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+ The Project Gutenberg eBook of Lettres Persanes, by Montesquieu.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Lettres persanes, tome I, by
+Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Lettres persanes, tome I
+
+Author: Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu
+
+Annotator: André Lefèvre
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+Release Date: October 16, 2009 [EBook #30268]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PERSANES, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+<h1>LETTRES PERSANES</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h1>MONTESQUIEU</h1>
+
+<h3>AVEC</h3>
+
+<h3>PRÉFACE, NOTES ET VARIANTES,</h3>
+
+<h3>INDEX</h3>
+
+<h3>PHILOSOPHIQUE, HISTORIQUE, LITTÉRAIRE,</h3>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>ANDRÉ LEFÈVRE</h2>
+
+<h2>TOME I</h2>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h4>ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
+27, PASSAGE CHOISEUL, 29</h4>
+
+<h4>M DCCC LXXIII</h4>
+
+<h5>Tous droits réservés.</h5>
+
+<h5>E. Picard</h5>
+
+<h5>IMP. EUGÈNE HEUTTE ET C<sup>e</sup>, A SAINT GERMAIN.</h5>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2>
+
+
+<p>Louis XIV était mort, laissant le peuple affamé, la France
+appauvrie par la révocation de l'édit de Nantes, par les longs
+désastres d'une guerre inique terminée à grand peine en victoire
+<i>in extremis</i>, l'esprit écrasé sous le joug du père Lachaise
+et de la Maintenon, les lettres languissantes. La disparition de
+la funeste cagote et des confesseurs jésuites fut un soulagement
+universel. Le poids qui oppressait les poitrines s'en était allé
+à Saint-Denis en pourriture royale. On respirait. Mais dans
+quel chaos, dans quel désarroi moral, politique et financier!
+Trouble encore accru par le déchaînement des passions comprimées
+et le dévergondage effréné qui succède à la libération.</p>
+
+<p>C'est dans Michelet qu'il faut chercher la peinture sur le vif
+de cette ruine pleine de vie, où, parmi les scandales de l'agiotage
+qui étouffa dans son germe la gigantesque entreprise de
+Law, parmi les intrigues traîtresses des bâtards auxquels
+Louis XIV avait voulu livrer la minorité de Louis XV, M. le
+Duc, un Condé rapace, <i>roi du système</i>, qui se disait pauvre
+avec un grand gouvernement et dix-huit cent mille livres de
+rentes, un Dubois pourri de vices et de ruse, des Tencin mâle
+et femelle, gouvernaient un fouillis de petits abbés, de laquais
+enrichis, de grands seigneurs et de courtisanes que la spéculation
+mêlait dans la fraternité du ruisseau Quincampoix. Les castes
+s'effaçaient. <i>Per fas et nefas</i>, il se formait une nation avide
+d'une vie nouvelle, pleine de mépris et de haine déjà contre les parasites
+sociaux acoquinés sur la patrie. La Révolution se faisait;
+par en haut; dans la bourgeoisie lettrée et la petite noblesse
+de robe; mais elle se faisait.</p>
+
+<p>«Le siècle, dit Michelet, demandait, désirait un génie qui
+tranchât nettement dans le temps, partît de l'écart absolu, qui
+surtout allât droit à la question fondamentale, la question religieuse,
+ne cherchât pas, comme les utopistes d'alors, de vains
+raccommodages pour une machine plus qu'usée.»</p>
+
+<p>Notez que le catholicisme expirant se signalait encore par
+d'horribles exploits; que la révocation de l'édit de Nantes, les
+dragonnades, les missions bottées, la persécution des jansénistes
+venaient de dépeupler le centre de la France, de ruiner l'industrie;
+qu'en 1721 (l'année des <i>Lettres persanes</i>) l'inquisition brûlait
+à Grenade neuf hommes et onze femmes; que, vers le même
+temps, les protestants de Thorn périssaient torturés «dans des
+supplices exquis;» que les parlements de Paris, de Rouen, de
+Bordeaux, tenaillaient et brûlaient les libertins, libres penseurs
+du temps; que le Château-Trompette, où l'on ne pouvait se
+tenir ni debout ni couché, n'avait rien à envier aux effrayants
+<i>in pace</i> de l'inquisition.</p>
+
+<p>Qui donc proclamera l'iniquité de l'intolérance, l'inanité des
+menues pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique,
+l'influence néfaste du célibat ecclésiastique, l'inévitable fin du
+catholicisme; la supériorité des gouvernements doux, des châtiments
+gradués et modérés, sur les rigueurs pénales et les
+fantaisies du despotisme; de la république sur la monarchie?
+quel homme osera, en face et au-dessus de l'arbitraire religieux
+et politique, établir les principes du droit des gens, subordonner
+à l'équité les coutumes et les lois, soumettre à la justice
+les princes, les magistrats, les prêtres, Dieu lui-même, «s'il y
+a un Dieu» (LXXXIV)?</p>
+
+<p>Ce sera, contraste piquant, un homme né et nourri dans un
+«milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer»,
+où la routine réactionnaire est une religion, où la cruauté
+froide, indifférente, machinale est une seconde nature, où l'infatuation
+est une monomanie. Une fatalité de famille condamnait
+Montesquieu à la magistrature. Affublé à vingt-cinq ans
+d'une perruque de conseiller, coiffé à vingt-sept ans d'un bonnet
+de président à mortier, il semblait «calfeutré au foyer» dès
+vingt-six ans par un mariage fort calme et l'éducation de trois
+enfants. Il n'avait «guère plus de trente ans quand son petit
+roman esquissa déjà le <i>Credo</i> de 89.» Le prisonnier de la robe
+s'était émancipé; cette robe, qu'il porta douze ans (1714-1726),
+«dont il n'osait s'arracher» couvrait «un merveilleux fonds de
+haine» pour l'atroce passé dont elle le faisait complice. «Son
+esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en fut
+pas accablé, mais s'étendit en dessous de tous côtés,» étudiant
+les sociétés, les lois qui président au développement des nations,
+l'éclosion lente mais sûre de la justice, idéal qui se dégage des
+m&oelig;urs passagères et changeantes. Dans le recueillement d'une
+quasi-captivité, ou parmi les distractions ordinaires d'une vie
+calme et mondaine, en allant de son hôtel au parlement, du
+parlement à son hôtel, parfois à Paris, il aiguisait et fourbissait
+l'arme qui allait «décapiter un monde,» ses petites
+phrases pimpantes et sèches, si fortes dans leur dédaigneuse
+concision, mesurées et audacieuses.</p>
+
+<p>Mais comment relier tant de pensées éparses sur des sujets
+si vastes, réduire en un livre le sommaire d'une bibliothèque
+critique, et en un livre attrayant, se faire lire et accepter? On
+était «dans un moment singulier d'inattention où personne
+n'avait envie de regarder. Ecrit au plus fort du système, le livre
+est publié dans la débâcle: la terreur du visa, quand chacun se
+croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de
+gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel
+style assez mordant pouvait s'emparer du public? <i>Le petit roman</i>
+fit cela.»</p>
+
+<p>Il est probable que, dès 1718, Montesquieu s'était arrêté à
+l'idée de lettres écrites par des Orientaux voyageant en Europe.
+Déjà Charles Rivière du Fresny, dans ses <i>Amusements sérieux
+et comiques</i>, Amsterdam, 1705, avait promené un Siamois à
+Paris. C'était un artifice ingénieux et simple. Les m&oelig;urs de l'Orient,
+matière à comparaison et à contraste, étaient suffisamment
+connues par les <i>Mille et une nuits</i>, par les récits de Chardin
+et de Tavernier, par les <i>Mémoires du serrail</i> de M<sup>me</sup> de Villedieu
+(Catherine des Jardins, femme galante morte en 1683).
+L'auteur causait de son projet avec ses amis, leur en communiquait
+des fragments, profitait de leurs conseils, rédigeait
+d'après leurs indications plaisantes ou sérieuses des épisodes et
+des réflexions, esquissait des caractères.</p>
+
+<p>A en croire une note manuscrite au verso du feuillet de garde de
+l'édition 1758 (Amsterdam et Leipsik, Arkstée et Merkus, trois
+volumes in-4), la première des &OElig;uvres complètes (Arsenal,
+20 911 B.), «deux personnes ont travaillé avec M. le président
+Montesquieu aux <i>Lettres persannes</i>: M. Bel, conseiller au Parlement
+de Bordeaux, qui a fourni les articles badins, et M. Barbaud,
+président, qui a écrit les réflexions morales.» Ce dernier
+était secrétaire perpétuel de l'Académie de Bordeaux, à laquelle
+il légua sa maison et sa bibliothèque. Jean-Jacques Bel, membre
+de la même Académie, possédait une fort belle bibliothèque qu'il
+voulait rendre publique, en y attachant, à ses frais, deux bibliothécaires.
+On a de lui le <i>Dictionnaire néologique</i> (en collaboration
+avec Desfontaines), des lettres critiques sur la Mariamne
+de Voltaire, et une ironique apologie de Lamothe-Houdart. Il
+mourut à quarante-cinq ans (1738), d'un excès de travail, à
+Paris, où «il passoit la plupart de son temps.» Ces deux hommes
+étaient évidemment des lettrés, et il leur suffit, pour être
+sauvés de l'oubli, d'avoir touché aux <i>Lettres persanes</i>. Quant à
+leur part de collaboration, il semble qu'on soit fondé à la restreindre
+à un échange d'idées. Le style de Montesquieu est
+partout le même, d'une concision forte qui n'exclut ni l'afféterie,
+ni la sécheresse. Et dans son premier ouvrage se retrouvent
+en germe aussi bien la curiosité galante du <i>Temple de Gnide</i>,
+que la gravité quelque peu impérieuse de l'<i>Esprit des lois</i> et de
+la <i>Grandeur et décadence des Romains</i>, avec un charme de
+plus, l'expansive mobilité de la jeunesse et le mélange contrasté
+des sujets et des tons.</p>
+
+<p>Une occasion se présenta, Montesquieu la saisit.</p>
+
+<p>«L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721), avec tout son
+monde équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il,
+n'a-t-il pas un sérail? Et qu'est-ce donc que la vie du sérail?
+Vous le voulez... Eh! bien, apprenez-le. Le nouveau livre vous
+le dira. Dès le commencement, cinq ou six lettres vous saisissent
+par cette curiosité d'être confident du mystère, au fond du
+sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des
+humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret.
+Avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre. Mais nulle
+mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. A cent lieues du
+sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan,
+celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme
+même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute
+et jalousie. Ces disputes ne troublent guère les sens. Le tout est
+une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage
+où elle tient la femme; même la polygamie chrétienne (quoiqu'on
+en plaisante parfois comme d'une chose qui est dans les
+m&oelig;urs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur l'homme
+à bonnes fortunes (XLVIII). C'est un coup de théâtre de voir
+comme, après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître
+de son lecteur, il l'emporte sur un pic d'où l'on voit toute
+la terre,» la marche inéluctable des sociétés humaines vers le
+droit, vers la libre pensée, vers la république. «Le régent rit
+et tout le monde. Et qui sait? les évêques, tous les pères de
+l'Église, Dubois, Tencin, etc., et la France entière rit, et l'Europe.
+C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire.»</p>
+
+<p>La vogue tout d'abord fut grande. Il parut en 1721 trois
+éditions au moins des <i>Lettres persanes</i>, deux chez Brunel,
+Amsterdam, une à Cologne chez Pierre Marteau (voir la bibliographie
+à la fin du tome II), toutes fidèles au texte publié
+chez Brunel par les soins du secrétaire de Montesquieu.</p>
+
+<p>L'auteur vint à Paris (1722) jouir de son triomphe. Reçu
+dans tous les cercles lettrés, chez le Régent, chez Maurepas,
+chez M<sup>me</sup> de Tencin, il connut là Duclos, Chevrier, Voisenon,
+La Chaussée, Crébillon fils, Moncrif, Salé, Pont de Veyle, tous
+aspirants à l'Académie. Le <i>Temple de Gnide</i>, que M<sup>me</sup> du Deffand
+a si bien nommé l'<i>Apocalypse de la galanterie</i>, allégorie
+affétée composée pour M<sup>lle</sup> de Clermont, lui valut, dit-on, un
+certain nombre d'amies influentes (1725). Aussitôt il se présenta
+à l'Académie, et fut élu. Fontenelle, directeur, avait déjà écrit
+son discours et l'avait remis au récipiendaire, lorsque des envieux
+firent valoir un article des statuts qui interdisait l'admission
+de membres non résidants. Et puis Montesquieu avait fort
+malmené l'Académie (LXXIII). L'élection ne fut pas validée.
+Montesquieu, piqué au vif, vendit sa charge (1726), s'établit à
+Paris, prit pied chez la marquise de Lambert qui passait pour
+mener la coterie académique, et attendit.</p>
+
+<p>Ces détails et ceux qui suivent sont habilement groupés par
+M. Vian, l'un des hommes qui connaissent le mieux Montesquieu,
+et nous les empruntons à sa curieuse brochure: <i>Montesquieu,
+sa réception à l'Académie, et la deuxième édition des
+Lettres persanes</i> (signé L. V. 24. p. grand in-12, Didier, sans
+date).</p>
+
+<p>Enfin, le 26 octobre 1727, la mort d'un certain Sacy, avocat,
+nullement parent des Sacy bibliques dont le nom s'est tristement
+éclipsé sous le second empire, laissa vacante la place si ardemment
+convoitée. Amis et amies d'entrer en campagne et d'écarter
+tout concurrent. Patronnée dans le monde par M<sup>me</sup> de Lambert,
+dans l'Académie par l'abbé Mongault, ancien précepteur du duc
+d'Orléans, la candidature n'est point combattue par le cardinal
+Fleury qui, dans une réponse ambiguë au directeur, abbé Dubos,
+rappelle, sans vouloir prendre d'engagement, que le «président»
+s'est déjà présenté. La réussite semble assurée. Un
+incident fâcheux remet tout en suspens.</p>
+
+<p>Fleury n'avait pas lu les <i>Lettres persanes</i>; on les lui fit lire.
+Le père Tournemine, directeur du journal de Trévoux, trônait
+à l'hôtel Soubise, dans les salons d'un certain abbé Oliva,
+bibliothécaire du cardinal de Rohan. Montesquieu avait été présenté
+à ce cénacle; puis tout à coup, effarouché par les prétentions
+de cet encombrant personnage, avait cessé d'y paraître,
+et cela sans déguiser le motif de sa retraite. <i>Inde iræ.</i> «Un
+extrait fort fidèle» rapidement composé par le père Tournemine
+ouvrit les yeux au cardinal. Il paraît que la lettre XXIV
+(1721 1<sup>re</sup> XXII) mit le vieux prêtre de fort méchante humeur;
+et je le crois: le roi et le pape y sont traités de grands magiciens
+qui font croire au peuple, l'un que du papier est de l'argent,
+l'autre «que trois ne sont qu'un» et que «le pain qu'on
+mange n'est pas du pain.»</p>
+
+<p>Le jeudi 11 décembre, au moment de procéder au scrutin,
+on apprend le mécontentement du cardinal. Le cardinal a parlé;
+le cardinal vient de dire à l'abbé Bignon, en propres termes:
+«Le choix que l'Académie veut faire sera désapprouvé de tous
+les honnêtes gens.» Voilà l'élection ajournée à huitaine. Un
+candidat sérieux, l'avocat Mathieu Marais, se présente dans
+l'intervalle. Montesquieu est tenace; il donne de sa personne; il
+court droit à l'ennemi; (c'est-à-dire qu'il va voir le cardinal)
+et le gagne à sa cause. Sur l'heure, Fleury fait savoir qu'après
+<i>les éclaircissements</i> donnés par le président, «il n'empêchoit
+point l'Académie de l'élire.» Deux scrutins, non sans boules
+noires (20 décembre et 5 janvier) donnèrent enfin la majorité
+à Montesquieu. Les adversaires ne s'étaient pas découragés et,
+la veille du deuxième tour, ils travaillaient encore contre «ce
+fou.» La partie ne fut décidée que le matin même par une
+lettre ministérielle que M. Vian a raison de citer comme un
+chef-d'&oelig;uvre du genre.</p>
+
+<p>«Il me paroît, monsieur,» écrivait Fleury au secrétaire
+perpétuel, «que la manière dont vous avez dressé le registre
+le 11 décembre est très-sage et très-mesurée. Il y a certaines
+choses qu'il vaut mieux ne pas approfondir, par les suites qu'elles
+peuvent avoir, et si on vouloit aller plus loin, on ne diroit pas
+assez ou on diroit trop. <i>La soumission de M. le président de
+Montesquieu a été si entière</i>, qu'il ne mérite pas qu'on laisse
+aucun vestige de ce qui pourroit porter préjudice à sa réputation,
+et tout le monde est <i>si instruit de ce qui s'est passé</i>, qu'il
+n'y a aucun inconvénient à craindre du silence que gardera
+l'Académie.</p>
+
+<p>«Voilà mon sentiment, et je ne prétends point le donner
+comme une décision. Je serois bien fâché de vouloir jamais
+m'ériger en juge de ce que pourra faire la compagnie. En général,
+je ne puis m'empêcher de penser que le parti de prévenir
+les tracasseries est toujours le plus prudent.»</p>
+
+<p>L'élection, approuvée le 8 janvier, consacrée par la réception
+le 24 janvier 1728, fut pour Montesquieu une satisfaction d'amour-propre,
+et rien de plus. Trois séances suffirent pour confirmer
+le nouvel académicien résidant dans ses projets de voyages lointains.
+Dès avril 1728, il partit pour Vienne avec un homme
+d'État anglais.</p>
+
+<p>«Le lecteur, qui, dit M. Vian, aime les dénouements moraux,
+au moins chez les autres, s'étonne sans doute que Montesquieu
+n'ait pas fait expier à quelqu'un les ennuis qu'il venait d'éprouver.»
+Il ne se refusa pas le plaisir d'une fine et discrète vengeance.
+«Tout le monde savait que le P. Tournemine aimait
+passionnément la célébrité. Dès lors, chaque fois qu'on prononça
+devant Montesquieu le nom de ce jésuite, il prit soin de dire:
+Le père Tournemine? Je n'en ai jamais entendu parler.»</p>
+
+<p>Ainsi donc Montesquieu était académicien de par les <i>Lettres
+persanes</i>, malgré les <i>Lettres persanes</i>. Elles demeuraient sous-entendues.
+Mais que s'était-il passé dans sa visite au cardinal?
+à quelles soumissions s'était-il prêté? Fleury affirme que tout
+le monde en était instruit. Le fait est qu'on n'en sait rien. Trois
+hypothèses se présentent, l'une adoptée par «les trois panégyristes
+de Montesquieu», l'autre insinuée, à la suite de la première,
+par d'Alembert dans son éloge, l'autre relatée dans une note
+du <i>Siècle de Louis XIV</i>, et soutenue par M. Vian.</p>
+
+<p>D'après la première opinion, Montesquieu aurait déclaré au
+cardinal «qu'il ne se disoit pas l'auteur des <i>Lettres persanes</i>,
+mais qu'il ne les désavoueroit jamais.» Puis il aurait lu lui-même
+quelques passages bien choisis, et le ministre, séduit par
+l'habileté du lecteur, aurait trouvé l'ouvrage moins dangereux
+qu'agréable. D'Alembert, écrivant sous l'inspiration des Secondat,
+prétend à faux que «parmi les véritables Lettres, l'imprimeur
+étranger en avait inséré quelques-unes d'une autre main»
+(Bel? Barbaud?) et qu'il aurait fallu du moins, «avant de condamner
+l'auteur, démêler ce qui lui appartenoit en propre.»</p>
+
+<p>Ces explications, qui se tiennent, peuvent sembler confirmées
+par une sorte de désaveu indirect que nous relevons dans le
+discours de réception: «Le génie que le public remarque en
+vous le déterminera <i>à vous attribuer les ouvrages anonymes</i>
+où il trouvera de l'imagination, de la vivacité, et <i>des traits
+hardis</i>; et, pour faire honneur à votre esprit, il vous les donnera,
+malgré les précautions que vous suggère votre prudence.»
+Ce compromis, cette réticence discrète étaient probablement
+connus, acceptés ou imposés par le cardinal. Il est permis encore
+de voir dans les <i>Réflexions sur les Lettres persanes</i> (v. p. 1),
+publiées en tête du Supplément de 1754, la substance de
+l'apologie que Montesquieu présenta au ministre.</p>
+
+<p>Voici maintenant la version de Voltaire, rejetée par Sainte-Beuve
+et beaucoup d'autres: «Montesquieu fit faire en peu de
+jours une nouvelle édition de son livre, dans lequel <i>on retrancha
+ou on adoucit tout ce qui pouvoit être condamné</i> par
+un cardinal ou par un ministre.» C'est justement ce que fit
+Voltaire lui-même en 1732 pour obtenir de Fleury l'autorisation
+de publier les <i>Lettres anglaises</i>. L'anecdote n'est donc pas invraisemblable.
+D'autre part, il existe une édition des Lettres
+persanes, <i>modifiée uniquement dans le premier volume</i> et
+pourvue d'un sous-titre caractéristique: <span class="smcap">LETTRES PERSANES</span>,
+<i>seconde édition, revue, corrigée, diminuée et augmentée par
+l'auteur. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1721.</i> Notez
+que le même Marteau avait également donné en 1721 un texte
+conforme à celui d'Amsterdam-Brunel, qui a été suivi du vivant
+de l'auteur par toutes les éditions subséquentes, 1730, 1731,
+1737, 1739, 1740, 1744, 1748, 1753, jusques et y compris
+l'édition avec Supplément, de 1754, celle que nous considérons
+et reproduisons comme définitive (Montesquieu mourut au commencement
+de 1755). Partout, avant le Supplément, le nombre
+des lettres est de cent cinquante. Dans la <i>seconde-Marteau</i>, il
+est réduit à cent quarante. Treize ont été supprimées (I, V, X,
+XV, XXIII, XXX, XXXIX, XL, XLI, XLV, LXIII, LXVIII,
+LXIX de l'édition type); huit présentent quelques changements
+(VII, IX, XI, XVII, XXII, XXXVII, LXXXIV, CXXXVII). Trois
+ont été ajoutées: Sottise du peuple durant la Fronde, Libéralités
+des princes, Embarras des gens d'esprit; qui portent dans la
+<i>seconde-Marteau</i> les n<sup>os</sup> LVIII, LIX, LX, et qui figurent dans
+le Supplément de 1754.</p>
+
+<p>M. Vian a été tout d'abord et justement frappé de ces suppressions,
+de ces remaniements et de la rareté relative d'une édition à laquelle
+Montesquieu ne peut être étranger, puisqu'on y relève des additions
+conservées par le texte définitif. Ajoutez que les changements
+s'arrêtent au tome 1<sup>er</sup>, que le 2<sup>e</sup> demeure intact sauf les
+numéros des lettres, que ce fait semble l'indice d'une certaine
+précipitation, en tout cas d'une intention cachée.</p>
+
+<p>La date seule, 1721, embarrassait M. Vian; mais dès qu'il
+eut découvert, dans le <i>Journal littéraire</i> de 1729, deux comptes
+rendus élogieux, presque édifiants, de cette <i>seconde édition</i>,
+sous la rubrique: livres parus en 1721 et de <i>1722 à 1728</i>;
+il ne douta pas qu'il eût entre les mains l'édition citée par Voltaire;
+car s'il n'en avait paru aucune de 1722 à 1730, et aucune
+en effet ne porte de date intermédiaire, pourquoi le <i>Journal littéraire</i>
+se fût-il occupé des <i>Lettres</i> en 1729? Cette <i>seconde-Marteau</i>
+ne pouvait-elle pas avoir été antidatée «pour faire
+croire» à l'ancienneté de modifications imposées par des circonstances
+récentes?</p>
+
+<p>Voilà, certes, des remarques intéressantes, des arguments
+bien présentés, des déductions correctes. Et cependant nous ne
+sommes pas convaincu. C'est qu'à cette <i>seconde</i> édition, dont
+M. Vian croyait il y a peu d'années posséder le seul exemplaire
+connu, qui manque à la Bibliothèque nationale, mais que nous
+avons compulsée et collationnée à l'Arsenal, (19630 B.), il
+manque beaucoup pour répondre au signalement donné par
+Voltaire. On n'en a pas <i>retranché</i>, on n'y a pas <i>adouci</i> «<i>tout</i>
+ce qui pouvoit être condamné par un cardinal ou par un ministre.»
+A ce point qu'en 1751, vingt ans après la date officielle,
+vraie ou fausse, c'est d'après le texte expurgé, en citant les
+numéros nouveaux, que M. G. (l'abbé Gaultier, né à Louviers
+en 1685, mort à Paris en 1755, théologien des évêques de
+Boulogne (de Langle) et de Montpellier (Colbert), rédigeait un
+violent factum, dont nous reparlerons: <i>Les Lettres persannes</i>
+<i>convaincues d'impiété</i>, MDCCLI (103 pages, Arsenal 19032,
+D, B, L, relié dans un petit recueil de pièces, grand in-12,
+avec cette mention manuscrite: <i>Ex libris domus orat. dominæ
+nostræ virtutum; ex dono domini Molin. Parisiis</i>).</p>
+
+<p>Si le lecteur veut bien se reporter aux <i>Notes et Variantes</i> du
+présent tome, il jugera comme nous que les suppressions et remaniements,
+tous regrettables au point de vue littéraire, sont à
+peu près insignifiants sous le rapport philosophique et religieux.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il de retranché? des épisodes sans importance, les
+<i>Quinze-vingts</i> (XXX, 32), l'aventure de Pharan qui ne veut pas
+être eunuque (XXXIX-XLI, 41-43), des recommandations d'Usbek
+à ses femmes (LXIII, 65), une partie de campagne du sérail
+(XLV, 47), l'affront fait à Soliman par son gendre (LXVIII,
+LXIX, 70-71); les expressions: <i>Vierge qui a mis au monde
+douze prophètes</i> (I); <i>trois ne sont qu'un</i> (XXII, 24, XVIII
+2<sup>e</sup>). Reste l'allusion à l'Eucharistie: <i>Le pain qu'on mange n'est
+pas du pain</i>.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il d'adouci? Les regrets amoureux de Fatmé (VII,
+V 2<sup>e</sup>); deux mots relatifs à l'impureté de la femme et à la circoncision;
+la dénomination <i>Revérend père jésuite</i> décemment
+abrégée en R. P. J. Et quoi encore? absolument rien de significatif.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il de changé? des numéros de lettres et quelques
+lettres. Les additions ne sont pas un correctif. Loin de là.</p>
+
+<p>Est-ce à dire que l'édition subreptice doive être attribuée à un
+caprice d'éditeur? Nullement, puisque les additions en ont été
+conservées par l'auteur dans son Supplément. Qu'elle n'ait joué
+aucun rôle dans l'élection à l'Académie? il est probable que
+si, mais dans une certaine mesure que Voltaire n'indique pas
+suffisamment et que M. Vian exagère. Nous sommes porté à
+croire que la seconde édition est antidatée, le <i>Journal littéraire</i>
+semble le prouver; que Montesquieu, pour appuyer ses explications
+et son apologie (résumées dans les <i>Réflexions sur les
+Lettres P.</i>), a pu tirer de sa poche deux ou trois éditions de 1721
+y compris le tome I<sup>er</sup> de la fameuse seconde et, se plaignant
+des contrefacteurs, signaler rapidement quelques numéros intervertis,
+quelques mots absents, quelques passages remaniés.
+Il a montré le livre, mais ne l'a point laissé. Fleury, d'ailleurs,
+n'avait pas le temps de lire; et, pour ne contrarier ni des personnages
+influents ni un candidat bien né, bien posé, contre
+lequel il n'avait aucun grief sérieux, il s'est hâté de reconnaître
+un acte de déférence par un acquiescement de bon goût.</p>
+
+<p>Cette conclusion concilie toutes les hypothèses probables et
+vraisemblables et rend justice, ce nous semble, à la perspicacité
+de M. Vian.</p>
+
+<p>La <i>seconde</i> édition, <i>diminuée et augmentée</i>, ne paraît pas
+avoir été réimprimée. Il ne s'en est conservé dans le texte définitif
+que les trois lettres ajoutées. On les trouvera dans le
+tome II, à la place indiquée par le Supplément. Les éditions
+assez nombreuses, publiées du vivant de Montesquieu, sont de
+simples reproductions de la première Amsterdam-Brunel. Le Supplément
+ne renferme que quelques lettres insignifiantes relatives au
+«petit roman,» deux ou trois correctifs à une théorie hardie
+du suicide, à des doutes sur la prescience divine (LXXVI-LXXVII,
+LXIX), et ces <i>Réflexions</i>, désormais placées en tête de
+presque toutes les éditions et dont nous avons indiqué le sens
+et la portée.</p>
+
+<p>Il est fait allusion dans ce morceau à de nombreuses imitations
+des Lettres persanes: on n'a conservé le souvenir que des
+<i>Lettres turques</i> par Saint-Foix, souvent jointes au livre de
+Montesquieu sans en être absolument indignes (1744-1754), des
+<i>Lettres juives</i> (1754), des <i>Lettres chinoises</i>, du marquis d'Argens,
+enfin des <i>Lettres d'Amabed</i>, par Voltaire.</p>
+
+<p>Ce serait prendre sur le plaisir du lecteur que de relever
+toutes les grâces et tous les mérites des Lettres persanes. On
+les découvrira du premier coup. Nul besoin de clé ou de commentaires.
+Les allusions aux folies déplorables de Louis XIV, à
+la révocation de l'édit de Nantes, aux scandales du système, aux
+outres du crédit remplies de vent par un Éole qui ressemble à
+Law, ne renferment rien de mystérieux ni d'obscur. Les peintures
+de m&oelig;urs, le tableau achevé de tous les ridicules sociaux,
+les observations qui notent de traits si fins, si justes et si multipliés
+toutes les nuances du caractère français, l'activité parisienne,
+le flegme espagnol, la morne gravité des orientaux, cela
+est de tous les temps, aussi clair, aussi vrai, aujourd'hui qu'il y
+a cent cinquante ans. Les jugements littéraires trouvent de
+même leur application immédiate. Ce que dit Montesquieu des
+sots livres, des compilations vaniteuses, des coureurs de nouvelles,
+des ergoteurs scolastiques, des théologiens pédantesques,
+de l'Académie française, semblera bien longtemps écrit d'hier.
+Quant à quelques erreurs bien rares comme l'idée d'une dépopulation
+progressive du monde, à quelques préjugés contre la
+médecine, l'érudition, la poésie, et qui sont imputables soit à
+l'esprit du temps, soit au tempérament tranchant de Montesquieu
+ou au caractère de son génie à la fois positif et généralisateur,
+nous les signalons sans y insister.</p>
+
+<p>Mais il est à propos de déterminer ici les doctrines philosophiques
+et morales de Montesquieu et l'application qu'il en fait
+aux religions, au gouvernement, à l'organisation des sociétés
+humaines. Elles sont exposées dans les <i>Lettres persanes</i> avec
+la netteté et la franchise de la jeunesse, qualités sans prix, qui
+ne survivent pas toujours aux compromis et aux prudentes réserves
+de l'âge mûr.</p>
+
+<p>L'univers apparaît à Montesquieu régi par des lois générales,
+éternelles, immuables. C'est la conception même de la science.
+Découvertes par les philosophes qui, d'ailleurs, «n'ont point été
+ravis jusqu'aux trône lumineux, qui n'ont ni entendu les paroles
+ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les
+formidables accès d'une fureur divine,» ces lois, ces «cinq ou
+six vérités» donnent la clé de merveilles cent fois plus stupéfiantes
+que les miracles des prophètes (XCVII): non qu'elles
+aient une volonté; elles ne ressemblent en rien aux entités
+métaphysiques: formules induites d'observations rationnelles,
+elles ne sont que «l'expression des rapports nécessaires qui dérivent
+de la nature des choses.» La terre est soumise, comme
+les autres planètes, aux lois du mouvement (XCIII); les hommes
+n'échappent à aucune des conditions de l'existence universelle et
+de la vie terrestre. Les climats, dont l'auteur esquisse ici la
+théorie, déjà trop exclusive (CXXI), constituent une fatalité particulière
+à l'homme et qu'il ne réussit guère à dominer. L'homme
+tient dans le monde physique une place infiniment petite, que
+son orgueil exagère. Cette vanité se manifeste surtout par le
+dogme de l'immortalité de l'âme (auquel on croit par semestre
+selon le tempérament et les vicissitudes de la santé (LXXV);
+il est facile de la retrouver dans la fureur, bien impuissante au
+reste, des lois contre le suicide (LXXVI).</p>
+
+<p>Le monde moral considéré en lui-même, ce qu'on a appelé le
+règne humain, a ses lois, ou plutôt sa loi propre, qui n'est ni
+la foi, ni l'obéissance, ni même la charité; qui est la <span class="smcap">Justice</span>.
+«La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement
+entre deux choses: ce rapport est toujours le même,
+quelque être qui le considère,» dieu, ange ou homme; qu'on
+l'applique aux relations des individus ou à celles des nations
+(LXXXIII, XCV). C'est là une vue féconde, d'une importance
+capitale. Quant aux origines de la justice, dont il définit si bien
+la nature, Montesquieu les soupçonne, mais il hésite à les mettre
+en pleine lumière. Il dit quelque part: «La société est fondée
+sur un avantage mutuel» (LXXVI); mais il n'ose en conclure
+que la justice est précisément la garantie de cet avantage
+mutuel. Il voit dans l'intérêt la source de l'injustice; il n'y voit
+pas la source de la justice. Unilatéral, l'intérêt conduit à l'injustice;
+bilatéral, réciproque, l'intérêt conduit à la justice. Cette vérité
+est incluse dans la théorie de Montesquieu, mais il ne l'en
+dégage pas. Il sent que la justice dépend des conventions humaines,
+mais on ne sait quel scrupule le retient: il aime mieux
+penser qu'elle est éternelle. Erreur philosophique, verbale plutôt
+que réelle, et d'ailleurs indifférente dans la conduite des
+affaires humaines.</p>
+
+<p>En somme, Montesquieu fait deux parts dans les choses: l'une
+physique, régie par des lois fatales; l'autre morale, humaine,
+subordonnée à la première, et régie par la justice. De ces principes
+dérivent ses opinions philosophiques et religieuses.</p>
+
+<p>Les subtilités métaphysiques lui donnent la nausée. Logique
+et catégories d'Aristote, Scot, Paracelse, Avicenne, Averroës,
+Porphyre, Plotin, Jamblique, il fait infuser tout cela, non sans
+amusante irrévérence, et en compose pour son <i>médecin de
+province</i> un violent purgatif (CXLIII). Néanmoins il est déiste,
+irréligieux, à la façon de Voltaire. Et notons que, de son temps,
+c'était à peine décent. Le déisme n'a jamais été qu'un euphémisme;
+et le dieu d'Usbek, «s'il y a un dieu» (LXXXIII) n'est
+pas gênant: car il est soumis dans le monde physique aux lois
+immuables et fatales, dans le monde moral à la justice. La prescience
+lui est refusée, parce qu'elle détruit la liberté humaine,
+agent nécessaire de la justice (LXIX). Mais qu'est-ce qu'un
+Dieu sans miracles et sans grâce efficace? que deviennent la
+prière, le culte? Où est l'office, l'utilité quelconque des religions?</p>
+
+<p>Sous le masque léger de ses Persans, Montesquieu traite avec
+une extrême liberté les dogmes, le Coran, (les Écritures dont
+les commentateurs font tout ce qu'ils veulent (CXXXIV); les
+casuistes (LVII), les ascètes, les prophètes, les mystiques,
+dont les &oelig;uvres infusées constituent un excellent vomitif
+(CXXXIV, CXLIII); les légendes relatives à la naissance, à la
+mission, à l'enseignement de Mahomet ou d'Ali, «le plus beau
+des hommes» (le messie) (XXXIX); les chapelets, les rosaires,
+les pèlerinages, les menues cérémonies ridicules ou insignifiantes,
+les prescriptions relatives aux jeûnes et aux viandes
+immondes (XVII, XXIX, XLVI.) Il attaque, avec un sérieux
+comique, la maxime: hors de l'église point de salut. Il
+raille l'embarras des religions à déterminer la nature des plaisirs<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> réservés
+aux élus, par suite de la résurrection de la chair (XXXV),
+et ridiculise les paradis par la scabreuse peinture des voluptés
+qui inondent le corps glorieux de l'immortelle Anaïs (CXXV).</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir dans l'<i>Étude sur les doctrines sociales du christianisme</i>,
+par Yves Guyot et Sigismond Lacroix (in-12, Brouillet
+éditeur) les curieuses promesses des premiers pères: «Les jeunes
+filles s'y divertiront (dans le Paradis) avec de jeunes garçons;
+les vieillards auront les mêmes priviléges, et leurs chagrins
+se convertiront en plaisirs...» <span class="smcap">Irénée.</span>
+</p><p>
+«Pendant mille ans, les justes qui seront vivants au moment
+de la Jérusalem céleste y procréeront un nombre infini d'enfants
+qui seront saints et chers à Dieu.» <span class="smcap">Lactance.</span></p></div>
+
+<p>Il définit le pape «une vieille idole qu'on encense par habitude,
+un grand magicien,» qui fait croire «que trois ne sont
+qu'un, que le pain qu'on mange n'est pas du pain,» les évêques,
+des gens de loi qui dispensent, à prix d'argent, d'obéir
+à la loi; les prêtres et les dervis, des eunuques volontaires enrichis
+par leur v&oelig;u de pauvreté. Il s'indigne contre l'hypocrite
+férocité de l'inquisition (XXIX, LXXVIII); il maudit l'intolérance,
+le prosélytisme, «esprit de vertige, éclipse entière de la
+raison humaine» (LXXXV).</p>
+
+<p>Enfin, il bat, les uns sur le dos des autres, christianisme, mahométisme,
+judaïsme, et les humilie devant la pureté et la
+spiritualité (quelque peu supposées) du mazdéisme (LXVII).
+C'est que Montesquieu tient à extraire de toutes les religions
+positives un fond commun, naturel, sorte d'innocente théophilanthropie
+à laquelle se cramponnent, aujourd'hui encore, un
+certain nombre d'esprits à demi émancipés, et dont les pompes
+sentimentales et champêtres s'étalent dans l'épisode des Troglodytes
+(XII). Cette religion naturelle a ses dangers pour les âmes
+tendres et, pratiquée par Rousseau ou Robespierre, nous ramène
+tout droit aux orthodoxies dont nous sortons à peine, après tant de
+siècles d'abaissement intellectuel. Mais, dans l'esprit d'un Montesquieu,
+elle n'a rien de contraignant, car elle n'existe pas,
+n'étant qu'un mot pour caractériser et sanctifier le respect des
+lois, l'exercice de la justice, l'amour des hommes et la pratique
+de la vertu.</p>
+
+<p>Les dévots ne s'y trompaient pas. L'homme qui a écrit: «Dans
+l'état présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la religion
+catholique y subsiste cinq cents ans» (CXVII); l'homme qui voit
+dans «l'idée de la divinité... une énumération de toutes les perfections
+différentes que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer»
+(LXIX); cet homme est un impie, et l'abbé Gaultier a raison
+quand il s'écrie: «Si le Persan avance quelque impiété, on dit;
+C'est un Persan! mais ce Persan qui parle est un François très-connu,
+qui met dans la bouche du Persan ce qu'il pense, lui
+François, en matière de religion.» Et il ajoute: «Est-il rien
+de plus humiliant pour nous, qu'un livre qui contient ces blasphèmes
+ait été lu, recherché, applaudi dans le royaume, et que
+les éditions se soient multipliées, sans que la puissance spirituelle
+<i>ni la temporelle</i> se soient armées pour venger la majesté de
+Dieu de l'outrage d'un chétif mortel?... Est-ce à dire que Descartes,
+Newton, et les philosophes modernes» (sauf Malebranche)
+«ont raisonné mieux que Moïse?... Les philosophes <i>athées
+ou déistes</i> font le monde éternel... Un déiste compte pour
+rien tous les miracles sur lesquels la religion chrétienne est
+fondée!... Encore une fois, à quoi mènent ces connoissances?»
+(Maudite galère!)</p>
+
+<p>Le digne père n'en revient pas. Il lâche des phrases dignes
+de Molière: «Voilà ce qu'on ne peut entendre sans se boucher
+les oreilles!» Et ce ne sont que des: Chétif mortel! Fantaisies
+d'un petit écrivain! Discours plein d'impiété! L'impiété saute
+aux yeux! Plaisant réformateur! Ame de boue! Les hommes
+transformés en étalons! Dérangement de l'esprit et corruption
+du c&oelig;ur! Avec les pourceaux, on se tait!</p>
+
+<p>L'abbé, cessez de gémir. Les Lettres persanes sont bien et
+dûment <i>convaincues d'impiété</i>.</p>
+
+<p>Partout Montesquieu est fidèle à son principe.</p>
+
+<p>En morale sociale, il se prononce pour la liberté et l'égalité,
+seules compatibles avec la justice, seules favorables à l'accomplissement
+du but que se propose toute société, l'avantage mutuel,
+à la propagation de l'espèce, au développement des richesses
+par le travail et les arts (CXXII). La liberté et l'égalité, il
+les réclame dans la société: et il combat l'esclavage, conservé
+par des princes chrétiens dans les pays où il leur profite; dans
+la famille (sauf en ce qui concerne l'autorité paternelle dont il
+s'exagère l'importance): et il réclame le rétablissement du divorce
+(CXVI); et il déclare que notre empire sur les femmes est une
+véritable tyrannie!... que, «les forces seraient égales, si l'éducation
+l'était aussi» (XXXVIII); et il condamne la polygamie
+au nom de la dignité des femmes (CXIV), comme le célibat au
+nom de la loi naturelle (CXVII).</p>
+
+<p>En législation, il réclame des pénalités sagement graduées, et
+des châtiments modérés, aussi redoutés et moins dangereux que
+les supplices insensés et les tortures arbitraires (LXXX).</p>
+
+<p>En politique intérieure, ennemi déclaré du despotisme, qui
+anéantit le ressort moral, les forces vives des sociétés, et provoque
+des révolutions toujours légitimes (LXXX, LXXXIX,
+CII, CIII), il juge avec une sévère clairvoyance ce Louis XIV
+qui a fait illusion à Voltaire lui-même (XXIV, XXXVII, XCII).
+Pour lui, le gouvernement «le plus parfait est celui qui va à
+son but à moins de frais; celui qui conduit les hommes de la
+manière qui convient le mieux à leur penchant et à leur inclination»
+(LXXV). De là à la république il n'y a qu'un pas, et
+Montesquieu le fait. Son histoire des Troglodytes (XI-XIV)
+conclut énergiquement à la république. Les républiques de Suisse
+et de Hollande sont placées haut dans son estime (CXXII). C'est
+de lui qu'est cette noble pensée: «Le sanctuaire de l'honneur,
+de la réputation et de la vertu semble être établi dans les républiques
+et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie.»
+Il est moins net et moins affirmatif dans l'Esprit des lois.</p>
+
+<p>Sa politique extérieure est dominée tout entière par la nécessité
+de la Justice. Il n'admet point de différence originelle
+entre le droit privé et le droit public.</p>
+
+<p>«On diroit, Rhédi, qu'il y a deux justices différentes: l'une,
+qui règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit
+civil; l'autre, qui règle les différends qui surviennent de peuple
+à peuple, qui <i>tyrannise</i> dans le droit public: <i>comme si le droit
+public n'étoit pas lui-même un droit civil</i>, non pas à la vérité d'un
+pays particulier, mais du monde» (XCIV). «Dans cette seconde
+distribution de la justice, on ne peut employer d'autres maximes
+que dans la première.» Partant de là, il établit quelles sont
+les guerres justes et les guerres injustes, condamne expressément
+celles qui ont pour motif «les querelles particulières du
+prince» ou quelque manque d'égards pour un ambassadeur, et
+approuve celles qui sont entreprises pour la défense du territoire
+ou d'un allié. «La conquête, dit-il, ne donne point un droit
+par elle-même... Les traités de paix sont légitimes, lorsque les
+conditions en sont telles, que les deux peuples peuvent se conserver:
+sans quoi, celle des deux sociétés qui doit périr, privée
+de sa défense naturelle par la paix, la peut chercher dans la
+guerre» (XCV).</p>
+
+<p>Enseignements profonds, bons à méditer dans les temps où
+le droit public «est une science qui apprend aux princes (aux
+assemblées, aux gouvernants quels qu'ils soient) jusqu'à quel
+point ils peuvent violer la justice, sans choquer leurs intérêts»
+(XCIV).</p>
+
+<p>La doctrine de Montesquieu consiste donc tout entière dans
+la substitution de la justice à l'arbitraire royal, clérical ou divin.
+Ce sera son éternel honneur, d'avoir libéré la justice des
+religions et des théories autoritaires. «Domat exige que la justice
+soit chrétienne, le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle demande si le christianisme
+est juste» (Michelet). Montesquieu a déchristianisé le droit.</p>
+
+<p>Au moment où la réaction religieuse, philosophique et politique
+tente un suprême et redoutable effort pour tirer l'humanité
+en arrière, il a semblé opportun de remettre sous les yeux
+de ceux qui savent relire tant de vérités de tous les siècles, tant
+de fines railleries et de réflexions fortes sur les vices, les maux
+et les hommes dont nous souffrons plus que jamais. Si les Lettres
+persanes n'ont pas vieilli, si elles sont menacées, pour ainsi dire,
+d'une éternelle jeunesse, ce n'est point parce que, sur le canevas
+léger et commode d'un petit roman oriental aussi simple que bien
+conduit, parmi d'aimables digressions discrètement voluptueuses,
+sûres amorces jetées au lecteur français, Montesquieu a brodé,
+avec une précision un peu sèche mais toujours piquante, une
+peinture de la société française sous la régence, les portraits de ces
+ennemis publics qu'on nomme les prêtres intrigants et intolérants,
+les agioteurs sans vergogne, les beaux esprits frivoles, les hommes
+à bonnes fortunes, les juges négligents ou partiaux, les généraux
+vantards, les rois exploiteurs, les bourgeois infatués, les courtisans
+ridicules, tout ce passé véreux qui n'est pas extirpé encore.
+Non. Mais c'est parce que l'&oelig;uvre, plus primesautière et plus
+hardie que l'Esprit des lois, plus ramassée aussi et plus concise,
+touche librement à toutes les grandes questions qui divisent
+l'humanité, depuis l'existence de Dieu jusqu'à la forme du gouvernement,
+en passant par le mariage et la condition des femmes.
+De pareils livres sont écrits pour l'avenir.</p>
+
+<p>Charles de Secondat, baron de la Brède et de <i>Montesquieu</i>,
+né le 18 janvier 1689, mort le 10 février 1755, est en avant de
+ce siècle; il est devant nous et non derrière l'horizon.</p>
+
+<p>Écoutez Michelet:</p>
+
+<p>«Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver
+son livre léger. A chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire
+sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire
+est libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier» (de la
+robe). «L'&oelig;uvre est moins merveilleuse encore que le secret, la
+patience qui la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire
+en pleine foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers
+qui se croient impuissants, combien la prison sert,
+comme en prison le fer devient acier! qu'ils apprennent, les
+hésitants, les maladroits, à affiler la lame... C'est un esprit serein,
+mondain, ce semble, et pacifique, qui fait en riant voler,
+briller le glaive... Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit
+à jouer du damas. En badinant, il décapite un monde..., il accomplit
+la radicale exécution, l'extermination du passé» et, dans
+l'éclair du glaive, «il fait voir l'avenir!»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">ANDRÉ LEFÈVRE.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="QUELQUES_REFLEXIONS_SUR_LES_LETTRES_PERSANES" id="QUELQUES_REFLEXIONS_SUR_LES_LETTRES_PERSANES"></a>QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES LETTRES PERSANES.</h2>
+
+<h3>(1754)</h3>
+
+
+<p><i>Rien n'a plu davantage, dans les</i> Lettres persanes<i>,
+que d'y trouver, sans y penser, une espèce
+de roman. On en voit le commencement, le progrès,
+la fin: les divers personnages sont placés
+dans une chaîne qui les lie. A mesure qu'ils font
+un plus long séjour en Europe, les m&oelig;urs de cette
+partie du monde prennent dans leur tête un air
+moins merveilleux et moins bizarre; et ils sont
+plus ou moins frappés de ce bizarre et de ce merveilleux,
+suivant la différence de leurs caractères.
+D'un autre côté, le désordre croît dans le sérail
+d'Asie à proportion de la longueur de l'absence
+d'Usbek, c'est-à-dire à mesure que la fureur augmente
+et que l'amour diminue.</i></p>
+
+<p><i>D'ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement,
+parce que l'on rend compte soi-même
+de sa situation actuelle; ce qui fait plus
+sentir les passions que tous les récits qu'on en pourroit
+faire. Et c'est une des causes du succès de
+quelques ouvrages charmants qui ont paru depuis
+les</i> Lettres persanes.</p>
+
+<p><i>Enfin, dans les romans ordinaires, les digressions
+ne peuvent être permises que lorsqu'elles
+forment elles-mêmes un nouveau roman. On n'y
+sauroit mêler de raisonnements, parce qu'aucuns
+des personnages n'y ayant été assemblés pour raisonner,
+cela choqueroit le dessein et la nature de
+l'ouvrage. Mais, dans la forme des lettres, où les
+acteurs ne sont pas choisis, et où les sujets qu'on
+traite ne sont dépendants d'aucun dessein ou d'aucun
+plan déjà formé, l'auteur s'est donné l'avantage
+de pouvoir joindre de la philosophie, de la
+politique et de la morale à un roman, et de lier le
+tout par une chaîne secrète et, en quelque façon,
+inconnue.</i></p>
+
+<p><i>Les</i> Lettres persanes <i>eurent d'abord un débit si
+prodigieux, que les libraires mirent tout en usage
+pour en avoir des suites. Ils alloient tirer par la
+manche tous ceux qu'ils rencontroient:</i> «Monsieur,
+<i>disoient-ils</i>, faites-moi des Lettres persanes.»</p>
+
+<p><i>Mais ce que je viens de dire suffit pour faire
+voir qu'elles ne sont susceptibles d'aucune suite,
+encore moins d'aucun mélange avec des lettres
+écrites d'une autre main, quelque ingénieuses
+qu'elles puissent être.</i></p>
+
+<p><i>Il y a quelques traits que bien des gens ont
+trouvés bien hardis; mais ils sont priés de faire
+attention à la nature de cet ouvrage. Les Persans
+qui doivent y jouer un si grand rôle se trouvoient
+tout à coup transplantés en Europe, c'est-à-dire
+dans un autre univers. Il y avoit un temps où il
+falloit nécessairement les représenter pleins d'ignorance
+et de préjugés: on n'étoit attentif qu'à
+faire voir la génération et le progrès de leurs
+idées. Leurs premières pensées devoient être singulières:
+il sembloit qu'on n'avoit rien à faire
+qu'à leur donner l'espèce de singularité qui peut
+compatir avec de l'esprit; on n'avoit à peindre
+que le sentiment qu'ils avoient eu à chaque chose
+qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin
+qu'on pensât à intéresser quelque principe de notre
+religion, on ne se soupçonnoit pas même d'imprudence.
+Ces traits se trouvent toujours liés avec le
+sentiment de surprise et d'étonnement, et point
+avec l'idée d'examen, et encore moins avec celle
+de critique. En parlant de notre religion, ces
+Persans ne doivent pas paroître plus instruits
+que lorsqu'ils parloient de nos coutumes et de nos
+usages; et, s'ils trouvent quelquefois nos dogmes
+singuliers, cette singularité est toujours marquée
+au coin de la parfaite ignorance des liaisons
+qu'il y a entre ces dogmes et nos autres
+vérités.</i></p>
+
+<p><i>On fait cette justification par amour pour ces
+grandes vérités, indépendamment du respect
+pour le genre humain, que l'on n'a certainement
+pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On
+prie donc le lecteur de ne pas cesser un moment
+de regarder les traits dont je parle comme des
+effets de la surprise de gens qui devoient en avoir,
+ou comme des paradoxes faits par des hommes
+qui n'étoient pas même en état d'en faire. Il est
+prié de faire attention que tout l'agrément consistoit
+dans le contraste éternel entre les choses
+réelles et la manière singulière, naïve ou bizarre,
+dont elles étoient aperçues. Certainement la nature
+et le dessein des</i> Lettres persanes <i>sont si à
+découvert, qu'elles ne tromperont jamais que ceux
+qui voudront se tromper eux-mêmes.</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION.</h2>
+
+<h3>(1721)</h3>
+
+
+<p>Je ne fais point ici d'épître dédicatoire, et je ne demande
+point de protection pour ce livre: on le lira,
+s'il est bon; et, s'il est mauvais, je ne me soucie pas
+qu'on le lise.</p>
+
+<p>J'ai détaché ces premières lettres, pour essayer le
+goût du public: j'en ai un grand nombre d'autres dans
+mon portefeuille, que je pourrai lui donner dans la
+suite.</p>
+
+<p>Mais c'est à condition que je ne serai pas connu:
+car, si l'on vient à savoir mon nom, dès ce moment je
+me tais. Je connois une femme qui marche assez bien,
+mais qui boite dès qu'on la regarde. C'est assez des
+défauts de l'ouvrage, sans que je présente encore à la
+critique ceux de ma personne. Si l'on savoit qui je
+suis, on diroit: Son livre jure avec son caractère, il
+devroit employer son temps à quelque chose de mieux,
+cela n'est pas digne d'un homme grave. Les critiques
+ne manquent jamais ces sortes de réflexions, parce
+qu'on les peut faire sans essayer beaucoup son esprit.</p>
+
+<p>Les Persans qui écrivent ici étoient logés avec moi;
+nous passions notre vie ensemble. Comme ils me regardoient
+comme un homme d'un autre monde, ils ne me
+cachoient rien. En effet, des gens transplantés de si
+loin ne pouvoient plus avoir de secrets. Ils me communiquoient
+la plupart de leurs lettres; je les copiai.
+J'en surpris même quelques-unes dont ils se seroient
+bien gardés de me faire confidence, tant elles étoient
+mortifiantes pour la vanité et la jalousie persane.</p>
+
+<p>Je ne fais donc que l'office de traducteur: toute ma
+peine a été de mettre l'ouvrage à nos m&oelig;urs. J'ai soulagé
+le lecteur du langage asiatique autant que je l'ai
+pu, et l'ai sauvé d'une infinité d'expressions sublimes,
+qui l'auroient ennuyé jusque dans les nues.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. J'ai
+retranché les longs compliments, dont les Orientaux
+ne sont pas moins prodigues que nous; et j'ai passé
+un nombre infini de ces minuties qui ont tant de
+peine à soutenir le grand jour, et qui doivent toujours
+mourir entre deux amis.</p>
+
+<p>Si la plupart de ceux qui nous ont donné des recueils
+de lettres avoient fait de même; ils auroient vu leur
+ouvrage s'évanouir.</p>
+
+<p>Il y a une chose qui m'a souvent étonné: c'est de
+voir ces Persans quelquefois aussi instruits que moi-même
+des m&oelig;urs et des manières de la nation, jusqu'à
+en connoître les plus fines circonstances, et à remarquer
+des choses qui, je suis sûr, ont échappé à bien
+des Allemands qui ont voyagé en France. J'attribue
+cela au long séjour qu'ils y ont fait: sans compter qu'il
+est plus facile à un Asiatique de s'instruire des m&oelig;urs
+des François dans un an, qu'il ne l'est à un François
+de s'instruire des m&oelig;urs des Asiatiques dans quatre;
+parce que les uns se livrent autant que les autres se
+communiquent peu.</p>
+
+<p>L'usage a permis à tout traducteur, et même au plus
+barbare commentateur, d'orner la tête de sa version,
+ou de sa glose, du panégyrique de l'original, et d'en
+relever l'utilité, le mérite et l'excellence. Je ne l'ai
+point fait: on en devinera facilement les raisons. Une
+des meilleures est que ce seroit une chose très-ennuyeuse,
+placée dans un lieu déjà très-ennuyeux de
+lui-même, je veux dire une préface.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRES_PERSANES" id="LETTRES_PERSANES"></a>LETTRES PERSANES</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_I" id="LETTRE_I"></a>LETTRE I.</h2>
+
+<h3>USBEK A SON AMI RUSTAN.</h3>
+
+<h3>A Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Nous n'avons séjourné qu'un jour à Com.
+Lorsque nous eûmes fait nos dévotions sur
+le tombeau de la vierge qui a mis au monde douze
+prophètes, nous nous remîmes en chemin, et
+hier, vingt-cinquième jour de notre départ d'Ispahan,
+nous arrivâmes à Tauris.</p>
+
+<p>Rica et moi sommes peut-être les premiers
+parmi les Persans que l'envie de savoir ait fait
+sortir de leur pays, et qui aient renoncé aux douceurs
+d'une vie tranquille pour aller chercher laborieusement
+la sagesse.</p>
+
+<p>Nous sommes nés dans un royaume florissant;
+mais nous n'avons pas cru que ses bornes fussent
+celles de nos connoissances, et que la lumière
+orientale dût seule nous éclairer.</p>
+
+<p>Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage;
+ne me flatte point: je ne compte pas sur un
+grand nombre d'approbateurs. Adresse ta lettre à
+Erzeron, où je séjournerai quelque temps. Adieu,
+mon cher Rustan. Sois assuré qu'en quelque lieu
+du monde où je sois, tu as un ami fidèle.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Tauris, le 15 de la lune de Saphar, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_II" id="LETTRE_II"></a>LETTRE II.</h2>
+
+<h3>USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR.</h3>
+
+<h3>A son sérail d'Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes
+de Perse; je t'ai confié ce que j'avois dans le
+monde de plus cher: tu tiens en tes mains les
+clefs de ces portes fatales, qui ne s'ouvrent que
+pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux
+de mon c&oelig;ur, il se repose, et jouit d'une
+sécurité entière. Tu fais la garde dans le silence
+de la nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes
+soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle
+chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient
+sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l'espérance.
+Tu es le fléau du vice et la colonne de la
+fidélité.</p>
+
+<p>Tu leur commandes, et leur obéis. Tu exécutes
+aveuglément toutes leurs volontés, et leur fais
+exécuter de même les lois du sérail; tu trouves de
+la gloire à leur rendre les services les plus vils; tu
+te soumets avec respect et avec crainte à leurs
+ordres légitimes; tu les sers comme l'esclave de
+leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu
+commandes en maître comme moi-même, quand
+tu crains le relâchement des lois de la pudeur et
+de la modestie.</p>
+
+<p>Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait
+sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves,
+pour te mettre en cette place, et te confier les délices
+de mon c&oelig;ur: tiens-toi dans un profond
+abaissement auprès de celles qui partagent mon
+amour; mais fais-leur en même temps sentir leur
+extrême dépendance. Procure-leur tous les plaisirs
+qui peuvent être innocents; trompe leurs inquiétudes;
+amuse-les par la musique, les danses,
+les boissons délicieuses; persuade-leur de s'assembler
+souvent. Si elles veulent aller à la campagne,
+tu peux les y mener; mais fais faire main-basse
+sur tous les hommes qui se présenteront devant
+elles. Exhorte-les à la propreté, qui est l'image de
+la netteté de l'âme; parle-leur quelquefois de moi.
+Je voudrois les revoir dans ce lieu charmant qu'elles
+embellissent. Adieu.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Tauris, le 18 de la lune de Saphar, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_III" id="LETTRE_III"></a>LETTRE III.</h2>
+
+<h3>ZACHI A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Tauris.</h3>
+
+
+<p>Nous avons ordonné au chef des eunuques de
+nous mener à la campagne: il te dira qu'aucun
+accident ne nous est arrivé. Quand il fallut traverser
+la rivière et quitter nos litières, nous nous
+mîmes, selon la coutume, dans des boîtes: deux
+esclaves nous portèrent sur leurs épaules, et nous
+échappâmes à tous les regards.</p>
+
+<p>Comment aurois-je pu vivre, cher Usbek, dans
+ton sérail d'Ispahan; dans ces lieux qui, me rappelant
+sans cesse mes plaisirs passés, irritoient
+tous les jours mes désirs avec une nouvelle violence?
+J'errois d'appartements en appartements, te
+cherchant toujours et ne te trouvant jamais, mais
+rencontrant partout un cruel souvenir de ma félicité
+passée. Tantôt je me voyois en ce lieu où,
+pour la première fois de ma vie, je te reçus dans
+mes bras; tantôt dans celui où tu décidas cette
+fameuse querelle entre tes femmes. Chacune de
+nous se prétendoit supérieure aux autres en
+beauté. Nous nous présentâmes devant toi, après
+avoir épuisé tout ce que l'imagination peut fournir
+de parures et d'ornements: tu vis avec plaisir
+les miracles de notre art; tu admiras jusqu'où
+nous avoit emportées l'ardeur de te plaire. Mais
+tu fis bientôt céder ces charmes empruntés à des
+grâces plus naturelles; tu détruisis tout notre
+ouvrage: il fallut nous dépouiller de ces ornements
+qui t'étoient devenus incommodes; il fallut
+paroître à ta vue dans la simplicité de la nature.
+Je comptai pour rien la pudeur, je ne pensai qu'à
+ma gloire. Heureux Usbek, que de charmes furent
+étalés à tes yeux! Nous te vîmes longtemps
+errer d'enchantements en enchantements: ton âme
+incertaine demeura longtemps sans se fixer, chaque
+grâce nouvelle te demandoit un tribut, nous
+fûmes en un moment toutes couvertes de tes baisers;
+tu portas tes curieux regards dans les lieux
+les plus secrets; tu nous fis passer en un instant
+dans mille situations différentes; toujours de nouveaux
+commandements, et une obéissance toujours
+nouvelle. Je te l'avoue, Usbek, une passion encore
+plus vive que l'ambition me fit souhaiter de
+te plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse
+de ton c&oelig;ur; tu me pris, tu me quittas, tu
+revins à moi, et je sus te retenir: le triomphe fut
+tout pour moi, et le désespoir pour mes rivales. Il
+nous sembla que nous fussions seuls dans le
+monde: tout ce qui nous entouroit ne fut plus
+digne de nous occuper. Plût au ciel que mes rivales
+eussent eu le courage de rester témoins de toutes
+les marques d'amour que je reçus de toi! Si
+elles avoient bien vu mes transports, elles auroient
+senti la différence qu'il y a de mon amour au leur;
+elles auroient vu que, si elles pouvoient disputer
+avec moi de charmes, elles ne pouvoient pas disputer
+de sensibilité... Mais où suis-je? Où m'emmène
+ce vain récit? C'est un malheur de n'être
+point aimée; mais c'est un affront de ne l'être
+plus. Tu nous quittes, Usbek, pour aller errer
+dans des climats barbares. Quoi! tu comptes pour
+rien l'avantage d'être aimé? Hélas! tu ne sais pas
+même ce que tu perds! Je pousse des soupirs qui
+ne sont point entendus; mes larmes coulent, et tu
+n'en jouis pas; il semble que l'amour respire dans
+le sérail, et ton insensibilité t'en éloigne sans
+cesse! Ah! mon cher Usbek, si tu savois être
+heureux!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 21 de la lune de Maharram, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_IV" id="LETTRE_IV"></a>LETTRE IV.</h2>
+
+<h3>ZÉPHIS A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Erzeron.</h3>
+
+
+<p>Enfin ce monstre noir a résolu de me désespérer.
+Il veut à toute force m'ôter mon esclave
+Zélide, Zélide qui me sert avec tant d'affection, et
+dont les adroites mains portent partout les ornements
+et les grâces; il ne lui suffit pas que cette
+séparation soit douloureuse, il veut encore qu'elle
+soit déshonorante. Le traître veut regarder comme
+criminels les motifs de ma confiance; et parce
+qu'il s'ennuie derrière la porte, où je le renvoie
+toujours, il ose supposer qu'il a entendu ou vu
+des choses, que je ne sais pas même imaginer. Je
+suis bien malheureuse! Ma retraite, ni ma vertu,
+ne sauroient me mettre à l'abri de ses soupçons
+extravagants: un vil esclave vient m'attaquer jusque
+dans ton c&oelig;ur, et il faut que je m'y défende!
+Non, j'ai trop de respect pour moi-même pour
+descendre jusqu'à des justifications: je ne veux
+d'autre garant de ma conduite que toi-même, que
+ton amour, que le mien, et, s'il faut te le dire, cher
+Usbek, que mes larmes.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 29 de la lune de Maharram, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_V" id="LETTRE_V"></a>LETTRE V.</h2>
+
+<h3>RUSTAN A USBEK</h3>
+
+<h3>A Erzeron.</h3>
+
+
+<p>Tu es le sujet de toutes les conversations d'Ispahan;
+on ne parle que de ton départ: les
+uns l'attribuent à une légèreté d'esprit, les autres
+à quelque chagrin; tes amis seuls te défendent,
+et ils ne persuadent personne. On ne peut
+comprendre que tu puisses quitter tes femmes,
+tes parents, tes amis, ta patrie, pour aller dans
+des climats inconnus aux Persans. La mère de
+Rica est inconsolable; elle te demande son fils,
+que tu lui as, dit-elle, enlevé. Pour moi, mon
+cher Usbek, je me sens naturellement porté à
+approuver tout ce que tu fais: mais je ne saurois
+te pardonner ton absence; et, quelques
+raisons que tu m'en puisses donner, mon c&oelig;ur
+ne les goûtera jamais. Adieu. Aime-moi toujours.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Ispahan, le 28 de la lune de Rebiab 1, 1711<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_VI" id="LETTRE_VI"></a>LETTRE VI.</h2>
+
+<h3>USBEK A SON AMI NESSIR.</h3>
+
+<h3>A Ispahan.</h3>
+
+
+<p>A une journée d'Érivan, nous quittâmes la Perse
+pour entrer dans les terres de l'obéissance
+des Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à
+Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.</p>
+
+<p>Il faut que je te l'avoue, Nessir; j'ai senti
+une douleur secrète quand j'ai perdu la Perse de
+vue, et que je me suis trouvé au milieu des perfides
+Osmanlins. A mesure que j'entrois dans le
+pays de ces profanes, il me sembloit que je devenois
+profane moi-même.</p>
+
+<p>Ma patrie, ma famille, mes amis se sont présentés
+à mon esprit; ma tendresse s'est réveillée;
+une certaine inquiétude a achevé de me troubler,
+et m'a fait connoître que, pour mon repos,
+j'avois trop entrepris.</p>
+
+<p>Mais ce qui afflige le plus mon c&oelig;ur, ce sont
+mes femmes. Je ne puis penser à elles que je ne
+sois dévoré de chagrins.</p>
+
+<p>Ce n'est pas, Nessir, que je les aime: je me
+trouve à cet égard dans une insensibilité qui ne
+me laisse point de désirs. Dans le nombreux sérail
+où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit
+par lui-même: mais, de ma froideur même, il
+sort une jalousie secrète, qui me dévore. Je vois
+une troupe de femmes laissées presque à elles-mêmes;
+je n'ai que des âmes lâches qui m'en
+répondent. J'aurois peine à être en sûreté, si mes
+esclaves étoient fidèles: que sera-ce, s'ils ne le sont
+pas? Quelles tristes nouvelles peuvent m'en venir,
+dans les pays éloignés que je vais parcourir!
+C'est un mal où mes amis ne peuvent porter
+de remède: c'est un lieu dont ils doivent ignorer
+les tristes secrets; et qu'y pourroient-ils faire?
+N'aimerois-je pas mille fois mieux une obscure
+impunité qu'une correction éclatante? Je dépose
+en ton c&oelig;ur tous mes chagrins, mon cher
+Nessir: c'est la seule consolation qui me reste
+dans l'état où je suis.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Erzeron, le 10 de la lune de Rebiab 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_VII" id="LETTRE_VII"></a>LETTRE VII.</h2>
+
+<h3>FATMÉ A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Erzeron.</h3>
+
+
+<p>Il y a deux mois que tu es parti, mon cher
+Usbek; et, dans l'abattement où je suis, je ne
+puis pas me le persuader encore. Je cours tout le
+sérail, comme si tu y étois; je ne suis point désabusée.
+Que veux-tu que devienne une femme
+qui t'aime; qui étoit accoutumée à te tenir dans
+ses bras; qui n'étoit occupée que du soin de te
+donner des preuves de sa tendresse; libre par
+l'avantage de sa naissance, esclave par la violence
+de son amour?</p>
+
+<p>Quand je t'épousai, mes yeux n'avoient point
+encore vu le visage d'un homme: tu es le seul
+dont la vue m'ait été permise<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>; car je ne compte
+point au rang des hommes ces eunuques affreux
+dont la moindre imperfection est de n'être
+point des hommes. Quand je compare la beauté
+de ton visage avec la difformité du leur, je ne puis
+m'empêcher de m'estimer heureuse: mon imagination
+ne me fournit point d'idée plus ravissante
+que les charmes enchanteurs de ta personne.
+Je te le jure, Usbek, quand il me seroit permis
+de sortir de ce lieu où je suis enfermée par la
+nécessité de ma condition; quand je pourrois me
+dérober à la garde qui m'environne; quand il
+me seroit permis de choisir parmi tous les
+hommes qui vivent dans cette capitale des nations;
+Usbek, je te le jure, je ne choisirois que
+toi. Il ne peut y avoir que toi dans le monde qui
+mérites d'être aimé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Les femmes persanes sont beaucoup plus étroitement gardées
+que les femmes turques et les femmes indiennes.</p></div>
+
+<p>Ne pense pas que ton absence m'ait fait négliger
+une beauté qui t'est chère: quoique je ne
+doive être vue de personne, et que les ornements
+dont je me pare soient inutiles à ton bonheur,
+je cherche cependant à m'entretenir dans l'habitude
+de plaire; je ne me couche point que je
+ne me sois parfumée des essences les plus délicieuses.
+Je me rappelle ce temps heureux où tu venois
+dans mes bras; un songe flatteur, qui me séduit,
+me montre ce cher objet de mon amour; mon
+imagination se perd dans ses désirs, comme elle
+se flatte dans ses espérances: je pense quelquefois
+que, dégoûté d'un pénible voyage, tu vas
+revenir à nous: la nuit se passe dans des songes
+qui n'appartiennent ni à la veille ni au sommeil;
+je te cherche à mes côtés, et il me semble
+que tu me fuis; enfin le feu qui me dévore dissipe
+lui-même ces enchantements, et rappelle mes esprits.
+Je me trouve pour lors si animée... Tu ne
+le croirois pas, Usbek; il est impossible de vivre
+dans cet état; le feu coule dans mes veines: que
+ne puis-je t'exprimer ce que je sens si bien? et
+comment sens-je si bien ce que je ne puis t'exprimer?
+Dans ces moments, Usbek, je donnerois
+l'empire du monde pour un seul de tes baisers.
+Qu'une femme est malheureuse d'avoir des désirs
+si violents, lorsqu'elle est privée de celui qui peut
+seul les satisfaire; que, livrée à elle-même, n'ayant
+rien qui puisse la distraire, il faut qu'elle vive dans
+l'habitude des soupirs et dans la fureur d'une
+passion irritée; que, bien loin d'être heureuse,
+elle n'a pas même l'avantage de servir à la félicité
+d'un autre: ornement inutile d'un sérail, gardée
+pour l'honneur et non pas pour le bonheur de
+son époux!</p>
+
+<p>Vous êtes bien cruels, vous autres hommes!
+Vous êtes charmés que nous ayons des désirs
+que nous ne puissions satisfaire: vous nous
+traitez comme si nous étions insensibles, et vous
+seriez bien fâchés que nous le fussions: vous
+croyez que nos désirs, si longtemps mortifiés,
+seront irrités à votre vue. Il y a de la peine à
+se faire aimer; il est plus court d'obtenir de
+notre tempérament ce que vous n'osez espérer
+de votre mérite.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Usbek, adieu. Compte que je
+ne vis que pour t'adorer: mon âme est toute
+pleine de toi; et ton absence, bien loin de te
+faire oublier, animeroit mon amour s'il pouvoit
+devenir plus violent.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le 12 de la lune de Rebiab 1, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_VIII" id="LETTRE_VIII"></a>LETTRE VIII.</h2>
+
+<h3>USBEK A SON AMI RUSTAN.</h3>
+
+<h3>A Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Ta lettre m'a été rendue à Erzeron, où je
+suis. Je m'étois bien douté que mon départ
+feroit du bruit: je ne m'en suis point mis en
+peine: que veux-tu que je suive, la prudence de
+mes ennemis, ou la mienne?</p>
+
+<p>Je parus à la cour dès ma plus tendre jeunesse;
+je le puis dire, mon c&oelig;ur ne s'y corrompit
+point: je formai même un grand dessein,
+j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice,
+je m'en éloignai; mais je m'en approchai ensuite
+pour le démasquer. Je portai la vérité
+jusqu'au pied du trône: j'y parlai un langage
+jusqu'alors inconnu; je déconcertai la flatterie,
+et j'étonnai en même temps les adorateurs et
+l'idole.</p>
+
+<p>Mais quand je vis que ma sincérité m'avoit
+fait des ennemis; que je m'étois attiré la jalousie
+des ministres sans avoir la faveur du prince; que,
+dans une cour corrompue, je ne me soutenois plus
+que par une foible vertu, je résolus de la quitter.
+Je feignis un grand attachement pour les sciences;
+et, à force de le feindre, il me vint réellement. Je ne
+me mêlai plus d'aucunes affaires, et je me retirai
+dans une maison de campagne. Mais ce parti
+même avoit ses inconvénients: je restois toujours
+exposé à la malice de mes ennemis, et je
+m'étois presque ôté les moyens de m'en garantir.
+Quelques avis secrets me firent penser à moi
+sérieusement: je résolus de m'exiler de ma patrie,
+et ma retraite même de la cour m'en fournit un
+prétexte plausible. J'allai au roi; je lui marquai
+l'envie que j'avois de m'instruire dans les sciences
+de l'Occident; je lui insinuai qu'il pourroit tirer
+de l'utilité de mes voyages: je trouvai grâce devant
+ses yeux; je partis, et je dérobai une victime
+à mes ennemis.</p>
+
+<p>Voilà, Rustan, le véritable motif de mon
+voyage. Laisse parler Ispahan; ne me défends
+que devant ceux qui m'aiment. Laisse à mes
+ennemis leurs interprétations malignes: je suis
+trop heureux que ce soit le seul mal qu'ils me
+puissent faire.</p>
+
+<p>On parle de moi à présent: peut-être ne serai-je
+que trop oublié, et que mes amis... Non,
+Rustan, je ne veux point me livrer à cette triste
+pensée: je leur serai toujours cher; je compte
+sur leur fidélité, comme sur la tienne.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_IX" id="LETTRE_IX"></a>LETTRE IX.</h2>
+
+<h3>LE PREMIER EUNUQUE A IBBI.</h3>
+
+<h3>A Erzeron.</h3>
+
+
+<p>Tu suis ton ancien maître dans ses voyages;
+tu parcours les provinces et les royaumes; les
+chagrins ne sauroient faire d'impression sur toi;
+chaque instant te montre des choses nouvelles;
+tout ce que tu vois te récrée, et te fait passer le
+temps sans le sentir.</p>
+
+<p>Il n'en est pas de même de moi, qui, enfermé
+dans une affreuse prison, suis toujours environné
+des mêmes objets et dévoré des mêmes chagrins.
+Je gémis accablé sous le poids des soins et des
+inquiétudes de cinquante années; et, dans le
+cours d'une longue vie, je ne puis pas dire avoir
+eu un jour serein et un moment tranquille.</p>
+
+<p>Lorsque mon premier maître eut formé le cruel
+projet de me confier ses femmes, et m'eut obligé,
+par des séductions soutenues de mille menaces,
+de me séparer pour jamais de moi-même; las
+de servir dans les emplois les plus pénibles, je
+comptai sacrifier mes passions à mon repos et à
+ma fortune. Malheureux que j'étois! mon esprit
+préoccupé me faisoit voir le dédommagement, et
+non pas la perte: j'espérois que je serois délivré
+des atteintes de l'amour par l'impuissance de le
+satisfaire. Hélas! on éteignit en moi l'effet des
+passions, sans en éteindre la cause; et, bien loin
+d'en être soulagé, je me trouvai environné d'objets
+qui les irritoient sans cesse. J'entrai dans le
+sérail, où tout m'inspiroit le regret de ce que
+j'avois perdu: je me sentois animé à chaque instant;
+mille grâces naturelles sembloient ne se découvrir
+à ma vue que pour me désoler; pour
+comble de malheurs, j'avois toujours devant les
+yeux un homme heureux. Dans ce temps de
+trouble, je n'ai jamais conduit une femme dans
+le lit de mon maître, je ne l'ai jamais déshabillée,
+que je ne sois rentré chez moi la rage
+dans le c&oelig;ur, et un affreux désespoir dans l'âme.</p>
+
+<p>Voilà comme j'ai passé ma misérable jeunesse: je
+n'avois de confident que moi-même. Chargé
+d'ennuis et de chagrins, il me les falloit dévorer;
+et ces mêmes femmes que j'étois tenté de regarder
+avec des yeux si tendres, je ne les envisageois
+qu'avec des regards sévères: j'étois perdu
+si elles m'avoient pénétré; quel avantage n'en
+auroient-elles pas pris!</p>
+
+<p>Je me souviens qu'un jour que je mettois une
+femme dans le bain, je me sentis si transporté que
+je perdis entièrement la raison, et que j'osai
+porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus,
+à la première réflexion, que ce jour étoit le
+dernier de mes jours. Je fus pourtant assez heureux
+pour échapper à mille morts; mais la beauté que
+j'avois faite confidente de ma faiblesse me vendit
+bien cher son silence; je perdis entièrement mon
+autorité sur elle, et elle m'a obligé depuis à des
+condescendances qui m'ont exposé mille fois à
+perdre la vie.</p>
+
+<p>Enfin, les feux de la jeunesse ont passé; je suis
+vieux, et je me trouve, à cet égard, dans un état
+tranquille; je regarde les femmes avec indifférence,
+et je leur rends bien tous leurs mépris,
+et tous les tourments qu'elles m'ont fait souffrir.
+Je me souviens toujours que j'étois né pour les
+commander; et il me semble que je redeviens
+homme dans les occasions où je leur commande
+encore. Je les hais depuis que je les envisage de
+sang-froid, et que ma raison me laisse voir toutes
+leurs foiblesses. Quoique je les garde pour un
+autre, le plaisir de me faire obéir me donne
+une joie secrète; quand je les prive de tout, il me
+semble que c'est pour moi, et il m'en revient toujours
+une satisfaction indirecte: je me trouve
+dans le sérail comme dans un petit empire; et
+mon ambition, la seule passion qui me reste, se
+satisfait un peu. Je vois avec plaisir que tout
+roule sur moi, et qu'à tous les instants je suis nécessaire;
+je me charge volontiers de la haine de
+toutes ces femmes, qui m'affermit dans le poste
+où je suis. Aussi n'ont-elles pas affaire à un ingrat:
+elles me trouvent au-devant de tous leurs
+plaisirs les plus innocents, je me présente toujours
+à elles comme une barrière inébranlable;
+elles forment des projets, et je les arrête soudain:
+je m'arme de refus, je me hérisse de scrupules;
+je n'ai jamais dans la bouche que les mots de
+devoir, de vertu, de pudeur, de modestie. Je les
+désespère en leur parlant sans cesse de la foiblesse
+de leur sexe, et de l'autorité du maître; je
+me plains ensuite d'être obligé à tant de sévérité,
+et je semble vouloir leur faire entendre que je
+n'ai d'autre motif que leur propre intérêt, et un
+grand attachement pour elles.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'à mon tour je n'aie un nombre
+infini de désagréments, et que tous les jours ces
+femmes vindicatives ne cherchent à renchérir
+sur ceux que je leur donne: elles ont des revers
+terribles. Il y a entre nous comme un flux et
+un reflux d'empire et de soumission: elles font
+toujours tomber sur moi les emplois les plus humiliants;
+elles affectent un mépris qui n'a point
+d'exemple; et, sans égard pour ma vieillesse, elles
+me font lever, la nuit, dix fois pour la moindre
+bagatelle; je suis accablé sans cesse d'ordres, de
+commandements, d'emplois, de caprices; il semble
+qu'elles se relayent pour m'exercer, et que
+leurs fantaisies se succèdent. Souvent elles se
+plaisent à me faire redoubler de soins; elles me
+font faire de fausses confidences: tantôt on vient
+me dire qu'il a paru un jeune homme autour
+de ces murs, une autre fois qu'on a entendu du
+bruit, ou bien qu'on doit rendre une lettre:
+tout ceci me trouble, et elles rient de ce trouble;
+elles sont charmées de me voir ainsi me tourmenter
+moi-même. Une autre fois elles m'attachent
+derrière leur porte, et m'y enchaînent nuit
+et jour. Elles savent bien feindre des maladies,
+des défaillances, des frayeurs: elles ne manquent
+point de prétexte pour me mener au point où elles
+veulent. Il faut, dans ces occasions, une obéissance
+aveugle et une complaisance sans bornes:
+un refus dans la bouche d'un homme comme
+moi seroit une chose inouïe; et, si je balançois à
+leur obéir, elles seroient en droit de me châtier.
+J'aimerois autant perdre la vie, mon cher Ibbi,
+que de descendre à cette humiliation.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: je ne suis jamais sûr d'être
+un instant dans la faveur de mon maître; j'ai
+autant d'ennemies dans son c&oelig;ur, qui ne songent
+qu'à me perdre: elles ont des quarts d'heure
+où je ne suis point écouté, des quarts d'heure
+où l'on ne refuse rien, des quarts d'heure où
+j'ai toujours tort. Je mène dans le lit de mon
+maître des femmes irritées: crois-tu que l'on y
+travaille pour moi, et que mon parti soit le plus
+fort? J'ai tout à craindre de leurs larmes, de
+leurs soupirs, de leurs embrassements, et de leurs
+plaisirs mêmes: elles sont dans le lieu de leurs
+triomphes; leurs charmes me deviennent terribles:
+les services présents effacent dans un moment
+tous mes services passés; et rien ne peut me
+répondre d'un maître qui n'est plus à lui-même.</p>
+
+<p>Combien de fois m'est-il arrivé de me coucher
+dans la faveur, et de me lever dans la disgrâce!
+Le jour que je fus fouetté si indignement autour du
+sérail, qu'avois-je fait? Je laisse une femme dans
+les bras de mon maître: dès qu'elle le vit enflammé,
+elle versa un torrent de larmes; elle se
+plaignit, et ménagea si bien ses plaintes, qu'elles
+augmentoient à mesure de l'amour qu'elle faisoit
+naître. Comment aurois-je pu me soutenir dans
+un moment si critique? Je fus perdu lorsque je
+m'y attendois le moins; je fus la victime d'une
+négociation amoureuse, et d'un traité que les soupirs
+avoient fait. Voilà, cher Ibbi, l'état cruel
+dans lequel j'ai toujours vécu.</p>
+
+<p>Que tu es heureux! tes soins se bornent uniquement
+à la personne d'Usbek. Il t'est facile de lui
+plaire et de te maintenir dans sa faveur jusques
+au dernier de tes jours.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_X" id="LETTRE_X"></a>LETTRE X.</h2>
+
+<h3>MIRZA A SON AMI USBEK.</h3>
+
+<h3>A Erzeron.</h3>
+
+
+<p>Tu étois le seul qui pût me dédommager de l'absence
+de Rica; et il n'y avoit que Rica qui pût
+me consoler de la tienne. Tu nous manques, Usbek:
+tu étois l'âme de notre société. Qu'il faut de
+violence pour rompre les engagements que le c&oelig;ur
+et l'esprit ont formés!</p>
+
+<p>Nous disputons ici beaucoup; nos disputes roulent
+ordinairement sur la morale. Hier on mit en
+question si les hommes étoient heureux par les
+plaisirs et les satisfactions des sens, ou par la pratique
+de la vertu. Je t'ai souvent ouï dire que les
+hommes étoient nés pour être vertueux, et que la
+justice est une qualité qui leur est aussi propre
+que l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que
+tu veux dire.</p>
+
+<p>J'ai parlé à des mollaks, qui me désespèrent
+avec leurs passages de l'Alcoran: car je ne leur
+parle pas comme vrai croyant, mais comme
+homme, comme citoyen, comme père de famille.
+Adieu.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XI" id="LETTRE_XI"></a>LETTRE XI.</h2>
+
+<h3>USBEK A MIRZA.</h3>
+
+<h3>A Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne;
+tu descends jusqu'à me consulter; tu me crois
+capable de t'instruire. Mon cher Mirza, il y a une
+chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion
+que tu as conçue de moi: c'est ton amitié,
+qui me la procure.</p>
+
+<p>Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas
+cru devoir employer des raisonnements fort abstraits.
+Il y a de certaines vérités qu'il ne suffit pas
+de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir:
+telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce
+morceau d'histoire te touchera plus qu'une philosophie
+subtile.</p>
+
+<p>Il y avoit en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte,
+qui descendoit de ces anciens Troglodytes
+qui, si nous en croyons les historiens, ressembloient
+plus à des bêtes qu'à des hommes.
+Ceux-ci n'étoient point si contrefaits, ils n'étoient
+point velus comme des ours, ils ne siffloient point,
+ils avoient des yeux; mais ils étoient si méchants
+et si féroces, qu'il n'y avoit parmi eux aucun principe
+d'équité ni de justice.</p>
+
+<p>Ils avoient un roi d'une origine étrangère, qui,
+voulant corriger la méchanceté de leur naturel,
+les traitoit sévèrement; mais ils conjurèrent contre
+lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille
+royale.</p>
+
+<p>Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir
+un gouvernement; et, après bien des dissensions,
+ils créèrent des magistrats. Mais à peine les
+eurent-ils élus, qu'ils leur devinrent insupportables;
+et ils les massacrèrent encore.</p>
+
+<p>Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta
+plus que son naturel sauvage. Tous les
+particuliers convinrent qu'ils n'obéiroient plus à
+personne; que chacun veilleroit uniquement à
+ses intérêts, sans consulter ceux des autres.</p>
+
+<p>Cette résolution unanime flattoit extrêmement
+tous les particuliers. Ils disoient: Qu'ai-je affaire
+d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je
+ne me soucie point? Je penserai uniquement à
+moi. Je vivrai heureux: que m'importe que les
+autres le soient? Je me procurerai tous mes besoins;
+et, pourvu que je les aie, je ne me soucie
+point que tous les autres Troglodytes soient misérables.</p>
+
+<p>On étoit dans le mois où l'on ensemence les
+terres; chacun dit: Je ne labourerai mon champ
+que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut
+pour me nourrir; une plus grande quantité me
+seroit inutile: je ne prendrai point de la peine
+pour rien.</p>
+
+<p>Les terres de ce petit royaume n'étoient pas de
+même nature: il y en avoit d'arides et de montagneuses,
+et d'autres qui, dans un terrain bas,
+étoient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année,
+la sécheresse fut très-grande; de manière que
+les terres qui étoient dans les lieux élevés manquèrent
+absolument, tandis que celles qui purent
+être arrosées furent très-fertiles: ainsi les peuples
+des montagnes périrent presque tous de faim par
+la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager
+la récolte.</p>
+
+<p>L'année d'ensuite fut très-pluvieuse: les lieux
+élevés se trouvèrent d'une fertilité extraordinaire,
+et les terres basses furent submergées. La moitié
+du peuple cria une seconde fois famine; mais ces
+misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils
+l'avoient été eux-mêmes.</p>
+
+<p>Un des principaux habitants avoit une femme
+fort belle; son voisin en devint amoureux, et l'enleva:
+il s'émut une grande querelle; et, après bien
+des injures et des coups, ils convinrent de s'en
+remettre à la décision d'un Troglodyte qui, pendant
+que la république subsistoit, avoit eu quelque
+crédit. Ils allèrent à lui, et voulurent lui dire
+leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que
+cette femme soit à vous ou à vous? J'ai mon
+champ à labourer; je n'irai peut-être pas employer
+mon temps à terminer vos différends et à
+travailler à vos affaires, tandis que je négligerai
+les miennes; je vous prie de me laisser en repos,
+et de ne m'importuner plus de vos querelles. Là-dessus
+il les quitta, et s'en alla travailler ses terres.
+Le ravisseur, qui étoit le plus fort, jura qu'il
+mourroit plutôt que de rendre cette femme; et
+l'autre, pénétré de l'injustice de son voisin et de
+la dureté du juge, s'en retournoit désespéré, lorsqu'il
+trouva dans son chemin une femme jeune et
+belle, qui revenoit de la fontaine. Il n'avoit plus
+de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien
+davantage lorsqu'il apprit que c'étoit la femme de
+celui qu'il avoit voulu prendre pour juge, et qui
+avoit été si peu sensible à son malheur: il l'enleva,
+et l'emmena dans sa maison.</p>
+
+<p>Il y avoit un homme qui possédoit un champ
+assez fertile, qu'il cultivoit avec grand soin: deux
+de ses voisins s'unirent ensemble, le chassèrent de
+sa maison, occupèrent son champ; ils firent entre
+eux une union pour se défendre contre tous ceux
+qui voudroient l'usurper; et effectivement ils se
+soutinrent par là pendant plusieurs mois; mais un
+des deux, ennuyé de partager ce qu'il pouvoit
+avoir tout seul, tua l'autre, et devint seul maître
+du champ. Son empire ne fut pas long: deux autres
+Troglodytes vinrent l'attaquer; il se trouva
+trop foible pour se défendre, et il fut massacré.</p>
+
+<p>Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine
+qui étoit à vendre; il en demanda le prix; le marchand
+dit en lui-même: Naturellement je ne devrois
+espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il
+en faut pour acheter deux mesures de blé; mais je
+la vais vendre quatre fois davantage, afin d'avoir
+huit mesures. Il fallut en passer par là, et payer le
+prix demandé. Je suis bien aise, dit le marchand;
+j'aurai du blé à présent. Que dites-vous? reprit
+l'étranger; vous avez besoin de blé? J'en ai à vendre:
+il n'y a que le prix qui vous étonnera peut-être;
+car vous saurez que le blé est extrêmement
+cher, et que la famine règne presque partout:
+mais rendez-moi mon argent, et je vous donnerai
+une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire
+autrement, dussiez-vous crever de faim.</p>
+
+<p>Cependant une maladie cruelle ravageoit la contrée.
+Un médecin habile y arriva du pays voisin,
+et donna ses remèdes si à propos, qu'il guérit
+tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie
+eut cessé, il alla chez tous ceux qu'il avoit
+traités demander son salaire; mais il ne trouva
+que des refus: il retourna dans son pays, et il y
+arriva accablé des fatigues d'un si long voyage.
+Mais bientôt après il apprit que la même maladie
+se faisoit sentir de nouveau, et affligeoit plus que
+jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui cette
+fois, et n'attendirent pas qu'il vînt chez eux.
+Allez, leur dit-il, hommes injustes, vous avez
+dans l'âme un poison plus mortel que celui dont
+vous voulez guérir; vous ne méritez pas d'occuper
+une place sur la terre, parce que vous n'avez
+point d'humanité, et que les règles de l'équité vous
+sont inconnues: je croirois offenser les dieux, qui
+vous punissent, si je m'opposois à la justice de leur
+colère.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Erzeron, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XII" id="LETTRE_XII"></a>LETTRE XII.</h2>
+
+<h3>USBEK AU MÊME.</h3>
+
+<h3>A Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes
+périrent par leur méchanceté même, et
+furent les victimes de leurs propres injustices. De
+tant de familles, il n'en resta que deux qui échappèrent
+aux malheurs de la nation. Il y avoit dans
+ce pays deux hommes bien singuliers: ils avoient
+de l'humanité; ils connaissoient la justice; ils aimoient
+la vertu; autant liés par la droiture de leur
+c&oelig;ur que par la corruption de celui des autres, ils
+voyoient la désolation générale, et ne la ressentoient
+que par la pitié: c'étoit le motif d'une union
+nouvelle. Ils travailloient avec une sollicitude
+commune pour l'intérêt commun; ils n'avoient
+de différends que ceux qu'une douce et tendre
+amitié faisoit naître; et dans l'endroit du pays le
+plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes
+de leur présence, ils menoient une vie heureuse
+et tranquille: la terre sembloit produire
+d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.</p>
+
+<p>Ils aimoient leurs femmes, et ils en étoient tendrement
+chéris. Toute leur attention étoit d'élever
+leurs enfants à la vertu. Ils leur représentoient
+sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et
+leur mettoient devant les yeux cet exemple si touchant;
+ils leur faisoient surtout sentir que l'intérêt
+des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt
+commun; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir
+se perdre; que la vertu n'est point une chose qui
+doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder
+comme un exercice pénible; et que la justice pour
+autrui est une charité pour nous.</p>
+
+<p>Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux,
+qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent.
+Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux
+s'accrut par d'heureux mariages: le nombre augmenta,
+l'union fut toujours la même; et la vertu,
+bien loin de s'affoiblir dans la multitude, fut fortifiée,
+au contraire, par un plus grand nombre
+d'exemples.</p>
+
+<p>Qui pourroit représenter ici le bonheur de ces
+Troglodytes? Un peuple si juste devoit être chéri
+des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connoître,
+il apprit à les craindre; et la religion vint
+adoucir dans les m&oelig;urs ce que la nature y avoit
+laissé de trop rude.</p>
+
+<p>Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux.
+Les jeunes filles, ornées de fleurs, et les jeunes
+garçons, les célébroient par leurs danses, et par
+les accords d'une musique champêtre; on faisoit
+ensuite des festins, où la joie ne régnoit pas moins
+que la frugalité. C'étoit dans ces assemblées que
+parloit la nature naïve, c'est là qu'on apprenoit à
+donner le c&oelig;ur et à le recevoir; c'est là que la
+pudeur virginale faisoit en rougissant un aveu
+surpris, mais bientôt confirmé par le consentement
+des pères; et c'est là que les tendres mères
+se plaisoient à prévoir par avance une union douce
+et fidèle.</p>
+
+<p>On alloit au temple pour demander les faveurs
+des dieux: ce n'étoit pas les richesses et une onéreuse
+abondance; de pareils souhaits étoient indignes
+des heureux Troglodytes; ils ne savoient les
+désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étoient
+au pied des autels que pour demander la santé de
+leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de
+leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants.
+Les filles y venoient apporter le tendre
+sacrifice de leur c&oelig;ur, et ne leur demandoient
+d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte
+heureux.</p>
+
+<p>Le soir, lorsque les troupeaux quittoient les
+prairies, et que les b&oelig;ufs fatigués avoient ramené
+la charrue, ils s'assembloient; et, dans un repas
+frugal, ils chantoient les injustices des premiers
+Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante
+avec un nouveau peuple, et sa félicité: ils
+chantoient ensuite les grandeurs des dieux, leurs
+faveurs toujours présentes aux hommes qui les
+implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne
+les craignent pas; ils décrivoient ensuite les délices
+de la vie champêtre et le bonheur d'une condition
+toujours parée de l'innocence. Bientôt ils s'abandonnoient
+à un sommeil que les soins et les chagrins
+n'interrompoient jamais.</p>
+
+<p>La nature ne fournissoit pas moins à leurs désirs
+qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la
+cupidité étoit étrangère: ils se faisoient des présents,
+où celui qui donnoit croyoit toujours avoir
+l'avantage. Le peuple troglodyte se regardoit
+comme une seule famille; les troupeaux étoient
+presque toujours confondus; la seule peine qu'on
+s'épargnoit ordinairement, c'étoit de les partager.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Erzeron, le 6 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XIII" id="LETTRE_XIII"></a>LETTRE XIII.</h2>
+
+<h3>USBEK AU MÊME.</h3>
+
+
+<p>Je ne saurois assez te parler de la vertu des
+Troglodytes. Un d'eux disoit un jour: Mon
+père doit demain labourer son champ; je me
+lèverai deux heures avant lui, et quand il ira à
+son champ, il le trouvera tout labouré.</p>
+
+<p>Un autre disoit en lui-même: Il me semble que
+ma s&oelig;ur a du goût pour un jeune Troglodyte de
+nos parents; il faut que je parle à mon père, et
+que je le détermine à faire ce mariage.</p>
+
+<p>On vint dire à un autre que des voleurs avoient
+enlevé son troupeau: J'en suis bien fâché, dit-il;
+car il y avoit une génisse toute blanche que je voulois
+offrir aux dieux.</p>
+
+<p>On entendoit dire à un autre: Il faut que j'aille
+au temple remercier les dieux; car mon frère, que
+mon père aime tant et que je chéris si fort, a recouvré
+la santé.</p>
+
+<p>Ou bien: Il y a un champ qui touche celui de
+mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les
+jours exposés aux ardeurs du soleil; il faut que
+j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres
+gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur
+ombre.</p>
+
+<p>Un jour que plusieurs Troglodytes étoient assemblés,
+un vieillard parla d'un jeune homme qu'il
+soupçonnoit d'avoir commis une mauvaise action,
+et lui en fit des reproches. Nous ne croyons pas
+qu'il ait commis ce crime, dirent les jeunes Troglodytes;
+mais, s'il l'a fait, puisse-t-il mourir le
+dernier de sa famille!</p>
+
+<p>On vint dire à un Troglodyte que des étrangers
+avoient pillé sa maison et avoient tout emporté.
+S'ils n'étoient pas injustes, répondit-il, je souhaiterois
+que les dieux leur en donnassent un plus
+long usage qu'à moi.</p>
+
+<p>Tant de prospérités ne furent pas regardées sans
+envie: les peuples voisins s'assemblèrent; et, sous
+un vain prétexte, ils résolurent d'enlever leurs
+troupeaux. Dès que cette résolution fut connue,
+les Troglodytes envoyèrent au-devant d'eux des
+ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi:</p>
+
+<p>«Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlevé
+vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos
+campagnes? Non: nous sommes justes, et nous
+craignons les dieux. Que demandez-vous donc de
+nous? Voulez-vous de la laine pour vous faire des
+habits? voulez-vous du lait de nos troupeaux, ou
+des fruits de nos terres? Posez bas les armes; venez
+au milieu de nous, et nous vous donnerons
+de tout cela. Mais nous jurons, par ce qu'il y a de
+plus sacré, que, si vous entrez dans nos terres
+comme ennemis, nous vous regarderons comme
+un peuple injuste, et que nous vous traiterons
+comme des bêtes farouches.»</p>
+
+<p>Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ces
+peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des
+Troglodytes, qu'ils ne croyoient défendus que par
+leur innocence.</p>
+
+<p>Mais ils étoient bien disposés à la défense. Ils
+avoient mis leurs femmes et leurs enfants au milieu
+d'eux. Ils furent étonnés de l'injustice de leurs
+ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur
+nouvelle s'étoit emparée de leur c&oelig;ur: l'un vouloit
+mourir pour son père, un autre pour sa femme
+et ses enfants, celui-ci pour ses frères, celui-là
+pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte; la
+place de celui qui expiroit étoit d'abord prise par
+un autre, qui, outre la cause commune, avoit encore
+une mort particulière à venger.</p>
+
+<p>Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu.
+Ces peuples lâches, qui ne cherchoient que le
+butin, n'eurent pas honte de fuir; et ils cédèrent
+à la vertu des Troglodytes, même sans en être
+touchés.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Erzeron, le 9 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XIV" id="LETTRE_XIV"></a>LETTRE XIV.</h2>
+
+<h3>USBEK AU MÊME.</h3>
+
+
+<p>Comme le peuple grossissoit tous les jours, les
+Troglodytes crurent qu'il étoit à propos de se
+choisir un roi: ils convinrent qu'il falloit déférer
+la couronne à celui qui étoit le plus juste; et ils
+jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable
+par son âge et par une longue vertu. Il n'avoit pas
+voulu se trouver à cette assemblée; il s'étoit retiré
+dans sa maison, le c&oelig;ur serré de tristesse.</p>
+
+<p>Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre
+le choix qu'on avoit fait de lui: A Dieu
+ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux Troglodytes,
+que l'on puisse croire qu'il n'y a personne
+parmi eux de plus juste que moi! Vous me déférez
+la couronne, et, si vous le voulez absolument,
+il faudra bien que je la prenne; mais comptez que
+je mourrai de douleur d'avoir vu en naissant les
+Troglodytes libres, et de les voir aujourd'hui assujettis.
+A ces mots, il se mit à répandre un torrent
+de larmes. Malheureux jour! disoit-il; et pourquoi
+ai-je tant vécu? Puis il s'écria d'une voix sévère:
+Je vois bien ce que c'est, ô Troglodytes! votre
+vertu commence à vous peser. Dans l'état où vous
+êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez
+vertueux malgré vous; sans cela vous ne sauriez
+subsister, et vous tomberiez dans le malheur de
+vos premiers pères. Mais ce joug vous paroît trop
+dur: vous aimez mieux être soumis à un prince,
+et obéir à ses lois, moins rigides que vos m&oelig;urs.
+Vous savez que pour lors vous pourrez contenter
+votre ambition, acquérir des richesses, et languir
+dans une lâche volupté; et que, pourvu que vous
+évitiez de tomber dans les grands crimes, vous
+n'aurez pas besoin de la vertu. Il s'arrêta un moment,
+et ses larmes coulèrent plus que jamais. Et
+que prétendez-vous que je fasse? Comment se
+peut-il que je commande quelque chose à un
+Troglodyte? Voulez-vous qu'il fasse une action
+vertueuse parce que je la lui commande, lui qui
+la feroit tout de même sans moi, et par le seul
+penchant de la nature? O Troglodytes! je suis à la
+fin de mes jours, mon sang est glacé dans mes
+veines, je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux:
+pourquoi voulez-vous que je les afflige, et que je
+sois obligé de leur dire que je vous ai laissés sous
+un autre joug que celui de la vertu?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Erzeron, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XV" id="LETTRE_XV"></a>LETTRE XV.</h2>
+
+<h3>LE PREMIER EUNUQUE A JARON,</h3>
+
+<h3>EUNUQUE NOIR.</h3>
+
+<h3>A Erzeron.</h3>
+
+
+<p>Je prie le ciel qu'il te ramène dans ces lieux, et
+te dérobe à tous les dangers.</p>
+
+<p>Quoique je n'aie guère jamais connu cet engagement
+qu'on appelle amitié, et que je me sois
+enveloppé tout entier dans moi-même, tu m'as
+cependant fait sentir que j'avois encore un c&oelig;ur;
+et, pendant que j'étois de bronze pour tous ces
+esclaves qui vivoient sous mes lois, je voyois
+croître ton enfance avec plaisir.</p>
+
+<p>Le temps vint où mon maître jeta sur toi les
+yeux. Il s'en falloit bien que la nature eût encore
+parlé, lorsque le fer te sépara de la nature. Je ne
+te dirai point si je te plaignis, ou si je sentis du
+plaisir à te voir élevé jusqu'à moi. J'apaisai tes
+pleurs et tes cris. Je crus te voir prendre une
+seconde naissance, et sortir d'une servitude
+où tu devois toujours obéir, pour entrer dans
+une servitude où tu devois commander. Je pris
+soin de ton éducation. La sévérité, toujours
+inséparable des instructions, te fit longtemps
+ignorer que tu m'étois cher. Tu me l'étois pourtant;
+et je te dirai que je t'aimois comme un
+père aime son fils, si ces noms de père et de fils
+pouvoient convenir à notre destinée.</p>
+
+<p>Tu vas parcourir les pays habités par les
+chrétiens, qui n'ont jamais cru. Il est impossible
+que tu n'y contractes bien des souillures.
+Comment le prophète pourroit-il te regarder
+au milieu de tant de millions de ses ennemis?
+Je voudrois que mon maître fît, à son retour,
+le pèlerinage de la Mecque: vous vous purifieriez
+tous dans la terre des anges.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XVI" id="LETTRE_XVI"></a>LETTRE XVI.</h2>
+
+<h3>USBAK AU MOLLAK MÉHÉMET ALI,</h3>
+
+<h3>GARDIEN DES TROIS TOMBEAUX.</h3>
+
+<h3>A Com.</h3>
+
+
+<p>Pourquoi vis-tu dans les tombeaux, divin
+mollak? Tu es bien plus fait pour le séjour
+des étoiles. Tu te caches sans doute de peur
+d'obscurcir le soleil: tu n'as point de taches
+comme cet astre; mais, comme lui, tu te couvres
+Pde nuages.</p>
+
+<p>Ta science est un abîme plus profond que
+l'Océan; ton esprit est plus perçant que Zufagar,
+cette épée d'Ali, qui avoit deux pointes;
+tu sais ce qui se passe dans les neuf ch&oelig;urs des
+puissances célestes; tu lis l'Alcoran sur la poitrine
+de notre divin prophète; et, lorsque tu
+trouves quelque passage obscur, un ange, par
+son ordre, déploie ses ailes rapides, et descend
+du trône pour t'en révéler le secret.</p>
+
+<p>Je pourrois par ton moyen avoir avec les séraphins
+une intime correspondance: car enfin,
+treizième immaum, n'es-tu pas le centre où le ciel
+et la terre aboutissent, et le point de communication
+entre l'abîme et l'empyrée?</p>
+
+<p>Je suis au milieu d'un peuple profane: permets
+que je me purifie avec toi; souffre que je
+tourne mon visage vers les lieux sacrés que tu
+habites; distingue-moi des méchants, comme on
+distingue, au lever de l'aurore, le filet blanc d'avec
+le filet noir; aide-moi de tes conseils; prends
+soin de mon âme; enivre-la de l'esprit des prophètes;
+nourris-la de la science du paradis, et
+permets que je mette ses plaies à tes pieds.
+Adresse tes lettres sacrées à Erzeron, où je resterai
+quelques mois.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Erzeron, le 11 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XVII" id="LETTRE_XVII"></a>LETTRE XVII.</h2>
+
+<h3>USBEK AU MÊME.</h3>
+
+
+<p>Je ne puis, divin mollak, calmer mon impatience:
+je ne saurois attendre ta sublime
+réponse. J'ai des doutes, il faut les fixer: je sens
+que ma raison s'égare; ramène-la dans le droit
+chemin; viens m'éclairer, source de lumière;
+foudroie avec ta plume divine les difficultés
+que je vais te proposer; fais-moi pitié de moi-même,
+et rougir de la question que je vais
+faire.</p>
+
+<p>D'où vient que notre législateur nous prive
+de la chair de pourceau, et de toutes les viandes
+qu'il appelle immondes? D'où vient qu'il nous
+défend de toucher un corps mort, et que, pour
+purifier notre âme, il nous ordonne de nous
+laver sans cesse le corps? Il me semble que les
+choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni impures:
+je ne puis concevoir aucune qualité inhérente
+au sujet qui puisse les rendre telles. La
+boue ne nous paroît sale que parce qu'elle
+blesse notre vue, ou quelque autre de nos sens:
+mais, en elle-même, elle ne l'est pas plus que l'or
+et les diamants. L'idée de souillure contractée
+par l'attouchement d'un cadavre ne nous est venue
+que d'une certaine répugnance naturelle que
+nous en avons. Si les corps de ceux qui ne se
+lavent point ne blessoient ni l'odorat ni la vue,
+comment auroit-on pu s'imaginer qu'ils fussent
+impurs?</p>
+
+<p>Les sens, divin mollak, doivent donc être les
+seuls juges de la pureté ou de l'impureté des
+choses. Mais, comme les objets n'affectent point
+les hommes de la même manière; que ce qui
+donne une sensation agréable aux uns en produit
+une dégoûtante chez les autres, il suit que le témoignage
+des sens ne peut servir ici de règle, à
+moins qu'on ne dise que chacun peut à sa fantaisie
+décider ce point, et distinguer, pour ce qui le
+concerne, les choses pures d'avec celles qui ne le
+sont pas.</p>
+
+<p>Mais cela même, sacré mollak, ne renverseroit-il
+pas les distinctions établies par notre divin
+prophète, et les points fondamentaux de la loi
+qui a été écrite de la main des anges?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XVIII" id="LETTRE_XVIII"></a>LETTRE XVIII.</h2>
+
+<h3>MÉHÉMET ALI, SERVITEUR DES PROPHÈTES,</h3>
+
+<h3>A USBEK.</h3>
+
+
+<p>Vous nous faites toujours des questions qu'on a
+faites mille fois à notre saint prophète. Que ne
+lisez-vous les traditions des docteurs? que n'allez-vous
+à cette source pure de toute intelligence?
+vous trouveriez tous vos doutes résolus.</p>
+
+<p>Malheureux, qui, toujours embarrassés des
+choses de la terre, n'avez jamais regardé d'un &oelig;il
+fixe celles du ciel, et qui révérez la condition des
+mollaks, sans oser ni l'embrasser ni la suivre!</p>
+
+<p>Profanes, qui n'entrez jamais dans les secrets de
+l'Éternel, vos lumières ressemblent aux ténèbres
+de l'abîme, et les raisonnements de votre esprit
+sont comme la poussière que vos pieds font élever
+lorsque le soleil est dans son midi, dans le mois
+ardent de Chahban.</p>
+
+<p>Aussi le zénith de votre esprit ne va pas au
+nadir de celui du moindre des immaums<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Votre
+vaine philosophie est cet éclair qui annonce
+l'orage et l'obscurité: vous êtes au milieu de la
+tempête, et vous errez au gré des vents.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les
+Persans.</p></div>
+
+<p>Il est bien facile de répondre à votre difficulté:
+il ne faut pour cela que vous raconter ce qui arriva
+un jour à notre saint prophète, lorsque, tenté
+par les chrétiens, éprouvé par les juifs, il confondit
+également et les uns et les autres.</p>
+
+<p>Le juif Abdias Ibesalon lui demanda pourquoi
+Dieu avoit défendu de manger de la chair de
+pourceau. Ce n'est pas sans raison, reprit le prophète:
+c'est un animal immonde; et je vais vous en
+convaincre. Il fit sur sa main, avec de la boue, la
+figure d'un homme; il la jeta à terre et lui cria:
+Levez-vous! Sur-le-champ, un homme se leva, et
+dit: Je suis Japhet, fils de Noé. Avois-tu les cheveux
+aussi blancs quand tu es mort? lui dit le
+saint prophète. Non, répondit-il: mais, quand tu
+m'as réveillé, j'ai cru que le jour du jugement
+étoit venu: et j'ai eu une si grande frayeur, que
+mes cheveux ont blanchi tout à coup.</p>
+
+<p>Or çà, raconte-moi, lui dit l'envoyé de Dieu,
+toute l'histoire de l'arche de Noé. Japhet obéit, et
+détailla exactement tout ce qui s'étoit passé les
+premiers mois; après quoi il parla ainsi:</p>
+
+<p>Nous mîmes les ordures de tous les animaux
+dans un côté de l'arche; ce qui la fit si fort pencher,
+que nous en eûmes une peur mortelle, surtout
+nos femmes, qui se lamentoient de la belle
+manière. Notre père Noé ayant été au conseil de
+Dieu, il lui commanda de prendre l'éléphant, de
+lui faire tourner la tête vers le côté qui penchait.
+Ce grand animal fit tant d'ordures, qu'il en
+naquit un cochon. Croyez-vous, Usbek, que, depuis
+ce temps-là nous nous en soyons abstenus,
+et que nous l'ayons regardé comme un animal immonde?</p>
+
+<p>Mais, comme le cochon remuoit tous les jours
+ces ordures, il s'éleva une telle puanteur dans
+l'arche, qu'il ne put lui-même s'empêcher d'éternuer;
+et il sortit de son nez un rat, qui alloit rongeant
+tout ce qui se trouvoit devant lui: ce qui
+devint si insupportable à Noé, qu'il crut qu'il
+étoit à propos de consulter Dieu encore. Il lui ordonna
+de donner au lion un grand coup sur le
+front, qui éternua aussi, et fit sortir de son nez un
+chat. Croyez-vous que ces animaux soient encore
+immondes? Que vous en semble?</p>
+
+<p>Quand donc vous n'apercevez pas la raison de
+l'impureté de certaines choses, c'est que vous en
+ignorez beaucoup d'autres, et que vous n'avez pas
+la connoissance de ce qui s'est passé entre Dieu,
+les anges et les hommes. Vous ne savez pas l'histoire
+de l'éternité; vous n'avez point lu les livres
+qui sont écrits au ciel; ce qui vous en a été révélé
+n'est qu'une petite partie de la bibliothèque divine;
+et ceux qui, comme nous, en approchent
+de plus près, tandis qu'ils sont en cette vie, sont
+encore dans l'obscurité et les ténèbres. Adieu.
+Mahomet soit dans votre c&oelig;ur.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Com, le dernier de la lune de Chahban, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XIX" id="LETTRE_XIX"></a>LETTRE XIX.</h2>
+
+<h3>USBEK A SON AMI RUSTAN.</h3>
+
+<h3>A Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Nous n'avons séjourné que huit jours à Tocat:
+après trente-cinq jours de marche, nous
+sommes arrivés à Smyrne.</p>
+
+<p>De Tocat à Smyrne, on ne trouve pas une seule
+ville qui mérite qu'on la nomme. J'ai vu avec
+étonnement la foiblesse de l'empire des Osmanlins.
+Ce corps malade ne se soutient pas par un
+régime doux et tempéré, mais par des remèdes
+violents, qui l'épuisent et le minent sans cesse.</p>
+
+<p>Les pachas, qui n'obtiennent leurs emplois qu'à
+force d'argent, entrent ruinés dans les provinces,
+et les ravagent comme des pays de conquête. Une
+milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices.
+Les places sont démantelées, les villes désertes,
+les campagnes désolées, la culture des terres et le
+commerce entièrement abandonnés.</p>
+
+<p>L'impunité règne dans ce gouvernement sévère:
+les chrétiens qui cultivent les terres, les
+juifs qui lèvent les tributs, sont exposés à mille
+violences.</p>
+
+<p>La propriété des terres est incertaine, et, par
+conséquent, l'ardeur de les faire valoir ralentie:
+il n'y a ni titre, ni possession, qui vaillent contre
+le caprice de ceux qui gouvernent.</p>
+
+<p>Ces barbares ont tellement abandonné les arts,
+qu'ils ont négligé jusques à l'art militaire. Pendant
+que les nations d'Europe se raffinent tous les
+jours, ils restent dans leur ancienne ignorance,
+et ils ne s'avisent de prendre leurs nouvelles inventions
+qu'après qu'elles s'en sont servi mille
+fois contre eux.</p>
+
+<p>Ils n'ont nulle expérience sur la mer, nulle habileté
+dans la man&oelig;uvre. On dit qu'une poignée
+de chrétiens sortis d'un rocher<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> font suer tous les
+Ottomans, et fatiguent leur empire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce sont apparemment les chevaliers de Malte.</p></div>
+
+<p>Incapables de faire le commerce, ils souffrent
+presque avec peine que les Européens, toujours
+laborieux et entreprenants, viennent le faire: ils
+croient faire grâce à ces étrangers de permettre
+qu'ils les enrichissent.</p>
+
+<p>Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai
+traversée, je n'ai trouvé que Smyrne qu'on puisse
+regarder comme une ville riche et puissante. Ce
+sont les Européens qui la rendent telle, et il ne
+tient pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à toutes
+les autres.</p>
+
+<p>Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire,
+qui, avant deux siècles, sera le théâtre des
+triomphes de quelque conquérant.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Smyrne, le 2 de la lune de Rhamazan, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XX" id="LETTRE_XX"></a>LETTRE XX.</h2>
+
+<h3>USBEK A ZACHI, SA FEMME.</h3>
+
+<h3>Au sérail d'Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Vous m'avez offensé, Zachi; et je sens dans
+mon c&oelig;ur des mouvements que vous devriez
+craindre, si mon éloignement ne vous laissoit le
+temps de changer de conduite, et d'apaiser la violente
+jalousie dont je suis tourmenté.</p>
+
+<p>J'apprends qu'on vous a trouvée seule avec
+Nadir, eunuque blanc, qui payera de sa tête son
+infidélité et sa perfidie. Comment vous êtes-vous
+oubliée jusqu'à ne pas sentir qu'il ne vous est pas
+permis de recevoir dans votre chambre un eunuque
+blanc, tandis que vous en avez de noirs destinés
+à vous servir? Vous avez beau me dire que
+des eunuques ne sont pas des hommes, et que
+votre vertu vous met au-dessus des pensées que
+pourroit faire naître en vous une ressemblance
+imparfaite; cela ne suffit ni pour vous ni pour
+moi: pour vous, parce que vous faites une chose
+que les lois du sérail vous défendent; pour moi,
+en ce que vous m'ôtez l'honneur, en vous exposant
+à des regards; que dis-je, à des regards?
+peut-être aux entreprises d'un perfide qui vous
+aura souillée par ses crimes, et plus encore par ses
+regrets et le désespoir de son impuissance.</p>
+
+<p>Vous me direz peut-être que vous m'avez été
+toujours fidèle. Eh! pouviez-vous ne l'être pas?
+Comment auriez-vous trompé la vigilance des
+eunuques noirs, qui sont si surpris de la vie que
+vous menez? Comment auriez-vous pu briser ces
+verrous et ces portes qui vous tiennent enfermée?
+Vous vous vantez d'une vertu qui n'est pas libre:
+et peut-être que vos désirs impurs vous ont ôté
+mille fois le mérite et le prix de cette fidélité que
+vous vantez tant.</p>
+
+<p>Je veux que vous n'ayez point fait tout ce que
+j'ai lieu de soupçonner; que ce perfide n'ait point
+porté sur vous ses mains sacriléges; que vous
+ayez refusé de prodiguer à sa vue les délices de
+son maître; que, couverte de vos habits, vous
+ayez laissé cette foible barrière entre lui et vous;
+que, frappé lui-même d'un saint respect, il ait
+baissé les yeux; que, manquant à sa hardiesse, il
+ait tremblé sur les châtiments qu'il se prépare:
+quand tout cela seroit vrai, il ne l'est pas moins
+que vous avez fait une chose qui est contre votre
+devoir. Et, si vous l'avez violé gratuitement sans
+remplir vos inclinations déréglées, qu'eussiez-vous
+fait pour les satisfaire? Que feriez-vous encore si
+vous pouviez sortir de ce lieu sacré, qui est pour
+vous une dure prison, comme il est pour vos
+compagnes un asile favorable contre les atteintes
+du vice, un temple sacré où votre sexe perd sa
+foiblesse, et se trouve invincible, malgré tous les
+désavantages de la nature? Que feriez-vous si,
+laissée à vous-même, vous n'aviez pour vous défendre
+que votre amour pour moi, qui est si grièvement
+offensé, et votre devoir, que vous avez si
+indignement trahi? Que les m&oelig;urs du pays où
+vous vivez sont saintes, qui vous arrachent à l'attentat
+des plus vils esclaves! Vous devez me rendre
+grâce de la gêne où je vous fais vivre, puisque
+ce n'est que par là que vous méritez encore de
+vivre.</p>
+
+<p>Vous ne pouvez souffrir le chef des eunuques,
+parce qu'il a toujours les yeux sur votre conduite,
+et qu'il vous donne ses sages conseils. Sa laideur,
+dites-vous, est si grande que vous ne pouvez le
+voir sans peine: comme si, dans ces sortes de
+postes, on mettoit de plus beaux objets. Ce qui
+vous afflige est de n'avoir pas à sa place l'eunuque
+blanc qui vous déshonore.</p>
+
+<p>Mais que vous a fait votre première esclave?
+Elle vous a dit que les familiarités que vous preniez
+avec la jeune Zélide étoient contre la bienséance:
+voilà la raison de votre haine.</p>
+
+<p>Je devrois être, Zachi, un juge sévère; je ne
+suis qu'un époux qui cherche à vous trouver innocente.
+L'amour que j'ai pour Roxane, ma
+nouvelle épouse, m'a laissé toute la tendresse que
+je dois avoir pour vous, qui n'êtes pas moins
+belle. Je partage mon amour entre vous deux; et
+Roxane n'a d'autre avantage que celui que la
+vertu peut ajouter à la beauté.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXI" id="LETTRE_XXI"></a>LETTRE XXI.</h2>
+
+<h3>USBEK AU PREMIER EUNUQUE BLANC.</h3>
+
+
+<p>Vous devez trembler à l'ouverture de cette lettre,
+ou plutôt vous le deviez lorsque vous souffrîtes
+la perfidie de Nadir. Vous qui, dans une
+vieillesse froide et languissante, ne pouvez sans
+crime lever les yeux sur les redoutables objets de
+mon amour; vous à qui il n'est jamais permis de
+mettre un pied sacrilége sur la porte du lieu terrible
+qui les dérobe à tous les regards, vous souffrez
+que ceux dont la conduite vous est confiée aient
+fait ce que vous n'auriez pas la témérité de faire,
+et vous n'apercevez pas la foudre toute prête à
+tomber sur eux et sur vous?</p>
+
+<p>Et qui êtes-vous, que de vils instruments que je
+puis briser à ma fantaisie; qui n'existez qu'autant
+que vous savez obéir; qui n'êtes dans le monde
+que pour vivre sous mes lois, ou pour mourir dès
+que je l'ordonne; qui ne respirez qu'autant que
+mon bonheur, mon amour, ma jalousie même,
+ont besoin de votre bassesse; et enfin qui ne
+pouvez avoir d'autre partage que la soumission,
+d'autre âme que mes volontés, d'autre espérance
+que ma félicité?</p>
+
+<p>Je sais que quelques-unes de mes femmes souffrent
+impatiemment les lois austères du devoir;
+que la présence continuelle d'un eunuque noir
+les ennuie; qu'elles sont fatiguées de ces objets
+affreux, qui leur sont donnés pour les ramener à
+leur époux; je le sais: mais vous qui vous prêtez
+à ce désordre, vous serez puni d'une manière à
+faire trembler tous ceux qui abusent de ma confiance.</p>
+
+<p>Je jure par tous les prophètes du ciel, et par
+Ali, le plus grand de tous, que, si vous vous écartez
+de votre devoir, je regarderai votre vie comme
+celle des insectes que je trouve sous mes pieds.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXII" id="LETTRE_XXII"></a>LETTRE XXII.</h2>
+
+<h3>JARON AU PREMIER EUNUQUE.</h3>
+
+
+<p>A mesure qu'Usbek s'éloigne du sérail, il tourne
+sa tête vers ses femmes sacrées; il soupire, il
+verse des larmes; sa douleur s'aigrit, ses soupçons
+se fortifient. Il veut augmenter le nombre de leurs
+gardiens. Il va me renvoyer, avec tous les noirs
+qui l'accompagnent. Il ne craint plus pour lui: il
+craint pour ce qui lui est mille fois plus cher que
+lui-même.</p>
+
+<p>Je vais donc vivre sous tes lois, et partager tes
+soins. Grand Dieu! qu'il faut de choses pour rendre
+un seul homme heureux!</p>
+
+<p>La nature sembloit avoir mis les femmes dans la
+dépendance, et les en avoir retirées: le désordre
+naissoit entre les deux sexes, parce que leurs droits
+étoient réciproques. Nous sommes entrés dans le
+plan d'une nouvelle harmonie: nous avons mis
+entre les femmes et nous la haine; et entre les
+hommes et les femmes, l'amour.</p>
+
+<p>Mon front va devenir sévère. Je laisserai tomber
+des regards sombres. La joie fuira de mes lèvres.
+Le dehors sera tranquille, et l'esprit inquiet. Je
+n'attendrai point les rides de la vieillesse pour en
+montrer les chagrins.</p>
+
+<p>J'aurois eu du plaisir à suivre mon maître dans
+l'Occident; mais ma volonté est son bien. Il veut
+que je garde ses femmes; je les garderai avec fidélité.
+Je sais comment je dois me conduire avec ce
+sexe qui, quand on ne lui permet pas d'être vain,
+commence à devenir superbe, et qu'il est moins
+aisé d'humilier que d'anéantir. Je tombe sous tes
+regards.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXIII" id="LETTRE_XXIII"></a>LETTRE XXIII.</h2>
+
+<h3>USBEK A SON AMI IBBEN.</h3>
+
+
+<p>Nous sommes arrivés à Livourne dans quarante
+jours de navigation. C'est une ville
+nouvelle; elle est un témoignage du génie des
+ducs de Toscane, qui ont fait d'un village marécageux
+la ville d'Italie la plus florissante.</p>
+
+<p>Les femmes y jouissent d'une grande liberté:
+elles peuvent voir les hommes à travers certaines
+fenêtres qu'on nomme jalousies, elles peuvent sortir
+tous les jours avec quelques vieilles qui les
+accompagnent: elles n'ont qu'un voile<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Leurs
+beaux-frères, leurs oncles, leurs neveux peuvent
+les voir sans que le mari s'en formalise presque
+jamais.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Les Persanes en ont quatre.</p></div>
+
+<p>C'est un grand spectacle pour un mahométan
+de voir pour la première fois une ville chrétienne.
+Je ne parle pas des choses qui frappent d'abord
+tous les yeux, comme la différence des édifices,
+des habits, des principales coutumes: il y a,
+jusque dans les moindres bagatelles, quelque
+chose de singulier que je sens et que je ne sais pas
+dire.</p>
+
+<p>Nous partirons demain pour Marseille: notre
+séjour n'y sera pas long. Le dessein de Rica et le
+mien est de nous rendre incessamment à Paris, qui
+est le siége de l'empire d'Europe. Les voyageurs
+cherchent toujours les grandes villes, qui sont
+une espèce de patrie commune à tous les étrangers.
+Adieu. Sois persuadé que je t'aimerai toujours.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Livourne, le 12 de la lune de Saphar, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXIV" id="LETTRE_XXIV"></a>LETTRE XXIV.</h2>
+
+<h3>RICA A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous
+avons toujours été dans un mouvement continuel.
+Il faut bien des affaires avant qu'on soit
+logé, qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé,
+et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires,
+qui manquent toutes à la fois.</p>
+
+<p>Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y
+sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne sont habitées
+que par des astrologues. Tu juges bien qu'une
+ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les
+unes sur les autres, est extrêmement peuplée; et
+que, quand tout le monde est descendu dans la rue,
+il s'y fait un bel embarras.</p>
+
+<p>Tu ne le croirois pas peut-être, depuis un
+mois que je suis ici, je n'y ai encore vu marcher
+personne. Il n'y a pas de gens au monde qui tirent
+mieux partie de leur machine que les Français;
+ils courent; ils volent: les voitures lentes d'Asie,
+le pas réglé de nos chameaux, les feroient tomber
+en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce
+train, et qui vais souvent à pied sans changer d'allure,
+j'enrage quelquefois comme un chrétien:
+car encore passe qu'on m'éclabousse depuis les
+pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner
+les coups de coude que je reçois régulièrement et
+périodiquement. Un homme qui vient après moi
+et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un
+autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain
+où le premier m'avoit pris; et je n'ai pas fait
+cent pas, que je suis plus brisé que si j'avois fait
+dix lieues.</p>
+
+<p>Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te
+parler à fond des m&oelig;urs et des coutumes européennes:
+je n'en ai moi-même qu'une légère idée,
+et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.</p>
+
+<p>Le roi de France est le plus puissant prince de
+l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi
+d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses
+que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets,
+plus inépuisable que les mines. On lui a vu
+entreprendre ou soutenir de grandes guerres,
+n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à
+vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses
+troupes se trouvoient payées, ses places munies,
+et ses flottes équipées.</p>
+
+<p>D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce
+son empire sur l'esprit même de ses sujets; il les
+fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million
+d'écus dans son trésor, et qu'il en ait besoin de
+deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut
+deux, et ils le croient. S'il a une guerre difficile à
+soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à
+leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier
+est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il
+va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit
+de toutes sortes de maux en les touchant, tant
+est grande la force et la puissance qu'il a sur les
+esprits.</p>
+
+<p>Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t'étonner:
+il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est
+pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même
+de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape:
+tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un;
+que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que
+le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres
+choses de cette espèce<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Il faut qu'un Turc voie, parle et pense en Turc: c'est à
+quoi des gens ne font point attention en lisant les <i>Lettres persanes</i>.
+(<span class="smcap">Mont.</span>, <i>Lettre à l'abbé de Guasco, du 4 octobre 1752</i>.)</p></div>
+
+<p>Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point
+lui laisser perdre l'habitude de croire, il lui donne
+de temps en temps, pour l'exercer, de certains articles
+de croyance. Il y a deux ans qu'il lui envoya
+un grand écrit qu'il appela <i>constitution</i>, et voulut
+obliger, sous de grandes peines, ce prince et ses
+sujets de croire tout ce qui y étoit contenu. Il
+réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt,
+et donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns
+d'entre eux se révoltèrent, et dirent qu'ils ne
+vouloient rien croire de tout ce qui étoit dans cet
+écrit. Ce sont les femmes qui ont été les motrices
+de toute cette révolte qui divise toute la cour, tout
+le royaume et toutes les familles. Cette <i>constitution</i>
+leur défend de lire un livre que tous les
+chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est proprement
+leur Alcoran. Les femmes, indignées de
+l'outrage fait à leur sexe, soulèvent tout contre la
+<i>constitution</i>: elles ont mis les hommes de leur
+parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point
+avoir de privilége. Il faut pourtant avouer que ce
+moufti ne raisonne pas mal; et, par le grand Ali,
+il faut qu'il ait été instruit des principes de notre
+sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une
+création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes
+nous disent qu'elles n'entreront point dans le
+paradis, pourquoi faut-il qu'elles se mêlent de lire
+un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin
+du paradis?</p>
+
+<p>J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent
+du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à
+les croire.</p>
+
+<p>On dit que, pendant qu'il faisoit la guerre à ses
+voisins, qui s'étoient tous ligués contre lui, il avoit
+dans son royaume un nombre innombrable d'ennemis
+invisibles qui l'entouroient; on ajoute qu'il
+les a cherchés pendant plus de trente ans, et que,
+malgré les soins infatigables de certains dervis qui
+ont sa confiance, il n'en a pu trouver un seul. Ils
+vivent avec lui: ils sont à sa cour, dans sa capitale,
+dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant
+on dit qu'il aura le chagrin de mourir
+sans les avoir trouvés. On diroit qu'ils existent en
+général, et qu'ils ne sont plus rien en particulier:
+c'est un corps; mais point de membres. Sans
+doute que le ciel veut punir ce prince de n'avoir
+pas été assez modéré envers les ennemis qu'il a
+vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et
+dont le génie et le destin sont au-dessus du sien.</p>
+
+<p>Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des
+choses bien éloignées du caractère et du génie persan.
+C'est bien la même terre qui nous porte tous
+deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux
+du pays où tu es, sont des hommes bien différents.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXV" id="LETTRE_XXV"></a>LETTRE XXV.</h2>
+
+<h3>USBEK A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>J'ai reçu une lettre de ton neveu Rhédi: il me
+mande qu'il quitte Smyrne, dans le dessein de
+voir l'Italie; que l'unique but de son voyage est de
+s'instruire, et de se rendre par là plus digne de toi.
+Je te félicite d'avoir un neveu qui sera quelque
+jour la consolation de ta vieillesse.</p>
+
+<p>Rica t'écrit une longue lettre; il m'a dit qu'il te
+parloit beaucoup de ce pays-ci. La vivacité de son
+esprit fait qu'il saisit tout avec promptitude: pour
+moi, qui pense plus lentement, je ne suis en
+état de te rien dire.</p>
+
+<p>Tu es le sujet de nos conversations les plus tendres:
+nous ne pouvons assez parler du bon accueil
+que tu nous as fait à Smyrne, et des services que ton
+amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu, généreux
+Ibben, trouver partout des amis aussi reconnaissants
+et aussi fidèles que nous!</p>
+
+<p>Puissé-je te revoir bientôt, et retrouver avec toi
+ces jours heureux qui coulent si doucement entre
+deux amis! Adieu.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXVI" id="LETTRE_XXVI"></a>LETTRE XXVI.</h2>
+
+<h3>USBEK A ROXANE.</h3>
+
+<h3>Au sérail d'Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Que vous êtes heureuse, Roxane, d'être dans
+le doux pays de Perse, et non pas dans ces climats
+empoisonnés où l'on ne connoît ni la pudeur
+ni la vertu! Que vous êtes heureuse! Vous vivez
+dans mon sérail comme dans le séjour de l'innocence,
+inaccessible aux attentats de tous les humains;
+vous vous trouvez avec joie dans une heureuse
+impuissance de faillir; jamais homme ne vous
+a souillée de ses regards lascifs; votre beau-père
+même, dans la liberté des festins, n'a jamais vu
+votre belle bouche: vous n'avez jamais manqué
+de vous attacher un bandeau sacré pour la couvrir.
+Heureuse Roxane, quand vous avez été à la campagne,
+vous avez toujours eu des eunuques, qui
+ont marché devant vous, pour donner la mort à
+tous les téméraires qui n'ont pas fui à votre vue.
+Moi-même, à qui le ciel vous a donnée pour faire
+mon bonheur, quelle peine n'ai-je pas eue pour me
+rendre maître de ce trésor, que vous défendiez
+avec tant de constance! Quel chagrin pour moi,
+dans les premiers jours de notre mariage, de ne
+pas vous voir! Et quelle impatience quand je vous
+eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant pas;
+vous l'irritiez, au contraire, par les refus obstinés
+d'une pudeur alarmée: vous me confondiez avec
+tous ces hommes à qui vous vous cachez sans
+cesse. Vous souvient-il de ce jour où je vous perdis
+parmi vos esclaves, qui me trahirent, et vous
+dérobèrent à mes recherches? Vous souvient-il de
+cet autre où, voyant vos larmes impuissantes,
+vous employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter
+les fureurs de mon amour? Vous souvient-il,
+lorsque toutes les ressources vous manquèrent, de
+celles que vous trouvâtes dans votre courage?
+Vous mîtes le poignard à la main, et menaçâtes
+d'immoler un époux qui vous aimoit, s'il continuoit
+à exiger de vous ce que vous chérissiez plus
+que votre époux même. Deux mois se passèrent
+dans ce combat de l'amour et de la vertu. Vous
+poussâtes trop loin vos chastes scrupules: vous
+ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue;
+vous défendîtes jusqu'à la dernière extrémité
+une virginité mourante: vous me regardâtes
+comme un ennemi qui vous avoit fait un outrage;
+non pas comme un époux qui vous avoit aimée;
+vous fûtes plus de trois mois que vous n'osiez me
+regarder sans rougir: votre air confus sembloit
+me reprocher l'avantage que j'avois pris. Je n'avois
+pas même une possession tranquille; vous
+me dérobiez tout ce que vous pouviez de ces
+charmes et de ces grâces; et j'étois enivré des
+plus grandes faveurs sans avoir obtenu les
+moindres.</p>
+
+<p>Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous
+n'auriez pas été si troublée: les femmes y ont
+perdu toute retenue: elles se présentent devant
+les hommes à visage découvert, comme si elles
+vouloient demander leur défaite; elles les cherchent
+de leurs regards; elle les voient dans les
+mosquées, les promenades, chez elles même;
+l'usage de se faire servir par des eunuques leur est
+inconnu. Au lieu de cette noble simplicité et de
+cette aimable pudeur qui règne parmi vous, on
+voit une impudence brutale à laquelle il est impossible
+de s'accoutumer.</p>
+
+<p>Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous vous sentiriez
+outragée dans l'affreuse ignominie où votre
+sexe est descendu; vous fuiriez ces abominables
+lieux, et vous soupireriez pour cette douce retraite,
+où vous trouvez l'innocence, où vous êtes sûre
+de vous-même, où nul péril ne vous fait trembler,
+où enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de
+perdre jamais l'amour que vous me devez.</p>
+
+<p>Quand vous relevez l'éclat de votre teint par les
+plus belles couleurs; quand vous vous parfumez
+tout le corps des essences les plus précieuses;
+quand vous vous parez de vos plus beaux habits;
+quand vous cherchez à vous distinguer de vos
+compagnes par les grâces de la danse et par la douceur
+de votre chant; que vous combattez gracieusement
+avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement,
+je ne puis pas m'imaginer que vous ayez
+d'autre objet que celui de me plaire; et quand je
+vous vois rougir modestement, que vos regards
+cherchent les miens, que vous vous insinuez dans
+mon c&oelig;ur par des paroles douces et flatteuses,
+je ne saurois, Roxane, douter de votre amour.</p>
+
+<p>Mais que puis-je penser des femmes d'Europe?
+L'art de composer leur teint, les ornements dont
+elles se parent, les soins qu'elles prennent de leur
+personne, le désir continuel de plaire qui les
+occupe, sont autant de taches faites à leur vertu et
+d'outrages à leur époux.</p>
+
+<p>Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent
+l'attentat aussi loin qu'une pareille conduite
+devroit le faire croire, et qu'elles portent la débauche
+à cet excès horrible, qui fait frémir, de violer
+absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de
+femmes assez abandonnées pour porter le crime si
+loin: elles portent toutes dans leur c&oelig;ur un certain
+caractère de vertu qui y est gravé, que la
+naissance donne et que l'éducation affoiblit, mais
+ne détruit pas. Elles peuvent bien se relâcher des
+devoirs extérieurs que la pudeur exige; mais,
+quand il s'agit de faire les derniers pas, la nature
+se révolte. Aussi, quand nous vous enfermons si
+étroitement, que nous vous faisons garder par
+tant d'esclaves, que nous gênons si fort vos désirs
+lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous
+craignions la dernière infidélité, mais c'est que
+nous savons que la pureté ne sauroit être trop
+grande, et que la moindre tache peut la corrompre.</p>
+
+<p>Je vous plains, Roxane. Votre chasteté,
+si longtemps éprouvée, méritoit un époux qui ne
+vous eût jamais quittée, et qui pût lui-même
+réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 7 de la lune de Rhégeb, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXVII" id="LETTRE_XXVII"></a>LETTRE XXVII.</h2>
+
+<h3>USBEK A NESSIR.</h3>
+
+<h3>A Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Nous sommes à présent à Paris, cette superbe
+rivale de la ville du soleil<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ispahan (c'est <i>ville des chevaux</i>, qu'il eût fallu dire).</p></div>
+
+<p>Lorsque je partis de Smyrne, je chargeai mon
+ami Ibben de te faire tenir une boîte où il y avoit
+quelques présents pour toi; tu recevras cette lettre
+par la même voie. Quoique éloigné de lui de cinq
+ou six cents lieues, je lui donne de mes nouvelles,
+et je reçois des siennes aussi facilement que s'il
+étoit à Ispahan, et moi à Com. J'envoie mes lettres
+à Marseille, d'où il part continuellement des
+vaisseaux pour Smyrne; de là, il envoie celles qui
+sont pour la Perse par les caravanes d'Arméniens
+qui partent tous les jours pour Ispahan.</p>
+
+<p>Rica jouit d'une santé parfaite: la force de sa
+constitution, sa jeunesse et sa gaieté naturelle, le
+mettent au-dessus de toutes les épreuves.</p>
+
+<p>Mais, pour moi, je ne me porte pas bien: mon
+corps et mon esprit sont abattus; je me livre à
+des réflexions qui deviennent tous les jours plus
+tristes; ma santé, qui s'affoiblit, me tourne vers
+ma patrie, et me rend ce pays-ci plus étranger.</p>
+
+<p>Mais, cher Nessir, je te conjure, fais en sorte
+que mes femmes ignorent l'état où je suis. Si elles
+m'aiment, je veux épargner leurs larmes; et si
+elles ne m'aiment pas, je ne veux point augmenter
+leur hardiesse.</p>
+
+<p>Si mes eunuques me croyoient en danger, s'ils
+pouvoient espérer l'impunité d'une lâche complaisance,
+ils cesseroient bientôt d'être sourds à la
+voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux
+rochers et remue les choses inanimées.</p>
+
+<p>Adieu, Nessir; j'ai du plaisir à te donner des
+marques de ma confiance.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXVIII" id="LETTRE_XXVIII"></a>LETTRE XXVIII.</h2>
+
+<h3>RICA A ***.</h3>
+
+
+<p>Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu'elle
+se passe tous les jours à Paris.</p>
+
+<p>Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après-dînée,
+et va jouer une espèce de scène que j'ai
+entendu appeler comédie. Le grand mouvement
+est sur une estrade, qu'on nomme le théâtre. Aux
+deux côtés on voit, dans de petits réduits qu'on
+nomme loges, des hommes et des femmes qui
+jouent ensemble des scènes muettes, à peu près
+comme celles qui sont en usage en notre Perse.</p>
+
+<p>Tantôt c'est une amante affligée qui exprime sa
+langueur; tantôt une autre, avec des yeux vifs et
+un air passionné, dévore des yeux son amant, qui
+la regarde de même: toutes les passions sont
+peintes sur les visages, et exprimées avec une éloquence
+qui n'en est que plus vive pour être
+muette. Là les acteurs ne paroissent qu'à demi-corps,
+et ont ordinairement un manchon, par
+modestie, pour cacher leurs bras. Il y a en bas une
+troupe de gens debout qui se moquent de ceux
+qui sont en haut sur le théâtre, et ces derniers
+rient à leur tour de ceux qui sont en bas.</p>
+
+<p>Mais ceux qui prennent le plus de peine sont
+quelques jeunes gens, qu'on prend pour cet effet
+dans un âge peu avancé pour soutenir à la fatigue.
+Ils sont obligés d'être partout: ils passent par des
+endroits qu'eux seuls connoissent, montent avec
+une adresse surprenante d'étage en étage; ils sont
+en haut, en bas, dans toutes les loges; ils plongent,
+pour ainsi dire; on les perd, ils reparoissent;
+souvent ils quittent le lieu de la scène, et vont
+jouer dans un autre. On en voit même qui, par
+un prodige qu'on n'auroit osé espérer de leurs
+béquilles, marchent et vont comme les autres.
+Enfin on se rend à des salles où l'on joue une
+comédie particulière: on commence par des révérences,
+on continue par des embrassades. On
+dit que la connoissance la plus légère met un
+homme en droit d'en étouffer un autre: il semble
+que le lieu inspire de la tendresse. En effet, on
+dit que les princesses qui y règnent ne sont point
+cruelles; et, si on en excepte deux ou trois heures par
+jour, où elles sont assez sauvages, on peut dire
+que le reste du temps elles sont traitables, et que
+c'est une ivresse qui les quitte aisément.</p>
+
+<p>Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de
+même dans un autre endroit qu'on nomme l'Opéra:
+toute la différence est que l'on parle à l'un,
+et chante à l'autre. Un de mes amis me mena
+l'autre jour dans la loge où se déshabilloit une des
+principales actrices. Nous fîmes si bien connoissance,
+que le lendemain je reçus d'elle cette
+lettre:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«<span class="smcap">Monsieur</span>,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Je suis la plus malheureuse fille du monde;
+j'ai toujours été la plus vertueuse actrice de
+l'Opéra. Il y a sept ou huit mois, que j'étois dans
+la loge où vous me vîtes hier; comme je m'habillois
+en prêtresse de Diane, un jeune abbé
+vint m'y trouver; et, sans respect pour mon
+habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me
+ravit mon innocence. J'ai beau exagérer le
+sacrifice que je lui ai fait, il se met à rire, et me
+soutient qu'il m'a trouvée très-profane. Cependant
+je suis si grosse, que je n'ose plus me
+présenter sur le théâtre: car je suis, sur le chapitre
+de l'honneur, d'une délicatesse inconcevable;
+et je soutiens toujours qu'à une fille
+bien née il est plus facile de faire perdre la vertu
+que la modestie. Avec cette délicatesse, vous
+jugez bien que ce jeune abbé n'eût jamais
+réussi, s'il ne m'avoit promis de se marier avec
+moi: un motif si légitime me fit passer sur les
+petites formalités ordinaires, et commencer par
+où j'aurois dû finir. Mais, puisque son infidélité
+m'a déshonorée, je ne veux plus vivre à l'Opéra,
+où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de
+quoi vivre: car, à présent que j'avance en âge,
+et que je perds du côté des charmes, ma pension,
+qui est toujours la même, semble diminuer
+tous les jours. J'ai appris par un homme
+de votre suite que l'on faisoit un cas infini,
+dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que,
+si j'étois à Ispahan, ma fortune seroit aussitôt
+faite. Si vous vouliez m'accorder votre protection,
+et m'emmener avec vous dans ce
+pays-là, vous auriez l'avantage de faire du bien
+à une fille qui, par sa vertu et sa conduite, ne
+se rendroit pas indigne de vos bontés. Je
+suis...»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXIX" id="LETTRE_XXIX"></a>LETTRE XXIX.</h2>
+
+<h3>RICCA A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Le pape est le chef des chrétiens. C'est une
+vieille idole qu'on encense par habitude. Il
+étoit autrefois redoutable aux princes mêmes, car il
+les déposoit aussi facilement que nos magnifiques
+sultans déposent les rois d'Irimette et de Géorgie.
+Mais on ne le craint plus. Il se dit successeur
+d'un des premiers chrétiens, qu'on appelle saint
+Pierre: et c'est certainement une riche succession,
+car il a des trésors immenses et un grand
+pays sous sa domination.</p>
+
+<p>Les évêques sont des gens de loi qui lui sont
+subordonnés, et ont sous son autorité deux fonctions
+bien différentes. Quand ils sont assemblés, ils
+font, comme lui, des articles de foi; quand ils
+sont en particulier, ils n'ont guère d'autre fonction
+que de dispenser d'accomplir la loi. Car tu
+sauras que la religion chrétienne est chargée
+d'une infinité de pratiques très-difficiles; et,
+comme on a jugé qu'il est moins aisé de remplir
+ses devoirs que d'avoir des évêques qui en dispensent,
+on a pris ce dernier parti pour l'utilité
+publique. Ainsi, si on ne veut pas faire le rhamazan,
+si on ne veut pas s'assujettir aux formalités des
+mariages, si on veut rompre ses v&oelig;ux, si on veut
+se marier contre les défenses de la loi, quelquefois
+même si on veut revenir contre son serment, on
+va à l'évêque ou au pape, qui donne aussitôt la
+dispense.</p>
+
+<p>Les évêques ne font pas des articles de foi de
+leur propre mouvement. Il y a un nombre infini
+de docteurs, la plupart dervis, qui soulèvent entre
+eux mille questions nouvelles sur la religion: on
+les laisse disputer longtemps, et la guerre dure
+jusqu'à ce qu'une décision vienne la terminer.</p>
+
+<p>Aussi puis-je t'assurer qu'il n'y a jamais eu de
+royaume où il y ait eu tant de guerres civiles que
+dans celui de Christ.</p>
+
+<p>Ceux qui mettent au jour quelque proposition
+nouvelle sont d'abord appelés hérétiques. Chaque
+hérésie a son nom, qui est, pour ceux qui y
+sont engagés, comme le mot de ralliement. Mais
+n'est hérétique qui ne veut: il n'y a qu'à partager
+le différend par la moitié, et donner une distinction
+à ceux qui accusent d'hérésie; et, quelle que
+soit la distinction, intelligible ou non, elle rend
+un homme blanc comme de la neige, et il peut se
+faire appeler orthodoxe.</p>
+
+<p>Ce que je te dis est bon pour la France et l'Allemagne:
+car j'ai ouï dire qu'en Espagne et en
+Portugal il y a de certains dervis qui n'entendent
+point raillerie, et qui font brûler un homme
+comme de la paille. Quand on tombe entre les
+mains de ces gens-là, heureux celui qui a toujours
+prié Dieu avec de petits grains de bois à la
+main, qui a porté sur lui deux morceaux de drap
+attachés à deux rubans, et qui a été quelquefois
+dans une province qu'on appelle la Galice! sans
+cela un pauvre diable est bien embarrassé. Quand
+il jureroit comme un païen qu'il est orthodoxe,
+on pourroit bien ne pas demeurer d'accord des
+qualités, et le brûler comme hérétique: il auroit
+beau donner sa distinction; point de distinction;
+il seroit en cendres avant que l'on eût seulement
+pensé à l'écouter.</p>
+
+<p>Les autres juges présument qu'un accusé est
+innocent; ceux-ci le présument toujours coupable.
+Dans le doute, ils tiennent pour règle de se
+déterminer du côté de la rigueur; apparemment
+parce qu'ils croient les hommes mauvais; mais,
+d'un autre côté, ils en ont si bonne opinion,
+qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir;
+car ils reçoivent le témoignage des ennemis capitaux,
+des femmes de mauvaise vie, de ceux qui
+exercent une profession infâme. Ils font dans leur
+sentence un petit compliment à ceux qui sont revêtus
+d'une chemise de soufre, et leur disent
+qu'ils sont bien fâchés de les voir si mal habillés,
+qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont
+au désespoir de les avoir condamnés; mais, pour
+se consoler, ils confisquent tous les biens de ces
+malheureux à leur profit.</p>
+
+<p>Heureuse la terre qui est habitée par les enfants
+des prophètes! Ces tristes spectacles y sont
+inconnus<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. La sainte religion que les anges y ont
+apportée se défend par sa vérité même; elle n'a
+point besoin de ces moyens violents pour se
+maintenir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Les Persans sont les plus tolérants de tous les mahométans.</p></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 4 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXX" id="LETTRE_XXX"></a>LETTRE XXX.</h2>
+
+<h3>RICA AU MÊME.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui
+va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai,
+je fus regardé comme si j'avois été envoyé du ciel:
+vieillards, hommes, femmes, enfants, tous vouloient
+me voir. Si je sortois, tout le monde se
+mettoit aux fenêtres; si j'étois aux Tuileries, je
+voyois aussitôt un cercle se former autour de
+moi; les femmes mêmes faisoient un arc-en-ciel
+nuancé de mille couleurs, qui m'entouroit. Si
+j'étois aux spectacles, je voyois aussitôt cent lorgnettes
+dressées contre ma figure: enfin jamais
+homme n'a tant été vu que moi. Je souriois quelquefois
+d'entendre des gens qui n'étoient presque
+jamais sortis de leur chambre, qui disoient entre
+eux: Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose
+admirable! Je trouvois de mes portraits partout;
+je me voyois multiplié dans toutes les boutiques,
+sur toutes les cheminées, tant on craignoit de ne
+m'avoir pas assez vu.</p>
+
+<p>Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à
+charge: je ne me croyois pas un homme si curieux
+et si rare; et, quoique j'aie très-bonne opinion
+de moi, je ne me serois jamais imaginé que
+je dusse troubler le repos d'une grande ville où je
+n'étois point connu. Cela me fit résoudre à quitter
+l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne,
+pour voir s'il resteroit encore dans ma physionomie
+quelque chose d'admirable. Cet essai me fit
+connoître ce que je valois réellement. Libre de
+tous les ornements étrangers, je me vis apprécié
+au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon
+tailleur, qui m'avoit fait perdre en un instant l'attention
+et l'estime publique; car j'entrai tout à
+coup dans un néant affreux. Je demeurois quelquefois
+une heure dans une compagnie sans
+qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion
+d'ouvrir la bouche; mais, si quelqu'un, par
+hasard, apprenoit à la compagnie que j'étois
+Persan, j'entendois aussitôt autour de moi un
+bourdonnement: Ah! ah! Monsieur est Persan?
+C'est une chose bien extraordinaire! Comment
+peut-on être Persan?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXI" id="LETTRE_XXXI"></a>LETTRE XXXI.</h2>
+
+<h3>RHÉDI A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>Je suis à présent à Venise, mon cher Usbek. On
+peut avoir vu toutes les villes du monde, et être
+surpris en arrivant à Venise: on sera toujours
+étonné de voir une ville, des tours et des mosquées
+sortir de dessous l'eau, et de trouver un
+peuple innombrable dans un endroit où il ne devroit
+y avoir que des poissons.</p>
+
+<p>Mais cette ville profane manque du trésor le
+plus précieux qui soit au monde, c'est-à-dire
+d'eau vive; il est impossible d'y accomplir une
+seule ablution légale. Elle est en abomination à
+notre saint prophète, et il ne la regarde jamais du
+haut du ciel qu'avec colère.</p>
+
+<p>Sans cela, mon cher Usbek, je serois charmé
+de vivre dans une ville où mon esprit se forme
+tous les jours. Je m'instruis des secrets du commerce,
+des intérêts des princes, de la forme de
+leur gouvernement; je ne néglige pas même les
+superstitions européennes; je m'applique à la
+médecine, à la physique, à l'astronomie; j'étudie
+les arts; enfin je sors des nuages qui couvroient
+mes yeux dans le pays de ma naissance.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Venise, le 16 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXII" id="LETTRE_XXXII"></a>LETTRE XXXII.</h2>
+
+<h3>RICA À ***.</h3>
+
+
+<p>J'allai l'autre jour voir une maison où l'on entretient
+environ trois cents personnes assez
+pauvrement. J'eus bientôt fait, car l'église ni les
+bâtiments ne méritent pas d'être regardés. Ceux
+qui sont dans cette maison étoient assez gais;
+plusieurs d'entre eux jouoient aux cartes, ou à
+d'autres jeux que je ne connois point. Comme je
+sortois, un de ces hommes sortoit aussi; et,
+m'ayant entendu demander le chemin du Marais,
+qui est le quartier le plus éloigné de Paris: J'y
+vais, me dit-il, et je vous y conduirai; suivez-moi.
+Il me mena à merveille, me tira de tous les
+embarras, et me sauva adroitement des carrosses
+et des voitures. Nous étions près d'arriver, quand
+la curiosité me prit. Mon bon ami, lui dis-je, ne
+pourrois-je point savoir qui vous êtes? Je suis
+aveugle, Monsieur, me répondit-il. Comment! lui
+dis-je, vous êtes aveugle! Et que ne priiez-vous
+cet honnête homme qui jouoit aux cartes avec
+vous de nous conduire? Il est aveugle aussi, me
+répondit-il: il y a quatre cents ans que nous
+sommes trois cents aveugles dans cette maison où
+vous m'avez trouvé. Mais il faut que je vous
+quitte: voilà la rue que vous demandiez; je
+vais me mettre dans la foule; j'entre dans cette
+église, où, je vous jure, j'embarrasserai plus les
+gens qu'ils ne m'embarrasseront.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 17 de la lune de Chalval, 1712.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXIII" id="LETTRE_XXXIII"></a>LETTRE XXXIII.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Le vin est si cher à Paris, par les impôts que
+l'on y met, qu'il semble qu'on ait entrepris d'y
+faire exécuter les préceptes du divin Alcoran, qui
+défend d'en boire.</p>
+
+<p>Lorsque je pense aux funestes effets de cette liqueur,
+je ne puis m'empêcher de la regarder
+comme le présent le plus redoutable que la nature
+ait fait aux hommes. Si quelque chose a flétri la
+vie et la réputation de nos monarques, ç'a été leur
+intempérance; c'est la source la plus empoisonnée
+de leurs injustices et de leur cruautés.</p>
+
+<p>Je le dirai, à la honte des hommes: la loi interdit
+à nos princes l'usage du vin, et ils en boivent
+avec un excès qui les dégrade de l'humanité
+même; cet usage, au contraire, est permis aux
+princes chrétiens, et on ne remarque pas qu'il
+leur fasse faire aucune faute. L'esprit humain est
+la contradiction même: dans une débauche licencieuse,
+on se révolte avec fureur contre les préceptes;
+et la loi faite pour nous rendre plus justes
+ne sert souvent qu'à nous rendre plus coupables.</p>
+
+<p>Mais quand je désapprouve l'usage de cette liqueur
+qui fait perdre la raison, je ne condamne pas
+de même ces boissons qui l'égayent. C'est la sagesse
+des Orientaux de chercher des remèdes
+contre la tristesse avec autant de soin que contre
+les maladies les plus dangereuses. Lorsqu'il arrive
+quelque malheur à un Européen, il n'a
+d'autre ressource que la lecture d'un philosophe
+qu'on appelle Sénèque; mais les Asiatiques, plus
+sensés qu'eux et meilleurs physiciens en cela,
+prennent des breuvages capables de rendre
+l'homme gai, et de charmer le souvenir de ses
+peines.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de si affligeant que les consolations
+tirées de la nécessité du mal, de l'inutilité
+des remèdes, de la fatalité du destin, de l'ordre de
+la Providence, et du malheur de la condition
+humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un
+mal par la considération que l'on est né misérable;
+il vaut bien mieux enlever l'esprit hors de
+ses réflexions, et traiter l'homme comme sensible,
+au lieu de le traiter comme raisonnable.</p>
+
+<p>L'âme, unie avec le corps, en est sans cesse
+tyrannisée. Si le mouvement du sang est trop lent,
+si les esprits ne sont pas assez épurés, s'ils ne
+sont pas en quantité suffisante, nous tombons
+dans l'accablement et dans la tristesse; mais, si
+nous prenons des breuvages qui puissent changer
+cette disposition de notre corps, notre âme redevient
+capable de recevoir des impressions qui
+l'égayent, et elle sent un plaisir secret de voir sa
+machine reprendre, pour ainsi dire, son mouvement
+et sa vie.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 25 de la lune de Zilcadé, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXIV" id="LETTRE_XXXIV"></a>LETTRE XXXIV.</h2>
+
+<h3>USBEK A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Les femmes de Perse sont plus belles que celles
+de France; mais celles de France sont plus
+jolies. Il est difficile de ne point aimer les premières,
+et de ne se point plaire avec les secondes:
+les unes sont plus tendres et plus modestes, les
+autres sont plus gaies et plus enjouées.</p>
+
+<p>Ce qui rend le sang si beau en Perse, c'est la vie
+réglée que les femmes y mènent: elles ne jouent
+ni ne veillent, elles ne boivent point de vin, et ne
+s'exposent presque jamais à l'air. Il faut avouer
+que le sérail est plutôt fait pour la santé que pour
+les plaisirs: c'est une vie unie, qui ne pique point;
+tout s'y ressent de la subordination et du devoir;
+les plaisirs mêmes y sont graves, et les joies sévères;
+et on ne les goûte presque jamais que
+comme des marques d'autorité et de dépendance.</p>
+
+<p>Les hommes mêmes n'ont pas en Perse la
+même gaieté que les François: on ne leur voit
+point cette liberté d'esprit et cet air content que je
+trouve ici dans tous les états et dans toutes les
+conditions.</p>
+
+<p>C'est bien pis en Turquie, où l'on pourroit
+trouver des familles où, de père en fils, personne
+n'a ri depuis la fondation de la monarchie.</p>
+
+<p>Cette gravité des Asiatiques vient du peu de
+commerce qu'il y a entre eux: ils ne se voient
+que lorsqu'ils y sont forcés par la cérémonie;
+l'amitié, ce doux engagement du c&oelig;ur, qui fait
+ici la douceur de la vie, leur est presque inconnue:
+ils se retirent dans leurs maisons, où ils trouvent
+toujours une compagnie qui les attend; de manière
+que chaque famille est, pour ainsi dire, isolée
+des autres.</p>
+
+<p>Un jour que je m'entretenois là-dessus avec
+un homme de ce pays-ci, il me dit: Ce qui me
+choque le plus de vos m&oelig;urs, c'est que vous êtes
+obligés de vivre avec des esclaves dont le c&oelig;ur et
+l'esprit se sentent toujours de la bassesse de leur
+condition. Ces gens lâches affoiblissent en vous
+les sentiments de la vertu, que l'on tient de la nature,
+et ils les ruinent depuis l'enfance qu'ils vous
+obsèdent.</p>
+
+<p>Car, enfin, défaites-vous des préjugés: que
+peut-on attendre de l'éducation qu'on reçoit d'un
+misérable qui fait consister son honneur à garder
+les femmes d'un autre, et s'enorgueillit du plus vil
+emploi qui soit parmi les humains, qui est méprisable
+par sa fidélité même, qui est la seule de
+ses vertus, parce qu'il y est porté par envie, par
+jalousie et par désespoir; qui, brûlant de se venger
+des deux sexes dont il est le rebut, consent à
+être tyrannisé par le plus fort, pourvu qu'il puisse
+désoler le plus faible; qui, tirant de son imperfection,
+de sa laideur et de sa difformité, tout l'éclat
+de sa condition, n'est estimé que parce qu'il est indigne
+de l'être; qui enfin, rivé pour jamais à la
+porte où il est attaché, plus dur que les gonds et
+les verrous qui la tiennent, se vante de cinquante
+ans de vie dans ce poste indigne, où, chargé
+de la jalousie de son maître, il a exercé toute sa
+bassesse?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 14 de la lune de Zilhagé, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXV" id="LETTRE_XXXV"></a>LETTRE XXXV.</h2>
+
+<h3>USBEK A GEMCHID, SON COUSIN,</h3>
+
+<h3>DERVIS DU BRILLANT MONASTÈRE DE TAURIS.</h3>
+
+
+<p>Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis?
+Crois-tu qu'au jour du jugement ils seront
+comme les infidèles Turcs, qui serviront d'ânes aux
+Juifs, et seront menés par eux au grand trot en enfer?
+Je sais bien qu'ils n'iront point dans le séjour
+des prophètes, et que le grand Ali n'est point venu
+pour eux. Mais, parce qu'ils n'ont pas été assez heureux
+pour trouver des mosquées dans leur pays,
+crois-tu qu'ils soient condamnés à des châtiments
+éternels, et que Dieu les punisse pour n'avoir pas
+pratiqué une religion qu'il ne leur a pas fait connoître?
+Je puis te le dire: j'ai souvent examiné
+ces chrétiens; je les ai interrogés pour voir s'ils
+avoient quelque idée du grand Ali, qui étoit le plus
+beau de tous les hommes; j'ai trouvé qu'ils n'en
+avoient jamais ouï parler.</p>
+
+<p>Ils ne ressemblent point à ces infidèles que nos
+saints prophètes faisoient passer au fil de l'épée,
+parce qu'ils refusoient de croire aux miracles du
+ciel; ils sont plutôt comme ces malheureux qui
+vivoient dans les ténèbres de l'idolâtrie avant que
+la divine lumière vînt éclairer le visage de notre
+grand prophète.</p>
+
+<p>D'ailleurs, si on examine de près leur religion,
+on y trouvera comme une semence de nos dogmes.
+J'ai souvent admiré les secrets de la Providence,
+qui semble les avoir voulu préparer par là
+à la conversion générale. J'ai ouï parler d'un
+livre de leurs docteurs, intitulé la <i>Polygamie
+triomphante</i>, dans lequel il est prouvé que la polygamie
+est ordonnée aux chrétiens. Leur baptême
+est l'image de nos ablutions légales; et les chrétiens
+n'errent que dans l'efficacité qu'ils donnent
+à cette première ablution, qu'ils croient devoir
+suffire pour toutes les autres. Leurs prêtres et les
+moines prient comme nous sept fois le jour. Ils
+espèrent de jouir d'un paradis où ils goûteront
+mille délices par le moyen de la résurrection des
+corps. Ils ont, comme nous, des jeûnes marqués,
+des mortifications avec lesquelles ils espèrent fléchir
+la miséricorde divine. Ils rendent un culte
+aux bons anges, et se méfient des mauvais. Ils
+ont une sainte crédulité pour les miracles que
+Dieu opère par le ministère de ses serviteurs. Ils
+reconnoissent, comme nous, l'insuffisance de leurs
+mérites, et les besoins qu'ils ont d'un intercesseur
+auprès de Dieu. Je vois partout le mahométisme,
+quoique je n'y trouve point Mahomet. On a beau
+faire, la vérité s'échappe, et perce toujours les
+ténèbres qui l'environnent. Il viendra un jour où
+l'Éternel ne verra sur la terre que de vrais croyants.
+Le temps, qui consume tout, détruira les erreurs
+mêmes. Tous les hommes seront étonnés de se
+voir sous le même étendard: tout, jusqu'à la loi,
+sera consommé; les divins exemplaires seront
+enlevés de la terre, et portés dans les célestes archives.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 20 de la lune de Zilhagé, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXVI" id="LETTRE_XXXVI"></a>LETTRE XXXVI.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Le café est très en usage à Paris: il y a un grand
+nombre de maisons publiques où on le distribue.
+Dans quelques-unes de ces maisons, on dit des
+nouvelles; dans d'autres, on joue aux échecs. Il y
+en a une où l'on apprête le café de telle manière
+qu'il donne de l'esprit à ceux qui en prennent: au
+moins, de tous ceux qui en sortent, il n'y a personne
+qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que
+lorsqu'il y est entré.</p>
+
+<p>Mais ce qui me choque de ces beaux esprits,
+c'est qu'ils ne se rendent pas utiles à leur patrie,
+et qu'ils amusent leurs talents à des choses puériles.
+Par exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les
+trouvai échauffés sur une dispute la plus mince
+qu'il se puisse imaginer: il s'agissoit de la réputation
+d'un vieux poëte grec dont, depuis deux mille
+ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de
+sa mort. Les deux partis avouoient que c'étoit un
+poëte excellent: il n'étoit question que du plus ou
+du moins de mérite qu'il falloit lui attribuer.
+Chacun en vouloit donner le taux; mais, parmi
+ces distributeurs de réputation, les uns faisoient
+meilleur poids que les autres: voilà la querelle.
+Elle étoit bien vive, car on se disoit cordialement
+de part et d'autre des injures si grossières, on faisoit
+des plaisanteries si amères, que je n'admirois
+pas moins la manière de disputer que le sujet de
+la dispute. Si quelqu'un, disois-je en moi-même,
+étoit assez étourdi pour aller devant l'un de ces
+défenseurs du poëte grec attaquer la réputation
+de quelque honnête citoyen, il ne seroit pas mal
+relevé; et je crois que ce zèle si délicat sur la réputation
+des morts s'embraseroit bien pour défendre
+celle des vivants! Mais, quoi qu'il en soit, ajoutois-je,
+Dieu me garde de m'attirer jamais l'inimitié
+des censeurs de ce poëte, que le séjour de deux
+mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une
+haine si implacable! Ils frappent à présent des
+coups en l'air: mais que seroit-ce si leur fureur
+étoit animée par la présence d'un ennemi?</p>
+
+<p>Ceux dont je te viens de parler disputent en
+langue vulgaire; et il faut les distinguer d'une
+autre sorte de disputeurs qui se servent d'une langue
+barbare qui semble ajouter quelque chose à
+la fureur et à l'opiniâtreté des combattants. Il y a
+des quartiers où l'on voit comme une mêlée noire
+et épaisse de ces sortes de gens; ils se nourrissent
+de distinctions, ils vivent de raisonnements obscurs
+et de fausses conséquences. Ce métier, où l'on
+devroit mourir de faim, ne laisse pas de rendre. On
+a vu une nation entière chassée de son pays, traverser
+les mers pour s'établir en France, n'emportant
+avec elle, pour parer aux nécessités de
+la vie, qu'un redoutable talent pour la dispute.
+Adieu.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le dernier de la lune de Zilhagé, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXVII" id="LETTRE_XXXVII"></a>LETTRE XXXVII.</h2>
+
+<h3>USBEK A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Le roi de France est vieux. Nous n'avons point
+d'exemple dans nos histoires d'un monarque
+qui ait si longtemps régné. On dit qu'il possède à
+un très-haut degré le talent de se faire obéir: il
+gouverne avec le même génie sa famille, sa cour,
+son État. On lui a souvent entendu dire que, de
+tous les gouvernements du monde, celui des
+Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairoit
+le mieux: tant il fait de cas de la politique
+orientale.</p>
+
+<p>J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des
+contradictions qu'il m'est impossible de résoudre:
+par exemple, il a un ministre qui n'a que dix-huit
+ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts; il
+aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui
+disent qu'il la faut observer à la rigueur; quoiqu'il
+fuie le tumulte des villes, et qu'il se communique
+peu, il n'est occupé depuis le matin jusqu'au soir
+qu'à faire parler de lui; il aime les trophées et les
+victoires, mais il craint autant de voir un bon général
+à la tête de ses troupes qu'il auroit sujet de
+le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il
+n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en
+même temps comblé de plus de richesses qu'un
+prince n'en sauroit espérer, et accablé d'une pauvreté
+qu'un particulier ne pourroit soutenir.</p>
+
+<p>Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il
+paye aussi libéralement les assiduités, ou plutôt
+l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnes
+laborieuses de ses capitaines; souvent il préfère
+un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la
+serviette lorsqu'il se met à table, à un autre qui
+lui prend des villes ou lui gagne des batailles:
+il ne croit pas que la grandeur souveraine doive
+être gênée dans la distribution des grâces; et, sans
+examiner si celui qu'il comble de biens est homme
+de mérite, il croit que son choix va le rendre tel;
+aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un
+homme qui avoit fui deux lieues, et un beau gouvernement
+à un autre qui en avoit fui quatre.</p>
+
+<p>Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments:
+il y a plus de statues dans les jardins de son palais
+que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est
+aussi forte que celle du prince devant qui tous les
+trônes se renversent; ses armées sont aussi nombreuses,
+ses ressources aussi grandes, et ses finances
+aussi inépuisables.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 7 de la lune de Maharram, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXVIII" id="LETTRE_XXXVIII"></a>LETTRE XXXVIII.</h2>
+
+<h3>RICA A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>C'est une grande question parmi les hommes
+de savoir s'il est plus avantageux d'ôter aux
+femmes la liberté que de la leur laisser. Il me semble
+qu'il y a bien des raisons pour et contre. Si les
+Européens disent qu'il n'y a pas de générosité à
+rendre malheureuses les personnes que l'on aime,
+nos Asiatiques répondent qu'il y a de la bassesse
+aux hommes de renoncer à l'empire que la nature
+leur a donné sur les femmes. Si on leur dit que le
+grand nombre de femmes enfermées est embarrassant,
+ils répondent que dix femmes qui obéissent
+embarrassent moins qu'une qui n'obéit pas.
+Que s'ils objectent à leur tour que les Européens
+ne sauroient être heureux avec des femmes qui ne
+leur sont pas fidèles, on leur répond que cette fidélité
+qu'ils vantent tant n'empêche point le dégoût
+qui suit toujours les passions satisfaites; que nos
+femmes sont trop à nous; qu'une possession si
+tranquille ne nous laisse rien à désirer ni à craindre;
+qu'un peu de coquetterie est un sel qui pique
+et prévient la corruption. Peut-être qu'un homme
+plus sage que moi serait embarrassé de décider:
+car, si les Asiatiques font fort bien de chercher
+des moyens propres à calmer leurs inquiétudes,
+les Européens font fort bien aussi de n'en point
+avoir.</p>
+
+<p>Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux
+en qualité de maris, nous trouverions
+toujours moyen de nous dédommager en qualité
+d'amants. Pour qu'un homme pût se plaindre
+avec raison de l'infidélité de sa femme, il faudroit
+qu'il n'y eût que trois personnes dans le monde;
+ils seront toujours à but quand il y en aura
+quatre.</p>
+
+<p>C'est une autre question de savoir si la loi naturelle
+soumet les femmes aux hommes. Non, me
+disoit l'autre jour un philosophe très-galant: la
+nature n'a jamais dicté une telle loi; l'empire que
+nous avons sur elles est une véritable tyrannie;
+elles ne nous l'ont laissé prendre que parce
+qu'elles ont plus de douceur que nous, et par conséquent
+plus d'humanité et de raison; ces avantages,
+qui devoient sans doute leur donner la supériorité
+si nous avions été raisonnables, la leur
+ont fait perdre, parce que nous ne le sommes
+point.</p>
+
+<p>Or, s'il est vrai que nous n'avons sur les femmes
+qu'un pouvoir tyrannique, il ne l'est pas moins
+qu'elles ont sur nous un empire naturel, celui de
+la beauté, à qui rien ne résiste. Le nôtre n'est pas
+de tous les pays; mais celui de la beauté est universel.
+Pourquoi aurions-nous donc un privilége?
+Est-ce parce que nous sommes les plus
+forts? Mais c'est une véritable injustice. Nous
+employons toutes sortes de moyens pour leur
+abattre le courage; les forces seroient égales, si
+l'éducation l'étoit aussi; éprouvons-les dans les
+talents que l'éducation n'a point affoiblis, et nous
+verrons si nous sommes si forts.</p>
+
+<p>Il faut l'avouer, quoique cela choque nos
+m&oelig;urs: chez les peuples les plus polis, les femmes
+ont toujours eu de l'autorité sur leurs maris; elle
+fut établie par une loi chez les Égyptiens en
+l'honneur d'Isis, et chez les Babyloniens en l'honneur
+de Sémiramis. On disoit des Romains qu'ils
+commandoient à toutes les nations, mais qu'ils
+obéissoient à leurs femmes. Je ne parle point des
+Sauromates, qui étoient véritablement dans la
+servitude du sexe; ils étoient trop barbares pour
+que leur exemple puisse être cité.</p>
+
+<p>Tu vois, mon cher Ibben, que j'ai pris le
+goût de ce pays-ci, où l'on aime à soutenir des
+opinions extraordinaires et à réduire tout en paradoxe.
+Le prophète a décidé la question, et a
+réglé les droits de l'un et de l'autre sexe. Les femmes,
+dit-il, doivent honorer leurs maris: leurs
+maris les doivent honorer; mais ils ont l'avantage
+d'un degré sur elles.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 2, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XXXIX" id="LETTRE_XXXIX"></a>LETTRE XXXIX.</h2>
+
+<h3>HAGI<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> IBBI AU JUIF BEN JOSUÉ,</h3>
+
+<h3>PROSÉLYTE MAHOMÉTAN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Hagi est un homme qui a fait le pèlerinage de la Mecque.</p></div>
+
+
+<p>Il me semble, Ben Josué, qu'il y a toujours des
+signes éclatants qui préparent à la naissance
+des hommes extraordinaires; comme si la nature
+souffroit une espèce de crise, et que la puissance
+céleste ne produisît qu'avec effort.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de si merveilleux que la naissance
+de Mahomet. Dieu, qui par les décrets de sa providence
+avoit résolu dès le commencement d'envoyer
+aux hommes ce grand prophète pour enchaîner
+Satan, créa une lumière deux mille ans
+avant Adam, qui, passant d'élu en élu, d'ancêtre
+en ancêtre de Mahomet, parvint enfin jusques à
+lui comme un témoignage authentique qu'il étoit
+descendu des patriarches.</p>
+
+<p>Ce fut aussi à cause de ce même prophète que
+Dieu ne voulut pas qu'aucun enfant fût conçu
+que la nature de la femme ne cessât d'être immonde,
+et que le membre viril ne fût livré à la
+circoncision.</p>
+
+<p>Il vint au monde circoncis, et la joie parut sur
+son visage dès sa naissance; la terre trembla trois
+fois, comme si elle eût enfanté elle-même; toutes
+les idoles se prosternèrent; les trônes des rois furent
+renversés; Lucifer fut jeté au fond de la
+mer; et ce ne fut qu'après avoir nagé pendant
+quarante jours qu'il sortit de l'abîme, et s'enfuit
+sur le mont Cabès, d'où, avec une voix terrible,
+il appela les anges.</p>
+
+<p>Cette nuit, Dieu posa un terme entre l'homme
+et la femme, qu'aucun d'eux ne pût passer. L'art
+des magiciens et nécromants se trouva sans
+vertu. On entendit une voix du ciel qui disoit ces
+paroles: J'ai envoyé au monde mon ami fidèle.</p>
+
+<p>Selon le témoignage d'Isben Aben, historien
+arabe, les générations des oiseaux, des nuées, des
+vents, et tous les escadrons des anges, se réunirent
+pour élever cet enfant, et se disputèrent
+cet avantage. Les oiseaux disoient dans leurs
+gazouillements qu'il étoit plus commode qu'ils l'élevassent,
+parce qu'ils pouvoient plus facilement
+rassembler plusieurs fruits de divers lieux. Les
+vents murmuroient, et disoient: C'est plutôt à
+nous, parce que nous pouvons lui apporter de
+tous les endroits les odeurs les plus agréables.
+Non, non, disoient les nuées, non; c'est à nos
+soins qu'il sera confié, parce que nous lui ferons
+part à tous les instants de la fraîcheur des eaux.
+Là-dessus les anges indignés s'écrioient: Que
+nous restera-t-il donc à faire? Mais une voix du
+ciel fut entendue, qui termina toutes les disputes:
+Il ne sera point ôté d'entre les mains des mortels,
+parce que heureuses les mamelles qui l'allaiteront,
+et les mains qui le toucheront, et la maison
+qu'il habitera, et le lit où il reposera.</p>
+
+<p>Après tant de témoignages si éclatants, mon
+cher Josué, il faut avoir un c&oelig;ur de fer pour ne
+pas croire sa sainte loi. Que pouvoit faire davantage
+le ciel pour autoriser sa mission divine,
+à moins de renverser la nature, et de faire
+périr les hommes mêmes qu'il vouloit convaincre?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XL" id="LETTRE_XL"></a>LETTRE XL.</h2>
+
+<h3>USBEK A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Dès qu'un grand est mort, on s'assemble dans
+une mosquée, et l'on fait son oraison funèbre,
+qui est un discours à sa louange, avec lequel on
+seroit bien embarrassé de décider au juste du
+mérite du défunt.</p>
+
+<p>Je voudrois bannir les pompes funèbres: il faut
+pleurer les hommes à leur naissance, et non pas à
+leur mort. A quoi servent les cérémonies et tout
+l'attirail lugubre qu'on fait paraître à un mourant
+dans ses derniers moments, les larmes mêmes de
+sa famille, et la douleur de ses amis, qu'à lui exagérer
+la perte qu'il va faire?</p>
+
+<p>Nous sommes si aveugles, que nous ne savons
+quand nous devons nous affliger ou nous réjouir:
+nous n'avons presque jamais que de fausses tristesses
+ou de fausses joies.</p>
+
+<p>Quand je vois le Mogol, qui toutes les années
+va sottement se mettre dans une balance et se
+faire peser comme un b&oelig;uf, quand je vois les
+peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu
+plus matériel, c'est-à-dire moins capable de les
+gouverner, j'ai pitié, Ibben, de l'extravagance
+humaine.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLI" id="LETTRE_XLI"></a>LETTRE XLI.</h2>
+
+<h3>LE PREMIER EUNUQUE NOIR A USBEK.</h3>
+
+
+<p>Ismaël, un des eunuques noirs, vient de
+mourir, magnifique seigneur; et je ne puis
+m'empêcher de le remplacer. Comme les eunuques
+sont extrêmement rares à présent, j'avois
+pensé de me servir d'un esclave noir que tu as à
+la campagne; mais je n'ai pu jusqu'ici le porter à
+souffrir qu'on le consacrât à cet emploi. Comme
+je vois qu'au bout du compte c'est son avantage,
+je voulus l'autre jour user à son égard d'un peu
+de rigueur; et, de concert avec l'intendant de tes
+jardins, j'ordonnai que, malgré lui, on le mît en
+état de te rendre les services qui flattent le plus
+ton c&oelig;ur, et de vivre comme moi dans ces redoutables
+lieux qu'il n'ose pas même regarder:
+mais il se mit à hurler comme si on avoit voulu
+l'écorcher, et fit tant qu'il échappa de nos mains,
+et évita le fatal couteau. Je viens d'apprendre
+qu'il veut t'écrire pour te demander grâce, soutenant
+que je n'ai conçu ce dessein que par un
+désir insatiable de vengeance sur certaines railleries
+piquantes qu'il dit avoir faites de moi. Cependant
+je te jure par les cent mille prophètes
+que je n'ai agi que pour le bien de ton service, la
+seule chose qui me soit chère, et hors laquelle je
+ne regarde rien. Je me prosterne à tes pieds.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLII" id="LETTRE_XLII"></a>LETTRE XLII.</h2>
+
+<h3>PHARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR.</h3>
+
+
+<p>Si tu étois ici, magnifique seigneur, je paroîtrois
+à ta vue tout couvert de papier blanc; et il
+n'y en auroit pas assez pour écrire toutes
+les insultes que ton premier eunuque noir, le
+plus méchant de tous les hommes, m'a faites
+depuis ton départ.</p>
+
+<p>Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend
+que j'ai faites sur le malheur de sa condition,
+il exerce sur ma tête une vengeance inépuisable;
+il a animé contre moi le cruel intendant de tes
+jardins, qui depuis ton départ m'oblige à des
+travaux insurmontables, dans lesquels j'ai pensé
+mille fois laisser la vie sans perdre un moment
+l'ardeur de te servir. Combien de fois ai-je dit
+en moi-même: J'ai un maître rempli de douceur,
+et je suis le plus malheureux esclave qui
+soit sur la terre!</p>
+
+<p>Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me
+croyois pas destiné à de plus grandes misères,
+mais ce traître d'eunuque a voulu mettre le comble
+à sa méchanceté. Il y a quelques jours que,
+de son autorité privée, il me destina à la garde de
+tes femmes sacrées, c'est-à-dire à une exécution
+qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la
+mort. Ceux qui en naissant ont eu le malheur de
+recevoir de leurs cruels parents un traitement pareil,
+se consolent peut-être sur ce qu'ils n'ont jamais
+connu d'autre état que le leur; mais qu'on
+me fasse descendre de l'humanité et qu'on m'en
+prive, je mourrois de douleur si je ne mourois pas
+de cette barbarie.</p>
+
+<p>J'embrasse tes pieds, sublime seigneur, dans
+une humilité profonde: fais en sorte que je sente
+les effets de cette vertu si respectée, et qu'il ne
+soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre
+un malheureux de plus.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Des jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLIII" id="LETTRE_XLIII"></a>LETTRE XLIII.</h2>
+
+<h3>USBEK A PHARAN.</h3>
+
+<h3>Aux jardins de Fatmé.</h3>
+
+
+<p>Recevez la joie dans votre c&oelig;ur, et reconnaissez
+ces sacrés caractères: faites-les baiser au grand
+eunuque et à l'intendant de mes jardins. Je leur
+défends de mettre la main sur vous jusqu'à mon
+retour; dites-leur d'acheter l'eunuque qui manque.
+Acquittez-vous de votre devoir comme si
+vous m'aviez toujours devant les yeux; car sachez
+que plus mes bontés sont grandes plus vous serez
+puni si vous en abusez.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 25 de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLIV" id="LETTRE_XLIV"></a>LETTRE XLIV.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Il y a en France trois sortes d'états: l'Église,
+l'épée et la robe. Chacun a un mépris souverain
+pour les deux autres: tel, par exemple, que
+l'on devroit mépriser parce qu'il est un sot, ne
+l'est souvent que parce qu'il est homme de robe.</p>
+
+<p>Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne
+disputent sur l'excellence de l'art qu'ils ont choisi:
+chacun s'élève au-dessus de celui qui est d'une
+profession différente, à proportion de l'idée qu'il
+s'est faite de la supériorité de la sienne.</p>
+
+<p>Les hommes ressemblent tous, plus ou moins,
+à cette femme de la province d'Érivan qui, ayant
+reçu quelque grâce d'un de nos monarques, lui
+souhaita mille fois, dans les bénédictions qu'elle
+lui donna, que le ciel le fît gouverneur d'Érivan.</p>
+
+<p>J'ai lu, dans une relation, qu'un vaisseau français
+ayant relâché à la côte de Guinée, quelques
+hommes de l'équipage voulurent aller à terre
+acheter quelques moutons. On les mena au roi,
+qui rendoit la justice à ses sujets sous un arbre.
+Il étoit sur son trône, c'est-à-dire sur un morceau
+de bois, aussi fier que s'il eût été sur
+celui du Grand Mogol; il avoit trois ou quatre
+gardes avec des piques de bois; un parasol en
+forme de dais le couvroit de l'ardeur du soleil;
+tous ses ornements et ceux de la reine sa femme
+consistoient en leur peau noire et quelques bagues.
+Ce prince, plus vain encore que misérable,
+demanda à ces étrangers si l'on parloit beaucoup
+de lui en France. Il croyoit que son nom devoit
+être porté d'un pôle à l'autre; et, à la différence
+de ce conquérant de qui on a dit qu'il avoit fait
+taire toute la terre, il croyoit, lui, qu'il devoit
+faire parler tout l'univers.</p>
+
+<p>Quand le kan de Tartarie a dîné, un héraut
+crie que tous les princes de la terre peuvent aller
+dîner, si bon leur semble; et ce barbare, qui ne
+mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne
+vit que de brigandages, regarde tous les rois du
+monde comme ses esclaves, et les insulte régulièrement
+deux fois par jour.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 28 de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLV" id="LETTRE_XLV"></a>LETTRE XLV.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>Hier matin, comme j'étois au lit, j'entendis
+frapper rudement à ma porte, qui fut soudain
+ouverte ou enfoncée par un homme avec qui j'avois
+lié quelque société, et qui me parut tout
+hors de lui-même.</p>
+
+<p>Son habillement étoit beaucoup plus que modeste,
+sa perruque de travers n'avoit pas même
+été peignée; il n'avoit pas eu le temps de faire
+recoudre son pourpoint noir, et il avoit renoncé,
+pour ce jour-là, aux sages précautions avec lesquelles
+il avoit coutume de déguiser le délabrement
+de son équipage.</p>
+
+<p>Levez-vous, me dit-il; j'ai besoin de vous tout
+aujourd'hui; j'ai mille emplettes à faire, et je
+serai bien aise que ce soit avec vous: il faut premièrement
+que nous allions à la rue Saint-Honoré
+parler à un notaire qui est chargé de
+vendre une terre de cinq cent mille livres; je
+veux qu'il m'en donne la préférence. En venant
+ici, je me suis arrêté un moment au faubourg
+Saint-Germain, où j'ai loué un hôtel deux mille
+écus, et j'espère passer le contrat aujourd'hui.</p>
+
+<p>Dès que je fus habillé, ou peu s'en falloit, mon
+homme me fit précipitamment descendre: Commençons
+par aller acheter un carrosse, et établissons
+d'abord l'équipage. En effet, nous achetâmes
+non-seulement un carrosse, mais encore pour
+cent mille francs de marchandises, en moins
+d'une heure; tout cela se fit promptement, parce
+que mon homme ne marchanda rien, et ne compta
+jamais: aussi ne déplaça-t-il pas. Je rêvois sur
+tout ceci; et quand j'examinois cet homme, je
+trouvois en lui une complication singulière de
+richesses et de pauvreté: de manière que je ne savois
+que croire. Mais enfin je rompis le silence,
+et, le tirant à quartier, je lui dis: Monsieur, qui
+est-ce qui payera tout cela? Moi, me dit-il; venez
+dans ma chambre; je vous montrerai des trésors
+immenses, et des richesses enviées des plus grands
+monarques; mais elles ne le seront pas de vous,
+qui les partagerez toujours avec moi. Je le suis.
+Nous grimpons à son cinquième étage, et par
+une échelle nous nous guindons à un sixième,
+qui étoit un cabinet ouvert aux quatre vents,
+dans lequel il n'y avoit que deux ou trois douzaines
+de bassins de terre remplis de diverses liqueurs.
+Je me suis levé de grand matin, me dit-il,
+et j'ai fait d'abord ce que je fais depuis vingt-cinq
+ans, qui est d'aller visiter mon &oelig;uvre: j'ai vu que
+le grand jour étoit venu qui devoit me rendre
+plus riche qu'homme qui soit sur la terre.
+Voyez-vous cette liqueur vermeille? elle a à présent
+toutes les qualités que les philosophes demandent
+pour faire la transmutation des métaux.
+J'en ai tiré ces grains que vous voyez, qui sont
+de vrai or par leur couleur, quoiqu'un peu imparfaits
+par leur pesanteur. Ce secret, que Nicolas
+Flamel trouva, mais que Raimond Lulle et un
+million d'autres cherchèrent toujours, est venu
+jusques à moi, et je me trouve aujourd'hui un
+heureux adepte. Fasse le ciel que je ne me serve
+de tant de trésors qu'il m'a communiqués, que
+pour sa gloire!</p>
+
+<p>Je sortis, et je descendis, ou plutôt je me précipitai
+par cet escalier, transporté de colère, et
+laissai cet homme si riche dans son hôpital.
+Adieu, mon cher Usbek. J'irai te voir demain,
+et, si tu veux, nous reviendrons ensemble à
+Paris.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le dernier de la lune de Rhégeb, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLVI" id="LETTRE_XLVI"></a>LETTRE XLVI.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur
+la religion, mais il semble qu'ils combattent
+en même temps à qui l'observera le moins.</p>
+
+<p>Non-seulement ils ne sont pas meilleurs chrétiens,
+mais même meilleurs citoyens; et c'est ce
+qui me touche: car, dans quelque religion qu'on
+vive, l'observation des lois, l'amour pour les
+hommes, la piété envers les parents, sont toujours
+les premiers actes de religion.</p>
+
+<p>En effet, le premier objet d'un homme religieux
+ne doit-il pas être de plaire à la divinité
+qui a établi la religion qu'il professe? Mais le
+moyen le plus sûr pour y parvenir est sans doute
+d'observer les règles de la société et les devoirs
+de l'humanité. Car, en quelque religion qu'on
+vive, dès qu'on en suppose une, il faut bien que
+l'on suppose aussi que Dieu aime les hommes,
+puisqu'il établit une religion pour les rendre
+heureux; que s'il aime les hommes, on est sûr de
+lui plaire en les aimant aussi, c'est-à-dire en
+exerçant envers eux tous les devoirs de la charité
+et de l'humanité, en ne violant point les lois
+sous lesquelles ils vivent.</p>
+
+<p>On est bien plus sûr par là de plaire à Dieu
+qu'en observant telle ou telle cérémonie; car les
+cérémonies n'ont point un degré de bonté par
+elles-mêmes; elles ne sont bonnes qu'avec égard,
+et dans la supposition que Dieu les a commandées;
+mais c'est la matière d'une grande discussion:
+on peut facilement s'y tromper, car il faut
+choisir les cérémonies d'une religion entre celles
+de deux mille.</p>
+
+<p>Un homme faisoit tous les jours à Dieu cette
+prière: Seigneur, je n'entends rien dans les disputes
+que l'on fait sans cesse à votre sujet; je
+voudrois vous servir selon votre volonté; mais
+chaque homme que je consulte veut que je vous
+serve à la sienne. Lorsque je veux vous faire ma
+prière, je ne sais en quelle langue je dois vous
+parler. Je ne sais non plus en quelle posture je
+dois me mettre: l'un dit que je dois vous prier
+debout; l'autre veut que je sois assis; l'autre
+exige que mon corps porte sur mes genoux. Ce
+n'est pas tout: il y en a qui prétendent que je
+dois me laver tous les matins avec de l'eau
+froide; d'autres soutiennent que vous me regarderez
+avec horreur, si je ne me fais pas couper
+un petit morceau de chair. Il m'arriva l'autre
+jour de manger un lapin dans un caravansérail:
+trois hommes qui étoient auprès de là me firent
+trembler; ils me soutinrent tous trois que je
+vous avois grièvement offensé; l'un<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, parce que
+cet animal étoit immonde; l'autre<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, parce qu'il
+étoit étouffé; l'autre enfin<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, parce qu'il n'étoit pas
+poisson. Un brachmane qui passoit par là, et
+que je pris pour juge, me dit: Ils ont tort, car
+apparemment vous n'avez pas tué vous-même cet
+animal. Si fait, lui dis-je. Ah! vous avez commis
+une action abominable, et que Dieu ne vous pardonnera
+jamais, me dit-il d'une voix sévère: que
+savez-vous si l'âme de votre père n'étoit pas passée
+dans cette bête? Toutes ces choses, Seigneur,
+me jettent dans un embarras inconcevable: je ne
+puis remuer la tête que je ne sois menacé de vous
+offenser; cependant je voudrois vous plaire, et
+employer à cela la vie que je tiens de vous. Je ne
+sais si je me trompe; mais je crois que le meilleur
+moyen pour y parvenir est de vivre en bon
+citoyen dans la société où vous m'avez fait naître,
+et en bon père dans la famille que vous m'avez
+donnée.</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Un Juif.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Un Turc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Un Arménien.</p></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLVII" id="LETTRE_XLVII"></a>LETTRE XLVII.</h2>
+
+<h3>ZACHI A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>J'ai une grande nouvelle à t'apprendre: je me
+suis réconciliée avec Zéphis; le sérail, partagé
+entre nous, s'est réuni. Il ne manque que toi
+dans ces lieux, où la paix règne: viens, mon cher
+Usbek, viens y faire triompher l'amour.</p>
+
+<p>Je donnai à Zéphis un grand festin, où ta mère,
+tes femmes et tes principales concubines furent
+invitées; tes tantes et plusieurs de tes cousines
+s'y trouvèrent aussi; elles étoient venues à cheval,
+couvertes du sombre nuage de leurs voiles et
+de leurs habits.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous partîmes pour la campagne,
+où nous espérions êtres plus libres; nous montâmes
+sur nos chameaux, et nous nous mîmes
+quatre dans chaque loge. Comme la partie avoit
+été faite brusquement, nous n'eûmes pas le temps
+d'envoyer à la ronde annoncer le courouc; mais
+le premier eunuque, toujours industrieux, prit
+une autre précaution: car il joignit à la toile
+qui nous empêchoit d'être vues un rideau si épais,
+que nous ne pouvions absolument voir personne.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes arrivées à cette rivière qu'il
+faut traverser, chacune de nous se mit, selon la
+coutume, dans une boîte, et se fit porter dans le
+bateau; car on nous dit que la rivière étoit pleine
+de monde. Un curieux, qui s'approcha trop près
+du lieu où nous étions enfermées, reçut un coup
+mortel, qui lui ôta pour jamais la lumière du
+jour; un autre, qu'on trouva se baignant tout nu
+sur le rivage, eut le même sort; et tes fidèles eunuques
+sacrifièrent à ton honneur et au nôtre
+ces deux infortunés.</p>
+
+<p>Mais écoute le reste de nos aventures. Quand
+nous fûmes au milieu du fleuve, un vent si impétueux
+s'éleva et un nuage si affreux couvrit les airs,
+que nos matelots commencèrent à désespérer.
+Effrayées de ce péril, nous nous évanouîmes
+presque toutes. Je me souviens que j'entendis la
+voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns
+disoient qu'il falloit nous avertir du péril et nous
+tirer de notre prison; mais leur chef soutint toujours
+qu'il mourroit plutôt que de souffrir que
+son maître fût ainsi déshonoré, et qu'il enfonceroit
+un poignard dans le sein de celui qui feroit
+des propositions si hardies. Une de mes esclaves,
+toute hors d'elle, courut vers moi déshabillée,
+pour me secourir; mais un eunuque noir la prit
+brutalement, et la fit rentrer dans l'endroit d'où
+elle étoit sortie. Pour lors je m'évanouis, et ne
+revins à moi que lorsque le péril fut passé.</p>
+
+<p>Que les voyages sont embarrassants pour les
+femmes! Les hommes ne sont exposés qu'aux
+dangers qui menacent leur vie, et nous sommes
+à tous les instants dans la crainte de perdre notre
+vie ou notre vertu. Adieu, mon cher Usbek. Je
+t'adorerai toujours.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 2 de la lune de Rhamazan, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLVIII" id="LETTRE_XLVIII"></a>LETTRE XLVIII.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais
+oisifs: quoique je ne sois chargé d'aucune affaire
+importante, je suis cependant dans une occupation
+continuelle. Je passe ma vie à examiner;
+j'écris le soir ce que j'ai remarqué, ce que j'ai
+vu, ce que j'ai entendu dans la journée; tout
+m'intéresse, tout m'étonne: je suis comme un
+enfant, dont les organes encore tendres sont vivement
+frappés par les moindres objets.</p>
+
+<p>Tu ne le croirois pas peut-être; nous sommes
+reçus agréablement dans toutes les compagnies et
+dans toutes les sociétés: je crois devoir beaucoup
+à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui
+fait qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est
+également recherché. Notre air étranger n'offense
+plus personne; nous jouissons même de la surprise
+où l'on est de nous trouver quelque politesse:
+car les François n'imaginent pas que notre
+climat produise des hommes. Cependant, il
+faut l'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe.</p>
+
+<p>J'ai passé quelques jours dans une maison de
+campagne auprès de Paris, chez un homme de
+considération, qui est ravi d'avoir de la compagnie
+chez lui. Il a une femme fort aimable, et
+qui joint à une grande modestie une gaieté que
+la vie retirée ôte toujours à nos dames de Perse.</p>
+
+<p>Étranger que j'étois, je n'avois rien de mieux
+à faire que d'étudier, selon ma coutume, sur
+cette foule de gens qui y abordoit sans cesse,
+dont les caractères me présentoient toujours
+quelque chose de nouveau. Je remarquai d'abord
+un homme dont la simplicité me plut; je m'attachai
+à lui, il s'attacha à moi: de sorte que nous
+nous trouvions toujours l'un auprès de l'autre.</p>
+
+<p>Un jour que, dans un grand cercle, nous nous
+entretenions en particulier, laissant les conversations
+générales à elles-mêmes: Vous trouverez
+peut-être en moi, lui dis-je, plus de curiosité que
+de politesse; mais je vous supplie d'agréer que je
+vous fasse quelques questions; car je m'ennuie de
+n'être au fait de rien et de vivre avec des gens
+que je ne saurois démêler. Mon esprit travaille
+depuis deux jours: il n'y a pas un seul de ces
+hommes qui ne m'ait donné la torture plus de
+deux cents fois; et cependant je ne les devinerois
+de mille ans: ils me sont plus invisibles que les
+femmes de notre grand monarque. Vous n'avez
+qu'à dire, me répondit-il, et je vous instruirai de
+tout ce que vous souhaiterez; d'autant mieux
+que je vous crois homme discret, et que vous
+n'abuserez pas de ma confiance.</p>
+
+<p>Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant
+parlé des repas qu'il a donnés aux grands, qui est
+si familier avec vos ducs, et qui parle si souvent
+à vos ministres qu'on me dit d'être d'un accès si
+difficile? Il faut bien que ce soit un homme de
+qualité; mais il a la physionomie si basse, qu'il
+ne fait guères honneur aux gens de qualité; et
+d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. Je
+suis étranger; mais il me semble qu'il y a en général
+une certaine politesse commune à toutes
+les nations; je ne lui trouve point de celle-là:
+est-ce que vos gens de qualité sont plus mal élevés
+que les autres? Cet homme, me répondit-il en
+riant, est un fermier: il est autant au-dessus des
+autres par ses richesses qu'il est au-dessous de
+tout le monde par sa naissance; il auroit la meilleure
+table de Paris, s'il pouvoit se résoudre à ne
+manger jamais chez lui. Il est bien impertinent,
+comme vous le voyez, mais il excelle par son cuisinier:
+aussi n'en est-il pas ingrat: car vous avez
+entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je, que
+cette dame a fait placer auprès d'elle, comment
+a-t-il un habit si lugubre avec un air si gai et un
+teint si fleuri? Il sourit gracieusement dès qu'on
+lui parle; sa parure est plus modeste, mais plus
+arrangée que celle de vos femmes. C'est, me répondit-il,
+un prédicateur, et, qui pis est, un directeur.
+Tel que vous le voyez, il en sait plus que
+les maris; il connoît le foible des femmes: elles
+savent aussi qu'il a le sien. Comment? dis-je, il
+parle toujours de quelque chose qu'il appelle la
+grâce? Non pas toujours, me répondit-il: à
+l'oreille d'une jolie femme, il parle encore plus
+volontiers de sa chute: il foudroie en public,
+mais il est doux comme un agneau en particulier.
+Il me semble, dis-je pour lors, qu'on le distingue
+beaucoup, et qu'on a de grands égards pour lui.
+Comment! si on le distingue! C'est un homme
+nécessaire; il fait la douceur de la vie retirée: petits
+conseils, soins officieux, visites marquées; il
+dissipe un mal de tête mieux qu'homme du
+monde; c'est un homme excellent.</p>
+
+<p>Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi
+qui est celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si
+mal habillé; qui fait quelquefois des grimaces, et
+a un langage différent des autres; qui n'a pas
+d'esprit pour parler, mais qui parle pour avoir de
+l'esprit? C'est, me répondit-il, un poëte, et le
+grotesque du genre humain. Ces gens-là disent
+qu'ils sont nés ce qu'ils sont; cela est vrai, et
+aussi ce qu'ils seront toute leur vie, c'est-à-dire
+presque toujours les plus ridicules de tous les
+hommes: aussi ne les épargne-t-on point; on
+verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine
+a fait entrer celui-ci dans cette maison; et
+il y est bien reçu du maître et de la maîtresse,
+dont la bonté et la politesse ne se démentent à
+l'égard de personne; il fit leur épithalame lorsqu'ils
+se marièrent: c'est ce qu'il a fait de mieux
+en sa vie; car il s'est trouvé que le mariage a été
+aussi heureux qu'il l'a prédit.</p>
+
+<p>Vous ne le croiriez pas peut-être, ajouta-t-il,
+entêté comme vous êtes des préjugés de l'Orient:
+il y a parmi nous des mariages heureux, et des
+femmes dont la vertu est un gardien sévère. Les
+gens dont nous parlons goûtent entre eux une
+paix qui ne peut être troublée; ils sont aimés et
+estimés de tout le monde: il n'y a qu'une chose;
+c'est que leur bonté naturelle leur fait recevoir
+chez eux toute sorte de monde; ce qui fait qu'il
+y a quelquefois mauvaise compagnie. Ce n'est
+pas que je les désapprouve; il faut vivre avec les
+gens tels qu'ils sont: les gens qu'on dit être de
+bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont
+le vice est plus raffiné; et peut-être qu'il en est
+comme des poisons, dont les plus subtils sont
+aussi les plus dangereux.</p>
+
+<p>Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a
+l'air si chagrin? je l'ai pris d'abord pour un
+étranger; car outre qu'il est habillé autrement
+que les autres, il censure tout ce qui se fait en
+France, et n'approuve pas votre gouvernement.
+C'est un vieux guerrier, me dit-il, qui se rend
+mémorable à tous ses auditeurs par la longueur
+de ses exploits. Il ne peut souffrir que la France
+ait gagné des batailles où il ne se soit pas trouvé,
+ou qu'on vante un siége où il n'ait pas monté à
+la tranchée: il se croit si nécessaire à notre histoire,
+qu'il s'imagine qu'elle finit où il a fini; il
+regarde quelques blessures qu'il a reçues, comme
+la dissolution de la monarchie; et, à la différence
+de ces philosophes qui disent qu'on ne jouit que
+du présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit,
+au contraire, que du passé, et n'existe que dans
+les campagnes qu'il a faites: il respire dans les
+temps qui se sont écoulés, comme les héros doivent
+vivre dans ceux qui passeront après eux.
+Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le service? Il
+ne l'a point quitté, me répondit-il; mais le service
+l'a quitté; on l'a employé dans une petite
+place où il racontera le reste de ses jours; mais
+il n'ira jamais plus loin: le chemin des honneurs
+lui est fermé. Et pourquoi cela? lui dis-je. Nous
+avons une maxime en France, me répondit-il:
+c'est de n'élever jamais les officiers dont la patience
+a langui dans les emplois subalternes;
+nous les regardons comme des gens dont l'esprit
+s'est comme rétréci dans les détails, et qui, par
+une habitude de petites choses, sont devenus incapables
+des plus grandes. Nous croyons qu'un
+homme qui n'a pas les qualités d'un général à
+trente ans ne les aura jamais; que celui qui n'a
+pas ce coup d'&oelig;il qui montre tout d'un coup un
+terrain de plusieurs lieues dans toutes ses situations
+différentes, cette présence d'esprit qui fait
+que dans une victoire on se sert de tous ses
+avantages, et dans un échec de toutes ses ressources,
+n'acquerra jamais ces talents: c'est pour
+cela que nous avons des emplois brillants pour
+ces hommes grands et sublimes que le ciel a partagés
+non-seulement d'un c&oelig;ur, mais aussi d'un
+génie héroïque; et des emplois subalternes pour
+ceux dont les talents le sont aussi. De ce nombre
+sont ces gens qui ont vieilli dans une guerre obscure;
+ils ne réussissent tout au plus qu'à faire ce
+qu'ils ont fait toute leur vie; et il ne faut point
+commencer à les charger dans le temps qu'ils
+s'affoiblissent.</p>
+
+<p>Un moment après, la curiosité me reprit, et je
+lui dis: Je m'engage à ne vous plus faire de
+questions, si vous voulez encore souffrir celle-ci.
+Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux,
+peu d'esprit et tant d'impertinence? D'où
+vient qu'il parle plus haut que les autres, et se
+sait si bon gré d'être au monde? C'est un homme
+à bonnes fortunes, me répondit-il. A ces mots,
+des gens entrèrent, d'autres sortirent, on se leva,
+quelqu'un vint parler à mon gentilhomme, et je
+restai aussi peu instruit qu'auparavant. Mais un
+moment après, je ne sais par quel hasard ce jeune
+homme se trouva auprès de moi, et, m'adressant
+la parole: Il fait beau; voudriez-vous, monsieur,
+faire un tour de parterre? Je lui répondis le plus
+civilement qu'il me fut possible, et nous sortîmes
+ensemble. Je suis venu à la campagne, me dit-il,
+pour faire plaisir à la maîtresse de la maison,
+avec laquelle je ne suis pas mal: il y a bien certaine
+femme dans le monde qui pestera un peu,
+mais qu'y faire? Je vois les plus jolies femmes de
+Paris; mais je ne me fixe pas à une, et je leur
+en donne bien à garder: car, entre vous et moi,
+je ne vaux pas grand chose. Apparemment,
+monsieur, lui dis-je, que vous avez quelque
+charge ou quelque emploi, qui vous empêche
+d'être plus assidu auprès d'elles. Non, monsieur,
+je n'ai d'autre emploi que de faire enrager
+un mari, ou désespérer un père; j'aime à alarmer
+une femme qui croit me tenir, et la mettre à
+deux doigts de ma perte. Nous sommes quelques
+jeunes gens qui partageons ainsi tout Paris, et
+l'intéressons à nos moindres démarches. A ce
+que je comprends, lui dis-je, vous faites plus
+de bruit que le guerrier le plus valeureux, et
+vous êtes plus considéré qu'un grave magistrat.
+Si vous étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de
+tous ces avantages; vous deviendriez plus propre
+à garder nos dames qu'à leur plaire. Le feu me
+monta au visage; et je crois que, pour peu que
+j'eusse parlé, je n'aurois pu m'empêcher de le
+brusquer.</p>
+
+<p>Que dis-tu d'un pays où l'on tolère de pareilles
+gens, et où l'on laisse vivre un homme qui fait un
+tel métier? où l'infidélité, la trahison, le rapt, la perfidie
+et l'injustice conduisent à la considération?
+où l'on estime un homme parce qu'il ôte une fille
+à son père, une femme à son mari, et trouble les
+sociétés les plus douces et les plus saintes? Heureux
+les enfants d'Ali, qui défendent leurs familles
+de l'opprobre et de la séduction! La lumière du
+jour n'est pas plus pure que le feu qui brûle dans
+le c&oelig;ur de nos femmes: nos filles ne pensent
+qu'en tremblant au jour qui doit les priver de
+cette vertu, qui les rend semblables aux anges et
+aux puissances incorporelles. Terre natale et chérie,
+sur qui le soleil jette ses premiers regards, tu
+n'es point souillée par les crimes horribles qui
+obligent cet astre à se cacher dès qu'il paroît dans
+le noir Occident.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 5 de la lune de Rhamazan, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_XLIX" id="LETTRE_XLIX"></a>LETTRE XLIX.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>Étant l'autre jour dans ma chambre, je vis entrer
+un dervis extraordinairement habillé: sa
+barbe descendoit jusqu'à sa ceinture de corde; il
+avoit les pieds nus; son habit étoit gris, grossier,
+et en quelques endroits pointu. Le tout me parut
+si bizarre, que ma première idée fut d'envoyer
+chercher un peintre pour en faire une fantaisie.</p>
+
+<p>Il me fit d'abord un grand compliment, dans
+lequel il m'apprit qu'il étoit homme de mérite, et
+de plus capucin. On m'a dit, ajouta-t-il, monsieur,
+que vous retournez bientôt à la cour de
+Perse, où vous tenez un rang distingué: je viens
+vous demander protection, et vous prier de nous
+obtenir du roi une petite habitation, auprès de
+Casbin, pour deux ou trois religieux. Mon père,
+lui dis-je, vous voulez donc aller en Perse? Moi,
+monsieur! me dit-il; je m'en donnerai bien de
+garde. Je suis ici provincial, et je ne troquerois
+pas ma condition contre celle de tous les capucins
+du monde. Et que diable me demandez-vous
+donc? C'est, me répondit-il, que si nous avions
+cet hospice, nos pères d'Italie y enverroient deux
+ou trois de leurs religieux. Vous les connoissez
+apparemment, lui dis-je, ces religieux? Non, monsieur,
+je ne les connois pas. Eh morbleu! que
+vous importe donc qu'ils aillent en Perse? C'est
+un beau projet de faire respirer l'air de Casbin à
+deux capucins: cela sera très-utile et à l'Europe
+et à l'Asie; il est fort nécessaire d'intéresser là-dedans
+des monarques: voilà ce qui s'appelle de
+belles colonies! Allez, vous et vos semblables
+n'êtes point faits pour être transplantés, et vous
+ferez bien de continuer à ramper dans les endroits
+où vous vous êtes engendrés.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 15 de la lune de Rhamazan, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_L" id="LETTRE_L"></a>LETTRE L.</h2>
+
+<h3>RICA A ***.</h3>
+
+
+<p>J'ai vu des gens chez qui la vertu étoit si naturelle,
+qu'elle ne se faisoit pas même sentir: ils
+s'attachoient à leur devoir sans s'y plier, et s'y portoient
+comme par instinct; bien loin de relever
+par leurs discours leurs rares qualités, il sembloit
+qu'elles n'avoient pas percé jusqu'à eux. Voilà les
+gens que j'aime; non pas ces gens vertueux qui
+semblent être étonnés de l'être, et qui regardent
+une bonne action comme un prodige dont le récit
+doit surprendre.</p>
+
+<p>Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux
+à qui le ciel a donné de grands talents, que peut-on
+dire de ces insectes qui osent faire paroître
+un orgueil qui déshonoreroit les plus grands
+hommes?</p>
+
+<p>Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans
+cesse d'eux-mêmes: leurs conversations sont un
+miroir qui présente toujours leur impertinente
+figure; ils vous parleront des moindres choses qui
+leur sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt
+qu'ils y prennent les grossisse à vos yeux; ils ont
+tout fait, tout vu, tout dit, tout pensé: ils sont
+un modèle universel, un sujet de comparaison
+inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit
+jamais. Oh! que la louange est fade lorsqu'elle
+réfléchit vers le lieu d'où elle part!</p>
+
+<p>Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractère
+nous accabla pendant deux heures de lui, de
+son mérite et de ses talents; mais, comme il n'y
+a point de mouvement perpétuel dans le monde,
+il cessa de parler; la conversation nous revint
+donc, et nous la prîmes.</p>
+
+<p>Un homme qui paraissoit assez chagrin commença
+par se plaindre de l'ennui répandu dans
+les conversations. Quoi! toujours des sots qui se
+peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux?
+Vous avez raison, reprit brusquement notre discoureur:
+il n'y a qu'à faire comme moi; je ne me
+loue jamais; j'ai du bien, de la naissance, je fais
+de la dépense, mes amis disent que j'ai quelque
+esprit; mais je ne parle jamais de tout cela: si
+j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le
+plus de cas, c'est ma modestie.</p>
+
+<p>J'admirois cet impertinent; et pendant qu'il
+parloit tout haut, je disois tout bas: Heureux
+celui qui a assez de vanité pour ne dire jamais de
+bien de lui; qui craint ceux qui l'écoutent; et ne
+compromet point son mérite avec l'orgueil des
+autres!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 20 de la lune de Rhamazan, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LI" id="LETTRE_LI"></a>LETTRE LI.</h2>
+
+<h3>NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>On m'a écrit d'Ispahan que tu avois quitté la
+Perse, et que tu étois actuellement à Paris.
+Pourquoi faut-il que j'apprenne de tes nouvelles
+par d'autres que par toi?</p>
+
+<p>Les ordres du roi des rois me retiennent depuis
+cinq ans dans ce pays-ci, où j'ai terminé plusieurs
+négociations importantes.</p>
+
+<p>Tu sais que le czar est le seul des princes chrétiens
+dont les intérêts soient mêlés avec ceux de
+la Perse, parce qu'il est ennemi des Turcs comme
+nous.</p>
+
+<p>Son empire est plus grand que le nôtre: car
+on compte deux mille lieues depuis Moscou jusqu'à
+la dernière place de ses États du côté de la
+Chine.</p>
+
+<p>Il est le maître absolu de la vie et des biens
+de ses sujets, qui sont tous esclaves, à la réserve
+de quatre familles. Le lieutenant des prophètes,
+le roi des rois, qui a le ciel pour marchepied,
+ne fait pas un exercice plus redoutable de sa puissance.</p>
+
+<p>A voir le climat affreux de la Moscovie, on ne
+croiroit jamais que ce fût une peine d'en être
+exilé: cependant, dès qu'un grand est disgracié,
+on le relègue en Sibérie.</p>
+
+<p>Comme la loi de notre prophète nous défend
+de boire du vin, celle du prince le défend aux
+Moscovites.</p>
+
+<p>Ils ont une manière de recevoir leurs hôtes, qui
+n'est point du tout persane. Dès qu'un étranger
+entre dans une maison, le mari lui présente sa
+femme; l'étranger la baise; et cela passe pour une
+politesse faite au mari.</p>
+
+<p>Quoique les pères, au contrat de mariage de
+leurs filles, stipulent ordinairement que le mari
+ne les fouettera pas, cependant on ne sauroit
+croire combien les femmes moscovites aiment à
+être battues: elles ne peuvent comprendre qu'elles
+possèdent le c&oelig;ur de leur mari, s'il ne les bat
+comme il faut; une conduite opposée, de sa part,
+est une marque d'indifférence impardonnable.
+Voici une lettre qu'une d'elles écrivit dernièrement
+à sa mère:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«<span class="smcap">Ma chère mère</span>,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Je suis la plus malheureuse femme du monde;
+il n'y a rien que je n'aie fait pour me faire
+aimer de mon mari, et je n'ai jamais pu y réussir.
+Hier, j'avois mille affaires dans la maison;
+je sortis, et je demeurai tout le jour dehors: je
+crus, à mon retour, qu'il me battroit bien fort;
+mais il ne me dit pas un seul mot. Ma s&oelig;ur est
+bien autrement traitée: son mari la roue de
+coups tous les jours; elle ne peut pas regarder
+un homme, qu'il ne l'assomme soudain: ils
+s'aiment beaucoup aussi, et ils vivent de la
+meilleure intelligence du monde.</p>
+
+<p>«C'est ce qui la rend si fière; mais je ne lui
+donnerai pas longtemps sujet de me mépriser.
+J'ai résolu de me faire aimer de mon mari, à
+quelque prix que ce soit: je le ferai si bien enrager,
+qu'il faudra bien qu'il me donne des
+marques d'amitié. Il ne sera pas dit que je ne
+serai pas battue, et que je vivrai dans la maison
+sans que l'on pense à moi. La moindre chiquenaude
+qu'il me donnera, je crierai de toute ma
+force, afin qu'on s'imagine qu'il y va tout de
+bon; et je crois que, si quelque voisin venoit
+au secours, je l'étranglerois. Je vous supplie,
+ma chère mère, de vouloir bien représenter à
+mon mari qu'il me traite d'une manière indigne.
+Mon père, qui est un si honnête homme,
+n'agissoit pas de même; et il me souvient, lorsque
+j'étois petite fille, qu'il me sembloit quelquefois
+qu'il vous aimoit trop. Je vous embrasse,
+ma chère mère.»</p>
+
+<p>Les Moscovites ne peuvent point sortir de l'empire,
+quand ce seroit pour voyager. Ainsi, séparés
+des autres nations par les lois du pays, ils ont
+conservé leurs anciennes coutumes avec d'autant
+plus d'attachement qu'ils ne croyoient pas qu'il
+fût possible qu'on en pût avoir d'autres.</p>
+
+<p>Mais le prince qui règne à présent a voulu tout
+changer: il a eu de grands démêlés avec eux
+au sujet de leur barbe: le clergé et les moines
+n'ont pas moins combattu en faveur de leur
+ignorance.</p>
+
+<p>Il s'attache à faire fleurir les arts, et ne néglige
+rien pour porter dans l'Europe et l'Asie la gloire
+de sa nation, oubliée jusqu'ici, et presque uniquement
+connue d'elle-même.</p>
+
+<p>Inquiet et sans cesse agité, il erre dans ses
+vastes États, laissant partout des marques de sa
+sévérité naturelle.</p>
+
+<p>Il les quitte, comme s'ils ne pouvoient le contenir,
+et va chercher dans l'Europe d'autres provinces
+et de nouveaux royaumes.</p>
+
+<p>Je t'embrasse, mon cher Usbek: donne-moi de
+tes nouvelles, je te conjure.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Moscou, le 2 de la lune de Chalval, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LII" id="LETTRE_LII"></a>LETTRE LII.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>J'étois l'autre jour dans une société où je me
+divertis assez bien. Il y avoit là des femmes de
+tous les âges: une de quatre-vingts ans, une de
+soixante, une de quarante, laquelle avoit une
+nièce qui pouvoit en avoir vingt ou vingt-deux.
+Un certain instinct me fit approcher de cette dernière,
+et elle me dit à l'oreille: Que dites-vous de
+ma tante, qui à son âge veut avoir des amants, et
+fait la jolie? Elle a tort, lui dis-je: c'est un dessein
+qui ne convient qu'à vous. Un moment
+après, je me trouvai auprès de sa tante, qui me
+dit: Que dites-vous de cette femme qui a pour
+le moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui
+plus d'une heure à sa toilette? C'est du temps
+perdu, lui dis-je; et il faut avoir vos charmes
+pour devoir y songer. J'allai à cette malheureuse
+femme de soixante ans, et la plaignois dans mon
+âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: Y a-t-il rien
+de si ridicule? voyez-vous cette femme qui a
+quatre-vingts ans, et qui met des rubans couleur
+de feu; elle veut faire la jeune, et elle y réussit:
+car cela approche de l'enfance. Ah! bon Dieu,
+dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que
+le ridicule des autres? C'est peut-être un bonheur,
+disois-je ensuite, que nous trouvions de la consolation
+dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étois
+en train de me divertir, et je dis: Nous avons
+assez monté; descendons à présent, et commençons
+par la vieille qui est au sommet. Madame,
+vous vous ressemblez si fort, cette dame à qui je
+viens de parler et vous, qu'il semble que vous
+soyez deux s&oelig;urs; et je ne crois pas que vous
+soyez plus âgée l'une que l'autre. Eh! vraiment,
+monsieur, me dit-elle, lorsque l'une mourra,
+l'autre devra avoir grand'peur: je ne crois pas
+qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence.
+Quand je tins cette femme décrépite, j'allai à celle
+de soixante ans: Il faut, madame, que vous décidiez
+un pari que j'ai fait; j'ai gagé que cette
+dame et vous (lui montrant la femme de quarante
+ans) étiez de même âge. Ma foi, dit-elle, je
+ne crois pas qu'il y ait six mois de différence.
+Bon, m'y voilà; continuons. Je descendis encore,
+et j'allai à la femme de quarante ans. Madame,
+faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire
+que vous appelez cette demoiselle, qui est à
+l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune
+qu'elle; elle a même quelque chose dans le visage
+de passé, que vous n'avez certainement pas; et ces
+couleurs vives qui paroissent sur votre teint...
+Attendez, me dit-elle: je suis sa tante, mais sa
+mère avoit pour le moins vingt-cinq ans plus que
+moi: nous n'étions pas de même lit; j'ai ouï dire
+à feu ma s&oelig;ur que sa fille et moi naquîmes la
+même année. Je le disois bien, madame, et je n'avois
+pas tort d'être étonné.</p>
+
+<p>Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent
+finir d'avance par la perte de leurs agréments voudroient
+reculer vers la jeunesse. Eh! comment
+ne chercheroient-elles pas à tromper les autres?
+elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes,
+et pour se dérober à la plus affligeante de
+toutes les idées.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LIII" id="LETTRE_LIII"></a>LETTRE LIII.</h2>
+
+<h3>ZÉLIS A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>Jamais passion n'a été plus forte et plus vive que
+celle de Cosrou, eunuque blanc, pour mon
+esclave Zélide; il la demande en mariage avec tant
+de fureur, que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi
+ferois-je de la résistance, lorsque sa mère
+n'en fait pas, et que Zélide elle-même paroît satisfaite
+de l'idée de ce mariage imposteur, et de l'ombre
+vaine qu'on lui présente?</p>
+
+<p>Que veut-elle faire de cet infortuné, qui n'aura
+d'un mari que la jalousie; qui ne sortira de sa
+froideur que pour entrer dans un désespoir inutile;
+qui se rappellera toujours la mémoire de ce
+qu'il a été, pour la faire souvenir de ce qu'il n'est
+plus; qui, toujours prêt à se donner, et ne se donnant
+jamais, se trompera, la trompera sans cesse,
+et lui fera essuyer à chaque instant tous les malheurs
+de sa condition?</p>
+
+<p>Hé quoi! être toujours dans les images et dans
+les fantômes? ne vivre que pour imaginer? se
+trouver toujours auprès des plaisirs et jamais dans
+les plaisirs? languissante dans les bras d'un malheureux,
+au lieu de répondre à ses soupirs, ne
+répondre qu'à ses regrets?</p>
+
+<p>Quel mépris ne doit-on pas avoir pour un
+homme de cette espèce, fait uniquement pour
+garder, et jamais pour posséder? Je cherche l'amour,
+et je ne le vois pas.</p>
+
+<p>Je te parle librement, parce que tu aimes ma
+naïveté, et que tu préfères mon air libre et ma sensibilité
+pour les plaisirs à la pudeur feinte de mes
+compagnes.</p>
+
+<p>Je t'ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent
+avec les femmes une sorte de volupté qui
+nous est inconnue; que la nature se dédommage
+de ses pertes; qu'elle a des ressources qui réparent
+le désavantage de leur condition; qu'on peut bien
+cesser d'être homme, mais non pas d'être sensible;
+et que, dans cet état, on est comme dans un troisième
+sens, où l'on ne fait, pour ainsi dire, que
+changer de plaisirs.</p>
+
+<p>Si cela étoit, je trouverois Zélide moins à plaindre;
+c'est quelque chose de vivre avec des gens
+moins malheureux.</p>
+
+<p>Donne-moi tes ordres là-dessus, et fais-moi savoir
+si tu veux que le mariage s'accomplisse dans
+le sérail. Adieu.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le 5 de la lune de Chalval, 1713.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LIV" id="LETTRE_LIV"></a>LETTRE LIV.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>J'étois ce matin dans ma chambre, laquelle,
+comme tu sais, n'est séparée des autres que par
+une cloison fort mince, et percée en plusieurs endroits;
+de manière qu'on entend tout ce qui se dit
+dans la chambre voisine. Un homme, qui se
+promenoit à grand pas, disoit à un autre: Je ne
+sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi;
+il y a plus de trois jours que je n'ai rien dit qui
+m'ait fait honneur; et je me suis trouvé confondu
+pêle-mêle dans toutes les conversations, sans qu'on
+ait fait la moindre attention à moi, et qu'on m'ait
+deux fois adressé la parole. J'avois préparé quelques
+saillies pour relever mon discours; jamais on
+n'a voulu souffrir que je les fisse venir: j'avois
+un conte fort joli à faire; mais à mesure que j'ai
+voulu l'approcher, on l'a esquivé comme si on
+l'avoit fait exprès: j'ai quelques bons mots, qui
+depuis quatre jours vieillissent dans ma tête, sans
+que j'en aie pu faire le moindre usage. Si cela
+continue, je crois qu'à la fin je serai un sot: il
+semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse
+m'en dispenser. Hier, j'avois espéré de briller avec
+trois ou quatre vieilles femmes qui certainement
+ne m'imposent point, et je devois dire les plus
+jolies choses du monde: je fus plus d'un quart
+d'heure à diriger ma conversation; mais elles ne
+tinrent jamais un propos suivi, et elles coupèrent,
+comme des parques fatales, le fil de tous mes discours.
+Veux-tu que je te dise? la réputation de
+bel esprit coûte bien à soutenir. Je ne sais comment
+tu as fait pour y parvenir. Il me vient dans
+l'idée une chose, reprit l'autre: travaillons de
+concert à nous donner de l'esprit; associons-nous
+pour cela. Nous nous dirons chacun tous les
+jours de quoi nous devons parler; et nous nous
+secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous
+interrompre au milieu de nos idées, nous l'attirerons
+nous-mêmes; et s'il ne veut pas venir de bon
+gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons
+des endroits où il faudra approuver, de ceux où il
+faudra sourire, des autres où il faudra rire tout à
+fait, et à gorge déployée. Tu verras que nous
+donnerons le ton à toutes les conversations, et
+qu'on admirera la vivacité de notre esprit et le
+bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons
+par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd'hui,
+demain tu seras mon second. J'entrerai
+avec toi dans une maison, et je m'écrierai en te
+montrant: Il faut que je vous dise une réponse
+bien plaisante que monsieur vient de faire à un
+homme que nous avons trouvé dans la rue; et je
+me tournerai vers toi; il ne s'y attendoit pas; il a
+été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes
+vers, et tu diras: J'y étois quand il les fit; c'étoit
+dans un souper, et il ne rêva pas un moment.
+Souvent même nous nous raillerons toi et moi;
+et l'on dira: Voyez comme ils s'attaquent,
+comme ils se défendent; ils ne s'épargnent pas;
+voyons comme il sortira de là; à merveille!
+quelle présence d'esprit! voilà une véritable bataille.
+Mais on ne dira pas que nous nous étions
+escarmouchés dès la veille. Il faudra acheter de certains
+livres qui sont des recueils de bons mots
+composés à l'usage de ceux qui n'ont pas d'esprit
+et qui en veulent contrefaire: tout dépend d'avoir
+des modèles. Je veux qu'avant six mois nous
+soyons en état de tenir une conversation d'une
+heure toute remplie de bons mots. Mais il faudra
+avoir une attention; c'est de soutenir leur fortune:
+ce n'est pas tout que de dire un bon mot,
+il faut le répandre et le semer partout; sans cela,
+autant de perdu; et je t'avoue qu'il n'y a rien de
+si désolant que de voir une jolie chose qu'on a
+dite mourir dans l'oreille d'un sot qui l'entend.
+Il est vrai que souvent il y a une compensation,
+et que nous disons aussi bien des sottises qui
+passent <i>incognito</i>; et c'est la seule chose qui peut
+nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon
+cher, le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce que
+je te dirai, et je te promets avant six mois une
+place à l'Académie: c'est pour te dire que le travail
+ne sera pas long, car pour lors tu pourras
+renoncer à ton art; tu seras homme d'esprit,
+malgré que tu en aies. On remarque en France
+que, dès qu'un homme entre dans une compagnie,
+il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit
+du corps: tu en seras de même; et je ne crains
+pour toi que l'embarras des applaudissements.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 6 de la lune de Zilcadé, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LV" id="LETTRE_LV"></a>LETTRE LV.</h2>
+
+<h3>RICA A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Chez les peuples d'Europe, le premier quart
+d'heure du mariage aplanit toutes les difficultés;
+les dernières faveurs sont toujours de
+même date que la bénédiction nuptiale: les femmes
+n'y font point comme nos Persanes, qui disputent
+le terrain quelquefois des mois entiers; il
+n'y a rien de si plénier: si elles ne perdent rien,
+c'est qu'elles n'ont rien à perdre; mais on sait
+toujours, chose honteuse! le moment de leur
+défaite; et, sans consulter les astres, on peut
+prédire au juste l'heure de la naissance de leurs
+enfants.</p>
+
+<p>Les François ne parlent presque jamais de leurs
+femmes: c'est qu'ils ont peur d'en parler devant
+des gens qui les connoissent mieux qu'eux.</p>
+
+<p>Il y a parmi eux des hommes très-malheureux
+que personne ne console: ce sont les maris jaloux;
+il y en a que tout le monde hait: ce sont les maris
+jaloux; il y en a que tous les hommes méprisent:
+ce sont encore les maris jaloux.</p>
+
+<p>Aussi n'y a-t-il point de pays où ils soient en
+si petit nombre que chez les François. Leur tranquillité
+n'est pas fondée sur la confiance qu'ils ont
+en leurs femmes; c'est au contraire sur la mauvaise
+opinion qu'ils en ont: toutes les sages précautions
+des Asiatiques, les voiles qui les couvrent,
+les prisons où elles sont détenues, la vigilance des
+eunuques, leur paroissent des moyens plus propres
+à exercer l'industrie du sexe qu'à la lasser.
+Ici les maris prennent leur parti de bonne grâce,
+et regardent les infidélités comme des coups d'une
+étoile inévitable. Un mari qui voudroit seul posséder
+sa femme seroit regardé comme perturbateur
+de la joie publique, et comme un insensé
+qui voudroit jouir de la lumière du soleil à
+l'exclusion des autres hommes.</p>
+
+<p>Ici un mari qui aime sa femme est un homme
+qui n'a pas assez de mérite pour se faire aimer
+d'une autre; qui abuse de la nécessité de la loi,
+pour suppléer aux agréments qui lui manquent;
+qui se sert de tous ses avantages au préjudice d'une
+société entière; qui s'approprie ce qui ne lui avoit
+été donné qu'en engagement, et qui agit autant
+qu'il est en lui pour renverser une convention
+tacite qui fait le bonheur de l'un et de l'autre sexe.
+Ce titre de mari d'une jolie femme, qui se cache
+en Asie avec tant de soin, se porte ici sans inquiétude:
+on se sent en état de faire diversion partout.
+Un prince se console de la perte d'une place par
+la prise d'une autre: dans le temps que le Turc
+nous prenoit Bagdad, n'enlevions-nous pas au
+Mogol la forteresse de Candahar?</p>
+
+<p>Un homme qui, en général, souffre les infidélités
+de sa femme n'est point désapprouvé; au contraire,
+on le loue de sa prudence: il n'y a que les
+cas particuliers qui déshonorent.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il n'y ait des dames vertueuses,
+et on peut dire qu'elles sont distinguées; mon
+conducteur me les faisoit toujours remarquer:
+mais elles étoient toutes si laides, qu'il faut être
+un saint pour ne pas haïr la vertu.</p>
+
+<p>Après ce que je t'ai dit des m&oelig;urs de ce pays-ci,
+tu t'imagines facilement que les François ne
+s'y piquent guère de constance: ils croient qu'il
+est aussi ridicule de jurer à une femme qu'on l'aimera
+toujours, que de soutenir qu'on se portera
+toujours bien, ou qu'on sera toujours heureux.
+Quand ils promettent à une femme qu'ils l'aimeront
+toujours, ils supposent qu'elle, de son côté,
+leur promet d'être toujours aimable; et si elle
+manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés
+à la leur.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 7 de la lune de Zilcadé, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LVI" id="LETTRE_LVI"></a>LETTRE LVI.</h2>
+
+<h3>USBEK A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Le jeu est très en usage en Europe: c'est un état
+que d'être joueur; ce seul titre tient lieu de
+naissance, de bien, de probité: il met tout homme
+qui le porte au rang des honnêtes gens, sans
+examen; quoiqu'il n'y ait personne qui ne sache
+qu'en jugeant ainsi il s'est trompé très-souvent:
+mais on est convenu d'être incorrigible.</p>
+
+<p>Les femmes y sont surtout très-adonnées; il est
+vrai qu'elles ne s'y livrent guère dans leur jeunesse
+que pour favoriser une passion plus chère;
+mais, à mesure qu'elles vieillissent, leur passion
+pour le jeu semble rajeunir, et cette passion
+remplit tout le vide des autres.</p>
+
+<p>Elles veulent ruiner leurs maris; et pour y parvenir,
+elles ont des moyens pour tous les âges,
+depuis la plus tendre jeunesse jusqu'à la vieillesse
+la plus décrépite: les habits et les équipages
+commencent le dérangement, la coquetterie l'augmente,
+le jeu l'achève.</p>
+
+<p>J'ai vu souvent neuf ou dix femmes, ou plutôt
+neuf ou dix siècles, rangées autour d'une table; je
+les ai vues dans leurs espérances, dans leurs
+craintes, dans leurs joies, surtout dans leurs
+fureurs: tu aurois dit qu'elles n'auroient jamais le
+temps de s'apaiser, et que la vie alloit les quitter
+avant leur désespoir; tu aurois été en doute si
+ceux qu'elles payoient étoient leurs créanciers, ou
+leurs légataires.</p>
+
+<p>Il semble que notre saint prophète ait eu principalement
+en vue de nous priver de tout ce qui
+peut troubler notre raison: il nous a interdit
+l'usage du vin, qui la tient ensevelie; il nous a,
+par un précepte exprès, défendu les jeux de hasard;
+et quand il lui a été impossible d'ôter la
+cause des passions, il les a amorties. L'amour
+parmi nous ne porte ni trouble ni fureur: c'est
+une passion languissante qui laisse notre âme
+dans le calme; la pluralité des femmes nous
+sauve de leur empire; elle tempère la violence de
+nos désirs.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 10 de la lune de Zilhagé, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LVII" id="LETTRE_LVII"></a>LETTRE LVII.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Les libertins entretiennent ici un nombre infini
+de filles de joie; et les dévots un nombre innombrable
+de dervis. Ces dervis font trois v&oelig;ux,
+d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. On dit
+que le premier est le mieux observé de tous; quant
+au second, je te réponds qu'il ne l'est point: je te
+laisse à juger du troisième.</p>
+
+<p>Mais, quelque riches que soient ces dervis, ils
+ne quittent jamais la qualité de pauvres; notre
+glorieux sultan renonceroit plutôt à ses magnifiques
+et sublimes titres: ils ont raison; car ce
+titre de pauvres les empêche de l'être.</p>
+
+<p>Les médecins, et quelques-uns de ces dervis,
+qu'on appelle confesseurs, sont toujours ici ou
+trop estimés ou trop méprisés; cependant on dit
+que les héritiers s'accommodent mieux des médecins
+que des confesseurs.</p>
+
+<p>Je fus l'autre jour dans un couvent de ces
+dervis; un d'entre eux, vénérable par ses cheveux
+blancs, m'accueillit fort honnêtement; et,
+après m'avoir fait voir toute la maison, il me
+mena dans le jardin, où nous nous mîmes à
+discourir. Mon père, lui dis-je, quel emploi avez-vous
+dans la communauté? Monsieur, me répondit-il
+avec un air très-content de ma question,
+je suis casuiste. Casuiste? repris-je: depuis que
+je suis en France, je n'ai pas ouï parler de cette
+charge. Quoi! vous ne savez pas ce que c'est
+qu'un casuiste? Eh bien! écoutez, je vais vous en
+donner une idée qui ne vous laissera rien à désirer.
+Il y a deux sortes de péchés: de mortels, qui
+excluent absolument du paradis; de véniels, qui
+offensent Dieu à la vérité, mais ne l'irritent pas
+au point de nous priver de la béatitude. Or tout
+notre art consiste à bien distinguer ces deux
+sortes de péchés: car, à la réserve de quelques
+libertins, tous les chrétiens veulent gagner le
+paradis; mais il n'y a guères personne qui ne le
+veuille gagner à meilleur marché qu'il est possible.
+Quand on connoît bien les péchés mortels,
+on tâche de ne pas commettre de ceux-là, et l'on
+fait son affaire. Il y a des hommes qui n'aspirent
+pas à une si grande perfection; et comme ils n'ont
+point d'ambition, ils ne se soucient pas des premières
+places: aussi ils entrent en paradis le plus
+juste qu'ils peuvent; pourvu qu'ils y soient, cela
+leur suffit: leur but est de n'en faire ni plus ni
+moins. Ce sont des gens qui ravissent le ciel
+plutôt qu'ils ne l'obtiennent, et qui disent à Dieu:
+Seigneur, j'ai accompli les conditions à la rigueur;
+vous ne pouvez vous empêcher de tenir vos
+promesses: comme je n'en ai pas fait plus
+que vous n'en avez demandé, je vous dispense de
+m'en accorder plus que vous n'en avez promis.</p>
+
+<p>Nous sommes donc des gens nécessaires, monsieur.
+Ce n'est pas tout pourtant; vous allez bien
+voir autre chose. L'action ne fait pas le crime,
+c'est la connoissance de celui qui la commet:
+celui qui fait un mal, tandis qu'il peut croire que
+ce n'en est pas un, est en sûreté de conscience;
+et comme il y a un nombre infini d'actions
+équivoques, un casuiste peut leur donner un degré
+de bonté qu'elles n'ont point, en les qualifiant
+telles; et pourvu qu'il puisse persuader qu'elles
+n'ont pas de venin, il le leur ôte tout entier.</p>
+
+<p>Je vous dis ici le secret d'un métier où j'ai
+vieilli; je vous en fais voir les raffinements: il y
+a un tour à donner à tout, même aux choses qui
+en paroissent les moins susceptibles. Mon père, lui
+dis-je, cela est fort bon; mais comment vous
+accommodez-vous avec le ciel? Si le grand sophi
+avoit à sa cour un homme qui fît à son égard ce
+que vous faites contre votre Dieu, qui mît de la
+différence entre ses ordres, et qui apprît à ses
+sujets dans quel cas ils doivent les exécuter, et
+dans quel autre ils peuvent les violer, il le feroit
+empaler sur l'heure. Là-dessus, je saluai mon
+dervis, et le quittai sans attendre sa réponse.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 23 de la lune de Maharram, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LVIII" id="LETTRE_LVIII"></a>LETTRE LVIII.</h2>
+
+<h3>RICA A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>A Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des métiers.
+Là un homme obligeant vient, pour un
+peu d'argent, vous offrir le secret de faire de l'or.</p>
+
+<p>Un autre vous promet de vous faire coucher
+avec les esprits aériens, pourvu que vous soyez
+seulement trente ans sans voir de femmes.</p>
+
+<p>Vous trouverez ensuite des devins si habiles,
+qu'ils vous diront toute votre vie, pourvu qu'ils
+aient seulement eu un quart d'heure de conversation
+avec vos domestiques.</p>
+
+<p>Des femmes adroites font de la virginité une
+fleur qui périt et renaît tous les jours, et se cueille
+la centième fois plus douloureusement que la
+première.</p>
+
+<p>Il y en a d'autres qui, réparant par la force de
+leur art toutes les injures du temps, savent rétablir
+sur un visage une beauté qui chancelle, et
+même rappeler une femme du sommet de la
+vieillesse pour la faire redescendre jusqu'à la
+jeunesse la plus tendre.</p>
+
+<p>Tous ces gens-là vivent ou cherchent à vivre
+dans une ville qui est la mère de l'invention.</p>
+
+<p>Les revenus des citoyens ne s'y afferment point:
+ils ne consistent qu'en esprit et en industrie; chacun
+a la sienne, qu'il fait valoir de son mieux.</p>
+
+<p>Qui voudroit nombrer tous les gens de loi qui
+poursuivent le revenu de quelque mosquée, auroit
+aussitôt compté les sables de la mer, et les esclaves
+de notre monarque.</p>
+
+<p>Un nombre infini de maîtres de langues, d'arts
+et de sciences, enseignent ce qu'ils ne savent pas;
+et ce talent est bien considérable: car il ne faut
+pas beaucoup d'esprit pour montrer ce qu'on sait;
+mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on
+ignore.</p>
+
+<p>On ne peut mourir ici que subitement; la mort
+ne sauroit autrement exercer son empire: car il
+y a dans tous les coins des gens qui ont des remèdes
+infaillibles contre toutes les maladies imaginables.</p>
+
+<p>Toutes les boutiques sont tendues de filets
+invisibles où se vont prendre tous les acheteurs.
+L'on en sort pourtant quelquefois à bon marché:
+une jeune marchande cajole un homme une
+heure entière, pour lui faire acheter un paquet de
+cure-dents.</p>
+
+<p>Il n'y a personne qui ne sorte de cette ville plus
+précautionné qu'il n'y est entré: à force de faire
+part de son bien aux autres, on apprend à le conserver;
+seul avantage des étrangers dans cette
+ville enchanteresse.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LIX" id="LETTRE_LIX"></a>LETTRE LIX.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>J'étois l'autre jour dans une maison où il y avoit
+un cercle de gens de toute espèce: je trouvai
+la conversation occupée par deux vieilles femmes,
+qui avoient en vain travaillé tout le matin à se
+rajeunir. Il faut avouer, disoit une d'entre elles,
+que les hommes d'aujourd'hui sont bien différents
+de ceux que nous voyions dans notre jeunesse:
+ils étoient polis, gracieux, complaisants;
+mais à présent je les trouve d'une brutalité insupportable.
+Tout est changé, dit pour lors un
+homme qui paroissoit accablé de goutte, le temps
+n'est plus comme il étoit: il y a quarante ans,
+tout le monde se portoit bien, on marchoit, on
+étoit gai, on ne demandoit qu'à rire et à danser;
+à présent tout le monde est d'une tristesse insupportable.
+Un moment après, la conversation tourna
+du côté de la politique. Morbleu! dit un vieux
+seigneur, l'État n'est plus gouverné, trouvez-moi
+à présent un ministre comme Monsieur Colbert. Je
+le connoissois beaucoup, ce Monsieur Colbert; il
+étoit de mes amis, il me faisoit toujours payer de
+mes pensions avant qui que ce fût: le bel ordre
+qu'il y avoit dans les finances! tout le monde étoit
+à son aise; mais aujourd'hui je suis ruiné. Monsieur,
+dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez
+là du temps le plus miraculeux de notre invincible
+monarque; y a-t-il rien de si grand que ce qu'il
+faisoit alors pour détruire l'hérésie? Et comptez-vous
+pour rien l'abolition des duels? dit d'un air
+content un autre homme qui n'avoit point encore
+parlé. La remarque est judicieuse, me dit quelqu'un
+à l'oreille: cet homme est charmé de l'édit,
+et il l'observe si bien, qu'il y a six mois il reçut
+cent coups de bâton pour ne le pas violer.</p>
+
+<p>Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons
+jamais des choses que par un retour secret que
+nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas
+surpris que les Nègres peignent le diable d'une
+blancheur éblouissante, et leurs dieux noirs
+comme du charbon; que la Vénus de certains
+peuples ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux
+cuisses; et qu'enfin tous les idolâtres aient
+représenté leurs dieux avec une figure humaine,
+et leur aient fait part de toutes leurs inclinations.
+On a dit fort bien que si les triangles faisoient
+un dieu, ils lui donneroient trois côtés.</p>
+
+<p>Mon cher Usbek, quand je vois des hommes
+qui rampent sur un atome, c'est-à-dire la terre,
+qui n'est qu'un point de l'univers, se proposer
+directement pour modèles de la Providence, je
+ne sais comment accorder tant d'extravagance
+avec tant de petitesse.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 14 de la lune de Saphar; 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LX" id="LETTRE_LX"></a>LETTRE LX.</h2>
+
+<h3>USBEK A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Tu me demandes s'il y a des Juifs en France?
+Sache que, partout où il y a de l'argent, il y a
+des Juifs. Tu me demandes ce qu'ils y font? précisément
+ce qu'ils font en Perse: rien ne ressemble
+plus à un Juif d'Asie qu'un Juif européen.</p>
+
+<p>Ils font paroître chez les chrétiens, comme
+parmi nous, une obstination invincible pour leur
+religion, qui va jusqu'à la folie.</p>
+
+<p>La religion juive est un vieux tronc qui a produit
+deux branches qui ont couvert toute la terre,
+je veux dire le mahométisme et le christianisme;
+ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux
+filles qui l'ont accablée de mille plaies: car, en
+fait de religion, les plus proches sont les plus
+grandes ennemies. Mais, quelques mauvais traitements
+qu'elle en ait reçus, elle ne laisse pas de
+se glorifier de les avoir mises au monde; elle se
+sert de l'une et de l'autre pour embrasser le
+monde entier, tandis que d'un autre côté sa vieillesse
+vénérable embrasse tous les temps.</p>
+
+<p>Les Juifs se regardent donc comme la source
+de toute sainteté et l'origine de toute religion;
+ils nous regardent au contraire comme des hérétiques
+qui ont changé la loi, ou plutôt comme des
+Juifs rebelles.</p>
+
+<p>Si le changement s'étoit fait insensiblement, ils
+croient qu'ils auroient été facilement séduits:
+mais comme il s'est fait tout à coup et d'une manière
+violente, comme ils peuvent marquer le
+jour et l'heure de l'une et de l'autre naissance,
+ils se scandalisent de trouver en nous des âges,
+et se tiennent fermes à une religion que le monde
+même n'a pas précédée.</p>
+
+<p>Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil
+à celui dont ils jouissent. On commence à
+se défaire parmi les chrétiens de cet esprit d'intolérance
+qui les animoit: on s'est mal trouvé en
+Espagne de les avoir chassés, et en France d'avoir
+fatigué des chrétiens dont la croyance différoit un
+peu de celle du prince. On s'est aperçu que le zèle
+pour les progrès de la religion est différent de
+l'attachement qu'on doit avoir pour elle; et que,
+pour l'aimer et l'observer, il n'est pas nécessaire
+de haïr et de persécuter ceux qui ne l'observent
+pas.</p>
+
+<p>Il seroit à souhaiter que nos musulmans pensassent
+aussi sensément sur cet article que les
+chrétiens; que l'on pût une bonne fois faire la
+paix entre Ali et Abubeker, et laisser à Dieu le
+soin de décider des mérites de ces saints prophètes:
+je voudrois qu'on les honorât par des
+actes de vénération et de respect, et non pas par
+de vaines préférences; et qu'on cherchât à mériter
+leur faveur, quelque place que Dieu leur ait marquée,
+soit à sa droite, ou bien sous le marchepied
+de son trône.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXI" id="LETTRE_LXI"></a>LETTRE LXI.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>J'entrai l'autre jour dans une église fameuse
+qu'on appelle Notre-Dame: pendant que j'admirois
+ce superbe édifice, j'eus occasion de m'entretenir
+avec un ecclésiastique que la curiosité y
+avoit attiré comme moi. La conversation tomba
+sur la tranquillité de sa profession. La plupart des
+gens, me dit-il, envient le bonheur de notre état,
+et ils ont raison: cependant il a ses désagréments;
+nous ne sommes point si séparés du monde, que
+nous n'y soyons appelés en mille occasions: là,
+nous avons un rôle très-difficile à soutenir.</p>
+
+<p>Les gens du monde sont étonnants; ils ne peuvent
+souffrir notre approbation, ni nos censures;
+si nous les voulons corriger, ils nous trouvent ridicules;
+si nous les approuvons, ils nous regardent
+comme des gens au-dessous de notre caractère.
+Il n'y a rien de si humiliant de penser qu'on a
+scandalisé les impies mêmes: nous sommes donc
+obligés de tenir une conduite équivoque, et d'imposer
+aux libertins, non pas par un caractère décidé,
+mais par l'incertitude où nous les mettons de
+la manière dont nous recevons leurs discours. Il
+faut avoir beaucoup d'esprit pour cela; cet état
+de neutralité est difficile: les gens du monde,
+qui hasardent tout, qui se livrent à toutes leurs
+saillies, qui, selon le succès, les poussent ou les
+abandonnent, réussissent bien mieux.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: cet état si heureux et si
+tranquille, que l'on vante tant, nous ne le conservons
+pas dans le monde. Dès que nous y
+paroissons, on nous fait disputer; on nous fait
+entreprendre, par exemple, de prouver l'utilité
+de la prière à un homme qui ne croit pas en
+Dieu, la nécessité du jeûne à un autre qui a nié
+toute sa vie l'immortalité de l'âme: l'entreprise
+est laborieuse, et les rieurs ne sont pas pour nous.
+Il y a plus: une certaine envie d'attirer les autres
+dans nos opinions nous tourmente sans cesse, et
+est pour ainsi dire attachée à notre profession.
+Cela est aussi ridicule que si on voyoit les Européens
+travailler, en faveur de la nature humaine,
+à blanchir le visage des Africains. Nous troublons
+l'État, nous nous tourmentons nous-mêmes, pour
+faire recevoir des points de religion qui ne sont
+point fondamentaux; et nous ressemblons à ce
+conquérant de la Chine, qui poussa ses sujets à
+une révolte générale pour les avoir voulu obliger à
+se rogner les cheveux ou les ongles.</p>
+
+<p>Le zèle même que nous avons pour faire remplir
+à ceux dont nous sommes chargés les devoirs
+de notre sainte religion est souvent dangereux, et
+il ne sauroit être accompagné de trop de prudence.
+Un empereur nommé Théodose fit passer
+au fil de l'épée tous les habitants d'une ville,
+même les femmes et les petits enfants: s'étant
+ensuite présenté pour entrer dans une église, un
+évêque nommé Ambroise lui fit fermer les portes,
+comme à un meurtrier et un sacrilége; et en cela
+il fit une action héroïque. Cet empereur ayant
+ensuite fait la pénitence qu'un tel crime exigeoit,
+ayant été admis dans l'église, s'alla placer parmi
+les prêtres; le même évêque l'en fit sortir; et en
+cela il commit l'action d'un fanatique et d'un fou:
+tant il est vrai que l'on doit se défier de son zèle.
+Qu'importoit à la religion ou à l'État que ce prince
+eût, ou n'eût pas, une place parmi les prêtres?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 1<sup>er</sup> de la lune de Rebiab 1, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXII" id="LETTRE_LXII"></a>LETTRE LXII.</h2>
+
+<h3>ZÉLIS A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>Ta fille ayant atteint sa septième année, j'ai cru
+qu'il étoit temps de la faire passer dans les
+appartements intérieurs du sérail, et de ne point
+attendre qu'elle ait dix ans pour la confier aux
+eunuques noirs. On ne sauroit de trop bonne
+heure priver une jeune personne des libertés de
+l'enfance, et lui donner une éducation sainte dans
+les sacrés murs où la pudeur habite.</p>
+
+<p>Car je ne puis être de l'avis de ces mères qui
+ne renferment leurs filles que lorsqu'elles sont sur
+le point de leur donner un époux; qui, les condamnant
+au sérail plutôt qu'elles ne les y consacrent,
+leur font embrasser violemment une manière
+de vie qu'elles auroient dû leur inspirer.
+Faut-il tout attendre de la force de la raison,
+et rien de la douceur de l'habitude?</p>
+
+<p>C'est en vain que l'on nous parle de la subordination
+où la nature nous a mises: ce n'est pas
+assez de nous la faire sentir; il faut nous la faire
+pratiquer, afin qu'elle nous soutienne dans ce
+temps critique où les passions commencent à
+naître, et à nous encourager à l'indépendance.</p>
+
+<p>Si nous n'étions attachées à vous que par le
+devoir, nous pourrions quelquefois l'oublier; si
+nous n'y étions entraînées que par le penchant,
+peut-être un penchant plus fort pourroit l'affoiblir.
+Mais quand les lois nous donnent à un
+homme, elles nous dérobent à tous les autres, et
+nous mettent aussi loin d'eux que si nous en
+étions à cent mille lieues.</p>
+
+<p>La nature, industrieuse en faveur des hommes,
+ne s'est pas bornée à leur donner des désirs; elle
+a voulu que nous en eussions nous-mêmes, et que
+nous fussions des instruments animés de leur félicité:
+elle nous a mises dans le feu des passions,
+pour les faire vivre tranquilles; s'ils sortent de
+leur insensibilité, elle nous a destinées à les y
+faire rentrer, sans que nous puissions jamais goûter
+cet heureux état où nous les mettons.</p>
+
+<p>Cependant, Usbek, ne t'imagine pas que ta
+situation soit plus heureuse que la mienne: j'ai
+goûté ici mille plaisirs que tu ne connois pas:
+mon imagination a travaillé sans cesse à m'en
+faire connoître le prix: j'ai vécu, et tu n'as fait
+que languir.</p>
+
+<p>Dans la prison même où tu me retiens, je suis
+plus libre que toi: tu ne saurois redoubler tes
+attentions pour me faire garder, que je ne jouisse
+de tes inquiétudes; et tes soupçons, ta jalousie,
+tes chagrins, sont autant de marques de ta dépendance.</p>
+
+<p>Continue, cher Usbek: fais veiller sur moi nuit
+et jour; ne te fie pas même aux précautions ordinaires;
+augmente mon bonheur en assurant le
+tien; et sache que je ne redoute rien, que ton indifférence.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXIII" id="LETTRE_LXIII"></a>LETTRE LXIII.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>Je crois que tu veux passer ta vie à la campagne.
+Je ne te perdois au commencement que
+pour deux ou trois jours; et en voilà quinze que
+je ne t'ai vu: il est vrai que tu es dans une maison
+charmante, que tu y trouves une société qui te
+convient, que tu y raisonnes tout à ton aise: il
+n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout
+l'univers.</p>
+
+<p>Pour moi, je mène à peu près la même vie que
+tu m'as vu mener; je me répands dans le monde,
+et je cherche à le connoître: mon esprit perd insensiblement
+tout ce qui lui reste d'asiatique, et
+se plie sans effort aux m&oelig;urs européennes. Je ne
+suis plus si étonné de voir dans une maison cinq
+ou six femmes avec cinq ou six hommes; et je
+trouve que cela n'est pas mal imaginé.</p>
+
+<p>Je le puis dire, je ne connois les femmes que
+depuis que je suis ici; j'en ai plus appris dans
+un mois que je n'aurois fait en trente ans dans un
+sérail.</p>
+
+<p>Chez nous les caractères sont tous uniformes,
+parce qu'ils sont forcés: on ne voit pas les gens
+tels qu'ils sont, mais tels qu'on les oblige d'être;
+dans cette servitude du c&oelig;ur et de l'esprit on
+n'entend parler que la crainte, qui n'a qu'un
+langage, et non pas la nature, qui s'exprime si
+différemment, et qui paroît sous tant de formes.</p>
+
+<p>La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqué
+et si nécessaire, est ici inconnue: tout parle, tout
+se voit, tout s'entend; le c&oelig;ur se montre comme
+le visage; dans les m&oelig;urs, dans la vertu, dans le
+vice même, on aperçoit toujours quelque chose
+de naïf.</p>
+
+<p>Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent
+différent de celui qui leur plaît encore davantage:
+il consiste dans une espèce de badinage
+dans l'esprit, qui les amuse en ce qu'il semble leur
+promettre à chaque instant ce qu'on ne peut tenir
+que dans de trop longs intervalles.</p>
+
+<p>Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes,
+semble être venu à former le caractère
+général de la nation: on badine au conseil, on
+badine à la tête d'une armée, on badine avec un
+ambassadeur; les professions ne paroissent ridicules
+qu'à proportion du sérieux qu'on y met:
+un médecin ne le seroit plus, si ses habits étoient
+moins lugubres, et s'il tuoit ses malades en badinant.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 10 de la lune de Rebiab 1, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXIV" id="LETTRE_LXIV"></a>LETTRE LXIV.</h2>
+
+<h3>LE CHEF DES EUNUQUES NOIRS A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>Je suis dans un embarras que je ne saurois t'exprimer,
+magnifique seigneur: le sérail est dans
+un désordre et une confusion épouvantables; la
+guerre règne entre tes femmes; tes eunuques
+sont partagés; on n'entend que plaintes, que
+murmures, que reproches; mes remontrances
+sont méprisées; tout semble permis dans ce temps
+de licence, et je n'ai plus qu'un vain titre dans le
+sérail.</p>
+
+<p>Il n'y a aucune de tes femmes qui ne se juge
+au-dessus des autres par sa naissance, par sa
+beauté, par ses richesses, par son esprit, par ton
+amour; et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces
+titres-là pour avoir toutes les préférences: je
+perds à chaque instant cette longue patience,
+avec laquelle néanmoins j'ai eu le malheur de les
+mécontenter toutes; ma prudence, ma complaisance
+même, vertu si rare et si étrangère dans le
+poste que j'occupe, ont été inutiles.</p>
+
+<p>Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur,
+la cause de tous ces désordres? Elle est
+toute dans ton c&oelig;ur, et dans les tendres égards
+que tu as pour elles. Si tu ne me retenois par la
+main; si, au lieu de la voie des remontrances, tu
+me laissois celle des châtiments; si, sans te laisser
+attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les
+envoyois pleurer devant moi, qui ne m'attendris
+jamais, je les façonnerois bientôt au joug qu'elles
+doivent porter, et je lasserois leur humeur impérieuse
+et indépendante.</p>
+
+<p>Enlevé dès l'âge de quinze ans du fond de
+l'Afrique, ma patrie, je fus d'abord vendu à un
+maître qui avoit plus de vingt femmes, ou concubines.
+Ayant jugé à mon air grave et taciturne
+que j'étois propre au sérail, il ordonna qu'on
+achevât de me rendre tel; et me fit faire une opération
+pénible dans les commencements, mais qui
+me fut heureuse dans la suite, parce qu'elle m'approcha
+de l'oreille et de la confiance de mes maîtres.
+J'entrai dans ce sérail, qui fut pour moi un
+nouveau monde. Le premier eunuque, l'homme
+le plus sévère que j'aie vu de ma vie, y gouvernoit
+avec un empire absolu. On n'y entendoit
+parler ni de divisions, ni de querelles: un silence
+profond régnoit partout; toutes ces femmes
+étoient couchées à la même heure d'un bout de
+l'année à l'autre, et levées à la même heure; elles
+entroient dans le bain tour à tour, elles en sortoient
+au moindre signe que nous leur en faisions;
+le reste du temps, elles étoient presque toujours
+enfermées dans leurs chambres. Il avoit une
+règle, qui étoit de les faire tenir dans une grande
+propreté, et il avoit pour cela des attentions
+inexprimables: le moindre refus d'obéir étoit
+puni sans miséricorde. Je suis, disoit-il, esclave;
+mais je le suis d'un homme qui est votre maître,
+et le mien; et j'use du pouvoir qu'il m'a donné
+sur vous: c'est lui qui vous châtie, et non pas
+moi, qui ne fais que prêter ma main. Ces femmes
+n'entroient jamais dans la chambre de mon
+maître qu'elles n'y fussent appelées; elles recevoient
+cette grâce avec joie, et s'en voyoient privées
+sans se plaindre. Enfin moi, qui étois le dernier
+des noirs dans ce sérail tranquille, j'étois mille
+fois plus respecté que je ne le suis dans le tien,
+où je les commande tous.</p>
+
+<p>Dès que ce grand eunuque eut connu mon génie,
+il tourna les yeux de mon côté; il parla de
+moi à mon maître, comme d'un homme capable
+de travailler selon ses vues, et de lui succéder
+dans le poste qu'il remplissoit; il ne fut point
+étonné de ma grande jeunesse, il crut que mon
+attention me tiendroit lieu d'expérience. Que te
+dirai-je? je fis tant de progrès dans sa confiance,
+qu'il ne faisoit plus difficulté de me confier les
+clefs des lieux terribles qu'il gardoit depuis si
+longtemps. C'est sous ce grand maître que j'appris
+l'art difficile de commander, et que je me formai
+aux maximes d'un gouvernement inflexible:
+j'étudiai sous lui le c&oelig;ur des femmes; il m'apprit
+à profiter de leurs foiblesses et à ne point m'étonner
+de leurs hauteurs. Souvent il se plaisoit
+de me les faire exercer même, et de les conduire
+jusqu'au dernier retranchement de l'obéissance;
+il les faisoit ensuite revenir insensiblement,
+et vouloit que je parusse pour quelque
+temps plier moi-même. Mais il falloit le voir dans
+ces moments, où il les trouvoit tout près du désespoir,
+entre les prières et les reproches: il soutenoit
+leurs larmes sans s'émouvoir. Voilà, disoit-il
+d'un air content, comment il faut gouverner les
+femmes: leur nombre ne m'embarrasse pas;
+je conduirois de même toutes celles de notre
+grand monarque. Comment un homme peut-il
+espérer de captiver leur c&oelig;ur, si ses fidèles
+eunuques n'ont commencé par soumettre leur
+esprit?</p>
+
+<p>Il avoit non-seulement de la fermeté, mais
+aussi de la pénétration: il lisoit leurs pensées et
+leurs dissimulations; leurs gestes étudiés, leur
+visage feint ne lui déroboient rien; il savoit toutes
+leurs actions les plus cachées et leurs paroles les
+plus secrètes; il se servoit des unes pour connoître
+les autres, et il se plaisoit à récompenser la
+moindre confidence. Comme elles n'abordoient
+leur mari que lorsqu'elles étoient averties, l'eunuque
+y appeloit qui il vouloit, et tournoit les
+yeux de son maître sur celles qu'il avoit en vue;
+et cette distinction étoit la récompense de quelque
+secret révélé: il avoit persuadé à son maître
+qu'il étoit du bon ordre qu'il lui laissât ce choix,
+afin de lui donner une autorité plus grande. Voilà
+comme on gouvernoit, magnifique seigneur, dans
+un sérail qui étoit, je crois, le mieux réglé qu'il y
+eût en Perse.</p>
+
+<p>Laisse-moi les mains libres: permets que je me
+fasse obéir; huit jours remettront l'ordre dans le
+sein de la confusion; c'est ce que ta gloire demande,
+et que ta sûreté exige.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De ton sérail d'Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab 1, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXV" id="LETTRE_LXV"></a>LETTRE LXV.</h2>
+
+<h3>USBEK A SES FEMMES.</h3>
+
+<h3>Au sérail d'Ispahan.</h3>
+
+
+<p>J'apprends que le sérail est dans le désordre, et
+qu'il est rempli de querelles et de divisions
+intestines. Que vous recommandai-je en partant,
+que la paix et la bonne intelligence? Vous me le
+promîtes; étoit-ce pour me tromper?</p>
+
+<p>C'est vous qui seriez trompées, si je voulois
+suivre les conseils que me donne le grand eunuque,
+si je voulois employer mon autorité pour
+vous faire vivre comme mes exhortations le demandoient
+de vous.</p>
+
+<p>Je ne sais me servir de ces moyens violents que
+lorsque j'ai tenté tous les autres: faites donc en
+votre considération ce que vous n'avez pas voulu
+faire à la mienne.</p>
+
+<p>Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre:
+il dit que vous n'avez aucun égard pour
+lui. Comment pouvez-vous accorder cette conduite
+avec la modestie de votre état? N'est-ce
+pas à lui que, pendant mon absence, votre vertu
+est confiée? C'est un trésor sacré, dont il est le
+dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez
+sont une marque que ceux qui sont chargés
+de vous faire vivre dans les lois de l'honneur
+vous sont à charge.</p>
+
+<p>Changez donc de conduite, je vous prie; et faites
+en sorte que je puisse une autre fois rejeter
+les propositions que l'on me fait contre votre
+liberté et votre repos.</p>
+
+<p>Car je voudrois vous faire oublier que je suis
+votre maître, pour me souvenir seulement que je
+suis votre époux.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXVI" id="LETTRE_LXVI"></a>LETTRE LXVI.</h2>
+
+<h3>RICA A ***.</h3>
+
+
+<p>On s'attache ici beaucoup aux sciences, mais je
+ne sais si on est fort savant. Celui qui doute
+de tout comme philosophe n'ose rien nier comme
+théologien; cet homme contradictoire est toujours
+content de lui, pourvu qu'on convienne des
+qualités.</p>
+
+<p>La fureur de la plupart des François, c'est
+d'avoir de l'esprit; et la fureur de ceux qui veulent
+avoir de l'esprit, c'est de faire des livres.</p>
+
+<p>Cependant il n'y a rien de si mal imaginé: la
+nature sembloit avoir sagement pourvu à ce que
+les sottises des hommes fussent passagères, et les
+livres les immortalisent. Un sot devroit être content
+d'avoir ennuyé tous ceux qui ont vécu avec
+lui: il veut encore tourmenter les races futures;
+il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il
+auroit pu jouir comme du tombeau; il veut que
+la postérité soit informée qu'il a vécu, et qu'elle
+sache à jamais qu'il a été un sot.</p>
+
+<p>De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise
+plus que les compilateurs, qui vont de tous côtés
+chercher des lambeaux des ouvrages des autres,
+qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pièces
+de gazon dans un parterre: ils ne sont point au-dessus
+de ces ouvriers d'imprimerie qui rangent
+des caractères, qui, combinés ensemble, font un
+livre où ils n'ont fourni que la main. Je voudrois
+qu'on respectât les livres originaux; et il me
+semble que c'est une espèce de profanation de
+tirer les pièces qui les composent du sanctuaire
+où elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles
+ne méritent point.</p>
+
+<p>Quand un homme n'a rien à dire de nouveau,
+que ne se tait-il? Qu'a-t-on affaire de ces doubles
+emplois? Mais je veux donner un nouvel
+ordre. Vous êtes un habile homme: c'est-à-dire
+que vous venez dans ma bibliothèque et vous
+mettez en bas les livres qui sont en haut, et en
+haut ceux qui sont en bas: vous avez fait un chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Je t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis
+outré d'un livre que je viens de quitter, qui est
+si gros qu'il sembloit contenir la science universelle;
+mais il m'a rompu la tête sans m'avoir rien
+appris. Adieu.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXVII" id="LETTRE_LXVII"></a>LETTRE LXVII.</h2>
+
+<h3>IBBEN A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>Trois vaisseaux sont arrivés ici sans m'avoir
+apporté aucune de tes nouvelles. Es-tu malade?
+ou te plais-tu à m'inquiéter?</p>
+
+<p>Si tu ne m'aimes pas dans un pays où tu n'es
+lié à rien, que sera-ce au milieu de la Perse, et
+dans le sein de ta famille? Mais peut-être que je
+me trompe: tu es assez aimable pour trouver
+partout des amis; le c&oelig;ur est citoyen de tous
+les pays: comment une âme bien faite peut-elle
+s'empêcher de former des engagements? Je te
+l'avoue, je respecte les anciennes amitiés; mais
+je ne suis pas fâché d'en faire partout de nouvelles.</p>
+
+<p>En quelque pays que j'aie été, j'y ai vécu
+comme si j'avois dû y passer ma vie: j'ai eu le
+même empressement pour les gens vertueux, la
+même compassion ou plutôt la même tendresse
+pour les malheureux, la même estime pour ceux
+que la prospérité n'a point aveuglés. C'est mon
+caractère, Usbek; partout où je trouverai des
+hommes, je me choisirai des amis.</p>
+
+<p>Il y a ici un Guèbre qui, après toi, a, je crois,
+la première place dans mon c&oelig;ur: c'est l'âme de
+la probité même. Des raisons particulières l'ont
+obligé de se retirer dans cette ville, où il vit
+tranquille du produit d'un trafic honnête avec
+une femme qu'il aime. Sa vie est toute marquée
+d'actions généreuses; et, quoiqu'il cherche la
+vie obscure, il y a plus d'héroïsme dans son c&oelig;ur
+que dans celui des plus grands monarques.</p>
+
+<p>Je lui ai parlé mille fois de toi, je lui montre
+toutes tes lettres; je remarque que cela lui fait
+plaisir, et je vois déjà que tu as un ami qui t'est
+inconnu.</p>
+
+<p>Tu trouveras ici ses principales aventures:
+quelque répugnance qu'il eût à les écrire, il n'a
+pu les refuser à mon amitié, et je les confie à la
+tienne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HISTOIRE" id="HISTOIRE"></a>HISTOIRE</h2>
+
+<h3>D'APHÉRIDON ET D'ASTARTÉ.</h3>
+
+
+<p>Je suis né parmi les Guèbres, d'une religion
+qui est peut-être la plus ancienne qui soit au
+monde. Je fus si malheureux que l'amour me vint
+avant la raison. J'avois à peine six ans, que je ne
+pouvois vivre qu'avec ma s&oelig;ur; mes yeux s'attachoient
+toujours sur elle; et lorsqu'elle me quittoit
+un moment, elle les retrouvoit baignés de
+larmes: chaque jour n'augmentoit pas plus mon
+âge que mon amour. Mon père, étonné d'une si
+forte sympathie, auroit bien souhaité de nous
+marier ensemble, selon l'ancien usage des Guèbres
+introduit par Cambyse; mais la crainte des
+mahométans, sous le joug desquels nous vivons,
+empêche ceux de notre nation de penser à ces
+alliances saintes, que notre religion ordonne
+plutôt qu'elle ne permet, et qui sont des images
+si naïves de l'union déjà formée par la nature.</p>
+
+<p>Mon père, voyant donc qu'il auroit été dangereux
+de suivre mon inclination et la sienne, résolut
+d'éteindre une flamme qu'il croyoit naissante,
+mais qui étoit déjà à son dernier période; il prétexta
+un voyage, et m'emmena avec lui, laissant
+ma s&oelig;ur entre les mains d'une de ses parentes;
+car ma mère étoit morte depuis deux ans. Je ne
+vous dirai point quel fut le désespoir de cette séparation:
+j'embrassai ma s&oelig;ur toute baignée de
+larmes; mais je n'en versai point, car la douleur
+m'avoit rendu comme insensible. Nous arrivâmes
+à Tefflis; et mon père, ayant confié mon
+éducation à un de nos parents, m'y laissa et s'en
+retourna chez lui.</p>
+
+<p>Quelque temps après, j'appris qu'il avoit, par le
+crédit d'un de ses amis, fait entrer ma s&oelig;ur dans
+le beiram du roi, où elle étoit au service d'une
+sultane. Si l'on m'avoit appris sa mort, je n'en
+aurois pas été plus frappé: car, outre que je n'espérois
+plus de la revoir, son entrée dans le beiram
+l'avoit rendue mahométane; et elle ne pouvoit
+plus, suivant le préjugé de cette religion, me
+regarder qu'avec horreur. Cependant, ne pouvant
+plus vivre à Tefflis, las de moi-même et de la vie,
+je retournai à Ispahan. Mes premières paroles
+furent amères à mon père; je lui reprochai d'avoir
+mis sa fille en un lieu où l'on ne peut entrer
+qu'en changeant de religion. Vous avez attiré sur
+votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du
+Soleil qui vous éclaire; vous avez plus fait que si
+vous aviez souillé les Éléments, puisque vous
+avez souillé l'âme de votre fille, qui n'est pas
+moins pure: j'en mourrai de douleur et d'amour;
+mais puisse ma mort être la seule peine que Dieu
+vous fasse sentir! A ces mots, je sortis; et pendant
+deux ans je passai ma vie à aller regarder
+les murailles du beiram, et considérer le lieu où
+ma s&oelig;ur pouvoit être, m'exposant tous les jours
+mille fois à être égorgé par les eunuques qui font
+la ronde autour de ces redoutables lieux.</p>
+
+<p>Enfin mon père mourut; et la sultane que ma
+s&oelig;ur servoit, la voyant tous les jours croître en
+beauté, en devint jalouse, et la maria avec un
+eunuque qui la souhaitoit avec passion. Par ce
+moyen, ma s&oelig;ur sortit du sérail, et prit avec son
+eunuque une maison à Ispahan.</p>
+
+<p>Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler;
+l'eunuque, le plus jaloux de tous les hommes,
+me remettant toujours, sous divers prétextes.
+Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit
+parler au travers d'une jalousie: des yeux de lynx
+ne l'auroient pas pu découvrir, tant elle étoit enveloppée
+d'habits et de voiles; et je ne la pus
+reconnoître qu'au son de sa voix. Quelle fut mon
+émotion quand je me vis si près et si éloigné
+d'elle! Je me contraignis, car j'étois examiné.
+Quant à elle, il me parut qu'elle versa quelques
+larmes. Son mari voulut me faire quelques mauvaises
+excuses; mais je le traitai comme le dernier
+des esclaves. Il fut bien embarrassé quand il vit
+que je parlois à ma s&oelig;ur une langue qui lui étoit
+inconnue: c'étoit l'ancien persan, qui est notre
+langue sacrée. Quoi! ma s&oelig;ur, lui dis-je, est-il
+vrai que vous avez quitté la religion de vos pères?
+Je sais qu'en entrant au beiram vous avez dû faire
+profession du mahométisme; mais, dites-moi,
+votre c&oelig;ur a-t-il pu consentir, comme votre
+bouche, à quitter une religion qui me permet de
+vous aimer? Et pour qui la quittez-vous, cette
+religion, qui nous doit être si chère? pour un misérable
+encore flétri des fers qu'il a portés; qui,
+s'il étoit homme, seroit le dernier de tous! Mon
+frère, dit-elle, cet homme dont vous parlez est
+mon mari; il faut que je l'honore, tout indigne
+qu'il vous paroît; et je serois aussi la dernière des
+femmes si... Ah! ma s&oelig;ur, lui dis-je, vous êtes
+guèbre; il n'est ni votre époux, ni ne peut l'être:
+si vous êtes fidèle comme vos pères, vous ne
+devez le regarder que comme un monstre. Hélas!
+dit-elle, que cette religion se montre à moi de
+loin! à peine en savois-je les préceptes, qu'il les
+fallut oublier. Vous voyez que cette langue que
+je vous parle ne m'est plus familière, et que j'ai
+toutes les peines du monde à m'exprimer: mais
+comptez que le souvenir de notre enfance me
+charme toujours; que, depuis ce temps-là, je n'ai
+eu que de fausses joies; qu'il ne s'est pas passé de
+jour que je n'aie pensé à vous; que vous avez eu
+plus de part que vous ne croyez à mon mariage,
+et que je n'y ai été déterminée que par l'espérance
+de vous revoir. Mais que ce jour qui m'a
+tant coûté va me coûter encore. Je vous vois tout
+hors de vous-même: mon mari frémit de rage et
+de jalousie: je ne vous verrai plus; je vous parle
+sans doute pour la dernière fois de ma vie: si
+cela étoit, mon frère, elle ne seroit pas longue. A
+ces mots elle s'attendrit; et, se voyant hors d'état
+de tenir la conversation, elle me quitta le plus
+désolé de tous les hommes.</p>
+
+<p>Trois ou quatre jours après je demandai à voir
+ma s&oelig;ur: le barbare eunuque auroit bien voulu
+m'en empêcher; mais, outre que ces sortes de
+maris n'ont pas sur leurs femmes la même autorité
+que les autres, il aimoit si éperdument ma s&oelig;ur,
+qu'il ne savoit rien lui refuser. Je la vis encore
+dans le même lieu et dans le même équipage,
+accompagnée de deux esclaves; ce qui me
+fit avoir recours à notre langue particulière. Ma
+s&oelig;ur, lui dis-je, d'où vient que je ne puis vous
+voir sans me trouver dans une situation affreuse?
+Les murailles qui vous tiennent enfermée, ces
+verrous et ces grilles, ces misérables gardiens
+qui vous observent, me mettent en fureur. Comment
+avez-vous perdu la douce liberté dont
+jouissoient vos ancêtres? Votre mère, qui étoit
+si chaste, ne donnoit à son mari, pour garant de
+sa vertu, que sa vertu même: ils vivoient heureux
+l'un et l'autre dans une confiance mutuelle; et
+la simplicité de leurs m&oelig;urs étoit pour eux une
+richesse plus précieuse mille fois que le faux
+éclat dont vous semblez jouir dans cette maison
+somptueuse. En perdant votre religion, vous
+avez perdu votre liberté, votre bonheur, et cette
+précieuse égalité qui fait l'honneur de votre sexe.
+Mais ce qu'il y a de pis encore, c'est que vous
+êtes, non pas la femme, car vous ne pouvez pas
+l'être; mais l'esclave d'un esclave, qui a été dégradé
+de l'humanité. Ah! mon frère, dit-elle,
+respectez mon époux, respectez la religion que
+j'ai embrassée: selon cette religion, je n'ai pu
+vous entendre ni vous parler sans crime. Quoi!
+ma s&oelig;ur, lui dis-je tout transporté, vous la
+croyez donc véritable, cette religion? Ah! dit-elle,
+qu'il me seroit avantageux qu'elle ne le fût
+pas! Je fais pour elle un trop grand sacrifice,
+pour que je puisse ne la pas croire; et si mes
+doutes... A ces mots elle se tut. Oui, vos doutes,
+ma s&oelig;ur, sont bien fondés, quels qu'ils soient.
+Qu'attendez-vous d'une religion qui vous rend
+malheureuse dans ce monde-ci, et ne vous laisse
+point d'espérance pour l'autre? Songez que la
+nôtre est la plus ancienne qui soit au monde;
+qu'elle a toujours fleuri dans la Perse; et n'a pas
+d'autre origine que cet empire, dont les commencements
+ne sont point connus; que ce n'est que le
+hasard qui y a introduit le mahométisme; que
+cette secte y a été établie, non par la voie de la
+persuasion, mais de la conquête. Si nos princes
+naturels n'avoient pas été foibles, vous verriez
+régner encore le culte de ces anciens mages.
+Transportez-vous dans ces siècles reculés: tout
+vous parlera du magisme, et rien de la secte
+mahométane, qui, plusieurs milliers d'années
+après, n'étoit pas même dans son enfance. Mais,
+dit-elle, quand ma religion seroit plus moderne
+que la vôtre, elle est au moins plus pure, puisqu'elle
+n'adore que Dieu; au lieu que vous adorez
+encore le Soleil, les Étoiles, le Feu, et même
+les Éléments. Je vois, ma s&oelig;ur, que vous avez
+appris parmi les musulmans à calomnier notre
+sainte religion. Nous n'adorons ni les Astres ni
+les Éléments, et nos pères ne les ont jamais adorés:
+jamais ils ne leur ont élevé des temples, jamais
+ils ne leur ont offert des sacrifices; ils leur
+ont seulement rendu un culte religieux, mais inférieur,
+comme à des ouvrages et des manifestations
+de la Divinité. Mais, ma s&oelig;ur, au nom de
+Dieu qui nous éclaire, recevez ce livre sacré que
+je vous porte; c'est le livre de notre législateur
+Zoroastre; lisez-le sans prévention: recevez dans
+votre c&oelig;ur les rayons de lumière qui vous éclaireront
+en le lisant; souvenez-vous de vos pères,
+qui ont si longtemps honoré le Soleil dans la
+ville sainte de Balk; et enfin souvenez-vous de
+moi, qui n'espère de repos, de fortune, de vie,
+que de votre changement. Je la quittai tout
+transporté, et la laissai seule décider la plus
+grande affaire que je pusse avoir de ma vie.</p>
+
+<p>J'y retournai deux jours après; je ne lui parlai
+point: j'attendis dans le silence l'arrêt de ma vie
+ou de ma mort. Vous êtes aimé, mon frère, me
+dit-elle, et par une Guèbre. J'ai longtemps combattu:
+mais dieux! que l'amour lève de difficultés!
+que je suis soulagée! Je ne crains plus de
+vous trop aimer, je puis ne mettre point de bornes
+à mon amour; l'excès même en est légitime.
+Ah! que ceci convient bien à l'état de mon c&oelig;ur!
+Mais vous, qui avez su rompre les chaînes que
+mon esprit s'était forgées, quand romprez-vous
+celles qui me lient les mains? Dès ce moment je
+me donne à vous: faites voir, par la promptitude
+avec laquelle vous m'accepterez, combien ce présent
+vous est cher. Mon frère, la première fois
+que je pourrai vous embrasser, je crois que je
+mourrai dans vos bras. Je n'exprimerois jamais
+bien la joie que je sentis à ces douces paroles,
+je me crus et je me vis en effet, en un instant, le
+plus heureux de tous les hommes; je vis presque
+accomplir tous les désirs que j'avois formés
+en vingt-cinq ans de vie, et évanouir tous les
+chagrins qui me l'avoient rendue si laborieuse.
+Mais, quand je me fus un peu accoutumé à ces
+douces idées, je trouvai que je n'étois pas si près
+de mon bonheur que je m'étois figuré tout à
+coup, quoique j'eusse surmonté le plus grand de
+tous les obstacles. Il falloit surprendre la vigilance
+de ses gardiens; je n'osois confier à personne
+le secret de ma vie: il falloit que nous
+fissions tout, elle et moi: si je manquois mon
+coup, je courois risque d'être empalé; mais je ne
+voyois pas de peine plus cruelle que de le manquer.
+Nous convînmes qu'elle m'enverroit demander
+une horloge, que son père lui avoit
+laissée, et que j'y mettrois dedans une lime, pour
+scier les jalousies de sa fenêtre qui donnoient
+dans la rue, et une corde nouée pour descendre;
+que je ne la verrois plus dorénavant, mais que
+j'irois toutes les nuits sous cette fenêtre attendre
+qu'elle pût exécuter son dessein. Je passai quinze
+nuits entières sans voir personne, parce qu'elle
+n'avoit pas trouvé le temps favorable. Enfin, la
+seizième, j'entendis une scie qui travailloit; de
+temps en temps l'ouvrage étoit interrompu, et
+dans ces intervalles ma frayeur étoit inexprimable.
+Enfin, après une heure de travail, je la vis qui
+attachoit la corde; elle se laissa aller, et glissa
+dans mes bras. Je ne connus plus le danger, et je
+restai longtemps sans bouger de là; je la conduisis
+hors de la ville, où j'avois un cheval tout
+prêt; je la mis en croupe derrière moi, et m'éloignai,
+avec toute la promptitude imaginable, d'un
+lieu qui pouvoit nous être si funeste. Nous arrivâmes
+avant le jour chez un Guèbre, dans un lieu
+désert où il étoit retiré, vivant frugalement du
+travail de ses mains; nous ne jugeâmes pas à
+propos de rester chez lui; et, par son conseil,
+nous entrâmes dans une épaisse forêt, et nous nous
+mîmes dans le creux d'un vieux chêne, jusqu'à
+ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé.
+Nous vivions tous deux dans ce séjour écarté,
+sans témoins, nous répétant sans cesse que nous
+nous aimerions toujours, attendant l'occasion
+que quelque prêtre guèbre pût faire la cérémonie
+du mariage prescrite par nos livres sacrés. Ma
+s&oelig;ur, lui dis-je, que cette union est sainte! la
+nature nous avoit unis, notre sainte loi va nous
+unir encore. Enfin un prêtre vint calmer notre
+impatience amoureuse. Il fit dans la maison du
+paysan toutes les cérémonies du mariage; il nous
+bénit, et nous souhaita mille fois toute la vigueur
+de Gustaspe et la sainteté de l'Hohoraspe. Bientôt
+après nous quittâmes la Perse, où nous n'étions
+pas en sûreté, et nous nous retirâmes en
+Géorgie. Nous y vécûmes un an, tous les jours plus
+charmés l'un de l'autre: mais comme mon argent
+alloit finir, et que je craignois la misère pour ma
+s&oelig;ur, non pas pour moi, je la quittai pour aller
+chercher quelque secours chez nos parents. Jamais
+adieu ne fut plus tendre. Mais mon voyage
+me fut non-seulement inutile, mais funeste: car,
+ayant trouvé d'un côté tous nos biens confisqués,
+de l'autre mes parents presque dans l'impuissance
+de me secourir, je ne rapportai d'argent
+précisément que ce qu'il falloit pour mon retour.
+Mais quel fut mon désespoir! je ne trouvai plus
+ma s&oelig;ur. Quelques jours avant mon arrivée, des
+Tartares avoient fait une excursion dans la ville
+où elle étoit; et, comme ils la trouvèrent belle,
+ils la prirent, et la vendirent à des Juifs qui alloient
+en Turquie, et ne laissèrent qu'une petite
+fille dont elle étoit accouchée quelques mois auparavant.
+Je suivis ces Juifs, et je les joignis à
+trois lieues de là: mes prières, mes larmes furent
+vaines; ils me demandèrent toujours trente tomans,
+et ne se relâchèrent jamais d'un seul.
+Après m'être adressé à tout le monde, avoir imploré
+la protection des prêtres turcs et chrétiens,
+je m'adressai à un marchand arménien; je lui
+vendis ma fille, et me vendis aussi pour trente-cinq
+tomans; j'allai aux Juifs, je leur donnai
+trente tomans, et portai les cinq autres à ma
+s&oelig;ur, que je n'avois pas encore vue. Vous êtes
+libre, lui dis-je, ma s&oelig;ur, et je puis vous embrasser:
+voilà cinq tomans que je vous porte; j'ai
+du regret qu'on ne m'ait pas acheté davantage.
+Quoi! dit-elle, vous vous êtes vendu? Oui, lui
+dis-je. Ah! malheureux, qu'avez-vous fait? n'étois-je
+pas assez infortunée, sans que vous travaillassiez
+à me la rendre davantage? Votre
+liberté me consoloit, et votre esclavage va me
+mettre au tombeau. Ah! mon frère, que votre
+amour est cruel! Et ma fille? je ne la vois point.
+Je l'ai vendue aussi, lui dis-je. Nous fondîmes
+tous deux en larmes, et n'eûmes pas la force de
+nous rien dire. Enfin j'allai trouver mon maître,
+et ma s&oelig;ur y arriva presque aussitôt que moi;
+elle se jeta à ses genoux. Je vous demande, dit-elle,
+la servitude comme les autres vous demandent
+la liberté: prenez-moi, vous me vendrez
+plus cher que mon mari. Ce fut alors qu'il se fit
+un combat qui arracha les larmes des yeux de
+mon maître. Malheureux! dit-elle, as-tu pensé
+que je pusse accepter ma liberté aux dépens de
+la tienne? Seigneur, vous voyez deux infortunés
+qui mourront si vous nous séparez: je me donne à
+vous, payez-moi; peut-être que cet argent et mes
+services pourront quelque jour obtenir de vous
+ce que je n'ose vous demander: il est de votre
+intérêt de ne nous point séparer; comptez que je
+dispose de sa vie. L'Arménien était un homme
+doux, qui fut touché de nos malheurs. Servez-moi
+l'un et l'autre avec fidélité et avec zèle, et je
+vous promets que dans un an je vous donnerai
+votre liberté: je vois que vous ne méritez, ni
+l'un ni l'autre, les malheurs de votre condition;
+si, lorsque vous serez libres, vous êtes aussi heureux
+que vous le méritez, si la fortune vous rit,
+je suis certain que vous me satisferez de la perte
+que je souffrirai. Nous embrassâmes tous deux
+ses genoux, et le suivîmes dans son voyage. Nous
+nous soulagions l'un et l'autre dans les travaux
+de la servitude, et j'étois charmé lorsque j'avois
+pu faire l'ouvrage qui étoit tombé à ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>La fin de l'année arriva: notre maître tint sa
+parole, et nous délivra. Nous retournâmes à Tefflis:
+là je trouvai un ancien ami de mon père,
+qui exerçoit avec succès la médecine dans cette
+ville; il me prêta quelque argent avec lequel je fis
+quelque négoce. Quelques affaires m'appelèrent
+ensuite à Smyrne, où je m'établis. J'y vis depuis
+six ans, et j'y jouis de la plus aimable et de la
+plus douce société du monde: l'union règne dans
+ma famille, et je ne changerois pas ma condition
+pour celle de tous les rois du monde. J'ai été
+assez heureux pour retrouver le marchand arménien
+à qui je dois tout, et lui ai rendu des services
+signalés.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Smyrne, le 27 de la lune de Gemmadi 2, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXVIII" id="LETTRE_LXVIII"></a>LETTRE LXVIII.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>J'allai l'autre jour dîner chez un homme de
+robe, qui m'en avoit prié plusieurs fois. Après
+avoir parlé de bien des choses, je lui dis: Monsieur,
+il me paroît que votre métier est bien pénible.
+Pas tant que vous vous imaginez, répondit-il:
+de la manière dont nous le faisons, ce n'est
+qu'un amusement. Mais comment! n'avez-vous
+pas toujours la tête remplie des affaires d'autrui?
+n'êtes-vous pas toujours occupé de choses qui ne
+sont point intéressantes? Vous avez raison: ces
+choses ne sont point intéressantes, car nous nous
+y intéressons si peu que rien; et cela même fait
+que le métier n'est pas si fatigant que vous dites.
+Quand je vis qu'il prenoit la chose d'une manière
+si dégagée, je continuai, et lui dis: Monsieur,
+je n'ai point vu votre cabinet. Je le crois,
+car je n'en ai point. Quand je pris cette charge,
+j'eus besoin d'argent pour payer mes provisions;
+je vendis ma bibliothèque; et le libraire qui la
+prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne me
+laissa que mon livre de raison. Ce n'est pas que
+je les regrette: nous autres juges ne nous enflons
+point d'une vaine science. Qu'avons-nous affaire
+de tous ces volumes de lois? Presque tous les cas
+sont hypothétiques et sortent de la règle générale.
+Mais ne seroit-ce pas, monsieur, lui dis-je,
+parce que vous les en faites sortir? Car enfin
+pourquoi chez tous les peuples du monde y
+auroit-il des lois si elles n'avoient pas leur application?
+et comment peut-on les appliquer si on
+ne les sait pas? Si vous connaissiez le Palais, reprit
+le magistrat, vous ne parleriez pas comme
+vous faites: nous avons des livres vivants, qui
+sont les avocats; ils travaillent pour nous, et se
+chargent de nous instruire. Et ne se chargent-ils
+pas aussi quelquefois de vous tromper? lui repartis-je.
+Vous ne feriez donc pas mal de vous
+garantir de leurs embûches; ils ont des armes
+avec lesquelles ils attaquent votre équité; il seroit
+bon que vous en eussiez aussi pour la défendre,
+et que vous n'allassiez pas vous mettre dans
+la mêlée, habillés à la légère, parmi des gens cuirassés
+jusqu'aux dents.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXIX" id="LETTRE_LXIX"></a>LETTRE LXIX.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Tu ne te serois jamais imaginé que je fusse devenu
+plus métaphysicien que je ne l'étois:
+cela est pourtant, et tu en seras convaincu quand
+tu auras essuyé ce débordement de ma philosophie.</p>
+
+<p>Les philosophes les plus sensés qui ont réfléchi
+sur la nature de Dieu ont dit qu'il étoit un être
+souverainement parfait; mais ils ont extrêmement
+abusé de cette idée: ils ont fait une énumération
+de toutes les perfections différentes
+que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer,
+et en ont chargé l'idée de la divinité, sans songer
+que souvent ces attributs s'entr'empêchent,
+et qu'ils ne peuvent subsister dans un même sujet
+sans se détruire.</p>
+
+<p>Les poëtes d'Occident disent qu'un peintre
+ayant voulu faire le portrait de la déesse de la
+beauté, assembla les plus belles Grecques, et prit
+de chacune ce qu'elle avoit de plus gracieux,
+dont il fit un tout pour ressembler à la plus belle
+de toutes les déesses. Si un homme en avoit conclu
+qu'elle étoit blonde ou brune, qu'elle avoit les
+yeux noirs et bleus, qu'elle étoit douce et fière, il
+auroit passé pour ridicule.</p>
+
+<p>Souvent Dieu manque d'une perfection qui
+pourroit lui donner une grande imperfection;
+mais il n'est jamais limité que par lui-même; il
+est lui-même sa nécessité: ainsi, quoique Dieu
+soit tout-puissant, il ne peut pas violer ses promesses,
+ni tromper les hommes. Souvent même
+l'impuissance n'est pas dans lui, mais dans les
+choses relatives; et c'est la raison pourquoi il ne
+peut pas changer les essences.</p>
+
+<p>Ainsi il n'y a point sujet de s'étonner que quelques-uns
+de nos docteurs aient osé nier la prescience
+infinie de Dieu, sur ce fondement qu'elle
+est incompatible avec sa justice.</p>
+
+<p>Quelque hardie que soit cette idée, la métaphysique
+s'y prête merveilleusement. Selon ses
+principes, il n'est pas possible que Dieu prévoie
+les choses qui dépendent de la détermination des
+causes libres, parce que ce qui n'est point arrivé
+n'est point, et par conséquent ne peut être
+connu; car le rien, qui n'a point de propriétés,
+ne peut être aperçu: Dieu ne peut point lire
+dans une volonté qui n'est point, et voir dans
+l'âme une chose qui n'existe point en elle; car,
+jusqu'à ce qu'elle se soit déterminée, cette action
+qui la détermine n'est point en elle.</p>
+
+<p>L'âme est l'ouvrière de sa détermination; mais
+il y a des occasions où elle est tellement indéterminée
+qu'elle ne sait pas même de quel côté se
+déterminer. Souvent même elle ne le fait que
+pour faire usage de sa liberté; de manière que
+Dieu ne peut voir cette détermination par avance
+ni dans l'action de l'âme, ni dans l'action que les
+objets font sur elle.</p>
+
+<p>Comment Dieu pourroit-il prévoir les choses
+qui dépendent de la détermination des causes
+libres? Il ne pourroit les voir que de deux manières:
+par conjecture, ce qui est contradictoire
+avec la prescience infinie; ou bien il les verroit
+comme des effets nécessaires qui suivroient infailliblement
+d'une cause qui les produiroit de
+même, ce qui est encore plus contradictoire: car
+l'âme seroit libre par la supposition; et, dans le
+fait, elle ne le seroit pas plus qu'une boule de billard
+n'est libre de se remuer, lorsqu'elle est poussée
+par une autre.</p>
+
+<p>Ne crois pas pourtant que je veuille borner la
+science de Dieu. Comme il fait agir les créatures
+à sa fantaisie, il connoît tout ce qu'il veut connoître.
+Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se
+sert pas toujours de cette faculté; il laisse ordinairement
+à la créature la faculté d'agir ou de ne
+pas agir, pour lui laisser celle de mériter ou de
+démériter: c'est pour lors qu'il renonce au droit
+qu'il a d'agir sur elle, et de la déterminer. Mais
+quand il veut savoir quelque chose, il le sait toujours,
+parce qu'il n'a qu'à vouloir qu'elle arrive
+comme il la voit, et déterminer les créatures conformément
+à sa volonté. C'est ainsi qu'il tire ce
+qui doit arriver du nombre des choses purement
+possibles, en fixant par ses décrets les déterminations
+futures des esprits, et les privant de la puissance
+qu'il leur a donnée d'agir ou de ne pas agir.</p>
+
+<p>Si l'on peut se servir d'une comparaison dans
+une chose qui est au-dessus des comparaisons; un
+monarque ignore ce que son ambassadeur fera
+dans une affaire importante: s'il le veut savoir, il
+n'a qu'à lui ordonner de se comporter d'une telle
+manière, et il pourra assurer que la chose arrivera
+comme il la projette.</p>
+
+<p>L'alcoran et les livres des Juifs s'élèvent sans
+cesse contre le dogme de la prescience absolue:
+Dieu y paroît partout ignorer la détermination
+future des esprits; et il semble que ce soit la
+première vérité que Moïse ait enseignée aux
+hommes.</p>
+
+<p>Dieu met Adam dans le paradis terrestre, à
+condition qu'il ne mangera pas d'un certain fruit:
+précepte absurde dans un être qui connoîtroit
+les déterminations futures des âmes; car enfin
+un tel être peut-il mettre des conditions à ses
+grâces, sans les rendre dérisoires? C'est comme si
+un homme qui auroit su la prise de Bagdad avoit
+dit à un autre: Je vous donne mille écus si Bagdad
+n'est pas pris. Ne feroit-il pas là une mauvaise
+plaisanterie?</p>
+
+<p>Mon cher Rhédi, pourquoi tant de philosophie?
+Dieu est si haut, que nous n'apercevons pas même
+ses nuages. Nous ne le connoissons bien que dans
+ses préceptes. Il est immense, spirituel, infini.
+Que sa grandeur nous ramène à notre foiblesse.
+S'humilier toujours, c'est l'adorer toujours.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXX" id="LETTRE_LXX"></a>LETTRE LXX.</h2>
+
+<h3>ZÉLIS A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>Soliman, que tu aimes, est désespéré d'un affront
+qu'il vient de recevoir. Un jeune étourdi,
+nommé Suphis, recherchoit depuis trois mois sa
+fille en mariage: il paroissoit content de la figure
+de la fille, sur le rapport et la peinture que lui
+en avoient faits les femmes qui l'avoient vue dans
+son enfance; on étoit convenu de la dot, et tout
+s'étoit passé sans aucun incident. Hier, après les
+premières cérémonies, la fille sortit à cheval, accompagnée
+de son eunuque, et couverte, selon
+la coutume, depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais,
+dès qu'elle fut arrivée devant la maison de son
+mari prétendu, il lui fit fermer la porte, et il
+jura qu'il ne la recevroit jamais si on n'augmentoit
+la dot: Les parents accoururent, de côté et
+d'autre, pour accommoder l'affaire; et après bien
+de la résistance, ils firent convenir Soliman de
+faire un petit présent à son gendre. Enfin, les cérémonies
+du mariage accomplies, on conduisit la
+fille dans le lit avec assez de violence; mais, une
+heure après, cet étourdi se leva furieux, lui coupa
+le visage en plusieurs endroits, soutenant qu'elle
+n'étoit pas vierge, et la renvoya à son père. On
+ne peut pas être plus frappé qu'il l'est de cette
+injure. Il y a des personnes qui soutiennent que
+cette fille est innocente. Les pères sont bien
+malheureux d'être exposés à de tels affronts: si
+pareil traitement arrivoit à ma fille, je crois que
+j'en mourrois de douleur. Adieu.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 9 de la lune de Gemmadi 1, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXI" id="LETTRE_LXXI"></a>LETTRE LXXI.</h2>
+
+<h3>USBEK A ZÉLIS.</h3>
+
+
+<p>Je plains Soliman, d'autant plus que le mal est
+sans remède, et que son gendre n'a fait que se
+servir de la liberté de la loi. Je trouve cette loi
+bien dure, d'exposer ainsi l'honneur d'une famille
+aux caprices d'un fou. On a beau dire que
+l'on a des indices certains pour connoître la vérité,
+c'est une vieille erreur dont on est aujourd'hui
+revenu parmi nous; et nos médecins donnent
+des raisons invincibles de l'incertitude de ces
+preuves. Il n'y a pas jusqu'aux chrétiens qui ne
+les regardent comme chimériques, quoiqu'elles
+soient clairement établies par leurs livres sacrés,
+et que leur ancien législateur en ait fait dépendre
+l'innocence ou la condamnation de toutes les
+filles.</p>
+
+<p>J'apprends avec plaisir le soin que tu te donnes
+de l'éducation de la tienne. Dieu veuille que son
+mari la trouve aussi belle et aussi pure que
+Fatima; qu'elle ait dix eunuques pour la garder;
+qu'elle soit l'honneur et l'ornement du sérail où
+elle est destinée; qu'elle n'ait sur sa tête que des
+lambris dorés, et ne marche que sur des tapis superbes;
+et, pour comble de souhaits, puissent
+mes yeux la voir dans toute sa gloire!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 5 de la lune de Chalval, 1714.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXII" id="LETTRE_LXXII"></a>LETTRE LXXII.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie
+où je vis un homme bien content de lui. Dans
+un quart d'heure, il décida trois questions de morale,
+quatre problèmes historiques, et cinq points
+de physique: je n'ai jamais vu un décisionnaire
+si universel; son esprit ne fut jamais suspendu
+par le moindre doute. On laissa les sciences; on
+parla des nouvelles du temps: il décida sur les
+nouvelles du temps. Je voulus l'attraper, et je dis
+en moi-même: Il faut que je me mette dans mon
+fort; je vais me réfugier dans mon pays. Je lui parlai
+de la Perse; mais à peine lui eus-je dis quatre
+mots, qu'il me donna deux démentis, fondés sur
+l'autorité de messieurs Tavernier et Chardin. Ah!
+bon Dieu! dis-je en moi-même, quel homme est-ce
+là? Il connoîtra tout à l'heure les rues d'Ispahan
+mieux que moi! Mon parti fut bientôt pris: je
+me tus, je le laissai parler, et il décide encore.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 8 de la lune de Zilcadé, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXIII" id="LETTRE_LXXIII"></a>LETTRE LXXIII.</h2>
+
+<h3>RICA A ***.</h3>
+
+
+<p>J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on
+appelle l'Académie françoise: il n'y en a point
+de moins respecté dans le monde; car on dit
+qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts,
+et lui impose des lois qu'il est obligé de
+suivre.</p>
+
+<p>Il y a quelque temps que, pour fixer son autorité,
+il donna un code de ses jugements. Cet enfant
+de tant de pères étoit presque vieux quand
+il naquit; et quoiqu'il fût légitime, un bâtard,
+qui avoit déjà paru, l'avoit presque étouffé dans
+sa naissance.</p>
+
+<p>Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction
+que de jaser sans cesse: l'éloge va se placer
+comme de lui-même dans leur babil éternel; et
+sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur
+du panégyrique vient les saisir, et ne les
+quitte plus.</p>
+
+<p>Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de
+figures, de métaphores et d'antithèses; tant de
+bouches ne parlent presque que par exclamation;
+ses oreilles veulent toujours être frappées par
+la cadence et l'harmonie. Pour les yeux, il n'en
+est pas question: il semble qu'il soit fait pour
+parler, et non pas pour voir. Il n'est point ferme
+sur ses pieds; car le temps, qui est son fléau, l'ébranle
+à tous les instants, et détruit tout ce qu'il
+a fait. On a dit autrefois que ses mains étoient
+avides; je ne t'en dirai rien, et je laisse décider
+cela à ceux qui le savent mieux que moi.</p>
+
+<p>Voilà des bizarreries, ***, que l'on ne voit point
+dans notre Perse. Nous n'avons point l'esprit
+porté à ces établissements singuliers et bizarres;
+nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes
+simples et nos manières naïves.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 27 de la lune de Zilhagé, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXIV" id="LETTRE_LXXIV"></a>LETTRE LXXIV.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>Il y a quelques jours qu'un homme de ma connoissance
+me dit: Je vous ai promis de vous
+produire dans les bonnes maisons de Paris; je vous
+mène à présent chez un grand seigneur qui est un
+des hommes du royaume qui représentent le
+mieux.</p>
+
+<p>Que cela veut-il dire, monsieur? est-ce qu'il
+est plus poli, plus affable qu'un autre? Ce n'est
+pas cela, me dit-il. Ah! j'entends: il fait sentir
+à tous les instants la supériorité qu'il a sur tous
+ceux qui l'approchent; si cela est, je n'ai que
+faire d'y aller; je prends déjà condamnation, et
+je la lui passe tout entière.</p>
+
+<p>Il fallut pourtant marcher: et je vis un petit
+homme si fier, il prit une prise de tabac avec
+tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement,
+il cracha avec tant de flegme, il caressa ses
+chiens d'une manière si offensante pour les hommes,
+que je ne pouvois me lasser de l'admirer.
+Ah! bon Dieu! dis-je en moi-même, si lorsque
+j'étois à la cour de Perse, je représentois ainsi, je
+représentois un grand sot! Il auroit fallu, Usbek,
+que nous eussions eu un bien mauvais naturel
+pour aller faire cent petites insultes à des gens
+qui venoient tous les jours chez nous nous témoigner
+leur bienveillance; ils savoient bien que
+nous étions au-dessus d'eux; et s'ils l'avoient
+ignoré, nos bienfaits le leur auroient appris chaque
+jour. N'ayant rien à faire pour nous faire
+respecter, nous faisions tout pour nous rendre
+aimables: nous nous communiquions aux plus
+petits; au milieu des grandeurs, qui endurcissent
+toujours, ils nous trouvoient sensibles; ils ne
+voyoient que notre c&oelig;ur au-dessus d'eux; nous
+descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il
+falloit soutenir la majesté du prince dans les cérémonies
+publiques; lorsqu'il falloit faire respecter
+la nation aux étrangers; lorsque enfin, dans
+les occasions périlleuses, il falloit animer les
+soldats, nous remontions cent fois plus haut que
+nous n'étions descendus; nous ramenions la fierté
+sur notre visage; et l'on trouvoit quelquefois que
+nous représentions assez bien.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXV" id="LETTRE_LXXV"></a>LETTRE LXXV.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Il faut je que te l'avoue, je n'ai point remarqué
+chez les chrétiens cette persuasion vive de leur
+religion qui se trouve parmi les musulmans; il y
+a bien loin chez eux de la profession à la croyance,
+de la croyance à la conviction, de la conviction
+à la pratique. La religion est moins un sujet de
+sanctification qu'un sujet de disputes qui appartient
+à tout le monde: les gens de cour, les gens
+de guerre, les femmes même, s'élèvent contre les
+ecclésiastiques, et leur demandent de leur prouver
+ce qu'ils sont résolus de ne pas croire. Ce n'est
+pas qu'ils se soient déterminés par raison, et qu'ils
+aient pris la peine d'examiner la vérité ou la fausseté
+de cette religion qu'ils rejettent: ce sont
+des rebelles qui ont senti le joug, et l'ont secoué
+avant de l'avoir connu. Aussi ne sont-ils pas plus
+fermes dans leur incrédulité que dans leur foi;
+ils vivent dans un flux et reflux qui les porte
+sans cesse de l'un à l'autre. Un d'eux me disoit
+un jour: Je crois l'immortalité de l'âme par semestre;
+mes opinions dépendent absolument de
+la constitution de mon corps; selon que j'ai plus
+ou moins d'esprits animaux, que mon estomac digère
+bien ou mal, que l'air que je respire est subtil
+ou grossier, que les viandes dont je me nourris
+sont légères ou solides, je suis spinosiste,
+socinien, catholique, impie ou dévot. Quand le
+médecin est auprès de mon lit, le confesseur me
+trouve à son avantage. Je sais bien empêcher la
+religion de m'affliger quand je me porte bien;
+mais je lui permets de me consoler quand je suis
+malade: lorsque je n'ai plus rien à espérer d'un
+côté, la religion se présente et me gagne par ses
+promesses; je veux bien m'y livrer, et mourir du
+côté de l'espérance.</p>
+
+<p>Il y a longtemps que les princes chrétiens affranchirent
+tous les esclaves de leurs États, parce,
+disoient-ils, que le christianisme rend tous les
+hommes égaux. Il est vrai que cet acte de religion
+leur étoit très-utile: ils abaissoient par là
+les seigneurs, de la puissance desquels ils retiroient
+le bas peuple. Ils ont ensuite fait des conquêtes
+dans des pays où ils ont vu qu'il leur étoit
+avantageux d'avoir des esclaves; ils ont permis
+d'en acheter et d'en vendre, oubliant ce principe
+de religion qui les touchoit tant. Que veux-tu que
+je te dise? vérité dans un temps, erreur dans un
+autre. Que ne faisons-nous comme les chrétiens?
+Nous sommes bien simples de refuser des établissements
+et des conquêtes faciles dans des climats
+heureux<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, parce que l'eau n'y est pas assez
+pure pour nous laver selon les principes du saint
+Alcoran!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Les mahométans ne se soucient point de prendre Venise,
+parce qu'ils n'y trouveroient point d'eau pour leurs purifications.</p></div>
+
+<p>Je rends grâce au Dieu tout-puissant, qui a envoyé
+Ali son grand prophète, de ce que je professe
+une religion qui se fait préférer à tous les intérêts
+humains, et qui est pure comme le ciel, dont elle
+est descendue.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 13 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXVI" id="LETTRE_LXXVI"></a>LETTRE LXXVI.</h2>
+
+<h3>USBEK A SON AMI IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui
+se tuent eux-mêmes: on les fait mourir, pour
+ainsi dire, une seconde fois; ils sont traînés indignement
+par les rues; on les note d'infamie; on
+confisque leurs biens.</p>
+
+<p>Il me paroît, Ibben, que ces lois sont bien injustes.
+Quand je suis accablé de douleur, de misère,
+de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher
+de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement
+d'un remède qui est en mes mains?</p>
+
+<p>Pourquoi veut-on que je travaille pour une
+société, dont je consens de n'être plus? que je
+tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite
+sans moi? La société est fondée sur un avantage
+mutuel: mais lorsqu'elle me devient onéreuse,
+qui m'empêche d'y renoncer? La vie m'a été donnée
+comme une faveur; je puis donc la rendre
+lorsqu'elle ne l'est plus: la cause cesse, l'effet doit
+donc cesser aussi.</p>
+
+<p>Le prince veut-il que je sois son sujet quand je
+ne retire point les avantages de la sujétion? Mes
+concitoyens peuvent-ils demander ce partage inique
+de leur utilité et de mon désespoir? Dieu,
+différent de tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner
+à recevoir des grâces qui m'accablent?</p>
+
+<p>Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous
+les lois: mais quand je n'y vis plus, peuvent-elles
+me lier encore?</p>
+
+<p>Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la providence.
+Dieu a uni votre âme avec votre corps; et
+vous l'en séparez: vous vous opposez donc à ses
+desseins, et vous lui résistez.</p>
+
+<p>Que veut dire cela? Troublé-je l'ordre de la providence,
+lorsque je change les modifications de la
+matière, et que je rends carrée une boule que les
+premières lois du mouvement, c'est-à-dire les
+lois de la création et de la conservation, avoient
+faite ronde? Non, sans doute: je ne fais qu'user
+du droit qui m'a été donné; et, en ce sens, je puis
+troubler à ma fantaisie toute la nature, sans que
+l'on puisse dire que je m'oppose à la providence.</p>
+
+<p>Lorsque mon âme sera séparée de mon corps,
+y aura-t-il moins d'ordre et moins d'arrangement
+dans l'univers? croyez-vous que cette nouvelle
+combinaison soit moins parfaite, et moins dépendante
+des lois générales? que le monde y ait
+perdu quelque chose? et que les ouvrages de
+Dieu soient moins grands, ou plutôt moins immenses?</p>
+
+<p>Croyez-vous que mon corps, devenu un épi de
+blé, un ver, un gazon, soit changé en un ouvrage
+de la nature moins digne d'elle, et que mon âme,
+dégagée de tout ce qu'elle avoit de terrestre, soit
+devenue moins sublime?</p>
+
+<p>Toutes ces idées, mon cher Ibben, n'ont d'autre
+source que notre orgueil: nous ne sentons
+point notre petitesse; et, malgré qu'on en ait,
+nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer,
+et y être un objet important. Nous nous
+imaginons que l'anéantissement d'un être aussi
+parfait que nous dégraderoit toute la nature; et
+nous ne concevons pas qu'un homme de plus ou
+de moins dans le monde, que dis-je? tous les
+hommes ensemble, cent millions de têtes comme
+la nôtre, ne sont qu'un atome subtil et délié que
+Dieu n'aperçoit qu'à cause de l'immensité de ses
+connoissances.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 15 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXVII" id="LETTRE_LXXVII"></a>LETTRE LXXVII.</h2>
+
+<h3>IBBEN A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>Mon cher Usbek, il me semble que, pour un
+vrai musulman, les malheurs sont moins des
+châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien
+précieux que ceux qui nous portent à expier les
+offenses. C'est le temps des prospérités qu'il faudroit
+abréger. Que servent toutes ces impatiences,
+qu'à faire voir que nous voudrions être heureux,
+indépendamment de celui qui donne les félicités,
+parce qu'il est la félicité même?</p>
+
+<p>Si un être est composé de deux êtres, et que la
+nécessité de conserver l'union marque plus la
+soumission aux ordres du Créateur, on en a pu
+faire une loi religieuse; si cette nécessité de conserver
+l'union est un meilleur garant des actions
+des hommes, on en a pu faire une loi civile.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Smyrne, le dernier jour de la lune de Saphar, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXVIII" id="LETTRE_LXXVIII"></a>LETTRE LXXVIII.</h2>
+
+<h3>RICA A USBEK.</h3>
+
+<h3>A ***.</h3>
+
+
+<p>Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un François
+qui est en Espagne a écrite ici; je crois que tu
+seras bien aise de la voir.</p>
+
+<blockquote><p>Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal,
+et je vis parmi des peuples qui, méprisant
+tous les autres, font aux seuls François l'honneur
+de les haïr.</p>
+
+<p>La gravité est le caractère brillant des deux
+nations: elle se manifeste principalement de deux
+manières; par les lunettes, et par la moustache.</p>
+
+<p>Les lunettes font voir démonstrativement que
+celui qui les porte est un homme consommé dans
+les sciences et enseveli dans de profondes lectures,
+à un tel point que sa vue s'en est affoiblie;
+et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer,
+sans contredit, pour le nez d'un savant.</p>
+
+<p>Pour la moustache, elle est respectable par elle-même,
+et indépendamment des conséquences;
+quoique pourtant on ne laisse pas d'en tirer souvent
+de grandes utilités pour le service du prince
+et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir
+un fameux général portugais dans les Indes<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>: car,
+se trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une
+de ses moustaches, et envoya demander aux habitants
+de Goa vingt mille pistoles sur ce gage; elles
+lui furent prêtées d'abord, et dans la suite il retira
+sa moustache avec honneur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Jean de Castro.</p></div>
+
+<p>On conçoit aisément que des peuples graves et
+flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de la
+vanité: aussi en ont-ils. Ils la fondent ordinairement
+sur deux choses bien considérables. Ceux
+qui vivent dans le continent de l'Espagne et du
+Portugal se sentent le c&oelig;ur extrêmement élevé,
+lorsqu'ils sont ce qu'ils appellent de vieux chrétiens;
+c'est-à-dire, qu'ils ne sont pas originaires de
+ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces derniers
+siècles d'embrasser la religion chrétienne.
+Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins
+flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont le sublime
+mérite d'être, comme ils disent, hommes de chair
+blanche. Il n'y a jamais eu dans le sérail du Grand
+Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté
+que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est
+de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est
+dans une ville du Mexique, assis sur sa porte, les
+bras croisés. Un homme de cette conséquence,
+une créature si parfaite, ne travailleroit pas pour
+tous les trésors du monde, et ne se résoudroit
+jamais, par une vile et mécanique industrie, de
+compromettre l'honneur et la dignité de sa peau.</p>
+
+<p>Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un
+certain mérite en Espagne, comme, par exemple,
+quand il peut ajouter aux qualités dont je viens
+de parler celle d'être le propriétaire d'une grande
+épée, ou d'avoir appris de son père l'art de faire
+jurer une discordante guitare, il ne travaille plus:
+son honneur s'intéresse au repos de ses membres.
+Celui qui reste assis dix heures par jour
+obtient précisément la moitié plus de considération
+qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce
+que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.</p>
+
+<p>Mais quoique ces invincibles ennemis du travail
+fassent parade d'une tranquillité philosophique,
+ils ne l'ont pourtant pas dans le c&oelig;ur; car
+ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers
+hommes du monde pour mourir de langueur
+sous la fenêtre de leurs maîtresses; et tout Espagnol
+qui n'est pas enrhumé ne sauroit passer pour
+galant.</p>
+
+<p>Ils sont premièrement dévots, et secondement
+jaloux. Ils se garderont bien d'exposer leurs femmes
+aux entreprises d'un soldat criblé de coups,
+ou d'un magistrat décrépit; mais ils les enfermeront
+avec un novice fervent qui baisse les yeux,
+ou un robuste franciscain qui les élève.</p>
+
+<p>Ils connoissent mieux que les autres le foible
+des femmes; ils ne veulent pas qu'on leur voie le
+talon, et qu'on les surprenne par le bout des pieds:
+ils savent que l'imagination va toujours, que rien
+ne l'amuse en chemin; elle arrive, et là on étoit
+quelquefois averti d'avance.</p>
+
+<p>On dit partout que les rigueurs de l'amour sont
+cruelles, elles le sont encore plus pour les Espagnols:
+les femmes les guérissent de leurs peines;
+mais elles ne font que leur en faire changer, et il
+leur reste toujours un long et fâcheux souvenir
+d'une passion éteinte.</p>
+
+<p>Ils ont de petites politesses qui en France
+paraîtroient mal placées: par exemple, un capitaine
+ne bat jamais son soldat sans lui en demander
+permission; et l'inquisition ne fait jamais brûler
+un Juif sans lui faire ses excuses.</p>
+
+<p>Les Espagnols qu'on ne brûle pas paroissent si
+attachés à l'inquisition, qu'il y auroit de la
+mauvaise humeur de la leur ôter: je voudrois
+seulement qu'on en établît une autre; non pas
+contre les hérétiques, mais contre les hérésiarques
+qui attribuent à de petites pratiques monacales
+la même efficacité qu'aux sept sacrements; qui
+adorent tout ce qu'ils vénèrent; et qui sont si dévots
+qu'ils sont à peine chrétiens.</p>
+
+<p>Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens
+chez les Espagnols; mais n'en cherchez point dans
+leurs livres: voyez une de leurs bibliothèques,
+les romans d'un côté, et les scolastiques de l'autre:
+vous diriez que les parties en ont été faites,
+et le tout rassemblé, par quelque ennemi secret
+de la raison humaine.</p>
+
+<p>Le seul de leurs livres qui soit bon est celui
+qui a fait voir le ridicule de tous les autres.</p>
+
+<p>Ils ont fait des découvertes immenses dans le
+nouveau monde, et ils ne connoissent pas encore
+leur propre continent: il y a sur leurs rivières
+tel port qui n'a pas encore été découvert, et dans
+leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues.</p>
+
+<p>Ils disent que le soleil se lève et se couche dans
+leur pays: mais il faut dire aussi qu'en faisant sa
+course il ne rencontre que des campagnes ruinées
+et des contrées désertes.</p></blockquote>
+
+<p>Je ne serois pas fâché, Usbek, de voir une lettre
+écrite à Madrid par un Espagnol qui voyageroit
+en France; je crois qu'il vengeroit bien sa nation.
+Quel vaste champ pour un homme flegmatique et
+pensif! Je m'imagine qu'il commenceroit ainsi
+la description de Paris.</p>
+
+<p>Il y a ici une maison où l'on met les fous: on
+croiroit d'abord qu'elle est la plus grande de la
+ville; non: le remède est bien petit pour le mal.
+Sans doute que les François, extrêmement décriés
+chez leurs voisins, enferment quelques fous dans
+une maison, pour persuader que ceux qui sont
+dehors ne le sont pas.</p>
+
+<p>Je laisse là mon Espagnol. Adieu, mon cher
+Usbek.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXIX" id="LETTRE_LXXIX"></a>LETTRE LXXIX.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>La plupart des législateurs ont été des hommes
+bornés, que le hasard a mis à la tête des autres
+et qui n'ont presque consulté que leurs préjugés et
+leurs fantaisies.</p>
+
+<p>Il semble qu'ils aient méconnu la grandeur et
+la dignité même de leur ouvrage: ils se sont
+amusés à faire des institutions puériles, avec lesquelles
+ils se sont à la vérité conformés aux petits
+esprits, mais décrédités auprès des gens de
+bon sens.</p>
+
+<p>Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont
+donné dans les cas particuliers: ce qui marque
+un génie étroit qui ne voit les choses que par parties,
+et n'embrasse rien d'une vue générale.</p>
+
+<p>Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre
+langue que la vulgaire; chose absurde pour un
+faiseur de lois: comment peut-on les observer, si
+elles ne sont pas connues?</p>
+
+<p>Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu'ils
+ont trouvées établies; c'est-à-dire qu'ils ont jeté
+les peuples dans les désordres inséparables des
+changements.</p>
+
+<p>Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt
+de la nature que de l'esprit des hommes, il est
+quelquefois nécessaire de changer certaines lois.
+Mais le cas est rare; et lorsqu'il arrive, il n'y faut
+toucher que d'une main tremblante: on y doit
+observer tant de solennités, et apporter tant de
+précautions, que le peuple en conclue naturellement
+que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut
+tant de formalités pour les abroger.</p>
+
+<p>Souvent ils les ont faites trop subtiles, et ont
+suivi des idées logiciennes plutôt que l'équité naturelle.
+Dans la suite, elles ont été trouvées trop
+dures; et, par un esprit d'équité, on a cru devoir
+s'en écarter: mais ce remède étoit un nouveau
+mal. Quelles que soient les lois, il faut toujours
+les suivre, et les regarder comme la conscience
+publique, à laquelle celle des particuliers doit se
+conformer toujours.</p>
+
+<p>Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre
+eux ont eu une attention qui marque beaucoup
+de sagesse; c'est qu'ils ont donné aux pères
+une grande autorité sur leurs enfants: rien ne
+soulage plus les magistrats; rien ne dégarnit plus
+les tribunaux; rien enfin ne répand plus de tranquillité
+dans un État, où les m&oelig;urs font toujours
+de meilleurs citoyens que les lois.</p>
+
+<p>C'est de toutes les puissances celle dont on
+abuse le moins; c'est la plus sacrée de toutes
+les magistratures; c'est la seule qui ne dépend
+pas des conventions, et qui les a même précédées.</p>
+
+<p>On remarque que, dans les pays où l'on met
+dans les mains paternelles plus de récompenses
+et de punitions, les familles sont mieux réglées:
+les pères sont l'image du créateur de l'univers,
+qui, quoiqu'il puisse conduire les hommes par
+son amour, ne laisse pas de se les attacher encore
+par les motifs de l'espérance et de la crainte.</p>
+
+<p>Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer
+la bizarrerie de l'esprit des François.
+On dit qu'ils ont retenu des lois romaines un
+nombre infini de choses inutiles, et même pis;
+et ils n'ont pas pris d'elles la puissance paternelle,
+qu'elles ont établie comme la première autorité
+légitime.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXX" id="LETTRE_LXXX"></a>LETTRE LXXX.</h2>
+
+<h3>LE GRAND EUNUQUE A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>Hier des Arméniens menèrent au sérail une
+jeune esclave de Circassie, qu'ils vouloient
+vendre. Je la fis entrer dans les appartements secrets,
+je la déshabillai, je l'examinai avec les regards
+d'un juge; et plus je l'examinai, plus je lui
+trouvai de grâces. Une pudeur virginale sembloit
+vouloir les dérober à ma vue; je vis tout ce qu'il
+lui en coûtoit pour obéir: elle rougissoit de se
+voir nue, même devant moi, qui, exempt des
+passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis
+inanimé sous l'empire de ce sexe, et qui, ministre
+de la modestie dans les actions les plus libres, ne
+porte que de chastes regards, et ne puis inspirer
+que l'innocence.</p>
+
+<p>Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai
+les yeux: je lui jetai un manteau d'écarlate, je lui
+mis au doigt un anneau d'or; je me prosternai à
+ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton c&oelig;ur;
+je payai les Arméniens; je la dérobai à tous les
+yeux. Heureux Usbek! tu possèdes plus de beautés
+que n'en enferment tous les palais d'Orient.
+Quel plaisir pour toi de trouver, à ton retour, tout
+ce que la Perse a de plus ravissant, et de voir
+dans ton sérail renaître les grâces, à mesure que
+le temps et la possession travaillent à les détruire!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du sérail de Fatmé, le 1<sup>er</sup> de la lune de Rebiab 1, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXXI" id="LETTRE_LXXXI"></a>LETTRE LXXXI.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi,
+j'ai vu bien des gouvernements: ce n'est pas
+comme en Asie, où les règles de la politique se
+trouvent partout les mêmes.</p>
+
+<p>J'ai souvent pensé en moi-même, pour savoir
+quel de tous les gouvernements étoit le plus conforme
+à la raison. Il m'a semblé que le plus
+parfait est celui qui va à son but à moins de frais;
+et qu'ainsi celui qui conduit les hommes de la
+manière qui convient le plus à leur penchant et à
+leur inclination est le plus parfait.</p>
+
+<p>Si, dans un gouvernement doux, le peuple est
+aussi soumis que dans un gouvernement sévère,
+le premier est préférable, puisqu'il est plus conforme
+à la raison, et que la sévérité est un motif
+étranger.</p>
+
+<p>Compte, mon cher Rhédi, que dans un État les
+peines plus ou moins cruelles ne font pas que
+l'on obéisse plus aux lois. Dans les pays où les
+châtiments sont modérés, on les craint comme
+dans ceux où ils sont tyranniques et affreux.</p>
+
+<p>Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il
+soit cruel, on punit toujours par degrés; on
+inflige un châtiment plus ou moins grand à un
+crime plus ou moins grand. L'imagination se plie
+d'elle-même aux m&oelig;urs du pays où l'on vit: huit
+jours de prison, ou une légère amende, frappent
+autant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays
+de douceur, que la perte d'un bras intimide un
+Asiatique. Ils attachent un certain degré de crainte
+à un certain degré de peine, et chacun la partage
+à sa façon: le désespoir de l'infamie vient désoler
+un François qu'on vient de condamner à une
+peine qui n'ôteroit pas un quart d'heure de sommeil
+à un Turc.</p>
+
+<p>D'ailleurs je ne vois pas que la police, la justice
+et l'équité soient mieux observées en Turquie,
+en Perse, chez le Mogol, que dans les républiques
+de Hollande, de Venise, et dans l'Angleterre
+même; je ne vois pas qu'on y commette moins de
+crimes; et que les hommes, intimidés par la grandeur
+des châtiments, y soient plus soumis aux lois.</p>
+
+<p>Je remarque au contraire une source d'injustice
+et de vexations au milieu de ces mêmes
+États.</p>
+
+<p>Je trouve même le prince, qui est la loi même,
+moins maître que partout ailleurs.</p>
+
+<p>Je vois que, dans ces moments rigoureux, il y a
+toujours des mouvements tumultueux; où personne
+n'est le chef; et que, quand une fois l'autorité
+violente est méprisée, il n'en reste plus assez
+à personne pour la faire revenir;</p>
+
+<p>Que le désespoir même de l'impunité confirme
+le désordre, et le rend plus grand;</p>
+
+<p>Que, dans ces États, il ne se forme point de
+petite révolte, et qu'il n'y a jamais d'intervalle
+entre le murmure et la sédition;</p>
+
+<p>Qu'il ne faut point que les grands événements
+y soient préparés par de grandes causes; au contraire,
+le moindre accident produit une grande
+révolution, souvent aussi imprévue de ceux qui la
+font que de ceux qui la souffrent.</p>
+
+<p>Lorsqu'Osman, empereur des Turcs, fut déposé,
+aucun de ceux qui commirent cet attentat
+ne songeoit à le commettre; ils demandoient seulement
+en suppliants qu'on leur fît justice sur
+quelque grief: une voix, qu'on n'a jamais connue,
+sortit de la foule par hasard; le nom de Mustapha
+fut prononcé, et soudain Mustapha fut empereur.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXXII" id="LETTRE_LXXXII"></a>LETTRE LXXXII.</h2>
+
+<h3>NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.</h3>
+
+<h3>A Paris.</h3>
+
+
+<p>De toutes les nations du monde, mon cher
+Usbek, il n'y en a pas qui ait surpassé celle
+des Tartares, ni en gloire, ni dans la grandeur des
+conquêtes. Ce peuple est le vrai dominateur de
+l'univers; tous les autres semblent être faits pour
+le servir: il est également le fondateur et le destructeur
+des empires; dans tous les temps il a
+donné sur la terre des marques de sa puissance;
+dans tous les âges il a été le fléau des nations.</p>
+
+<p>Les Tartares ont conquis deux fois la Chine,
+et ils la tiennent encore sous leur obéissance.</p>
+
+<p>Ils dominent sur les vastes pays qui forment
+l'empire du Mogol.</p>
+
+<p>Maîtres de la Perse, ils sont assis sur le trône
+de Cyrus et de Gustape. Ils ont soumis la Moscovie.
+Sous le nom de Turcs, ils ont fait des conquêtes
+immenses dans l'Europe, l'Asie et l'Afrique;
+et ils dominent sur ces trois parties de
+l'univers.</p>
+
+<p>Et, pour parler de temps plus reculés, c'est
+d'eux que sont sortis presque tous les peuples qui
+ont renversé l'empire romain.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que les conquêtes d'Alexandre, en
+comparaison de celles de Genghiscan?</p>
+
+<p>Il n'a manqué à cette victorieuse nation que
+des historiens, pour célébrer la mémoire de ses
+merveilles.</p>
+
+<p>Que d'actions immortelles ont été ensevelies
+dans l'oubli! que d'empires par eux fondés, dont
+nous ignorons l'origine! Cette belliqueuse nation,
+uniquement occupée de sa gloire présente, sûre
+de vaincre dans tous les temps, ne songeoit point
+à se signaler dans l'avenir par la mémoire de ses
+conquêtes passées.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Moscou, le 4 de la lune de Rebiab 1, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXXIII" id="LETTRE_LXXXIII"></a>LETTRE LXXXIII.</h2>
+
+<h3>RICA A IBBEN.</h3>
+
+<h3>A Smyrne.</h3>
+
+
+<p>Quoique les François parlent beaucoup, il y a
+cependant parmi eux une espèce de dervis
+taciturnes qu'on appelle chartreux: on dit qu'ils se
+coupent la langue en entrant dans le couvent; et
+on souhaiteroit fort que tous les autres dervis se
+retranchassent de même tout ce que leur profession
+leur rend inutile.</p>
+
+<p>A propos de gens taciturnes, il y en a de bien
+plus singuliers que ceux-là, et qui ont un talent
+bien extraordinaire. Ce sont ceux qui savent parler
+sans rien dire, et qui amusent une conversation
+pendant deux heures de temps sans qu'il
+soit possible de les déceler, d'être leur plagiaire,
+ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.</p>
+
+<p>Ces sortes de gens sont adorés des femmes:
+mais ils ne le sont pourtant pas tant que d'autres,
+qui ont reçu de la nature l'aimable talent de sourire
+à propos, c'est-à-dire à chaque instant, et qui
+portent la grâce d'un gracieuse approbation sur
+tout ce qu'elles disent.</p>
+
+<p>Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils
+savent entendre finesse à tout, et trouver mille
+petits traits ingénieux dans les choses les plus
+communes.</p>
+
+<p>J'en connois d'autres qui se sont bien trouvés
+d'introduire dans les conversations les choses inanimées,
+et d'y faire parler leur habit brodé, leur
+perruque blonde, leur tabatière, leur canne et
+leurs gants. Il est bon de commencer de la rue à
+se faire écouter par le bruit du carrosse, et du
+marteau qui frappe rudement la porte: cet avant-propos
+prévient pour le reste du discours; et
+quand l'exorde est beau, il rend supportables
+toutes les sottises qui viennent ensuite, mais qui
+par bonheur arrivent trop tard.</p>
+
+<p>Je te promets que ces petits talents, dont on ne
+fait aucun cas chez nous, servent bien ici ceux
+qui sont assez heureux pour les avoir, et qu'un
+homme de bons sens ne brille guère devant ces
+sortes de gens.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De Paris, le 6 de la lune de Rebiab 2, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXXIV" id="LETTRE_LXXXIV"></a>LETTRE LXXXIV.</h2>
+
+<h3>USBEK A RHÉDI.</h3>
+
+<h3>A Venise.</h3>
+
+
+<p>S'il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut nécessairement
+qu'il soit juste: car, s'il ne l'étoit
+pas, il seroit le plus mauvais et le plus imparfait
+de tous les êtres.</p>
+
+<p>La justice est un rapport de convenance, qui
+se trouve réellement entre deux choses: ce rapport
+est toujours le même, quelque être qui le
+considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit
+un ange, ou enfin que soit un homme.</p>
+
+<p>Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours
+ces rapports; souvent même lorsqu'ils les
+voient, ils s'en éloignent; et leur intérêt est toujours
+ce qu'ils voient le mieux. La justice élève
+sa voix; mais elle a peine à se faire entendre dans
+le tumulte des passions.</p>
+
+<p>Les hommes peuvent faire des injustices, parce
+qu'ils ont intérêt de les commettre, et qu'ils aiment
+mieux se satisfaire que les autres. C'est toujours
+par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent: nul
+n'est mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait
+une raison qui détermine, et cette raison est toujours
+une raison d'intérêt.</p>
+
+<p>Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais
+rien d'injuste: dès qu'on suppose qu'il voit la
+justice, il faut nécessairement qu'il la suive; car,
+comme il n'a besoin de rien, et qu'il se suffit à
+lui-même, il seroit le plus méchant de tous les
+êtres, puisqu'il le seroit sans intérêt.</p>
+
+<p>Ainsi, quand il n'y auroit pas de Dieu, nous
+devrions toujours aimer la justice; c'est-à-dire
+faire nos efforts pour ressembler à cet être dont
+nous avons une si belle idée, et qui, s'il existoit,
+seroit nécessairement juste. Libres que nous
+serions du joug de la religion, nous ne devrions
+pas l'être de celui de l'équité.</p>
+
+<p>Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que la justice
+est éternelle, et ne dépend point des conventions
+humaines; et quand elle en dépendroit, ce
+seroit une vérité terrible qu'il faudrait se dérober
+à soi-même.</p>
+
+<p>Nous sommes entourés d'hommes plus forts
+que nous; ils peuvent nous nuire de mille manières
+différentes, les trois quarts du temps ils
+peuvent le faire impunément: quel repos pour
+nous de savoir qu'il y a dans le c&oelig;ur de tous ces
+hommes un principe intérieur qui combat en
+notre faveur, et nous met à couvert de leurs
+entreprises!</p>
+
+<p>Sans cela nous devrions être dans une frayeur
+continuelle; nous passerions devant les hommes
+comme devant les lions; et nous ne serions jamais
+assurés un moment de notre vie, de notre
+bien, ni de notre honneur.</p>
+
+<p>Toutes ces pensées m'animent contre ces docteurs
+qui représentent Dieu comme un être qui
+fait un exercice tyrannique de sa puissance; qui
+le font agir d'une manière dont nous ne voudrions
+pas agir nous-mêmes, de peur de l'offenser; qui
+le chargent de toutes les imperfections qu'il punit
+en nous; et, dans leurs opinions contradictoires,
+le représentent tantôt comme un être mauvais,
+tantôt comme un être qui hait le mal et le punit.</p>
+
+<p>Quand un homme s'examine, quelle satisfaction
+pour lui de trouver qu'il a le c&oelig;ur juste! Ce
+plaisir, tout sévère qu'il est, doit le ravir: il voit
+son être autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas
+qu'il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui,
+Rhédi, si j'étois sûr de suivre toujours inviolablement
+cette équité que j'ai devant les yeux, je
+me croirois le premier des hommes.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 1<sup>er</sup> de la lune de Gemmadi 1, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXXV" id="LETTRE_LXXXV"></a>LETTRE LXXXV.</h2>
+
+<h3>RICA A ***.</h3>
+
+
+<p>Je fus hier aux Invalides: j'aimerois autant avoir
+fait cet établissement, si j'étois prince, que
+d'avoir gagné trois batailles. On y trouve partout
+la main d'un grand monarque. Je crois que c'est
+le lieu le plus respectable de la terre.</p>
+
+<p>Quel spectacle que de voir dans un même lieu
+rassemblées toutes ces victimes de la patrie, qui
+ne respirent que pour la défendre; et qui, se sentant
+le même c&oelig;ur, et non pas la même force, ne
+se plaignent que de l'impuissance où elles sont
+de se sacrifier encore pour elle!</p>
+
+<p>Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers
+débiles, dans cette retraite, observer une
+discipline aussi exacte que s'ils y étoient contraints
+par la présence d'un ennemi, chercher
+leur dernière satisfaction dans cette image de la
+guerre, et partager leur c&oelig;ur et leur esprit entre
+les devoirs de la religion et ceux de l'art militaire!</p>
+
+<p>Je voudrois que les noms de ceux qui meurent
+pour la patrie fussent écrits et conservés dans les
+temples, dans des registres qui fussent comme la
+la source de la gloire et de la noblesse.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 15 de la lune de Gemmadi 1, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXXVI" id="LETTRE_LXXXVI"></a>LETTRE LXXXVI.</h2>
+
+<h3>USBEK A MIRZA.</h3>
+
+<h3>A Ispahan.</h3>
+
+
+<p>Tu sais, Mirza, que quelques ministres de Cha-Soliman
+avoient formé le dessein d'obliger
+tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume,
+ou de se faire mahométans, dans la pensée que
+notre empire seroit toujours pollué, tandis qu'il
+garderoit dans son sein ces infidèles.</p>
+
+<p>C'étoit fait de la grandeur persane, si dans cette
+occasion l'aveugle dévotion avoit été écoutée.</p>
+
+<p>On ne sait comment la chose manqua; ni ceux
+qui firent la proposition, ni ceux qui la rejetèrent,
+n'en connurent les conséquences: le hasard fit
+l'office de la raison et de la politique, et sauva
+l'empire d'un péril plus grand que celui qu'il
+auroit pu courir de la perte de trois batailles et de
+la prise de deux villes.</p>
+
+<p>En proscrivant les Arméniens, on pensa détruire
+en un seul jour tous les négociants, et presque tous
+les artisans du royaume. Je suis sûr que le grand
+Cha-Abas auroit mieux aimé se faire couper les
+deux bras que de signer un ordre pareil, et qu'en
+envoyant au Mogol et aux autres rois des Indes
+ses sujets les plus industrieux, il auroit cru leur
+donner la moitié de ses États.</p>
+
+<p>Les persécutions que nos mahométans zélés ont
+faites aux Guèbres les ont obligés de passer en
+foule dans les Indes; et ont privé la Perse de cette
+laborieuse nation, si appliquée au labourage, qui
+seule, par son travail, étoit en état de vaincre la
+stérilité de nos terres.</p>
+
+<p>Il ne restoit à la dévotion qu'un second coup à
+faire: c'étoit de ruiner l'industrie; moyennant
+quoi l'empire tomboit de lui-même, et avec lui,
+par une suite nécessaire, cette même religion qu'on
+vouloit rendre si florissante.</p>
+
+<p>S'il faut raisonner sans prévention, je ne sais,
+Mirza, s'il n'est pas bon que dans un État il y ait
+plusieurs religions.</p>
+
+<p>On remarque que ceux qui vivent dans des religions
+tolérées se rendent ordinairement plus utiles
+à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion
+dominante; parce que, éloignés des honneurs, ne
+pouvant se distinguer que par leur opulence et
+leurs richesses, ils sont portés à en acquérir par
+leur travail, et à embrasser les emplois de la société
+les plus pénibles.</p>
+
+<p>D'ailleurs, comme toutes les religions contiennent
+des préceptes utiles à la société, il est
+bon qu'elles soient observées avec zèle. Or qu'y
+a-t-il de plus capable d'animer ce zèle, que leur
+multiplicité?</p>
+
+<p>Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien.
+La jalousie descend jusqu'aux particuliers:
+chacun se tient sur ses gardes, et craint de faire
+des choses qui déshonoreroient son parti, et l'exposeroient
+aux mépris et aux censures impardonnables
+du parti contraire.</p>
+
+<p>Aussi a-t-on toujours remarqué qu'une secte
+nouvelle introduite dans un État étoit le moyen
+le plus sûr pour corriger tous les abus de l'ancienne.</p>
+
+<p>On a beau dire qu'il n'est pas de l'intérêt du
+prince de souffrir plusieurs religions dans son
+État. Quand toutes les sectes du monde viendroient
+s'y rassembler, cela ne lui porteroit aucun
+préjudice; parce qu'il n'y en a aucune qui ne prescrive
+l'obéissance et ne prêche la soumission.</p>
+
+<p>J'avoue que les histoires sont remplies des
+guerres de religion: mais, qu'on y prenne bien
+garde, ce n'est point la multiplicité des religions
+qui a produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolérance
+qui animoit celle qui se croyoit la dominante.</p>
+
+<p>C'est cet esprit de prosélytisme, que les Juifs ont
+pris des Égyptiens, et qui d'eux est passé, comme
+une maladie épidémique et populaire, aux mahométans
+et aux chrétiens.</p>
+
+<p>C'est enfin cet esprit de vertige, dont les progrès
+ne peuvent être regardés que comme une éclipse
+entière de la raison humaine.</p>
+
+<p>Car enfin, quand il n'y auroit pas de l'inhumanité
+à affliger la conscience des autres, quand il
+n'en résulteroit aucun des mauvais effets qui en
+germent à milliers, il faudroit être fou pour s'en
+aviser. Celui qui veut me faire changer de religion
+ne le fait sans doute que parce qu'il ne changeroit
+pas la sienne quand on voudroit l'y forcer: il
+trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose
+qu'il ne feroit pas lui-même, peut-être pour l'empire
+du monde.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 1, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXXVII" id="LETTRE_LXXXVII"></a>LETTRE LXXXVII.</h2>
+
+<h3>RICA A ***.</h3>
+
+
+<p>Il semble ici que les familles se gouvernent
+toutes seules: le mari n'a qu'une ombre d'autorité
+sur sa femme, le père sur ses enfants, le
+maître sur ses esclaves; la justice se mêle de tous
+leurs différends; et sois sûr qu'elle est toujours
+contre le mari jaloux, le père chagrin, le maître
+incommode.</p>
+
+<p>J'allai l'autre jour dans le lieu où se rend la
+justice. Avant que d'y arriver, il faut passer sous
+les armes d'un nombre infini de jeunes marchandes,
+qui vous appellent d'une voix trompeuse. Ce
+spectacle d'abord est assez riant; mais il devient lugubre
+lorsqu'on entre dans les grandes salles, où
+l'on ne voit que des gens dont l'habit est encore
+plus grave que la figure. Enfin on entre dans le
+lieu sacré où se révèlent tous les secrets des familles,
+et où les actions les plus cachées sont mises
+au grand jour.</p>
+
+<p>Là, une fille modeste vient avouer les tourments
+d'une virginité trop longtemps gardée, ses combats,
+et sa douloureuse résistance: elle est si peu
+fière de sa victoire, qu'elle menace toujours d'une
+défaite prochaine; et pour que son père n'ignore
+plus ses besoins, elle les expose à tout le peuple.</p>
+
+<p>Une femme effrontée vient ensuite exposer les
+outrages qu'elle a faits à son époux, comme une
+raison d'en être séparée.</p>
+
+<p>Avec une modestie pareille, une autre vient dire
+qu'elle est lasse de porter le titre de femme sans
+en jouir: elle vient révéler les mystères cachés
+dans la nuit du mariage; elle veut qu'on la livre
+aux regards des experts les plus habiles, et qu'une
+sentence la rétablisse dans tous les droits de la
+virginité. Il y en a même qui osent défier leurs
+maris, et leur demander en public un combat que
+les témoins rendent si difficile: épreuve aussi flétrissante
+pour la femme qui la soutient que pour
+le mari qui y succombe.</p>
+
+<p>Un nombre infini de filles ravies ou séduites
+font les hommes beaucoup plus mauvais qu'ils ne
+sont. L'amour fait retentir ce tribunal: on n'y
+entend parler que de pères irrités, de filles abusées,
+d'amants infidèles, et de maris chagrins.</p>
+
+<p>Par la loi qui y est observée, tout enfant né
+pendant le mariage est censé être au mari: il a
+beau avoir de bonnes raisons pour ne le pas croire;
+la loi le croit pour lui, et le soulage de l'examen
+et des scrupules.</p>
+
+<p>Dans ce tribunal, on prend les voix à la majeure;
+mais on a reconnu par expérience qu'il
+vaudrait mieux les recueillir à la mineure: et cela
+est bien naturel; car il y a très-peu d'esprits justes,
+et tout le monde convient qu'il y en a une infinité
+de faux.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 1<sup>er</sup> de la lune de Gemmadi 2, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LETTRE_LXXXVIII" id="LETTRE_LXXXVIII"></a>LETTRE LXXXVIII.</h2>
+
+<h3>RICA A ***.</h3>
+
+
+<p>On dit que l'homme est un animal sociable.
+Sur ce pied-là, il me paroît que le François
+est plus homme qu'un autre, c'est l'homme par
+excellence; car il semble être fait uniquement
+pour la société.</p>
+
+<p>Mais j'ai remarqué parmi eux des gens qui non-seulement
+sont sociables, mais sont eux-mêmes la
+société universelle. Ils se multiplient dans tous les
+coins, et peuplent en un instant les quatre quartiers
+d'une ville: cent hommes de cette espèce
+abondent plus que deux mille citoyens; ils pourroient
+réparer aux yeux des étrangers les ravages
+de la peste ou de la famine. On demande dans les
+écoles si un corps peut être en un instant en plusieurs
+lieux; ils sont une preuve de ce que les
+philosophes mettent en question.</p>
+
+<p>Ils sont toujours empressés, parce qu'ils ont
+l'affaire importante de demander à tous ceux
+qu'ils voient où ils vont et d'où ils viennent.</p>
+
+<p>On ne leur ôteroit jamais de la tête qu'il est de
+la bienséance de visiter chaque jour le public en
+détail, sans compter les visites qu'ils font en gros
+dans les lieux où l'on s'assemble; mais, comme la
+voie en est trop abrégée, elles sont comptées pour
+rien dans les règles de leur cérémonial.</p>
+
+<p>Ils fatiguent plus les portes des maisons à coups
+de marteau, que les vents et les tempêtes. Si l'on
+alloit examiner la liste de tous les portiers, on y
+trouveroit chaque jour leur nom estropié de mille
+manières en caractères suisses. Ils passent leur vie
+à la suite d'un enterrement, dans des compliments
+de condoléance, ou dans des sollicitations de mariage.
+Le roi ne fait point de gratification à quelqu'un
+de ses sujets, qu'il ne leur en coûte une voiture
+pour lui en aller témoigner leur joie. Enfin,
+ils reviennent chez eux, bien fatigués, se reposer,
+pour pouvoir reprendre le lendemain leurs pénibles
+fonctions.</p>
+
+<p>Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on
+mit cette épitaphe sur son tombeau: «C'est ici
+que repose celui qui ne s'est jamais reposé. Il s'est
+promené à cinq cent trente enterrements. Il s'est
+réjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts
+enfants. Les pensions dont il a félicité ses
+amis, toujours en des termes différents, montent
+à deux millions six cent mille livres; le chemin
+qu'il a fait sur le pavé, à neuf mille six cents stades;
+celui qu'il a fait dans la campagne, à trente-six.
+Sa conversation étoit amusante; il avoit un fonds
+tout fait de trois cent soixante-cinq contes: il
+possédoit d'ailleurs, depuis son jeune âge, cent
+dix-huit apophthegmes tirés des anciens, qu'il
+employoit dans les occasions brillantes. Il est mort
+enfin à la soixantième année de son âge. Je me
+tais, voyageur; car comment pourrois-je achever
+de te dire ce qu'il a fait et ce qu'il a vu?»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A Paris, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1715.<br /></span>
+</div></div>
+
+<h2>FIN DU TOME PREMIER.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CALENDRIER" id="CALENDRIER"></a>CALENDRIER</h2>
+
+<h3>EMPLOYÉ DANS LES LETTRES PERSANES.</h3>
+
+
+<p>Les Persans possédaient anciennement une année
+solaire composée de douze mois. Mais le triomphe de
+l'islamisme mit fin à l'usage du calendrier national et
+introduisit chez tous les peuples musulmans les noms
+des mois arabes, qui sont employés dans les <i>Lettres
+persanes</i>.</p>
+
+<p>L'année des Arabes et des musulmans est purement
+lunaire et ne reçoit point de mois intercalaires comme
+l'année juive. Elle se divise en douze mois de 29 ou de
+30 jours, dont voici les noms, selon la transcription
+adoptée aujourd'hui:</p>
+
+<p><i>Moharrem</i>, <i>Safar</i>, <i>Rébi</i> premier, <i>Rébi</i> second,
+<i>Djoumâda</i> premier, <i>Djoumâda</i> second, <i>Redjeb</i>, <i>Cha'ban</i>,
+<i>Ramadhân</i> (que les Persans prononcent <i>Ramazân</i>),
+<i>Cheoual</i>, <i>Dhou'l-qa'da</i> et <i>Dhou'l-hidja</i> (les Persans disent:
+Zou'l-qadè, Zou'l-hidjè).</p>
+
+<p>Il est facile de reconnaître dans ces noms ceux qui
+figurent successivement dans les dates de chaque lettre:
+Maharram, Saphar, Rébiab 1 et 2, Gemmadi 1
+et 2, Régheb, Chahban, Rhamazan, Chalval, Zilcadé,
+Zilhagé.</p>
+
+<p>Le défaut absolu de concordance entre cette année
+lunaire et notre année solaire fait qu'un mois quelconque,
+celui de Ramadhân, par exemple, qui est
+celui du carême musulman, tombe successivement en
+décembre, novembre, octobre, etc., par une avance
+annuelle de onze à douze jours.</p>
+
+<p>Les Persans, ainsi que les Arabes, commencent la
+semaine au dimanche, à l'imitation des Juifs, et par
+conséquent la finissent au samedi, que les Arabes nomment
+<i>yaum-el-sebt</i> et les Persans <i>rouz-i-chembeh</i>,
+c'est-à-dire «jour du sabbat.» Le vendredi, qui chez les
+musulmans est le jour de repos, s'appelle en arabe
+<i>yaum-el-djouma'</i>, «jour de l'assemblée,» et en persan
+<i>adîne'i</i> ou <i>azîneh</i>, «fête.» Les autres jours n'ont pas
+de nom particulier; les Arabes disent: premier, second,
+troisième, quatrième, cinquième jour (<i>yaum el-ahad</i>,
+<i>yaum el-ithnéïn</i>, <i>yaum el-thalathâ</i>, <i>yaum el-arba'â</i>,
+<i>yaum el-khamîs</i>); les Persans: un du sabbat, deux
+du sabbat, trois du sabbat, quatre du sabbat, cinq du
+sabbat (<i>yek chembeh</i>, <i>dou chembeh</i>, <i>seh chembeh</i>,
+<i>tchâr chembeh</i>, <i>pendj chembeh</i>).</p>
+
+<p>(Cette note est due à l'obligeance de M. <span class="smcap">Marcel
+Devic</span>, traducteur d'<i>Antar</i>.)</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NOTES_ET_VARIANTES" id="NOTES_ET_VARIANTES"></a>NOTES ET VARIANTES.</h2>
+
+<p>(Voir l'<i>Index</i>, t. II, pour l'histoire, la religion, la philosophie,
+le droit public et privé, les m&oelig;urs orientales
+et européennes.)</p>
+
+<p><span class="smcap">Quelques réflexions sur les lettres persanes.</span></p>
+
+<blockquote><p>Cet avant-propos n'a été publié qu'en 1754, en tête
+du <i>Supplément</i>. (Cologne, Pierre Marteau, deux tomes
+in-12, avec les <i>Lettres turques</i> de Saint-Foix.)</p>
+
+<p>«En parlant de notre religion, ces Persans ne doivent
+pas...» (Voir la note de la page 53.) L'abbé
+Gaultier (Les <i>Lettres persannes</i> convaincues d'impiété,
+1751) n'admet pas cette excuse commode.</p>
+
+<p>«Infinité d'expressions sublimes, qui l'auroient <i>envoyé</i>
+jusque dans les nues.» (Texte de 1721.)</p>
+
+<p>L'édition de 1754 et la plupart des suivantes donnent:
+«<i>ennuyé</i> jusque dans les nues.»</p>
+
+<p>Il semble qu'il y ait là une coquille.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre I.</p>
+
+<blockquote><p>Supprimée dans la <i>seconde édition, revue, corrigée,
+diminuée et augmentée par l'auteur</i> (2 tomes in-12,
+Cologne, Pierre Marteau, 1721).</p>
+
+<p>La suppression a peut-être été motivée par ces mots:
+«le tombeau de la <i>Vierge qui a mis au monde
+douze prophètes</i>.» (Fatime, fille de Mahomet,
+épouse d'Ali.)</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre II.</p>
+
+<blockquote><p>«Tu leur commandes, et leur obéis.» (1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «et <i>tu</i> leur obéis.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre III.</p>
+
+<blockquote><p>«Je <i>comptai</i> pour rien la pudeur.» (1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «je <i>comptois</i>...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre V. Supprimée dans 1721 2<sup>e</sup> Marteau.</p>
+
+
+<p>Lettre VI (I de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+<blockquote><p>«Au milieu des perfides <i>Osmanlins</i>.» (1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>Osmalins</i>.»</p>
+
+<p>«Je n'ai que <i>des âmes lâches</i> qui m'en répondent.»
+(1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «que <i>des lâches</i>...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre VII (V de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+<blockquote><p>«que toi dans le monde qui <i>mérites</i> d'être aimé.»
+1721 1<sup>re</sup>, 1754: «qui <i>mérite</i>.»</p>
+
+<p>«Je <i>donnerois</i> l'empire du monde pour <i>un seul de
+tes baisers</i>...</p>
+
+<p>privée de celui qui peut seul les <i>satisfaire</i>...</p>
+
+<p>dans la fureur d'<i>une passion irritée</i>...</p>
+
+<p>1721 2<sup>e</sup> Marteau: «Je <i>quitterois</i> pour <i>toi</i> l'empire
+du monde...</p>
+
+<p>privée de celui qui peut seul les <i>calmer</i>...</p>
+
+<p>dans la fureur <i>des passions</i>.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre VIII (VI de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+<blockquote><p>1721 1<sup>re</sup>, 1754: 20 <i>Gemmadi</i> 2, 1711.</p>
+
+<p>1721 2<sup>e</sup>: 12 Gemmadi 2, 1711.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre IX (VII de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+<blockquote><p>«Un flux et <i>un</i> reflux d'empire.» (1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «un flux et reflux.»</p>
+
+<p>«me font faire <i>de</i> fausses confidences.» (1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «faire fausses confidences.»</p>
+
+<p>«J'ai autant d'ennemies dans son c&oelig;ur qui ne songent
+qu'à me perdre.»</p>
+
+<p>1721 2<sup>e</sup> ajoute: «qu'il y a de femmes dans le
+sérail.»</p></blockquote>
+
+<p>Lettre X (fondue avec la suivante dans 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+<blockquote><p>Dans 1721 2<sup>e</sup>, le 1<sup>er</sup> paragraphe est supprimé, les
+deux autres sont modifiés. (Voir la suivante.)</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XI (VIII de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+<blockquote><p>Les Troglodytes. Voyez Hérodote, IV, 133; Pomponius
+Méla, I; Plutarque, <i>Marc Antoine</i>.</p>
+
+<p>Dans 1721 2<sup>e</sup>, le premier paragraphe, supprimé, est
+remplacé par un résumé de la précédente, sans
+altération de sens.</p>
+
+<p>«Mais <i>ils conjurèrent</i> contre lui.» Tournure latine.
+Le français a préféré la forme réfléchie: <i>se conjurer</i>.</p>
+
+<p>«<i>Je me procurerai tous mes besoins</i> et pourvu que
+je <i>les aie</i>...»</p>
+
+<p>Locutions elliptiques et peu correctes.</p>
+
+<p>«que cette femme soit <i>à vous, ou à vous</i>.» (1754).</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>à moi ou à vous</i>.» Ce qui n'a pas de
+sens.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XII (IX de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+
+<p>Lettre XIII (X de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XIV (XI de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XV (1<sup>re</sup> du Supplément de 1754).</p>
+
+
+<p>Lettre XVI (XV de 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans 1721
+2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+<blockquote><p>Les trois tombeaux: ceux de Fatime et de deux personnages
+de sa famille.</p>
+
+<p>Il y a aussi à Com des tombeaux de rois.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XVII (XVI de 1721 1<sup>re</sup>, XII de 1721 2<sup>e</sup> Marteau).</p>
+
+
+<p>Lettre XVIII (XVII de 1721 1<sup>re</sup>, XIII de 1721 2<sup>e</sup>
+Marteau).</p>
+
+
+<p>Lettre XIX (XVIII de 1721 1<sup>re</sup>; XIV de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XX (XIX de 1721 1<sup>re</sup>, XV de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXI (XX de 1721 1<sup>re</sup>, XVI de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXII (2<sup>e</sup> du Supplément de 1754).</p>
+
+
+<p>Lettre XXIII (XXI de 1721 1<sup>re</sup>, XVII de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«témoignage <i>du</i> génie des ducs de Toscane.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>de</i> génie....»</p>
+
+<p>«Leurs <i>beaux-frères</i>.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>, et 1754: <i>beaufrères</i>.</p>
+
+<p>«Les persanes en ont quatre» (voiles). Aujourd'hui,
+elles n'en ont plus qu'un, nommé Roubend.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXIV (XXII de 1721 1<sup>re</sup>, XVIII de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«Il lui fait croire <i>que trois ne sont qu'un</i>...»</p>
+
+<p>Supprimé dans 1721 2<sup>e</sup> Marteau.</p>
+
+<p>Le papier monnaie était connu anciennement en
+Chine, et dès le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle en Perse.</p>
+
+<p><i>Constitution</i> (bulle <i>Unigenitus</i>) du pape Clément XI
+contre les <i>Réflexions morales</i> du père Quesnel.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXV (XXIII de 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXVI (XXIV de 1721 1<sup>re</sup>, XIX de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«parmi vos esclaves, qui <i>me</i> trahirent...»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup> et 1754: «qui <i>vous</i> trahirent...» Coquille.</p>
+
+<p>«enivré des plus grandes faveurs sans avoir obtenu
+les moindres.» (1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «sans <i>en</i> avoir...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXVII (XXV de 1721 1<sup>re</sup>, XX de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«par les caravanes d'<i>Arméniens</i>...»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «d'<i>Arménie</i>...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXVIII (XXVI de 1721 1<sup>re</sup>, XXI de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXIX (XXVII de 1721 1<sup>re</sup>, XXII de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXX (XXVIII de 1721 1<sup>re</sup>, XXIII de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXXI (XXIX de 1721 1<sup>re</sup>, XXIV de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXXII (XXX de 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«Maison où l'on entretient environ trois cents personnes
+assez pauvrement.» Les Quinze-Vingts.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXXIII (XXXI de 1721 1<sup>re</sup>, XXV de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXXIV (XXXII de 1721 1<sup>re</sup>, XXVI de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Les deux éditions, 1721, donnent <i>Rica à Ibben</i>;</p>
+
+<p>1754: <i>Usbek à Ibben</i>. Même contexte.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXXV (XXXIII de 1721 1<sup>re</sup>, XXVII de
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Vivement incriminée dans la brochure du père
+Gaultier, 1751: <i>Les Lettres persannes convaincues
+d'impiété</i>.</p>
+
+<p>«Ali, qui était <i>le plus beau de tous les hommes</i>.»
+Expressions d'un psaume, qu'on applique au
+Messie.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXXVI (XXXIV de 1721 1<sup>re</sup>, XXVIII de
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«Dispute la plus mince <i>qu'il se</i> puisse imaginer.»</p>
+
+<p>1721, 1<sup>re</sup>: «<i>qui</i> se puisse imaginer.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXXVII (XXXV de 1721 1<sup>re</sup>, XXIX de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Louis XIV avait en 1713 75 ans; il régnait depuis
+soixante-dix.</p>
+
+<p>Le ministre de 18 ans: peut-être Barbezieux, fils de
+Louvois, ministre à 23 ans, mort en 1701 (?).</p>
+
+<p>La maîtresse de 80 ans: la Maintenon.</p>
+
+<p>«nous n'avons point d'<i>exemple</i> dans nos histoires. «</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «d'<i>exemples</i>.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XXXVIII (XXXVI de 1721 1<sup>re</sup>, XXX de
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XXXIX (XXXVII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXI de
+1721, 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«qui a fait le pélerinage <i>de</i> la Mecque.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>à</i> la Mecque.»</p>
+
+<p>«que la <i>nature</i> de la femme ne cessât d'être immonde,
+et que le <i>membre viril</i> ne fût livré à la circoncision.»</p>
+
+<p>1721 2<sup>e</sup> Marteau: «que la femme ne cessât d'être
+immonde et que l'<i>homme</i> ne fût livré...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XL (XXXVIII 1721 1<sup>re</sup>, XXXII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«va sottement se mettre dans une balance et <i>se
+faire</i> peser.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «et <i>se fait</i> peser.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettres XLI-XLIII (XXXIX-XLI de 1721 1<sup>re</sup>; supprimées
+dans 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre XLIV (XLII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXIII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«quand le <i>Kan</i> de Tartarie.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «le <i>Cam</i>.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XLV (XLIII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXIV 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«<i>faubourg</i> Saint-Germain.»</p>
+
+<p>1721, 1754: <i>faux bourg</i>.</p>
+
+<p>«J'ai loué un hôtel deux mille écus.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>de</i> deux mille écus.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XLVI (XLIV 1721 1<sup>re</sup>, XXXV 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«dans un <i>caravansérail</i>.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: <i>caravanserai</i>; 1754: <i>caravansera</i>.</p>
+
+<p>Incriminée dans la brochure: <i>Lettres persannes convaincues
+d'impiété</i>, 1752, à cause de la prière du
+déiste.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XLVII (XLV 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«annoncer le <i>courouc</i>.»</p>
+
+<p>Pour les femmes du roi, le <i>courouc</i> se publie d'avance,
+et tout homme qui n'en tient compte court
+risque de la vie. Pour les autres femmes, les eunuques
+à cheval autour des litières crient <i>courouc</i>,
+<i>courouc</i> (arrière!) et bâtonnent ou transpercent
+les curieux.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XLVIII (XLVI 1721 1<sup>re</sup>, XXXVI 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Ils valent <i>bien</i> la peine qu'on les détrompe.»
+(1721 1<sup>re</sup>.)</p>
+
+<p>1754: «Ils valent la peine;» semble une omission.</p>
+
+<p>«Étudier <i>sur</i> cette foule de gens qui y <i>abordoit</i> sans
+cesse, dont les caractères me présentoient...»
+(1754.)</p>
+
+<p>Beaucoup d'éditions plus modernes, entre autres
+<i>Lefèvre</i> 1820, donnent: «étudier cette foule de
+gens qui y <i>abordoient</i> et dont...»</p>
+
+<p>«qui ne m'ait donné la torture <i>plus de deux cents
+fois</i>; et <i>cependant je</i>...» (1721, 1754.)</p>
+
+<p>Ed. Lefèvre 1820: qui ne m'ait donné <i>deux cents
+fois</i> la torture, et je...» (d'après quelle autorité?)</p>
+
+<p>«Il excelle par son cuisinier: aussi n'<i>en</i> est-il pas
+ingrat...» Singulière tournure.</p>
+
+<p>«<i>C'est un homme</i> excellent.» (1754.)</p>
+
+<p>Ed. Lefèvre 1820: «<i>il est</i> excellent.» (?)</p>
+
+<p>«certaine femme dans le monde <i>qui pestera un peu</i>.»
+(1754.)</p>
+
+<p>Ed. Lefèvre 1820: «qui <i>ne sera pas de bonne humeur</i>.» (?)</p>
+
+<p>«La mettre à deux doigts de <i>ma</i> perte.» (1721,
+1754.)</p>
+
+<p>C'est le texte vrai et le plus fin aussi.</p>
+
+<p>La plupart des éditions, y compris Lefèvre 1820,
+donnent: «de <i>sa</i> perte.» Ce qui n'a pas de sens.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre XLIX (XLVII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXVII de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre L (XLVIII de 1721 1<sup>re</sup>, XXXVIII de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LI (XLIX de 1721 1<sup>re</sup>, XXXIX de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«Depuis Moscou.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: Moscov; 1754: Moscow.</p>
+
+<p>Sévérité de Pierre le grand. V. <i>Esprit des lois</i>,
+XIX, 14.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LII (L de 1721 1<sup>re</sup>, XL de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«J'ai ouï dire à <i>feu</i> ma s&oelig;ur.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>, et 1754: «<i>feuë</i> ma s&oelig;ur.»</p>
+
+<p>«se dérober <i>à</i> la plus affligeante de toutes les idées.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «se dérober la plus affligeante...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LIII (LI de 1721 1<sup>re</sup>, XLI de 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettres LIV-LXIV (LII-LXII 1721 1<sup>re</sup>, XLII-LII
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>LXI, Ambroise et Théodose, V. Spinoza, <i>Tractatus
+theologico-politicus</i>, 49.</p>
+
+<p>Incriminée dans les <i>Lettres persannes convaincues
+d'impiété</i>.</p>
+
+<p>LXIII: «et <i>se</i> plie sans effort aux m&oelig;urs...»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>, 1754: «et <i>je</i> plie.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXIV: «Se plaisoit <i>de</i> me les faire exercer
+même et <i>de</i>...»</p>
+
+<blockquote><p>1721 2<sup>e</sup>: «<i>à</i> me les faire exercer même et <i>à</i>...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXV (LXIII 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXVI (LXIV 1721 1<sup>re</sup>, LIII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXVII (LXV 1721 1<sup>re</sup>, LIV 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Tefflis (Tiflis), capitale de la Géorgie.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXVIII (LXVI 1721 1<sup>re</sup>, LV 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXIX (LXVII 1721 1<sup>re</sup>, LVI 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Violemment incriminée dans les <i>Lettres persannes
+convaincues d'impiété</i>, où elle est citée d'après
+1721 2<sup>e</sup>.</p>
+
+<p>«dont il fit un tout <i>pour</i> ressembler.» (1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «un tout <i>qu'il crut</i> ressembler.»</p>
+
+<p>Le dernier alinéa est une addition du Supplément
+de 1754.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXX (LXVIII 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXXI (LXIX 1721 1<sup>re</sup>, supprimée dans
+1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXXII (LXX 1721 1<sup>re</sup>, LVII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«Rica à <i>Usbek</i>.» (1754.)</p>
+
+<p>Éditions antérieures: «Rica à <i>Ibben</i>.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXXIII (LXXI 1721 1<sup>re</sup>, LXI 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Le <i>code des jugements</i> de l'Académie, c'est son
+dictionnaire.</p>
+
+<p>«un <i>bâtard</i>, qui avait déjà paru,» c'est le dictionnaire
+de Furetière, dont la publication anticipée
+fit expulser l'auteur de l'Académie.</p>
+
+<p>«Il semble <i>qu'il soit fait</i> pour parler...» (1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>qu'ils soient faits</i>...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXXIV (LXXII 1721 1<sup>re</sup>, LXII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXXV (LXXIII 1721 1<sup>re</sup>, LXIII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p><i>Leur</i> demandent de leur prouver ce qu'ils sont résolus
+de ne pas croire.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «demandent <i>qu'ils prouvent</i> ce qu'ils <i>ne
+veulent</i> pas croire.»</p>
+
+<p>«Je sais <i>bien</i> empêcher la religion.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «je sais empêcher...»</p>
+
+<p>«Ils abaissoient par là les seigneurs.»</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «<i>parce qu'ils</i> abaissoient...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXXVI (LXXIV 1721 1<sup>re</sup>, LXIV 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Incriminée dans les <i>Lettres persannes convaincues
+d'impiété</i>.</p>
+
+<p>«Cent millions de <i>têtes</i> comme la nôtre.» (1754,
+1758, etc.)</p>
+
+<p>1721, 1730, etc.: «cent millions de <i>terres</i>...»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXXVII (3<sup>e</sup> du Supplément de 1754).</p>
+
+<blockquote><p>Correctif tardif à la précédente.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXXVIII (LXXV 1721 1<sup>re</sup>, LXV 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«Le seul de leurs livres qui soit bon.» Don Quichotte.</p>
+
+<p>«Des nations qui leur sont inconnues;» à ce qu'il
+paraît, les Batuécas. Mais l'accusation est invraisemblable.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXXIX (LXXVI 1721 1<sup>re</sup>, LXVI 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXXX (LXXVII 1721 1<sup>re</sup>, LXVII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettres LXXXI-LXXXIII (LXXVIII-LXXX 1721 1<sup>re</sup>,
+LXVIII-LXX 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXXXIV (LXXXI 1721 1<sup>re</sup>, LXXI 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>Incriminée dans les <i>Lettres persannes convaincues
+d'impiété</i>.</p>
+
+<p>«Cette raison est toujours <i>une</i> raison d'intérêt.»
+(1754.)</p>
+
+<p>1721 1<sup>re</sup>: «est toujours raison d'intérêt.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXXXV (LXXXII 1721 1<sup>re</sup>; LXXXII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXXXVI (LXXXIII 1721 1<sup>re</sup>, LXXIII 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+<p>Lettre LXXXVII (LXXXIV 1721 1<sup>re</sup>, LXXIV 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+<blockquote><p>«La justice se mêle de tous leurs <i>différends</i>.» (1758.)</p>
+
+<p>Cette proposition nécessaire est omise dans 1721 1<sup>re</sup>
+et 1754.</p>
+
+<p>Elle se trouve dans 1721 2<sup>e</sup>, avec une légère différence:</p>
+
+<p>«se mêle de toutes leurs <i>affaires</i>.»</p>
+
+<p>«nombre infini de jeunes marchandes.» Allusion
+aux <i>galeries du palais</i> (sujet d'une comédie
+de Corneille) habitées et fréquentées comme le
+sont les galeries du Palais Royal.</p></blockquote>
+
+
+<p>Lettre LXXXVIII (LXXXV 1721 1<sup>re</sup>, LXXV 1721 2<sup>e</sup>).</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES_DU_TOME_PREMIER" id="TABLE_DES_MATIERES_DU_TOME_PREMIER"></a>TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER.</h2>
+
+<p>
+<a href="#PREFACE"><b>Préface de l'éditeur.</b></a><br />
+<a href="#QUELQUES_REFLEXIONS_SUR_LES_LETTRES_PERSANES"><b>Quelques réflexions sur les Lettres persanes.</b></a><br />
+<a href="#INTRODUCTION"><b>Introduction.</b></a><br />
+<a href="#LETTRE_I"><b>LETTRE I.</b></a>Usbek à son ami Rustan<br />
+<a href="#LETTRE_II"><b>LETTRE II.</b></a>Usbek au premier eunuque noir (<i>Roman</i>).
+Il lui recommande ses femmes <br />
+<a href="#LETTRE_III"><b>LETTRE III.</b></a>Zachi à Usbek (<i>Roman</i>).
+Elle lui rappelle dans quelles circonstances il l'a
+préférée à ses compagnes<br />
+<a href="#LETTRE_IV"><b>LETTRE IV.</b></a>Zéphis à Usbek (<i>Roman</i>).
+Ce qu'elle faisait avec son esclave Zélide<br />
+<a href="#LETTRE_V"><b>LETTRE V.</b></a>Rustan à Usbek<br />
+<a href="#LETTRE_VI"><b>LETTRE VI.</b></a>Usbek à son ami Nessir (<i>Roman</i>).
+Ses inquiétudes sur la conduite de ses femmes <br />
+<a href="#LETTRE_VII"><b>LETTRE VII.</b></a>Fatmé à Usbek (<i>Roman</i>).
+Hallucinations d'une femme ardente, privée de son
+mari<br />
+<a href="#LETTRE_VIII"><b>LETTRE VIII.</b></a> Usbek à son ami Rustan.
+Véritable cause du voyage d'Usbek <br />
+<a href="#LETTRE_IX"><b>LETTRE IX.</b></a> Le premier eunuque à Ibbi.
+Position des eunuques dans le sérail. Leurs tortures
+morales<br />
+<a href="#LETTRE_X"><b>LETTRE X.</b></a>Mirza à son ami Usbek<br />
+<a href="#LETTRE_XI"><b>LETTRE XI.</b></a>Usbek à Mirza.
+Histoire des Troglodytes<br />
+<a href="#LETTRE_XII"><b>LETTRE XII.</b></a>Usbek à Mirza.
+Même sujet<br />
+<a href="#LETTRE_XIII"><b>LETTRE XIII.</b></a>Usbek à Mirza.
+Même sujet<br />
+<a href="#LETTRE_XIV"><b>LETTRE XIV.</b></a>Usbek à Mirza.
+Même sujet <br />
+<a href="#LETTRE_XV"><b>LETTRE XV.</b></a>Le premier eunuque à Jaron (<i>Roman</i>) <br />
+<a href="#LETTRE_XVI"><b>LETTRE XVI.</b></a>Usbek au mollak Méhémet-Ali gardien des
+trois tombeaux à Com<br />
+<a href="#LETTRE_XVII"><b>LETTRE XVII.</b></a>Usbek au même.
+Il l'interroge sur certaines prohibitions relatives aux
+viandes immondes <br />
+<a href="#LETTRE_XVIII"><b>LETTRE XVIII.</b></a>Méhémet-Ali, serviteur des prophètes, à
+Usbek.
+Légendes mahométanes sur l'éléphant, le cochon, le
+rat, le lion et le chat <br />
+<a href="#LETTRE_XIX"><b>LETTRE XIX.</b></a>Usbek à son ami Rustan.
+Faiblesse de l'empire turc<br />
+<a href="#LETTRE_XX"><b>LETTRE XX.</b></a>Usbek à Zachi, sa femme (<i>Roman</i>).
+Jalousie contre un eunuque blanc. Familiarités de
+Zachi avec la jeune Zélide<br />
+<a href="#LETTRE_XXI"><b>LETTRE XXI.</b></a>Usbek au premier eunuque blanc (<i>Roman</i>) <br />
+<a href="#LETTRE_XXII"><b>LETTRE XXII.</b></a>Jaron au premier eunuque (<i>Roman</i>).
+Inquiétudes conjugales d'Usbek <br />
+<a href="#LETTRE_XXIII"><b>LETTRE XXIII.</b></a>Usbek à son ami Ibben.
+Étonnement des Orientaux qui entrent pour la première
+fois dans une ville chrétienne <br />
+<a href="#LETTRE_XXIV"><b>LETTRE XXIV.</b></a>Rica à Ibben.
+Activité des Parisiens. Puissance de Louis XIV. Le
+roi et le pape grands magiciens. La <i>Constitution</i>
+de Clément XI contre le père Quesnel<br />
+<a href="#LETTRE_XXV"><b>LETTRE XXV.</b></a>Usbek à Ibben<br />
+<a href="#LETTRE_XXVI"><b>LETTRE XXVI.</b></a>Usbek à Roxane (<i>Roman</i>).
+Avantage de la réclusion pour la chasteté des femmes.
+Longue résistance de Roxane. Coquetterie
+des Européennes<br />
+<a href="#LETTRE_XXVII"><b>LETTRE XXVII.</b></a>Usbek à Nessir (<i>Roman</i>)<br />
+<a href="#LETTRE_XXVIII"><b>LETTRE XXVIII.</b></a>Rica à ***.
+Peinture animée du théâtre en France. Lettre d'une
+fille d'Opéra séduite par un abbé <br />
+<a href="#LETTRE_XXIX"><b>LETTRE XXIX.</b></a>Rica à Ibben.
+Le pape, les évêques, les hérésies, l'inquisition<br />
+<a href="#LETTRE_XXX"><b>LETTRE XXX.</b></a>Rica au même.
+Curiosité et badauderie parisiennes<br />
+<a href="#LETTRE_XXXI"><b>LETTRE XXXI.</b></a>Rhédi à Usbek.
+Venise privée d'eau vive<br />
+<a href="#LETTRE_XXXII"><b>LETTRE XXXII.</b></a>Rica à ***.
+Les Quinze-vingts. Adresse des aveugles à se conduire<br />
+<a href="#LETTRE_XXXIII"><b>LETTRE XXXIII.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Ivrognerie des princes orientaux.
+Breuvages consolateurs<br />
+<a href="#LETTRE_XXXIV"><b>LETTRE XXXIV.</b></a>Usbek à Ibben.
+Beauté des Persanes. Gravité des Asiatiques<br />
+<a href="#LETTRE_XXXV"><b>LETTRE XXXV.</b></a>Usbek à Gemchid, son cousin, dervis du
+brillant monastère de Tauris.
+Nombreuses conformités du christianisme et
+du mahométisme <br />
+<a href="#LETTRE_XXXVI"><b>LETTRE XXXVI.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Le café Procope. Querelle des anciens et des modernes.
+Barbarie des ergoteurs scolastiques<br />
+<a href="#LETTRE_XXXVII"><b>LETTRE XXXVII.</b></a>Usbek à Ibben.
+Vieillesse, goûts et défauts de Louis XIV<br />
+<a href="#LETTRE_XXXVIII"><b>LETTRE XXXVIII.</b></a>Rica à Ibben.
+La liberté des femmes limitée par la tyrannie des
+hommes<br />
+<a href="#LETTRE_XXXIX"><b>LETTRE XXXIX.</b></a>Hagi Ibbi au Juif Ben Josué, prosélyte
+mahométan.
+Légendes relatives à la naissance de Mahomet<br />
+<a href="#LETTRE_XL"><b>LETTRE XL.</b></a>Usbek à Ibben.
+Vanité des pompes et cérémonies funèbres<br />
+<a href="#LETTRE_XLI"><b>LETTRE XLI.</b></a>Le premier eunuque noir à Usbek (<i>Roman</i>).
+Il veut mutiler un esclave<br />
+<a href="#LETTRE_XLII"><b>LETTRE XLII.</b></a>Pharan à Usbek, son souverain seigneur
+(<i>Roman</i>).
+Il ne veut pas être mutilé<br />
+<a href="#LETTRE_XLIII"><b>LETTRE XLIII.</b></a>Usbek à Pharan (<i>Roman</i>).
+Il lui fait grâce de la mutilation <br />
+<a href="#LETTRE_XLIV"><b>LETTRE XLIV.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Mépris réciproque où se tiennent l'église, l'épée et
+la robe. Portrait d'un roi de Guinée. Orgueil du
+kan de Tartarie<br />
+<a href="#LETTRE_XLV"><b>LETTRE XLV.</b></a>Rica à Usbek.
+Monomanie d'un alchimiste<br />
+<a href="#LETTRE_XLVI"><b>LETTRE XLVI.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Puérilité des cérémonies et observances religieuses.
+Prière d'un déiste<br />
+<a href="#LETTRE_XLVII"><b>LETTRE XLVII.</b></a>Zachi à Usbek (<i>Roman</i>).
+Les parties de campagne des Persanes<br />
+<a href="#LETTRE_XLVIII"><b>LETTRE XLVIII.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Portrait du fermier général, du directeur de consciences,
+du poëte parasite, du vieux militaire grognon,
+de l'homme à bonnes fortunes<br />
+<a href="#LETTRE_XLIX"><b>LETTRE XLIX.</b></a>Rica à Usbek.
+Le capucin et les missions <br />
+<a href="#LETTRE_L"><b>LETTRE L.</b></a>Rica à ***.
+La modestie naturelle à la vertu. Portrait d'un fat<br />
+<a href="#LETTRE_LI"><b>LETTRE LI.</b></a>Nargum, envoyé de Perse en Moscovie, à Usbek.
+M&oelig;urs, climat, puissance, politique de la Russie.
+Voyages et réformes de Pierre le Grand. Lettre
+d'une jeune mariée russe <br />
+<a href="#LETTRE_LII"><b>LETTRE LII.</b></a>Rica à Usbek.
+Quatre âges de femmes <br />
+<a href="#LETTRE_LIII"><b>LETTRE LIII.</b></a>Zélis à Usbek (<i>Roman</i>).
+Passion d'un eunuque blanc pour Zélide. Réflexions
+piquantes de Zélis à ce sujet <br />
+<a href="#LETTRE_LIV"><b>LETTRE LIV.</b></a>Rica à Usbek.
+Utilité des compères dans les conversations du monde<br />
+<a href="#LETTRE_LV"><b>LETTRE LV.</b></a>Rica à Ibben.
+Brutalités du mariage en Europe. Infidélité tolérée
+par les maris <br />
+<a href="#LETTRE_LVI"><b>LETTRE LVI.</b></a>Usbek à Ibben.
+Portrait de vieilles joueuses<br />
+<a href="#LETTRE_LVII"><b>LETTRE LVII.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Les casuistes et la casuistique<br />
+<a href="#LETTRE_LVIII"><b>LETTRE LVIII.</b></a>Rica à Rhédi.
+Les métiers et les industries de Paris<br />
+<a href="#LETTRE_LIX"><b>LETTRE LIX.</b></a>Rica à Usbek.
+Les vieillards jugent tout d'après les idées de leur
+jeunesse. Les dieux faits à l'image des hommes <br />
+<a href="#LETTRE_LX"><b>LETTRE LX.</b></a>Usbek à Ibben.
+Les Juifs partout semblables à eux-mêmes. Calme
+dont ils jouissent en Europe. Antiquité de leur
+religion <br />
+<a href="#LETTRE_LXI"><b>LETTRE LXI.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Difficultés de la position des ecclésiastiques dans le
+monde laïque<br />
+<a href="#LETTRE_LXII"><b>LETTRE LXII.</b></a>Zélis à Usbek (<i>Roman</i>).
+Discipline du sérail nécessaire pour inculquer aux
+femmes la subordination<br />
+<a href="#LETTRE_LXIII"><b>LETTRE LXIII.</b></a>Rica à Usbek.
+Avantage de la liberté des femmes <br />
+<a href="#LETTRE_LXIV"><b>LETTRE LXIV.</b></a>Le chef des eunuques noirs à Usbek (<i>Roman</i>).
+Désordres dans le sérail. Conseils dictés par l'expérience
+du grand eunuque<br />
+<a href="#LETTRE_LXV"><b>LETTRE LXV.</b></a>Usbek à ses femmes (<i>Roman</i>).
+Menaces et adjurations<br />
+<a href="#LETTRE_LXVI"><b>LETTRE LXVI.</b></a>Rica à ***.
+Contre les sots livres et les compilateurs <br />
+<a href="#LETTRE_LXVII"><b>LETTRE LXVII.</b></a>Ibben à Usbek.
+Histoire d'Aphéridon et d'Astarté, frère et s&oelig;ur
+mariés selon la loi des Guèbres <br />
+<a href="#LETTRE_LXVIII"><b>LETTRE LXVIII.</b></a>Rica à Usbek.<br />
+Frivolité des juges, rôle des avocats<br />
+<a href="#LETTRE_LXIX"><b>LETTRE LXIX.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Limites de la puissance divine. Incompatibilité de la
+prescience divine avec la liberté humaine <br />
+<a href="#LETTRE_LXX"><b>LETTRE LXX.</b></a>Zélis à Usbek (<i>Roman</i>).
+Affront fait à une jeune mariée par son mari<br />
+<a href="#LETTRE_LXXI"><b>LETTRE LXXI.</b></a>Usbek à Zélis (<i>Roman</i>).
+Usbek plaint le beau-père. Incertitude des preuves
+de la virginité <br />
+<a href="#LETTRE_LXXII"><b>LETTRE LXXII.</b></a>Rica à Ibben.
+Contre ceux qui tranchent sur tout<br />
+<a href="#LETTRE_LXXIII"><b>LETTRE LXXIII.</b></a>Rica à ***.
+Peinture satirique de l'Académie française<br />
+<a href="#LETTRE_LXXIV"><b>LETTRE LXXIV.</b></a>Rica à Usbek.
+La morgue des grands seigneurs<br />
+<a href="#LETTRE_LXXV"><b>LETTRE LXXV.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Tiédeur de la foi des chrétiens. Le christianisme
+laisse subsister la traite des nègres<br />
+<a href="#LETTRE_LXXVI"><b>LETTRE LXXVI.</b></a>Usbek à son ami Ibben.
+Apologie du suicide<br />
+<a href="#LETTRE_LXXVII"><b>LETTRE LXXVII.</b></a>Ibben à Usbek.
+Justification des lois qui flétrissent le suicide<br />
+<a href="#LETTRE_LXXVIII"><b>LETTRE LXXVIII.</b></a>Rica à Usbek.
+Lettre d'un Français sur les m&oelig;urs, le flegme, la
+dévotion, la jalousie, la politesse, la littérature des
+Espagnols et des Portugais<br />
+<a href="#LETTRE_LXXIX"><b>LETTRE LXXIX.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Préjugés, minuties, subtilités, omissions des
+législateurs<br />
+<a href="#LETTRE_LXXX"><b>LETTRE LXXX.</b></a>Le grand eunuque à Usbek (<i>Roman</i>).
+Examen et achat d'une Circassienne<br />
+<a href="#LETTRE_LXXXI"><b>LETTRE LXXXI.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Supériorité rationnelle des gouvernements doux,
+des pénalités modérées et des institutions républicaines.
+Périls du despotisme pour le despote lui-même <br />
+<a href="#LETTRE_LXXXII"><b>LETTRE LXXXII.</b></a>Nargum, envoyé de Perse en Moscovie, à
+Usbek.
+Les conquêtes des Tartares<br />
+<a href="#LETTRE_LXXXIII"><b>LETTRE LXXXIII.</b></a>Rica à Ibben.
+Les taciturnes (chartreux), les diseurs de rien, les
+poseurs<br />
+<a href="#LETTRE_LXXXIV"><b>LETTRE LXXXIV.</b></a>Usbek à Rhédi.
+Dieu et la justice. L'un ne serait pas que l'autre resterait
+obligatoire<br />
+<a href="#LETTRE_LXXXV"><b>LETTRE LXXXV.</b></a>Rica à ***.
+Éloge des invalides et de ceux qui meurent pour la
+patrie<br />
+<a href="#LETTRE_LXXXVI"><b>LETTRE LXXXVI.</b></a>Usbek à Mirza.
+Allusions aux désastreux effets de la révocation de
+l'édit de Nantes. Appel à la tolérance<br />
+<a href="#LETTRE_LXXXVII"><b>LETTRE LXXXVII.</b></a>Rica à ***.
+Les querelles de famille devant les tribunaux<br />
+<a href="#LETTRE_LXXXVIII"><b>LETTRE LXXXVIII.</b></a>Rica à ***.
+Sociabilité, ubiquité d'un français. Épitaphe d'un
+curieux mort de lassitude<br />
+<a href="#CALENDRIER"><b>Calendrier employé dans les lettres persanes</b></a><br />
+<a href="#NOTES_ET_VARIANTES"><b>Notes et variantes.</b></a><br />
+</p>
+<h2>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="OUVRAGES_DE_M_ANDRE_LEFEVRE" id="OUVRAGES_DE_M_ANDRE_LEFEVRE"></a>OUVRAGES DE M. ANDRÉ LEFÈVRE.</h2>
+
+
+<p>
+<span class="smcap">Les Finances de Champagne aux XIII</span><sup>e</sup> <span class="smcap">et XIV</span><sup>e</sup> <span class="smcap">siècles.</span><br />
+<br />
+<span class="smcap">La Flute de Pan</span>, 2<sup>e</sup> édition. Hetzel.<br />
+<br />
+<span class="smcap">La Lyre intime.</span> <i>Ibid.</i><br />
+<br />
+<span class="smcap">Virgile et Kalidasa.</span> <i>Ibid.</i><br />
+<br />
+<span class="smcap">L'Epopée terrestre.</span> Marpon.<br />
+<br />
+<span class="smcap">La Vallée du Nil</span> (avec <span class="smcap">M. H. Cammas</span>). Hachette.<br />
+<br />
+<span class="smcap">Les Merveilles de l'architecture</span>, 3<sup>e</sup> édit. <i>Ibid.</i><br />
+<br />
+<span class="smcap">Les Parcs et les Jardins</span>, 2<sup>e</sup> édit. <i>Ibid.</i><br />
+<br />
+<span class="smcap">La Pensée nouvelle</span>, en collaboration avec MM. Louis
+Asseline, A. Coudereau, Ch. Letourneau, P. Lacombe,
+etc. 2 vol. gr. in-8<sup>o</sup>.<br />
+<br />
+<span class="smcap">Napoléon I</span><sup>er</sup> (in-32). Bureaux de l'<i>Éclipse</i>.<br />
+<br />
+<span class="smcap">Les Finances particulières de Napoléon III</span>. J. Rouquette.<br />
+</p>
+
+<p>Imp. Eugène HEUTTE et C<sup>e</sup>, à Saint-Germain.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres persanes, tome I, by
+Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PERSANES, TOME I ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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