et d'autre des injures si grossières, on faisoit +des plaisanteries si amères, que je n'admirois +pas moins la manière de disputer que le sujet de +la dispute. Si quelqu'un, disois-je en moi-même, +étoit assez étourdi pour aller devant l'un de ces +défenseurs du poëte grec attaquer la réputation +de quelque honnête citoyen, il ne seroit pas mal +relevé; et je crois que ce zèle si délicat sur la réputation +des morts s'embraseroit bien pour défendre +celle des vivants! Mais, quoi qu'il en soit, ajoutois-je, +Dieu me garde de m'attirer jamais l'inimitié +des censeurs de ce poëte, que le séjour de deux +mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une +haine si implacable! Ils frappent à présent des +coups en l'air: mais que seroit-ce si leur fureur +étoit animée par la présence d'un ennemi?</p> + +<p>Ceux dont je te viens de parler disputent en +langue vulgaire; et il faut les distinguer d'une +autre sorte de disputeurs qui se servent d'une langue +barbare qui semble ajouter quelque chose à +la fureur et à l'opiniâtreté des combattants. Il y a +des quartiers où l'on voit comme une mêlée noire +et épaisse de ces sortes de gens; ils se nourrissent +de distinctions, ils vivent de raisonnements obscurs +et de fausses conséquences. Ce métier, où l'on +devroit mourir de faim, ne laisse pas de rendre. On +a vu une nation entière chassée de son pays, traverser +les mers pour s'établir en France, n'emportant +avec elle, pour parer aux nécessités de +la vie, qu'un redoutable talent pour la dispute. +Adieu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le dernier de la lune de Zilhagé, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXVII" id="LETTRE_XXXVII"></a>LETTRE XXXVII.</h2> + +<h3>USBEK A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Le roi de France est vieux. Nous n'avons point +d'exemple dans nos histoires d'un monarque +qui ait si longtemps régné. On dit qu'il possède à +un très-haut degré le talent de se faire obéir: il +gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, +son État. On lui a souvent entendu dire que, de +tous les gouvernements du monde, celui des +Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairoit +le mieux: tant il fait de cas de la politique +orientale.</p> + +<p>J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des +contradictions qu'il m'est impossible de résoudre: +par exemple, il a un ministre qui n'a que dix-huit +ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts; il +aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui +disent qu'il la faut observer à la rigueur; quoiqu'il +fuie le tumulte des villes, et qu'il se communique +peu, il n'est occupé depuis le matin jusqu'au soir +qu'à faire parler de lui; il aime les trophées et les +victoires, mais il craint autant de voir un bon général +à la tête de ses troupes qu'il auroit sujet de +le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il +n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en +même temps comblé de plus de richesses qu'un +prince n'en sauroit espérer, et accablé d'une pauvreté +qu'un particulier ne pourroit soutenir.</p> + +<p>Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il +paye aussi libéralement les assiduités, ou plutôt +l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnes +laborieuses de ses capitaines; souvent il préfère +un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la +serviette lorsqu'il se met à table, à un autre qui +lui prend des villes ou lui gagne des batailles: +il ne croit pas que la grandeur souveraine doive +être gênée dans la distribution des grâces; et, sans +examiner si celui qu'il comble de biens est homme +de mérite, il croit que son choix va le rendre tel; +aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un +homme qui avoit fui deux lieues, et un beau gouvernement +à un autre qui en avoit fui quatre.</p> + +<p>Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments: +il y a plus de statues dans les jardins de son palais +que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est +aussi forte que celle du prince devant qui tous les +trônes se renversent; ses armées sont aussi nombreuses, +ses ressources aussi grandes, et ses finances +aussi inépuisables.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 7 de la lune de Maharram, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXVIII" id="LETTRE_XXXVIII"></a>LETTRE XXXVIII.</h2> + +<h3>RICA A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>C'est une grande question parmi les hommes +de savoir s'il est plus avantageux d'ôter aux +femmes la liberté que de la leur laisser. Il me semble +qu'il y a bien des raisons pour et contre. Si les +Européens disent qu'il n'y a pas de générosité à +rendre malheureuses les personnes que l'on aime, +nos Asiatiques répondent qu'il y a de la bassesse +aux hommes de renoncer à l'empire que la nature +leur a donné sur les femmes. Si on leur dit que le +grand nombre de femmes enfermées est embarrassant, +ils répondent que dix femmes qui obéissent +embarrassent moins qu'une qui n'obéit pas. +Que s'ils objectent à leur tour que les Européens +ne sauroient être heureux avec des femmes qui ne +leur sont pas fidèles, on leur répond que cette fidélité +qu'ils vantent tant n'empêche point le dégoût +qui suit toujours les passions satisfaites; que nos +femmes sont trop à nous; qu'une possession si +tranquille ne nous laisse rien à désirer ni à craindre; +qu'un peu de coquetterie est un sel qui pique +et prévient la corruption. Peut-être qu'un homme +plus sage que moi serait embarrassé de décider: +car, si les Asiatiques font fort bien de chercher +des moyens propres à calmer leurs inquiétudes, +les Européens font fort bien aussi de n'en point +avoir.</p> + +<p>Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux +en qualité de maris, nous trouverions +toujours moyen de nous dédommager en qualité +d'amants. Pour qu'un homme pût se plaindre +avec raison de l'infidélité de sa femme, il faudroit +qu'il n'y eût que trois personnes dans le monde; +ils seront toujours à but quand il y en aura +quatre.</p> + +<p>C'est une autre question de savoir si la loi naturelle +soumet les femmes aux hommes. Non, me +disoit l'autre jour un philosophe très-galant: la +nature n'a jamais dicté une telle loi; l'empire que +nous avons sur elles est une véritable tyrannie; +elles ne nous l'ont laissé prendre que parce +qu'elles ont plus de douceur que nous, et par conséquent +plus d'humanité et de raison; ces avantages, +qui devoient sans doute leur donner la supériorité +si nous avions été raisonnables, la leur +ont fait perdre, parce que nous ne le sommes +point.</p> + +<p>Or, s'il est vrai que nous n'avons sur les femmes +qu'un pouvoir tyrannique, il ne l'est pas moins +qu'elles ont sur nous un empire naturel, celui de +la beauté, à qui rien ne résiste. Le nôtre n'est pas +de tous les pays; mais celui de la beauté est universel. +Pourquoi aurions-nous donc un privilége? +Est-ce parce que nous sommes les plus +forts? Mais c'est une véritable injustice. Nous +employons toutes sortes de moyens pour leur +abattre le courage; les forces seroient égales, si +l'éducation l'étoit aussi; éprouvons-les dans les +talents que l'éducation n'a point affoiblis, et nous +verrons si nous sommes si forts.</p> + +<p>Il faut l'avouer, quoique cela choque nos +mœurs: chez les peuples les plus polis, les femmes +ont toujours eu de l'autorité sur leurs maris; elle +fut établie par une loi chez les Égyptiens en +l'honneur d'Isis, et chez les Babyloniens en l'honneur +de Sémiramis. On disoit des Romains qu'ils +commandoient à toutes les nations, mais qu'ils +obéissoient à leurs femmes. Je ne parle point des +Sauromates, qui étoient véritablement dans la +servitude du sexe; ils étoient trop barbares pour +que leur exemple puisse être cité.</p> + +<p>Tu vois, mon cher Ibben, que j'ai pris le +goût de ce pays-ci, où l'on aime à soutenir des +opinions extraordinaires et à réduire tout en paradoxe. +Le prophète a décidé la question, et a +réglé les droits de l'un et de l'autre sexe. Les femmes, +dit-il, doivent honorer leurs maris: leurs +maris les doivent honorer; mais ils ont l'avantage +d'un degré sur elles.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 2, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XXXIX" id="LETTRE_XXXIX"></a>LETTRE XXXIX.</h2> + +<h3>HAGI<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> IBBI AU JUIF BEN JOSUÉ,</h3> + +<h3>PROSÉLYTE MAHOMÉTAN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Hagi est un homme qui a fait le pèlerinage de la Mecque.</p></div> + + +<p>Il me semble, Ben Josué, qu'il y a toujours des +signes éclatants qui préparent à la naissance +des hommes extraordinaires; comme si la nature +souffroit une espèce de crise, et que la puissance +céleste ne produisît qu'avec effort.</p> + +<p>Il n'y a rien de si merveilleux que la naissance +de Mahomet. Dieu, qui par les décrets de sa providence +avoit résolu dès le commencement d'envoyer +aux hommes ce grand prophète pour enchaîner +Satan, créa une lumière deux mille ans +avant Adam, qui, passant d'élu en élu, d'ancêtre +en ancêtre de Mahomet, parvint enfin jusques à +lui comme un témoignage authentique qu'il étoit +descendu des patriarches.</p> + +<p>Ce fut aussi à cause de ce même prophète que +Dieu ne voulut pas qu'aucun enfant fût conçu +que la nature de la femme ne cessât d'être immonde, +et que le membre viril ne fût livré à la +circoncision.</p> + +<p>Il vint au monde circoncis, et la joie parut sur +son visage dès sa naissance; la terre trembla trois +fois, comme si elle eût enfanté elle-même; toutes +les idoles se prosternèrent; les trônes des rois furent +renversés; Lucifer fut jeté au fond de la +mer; et ce ne fut qu'après avoir nagé pendant +quarante jours qu'il sortit de l'abîme, et s'enfuit +sur le mont Cabès, d'où, avec une voix terrible, +il appela les anges.</p> + +<p>Cette nuit, Dieu posa un terme entre l'homme +et la femme, qu'aucun d'eux ne pût passer. L'art +des magiciens et nécromants se trouva sans +vertu. On entendit une voix du ciel qui disoit ces +paroles: J'ai envoyé au monde mon ami fidèle.</p> + +<p>Selon le témoignage d'Isben Aben, historien +arabe, les générations des oiseaux, des nuées, des +vents, et tous les escadrons des anges, se réunirent +pour élever cet enfant, et se disputèrent +cet avantage. Les oiseaux disoient dans leurs +gazouillements qu'il étoit plus commode qu'ils l'élevassent, +parce qu'ils pouvoient plus facilement +rassembler plusieurs fruits de divers lieux. Les +vents murmuroient, et disoient: C'est plutôt à +nous, parce que nous pouvons lui apporter de +tous les endroits les odeurs les plus agréables. +Non, non, disoient les nuées, non; c'est à nos +soins qu'il sera confié, parce que nous lui ferons +part à tous les instants de la fraîcheur des eaux. +Là-dessus les anges indignés s'écrioient: Que +nous restera-t-il donc à faire? Mais une voix du +ciel fut entendue, qui termina toutes les disputes: +Il ne sera point ôté d'entre les mains des mortels, +parce que heureuses les mamelles qui l'allaiteront, +et les mains qui le toucheront, et la maison +qu'il habitera, et le lit où il reposera.</p> + +<p>Après tant de témoignages si éclatants, mon +cher Josué, il faut avoir un cœur de fer pour ne +pas croire sa sainte loi. Que pouvoit faire davantage +le ciel pour autoriser sa mission divine, +à moins de renverser la nature, et de faire +périr les hommes mêmes qu'il vouloit convaincre?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XL" id="LETTRE_XL"></a>LETTRE XL.</h2> + +<h3>USBEK A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Dès qu'un grand est mort, on s'assemble dans +une mosquée, et l'on fait son oraison funèbre, +qui est un discours à sa louange, avec lequel on +seroit bien embarrassé de décider au juste du +mérite du défunt.</p> + +<p>Je voudrois bannir les pompes funèbres: il faut +pleurer les hommes à leur naissance, et non pas à +leur mort. A quoi servent les cérémonies et tout +l'attirail lugubre qu'on fait paraître à un mourant +dans ses derniers moments, les larmes mêmes de +sa famille, et la douleur de ses amis, qu'à lui exagérer +la perte qu'il va faire?</p> + +<p>Nous sommes si aveugles, que nous ne savons +quand nous devons nous affliger ou nous réjouir: +nous n'avons presque jamais que de fausses tristesses +ou de fausses joies.</p> + +<p>Quand je vois le Mogol, qui toutes les années +va sottement se mettre dans une balance et se +faire peser comme un bœuf, quand je vois les +peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu +plus matériel, c'est-à-dire moins capable de les +gouverner, j'ai pitié, Ibben, de l'extravagance +humaine.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLI" id="LETTRE_XLI"></a>LETTRE XLI.</h2> + +<h3>LE PREMIER EUNUQUE NOIR A USBEK.</h3> + + +<p>Ismaël, un des eunuques noirs, vient de +mourir, magnifique seigneur; et je ne puis +m'empêcher de le remplacer. Comme les eunuques +sont extrêmement rares à présent, j'avois +pensé de me servir d'un esclave noir que tu as à +la campagne; mais je n'ai pu jusqu'ici le porter à +souffrir qu'on le consacrât à cet emploi. Comme +je vois qu'au bout du compte c'est son avantage, +je voulus l'autre jour user à son égard d'un peu +de rigueur; et, de concert avec l'intendant de tes +jardins, j'ordonnai que, malgré lui, on le mît en +état de te rendre les services qui flattent le plus +ton cœur, et de vivre comme moi dans ces redoutables +lieux qu'il n'ose pas même regarder: +mais il se mit à hurler comme si on avoit voulu +l'écorcher, et fit tant qu'il échappa de nos mains, +et évita le fatal couteau. Je viens d'apprendre +qu'il veut t'écrire pour te demander grâce, soutenant +que je n'ai conçu ce dessein que par un +désir insatiable de vengeance sur certaines railleries +piquantes qu'il dit avoir faites de moi. Cependant +je te jure par les cent mille prophètes +que je n'ai agi que pour le bien de ton service, la +seule chose qui me soit chère, et hors laquelle je +ne regarde rien. Je me prosterne à tes pieds.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLII" id="LETTRE_XLII"></a>LETTRE XLII.</h2> + +<h3>PHARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR.</h3> + + +<p>Si tu étois ici, magnifique seigneur, je paroîtrois +à ta vue tout couvert de papier blanc; et il +n'y en auroit pas assez pour écrire toutes +les insultes que ton premier eunuque noir, le +plus méchant de tous les hommes, m'a faites +depuis ton départ.</p> + +<p>Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend +que j'ai faites sur le malheur de sa condition, +il exerce sur ma tête une vengeance inépuisable; +il a animé contre moi le cruel intendant de tes +jardins, qui depuis ton départ m'oblige à des +travaux insurmontables, dans lesquels j'ai pensé +mille fois laisser la vie sans perdre un moment +l'ardeur de te servir. Combien de fois ai-je dit +en moi-même: J'ai un maître rempli de douceur, +et je suis le plus malheureux esclave qui +soit sur la terre!</p> + +<p>Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me +croyois pas destiné à de plus grandes misères, +mais ce traître d'eunuque a voulu mettre le comble +à sa méchanceté. Il y a quelques jours que, +de son autorité privée, il me destina à la garde de +tes femmes sacrées, c'est-à-dire à une exécution +qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la +mort. Ceux qui en naissant ont eu le malheur de +recevoir de leurs cruels parents un traitement pareil, +se consolent peut-être sur ce qu'ils n'ont jamais +connu d'autre état que le leur; mais qu'on +me fasse descendre de l'humanité et qu'on m'en +prive, je mourrois de douleur si je ne mourois pas +de cette barbarie.</p> + +<p>J'embrasse tes pieds, sublime seigneur, dans +une humilité profonde: fais en sorte que je sente +les effets de cette vertu si respectée, et qu'il ne +soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre +un malheureux de plus.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Des jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLIII" id="LETTRE_XLIII"></a>LETTRE XLIII.</h2> + +<h3>USBEK A PHARAN.</h3> + +<h3>Aux jardins de Fatmé.</h3> + + +<p>Recevez la joie dans votre cœur, et reconnaissez +ces sacrés caractères: faites-les baiser au grand +eunuque et à l'intendant de mes jardins. Je leur +défends de mettre la main sur vous jusqu'à mon +retour; dites-leur d'acheter l'eunuque qui manque. +Acquittez-vous de votre devoir comme si +vous m'aviez toujours devant les yeux; car sachez +que plus mes bontés sont grandes plus vous serez +puni si vous en abusez.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 25 de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLIV" id="LETTRE_XLIV"></a>LETTRE XLIV.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Il y a en France trois sortes d'états: l'Église, +l'épée et la robe. Chacun a un mépris souverain +pour les deux autres: tel, par exemple, que +l'on devroit mépriser parce qu'il est un sot, ne +l'est souvent que parce qu'il est homme de robe.</p> + +<p>Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne +disputent sur l'excellence de l'art qu'ils ont choisi: +chacun s'élève au-dessus de celui qui est d'une +profession différente, à proportion de l'idée qu'il +s'est faite de la supériorité de la sienne.</p> + +<p>Les hommes ressemblent tous, plus ou moins, +à cette femme de la province d'Érivan qui, ayant +reçu quelque grâce d'un de nos monarques, lui +souhaita mille fois, dans les bénédictions qu'elle +lui donna, que le ciel le fît gouverneur d'Érivan.</p> + +<p>J'ai lu, dans une relation, qu'un vaisseau français +ayant relâché à la côte de Guinée, quelques +hommes de l'équipage voulurent aller à terre +acheter quelques moutons. On les mena au roi, +qui rendoit la justice à ses sujets sous un arbre. +Il étoit sur son trône, c'est-à-dire sur un morceau +de bois, aussi fier que s'il eût été sur +celui du Grand Mogol; il avoit trois ou quatre +gardes avec des piques de bois; un parasol en +forme de dais le couvroit de l'ardeur du soleil; +tous ses ornements et ceux de la reine sa femme +consistoient en leur peau noire et quelques bagues. +Ce prince, plus vain encore que misérable, +demanda à ces étrangers si l'on parloit beaucoup +de lui en France. Il croyoit que son nom devoit +être porté d'un pôle à l'autre; et, à la différence +de ce conquérant de qui on a dit qu'il avoit fait +taire toute la terre, il croyoit, lui, qu'il devoit +faire parler tout l'univers.</p> + +<p>Quand le kan de Tartarie a dîné, un héraut +crie que tous les princes de la terre peuvent aller +dîner, si bon leur semble; et ce barbare, qui ne +mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne +vit que de brigandages, regarde tous les rois du +monde comme ses esclaves, et les insulte régulièrement +deux fois par jour.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 28 de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLV" id="LETTRE_XLV"></a>LETTRE XLV.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>Hier matin, comme j'étois au lit, j'entendis +frapper rudement à ma porte, qui fut soudain +ouverte ou enfoncée par un homme avec qui j'avois +lié quelque société, et qui me parut tout +hors de lui-même.</p> + +<p>Son habillement étoit beaucoup plus que modeste, +sa perruque de travers n'avoit pas même +été peignée; il n'avoit pas eu le temps de faire +recoudre son pourpoint noir, et il avoit renoncé, +pour ce jour-là, aux sages précautions avec lesquelles +il avoit coutume de déguiser le délabrement +de son équipage.</p> + +<p>Levez-vous, me dit-il; j'ai besoin de vous tout +aujourd'hui; j'ai mille emplettes à faire, et je +serai bien aise que ce soit avec vous: il faut premièrement +que nous allions à la rue Saint-Honoré +parler à un notaire qui est chargé de +vendre une terre de cinq cent mille livres; je +veux qu'il m'en donne la préférence. En venant +ici, je me suis arrêté un moment au faubourg +Saint-Germain, où j'ai loué un hôtel deux mille +écus, et j'espère passer le contrat aujourd'hui.</p> + +<p>Dès que je fus habillé, ou peu s'en falloit, mon +homme me fit précipitamment descendre: Commençons +par aller acheter un carrosse, et établissons +d'abord l'équipage. En effet, nous achetâmes +non-seulement un carrosse, mais encore pour +cent mille francs de marchandises, en moins +d'une heure; tout cela se fit promptement, parce +que mon homme ne marchanda rien, et ne compta +jamais: aussi ne déplaça-t-il pas. Je rêvois sur +tout ceci; et quand j'examinois cet homme, je +trouvois en lui une complication singulière de +richesses et de pauvreté: de manière que je ne savois +que croire. Mais enfin je rompis le silence, +et, le tirant à quartier, je lui dis: Monsieur, qui +est-ce qui payera tout cela? Moi, me dit-il; venez +dans ma chambre; je vous montrerai des trésors +immenses, et des richesses enviées des plus grands +monarques; mais elles ne le seront pas de vous, +qui les partagerez toujours avec moi. Je le suis. +Nous grimpons à son cinquième étage, et par +une échelle nous nous guindons à un sixième, +qui étoit un cabinet ouvert aux quatre vents, +dans lequel il n'y avoit que deux ou trois douzaines +de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. +Je me suis levé de grand matin, me dit-il, +et j'ai fait d'abord ce que je fais depuis vingt-cinq +ans, qui est d'aller visiter mon œuvre: j'ai vu que +le grand jour étoit venu qui devoit me rendre +plus riche qu'homme qui soit sur la terre. +Voyez-vous cette liqueur vermeille? elle a à présent +toutes les qualités que les philosophes demandent +pour faire la transmutation des métaux. +J'en ai tiré ces grains que vous voyez, qui sont +de vrai or par leur couleur, quoiqu'un peu imparfaits +par leur pesanteur. Ce secret, que Nicolas +Flamel trouva, mais que Raimond Lulle et un +million d'autres cherchèrent toujours, est venu +jusques à moi, et je me trouve aujourd'hui un +heureux adepte. Fasse le ciel que je ne me serve +de tant de trésors qu'il m'a communiqués, que +pour sa gloire!</p> + +<p>Je sortis, et je descendis, ou plutôt je me précipitai +par cet escalier, transporté de colère, et +laissai cet homme si riche dans son hôpital. +Adieu, mon cher Usbek. J'irai te voir demain, +et, si tu veux, nous reviendrons ensemble à +Paris.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le dernier de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLVI" id="LETTRE_XLVI"></a>LETTRE XLVI.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur +la religion, mais il semble qu'ils combattent +en même temps à qui l'observera le moins.</p> + +<p>Non-seulement ils ne sont pas meilleurs chrétiens, +mais même meilleurs citoyens; et c'est ce +qui me touche: car, dans quelque religion qu'on +vive, l'observation des lois, l'amour pour les +hommes, la piété envers les parents, sont toujours +les premiers actes de religion.</p> + +<p>En effet, le premier objet d'un homme religieux +ne doit-il pas être de plaire à la divinité +qui a établi la religion qu'il professe? Mais le +moyen le plus sûr pour y parvenir est sans doute +d'observer les règles de la société et les devoirs +de l'humanité. Car, en quelque religion qu'on +vive, dès qu'on en suppose une, il faut bien que +l'on suppose aussi que Dieu aime les hommes, +puisqu'il établit une religion pour les rendre +heureux; que s'il aime les hommes, on est sûr de +lui plaire en les aimant aussi, c'est-à-dire en +exerçant envers eux tous les devoirs de la charité +et de l'humanité, en ne violant point les lois +sous lesquelles ils vivent.</p> + +<p>On est bien plus sûr par là de plaire à Dieu +qu'en observant telle ou telle cérémonie; car les +cérémonies n'ont point un degré de bonté par +elles-mêmes; elles ne sont bonnes qu'avec égard, +et dans la supposition que Dieu les a commandées; +mais c'est la matière d'une grande discussion: +on peut facilement s'y tromper, car il faut +choisir les cérémonies d'une religion entre celles +de deux mille.</p> + +<p>Un homme faisoit tous les jours à Dieu cette +prière: Seigneur, je n'entends rien dans les disputes +que l'on fait sans cesse à votre sujet; je +voudrois vous servir selon votre volonté; mais +chaque homme que je consulte veut que je vous +serve à la sienne. Lorsque je veux vous faire ma +prière, je ne sais en quelle langue je dois vous +parler. Je ne sais non plus en quelle posture je +dois me mettre: l'un dit que je dois vous prier +debout; l'autre veut que je sois assis; l'autre +exige que mon corps porte sur mes genoux. Ce +n'est pas tout: il y en a qui prétendent que je +dois me laver tous les matins avec de l'eau +froide; d'autres soutiennent que vous me regarderez +avec horreur, si je ne me fais pas couper +un petit morceau de chair. Il m'arriva l'autre +jour de manger un lapin dans un caravansérail: +trois hommes qui étoient auprès de là me firent +trembler; ils me soutinrent tous trois que je +vous avois grièvement offensé; l'un<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, parce que +cet animal étoit immonde; l'autre<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, parce qu'il +étoit étouffé; l'autre enfin<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, parce qu'il n'étoit pas +poisson. Un brachmane qui passoit par là, et +que je pris pour juge, me dit: Ils ont tort, car +apparemment vous n'avez pas tué vous-même cet +animal. Si fait, lui dis-je. Ah! vous avez commis +une action abominable, et que Dieu ne vous pardonnera +jamais, me dit-il d'une voix sévère: que +savez-vous si l'âme de votre père n'étoit pas passée +dans cette bête? Toutes ces choses, Seigneur, +me jettent dans un embarras inconcevable: je ne +puis remuer la tête que je ne sois menacé de vous +offenser; cependant je voudrois vous plaire, et +employer à cela la vie que je tiens de vous. Je ne +sais si je me trompe; mais je crois que le meilleur +moyen pour y parvenir est de vivre en bon +citoyen dans la société où vous m'avez fait naître, +et en bon père dans la famille que vous m'avez +donnée.</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Un Juif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Un Turc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Un Arménien.</p></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLVII" id="LETTRE_XLVII"></a>LETTRE XLVII.</h2> + +<h3>ZACHI A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>J'ai une grande nouvelle à t'apprendre: je me +suis réconciliée avec Zéphis; le sérail, partagé +entre nous, s'est réuni. Il ne manque que toi +dans ces lieux, où la paix règne: viens, mon cher +Usbek, viens y faire triompher l'amour.</p> + +<p>Je donnai à Zéphis un grand festin, où ta mère, +tes femmes et tes principales concubines furent +invitées; tes tantes et plusieurs de tes cousines +s'y trouvèrent aussi; elles étoient venues à cheval, +couvertes du sombre nuage de leurs voiles et +de leurs habits.</p> + +<p>Le lendemain, nous partîmes pour la campagne, +où nous espérions êtres plus libres; nous montâmes +sur nos chameaux, et nous nous mîmes +quatre dans chaque loge. Comme la partie avoit +été faite brusquement, nous n'eûmes pas le temps +d'envoyer à la ronde annoncer le courouc; mais +le premier eunuque, toujours industrieux, prit +une autre précaution: car il joignit à la toile +qui nous empêchoit d'être vues un rideau si épais, +que nous ne pouvions absolument voir personne.</p> + +<p>Quand nous fûmes arrivées à cette rivière qu'il +faut traverser, chacune de nous se mit, selon la +coutume, dans une boîte, et se fit porter dans le +bateau; car on nous dit que la rivière étoit pleine +de monde. Un curieux, qui s'approcha trop près +du lieu où nous étions enfermées, reçut un coup +mortel, qui lui ôta pour jamais la lumière du +jour; un autre, qu'on trouva se baignant tout nu +sur le rivage, eut le même sort; et tes fidèles eunuques +sacrifièrent à ton honneur et au nôtre +ces deux infortunés.</p> + +<p>Mais écoute le reste de nos aventures. Quand +nous fûmes au milieu du fleuve, un vent si impétueux +s'éleva et un nuage si affreux couvrit les airs, +que nos matelots commencèrent à désespérer. +Effrayées de ce péril, nous nous évanouîmes +presque toutes. Je me souviens que j'entendis la +voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns +disoient qu'il falloit nous avertir du péril et nous +tirer de notre prison; mais leur chef soutint toujours +qu'il mourroit plutôt que de souffrir que +son maître fût ainsi déshonoré, et qu'il enfonceroit +un poignard dans le sein de celui qui feroit +des propositions si hardies. Une de mes esclaves, +toute hors d'elle, courut vers moi déshabillée, +pour me secourir; mais un eunuque noir la prit +brutalement, et la fit rentrer dans l'endroit d'où +elle étoit sortie. Pour lors je m'évanouis, et ne +revins à moi que lorsque le péril fut passé.</p> + +<p>Que les voyages sont embarrassants pour les +femmes! Les hommes ne sont exposés qu'aux +dangers qui menacent leur vie, et nous sommes +à tous les instants dans la crainte de perdre notre +vie ou notre vertu. Adieu, mon cher Usbek. Je +t'adorerai toujours.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 2 de la lune de Rhamazan, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLVIII" id="LETTRE_XLVIII"></a>LETTRE XLVIII.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais +oisifs: quoique je ne sois chargé d'aucune affaire +importante, je suis cependant dans une occupation +continuelle. Je passe ma vie à examiner; +j'écris le soir ce que j'ai remarqué, ce que j'ai +vu, ce que j'ai entendu dans la journée; tout +m'intéresse, tout m'étonne: je suis comme un +enfant, dont les organes encore tendres sont vivement +frappés par les moindres objets.</p> + +<p>Tu ne le croirois pas peut-être; nous sommes +reçus agréablement dans toutes les compagnies et +dans toutes les sociétés: je crois devoir beaucoup +à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui +fait qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est +également recherché. Notre air étranger n'offense +plus personne; nous jouissons même de la surprise +où l'on est de nous trouver quelque politesse: +car les François n'imaginent pas que notre +climat produise des hommes. Cependant, il +faut l'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe.</p> + +<p>J'ai passé quelques jours dans une maison de +campagne auprès de Paris, chez un homme de +considération, qui est ravi d'avoir de la compagnie +chez lui. Il a une femme fort aimable, et +qui joint à une grande modestie une gaieté que +la vie retirée ôte toujours à nos dames de Perse.</p> + +<p>Étranger que j'étois, je n'avois rien de mieux +à faire que d'étudier, selon ma coutume, sur +cette foule de gens qui y abordoit sans cesse, +dont les caractères me présentoient toujours +quelque chose de nouveau. Je remarquai d'abord +un homme dont la simplicité me plut; je m'attachai +à lui, il s'attacha à moi: de sorte que nous +nous trouvions toujours l'un auprès de l'autre.</p> + +<p>Un jour que, dans un grand cercle, nous nous +entretenions en particulier, laissant les conversations +générales à elles-mêmes: Vous trouverez +peut-être en moi, lui dis-je, plus de curiosité que +de politesse; mais je vous supplie d'agréer que je +vous fasse quelques questions; car je m'ennuie de +n'être au fait de rien et de vivre avec des gens +que je ne saurois démêler. Mon esprit travaille +depuis deux jours: il n'y a pas un seul de ces +hommes qui ne m'ait donné la torture plus de +deux cents fois; et cependant je ne les devinerois +de mille ans: ils me sont plus invisibles que les +femmes de notre grand monarque. Vous n'avez +qu'à dire, me répondit-il, et je vous instruirai de +tout ce que vous souhaiterez; d'autant mieux +que je vous crois homme discret, et que vous +n'abuserez pas de ma confiance.</p> + +<p>Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant +parlé des repas qu'il a donnés aux grands, qui est +si familier avec vos ducs, et qui parle si souvent +à vos ministres qu'on me dit d'être d'un accès si +difficile? Il faut bien que ce soit un homme de +qualité; mais il a la physionomie si basse, qu'il +ne fait guères honneur aux gens de qualité; et +d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. Je +suis étranger; mais il me semble qu'il y a en général +une certaine politesse commune à toutes +les nations; je ne lui trouve point de celle-là: +est-ce que vos gens de qualité sont plus mal élevés +que les autres? Cet homme, me répondit-il en +riant, est un fermier: il est autant au-dessus des +autres par ses richesses qu'il est au-dessous de +tout le monde par sa naissance; il auroit la meilleure +table de Paris, s'il pouvoit se résoudre à ne +manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, +comme vous le voyez, mais il excelle par son cuisinier: +aussi n'en est-il pas ingrat: car vous avez +entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.</p> + +<p>Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je, que +cette dame a fait placer auprès d'elle, comment +a-t-il un habit si lugubre avec un air si gai et un +teint si fleuri? Il sourit gracieusement dès qu'on +lui parle; sa parure est plus modeste, mais plus +arrangée que celle de vos femmes. C'est, me répondit-il, +un prédicateur, et, qui pis est, un directeur. +Tel que vous le voyez, il en sait plus que +les maris; il connoît le foible des femmes: elles +savent aussi qu'il a le sien. Comment? dis-je, il +parle toujours de quelque chose qu'il appelle la +grâce? Non pas toujours, me répondit-il: à +l'oreille d'une jolie femme, il parle encore plus +volontiers de sa chute: il foudroie en public, +mais il est doux comme un agneau en particulier. +Il me semble, dis-je pour lors, qu'on le distingue +beaucoup, et qu'on a de grands égards pour lui. +Comment! si on le distingue! C'est un homme +nécessaire; il fait la douceur de la vie retirée: petits +conseils, soins officieux, visites marquées; il +dissipe un mal de tête mieux qu'homme du +monde; c'est un homme excellent.</p> + +<p>Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi +qui est celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si +mal habillé; qui fait quelquefois des grimaces, et +a un langage différent des autres; qui n'a pas +d'esprit pour parler, mais qui parle pour avoir de +l'esprit? C'est, me répondit-il, un poëte, et le +grotesque du genre humain. Ces gens-là disent +qu'ils sont nés ce qu'ils sont; cela est vrai, et +aussi ce qu'ils seront toute leur vie, c'est-à-dire +presque toujours les plus ridicules de tous les +hommes: aussi ne les épargne-t-on point; on +verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine +a fait entrer celui-ci dans cette maison; et +il y est bien reçu du maître et de la maîtresse, +dont la bonté et la politesse ne se démentent à +l'égard de personne; il fit leur épithalame lorsqu'ils +se marièrent: c'est ce qu'il a fait de mieux +en sa vie; car il s'est trouvé que le mariage a été +aussi heureux qu'il l'a prédit.</p> + +<p>Vous ne le croiriez pas peut-être, ajouta-t-il, +entêté comme vous êtes des préjugés de l'Orient: +il y a parmi nous des mariages heureux, et des +femmes dont la vertu est un gardien sévère. Les +gens dont nous parlons goûtent entre eux une +paix qui ne peut être troublée; ils sont aimés et +estimés de tout le monde: il n'y a qu'une chose; +c'est que leur bonté naturelle leur fait recevoir +chez eux toute sorte de monde; ce qui fait qu'il +y a quelquefois mauvaise compagnie. Ce n'est +pas que je les désapprouve; il faut vivre avec les +gens tels qu'ils sont: les gens qu'on dit être de +bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont +le vice est plus raffiné; et peut-être qu'il en est +comme des poisons, dont les plus subtils sont +aussi les plus dangereux.</p> + +<p>Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a +l'air si chagrin? je l'ai pris d'abord pour un +étranger; car outre qu'il est habillé autrement +que les autres, il censure tout ce qui se fait en +France, et n'approuve pas votre gouvernement. +C'est un vieux guerrier, me dit-il, qui se rend +mémorable à tous ses auditeurs par la longueur +de ses exploits. Il ne peut souffrir que la France +ait gagné des batailles où il ne se soit pas trouvé, +ou qu'on vante un siége où il n'ait pas monté à +la tranchée: il se croit si nécessaire à notre histoire, +qu'il s'imagine qu'elle finit où il a fini; il +regarde quelques blessures qu'il a reçues, comme +la dissolution de la monarchie; et, à la différence +de ces philosophes qui disent qu'on ne jouit que +du présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit, +au contraire, que du passé, et n'existe que dans +les campagnes qu'il a faites: il respire dans les +temps qui se sont écoulés, comme les héros doivent +vivre dans ceux qui passeront après eux. +Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le service? Il +ne l'a point quitté, me répondit-il; mais le service +l'a quitté; on l'a employé dans une petite +place où il racontera le reste de ses jours; mais +il n'ira jamais plus loin: le chemin des honneurs +lui est fermé. Et pourquoi cela? lui dis-je. Nous +avons une maxime en France, me répondit-il: +c'est de n'élever jamais les officiers dont la patience +a langui dans les emplois subalternes; +nous les regardons comme des gens dont l'esprit +s'est comme rétréci dans les détails, et qui, par +une habitude de petites choses, sont devenus incapables +des plus grandes. Nous croyons qu'un +homme qui n'a pas les qualités d'un général à +trente ans ne les aura jamais; que celui qui n'a +pas ce coup d'œil qui montre tout d'un coup un +terrain de plusieurs lieues dans toutes ses situations +différentes, cette présence d'esprit qui fait +que dans une victoire on se sert de tous ses +avantages, et dans un échec de toutes ses ressources, +n'acquerra jamais ces talents: c'est pour +cela que nous avons des emplois brillants pour +ces hommes grands et sublimes que le ciel a partagés +non-seulement d'un cœur, mais aussi d'un +génie héroïque; et des emplois subalternes pour +ceux dont les talents le sont aussi. De ce nombre +sont ces gens qui ont vieilli dans une guerre obscure; +ils ne réussissent tout au plus qu'à faire ce +qu'ils ont fait toute leur vie; et il ne faut point +commencer à les charger dans le temps qu'ils +s'affoiblissent.</p> + +<p>Un moment après, la curiosité me reprit, et je +lui dis: Je m'engage à ne vous plus faire de +questions, si vous voulez encore souffrir celle-ci. +Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux, +peu d'esprit et tant d'impertinence? D'où +vient qu'il parle plus haut que les autres, et se +sait si bon gré d'être au monde? C'est un homme +à bonnes fortunes, me répondit-il. A ces mots, +des gens entrèrent, d'autres sortirent, on se leva, +quelqu'un vint parler à mon gentilhomme, et je +restai aussi peu instruit qu'auparavant. Mais un +moment après, je ne sais par quel hasard ce jeune +homme se trouva auprès de moi, et, m'adressant +la parole: Il fait beau; voudriez-vous, monsieur, +faire un tour de parterre? Je lui répondis le plus +civilement qu'il me fut possible, et nous sortîmes +ensemble. Je suis venu à la campagne, me dit-il, +pour faire plaisir à la maîtresse de la maison, +avec laquelle je ne suis pas mal: il y a bien certaine +femme dans le monde qui pestera un peu, +mais qu'y faire? Je vois les plus jolies femmes de +Paris; mais je ne me fixe pas à une, et je leur +en donne bien à garder: car, entre vous et moi, +je ne vaux pas grand chose. Apparemment, +monsieur, lui dis-je, que vous avez quelque +charge ou quelque emploi, qui vous empêche +d'être plus assidu auprès d'elles. Non, monsieur, +je n'ai d'autre emploi que de faire enrager +un mari, ou désespérer un père; j'aime à alarmer +une femme qui croit me tenir, et la mettre à +deux doigts de ma perte. Nous sommes quelques +jeunes gens qui partageons ainsi tout Paris, et +l'intéressons à nos moindres démarches. A ce +que je comprends, lui dis-je, vous faites plus +de bruit que le guerrier le plus valeureux, et +vous êtes plus considéré qu'un grave magistrat. +Si vous étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de +tous ces avantages; vous deviendriez plus propre +à garder nos dames qu'à leur plaire. Le feu me +monta au visage; et je crois que, pour peu que +j'eusse parlé, je n'aurois pu m'empêcher de le +brusquer.</p> + +<p>Que dis-tu d'un pays où l'on tolère de pareilles +gens, et où l'on laisse vivre un homme qui fait un +tel métier? où l'infidélité, la trahison, le rapt, la perfidie +et l'injustice conduisent à la considération? +où l'on estime un homme parce qu'il ôte une fille +à son père, une femme à son mari, et trouble les +sociétés les plus douces et les plus saintes? Heureux +les enfants d'Ali, qui défendent leurs familles +de l'opprobre et de la séduction! La lumière du +jour n'est pas plus pure que le feu qui brûle dans +le cœur de nos femmes: nos filles ne pensent +qu'en tremblant au jour qui doit les priver de +cette vertu, qui les rend semblables aux anges et +aux puissances incorporelles. Terre natale et chérie, +sur qui le soleil jette ses premiers regards, tu +n'es point souillée par les crimes horribles qui +obligent cet astre à se cacher dès qu'il paroît dans +le noir Occident.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 5 de la lune de Rhamazan, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_XLIX" id="LETTRE_XLIX"></a>LETTRE XLIX.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>Étant l'autre jour dans ma chambre, je vis entrer +un dervis extraordinairement habillé: sa +barbe descendoit jusqu'à sa ceinture de corde; il +avoit les pieds nus; son habit étoit gris, grossier, +et en quelques endroits pointu. Le tout me parut +si bizarre, que ma première idée fut d'envoyer +chercher un peintre pour en faire une fantaisie.</p> + +<p>Il me fit d'abord un grand compliment, dans +lequel il m'apprit qu'il étoit homme de mérite, et +de plus capucin. On m'a dit, ajouta-t-il, monsieur, +que vous retournez bientôt à la cour de +Perse, où vous tenez un rang distingué: je viens +vous demander protection, et vous prier de nous +obtenir du roi une petite habitation, auprès de +Casbin, pour deux ou trois religieux. Mon père, +lui dis-je, vous voulez donc aller en Perse? Moi, +monsieur! me dit-il; je m'en donnerai bien de +garde. Je suis ici provincial, et je ne troquerois +pas ma condition contre celle de tous les capucins +du monde. Et que diable me demandez-vous +donc? C'est, me répondit-il, que si nous avions +cet hospice, nos pères d'Italie y enverroient deux +ou trois de leurs religieux. Vous les connoissez +apparemment, lui dis-je, ces religieux? Non, monsieur, +je ne les connois pas. Eh morbleu! que +vous importe donc qu'ils aillent en Perse? C'est +un beau projet de faire respirer l'air de Casbin à +deux capucins: cela sera très-utile et à l'Europe +et à l'Asie; il est fort nécessaire d'intéresser là-dedans +des monarques: voilà ce qui s'appelle de +belles colonies! Allez, vous et vos semblables +n'êtes point faits pour être transplantés, et vous +ferez bien de continuer à ramper dans les endroits +où vous vous êtes engendrés.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 15 de la lune de Rhamazan, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_L" id="LETTRE_L"></a>LETTRE L.</h2> + +<h3>RICA A ***.</h3> + + +<p>J'ai vu des gens chez qui la vertu étoit si naturelle, +qu'elle ne se faisoit pas même sentir: ils +s'attachoient à leur devoir sans s'y plier, et s'y portoient +comme par instinct; bien loin de relever +par leurs discours leurs rares qualités, il sembloit +qu'elles n'avoient pas percé jusqu'à eux. Voilà les +gens que j'aime; non pas ces gens vertueux qui +semblent être étonnés de l'être, et qui regardent +une bonne action comme un prodige dont le récit +doit surprendre.</p> + +<p>Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux +à qui le ciel a donné de grands talents, que peut-on +dire de ces insectes qui osent faire paroître +un orgueil qui déshonoreroit les plus grands +hommes?</p> + +<p>Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans +cesse d'eux-mêmes: leurs conversations sont un +miroir qui présente toujours leur impertinente +figure; ils vous parleront des moindres choses qui +leur sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt +qu'ils y prennent les grossisse à vos yeux; ils ont +tout fait, tout vu, tout dit, tout pensé: ils sont +un modèle universel, un sujet de comparaison +inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit +jamais. Oh! que la louange est fade lorsqu'elle +réfléchit vers le lieu d'où elle part!</p> + +<p>Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractère +nous accabla pendant deux heures de lui, de +son mérite et de ses talents; mais, comme il n'y +a point de mouvement perpétuel dans le monde, +il cessa de parler; la conversation nous revint +donc, et nous la prîmes.</p> + +<p>Un homme qui paraissoit assez chagrin commença +par se plaindre de l'ennui répandu dans +les conversations. Quoi! toujours des sots qui se +peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux? +Vous avez raison, reprit brusquement notre discoureur: +il n'y a qu'à faire comme moi; je ne me +loue jamais; j'ai du bien, de la naissance, je fais +de la dépense, mes amis disent que j'ai quelque +esprit; mais je ne parle jamais de tout cela: si +j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le +plus de cas, c'est ma modestie.</p> + +<p>J'admirois cet impertinent; et pendant qu'il +parloit tout haut, je disois tout bas: Heureux +celui qui a assez de vanité pour ne dire jamais de +bien de lui; qui craint ceux qui l'écoutent; et ne +compromet point son mérite avec l'orgueil des +autres!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 20 de la lune de Rhamazan, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LI" id="LETTRE_LI"></a>LETTRE LI.</h2> + +<h3>NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>On m'a écrit d'Ispahan que tu avois quitté la +Perse, et que tu étois actuellement à Paris. +Pourquoi faut-il que j'apprenne de tes nouvelles +par d'autres que par toi?</p> + +<p>Les ordres du roi des rois me retiennent depuis +cinq ans dans ce pays-ci, où j'ai terminé plusieurs +négociations importantes.</p> + +<p>Tu sais que le czar est le seul des princes chrétiens +dont les intérêts soient mêlés avec ceux de +la Perse, parce qu'il est ennemi des Turcs comme +nous.</p> + +<p>Son empire est plus grand que le nôtre: car +on compte deux mille lieues depuis Moscou jusqu'à +la dernière place de ses États du côté de la +Chine.</p> + +<p>Il est le maître absolu de la vie et des biens +de ses sujets, qui sont tous esclaves, à la réserve +de quatre familles. Le lieutenant des prophètes, +le roi des rois, qui a le ciel pour marchepied, +ne fait pas un exercice plus redoutable de sa puissance.</p> + +<p>A voir le climat affreux de la Moscovie, on ne +croiroit jamais que ce fût une peine d'en être +exilé: cependant, dès qu'un grand est disgracié, +on le relègue en Sibérie.</p> + +<p>Comme la loi de notre prophète nous défend +de boire du vin, celle du prince le défend aux +Moscovites.</p> + +<p>Ils ont une manière de recevoir leurs hôtes, qui +n'est point du tout persane. Dès qu'un étranger +entre dans une maison, le mari lui présente sa +femme; l'étranger la baise; et cela passe pour une +politesse faite au mari.</p> + +<p>Quoique les pères, au contrat de mariage de +leurs filles, stipulent ordinairement que le mari +ne les fouettera pas, cependant on ne sauroit +croire combien les femmes moscovites aiment à +être battues: elles ne peuvent comprendre qu'elles +possèdent le cœur de leur mari, s'il ne les bat +comme il faut; une conduite opposée, de sa part, +est une marque d'indifférence impardonnable. +Voici une lettre qu'une d'elles écrivit dernièrement +à sa mère:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«<span class="smcap">Ma chère mère</span>,<br /></span> +</div></div> + +<p>«Je suis la plus malheureuse femme du monde; +il n'y a rien que je n'aie fait pour me faire +aimer de mon mari, et je n'ai jamais pu y réussir. +Hier, j'avois mille affaires dans la maison; +je sortis, et je demeurai tout le jour dehors: je +crus, à mon retour, qu'il me battroit bien fort; +mais il ne me dit pas un seul mot. Ma sœur est +bien autrement traitée: son mari la roue de +coups tous les jours; elle ne peut pas regarder +un homme, qu'il ne l'assomme soudain: ils +s'aiment beaucoup aussi, et ils vivent de la +meilleure intelligence du monde.</p> + +<p>«C'est ce qui la rend si fière; mais je ne lui +donnerai pas longtemps sujet de me mépriser. +J'ai résolu de me faire aimer de mon mari, à +quelque prix que ce soit: je le ferai si bien enrager, +qu'il faudra bien qu'il me donne des +marques d'amitié. Il ne sera pas dit que je ne +serai pas battue, et que je vivrai dans la maison +sans que l'on pense à moi. La moindre chiquenaude +qu'il me donnera, je crierai de toute ma +force, afin qu'on s'imagine qu'il y va tout de +bon; et je crois que, si quelque voisin venoit +au secours, je l'étranglerois. Je vous supplie, +ma chère mère, de vouloir bien représenter à +mon mari qu'il me traite d'une manière indigne. +Mon père, qui est un si honnête homme, +n'agissoit pas de même; et il me souvient, lorsque +j'étois petite fille, qu'il me sembloit quelquefois +qu'il vous aimoit trop. Je vous embrasse, +ma chère mère.»</p> + +<p>Les Moscovites ne peuvent point sortir de l'empire, +quand ce seroit pour voyager. Ainsi, séparés +des autres nations par les lois du pays, ils ont +conservé leurs anciennes coutumes avec d'autant +plus d'attachement qu'ils ne croyoient pas qu'il +fût possible qu'on en pût avoir d'autres.</p> + +<p>Mais le prince qui règne à présent a voulu tout +changer: il a eu de grands démêlés avec eux +au sujet de leur barbe: le clergé et les moines +n'ont pas moins combattu en faveur de leur +ignorance.</p> + +<p>Il s'attache à faire fleurir les arts, et ne néglige +rien pour porter dans l'Europe et l'Asie la gloire +de sa nation, oubliée jusqu'ici, et presque uniquement +connue d'elle-même.</p> + +<p>Inquiet et sans cesse agité, il erre dans ses +vastes États, laissant partout des marques de sa +sévérité naturelle.</p> + +<p>Il les quitte, comme s'ils ne pouvoient le contenir, +et va chercher dans l'Europe d'autres provinces +et de nouveaux royaumes.</p> + +<p>Je t'embrasse, mon cher Usbek: donne-moi de +tes nouvelles, je te conjure.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Moscou, le 2 de la lune de Chalval, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LII" id="LETTRE_LII"></a>LETTRE LII.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>J'étois l'autre jour dans une société où je me +divertis assez bien. Il y avoit là des femmes de +tous les âges: une de quatre-vingts ans, une de +soixante, une de quarante, laquelle avoit une +nièce qui pouvoit en avoir vingt ou vingt-deux. +Un certain instinct me fit approcher de cette dernière, +et elle me dit à l'oreille: Que dites-vous de +ma tante, qui à son âge veut avoir des amants, et +fait la jolie? Elle a tort, lui dis-je: c'est un dessein +qui ne convient qu'à vous. Un moment +après, je me trouvai auprès de sa tante, qui me +dit: Que dites-vous de cette femme qui a pour +le moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui +plus d'une heure à sa toilette? C'est du temps +perdu, lui dis-je; et il faut avoir vos charmes +pour devoir y songer. J'allai à cette malheureuse +femme de soixante ans, et la plaignois dans mon +âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: Y a-t-il rien +de si ridicule? voyez-vous cette femme qui a +quatre-vingts ans, et qui met des rubans couleur +de feu; elle veut faire la jeune, et elle y réussit: +car cela approche de l'enfance. Ah! bon Dieu, +dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que +le ridicule des autres? C'est peut-être un bonheur, +disois-je ensuite, que nous trouvions de la consolation +dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étois +en train de me divertir, et je dis: Nous avons +assez monté; descendons à présent, et commençons +par la vieille qui est au sommet. Madame, +vous vous ressemblez si fort, cette dame à qui je +viens de parler et vous, qu'il semble que vous +soyez deux sœurs; et je ne crois pas que vous +soyez plus âgée l'une que l'autre. Eh! vraiment, +monsieur, me dit-elle, lorsque l'une mourra, +l'autre devra avoir grand'peur: je ne crois pas +qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence. +Quand je tins cette femme décrépite, j'allai à celle +de soixante ans: Il faut, madame, que vous décidiez +un pari que j'ai fait; j'ai gagé que cette +dame et vous (lui montrant la femme de quarante +ans) étiez de même âge. Ma foi, dit-elle, je +ne crois pas qu'il y ait six mois de différence. +Bon, m'y voilà; continuons. Je descendis encore, +et j'allai à la femme de quarante ans. Madame, +faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire +que vous appelez cette demoiselle, qui est à +l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune +qu'elle; elle a même quelque chose dans le visage +de passé, que vous n'avez certainement pas; et ces +couleurs vives qui paroissent sur votre teint... +Attendez, me dit-elle: je suis sa tante, mais sa +mère avoit pour le moins vingt-cinq ans plus que +moi: nous n'étions pas de même lit; j'ai ouï dire +à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la +même année. Je le disois bien, madame, et je n'avois +pas tort d'être étonné.</p> + +<p>Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent +finir d'avance par la perte de leurs agréments voudroient +reculer vers la jeunesse. Eh! comment +ne chercheroient-elles pas à tromper les autres? +elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes, +et pour se dérober à la plus affligeante de +toutes les idées.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LIII" id="LETTRE_LIII"></a>LETTRE LIII.</h2> + +<h3>ZÉLIS A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>Jamais passion n'a été plus forte et plus vive que +celle de Cosrou, eunuque blanc, pour mon +esclave Zélide; il la demande en mariage avec tant +de fureur, que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi +ferois-je de la résistance, lorsque sa mère +n'en fait pas, et que Zélide elle-même paroît satisfaite +de l'idée de ce mariage imposteur, et de l'ombre +vaine qu'on lui présente?</p> + +<p>Que veut-elle faire de cet infortuné, qui n'aura +d'un mari que la jalousie; qui ne sortira de sa +froideur que pour entrer dans un désespoir inutile; +qui se rappellera toujours la mémoire de ce +qu'il a été, pour la faire souvenir de ce qu'il n'est +plus; qui, toujours prêt à se donner, et ne se donnant +jamais, se trompera, la trompera sans cesse, +et lui fera essuyer à chaque instant tous les malheurs +de sa condition?</p> + +<p>Hé quoi! être toujours dans les images et dans +les fantômes? ne vivre que pour imaginer? se +trouver toujours auprès des plaisirs et jamais dans +les plaisirs? languissante dans les bras d'un malheureux, +au lieu de répondre à ses soupirs, ne +répondre qu'à ses regrets?</p> + +<p>Quel mépris ne doit-on pas avoir pour un +homme de cette espèce, fait uniquement pour +garder, et jamais pour posséder? Je cherche l'amour, +et je ne le vois pas.</p> + +<p>Je te parle librement, parce que tu aimes ma +naïveté, et que tu préfères mon air libre et ma sensibilité +pour les plaisirs à la pudeur feinte de mes +compagnes.</p> + +<p>Je t'ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent +avec les femmes une sorte de volupté qui +nous est inconnue; que la nature se dédommage +de ses pertes; qu'elle a des ressources qui réparent +le désavantage de leur condition; qu'on peut bien +cesser d'être homme, mais non pas d'être sensible; +et que, dans cet état, on est comme dans un troisième +sens, où l'on ne fait, pour ainsi dire, que +changer de plaisirs.</p> + +<p>Si cela étoit, je trouverois Zélide moins à plaindre; +c'est quelque chose de vivre avec des gens +moins malheureux.</p> + +<p>Donne-moi tes ordres là-dessus, et fais-moi savoir +si tu veux que le mariage s'accomplisse dans +le sérail. Adieu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le 5 de la lune de Chalval, 1713.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LIV" id="LETTRE_LIV"></a>LETTRE LIV.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>J'étois ce matin dans ma chambre, laquelle, +comme tu sais, n'est séparée des autres que par +une cloison fort mince, et percée en plusieurs endroits; +de manière qu'on entend tout ce qui se dit +dans la chambre voisine. Un homme, qui se +promenoit à grand pas, disoit à un autre: Je ne +sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi; +il y a plus de trois jours que je n'ai rien dit qui +m'ait fait honneur; et je me suis trouvé confondu +pêle-mêle dans toutes les conversations, sans qu'on +ait fait la moindre attention à moi, et qu'on m'ait +deux fois adressé la parole. J'avois préparé quelques +saillies pour relever mon discours; jamais on +n'a voulu souffrir que je les fisse venir: j'avois +un conte fort joli à faire; mais à mesure que j'ai +voulu l'approcher, on l'a esquivé comme si on +l'avoit fait exprès: j'ai quelques bons mots, qui +depuis quatre jours vieillissent dans ma tête, sans +que j'en aie pu faire le moindre usage. Si cela +continue, je crois qu'à la fin je serai un sot: il +semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse +m'en dispenser. Hier, j'avois espéré de briller avec +trois ou quatre vieilles femmes qui certainement +ne m'imposent point, et je devois dire les plus +jolies choses du monde: je fus plus d'un quart +d'heure à diriger ma conversation; mais elles ne +tinrent jamais un propos suivi, et elles coupèrent, +comme des parques fatales, le fil de tous mes discours. +Veux-tu que je te dise? la réputation de +bel esprit coûte bien à soutenir. Je ne sais comment +tu as fait pour y parvenir. Il me vient dans +l'idée une chose, reprit l'autre: travaillons de +concert à nous donner de l'esprit; associons-nous +pour cela. Nous nous dirons chacun tous les +jours de quoi nous devons parler; et nous nous +secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous +interrompre au milieu de nos idées, nous l'attirerons +nous-mêmes; et s'il ne veut pas venir de bon +gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons +des endroits où il faudra approuver, de ceux où il +faudra sourire, des autres où il faudra rire tout à +fait, et à gorge déployée. Tu verras que nous +donnerons le ton à toutes les conversations, et +qu'on admirera la vivacité de notre esprit et le +bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons +par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd'hui, +demain tu seras mon second. J'entrerai +avec toi dans une maison, et je m'écrierai en te +montrant: Il faut que je vous dise une réponse +bien plaisante que monsieur vient de faire à un +homme que nous avons trouvé dans la rue; et je +me tournerai vers toi; il ne s'y attendoit pas; il a +été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes +vers, et tu diras: J'y étois quand il les fit; c'étoit +dans un souper, et il ne rêva pas un moment. +Souvent même nous nous raillerons toi et moi; +et l'on dira: Voyez comme ils s'attaquent, +comme ils se défendent; ils ne s'épargnent pas; +voyons comme il sortira de là; à merveille! +quelle présence d'esprit! voilà une véritable bataille. +Mais on ne dira pas que nous nous étions +escarmouchés dès la veille. Il faudra acheter de certains +livres qui sont des recueils de bons mots +composés à l'usage de ceux qui n'ont pas d'esprit +et qui en veulent contrefaire: tout dépend d'avoir +des modèles. Je veux qu'avant six mois nous +soyons en état de tenir une conversation d'une +heure toute remplie de bons mots. Mais il faudra +avoir une attention; c'est de soutenir leur fortune: +ce n'est pas tout que de dire un bon mot, +il faut le répandre et le semer partout; sans cela, +autant de perdu; et je t'avoue qu'il n'y a rien de +si désolant que de voir une jolie chose qu'on a +dite mourir dans l'oreille d'un sot qui l'entend. +Il est vrai que souvent il y a une compensation, +et que nous disons aussi bien des sottises qui +passent <i>incognito</i>; et c'est la seule chose qui peut +nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon +cher, le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce que +je te dirai, et je te promets avant six mois une +place à l'Académie: c'est pour te dire que le travail +ne sera pas long, car pour lors tu pourras +renoncer à ton art; tu seras homme d'esprit, +malgré que tu en aies. On remarque en France +que, dès qu'un homme entre dans une compagnie, +il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit +du corps: tu en seras de même; et je ne crains +pour toi que l'embarras des applaudissements.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 6 de la lune de Zilcadé, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LV" id="LETTRE_LV"></a>LETTRE LV.</h2> + +<h3>RICA A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Chez les peuples d'Europe, le premier quart +d'heure du mariage aplanit toutes les difficultés; +les dernières faveurs sont toujours de +même date que la bénédiction nuptiale: les femmes +n'y font point comme nos Persanes, qui disputent +le terrain quelquefois des mois entiers; il +n'y a rien de si plénier: si elles ne perdent rien, +c'est qu'elles n'ont rien à perdre; mais on sait +toujours, chose honteuse! le moment de leur +défaite; et, sans consulter les astres, on peut +prédire au juste l'heure de la naissance de leurs +enfants.</p> + +<p>Les François ne parlent presque jamais de leurs +femmes: c'est qu'ils ont peur d'en parler devant +des gens qui les connoissent mieux qu'eux.</p> + +<p>Il y a parmi eux des hommes très-malheureux +que personne ne console: ce sont les maris jaloux; +il y en a que tout le monde hait: ce sont les maris +jaloux; il y en a que tous les hommes méprisent: +ce sont encore les maris jaloux.</p> + +<p>Aussi n'y a-t-il point de pays où ils soient en +si petit nombre que chez les François. Leur tranquillité +n'est pas fondée sur la confiance qu'ils ont +en leurs femmes; c'est au contraire sur la mauvaise +opinion qu'ils en ont: toutes les sages précautions +des Asiatiques, les voiles qui les couvrent, +les prisons où elles sont détenues, la vigilance des +eunuques, leur paroissent des moyens plus propres +à exercer l'industrie du sexe qu'à la lasser. +Ici les maris prennent leur parti de bonne grâce, +et regardent les infidélités comme des coups d'une +étoile inévitable. Un mari qui voudroit seul posséder +sa femme seroit regardé comme perturbateur +de la joie publique, et comme un insensé +qui voudroit jouir de la lumière du soleil à +l'exclusion des autres hommes.</p> + +<p>Ici un mari qui aime sa femme est un homme +qui n'a pas assez de mérite pour se faire aimer +d'une autre; qui abuse de la nécessité de la loi, +pour suppléer aux agréments qui lui manquent; +qui se sert de tous ses avantages au préjudice d'une +société entière; qui s'approprie ce qui ne lui avoit +été donné qu'en engagement, et qui agit autant +qu'il est en lui pour renverser une convention +tacite qui fait le bonheur de l'un et de l'autre sexe. +Ce titre de mari d'une jolie femme, qui se cache +en Asie avec tant de soin, se porte ici sans inquiétude: +on se sent en état de faire diversion partout. +Un prince se console de la perte d'une place par +la prise d'une autre: dans le temps que le Turc +nous prenoit Bagdad, n'enlevions-nous pas au +Mogol la forteresse de Candahar?</p> + +<p>Un homme qui, en général, souffre les infidélités +de sa femme n'est point désapprouvé; au contraire, +on le loue de sa prudence: il n'y a que les +cas particuliers qui déshonorent.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il n'y ait des dames vertueuses, +et on peut dire qu'elles sont distinguées; mon +conducteur me les faisoit toujours remarquer: +mais elles étoient toutes si laides, qu'il faut être +un saint pour ne pas haïr la vertu.</p> + +<p>Après ce que je t'ai dit des mœurs de ce pays-ci, +tu t'imagines facilement que les François ne +s'y piquent guère de constance: ils croient qu'il +est aussi ridicule de jurer à une femme qu'on l'aimera +toujours, que de soutenir qu'on se portera +toujours bien, ou qu'on sera toujours heureux. +Quand ils promettent à une femme qu'ils l'aimeront +toujours, ils supposent qu'elle, de son côté, +leur promet d'être toujours aimable; et si elle +manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés +à la leur.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 7 de la lune de Zilcadé, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LVI" id="LETTRE_LVI"></a>LETTRE LVI.</h2> + +<h3>USBEK A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Le jeu est très en usage en Europe: c'est un état +que d'être joueur; ce seul titre tient lieu de +naissance, de bien, de probité: il met tout homme +qui le porte au rang des honnêtes gens, sans +examen; quoiqu'il n'y ait personne qui ne sache +qu'en jugeant ainsi il s'est trompé très-souvent: +mais on est convenu d'être incorrigible.</p> + +<p>Les femmes y sont surtout très-adonnées; il est +vrai qu'elles ne s'y livrent guère dans leur jeunesse +que pour favoriser une passion plus chère; +mais, à mesure qu'elles vieillissent, leur passion +pour le jeu semble rajeunir, et cette passion +remplit tout le vide des autres.</p> + +<p>Elles veulent ruiner leurs maris; et pour y parvenir, +elles ont des moyens pour tous les âges, +depuis la plus tendre jeunesse jusqu'à la vieillesse +la plus décrépite: les habits et les équipages +commencent le dérangement, la coquetterie l'augmente, +le jeu l'achève.</p> + +<p>J'ai vu souvent neuf ou dix femmes, ou plutôt +neuf ou dix siècles, rangées autour d'une table; je +les ai vues dans leurs espérances, dans leurs +craintes, dans leurs joies, surtout dans leurs +fureurs: tu aurois dit qu'elles n'auroient jamais le +temps de s'apaiser, et que la vie alloit les quitter +avant leur désespoir; tu aurois été en doute si +ceux qu'elles payoient étoient leurs créanciers, ou +leurs légataires.</p> + +<p>Il semble que notre saint prophète ait eu principalement +en vue de nous priver de tout ce qui +peut troubler notre raison: il nous a interdit +l'usage du vin, qui la tient ensevelie; il nous a, +par un précepte exprès, défendu les jeux de hasard; +et quand il lui a été impossible d'ôter la +cause des passions, il les a amorties. L'amour +parmi nous ne porte ni trouble ni fureur: c'est +une passion languissante qui laisse notre âme +dans le calme; la pluralité des femmes nous +sauve de leur empire; elle tempère la violence de +nos désirs.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 10 de la lune de Zilhagé, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LVII" id="LETTRE_LVII"></a>LETTRE LVII.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Les libertins entretiennent ici un nombre infini +de filles de joie; et les dévots un nombre innombrable +de dervis. Ces dervis font trois vœux, +d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. On dit +que le premier est le mieux observé de tous; quant +au second, je te réponds qu'il ne l'est point: je te +laisse à juger du troisième.</p> + +<p>Mais, quelque riches que soient ces dervis, ils +ne quittent jamais la qualité de pauvres; notre +glorieux sultan renonceroit plutôt à ses magnifiques +et sublimes titres: ils ont raison; car ce +titre de pauvres les empêche de l'être.</p> + +<p>Les médecins, et quelques-uns de ces dervis, +qu'on appelle confesseurs, sont toujours ici ou +trop estimés ou trop méprisés; cependant on dit +que les héritiers s'accommodent mieux des médecins +que des confesseurs.</p> + +<p>Je fus l'autre jour dans un couvent de ces +dervis; un d'entre eux, vénérable par ses cheveux +blancs, m'accueillit fort honnêtement; et, +après m'avoir fait voir toute la maison, il me +mena dans le jardin, où nous nous mîmes à +discourir. Mon père, lui dis-je, quel emploi avez-vous +dans la communauté? Monsieur, me répondit-il +avec un air très-content de ma question, +je suis casuiste. Casuiste? repris-je: depuis que +je suis en France, je n'ai pas ouï parler de cette +charge. Quoi! vous ne savez pas ce que c'est +qu'un casuiste? Eh bien! écoutez, je vais vous en +donner une idée qui ne vous laissera rien à désirer. +Il y a deux sortes de péchés: de mortels, qui +excluent absolument du paradis; de véniels, qui +offensent Dieu à la vérité, mais ne l'irritent pas +au point de nous priver de la béatitude. Or tout +notre art consiste à bien distinguer ces deux +sortes de péchés: car, à la réserve de quelques +libertins, tous les chrétiens veulent gagner le +paradis; mais il n'y a guères personne qui ne le +veuille gagner à meilleur marché qu'il est possible. +Quand on connoît bien les péchés mortels, +on tâche de ne pas commettre de ceux-là, et l'on +fait son affaire. Il y a des hommes qui n'aspirent +pas à une si grande perfection; et comme ils n'ont +point d'ambition, ils ne se soucient pas des premières +places: aussi ils entrent en paradis le plus +juste qu'ils peuvent; pourvu qu'ils y soient, cela +leur suffit: leur but est de n'en faire ni plus ni +moins. Ce sont des gens qui ravissent le ciel +plutôt qu'ils ne l'obtiennent, et qui disent à Dieu: +Seigneur, j'ai accompli les conditions à la rigueur; +vous ne pouvez vous empêcher de tenir vos +promesses: comme je n'en ai pas fait plus +que vous n'en avez demandé, je vous dispense de +m'en accorder plus que vous n'en avez promis.</p> + +<p>Nous sommes donc des gens nécessaires, monsieur. +Ce n'est pas tout pourtant; vous allez bien +voir autre chose. L'action ne fait pas le crime, +c'est la connoissance de celui qui la commet: +celui qui fait un mal, tandis qu'il peut croire que +ce n'en est pas un, est en sûreté de conscience; +et comme il y a un nombre infini d'actions +équivoques, un casuiste peut leur donner un degré +de bonté qu'elles n'ont point, en les qualifiant +telles; et pourvu qu'il puisse persuader qu'elles +n'ont pas de venin, il le leur ôte tout entier.</p> + +<p>Je vous dis ici le secret d'un métier où j'ai +vieilli; je vous en fais voir les raffinements: il y +a un tour à donner à tout, même aux choses qui +en paroissent les moins susceptibles. Mon père, lui +dis-je, cela est fort bon; mais comment vous +accommodez-vous avec le ciel? Si le grand sophi +avoit à sa cour un homme qui fît à son égard ce +que vous faites contre votre Dieu, qui mît de la +différence entre ses ordres, et qui apprît à ses +sujets dans quel cas ils doivent les exécuter, et +dans quel autre ils peuvent les violer, il le feroit +empaler sur l'heure. Là-dessus, je saluai mon +dervis, et le quittai sans attendre sa réponse.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 23 de la lune de Maharram, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LVIII" id="LETTRE_LVIII"></a>LETTRE LVIII.</h2> + +<h3>RICA A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>A Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des métiers. +Là un homme obligeant vient, pour un +peu d'argent, vous offrir le secret de faire de l'or.</p> + +<p>Un autre vous promet de vous faire coucher +avec les esprits aériens, pourvu que vous soyez +seulement trente ans sans voir de femmes.</p> + +<p>Vous trouverez ensuite des devins si habiles, +qu'ils vous diront toute votre vie, pourvu qu'ils +aient seulement eu un quart d'heure de conversation +avec vos domestiques.</p> + +<p>Des femmes adroites font de la virginité une +fleur qui périt et renaît tous les jours, et se cueille +la centième fois plus douloureusement que la +première.</p> + +<p>Il y en a d'autres qui, réparant par la force de +leur art toutes les injures du temps, savent rétablir +sur un visage une beauté qui chancelle, et +même rappeler une femme du sommet de la +vieillesse pour la faire redescendre jusqu'à la +jeunesse la plus tendre.</p> + +<p>Tous ces gens-là vivent ou cherchent à vivre +dans une ville qui est la mère de l'invention.</p> + +<p>Les revenus des citoyens ne s'y afferment point: +ils ne consistent qu'en esprit et en industrie; chacun +a la sienne, qu'il fait valoir de son mieux.</p> + +<p>Qui voudroit nombrer tous les gens de loi qui +poursuivent le revenu de quelque mosquée, auroit +aussitôt compté les sables de la mer, et les esclaves +de notre monarque.</p> + +<p>Un nombre infini de maîtres de langues, d'arts +et de sciences, enseignent ce qu'ils ne savent pas; +et ce talent est bien considérable: car il ne faut +pas beaucoup d'esprit pour montrer ce qu'on sait; +mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on +ignore.</p> + +<p>On ne peut mourir ici que subitement; la mort +ne sauroit autrement exercer son empire: car il +y a dans tous les coins des gens qui ont des remèdes +infaillibles contre toutes les maladies imaginables.</p> + +<p>Toutes les boutiques sont tendues de filets +invisibles où se vont prendre tous les acheteurs. +L'on en sort pourtant quelquefois à bon marché: +une jeune marchande cajole un homme une +heure entière, pour lui faire acheter un paquet de +cure-dents.</p> + +<p>Il n'y a personne qui ne sorte de cette ville plus +précautionné qu'il n'y est entré: à force de faire +part de son bien aux autres, on apprend à le conserver; +seul avantage des étrangers dans cette +ville enchanteresse.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LIX" id="LETTRE_LIX"></a>LETTRE LIX.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>J'étois l'autre jour dans une maison où il y avoit +un cercle de gens de toute espèce: je trouvai +la conversation occupée par deux vieilles femmes, +qui avoient en vain travaillé tout le matin à se +rajeunir. Il faut avouer, disoit une d'entre elles, +que les hommes d'aujourd'hui sont bien différents +de ceux que nous voyions dans notre jeunesse: +ils étoient polis, gracieux, complaisants; +mais à présent je les trouve d'une brutalité insupportable. +Tout est changé, dit pour lors un +homme qui paroissoit accablé de goutte, le temps +n'est plus comme il étoit: il y a quarante ans, +tout le monde se portoit bien, on marchoit, on +étoit gai, on ne demandoit qu'à rire et à danser; +à présent tout le monde est d'une tristesse insupportable. +Un moment après, la conversation tourna +du côté de la politique. Morbleu! dit un vieux +seigneur, l'État n'est plus gouverné, trouvez-moi +à présent un ministre comme Monsieur Colbert. Je +le connoissois beaucoup, ce Monsieur Colbert; il +étoit de mes amis, il me faisoit toujours payer de +mes pensions avant qui que ce fût: le bel ordre +qu'il y avoit dans les finances! tout le monde étoit +à son aise; mais aujourd'hui je suis ruiné. Monsieur, +dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez +là du temps le plus miraculeux de notre invincible +monarque; y a-t-il rien de si grand que ce qu'il +faisoit alors pour détruire l'hérésie? Et comptez-vous +pour rien l'abolition des duels? dit d'un air +content un autre homme qui n'avoit point encore +parlé. La remarque est judicieuse, me dit quelqu'un +à l'oreille: cet homme est charmé de l'édit, +et il l'observe si bien, qu'il y a six mois il reçut +cent coups de bâton pour ne le pas violer.</p> + +<p>Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons +jamais des choses que par un retour secret que +nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas +surpris que les Nègres peignent le diable d'une +blancheur éblouissante, et leurs dieux noirs +comme du charbon; que la Vénus de certains +peuples ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux +cuisses; et qu'enfin tous les idolâtres aient +représenté leurs dieux avec une figure humaine, +et leur aient fait part de toutes leurs inclinations. +On a dit fort bien que si les triangles faisoient +un dieu, ils lui donneroient trois côtés.</p> + +<p>Mon cher Usbek, quand je vois des hommes +qui rampent sur un atome, c'est-à-dire la terre, +qui n'est qu'un point de l'univers, se proposer +directement pour modèles de la Providence, je +ne sais comment accorder tant d'extravagance +avec tant de petitesse.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 14 de la lune de Saphar; 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LX" id="LETTRE_LX"></a>LETTRE LX.</h2> + +<h3>USBEK A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Tu me demandes s'il y a des Juifs en France? +Sache que, partout où il y a de l'argent, il y a +des Juifs. Tu me demandes ce qu'ils y font? précisément +ce qu'ils font en Perse: rien ne ressemble +plus à un Juif d'Asie qu'un Juif européen.</p> + +<p>Ils font paroître chez les chrétiens, comme +parmi nous, une obstination invincible pour leur +religion, qui va jusqu'à la folie.</p> + +<p>La religion juive est un vieux tronc qui a produit +deux branches qui ont couvert toute la terre, +je veux dire le mahométisme et le christianisme; +ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux +filles qui l'ont accablée de mille plaies: car, en +fait de religion, les plus proches sont les plus +grandes ennemies. Mais, quelques mauvais traitements +qu'elle en ait reçus, elle ne laisse pas de +se glorifier de les avoir mises au monde; elle se +sert de l'une et de l'autre pour embrasser le +monde entier, tandis que d'un autre côté sa vieillesse +vénérable embrasse tous les temps.</p> + +<p>Les Juifs se regardent donc comme la source +de toute sainteté et l'origine de toute religion; +ils nous regardent au contraire comme des hérétiques +qui ont changé la loi, ou plutôt comme des +Juifs rebelles.</p> + +<p>Si le changement s'étoit fait insensiblement, ils +croient qu'ils auroient été facilement séduits: +mais comme il s'est fait tout à coup et d'une manière +violente, comme ils peuvent marquer le +jour et l'heure de l'une et de l'autre naissance, +ils se scandalisent de trouver en nous des âges, +et se tiennent fermes à une religion que le monde +même n'a pas précédée.</p> + +<p>Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil +à celui dont ils jouissent. On commence à +se défaire parmi les chrétiens de cet esprit d'intolérance +qui les animoit: on s'est mal trouvé en +Espagne de les avoir chassés, et en France d'avoir +fatigué des chrétiens dont la croyance différoit un +peu de celle du prince. On s'est aperçu que le zèle +pour les progrès de la religion est différent de +l'attachement qu'on doit avoir pour elle; et que, +pour l'aimer et l'observer, il n'est pas nécessaire +de haïr et de persécuter ceux qui ne l'observent +pas.</p> + +<p>Il seroit à souhaiter que nos musulmans pensassent +aussi sensément sur cet article que les +chrétiens; que l'on pût une bonne fois faire la +paix entre Ali et Abubeker, et laisser à Dieu le +soin de décider des mérites de ces saints prophètes: +je voudrois qu'on les honorât par des +actes de vénération et de respect, et non pas par +de vaines préférences; et qu'on cherchât à mériter +leur faveur, quelque place que Dieu leur ait marquée, +soit à sa droite, ou bien sous le marchepied +de son trône.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXI" id="LETTRE_LXI"></a>LETTRE LXI.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>J'entrai l'autre jour dans une église fameuse +qu'on appelle Notre-Dame: pendant que j'admirois +ce superbe édifice, j'eus occasion de m'entretenir +avec un ecclésiastique que la curiosité y +avoit attiré comme moi. La conversation tomba +sur la tranquillité de sa profession. La plupart des +gens, me dit-il, envient le bonheur de notre état, +et ils ont raison: cependant il a ses désagréments; +nous ne sommes point si séparés du monde, que +nous n'y soyons appelés en mille occasions: là, +nous avons un rôle très-difficile à soutenir.</p> + +<p>Les gens du monde sont étonnants; ils ne peuvent +souffrir notre approbation, ni nos censures; +si nous les voulons corriger, ils nous trouvent ridicules; +si nous les approuvons, ils nous regardent +comme des gens au-dessous de notre caractère. +Il n'y a rien de si humiliant de penser qu'on a +scandalisé les impies mêmes: nous sommes donc +obligés de tenir une conduite équivoque, et d'imposer +aux libertins, non pas par un caractère décidé, +mais par l'incertitude où nous les mettons de +la manière dont nous recevons leurs discours. Il +faut avoir beaucoup d'esprit pour cela; cet état +de neutralité est difficile: les gens du monde, +qui hasardent tout, qui se livrent à toutes leurs +saillies, qui, selon le succès, les poussent ou les +abandonnent, réussissent bien mieux.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: cet état si heureux et si +tranquille, que l'on vante tant, nous ne le conservons +pas dans le monde. Dès que nous y +paroissons, on nous fait disputer; on nous fait +entreprendre, par exemple, de prouver l'utilité +de la prière à un homme qui ne croit pas en +Dieu, la nécessité du jeûne à un autre qui a nié +toute sa vie l'immortalité de l'âme: l'entreprise +est laborieuse, et les rieurs ne sont pas pour nous. +Il y a plus: une certaine envie d'attirer les autres +dans nos opinions nous tourmente sans cesse, et +est pour ainsi dire attachée à notre profession. +Cela est aussi ridicule que si on voyoit les Européens +travailler, en faveur de la nature humaine, +à blanchir le visage des Africains. Nous troublons +l'État, nous nous tourmentons nous-mêmes, pour +faire recevoir des points de religion qui ne sont +point fondamentaux; et nous ressemblons à ce +conquérant de la Chine, qui poussa ses sujets à +une révolte générale pour les avoir voulu obliger à +se rogner les cheveux ou les ongles.</p> + +<p>Le zèle même que nous avons pour faire remplir +à ceux dont nous sommes chargés les devoirs +de notre sainte religion est souvent dangereux, et +il ne sauroit être accompagné de trop de prudence. +Un empereur nommé Théodose fit passer +au fil de l'épée tous les habitants d'une ville, +même les femmes et les petits enfants: s'étant +ensuite présenté pour entrer dans une église, un +évêque nommé Ambroise lui fit fermer les portes, +comme à un meurtrier et un sacrilége; et en cela +il fit une action héroïque. Cet empereur ayant +ensuite fait la pénitence qu'un tel crime exigeoit, +ayant été admis dans l'église, s'alla placer parmi +les prêtres; le même évêque l'en fit sortir; et en +cela il commit l'action d'un fanatique et d'un fou: +tant il est vrai que l'on doit se défier de son zèle. +Qu'importoit à la religion ou à l'État que ce prince +eût, ou n'eût pas, une place parmi les prêtres?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 1<sup>er</sup> de la lune de Rebiab 1, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXII" id="LETTRE_LXII"></a>LETTRE LXII.</h2> + +<h3>ZÉLIS A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>Ta fille ayant atteint sa septième année, j'ai cru +qu'il étoit temps de la faire passer dans les +appartements intérieurs du sérail, et de ne point +attendre qu'elle ait dix ans pour la confier aux +eunuques noirs. On ne sauroit de trop bonne +heure priver une jeune personne des libertés de +l'enfance, et lui donner une éducation sainte dans +les sacrés murs où la pudeur habite.</p> + +<p>Car je ne puis être de l'avis de ces mères qui +ne renferment leurs filles que lorsqu'elles sont sur +le point de leur donner un époux; qui, les condamnant +au sérail plutôt qu'elles ne les y consacrent, +leur font embrasser violemment une manière +de vie qu'elles auroient dû leur inspirer. +Faut-il tout attendre de la force de la raison, +et rien de la douceur de l'habitude?</p> + +<p>C'est en vain que l'on nous parle de la subordination +où la nature nous a mises: ce n'est pas +assez de nous la faire sentir; il faut nous la faire +pratiquer, afin qu'elle nous soutienne dans ce +temps critique où les passions commencent à +naître, et à nous encourager à l'indépendance.</p> + +<p>Si nous n'étions attachées à vous que par le +devoir, nous pourrions quelquefois l'oublier; si +nous n'y étions entraînées que par le penchant, +peut-être un penchant plus fort pourroit l'affoiblir. +Mais quand les lois nous donnent à un +homme, elles nous dérobent à tous les autres, et +nous mettent aussi loin d'eux que si nous en +étions à cent mille lieues.</p> + +<p>La nature, industrieuse en faveur des hommes, +ne s'est pas bornée à leur donner des désirs; elle +a voulu que nous en eussions nous-mêmes, et que +nous fussions des instruments animés de leur félicité: +elle nous a mises dans le feu des passions, +pour les faire vivre tranquilles; s'ils sortent de +leur insensibilité, elle nous a destinées à les y +faire rentrer, sans que nous puissions jamais goûter +cet heureux état où nous les mettons.</p> + +<p>Cependant, Usbek, ne t'imagine pas que ta +situation soit plus heureuse que la mienne: j'ai +goûté ici mille plaisirs que tu ne connois pas: +mon imagination a travaillé sans cesse à m'en +faire connoître le prix: j'ai vécu, et tu n'as fait +que languir.</p> + +<p>Dans la prison même où tu me retiens, je suis +plus libre que toi: tu ne saurois redoubler tes +attentions pour me faire garder, que je ne jouisse +de tes inquiétudes; et tes soupçons, ta jalousie, +tes chagrins, sont autant de marques de ta dépendance.</p> + +<p>Continue, cher Usbek: fais veiller sur moi nuit +et jour; ne te fie pas même aux précautions ordinaires; +augmente mon bonheur en assurant le +tien; et sache que je ne redoute rien, que ton indifférence.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXIII" id="LETTRE_LXIII"></a>LETTRE LXIII.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>Je crois que tu veux passer ta vie à la campagne. +Je ne te perdois au commencement que +pour deux ou trois jours; et en voilà quinze que +je ne t'ai vu: il est vrai que tu es dans une maison +charmante, que tu y trouves une société qui te +convient, que tu y raisonnes tout à ton aise: il +n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout +l'univers.</p> + +<p>Pour moi, je mène à peu près la même vie que +tu m'as vu mener; je me répands dans le monde, +et je cherche à le connoître: mon esprit perd insensiblement +tout ce qui lui reste d'asiatique, et +se plie sans effort aux mœurs européennes. Je ne +suis plus si étonné de voir dans une maison cinq +ou six femmes avec cinq ou six hommes; et je +trouve que cela n'est pas mal imaginé.</p> + +<p>Je le puis dire, je ne connois les femmes que +depuis que je suis ici; j'en ai plus appris dans +un mois que je n'aurois fait en trente ans dans un +sérail.</p> + +<p>Chez nous les caractères sont tous uniformes, +parce qu'ils sont forcés: on ne voit pas les gens +tels qu'ils sont, mais tels qu'on les oblige d'être; +dans cette servitude du cœur et de l'esprit on +n'entend parler que la crainte, qui n'a qu'un +langage, et non pas la nature, qui s'exprime si +différemment, et qui paroît sous tant de formes.</p> + +<p>La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqué +et si nécessaire, est ici inconnue: tout parle, tout +se voit, tout s'entend; le cœur se montre comme +le visage; dans les mœurs, dans la vertu, dans le +vice même, on aperçoit toujours quelque chose +de naïf.</p> + +<p>Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent +différent de celui qui leur plaît encore davantage: +il consiste dans une espèce de badinage +dans l'esprit, qui les amuse en ce qu'il semble leur +promettre à chaque instant ce qu'on ne peut tenir +que dans de trop longs intervalles.</p> + +<p>Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes, +semble être venu à former le caractère +général de la nation: on badine au conseil, on +badine à la tête d'une armée, on badine avec un +ambassadeur; les professions ne paroissent ridicules +qu'à proportion du sérieux qu'on y met: +un médecin ne le seroit plus, si ses habits étoient +moins lugubres, et s'il tuoit ses malades en badinant.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 10 de la lune de Rebiab 1, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXIV" id="LETTRE_LXIV"></a>LETTRE LXIV.</h2> + +<h3>LE CHEF DES EUNUQUES NOIRS A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>Je suis dans un embarras que je ne saurois t'exprimer, +magnifique seigneur: le sérail est dans +un désordre et une confusion épouvantables; la +guerre règne entre tes femmes; tes eunuques +sont partagés; on n'entend que plaintes, que +murmures, que reproches; mes remontrances +sont méprisées; tout semble permis dans ce temps +de licence, et je n'ai plus qu'un vain titre dans le +sérail.</p> + +<p>Il n'y a aucune de tes femmes qui ne se juge +au-dessus des autres par sa naissance, par sa +beauté, par ses richesses, par son esprit, par ton +amour; et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces +titres-là pour avoir toutes les préférences: je +perds à chaque instant cette longue patience, +avec laquelle néanmoins j'ai eu le malheur de les +mécontenter toutes; ma prudence, ma complaisance +même, vertu si rare et si étrangère dans le +poste que j'occupe, ont été inutiles.</p> + +<p>Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur, +la cause de tous ces désordres? Elle est +toute dans ton cœur, et dans les tendres égards +que tu as pour elles. Si tu ne me retenois par la +main; si, au lieu de la voie des remontrances, tu +me laissois celle des châtiments; si, sans te laisser +attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les +envoyois pleurer devant moi, qui ne m'attendris +jamais, je les façonnerois bientôt au joug qu'elles +doivent porter, et je lasserois leur humeur impérieuse +et indépendante.</p> + +<p>Enlevé dès l'âge de quinze ans du fond de +l'Afrique, ma patrie, je fus d'abord vendu à un +maître qui avoit plus de vingt femmes, ou concubines. +Ayant jugé à mon air grave et taciturne +que j'étois propre au sérail, il ordonna qu'on +achevât de me rendre tel; et me fit faire une opération +pénible dans les commencements, mais qui +me fut heureuse dans la suite, parce qu'elle m'approcha +de l'oreille et de la confiance de mes maîtres. +J'entrai dans ce sérail, qui fut pour moi un +nouveau monde. Le premier eunuque, l'homme +le plus sévère que j'aie vu de ma vie, y gouvernoit +avec un empire absolu. On n'y entendoit +parler ni de divisions, ni de querelles: un silence +profond régnoit partout; toutes ces femmes +étoient couchées à la même heure d'un bout de +l'année à l'autre, et levées à la même heure; elles +entroient dans le bain tour à tour, elles en sortoient +au moindre signe que nous leur en faisions; +le reste du temps, elles étoient presque toujours +enfermées dans leurs chambres. Il avoit une +règle, qui étoit de les faire tenir dans une grande +propreté, et il avoit pour cela des attentions +inexprimables: le moindre refus d'obéir étoit +puni sans miséricorde. Je suis, disoit-il, esclave; +mais je le suis d'un homme qui est votre maître, +et le mien; et j'use du pouvoir qu'il m'a donné +sur vous: c'est lui qui vous châtie, et non pas +moi, qui ne fais que prêter ma main. Ces femmes +n'entroient jamais dans la chambre de mon +maître qu'elles n'y fussent appelées; elles recevoient +cette grâce avec joie, et s'en voyoient privées +sans se plaindre. Enfin moi, qui étois le dernier +des noirs dans ce sérail tranquille, j'étois mille +fois plus respecté que je ne le suis dans le tien, +où je les commande tous.</p> + +<p>Dès que ce grand eunuque eut connu mon génie, +il tourna les yeux de mon côté; il parla de +moi à mon maître, comme d'un homme capable +de travailler selon ses vues, et de lui succéder +dans le poste qu'il remplissoit; il ne fut point +étonné de ma grande jeunesse, il crut que mon +attention me tiendroit lieu d'expérience. Que te +dirai-je? je fis tant de progrès dans sa confiance, +qu'il ne faisoit plus difficulté de me confier les +clefs des lieux terribles qu'il gardoit depuis si +longtemps. C'est sous ce grand maître que j'appris +l'art difficile de commander, et que je me formai +aux maximes d'un gouvernement inflexible: +j'étudiai sous lui le cœur des femmes; il m'apprit +à profiter de leurs foiblesses et à ne point m'étonner +de leurs hauteurs. Souvent il se plaisoit +de me les faire exercer même, et de les conduire +jusqu'au dernier retranchement de l'obéissance; +il les faisoit ensuite revenir insensiblement, +et vouloit que je parusse pour quelque +temps plier moi-même. Mais il falloit le voir dans +ces moments, où il les trouvoit tout près du désespoir, +entre les prières et les reproches: il soutenoit +leurs larmes sans s'émouvoir. Voilà, disoit-il +d'un air content, comment il faut gouverner les +femmes: leur nombre ne m'embarrasse pas; +je conduirois de même toutes celles de notre +grand monarque. Comment un homme peut-il +espérer de captiver leur cœur, si ses fidèles +eunuques n'ont commencé par soumettre leur +esprit?</p> + +<p>Il avoit non-seulement de la fermeté, mais +aussi de la pénétration: il lisoit leurs pensées et +leurs dissimulations; leurs gestes étudiés, leur +visage feint ne lui déroboient rien; il savoit toutes +leurs actions les plus cachées et leurs paroles les +plus secrètes; il se servoit des unes pour connoître +les autres, et il se plaisoit à récompenser la +moindre confidence. Comme elles n'abordoient +leur mari que lorsqu'elles étoient averties, l'eunuque +y appeloit qui il vouloit, et tournoit les +yeux de son maître sur celles qu'il avoit en vue; +et cette distinction étoit la récompense de quelque +secret révélé: il avoit persuadé à son maître +qu'il étoit du bon ordre qu'il lui laissât ce choix, +afin de lui donner une autorité plus grande. Voilà +comme on gouvernoit, magnifique seigneur, dans +un sérail qui étoit, je crois, le mieux réglé qu'il y +eût en Perse.</p> + +<p>Laisse-moi les mains libres: permets que je me +fasse obéir; huit jours remettront l'ordre dans le +sein de la confusion; c'est ce que ta gloire demande, +et que ta sûreté exige.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De ton sérail d'Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab 1, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXV" id="LETTRE_LXV"></a>LETTRE LXV.</h2> + +<h3>USBEK A SES FEMMES.</h3> + +<h3>Au sérail d'Ispahan.</h3> + + +<p>J'apprends que le sérail est dans le désordre, et +qu'il est rempli de querelles et de divisions +intestines. Que vous recommandai-je en partant, +que la paix et la bonne intelligence? Vous me le +promîtes; étoit-ce pour me tromper?</p> + +<p>C'est vous qui seriez trompées, si je voulois +suivre les conseils que me donne le grand eunuque, +si je voulois employer mon autorité pour +vous faire vivre comme mes exhortations le demandoient +de vous.</p> + +<p>Je ne sais me servir de ces moyens violents que +lorsque j'ai tenté tous les autres: faites donc en +votre considération ce que vous n'avez pas voulu +faire à la mienne.</p> + +<p>Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre: +il dit que vous n'avez aucun égard pour +lui. Comment pouvez-vous accorder cette conduite +avec la modestie de votre état? N'est-ce +pas à lui que, pendant mon absence, votre vertu +est confiée? C'est un trésor sacré, dont il est le +dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez +sont une marque que ceux qui sont chargés +de vous faire vivre dans les lois de l'honneur +vous sont à charge.</p> + +<p>Changez donc de conduite, je vous prie; et faites +en sorte que je puisse une autre fois rejeter +les propositions que l'on me fait contre votre +liberté et votre repos.</p> + +<p>Car je voudrois vous faire oublier que je suis +votre maître, pour me souvenir seulement que je +suis votre époux.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXVI" id="LETTRE_LXVI"></a>LETTRE LXVI.</h2> + +<h3>RICA A ***.</h3> + + +<p>On s'attache ici beaucoup aux sciences, mais je +ne sais si on est fort savant. Celui qui doute +de tout comme philosophe n'ose rien nier comme +théologien; cet homme contradictoire est toujours +content de lui, pourvu qu'on convienne des +qualités.</p> + +<p>La fureur de la plupart des François, c'est +d'avoir de l'esprit; et la fureur de ceux qui veulent +avoir de l'esprit, c'est de faire des livres.</p> + +<p>Cependant il n'y a rien de si mal imaginé: la +nature sembloit avoir sagement pourvu à ce que +les sottises des hommes fussent passagères, et les +livres les immortalisent. Un sot devroit être content +d'avoir ennuyé tous ceux qui ont vécu avec +lui: il veut encore tourmenter les races futures; +il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il +auroit pu jouir comme du tombeau; il veut que +la postérité soit informée qu'il a vécu, et qu'elle +sache à jamais qu'il a été un sot.</p> + +<p>De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise +plus que les compilateurs, qui vont de tous côtés +chercher des lambeaux des ouvrages des autres, +qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pièces +de gazon dans un parterre: ils ne sont point au-dessus +de ces ouvriers d'imprimerie qui rangent +des caractères, qui, combinés ensemble, font un +livre où ils n'ont fourni que la main. Je voudrois +qu'on respectât les livres originaux; et il me +semble que c'est une espèce de profanation de +tirer les pièces qui les composent du sanctuaire +où elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles +ne méritent point.</p> + +<p>Quand un homme n'a rien à dire de nouveau, +que ne se tait-il? Qu'a-t-on affaire de ces doubles +emplois? Mais je veux donner un nouvel +ordre. Vous êtes un habile homme: c'est-à-dire +que vous venez dans ma bibliothèque et vous +mettez en bas les livres qui sont en haut, et en +haut ceux qui sont en bas: vous avez fait un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Je t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis +outré d'un livre que je viens de quitter, qui est +si gros qu'il sembloit contenir la science universelle; +mais il m'a rompu la tête sans m'avoir rien +appris. Adieu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXVII" id="LETTRE_LXVII"></a>LETTRE LXVII.</h2> + +<h3>IBBEN A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>Trois vaisseaux sont arrivés ici sans m'avoir +apporté aucune de tes nouvelles. Es-tu malade? +ou te plais-tu à m'inquiéter?</p> + +<p>Si tu ne m'aimes pas dans un pays où tu n'es +lié à rien, que sera-ce au milieu de la Perse, et +dans le sein de ta famille? Mais peut-être que je +me trompe: tu es assez aimable pour trouver +partout des amis; le cœur est citoyen de tous +les pays: comment une âme bien faite peut-elle +s'empêcher de former des engagements? Je te +l'avoue, je respecte les anciennes amitiés; mais +je ne suis pas fâché d'en faire partout de nouvelles.</p> + +<p>En quelque pays que j'aie été, j'y ai vécu +comme si j'avois dû y passer ma vie: j'ai eu le +même empressement pour les gens vertueux, la +même compassion ou plutôt la même tendresse +pour les malheureux, la même estime pour ceux +que la prospérité n'a point aveuglés. C'est mon +caractère, Usbek; partout où je trouverai des +hommes, je me choisirai des amis.</p> + +<p>Il y a ici un Guèbre qui, après toi, a, je crois, +la première place dans mon cœur: c'est l'âme de +la probité même. Des raisons particulières l'ont +obligé de se retirer dans cette ville, où il vit +tranquille du produit d'un trafic honnête avec +une femme qu'il aime. Sa vie est toute marquée +d'actions généreuses; et, quoiqu'il cherche la +vie obscure, il y a plus d'héroïsme dans son cœur +que dans celui des plus grands monarques.</p> + +<p>Je lui ai parlé mille fois de toi, je lui montre +toutes tes lettres; je remarque que cela lui fait +plaisir, et je vois déjà que tu as un ami qui t'est +inconnu.</p> + +<p>Tu trouveras ici ses principales aventures: +quelque répugnance qu'il eût à les écrire, il n'a +pu les refuser à mon amitié, et je les confie à la +tienne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HISTOIRE" id="HISTOIRE"></a>HISTOIRE</h2> + +<h3>D'APHÉRIDON ET D'ASTARTÉ.</h3> + + +<p>Je suis né parmi les Guèbres, d'une religion +qui est peut-être la plus ancienne qui soit au +monde. Je fus si malheureux que l'amour me vint +avant la raison. J'avois à peine six ans, que je ne +pouvois vivre qu'avec ma sœur; mes yeux s'attachoient +toujours sur elle; et lorsqu'elle me quittoit +un moment, elle les retrouvoit baignés de +larmes: chaque jour n'augmentoit pas plus mon +âge que mon amour. Mon père, étonné d'une si +forte sympathie, auroit bien souhaité de nous +marier ensemble, selon l'ancien usage des Guèbres +introduit par Cambyse; mais la crainte des +mahométans, sous le joug desquels nous vivons, +empêche ceux de notre nation de penser à ces +alliances saintes, que notre religion ordonne +plutôt qu'elle ne permet, et qui sont des images +si naïves de l'union déjà formée par la nature.</p> + +<p>Mon père, voyant donc qu'il auroit été dangereux +de suivre mon inclination et la sienne, résolut +d'éteindre une flamme qu'il croyoit naissante, +mais qui étoit déjà à son dernier période; il prétexta +un voyage, et m'emmena avec lui, laissant +ma sœur entre les mains d'une de ses parentes; +car ma mère étoit morte depuis deux ans. Je ne +vous dirai point quel fut le désespoir de cette séparation: +j'embrassai ma sœur toute baignée de +larmes; mais je n'en versai point, car la douleur +m'avoit rendu comme insensible. Nous arrivâmes +à Tefflis; et mon père, ayant confié mon +éducation à un de nos parents, m'y laissa et s'en +retourna chez lui.</p> + +<p>Quelque temps après, j'appris qu'il avoit, par le +crédit d'un de ses amis, fait entrer ma sœur dans +le beiram du roi, où elle étoit au service d'une +sultane. Si l'on m'avoit appris sa mort, je n'en +aurois pas été plus frappé: car, outre que je n'espérois +plus de la revoir, son entrée dans le beiram +l'avoit rendue mahométane; et elle ne pouvoit +plus, suivant le préjugé de cette religion, me +regarder qu'avec horreur. Cependant, ne pouvant +plus vivre à Tefflis, las de moi-même et de la vie, +je retournai à Ispahan. Mes premières paroles +furent amères à mon père; je lui reprochai d'avoir +mis sa fille en un lieu où l'on ne peut entrer +qu'en changeant de religion. Vous avez attiré sur +votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du +Soleil qui vous éclaire; vous avez plus fait que si +vous aviez souillé les Éléments, puisque vous +avez souillé l'âme de votre fille, qui n'est pas +moins pure: j'en mourrai de douleur et d'amour; +mais puisse ma mort être la seule peine que Dieu +vous fasse sentir! A ces mots, je sortis; et pendant +deux ans je passai ma vie à aller regarder +les murailles du beiram, et considérer le lieu où +ma sœur pouvoit être, m'exposant tous les jours +mille fois à être égorgé par les eunuques qui font +la ronde autour de ces redoutables lieux.</p> + +<p>Enfin mon père mourut; et la sultane que ma +sœur servoit, la voyant tous les jours croître en +beauté, en devint jalouse, et la maria avec un +eunuque qui la souhaitoit avec passion. Par ce +moyen, ma sœur sortit du sérail, et prit avec son +eunuque une maison à Ispahan.</p> + +<p>Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler; +l'eunuque, le plus jaloux de tous les hommes, +me remettant toujours, sous divers prétextes. +Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit +parler au travers d'une jalousie: des yeux de lynx +ne l'auroient pas pu découvrir, tant elle étoit enveloppée +d'habits et de voiles; et je ne la pus +reconnoître qu'au son de sa voix. Quelle fut mon +émotion quand je me vis si près et si éloigné +d'elle! Je me contraignis, car j'étois examiné. +Quant à elle, il me parut qu'elle versa quelques +larmes. Son mari voulut me faire quelques mauvaises +excuses; mais je le traitai comme le dernier +des esclaves. Il fut bien embarrassé quand il vit +que je parlois à ma sœur une langue qui lui étoit +inconnue: c'étoit l'ancien persan, qui est notre +langue sacrée. Quoi! ma sœur, lui dis-je, est-il +vrai que vous avez quitté la religion de vos pères? +Je sais qu'en entrant au beiram vous avez dû faire +profession du mahométisme; mais, dites-moi, +votre cœur a-t-il pu consentir, comme votre +bouche, à quitter une religion qui me permet de +vous aimer? Et pour qui la quittez-vous, cette +religion, qui nous doit être si chère? pour un misérable +encore flétri des fers qu'il a portés; qui, +s'il étoit homme, seroit le dernier de tous! Mon +frère, dit-elle, cet homme dont vous parlez est +mon mari; il faut que je l'honore, tout indigne +qu'il vous paroît; et je serois aussi la dernière des +femmes si... Ah! ma sœur, lui dis-je, vous êtes +guèbre; il n'est ni votre époux, ni ne peut l'être: +si vous êtes fidèle comme vos pères, vous ne +devez le regarder que comme un monstre. Hélas! +dit-elle, que cette religion se montre à moi de +loin! à peine en savois-je les préceptes, qu'il les +fallut oublier. Vous voyez que cette langue que +je vous parle ne m'est plus familière, et que j'ai +toutes les peines du monde à m'exprimer: mais +comptez que le souvenir de notre enfance me +charme toujours; que, depuis ce temps-là, je n'ai +eu que de fausses joies; qu'il ne s'est pas passé de +jour que je n'aie pensé à vous; que vous avez eu +plus de part que vous ne croyez à mon mariage, +et que je n'y ai été déterminée que par l'espérance +de vous revoir. Mais que ce jour qui m'a +tant coûté va me coûter encore. Je vous vois tout +hors de vous-même: mon mari frémit de rage et +de jalousie: je ne vous verrai plus; je vous parle +sans doute pour la dernière fois de ma vie: si +cela étoit, mon frère, elle ne seroit pas longue. A +ces mots elle s'attendrit; et, se voyant hors d'état +de tenir la conversation, elle me quitta le plus +désolé de tous les hommes.</p> + +<p>Trois ou quatre jours après je demandai à voir +ma sœur: le barbare eunuque auroit bien voulu +m'en empêcher; mais, outre que ces sortes de +maris n'ont pas sur leurs femmes la même autorité +que les autres, il aimoit si éperdument ma sœur, +qu'il ne savoit rien lui refuser. Je la vis encore +dans le même lieu et dans le même équipage, +accompagnée de deux esclaves; ce qui me +fit avoir recours à notre langue particulière. Ma +sœur, lui dis-je, d'où vient que je ne puis vous +voir sans me trouver dans une situation affreuse? +Les murailles qui vous tiennent enfermée, ces +verrous et ces grilles, ces misérables gardiens +qui vous observent, me mettent en fureur. Comment +avez-vous perdu la douce liberté dont +jouissoient vos ancêtres? Votre mère, qui étoit +si chaste, ne donnoit à son mari, pour garant de +sa vertu, que sa vertu même: ils vivoient heureux +l'un et l'autre dans une confiance mutuelle; et +la simplicité de leurs mœurs étoit pour eux une +richesse plus précieuse mille fois que le faux +éclat dont vous semblez jouir dans cette maison +somptueuse. En perdant votre religion, vous +avez perdu votre liberté, votre bonheur, et cette +précieuse égalité qui fait l'honneur de votre sexe. +Mais ce qu'il y a de pis encore, c'est que vous +êtes, non pas la femme, car vous ne pouvez pas +l'être; mais l'esclave d'un esclave, qui a été dégradé +de l'humanité. Ah! mon frère, dit-elle, +respectez mon époux, respectez la religion que +j'ai embrassée: selon cette religion, je n'ai pu +vous entendre ni vous parler sans crime. Quoi! +ma sœur, lui dis-je tout transporté, vous la +croyez donc véritable, cette religion? Ah! dit-elle, +qu'il me seroit avantageux qu'elle ne le fût +pas! Je fais pour elle un trop grand sacrifice, +pour que je puisse ne la pas croire; et si mes +doutes... A ces mots elle se tut. Oui, vos doutes, +ma sœur, sont bien fondés, quels qu'ils soient. +Qu'attendez-vous d'une religion qui vous rend +malheureuse dans ce monde-ci, et ne vous laisse +point d'espérance pour l'autre? Songez que la +nôtre est la plus ancienne qui soit au monde; +qu'elle a toujours fleuri dans la Perse; et n'a pas +d'autre origine que cet empire, dont les commencements +ne sont point connus; que ce n'est que le +hasard qui y a introduit le mahométisme; que +cette secte y a été établie, non par la voie de la +persuasion, mais de la conquête. Si nos princes +naturels n'avoient pas été foibles, vous verriez +régner encore le culte de ces anciens mages. +Transportez-vous dans ces siècles reculés: tout +vous parlera du magisme, et rien de la secte +mahométane, qui, plusieurs milliers d'années +après, n'étoit pas même dans son enfance. Mais, +dit-elle, quand ma religion seroit plus moderne +que la vôtre, elle est au moins plus pure, puisqu'elle +n'adore que Dieu; au lieu que vous adorez +encore le Soleil, les Étoiles, le Feu, et même +les Éléments. Je vois, ma sœur, que vous avez +appris parmi les musulmans à calomnier notre +sainte religion. Nous n'adorons ni les Astres ni +les Éléments, et nos pères ne les ont jamais adorés: +jamais ils ne leur ont élevé des temples, jamais +ils ne leur ont offert des sacrifices; ils leur +ont seulement rendu un culte religieux, mais inférieur, +comme à des ouvrages et des manifestations +de la Divinité. Mais, ma sœur, au nom de +Dieu qui nous éclaire, recevez ce livre sacré que +je vous porte; c'est le livre de notre législateur +Zoroastre; lisez-le sans prévention: recevez dans +votre cœur les rayons de lumière qui vous éclaireront +en le lisant; souvenez-vous de vos pères, +qui ont si longtemps honoré le Soleil dans la +ville sainte de Balk; et enfin souvenez-vous de +moi, qui n'espère de repos, de fortune, de vie, +que de votre changement. Je la quittai tout +transporté, et la laissai seule décider la plus +grande affaire que je pusse avoir de ma vie.</p> + +<p>J'y retournai deux jours après; je ne lui parlai +point: j'attendis dans le silence l'arrêt de ma vie +ou de ma mort. Vous êtes aimé, mon frère, me +dit-elle, et par une Guèbre. J'ai longtemps combattu: +mais dieux! que l'amour lève de difficultés! +que je suis soulagée! Je ne crains plus de +vous trop aimer, je puis ne mettre point de bornes +à mon amour; l'excès même en est légitime. +Ah! que ceci convient bien à l'état de mon cœur! +Mais vous, qui avez su rompre les chaînes que +mon esprit s'était forgées, quand romprez-vous +celles qui me lient les mains? Dès ce moment je +me donne à vous: faites voir, par la promptitude +avec laquelle vous m'accepterez, combien ce présent +vous est cher. Mon frère, la première fois +que je pourrai vous embrasser, je crois que je +mourrai dans vos bras. Je n'exprimerois jamais +bien la joie que je sentis à ces douces paroles, +je me crus et je me vis en effet, en un instant, le +plus heureux de tous les hommes; je vis presque +accomplir tous les désirs que j'avois formés +en vingt-cinq ans de vie, et évanouir tous les +chagrins qui me l'avoient rendue si laborieuse. +Mais, quand je me fus un peu accoutumé à ces +douces idées, je trouvai que je n'étois pas si près +de mon bonheur que je m'étois figuré tout à +coup, quoique j'eusse surmonté le plus grand de +tous les obstacles. Il falloit surprendre la vigilance +de ses gardiens; je n'osois confier à personne +le secret de ma vie: il falloit que nous +fissions tout, elle et moi: si je manquois mon +coup, je courois risque d'être empalé; mais je ne +voyois pas de peine plus cruelle que de le manquer. +Nous convînmes qu'elle m'enverroit demander +une horloge, que son père lui avoit +laissée, et que j'y mettrois dedans une lime, pour +scier les jalousies de sa fenêtre qui donnoient +dans la rue, et une corde nouée pour descendre; +que je ne la verrois plus dorénavant, mais que +j'irois toutes les nuits sous cette fenêtre attendre +qu'elle pût exécuter son dessein. Je passai quinze +nuits entières sans voir personne, parce qu'elle +n'avoit pas trouvé le temps favorable. Enfin, la +seizième, j'entendis une scie qui travailloit; de +temps en temps l'ouvrage étoit interrompu, et +dans ces intervalles ma frayeur étoit inexprimable. +Enfin, après une heure de travail, je la vis qui +attachoit la corde; elle se laissa aller, et glissa +dans mes bras. Je ne connus plus le danger, et je +restai longtemps sans bouger de là; je la conduisis +hors de la ville, où j'avois un cheval tout +prêt; je la mis en croupe derrière moi, et m'éloignai, +avec toute la promptitude imaginable, d'un +lieu qui pouvoit nous être si funeste. Nous arrivâmes +avant le jour chez un Guèbre, dans un lieu +désert où il étoit retiré, vivant frugalement du +travail de ses mains; nous ne jugeâmes pas à +propos de rester chez lui; et, par son conseil, +nous entrâmes dans une épaisse forêt, et nous nous +mîmes dans le creux d'un vieux chêne, jusqu'à +ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé. +Nous vivions tous deux dans ce séjour écarté, +sans témoins, nous répétant sans cesse que nous +nous aimerions toujours, attendant l'occasion +que quelque prêtre guèbre pût faire la cérémonie +du mariage prescrite par nos livres sacrés. Ma +sœur, lui dis-je, que cette union est sainte! la +nature nous avoit unis, notre sainte loi va nous +unir encore. Enfin un prêtre vint calmer notre +impatience amoureuse. Il fit dans la maison du +paysan toutes les cérémonies du mariage; il nous +bénit, et nous souhaita mille fois toute la vigueur +de Gustaspe et la sainteté de l'Hohoraspe. Bientôt +après nous quittâmes la Perse, où nous n'étions +pas en sûreté, et nous nous retirâmes en +Géorgie. Nous y vécûmes un an, tous les jours plus +charmés l'un de l'autre: mais comme mon argent +alloit finir, et que je craignois la misère pour ma +sœur, non pas pour moi, je la quittai pour aller +chercher quelque secours chez nos parents. Jamais +adieu ne fut plus tendre. Mais mon voyage +me fut non-seulement inutile, mais funeste: car, +ayant trouvé d'un côté tous nos biens confisqués, +de l'autre mes parents presque dans l'impuissance +de me secourir, je ne rapportai d'argent +précisément que ce qu'il falloit pour mon retour. +Mais quel fut mon désespoir! je ne trouvai plus +ma sœur. Quelques jours avant mon arrivée, des +Tartares avoient fait une excursion dans la ville +où elle étoit; et, comme ils la trouvèrent belle, +ils la prirent, et la vendirent à des Juifs qui alloient +en Turquie, et ne laissèrent qu'une petite +fille dont elle étoit accouchée quelques mois auparavant. +Je suivis ces Juifs, et je les joignis à +trois lieues de là: mes prières, mes larmes furent +vaines; ils me demandèrent toujours trente tomans, +et ne se relâchèrent jamais d'un seul. +Après m'être adressé à tout le monde, avoir imploré +la protection des prêtres turcs et chrétiens, +je m'adressai à un marchand arménien; je lui +vendis ma fille, et me vendis aussi pour trente-cinq +tomans; j'allai aux Juifs, je leur donnai +trente tomans, et portai les cinq autres à ma +sœur, que je n'avois pas encore vue. Vous êtes +libre, lui dis-je, ma sœur, et je puis vous embrasser: +voilà cinq tomans que je vous porte; j'ai +du regret qu'on ne m'ait pas acheté davantage. +Quoi! dit-elle, vous vous êtes vendu? Oui, lui +dis-je. Ah! malheureux, qu'avez-vous fait? n'étois-je +pas assez infortunée, sans que vous travaillassiez +à me la rendre davantage? Votre +liberté me consoloit, et votre esclavage va me +mettre au tombeau. Ah! mon frère, que votre +amour est cruel! Et ma fille? je ne la vois point. +Je l'ai vendue aussi, lui dis-je. Nous fondîmes +tous deux en larmes, et n'eûmes pas la force de +nous rien dire. Enfin j'allai trouver mon maître, +et ma sœur y arriva presque aussitôt que moi; +elle se jeta à ses genoux. Je vous demande, dit-elle, +la servitude comme les autres vous demandent +la liberté: prenez-moi, vous me vendrez +plus cher que mon mari. Ce fut alors qu'il se fit +un combat qui arracha les larmes des yeux de +mon maître. Malheureux! dit-elle, as-tu pensé +que je pusse accepter ma liberté aux dépens de +la tienne? Seigneur, vous voyez deux infortunés +qui mourront si vous nous séparez: je me donne à +vous, payez-moi; peut-être que cet argent et mes +services pourront quelque jour obtenir de vous +ce que je n'ose vous demander: il est de votre +intérêt de ne nous point séparer; comptez que je +dispose de sa vie. L'Arménien était un homme +doux, qui fut touché de nos malheurs. Servez-moi +l'un et l'autre avec fidélité et avec zèle, et je +vous promets que dans un an je vous donnerai +votre liberté: je vois que vous ne méritez, ni +l'un ni l'autre, les malheurs de votre condition; +si, lorsque vous serez libres, vous êtes aussi heureux +que vous le méritez, si la fortune vous rit, +je suis certain que vous me satisferez de la perte +que je souffrirai. Nous embrassâmes tous deux +ses genoux, et le suivîmes dans son voyage. Nous +nous soulagions l'un et l'autre dans les travaux +de la servitude, et j'étois charmé lorsque j'avois +pu faire l'ouvrage qui étoit tombé à ma sœur.</p> + +<p>La fin de l'année arriva: notre maître tint sa +parole, et nous délivra. Nous retournâmes à Tefflis: +là je trouvai un ancien ami de mon père, +qui exerçoit avec succès la médecine dans cette +ville; il me prêta quelque argent avec lequel je fis +quelque négoce. Quelques affaires m'appelèrent +ensuite à Smyrne, où je m'établis. J'y vis depuis +six ans, et j'y jouis de la plus aimable et de la +plus douce société du monde: l'union règne dans +ma famille, et je ne changerois pas ma condition +pour celle de tous les rois du monde. J'ai été +assez heureux pour retrouver le marchand arménien +à qui je dois tout, et lui ai rendu des services +signalés.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Smyrne, le 27 de la lune de Gemmadi 2, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXVIII" id="LETTRE_LXVIII"></a>LETTRE LXVIII.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>J'allai l'autre jour dîner chez un homme de +robe, qui m'en avoit prié plusieurs fois. Après +avoir parlé de bien des choses, je lui dis: Monsieur, +il me paroît que votre métier est bien pénible. +Pas tant que vous vous imaginez, répondit-il: +de la manière dont nous le faisons, ce n'est +qu'un amusement. Mais comment! n'avez-vous +pas toujours la tête remplie des affaires d'autrui? +n'êtes-vous pas toujours occupé de choses qui ne +sont point intéressantes? Vous avez raison: ces +choses ne sont point intéressantes, car nous nous +y intéressons si peu que rien; et cela même fait +que le métier n'est pas si fatigant que vous dites. +Quand je vis qu'il prenoit la chose d'une manière +si dégagée, je continuai, et lui dis: Monsieur, +je n'ai point vu votre cabinet. Je le crois, +car je n'en ai point. Quand je pris cette charge, +j'eus besoin d'argent pour payer mes provisions; +je vendis ma bibliothèque; et le libraire qui la +prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne me +laissa que mon livre de raison. Ce n'est pas que +je les regrette: nous autres juges ne nous enflons +point d'une vaine science. Qu'avons-nous affaire +de tous ces volumes de lois? Presque tous les cas +sont hypothétiques et sortent de la règle générale. +Mais ne seroit-ce pas, monsieur, lui dis-je, +parce que vous les en faites sortir? Car enfin +pourquoi chez tous les peuples du monde y +auroit-il des lois si elles n'avoient pas leur application? +et comment peut-on les appliquer si on +ne les sait pas? Si vous connaissiez le Palais, reprit +le magistrat, vous ne parleriez pas comme +vous faites: nous avons des livres vivants, qui +sont les avocats; ils travaillent pour nous, et se +chargent de nous instruire. Et ne se chargent-ils +pas aussi quelquefois de vous tromper? lui repartis-je. +Vous ne feriez donc pas mal de vous +garantir de leurs embûches; ils ont des armes +avec lesquelles ils attaquent votre équité; il seroit +bon que vous en eussiez aussi pour la défendre, +et que vous n'allassiez pas vous mettre dans +la mêlée, habillés à la légère, parmi des gens cuirassés +jusqu'aux dents.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXIX" id="LETTRE_LXIX"></a>LETTRE LXIX.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Tu ne te serois jamais imaginé que je fusse devenu +plus métaphysicien que je ne l'étois: +cela est pourtant, et tu en seras convaincu quand +tu auras essuyé ce débordement de ma philosophie.</p> + +<p>Les philosophes les plus sensés qui ont réfléchi +sur la nature de Dieu ont dit qu'il étoit un être +souverainement parfait; mais ils ont extrêmement +abusé de cette idée: ils ont fait une énumération +de toutes les perfections différentes +que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer, +et en ont chargé l'idée de la divinité, sans songer +que souvent ces attributs s'entr'empêchent, +et qu'ils ne peuvent subsister dans un même sujet +sans se détruire.</p> + +<p>Les poëtes d'Occident disent qu'un peintre +ayant voulu faire le portrait de la déesse de la +beauté, assembla les plus belles Grecques, et prit +de chacune ce qu'elle avoit de plus gracieux, +dont il fit un tout pour ressembler à la plus belle +de toutes les déesses. Si un homme en avoit conclu +qu'elle étoit blonde ou brune, qu'elle avoit les +yeux noirs et bleus, qu'elle étoit douce et fière, il +auroit passé pour ridicule.</p> + +<p>Souvent Dieu manque d'une perfection qui +pourroit lui donner une grande imperfection; +mais il n'est jamais limité que par lui-même; il +est lui-même sa nécessité: ainsi, quoique Dieu +soit tout-puissant, il ne peut pas violer ses promesses, +ni tromper les hommes. Souvent même +l'impuissance n'est pas dans lui, mais dans les +choses relatives; et c'est la raison pourquoi il ne +peut pas changer les essences.</p> + +<p>Ainsi il n'y a point sujet de s'étonner que quelques-uns +de nos docteurs aient osé nier la prescience +infinie de Dieu, sur ce fondement qu'elle +est incompatible avec sa justice.</p> + +<p>Quelque hardie que soit cette idée, la métaphysique +s'y prête merveilleusement. Selon ses +principes, il n'est pas possible que Dieu prévoie +les choses qui dépendent de la détermination des +causes libres, parce que ce qui n'est point arrivé +n'est point, et par conséquent ne peut être +connu; car le rien, qui n'a point de propriétés, +ne peut être aperçu: Dieu ne peut point lire +dans une volonté qui n'est point, et voir dans +l'âme une chose qui n'existe point en elle; car, +jusqu'à ce qu'elle se soit déterminée, cette action +qui la détermine n'est point en elle.</p> + +<p>L'âme est l'ouvrière de sa détermination; mais +il y a des occasions où elle est tellement indéterminée +qu'elle ne sait pas même de quel côté se +déterminer. Souvent même elle ne le fait que +pour faire usage de sa liberté; de manière que +Dieu ne peut voir cette détermination par avance +ni dans l'action de l'âme, ni dans l'action que les +objets font sur elle.</p> + +<p>Comment Dieu pourroit-il prévoir les choses +qui dépendent de la détermination des causes +libres? Il ne pourroit les voir que de deux manières: +par conjecture, ce qui est contradictoire +avec la prescience infinie; ou bien il les verroit +comme des effets nécessaires qui suivroient infailliblement +d'une cause qui les produiroit de +même, ce qui est encore plus contradictoire: car +l'âme seroit libre par la supposition; et, dans le +fait, elle ne le seroit pas plus qu'une boule de billard +n'est libre de se remuer, lorsqu'elle est poussée +par une autre.</p> + +<p>Ne crois pas pourtant que je veuille borner la +science de Dieu. Comme il fait agir les créatures +à sa fantaisie, il connoît tout ce qu'il veut connoître. +Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se +sert pas toujours de cette faculté; il laisse ordinairement +à la créature la faculté d'agir ou de ne +pas agir, pour lui laisser celle de mériter ou de +démériter: c'est pour lors qu'il renonce au droit +qu'il a d'agir sur elle, et de la déterminer. Mais +quand il veut savoir quelque chose, il le sait toujours, +parce qu'il n'a qu'à vouloir qu'elle arrive +comme il la voit, et déterminer les créatures conformément +à sa volonté. C'est ainsi qu'il tire ce +qui doit arriver du nombre des choses purement +possibles, en fixant par ses décrets les déterminations +futures des esprits, et les privant de la puissance +qu'il leur a donnée d'agir ou de ne pas agir.</p> + +<p>Si l'on peut se servir d'une comparaison dans +une chose qui est au-dessus des comparaisons; un +monarque ignore ce que son ambassadeur fera +dans une affaire importante: s'il le veut savoir, il +n'a qu'à lui ordonner de se comporter d'une telle +manière, et il pourra assurer que la chose arrivera +comme il la projette.</p> + +<p>L'alcoran et les livres des Juifs s'élèvent sans +cesse contre le dogme de la prescience absolue: +Dieu y paroît partout ignorer la détermination +future des esprits; et il semble que ce soit la +première vérité que Moïse ait enseignée aux +hommes.</p> + +<p>Dieu met Adam dans le paradis terrestre, à +condition qu'il ne mangera pas d'un certain fruit: +précepte absurde dans un être qui connoîtroit +les déterminations futures des âmes; car enfin +un tel être peut-il mettre des conditions à ses +grâces, sans les rendre dérisoires? C'est comme si +un homme qui auroit su la prise de Bagdad avoit +dit à un autre: Je vous donne mille écus si Bagdad +n'est pas pris. Ne feroit-il pas là une mauvaise +plaisanterie?</p> + +<p>Mon cher Rhédi, pourquoi tant de philosophie? +Dieu est si haut, que nous n'apercevons pas même +ses nuages. Nous ne le connoissons bien que dans +ses préceptes. Il est immense, spirituel, infini. +Que sa grandeur nous ramène à notre foiblesse. +S'humilier toujours, c'est l'adorer toujours.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXX" id="LETTRE_LXX"></a>LETTRE LXX.</h2> + +<h3>ZÉLIS A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>Soliman, que tu aimes, est désespéré d'un affront +qu'il vient de recevoir. Un jeune étourdi, +nommé Suphis, recherchoit depuis trois mois sa +fille en mariage: il paroissoit content de la figure +de la fille, sur le rapport et la peinture que lui +en avoient faits les femmes qui l'avoient vue dans +son enfance; on étoit convenu de la dot, et tout +s'étoit passé sans aucun incident. Hier, après les +premières cérémonies, la fille sortit à cheval, accompagnée +de son eunuque, et couverte, selon +la coutume, depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais, +dès qu'elle fut arrivée devant la maison de son +mari prétendu, il lui fit fermer la porte, et il +jura qu'il ne la recevroit jamais si on n'augmentoit +la dot: Les parents accoururent, de côté et +d'autre, pour accommoder l'affaire; et après bien +de la résistance, ils firent convenir Soliman de +faire un petit présent à son gendre. Enfin, les cérémonies +du mariage accomplies, on conduisit la +fille dans le lit avec assez de violence; mais, une +heure après, cet étourdi se leva furieux, lui coupa +le visage en plusieurs endroits, soutenant qu'elle +n'étoit pas vierge, et la renvoya à son père. On +ne peut pas être plus frappé qu'il l'est de cette +injure. Il y a des personnes qui soutiennent que +cette fille est innocente. Les pères sont bien +malheureux d'être exposés à de tels affronts: si +pareil traitement arrivoit à ma fille, je crois que +j'en mourrois de douleur. Adieu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 9 de la lune de Gemmadi 1, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXI" id="LETTRE_LXXI"></a>LETTRE LXXI.</h2> + +<h3>USBEK A ZÉLIS.</h3> + + +<p>Je plains Soliman, d'autant plus que le mal est +sans remède, et que son gendre n'a fait que se +servir de la liberté de la loi. Je trouve cette loi +bien dure, d'exposer ainsi l'honneur d'une famille +aux caprices d'un fou. On a beau dire que +l'on a des indices certains pour connoître la vérité, +c'est une vieille erreur dont on est aujourd'hui +revenu parmi nous; et nos médecins donnent +des raisons invincibles de l'incertitude de ces +preuves. Il n'y a pas jusqu'aux chrétiens qui ne +les regardent comme chimériques, quoiqu'elles +soient clairement établies par leurs livres sacrés, +et que leur ancien législateur en ait fait dépendre +l'innocence ou la condamnation de toutes les +filles.</p> + +<p>J'apprends avec plaisir le soin que tu te donnes +de l'éducation de la tienne. Dieu veuille que son +mari la trouve aussi belle et aussi pure que +Fatima; qu'elle ait dix eunuques pour la garder; +qu'elle soit l'honneur et l'ornement du sérail où +elle est destinée; qu'elle n'ait sur sa tête que des +lambris dorés, et ne marche que sur des tapis superbes; +et, pour comble de souhaits, puissent +mes yeux la voir dans toute sa gloire!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 5 de la lune de Chalval, 1714.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXII" id="LETTRE_LXXII"></a>LETTRE LXXII.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie +où je vis un homme bien content de lui. Dans +un quart d'heure, il décida trois questions de morale, +quatre problèmes historiques, et cinq points +de physique: je n'ai jamais vu un décisionnaire +si universel; son esprit ne fut jamais suspendu +par le moindre doute. On laissa les sciences; on +parla des nouvelles du temps: il décida sur les +nouvelles du temps. Je voulus l'attraper, et je dis +en moi-même: Il faut que je me mette dans mon +fort; je vais me réfugier dans mon pays. Je lui parlai +de la Perse; mais à peine lui eus-je dis quatre +mots, qu'il me donna deux démentis, fondés sur +l'autorité de messieurs Tavernier et Chardin. Ah! +bon Dieu! dis-je en moi-même, quel homme est-ce +là? Il connoîtra tout à l'heure les rues d'Ispahan +mieux que moi! Mon parti fut bientôt pris: je +me tus, je le laissai parler, et il décide encore.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 8 de la lune de Zilcadé, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXIII" id="LETTRE_LXXIII"></a>LETTRE LXXIII.</h2> + +<h3>RICA A ***.</h3> + + +<p>J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on +appelle l'Académie françoise: il n'y en a point +de moins respecté dans le monde; car on dit +qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts, +et lui impose des lois qu'il est obligé de +suivre.</p> + +<p>Il y a quelque temps que, pour fixer son autorité, +il donna un code de ses jugements. Cet enfant +de tant de pères étoit presque vieux quand +il naquit; et quoiqu'il fût légitime, un bâtard, +qui avoit déjà paru, l'avoit presque étouffé dans +sa naissance.</p> + +<p>Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction +que de jaser sans cesse: l'éloge va se placer +comme de lui-même dans leur babil éternel; et +sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur +du panégyrique vient les saisir, et ne les +quitte plus.</p> + +<p>Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de +figures, de métaphores et d'antithèses; tant de +bouches ne parlent presque que par exclamation; +ses oreilles veulent toujours être frappées par +la cadence et l'harmonie. Pour les yeux, il n'en +est pas question: il semble qu'il soit fait pour +parler, et non pas pour voir. Il n'est point ferme +sur ses pieds; car le temps, qui est son fléau, l'ébranle +à tous les instants, et détruit tout ce qu'il +a fait. On a dit autrefois que ses mains étoient +avides; je ne t'en dirai rien, et je laisse décider +cela à ceux qui le savent mieux que moi.</p> + +<p>Voilà des bizarreries, ***, que l'on ne voit point +dans notre Perse. Nous n'avons point l'esprit +porté à ces établissements singuliers et bizarres; +nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes +simples et nos manières naïves.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 27 de la lune de Zilhagé, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXIV" id="LETTRE_LXXIV"></a>LETTRE LXXIV.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>Il y a quelques jours qu'un homme de ma connoissance +me dit: Je vous ai promis de vous +produire dans les bonnes maisons de Paris; je vous +mène à présent chez un grand seigneur qui est un +des hommes du royaume qui représentent le +mieux.</p> + +<p>Que cela veut-il dire, monsieur? est-ce qu'il +est plus poli, plus affable qu'un autre? Ce n'est +pas cela, me dit-il. Ah! j'entends: il fait sentir +à tous les instants la supériorité qu'il a sur tous +ceux qui l'approchent; si cela est, je n'ai que +faire d'y aller; je prends déjà condamnation, et +je la lui passe tout entière.</p> + +<p>Il fallut pourtant marcher: et je vis un petit +homme si fier, il prit une prise de tabac avec +tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement, +il cracha avec tant de flegme, il caressa ses +chiens d'une manière si offensante pour les hommes, +que je ne pouvois me lasser de l'admirer. +Ah! bon Dieu! dis-je en moi-même, si lorsque +j'étois à la cour de Perse, je représentois ainsi, je +représentois un grand sot! Il auroit fallu, Usbek, +que nous eussions eu un bien mauvais naturel +pour aller faire cent petites insultes à des gens +qui venoient tous les jours chez nous nous témoigner +leur bienveillance; ils savoient bien que +nous étions au-dessus d'eux; et s'ils l'avoient +ignoré, nos bienfaits le leur auroient appris chaque +jour. N'ayant rien à faire pour nous faire +respecter, nous faisions tout pour nous rendre +aimables: nous nous communiquions aux plus +petits; au milieu des grandeurs, qui endurcissent +toujours, ils nous trouvoient sensibles; ils ne +voyoient que notre cœur au-dessus d'eux; nous +descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il +falloit soutenir la majesté du prince dans les cérémonies +publiques; lorsqu'il falloit faire respecter +la nation aux étrangers; lorsque enfin, dans +les occasions périlleuses, il falloit animer les +soldats, nous remontions cent fois plus haut que +nous n'étions descendus; nous ramenions la fierté +sur notre visage; et l'on trouvoit quelquefois que +nous représentions assez bien.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXV" id="LETTRE_LXXV"></a>LETTRE LXXV.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Il faut je que te l'avoue, je n'ai point remarqué +chez les chrétiens cette persuasion vive de leur +religion qui se trouve parmi les musulmans; il y +a bien loin chez eux de la profession à la croyance, +de la croyance à la conviction, de la conviction +à la pratique. La religion est moins un sujet de +sanctification qu'un sujet de disputes qui appartient +à tout le monde: les gens de cour, les gens +de guerre, les femmes même, s'élèvent contre les +ecclésiastiques, et leur demandent de leur prouver +ce qu'ils sont résolus de ne pas croire. Ce n'est +pas qu'ils se soient déterminés par raison, et qu'ils +aient pris la peine d'examiner la vérité ou la fausseté +de cette religion qu'ils rejettent: ce sont +des rebelles qui ont senti le joug, et l'ont secoué +avant de l'avoir connu. Aussi ne sont-ils pas plus +fermes dans leur incrédulité que dans leur foi; +ils vivent dans un flux et reflux qui les porte +sans cesse de l'un à l'autre. Un d'eux me disoit +un jour: Je crois l'immortalité de l'âme par semestre; +mes opinions dépendent absolument de +la constitution de mon corps; selon que j'ai plus +ou moins d'esprits animaux, que mon estomac digère +bien ou mal, que l'air que je respire est subtil +ou grossier, que les viandes dont je me nourris +sont légères ou solides, je suis spinosiste, +socinien, catholique, impie ou dévot. Quand le +médecin est auprès de mon lit, le confesseur me +trouve à son avantage. Je sais bien empêcher la +religion de m'affliger quand je me porte bien; +mais je lui permets de me consoler quand je suis +malade: lorsque je n'ai plus rien à espérer d'un +côté, la religion se présente et me gagne par ses +promesses; je veux bien m'y livrer, et mourir du +côté de l'espérance.</p> + +<p>Il y a longtemps que les princes chrétiens affranchirent +tous les esclaves de leurs États, parce, +disoient-ils, que le christianisme rend tous les +hommes égaux. Il est vrai que cet acte de religion +leur étoit très-utile: ils abaissoient par là +les seigneurs, de la puissance desquels ils retiroient +le bas peuple. Ils ont ensuite fait des conquêtes +dans des pays où ils ont vu qu'il leur étoit +avantageux d'avoir des esclaves; ils ont permis +d'en acheter et d'en vendre, oubliant ce principe +de religion qui les touchoit tant. Que veux-tu que +je te dise? vérité dans un temps, erreur dans un +autre. Que ne faisons-nous comme les chrétiens? +Nous sommes bien simples de refuser des établissements +et des conquêtes faciles dans des climats +heureux<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, parce que l'eau n'y est pas assez +pure pour nous laver selon les principes du saint +Alcoran!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Les mahométans ne se soucient point de prendre Venise, +parce qu'ils n'y trouveroient point d'eau pour leurs purifications.</p></div> + +<p>Je rends grâce au Dieu tout-puissant, qui a envoyé +Ali son grand prophète, de ce que je professe +une religion qui se fait préférer à tous les intérêts +humains, et qui est pure comme le ciel, dont elle +est descendue.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 13 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXVI" id="LETTRE_LXXVI"></a>LETTRE LXXVI.</h2> + +<h3>USBEK A SON AMI IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui +se tuent eux-mêmes: on les fait mourir, pour +ainsi dire, une seconde fois; ils sont traînés indignement +par les rues; on les note d'infamie; on +confisque leurs biens.</p> + +<p>Il me paroît, Ibben, que ces lois sont bien injustes. +Quand je suis accablé de douleur, de misère, +de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher +de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement +d'un remède qui est en mes mains?</p> + +<p>Pourquoi veut-on que je travaille pour une +société, dont je consens de n'être plus? que je +tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite +sans moi? La société est fondée sur un avantage +mutuel: mais lorsqu'elle me devient onéreuse, +qui m'empêche d'y renoncer? La vie m'a été donnée +comme une faveur; je puis donc la rendre +lorsqu'elle ne l'est plus: la cause cesse, l'effet doit +donc cesser aussi.</p> + +<p>Le prince veut-il que je sois son sujet quand je +ne retire point les avantages de la sujétion? Mes +concitoyens peuvent-ils demander ce partage inique +de leur utilité et de mon désespoir? Dieu, +différent de tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner +à recevoir des grâces qui m'accablent?</p> + +<p>Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous +les lois: mais quand je n'y vis plus, peuvent-elles +me lier encore?</p> + +<p>Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la providence. +Dieu a uni votre âme avec votre corps; et +vous l'en séparez: vous vous opposez donc à ses +desseins, et vous lui résistez.</p> + +<p>Que veut dire cela? Troublé-je l'ordre de la providence, +lorsque je change les modifications de la +matière, et que je rends carrée une boule que les +premières lois du mouvement, c'est-à-dire les +lois de la création et de la conservation, avoient +faite ronde? Non, sans doute: je ne fais qu'user +du droit qui m'a été donné; et, en ce sens, je puis +troubler à ma fantaisie toute la nature, sans que +l'on puisse dire que je m'oppose à la providence.</p> + +<p>Lorsque mon âme sera séparée de mon corps, +y aura-t-il moins d'ordre et moins d'arrangement +dans l'univers? croyez-vous que cette nouvelle +combinaison soit moins parfaite, et moins dépendante +des lois générales? que le monde y ait +perdu quelque chose? et que les ouvrages de +Dieu soient moins grands, ou plutôt moins immenses?</p> + +<p>Croyez-vous que mon corps, devenu un épi de +blé, un ver, un gazon, soit changé en un ouvrage +de la nature moins digne d'elle, et que mon âme, +dégagée de tout ce qu'elle avoit de terrestre, soit +devenue moins sublime?</p> + +<p>Toutes ces idées, mon cher Ibben, n'ont d'autre +source que notre orgueil: nous ne sentons +point notre petitesse; et, malgré qu'on en ait, +nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer, +et y être un objet important. Nous nous +imaginons que l'anéantissement d'un être aussi +parfait que nous dégraderoit toute la nature; et +nous ne concevons pas qu'un homme de plus ou +de moins dans le monde, que dis-je? tous les +hommes ensemble, cent millions de têtes comme +la nôtre, ne sont qu'un atome subtil et délié que +Dieu n'aperçoit qu'à cause de l'immensité de ses +connoissances.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 15 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXVII" id="LETTRE_LXXVII"></a>LETTRE LXXVII.</h2> + +<h3>IBBEN A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>Mon cher Usbek, il me semble que, pour un +vrai musulman, les malheurs sont moins des +châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien +précieux que ceux qui nous portent à expier les +offenses. C'est le temps des prospérités qu'il faudroit +abréger. Que servent toutes ces impatiences, +qu'à faire voir que nous voudrions être heureux, +indépendamment de celui qui donne les félicités, +parce qu'il est la félicité même?</p> + +<p>Si un être est composé de deux êtres, et que la +nécessité de conserver l'union marque plus la +soumission aux ordres du Créateur, on en a pu +faire une loi religieuse; si cette nécessité de conserver +l'union est un meilleur garant des actions +des hommes, on en a pu faire une loi civile.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Smyrne, le dernier jour de la lune de Saphar, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXVIII" id="LETTRE_LXXVIII"></a>LETTRE LXXVIII.</h2> + +<h3>RICA A USBEK.</h3> + +<h3>A ***.</h3> + + +<p>Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un François +qui est en Espagne a écrite ici; je crois que tu +seras bien aise de la voir.</p> + +<blockquote><p>Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal, +et je vis parmi des peuples qui, méprisant +tous les autres, font aux seuls François l'honneur +de les haïr.</p> + +<p>La gravité est le caractère brillant des deux +nations: elle se manifeste principalement de deux +manières; par les lunettes, et par la moustache.</p> + +<p>Les lunettes font voir démonstrativement que +celui qui les porte est un homme consommé dans +les sciences et enseveli dans de profondes lectures, +à un tel point que sa vue s'en est affoiblie; +et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, +sans contredit, pour le nez d'un savant.</p> + +<p>Pour la moustache, elle est respectable par elle-même, +et indépendamment des conséquences; +quoique pourtant on ne laisse pas d'en tirer souvent +de grandes utilités pour le service du prince +et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir +un fameux général portugais dans les Indes<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>: car, +se trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une +de ses moustaches, et envoya demander aux habitants +de Goa vingt mille pistoles sur ce gage; elles +lui furent prêtées d'abord, et dans la suite il retira +sa moustache avec honneur.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Jean de Castro.</p></div> + +<p>On conçoit aisément que des peuples graves et +flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de la +vanité: aussi en ont-ils. Ils la fondent ordinairement +sur deux choses bien considérables. Ceux +qui vivent dans le continent de l'Espagne et du +Portugal se sentent le cœur extrêmement élevé, +lorsqu'ils sont ce qu'ils appellent de vieux chrétiens; +c'est-à-dire, qu'ils ne sont pas originaires de +ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces derniers +siècles d'embrasser la religion chrétienne. +Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins +flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont le sublime +mérite d'être, comme ils disent, hommes de chair +blanche. Il n'y a jamais eu dans le sérail du Grand +Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté +que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est +de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est +dans une ville du Mexique, assis sur sa porte, les +bras croisés. Un homme de cette conséquence, +une créature si parfaite, ne travailleroit pas pour +tous les trésors du monde, et ne se résoudroit +jamais, par une vile et mécanique industrie, de +compromettre l'honneur et la dignité de sa peau.</p> + +<p>Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un +certain mérite en Espagne, comme, par exemple, +quand il peut ajouter aux qualités dont je viens +de parler celle d'être le propriétaire d'une grande +épée, ou d'avoir appris de son père l'art de faire +jurer une discordante guitare, il ne travaille plus: +son honneur s'intéresse au repos de ses membres. +Celui qui reste assis dix heures par jour +obtient précisément la moitié plus de considération +qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce +que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.</p> + +<p>Mais quoique ces invincibles ennemis du travail +fassent parade d'une tranquillité philosophique, +ils ne l'ont pourtant pas dans le cœur; car +ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers +hommes du monde pour mourir de langueur +sous la fenêtre de leurs maîtresses; et tout Espagnol +qui n'est pas enrhumé ne sauroit passer pour +galant.</p> + +<p>Ils sont premièrement dévots, et secondement +jaloux. Ils se garderont bien d'exposer leurs femmes +aux entreprises d'un soldat criblé de coups, +ou d'un magistrat décrépit; mais ils les enfermeront +avec un novice fervent qui baisse les yeux, +ou un robuste franciscain qui les élève.</p> + +<p>Ils connoissent mieux que les autres le foible +des femmes; ils ne veulent pas qu'on leur voie le +talon, et qu'on les surprenne par le bout des pieds: +ils savent que l'imagination va toujours, que rien +ne l'amuse en chemin; elle arrive, et là on étoit +quelquefois averti d'avance.</p> + +<p>On dit partout que les rigueurs de l'amour sont +cruelles, elles le sont encore plus pour les Espagnols: +les femmes les guérissent de leurs peines; +mais elles ne font que leur en faire changer, et il +leur reste toujours un long et fâcheux souvenir +d'une passion éteinte.</p> + +<p>Ils ont de petites politesses qui en France +paraîtroient mal placées: par exemple, un capitaine +ne bat jamais son soldat sans lui en demander +permission; et l'inquisition ne fait jamais brûler +un Juif sans lui faire ses excuses.</p> + +<p>Les Espagnols qu'on ne brûle pas paroissent si +attachés à l'inquisition, qu'il y auroit de la +mauvaise humeur de la leur ôter: je voudrois +seulement qu'on en établît une autre; non pas +contre les hérétiques, mais contre les hérésiarques +qui attribuent à de petites pratiques monacales +la même efficacité qu'aux sept sacrements; qui +adorent tout ce qu'ils vénèrent; et qui sont si dévots +qu'ils sont à peine chrétiens.</p> + +<p>Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens +chez les Espagnols; mais n'en cherchez point dans +leurs livres: voyez une de leurs bibliothèques, +les romans d'un côté, et les scolastiques de l'autre: +vous diriez que les parties en ont été faites, +et le tout rassemblé, par quelque ennemi secret +de la raison humaine.</p> + +<p>Le seul de leurs livres qui soit bon est celui +qui a fait voir le ridicule de tous les autres.</p> + +<p>Ils ont fait des découvertes immenses dans le +nouveau monde, et ils ne connoissent pas encore +leur propre continent: il y a sur leurs rivières +tel port qui n'a pas encore été découvert, et dans +leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues.</p> + +<p>Ils disent que le soleil se lève et se couche dans +leur pays: mais il faut dire aussi qu'en faisant sa +course il ne rencontre que des campagnes ruinées +et des contrées désertes.</p></blockquote> + +<p>Je ne serois pas fâché, Usbek, de voir une lettre +écrite à Madrid par un Espagnol qui voyageroit +en France; je crois qu'il vengeroit bien sa nation. +Quel vaste champ pour un homme flegmatique et +pensif! Je m'imagine qu'il commenceroit ainsi +la description de Paris.</p> + +<p>Il y a ici une maison où l'on met les fous: on +croiroit d'abord qu'elle est la plus grande de la +ville; non: le remède est bien petit pour le mal. +Sans doute que les François, extrêmement décriés +chez leurs voisins, enferment quelques fous dans +une maison, pour persuader que ceux qui sont +dehors ne le sont pas.</p> + +<p>Je laisse là mon Espagnol. Adieu, mon cher +Usbek.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXIX" id="LETTRE_LXXIX"></a>LETTRE LXXIX.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>La plupart des législateurs ont été des hommes +bornés, que le hasard a mis à la tête des autres +et qui n'ont presque consulté que leurs préjugés et +leurs fantaisies.</p> + +<p>Il semble qu'ils aient méconnu la grandeur et +la dignité même de leur ouvrage: ils se sont +amusés à faire des institutions puériles, avec lesquelles +ils se sont à la vérité conformés aux petits +esprits, mais décrédités auprès des gens de +bon sens.</p> + +<p>Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont +donné dans les cas particuliers: ce qui marque +un génie étroit qui ne voit les choses que par parties, +et n'embrasse rien d'une vue générale.</p> + +<p>Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre +langue que la vulgaire; chose absurde pour un +faiseur de lois: comment peut-on les observer, si +elles ne sont pas connues?</p> + +<p>Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu'ils +ont trouvées établies; c'est-à-dire qu'ils ont jeté +les peuples dans les désordres inséparables des +changements.</p> + +<p>Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt +de la nature que de l'esprit des hommes, il est +quelquefois nécessaire de changer certaines lois. +Mais le cas est rare; et lorsqu'il arrive, il n'y faut +toucher que d'une main tremblante: on y doit +observer tant de solennités, et apporter tant de +précautions, que le peuple en conclue naturellement +que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut +tant de formalités pour les abroger.</p> + +<p>Souvent ils les ont faites trop subtiles, et ont +suivi des idées logiciennes plutôt que l'équité naturelle. +Dans la suite, elles ont été trouvées trop +dures; et, par un esprit d'équité, on a cru devoir +s'en écarter: mais ce remède étoit un nouveau +mal. Quelles que soient les lois, il faut toujours +les suivre, et les regarder comme la conscience +publique, à laquelle celle des particuliers doit se +conformer toujours.</p> + +<p>Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre +eux ont eu une attention qui marque beaucoup +de sagesse; c'est qu'ils ont donné aux pères +une grande autorité sur leurs enfants: rien ne +soulage plus les magistrats; rien ne dégarnit plus +les tribunaux; rien enfin ne répand plus de tranquillité +dans un État, où les mœurs font toujours +de meilleurs citoyens que les lois.</p> + +<p>C'est de toutes les puissances celle dont on +abuse le moins; c'est la plus sacrée de toutes +les magistratures; c'est la seule qui ne dépend +pas des conventions, et qui les a même précédées.</p> + +<p>On remarque que, dans les pays où l'on met +dans les mains paternelles plus de récompenses +et de punitions, les familles sont mieux réglées: +les pères sont l'image du créateur de l'univers, +qui, quoiqu'il puisse conduire les hommes par +son amour, ne laisse pas de se les attacher encore +par les motifs de l'espérance et de la crainte.</p> + +<p>Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer +la bizarrerie de l'esprit des François. +On dit qu'ils ont retenu des lois romaines un +nombre infini de choses inutiles, et même pis; +et ils n'ont pas pris d'elles la puissance paternelle, +qu'elles ont établie comme la première autorité +légitime.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXX" id="LETTRE_LXXX"></a>LETTRE LXXX.</h2> + +<h3>LE GRAND EUNUQUE A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>Hier des Arméniens menèrent au sérail une +jeune esclave de Circassie, qu'ils vouloient +vendre. Je la fis entrer dans les appartements secrets, +je la déshabillai, je l'examinai avec les regards +d'un juge; et plus je l'examinai, plus je lui +trouvai de grâces. Une pudeur virginale sembloit +vouloir les dérober à ma vue; je vis tout ce qu'il +lui en coûtoit pour obéir: elle rougissoit de se +voir nue, même devant moi, qui, exempt des +passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis +inanimé sous l'empire de ce sexe, et qui, ministre +de la modestie dans les actions les plus libres, ne +porte que de chastes regards, et ne puis inspirer +que l'innocence.</p> + +<p>Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai +les yeux: je lui jetai un manteau d'écarlate, je lui +mis au doigt un anneau d'or; je me prosternai à +ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton cœur; +je payai les Arméniens; je la dérobai à tous les +yeux. Heureux Usbek! tu possèdes plus de beautés +que n'en enferment tous les palais d'Orient. +Quel plaisir pour toi de trouver, à ton retour, tout +ce que la Perse a de plus ravissant, et de voir +dans ton sérail renaître les grâces, à mesure que +le temps et la possession travaillent à les détruire!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 1<sup>er</sup> de la lune de Rebiab 1, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXXI" id="LETTRE_LXXXI"></a>LETTRE LXXXI.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, +j'ai vu bien des gouvernements: ce n'est pas +comme en Asie, où les règles de la politique se +trouvent partout les mêmes.</p> + +<p>J'ai souvent pensé en moi-même, pour savoir +quel de tous les gouvernements étoit le plus conforme +à la raison. Il m'a semblé que le plus +parfait est celui qui va à son but à moins de frais; +et qu'ainsi celui qui conduit les hommes de la +manière qui convient le plus à leur penchant et à +leur inclination est le plus parfait.</p> + +<p>Si, dans un gouvernement doux, le peuple est +aussi soumis que dans un gouvernement sévère, +le premier est préférable, puisqu'il est plus conforme +à la raison, et que la sévérité est un motif +étranger.</p> + +<p>Compte, mon cher Rhédi, que dans un État les +peines plus ou moins cruelles ne font pas que +l'on obéisse plus aux lois. Dans les pays où les +châtiments sont modérés, on les craint comme +dans ceux où ils sont tyranniques et affreux.</p> + +<p>Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il +soit cruel, on punit toujours par degrés; on +inflige un châtiment plus ou moins grand à un +crime plus ou moins grand. L'imagination se plie +d'elle-même aux mœurs du pays où l'on vit: huit +jours de prison, ou une légère amende, frappent +autant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays +de douceur, que la perte d'un bras intimide un +Asiatique. Ils attachent un certain degré de crainte +à un certain degré de peine, et chacun la partage +à sa façon: le désespoir de l'infamie vient désoler +un François qu'on vient de condamner à une +peine qui n'ôteroit pas un quart d'heure de sommeil +à un Turc.</p> + +<p>D'ailleurs je ne vois pas que la police, la justice +et l'équité soient mieux observées en Turquie, +en Perse, chez le Mogol, que dans les républiques +de Hollande, de Venise, et dans l'Angleterre +même; je ne vois pas qu'on y commette moins de +crimes; et que les hommes, intimidés par la grandeur +des châtiments, y soient plus soumis aux lois.</p> + +<p>Je remarque au contraire une source d'injustice +et de vexations au milieu de ces mêmes +États.</p> + +<p>Je trouve même le prince, qui est la loi même, +moins maître que partout ailleurs.</p> + +<p>Je vois que, dans ces moments rigoureux, il y a +toujours des mouvements tumultueux; où personne +n'est le chef; et que, quand une fois l'autorité +violente est méprisée, il n'en reste plus assez +à personne pour la faire revenir;</p> + +<p>Que le désespoir même de l'impunité confirme +le désordre, et le rend plus grand;</p> + +<p>Que, dans ces États, il ne se forme point de +petite révolte, et qu'il n'y a jamais d'intervalle +entre le murmure et la sédition;</p> + +<p>Qu'il ne faut point que les grands événements +y soient préparés par de grandes causes; au contraire, +le moindre accident produit une grande +révolution, souvent aussi imprévue de ceux qui la +font que de ceux qui la souffrent.</p> + +<p>Lorsqu'Osman, empereur des Turcs, fut déposé, +aucun de ceux qui commirent cet attentat +ne songeoit à le commettre; ils demandoient seulement +en suppliants qu'on leur fît justice sur +quelque grief: une voix, qu'on n'a jamais connue, +sortit de la foule par hasard; le nom de Mustapha +fut prononcé, et soudain Mustapha fut empereur.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXXII" id="LETTRE_LXXXII"></a>LETTRE LXXXII.</h2> + +<h3>NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.</h3> + +<h3>A Paris.</h3> + + +<p>De toutes les nations du monde, mon cher +Usbek, il n'y en a pas qui ait surpassé celle +des Tartares, ni en gloire, ni dans la grandeur des +conquêtes. Ce peuple est le vrai dominateur de +l'univers; tous les autres semblent être faits pour +le servir: il est également le fondateur et le destructeur +des empires; dans tous les temps il a +donné sur la terre des marques de sa puissance; +dans tous les âges il a été le fléau des nations.</p> + +<p>Les Tartares ont conquis deux fois la Chine, +et ils la tiennent encore sous leur obéissance.</p> + +<p>Ils dominent sur les vastes pays qui forment +l'empire du Mogol.</p> + +<p>Maîtres de la Perse, ils sont assis sur le trône +de Cyrus et de Gustape. Ils ont soumis la Moscovie. +Sous le nom de Turcs, ils ont fait des conquêtes +immenses dans l'Europe, l'Asie et l'Afrique; +et ils dominent sur ces trois parties de +l'univers.</p> + +<p>Et, pour parler de temps plus reculés, c'est +d'eux que sont sortis presque tous les peuples qui +ont renversé l'empire romain.</p> + +<p>Qu'est-ce que les conquêtes d'Alexandre, en +comparaison de celles de Genghiscan?</p> + +<p>Il n'a manqué à cette victorieuse nation que +des historiens, pour célébrer la mémoire de ses +merveilles.</p> + +<p>Que d'actions immortelles ont été ensevelies +dans l'oubli! que d'empires par eux fondés, dont +nous ignorons l'origine! Cette belliqueuse nation, +uniquement occupée de sa gloire présente, sûre +de vaincre dans tous les temps, ne songeoit point +à se signaler dans l'avenir par la mémoire de ses +conquêtes passées.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Moscou, le 4 de la lune de Rebiab 1, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXXIII" id="LETTRE_LXXXIII"></a>LETTRE LXXXIII.</h2> + +<h3>RICA A IBBEN.</h3> + +<h3>A Smyrne.</h3> + + +<p>Quoique les François parlent beaucoup, il y a +cependant parmi eux une espèce de dervis +taciturnes qu'on appelle chartreux: on dit qu'ils se +coupent la langue en entrant dans le couvent; et +on souhaiteroit fort que tous les autres dervis se +retranchassent de même tout ce que leur profession +leur rend inutile.</p> + +<p>A propos de gens taciturnes, il y en a de bien +plus singuliers que ceux-là, et qui ont un talent +bien extraordinaire. Ce sont ceux qui savent parler +sans rien dire, et qui amusent une conversation +pendant deux heures de temps sans qu'il +soit possible de les déceler, d'être leur plagiaire, +ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.</p> + +<p>Ces sortes de gens sont adorés des femmes: +mais ils ne le sont pourtant pas tant que d'autres, +qui ont reçu de la nature l'aimable talent de sourire +à propos, c'est-à-dire à chaque instant, et qui +portent la grâce d'un gracieuse approbation sur +tout ce qu'elles disent.</p> + +<p>Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils +savent entendre finesse à tout, et trouver mille +petits traits ingénieux dans les choses les plus +communes.</p> + +<p>J'en connois d'autres qui se sont bien trouvés +d'introduire dans les conversations les choses inanimées, +et d'y faire parler leur habit brodé, leur +perruque blonde, leur tabatière, leur canne et +leurs gants. Il est bon de commencer de la rue à +se faire écouter par le bruit du carrosse, et du +marteau qui frappe rudement la porte: cet avant-propos +prévient pour le reste du discours; et +quand l'exorde est beau, il rend supportables +toutes les sottises qui viennent ensuite, mais qui +par bonheur arrivent trop tard.</p> + +<p>Je te promets que ces petits talents, dont on ne +fait aucun cas chez nous, servent bien ici ceux +qui sont assez heureux pour les avoir, et qu'un +homme de bons sens ne brille guère devant ces +sortes de gens.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">De Paris, le 6 de la lune de Rebiab 2, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXXIV" id="LETTRE_LXXXIV"></a>LETTRE LXXXIV.</h2> + +<h3>USBEK A RHÉDI.</h3> + +<h3>A Venise.</h3> + + +<p>S'il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut nécessairement +qu'il soit juste: car, s'il ne l'étoit +pas, il seroit le plus mauvais et le plus imparfait +de tous les êtres.</p> + +<p>La justice est un rapport de convenance, qui +se trouve réellement entre deux choses: ce rapport +est toujours le même, quelque être qui le +considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit +un ange, ou enfin que soit un homme.</p> + +<p>Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours +ces rapports; souvent même lorsqu'ils les +voient, ils s'en éloignent; et leur intérêt est toujours +ce qu'ils voient le mieux. La justice élève +sa voix; mais elle a peine à se faire entendre dans +le tumulte des passions.</p> + +<p>Les hommes peuvent faire des injustices, parce +qu'ils ont intérêt de les commettre, et qu'ils aiment +mieux se satisfaire que les autres. C'est toujours +par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent: nul +n'est mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait +une raison qui détermine, et cette raison est toujours +une raison d'intérêt.</p> + +<p>Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais +rien d'injuste: dès qu'on suppose qu'il voit la +justice, il faut nécessairement qu'il la suive; car, +comme il n'a besoin de rien, et qu'il se suffit à +lui-même, il seroit le plus méchant de tous les +êtres, puisqu'il le seroit sans intérêt.</p> + +<p>Ainsi, quand il n'y auroit pas de Dieu, nous +devrions toujours aimer la justice; c'est-à-dire +faire nos efforts pour ressembler à cet être dont +nous avons une si belle idée, et qui, s'il existoit, +seroit nécessairement juste. Libres que nous +serions du joug de la religion, nous ne devrions +pas l'être de celui de l'équité.</p> + +<p>Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que la justice +est éternelle, et ne dépend point des conventions +humaines; et quand elle en dépendroit, ce +seroit une vérité terrible qu'il faudrait se dérober +à soi-même.</p> + +<p>Nous sommes entourés d'hommes plus forts +que nous; ils peuvent nous nuire de mille manières +différentes, les trois quarts du temps ils +peuvent le faire impunément: quel repos pour +nous de savoir qu'il y a dans le cœur de tous ces +hommes un principe intérieur qui combat en +notre faveur, et nous met à couvert de leurs +entreprises!</p> + +<p>Sans cela nous devrions être dans une frayeur +continuelle; nous passerions devant les hommes +comme devant les lions; et nous ne serions jamais +assurés un moment de notre vie, de notre +bien, ni de notre honneur.</p> + +<p>Toutes ces pensées m'animent contre ces docteurs +qui représentent Dieu comme un être qui +fait un exercice tyrannique de sa puissance; qui +le font agir d'une manière dont nous ne voudrions +pas agir nous-mêmes, de peur de l'offenser; qui +le chargent de toutes les imperfections qu'il punit +en nous; et, dans leurs opinions contradictoires, +le représentent tantôt comme un être mauvais, +tantôt comme un être qui hait le mal et le punit.</p> + +<p>Quand un homme s'examine, quelle satisfaction +pour lui de trouver qu'il a le cœur juste! Ce +plaisir, tout sévère qu'il est, doit le ravir: il voit +son être autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas +qu'il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui, +Rhédi, si j'étois sûr de suivre toujours inviolablement +cette équité que j'ai devant les yeux, je +me croirois le premier des hommes.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 1<sup>er</sup> de la lune de Gemmadi 1, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXXV" id="LETTRE_LXXXV"></a>LETTRE LXXXV.</h2> + +<h3>RICA A ***.</h3> + + +<p>Je fus hier aux Invalides: j'aimerois autant avoir +fait cet établissement, si j'étois prince, que +d'avoir gagné trois batailles. On y trouve partout +la main d'un grand monarque. Je crois que c'est +le lieu le plus respectable de la terre.</p> + +<p>Quel spectacle que de voir dans un même lieu +rassemblées toutes ces victimes de la patrie, qui +ne respirent que pour la défendre; et qui, se sentant +le même cœur, et non pas la même force, ne +se plaignent que de l'impuissance où elles sont +de se sacrifier encore pour elle!</p> + +<p>Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers +débiles, dans cette retraite, observer une +discipline aussi exacte que s'ils y étoient contraints +par la présence d'un ennemi, chercher +leur dernière satisfaction dans cette image de la +guerre, et partager leur cœur et leur esprit entre +les devoirs de la religion et ceux de l'art militaire!</p> + +<p>Je voudrois que les noms de ceux qui meurent +pour la patrie fussent écrits et conservés dans les +temples, dans des registres qui fussent comme la +la source de la gloire et de la noblesse.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 15 de la lune de Gemmadi 1, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXXVI" id="LETTRE_LXXXVI"></a>LETTRE LXXXVI.</h2> + +<h3>USBEK A MIRZA.</h3> + +<h3>A Ispahan.</h3> + + +<p>Tu sais, Mirza, que quelques ministres de Cha-Soliman +avoient formé le dessein d'obliger +tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume, +ou de se faire mahométans, dans la pensée que +notre empire seroit toujours pollué, tandis qu'il +garderoit dans son sein ces infidèles.</p> + +<p>C'étoit fait de la grandeur persane, si dans cette +occasion l'aveugle dévotion avoit été écoutée.</p> + +<p>On ne sait comment la chose manqua; ni ceux +qui firent la proposition, ni ceux qui la rejetèrent, +n'en connurent les conséquences: le hasard fit +l'office de la raison et de la politique, et sauva +l'empire d'un péril plus grand que celui qu'il +auroit pu courir de la perte de trois batailles et de +la prise de deux villes.</p> + +<p>En proscrivant les Arméniens, on pensa détruire +en un seul jour tous les négociants, et presque tous +les artisans du royaume. Je suis sûr que le grand +Cha-Abas auroit mieux aimé se faire couper les +deux bras que de signer un ordre pareil, et qu'en +envoyant au Mogol et aux autres rois des Indes +ses sujets les plus industrieux, il auroit cru leur +donner la moitié de ses États.</p> + +<p>Les persécutions que nos mahométans zélés ont +faites aux Guèbres les ont obligés de passer en +foule dans les Indes; et ont privé la Perse de cette +laborieuse nation, si appliquée au labourage, qui +seule, par son travail, étoit en état de vaincre la +stérilité de nos terres.</p> + +<p>Il ne restoit à la dévotion qu'un second coup à +faire: c'étoit de ruiner l'industrie; moyennant +quoi l'empire tomboit de lui-même, et avec lui, +par une suite nécessaire, cette même religion qu'on +vouloit rendre si florissante.</p> + +<p>S'il faut raisonner sans prévention, je ne sais, +Mirza, s'il n'est pas bon que dans un État il y ait +plusieurs religions.</p> + +<p>On remarque que ceux qui vivent dans des religions +tolérées se rendent ordinairement plus utiles +à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion +dominante; parce que, éloignés des honneurs, ne +pouvant se distinguer que par leur opulence et +leurs richesses, ils sont portés à en acquérir par +leur travail, et à embrasser les emplois de la société +les plus pénibles.</p> + +<p>D'ailleurs, comme toutes les religions contiennent +des préceptes utiles à la société, il est +bon qu'elles soient observées avec zèle. Or qu'y +a-t-il de plus capable d'animer ce zèle, que leur +multiplicité?</p> + +<p>Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. +La jalousie descend jusqu'aux particuliers: +chacun se tient sur ses gardes, et craint de faire +des choses qui déshonoreroient son parti, et l'exposeroient +aux mépris et aux censures impardonnables +du parti contraire.</p> + +<p>Aussi a-t-on toujours remarqué qu'une secte +nouvelle introduite dans un État étoit le moyen +le plus sûr pour corriger tous les abus de l'ancienne.</p> + +<p>On a beau dire qu'il n'est pas de l'intérêt du +prince de souffrir plusieurs religions dans son +État. Quand toutes les sectes du monde viendroient +s'y rassembler, cela ne lui porteroit aucun +préjudice; parce qu'il n'y en a aucune qui ne prescrive +l'obéissance et ne prêche la soumission.</p> + +<p>J'avoue que les histoires sont remplies des +guerres de religion: mais, qu'on y prenne bien +garde, ce n'est point la multiplicité des religions +qui a produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolérance +qui animoit celle qui se croyoit la dominante.</p> + +<p>C'est cet esprit de prosélytisme, que les Juifs ont +pris des Égyptiens, et qui d'eux est passé, comme +une maladie épidémique et populaire, aux mahométans +et aux chrétiens.</p> + +<p>C'est enfin cet esprit de vertige, dont les progrès +ne peuvent être regardés que comme une éclipse +entière de la raison humaine.</p> + +<p>Car enfin, quand il n'y auroit pas de l'inhumanité +à affliger la conscience des autres, quand il +n'en résulteroit aucun des mauvais effets qui en +germent à milliers, il faudroit être fou pour s'en +aviser. Celui qui veut me faire changer de religion +ne le fait sans doute que parce qu'il ne changeroit +pas la sienne quand on voudroit l'y forcer: il +trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose +qu'il ne feroit pas lui-même, peut-être pour l'empire +du monde.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 1, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXXVII" id="LETTRE_LXXXVII"></a>LETTRE LXXXVII.</h2> + +<h3>RICA A ***.</h3> + + +<p>Il semble ici que les familles se gouvernent +toutes seules: le mari n'a qu'une ombre d'autorité +sur sa femme, le père sur ses enfants, le +maître sur ses esclaves; la justice se mêle de tous +leurs différends; et sois sûr qu'elle est toujours +contre le mari jaloux, le père chagrin, le maître +incommode.</p> + +<p>J'allai l'autre jour dans le lieu où se rend la +justice. Avant que d'y arriver, il faut passer sous +les armes d'un nombre infini de jeunes marchandes, +qui vous appellent d'une voix trompeuse. Ce +spectacle d'abord est assez riant; mais il devient lugubre +lorsqu'on entre dans les grandes salles, où +l'on ne voit que des gens dont l'habit est encore +plus grave que la figure. Enfin on entre dans le +lieu sacré où se révèlent tous les secrets des familles, +et où les actions les plus cachées sont mises +au grand jour.</p> + +<p>Là, une fille modeste vient avouer les tourments +d'une virginité trop longtemps gardée, ses combats, +et sa douloureuse résistance: elle est si peu +fière de sa victoire, qu'elle menace toujours d'une +défaite prochaine; et pour que son père n'ignore +plus ses besoins, elle les expose à tout le peuple.</p> + +<p>Une femme effrontée vient ensuite exposer les +outrages qu'elle a faits à son époux, comme une +raison d'en être séparée.</p> + +<p>Avec une modestie pareille, une autre vient dire +qu'elle est lasse de porter le titre de femme sans +en jouir: elle vient révéler les mystères cachés +dans la nuit du mariage; elle veut qu'on la livre +aux regards des experts les plus habiles, et qu'une +sentence la rétablisse dans tous les droits de la +virginité. Il y en a même qui osent défier leurs +maris, et leur demander en public un combat que +les témoins rendent si difficile: épreuve aussi flétrissante +pour la femme qui la soutient que pour +le mari qui y succombe.</p> + +<p>Un nombre infini de filles ravies ou séduites +font les hommes beaucoup plus mauvais qu'ils ne +sont. L'amour fait retentir ce tribunal: on n'y +entend parler que de pères irrités, de filles abusées, +d'amants infidèles, et de maris chagrins.</p> + +<p>Par la loi qui y est observée, tout enfant né +pendant le mariage est censé être au mari: il a +beau avoir de bonnes raisons pour ne le pas croire; +la loi le croit pour lui, et le soulage de l'examen +et des scrupules.</p> + +<p>Dans ce tribunal, on prend les voix à la majeure; +mais on a reconnu par expérience qu'il +vaudrait mieux les recueillir à la mineure: et cela +est bien naturel; car il y a très-peu d'esprits justes, +et tout le monde convient qu'il y en a une infinité +de faux.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 1<sup>er</sup> de la lune de Gemmadi 2, 1715.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRE_LXXXVIII" id="LETTRE_LXXXVIII"></a>LETTRE LXXXVIII.</h2> + +<h3>RICA A ***.</h3> + + +<p>On dit que l'homme est un animal sociable. +Sur ce pied-là, il me paroît que le François +est plus homme qu'un autre, c'est l'homme par +excellence; car il semble être fait uniquement +pour la société.</p> + +<p>Mais j'ai remarqué parmi eux des gens qui non-seulement +sont sociables, mais sont eux-mêmes la +société universelle. Ils se multiplient dans tous les +coins, et peuplent en un instant les quatre quartiers +d'une ville: cent hommes de cette espèce +abondent plus que deux mille citoyens; ils pourroient +réparer aux yeux des étrangers les ravages +de la peste ou de la famine. On demande dans les +écoles si un corps peut être en un instant en plusieurs +lieux; ils sont une preuve de ce que les +philosophes mettent en question.</p> + +<p>Ils sont toujours empressés, parce qu'ils ont +l'affaire importante de demander à tous ceux +qu'ils voient où ils vont et d'où ils viennent.</p> + +<p>On ne leur ôteroit jamais de la tête qu'il est de +la bienséance de visiter chaque jour le public en +détail, sans compter les visites qu'ils font en gros +dans les lieux où l'on s'assemble; mais, comme la +voie en est trop abrégée, elles sont comptées pour +rien dans les règles de leur cérémonial.</p> + +<p>Ils fatiguent plus les portes des maisons à coups +de marteau, que les vents et les tempêtes. Si l'on +alloit examiner la liste de tous les portiers, on y +trouveroit chaque jour leur nom estropié de mille +manières en caractères suisses. Ils passent leur vie +à la suite d'un enterrement, dans des compliments +de condoléance, ou dans des sollicitations de mariage. +Le roi ne fait point de gratification à quelqu'un +de ses sujets, qu'il ne leur en coûte une voiture +pour lui en aller témoigner leur joie. Enfin, +ils reviennent chez eux, bien fatigués, se reposer, +pour pouvoir reprendre le lendemain leurs pénibles +fonctions.</p> + +<p>Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on +mit cette épitaphe sur son tombeau: «C'est ici +que repose celui qui ne s'est jamais reposé. Il s'est +promené à cinq cent trente enterrements. Il s'est +réjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts +enfants. Les pensions dont il a félicité ses +amis, toujours en des termes différents, montent +à deux millions six cent mille livres; le chemin +qu'il a fait sur le pavé, à neuf mille six cents stades; +celui qu'il a fait dans la campagne, à trente-six. +Sa conversation étoit amusante; il avoit un fonds +tout fait de trois cent soixante-cinq contes: il +possédoit d'ailleurs, depuis son jeune âge, cent +dix-huit apophthegmes tirés des anciens, qu'il +employoit dans les occasions brillantes. Il est mort +enfin à la soixantième année de son âge. Je me +tais, voyageur; car comment pourrois-je achever +de te dire ce qu'il a fait et ce qu'il a vu?»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A Paris, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1715.<br /></span> +</div></div> + +<h2>FIN DU TOME PREMIER.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CALENDRIER" id="CALENDRIER"></a>CALENDRIER</h2> + +<h3>EMPLOYÉ DANS LES LETTRES PERSANES.</h3> + + +<p>Les Persans possédaient anciennement une année +solaire composée de douze mois. Mais le triomphe de +l'islamisme mit fin à l'usage du calendrier national et +introduisit chez tous les peuples musulmans les noms +des mois arabes, qui sont employés dans les <i>Lettres +persanes</i>.</p> + +<p>L'année des Arabes et des musulmans est purement +lunaire et ne reçoit point de mois intercalaires comme +l'année juive. Elle se divise en douze mois de 29 ou de +30 jours, dont voici les noms, selon la transcription +adoptée aujourd'hui:</p> + +<p><i>Moharrem</i>, <i>Safar</i>, <i>Rébi</i> premier, <i>Rébi</i> second, +<i>Djoumâda</i> premier, <i>Djoumâda</i> second, <i>Redjeb</i>, <i>Cha'ban</i>, +<i>Ramadhân</i> (que les Persans prononcent <i>Ramazân</i>), +<i>Cheoual</i>, <i>Dhou'l-qa'da</i> et <i>Dhou'l-hidja</i> (les Persans disent: +Zou'l-qadè, Zou'l-hidjè).</p> + +<p>Il est facile de reconnaître dans ces noms ceux qui +figurent successivement dans les dates de chaque lettre: +Maharram, Saphar, Rébiab 1 et 2, Gemmadi 1 +et 2, Régheb, Chahban, Rhamazan, Chalval, Zilcadé, +Zilhagé.</p> + +<p>Le défaut absolu de concordance entre cette année +lunaire et notre année solaire fait qu'un mois quelconque, +celui de Ramadhân, par exemple, qui est +celui du carême musulman, tombe successivement en +décembre, novembre, octobre, etc., par une avance +annuelle de onze à douze jours.</p> + +<p>Les Persans, ainsi que les Arabes, commencent la +semaine au dimanche, à l'imitation des Juifs, et par +conséquent la finissent au samedi, que les Arabes nomment +<i>yaum-el-sebt</i> et les Persans <i>rouz-i-chembeh</i>, +c'est-à-dire «jour du sabbat.» Le vendredi, qui chez les +musulmans est le jour de repos, s'appelle en arabe +<i>yaum-el-djouma'</i>, «jour de l'assemblée,» et en persan +<i>adîne'i</i> ou <i>azîneh</i>, «fête.» Les autres jours n'ont pas +de nom particulier; les Arabes disent: premier, second, +troisième, quatrième, cinquième jour (<i>yaum el-ahad</i>, +<i>yaum el-ithnéïn</i>, <i>yaum el-thalathâ</i>, <i>yaum el-arba'â</i>, +<i>yaum el-khamîs</i>); les Persans: un du sabbat, deux +du sabbat, trois du sabbat, quatre du sabbat, cinq du +sabbat (<i>yek chembeh</i>, <i>dou chembeh</i>, <i>seh chembeh</i>, +<i>tchâr chembeh</i>, <i>pendj chembeh</i>).</p> + +<p>(Cette note est due à l'obligeance de M. <span class="smcap">Marcel +Devic</span>, traducteur d'<i>Antar</i>.)</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="NOTES_ET_VARIANTES" id="NOTES_ET_VARIANTES"></a>NOTES ET VARIANTES.</h2> + +<p>(Voir l'<i>Index</i>, t. II, pour l'histoire, la religion, la philosophie, +le droit public et privé, les mœurs orientales +et européennes.)</p> + +<p><span class="smcap">Quelques réflexions sur les lettres persanes.</span></p> + +<blockquote><p>Cet avant-propos n'a été publié qu'en 1754, en tête +du <i>Supplément</i>. (Cologne, Pierre Marteau, deux tomes +in-12, avec les <i>Lettres turques</i> de Saint-Foix.)</p> + +<p>«En parlant de notre religion, ces Persans ne doivent +pas...» (Voir la note de la page 53.) L'abbé +Gaultier (Les <i>Lettres persannes</i> convaincues d'impiété, +1751) n'admet pas cette excuse commode.</p> + +<p>«Infinité d'expressions sublimes, qui l'auroient <i>envoyé</i> +jusque dans les nues.» (Texte de 1721.)</p> + +<p>L'édition de 1754 et la plupart des suivantes donnent: +«<i>ennuyé</i> jusque dans les nues.»</p> + +<p>Il semble qu'il y ait là une coquille.</p></blockquote> + + +<p>Lettre I.</p> + +<blockquote><p>Supprimée dans la <i>seconde édition, revue, corrigée, +diminuée et augmentée par l'auteur</i> (2 tomes in-12, +Cologne, Pierre Marteau, 1721).</p> + +<p>La suppression a peut-être été motivée par ces mots: +«le tombeau de la <i>Vierge qui a mis au monde +douze prophètes</i>.» (Fatime, fille de Mahomet, +épouse d'Ali.)</p></blockquote> + + +<p>Lettre II.</p> + +<blockquote><p>«Tu leur commandes, et leur obéis.» (1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «et <i>tu</i> leur obéis.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre III.</p> + +<blockquote><p>«Je <i>comptai</i> pour rien la pudeur.» (1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «je <i>comptois</i>...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre V. Supprimée dans 1721 2<sup>e</sup> Marteau.</p> + + +<p>Lettre VI (I de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p> + +<blockquote><p>«Au milieu des perfides <i>Osmanlins</i>.» (1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>Osmalins</i>.»</p> + +<p>«Je n'ai que <i>des âmes lâches</i> qui m'en répondent.» +(1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «que <i>des lâches</i>...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre VII (V de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p> + +<blockquote><p>«que toi dans le monde qui <i>mérites</i> d'être aimé.» +1721 1<sup>re</sup>, 1754: «qui <i>mérite</i>.»</p> + +<p>«Je <i>donnerois</i> l'empire du monde pour <i>un seul de +tes baisers</i>...</p> + +<p>privée de celui qui peut seul les <i>satisfaire</i>...</p> + +<p>dans la fureur d'<i>une passion irritée</i>...</p> + +<p>1721 2<sup>e</sup> Marteau: «Je <i>quitterois</i> pour <i>toi</i> l'empire +du monde...</p> + +<p>privée de celui qui peut seul les <i>calmer</i>...</p> + +<p>dans la fureur <i>des passions</i>.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre VIII (VI de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p> + +<blockquote><p>1721 1<sup>re</sup>, 1754: 20 <i>Gemmadi</i> 2, 1711.</p> + +<p>1721 2<sup>e</sup>: 12 Gemmadi 2, 1711.</p></blockquote> + + +<p>Lettre IX (VII de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p> + +<blockquote><p>«Un flux et <i>un</i> reflux d'empire.» (1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «un flux et reflux.»</p> + +<p>«me font faire <i>de</i> fausses confidences.» (1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «faire fausses confidences.»</p> + +<p>«J'ai autant d'ennemies dans son cœur qui ne songent +qu'à me perdre.»</p> + +<p>1721 2<sup>e</sup> ajoute: «qu'il y a de femmes dans le +sérail.»</p></blockquote> + +<p>Lettre X (fondue avec la suivante dans 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p> + +<blockquote><p>Dans 1721 2<sup>e</sup>, le 1<sup>er</sup> paragraphe est supprimé, les +deux autres sont modifiés. (Voir la suivante.)</p></blockquote> + + +<p>Lettre XI (VIII de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p> + +<blockquote><p>Les Troglodytes. Voyez Hérodote, IV, 133; Pomponius +Méla, I; Plutarque, <i>Marc Antoine</i>.</p> + +<p>Dans 1721 2<sup>e</sup>, le premier paragraphe, supprimé, est +remplacé par un résumé de la précédente, sans +altération de sens.</p> + +<p>«Mais <i>ils conjurèrent</i> contre lui.» Tournure latine. +Le français a préféré la forme réfléchie: <i>se conjurer</i>.</p> + +<p>«<i>Je me procurerai tous mes besoins</i> et pourvu que +je <i>les aie</i>...»</p> + +<p>Locutions elliptiques et peu correctes.</p> + +<p>«que cette femme soit <i>à vous, ou à vous</i>.» (1754).</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>à moi ou à vous</i>.» Ce qui n'a pas de +sens.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XII (IX de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p> + + +<p>Lettre XIII (X de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XIV (XI de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XV (1<sup>re</sup> du Supplément de 1754).</p> + + +<p>Lettre XVI (XV de 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans 1721 +2<sup>e</sup> Marteau).</p> + +<blockquote><p>Les trois tombeaux: ceux de Fatime et de deux personnages +de sa famille.</p> + +<p>Il y a aussi à Com des tombeaux de rois.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XVII (XVI de 1721 1<sup>re</sup>, XII de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p> + + +<p>Lettre XVIII (XVII de 1721 1<sup>re</sup>, XIII de 1721 2<sup>e</sup> +Marteau).</p> + + +<p>Lettre XIX (XVIII de 1721 1<sup>re</sup>; XIV de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XX (XIX de 1721 1<sup>re</sup>, XV de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXI (XX de 1721 1<sup>re</sup>, XVI de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXII (2<sup>e</sup> du Supplément de 1754).</p> + + +<p>Lettre XXIII (XXI de 1721 1<sup>re</sup>, XVII de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«témoignage <i>du</i> génie des ducs de Toscane.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>de</i> génie....»</p> + +<p>«Leurs <i>beaux-frères</i>.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>, et 1754: <i>beaufrères</i>.</p> + +<p>«Les persanes en ont quatre» (voiles). Aujourd'hui, +elles n'en ont plus qu'un, nommé Roubend.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXIV (XXII de 1721 1<sup>re</sup>, XVIII de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«Il lui fait croire <i>que trois ne sont qu'un</i>...»</p> + +<p>Supprimé dans 1721 2<sup>e</sup> Marteau.</p> + +<p>Le papier monnaie était connu anciennement en +Chine, et dès le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle en Perse.</p> + +<p><i>Constitution</i> (bulle <i>Unigenitus</i>) du pape Clément XI +contre les <i>Réflexions morales</i> du père Quesnel.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXV (XXIII de 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans +1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXVI (XXIV de 1721 1<sup>re</sup>, XIX de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«parmi vos esclaves, qui <i>me</i> trahirent...»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup> et 1754: «qui <i>vous</i> trahirent...» Coquille.</p> + +<p>«enivré des plus grandes faveurs sans avoir obtenu +les moindres.» (1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «sans <i>en</i> avoir...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXVII (XXV de 1721 1<sup>re</sup>, XX de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«par les caravanes d'<i>Arméniens</i>...»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «d'<i>Arménie</i>...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXVIII (XXVI de 1721 1<sup>re</sup>, XXI de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXIX (XXVII de 1721 1<sup>re</sup>, XXII de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXX (XXVIII de 1721 1<sup>re</sup>, XXIII de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXXI (XXIX de 1721 1<sup>re</sup>, XXIV de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXXII (XXX de 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans +1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«Maison où l'on entretient environ trois cents personnes +assez pauvrement.» Les Quinze-Vingts.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXXIII (XXXI de 1721 1<sup>re</sup>, XXV de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXXIV (XXXII de 1721 1<sup>re</sup>, XXVI de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Les deux éditions, 1721, donnent <i>Rica à Ibben</i>;</p> + +<p>1754: <i>Usbek à Ibben</i>. Même contexte.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXXV (XXXIII de 1721 1<sup>re</sup>, XXVII de +1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Vivement incriminée dans la brochure du père +Gaultier, 1751: <i>Les Lettres persannes convaincues +d'impiété</i>.</p> + +<p>«Ali, qui était <i>le plus beau de tous les hommes</i>.» +Expressions d'un psaume, qu'on applique au +Messie.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXXVI (XXXIV de 1721 1<sup>re</sup>, XXVIII de +1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«Dispute la plus mince <i>qu'il se</i> puisse imaginer.»</p> + +<p>1721, 1<sup>re</sup>: «<i>qui</i> se puisse imaginer.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXXVII (XXXV de 1721 1<sup>re</sup>, XXIX de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Louis XIV avait en 1713 75 ans; il régnait depuis +soixante-dix.</p> + +<p>Le ministre de 18 ans: peut-être Barbezieux, fils de +Louvois, ministre à 23 ans, mort en 1701 (?).</p> + +<p>La maîtresse de 80 ans: la Maintenon.</p> + +<p>«nous n'avons point d'<i>exemple</i> dans nos histoires. «</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «d'<i>exemples</i>.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre XXXVIII (XXXVI de 1721 1<sup>re</sup>, XXX de +1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XXXIX (XXXVII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXI de +1721, 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«qui a fait le pélerinage <i>de</i> la Mecque.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>à</i> la Mecque.»</p> + +<p>«que la <i>nature</i> de la femme ne cessât d'être immonde, +et que le <i>membre viril</i> ne fût livré à la circoncision.»</p> + +<p>1721 2<sup>e</sup> Marteau: «que la femme ne cessât d'être +immonde et que l'<i>homme</i> ne fût livré...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre XL (XXXVIII 1721 1<sup>re</sup>, XXXII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«va sottement se mettre dans une balance et <i>se +faire</i> peser.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «et <i>se fait</i> peser.»</p></blockquote> + + +<p>Lettres XLI-XLIII (XXXIX-XLI de 1721 1<sup>re</sup>; supprimées +dans 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre XLIV (XLII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXIII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«quand le <i>Kan</i> de Tartarie.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «le <i>Cam</i>.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre XLV (XLIII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXIV 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«<i>faubourg</i> Saint-Germain.»</p> + +<p>1721, 1754: <i>faux bourg</i>.</p> + +<p>«J'ai loué un hôtel deux mille écus.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>de</i> deux mille écus.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre XLVI (XLIV 1721 1<sup>re</sup>, XXXV 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«dans un <i>caravansérail</i>.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: <i>caravanserai</i>; 1754: <i>caravansera</i>.</p> + +<p>Incriminée dans la brochure: <i>Lettres persannes convaincues +d'impiété</i>, 1752, à cause de la prière du +déiste.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XLVII (XLV 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans +1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«annoncer le <i>courouc</i>.»</p> + +<p>Pour les femmes du roi, le <i>courouc</i> se publie d'avance, +et tout homme qui n'en tient compte court +risque de la vie. Pour les autres femmes, les eunuques +à cheval autour des litières crient <i>courouc</i>, +<i>courouc</i> (arrière!) et bâtonnent ou transpercent +les curieux.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XLVIII (XLVI 1721 1<sup>re</sup>, XXXVI 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Ils valent <i>bien</i> la peine qu'on les détrompe.» +(1721 1<sup>re</sup>.)</p> + +<p>1754: «Ils valent la peine;» semble une omission.</p> + +<p>«Étudier <i>sur</i> cette foule de gens qui y <i>abordoit</i> sans +cesse, dont les caractères me présentoient...» +(1754.)</p> + +<p>Beaucoup d'éditions plus modernes, entre autres +<i>Lefèvre</i> 1820, donnent: «étudier cette foule de +gens qui y <i>abordoient</i> et dont...»</p> + +<p>«qui ne m'ait donné la torture <i>plus de deux cents +fois</i>; et <i>cependant je</i>...» (1721, 1754.)</p> + +<p>Ed. Lefèvre 1820: qui ne m'ait donné <i>deux cents +fois</i> la torture, et je...» (d'après quelle autorité?)</p> + +<p>«Il excelle par son cuisinier: aussi n'<i>en</i> est-il pas +ingrat...» Singulière tournure.</p> + +<p>«<i>C'est un homme</i> excellent.» (1754.)</p> + +<p>Ed. Lefèvre 1820: «<i>il est</i> excellent.» (?)</p> + +<p>«certaine femme dans le monde <i>qui pestera un peu</i>.» +(1754.)</p> + +<p>Ed. Lefèvre 1820: «qui <i>ne sera pas de bonne humeur</i>.» (?)</p> + +<p>«La mettre à deux doigts de <i>ma</i> perte.» (1721, +1754.)</p> + +<p>C'est le texte vrai et le plus fin aussi.</p> + +<p>La plupart des éditions, y compris Lefèvre 1820, +donnent: «de <i>sa</i> perte.» Ce qui n'a pas de sens.</p></blockquote> + + +<p>Lettre XLIX (XLVII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXVII de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre L (XLVIII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXVIII de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LI (XLIX de 1721 1<sup>re</sup>, XXXIX de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«Depuis Moscou.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: Moscov; 1754: Moscow.</p> + +<p>Sévérité de Pierre le grand. V. <i>Esprit des lois</i>, +XIX, 14.</p></blockquote> + + +<p>Lettre LII (L de 1721 1<sup>re</sup>, XL de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«J'ai ouï dire à <i>feu</i> ma sœur.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>, et 1754: «<i>feuë</i> ma sœur.»</p> + +<p>«se dérober <i>à</i> la plus affligeante de toutes les idées.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «se dérober la plus affligeante...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre LIII (LI de 1721 1<sup>re</sup>, XLI de 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettres LIV-LXIV (LII-LXII 1721 1<sup>re</sup>, XLII-LII +1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>LXI, Ambroise et Théodose, V. Spinoza, <i>Tractatus +theologico-politicus</i>, 49.</p> + +<p>Incriminée dans les <i>Lettres persannes convaincues +d'impiété</i>.</p> + +<p>LXIII: «et <i>se</i> plie sans effort aux mœurs...»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>, 1754: «et <i>je</i> plie.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXIV: «Se plaisoit <i>de</i> me les faire exercer +même et <i>de</i>...»</p> + +<blockquote><p>1721 2<sup>e</sup>: «<i>à</i> me les faire exercer même et <i>à</i>...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXV (LXIII 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXVI (LXIV 1721 1<sup>re</sup>, LIII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXVII (LXV 1721 1<sup>re</sup>, LIV 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Tefflis (Tiflis), capitale de la Géorgie.</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXVIII (LXVI 1721 1<sup>re</sup>, LV 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXIX (LXVII 1721 1<sup>re</sup>, LVI 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Violemment incriminée dans les <i>Lettres persannes +convaincues d'impiété</i>, où elle est citée d'après +1721 2<sup>e</sup>.</p> + +<p>«dont il fit un tout <i>pour</i> ressembler.» (1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «un tout <i>qu'il crut</i> ressembler.»</p> + +<p>Le dernier alinéa est une addition du Supplément +de 1754.</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXX (LXVIII 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans +1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXXI (LXIX 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans +1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXXII (LXX 1721 1<sup>re</sup>, LVII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«Rica à <i>Usbek</i>.» (1754.)</p> + +<p>Éditions antérieures: «Rica à <i>Ibben</i>.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXXIII (LXXI 1721 1<sup>re</sup>, LXI 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Le <i>code des jugements</i> de l'Académie, c'est son +dictionnaire.</p> + +<p>«un <i>bâtard</i>, qui avait déjà paru,» c'est le dictionnaire +de Furetière, dont la publication anticipée +fit expulser l'auteur de l'Académie.</p> + +<p>«Il semble <i>qu'il soit fait</i> pour parler...» (1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>qu'ils soient faits</i>...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXXIV (LXXII 1721 1<sup>re</sup>, LXII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXXV (LXXIII 1721 1<sup>re</sup>, LXIII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p><i>Leur</i> demandent de leur prouver ce qu'ils sont résolus +de ne pas croire.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «demandent <i>qu'ils prouvent</i> ce qu'ils <i>ne +veulent</i> pas croire.»</p> + +<p>«Je sais <i>bien</i> empêcher la religion.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «je sais empêcher...»</p> + +<p>«Ils abaissoient par là les seigneurs.»</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>parce qu'ils</i> abaissoient...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXXVI (LXXIV 1721 1<sup>re</sup>, LXIV 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Incriminée dans les <i>Lettres persannes convaincues +d'impiété</i>.</p> + +<p>«Cent millions de <i>têtes</i> comme la nôtre.» (1754, +1758, etc.)</p> + +<p>1721, 1730, etc.: «cent millions de <i>terres</i>...»</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXXVII (3<sup>e</sup> du Supplément de 1754).</p> + +<blockquote><p>Correctif tardif à la précédente.</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXXVIII (LXXV 1721 1<sup>re</sup>, LXV 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«Le seul de leurs livres qui soit bon.» Don Quichotte.</p> + +<p>«Des nations qui leur sont inconnues;» à ce qu'il +paraît, les Batuécas. Mais l'accusation est invraisemblable.</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXXIX (LXXVI 1721 1<sup>re</sup>, LXVI 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXXX (LXXVII 1721 1<sup>re</sup>, LXVII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettres LXXXI-LXXXIII (LXXVIII-LXXX 1721 1<sup>re</sup>, +LXVIII-LXX 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXXXIV (LXXXI 1721 1<sup>re</sup>, LXXI 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>Incriminée dans les <i>Lettres persannes convaincues +d'impiété</i>.</p> + +<p>«Cette raison est toujours <i>une</i> raison d'intérêt.» +(1754.)</p> + +<p>1721 1<sup>re</sup>: «est toujours raison d'intérêt.»</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXXXV (LXXXII 1721 1<sup>re</sup>; LXXXII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXXXVI (LXXXIII 1721 1<sup>re</sup>, LXXIII 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + +<p>Lettre LXXXVII (LXXXIV 1721 1<sup>re</sup>, LXXIV 1721 2<sup>e</sup>).</p> + +<blockquote><p>«La justice se mêle de tous leurs <i>différends</i>.» (1758.)</p> + +<p>Cette proposition nécessaire est omise dans 1721 1<sup>re</sup> +et 1754.</p> + +<p>Elle se trouve dans 1721 2<sup>e</sup>, avec une légère différence:</p> + +<p>«se mêle de toutes leurs <i>affaires</i>.»</p> + +<p>«nombre infini de jeunes marchandes.» Allusion +aux <i>galeries du palais</i> (sujet d'une comédie +de Corneille) habitées et fréquentées comme le +sont les galeries du Palais Royal.</p></blockquote> + + +<p>Lettre LXXXVIII (LXXXV 1721 1<sup>re</sup>, LXXV 1721 2<sup>e</sup>).</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES_DU_TOME_PREMIER" id="TABLE_DES_MATIERES_DU_TOME_PREMIER"></a>TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER.</h2> + +<p> +<a href="#PREFACE"><b>Préface de l'éditeur.</b></a><br /> +<a href="#QUELQUES_REFLEXIONS_SUR_LES_LETTRES_PERSANES"><b>Quelques réflexions sur les Lettres persanes.</b></a><br /> +<a href="#INTRODUCTION"><b>Introduction.</b></a><br /> +<a href="#LETTRE_I"><b>LETTRE I.</b></a>Usbek à son ami Rustan<br /> +<a href="#LETTRE_II"><b>LETTRE II.</b></a>Usbek au premier eunuque noir (<i>Roman</i>). +Il lui recommande ses femmes <br /> +<a href="#LETTRE_III"><b>LETTRE III.</b></a>Zachi à Usbek (<i>Roman</i>). +Elle lui rappelle dans quelles circonstances il l'a +préférée à ses compagnes<br /> +<a href="#LETTRE_IV"><b>LETTRE IV.</b></a>Zéphis à Usbek (<i>Roman</i>). +Ce qu'elle faisait avec son esclave Zélide<br /> +<a href="#LETTRE_V"><b>LETTRE V.</b></a>Rustan à Usbek<br /> +<a href="#LETTRE_VI"><b>LETTRE VI.</b></a>Usbek à son ami Nessir (<i>Roman</i>). +Ses inquiétudes sur la conduite de ses femmes <br /> +<a href="#LETTRE_VII"><b>LETTRE VII.</b></a>Fatmé à Usbek (<i>Roman</i>). +Hallucinations d'une femme ardente, privée de son +mari<br /> +<a href="#LETTRE_VIII"><b>LETTRE VIII.</b></a> Usbek à son ami Rustan. +Véritable cause du voyage d'Usbek <br /> +<a href="#LETTRE_IX"><b>LETTRE IX.</b></a> Le premier eunuque à Ibbi. +Position des eunuques dans le sérail. Leurs tortures +morales<br /> +<a href="#LETTRE_X"><b>LETTRE X.</b></a>Mirza à son ami Usbek<br /> +<a href="#LETTRE_XI"><b>LETTRE XI.</b></a>Usbek à Mirza. +Histoire des Troglodytes<br /> +<a href="#LETTRE_XII"><b>LETTRE XII.</b></a>Usbek à Mirza. +Même sujet<br /> +<a href="#LETTRE_XIII"><b>LETTRE XIII.</b></a>Usbek à Mirza. +Même sujet<br /> +<a href="#LETTRE_XIV"><b>LETTRE XIV.</b></a>Usbek à Mirza. +Même sujet <br /> +<a href="#LETTRE_XV"><b>LETTRE XV.</b></a>Le premier eunuque à Jaron (<i>Roman</i>) <br /> +<a href="#LETTRE_XVI"><b>LETTRE XVI.</b></a>Usbek au mollak Méhémet-Ali gardien des +trois tombeaux à Com<br /> +<a href="#LETTRE_XVII"><b>LETTRE XVII.</b></a>Usbek au même. +Il l'interroge sur certaines prohibitions relatives aux +viandes immondes <br /> +<a href="#LETTRE_XVIII"><b>LETTRE XVIII.</b></a>Méhémet-Ali, serviteur des prophètes, à +Usbek. +Légendes mahométanes sur l'éléphant, le cochon, le +rat, le lion et le chat <br /> +<a href="#LETTRE_XIX"><b>LETTRE XIX.</b></a>Usbek à son ami Rustan. +Faiblesse de l'empire turc<br /> +<a href="#LETTRE_XX"><b>LETTRE XX.</b></a>Usbek à Zachi, sa femme (<i>Roman</i>). +Jalousie contre un eunuque blanc. Familiarités de +Zachi avec la jeune Zélide<br /> +<a href="#LETTRE_XXI"><b>LETTRE XXI.</b></a>Usbek au premier eunuque blanc (<i>Roman</i>) <br /> +<a href="#LETTRE_XXII"><b>LETTRE XXII.</b></a>Jaron au premier eunuque (<i>Roman</i>). +Inquiétudes conjugales d'Usbek <br /> +<a href="#LETTRE_XXIII"><b>LETTRE XXIII.</b></a>Usbek à son ami Ibben. +Étonnement des Orientaux qui entrent pour la première +fois dans une ville chrétienne <br /> +<a href="#LETTRE_XXIV"><b>LETTRE XXIV.</b></a>Rica à Ibben. +Activité des Parisiens. Puissance de Louis XIV. Le +roi et le pape grands magiciens. La <i>Constitution</i> +de Clément XI contre le père Quesnel<br /> +<a href="#LETTRE_XXV"><b>LETTRE XXV.</b></a>Usbek à Ibben<br /> +<a href="#LETTRE_XXVI"><b>LETTRE XXVI.</b></a>Usbek à Roxane (<i>Roman</i>). +Avantage de la réclusion pour la chasteté des femmes. +Longue résistance de Roxane. Coquetterie +des Européennes<br /> +<a href="#LETTRE_XXVII"><b>LETTRE XXVII.</b></a>Usbek à Nessir (<i>Roman</i>)<br /> +<a href="#LETTRE_XXVIII"><b>LETTRE XXVIII.</b></a>Rica à ***. +Peinture animée du théâtre en France. Lettre d'une +fille d'Opéra séduite par un abbé <br /> +<a href="#LETTRE_XXIX"><b>LETTRE XXIX.</b></a>Rica à Ibben. +Le pape, les évêques, les hérésies, l'inquisition<br /> +<a href="#LETTRE_XXX"><b>LETTRE XXX.</b></a>Rica au même. +Curiosité et badauderie parisiennes<br /> +<a href="#LETTRE_XXXI"><b>LETTRE XXXI.</b></a>Rhédi à Usbek. +Venise privée d'eau vive<br /> +<a href="#LETTRE_XXXII"><b>LETTRE XXXII.</b></a>Rica à ***. +Les Quinze-vingts. Adresse des aveugles à se conduire<br /> +<a href="#LETTRE_XXXIII"><b>LETTRE XXXIII.</b></a>Usbek à Rhédi. +Ivrognerie des princes orientaux. +Breuvages consolateurs<br /> +<a href="#LETTRE_XXXIV"><b>LETTRE XXXIV.</b></a>Usbek à Ibben. +Beauté des Persanes. Gravité des Asiatiques<br /> +<a href="#LETTRE_XXXV"><b>LETTRE XXXV.</b></a>Usbek à Gemchid, son cousin, dervis du +brillant monastère de Tauris. +Nombreuses conformités du christianisme et +du mahométisme <br /> +<a href="#LETTRE_XXXVI"><b>LETTRE XXXVI.</b></a>Usbek à Rhédi. +Le café Procope. Querelle des anciens et des modernes. +Barbarie des ergoteurs scolastiques<br /> +<a href="#LETTRE_XXXVII"><b>LETTRE XXXVII.</b></a>Usbek à Ibben. +Vieillesse, goûts et défauts de Louis XIV<br /> +<a href="#LETTRE_XXXVIII"><b>LETTRE XXXVIII.</b></a>Rica à Ibben. +La liberté des femmes limitée par la tyrannie des +hommes<br /> +<a href="#LETTRE_XXXIX"><b>LETTRE XXXIX.</b></a>Hagi Ibbi au Juif Ben Josué, prosélyte +mahométan. +Légendes relatives à la naissance de Mahomet<br /> +<a href="#LETTRE_XL"><b>LETTRE XL.</b></a>Usbek à Ibben. +Vanité des pompes et cérémonies funèbres<br /> +<a href="#LETTRE_XLI"><b>LETTRE XLI.</b></a>Le premier eunuque noir à Usbek (<i>Roman</i>). +Il veut mutiler un esclave<br /> +<a href="#LETTRE_XLII"><b>LETTRE XLII.</b></a>Pharan à Usbek, son souverain seigneur +(<i>Roman</i>). +Il ne veut pas être mutilé<br /> +<a href="#LETTRE_XLIII"><b>LETTRE XLIII.</b></a>Usbek à Pharan (<i>Roman</i>). +Il lui fait grâce de la mutilation <br /> +<a href="#LETTRE_XLIV"><b>LETTRE XLIV.</b></a>Usbek à Rhédi. +Mépris réciproque où se tiennent l'église, l'épée et +la robe. Portrait d'un roi de Guinée. Orgueil du +kan de Tartarie<br /> +<a href="#LETTRE_XLV"><b>LETTRE XLV.</b></a>Rica à Usbek. +Monomanie d'un alchimiste<br /> +<a href="#LETTRE_XLVI"><b>LETTRE XLVI.</b></a>Usbek à Rhédi. +Puérilité des cérémonies et observances religieuses. +Prière d'un déiste<br /> +<a href="#LETTRE_XLVII"><b>LETTRE XLVII.</b></a>Zachi à Usbek (<i>Roman</i>). +Les parties de campagne des Persanes<br /> +<a href="#LETTRE_XLVIII"><b>LETTRE XLVIII.</b></a>Usbek à Rhédi. +Portrait du fermier général, du directeur de consciences, +du poëte parasite, du vieux militaire grognon, +de l'homme à bonnes fortunes<br /> +<a href="#LETTRE_XLIX"><b>LETTRE XLIX.</b></a>Rica à Usbek. +Le capucin et les missions <br /> +<a href="#LETTRE_L"><b>LETTRE L.</b></a>Rica à ***. +La modestie naturelle à la vertu. Portrait d'un fat<br /> +<a href="#LETTRE_LI"><b>LETTRE LI.</b></a>Nargum, envoyé de Perse en Moscovie, à Usbek. +Mœurs, climat, puissance, politique de la Russie. +Voyages et réformes de Pierre le Grand. Lettre +d'une jeune mariée russe <br /> +<a href="#LETTRE_LII"><b>LETTRE LII.</b></a>Rica à Usbek. +Quatre âges de femmes <br /> +<a href="#LETTRE_LIII"><b>LETTRE LIII.</b></a>Zélis à Usbek (<i>Roman</i>). +Passion d'un eunuque blanc pour Zélide. Réflexions +piquantes de Zélis à ce sujet <br /> +<a href="#LETTRE_LIV"><b>LETTRE LIV.</b></a>Rica à Usbek. +Utilité des compères dans les conversations du monde<br /> +<a href="#LETTRE_LV"><b>LETTRE LV.</b></a>Rica à Ibben. +Brutalités du mariage en Europe. Infidélité tolérée +par les maris <br /> +<a href="#LETTRE_LVI"><b>LETTRE LVI.</b></a>Usbek à Ibben. +Portrait de vieilles joueuses<br /> +<a href="#LETTRE_LVII"><b>LETTRE LVII.</b></a>Usbek à Rhédi. +Les casuistes et la casuistique<br /> +<a href="#LETTRE_LVIII"><b>LETTRE LVIII.</b></a>Rica à Rhédi. +Les métiers et les industries de Paris<br /> +<a href="#LETTRE_LIX"><b>LETTRE LIX.</b></a>Rica à Usbek. +Les vieillards jugent tout d'après les idées de leur +jeunesse. Les dieux faits à l'image des hommes <br /> +<a href="#LETTRE_LX"><b>LETTRE LX.</b></a>Usbek à Ibben. +Les Juifs partout semblables à eux-mêmes. Calme +dont ils jouissent en Europe. Antiquité de leur +religion <br /> +<a href="#LETTRE_LXI"><b>LETTRE LXI.</b></a>Usbek à Rhédi. +Difficultés de la position des ecclésiastiques dans le +monde laïque<br /> +<a href="#LETTRE_LXII"><b>LETTRE LXII.</b></a>Zélis à Usbek (<i>Roman</i>). +Discipline du sérail nécessaire pour inculquer aux +femmes la subordination<br /> +<a href="#LETTRE_LXIII"><b>LETTRE LXIII.</b></a>Rica à Usbek. +Avantage de la liberté des femmes <br /> +<a href="#LETTRE_LXIV"><b>LETTRE LXIV.</b></a>Le chef des eunuques noirs à Usbek (<i>Roman</i>). +Désordres dans le sérail. Conseils dictés par l'expérience +du grand eunuque<br /> +<a href="#LETTRE_LXV"><b>LETTRE LXV.</b></a>Usbek à ses femmes (<i>Roman</i>). +Menaces et adjurations<br /> +<a href="#LETTRE_LXVI"><b>LETTRE LXVI.</b></a>Rica à ***. +Contre les sots livres et les compilateurs <br /> +<a href="#LETTRE_LXVII"><b>LETTRE LXVII.</b></a>Ibben à Usbek. +Histoire d'Aphéridon et d'Astarté, frère et sœur +mariés selon la loi des Guèbres <br /> +<a href="#LETTRE_LXVIII"><b>LETTRE LXVIII.</b></a>Rica à Usbek.<br /> +Frivolité des juges, rôle des avocats<br /> +<a href="#LETTRE_LXIX"><b>LETTRE LXIX.</b></a>Usbek à Rhédi. +Limites de la puissance divine. Incompatibilité de la +prescience divine avec la liberté humaine <br /> +<a href="#LETTRE_LXX"><b>LETTRE LXX.</b></a>Zélis à Usbek (<i>Roman</i>). +Affront fait à une jeune mariée par son mari<br /> +<a href="#LETTRE_LXXI"><b>LETTRE LXXI.</b></a>Usbek à Zélis (<i>Roman</i>). +Usbek plaint le beau-père. Incertitude des preuves +de la virginité <br /> +<a href="#LETTRE_LXXII"><b>LETTRE LXXII.</b></a>Rica à Ibben. +Contre ceux qui tranchent sur tout<br /> +<a href="#LETTRE_LXXIII"><b>LETTRE LXXIII.</b></a>Rica à ***. +Peinture satirique de l'Académie française<br /> +<a href="#LETTRE_LXXIV"><b>LETTRE LXXIV.</b></a>Rica à Usbek. +La morgue des grands seigneurs<br /> +<a href="#LETTRE_LXXV"><b>LETTRE LXXV.</b></a>Usbek à Rhédi. +Tiédeur de la foi des chrétiens. Le christianisme +laisse subsister la traite des nègres<br /> +<a href="#LETTRE_LXXVI"><b>LETTRE LXXVI.</b></a>Usbek à son ami Ibben. +Apologie du suicide<br /> +<a href="#LETTRE_LXXVII"><b>LETTRE LXXVII.</b></a>Ibben à Usbek. +Justification des lois qui flétrissent le suicide<br /> +<a href="#LETTRE_LXXVIII"><b>LETTRE LXXVIII.</b></a>Rica à Usbek. +Lettre d'un Français sur les mœurs, le flegme, la +dévotion, la jalousie, la politesse, la littérature des +Espagnols et des Portugais<br /> +<a href="#LETTRE_LXXIX"><b>LETTRE LXXIX.</b></a>Usbek à Rhédi. +Préjugés, minuties, subtilités, omissions des +législateurs<br /> +<a href="#LETTRE_LXXX"><b>LETTRE LXXX.</b></a>Le grand eunuque à Usbek (<i>Roman</i>). +Examen et achat d'une Circassienne<br /> +<a href="#LETTRE_LXXXI"><b>LETTRE LXXXI.</b></a>Usbek à Rhédi. +Supériorité rationnelle des gouvernements doux, +des pénalités modérées et des institutions républicaines. +Périls du despotisme pour le despote lui-même <br /> +<a href="#LETTRE_LXXXII"><b>LETTRE LXXXII.</b></a>Nargum, envoyé de Perse en Moscovie, à +Usbek. +Les conquêtes des Tartares<br /> +<a href="#LETTRE_LXXXIII"><b>LETTRE LXXXIII.</b></a>Rica à Ibben. +Les taciturnes (chartreux), les diseurs de rien, les +poseurs<br /> +<a href="#LETTRE_LXXXIV"><b>LETTRE LXXXIV.</b></a>Usbek à Rhédi. +Dieu et la justice. L'un ne serait pas que l'autre resterait +obligatoire<br /> +<a href="#LETTRE_LXXXV"><b>LETTRE LXXXV.</b></a>Rica à ***. +Éloge des invalides et de ceux qui meurent pour la +patrie<br /> +<a href="#LETTRE_LXXXVI"><b>LETTRE LXXXVI.</b></a>Usbek à Mirza. +Allusions aux désastreux effets de la révocation de +l'édit de Nantes. Appel à la tolérance<br /> +<a href="#LETTRE_LXXXVII"><b>LETTRE LXXXVII.</b></a>Rica à ***. +Les querelles de famille devant les tribunaux<br /> +<a href="#LETTRE_LXXXVIII"><b>LETTRE LXXXVIII.</b></a>Rica à ***. +Sociabilité, ubiquité d'un français. Épitaphe d'un +curieux mort de lassitude<br /> +<a href="#CALENDRIER"><b>Calendrier employé dans les lettres persanes</b></a><br /> +<a href="#NOTES_ET_VARIANTES"><b>Notes et variantes.</b></a><br /> +</p> +<h2>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="OUVRAGES_DE_M_ANDRE_LEFEVRE" id="OUVRAGES_DE_M_ANDRE_LEFEVRE"></a>OUVRAGES DE M. ANDRÉ LEFÈVRE.</h2> + + +<p> +<span class="smcap">Les Finances de Champagne aux XIII</span><sup>e</sup> <span class="smcap">et XIV</span><sup>e</sup> <span class="smcap">siècles.</span><br /> +<br /> +<span class="smcap">La Flute de Pan</span>, 2<sup>e</sup> édition. Hetzel.<br /> +<br /> +<span class="smcap">La Lyre intime.</span> <i>Ibid.</i><br /> +<br /> +<span class="smcap">Virgile et Kalidasa.</span> <i>Ibid.</i><br /> +<br /> +<span class="smcap">L'Epopée terrestre.</span> Marpon.<br /> +<br /> +<span class="smcap">La Vallée du Nil</span> (avec <span class="smcap">M. H. Cammas</span>). Hachette.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Les Merveilles de l'architecture</span>, 3<sup>e</sup> édit. <i>Ibid.</i><br /> +<br /> +<span class="smcap">Les Parcs et les Jardins</span>, 2<sup>e</sup> édit. <i>Ibid.</i><br /> +<br /> +<span class="smcap">La Pensée nouvelle</span>, en collaboration avec MM. Louis +Asseline, A. Coudereau, Ch. Letourneau, P. Lacombe, +etc. 2 vol. gr. in-8<sup>o</sup>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Napoléon I</span><sup>er</sup> (in-32). Bureaux de l'<i>Éclipse</i>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Les Finances particulières de Napoléon III</span>. J. Rouquette.<br /> +</p> + +<p>Imp. Eugène HEUTTE et C<sup>e</sup>, à Saint-Germain.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres persanes, tome I, by +Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PERSANES, TOME I *** + +***** This file should be named 30268-h.htm or 30268-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/0/2/6/30268/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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