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+The Project Gutenberg eBook of Correspondance inédite de Hector Berlioz, by Hector Berlioz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Correspondance inédite de Hector Berlioz
+
+Author: Hector Berlioz
+
+Release Date: September 18, 2009 [eBook #30021]
+[Most recently updated: March 13, 2021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE INÉDITE DE HECTOR BERLIOZ ***
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE
+
+INÉDITE
+
+DE
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+--1819-1868--
+
+AVEC UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE
+
+PAR
+
+DANIEL BERNARD
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
+
+[image: C L]
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1879
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+ * * * * *
+
+
+
+TABLE
+
+
+ NOTICE SUR BERLIOZ
+
+I. --A Ignace Pleyel
+
+II. --A Rodolphe Kreutzer
+
+III. --A M. Fétis
+
+IV. --A M. Ferdinand Hiller
+
+V. --Au même
+
+VI. --Au même
+
+VII. --Au même
+
+VIII. --A MM. Gounet, Girard, Hiller, Desmarets, Richard, Sichel
+
+IX. --A Ferdinand Hiller
+
+X. --Au même
+
+XI. --Au même
+
+XII. --Au même
+
+XIII. --Au même
+
+XIV. --A madame Horace Vernet
+
+XV. --A M. Ferdinand Hiller
+
+XVI. --A M. l'intendant général de la liste civile
+
+XVII. --A Joseph d'Ortigue
+
+XVIII. --Au même
+
+XIX. --A M. Ferdinand Hiller
+
+XX. --A Joseph d'Ortigue
+
+XXI. --Au même
+
+XXII. --A M. Hoffmeister
+
+XXIII. --A Robert Schumann
+
+XXIV. --A Maurice Schlesinger
+
+XXV. --A Liszt
+
+XXVI. --A Buloz
+
+XXVII. --A Joseph d'Ortigue
+
+XXVIII. --A M. Griepenkerl
+
+XXIX. --A Michel Glinka
+
+XXX. --A Louis Berlioz
+
+XXXI. --A Joseph d'Ortigue
+
+XXXII. --Au même
+
+XXXIII. --Au même
+
+XXXIV. --A Joseph d'Ortigue
+
+XXXV. --A Tajan-Rogé
+
+XXXVI. --A M. Auguste Morel
+
+XXXVII. --Au même
+
+XXXVIII. --Au même
+
+XXXIX. --A M. Alexis Lwoff
+
+XL. --A M. Auguste Morel
+
+XLI. --Au même
+
+XLII. --A Joseph d'Ortigue
+
+XLIII. --A M. Auguste Morel
+
+XLIV. --Au même
+
+XLV. --A Guillaume Lenz
+
+XLVI. --A M. Alexis Lwoff
+
+XLVII. --A M. Lecourt
+
+XLVIII. --A M. Auguste Morel
+
+XLIX. --A Joseph d'Ortigue
+
+L. --A M. Alexis Lwoff
+
+LI. --A M. Auguste Morel
+
+LII. --A Joseph d'Ortigue
+
+LIII. --Au même
+
+LIV. --A Louis Berlioz
+
+LV. --A M. Ferdinand Hiller
+
+LVI. --A Joseph d'Ortigue
+
+LVII. --Au même
+
+LVIII. --Au même
+
+LIX. --A M. Auguste Morel
+
+LX. --A M. le directeur du _Journal des Débats_
+
+LXI. --A Joseph d'Ortigue
+
+LXII. --A M. Brandus
+
+LXIII. --A M. B. Jullien
+
+LXIV. --A Louis Berlioz
+
+LXV. --Au même
+
+LXVI. --Au même
+
+LXVII. --A M. Hans de Bulow
+
+LXVIII. --A M. Auguste Morel
+
+LXIX. --A M. Hans de Bulow
+
+LXX. --A Louis Berlioz
+
+LXXI. --A Léon Kreutzer
+
+LXXII. --A Tajan-Rogé
+
+LXXIII. --A M. Auguste Morel
+
+LXXIV. --A Richard Wagner
+
+LXXV. --A Louis Berlioz
+
+LXXVI. --A M. Auguste Morel
+
+LXXVII. --Au même
+
+LXXVIII. --Au même
+
+LXXIX. --A Théodore Ritter
+
+LXXX. --A M. Ernest Legouvé
+
+LXXXI. --A M. Auguste Morel
+
+LXXXII. --Au même
+
+LXXXIII. --A M. l'abbé Girod
+
+LXXXIV. --A M. Bennet
+
+LXXXV. --A M. Auguste Morel
+
+LXXXVI. --Au même
+
+LXXXVII. --Au même
+
+LXXXVIII. --Au même
+
+LXXXIX. --Au même
+
+XC. --Au même
+
+XCI. --A M. Hans de Bulow
+
+XCII. --A Louis Berlioz
+
+XCIII. --Au même
+
+XCIV. --Au même
+
+XCV. --A M. Auguste Morel
+
+XCVI. --Au même
+
+XCVII. --Au même
+
+XCVIII. --A Louis Berlioz
+
+XCIX. --A M. Auguste Morel
+
+C. --A Louis Berlioz
+
+CI. --Au même
+
+CII. --Au même
+
+CIII. --A Louis Berlioz
+
+CIV. --Au même
+
+CV. --A madame Massart
+
+CVI. --A Louis Berlioz
+
+CVII. --Au même
+
+CVIII. --Au même
+
+CIX. --Au même
+
+CX. --Au même
+
+CXI. --Au même
+
+CXII. --A M. Auguste Morel
+
+CXIII. --A Louis Berlioz
+
+CXIV. --Au même
+
+CXV. --Au même
+
+CXVI. --Au même
+
+CXVII. --A Paul Smith
+
+CXVIII. --A Louis Berlioz
+
+CXIX. --A M. et madame Massart
+
+CXX. --Aux mêmes
+
+CXXI. --A madame Massart
+
+CXXII. --A M. Johannès Weber
+
+CXXIII. --A M. Alexis Lwoff
+
+CXXIV. --A M. Bennet
+
+CXXV. --Au même
+
+CXXVI. --A M. et madame Massart
+
+CXXVII. --A M. Auguste Morel
+
+CXXVIII. --A M. et madame Damcke
+
+CXXIX. --A madame Ernst
+
+CXXX. --A madame Damcke
+
+CXXXI. --A Louis Berlioz
+
+CXXXII. --A madame Massart
+
+CXXXIII. --A M. Damcke
+
+CXXXIV. --A Louis Berlioz
+
+CXXXV. --Au même
+
+CXXXVI. --A M. et madame Damcke
+
+CXXXVII. --A madame Massart
+
+CXXXVIII. --A Louis Berlioz
+
+CXXXIX. --Au même
+
+CXL. --A M. Asger Hamerik
+
+CXLI. --A madame Massart
+
+CXLII. --A madame Massart
+
+CXLIII. --A M. Ernest Reyer
+
+CXLIV. --A M. Ferdinand Hiller
+
+CXLV. --Au même
+
+CXLVI. --A madame Damcke
+
+CXLVII. --A M. et madame Massart
+
+CXLVIII. --Aux mêmes
+
+CXLIX. --A M. Édouard Alexandre
+
+CL. --A M. et madame Massart
+
+CLI. --A M. Damcke
+
+CLII. --A M. et madame Massart
+
+CLIII. --A M. Wladimir Stassoff
+
+CLIV. --Au même
+
+CLV. --A M. Auguste Morel
+
+CLVI. --A M. Wladimir Stassoff
+
+APPENDICE
+
+ * * * * *
+
+[image d'une lettre:
+
+Monsieur
+
+Je suis vivement touché de la noble abnégation qui vous porte à refuser
+notre admirable requiem pour la cérémonie des Invalides, veuillez être
+convaincu de toute ma reconnaissance. Cependant, comme la détermination
+de Monsieur le Ministre de l'intérieur est irrévocable, je viens vous
+prier instamment de ne plus penser à moi et de ne pas priver le
+gouvernement et vos admirateurs d'un chef d'oeuvre qui donnerait tant
+d'éclat à cette solennité.
+
+Je suis avec un profond respect, monsieur
+
+votre dévoué serviteur
+
+H. Berlioz
+
+24 mars 1837.]
+
+
+
+
+NOTICE SUR BERLIOZ
+
+
+Quelqu'un a dit de Berlioz, il y a une vingtaine d'années:--Il n'a pas
+le succès, mais il a la gloire....--Aujourd'hui, le voilà en train de
+conquérir l'un et l'autre; c'est pourquoi les éléments de ce livre ont
+été rassemblés et pourquoi cette notice a été écrite.
+
+La gloire et le succès tout à la fois!.... Pour réunir ces deux
+attributs, qui ordinairement marchent de compagnie et qui n'avaient été
+séparés (dans le cas présent) que par le plus grand des hasards, Berlioz
+n'a eu qu'une chose très-simple à faire,--une chose à laquelle nous
+sommes soumis, vous et moi, une chose de laquelle dépendent les oiseaux
+qui volent dans l'air, les poissons qui nagent dans l'eau, les fleurs
+qui présentent leurs corolles aux baisers du soleil, le mendiant sous
+ses haillons et le souverain sous sa pourpre, une chose que nous ne
+pouvons ni éviter quand nous ne la cherchons pas, ni rencontrer quand
+nous la cherchons: il n'a eu qu'à mourir.
+
+C'est que la mort est une fée mystérieuse dont la baguette a déjà
+accompli bien des prodiges. Telle marâtre insupportable, tel prince
+tyrannique, tel parent qui nous embarrassait, tel ami qui nous avait
+pris une place, nous apparaissent, dès qu'ils sont couchés dans la
+tombe, comme des modèles de vertus. Nous jetons des roses sur ces fosses
+encore béantes, nous avons soin de planter un bel arbre sur la terre
+fraîchement remuée, comme pour sceller le cachot et pour être assurés
+que le cadavre ne ressuscitera pas; ces précautions prises, rien ne nous
+empêche de chanter les louanges de ceux qui ne sont plus. Non-seulement
+ils ne nous gênent guère, mais, par-dessus le marché, ils nous servent
+contre les vivants. Quoi de plus naturel que d'écraser Mozart sous la
+réputation de Haydn! quoi de plus juste que de jeter à la tête de
+Rossini _le Barbier_ de Paisiello?
+
+Berlioz, en vie, avait tous les inconvénients de son état de vivant;
+quoique, par ses maladies fréquentes, il donnât beaucoup d'espérances
+aux gens qui attendaient qu'il disparût, il n'en occupait pas moins un
+rang dans la presse, un fauteuil à l'Institut, une loge au théâtre, un
+espace quelconque d'air respirable; je ne parle pas de son prestige
+musical; certains critiques croyaient l'avoir détruit à tout jamais, ou
+s'imaginaient qu'ils le croyaient; car, au fond, ils n'en étaient pas
+bien sûrs.
+
+Il existait donc d'excellentes raisons pour que Berlioz fût attaqué,
+discuté, calomnié par ses concurrents, qui, ayant du talent, ne lui
+pardonnaient pas d'avoir du génie, et par ceux, beaucoup plus nombreux,
+qui, ne possédant ni génie ni talent, se ruaient indifféremment à
+l'assaut de toute réputation sérieuse, sans espoir d'en tirer avantage
+pour eux-mêmes et uniquement pour le plaisir de briser. Couvert de
+lauriers à l'étranger, Berlioz s'irritait de trouver dans les feuilles
+de ses couronnes triomphales des moustiques parisiens qui le piquaient.
+Il était plus préoccupé des haines qu'il rencontrait dans son propre
+pays que des magnifiques ovations qui l'attendaient au delà des
+frontières; et, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Weimar,
+de Lowenberg, de partout, nous le voyons écrire au dévoué et savant
+Joseph d'Ortigue, le Thiriot de cet autre Voltaire:--«On m'a donné un
+banquet.... on m'a décoré de l'ordre de l'Aigle blanc.... On est venu
+m'offrir une tabatière de la part du Roi.... les journaux d'ici me
+portent aux nues.... fais en sorte que Paris le sache!--» Paris! Paris!
+il ne songeait qu'à cette ville ingrate.
+
+Un jour, on lui propose, à lui qui n'avait rien, une place de maître de
+chapelle dans le palais de l'empereur d'Autriche: appointements élevés,
+résidence agréable, soins attentifs, nul souci de l'avenir, nuls risques
+de perdre ce poste, tout était réuni. Donizetti occupait déjà, dans la
+même résidence, une charge à peu près semblable, charge qui lui
+rapportait beaucoup et qui lui coûtait à peine une perte de temps.
+Berlioz refusa. Il voyageait en Allemagne à ce moment-là; sur le point
+de prendre une détermination il se tourne vers sa patrie, les yeux
+mouillés de larmes:--«Quoi! s'écrie-t-il, je ne te reverrai jamais
+(c'était dans les conditions du contrat); je n'aurai plus la liberté
+d'aller me faire traîner aux gémonies dans la fange de tes boulevards et
+sur les gradins de tes cirques! Mais je mourrais d'ennui, là-bas, au
+sein de mon opulence!»--Puis, s'adressant à ses amis, Desmarets,
+d'Ortigue, Dietsch, Schlesinger:--«O mes amis! je m'aperçois que je vous
+aime plus que tout au monde et que je ne peux pas me séparer de
+vous!»--Là-dessus, il repoussait les présents d'Artaxerce et reprenait
+avec joie le chemin de cette France adorée et maudite, qui, ayant parmi
+ses enfants le plus grand symphoniste du siècle après Beethoven, ne lui
+laissait à faire _que des feuilletons_.
+
+Cependant il fallait, ou que la France se trompât au sujet de ce fils
+(si peu dénaturé pourtant!) ou que le reste de l'Europe se trompât de
+son côté; le doute n'est plus permis à présent, le procès est jugé; le
+bon sens de l'Europe avait raison contre la frivolité de la France...
+Que voulez-vous? le Gaulois est né léger comme d'autres naissent
+coiffés... Du temps des Romains, il montait à l'assaut du Capitole sans
+avoir pris soin d'éclairer sa route, en sorte que les oies criaient
+contre lui et avertissaient l'ennemi de se tenir en garde. Louis XV, à
+la veille d'une révolution qui devait emporter sa race, disait:--«Cela
+durera bien autant que moi.»--Légèreté des légèretés! tout n'est que
+légèreté. En ce qui concerne la musique, les Français ont eu des
+naïvetés et des fatuités formidables... Un émigré en Angleterre auquel
+on demandait s'il savait jouer du clavecin, répliquait d'un air
+digne:--«Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé.»
+
+Nul n'est prophète en son village, ou plutôt ceux qui passent pour tels
+ne sont souvent que de faux prophètes. Berlioz, admiré au loin, bafoué
+par ses compatriotes, était une des organisations les plus riches et les
+mieux douées que l'on pût voir. Compositeur inégal, mais souvent
+sublime, écrivain de race et primesautier, il a laissé une double
+réputation, alors que ses ennemis se sont donné tant de mal pour en
+laisser seulement la moitié d'une. La _Correspondance_ que nous publions
+aujourd'hui ne nuira pas, croyons-nous, à la renommée du musicien et
+augmentera de beaucoup celle du littérateur. On connaissait déjà par les
+_Mémoires_[1] ce style haché, décousu, violent, plein de fantaisie et
+de grâce, se perdant en élans désespérés ou s'affaiblissant en des
+tristesses mornes. Quel beau livre, malgré ses défauts! comme il vibre à
+chaque page, comme il sait mélanger le plaisant au sévère! La pensée de
+l'auteur est une balle qui rebondit selon la nature des objets qu'elle
+frappe, tantôt s'élevant jusqu'au pur lyrisme, tantôt échouant dans le
+marécage du calembour. Quelle opposition avec les paisibles récits de
+Grétry sur son enfance liégeoise! Les musiciens se suivent et ne se
+ressemblent pas; il y a entre l'auteur de _Richard Coeur de lion_ et
+l'auteur du _Dies iræ grotesque_ la différence qu'on remarquerait entre
+un ruisselet tranquille et un torrent débordé.
+
+La _Correspondance_, venant après les _Mémoires_, a une utilité qui ne
+sera contestée par personne; d'abord, elle fermera la bouche aux
+détracteurs (s'il en reste encore), aux malveillants qui secouaient la
+tête quand on leur annonçait telle ou telle victoire remportée au
+dehors:--«A beau mentir qui vient de loin.»--Ils n'avaient pas d'autre
+réponse; ils seront obligés maintenant de chercher un biais. La plupart
+des lettres que nous avons retrouvées sont des bulletins écrits à
+l'issue de la bataille et encore noircis de la fumée du combat;
+impossible de nier ces documents triomphants,--et triomphants dans un
+double sens,--impossible de les rejeter, car ils acquièrent la valeur de
+pièces historiques. Ils nous donnent la vérité prise sur le fait; un
+artiste, ivre de la joie du succès, les oreilles remplies du bruit des
+applaudissements, les joues rougies par de fraternelles embrassades, se
+hâte de faire part de son bonheur aux amis qu'il a laissés à Paris; il
+leur mande que tels princes l'ont complimenté, que telles récompenses
+lui ont été décernées, que les populations organisent en son honneur des
+sérénades, des banquets, que la recette du concert a été superbe...
+Comment récuser ces témoignages? Si on les repousse, nous ne voyons
+plus aucune manière d'écrire l'histoire avec certitude et nous ne
+comprenons pas ce qu'on pourra répondre aux mauvais plaisants qui
+prétendent que Napoléon Ier n'a jamais existé.
+
+Dans quelques passages, la _Correspondance_, faisant allusion à des
+événements oubliés ou ignorés de cette génération de lecteurs, nous
+avons cru devoir donner quelques éclaircissements. Nous avons pensé
+qu'une notice biographique aiderait peut-être à dissiper les ténèbres du
+texte. Notre prétention, on le suppose bien, n'a pas été, un seul
+instant, de rivaliser avec les _Mémoires_; cette folle témérité aurait
+été cruellement punie. Nous avons essayé seulement de recueillir ce que
+les _Mémoires_ avaient omis et de les résumer en les complétant.
+
+ * * * * *
+
+Berlioz (Louis-Hector) est né à la Côte-Saint-André, ville célèbre par
+ses fabriques de liqueurs, dans le département de l'Isère, à cinq heures
+du soir, le dimanche 19 frimaire an XII (c'est-à-dire, en langage
+ordinaire, le 11 décembre 1803)[2]. Son acte de naissance fut dressé
+devant les deux témoins suivants: le citoyen Auguste Buisson, âgé de
+trente-trois ans, propriétaire, et le citoyen Jean-François Recourdon,
+âgé de quarante-trois ans, receveur des contributions. Le père de
+l'enfant exerçait la profession de médecin; son grand-père, _noble
+Louis-Joseph Berlioz_, avait été _conseiller du roy, auditeur de la
+Chambre des comptes du Dauphiné_ et habitait tantôt la Côte, tantôt
+Grenoble[3]. Louis Berlioz, le médecin, aimant la vie rurale, était venu
+se fixer à la campagne, sous le toit paternel; c'était un homme d'une
+nature mélancolique, d'un tempérament maladif, chercheur, un peu triste
+d'aspect, doux et bon; il se plaisait dans la solitude, pratiquait son
+art d'une façon désintéressée et charitable, et partageait sa vie entre
+l'étude et la surveillance de ses domaines. Il y est mort en août 1848,
+vénéré de tous, des petits surtout, qui n'avaient jamais vainement
+recours à ses conseils et à sa générosité.
+
+S'il est souvent question, dans les _Mémoires_, du père d'Hector
+Berlioz, on ne fait qu'entrevoir sa mère; elle se nommait
+Marie-Antoinette-Joséphine Marmion et avait épousé Louis Berlioz vers le
+commencement du siècle. Femme d'une piété ardente et d'une rigide
+honnêteté, elle craignit longtemps pour son fils les souffles empestés
+de la gloire profane; elle chercha à le retenir au foyer des aïeux,
+impuissante à empêcher l'aiglon de briser sa coque et d'aller affronter
+la lumière à laquelle les ailes se brûlent parfois. Pauvre mère
+vigilante! ses efforts ne furent pas entièrement perdus; car si elle ne
+réussit pas à empêcher son fils de courir le monde, elle lui inculqua du
+moins l'amour de la patrie et du sol natal. L'enfant prodigue ne revint
+jamais aux lieux où ses premiers jours s'étaient écoulés sans pousser
+des cris d'admiration, provoqués par la beauté du pays, la douceur du
+climat, les réminiscences lointaines de la naissante aurore.
+
+Vingt ans après, revenant d'Italie, il écrivait à madame Horace Vernet:
+«Les souvenirs du royaume de Naples sont restés impuissants contre
+l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau
+de détails, de notre admirable vallée de l'Isère[4]...» En descendant du
+Mont-Cenis, il s'était laissé aller à un véritable transport: «Voilà le
+vieux rocher de Saint-Eynard!... Voilà le gracieux réduit où brilla la
+_Stella montis..._; là-bas, dans cette vapeur bleue me sourit la maison
+de mon grand-père. Toutes ces villes, cette riche verdure,... c'est
+ravissant, c'est beau,... il n'y a rien de pareil en Italie[5].»
+Évidemment l'influence maternelle avait été pour quelque chose dans ce
+sentiment d'amour du clocher, amour si profondément tenace dans le coeur
+du poëte.
+
+Les années d'enfance, passées à la Côte-Saint-André, ne présentèrent
+aucun fait saillant; le jeune Hector révélait cependant des dispositions
+intelligentes. Son penchant l'attirait vers l'étude de la géographie et
+ses rêves l'entraînaient vers une île déserte, paradis imaginaire de
+tous les enfants qui ont lu _Robinson Crusoë_. Sur la mappemonde, son
+petit doigt rose s'égarait de préférence sur la carte de l'Océanie, où
+tant d'archipels émergent de l'onde amère, comme ces insectes que le
+pied d'un passant réveille dans leurs trous de sable. Le grec et le
+latin, il ne les apprenait que par soubresauts et avec toutes sortes de
+caprices, sautant de l'_Énéide_ aux fables de la Fontaine, et ne
+paraissant pas avoir goûté beaucoup les vrais classiques, Horace, Tite
+Live, Tacite, Salluste, Homère, Xénophon, Sophocle. En revanche, les
+livres qu'il aimait lui profitaient d'autant plus qu'il les lisait avec
+passion, tout en négligeant le reste. Ce fut son procédé, sa manière
+d'_apprendre_, à lui, jusqu'à la fin de sa vie. Jamais on ne put lui
+mettre dans la tête ce qui n'y voulait pas entrer; mais il sut tout ce
+qu'il voulut, et, plus d'une fois, devança l'enseignement de ses maîtres
+ou le corrigea par son expérience personnelle.
+
+Son premier professeur de musique _sérieux_ fut un nommé Imbert, que le
+malheur des temps avait jeté à la Côte-Saint-André et qui y était resté
+à titre d'épave. Il reçut aussi les leçons d'un M. Dorant (Alsacien de
+Colmar), que nous retrouvons dans un chapitre des _Grotesques de la
+musique_. La scène se passe à Lyon, où Berlioz, déjà célèbre, est venu
+donner un concert: «Messieurs, dit-il aux artistes de son orchestre,
+j'ai l'honneur de vous présenter M. Dorant, un très-habile professeur de
+Vienne; il a parmi vous un élève reconnaissant; cet élève, c'est moi,
+vous jugerez peut-être tout à l'heure que je ne lui fais pas grand
+honneur; cependant veuillez accueillir M. Dorant comme si vous pensiez
+le contraire et comme il le mérite[6].» En effet, MM. Imbert et Dorant
+n'avaient pas eu à se plaindre de leur disciple; dès l'âge de douze ans,
+celui-ci déchiffrait à première vue, chantait juste, avait composé un
+quintette, et jouait de trois instruments agréables en société, à
+savoir: la flûte, le flageolet et la guitare.
+
+Nous voilà loin, n'est-ce pas? des biographes qui prétendaient que
+_Monsieur_ Berlioz n'avait cédé qu'à une vocation _tardive_ et que,
+jusqu'à l'adolescence, il s'était occupé de tout autre chose que de
+musique; d'abord la lettre Ire de notre recueil (à Ignace Pleyel)
+prouve le contraire. Et puis, la vérité ressort d'elle-même: Hector ne
+fut ni un petit prodige, ni un esprit en retard. Souvent la nature se
+dépense en premiers efforts et s'épuise après; tel qui promettait de
+passer pour un génie a beaucoup de peine à devenir un homme médiocre dès
+qu'il est arrivé à l'âge de raison; tel autre, qui n'excitait
+l'attention de personne, fleurit et éclate tout à coup, comme un
+bourgeon printanier. Casimir Delavigne, pour ne citer que lui, était
+toujours mis au pain sec quand il étudiait le _De Viris_; cependant sa
+réputation d'auteur dramatique fut très-précoce, puisque à vingt-six
+ans, il était illustre dans le quartier de l'Odéon.
+
+M. Louis Berlioz destinait son fils à la médecine; c'était un parti
+sage, les pères ayant l'habitude de vouloir que leurs héritiers directs
+continuent les traditions de la famille, le fils d'un général étant
+militaire (le plus souvent) et le fils d'un avocat, avocat. Seulement,
+les pères proposent et les garçons disposent; nous voyons des romans
+remplis de ces exemples-là, sans compter que la réalité se charge
+quelquefois de copier les romans. Pour le savant et honorable médecin de
+la Côte-Saint-André, les pots-pourris que son fils écrivait sur des
+thèmes italiens n'étaient qu'un passe-temps agréable, les romances
+composées sur des paroles de Florian (toujours en mode mineur) servaient
+de soupapes de sûreté à une imagination trop échauffée; pour Hector
+Berlioz, au contraire, c'étaient les seuls travaux qui le séduisissent,
+les seuls auxquels il s'intéressât. Vainement, le père étalait-il dans
+son cabinet l'énorme traité d'ostéologie de Munro, contenant des
+gravures de grandeur naturelle «où les diverses parties de la charpente
+humaine étaient reproduites très-fidèlement»; l'adolescent, dédaignant
+ces superbes os, s'amusait à feuilleter le traité d'harmonie de Rameau
+ou celui de Catel, qu'il était parvenu à se procurer:--«Apprends ton
+cours d'ostéologie, dit un jour le père, je te ferai venir de Lyon une
+flûte garnie de nouvelles clefs...» Ce fut la première et la dernière
+fois, je suppose, que le sévère Munro fit progresser quelqu'un dans
+l'art de jouer de la flûte.
+
+Il commençait à être temps de pousser plus à fond les insuffisantes
+études médicales commencées au logis; Paris, Montpellier, Strasbourg,
+délivraient des diplômes de docteur; M. Louis Berlioz se décida à
+envoyer son fils à Paris. Celui-ci s'y rendit en compagnie d'un sien
+cousin, excellent musicien lui-même, mais candidat moins frivole aux
+grades de la Faculté; par la suite, M. A. Robert devint, en effet, l'un
+des praticiens les plus distingués de la capitale. Les deux jeunes gens
+assistèrent ensemble aux leçons d'Amussat, de Thénard, de Gay-Lussac,
+d'Andrieux; comme Andrieux parlait littérature, Hector s'attacha surtout
+à ce professeur et conçut le projet de lui demander un livret d'opéra.
+L'auteur des _Étourdis_ avait alors soixante-quatre ans: «Cher monsieur,
+répondit-il, je ne vais plus au spectacle; il me conviendrait mal, à mon
+âge, de vouloir faire des vers d'amour, et, en fait de musique, je ne
+dois plus guère songer qu'à la messe de _Requiem_.» Andrieux, sa lettre
+écrite, prit le parti de la porter au domicile de son correspondant
+inconnu. Il monte plusieurs étages, s'arrête devant une petite porte, à
+travers les fentes de laquelle s'échappe un parfum d'oignons brûlés; il
+frappe; un jeune homme vient lui ouvrir, maigre, anguleux, les cheveux
+roux et ébouriffés; c'était Berlioz, en train de préparer une gibelotte
+pour son repas d'étudiant, et tenant à la main une casserole:
+
+--Ah! monsieur Andrieux, quel honneur pour moi!... Vous me surprenez
+dans une occupation.... Si j'avais su!
+
+--Allons donc, ne vous excusez pas. Votre gibelotte doit être excellente
+et je l'aurais bien partagée avec vous; mais mon estomac ne va plus.
+Continuez, mon ami, ne laissez pas brûler votre dîner parce que vous
+recevez chez vous un académicien qui a fait des fables.
+
+Andrieux s'assoit; on commence à causer de bien des choses, de musique
+surtout. A cette époque, Berlioz était déjà un glückiste féroce et
+intolérant:
+
+--Hé! hé! dit le vieux professeur en hochant la tête, j'aime Gluck,
+savez-vous? je l'aime à la folie.
+
+--Vous aimez Gluck, monsieur? s'écria Hector en s'élançant vers son
+visiteur comme pour l'embrasser. Dans ce mouvement, il brandissait sa
+casserole aux dépens de ce qu'elle contenait.
+
+--Oui, j'aime Gluck, reprit Andrieux, qui ne s'était pas aperçu du geste
+de son interlocuteur et qui, appuyé sur sa canne, poursuivait à
+demi-voix une conversation intérieure... J'aime bien Piccini aussi.
+
+--Ah! dit Berlioz froidement, en reposant sa casserole[7].
+
+L'admiration de Gluck était venue au futur symphoniste de fragments
+d'_Orphée_ qu'il avait découverts dans la bibliothèque de son père, à la
+Côte-Saint-André. Peu à peu, il avait consacré ses petites économies à
+acheter des billets pour l'Opéra, où l'on jouait des ouvrages de
+Spontini, de Salieri, de Méhul, tous de l'école de Gluck. En fait
+d'amphithéâtre, il ne fréquentait plus guère que celui de l'Académie de
+musique, et le cousin Robert, ayant voulu l'emmener à l'hospice de la
+Pitié pour y disséquer des _sujets_, Berlioz se sauva par la fenêtre.
+Jour et nuit, on l'entendait fredonner: _Descends dans le sein
+d'Amphitrite_, ou: _Jouissez au destin propice_, ou quelque autre
+mélodie de ses compositeurs favoris. Je ne crois pas trop _au coup de
+foudre_, terrassant le sensible Hector et lui révélant une vocation
+jusque-là confuse; cet événement extraordinaire se serait passé à une
+représentation des _Danaïdes_ de Salieri[8]. Ce sont là des exagérations
+à l'adresse de la postérité et qu'on finit peut-être soi-même par croire
+exactes à force de les répéter aux gens. La froide raison ne tarde pas à
+abattre cet échafaudage de mélodrame; car il n'est pas admissible qu'un
+penchant aussi inné que celui dont nous avons montré les germes se soit
+jamais démenti ni _oublié_. _Les Danaïdes_ ont frappé une âme
+très-disposée à être frappée; telle est la seule hypothèse vraisemblable
+et cette supposition n'a rien de commun avec les aventures de Saul sur
+le chemin de Damas. Quand on a, dès l'âge le plus tendre, tracé des
+notes sur du papier réglé, organisé des orchestres de famille, cherché
+des mélodies sur des paroles de Florian, trouvé le thème principal qui
+servira au _largo_ de la _Symphonie fantastique_, on n'attend pas _les
+Danaïdes_ pour savoir qu'on est musicien jusque dans les dernières
+fibres de son coeur. Notre héros s'est donc calomnié en prétendant qu'à
+un moment donné, «il allait devenir un étudiant comme tant d'autres,
+destiné à ajouter une obscure unité au nombre désastreux des mauvais
+médecins». Allons donc! est-ce qu'une organisation comme la sienne
+pouvait s'ignorer ainsi? est-ce que Catel, Rameau et _Orphée_ n'avaient
+pas laissé de traces dans cette mémoire volage? Une vocation qui s'égare
+n'est point une vocation; l'homme marqué pour telle ou telle entreprise
+marche à son but sans détourner les yeux, sans s'arrêter aux bagatelles
+de la route, sans se préoccuper de l'avenir, sans s'inquiéter des
+obstacles. Connaissant l'intensité de tendresse avec laquelle Berlioz a
+aimé son art, je ne veux point admettre les défaillances; et, s'il n'y a
+pas eu défaillances, il n'y a eu ni conversion, ni coup de foudre, ni
+rien qui y ressemblât.
+
+Décidé à se faire compositeur de musique à ses risques et périls, Hector
+manda à son père la résolution qu'il venait de prendre et entra au
+Conservatoire dans la classe de Lesueur. Personne ne connaît Lesueur
+aujourd'hui. C'était pourtant, sous la Restauration et sous le premier
+Empire, un homme considérable, membre de l'Institut, correspondant d'un
+grand nombre d'académies, et les divers gouvernements qui s'étaient
+succédé en France l'avaient tous accablé de leurs faveurs. Après la
+représentation des _Bardes_, Napoléon lui avait donné une tabatière
+d'or; Louis XVIII et Charles X l'avaient conservé comme surintendant de
+la chapelle royale, où, tous les dimanches, il faisait exécuter des
+oratorios de sa façon. Ses doctrines, sa théorie de la basse
+fondamentale, ses idées sur les modulations étaient autant de dogmes
+devant lesquels ses élèves s'inclinaient avec foi. Il avait su, à vrai
+dire, inspirer à ces jeunes gens une affection profonde, tant par le
+respect que son talent leur imposait que par l'ardeur qu'il mettait à
+les aider de son influence et de ses relations. Eux, se glorifiaient de
+son enseignement; parmi les lettres que nous publions dans ce volume,
+quelques-unes portent, après la signature, cette mention: _Élève de
+Lesueur_, et cela fait l'effet d'un titre de noblesse, énoncé avec
+orgueil.
+
+Dans sa jeunesse, Lesueur avait été un révolutionnaire, introduisant des
+orchestres à Notre-Dame et publiant des brochures sur la musique
+d'église _dramatique et descriptive_. Aussi, les novateurs ne lui
+déplaisaient-ils pas, et, comme déjà Berlioz, dans la conversation,
+s'insurgeait volontiers contre certaines traditions reçues, contre
+certains préjugés incompréhensibles, le vieux maître avait pris en
+affection cet élève instruit, paradoxal, éloquent et fougueux. Les
+dimanches, avant la messe, il le faisait venir aux Tuileries, prenait la
+peine de lui expliquer le plan, les intentions, le sujet de l'oeuvre
+qu'on allait exécuter. Après la messe, le professeur et son jeune ami
+allaient errer sur les bords de la Seine ou sous les ombrages du jardin
+des Tuileries, et Lesueur, avec sa physionomie fine, écoutait en
+souriant les véhéments discours de son compagnon de promenade, réfutait
+les opinions un peu hasardées de celui-ci et lui racontait le passé,
+quand le présent avait fourni trop longuement matière aux discussions
+sur la religion ou la philosophie.
+
+On ne s'occupait pas seulement de musique dans la classe de Lesueur, on
+s'y piquait aussi de poésie. Un des élèves, nommé Gérono, qui taquinait
+les Muses à ses moments perdus, avait tiré du drame de Saurin,
+_Beverley_, une scène pour voix de basse, dont il avait confié les
+paroles à Berlioz; nous ignorons quel était le librettiste d'un autre
+ouvrage sur le _Passage de la mer Rouge_, qui date de la même époque.
+Hector résolut de révéler au public ces premiers essais et songea à les
+produire dans une représentation à bénéfice au Théâtre-Français. Il
+fallait l'assentiment de Talma, le bénéficiaire. «L'idée de parler au
+grand tragédien, de voir Néron face à face» fit reculer Berlioz, qui
+n'était pas timide d'ordinaire. Ne pouvant réussir dans le profane, il
+se retira dans le sacré, écrivit une Messe _qu'on faillit_ exécuter à
+Saint-Roch, puis qu'on exécuta tout à fait, grâce à la libéralité d'un
+riche amateur, qui paya les violons. Très-peu de journaux parlèrent de
+ce début, assez médiocre; le style de l'ouvrage était une mauvaise
+imitation de la manière de Lesueur, et l'auteur, plus consciencieux ou
+plus difficile que la plupart de ses confrères, brûla son manuscrit. Un
+seul morceau, le _Resurrexit_, fut préservé des flammes: encore le
+compositeur l'a-t-il plus tard condamné sans rémission. Nul n'a eu la
+main plus prompte que lui dans ces sortes d'auto-da-fé; il y a quelques
+années, on a vendu à l'hôtel Drouot l'unique exemplaire de l'opus 2 de
+Berlioz: _la Danse des Ombres_, ronde nocturne pour chant et piano.
+L'exemplaire était accompagné de la note ci-jointe: «Curiosité et
+rareté. Toute l'édition de l'oeuvre 2 de Berlioz a été détruite par ses
+ordres[9].»
+
+Il prit part au concours pour le prix de Rome et ne fut pas même jugé
+digne d'entrer en loge. Cet échec alarma les parents du Dauphiné, qui
+n'étaient pas bien sûrs que leur enfant prodigue fût destiné à briller
+dans la carrière musicale. Le père ordonna à son fils de revenir en
+province; Hector obéit, mais, de retour à la Côte, il tomba dans un état
+de tristesse horrible, ne parlant à personne, passant les journées à
+errer dans les bois et les nuits à gémir dans l'ombre. M. Louis Berlioz
+finit par se laisser émouvoir: «Je consens, dit-il à son fils, à te
+laisser étudier la musique à Paris, mais pour quelque temps seulement;
+et si, après de nouvelles épreuves, elles ne te sont pas favorables, tu
+me rendras bien la justice de déclarer que j'ai fait tout ce qu'il y
+avait à faire et tu te décideras à prendre une autre voie. Tu sais ce
+que je pense des poëtes médiocres: les artistes médiocres dans tous les
+genres ne valent pas mieux; et ce serait pour moi un chagrin mortel, une
+humiliation profonde de te voir confondu dans la foule de ces hommes
+inutiles[10].»
+
+Ici, nous évitons à dessein de transcrire une scène intime que les
+_Mémoires_ rapportent tout au long; elle nous a paru chargée en couleur
+et inutile à recueillir pour en orner cette biographie..... Nous voici
+de nouveau, avec Berlioz, dans la capitale, pendant l'hiver de 1826. Il
+commença par louer une très-petite chambre, au cinquième, dans la Cité,
+au coin de la rue de Harlay et du quai des Orfévres, s'imposa un régime
+alimentaire plus rigoureux peut-être que celui des solitaires de la
+Thébaïde; mais ces économies ne suffirent pas à lui permettre de
+s'acquitter envers l'ami généreux, qui lui avait prêté naguère douze
+cents francs pour l'exécution de la messe à Saint-Roch. Comme la moitié
+de la somme était encore due, l'ami, M. de Pons, crut bien faire en
+réclamant cet argent à M. Berlioz père. Celui-ci, pour le coup,
+signifia à son fils qu'il n'eût plus à compter sur un budget
+mensuel:--Qu'importe! pensa le déshérité, je suis accoutumé à vivre de
+peu; et puis n'ai-je pas trouvé des leçons de solfège _à un franc le
+cachet_?
+
+Cette maigre ressource lui suffisait. Il eut la bonne fortune de
+rencontrer un Côtois de ses amis, étudiant en pharmacie, Antoine
+Charbonnel, et, comme la misère est plus facile à supporter à deux, les
+jeunes gens s'associèrent. Ils s'établirent, rue de la Harpe, au
+quartier Latin. Ils n'y menaient pas une existence de nababs; on nous a
+communiqué le registre sur lequel ils inscrivaient leurs dépenses
+quotidiennes; c'est on ne peut plus instructif.
+
+En septembre, premier mois de l'association, ils commencent par acheter
+les ustensiles nécessaires à leur petit ménage: deux fourneaux, un pot à
+_boulli_ (sic), une écumoire, une soupière, huit assiettes à quatre
+_sols_, et deux verres à quarante centimes. Le registre va du 6
+septembre 1826 au 22 mai de l'année suivante. Les poireaux, le vinaigre,
+la moutarde, le fromage, l'axonge, y jouent les rôles principaux.
+Certaines journées paraissent avoir été terribles, surtout vers les fins
+de mois. Le 29 septembre, par exemple, les deux étudiants ont vécu de
+quelques grappes de raisin; le 30, leur dépense s'est élevée à:
+
+ «Pain... 0 fr. 43 c.
+ Sel.... 0 fr. 25 c.
+ -------------
+ Total... 0 fr. 68 c.».
+
+Le 1er janvier, jour où tout le monde est en fête, Charbonnel, qui
+avait sans doute des connaissances en ville, est allé dîner au dehors:
+Hector, sans parents, sans amis, est resté seul, devant les tisons
+éteints de son triste foyer. Il a grignoté une croûte de pain desséchée
+(40 centimes) en attendant la gloire et en se récitant des vers de
+Thomas Moore, auteur qu'il venait de découvrir et qui lui causait une
+impression profonde. La belle jeunesse, les espérances en l'avenir,
+l'ont consolé des rigueurs du présent; sa pensée s'est envolée vers les
+triomphes futurs et son front a frissonné sous les lèvres imaginaires
+d'une bonne fée qui lui promettait le génie et le succès. O songes
+délicieux! les plus doux, les plus enchanteurs, ne se font-ils pas dans
+ces mansardes d'artistes, traversées par la bise de l'hiver ou chauffées
+par la violente canicule de juillet? avoir devant soi un horizon infini
+et songer qu'on remplira de bruit, de lumière et d'ambition assouvie,
+tout cet espace! fouler aux pieds les ennemis, ou, mieux encore, se
+sentir la force et le dédain de leur pardonner! Toucher au but et être
+récompensé de tant d'efforts par les caresses d'une femme aimée!...
+N'est-ce pas là ce qui se rêve à chaque instant sous les lambris peu
+dorés d'un sixième étage et ce qu'emporte vers les nuages la fumée de la
+grande ville, aux approches du soir?
+
+En mai 1827, la gêne des deux camarades semble avoir cessé; l'un deux,
+je crois que c'est Charbonnel, annonce sur son cahier de dépenses, qu'il
+va partir: pour où? Nous l'ignorons. Toujours est-il que celui-là se
+livre à de nombreux achats assez excentriques: une paire d'éperons, un
+ruban avec clef et anneau doré, une paire de _bamboches_; on sent le
+jeune homme qui veut briller et faire bonne figure en province; il porte
+son chapeau chez le chapelier et fait repasser ses rasoirs[11].
+Franchement, l'année avait été rude. Dans un moment de désespoir,
+Berlioz, à bout de ressources, avait sollicité et obtenu une place de
+choriste sur les planches du théâtre des Nouveautés; cette profession
+bizarre ne l'empêchait pas de suivre les cours de Lesueur et de Reicha,
+mais elle l'humiliait assez pour qu'il se dérobât le plus possible aux
+yeux indiscrets pendant l'exercice de ses fonctions _dramatiques_.
+Charbonnel, très-fier, eût été humilié de vivre sous le même toit qu'un
+baladin; Charbonnel se fâchait quand son ami portait ostensiblement dans
+la rue les provisions nécessaires au déjeuner ou au souper du ménage. Si
+l'étudiant en pharmacie avait su qu'il cohabitait avec un choriste,
+c'eût été une rupture complète.
+
+Cependant l'Institut, en 1828, mit au concours une cantate: _Orphée
+déchiré par les bacchantes_, et, cette fois, Hector ne fut pas
+honteusement repoussé. Le jury se contenta de déclarer _inexécutable_ le
+morceau présenté par le candidat. Berlioz, outré de dépit, jura que sa
+cantate _inexécutable_ serait exécutée et demanda la salle du
+Conservatoire pour y donner un concert. M. de la Rochefoucauld, de qui
+dépendait l'autorisation, avait une réputation d'homme pudique parce
+qu'il avait prescrit aux danseuses de l'Opéra d'allonger leurs jupes;
+mais c'était un protecteur éclairé de l'art et des artistes.
+L'autorisation fut accordée; Cherubini, directeur du Conservatoire, eut
+beau protester, M. de la Rochefoucauld donna des _ordres_ formels.
+
+Ce fonctionnaire avait-il, manquant à toutes les traditions
+administratives, deviné le talent du jeune compositeur? Il est permis de
+le croire, puisque, tant que M. de la Rochefoucauld resta au pouvoir,
+Berlioz ne cessa d'avoir recours à ce gracieux Mécène. L'année suivante,
+un ballet sur _Faust_ ayant été reçu à l'Opéra, Hector s'adressait de
+nouveau à son protecteur habituel, le surintendant des théâtres, et se
+recommandait à lui en ces termes:
+
+«Le jury de l'Académie de musique a reçu, il y a deux mois, un ballet de
+_Faust_. M. Bohain, qui en est l'auteur, désirant me fournir l'occasion
+de me produire sur la scène de l'Opéra, m'a confié la composition de la
+musique de son ouvrage, à condition que M. le surintendant voudrait bien
+m'agréer. Si M. le surintendant veut connaître mes titres, les voici:
+j'ai mis en musique la plus grande partie des poésies de Goethe; j'ai la
+tête pleine de _Faust_ et si la nature m'a doué de quelque imagination,
+il m'est impossible de rencontrer un sujet sur lequel cette imagination
+puisse s'exercer avec plus d'avantages...[12].»
+
+Pour parler ainsi à un grand de la terre, il fallait avoir reçu des
+preuves antérieures de sa bienveillance.
+
+Le concert dans la salle du Conservatoire n'eut point lieu sans
+accidents. Alexis Dupont, l'un des solistes, fut pris d'un enrouement
+subit, la veille du concert, un trio avec choeurs fut chanté sans choeurs,
+par la faute des choristes qui manquèrent leur entrée; quant à la
+cantate d'_Orphée_, qui figurait sur le programme, on se vit obligé de
+la supprimer, à cause des défaillances de l'orchestre. Nos virtuoses
+parisiens ont fait, sous le rapport de la science et du mécanisme,
+d'immenses progrès; ils riraient bien aujourd'hui des difficultés qui
+ont arrêté l'archet de leurs ancêtres. Bien entendu, le concert ne
+rapporta rien à celui qui l'avait organisé; mais M. Fétis, qui faisait
+autorité, dit, un soir, dans un salon, le dos tourné vers la cheminée et
+en se chauffant les jambes:--Voilà un début qui promet!...--Et cette
+parole de M. Fétis fut très-répétée.
+
+Dès lors, on commença, dans le monde musical, à compter sur Berlioz; on
+le considéra comme un élève qui prenait des licences fatales, qui
+s'affranchissait du joug et qu'il faudrait ramener à la vertu; mais son
+prix de Rome, obtenu en 1830, au bruit du canon des barricades, n'étonna
+personne. Le prix, cette année-là, fut partagé entre deux concurrents;
+le second lauréat de l'Institut était Alexandre Montfort, auquel on doit
+un ballet pour Fanny Essler, _la Chatte métamorphosée en femme_, et
+trois ou quatre opéras comiques dont le meilleur, _Polichinelle_, n'est
+guère bon.
+
+Le séjour de Berlioz à Rome ne le réconcilia point avec la musique
+italienne, qu'il détestait; à la villa Médicis, au café Gréco, il forma
+avec Liszt, Mendelssohn, une bande à part, connue sous le nom de
+_Société de l'indifférence en matière universelle_[13]. Mendelssohn,
+aussi excellent pianiste que grand compositeur, régalait d'harmonie les
+pensionnaires du gouvernement; ceux-ci l'arrachaient souvent à ses
+travaux et l'on flânait, de compagnie. On causait de Beethoven, de
+Schiller, de Goethe, de Haydn, de Mozart; en sa qualité d'Allemand,
+Mendelssohn s'imaginait de bonne foi que le génie universel était
+concentré entre les rives de la Sprée et les montagnes du Tyrol: en
+dehors de l'Allemagne, point de salut. Jaloux comme un tigre, peu
+bienveillant avec ses confrères, il ne soupçonnait guère que le garçon
+nerveux et anguleux, au profil d'aigle, qui cheminait à côté de lui dans
+la rue du Corso, lui disputerait un jour les palmes de la gloire
+musicale, qu'il échangerait des présents avec lui, et qu'il lui
+donnerait l'accolade _coram populo_, avec plus ou moins de
+sincérité:--«Berlioz, écrivait-il, en 1831, est une vraie caricature,
+sans ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant
+le créateur d'un monde nouveau; _j'ai parfois des envies de le
+dévorer_...[14].» Doux enfant de la Germanie! C'est le même Mendelssohn
+qui, après un concert où Berlioz avait fait entendre des symphonies
+gigantesques, jouées par des masses d'exécutants, le félicitait d'avoir
+composé de _si jolies petites romances_[15].
+
+Hector n'avait pas quitté Paris sans regret; il y laissait une personne
+dont il crut avoir à se plaindre et dont il voulut se venger. Nous voici
+vraiment en plein roman ténébreux. Ombre de Pixérécourt, pardonne!... Un
+beau matin, Berlioz quitte Rome, emportant un poignard et des pistolets:
+son projet était de s'introduire sous un déguisement chez _la belle
+infidèle_, de la tuer et de se suicider après: «J'avais à punir, nous
+dit-il, _deux coupables et un innocent_...» A Florence, une modiste lui
+vend un costume de soubrette; à Gênes, une seconde modiste lui refuse un
+second costume, le premier ayant été perdu en route; vers
+Porto-Maurizio, Savone, le voyageur commençait à revenir à des
+sentiments moins féroces et l'instinct de la conservation
+l'aiguillonnait un peu. On se rappelle que tout élève qui franchissait
+sans permission la frontière italienne était regardé comme déserteur et
+rayé de la liste des pensionnaires de l'Académie; cette considération
+n'était pas à dédaigner. Réflexion faite, Berlioz jugea prudent de
+s'arrêter sur la pente du crime; il avait continué de courir en poste le
+long des falaises de la Corniche et il se trouvait, non à Vintimille,
+comme il le dit dans ses _Mémoires_, mais à Diano Marina, petite ville
+de l'ancien duché de Gênes, aux environs d'Oneille. De là, il écrivit à
+M. Horace Vernet, directeur de l'Académie de France à Rome, une lettre
+dont nous ne possédons que des fragments.
+
+
+ «Diano Marina, 18 avril 1831.
+
+«...Un crime odieux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour
+victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence jusqu'ici. Je volais
+en France pour tirer la plus juste et la plus terrible vengeance; à
+Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse a brisé ma
+volonté, je me suis abandonné au désespoir d'un enfant; mais enfin j'en
+ai été quitte pour boire l'eau salée, être harponné comme un saumon,
+demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil et avoir des
+vomissements violents pendant une heure; je ne sais qui m'a retiré ou
+m'a vu tomber par accident des remparts de la ville. Mais enfin je vis,
+je dois vivre pour deux soeurs, dont j'aurais causé la mort par la
+mienne, et vivre pour mon art[16]...»
+
+Il résulte de cette lettre que le pauvre amoureux, volontairement ou
+non, se serait laissé choir du haut des remparts de Gênes dans la
+Méditerranée; les _Mémoires_ sont muets sur cet accident. Ils se bornent
+à constater le repentir du fugitif, sa soudaine résolution de rebrousser
+chemin et enfin sa rentrée au bercail.
+
+Rome, qui attire à elle tant de coeurs chrétiens et artistes, n'exerça
+qu'une influence médiocre sur son nouveau commensal. C'est que la
+musique y était négligée ou jetée dans une voie déplorable; les Italiens
+abusaient déjà des orchestres bruyants; ils raffolaient «des clarinettes
+cafardes, des trombones rugissants, des grosses caisses furibondes, des
+trompettes saltimbanques», ensemble instrumental désigné sous le nom de
+_musique militaire_. On chantait platement de plates cavatines dans les
+salons; les théâtres, avec leurs habitudes méridionales, donnaient des
+opéras taillés sur le même patron, chantés par des gens prudents,
+incapables de ressentir la moindre émotion en scène; Palestrina, dans
+les églises, n'existait plus qu'à l'état de souvenir. Pour une âme
+éprise des grandes émotions musicales, Rome, ce merveilleux musée des
+chefs-d'oeuvre plastiques, représentait la solitude et le néant.
+
+Il n'y avait donc pour un musicien qu'un parti à prendre; emporter en
+bandoulière un fusil de chasse, tirer de la poudre aux moineaux des
+Abruzzes, pincer les cordes d'une guitare, noter les mélodies
+populaires, saisies au vol, réciter l'_Énéide_ sur le sommet des
+montagnes et maudire les cavatines, les cabalettes, les trilles, les
+fioritures, les _prime donne assolute_, les ténors aux longs cheveux,
+les librettistes à l'imagination glacée. Oh! comme il était doux de se
+séparer de tout cela, de s'endormir, en liberté, à l'ombre d'un rocher
+sauvage, de s'asseoir au foyer d'une hôtellerie, dans quelque pays
+perdu! Les auberges de la campagne romaine abondent en détails
+pittoresques; quand les _contadini_, ayant attaché leurs chevaux dans la
+cour de l'_osteria_, entrent, à la tombée de la nuit, dans la salle
+commune où se vident les fiasques, leurs splendides haillons, leurs
+longs chapeaux pointus, leurs barbes touffues et mal peignées, forment
+l'assemblage le moins rassurant qui se puisse imaginer. C'est bien au
+milieu de ces paysans (ou de ces bandits) qu'une intelligence en éveil
+et à l'affût de la couleur devait trouver la _Sérénade_ et l'_Orgie des
+brigands_ de la symphonie d'_Harold_.
+
+Les excursions de Berlioz à Subiaco, à Alatri, au mont Cassin, à
+Arcinasso, ne le consolaient que médiocrement de l'incurable ennui qu'il
+éprouvait dans la Ville éternelle.
+
+...Enfin, enfin, il lui fut permis de quitter cette Italie qu'il ne
+revit jamais et où, contrairement à tant d'autres, moins difficiles, il
+n'avait pu s'acclimater. Son ardeur de rentrer dans la lutte et de se
+conquérir une place en vue était vraiment furieuse. On s'occupa de ses
+faits et gestes à Paris, dès qu'il y fut; et, à ce propos, qu'on nous
+permette d'ouvrir une parenthèse. Nous croyons que la vie des grands
+hommes doit être murée ni plus ni moins que celle des simples
+particuliers; mais quand un amour comme l'amour de Berlioz pour miss
+Smithson a occupé les badauds et les journaux d'une ville d'un million
+d'âmes, cet épisode ne rentre plus dans l'ordre des galanteries
+ordinaires; il appartient à l'histoire. Nous nous en emparons.
+
+Miss Smithson était venue à Paris avec une troupe de comédiens anglais,
+chargés de populariser Shakespeare de ce côté-ci du détroit. La tâche
+était ardue; les Français ne s'enthousiasment pas facilement pour ce
+qu'ils ne comprennent point et très-peu d'entre eux connaissaient la
+langue de Byron et d'Hudson Lowe. A la vérité, ce démon de Shakespeare
+est doué d'un tel génie communicatif que ses oeuvres, même jouées en
+pantomime, établiraient entre lui et les spectateurs un courant de
+sympathie électrique. Les étudiants de la rive gauche firent fête à
+_Roméo_, à _Hamlet_, qu'ils connaissaient par les _adaptations_ du bon
+Ducis; miss Smithson fut engagée à l'Opéra-Comique pour y jouer un rôle
+muet dans _l'Auberge d'Auray_, de Carafa et d'Hérold. Elle s'était
+auparavant distinguée à Londres, à côté de Kean; le vieux Kemble l'avait
+encouragée à persévérer et elle avait déployé les qualités les plus
+touchantes, les plus pathétiques, dans les rôles d'Ophélie, de lady
+Macbeth, de Desdémone, de Virginie, de Cordélia. Sa timidité était
+extrême; aussi quand on lui annonça qu'un jeune musicien, déjà connu,
+s'était épris d'elle à une représentation de l'Odéon, quand on lui dit
+que ce romantique artiste ne rêvait plus qu'à elle, avait juré de ne
+plus composer que pour elle, miss Smithson refusa de croire à une aussi
+tenace passion. Un rédacteur du _Galignani's Messenger_, M. Schutter,
+persuada à la charmante actrice d'assister à un concert où l'auteur de
+la _Symphonie fantastique_ faisait entendre ce bel ouvrage; en écoutant
+la phrase de l'adagio, cette phrase qui reparaît dans la Scène aux
+champs, dans la Marche au supplice, dans les fêtes orgiaques de la Nuit
+du Sabbat, Harriett Smithson comprit qu'elle était aimée. Elle
+consentit à recevoir son adorateur, elle lui permit d'espérer; mais une
+union projetée dans des conditions aussi étranges ne se noue pas sans
+des alternatives de beau temps et de tempêtes, d'espoir et de désespoir.
+Il faut sans doute rapporter à quelque péripétie orageuse le billet
+qu'on va lire:
+
+ A MADEMOISELLE HENRIETTE SMITHSON.
+
+ _Rue de Rivoli, Hôtel du Congrès._
+
+ «Si vous ne voulez pas ma mort, au nom de la pitié (je n'ose dire
+ de l'amour), faites-moi savoir quand je pourrai vous voir.
+
+ «Je vous demande grâce, pardon, à genoux, avec sanglots!!!
+
+ «Oh! malheureux que je suis, je n'ai pas cru mériter tout ce que je
+ souffre, mais je bénis les coups qui viennent de votre main.
+
+ «J'attends votre réponse comme l'arrêt de mon juge[17].
+
+ «H. BERLIOZ.»
+
+Agité par ces fiévreuses secousses, Berlioz s'échappait dans la campagne
+pour oublier les tourments qui le consumaient; Liszt et Chopin le
+suivirent, toute une nuit, à travers la plaine Saint-Ouen. Dans une de
+ces pérégrinations, un soir, avant son départ pour l'Italie, il s'était
+endormi sur l'herbe gelée, scintillante de perles, en face de l'île de
+la Grande Jatte et du parc de Neuilly. Une autre fois les garçons du
+café Cardinal n'osaient le réveiller, pendant qu'il sommeillait, épuisé,
+le front sur une table de marbre. Pendant une semaine entière, on crut à
+son suicide; il n'avait pas donné signe de vie, avait disparu de son
+domicile et on ignorait où il était allé. La mère et la soeur de miss
+Harriett faisaient, comme on pense bien, une opposition formidable aux
+projets des deux amants; la famille de la Côte-Saint-André ne voulait
+pas davantage de ce mariage. Pour comble d'infortune, la malheureuse
+Ophélie se ruina et se cassa la jambe en descendant d'un cabriolet.
+Quoique les ressources pécuniaires d'Hector fussent des plus minces à ce
+moment-là, il ne balança plus à accomplir son dessein. Si mademoiselle
+Smithson était restée riche et célèbre, il aurait peut-être renoncé à
+ses projets; pauvre et malade, il n'hésita plus: il l'épousa.
+
+Ces premières années de mariage furent tout à la fois pénibles et
+charmantes. Le nouveau ménage, dont le budget, pour commencer, s'élevait
+à trois cents francs de capital[18], se fixa dans les quartiers les plus
+divers, tantôt rue Neuve-Saint-Marc, tantôt à Montmartre, dans une rue
+Saint-Denis dont il nous a été impossible de retrouver la trace. Liszt
+demeurait rue de Provence et rendait souvent visite aux jeunes époux; on
+passait ensemble des soirées, pendant lesquelles l'admirable pianiste
+exécutait des sonates de Beethoven _dans l'obscurité_, afin que
+l'impression produite fut plus forte. Aussi, comme Berlioz défendait son
+ami dans les journaux où il avait l'habitude d'écrire,--dans _le
+Correspondant_, la _Revue européenne_, le _Courrier d'Europe_, et enfin
+les _Débats_; comme il se fâchait quand les Parisiens volages essayaient
+d'opposer Thalberg à son rival; une lionne montrant les dents n'est pas
+plus redoutable! Gare à qui s'avisait de dire que Liszt n'était pas le
+premier pianiste des temps passés, présents et futurs! Et ce qu'il
+donnait comme un axiome musical indiscutable, le critique le pensait;
+car il n'aurait jamais pu trahir ses convictions et il affectait
+vis-à-vis des médiocrités un dédain voisin de l'impolitesse. Liszt, au
+surplus, lui rendait procédés pour procédés, transcrivant la _Symphonie
+fantastique_, jouant dans les nombreux concerts que le jeune maître
+donnait, l'hiver, avec un succès toujours croissant. Ici, rappelons
+quelques dates pour l'agrément des archéologues: la première audition de
+_Sarah la Baigneuse_ et de _la Belle Irlandaise_ eut lieu le 6 novembre
+1834, au Conservatoire; _Harold_ fut donné au second concert de cette
+série: «On s'aborde partout en s'entretenant de la _Marche des
+Pèlerins_», disaient les feuilles du temps; la mélodie du _Cinq Mai_ et
+celle du _Pâtre breton_ furent entendues pour la première fois le
+dimanche 22 novembre 1835. Berlioz et Girard, «l'excellent chef
+d'orchestre du Théâtre Nautique», plus tard, chef d'orchestre à l'Opéra,
+s'étaient associés; mais, Girard ayant été insuffisant dans l'exécution
+de certains morceaux, l'union se rompit et Berlioz s'en alla tout seul
+aux Menus-Plaisirs; car il changeait de salle de concerts aussi souvent
+que d'appartements privés, voyageant du Vaux-Hall à la rue Vivienne et
+du Garde-Meuble de la rue Bergère au Gymnase musical, situé sur le
+boulevard Bonne-Nouvelle[19]. Le bruit, commençait à se faire autour de
+son nom; si l'argent lui manquait parfois, les ennemis déjà ne lui
+manquaient pas. M. Fétis jeune l'attaquait dans je ne sais quelle
+feuille de chou; Arnal le parodiait au bal de l'Opéra, pendant que les
+masques dansaient des quadrilles, que les débardeurs faisaient vis-à-vis
+aux pierrettes, que _la folie agitait ses grelots_ (style d'alors), et
+que Musard soufflait dans ses cornets à pistons: «Oui, messieurs,
+s'écriait Arnal, je vais faire exécuter devant vous une symphonie
+pittoresque et imitative, intitulée _Épisode de la vie d'un joueur_. Je
+n'ai besoin pour faire comprendre mes pensées dramatiques, ni de
+paroles, ni de chanteurs, ni d'acteurs, ni de costumes, ni de
+décorations. Tout cela, messieurs, est dans mon orchestre; vous y verrez
+agir mon personnage, vous l'entendrez parler, je vous le dépeindrai des
+pieds à la tête; à la seconde reprise du premier allegro, je veux vous
+apprendre même _comment il met sa cravate_. O merveille de la musique
+instrumentale! Mais je vous en ferai voir bien d'autres dans ma seconde
+_Symphonie sur le code civil_. Quelle différence, messieurs, d'une
+musique comme celle-là, qui se passe de mille accessoires inutiles au
+vrai génie et n'a besoin pour se faire comprendre que de... trois cents
+musiciens! Quelle différence, dis-je, avec les ponts neufs de Rossini!
+Oh! Rossini! ne me parlez pas de Rossini! un intrigant qui s'avise de
+faire exécuter sa musique dans les quatre parties du monde _pour se
+faire une réputation_!... Charlatan!... Un homme qui écrit des choses
+que comprendra le premier venu! Tenez, c'est abominable; et pour moi, la
+musique de Rossini est une chose ridicule; elle ne me fait aucun
+_effet_, mais aucune espèce d'_effet_, voilà l'_effet qu'elle me
+fait_[20].»
+
+Dans _la Caricature_, un journaliste anonyme publiait un article
+intitulé: _le Musicien incompris_: «Le musicien incompris méprise
+profondément ce qu'on nomme vulgairement le public; mais en compensation
+il n'a qu'une médiocre estime pour les artistes contemporains. Si vous
+lui nommez Meyerbeer:--Hum! hum! il a quelque talent, je ne dis pas,
+mais il sacrifie à la mode.--Et M. Auber?--Compositeur de quadrilles et
+de chansons.--Bellini, Donizetti?--Italiens, Italiens, musiciens
+faciles, trop faciles.--Par exemple, s'il traite très-cavalièrement le
+présent, il a une grande vénération pour tout ce qui date d'un siècle;
+et quand vous lui parlez d'un opéra nouveau, d'un succès, il vous
+répond d'une voix attendrie: Ah! que diriez-vous, si vous connaissiez le
+fameux Jacques Lenglumé (un incompris de la jeunesse de Louis XIV);
+quelle musique! quel musicien!... Notre grand homme va chercher la
+solitude au huitième au-dessus de l'entresol; là, après s'être parfumé
+d'une grande quantité de cigares, après avoir tourné trois fois sur
+lui-même, il se livre tout entier au feu qui le dévore. Il saisit sa
+guitare (le piano généralement tapoté lui semblant fort mesquin) et
+tombe, le poil hérissé, sur un sofa où il compose, compose jusqu'à
+extinction de chaleur naturelle. Il court surtout après la haute
+philosophie musicale; pour lui la romance est un mythe qui doit exprimer
+une des faces les plus superficociquenqueuses de la vie humaine... Une
+fois lancé, rien ne l'arrête; il invente des accords inouïs, des rythmes
+inconnus, des mélodies inaccessibles. Grâce à cet agréable procédé et à
+cet exercice violent, le compositeur échevelé arrive à produire une
+partition qui peut lutter avec les charivaris les mieux organisés et il
+obtient toujours le succès... non, la chute demandée[21].»
+
+L'allusion est on ne peut plus claire.
+
+Tout en se défendant du bec et de l'ongle dans les journaux, l'auteur de
+la _Symphonie fantastique_ prouvait son talent de la même façon que le
+philosophe grec prouvait le mouvement en se mettant à marcher; il
+travaillait jour et nuit, il couvrait de croches et de doubles croches
+des liasses énormes de papier réglé. Paganini, qui devait lui faire,
+quatre ans après, un cadeau royal, lui commandait un morceau sur les
+_Derniers instants de Marie Stuart_[22]; ce projet n'eut pas de suite ou
+fut transformé en un autre projet. Comme dans _Harold en Italie_, il y
+avait une partie d'alto principal que Paganini se chargeait de jouer et
+dont il voulait essayer l'effet sur le public anglais, un jour, à un
+concert de la rue Vivienne, Berlioz se trouva en face d'un géant aux
+ongles crochus, à la mine livide, à la chevelure tombant sur les
+épaules; ce géant l'embrassa en lui disant:--_Tu Marcellus eris!_ Tu
+seras Beethoven!--C'était Paganini.
+
+Comme nous le rappelions plus haut, les bienfaits du grand artiste ne
+s'arrêtèrent pas à cette démonstration théâtrale. Un dimanche, le 16
+décembre 1838, Berlioz, riche de gloire, mais pauvre dans le vrai sens
+du mot (il avait dû payer les dettes de sa femme, qui s'élevaient à un
+chiffre assez respectable), donnait au Conservatoire une séance musicale
+dont nous transcrivons le programme exact: 1º Symphonie d'_Harold_. 2º
+Grand air de _Marie Stuart_, d'Alari, chanté par Madame Laty. 3º _Le
+Pâtre breton_, chanté par Madame Stoltz. 4º _Cantando un di_, de Bari,
+chanté par M. Boulanger et Mademoiselle Bodin. 5º Solo de violoncelle
+par M. Batta. 6º Scène de l'_Alceste_ de Gluck, par M. Alizard et Madame
+Stoltz. 7º La _Symphonie fantastique_.
+
+Paganini assistait au concert; deux jours après, il écrivit à son
+protégé le billet suivant[23]:
+
+ «Mon cher ami, Beethoven mort, il n'y avait que Berlioz qui put le
+ faire revivre; et moi qui ai goûté vos divines compositions dignes
+ d'un génie tel que vous, je crois de mon devoir de vous prier de
+ vouloir bien accepter, comme un hommage de ma part, vingt mille
+ francs qui vous seront remis sur la présentation de l'incluse.
+ Croyez-moi toujours votre affectionné.»
+
+ NICOLO PAGANINI.»
+
+Voici la réponse de Berlioz:
+
+ «O digne et grand artiste,
+
+ »Comment vous exprimer ma reconnaissance!!! Je ne suis pas riche,
+ mais, croyez-moi, le suffrage d'un homme de génie tel que vous me
+ touche mille fois de plus que la générosité royale de votre
+ présent.
+
+ »Les paroles me manquent, je courrai vous embrasser dès que je
+ pourrai quitter mon lit, où je suis encore retenu aujourd'hui.»
+
+ H. BERLIOZ.»
+
+Jules Janin, un ami de la première et de la dernière heure, écrivit de
+son côté la lettre qu'on va lire[24]:
+
+
+ «Cher Berlioz,
+
+ »Il faut absolument que je vous dise tout mon bonheur en lisant ce
+ matin cette belle et bonne lettre de change et de gloire que vous
+ recevez de l'illustre Paganini. Je ne vous parle pas, je ne parle
+ pas seulement de cette fortune qu'il vous donne, trois années de
+ loisir, le temps de faire des chefs-d'oeuvre, je parle de ce grand
+ nom de Beethoven par lequel il vous salue. Et quel plus noble
+ démenti à donner aux petits-maîtres et aux petites-maîtresses qui
+ n'ont pas voulu reconnaître votre _Cellini_ comme le frère de
+ _Fidelio_! Donc, que Paganini soit loué comme le méritent ses
+ belles actions, et qu'il soit désormais inviolable; il a été grand
+ et généreux pour vous, plus généreux que pas un roi, pas un
+ ministre, pas même un artiste de l'Europe, les véritables rois du
+ monde. Il vous a appuyé de son approbation et de sa fortune; c'est
+ maintenant plus que jamais qu'il faut louer ce grand musicien qui
+ vous tend la main.
+
+ »Cher Berlioz, je vous embrasse bien tendrement, dans toute la joie
+ de mon coeur.
+
+ »JULES JAMIN.
+
+ »20 décembre, 1838.»
+
+Paganini n'avait pas affaire à un ingrat.
+
+D'abord, Berlioz lui dédia sa symphonie de _Roméo et Juliette_; puis, il
+traduisit l'ode italienne que le poëte Romani avait écrite en l'honneur
+du roi des violonistes, après un concert donné par ce dernier au théâtre
+Carignano, à Turin. L'ode de Romani est peu connue, la traduction en est
+oubliée tout à fait; ce poétique morceau méritait un meilleur sort. On
+en jugera par les strophes suivantes:
+
+«Oh! qui me rendra un seul des sons fugitifs que verse ton archet comme
+un torrent de splendeurs éthérées? Peut-être, ô souffles des airs, de
+ces lieux où ils se perdraient épars, les reportez-vous au ciel
+conservateur de toute mélodie? Oh! dans quel astre d'amour les
+déposez-vous afin de rendre et plus douces et plus joyeuses les
+évolutions de sa sphère radieuse? Oh! laissez-moi me désaltérer dans
+cette source pure d'immortelle harmonie? que je m'y plonge et que j'y
+nage avec ivresse comme l'alcyon au sein des mers, comme le cygne au
+sein des lacs!
+
+»Vains désirs! l'homme ne se délivre point du poids qui l'attache à la
+terre; l'aile rapide du son ne saurait être liée... Que le souvenir nous
+charme encore, puisqu'il est tout ce que nous pouvons conserver. Lui, du
+moins, sera impérissable, ô Paganini! et les symphonies divines
+échappées de tes cordes émues retentiront dans nos coeurs et dans notre
+mémoire comme un bien qui n'est plus, mais que l'on sent toujours!...
+
+»Les nations qui sont par delà les Alpes et par delà les mers
+s'étonnaient, et la mère des chants, l'Italie elle-même, au bruit de ces
+mélodies inouïes, s'étonnait, comme firent les Thraces, quand, guidés
+par la lyre divine, faveur d'une déesse, ils serrèrent entre eux les
+premiers noeuds fraternels. Oui, tous étaient frappés d'étonnement, car
+des mains habiles et célestes avaient posé si loin les bornes de l'art,
+qu'il ne semblait plus possible de les reculer. Tous admiraient la
+puissance créatrice et souveraine donnée à un archet, et quand ils
+voulurent comparer, toutes les cordes qui, jusque-là, avaient vibré
+devant eux, leur parurent sourdes et inertes....
+
+»Tout ce que la terre et le ciel et les flots ont de voix, tout ce que
+la douleur, la joie et la colère ont d'accents, tout est là dans le sein
+de ce bois creux; c'est la harpe qui frémit et mêle ses soupirs aux
+nocturnes soupirs de la lyre d'Éolie, aux plaintes du vent parmi les
+branches et les feuilles; c'est le pâtre entonnant sa chanson rustique
+en rassemblant son troupeau; c'est le ménestrel invitant à la danse;
+c'est la vierge se plaignant de ses peines à la lune silencieuse; c'est
+le cri d'angoisse d'un coeur séparé du coeur qu'il aime; c'est le
+badinage, c'est le charme, c'est la vie, c'est le baiser....
+
+»Sur cette corde sont d'autres notes.... que peut seul connaître le
+génie audacieux qui la tend et la modère; mais l'Italie un jour avec
+transport les entendra...»
+
+Nous avons emprunté ce morceau à un recueil, la _Gazette musicale_, qui
+fut, pour ainsi dire, le _journal officiel_ de Berlioz, pendant vingt
+ans.
+
+La _Gazette musicale_, fondée en 1834 par l'éditeur Schlesinger et
+continuée depuis par les frères Brandus, venait à un moment propice;
+cette année était une année féconde pour l'art. Victor Hugo publiait
+_Claude Gueux_ dans la _Revue de Paris_, Alfred de Musset jetait au
+vent les pages légères de _Fantasio_, Halévy donnait à l'Opéra-Comique
+les _Souvenirs de Lafleur_ et surveillait à l'Opéra les répétitions de
+_la Juive_, Ingres peignait les portraits de M. Bertin et du comte Molé,
+Jules Janin passionnait Paris avec ses feuilletons étincelants, un
+journal littéraire, _le Protée_, paraissait sous les auspices de Louis
+Desnoyers et de Léon Gozlan, que les compositeurs d'imprimerie ne
+connaissaient pas bien encore; car ils écrivaient ainsi son nom: Gorian
+ou Gozean. La _Gazette musicale_ obtint tout de suite un vif succès,
+mêlé de scandale. Le gérant de la _Gazette_, M. Schlesinger, fut attaqué
+dans une salle de concert par un élève de M. Herz, nommé Billard, et un
+duel s'ensuivit; M. Billard fut atteint au bas ventre; heureusement que
+la balle, amortie, ne produisit qu'une violente contusion.
+
+Les articles de Berlioz dans la _Gazette musicale_ sont nombreux; nous
+signalerons spécialement le compte rendu de la première représentation
+de l'opéra des _Huguenots_, qui devait s'appeler primitivement la
+_Saint-Barthélemy_, et dont le rôle de basse, illustré par Levasseur,
+devait être confié à Serda. Pendant les répétitions, on ne croyait guère
+au succès de l'ouvrage; le chef d'orchestre s'arrêtait souvent pour dire
+à Meyerbeer:--Ce passage-là n'a pas le sens commun.--Eh bien! répliquait
+Meyerbeer de sa voix flûtée et avec un léger accent gascon, si ma
+musique n'a pas le sens commun, c'est qu'elle en a un autre[25].
+
+En fait de critique, on a généreusement prêté à Berlioz les opinions les
+plus saugrenues; il aimait _les Huguenots_, il aimait _Guillaume Tell_;
+il n'a jamais écrit sur _le Pré aux Clercs_ le fameux article qu'on lui
+a tant reproché. En veut-on la preuve? Qu'on se donne la peine d'ouvrir
+le _Journal des Débats_ du 15 mars 1869, Jules Janin s'y avoue coupable
+du méfait dont un innocent, pendant un quart de siècle, a été victime:
+
+«Certains critiques ont reproché à Berlioz d'avoir mal parlé d'Hérold et
+du _Pré aux Clercs_. Ce n'est pas Berlioz, c'est un autre, un jeune
+homme ignorant et qui ne doutait de rien en ce temps-là, qui, dans un
+feuilleton misérable, a maltraité le chef-d'oeuvre d'Hérold. Il s'en
+repentira toute sa vie. Or cet ignorant s'appelait (j'en ai honte!) il
+faut bien en convenir... Monsieur, JULES JANIN.»
+
+Malgré cette déclaration formelle, on trouvera encore des obstinés qui
+parleront avec horreur du feuilleton sur _le Pré aux Clercs_.
+
+Mais Berlioz n'aimait pas Mozart?
+
+Il ne l'aimait pas?... Nous allons citer ses propres paroles au sujet
+d'_Idoménée_: «Mozart... Raphael!... Quel miracle de beauté qu'une telle
+musique! comme c'est pur! quel parfum d'antiquité! C'est grec, c'est
+incontestablement grec, comme l'_Iphigénie_ de Gluck, et la ressemblance
+du style de ces deux maîtres est telle dans ces deux ouvrages qu'il est
+vraiment impossible de retrouver le trait individuel qui pourrait les
+faire distinguer[26]...» En fouillant dans la collection du _Journal des
+Débats_, nous rencontrerions bien d'autres témoignages de la fausseté
+des sentiments attribués au réformateur musical que M. Ingres et bien
+d'autres considéraient comme un monstre: _immanissimum et foedissimum
+monstrum_. Une fois pour toutes, établissons que Berlioz ne prétendait
+nullement au rôle que certains compositeurs ont tenu depuis. Il ne se
+vantait pas d'être _le seul_ de son espèce et ne croyait point qu'avant
+lui, la musique fût une science ignorée, ténébreuse, inculte; loin de
+renier les anciens, il se prosternait avec vénération devant les dieux
+de la symphonie, il brûlait devant leurs autels l'encens le plus pur.
+Son unique prétention (et elle nous paraît justifiée) était de continuer
+la tradition musicale en l'agrandissant, en l'améliorant, grâce aux
+ressources modernes: «J'ai pris la musique où Beethoven l'a laissée»,
+disait-il avec quelque orgueil à M. Fétis.--Il y avait du vrai dans
+cette assertion.
+
+Dès 1835, les journaux annoncèrent que Berlioz s'occupait d'écrire un
+opéra sur un livret d'Alfred de Vigny; il s'agissait de _Benvenuto_ sans
+doute, qui ne parut sur la scène que trois ans plus tard. En France,
+tout compositeur qui n'aborde pas le théâtre est condamné à l'obscurité;
+Berlioz se rendait bien compte de cet axiome et cherchait à se produire
+dans la musique dramatique. Un instant, il obtint le poste de directeur
+des Italiens[27]; mais la presse opposante cria au favoritisme et
+répandit le bruit que M. Bertin, des _Débats_, avait fait obtenir à son
+feuilletoniste le sceptre directorial, pour que mademoiselle Louise
+Bertin, qui composait, elle aussi, fît jouer, salle Ventadour, les
+ouvrages qu'on lui refusait ailleurs. Devant cette malveillance
+caractérisée, Berlioz se retira; il n'avait pas trop à se plaindre du
+Gouvernement qui lui commandait tantôt un _Requiem_, tantôt une _Marche
+funèbre et triomphale_, toutes les fois qu'il était question de célébrer
+les victimes de Juillet.
+
+Le _Requiem_ fut exécuté dans diverses villes de France, notamment à
+Lille, d'où Habeneck envoya à l'auteur une lettre de félicitation[28].
+Mais ce n'étaient là que des succès relatifs. La grosse partie allait se
+jouer à l'Opéra, où les études de _Benvenuto Cellini_ étaient poussées
+avec activité. Le soir de la première représentation, une horrible
+cabale fut organisée contre la pièce; le parterre siffla, grogna, hurla;
+les ennemis de la famille Bertin imitèrent les cris des animaux les plus
+divers pour faire payer à l'infortuné musicien l'honneur qu'il avait
+d'écrire dans une feuille ministérielle. Où la politique va-t-elle se
+nicher! Duprez, habituellement si applaudi, ne réussit pas à conjurer
+l'orage; madame Stoltz et madame Dorus-Gras eurent beau être charmantes,
+on leur tint rigueur; les musiciens de l'orchestre s'associèrent au
+ressentiment du public. Deux d'entre eux, pendant les répétitions,
+avaient été surpris jouant l'air _J'ai du bon tabac_, au lieu de jouer
+leur partie.
+
+Vaincu dans cette bataille inégale, l'auteur de _Benvenuto_ ne se
+découragea point; il avait la foi qui transporte les montagnes. Dès
+1842, il commença par la Belgique la série de ces voyages à l'étranger
+qui furent pour lui la compensation et la revanche des insuccès
+parisiens. Si la France résistait au génie de Berlioz, l'Allemagne, la
+Russie, la Suisse, le Danemark pressentaient chez ce lutteur incompris
+une force bizarre et peut-être nouvelle: ainsi Cologne écoutait
+attentivement l'ouverture des _Francs Juges_, Mayence et Leipzig ne
+tardaient pas à acclamer le même morceau. Romberg, premier violon du
+Théâtre-Allemand à Saint-Pétersbourg, réussissait à faire entendre le
+_Dies Iræ_ du _Requiem_ et envoyait à l'éditeur Schlesinger un compte
+rendu enthousiaste; Hambourg, de son côté, se prononçait pour le maître;
+la contagion gagnait la ville de Copenhague, qui accourait au concert de
+M. et de madame Mortier Fontaine pour applaudir à l'ouverture de
+_Waverley_; Winterthur, dans le canton de Zurich, imitait Cologne,
+Copenhague et Hambourg. Cependant Winterthur est une ville si peu
+considérable, que nous avons eu quelque peine à la découvrir sur la
+carte.
+
+Les siffleurs de _Benvenuto_, en apprenant ces nouvelles du dehors,
+commencèrent à réfléchir; si, par hasard, ils s'étaient trompés!... Il y
+eut une espèce de revirement dans le public et l'on vit, un jour, des
+conscrits entonner, dans la rue, le motif de la _Marche funèbre et
+triomphale_ en se promenant du Palais-Royal aux Italiens et à l'Opéra.
+Le cortège se composait d'une centaine de jeunes gens précédés de
+vivandières, de sapeurs, de tambours-majors et de porte-drapeaux[29].
+
+«A Bruxelles, nous dit le compositeur dans ses _Mémoires_, les opinions
+sur ma musique furent presque aussi divergentes qu'à Paris.» C'est là
+que nous nous trouvons pour la première fois en présence de mademoiselle
+Récio, que Berlioz devait épouser à la mort d'Henriette Smithson;
+mademoiselle Récio chanta dans les concerts de son futur mari; nous
+ignorons avec quel succès. Le voyage en Allemagne fut beaucoup plus
+décisif pour la gloire du musicien que l'excursion en Belgique; depuis
+longtemps, Berlioz était attendu de l'autre côté du Rhin. Nous osons à
+peine révéler la vérité, car elle est triste à dire; triste pour nous,
+Français, et pour notre goût artistique. Pendant que nous marchandions à
+notre compatriote de maigres applaudissements, la capitale de la Prusse
+le traitait en triomphateur; on lui accordait le théâtre royal et les
+premiers artistes de la ville, le roi accourait de Potsdam à franc
+étrier, se mêlait à l'enthousiasme de ses sujets (malgré l'étiquette),
+demandait pour ses bandes militaires _la Fête chez Capulet_[30]. Bien
+mieux: le maître de la chapelle ducale de Brunswick, M. Georges Muller,
+venait, après l'audition de _Roméo et Juliette_, déposer une couronne
+sur la partition[31]. Mendelssohn enfin, qui dédaignait tant son
+camarade de Rome, échangeait avec lui son bâton de chef d'orchestre, à
+propos du _Sabbat_ de la _Symphonie fantastique_, exécuté presque en
+même temps que _la Première Nuit du Sabbat_, à Leipzig. Le compositeur
+parisien remercia par une lettre le compositeur allemand; nous avons eu
+la chance inespérée de retrouver le texte du billet:
+
+
+ Leipzig, 2 février 1843.
+
+ Au chef Mendelssohn.
+
+«Grand chef, nous nous sommes promis d'échanger nos tomawacks! Voici le
+mien, il est grossier, le tien est simple!
+
+»Les Squaws seules et les Visages-Pâles aiment les armes ornées. Sois
+mon frère, et, quand le Grand-Esprit nous aura envoyés chasser dans le
+pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawacks amis à la
+porte du conseil[32].»
+
+Nous n'insisterons pas. Il nous est douloureux de constater que la
+justice et le sentiment du beau se sont rencontrés ailleurs que chez
+nous et, qui pis est, chez nos plus implacables adversaires. Au moment
+où l'Allemagne tressaillait aux accents des mâles symphonies du maître,
+nous raffolions, nous, d'opéra-comique; nous essayions d'implanter ce
+genre absurde dans les cinq parties du monde et une troupe de chanteurs
+se préparait à s'embarquer dans le port de Brest. La troupe était au
+complet; elle avait une _prima donna_, une dugazon, un ténor, des
+barytons, un régisseur. Quant à sa destination, on ne la devinerait
+jamais. Ces messieurs et ces dames allaient faire connaître les beautés
+du _Domino noir_, de _Zampa_, et de _Fra Diavolo_ aux sauvages des îles
+Marquises[33]!!!!!
+
+En juin 1843, Berlioz revint à Paris pour s'occuper d'un opéra, _la
+Nonne sanglante_, qu'il n'acheva jamais. Il trouva chez lui, en
+rentrant, un ordre de l'empereur de Russie, lui enjoignant d'arranger
+des plains-chants grecs à seize parties, en quadruple choeur. Vers la
+même époque, il fut nommé membre de l'Académie romaine de Sainte-Cécile,
+puis il reprit ses concerts. Concert à la salle Herz (3 février 1844) et
+première audition de l'ouverture du _Carnaval romain_; concert spirituel
+à l'Opéra-Comique, le samedi saint, 6 avril; concert aux Italiens, où il
+s'emporte contre deux dames qui causaient dans une loge tandis qu'on
+exécutait la _Marche des Pèlerins_[34]; enfin concerts au palais de
+l'Industrie et au Cirque des Champs-Élysées (janvier 1845). Là, fut joué
+un morceau dont nous avons complétement perdu la trace: l'ouverture de
+_la Tour de Nice_, écrite par l'auteur, pendant un séjour de quelques
+semaines dans un vieux donjon, sur le bord de la mer. Le morceau était,
+paraît-il, tout à fait bizarre, entrecoupé de sifflements, de
+hurlements, de cris de chouettes, de bruits de chaînes. Il ne plut guère
+à l'auditoire et l'auteur fut sans doute du même avis que ses juges,
+puisqu'il remplaça sur l'affiche l'ouverture de _la Tour de Nice_ par
+_le Désert_ de Félicien David, artiste charmant, frais éclos, et qui
+n'en était plus à faire jouer, sous la direction de Valentino, des
+_nonetti_ pour instruments à piston[35].
+
+Après l'Allemagne du Nord, Berlioz visita l'Autriche. «Nos dames,
+écrivait un Viennois, portent des bracelets, des bagues et des boucles
+d'oreilles à la Berlioz, c'est-à-dire avec son portrait[36].» Les
+peintres recherchaient l'honneur de reproduire ses traits et il
+n'accorda cette faveur qu'à un M. Kriuber qui exposa, au foyer de
+l'Opéra, l'image du musicien à la mode, entourée de lauriers. «C'était
+bien la peine, disait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à
+notre édifice musical; en deux heures, ce diable de Français a tout
+renversé.» Drôles de moeurs! Pendant que Berlioz dirigeait ses concerts,
+un poëte hongrois lui jeta des vers pour l'engager à venir à Pesth. Il
+prit la route opposée; il s'en fut à Prague, où le directeur du
+Conservatoire, M. Kittl, lui amena tous ses élèves pour que ceux-ci
+assistassent aux répétitions. Au moment de son départ de l'Autriche,
+Berlioz entendit un critique de Breslau prononcer cette parole: «Eh
+bien, il nous laisse de sa chaleur, au moins pour un an!»
+
+S'il laissait de sa chaleur aux autres, il allait se refroidir, lui, en
+passant à Paris par la plus douloureuse épreuve qu'il eût subie
+jusqu'alors: l'épouvantable _fiasco_ de _la Damnation de Faust_ à
+l'Opéra-Comique (6 décembre 1846). Les deux ou trois cents personnes qui
+assistèrent à l'exécution de cette légende dramatique furent ravies,
+transportées; malheureusement elles n'étaient que deux ou trois cents.
+Le Paris de la fin du règne de Louis-Philippe s'intéressait beaucoup
+plus à la politique qu'aux choses de l'intelligence, les badauds
+s'occupaient des mariages espagnols; deux fabricants de cachemires, M.
+Cuthbert et M. Biétry, s'adressaient dans _le Constitutionnel_ des
+correspondances qui passionnaient l'Europe. Au lieu de répondre à
+l'appel du symphoniste, la noblesse du faubourg Saint-Germain resta chez
+elle, la haute finance se garda bien de manquer l'heure de la
+Bourse,--car le concert avait lieu en plein jour,--les artistes firent
+la sourde oreille, les boutiquiers continuèrent à préférer _la Dame
+blanche_; ce fut une déroute auprès de laquelle celle de la Bérésina
+aurait passé pour une retraite en bon ordre.
+
+Par un assez étrange hasard, le sujet de _Faust_, si profondément
+tudesque et septentrional, doit à nos compositeurs nationaux une grande
+partie de sa popularité. Je me garderai bien de louer _la Damnation_ au
+détriment de l'opéra, plus moderne, de M. Charles Gounod; les deux
+oeuvres ont des tendances diverses et se complètent l'une par l'autre. La
+scène du jardin: voilà le tendre et incomparable éclat qui illumine le
+_Faust_ de M. Gounod. Mais, à propos d'illumination, je me rappelle
+qu'un soir, à l'Opéra, mes yeux ne pouvaient se détacher du petit
+appareil de lumière électrique qui, placé dans les combles du théâtre,
+versait des feux artificiels sur le jardin de Marguerite. J'avais beau
+me dire: «Me voilà loin de Paris, dans une vieille cité aux enseignes
+grimaçantes, sous les arbres, près des fleurs; l'orchestre prend le soin
+de traduire en sons merveilleux les sentiments que ma pauvre petite
+éloquence serait incapable d'exprimer...»--Peine perdue! la machine
+électrique de là haut m'ôtait toute illusion; elle me rappelait à la
+prosaïque réalité, elle me chuchotait dans son langage de machine: «Ne
+sois pas dupe de ces gens qui s'agitent là sur les planches et qui
+s'abîment la voix pour gagner de quoi acheter plus tard une maison de
+campagne où ils iront abriter leur esquinancie. Méphistophélès meurt
+d'envie de s'aller coucher; Faust n'a qu'une pensée: ménager ses notes
+hautes, aussi précieuses pour lui que des obligations de chemins de fer.
+Quant à Marguerite, qui débute, et qui a refusé, le jour même, un
+engagement pour la province, elle réfléchit qu'elle a eu tort de ne pas
+accepter les offres qu'on lui faisait.»
+
+Avec le _Faust_ de Berlioz, de pareilles désillusions ne sont pas à
+craindre. Comme il n'y a ni décors, ni coulisses, ni rampes, ni
+maillots, ni pourpoints, ni ballerines, ni marcheuses, ni même de
+souffleur, la musique se charge de tous les frais et vous emporte toute
+seule sur l'aile des chimères. Un décor?.... A quoi bon? Le musicien
+vous conduit où vous voulez en vingt-cinq mesures. Voulez-vous boire
+avec les étudiants dans la taverne d'Auerbach?... A merveille! buvez. Le
+magicien donne un nouveau coup de sa baguette? Nous voici sur les bords
+de l'Elbe, près des sylphes qui frôlent les calices humides de rosée,
+sous les étoiles qui nous regardent en clignotant, comme des curieuses
+qu'elles sont de ce qui se passe chez nous... Attention! Nous avons eu à
+peine le temps de tourner la tête et le diable nous tient déjà compagnie
+devant la maison de Marguerite: _Petite Louison, que fais-tu dès
+l'aurore..._ Oui, cet enchanteur de Berlioz dédaigne les machinistes;
+sans le secours de leur métier, il nous fait voyager, tout-simplement,
+dans le ciel et dans les enfers, sur la terre et sur l'onde, dans les
+nuages, dans l'Empyrée, dans le passé et dans l'avenir.
+
+_La Damnation de Faust_ rivalise avec les ouvrages des plus grands
+maîtres et n'est pas effacée par eux; elle lutte contre le poëme de
+Goethe sans se laisser dominer par lui, elle rencontre Schubert et sa
+_Marguerite au rouet_; Schubert est vaincu. Mais savez-vous à quel
+sublime génie cette partition fait surtout songer?... Quand vous
+entendez la dernière partie de l'oeuvre, quand vous suivez la «course à
+l'abîme», si vertigineuse qu'un frisson vous saisit comme si vous étiez
+sur le bord d'un précipice, quand les horribles cris des démons saluent
+la chute de Méphisto et de sa victime, quand l'orchestre se livre à des
+saturnales enragées auxquelles succèdent les ineffables joies du
+paradis, quand vous écoutez le langage de Swedenborg mêlé aux hymnes des
+élus, oh! alors, savez-vous à qui vous pensez? Vous songez
+involontairement à Michel-Ange; oui, vous revoyez en imagination les
+gigantesques peintures de la chapelle Sixtine, et aucune autre
+comparaison ne peut s'offrir à votre esprit: il est impossible que
+l'analogie ne vous frappe pas, pour peu que vous ayez l'habitude de
+faire des rapprochements entre les différentes parties de l'art.
+
+Maintenant que _la Damnation de Faust_ a reconquis la brillante place
+qu'elle doit occuper désormais dans les annales de la musique, il serait
+profitable et curieux de relire les critiques du temps. Parlant du
+magnifique choeur de la Pâque, un rédacteur d'un journal illustré
+insinuait que «cette résurrection ressemblait à un _De Profundis_»; la
+Danse des paysans, ajoutait-il, «ne me paraît pas des plus réservées
+(chaste critique, va!); le rhythme en est pesant et empêtré et ne donne
+pas une haute opinion de la grâce et de la légèreté des Hongroises.» Le
+compte rendu signé par M. Scudo serait à citer d'un bout à l'autre:
+«Cette étrange composition (_la Damnation de Faust_) échappe à
+l'analyse... La Marche hongroise est un déchaînement effroyable... un
+amoncellement monstrueux... La chanson du Rat et de la Puce manque de
+rondeur, d'entrain, de gaieté... L'idée mélodique de la Danse des
+sylphes est empruntée à un choeur de la _Nina_ de Paisiello: _Dormi, ô
+cara_... Dans la troisième partie, il n'y a d'un peu supportable que
+quelques mesures d'un menuet, etc., etc.» M. Scudo était un Italien
+désagréable, qui avait échoué dans la carrière de la composition et qui
+avait réussi dans la spécialité du dénigrement de l'école française. On
+lui connaissait des torts nombreux; entre autres celui d'avoir écrit
+d'insipides romances longtemps chantées dans les pensionnats. Il se
+croyait une autorité et il n'était qu'un autoritaire, mal élevé
+d'ailleurs; ses propres haines l'ont tué. Il a éclaté de rage, comme la
+grenouille de la Fontaine; il est mort, délaissé et fou.
+
+Après l'exécution de son chef-d'oeuvre, Berlioz était ruiné; il devait
+une somme considérable qu'il n'avait pas. Grâce à la générosité de
+quelques amis, il put aller moissonner des roubles, en Russie, et
+s'acquitter enfin envers les personnes qui l'avaient aidé dans
+l'infortune. «Vous gagnerez là-bas cent cinquante mille francs!» lui
+avait dit Balzac.--On sait qu'en imagination l'auteur de _la Comédie
+humaine_ remuait les millions à la pelle; Berlioz ne gagna pas la somme
+annoncée, mais il rapporta de quoi faire honneur à ses engagements. A ce
+moment-là, la direction de l'Opéra de Paris était sur le point de
+devenir vacante; le directeur, M. Léon Pillet, parlait de se retirer, et
+sa succession était briguée par MM. Duponchel et Roqueplan, qui, malgré
+leur zèle, malgré leurs démarches, n'avaient pas obtenu l'appui du
+ministère de l'intérieur. Ces messieurs recommandèrent leur candidature
+à Berlioz; ils furent nommés, par l'influence du _Journal des Débats_.
+Avant cette nomination, les solliciteurs, comme on pense, étaient tout
+feu, tout flammes; ils comptaient reprendre _Benvenuto Cellini_, jouer
+_la Nonne sanglante_, confier à l'homme auquel ils devaient leur titre
+de directeurs un poste important; une fois le décret ministériel signé,
+ces belles résolutions s'évanouirent comme par enchantement. Les
+relations devinrent de plus en plus froides entre MM. Duponchel,
+Roqueplan, et leur ancien ami; celui-ci, comprenant qu'ils étaient gênés
+avec lui, qu'on le prenait pour un malfaiteur auquel il ne fallait pas
+ouvrir les portes de l'Académie de musique, écrivit à ses obligés qu'il
+les dégageait de toute reconnaissance à son égard et qu'il était engagé
+par l'_impresario_ Jullien pour conduire l'orchestre du théâtre de
+Drury-Lane, à Londres. Cette détermination terminait la crise; enchantés
+d'être débarrassés d'un importun qu'ils ne voulaient ni accueillir ni
+mécontenter, MM. Roqueplan et Duponchel feignirent l'étonnement en
+public, mais, en particulier, ils ne dissimulèrent pas leur joie.
+
+«Votre lettre, répondirent-ils, nous a causé de la surprise et du
+regret. Les termes affectueux dans lesquels vous l'avez conçue ne nous
+permettent pas de vous supposer le moindre ressentiment des lenteurs
+involontaires qui ont retardé la conclusion de nos conventions. Nous
+aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie musical
+dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif, et que
+vous préférez, à votre âge, dans toute la force de votre talent, courir
+toujours les nobles aventures de l'art. Quant à notre regret, il est
+sincère; cela nous servait et nous honorait de mettre à la tête d'un de
+nos services les plus importants le nom d'un homme qui rattache à lui
+toutes les idées de progrès et de rénovation. Nous perdons un de nos
+plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons; il nous
+reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à
+espérer qu'elles ne seront pas vaines[37].»
+
+De quelles promesses était-il question? Nous l'ignorons; elles furent
+emportées avec tant d'autres dans le tourbillon de la révolution de
+1848. La saison musicale, à Drury-Lane, s'ouvrit par une représentation
+de _Lucia de Lammermoor_, jouée par madame Dorus Gras, le baryton
+Pischek, le ténor Reeves et la basse Withworth. En même temps, on
+donnait _le Génie du Globe_, ballet de la composition de M. Maretzek,
+maître du chant, audit théâtre[38]. La salle était peu garnie; _Lucia_,
+opéra fort démodé, même en Angleterre, n'attirait plus la foule, et
+Berlioz, qui avait fait une mauvaise affaire en liant sa destinée à
+celle de Jullien, devina que cette équipée se terminerait par une
+banqueroute. Ses prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; pour comble
+de malheur, les événements politiques, en France, tournèrent à la
+tragédie des barricades et aux massacres de juin. Berlioz faillit perdre
+sa modeste place de bibliothécaire au Conservatoire; si cette
+catastrophe était arrivée en un pareil moment, il n'aurait plus eu qu'à
+se suicider. Mais il connaissait Victor Hugo, et le grand poëte, alors
+au pouvoir, réussit à congédier les affamés qui flairaient d'un peu trop
+près les rogatons d'appointements que le Conservatoire alloue à ses
+bibliothécaires.
+
+Sous la seconde République, les artistes, presque tous enrôlés dans la
+garde nationale, n'eurent guère d'occasions de se distinguer. En ce qui
+concerne le musicien dont nous écrivons la vie, nos notes, si abondantes
+parfois, sont insignifiantes ici; nous trouvons à peine à signaler un
+concert au palais de Versailles (29 octobre 1848), un autre concert à
+Londres, après lequel, dans un souper, miss Dolby, miss Lyon et Reeves
+chantèrent, en l'honneur du maître, des _glees_ ou anciens madrigaux
+anglais[39]. L'année suivante, le baron Taylor offrit à Berlioz la
+médaille d'or que certains admirateurs de _la Damnation de Faust_
+avaient fait frapper en souvenir de cette oeuvre trop rarement entendue.
+Le goût de la symphonie commençait à se répandre à Paris. On essaya de
+fonder une société, avec deux cents exécutants et choristes, donnant ses
+séances dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin: ce fut
+là que Berlioz fit exécuter la seconde partie de son _Enfance du
+Christ_, attribuée (sur le programme) à Pierre Ducré, musicien
+imaginaire, chimérique, ayant vécu, disait-on, au XVIe siècle; il
+fallait bien détourner les soupçons et désarmer la critique hostile. Le
+secret avait été bien gardé; tout le monde fut pris à cette
+plaisanterie. Léon Kreutzer, qui n'était pas dans la confidence,
+écrivait deux jours après: «Cette pastorale m'a paru assez jolie et
+modulée assez heureusement, _pour un temps où l'on ne modulait
+jamais_...» Une dame enthousiasmée disait à un journaliste: «Ce n'est
+pas votre Berlioz qui ferait cela!»
+
+Le faux Pierre Ducré ressentit quelque amertume de ce succès
+_calomnieux_ pour ses oeuvres antérieures. _L'Enfance du Christ_,
+complétée et remaniée, fit recette à la salle Herz, pendant plusieurs
+soirées de suite[40]. Ce triomphe ne consola pas Berlioz du second échec
+que _Benvenuto_ venait de subir à Londres, où les partisans de la
+musique italienne et de la vieille Société philharmonique dominaient
+encore. Le public de Weimar fut d'un avis contraire à celui du public
+anglais. _Benvenuto_, à Weimar, prit une revanche éclatante de ses
+autres déconvenues. Berlioz, étant venu à la représentation, on le
+célébra en langue allemande, en français, et même en latin. Nous avons
+découvert les paroles d'un toast, mis en musique par Raff, et chanté en
+choeur par l'élite des Weimarquois: c'est à pouffer de rire:
+
+ Nostrum desiderium
+ Tandem implevisti:
+ Venit nobis gaudium
+ Quia tu venisti.
+
+ Sicuti coloribus
+ Pingit nobis pictor;
+ Pictor es eximius,
+ Harmoniæ victor.
+
+ Vives, crescas, floreas,
+ Hospes Germanorum
+ Et amicus maneas
+ Neo-Wimarorum[41].
+
+_Vives, crescas, floreas_, répétait le choeur des convives, en buvant du
+vin de Champagne: il n'y a que les Allemands pour s'amuser de la sorte.
+Berlioz, triste et préoccupé, ne retrouvait un peu de gaieté que hors de
+chez lui, au milieu de ces populations étrangères qui lui décernaient
+des honneurs dignes d'un proconsul mené au Capitole. Il venait de perdre
+sa femme, Henriette Smithson, et de se remarier avec mademoiselle Récio,
+l'ex-cantatrice de Bruxelles, dont le talent n'était pas toujours à la
+hauteur de l'ambition, si nous en jugeons par ce fragment de
+correspondance: «Plaignez-moi, mon cher Morel; Marie a voulu chanter à
+Mannheim et à Stuttgart et à Heckingen. Les deux premières fois, cela a
+paru supportable, mais la dernière!... et l'idée seule d'une autre
+cantatrice la révoltait[42]...»
+
+Indépendamment de ses ennuis privés, Berlioz ne manquait pas non plus de
+tracas officiels; ainsi, à l'Exposition de 1855, on lui infligeait la
+charge de membre du jury, sous prétexte qu'à l'Exposition de Londres il
+avait rempli le même office; on souffrait que, la veille de l'ouverture,
+il organisât un immense _Te Deum_ à Saint-Eustache; mais, pour la
+fermeture, on lui commandait une cantate, _l'Impériale_:
+
+ Du peuple entier les âmes triomphantes
+ Ont tressailli, comme au cri du destin,
+ Quand des canons les voix retentissantes
+ Ont amené le jour qui vient de luire enfin!...
+
+Si _l'Impériale_ passa comme une étoile filante, le _Te Deum_ marqua
+davantage; quand on grava ce gigantesque morceau, les rois de Hanovre,
+de Saxe, de Prusse, l'empereur de Russie, le roi des Belges, la reine
+d'Angleterre, s'empressèrent de prendre part à la souscription:
+Beethoven avait été moins heureux, lorsque, pour faire éditer sa
+_Messe_, il ne rencontra que trois souscripteurs; deux riches habitants
+de Vienne et... Louis XVIII. Au début du règne de Napoléon III, on ne
+jouait nulle part de la musique de Berlioz, c'est vrai; seulement, il
+faut bien le reconnaître, le compositeur était comblé d'honneurs. Il
+avait reçu une avalanche de décorations; l'Aigle rouge à Berlin, l'ordre
+de la maison Ernestine à Weimar, la croix de la Légion d'honneur; il
+était correspondant de plusieurs sociétés, membre honoraire du
+Conservatoire de Prague, que dis-je? il faisait partie de l'Académie...
+de Rio-de-Janeiro[43]. L'Institut--le vrai, celui qui siège à
+l'extrémité du pont des Arts--ne pouvait manquer de s'attacher un homme
+si dédaigné par la vile multitude et si favorisé par les souverains. Un
+des intimes de Berlioz, l'intelligent facteur d'orgues M. Édouard
+Alexandre, s'employa à soutenir la candidature de son ami. Il s'agissait
+de conquérir la voix d'Adam; or, l'auteur du _Chalet_ n'avait guère de
+points de contact avec l'auteur de la _Symphonie fantastique_ et le
+rapprochement était difficile: «Voyons, voyons, dit M. Alexandre à
+Berlioz, qui ne voulait se résoudre à aucune démarche; réconciliez-vous
+avec Adam; que diable! c'est un musicien; vous ne pouvez nier
+cela?...--Aussi, je ne le nie point, dit l'autre; mais pourquoi Adam,
+qui est un grand musicien, s'obstine-t-il à _s'encanailler_ dans le
+genre de l'opéra-comique; s'il voulait, parbleu! il ferait de la musique
+comme j'en fais!» M. Alexandre ne se découragea pas, et, se rendant chez
+Adolphe Adam: «Mon cher ami, vous donnerez votre voix à Berlioz,
+n'est-ce pas? Vous avez beau ne pas vous entendre avec lui, vous savez
+aussi bien que moi que c'est un musicien...--Un grand musicien certes
+(et le petit Adam rajusta ses lunettes sur son nez), un très grand, très
+grand... Seulement, il fait de la musique ennuyeuse; s'il voulait, il en
+ferait d'autre... il en ferait tout aussi bien que moi!...»
+
+Ce fut une scène digne de Molière[44].
+
+«Mais, parlant sérieusement, dit Adam, Berlioz est un homme d'une grande
+valeur. Je vous donne l'assurance, que, après Clapisson, auquel nous
+avons tous déjà promis, Berlioz aura le premier fauteuil vacant.»
+
+L'institut nomma Clapisson.
+
+Hélas! bizarrerie du sort: Adam mourut. Le pays fit une grande perte. Le
+premier fauteuil vacant fut le sien et ce fut Berlioz qui l'occupa. Il
+fut élu par dix-neuf voix contre six données à Niedermeyer, six à
+Charles Gounod et deux à Panseron. MM. Leborne, Vogel et Félicien David
+s'étaient présentés aussi. Ce dernier échec de Félicien David contre
+Berlioz rendit Azevedo, ce critique de mauvais aloi, furieux contre
+Berlioz[45].
+
+De 1856, année où nous sommes arrivés, à 1863, année des _Troyens_, nous
+ne distinguons pas dans la vie du compositeur un grand nombre
+d'événements importants. Il organise, chaque année, un festival à Bade;
+il y fait représenter son ravissant opéra de _Béatrice et Bénédict_; la
+jeunesse de la ville de Gior (en allemand: Raab) lui envoie une adresse
+de félicitation; les artistes du Conservatoire de Paris lui font une
+ovation, peu de temps après le _Tannhäuser_; le Grand-Théâtre de
+Bordeaux s'avise de jouer _Roméo et Juliette_; voilà tout, ou à peu
+près tout. Ah! j'oubliais!... Il surveille les répétitions d'_Alceste_;
+quoique inspirant peu de confiance à l'administration de l'Opéra, on le
+juge capable de remplir cette besogne d'obscur manoeuvre.
+
+Pendant ce temps, un nouveau théâtre lyrique s'élevait sur les rives de
+la Seine, et les faiseurs de partitions, si délaissés d'ordinaire,
+commençaient à espérer qu'on allait enfin s'occuper d'eux. Le livret des
+_Troyens_, lu dans divers salons, y avait rencontré une approbation
+unanime; même l'empereur Napoléon III, ayant entendu parler de la chose,
+invita Berlioz à dîner; mais on causa de la pluie et du beau temps: «Je
+me suis splendidement ennuyé!» écrivit le lendemain le convive de Sa
+Majesté Impériale.--A un autre dîner mensuel où se réunissaient MM.
+Fiorentino, Nogent-Saint-Laurens, Édouard Alexandre, Paul de
+Saint-Victor, Carvalho, on s'inquiéta plus sérieusement de Didon et
+d'Énée; M. Carvalho, le directeur du Théâtre-Lyrique, n'avait pas besoin
+d'encouragement; il connaissait l'oeuvre, il l'admirait et il comptait
+bien la révéler aux masses, comme il avait révélé _Faust_.
+
+La première représentation des _Troyens_ fut assez calme; les
+spectateurs qui se souvenaient de _Benvenuto Cellini_ s'attendaient à
+des péripéties; le divertissement de la Chasse causa seul quelques
+rires, dus plutôt à l'interprétation de ce ballet qu'aux modulations
+hardies de l'orchestre. En revanche, l'air de Didon au premier acte, le
+fameux septuor et le duo: _Nuit d'ivresse et d'extase..._ allèrent aux
+nues, _alle stelle_. Certains opéras modernes contiennent des morceaux
+plus soutenus, plus amples, que le septuor des _Troyens_, mais aucun de
+ces morceaux ne peut soutenir la comparaison avec lui au point de vue du
+sentiment pittoresque et de l'originalité poétique. C'est un diamant qui
+brille d'un éclat inouï; cela ne ressemble ni à la Bénédiction des
+poignards, ni à la Sérénade de _Don Juan_, ni au trio de _Guillaume
+Tell_, ni à la pastorale du _Prophète_; cela tient de la symphonie et du
+drame, de l'ode pindarique et de la méditation lamartinienne, cela bruit
+comme un souffle et frissonne comme une caresse; cela palpite, rêve,
+soupire, émeut... Les battements du coeur s'apaisent avec l'écroulement
+des vagues de la mer africaine, le parfum des orangers s'exhale de cette
+musique divine, et l'esprit s'endort bercé dans un palais des _Mille et
+une Nuits_.
+
+Rien n'était fait pour déplaire davantage aux Parisiens de 1863; l'homme
+de génie qui avait écrit _les Troyens_ eut contre lui à peu près toute
+la presse, sérieuse ou légère. Cham, dans _le Charivari_, fit une
+caricature: le Tannhäuser (en bébé) demandant à voir son petit frère. Au
+théâtre Déjazet, on joua une parodie où des acteurs, coiffés de casques
+ridicules, exécutaient un horrible vacarme, avec des casseroles, des
+gongs chinois, des scies ébréchées, des paires de pincettes; nous nous
+rappelons cette ignoble parade, plus digne de divertir les sauvages qui
+mangèrent le capitaine Cook que d'amuser les Athéniens de la décadence.
+
+Il faut rendre justice à M. Carvalho; le chapitre que Berlioz lui a
+consacré dans les _Mémoires_ est inexact; l'amertume de la défaite a
+envenimé la plume de l'auteur. Nous disons _défaite_, car _les Troyens_
+n'obtinrent qu'une trentaine de représentations, suivies, il est vrai,
+par l'élite du monde musical; Meyerbeer n'en manqua pas une, et je le
+vois encore au fauteuil de balcon qu'il occupait, très-attentif, donnant
+fréquemment des marques de vive satisfaction. M. Carvalho avait consacré
+une partie de ses bénéfices antérieurs à la mise en scène des _Troyens_;
+accordons, qu'il se soit trompé sur certains détails, c'est possible;
+qu'il ait essayé de ramener au goût mesquin du public une oeuvre conçue
+selon les larges traditions de l'antiquité, c'est probable; il n'en a
+pas moins risqué sa fortune et son avenir.
+
+M. Alexandre, le plus intime ami de Berlioz, aujourd'hui son exécuteur
+testamentaire, me disait l'autre jour: «Le monde musical doit beaucoup à
+Carvalho; il ne m'appartient pas d'énumérer tout ce que l'art lui doit
+de reconnaissance; je n'ai aucune autorité pour le faire; mais ce que
+j'ai le devoir de vous prier de consigner dans cette notice, pour
+laquelle vous me demandez des renseignements, c'est le coeur, _le
+dévouement_, _le désintéressement_ de Carvalho pour monter _les
+Troyens_, autant que faire se pouvait, d'une façon digne du maître que
+personne, plus que lui, ne respectait ni n'admirait.
+
+»Carvalho, oubliant tout pour une aussi grande question artistique, fit
+des sacrifices tels, qu'ils pesèrent sur sa vie entière. Voilà ce qu'il
+ne faut pas oublier.»
+
+Ce n'est pas à nous à le lui reprocher et personne n'oserait le faire.
+
+_Les Troyens_ avaient été la suprême espérance de Berlioz; leur chute
+causa sa longue agonie de six ans. A partir de ce moment, ses idées
+devinrent de plus en plus sombres; les souffrances physiques ne lui
+laissèrent plus aucun repos. Il avait tant compté sur son opéra! Au
+sortir de la répétition générale, il était allé chez madame d'Ortigue,
+la digne femme d'un de ses plus vieux amis. Il lui avait fait l'effet
+d'un spectre, tant il était pâle, maigre, décharné: «Qu'y a-t-il,
+s'écria-t-elle effrayée? Est-ce que la répétition aurait mal tourné, par
+hasard?...--Au contraire, dit l'autre en se laissant tomber sur une
+chaise. C'est beau, c'est sublime!...»--Et il se mit à pleurer[46].
+
+Il était déjà affaibli et malade; dans sa jeunesse, il s'était
+quelquefois amusé _à se laisser avoir faim_ pour connaître les maux par
+lesquels le génie pouvait passer; son estomac, plus tard, dut payer ces
+coûteuses fantaisies. Il vécut dans son appartement de la rue de Calais,
+retiré et dégoûté de tout, entouré de passereaux effrontés auxquels il
+donnait du pain qu'ils venaient picorer sur sa fenêtre, près de son
+immense piano à queue, de sa harpe et du portrait de sa première femme,
+Henriette Smithson. Sa belle-mère, madame Récio, le soigna avec une
+vigilance et un dévouement exceptionnels; ses amis prirent à tâche de
+lui faire oublier les injustices du sort et personne n'en a eu de plus
+attentifs, de plus fidèles que lui: Édouard Alexandre, Ernest Reyer, M.
+et madame Massart, M. et madame Damcke, la famille Ritter, et combien
+d'autres que je ne puis citer; la liste en serait trop longue. Il
+s'était mis à apprendre le français à un jeune compositeur danois, M.
+Asger Hammerik, aujourd'hui directeur du Conservatoire de Baltimore. «Je
+suis bien à plaindre, disait-il quelquefois; voilà ma belle-mère qui me
+parle en espagnol, ma bonne en allemand, et vous, avec votre danois,
+vous me déchirez les oreilles[47]!...»
+
+La mort de son fils unique, Louis Berlioz, emporté par la fièvre, aux
+colonies, acheva de terrasser le glorieux vaincu. Louis Berlioz avait
+choisi la carrière de marin; son père l'adorait avec une passion dont on
+retrouvera la trace dans les _Lettres_. Il y avait eu entre eux des
+brouilles passagères; mais elles finissaient toujours par une
+réconciliation où le pauvre père cédait. Ce Berlioz, si hautain, si
+rogue, si absolu, avec la plupart des gens qu'il coudoyait dans la vie,
+il devenait tendre et humble avec son fils, il descendait aux
+supplications, il avait des raffinements d'amour paternel. Que de bons
+conseils il donnait à son enfant chéri: «Tu es jeune, tu es fort, ne te
+laisse pas aller à l'ennui, au découragement, et songe qu'avec les
+avantages que tu as et la santé, on peut surmonter bien des
+obstacles[48].»--«Cher Louis, écrivait-il encore à propos de certaines
+fredaines de jeune homme, tu ne trouveras jamais en moi un censeur
+tartufe de morale[49]...»»Figure-toi que je t'ai aimé même quand tu
+étais tout _petit_; et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants!
+Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite cela s'est
+affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis
+lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais,
+cela ne fera qu'augmenter... Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais
+pas[50]!...» L'année suivante, hélas! il le perdait, ce fils adoré, et
+il se replongeait, fou de douleur, dans l'anéantissement, dans le
+silence, dans la nuit.
+
+Vainement essayait-on de lui proposer des distractions: «Mon cher
+Damcke, répondait-il à une invitation, je me donne le luxe de rester
+couché. Ainsi, excusez-moi auprès de S... si vous le voyez. J'ai pris
+mon parti; je ne veux plus subir aucun genre de servitude; je ne veux
+plus rien entendre de force; rien louer de force. Qu'on me laisse mourir
+tranquille. Je vous pardonne seulement de me forcer à vous aimer[51]...»
+
+Une artiste dont il aimait le talent, mademoiselle Bockholtz-Falconi,
+parvint cependant à l'arracher à la torpeur où il se complaisait en le
+mettant en relations avec M. Herbeck, maître de chapelle de la cour à
+Vienne, qui le demandait pour diriger _la Damnation de Faust_. Berlioz
+accéda aux désirs de M. Herbeck et n'eut pas à s'en repentir. D'autres
+propositions magnifiques l'attirèrent chez la grande-duchesse Hélène de
+Russie, qui le logea dans son propre palais, à Saint-Pétersbourg, et ne
+lui permit de partir que comblé de distinctions, de gloire et d'argent.
+
+En revenant des bords de la Néva, Berlioz éprouvait une grande fatigue;
+sa maladie nerveuse empirait. Il était allé trouver le célèbre docteur
+Nélaton, qui, après l'avoir ausculté, palpé, interrogé, lui avait dit:
+«Êtes-vous philosophe?--Oui, avait répondu le patient.--Eh bien, puisez
+du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez jamais[52].» Assuré
+de mourir dans un assez bref délai et en proie à des tortures
+épouvantables, le vieux maître se décida à changer de lit de
+souffrances.--«Je vais m'étendre sur les gradins de marbre de Monaco...
+Le soleil me réchauffera peut-être... Oh! la belle Méditerranée et les
+orangers aux doux parfums!...» Telles étaient ses pensées--nous allions
+dire ses rêves--en prenant le chemin de fer. On l'accueille à l'hôtel
+des _Étrangers_ de Nice comme une ancienne connaissance, on l'accable de
+témoignages de respect et de sympathie. Des bouffées de jeunesse lui
+remontent au cerveau; il se rappelle sans doute cette tour crevassée,
+pleine de rats et de chats-huants, ouverte à tous les vents du ciel,
+dénudée, romantique, dont il avait fait autrefois son domicile légal. Il
+veut se promener encore dans ces jardins embaumés, sur ces falaises qui
+contrastent par leur immobile blancheur avec l'azur des vagues. Le voilà
+à Monaco, près des buissons de cactus, s'enivrant des senteurs d'une
+végétation presque orientale. Mais son regard se trouble, son pied
+chancelle; il tombe, on le relève, la face ensanglantée. Le lendemain,
+même accident. Deux Anglais qui passaient sur la terrasse de Nice le
+ramènent à son appartement, où il reste huit jours soigné par les gens
+de l'hôtel. Dès qu'il peut prendre le train, il retourne à Paris où
+l'attendaient sa belle-mère, madame Récio, et sa fidèle servante, qui
+poussent des cris d'horreur en le revoyant défiguré.
+
+Le séjour à Nice ne fut pas le dernier voyage de Berlioz. Quelque temps
+après sa chute dans les rochers, il fut invité à se rendre à un festival
+orphéonique qui se donnait dans sa province natale, à Grenoble. Ce
+dernier épisode rappelle vraiment le dénoûment des pièces de Shakespeare
+et l'homme qui avait le mieux compris le génie du poëte anglais devait
+avoir une fin assez semblable à celle du roi Lear, de Macbeth ou
+d'Othello. Pour bien peindre cette scène suprême, il faudrait que
+l'histoire empruntât les couleurs du drame. Qu'on se figure une salle
+resplendissante de lumières, ornée de tentures officielles, une table
+chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un
+des leurs qui tarde à venir. Tout à coup, une draperie s'entr'ouvre et
+un fantôme apparaît: le spectre de Banquo? non; mais Berlioz à l'état de
+squelette, le visage pâle et amaigri, les yeux vagues, le chef branlant,
+la lèvre contractée par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on
+l'acclame, on lui serre les mains,--ces mains tremblantes qui ont
+conduit à la victoire des armées de musiciens. Un assistant dépose une
+couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Celui-ci contemple d'un
+oeil étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs
+mais sincères. On le félicite, il ne paraît s'apercevoir de rien.
+Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas
+comprises; à ce moment, un vent furieux, venu des Alpes, s'engouffre
+dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies; des rafales
+soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d'un
+fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête,
+Berlioz est resté debout; il ressemble, environné de lueurs, au génie de
+la symphonie, auquel la puissante nature ferait une apothéose, dans un
+décor de montagnes et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque.
+
+Dès lors, tout fut fini.
+
+Le lundi, 8 mars 1869, dans la matinée, Hector Berlioz, de retour à
+Paris, rendait le dernier soupir. Ses obsèques eurent lieu à l'église de
+la Trinité, le jeudi suivant; l'Institut avait envoyé une nombreuse
+députation, les cordons du poêle étaient tenus par MM. Camille Doucet,
+Guillaume, Ambroise Thomas, Gounod, Nogent Saint Laurens, Perrin, le
+baron Taylor; la musique de la garde nationale précédait le cortège
+jouant des fragments de la Symphonie en l'honneur des victimes de
+Juillet. Sur le cercueil étaient (souvenir touchant) les couronnes
+données par la Société Sainte-Cécile, par la jeunesse hongroise, par la
+noblesse russe, et enfin les derniers lauriers de la ville de Grenoble.
+
+ Il était mort!... la réparation commençait...
+
+Il dort maintenant sur cette haute colline qui vit couler le sang des
+martyrs; là-bas, au-dessus de nous, écoutant peut-être les bruits
+tumultueux de l'immense ville. Aux anniversaires, de pieuses mains
+viennent déposer sur son tombeau des bouquets de fleurs promptement
+fanées par l'intempérie des saisons; j'y ai vu des roses blanches, aussi
+blanches que le lys, et des violettes répandues en pluie odoriférante,
+sur la pierre, sur le fer, et jusque dans la boue qu'avait produite le
+piétinement des passants. Il se repose là des tracas de sa vie agitée,
+attendant l'heure de la justice, lente à venir. Aucune rue ne porte son
+nom, aucun théâtre ne possède sa sombre effigie, aucun ministère (et il
+y en a eu pourtant beaucoup!) n'a songé à lui rendre des honneurs
+quelconques; de toutes les gloires musicales de la France, la France
+n'en oublie qu'une, celle dont elle peut le mieux se glorifier devant le
+monde entier. D'autres musiciens passeront; que dis-je? ils ne sont déjà
+plus... Berlioz est resté et son souvenir grandit, comme ces ombres qui,
+à mesure que décroît le soleil et que le temps s'écoule, deviennent plus
+accusées, plus nettes, et s'allongent sur le sable d'or.
+
+DANIEL BERNARD.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE INÉDITE
+
+DE
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+(1819-1868)
+
+
+
+
+I.
+
+A IGNACE PLEYEL.
+
+
+La Côte-Saint-André (Isère), 6 avril 1819.
+
+ Monsieur,
+
+Ayant le projet de faire graver plusieurs oeuvres de musique de ma
+composition, je me suis adressé à vous, espérant que vous pourriez
+remplir mon but. Je désirerais que vous prissiez à votre compte
+l'édition d'un _pot-pourri_[53] concertant composé de morceaux choisis,
+et concertant pour flûte, cor, deux violons, alto et basse.
+
+Voyez si vous pouvez le faire et combien d'exemplaires vous me
+donnerez. Répondez-moi au plus tôt, je vous prie, si cela peut vous
+convenir, combien de temps il vous faudra pour le graver et s'il est
+nécessaire d'affranchir le paquet.
+
+J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, votre
+obéissant serviteur.
+
+
+
+
+II.
+
+A RODOLPHE KREUTZER[54].
+
+
+(1826....?)
+
+ O génie!
+
+Je succombe! je meurs! les larmes m'étouffent! _la Mort d'Abel_!
+dieux!...
+
+Quel infâme public! il ne sent rien! que faut-il donc pour
+l'émouvoir?...
+
+O génie! et que ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les passions;
+on ne me comprendra pas, puisqu'ils ne couronnent pas, qu'ils ne portent
+pas en triomphe, qu'ils ne se prosternent pas devant l'auteur de tout ce
+qui est beau!
+
+Sublime, déchirant, pathétique!
+
+Ah! je n'en puis plus; il faut que j'écrive! A qui écrirai-je? au
+génie?... Non, je n'ose.
+
+C'est à l'homme, c'est à Kreutzer... il se moquera de moi...., ça m'est
+égal...; je mourrais... si je me taisais. Ah! que ne puis-je le voir,
+lui parler, il m'entendroit, il verroit (_sic_) ce qui se passe dans mon
+âme déchirée; peut-être il me rendroit le courage que j'ai perdu, en
+voyant l'insensibilité de ces gredins de ladres, qui sont à peine dignes
+d'entendre les pantalonnades de ce pantin de Rossini.
+
+Si la plume ne me tombait des mains, je ne finirais pas.
+
+AH! GÉNIE!!!
+
+
+
+
+III.
+
+A M. FÉTIS, DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALE[55].
+
+
+(16) mai 1828.
+
+ Monsieur le rédacteur,
+
+Permettez-moi d'avoir recours à votre bienveillance et de réclamer
+l'assistance de votre journal pour me justifier aux yeux du public de
+plusieurs inculpations assez graves.
+
+Le bruit s'est répandu dans le monde musical que j'allais donner un
+concert composé tout entier de ma musique et déjà une rumeur de blâme
+s'élève contre moi; on m'accuse de témérité, on me prête les intentions
+les plus ridicules.
+
+A tout cela je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître,
+afin d'inspirer, si je le puis, quelque confiance aux auteurs et aux
+directeurs de nos théâtres lyriques. Ce désir est-il blâmable dans un
+jeune homme? Je ne le crois pas. Or, si un pareil dessein n'a rien de
+répréhensible, en quoi les moyens que j'emploie pour l'accomplir
+peuvent-ils l'être?
+
+Parce qu'on a donné des concerts composés tout entiers des oeuvres de
+Mozart et de Beethoven, s'ensuit-il de là qu'en faisant de même j'aie
+les prétentions absurdes qu'on me suppose? Je le répète, en agissant
+ainsi, je ne fais qu'employer le moyen le plus facile de faire connaître
+mes essais dans le genre dramatique.
+
+Quant à la témérité qui me porte à m'exposer devant le public dans un
+concert, elle est toute naturelle, et voici mon excuse. Depuis quatre
+ans, je frappe à toutes les portes; aucune ne s'est encore ouverte. Je
+ne puis obtenir aucun poëme d'opéra, ni faire représenter celui qui m'a
+été confié[56]. J'ai essayé inutilement tous les moyens de me faire
+entendre; il ne m'en reste plus qu'un, je l'emploie, et je crois que je
+ne ferai pas mal de prendre pour devise ce vers de Virgile:
+
+ _Ulla salus victis nullam sperare salutem._
+
+Agréez, etc.
+
+
+
+
+IV.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+Paris, 1829.
+
+ Mon cher Ferdinand,
+
+Il faut que je vous écrive encore ce soir; cette lettre ne sera
+peut-être pas plus heureuse que les autres... mais n'importe.
+Pourriez-vous me dire ce que c'est que cette puissance d'émotion, cette
+_faculté_ de _souffrir_ qui me tue? Demandez à votre ange... à ce
+séraphin qui vous a ouvert la porte des cieux!... Ne gémissons pas!...
+mon feu s'éteint, attendez un instant... O mon ami, savez-vous?... J'ai
+brûlé, pour l'allumer, le manuscrit de mon _élégie en prose_!... des
+larmes toujours, des larmes sympathiques; je vois Ophelia en verser,
+j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me
+consument. O mon ami, je suis bien malheureux; c'est inexprimable!
+
+J'ai demeuré bien du temps à sécher l'eau qui tombe de mes yeux...--En
+attendant, je crois voir Beethoven qui me regarde sévèrement, Spontini
+guéri de mes maux, qui me considère d'un air de pitié plein
+d'indulgence, et Weber qui semble me parler à l'oreille comme un esprit
+familier habitant une région bienheureuse où il m'attend pour me
+consoler.
+
+Tout ceci est fou... complétement fou, pour un joueur de dominos du café
+de la Régence ou un membre de l'Institut... Non, je veux vivre...
+encore...; la musique est un art céleste, rien n'est au-dessus, que le
+véritable amour; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre,
+mais au moins, j'aurai vécu..... de souffrances, il est vrai, de rage,
+de cris et de pleurs, mais j'aurai... rien... Mon cher Ferdinand!...
+j'ai trouvé en vous tous les symptômes de la véritable amitié, celle que
+j'ai pour vous est aussi très vraie; mais je crains bien qu'elle ne vous
+donne jamais ce bonheur calme qu'on trouve loin des volcans... hors de
+moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable... il
+y a aujourd'hui un an que je la vis pour la dernière fois... Oh!
+malheureuse! que je t'aimais! J'écris en frémissant que je t'aime!...
+
+S'il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous?.. Verrai-je jamais
+Shakespeare?
+
+Pourra-t-elle me connaître?...
+
+Comprendra-t-elle la poésie de mon amour?................ Oh! Juliette,
+Ophelia, Belvidera, Jeanne Shore, noms que l'enfer répète sans
+cesse............................
+
+Au fait!
+
+Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde,
+un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un
+amour sans bornes qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris;
+oui! mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de
+leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir!
+
+Oh! sublimes! sublimes! exterminez-moi! appelez-moi sur vos nuages
+dorés, que je sois délivré!...............
+
+LA RAISON.
+
+«Sois tranquille, imbécile, dans peu d'années, il ne sera pas plus
+question de tes souffrances que de ce que tu appelles le génie de
+Beethoven, la sensibilité passionnée de Spontini, l'imagination rêveuse
+de Weber, la puissance colossale de Shakspeare!...
+
+ Va, va, Henriette Smithson
+ et Hector Berlioz
+
+_seront réunis_ dans l'oubli de la tombe, ce qui n'empêchera pas
+d'autres malheureux de souffrir et de mourir!......»
+
+
+
+
+V.
+
+AU MÊME
+
+
+La Côte-Saint-André, 9 janvier 1831.
+
+ Mon cher ami,
+
+Je suis depuis huit jours chez mon père, environné de soins affectueux
+et tendres par mes parents et mes amis, accablé de félicitations, de
+compliments de toute espèce; mais mon coeur a tant de peine à battre, je
+suis si oppressé, que je ne dis pas dix paroles en une heure. Mes
+parents conçoivent ma tristesse et me la pardonnent. Je partirai pour
+Grenoble dans six jours; si vous me répondez, adressez néanmoins votre
+lettre à la Côte-Saint-André (Isère), et mettez mon nom Hector pour que
+la lettre ne parvienne pas à mon père.
+
+Je vous écris dans le salon de Rocher, qui me charge de le rappeler à
+votre souvenir.
+
+Que faites-vous?... Il n'y a toujours point de musique, n'est-ce pas,
+dans ce bruyant Paris?... Avez-vous fini vos trios?... Feydeau est-il
+enfin fermé?... l'opéra de Meyerbeer est-il en répétition[57]?...
+Saluez-le, je vous prie, de ma part, quand vous le verrez (Meyerbeer! ma
+phrase est si mal tournée, que vous pourriez croire que c'est son opéra
+que je veux dire).
+
+Nous allons avoir la guerre!... On va tout saccager; des hommes _qui se
+croient_ libres vont se ruer contre d'autres hommes qui sont
+certainement esclaves; peut-être les hommes libres seront-ils
+exterminés, les esclaves seront-ils maîtres; puisse toute l'Europe
+s'épuiser en cris de rage, tous ses enfants s'entr'égorger, le fer et le
+feu triompher, la peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler,
+pourvu que j'y sois et que, LA tenant dans mes bras, nous nous tordions
+ensemble dans les flammes!
+
+Voilà mes voeux sincères et le bien que je souhaite à l'espèce humaine.
+Quand je serai heureux, ce sera tout différent; je laisserai l'espèce
+humaine tranquille, et elle ne s'en tourmentera pas moins.
+
+Assez grincé des dents. Voulez-vous, je vous prie, aller chez Desmarest,
+rue Monsigny, nº 1, près de l'Opéra-Comique, lui dire mille amitiés de
+ma part, le charger de cinq cents autres pour Girard, et lui demander
+s'il n'a point eu de lettre à mon adresse; il s'était engagé à les
+prendre chez mon portier.
+
+Blasphémez un peu à mon intention, je vous prie, j'en éprouverai du
+soulagement, et je vous rendrai la pareille quand vous voudrez.
+
+Adieu! les coeurs de _lave_ ne sont durs que quand ils sont froids, le
+mien est rouge fondant. Je suis toujours votre ami dévoué.
+
+Mettez, je vous prie, cette petite lettre à la poste.
+
+
+
+
+VI.
+
+AU MÊME.
+
+
+La Côte-Saint-André, 23 janvier 1831.
+
+Je viens de faire à Grenoble un insipide voyage, passant la moitié de
+mon temps malade au lit, l'autre moitié à faire des visites plus
+assommantes les unes que les autres; j'arrive hier après avoir passé une
+dévorante journée sans dire un mot. Mon père, qui venait d'apprendre mon
+état par ma mère, m'embrasse en souriant et me dit qu'il y avait une
+lettre de Paris pour moi; j'ai compris à son air que c'était de
+madame...; effectivement, c'était une lettre double; je suis redevenu
+calme; j'étais aussi ravi que je puisse l'être dans un si exécrable
+exil. Ne faut-il pas que votre lettre arrive aujourd'hui pour troubler
+ma tranquillité? que le diable vous emporte! Qu'aviez-vous besoin de
+venir me dire que je me plais dans un désespoir dont PERSONNE ne me sait
+gré, «personne moins que les gens pour qui je me désespère».
+
+D'abord, je ne me désespère pas pour DES gens; ensuite, je vous dirai
+que, si vous avez vos raisons pour juger sévèrement la personne pour
+laquelle je me désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que
+je connais aujourd'hui son caractère _mieux que personne_. Je sais très
+bien qu'elle ne se désespère pas, ELLE; la preuve de cela, c'est que je
+suis ici et que, si elle avait persisté à me supplier de ne pas partir,
+comme elle l'a fait plusieurs fois, je serais resté. De quoi se
+désespèrerait-elle? elle sait très bien à quoi s'en tenir sur mon
+compte, elle connaît aujourd'hui tout ce que mon coeur enferme de
+dévouement pour elle (pas tout cependant: il y a encore un sacrifice, le
+plus grand de tous, qu'elle ne connaît pas, et que je lui ferai). Vous
+ne savez pas ce qui me tourmente, personne au monde _qu'elle_ ne le
+sait; encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elle l'ignorait.
+
+Ne me donnez pas de vos conseils épicuriens, ils ne me vont pas le moins
+du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur, et je n'en veux
+point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement.
+Ainsi, ne venez pas me parler de femme superbe, de taille gigantesque,
+et de la part _que prennent ou ne prennent pas_ à mes chagrins les êtres
+qui me sont chers; car vous n'en savez rien, qui vous l'a dit?... Vous
+ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que
+vous l'aurez vue dans un concert, gaie et contente, que vous pourrez en
+tirer une induction fatale pour moi. Si cela était, que devriez-vous
+donc induire de ma conduite à Grenoble, si vous m'aviez vu un jour dans
+un grand dîner de famille, ayant à droite et à gauche mes deux
+charmantes cousines de dix-sept à dix-huit ans, avec lesquelles je
+folâtrais et riais de la façon la plus inaccoutumée?...
+
+Ma lettre est brusque, mon ami, mais vous m'avez froissé horriblement.
+Je resterai encore ici neuf jours au moins; Ferrand viendra demain. Si
+vous vouliez m'écrire courrier par courrier une seconde lettre, vous me
+feriez bien plaisir et elle arriverait à temps.
+
+Adieu, mille choses à Sina et à Girard; si vous avez entendu parler de
+mon mariage dans le monde, dites-le-moi, et ce qu'on en dit.
+
+Voulez-vous, je vous prie, passer chez Gounet, rue Saint-Anne, 34 ou 36,
+et lui dire mille choses de ma part? Je lui écrirai dès que Ferrand sera
+arrivé.
+
+
+
+
+VII.
+
+AU MÊME.
+
+
+La Côte Saint-André, 31 janvier 1831.
+
+Quoique mon agitation dévorante n'ait pas cessé un instant depuis mon
+arrivée ici, je puis cependant aujourd'hui vous écrire avec plus de
+calme. Puisque vous avez déjà à votre âge rencontré un filon d'or dans
+cette pauvre mine où nous fouillons tous, tâchez de le suivre jusqu'au
+bout, mais songez bien que vous êtes sous une voûte que vous creusez en
+avançant, et qui peut s'écrouler derrière vous. La bévue que vous avez
+faite, en demandant à Cherubini la salle du Conservatoire avant que la
+Société de concerts ait fini, est impardonnable. Vous deviez bien
+savoir que jamais ces messieurs n'y consentiraient, et il est fort
+désagréable de se voir contre-carré par une volonté contre laquelle la
+sienne propre est impuissante. Je dois vous dire que vous faites
+quelquefois les choses trop précipitamment. Il faut, je crois, réfléchir
+beaucoup à ce qu'on projette, et quand les mesures sont prises, frapper
+un tel coup que tous les obstacles soient brisés. La prudence et la
+force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir. Je crains
+qu'on ne me laisse pas partir avant samedi ou même lundi prochain. Je
+suis toujours malade, je ne me lève pas tous les jours, et il fait un
+froid terrible. Et tout ce temps se perd..... et j'ai tant de mois
+encore à dévorer!....
+
+Oui, mon cher ami, je dois vous faire un mystère d'un chagrin affreux
+que j'éprouverai peut-être longtemps encore; il tient à des
+circonstances de ma vie qui sont complétement ignorées de tout le monde
+(C..... excepté); j'ai au moins la consolation de le lui avoir appris
+sans que..... (assez).
+
+Quoique je sois forcé d'être mystérieux avec vous sur ce point, je ne
+crois pas que vous ayez de raison de l'être avec moi sur d'autres. Je
+vous supplie donc de me dire ce que vous entendez par cette phrase de
+votre dernière lettre: «Vous voulez faire un sacrifice; il y a longtemps
+que j'en crains un que, malheureusement, j'ai bien des raisons à croire
+que vous ferez un jour.» Quel est celui dont vous voulez parler? Je vous
+en conjure, dans vos lettres, ne parlez jamais à mots couverts, surtout
+quand il s'agit d'elle. Cela me torture. N'oubliez pas de me donner
+franchement cette explication.
+
+Écrivez-moi poste restante, à Rome, en ayant soin d'affranchir jusqu'à
+la frontière, sans quoi la lettre ne me parviendrait pas.
+
+
+
+
+VIII.
+
+A MM. GOUNET, GIRARD, HILLER, DESMAREST, RICHARD, SICHEL.
+
+
+Nizza, le 6 mai 1831.
+
+Allons Gounet[58], lisez-nous cela.
+
+D'abord je vous embrasse tous; je me réjouis de vous revoir encore, de
+me retrouver auprès d'amis dont l'affection m'est si chère, de parler
+ensemble musique, enthousiasme, génie, _poésie_ enfin. Je suis sauvé, je
+commence à m'apercevoir que je renais meilleur que je n'étais, je n'ai
+même plus de rage dans l'âme... Comme je ne vous ai pas écrit depuis mon
+départ de la France, il faut que je vous conte mon voyage.
+
+Je me suis embarqué à Marseille sur un brick sarde, faisant voile pour
+Livourne. Ce trajet se fait ordinairement en cinq jours avec un temps
+passable, et nous en avons mis onze. Pendant la première semaine, nous
+étions accablés de calmes plats qui duraient tous les jours jusqu'au
+coucher du soleil; ce n'était que pendant la nuit que nous avancions un
+peu. Ne sachant comment nous désennuyer, nous avions imaginé de tirer au
+pistolet sur le pont. La cible était un biscuit fiché au bout d'un
+bâton qu'on avait attaché à la poupe, et que l'oscillation du navire
+rendait très difficile à atteindre. Tel était notre passe temps. Mes
+compagnons de voyage étaient des militaires italiens, accourant à Modène
+prendre part à la révolution qui venait d'y éclater. Arrivés dans la
+_rivière de Gênes_, un vent furieux des Alpes nous a assaillis tout à
+coup; les vagues entraient par les écoutilles et couvraient le pont à
+tout instant. Bon! disais-je, cela manquait, il serait bien dommage que
+je n'eusse pas aussi mon petit bout de tempête; ce sera charmant!...
+Mais le charme est devenu un peu fort, comme vous allez voir.
+
+Le capitaine, voulant regagner le temps perdu, avait laissé toutes les
+voiles étendues, et le vaisseau, pris en flanc par le vent, penchait
+horriblement sur le côté. Le soir, comme j'étais dans la chambre, à
+essayer de dormir, j'entends la voix d'un de nos passagers qui criait
+aux matelots: _Coraggio, corpo di Dio! sara niente_. «Diable, dis-je, il
+paraît au contraire que c'est beaucoup.» Je m'enveloppe alors dans mon
+manteau, et je monte sur le pont, suivi de quatre officiers épouvantés
+de ce que nous venions d'entendre.
+
+J'avoue qu'il est difficile de s'imaginer un pareil spectacle et que,
+malgré le peu de cas que je faisais alors de la vie, le coeur commença à
+me battre d'une terrible manière. Figurez-vous le vent rugissant avec
+une furie dont on ne peut avoir d'idée à terre, les vagues enlevées de
+la mer, lancées en l'air, d'où elles retombaient en poussière, le
+vaisseau tellement penché que son bord droit était en entier dans l'eau,
+et, avec cela, quatorze voiles immenses étendues, où le vent
+s'engouffrait de plein vol. Le passager que nous avions entendu crier
+tout à l'heure était un capitaine-corsaire vénitien, et même, ce qui
+est curieux, il avait été le capitaine de la corvette que lord Byron fit
+armer à ses frais pour parcourir l'Archipel; c'est ce qu'on appelle un
+crâne. Au bout de quelques minutes, le vent augmentant encore de rage,
+je l'entends qui dit en français: «Ce b....-là va nous faire sombrer
+avec toutes les voiles.» Alors je vis qu'il fallait prendre son parti,
+et le coeur cessa de me battre plus vite qu'à l'ordinaire. Je regardai
+tout à coup avec la plus grande indifférence ces vallées blanches
+ouvertes devant moi, où j'allais sans doute être bercé pour mon dernier
+sommeil; le pont était tellement incliné, qu'il était impossible de s'y
+tenir debout; j'étais cramponné à un morceau de fer de tribord et
+entortillé dans mon manteau, de manière à ne pouvoir remuer les membres;
+j'avais pensé m'épargner une longue agonie en m'empêchant de nager, et
+j'espérais couler bas comme une pièce de canon.
+
+Enfin, le danger devenant de plus en plus imminent, notre corsaire
+vénitien prend sur lui de commander la manoeuvre: _Tutti, tutti, al
+perrochetto_, s'écria-t-il, _prestissimo al perrochetto; ecco la
+borresca_. Les matelots lui obéissent; mais, pendant qu'ils se
+précipitent sur le grand mât pour carguer les voiles, un dernier effort
+du vent nous couche presque entièrement sur le côté. Alors la scène est
+devenue sublime d'horreur; tous les meubles qui garnissaient l'intérieur
+du navire, les armoires, les tables, les chaises, les ustensiles de
+cuisine s'écroulent avec un fracas épouvantable; sur le pont, les
+tonneaux roulent les uns sur les autres, l'eau entre par torrents, le
+vaisseau craque comme une vieille coquille de noix, le pilote tombe et
+lâche le gouvernail; enfin nous _sombrons_. Mais nos matelots
+intrépides n'en continuaient pas moins au haut de la vergue à plier
+précipitamment les voiles, et il s'est trouvé que la plus grande était
+carguée justement dans l'instant où le vaisseau revenait un peu sur
+lui-même, ce qui a rendu la seconde oscillation moins basse; le
+gouvernail lâché par le pilote a permis au vaisseau de tourner et de se
+présenter au vent dans sa longueur; ce court instant a suffi pour nous
+tirer d'affaire.
+
+Alors il a fallu courir à la pompe, c'étaient des cris à devenir fou;
+ensuite, pour compléter la détresse, la lanterne de la chambre s'était
+cassée et, en tombant sur des ballots de laine, y avait mis le feu. En
+voyant la fumée sortir par l'escalier, on s'en est aperçu; l'enfer n'est
+pas pire qu'un pareil moment. Heureusement pour moi, je n'ai pas le mal
+de mer, mais il fallait voir ces pauvres passagers se vomissant les uns
+sur les autres, tombant dans l'escalier, sur le pont, saisis de vertiges
+affreux; cela faisait mal. Le navire une fois remis, nous avons cheminé
+avec une seule voile et sans la moindre inquiétude, malgré la force de
+l'orage et l'inclinaison du vaisseau. C'était alors un autre concert, le
+vent sifflant dans les cordages nus, dans les poulies et les haubans,
+ricanait, grinçait comme un orchestre de petites flûtes; mais le matelot
+qui était à côté de moi disait: _Oh! adesso, mi futto del vento!_ et, en
+effet, nous sommes arrivés le matin même à Livourne, sans accident. Oh!
+quelle nuit! et la lune qui nous regardait en courant à travers les
+nuages, avec une physionomie toute décomposée! elle semblait pressée
+d'arriver quelque part et ennuyée de nous trouver sur son passage.
+
+Arrivé à Rome, j'ai trouvé que les bruits qu'on avait répandus à
+Florence sur les dangers que courait l'Académie étaient un peu exagérés,
+mais fondés. Les Transteverini, supposant les Français partisans de la
+révolution et hostiles au pape, voulaient tout simplement mettre le feu
+à l'Académie et nous égorger tous. Ils étaient déjà venus plusieurs fois
+examiner les avenues du jardin, et madame Horace en avait rencontré un
+dans une allée, qui l'avait menacée d'un long couteau qu'il montrait
+sous son manteau. Aussi notre directeur avait-il armé tout le monde de
+fusils à deux coups, pistolets, etc... Pourtant il n'est rien résulté de
+tout cela qu'une tarentelle que les Transteverini ont composée sur la
+mort prochaine des Français, et qu'ils venaient chanter sous nos
+fenêtres. Tous les camarades qui m'attendaient m'ont reçu avec la
+cordialité la plus franche; il m'a fallu quatre ou cinq jours pour
+retenir les noms de chacun, et, comme on se tutoie, j'étais obligé de
+dire à tout instant à quelqu'un: «Comment t'appelles-tu donc, toi?»
+
+De M. Horace et de sa famille j'ai reçu un très-bon accueil; mais, quand
+le vieux Carle Vernet a su que j'admirais Gluck, il n'a plus voulu me
+quitter: «C'est que, voyez-vous, me disait-il, M. Despréaux prétendait
+que tout cela était rococo, et que Gluck était perruque.»
+
+J'ai trouvé Mendelssohn; Monfort le connaissait déjà, nous avons été
+bien vite ensemble. C'est un garçon admirable, son talent d'exécution
+est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire.
+Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi; je crois fermement que c'est
+une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. C'est lui qui a
+été mon cicerone; tous les matins, j'allais le trouver il me jouait une
+sonate de Beethoven, nous chantions _Armide_ de Gluck, puis il me
+conduisait voir toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je
+l'avoue, très-peu. Mendelssohn est une de ces âmes candides comme on en
+voit si rarement; il croit fermement à sa religion luthérienne, et je le
+scandalisais quelquefois beaucoup en riant de la Bible. Il m'a procuré
+les seuls instants supportables dont j'aie joui pendant mon séjour à
+Rome. L'inquiétude me dévorait, je ne recevais point de lettre de ma
+_fidèle fiancée_, et sans M. Horace, je serais parti au bout de trois
+jours, tant j'étais désespéré de n'avoir point trouvé de ses nouvelles à
+mon arrivée. A la fin du mois, n'en recevant pas davantage, je suis
+parti le vendredi saint, abandonnant ma pension pour aller savoir à
+Paris ce qui s'y passait. Mendelssohn ne voulait pas croire que je
+partisse réellement, il paria avec moi un dîner pour trois que je ne
+partirais pas, et nous le mangeâmes avec Monfort le mercredi saint,
+quand il vit que M. Horace m'avait payé mon voyage et que j'avais retenu
+ma voiture.
+
+A Florence, le mal de gorge m'a pris; je me suis arrêté; il m'a fallu
+attendre de pouvoir me remettre en route; alors j'ai écrit à Pixis pour
+qu'il me dise au plus vite ce qu'il y avait au faubourg Montmartre; il
+ne m'a pas répondu; je lui mandais que j'attendais sa lettre à Florence,
+et effectivement je l'ai attendue jusqu'au jour où j'ai reçu l'admirable
+lettre de madame X... Il m'est impossible de dépeindre ce que
+j'éprouvais dans mon isolement, de fureur, de rage, de haine et d'amour
+combinés. J'étais tout à fait rétabli; je passais des journées sur le
+bord de l'Arno, dans un bois délicieux à une lieue de Florence, à lire
+Shakspeare. C'est là que j'ai lu pour la première fois _le Roi Lear_ et
+que j'ai poussé des cris d'admiration devant cette oeuvre de génie; j'ai
+cru crever d'enthousiasme, je me roulais (dans l'herbe à la vérité),
+mais je me roulais convulsivement pour satisfaire mes transports.
+L'ennui est revenu au bout de quelques jours; je me rongeais le coeur, et
+mes pensées qui ne se sont trouvées que trop justes, me poursuivaient
+impitoyablement. Un soir, la cathédrale étant ouverte, j'y suis entré;
+comme je rêvais assis dans un coin de la nef, je vis sortir de la
+sacristie une longue file de pénitents blancs, de prêtres, d'enfants de
+choeur portant des flambeaux avec la croix. Je demandai à un homme ce que
+c'était; il me répondit: _Una sposina morta el mezzo giorno_. Je suivis
+le convoi, mon sang commençait à circuler, je pressentais des
+sensations. La jeune femme était morte dans une superbe maison voisine,
+appartenant à son mari, riche Florentin qui l'adorait. Une foule immense
+était assemblée devant la porte pour voir enlever le catafalque. On
+avait distribué un grand nombre de cierges qui répandaient dans les rues
+obscures la plus étrange clarté. Arrivés à l'église, les prêtres font
+leur office, et nous abandonnent ensuite le cadavre. Il faisait tout à
+fait nuit; les porteurs du catafalque l'ont découvert, et j'ai vu un
+enfant nouveau-né qu'ils tiraient d'une petite bière, et qu'ils
+mettaient dans la plus grande où était sa mère. J'ai reconnu alors que
+la _sposina_ était morte en couches et qu'on allait l'enterrer avec son
+enfant. J'ai voulu voir ce que cela deviendrait et la fantaisie m'a pris
+de suivre les porteurs au cimetière. Après un long trajet, durant lequel
+la foule des curieux s'était complétement éloignée, je suis arrivé près
+d'une porte éloignée de Florence; mais, au lieu d'aller au cimetière,
+le convoi s'est arrêté à une espèce de morgue où on dépose les morts
+jusqu'à deux heures du matin, où un tombereau vient les chercher pour
+aller en terre. Un des chantres, s'approchant de moi, me dit en
+français: «Voulez-vous entrer?...--Oui.» Et, en effet, me plaçant à côté
+de lui, pour un paolo (12 sous), il parle à l'oreille du gardien de la
+morgue et on me laisse entrer. Ils ont tiré de la bière la pauvre
+_sposina_ et l'ont déposée sur une des tables de bois qui garnissaient
+cette espèce de caveau. «Voyez, monsieur, me disait mon chantre avec une
+espèce de joie, toutes ces tables, eh bien, il y a des jours où c'est
+tout plein, tout plein! et puis, à deux heures de nuit, la voiture vient
+et emporte tout!--Mais faites-moi donc voir cette dame!» Il l'a
+découverte aussitôt. Oh! Dieu! elle était charmante! Vingt-deux ans,
+elle avait une belle robe de percale nouée au-dessous de ses pieds, ses
+cheveux n'étaient pas encore trop dérangés. Sans doute elle était morte
+d'un dépôt dans le cerveau, une eau jaunâtre lui coulait des narines et
+de la bouche; je lui ai fait essuyer la figure; puis ce brutal lui a
+laissé retomber la tête tout d'un coup, avec un bruit sourd qui a ému
+toutes les tables. Je lui ai pris la main, elle avait une main
+ravissante, blanche; je ne pouvais la quitter. Son enfant était laid, il
+me faisait mal au coeur. Pour un paolo j'ai touché la main de cette
+belle, pendant que son mari se désespérait; si j'avais été seul, je
+l'aurais embrassée; je pensais à Ophelia. Pour un paolo!... et, bien
+sûr, à deux heures, quand le voiturier vient chercher sa proie, le Caron
+florentin fait payer aux morts leur passage: il ne lui aura pas laissé
+sa belle robe; il l'aura dépouillée; je pensais cela pendant que je lui
+tenais la main pour un paolo!
+
+Mais c'était une bénédiction vraiment, car le lendemain j'ai assisté au
+service funèbre du jeune Napoléon Bonaparte, fils de la reine Hortense
+et neveu de _l'autre Napoléon_. Il venait de mourir à point nommé. Une
+condamnation capitale pesait sur lui comme révolutionnaire, elle allait
+l'atteindre, la mort a été plus prompte. Pendant ce temps, son frère et
+sa mère fuyaient en Amérique!... Pauvre Hortense! quelles vicissitudes!
+Il y a quarante ans, elle venait de Saint-Domingue avec sa mère
+Joséphine, qui n'était alors que madame Beauharnais; joyeuse créole,
+elle dansait la danse des nègres sur le vaisseau, et chantait aux
+matelots des chansons caraïbes; aujourd'hui, elle repasse l'Océan pour
+soustraire un de ses fils à la hache des réactions; elle laisse son mari
+à Florence, et voilà la fille adoptive du plus grand homme des temps
+modernes, fugitive de l'Europe, exilée de la France, dont elle s'était
+fait chérir, reine sans États ni couronne, mère désolée, orpheline, à
+peu près veuve, oubliée, abandonnée...
+
+Toutes ces idées me saisissaient au coeur en entrant dans l'église.
+C'était bien, il me semble, un sujet d'inspiration pour l'organiste;
+mais cet homme n'est pas un homme! Il avait tiré le registre des petites
+flûtes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient assez au
+gazouillement des roitelets dans les beaux jours d'hiver.
+
+O Italiens, misérables que vous êtes, singes, orangs-outangs, pantins
+toujours ricanants, qui faites des opéras comme ceux de Bellini, de
+Pacini, de Rossini, de Vaccaï, de Mercadante, qui jouez des airs gais
+aux funérailles du neveu du grand homme, et qui, pour un paolo...!
+
+C'est deux jours après et dans une telle disposition d'esprit que j'ai
+reçu la lettre de madame X..., la lettre où elle m'annonçait que sa
+fille se mariait!... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence!
+Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment
+toute cette affaire avait commencé; et moi je sais que je suis parti de
+Paris, portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien;
+on m'appelait: «Mon gendre», etc.,... et, dans cette lettre étonnante,
+madame X... me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui
+avais faite de la main de sa fille; elle m'engage beaucoup à ne pas _me
+tuer_, la bonne âme!
+
+Oh! si je m'étais trouvé seulement de cent cinquante lieues plus près!
+Mais, brisons là; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas
+de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que
+je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide
+et dégoûtante ignoblerie. J'y suis depuis onze jours, et j'y reste à
+cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve
+de correspondre rapidement avec ma famille. Mes soeurs m'écrivent tous
+les deux jours; leur indignation et celle de mes parents est au comble.
+
+Me voilà rétabli, je mange comme à l'ordinaire; j'ai demeuré longtemps
+sans pouvoir avaler autre chose que des oranges. Enfin, je suis sauvé,
+ils sont sauvés; je reviens à la vie avec délices, je me jette dans les
+bras de la musique et sens plus vivement que jamais le bonheur d'avoir
+des amis. Je vous prie tous, Richard, Gounet, Girard, Desmarest, Hiller,
+écrivez-moi chacun isolément une lettre. Je ne passe pas la frontière;
+Vernet m'a rappelé hier qu'il était encore temps et que ma pension
+n'était pas perdue. Je lui ai écrit que je m'engageais sur l'_honneur_
+à ne pas sortir d'Italie; j'ai profité d'un bon moment pour me lier
+ainsi. J'avais de bonnes raisons pour le faire.
+
+Gounet, mademoiselle Vernet a chanté vos mélodies, et a trouvé que la
+poésie en était pleine de grâce et de fraîcheur.
+
+Le théâtre allemand est-il ouvert? et Paganini?... et _Euryanthe_?... Ce
+misérable Castil-Blaze a encore mutilé cette partition en lui ajoutant
+des membres étrangers. Et la Symphonie avec choeurs de Beethoven,
+parlez-moi donc de tout cela.
+
+Girard, allez-vous monter _Iphigénie en Aulide_?... Oh! à propos, je
+vous prie de me pardonner, j'ai perdu votre lettre pour une dame
+romaine; j'espère qu'elle n'était pas importante. Desmarest, que fait-on
+à l'Opéra?... Hiller, votre concert ne s'est donc pas donné?... Et toi,
+Richard, comment se fait-il que j'aie vu dans les journaux Loëve-Weimar
+cité comme traducteur de la Symphonie de Beethoven?... Cela me confond.
+Dites-moi, Gounet, Auguste le nouveau marié est-il heureux en ménage?...
+Mon cher Sichel, les malades donnent-ils?...
+
+J'ai un appartement délicieux dont les fenêtres donnent sur la mer. Je
+suis tout accoutumé au continuel râlement des vagues; le matin, quand
+j'ouvre ma fenêtre, c'est superbe de voir ces crêtes accourir comme la
+crinière ondoyante d'une troupe de chevaux blancs. Je m'endors au bruit
+de l'artillerie des ondes, battant en brèche le rocher sur lequel est
+bâtie ma maison.
+
+Nice, par sa position, est une petite ville vraiment charmante; fraîches
+et rosées sont la mer et les montagnes. Je fais quelquefois, au risque
+de me rompre les membres, des excursions dans les rochers; j'ai
+découvert l'autre jour les ruines d'une tour bâtie sur le bord du
+précipice; il y a une petite place devant, je m'y étends au soleil et je
+vois arriver au large de lointains vaisseaux, je compte les barques de
+pêcheurs et j'admire _ces petits sentiers rayonnants et dorés_, qui (à
+ce que dit M. Moore) doivent conduire à quelque île «heureuse et
+paisible». C'est, parbleu! en nature le sujet de la lithographie de nos
+mélodies; Gounet, c'est tout à fait cela. A propos de lithographie, ils
+ont fait mon portrait à Rome; il ne vaut rien; mais un sculpteur a fait
+ma médaille, et fort ressemblante, en plâtre de demi-grandeur.
+
+Allons, en voilà assez, je pense. J'attends vos lettres au plus tôt. Je
+demeure: H. B., chez madame veuve Pical, maison Cherici, consul de
+Naples, aux Ponchettes, Nice-Maritime.
+
+Adieu tous! adieu mille fois!
+
+Votre affectionné et sincère ami.
+
+P.-S.--Mille choses à Pixis, à Sina, à Schlesinger, à Séghers, à M.
+Habeneck, à Turbri, à Urhan.
+
+J'ai presque terminé l'ouverture du _Roi Lear_; je n'ai plus que
+l'instrumentation à achever. Je vais beaucoup travailler.
+
+
+
+
+IX.
+
+A FERDINAND HILLER.
+
+
+Rome, 17 septembre 1831
+
+ Mon cher ami,
+
+J'ai reçu votre lettre dans les montagnes de Subiaco, longtemps après
+qu'elle était arrivée à Rome; encore l'aurais-je attendue bien
+davantage, si un sculpteur de l'Académie ne l'eût apportée. Je ne
+pouvais concevoir votre silence, je ne vous croyais pas paresseux. Bon,
+bon, assez! Êtes-vous toujours dans votre ermitage du bois de Boulogne?
+Je vais retourner dans le mien à Subiaco; rien ne me plaît tant que
+cette vie vagabonde dans les bois et les rochers, avec ces paysans
+pleins de bonhomie, dormant le jour au bord du torrent, et le soir
+dansant la saltarelle avec les hommes et les femmes habitués de notre
+cabaret. Je fais leur bonheur par ma guitare; ils ne dansaient avant moi
+qu'au son du _tambour de basque_, ils sont ravis de ce _mélodieux
+instrument_. J'y retourne pour échapper à l'ennui qui me tue ici.
+Pendant quelques jours, je suis venu à bout de le surmonter en allant à
+la chasse; je partais de Rome à minuit pour me trouver sur les lieux au
+point du jour; je m'éreintais, je mourais de soif et de faim, mais je ne
+m'ennuyais plus. La dernière fois, j'ai tué seize cailles, sept oiseaux
+aquatiques, un grand serpent et un porc-épic.
+
+La campagne des environs de Rome est si sévère et si majestueuse, le
+soir surtout! Toutes les ruines de palais, de temples éclairés par le
+soleil couchant, sur un sol nu comme la main, sans arbres, creusé de
+profonds ravins, forment le tableau le plus pittoresque et le plus
+sombre. Le matin, j'ai déjeuné sur une vieille citerne ou tombeau
+étrusque; j'ai dormi à midi dans le temple de Bacchus, mais je n'avais
+que de l'eau pour lui faire des libations; j'espère que le _vainqueur du
+Gange_ me pardonnera cette offrande indigne de lui!
+
+Eh bien, vous avez donc eu la complaisance de vous nantir de ma médaille
+et de quelques brimborions d'or! Ainsi, comme tout cela vaut près de
+deux cents francs, si je meurs du choléra avant de retourner en France,
+ma petite dette d'argent sera payée. En a-t-on bien peur à Paris de ce
+fameux choléra?...
+
+Mendelssohn est-il arrivé?... C'est un talent énorme, extraordinaire,
+superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de _camaraderie_ en en
+parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma
+musique. Dites-lui mille choses de ma part; il a un caractère tout
+virginal, il a encore des croyances; il est un peu froid dans ses
+relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup.
+
+
+
+
+X.
+
+AU MÊME.
+
+
+Rome, 8 décembre 1831.
+
+ Mon cher Hiller,
+
+_Quoique_ vous soyez un paresseux, un drôle, un vilain, comment
+n'avez-vous pas honte de me laisser sans signe de vie de votre part,
+sans réponse à ma dernière lettre? (Ma foi, j'ai oublié la conclusion de
+mon _quoique_!)
+
+Enfin, n'importe, j'arrive de Naples il y a un mois; j'ai fait le voyage
+à pied à travers les montagnes, les bois, les rochers, sans guide,
+_excepté_ le dernier jour pour arriver à Subiaco, mon village chéri. Il
+serait trop long de vous parler des torrents de sensations magiques que
+m'ont fait éprouver Naples, le Vésuve, Pompéi, la mer, les îles, nous
+parlerons de tout cela. Ce qui vaut beaucoup mieux, c'est que je serai à
+Paris peut-être plus tôt que vous ne pensez, mais certainement plus tôt
+que _notre directeur_ ne pense.
+
+Allons donc, voilà un succès! _Robert le Diable_ a fait merveilles.
+Allez, je vous prie, de ma part, chez M. Meyerbeer lui faire mon sincère
+compliment, ou du moins l'assurer de la joie vive que m'a fait éprouver
+la réussite brillante de son grand ouvrage. J'en ai passé une nuit
+blanche après la lecture des journaux. Le sang me bout dans les veines.
+Cinq cent mille malédictions! faut-il que je sois ici claquemuré, dans
+ce pays morne et antimusical, pendant qu'à Paris on joue la _Symphonie
+avec choeurs_, _Euryanthe_ et _Robert_, et pendant que les ouvriers de
+Lyon s'amusent _comme des diables_! Je me serais peut-être trouvé à Lyon
+aussi, et j'en aurais pris ma part. Cependant il paraît que les Anglais
+de Bristol se sont encore mieux amusés; du moins leur ouvrage a fait
+bien plus d'impression: cela avait plus de _caractère_.
+
+Seriez-vous capable de marcher contre ces pauvres diables, dont le tour
+de jouir de la vie vient seulement d'arriver? Ce serait bien mal à vous,
+de toutes manières. Parlons d'affaires. Veuillez aller trouver M. Réty
+au Conservatoire et lui demander de prendre dans ma musique la Cantate
+de _la Mort d'Orphée_. Je la lui avais demandée, mais Prévost, qui
+devait l'apporter, paraît ne pas devoir venir. Vous la prendrez donc et
+vous me ferez copier sur _papier à lettre_ la _dernière page_ de la
+partition, l'_adagio con tremulandi_, qui succède à la Bacchanale; puis
+vous le mettrez sous enveloppe à la poste. J'en ai besoin absolument.
+
+Adieu! si vous me faites attendre une réponse, je vous voue à la
+Providence.
+
+
+
+
+XI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Rome, 1er janvier 1832.
+
+Ah! vous ne m'aviez pas écrit _parce que vous vous êtes mis dans vos
+meubles_! voilà une exquise raison! Il valait mieux me dire: «parce que
+je suis à Paris, et qu'à Paris on oublie le reste du monde».--Enfin,
+n'en parlons plus; je pense que vous aurez reçu la petite lettre que
+j'ai envoyée pour vous à Schlesinger, ne sachant pas votre adresse, et
+que vous ne me ferez pas attendre le petit morceau que je vous prie de
+me faire parvenir. J'avais vu un compte rendu dans _le Globe_, qui vous
+a fait un assez bon article, mezzo philanthropico-mystique, et qui
+prétend que vous sortez du Conservatoire de Paris. Je n'ai rien vu dans
+les autres journaux; M... était sans doute trop occupé à décrire quelque
+nouvelle roulade ou trille de madame Malibran, ou à expliquer l'accord
+_d'un second et d'un troisième cor_ dans _Robert le Diable_, pour
+s'amuser à une vétille comme votre concert.
+
+Nous aurions été bien flattés de voir le jugement que ce gigot fondant
+aurait laissé tomber du haut de sa succulence sur vos nouvelles
+productions. Il comprend si bien la poésie de l'art, ce Falstaff!...
+Patience, je lui ai _taillé des croupières_ (comme on dit en Dauphiné)
+dans un certain ouvrage _dont je vous prie de ne pas parler_ et dans
+lequel j'ai lâché l'écluse à quelques-uns des torrents d'amertume que
+mon coeur contenait à grande peine. Cela fera, au jour de l'exécution,
+l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique. Je ne vous en avais rien
+dit, parce que vous savez que je n'aime pas à vous parler de ce que je
+fais, jusqu'au moment de la mise au monde de l'ouvrage. Ce n'est pas,
+comme vous me faites l'amitié de le supposer, parce que j'ai peur que
+vous ne me fassiez un vol intellectuel (gros scélérat!!), mais bien
+parce que je veux suivre _tout droit_ le chemin de mon caprice, de ma
+fantaisie, dût-il me conduire dans quelque bourbier obscur, et que
+l'impression bonne ou mauvaise, produite sur vous par des épreuves
+anticipées de l'ouvrage, se reflétant sur moi, me distrairait en mal de
+ma première direction, ou ralentirait l'élan de ma course. VOILÀ!
+
+Vous voulez savoir ce que j'ai fait depuis mon arrivée en Italie; 1º
+ouverture du _Roi Lear_ (à Nice); 2º ouverture de _Rob-Roy_, _Mac
+Gregor_ (esquissée à Nice, et que j'ai eu la bêtise de montrer à
+Mendelssohn, à mon corps défendant, avant qu'il y en eût la dixième
+partie de fixée). Je l'ai finie et instrumentée aux montagnes de
+Subiaco; 3º _Mélologue en six parties_, paroles et musique; composé par
+monts et par vaux en revenant de Nice, et achevé à Rome. Puis, quelques
+morceaux vocaux, détachés, avec et sans accompagnement: 1º _un choeur
+d'anges_ pour les fêtes de Noël; 2º un choeur de toutes les voix,
+improvisé (comme on improvise) au milieu des brouillards, en allant à
+Naples, sur quatre vers que je fis pour prier le soleil de se montrer;
+3º un autre choeur sur quelques mots de Moore avec accompagnement de
+sept instruments à vent; composé à Rome, un jour que je mourais du
+spleen, et intitulé: «Psalmodie pour ceux qui ont beaucoup souffert et
+dont _l'âme est triste jusqu'à la mort_.»
+
+VOILÀ TOUT.
+
+A présent, je ne fais que copier des parties et écrire un grand article
+sur l'état actuel de la musique en Italie, qui m'a été demandé de Paris
+pour la _Revue européenne_; si vous le lisez, vous le verrez sans doute
+d'ici à deux mois; le journal n'étant que mensuel, cela ne paraîtra pas
+plus tôt... Eh bien, oui, je suis allé à Naples, c'est superbe; j'en
+suis revenu à pied, ce que vous savez déjà, en traversant jusqu'à
+Subiaco les montagnes des frontières, couchant dans des repaires ou
+capitales de bandits, dévoré de puces, et mangeant des raisins volés ou
+achetés le long de la route pendant le jour, et, le soir, des oeufs, du
+pain et des raisins; après deux jours de repos à Subiaco, où j'ai trouvé
+un de mes camarades de l'Académie qui m'a prêté une chemise dont j'avais
+grand besoin, je suis parti, toujours à pied, pour Tivoli, et de là à
+Rome.
+
+VOILÀ ENCORE.
+
+Mille choses à Mendelssohn, dont nous parlons bien souvent chez M.
+Horace. Madame Fould m'a fait entendre dernièrement, chez elle, la
+symphonie qu'il fit exécuter à Londres, et qu'il a _dérangée_ pour
+violon, basse et piano à quatre mains. Le premier morceau est superbe,
+l'adagio ne m'est pas resté bien net dans la tête, l'intermezzo est
+frais et piquant; le final, entremêlé de fugue, je l'abomine. Je ne puis
+pas comprendre qu'un pareil talent puisse se faire tisserand de notes
+dans certains cas comme il l'a fait, mais lui le comprend. C'est
+toujours la même histoire; il n'y a pas de beau absolu, et je trouve que
+vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec
+Mendelssohn.
+
+Voulez-vous prouver à quelqu'un qu'il _a tort_ d'être impressionné de
+telle manière plutôt que de telle autre?... Il n'y a pas plus _de tort_
+réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu: tout n'est que relation
+ou convention. Je suis sot de vous dire cela, je pense bien que vous
+n'en êtes plus à avoir encore les idées contraires: ce sont de vieux
+lambeaux de langes que vous devez avoir secoués à présent pour jamais.
+
+Vous avez (toujours suivant moi) bien fait de conserver votre _adagio_
+et de le mettre en _ut_; ce morceau-là est plein de délicatesse. Il
+paraît que vous n'avez pas écrit de menuet, j'en suis charmé; il n'en
+faut plus, on a usé cela.
+
+Je relis votre lettre: Comment! si j'irai en Allemagne?--Êtes-vous fou?
+Certainement; je passerai à Wesserling voir Th. Schlösser, puis à
+Francfort si vous y êtes, puis enfin à Berlin. Mais auparavant je
+passerai à Paris lâcher deux ou trois bordées musicales à la fin de
+l'année. Je partirai de Rome dans trois mois et m'arrangerai de manière
+à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera
+un peu d'argent. Mais je ne dis pas cela à M. Horace, auquel je serai
+obligé de faire un conte, un mensonge bien serré pour pouvoir m'évader.
+
+Dieu vous soit en aide!
+
+Mes amitiés à Gounet, mais sans impiétés, parce que cela l'oppresse, ce
+qui est contre ma volonté bien nette. Je lui souhaite, pour son nouvel
+an, une augmentation d'appointements, de grade, d'argent, d'honneurs,
+et une indifférence radicale pour la politique.--Pour _tous les autres_,
+comme ils ne m'ont pas donné signe de vie, je leur souhaite une plume
+bien taillée et un peu moins de paresse à s'en servir.
+
+
+
+
+XII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Rome, 16 mars 1832.
+
+Eh! oui, damnation, il y a de quoi être en colère!
+
+Qui diable vous empêche de mettre la main à la plume? Vous voilà bien
+avancé! Par un retard inouï de la poste, je reçois à l'instant votre
+lettre datée du 17 février; elle a mis un mois pour m'arriver. Je suis
+malade, toujours du gracieux mal de gorge qui me tuera si je lui en
+laisse le temps; je me précipite hors de mon lit, après avoir lu votre
+lettre, pour y répondre. Je ne sais si ma réponse sera assez tôt à
+Paris; dans tous les cas, je vous adresse un mot chez votre père, à
+Francfort.
+
+En fait d'argent, je puis, je le crois, vous payer cet été, à moins que
+M. Horace ne s'oppose à ce que je touche ma pension en bloc en quittant
+Rome; mais voilà qui vaut mieux: vous avez le paquet qu'on vous a
+adressé, ouvrez-le, je vous y autorise. _Seul et discret_, prenez ma
+médaille qui doit y être et vendez-la chez le _changeur_ du passage des
+Panoramas; elle vaut deux cents francs, peut-être plus. Dépêchez-vous
+et écrivez-moi tout de suite à _Florence, poste restante_; je pars le
+1er mai de Rome.
+
+Vous quittez donc Paris! Mendelssohn aussi! Quand j'arriverai, je n'y
+trouverai personne; je m'étais accoutumé à l'idée de cette réunion; j'y
+retomberai dans une solitude musicale que mes autres amis ne pourront
+combler! Quand je dis _mes autres_, je devrais dire _mon autre_; car,
+excepté le bon Gounet, il n'y a rien. Cela me fait mal dans le coeur;
+notre fleur s'effeuille, je suis disposé plus que jamais aux affections
+tristes, et j'ai la bêtise d'en pleurer. Où voulez-vous que je vous
+retrouve!... je n'entrerai en Allemagne qu'en 1833. Je ne peux pas me
+mettre à votre poursuite, car ce serait une raison pour ne pas vous
+atteindre. Et puisque votre plume est si lourde pour vous, je ne dois
+guère compter sur des nouvelles de vos voyages. Eh bien, allez, ce n'est
+qu'une continuation de la même charge; voyons comment nous la
+supporterons!
+
+Je remercie Mendelssohn de son souvenir et de ses quelques lignes; les
+sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus
+en moi aujourd'hui pour que je l'essaie. Je reviens encore des montagnes
+où j'ai passé dix jours de vagabondage dans la neige et la glace, mon
+fusil à la main. Sans ma damnée gorge, j'y serais déjà retourné. J'en ai
+rapporté entre autres choses une petite orientale de Hugo[59], pour une
+voix et piano. Ce petit morceau a un succès incroyable; on en prend des
+copies partout, chez M. Horace, chez madame Fould, chez l'ambassadeur,
+chez des Français de leur connaissance, etc.; tous les pensionnaires de
+l'Académie me cornent ce malheureux morceau, à table, dans les
+corridors, au jardin; ils commencent à me le faire suer; il n'y a pas
+jusqu'à M. Horace qui ne le chante. Ah! pour le paquet en question,
+j'oubliais, remettez-le à Gounet.
+
+En quittant Rome, j'irai visiter l'île d'Elbe et la Corse, pour me
+gorger de souvenirs napoléoniens; j'espère ne pas trouver de belle
+occasion pour _l'autre île_, car je serais capable de succomber à la
+tentation.
+
+ Qu'il est grand là surtout! quand, puissance brisée,
+ Des porte-clefs anglais misérable risée,
+ Au sacre du malheur il retrempe ses droits,
+ Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine
+ Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,
+ Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!
+
+Oh!!!!!!!!
+
+Enfin! après tout, je serai à Paris au mois de novembre et de décembre,
+nous pourrons encore nous y voir; mais Mendelssohn n'y sera pas. Alors
+je le reverrai à Berlin, ou je ne le reverrai pas. Comme toujours, j'ai
+su par une lettre plus jeune que la vôtre, qu'on avait donné au
+Conservatoire la ravissante ouverture du _Songe d'une nuit d'été_. On en
+parle avec admiration, il n'y a pas de fugue là dedans.
+
+ Adieu... adieu... adieu...
+ Souviens-toi de moi!
+
+ (SHAKSPEARE, _Hamlet_.)
+
+Je vais me recoucher, je meurs de froid.
+
+
+
+
+XIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Florence, 13 mai 1832.
+
+Je suis arrivé hier. Je viens de la poste, où je n'ai trouvé que votre
+lettre seule, au lieu de trois ou quatre que je comptais y avoir. Aussi
+votre exactitude ressort-elle cette fois avec avantage. Mais,
+_étourneau_ que vous êtes! pourquoi oublier tant de choses?... Vous ne
+me dites pas même si le prix de l'illustre médaille a suffi pour faire
+les deux cents francs que je vous devais; vous oubliez aussi de me dire
+un mot de ce bon Gounet, et si c'est à lui que vous avez remis le paquet
+de l'hippopotame.
+
+J'ai laissé Rome sans regret; la vie casernée de l'Académie m'était de
+plus en plus insupportable. Je passais toutes mes soirées chez M.
+Horace, dont la famille me plaît beaucoup, et qui, à mon départ, m'a
+donné tout entières des marques d'attachement et d'affection, auxquelles
+j'ai été d'autant plus sensible que je m'y attendais moins. Mademoiselle
+Vernet est toujours plus jolie que jamais, et son père toujours plus
+_jeune homme_. J'ai revu Florence avec émotion. C'est une ville que
+j'aime d'amour. Tout m'en plaît, son nom, son ciel, son fleuve, ses
+environs, tout, je l'aime, je l'aime... J'y ai renouvelé connaissance
+avec un ancien élève de Choron, Duprez, qui est ici le chanteur à la
+mode, qui gagne quinze mille francs au théâtre de la Pergola, et qui,
+par-dessus le marché, a un grand et un vrai talent, une voix délicieuse
+et juste, et sait la musique. Il n'est pas acteur comme Nourrit, mais
+chante mieux, et sa voix a quelque chose de plus naïf et de plus
+original dans le timbre. Il fera fureur à Paris dans quelques années,
+j'en suis sûr. Il avait chanté à mon premier concert, avant que vous
+fussiez à Paris. Hier soir, dans un entr'acte, nous nous sommes remémoré
+cette époque de notre connaissance avec un certain plaisir. Nous avons
+depuis lors avancé tous les deux; avancé de quelques pas, moi de six ou
+sept, et lui de trente ou quarante.
+
+Je ne vais pas à l'île d'Elbe ni en Corse; il y a actuellement des
+règlements sanitaires, des quarantaines qui me vexeraient. Dans trois
+jours, je pars pour Milan; j'y resterai au plus une semaine; de là,
+j'irai droit chez ma soeur à Grenoble, puis à la Côte Saint-André
+(Isère), où vous m'adresserez vos lettres. Je retrouverai à Milan un de
+vos compatriotes, homme de talent, M. de Sauër, que j'ai connu à Rome.
+Il m'a dit vous avoir vu enfant à Vienne. Il connaît beaucoup
+Mendelssohn et Bellini. Il veut absolument me lier avec Bellini, ce que
+je refuse de toutes mes forces; _la Sonnambula_, que j'ai vue hier,
+redouble mon aversion pour une pareille connaissance. Quelle partition!!
+Quelle pitié!!! _Les Florentins mêmes_ l'ont chutée et sifflée. C'est
+cependant bien bon pour eux. Oh! mon cher, il vous faut voir l'Italie
+pour vous douter de ce qu'ils osent nommer musique dans ce pays-là!...
+
+J'irai à Paris au mois de novembre ou de décembre; jusque-là, je ne
+sortirai guère du midi de la France. Je vous remercie de votre
+invitation pour Francfort, je ne sais quand j'en profiterai, mais ce
+sera tôt ou tard.
+
+Adieu, mon bon et très-cher ami. Je vous embrasse tendrement.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Si je savais l'adresse de Richard, je lui écrirais; il est trop
+paresseux pour que je compte sur la lettre de lui que vous m'annoncez.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Voilà une sotte et froide lettre, je suis tout triste. Chaque
+fois que j'ai revu Florence, j'ai ressenti un trouble intérieur, un
+bouillonnement confus que je puis à peine m'expliquer. Je n'y connais
+personne... Il ne m'y est jamais arrivé d'aventure... J'y suis seul
+comme j'étais à Nice... C'est peut-être pour cela qu'elle m'affecte
+d'une façon si étrange. C'est tout à fait bizarre. Il me semble que,
+quand je suis à Florence, ce n'est plus moi, mais quelque individu
+étranger, quelque Russe ou quelque Anglais qui se promène sur ce beau
+quai de l'Arno. Il me semble que Berlioz est autre part et que je suis
+une de ses connaissances. Je fais le dandy, je dépense de l'argent, je
+me pose sur la hanche comme un fat. Je n'y comprends rien
+
+_What is it?..._
+
+
+
+
+XIV.
+
+A MADAME HORACE VERNET, A ROME.
+
+
+La Côte Saint-André, 25 juillet 1832.
+
+C'est une situation aussi neuve qu'agréable, madame, que celle où vous
+avez bien voulu me placer. Une femme d'esprit m'autorise à lui adresser
+mes divagations et veut bien perdre son temps à les lire, sans trop en
+voir le côté ridicule. Il est peu généreux à moi d'en profiter, je le
+sens, mais qui n'a pas son grain d'égoïsme?... je n'en suis pas exempt;
+aussi, toutes les fois qu'une tentation de ce genre viendra m'assaillir,
+je m'empresserai d'y succomber.--Je l'eusse fait plus tôt, impatient
+comme je le suis de recevoir de vos nouvelles, si, en descendant les
+Alpes, je n'avais été pris au bond et renvoyé comme un ballon de villa
+en villa dans tous les environs de Grenoble. Les parents, les amis à
+revoir, les curiosités à satisfaire, les récits de Rome, de Naples, du
+Vésuve, à varier tant bien que mal, m'ont occupé continuellement, tantôt
+d'une façon bien douce, tantôt de la manière la plus cruellement
+fastidieuse.
+
+Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de
+Voltaire en m'avouant que «plus je vis l'étranger _moins_ j'aimai ma
+patrie»; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples
+sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche,
+pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée
+de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment; la coquette semblait
+s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon
+retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères.
+
+Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'empêcher
+d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome
+et celle que je retrouvais après ma longue absence. Cette fois,
+l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon
+étrangères, et le proverbe «les absents ont tort», m'a paru
+complétement faux.
+
+Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils
+sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu
+sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des
+jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans
+les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à
+les entendre causer de Byron, de Goethe, de Beethoven, qu'il s'agit de
+quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne
+ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni
+d'enthousiasme; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de rose la
+litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je
+demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe
+par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de
+mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de
+me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer
+sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire,
+madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où
+je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que
+je sais parfaitement bien _ce que je veux_, mais que, pour ma _mezza
+pazzia_, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que
+dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour
+fou, j'en prends facilement mon parti. Mon père avait imaginé ces
+jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier.
+Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma
+recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il
+m'engageait très-fortement à me présenter, par la raison péremptoire
+qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de
+mille francs _ne doit_ pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent
+mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque
+temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances de mon père
+devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement
+que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il
+s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est
+terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais
+mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas
+raison?...
+
+Après une maladie de Marie-Louise, l'empereur dit à M. Dubois, qui
+l'avait soignée: «Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des
+honneurs.--Sire, de l'argent et des honneurs.» Si pareille question
+m'était adressée: «Voulez-vous de l'argent, de l'amour ou de la
+liberté...?», je dirais bien aussi: «De la liberté, de l'amour et de
+l'argent.» Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai
+semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou
+obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais
+bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quelque petite composition dans
+le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me
+paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux
+Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je
+crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de
+composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel
+ouvrage que je donnerai à Paris au mois de décembre, si l'émeute et le
+choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me
+faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de
+mademoiselle Allard et de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de
+ces deux dames me fait attacher beaucoup de prix à faire leur
+connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année,
+ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après
+avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à
+pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la
+liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en
+vous priant de me pardonner ma loquacité.
+
+
+
+
+XV.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+La Côte, ce 7 août 1832.
+
+Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous
+étions tous les deux femmes, avec la manière de sentir que nous avons,
+je _la_ détesterais; si lui seulement était femme, je _la_ haïrais avec
+crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout
+_fait pour le mieux_, comme disent les jobards, en nous jetant tous les
+deux sur le globe, armés du sexe masculin.
+
+Non, mon cher mauvais plaisant, _vous n'avez pas pu faire autrement_ que
+de me faire attendre deux mois votre réponse; mais _je ne puis pas non
+plus faire autrement_ que de vous en vouloir, et d'avoir _perdu
+radicalement_ la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne
+m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup
+d'amour-propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble;
+mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai
+brûlée. «Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire;
+à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire.» Oh! Napoléon!
+Napoléon!... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever...
+Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses
+ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux
+Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes
+de français que contient votre lettre!! OH!!!... Puisque vous apprenez
+le latin, je vais me faire pédagogue. 1º Il ne faut point d'accent sur
+_negre_; 2º vous dites que je trouve ici «des grands amusements»: il
+faut _de_ grands amusements; 3º «Il est possible que Mendelssohn
+l'_aura_»:--que Mendelssohn l'_ait_.
+
+Profitez de cette leçon.
+
+Ouf!
+
+Je suis, en effet, avec ma famille, mais je n'ai que ma soeur cadette qui
+m'adore, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante... Oh!
+quand je retournerai en Italie!!!--Voyez-vous, mon cher, il me faut de
+la _liberté_, de l'_amour_ et de l'_argent_. Nous trouverons cela plus
+tard, en y ajoutant même un petit objet de luxe, de ces superflus qui
+sont nécessaires à certaines organisations, la Vengeance, générale et
+privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois.
+
+Pendant que je suis en province, isolé de mes agitations ordinaires,
+seul avec ma pensée, qui se retourne dans tous les sens comme un
+porc-épic en me blessant de ses dards aigus, mes idées se fixent, se
+consolident par l'étude des profonds ouvrages de Locke, Cabanis, Gall et
+autres; ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que des détails
+techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé
+qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences
+de leurs principes, par crainte de l'opinion. L'opinion, cette reine du
+monde!... mais il n'y a plus de rois ni de reines, il y a eu un
+tremblement de trônes (dit Lamartine) qui les a tous renversés.
+
+Je copie toute la journée les parties de mon _Mélologue_; depuis deux
+mois, je ne fais pas autre chose, et j'en ai encore pour soixante-deux
+jours; vous voyez que j'ai de la patience. Il en faut pour tout, non pas
+pour supporter chiennement les maux, mais pour _agir_. Le besoin de
+musique me rend souvent malade; il me donne des tremblements nerveux;
+puis nous avons aussi l'influence cholérique qui m'a retenu quelques
+jours au lit; j'en suis libre aujourd'hui, prêt à recommencer. Je vais
+aller voir F....; nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Les
+extrêmes se touchent, comme vous voyez. Il est plus religieux que
+jamais, il a épousé une femme qui l'adorait, et il adore ferme aussi,
+lui. Quelle drôle de chose que cette adoration, et elle est vive et
+sincère:
+
+
+
+
+XVI.
+
+A M. L'INTENDANT GÉNÉRAL DE LA LISTE CIVILE
+
+
+Paris, vendredi 9 novembre 1832.
+
+ Monsieur l'intendant général,
+
+Élève de l'École des beaux-arts française de Rome (section de musique),
+je ne pouvais mieux répondre au but de l'institution qu'en cherchant à
+multiplier les productions de mon art. Mais, moins heureux en cela que
+les peintres qui ont la ressource des expositions, nos partitions sont
+mortes s'il n'y a pas exécution. Je m'adresse, monsieur l'intendant
+général, à votre justice éclairée en vous priant de mettre à ma
+disposition la salle du Conservatoire de musique pour un concert que je
+me propose de donner le dimanche 2 décembre. L'accueil encourageant que
+quelques-uns de mes ouvrages ont reçu du public dans cette même enceinte
+m'enhardit à croire que ceux que je rapporte d'Italie m'attireront de
+nouveaux suffrages. J'ai surtout à coeur de me montrer digne de l'École à
+laquelle j'appartiens et de son illustre patronage.
+
+J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+
+
+
+XVII.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Samedi, 19 janvier 1833.
+
+ Cher ami,
+
+Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain); il
+est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes
+partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à
+arranger _le bas_ à quatre mains pour mademoiselle Perdreau; trouvez un
+prétexte; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des
+conséquences fort désagréables pour moi.
+
+Je vous parle de _chants_, tandis que _Rome brûle_[60]; n'importe! Venez
+me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi
+un rendez-vous.
+
+Jamais plus intense douleur n'a rongé un coeur d'homme! Je suis au
+septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison; il n'y a pas de justice
+au ciel.
+
+A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de
+Shakspeare (_Beaucoup de bruit pour rien_)[61].
+
+A cette occasion, je vous prierai de me prêter le volume qui contient
+cette pièce.
+
+Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire
+sourciller; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura _plus de coeur_,
+il faudra bien que tu t'arrêtes.
+
+Votre article sur _les Armides_ sera fait demain tant bien que mal. Oh!
+oh! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents.
+
+Charmant!
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+5 février 1833.
+
+ Cher et bon ami,
+
+Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce
+moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela.
+Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre
+d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y
+a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment
+approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous
+avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire
+pour un premier article. Je vous le montrerai.
+
+_God bless you!_
+
+
+
+
+XIX.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+Paris, 18 juillet 1833.
+
+ Mon cher ami,
+
+Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec
+vous, que l'état de _liberté_ dans lequel vous m'avez laissé à votre
+départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris,
+Henriette me fit _prier instamment_ de venir la voir. Je fus froid et
+calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai,
+et après mille protestations et explications qui, sans la justifier
+complétement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini
+par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour.
+Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne
+m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que
+vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans
+l'immense préoccupation où je vis depuis longtemps. Vous veniez de faire
+une perte, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de
+bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui
+ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide
+et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux
+et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrange, inconnue, à cette
+séparation.
+
+Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore
+quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins
+sans amertume.
+
+Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si
+décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma
+famille un paria.
+
+Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs
+fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa
+guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son
+enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre! Mon père ne veut
+rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je
+ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux
+heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit,
+je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer.
+Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des beaux-arts
+une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces
+jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre
+moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir,
+soit de mon père, soit de mon beau-frère, ou de mes amis, ou même des
+usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs
+qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de
+l'atroce situation où nous nous trouvons.
+
+Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de
+conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive,
+vous puissiez réclamer _toute ma musique manuscrite que je vous lègue et
+confie_. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une
+fois au moins avant. Je suis toujours à la même adresse, rue
+Neuve-Saint-Marc, nº 1, et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de
+jours.
+
+
+
+
+XX.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Paris, 15 octobre 1833.
+
+Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche;
+mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant
+plus facilement que je suis encore dans l'impossibilité de me rappeler
+ton ancienne adresse à Vaugirard; puis j'ai été, tous ces derniers
+temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets
+pour _elle_, si accablé par la révolution immense que tout cela fait
+dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me
+pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres
+amis.
+
+Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à
+l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte
+d'_Hamlet_; madame Dorval jouera _Antony_; tu nous annonceras ça[62].
+
+Nous serons à Paris _chez moi_, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, dès demain.
+Ainsi, si tu veux venir prendre du thé avec nous le soir dans quelques
+jours, quand nous serons un peu casés, tu nous feras grand plaisir. Je
+t'écrirai un mot.
+
+Adieu. Ton sincère et inaltérable ami.
+
+
+
+
+XXI.
+
+A M. LE COMTE D'ORTIGUE, RÉDACTEUR DE _LA QUOTIDIENNE_, FORT CONNU DANS
+L'UNIVERS ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX.
+
+
+31 mai 1834.
+
+Mon pauvre ami, je suis bien désolé de te savoir malade. Je devais aller
+te voir avant-hier, mais j'ai été forcé de faire à Paris plusieurs
+courses imprévues qui m'ont dévoré mon temps. A la maison, je ne quitte
+pas la plume, soit pour ces gredins de journaux, soit pour finir ma
+symphonie, qui sera née et baptisée avant peu.
+
+Je te croyais parti pour le pays des _troundedious_; d'autant plus parti
+que la domestique de Liszt m'avait dit que tu avais fait une visite, rue
+de Provence, annonçant ton départ pour le lendemain. Pourquoi ne
+voudrais-tu pas un jour dîner avec nous à la fortune du pot? (Je ne
+m'appelle pas _De Chambre_ comme le fameux calembourgeois; ainsi sois
+tranquille.) Je tâcherai en tout cas de trouver un jour pour aller à
+Issy. Cependant Henriette me charge expressément de te dire qu'elle est
+_encore au monde_ et que je ne pourrai ni dîner ni coucher chez toi.
+
+Dieu t'ait en sa sainte et digne garde et te guérisse du mal d'yeux,
+sans être obligé de t'y faire une application de salive. Fais-tu quelque
+chose?
+
+
+
+
+XXII.
+
+A M. HOFFMEISTER, ÉDITEUR DE MUSIQUE, A LEIPSIG.
+
+
+Paris, 8 mai 1836.
+
+ Monsieur,
+
+Vous avez publié dernièrement une ouverture réduite, pour le piano à
+quatre mains, sous le titre d'_Ouverture des Francs Juges_, dont vous
+m'attribuez non-seulement la composition, mais aussi l'arrangement. Il
+est pénible pour moi, monsieur, d'être obligé de protester que je suis
+parfaitement étranger à cette publication, faite sans mon aveu et sans
+que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement de piano que vous
+venez de livrer à l'impression N'EST PAS DE MOI et je ne saurais
+davantage reconnaître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture.
+Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, taillée et recousue de
+telle façon que je n'y vois plus en maint endroit qu'un monstre
+ridicule, dont je le prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une
+semblable liberté avait été prise à mon égard par un Beethoven ou un
+Weber, je me serais soumis sans murmures à ce qui m'eût certes paru
+néanmoins une humiliation cruelle; mais ni Weber ni Beethoven ne me
+l'auraient jamais fait subir: si l'ouvrage est mauvais, ils ne se
+fussent pas donné la peine de le retoucher; s'il leur eût paru bon, ils
+en auraient respecté la forme, la pensée, les détails et jusqu'aux
+défauts. Et puis, les hommes de cette trempe n'étant pas plus communs en
+Allemagne qu'ailleurs, j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'est
+pas tombée entre les mains d'un musicien bien extraordinaire. La simple
+inspection de son travail en fournit une preuve évidente. Je ne parle
+pas du style de piano qu'il a substitué au style d'orchestre, et qu'on
+croirait souvent emprunté à des sonates faites pour des enfants de huit
+ans; je ne dirai rien non plus de l'inintelligence complète dont il fait
+preuve d'un bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de la
+façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût nécessité toutes les
+puissances du piano pour donner une idée approximative de l'effet
+d'orchestre, soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée
+principale, _et vice versa_; dans tout cela, il n'y a pas de la faute de
+l'arrangeur; je suis persuadé qu'il n'y a point mis de malice. Mais ce
+qui me paraît vraiment déplorable, c'est que vous ayez chargé un pareil
+chirurgien de me faire d'aussi graves amputations. On ne coupe pas un
+membre d'ordinaire sans en connaître l'importance générale, les
+fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et
+externe. Il n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un
+malheureux, sans tenir compte des articulations, des attaches
+musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le
+fait-il brutalement d'un coup de hache, et la tête du patient saute
+bientôt après. C'est le supplice des parricides. C'est celui, monsieur,
+que votre arrangeur m'a infligé. Il a fait disparaître non-seulement des
+passages entiers, mais des fragments de phrases dont la suppression
+rend l'ensemble incompréhensible ou absurde. Ainsi, dans la prière en
+_ut mineur_ des flûtes et clarinettes, au milieu de l'allégro,
+l'arrangeur n'a pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les
+signes de l'allégro dans lequel il est jeté; qu'une _ronde_ y représente
+toujours une _noire_, trois _rondes liées et soutenues_ une _blanche
+pointée_, et que par conséquent il faut _quatre mesures_ du mouvement
+_allégro_ pour former _une seule mesure réelle_ du chant _adagio_.
+Trouvant donc cette prière trop longue, et sans tenir compte de l'action
+contrastante qui se passe en même temps dans le reste de l'orchestre,
+votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte qu'il est impossible à
+présent d'y trouver aucune espèce de sens; il a enlevé des mesures
+isolées qui ne représentaient en réalité qu'_un temps_ de la grande
+mesure du mouvement lent dans lequel la phrase se développe, et le
+rhythme, tombant à faux, amène nécessairement une conclusion aussi
+imprévue que stupide. C'est ce dont il ne s'est pas aperçu. Pour la
+coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo de la péroraison,
+il est évident qu'elle détruit entièrement l'éclat de la rentrée du
+thème en _fa_ majeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi
+brusquement triviale, ni sans avoir passé par des transformations qui
+donnaient plus de force et de puissance au retour de l'idée primitive
+reproduite intégralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les
+traces des ciseaux ébréchés de mon censeur; je me bornerai à protester
+de nouveau que la _seule ouverture des Francs Juges, arrangée à quatre
+mains_, que je reconnaisse, est celle que viennent de publier M.
+Richault à Paris, et M. Schlesinger à Berlin; encore celle de M.
+Schlesinger, bien que gravée sur un manuscrit que je lui ai adressé
+moi-même, diffère-t-elle un peu de l'édition de Paris en quelques
+endroits, pour la manière dont les parties sont disposées dans les
+extrémités du clavier. Ces légères modifications m'ont été indiquées par
+plusieurs pianistes habiles, tels que MM. Chopin, Osborne, Schunke,
+Swinski, Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les épreuves et
+me donner leurs conseils. Pour toute autre publication de la même nature
+sur cet ouvrage, qu'elle me soit attribuée ou non, je la désavoue
+formellement, et sur ce, je prie Dieu de pardonner aux arrangeurs comme
+je leur pardonne.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+A ROBERT SCHUMANN.
+
+
+Paris, 19 février 1837.
+
+Je vous dois beaucoup, monsieur, pour l'intérêt que vous avez bien voulu
+prendre jusqu'ici à quelques-unes de mes compositions. J'apprends que
+l'ouverture des _Francs Juges_ vient d'être par vos soins entendue à
+Leipzig, et que la supériorité de l'exécution n'a pas peu contribué au
+bienveillant accueil qu'elle a reçu du public. Veuillez être
+l'interprète de ma reconnaissance auprès de MM. les artistes. Leur
+patience à étudier ce morceau difficile a d'autant plus de prix à mes
+yeux, que je n'ai pas eu beaucoup à me louer jusqu'à présent de celle de
+plusieurs sociétés musicales qui ont voulu faire la même tentative. A
+part celles de Douai et de Dijon, les autres se sont découragées après
+une première répétition, et l'ouvrage, après avoir été lacéré de mille
+façons, a dû rentrer dans l'ombre des bibliothèques, comme digne de
+figurer tout au plus dans la collection des monstruosités. Il paraît
+même qu'une épreuve de ce genre a beaucoup diverti la Société
+philharmonique de Londres; quelques artistes parisiens que les virtuoses
+anglais n'avaient pas dédaigné de s'adjoindre à cette occasion, et qui
+connaissaient parfaitement mon ouvrage pour l'avoir exécuté à Paris,
+m'ont dit avoir franchement partagé l'hilarité britannique; seulement le
+sujet en était tout différent. Figurez-vous en effet les mouvements
+pressés du double dans l'_adagio_, et ralentis d'autant dans
+l'_allégro_, de manière à produire cet aplatissant _mezzo termine_
+insupportable à tout ce qui possède le moindre sentiment musical;
+imaginez des violons déchiffrant à première vue des traits encore assez
+difficiles, malgré le _tempo confortabile_ qu'on avait donné à
+l'_allégro_, les trombones partant dix ou douze mesures trop tôt, le
+timbalier perdant la tête, dans le rhythme à trois temps, et vous aurez
+une idée de l'aimable charivari qui devait en résulter. Je ne conteste
+point l'habileté de MM. les philharmoniques d'Argyle-Room, Dieu m'en
+garde! je signale seulement l'étrange système d'après lequel on les
+dirige dans les répétitions. Certes, il nous est arrivé souvent ici de
+faire aussi de bien mauvaise musique au premier essai d'un nouveau
+morceau; mais, comme, à notre avis, personne n'a la science infuse, pas
+même les artistes anglais, et qu'il n'y a point de honte à étudier avec
+attention et courage ce qu'on n'est pas tenu de comprendre du premier
+coup, nous recommencions trois fois, quatre fois, dix fois s'il le
+fallait, et plusieurs jours de suite. De la sorte, nous arrivions à une
+exécution presque toujours correcte et quelquefois foudroyante. Ainsi
+avez-vous fait sans doute à Leipzig, et, je le répète, en l'absence de
+l'auteur intéressé à soutenir son ouvrage, une telle persévérance honore
+autant les exécutants qu'elle flatte le compositeur en le pénétrant de
+reconnaissance. Elle est si rare, cependant, que je me suis mille fois
+repenti d'avoir si étourdiment laissé publier l'ouverture dont il est
+ici question. Et, à ce sujet, je dois vous faire ma profession de foi en
+vous priant de la transmettre à l'éditeur, M. Hoffmeister; ce sera ma
+réponse aux offres qu'il a la bonté de me faire relativement à la
+publication de mes symphonies. L'an dernier, on m'écrivit à peu près en
+même temps de Vienne et de Milan, pour avoir un exemplaire manuscrit de
+ces deux ouvrages; non point dans le but de les graver, mais seulement
+de les faire entendre. Il y a quelques mois, une lettre semblable me fut
+adressée de la Nouvelle-Orléans. Les offres très-avantageuses qui
+accompagnaient ces demandes ne me séduisirent point; j'ai toujours
+refusé et toujours pour la même raison, la crainte d'être traduit à
+contre-sens par une exécution infidèle ou incomplète. Si le bonheur a
+voulu que l'ouverture des _Francs Juges_ ait trouvé à Leipzig des
+interprètes aussi consciencieux qu'habiles et un patron tel que vous
+pour réchauffer leur zèle, vous venez de voir que, loin d'éprouver
+partout le même sort, celui qu'elle a subi en Angleterre a été assez
+brutal; et je dois ajouter que, cette ouverture étant le premier morceau
+de musique instrumentale que j'aie écrit de ma vie, les compositions qui
+lui ont succédé ont tout naturellement tendu à revêtir des formes plus
+larges, à s'assimiler plus de substance musicale, à s'étayer d'un plus
+grand nombre de points d'appui. Or, ce sont autant de chances de plus
+contre la facilité de l'exécution. Il faut un génie bien rare pour créer
+de ces choses que les artistes et le public saisissent de prime abord,
+et dont la simplicité est en raison directe de la masse, comme les
+pyramides de Djizeh. Malheureusement, je ne suis point de ceux-là; j'ai
+besoin de beaucoup de moyens pour produire quelque effet, et je
+craindrais de perdre à tout jamais l'estime des amis de l'art musical,
+si, par une publication prématurée, j'exposais mes symphonies, trop
+jeunes pour voyager sans moi, à être mutilées plus cruellement encore
+que ma vieille ouverture. Ce qui, à part deux ou trois villes
+hospitalières et artistes comme la vôtre, leur arriverait partout, n'en
+doutez pas.
+
+Et puis, vous le dirai-je, je les aime, ces pauvres enfants, d'un amour
+paternel qui n'a rien de spartiate, et je préfère mille fois les savoir
+obscures, mais intactes, à les envoyer au loin chercher la gloire ou
+d'affreuses blessures et la mort.
+
+Je n'ai jamais compris, je l'avoue, au risque de paraître ridicule,
+comment les peintres riches pouvaient, sans un déchirement d'entrailles,
+se séparer de leurs plus beaux ouvrages pour quelques écus, et les
+disséminer aux quatre coins du monde, ainsi que cela se pratique
+journellement. Cela m'a paru toujours ressembler beaucoup à la cupidité
+du célèbre anatomiste Ruisch, qui, à la mort de sa fille, jeune personne
+de seize ans, ayant trouvé le moyen, grâce aux ingénieux procédés
+d'injection dont il est l'inventeur, de rendre pour toujours à ce
+cadavre chéri l'aspect de la vie et de la santé, ne sut pas résister
+aux séductions de l'or d'un souverain, et lui abandonna, avec ce
+chef-d'oeuvre d'un art alors nouveau, le corps de sa propre fille.
+
+Les écrivains, poëtes et prosateurs, sont seuls dans le cas de pouvoir
+vendre leurs ouvrages sans courir trop de risques de les voir défigurer,
+comme les musiciens, ou sans les perdre à jamais de vue, comme les
+peintres ou statuaires. Encore les poëtes dramatiques sont-ils exposés,
+en imprimant leurs pièces, à les voir, malgré eux, représentées plus ou
+moins mal, devant un public plus ou moins incapable de les comprendre,
+coupées, rognées et sifflées. Byron, avec son _Marino Faliero_, en a
+fait la triste expérience. Non, il y a une joie intense pour le
+compositeur, à couver, pour ainsi dire, son oeuvre, à la garantir le plus
+longtemps possible des orages que les mauvais orchestres, les mauvais
+chanteurs, les mauvais directeurs et les marchands de contredanses, font
+gronder autour d'elle; il y a pour lui un indicible bonheur à ne la
+montrer au grand jour qu'à de longs intervalles, lorsque des soins
+assidus ont donné à sa beauté tout son éclat, que l'air est pur, le
+temps doux et serein, et la société choisie.
+
+Le nombre des compositions qu'on peut, sans les condamner à une
+obscurité absolue, arracher ainsi pendant longtemps aux dents de la
+presse, ce lion _quaerens quem devoret_, est malheureusement bien peu
+considérable; ne le restreignons pas encore.
+
+Croyez-vous que Weber, quelque amoureux de la célébrité qu'on le
+suppose, sachant de quelle manière son _Freyschütz_ allait être écartelé
+à Paris, n'eût pas rejeté avec indignation la gloire même qu'il lui
+était réservé d'acquérir parmi nous à ce prix? C'est faire injure à sa
+mémoire que d'en douter.
+
+Mais il était hors de son pouvoir de s'y opposer: sans laisser graver sa
+partition, il en avait vendu des copies, et c'était assez pour que la
+tutelle lui en échappât pour jamais.--Je mets un terme à toutes mes
+comparaisons, que vous allez sans doute, monsieur, trouver bien
+ambitieuses, et j'ajoute simplement que le suffrage de l'Allemagne,
+cette patrie de la musique, est d'un trop haut prix à mes yeux et me
+sera, je le crains, trop difficile à obtenir si toutefois je l'obtiens,
+pour ne pas attendre le moment où je pourrai, moi-même, aller en pèlerin
+déposer à ses pieds ma modeste offrande. Alors, encore, aurai-je grand
+besoin du secours de votre amitié, comme aussi de votre talent si noble
+et si élevé, pour le faire accueillir.
+
+Jusque-là, j'ose espérer qu'on ne verra dans ma réserve qu'une méfiance
+très-naturelle et déjà trop bien justifiée. Je me contenterai donc pour
+le présent, en prudent navigateur, de louvoyer sur nos côtes, sans
+courir au naufrage dans un voyage au long cours.
+
+Tels sont mes motifs, et vous les apprécierez, je l'espère.
+
+Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire quelles heures délicieuses
+j'ai passées dernièrement à lire vos admirables oeuvres de piano; il m'a
+semblé qu'on n'avait rien exagéré en m'assurant qu'elles étaient la
+continuation logique de celles de Weber, Beethoven et Schubert. Liszt,
+qui me les avait ainsi désignées, m'en donnera incessamment une idée
+plus complète, me les fera connaître plus intimement, par son exécution
+incomparable. Il a le projet de faire entendre votre sonate intitulée
+_Clara_ à l'une des magnifiques soirées où il rassemble autour de lui
+l'élite de notre public musical. Je pourrai alors vous parler avec plus
+d'assurance de l'ensemble et des détails de ces compositions
+essentiellement neuves et progressives.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+A MAURICE SCHLESINGER.
+
+
+Paris, 7 janvier 1838.
+
+ Mon cher Maurice,
+
+Il me faut _absolument_ du repos et un abri contre les albums. Voici
+bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures pour rêver
+à loisir à l'ouverture de mon opéra[63]; ne pouvoir les obtenir est un
+supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est _absolument_
+insupportable. Je vous préviens donc que, dussé-je vivre de pain et
+d'eau, jusqu'au moment où ma partition sera finie, je ne veux plus
+entendre parler de critique d'aucune espèce. Meyerbeer, Liszt, Chopin et
+Kalkbrenner n'ont pas besoin de mes éloges. Vos albums, je le sais,
+contiennent d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne parlez
+pas, et dont vous ne me citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé
+à bout; je veux pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté
+pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai
+galérien après. Jusque-là qu'on ne me parle plus de critique d'aucune
+espèce; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc de venir me
+relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante inhumanité. Je n'ai
+jamais compté parmi les apologistes du suicide; mais j'ai là une paire
+de pistolets chargés, et, dans l'état d'exaspération où vous pourriez me
+mettre, je serais capable de vous brûler la cervelle.
+
+Votre tout dévoué ami.
+
+
+
+
+XXV.
+
+A LISZT.
+
+
+Paris, le 6 août 1839.
+
+Je voudrais bien, mon cher ami, pouvoir te dire _absolument tout_ ce qui
+se passe dans notre monde musical, ou du moins tout ce que je sais, des
+transactions qui s'y opèrent, des marchés qu'on y fait, des souterrains,
+des mines qu'on y creuse, des platitudes qui s'y commettent; mais je
+doute fort que mon récit eût quelques chances de t'intéresser; il ne
+t'offrirait rien de nouveau; l'étude des moeurs italiennes t'a blasé sur
+toutes ces gentillesses, et ce qu'on fait à Paris ressemble horriblement
+à ce que tu as vu pratiquer à Milan.
+
+Tu n'aurais pas d'ailleurs le coeur d'en rire; tu n'es pas de ces gens
+qui trouvent des sujets de plaisanterie dans les outrages dont la Muse
+que nous servons a tant à souffrir, toi qui voudrais à tout prix, au
+contraire, cacher les souillures de sa robe virginale et les tristes
+lésions de son voile divin.
+
+Ne parlons donc pas des énormités qui t'irriteraient autant que moi et
+contre lesquelles nous ne pouvons pas même protester librement... Je
+vais tâcher seulement de te donner une idée superficielle de ce qui se
+passe dans nos concerts, dans nos théâtres lyriques, parmi nos
+virtuoses, nos chanteurs, nos compositeurs; et cela, sans passion, sans
+blâme ni éloge, en un mot, avec le calme plat d'un adepte de cette
+fameuse école philosophique que nous avons fondée à Rome en l'an de
+grâce 1830, et qui avait pour titre: _École de l'indifférence absolue en
+matière universelle._
+
+Cette forme a l'avantage de me dispenser des théories, des
+développements, et me permet de laisser tomber _le fait_ lourdement,
+brutalement, sans m'inquiéter des suites. Je commence, sans ordre
+chronologique, par ce qu'il y a de plus récent.
+
+Avant-hier, pendant que je fumais, selon mon habitude, un cigare sur le
+boulevard des Italiens, quelqu'un me prit vivement le bras: c'était
+Batta arrivant de Londres.
+
+--Que fait-on à Londres? lui dis-je.
+
+--Absolument rien; on y méprise la musique et la poésie, et le drame, et
+tout; excepté le Théâtre-Italien, où la présence de la reine attire la
+foule, tous les autres clubs harmoniques sont abandonnés. Je m'estime
+heureux de n'en être pas pour mes frais de séjour et de voyage, et
+d'avoir été applaudi dans deux ou trois concerts; c'est tout ce que j'ai
+obtenu de l'hospitalité britannique. Mais je suis arrivé trop tard; il
+en est de même d'Artot, qui, malgré son succès à la Société
+Philharmonique, malgré l'incontestable beauté de son talent, s'est
+beaucoup ennuyé.
+
+--Et Doehler?
+
+--Doehler s'ennuie aussi.
+
+--Et Thalberg?
+
+--Thalberg cultive les provinces.
+
+--Et Bénédict?
+
+--Encouragé par la vogue de sa première partition, il écrit un nouvel
+opéra anglais.
+
+--Et madame Gras-Dorus?
+
+--Madame Gras est devenue fashionable en quelques jours; elle a balancé
+la vogue des Italiens, elle chantait et partout son nom ne figurait plus
+sur l'affiche qu'accompagné de l'épithète de CANTATRICE SANS ÉGALE,
+imprimée en très gros caractères. On dit qu'elle a été chutée ici (à
+Paris) à sa rentrée dans _Guillaume Tell_?
+
+--C'est vrai.
+
+--Comment donc? Pourquoi?
+
+--Voulez-vous boire un grog?
+
+--Non, je pars; venez ce soir chez Hallé, nous boirons et nous ferons de
+la musique.
+
+--Bon!
+
+M. Hallé est un jeune pianiste allemand, qui a de longs cheveux, qui est
+grand et maigre, qui joue magnifiquement du piano, qui devine la musique
+plutôt qu'il ne la lit, c'est-à-dire qu'il tend à te ressembler. J'ai
+trouvé chez lui son compatriote M. Heller. Un talent sérieux, une
+intelligence musicale des plus vastes, une conception rapide, une grande
+habileté d'exécution, telles sont les qualités de compositeur et de
+pianiste que lui assurent tous ceux qui le connaissent bien, et je suis
+de ceux-là.
+
+Hallé et Batta nous ont fait entendre une sonate en _si_ bémol de Félix
+Mendelssohn. On a généralement admiré la facture savante et le style
+ferme de ce morceau: «C'est d'un grand maître», disait Heller. Nous
+avons fait chorus en buvant de la bière; puis est venue la sonate en
+_la_ majeur de Beethoven, dont le premier morceau a arraché à
+l'auditoire des exclamations, des jurements, des cris d'enthousiasme; le
+menuet et le finale n'ont fait que redoubler notre exaltation toute
+musicale, bien que les bouteilles de vin de Champagne fussent déjà en
+circulation.
+
+Et quelqu'un a fait observer à ce sujet que la bonne bière était bonne,
+mais que le vin de Champagne valait mieux.
+
+O vagabond infatigable! quand reviendras-tu donc pour nous rendre ces
+nuits musicales que tu présidais si dignement? Entre nous, il y avait
+trop de monde à tes réunions; on parlait trop, on n'écoutait pas assez,
+on philosophait. Tu faisais une dépense affreuse d'inspiration qui eût
+donné le vertige à _quelques-uns_ sans _tous les autres_.
+
+Te rappelles-tu notre soirée chez Legouvé, et la sonate en _ut_ dièse
+mineur, et la lampe éteinte, et les cinq auditeurs couchés sur le tapis
+dans cette obscurité, et notre magnétisation, et les larmes de Legouvé
+et les miennes, et le respectueux silence de Schoelcher, et l'étonnement
+de M. Goubeaux? Mon Dieu! mon Dieu! que tu fus sublime ce soir-là!
+Allons, j'oublie que j'appartiens à l'école des _indifférents_.
+
+J'y reviens.
+
+L'Exposition des produits de l'industrie nous a valu cette année des
+volumes de critique musicale; on s'est beaucoup disputé, on a crié pour
+et contre les pianos, pour et contre les orgues; j'ai vu les moments où
+l'on intenterait un procès pour un jeu de flûtes; on a failli se battre
+pour une vis de pression.
+
+Je ne concevais pas trop tout ce remue-ménage; car, enfin, il nous
+arrive tous les jours, à nous autres artistes, d'essuyer des critiques
+pour le moins aussi injustes et aussi ridicules qu'aucune de celles que
+les fabricants d'instruments peuvent avoir à subir, et nous laissons
+aboyer sans mot dire. Nous ne manquons pourtant pas d'amour-propre,
+notre sensibilité n'est pas éteinte, tant s'en faut, et nous pourrions
+nous en défendre et nous ne le faisons pas.
+
+D'autre part, quand, par extraordinaire, un critique se montre
+bienveillant, nous le remercions bien dans l'occasion; mais nous ne
+courons pas chez lui pour cela, et trop souvent même nous poussons
+l'impolitesse jusqu'à oublier de lui envoyer une carte. Loin de là, les
+exposants loués ont été d'une reconnaissance exemplaire; visites,
+lettres et présents, ils n'ont rien négligé pour l'exprimer. Ceux, au
+contraire, dont on a peu ou mal parlé ne concevaient pas qu'il leur fût
+défendu de courir sus au critique et de le tuer au coin d'une borne
+comme un chien enragé. Chacun peut dire ce qu'il pense et même ce qu'il
+ne pense pas sur les plus grands artistes, sur les oeuvres les plus
+magnifiques comme sur les médiocrités les mieux reconnues sans qu'on y
+fasse attention; mais ne pas sentir le prix d'une nouvelle cheville de
+contre-basse, ou louer le chevalet d'un alto, ce sont là des événements
+dont le retentissement est immense et prodigieusement prolongé....
+
+...On vient de trouver le moyen de gagner de l'argent en ne bâtissant
+pas de salle pour les Italiens. La troupe chantante de notre grand Opéra
+va se trouver en lutte directe avec les chanteurs ultramontains; on veut
+réunir les deux troupes dans la salle de la rue Le Peletier. La mêlée
+sera rude: Lablache contre Levasseur, Rubini contre Duprez, Tamburini
+contre Dérivis, la Grisi contre mademoiselle Nathan, et tous contre la
+grosse caisse. Nous serons là pour faire le relevé des morts et des
+mourants. Le directeur aura aussi l'administration du théâtre de
+Londres, et il fera peut-être beaucoup d'argent, et ce sera une fameuse
+affaire, et ça m'est égal; je suis de la secte des indifférents.
+
+C'est aux marchands à calculer combien la denrée musicale, exploitée de
+la sorte, peut leur rapporter bon an mal an. Ce sont eux qui doivent
+s'inquiéter de la durée de leurs instruments chantants; quant à moi, si
+je n'étais pas _indifférent_, je dirais absolument comme toi: «J'aime
+mieux la musique que tout ça.»
+
+Duponchel conservera la haute direction des costumes; ainsi ne
+t'inquiète pas, l'art et les artistes seront dans de _beaux draps_...
+
+...Beaucoup de gens disent que l'orchestre (de l'Opéra) se fatigue, ou
+se néglige, ou se dégoûte de sa tâche. L'autre jour, j'entendais des
+habitués se plaindre de ce que les instruments n'étaient pas d'accord;
+ils prétendaient que le côté droit de la masse instrumentale tendait à
+s'élever sans cesse d'un quart de ton au-dessus du côté gauche;
+prétention exorbitante à en croire ces messieurs. «Vous souffrez en
+silence, me dit l'un deux.--Moi, je n'ai pas dit que je souffrais;
+d'abord parce que je n'ai rien dit du tout, et ensuite...»
+
+On joue quelquefois _Don Juan_ quand on ne sait plus où donner de la
+tête. Si Mozart revenait au monde, il dirait peut-être, comme ce
+président dont parle Molière, qu'il ne veut pas qu'on le _joue_.
+Spontini, au contraire, a voulu être joué, et il l'a été. On ne veut pas
+entendre parler, à l'Opéra, de reprendre ses anciens chefs-d'oeuvre.
+Ambroise Thomas, Morel et moi, nous disions l'autre jour que nous
+donnerions bien cinq cents francs pour une bonne représentation de _la
+Vestale_. Comme nous savons cette partition par coeur, nous l'avons
+chantée jusqu'à minuit; tu manquais pour l'accompagner.
+
+La cause de Spontini a été défendue dans une brochure par un de nos
+amis, Émile D...; quelques journaux se sont joints à lui. Cette cause
+allait être gagnée, quand Spontini a cru devoir publier une lettre, déjà
+imprimée, il y a deux ou trois ans à Berlin, sur la musique et les
+musiciens modernes[64]. Les adversaires de Spontini eussent payé mille
+écus pour la publication de cette lettre, il la leur a donnée pour rien.
+Ça n'empêche pas _la Vestale_ d'être un chef-d'oeuvre, mais cela fait que
+nous ne le reverrons jamais...
+
+Tu as vu que la place de professeur de composition laissée vacante par
+la mort de Paër allait être donnée à M. Carafa. On assure que mon
+système sur l'indifférence commence à être apprécié au ministère. Les
+orangers du Jardin Musard portent déjà des fruits; Théophile de Ferrière
+a été assassiné par un inconnu la semaine dernière, en sortant de
+l'Opéra-Comique; il va beaucoup mieux. Heine s'écrit toujours par un
+_e_; il demeure rue des Martyrs. On m'a volé son charmant livre sur
+l'Italie. As-tu lu ses _Bains de Lucques_? On nous promet des nuits
+vénitiennes au Casino; il y a là un orchestre de cent quarante
+musiciens, toutes les fois que soixante d'entre eux ne sont pas employés
+à la même heure aux concerts des Champs-Élysées. Il y a un microscope au
+gaz; j'y ai vu des cirons qui paraissaient gros comme des melons. Je te
+donne toutes mes nouvelles comme elles me viennent.
+
+F. Hiller m'a envoyé de Milan quelques morceaux de sa _Romilda_. On
+prétend que Rossini vend des poissons comme on n'en voit guère[65]; je
+parie qu'il s'ennuie dans sa villa autant que ses gros poissons dans
+leur vivier. Il dit toujours: «Qu'est-ce que ça me fait?» S'il n'aimait
+pas tant les énormes poissons, il aurait peut-être des dispositions pour
+_l'indifférence absolue_; mais j'en doute.
+
+Un de nos ennemis a voulu dernièrement se précipiter de la colonne
+Vendôme; il a donné quarante francs au gardien pour le laisser monter,
+puis il a renoncé à son projet... Il faut espérer que, dans la nouvelle
+salle qu'on promet à l'Opéra-Comique, il y aura un foyer pour les
+musiciens; car actuellement, au théâtre de la Bourse, les malheureux
+sont obligés avant le lever de la toile de s'accorder _coram populo_
+d'où il suit que, pendant que les hautbois et les violons donnent le
+_la_, les trombones grognent leur _si_ bémol; et véritablement, en
+pareil cas, il n'y a pas d'indifférence qui tienne, c'est terrible...
+
+M. Wilhem a donné, le mois passé, deux séances publiques; ses cinq cents
+élèves chanteurs ont été fort applaudis; je n'ai pas trouvé leur
+exécution en voie de progrès. Tous ces jeunes hommes et ces enfants ont
+un sentiment rhythmique d'un vulgarisme désespérant. Ils martellent
+chaque temps de la mesure; ils convertissent tout, plus ou moins, en
+mouvement de marche. Certainement ce résultat est très-beau, si l'on
+compare l'ancienne ignorance des classes populaires à ce qu'elles savent
+aujourd'hui; mais _savoir_ n'est pas tout en musique, il faut _sentir_
+aussi, et je crois que le peuple parisien aime trop le vaudeville et les
+tambours.
+
+On répète depuis deux mois et demi l'opéra de Ruolz[66]; en conséquence
+les acteurs n'en savent pas une note; mais les costumes sont prêts et
+Duponchel veut le jouer vendredi prochain. Chopin ne revient pas; on le
+disait fort malade, il n'en est rien. Dumas a fait une pièce
+ravissante[67]; mais ceci n'est pas de mon domaine. J'ai fini, je ne
+sais plus rien.
+
+Adieu; mon indifférence ne va pas jusqu'à prendre mon parti de ta longue
+absence. Reviens donc; il en est temps pour nous, et pour toi, je
+l'espère.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+A M. BULOZ.
+
+
+Paris, 22 novembre 1840.
+
+ Monsieur,
+
+Dans le compte rendu par la _Revue des Deux Mondes_ du festival que j'ai
+donné à l'Opéra, on a commis des erreurs de faits dont je crois pouvoir
+vous demander la rectification.
+
+L'auteur de cet article veut me rendre coupable du crime de lèse-majesté
+à l'égard de Gluck et de Palestrina: «Pauvre Gluck! dit-il, vous ne vous
+doutiez pas, lorsqu'au son des trombones, vous évoquiez jadis les
+esprits de haine et de rage, qu'un jour viendrait où M. Berlioz vous
+ferait l'aumône de quelques ophicléides; et Palestrina qu'on a arraché à
+la chapelle Sixtine, où quelques soprani suffisaient à des mélodies
+fuguées, pour l'écraser lui, le maestro paisible, à l'inspiration suave
+et religieuse, sous la pompe des voix et des instruments.»
+
+Or, l'acte d'_Iphigénie_ a été exécuté absolument tel que l'auteur
+l'écrivit; on n'y a donc point entendu d'ophicléides. Quant à
+Palestrina, quelques soprani lui suffisaient si peu, que son madrigal
+_Alla riva del Tebro_, morceau profane du reste, et qui n'a jamais pu
+être entendu à la chapelle Sixtine, est à quatre parties (SOPRANI,
+CONTRALTI, TÉNORS et BASSES); il a fallu en outre une étrange
+préoccupation pour trouver écrasé sous la pompe instrumentale le choeur
+chanté d'après le texte du compositeur SANS ACCOMPAGNEMENT.
+
+Voilà les erreurs qui devaient me blesser dans mon rôle d'interprète de
+maîtres que j'admire et les seules qu'il m'importe de relever.
+
+Recevez, etc.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Leipzig, 28 février 1843.
+
+Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais un métier de galérien
+comme celui que je fais me paraît une excuse suffisante à ce retard.
+J'ai été malade et je le suis encore des fatigues incroyables que m'ont
+données les répétitions de Dresde et de Leipzig. Figure-toi que j'ai
+fait à Dresde, en douze jours, huit répétitions de trois heures et demie
+chacune, et deux concerts, et qu'il m'a fallu une fois aller de Leipzig
+à Dresde et revenir dans le même jour, c'est-à-dire faire soixante
+lieues en chemin de fer, préparer mes deux concerts et revenir assister
+à celui que Mendelssohn dirigeait ici. Mendelssohn a été charmant,
+excellent, attentif, en un mot, bon camarade tout à fait; nous avons
+échangé nos bâtons de chef d'orchestre en signe d'amitié.
+
+C'est un grandissime maître: je le dis malgré ses compliments
+enthousiastes _pour mes romances_; car des symphonies, ni des
+ouvertures, ni du _Requiem_, il ne m'a jamais dit un mot[68]. Il a fait
+exécuter ici pour la première fois sa _Nuit du sabbat_ sur un poëme de
+Goethe et je t'assure que c'est une des plus admirables compositions
+orchestrales et chorales qu'on puisse entendre. Schumann, le taciturne
+Schumann, est tout électrisé par l'Offertoire de mon _Requiem_; il a
+ouvert la bouche, l'autre jour, au grand étonnement de ceux qui le
+connaissent, pour me dire, en me prenant la main: _Cet offertorium
+surpasse tout_!
+
+Rien, en effet, n'a produit sur le public allemand une pareille
+impression. Les journaux de Leipzig ne cessent depuis quelques jours
+d'en parler et de demander une exécution du _Requiem_ en entier; chose
+impossible, puisque je pars pour Berlin et puisque les moyens
+d'exécution manquent ici pour les grands morceaux de la prose.
+
+A Dresde, nous avons dit deux fois l'_Offertoire_ et le _Sanctus_, une
+fois la _Fantastique_, une fois _Harold_, les ouvertures du _Roi Lear_,
+de _Benvenuto_, _le Cinq Mai_ (qui a prodigieusement émotionné le
+parterre saxon), la cavatine de _Benvenuto_, une des nouvelles mélodies
+instrumentées récemment, la romance pour le violon, deux morceaux de
+_Roméo_, l'apothéose (deux fois) avec les deux orchestres et les choeurs,
+comme nous avons fait à l'Opéra de Paris avant mon départ. Reissiger
+conduisait l'orchestre inférieur.
+
+Ici, j'ai donné, à mon concert, _le Roi Lear_, la _Fantastique_, qui les
+a plus étonnés que touchés, etc.; le finale (le Sabbat) a été exécuté
+avec une précision et une fureur diabolique sans exemple. Puis on m'a
+demandé quelques morceaux pour un concert au bénéfice des pauvres et je
+leur ai donné de nouveau _le Roi Lear_, une mélodie avec orchestre, et
+l'éternel Offertoire. Ces trois morceaux ont décidément enlevé les
+Leipziquois. Oh! si j'avais à Paris une salle et un choeur dont je
+puisse disposer sans des frais ridicules, combien je ferais entendre de
+choses qui vous sont à peu près inconnues!
+
+Quant aux autres villes où j'ai donné des concerts, ce sont les
+ouvertures du _Roi Lear_, des _Francs Juges_ et la scène aux champs de
+la Symphonie fantastique, qui ont produit le plus constamment de
+l'effet; l'Adagio (scène aux champs) a frappé le public incomparablement
+plus que tout le reste. A Mannheim, ce sont les deux morceaux
+d'_Harold_, la marche des Pèlerins et la Sérénade qui ont eu les
+honneurs; quant au final, nous n'avons pas essayé de le donner,
+l'orchestre n'était pas de force; mais il a été enlevé à Dresde, sans
+toutefois que cette exécution approche de celle de Paris; il n'y avait
+pas assez de violons et les trombones sont de trop _honnêtes gens_ pour
+cette orgie de brigands.
+
+Je vais tâcher de faire quelque grande exécution à Berlin. Après quoi,
+je m'en retournerai en concertant encore sur la route à Weimar et à
+Francfort, si faire se peut.
+
+Dis-moi donc un peu où en est la gravure de mon traité
+d'instrumentation; si tu n'en sais rien, fais-moi le plaisir de l'aller
+demander chez Schonenberger, boulevard Poissonnière; c'est te demander
+en même temps de m'écrire. Tu adresseras ta lettre _poste restante à
+Berlin_. Fais-moi l'amitié aussi d'aller à l'Opéra, un de ces soirs,
+dire à Desmarets[69] mille et une choses de ma part et lui montrer cette
+lettre. Tu peux bien dire à Dieppo aussi que je n'ai pas encore trouvé
+son pareil, et que les trombones qui essaient l'Oraison funèbre me font
+bien mal à la poitrine, sans compter les oreilles. Et notre jeune armée
+de violoncelles, et notre brillante bande de violons, tout cela je le
+cherche encore en Allemagne; mais, par exemple, en fait de _trompettes_,
+il y en a partout, et de fameuses, qui montent sans peur et sans
+reproches, et qui ont un son d'enfer; les trompettes à cylindre sont
+très-répandues et excellentes.
+
+Je reçois à l'instant une lettre de Meyerbeer m'annonçant qu'une fête
+ordonnée par le roi retarde de quelques jours mes répétitions; il
+m'engage à aller en conséquence à Brunswick, où je suis attendu et où
+_le Roi Lear_ m'a déjà conquis de chauds partisans. Les frères Muller
+écrivent aussi qu'ils se mettent en quarante-quatre pour m'aider.
+
+Je vais donc y aller.
+
+Adieu; voilà toutes mes nouvelles. Mille choses à tous ceux de mes amis
+que tu vois quelquefois, entre autres à Perrot; embrasse tes gamins pour
+moi et salue de ma part madame d'Ortigue. Elle est fidèle, comme à
+l'ordinaire, aux concerts du Conservatoire?
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+A M. GRIEPENKERL[70].
+
+
+Paris, janvier, 1845.
+
+ Mon cher Griepenkerl,
+
+Il y a bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles; j'ignore même si
+vous avez reçu la partition du _Carnaval romain_ et les deux volumes que
+je vous ai envoyés par l'entremise du libraire Brockhaus; que fait-on
+dans votre chère ville de Brunswick? Avez-vous toujours des querelles
+avec les savants de Leipzig? Combien je suis sensible à tous les
+procédés de généreuse sympathie que vous me donnez! Ne me laissez pas
+ainsi un an sans m'écrire. Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre,
+j'ai entrepris une grande affaire musicale; une salle de concerts avec
+cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Élysées. C'est
+la plus grande et la plus belle salle de Paris; mais elle est située à
+peu près hors de la ville, et s'il y a de la boue, la recette peut s'en
+ressentir cruellement. De sorte qu'à chaque concert, ce sont des
+inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6,000 francs). Je
+donne le quatrième dans quelques jours. J'aurais bien du plaisir ou
+plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions
+surtout, qui me font suer sang et eau. J'ai beaucoup plus de peine en
+effet avec ces concerts qu'avec tous ceux qui les ont précédés; voici
+pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie
+de celui du Conservatoire; or, cette Société célèbre les empêche,
+pendant toute la saison des concerts, de prendre part (à mes concerts, à
+moi)...
+
+
+
+
+XXIX.
+
+A MICHEL GLINKA[71].
+
+
+Ce n'est pas tout, monsieur, d'exécuter votre musique et de _dire_ à
+beaucoup de personnes qu'elle est fraîche, vive, charmante de verve et
+d'originalité; il faut que je me donne le plaisir d'écrire quelques
+colonnes à son sujet; d'autant plus que c'est mon devoir.
+
+N'ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus
+remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur
+vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la
+Russie, sur vos ouvrages, et, en étudiant avec vous votre partition pour
+la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de
+supportable et donner aux lecteurs des _Débats_ une idée approximative
+de votre haute supériorité.
+
+Je suis horriblement tourmenté avec ces damnés concerts, avec les
+prétentions des artistes, etc.; mais je trouverai bien le temps de faire
+un article sur un sujet de cette nature: je n'en ai pas souvent d'aussi
+intéressant.
+
+
+
+
+XXX.
+
+A LOUIS BERLIOZ[72].
+
+
+Samedi 25..... (vers 1846).
+
+ Mon cher Louis,
+
+Ta mère va un peu mieux, mais elle est toujours obligée de garder le lit
+et de ne pas parler. La moindre émotion, en outre, lui serait fatale.
+Ainsi ne lui écris pas de lettre comme la dernière que tu m'as adressée.
+Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction
+et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans
+une carrière quelconque. Je n'ai point de fortune; tu n'auras point
+d'état: de quoi vivrons-nous?
+
+Tu me parles toujours d'être marin; tu as donc bien envie de me
+quitter?... car, une fois sur mer, Dieu sait quand je te reverrais!...
+Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous
+irions tenter la fortune aux Indes, ou ailleurs; mais, pour voyager, il
+faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en
+France. D'ailleurs, ma carrière de compositeur me fixe en Europe et il
+faudrait y renoncer entièrement si je quittais l'ancien monde pour le
+nouveau. Je te parle là comme à un grand garçon. Tu réfléchiras et tu
+comprendras.
+
+En somme, quoi qu'il arrive, je serai toujours ton meilleur ami et le
+_seul_ entièrement dévoué et plein d'une affection inaltérable pour toi.
+Je sais que tu m'aimes et cela me console de tout. Cependant, ce sera
+bien triste si tu restes à _vingt ans_ un garçon inutile à toi-même et à
+la société.
+
+Je t'envoie des enveloppes pour écrire à tes tantes. Ma soeur Nancy me
+parle de toi; je t'envoie sa lettre; il n'y a pas besoin de cire noire.
+Comment veux-tu que je te l'envoie? on ne met pas des bâtons de cire à
+la poste.
+
+Parle-moi encore de tes dents. Les a-t-on soigneusement nettoyées?...
+
+Adieu, cher enfant; je t'embrasse de toute mon âme.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Prague, 27 janvier 1846.
+
+Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais tu es sans doute au
+courant de la plupart des incidents qui ont rendu mon voyage de Vienne
+si heureux pour moi et mes amis. Je te raconterai tout cela avec les
+plus grands détails à mon retour; car il faudrait pour te les écrire
+vingt colonnes du _Journal des Débats_ tout au moins.
+
+Je veux te parler seulement de mon excursion à Prague. J'y arrivais avec
+l'idée de tomber au milieu d'une population de pédants antiquaires ne
+voulant rien admettre que Mozart, et prêts à conspuer tout compositeur
+moderne. Au lieu de cela, j'ai trouvé des artistes dévoués, attentifs,
+d'une intelligence rare, faisant sans se plaindre des répétitions de
+quatre heures, et, au bout de la seconde répétition, se passionnant pour
+ma musique plus que je n'eusse jamais osé l'espérer. Quant au public, il
+s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite maintenant ici en
+fétiche, en lama, en manitou....
+
+A Vienne, il y a discussion dans un petit coin hostile; ci rien de
+pareil; il y a adoration (ce mot est risible mais vrai). Et elle se
+manifeste de la façon la plus originale et dans des termes que je ne
+voudrais pour rien au monde voir mis sous les yeux de nos blagueurs
+parisiens. Si tu vois Pixis, dis-lui que je suis plus que content de
+ses compatriotes. J'ai entendu avant-hier son neveu; c'est un jeune
+violoniste de quatorze ans d'un grand talent déjà et qui fera honneur à
+son nom. Je vais maintenant en quittant mes chers Viennois aller visiter
+les compatriotes de Heller. (Je te prie d'aller le voir de ma part et de
+lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais; je devrais
+bien, pour toute l'amitié qu'il m'a témoignée tant de fois, lui écrire
+longuement; ce que je ferai un de ces jours avant de quitter sa ville de
+Pesth).... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand
+journal sur ce succès de Prague. Tu peux écrire une réclame où tu
+parleras aussi de Vienne; mais, s'il te faut marcher plus de cent pas
+pour cela, n'y songe plus. L'affaire du bâton a dû faire un certain
+tapage à Paris; ce fut une surprise complète pour moi, tant le secret
+des préparatifs de la fête avait été bien gardé.
+
+Mille amitiés. Embrasse ton gros garçon pour moi.
+
+_P.-S._--Pardon de te cauchemarder ainsi. On vient de m'avertir que nous
+aurions un monde fou au théâtre ce soir.
+
+_Tout se loue._
+
+
+
+
+XXXII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Breslau, 13 mars 1846.
+
+Je te remercie cent fois, mon cher ami, de ta lettre. Elle m'est
+parvenue ce matin, et j'y ai trouvé enfin des nouvelles de Paris dont je
+suis privé depuis très-longtemps. Desmarets ne m'a envoyé que quelques
+lignes...
+
+Il a été effectivement question à Vienne de m'engager, non pas à la
+place de Donizetti qui n'est pas vacante, puisqu'il vit encore, mais à
+celle de Weigl (directeur de la Chapelle impériale) qui vient de mourir.
+Quelqu'un dont l'influence est considérable dans la capitale de
+l'Autriche, m'ayant demandé si j'acceptais cette position, je répondis
+que j'avais besoin de réfléchir vingt-quatre heures. Il s'agissait de
+s'engager à rester indéfiniment à Vienne sans pouvoir obtenir le moindre
+congé pour revenir annuellement en France. A ce sujet, j'ai fait une
+curieuse découverte; c'est que Paris me tient tellement au coeur (Paris,
+c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y
+trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule
+pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le coeur me manquer et
+j'ai compris le supplice de la déportation. Ma réponse a été
+péremptoirement négative et j'ai prié qu'on ne me mît point sur les
+rangs pour la succession de Weigl. La place de Donizetti n'est pas si
+rude, puisqu'elle me donnerait six mois de congé; mais il n'en est pas
+question.
+
+Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et dis-lui
+que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de _Faust_, auquel
+je travaille avec fureur et qui sera bientôt achevé. Il y a là des
+choeurs qu'il faudra étudier et limer avec soin. J'espère beaucoup de
+cette composition qui me préoccupe au point d'oublier presque le concert
+que je prépare (ou plutôt que l'on prépare ici). J'ai été peu engagé par
+le spécimen que les artistes de Breslau m'ont donné de leur
+savoir-faire; cependant ils sont fort empressés et me fêtent de leur
+mieux. Il y a même ce matin une affiche portant ces mots: «Grand
+concert donné par M. le maître de chapelle Schöne en l'honneur du M. le
+chevalier Berlioz de Paris.» Je serai donc obligé d'aller demain soir me
+montrer en loge ornée et fleurie; on viendra me chercher en voiture; vu
+la circonstance de la guerre de Pologne, _on ne tirera pas le_ canon,
+mais il est défendu de fumer dans la salle.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Prague, 16 avril 1846.
+
+Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, faute d'avoir quelque chose
+d'important à te dire. J'ai donné un excellent concert à Breslau et je
+me suis hâté de revenir ici, où j'étais attendu et où j'ai retrouvé les
+choeurs de _Roméo et Juliette_ parfaitement sus par l'Académie de chant.
+J'ai respiré en m'entendant _pour la première fois_ exécuté par des
+choristes amateurs si différents des braillards des théâtres. Nous avons
+fait hier la dernière répétition générale, où beaucoup de monde s'était
+introduit et que Liszt m'a aidé à faire marcher, en me servant
+d'interprète.
+
+J'ai eu le plaisir de le voir souvent étonné et touché par cette
+composition, qui lui était demeurée jusqu'à présent absolument inconnue.
+Je crois que tu serais content des changements que j'y ai faits. Il n'y
+a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci;
+il y a des corrections très-importantes dans le scherzo, dans le grand
+finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence. Enfin, cela marche
+maintenant tout à fait bien, et je supprime entièrement la scène du
+Tombeau, qui ne te plaisait guère et qui fera toujours la même
+impression qu'à toi à beaucoup de gens. Mais l'adagio, de l'avis de
+tous, ici comme à Vienne, reste le meilleur morceau que j'aie encore
+écrit. Hier, à la répétition, celui-là et la Fête chez Capulet ont été
+furieusement applaudis, contre l'usage du pays, où l'on ne dit jamais le
+mot aux répétitions.
+
+J'ai un très-bon Père Laurence (Stackaty), un Bohême, dont la voix est
+belle et le sentiment musical très-juste. Après la répétition, tous ces
+musiciens m'ont fait une surprise en m'invitant à un grand souper où
+l'on m'a offert une coupe de vermeil de la part des principaux artistes
+de Prague, avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours
+(Liszt en a fait un vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme, dont
+les termes sont trop beaux pour que je te les répète ici). Puis, sont
+venus le prince de Rohan, notre compatriote, Dreyschok, le directeur du
+Conservatoire, les deux maîtres de chapelle du théâtre et de la
+cathédrale, les premiers critiques musicaux de la ville, etc. J'ai
+(parmi mes toasts) porté la santé de ces derniers que je n'avais pas
+encore vus, n'ayant pas fait une seule visite à la presse, en les
+remerciant de leur bienveillance que je méritais peu, puisqu'ils
+devaient me trouver au moins impoli à leur égard, mais je pensais _leur
+faire honneur par ma grossièreté_. Cette phrase les a fait tous
+prodigieusement rire et les a flattés quand ils l'ont eu comprise. Ceux
+de Vienne aiment mieux _autre chose_. Ils ont cependant dû s'en passer
+aussi; mais il y a, parmi eux, deux Charles Maurice qui m'en garderont
+toujours rancune.
+
+Ils m'ont fait hier promettre de revenir monter ici _la Damnation de
+Faust_, dès que cette partition aura été donnée à Paris; j'ai encore
+quatre grands morceaux à faire pour la terminer.
+
+On m'écrit lettres sur lettres de Brunswick pour me faire arriver; le
+concert y est affiché, et j'y serai le 21. Adieu; mille amitiés à tous
+les nôtres. Les détails sur la malheureuse affaire de David[73] m'ont
+fait frissonner. L'article de Duchesne, dans les _Débats_, était
+terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi, quelle idée de vouloir
+monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter
+les tables de la Loi quand on n'a pas le bras fort!... Ce sujet ne lui
+allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommandation que tu
+m'adressais dans ta dernière lettre: ne dis pas que je t'aie rien écrit
+là-dessus.
+
+Adieu encore; je suis un peu fatigué de tous ces cris, de toutes ces
+embrassades, de toutes ces rasades d'hier. Mais je me promets de
+l'exécution de _Roméo_ un plaisir immense et que j'avoue sans pudeur,
+comme feraient certains académiciens.--Ils chantent maintenant ici les
+thèmes de la Fantastique (_l'Idée fixe et le Bal_) jusque dans les rues.
+Ils ont fait des phrases de cette symphonie une sorte d'argot musical.
+Quand on rencontre une femme,
+
+[image: notation musicale]
+
+signifie qu'elle a l'air commun et hardi.
+
+[image: notation musicale]
+
+veut dire qu'elle est charmante.
+
+[image: notation musicale]
+
+veut dire qu'on est triste et inquiet.
+
+Mon troisième et dernier concert à Prague aura lieu demain; cela fait le
+_sixième_ en tout que j'y aurai donné cet hiver en deux visites.
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Paris, 26 août 1847.
+
+Ta lettre m'a été renvoyée ici par ma soeur; je n'ai pas encore quitté
+Paris, grâce aux oscillations, aux tripotages de l'Opéra.
+
+Maintenant, je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé
+dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux
+que celui qu'on m'offrait à regret ici[74]. J'ai donc rendu leur
+_dernière_ parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la
+proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury
+Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs,
+plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma
+musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes
+destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois
+de l'année. Tu vois qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû
+définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion.
+
+Je vais écrire encore une lettre pour les _Débats_ et je partirai pour
+la Côte. La première sur Vienne a paru avant-hier. Je t'adresserai
+celles sur la Russie: c'est convenu.
+
+Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises,
+viennoises et grenobloises; mais je suis bronzé à ce sujet depuis
+longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle
+épreuve.
+
+D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes beaucoup
+moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe même énormément
+de littérature moderne,--pour la dénigrer, bien entendu. On en est à
+Voltaire; mais enfin on lit, et, comme aux bords de la Garonne...
+
+ On lit, on jase, on déraisonne,
+ On _absurde_ un petit moment...
+
+Il faut faire le verbe _absurder_.
+
+Si je pars assez tôt pour la Côte, comme tu ne reviens qu'en octobre, je
+suis fort capable d'aller te dire bonjour à Avignon.
+
+
+
+
+XXXV.
+
+A M. TAJAN-ROGÉ[75].
+
+
+Londres, 10 novembre 1847.
+
+ Mon cher Rogé,
+
+Je serais bien coupable de n'avoir pas encore répondu à votre aimable
+lettre, si les deux cent mille tracas de toute espèce qui m'ont assailli
+à mon retour à Paris ne me servaient d'excuse. Vous n'avez pas une idée
+exacte de mon existence dans cette infernale ville, qui prétend être le
+_centre des arts_. Je viens d'y échapper enfin. Me voilà en Angleterre
+avec une position indépendante (financièrement parlant) et telle que je
+n'avais pas osé l'ambitionner. Je suis chargé de la direction de
+l'orchestre du grand opéra anglais qui va s'ouvrir à Drury-Lane dans un
+mois; de plus, je suis engagé pour quatre concerts composés
+exclusivement de mes ouvrages, et en troisième lieu pour écrire un opéra
+en trois actes destiné à la saison de 1848. L'opéra anglais ne durera
+que trois mois cette année et ne pourra avoir qu'une troupe de chanteurs
+fort incomplète à cause de la précipitation avec laquelle il vient
+d'être organisé et d'une circonstance fatale qui nous privera cette
+année du concours de Pischek (un artiste allemand merveilleux sur lequel
+nous comptions). Le directeur est prêt à tous les sacrifices et ne
+compte que sur la seconde année. Les choeurs et l'orchestre en revanche
+sont splendides. Pour mes concerts, nous ne commencerons qu'en janvier;
+je crois qu'ils marcheront bien. Jullien (le directeur) est un homme
+d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que
+qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de
+construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il ne veut, pour y
+parvenir, employer que des moyens avoués par l'art et le goût. Mais la
+foi me manque... J'ai eu le plaisir de voir une fois madame Rogé à
+Paris; elle est sans doute allée vous rejoindre maintenant. J'ai
+présenté votre ami à Alfred de Vigny, qui l'a engagé à venir le voir de
+temps en temps et à recourir à son intervention dans toutes les affaires
+littéraires pour lesquelles il pourrait le servir.
+
+Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment
+rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus
+en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà
+pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les
+derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales
+devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans
+que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les
+musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui
+connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur
+répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas
+qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès
+de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des
+galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le
+lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva
+que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première
+représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de
+l'enthousiasme[76]?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais
+Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce
+sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont
+pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance
+musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer
+dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale;
+mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en
+conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des
+directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de
+laisser maintenant sur le dos de mon successeur au _Journal des Débats_.
+Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de
+mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque
+année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant
+mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes
+excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur
+Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la
+Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous
+avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec
+grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos
+confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer,
+de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois
+écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial,
+intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la
+connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y
+mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter
+maintenant.
+
+Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce
+que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop
+Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue
+meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir
+à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand
+coeur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas
+beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris.
+
+Je suis venu _seul_ à Londres; vous pouvez en deviner les raisons.
+D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a
+toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État,
+mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre.
+Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions,
+l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra
+étrange.
+
+Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me
+suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que
+grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode
+majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.--Par un
+amour poétique, atroce et _parfaitement innocent_ (avec ou sans
+calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je
+_vous écriverai_» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la
+marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons
+faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et
+jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes
+amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de _Faust_:
+«Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je
+ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas
+possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible
+que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé
+devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai
+été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle.
+Elle m'avait tant promis qu'elle m'_écriverait_!... Elle est sans doute
+mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier
+concert, est certainement revenu depuis longtemps.
+
+O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil
+couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma
+poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de _Roméo et Juliette_:
+
+[image: notation musicale]
+
+je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et
+offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon
+départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe
+d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu,
+adieu. Vous m'_écriverez_, au moins, vous.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Londres, 31 novembre [1848]. _Harley street, 76._
+
+ Mon cher Morel,
+
+Jullien me charge de vous écrire confidentiellement pour savoir de vous
+la vérité sur le succès de l'opéra de Verdi[77]. Peu importe le mérite
+de l'oeuvre, c'est une question de directeur que je vous transmets.
+
+Nous n'ouvrirons pas avant huit jours; _la Fiancée de Lammermoor_ par
+madame Gras et Reeves ne peut à mon sens manquer de bien marcher. Reeves
+a une jolie voix naturelle et il chante aussi bien que cette effroyable
+langue anglaise puisse permettre de chanter.
+
+Le baryton Withworth est moins bien; nous attendons tous les jours
+Staudigl. On monte, en attendant, l'opéra de Balfe. L'orchestre est
+superbe, et, à part quelques imperfections de justesse dans les
+instruments à vent, on n'en trouverait guère de meilleur. Nous avons 120
+choristes qui vont bien aussi. Tout ce monde m'a fait un accueil très
+chaleureux, le jour où Jullien a fait jouer dans un de ses concerts
+_l'Invitation à la valse_. L'orchestre m'a fait une ovation et le public
+a redemandé le morceau de.... Weber! et puis nous avons bien des
+artistes français et allemands et italiens qui me connaissaient déjà et
+me sont tout dévoués. Tels sont Tolbecque, Rousselot, Sainton, Piatti,
+Eisenbaum, Beauman, etc., etc. Je ne commencerai mes concerts qu'au mois
+de janvier.
+
+Maintenant seriez-vous assez bon pour aller chez Th. Gautier, villa
+Beaujon, avenue Byron, nº 14 (pardon de la course), lui demander une
+réponse à la lettre que je lui écrivis il y a plus de quinze jours; il
+s'agissait d'un ballet que Jullien lui demande immédiatement pour
+mademoiselle Fuoco et qui doit être mis en scène par Coralli père.
+Jullien a besoin de savoir tout de suite si Gautier consent à le faire,
+à quelles conditions, et s'il peut livrer le manuscrit avant le 15
+décembre.
+
+Je vous en prie, acceptez cette corvée; mille amitiés à Desmarest. Je
+m'ennuie terriblement dans le joli appartement que Jullien m'a donné.
+J'ai reçu pourtant force invitations depuis que je suis ici, et votre
+ami M. Grimblot a la bonté de me venir voir souvent. Il m'a fait
+recevoir de son club; mais Dieu sait le divertissement qu'on peut
+trouver dans un club anglais! Macready a donné en mon honneur un
+magnifique dîner, il y a huit jours; c'est un homme charmant et point du
+tout prétentieux dans son intérieur. Il est terrible aux répétitions, et
+il a raison de se montrer tel. Je l'ai vu, l'autre jour, dans une
+nouvelle tragédie, _Philippe d'Artevelde_; il y est superbe, et il a mis
+en scène la pièce d'une manière vraiment extraordinaire: personne ici
+n'entend comme lui l'art de grouper les masses populaires et de les
+faire agir. C'est admirable.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 8 décembre [1848]
+
+ Mon cher Morel,
+
+Toujours des commissions!... Soyez assez bon pour aller au reçu de cette
+lettre chez mon graveur Parent, 43, rue Rochechouart, et lui dire qu'il
+m'envoie _tout de suite_ par la diligence les parties d'instruments à
+vent, harpe et timbales, etc., d'_Harold_, en double, comme je lui ai
+indiqué dans une note qu'il a entre les mains; plus, la feuille volante
+des altos où se trouvait une faute qu'il doit avoir corrigée; plus les
+exemplaires fautifs que je lui ai renvoyés de Londres. J'en ai besoin
+pour vérifier les corrections. En outre, s'il ne peut m'envoyer une
+épreuve telle quelle de la partition, il m'en renverra le manuscrit. Je
+vous recommande de vous assurer de la voie par laquelle tout ceci me
+parviendra, car vous comprenez que je ne voudrais pas perdre votre
+partition.
+
+Maintenant, je dois vous dire que l'ouverture de notre grand opéra a eu
+un succès immense; toute la presse anglaise s'accorde à nous louer.
+Madame Gras et Reeves, le ténor (dans _Lucie_), ont été rappelés quatre
+ou cinq fois avec frénésie. Et vraiment l'un et l'autre le méritaient.
+Reeves est une découverte sans prix pour Jullien; il a une voix
+charmante, d'un timbre essentiellement distingué et sympathique, il est
+très bon musicien, sa figure est très expressive et il joue avec son feu
+national d'Irlandais. A mon entrée à l'orchestre, la salle m'a fait une
+superbe réception. Nous avons joué pour commencer la belle ouverture
+d'_Éléonore_ de Beethoven, nº 1, superbement. On a redemandé dans
+_Lucie_ le grand sextuor en _ré_ [bémol] qui commence le final du second
+acte, et ce soir, à la seconde représentation, on a en outre redemandé
+le choeur en _mi_ [bémol] du troisième acte.
+
+[image: notation musicale]
+
+Les Anglais sont dans la stupéfaction d'entendre dans un théâtre anglais
+cette masse de cent vingt choristes et ce bel orchestre, et d'avoir un
+pareil ténor et une telle prima donna. Il n'y a que le ballet qui est
+misérable, mais nous aurons mieux dans quelque temps.
+
+Je vais commencer à répéter mes symphonies _un mois et demi d'avance_,
+dès que les parties d'orchestre et la partition d'_Harold_ me seront
+parvenues.
+
+Mille pardons de vous faire ainsi courir pour cette affaire, mais je
+n'ose me fier qu'à vous.
+
+
+
+
+XXXVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 14 janvier 1848.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Votre lettre m'a fait bien plaisir; je vous en remercie. Si je ne me
+trompe, elle s'est croisée avec la dernière que je vous ai écrite; car
+vous ne me dites rien dans la vôtre des journaux que je vous demandais,
+ni des informations que je vous priais de prendre au sujet d'une
+commission donnée à Brandus, dont je n'avais point de nouvelles. Je fais
+ici un métier de cheval de moulin, répétant tous les jours de midi à
+quatre heures et conduisant tous les soirs l'opéra de sept heures à dix
+heures. Depuis avant-hier seulement, nous n'avons pas de répétitions et
+je commence à me remettre d'une _grippe_ qui m'inquiétait, ainsi traitée
+par la fatigue et les vents froids du théâtre. Vous avez eu sans doute
+déjà connaissance de l'horrible position où Jullien s'est mis et nous a
+entraînés tous avec lui. Cependant, comme il faut ruiner son crédit à
+Paris le moins possible, ne parlez à personne de ce que je vais vous
+dire. Ce n'est pas l'entreprise de Drury-Lane qui a renversé sa fortune;
+elle était déjà détruite avant l'ouverture, et il avait sans douta
+compté sur de fortes recettes pour la relever. Jullien est toujours le
+même fou que vous avez connu; il n'a pas la moindre idée des nécessités
+d'un théâtre lyrique, ni des nécessités même les plus évidentes pour une
+bonne exécution musicale. Il a ouvert son théâtre sans avoir une _seule
+partition_ à lui, et à l'exception de l'opéra de Balfe qu'il a bien
+fallu faire copier, nous ne vivons jusqu'à présent que sur le bon
+vouloir des agents de Lumley, qui nous prêtent les parties d'orchestre
+des opéras italiens que nous montons. Jullien est en ce moment à faire
+sa tournée de province, gagnant beaucoup d'argent avec ses
+concerts-promenades; le théâtre fait ici chaque soir des recettes fort
+respectables, et, en résumé, après nous avoir fait consentir à la
+réduction d'un tiers de nos appointements, nous _ne sommes pas payés du
+tout_. On paye seulement chaque semaine les choristes, l'orchestre et
+les ouvriers, afin que le théâtre puisse marcher. Cependant Jullien a
+vendu il y a quinze jours son magasin de musique de Regent's street près
+de deux cent mille francs... et je ne puis me faire payer, et les
+acteurs principaux, le peintre décorateur, les maîtres de chant et de
+ballet et de mise en scène, tout ce monde est dans le même cas que
+moi... Concevez-vous rien à cela?
+
+Cependant, il proteste que nous ne perdrons rien, et nous allons
+toujours, et le public ne demande qu'à venir. Mais le crédit de Jullien
+à Londres est _perdu entièrement_... Mon concert est toujours annoncé
+pour le 7 février. Je n'ai pas voulu ces jours-ci faire de nouvelles
+répétitions. Je vais les reprendre toutefois jeudi prochain. Nous avons
+maintenant l'espérance que le théâtre ne fermera pas, grâce à un emprunt
+qu'un éditeur de musique a procuré à M. Gye, le délégué de Jullien en
+son absence.
+
+Si Jullien à son retour ne me paye pas, je tâcherai de m'arranger avec
+Lumley et de donner des concerts au théâtre de la Reine. Car il y a
+maintenant ici une belle place à prendre pour moi, place laissée vacante
+par la mort de ce pauvre Mendelssohn. Tout le monde me le répète du
+matin au soir, la presse et les artistes sont très bien disposés pour
+moi. Déjà les deux répétitions que j'ai faites d'_Harold_ et du
+_Carnaval romain_, et de deux parties de _Faust_, leur ont fait ouvrir
+de grands yeux et d'immenses oreilles: j'ai lieu de croire que c'est
+_ici_ que je dois me faire une belle position. Quant à la France, je n'y
+pense plus, et Dieu me préserve de céder à des tentations comme celle
+que vous me donniez dans votre dernière lettre, de venir donner un
+concert à Paris au mois d'avril. Si jamais j'ai assez d'argent pour
+DONNER des concerts à mes amis de Paris, je le ferai; mais ne me croyez
+plus assez simple pour compter sur le public pour en faire les frais. Je
+ne ferai pas de nouveaux appels à son attention pour ne recueillir que
+l'indifférence, et perdre l'argent que je gagne avec tant de peines dans
+mes voyages. Ce sera un grand chagrin pour moi, car les sympathies de
+mes amis de France me sont toujours les plus chères. Mais l'évidence est
+là: comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur
+tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé de
+conclure que c'est le public de Paris qui la comprend le moins. Ai-je
+jamais vu à Paris, dans mes concerts, _des gens du monde_, hommes et
+femmes, émus comme j'en ai vu en Allemagne et en Russie? Ai-je vu des
+princes du sang s'intéresser à mes compositions au point de se lever à
+huit heures du matin, pour venir, dans une salle froide et obscure, les
+entendre répéter, comme faisait à Berlin la princesse de Prusse? Ai-je
+jamais été invité à prendre la moindre part aux concerts de la cour? La
+société du Conservatoire, ou du moins ceux qui la dirigent, ne me
+sont-ils pas hostiles? N'est-il pas grotesque qu'on joue dans ces
+concerts les oeuvres de tout ce qui a un nom quelconque en musique,
+excepté les miennes?... N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra
+avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux, et ses directeurs
+toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à
+combattre, si la main leur était forcée? La presse ne devient-elle pas
+ignoble de jour en jour? y voyons-nous autre chose maintenant (à de
+rares exceptions près) que de l'intrigue, de basses transactions et du
+crétinisme?
+
+Les gens mêmes que j'ai tant de fois obligés et soutenus par mes
+feuilletons en ont-ils montré jamais la moindre reconnaissance réelle?
+Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire
+empressé, et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils
+savent que j'ai _des griffes et des défenses_?..... Ne voir partout
+qu'imbécillité, indifférence, ingratitude ou terreur... voilà mon lot à
+Paris. Encore si mes amis y étaient heureux! Mais, loin de là, vous êtes
+presque tous esclaves, dans des positions gênantes et gênées; je ne puis
+rien pour vous et vos efforts pour moi sont impuissants.
+
+La France donc est effacée de ma carte musicale, et j'ai pris mon parti
+d'en détourner le plus possible mes yeux et ma pensée. Je ne suis pas
+aujourd'hui dans la moindre disposition mélancolique, je n'ai pas de
+spleen; je vous parle avec le plus grand sang-froid, la plus entière
+lucidité d'esprit. Je vois ce qui est.
+
+Un vif regret pour moi, dans mes absences de plus en plus fréquentes de
+Paris, c'est de ne pas vous voir; et vous n'en doutez pas, j'espère.
+Vous savez combien j'apprécie la rectitude de jugement, la bonté d'âme
+et l'amour de l'art dont vous m'avez donné tant de preuves.
+Pardonnez-moi donc de vous faire aussi franchement ma profession de foi
+nationale.
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+A M. ALEXIS LWOFF[78].
+
+
+Londres, 29 janvier 1848.
+
+ Mon cher général,
+
+C'est un malade qui vous écrit; en conséquence, ne le grondez pas trop
+d'avoir tant tardé à vous répondre. Je suis fâché que vous ayez pu me
+croire contrarié de la publication de ma lettre sur _Ondine_. Elle ne
+contenait rien que je tinsse fort à garder secret: mes sentiments
+d'amitié pour vous d'abord, ma haute estime pour vos rares talents
+ensuite, et enfin mes observations sur l'insalubrité des ténors auxquels
+nous sommes généralement exposés, nous tous qui avons le malheur de
+chercher des _intelligences servies par une voix_. Mes plaisanteries sur
+eux m'auront valu quelques douzaines d'ennemis intimes de plus; mais je
+m'en moque comme d'un opéra comique sur lequel je n'ai pas de feuilleton
+à faire. Mieux que cela, j'en suis fort aise: j'aime à être détesté des
+crétins, ils m'autorisent ainsi à leur rendre la pareille.
+
+A propos de crétins, si vous saviez dans quelle _crétinière_ je suis
+tombé ici!... Mais Dieu sait qui dirige le directeur de ce malheureux
+théâtre!..... Figurez-vous que cela s'appelle Académie royale de
+musique, Grand-Opéra anglais, et que, depuis que l'ouverture s'en est
+faite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai à conduire que du
+Donizetti et du Balfe, _Lucia_, _Linda di Chamounix_, _the Maid of
+honour_. Nous avions un orchestre superbe; le directeur en a emmené la
+fleur avec lui dans sa tournée de province où il donne des concerts
+populaires; et nous devons nous contenter de ce qu'il n'a pas voulu, et
+marcher quand même.
+
+J'entends des raisonnements sur la musique, sur le public, sur les
+artistes, qui feraient les quatre cordes de votre violon se rompre de
+colère, si elles pouvaient les entendre; je subis des chanteuses
+anglaises qui feraient se briser et se tordre les crins de votre
+archet...
+
+On m'a engagé aussi pour quatre concerts; je donnerai le premier dans
+huit jours, le 7 février. Nous n'avons pas encore pu avoir une seule
+fois l'orchestre complet pour les études. Ces messieurs viennent quand
+il leur plaît et s'en vont à leurs affaires, les uns au milieu, les
+autres au quart des répétitions. Le premier jour, je n'ai point eu de
+cors du tout; le second, j'en ai eu trois; le troisième, j'en ai eu deux
+qui sont partis après le quatrième morceau. Voilà comment on entend la
+subordination dans ce pays-ci. Les choristes seuls me sont dévoués
+presque autant que ceux de Saint-Pétersbourg... Oh! la Russie! et sa
+cordiale hospitalité, et ses moeurs littéraires et artistiques, et
+l'organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise,
+nette, inflexible, sans laquelle, en musique comme en beaucoup d'autres
+choses, on ne fait rien de bon ni de beau, qui me les rendra? Pourquoi
+êtes-vous si loin?...
+
+Tenez, général, je suis depuis cinq jours malade, au lit, d'une
+bronchite violente; c'est la colère, le dégoût et le chagrin qui me
+l'ont donnée. Pourtant il y a beaucoup à faire ici, à cause du public,
+qui est attentif, intelligent et vraiment amateur d'oeuvres sérieuses.
+
+J'ai entendu le dernier oratorio de ce pauvre Mendelssohn (_Elie_).
+C'est magnifiquement grand et d'une somptuosité harmonique
+indescriptible. J'espère que les inquiétudes dont vous me parlez et qui
+vous agitent sont dissipées maintenant et que madame Lwoff est rétablie.
+Veuillez lui présenter mes respectueux hommages. Vous me demandez où je
+compte passer l'été; je n'en sais rien. Pourtant il est à croire que
+j'irai visiter encore Nice, comme je fais toujours quand j'ai passé un
+rude hiver. En tout cas, on vous dira à Paris où je serai; je vous en
+prie, ne manquez pas de me trouver et de faire que je vous trouve: je
+serai si heureux de vous voir!...
+
+Vous êtes mille fois bon d'avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me
+laisser encore l'espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je ne me
+berce pas beaucoup de cette idée: tout dépend de l'empereur. S'il
+voulait, nous ferions de Pétersbourg en six ans le centre du monde
+musical.
+
+Je n'ai pas eu la moindre nouvelle des comtes Wielhorski; j'ai écrit au
+comte Michel, il ne m'a pas répondu. La crainte qu'il ne voie dans mes
+lettres un but intéressé m'empêche de lui écrire de nouveau: j'ai
+tellement peur d'avoir l'air d'un solliciteur!... Et, pourtant, Dieu
+sait combien j'ai conservé de vive reconnaissance pour toute les bontés
+qu'ils ont eues l'un et l'autre pour moi, l'an dernier!
+
+On joue, ce soir, à Drury-Lane, _Linda di Chamounix_; j'ai le bonheur
+d'être malade, je ne conduis pas. Je vais tâcher de dormir comme on dort
+dans une chambre bien close quand on entend pleuvoir à verse au dehors.
+
+
+
+
+XL.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Londres, samedi, 12 février 1848.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Ce n'est qu'aujourd'hui seulement que j'ai le temps de vous écrire. Mon
+concert a eu lieu lundi dernier avec un éclatant succès; l'exécution a
+été magnifique de verve, de puissance et de précision. Nous avions fait
+cinq répétitions d'orchestre et dix-huit pour le choeur. Ma musique a
+pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre; j'ai
+été rappelé après le concert. On a encore redemandé (comme ailleurs) la
+marche Hongroise et la scène des Sylphes. Tout ce qui a quelque
+importance musicale dans Londres était à Drury-Lane ce soir-là, et la
+plupart des artistes de quelque valeur sont venus après le concert me
+féliciter. Ils ne s'attendaient à rien de pareil; ils croyaient à une
+musique diabolique, incompréhensible, dure, sans charme...--Il faut voir
+comment ils arrangent maintenant nos critiques de Paris. Davison
+lui-même a fait un article dans le _Times_ dont on lui a, faute de
+place, ôté la moitié; ce qui en est resté a produit son effet néanmoins.
+Mais je ne sais ce qu'il pense au fond: avec des opinions comme les
+siennes, il faut s'attendre à tout. Le vieux Hogarth du _Daily News_
+était dans une agitation des plus comiques: «J'ai _tout mon sang en
+feu_, m'a-t-il dit; jamais de ma vie je n'ai été _excité_ de la sorte
+par la musique.» Maintenant je cherche comment je pourrai donner mon
+second concert. Jullien ne payant plus ses musiciens ni ses choristes,
+je n'ose m'exposer au danger de les voir me manquer au dernier moment.
+Hier soir, après _Figaro_, la défection a commencé. Les cors m'ont
+averti qu'ils ne viendraient plus. Et mes appointements courent les
+champs... Dieu sait si je les attraperai jamais.
+
+
+
+
+XLI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 6 mars [1849].
+
+ Mon cher Morel,
+
+Que devenez-vous? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas un mot? Où en sont
+vraiment les affaires musicales? Je l'ai demandé à Desmarest il y a huit
+jours et, comme de raison, il ne m'a pas répondu. Il faut convenir que
+Paris est un aimable séjour, et que c'est là, surtout, qu'on peut
+s'écrier comme je ne sais quel ancien: «O mes amis! il n'y a plus
+d'amis!» Que le feu du ciel et celui de l'enfer se réunissent pour
+brûler cette damnée ville... Quand serai-je donc arrivé à ne plus songer
+à ce qu'on y fricotte!... J'espère que nous allons au moins être
+débarrassés du _droit_ des hospices sur les concerts; j'espère qu'il n'y
+aura plus de subventions pour nos stupides théâtres lyriques; j'espère
+que les directeurs de ces lieux s'en iront comme ils sont venus, et au
+plus vite; j'espère qu'il n'y aura plus de censure pour les morceaux de
+chant; j'espère enfin que nous serons libres d'être libres, sinon nous
+avons une nouvelle mystification à subir.
+
+Que devient M. Bertin? On dit ici qu'il se cache... Que deviennent tous
+nos précieux ennemis (_precious villains_), comme dit Shakspeare?
+
+
+
+
+XLII.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+76, Harley street, London, 15 mars 1848.
+
+ Mon cher d'Ortigue,
+
+Il y a longtemps que je veux t'écrire et, c'est aujourd'hui seulement
+que j'en trouve le temps. La vie de Londres est encore plus absorbante
+que celle de Paris; tout est en proportion de l'immensité de la ville.
+
+Je me lève à midi; à une heure, viennent les visiteurs, les amis, les
+nouvelles connaissances, les artistes qui se font présenter. Bon gré,
+mal gré, je perds ainsi trois bonnes heures. De quatre à six, je
+travaille; si je n'ai pas d'invitation, je sors alors pour aller dîner
+assez loin de chez moi; je lis les journaux; après quoi vient l'heure
+des théâtres et des concerts: je reste à écouter de la musique telle
+quelle jusqu'à onze heures et demie. Nous allons enfin trois ou quatre
+artistes ensemble souper dans quelque taverne et fumer jusqu'à deux
+heures du matin. Voilà ma vie extérieure... Tu sais, plus ou moins bien,
+le succès brusque et violent de mon concert de _Drury-Lane_. Il a
+déconcerté en quelques heures toutes les prévisions favorables ou
+hostiles et renversé l'édifice de théories que chacun s'était faites ici
+sur ma musique d'après les critiques tricornues du continent. Dieu
+merci! la presse anglaise tout entière s'est prononcée avec une chaleur
+extraordinaire, et, à part Davison et Gruneisen, je ne connaissais pas
+un des rédacteurs.
+
+C'est différent maintenant; les principaux d'entre eux sont venus me
+voir, m'ont écrit et nous avons ensemble de fréquentes et cordiales
+relations. Il y avait bien longtemps que je n'avais éprouvé une
+satisfaction aussi vive qu'en lisant l'article de _l'Atlas_ que j'ai
+envoyé à Brandus et qu'il n'a pas fait traduire. Il est de M. Holmes,
+l'auteur d'une _Vie de Mozart_ extrêmement admirée ici.
+
+M. Holmes était venu dans la persuasion qu'il allait entendre des
+duretés, des folies, des non-sens, etc.
+
+Je t'assure que tu eusses été bien heureux de cette grande victoire. Il
+faut maintenant poursuivre l'ennemi et ne pas s'endormir à Capoue.
+Jullien ne m'a pas payé, tu le sais. Son théâtre est maintenant un
+cirque équestre. Les deux théâtres italiens se disputent à qui exécutera
+le mieux les chefs-d'oeuvre italiens. On a joué hier soir l'_Attila_ de
+Verdi au théâtre de la Reine... Après l'_Attila_, holà! Les directeurs
+de Covent-Garden désirent monter un concert shakspearien, composé de
+_Roméo_, _le Roi Lear_, la _Ballade sur la mort d'Ophélie_ et _la
+Tempête_. Nous avons eu ensemble une conférence avant-hier, à ce sujet,
+et je leur ai déclaré qu'à aucun prix, je ne consentirais à organiser
+cette exécution, s'ils ne m'assuraient quinze jours d'étude pour les
+voix et quatre répétitions pour l'orchestre. Ils se concertent
+maintenant à ce sujet.
+
+La Société philharmonique a commencé ses séances avant-hier. On y a
+exécuté une symphonie de Hesse (l'organiste de Breslau) bien faite, bien
+froide, bien inutile; une autre en _la_ de Mendelssohn, admirable,
+magnifique, bien supérieure, selon moi, à celle également en _la_ qu'on
+joue à Paris. L'orchestre est très bon; à l'exception de quelques
+instruments à vent, il n'y a rien à lui reprocher, et Costa le dirige à
+merveille. Personne ne voulait croire, ce soir-là, que la Société ne
+m'eût encore rien demandé pour ses concerts; c'est pourtant vrai. On dit
+qu'ils y seront forcés par les journaux et par leur comité. Mais je ne
+me livrerai qu'avec de grandes précautions aux pattes de velours de tous
+les vieillards entêtés qui dirigent l'institution. C'est la répétition
+des _manières_ du Conservatoire de Paris.
+
+J'aurais trop à te dire sur ces petites vanités fiévreuses et
+goutteuses; et tu les devines sans peine. En résumé, je resterai ici
+tant que je pourrai, car il faut du temps pour s'y faire place et s'y
+créer une position. Heureusement, les circonstances sont favorables. Tôt
+ou tard, cette position arrivera et sera, me dit-on, solide. Je n'ai
+plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la
+Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France; la
+dernière révolution rend ma détermination plus ferme et plus
+indispensable. J'avais à lutter, sous l'ancien gouvernement, contre des
+haines semées par un feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent
+nos théâtres et l'indifférence du public; j'aurais, de plus, la foule
+des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la
+musique populaire, philanthropique, nationale et économique. Les arts,
+en France, sont morts maintenant, et la musique, en particulier,
+commence déjà à se putréfier; qu'on l'enterre vite! Je sens, d'ici, les
+miasmes qu'elle exhale...
+
+Je sens, il est vrai, toujours un certain mouvement machinal qui me fait
+me tourner vers la France quand quelque heureux événement survient dans
+ma carrière; mais c'est une vieille habitude dont je me déferai avec le
+temps, un véritable préjugé.
+
+La France, au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de
+gredins: il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître.
+Est-il vrai que Perrot ait perdu sa place? Je ne sais si on a daigné me
+conserver celle de la bibliothèque du Conservatoire qui me rapportait
+118 francs par mois. J'ai écrit à ce sujet au ministre de l'intérieur
+qui, bien entendu, ne m'a pas répondu.
+
+
+
+
+XLIII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Londres, lundi 24 avril 1848.
+
+Mille remerciements, mon cher Morel, pour la peine que vous prenez à mon
+sujet et pour votre lettre si amicale. C'est une bonne fortune en ce
+temps-ci d'obtenir de Paris une réponse de ses amis... Il est vrai,
+comme dit le proverbe, qu'il y a fagots et fagots.
+
+Ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi; je ne
+sais pas encore où je vais loger. J'ai dû quitter la maison de Jullien
+il y a quatre jours, une nouvelle saisie y ayant été opérée, au nom de
+la reine, pour la _queen's-tax_ qu'il n'avait pas payée.
+
+Avant-hier, les journaux de Londres ont annoncé la _banqueroute_ de
+Jullien, qui, dit-on, est, à cette heure, en prison. Je n'ai donc plus
+rien à espérer de lui.
+
+Les journaux d'ici s'occupent toujours beaucoup de moi; mais la
+résistance du comité de la Société philharmonique est quelque chose de
+curieux: ce sont tous des _compositeurs anglais_, et Costa est à leur
+tête. Or, ils engagent M. _Molique_, ils jouent des symphonies nouvelles
+de M. Hesse et autres; mais je leur inspire, à ce qu'il paraît, une
+terreur incroyable. Beale, Davison, Rosemberg et quelques autres se sont
+mis en tête de les forcer à m'engager. Je laisse faire, nous verrons
+bien. C'est un vieux mur qu'il me faut renverser, et derrière lequel je
+trouve, tout à moi, le public et la presse.
+
+Paris semble un peu se rasséréner. Dieu veuille que cela dure et que
+l'Assemblée soit une véritable représentation de la nation. Alors, en
+effet, on pourrait espérer quelque grande chose. Mais vous ne sauriez
+croire combien votre sort, à vous, Morel, et celui de quelques autres de
+nos amis, me préoccupe et m'inquiète. Comment pouvez-vous vous tirer
+d'affaire au milieu de cette triomphante débâcle?
+
+
+
+
+XLIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 16 mai 1848.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je ne puis vous dire combien je suis touché de votre sollicitude à mon
+sujet et de l'insistance que vous mettez à me faire retourner à Paris.
+Malheureusement, toute aigreur à part, je suis forcé de vous démontrer
+que la raison qui me fait rester est une raison d'argent. J'ai encore à
+recevoir de Beale[79] le prix de deux morceaux qui ne sont pas terminés,
+et un concert s'organise à peu de frais pour le 29 juin. Si j'y gagne
+quelques sous, ce sera un grand bonheur, tandis qu'à Paris je suis sûr
+de n'avoir rien à gagner du tout et, en y allant en ce moment, de perdre
+le peu que je recevrai ici. Je fais très peu de dépenses à Londres,
+d'ailleurs; aussitôt que je serai sûr de n'y avoir plus rien à faire, je
+retournerai à Paris, en souhaitant, sans l'espérer, que vous ne vous
+abusiez pas sur les chances qui me restent d'y trouver un emploi
+musical. Peut-être à cette époque MM. Marie, Schoelcher, Pyat, ne seront
+plus rien; le terrain est mouvant comme du sable. D'ailleurs que
+peuvent-ils? Il s'agit d'argent, personne n'en a pour les nécessités de
+la vie; la République a bien à faire d'en dépenser pour le luxe des
+arts.... Cela saute aux yeux. Et une fois que je serai au bout de ce qui
+me reste, il n'y aura plus pour moi qu'à aller m'asseoir au coin d'une
+borne et à y mourir de faim comme un chien perdu, ou à me faire sauter
+la cervelle. On n'a pas encore fait un acte ni dit un mot qui puisse
+fournir un argument contre mes prévisions. Mais enfin, comme il en
+serait de même ici, après l'époque où je n'aurai plus rien à y faire,
+autant vaut-il crever à Paris qu'ailleurs.
+
+Adieu; quoi qu'il en soit de mon horrible position et de la certitude
+que j'ai d'être de trop dans le monde, croyez à toute ma reconnaissante
+amitié et à la confiance que j'ai dans la vôtre.
+
+
+
+
+XLV.
+
+A M. GUILLAUME LENZ, A SAINT-PÉTERSBOURG.
+
+
+Paris, 22 décembre 1848.
+
+Comment! si je m'en souviens... Il faudrait que j'eusse à la fois bien
+peu de coeur et bien peu de mémoire pour ne pas m'en souvenir!... Et nos
+parties de billard, chez M. le comte Michel[80], parties que nous
+faisions avec tant de calembours et force carambolages de mots! et tant
+de cigares fumés, tant de bière bue, tant d'opinions musicales
+débattues. Non, mon cher monsieur, je n'ai rien oublié, et je vous prie
+de n'avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices.
+
+Je vous écrirais mille folies, si le ton de votre lettre n'eût été un
+peu triste: vous m'y parlez, à la façon d'un moribond, des éventualités
+cholériques... Cela m'a douloureusement ému. Sous l'empire d'une
+préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre
+aimable lettre, j'avais écrit à M. le comte Michel Wielhorski pour lui
+demander de ses nouvelles. J'espère que tout va bien chez lui.
+
+Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment; on
+ne _clube_ plus beaucoup; les rouges rongent leur frein; le suffrage
+universel nous a donné une majorité foudroyante pour Louis-Napoléon; les
+paysans comptent ne plus payer d'impôts de longtemps, et fondent de
+grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son
+neveu. Car on sait à quoi s'en tenir sur cette bourde de la mort de
+l'empereur... Ah bien, oui, il s'est seulement retiré des affaires... On
+va aussi s'occuper bientôt de la répartition des milliards que Napoléon
+(le Grand) a rapportés de sa campagne d'Égypte, trésor inépuisable
+déterré sous la grande Pyramide. Nous allons filer des jours _d'or_ et
+tout ira de _soie_.
+
+Pardon de cet indigne calembour! Comme vous devez rire là-bas et vous
+moquer de nous; de nous, qui nous intitulons les peuples _avancés_!
+Savez-vous comment on appelle les bécasses trop faites, les bécasses
+pourries? Ce sont aussi des bécasses _avancées_. Enfin, que la _volonté_
+de Dieu soit faite! J'ai bien de la bonté, n'est-ce pas? Il est très sûr
+qu'elle se fera toujours.
+
+Et vous pensez encore à la musique! Barbares que vous êtes! Quelle
+pitié! au lieu de travailler au grand oeuvre, à l'abolition radicale de
+la famille, de la propriété, de l'intelligence, de la civilisation, de
+la vie, de l'humanité, vous vous occupez des oeuvres de Beethoven!!...
+Vous rêvez de sonates! vous écrivez un livre d'art[81]!
+
+Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques
+vivants adorateurs du beau. _Rari_... Mais comment faire connaître votre
+travail dans notre _gurgite_?
+
+Nous n'avons plus qu'un seul journal musical, la _Gazette musicale_.
+J'ai fait part de ce que vous m'avez écrit à M. Brandus, directeur de ce
+journal, et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre
+ouvrage, mais il voudrait le connaître.
+
+De mon côté, j'en parlerais avec bien du plaisir dans l'un de mes
+feuilletons des _Débats_, quand une partie au moins du livre aurait paru
+d'une façon ou d'une autre. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me
+faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte
+d'un imprimé n'est rien; mais un manuscrit qui s'égare, c'est
+irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu'un
+qui aurait le malheur de venir en France, en lui recommandant de me le
+remettre sans intermédiaire. Cherchez cette occasion, et ne doutez pas
+de mon empressement à entrer dans vos vues.
+
+Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je
+vous serre la main. Dieu vous garde de la république, et surtout des
+républicains!
+
+[image: notation musicale]
+
+
+
+
+XLVI.
+
+A M. ALEXIS LWOFF.
+
+
+Paris, 23 février 1849.
+
+ Mon cher monsieur Lwoff,
+
+J'ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au
+commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas
+toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive,
+bien sincère et que le temps et l'absence n'altéreront pas. J'ignorais
+quelles étaient vos relations avec M. Lenz, et c'est la cause du silence
+que vous me reprochez. L'indifférence ni l'oubli n'y sont pour rien,
+soyez-en tout à fait persuadé.
+
+Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me
+parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission
+relative à un poème nouveau.
+
+Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à
+la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots,
+Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en
+même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau
+qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a
+trait à votre question.
+
+Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera également, il le
+trouve beaucoup plus difficile et plus long que d'écrire un opéra
+nouveau, à cause de la nécessité de conserver la musique.
+
+Pour refaire _Ondine_ en trois actes, Saint-Georges demande... que vous
+lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer
+ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de
+la proposition; la partition me paraît indispensable et toutes les
+imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne
+sauraient la remplacer[82].
+
+Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro 6. C'est un homme habile
+pour ces sortes de choses, et l'énorme succès du _Val d'Andorre_ donne
+en ce moment plus d'autorité encore à son nom.
+
+Si vous lisez la _Gazette musicale_ et les _Débats_, vous devez être au
+courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne
+vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en
+passant, Spontini, avec son second acte de _la Vestale_, a tellement
+enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que nous
+ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en
+parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous
+tomberont-ils sous les yeux: ils paraîtront ces jours-ci dans la
+_Gazette musicale_ et les _Débats_.
+
+Je travaille en ce moment à un grand _Te Deum_ à deux choeurs avec
+orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J'en ai
+encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux.
+
+Adieu, mon cher général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie: je
+ne vous en demande pas davantage.
+
+
+
+
+XLVII.
+
+A M. LECOURT, AVOCAT, A MARSEILLE.
+
+
+Paris, jeudi 3 avril 1851.
+
+ Mon cher Lecourt,
+
+Allez trouver M. Morel et dites-lui de ma part que nous venons de
+répéter pour la première fois son ouverture et que tous nous la trouvons
+admirable. Elle sera exécutée à notre concert[83] du 29 de ce mois. Nous
+l'avons dite trois fois ce matin; l'orchestre était à peu près complet,
+et déjà elle marche assez bien. Nous aurons encore quatre répétitions.
+
+Je jure que c'est un meurtre de voir éloigné du centre musical un
+artiste de la valeur de Morel. Son ouverture le prouverait seule. Il y a
+là une habileté harmonique, une science d'instrumentation et de
+modulations, un sentiment du rhythme et une distinction mélodique qui,
+selon moi, sont du premier ordre. Et je puis vous dire, à vous Lecourt,
+que mon amitié pour l'auteur ne m'influence pas le moins du monde en sa
+faveur. Ce serait de Carafa ou d'Adam que je dirais la même chose.
+Seulement je serais mille fois plus surpris. Je ne retrouve pas la
+dernière lettre de Morel, et j'ai encore oublié son adresse, voilà
+pourquoi je ne lui écris pas directement.
+
+Adieu; je vais _changer de tout_ (il s'agit de vêtements, et non de
+sentiments); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrents et je suis
+tout trempé.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Dites-lui que Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien
+épris de sa carrière; qu'il repart pour les Antilles dans quinze jours,
+et qu'il serre la main de _son ami Morel_.
+
+
+
+
+XLVIII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, vendredi 9 mai 1851.
+
+ Mon cher Morel,
+
+J'ai été si occupé tous ces derniers jours, que je n'ai pas eu l'esprit
+de trouver dix minutes pour vous écrire. Après le concert où votre
+ouverture a si brillamment figuré, nous en avons eu deux autres coup sur
+coup, au Jardin d'hiver, pour lesquels _l'orchestre était payé_, et
+qu'il n'y avait, en conséquence, pas moyen de refuser.
+
+Maintenant je pars pour Londres, le ministre du commerce ayant eu l'idée
+(singulière pour un Français) de me prendre pour juge du mérite des
+divers fabricants d'instruments de musique, exposant leurs travaux dans
+le _Cristal-Palace_. Je ne reviens pas de mon étonnement... Nous avons
+eu, hier et avant-hier, des réunions de jurés, et je prends ce soir le
+chemin de fer. J'aurai beaucoup à faire, étant le seul musicien de la
+commission. Votre ouverture a été fort bien exécutée et médiocrement
+applaudie, mais admirée de tous les artistes et des vrais amateurs. Vos
+billets ont été remis d'après vos indications. Je me réserve de vous la
+faire entendre quelque jour avec un orchestre immense, car c'est une
+oeuvre de grandes masses; Bourges en a bien parlé dans la _Gazette
+musicale_. J'y viendrai, à mon tour, je ne sais quand, dans le _Journal
+des Débats_.
+
+Il est question d'une gigantesque entreprise musicale dont on me
+confierait la direction à Londres, et où figurerait le _Te Deum_. Si
+_les fonds se font_, je vous écrirai pour que vous veniez m'aider, soit
+aux études de Paris, soit à celles de Londres, car il faudra bien du
+monde et bien de l'intelligence pour mener à bien ce projet.
+
+
+
+
+XLIX.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Londres, 21 juin 1851. 27, Queen Anne street, Cavendish square.
+
+ Mon cher d'Ortigue,
+
+J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducroquet; ainsi il a tout
+lieu d'être content de moi. Je n'en puis dire autant du jeune homme qui
+touche son orgue, car je maudis ce malheureux. Il nous régale chaque
+jour de deux ou trois douzaines de polkas, sans compter les cavatines
+d'opéras bouffons; il prend sans doute les Anglais pour des
+imbéciles!...
+
+Je réponds à tes paragraphes:
+
+1º Je ne me rappelle pas la date de l'article où il est question de la
+chapelle de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va
+de ma part au bureau du journal; on te le trouvera.
+
+2º Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du
+concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini.
+J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai
+à Paris bien avant le 31 juillet, et nous en causerons.
+
+Tâche de lire mon second article dans les _Débats_; s'il n'a pas paru à
+Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte
+l'impression _sans égale_ que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale
+de Saint-Paul, en entendant le choeur des _six mille cinq cents_ enfants
+des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans
+comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à
+laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens
+encore ému en t'en parlant. Voilà la réalisation d'une partie de mes
+rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore
+absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas
+plus que les Chinois ne se doutent de notre musique.
+
+A ce propos, vois aussi mon article du 31 mai; tu y trouveras une
+relation de ma visite à la chanteuse chinoise et à son maître de
+musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de
+quelques théoriciens _savants_ sur une prétendue musique par quarts de
+ton. Il n'y a rien de bête comme un _savant_.
+
+Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série
+de ses poèmes sur Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, _une voix d'en haut_
+se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs
+couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait
+pouvoir faire de cela une légende populaire, _toute simple_ mais
+_digne_, en une foule de parties ou chansons.
+
+Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de
+facteurs.
+
+C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute
+l'Europe. Érard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du
+genre chaudron, mirliton et pochette.
+
+
+
+
+L.
+
+A M. ALEXIS LWOFF.
+
+
+Paris, 21 janvier 1852.
+
+C'est à moi de m'excuser, au contraire, d'avoir écrit aussi tard un
+article aussi insuffisant; mais vous ne pouvez savoir comment ces
+affaires de feuilletons s'arrangent et de combien de niaiseries nous
+sommes forcés de parler avant de pouvoir étudier les choses importantes.
+
+Enfin, bon ou mauvais, l'article a paru, et, s'il vous satisfait à peu
+près, je suis plus que content.
+
+Il faut que je vous remercie maintenant de la proposition que vous me
+faites au sujet de votre _Stabat_. Malheureusement, vous êtes à mille
+lieues de vous douter de l'état musical au milieu duquel nous avons la
+honte de vivre à Paris. Notre Société philharmonique n'a pas encore
+essayé de reprendre ses séances et je ne sais si elle les recommencera.
+Les recettes étaient si faibles, que les artistes n'y gagnaient presque
+rien. De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là
+l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau.
+
+J'ai fini l'an dernier _trois partitions nouvelles_, et, à l'heure qu'il
+est, je n'ai pas pu trouver l'occasion d'en entendre _une note_, et pas
+un éditeur n'a osé les publier. Je crois en outre que l'exécution et la
+vente d'un _Stabat_ sont encore plus difficiles que celles de tout autre
+ouvrage, à cause de l'impossibilité d'obtenir des Parisiens l'attention
+nécessaire à une composition grave et triste.
+
+Voilà l'exacte vérité.
+
+Rien n'est plus possible à Paris, et je crois que, le mois prochain, je
+vais retourner en Angleterre où le _désir d'aimer_ la musique est au
+moins réel et persistant. Ici toute place est prise; les médiocrités se
+mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens
+avec presque autant de colère que de dégoût.
+
+Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une
+frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations.
+Chez nous, le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas
+plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai
+dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et, sans
+l'énergie du président de la République, nous en serions à cette heure
+à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâce à lui et à l'armée, nous
+vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous _vivons
+morts_ (pardonnez-moi l'antithèse).
+
+Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon
+feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m'en informer, ce sera
+toujours un bonheur pour moi d'entretenir le petit nombre de lecteurs
+sérieux que nous avons en France des choses grandes et sérieuses qui se
+font en Russie. D'ailleurs, c'est une dette que je voudrais pouvoir
+acquitter. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai
+reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la
+bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille
+de votre grand empereur. Quel malheur qu'il n'aime pas la musique!
+
+Adieu, cher maître; rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse
+Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j'aurais bien
+besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je
+sens brûler en moi et qui me retombent sur le coeur.
+
+
+
+
+LI.
+
+A M. AUGUSTE MOREL
+
+
+Paris, 10 février 1852.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je ne vous ai pas écrit depuis trop longtemps, c'est mal, très mal de ma
+part, et je vous prie de me pardonner cette négligence apparente. Vous
+savez par les journaux toutes les nouvelles musicales de Paris. Je ne
+vous en dirai donc rien. J'allais partir demain pour Weimar, la première
+représentation de _Benvenuto_ devant avoir lieu le 16 de ce mois, jour
+de la fête de la grande-duchesse. Et voilà que Liszt m'écrit pour
+m'annoncer la maladie de deux des principaux chanteurs, le ténor
+(Cellini) et l'Ascanio (mezzo soprano). Cela retardera donc la chose de
+quinze ou vingt jours. Or, comme je dois être rendu à Londres le 1er
+mars, je ne ferai pas le voyage d'Allemagne très probablement.
+
+Notre philarmonique de Paris étant à vau-l'eau, j'ai fait porter votre
+Ouverture (très belle) dans ma chambre de la bibliothèque du
+Conservatoire, où se trouve exclusivement la musique qui m'appartient;
+si vous en aviez besoin, Rocquemont (qui demeure rue Saint-Marc, 27)
+irait la prendre avec un mot de moi et vous la ferait parvenir.
+
+Je suis au fond assez vexé de ne pas aller entendre _Benvenuto_. Liszt
+dit que cela va à merveille; voilà quatre mois qu'on y travaille.
+J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de
+l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans; c'est
+diablement _vivace_, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes
+idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là
+dedans!... J'ai tout remis en ordre. Et votre nouveau quatuor, quand le
+grave-t-on? quand l'entendrons-nous? Ah! scélérat! si vous vous mettez à
+faire aussi modestement des chefs-d'oeuvre!... Il était temps; personne
+ne pouvait plus faire de quatuors.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Tout l'Opéra est en émoi à cause de mon dernier feuilleton, que
+Bertin a fait passer _malgré la censure_ (par mégarde!!!). Je reçois
+des lettres de félicitations, des visites, des congratulations, _et les
+autres_ m'ont en _abomination_.
+
+
+
+
+LII.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+[Londres], 23 mars [1853].
+
+ Mon cher d'Ortigue,
+
+Je t'écris trois lignes pour que tu saches que j'ai obtenu hier soir un
+succès pyramidal. Redemandé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout
+(_sic_) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis
+dans le _Times_, le _Morning Post_, le _Morning Herald_, l'_Advertiser_
+et autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je
+viens d'écrire à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du _Journal des
+Débats_, fasse un pot-pourri de tous ces articles et qu'on sache au
+moins la chose.
+
+La consternation est dans le camp de la _vieille société
+philharmonique_. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres.
+
+Je n'ai pu faire entrer à Exeter Hall qu'une de tes dames; mais l'autre
+a trouvé le moyen d'entrer aussi (en payant, je le crains). Enfin, sois
+content. Tout va bien. J'ai un fameux orchestre et un admirable
+entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier, il est à moitié fou
+de joie. C'est un grand événement pour l'art musical ici et pour moi
+que ce succès. Les conséquences n'en sont guère douteuses, à ce que
+chacun dit.
+
+Adieu, mille amitiés. Va voir Brandus, si tu en as le temps, et prie-le
+de tirer la moelle des journaux anglais pour sa _Gazette_. C'est
+curieux, je t'assure.
+
+
+
+
+LIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 30 avril 1852.
+
+Je n'ai pas vu ton article dans les _Débats_. Écris-moi un mot pour
+m'instruire de tes relations avec M. Bertin. A-t-il imprimé ton travail
+sur M. Lehman (c'est, je crois, le nom de l'organiste). As-tu narré les
+malheurs du _Juif errant_[84]? Quel est le succès? Quelle est la valeur
+de l'ouvrage? J'ignore tout cela. Quelques mots échappés à la plume d'un
+des artistes chantant dans l'oeuvre nouvelle me donnent à entendre
+qu'elle a fait, à son apparition, un _mezzo fiasco_; ce qui, selon moi,
+ne prouverait rien contre elle. Mais, consacre-moi un quart d'heure pour
+me mettre au courant.
+
+Avant-hier soir a eu lieu notre troisième concert et la seconde
+exécution des quatre premières parties de _Roméo et Juliette_. Tout a
+été rendu avec une verve, une finesse, une intelligence inconnues dans
+ce pays-ci. L'orchestre, à certains moments, dépassait en puissance tout
+ce que j'ai encore entendu. Le morceau de la Fête, qui m'avait moins
+satisfait le premier jour, a été rendu comme il ne le fut jamais
+ailleurs... et croirais-tu que dans l'Introduction le solo du trombone a
+été interrompu, après sa troisième période, par des salves
+d'applaudissements!
+
+Quant à ceux qui ont accueilli tout le reste, j'aurais voulu te voir là
+pour les entendre. Les journaux continuent à me chauffer (excepté le
+_Daily News_), qui est rédigé par M. Hogarth, un excellent vieillard qui
+fut, jusqu'à présent, fort de mes amis, mais qui, depuis quelques
+années, remplit les fonctions de secrétaire de la Société
+philharmonique. _Indè iræ_. Il y a aussi X..., qui fait un peu le
+_Scudo_, parce qu'il n'a pas pu tirer de Beale les _scudi_ qu'il
+demandait pour les traductions anglaises des oeuvres nouvelles que nous
+exécutons... (confidentiel). Mais cela ne gâte rien; le succès est
+général et je suis au coeur de la place. Je monte, en ce moment, la
+symphonie avec choeurs de Beethoven qui, jusqu'à présent, n'a été
+qu'abîmée ici.
+
+Croirais-tu que presque tous les critiques sont hostiles à _la Vestale_,
+dont nous avons, avant-hier, exécuté largement les plus beaux
+fragments?...
+
+J'ai eu la faiblesse d'éprouver de ce _lapsus judicii_ un crève-coeur
+inexprimable... comme si j'eusse ignoré qu'il n'y a rien de beau, ni de
+laid, ni de faux, ni de vrai pour tout le monde... comme si
+l'intelligence de certaines oeuvres de génie n'était pas nécessairement
+refusée à des peuples entiers...
+
+Je suis presque honteux de réussir à ce point... Tout cela entre nous.
+
+
+
+
+LIV.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Londres, lundi 3 mai [1853].
+
+Tu me dis que tu deviens fou! Tu l'es.
+
+Il faut être fou ou imbécile pour m'écrire de pareilles lettres: il ne
+me manquait que cela au milieu des fatigues de jour et de nuit que j'ai
+à endurer ici. Dans ta dernière lettre de la Havane, tu m'annonces que
+tu arriveras avec cent francs et maintenant tu en dois quarante!!! qui
+est-ce qui t'a dit de payer 15 francs pour l'entrée d'un paquet de
+cigares? ne pouvais-tu les jeter à la mer?
+
+Voici _la moitié d'un billet_ de banque de _cent francs_; tu recevras
+l'autre moitié quand tu m'auras accusé réception de celle-ci. Tu les
+recolleras ensemble et chez un changeur on te donnera ton argent.
+
+C'est une précaution usitée quand on met de l'argent à la poste.
+Maintenant j'écris à M. Cor et à M. Fouret pour savoir à quoi m'en tenir
+sur ton prochain départ. Tu penses bien que je ne fais pas le moindre
+cas des folies et des bêtises que tu me dis. Tu as commencé une carrière
+choisie par toi; elle est très pénible, je le sais, mais le plus pénible
+est fait. Tu n'as plus qu'un voyage de cinq mois à achever, après quoi
+tu feras _pendant six_ ton cours d'hydrographie dans un port français et
+tu pourras ensuite gagner ta vie.
+
+Je travaille pour mettre de côté l'argent nécessaire pour ta dépense
+pendant ces six mois.
+
+Je n'ai pas d'autre moyen de te tirer d'affaire.
+
+Qu'est-ce que tu me dis de tes habits déchirés? Pour un mois et demi
+passé à la Havane, tu as donc abîmé tes effets?... Tes chemises sont
+pourries... il faudra donc des douzaines de chemises tous les cinq mois?
+Est-ce que tu te moques de moi?
+
+Je te recommande de mesurer tes termes quand tu m'écris; ce style-là ne
+me convient pas. Si tu croyais que la vie est semée de roses, tu dois
+commencer à voir le contraire. En tout cas et en trois mots, je ne pense
+pas te donner un autre état que celui _que tu as choisi_. Il est trop
+tard. A ton âge, on doit savoir assez le monde pour mener une conduite
+différente de celle que tu paraîs tenir.
+
+Quand tu auras répondu une lettre raisonnable en m'accusant réception du
+demi-billet, tu recevras le reste et mes instructions. Jusque-là, reste
+au Havre.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LV.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+Paris, 1852.
+
+ Mon cher Hiller,
+
+Vous allez me croire coupable, mais je ne le suis pas. Je rentre de la
+répétition, je déjeune, il faut que je ressorte aussitôt pour aller au
+concert où joue madame Kalergi, chez le prince Poniatowski; chez Armand
+Bertin, au bureau de censure; à l'imprimerie donner des instructions à
+mon copiste, pour insérer des réclames dans six journaux. Vous voyez
+qu'il m'est impossible de rester à la maison. Sans compter mon damné
+feuilleton que je ne puis faire la nuit car il faut absolument que je
+dorme. Le sommeil est le premier et le plus impérieux de mes besoins.
+J'aurais à être guillotiné à neuf heures du matin, que je voudrais
+encore dormir jusqu'à onze!
+
+Adieu; tâchez de venir un instant ce soir à neuf heures voir si j'y
+suis.
+
+
+
+
+LVI.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Londres, 5 mai [1853].
+
+ Mon cher ami,
+
+Je n'ai pas eu ces jours-ci une heure pour t'écrire; et je te réponds
+aujourd'hui au sortir d'une répétition de la symphonie avec choeurs de
+Beethoven, et au moment d'en aller commencer une autre pour la partie
+vocale du même ouvrage.
+
+J'ai couru vainement tous les cabinets de lecture sans pouvoir trouver
+ton article. Je le lirai à Paris. Les comptes du caissier du _Journal
+des Débats_ ne se règlent que de mois en mois et du 15 au 18. Ainsi ne
+dis rien; je ne puis supposer qu'on ait eu l'idée de ne te pas payer.
+Pour l'envoi du journal, c'est différent; je sais qu'on ne l'envoie
+qu'aux rédacteurs sempiternels. Je n'ai pas écrit à M. Bertin.
+Maintenant fais l'article sur Coussemaker, et, de plus, je te prie
+instamment d'aller de ma part chez Stephen de la Madeleine, nº 19, rue
+Tronchet, lui dire que, ne pouvant trouver ici le temps d'écrire quelque
+chose sur son excellente _Théorie du chant_, je te charge de me
+remplacer. Il te donnera son livre et tu feras entrer cette analyse dans
+le même numéro avec celle de l'ouvrage de Coussemaker. Si tu peux
+trouver le moyen de dire en une colonne et demie quelque chose
+d'important sur mes collections de chants, fais-le; sinon, laisse-les
+pour une autre occasion.
+
+Je veux seulement qu'on sache qu'ils existent, que ce n'est point de la
+musique de pacotille, que je n'ai point en vue _la vente_ et qu'il faut
+être musicien, et chanteur, et pianiste consommé, pour rendre fidèlement
+ces petites compositions; qu'elles n'ont rien de la forme ni du style de
+celles de Schubert.
+
+Mademoiselle Moulin était au second concert. Je lui avais donné deux
+places; mais sa mère est, je crois, absente de Londres. L'effet, je te
+le répète, a été de beaucoup supérieur à celui du premier concert, et
+l'exécution beaucoup meilleure. J'ai conservé le tambour de basque[85],
+parce que j'avais un habile artiste pour le jouer et qu'il a fait ces
+petits solos très délicatement et avec un excellent résultat de
+lointain, qui ne ressemblait pas à ce que nous entendions à Paris; en
+outre, le _pianissimo_ des timbales dans cette salle n'étant presque pas
+entendu, le contraste des rythmes eût été perdu en laissant la timbale
+seule. Non, c'est bien cela que j'ai voulu; mais, pour le tambourin
+comme pour le violon, il faut en savoir jouer quand on s'en sert.
+
+Veux-tu me rendre encore un service?
+
+Va chez Amyot, libraire, rue de la Paix, et chez Charpentier, rue de
+Lille, demander s'il leur conviendrait à l'un ou à l'autre de publier un
+fort volume in 8º de 450 à 500 pages, de moi, très drôle, très mordant,
+très varié, intitulé _les Contes de l'orchestre_. Ce sont des nouvelles,
+historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions,
+où la musique ne prend part qu'épisodiquement et non théoriquement, des
+biographies, des dialogues soutenus, lus, racontés, par les musiciens
+d'un orchestre anonyme, _pendant la représentation des mauvais opéras_.
+Ils ne s'occupent sérieusement de leur partie que lorsqu'on joue un
+chef-d'oeuvre. L'ouvrage est ainsi divisé en _soirées_; la plupart de ces
+soirées sont littéraires et commencent par ces mots: On joue un opéra
+français ou italien ou allemand très plat; les tambours et la grosse
+caisse s'occupent de leur affaire, le reste de l'orchestre écoute tel ou
+tel lecteur ou orateur, etc.
+
+Lorsqu'une soirée commence par ces mots: On joue _Don Juan_, ou
+_Iphigénie en Tauride_, ou le _Barbier_, ou la _Vestale_, ou _Fidelio_,
+l'orchestre plein de zèle fait son devoir et personne ne lit ni ne
+parle. La soirée ne contient rien que quelques mots sur l'exécution du
+chef-d'oeuvre.
+
+Tu conçois que ces soirées sont rares et que les autres donnent lieu à
+mille sanglantes ironies, facéties; sans compter les nouvelles d'un
+intérêt purement romanesque. Je termine ce livre; vois si tu peux lui
+trouver un éditeur. Adieu, mille amitiés.
+
+
+
+
+LVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 22 mai 1852
+
+ Mon cher d'Ortigue,
+
+Je te prie d'excuser mon retard à te répondre. J'ai été tout à fait
+absorbé ces jours-ci par la terminaison de mon livre. Il est fini et je
+le lime, frotte et regratte en ce moment.
+
+Je n'ai rien écrit à M. Bertin; _tu ne m'as pas demandé de lettre_ pour
+lui; au contraire, ta recommandation expresse était de ne lui point
+parler de l'affaire d'argent. Je ne doutais pas qu'elle ne se terminât
+comme nous l'espérions tous les deux.
+
+Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes, en effet,
+et les entrepreneurs perdent _comme tous ceux de toutes_ les
+institutions musicales de Londres, cette année. Mais ils savaient
+d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère, que,
+dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public
+(cependant n'en dis rien aux Français) de la dépense occasionnée par les
+répétitions de la symphonie avec choeurs de Beethoven, dépense qui a
+absorbé plus d'un tiers de _la souscription_ (abonnement).
+
+Néanmoins, il considère ces frais comme des frais de premier
+établissement et son intention est toujours de continuer l'an prochain,
+en se débarrassant toutefois d'un individu intéressé dans l'entreprise
+et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour.
+
+La symphonie avec choeurs qui n'avait jamais pu bien marcher ici, a
+produit un effet miraculeux, et j'ai eu un succès de conducteur très
+grand. On m'a rappelé après la première partie du concert. C'était un
+tel événement que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à
+notre honneur de cette oeuvre terrible et merveilleuse. Dans la même
+soirée, mademoiselle Clauss a joué le concerto en sol mineur de
+Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini
+admirables. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la
+première _pianiste musicienne_ de l'époque, en dépit des intrigues de...
+Ne manque pas de parler de mademoiselle Clauss et de la symphonie de
+Beethoven dans ton prochain feuilleton.
+
+Je te remercie mille fois de tes démarches auprès des libraires. Si tu
+en as le temps, essaye encore auprès de quelque autre. Et, en passant,
+revois Amyot pour lui dire que je lui répondrai _à mon retour_ et lui
+demander s'il consentirait à faire des illustrations pour mon livre. Il
+y a une foule de sujets de dessins, vignettes, etc., qui donneraient à
+l'oeuvre beaucoup de piquant. Sache aussi de lui combien d'exemplaires il
+me donnerait et à combien il tirerait la première édition si je me
+voyais obligé de la lui céder pour rien.
+
+Je n'ai pas compris ta phrase: «Gounod, _par déférence_ pour son futur
+beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique». En
+quoi cette école concerne-t-elle Zimmermann? et comment Gounod a-t-il
+besoin de considérations étrangères pour la défendre?...
+
+Écris-moi dès que tu le pourras. Je vais commencer les répétitions de
+notre cinquième concert où je n'aurai qu'une ouverture. Au sixième, on
+jouera les deux premiers actes de _Faust_.
+
+Mille amitiés.
+
+
+
+
+LVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, samedi 12 juin [1853].
+
+Mon cher ami, je ne t'écris que trois lignes pour te dire que notre
+dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant,
+une foule immense et une grosse recette. J'ai été rappelé quatre ou cinq
+fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des
+trépignements; les journaux anglais déclarent qu'on n'a pas d'exemple à
+Londres d'un succès musical de cette violence. Enfin, c'est mirobolant.
+Après le choeur des Sylphes, on m'a jeté une couronne; il y a donc à ce
+succès _lauriers_, comme disent les guerriers, chênes et toutes les
+herbes de la Saint-Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je
+reste encore quelques jours pourtant, à moins que je ne me débarrasse
+plus tôt que je ne l'espère des dernières affaires, visites, dîners,
+lettres de remerciements, etc., etc.
+
+Pourtant ce séjour prolongé m'inquiète sous le rapport financier. J'ai
+tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s'y trouve
+maintenant, etc., que le luxe d'habiter Londres quand je n'y ai plus
+rien à faire m'écraserait. A vrai dire, ce n'est pas tout à fait du
+luxe; car il m'est, au fond, désavantageux de quitter l'Angleterre au
+moment où j'aurais tant de choses _à y voir venir_.
+
+Un amateur naïf de Birmingham qui regrettait dernièrement de n'avoir pas
+pu m'engager _cette année_ pour diriger le festival de sa province,
+disait:
+
+--C'est bien malheureux pour nous, car il paraît que M. Berlioz est
+encore supérieur à M. Costa.
+
+Je vais bien regretter mon magnifique orchestre, et le choeur. Quelles
+belles voix de femmes! J'aurais voulu que tu entendisses la symphonie
+avec choeurs de Beethoven que nous avons donnée pour la seconde fois
+mercredi dernier!... Vraiment, l'ensemble de tout cela dans cette salle
+immense d'Exeter Hall était grandiose et imposant.
+
+Je vais maintenant bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales
+pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit
+laissée à remplir dans notre cher pays.
+
+Je vais, je crois, terminer ici demain un arrangement pour la
+publication en _anglais_ de mon livre. C'est Mitchell qui s'en
+chargera...
+
+Madame Moulin m'annonce une commission pour toi; je m'en chargerai.
+C'est d'un paletot qu'il s'agit et je l'endosserai pour que la douane
+n'ait rien à y voir.
+
+
+
+
+LIX.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 19 décembre 1852.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Vous auriez le droit de m'adresser de vifs reproches sur la longue
+interruption de notre correspondance et pourtant vous me les
+épargnez!... Je reconnais bien là votre bonté ordinaire. Si quelque
+chose peut atténuer mes torts, c'est la certitude que j'ai, moi, de
+l'intention où j'étais de vous écrire après-demain. Eh bien je vous
+écris ce soir en rentrant d'un concert de la nouvelle Société
+symphonique organisée par Aristide Farrenc, concert dans lequel on a eu
+l'heureuse et audacieuse idée de nous faire entendre une symphonie de
+Haydn.
+
+Vous voyez maintenant combien le besoin de cette société devait être vif
+et impérieux chez les amateurs parisiens!... Oui, j'ai grande envie de
+dormir et pourtant je vous écris tout de suite, pour vous assurer que
+j'ai ressenti une grande joie en apprenant votre tardive nomination.
+
+Je m'étais depuis un an fait le flatteur de Balton pour l'exciter à
+sévir contre vos obstacles; car il avait vu et il n'avait pas encore
+vaincu. Heureusement, il était presque aussi indigné que moi, et je n'ai
+pas eu besoin de descendre à des flatteries excessives. Enfin, vous
+voilà à peu près tranquille sinon bien portant!... Je vous cherche bien
+souvent au café Cardinal, et je ne conçois pas pourquoi on y déjeune
+sans vous. Mais vous me faites espérer votre visite et un deuxième
+quatuor. J'aurais de longues pages à barbouiller pour vous donner tous
+les détails des affaires de Weimar et de Londres et de Paris.
+
+Je vous dirai seulement que cette petite excursion en Allemagne a été la
+plus charmante que j'aie jamais faite dans ce pays-là. Ils m'ont comblé,
+gâté, embrassé, grisé (dans le sens moral). Tout cet orchestre, tous ces
+chanteurs, acteurs, comédiens, tragédiens, directeurs, intendants réunis
+au dîner de l'hôtel de ville la nuit de mon départ, représentaient un
+ordre d'idées et de sentiments qu'on ne soupçonne pas en France. J'ai
+fini par pleurer comme deux douzaines de veaux, en songeant à ce que ce
+même _Benvenuto_ m'a valu de chagrins à Paris. Cet excellent Liszt a été
+adorable de bonté, d'abnégation, de zèle, de dévouement. La famille
+ducale m'a comblé de toutes façons. Les jeunes princesses de Prusse ont
+été d'une grâce ravissante, elles ont eu des mots... surtout sur _Roméo
+et Juliette_, que nous avons exécuté en entier avec un choeur superbe de
+cent vingt voix. Puis le bouillant Griepenkerl, qui était venu de
+Brunswick et qui a oublié le peu de français qu'il savait, m'a dit,
+après la première représentation de _Benvenuto_, en m'embrassant avec
+fureur: _E pur si muove, mon cher! e pur si muove!_ J'ai retouché
+quelques petites choses dans la partition, et arrangé le livret de
+manière à ce qu'il marche bien maintenant. On s'occupe de le traduire en
+italien.
+
+Mais tout cela ne doit pas me faire oublier nos grandes solennités de
+Londres!... Il fallait voir cet immense public d'Exeter Hall, lancé
+après les morceaux de _Roméo_ et de _Faust_!... et ces hourras de notre
+grand orchestre!... ah! je vous ai bien souvent cherché, le soir, en
+rentrant, quand nous soupions avec ces Anglais, enthousiastes réels, _au
+rhum, au vin de champagne glacés_. Quel singulier, mais quel grand
+peuple! il comprend tout! ou du moins on y trouve des gens pour tout
+comprendre.
+
+Eh bien, Beale, après m'avoir prévenu, il y a un mois, que j'allais
+recevoir mon engagement pour la saison prochaine, m'écrit il y a huit
+jours, qu'il vient de donner sa démission du Comité, parce que l'un de
+mes chefs d'orchestre a trouvé le moyen d'obtenir qu'on ne m'engageât
+pas. Il a été tellement berné l'an dernier par les artistes, par le
+public et par la presse, qu'il veut l'an prochain, dit-il, prendre sa
+revanche en se choisissant un partenaire moins incommode. Il veut faire
+engager le vieux Spohr. Je ne pouvais pourtant pas, pour être agréable à
+ce monsieur, conduire en dépit du bon sens, c'est-à-dire comme il
+conduisait lui-même. Il ne veut qu'un borgne ou un aveugle pour associé
+et je ne portais pas même de lunettes.
+
+Ceci est fatal;... mais ni moi ni nos amis de Londres, nous n'y pouvons
+rien. On me parle maintenant d'autres projets, toujours pour
+l'Angleterre; ce sera bientôt décidé. Ici rien, toujours rien. Le _Te
+Deum_ est en l'air, on en parle; mais l'empereur ne veut pas dire un
+mot. Il renvoie sa décision à trois ou quatre mois. Il est même question
+pour moi de sa chapelle. Je laisse faire et dire, et je ne crois à rien.
+Je connais trop mon pays et mon monde. Mon livre des _Soirées de
+l'orchestre_ réussit; on en parle beaucoup. Je vais vous l'envoyer.
+
+Mille amitiés à Lecourt. Oh! comme il aurait ri, bu et blagué à Weimar,
+s'il y fût venu!... Nous avions du monde de tous les environs, de
+Leipzig, de Iéna, de Brunswick, de Hanovre, d'Erfurth, d'Eisenach, de
+Dresde même, et jusqu'à Chorley qui était venu de Londres. Celui-là aime
+_Benvenuto_ et ne comprend rien à _Roméo_! qu'y faire? Certes non, le
+pauvre M*** n'a pas pu vous remplacer au _Requiem_!...
+
+Adieu, mon cher Morel; il est une heure du matin et ma bougie est finie.
+
+
+
+
+LX.
+
+A M. LE DIRECTEUR DU _JOURNAL DES DÉBATS_.
+
+
+Paris, 25 décembre 1853.
+
+ Monsieur,
+
+Le procès intenté à l'administration de l'Opéra par M. le comte
+Tyczkiewickz, à propos de la représentation de _Freischütz_ sur ce
+théâtre, a fait du bruit en Allemagne, et j'en ai été informé comme tout
+le monde. Mais j'ignorais, avant mon retour à Paris, de quelle façon je
+me trouve mêlé à ce procès. En lisant dans le _Journal des Débats_ la
+plaidoirie de Me Celliez, et en me voyant accusé d'être l'auteur des
+mutilations du chef-d'oeuvre de Weber, j'ai éprouvé un instant
+d'indécision entre la colère et l'hilarité. Mais comment ne pas finir
+par rire d'une telle accusation lancée contre moi, dont la profession de
+foi en pareilles matières a été faite de tant de façons et en tant de
+circonstances!
+
+Il faut que Me Celliez ait eu une grande confiance dans l'historien
+qu'il a consulté, pour accueillir de pareils documents en faveur de sa
+cause et leur donner place dans sa plaidoirie. Me croyant néanmoins à
+l'abri du soupçon à cet égard, en tenant compte de la profonde
+indifférence du public pour de telles questions, je n'eusse point
+réclamé contre l'imputation de ce méfait musical.
+
+Mais j'apprends que les journaux de musique du Bas-Rhin y ajoutent foi
+(il faut avoir bien envie de me croire coupable!) et me maltraitent avec
+une violence qui les honore. L'un d'eux m'appelle _brigand_ tout
+simplement. Or voici la vérité.
+
+Les coupures, les suppressions, les mutilations dont s'est plaint à si
+juste titre M. Tyczkiewickz furent faites dans la partition de Weber à
+une époque _où je n'étais même pas en France_; je ne les connus que
+longtemps après, par une représentation du chef-d'oeuvre ainsi lacéré, et
+ma surprise alors égala au moins celle que j'éprouve aujourd'hui de me
+les voir attribuer.
+
+Une seule fois, plus tard, lors de la mise en scène du nouveau ballet,
+le _Freischütz_, qui devait lui servir de lever de rideau, paraissant
+trop long encore, je fus invité à me rendre à l'Opéra. Il s'agissait de
+raccourcir _mes récitatifs_. En présence des ravages déjà faits dans la
+partition de Weber, la prétention de conserver intacts mes récitatifs
+eût paru ridicule, pour ne rien dire de plus. Je laissai donc faire en
+disant que je serais honteux d'être mieux traité que le maître. Mais
+c'était déjà un point résolu; on m'avait appelé seulement pour indiquer
+les soudures à faire entre les divers tronçons du dialogue, procédé de
+pure politesse, car il y a, à l'Opéra, des soudeurs d'une rare
+habileté, grâce à l'extrême habitude qu'ils ont de ces sortes
+d'opérations.
+
+Je suis donc étranger aux attentats commis sur la partition de Weber
+autant que peuvent l'être MM. les rédacteurs des gazettes musicales du
+Bas-Rhin, et M. Celliez, et M. Tyczkiewickz lui-même.
+
+Quelle que soit l'invraisemblance de l'opinion contraire, il m'importe
+qu'elle ne puisse s'accréditer auprès des vrais amis de l'art en général
+et de ceux d'Allemagne en particulier, et je vous prie, Monsieur, de
+vouloir bien accueillir ma juste réclamation.
+
+
+
+
+LXI.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE
+
+
+Paris, 17 janvier 1854.
+
+Oui, mon bon cher d'Ortigue, tu as raison; c'est mon indomptable passion
+pour tout ce que je connais de l'art, qui me donne si facilement des
+sujets de chagrin, de douleur même. Pardonne-moi de t'avoir laissé lire
+si aisément dans ma pensée; je sentais que cela devait te faire de la
+peine et il m'était impossible de retenir les paroles qui me brûlaient
+les lèvres. Il est tout naturel que tes convictions religieuses aient
+amené des opinions analogues dans tes théories sur l'art. J'aurais dû y
+songer et me taire. Quand il s'agit des jugements portés sur ce qui me
+regarde directement, sur mes ouvrages, par exemple, l'extrême habitude
+de la contradiction me fait les supporter, comme je le dois,
+c'est-à-dire silencieusement et même avec résignation. Mais, dès que la
+contradiction frappe sur mes idoles (car je suis un fanatique
+évidemment), tout mon sang se bouleverse, mon coeur bondit et bat si
+rudement, que sa souffrance ressemble à de la colère et doit paraître
+offensante à mes interlocuteurs.
+
+J'ai l'amour du beau et du vrai, tu as raison d'en convenir; mais j'ai
+un autre amour bien autrement furieux et immense: j'ai l'amour de
+l'amour. Or, quand quelque idée tend à priver les objets de mes
+affections des qualités qui me les font aimer, et qu'on veut ainsi
+m'empêcher de les aimer, ou m'engager à les aimer moins, alors quelque
+chose en moi se déchire et je crie comme un enfant dont on a brisé le
+jouet. La comparaison est juste: c'est certainement puéril, je le sens
+et je ferai tous mes efforts pour me corriger. Enfin, tu m'as puni
+chrétiennement, en rendant le bien pour le mal; car ta lettre m'a rendu
+heureux. Laisse-moi te serrer la main et te remercier.
+
+Tes notes sont excellentes. Je crois que je m'en tirerai. Mais jamais je
+ne fus moins disposé à écrire. Ce feuilleton est du grand nombre de ceux
+que je ne sais pas commencer. Et je suis si triste en dedans... La vie
+s'écoule... Je voudrais tant _travailler_ et je suis obligé de
+_labourer_ pour vivre... Mais qu'importe tout!...
+
+Adieu, adieu
+
+
+
+
+LXII.
+
+A M. BRANDUS.
+
+
+Paris, 22 janvier 1854.
+
+ Mon cher Brandus,
+
+Plusieurs journaux de Paris annoncent mon prochain départ pour une ville
+d'Allemagne, où je serais, à les en croire, nommé depuis peu maître de
+chapelle. Je conçois tout ce que mon départ définitif de France doit
+avoir de cruel pour beaucoup de gens, et avec quelle peine ils en sont
+venus à donner foi à cette grave nouvelle et à la mettre en circulation.
+
+Il me serait donc agréable de pouvoir la démentir tout simplement en
+disant comme le héros d'un drame célèbre: «Je te reste, France chérie,
+rassure-toi!» Mon respect pour la vérité m'oblige à ne faire qu'une
+rectification. Le fait est que je dois quitter la France, un jour, dans
+quelques années, mais que la chapelle musicale dont la direction m'a été
+confiée n'est point en Allemagne. Et puisque tout se sait tôt ou tard
+dans ce diable de Paris, j'aime autant vous dire maintenant le lieu de
+ma future résidence: je suis directeur général des concerts particuliers
+de la reine des Ovas à Madagascar. L'orchestre de Sa Majesté Ova est
+composé d'artistes malais fort distingués et de quelques Malgaches de
+première force. Ils n'aiment pas les blancs, il est vrai, et j'aurais en
+conséquence beaucoup à souffrir sur la terre étrangère dans les premiers
+temps, si tant de gens en Europe n'avaient pris à tâche de me noircir.
+J'espère donc arriver au milieu d'eux bronzé contre leur malveillance.
+En attendant, veuillez faire savoir à vos lecteurs que je continuerai à
+habiter Paris le plus possible, à aller dans les théâtres le moins
+possible, mais à y aller cependant et à remplir mes fonctions de
+critique comme auparavant, plus qu'auparavant. Je veux pour la fin m'en
+donner à coeur joie, puisque aussi bien il n'y a pas de journaux à
+Madagascar.
+
+Recevez, etc.
+
+
+
+
+LXIII.
+
+A M. B. JULLIEN.
+
+
+Paris, 23 janvier 1854.
+
+Recevez, monsieur, mes sincères remerciements pour le beau livre[86] que
+vous avez bien voulu m'envoyer. Je l'ai déjà lu deux fois, je l'étudie
+et je l'admire. C'est radieux de raison et de bon sens. Vous êtes, ce me
+semble, le premier qui ayez traité avec intelligence, et sans se laisser
+décevoir par le mirage des folies antiques et modernes, ces diverses
+questions.
+
+Vos études sur la prosodie latine m'ont expliqué bien des choses
+demeurées pour moi complétement obscures jusqu'à ce jour. Aussitôt que
+je le pourrai, je tenterai de donner aux lecteurs du _Journal des
+Débats_ une idée des rares mérites de votre ouvrage, et je vous prie
+d'avance de recevoir mes excuses pour l'insuffisance de ma critique, qui
+n'aura d'autre mérite que la bonne foi.
+
+
+
+
+LXIV.
+
+A LOUIS BERLIOZ, ASPIRANT VOLONTAIRE A BORD DE L'AVISO _LE CORSE_, A
+CALAIS.
+
+
+Lundi, 6 mars 1854.
+
+Pauvre cher Louis, tu as reçu ma lettre d'hier; maintenant tu sais tout.
+Je suis là tout seul à t'écrire dans le grand salon de Montmartre, à
+côté de sa chambre déserte[87]. Je viens encore du cimetière; j'ai porté
+sur sa tombe deux couronnes, une pour toi, une pour moi. Je n'ai pas la
+tête à moi; je ne sais pourquoi je suis rentré ici... Les domestiques y
+sont encore pour quelques jours. Elles mettent tout en ordre et je
+tâcherai que ce qu'il y a puisse produire le plus possible pour toi.
+J'ai gardé ses cheveux; ne perds pas cette petite épingle que je lui
+avais donnée. Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert l'un par
+l'autre, ta mère et moi, et ce sont ces souffrances mêmes qui nous
+avaient tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de
+vivre avec elle que de la quitter. Enfin, elle t'a vu avant de mourir.
+Moi, j'étais venu la veille, le lendemain de ton départ et je suis
+rentré dix minutes après qu'elle venait de rendre sans secousses ni
+douleurs le dernier soupir. La voilà délivrée. Je t'aime, mon cher fils.
+Nous avons longuement parlé de toi hier, dans ce triste jardin, avec
+Alexis Bertschtold. Combien il me tarde de te voir devenir un homme
+raisonnable! que je serais heureux de te savoir sûr de toi-même! Je
+pourrai maintenant t'aider plus que par le passé, mais toujours en
+prenant des précautions pour que tu ne puisses gaspiller l'argent.
+Alexis lui-même est de cet avis. Je suis sans ressources dans ce moment.
+
+Ma gêne durera encore six mois au moins, car il faut que je paye le
+médecin et la vente des meubles ne rapportera presque rien. J'ai reçu
+hier une lettre de l'intendant du roi de Saxe; on m'attend à Dresde pour
+le mois prochain. Il faut que j'emprunte de l'argent pour faire ce
+voyage. Hier soir, Alexis m'a envoyé sous enveloppe la lettre que tu lui
+avais laissée pour moi et que son portier avait gardée.
+
+Je n'ai pas de réponse de M. de Maucroix; demande-lui, je t'en prie,
+s'il a reçu ma lettre. J'espérais de lui quelques détails sur la
+destination du _Corse_, etc.
+
+Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. Aime-moi comme je t'aime.
+
+
+
+
+LXV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, jeudi 23 mars 1854.
+
+ Cher ami,
+
+Ta lettre m'a causé une joie bien inattendue; te voilà donc avec 70
+francs par mois, et, si tu sais t'arranger et renoncer à ta manière
+d'employer l'argent, tu peux sans aucun doute en économiser une partie.
+Écris-moi, si tu crois pouvoir tôt ou tard dégager ta montre que tu as,
+je le crains, mise en gage au Havre au temps de ta folie. Elle t'avait
+été donnée par mon père... Si tu ne peux pas la retrouver, je t'en
+achèterai une autre sur l'argent que j'ai à toi. Je viens de te faire
+faire un cordon de montre avec les cheveux de ta pauvre mère et je
+voudrais bien que tu le conservasses religieusement. J'ai fait faire
+aussi un bracelet que je donnerai à ma soeur et je garde le reste des
+cheveux... Je ne pourrai t'envoyer ton linge que samedi prochain 25, à
+cause d'une formalité qu'il y a à remplir à ce sujet, et que le
+feuilleton que je fais aujourd'hui et demain m'oblige de remettre à la
+fin de la semaine. Je pense que tu as vu les choses charmantes que J.
+Janin a dites sur ta pauvre mère dans son feuilleton de lundi dernier,
+et avec quelle délicatesse il a fait allusion à mon ouvrage sur Roméo et
+Juliette en citant les paroles de la marche funèbre: «Jetez des fleurs».
+_Le Siècle_ d'hier contenait aussi quelques mots; beaucoup d'autres
+journaux que tu ne connais pas ont parlé de notre cruelle perte... Je
+pars dimanche prochain à huit heures du soir pour Hanovre, où je serai
+jusqu'au 3 ou 4 avril. Après cette date, je ne sais où je devrai aller;
+mais, en tout cas, je serai certainement à Dresde (Saxe) du 15 avril au
+1er mai. Écris-moi le plus souvent possible pour m'informer de tes
+affaires. J'attends une lettre de toi avant dimanche et je compte en
+recevoir une autre à Hanovre, où tu m'informeras si tu as reçu le paquet
+que je vais t'envoyer. Le reste des objets que je n'ai pas vendus à
+Montmartre, tes livres, les portraits de ta mère et le mien, resteront à
+Paris, rue de Boursault, _dans une malle_ fermée et _portant ton
+adresse_ et la déclaration que cela t'appartient. J'ai donné deux de mes
+portraits à Joséphine et à Madeleine, qui me les ont demandés. En outre,
+j'ai donné plusieurs objets d'habillement de ta mère à Joséphine. Dieu
+veuille que mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose!
+L'appartement de Montmartre n'est pas loué et il faudra peut-être que je
+le paye pendant un an encore.
+
+Adieu, très cher enfant; mon affection pour toi semble avoir doublé
+depuis la perte que nous avons faite.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXVI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Dresde, 14 avril 1854.
+
+ Mon bien cher Louis,
+
+Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. Tu m'annonces à la fois
+de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc obligé d'aller dans
+la Baltique; mais quoi faire donc? puisque tu me dis que vous ne vous
+trouverez pas dans la bagarre. Je ne le devine pas. Enfin, j'espère que,
+hors du théâtre de la guerre, tu pourras continuer à te rendre utile et
+à mériter l'estime de ton nouveau commandant. Je t'autorise à faire
+toucher chez M. Réty, au Conservatoire, les _cent francs_ qu'il devait
+te remettre dans le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras
+le billet ci-joint et tu m'écriras ensuite pour m'accuser réception de
+la somme quand Alexis te l'aura fait parvenir. Mais prends garde, il me
+semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t'en ai envoyé
+_deux fois_ le mois dernier. Achète une montre de _peu de prix, mais
+excellente_.
+
+Je n'ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait
+m'envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la
+_croix_ que le roi m'avait fait annoncer; je n'ai reçu ni croix ni
+argent. J'ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m'a répondu.
+Cela me fait partir la tête d'impatience. Je trouve tout le monde ici
+parfaitement disposé; on espère faire un grand _riche_ concert. C'est
+une ville splendide, immense et animée comme Paris. Tous mes anciens
+amis s'y trouvent encore.
+
+Adieu, cher enfant; écris-moi toujours le plus souvent possible, surtout
+quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner
+de tes nouvelles en m'indiquant bien où je devrai adresser mes lettres.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXVII.
+
+A M. HANS DE BULOW.
+
+
+28 juillet 1854.
+
+C'est une charmante surprise que vous m'avez faite, et votre manuscrit
+est arrivé d'autant plus à propos que l'éditeur Brandus, qui grave en ce
+moment _Cellini_, avait déjà choisi un assez obscur tapoteur de piano
+pour arranger l'ouverture.
+
+Votre travail est admirable; c'est d'une clarté et d'une fidélité rares
+et aussi peu difficile qu'il était possible de le faire sans altérer ma
+partition. Je vous remercie donc de tout mon coeur. Je vais voir Brandus
+ce soir, et lui porter votre précieux manuscrit. J'ai beaucoup travaillé
+depuis mon retour de Dresde; j'ai fait la première partie de ma trilogie
+sacrée: _le Songe d'Hérode_. Cette partition précède l'embryon que vous
+connaissez sous le nom de _Fuite en Égypte_, et formera avec l'_Arrivée
+à Saïs_ un ensemble de seize morceaux, durant en tout une heure et demie
+avec les entr'actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en
+comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures.
+
+J'ai essayé quelques tournures nouvelles: l'air de l'_Insomnie d'Hérode_
+est écrit en _sol_ mineur sur cette gamme, déterminée sous je ne sais
+quel nom grec dans le plain-chant:
+
+[image: notation musicale]
+
+Cela amène des harmonies très sombres, et des cadences d'un caractère
+particulier, qui m'ont paru convenables à la situation. Vous avez été
+bien taciturne en m'envoyant le paquet de musique; j'eusse été si
+heureux de recevoir quelques lignes de votre main!
+
+Mademoiselle votre soeur a passé dernièrement à Paris, mais si vite, que,
+quand on nous a remis la carte qu'elle a laissée à la maison un matin de
+bonne heure, elle était déjà partie pour Londres.
+
+Veuillez, je vous prie, saluer de ma part madame votre mère. Ne
+viendrez-vous pas à Paris? Je pars dans quelques jours pour Munich, où
+je resterai trois semaines. Plus tard, vers novembre, je retournerai
+encore en Allemagne et peut-être vous reverrai-je à Dresde.
+
+Rappelez-moi au souvenir de M. et madame Pohl et serrez la main à cet
+excellentissisme Lipinski.
+
+
+
+
+LXVIII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 28 août 1854.
+
+J'espère que vous êtes bien portant et que vous et notre ami Lecourt
+avez échappé à la terrible maladie dont Marseille a tant eu à souffrir.
+Donnez-moi vite de vos nouvelles. Vous avez dû recevoir, il y a trois
+semaines, l'épreuve déjà corrigée de votre quatuor. L'avez-vous
+renvoyée? avez-vous écrit à Brandus?
+
+J'ai manqué mon voyage à Munich, à cause de la vacance survenue à
+l'Institut. On m'a poussé à me mettre sur les rangs, à faire les visites
+et démarches d'usage en pareille circonstance. J'ai fait tout cela, j'ai
+vu tous les académiciens l'un après l'autre; et, après mille belles
+paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc., ils ont
+nommé hier Clapisson. A la prochaine vacance maintenant. Je suis résolu
+à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M.
+Abel de Pujol, qui s'est présenté _dix fois._
+
+Reber m'a donné toutes les marques possibles de sincère sympathie et les
+trois autres musiciens de sincère antipathie. Z... a travaillé pour moi
+d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'autre. On songe déjà
+sérieusement à faire admettre Leborne tôt ou tard. Vous voyez que tout
+va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. Je viens de passer
+huit jours aux bords de la mer, à Saint-Valéry, pour me décolériser. Ce
+grand air des falaises, ce vaste horizon, cette solitude et ce silence
+m'ont tout à fait remis. J'y serais demeuré plus longtemps sans les
+anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Et je suis revenu dans
+l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de
+Bomarsund, où il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et
+sauf, je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve, mon
+cher Morel, de connaître jamais de semblables émotions....
+
+Madame Stoltz rentre mercredi prochain.
+
+La *** ne tardera pas à revenir; ces deux tigresses vont
+s'entre-dévorer; ce sera cet hiver un spectacle curieux. Perrin vient de
+donner sa démission de directeur du Théâtre-Lyrique, il borne son
+ambition au trône de l'Opéra-Comique. Les criailleries des barbouilleurs
+de papier réglé l'ont effrayé.
+
+
+
+
+LXIX.
+
+A M. HANS DE BULOW.
+
+
+1er septembre 1854.
+
+J'ai été bien enchanté de votre aimable lettre et je me hâte de vous en
+remercier. Je ne suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place
+est devenue vacante à l'Académie des beaux-arts de notre Institut, et je
+suis resté à Paris pour faire les démarches _imposées_ aux candidats. Je
+me suis résigné très franchement à ces terribles visites, à ces lettres,
+à tout ce que l'Académie inflige à ceux qui veulent _intrare in suo
+docto corpore_ (latin de Molière); et on a nommé M. Clapisson.
+
+A une autre fois maintenant. Car j'y suis résolu; je me présenterai
+jusqu'à ce que mort s'ensuive.
+
+Je viens de passer une semaine au bord de l'Océan, dans un village peu
+connu de la Normandie; dans quelques jours, je partirai pour le Sud, où
+je suis attendu par ma soeur et mes oncles pour une réunion de famille.
+
+Je ne compte retourner en Allemagne que dans l'hiver. Sans doute, Liszt
+a raison en vous approuvant d'avoir accepté la position qui vous était
+offerte en Pologne; en tout cas, il ne faut pas perdre de vue votre
+voyage à Paris, si vous pouvez le faire avec une complète indépendance
+d'esprit, eu égard au résultat financier des concerts. Je me fais une
+fête de vous mettre en rapports avec tous nos hommes d'art dont les
+qualités d'esprit et de coeur pourront vous rendre ces rapports
+agréables.
+
+Vous savez si bien le français, que vous pourrez comprendre le parisien;
+et vous trouverez peut-être amusant de voir comment tout ce monde
+d'écrivains danse sur la phrase, comment ceux qui osent encore accepter
+le titre de philosophes dansent sur l'idée.
+
+Je serai tout à vous à mon retour, et fort désireux de connaître les
+compositions d'orchestre dont vous me parlez. Ma partition de _Cellini_
+ne saurait trouver un critique plus intelligent ni plus bienveillant que
+vous; laissez-moi vous remercier d'avoir songé à faire, dans le livre de
+M. Pohl, le travail qui s'y rapporte. Au reste, cette oeuvre a décidément
+du malheur; le roi de Saxe se fait tuer au moment où on allait s'occuper
+d'elle à Dresde... C'est de la fatalité antique, et l'on pourrait dire à
+son sujet ce que Virgile dit sur Didon:
+
+ _Ter sese attollens cubitoque adnixa levavit:_
+ _Ter revoluta toro est._
+
+Quel grand compositeur que Virgile! quel mélodiste et quel harmoniste!
+C'était à lui qu'il appartenait de dire en mourant: _Qualis artifex
+pereo!_ et non à ce farceur de Néron qui n'a eu qu'une seule inspiration
+dans sa vie, le soir où il a fait mettre le feu aux quatre coins de
+Rome,... preuve brillante qu'un homme médiocre peut quelquefois avoir
+une grande idée.
+
+Hier, on a rouvert l'Opéra. Madame Stoltz a fait sa réapparition dans le
+rôle de la Favorite. En la voyant entrer en scène, je l'ai prise en
+effet pour une _apparition_. Sa voix aussi a subi du temps l'irréparable
+outrage. La nouvelle administration de l'Opéra avait fait un coup d'État
+et retiré leurs entrées à tous les journalistes; cette pauvre Stoltz va
+avoir fait une rentrée inutile. Il y a eu conseil, au foyer, de toutes
+les plumes (d'oie) puissantes, et nous avons décidé, à l'unanimité,
+qu'il fallait déclarer à l'Opéra la GUERRE DU SILENCE. En conséquence,
+on ne dira pas un mot de sa réouverture ni du début de madame Stoltz,
+jusqu'à ce que la direction revienne à de meilleurs sentiments.
+
+Je travaille à un long _feuilleton de silence_ qui paraîtra la semaine
+prochaine et qui m'ennuie fort. Adieu, je me suis un peu délassé à vous
+écrire.
+
+
+
+
+LXX.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 26 octobre 1854.
+
+J'étais tout triste ce matin, mon cher Louis. J'ai rêvé cette nuit que
+nous étions ensemble à la Côte et que nous nous promenions tous les deux
+dans le petit jardin. Ne sachant où tu es, ce songe m'avait péniblement
+affecté. Ta petite lettre que le portier m'a donnée comme je sortais,
+m'a remis le coeur à l'aise. Je t'écris au milieu de mes courses dans ma
+chambre du Conservatoire, avec l'espoir que cette lettre sera plus
+heureuse que les _trois dernières_, qui, à ce qu'il paraît, par ton
+avant-dernière datée de Kiel, ne te sont pas parvenues. Je t'ai écrit à
+Kiel au reçu de ta lettre. Enfin, j'espère que nous allons nous voir, ne
+fût-ce que quelques jours. J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne
+t'étonnera probablement pas et dont j'avais fait part _d'avance_ à ma
+soeur et à mon oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié.
+Cette liaison, par sa durée, était devenue, tu le comprends bien,
+indissoluble; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui
+vivait avec moi depuis quatorze ans. Mon oncle, à sa dernière visite à
+Paris, fut lui-même de cet avis et m'en parla le premier. Tous mes amis
+pensaient de même. Tes intérêts, tu peux le penser, ont été sauvegardés.
+Je n'ai assuré à ma femme après moi, si je meurs le premier, que le
+quart de ma petite fortune; encore, ce quart, je sais que son intention
+est de te le faire revenir par un testament. Elle m'a apporté en dot son
+mobilier, dont la valeur est plus considérable que nous ne pensions,
+mais qui devra lui être rendu si je meurs avant elle. Tout cela a été
+réglé d'après les indications que m'avait données mon beau-frère. Ma
+position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si
+tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu
+bienveillantes pour mademoiselle Récio, que tu ne les caches au plus
+profond de ton âme par amour pour moi. Ce mariage s'est fait en petit
+comité, sans bruit comme sans mystère. Si tu m'écris à ce sujet, ne
+m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme, car je voudrais pour
+beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse
+à ton coeur à te dicter ce que tu as à faire. J'ai vu l'amiral Cécile qui
+a reçu ta lettre. Il m'a appris qu'avant l'expiration de tes trois ans
+de navigation sur un vaisseau de l'État, tu ne pouvais entrer dans la
+marine militaire; mais que c'était _de droit_, si tu le voulais, après
+cette époque; qu'alors tu serais admis comme sergent d'armes ou comme
+second chef de timonerie. Je suis dans tous les embarras et ennuis des
+préparatifs d'un concert pour faire entendre une première fois mon
+nouvel ouvrage _l'Enfance du Christ_. Il surgit, comme je m'y attendais,
+des difficultés qui peut-être seront insurmontables; car je ne veux
+point risquer d'argent. A propos d'argent, j'en ai mis de côté, que j'ai
+à te remettre en partie pour tes dépenses. J'ai aussi une malle
+contenant divers objets dont tu ne peux faire usage dans ta position;
+elle est fermée et porte ton nom comme t'appartenant. Je t'en prie, si
+tu reçois cette lettre, écris-moi aussitôt.
+
+Je t'embrasse de toute mon âme; mon affection pour toi semble redoubler.
+Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du _La Place_ a
+produit le meilleur effet, et, de plus, diverses personnes (entre autres
+un rédacteur correspondant du _Moniteur_) qui t'ont vu, ont parlé de toi
+à l'amiral et à mon ami Raymond avec de grands éloges. Je te remercie.
+
+Adieu, cher fils ami, cher Louis! aime-moi comme je t'aime.
+
+
+
+
+LXXI.
+
+A LÉON KREUTZER.
+
+
+Weimar, 16 février 1855.
+
+Merci, mon cher Kreutzer, mille fois merci et dix mille compliments!
+Liszt vient de me donner votre article de dimanche dernier[88] qui m'a
+rendu bien heureux. C'est merveilleusement écrit et senti. Je ne saurais
+vous dire ma joie en lisant votre analyse du microcosme sentimental
+contenu dans la _Ballade du Roi de Thulé_!... Rien ne vous a échappé!
+Seriez-vous par hazard (_sic_) le véritable auteur de ce morceau?... Et
+ne suis-je que votre plagiaire?... Quels yeux doivent ouvrir en vous
+lisant les braves confectionneurs de musique parisienne!... Mais qu'ils
+ouvrent les yeux en vous lisant ou qu'ils les ferment en m'écoutant, au
+fond, qu'importe! Ni vous, ni moi, je crois, n'avons jamais eu la
+prétention de _travailler_ pour eux.
+
+Permettez-moi de vous dire encore que ce parallélisme de sentiments et
+d'idées qui me semble évidemment exister chez nous deux, a développé et
+renforcé l'amitié que je ressentais pour vous, sans que, je puis le
+jurer, la satisfaction égoïste de l'amour-propre y soit pour rien. Non,
+il est naturel d'aimer les coeurs qui battent dans le rythme du nôtre,
+les esprits qui volent vers le point du ciel où nous voudrions pouvoir
+voler, autant qu'il l'est, c'est triste à dire, d'éprouver de
+l'antipathie pour les êtres divergents, rampants, négatifs et très
+_positifs_. Pardon de ce jeu de mots qui a l'air de rendre mon idée.
+
+J'ai été singulièrement attristé hier à la répétition du trio avec
+choeurs de _Cellini_ en voyant avec quel aplomb l'orchestre, le choeur et
+les chanteurs l'ont exécuté, et en songeant aux tristes vicissitudes de
+cette partition égorgée deux fois en deux infâmes guet-apens!...
+Certainement il y a là une verve et une fraîcheur d'idées que je ne
+retrouverai peut-être plus. C'est empanaché, fanfaron, italo-gascon,
+c'est vrai! Tenez, moquez-vous de moi; mais j'en ai rêvé cette nuit et
+je me sens le coeur serré d'avoir entendu cette scène! et j'ai hâte
+pourtant de la réentendre demain.
+
+Adieu; priez le bon Dieu pour vos gens qui vont se battre; ce sera une
+rude journée. Je vous serre la main.
+
+
+
+
+LXXII.
+
+A M. TAJAN-ROGÉ.
+
+
+Paris, 2 mars 1855.
+
+J'arrive ce matin de l'Allemagne du Nord, je trouve votre lettre, et
+tout ratatiné par une horrible nuit passée en wagon, avec un froid digne
+du Canada, je vous réponds sans prendre haleine. N'est-ce pas
+exemplaire? D'abord, je vous remercie d'avoir tenu votre parole et de
+m'avoir envoyé un vrai feuilleton de six colonnes... et vous faites cela
+_pour rien_? gâte-métier!
+
+Je me doutais bien des belles moeurs musicales au milieu desquelles vous
+avez le bonheur de vivre, et rien de ce que vous m'apprenez ne
+m'étonne, si ce n'est _le nombre_ des répétitions qu'on vous fait faire
+pour monter un grand opéra[89]. Oui, franchement, je pensais que, dans
+le nouveau monde, pays de _la Liberté_, qui connaît le prix du temps, on
+avait entièrement _aboli_ cette vieille coutume des répétitions, et
+qu'on ne répétait jamais. Mais je vois qu'on ne m'avait pas trompé: la
+Nouvelle-Orléans est antiabolitioniste! et c'est vous autres qui êtes
+les nègres. Vous comptez même à ce qu'il paraît des nègres marrons,
+puisque votre première contrebasse s'est sauvée et qu'elle vit libre
+dans les bois, à l'heure qu'il est.
+
+Vous ne me dites rien de vos projets commerciaux; vous aviez emporté un
+tas de petites bouteilles, qui m'avaient fait espérer que vous opéreriez
+là-bas la transmutation des vils métaux en or. Mais je pense que vos
+bouteilles ne vous auront pas donné de l'eau à boire.
+
+Je viens de Weimar et de Gotha, où l'on m'a comblé, archi-comblé de tout
+ce qui en Europe constitue le succès.
+
+Au dernier concert de Weimar, j'avais un programme monstre (_L'Enfance
+du Christ_,--la Symphonie fantastique,--_le Retour à la vie_). Ce
+dernier ouvrage que vous ne connaissez pas et dont j'ai fait aussi les
+paroles et la musique, est un monodrame lyrique. L'acteur unique qui
+joue le rôle de _l'artiste_, le joue sur l'avant-scène agrandie.--La
+toile est baissée et derrière la toile s'élève un amphithéâtre d'où
+l'orchestre, les chefs et les chanteurs se font entendre invisibles. Les
+morceaux de musique sont des mélodies _et des harmonies imaginaires_,
+que l'artiste entend _en pensée seulement,_ et que l'auditoire entend
+en réalité, mais un peu affaiblies par la toile qui sert ainsi de
+sourdine. J'ai été rappelé quatre fois après cet ouvrage, que j'écrivis,
+il y a vingt-deux ans, en vagabondant dans les bois en Italie, et que je
+ne ferai sans doute jamais exécuter ici que par fragments. Il y a là un
+choeur d'Ombres qui m'a fait frissonner, je vous l'avoue, tant c'est
+étrangement terrible dans son lent et solennel crescendo. En voici les
+paroles:
+
+ Froid de la mort, froid de la tombe,
+ Bruit éternel des pas du temps,
+ Noir chaos où l'espoir succombe,
+ Quand donc finirez-vous? Vivants!
+
+ Toujours, toujours la mort vorace
+ Fait de vous un nouveau festin,
+ Sans que sur la terre on se lasse
+ De donner pâture à sa faim.
+
+Pour _L'Enfance du Christ_, l'effet a été le même qu'ici, où il faut
+avouer que le public a été réellement _très aimable_. On a pleuré à
+mouiller des mouchoirs. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous faire
+connaître cela; mais, dès que la partition aura paru, je vous
+l'enverrai. Le fils de Guiraud m'a été bien utile pour les deux
+dernières exécutions. Il a accompagné les choeurs aux répétitions, il a
+dû même les diriger pendant le finale de la première partie, où les
+choristes sont placés de manière à ne pas voir le chef d'orchestre.
+C'est un charmant garçon qui deviendra _un homme_.
+
+Faites sur lui des compliments à son père en lui transmettant mes plus
+cordiales amitiés. Je serre la main à Prévost en lui souhaitant du
+courage pour le rude labeur qu'il accomplit.
+
+Maintenant adieu, mon cher Rogé; il me faut employer activement les huit
+jours que je suis venu passer à Paris, étant engagé à donner trois
+concerts à Bruxelles du 15 au 25 de ce mois. Puis je dois en donner un
+autre ici à l'Opéra-Comique le 6 avril, avec les deux théâtres de M.
+Perrin réunis, organiser l'exécution (première) de mon _Te Deum_ à
+Saint-Eustache pour le 1er mars et partir pour Londres, où je suis
+engagé par la New Philharmonic Society.
+
+Du reste, rien de nouveau dans le monde musical parisien, mademoiselle
+Cruvelli n'a toujours que cent mille francs pour huit mois....
+
+Ma femme vous remercie de votre bon souvenir. Nous voyons quelquefois
+madame et mademoiselle Rogé, qui sans doute se portent bien. Je _suis_
+ici depuis six heures et n'ai pu avoir encore de leurs nouvelles.
+
+
+
+
+LXXIII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, le 14 avril 1855.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je ne vous écris que six lignes pour vous prier de m'excuser si je n'ai
+pas encore répondu à votre dernière lettre. Elle m'arriva au moment où
+je partais pour Bruxelles et j'ai été depuis lors si éreinté, si absorbé
+par mille tracas, qu'il m'a été impossible de trouver cinq minutes de
+liberté. Les musiciens belges m'ont fait souffrir une torture de Huron.
+Ces braves artistes, si bons, si patients, si accueillants, ne peuvent
+se décider à prendre la peine de décomposer une mesure et tout ce qui ne
+frappe pas le premier temps fort leur fait perdre l'équilibre. Le
+troisième concert seul a bien marché.
+
+Celui de l'Opéra-Comique, samedi dernier, a beaucoup laissé à désirer
+sous le rapport de l'exécution. L'orchestre seul est resté
+irréprochable.
+
+Maintenant me voilà plongé dans le _Te Deum_, et c'est en ce moment que
+votre absence me semble étrange... J'espère pourtant que tout marchera
+bien. Voulez-vous être assez bon pour faire reproduire dans les journaux
+de Marseille la réclame ci-jointe? Il faut que l'immense église soit
+pleine, ou nous sommes flambés. Cela coûte sept mille francs.
+
+J'apprends que vous écrivez un nouveau quintette?... tant mieux! que ce
+genre difficile fleurisse donc en France! Votre ami Baudillon se marie,
+il épouse une jeune pianiste qui a l'air fort gracieux et tout à fait
+agréable. Et vous? ne vous mariez-vous point? vous auriez pourtant
+besoin d'un intérieur; vous manquez de dorloteries, je le crains,
+sensible et mélancolique comme vous l'êtes.
+
+Je serre la main à Lecour. Théodore Bennet (Ritter) lui a dédié sa
+réduction pour le piano de notre adagio de Roméo. Cet enfant est très
+remarquable et je l'aime sincèrement.
+
+
+
+
+LXXIV.
+
+A RICHARD WAGNER.
+
+
+Paris, 10 septembre 1855.
+
+ Mon cher Wagner,
+
+Votre lettre m'a fait un bien grand plaisir. Vous n'avez pas tort de
+déplorer mon ignorance de la langue allemande, et ce que vous me dites
+de l'impossibilité où je suis d'apprécier vos ouvrages, je me le suis
+dit bien des fois. La fleur de l'expression se fane presque toujours
+sous le poids de la traduction, si délicatement que cette traduction
+soit faite. Il y a des accents, _dans la musique vraie_, qui veulent
+leur mot spécial, il y a des mots qui veulent leur accent. Séparer les
+uns des autres, ou leur donner des approximatifs, c'est faire allaiter
+un petit chien par une chèvre et réciproquement. Mais que voulez-vous!
+j'ai une difficulté diabolique à apprendre les langues; c'est à peine si
+je sais quelques mots d'anglais et d'italien....
+
+Vous êtes donc en train de faire fondre les glacières en composant vos
+_Niebelungen_!... Cela doit être superbe, d'écrire ainsi en présence de
+la grande nature!... Voilà encore une jouissance qui m'est refusée! Les
+beaux paysages, les hautes cimes, les grands aspects de la mer,
+m'absorbent complétement au lieu de provoquer chez moi la manifestation
+de la pensée. Je sens alors et ne saurais exprimer. Je ne puis dessiner
+la lune qu'en regardant son image au fond d'un puits.
+
+Je voudrais bien pouvoir vous envoyer les partitions que vous me faites
+le plaisir de me demander; malheureusement mes éditeurs ne m'en donnent
+plus depuis longtemps. Mais il y en a deux et même trois: le _Te Deum_,
+_l'Enfance du Christ_ et _Lelio_ (monodrame lyrique), qui vont paraître
+dans peu de semaines, et celles-là au moins, je pourrai vous les
+envoyer.
+
+J'ai votre _Lohengrin_; si vous pouviez me faire parvenir _le
+Tannhäuser_, vous me feriez bien plaisir. La réunion que vous me
+proposez serait une fête; mais je dois bien me garder d'y penser. Il
+faut que je fasse des voyages de désagrément, pour gagner ma vie, Paris
+ne produisant pour moi que des fruits pleins de cendre.
+
+C'est égal, si nous vivions encore une centaine d'années, je crois que
+nous aurions raison de bien des choses et de bien des hommes. Le vieux
+Demiourgos doit bien rire là-haut, dans sa vieille barbe, du succès
+constant de la vieille farce qu'il nous fait... Mais je ne dirai pas de
+mal de lui, c'est un de vos amis, et je sais que vous le protégez. Je
+suis un impie plein de respect pour les Pies. Pardon de cet affreux
+calembour avec lequel je finis en vous serrant la main.
+
+_P.-S._--Voilà qu'il m'arrive une troupe ailée d'idées de toutes
+couleurs, et l'envie de vous les envoyer... Je n'ai pas le temps.
+Tenez-moi pour une bête, jusqu'à nouvel ordre.
+
+
+
+
+LXXV.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 27 avril 1855.
+
+ Cher Louis,
+
+Je t'écris trois lignes à la course. Je ferai ce que tu veux à partir de
+la semaine prochaine. L'amiral est venu chez moi avant-hier, je n'y
+étais pas; je vais courir après lui.
+
+J'ai été bien malade avant-hier; j'ai cru que je n'aurais pas la force
+d'aller jusqu'au bout de mes répétitions. Aujourd'hui je suis un peu
+mieux; nous avons fait hier à Saint-Eustache la première répétition
+d'orchestre[90] avec les six cents enfants. Aujourd'hui je fais répéter
+l'ensemble de mes deux cents choristes artistes. Cela va marcher. C'est
+colossal! Le diable m'emporte, il y a un final qui est plus grand que le
+_Tuba mirum_ de mon Requiem.
+
+Quel malheur que tu n'entendes pas cela!
+
+Adieu; sois bien raisonnable, ne gaspille pas ton peu d'argent.
+
+
+
+
+LXXVI.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 2 juin 1855.
+
+Excusez-moi de ne vous avoir pas encore répondu. Vous connaissez la vie
+de Paris et pourtant je doute que vous vous fassiez une idée de celle
+que j'ai menée depuis un mois. Enfin, me voilà un peu plus libre, je
+n'ai que des épreuves à corriger du matin au soir, des courses à faire
+chez les graveurs et imprimeurs, etc., etc.; on grave à la fois
+_l'Enfance du Christ_, grande et petite partition; le _Te Deum_, grande
+partition, le monodrame du _Retour à la vie_, grande et petite
+partition. Quant au _Te Deum_, c'est moi qui le publie en société avec
+Jemmy Brandus; et, si le Conservatoire de Marseille peut m'en prendre un
+exemplaire, je me recommande à lui. Le prix de la souscription est de
+quarante francs. Parlez donc de cela à Lecourt. Bennet[91] prétend que
+je pourrai trouver cinq ou six souscripteurs à Marseille. Laval m'a dit
+vous avoir envoyé les dernières épreuves de votre quatuor; avez-vous
+fini? ai-je quelque chose à dire chez Brandus à ce sujet? Je vous
+remercie mille fois de votre affectueuse sollicitude pour Louis. Il a en
+effet dû laisser partir _le Fleurus_ et il est en ce moment en
+convalescence à l'hôpital de Saint-Mandrier à Toulon. Vous me demandez
+de vous parler du _Te Deum_; c'est très difficile à moi. Je vous dirai
+seulement que l'effet produit sur moi par cet ouvrage a été énorme et
+qu'il en a été de même pour mes exécutants. En général, la grandeur
+démesurée du plan et du style les a prodigieusement frappés, et vous
+pouvez croire que le _Tibi omnes_ et le _Judex_, dans deux genres
+différents, sont des morceaux babyloniens, ninivites, qu'on trouvera
+bien plus puissants encore, quand on les entendra dans une salle moins
+grande et moins sonore que l'église Saint-Eustache. Je pars vendredi
+pour l'Angleterre. Wagner, qui dirige à Londres l'ancienne Société
+philharmonique (direction que j'avais été obligé de refuser étant déjà
+engagé par l'autre), succombe sous les attaques de toute la presse
+anglaise. Mais il reste calme, dit-on, assuré qu'il est d'être le maître
+du monde musical _dans cinquante ans_.
+
+Verdi est aussi aux prises avec tous les gens de l'Opéra. Il leur a fait
+hier une scène terrible à la répétition générale.
+
+Le pauvre homme me fait mal; je me mets à sa place. Verdi est un digne
+et honorable artiste. Rossini est arrivé; il blaguotte tous les soirs
+sur le boulevard. Il a l'air d'un vieux satyre en retraite.
+
+
+
+
+LXXVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 21 juillet 1855.
+
+Mille remerciements pour votre bonne et affectueuse lettre; je ne
+pourrai pas vous en écrire une pareille, je suis malade de l'ennui de
+Paris, de la chaleur, de mille assommantes affaires. J'ai fait tout de
+suite votre commission. Laval ne vous avait pas expédié le quatuor parce
+que les corrections n'étaient pas faites; le graveur l'avait trompé en
+lui disant qu'elles l'étaient. Cela doit être terminé maintenant, et je
+pense que vous recevrez bientôt le paquet si vous ne l'avez pas déjà
+reçu.
+
+J'ai fait une brillante excursion à Londres, où je me case de mieux en
+mieux. J'y retournerai cet hiver, après une tournée que je projette en
+Bohême et en Autriche, si nous ne sommes pas en guerre contre les
+Autrichiens.
+
+Je ne fais en ce moment que corriger des épreuves du matin au soir.
+
+Je vous remercie de m'avoir trouvé pour le _Te Deum_ quelques
+souscripteurs; il sera publié très prochainement. On m'a commandé à
+Londres un petit travail: _L'art du chef d'orchestre_, qui doit être
+ajouté à l'édition anglaise de mon traité d'instrumentation revu et
+augmenté. Cela va m'occuper exclusivement tout le mois prochain.
+
+Louis est ici; il se remet tout doucement, il se loue avec effusion de
+vos bontés pour lui et des amis que vous lui avez procurés à Toulon.
+Depuis mon retour à Londres, je n'ai rien vu, rien entendu; je ne puis
+donc rien vous raconter. Je ne connais pas encore _les Vêpres_ de Verdi.
+Meyerbeer doit être content de son _Étoile_ à Covent-Garden; on lui a
+jeté des bouquets comme à une prima donna. Et Gouin n'y était pas!
+Bennet et son fils (Ritter) m'avaient suivi à Londres. Après avoir
+entendu l'adagio de _Roméo et Juliette_ par notre grand orchestre
+d'Exeter Hall, Bennet, le père, commence à croire que _le piano_ ne peut
+pas approcher de cette puissance expressive, chose qu'il ne croyait pas
+auparavant...
+
+Son fils est un admirable et charmant enfant, qui sera bientôt, je le
+crois, un grand artiste. Il vous a remplacé dans la Fée Mab, en jouant
+les petites cymbales.
+
+
+
+
+LXXVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 9 janvier 1856.
+
+Merci de toutes les choses amicales que vous me dites et des détails que
+vous me donnez sur le mouvement musical du centre où vous vivez. Il n'y
+a rien ici de nouveau; l'Opéra ne varie pas plus son répertoire qu'il ne
+le variait autrefois.
+
+Mais je le crois (l'Opéra) dans de graves embarras. Crosnier ne veut ni
+ne peut rien; le directeur musical c'est Girard, qui fait tout ce qu'il
+veut et ne laisse rien faire que ce qu'il veut; il a pour remplir cette
+dictature 18,000 francs d'appointements.
+
+On vient de décorer Dietsch. Que vous dirai-je? On donne un opéra
+nouveau tous les huit jours. Le Théâtre-Lyrique a été sur le point de
+fermer avant-hier; il ne payait pas du tout. Il repaye un peu maintenant
+et compte, pour se sauver, sur un opéra de Clapisson. L'Opéra-Italien
+est en perte de 200,000 francs. L'Opéra-Comique seul, sans faire de
+brillantes affaires, se soutient passablement.
+
+Tout cela n'est pas gai; on ne voit que tripotages, platitudes,
+niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs.
+
+Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde empoisonné
+d'empoisonneurs.
+
+Je commence à me remettre des fatigues terribles des concerts de
+l'Exposition.
+
+Je reçois de temps en temps des lettres de l'extérieur qui me donnent
+des recrudescences momentanées d'ardeur musicale. Il m'en est arrivé une
+de Bruxelles il y a quinze jours, sur _Faust_, qui dépasse tout ce qu'on
+m'a jamais écrit en ce genre, même les lettres du baron de D*** sur
+_Roméo et Juliette_. Quant aux Parisiens, c'est toujours la même chose
+inerte et glacée en général; le petit public de la salle Herz est si peu
+puissant, que son influence est presque nulle. Le prince Napoléon me
+fait un très gracieux accueil; il s'étonne de la mesquine position que
+j'occupe à Paris, et ne parvient pas à m'en faire changer. L'empereur
+est inaccessible et exècre la musique comme dix Turcs...
+
+Merci de vos bonnes intentions et de celles de Lecourt pour mon fils; je
+n'entre pas dans votre manière de voir au sujet de la marine marchande;
+tant mieux si je me trompe. Mais il n'y a point de carrière assurée pour
+Louis _dans ce moment_ en quittant la marine de l'État, et je suis dans
+la plus complète impossibilité de lui venir en aide. C'est l'opinion de
+ma soeur et de mon oncle qu'il devrait rester où il est; il va les
+mécontenter tous, surtout mon oncle, qu'il a tant d'intérêt à ménager.
+Je ne sais plus que dire; il m'a fait écrire à l'empereur pour qu'il
+l'aide à arriver à un grade qu'il ambitionne; j'ai mis sans succès en
+mouvement l'amiral Cécile et tous mes amis des _Débats_.
+
+Maintenant je ne puis plus rien; Louis s'est posé l'arbitre de sa
+destinée en n'agissant qu'à son gré. Il faut me taire et attendre avec
+anxiété le résultat de sa conduite irréfléchie. En tout cas, je n'ai pas
+besoin de vous dire combien je suis touché de l'intérêt que vous lui
+témoignez et de vous assurer de ma vive reconnaissance pour ce que vous
+ferez pour lui. Je ne puis rien tenter en musique à Paris d'un peu
+important; obstacles en tout et partout. Pas de salle! pas d'exécutants
+(de ceux que je voudrais). Il n'y a pas même un dimanche dont je puisse
+disposer pour donner mon petit concert. Les uns sont pris par la
+_Société des concerts, _ les autres par la _Société Pasdeloup_, qui a
+retenu la salle Herz pour toute la saison. Je suis forcé de me contenter
+d'un vendredi.
+
+Adieu; en voilà assez, en voilà trop, à quoi bon récriminer? le choléra
+existe, on le sait, pourquoi la musique parisienne n'existerait-elle
+pas?
+
+
+
+
+LXXIX.
+
+A THÉODORE RITTER.
+
+
+12 janvier 1856.
+
+ Mon cher et très cher Théodore,
+
+Souvenez-vous du 12 janvier 1856!
+
+C'est le jour où, pour la première fois, vous avez abordé l'étude des
+merveilles de la grande musique dramatique, où vous avez entrevu les
+sublimités de Gluck!
+
+Quant à moi, je n'oublierai jamais que votre instinct d'artiste a, sans
+hésiter, reconnu et adoré avec transport ce génie nouveau pour vous.
+Oui, oui, soyez-en certain, quoi qu'en disent les gens à demi-passion, à
+demi-science, qui n'ont que la moitié d'un coeur et un seul lobe au
+cerveau, il y a deux grands dieux supérieurs dans notre art: Beethoven
+et Gluck. L'un règne sur l'infini de la pensée, l'autre sur l'infini de
+la passion; et, quoique le premier soit fort au-dessus du second comme
+musicien, il y a tant de l'un dans l'autre néanmoins, que ces deux
+Jupiters ne font qu'un seul dieu en qui doivent s'abymer _(sic)_ notre
+admiration et nos respects.
+
+
+
+
+LXXX.
+
+A M. ERNEST LEGOUVÉ[92].
+
+
+Paris, 9 avril 1856.
+
+Mille joies triomphantes, mon cher Legouvé! c'est superbe! C'est le plus
+beau succès, le plus pur, le plus légitime, le plus providentiel auquel
+j'aie assisté de ma vie. J'ai le coeur gonflé, à en éclater.... C'est si
+beau, un chef-d'oeuvre complet! un chef-d'oeuvre interprété par une femme
+de génie, par une muse, et un chef-d'oeuvre échappé, qui plus est, aux
+dangers de la traduction. Vous avez tous les bonheurs à la fois, un
+traducteur incomparable, une actrice sublime, un public intelligent et
+sensible, et une offense vengée....
+
+Je vous chante en mon âme un hymne de gloire dont les fanfares
+retentiraient jusqu'en Grèce si on l'exécutait.
+
+Nous avons pleuré et frémi, ma femme et moi. Je vous embrasse; il y
+avait longtemps que je n'avais ressenti une telle joie!
+
+
+
+
+LXXXI.
+
+A M. AUGUSTE MOREL
+
+
+Paris, 23 mai 1856.
+
+Louis m'écrit de Toulon. Il va quitter le service de l'État, et il
+cherche un embarquement pour un voyage d'un an à quinze mois. Soyez
+assez bon pour l'aider à trouver un navire où il soit convenablement et
+qui parte bientôt. Priez instamment Lecourt de ma part de vous seconder
+dans cette recherche. Vous m'obligerez beaucoup. Je viens de lui écrire
+(à Louis) à Toulon, pour le prévenir qu'un paquet de vêtements dont il a
+besoin lui sera expédié _mardi prochain 27_, par mon tailleur,--_Bureau
+restant des Messageries impériales de Marseille._ Si ma lettre arrivait
+à Toulon pendant que Louis sera à Marseille, veuillez l'en prévenir,
+afin qu'il aille réclamer le paquet au bureau des Messageries vers le 29
+ou le 30.
+
+J'ai vu votre ami, dont je ne me rappelle pas le nom (M. Rostand) et qui
+cause très bien de toutes choses et même de musique. Il aurait voulu
+entendre quelque ouvrage de moi pendant son séjour à Paris, mais il n'y
+avait pas de possibilité de le satisfaire. Je suis immensément occupé
+et, pour vous dire la vérité, très malade, sans que je puisse découvrir
+ce que j'ai. Un malaise incroyable; je dors dans les rues, etc.; enfin,
+c'est peut-être le printemps. J'ai entrepris un opéra en cinq actes dont
+je fais tout, paroles et musique. J'en suis au troisième acte _du
+poème_; j'ai fini hier le deuxième. Ceci est entre nous; je le cisèlerai
+à loisir après l'avoir modelé de mon mieux; je ne demande rien à
+personne en France. On le jouera où je pourrai le faire jouer: à Berlin,
+à Dresde, à Vienne, etc., ou même à Londres; mais on ne le jouera à
+Paris (si on en veut) que dans des conditions tout autres que celles où
+je me trouverais placé aujourd'hui. Je ne veux pas remettre ma tête dans
+la gueule des loups ni dans celle des chiens.
+
+Nous avons eu à Weimar des scènes incroyables au sujet du _Lohengrin_ de
+Wagner.... Ce serait trop long à vous raconter. Il en est résulté des
+histoires qui font encore long feu en ce moment dans la presse
+allemande.
+
+Adieu, mon cher Morel; je sais que votre affaire avec Brandus est enfin
+terminée. Il était temps. Bennet est à Nancy avec son fils. Je ne vois
+jamais le fils de Lecourt, j'aurais pourtant bien du plaisir à causer
+quelquefois avec lui. On dit que c'est un charmant garçon.
+
+C'est comme le petit Daniel Liszt. Son père m'annonce ses visites et je
+ne l'ai jamais vu. J'attends un mot de vous très prochainement.
+
+
+
+
+LXXXII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 9 septembre 1856.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Le navire sur lequel doit partir Louis est-il arrivé? je ne reçois point
+de nouvelles à cet égard.
+
+Comment allez-vous? Voilà bientôt votre Conservatoire qui va vous
+retomber sur les bras. Votre opéra est-il avancé? Je travaille
+exclusivement au mien, sans en parler seulement à Alphonse Royer, qui
+est, comme furent tous les autres directeurs de l'Opéra, un Hottentot en
+musique. Il me regarde comme un grand symphoniste qui ne peut et ne doit
+faire que des symphonies et qui ne sait pas écrire pour les voix. Il n'a
+entendu ni _Faust_ ni _l'Enfance du Christ_; il ne connaît rien à toutes
+ces questions, et c'est néanmoins une opinion arrêtée chez lui. Il l'a
+dit dernièrement à un de mes amis. J'en étais d'ailleurs parfaitement
+sûr d'avance; je connaissais ses idées sur la musique. Mais je n'en
+continue pas moins ma partition avec un vague espoir d'arriver plus tard
+par le haut de l'édifice, c'est-à-dire par la volonté de l'empereur.
+
+En attendant, je vous avouerai que le poème, que j'ai lu à diverses
+personnes, a un grandissime succès. Je crois que vous aussi vous
+trouveriez cela beau.
+
+
+
+
+LXXXIII.
+
+A M. L'ABBÉ GIROD[93].
+
+
+Paris, 16 décembre 1856
+
+ Monsieur,
+
+J'ai reçu le livre que vous avez bien voulu m'envoyer et je l'ai lu avec
+le plus vif intérêt. Si la question pouvait être rendue plus claire
+qu'elle ne l'est, elle l'eût été par vous. Il n'est pas possible de la
+concevoir mieux exposée, ni mieux débattue; mais c'est, je l'avoue, une
+espèce de chagrin pour moi, de voir des hommes de coeur et d'intelligence
+tels que vous, monsieur, employer leur temps et leurs forces à combattre
+de semblables moulins à vent. Les seuls points sur lesquels j'ai le
+regret de me trouver en dissidence avec vous, sont ceux qui ont trait à
+la fugue classique sur _Amen_! et au jeu de mutation des orgues.
+
+Sans doute, on pourrait écrire une belle fugue d'un caractère religieux
+pour exprimer le souhait pieux: _Amen_! Mais elle devrait être lente,
+pleine de componction et fort courte; car, si bien qu'on exprime le sens
+d'un mot, ce mot ne saurait être, sans ridicule, répété un grand nombre
+de fois. Au lieu de cette réserve et de cette tendance expressive, les
+fugues sur le mot _amen_ sont toutes rapides, violentes, turbulentes,
+et ressemblent d'autant plus à des choeurs de buveurs entremêlés d'éclats
+de rire, que chaque partie vocalise sur la première syllabe du mot
+_a......a-a-a-a-men_, ce qui produit l'effet le plus grotesque et le
+plus indécent. Ces fugues traditionnelles ne sont que d'insensés
+blasphèmes.
+
+Quant aux jeux de mutation de l'orgue, c'est le charivari organisé et je
+ne puis les entendre sans horreur.
+
+L'habitude, l'usage, la routine sont les soutiens de ces barbaries que
+nous légua l'ignorance du moyen âge; si j'étais encore un artiste
+guerroyant comme autrefois, je vous dirais: _Delenda est Carthago!_ Mais
+je suis las et obligé de reconnaître que les absurdités sont nécessaires
+à l'esprit humain et naissent de lui comme les insectes naissent des
+marécages. Laissons les uns et les autres bourdonner!
+
+
+
+
+LXXXIV.
+
+A M. BENNET.
+
+
+Paris, 26 ou 27 janvier (1857).
+
+Oui, Théodore a raison: votre papier pelure qui boit l'encre m'a
+fortement agacé les nerfs, qui sont déjà si malades. Changez donc de
+parchemin pour m'écrire à l'avenir.
+
+Je vous remercie néanmoins, et très cordialement, de votre bonne et
+réconfortante lettre. Mais je n'ai pas besoin, autant que vous le
+croyez, d'être encouragé à continuer mon travail. Tout malade que je
+suis, je vais toujours; ma partition[94] se fait, comme les stalactites
+se forment dans les grottes humides, et presque sans que j'en aie
+conscience. J'achève en ce moment d'instrumenter le finale monstre du
+premier acte, qui m'avait jusqu'à hier donné de graves inquiétudes à
+cause de ses dimensions. Mais j'ai envoyé Rocquemont me chercher au
+Conservatoire la partition d'_Olympie_ de Spontini, où se trouve une
+marche triomphale dans le même mouvement que la mienne et dont les
+mesures ont la même durée que celles de mon finale. J'ai compté les
+mesures; il y en a 347, et je n'en ai, moi, que 244. D'ailleurs, il n'y
+a point _d'action_ durant cet immense développement processionnel de la
+marche d'_Olympie_, tandis que j'ai une Cassandre qui occupe la scène
+pendant le déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain.
+Enfin _cela_ peut aller[95].
+
+J'ai entièrement fini aussi le duo et le finale du quatrième acte. Voyez
+avec quelle facilité vous m'entraînez à vous parler de mon ouvrage!...
+Ah! je n'ai pas d'illusions, non, et vous me faites rire avec ces vieux
+mots de _mission à remplir!_ quel missionnaire!... Mais il y a en moi
+une mécanique inexplicable qui fonctionne malgré tous les raisonnements,
+et je la laisse faire, parce que je ne puis l'empêcher de fonctionner.
+
+Ce qui me dégoûte le plus, c'est la certitude où je suis de la
+non-existence du beau pour l'incalculable majorité des singes
+humains!...
+
+Madame X..., qui est venue me voir avant-hier, m'avouait naïvement et
+tristement qu'elle n'avait jamais ni vu ni lu _la Vestale_ de Spontini.
+
+Une artiste pareille qui a passé sa vie dans le monde musical et
+théâtral, s'être trouvée, par hasard, partout où cette lumière du génie
+ne brillait pas!... N'y a-t-il pas là de quoi révolter contre le sort
+des chefs-d'oeuvre! Il est vrai qu'elle a été élevée au milieu de la
+boutique des épiciers italiens!... Mais cette éducation _coloniale_ ne
+l'a pas empêchée de faire connaissance plus tard avec Mozart, Haydn,
+Beethoven, Gluck, et de s'éprendre même pour la lourde face
+_emperruquée_ de ce tonneau de porc et de bière qu'on nomme Haendel!...
+
+Ainsi me voilà à la tête d'un acte et demi de partition _terminée_. Avec
+du temps, le reste de la stalactite se formera peut-être bien, si la
+voûte de la grotte ne s'écroule pas....
+
+Nous serons bien heureux de vous voir revenir à Paris, ne fût-ce que
+pour quelques semaines.... Réalisez votre plan de concert, je serai
+probablement assez fort dans un mois pour pouvoir le diriger, et cela me
+réchauffera un peu.
+
+Il est heureux que ma lettre touche à sa fin;... le pâle rayon de soleil
+qui éclairait ma fenêtre quand j'ai commencé à vous écrire, s'éteint, et
+je ne me sens plus que du froid au coeur, et je vois tout en gris, et je
+vais m'étendre sur mon canapé et y fermer les yeux de l'esprit et du
+corps pour ne rien voir et demeurer stupide comme un arbre sans feuilles
+et ruisselant de pluie.
+
+_P.-S._--Rue de Calais (encore une fois, et non de Douai), nº 4.
+
+
+
+
+LXXXV.
+
+A M. AUGUSTE MOREL
+
+
+Paris, samedi soir 25 ou 26 avril 1857.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je vous remercie de votre empressement à me faire savoir que vous aviez
+reçu des nouvelles de Louis; mais j'avais déjà, moi aussi, une lettre de
+Bombay, dans laquelle il m'apprenait à peu près les mêmes choses qu'il
+vous a dites. Je vous enverrai plus tard une lettre que je vous prierai
+de lui remettre à son arrivée à Marseille, qu'il m'annonce seulement
+pour la fin d'août. Je suis bien heureux qu'il puisse avoir un mois à
+peu près à sa disposition pour venir me faire une visite. Je me
+recommanderai encore à vous à cette occasion, pour veiller à ce qu'il ne
+vienne à Paris qu'avec une entière certitude de ne pas compromettre par
+ce voyage sa position à bord de _la Belle-Assise_, et la promesse bien
+formelle d'y être de retour au temps que lui indiquera son capitaine. Au
+reste, je le suppose plus raisonnable maintenant.
+
+Je travaille comme vous à une énorme partition; malgré toutes les
+interruptions forcées et les distractions qu'apporte la vie de Paris,
+j'ai fait deux actes et demi, entièrement instrumentés, polis et limés.
+Il me tarde cependant de ne plus traîner ce monstrueux boulet. On fait
+en ce moment, dans notre petit monde, un succès boursouflé à mon poème.
+J'en ai fait deux lectures devant deux aréopages assez compétents, l'une
+chez M. Édouard Bertin, l'autre chez moi. On trouve cela beau.
+Dernièrement, à l'une des soirées des Tuileries, l'impératrice m'en a
+parlé longuement. J'irai plus tard le lire à Leurs Majestés, si
+l'empereur a une heure de liberté. Je voudrais, quand je subirai cette
+épreuve, être plus avancé dans le travail de la partition, et avoir au
+moins trois actes achevés. Pourtant quand l'empereur ordonnerait la mise
+à l'étude immédiate de cet immense ouvrage, je ne pourrais y consentir.
+Je n'ai pas les deux femmes capables de jouer, de chanter et de
+représenter Cassandre et Didon.
+
+Allez souhaiter le bonjour à Lecourt de ma part et lui serrer la main.
+Comment traîne-t-il la vie? Je ne vois jamais son fils.
+
+_Obéron_ continue à remplir la caisse du Théâtre-Lyrique.
+
+
+Dimanche matin.
+
+Je reçois à l'instant une lettre de Lecourt. Il m'apprend que vous vous
+donnez un mal d'enfer pour faire aller la Fête de _Roméo et Juliette_.
+Pourquoi avez-vous tenté cela? sans harpes?... et sans un orchestre
+assez fort?... Dites-moi comment a marché le concert.
+
+
+
+
+LXXXVI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 7 septembre 1857.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Vous avez encore comblé Louis de bontés et de témoignages d'affection,
+laissez-moi vous en remercier et vous prier aussi de présenter
+l'expression de ma vive reconnaissance à madame votre mère, dont Louis
+ne parle qu'avec attendrissement. Il commence à se montrer moins enfant
+et plus préoccupé de son avenir; je ne doute pas que vos bons avis ne
+soient pour beaucoup dans ce progrès. Nous avons fait, lui et moi,
+plusieurs démarches inutiles ces jours-ci, pour avoir des nouvelles de
+son capitaine et de son navire. Le silence de M. Aubin commence à nous
+inquiéter. J'ai appris chez M. de Rothschild que l'ancien capitaine de
+_la Belle-Assise_ était parti pour Marseille, afin de prendre
+connaissance de l'état du navire et de celui de sa cargaison. Il aura
+sans doute retenu M. Aubin à Marseille, pour l'aider dans cet examen.
+Soyez assez bon, mon cher Morel, pour vous informer au port de l'époque
+du retour à Paris de ces messieurs et de celle du départ de _la
+Belle-Assise_, si elle est connue. Je crois que Louis vous a déjà écrit
+à ce sujet. Il est en ce moment à Dieppe, où il est allé visiter une
+amie de sa mère, madame Lawsson, qui lui veut beaucoup de bien. Il
+reviendra ce soir. Je me suis remis à ma partition, et, si je n'étais
+pas constamment interrompu, de trois jours l'un, j'avancerais assez
+vite. En somme, dans six ou sept mois, l'ouvrage sera fini; et je me
+mettrai, pour mieux en étudier les défauts, à arranger la partition pour
+le piano. Il n'y a pas de travail plus utile, en pareil cas, que
+celui-là; et d'ailleurs, la partition de piano et chant a bien sa valeur
+intrinsèque, surtout pour les études.
+
+Je suis tout triste du mauvais effet que vient de produire la
+représentation d'_Euryanthe_. Le poème, malgré les modifications qu'on a
+fort sagement fait d'y apporter, n'est pas supportable. Vous lirez ces
+jours-ci l'analyse que je viens de faire du drame allemand dans le
+_Journal des Débats_, je ne crois pas qu'on ait jamais mis en scène de
+semblables stupidités; on n'est pas bête à ce point. Nous nous accordons
+tous pour louer la musique, qui contient en effet de bien belles
+parties, mais ne saurait, selon moi, soutenir la comparaison avec
+_Obéron_ ni avec le _Freyschütz_. Quand va-t-on s'occuper au théâtre de
+Marseille de votre opéra? tenez-moi au courant de tout ce qui s'y
+rapporte. Si j'avais un peu d'argent de côté, je ne manquerais pas
+d'aller assister à sa première représentation.
+
+Mille amitiés à Lecourt. Théodore Ritter vient d'achever la partition de
+piano complète de _Roméo et Juliette_. C'est très clair et très jouable.
+Il a exécuté la semaine dernière l'ouvrage entier devant une quinzaine
+de personnes chez Pleyel; Duprez et moi, nous chantions les choeurs, etc.
+Il a très bien joué. Cela se grave à Leipzig.
+
+_P.-S._--Le capitaine _Aubin_, et non Bodin, vient de venir. Il retourne
+à Marseille. Il avertira Louis du jour où il devra être rendu à bord.
+Ainsi ne vous inquiétez pas de cela.
+
+
+
+
+LXXXVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, dimanche 11 octobre 1857.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je vous remercie, nous vous remercions. Faites l'impossible pour obtenir
+une promesse positive du capitaine de _la Reine des Clippers_, ou plutôt
+de M. Acquarone. C'est précisément un semblable embarquement qui
+conviendrait le mieux à Louis, et je serais dans de graves embarras,
+s'il me fallait envoyer mon fils dans les ports de l'Océan chercher
+lui-même un navire. Tenez-moi au courant de l'état de vos négociations.
+
+Je compte aussi sur l'aide de notre excellent Lecourt. J'ai peine à vous
+écrire ces quelques lignes. Je ne puis me remettre de ma maladie
+nerveuse, qui se transforme chaque jour et amène les plus étranges
+accidents.
+
+Mille amitiés dévouées. J'aurais bien des choses à vous dire, mais je
+n'ai pas la force d'écrire.
+
+
+
+
+LXXXVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, mercredi 27 ou 28 octobre 1857.
+
+Grâce à vos relations et à l'intervention de Lecourt, Louis est enfin
+reçu comme lieutenant à bord de _la Reine des Clippers_; c'est un
+important avantage pour lui. On ne réclame pas encore sa présence à
+Marseille; mon avis est néanmoins qu'il doit s'y rendre d'avance pour ne
+s'exposer à aucun mécompte, se faire présenter à M. Acquarone, à ses
+chefs du bord, et tâcher de se faire employer même avant le départ. Il
+va d'ailleurs profiter du répit qu'on lui laisse pour passer quelques
+jours à Vienne chez ma soeur et faire une visite à mon oncle à Tournon.
+Je pense qu'à son arrivée à Marseille, il vous trouvera de retour de
+votre excursion à Aix. Dans le cas où son séjour se prolongerait chez
+vous, il est convenu que vous me permettrez de payer sa pension et que
+vous ne vous fâcherez pas. J'ai vu ces jours-ci M. de Rémusat qui m'a le
+premier appris la bonne nouvelle de la réception de Louis. Je crois
+qu'il assistait hier à l'inauguration de la petite salle de concerts (la
+salle Beethoven), que Bennet vient d'ouvrir au public. Géraldy donne un
+concert dans ce local demain, et je vois sur le programme un morceau de
+vous. Je suis plongé jusque par-dessus les yeux dans l'instrumentation
+de mon avant-dernier acte, et cela me grise... Lecourt, dans une de ses
+lettres, semble craindre que je n'aie choisi un mauvais sujet. Aurait-il
+conservé ce vieux préjugé contre les sujets antiques?... Les sujets
+antiques sont redevenus neufs, à la condition pour les auteurs de ne pas
+les traiter à la façon lamentable de MM. de Marmontel, du Rollet et
+Guillard. Je crois que ce n'est pas le cas dans mon ouvrage. Je vous
+assure qu'il y a un mouvement, une variété de contrastes et une mise en
+scène extraordinaires. Et cela doit faire pardonner au sujet d'être beau
+par les sentiments et les passions, et la pensée poétique. J'ai mis au
+pillage Virgile et Shakspeare, et j'ai trouvé en outre une scène d'un
+effet terrible, qui n'est pas dans les allures des tragédies lyriques du
+siècle dernier. J'écris cette partition avec une passion qui semble
+s'accroître de jour en jour. Dites à Lecourt que très probablement il
+s'est fait de mon poème une fausse idée, puisqu'il ne le connaît pas,
+mais qu'il résultera de tout cela (paroles et musique) quelque énormité
+dont il sera content, je lui en donne ma parole d'honneur. J'aurai fini
+dans six mois, ballets et le reste.
+
+Je vais ce soir dîner à Versailles chez Émile Deschamps avec les
+directeurs de l'Odéon. On veut me séduire. Il s'agit de la mise en scène
+de _Roméo et Juliette_, traduit par Deschamps et qu'on voudrait
+_illustrer_!!!.. (expression favorite des pianistes) par l'exécution,
+dans les entr'actes, de trois fragments de ma symphonie. Cela coûterait
+fort cher, mais ils paraissent résolus à ne pas reculer devant la
+dépense.
+
+Adieu, cher ami; je vous recommande mon cher grand garçon, qui est bien
+excellent et bien désireux de faire sa carrière, et qui commence à
+devenir raisonnable, et que j'aime de toute mon âme. Aimez-le bien
+aussi.
+
+
+
+
+LXXXIX.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 15 novembre 1857.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je vous remercie de m'avoir envoyé des nouvelles de Louis. Dieu veuille
+que son voyage continue comme il a commencé. Quant à moi, je suis
+toujours malade; j'ai, dit mon médecin, une névrose intestinale. Cela
+me tourmente à un point que je ne saurais exprimer. Je travaille
+pourtant tout de même.
+
+On vient de donner enfin l'opéra en deux actes de M. Billetta, célèbre
+professeur de piano à Londres. Je voudrais que vous entendissiez cela.
+Ne croyez pas un mot des quelques éloges que contient sur cette musique
+mon feuilleton de ce matin, et croyez, au contraire, que je me suis tenu
+à quatre pour en faire aussi tranquillement la critique. On a travaillé
+treize mois à l'Opéra pour accoucher de ce chef-d'oeuvre. La troisième
+représentation n'a pas suivi la seconde; on l'annonce pourtant pour
+lundi. _La Rose de Florence_ sera bientôt fanée et effeuillée.
+Fiorentino, qui a une grande peur de ses compatriotes, et qui a été
+_forcé_ de louer celui-là, n'a jamais pu se décider à écrire lui-même
+son nom; il l'a laissé en blanc dans son manuscrit.
+
+Je viens de me procurer un de mes portraits, vous le recevrez
+prochainement. Comment se porte Lecourt? que fait-on, sinon de bon, au
+moins de mauvais, en musique à Marseille?
+
+
+
+
+XC.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 21 décembre 1857.
+
+Je ne puis plus vous parler, vous me l'avez défendu, de toutes vos
+bontés pour Louis et de l'intérêt constant que vous prenez à tout ce qui
+le regarde. J'y suis de plus en plus sensible cependant. Mon oncle et
+ma soeur sont également bien touchés de vos soins et de votre affection
+pour lui. Grâce à vous et à cet excellent Lecourt, le voilà monté sur un
+magnifique navire et investi de fonctions qui doivent le forcer à
+devenir laborieux et raisonnable de plus en plus.
+
+J'espère beaucoup du mode de traitement auquel votre médecin vient de
+vous soumettre[96]. En tout cas, s'il a raison ou non dans ses
+conjectures, vous ne tarderez pas à le savoir. Vous devez être tourmenté
+par la suspension du travail de votre partition. Je serais au supplice,
+en ce moment surtout, s'il m'arrivait d'être obligé d'abandonner la
+mienne. Et pourtant qu'y a-t-il de plus triste, de plus misérable que
+notre monde musical de Paris! quelle direction imprimée à tous nos
+théâtres lyriques!...
+
+L'Opéra a toujours du monde; on ne peut pas empêcher le public d'y
+aller. Dès lors, une suffisance et une nonchalance dans l'administration
+qui dépassent tout ce que vous pouvez vous figurer. Pourvu qu'on puisse
+régulièrement, quatre ou cinq fois par mois, donner _la Favorite_,
+paroles de M. le directeur, et _Lucie_, paroles de M. le directeur, tout
+va bien. En ce moment, tout va mieux encore; on monte _la Magicienne_
+(paroles de M. le directeur attribuées à M. de Saint-Georges). Roqueplan
+fait parler de lui par ses excentricités de langage à l'Opéra-Comique.
+Il dit à Stockhausen qu'il ne sait pas chanter, il envoie tout le monde
+se faire f..... Il dit à ce brave M***, qui s'était cru obligé, de lui
+faire une visite: «Qu'est-ce que vous f..... ici? f.....-moi le camp!
+l'Opéra-Comique n'est pas un lieu public.» Nous avons un haut
+fonctionnaire qui ne va pas mal non plus de son côté; il répond à un
+homme de lettres qui était allé le remercier de la part de nos
+associations pour une faveur que ce grand homme leur avait accordée: «Je
+me f... de la reconnaissance des artistes! je n'ai pas fait cela pour
+eux. Les arts m'embêtent.» Vous voyez que les idées poétiques ont à se
+manifester dans un joli petit monde... L'empereur et l'impératrice sont
+allés voir _le Cheval de bronze_, il y a trois jours. Ils sont sortis
+très mécontents, dit-on. Je voudrais que vous entendissiez la musique
+qu'on fait à la cour de temps en temps... D'un autre côté, voilà ce
+pauvre roi de Prusse qui perd la tête; je ne sais si son frère aura
+autant que lui le sentiment des arts. Les petites cours allemandes, où
+l'on aime la musique, ne sont pas riches, et la Russie (comme
+l'Angleterre) est tout acquise aux Italiens.
+
+Reste la reine Pomaré; mais Taïti est bien loin. Encore assure-t-on que
+la gracieuse Aimata-Pomaré préfère à tout les jeux de cartes, les
+cigares et l'eau-de-vie. Le Brésil est à Verdi. Si nous allions en
+Chine!...
+
+
+
+
+XCI.
+
+A M. HANS DE BULOW.
+
+
+Paris, 20 janvier 1858.
+
+Je vous remercie de votre charmante lettre, charmante par son style, par
+la cordialité qui l'a dictée, par les bonnes nouvelles qu'elle
+m'apporte, charmante de tout point. Je l'ai lue avec bonheur, comme un
+chat boit du lait.
+
+Aussi ne tarderai-je pas à vous répondre. Je m'étais levé avec
+l'intention de travailler exclusivement à ma partition aujourd'hui; mon
+feu était allumé, ma porte fermée; pas d'importuns, pas de crétins
+possibles, et voilà votre lettre qui vient renverser tous mes beaux
+projets de travail, et je cède au plaisir de causer avec vous et je dis
+comme le Romain (_sic_): «A demain les affaires sérieuses[97]!» Non pas
+que je croie vous intéresser en vous répondant, mais je vous réponds
+avec un plaisir extrême; c'est de l'égoïsme pur, concentré, sans
+alliage, un égoïsme _élément_ (pour parler comme les chimistes).
+
+Votre foi, votre ardeur, vos haines même, me ravissent. J'ai, comme
+vous, encore des haines terribles et des ardeurs volcaniques; mais,
+quant à la foi, je crois fermement qu'il n'y a rien de vrai, rien de
+faux, rien de beau, rien de laid... N'en croyez pas un mot, je me
+calomnie... Non, non, j'adore plus que jamais ce que je trouve beau, et
+la mort n'a pas, à mon sens, de plus cruel inconvénient que celui-ci: ne
+plus aimer, ne plus admirer. Il est vrai qu'on ne s'aperçoit pas qu'on
+n'aime plus. Pas de philosophie, autrement dit, pas de bêtises.
+
+Vous avez donc osé entreprendre une série de concerts, et à Berlin
+encore! une ville, non pas glaciale (un bloc de glace est beau, cela
+rayonne, cela a du caractère), mais une ville _qui dégèle_, froide,
+humide. Et puis des luthériens!... des gens qui ne rient jamais, des
+blonds sans être doux... Voyez comme je divague, j'ai été blond et je ne
+suis pas doux... Riez, je vous le permets, tout m'est égal.
+
+Votre programme était fort beau: vous m'avez fait l'injure de supposer
+que rien autre que le sort de mes deux morceaux ne pouvait m'intéresser
+dans le récit que vous m'avez fait des suites de ce concert. Vous ne
+m'avez parlé ni de votre Ouverture ni des morceaux de Liszt; vous m'avez
+calomnié. Mais je vous pardonne. Encore une fois, tout m'est égal,
+excepté que l'on m'attribue la musique des chefs de l'école parisienne.
+Ce n'est pas la première fois (comme vous le pensez) que les Berlinois
+ont subi mon ouverture de _Cellini_; je la leur fis avaler deux fois, il
+y a quinze ou seize ans, à mes concerts du théâtre. Je me rappelle même
+que notre ami Schlesinger, après la seconde audition, vint tout étonné
+me demander _si cela était beau..._ Comme je ne voulais pas le tromper,
+je lui répondis que _oui_. Mais il ne me crut pas. Les critiques
+luthériens n'ont pas trop éreinté, dites-vous, _le Pâtre breton_. Ce
+sont des gens honnêtes, après tout, et en entendant l'accord de _mi_
+[bémol]:
+
+[image: notation musicale]
+
+ils sont franchement convenus que cet accord, bien qu'écrit par moi,
+n'était pas devenu faux. Notre maniaque de la _Revue des Deux Mondes_
+n'est pas de cette probité-là[98], et quand on lui fait entendre un
+accord de _mi_ [bémol] sorti de ma plume, il déclare l'accord intolérable.
+
+Baisez la main, de ma part, je vous prie, à mademoiselle Milde quand
+vous la verrez, et remerciez-la de son courage à chanter l'accord de
+_mi_ [bémol] quand même.
+
+Les parties d'orchestre et de choeur de l'_Impériale_ sont à vos ordres,
+et je vous les enverrai quand vous le désirerez; seulement je n'ai pas
+la traduction allemande du texte de cette cantate, et je ne suppose pas
+qu'on puisse faire chanter du français par des choristes allemands.
+Comment tournerez-vous cette difficulté? Répondez-moi à ce sujet; après
+quoi, je ferai ce que vous voudrez et je vous donnerai quelques
+indications pour l'exécution du morceau.
+
+Je fais des voeux pour la prospérité de votre pieuse entreprise; mais,
+entre nous, je tremble qu'elle ne vous coûte de l'argent; à moins que
+votre orchestre ne soit d'un bon marché extrême. Ici, une pareille
+crainte serait déraisonnable: il n'y a rien à craindre, _on est sûr_ de
+ne pas faire les frais.
+
+Il faut que je vous dise que Brandus vient de faire une espèce de
+nouvelle édition de _Roméo et Juliette_, grande partition et parties
+séparées, contenant une foule de corrections et quelques petits
+changements de détail assez importants. C'est d'après ces corrections
+qu'a été rédigée la partition de piano et chant, avec double texte
+allemand et français, qu'on va publier prochainement à Leipzig. Si
+jamais vous aviez envie d'exécuter quelque fragment de _Roméo et
+Juliette_ à vos concerts, ne le faites pas sans me prévenir; je vous
+indiquerai les morceaux où il y a des changements.
+
+Vous me demandez ce que je fais. J'achève _les Troyens_. Depuis quinze
+jours, il m'a été impossible d'y travailler. J'en suis à la catastrophe
+finale; Énée est parti, Didon l'ignore encore, elle va l'apprendre, elle
+pressent le départ...
+
+ Quis fallere possit amantem?
+
+Ces angoisses de coeur à exprimer, ces cris de douleur à noter,
+m'épouvantent... comment vais-je m'en tirer? Je suis surtout inquiet sur
+l'accentuation de ce passage dit par Anna et Narbal au milieu de la
+cérémonie religieuse de prêtres de Pluton:
+
+ S'il faut enfin qu'Énée aborde en Italie,
+ Qu'il y trouve un obscur trépas!
+ Que le peuple latin à l'Ombrien s'allie,
+ Pour arrêter ses pas!
+ Percé d'un trait vulgaire en la mêlée ardente,
+ Qu'il reste abandonné sur l'arène sanglante
+ Pour servir de pâture aux dévorants oiseaux!
+ Entendez-vous, Hécate, Érèbe, et toi, Chaos?
+
+Est-ce une imprécation violente? est-ce de la fureur concentrée,
+sourde?... Si cette pauvre Rachel n'était pas morte, je serais allé le
+lui demander. Vous pensez, sans doute, que j'ai bien de la bonté de me
+préoccuper ainsi de la vérité d'expression, et que ce sera toujours
+assez _vrai_ pour le public. Oui, mais pour nous?... Enfin, je trouverai
+peut-être.
+
+Vous ne sauriez, mon cher Bulow, vous faire une idée juste du flux et du
+reflux de sentiments contraires dont j'ai le coeur agité depuis que je
+travaille à cet ouvrage. Tantôt c'est une passion, une joie, une
+tendresse dignes d'un artiste de vingt ans. Puis c'est un dégoût, une
+froideur, une répulsion pour mon travail, qui m'épouvantent. Je ne doute
+jamais: je crois et je ne crois plus, puis je recrois... et, en dernière
+analyse, je continue à rouler mon rocher... Encore un grand effort, et
+nous arriverons au sommet de la montagne, l'un portant l'autre.
+
+Ce qu'il y aurait de fatal en ce moment pour le Sysiphe, ce serait un
+accès de découragement venu du dehors; mais personne ne peut me
+décourager, personne n'entend rien de ma partition, aucun
+refroidissement ne me viendra par suite des impressions d'autrui. Vous
+même, vous seriez ici, que je ne vous montrerais rien. J'ai trop peur
+d'avoir peur.
+
+J'ai ajouté une fin au drame, fin bien plus grandiose et plus concluante
+que celle dont je m'étais contenté jusqu'à présent. Le spectateur verra
+ainsi la tâche d'Énée accomplie, et Clio s'écrie à la dernière scène,
+pendant que le Capitole romain rayonne à l'horizon:
+
+ Fuit Troja!... Stat Roma!
+
+Il y a là, en outre, une grande pompe musicale, dont il serait trop long
+de vous expliquer le sujet.
+
+Voyez avec quelle naïveté je me laisse aller à vous parler de tout cela.
+Voilà ce que c'est que de m'écrire des lettres comme celle que je viens
+de recevoir de vous. Il ne faut pas porter une vive lumière aux yeux
+d'un homme enrhumé, si l'on ne veut pas le faire éternuer pendant une
+demi-heure.
+
+Mais voilà mes éternuements finis. Adieu; écrivez-moi souvent, je
+m'engage à vous répondre en style de notaire et fort laconiquement. Je
+ne suis pas féroce...
+
+_P.-S._--Gounod vient de faire un joli petit opéra-bouffe, _le Médecin
+malgré lui_. Voyez mon feuilleton qui paraîtra vendredi ou samedi
+prochain.
+
+
+
+
+XCII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 24 janvier [1859].
+
+ Cher ami,
+
+La poste des Indes part le 10 et le 26 de chaque mois; je t'écris donc
+un peu plus tôt ma seconde lettre pour qu'elle puisse te parvenir en
+même temps que ma première. Il s'est passé de terribles choses depuis le
+10 de ce mois. Tu le sais peut-être déjà, une troupe d'effroyables
+bandits est venue entourer la voiture de l'empereur au moment où il se
+rendait avec l'impératrice à la représentation au bénéfice de Massol à
+l'Opéra. Ces monstres ont jeté des bombes fulminantes dont l'explosion a
+tué un grand nombre de personnes et de chevaux, criblé la voiture de
+l'empereur, etc., etc. Par le plus grand des bonheurs, l'empereur n'a
+pas été atteint; la charmante impératrice n'a pas même perdu un instant
+son sang-froid. Ils ont été admirables de courage et de présence
+d'esprit tous les deux, au milieu de cette scène de carnage à la porte
+de l'Opéra. Toute l'Europe, tu le penses, est en émoi d'un pareil
+événement.
+
+J'ai vu madame Lawsson en lui portant une loge pour l'Opéra-Comique.
+Morel m'a écrit que M. Lecourt était à Paris; mais ce dernier n'est pas
+venu me voir, et j'en suis à me demander pourquoi. Cet excellent Morel
+n'a voulu accepter que la moitié de ce que je lui avais envoyé pour tes
+frais de séjour chez lui et m'a renvoyé le reste.
+
+J'ai été encore bien malade et au lit ce mois-ci; me voilà de nouveau
+sur pied et je reprends le travail interrompu de ma partition.
+Avant-hier, j'ai fait une lecture de mon poème des _Troyens_ chez notre
+confrère de l'Institut M. Hittorf. Il y avait une grande réunion de
+peintres, statuaires, architectes de l'Institut; M. Blanche, secrétaire
+du ministre d'État; M. de Mercey, directeur des beaux-arts, etc., etc.
+J'ai eu un véritable succès; on a trouvé cela grand et beau, on m'a
+interrompu plusieurs fois par des applaudissements. Enfin, cela m'a
+rendu un peu de courage pour achever mon immense partition.
+
+Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher Louis; ma soeur m'écrit de
+temps en temps de charmantes lettres; mon oncle est à Cannes dans le
+Midi, où il se chauffe au soleil pendant que nous grelottons à Paris.
+J'ai reçu, il y a quelques jours, une longue lettre de M. de Bulow, l'un
+des gendres de Liszt, celui qui a épousé mademoiselle Cosima. Il
+m'apprend qu'il a donné sous sa direction un concert à Berlin et qu'il y
+a fait exécuter avec grand succès mon ouverture de _Cellini_ et le petit
+morceau de chant: _le Jeune Pâtre breton_. Ce jeune homme est l'un des
+plus fervents disciples de cette école insensée qu'on appelle en
+Allemagne l'école de l'_avenir_. Ils n'en démordent pas et veulent
+absolument que je sois leur chef et leur porte-drapeau. Je ne dis rien,
+je n'écris rien, je ne puis que les laisser faire; les gens de bon sens
+sauront voir ce qu'il y a de vrai.
+
+
+
+
+XCIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 9 février 1858.
+
+ Cher Louis,
+
+Le courrier des Indes part demain et j'ai tout juste aujourd'hui
+quelques instants pour causer un peu avec toi. Je suis bien impatient de
+recevoir de tes nouvelles! Comment auras-tu fait cette longue traversée?
+comment te portes-tu? comment te trouves-tu à bord? n'oublie aucun de
+ces détails. Ici, on ne va pas bien. Je suis, moi, assez passablement
+remis en ce moment; mais ma femme est presque toujours au lit et fort
+souffrante, et se tourmentant beaucoup.
+
+J'ai aussi une triste nouvelle à t'annoncer; le pauvre M. Lawsson est
+mort ces jours-ci. Il s'est éteint sans agonie, sans souffrance, comme
+une lampe qui n'a plus d'huile. Mon oncle est toujours à Cannes en
+Provence.
+
+Je travaille tant que je peux pour finir ma partition et j'avance peu à
+peu. J'en suis à cette heure au dernier monologue de Didon: «Je vais
+mourir dans ma douleur immense submergée.»
+
+Je suis plus content de ce que je viens d'écrire que de tout ce que j'ai
+fait auparavant. Je crois que ces terribles scènes du cinquième acte
+seront en musique d'une vérité déchirante.
+
+Mais j'ai encore modifié cet acte. J'y ai fait une large coupure et j'y
+ai ajouté un morceau de caractère, destiné à contraster avec le style
+épique et passionné du reste. C'est une chanson de matelot; je pensais à
+toi, cher Louis, en l'écrivant et je t'en envoie les paroles. Il fait
+nuit, on voit les vaisseaux troyens dans le port: Hylas, jeune matelot
+phrygien, chante, en se balançant au haut du mât d'un navire.
+
+ Vallon sonore
+ Où, dès l'aurore,
+ Je m'en allais chantant, hélas!
+ Sous tes grands bois chantera-t-il encore
+ Le pauvre Hylas?
+ Berce mollement sur ton sein sublime,
+ O puissante mer, l'enfant de Dindyme!
+
+ Fraîche ramée
+ Retraite aimée,
+ Contre les feux du jour, hélas!
+ Quand rendras-tu ton ombre parfumée
+ Au pauvre Hylas?
+ Berce mollement sur ton sein sublime,
+ O puissante mer, l'enfant de Dindyme!
+
+ Humble chaumière,
+ Où de ma mère,
+ Je reçus les adieux, hélas!
+ Reverra-t-il ton heureuse misère
+ Le pauvre Hylas?
+ Berce mollement sur ton sein sublime,
+ O puissante mer, l'enfant... (_Il s'endort_).
+
+Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher ami. Je suis allé au bal des
+Tuileries mercredi dernier; mais il y avait une telle foule, qu'il n'y
+avait pas moyen même d'apercevoir l'empereur ni l'impératrice, et je
+suis revenu à onze heures, trop heureux de n'avoir pas été étouffé et
+d'avoir retrouvé mon paletot. Je ne puis te donner des nouvelles
+d'Alexis[99], je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Adieu, cher enfant;
+j'ai un long et filandreux article à faire, il faut que je me résigne à
+y travailler.
+
+Jules B*** est revenu avant-hier d'une tournée dans les provinces. Il
+est maintenant fixé à Paris avec une pauvre petite position, qui le fait
+terriblement travailler et lui donne à peine de quoi vivre. Un garçon
+d'une pareille intelligence et de tant d'esprit!... voilà la vie.
+
+Adieu. Je t'embrasse de tout mon coeur, cher Indien, reviens-moi vite
+bien portant, bien savant, bien en argent, et tout ira merveilleusement.
+
+
+
+
+XCIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 5 mai 1858.
+
+ Cher Louis,
+
+Enfin, voilà une lettre de toi! je commençais à être inquiet. Voilà de
+bien bonnes nouvelles; tu es bien portant, content de toi et de ton
+entourage... Mais tu me fais craindre une plus longue absence... Si vous
+allez en Chine, ma lettre te parviendra-t-elle? je t'écris à tout
+hasard. J'ai été et je suis encore malade; j'ai eu la grippe et d'autres
+maux encore. Dimanche dernier, j'avais à diriger au Conservatoire le
+concert de Litolff, un de mes amis d'Allemagne. Nous avions un orchestre
+modèle, le premier peut-être qu'on puisse entendre en Europe. Litolff
+m'avait demandé deux morceaux de ma composition: la Captive et la Fête
+de _Roméo et Juliette_. J'ai eu un succès prodigieux, fracassant; que
+n'étais-tu là! C'était un véritable tremblement de salle.
+
+Le lendemain, lundi, je suis allé à la réception des Tuileries.
+L'empereur m'a vu, m'a abordé et m'a demandé des nouvelles de mon opéra;
+je n'ai pas manqué de le prier de prendre connaissance du poème, et il
+m'a répondu que cela l'intéresserait beaucoup, que je devrais lui
+demander une audience pour cela. Elle sera pour la semaine prochaine.
+J'ai bien des choses à dire à l'empereur; Dieu veuille que je n'oublie
+pas les plus essentielles!
+
+Les chances paraissent peu favorables pour faire monter mes _Troyens_ à
+l'Opéra. Il est question d'y donner l'an prochain un grand ouvrage d'un
+_amateur_, le prince Poniatowski!!!!!
+
+Nous avons eu ici dernièrement des craintes très vives sur une guerre
+entre la France et l'Angleterre. Heureusement ces craintes sont tout à
+fait dissipées.
+
+J'avais envoyé un billet à Alexis pour le concert de dimanche dernier;
+je sais qu'il y était, mais je n'ai pas pu le voir.
+
+Adieu, cher enfant, cher Louis, cher lieutenant! continue à marcher
+sérieusement à ton but et tu l'atteindras. Je t'embrasse avec une
+affection qui semble s'accroître de jour en jour. Je te réembrasse.
+
+
+
+
+XCV.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 13 février 1859.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Ou en êtes-vous de vos répétitions? donnez-moi donc de vos nouvelles.
+J'ai vu deux fois dernièrement M. de Rémusat, qui ne m'a rien appris de
+précis au sujet de votre opéra. Ici, rien de nouveau; à l'heure qu'il
+est, on refait encore certaines scènes de l'_Herculanum_ de David. On
+nous annonce pour la fin du mois le Faust de Gounod, dont je crois qu'il
+faut bien augurer. On en dit beaucoup de bien.
+
+Louis va arriver dans un mois, j'espère; soyez assez bon pour lui
+remettre la lettre ci-jointe. Je compte le retrouver tout à fait
+sérieux, et décidé à travailler vaillamment pour son examen. J'ai été
+bien malade il y a six semaines; je commence à me remettre, grâce aux
+soins du fameux docteur Noir, le sauveur de notre ami Sax. Vous savez
+que Sax avait un cancer mélanique à la lèvre supérieure; il était
+condamné par toute la faculté de Paris. Et le voilà radicalement guéri;
+son affreux bubon de la lèvre est tombé, il n'y paraît plus. Jeudi
+prochain, les amis de Sax, en très grand nombre, donneront au docteur
+Vriès (c'est son nom) un dîner à l'hôtel du Louvre, qui promet d'être
+fort gai et même musical.
+
+_Les Troyens_ sont toujours là, attendant que le théâtre de l'Opéra
+devienne praticable. Après David, nous aurons le prince Poniatowski;
+après le prince, nous aurons le duc de Gotha, et, en attendant le duc,
+on traduira la _Sémiramide_ de Rossini.
+
+
+
+
+XCVI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 18 mars 1859.
+
+Je n'ose vous engager à faire le voyage de Paris pour faire soigner vos
+yeux; les cures du docteur Vriès dans cette spécialité ne me sont pas
+connues; il est en outre en ce moment et il sera de plus en plus
+inabordable; il faut faire queue chez lui pendant quatre ou cinq heures
+sans être sûr de pouvoir lui parler, et il vous demandera plusieurs mois
+pour suivre son traitement. Quant à moi, je suis depuis plus de dix
+jours repris de mes infernales coliques qui ne me quittent pas une heure
+sur vingt-quatre. Rien n'y fait.
+
+Je me force pourtant à vaincre ma faiblesse, pour organiser un concert
+spirituel à l'Opéra-Comique le samedi saint. Il faut gagner de l'argent,
+et, ce jour-là, je suis à peu près sûr de remplir la salle. Ce pauvre
+Louis, qui n'a jamais rien entendu de moi, sera cette fois au moins à
+Paris. Je commence à m'étonner du retard de l'arrivée de son navire.
+Mille amitiés à Lecourt. J'ai un nouveau patron pour mon opéra, un
+prôneur très chaud; c'est M. Véron, qui a voulu entendre dernièrement
+une lecture du poème et qui en dit partout de magnifiques choses. Il
+déclare le cinquième acte un chef-d'oeuvre, en ajoutant que, s'il était
+directeur, il dépenserait cent cinquante mille francs pour monter cela.
+
+Il est vrai que les paroles ne l'engagent à rien; mais elles font
+sensation parmi les gens de l'Opéra. Peu à peu, seront-ils forcés de
+venir vers la montagne?... en tout cas la montagne s'obstine à ne pas
+aller à eux. Je n'ai jamais parlé de mon ouvrage à Royer et je ne lui en
+parlerai jamais.
+
+Pauvre ami, je vous plains d'être ainsi harcelé par vos chanteurs.
+Adieu.
+
+ Patience et longueur de temps
+ Font plus que force ni que rage.
+
+Embrassez Louis pour moi trente ou quarante fois.
+
+
+
+
+XCVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Mardi matin, 19 juillet 1859.
+
+Merci, mon cher Morel, de votre bonne nouvelle[100]. J'étais horriblement
+inquiet et n'osais vous communiquer mes inquiétudes, persuadé
+d'ailleurs que vous m'écririez aussitôt que la moindre nouvelle vous
+serait parvenue. Veuillez donner à Louis la lettre ci-jointe. Je pense
+qu'il y aura moyen pour lui de se faire payer de la maison Acquarone
+avant de quitter Marseille. Lecourt, dans une de ses lettres, m'assurait
+que les appointements de l'équipage d'un navire étaient payés avant
+tout. J'ai été bien malade encore ces jours derniers; mais je crois que
+l'anxiété y était pour beaucoup. Je ne vous dirai pas combien j'aime
+Louis; car vous le savez et vous l'aimez vous-même, et cette affection
+que vous lui portez a redoublé la mienne pour vous. Enfin, le voilà!
+j'attends un mot de lui; mais j'attends tranquillement à cette heure. La
+saison de Bade n'est pas raccommodée par la paix. Bénazet ne sait pas
+encore si le festival pourra avoir lieu.
+
+Adieu, adieu; je vous serre la main, je suis bien joyeux.
+
+
+
+
+XCVIII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Vendredi soir, 23 septembre 1859.
+
+Il est onze heures et quart du soir, on m'apporte ta lettre et j'y
+réponds tout de suite. Oui, cher ami, j'aurais dû t'écrire tout ces
+jours-ci, mais pardonne-moi, j'ai tant souffert... Je suis allé passer
+deux jours à Courtavenel, chez madame Viardot, où je me suis trouvé
+horriblement malade; on ne voulait pas me laisser repartir. Mais l'ennui
+de voir toute cette charmante famille s'occuper de moi, de chagriner de
+tels amis a été plus fort. En arrivant à Paris, je n'ai fait que monter
+à la maison: je suis reparti immédiatement pour Saint-Germain, où
+Marie[101] m'attendait chez M. de la Roche. Le lendemain, je suis revenu
+seul, toujours torturé et préoccupé de quatre ou cinq corrections que
+j'avais en tête de faire dans le deuxième acte de ma partition des
+_Troyens_. J'ai travaillé à cela tout le reste du jour, jusqu'à onze
+heures. Le lendemain, Rocquemont est venu m'apporter le travail que je
+lui avais donné à faire pour la partition d'_Orphée_; comme on attend le
+premier acte de cet ouvrage au Théâtre-Lyrique, j'ai dû me mettre à
+l'ouvrage encore sans désemparer, pour en corriger les fautes de copie.
+Puis sont revenues mes crises de larmes, mes convulsions de coeur... Et
+je ne pouvais t'écrire que des non-sens ou des choses qui t'eussent
+horriblement attristé. Ce soir, je suis un peu mieux. J'ai fini de
+mettre en ordre le premier acte d'_Orphée_; Carvalho viendra le chercher
+demain matin. Il (Carvalho) est enthousiasmé de mon poème des _Troyens_,
+que je lui ai prêté. Il voudrait les monter à son théâtre; mais comment
+faire? il n'y a point de ténor pour Énée... Madame Viardot me propose de
+jouer à elle seule les deux rôles successivement; la Cassandre des deux
+premiers actes deviendrait ainsi la Didon des trois derniers. Le public,
+je le crois, supporterait cette excentricité, qui n'est pas d'ailleurs
+sans précédent. Et mes deux rôles seraient joués d'une façon héroïque
+par cette grande artiste.
+
+Ce serait pour l'année prochaine et dans un nouveau théâtre qu'on va
+construire sur la place du Châtelet, sur le bord de la Seine. Attendons.
+Cependant on parle beaucoup de divers côtés aux gens de l'Opéra. Mon
+article leur a démoli leur _Roméo et Juliette_[102], cela ne fait pas
+d'argent, on en a déjà interrompu les représentations.
+
+Il faut voir venir et prendre patience. Madame Viardot, qui est aussi
+une grande pianiste, a étudié mes deux premiers actes pendant que
+j'étais chez elle. «Quel bonheur, me disait-elle, que cela soit si beau!
+Oh! si je pouvais tout de suite jouer Cassandre au lieu d'Orphée!»
+Patience pour toi, mon très-cher Louis; prends aussi patience pour moi.
+J'ai des amis, j'ai des coeurs dévoués... Mais je te vois dans des
+dispositions d'exaltation fâcheuse, tu as besoin de calme et de
+tranquillité d'esprit pour travailler avec fruit. Je t'en prie, songe à
+ta carrière avant tout et ne t'inquiète pas de moi. Nous avons parlé de
+toi longtemps, l'autre jour, à Courtavenel, où l'on sait combien nous
+nous aimons.
+
+Je n'ai pas vu les petits articles dont tu me parles; mais cela
+m'importe peu. Je n'ai pas eu signe de vie d'Alexis. Au nom de Dieu, ne
+t'inquiète pas quand mes lettres sont en retard; tu sais à peine dans
+quel tourbillon de douleurs et d'anxiétés je passe ma vie.
+
+Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Je t'aime comme tu
+m'aimes; que veux-tu de plus?
+
+
+
+
+XCIX.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+17 juin 1860.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je viens de recevoir votre charmante lettre et le billet qu'elle
+contenait. Merci de toutes les choses amicales que vous me dites. Je
+suis bien heureux d'apprendre que votre intérieur se soit animé par la
+présence de votre neveu, et je serais charmé que l'occasion se présentât
+pour Louis de faire la connaissance de cet aimable garçon. Louis est en
+ce moment au Havre sur le point de subir son second examen; le premier a
+été passé avec succès. S'il en est de même du second, Louis sera
+capitaine au long cours en quête d'un navire. Je ne sais vers quel port
+il compte diriger alors ses recherches.
+
+J'ai dîné dernièrement avec d'Ortigue chez cet excellent Rémusat, et
+nous y avons bu à votre santé et à celle de Lecourt. On y a exécuté
+après dîner un trio et un autre morceau de Rémusat, qui sont parbleu
+très bien. Je ne savais pas même que Rémusat jouât du violon. Ah ça!
+l'air de Marseille est donc essentiellement musical?
+
+
+
+
+C.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 21 novembre 1860.
+
+ Cher ami,
+
+Je t'envoie ci-inclus un billet de cent francs dont tu m'acseras
+réception. Je suis bien heureux de savoir que tu vas mieux; tes maux
+d'estomac m'inquiétaient. Il me semble aussi que ma maladie s'use, et,
+depuis que je ne fais plus de remèdes, je me sens beaucoup plus fort.
+J'ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a
+contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les
+morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec
+empressement; chacun veut passer le premier. Quelquefois j'en commence
+un avant que l'autre soit fini. A l'heure qu'il est, j'en ai écrit
+quatre, et il m'en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j'ai pu
+réduire les cinq actes de Shakspeare en un seul acte d'Opéra-Comique. Je
+n'ai pris qu'une donnée de la pièce; tout le reste est de mon invention.
+Il s'agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui
+s'entre-détestent), qu'ils sont chacun amoureux l'un de l'autre et de
+leur inspirer par là l'un pour l'autre un véritable amour. C'est d'un
+excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon
+invention et des charges musicales qu'il serait trop long de
+t'expliquer.
+
+Si tu veux rire, lis samedi prochain (c'est-à-dire dimanche) mon grand
+article que je viens d'envoyer au _Journal des Débats_. Il y a là des
+calembredaines à défrayer trois feuilletons.
+
+Adieu, cher ami; quand tu voudras que je parle à M. Béhic, tu me le
+diras et en outre tu m'indiqueras ce qu'il faut lui demander.
+
+
+
+
+CI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 2 janvier 1861.
+
+ Cher ami,
+
+Tu m'as laissé bien longtemps sans me donner de tes nouvelles...
+qu'importe que ce fût à mon tour de t'écrire! Dois-tu regarder à cela?
+J'ai été tourmenté de cent manières. J'ai eu une sorte d'érésipèle à la
+joue gauche qui m'a fait beaucoup souffrir et dont il me reste une
+inflammation de la paupière. J'ai eu des montagnes d'épreuves à corriger
+pour _les Troyens_, et je n'ai pas pu trouver un instant pour continuer
+ma partition de _Béatrice_. Quand ta lettre est arrivée, j'allais écrire
+à Morel pour savoir depuis quand et pour quel pays tu étais parti. Hier,
+je suis allé aux Tuileries pour me montrer à l'empereur, qui se soucie
+aussi peu de moi que de mes ouvrages. Je ne sais pas comment sera pour
+la musique le nouveau ministre d'État[103]; nous allons voir. Il se
+passe en ce moment des choses si étranges dans notre monde de l'art! On
+ne peut pas sortir à l'Opéra des études du _Tannhäuser_ de Wagner; on
+vient de donner à l'Opéra-Comique un ouvrage en trois actes d'Offenbach
+(encore un Allemand) que protège M. de Morny. Lis mon feuilleton qui
+paraîtra demain sur cette horreur.
+
+Tu as ri de l'histoire des cantatrices chinoises, dans le dernier; mais
+tu ne sais pas que je pensais en t'écrivant à une de tes connaissances,
+mademoiselle X***, qui, dans un concert, a égorgé des cavatines de la
+façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi! J'étais
+furieux. Et, comme elle tournait autour de moi, après son _exécution_,
+pour me soutirer un compliment, j'étais bien décidé, si elle m'eût fait
+une question, à lui répondre: «Mademoiselle, c'est horrible! et vous
+devriez vous cacher!» Elle va être furieuse de n'être pas nommée dans
+mon compte rendu. Tu ne me dis pas quel est ton titre maintenant, quels
+sont en somme tes appointements. Je ne sais à cet égard rien de positif.
+Et quand reprends-tu la mer?
+
+Le Théâtre-Lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer ses
+artistes.
+
+Bénazet est ici; il m'a engagé pour Bade. Je lui ai promis mon opéra en
+un acte pour son nouveau théâtre qu'on bâtit à Bade.
+
+Voilà toutes mes nouvelles. Adieu, cher ami; je t'embrasse, nous
+t'embrassons de tout notre coeur.
+
+
+
+
+CII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 14 février 1861.
+
+ Cher ami,
+
+Je te remercie de ta lettre que j'espérais chaque jour. Je te vois
+pourtant encore dans un état d'esprit qui me tourmente; je ne sais pas
+quels rêves tu as caressés qui te rendent pénible ta position actuelle;
+tout ce que je puis te dire, c'est qu'à ton âge j'étais fort loin d'être
+aussi bien traité du sort que tu l'es.
+
+Bien plus; je n'avais pas espéré quand tu as été reçu capitaine que tu
+aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir
+est toute naturelle, mais exagérée. Il faut te le dire et te le redire.
+Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un
+homme que dix ans d'efforts fiévreux.
+
+Que puis-je te dire pour te faire prendre patience? tu te tourmentes
+pour des niaiseries, et tu as une matrimoniomanie qui me ferait rire, si
+ce n'était pas triste de te voir aspirer avec tant d'âpreté à la chaîne
+la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du
+ménage, qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et aussi de
+plus exaspérant. Tu as, à vingt-six ans, 1,800 francs d'appointements et
+la perspective d'un avancement peut-être rapide. Moi, quand j'ai épousé
+ta mère, j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs, que mon ami
+Gounet m'avait prêtés, et le reste de ma pension du prix de Rome qui ne
+devait durer que dix-huit mois. Après cela, rien, qu'une dette de ta
+mère, à peu près 14,000 francs (que j'ai payés peu à peu); et je devais
+envoyer de temps en temps de l'argent à sa mère, qui habitait
+l'Angleterre; et j'étais brouillé avec ma famille, qui ne voulait plus
+entendre parler de moi; et j'avais, au milieu de tous ces embarras, à
+faire ma première trouée dans le monde musical. Compare un peu ce que
+j'ai dû souffrir alors avec ce qui te mécontente si fort aujourd'hui.
+
+Encore à présent, crois-tu que ce soit gai, d'être forcé, contraint, de
+rester à cette infernale chaîne du feuilleton qui se rattache à tous les
+intérêts de mon existence? Je suis si malade que la plume à tout instant
+me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner
+mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de
+drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur. Et j'ai la tête
+pleine de projets, de travaux, que je ne puis exécuter à cause de cet
+esclavage! Tu te portes bien, et moi, je me tords du matin au soir dans
+des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède.
+
+Depuis un mois je n'ai pu trouver un seul jour pour travailler à ma
+partition de _Béatrice_. Heureusement, j'ai du temps pour l'achever. Je
+suis allé lire la pièce à M. Bénazet, qui s'en est montré enchanté. Cet
+opéra sera donc joué à Bade sur le nouveau théâtre; et le sort des
+_Troyens_ est toujours incertain. J'ai eu une longue conférence, il y a
+huit jours, avec le ministre d'État à ce sujet; je lui ai raconté toutes
+les vilenies dont j'avais été victime. Il m'a demandé à connaître mon
+poème; je le lui ai porté le lendemain, et depuis lors je n'ai pas de
+nouvelles. L'opinion publique s'indigne de plus en plus de me voir
+laissé en dehors de l'Opéra quand la protection de l'ambassadrice
+d'Autriche y a fait entrer si aisément Wagner.
+
+En attendant, la gravure de ma partition se poursuit tout doucement;
+elle ne sera probablement pas terminée avant trois mois. Je ne sais si
+je t'ai dit que je venais de faire un double choeur pour deux peuples,
+chacun chantant dans sa langue. C'est pour les orphéonistes français qui
+vont au mois de juin faire une seconde visite aux orphéonistes de
+Londres; les Anglais chanteront en anglais et les Français en français.
+On étudie déjà ici le choeur français et tous ces jeunes gens sont dans
+un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer
+jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de cristal par
+huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas
+d'argent à dépenser en parties de plaisir.
+
+La Société des concerts du Conservatoire va me demander un fragment de
+_la Damnation de Faust_ pour une de ses prochaines séances, on m'en a
+prévenu. Comme cela ne lui coûtera rien, cela se fera.
+
+Voilà où j'en suis. Marie te remercie de ton bon souvenir; elle est
+aussi toujours malade.
+
+Je ne reçois pas plus que toi de nouvelles de là-bas. Chacun pour soi et
+Dieu pour personne! voilà le vrai proverbe. Tu as au moins, toi, un
+père, ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le
+croire, mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et
+devenir plus clairvoyant.
+
+
+
+
+CIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 21 février [1862].
+
+ Cher ami,
+
+Tu me dis qu'il est inutile de t'écrire à Marseille avant la fin de
+mars; puis tu me pries à la fin de ta lettre de t'écrire encore... Si tu
+ne _bats_ pas un peu la campagne, tu as du moins l'air de la
+_maltraiter_.
+
+Eh bien, voilà, je t'écris; je viens de me lever, il est trois heures de
+l'après-midi. Je ne puis travailler, que puis-je faire de mieux que de
+causer avec toi? Je ne sais ce que tu veux dire avec ton cauchemar de
+l'_abordage_; nous ne sommes pas en temps de guerre. Je n'ai pas entendu
+parler de l'aventure du père Archange.
+
+Scribe est mort hier dans sa voiture. On a arrêté Mirès pour quelques
+menus millions. M. Richemont, un receveur compromis là dedans, s'est
+pendu hier. Murger est mort, Eugène Guinot est mort, Chélard est mort à
+Weimar. Cela va bien.
+
+Les professeurs de chiffres (musique en chiffres) m'ont provoqué
+dernièrement; tu as vu dans mon article du 19, à quoi leur instance a
+abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la
+tête. Fais lire cela à Morel, qui fut insulté par eux il y a quelques
+années.
+
+Que tu es donc provincial et enfant de t'étonner que les journaux ne
+parlent pas de moi! Hé! que veux-tu qu'ils en disent? Crois-tu que le
+monde se préoccupe de ce que je fais?
+
+Le duo pour les deux peuples est fait; on l'étudie à Paris et à Londres.
+Wagner fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et
+l'orchestre et le choeur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette
+musique du _Tannhäuser_. La dernière répétition générale a été, dit-on,
+atroce et n'a fini qu'à une heure du matin. Il faut pourtant qu'on en
+vienne à bout. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. Je
+ne ferai pas l'article sur le _Tannhäuser_, j'ai prié d'Ortigue de s'en
+charger. Cela vaut mieux sous tous les rapports et cela les
+désappointera davantage. Jamais je n'eus tant de moulins à vent à
+combattre que cette année; je suis entouré de fous de toute espèce. Il y
+a des instants où la colère me suffoque.
+
+Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher; si je ne puis pas, je
+reviendrai me coucher.
+
+
+
+
+CIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, mardi matin 5 mars [1862].
+
+ Cher ami,
+
+J'ai vu hier le général Mellinet: il va écrire pour toi à l'amiral de La
+Roncière, je lui remettrai demain une note qu'il m'a demandée à ce
+sujet.
+
+On est très ému dans notre monde musical du scandale que va produire la
+représentation du _Tannhäuser_; je ne vois que des gens furieux; le
+ministre est sorti l'autre jour de la répétition dans un état de
+colère!... L'empereur n'est pas content; et pourtant il y a quelques
+enthousiastes de bonne foi, même parmi les Français. Wagner est
+évidemment fou. Il mourra comme Jullien est mort l'an dernier, d'un
+transport au cerveau. Liszt n'est pas venu, il ne sera pas à la première
+représentation; il semble pressentir une catastrophe. Il y a, pour cet
+opéra en trois actes, _160,000 francs_ de dépensés à l'heure qu'il est.
+Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela.
+
+Comme je te l'ai dit, je ne ferai pas l'article là-dessus, je le laisse
+faire par d'Ortigue. Je veux protester par mon silence, quitte à me
+prononcer plus tard si l'on m'y pousse. On parle vaguement des
+_Troyens_, dans le monde officiel; on va, dit-on, s'en occuper... Je ne
+sais rien de positif, nous allons voir.
+
+
+
+
+CV.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+14 mars 1861[104].
+
+Eh! oui, parbleu! à ce soir donc!
+
+Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le
+Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais
+style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration
+bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc
+qu'il y a un style en musique.
+
+Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement.
+
+ * * * * *
+
+Tâchez donc de ne jamais mieux jouer que la dernière fois; si vous
+continuez à faire des progrès, vous tomberez dans le puits de
+l'_Avenir_.
+
+La perfection suffit.
+
+
+
+
+CVI.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Mardi, 21 mars [1862].
+
+ Cher Louis,
+
+Je ne sais si ce billet te parviendra. Je te l'écris cependant pour te
+souhaiter un bon voyage et t'embrasser avant ton départ. Je profite d'un
+instant où je suis seul dans la chambre du jury. C'est pour moi une
+corvée abominable que cette session du jury. Ce matin, j'ai dû faire un
+tel effort pour me lever que les vomissements m'ont pris. En ce moment
+je vais mieux. La deuxième représentation du _Tannhäuser_ a été pire que
+la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à
+tout rompre, malgré la présence de l'empereur et de l'impératrice qui
+étaient dans leur loge. L'empereur s'amuse. En sortant, sur l'escalier,
+on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent,
+d'idiot. Si l'on continue, un de ces jours la représentation ne
+s'achèvera pas et tout sera dit. La presse est unanime pour
+l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé.
+
+
+
+
+CVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 18 avril 1861.
+
+ Cher Louis,
+
+Donne-moi de tes nouvelles, si tu peux m'écrire une lettre sans les
+coups de couteau que contenait ta dernière. Je suis plus malade
+aujourd'hui qu'à l'ordinaire; j'ai un feuilleton à faire que je n'ai pas
+la force de commencer. On m'a fait au Conservatoire une ovation rare
+après l'exécution des scènes de _Faust_. M. de Rémusat, qui y était, a
+dû écrire cela à Morel ou à Lecourt. On continue tout doucement les
+répétitions du _Freyschütz_ à l'Opéra. J'ai dîné chez l'empereur il y a
+huit ou dix jours; j'ai pu à peine échanger trois mots avec lui et je me
+suis ennuyé splendidement.
+
+
+
+
+CVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Vendredi, 4 mai [1862].
+
+ Cher ami,
+
+Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de tes nouvelles par Lecourt, que
+j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une
+audition de quelques scènes des _Troyens_ chez M. E. Bertin;
+grandissime succès, étonnement de tout le monde de l'opposition que je
+trouve à l'Opéra.
+
+Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État
+m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de
+l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut
+souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sûr que j'ai fait
+une grande oeuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a
+fait jusqu'à présent!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous
+les pieds de ces lourds animaux!
+
+Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?...
+
+Je ne puis que pâtir et me taire.
+
+Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me
+remettre à l'oeuvre pour _Béatrice et Bénédict_; il faut pourtant finir
+cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et
+tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce!
+
+Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+CIX.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 2 juin 1861.
+
+Je te vois très tourmenté; je ne puis rien te dire de rassurant. Alexis
+cherche à te trouver une place à Paris, et c'est précisément parce qu'il
+la cherche, qu'il ne la trouvera pas. Je suis aussi incapable que lui
+de changer ta position. C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te
+mettre dans des embarras dont personne au monde ne pourra t'aider à
+sortir. Je suis allé chez madame Lawsson; elle va mieux, elle était
+sortie. Les répétitions du _Freyschütz_ sont abandonnées. On m'a fait
+perdre un mois pour rien.
+
+Comme compensation on m'a demandé de monter l'_Alceste_, ainsi que
+j'avais monté _Orphée_ au Théâtre-Lyrique, en m'offrant les droits
+d'auteur complets; pour des raisons musicales qu'il serait trop long de
+t'expliquer, j'ai refusé. On croit dans ce monde-là que l'on pourrait
+faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la
+conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion
+était fausse.
+
+_Les Troyens_ sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et
+Gevaert à passer avant moi; en voilà pour deux ans. Gounod a passé sur
+le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont
+prêts ni l'un ni l'autre; et moi, je pourrais être mis en répétition
+demain. Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862.
+
+Mon obstination à refuser de monter _Alceste_ fait du bruit et contrarie
+beaucoup de gens.
+
+On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour
+insulter un chef-d'oeuvre de Gluck, et de monter _les Troyens_ tout de
+suite.
+
+Mais, comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas.
+Liszt vient de faire la conquête de l'empereur: il a joué à la cour la
+semaine dernière, et hier il a été nommé commandeur de la Légion
+d'honneur. Ah! quand on joue du piano!...
+
+Je n'ai pas encore fini ma partition de _Béatrice_; je puis si rarement
+y travailler. Pourtant cela avance peu à peu.
+
+
+
+
+CX.
+
+AU MÊME.
+
+
+[23 octobre 1861.]
+
+J'ai reçu tes deux lettres avec les détails que contenait la première
+sur ta prochaine position. Je la trouve plus avantageuse que je n'avais
+espéré. Avec 200 francs par mois, étant logé et nourri (car ton navire
+est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. Mais tu ne me
+dis pas quelle assurance tu as d'être deuxième lieutenant. _Je serai
+embarqué_, me dis-tu, _j'aurai_ tout. Qui donc a pu te dire quelque
+chose de positif à cet égard? tu me le laisses ignorer complétement.
+Tâche d'observer la diète quand tes maux d'estomac te tourmentent; il
+paraît que c'est le grand moyen de les conjurer. J'ai travaillé hier
+pendant sept heures à un petit ouvrage en un acte que j'ai entrepris; je
+ne sais si je t'en ai parlé. C'est très joli, mais très difficile à bien
+traiter. J'aurai encore longtemps à travailler au poème; il m'arrive si
+rarement de pouvoir y songer avec suite. Puis la musique aura son tour.
+Rien de nouveau pour _les Troyens_, sinon que le Théâtre-Lyrique
+approche de plus en plus de sa ruine, pendant que sa nouvelle salle
+s'élève. Je voudrais que la catastrophe fût déjà accomplie; on aurait
+une nouvelle administration moins malheureuse et moins maladroite que
+celle qui existe. Tu as donc entendu le finale de _la Vestale_? Tu me
+dis le duo, tu te trompes. La phrase citée dans ta lettre appartient au
+finale, à moins qu'on n'ait fait à Marseille un pot-pourri des deux.
+
+
+
+
+CXI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, lundi 28 octobre 1861.
+
+ Cher Louis,
+
+Si je ne savais pas quelle détestable influence le chagrin peut avoir
+sur les meilleurs caractères, je serais capable de te répondre de
+tristes vérités; tu m'as blessé au coeur et atrocement, et avec un
+sang-froid que dénote le choix de tes expressions. Mais je t'excuse et
+je t'embrasse; tu n'es pas, malgré tout, un mauvais fils. Quelqu'un qui
+lirait ta lettre sans rien savoir de notre position à tous les deux,
+croirait que je suis sans _affection réelle_ pour toi, que le monde dit
+_que tu n'es pas mon fils_; que j'aurais pu et que _je pourrais, si je
+voulais,_ te trouver une _meilleure position_, que j'ai tort de ne pas
+t'engager _à venir à Paris_ solliciter UNE PLACE, et à quitter celle que
+tu as; que je t'ai _humilié_ en te comparant à je ne sais quel héros de
+Béranger auquel tu fais allusion. Tiens, franchement et sans vouloir
+récriminer, tu as été trop loin... et j'éprouve une douleur qui ne
+m'était pas connue... De bonne foi, est-ce ma faute si je ne suis pas
+riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à
+Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?...
+Y a-t-il l'ombre de justice à me reprocher cela? Tu m'as écrit au milieu
+d'août à Bade; depuis lors, pas un mot; tu m'as laissé deux mois et demi
+sans savoir ce que tu étais devenu; Alexis n'en savait pas davantage. A
+présent tu m'écris avec des expressions d'ironie... Ah! pauvre cher
+Louis, ce n'est pas bien.
+
+Ne t'inquiète pas de ce que tu dois à ton tailleur; le billet sera payé
+quand on me le présentera. Si tu veux que je te débarrasse plus tôt de
+cette dette, envoie-moi l'adresse du tailleur et j'irai l'acquitter. Il
+est vrai que je te croyais plus jeune; ne vas-tu pas me faire un crime
+aussi de ne pas avoir la mémoire des dates? Est-ce que je sais quel âge
+avaient mon père, ma mère, mes soeurs, mon frère, quand ils sont morts;
+faut-il en conclure que je ne les aimais pas?... Ah! vraiment... mais
+j'ai l'air de me justifier. Oui, je le répète, le chagrin te fait
+délirer, et voilà pourquoi je ne puis que t'aimer et te plaindre
+davantage. Tu me parles de solliciter pour toi, mais qui? et pour
+obtenir quoi? Tu sais bien qu'il n'y a personne de plus maladroit que
+moi en sollicitations. Dis-moi clairement ce que je puis faire et je le
+ferai. Je n'ai pas reçu de lettre de Morel.
+
+Que pourrait-il me dire?
+
+Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la
+mienne.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur et j'attends de tes nouvelles par le
+prochain courrier.
+
+
+
+
+CXII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, dimanche soir, 2 mars 1862.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Soyez assez bon pour me donner des nouvelles de Louis. Est-il parti pour
+les Indes? Ce que j'avais prévu est arrivé: il ne m'a pas écrit une
+ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès
+longtemps deviné; mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants
+que j'aie jamais éprouvés. Je vous écris au travers d'un de ces
+abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à
+soutenir un peu ce malheureux X... qui vient de faire un fiasco, comme
+on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien.
+Comment soutenir ce qui n'a ni os ni muscles? Et pourtant il faut que je
+trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a
+pas l'ombre d'intérêt ni du bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh
+bien, il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras...
+_beaux. _ Paesiello en a écrit cent soixante-dix; mais quels opéras! et
+qu'en reste-t il?
+
+En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept dont trois sont
+belles, et encore!... Le bon Haydn seul a fait une grande quantité de
+_jolies_ choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefs-d'oeuvre. Mais
+Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut
+pas trancher du dieu.
+
+
+
+
+CXIII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Dimanche soir, 15 mars [1863].
+
+ Cher ami,
+
+Comment peux-tu, quand tu es en France (l'Algérie c'est la France), me
+laisser si longtemps sans nouvelles de toi? Enfin tout va bien. Excepté
+moi qui viens encore de passer trente heures à me tordre dans mon lit.
+Je t'écris avant de me recoucher, seul au coin de mon feu. Je n'ai de
+lettres de personne; ni mon oncle, ni mes nièces ne m'ont écrit depuis
+un temps fort long. Les événements de notre monde musical ne sont pas
+réjouissants. La chute de la _Reine de Sabba_ a effarouché le ministre,
+qui ne sait plus quel parti prendre; pour mettre à couvert sa
+responsabilité, il voudrait un opéra nouveau, d'un maître consacré par
+de nombreux succès à l'Opéra. Mais Meyerbeer ne veut pas, Halévy est
+mourant ou mort à cette heure (à Nice), Auber n'a rien fait. Le ministre
+n'ose pas encore se décider en ma faveur. En conséquence, on ne fait
+rien et on ne décide rien. Madame Charton-Demeur vient d'avoir un grand
+succès au Théâtre-Italien; il faut espérer qu'on aura le bon sens de
+l'engager à l'Opéra. Si on lui fait des propositions, elle demandera à
+débuter dans _les Troyens_. En attendant, nous répétons chez moi tous
+les mardis _Béatrice_, qui paraîtra au théâtre de Bade le 6 août...
+J'ai fini tout ce que j'avais à faire, et je me garderai bien de
+recommencer un autre ouvrage. Notre maison était sur le point de
+s'écrouler tant elle était mal bâtie. Les architectes de la ville sont
+intervenus et ont obligé le propriétaire à d'immenses réparations. Dans
+quelques semaines, nous serons forcés de déménager et de faire tout
+transporter au deuxième étage, que l'on répare maintenant; puis il
+faudra remonter. Quel tracas! sans indemnité ni compensation d'aucune
+sorte. Notre _grand cousin_ de Toulouse vient de mourir.
+
+Tout le monde ici t'envoie mille amitiés.
+
+
+
+
+CXIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 17 juin 1862.
+
+Cher Louis,
+
+Tu as dû recevoir une dépêche télégraphique et, ce matin, une lettre de
+moi[105]. Je t'écris encore ce matin pour te dire que je vais
+passablement par moments et qu'il n'est pas nécessaire que tu viennes.
+Mes nièces m'ont offert aussi de venir. Mais je sens qu'il vaut mieux
+pour le moment que je reste livré à moi-même. Ce que je voudrais, c'est
+que tu puisses venir à Bade me retrouver le 6 ou le 7 août; je sais que
+cela te ferait aussi un grand plaisir d'assister aux dernières
+répétitions et à la première représentation de mon opéra. Au moins, dans
+l'intervalle de mes occupations forcées, tu serais mon compagnon; je te
+présenterais à mes amis, enfin je serais avec toi. Il s'agit de savoir
+si tu pourras sans danger t'absenter, au moment où ton navire sera sur
+le point de partir. Tu retournerais à Marseille le 11 août, la première
+représentation ayant lieu le 9.
+
+Je ne sais pas non plus de quel argent je pourrai disposer pour te
+l'envoyer; les dépenses de la triste cérémonie de la translation de
+Saint-Germain sont considérables et je ne les connais pas encore. Et
+puis j'ai peur de te faire venir dans cette ville de jeu et de joueurs.
+Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer
+seulement un florin, j'aurai confiance en toi, et je me résignerai à la
+douleur de notre séparation quand tu me quitteras pour partir; douleur
+qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstances. Dis-moi ce que
+tu penses à ce sujet.
+
+Adieu, cher Louis. Hier, ma belle-mère est revenue de Saint-Germain, où
+elle était allée; ne me voyant pas paraître à dîner mardi, elle se
+doutait de quelque malheur. Elle y est arrivée comme M. et madame
+Laroche et moi venions d'en partir et n'a plus trouvé que le cadavre de
+sa fille... Depuis ce jour, elle y était restée à moitié folle et gardée
+par une de ses amies qui était venue à son secours, et je ne l'avais pas
+revue. Tu penses, en nous retrouvant, quel déchirement!
+
+Écris-moi, cher, cher Louis.
+
+
+
+
+CXV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 12 juillet [1863].
+
+Je t'écris aussi dans un moment de fatigue; j'éprouve un soulagement si
+grand à causer un peu avec toi. Oui, j'étais heureux, la nuit, de te
+savoir là près de moi... Mais je ne veux pas t'attrister, j'aime mieux
+envisager la nouvelle position où tu te trouves et l'amélioration
+prochaine de ton sort.
+
+Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de
+moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements
+et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus
+souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du
+régisseur de Bade, qui m'annonce que mes choeurs sont sus et qu'ils
+produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il
+connaissait le reste de la partition!). Tout n'est que prévention dans
+ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique; tout le monde y
+était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en
+scène.
+
+Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première fois depuis un mois.
+
+J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou
+est guéri, tu ne m'en parles pas.
+
+Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Ma belle-mère te
+remercie de ton souvenir.
+
+
+
+
+CXVI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Bade, dimanche 10 août [1863].
+
+ Cher Louis,
+
+Grand succès! _Béatrice_ a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a
+rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie.
+Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète; c'était un de
+mes jours de souffrance et tout m'était indifférent.
+
+Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me féliciter me
+font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante,
+et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo,
+que tu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans
+une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par
+le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas
+d'applaudir. Allons, je t'embrasse, tu dois être content. Mais tu es
+demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi
+courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces
+jours-ci; alors ne m'écris plus à Bade.
+
+Je n'ai que le temps de t'embrasser; on me tiraille de tous côtés. Il
+faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout
+joyeux.
+
+
+
+
+CXVII.
+
+A PAUL SMITH[106].
+
+
+Paris, 28 septembre 1862.
+
+Vous êtes un terrible homme. Votre article sur mon petit livre _A
+travers chants_ contient, au début, un des plus atroces mots à double
+détente que des gens de notre profession aient jamais trouvé. J'en suis
+la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout!
+
+Eh bien, voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille
+des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile
+férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non,
+croyez-moi; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de mes ennemis, qui,
+on le sait, ne sont pas de votre famille.
+
+Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient
+pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même
+pour le dire. Qu'ils cherchent! En tout cas, je vous le pardonne, parce
+qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que je
+ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves.
+Comment! vous me faites dire en citant ma prose: _L'école du petit chien
+est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans
+le_ CHANT, pour étendue dans le HAUT. Ailleurs vous poussez
+l'indifférence pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma
+paraphrase du _to be or not to be: Ou s'armer contre ce torrent de_
+MAURES, pour ce torrent de MAUX! C'est trop fort!
+
+J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double
+détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre
+revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui
+me feront prendre pour une huître. Je sais bien que vous l'avez fait
+exprès, à l'inverse du mot susmentionné; mais c'est justement pour cela
+que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être,
+mon cher ami, votre tout meurtri (c'est trop faible en français), _your
+murdered_.
+
+
+
+
+CXVIII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Vers 1863.
+
+ Cher ami,
+
+Je viens de recevoir ta triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu
+me dis des choses que je pense souvent, mais que je n'écris jamais; tu
+vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami.
+
+Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord, sous
+le grand oeil du ciel et loin de notre petit monde; et je te l'eusse déjà
+proposé, si je n'étais retenu par les liens de Gulliver, la santé,
+l'argent, le mal de mer, mes petites places.
+
+Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans
+la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de
+lui apprendre son rôle d'Armide qu'on a mis à l'étude au
+Théâtre-Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger
+ses répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'une si
+énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni un mot, ni une
+intention. Il faut, tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et
+patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez
+moi avec Saint-Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort
+bien son Gluck, et nous travaillons à remonter cette pauvre femme, qui
+se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à son rôle.
+
+Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les
+appointements des professeurs du Conservatoire et que les miens ont été
+doublés. Ainsi, au mois de mars prochain, au lieu de 118 francs par
+mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup.
+
+J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de
+deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six
+mois, encore autant.
+
+Te voilà _rentier_. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Quand
+espères-tu venir me voir?
+
+
+
+
+CXIX.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Weimar, 9 avril 1863.
+
+Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois!
+Vous allez vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a
+ravi.
+
+Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de
+la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première
+représentation[107], par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui
+étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le
+succès de _Béatrice_ a été flambant, l'exécution excellente dans son
+ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse
+m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh!
+mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le
+plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une
+_invention ravissante_, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui
+plaisent infiniment.
+
+_On m'annonce_ pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la
+salle.
+
+L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte
+musicalement. La Béatrice est délicieusement jolie et une artiste
+véritable; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne
+sicilienne presque sentimentale.
+
+Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais
+cru; le prince de Hohenzollern, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent
+vingt lieues d'ici, _m'envoie chercher_ pour lui diriger un concert
+composé de:
+
+ Ouverture du _Roi Lear_.
+ Adagio de _Roméo et Juliette_.
+ La fête chez Capulet (du même).
+ Ouverture du _Carnaval Romain_.
+ La symphonie d'_Harold_.
+
+_Son_ orchestre sait tout cela presque par coeur; je lui ferai faire (à
+l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.
+
+Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de
+soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis!
+
+Je serre les trois savantes mains et je remercie les trois bons coeurs de
+leur souvenir.
+
+
+
+
+CXX.
+
+AUX MÊMES.
+
+
+Lowenberg, 19 avril 1863.
+
+Voici encore un bulletin de la grande armée.
+
+La seconde représentation de _Béatrice_ à Weimar a été ce qu'on m'avait
+annoncé qu'elle serait; j'ai été rappelé après le premier acte et après
+la deuxième. Je vous fais grâce de toutes les charmantes flatteries des
+artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince
+de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de
+choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est devenu, lui,
+impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la
+musique semble avoir augmenté. Il m'adore littéralement. Son orchestre
+sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charmant
+orchestre de cinquante musiciens _musiciens_. Le prince a fait
+construire, dans son château de Lowenberg, une délicieuse salle de
+concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre,
+bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à
+côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre
+dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes
+et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux
+et _bien d'accord_. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon
+pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part.
+Et comme ils vont ces gaillards! Figurez-vous qu'à la première
+répétition ils ont exécuté le FINALE d'Harold _sans fautes_, et l'adagio
+de _Roméo et Juliette_ sans manquer un _accent_!... Le maître de
+chapelle Seifriz me disait après cet adagio: «Ah! monsieur, quand
+nous... écoutons _cette_ morceau, nous... toujours... en larmes».
+
+Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages
+d'affection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. Il s'est
+passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler
+progressives! on m'exécute à peu près partout.
+
+Un maître de Breslau vient d'arriver ici; il me dit que la Société
+musicale placée sous sa direction a exécuté, le mois dernier, le scherzo
+de _la Fée Mab_ avec les honneurs du _bis_; celui de Dresde est venu à
+Weimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même
+nature. Or a joué des fragments du _Requiem_ à Leipzig, il y a un mois;
+mon ouverture du _Corsaire_ se joue partout, et je ne l'ai, moi,
+entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du _Roi Lear_
+surtout, et celle de _Benvenuto Cellini_, se jouent souvent, et ce sont
+précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez,
+chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du _Roi
+Lear_, à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes
+yeux. Je me disais que peut-être le _father_ Shakespeare ne me maudirait
+pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce
+Cordélia. J'avais oublié cette ouverture que j'écrivis à Nice en 1831.
+
+Il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la
+harpiste de Weimar (cent vingt lieues)...
+
+J'ai été interrompu _cinq fois_ pendant que je vous écrivais. Le prince
+est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir
+assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant
+les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers
+arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayon
+qu'un grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels
+je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas de frommage ici)
+(y a-t-il deux _m_ à _frommage_? je ne crois pas). Puis je vais passer
+une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!... Il connaît
+tout ce que j'ai écrit en prose et en musique. Ce matin, il m'a dit:
+«Venez, que je vous embrasse; je viens de lire votre analyse de la
+Symphonie pastorale...» Il n'ose pas se lever pour la répétition
+d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait
+d'assister demain au concert. Il aime ce que j'aime en musique et il
+déteste ce que je hais.
+
+Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de
+_Béatrice_ que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup
+près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé,
+moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave; il agit en
+esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur
+un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le
+coeur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra de
+demi-caractère comme _Béatrice_.
+
+Pourquoi n'êtes-vous pas là? quel charme ce serait, pour les auditeurs
+intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... Il y a pourtant, mon
+cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être
+votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée.--J'y
+vais!--On vient me chercher; l'orchestre est à son poste et _d'accord_;
+je vais me chanter la scène de _Roméo et Juliette_; je penserai à vous.
+Ah! comme ils disent bien la phrase:
+
+[image: notation musicale]
+
+
+
+
+CXXI.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+Paris, 23 septembre au soir, au coin de mon feu (1863).
+
+Chère madame Massart, vous croyez peut-être que, n'ayant plus à recevoir
+chez vous ni tasses de chocolat, ni sonates de Beethoven, ni quatuors,
+je ne pense plus à vous?... Vous en êtes capable; vous avez sucé le
+venin des _Maximes_ de la Rochefoucauld; vous croyez qu'il y a un motif
+intéressé à toutes nos actions!--Hélas! cela pourrait bien être.
+
+Pourtant, qu'est-ce qui m'oblige à vous écrire, ce soir? Qu'est-ce qui
+me force à envoyer une poignée de main à votre mari? Qu'est-ce qui me
+porte à m'apitoyer sur votre sort? car, j'en suis sûr, vous traînez une
+vie misérable dans votre petite boîte de sapin, pompeusement nommée
+«maison de campagne», où il n'y a de place que pour un piano, sans
+queue, où vous sentez la mer à toute heure, où il vente à décorner des
+boeufs, où, quand vous jouez la sonate en _fa mineur_, vous vous ennuyez
+vous-même,
+
+ Ayant pour auditeurs des crabes seulement...
+
+Il faut qu'on dise: «Madame Massart est à la campagne, dans sa villa;
+elle prend des bains de mer, elle folâtre sur les grèves, elle aspire
+les senteurs marines et _les effluves de l'infini_...» O blagues
+colossales et puériles! Je vous plains; mais il faut bien faire son
+métier de banquiste...
+
+C'est égal, je vous replains.
+
+Quand revenez-vous? Bon, il semble que je m'attende à recevoir de vos
+nouvelles, et certes, ni Massart ni vous n'oserez m'écrire trois lignes.
+Je vous sais trop modestes, vous ne vous ferez pas cet honneur. J'ai
+chargé l'autre jour votre parrain (oh! un parrain! _la Dame blanche_!
+est-ce bouffon!) de vous présenter mes hommages; il a dû vous voir.
+Bertsch aussi a dû vous voir.
+
+Je suis tout absorbé par nos répétitions du Théâtre-Lyrique. Ça va, ça
+va. Heureusement, vous ne serez pas encore revenus de vos terres au mois
+de novembre et vous ne me ferez pas le chagrin de vouloir assister à la
+première représentation; car je n'aurai pas de billets à vous donner.
+Massart, qui est un si fameux enleveur de salles, me fera bien faute.
+Cela diminuera beaucoup mes chances de succès et peut me faire perdre
+quatre ou cinq cents représentations; je me résigne.
+
+Vous croyez peut-être que je vais vous dire: «Ah! le cinquième acte!...
+Ah! les adieux de Didon! Ah! le choeur des prêtres de Pluton! Ah! ceci!
+ah! cela!...» Eh bien, oui, vous avez raison, je n'ai pas la vanité de
+me croire modeste, moi; j'ai, au contraire, la modestie de me croire
+bouffi de vanité. Eh oui, il y a tout plein de «Ah!» Si votre crabe
+entendait cela, il en frémirait sous sa carapace.
+
+Bonjour, bonjour! Massart fait, dit-on, des chasses merveilleuses; le
+bruit court qu'il a tué un chardonneret (_a goldfinch_). Vous qui vous
+piquez d'anglais, vous ne saviez certes pas le nom britannique de ce
+charmant oiseau.
+
+Adieu, adieu! La présente n'a pour objet que de vous faire savoir que je
+me porte fort mal; je souhaite qu'elle vous trouve de même. Cela me
+consolera.
+
+
+
+
+CXXII.
+
+A M. JOHANNES WEBER.
+
+
+Dimanche, 32 novembre 1863.
+
+ Monsieur et cher confrère,
+
+Je suis malade depuis quinze jours et n'ai eu qu'aujourd'hui
+connaissance de votre grand et beau travail de mardi dernier sur mon
+nouvel ouvrage[108].
+
+Recevez mes sincères remerciements; je ne pouvais être que très heureux
+et très fier d'être si sérieusement étudié par un de ces hommes trop
+rares, hélas! dans notre temps et dans notre monde, qui unissent à une
+organisation musicale et à un vrai savoir, la _droiture du coeur et de
+l'esprit_.
+
+Permettez-moi de vous serrer la main.
+
+
+
+
+CXXIII.
+
+A M. ALEXIS LWOFF.
+
+
+Paris, 13 décembre 1863.
+
+Votre lettre m'a causé une joie bien vive. Merci de toutes les
+expressions cordiales qu'elle contient. C'est une attention charmante de
+votre part de m'envoyer vos félicitations au sujet des _Troyens_. J'ai,
+en effet, été obligé de garder le lit pendant vingt-deux jours, par
+suite des tourments endurés pendant les répétitions.
+
+Qu'est-ce que cela en comparaison de ceux que votre malheur vous
+inflige[109]? Il est singulier que tant de grands musiciens aient été
+frappés d'une calamité semblable: Beethoven, Onslow, Lwoff et Paganini,
+qui, lui, ne pouvait se _faire entendre_.
+
+Je vous remercie de l'offre que vous voulez bien me faire d'un sujet
+d'opéra, mais je ne puis l'accepter, mon intention étant bien arrêtée de
+ne plus écrire. J'ai encore _trois_ partitions d'opéras que les
+Parisiens ne connaissent pas, et je ne trouverai jamais les
+circonstances favorables pour les leur faire bien connaître. Il y a
+quatre ans que _les Troyens_ sont terminés et l'on vient d'en
+représenter la seconde partie seulement: _les Troyens à Carthage_. Reste
+à représenter _la Prise de Troie_. Je n'écrirai jamais rien que pour un
+théâtre où l'on m'obéirait aveuglément, sans observations, où je serais
+_le maître absolu_. Et cela n'arrivera probablement pas.
+
+Les théâtres (ainsi que je l'ai écrit quelque part), sont les mauvais
+lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer
+qu'en frémissant. Ou encore: les théâtres lyriques sont à la musique
+_sicut amori lupanar_.
+
+Et les imbéciles et les idiots qui y pullulent, et les pompiers et les
+lampistes, et les sous-moucheurs de chandelles, et les habilleuses qui
+_donnent des conseils_ aux auteurs et qui influencent le directeur!...
+
+Adieu, cher maître; Dieu vous préserve du contact de cette race! Ce que
+je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait
+confidentiel; d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre-Lyrique,
+depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que
+dévouement et bon vouloir.
+
+Et cependant...
+
+Et néanmoins...
+
+J'en suis encore malade.
+
+
+
+
+CXXIV.
+
+A M. BENNET[110].
+
+
+Paris, 22 février 1864.
+
+Voici la lettre demandée. Je suis bien aise de vous savoir à Vienne;
+Théodore pourra y profiter beaucoup en étudiant avec soin les nouveaux
+chefs-d'oeuvre d'Offenbach qu'on y joue en ce moment avec tant de succès.
+Vous êtes tous bien portants? tant mieux. Quant à moi, depuis huit jours
+seulement, je mène une vie passable... J'ai demandé un congé illimité au
+_Journal des Débats_; plus de feuilletons; les _Troyens_ m'ont enrichi
+assez pour que je me donne ce luxe. Je n'ai pas mis le pied dans un
+théâtre dit Lyrique depuis deux mois; je n'ai vu ni _Moïse_, ni la
+_Fiancée du roide Garbe_, ni les merveilles du Théâtre-Italien, ni le
+nouveau ballet, ni rien. Je suis en train de me débattre avec la
+Société des concerts du Conservatoire, qui veut exécuter des _fragments_
+de _Roméo et Juliette_; et moi, je ne veux pas. Qui l'emportera? Me
+joueront-ils malgré moi?... ou me convertiront-ils à leur manière de
+voir?
+
+Rappelez-moi au souvenir de votre aimable et affectueux petit monde. Je
+serre la main à Théodore, en lui souhaitant sérieusement d'oublier les
+manières parisiennes, et la conversation parisienne, et toute espèce de
+style parisien. Rien n'est plus bête que cette éternelle et plate blague
+qu'on applique à tout à Paris; qu'il l'oublie à jamais. Il est trop
+grand artiste pour en tenir compte. Qu'il n'écrive pas trop, ni trop
+vite, ni pour trop de monde, et qu'il laisse les gens venir à lui sans
+leur faire trop d'avances. Adieu.
+
+
+
+
+CXXV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 15 mars 1864
+
+Que diable voulez-vous que je vous dise? Il n'y a point de nouvelles
+musicales qui vaillent la peine de vous être envoyées. On a joué
+dernièrement un opéra de Boulanger, _le Docteur Magnus_. On va donner un
+opéra, _Lara_..., tatouille de M... (je ne me rappelle plus son
+nom....), à l'Opéra-Comique; bientôt _Mireille_ de Gounod au
+Théâtre-Lyrique. Je suis allé prier George Hainl de remettre l'exécution
+des fragments de _Roméo et Juliette_ à l'année prochaine; je voyais
+qu'on n'aurait pas _le temps_ de répéter cela avec assez de soin en ce
+moment et je ne tiens pas à être exécuté à demi. Pasdeloup a donné une
+scène des _Troyens_ au dernier concert de l'Hôtel de ville et ne m'a pas
+même averti de la répétition. Carvalho m'a appris hier à dîner qu'il
+m'avait mis sur le programme de deux concerts spirituels qu'il va donner
+dans la semaine sainte, et qu'il voulait qu'à l'instar de David et de
+Gounod je vinsse diriger en personne le septuor des _Troyens_: «Non,
+ai-je répondu, je n'ai pas de robe rouge et je ne puis figurer dans
+cette cérémonie du _Malade imaginaire_. Cela ferait _quatre_ chefs
+d'orchestre.»
+
+J'ai donné ma démission au _Journal des Débats_. Rien de plus comique
+que le désappointement et la colère des gens qui, depuis trois mois, me
+faisaient la cour; ils ont perdu leurs avances, ils sont volés...
+
+Si vous rencontriez, par hasard, à Vienne, M. Peter Cornelius, dites-lui
+mille choses de ma part et que je serais bien heureux d'avoir une lettre
+de lui.
+
+
+
+
+CXXVI.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Lundi, 15 août 1864[111].
+
+Eh bien, oui, voilà! le maréchal Vaillant m'a écrit, il y a trois jours,
+une lettre charmante que la _Gazette musicale_ a eu la bonté de me
+gâter, laquelle lettre m'annonçait que l'empereur nous avait nommés
+officiers de la Légion d'honneur... oui, madame, vous et moi... Ainsi
+faites vos arrangements pour changer de ruban, de croix, etc.
+
+Vous n'avez pas voulu venir dîner chez le ministre; nous étions
+soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu son café dans
+la tasse de son maître. Il y avait un grand écrivain, M. Mérimée, qui
+m'a dit ceci: «Il y a longtemps que l'on aurait dû vous nommer officier;
+et cela prouve bien que je n'ai pas encore été ministre.» Samson
+chancelait sous le poids de sa joie.
+
+Vous voyez que je ne vais pas trop mal aujourd'hui et que je suis
+beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire; je souhaite que la présente vous
+trouve de même. Paris est en fête; vous n'y êtes pas... La plage de
+Villerville doit être bien triste... comment pouvez-vous y rester?
+Massart va à la chasse; il tue des mouettes, quelque cachalot par-ci
+par-là; et Dieu sait comment vous parvenez à tuer le temps! Vous
+délaissez votre piano et je parie que, lorsque vous reviendrez, vous
+aurez de la peine à faire la gamme en si naturel majeur, la plus facile
+des gammes. Voulez-vous que j'aille vous faire une petite visite?...
+Vous ne risquez rien de dire: oui; car je n'irai pas. Ah! pardon! je
+redeviens sérieux; les douleurs me reprennent. Je vais me rejeter sur
+mon lit. Je vous serre la main à tous les deux.
+
+
+
+
+CXXVII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, dimanche, 21 août 1864.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je vous remercie de votre cordiale lettre; cette croix d'officier, et
+surtout l'avis non officiel que m'a donné de cette faveur le maréchal
+Vaillant, m'ont fait plaisir à cause de mes amis et aussi un peu à cause
+du déplaisir que cela fait aux _autres_. Mais comment pouvez-vous
+conserver encore des illusions sur les réalités musicales de notre pays?
+tout y est mort, excepté l'autorité des imbéciles; il faut bien se
+résigner à le reconnaître, puisque cela est. Je suis à peu près seul
+ici; Louis est reparti avant-hier pour Saint-Nazaire; tous mes amis et
+voisins sont en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Bade. Je vois
+seulement quelquefois Heller; nous allons dîner à Asnières, nous sommes
+gais comme des chouettes; je lis, je relis; le soir, je passe devant les
+théâtres lyriques pour me donner le plaisir de n'y pas entrer.
+Avant-hier, j'ai passé deux heures dans le cimetière Montmartre; j'y
+avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y
+suis endormi. De temps en temps, je vais à Passy chez madame Érard, où
+je trouve une colonie d'excellents coeurs qui me font le meilleur
+accueil; je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne
+rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché à Paris par plusieurs
+petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques, mais il faut y
+rester. D'ailleurs, Paris devient de jour en jour plus beau; c'est un
+plaisir de le voir fleurir si rapidement. Il y a après-demain grand
+festival à Carlsruhe; Liszt y est venu de Rome; ils vont y faire de la
+musique à arracher les oreilles; c'est le conciliabule de la jeune
+Allemagne présidée par Hans de Bulow. Vous savez que ce bon Scudo est
+reconnu fou et enfermé.
+
+Quel malheur!
+
+
+
+
+CXXVIII.
+
+A M. ET MADAME DAMCKE, A BRUNNEN, SUR LE LAC DES QUATRE CANTONS
+(SUISSE).
+
+
+Paris, 24 août 1864.
+
+Voilà qui est aimable, gracieux, et bien à vous de m'écrire tous les
+deux. J'allais demander votre adresse à Heller quand votre lettre m'est
+arrivée.
+
+Mon fils est reparti, ma belle-mère n'est pas revenue, je m'ennuie à
+grand orchestre. La ville que j'habite m'offre pourtant plus de beaux
+souvenirs que ne vous en présente la Suisse.
+
+Il y a une maison, rue de la Victoire, où vécut Napoléon, jeune général
+en chef de l'armée d'Italie; c'est de là qu'il partit un jour pour aller
+à Saint-Cloud jeter par la fenêtre les représentants du peuple. Il y a
+sur une place, qu'on appelle la place Vendôme, une haute colonne qu'il a
+fait élever avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. On voit à
+gauche de cette place un immense palais, nommé le palais des Tuileries,
+où il s'est passé diablement de choses... Quant aux maisons de certaines
+rues, vous n'avez pas idée de toutes les idées qu'elles font naître en
+moi... Il y a des pays comme cela qui exercent un puissant empire sur
+l'imagination. Eh bien, je m'ennuie tout de même.
+
+Le maréchal Vaillant a donné un grandissime dîner dernièrement; il m'a
+fait placer à côté de lui et m'a comblé de gracieusetés; mais le dîner a
+duré _deux heures_. Avant-hier, les boulevards étaient couverts de
+badauds qui ont attendu trois heures pour voir passer la voiture où
+devait se trouver le roi d'Espagne, qui était attendu à l'Opéra. C'est
+si étonnant un roi d'Espagne!
+
+Vous avez beau dire, chère madame Damcke, quand vous avez bien regardé
+le lac et que vous êtes bien sûre que c'est beau, vous voudriez voir
+autre chose. Je lis tous les jours un peu de votre splendide _Don
+Quichotte_, je vais par-ci par-là à Passy, chez madame Érard; vous
+n'avez rien en Suisse de comparable au parc de la Muette, et, dans ce
+parc, au moins, il n'y a ni vaches ni vachères.
+
+C'est après-demain qu'a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà.
+Le programme du premier jour est publié. Comment pouvez-vous n'y pas
+aller? Moi, j'ai une bonne excuse: je suis malade.
+
+Que vous seriez heureuse si vous aviez en Suisse, pour déjeuner, des
+fromages comme ceux que l'on a ici! Et puis soupçonnez-vous les melons?
+Avez-vous du vin potable?
+
+Non, non; vous vivez comme des anachorètes; mais être en Suisse en ce
+moment, c'est bon genre. Un de ces jours, Heller et moi, nous irons
+dîner à Montmorency ou à Enghien où il y a aussi un LAC!!!!!
+
+Adieu à tous les deux.
+
+Je vous plains presque autant que je vous aime.
+
+
+
+
+CXXIX.
+
+A MADAME ERNST[112].
+
+
+PARIS, 14 DÉCEMBRE 1864.
+
+C'est bien charmant à vous, chère madame Ernst, de m'avoir écrit. Je
+devrais vous répondre d'une façon gracieuse en faisant la bouche en
+coeur, d'un style bien épinglé, bien cravaté, bien _aimable_. Impossible!
+Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité,
+assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais
+que la terre fût une bombe remplie de poudre à laquelle je mettrais le
+feu pour m'amuser. Le tableau que vous me faites de vos plaisirs de Nice
+ne me séduit pas du tout. Je voudrais voir votre pauvre cher malade et
+vous, mais je n'accepterais pas votre chambre. J'aimerais mieux habiter
+la grotte qui se trouve sous le rocher des Ponchettes que la plus jolie
+chambre d'ami. On y est libre de grogner comme Caliban (qui y loge, je
+l'y ai trouvé un soir), et il est rare que la mer la remplisse. Au lieu
+que chez un ami, chez le meilleur ami, on est exposé à des attentions, à
+une foule d'attentions insupportables. On vous demande comment vous avez
+passé la nuit, et jamais comment vous passez l'ennui. On vous offre du
+café, on vous fait admirer une foule de choses; on rit quand vous dites
+une bêtise, on vous questionne du regard quand vous êtes triste ou gai;
+on vous parle quand vous causez avec vous-même; et puis le mari dit à sa
+femme: «Mais laisse-le donc, tu vois bien qu'il ne veut pas dire un mot,
+tu le tourmentes.» Et alors on prend son chapeau et on sort, et, en
+sortant, on ferme la porte trop fort. Et l'on se dit: «Allons bon, voilà
+que je suis un grossier maintenant... Je m'impatiente des attentions
+qu'on a pour moi; je vais être la cause d'une querelle conjugale, etc.,
+etc.»--Dans la grotte de Caliban, au contraire, on ne risque pas de
+fermer la porte trop fort et par là on évite les conséquences de la
+brutalité.
+
+Enfin, n'importe! Vous vous promenez donc beaucoup sur la terrasse, sous
+les allées d'arbres?... Et après? Vous admirez les couchers de
+soleil?... Et après? Vous respirez la brise de mer?... Et après? Vous
+regardez pêcher toutes sortes de thons?... Et après? Vous enviez de
+jeunes Anglaises qui ont des milliers de livres sterling de revenu?...
+Et après? Vous enviez davantage des imbéciles sans idées, sans le
+moindre sentiment, qui ne comprennent rien, qui n'aiment rien... Et
+après?
+
+Eh! mon Dieu, je vous en offre autant. Il y a aussi des terrasses et des
+arbres à Paris; on y voit aussi des couchers de soleil, des Anglaises,
+des imbéciles, plus même qu'à Nice, la population étant beaucoup plus
+grande; on y pêche des goujons à la ligne. On s'y ennuie, presque
+autant qu'à Nice. C'est partout de même.
+
+J'ai reçu hier une belle lettre d'un monsieur inconnu sur ma partition
+des _Troyens_. Il me dit que les Parisiens étaient accoutumés à une
+musique plus _indulgente_ que la mienne. Cette expression m'a ravi. Les
+Viennois m'ont aussi envoyé dimanche dernier une dépêche télégraphique
+pour m'annoncer qu'ils venaient de fêter mon jour de naissance en
+exécutant un grand morceau de ma légende _la Damnation de Faust_, et que
+ce double choeur avait eu un succès immense. Je ne savais pas même avoir
+un jour de naissance.
+
+J'adore les cordiaux et les gens bons.
+
+Pardonnez-moi ces deux calembours, avec lesquels j'ai l'honneur d'être
+votre dévoué.
+
+
+
+
+CXXX.
+
+A MADAME DAMCKE.
+
+
+[Paris, 24 décembre 1864?]
+
+ Chère madame,
+
+Pardonnez-moi si je ne vais pas dîner chez vous demain. C'est le jour du
+Seigneur, et, puisque tout travail est interdit, je vais me reposer
+comme l'ouvrier de la dernière heure.
+
+J'eusse été très heureux de me trouver chez vous avec mesdames d'Ortigue
+qui sont la grâce et la bonté même et que j'aime beaucoup; mais je me
+sens si affaibli et j'ai une telle horreur d'entendre parler de _Noël_!
+Vous n'auriez qu'à laisser échapper ce nom pour me donner une
+indigestion et une attaque de choléra.
+
+Et puis il y a encore une autre raison que je ne veux pas vous dire.
+
+Abusez-vous bien, ce soir, à l'Opéra-Comique; mais, je vous en prie, à
+votre retour, ne me racontez pas la pièce et je vous en saurai un gré
+infini.
+
+
+
+
+CXXXI.
+
+A M. BERSCHTOLD, POUR M. LOUIS BERLIOZ, CHEZ M. DE ROTHSCHILD, RUE
+LAFITTE, 17
+
+
+_Sans date_, vers 1864 ou 1865.
+
+Quand tu te sentiras plus calme, et j'espère que ce sera demain, reviens
+donc, cher Louis, dîner au moins à la maison, comme à l'ordinaire,
+pendant que tu es ici, si le déjeuner te dérange trop pour tes affaires.
+Mais cela me paraît incroyable; tu as bien assez de cinq à six heures
+par jour et tu peux bien m'en donner deux. Voyons, réfléchis donc un
+instant: tu as des chagrins violents qui te troublent le coeur et la
+tête; personne ne peut rien pour les calmer. Est-ce une raison pour être
+furieux contre tout le monde?
+
+ * * * * *
+
+Tu souffres; viens donc auprès de ceux qui t'aiment; sans parler de la
+cause de tes souffrances, tu éprouveras un peu de calme à te trouver
+avec eux. Ta position, d'après ce que tu m'as dit hier, est meilleure
+que je ne l'espérais; te voilà avec un état, tu es indépendant, tu es
+libre, autant qu'homme du monde puisse être libre, puisque tu ne devras
+rien à personne et que ton aisance ne fera que rapidement augmenter,
+puisqu'on est content de toi dans l'administration qui t'emploie. C'est
+immense cela; tes chagrins passeront, et ces avantages resteront et en
+amèneront d'autres plus importants. Moi aussi, j'ai de grands ennuis et
+de vifs chagrins; pourtant je reconnais que tu n'y es pour rien.
+
+ * * * * *
+
+Allons, viens demain, nous t'attendrons à midi et à six heures.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur, pauvre cher Louis. Tu viendras?
+
+
+
+
+CXXXII.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+Ce soir, 1865[113].
+
+[image: notation musicale]
+
+ Chère madame,
+
+Autant il est tombé de flocons de neige aujourd'hui, autant de genres de
+douleurs me torturent ce soir; et le moindre de mes maux n'est pas le
+regret que j'éprouve de ne pas vous aller entendre.
+
+Je reste couché; je me figure la sonate et le ton de _fa mineur_, et
+votre inspiration,.. Ah! pour cela, non! Je n'ai pas assez d'imaginative
+pour me le figurer; mais, enfin, je me figure que vous êtes une virtuose
+comme il y en a 87 à Paris, 187 en France et 2,187 en Europe, sans
+compter ceux et celles d'Amérique, d'Australie et de Tasmanie. Alors, je
+m'estime trop heureux de dormir. Fi! fi!
+
+Vous ne me croyez pas; vous dites: c'est un farceur; il pourrait très
+bien se lever; je ne crois pas à sa maladie.
+
+Attendez un peu et je vous inviterai à mon enterrement; et, si vous n'y
+venez pas, je vous en voudrai à la mort.
+
+A vous quand même!
+
+Accentuez bien le
+
+[image: notation musicale]
+
+Adieu, chère madame; je suis tout à fait gai. Oh! si je pouvais mourir
+cette nuit, seulement pour vous prouver que vous me calomniez!
+
+
+
+
+CXXXIII.
+
+A M. DAMCKE.
+
+
+26 avril [1865?].
+
+Mon cher ami, ne m'attendez pas pour aller au concert hongrois. Je suis
+trop bien portant aujourd'hui et je veux rester tranquille. On ne vit
+qu'une fois... et encore!
+
+
+
+
+CXXXIV.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 28 juin 1865.
+
+ Cher ami,
+
+Je ne sais pas pourquoi je t'écris, car je n'ai rien à te dire. Ta
+lettre de ce matin m'a troublé au dernier point. Elle est peu
+intelligible, tout en étant fort claire dans l'expression de tes
+sentiments. Tu _crains_ maintenant d'être capitaine, tu te méfies de
+toi... Et tu désires pourtant être nommé. Tu veux un _intérieur_ au lieu
+de ta modeste chambre; tu veux te marier, mais pas avec une femme
+ordinaire. Tout cela est fort simple et facile à comprendre; seulement
+il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner
+l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans, et, à cet âge, on
+doit connaître les réalités de la vie, ou on ne les connaîtra jamais. Il
+te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui puis t'en donner. J'ai de
+quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout.
+J'étais comme toi quand j'ai épousé ta mère, mais bien plus à plaindre
+encore; car je n'avais pas les appointements que tu as et j'étais
+brouillé avec mes parents, qui d'ailleurs ne pouvaient rien me donner.
+Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus;
+mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère
+pourtant. Ainsi ne me parle donc pas de tes convoitises, car je ne puis
+rien pour les satisfaire. Moi aussi, je voudrais avoir une fortune que
+je n'ai pas; une fortune qui me permît de la partager avec toi d'abord,
+et ensuite de voyager, de faire exécuter mes ouvrages, etc., etc. Il
+faut bien me résigner à m'en passer. Songe que, si, en ce moment, tu
+étais marié et si tu avais des enfants, tu serais _cent fois_ plus
+malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple.
+C'est une série de miracles (le présent de Paganini, mon voyage en
+Russie, etc.) qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les
+miracles sont rares; sans quoi ils ne seraient plus des miracles. Pour
+vivre seul il faut de l'argent; pour vivre avec une femme, il faut trois
+fois plus d'argent; pour vivre avec une femme et des enfants, il faut
+huit fois plus d'argent. Cela est certain comme il l'est que deux et
+deux font quatre. Je ne parle pas des tourments moraux de certaines
+positions (même avec de l'argent), car cela dépasse mon talent de
+description.
+
+En somme, ta lettre est sans _conclusion_; il semble que tout d'un coup
+tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc.
+
+
+
+
+CXXXV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, le 11 juillet 1865.
+
+Oui, mon cher bon Louis, causons, quand nous pourrons, aussi souvent que
+nous pourrons. Ta lettre de ce matin est la bienvenue. Mais j'ai passé
+hier une abominable journée. Je suis sorti, j'ai erré pendant deux
+heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures
+et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café
+_Cardinal_ pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu
+appeler et j'ai vu un gai visage me sourire; c'était Balfe, le
+compositeur irlandais qui arrivait de Londres, et qui m'a engagé à dîner
+avec lui. Puis nous sommes allés au _Grand Hôtel_, où il loge, fumer un
+cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin. Et nous
+avons tant et tant parlé de Shakspeare, qu'il comprend bien, dit-il,
+depuis dix ou douze ans seulement.
+
+Je ne lis aucun journal, et tu me ferais bien plaisir de me dire où
+diable tu as vu toutes les belles choses sur moi que tu me cites. Je
+n'en sais pas le premier mot. Le programme de Bade est bien tel que je
+t'ai dit. C'est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton, Didon.
+Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schumann, et Reyer ne sait pas ce
+qui l'attend aux répétitions.
+
+Je suis allé hier chez l'agent de change; il n'y avait pas assez de tes
+cinq cents francs pour acheter deux obligations ottomanes qui rapportent
+neuf pour cent; ainsi, de l'avis de l'agent, j'attendrai que tu
+m'envoies ce que tu m'as dit qu'on te devait pour t'acquérir une petite
+rente. J'ai donc gardé ton argent, parce qu'un retard même de trois mois
+ne te ferait pas perdre un sou pour le payement du semestre de janvier.
+Tu sais que Liszt est abbé? Quand j'aurai un volume broché de mes
+_Mémoires_, je te l'enverrai, sous ta promesse formelle qu'il ne sortira
+jamais de tes mains et même que tu me le renverras quand tu l'auras lu
+et relu.
+
+
+
+
+CXXXVI.
+
+A M. ET MADAME DAMCKE.
+
+
+Genève, hôtel de la _Métropole_, 22 août 1865.
+
+ Chers amis,
+
+Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de
+vous oublier. Vous le savez, _je n'oublie pas aisément_, et, si je le
+pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous.
+
+Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous
+décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres
+pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement,
+une cordialité extrêmes[114]; on veut que je sois de la maison, on me
+gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous
+faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous
+sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec
+sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu
+me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que _d'autres
+choses_; cela m'a donné un gonflement de coeur qui me tue.
+
+Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide.
+Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des _Mémoires_.
+_Elle_ m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres; mais
+sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois qu'_elle_ n'en est
+plus fâchée...
+
+Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est
+charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je
+connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus
+beau. Adieu, chers amis.
+
+
+
+
+CXXXVII.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+Paris, 15 septembre 1865.
+
+Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis
+tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de
+Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand
+je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont
+fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout;
+mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.
+
+Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un
+moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous
+allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute,
+vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée
+saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée
+trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me
+traiter d'original.
+
+Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en
+avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à
+Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son
+musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche...
+Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle
+dans l'opéra d'_Uthal_ de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais
+bien le double pour entendre de temps en temps parler _français_ autour
+de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate?
+J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu
+grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues
+promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà,
+pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons
+d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le
+bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance,
+qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils
+écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée
+des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et
+grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans
+votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son
+mari de porter _une robe de chambre_, elle qui ne veut pas tolérer ce
+vêtement pour Brutus?
+
+Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit
+auditoire d'hommes, et nous lirons _Coriolan_. Rien ne me fait plus
+vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs,
+doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à
+Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux...
+Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes
+filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche
+photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour
+deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on
+nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse
+imaginer.
+
+J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le
+_prêterai_ seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le
+lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de
+n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures
+que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux;
+mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est
+inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand
+regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce
+n'est pas pour les louer.
+
+Ah! voilà une crise qui me reprend!
+
+Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je
+ne puis plus écrire.
+
+Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.
+
+
+
+
+CXXXVIII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+6 novembre 1865.
+
+ Cher ami,
+
+Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de
+dogue.
+
+Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer
+ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le
+contrat, me fait dire tout simplement _qu'il n'est pas en mesure_ et
+qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et
+demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne
+font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas
+d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est _riche_. Mais
+j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai
+toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres,
+j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront
+quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul,
+l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents
+francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse
+reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes.
+
+D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la
+Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui
+présente un billet, de dire _qu'elle n'est pas en mesure_. Allons, il
+faut en prendre son parti, je n'y puis rien.
+
+Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument
+dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en
+faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour
+l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si
+l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis
+Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore... n'en
+suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait
+m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je
+ne lui en prêterais pas.»
+
+On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront
+lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur
+Rossini dans le _Correspondant_[115]. Cet écrit est fort sensé, fort
+juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un
+rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour
+le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien
+_lavé la tonsure_ de mon ami M. le curé d'Ortigue.»
+
+
+
+
+CXXXIX.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 13 novembre 1865.
+
+ Cher ami,
+
+Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de
+me recoucher. C'est que tu seras fort occupé le 15 et que c'est
+aujourd'hui le 13. J'espère que tu te _débrouilleras_ au milieu de ce
+peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir
+un _home_, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc
+pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que
+Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce
+que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a
+pu te répondre. Il faut de l'argent! n'en fût-il plus au monde. Il faut
+rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen,
+savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme
+calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que
+les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir
+huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit
+par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit: «Ah! si c'était à
+recommencer!»
+
+Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on
+vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui
+est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean
+comme devant.
+
+Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou
+au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il
+fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe!
+Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais
+tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de
+lettres de Genève; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une
+lettre m'arrive, cela me remonte le coeur et l'esprit.
+
+Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai
+aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer
+les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait.
+Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le
+sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je
+t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter.
+
+
+
+
+CXL.
+
+A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE.
+
+
+Paris, 1er décembre 1865.
+
+Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez
+eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.
+
+D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne
+m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par
+notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans
+de coeur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.
+
+Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez
+surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au
+beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable.
+
+Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites
+d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous
+êtes de ses amis, de ses flatteurs même; il est si bête qu'il ne s'en
+doutera pas!
+
+Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, _maître_, et qu'il se
+verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant:
+
+ «JE L'AVAIS TOUJOURS DIT!»
+
+Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu
+de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente!
+cette vieille capricieuse!...
+
+On exécutera quelques fragments de ma symphonie de _Roméo et Juliette_
+dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent
+public idiot va-t-il prendre cela?
+
+N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de
+mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas;
+voilà _l'absynthe_, comme dit Hamlet.
+
+Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la
+connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert
+du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas
+d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père.
+
+Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue
+française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes.
+Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous
+finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.
+
+
+
+
+CXLI.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+30 janvier 1866.
+
+ Chère madame,
+
+Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant
+les deux lettres A M (Aglaé Masson ou Massart), parce que j'éprouve
+toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si
+gentils, si _amicaux_. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas
+employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je
+l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre
+première ligne. Vous m'appelez «cher _maestro_!» Pardieu! je ne suis pas
+maestro, ni quoi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous
+planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour
+vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est
+beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans
+quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.
+
+Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et
+quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir,
+vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la
+tête.
+
+J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne,
+geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre
+lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que
+je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu....
+
+Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me
+soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre....
+
+Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour.
+Pourquoi cela?
+
+Je vous porterai demain le volume des _Mémoires_; vous y verrez pourquoi
+je suis d'humeur si gaie.
+
+Tout à vous et à Massart; mais ne l'appelez plus devant moi le _père
+Massart_, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.
+
+
+
+
+CXLII.
+
+A LA MÊME.
+
+
+3 septembre 1866.
+
+Ah! mon Dieu, quel malheur! Ce matin, chère madame Massart, oui, pas
+plus tard que ce matin, je me suis mis à vous penser une lettre
+charmante, pleine d'esprit, de gracieux compliments, et d'une flatterie
+si fine, si ingénieuse, si adroite, que vous eussiez cru tout ce que je
+vous disais; je vous parlais de votre exquise bonté, de votre grâce, de
+votre talent, de l'affection que vous inspirez à tous ceux qui vous
+connaissent, des jalousies que vous excitez, de mille choses, enfin, et
+de vingt autres encore. Et voilà que j'ai eu le malheur de m'endormir,
+et qu'au réveil, je n'ai plus retrouvé le moindre souvenir de ma lettre
+et que me voilà obligé de vous écrire des banalités. Il y a des gens, je
+le sais, à qui ces choses-là sont justement les plus agréables; mais je
+ne crois pas que vous apparteniez à cette espèce de melons. Ainsi,
+résignez-vous. Je ne parlerai pourtant pas de l'immense ennui qui vous
+dévore dans votre petit étui de carton, d'où l'on voit la mer, dit-on.
+Je craindrais de vous pousser au suicide; et ce genre de désennui est
+extrêmement inconvenant pour une jolie femme. Mais que pouvez-vous faire
+pourtant? Vous avez fait le tour de Beethoven depuis si longtemps; cette
+année, vous avez lu Homère; vous connaissez trois ou quatre grands
+chefs-d'oeuvre de Shakspeare; vous voyez la mer tous les jours; vous
+avez des amis qui viennent vous voir, un mari qui vous adore.... Que
+devenir, bon Dieu! que devenir? Je contribue, pour ma part, autant qu'il
+est en moi, à vous rendre ce séjour maritime supportable, en
+m'abstenant, de toutes mes forces, de vous y visiter. Je ne puis rien de
+plus.
+
+On m'a, pour ainsi dire, traîné dernièrement à X..., pour y présider un
+concours d'orphéonistes qui ont crié à tue-tête pendant sept heures
+d'horloge; et vous savez que ces heures-là sont bien plus longues que
+celles des montres.
+
+L'adjoint du maire a voulu m'avoir chez lui; il est venu me chercher à
+la gare, en voiture attelée de deux superbes chevaux; il a une maison
+toute neuve, bâtie hors de la ville, sur une petite éminence entourée de
+bois et de jardins. C'est un grand amateur de musique et un
+millionnaire, ce qui ne fait ni chanter ni juger faux. Il a _sept_
+enfants!
+
+En apprenant cela, je m'étais fait un singulier portrait de leur mère.
+Je me figurais une femme laide, déhanchée, couperosée, tout ce qu'il y a
+d'affreux! Eh bien, pas du tout: elle est charmante, d'une taille droite
+et fine comme une aiguille anglaise; des yeux délicieux, pleins de feu;
+naturelle, calme mais non froide; pas trop dévote; en relations
+convenables mais non compromettantes avec le bon Dieu; ne gâtant point
+ses enfants; se mettant bien, sans idées provinciales. Et dire qu'un
+homme a trouvé tout cela, femme, enfants, maison, millions, en vendant
+du vin de Champagne!
+
+J'allais partir pour Genève quand il m'est arrivé une lettre d'un mien
+cousin (François Berlioz), directeur de la manufacture de glaces de
+Montluçon, qui vient se marier à Paris dans huit jours et qui me demande
+d'être son témoin. Je lui ai répondu: «Arrive, et tu verras comme je
+témoigne bien.» Pouvais-je faire autrement?
+
+Il faut, pourtant, autant qu'on le peut, assister les siens dans les
+circonstances difficiles!
+
+On m'a prié aussi de diriger les études d'_Alceste_ à l'Opéra; mais
+Perrin traîne tellement, pour laisser revenir le monde à Paris (comme
+s'il y avait un monde parisien pour _Alceste_!), que je vais le planter
+là pour quelques jours et courir à Genève; je n'y tiens plus.
+
+Ah! chère madame, que c'est beau! que c'est beau! L'autre jour, à la
+première répétition d'ensemble en scène, nous pleurions tous comme des
+cerfs aux abois! «C'était un homme que Gluck!» disait Perrin.--Pas du
+tout; c'est nous qui sommes des hommes. Ne confondons pas.--Taylor
+disait hier à l'Institut que Gluck avait plus de coeur qu'Homère. Oui, il
+avait plus de fibre humaine. Et l'on va faire entendre ces sublimités à
+tant de plats polissons! Cela me renfonce dans mon système de
+l'_Indifférence absolue en matière universelle_, le seul raisonnable,
+décidément!
+
+J'ai été fort surpris de mademoiselle Battu, qui joue et chante Alceste
+d'une manière sinon inspirée, du moins fort satisfaisante, et qui se
+perfectionne chaque jour. Villaret est un très bon Admète, et David
+représente on ne peut mieux le grand prêtre. Enfin, j'espère que cela
+ira. Vous pourriez être à Paris au mois d'octobre, à la première
+représentation. Tâchez.
+
+Massart chasse-t-il, pêche-t-il, peint-il, bâtit-il?--Ce dernier
+verbe-là fait pitoyablement.--Songe-t-il?
+
+ Car que faire en ce gîte, à moins que l'on ne songe?
+
+Il est couvert de gloire, cette année. Ses élèves ont eu tous les prix;
+il se vautre sur les lauriers. La couche, toutefois, pourrait être plus
+douce.
+
+Tiens! ceci est un vers! pardon! Quels sont vos visiteurs? Bersch en
+est-il? dites-lui mille amitiés de ma part; Jacquart en est-il?
+dites-lui en mille autres.
+
+Adieu, chère madame; excusez-moi d'avoir si longtemps divagué la plume à
+la main; mon sans gêne vous prouve tout au moins le plaisir que
+j'éprouve à causer avec vous et à vous dire tout ce qui me passe par la
+tête.
+
+«Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne», comme dit le grand poète Scribe.
+
+Je finis ici mon scribouillage en serrant votre savante main.
+
+
+
+
+CXLIII.
+
+A M. ERNEST REYER.
+
+
+Vienne, 17 décembre [1867].
+
+ Mon cher Reyer,
+
+Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit
+depuis hier; je n'en pouvais plus.
+
+_La Damnation de Faust_ a été exécutée hier dans la vaste salle de la
+Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire
+tous les rappels, les _bis_, les pleurs, les fleurs, les
+applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part.
+
+J'avais 300 choristes et 150 instrumentistes; une charmante Marguerite,
+mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un
+ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris,
+et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer: tous les trois du
+grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite,
+supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les
+applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus.
+Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et LE
+CIEL ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs.
+Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute
+poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien
+chantée par mademoiselle Bettleim.
+
+Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs.
+Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou
+trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent
+quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes choeurs. Quelles
+voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par
+le directeur de la _Société des amis de la musique_, Herbeck, un chef
+d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en
+trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter _en
+entier_ mon ouvrage.
+
+Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre,
+sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'_Harold_.
+
+Que vous dirai-je? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut
+me pardonner si je vous en parle si longuement. Il était venu des
+auditeurs de Munich et de Leipzig.
+
+Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh! comme il
+a dit l'air dans la _chambre de Marguerite_ et surtout la phrase: «Que
+j'aime ce silence!»
+
+Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à
+Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par coeur. Le
+Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! Qu'il se
+renferme dans son ancien répertoire!
+
+Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré
+cette algarade.
+
+Adieu; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger _Roméo et
+Juliette_; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois.
+
+
+
+
+CXLIV.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+Paris, 12 janvier 1867.
+
+ Mon cher Hiller,
+
+Vous serait-il possible, pour que je ne me présente pas au public de
+Cologne seulement avec de la musique instrumentale, de placer dans le
+programme du 26 février, un duo nocturne pour deux femmes (un soprano et
+un contralto). Ce petit morceau de _Béatrice et Bénédict_ a fait partout
+un grand effet; il n'est pas difficile; il faudrait que les cantatrices
+fussent des oies, pour ne pas chanter cela convenablement. Il est vrai
+que nous rencontrons souvent de pareils volatiles. Mais voyez s'il y
+aurait moyen de trouver dans votre cercle musical les deux chanteuses
+capables de cet effort. Je vous enverrais alors les exemplaires du duo,
+avec paroles allemandes, et je porterais ensuite moi-même les parties
+d'orchestre. Si vous trouvez la chose imprudente ou seulement difficile,
+qu'il n'en soit pas question. J'attends votre réponse.
+
+Dites-moi aussi à quelle époque précise je devrai me trouver à Cologne,
+et combien vous me donnerez de répétitions pour la Symphonie. Le duo
+pourra aller avec une seule, si les chanteuses savent bien leur affaire.
+
+J'irai loger à l'hôtel _Royal_, où je suis déjà descendu plusieurs fois.
+Je serai ainsi bien plus libre de rester couché tant qu'il me plaira;
+car je suis un des hommes les plus couchés qui existent. Il est vrai que
+j'existe bien peu. Malgré les joies musicales du séjour, ce voyage à
+Vienne et les nombreuses répétitions que j'ai dû y faire m'ont exténué
+et à moitié tué. Les médecins homoeopathes ou allopathes, pas plus que
+ceux qui _soignent_ leurs patients par l'une ou l'autre méthode (à la
+volonté des personnes), les docteurs à double détente n'y peuvent rien.
+Je tâchera pourtant d'être un peu mieux portant pour aller vous voir;
+sinon, je serai bien insupportable.
+
+
+
+
+CXLV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 8 février 1867.
+
+ Mon cher Hiller,
+
+Vous êtes le plus excellent camarade que l'on puisse trouver. Je ferai
+ce que vous me dites: je vais tâcher d'acquérir quelques forces, et, _le
+23 de ce mois_, je partirai pour Cologne, où je serai à l'hôtel _Royal_
+le soir. Mais ne me retenez pas DES chambres, comme vous dites, UNE
+petite chambre me suffira. Si j'étais incapable de me mettre en route,
+je vous enverrais les parties d'orchestre du duo, et vous en seriez
+quitte pour conduire le tout. Vous me parlez comme les médecins: «C'est
+une névralgie». Ainsi, madame Sand ayant fait remarquer à son jardinier
+qu'un mur de son jardin s'était écroulé: «Oh! ce n'est rien, madame, lui
+répondit-il, _c'est la gelée_ qui en est cause.--Oui, mais il faut le
+faire rebâtir.--Oh! ce n'est rien, c'est la gelée.--Je ne dis pas non,
+mais il est à terre.--Ne vous tourmentez pas, madame, c'est la gelée.»
+
+Tâchez que votre jeune soprano ne me fasse pas le stupide changement sur
+[image: notation musicale]. Il n'y a que les cantatrices pour avoir de
+pareilles idées.
+
+A bientôt; je ne puis plus écrire, je vais me recoucher.
+
+
+
+
+CXLVI.
+
+A MADAME DAMCKE, A MONTREUX (SUISSE).
+
+
+Paris. Je ne sais pas le quantième. [24 septembre 1867].
+
+ Chère madame Damcke,
+
+Je vous eusse bien écrit depuis mon retour, mais je ne savais pas où
+adresser ma lettre. Je vous remercie donc doublement de la vôtre.
+
+Voici ma réponse laconique: je suis toujours malade.
+
+Arrivé à Néris, j'ai pris cinq bains; au cinquième, le médecin en
+m'entendant parler et me tâtant le pouls: «Sortez vite, s'est-il écrié,
+les eaux vous sont contraires; vous allez avoir une laryngite; il faut
+vous en aller en un lieu où vous soignerez bien votre gorge; diable! ce
+n'est pas une chose légère!»
+
+Je suis parti, le soir même. J'ai failli étouffer en chemin de fer dans
+une quinte de toux. Puis je suis arrivé à Vienne où mes nièces m'ont
+comblé de soins. J'étais presque toujours couché. Enfin, la voix
+naturelle m'est à peu près revenue, le mal de gorge a fui; mais ma
+névralgie aussi est revenue, plus féroce que jamais.
+
+On m'a fait rester à Vienne un mois, parce que l'aînée de mes nièces se
+mariait et qu'elle me voulait pour témoin.
+
+Elle a épousé un chef de bataillon, charmant sous tous les rapports;
+sans quoi je n'eusse pas témoigné. Après le dîner de noces, ils sont
+partis pour un long voyage dans le sud de la France; sans quoi encore je
+n'eusse pas témoigné.
+
+Nous étions trente-deux gens de la noce, venus de tous les coins de la
+famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint-Geoire, etc., etc.; nous nous
+sommes tous retrouvés là, moins _un_, hélas!...
+
+C'est le plus vieux que j'ai eu le plus de plaisir à revoir; mon oncle
+le colonel, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Nous avons bien pleuré en
+nous revoyant; il semblait honteux de vivre...; je le suis bien
+davantage.
+
+Me voilà à Paris maintenant, presque toujours couché comme à Vienne. Et
+dernièrement, la grande-duchesse Hélène de Russie m'a fait entortiller
+pour aller à Saint-Pétersbourg; elle a voulu me voir, et enfin j'ai
+consenti. Je partirai le 15 novembre pour aller diriger six concerts du
+Conservatoire, dont un de ma musique.
+
+La princesse paye mon voyage, aller et retour, met une de ses voitures à
+ma disposition, me loge chez elle au palais Michel et me donne quinze
+mille francs. Au moins, si j'en meurs, je saurai que cela en valait la
+peine.
+
+J'ai écrit à votre mari, l'autre jour, une lettre que je n'ai pas
+envoyée, faute d'adresse, pour lui demander si je ne lui ai pas prêté ma
+belle partition d'_Orphée_ de Leipzig. Je ne puis plus la trouver; je
+suis allé chez Heller, je lui ai laissé ma carte; je n'ai point de ses
+nouvelles.
+
+Adieu, madame; je vous serre la main en vous envoyant à tous les deux
+mille amitiés.
+
+
+
+
+CXLVII.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Paris, 4 octobre 1867.
+
+Eh bien, oui, je vais en Russie. La grande-duchesse Hélène était ici il
+y a quelques jours et m'a fait faire des propositions que, après un peu
+d'hésitation et de l'avis de tous mes amis, j'ai acceptées. Il s'agit
+d'aller, à la fin de novembre, diriger, à Saint-Pétersbourg, six
+concerts du Conservatoire, dont cinq formés des chefs-d'oeuvre des grands
+maîtres et un composé exclusivement de mes partitions.
+
+Elle me loge chez elle, au palais Michel, me fournit une de ses
+voitures, paye mon voyage, aller et retour, et me donne quinze mille
+francs. Je serai exténué de fatigue, malade comme je suis; mais, si je
+meurs, nous le verrons bien. Venez donc aussi; je vous ferai jouer votre
+jovial concerto de clavecin en _ré mineur_ de S. Bach et nous rirons
+d'une belle manière.
+
+Adieu; mille amitiés pour tous les deux; j'irais bien chez vous dans les
+beaux jours que vous passez à Villerville, mais je vous avoue que cela
+me paraît d'une indiscrétion révoltante.
+
+Ma belle-mère vous remercie de votre souvenir. A vous.
+
+_P.-S._--Vous êtes, décidément, une néréide ou une tritonne.
+
+Vous saurez encore qu'un Américain dont j'avais refusé les offres, il y
+a un mois et demi, apprenant que j'acceptais celles des Russes, est
+revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs, si je voulais
+aller à New-York l'année prochaine. Que dites-vous de cela? En
+attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle
+qu'il a fait bâtir là-bas; et je vais poser tous les jours. Si je
+n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir.
+
+Avez-vous lu les comptes rendus du festival de Meiningen, en Allemagne?
+Cela aussi m'aurait fait plaisir, si je ne souffrais pas tant et si je
+n'étais pas si vieux. Oui, vous en avez lu quelqu'un; votre lettre me
+l'annonce. J'ai vu des gens qui y étaient. N'avez-vous pas honte d'aller
+encore _massacrer_ des faisans? La belle chose que de tuer de la
+volaille dans une basse-cour!!!
+
+Adieu; cela ne fait rien, j'ai toujours pour vous, quand même, une
+véritable et chaleureuse amitié; vous êtes, tous les deux, des coeurs
+excellents, que j'apprécie chaque jour davantage.
+
+
+
+
+CXLVIII.
+
+AUX MÊMES.
+
+
+Paris, 2 novembre 1867.
+
+ Comment vous portez-vous, châtelain et châtelaine?
+
+ Comment se porte votre château?
+
+ Savez-vous encore le français?
+
+ Savez-vous encore la musique?
+
+ Savez-vous encore vivre?
+
+ Savez-vous que vous ne savez rien?
+
+ Savez-vous qu'on vous a oubliés?
+
+ Savez-vous qu'on se passe de vous?
+
+ Savez-vous que vous êtes passés
+
+ De mode?
+
+ Bonsoir!
+
+ 2 novembre, jour des morts.
+
+ Et quand on est mort, c'est pour longtemps.
+
+
+
+
+CXLIX.
+
+A M. ÉDOUARD ALEXANDRE.
+
+
+Saint-Pétersbourg, 15 décembre 1867.
+
+ Chers amis,
+
+Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air
+bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me
+comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse
+jusqu'au moindre musicien de l'orchestre.
+
+On a su, je ne sais comment, que le 11 décembre était le jour de ma
+naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dû
+assister à un dîner de 150 couverts, où, comme vous le pensez bien, les
+toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur
+extrême. Au second concert, j'ai été rappelé six fois après la
+Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante
+et dont la quatrième partie avait été bissée.
+
+Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si
+Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi faut-il vous
+dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je me
+vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je
+conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire.
+
+Hier, nous avions à exécuter le second acte d'_Orphée_, la symphonie en
+_ut_ mineur et mon ouverture du _Carnaval romain_. Tout cela a été
+sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a
+une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. Il y
+avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès.
+Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations
+faites par-ci par-là, par des gens incapables!!! Ah! c'est pour moi une
+joie immense de leur révéler les chefs-d'oeuvre de ce grand homme. Hier,
+on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le
+premier acte d'_Alceste_. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéît
+en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use.
+
+Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire _Hamlet_. J'ai
+parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de
+Saint-Victor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va
+acheter _Hommes et Dieux_ et l'admirer.
+
+Ici, on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicale et
+littéraire; ici, on a dans la poitrine un foyer qui fait oublier la
+neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué?
+
+Adieu, tous; je vous serre la main; je vous embrasse.
+
+
+
+
+CL.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Saint-Pétersbourg, 22/10 décembre 1867.
+
+ Chère madame Massart,
+
+Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux
+et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire.
+
+Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce
+que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par
+lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au
+Conservatoire de Paris. Ils m'ont joué, avec la même perfection, l'autre
+jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire
+dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions
+fait trois répétitions. On a redemandé à grands cris la Marche au
+supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des
+gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le
+second acte d'_Alceste_, avec l'Offertoire de mon _Requiem_ (le choeur
+sur deux notes). A l'autre (5me concert), je donnerai les trois
+premières parties _instrumentales_ de la Symphonie avec choeurs de
+Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie vocale, les chanteurs dont je
+dispose ne m'inspirant pas assez de confiance... On est venu me chercher
+de Moscou, où j'irai après le 5me concert d'ici, madame la
+grande-duchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la
+capitale mezzo-asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en
+dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplement
+leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le
+faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous
+écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée
+musicale où elle veut entendre mon duo de _Béatrice et Bénédict_, que
+l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en
+français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en
+recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils
+savent tout à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher.
+
+Madame la grande-duchesse veut que je lui lise _Hamlet_ un de ces soirs,
+mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner
+de cent cinquante couverts le jour de ma fête (11 décembre), où toutes
+les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec
+effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien
+des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si
+exténué; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors
+de mon lit à des heures aussi indues.
+
+D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au
+café _Anglais_.
+
+Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous,
+se donnent la main.
+
+Adieu, adieu, adieu. _Remember me._
+
+Vous savez toujours l'anglais?...
+
+Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir.
+
+Vous savez que vous êtes charmante; mais pourquoi diable êtes-vous si
+charmante?
+
+Je ne le découvre pas.
+
+_Farewell. I am your._
+
+
+
+
+CLI.
+
+A M. DAMCKE.
+
+
+Moscou, 31 décembre 1867.
+
+ Mon cher Damcke,
+
+J'étais si fatigué ces jours-ci, que je n'avais pas le courage de vous
+écrire; et pourtant il m'est arrivé un grand événement musical. Les
+directeurs du Conservatoire de Moscou sont venus me chercher à
+Saint-Pétersbourg et ont obtenu de la grande-duchesse un congé de douze
+jours pour moi. J'ai accepté l'engagement de diriger deux concerts.
+
+Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu
+l'idée de le donner dans la salle du Manège, un local grand comme la
+salle du milieu de notre Palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées.
+Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès.
+
+Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police,
+douze mille cinq cents auditeurs.
+
+Je n'essayerai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fête de
+_Roméo et Juliette_ et pour l'Offertoire du _Requiem_. Seulement, j'ai
+éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau, qu'on avait
+voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbourg,
+a commencé. En entendant ce choeur de trois cents voix répéter toujours
+ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l'ennui croissant de
+cette foule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la
+foule avait compris ma pensée, son attention redoublait et l'expression
+de cette humilité résignée l'avait saisie.
+
+A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts;
+j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les choeurs s'en sont
+ensuite mêlés; je ne savais plus où me mettre. C'est la plus grande
+impression que j'aie produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une
+dépêche à la grande-duchesse pour l'informer de cette émotion
+populaire...
+
+Après-demain, on me donne une fête dans la salle de l'assemblée des
+Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je
+repartirai pour Saint-Pétersbourg... Je suis bien exténué, mais heureux
+aussi de ce beau résultat. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout
+mon coeur.
+
+Je remercie bien Heller d'avoir été assez bon pour m'envoyer le volume
+des _Mémoires_. Malgré nos précautions, le livre a mis douze jours pour
+arriver entre mes mains. Je n'ai pu le remettre à la princesse que le
+jour de mon départ pour Moscou.
+
+Si vous avez un instant pour voir Reyer, faites-le. Adieu à madame
+Damcke, dont je n'ai pas encore vu la soeur.
+
+
+
+
+CLII.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Saint-Pétersbourg, 18 janvier 1868.
+
+ Chère madame Massart,
+
+J'arrive de Moscou et, en rentrant dans mon salon, je trouve un petit
+monceau de lettres, au nombre desquelles la vôtre ne me cause pas la
+plus vive joie, parce qu'il y en a une autre, vous devinez de qui, que
+je n'espérais pas. La vôtre, cependant, m'a fait bien plaisir. Elle
+aurait dû me laisser indifférent; mais, quoi! on n'est pas parfait. J'ai
+lu, tout de même, vos lignes si cordiales et j'y réponds aujourd'hui. La
+place Michel est silencieuse sous son manteau de neige; les corbeaux,
+les pigeons et les moineaux ne remuent pas; les traîneaux ne courent
+pas; il y a un grand enterrement, celui du prince Dolgorouki, où va
+l'empereur avec toute la cour et auquel, en conséquence, tout le monde
+assiste.
+
+Mon programme du concert de samedi prochain est fixé. Je n'y suis pour
+rien, heureusement; car, au suivant et dernier, je serai pour tout. Oh!
+quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure du final d'_Harold_!
+quand je pourrai me dire: «Je pars pour Paris dans trois jours,
+c'est-à-dire au commencement de février.» Je ne puis résister à ce
+climat. J'ai moins souffert à Moscou. Et quels enthousiasmes! Le premier
+concert avait lieu dans la salle du Manège; il y avait dix mille six
+cents auditeurs. Et quand j'ai vu tout ce monde acclamer l'Offertoire
+de mon _Requiem_ avec son choeur sur deux notes, et me redemander sans
+fin, j'avoue que ce sentiment religieux si rare, manifesté par une foule
+immense, m'a remué jusqu'au coeur. Au second concert qui avait lieu avec
+les seules ressources du Conservatoire, dans la salle des Nobles,
+l'Offertoire avait été redemandé et il a produit le même effet.
+
+Que me parlez-vous de vous donner un concert à Paris? Si je _donnais_ un
+concert à mes amis, en dépensant purement trois mille francs, je n'en
+serais que plus injurié par la presse.
+
+Après vous avoir vus à Paris, j'irai à Saint-Symphorien et de là à
+Monaco me baigner dans les violettes et dormir au soleil. Je souffre
+tant, chère madame, mes maux sont si constants, que je ne sais que
+devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre.
+
+Dites mille choses à Massart et remerciez de son bon souvenir madame
+Nicolet, si charmante.
+
+Adieu, adieu; je vous serre la main.
+
+
+
+
+CLIII.
+
+A M. WLADIMIR STASSOFF[116].
+
+
+Paris, dimanche 1er mars 1868.
+
+Je ne vous ai pas écrit depuis mon retour, je souffrais horriblement.
+Aujourd'hui, je vais un peu mieux et je viens vous dire bonjour en vous
+annonçant mon départ pour Monaco. Je partirai ce soir à sept heures. Je
+ne sais pas pourquoi je ne meurs pas. Puisqu'il en est ainsi, je vais
+revoir ma chère côte de Nice et les rochers de Villefranche et le soleil
+de Monaco. Hier, je me suis traîné à l'Académie, où j'ai vu mon
+statuaire et confrère Perraud[117]. Il m'a appris que l'Américain
+Steinway l'avait enfin payé pour mon buste et qu'on était en ce moment
+occupé à en couler trois exemplaires plus grands que nature pour
+New-York et Paris. Je crois bien que c'est vous qui m'avez témoigné le
+désir d'en avoir un pour le Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Si ce
+n'est pas vous, c'est Kologrivoff[118], ou Cui[119], ou Balakireff[120].
+En tout cas, sachez et faites-leur savoir que M. Perraud m'a appris
+qu'on pourrait couler encore d'autres exemplaires de ce buste...
+Écrivez-moi rue de Calais, nº 4, à Paris. On m'enverra votre lettre à
+Nice ou à Monaco. Mais il serait mieux encore d'écrire à _M. Perraud,
+statuaire, membre de l'Académie des Beaux-Arts, à l'Institut, Paris_.
+Vous lui direz ce que vous voulez et quand vous le voudrez. Et ce sera
+plus prompt. Oh! quand je pense que je vais m'étendre sur les gradins de
+marbre de Monaco, au soleil, au bord de la mer!!!...
+
+Ne soyez pas trop juste, écrivez-moi malgré mon laconisme; songez que je
+suis malade, que votre lettre me fera du bien et ne me parlez pas de
+composer, ne me dites pas de bêtises... Assurez-moi que vous m'avez
+rappelé au souvenir de votre charmante belle-soeur, de votre gracieuse
+fille et de votre frère. Je les vois tous les trois comme s'ils étaient
+là.
+
+La musique... Ah! j'allais vous dire quelque chose sur la musique, mais
+j'y renonce.
+
+Adieu, écrivez-moi vite, votre lettre me fera renaître et aussi le
+SOLEIL... Pauvre malheureux! vous habitez la neige!...
+
+
+
+
+CLIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, avril 1868.
+
+ Mon cher Stassoff,
+
+Vous m'avez appelé _monsieur Berlioz_ dans votre dernière lettre et Cui
+aussi; je vous pardonne à tous les deux.
+
+Figurez-vous que vos deux lettres sont à refaire. Vous ne savez pas que
+j'ai failli mourir. Je suis allé à Monaco pour chercher le soleil, et,
+trois jours après mon arrivée j'ai voulu parcourir des rochers qui
+descendent à la mer et ma témérité a été cruellement punie; je suis
+tombé dans ces rochers la tête la première, sur la figure, et j'ai versé
+beaucoup de sang, tellement que je suis resté seul à terre et n'ai pu
+revenir à l'hôtel que longtemps après et tout sanglant. J'avais retenu
+ma place à l'omnibus de Nice; j'ai voulu néanmoins revenir le lendemain.
+Je suis revenu, et, à peine arrivé, j'ai voulu revoir la terrasse qui
+est sur le bord de la mer et dont j'avais conservé un très vif souvenir.
+J'y vais, je ne vois pas bien la mer, je veux changer de banc pour
+mieux voir, je me lève et, au bout de trois pas, je tombe de nouveau sur
+la figure et je verse mon sang comme un malheureux. Deux jeunes gens qui
+passaient me relèvent à grand-peine et me reconduisent à l'hôtel des
+_Étrangers_, tout près de là, où je demeurais. On me déshabille, on me
+couche et je reste sans voir ni médecin ni personne que les domestiques
+pendant huit jours. Ah! ma foi, je ne puis plus écrire. A demain... je
+n'ai plus la force. Bonsoir.
+
+...Après huit jours de cette claustration, je me sens un peu mieux, et,
+la figure toute décomposée, je prends le chemin de fer et reviens à
+Paris. Ma belle-mère et ma domestique poussent des cris en me voyant.
+Cette fois, je fais venir un médecin et il m'a soigné si bien, que,
+après un mois et quelques jours, je puis à peu près marcher en me tenant
+aux meubles. Voilà où j'en suis. Mon nez est presque guéri à
+l'extérieur.
+
+Voulez-vous être assez bon pour me dire pourquoi on ne m'a pas renvoyé
+ma partition des _Troyens_? Je suppose qu'elle est copiée et qu'on n'en
+a plus besoin.
+
+Je ne puis plus écrire;... si j'attends que je me trouve bien, ce sera
+peut-être long... Écrivez-moi vous-même. Ce sera une charité.
+
+
+
+
+CLV.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 26 mai 1868.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je viens d'apprendre par Lecourt que vous m'aviez écrit à Monaco et
+qu'on vous avait renvoyé votre lettre. Merci de cette attention. J'ai
+été bien éprouvé et j'ai encore, en ce moment, bien de la peine à
+écrire. Ne soyez pas étonné si je ne vous ai rien dit; mes _deux_
+chutes, l'une à Monaco, l'autre à Nice, m'avaient ôté toutes mes forces.
+A présent, les suites directes de ces deux chutes sont à peu près
+effacées; mais ma maladie est revenue et je souffre plus que jamais. Je
+n'ai que des choses cruelles à vous écrire. Je suis allé en Russie pour
+me distraire un peu et j'ai assez bien supporté le double voyage à
+Moscou et à Saint-Pétersbourg; ils m'ont fêté de toutes les manières. La
+grande-duchesse m'a comblé de soins et d'attentions. J'ai dirigé six
+concerts du Conservatoire de Pétersbourg et deux de Moscou. Maintenant
+je ne pense à rien; je vous vois désenchanté comme moi, Lecourt tout
+comme vous; j'aurais eu un grand plaisir à vous voir tous les deux,
+quand j'étais dans les environs de Marseille, et j'y serais allé en
+revenant de Nice, si je n'avais pas été en si mauvais état. Mais le
+moyen? et puis je serais bien plus brisé par votre société que par toute
+autre. Peu de mes amis ont aimé Louis comme vous l'aimiez. Et je ne puis
+oublier. Pardonnez-moi tous les deux.
+
+
+
+
+CLVI.
+
+A M. WLADIMIR STASSOFF.
+
+
+Paris, 21 août 1868.
+
+ Mon cher Stassoff,
+
+Vous le voyez, je supprime le «Monsieur»; j'arrive de Grenoble où l'on
+m'a fait aller à peu près de force pour présider une espèce de festival
+orphéonique et assister à l'inauguration d'une statue de l'empereur
+Napoléon Ier.
+
+On a bu, on a mangé, on a fait les cent coups et j'étais toujours
+malade...! On est venu me chercher en voiture, on m'a porté des toasts
+auxquels je ne savais que répondre. Le maire de Grenoble m'a comblé de
+gracieusetés, il m'a donné une couronne en vermeil, mais il m'a fallu
+rester une heure entière à ce commencement de banquet.
+
+Le lendemain, je suis parti; je suis arrivé exténué chez moi, à onze
+heures du soir...
+
+Je n'en puis plus, et je reçois des lettres... où l'on me demande des
+choses impossibles. On veut que je dise beaucoup de bien d'un artiste
+allemand, bien que je pense en effet, mais à condition que je dirai du
+mal d'un artiste russe qu'on veut remplacer par l'Allemand et qui a
+droit au contraire, à beaucoup d'éloges, chose que je ne ferai pas. Quel
+diable de monde est-ce là?
+
+Je sens que je vais mourir; je ne crois plus à rien, je voudrais vous
+voir; vous me remonteriez peut-être; Cui et vous me donneriez peut-être
+du bon sang.
+
+Que faire?
+
+Je m'ennuie d'une manière exorbitante. Il n'y a personne à Paris; tous
+mes amis sont absents, à la campagne, à _leur_ campagne, à la chasse; il
+y en a qui m'invitent à aller chez eux. Je n'en ai pas la force.
+
+Que devenez-vous? Et votre frère? Et vos charmantes dames?
+
+Oh! je vous en prie, écrivez-moi aussi laconiquement que vous voudrez.
+J'ai pourtant encore des suites de ma chute dans les rochers de Monaco;
+Nice me donne aussi des souvenirs.
+
+Ma lettre va vous trouver peut-être absent; je m'attends à tout.
+
+Si vous êtes à Pétersbourg, écrivez-moi _six lignes_; je vous en saurai
+un gré infini.
+
+Mille choses à Balakireff.
+
+Adieu, j'ai beaucoup de peine à écrire.
+
+Vous êtes bon, montrez-le-moi encore.
+
+Je vous serre la main.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+A SA SOEUR[121].
+
+Paris, 20 février 1822.
+
+...Nous fîmes un dîner charmant avec le cousin Raimond et mon oncle.
+Après, nous allâmes à Feydeau entendre Martin. On jouait ce soir-là
+_Azémia_ et les _Voitures versées_. Ah! comme je me dédommage des
+violons et du flageolet du bal de M. T...! J'absorbais la musique! Je
+pensais à toi, ma soeur! Quel plaisir tu aurais à entendre cela! l'opéra
+te ferait peut-être moins plaisir; c'est trop savant pour toi, au lieu
+que cette musique touchante, enchanteresse de Dalayrac, la gaîté de
+celle de Boïeldieu, les inconcevables tours de force des actrices, la
+perfection de Martin et de Ponchard... oh! tiens! je me serais jeté au
+cou de Dalayrac si je m'étais trouvé à côté de sa statue, quand j'ai
+entendu cet air auquel on ne peut point donner d'épithète: «Ton amour, ô
+fille chérie!»
+
+C'est à peu près la même situation que celle que j'ai éprouvée en
+entendant à l'Opéra, dans _Stratonice_, celui de: «Versez tous vos
+chagrins dans le sein paternel.» Mais je n'entreprends pas de te décrire
+encore cette musique... (_la fin manque_).
+
+
+A M. LESUEUR, MEMBRE DE L'INSTITUT, SURINTENDANT DE LA CHAPELLE DU ROI.
+
+(Sans date--vers 1825--de la Côte-Saint-André.)
+
+ Monsieur,
+
+Depuis longtemps, j'étais tourmenté du désir de vous écrire, et je
+n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me
+paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je
+craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir de vous
+en adresser ne vous parût avoir sa source dans l'amour-propre qu'un
+jeune homme doit naturellement ressentir en correspondant avec un de ces
+hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit: cet homme rare
+auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes
+si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière; ce grand
+musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et, si jamais
+les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses
+élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de vos
+enfants.
+
+J'ai été reçu dans ma famille comme je m'y attendais, avec beaucoup
+d'affection. Je n'ai point eu à essuyer de la part de ma mère de ces
+malheureuses et inutiles remontrances, qui ne faisaient que nous
+chagriner l'un et l'autre; cependant papa m'a recommandé, par
+précaution, de ne jamais parler musique devant elle. J'en cause, au
+contraire, très-souvent avec lui. Je lui ai fait part de vos curieuses
+découvertes, que vous avez bien voulu me montrer, sur la musique
+antique. Je ne pouvais pas venir à bout de lui persuader que les anciens
+connussent l'harmonie; il était tout plein des idées de Rousseau et des
+autres écrivains qui ont accrédité l'opinion contraire. Quand je lui ai
+cité le passage latin de Pline l'ancien, dans lequel il y a des détails
+sur la manière d'accompagner les voix et sur la facilité que l'orchestre
+peut avoir à peindre les passions par le moyen de rhythmes différents de
+celui de la vocale, il est tombé des nues et m'a avoué qu'il n'y avait
+rien à répliquer à une pareille explication. Cependant, m'a-t-il dit, je
+voudrais avoir l'ouvrage entre les mains pour être bien convaincu.
+
+Je n'ai encore rien fait depuis que je suis ici. D'abord, je n'ai pas
+été maître de mon temps pendant les premières semaines. Les visites à
+recevoir et à rendre, dans une petite ville où tout le monde se connaît,
+me l'absorbaient presque en entier. Puis, quand j'ai voulu me mettre à
+cette messe dont je vous avais parlé, je suis demeuré si froid, si glacé
+en lisant le _Credo_ et le _Kyrie_, que, bien convaincu que je ne
+pourrais jamais rien faire de supportable dans une pareille disposition
+d'esprit, j'y ai renoncé. Je me suis mis à retoucher cet oratorio du
+_Passage de la mer Rouge_ que je vous ai montré et que je trouve à
+présent terriblement barbouillé dans certains endroits. J'espère pouvoir
+le faire exécuter à Saint-Roch, à mon retour, qui aura lieu, je crois,
+avant les premiers jours d'août.
+
+En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, monsieur, mon père me
+charge d'être l'interprète de ses sentiments auprès de vous, et de vous
+témoigner toute sa reconnaissance pour les soins que vous m'avez
+prodigués; vous ne doutez pas, monsieur, que je n'en sois pénétré
+moi-même. Veuillez en recevoir l'assurance avec mes salutations
+respectueuses.
+
+
+A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.
+
+Paris ce 10 mai [1829].
+
+ Mon excellent père,
+
+Que je vous remercie de votre lettre! Quel bien elle m'a fait! Vous
+commencez donc à prendre un peu de confiance en moi! Puissé-je la
+justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et
+mille fois je vous en remercie; c'est un si grand bonheur de pouvoir
+faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont chers. Oh! certes, oui, je
+serais enchanté de pouvoir me faire entendre de vous; mais pour un
+voyage de vous à Paris, il faut quelque chose de plus positif et de plus
+assuré qu'un concert qui peut être empêché par le plus léger caprice des
+hommes du pouvoir. J'attends depuis huit jours, dans une mortelle
+impatience, la permission de M. Mangin, le préfet de police, pour faire
+afficher le concert; je dois retourner seulement demain pour savoir si
+on m'accorde l'autorisation. Il faut passer par les mains des chefs et
+sous-chefs de division, qui ont l'air de faire une affaire d'État de ce
+qui n'est qu'une formalité. Dans mes deux précédents concerts, je m'en
+étais dispensé; mais, comme cette fois, c'est le soir et dans un
+théâtre, les directeurs des Nouveautés ne veulent point prendre
+d'engagement décisif avec moi, avant d'avoir la pièce officielle de la
+police. D'un autre côté, M. de La Rochefoucauld pourrait, s'il voulait,
+empêcher ma soirée d'avoir lieu, car, dans ce pays de liberté, les
+musiciens sont au nombre des esclaves. D'un autre côté, le succès de ma
+symphonie n'est pas sûr; le public sera moins musical dans cette saison
+que dans l'hiver; toute la haute société qui a une espèce d'éducation
+musicale est à la campagne, et je doute que l'originalité de mon drame
+musical inspire assez d'intérêt pour faire revenir à Paris des gens de
+sang aussi froid. Puis, j'ai un autre sujet d'inquiétude, c'est celui de
+l'exécution: mon orchestre va être obligé de se frayer une route à
+travers une forêt vierge. Outre qu'il y a beaucoup de choses nouvelles
+pour eux, la plus grande difficulté est celle de l'expression. La
+première partie, surtout, est d'une telle fougue dans le mouvement et
+d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur
+inculquer toutes mes intentions et qu'ils puissent les rendre, il faudra
+une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre
+très-considérable de répétitions. Heureusement, ce n'est pas plus
+difficile que l'ouverture des _Francs-Juges_ (que je redonne encore), et
+elle a été sublimement exécutée.
+
+Je suis déjà vos instructions quant au régime; je mange ordinairement
+peu et ne bois presque plus de thé.
+
+Je ne fais depuis quelques jours, que corriger des parties d'orchestre,
+surveiller mes copistes, copier moi-même. Le soir, je vais au théâtre
+allemand, où le directeur a eu la politesse de me donner mes entrées,
+sans que je les aie, en aucune manière, demandées. Je compte sur
+l'incroyable chanteur Haitzinger pour chanter à mon concert et compléter
+le programme. Je l'ai vu ces jours-ci; il m'a demandé si j'avais un rôle
+important pour sa voix dans l'opéra des _Francs-Juges_ (que je ne
+pourrai jamais monter à Paris); et, sur l'assurance que je lui en ai
+donnée, il m'a engagé beaucoup à venir en Allemagne, où il me serait
+beaucoup plus aisé de le faire exécuter, mais je ne puis pas encore
+m'occuper de le faire traduire en allemand. Voilà mon plan: si ces
+messieurs de l'Institut me croient digne d'obtenir un des deux grands
+prix, si je puis me faire assez petit pour passer par la porte du
+royaume des cieux, je resterai aussi peu de temps que possible en
+Italie, et de là, je courrai à Carlsruhe, où est ordinairement
+Haitzinger, ou bien à Dresde, où le célèbre compositeur Spohr est maître
+de chapelle et professe des principes autrement généreux que le font les
+compositeurs de Paris. Alors, il me sera aisé de voir ce que j'ai à
+faire pour monter mon opéra. Vous me parlez d'hommes de lettres en
+réputation; mais rien n'est plus inutile. Il n'y en a qu'un, c'est
+Scribe, qui puisse faire passer une partition. Les directeurs ne font
+pas plus de cas des autres que s'ils étaient inconnus. J'ai un grand
+opéra, _Atala_, qui a été reçu, il y a deux mois, à l'unanimité, sans
+corrections, ni conditions, par le jury de l'Opéra. Dernièrement,
+Onslow, qui venait de lire la partition des _Francs-Juges_ que je lui
+avais prêtée, courut, dans son enthousiasme de jeune homme (quoiqu'il
+ait 49 ans), chez M. Lubbert, directeur de l'Opéra, lui parler de moi.
+Il savait qu'_Atala_ était reçu et m'était destiné; il pressa beaucoup
+Lubbert de me faire jouer, l'assurant que rien n'était ridicule comme
+les obstacles qu'on me faisait éprouver et qu'il était de son intérêt de
+les lever. A tout cela, Lubbert se contenta de répondre que beaucoup de
+gens lui avaient parlé de moi, les uns avec admiration, les autres lui
+assurant que j'étais fou; d'autres, qu'il n'y avait aucun fond à faire
+sur moi (entre autres Cherubini, qui n'a jamais entendu de sa vie une
+note de moi, si on excepte les balivernes de l'Institut défigurées sur
+un piano); mais que, dans tous les cas, il avait l'intention de m'écrire
+pour m'engager à ne pas faire la musique d'_Atala_, parce que, malgré sa
+réception, il ne voulait pas monter ce poëme, dont il ne voulait pas
+introduire le genre à l'Opéra. «D'ailleurs, ajouta-t-il, je répète
+encore ce que j'ai dit déjà tant de fois: il me faut de l'argent; rien
+ne fait plus d'argent que la musique d'Auber, parce que le peuple
+l'aime. Ainsi, j'ai assez d'Auber et de Rossini. Beethoven et Weber
+reviendraient au monde et m'apporteraient des opéras, que je n'en
+voudrais pas.»
+
+A Feydeau, c'est le dernier degré de la dégradation musicale; ils ne
+pourraient m'exécuter. Le directeur va faire banqueroute incessamment.
+Il faut absolument laisser un théâtre nouveau jouer de la musique
+nouvelle; il faut que cet odieux privilège tombe, et il tombera si, à la
+Chambre des députés, la demande en est faite. Benjamin Constant et deux
+autres devaient se charger de la présenter, si la prorogation ne fût
+survenue. Conçoit-on que les Allemands, les Italiens, tous les étrangers
+puissent élever des théâtres à Paris pendant une partie de l'année et
+que les Français, seuls, soient obligés de se faire écorcher à Feydeau,
+ou de garder leurs partitions, tandis que le théâtre des Nouveautés a un
+orchestre superbe et des choeurs passables, qu'on emploie à chanter des
+vaudevilles ou des morceaux tirés des partitions étrangères. Mais il ne
+faut pas porter ombrage à ce Conservatoire du pont-neuf et de la
+routine; il faut tout sacrifier pour faire prospérer la ronde, la
+romance, le duetto; et, malgré la puissance de ces grands moyens
+musicaux, donner des subventions payées par les provinciaux qui ne vont
+pas à l'Opéra-Comique, et voir, tous les deux ans, un directeur manquer.
+
+Eh! mon Dieu! laissez-les donc libres tous de jouer ce qu'ils voudront:
+opéra, grand ou petit; ne donnez point de subventions et laissez-les se
+ruiner! Cela coûtera moins cher aux contribuables, et les moyens ne
+manqueront pas, à quelques-uns du moins, de s'enrichir.
+
+Je vous écrirai dans quelques jours pour vous donner des nouvelles de
+mon affaire, si les répétitions sont commencées.--Adieu, mon cher papa,
+je vous embrasse tendrement.
+
+
+A SON PÈRE
+
+Paris, ce 3 novembre 1828.
+
+ Mon cher papa,
+
+D'abord, pour vous tirer d'inquiétude, vous saurez que j'ai obtenu un
+succès d'enthousiasme des artistes et du public, que j'ai couvert les
+frais du concert et que j'ai gagné.... 150 francs! J'ai mieux aimé ne
+pas vous parler de ce concert avant de l'avoir donné. Je vous aurais
+encore trop inquiété. Quoiqu'il m'ait donné beaucoup moins de peine que
+le premier, néanmoins, après la dernière répétition, je ne pouvais plus
+me tenir. La fatigue m'accablait. Je ne m'en ressens presque plus.
+Cherubini s'est contenté cette fois, de ne pas trop me contrarier. Il
+m'a refusé d'abord, et accordé l'instant d'après, tout ce que je lui ai
+demandé.
+
+Enfin, le concert a eu lieu. Mon orchestre de cent musiciens a été
+dirigé par Habeneck. A part quelques fautes qui venaient du défaut de
+répétitions, mes grands morceaux ont été exécutés d'une manière
+foudroyante. Il n'y a eu que mon septuor de _Faust_ que je n'ai pas eu
+le temps d'apprendre aux exécutants et au public.
+
+J'ai été mis à une épreuve effrayante à laquelle je n'avais pas
+réfléchi. Hiller, ce jeune Allemand dont je vous ai parlé, jouait dans
+mon concert un concerto de piano de Beethoven, qui est une composition
+vraiment merveilleuse. Immédiatement après, venait mon ouverture des
+_Francs-Juges_. En voyant l'effet du sublime concerto, tous mes amis
+m'ont cru perdu, écrasé, anéanti, et j'avoue que j'ai éprouvé un moment
+de crainte mortelle. Mais aussitôt que l'ouverture a été commencée, je
+me suis aperçu de l'impression qu'éprouvait le parterre et j'ai été
+complétement rassuré. L'effet a été terrible, volcanique; les
+applaudissements ont duré près de cinq minutes. Après que le calme a été
+un peu rétabli, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre
+une liasse de musique qui était sur une banquette du théâtre (car
+l'orchestre est sur la scène). Le public m'a aperçu. Alors, les cris,
+les bravos ont recommencé; les artistes s'y sont mis, la grêle
+d'archets est tombée sur les violons, les basses, les pupitres. J'ai
+failli me trouver mal; cette bourrasque inattendue m'a bouleversé. Je
+tremblais comme vous pouvez le penser; mais vous me manquiez. J'étais
+seul de la famille dans un tel moment; tout le monde m'embrassait, tout
+le monde... excepté mon père, ma mère, mes soeurs!
+
+La séance a été terminée par mon choeur du _Jugement dernier_, qui a
+produit presque autant d'effet que l'ouverture des _Francs-Juges_. Je
+n'avais pas assez de voix; l'orchestre les écrasait.
+
+Quand tout a été fini, que j'ai cru les issues libres, je suis sorti;
+mais les artistes m'attendaient dans la cour du Conservatoire, et en me
+voyant passer les cris ont recommencé. Hier soir, à l'Opéra, tous les
+musiciens sont venus me complimenter, me féliciter. Enfin, j'ai obtenu
+un grand succès qui m'a complétement satisfait. Le _Figaro_
+d'aujourd'hui a rendu compte de mon concert; je vous l'enverrai avec les
+autres journaux.
+
+Eh bien! depuis hier, je suis d'une tristesse mortelle; j'ai envie de
+pleurer; je voudrais mourir. Je sens que le spleen va me reprendre plus
+fort qu'auparavant. Il faut, je crois, que je dorme beaucoup. Je ne puis
+lier mes idées.
+
+Adieu, mon cher papa, j'embrasse maman, et vous, et mes soeurs, et mon
+frère.
+
+
+A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.
+
+Paris, ce 2 août 1829.
+
+Mon cher papa, j'ai attendu que tout fût terminé pour répondre à la
+dernière lettre de maman que j'ai reçue à l'Institut, avec la dernière
+lettre qu'elle contenait. Le jugement a été porté hier: il n'y a point
+de premier prix ni pour moi, ni pour d'autres.
+
+L'Institut ayant déclaré qu'il n'y avait pas lieu à en donner un, l'a
+réservé pour l'année prochaine, où il pourra en donner deux si bon lui
+semble. M. Lesueur étant malade n'a pu se mêler de tout cela, et c'est
+ce qui m'a nui terriblement. Cependant, Cherubini et Auber m'ont
+soutenu; MM. Pradier, Ingres, grands admirateurs de l'École allemande,
+ont fait, à la fin de la séance, un long discours où ils ont exhalé
+toute leur indignation en disant qu'il était inconcevable qu'une telle
+assemblée prononçât aussi légèrement sur moi dont on connaissait les
+antécédents et dont on ne pouvait connaître l'ouvrage après une pareille
+exécution.
+
+En effet, madame Dabadie, qui devait chanter pour moi, a été obligée de
+me manquer de parole à cause de la répétition générale de _Guillaume
+Tell_, qui était à la même heure que le concours de l'Institut. Elle m'a
+envoyé sa soeur, élève du Conservatoire, qui est d'une inexpérience
+totale, et qui n'avait eu que quelques heures pour se préparer.
+
+Mais la principale cause de tout ceci est que, d'après la voix publique,
+le prix m'était destiné. Je me suis cru assez solidement soutenu pour
+me permettre d'écrire comme je sens, au lieu de me contraindre comme
+l'année dernière. Le sujet était la _Mort de Cléopâtre_, qui me
+paraissait grand et neuf, et que je n'ai pas résisté à écrire... et
+c'est là mon tort!..
+
+Tous ces messieurs étaient bien disposés pour moi: mais ils ne m'ont pas
+compris, et pour les musiciens, mon ouvrage a été une sorte de satire de
+leur manière.
+
+Je viens de rencontrer Boïeldieu sur le boulevard. Il est tout de suite
+bonnement venu à moi et m'a tenu conversation pendant une heure.
+
+--Oh! mon ami! qu'avez vous fait? nous comptions tous vous donner le
+prix. Nous pensions que vous seriez plus sage que l'année dernière, et
+voilà qu'au contraire vous avez été cent fois plus loin en sens inverse.
+Je ne puis juger que ce que je comprends: aussi, suis-je bien loin de
+dire que votre ouvrage n'est pas bon; j'ai déjà tant entendu de choses
+que je n'ai comprises et admirées qu'à force de les entendre! Mais, que
+voulez-vous? je n'ai pas encore pu comprendre la moitié des oeuvres de
+Beethoven. Vous avez une organisation volcanique au niveau de laquelle
+nous ne pouvons pas nous mettre.
+
+D'ailleurs, je ne pouvais m'empêcher de dire à ces messieurs hier:--Ce
+jeune homme, avec de telles idées, une semblable manière d'écrire, doit
+nous mépriser du plus profond de son coeur. Il ne veut _absolument pas
+écrire une note comme personne_. Il faut qu'il ait jusqu'à des rhythmes
+nouveaux; il voudrait inventer des modulations si c'était possible. Tout
+ce que nous faisons doit lui paraître commun et usé!...
+
+Voilà la clef de l'énigme pour Catel et Boïeldieu. Auber et Cherubini
+ont été néanmoins pour moi, par des considérations personnelles; mais
+ils éprouvaient la même influence de mon ouvrage; Cherubini, toutefois,
+beaucoup moins que les autres.
+
+Pour les membres non musiciens, ils n'y ont rien compris: c'est comme si
+on faisait lire _Faust_ à P... L'autre second prix qui concourait avec
+moi pour le premier, n'a rien eu pour la raison contraire; il était trop
+plat; il a excité l'hilarité.
+
+Je n'ai pas pu faire la commission de l'alcarazas; quand je suis sorti
+de la loge, votre caisse de livres était déjà partie.
+
+Je ne puis pas encore aller vous voir. Je veux terminer quelques
+arrangements avec Feydeau qui me donneront la latitude de demeurer plus
+longtemps auprès de vous.
+
+Je vous écrirai encore dans peu. Il faut, ce soir, que j'aille passer la
+soirée chez Boïeldieu. Il me l'a fait promettre pour reprendre notre
+conversation. Il veut, dit-il, m'étudier.
+
+
+A M. THÉOPHILE GAUTIER.
+
+Vers 1845 (Sans date).
+
+ Mon cher Thé,
+
+Les autres disent Théo, je supprime l'o et ne garde que le Thé; première
+bêtise!
+
+Je donne un concert; deuxième bêtise!
+
+Faites maintenant la troisième de l'annoncer pour engager le public à
+faire la quatrième, la plus grosse de toutes, celle d'y venir!
+
+Vous pouvez dans votre feuilleton blaguer à mort sur mon voyage
+d'Allemagne, puis dire que dimanche 19, au Conservatoire, il y aura
+Duprez, Massol, madame Dorus-Gras, chantant un grand trio de ma façon;
+Duprez chantera l'_Absence_ de M. Théophile Gautier, un poète de grande
+espérance, avec orchestre. J'ai instrumenté ce morceau à Dresde; on ne
+l'a pas encore entendu à Paris.
+
+Il [y] aura un solo de violon exécuté par Allard, puis l'ouverture du
+_Roi Lear_, la symphonie de _Harold_, le scherzo de _la Reine Mab_, le
+finale de la _Symphonie funèbre et l'Apothéose_, avec les deux
+orchestres.
+
+Il faut que je prie le jeune poëte de grande espérance de venir à la
+répétition de samedi, s'il en a le temps, tellement je suis impatient de
+lui faire entendre le chant de l'_Absence_, ainsi rendu par l'orchestre
+de Duprez.
+
+Adieu. Mille amitiés.
+
+
+A M. LE GÉNÉRAL LVOFF.
+
+Riga, 16/28 mai 1847.
+
+Mille remercîments, général, pour les excellentes recommandations que
+vous m'envoyez. J'en ai déjà fait usage et la famille du gouverneur m'a
+accueilli comme un de vos amis. Nous nous occupons du concert, qui ira
+comme il plaira à Dieu. En attendant ma répétition, qui va commencer
+dans une heure, il faut que je vous dise encore combien j'ai été frappé
+des belles choses que contient, en grand nombre, votre dernière
+partition. Ce sujet d'«Ondine» vous a on ne peut mieux inspiré; et le
+style harmonique et méthodique de cette grande oeuvre brille autant par
+la vérité de l'expression que par une distinction constante et une
+fraîcheur juvénile bien rares partout aujourd'hui. L'ouverture est une
+des plus heureusement trouvées que je connaisse; il y a là des effets de
+rhythme syncopé qui m'ont fait bondir de joie. Le premier choeur, l'air
+d'Ondine d'un charmant coloris, le premier final si franc et si chaud,
+la prière avec accompagnement de violons, le morceau splendide de la
+fête, le deuxième final, la marche et tant d'autres passages que je
+pourrais citer, prouvent une invention, un goût et un savoir de premier
+ordre et vous placent à un rang bien haut parmi les compositeurs
+actuels. Mais, pour vous tout dire, j'étais sûr de cela avant de vous
+avoir entendu. Quand on aime et respecte la musique comme vous l'aimez
+et la respectez; quand on en parle comme vous en parlez et qu'on a la
+pratique de l'art que vous avez, on doit écrire de la sorte. Tout cela
+s'enchaîne: tout cela désole aussi, si l'on pense aux moyens d'exécution
+qui deviennent de plus en plus introuvables. Et je ne sais si cet
+Anglais qui demandait dans un de nos grands restaurants de Paris un
+_ténor_ ou un _melon_ pour son dessert avait raison de laisser le choix
+au garçon. Moi, je demanderai toujours le melon; il y a beaucoup plus de
+chances avec lui d'éviter les coliques; le végétal est bien plus
+inoffensif que l'animal.
+
+
+A M. ERNST[122].
+
+Paris, 8 mai 1849.
+
+ Mon cher Ernst,
+
+Je vous remercie de votre lettre, j'étais impatient d'avoir de vos
+nouvelles. Vous n'êtes pas mort, bon! moi je suis malade d'ennui, de
+dégoût de Paris et de tout ce qui s'y tripotte; je suis d'une humeur de
+chien, je voudrais m'en aller et je ne puis pas bouger, et j'ai des
+feuilletons à faire... ah! les Plaies d'Égypte ne sont rien en
+comparaison de celle-là. J'avais écrit à Maurice Barnett à votre sujet;
+le connaissez-vous? Il rédige le _Morning Post_; c'est un excellent
+homme. Comment va Halle? et Dawson? et Vivier?... Quel temps! il a plu
+hier à emporter les maisons! maintenant, il fait presque froid. J'ai mal
+à la tête, damné feuilleton! je ne le commencerai pas, voici huit jours
+que je recule, je n'ai pas la moindre idée sur le sujet qui m'est
+imposé.... Quel métier!... Où trouver du soleil et du loisir? être libre
+de ne penser à rien, de dormir, de ne pas entendre pianoter, de ne pas
+entendre parler du _Prophète_, ni des Élections, ni de Rome, ni de M.
+Proudhon, de regarder à travers la fumée d'un cigare le monde
+s'écrouler..., d'être bête comme _dix-huit représentants_...
+
+Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel sacré monde vous nous avez fait là! Vous
+fûtes bien mal inspiré de vous reposer le septième jour et vous auriez
+diablement mieux fait de travailler encore, car il restait beaucoup à
+faire.
+
+Mon cher Ernst, je voudrais vous écrire une lettre bien.... (bien quoi?
+voyons!) bien... (animal, on n'annonce pas une épithète quand on n'est
+pas capable de la trouver!) enfin une lettre qui vous fit plaisir, et je
+vois qu'il faut renoncer à la moindre chance d'y parvenir. (Quelle
+phrase!) Je ne trouve rien..., mais rien, rien de rien. C'est comme pour
+mon feuilleton. Ce feuilleton me fera tourner en Cabet! c'est sûr.
+
+Je sors, je vais m'ennuyer dehors, je m'ennuie trop chez moi.
+
+Venez donc un peu à Paris.
+
+Adieu.
+
+_P.-S._--J'ai mal à l'estomac; autre chose que j'ai oublié de vous dire.
+Ah! mon pauvre Ernst, plaignez-moi; les feuilletons me feront mourir.
+
+
+A M. ÉRARD[123]
+
+Old Cavendish street, Cavendish square, London, 20 avril 1852.
+
+ Mon cher Érard,
+
+Je sors de la première répétition du fragment de la _Vestale_ que nous
+exécutons à notre troisième concert d'Exeter Hall, mercredi prochain 28,
+à 8 heures.
+
+Les musiciens sont dans un étonnement et une admiration qui ne peuvent
+se décrire. Et ils étaient venus avec les préjugés hostiles qu'une
+espèce de faction anti-spontinienne se plaisait à répandre à Londres
+depuis vingt-cinq ans. Je crois que je vais leur donnera tous une rude
+leçon. L'effet sera immense; nous avons cent vingt choristes, un
+orchestre colossal. Staudigl chante le Grand Prêtre, madame Novello,
+Julia; pour Licinius, j'ai un jeune ténor allemand, Reichart, à qui
+j'apprends le rôle et _qui ira_.
+
+Tâchez donc de venir avec madame Spontini assister à ce triomphe vingt
+fois plus important que ceux obtenus sur le continent. Voir écraser une
+cabale qui dure depuis un quart de siècle! C'est une joie qui ne se
+trouve pas souvent.
+
+Venez! venez!
+
+
+A M. ZACHARIE ASTRUC.
+
+23 mai 1858 (?)
+
+ Monsieur,
+
+Permettez-moi de vous remercier pour le bel article que vous venez
+d'écrire sur mon concert. Je n'ai jamais lu sur mes tentatives musicales
+rien qui m'ait aussi vivement touché.--Le spectre grimaçant de l'ironie
+est bien là, comme toujours, pour me siffler à l'oreille: «Ce n'est pas
+vrai; M. Astruc se trompe et te trompe. Vous êtes des niais tous les
+deux.» Mais il y a aussi un autre juge qu'il est permis de consulter et
+qui siège à côté du sens intime. Et quand je demande à celui-là: «Mon
+critique est-il un niais, suis-je un niais, nous trompons-nous à ce
+point? L'amour du vrai et du beau est-il une chimère, la passion un
+leurre, l'enthousiasme une hallucination?...» Le juge me répond: «Non,
+non, non, non.... et non.»
+
+Vous aimez ce que j'aime, vous honorez et adorez tous mes dieux; voilà
+pourquoi à la joie d'être loué par vous, se joint un sentiment plus vif,
+plus profond, plus intense, le fanatisme clairvoyant d'un
+coreligionnaire.
+
+Voilà pourquoi j'emprunte quelques mots à Shakespeare pour vous dire:
+
+ Most noble brother, give me your hand...
+
+
+A M. STEPHEN HELLER.
+
+Vienne (en Dauphiné). mardi 4 ou 5 septembre c'est-à-dire _mercredi_ 6
+(1865).
+
+ Mon cher Heller,
+
+Voilà bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles. Pourquoi n'avez-vous
+pas répondu un mot à ma lettre collective adressée à madame Damcke? Je
+vous écrivais à tous les trois. Je suis toujours malade et j'ai bien
+peur de n'apporter qu'une addition d'ennui à celui que vous subissez
+probablement avec tant de peine.--Mes nièces sont plus charmantes que
+jamais. Nous lisons beaucoup, elles comprennent tout admirablement et
+rapidement. Malgré leurs instances pour me garder, je retournerai
+pourtant à Paris à la fin de la semaine; voulez-vous être assez bon pour
+prévenir mon concierge que j'arriverai dimanche matin à 6 h. 1/2; de
+plus, venez dîner avec moi ce même dimanche; nous serons seuls, car je
+crois que ma belle-mère ne sera pas encore revenue. Dans tous les cas,
+si vous venez, faites-le savoir à Caroline, pour qu'elle nous fasse à
+dîner.
+
+Il fait une chaleur atroce; j'ai un violent mal de tête et j'ai peine à
+vous écrire.
+
+J'ai reçu, il y a quatre jours, de Genève une lettre qui m'a fait un
+bien infini et m'a rendu à peu près raisonnable. Il serait bien temps
+que cela fût et que je pusse vivre de la vie qui m'est propre, sans
+pourtant souffrir si cruellement de ma lutte insensée contre
+l'impossible. Cela viendra votre amitié aidant.
+
+Avez-vous composé quelque chose? Vous me direz cela et de quelle manière
+vous avez tué ce brigand de temps qui nous tue si lâchement.
+
+Adieu, adieu, à dimanche.
+
+
+A M. SZARWADY.
+
+Paris, 25 février 1866.
+
+ Mon cher Szarwady,
+
+Je vous remercie de la peine que vous prenez pour l'édition allemande de
+mes Mémoires. Je vous autorise à traiter avec M. Heinze et à lui céder
+la propriété complète de cet ouvrage au prix de _4,000 fr., pas à
+moins_; aux conditions dont je vous ai parlé, c'est-à-dire de ne le
+mettre en vente _qu'après moi_ et quand il sera publié à Paris. MM.
+Heller et Damcke ont rejeté bien loin la tâche de traducteur pour la
+somme de 500 fr.; en conséquence si vous pouviez vous en charger ce
+serait au mieux. Mais je tiens à ce que cela soit fait à Paris sous vos
+yeux. Tenez-moi au courant de ce que vous aurez stipulé avec M. Heinze à
+Leipzig, mais écrivez un peu plus lisiblement car, malgré tous mes
+efforts, il y a bien des lignes de votre lettre qu'il m'a été impossible
+de déchiffrer.
+
+Le concerto de Kreutzer marche bien, nous avons déjà fait quatre
+répétitions partielles. Madame Massart a invité Mademoiselle Szarwady,
+qui nous fait espérer qu'elle viendra.
+
+_P.-S._--Je ne puis pas vous signaler toutes les parties du livre qui
+ont paru dans les journaux, le nombre en est trop considérable.
+
+En tout cas, ce qui regarde mon histoire intime n'a jamais paru et le
+reste a été considérablement augmenté.
+
+
+A M. HOLMÈS[124].
+
+Saint-Pétersbourg, 1er février 1868.
+
+ Mon cher Holmès,
+
+On vous a dit la vérité au sujet des concerts particuliers qui ne
+pourront commencer qu'en mars. Je donne le dernier qui m'est confié au
+Conservatoire dans quelques jours. Après quoi, je partirai pour Paris
+sans en donner un pour moi, malgré les offres des divers artistes qui
+joueraient gratuitement de bon coeur. Mais je ne puis accepter ces
+générosités et je suis trop malade; je n'ai plus de force; j'aspire à
+mon lit, à mon feu, à mon repos absolu; les répétitions me tuent. Vous
+dépenserez trois fois plus d'argent ici qu'à Berlin et il y a un jeune
+violoniste, Vuillelmi, qui a joué une fois dans un concert, qui est
+engagé par la Grande-Duchesse, et qui a un succès fou. On ne parle que
+de lui. Malgré toutes les offres qu'on me fait pour me garder, je veux
+repartir; le froid, la neige me chassent; je suis incapable, avec ma
+santé, de soutenir une telle température. J'ai une répétition ce soir et
+j'en tremble d'avance. Je n'ose rien vous dire pour votre symphonie. En
+quelle langue la chanterez-vous? Et qui la chantera?
+
+Pardon de vous écrire avec si peu d'ordre. Je n'ai pas la force de
+rassembler mes idées. Le voyage de Moscou m'a achevé. Les gens du
+Conservatoire de Moscou sont venus me chercher, la Grande-Duchesse m'a
+accordé un congé de douze jours et c'était de l'argent à gagner. J'ai
+dirigé le premier concert dans la salle immense du manége avec cinq
+cents musiciens et un auditoire de dix mille six cents personnes. En ce
+moment, il s'agit de faire marcher, ici, un programme terrible approuvé
+par la Grande-Duchesse pour ma fin. Le concert qu'on m'eût fait donner
+_pour moi_ au mois de Mars m'eût retenu ici plus d'un mois; j'aime mieux
+sacrifier huit mille francs et m'en retourner tout de suite.
+
+Les gracieusetés de tout le monde, des artistes, du public; les dîners,
+les cadeaux, n'y font rien. Je veux le soleil; je veux aller à Nice, à
+Monaco.
+
+Adieu, mon cher Holmès, présentez mes hommages à Madame, qui aura bien
+besoin de courage pour soutenir le vôtre.
+
+Il y a six jours, il faisait 32 degrés de froid. Les oiseaux tombaient;
+les cochers tombaient de leurs siéges. Quel pays! et je chante l'Italie
+dans mes symphonies et les sylphes et les bosquets de roses des bords de
+l'Elbe!!!
+
+
+FIN
+
+
+IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie. RUE
+BERGÈRE, 20, A PARIS.--2832 9.
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Mémoires de Berlioz_, publiés chez M. Calmann Lévy.
+
+[2] Extrait des registres de la mairie de la Côte-Saint-André.
+
+[3] Renseignements communiqués par la famille.
+
+[4] Lettre du 25 juillet 1832. Vente des autographes du chevalier
+R.....y. 30 novembre 1862.
+
+[5] _Mémoires_, p. 182.
+
+[6] _Grotesques de la musique_, p. 279. Édition Michel Lévy. Voyage en
+France: lettres à Édouard Monnais.
+
+[7] Cette anecdote est insérée dans les _Mémoires_, mais fort en abrégé.
+Je la donne telle que je la tiens d'un ami intime, à qui Berlioz l'avait
+racontée souvent.
+
+[8] _Mémoires_, p. 21.
+
+[9] Renseignements communiqués par M. le vicomte de Spoelberch de
+Lovenjoul.
+
+[10] _Mémoires_, p. 37.
+
+[11] Cahier des dépenses de Berlioz; manuscrit autographe communiqué par
+madame Damcke.
+
+[12] Lettre autographe, vendue par M. Laverdet: 30 mars, 1863.
+
+[13] Voir la lettre XXV adressée à Liszt.
+
+[14] Correspondance de Mendelssohn, traduite par M. A.-A. Rolland, p.
+127.
+
+[15]. Voir la lettre XXVII de notre recueil.
+
+[16] Collection de M. le baron de Trimont.
+
+[17] Lettre communiquée par M. Alexis Berchtold.
+
+[18] _Mémoires_, p. 190, et lettres à son fils.
+
+[19] Voir la _Gazette musicale, passim_: aux nouvelles de la semaine.
+
+[20] _Gazette musicale_, année 1835, p. 23.
+
+[21] Le journal _la Caricature_. Numéro du 16 mai 1841.
+
+[22] _Gazette musicale_, 26 janvier 1834.
+
+[23] Mio caro amico, Beethoven estinto, non c'era che Berlioz che
+potesse farlo revivere; ed io che ho gustalo le vostre divine
+composizioni, degne di un genio qual siete, credo mio dovere di pregarvi
+a voller accettare in segno del mio omaggio venti mila franchi i quali
+vi saranno rimessi dal signor baron de Rothschild, dopo che gli avrete
+presentato l'acclusa. Credete mi sempre, il vostro affetionatissimo
+amico.
+
+NICOLO PAGANINI.
+
+Parigi, le 18 décembre 1838.
+
+
+[24] _Gazette musicale_, année 1838.
+
+[25] _Gazette musicale_, année 1836, p. 73.
+
+[26] _Gazette musicale_, p. 39, année 1836.
+
+[27] _Gazette musicale_, année 1838, p. 242.
+
+[28] Ibid., p. 275.
+
+[29] _Gazette musicale_, année 1842, p. 86.
+
+[30] Ibid., année 1843, p. 169.
+
+[31] Ibid., p. 115.
+
+[32] Collection de madame Vieweg de Brunswick. Ce billet a été reproduit
+dans la nouvelle édition de l'ouvrage du docteur Nohl: _Musiker Briefe_,
+p. 74, Leipzig, Dander et Humblot, 1873.
+
+[33] _Gazette musicale_, année 1843, p. 348.
+
+[34] _Gazette musicale_, année 1844, p. 167.
+
+[35] Ibid., année 1840, p. 179.
+
+[36] Ibid., année 1845, p. 411.
+
+[37] _Gazette musicale_, année 1847, p. 294
+
+[38] Ibid., p. 403.
+
+[39] _Gazette musicale_, année 1848, p. 58.
+
+[40] Voici la distribution des personnages: la sainte Vierge, madame
+Meillet.--Saint Joseph, M. Meillet.--Hérode, Depassio.--Père de famille,
+Battaille.--Un récitant, Jourdan.--Un centenier, Chapron.--Polydorus, M.
+Noir.--Le trio des flûtes était joué par MM. Brunot, Magnier et Prumier.
+
+[41] _Gazette musicale_, année 1855, p. 171.
+
+[42] Lettre à M. Auguste Morel, datée de Francfort.
+
+[43] _Gazette musicale_, année 1857, p. 286.
+
+[44] Renseignements communiqués par M. Édouard Alexandre.
+
+[45] _Gazette musicale_, année 1856, p. 202.
+
+[46] Renseignements fournis par madame d'Ortigue.
+
+[47] Lettre de M. Asger Hammerik à l'auteur de la Notice.
+
+[48] Lettre à son fils, du 7 septembre, sans autre mention.
+
+[49] Lettre inédite à son fils, datée de Bade, 23 août.
+
+[50] Lettre du 13 novembre 1865.
+
+[51] Lettre inédite.
+
+[52] Anecdote racontée par Berlioz lui-même à l'auteur de cette
+biographie.
+
+[53] Il s'agit sans doute d'un pot-pourri sur des opéras italiens;
+Berlioz avoue en avoir composé plusieurs de ce genre (Voir les premiers
+chapitres des _Mémoires_). Cette lettre a été publiée dans le
+_Musiciana_ de M. Wekerlin.
+
+[54] La date de cette lettre est assez difficile à préciser. _La Mort
+d'Abel_, dont il est question, fut jouée en 1810 et n'eut jamais les
+honneurs d'une reprise. Sans doute, Berlioz avait entendu seulement
+quelques fragments de cet opéra. Comme il signe sa lettre: _H. Berlioz,
+élève de Lesueur_, et qu'il entra dans la classe de ce maître en 1826
+pour y rester jusqu'en 1828, on ne peut guère assigner au curieux
+document que nous reproduisons qu'une date approximative.
+
+[55] _La Revue musicale_, dirigée par M. Fétis, n'avait pas encore opéré
+sa fusion avec la _Gazette musicale_ de Schlesinger, fondée, comme nous
+l'avons dit dans la notice, en 1834.
+
+[56] Le ballet de _Faust_ sur un livret de M. Bohain: voir la Notice
+
+[57] _Robert le Diable_, dont la première représentation eut lieu le 21
+novembre de la même année.
+
+[58] M. Gounet est le poëte qui a traduit en vers français les paroles
+de Thomas Moore sur lesquelles Berlioz a écrit de la musique.
+
+[59] La romance de _la Captive_.
+
+[60] Tout ce qui suit est relatif au mariage de Berlioz avec
+mademoiselle Henriette Smithson, qu'il épousa dans le courant de l'année
+1833.
+
+[61] Ce projet n'a été exécuté que vingt-neuf ans plus tard _Béatrice et
+Bénédict_, opéra joué à Bade en 1862, est écrit sur la comédie de
+Shakspeare _Much ado about nothing_.
+
+[62] Cette représentation fut désastreuse: madame Dorval eut tout le
+succès, et l'infortunée Harriett Smithson put se convaincre que le
+public parisien ne s'intéressait plus à elle.
+
+[63] L'opéra de _Benvenuto Cellini_.
+
+[64] Cette brochure, adressée par Spontini aux membres de la Chambre des
+députés, fut discutée en séance publique. M. Monnier de la Sizeranne en
+soutint les conclusions, qui furent rejetées après un discours de M.
+Taschereau.
+
+[65] Rossini habitait alors Bologne.
+
+[66] _La Vendetta_, opéra en trois actes, qui n'eut qu'un petit nombre
+de représentations.
+
+[67] _Mademoiselle de Belle-Isle._
+
+[68] On remarquera que, malgré l'hostilité avouée de Mendelssohn,
+Berlioz a toujours rendu justice à cet admirable musicien et qu'aucun
+mauvais procédé n'a pu le faire changer d'avis à cet égard.
+
+[69] Violoncelliste à l'Opéra.
+
+[70] Collection de madame Vieweg, de Brunswick.
+
+[71] Célèbre compositeur russe, auteur de l'opéra: _la Vie pour le
+czar_, de _Rousslane et Lioudmila_, de nombreuses romances, etc.
+
+[72] Publiée dans le livre de M. Wekerlin. _Musiciana_. Paris, 1877.
+
+[73] La première audition de _Moïse au Sinaï_, oratorio de Félicien
+David, exécuté à l'Opéra, le 21 mars 1846.
+
+[74] Cette affaire est racontée en entier chapitre LVII des _Mémoires_;
+nous y renvoyons le lecteur, ainsi qu'à la lettre de MM. Duponchel et
+Roqueplan, publiée dans notre Notice.
+
+[75] M. Tajan-Rogé faisait partie de l'orchestre du théâtre impérial de
+Saint-Pétersbourg.
+
+[76] Nous ne garantissons pas l'authenticité de l'anecdote, qui
+ressemble fort à un cancan musical. Ajoutons qu'il nous est impossible
+de prendre la responsabilité des opinions de Berlioz, qui sont, presque
+toujours, violentes, et quelquefois même injustes. (_Note de
+l'éditeur._)
+
+[77] _Jérusalem_, opéra représenté en novembre 1847 à l'Académie royale
+de musique de Paris.
+
+[78] Auteur de l'hymne national russe, directeur pendant vingt-cinq ans
+de la chapelle impériale des chantres de la cour à Saint-Pétersbourg,
+violoniste distingué, auteur de l'opéra d'Ondine dont il est parlé dans
+la lettre. Cet opéra fut représenté pour la première fois à Vienne en
+1846 en langue allemande et en langue russe à Saint Pétersbourg en 1848.
+Nous devons la lettre à M. Lwoff et en général toutes les lettres
+adressées à des personnages russes à l'obligeante bonté de M. Wladimir
+Stassoff, qui occupe une haute position à la Bibliothèque impériale
+publique de Saint-Pétersbourg.
+
+[79] Éditeur de musique à Londres.
+
+[80] Le comte Michel Wielhorski, grand échanson à la cour de Russie,
+amateur de musique et connaisseur distingué.
+
+[81] _Beethoven et ses trois styles_, par M. Guillaume Lenz. Ce beau
+livre n'a été publié qu'en 1852.
+
+[82] Le libretto de M. de Saint-Georges se trouve dans la bibliothèque
+du château de Romany, près Kowno, en Lithuanie; ce libretto n'a jamais
+été mis en musique par M. Lwoff, mort en 1870. (_Renseignements
+communiqués par M. Wladimir Stassoff._)
+
+[83] De la Société philharmonique de Paris, rue de la Chaussée-d'Antin.
+(V. la Notice.)
+
+[84] _Le Juif errant_ d'Halévy.
+
+[85] Dans la scène intitulée: _Tristesse de Roméo_.
+
+[86] L'excellent ouvrage dont il est question ici a pour titre: _De
+quelques points des sciences dans l'antiquité: physique, métrique,
+musique_. A plusieurs reprises, H. Berlioz est revenu à la charge; la
+métrique, la poésie et la musique des anciens l'intéressaient vivement;
+il songeait à ses _Troyens_! Quelques années après cette première
+lettre, il écrirait à M. B. Jullien, père de M. Ad. Jullien, le jeune et
+savant critique auquel on doit déjà tant de travaux, tels que _la Cour
+et l'Opéra sous Louis XVI, Airs variés_, etc.: «Malgré vos efforts, j'ai
+bien peur que la France ne reste barbare et que le sens harmonique des
+langues anciennes ne lui reste interdit...» Et, le 20 avril 1867:
+«Permettez-moi de vous demander si vous êtes d'avis, comme tout porte à
+le croire, que les anciens ne prononçaient pas, dans les vers, les
+syllabes élidées. J'espérais trouver dans votre livre excellent un
+chapitre spécial sur ce sujet et je n'y trouve que l'exemple de
+l'élision d'une fin de vers _lacertosque_, avec le début d'un autre:
+_Exuit_...; vous ne dites pas qu'on prononçât _membror artus,
+magn'orsa_; et sans cela pourtant il n'y a point d'élision et le vers a
+deux syllabes de trop.»
+
+[87] Berlioz venait de perdre sa première femme: Henriette Smithson,
+mère de Louis Berlioz.
+
+[88] Analyse de _la Damnation de Faust_ dans la _Gazette musicale_.
+
+[89] M. Tajan-Rogé habitait alors la Nouvelle-Orléans.
+
+[90] Du _Te Deum_.
+
+[91] Le père de l'excellent pianiste, Théodore Ritter et de mademoiselle
+Cécile Ritter; la famille Bennet est d'origine marseillaise.
+
+[92] Après la représentation de _Médée_, avec madame Ristori.
+
+[93] Auteur des ouvrages: _De la musique religieuse et de la
+connaissance pratique des grandes orgues_ (au collège de la Paix, à
+Namur).
+
+[94] La partition des _Troyens_.
+
+[95] Berlioz n'en était encore qu'à la première partie de son opéra: _la
+Prise de Troie_, c'est-à-dire celle qui n'a jamais été jouée et que nous
+ne connaissons pas.
+
+[96] M. Auguste Morel souffrait d'une maladie d'yeux.
+
+[97] Chacun sait que ce n'est pas un Romain, mais Archias, tyran de
+Thèbes, qui prononça cette fameuse phrase, au milieu d'un repas. Nous
+avons cru, par excès de scrupule peut-être, devoir respecter le _lapsus
+calami_ de Berlioz.
+
+[98] P. Scudo, dont il est question dans la Notice.
+
+[99] M. Alexis Bertschtold, dont il a déjà été question plusieurs fois.
+
+[100] Berlioz, comme on l'a vu par les lettres précédentes, était
+préoccupé au sujet de son fils, et M. Morel l'avait rassuré en lui
+apprenant l'arrivée à Marseille du navire sur lequel était Louis
+Berlioz.
+
+[101] Sa seconde femme.
+
+[102] _Roméo et Juliette_ de Bellini, traduit en français par M. Nuitter
+pour les débuts de madame Vestvali et joué à l'Opéra le 7 septembre
+1859.
+
+[103] M. Walewski.
+
+[104] Écrite le lendemain de la première représentation du _Tannhäuser_.
+
+[105] Berlioz venait de perdre sa seconde femme décédée à Saint-Germain
+en Laye.
+
+[106] C'était M. Édouard Monnais qui écrivait sous ce pseudonyme dans la
+_Gazette musicale_. Il avait fait un article très bienveillant sur le
+livre intitulé _A travers chants_. L'apostrophe de Berlioz l'émut
+beaucoup; il chercha vainement le _mot à double détente_ qui avait
+excité les susceptibilités de son ami; il ne le trouva pas. Nous l'avons
+cherché, nous aussi, ce mot terrible; nous ne l'avons pas découvert non
+plus.
+
+[107] Il s'agit de la première représentation de l'opéra de _Béatrice et
+Bénédict_.
+
+[108] _Les Troyens._
+
+[109] M. A. Lwoff était devenu sourd.
+
+[110] Communiquée par M. Bouscatel, d'Auxerre.
+
+[111] Il avait été nommé officier de la Légion d'honneur le 12 août; il
+était chevalier depuis 1839.
+
+[112] Lettre publiée par M. Xavier Feyrnet, dans _le Temps_ du 15 mars
+1865.
+
+[113] Cette lettre, si peu datée, est du 22 mars.
+
+[114] Pour l'intelligence de cette lettre énigmatique, nous sommes
+obligé de renvoyer le lecteur au dernier chapitre des _Mémoires_ où
+toutes les explications nécessaires lui seront données.
+
+[115] Intitulé _les Royautés musicales_.
+
+[116] C'est, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à l'extrême
+complaisance de M. Stassoff que nous devons toutes les lettres de ce
+recueil, adressées à des correspondants Russes.
+
+[117] _Perrot_, dans l'original; nous ne connaissons point de sculpteur
+de ce nom-là, à l'Institut.
+
+[118] Inspecteur de la musique dans les théâtres impériaux.
+
+[119] Excellent critique et compositeur russe.
+
+[120] Chef d'orchestre et compositeur de talent.
+
+[121] Communiquée ainsi que ces trois suivantes par M. de Colongeon.
+
+[122] Communiquée par M. Émile Laurent.
+
+[123] Communiquée par madame Érard.
+
+[124] Communiquée par M. B. de Fourcaud.
+
+ * * * * *
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+FORMAT GRAND IN-18.
+
+
+A TRAVERS CHANTS 1 vol
+
+LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 --
+
+MÉMOIRES, comprenant ses voyages en Italie, en
+Allemagne, en Russie et en Angleterre 1803-1865. 2 --
+
+LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 --
+
+
+IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie
+RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--578-8.
+
+
+
+
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+and official page at www.gutenberg.org/contact
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of Correspondance inédite de Hector Berlioz, by Hector Berlioz</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Correspondance inédite de Hector Berlioz</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Hector Berlioz</div>
+<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: September 18, 2009 [eBook #30021]<br />
+[Most recently updated: March 13, 2021]</div>
+<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team</div>
+<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE INÉDITE DE HECTOR BERLIOZ ***</div>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<h2>CORRESPONDANCE</h2>
+
+<h3 class="top5">INÉDITE</h3>
+
+<p class="c"><b>DE</b></p>
+
+<h1>HECTOR BERLIOZ</h1>
+
+<p class="c"><b>&mdash;1819-1868&mdash;</b></p>
+
+<p class="c"><b>AVEC UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE</b></p>
+
+<p class="c"><b>PAR</b></p>
+
+<h3 class="top5">DANIEL BERNARD</h3>
+
+<p class="c smcap"><b>deuxième édition</b></p>
+
+<p class="c"><b>REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE</b></p>
+
+<p class="c"><img src="images/001.png"
+alt="C L"
+width="150"
+height="96" /></p>
+
+<p class="c"><b>PARIS<br />
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br />
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br />
+<span class="smcap">rue auber, 3, et boulevard des italiens, 15</span><br />
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE<br />
+&mdash;<br />
+1879<br />
+Droits de reproduction et de traduction réservés</b></p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="0">
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td><td><span class="smcap"><a href="#NOTICE_SUR_BERLIOZ">Notice sur Berlioz</a></span></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#I">I</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Ignace Pleyel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#II">II</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Rodolphe Kreutzer</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#III">III</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Fétis</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IV">IV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Ferdinand Hiller</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#V">V</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VI">VI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VII">VII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="right"><a href="#VIII">VIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A MM. Gounet, Girard, Hiller,<br />Desmarets, Richard, Sichel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IX">IX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Ferdinand Hiller</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#X">X</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XI">XI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XII">XII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Horace Vernet</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XV">XV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Ferdinand Hiller</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVI">XVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. l'intendant général de la liste civile</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVII">XVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIX">XIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Ferdinand Hiller</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XX">XX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXI">XXI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXII">XXII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Hoffmeister</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Robert Schumann</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Maurice Schlesinger</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXV">XXV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Liszt</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Buloz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Griepenkerl</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Michel Glinka</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXX">XXX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXI">XXXI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXII">XXXII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXIII">XXXIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXIV">XXXIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXV">XXXV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Tajan-Rogé</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXVI">XXXVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXVII">XXXVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXVIII">XXXVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXIX">XXXIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Alexis Lwoff</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XL">XL</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLI">XLI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLII">XLII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLIII">XLIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLIV">XLIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLV">XLV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Guillaume Lenz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLVI">XLVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Alexis Lwoff</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLVII">XLVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Lecourt</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLVIII">XLVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLIX">XLIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#L">L</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Alexis Lwoff</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LI">LI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LII">LII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LIII">LIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LIV">LIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LV">LV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Ferdinand Hiller</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LVI">LVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LVII">LVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LVIII">LVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LIX">LIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LX">LX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. le directeur du <i>Journal des Débats</i></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXI">LXI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Joseph d'Ortigue</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXII">LXII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Brandus</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXIII">LXIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. B. Jullien</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXIV">LXIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXV">LXV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXVI">LXVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXVII">LXVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Hans de Bulow</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXVIII">LXVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXIX">LXIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Hans de Bulow</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXX">LXX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXI">LXXI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Léon Kreutzer</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXII">LXXII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Tajan-Rogé</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXIII">LXXIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXIV">LXXIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Richard Wagner</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXV">LXXV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXVI">LXXVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXVII">LXXVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXVIII">LXXVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXIX">LXXIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Théodore Ritter</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXX">LXXX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Ernest Legouvé</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXI">LXXXI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXII">LXXXII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXIII">LXXXIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. l'abbé Girod</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXIV">LXXXIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Bennet</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXV">LXXXV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXVI">LXXXVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXVII">LXXXVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXVIII">LXXXVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#LXXXIX">LXXXIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XC">XC</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCI">XCI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Hans de Bulow</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCII">XCII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCIII">XCIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCIV">XCIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCV">XCV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCVI">XCVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCVII">XCVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCVIII">XCVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XCIX">XCIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#C">C</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CI">CI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CII">CII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CIII">CIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CIV">CIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CV">CV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CVI">CVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CVII">CVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CVIII">CVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CIX">CIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CX">CX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXI">CXI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXII">CXII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXIII">CXIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXIV">CXIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXV">CXV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXVI">CXVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXVII">CXVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Paul Smith</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXVIII">CXVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXIX">CXIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. et madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXX">CXX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Aux mêmes</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXI">CXXI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXII">CXXII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Johannès Weber</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXIII">CXXIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Alexis Lwoff</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXIV">CXXIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Bennet</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXV">CXXV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXVI">CXXVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. et madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXVII">CXXVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXVIII">CXXVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. et madame Damcke</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXIX">CXXIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Ernst</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXX">CXXX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Damcke</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXI">CXXXI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXII">CXXXII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXIII">CXXXIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Damcke</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXIV">CXXXIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXV">CXXXV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXVI">CXXXVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. et madame Damcke</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXVII">CXXXVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXVIII">CXXXVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A Louis Berlioz</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXXXIX">CXXXIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXL">CXL</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Asger Hamerik</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLI">CXLI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLII">CXLII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLIII">CXLIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Ernest Reyer</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLIV">CXLIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Ferdinand Hiller</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLV">CXLV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLVI">CXLVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A madame Damcke</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLVII">CXLVII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. et madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLVIII">CXLVIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Aux mêmes</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CXLIX">CXLIX</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Édouard Alexandre</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CL">CL</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. et madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CLI">CLI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Damcke</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CLII">CLII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. et madame Massart</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CLIII">CLIII</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Wladimir Stassoff</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CLIV">CLIV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>Au même</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CLV">CLV</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Auguste Morel</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CLVI">CLVI</a>.</td><td>&nbsp; &mdash;</td><td>A M. Wladimir Stassoff</td></tr>
+<tr><td align="right"><span class="smcap"><a href="#APPENDICE">Appendice</a></span></td><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<div class="lettre">
+<p class="lettre"><span style="margin-left: 3%;">Monsieur</span></p>
+
+<p>Je suis vivement touché de la noble abnégation qui<br />
+vous porte à refuser
+notre admirable requiem pour<br />
+la cérémonie des Invalides, veuillez être
+convaincu<br />
+de toute ma reconnaissance. Cependant, comme<br />
+la détermination
+de Monsieur le Ministre de l'intérieur<br />
+est irrévocable, je viens vous
+prier instamment de ne<br />
+plus penser à moi et de ne pas priver le
+gouvernement<br />
+et vos admirateurs d'un chef d'&#339;uvre qui donnerait<br />
+tant d'éclat à cette solennité.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 25%;">Je suis avec un profond respect,</span>
+<br /><span style="margin-left: 35%;line-height:2em;">monsieur</span>
+<br /><span style="margin-left: 30%;line-height:1.5em;">votre dévoué serviteur</span>
+<br /><span style="margin-left: 50%;line-height:1.5em;">H. Berlioz</span>
+<br /><span style="margin-left: 55%;line-height:1.5em;">24 mars 1837.</span><br /></p>
+</div>
+
+<p class="c">
+<img src="images/002.png" alt="lettre" width="507" height="488" />
+</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h3><a name="NOTICE_SUR_BERLIOZ" id="NOTICE_SUR_BERLIOZ"></a>NOTICE SUR BERLIOZ</h3>
+
+
+<p>Quelqu'un a dit de Berlioz, il y a une vingtaine d'années:&mdash;Il n'a pas
+le succès, mais il a la gloire....&mdash;Aujourd'hui, le voilà en train de
+conquérir l'un et l'autre; c'est pourquoi les éléments de ce livre ont
+été rassemblés et pourquoi cette notice a été écrite.</p>
+
+<p>La gloire et le succès tout à la fois!.... Pour réunir ces deux
+attributs, qui ordinairement marchent de compagnie et qui n'avaient été
+séparés (dans le cas présent) que par le plus grand des hasards, Berlioz
+n'a eu qu'une chose très-simple à faire,&mdash;une chose à laquelle nous
+sommes soumis, vous et moi, une chose de laquelle dépendent les oiseaux
+qui volent dans l'air, les poissons qui nagent dans l'eau, les fleurs
+qui présentent leurs corolles aux baisers du soleil, le mendiant sous
+ses haillons et le souverain sous sa pourpre, une chose que nous ne
+pouvons ni éviter quand nous ne la cherchons pas, ni rencontrer quand
+nous la cherchons: il n'a eu qu'à mourir.</p>
+
+<p>C'est que la mort est une fée mystérieuse dont la baguette a déjà
+accompli bien des prodiges. Telle marâtre insupportable, tel prince
+tyrannique, tel parent qui nous embarrassait, tel ami qui nous avait
+pris une place, nous apparaissent, dès qu'ils sont couchés dans la
+tombe, comme des modèles de vertus. Nous jetons des roses sur ces fosses
+encore béantes, nous avons soin de planter un bel arbre sur la terre
+fraîchement remuée, comme pour sceller le cachot et pour être assurés
+que le cadavre ne ressuscitera pas; ces précautions prises, rien ne nous
+empêche de chanter les louanges de ceux qui ne sont plus. Non-seulement
+ils ne nous gênent guère, mais, par-dessus le marché, ils nous servent
+contre les vivants. Quoi de plus naturel que d'écraser Mozart sous la
+réputation de Haydn! quoi de plus juste que de jeter à la tête de
+Rossini <i>le Barbier</i> de Paisiello?</p>
+
+<p>Berlioz, en vie, avait tous les inconvénients de son état de vivant;
+quoique, par ses maladies fréquentes, il donnât beaucoup d'espérances
+aux gens qui attendaient qu'il disparût, il n'en occupait pas moins un
+rang dans la presse, un fauteuil à l'Institut, une loge au théâtre, un
+espace quelconque d'air respirable; je ne parle pas de son prestige
+musical; certains critiques croyaient l'avoir détruit à tout jamais, ou
+s'imaginaient qu'ils le croyaient; car, au fond, ils n'en étaient pas
+bien sûrs.</p>
+
+<p>Il existait donc d'excellentes raisons pour que Berlioz fût attaqué,
+discuté, calomnié par ses concurrents, qui, ayant du talent, ne lui
+pardonnaient pas d'avoir du génie, et par ceux, beaucoup plus nombreux,
+qui, ne possédant ni génie ni talent, se ruaient indifféremment à
+l'assaut de toute réputation sérieuse, sans espoir d'en tirer avantage
+pour eux-mêmes et uniquement pour le plaisir de briser. Couvert de
+lauriers à l'étranger, Berlioz s'irritait de trouver dans les feuilles
+de ses couronnes triomphales des moustiques parisiens qui le piquaient.
+Il était plus préoccupé des haines qu'il rencontrait dans son propre
+pays que des magnifiques ovations qui l'attendaient au delà des
+frontières; et, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Weimar,
+de Lowenberg, de partout, nous le voyons écrire au dévoué et savant
+Joseph d'Ortigue, le Thiriot de cet autre Voltaire:&mdash;«On m'a donné un
+banquet.... on m'a décoré de l'ordre de l'Aigle blanc.... On est venu
+m'offrir une tabatière de la part du Roi.... les journaux d'ici me
+portent aux nues.... fais en sorte que Paris le sache!&mdash;» Paris! Paris!
+il ne songeait qu'à cette ville ingrate.</p>
+
+<p>Un jour, on lui propose, à lui qui n'avait rien, une place de maître de
+chapelle dans le palais de l'empereur d'Autriche: appointements élevés,
+résidence agréable, soins attentifs, nul souci de l'avenir, nuls risques
+de perdre ce poste, tout était réuni. Donizetti occupait déjà, dans la
+même résidence, une charge à peu près semblable, charge qui lui
+rapportait beaucoup et qui lui coûtait à peine une perte de temps.
+Berlioz refusa. Il voyageait en Allemagne à ce moment-là; sur le point
+de prendre une détermination il se tourne vers sa patrie, les yeux
+mouillés de larmes:&mdash;«Quoi! s'écrie-t-il, je ne te reverrai jamais
+(c'était dans les conditions du contrat); je n'aurai plus la liberté
+d'aller me faire traîner aux gémonies dans la fange de tes boulevards et
+sur les gradins de tes cirques! Mais je mourrais d'ennui, là-bas, au
+sein de mon opulence!»&mdash;Puis, s'adressant à ses amis, Desmarets,
+d'Ortigue, Dietsch, Schlesinger:&mdash;«O mes amis! je m'aperçois que je vous
+aime plus que tout au monde et que je ne peux pas me séparer de
+vous!»&mdash;Là-dessus, il repoussait les présents d'Artaxerce et reprenait
+avec joie le chemin de cette France adorée et maudite, qui, ayant parmi
+ses enfants le plus grand symphoniste du siècle après Beethoven, ne lui
+laissait à faire <i>que des feuilletons</i>.</p>
+
+<p>Cependant il fallait, ou que la France se trompât au sujet de ce fils
+(si peu dénaturé pourtant!) ou que le reste de l'Europe se trompât de
+son côté; le doute n'est plus permis à présent, le procès est jugé; le
+bon sens de l'Europe avait raison contre la frivolité de la France...
+Que voulez-vous? le Gaulois est né léger comme d'autres naissent
+coiffés... Du temps des Romains, il montait à l'assaut du Capitole sans
+avoir pris soin d'éclairer sa route, en sorte que les oies criaient
+contre lui et avertissaient l'ennemi de se tenir en garde. Louis XV, à
+la veille d'une révolution qui devait emporter sa race, disait:&mdash;«Cela
+durera bien autant que moi.»&mdash;Légèreté des légèretés! tout n'est que
+légèreté. En ce qui concerne la musique, les Français ont eu des
+naïvetés et des fatuités formidables... Un émigré en Angleterre auquel
+on demandait s'il savait jouer du clavecin, répliquait d'un air
+digne:&mdash;«Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé.»</p>
+
+<p>Nul n'est prophète en son village, ou plutôt ceux qui passent pour tels
+ne sont souvent que de faux prophètes. Berlioz, admiré au loin, bafoué
+par ses compatriotes, était une des organisations les plus riches et les
+mieux douées que l'on pût voir. Compositeur inégal, mais souvent
+sublime, écrivain de race et primesautier, il a laissé une double
+réputation, alors que ses ennemis se sont donné tant de mal pour en
+laisser seulement la moitié d'une. La <i>Correspondance</i> que nous publions
+aujourd'hui ne nuira pas, croyons-nous, à la renommée du musicien et
+augmentera de beaucoup celle du littérateur. On connaissait déjà par les
+<i>Mémoires</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote-1" class="fnanchor" title="aller à la note 1.">[1]</a>
+ce style haché, décousu, violent, plein de fantaisie et
+de grâce, se perdant en élans désespérés ou s'affaiblissant en des
+tristesses mornes. Quel beau livre, malgré ses défauts! comme il vibre à
+chaque page, comme il sait mélanger le plaisant au sévère! La pensée de
+l'auteur est une balle qui rebondit selon la nature des objets qu'elle
+frappe, tantôt s'élevant jusqu'au pur lyrisme, tantôt échouant dans le
+marécage du calembour. Quelle opposition avec les paisibles récits de
+Grétry sur son enfance liégeoise! Les musiciens se suivent et ne se
+ressemblent pas; il y a entre l'auteur de <i>Richard C&#339;ur de lion</i> et
+l'auteur du <i>Dies iræ grotesque</i> la différence qu'on remarquerait entre
+un ruisselet tranquille et un torrent débordé.</p>
+
+<p>La <i>Correspondance</i>, venant après les <i>Mémoires</i>, a une utilité qui ne
+sera contestée par personne; d'abord, elle fermera la bouche aux
+détracteurs (s'il en reste encore), aux malveillants qui secouaient la
+tête quand on leur annonçait telle ou telle victoire remportée au
+dehors:&mdash;«A beau mentir qui vient de loin.»&mdash;Ils n'avaient pas d'autre
+réponse; ils seront obligés maintenant de chercher un biais. La plupart
+des lettres que nous avons retrouvées sont des bulletins écrits à
+l'issue de la bataille et encore noircis de la fumée du combat;
+impossible de nier ces documents triomphants,&mdash;et triomphants dans un
+double sens,&mdash;impossible de les rejeter, car ils acquièrent la valeur de
+pièces historiques. Ils nous donnent la vérité prise sur le fait; un
+artiste, ivre de la joie du succès, les oreilles remplies du bruit des
+applaudissements, les joues rougies par de fraternelles embrassades, se
+hâte de faire part de son bonheur aux amis qu'il a laissés à Paris; il
+leur mande que tels princes l'ont complimenté, que telles récompenses
+lui ont été décernées, que les populations organisent en son honneur des
+sérénades, des banquets, que la recette du concert a été superbe...
+Comment récuser ces témoignages? Si on les repousse, nous ne voyons
+plus aucune manière d'écrire l'histoire avec certitude et nous ne
+comprenons pas ce qu'on pourra répondre aux mauvais plaisants qui
+prétendent que Napoléon I<sup>er</sup> n'a jamais existé.</p>
+
+<p>Dans quelques passages, la <i>Correspondance</i>, faisant allusion à des
+événements oubliés ou ignorés de cette génération de lecteurs, nous
+avons cru devoir donner quelques éclaircissements. Nous avons pensé
+qu'une notice biographique aiderait peut-être à dissiper les ténèbres du
+texte. Notre prétention, on le suppose bien, n'a pas été, un seul
+instant, de rivaliser avec les <i>Mémoires</i>; cette folle témérité aurait
+été cruellement punie. Nous avons essayé seulement de recueillir ce que
+les <i>Mémoires</i> avaient omis et de les résumer en les complétant.</p>
+
+<p class="top5">Berlioz (Louis-Hector) est né à la Côte-Saint-André, ville célèbre par
+ses fabriques de liqueurs, dans le département de l'Isère, à cinq heures
+du soir, le dimanche 19 frimaire an XII (c'est-à-dire, en langage
+ordinaire, le 11 décembre 1803)<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote-2" class="fnanchor" title="aller à la note 2.">[2]</a>. Son acte de naissance fut dressé
+devant les deux témoins suivants: le citoyen Auguste Buisson, âgé de
+trente-trois ans, propriétaire, et le citoyen Jean-François Recourdon,
+âgé de quarante-trois ans, receveur des contributions. Le père de
+l'enfant exerçait la profession de médecin; son grand-père, <i>noble
+Louis-Joseph Berlioz</i>, avait été <i>conseiller du roy, auditeur de la
+Chambre des comptes du Dauphiné</i> et habitait tantôt la Côte, tantôt
+Grenoble<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote-3" class="fnanchor" title="aller à la note 3.">[3]</a>. Louis Berlioz, le médecin, aimant la vie rurale, était venu
+se fixer à la campagne, sous le toit paternel; c'était un homme d'une
+nature mélancolique, d'un tempérament maladif, chercheur, un peu triste
+d'aspect, doux et bon; il se plaisait dans la solitude, pratiquait son
+art d'une façon désintéressée et charitable, et partageait sa vie entre
+l'étude et la surveillance de ses domaines. Il y est mort en août 1848,
+vénéré de tous, des petits surtout, qui n'avaient jamais vainement
+recours à ses conseils et à sa générosité.</p>
+
+<p>S'il est souvent question, dans les <i>Mémoires</i>, du père d'Hector
+Berlioz, on ne fait qu'entrevoir sa mère; elle se nommait
+Marie-Antoinette-Joséphine Marmion et avait épousé Louis Berlioz vers le
+commencement du siècle. Femme d'une piété ardente et d'une rigide
+honnêteté, elle craignit longtemps pour son fils les souffles empestés
+de la gloire profane; elle chercha à le retenir au foyer des aïeux,
+impuissante à empêcher l'aiglon de briser sa coque et d'aller affronter
+la lumière à laquelle les ailes se brûlent parfois. Pauvre mère
+vigilante! ses efforts ne furent pas entièrement perdus; car si elle ne
+réussit pas à empêcher son fils de courir le monde, elle lui inculqua du
+moins l'amour de la patrie et du sol natal. L'enfant prodigue ne revint
+jamais aux lieux où ses premiers jours s'étaient écoulés sans pousser
+des cris d'admiration, provoqués par la beauté du pays, la douceur du
+climat, les réminiscences lointaines de la naissante aurore.</p>
+
+<p>Vingt ans après, revenant d'Italie, il écrivait à madame Horace Vernet:
+«Les souvenirs du royaume de Naples sont restés impuissants contre
+l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau
+de détails, de notre admirable vallée de l'Isère<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote-4" class="fnanchor" title="aller à la note 4.">[4]</a>...» En descendant du
+Mont-Cenis, il s'était laissé aller à un véritable transport: «Voilà le
+vieux rocher de Saint-Eynard!... Voilà le gracieux réduit où brilla la
+<i>Stella montis...</i>; là-bas, dans cette vapeur bleue me sourit la maison
+de mon grand-père. Toutes ces villes, cette riche verdure,... c'est
+ravissant, c'est beau,... il n'y a rien de pareil en Italie<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote-5" class="fnanchor" title="aller à la note 5.">[5]</a>.»
+Évidemment l'influence maternelle avait été pour quelque chose dans ce
+sentiment d'amour du clocher, amour si profondément tenace dans le c&#339;ur
+du poëte.</p>
+
+<p>Les années d'enfance, passées à la Côte-Saint-André, ne présentèrent
+aucun fait saillant; le jeune Hector révélait cependant des dispositions
+intelligentes. Son penchant l'attirait vers l'étude de la géographie et
+ses rêves l'entraînaient vers une île déserte, paradis imaginaire de
+tous les enfants qui ont lu <i>Robinson Crusoë</i>. Sur la mappemonde, son
+petit doigt rose s'égarait de préférence sur la carte de l'Océanie, où
+tant d'archipels émergent de l'onde amère, comme ces insectes que le
+pied d'un passant réveille dans leurs trous de sable. Le grec et le
+latin, il ne les apprenait que par soubresauts et avec toutes sortes de
+caprices, sautant de l'<i>Énéide</i> aux fables de la Fontaine, et ne
+paraissant pas avoir goûté beaucoup les vrais classiques, Horace, Tite
+Live, Tacite, Salluste, Homère, Xénophon, Sophocle. En revanche, les
+livres qu'il aimait lui profitaient d'autant plus qu'il les lisait avec
+passion, tout en négligeant le reste. Ce fut son procédé, sa manière
+d'<i>apprendre</i>, à lui, jusqu'à la fin de sa vie. Jamais on ne put lui
+mettre dans la tête ce qui n'y voulait pas entrer; mais il sut tout ce
+qu'il voulut, et, plus d'une fois, devança l'enseignement de ses maîtres
+ou le corrigea par son expérience personnelle.</p>
+
+<p>Son premier professeur de musique <i>sérieux</i> fut un nommé Imbert, que le
+malheur des temps avait jeté à la Côte-Saint-André et qui y était resté
+à titre d'épave. Il reçut aussi les leçons d'un M. Dorant (Alsacien de
+Colmar), que nous retrouvons dans un chapitre des <i>Grotesques de la
+musique</i>. La scène se passe à Lyon, où Berlioz, déjà célèbre, est venu
+donner un concert: «Messieurs, dit-il aux artistes de son orchestre,
+j'ai l'honneur de vous présenter M. Dorant, un très-habile professeur de
+Vienne; il a parmi vous un élève reconnaissant; cet élève, c'est moi,
+vous jugerez peut-être tout à l'heure que je ne lui fais pas grand
+honneur; cependant veuillez accueillir M. Dorant comme si vous pensiez
+le contraire et comme il le mérite<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote-6" class="fnanchor" title="aller à la note 6.">[6]</a>.» En effet, MM. Imbert et Dorant
+n'avaient pas eu à se plaindre de leur disciple; dès l'âge de douze ans,
+celui-ci déchiffrait à première vue, chantait juste, avait composé un
+quintette, et jouait de trois instruments agréables en société, à
+savoir: la flûte, le flageolet et la guitare.</p>
+
+<p>Nous voilà loin, n'est-ce pas? des biographes qui prétendaient que
+<i>Monsieur</i> Berlioz n'avait cédé qu'à une vocation <i>tardive</i> et que,
+jusqu'à l'adolescence, il s'était occupé de tout autre chose que de
+musique; d'abord la lettre I<sup>re</sup> de notre recueil (à Ignace Pleyel)
+prouve le contraire. Et puis, la vérité ressort d'elle-même: Hector ne
+fut ni un petit prodige, ni un esprit en retard. Souvent la nature se
+dépense en premiers efforts et s'épuise après; tel qui promettait de
+passer pour un génie a beaucoup de peine à devenir un homme médiocre dès
+qu'il est arrivé à l'âge de raison; tel autre, qui n'excitait
+l'attention de personne, fleurit et éclate tout à coup, comme un
+bourgeon printanier. Casimir Delavigne, pour ne citer que lui, était
+toujours mis au pain sec quand il étudiait le <i>De Viris</i>; cependant sa
+réputation d'auteur dramatique fut très-précoce, puisque à vingt-six
+ans, il était illustre dans le quartier de l'Odéon.</p>
+
+<p>M. Louis Berlioz destinait son fils à la médecine; c'était un parti
+sage, les pères ayant l'habitude de vouloir que leurs héritiers directs
+continuent les traditions de la famille, le fils d'un général étant
+militaire (le plus souvent) et le fils d'un avocat, avocat. Seulement,
+les pères proposent et les garçons disposent; nous voyons des romans
+remplis de ces exemples-là, sans compter que la réalité se charge
+quelquefois de copier les romans. Pour le savant et honorable médecin de
+la Côte-Saint-André, les pots-pourris que son fils écrivait sur des
+thèmes italiens n'étaient qu'un passe-temps agréable, les romances
+composées sur des paroles de Florian (toujours en mode mineur) servaient
+de soupapes de sûreté à une imagination trop échauffée; pour Hector
+Berlioz, au contraire, c'étaient les seuls travaux qui le séduisissent,
+les seuls auxquels il s'intéressât. Vainement, le père étalait-il dans
+son cabinet l'énorme traité d'ostéologie de Munro, contenant des
+gravures de grandeur naturelle «où les diverses parties de la charpente
+humaine étaient reproduites très-fidèlement»; l'adolescent, dédaignant
+ces superbes os, s'amusait à feuilleter le traité d'harmonie de Rameau
+ou celui de Catel, qu'il était parvenu à se procurer:&mdash;«Apprends ton
+cours d'ostéologie, dit un jour le père, je te ferai venir de Lyon une
+flûte garnie de nouvelles clefs...» Ce fut la première et la dernière
+fois, je suppose, que le sévère Munro fit progresser quelqu'un dans
+l'art de jouer de la flûte.</p>
+
+<p>Il commençait à être temps de pousser plus à fond les insuffisantes
+études médicales commencées au logis; Paris, Montpellier, Strasbourg,
+délivraient des diplômes de docteur; M. Louis Berlioz se décida à
+envoyer son fils à Paris. Celui-ci s'y rendit en compagnie d'un sien
+cousin, excellent musicien lui-même, mais candidat moins frivole aux
+grades de la Faculté; par la suite, M. A. Robert devint, en effet, l'un
+des praticiens les plus distingués de la capitale. Les deux jeunes gens
+assistèrent ensemble aux leçons d'Amussat, de Thénard, de Gay-Lussac,
+d'Andrieux; comme Andrieux parlait littérature, Hector s'attacha surtout
+à ce professeur et conçut le projet de lui demander un livret d'opéra.
+L'auteur des <i>Étourdis</i> avait alors soixante-quatre ans: «Cher monsieur,
+répondit-il, je ne vais plus au spectacle; il me conviendrait mal, à mon
+âge, de vouloir faire des vers d'amour, et, en fait de musique, je ne
+dois plus guère songer qu'à la messe de <i>Requiem</i>.» Andrieux, sa lettre
+écrite, prit le parti de la porter au domicile de son correspondant
+inconnu. Il monte plusieurs étages, s'arrête devant une petite porte, à
+travers les fentes de laquelle s'échappe un parfum d'oignons brûlés; il
+frappe; un jeune homme vient lui ouvrir, maigre, anguleux, les cheveux
+roux et ébouriffés; c'était Berlioz, en train de préparer une gibelotte
+pour son repas d'étudiant, et tenant à la main une casserole:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Andrieux, quel honneur pour moi!... Vous me surprenez
+dans une occupation.... Si j'avais su!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, ne vous excusez pas. Votre gibelotte doit être excellente
+et je l'aurais bien partagée avec vous; mais mon estomac ne va plus.
+Continuez, mon ami, ne laissez pas brûler votre dîner parce que vous
+recevez chez vous un académicien qui a fait des fables.</p>
+
+<p>Andrieux s'assoit; on commence à causer de bien des choses, de musique
+surtout. A cette époque, Berlioz était déjà un glückiste féroce et
+intolérant:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! dit le vieux professeur en hochant la tête, j'aime Gluck,
+savez-vous? je l'aime à la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez Gluck, monsieur? s'écria Hector en s'élançant vers son
+visiteur comme pour l'embrasser. Dans ce mouvement, il brandissait sa
+casserole aux dépens de ce qu'elle contenait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'aime Gluck, reprit Andrieux, qui ne s'était pas aperçu du geste
+de son interlocuteur et qui, appuyé sur sa canne, poursuivait à
+demi-voix une conversation intérieure... J'aime bien Piccini aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Berlioz froidement, en reposant sa casserole<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote-7" class="fnanchor" title="aller à la note 7.">[7]</a>.</p>
+
+<p>L'admiration de Gluck était venue au futur symphoniste de fragments
+d'<i>Orphée</i> qu'il avait découverts dans la bibliothèque de son père, à la
+Côte-Saint-André. Peu à peu, il avait consacré ses petites économies à
+acheter des billets pour l'Opéra, où l'on jouait des ouvrages de
+Spontini, de Salieri, de Méhul, tous de l'école de Gluck. En fait
+d'amphithéâtre, il ne fréquentait plus guère que celui de l'Académie de
+musique, et le cousin Robert, ayant voulu l'emmener à l'hospice de la
+Pitié pour y disséquer des <i>sujets</i>, Berlioz se sauva par la fenêtre.
+Jour et nuit, on l'entendait fredonner: <i>Descends dans le sein
+d'Amphitrite</i>, ou: <i>Jouissez au destin propice</i>, ou quelque autre
+mélodie de ses compositeurs favoris. Je ne crois pas trop <i>au coup de
+foudre</i>, terrassant le sensible Hector et lui révélant une vocation
+jusque-là confuse; cet événement extraordinaire se serait passé à une
+représentation des <i>Danaïdes</i> de Salieri<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote-8" class="fnanchor" title="aller à la note 8.">[8]</a>. Ce sont là des exagérations
+à l'adresse de la postérité et qu'on finit peut-être soi-même par croire
+exactes à force de les répéter aux gens. La froide raison ne tarde pas à
+abattre cet échafaudage de mélodrame; car il n'est pas admissible qu'un
+penchant aussi inné que celui dont nous avons montré les germes se soit
+jamais démenti ni <i>oublié</i>. <i>Les Danaïdes</i> ont frappé une âme
+très-disposée à être frappée; telle est la seule hypothèse vraisemblable
+et cette supposition n'a rien de commun avec les aventures de Saul sur
+le chemin de Damas. Quand on a, dès l'âge le plus tendre, tracé des
+notes sur du papier réglé, organisé des orchestres de famille, cherché
+des mélodies sur des paroles de Florian, trouvé le thème principal qui
+servira au <i>largo</i> de la <i>Symphonie fantastique</i>, on n'attend pas <i>les
+Danaïdes</i> pour savoir qu'on est musicien jusque dans les dernières
+fibres de son c&#339;ur. Notre héros s'est donc calomnié en prétendant qu'à
+un moment donné, «il allait devenir un étudiant comme tant d'autres,
+destiné à ajouter une obscure unité au nombre désastreux des mauvais
+médecins». Allons donc! est-ce qu'une organisation comme la sienne
+pouvait s'ignorer ainsi? est-ce que Catel, Rameau et <i>Orphée</i> n'avaient
+pas laissé de traces dans cette mémoire volage? Une vocation qui s'égare
+n'est point une vocation; l'homme marqué pour telle ou telle entreprise
+marche à son but sans détourner les yeux, sans s'arrêter aux bagatelles
+de la route, sans se préoccuper de l'avenir, sans s'inquiéter des
+obstacles. Connaissant l'intensité de tendresse avec laquelle Berlioz a
+aimé son art, je ne veux point admettre les défaillances; et, s'il n'y a
+pas eu défaillances, il n'y a eu ni conversion, ni coup de foudre, ni
+rien qui y ressemblât.</p>
+
+<p>Décidé à se faire compositeur de musique à ses risques et périls, Hector
+manda à son père la résolution qu'il venait de prendre et entra au
+Conservatoire dans la classe de Lesueur. Personne ne connaît Lesueur
+aujourd'hui. C'était pourtant, sous la Restauration et sous le premier
+Empire, un homme considérable, membre de l'Institut, correspondant d'un
+grand nombre d'académies, et les divers gouvernements qui s'étaient
+succédé en France l'avaient tous accablé de leurs faveurs. Après la
+représentation des <i>Bardes</i>, Napoléon lui avait donné une tabatière
+d'or; Louis XVIII et Charles X l'avaient conservé comme surintendant de
+la chapelle royale, où, tous les dimanches, il faisait exécuter des
+oratorios de sa façon. Ses doctrines, sa théorie de la basse
+fondamentale, ses idées sur les modulations étaient autant de dogmes
+devant lesquels ses élèves s'inclinaient avec foi. Il avait su, à vrai
+dire, inspirer à ces jeunes gens une affection profonde, tant par le
+respect que son talent leur imposait que par l'ardeur qu'il mettait à
+les aider de son influence et de ses relations. Eux, se glorifiaient de
+son enseignement; parmi les lettres que nous publions dans ce volume,
+quelques-unes portent, après la signature, cette mention: <i>Élève de
+Lesueur</i>, et cela fait l'effet d'un titre de noblesse, énoncé avec
+orgueil.</p>
+
+<p>Dans sa jeunesse, Lesueur avait été un révolutionnaire, introduisant des
+orchestres à Notre-Dame et publiant des brochures sur la musique
+d'église <i>dramatique et descriptive</i>. Aussi, les novateurs ne lui
+déplaisaient-ils pas, et, comme déjà Berlioz, dans la conversation,
+s'insurgeait volontiers contre certaines traditions reçues, contre
+certains préjugés incompréhensibles, le vieux maître avait pris en
+affection cet élève instruit, paradoxal, éloquent et fougueux. Les
+dimanches, avant la messe, il le faisait venir aux Tuileries, prenait la
+peine de lui expliquer le plan, les intentions, le sujet de l'&#339;uvre
+qu'on allait exécuter. Après la messe, le professeur et son jeune ami
+allaient errer sur les bords de la Seine ou sous les ombrages du jardin
+des Tuileries, et Lesueur, avec sa physionomie fine, écoutait en
+souriant les véhéments discours de son compagnon de promenade, réfutait
+les opinions un peu hasardées de celui-ci et lui racontait le passé,
+quand le présent avait fourni trop longuement matière aux discussions
+sur la religion ou la philosophie.</p>
+
+<p>On ne s'occupait pas seulement de musique dans la classe de Lesueur, on
+s'y piquait aussi de poésie. Un des élèves, nommé Gérono, qui taquinait
+les Muses à ses moments perdus, avait tiré du drame de Saurin,
+<i>Beverley</i>, une scène pour voix de basse, dont il avait confié les
+paroles à Berlioz; nous ignorons quel était le librettiste d'un autre
+ouvrage sur le <i>Passage de la mer Rouge</i>, qui date de la même époque.
+Hector résolut de révéler au public ces premiers essais et songea à les
+produire dans une représentation à bénéfice au Théâtre-Français. Il
+fallait l'assentiment de Talma, le bénéficiaire. «L'idée de parler au
+grand tragédien, de voir Néron face à face» fit reculer Berlioz, qui
+n'était pas timide d'ordinaire. Ne pouvant réussir dans le profane, il
+se retira dans le sacré, écrivit une Messe <i>qu'on faillit</i> exécuter à
+Saint-Roch, puis qu'on exécuta tout à fait, grâce à la libéralité d'un
+riche amateur, qui paya les violons. Très-peu de journaux parlèrent de
+ce début, assez médiocre; le style de l'ouvrage était une mauvaise
+imitation de la manière de Lesueur, et l'auteur, plus consciencieux ou
+plus difficile que la plupart de ses confrères, brûla son manuscrit. Un
+seul morceau, le <i>Resurrexit</i>, fut préservé des flammes: encore le
+compositeur l'a-t-il plus tard condamné sans rémission. Nul n'a eu la
+main plus prompte que lui dans ces sortes d'auto-da-fé; il y a quelques
+années, on a vendu à l'hôtel Drouot l'unique exemplaire de l'opus 2 de
+Berlioz: <i>la Danse des Ombres</i>, ronde nocturne pour chant et piano.
+L'exemplaire était accompagné de la note ci-jointe: «Curiosité et
+rareté. Toute l'édition de l'&#339;uvre 2 de Berlioz a été détruite par ses
+ordres<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote-9" class="fnanchor" title="aller à la note 9.">[9]</a>.»</p>
+
+<p>Il prit part au concours pour le prix de Rome et ne fut pas même jugé
+digne d'entrer en loge. Cet échec alarma les parents du Dauphiné, qui
+n'étaient pas bien sûrs que leur enfant prodigue fût destiné à briller
+dans la carrière musicale. Le père ordonna à son fils de revenir en
+province; Hector obéit, mais, de retour à la Côte, il tomba dans un état
+de tristesse horrible, ne parlant à personne, passant les journées à
+errer dans les bois et les nuits à gémir dans l'ombre. M. Louis Berlioz
+finit par se laisser émouvoir: «Je consens, dit-il à son fils, à te
+laisser étudier la musique à Paris, mais pour quelque temps seulement;
+et si, après de nouvelles épreuves, elles ne te sont pas favorables, tu
+me rendras bien la justice de déclarer que j'ai fait tout ce qu'il y
+avait à faire et tu te décideras à prendre une autre voie. Tu sais ce
+que je pense des poëtes médiocres: les artistes médiocres dans tous les
+genres ne valent pas mieux; et ce serait pour moi un chagrin mortel, une
+humiliation profonde de te voir confondu dans la foule de ces hommes
+inutiles<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote-10" class="fnanchor" title="aller à la note 10.">[10]</a>.»</p>
+
+<p>Ici, nous évitons à dessein de transcrire une scène intime que les
+<i>Mémoires</i> rapportent tout au long; elle nous a paru chargée en couleur
+et inutile à recueillir pour en orner cette biographie..... Nous voici
+de nouveau, avec Berlioz, dans la capitale, pendant l'hiver de 1826. Il
+commença par louer une très-petite chambre, au cinquième, dans la Cité,
+au coin de la rue de Harlay et du quai des Orfévres, s'imposa un régime
+alimentaire plus rigoureux peut-être que celui des solitaires de la
+Thébaïde; mais ces économies ne suffirent pas à lui permettre de
+s'acquitter envers l'ami généreux, qui lui avait prêté naguère douze
+cents francs pour l'exécution de la messe à Saint-Roch. Comme la moitié
+de la somme était encore due, l'ami, M. de Pons, crut bien faire en
+réclamant cet argent à M. Berlioz père. Celui-ci, pour le coup,
+signifia à son fils qu'il n'eût plus à compter sur un budget
+mensuel:&mdash;Qu'importe! pensa le déshérité, je suis accoutumé à vivre de
+peu; et puis n'ai-je pas trouvé des leçons de solfège <i>à un franc le
+cachet</i>?</p>
+
+<p>Cette maigre ressource lui suffisait. Il eut la bonne fortune de
+rencontrer un Côtois de ses amis, étudiant en pharmacie, Antoine
+Charbonnel, et, comme la misère est plus facile à supporter à deux, les
+jeunes gens s'associèrent. Ils s'établirent, rue de la Harpe, au
+quartier Latin. Ils n'y menaient pas une existence de nababs; on nous a
+communiqué le registre sur lequel ils inscrivaient leurs dépenses
+quotidiennes; c'est on ne peut plus instructif.</p>
+
+<p>En septembre, premier mois de l'association, ils commencent par acheter
+les ustensiles nécessaires à leur petit ménage: deux fourneaux, un pot à
+<i>boulli</i> (sic), une écumoire, une soupière, huit assiettes à quatre
+<i>sols</i>, et deux verres à quarante centimes. Le registre va du 6
+septembre 1826 au 22 mai de l'année suivante. Les poireaux, le vinaigre,
+la moutarde, le fromage, l'axonge, y jouent les rôles principaux.
+Certaines journées paraissent avoir été terribles, surtout vers les fins
+de mois. Le 29 septembre, par exemple, les deux étudiants ont vécu de
+quelques grappes de raisin; le 30, leur dépense s'est élevée à:</p>
+
+<table summary="depense" cellspacing="0" cellpadding="2">
+<tr><td>«Pain...</td><td>0</td><td>fr.</td><td>43</td><td>c.</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp; Sel....</td><td style="border-bottom:1px solid black;">0</td><td style="border-bottom:1px solid black;">fr.</td><td style="border-bottom:1px solid black;">25</td><td style="border-bottom:1px solid black;">c.</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp; Total...</td><td>0</td><td>fr.</td><td>68</td><td>c.</td><td>».</td></tr>
+</table>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> janvier, jour où tout le monde est en fête, Charbonnel, qui
+avait sans doute des connaissances en ville, est allé dîner au dehors:
+Hector, sans parents, sans amis, est resté seul, devant les tisons
+éteints de son triste foyer. Il a grignoté une croûte de pain desséchée
+(40 centimes) en attendant la gloire et en se récitant des vers de
+Thomas Moore, auteur qu'il venait de découvrir et qui lui causait une
+impression profonde. La belle jeunesse, les espérances en l'avenir,
+l'ont consolé des rigueurs du présent; sa pensée s'est envolée vers les
+triomphes futurs et son front a frissonné sous les lèvres imaginaires
+d'une bonne fée qui lui promettait le génie et le succès. O songes
+délicieux! les plus doux, les plus enchanteurs, ne se font-ils pas dans
+ces mansardes d'artistes, traversées par la bise de l'hiver ou chauffées
+par la violente canicule de juillet? avoir devant soi un horizon infini
+et songer qu'on remplira de bruit, de lumière et d'ambition assouvie,
+tout cet espace! fouler aux pieds les ennemis, ou, mieux encore, se
+sentir la force et le dédain de leur pardonner! Toucher au but et être
+récompensé de tant d'efforts par les caresses d'une femme aimée!...
+N'est-ce pas là ce qui se rêve à chaque instant sous les lambris peu
+dorés d'un sixième étage et ce qu'emporte vers les nuages la fumée de la
+grande ville, aux approches du soir?</p>
+
+<p>En mai 1827, la gêne des deux camarades semble avoir cessé; l'un deux,
+je crois que c'est Charbonnel, annonce sur son cahier de dépenses, qu'il
+va partir: pour où? Nous l'ignorons. Toujours est-il que celui-là se
+livre à de nombreux achats assez excentriques: une paire d'éperons, un
+ruban avec clef et anneau doré, une paire de <i>bamboches</i>; on sent le
+jeune homme qui veut briller et faire bonne figure en province; il porte
+son chapeau chez le chapelier et fait repasser ses rasoirs<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote-11" class="fnanchor" title="aller à la note 11.">[11]</a>.
+Franchement, l'année avait été rude. Dans un moment de désespoir,
+Berlioz, à bout de ressources, avait sollicité et obtenu une place de
+choriste sur les planches du théâtre des Nouveautés; cette profession
+bizarre ne l'empêchait pas de suivre les cours de Lesueur et de Reicha,
+mais elle l'humiliait assez pour qu'il se dérobât le plus possible aux
+yeux indiscrets pendant l'exercice de ses fonctions <i>dramatiques</i>.
+Charbonnel, très-fier, eût été humilié de vivre sous le même toit qu'un
+baladin; Charbonnel se fâchait quand son ami portait ostensiblement dans
+la rue les provisions nécessaires au déjeuner ou au souper du ménage. Si
+l'étudiant en pharmacie avait su qu'il cohabitait avec un choriste,
+c'eût été une rupture complète.</p>
+
+<p>Cependant l'Institut, en 1828, mit au concours une cantate: <i>Orphée
+déchiré par les bacchantes</i>, et, cette fois, Hector ne fut pas
+honteusement repoussé. Le jury se contenta de déclarer <i>inexécutable</i> le
+morceau présenté par le candidat. Berlioz, outré de dépit, jura que sa
+cantate <i>inexécutable</i> serait exécutée et demanda la salle du
+Conservatoire pour y donner un concert. M. de la Rochefoucauld, de qui
+dépendait l'autorisation, avait une réputation d'homme pudique parce
+qu'il avait prescrit aux danseuses de l'Opéra d'allonger leurs jupes;
+mais c'était un protecteur éclairé de l'art et des artistes.
+L'autorisation fut accordée; Cherubini, directeur du Conservatoire, eut
+beau protester, M. de la Rochefoucauld donna des <i>ordres</i> formels.</p>
+
+<p>Ce fonctionnaire avait-il, manquant à toutes les traditions
+administratives, deviné le talent du jeune compositeur? Il est permis de
+le croire, puisque, tant que M. de la Rochefoucauld resta au pouvoir,
+Berlioz ne cessa d'avoir recours à ce gracieux Mécène. L'année suivante,
+un ballet sur <i>Faust</i> ayant été reçu à l'Opéra, Hector s'adressait de
+nouveau à son protecteur habituel, le surintendant des théâtres, et se
+recommandait à lui en ces termes:</p>
+
+<p>«Le jury de l'Académie de musique a reçu, il y a deux mois, un ballet de
+<i>Faust</i>. M. Bohain, qui en est l'auteur, désirant me fournir l'occasion
+de me produire sur la scène de l'Opéra, m'a confié la composition de la
+musique de son ouvrage, à condition que M. le surintendant voudrait bien
+m'agréer. Si M. le surintendant veut connaître mes titres, les voici:
+j'ai mis en musique la plus grande partie des poésies de G&#339;the; j'ai la
+tête pleine de <i>Faust</i> et si la nature m'a doué de quelque imagination,
+il m'est impossible de rencontrer un sujet sur lequel cette imagination
+puisse s'exercer avec plus d'avantages...<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote-12" class="fnanchor" title="aller à la note 12.">[12]</a>.»</p>
+
+<p>Pour parler ainsi à un grand de la terre, il fallait avoir reçu des
+preuves antérieures de sa bienveillance.</p>
+
+<p>Le concert dans la salle du Conservatoire n'eut point lieu sans
+accidents. Alexis Dupont, l'un des solistes, fut pris d'un enrouement
+subit, la veille du concert, un trio avec ch&#339;urs fut chanté sans ch&#339;urs,
+par la faute des choristes qui manquèrent leur entrée; quant à la
+cantate d'<i>Orphée</i>, qui figurait sur le programme, on se vit obligé de
+la supprimer, à cause des défaillances de l'orchestre. Nos virtuoses
+parisiens ont fait, sous le rapport de la science et du mécanisme,
+d'immenses progrès; ils riraient bien aujourd'hui des difficultés qui
+ont arrêté l'archet de leurs ancêtres. Bien entendu, le concert ne
+rapporta rien à celui qui l'avait organisé; mais M. Fétis, qui faisait
+autorité, dit, un soir, dans un salon, le dos tourné vers la cheminée et
+en se chauffant les jambes:&mdash;Voilà un début qui promet!...&mdash;Et cette
+parole de M. Fétis fut très-répétée.</p>
+
+<p>Dès lors, on commença, dans le monde musical, à compter sur Berlioz; on
+le considéra comme un élève qui prenait des licences fatales, qui
+s'affranchissait du joug et qu'il faudrait ramener à la vertu; mais son
+prix de Rome, obtenu en 1830, au bruit du canon des barricades, n'étonna
+personne. Le prix, cette année-là, fut partagé entre deux concurrents;
+le second lauréat de l'Institut était Alexandre Montfort, auquel on doit
+un ballet pour Fanny Essler, <i>la Chatte métamorphosée en femme</i>, et
+trois ou quatre opéras comiques dont le meilleur, <i>Polichinelle</i>, n'est
+guère bon.</p>
+
+<p>Le séjour de Berlioz à Rome ne le réconcilia point avec la musique
+italienne, qu'il détestait; à la villa Médicis, au café Gréco, il forma
+avec Liszt, Mendelssohn, une bande à part, connue sous le nom de
+<i>Société de l'indifférence en matière universelle</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote-13" class="fnanchor" title="aller à la note 13.">[13]</a>. Mendelssohn,
+aussi excellent pianiste que grand compositeur, régalait d'harmonie les
+pensionnaires du gouvernement; ceux-ci l'arrachaient souvent à ses
+travaux et l'on flânait, de compagnie. On causait de Beethoven, de
+Schiller, de G&#339;the, de Haydn, de Mozart; en sa qualité d'Allemand,
+Mendelssohn s'imaginait de bonne foi que le génie universel était
+concentré entre les rives de la Sprée et les montagnes du Tyrol: en
+dehors de l'Allemagne, point de salut. Jaloux comme un tigre, peu
+bienveillant avec ses confrères, il ne soupçonnait guère que le garçon
+nerveux et anguleux, au profil d'aigle, qui cheminait à côté de lui dans
+la rue du Corso, lui disputerait un jour les palmes de la gloire
+musicale, qu'il échangerait des présents avec lui, et qu'il lui
+donnerait l'accolade <i>coram populo</i>, avec plus ou moins de
+sincérité:&mdash;«Berlioz, écrivait-il, en 1831, est une vraie caricature,
+sans ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant
+le créateur d'un monde nouveau; <i>j'ai parfois des envies de le
+dévorer</i>...<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote-14" class="fnanchor" title="aller à la note 14.">[14]</a>.» Doux enfant de la Germanie! C'est le même Mendelssohn
+qui, après un concert où Berlioz avait fait entendre des symphonies
+gigantesques, jouées par des masses d'exécutants, le félicitait d'avoir
+composé de <i>si jolies petites romances</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote-15" class="fnanchor" title="aller à la note 15.">[15]</a>.</p>
+
+<p>Hector n'avait pas quitté Paris sans regret; il y laissait une personne
+dont il crut avoir à se plaindre et dont il voulut se venger. Nous voici
+vraiment en plein roman ténébreux. Ombre de Pixérécourt, pardonne!... Un
+beau matin, Berlioz quitte Rome, emportant un poignard et des pistolets:
+son projet était de s'introduire sous un déguisement chez <i>la belle
+infidèle</i>, de la tuer et de se suicider après: «J'avais à punir, nous
+dit-il, <i>deux coupables et un innocent</i>...» A Florence, une modiste lui
+vend un costume de soubrette; à Gênes, une seconde modiste lui refuse un
+second costume, le premier ayant été perdu en route; vers
+Porto-Maurizio, Savone, le voyageur commençait à revenir à des
+sentiments moins féroces et l'instinct de la conservation
+l'aiguillonnait un peu. On se rappelle que tout élève qui franchissait
+sans permission la frontière italienne était regardé comme déserteur et
+rayé de la liste des pensionnaires de l'Académie; cette considération
+n'était pas à dédaigner. Réflexion faite, Berlioz jugea prudent de
+s'arrêter sur la pente du crime; il avait continué de courir en poste le
+long des falaises de la Corniche et il se trouvait, non à Vintimille,
+comme il le dit dans ses <i>Mémoires</i>, mais à Diano Marina, petite ville
+de l'ancien duché de Gênes, aux environs d'Oneille. De là, il écrivit à
+M. Horace Vernet, directeur de l'Académie de France à Rome, une lettre
+dont nous ne possédons que des fragments.</p>
+
+<p class="date">«Diano Marina, 18 avril 1831.</p>
+
+<p>«...Un crime odieux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour
+victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence jusqu'ici. Je volais
+en France pour tirer la plus juste et la plus terrible vengeance; à
+Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse a brisé ma
+volonté, je me suis abandonné au désespoir d'un enfant; mais enfin j'en
+ai été quitte pour boire l'eau salée, être harponné comme un saumon,
+demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil et avoir des
+vomissements violents pendant une heure; je ne sais qui m'a retiré ou
+m'a vu tomber par accident des remparts de la ville. Mais enfin je vis,
+je dois vivre pour deux s&#339;urs, dont j'aurais causé la mort par la
+mienne, et vivre pour mon art<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote-16" class="fnanchor" title="aller à la note 16.">[16]</a>...»</p>
+
+<p>Il résulte de cette lettre que le pauvre amoureux, volontairement ou
+non, se serait laissé choir du haut des remparts de Gênes dans la
+Méditerranée; les <i>Mémoires</i> sont muets sur cet accident. Ils se bornent
+à constater le repentir du fugitif, sa soudaine résolution de rebrousser
+chemin et enfin sa rentrée au bercail.</p>
+
+<p>Rome, qui attire à elle tant de c&#339;urs chrétiens et artistes, n'exerça
+qu'une influence médiocre sur son nouveau commensal. C'est que la
+musique y était négligée ou jetée dans une voie déplorable; les Italiens
+abusaient déjà des orchestres bruyants; ils raffolaient «des clarinettes
+cafardes, des trombones rugissants, des grosses caisses furibondes, des
+trompettes saltimbanques», ensemble instrumental désigné sous le nom de
+<i>musique militaire</i>. On chantait platement de plates cavatines dans les
+salons; les théâtres, avec leurs habitudes méridionales, donnaient des
+opéras taillés sur le même patron, chantés par des gens prudents,
+incapables de ressentir la moindre émotion en scène; Palestrina, dans
+les églises, n'existait plus qu'à l'état de souvenir. Pour une âme
+éprise des grandes émotions musicales, Rome, ce merveilleux musée des
+chefs-d'&#339;uvre plastiques, représentait la solitude et le néant.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc pour un musicien qu'un parti à prendre; emporter en
+bandoulière un fusil de chasse, tirer de la poudre aux moineaux des
+Abruzzes, pincer les cordes d'une guitare, noter les mélodies
+populaires, saisies au vol, réciter l'<i>Énéide</i> sur le sommet des
+montagnes et maudire les cavatines, les cabalettes, les trilles, les
+fioritures, les <i>prime donne assolute</i>, les ténors aux longs cheveux,
+les librettistes à l'imagination glacée. Oh! comme il était doux de se
+séparer de tout cela, de s'endormir, en liberté, à l'ombre d'un rocher
+sauvage, de s'asseoir au foyer d'une hôtellerie, dans quelque pays
+perdu! Les auberges de la campagne romaine abondent en détails
+pittoresques; quand les <i>contadini</i>, ayant attaché leurs chevaux dans la
+cour de l'<i>osteria</i>, entrent, à la tombée de la nuit, dans la salle
+commune où se vident les fiasques, leurs splendides haillons, leurs
+longs chapeaux pointus, leurs barbes touffues et mal peignées, forment
+l'assemblage le moins rassurant qui se puisse imaginer. C'est bien au
+milieu de ces paysans (ou de ces bandits) qu'une intelligence en éveil
+et à l'affût de la couleur devait trouver la <i>Sérénade</i> et l'<i>Orgie des
+brigands</i> de la symphonie d'<i>Harold</i>.</p>
+
+<p>Les excursions de Berlioz à Subiaco, à Alatri, au mont Cassin, à
+Arcinasso, ne le consolaient que médiocrement de l'incurable ennui qu'il
+éprouvait dans la Ville éternelle.</p>
+
+<p>...Enfin, enfin, il lui fut permis de quitter cette Italie qu'il ne
+revit jamais et où, contrairement à tant d'autres, moins difficiles, il
+n'avait pu s'acclimater. Son ardeur de rentrer dans la lutte et de se
+conquérir une place en vue était vraiment furieuse. On s'occupa de ses
+faits et gestes à Paris, dès qu'il y fut; et, à ce propos, qu'on nous
+permette d'ouvrir une parenthèse. Nous croyons que la vie des grands
+hommes doit être murée ni plus ni moins que celle des simples
+particuliers; mais quand un amour comme l'amour de Berlioz pour miss
+Smithson a occupé les badauds et les journaux d'une ville d'un million
+d'âmes, cet épisode ne rentre plus dans l'ordre des galanteries
+ordinaires; il appartient à l'histoire. Nous nous en emparons.</p>
+
+<p>Miss Smithson était venue à Paris avec une troupe de comédiens anglais,
+chargés de populariser Shakespeare de ce côté-ci du détroit. La tâche
+était ardue; les Français ne s'enthousiasment pas facilement pour ce
+qu'ils ne comprennent point et très-peu d'entre eux connaissaient la
+langue de Byron et d'Hudson Lowe. A la vérité, ce démon de Shakespeare
+est doué d'un tel génie communicatif que ses &#339;uvres, même jouées en
+pantomime, établiraient entre lui et les spectateurs un courant de
+sympathie électrique. Les étudiants de la rive gauche firent fête à
+<i>Roméo</i>, à <i>Hamlet</i>, qu'ils connaissaient par les <i>adaptations</i> du bon
+Ducis; miss Smithson fut engagée à l'Opéra-Comique pour y jouer un rôle
+muet dans <i>l'Auberge d'Auray</i>, de Carafa et d'Hérold. Elle s'était
+auparavant distinguée à Londres, à côté de Kean; le vieux Kemble l'avait
+encouragée à persévérer et elle avait déployé les qualités les plus
+touchantes, les plus pathétiques, dans les rôles d'Ophélie, de lady
+Macbeth, de Desdémone, de Virginie, de Cordélia. Sa timidité était
+extrême; aussi quand on lui annonça qu'un jeune musicien, déjà connu,
+s'était épris d'elle à une représentation de l'Odéon, quand on lui dit
+que ce romantique artiste ne rêvait plus qu'à elle, avait juré de ne
+plus composer que pour elle, miss Smithson refusa de croire à une aussi
+tenace passion. Un rédacteur du <i>Galignani's Messenger</i>, M. Schutter,
+persuada à la charmante actrice d'assister à un concert où l'auteur de
+la <i>Symphonie fantastique</i> faisait entendre ce bel ouvrage; en écoutant
+la phrase de l'adagio, cette phrase qui reparaît dans la Scène aux
+champs, dans la Marche au supplice, dans les fêtes orgiaques de la Nuit
+du Sabbat, Harriett Smithson comprit qu'elle était aimée. Elle
+consentit à recevoir son adorateur, elle lui permit d'espérer; mais une
+union projetée dans des conditions aussi étranges ne se noue pas sans
+des alternatives de beau temps et de tempêtes, d'espoir et de désespoir.
+Il faut sans doute rapporter à quelque péripétie orageuse le billet
+qu'on va lire:</p>
+
+<div class="citation">
+
+<p class="A">A MADEMOISELLE HENRIETTE SMITHSON.</p>
+
+<p class="c"><b><i>Rue de Rivoli, Hôtel du Congrès.</i></b></p>
+
+<p>«Si vous ne voulez pas ma mort, au nom de la pitié (je n'ose dire de
+l'amour), faites-moi savoir quand je pourrai vous voir.</p>
+
+<p>«Je vous demande grâce, pardon, à genoux, avec sanglots!!!</p>
+
+<p>«Oh! malheureux que je suis, je n'ai pas cru mériter tout ce que je
+souffre, mais je bénis les coups qui viennent de votre main.</p>
+
+<p>«J'attends votre réponse comme l'arrêt de mon juge<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote-17" class="fnanchor" title="aller à la note 17.">[17]</a>.</p>
+
+<p class="r smcap">«H. Berlioz.»</p>
+</div>
+
+<p>Agité par ces fiévreuses secousses, Berlioz s'échappait dans la campagne
+pour oublier les tourments qui le consumaient; Liszt et Chopin le
+suivirent, toute une nuit, à travers la plaine Saint-Ouen. Dans une de
+ces pérégrinations, un soir, avant son départ pour l'Italie, il s'était
+endormi sur l'herbe gelée, scintillante de perles, en face de l'île de
+la Grande Jatte et du parc de Neuilly. Une autre fois les garçons du
+café Cardinal n'osaient le réveiller, pendant qu'il sommeillait, épuisé,
+le front sur une table de marbre. Pendant une semaine entière, on crut à
+son suicide; il n'avait pas donné signe de vie, avait disparu de son
+domicile et on ignorait où il était allé. La mère et la s&#339;ur de miss
+Harriett faisaient, comme on pense bien, une opposition formidable aux
+projets des deux amants; la famille de la Côte-Saint-André ne voulait
+pas davantage de ce mariage. Pour comble d'infortune, la malheureuse
+Ophélie se ruina et se cassa la jambe en descendant d'un cabriolet.
+Quoique les ressources pécuniaires d'Hector fussent des plus minces à ce
+moment-là, il ne balança plus à accomplir son dessein. Si mademoiselle
+Smithson était restée riche et célèbre, il aurait peut-être renoncé à
+ses projets; pauvre et malade, il n'hésita plus: il l'épousa.</p>
+
+<p>Ces premières années de mariage furent tout à la fois pénibles et
+charmantes. Le nouveau ménage, dont le budget, pour commencer, s'élevait
+à trois cents francs de capital<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote-18" class="fnanchor" title="aller à la note 18.">[18]</a>, se fixa dans les quartiers les plus
+divers, tantôt rue Neuve-Saint-Marc, tantôt à Montmartre, dans une rue
+Saint-Denis dont il nous a été impossible de retrouver la trace. Liszt
+demeurait rue de Provence et rendait souvent visite aux jeunes époux; on
+passait ensemble des soirées, pendant lesquelles l'admirable pianiste
+exécutait des sonates de Beethoven <i>dans l'obscurité</i>, afin que
+l'impression produite fut plus forte. Aussi, comme Berlioz défendait son
+ami dans les journaux où il avait l'habitude d'écrire,&mdash;dans <i>le
+Correspondant</i>, la <i>Revue européenne</i>, le <i>Courrier d'Europe</i>, et enfin
+les <i>Débats</i>; comme il se fâchait quand les Parisiens volages essayaient
+d'opposer Thalberg à son rival; une lionne montrant les dents n'est pas
+plus redoutable! Gare à qui s'avisait de dire que Liszt n'était pas le
+premier pianiste des temps passés, présents et futurs! Et ce qu'il
+donnait comme un axiome musical indiscutable, le critique le pensait;
+car il n'aurait jamais pu trahir ses convictions et il affectait
+vis-à-vis des médiocrités un dédain voisin de l'impolitesse. Liszt, au
+surplus, lui rendait procédés pour procédés, transcrivant la <i>Symphonie
+fantastique</i>, jouant dans les nombreux concerts que le jeune maître
+donnait, l'hiver, avec un succès toujours croissant. Ici, rappelons
+quelques dates pour l'agrément des archéologues: la première audition de
+<i>Sarah la Baigneuse</i> et de <i>la Belle Irlandaise</i> eut lieu le 6 novembre
+1834, au Conservatoire; <i>Harold</i> fut donné au second concert de cette
+série: «On s'aborde partout en s'entretenant de la <i>Marche des
+Pèlerins</i>», disaient les feuilles du temps; la mélodie du <i>Cinq Mai</i> et
+celle du <i>Pâtre breton</i> furent entendues pour la première fois le
+dimanche 22 novembre 1835. Berlioz et Girard, «l'excellent chef
+d'orchestre du Théâtre Nautique», plus tard, chef d'orchestre à l'Opéra,
+s'étaient associés; mais, Girard ayant été insuffisant dans l'exécution
+de certains morceaux, l'union se rompit et Berlioz s'en alla tout seul
+aux Menus-Plaisirs; car il changeait de salle de concerts aussi souvent
+que d'appartements privés, voyageant du Vaux-Hall à la rue Vivienne et
+du Garde-Meuble de la rue Bergère au Gymnase musical, situé sur le
+boulevard Bonne-Nouvelle<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote-19" class="fnanchor" title="aller à la note 19.">[19]</a>. Le bruit, commençait à se faire autour de
+son nom; si l'argent lui manquait parfois, les ennemis déjà ne lui
+manquaient pas. M. Fétis jeune l'attaquait dans je ne sais quelle
+feuille de chou; Arnal le parodiait au bal de l'Opéra, pendant que les
+masques dansaient des quadrilles, que les débardeurs faisaient vis-à-vis
+aux pierrettes, que <i>la folie agitait ses grelots</i> (style d'alors), et
+que Musard soufflait dans ses cornets à pistons: «Oui, messieurs,
+s'écriait Arnal, je vais faire exécuter devant vous une symphonie
+pittoresque et imitative, intitulée <i>Épisode de la vie d'un joueur</i>. Je
+n'ai besoin pour faire comprendre mes pensées dramatiques, ni de
+paroles, ni de chanteurs, ni d'acteurs, ni de costumes, ni de
+décorations. Tout cela, messieurs, est dans mon orchestre; vous y verrez
+agir mon personnage, vous l'entendrez parler, je vous le dépeindrai des
+pieds à la tête; à la seconde reprise du premier allegro, je veux vous
+apprendre même <i>comment il met sa cravate</i>. O merveille de la musique
+instrumentale! Mais je vous en ferai voir bien d'autres dans ma seconde
+<i>Symphonie sur le code civil</i>. Quelle différence, messieurs, d'une
+musique comme celle-là, qui se passe de mille accessoires inutiles au
+vrai génie et n'a besoin pour se faire comprendre que de... trois cents
+musiciens! Quelle différence, dis-je, avec les ponts neufs de Rossini!
+Oh! Rossini! ne me parlez pas de Rossini! un intrigant qui s'avise de
+faire exécuter sa musique dans les quatre parties du monde <i>pour se
+faire une réputation</i>!... Charlatan!... Un homme qui écrit des choses
+que comprendra le premier venu! Tenez, c'est abominable; et pour moi, la
+musique de Rossini est une chose ridicule; elle ne me fait aucun
+<i>effet</i>, mais aucune espèce d'<i>effet</i>, voilà l'<i>effet qu'elle me
+fait</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote-20" class="fnanchor" title="aller à la note 20.">[20]</a>.»</p>
+
+<p>Dans <i>la Caricature</i>, un journaliste anonyme publiait un article
+intitulé: <i>le Musicien incompris</i>: «Le musicien incompris méprise
+profondément ce qu'on nomme vulgairement le public; mais en compensation
+il n'a qu'une médiocre estime pour les artistes contemporains. Si vous
+lui nommez Meyerbeer:&mdash;Hum! hum! il a quelque talent, je ne dis pas,
+mais il sacrifie à la mode.&mdash;Et M. Auber?&mdash;Compositeur de quadrilles et
+de chansons.&mdash;Bellini, Donizetti?&mdash;Italiens, Italiens, musiciens
+faciles, trop faciles.&mdash;Par exemple, s'il traite très-cavalièrement le
+présent, il a une grande vénération pour tout ce qui date d'un siècle;
+et quand vous lui parlez d'un opéra nouveau, d'un succès, il vous
+répond d'une voix attendrie: Ah! que diriez-vous, si vous connaissiez le
+fameux Jacques Lenglumé (un incompris de la jeunesse de Louis XIV);
+quelle musique! quel musicien!... Notre grand homme va chercher la
+solitude au huitième au-dessus de l'entresol; là, après s'être parfumé
+d'une grande quantité de cigares, après avoir tourné trois fois sur
+lui-même, il se livre tout entier au feu qui le dévore. Il saisit sa
+guitare (le piano généralement tapoté lui semblant fort mesquin) et
+tombe, le poil hérissé, sur un sofa où il compose, compose jusqu'à
+extinction de chaleur naturelle. Il court surtout après la haute
+philosophie musicale; pour lui la romance est un mythe qui doit exprimer
+une des faces les plus superficociquenqueuses de la vie humaine... Une
+fois lancé, rien ne l'arrête; il invente des accords inouïs, des rythmes
+inconnus, des mélodies inaccessibles. Grâce à cet agréable procédé et à
+cet exercice violent, le compositeur échevelé arrive à produire une
+partition qui peut lutter avec les charivaris les mieux organisés et il
+obtient toujours le succès... non, la chute demandée<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote-21" class="fnanchor" title="aller à la note 21.">[21]</a>.»</p>
+
+<p>L'allusion est on ne peut plus claire.</p>
+
+<p>Tout en se défendant du bec et de l'ongle dans les journaux, l'auteur de
+la <i>Symphonie fantastique</i> prouvait son talent de la même façon que le
+philosophe grec prouvait le mouvement en se mettant à marcher; il
+travaillait jour et nuit, il couvrait de croches et de doubles croches
+des liasses énormes de papier réglé. Paganini, qui devait lui faire,
+quatre ans après, un cadeau royal, lui commandait un morceau sur les
+<i>Derniers instants de Marie Stuart</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote-22" class="fnanchor" title="aller à la note 22.">[22]</a>; ce projet n'eut pas de suite ou
+fut transformé en un autre projet. Comme dans <i>Harold en Italie</i>, il y
+avait une partie d'alto principal que Paganini se chargeait de jouer et
+dont il voulait essayer l'effet sur le public anglais, un jour, à un
+concert de la rue Vivienne, Berlioz se trouva en face d'un géant aux
+ongles crochus, à la mine livide, à la chevelure tombant sur les
+épaules; ce géant l'embrassa en lui disant:&mdash;<i>Tu Marcellus eris!</i> Tu
+seras Beethoven!&mdash;C'était Paganini.</p>
+
+<p>Comme nous le rappelions plus haut, les bienfaits du grand artiste ne
+s'arrêtèrent pas à cette démonstration théâtrale. Un dimanche, le 16
+décembre 1838, Berlioz, riche de gloire, mais pauvre dans le vrai sens
+du mot (il avait dû payer les dettes de sa femme, qui s'élevaient à un
+chiffre assez respectable), donnait au Conservatoire une séance musicale
+dont nous transcrivons le programme exact: 1º Symphonie d'<i>Harold</i>. 2º
+Grand air de <i>Marie Stuart</i>, d'Alari, chanté par Madame Laty. 3º <i>Le
+Pâtre breton</i>, chanté par Madame Stoltz. 4º <i>Cantando un di</i>, de Bari,
+chanté par M. Boulanger et Mademoiselle Bodin. 5º Solo de violoncelle
+par M. Batta. 6º Scène de l'<i>Alceste</i> de Gluck, par M. Alizard et Madame
+Stoltz. 7º La <i>Symphonie fantastique</i>.</p>
+
+<p>Paganini assistait au concert; deux jours après, il écrivit à son
+protégé le billet suivant<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote-23" class="fnanchor" title="aller à la note 23.">[23]</a>:</p>
+
+<div class="citation">
+<p>«Mon cher ami, Beethoven mort, il n'y avait que Berlioz qui put le faire
+revivre; et moi qui ai goûté vos divines compositions dignes d'un génie
+tel que vous, je crois de mon devoir de vous prier de vouloir bien
+accepter, comme un hommage de ma part, vingt mille francs qui vous
+seront remis sur la présentation de l'incluse. Croyez-moi toujours votre
+affectionné.»<span style="margin-left: 6em;"><span class="smcap">Nicolo Paganini.</span></span>»</p>
+
+</div>
+
+<p>Voici la réponse de Berlioz:</p>
+
+<div class="citation">
+<p class="address">«O digne et grand artiste,</p>
+
+<p>»Comment vous exprimer ma reconnaissance!!! Je ne suis pas riche, mais,
+croyez-moi, le suffrage d'un homme de génie tel que vous me touche mille
+fois de plus que la générosité royale de votre présent.</p>
+
+<p>»Les paroles me manquent, je courrai vous embrasser dès que je pourrai
+quitter mon lit, où je suis encore retenu aujourd'hui.»<span style="margin-left: 6em;"><span class="smcap">H. Berlioz.</span></span>»</p>
+</div>
+
+<p>Jules Janin, un ami de la première et de la dernière heure, écrivit de
+son côté la lettre qu'on va lire<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote-24" class="fnanchor" title="aller à la note 24.">[24]</a>:</p>
+
+<div class="citation">
+<p class="address">«Cher Berlioz,</p>
+
+<p>»Il faut absolument que je vous dise tout mon bonheur en lisant ce matin
+cette belle et bonne lettre de change et de gloire que vous recevez de
+l'illustre Paganini. Je ne vous parle pas, je ne parle pas seulement de
+cette fortune qu'il vous donne, trois années de loisir, le temps de
+faire des chefs-d'&#339;uvre, je parle de ce grand nom de Beethoven par
+lequel il vous salue. Et quel plus noble démenti à donner aux
+petits-maîtres et aux petites-maîtresses qui n'ont pas voulu reconnaître
+votre <i>Cellini</i> comme le frère de <i>Fidelio</i>! Donc, que Paganini soit
+loué comme le méritent ses belles actions, et qu'il soit désormais
+inviolable; il a été grand et généreux pour vous, plus généreux que pas
+un roi, pas un ministre, pas même un artiste de l'Europe, les
+véritables rois du monde. Il vous a appuyé de son approbation et de sa
+fortune; c'est maintenant plus que jamais qu'il faut louer ce grand
+musicien qui vous tend la main.</p>
+
+<p>»Cher Berlioz, je vous embrasse bien tendrement, dans toute la joie de
+mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Jules Jamin</span>.</p>
+
+<p class="address sml">»20 décembre, 1838.»</p>
+</div>
+
+
+<p>Paganini n'avait pas affaire à un ingrat.</p>
+
+<p>D'abord, Berlioz lui dédia sa symphonie de <i>Roméo et Juliette</i>; puis, il
+traduisit l'ode italienne que le poëte Romani avait écrite en l'honneur
+du roi des violonistes, après un concert donné par ce dernier au théâtre
+Carignano, à Turin. L'ode de Romani est peu connue, la traduction en est
+oubliée tout à fait; ce poétique morceau méritait un meilleur sort. On
+en jugera par les strophes suivantes:</p>
+
+<p>«Oh! qui me rendra un seul des sons fugitifs que verse ton archet comme
+un torrent de splendeurs éthérées? Peut-être, ô souffles des airs, de
+ces lieux où ils se perdraient épars, les reportez-vous au ciel
+conservateur de toute mélodie? Oh! dans quel astre d'amour les
+déposez-vous afin de rendre et plus douces et plus joyeuses les
+évolutions de sa sphère radieuse? Oh! laissez-moi me désaltérer dans
+cette source pure d'immortelle harmonie? que je m'y plonge et que j'y
+nage avec ivresse comme l'alcyon au sein des mers, comme le cygne au
+sein des lacs!</p>
+
+<p>»Vains désirs! l'homme ne se délivre point du poids qui l'attache à la
+terre; l'aile rapide du son ne saurait être liée... Que le souvenir nous
+charme encore, puisqu'il est tout ce que nous pouvons conserver. Lui, du
+moins, sera impérissable, ô Paganini! et les symphonies divines
+échappées de tes cordes émues retentiront dans nos c&#339;urs et dans notre
+mémoire comme un bien qui n'est plus, mais que l'on sent toujours!...</p>
+
+<p>»Les nations qui sont par delà les Alpes et par delà les mers
+s'étonnaient, et la mère des chants, l'Italie elle-même, au bruit de ces
+mélodies inouïes, s'étonnait, comme firent les Thraces, quand, guidés
+par la lyre divine, faveur d'une déesse, ils serrèrent entre eux les
+premiers n&#339;uds fraternels. Oui, tous étaient frappés d'étonnement, car
+des mains habiles et célestes avaient posé si loin les bornes de l'art,
+qu'il ne semblait plus possible de les reculer. Tous admiraient la
+puissance créatrice et souveraine donnée à un archet, et quand ils
+voulurent comparer, toutes les cordes qui, jusque-là, avaient vibré
+devant eux, leur parurent sourdes et inertes....</p>
+
+<p>»Tout ce que la terre et le ciel et les flots ont de voix, tout ce que
+la douleur, la joie et la colère ont d'accents, tout est là dans le sein
+de ce bois creux; c'est la harpe qui frémit et mêle ses soupirs aux
+nocturnes soupirs de la lyre d'Éolie, aux plaintes du vent parmi les
+branches et les feuilles; c'est le pâtre entonnant sa chanson rustique
+en rassemblant son troupeau; c'est le ménestrel invitant à la danse;
+c'est la vierge se plaignant de ses peines à la lune silencieuse; c'est
+le cri d'angoisse d'un c&#339;ur séparé du c&#339;ur qu'il aime; c'est le
+badinage, c'est le charme, c'est la vie, c'est le baiser....</p>
+
+<p>»Sur cette corde sont d'autres notes.... que peut seul connaître le
+génie audacieux qui la tend et la modère; mais l'Italie un jour avec
+transport les entendra...»</p>
+
+<p>Nous avons emprunté ce morceau à un recueil, la <i>Gazette musicale</i>, qui
+fut, pour ainsi dire, le <i>journal officiel</i> de Berlioz, pendant vingt
+ans.</p>
+
+<p>La <i>Gazette musicale</i>, fondée en 1834 par l'éditeur Schlesinger et
+continuée depuis par les frères Brandus, venait à un moment propice;
+cette année était une année féconde pour l'art. Victor Hugo publiait
+<i>Claude Gueux</i> dans la <i>Revue de Paris</i>, Alfred de Musset jetait au
+vent les pages légères de <i>Fantasio</i>, Halévy donnait à l'Opéra-Comique
+les <i>Souvenirs de Lafleur</i> et surveillait à l'Opéra les répétitions de
+<i>la Juive</i>, Ingres peignait les portraits de M. Bertin et du comte Molé,
+Jules Janin passionnait Paris avec ses feuilletons étincelants, un
+journal littéraire, <i>le Protée</i>, paraissait sous les auspices de Louis
+Desnoyers et de Léon Gozlan, que les compositeurs d'imprimerie ne
+connaissaient pas bien encore; car ils écrivaient ainsi son nom: Gorian
+ou Gozean. La <i>Gazette musicale</i> obtint tout de suite un vif succès,
+mêlé de scandale. Le gérant de la <i>Gazette</i>, M. Schlesinger, fut attaqué
+dans une salle de concert par un élève de M. Herz, nommé Billard, et un
+duel s'ensuivit; M. Billard fut atteint au bas ventre; heureusement que
+la balle, amortie, ne produisit qu'une violente contusion.</p>
+
+<p>Les articles de Berlioz dans la <i>Gazette musicale</i> sont nombreux; nous
+signalerons spécialement le compte rendu de la première représentation
+de l'opéra des <i>Huguenots</i>, qui devait s'appeler primitivement la
+<i>Saint-Barthélemy</i>, et dont le rôle de basse, illustré par Levasseur,
+devait être confié à Serda. Pendant les répétitions, on ne croyait guère
+au succès de l'ouvrage; le chef d'orchestre s'arrêtait souvent pour dire
+à Meyerbeer:&mdash;Ce passage-là n'a pas le sens commun.&mdash;Eh bien! répliquait
+Meyerbeer de sa voix flûtée et avec un léger accent gascon, si ma
+musique n'a pas le sens commun, c'est qu'elle en a un autre<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote-25" class="fnanchor" title="aller à la note 25.">[25]</a>.</p>
+
+<p>En fait de critique, on a généreusement prêté à Berlioz les opinions les
+plus saugrenues; il aimait <i>les Huguenots</i>, il aimait <i>Guillaume Tell</i>;
+il n'a jamais écrit sur <i>le Pré aux Clercs</i> le fameux article qu'on lui
+a tant reproché. En veut-on la preuve? Qu'on se donne la peine d'ouvrir
+le <i>Journal des Débats</i> du 15 mars 1869, Jules Janin s'y avoue coupable
+du méfait dont un innocent, pendant un quart de siècle, a été victime:</p>
+
+<p>«Certains critiques ont reproché à Berlioz d'avoir mal parlé d'Hérold et
+du <i>Pré aux Clercs</i>. Ce n'est pas Berlioz, c'est un autre, un jeune
+homme ignorant et qui ne doutait de rien en ce temps-là, qui, dans un
+feuilleton misérable, a maltraité le chef-d'&#339;uvre d'Hérold. Il s'en
+repentira toute sa vie. Or cet ignorant s'appelait (j'en ai honte!) il
+faut bien en convenir... Monsieur, <span class="smcap">Jules Janin</span>.»</p>
+
+<p>Malgré cette déclaration formelle, on trouvera encore des obstinés qui
+parleront avec horreur du feuilleton sur <i>le Pré aux Clercs</i>.</p>
+
+<p>Mais Berlioz n'aimait pas Mozart?</p>
+
+<p>Il ne l'aimait pas?... Nous allons citer ses propres paroles au sujet
+d'<i>Idoménée</i>: «Mozart... Raphael!... Quel miracle de beauté qu'une telle
+musique! comme c'est pur! quel parfum d'antiquité! C'est grec, c'est
+incontestablement grec, comme l'<i>Iphigénie</i> de Gluck, et la ressemblance
+du style de ces deux maîtres est telle dans ces deux ouvrages qu'il est
+vraiment impossible de retrouver le trait individuel qui pourrait les
+faire distinguer<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote-26" class="fnanchor" title="aller à la note 26.">[26]</a>...» En fouillant dans la collection du <i>Journal des
+Débats</i>, nous rencontrerions bien d'autres témoignages de la fausseté
+des sentiments attribués au réformateur musical que M. Ingres et bien
+d'autres considéraient comme un monstre: <i>immanissimum et foedissimum
+monstrum</i>. Une fois pour toutes, établissons que Berlioz ne prétendait
+nullement au rôle que certains compositeurs ont tenu depuis. Il ne se
+vantait pas d'être <i>le seul</i> de son espèce et ne croyait point qu'avant
+lui, la musique fût une science ignorée, ténébreuse, inculte; loin de
+renier les anciens, il se prosternait avec vénération devant les dieux
+de la symphonie, il brûlait devant leurs autels l'encens le plus pur.
+Son unique prétention (et elle nous paraît justifiée) était de continuer
+la tradition musicale en l'agrandissant, en l'améliorant, grâce aux
+ressources modernes: «J'ai pris la musique où Beethoven l'a laissée»,
+disait-il avec quelque orgueil à M. Fétis.&mdash;Il y avait du vrai dans
+cette assertion.</p>
+
+<p>Dès 1835, les journaux annoncèrent que Berlioz s'occupait d'écrire un
+opéra sur un livret d'Alfred de Vigny; il s'agissait de <i>Benvenuto</i> sans
+doute, qui ne parut sur la scène que trois ans plus tard. En France,
+tout compositeur qui n'aborde pas le théâtre est condamné à l'obscurité;
+Berlioz se rendait bien compte de cet axiome et cherchait à se produire
+dans la musique dramatique. Un instant, il obtint le poste de directeur
+des Italiens<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote-27" class="fnanchor" title="aller à la note 27.">[27]</a>; mais la presse opposante cria au favoritisme et
+répandit le bruit que M. Bertin, des <i>Débats</i>, avait fait obtenir à son
+feuilletoniste le sceptre directorial, pour que mademoiselle Louise
+Bertin, qui composait, elle aussi, fît jouer, salle Ventadour, les
+ouvrages qu'on lui refusait ailleurs. Devant cette malveillance
+caractérisée, Berlioz se retira; il n'avait pas trop à se plaindre du
+Gouvernement qui lui commandait tantôt un <i>Requiem</i>, tantôt une <i>Marche
+funèbre et triomphale</i>, toutes les fois qu'il était question de célébrer
+les victimes de Juillet.</p>
+
+<p>Le <i>Requiem</i> fut exécuté dans diverses villes de France, notamment à
+Lille, d'où Habeneck envoya à l'auteur une lettre de félicitation<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote-28" class="fnanchor" title="aller à la note 28.">[28]</a>.
+Mais ce n'étaient là que des succès relatifs. La grosse partie allait se
+jouer à l'Opéra, où les études de <i>Benvenuto Cellini</i> étaient poussées
+avec activité. Le soir de la première représentation, une horrible
+cabale fut organisée contre la pièce; le parterre siffla, grogna, hurla;
+les ennemis de la famille Bertin imitèrent les cris des animaux les plus
+divers pour faire payer à l'infortuné musicien l'honneur qu'il avait
+d'écrire dans une feuille ministérielle. Où la politique va-t-elle se
+nicher! Duprez, habituellement si applaudi, ne réussit pas à conjurer
+l'orage; madame Stoltz et madame Dorus-Gras eurent beau être charmantes,
+on leur tint rigueur; les musiciens de l'orchestre s'associèrent au
+ressentiment du public. Deux d'entre eux, pendant les répétitions,
+avaient été surpris jouant l'air <i>J'ai du bon tabac</i>, au lieu de jouer
+leur partie.</p>
+
+<p>Vaincu dans cette bataille inégale, l'auteur de <i>Benvenuto</i> ne se
+découragea point; il avait la foi qui transporte les montagnes. Dès
+1842, il commença par la Belgique la série de ces voyages à l'étranger
+qui furent pour lui la compensation et la revanche des insuccès
+parisiens. Si la France résistait au génie de Berlioz, l'Allemagne, la
+Russie, la Suisse, le Danemark pressentaient chez ce lutteur incompris
+une force bizarre et peut-être nouvelle: ainsi Cologne écoutait
+attentivement l'ouverture des <i>Francs Juges</i>, Mayence et Leipzig ne
+tardaient pas à acclamer le même morceau. Romberg, premier violon du
+Théâtre-Allemand à Saint-Pétersbourg, réussissait à faire entendre le
+<i>Dies Iræ</i> du <i>Requiem</i> et envoyait à l'éditeur Schlesinger un compte
+rendu enthousiaste; Hambourg, de son côté, se prononçait pour le maître;
+la contagion gagnait la ville de Copenhague, qui accourait au concert de
+M. et de madame Mortier Fontaine pour applaudir à l'ouverture de
+<i>Waverley</i>; Winterthur, dans le canton de Zurich, imitait Cologne,
+Copenhague et Hambourg. Cependant Winterthur est une ville si peu
+considérable, que nous avons eu quelque peine à la découvrir sur la
+carte.</p>
+
+<p>Les siffleurs de <i>Benvenuto</i>, en apprenant ces nouvelles du dehors,
+commencèrent à réfléchir; si, par hasard, ils s'étaient trompés!... Il y
+eut une espèce de revirement dans le public et l'on vit, un jour, des
+conscrits entonner, dans la rue, le motif de la <i>Marche funèbre et
+triomphale</i> en se promenant du Palais-Royal aux Italiens et à l'Opéra.
+Le cortège se composait d'une centaine de jeunes gens précédés de
+vivandières, de sapeurs, de tambours-majors et de porte-drapeaux<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote-29" class="fnanchor" title="aller à la note 29.">[29]</a>.</p>
+
+<p>«A Bruxelles, nous dit le compositeur dans ses <i>Mémoires</i>, les opinions
+sur ma musique furent presque aussi divergentes qu'à Paris.» C'est là
+que nous nous trouvons pour la première fois en présence de mademoiselle
+Récio, que Berlioz devait épouser à la mort d'Henriette Smithson;
+mademoiselle Récio chanta dans les concerts de son futur mari; nous
+ignorons avec quel succès. Le voyage en Allemagne fut beaucoup plus
+décisif pour la gloire du musicien que l'excursion en Belgique; depuis
+longtemps, Berlioz était attendu de l'autre côté du Rhin. Nous osons à
+peine révéler la vérité, car elle est triste à dire; triste pour nous,
+Français, et pour notre goût artistique. Pendant que nous marchandions à
+notre compatriote de maigres applaudissements, la capitale de la Prusse
+le traitait en triomphateur; on lui accordait le théâtre royal et les
+premiers artistes de la ville, le roi accourait de Potsdam à franc
+étrier, se mêlait à l'enthousiasme de ses sujets (malgré l'étiquette),
+demandait pour ses bandes militaires <i>la Fête chez Capulet</i><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote-30" class="fnanchor" title="aller à la note 30.">[30]</a>. Bien
+mieux: le maître de la chapelle ducale de Brunswick, M. Georges Muller,
+venait, après l'audition de <i>Roméo et Juliette</i>, déposer une couronne
+sur la partition<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote-31" class="fnanchor" title="aller à la note 31.">[31]</a>. Mendelssohn enfin, qui dédaignait tant son
+camarade de Rome, échangeait avec lui son bâton de chef d'orchestre, à
+propos du <i>Sabbat</i> de la <i>Symphonie fantastique</i>, exécuté presque en
+même temps que <i>la Première Nuit du Sabbat</i>, à Leipzig. Le compositeur
+parisien remercia par une lettre le compositeur allemand; nous avons eu
+la chance inespérée de retrouver le texte du billet:</p>
+
+<p class="date">Leipzig, 2 février 1843.</p>
+
+<p class="address">Au chef Mendelssohn.</p>
+
+<p>«Grand chef, nous nous sommes promis d'échanger nos tomawacks! Voici le
+mien, il est grossier, le tien est simple!</p>
+
+<p>»Les Squaws seules et les Visages-Pâles aiment les armes ornées. Sois
+mon frère, et, quand le Grand-Esprit nous aura envoyés chasser dans le
+pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawacks amis à la
+porte du conseil<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote-32" class="fnanchor" title="aller à la note 32.">[32]</a>.»</p>
+
+<p>Nous n'insisterons pas. Il nous est douloureux de constater que la
+justice et le sentiment du beau se sont rencontrés ailleurs que chez
+nous et, qui pis est, chez nos plus implacables adversaires. Au moment
+où l'Allemagne tressaillait aux accents des mâles symphonies du maître,
+nous raffolions, nous, d'opéra-comique; nous essayions d'implanter ce
+genre absurde dans les cinq parties du monde et une troupe de chanteurs
+se préparait à s'embarquer dans le port de Brest. La troupe était au
+complet; elle avait une <i>prima donna</i>, une dugazon, un ténor, des
+barytons, un régisseur. Quant à sa destination, on ne la devinerait
+jamais. Ces messieurs et ces dames allaient faire connaître les beautés
+du <i>Domino noir</i>, de <i>Zampa</i>, et de <i>Fra Diavolo</i> aux sauvages des îles
+Marquises<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote-33" class="fnanchor" title="aller à la note 33.">[33]</a>!!!!!</p>
+
+<p>En juin 1843, Berlioz revint à Paris pour s'occuper d'un opéra, <i>la
+Nonne sanglante</i>, qu'il n'acheva jamais. Il trouva chez lui, en
+rentrant, un ordre de l'empereur de Russie, lui enjoignant d'arranger
+des plains-chants grecs à seize parties, en quadruple ch&#339;ur. Vers la
+même époque, il fut nommé membre de l'Académie romaine de Sainte-Cécile,
+puis il reprit ses concerts. Concert à la salle Herz (3 février 1844) et
+première audition de l'ouverture du <i>Carnaval romain</i>; concert spirituel
+à l'Opéra-Comique, le samedi saint, 6 avril; concert aux Italiens, où il
+s'emporte contre deux dames qui causaient dans une loge tandis qu'on
+exécutait la <i>Marche des Pèlerins</i><a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote-34" class="fnanchor" title="aller à la note 34.">[34]</a>; enfin concerts au palais de
+l'Industrie et au Cirque des Champs-Élysées (janvier 1845). Là, fut joué
+un morceau dont nous avons complétement perdu la trace: l'ouverture de
+<i>la Tour de Nice</i>, écrite par l'auteur, pendant un séjour de quelques
+semaines dans un vieux donjon, sur le bord de la mer. Le morceau était,
+paraît-il, tout à fait bizarre, entrecoupé de sifflements, de
+hurlements, de cris de chouettes, de bruits de chaînes. Il ne plut guère
+à l'auditoire et l'auteur fut sans doute du même avis que ses juges,
+puisqu'il remplaça sur l'affiche l'ouverture de <i>la Tour de Nice</i> par
+<i>le Désert</i> de Félicien David, artiste charmant, frais éclos, et qui
+n'en était plus à faire jouer, sous la direction de Valentino, des
+<i>nonetti</i> pour instruments à piston<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote-35" class="fnanchor" title="aller à la note 35.">[35]</a>.</p>
+
+<p>Après l'Allemagne du Nord, Berlioz visita l'Autriche. «Nos dames,
+écrivait un Viennois, portent des bracelets, des bagues et des boucles
+d'oreilles à la Berlioz, c'est-à-dire avec son portrait<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote-36" class="fnanchor" title="aller à la note 36.">[36]</a>.» Les
+peintres recherchaient l'honneur de reproduire ses traits et il
+n'accorda cette faveur qu'à un M. Kriuber qui exposa, au foyer de
+l'Opéra, l'image du musicien à la mode, entourée de lauriers. «C'était
+bien la peine, disait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à
+notre édifice musical; en deux heures, ce diable de Français a tout
+renversé.» Drôles de m&#339;urs! Pendant que Berlioz dirigeait ses concerts,
+un poëte hongrois lui jeta des vers pour l'engager à venir à Pesth. Il
+prit la route opposée; il s'en fut à Prague, où le directeur du
+Conservatoire, M. Kittl, lui amena tous ses élèves pour que ceux-ci
+assistassent aux répétitions. Au moment de son départ de l'Autriche,
+Berlioz entendit un critique de Breslau prononcer cette parole: «Eh
+bien, il nous laisse de sa chaleur, au moins pour un an!»</p>
+
+<p>S'il laissait de sa chaleur aux autres, il allait se refroidir, lui, en
+passant à Paris par la plus douloureuse épreuve qu'il eût subie
+jusqu'alors: l'épouvantable <i>fiasco</i> de <i>la Damnation de Faust</i> à
+l'Opéra-Comique (6 décembre 1846). Les deux ou trois cents personnes qui
+assistèrent à l'exécution de cette légende dramatique furent ravies,
+transportées; malheureusement elles n'étaient que deux ou trois cents.
+Le Paris de la fin du règne de Louis-Philippe s'intéressait beaucoup
+plus à la politique qu'aux choses de l'intelligence, les badauds
+s'occupaient des mariages espagnols; deux fabricants de cachemires, M.
+Cuthbert et M. Biétry, s'adressaient dans <i>le Constitutionnel</i> des
+correspondances qui passionnaient l'Europe. Au lieu de répondre à
+l'appel du symphoniste, la noblesse du faubourg Saint-Germain resta chez
+elle, la haute finance se garda bien de manquer l'heure de la
+Bourse,&mdash;car le concert avait lieu en plein jour,&mdash;les artistes firent
+la sourde oreille, les boutiquiers continuèrent à préférer <i>la Dame
+blanche</i>; ce fut une déroute auprès de laquelle celle de la Bérésina
+aurait passé pour une retraite en bon ordre.</p>
+
+<p>Par un assez étrange hasard, le sujet de <i>Faust</i>, si profondément
+tudesque et septentrional, doit à nos compositeurs nationaux une grande
+partie de sa popularité. Je me garderai bien de louer <i>la Damnation</i> au
+détriment de l'opéra, plus moderne, de M. Charles Gounod; les deux
+&#339;uvres ont des tendances diverses et se complètent l'une par l'autre. La
+scène du jardin: voilà le tendre et incomparable éclat qui illumine le
+<i>Faust</i> de M. Gounod. Mais, à propos d'illumination, je me rappelle
+qu'un soir, à l'Opéra, mes yeux ne pouvaient se détacher du petit
+appareil de lumière électrique qui, placé dans les combles du théâtre,
+versait des feux artificiels sur le jardin de Marguerite. J'avais beau
+me dire: «Me voilà loin de Paris, dans une vieille cité aux enseignes
+grimaçantes, sous les arbres, près des fleurs; l'orchestre prend le soin
+de traduire en sons merveilleux les sentiments que ma pauvre petite
+éloquence serait incapable d'exprimer...»&mdash;Peine perdue! la machine
+électrique de là haut m'ôtait toute illusion; elle me rappelait à la
+prosaïque réalité, elle me chuchotait dans son langage de machine: «Ne
+sois pas dupe de ces gens qui s'agitent là sur les planches et qui
+s'abîment la voix pour gagner de quoi acheter plus tard une maison de
+campagne où ils iront abriter leur esquinancie. Méphistophélès meurt
+d'envie de s'aller coucher; Faust n'a qu'une pensée: ménager ses notes
+hautes, aussi précieuses pour lui que des obligations de chemins de fer.
+Quant à Marguerite, qui débute, et qui a refusé, le jour même, un
+engagement pour la province, elle réfléchit qu'elle a eu tort de ne pas
+accepter les offres qu'on lui faisait.»</p>
+
+<p>Avec le <i>Faust</i> de Berlioz, de pareilles désillusions ne sont pas à
+craindre. Comme il n'y a ni décors, ni coulisses, ni rampes, ni
+maillots, ni pourpoints, ni ballerines, ni marcheuses, ni même de
+souffleur, la musique se charge de tous les frais et vous emporte toute
+seule sur l'aile des chimères. Un décor?.... A quoi bon? Le musicien
+vous conduit où vous voulez en vingt-cinq mesures. Voulez-vous boire
+avec les étudiants dans la taverne d'Auerbach?... A merveille! buvez. Le
+magicien donne un nouveau coup de sa baguette? Nous voici sur les bords
+de l'Elbe, près des sylphes qui frôlent les calices humides de rosée,
+sous les étoiles qui nous regardent en clignotant, comme des curieuses
+qu'elles sont de ce qui se passe chez nous... Attention! Nous avons eu à
+peine le temps de tourner la tête et le diable nous tient déjà compagnie
+devant la maison de Marguerite: <i>Petite Louison, que fais-tu dès
+l'aurore...</i> Oui, cet enchanteur de Berlioz dédaigne les machinistes;
+sans le secours de leur métier, il nous fait voyager, tout-simplement,
+dans le ciel et dans les enfers, sur la terre et sur l'onde, dans les
+nuages, dans l'Empyrée, dans le passé et dans l'avenir.</p>
+
+<p><i>La Damnation de Faust</i> rivalise avec les ouvrages des plus grands
+maîtres et n'est pas effacée par eux; elle lutte contre le poëme de
+G&#339;the sans se laisser dominer par lui, elle rencontre Schubert et sa
+<i>Marguerite au rouet</i>; Schubert est vaincu. Mais savez-vous à quel
+sublime génie cette partition fait surtout songer?... Quand vous
+entendez la dernière partie de l'&#339;uvre, quand vous suivez la «course à
+l'abîme», si vertigineuse qu'un frisson vous saisit comme si vous étiez
+sur le bord d'un précipice, quand les horribles cris des démons saluent
+la chute de Méphisto et de sa victime, quand l'orchestre se livre à des
+saturnales enragées auxquelles succèdent les ineffables joies du
+paradis, quand vous écoutez le langage de Swedenborg mêlé aux hymnes des
+élus, oh! alors, savez-vous à qui vous pensez? Vous songez
+involontairement à Michel-Ange; oui, vous revoyez en imagination les
+gigantesques peintures de la chapelle Sixtine, et aucune autre
+comparaison ne peut s'offrir à votre esprit: il est impossible que
+l'analogie ne vous frappe pas, pour peu que vous ayez l'habitude de
+faire des rapprochements entre les différentes parties de l'art.</p>
+
+<p>Maintenant que <i>la Damnation de Faust</i> a reconquis la brillante place
+qu'elle doit occuper désormais dans les annales de la musique, il serait
+profitable et curieux de relire les critiques du temps. Parlant du
+magnifique ch&#339;ur de la Pâque, un rédacteur d'un journal illustré
+insinuait que «cette résurrection ressemblait à un <i>De Profundis</i>»; la
+Danse des paysans, ajoutait-il, «ne me paraît pas des plus réservées
+(chaste critique, va!); le rhythme en est pesant et empêtré et ne donne
+pas une haute opinion de la grâce et de la légèreté des Hongroises.» Le
+compte rendu signé par M. Scudo serait à citer d'un bout à l'autre:
+«Cette étrange composition (<i>la Damnation de Faust</i>) échappe à
+l'analyse... La Marche hongroise est un déchaînement effroyable... un
+amoncellement monstrueux... La chanson du Rat et de la Puce manque de
+rondeur, d'entrain, de gaieté... L'idée mélodique de la Danse des
+sylphes est empruntée à un ch&#339;ur de la <i>Nina</i> de Paisiello: <i>Dormi, ô
+cara</i>... Dans la troisième partie, il n'y a d'un peu supportable que
+quelques mesures d'un menuet, etc., etc.» M. Scudo était un Italien
+désagréable, qui avait échoué dans la carrière de la composition et qui
+avait réussi dans la spécialité du dénigrement de l'école française. On
+lui connaissait des torts nombreux; entre autres celui d'avoir écrit
+d'insipides romances longtemps chantées dans les pensionnats. Il se
+croyait une autorité et il n'était qu'un autoritaire, mal élevé
+d'ailleurs; ses propres haines l'ont tué. Il a éclaté de rage, comme la
+grenouille de la Fontaine; il est mort, délaissé et fou.</p>
+
+<p>Après l'exécution de son chef-d'&#339;uvre, Berlioz était ruiné; il devait
+une somme considérable qu'il n'avait pas. Grâce à la générosité de
+quelques amis, il put aller moissonner des roubles, en Russie, et
+s'acquitter enfin envers les personnes qui l'avaient aidé dans
+l'infortune. «Vous gagnerez là-bas cent cinquante mille francs!» lui
+avait dit Balzac.&mdash;On sait qu'en imagination l'auteur de <i>la Comédie
+humaine</i> remuait les millions à la pelle; Berlioz ne gagna pas la somme
+annoncée, mais il rapporta de quoi faire honneur à ses engagements. A ce
+moment-là, la direction de l'Opéra de Paris était sur le point de
+devenir vacante; le directeur, M. Léon Pillet, parlait de se retirer, et
+sa succession était briguée par MM. Duponchel et Roqueplan, qui, malgré
+leur zèle, malgré leurs démarches, n'avaient pas obtenu l'appui du
+ministère de l'intérieur. Ces messieurs recommandèrent leur candidature
+à Berlioz; ils furent nommés, par l'influence du <i>Journal des Débats</i>.
+Avant cette nomination, les solliciteurs, comme on pense, étaient tout
+feu, tout flammes; ils comptaient reprendre <i>Benvenuto Cellini</i>, jouer
+<i>la Nonne sanglante</i>, confier à l'homme auquel ils devaient leur titre
+de directeurs un poste important; une fois le décret ministériel signé,
+ces belles résolutions s'évanouirent comme par enchantement. Les
+relations devinrent de plus en plus froides entre MM. Duponchel,
+Roqueplan, et leur ancien ami; celui-ci, comprenant qu'ils étaient gênés
+avec lui, qu'on le prenait pour un malfaiteur auquel il ne fallait pas
+ouvrir les portes de l'Académie de musique, écrivit à ses obligés qu'il
+les dégageait de toute reconnaissance à son égard et qu'il était engagé
+par l'<i>impresario</i> Jullien pour conduire l'orchestre du théâtre de
+Drury-Lane, à Londres. Cette détermination terminait la crise; enchantés
+d'être débarrassés d'un importun qu'ils ne voulaient ni accueillir ni
+mécontenter, MM. Roqueplan et Duponchel feignirent l'étonnement en
+public, mais, en particulier, ils ne dissimulèrent pas leur joie.</p>
+
+<p>«Votre lettre, répondirent-ils, nous a causé de la surprise et du
+regret. Les termes affectueux dans lesquels vous l'avez conçue ne nous
+permettent pas de vous supposer le moindre ressentiment des lenteurs
+involontaires qui ont retardé la conclusion de nos conventions. Nous
+aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie musical
+dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif, et que
+vous préférez, à votre âge, dans toute la force de votre talent, courir
+toujours les nobles aventures de l'art. Quant à notre regret, il est
+sincère; cela nous servait et nous honorait de mettre à la tête d'un de
+nos services les plus importants le nom d'un homme qui rattache à lui
+toutes les idées de progrès et de rénovation. Nous perdons un de nos
+plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons; il nous
+reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à
+espérer qu'elles ne seront pas vaines<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote-37" class="fnanchor" title="aller à la note 37.">[37]</a>.»</p>
+
+<p>De quelles promesses était-il question? Nous l'ignorons; elles furent
+emportées avec tant d'autres dans le tourbillon de la révolution de
+1848. La saison musicale, à Drury-Lane, s'ouvrit par une représentation
+de <i>Lucia de Lammermoor</i>, jouée par madame Dorus Gras, le baryton
+Pischek, le ténor Reeves et la basse Withworth. En même temps, on
+donnait <i>le Génie du Globe</i>, ballet de la composition de M. Maretzek,
+maître du chant, audit théâtre<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote-38" class="fnanchor" title="aller à la note 38.">[38]</a>. La salle était peu garnie; <i>Lucia</i>,
+opéra fort démodé, même en Angleterre, n'attirait plus la foule, et
+Berlioz, qui avait fait une mauvaise affaire en liant sa destinée à
+celle de Jullien, devina que cette équipée se terminerait par une
+banqueroute. Ses prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; pour comble
+de malheur, les événements politiques, en France, tournèrent à la
+tragédie des barricades et aux massacres de juin. Berlioz faillit perdre
+sa modeste place de bibliothécaire au Conservatoire; si cette
+catastrophe était arrivée en un pareil moment, il n'aurait plus eu qu'à
+se suicider. Mais il connaissait Victor Hugo, et le grand poëte, alors
+au pouvoir, réussit à congédier les affamés qui flairaient d'un peu trop
+près les rogatons d'appointements que le Conservatoire alloue à ses
+bibliothécaires.</p>
+
+<p>Sous la seconde République, les artistes, presque tous enrôlés dans la
+garde nationale, n'eurent guère d'occasions de se distinguer. En ce qui
+concerne le musicien dont nous écrivons la vie, nos notes, si abondantes
+parfois, sont insignifiantes ici; nous trouvons à peine à signaler un
+concert au palais de Versailles (29 octobre 1848), un autre concert à
+Londres, après lequel, dans un souper, miss Dolby, miss Lyon et Reeves
+chantèrent, en l'honneur du maître, des <i>glees</i> ou anciens madrigaux
+anglais<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote-39" class="fnanchor" title="aller à la note 39.">[39]</a>. L'année suivante, le baron Taylor offrit à Berlioz la
+médaille d'or que certains admirateurs de <i>la Damnation de Faust</i>
+avaient fait frapper en souvenir de cette &#339;uvre trop rarement entendue.
+Le goût de la symphonie commençait à se répandre à Paris. On essaya de
+fonder une société, avec deux cents exécutants et choristes, donnant ses
+séances dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin: ce fut
+là que Berlioz fit exécuter la seconde partie de son <i>Enfance du
+Christ</i>, attribuée (sur le programme) à Pierre Ducré, musicien
+imaginaire, chimérique, ayant vécu, disait-on, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; il
+fallait bien détourner les soupçons et désarmer la critique hostile. Le
+secret avait été bien gardé; tout le monde fut pris à cette
+plaisanterie. Léon Kreutzer, qui n'était pas dans la confidence,
+écrivait deux jours après: «Cette pastorale m'a paru assez jolie et
+modulée assez heureusement, <i>pour un temps où l'on ne modulait
+jamais</i>...» Une dame enthousiasmée disait à un journaliste: «Ce n'est
+pas votre Berlioz qui ferait cela!»</p>
+
+<p>Le faux Pierre Ducré ressentit quelque amertume de ce succès
+<i>calomnieux</i> pour ses &#339;uvres antérieures. <i>L'Enfance du Christ</i>,
+complétée et remaniée, fit recette à la salle Herz, pendant plusieurs
+soirées de suite<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote-40" class="fnanchor" title="aller à la note 40.">[40]</a>. Ce triomphe ne consola pas Berlioz du second échec
+que <i>Benvenuto</i> venait de subir à Londres, où les partisans de la
+musique italienne et de la vieille Société philharmonique dominaient
+encore. Le public de Weimar fut d'un avis contraire à celui du public
+anglais. <i>Benvenuto</i>, à Weimar, prit une revanche éclatante de ses
+autres déconvenues. Berlioz, étant venu à la représentation, on le
+célébra en langue allemande, en français, et même en latin. Nous avons
+découvert les paroles d'un toast, mis en musique par Raff, et chanté en
+ch&#339;ur par l'élite des Weimarquois: c'est à pouffer de rire:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Nostrum desiderium</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tandem implevisti:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Venit nobis gaudium</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quia tu venisti.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sicuti coloribus</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pingit nobis pictor;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pictor es eximius,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Harmoniæ victor.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vives, crescas, floreas,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Hospes Germanorum</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et amicus maneas</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Neo-Wimarorum<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote-41" class="fnanchor" title="aller à la note 41.">[41]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Vives, crescas, floreas</i>, répétait le ch&#339;ur des convives, en buvant du
+vin de Champagne: il n'y a que les Allemands pour s'amuser de la sorte.
+Berlioz, triste et préoccupé, ne retrouvait un peu de gaieté que hors de
+chez lui, au milieu de ces populations étrangères qui lui décernaient
+des honneurs dignes d'un proconsul mené au Capitole. Il venait de perdre
+sa femme, Henriette Smithson, et de se remarier avec mademoiselle Récio,
+l'ex-cantatrice de Bruxelles, dont le talent n'était pas toujours à la
+hauteur de l'ambition, si nous en jugeons par ce fragment de
+correspondance: «Plaignez-moi, mon cher Morel; Marie a voulu chanter à
+Mannheim et à Stuttgart et à Heckingen. Les deux premières fois, cela a
+paru supportable, mais la dernière!... et l'idée seule d'une autre
+cantatrice la révoltait<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote-42" class="fnanchor" title="aller à la note 42.">[42]</a>...»</p>
+
+<p>Indépendamment de ses ennuis privés, Berlioz ne manquait pas non plus de
+tracas officiels; ainsi, à l'Exposition de 1855, on lui infligeait la
+charge de membre du jury, sous prétexte qu'à l'Exposition de Londres il
+avait rempli le même office; on souffrait que, la veille de l'ouverture,
+il organisât un immense <i>Te Deum</i> à Saint-Eustache; mais, pour la
+fermeture, on lui commandait une cantate, <i>l'Impériale</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+Du peuple entier les âmes triomphantes<br />
+Ont tressailli, comme au cri du destin,<br />
+Quand des canons les voix retentissantes<br />
+<span style="margin-left: -1em;">Ont amené le jour qui vient de luire enfin!...</span><br />
+</p>
+
+<p>Si <i>l'Impériale</i> passa comme une étoile filante, le <i>Te Deum</i> marqua
+davantage; quand on grava ce gigantesque morceau, les rois de Hanovre,
+de Saxe, de Prusse, l'empereur de Russie, le roi des Belges, la reine
+d'Angleterre, s'empressèrent de prendre part à la souscription:
+Beethoven avait été moins heureux, lorsque, pour faire éditer sa
+<i>Messe</i>, il ne rencontra que trois souscripteurs; deux riches habitants
+de Vienne et... Louis XVIII. Au début du règne de Napoléon III, on ne
+jouait nulle part de la musique de Berlioz, c'est vrai; seulement, il
+faut bien le reconnaître, le compositeur était comblé d'honneurs. Il
+avait reçu une avalanche de décorations; l'Aigle rouge à Berlin, l'ordre
+de la maison Ernestine à Weimar, la croix de la Légion d'honneur; il
+était correspondant de plusieurs sociétés, membre honoraire du
+Conservatoire de Prague, que dis-je? il faisait partie de l'Académie...
+de Rio-de-Janeiro<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote-43" class="fnanchor" title="aller à la note 43.">[43]</a>. L'Institut&mdash;le vrai, celui qui siège à
+l'extrémité du pont des Arts&mdash;ne pouvait manquer de s'attacher un homme
+si dédaigné par la vile multitude et si favorisé par les souverains. Un
+des intimes de Berlioz, l'intelligent facteur d'orgues M. Édouard
+Alexandre, s'employa à soutenir la candidature de son ami. Il s'agissait
+de conquérir la voix d'Adam; or, l'auteur du <i>Chalet</i> n'avait guère de
+points de contact avec l'auteur de la <i>Symphonie fantastique</i> et le
+rapprochement était difficile: «Voyons, voyons, dit M. Alexandre à
+Berlioz, qui ne voulait se résoudre à aucune démarche; réconciliez-vous
+avec Adam; que diable! c'est un musicien; vous ne pouvez nier
+cela?...&mdash;Aussi, je ne le nie point, dit l'autre; mais pourquoi Adam,
+qui est un grand musicien, s'obstine-t-il à <i>s'encanailler</i> dans le
+genre de l'opéra-comique; s'il voulait, parbleu! il ferait de la musique
+comme j'en fais!» M. Alexandre ne se découragea pas, et, se rendant chez
+Adolphe Adam: «Mon cher ami, vous donnerez votre voix à Berlioz,
+n'est-ce pas? Vous avez beau ne pas vous entendre avec lui, vous savez
+aussi bien que moi que c'est un musicien...&mdash;Un grand musicien certes
+(et le petit Adam rajusta ses lunettes sur son nez), un très grand, très
+grand... Seulement, il fait de la musique ennuyeuse; s'il voulait, il en
+ferait d'autre... il en ferait tout aussi bien que moi!...»</p>
+
+<p>Ce fut une scène digne de Molière<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote-44" class="fnanchor" title="aller à la note 44.">[44]</a>.</p>
+
+<p>«Mais, parlant sérieusement, dit Adam, Berlioz est un homme d'une grande
+valeur. Je vous donne l'assurance, que, après Clapisson, auquel nous
+avons tous déjà promis, Berlioz aura le premier fauteuil vacant.»</p>
+
+<p>L'institut nomma Clapisson.</p>
+
+<p>Hélas! bizarrerie du sort: Adam mourut. Le pays fit une grande perte. Le
+premier fauteuil vacant fut le sien et ce fut Berlioz qui l'occupa. Il
+fut élu par dix-neuf voix contre six données à Niedermeyer, six à
+Charles Gounod et deux à Panseron. MM. Leborne, Vogel et Félicien David
+s'étaient présentés aussi. Ce dernier échec de Félicien David contre
+Berlioz rendit Azevedo, ce critique de mauvais aloi, furieux contre
+Berlioz<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote-45" class="fnanchor" title="aller à la note 45.">[45]</a>.</p>
+
+<p>De 1856, année où nous sommes arrivés, à 1863, année des <i>Troyens</i>, nous
+ne distinguons pas dans la vie du compositeur un grand nombre
+d'événements importants. Il organise, chaque année, un festival à Bade;
+il y fait représenter son ravissant opéra de <i>Béatrice et Bénédict</i>; la
+jeunesse de la ville de Gior (en allemand: Raab) lui envoie une adresse
+de félicitation; les artistes du Conservatoire de Paris lui font une
+ovation, peu de temps après le <i>Tannhäuser</i>; le Grand-Théâtre de
+Bordeaux s'avise de jouer <i>Roméo et Juliette</i>; voilà tout, ou à peu
+près tout. Ah! j'oubliais!... Il surveille les répétitions d'<i>Alceste</i>;
+quoique inspirant peu de confiance à l'administration de l'Opéra, on le
+juge capable de remplir cette besogne d'obscur man&#339;uvre.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un nouveau théâtre lyrique s'élevait sur les rives de
+la Seine, et les faiseurs de partitions, si délaissés d'ordinaire,
+commençaient à espérer qu'on allait enfin s'occuper d'eux. Le livret des
+<i>Troyens</i>, lu dans divers salons, y avait rencontré une approbation
+unanime; même l'empereur Napoléon III, ayant entendu parler de la chose,
+invita Berlioz à dîner; mais on causa de la pluie et du beau temps: «Je
+me suis splendidement ennuyé!» écrivit le lendemain le convive de Sa
+Majesté Impériale.&mdash;A un autre dîner mensuel où se réunissaient MM.
+Fiorentino, Nogent-Saint-Laurens, Édouard Alexandre, Paul de
+Saint-Victor, Carvalho, on s'inquiéta plus sérieusement de Didon et
+d'Énée; M. Carvalho, le directeur du Théâtre-Lyrique, n'avait pas besoin
+d'encouragement; il connaissait l'&#339;uvre, il l'admirait et il comptait
+bien la révéler aux masses, comme il avait révélé <i>Faust</i>.</p>
+
+<p>La première représentation des <i>Troyens</i> fut assez calme; les
+spectateurs qui se souvenaient de <i>Benvenuto Cellini</i> s'attendaient à
+des péripéties; le divertissement de la Chasse causa seul quelques
+rires, dus plutôt à l'interprétation de ce ballet qu'aux modulations
+hardies de l'orchestre. En revanche, l'air de Didon au premier acte, le
+fameux septuor et le duo: <i>Nuit d'ivresse et d'extase...</i> allèrent aux
+nues, <i>alle stelle</i>. Certains opéras modernes contiennent des morceaux
+plus soutenus, plus amples, que le septuor des <i>Troyens</i>, mais aucun de
+ces morceaux ne peut soutenir la comparaison avec lui au point de vue du
+sentiment pittoresque et de l'originalité poétique. C'est un diamant qui
+brille d'un éclat inouï; cela ne ressemble ni à la Bénédiction des
+poignards, ni à la Sérénade de <i>Don Juan</i>, ni au trio de <i>Guillaume
+Tell</i>, ni à la pastorale du <i>Prophète</i>; cela tient de la symphonie et du
+drame, de l'ode pindarique et de la méditation lamartinienne, cela bruit
+comme un souffle et frissonne comme une caresse; cela palpite, rêve,
+soupire, émeut... Les battements du c&#339;ur s'apaisent avec l'écroulement
+des vagues de la mer africaine, le parfum des orangers s'exhale de cette
+musique divine, et l'esprit s'endort bercé dans un palais des <i>Mille et
+une Nuits</i>.</p>
+
+<p>Rien n'était fait pour déplaire davantage aux Parisiens de 1863; l'homme
+de génie qui avait écrit <i>les Troyens</i> eut contre lui à peu près toute
+la presse, sérieuse ou légère. Cham, dans <i>le Charivari</i>, fit une
+caricature: le Tannhäuser (en bébé) demandant à voir son petit frère. Au
+théâtre Déjazet, on joua une parodie où des acteurs, coiffés de casques
+ridicules, exécutaient un horrible vacarme, avec des casseroles, des
+gongs chinois, des scies ébréchées, des paires de pincettes; nous nous
+rappelons cette ignoble parade, plus digne de divertir les sauvages qui
+mangèrent le capitaine Cook que d'amuser les Athéniens de la décadence.</p>
+
+<p>Il faut rendre justice à M. Carvalho; le chapitre que Berlioz lui a
+consacré dans les <i>Mémoires</i> est inexact; l'amertume de la défaite a
+envenimé la plume de l'auteur. Nous disons <i>défaite</i>, car <i>les Troyens</i>
+n'obtinrent qu'une trentaine de représentations, suivies, il est vrai,
+par l'élite du monde musical; Meyerbeer n'en manqua pas une, et je le
+vois encore au fauteuil de balcon qu'il occupait, très-attentif, donnant
+fréquemment des marques de vive satisfaction. M. Carvalho avait consacré
+une partie de ses bénéfices antérieurs à la mise en scène des <i>Troyens</i>;
+accordons, qu'il se soit trompé sur certains détails, c'est possible;
+qu'il ait essayé de ramener au goût mesquin du public une &#339;uvre conçue
+selon les larges traditions de l'antiquité, c'est probable; il n'en a
+pas moins risqué sa fortune et son avenir.</p>
+
+<p>M. Alexandre, le plus intime ami de Berlioz, aujourd'hui son exécuteur
+testamentaire, me disait l'autre jour: «Le monde musical doit beaucoup à
+Carvalho; il ne m'appartient pas d'énumérer tout ce que l'art lui doit
+de reconnaissance; je n'ai aucune autorité pour le faire; mais ce que
+j'ai le devoir de vous prier de consigner dans cette notice, pour
+laquelle vous me demandez des renseignements, c'est le c&#339;ur, <i>le
+dévouement</i>, <i>le désintéressement</i> de Carvalho pour monter <i>les
+Troyens</i>, autant que faire se pouvait, d'une façon digne du maître que
+personne, plus que lui, ne respectait ni n'admirait.</p>
+
+<p>»Carvalho, oubliant tout pour une aussi grande question artistique, fit
+des sacrifices tels, qu'ils pesèrent sur sa vie entière. Voilà ce qu'il
+ne faut pas oublier.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas à nous à le lui reprocher et personne n'oserait le faire.</p>
+
+<p><i>Les Troyens</i> avaient été la suprême espérance de Berlioz; leur chute
+causa sa longue agonie de six ans. A partir de ce moment, ses idées
+devinrent de plus en plus sombres; les souffrances physiques ne lui
+laissèrent plus aucun repos. Il avait tant compté sur son opéra! Au
+sortir de la répétition générale, il était allé chez madame d'Ortigue,
+la digne femme d'un de ses plus vieux amis. Il lui avait fait l'effet
+d'un spectre, tant il était pâle, maigre, décharné: «Qu'y a-t-il,
+s'écria-t-elle effrayée? Est-ce que la répétition aurait mal tourné, par
+hasard?...&mdash;Au contraire, dit l'autre en se laissant tomber sur une
+chaise. C'est beau, c'est sublime!...»&mdash;Et il se mit à pleurer<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote-46" class="fnanchor" title="aller à la note 46.">[46]</a>.</p>
+
+<p>Il était déjà affaibli et malade; dans sa jeunesse, il s'était
+quelquefois amusé <i>à se laisser avoir faim</i> pour connaître les maux par
+lesquels le génie pouvait passer; son estomac, plus tard, dut payer ces
+coûteuses fantaisies. Il vécut dans son appartement de la rue de Calais,
+retiré et dégoûté de tout, entouré de passereaux effrontés auxquels il
+donnait du pain qu'ils venaient picorer sur sa fenêtre, près de son
+immense piano à queue, de sa harpe et du portrait de sa première femme,
+Henriette Smithson. Sa belle-mère, madame Récio, le soigna avec une
+vigilance et un dévouement exceptionnels; ses amis prirent à tâche de
+lui faire oublier les injustices du sort et personne n'en a eu de plus
+attentifs, de plus fidèles que lui: Édouard Alexandre, Ernest Reyer, M.
+et madame Massart, M. et madame Damcke, la famille Ritter, et combien
+d'autres que je ne puis citer; la liste en serait trop longue. Il
+s'était mis à apprendre le français à un jeune compositeur danois, M.
+Asger Hammerik, aujourd'hui directeur du Conservatoire de Baltimore. «Je
+suis bien à plaindre, disait-il quelquefois; voilà ma belle-mère qui me
+parle en espagnol, ma bonne en allemand, et vous, avec votre danois,
+vous me déchirez les oreilles<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote-47" class="fnanchor" title="aller à la note 47.">[47]</a>!...»</p>
+
+<p>La mort de son fils unique, Louis Berlioz, emporté par la fièvre, aux
+colonies, acheva de terrasser le glorieux vaincu. Louis Berlioz avait
+choisi la carrière de marin; son père l'adorait avec une passion dont on
+retrouvera la trace dans les <i>Lettres</i>. Il y avait eu entre eux des
+brouilles passagères; mais elles finissaient toujours par une
+réconciliation où le pauvre père cédait. Ce Berlioz, si hautain, si
+rogue, si absolu, avec la plupart des gens qu'il coudoyait dans la vie,
+il devenait tendre et humble avec son fils, il descendait aux
+supplications, il avait des raffinements d'amour paternel. Que de bons
+conseils il donnait à son enfant chéri: «Tu es jeune, tu es fort, ne te
+laisse pas aller à l'ennui, au découragement, et songe qu'avec les
+avantages que tu as et la santé, on peut surmonter bien des
+obstacles<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote-48" class="fnanchor" title="aller à la note 48.">[48]</a>.»&mdash;«Cher Louis, écrivait-il encore à propos de certaines
+fredaines de jeune homme, tu ne trouveras jamais en moi un censeur
+tartufe de morale<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote-49" class="fnanchor" title="aller à la note 49.">[49]</a>...»»Figure-toi que je t'ai aimé même quand tu
+étais tout <i>petit</i>; et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants!
+Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite cela s'est
+affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis
+lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais,
+cela ne fera qu'augmenter... Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais
+pas<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote-50" class="fnanchor" title="aller à la note 50.">[50]</a>!...» L'année suivante, hélas! il le perdait, ce fils adoré, et
+il se replongeait, fou de douleur, dans l'anéantissement, dans le
+silence, dans la nuit.</p>
+
+<p>Vainement essayait-on de lui proposer des distractions: «Mon cher
+Damcke, répondait-il à une invitation, je me donne le luxe de rester
+couché. Ainsi, excusez-moi auprès de S... si vous le voyez. J'ai pris
+mon parti; je ne veux plus subir aucun genre de servitude; je ne veux
+plus rien entendre de force; rien louer de force. Qu'on me laisse mourir
+tranquille. Je vous pardonne seulement de me forcer à vous aimer<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote-51" class="fnanchor" title="aller à la note 51.">[51]</a>...»</p>
+
+<p>Une artiste dont il aimait le talent, mademoiselle Bockholtz-Falconi,
+parvint cependant à l'arracher à la torpeur où il se complaisait en le
+mettant en relations avec M. Herbeck, maître de chapelle de la cour à
+Vienne, qui le demandait pour diriger <i>la Damnation de Faust</i>. Berlioz
+accéda aux désirs de M. Herbeck et n'eut pas à s'en repentir. D'autres
+propositions magnifiques l'attirèrent chez la grande-duchesse Hélène de
+Russie, qui le logea dans son propre palais, à Saint-Pétersbourg, et ne
+lui permit de partir que comblé de distinctions, de gloire et d'argent.</p>
+
+<p>En revenant des bords de la Néva, Berlioz éprouvait une grande fatigue;
+sa maladie nerveuse empirait. Il était allé trouver le célèbre docteur
+Nélaton, qui, après l'avoir ausculté, palpé, interrogé, lui avait dit:
+«Êtes-vous philosophe?&mdash;Oui, avait répondu le patient.&mdash;Eh bien, puisez
+du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez jamais<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote-52" class="fnanchor" title="aller à la note 52.">[52]</a>.» Assuré
+de mourir dans un assez bref délai et en proie à des tortures
+épouvantables, le vieux maître se décida à changer de lit de
+souffrances.&mdash;«Je vais m'étendre sur les gradins de marbre de Monaco...
+Le soleil me réchauffera peut-être... Oh! la belle Méditerranée et les
+orangers aux doux parfums!...» Telles étaient ses pensées&mdash;nous allions
+dire ses rêves&mdash;en prenant le chemin de fer. On l'accueille à l'hôtel
+des <i>Étrangers</i> de Nice comme une ancienne connaissance, on l'accable de
+témoignages de respect et de sympathie. Des bouffées de jeunesse lui
+remontent au cerveau; il se rappelle sans doute cette tour crevassée,
+pleine de rats et de chats-huants, ouverte à tous les vents du ciel,
+dénudée, romantique, dont il avait fait autrefois son domicile légal. Il
+veut se promener encore dans ces jardins embaumés, sur ces falaises qui
+contrastent par leur immobile blancheur avec l'azur des vagues. Le voilà
+à Monaco, près des buissons de cactus, s'enivrant des senteurs d'une
+végétation presque orientale. Mais son regard se trouble, son pied
+chancelle; il tombe, on le relève, la face ensanglantée. Le lendemain,
+même accident. Deux Anglais qui passaient sur la terrasse de Nice le
+ramènent à son appartement, où il reste huit jours soigné par les gens
+de l'hôtel. Dès qu'il peut prendre le train, il retourne à Paris où
+l'attendaient sa belle-mère, madame Récio, et sa fidèle servante, qui
+poussent des cris d'horreur en le revoyant défiguré.</p>
+
+<p>Le séjour à Nice ne fut pas le dernier voyage de Berlioz. Quelque temps
+après sa chute dans les rochers, il fut invité à se rendre à un festival
+orphéonique qui se donnait dans sa province natale, à Grenoble. Ce
+dernier épisode rappelle vraiment le dénoûment des pièces de Shakespeare
+et l'homme qui avait le mieux compris le génie du poëte anglais devait
+avoir une fin assez semblable à celle du roi Lear, de Macbeth ou
+d'Othello. Pour bien peindre cette scène suprême, il faudrait que
+l'histoire empruntât les couleurs du drame. Qu'on se figure une salle
+resplendissante de lumières, ornée de tentures officielles, une table
+chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un
+des leurs qui tarde à venir. Tout à coup, une draperie s'entr'ouvre et
+un fantôme apparaît: le spectre de Banquo? non; mais Berlioz à l'état de
+squelette, le visage pâle et amaigri, les yeux vagues, le chef branlant,
+la lèvre contractée par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on
+l'acclame, on lui serre les mains,&mdash;ces mains tremblantes qui ont
+conduit à la victoire des armées de musiciens. Un assistant dépose une
+couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Celui-ci contemple d'un
+&#339;il étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs
+mais sincères. On le félicite, il ne paraît s'apercevoir de rien.
+Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas
+comprises; à ce moment, un vent furieux, venu des Alpes, s'engouffre
+dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies; des rafales
+soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d'un
+fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête,
+Berlioz est resté debout; il ressemble, environné de lueurs, au génie de
+la symphonie, auquel la puissante nature ferait une apothéose, dans un
+décor de montagnes et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque.</p>
+
+<p>Dès lors, tout fut fini.</p>
+
+<p>Le lundi, 8 mars 1869, dans la matinée, Hector Berlioz, de retour à
+Paris, rendait le dernier soupir. Ses obsèques eurent lieu à l'église de
+la Trinité, le jeudi suivant; l'Institut avait envoyé une nombreuse
+députation, les cordons du poêle étaient tenus par MM. Camille Doucet,
+Guillaume, Ambroise Thomas, Gounod, Nogent Saint Laurens, Perrin, le
+baron Taylor; la musique de la garde nationale précédait le cortège
+jouant des fragments de la Symphonie en l'honneur des victimes de
+Juillet. Sur le cercueil étaient (souvenir touchant) les couronnes
+données par la Société Sainte-Cécile, par la jeunesse hongroise, par la
+noblesse russe, et enfin les derniers lauriers de la ville de Grenoble.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il était mort!... la réparation commençait...</span><br />
+</p>
+
+<p>Il dort maintenant sur cette haute colline qui vit couler le sang des
+martyrs; là-bas, au-dessus de nous, écoutant peut-être les bruits
+tumultueux de l'immense ville. Aux anniversaires, de pieuses mains
+viennent déposer sur son tombeau des bouquets de fleurs promptement
+fanées par l'intempérie des saisons; j'y ai vu des roses blanches, aussi
+blanches que le lys, et des violettes répandues en pluie odoriférante,
+sur la pierre, sur le fer, et jusque dans la boue qu'avait produite le
+piétinement des passants. Il se repose là des tracas de sa vie agitée,
+attendant l'heure de la justice, lente à venir. Aucune rue ne porte son
+nom, aucun théâtre ne possède sa sombre effigie, aucun ministère (et il
+y en a eu pourtant beaucoup!) n'a songé à lui rendre des honneurs
+quelconques; de toutes les gloires musicales de la France, la France
+n'en oublie qu'une, celle dont elle peut le mieux se glorifier devant le
+monde entier. D'autres musiciens passeront; que dis-je? ils ne sont déjà
+plus... Berlioz est resté et son souvenir grandit, comme ces ombres qui,
+à mesure que décroît le soleil et que le temps s'écoule, deviennent plus
+accusées, plus nettes, et s'allongent sur le sable d'or.</p>
+
+<p class="r smcap">Daniel Bernard.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h3>CORRESPONDANCE INÉDITE</h3>
+
+<h3 class="top5">DE</h3>
+
+<h2 style="letter-spacing:5px;">HECTOR BERLIOZ</h2>
+
+<p class="c"><b>(1819-1868)</b></p>
+
+<hr />
+
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I.</h3>
+
+<p class="A">A IGNACE PLEYEL.</p>
+
+
+<p class="date">La Côte-Saint-André (Isère), 6 avril 1819.</p>
+
+<p class="address">Monsieur,</p>
+
+<p>Ayant le projet de faire graver plusieurs &#339;uvres de musique de ma
+composition, je me suis adressé à vous, espérant que vous pourriez
+remplir mon but. Je désirerais que vous prissiez à votre compte
+l'édition d'un <i>pot-pourri</i><a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote-53" class="fnanchor" title="aller à la note 53.">[53]</a> concertant composé de morceaux choisis,
+et concertant pour flûte, cor, deux violons, alto et basse.</p>
+
+<p>Voyez si vous pouvez le faire et combien d'exemplaires vous me
+donnerez. Répondez-moi au plus tôt, je vous prie, si cela peut vous
+convenir, combien de temps il vous faudra pour le graver et s'il est
+nécessaire d'affranchir le paquet.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, votre
+obéissant serviteur.</p>
+
+
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II.</h3>
+
+<p class="A">A RODOLPHE KREUTZER<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote-54" class="fnanchor" title="aller à la note 54.">[54]</a>.</p>
+
+<p class="date">(1826....?)</p>
+
+<p class="address">O génie!</p>
+
+<p>Je succombe! je meurs! les larmes m'étouffent! <i>la Mort d'Abel</i>!
+dieux!...</p>
+
+<p>Quel infâme public! il ne sent rien! que faut-il donc pour
+l'émouvoir?...</p>
+
+<p>O génie! et que ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les passions;
+on ne me comprendra pas, puisqu'ils ne couronnent pas, qu'ils ne portent
+pas en triomphe, qu'ils ne se prosternent pas devant l'auteur de tout ce
+qui est beau!</p>
+
+<p>Sublime, déchirant, pathétique!</p>
+
+<p>Ah! je n'en puis plus; il faut que j'écrive! A qui écrirai-je? au
+génie?... Non, je n'ose.</p>
+
+<p>C'est à l'homme, c'est à Kreutzer... il se moquera de moi...., ça m'est
+égal...; je mourrais... si je me taisais. Ah! que ne puis-je le voir,
+lui parler, il m'entendroit, il verroit (<i>sic</i>) ce qui se passe dans mon
+âme déchirée; peut-être il me rendroit le courage que j'ai perdu, en
+voyant l'insensibilité de ces gredins de ladres, qui sont à peine dignes
+d'entendre les pantalonnades de ce pantin de Rossini.</p>
+
+<p>Si la plume ne me tombait des mains, je ne finirais pas.</p>
+
+<p>AH! GÉNIE!!!</p>
+
+
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III.</h3>
+
+<p class="A">A M. FÉTIS, DIRECTEUR DE LA <i>REVUE MUSICALE</i><a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote-55" class="fnanchor" title="aller à la note 55.">[55]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">(16) mai 1828.</p>
+
+<p class="address">Monsieur le rédacteur,</p>
+
+<p>Permettez-moi d'avoir recours à votre bienveillance et de réclamer
+l'assistance de votre journal pour me justifier aux yeux du public de
+plusieurs inculpations assez graves.</p>
+
+<p>Le bruit s'est répandu dans le monde musical que j'allais donner un
+concert composé tout entier de ma musique et déjà une rumeur de blâme
+s'élève contre moi; on m'accuse de témérité, on me prête les intentions
+les plus ridicules.</p>
+
+<p>A tout cela je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître,
+afin d'inspirer, si je le puis, quelque confiance aux auteurs et aux
+directeurs de nos théâtres lyriques. Ce désir est-il blâmable dans un
+jeune homme? Je ne le crois pas. Or, si un pareil dessein n'a rien de
+répréhensible, en quoi les moyens que j'emploie pour l'accomplir
+peuvent-ils l'être?</p>
+
+<p>Parce qu'on a donné des concerts composés tout entiers des &#339;uvres de
+Mozart et de Beethoven, s'ensuit-il de là qu'en faisant de même j'aie
+les prétentions absurdes qu'on me suppose? Je le répète, en agissant
+ainsi, je ne fais qu'employer le moyen le plus facile de faire connaître
+mes essais dans le genre dramatique.</p>
+
+<p>Quant à la témérité qui me porte à m'exposer devant le public dans un
+concert, elle est toute naturelle, et voici mon excuse. Depuis quatre
+ans, je frappe à toutes les portes; aucune ne s'est encore ouverte. Je
+ne puis obtenir aucun poëme d'opéra, ni faire représenter celui qui m'a
+été confié<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote-56" class="fnanchor" title="aller à la note 56.">[56]</a>. J'ai essayé inutilement tous les moyens de me faire
+entendre; il ne m'en reste plus qu'un, je l'emploie, et je crois que je
+ne ferai pas mal de prendre pour devise ce vers de Virgile:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Ulla salus victis nullam sperare salutem.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Agréez, etc.</p>
+
+
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h3>
+
+<p class="A">A M. FERDINAND HILLER.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 1829.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Ferdinand,</p>
+
+<p>Il faut que je vous écrive encore ce soir; cette lettre ne sera
+peut-être pas plus heureuse que les autres... mais n'importe.
+Pourriez-vous me dire ce que c'est que cette puissance d'émotion, cette
+<i>faculté</i> de <i>souffrir</i> qui me tue? Demandez à votre ange... à ce
+séraphin qui vous a ouvert la porte des cieux!... Ne gémissons pas!...
+mon feu s'éteint, attendez un instant... O mon ami, savez-vous?... J'ai
+brûlé, pour l'allumer, le manuscrit de mon <i>élégie en prose</i>!... des
+larmes toujours, des larmes sympathiques; je vois Ophelia en verser,
+j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me
+consument. O mon ami, je suis bien malheureux; c'est inexprimable!</p>
+
+<p>J'ai demeuré bien du temps à sécher l'eau qui tombe de mes yeux...&mdash;En
+attendant, je crois voir Beethoven qui me regarde sévèrement, Spontini
+guéri de mes maux, qui me considère d'un air de pitié plein
+d'indulgence, et Weber qui semble me parler à l'oreille comme un esprit
+familier habitant une région bienheureuse où il m'attend pour me
+consoler.</p>
+
+<p>Tout ceci est fou... complétement fou, pour un joueur de dominos du café
+de la Régence ou un membre de l'Institut... Non, je veux vivre...
+encore...; la musique est un art céleste, rien n'est au-dessus, que le
+véritable amour; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre,
+mais au moins, j'aurai vécu..... de souffrances, il est vrai, de rage,
+de cris et de pleurs, mais j'aurai... rien... Mon cher Ferdinand!...
+j'ai trouvé en vous tous les symptômes de la véritable amitié, celle que
+j'ai pour vous est aussi très vraie; mais je crains bien qu'elle ne vous
+donne jamais ce bonheur calme qu'on trouve loin des volcans... hors de
+moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable... il
+y a aujourd'hui un an que je la vis pour la dernière fois... Oh!
+malheureuse! que je t'aimais! J'écris en frémissant que je t'aime!...</p>
+
+<p>S'il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous?.. Verrai-je jamais
+Shakespeare?</p>
+
+<p>Pourra-t-elle me connaître?...</p>
+
+<p>Comprendra-t-elle la poésie de mon amour?................ Oh! Juliette,
+Ophelia, Belvidera, Jeanne Shore, noms que l'enfer répète sans
+cesse............................</p>
+
+<p>Au fait!</p>
+
+<p>Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde,
+un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un
+amour sans bornes qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris;
+oui! mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de
+leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir!</p>
+
+<p>Oh! sublimes! sublimes! exterminez-moi! appelez-moi sur vos nuages
+dorés, que je sois délivré!...............</p>
+
+<p><span class="smcap">La Raison.</span></p>
+
+<p>«Sois tranquille, imbécile, dans peu d'années, il ne sera pas plus
+question de tes souffrances que de ce que tu appelles le génie de
+Beethoven, la sensibilité passionnée de Spontini, l'imagination rêveuse
+de Weber, la puissance colossale de Shakspeare!...</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Va, va, Henriette Smithson</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">et <span style="margin-left: 1.2em;">Hector Berlioz</span></span><br />
+</p>
+
+<p><i>seront réunis</i> dans l'oubli de la tombe, ce qui n'empêchera pas
+d'autres malheureux de souffrir et de mourir!......»</p>
+
+
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME</p>
+
+
+<p class="date">La Côte-Saint-André, 9 janvier 1831.</p>
+
+<p class="address">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je suis depuis huit jours chez mon père, environné de soins affectueux
+et tendres par mes parents et mes amis, accablé de félicitations, de
+compliments de toute espèce; mais mon c&#339;ur a tant de peine à battre, je
+suis si oppressé, que je ne dis pas dix paroles en une heure. Mes
+parents conçoivent ma tristesse et me la pardonnent. Je partirai pour
+Grenoble dans six jours; si vous me répondez, adressez néanmoins votre
+lettre à la Côte-Saint-André (Isère), et mettez mon nom Hector pour que
+la lettre ne parvienne pas à mon père.</p>
+
+<p>Je vous écris dans le salon de Rocher, qui me charge de le rappeler à
+votre souvenir.</p>
+
+<p>Que faites-vous?... Il n'y a toujours point de musique, n'est-ce pas,
+dans ce bruyant Paris?... Avez-vous fini vos trios?... Feydeau est-il
+enfin fermé?... l'opéra de Meyerbeer est-il en répétition<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote-57" class="fnanchor" title="aller à la note 57.">[57]</a>?...
+Saluez-le, je vous prie, de ma part, quand vous le verrez (Meyerbeer! ma
+phrase est si mal tournée, que vous pourriez croire que c'est son opéra
+que je veux dire).</p>
+
+<p>Nous allons avoir la guerre!... On va tout saccager; des hommes <i>qui se
+croient</i> libres vont se ruer contre d'autres hommes qui sont
+certainement esclaves; peut-être les hommes libres seront-ils
+exterminés, les esclaves seront-ils maîtres; puisse toute l'Europe
+s'épuiser en cris de rage, tous ses enfants s'entr'égorger, le fer et le
+feu triompher, la peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler,
+pourvu que j'y sois et que, <span class="smcap">la </span>tenant dans mes bras, nous nous tordions
+ensemble dans les flammes!</p>
+
+<p>Voilà mes v&#339;ux sincères et le bien que je souhaite à l'espèce humaine.
+Quand je serai heureux, ce sera tout différent; je laisserai l'espèce
+humaine tranquille, et elle ne s'en tourmentera pas moins.</p>
+
+<p>Assez grincé des dents. Voulez-vous, je vous prie, aller chez Desmarest,
+rue Monsigny, nº 1, près de l'Opéra-Comique, lui dire mille amitiés de
+ma part, le charger de cinq cents autres pour Girard, et lui demander
+s'il n'a point eu de lettre à mon adresse; il s'était engagé à les
+prendre chez mon portier.</p>
+
+<p>Blasphémez un peu à mon intention, je vous prie, j'en éprouverai du
+soulagement, et je vous rendrai la pareille quand vous voudrez.</p>
+
+<p>Adieu! les c&#339;urs de <i>lave</i> ne sont durs que quand ils sont froids, le
+mien est rouge fondant. Je suis toujours votre ami dévoué.</p>
+
+<p>Mettez, je vous prie, cette petite lettre à la poste.</p>
+
+
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">La Côte-Saint-André, 23 janvier 1831.</p>
+
+<p>Je viens de faire à Grenoble un insipide voyage, passant la moitié de
+mon temps malade au lit, l'autre moitié à faire des visites plus
+assommantes les unes que les autres; j'arrive hier après avoir passé une
+dévorante journée sans dire un mot. Mon père, qui venait d'apprendre mon
+état par ma mère, m'embrasse en souriant et me dit qu'il y avait une
+lettre de Paris pour moi; j'ai compris à son air que c'était de
+madame...; effectivement, c'était une lettre double; je suis redevenu
+calme; j'étais aussi ravi que je puisse l'être dans un si exécrable
+exil. Ne faut-il pas que votre lettre arrive aujourd'hui pour troubler
+ma tranquillité? que le diable vous emporte! Qu'aviez-vous besoin de
+venir me dire que je me plais dans un désespoir dont <span class="smcap">PERSONNE</span> ne me sait
+gré, «personne moins que les gens pour qui je me désespère».</p>
+
+<p>D'abord, je ne me désespère pas pour <span class="smcap">des </span>gens; ensuite, je vous dirai
+que, si vous avez vos raisons pour juger sévèrement la personne pour
+laquelle je me désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que
+je connais aujourd'hui son caractère <i>mieux que personne</i>. Je sais très
+bien qu'elle ne se désespère pas, <span class="smcap">elle</span>; la preuve de cela, c'est que je
+suis ici et que, si elle avait persisté à me supplier de ne pas partir,
+comme elle l'a fait plusieurs fois, je serais resté. De quoi se
+désespèrerait-elle? elle sait très bien à quoi s'en tenir sur mon
+compte, elle connaît aujourd'hui tout ce que mon c&#339;ur enferme de
+dévouement pour elle (pas tout cependant: il y a encore un sacrifice, le
+plus grand de tous, qu'elle ne connaît pas, et que je lui ferai). Vous
+ne savez pas ce qui me tourmente, personne au monde <i>qu'elle</i> ne le
+sait; encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elle l'ignorait.</p>
+
+<p>Ne me donnez pas de vos conseils épicuriens, ils ne me vont pas le moins
+du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur, et je n'en veux
+point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement.
+Ainsi, ne venez pas me parler de femme superbe, de taille gigantesque,
+et de la part <i>que prennent ou ne prennent pas</i> à mes chagrins les êtres
+qui me sont chers; car vous n'en savez rien, qui vous l'a dit?... Vous
+ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que
+vous l'aurez vue dans un concert, gaie et contente, que vous pourrez en
+tirer une induction fatale pour moi. Si cela était, que devriez-vous
+donc induire de ma conduite à Grenoble, si vous m'aviez vu un jour dans
+un grand dîner de famille, ayant à droite et à gauche mes deux
+charmantes cousines de dix-sept à dix-huit ans, avec lesquelles je
+folâtrais et riais de la façon la plus inaccoutumée?...</p>
+
+<p>Ma lettre est brusque, mon ami, mais vous m'avez froissé horriblement.
+Je resterai encore ici neuf jours au moins; Ferrand viendra demain. Si
+vous vouliez m'écrire courrier par courrier une seconde lettre, vous me
+feriez bien plaisir et elle arriverait à temps.</p>
+
+<p>Adieu, mille choses à Sina et à Girard; si vous avez entendu parler de
+mon mariage dans le monde, dites-le-moi, et ce qu'on en dit.</p>
+
+<p>Voulez-vous, je vous prie, passer chez Gounet, rue Saint-Anne, 34 ou 36,
+et lui dire mille choses de ma part? Je lui écrirai dès que Ferrand sera
+arrivé.</p>
+
+
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">La Côte Saint-André, 31 janvier 1831.</p>
+
+<p>Quoique mon agitation dévorante n'ait pas cessé un instant depuis mon
+arrivée ici, je puis cependant aujourd'hui vous écrire avec plus de
+calme. Puisque vous avez déjà à votre âge rencontré un filon d'or dans
+cette pauvre mine où nous fouillons tous, tâchez de le suivre jusqu'au
+bout, mais songez bien que vous êtes sous une voûte que vous creusez en
+avançant, et qui peut s'écrouler derrière vous. La bévue que vous avez
+faite, en demandant à Cherubini la salle du Conservatoire avant que la
+Société de concerts ait fini, est impardonnable. Vous deviez bien
+savoir que jamais ces messieurs n'y consentiraient, et il est fort
+désagréable de se voir contre-carré par une volonté contre laquelle la
+sienne propre est impuissante. Je dois vous dire que vous faites
+quelquefois les choses trop précipitamment. Il faut, je crois, réfléchir
+beaucoup à ce qu'on projette, et quand les mesures sont prises, frapper
+un tel coup que tous les obstacles soient brisés. La prudence et la
+force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir. Je crains
+qu'on ne me laisse pas partir avant samedi ou même lundi prochain. Je
+suis toujours malade, je ne me lève pas tous les jours, et il fait un
+froid terrible. Et tout ce temps se perd..... et j'ai tant de mois
+encore à dévorer!....</p>
+
+<p>Oui, mon cher ami, je dois vous faire un mystère d'un chagrin affreux
+que j'éprouverai peut-être longtemps encore; il tient à des
+circonstances de ma vie qui sont complétement ignorées de tout le monde
+(C..... excepté); j'ai au moins la consolation de le lui avoir appris
+sans que..... (assez).</p>
+
+<p>Quoique je sois forcé d'être mystérieux avec vous sur ce point, je ne
+crois pas que vous ayez de raison de l'être avec moi sur d'autres. Je
+vous supplie donc de me dire ce que vous entendez par cette phrase de
+votre dernière lettre: «Vous voulez faire un sacrifice; il y a longtemps
+que j'en crains un que, malheureusement, j'ai bien des raisons à croire
+que vous ferez un jour.» Quel est celui dont vous voulez parler? Je vous
+en conjure, dans vos lettres, ne parlez jamais à mots couverts, surtout
+quand il s'agit d'elle. Cela me torture. N'oubliez pas de me donner
+franchement cette explication.</p>
+
+<p>Écrivez-moi poste restante, à Rome, en ayant soin d'affranchir jusqu'à
+la frontière, sans quoi la lettre ne me parviendrait pas.</p>
+
+
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII.</h3>
+
+<p class="A">A MM. GOUNET, GIRARD, HILLER, DESMAREST, RICHARD, SICHEL.</p>
+
+
+<p class="date">Nizza, le 6 mai 1831.</p>
+
+<p>Allons Gounet<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote-58" class="fnanchor" title="aller à la note 58.">[58]</a>, lisez-nous cela.</p>
+
+<p>D'abord je vous embrasse tous; je me réjouis de vous revoir encore, de
+me retrouver auprès d'amis dont l'affection m'est si chère, de parler
+ensemble musique, enthousiasme, génie, <i>poésie</i> enfin. Je suis sauvé, je
+commence à m'apercevoir que je renais meilleur que je n'étais, je n'ai
+même plus de rage dans l'âme... Comme je ne vous ai pas écrit depuis mon
+départ de la France, il faut que je vous conte mon voyage.</p>
+
+<p>Je me suis embarqué à Marseille sur un brick sarde, faisant voile pour
+Livourne. Ce trajet se fait ordinairement en cinq jours avec un temps
+passable, et nous en avons mis onze. Pendant la première semaine, nous
+étions accablés de calmes plats qui duraient tous les jours jusqu'au
+coucher du soleil; ce n'était que pendant la nuit que nous avancions un
+peu. Ne sachant comment nous désennuyer, nous avions imaginé de tirer au
+pistolet sur le pont. La cible était un biscuit fiché au bout d'un
+bâton qu'on avait attaché à la poupe, et que l'oscillation du navire
+rendait très difficile à atteindre. Tel était notre passe temps. Mes
+compagnons de voyage étaient des militaires italiens, accourant à Modène
+prendre part à la révolution qui venait d'y éclater. Arrivés dans la
+<i>rivière de Gênes</i>, un vent furieux des Alpes nous a assaillis tout à
+coup; les vagues entraient par les écoutilles et couvraient le pont à
+tout instant. Bon! disais-je, cela manquait, il serait bien dommage que
+je n'eusse pas aussi mon petit bout de tempête; ce sera charmant!...
+Mais le charme est devenu un peu fort, comme vous allez voir.</p>
+
+<p>Le capitaine, voulant regagner le temps perdu, avait laissé toutes les
+voiles étendues, et le vaisseau, pris en flanc par le vent, penchait
+horriblement sur le côté. Le soir, comme j'étais dans la chambre, à
+essayer de dormir, j'entends la voix d'un de nos passagers qui criait
+aux matelots: <i>Coraggio, corpo di Dio! sara niente</i>. «Diable, dis-je, il
+paraît au contraire que c'est beaucoup.» Je m'enveloppe alors dans mon
+manteau, et je monte sur le pont, suivi de quatre officiers épouvantés
+de ce que nous venions d'entendre.</p>
+
+<p>J'avoue qu'il est difficile de s'imaginer un pareil spectacle et que,
+malgré le peu de cas que je faisais alors de la vie, le c&#339;ur commença à
+me battre d'une terrible manière. Figurez-vous le vent rugissant avec
+une furie dont on ne peut avoir d'idée à terre, les vagues enlevées de
+la mer, lancées en l'air, d'où elles retombaient en poussière, le
+vaisseau tellement penché que son bord droit était en entier dans l'eau,
+et, avec cela, quatorze voiles immenses étendues, où le vent
+s'engouffrait de plein vol. Le passager que nous avions entendu crier
+tout à l'heure était un capitaine-corsaire vénitien, et même, ce qui
+est curieux, il avait été le capitaine de la corvette que lord Byron fit
+armer à ses frais pour parcourir l'Archipel; c'est ce qu'on appelle un
+crâne. Au bout de quelques minutes, le vent augmentant encore de rage,
+je l'entends qui dit en français: «Ce b....-là va nous faire sombrer
+avec toutes les voiles.» Alors je vis qu'il fallait prendre son parti,
+et le c&#339;ur cessa de me battre plus vite qu'à l'ordinaire. Je regardai
+tout à coup avec la plus grande indifférence ces vallées blanches
+ouvertes devant moi, où j'allais sans doute être bercé pour mon dernier
+sommeil; le pont était tellement incliné, qu'il était impossible de s'y
+tenir debout; j'étais cramponné à un morceau de fer de tribord et
+entortillé dans mon manteau, de manière à ne pouvoir remuer les membres;
+j'avais pensé m'épargner une longue agonie en m'empêchant de nager, et
+j'espérais couler bas comme une pièce de canon.</p>
+
+<p>Enfin, le danger devenant de plus en plus imminent, notre corsaire
+vénitien prend sur lui de commander la man&#339;uvre: <i>Tutti, tutti, al
+perrochetto</i>, s'écria-t-il, <i>prestissimo al perrochetto; ecco la
+borresca</i>. Les matelots lui obéissent; mais, pendant qu'ils se
+précipitent sur le grand mât pour carguer les voiles, un dernier effort
+du vent nous couche presque entièrement sur le côté. Alors la scène est
+devenue sublime d'horreur; tous les meubles qui garnissaient l'intérieur
+du navire, les armoires, les tables, les chaises, les ustensiles de
+cuisine s'écroulent avec un fracas épouvantable; sur le pont, les
+tonneaux roulent les uns sur les autres, l'eau entre par torrents, le
+vaisseau craque comme une vieille coquille de noix, le pilote tombe et
+lâche le gouvernail; enfin nous <i>sombrons</i>. Mais nos matelots
+intrépides n'en continuaient pas moins au haut de la vergue à plier
+précipitamment les voiles, et il s'est trouvé que la plus grande était
+carguée justement dans l'instant où le vaisseau revenait un peu sur
+lui-même, ce qui a rendu la seconde oscillation moins basse; le
+gouvernail lâché par le pilote a permis au vaisseau de tourner et de se
+présenter au vent dans sa longueur; ce court instant a suffi pour nous
+tirer d'affaire.</p>
+
+<p>Alors il a fallu courir à la pompe, c'étaient des cris à devenir fou;
+ensuite, pour compléter la détresse, la lanterne de la chambre s'était
+cassée et, en tombant sur des ballots de laine, y avait mis le feu. En
+voyant la fumée sortir par l'escalier, on s'en est aperçu; l'enfer n'est
+pas pire qu'un pareil moment. Heureusement pour moi, je n'ai pas le mal
+de mer, mais il fallait voir ces pauvres passagers se vomissant les uns
+sur les autres, tombant dans l'escalier, sur le pont, saisis de vertiges
+affreux; cela faisait mal. Le navire une fois remis, nous avons cheminé
+avec une seule voile et sans la moindre inquiétude, malgré la force de
+l'orage et l'inclinaison du vaisseau. C'était alors un autre concert, le
+vent sifflant dans les cordages nus, dans les poulies et les haubans,
+ricanait, grinçait comme un orchestre de petites flûtes; mais le matelot
+qui était à côté de moi disait: <i>Oh! adesso, mi futto del vento!</i> et, en
+effet, nous sommes arrivés le matin même à Livourne, sans accident. Oh!
+quelle nuit! et la lune qui nous regardait en courant à travers les
+nuages, avec une physionomie toute décomposée! elle semblait pressée
+d'arriver quelque part et ennuyée de nous trouver sur son passage.</p>
+
+<p>Arrivé à Rome, j'ai trouvé que les bruits qu'on avait répandus à
+Florence sur les dangers que courait l'Académie étaient un peu exagérés,
+mais fondés. Les Transteverini, supposant les Français partisans de la
+révolution et hostiles au pape, voulaient tout simplement mettre le feu
+à l'Académie et nous égorger tous. Ils étaient déjà venus plusieurs fois
+examiner les avenues du jardin, et madame Horace en avait rencontré un
+dans une allée, qui l'avait menacée d'un long couteau qu'il montrait
+sous son manteau. Aussi notre directeur avait-il armé tout le monde de
+fusils à deux coups, pistolets, etc... Pourtant il n'est rien résulté de
+tout cela qu'une tarentelle que les Transteverini ont composée sur la
+mort prochaine des Français, et qu'ils venaient chanter sous nos
+fenêtres. Tous les camarades qui m'attendaient m'ont reçu avec la
+cordialité la plus franche; il m'a fallu quatre ou cinq jours pour
+retenir les noms de chacun, et, comme on se tutoie, j'étais obligé de
+dire à tout instant à quelqu'un: «Comment t'appelles-tu donc, toi?»</p>
+
+<p>De M. Horace et de sa famille j'ai reçu un très-bon accueil; mais, quand
+le vieux Carle Vernet a su que j'admirais Gluck, il n'a plus voulu me
+quitter: «C'est que, voyez-vous, me disait-il, M. Despréaux prétendait
+que tout cela était rococo, et que Gluck était perruque.»</p>
+
+<p>J'ai trouvé Mendelssohn; Monfort le connaissait déjà, nous avons été
+bien vite ensemble. C'est un garçon admirable, son talent d'exécution
+est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire.
+Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi; je crois fermement que c'est
+une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. C'est lui qui a
+été mon cicerone; tous les matins, j'allais le trouver il me jouait une
+sonate de Beethoven, nous chantions <i>Armide</i> de Gluck, puis il me
+conduisait voir toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je
+l'avoue, très-peu. Mendelssohn est une de ces âmes candides comme on en
+voit si rarement; il croit fermement à sa religion luthérienne, et je le
+scandalisais quelquefois beaucoup en riant de la Bible. Il m'a procuré
+les seuls instants supportables dont j'aie joui pendant mon séjour à
+Rome. L'inquiétude me dévorait, je ne recevais point de lettre de ma
+<i>fidèle fiancée</i>, et sans M. Horace, je serais parti au bout de trois
+jours, tant j'étais désespéré de n'avoir point trouvé de ses nouvelles à
+mon arrivée. A la fin du mois, n'en recevant pas davantage, je suis
+parti le vendredi saint, abandonnant ma pension pour aller savoir à
+Paris ce qui s'y passait. Mendelssohn ne voulait pas croire que je
+partisse réellement, il paria avec moi un dîner pour trois que je ne
+partirais pas, et nous le mangeâmes avec Monfort le mercredi saint,
+quand il vit que M. Horace m'avait payé mon voyage et que j'avais retenu
+ma voiture.</p>
+
+<p>A Florence, le mal de gorge m'a pris; je me suis arrêté; il m'a fallu
+attendre de pouvoir me remettre en route; alors j'ai écrit à Pixis pour
+qu'il me dise au plus vite ce qu'il y avait au faubourg Montmartre; il
+ne m'a pas répondu; je lui mandais que j'attendais sa lettre à Florence,
+et effectivement je l'ai attendue jusqu'au jour où j'ai reçu l'admirable
+lettre de madame X... Il m'est impossible de dépeindre ce que
+j'éprouvais dans mon isolement, de fureur, de rage, de haine et d'amour
+combinés. J'étais tout à fait rétabli; je passais des journées sur le
+bord de l'Arno, dans un bois délicieux à une lieue de Florence, à lire
+Shakspeare. C'est là que j'ai lu pour la première fois <i>le Roi Lear</i> et
+que j'ai poussé des cris d'admiration devant cette &#339;uvre de génie; j'ai
+cru crever d'enthousiasme, je me roulais (dans l'herbe à la vérité),
+mais je me roulais convulsivement pour satisfaire mes transports.
+L'ennui est revenu au bout de quelques jours; je me rongeais le c&#339;ur, et
+mes pensées qui ne se sont trouvées que trop justes, me poursuivaient
+impitoyablement. Un soir, la cathédrale étant ouverte, j'y suis entré;
+comme je rêvais assis dans un coin de la nef, je vis sortir de la
+sacristie une longue file de pénitents blancs, de prêtres, d'enfants de
+ch&#339;ur portant des flambeaux avec la croix. Je demandai à un homme ce que
+c'était; il me répondit: <i>Una sposina morta el mezzo giorno</i>. Je suivis
+le convoi, mon sang commençait à circuler, je pressentais des
+sensations. La jeune femme était morte dans une superbe maison voisine,
+appartenant à son mari, riche Florentin qui l'adorait. Une foule immense
+était assemblée devant la porte pour voir enlever le catafalque. On
+avait distribué un grand nombre de cierges qui répandaient dans les rues
+obscures la plus étrange clarté. Arrivés à l'église, les prêtres font
+leur office, et nous abandonnent ensuite le cadavre. Il faisait tout à
+fait nuit; les porteurs du catafalque l'ont découvert, et j'ai vu un
+enfant nouveau-né qu'ils tiraient d'une petite bière, et qu'ils
+mettaient dans la plus grande où était sa mère. J'ai reconnu alors que
+la <i>sposina</i> était morte en couches et qu'on allait l'enterrer avec son
+enfant. J'ai voulu voir ce que cela deviendrait et la fantaisie m'a pris
+de suivre les porteurs au cimetière. Après un long trajet, durant lequel
+la foule des curieux s'était complétement éloignée, je suis arrivé près
+d'une porte éloignée de Florence; mais, au lieu d'aller au cimetière,
+le convoi s'est arrêté à une espèce de morgue où on dépose les morts
+jusqu'à deux heures du matin, où un tombereau vient les chercher pour
+aller en terre. Un des chantres, s'approchant de moi, me dit en
+français: «Voulez-vous entrer?...&mdash;Oui.» Et, en effet, me plaçant à côté
+de lui, pour un paolo (12 sous), il parle à l'oreille du gardien de la
+morgue et on me laisse entrer. Ils ont tiré de la bière la pauvre
+<i>sposina</i> et l'ont déposée sur une des tables de bois qui garnissaient
+cette espèce de caveau. «Voyez, monsieur, me disait mon chantre avec une
+espèce de joie, toutes ces tables, eh bien, il y a des jours où c'est
+tout plein, tout plein! et puis, à deux heures de nuit, la voiture vient
+et emporte tout!&mdash;Mais faites-moi donc voir cette dame!» Il l'a
+découverte aussitôt. Oh! Dieu! elle était charmante! Vingt-deux ans,
+elle avait une belle robe de percale nouée au-dessous de ses pieds, ses
+cheveux n'étaient pas encore trop dérangés. Sans doute elle était morte
+d'un dépôt dans le cerveau, une eau jaunâtre lui coulait des narines et
+de la bouche; je lui ai fait essuyer la figure; puis ce brutal lui a
+laissé retomber la tête tout d'un coup, avec un bruit sourd qui a ému
+toutes les tables. Je lui ai pris la main, elle avait une main
+ravissante, blanche; je ne pouvais la quitter. Son enfant était laid, il
+me faisait mal au c&#339;ur. Pour un paolo j'ai touché la main de cette
+belle, pendant que son mari se désespérait; si j'avais été seul, je
+l'aurais embrassée; je pensais à Ophelia. Pour un paolo!... et, bien
+sûr, à deux heures, quand le voiturier vient chercher sa proie, le Caron
+florentin fait payer aux morts leur passage: il ne lui aura pas laissé
+sa belle robe; il l'aura dépouillée; je pensais cela pendant que je lui
+tenais la main pour un paolo!</p>
+
+<p>Mais c'était une bénédiction vraiment, car le lendemain j'ai assisté au
+service funèbre du jeune Napoléon Bonaparte, fils de la reine Hortense
+et neveu de <i>l'autre Napoléon</i>. Il venait de mourir à point nommé. Une
+condamnation capitale pesait sur lui comme révolutionnaire, elle allait
+l'atteindre, la mort a été plus prompte. Pendant ce temps, son frère et
+sa mère fuyaient en Amérique!... Pauvre Hortense! quelles vicissitudes!
+Il y a quarante ans, elle venait de Saint-Domingue avec sa mère
+Joséphine, qui n'était alors que madame Beauharnais; joyeuse créole,
+elle dansait la danse des nègres sur le vaisseau, et chantait aux
+matelots des chansons caraïbes; aujourd'hui, elle repasse l'Océan pour
+soustraire un de ses fils à la hache des réactions; elle laisse son mari
+à Florence, et voilà la fille adoptive du plus grand homme des temps
+modernes, fugitive de l'Europe, exilée de la France, dont elle s'était
+fait chérir, reine sans États ni couronne, mère désolée, orpheline, à
+peu près veuve, oubliée, abandonnée...</p>
+
+<p>Toutes ces idées me saisissaient au c&#339;ur en entrant dans l'église.
+C'était bien, il me semble, un sujet d'inspiration pour l'organiste;
+mais cet homme n'est pas un homme! Il avait tiré le registre des petites
+flûtes et jouait de <i>petits airs gais</i> qui ressemblaient assez au
+gazouillement des roitelets dans les beaux jours d'hiver.</p>
+
+<p>O Italiens, misérables que vous êtes, singes, orangs-outangs, pantins
+toujours ricanants, qui faites des opéras comme ceux de Bellini, de
+Pacini, de Rossini, de Vaccaï, de Mercadante, qui jouez des airs gais
+aux funérailles du neveu du grand homme, et qui, pour un paolo...!</p>
+
+<p>C'est deux jours après et dans une telle disposition d'esprit que j'ai
+reçu la lettre de madame X..., la lettre où elle m'annonçait que sa
+fille se mariait!... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence!
+Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment
+toute cette affaire avait commencé; et moi je sais que je suis parti de
+Paris, portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien;
+on m'appelait: «Mon gendre», etc.,... et, dans cette lettre étonnante,
+madame X... me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui
+avais faite de la main de sa fille; elle m'engage beaucoup à ne pas <i>me
+tuer</i>, la bonne âme!</p>
+
+<p>Oh! si je m'étais trouvé seulement de cent cinquante lieues plus près!
+Mais, brisons là; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas
+de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que
+je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide
+et dégoûtante ignoblerie. J'y suis depuis onze jours, et j'y reste à
+cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve
+de correspondre rapidement avec ma famille. Mes s&#339;urs m'écrivent tous
+les deux jours; leur indignation et celle de mes parents est au comble.</p>
+
+<p>Me voilà rétabli, je mange comme à l'ordinaire; j'ai demeuré longtemps
+sans pouvoir avaler autre chose que des oranges. Enfin, je suis sauvé,
+ils sont sauvés; je reviens à la vie avec délices, je me jette dans les
+bras de la musique et sens plus vivement que jamais le bonheur d'avoir
+des amis. Je vous prie tous, Richard, Gounet, Girard, Desmarest, Hiller,
+écrivez-moi chacun isolément une lettre. Je ne passe pas la frontière;
+Vernet m'a rappelé hier qu'il était encore temps et que ma pension
+n'était pas perdue. Je lui ai écrit que je m'engageais sur l'<i>honneur</i>
+à ne pas sortir d'Italie; j'ai profité d'un bon moment pour me lier
+ainsi. J'avais de bonnes raisons pour le faire.</p>
+
+<p>Gounet, mademoiselle Vernet a chanté vos mélodies, et a trouvé que la
+poésie en était pleine de grâce et de fraîcheur.</p>
+
+<p>Le théâtre allemand est-il ouvert? et Paganini?... et <i>Euryanthe</i>?... Ce
+misérable Castil-Blaze a encore mutilé cette partition en lui ajoutant
+des membres étrangers. Et la Symphonie avec ch&#339;urs de Beethoven,
+parlez-moi donc de tout cela.</p>
+
+<p>Girard, allez-vous monter <i>Iphigénie en Aulide</i>?... Oh! à propos, je
+vous prie de me pardonner, j'ai perdu votre lettre pour une dame
+romaine; j'espère qu'elle n'était pas importante. Desmarest, que fait-on
+à l'Opéra?... Hiller, votre concert ne s'est donc pas donné?... Et toi,
+Richard, comment se fait-il que j'aie vu dans les journaux Loëve-Weimar
+cité comme traducteur de la Symphonie de Beethoven?... Cela me confond.
+Dites-moi, Gounet, Auguste le nouveau marié est-il heureux en ménage?...
+Mon cher Sichel, les malades donnent-ils?...</p>
+
+<p>J'ai un appartement délicieux dont les fenêtres donnent sur la mer. Je
+suis tout accoutumé au continuel râlement des vagues; le matin, quand
+j'ouvre ma fenêtre, c'est superbe de voir ces crêtes accourir comme la
+crinière ondoyante d'une troupe de chevaux blancs. Je m'endors au bruit
+de l'artillerie des ondes, battant en brèche le rocher sur lequel est
+bâtie ma maison.</p>
+
+<p>Nice, par sa position, est une petite ville vraiment charmante; fraîches
+et rosées sont la mer et les montagnes. Je fais quelquefois, au risque
+de me rompre les membres, des excursions dans les rochers; j'ai
+découvert l'autre jour les ruines d'une tour bâtie sur le bord du
+précipice; il y a une petite place devant, je m'y étends au soleil et je
+vois arriver au large de lointains vaisseaux, je compte les barques de
+pêcheurs et j'admire <i>ces petits sentiers rayonnants et dorés</i>, qui (à
+ce que dit M. Moore) doivent conduire à quelque île «heureuse et
+paisible». C'est, parbleu! en nature le sujet de la lithographie de nos
+mélodies; Gounet, c'est tout à fait cela. A propos de lithographie, ils
+ont fait mon portrait à Rome; il ne vaut rien; mais un sculpteur a fait
+ma médaille, et fort ressemblante, en plâtre de demi-grandeur.</p>
+
+<p>Allons, en voilà assez, je pense. J'attends vos lettres au plus tôt. Je
+demeure: H. B., chez madame veuve Pical, maison Cherici, consul de
+Naples, aux Ponchettes, Nice-Maritime.</p>
+
+<p>Adieu tous! adieu mille fois!</p>
+
+<p>Votre affectionné et sincère ami.</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;Mille choses à Pixis, à Sina, à Schlesinger, à Séghers, à M.
+Habeneck, à Turbri, à Urhan.</p>
+
+<p>J'ai presque terminé l'ouverture du <i>Roi Lear</i>; je n'ai plus que
+l'instrumentation à achever. Je vais beaucoup travailler.</p>
+
+
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX.</h3>
+
+<p class="A">A FERDINAND HILLER.</p>
+
+
+<p class="date">Rome, 17 septembre 1831</p>
+
+<p class="address">Mon cher ami,</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre dans les montagnes de Subiaco, longtemps après
+qu'elle était arrivée à Rome; encore l'aurais-je attendue bien
+davantage, si un sculpteur de l'Académie ne l'eût apportée. Je ne
+pouvais concevoir votre silence, je ne vous croyais pas paresseux. Bon,
+bon, assez! Êtes-vous toujours dans votre ermitage du bois de Boulogne?
+Je vais retourner dans le mien à Subiaco; rien ne me plaît tant que
+cette vie vagabonde dans les bois et les rochers, avec ces paysans
+pleins de bonhomie, dormant le jour au bord du torrent, et le soir
+dansant la saltarelle avec les hommes et les femmes habitués de notre
+cabaret. Je fais leur bonheur par ma guitare; ils ne dansaient avant moi
+qu'au son du <i>tambour de basque</i>, ils sont ravis de ce <i>mélodieux
+instrument</i>. J'y retourne pour échapper à l'ennui qui me tue ici.
+Pendant quelques jours, je suis venu à bout de le surmonter en allant à
+la chasse; je partais de Rome à minuit pour me trouver sur les lieux au
+point du jour; je m'éreintais, je mourais de soif et de faim, mais je ne
+m'ennuyais plus. La dernière fois, j'ai tué seize cailles, sept oiseaux
+aquatiques, un grand serpent et un porc-épic.</p>
+
+<p>La campagne des environs de Rome est si sévère et si majestueuse, le
+soir surtout! Toutes les ruines de palais, de temples éclairés par le
+soleil couchant, sur un sol nu comme la main, sans arbres, creusé de
+profonds ravins, forment le tableau le plus pittoresque et le plus
+sombre. Le matin, j'ai déjeuné sur une vieille citerne ou tombeau
+étrusque; j'ai dormi à midi dans le temple de Bacchus, mais je n'avais
+que de l'eau pour lui faire des libations; j'espère que le <i>vainqueur du
+Gange</i> me pardonnera cette offrande indigne de lui!</p>
+
+<p>Eh bien, vous avez donc eu la complaisance de vous nantir de ma médaille
+et de quelques brimborions d'or! Ainsi, comme tout cela vaut près de
+deux cents francs, si je meurs du choléra avant de retourner en France,
+ma petite dette d'argent sera payée. En a-t-on bien peur à Paris de ce
+fameux choléra?...</p>
+
+<p>Mendelssohn est-il arrivé?... C'est un talent énorme, extraordinaire,
+superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de <i>camaraderie</i> en en
+parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma
+musique. Dites-lui mille choses de ma part; il a un caractère tout
+virginal, il a encore des croyances; il est un peu froid dans ses
+relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup.</p>
+
+
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Rome, 8 décembre 1831.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Hiller,</p>
+
+<p><i>Quoique</i> vous soyez un paresseux, un drôle, un vilain, comment
+n'avez-vous pas honte de me laisser sans signe de vie de votre part,
+sans réponse à ma dernière lettre? (Ma foi, j'ai oublié la conclusion de
+mon <i>quoique</i>!)</p>
+
+<p>Enfin, n'importe, j'arrive de Naples il y a un mois; j'ai fait le voyage
+à pied à travers les montagnes, les bois, les rochers, sans guide,
+<i>excepté</i> le dernier jour pour arriver à Subiaco, mon village chéri. Il
+serait trop long de vous parler des torrents de sensations magiques que
+m'ont fait éprouver Naples, le Vésuve, Pompéi, la mer, les îles, nous
+parlerons de tout cela. Ce qui vaut beaucoup mieux, c'est que je serai à
+Paris peut-être plus tôt que vous ne pensez, mais certainement plus tôt
+que <i>notre directeur</i> ne pense.</p>
+
+<p>Allons donc, voilà un succès! <i>Robert le Diable</i> a fait merveilles.
+Allez, je vous prie, de ma part, chez M. Meyerbeer lui faire mon sincère
+compliment, ou du moins l'assurer de la joie vive que m'a fait éprouver
+la réussite brillante de son grand ouvrage. J'en ai passé une nuit
+blanche après la lecture des journaux. Le sang me bout dans les veines.
+Cinq cent mille malédictions! faut-il que je sois ici claquemuré, dans
+ce pays morne et antimusical, pendant qu'à Paris on joue la <i>Symphonie
+avec ch&#339;urs</i>, <i>Euryanthe</i> et <i>Robert</i>, et pendant que les ouvriers de
+Lyon s'amusent <i>comme des diables</i>! Je me serais peut-être trouvé à Lyon
+aussi, et j'en aurais pris ma part. Cependant il paraît que les Anglais
+de Bristol se sont encore mieux amusés; du moins leur ouvrage a fait
+bien plus d'impression: cela avait plus de <i>caractère</i>.</p>
+
+<p>Seriez-vous capable de marcher contre ces pauvres diables, dont le tour
+de jouir de la vie vient seulement d'arriver? Ce serait bien mal à vous,
+de toutes manières. Parlons d'affaires. Veuillez aller trouver M. Réty
+au Conservatoire et lui demander de prendre dans ma musique la Cantate
+de <i>la Mort d'Orphée</i>. Je la lui avais demandée, mais Prévost, qui
+devait l'apporter, paraît ne pas devoir venir. Vous la prendrez donc et
+vous me ferez copier sur <i>papier à lettre</i> la <i>dernière page</i> de la
+partition, l'<i>adagio con tremulandi</i>, qui succède à la Bacchanale; puis
+vous le mettrez sous enveloppe à la poste. J'en ai besoin absolument.</p>
+
+<p>Adieu! si vous me faites attendre une réponse, je vous voue à la
+Providence.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Rome, 1<sup>er</sup> janvier 1832.</p>
+
+<p>Ah! vous ne m'aviez pas écrit <i>parce que vous vous êtes mis dans vos
+meubles</i>! voilà une exquise raison! Il valait mieux me dire: «parce que
+je suis à Paris, et qu'à Paris on oublie le reste du monde».&mdash;Enfin,
+n'en parlons plus; je pense que vous aurez reçu la petite lettre que
+j'ai envoyée pour vous à Schlesinger, ne sachant pas votre adresse, et
+que vous ne me ferez pas attendre le petit morceau que je vous prie de
+me faire parvenir. J'avais vu un compte rendu dans <i>le Globe</i>, qui vous
+a fait un assez bon article, mezzo philanthropico-mystique, et qui
+prétend que vous sortez du Conservatoire de Paris. Je n'ai rien vu dans
+les autres journaux; M... était sans doute trop occupé à décrire quelque
+nouvelle roulade ou trille de madame Malibran, ou à expliquer l'accord
+<i>d'un second et d'un troisième cor</i> dans <i>Robert le Diable</i>, pour
+s'amuser à une vétille comme votre concert.</p>
+
+<p>Nous aurions été bien flattés de voir le jugement que ce gigot fondant
+aurait laissé tomber du haut de sa succulence sur vos nouvelles
+productions. Il comprend si bien la poésie de l'art, ce Falstaff!...
+Patience, je lui ai <i>taillé des croupières</i> (comme on dit en Dauphiné)
+dans un certain ouvrage <i>dont je vous prie de ne pas parler</i> et dans
+lequel j'ai lâché l'écluse à quelques-uns des torrents d'amertume que
+mon c&#339;ur contenait à grande peine. Cela fera, au jour de l'exécution,
+l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique. Je ne vous en avais rien
+dit, parce que vous savez que je n'aime pas à vous parler de ce que je
+fais, jusqu'au moment de la mise au monde de l'ouvrage. Ce n'est pas,
+comme vous me faites l'amitié de le supposer, parce que j'ai peur que
+vous ne me fassiez un vol intellectuel (gros scélérat!!), mais bien
+parce que je veux suivre <i>tout droit</i> le chemin de mon caprice, de ma
+fantaisie, dût-il me conduire dans quelque bourbier obscur, et que
+l'impression bonne ou mauvaise, produite sur vous par des épreuves
+anticipées de l'ouvrage, se reflétant sur moi, me distrairait en mal de
+ma première direction, ou ralentirait l'élan de ma course. <span class="smcap">Voilà!</span></p>
+
+<p>Vous voulez savoir ce que j'ai fait depuis mon arrivée en Italie; 1º
+ouverture du <i>Roi Lear</i> (à Nice); 2º ouverture de <i>Rob-Roy</i>, <i>Mac
+Gregor</i> (esquissée à Nice, et que j'ai eu la bêtise de montrer à
+Mendelssohn, à mon corps défendant, avant qu'il y en eût la dixième
+partie de fixée). Je l'ai finie et instrumentée aux montagnes de
+Subiaco; 3º <i>Mélologue en six parties</i>, paroles et musique; composé par
+monts et par vaux en revenant de Nice, et achevé à Rome. Puis, quelques
+morceaux vocaux, détachés, avec et sans accompagnement: 1º <i>un ch&#339;ur
+d'anges</i> pour les fêtes de Noël; 2º un ch&#339;ur de toutes les voix,
+improvisé (comme on improvise) au milieu des brouillards, en allant à
+Naples, sur quatre vers que je fis pour prier le soleil de se montrer;
+3º un autre ch&#339;ur sur quelques mots de Moore avec accompagnement de
+sept instruments à vent; composé à Rome, un jour que je mourais du
+spleen, et intitulé: «Psalmodie pour ceux qui ont beaucoup souffert et
+dont <i>l'âme est triste jusqu'à la mort</i>.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Voilà tout.</span></p>
+
+<p>A présent, je ne fais que copier des parties et écrire un grand article
+sur l'état actuel de la musique en Italie, qui m'a été demandé de Paris
+pour la <i>Revue européenne</i>; si vous le lisez, vous le verrez sans doute
+d'ici à deux mois; le journal n'étant que mensuel, cela ne paraîtra pas
+plus tôt... Eh bien, oui, je suis allé à Naples, c'est superbe; j'en
+suis revenu à pied, ce que vous savez déjà, en traversant jusqu'à
+Subiaco les montagnes des frontières, couchant dans des repaires ou
+capitales de bandits, dévoré de puces, et mangeant des raisins volés ou
+achetés le long de la route pendant le jour, et, le soir, des &#339;ufs, du
+pain et des raisins; après deux jours de repos à Subiaco, où j'ai trouvé
+un de mes camarades de l'Académie qui m'a prêté une chemise dont j'avais
+grand besoin, je suis parti, toujours à pied, pour Tivoli, et de là à
+Rome.</p>
+
+<p><span class="smcap">Voilà encore.</span></p>
+
+<p>Mille choses à Mendelssohn, dont nous parlons bien souvent chez M.
+Horace. Madame Fould m'a fait entendre dernièrement, chez elle, la
+symphonie qu'il fit exécuter à Londres, et qu'il a <i>dérangée</i> pour
+violon, basse et piano à quatre mains. Le premier morceau est superbe,
+l'adagio ne m'est pas resté bien net dans la tête, l'intermezzo est
+frais et piquant; le final, entremêlé de fugue, je l'abomine. Je ne puis
+pas comprendre qu'un pareil talent puisse se faire tisserand de notes
+dans certains cas comme il l'a fait, mais lui le comprend. C'est
+toujours la même histoire; il n'y a pas de beau absolu, et je trouve que
+vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec
+Mendelssohn.</p>
+
+<p>Voulez-vous prouver à quelqu'un qu'il <i>a tort</i> d'être impressionné de
+telle manière plutôt que de telle autre?... Il n'y a pas plus <i>de tort</i>
+réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu: tout n'est que relation
+ou convention. Je suis sot de vous dire cela, je pense bien que vous
+n'en êtes plus à avoir encore les idées contraires: ce sont de vieux
+lambeaux de langes que vous devez avoir secoués à présent pour jamais.</p>
+
+<p>Vous avez (toujours suivant moi) bien fait de conserver votre <i>adagio</i>
+et de le mettre en <i>ut</i>; ce morceau-là est plein de délicatesse. Il
+paraît que vous n'avez pas écrit de menuet, j'en suis charmé; il n'en
+faut plus, on a usé cela.</p>
+
+<p>Je relis votre lettre: Comment! si j'irai en Allemagne?&mdash;Êtes-vous fou?
+Certainement; je passerai à Wesserling voir Th. Schlösser, puis à
+Francfort si vous y êtes, puis enfin à Berlin. Mais auparavant je
+passerai à Paris lâcher deux ou trois bordées musicales à la fin de
+l'année. Je partirai de Rome dans trois mois et m'arrangerai de manière
+à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera
+un peu d'argent. Mais je ne dis pas cela à M. Horace, auquel je serai
+obligé de faire un conte, un mensonge bien serré pour pouvoir m'évader.</p>
+
+<p>Dieu vous soit en aide!</p>
+
+<p>Mes amitiés à Gounet, mais sans impiétés, parce que cela l'oppresse, ce
+qui est contre ma volonté bien nette. Je lui souhaite, pour son nouvel
+an, une augmentation d'appointements, de grade, d'argent, d'honneurs,
+et une indifférence radicale pour la politique.&mdash;Pour <i>tous les autres</i>,
+comme ils ne m'ont pas donné signe de vie, je leur souhaite une plume
+bien taillée et un peu moins de paresse à s'en servir.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Rome, 16 mars 1832.</p>
+
+<p>Eh! oui, damnation, il y a de quoi être en colère!</p>
+
+<p>Qui diable vous empêche de mettre la main à la plume? Vous voilà bien
+avancé! Par un retard inouï de la poste, je reçois à l'instant votre
+lettre datée du 17 février; elle a mis un mois pour m'arriver. Je suis
+malade, toujours du gracieux mal de gorge qui me tuera si je lui en
+laisse le temps; je me précipite hors de mon lit, après avoir lu votre
+lettre, pour y répondre. Je ne sais si ma réponse sera assez tôt à
+Paris; dans tous les cas, je vous adresse un mot chez votre père, à
+Francfort.</p>
+
+<p>En fait d'argent, je puis, je le crois, vous payer cet été, à moins que
+M. Horace ne s'oppose à ce que je touche ma pension en bloc en quittant
+Rome; mais voilà qui vaut mieux: vous avez le paquet qu'on vous a
+adressé, ouvrez-le, je vous y autorise. <i>Seul et discret</i>, prenez ma
+médaille qui doit y être et vendez-la chez le <i>changeur</i> du passage des
+Panoramas; elle vaut deux cents francs, peut-être plus. Dépêchez-vous
+et écrivez-moi tout de suite à <i>Florence, poste restante</i>; je pars le
+1<sup>er</sup> mai de Rome.</p>
+
+<p>Vous quittez donc Paris! Mendelssohn aussi! Quand j'arriverai, je n'y
+trouverai personne; je m'étais accoutumé à l'idée de cette réunion; j'y
+retomberai dans une solitude musicale que mes autres amis ne pourront
+combler! Quand je dis <i>mes autres</i>, je devrais dire <i>mon autre</i>; car,
+excepté le bon Gounet, il n'y a rien. Cela me fait mal dans le c&#339;ur;
+notre fleur s'effeuille, je suis disposé plus que jamais aux affections
+tristes, et j'ai la bêtise d'en pleurer. Où voulez-vous que je vous
+retrouve!... je n'entrerai en Allemagne qu'en 1833. Je ne peux pas me
+mettre à votre poursuite, car ce serait une raison pour ne pas vous
+atteindre. Et puisque votre plume est si lourde pour vous, je ne dois
+guère compter sur des nouvelles de vos voyages. Eh bien, allez, ce n'est
+qu'une continuation de la même charge; voyons comment nous la
+supporterons!</p>
+
+<p>Je remercie Mendelssohn de son souvenir et de ses quelques lignes; les
+sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus
+en moi aujourd'hui pour que je l'essaie. Je reviens encore des montagnes
+où j'ai passé dix jours de vagabondage dans la neige et la glace, mon
+fusil à la main. Sans ma damnée gorge, j'y serais déjà retourné. J'en ai
+rapporté entre autres choses une petite orientale de Hugo<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote-59" class="fnanchor" title="aller à la note 59.">[59]</a>, pour une
+voix et piano. Ce petit morceau a un succès incroyable; on en prend des
+copies partout, chez M. Horace, chez madame Fould, chez l'ambassadeur,
+chez des Français de leur connaissance, etc.; tous les pensionnaires de
+l'Académie me cornent ce malheureux morceau, à table, dans les
+corridors, au jardin; ils commencent à me le faire suer; il n'y a pas
+jusqu'à M. Horace qui ne le chante. Ah! pour le paquet en question,
+j'oubliais, remettez-le à Gounet.</p>
+
+<p>En quittant Rome, j'irai visiter l'île d'Elbe et la Corse, pour me
+gorger de souvenirs napoléoniens; j'espère ne pas trouver de belle
+occasion pour <i>l'autre île</i>, car je serais capable de succomber à la
+tentation.</p>
+
+<p class="poem">
+Qu'il est grand là surtout! quand, puissance brisée,<br />
+Des porte-clefs anglais misérable risée,<br />
+Au sacre du malheur il retrempe ses droits,<br />
+Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine<br />
+Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,<br />
+Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!<br />
+</p>
+
+<p>Oh!!!!!!!!</p>
+
+<p>Enfin! après tout, je serai à Paris au mois de novembre et de décembre,
+nous pourrons encore nous y voir; mais Mendelssohn n'y sera pas. Alors
+je le reverrai à Berlin, ou je ne le reverrai pas. Comme toujours, j'ai
+su par une lettre plus jeune que la vôtre, qu'on avait donné au
+Conservatoire la ravissante ouverture du <i>Songe d'une nuit d'été</i>. On en
+parle avec admiration, il n'y a pas de fugue là dedans.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Adieu... adieu... adieu...</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Souviens-toi de moi!</span><br />
+<span style="margin-left: 12em;">(<span class="smcap">Shakspeare</span>, <i>Hamlet</i>.)</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vais me recoucher, je meurs de froid.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Florence, 13 mai 1832.</p>
+
+<p>Je suis arrivé hier. Je viens de la poste, où je n'ai trouvé que votre
+lettre seule, au lieu de trois ou quatre que je comptais y avoir. Aussi
+votre exactitude ressort-elle cette fois avec avantage. Mais,
+<i>étourneau</i> que vous êtes! pourquoi oublier tant de choses?... Vous ne
+me dites pas même si le prix de l'illustre médaille a suffi pour faire
+les deux cents francs que je vous devais; vous oubliez aussi de me dire
+un mot de ce bon Gounet, et si c'est à lui que vous avez remis le paquet
+de l'hippopotame.</p>
+
+<p>J'ai laissé Rome sans regret; la vie casernée de l'Académie m'était de
+plus en plus insupportable. Je passais toutes mes soirées chez M.
+Horace, dont la famille me plaît beaucoup, et qui, à mon départ, m'a
+donné tout entières des marques d'attachement et d'affection, auxquelles
+j'ai été d'autant plus sensible que je m'y attendais moins. Mademoiselle
+Vernet est toujours plus jolie que jamais, et son père toujours plus
+<i>jeune homme</i>. J'ai revu Florence avec émotion. C'est une ville que
+j'aime d'amour. Tout m'en plaît, son nom, son ciel, son fleuve, ses
+environs, tout, je l'aime, je l'aime... J'y ai renouvelé connaissance
+avec un ancien élève de Choron, Duprez, qui est ici le chanteur à la
+mode, qui gagne quinze mille francs au théâtre de la Pergola, et qui,
+par-dessus le marché, a un grand et un vrai talent, une voix délicieuse
+et juste, et sait la musique. Il n'est pas acteur comme Nourrit, mais
+chante mieux, et sa voix a quelque chose de plus naïf et de plus
+original dans le timbre. Il fera fureur à Paris dans quelques années,
+j'en suis sûr. Il avait chanté à mon premier concert, avant que vous
+fussiez à Paris. Hier soir, dans un entr'acte, nous nous sommes remémoré
+cette époque de notre connaissance avec un certain plaisir. Nous avons
+depuis lors avancé tous les deux; avancé de quelques pas, moi de six ou
+sept, et lui de trente ou quarante.</p>
+
+<p>Je ne vais pas à l'île d'Elbe ni en Corse; il y a actuellement des
+règlements sanitaires, des quarantaines qui me vexeraient. Dans trois
+jours, je pars pour Milan; j'y resterai au plus une semaine; de là,
+j'irai droit chez ma s&#339;ur à Grenoble, puis à la Côte Saint-André
+(Isère), où vous m'adresserez vos lettres. Je retrouverai à Milan un de
+vos compatriotes, homme de talent, M. de Sauër, que j'ai connu à Rome.
+Il m'a dit vous avoir vu enfant à Vienne. Il connaît beaucoup
+Mendelssohn et Bellini. Il veut absolument me lier avec Bellini, ce que
+je refuse de toutes mes forces; <i>la Sonnambula</i>, que j'ai vue hier,
+redouble mon aversion pour une pareille connaissance. Quelle partition!!
+Quelle pitié!!! <i>Les Florentins mêmes</i> l'ont chutée et sifflée. C'est
+cependant bien bon pour eux. Oh! mon cher, il vous faut voir l'Italie
+pour vous douter de ce qu'ils osent nommer musique dans ce pays-là!...</p>
+
+<p>J'irai à Paris au mois de novembre ou de décembre; jusque-là, je ne
+sortirai guère du midi de la France. Je vous remercie de votre
+invitation pour Francfort, je ne sais quand j'en profiterai, mais ce
+sera tôt ou tard.</p>
+
+<p>Adieu, mon bon et très-cher ami. Je vous embrasse tendrement.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Si je savais l'adresse de Richard, je lui écrirais; il est trop
+paresseux pour que je compte sur la lettre de lui que vous m'annoncez.</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Voilà une sotte et froide lettre, je suis tout triste. Chaque
+fois que j'ai revu Florence, j'ai ressenti un trouble intérieur, un
+bouillonnement confus que je puis à peine m'expliquer. Je n'y connais
+personne... Il ne m'y est jamais arrivé d'aventure... J'y suis seul
+comme j'étais à Nice... C'est peut-être pour cela qu'elle m'affecte
+d'une façon si étrange. C'est tout à fait bizarre. Il me semble que,
+quand je suis à Florence, ce n'est plus moi, mais quelque individu
+étranger, quelque Russe ou quelque Anglais qui se promène sur ce beau
+quai de l'Arno. Il me semble que Berlioz est autre part et que je suis
+une de ses connaissances. Je fais le dandy, je dépense de l'argent, je
+me pose sur la hanche comme un fat. Je n'y comprends rien</p>
+
+<p><i>What is it?...</i></p>
+
+
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME HORACE VERNET, A ROME.</p>
+
+
+<p class="date">La Côte Saint-André, 25 juillet 1832.</p>
+
+<p>C'est une situation aussi neuve qu'agréable, madame, que celle où vous
+avez bien voulu me placer. Une femme d'esprit m'autorise à lui adresser
+mes divagations et veut bien perdre son temps à les lire, sans trop en
+voir le côté ridicule. Il est peu généreux à moi d'en profiter, je le
+sens, mais qui n'a pas son grain d'égoïsme?... je n'en suis pas exempt;
+aussi, toutes les fois qu'une tentation de ce genre viendra m'assaillir,
+je m'empresserai d'y succomber.&mdash;Je l'eusse fait plus tôt, impatient
+comme je le suis de recevoir de vos nouvelles, si, en descendant les
+Alpes, je n'avais été pris au bond et renvoyé comme un ballon de villa
+en villa dans tous les environs de Grenoble. Les parents, les amis à
+revoir, les curiosités à satisfaire, les récits de Rome, de Naples, du
+Vésuve, à varier tant bien que mal, m'ont occupé continuellement, tantôt
+d'une façon bien douce, tantôt de la manière la plus cruellement
+fastidieuse.</p>
+
+<p>Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de
+Voltaire en m'avouant que «plus je vis l'étranger <i>moins</i> j'aimai ma
+patrie»; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples
+sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche,
+pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée
+de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment; la coquette semblait
+s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon
+retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères.</p>
+
+<p>Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'empêcher
+d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome
+et celle que je retrouvais après ma longue absence. Cette fois,
+l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon
+étrangères, et le proverbe «les absents ont tort», m'a paru
+complétement faux.</p>
+
+<p>Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils
+sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu
+sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des
+jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans
+les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à
+les entendre causer de Byron, de G&#339;the, de Beethoven, qu'il s'agit de
+quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne
+ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni
+d'enthousiasme; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de rose la
+litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je
+demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe
+par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de
+mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de
+me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer
+sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire,
+madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où
+je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que
+je sais parfaitement bien <i>ce que je veux</i>, mais que, pour ma <i>mezza
+pazzia</i>, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que
+dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour
+fou, j'en prends facilement mon parti. Mon père avait imaginé ces
+jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier.
+Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma
+recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il
+m'engageait très-fortement à me présenter, par la raison péremptoire
+qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de
+mille francs <i>ne doit</i> pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent
+mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque
+temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances de mon père
+devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement
+que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il
+s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est
+terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais
+mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas
+raison?...</p>
+
+<p>Après une maladie de Marie-Louise, l'empereur dit à M. Dubois, qui
+l'avait soignée: «Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des
+honneurs.&mdash;Sire, de l'argent et des honneurs.» Si pareille question
+m'était adressée: «Voulez-vous de l'argent, de l'amour ou de la
+liberté...?», je dirais bien aussi: «De la liberté, de l'amour et de
+l'argent.» Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai
+semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou
+obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais
+bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quelque petite composition dans
+le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me
+paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux
+Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je
+crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de
+composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel
+ouvrage que je donnerai à Paris au mois de décembre, si l'émeute et le
+choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me
+faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de
+mademoiselle Allard et de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de
+ces deux dames me fait attacher beaucoup de prix à faire leur
+connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année,
+ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après
+avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à
+pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la
+liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en
+vous priant de me pardonner ma loquacité.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV.</h3>
+
+<p class="A">A M. FERDINAND HILLER.</p>
+
+
+<p class="date">La Côte, ce 7 août 1832.</p>
+
+<p>Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous
+étions tous les deux femmes, avec la manière de sentir que nous avons,
+je <i>la</i> détesterais; si lui seulement était femme, je <i>la</i> haïrais avec
+crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout
+<i>fait pour le mieux</i>, comme disent les jobards, en nous jetant tous les
+deux sur le globe, armés du sexe masculin.</p>
+
+<p>Non, mon cher mauvais plaisant, <i>vous n'avez pas pu faire autrement</i> que
+de me faire attendre deux mois votre réponse; mais <i>je ne puis pas non
+plus faire autrement</i> que de vous en vouloir, et d'avoir <i>perdu
+radicalement</i> la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne
+m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup
+d'amour-propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble;
+mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai
+brûlée. «Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire;
+à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire.» Oh! Napoléon!
+Napoléon!... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever...
+Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses
+ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux
+Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes
+de français que contient votre lettre!! <span class="smcap">Oh</span>!!!... Puisque vous apprenez
+le latin, je vais me faire pédagogue. 1º Il ne faut point d'accent sur
+<i>negre</i>; 2º vous dites que je trouve ici «des grands amusements»: il
+faut <i>de</i> grands amusements; 3º «Il est possible que Mendelssohn
+l'<i>aura</i>»:&mdash;que Mendelssohn l'<i>ait</i>.</p>
+
+<p>Profitez de cette leçon.</p>
+
+<p>Ouf!</p>
+
+<p>Je suis, en effet, avec ma famille, mais je n'ai que ma s&#339;ur cadette qui
+m'adore, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante... Oh!
+quand je retournerai en Italie!!!&mdash;Voyez-vous, mon cher, il me faut de
+la <i>liberté</i>, de l'<i>amour</i> et de l'<i>argent</i>. Nous trouverons cela plus
+tard, en y ajoutant même un petit objet de luxe, de ces superflus qui
+sont nécessaires à certaines organisations, la Vengeance, générale et
+privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois.</p>
+
+<p>Pendant que je suis en province, isolé de mes agitations ordinaires,
+seul avec ma pensée, qui se retourne dans tous les sens comme un
+porc-épic en me blessant de ses dards aigus, mes idées se fixent, se
+consolident par l'étude des profonds ouvrages de Locke, Cabanis, Gall et
+autres; ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que des détails
+techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé
+qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences
+de leurs principes, par crainte de l'opinion. L'opinion, cette reine du
+monde!... mais il n'y a plus de rois ni de reines, il y a eu un
+tremblement de trônes (dit Lamartine) qui les a tous renversés.</p>
+
+<p>Je copie toute la journée les parties de mon <i>Mélologue</i>; depuis deux
+mois, je ne fais pas autre chose, et j'en ai encore pour soixante-deux
+jours; vous voyez que j'ai de la patience. Il en faut pour tout, non pas
+pour supporter chiennement les maux, mais pour <i>agir</i>. Le besoin de
+musique me rend souvent malade; il me donne des tremblements nerveux;
+puis nous avons aussi l'influence cholérique qui m'a retenu quelques
+jours au lit; j'en suis libre aujourd'hui, prêt à recommencer. Je vais
+aller voir F....; nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Les
+extrêmes se touchent, comme vous voyez. Il est plus religieux que
+jamais, il a épousé une femme qui l'adorait, et il adore ferme aussi,
+lui. Quelle drôle de chose que cette adoration, et elle est vive et
+sincère:</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI.</h3>
+
+<p class="A">A M. L'INTENDANT GÉNÉRAL DE LA LISTE CIVILE</p>
+
+
+<p class="date">Paris, vendredi 9 novembre 1832.</p>
+
+<p class="address">Monsieur l'intendant général,</p>
+
+<p>Élève de l'École des beaux-arts française de Rome (section de musique),
+je ne pouvais mieux répondre au but de l'institution qu'en cherchant à
+multiplier les productions de mon art. Mais, moins heureux en cela que
+les peintres qui ont la ressource des expositions, nos partitions sont
+mortes s'il n'y a pas exécution. Je m'adresse, monsieur l'intendant
+général, à votre justice éclairée en vous priant de mettre à ma
+disposition la salle du Conservatoire de musique pour un concert que je
+me propose de donner le dimanche 2 décembre. L'accueil encourageant que
+quelques-uns de mes ouvrages ont reçu du public dans cette même enceinte
+m'enhardit à croire que ceux que je rapporte d'Italie m'attireront de
+nouveaux suffrages. J'ai surtout à c&#339;ur de me montrer digne de l'École à
+laquelle j'appartiens et de son illustre patronage.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, etc.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">Samedi, 19 janvier 1833.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain); il
+est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes
+partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à
+arranger <i>le bas</i> à quatre mains pour mademoiselle Perdreau; trouvez un
+prétexte; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des
+conséquences fort désagréables pour moi.</p>
+
+<p>Je vous parle de <i>chants</i>, tandis que <i>Rome brûle</i><a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote-60" class="fnanchor" title="aller à la note 60.">[60]</a>; n'importe! Venez
+me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi
+un rendez-vous.</p>
+
+<p>Jamais plus intense douleur n'a rongé un c&#339;ur d'homme! Je suis au
+septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison; il n'y a pas de justice
+au ciel.</p>
+
+<p>A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de
+Shakspeare (<i>Beaucoup de bruit pour rien</i>)<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote-61" class="fnanchor" title="aller à la note 61.">[61]</a>.</p>
+
+<p>A cette occasion, je vous prierai de me prêter le volume qui contient
+cette pièce.</p>
+
+<p>Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire
+sourciller; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura <i>plus de c&#339;ur</i>,
+il faudra bien que tu t'arrêtes.</p>
+
+<p>Votre article sur <i>les Armides</i> sera fait demain tant bien que mal. Oh!
+oh! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents.</p>
+
+<p>Charmant!</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">5 février 1833.</p>
+
+<p class="address">Cher et bon ami,</p>
+
+<p>Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce
+moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela.
+Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre
+d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y
+a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment
+approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous
+avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire
+pour un premier article. Je vous le montrerai.</p>
+
+<p><i>God bless you!</i></p>
+
+
+
+<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX.</h3>
+
+<p class="A">A M. FERDINAND HILLER.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 18 juillet 1833.</p>
+
+<p class="address">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec
+vous, que l'état de <i>liberté</i> dans lequel vous m'avez laissé à votre
+départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris,
+Henriette me fit <i>prier instamment</i> de venir la voir. Je fus froid et
+calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai,
+et après mille protestations et explications qui, sans la justifier
+complétement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini
+par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour.
+Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne
+m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que
+vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans
+l'immense préoccupation où je vis depuis longtemps. Vous veniez de faire
+une perte, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de
+bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui
+ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide
+et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux
+et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrange, inconnue, à cette
+séparation.</p>
+
+<p>Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore
+quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins
+sans amertume.</p>
+
+<p>Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si
+décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma
+famille un paria.</p>
+
+<p>Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs
+fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa
+guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son
+enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre! Mon père ne veut
+rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je
+ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux
+heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit,
+je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer.
+Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des beaux-arts
+une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces
+jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre
+moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir,
+soit de mon père, soit de mon beau-frère, ou de mes amis, ou même des
+usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs
+qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de
+l'atroce situation où nous nous trouvons.</p>
+
+<p>Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de
+conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive,
+vous puissiez réclamer <i>toute ma musique manuscrite que je vous lègue et
+confie</i>. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une
+fois au moins avant. Je suis toujours à la même adresse, rue
+Neuve-Saint-Marc, nº 1, et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de
+jours.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 15 octobre 1833.</p>
+
+<p>Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche;
+mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant
+plus facilement que je suis encore dans l'impossibilité de me rappeler
+ton ancienne adresse à Vaugirard; puis j'ai été, tous ces derniers
+temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets
+pour <i>elle</i>, si accablé par la révolution immense que tout cela fait
+dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me
+pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres
+amis.</p>
+
+<p>Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à
+l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte
+d'<i>Hamlet</i>; madame Dorval jouera <i>Antony</i>; tu nous annonceras ça<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote-62" class="fnanchor" title="aller à la note 62.">[62]</a>.</p>
+
+<p>Nous serons à Paris <i>chez moi</i>, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, dès demain.
+Ainsi, si tu veux venir prendre du thé avec nous le soir dans quelques
+jours, quand nous serons un peu casés, tu nous feras grand plaisir. Je
+t'écrirai un mot.</p>
+
+<p>Adieu. Ton sincère et inaltérable ami.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI.</h3>
+
+<p class="A">A M. LE COMTE D'ORTIGUE, RÉDACTEUR<br />
+DE <i>LA QUOTIDIENNE</i>, FORT CONNU DANS
+L'UNIVERS<br />
+ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX.</p>
+
+
+<p class="date">31 mai 1834.</p>
+
+<p>Mon pauvre ami, je suis bien désolé de te savoir malade. Je devais aller
+te voir avant-hier, mais j'ai été forcé de faire à Paris plusieurs
+courses imprévues qui m'ont dévoré mon temps. A la maison, je ne quitte
+pas la plume, soit pour ces gredins de journaux, soit pour finir ma
+symphonie, qui sera née et baptisée avant peu.</p>
+
+<p>Je te croyais parti pour le pays des <i>troundedious</i>; d'autant plus parti
+que la domestique de Liszt m'avait dit que tu avais fait une visite, rue
+de Provence, annonçant ton départ pour le lendemain. Pourquoi ne
+voudrais-tu pas un jour dîner avec nous à la fortune du pot? (Je ne
+m'appelle pas <i>De Chambre</i> comme le fameux calembourgeois; ainsi sois
+tranquille.) Je tâcherai en tout cas de trouver un jour pour aller à
+Issy. Cependant Henriette me charge expressément de te dire qu'elle est
+<i>encore au monde</i> et que je ne pourrai ni dîner ni coucher chez toi.</p>
+
+<p>Dieu t'ait en sa sainte et digne garde et te guérisse du mal d'yeux,
+sans être obligé de t'y faire une application de salive. Fais-tu quelque
+chose?</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII.</h3>
+
+<p class="A">A M. HOFFMEISTER, ÉDITEUR DE MUSIQUE, A LEIPSIG.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 8 mai 1836.</p>
+
+<p class="address">Monsieur,</p>
+
+<p>Vous avez publié dernièrement une ouverture réduite, pour le piano à
+quatre mains, sous le titre d'<i>Ouverture des Francs Juges</i>, dont vous
+m'attribuez non-seulement la composition, mais aussi l'arrangement. Il
+est pénible pour moi, monsieur, d'être obligé de protester que je suis
+parfaitement étranger à cette publication, faite sans mon aveu et sans
+que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement de piano que vous
+venez de livrer à l'impression <span class="smcap">N'EST PAS DE MOI</span> et je ne saurais
+davantage reconnaître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture.
+Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, taillée et recousue de
+telle façon que je n'y vois plus en maint endroit qu'un monstre
+ridicule, dont je le prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une
+semblable liberté avait été prise à mon égard par un Beethoven ou un
+Weber, je me serais soumis sans murmures à ce qui m'eût certes paru
+néanmoins une humiliation cruelle; mais ni Weber ni Beethoven ne me
+l'auraient jamais fait subir: si l'ouvrage est mauvais, ils ne se
+fussent pas donné la peine de le retoucher; s'il leur eût paru bon, ils
+en auraient respecté la forme, la pensée, les détails et jusqu'aux
+défauts. Et puis, les hommes de cette trempe n'étant pas plus communs en
+Allemagne qu'ailleurs, j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'est
+pas tombée entre les mains d'un musicien bien extraordinaire. La simple
+inspection de son travail en fournit une preuve évidente. Je ne parle
+pas du style de piano qu'il a substitué au style d'orchestre, et qu'on
+croirait souvent emprunté à des sonates faites pour des enfants de huit
+ans; je ne dirai rien non plus de l'inintelligence complète dont il fait
+preuve d'un bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de la
+façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût nécessité toutes les
+puissances du piano pour donner une idée approximative de l'effet
+d'orchestre, soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée
+principale, <i>et vice versa</i>; dans tout cela, il n'y a pas de la faute de
+l'arrangeur; je suis persuadé qu'il n'y a point mis de malice. Mais ce
+qui me paraît vraiment déplorable, c'est que vous ayez chargé un pareil
+chirurgien de me faire d'aussi graves amputations. On ne coupe pas un
+membre d'ordinaire sans en connaître l'importance générale, les
+fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et
+externe. Il n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un
+malheureux, sans tenir compte des articulations, des attaches
+musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le
+fait-il brutalement d'un coup de hache, et la tête du patient saute
+bientôt après. C'est le supplice des parricides. C'est celui, monsieur,
+que votre arrangeur m'a infligé. Il a fait disparaître non-seulement des
+passages entiers, mais des fragments de phrases dont la suppression
+rend l'ensemble incompréhensible ou absurde. Ainsi, dans la prière en
+<i>ut mineur</i> des flûtes et clarinettes, au milieu de l'allégro,
+l'arrangeur n'a pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les
+signes de l'allégro dans lequel il est jeté; qu'une <i>ronde</i> y représente
+toujours une <i>noire</i>, trois <i>rondes liées et soutenues</i> une <i>blanche
+pointée</i>, et que par conséquent il faut <i>quatre mesures</i> du mouvement
+<i>allégro</i> pour former <i>une seule mesure réelle</i> du chant <i>adagio</i>.
+Trouvant donc cette prière trop longue, et sans tenir compte de l'action
+contrastante qui se passe en même temps dans le reste de l'orchestre,
+votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte qu'il est impossible à
+présent d'y trouver aucune espèce de sens; il a enlevé des mesures
+isolées qui ne représentaient en réalité qu'<i>un temps</i> de la grande
+mesure du mouvement lent dans lequel la phrase se développe, et le
+rhythme, tombant à faux, amène nécessairement une conclusion aussi
+imprévue que stupide. C'est ce dont il ne s'est pas aperçu. Pour la
+coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo de la péroraison,
+il est évident qu'elle détruit entièrement l'éclat de la rentrée du
+thème en <i>fa</i> majeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi
+brusquement triviale, ni sans avoir passé par des transformations qui
+donnaient plus de force et de puissance au retour de l'idée primitive
+reproduite intégralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les
+traces des ciseaux ébréchés de mon censeur; je me bornerai à protester
+de nouveau que la <i>seule ouverture des Francs Juges, arrangée à quatre
+mains</i>, que je reconnaisse, est celle que viennent de publier M.
+Richault à Paris, et M. Schlesinger à Berlin; encore celle de M.
+Schlesinger, bien que gravée sur un manuscrit que je lui ai adressé
+moi-même, diffère-t-elle un peu de l'édition de Paris en quelques
+endroits, pour la manière dont les parties sont disposées dans les
+extrémités du clavier. Ces légères modifications m'ont été indiquées par
+plusieurs pianistes habiles, tels que MM. Chopin, Osborne, Schunke,
+Swinski, Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les épreuves et
+me donner leurs conseils. Pour toute autre publication de la même nature
+sur cet ouvrage, qu'elle me soit attribuée ou non, je la désavoue
+formellement, et sur ce, je prie Dieu de pardonner aux arrangeurs comme
+je leur pardonne.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII.</h3>
+
+<p class="A">A ROBERT SCHUMANN.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 19 février 1837.</p>
+
+<p>Je vous dois beaucoup, monsieur, pour l'intérêt que vous avez bien voulu
+prendre jusqu'ici à quelques-unes de mes compositions. J'apprends que
+l'ouverture des <i>Francs Juges</i> vient d'être par vos soins entendue à
+Leipzig, et que la supériorité de l'exécution n'a pas peu contribué au
+bienveillant accueil qu'elle a reçu du public. Veuillez être
+l'interprète de ma reconnaissance auprès de MM. les artistes. Leur
+patience à étudier ce morceau difficile a d'autant plus de prix à mes
+yeux, que je n'ai pas eu beaucoup à me louer jusqu'à présent de celle de
+plusieurs sociétés musicales qui ont voulu faire la même tentative. A
+part celles de Douai et de Dijon, les autres se sont découragées après
+une première répétition, et l'ouvrage, après avoir été lacéré de mille
+façons, a dû rentrer dans l'ombre des bibliothèques, comme digne de
+figurer tout au plus dans la collection des monstruosités. Il paraît
+même qu'une épreuve de ce genre a beaucoup diverti la Société
+philharmonique de Londres; quelques artistes parisiens que les virtuoses
+anglais n'avaient pas dédaigné de s'adjoindre à cette occasion, et qui
+connaissaient parfaitement mon ouvrage pour l'avoir exécuté à Paris,
+m'ont dit avoir franchement partagé l'hilarité britannique; seulement le
+sujet en était tout différent. Figurez-vous en effet les mouvements
+pressés du double dans l'<i>adagio</i>, et ralentis d'autant dans
+l'<i>allégro</i>, de manière à produire cet aplatissant <i>mezzo termine</i>
+insupportable à tout ce qui possède le moindre sentiment musical;
+imaginez des violons déchiffrant à première vue des traits encore assez
+difficiles, malgré le <i>tempo confortabile</i> qu'on avait donné à
+l'<i>allégro</i>, les trombones partant dix ou douze mesures trop tôt, le
+timbalier perdant la tête, dans le rhythme à trois temps, et vous aurez
+une idée de l'aimable charivari qui devait en résulter. Je ne conteste
+point l'habileté de MM. les philharmoniques d'Argyle-Room, Dieu m'en
+garde! je signale seulement l'étrange système d'après lequel on les
+dirige dans les répétitions. Certes, il nous est arrivé souvent ici de
+faire aussi de bien mauvaise musique au premier essai d'un nouveau
+morceau; mais, comme, à notre avis, personne n'a la science infuse, pas
+même les artistes anglais, et qu'il n'y a point de honte à étudier avec
+attention et courage ce qu'on n'est pas tenu de comprendre du premier
+coup, nous recommencions trois fois, quatre fois, dix fois s'il le
+fallait, et plusieurs jours de suite. De la sorte, nous arrivions à une
+exécution presque toujours correcte et quelquefois foudroyante. Ainsi
+avez-vous fait sans doute à Leipzig, et, je le répète, en l'absence de
+l'auteur intéressé à soutenir son ouvrage, une telle persévérance honore
+autant les exécutants qu'elle flatte le compositeur en le pénétrant de
+reconnaissance. Elle est si rare, cependant, que je me suis mille fois
+repenti d'avoir si étourdiment laissé publier l'ouverture dont il est
+ici question. Et, à ce sujet, je dois vous faire ma profession de foi en
+vous priant de la transmettre à l'éditeur, M. Hoffmeister; ce sera ma
+réponse aux offres qu'il a la bonté de me faire relativement à la
+publication de mes symphonies. L'an dernier, on m'écrivit à peu près en
+même temps de Vienne et de Milan, pour avoir un exemplaire manuscrit de
+ces deux ouvrages; non point dans le but de les graver, mais seulement
+de les faire entendre. Il y a quelques mois, une lettre semblable me fut
+adressée de la Nouvelle-Orléans. Les offres très-avantageuses qui
+accompagnaient ces demandes ne me séduisirent point; j'ai toujours
+refusé et toujours pour la même raison, la crainte d'être traduit à
+contre-sens par une exécution infidèle ou incomplète. Si le bonheur a
+voulu que l'ouverture des <i>Francs Juges</i> ait trouvé à Leipzig des
+interprètes aussi consciencieux qu'habiles et un patron tel que vous
+pour réchauffer leur zèle, vous venez de voir que, loin d'éprouver
+partout le même sort, celui qu'elle a subi en Angleterre a été assez
+brutal; et je dois ajouter que, cette ouverture étant le premier morceau
+de musique instrumentale que j'aie écrit de ma vie, les compositions qui
+lui ont succédé ont tout naturellement tendu à revêtir des formes plus
+larges, à s'assimiler plus de substance musicale, à s'étayer d'un plus
+grand nombre de points d'appui. Or, ce sont autant de chances de plus
+contre la facilité de l'exécution. Il faut un génie bien rare pour créer
+de ces choses que les artistes et le public saisissent de prime abord,
+et dont la simplicité est en raison directe de la masse, comme les
+pyramides de Djizeh. Malheureusement, je ne suis point de ceux-là; j'ai
+besoin de beaucoup de moyens pour produire quelque effet, et je
+craindrais de perdre à tout jamais l'estime des amis de l'art musical,
+si, par une publication prématurée, j'exposais mes symphonies, trop
+jeunes pour voyager sans moi, à être mutilées plus cruellement encore
+que ma vieille ouverture. Ce qui, à part deux ou trois villes
+hospitalières et artistes comme la vôtre, leur arriverait partout, n'en
+doutez pas.</p>
+
+<p>Et puis, vous le dirai-je, je les aime, ces pauvres enfants, d'un amour
+paternel qui n'a rien de spartiate, et je préfère mille fois les savoir
+obscures, mais intactes, à les envoyer au loin chercher la gloire ou
+d'affreuses blessures et la mort.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais compris, je l'avoue, au risque de paraître ridicule,
+comment les peintres riches pouvaient, sans un déchirement d'entrailles,
+se séparer de leurs plus beaux ouvrages pour quelques écus, et les
+disséminer aux quatre coins du monde, ainsi que cela se pratique
+journellement. Cela m'a paru toujours ressembler beaucoup à la cupidité
+du célèbre anatomiste Ruisch, qui, à la mort de sa fille, jeune personne
+de seize ans, ayant trouvé le moyen, grâce aux ingénieux procédés
+d'injection dont il est l'inventeur, de rendre pour toujours à ce
+cadavre chéri l'aspect de la vie et de la santé, ne sut pas résister
+aux séductions de l'or d'un souverain, et lui abandonna, avec ce
+chef-d'&#339;uvre d'un art alors nouveau, le corps de sa propre fille.</p>
+
+<p>Les écrivains, poëtes et prosateurs, sont seuls dans le cas de pouvoir
+vendre leurs ouvrages sans courir trop de risques de les voir défigurer,
+comme les musiciens, ou sans les perdre à jamais de vue, comme les
+peintres ou statuaires. Encore les poëtes dramatiques sont-ils exposés,
+en imprimant leurs pièces, à les voir, malgré eux, représentées plus ou
+moins mal, devant un public plus ou moins incapable de les comprendre,
+coupées, rognées et sifflées. Byron, avec son <i>Marino Faliero</i>, en a
+fait la triste expérience. Non, il y a une joie intense pour le
+compositeur, à couver, pour ainsi dire, son &#339;uvre, à la garantir le plus
+longtemps possible des orages que les mauvais orchestres, les mauvais
+chanteurs, les mauvais directeurs et les marchands de contredanses, font
+gronder autour d'elle; il y a pour lui un indicible bonheur à ne la
+montrer au grand jour qu'à de longs intervalles, lorsque des soins
+assidus ont donné à sa beauté tout son éclat, que l'air est pur, le
+temps doux et serein, et la société choisie.</p>
+
+<p>Le nombre des compositions qu'on peut, sans les condamner à une
+obscurité absolue, arracher ainsi pendant longtemps aux dents de la
+presse, ce lion <i>quaerens quem devoret</i>, est malheureusement bien peu
+considérable; ne le restreignons pas encore.</p>
+
+<p>Croyez-vous que Weber, quelque amoureux de la célébrité qu'on le
+suppose, sachant de quelle manière son <i>Freyschütz</i> allait être écartelé
+à Paris, n'eût pas rejeté avec indignation la gloire même qu'il lui
+était réservé d'acquérir parmi nous à ce prix? C'est faire injure à sa
+mémoire que d'en douter.</p>
+
+<p>Mais il était hors de son pouvoir de s'y opposer: sans laisser graver sa
+partition, il en avait vendu des copies, et c'était assez pour que la
+tutelle lui en échappât pour jamais.&mdash;Je mets un terme à toutes mes
+comparaisons, que vous allez sans doute, monsieur, trouver bien
+ambitieuses, et j'ajoute simplement que le suffrage de l'Allemagne,
+cette patrie de la musique, est d'un trop haut prix à mes yeux et me
+sera, je le crains, trop difficile à obtenir si toutefois je l'obtiens,
+pour ne pas attendre le moment où je pourrai, moi-même, aller en pèlerin
+déposer à ses pieds ma modeste offrande. Alors, encore, aurai-je grand
+besoin du secours de votre amitié, comme aussi de votre talent si noble
+et si élevé, pour le faire accueillir.</p>
+
+<p>Jusque-là, j'ose espérer qu'on ne verra dans ma réserve qu'une méfiance
+très-naturelle et déjà trop bien justifiée. Je me contenterai donc pour
+le présent, en prudent navigateur, de louvoyer sur nos côtes, sans
+courir au naufrage dans un voyage au long cours.</p>
+
+<p>Tels sont mes motifs, et vous les apprécierez, je l'espère.</p>
+
+<p>Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire quelles heures délicieuses
+j'ai passées dernièrement à lire vos admirables &#339;uvres de piano; il m'a
+semblé qu'on n'avait rien exagéré en m'assurant qu'elles étaient la
+continuation logique de celles de Weber, Beethoven et Schubert. Liszt,
+qui me les avait ainsi désignées, m'en donnera incessamment une idée
+plus complète, me les fera connaître plus intimement, par son exécution
+incomparable. Il a le projet de faire entendre votre sonate intitulée
+<i>Clara</i> à l'une des magnifiques soirées où il rassemble autour de lui
+l'élite de notre public musical. Je pourrai alors vous parler avec plus
+d'assurance de l'ensemble et des détails de ces compositions
+essentiellement neuves et progressives.</p>
+
+<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV.</h3>
+
+<p class="A">A MAURICE SCHLESINGER.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 7 janvier 1838.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Maurice,</p>
+
+<p>Il me faut <i>absolument</i> du repos et un abri contre les albums. Voici
+bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures pour rêver
+à loisir à l'ouverture de mon opéra<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote-63" class="fnanchor" title="aller à la note 63.">[63]</a>; ne pouvoir les obtenir est un
+supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est <i>absolument</i>
+insupportable. Je vous préviens donc que, dussé-je vivre de pain et
+d'eau, jusqu'au moment où ma partition sera finie, je ne veux plus
+entendre parler de critique d'aucune espèce. Meyerbeer, Liszt, Chopin et
+Kalkbrenner n'ont pas besoin de mes éloges. Vos albums, je le sais,
+contiennent d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne parlez
+pas, et dont vous ne me citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé
+à bout; je veux pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté
+pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai
+galérien après. Jusque-là qu'on ne me parle plus de critique d'aucune
+espèce; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc de venir me
+relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante inhumanité. Je n'ai
+jamais compté parmi les apologistes du suicide; mais j'ai là une paire
+de pistolets chargés, et, dans l'état d'exaspération où vous pourriez me
+mettre, je serais capable de vous brûler la cervelle.</p>
+
+<p>Votre tout dévoué ami.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV.</h3>
+
+<p class="A">A LISZT.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, le 6 août 1839.</p>
+
+<p>Je voudrais bien, mon cher ami, pouvoir te dire <i>absolument tout</i> ce qui
+se passe dans notre monde musical, ou du moins tout ce que je sais, des
+transactions qui s'y opèrent, des marchés qu'on y fait, des souterrains,
+des mines qu'on y creuse, des platitudes qui s'y commettent; mais je
+doute fort que mon récit eût quelques chances de t'intéresser; il ne
+t'offrirait rien de nouveau; l'étude des m&#339;urs italiennes t'a blasé sur
+toutes ces gentillesses, et ce qu'on fait à Paris ressemble horriblement
+à ce que tu as vu pratiquer à Milan.</p>
+
+<p>Tu n'aurais pas d'ailleurs le c&#339;ur d'en rire; tu n'es pas de ces gens
+qui trouvent des sujets de plaisanterie dans les outrages dont la Muse
+que nous servons a tant à souffrir, toi qui voudrais à tout prix, au
+contraire, cacher les souillures de sa robe virginale et les tristes
+lésions de son voile divin.</p>
+
+<p>Ne parlons donc pas des énormités qui t'irriteraient autant que moi et
+contre lesquelles nous ne pouvons pas même protester librement... Je
+vais tâcher seulement de te donner une idée superficielle de ce qui se
+passe dans nos concerts, dans nos théâtres lyriques, parmi nos
+virtuoses, nos chanteurs, nos compositeurs; et cela, sans passion, sans
+blâme ni éloge, en un mot, avec le calme plat d'un adepte de cette
+fameuse école philosophique que nous avons fondée à Rome en l'an de
+grâce 1830, et qui avait pour titre: <i>École de l'indifférence absolue en
+matière universelle.</i></p>
+
+<p>Cette forme a l'avantage de me dispenser des théories, des
+développements, et me permet de laisser tomber <i>le fait</i> lourdement,
+brutalement, sans m'inquiéter des suites. Je commence, sans ordre
+chronologique, par ce qu'il y a de plus récent.</p>
+
+<p>Avant-hier, pendant que je fumais, selon mon habitude, un cigare sur le
+boulevard des Italiens, quelqu'un me prit vivement le bras: c'était
+Batta arrivant de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-on à Londres? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien; on y méprise la musique et la poésie, et le drame, et
+tout; excepté le Théâtre-Italien, où la présence de la reine attire la
+foule, tous les autres clubs harmoniques sont abandonnés. Je m'estime
+heureux de n'en être pas pour mes frais de séjour et de voyage, et
+d'avoir été applaudi dans deux ou trois concerts; c'est tout ce que j'ai
+obtenu de l'hospitalité britannique. Mais je suis arrivé trop tard; il
+en est de même d'Artot, qui, malgré son succès à la Société
+Philharmonique, malgré l'incontestable beauté de son talent, s'est
+beaucoup ennuyé.</p>
+
+<p>&mdash;Et Doehler?</p>
+
+<p>&mdash;Doehler s'ennuie aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et Thalberg?</p>
+
+<p>&mdash;Thalberg cultive les provinces.</p>
+
+<p>&mdash;Et Bénédict?</p>
+
+<p>&mdash;Encouragé par la vogue de sa première partition, il écrit un nouvel
+opéra anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Et madame Gras-Dorus?</p>
+
+<p>&mdash;Madame Gras est devenue fashionable en quelques jours; elle a balancé
+la vogue des Italiens, elle chantait et partout son nom ne figurait plus
+sur l'affiche qu'accompagné de l'épithète de <span class="smcap">cantatrice sans égale</span>,
+imprimée en très gros caractères. On dit qu'elle a été chutée ici (à
+Paris) à sa rentrée dans <i>Guillaume Tell</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous boire un grog?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je pars; venez ce soir chez Hallé, nous boirons et nous ferons de
+la musique.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>M. Hallé est un jeune pianiste allemand, qui a de longs cheveux, qui est
+grand et maigre, qui joue magnifiquement du piano, qui devine la musique
+plutôt qu'il ne la lit, c'est-à-dire qu'il tend à te ressembler. J'ai
+trouvé chez lui son compatriote M. Heller. Un talent sérieux, une
+intelligence musicale des plus vastes, une conception rapide, une grande
+habileté d'exécution, telles sont les qualités de compositeur et de
+pianiste que lui assurent tous ceux qui le connaissent bien, et je suis
+de ceux-là.</p>
+
+<p>Hallé et Batta nous ont fait entendre une sonate en <i>si</i> bémol de Félix
+Mendelssohn. On a généralement admiré la facture savante et le style
+ferme de ce morceau: «C'est d'un grand maître», disait Heller. Nous
+avons fait chorus en buvant de la bière; puis est venue la sonate en
+<i>la</i> majeur de Beethoven, dont le premier morceau a arraché à
+l'auditoire des exclamations, des jurements, des cris d'enthousiasme; le
+menuet et le finale n'ont fait que redoubler notre exaltation toute
+musicale, bien que les bouteilles de vin de Champagne fussent déjà en
+circulation.</p>
+
+<p>Et quelqu'un a fait observer à ce sujet que la bonne bière était bonne,
+mais que le vin de Champagne valait mieux.</p>
+
+<p>O vagabond infatigable! quand reviendras-tu donc pour nous rendre ces
+nuits musicales que tu présidais si dignement? Entre nous, il y avait
+trop de monde à tes réunions; on parlait trop, on n'écoutait pas assez,
+on philosophait. Tu faisais une dépense affreuse d'inspiration qui eût
+donné le vertige à <i>quelques-uns</i> sans <i>tous les autres</i>.</p>
+
+<p>Te rappelles-tu notre soirée chez Legouvé, et la sonate en <i>ut</i> dièse
+mineur, et la lampe éteinte, et les cinq auditeurs couchés sur le tapis
+dans cette obscurité, et notre magnétisation, et les larmes de Legouvé
+et les miennes, et le respectueux silence de Sch&#339;lcher, et l'étonnement
+de M. Goubeaux? Mon Dieu! mon Dieu! que tu fus sublime ce soir-là!
+Allons, j'oublie que j'appartiens à l'école des <i>indifférents</i>.</p>
+
+<p>J'y reviens.</p>
+
+<p>L'Exposition des produits de l'industrie nous a valu cette année des
+volumes de critique musicale; on s'est beaucoup disputé, on a crié pour
+et contre les pianos, pour et contre les orgues; j'ai vu les moments où
+l'on intenterait un procès pour un jeu de flûtes; on a failli se battre
+pour une vis de pression.</p>
+
+<p>Je ne concevais pas trop tout ce remue-ménage; car, enfin, il nous
+arrive tous les jours, à nous autres artistes, d'essuyer des critiques
+pour le moins aussi injustes et aussi ridicules qu'aucune de celles que
+les fabricants d'instruments peuvent avoir à subir, et nous laissons
+aboyer sans mot dire. Nous ne manquons pourtant pas d'amour-propre,
+notre sensibilité n'est pas éteinte, tant s'en faut, et nous pourrions
+nous en défendre et nous ne le faisons pas.</p>
+
+<p>D'autre part, quand, par extraordinaire, un critique se montre
+bienveillant, nous le remercions bien dans l'occasion; mais nous ne
+courons pas chez lui pour cela, et trop souvent même nous poussons
+l'impolitesse jusqu'à oublier de lui envoyer une carte. Loin de là, les
+exposants loués ont été d'une reconnaissance exemplaire; visites,
+lettres et présents, ils n'ont rien négligé pour l'exprimer. Ceux, au
+contraire, dont on a peu ou mal parlé ne concevaient pas qu'il leur fût
+défendu de courir sus au critique et de le tuer au coin d'une borne
+comme un chien enragé. Chacun peut dire ce qu'il pense et même ce qu'il
+ne pense pas sur les plus grands artistes, sur les &#339;uvres les plus
+magnifiques comme sur les médiocrités les mieux reconnues sans qu'on y
+fasse attention; mais ne pas sentir le prix d'une nouvelle cheville de
+contre-basse, ou louer le chevalet d'un alto, ce sont là des événements
+dont le retentissement est immense et prodigieusement prolongé....</p>
+
+<p>...On vient de trouver le moyen de gagner de l'argent en ne bâtissant
+pas de salle pour les Italiens. La troupe chantante de notre grand Opéra
+va se trouver en lutte directe avec les chanteurs ultramontains; on veut
+réunir les deux troupes dans la salle de la rue Le Peletier. La mêlée
+sera rude: Lablache contre Levasseur, Rubini contre Duprez, Tamburini
+contre Dérivis, la Grisi contre mademoiselle Nathan, et tous contre la
+grosse caisse. Nous serons là pour faire le relevé des morts et des
+mourants. Le directeur aura aussi l'administration du théâtre de
+Londres, et il fera peut-être beaucoup d'argent, et ce sera une fameuse
+affaire, et ça m'est égal; je suis de la secte des indifférents.</p>
+
+<p>C'est aux marchands à calculer combien la denrée musicale, exploitée de
+la sorte, peut leur rapporter bon an mal an. Ce sont eux qui doivent
+s'inquiéter de la durée de leurs instruments chantants; quant à moi, si
+je n'étais pas <i>indifférent</i>, je dirais absolument comme toi: «J'aime
+mieux la musique que tout ça.»</p>
+
+<p>Duponchel conservera la haute direction des costumes; ainsi ne
+t'inquiète pas, l'art et les artistes seront dans de <i>beaux draps</i>...</p>
+
+<p>...Beaucoup de gens disent que l'orchestre (de l'Opéra) se fatigue, ou
+se néglige, ou se dégoûte de sa tâche. L'autre jour, j'entendais des
+habitués se plaindre de ce que les instruments n'étaient pas d'accord;
+ils prétendaient que le côté droit de la masse instrumentale tendait à
+s'élever sans cesse d'un quart de ton au-dessus du côté gauche;
+prétention exorbitante à en croire ces messieurs. «Vous souffrez en
+silence, me dit l'un deux.&mdash;Moi, je n'ai pas dit que je souffrais;
+d'abord parce que je n'ai rien dit du tout, et ensuite...»</p>
+
+<p>On joue quelquefois <i>Don Juan</i> quand on ne sait plus où donner de la
+tête. Si Mozart revenait au monde, il dirait peut-être, comme ce
+président dont parle Molière, qu'il ne veut pas qu'on le <i>joue</i>.
+Spontini, au contraire, a voulu être joué, et il l'a été. On ne veut pas
+entendre parler, à l'Opéra, de reprendre ses anciens chefs-d'&#339;uvre.
+Ambroise Thomas, Morel et moi, nous disions l'autre jour que nous
+donnerions bien cinq cents francs pour une bonne représentation de <i>la
+Vestale</i>. Comme nous savons cette partition par c&#339;ur, nous l'avons
+chantée jusqu'à minuit; tu manquais pour l'accompagner.</p>
+
+<p>La cause de Spontini a été défendue dans une brochure par un de nos
+amis, Émile D...; quelques journaux se sont joints à lui. Cette cause
+allait être gagnée, quand Spontini a cru devoir publier une lettre, déjà
+imprimée, il y a deux ou trois ans à Berlin, sur la musique et les
+musiciens modernes<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote-64" class="fnanchor" title="aller à la note 64.">[64]</a>. Les adversaires de Spontini eussent payé mille
+écus pour la publication de cette lettre, il la leur a donnée pour rien.
+Ça n'empêche pas <i>la Vestale</i> d'être un chef-d'&#339;uvre, mais cela fait que
+nous ne le reverrons jamais...</p>
+
+<p>Tu as vu que la place de professeur de composition laissée vacante par
+la mort de Paër allait être donnée à M. Carafa. On assure que mon
+système sur l'indifférence commence à être apprécié au ministère. Les
+orangers du Jardin Musard portent déjà des fruits; Théophile de Ferrière
+a été assassiné par un inconnu la semaine dernière, en sortant de
+l'Opéra-Comique; il va beaucoup mieux. Heine s'écrit toujours par un
+<i>e</i>; il demeure rue des Martyrs. On m'a volé son charmant livre sur
+l'Italie. As-tu lu ses <i>Bains de Lucques</i>? On nous promet des nuits
+vénitiennes au Casino; il y a là un orchestre de cent quarante
+musiciens, toutes les fois que soixante d'entre eux ne sont pas employés
+à la même heure aux concerts des Champs-Élysées. Il y a un microscope au
+gaz; j'y ai vu des cirons qui paraissaient gros comme des melons. Je te
+donne toutes mes nouvelles comme elles me viennent.</p>
+
+<p>F. Hiller m'a envoyé de Milan quelques morceaux de sa <i>Romilda</i>. On
+prétend que Rossini vend des poissons comme on n'en voit guère<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote-65" class="fnanchor" title="aller à la note 65.">[65]</a>; je
+parie qu'il s'ennuie dans sa villa autant que ses gros poissons dans
+leur vivier. Il dit toujours: «Qu'est-ce que ça me fait?» S'il n'aimait
+pas tant les énormes poissons, il aurait peut-être des dispositions pour
+<i>l'indifférence absolue</i>; mais j'en doute.</p>
+
+<p>Un de nos ennemis a voulu dernièrement se précipiter de la colonne
+Vendôme; il a donné quarante francs au gardien pour le laisser monter,
+puis il a renoncé à son projet... Il faut espérer que, dans la nouvelle
+salle qu'on promet à l'Opéra-Comique, il y aura un foyer pour les
+musiciens; car actuellement, au théâtre de la Bourse, les malheureux
+sont obligés avant le lever de la toile de s'accorder <i>coram populo</i>
+d'où il suit que, pendant que les hautbois et les violons donnent le
+<i>la</i>, les trombones grognent leur <i>si</i> bémol; et véritablement, en
+pareil cas, il n'y a pas d'indifférence qui tienne, c'est terrible...</p>
+
+<p>M. Wilhem a donné, le mois passé, deux séances publiques; ses cinq cents
+élèves chanteurs ont été fort applaudis; je n'ai pas trouvé leur
+exécution en voie de progrès. Tous ces jeunes hommes et ces enfants ont
+un sentiment rhythmique d'un vulgarisme désespérant. Ils martellent
+chaque temps de la mesure; ils convertissent tout, plus ou moins, en
+mouvement de marche. Certainement ce résultat est très-beau, si l'on
+compare l'ancienne ignorance des classes populaires à ce qu'elles savent
+aujourd'hui; mais <i>savoir</i> n'est pas tout en musique, il faut <i>sentir</i>
+aussi, et je crois que le peuple parisien aime trop le vaudeville et les
+tambours.</p>
+
+<p>On répète depuis deux mois et demi l'opéra de Ruolz<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote-66" class="fnanchor" title="aller à la note 66.">[66]</a>; en conséquence
+les acteurs n'en savent pas une note; mais les costumes sont prêts et
+Duponchel veut le jouer vendredi prochain. Chopin ne revient pas; on le
+disait fort malade, il n'en est rien. Dumas a fait une pièce
+ravissante<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote-67" class="fnanchor" title="aller à la note 67.">[67]</a>; mais ceci n'est pas de mon domaine. J'ai fini, je ne
+sais plus rien.</p>
+
+<p>Adieu; mon indifférence ne va pas jusqu'à prendre mon parti de ta longue
+absence. Reviens donc; il en est temps pour nous, et pour toi, je
+l'espère.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI.</h3>
+
+<p class="A">A M. BULOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 22 novembre 1840.</p>
+
+<p class="address">Monsieur,</p>
+
+<p>Dans le compte rendu par la <i>Revue des Deux Mondes</i> du festival que j'ai
+donné à l'Opéra, on a commis des erreurs de faits dont je crois pouvoir
+vous demander la rectification.</p>
+
+<p>L'auteur de cet article veut me rendre coupable du crime de lèse-majesté
+à l'égard de Gluck et de Palestrina: «Pauvre Gluck! dit-il, vous ne vous
+doutiez pas, lorsqu'au son des trombones, vous évoquiez jadis les
+esprits de haine et de rage, qu'un jour viendrait où M. Berlioz vous
+ferait l'aumône de quelques ophicléides; et Palestrina qu'on a arraché à
+la chapelle Sixtine, où quelques soprani suffisaient à des mélodies
+fuguées, pour l'écraser lui, le maestro paisible, à l'inspiration suave
+et religieuse, sous la pompe des voix et des instruments.»</p>
+
+<p>Or, l'acte d'<i>Iphigénie</i> a été exécuté absolument tel que l'auteur
+l'écrivit; on n'y a donc point entendu d'ophicléides. Quant à
+Palestrina, quelques soprani lui suffisaient si peu, que son madrigal
+<i>Alla riva del Tebro</i>, morceau profane du reste, et qui n'a jamais pu
+être entendu à la chapelle Sixtine, est à quatre parties (<span class="smcap">SOPRANI,
+CONTRALTI, TÉNORS</span> et <span class="smcap">BASSES</span>); il a fallu en outre une étrange
+préoccupation pour trouver écrasé sous la pompe instrumentale le ch&#339;ur
+chanté d'après le texte du compositeur <span class="smcap">SANS ACCOMPAGNEMENT</span>.</p>
+
+<p>Voilà les erreurs qui devaient me blesser dans mon rôle d'interprète de
+maîtres que j'admire et les seules qu'il m'importe de relever.</p>
+
+<p>Recevez, etc.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">Leipzig, 28 février 1843.</p>
+
+<p>Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais un métier de galérien
+comme celui que je fais me paraît une excuse suffisante à ce retard.
+J'ai été malade et je le suis encore des fatigues incroyables que m'ont
+données les répétitions de Dresde et de Leipzig. Figure-toi que j'ai
+fait à Dresde, en douze jours, huit répétitions de trois heures et demie
+chacune, et deux concerts, et qu'il m'a fallu une fois aller de Leipzig
+à Dresde et revenir dans le même jour, c'est-à-dire faire soixante
+lieues en chemin de fer, préparer mes deux concerts et revenir assister
+à celui que Mendelssohn dirigeait ici. Mendelssohn a été charmant,
+excellent, attentif, en un mot, bon camarade tout à fait; nous avons
+échangé nos bâtons de chef d'orchestre en signe d'amitié.</p>
+
+<p>C'est un grandissime maître: je le dis malgré ses compliments
+enthousiastes <i>pour mes romances</i>; car des symphonies, ni des
+ouvertures, ni du <i>Requiem</i>, il ne m'a jamais dit un mot<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote-68" class="fnanchor" title="aller à la note 68.">[68]</a>. Il a fait
+exécuter ici pour la première fois sa <i>Nuit du sabbat</i> sur un poëme de
+G&#339;the et je t'assure que c'est une des plus admirables compositions
+orchestrales et chorales qu'on puisse entendre. Schumann, le taciturne
+Schumann, est tout électrisé par l'Offertoire de mon <i>Requiem</i>; il a
+ouvert la bouche, l'autre jour, au grand étonnement de ceux qui le
+connaissent, pour me dire, en me prenant la main: <i>Cet offertorium
+surpasse tout</i>!</p>
+
+<p>Rien, en effet, n'a produit sur le public allemand une pareille
+impression. Les journaux de Leipzig ne cessent depuis quelques jours
+d'en parler et de demander une exécution du <i>Requiem</i> en entier; chose
+impossible, puisque je pars pour Berlin et puisque les moyens
+d'exécution manquent ici pour les grands morceaux de la prose.</p>
+
+<p>A Dresde, nous avons dit deux fois l'<i>Offertoire</i> et le <i>Sanctus</i>, une
+fois la <i>Fantastique</i>, une fois <i>Harold</i>, les ouvertures du <i>Roi Lear</i>,
+de <i>Benvenuto</i>, <i>le Cinq Mai</i> (qui a prodigieusement émotionné le
+parterre saxon), la cavatine de <i>Benvenuto</i>, une des nouvelles mélodies
+instrumentées récemment, la romance pour le violon, deux morceaux de
+<i>Roméo</i>, l'apothéose (deux fois) avec les deux orchestres et les ch&#339;urs,
+comme nous avons fait à l'Opéra de Paris avant mon départ. Reissiger
+conduisait l'orchestre inférieur.</p>
+
+<p>Ici, j'ai donné, à mon concert, <i>le Roi Lear</i>, la <i>Fantastique</i>, qui les
+a plus étonnés que touchés, etc.; le finale (le Sabbat) a été exécuté
+avec une précision et une fureur diabolique sans exemple. Puis on m'a
+demandé quelques morceaux pour un concert au bénéfice des pauvres et je
+leur ai donné de nouveau <i>le Roi Lear</i>, une mélodie avec orchestre, et
+l'éternel Offertoire. Ces trois morceaux ont décidément enlevé les
+Leipziquois. Oh! si j'avais à Paris une salle et un ch&#339;ur dont je
+puisse disposer sans des frais ridicules, combien je ferais entendre de
+choses qui vous sont à peu près inconnues!</p>
+
+<p>Quant aux autres villes où j'ai donné des concerts, ce sont les
+ouvertures du <i>Roi Lear</i>, des <i>Francs Juges</i> et la scène aux champs de
+la Symphonie fantastique, qui ont produit le plus constamment de
+l'effet; l'Adagio (scène aux champs) a frappé le public incomparablement
+plus que tout le reste. A Mannheim, ce sont les deux morceaux
+d'<i>Harold</i>, la marche des Pèlerins et la Sérénade qui ont eu les
+honneurs; quant au final, nous n'avons pas essayé de le donner,
+l'orchestre n'était pas de force; mais il a été enlevé à Dresde, sans
+toutefois que cette exécution approche de celle de Paris; il n'y avait
+pas assez de violons et les trombones sont de trop <i>honnêtes gens</i> pour
+cette orgie de brigands.</p>
+
+<p>Je vais tâcher de faire quelque grande exécution à Berlin. Après quoi,
+je m'en retournerai en concertant encore sur la route à Weimar et à
+Francfort, si faire se peut.</p>
+
+<p>Dis-moi donc un peu où en est la gravure de mon traité
+d'instrumentation; si tu n'en sais rien, fais-moi le plaisir de l'aller
+demander chez Schonenberger, boulevard Poissonnière; c'est te demander
+en même temps de m'écrire. Tu adresseras ta lettre <i>poste restante à
+Berlin</i>. Fais-moi l'amitié aussi d'aller à l'Opéra, un de ces soirs,
+dire à Desmarets<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote-69" class="fnanchor" title="aller à la note 69.">[69]</a> mille et une choses de ma part et lui montrer cette
+lettre. Tu peux bien dire à Dieppo aussi que je n'ai pas encore trouvé
+son pareil, et que les trombones qui essaient l'Oraison funèbre me font
+bien mal à la poitrine, sans compter les oreilles. Et notre jeune armée
+de violoncelles, et notre brillante bande de violons, tout cela je le
+cherche encore en Allemagne; mais, par exemple, en fait de <i>trompettes</i>,
+il y en a partout, et de fameuses, qui montent sans peur et sans
+reproches, et qui ont un son d'enfer; les trompettes à cylindre sont
+très-répandues et excellentes.</p>
+
+<p>Je reçois à l'instant une lettre de Meyerbeer m'annonçant qu'une fête
+ordonnée par le roi retarde de quelques jours mes répétitions; il
+m'engage à aller en conséquence à Brunswick, où je suis attendu et où
+<i>le Roi Lear</i> m'a déjà conquis de chauds partisans. Les frères Muller
+écrivent aussi qu'ils se mettent en quarante-quatre pour m'aider.</p>
+
+<p>Je vais donc y aller.</p>
+
+<p>Adieu; voilà toutes mes nouvelles. Mille choses à tous ceux de mes amis
+que tu vois quelquefois, entre autres à Perrot; embrasse tes gamins pour
+moi et salue de ma part madame d'Ortigue. Elle est fidèle, comme à
+l'ordinaire, aux concerts du Conservatoire?</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. GRIEPENKERL<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote-70" class="fnanchor" title="aller à la note 70.">[70]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, janvier, 1845.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Griepenkerl,</p>
+
+<p>Il y a bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles; j'ignore même si
+vous avez reçu la partition du <i>Carnaval romain</i> et les deux volumes que
+je vous ai envoyés par l'entremise du libraire Brockhaus; que fait-on
+dans votre chère ville de Brunswick? Avez-vous toujours des querelles
+avec les savants de Leipzig? Combien je suis sensible à tous les
+procédés de généreuse sympathie que vous me donnez! Ne me laissez pas
+ainsi un an sans m'écrire. Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre,
+j'ai entrepris une grande affaire musicale; une salle de concerts avec
+cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Élysées. C'est
+la plus grande et la plus belle salle de Paris; mais elle est située à
+peu près hors de la ville, et s'il y a de la boue, la recette peut s'en
+ressentir cruellement. De sorte qu'à chaque concert, ce sont des
+inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6,000 francs). Je
+donne le quatrième dans quelques jours. J'aurais bien du plaisir ou
+plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions
+surtout, qui me font suer sang et eau. J'ai beaucoup plus de peine en
+effet avec ces concerts qu'avec tous ceux qui les ont précédés; voici
+pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie
+de celui du Conservatoire; or, cette Société célèbre les empêche,
+pendant toute la saison des concerts, de prendre part (à mes concerts, à
+moi)...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX.</h3>
+
+<p class="A">A MICHEL GLINKA<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote-71" class="fnanchor" title="aller à la note 71.">[71]</a>.</p>
+
+
+<p>Ce n'est pas tout, monsieur, d'exécuter votre musique et de <i>dire</i> à
+beaucoup de personnes qu'elle est fraîche, vive, charmante de verve et
+d'originalité; il faut que je me donne le plaisir d'écrire quelques
+colonnes à son sujet; d'autant plus que c'est mon devoir.</p>
+
+<p>N'ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus
+remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur
+vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la
+Russie, sur vos ouvrages, et, en étudiant avec vous votre partition pour
+la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de
+supportable et donner aux lecteurs des <i>Débats</i> une idée approximative
+de votre haute supériorité.</p>
+
+<p>Je suis horriblement tourmenté avec ces damnés concerts, avec les
+prétentions des artistes, etc.; mais je trouverai bien le temps de faire
+un article sur un sujet de cette nature: je n'en ai pas souvent d'aussi
+intéressant.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote-72" class="fnanchor" title="aller à la note 72.">[72]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Samedi 25..... (vers 1846).</p>
+
+<p class="address">Mon cher Louis,</p>
+
+<p>Ta mère va un peu mieux, mais elle est toujours obligée de garder le lit
+et de ne pas parler. La moindre émotion, en outre, lui serait fatale.
+Ainsi ne lui écris pas de lettre comme la dernière que tu m'as adressée.
+Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction
+et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans
+une carrière quelconque. Je n'ai point de fortune; tu n'auras point
+d'état: de quoi vivrons-nous?</p>
+
+<p>Tu me parles toujours d'être marin; tu as donc bien envie de me
+quitter?... car, une fois sur mer, Dieu sait quand je te reverrais!...
+Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous
+irions tenter la fortune aux Indes, ou ailleurs; mais, pour voyager, il
+faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en
+France. D'ailleurs, ma carrière de compositeur me fixe en Europe et il
+faudrait y renoncer entièrement si je quittais l'ancien monde pour le
+nouveau. Je te parle là comme à un grand garçon. Tu réfléchiras et tu
+comprendras.</p>
+
+<p>En somme, quoi qu'il arrive, je serai toujours ton meilleur ami et le
+<i>seul</i> entièrement dévoué et plein d'une affection inaltérable pour toi.
+Je sais que tu m'aimes et cela me console de tout. Cependant, ce sera
+bien triste si tu restes à <i>vingt ans</i> un garçon inutile à toi-même et à
+la société.</p>
+
+<p>Je t'envoie des enveloppes pour écrire à tes tantes. Ma s&#339;ur Nancy me
+parle de toi; je t'envoie sa lettre; il n'y a pas besoin de cire noire.
+Comment veux-tu que je te l'envoie? on ne met pas des bâtons de cire à
+la poste.</p>
+
+<p>Parle-moi encore de tes dents. Les a-t-on soigneusement nettoyées?...</p>
+
+<p>Adieu, cher enfant; je t'embrasse de toute mon âme.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">Prague, 27 janvier 1846.</p>
+
+<p>Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais tu es sans doute au
+courant de la plupart des incidents qui ont rendu mon voyage de Vienne
+si heureux pour moi et mes amis. Je te raconterai tout cela avec les
+plus grands détails à mon retour; car il faudrait pour te les écrire
+vingt colonnes du <i>Journal des Débats</i> tout au moins.</p>
+
+<p>Je veux te parler seulement de mon excursion à Prague. J'y arrivais avec
+l'idée de tomber au milieu d'une population de pédants antiquaires ne
+voulant rien admettre que Mozart, et prêts à conspuer tout compositeur
+moderne. Au lieu de cela, j'ai trouvé des artistes dévoués, attentifs,
+d'une intelligence rare, faisant sans se plaindre des répétitions de
+quatre heures, et, au bout de la seconde répétition, se passionnant pour
+ma musique plus que je n'eusse jamais osé l'espérer. Quant au public, il
+s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite maintenant ici en
+fétiche, en lama, en manitou....</p>
+
+<p>A Vienne, il y a discussion dans un petit coin hostile; ci rien de
+pareil; il y a adoration (ce mot est risible mais vrai). Et elle se
+manifeste de la façon la plus originale et dans des termes que je ne
+voudrais pour rien au monde voir mis sous les yeux de nos blagueurs
+parisiens. Si tu vois Pixis, dis-lui que je suis plus que content de
+ses compatriotes. J'ai entendu avant-hier son neveu; c'est un jeune
+violoniste de quatorze ans d'un grand talent déjà et qui fera honneur à
+son nom. Je vais maintenant en quittant mes chers Viennois aller visiter
+les compatriotes de Heller. (Je te prie d'aller le voir de ma part et de
+lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais; je devrais
+bien, pour toute l'amitié qu'il m'a témoignée tant de fois, lui écrire
+longuement; ce que je ferai un de ces jours avant de quitter sa ville de
+Pesth).... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand
+journal sur ce succès de Prague. Tu peux écrire une réclame où tu
+parleras aussi de Vienne; mais, s'il te faut marcher plus de cent pas
+pour cela, n'y songe plus. L'affaire du bâton a dû faire un certain
+tapage à Paris; ce fut une surprise complète pour moi, tant le secret
+des préparatifs de la fête avait été bien gardé.</p>
+
+<p>Mille amitiés. Embrasse ton gros garçon pour moi.</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Pardon de te cauchemarder ainsi. On vient de m'avertir que nous
+aurions un monde fou au théâtre ce soir.</p>
+
+<p><i>Tout se loue.</i></p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Breslau, 13 mars 1846.</p>
+
+<p>Je te remercie cent fois, mon cher ami, de ta lettre. Elle m'est
+parvenue ce matin, et j'y ai trouvé enfin des nouvelles de Paris dont je
+suis privé depuis très-longtemps. Desmarets ne m'a envoyé que quelques
+lignes...</p>
+
+<p>Il a été effectivement question à Vienne de m'engager, non pas à la
+place de Donizetti qui n'est pas vacante, puisqu'il vit encore, mais à
+celle de Weigl (directeur de la Chapelle impériale) qui vient de mourir.
+Quelqu'un dont l'influence est considérable dans la capitale de
+l'Autriche, m'ayant demandé si j'acceptais cette position, je répondis
+que j'avais besoin de réfléchir vingt-quatre heures. Il s'agissait de
+s'engager à rester indéfiniment à Vienne sans pouvoir obtenir le moindre
+congé pour revenir annuellement en France. A ce sujet, j'ai fait une
+curieuse découverte; c'est que Paris me tient tellement au c&#339;ur (Paris,
+c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y
+trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule
+pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le c&#339;ur me manquer et
+j'ai compris le supplice de la déportation. Ma réponse a été
+péremptoirement négative et j'ai prié qu'on ne me mît point sur les
+rangs pour la succession de Weigl. La place de Donizetti n'est pas si
+rude, puisqu'elle me donnerait six mois de congé; mais il n'en est pas
+question.</p>
+
+<p>Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et dis-lui
+que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de <i>Faust</i>, auquel
+je travaille avec fureur et qui sera bientôt achevé. Il y a là des
+ch&#339;urs qu'il faudra étudier et limer avec soin. J'espère beaucoup de
+cette composition qui me préoccupe au point d'oublier presque le concert
+que je prépare (ou plutôt que l'on prépare ici). J'ai été peu engagé par
+le spécimen que les artistes de Breslau m'ont donné de leur
+savoir-faire; cependant ils sont fort empressés et me fêtent de leur
+mieux. Il y a même ce matin une affiche portant ces mots: «Grand
+concert donné par M. le maître de chapelle Schöne en l'honneur du M. le
+chevalier Berlioz de Paris.» Je serai donc obligé d'aller demain soir me
+montrer en loge ornée et fleurie; on viendra me chercher en voiture; vu
+la circonstance de la guerre de Pologne, <i>on ne tirera pas le</i> canon,
+mais il est défendu de fumer dans la salle.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Prague, 16 avril 1846.</p>
+
+<p>Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, faute d'avoir quelque chose
+d'important à te dire. J'ai donné un excellent concert à Breslau et je
+me suis hâté de revenir ici, où j'étais attendu et où j'ai retrouvé les
+ch&#339;urs de <i>Roméo et Juliette</i> parfaitement sus par l'Académie de chant.
+J'ai respiré en m'entendant <i>pour la première fois</i> exécuté par des
+choristes amateurs si différents des braillards des théâtres. Nous avons
+fait hier la dernière répétition générale, où beaucoup de monde s'était
+introduit et que Liszt m'a aidé à faire marcher, en me servant
+d'interprète.</p>
+
+<p>J'ai eu le plaisir de le voir souvent étonné et touché par cette
+composition, qui lui était demeurée jusqu'à présent absolument inconnue.
+Je crois que tu serais content des changements que j'y ai faits. Il n'y
+a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci;
+il y a des corrections très-importantes dans le scherzo, dans le grand
+finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence. Enfin, cela marche
+maintenant tout à fait bien, et je supprime entièrement la scène du
+Tombeau, qui ne te plaisait guère et qui fera toujours la même
+impression qu'à toi à beaucoup de gens. Mais l'adagio, de l'avis de
+tous, ici comme à Vienne, reste le meilleur morceau que j'aie encore
+écrit. Hier, à la répétition, celui-là et la Fête chez Capulet ont été
+furieusement applaudis, contre l'usage du pays, où l'on ne dit jamais le
+mot aux répétitions.</p>
+
+<p>J'ai un très-bon Père Laurence (Stackaty), un Bohême, dont la voix est
+belle et le sentiment musical très-juste. Après la répétition, tous ces
+musiciens m'ont fait une surprise en m'invitant à un grand souper où
+l'on m'a offert une coupe de vermeil de la part des principaux artistes
+de Prague, avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours
+(Liszt en a fait un vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme, dont
+les termes sont trop beaux pour que je te les répète ici). Puis, sont
+venus le prince de Rohan, notre compatriote, Dreyschok, le directeur du
+Conservatoire, les deux maîtres de chapelle du théâtre et de la
+cathédrale, les premiers critiques musicaux de la ville, etc. J'ai
+(parmi mes toasts) porté la santé de ces derniers que je n'avais pas
+encore vus, n'ayant pas fait une seule visite à la presse, en les
+remerciant de leur bienveillance que je méritais peu, puisqu'ils
+devaient me trouver au moins impoli à leur égard, mais je pensais <i>leur
+faire honneur par ma grossièreté</i>. Cette phrase les a fait tous
+prodigieusement rire et les a flattés quand ils l'ont eu comprise. Ceux
+de Vienne aiment mieux <i>autre chose</i>. Ils ont cependant dû s'en passer
+aussi; mais il y a, parmi eux, deux Charles Maurice qui m'en garderont
+toujours rancune.</p>
+
+<p>Ils m'ont fait hier promettre de revenir monter ici <i>la Damnation de
+Faust</i>, dès que cette partition aura été donnée à Paris; j'ai encore
+quatre grands morceaux à faire pour la terminer.</p>
+
+<p>On m'écrit lettres sur lettres de Brunswick pour me faire arriver; le
+concert y est affiché, et j'y serai le 21. Adieu; mille amitiés à tous
+les nôtres. Les détails sur la malheureuse affaire de David<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote-73" class="fnanchor" title="aller à la note 73.">[73]</a> m'ont
+fait frissonner. L'article de Duchesne, dans les <i>Débats</i>, était
+terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi, quelle idée de vouloir
+monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter
+les tables de la Loi quand on n'a pas le bras fort!... Ce sujet ne lui
+allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommandation que tu
+m'adressais dans ta dernière lettre: ne dis pas que je t'aie rien écrit
+là-dessus.</p>
+
+<p>Adieu encore; je suis un peu fatigué de tous ces cris, de toutes ces
+embrassades, de toutes ces rasades d'hier. Mais je me promets de
+l'exécution de <i>Roméo</i> un plaisir immense et que j'avoue sans pudeur,
+comme feraient certains académiciens.&mdash;Ils chantent maintenant ici les
+thèmes de la Fantastique (<i>l'Idée fixe et le Bal</i>) jusque dans les rues.
+Ils ont fait des phrases de cette symphonie une sorte d'argot musical.
+Quand on rencontre une femme,</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_146a.png"
+alt="notation musicale"
+width="100%" /></p>
+
+<p class="non">signifie qu'elle a l'air commun et hardi.</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_146b.png"
+alt="notation musicale"
+width="100%" /></p>
+
+<p class="non">veut dire qu'elle est charmante.</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_146c.png"
+alt="notation musicale"
+width="100%" /></p>
+
+<p class="non">veut dire qu'on est triste et inquiet.</p>
+
+<p>Mon troisième et dernier concert à Prague aura lieu demain; cela fait le
+<i>sixième</i> en tout que j'y aurai donné cet hiver en deux visites.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 26 août 1847.</p>
+
+<p>Ta lettre m'a été renvoyée ici par ma s&#339;ur; je n'ai pas encore quitté
+Paris, grâce aux oscillations, aux tripotages de l'Opéra.</p>
+
+<p>Maintenant, je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé
+dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux
+que celui qu'on m'offrait à regret ici<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote-74" class="fnanchor" title="aller à la note 74.">[74]</a>. J'ai donc rendu leur
+<i>dernière</i> parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la
+proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury
+Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs,
+plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma
+musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes
+destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois
+de l'année. Tu vois qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû
+définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion.</p>
+
+<p>Je vais écrire encore une lettre pour les <i>Débats</i> et je partirai pour
+la Côte. La première sur Vienne a paru avant-hier. Je t'adresserai
+celles sur la Russie: c'est convenu.</p>
+
+<p>Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises,
+viennoises et grenobloises; mais je suis bronzé à ce sujet depuis
+longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle
+épreuve.</p>
+
+<p>D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes beaucoup
+moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe même énormément
+de littérature moderne,&mdash;pour la dénigrer, bien entendu. On en est à
+Voltaire; mais enfin on lit, et, comme aux bords de la Garonne...</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">On lit, on jase, on déraisonne,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">On <i>absurde</i> un petit moment...</span><br />
+</p>
+
+<p>Il faut faire le verbe <i>absurder</i>.</p>
+
+<p>Si je pars assez tôt pour la Côte, comme tu ne reviens qu'en octobre, je
+suis fort capable d'aller te dire bonjour à Avignon.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV.</h3>
+
+<p class="A">A M. TAJAN-ROGÉ<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote-75" class="fnanchor" title="aller à la note 75.">[75]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 10 novembre 1847.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Rogé,</p>
+
+<p>Je serais bien coupable de n'avoir pas encore répondu à votre aimable
+lettre, si les deux cent mille tracas de toute espèce qui m'ont assailli
+à mon retour à Paris ne me servaient d'excuse. Vous n'avez pas une idée
+exacte de mon existence dans cette infernale ville, qui prétend être le
+<i>centre des arts</i>. Je viens d'y échapper enfin. Me voilà en Angleterre
+avec une position indépendante (financièrement parlant) et telle que je
+n'avais pas osé l'ambitionner. Je suis chargé de la direction de
+l'orchestre du grand opéra anglais qui va s'ouvrir à Drury-Lane dans un
+mois; de plus, je suis engagé pour quatre concerts composés
+exclusivement de mes ouvrages, et en troisième lieu pour écrire un opéra
+en trois actes destiné à la saison de 1848. L'opéra anglais ne durera
+que trois mois cette année et ne pourra avoir qu'une troupe de chanteurs
+fort incomplète à cause de la précipitation avec laquelle il vient
+d'être organisé et d'une circonstance fatale qui nous privera cette
+année du concours de Pischek (un artiste allemand merveilleux sur lequel
+nous comptions). Le directeur est prêt à tous les sacrifices et ne
+compte que sur la seconde année. Les ch&#339;urs et l'orchestre en revanche
+sont splendides. Pour mes concerts, nous ne commencerons qu'en janvier;
+je crois qu'ils marcheront bien. Jullien (le directeur) est un homme
+d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que
+qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de
+construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il ne veut, pour y
+parvenir, employer que des moyens avoués par l'art et le goût. Mais la
+foi me manque... J'ai eu le plaisir de voir une fois madame Rogé à
+Paris; elle est sans doute allée vous rejoindre maintenant. J'ai
+présenté votre ami à Alfred de Vigny, qui l'a engagé à venir le voir de
+temps en temps et à recourir à son intervention dans toutes les affaires
+littéraires pour lesquelles il pourrait le servir.</p>
+
+<p>Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment
+rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus
+en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà
+pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les
+derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales
+devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans
+que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les
+musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui
+connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur
+répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas
+qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès
+de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des
+galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le
+lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva
+que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première
+représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de
+l'enthousiasme<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote-76" class="fnanchor" title="aller à la note 76.">[76]</a>?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais
+Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce
+sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont
+pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance
+musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer
+dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale;
+mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en
+conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des
+directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de
+laisser maintenant sur le dos de mon successeur au <i>Journal des Débats</i>.
+Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de
+mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque
+année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant
+mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes
+excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur
+Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la
+Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous
+avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec
+grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos
+confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer,
+de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois
+écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial,
+intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la
+connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y
+mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter
+maintenant.</p>
+
+<p>Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce
+que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop
+Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue
+meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir
+à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand
+c&#339;ur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas
+beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris.</p>
+
+<p>Je suis venu <i>seul</i> à Londres; vous pouvez en deviner les raisons.
+D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a
+toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État,
+mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre.
+Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions,
+l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra
+étrange.</p>
+
+<p>Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me
+suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que
+grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode
+majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.&mdash;Par un
+amour poétique, atroce et <i>parfaitement innocent</i> (avec ou sans
+calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je
+<i>vous écriverai</i>» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la
+marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons
+faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et
+jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes
+amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de <i>Faust</i>:
+«Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je
+ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas
+possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible
+que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé
+devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai
+été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle.
+Elle m'avait tant promis qu'elle m'<i>écriverait</i>!... Elle est sans doute
+mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier
+concert, est certainement revenu depuis longtemps.</p>
+
+<p>O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil
+couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma
+poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de <i>Roméo et Juliette</i>:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_152.png"
+alt="notation musicale"
+width="100%" /></p>
+
+<p class="non">je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et
+offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon
+départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe
+d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu,
+adieu. Vous m'<i>écriverez</i>, au moins, vous.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 31 novembre [1847]. <i>Harley street, 76.</i></p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Jullien me charge de vous écrire confidentiellement pour savoir de vous
+la vérité sur le succès de l'opéra de Verdi<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote-77" class="fnanchor" title="aller à la note 77.">[77]</a>. Peu importe le mérite
+de l'&#339;uvre, c'est une question de directeur que je vous transmets.</p>
+
+<p>Nous n'ouvrirons pas avant huit jours; <i>la Fiancée de Lammermoor</i> par
+madame Gras et Reeves ne peut à mon sens manquer de bien marcher. Reeves
+a une jolie voix naturelle et il chante aussi bien que cette effroyable
+langue anglaise puisse permettre de chanter.</p>
+
+<p>Le baryton Withworth est moins bien; nous attendons tous les jours
+Staudigl. On monte, en attendant, l'opéra de Balfe. L'orchestre est
+superbe, et, à part quelques imperfections de justesse dans les
+instruments à vent, on n'en trouverait guère de meilleur. Nous avons 120
+choristes qui vont bien aussi. Tout ce monde m'a fait un accueil très
+chaleureux, le jour où Jullien a fait jouer dans un de ses concerts
+<i>l'Invitation à la valse</i>. L'orchestre m'a fait une ovation et le public
+a redemandé le morceau de.... Weber! et puis nous avons bien des
+artistes français et allemands et italiens qui me connaissaient déjà et
+me sont tout dévoués. Tels sont Tolbecque, Rousselot, Sainton, Piatti,
+Eisenbaum, Beauman, etc., etc. Je ne commencerai mes concerts qu'au mois
+de janvier.</p>
+
+<p>Maintenant seriez-vous assez bon pour aller chez Th. Gautier, villa
+Beaujon, avenue Byron, nº 14 (pardon de la course), lui demander une
+réponse à la lettre que je lui écrivis il y a plus de quinze jours; il
+s'agissait d'un ballet que Jullien lui demande immédiatement pour
+mademoiselle Fuoco et qui doit être mis en scène par Coralli père.
+Jullien a besoin de savoir tout de suite si Gautier consent à le faire,
+à quelles conditions, et s'il peut livrer le manuscrit avant le 15
+décembre.</p>
+
+<p>Je vous en prie, acceptez cette corvée; mille amitiés à Desmarest. Je
+m'ennuie terriblement dans le joli appartement que Jullien m'a donné.
+J'ai reçu pourtant force invitations depuis que je suis ici, et votre
+ami M. Grimblot a la bonté de me venir voir souvent. Il m'a fait
+recevoir de son club; mais Dieu sait le divertissement qu'on peut
+trouver dans un club anglais! Macready a donné en mon honneur un
+magnifique dîner, il y a huit jours; c'est un homme charmant et point du
+tout prétentieux dans son intérieur. Il est terrible aux répétitions, et
+il a raison de se montrer tel. Je l'ai vu, l'autre jour, dans une
+nouvelle tragédie, <i>Philippe d'Artevelde</i>; il y est superbe, et il a mis
+en scène la pièce d'une manière vraiment extraordinaire: personne ici
+n'entend comme lui l'art de grouper les masses populaires et de les
+faire agir. C'est admirable.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 8 décembre [1847]</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Toujours des commissions!... Soyez assez bon pour aller au reçu de cette
+lettre chez mon graveur Parent, 43, rue Rochechouart, et lui dire qu'il
+m'envoie <i>tout de suite</i> par la diligence les parties d'instruments à
+vent, harpe et timbales, etc., d'<i>Harold</i>, en double, comme je lui ai
+indiqué dans une note qu'il a entre les mains; plus, la feuille volante
+des altos où se trouvait une faute qu'il doit avoir corrigée; plus les
+exemplaires fautifs que je lui ai renvoyés de Londres. J'en ai besoin
+pour vérifier les corrections. En outre, s'il ne peut m'envoyer une
+épreuve telle quelle de la partition, il m'en renverra le manuscrit. Je
+vous recommande de vous assurer de la voie par laquelle tout ceci me
+parviendra, car vous comprenez que je ne voudrais pas perdre votre
+partition.</p>
+
+<p>Maintenant, je dois vous dire que l'ouverture de notre grand opéra a eu
+un succès immense; toute la presse anglaise s'accorde à nous louer.
+Madame Gras et Reeves, le ténor (dans <i>Lucie</i>), ont été rappelés quatre
+ou cinq fois avec frénésie. Et vraiment l'un et l'autre le méritaient.
+Reeves est une découverte sans prix pour Jullien; il a une voix
+charmante, d'un timbre essentiellement distingué et sympathique, il est
+très bon musicien, sa figure est très expressive et il joue avec son feu
+national d'Irlandais. A mon entrée à l'orchestre, la salle m'a fait une
+superbe réception. Nous avons joué pour commencer la belle ouverture
+d'<i>Éléonore</i> de Beethoven, nº 1, superbement. On a redemandé dans
+<i>Lucie</i> le grand sextuor en <i>ré</i> <img src="images/bemol.png" alt="bemol" width="8" height="20" style="vertical-align:bottom;" />, qui commence le final du second
+acte, et ce soir, à la seconde représentation, on a en outre redemandé
+le ch&#339;ur en <i>mi</i> <img src="images/bemol.png" alt="bemol"
+width="8" height="20" style="vertical-align:bottom;" />
+du toisième acte.</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_156.png"
+alt="notation musicale"
+width="100%" /></p>
+<p>Les Anglais sont dans la stupéfaction d'entendre dans un théâtre anglais
+cette masse de cent vingt choristes et ce bel orchestre, et d'avoir un
+pareil ténor et une telle prima donna. Il n'y a que le ballet qui est
+misérable, mais nous aurons mieux dans quelque temps.</p>
+
+<p>Je vais commencer à répéter mes symphonies <i>un mois et demi d'avance</i>,
+dès que les parties d'orchestre et la partition d'<i>Harold</i> me seront
+parvenues.</p>
+
+<p>Mille pardons de vous faire ainsi courir pour cette affaire, mais je
+n'ose me fier qu'à vous.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 14 janvier 1848.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Votre lettre m'a fait bien plaisir; je vous en remercie. Si je ne me
+trompe, elle s'est croisée avec la dernière que je vous ai écrite; car
+vous ne me dites rien dans la vôtre des journaux que je vous demandais,
+ni des informations que je vous priais de prendre au sujet d'une
+commission donnée à Brandus, dont je n'avais point de nouvelles. Je fais
+ici un métier de cheval de moulin, répétant tous les jours de midi à
+quatre heures et conduisant tous les soirs l'opéra de sept heures à dix
+heures. Depuis avant-hier seulement, nous n'avons pas de répétitions et
+je commence à me remettre d'une <i>grippe</i> qui m'inquiétait, ainsi traitée
+par la fatigue et les vents froids du théâtre. Vous avez eu sans doute
+déjà connaissance de l'horrible position où Jullien s'est mis et nous a
+entraînés tous avec lui. Cependant, comme il faut ruiner son crédit à
+Paris le moins possible, ne parlez à personne de ce que je vais vous
+dire. Ce n'est pas l'entreprise de Drury-Lane qui a renversé sa fortune;
+elle était déjà détruite avant l'ouverture, et il avait sans douta
+compté sur de fortes recettes pour la relever. Jullien est toujours le
+même fou que vous avez connu; il n'a pas la moindre idée des nécessités
+d'un théâtre lyrique, ni des nécessités même les plus évidentes pour une
+bonne exécution musicale. Il a ouvert son théâtre sans avoir une <i>seule
+partition</i> à lui, et à l'exception de l'opéra de Balfe qu'il a bien
+fallu faire copier, nous ne vivons jusqu'à présent que sur le bon
+vouloir des agents de Lumley, qui nous prêtent les parties d'orchestre
+des opéras italiens que nous montons. Jullien est en ce moment à faire
+sa tournée de province, gagnant beaucoup d'argent avec ses
+concerts-promenades; le théâtre fait ici chaque soir des recettes fort
+respectables, et, en résumé, après nous avoir fait consentir à la
+réduction d'un tiers de nos appointements, nous <i>ne sommes pas payés du
+tout</i>. On paye seulement chaque semaine les choristes, l'orchestre et
+les ouvriers, afin que le théâtre puisse marcher. Cependant Jullien a
+vendu il y a quinze jours son magasin de musique de Regent's street près
+de deux cent mille francs... et je ne puis me faire payer, et les
+acteurs principaux, le peintre décorateur, les maîtres de chant et de
+ballet et de mise en scène, tout ce monde est dans le même cas que
+moi... Concevez-vous rien à cela?</p>
+
+<p>Cependant, il proteste que nous ne perdrons rien, et nous allons
+toujours, et le public ne demande qu'à venir. Mais le crédit de Jullien
+à Londres est <i>perdu entièrement</i>... Mon concert est toujours annoncé
+pour le 7 février. Je n'ai pas voulu ces jours-ci faire de nouvelles
+répétitions. Je vais les reprendre toutefois jeudi prochain. Nous avons
+maintenant l'espérance que le théâtre ne fermera pas, grâce à un emprunt
+qu'un éditeur de musique a procuré à M. Gye, le délégué de Jullien en
+son absence.</p>
+
+<p>Si Jullien à son retour ne me paye pas, je tâcherai de m'arranger avec
+Lumley et de donner des concerts au théâtre de la Reine. Car il y a
+maintenant ici une belle place à prendre pour moi, place laissée vacante
+par la mort de ce pauvre Mendelssohn. Tout le monde me le répète du
+matin au soir, la presse et les artistes sont très bien disposés pour
+moi. Déjà les deux répétitions que j'ai faites d'<i>Harold</i> et du
+<i>Carnaval romain</i>, et de deux parties de <i>Faust</i>, leur ont fait ouvrir
+de grands yeux et d'immenses oreilles: j'ai lieu de croire que c'est
+<i>ici</i> que je dois me faire une belle position. Quant à la France, je n'y
+pense plus, et Dieu me préserve de céder à des tentations comme celle
+que vous me donniez dans votre dernière lettre, de venir donner un
+concert à Paris au mois d'avril. Si jamais j'ai assez d'argent pour
+<span class="smcap">DONNER</span> des concerts à mes amis de Paris, je le ferai; mais ne me croyez
+plus assez simple pour compter sur le public pour en faire les frais. Je
+ne ferai pas de nouveaux appels à son attention pour ne recueillir que
+l'indifférence, et perdre l'argent que je gagne avec tant de peines dans
+mes voyages. Ce sera un grand chagrin pour moi, car les sympathies de
+mes amis de France me sont toujours les plus chères. Mais l'évidence est
+là: comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur
+tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé de
+conclure que c'est le public de Paris qui la comprend le moins. Ai-je
+jamais vu à Paris, dans mes concerts, <i>des gens du monde</i>, hommes et
+femmes, émus comme j'en ai vu en Allemagne et en Russie? Ai-je vu des
+princes du sang s'intéresser à mes compositions au point de se lever à
+huit heures du matin, pour venir, dans une salle froide et obscure, les
+entendre répéter, comme faisait à Berlin la princesse de Prusse? Ai-je
+jamais été invité à prendre la moindre part aux concerts de la cour? La
+société du Conservatoire, ou du moins ceux qui la dirigent, ne me
+sont-ils pas hostiles? N'est-il pas grotesque qu'on joue dans ces
+concerts les &#339;uvres de tout ce qui a un nom quelconque en musique,
+excepté les miennes?... N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra
+avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux, et ses directeurs
+toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à
+combattre, si la main leur était forcée? La presse ne devient-elle pas
+ignoble de jour en jour? y voyons-nous autre chose maintenant (à de
+rares exceptions près) que de l'intrigue, de basses transactions et du
+crétinisme?</p>
+
+<p>Les gens mêmes que j'ai tant de fois obligés et soutenus par mes
+feuilletons en ont-ils montré jamais la moindre reconnaissance réelle?
+Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire
+empressé, et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils
+savent que j'ai <i>des griffes et des défenses</i>?..... Ne voir partout
+qu'imbécillité, indifférence, ingratitude ou terreur... voilà mon lot à
+Paris. Encore si mes amis y étaient heureux! Mais, loin de là, vous êtes
+presque tous esclaves, dans des positions gênantes et gênées; je ne puis
+rien pour vous et vos efforts pour moi sont impuissants.</p>
+
+<p>La France donc est effacée de ma carte musicale, et j'ai pris mon parti
+d'en détourner le plus possible mes yeux et ma pensée. Je ne suis pas
+aujourd'hui dans la moindre disposition mélancolique, je n'ai pas de
+spleen; je vous parle avec le plus grand sang-froid, la plus entière
+lucidité d'esprit. Je vois ce qui est.</p>
+
+<p>Un vif regret pour moi, dans mes absences de plus en plus fréquentes de
+Paris, c'est de ne pas vous voir; et vous n'en doutez pas, j'espère.
+Vous savez combien j'apprécie la rectitude de jugement, la bonté d'âme
+et l'amour de l'art dont vous m'avez donné tant de preuves.
+Pardonnez-moi donc de vous faire aussi franchement ma profession de foi
+nationale.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX.</h3>
+
+<p class="A">A M. ALEXIS LWOFF<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote-78" class="fnanchor" title="aller à la note 78.">[78]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 29 janvier 1848.</p>
+
+<p class="address">Mon cher général,</p>
+
+<p>C'est un malade qui vous écrit; en conséquence, ne le grondez pas trop
+d'avoir tant tardé à vous répondre. Je suis fâché que vous ayez pu me
+croire contrarié de la publication de ma lettre sur <i>Ondine</i>. Elle ne
+contenait rien que je tinsse fort à garder secret: mes sentiments
+d'amitié pour vous d'abord, ma haute estime pour vos rares talents
+ensuite, et enfin mes observations sur l'insalubrité des ténors auxquels
+nous sommes généralement exposés, nous tous qui avons le malheur de
+chercher des <i>intelligences servies par une voix</i>. Mes plaisanteries sur
+eux m'auront valu quelques douzaines d'ennemis intimes de plus; mais je
+m'en moque comme d'un opéra comique sur lequel je n'ai pas de feuilleton
+à faire. Mieux que cela, j'en suis fort aise: j'aime à être détesté des
+crétins, ils m'autorisent ainsi à leur rendre la pareille.</p>
+
+<p>A propos de crétins, si vous saviez dans quelle <i>crétinière</i> je suis
+tombé ici!... Mais Dieu sait qui dirige le directeur de ce malheureux
+théâtre!..... Figurez-vous que cela s'appelle Académie royale de
+musique, Grand-Opéra anglais, et que, depuis que l'ouverture s'en est
+faite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai à conduire que du
+Donizetti et du Balfe, <i>Lucia</i>, <i>Linda di Chamounix</i>, <i>the Maid of
+honour</i>. Nous avions un orchestre superbe; le directeur en a emmené la
+fleur avec lui dans sa tournée de province où il donne des concerts
+populaires; et nous devons nous contenter de ce qu'il n'a pas voulu, et
+marcher quand même.</p>
+
+<p>J'entends des raisonnements sur la musique, sur le public, sur les
+artistes, qui feraient les quatre cordes de votre violon se rompre de
+colère, si elles pouvaient les entendre; je subis des chanteuses
+anglaises qui feraient se briser et se tordre les crins de votre
+archet...</p>
+
+<p>On m'a engagé aussi pour quatre concerts; je donnerai le premier dans
+huit jours, le 7 février. Nous n'avons pas encore pu avoir une seule
+fois l'orchestre complet pour les études. Ces messieurs viennent quand
+il leur plaît et s'en vont à leurs affaires, les uns au milieu, les
+autres au quart des répétitions. Le premier jour, je n'ai point eu de
+cors du tout; le second, j'en ai eu trois; le troisième, j'en ai eu deux
+qui sont partis après le quatrième morceau. Voilà comment on entend la
+subordination dans ce pays-ci. Les choristes seuls me sont dévoués
+presque autant que ceux de Saint-Pétersbourg... Oh! la Russie! et sa
+cordiale hospitalité, et ses m&#339;urs littéraires et artistiques, et
+l'organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise,
+nette, inflexible, sans laquelle, en musique comme en beaucoup d'autres
+choses, on ne fait rien de bon ni de beau, qui me les rendra? Pourquoi
+êtes-vous si loin?...</p>
+
+<p>Tenez, général, je suis depuis cinq jours malade, au lit, d'une
+bronchite violente; c'est la colère, le dégoût et le chagrin qui me
+l'ont donnée. Pourtant il y a beaucoup à faire ici, à cause du public,
+qui est attentif, intelligent et vraiment amateur d'&#339;uvres sérieuses.</p>
+
+<p>J'ai entendu le dernier oratorio de ce pauvre Mendelssohn (<i>Elie</i>).
+C'est magnifiquement grand et d'une somptuosité harmonique
+indescriptible. J'espère que les inquiétudes dont vous me parlez et qui
+vous agitent sont dissipées maintenant et que madame Lwoff est rétablie.
+Veuillez lui présenter mes respectueux hommages. Vous me demandez où je
+compte passer l'été; je n'en sais rien. Pourtant il est à croire que
+j'irai visiter encore Nice, comme je fais toujours quand j'ai passé un
+rude hiver. En tout cas, on vous dira à Paris où je serai; je vous en
+prie, ne manquez pas de me trouver et de faire que je vous trouve: je
+serai si heureux de vous voir!...</p>
+
+<p>Vous êtes mille fois bon d'avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me
+laisser encore l'espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je ne me
+berce pas beaucoup de cette idée: tout dépend de l'empereur. S'il
+voulait, nous ferions de Pétersbourg en six ans le centre du monde
+musical.</p>
+
+<p>Je n'ai pas eu la moindre nouvelle des comtes Wielhorski; j'ai écrit au
+comte Michel, il ne m'a pas répondu. La crainte qu'il ne voie dans mes
+lettres un but intéressé m'empêche de lui écrire de nouveau: j'ai
+tellement peur d'avoir l'air d'un solliciteur!... Et, pourtant, Dieu
+sait combien j'ai conservé de vive reconnaissance pour toute les bontés
+qu'ils ont eues l'un et l'autre pour moi, l'an dernier!</p>
+
+<p>On joue, ce soir, à Drury-Lane, <i>Linda di Chamounix</i>; j'ai le bonheur
+d'être malade, je ne conduis pas. Je vais tâcher de dormir comme on dort
+dans une chambre bien close quand on entend pleuvoir à verse au dehors.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XL" id="XL"></a>XL.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, samedi, 12 février 1848.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Ce n'est qu'aujourd'hui seulement que j'ai le temps de vous écrire. Mon
+concert a eu lieu lundi dernier avec un éclatant succès; l'exécution a
+été magnifique de verve, de puissance et de précision. Nous avions fait
+cinq répétitions d'orchestre et dix-huit pour le ch&#339;ur. Ma musique a
+pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre; j'ai
+été rappelé après le concert. On a encore redemandé (comme ailleurs) la
+marche Hongroise et la scène des Sylphes. Tout ce qui a quelque
+importance musicale dans Londres était à Drury-Lane ce soir-là, et la
+plupart des artistes de quelque valeur sont venus après le concert me
+féliciter. Ils ne s'attendaient à rien de pareil; ils croyaient à une
+musique diabolique, incompréhensible, dure, sans charme...&mdash;Il faut voir
+comment ils arrangent maintenant nos critiques de Paris. Davison
+lui-même a fait un article dans le <i>Times</i> dont on lui a, faute de
+place, ôté la moitié; ce qui en est resté a produit son effet néanmoins.
+Mais je ne sais ce qu'il pense au fond: avec des opinions comme les
+siennes, il faut s'attendre à tout. Le vieux Hogarth du <i>Daily News</i>
+était dans une agitation des plus comiques: «J'ai <i>tout mon sang en
+feu</i>, m'a-t-il dit; jamais de ma vie je n'ai été <i>excité</i> de la sorte
+par la musique.» Maintenant je cherche comment je pourrai donner mon
+second concert. Jullien ne payant plus ses musiciens ni ses choristes,
+je n'ose m'exposer au danger de les voir me manquer au dernier moment.
+Hier soir, après <i>Figaro</i>, la défection a commencé. Les cors m'ont
+averti qu'ils ne viendraient plus. Et mes appointements courent les
+champs... Dieu sait si je les attraperai jamais.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 6 mars [1848].</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Que devenez-vous? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas un mot? Où en sont
+vraiment les affaires musicales? Je l'ai demandé à Desmarest il y a huit
+jours et, comme de raison, il ne m'a pas répondu. Il faut convenir que
+Paris est un aimable séjour, et que c'est là, surtout, qu'on peut
+s'écrier comme je ne sais quel ancien: «O mes amis! il n'y a plus
+d'amis!» Que le feu du ciel et celui de l'enfer se réunissent pour
+brûler cette damnée ville... Quand serai-je donc arrivé à ne plus songer
+à ce qu'on y fricotte!... J'espère que nous allons au moins être
+débarrassés du <i>droit</i> des hospices sur les concerts; j'espère qu'il n'y
+aura plus de subventions pour nos stupides théâtres lyriques; j'espère
+que les directeurs de ces lieux s'en iront comme ils sont venus, et au
+plus vite; j'espère qu'il n'y aura plus de censure pour les morceaux de
+chant; j'espère enfin que nous serons libres d'être libres, sinon nous
+avons une nouvelle mystification à subir.</p>
+
+<p>Que devient M. Bertin? On dit ici qu'il se cache... Que deviennent tous
+nos précieux ennemis (<i>precious villains</i>), comme dit Shakspeare?</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">76, Harley street, London, 15 mars 1848.</p>
+
+<p class="address">Mon cher d'Ortigue,</p>
+
+<p>Il y a longtemps que je veux t'écrire et, c'est aujourd'hui seulement
+que j'en trouve le temps. La vie de Londres est encore plus absorbante
+que celle de Paris; tout est en proportion de l'immensité de la ville.</p>
+
+<p>Je me lève à midi; à une heure, viennent les visiteurs, les amis, les
+nouvelles connaissances, les artistes qui se font présenter. Bon gré,
+mal gré, je perds ainsi trois bonnes heures. De quatre à six, je
+travaille; si je n'ai pas d'invitation, je sors alors pour aller dîner
+assez loin de chez moi; je lis les journaux; après quoi vient l'heure
+des théâtres et des concerts: je reste à écouter de la musique telle
+quelle jusqu'à onze heures et demie. Nous allons enfin trois ou quatre
+artistes ensemble souper dans quelque taverne et fumer jusqu'à deux
+heures du matin. Voilà ma vie extérieure... Tu sais, plus ou moins bien,
+le succès brusque et violent de mon concert de <i>Drury-Lane</i>. Il a
+déconcerté en quelques heures toutes les prévisions favorables ou
+hostiles et renversé l'édifice de théories que chacun s'était faites ici
+sur ma musique d'après les critiques tricornues du continent. Dieu
+merci! la presse anglaise tout entière s'est prononcée avec une chaleur
+extraordinaire, et, à part Davison et Gruneisen, je ne connaissais pas
+un des rédacteurs.</p>
+
+<p>C'est différent maintenant; les principaux d'entre eux sont venus me
+voir, m'ont écrit et nous avons ensemble de fréquentes et cordiales
+relations. Il y avait bien longtemps que je n'avais éprouvé une
+satisfaction aussi vive qu'en lisant l'article de <i>l'Atlas</i> que j'ai
+envoyé à Brandus et qu'il n'a pas fait traduire. Il est de M. Holmes,
+l'auteur d'une <i>Vie de Mozart</i> extrêmement admirée ici.</p>
+
+<p>M. Holmes était venu dans la persuasion qu'il allait entendre des
+duretés, des folies, des non-sens, etc.</p>
+
+<p>Je t'assure que tu eusses été bien heureux de cette grande victoire. Il
+faut maintenant poursuivre l'ennemi et ne pas s'endormir à Capoue.
+Jullien ne m'a pas payé, tu le sais. Son théâtre est maintenant un
+cirque équestre. Les deux théâtres italiens se disputent à qui exécutera
+le mieux les chefs-d'&#339;uvre italiens. On a joué hier soir l'<i>Attila</i> de
+Verdi au théâtre de la Reine... Après l'<i>Attila</i>, holà! Les directeurs
+de Covent-Garden désirent monter un concert shakspearien, composé de
+<i>Roméo</i>, <i>le Roi Lear</i>, la <i>Ballade sur la mort d'Ophélie</i> et <i>la
+Tempête</i>. Nous avons eu ensemble une conférence avant-hier, à ce sujet,
+et je leur ai déclaré qu'à aucun prix, je ne consentirais à organiser
+cette exécution, s'ils ne m'assuraient quinze jours d'étude pour les
+voix et quatre répétitions pour l'orchestre. Ils se concertent
+maintenant à ce sujet.</p>
+
+<p>La Société philharmonique a commencé ses séances avant-hier. On y a
+exécuté une symphonie de Hesse (l'organiste de Breslau) bien faite, bien
+froide, bien inutile; une autre en <i>la</i> de Mendelssohn, admirable,
+magnifique, bien supérieure, selon moi, à celle également en <i>la</i> qu'on
+joue à Paris. L'orchestre est très bon; à l'exception de quelques
+instruments à vent, il n'y a rien à lui reprocher, et Costa le dirige à
+merveille. Personne ne voulait croire, ce soir-là, que la Société ne
+m'eût encore rien demandé pour ses concerts; c'est pourtant vrai. On dit
+qu'ils y seront forcés par les journaux et par leur comité. Mais je ne
+me livrerai qu'avec de grandes précautions aux pattes de velours de tous
+les vieillards entêtés qui dirigent l'institution. C'est la répétition
+des <i>manières</i> du Conservatoire de Paris.</p>
+
+<p>J'aurais trop à te dire sur ces petites vanités fiévreuses et
+goutteuses; et tu les devines sans peine. En résumé, je resterai ici
+tant que je pourrai, car il faut du temps pour s'y faire place et s'y
+créer une position. Heureusement, les circonstances sont favorables. Tôt
+ou tard, cette position arrivera et sera, me dit-on, solide. Je n'ai
+plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la
+Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France; la
+dernière révolution rend ma détermination plus ferme et plus
+indispensable. J'avais à lutter, sous l'ancien gouvernement, contre des
+haines semées par un feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent
+nos théâtres et l'indifférence du public; j'aurais, de plus, la foule
+des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la
+musique populaire, philanthropique, nationale et économique. Les arts,
+en France, sont morts maintenant, et la musique, en particulier,
+commence déjà à se putréfier; qu'on l'enterre vite! Je sens, d'ici, les
+miasmes qu'elle exhale...</p>
+
+<p>Je sens, il est vrai, toujours un certain mouvement machinal qui me fait
+me tourner vers la France quand quelque heureux événement survient dans
+ma carrière; mais c'est une vieille habitude dont je me déferai avec le
+temps, un véritable préjugé.</p>
+
+<p>La France, au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de
+gredins: il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître.
+Est-il vrai que Perrot ait perdu sa place? Je ne sais si on a daigné me
+conserver celle de la bibliothèque du Conservatoire qui me rapportait
+118 francs par mois. J'ai écrit à ce sujet au ministre de l'intérieur
+qui, bien entendu, ne m'a pas répondu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, lundi 24 avril 1848.</p>
+
+<p>Mille remerciements, mon cher Morel, pour la peine que vous prenez à mon
+sujet et pour votre lettre si amicale. C'est une bonne fortune en ce
+temps-ci d'obtenir de Paris une réponse de ses amis... Il est vrai,
+comme dit le proverbe, qu'il y a fagots et fagots.</p>
+
+<p>Ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi; je ne
+sais pas encore où je vais loger. J'ai dû quitter la maison de Jullien
+il y a quatre jours, une nouvelle saisie y ayant été opérée, au nom de
+la reine, pour la <i>queen's-tax</i> qu'il n'avait pas payée.</p>
+
+<p>Avant-hier, les journaux de Londres ont annoncé la <i>banqueroute</i> de
+Jullien, qui, dit-on, est, à cette heure, en prison. Je n'ai donc plus
+rien à espérer de lui.</p>
+
+<p>Les journaux d'ici s'occupent toujours beaucoup de moi; mais la
+résistance du comité de la Société philharmonique est quelque chose de
+curieux: ce sont tous des <i>compositeurs anglais</i>, et Costa est à leur
+tête. Or, ils engagent M. <i>Molique</i>, ils jouent des symphonies nouvelles
+de M. Hesse et autres; mais je leur inspire, à ce qu'il paraît, une
+terreur incroyable. Beale, Davison, Rosemberg et quelques autres se sont
+mis en tête de les forcer à m'engager. Je laisse faire, nous verrons
+bien. C'est un vieux mur qu'il me faut renverser, et derrière lequel je
+trouve, tout à moi, le public et la presse.</p>
+
+<p>Paris semble un peu se rasséréner. Dieu veuille que cela dure et que
+l'Assemblée soit une véritable représentation de la nation. Alors, en
+effet, on pourrait espérer quelque grande chose. Mais vous ne sauriez
+croire combien votre sort, à vous, Morel, et celui de quelques autres de
+nos amis, me préoccupe et m'inquiète. Comment pouvez-vous vous tirer
+d'affaire au milieu de cette triomphante débâcle?</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 16 mai 1848.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je ne puis vous dire combien je suis touché de votre sollicitude à mon
+sujet et de l'insistance que vous mettez à me faire retourner à Paris.
+Malheureusement, toute aigreur à part, je suis forcé de vous démontrer
+que la raison qui me fait rester est une raison d'argent. J'ai encore à
+recevoir de Beale<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote-79" class="fnanchor" title="aller à la note 79.">[79]</a> le prix de deux morceaux qui ne sont pas terminés,
+et un concert s'organise à peu de frais pour le 29 juin. Si j'y gagne
+quelques sous, ce sera un grand bonheur, tandis qu'à Paris je suis sûr
+de n'avoir rien à gagner du tout et, en y allant en ce moment, de perdre
+le peu que je recevrai ici. Je fais très peu de dépenses à Londres,
+d'ailleurs; aussitôt que je serai sûr de n'y avoir plus rien à faire, je
+retournerai à Paris, en souhaitant, sans l'espérer, que vous ne vous
+abusiez pas sur les chances qui me restent d'y trouver un emploi
+musical. Peut-être à cette époque MM. Marie, Sch&#339;lcher, Pyat, ne seront
+plus rien; le terrain est mouvant comme du sable. D'ailleurs que
+peuvent-ils? Il s'agit d'argent, personne n'en a pour les nécessités de
+la vie; la République a bien à faire d'en dépenser pour le luxe des
+arts.... Cela saute aux yeux. Et une fois que je serai au bout de ce qui
+me reste, il n'y aura plus pour moi qu'à aller m'asseoir au coin d'une
+borne et à y mourir de faim comme un chien perdu, ou à me faire sauter
+la cervelle. On n'a pas encore fait un acte ni dit un mot qui puisse
+fournir un argument contre mes prévisions. Mais enfin, comme il en
+serait de même ici, après l'époque où je n'aurai plus rien à y faire,
+autant vaut-il crever à Paris qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Adieu; quoi qu'il en soit de mon horrible position et de la certitude
+que j'ai d'être de trop dans le monde, croyez à toute ma reconnaissante
+amitié et à la confiance que j'ai dans la vôtre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV.</h3>
+
+<p class="A">A M. GUILLAUME LENZ, A SAINT-PÉTERSBOURG.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 22 décembre 1848.</p>
+
+<p>Comment! si je m'en souviens... Il faudrait que j'eusse à la fois bien
+peu de c&#339;ur et bien peu de mémoire pour ne pas m'en souvenir!... Et nos
+parties de billard, chez M. le comte Michel<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote-80" class="fnanchor" title="aller à la note 80.">[80]</a>, parties que nous
+faisions avec tant de calembours et force carambolages de mots! et tant
+de cigares fumés, tant de bière bue, tant d'opinions musicales
+débattues. Non, mon cher monsieur, je n'ai rien oublié, et je vous prie
+de n'avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices.</p>
+
+<p>Je vous écrirais mille folies, si le ton de votre lettre n'eût été un
+peu triste: vous m'y parlez, à la façon d'un moribond, des éventualités
+cholériques... Cela m'a douloureusement ému. Sous l'empire d'une
+préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre
+aimable lettre, j'avais écrit à M. le comte Michel Wielhorski pour lui
+demander de ses nouvelles. J'espère que tout va bien chez lui.</p>
+
+<p>Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment; on
+ne <i>clube</i> plus beaucoup; les rouges rongent leur frein; le suffrage
+universel nous a donné une majorité foudroyante pour Louis-Napoléon; les
+paysans comptent ne plus payer d'impôts de longtemps, et fondent de
+grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son
+neveu. Car on sait à quoi s'en tenir sur cette bourde de la mort de
+l'empereur... Ah bien, oui, il s'est seulement retiré des affaires... On
+va aussi s'occuper bientôt de la répartition des milliards que Napoléon
+(le Grand) a rapportés de sa campagne d'Égypte, trésor inépuisable
+déterré sous la grande Pyramide. Nous allons filer des jours <i>d'or</i> et
+tout ira de <i>soie</i>.</p>
+
+<p>Pardon de cet indigne calembour! Comme vous devez rire là-bas et vous
+moquer de nous; de nous, qui nous intitulons les peuples <i>avancés</i>!
+Savez-vous comment on appelle les bécasses trop faites, les bécasses
+pourries? Ce sont aussi des bécasses <i>avancées</i>. Enfin, que la <i>volonté</i>
+de Dieu soit faite! J'ai bien de la bonté, n'est-ce pas? Il est très sûr
+qu'elle se fera toujours.</p>
+
+<p>Et vous pensez encore à la musique! Barbares que vous êtes! Quelle
+pitié! au lieu de travailler au grand &#339;uvre, à l'abolition radicale de
+la famille, de la propriété, de l'intelligence, de la civilisation, de
+la vie, de l'humanité, vous vous occupez des &#339;uvres de Beethoven!!...
+Vous rêvez de sonates! vous écrivez un livre d'art<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote-81" class="fnanchor" title="aller à la note 81.">[81]</a>!</p>
+
+<p>Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques
+vivants adorateurs du beau. <i>Rari</i>... Mais comment faire connaître votre
+travail dans notre <i>gurgite</i>?</p>
+
+<p>Nous n'avons plus qu'un seul journal musical, la <i>Gazette musicale</i>.
+J'ai fait part de ce que vous m'avez écrit à M. Brandus, directeur de ce
+journal, et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre
+ouvrage, mais il voudrait le connaître.</p>
+
+<p>De mon côté, j'en parlerais avec bien du plaisir dans l'un de mes
+feuilletons des <i>Débats</i>, quand une partie au moins du livre aurait paru
+d'une façon ou d'une autre. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me
+faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte
+d'un imprimé n'est rien; mais un manuscrit qui s'égare, c'est
+irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu'un
+qui aurait le malheur de venir en France, en lui recommandant de me le
+remettre sans intermédiaire. Cherchez cette occasion, et ne doutez pas
+de mon empressement à entrer dans vos vues.</p>
+
+<p>Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je
+vous serre la main. Dieu vous garde de la république, et surtout des
+républicains!</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_174.png"
+alt="notation musicale"
+width="100%" /></p>
+
+
+
+<h3><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI.</h3>
+
+<p class="A">A M. ALEXIS LWOFF.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 23 février 1849.</p>
+
+<p class="address">Mon cher monsieur Lwoff,</p>
+
+<p>J'ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au
+commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas
+toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive,
+bien sincère et que le temps et l'absence n'altéreront pas. J'ignorais
+quelles étaient vos relations avec M. Lenz, et c'est la cause du silence
+que vous me reprochez. L'indifférence ni l'oubli n'y sont pour rien,
+soyez-en tout à fait persuadé.</p>
+
+<p>Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me
+parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission
+relative à un poème nouveau.</p>
+
+<p>Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à
+la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots,
+Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en
+même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau
+qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a
+trait à votre question.</p>
+
+<p>Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera également, il le
+trouve beaucoup plus difficile et plus long que d'écrire un opéra
+nouveau, à cause de la nécessité de conserver la musique.</p>
+
+<p>Pour refaire <i>Ondine</i> en trois actes, Saint-Georges demande... que vous
+lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer
+ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de
+la proposition; la partition me paraît indispensable et toutes les
+imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne
+sauraient la remplacer<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote-82" class="fnanchor" title="aller à la note 82.">[82]</a>.</p>
+
+<p>Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro 6. C'est un homme habile
+pour ces sortes de choses, et l'énorme succès du <i>Val d'Andorre</i> donne
+en ce moment plus d'autorité encore à son nom.</p>
+
+<p>Si vous lisez la <i>Gazette musicale</i> et les <i>Débats</i>, vous devez être au
+courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne
+vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en
+passant, Spontini, avec son second acte de <i>la Vestale</i>, a tellement
+enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que nous
+ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en
+parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous
+tomberont-ils sous les yeux: ils paraîtront ces jours-ci dans la
+<i>Gazette musicale</i> et les <i>Débats</i>.</p>
+
+<p>Je travaille en ce moment à un grand <i>Te Deum</i> à deux ch&#339;urs avec
+orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J'en ai
+encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie: je
+ne vous en demande pas davantage.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII.</h3>
+
+<p class="A">A M. LECOURT, AVOCAT, A MARSEILLE.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, jeudi 3 avril 1851.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Lecourt,</p>
+
+<p>Allez trouver M. Morel et dites-lui de ma part que nous venons de
+répéter pour la première fois son ouverture et que tous nous la trouvons
+admirable. Elle sera exécutée à notre concert<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote-83" class="fnanchor" title="aller à la note 83.">[83]</a> du 29 de ce mois. Nous
+l'avons dite trois fois ce matin; l'orchestre était à peu près complet,
+et déjà elle marche assez bien. Nous aurons encore quatre répétitions.</p>
+
+<p>Je jure que c'est un meurtre de voir éloigné du centre musical un
+artiste de la valeur de Morel. Son ouverture le prouverait seule. Il y a
+là une habileté harmonique, une science d'instrumentation et de
+modulations, un sentiment du rhythme et une distinction mélodique qui,
+selon moi, sont du premier ordre. Et je puis vous dire, à vous Lecourt,
+que mon amitié pour l'auteur ne m'influence pas le moins du monde en sa
+faveur. Ce serait de Carafa ou d'Adam que je dirais la même chose.
+Seulement je serais mille fois plus surpris. Je ne retrouve pas la
+dernière lettre de Morel, et j'ai encore oublié son adresse, voilà
+pourquoi je ne lui écris pas directement.</p>
+
+<p>Adieu; je vais <i>changer de tout</i> (il s'agit de vêtements, et non de
+sentiments); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrents et je suis
+tout trempé.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Dites-lui que Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien
+épris de sa carrière; qu'il repart pour les Antilles dans quinze jours,
+et qu'il serre la main de <i>son ami Morel</i>.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, vendredi 9 mai 1851.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>J'ai été si occupé tous ces derniers jours, que je n'ai pas eu l'esprit
+de trouver dix minutes pour vous écrire. Après le concert où votre
+ouverture a si brillamment figuré, nous en avons eu deux autres coup sur
+coup, au Jardin d'hiver, pour lesquels <i>l'orchestre était payé</i>, et
+qu'il n'y avait, en conséquence, pas moyen de refuser.</p>
+
+<p>Maintenant je pars pour Londres, le ministre du commerce ayant eu l'idée
+(singulière pour un Français) de me prendre pour juge du mérite des
+divers fabricants d'instruments de musique, exposant leurs travaux dans
+le <i>Cristal-Palace</i>. Je ne reviens pas de mon étonnement... Nous avons
+eu, hier et avant-hier, des réunions de jurés, et je prends ce soir le
+chemin de fer. J'aurai beaucoup à faire, étant le seul musicien de la
+commission. Votre ouverture a été fort bien exécutée et médiocrement
+applaudie, mais admirée de tous les artistes et des vrais amateurs. Vos
+billets ont été remis d'après vos indications. Je me réserve de vous la
+faire entendre quelque jour avec un orchestre immense, car c'est une
+&#339;uvre de grandes masses; Bourges en a bien parlé dans la <i>Gazette
+musicale</i>. J'y viendrai, à mon tour, je ne sais quand, dans le <i>Journal
+des Débats</i>.</p>
+
+<p>Il est question d'une gigantesque entreprise musicale dont on me
+confierait la direction à Londres, et où figurerait le <i>Te Deum</i>. Si
+<i>les fonds se font</i>, je vous écrirai pour que vous veniez m'aider, soit
+aux études de Paris, soit à celles de Londres, car il faudra bien du
+monde et bien de l'intelligence pour mener à bien ce projet.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 21 juin 1851. 27, Queen Anne street, Cavendish square.</p>
+
+<p class="address">Mon cher d'Ortigue,</p>
+
+<p>J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducroquet; ainsi il a tout
+lieu d'être content de moi. Je n'en puis dire autant du jeune homme qui
+touche son orgue, car je maudis ce malheureux. Il nous régale chaque
+jour de deux ou trois douzaines de polkas, sans compter les cavatines
+d'opéras bouffons; il prend sans doute les Anglais pour des
+imbéciles!...</p>
+
+<p>Je réponds à tes paragraphes:</p>
+
+<p>1º Je ne me rappelle pas la date de l'article où il est question de la
+chapelle de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va
+de ma part au bureau du journal; on te le trouvera.</p>
+
+<p>2º Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du
+concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini.
+J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai
+à Paris bien avant le 31 juillet, et nous en causerons.</p>
+
+<p>Tâche de lire mon second article dans les <i>Débats</i>; s'il n'a pas paru à
+Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte
+l'impression <i>sans égale</i> que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale
+de Saint-Paul, en entendant le ch&#339;ur des <i>six mille cinq cents</i> enfants
+des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans
+comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à
+laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens
+encore ému en t'en parlant. Voilà la réalisation d'une partie de mes
+rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore
+absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas
+plus que les Chinois ne se doutent de notre musique.</p>
+
+<p>A ce propos, vois aussi mon article du 31 mai; tu y trouveras une
+relation de ma visite à la chanteuse chinoise et à son maître de
+musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de
+quelques théoriciens <i>savants</i> sur une prétendue musique par quarts de
+ton. Il n'y a rien de bête comme un <i>savant</i>.</p>
+
+<p>Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série
+de ses poèmes sur Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, <i>une voix d'en haut</i>
+se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs
+couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait
+pouvoir faire de cela une légende populaire, <i>toute simple</i> mais
+<i>digne</i>, en une foule de parties ou chansons.</p>
+
+<p>Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de
+facteurs.</p>
+
+<p>C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute
+l'Europe. Érard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du
+genre chaudron, mirliton et pochette.</p>
+
+
+
+<h3><a name="L" id="L"></a>L.</h3>
+
+<p class="A">A M. ALEXIS LWOFF.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 21 janvier 1852.</p>
+
+<p>C'est à moi de m'excuser, au contraire, d'avoir écrit aussi tard un
+article aussi insuffisant; mais vous ne pouvez savoir comment ces
+affaires de feuilletons s'arrangent et de combien de niaiseries nous
+sommes forcés de parler avant de pouvoir étudier les choses importantes.</p>
+
+<p>Enfin, bon ou mauvais, l'article a paru, et, s'il vous satisfait à peu
+près, je suis plus que content.</p>
+
+<p>Il faut que je vous remercie maintenant de la proposition que vous me
+faites au sujet de votre <i>Stabat</i>. Malheureusement, vous êtes à mille
+lieues de vous douter de l'état musical au milieu duquel nous avons la
+honte de vivre à Paris. Notre Société philharmonique n'a pas encore
+essayé de reprendre ses séances et je ne sais si elle les recommencera.
+Les recettes étaient si faibles, que les artistes n'y gagnaient presque
+rien. De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là
+l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau.</p>
+
+<p>J'ai fini l'an dernier <i>trois partitions nouvelles</i>, et, à l'heure qu'il
+est, je n'ai pas pu trouver l'occasion d'en entendre <i>une note</i>, et pas
+un éditeur n'a osé les publier. Je crois en outre que l'exécution et la
+vente d'un <i>Stabat</i> sont encore plus difficiles que celles de tout autre
+ouvrage, à cause de l'impossibilité d'obtenir des Parisiens l'attention
+nécessaire à une composition grave et triste.</p>
+
+<p>Voilà l'exacte vérité.</p>
+
+<p>Rien n'est plus possible à Paris, et je crois que, le mois prochain, je
+vais retourner en Angleterre où le <i>désir d'aimer</i> la musique est au
+moins réel et persistant. Ici toute place est prise; les médiocrités se
+mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens
+avec presque autant de colère que de dégoût.</p>
+
+<p>Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une
+frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations.
+Chez nous, le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas
+plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai
+dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et, sans
+l'énergie du président de la République, nous en serions à cette heure
+à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâce à lui et à l'armée, nous
+vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous <i>vivons
+morts</i> (pardonnez-moi l'antithèse).</p>
+
+<p>Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon
+feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m'en informer, ce sera
+toujours un bonheur pour moi d'entretenir le petit nombre de lecteurs
+sérieux que nous avons en France des choses grandes et sérieuses qui se
+font en Russie. D'ailleurs, c'est une dette que je voudrais pouvoir
+acquitter. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai
+reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la
+bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille
+de votre grand empereur. Quel malheur qu'il n'aime pas la musique!</p>
+
+<p>Adieu, cher maître; rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse
+Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j'aurais bien
+besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je
+sens brûler en moi et qui me retombent sur le c&#339;ur.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LI" id="LI"></a>LI.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 10 février 1852.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas écrit depuis trop longtemps, c'est mal, très mal de ma
+part, et je vous prie de me pardonner cette négligence apparente. Vous
+savez par les journaux toutes les nouvelles musicales de Paris. Je ne
+vous en dirai donc rien. J'allais partir demain pour Weimar, la première
+représentation de <i>Benvenuto</i> devant avoir lieu le 16 de ce mois, jour
+de la fête de la grande-duchesse. Et voilà que Liszt m'écrit pour
+m'annoncer la maladie de deux des principaux chanteurs, le ténor
+(Cellini) et l'Ascanio (mezzo soprano). Cela retardera donc la chose de
+quinze ou vingt jours. Or, comme je dois être rendu à Londres le 1<sup>er</sup>
+mars, je ne ferai pas le voyage d'Allemagne très probablement.</p>
+
+<p>Notre philarmonique de Paris étant à vau-l'eau, j'ai fait porter votre
+Ouverture (très belle) dans ma chambre de la bibliothèque du
+Conservatoire, où se trouve exclusivement la musique qui m'appartient;
+si vous en aviez besoin, Rocquemont (qui demeure rue Saint-Marc, 27)
+irait la prendre avec un mot de moi et vous la ferait parvenir.</p>
+
+<p>Je suis au fond assez vexé de ne pas aller entendre <i>Benvenuto</i>. Liszt
+dit que cela va à merveille; voilà quatre mois qu'on y travaille.
+J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de
+l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans; c'est
+diablement <i>vivace</i>, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes
+idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là
+dedans!... J'ai tout remis en ordre. Et votre nouveau quatuor, quand le
+grave-t-on? quand l'entendrons-nous? Ah! scélérat! si vous vous mettez à
+faire aussi modestement des chefs-d'&#339;uvre!... Il était temps; personne
+ne pouvait plus faire de quatuors.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Tout l'Opéra est en émoi à cause de mon dernier feuilleton, que
+Bertin a fait passer <i>malgré la censure</i> (par mégarde!!!). Je reçois
+des lettres de félicitations, des visites, des congratulations, <i>et les
+autres</i> m'ont en <i>abomination</i>.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LII" id="LII"></a>LII.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">[Londres], 23 mars [1852].</p>
+
+<p class="address">Mon cher d'Ortigue,</p>
+
+<p>Je t'écris trois lignes pour que tu saches que j'ai obtenu hier soir un
+succès pyramidal. Redemandé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout
+(<i>sic</i>) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis
+dans le <i>Times</i>, le <i>Morning Post</i>, le <i>Morning Herald</i>, l'<i>Advertiser</i>
+et autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je
+viens d'écrire à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du <i>Journal des
+Débats</i>, fasse un pot-pourri de tous ces articles et qu'on sache au
+moins la chose.</p>
+
+<p>La consternation est dans le camp de la <i>vieille société
+philharmonique</i>. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres.</p>
+
+<p>Je n'ai pu faire entrer à Exeter Hall qu'une de tes dames; mais l'autre
+a trouvé le moyen d'entrer aussi (en payant, je le crains). Enfin, sois
+content. Tout va bien. J'ai un fameux orchestre et un admirable
+entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier, il est à moitié fou
+de joie. C'est un grand événement pour l'art musical ici et pour moi
+que ce succès. Les conséquences n'en sont guère douteuses, à ce que
+chacun dit.</p>
+
+<p>Adieu, mille amitiés. Va voir Brandus, si tu en as le temps, et prie-le
+de tirer la moelle des journaux anglais pour sa <i>Gazette</i>. C'est
+curieux, je t'assure.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 30 avril 1852.</p>
+
+<p>Je n'ai pas vu ton article dans les <i>Débats</i>. Écris-moi un mot pour
+m'instruire de tes relations avec M. Bertin. A-t-il imprimé ton travail
+sur M. Lehman (c'est, je crois, le nom de l'organiste). As-tu narré les
+malheurs du <i>Juif errant</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote-84" class="fnanchor" title="aller à la note 84.">[84]</a>? Quel est le succès? Quelle est la valeur
+de l'ouvrage? J'ignore tout cela. Quelques mots échappés à la plume d'un
+des artistes chantant dans l'&#339;uvre nouvelle me donnent à entendre
+qu'elle a fait, à son apparition, un <i>mezzo fiasco</i>; ce qui, selon moi,
+ne prouverait rien contre elle. Mais, consacre-moi un quart d'heure pour
+me mettre au courant.</p>
+
+<p>Avant-hier soir a eu lieu notre troisième concert et la seconde
+exécution des quatre premières parties de <i>Roméo et Juliette</i>. Tout a
+été rendu avec une verve, une finesse, une intelligence inconnues dans
+ce pays-ci. L'orchestre, à certains moments, dépassait en puissance tout
+ce que j'ai encore entendu. Le morceau de la Fête, qui m'avait moins
+satisfait le premier jour, a été rendu comme il ne le fut jamais
+ailleurs... et croirais-tu que dans l'Introduction le solo du trombone a
+été interrompu, après sa troisième période, par des salves
+d'applaudissements!</p>
+
+<p>Quant à ceux qui ont accueilli tout le reste, j'aurais voulu te voir là
+pour les entendre. Les journaux continuent à me chauffer (excepté le
+<i>Daily News</i>), qui est rédigé par M. Hogarth, un excellent vieillard qui
+fut, jusqu'à présent, fort de mes amis, mais qui, depuis quelques
+années, remplit les fonctions de secrétaire de la Société
+philharmonique. <i>Indè iræ</i>. Il y a aussi X..., qui fait un peu le
+<i>Scudo</i>, parce qu'il n'a pas pu tirer de Beale les <i>scudi</i> qu'il
+demandait pour les traductions anglaises des &#339;uvres nouvelles que nous
+exécutons... (confidentiel). Mais cela ne gâte rien; le succès est
+général et je suis au c&#339;ur de la place. Je monte, en ce moment, la
+symphonie avec ch&#339;urs de Beethoven qui, jusqu'à présent, n'a été
+qu'abîmée ici.</p>
+
+<p>Croirais-tu que presque tous les critiques sont hostiles à <i>la Vestale</i>,
+dont nous avons, avant-hier, exécuté largement les plus beaux
+fragments?...</p>
+
+<p>J'ai eu la faiblesse d'éprouver de ce <i>lapsus judicii</i> un crève-c&#339;ur
+inexprimable... comme si j'eusse ignoré qu'il n'y a rien de beau, ni de
+laid, ni de faux, ni de vrai pour tout le monde... comme si
+l'intelligence de certaines &#339;uvres de génie n'était pas nécessairement
+refusée à des peuples entiers...</p>
+
+<p>Je suis presque honteux de réussir à ce point... Tout cela entre nous.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, lundi 3 mai [1852].</p>
+
+<p>Tu me dis que tu deviens fou! Tu l'es.</p>
+
+<p>Il faut être fou ou imbécile pour m'écrire de pareilles lettres: il ne
+me manquait que cela au milieu des fatigues de jour et de nuit que j'ai
+à endurer ici. Dans ta dernière lettre de la Havane, tu m'annonces que
+tu arriveras avec cent francs et maintenant tu en dois quarante!!! qui
+est-ce qui t'a dit de payer 15 francs pour l'entrée d'un paquet de
+cigares? ne pouvais-tu les jeter à la mer?</p>
+
+<p>Voici <i>la moitié d'un billet</i> de banque de <i>cent francs</i>; tu recevras
+l'autre moitié quand tu m'auras accusé réception de celle-ci. Tu les
+recolleras ensemble et chez un changeur on te donnera ton argent.</p>
+
+<p>C'est une précaution usitée quand on met de l'argent à la poste.
+Maintenant j'écris à M. Cor et à M. Fouret pour savoir à quoi m'en tenir
+sur ton prochain départ. Tu penses bien que je ne fais pas le moindre
+cas des folies et des bêtises que tu me dis. Tu as commencé une carrière
+choisie par toi; elle est très pénible, je le sais, mais le plus pénible
+est fait. Tu n'as plus qu'un voyage de cinq mois à achever, après quoi
+tu feras <i>pendant six</i> ton cours d'hydrographie dans un port français et
+tu pourras ensuite gagner ta vie.</p>
+
+<p>Je travaille pour mettre de côté l'argent nécessaire pour ta dépense
+pendant ces six mois.</p>
+
+<p>Je n'ai pas d'autre moyen de te tirer d'affaire.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu me dis de tes habits déchirés? Pour un mois et demi
+passé à la Havane, tu as donc abîmé tes effets?... Tes chemises sont
+pourries... il faudra donc des douzaines de chemises tous les cinq mois?
+Est-ce que tu te moques de moi?</p>
+
+<p>Je te recommande de mesurer tes termes quand tu m'écris; ce style-là ne
+me convient pas. Si tu croyais que la vie est semée de roses, tu dois
+commencer à voir le contraire. En tout cas et en trois mots, je ne pense
+pas te donner un autre état que celui <i>que tu as choisi</i>. Il est trop
+tard. A ton âge, on doit savoir assez le monde pour mener une conduite
+différente de celle que tu paraîs tenir.</p>
+
+<p>Quand tu auras répondu une lettre raisonnable en m'accusant réception du
+demi-billet, tu recevras le reste et mes instructions. Jusque-là, reste
+au Havre.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LV" id="LV"></a>LV.</h3>
+
+<p class="A">A M. FERDINAND HILLER.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 1852.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Hiller,</p>
+
+<p>Vous allez me croire coupable, mais je ne le suis pas. Je rentre de la
+répétition, je déjeune, il faut que je ressorte aussitôt pour aller au
+concert où joue madame Kalergi, chez le prince Poniatowski; chez Armand
+Bertin, au bureau de censure; à l'imprimerie donner des instructions à
+mon copiste, pour insérer des réclames dans six journaux. Vous voyez
+qu'il m'est impossible de rester à la maison. Sans compter mon damné
+feuilleton que je ne puis faire la nuit car il faut absolument que je
+dorme. Le sommeil est le premier et le plus impérieux de mes besoins.
+J'aurais à être guillotiné à neuf heures du matin, que je voudrais
+encore dormir jusqu'à onze!</p>
+
+<p>Adieu; tâchez de venir un instant ce soir à neuf heures voir si j'y
+suis.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 5 mai [1852].</p>
+
+<p class="address">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je n'ai pas eu ces jours-ci une heure pour t'écrire; et je te réponds
+aujourd'hui au sortir d'une répétition de la symphonie avec ch&#339;urs de
+Beethoven, et au moment d'en aller commencer une autre pour la partie
+vocale du même ouvrage.</p>
+
+<p>J'ai couru vainement tous les cabinets de lecture sans pouvoir trouver
+ton article. Je le lirai à Paris. Les comptes du caissier du <i>Journal
+des Débats</i> ne se règlent que de mois en mois et du 15 au 18. Ainsi ne
+dis rien; je ne puis supposer qu'on ait eu l'idée de ne te pas payer.
+Pour l'envoi du journal, c'est différent; je sais qu'on ne l'envoie
+qu'aux rédacteurs sempiternels. Je n'ai pas écrit à M. Bertin.
+Maintenant fais l'article sur Coussemaker, et, de plus, je te prie
+instamment d'aller de ma part chez Stephen de la Madeleine, nº 19, rue
+Tronchet, lui dire que, ne pouvant trouver ici le temps d'écrire quelque
+chose sur son excellente <i>Théorie du chant</i>, je te charge de me
+remplacer. Il te donnera son livre et tu feras entrer cette analyse dans
+le même numéro avec celle de l'ouvrage de Coussemaker. Si tu peux
+trouver le moyen de dire en une colonne et demie quelque chose
+d'important sur mes collections de chants, fais-le; sinon, laisse-les
+pour une autre occasion.</p>
+
+<p>Je veux seulement qu'on sache qu'ils existent, que ce n'est point de la
+musique de pacotille, que je n'ai point en vue <i>la vente</i> et qu'il faut
+être musicien, et chanteur, et pianiste consommé, pour rendre fidèlement
+ces petites compositions; qu'elles n'ont rien de la forme ni du style de
+celles de Schubert.</p>
+
+<p>Mademoiselle Moulin était au second concert. Je lui avais donné deux
+places; mais sa mère est, je crois, absente de Londres. L'effet, je te
+le répète, a été de beaucoup supérieur à celui du premier concert, et
+l'exécution beaucoup meilleure. J'ai conservé le tambour de basque<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote-85" class="fnanchor" title="aller à la note 85.">[85]</a>,
+parce que j'avais un habile artiste pour le jouer et qu'il a fait ces
+petits solos très délicatement et avec un excellent résultat de
+lointain, qui ne ressemblait pas à ce que nous entendions à Paris; en
+outre, le <i>pianissimo</i> des timbales dans cette salle n'étant presque pas
+entendu, le contraste des rythmes eût été perdu en laissant la timbale
+seule. Non, c'est bien cela que j'ai voulu; mais, pour le tambourin
+comme pour le violon, il faut en savoir jouer quand on s'en sert.</p>
+
+<p>Veux-tu me rendre encore un service?</p>
+
+<p>Va chez Amyot, libraire, rue de la Paix, et chez Charpentier, rue de
+Lille, demander s'il leur conviendrait à l'un ou à l'autre de publier un
+fort volume in 8º de 450 à 500 pages, de moi, très drôle, très mordant,
+très varié, intitulé <i>les Contes de l'orchestre</i>. Ce sont des nouvelles,
+historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions,
+où la musique ne prend part qu'épisodiquement et non théoriquement, des
+biographies, des dialogues soutenus, lus, racontés, par les musiciens
+d'un orchestre anonyme, <i>pendant la représentation des mauvais opéras</i>.
+Ils ne s'occupent sérieusement de leur partie que lorsqu'on joue un
+chef-d'&#339;uvre. L'ouvrage est ainsi divisé en <i>soirées</i>; la plupart de ces
+soirées sont littéraires et commencent par ces mots: On joue un opéra
+français ou italien ou allemand très plat; les tambours et la grosse
+caisse s'occupent de leur affaire, le reste de l'orchestre écoute tel ou
+tel lecteur ou orateur, etc.</p>
+
+<p>Lorsqu'une soirée commence par ces mots: On joue <i>Don Juan</i>, ou
+<i>Iphigénie en Tauride</i>, ou le <i>Barbier</i>, ou la <i>Vestale</i>, ou <i>Fidelio</i>,
+l'orchestre plein de zèle fait son devoir et personne ne lit ni ne
+parle. La soirée ne contient rien que quelques mots sur l'exécution du
+chef-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Tu conçois que ces soirées sont rares et que les autres donnent lieu à
+mille sanglantes ironies, facéties; sans compter les nouvelles d'un
+intérêt purement romanesque. Je termine ce livre; vois si tu peux lui
+trouver un éditeur. Adieu, mille amitiés.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, 22 mai 1852</p>
+
+<p class="address">Mon cher d'Ortigue,</p>
+
+<p>Je te prie d'excuser mon retard à te répondre. J'ai été tout à fait
+absorbé ces jours-ci par la terminaison de mon livre. Il est fini et je
+le lime, frotte et regratte en ce moment.</p>
+
+<p>Je n'ai rien écrit à M. Bertin; <i>tu ne m'as pas demandé de lettre</i> pour
+lui; au contraire, ta recommandation expresse était de ne lui point
+parler de l'affaire d'argent. Je ne doutais pas qu'elle ne se terminât
+comme nous l'espérions tous les deux.</p>
+
+<p>Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes, en effet,
+et les entrepreneurs perdent <i>comme tous ceux de toutes</i> les
+institutions musicales de Londres, cette année. Mais ils savaient
+d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère, que,
+dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public
+(cependant n'en dis rien aux Français) de la dépense occasionnée par les
+répétitions de la symphonie avec ch&#339;urs de Beethoven, dépense qui a
+absorbé plus d'un tiers de <i>la souscription</i> (abonnement).</p>
+
+<p>Néanmoins, il considère ces frais comme des frais de premier
+établissement et son intention est toujours de continuer l'an prochain,
+en se débarrassant toutefois d'un individu intéressé dans l'entreprise
+et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour.</p>
+
+<p>La symphonie avec ch&#339;urs qui n'avait jamais pu bien marcher ici, a
+produit un effet miraculeux, et j'ai eu un succès de conducteur très
+grand. On m'a rappelé après la première partie du concert. C'était un
+tel événement que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à
+notre honneur de cette &#339;uvre terrible et merveilleuse. Dans la même
+soirée, mademoiselle Clauss a joué le concerto en sol mineur de
+Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini
+admirables. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la
+première <i>pianiste musicienne</i> de l'époque, en dépit des intrigues de...
+Ne manque pas de parler de mademoiselle Clauss et de la symphonie de
+Beethoven dans ton prochain feuilleton.</p>
+
+<p>Je te remercie mille fois de tes démarches auprès des libraires. Si tu
+en as le temps, essaye encore auprès de quelque autre. Et, en passant,
+revois Amyot pour lui dire que je lui répondrai <i>à mon retour</i> et lui
+demander s'il consentirait à faire des illustrations pour mon livre. Il
+y a une foule de sujets de dessins, vignettes, etc., qui donneraient à
+l'&#339;uvre beaucoup de piquant. Sache aussi de lui combien d'exemplaires il
+me donnerait et à combien il tirerait la première édition si je me
+voyais obligé de la lui céder pour rien.</p>
+
+<p>Je n'ai pas compris ta phrase: «Gounod, <i>par déférence</i> pour son futur
+beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique». En
+quoi cette école concerne-t-elle Zimmermann? et comment Gounod a-t-il
+besoin de considérations étrangères pour la défendre?...</p>
+
+<p>Écris-moi dès que tu le pourras. Je vais commencer les répétitions de
+notre cinquième concert où je n'aurai qu'une ouverture. Au sixième, on
+jouera les deux premiers actes de <i>Faust</i>.</p>
+
+<p>Mille amitiés.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Londres, samedi 12 juin [1852].</p>
+
+<p>Mon cher ami, je ne t'écris que trois lignes pour te dire que notre
+dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant,
+une foule immense et une grosse recette. J'ai été rappelé quatre ou cinq
+fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des
+trépignements; les journaux anglais déclarent qu'on n'a pas d'exemple à
+Londres d'un succès musical de cette violence. Enfin, c'est mirobolant.
+Après le ch&#339;ur des Sylphes, on m'a jeté une couronne; il y a donc à ce
+succès <i>lauriers</i>, comme disent les guerriers, chênes et toutes les
+herbes de la Saint-Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je
+reste encore quelques jours pourtant, à moins que je ne me débarrasse
+plus tôt que je ne l'espère des dernières affaires, visites, dîners,
+lettres de remerciements, etc., etc.</p>
+
+<p>Pourtant ce séjour prolongé m'inquiète sous le rapport financier. J'ai
+tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s'y trouve
+maintenant, etc., que le luxe d'habiter Londres quand je n'y ai plus
+rien à faire m'écraserait. A vrai dire, ce n'est pas tout à fait du
+luxe; car il m'est, au fond, désavantageux de quitter l'Angleterre au
+moment où j'aurais tant de choses <i>à y voir venir</i>.</p>
+
+<p>Un amateur naïf de Birmingham qui regrettait dernièrement de n'avoir pas
+pu m'engager <i>cette année</i> pour diriger le festival de sa province,
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien malheureux pour nous, car il paraît que M. Berlioz est
+encore supérieur à M. Costa.</p>
+
+<p>Je vais bien regretter mon magnifique orchestre, et le ch&#339;ur. Quelles
+belles voix de femmes! J'aurais voulu que tu entendisses la symphonie
+avec ch&#339;urs de Beethoven que nous avons donnée pour la seconde fois
+mercredi dernier!... Vraiment, l'ensemble de tout cela dans cette salle
+immense d'Exeter Hall était grandiose et imposant.</p>
+
+<p>Je vais maintenant bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales
+pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit
+laissée à remplir dans notre cher pays.</p>
+
+<p>Je vais, je crois, terminer ici demain un arrangement pour la
+publication en <i>anglais</i> de mon livre. C'est Mitchell qui s'en
+chargera...</p>
+
+<p>Madame Moulin m'annonce une commission pour toi; je m'en chargerai.
+C'est d'un paletot qu'il s'agit et je l'endosserai pour que la douane
+n'ait rien à y voir.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 19 décembre 1852.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Vous auriez le droit de m'adresser de vifs reproches sur la longue
+interruption de notre correspondance et pourtant vous me les
+épargnez!... Je reconnais bien là votre bonté ordinaire. Si quelque
+chose peut atténuer mes torts, c'est la certitude que j'ai, moi, de
+l'intention où j'étais de vous écrire après-demain. Eh bien je vous
+écris ce soir en rentrant d'un concert de la nouvelle Société
+symphonique organisée par Aristide Farrenc, concert dans lequel on a eu
+l'heureuse et audacieuse idée de nous faire entendre une symphonie de
+Haydn.</p>
+
+<p>Vous voyez maintenant combien le besoin de cette société devait être vif
+et impérieux chez les amateurs parisiens!... Oui, j'ai grande envie de
+dormir et pourtant je vous écris tout de suite, pour vous assurer que
+j'ai ressenti une grande joie en apprenant votre tardive nomination.</p>
+
+<p>Je m'étais depuis un an fait le flatteur de Balton pour l'exciter à
+sévir contre vos obstacles; car il avait vu et il n'avait pas encore
+vaincu. Heureusement, il était presque aussi indigné que moi, et je n'ai
+pas eu besoin de descendre à des flatteries excessives. Enfin, vous
+voilà à peu près tranquille sinon bien portant!... Je vous cherche bien
+souvent au café Cardinal, et je ne conçois pas pourquoi on y déjeune
+sans vous. Mais vous me faites espérer votre visite et un deuxième
+quatuor. J'aurais de longues pages à barbouiller pour vous donner tous
+les détails des affaires de Weimar et de Londres et de Paris.</p>
+
+<p>Je vous dirai seulement que cette petite excursion en Allemagne a été la
+plus charmante que j'aie jamais faite dans ce pays-là. Ils m'ont comblé,
+gâté, embrassé, grisé (dans le sens moral). Tout cet orchestre, tous ces
+chanteurs, acteurs, comédiens, tragédiens, directeurs, intendants réunis
+au dîner de l'hôtel de ville la nuit de mon départ, représentaient un
+ordre d'idées et de sentiments qu'on ne soupçonne pas en France. J'ai
+fini par pleurer comme deux douzaines de veaux, en songeant à ce que ce
+même <i>Benvenuto</i> m'a valu de chagrins à Paris. Cet excellent Liszt a été
+adorable de bonté, d'abnégation, de zèle, de dévouement. La famille
+ducale m'a comblé de toutes façons. Les jeunes princesses de Prusse ont
+été d'une grâce ravissante, elles ont eu des mots... surtout sur <i>Roméo
+et Juliette</i>, que nous avons exécuté en entier avec un ch&#339;ur superbe de
+cent vingt voix. Puis le bouillant Griepenkerl, qui était venu de
+Brunswick et qui a oublié le peu de français qu'il savait, m'a dit,
+après la première représentation de <i>Benvenuto</i>, en m'embrassant avec
+fureur: <i>E pur si muove, mon cher! e pur si muove!</i> J'ai retouché
+quelques petites choses dans la partition, et arrangé le livret de
+manière à ce qu'il marche bien maintenant. On s'occupe de le traduire en
+italien.</p>
+
+<p>Mais tout cela ne doit pas me faire oublier nos grandes solennités de
+Londres!... Il fallait voir cet immense public d'Exeter Hall, lancé
+après les morceaux de <i>Roméo</i> et de <i>Faust</i>!... et ces hourras de notre
+grand orchestre!... ah! je vous ai bien souvent cherché, le soir, en
+rentrant, quand nous soupions avec ces Anglais, enthousiastes réels, <i>au
+rhum, au vin de champagne glacés</i>. Quel singulier, mais quel grand
+peuple! il comprend tout! ou du moins on y trouve des gens pour tout
+comprendre.</p>
+
+<p>Eh bien, Beale, après m'avoir prévenu, il y a un mois, que j'allais
+recevoir mon engagement pour la saison prochaine, m'écrit il y a huit
+jours, qu'il vient de donner sa démission du Comité, parce que l'un de
+mes chefs d'orchestre a trouvé le moyen d'obtenir qu'on ne m'engageât
+pas. Il a été tellement berné l'an dernier par les artistes, par le
+public et par la presse, qu'il veut l'an prochain, dit-il, prendre sa
+revanche en se choisissant un partenaire moins incommode. Il veut faire
+engager le vieux Spohr. Je ne pouvais pourtant pas, pour être agréable à
+ce monsieur, conduire en dépit du bon sens, c'est-à-dire comme il
+conduisait lui-même. Il ne veut qu'un borgne ou un aveugle pour associé
+et je ne portais pas même de lunettes.</p>
+
+<p>Ceci est fatal;... mais ni moi ni nos amis de Londres, nous n'y pouvons
+rien. On me parle maintenant d'autres projets, toujours pour
+l'Angleterre; ce sera bientôt décidé. Ici rien, toujours rien. Le <i>Te
+Deum</i> est en l'air, on en parle; mais l'empereur ne veut pas dire un
+mot. Il renvoie sa décision à trois ou quatre mois. Il est même question
+pour moi de sa chapelle. Je laisse faire et dire, et je ne crois à rien.
+Je connais trop mon pays et mon monde. Mon livre des <i>Soirées de
+l'orchestre</i> réussit; on en parle beaucoup. Je vais vous l'envoyer.</p>
+
+<p>Mille amitiés à Lecourt. Oh! comme il aurait ri, bu et blagué à Weimar,
+s'il y fût venu!... Nous avions du monde de tous les environs, de
+Leipzig, de Iéna, de Brunswick, de Hanovre, d'Erfurth, d'Eisenach, de
+Dresde même, et jusqu'à Chorley qui était venu de Londres. Celui-là aime
+<i>Benvenuto</i> et ne comprend rien à <i>Roméo</i>! qu'y faire? Certes non, le
+pauvre M*** n'a pas pu vous remplacer au <i>Requiem</i>!...</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Morel; il est une heure du matin et ma bougie est finie.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LX" id="LX"></a>LX.</h3>
+
+<p class="A">A M. LE DIRECTEUR DU <i>JOURNAL DES DÉBATS</i>.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 25 décembre 1853.</p>
+
+<p class="address">Monsieur,</p>
+
+<p>Le procès intenté à l'administration de l'Opéra par M. le comte
+Tyczkiewickz, à propos de la représentation de <i>Freischütz</i> sur ce
+théâtre, a fait du bruit en Allemagne, et j'en ai été informé comme tout
+le monde. Mais j'ignorais, avant mon retour à Paris, de quelle façon je
+me trouve mêlé à ce procès. En lisant dans le <i>Journal des Débats</i> la
+plaidoirie de M<sup>e</sup> Celliez, et en me voyant accusé d'être l'auteur des
+mutilations du chef-d'&#339;uvre de Weber, j'ai éprouvé un instant
+d'indécision entre la colère et l'hilarité. Mais comment ne pas finir
+par rire d'une telle accusation lancée contre moi, dont la profession de
+foi en pareilles matières a été faite de tant de façons et en tant de
+circonstances!</p>
+
+<p>Il faut que M<sup>e</sup> Celliez ait eu une grande confiance dans l'historien
+qu'il a consulté, pour accueillir de pareils documents en faveur de sa
+cause et leur donner place dans sa plaidoirie. Me croyant néanmoins à
+l'abri du soupçon à cet égard, en tenant compte de la profonde
+indifférence du public pour de telles questions, je n'eusse point
+réclamé contre l'imputation de ce méfait musical.</p>
+
+<p>Mais j'apprends que les journaux de musique du Bas-Rhin y ajoutent foi
+(il faut avoir bien envie de me croire coupable!) et me maltraitent avec
+une violence qui les honore. L'un d'eux m'appelle <i>brigand</i> tout
+simplement. Or voici la vérité.</p>
+
+<p>Les coupures, les suppressions, les mutilations dont s'est plaint à si
+juste titre M. Tyczkiewickz furent faites dans la partition de Weber à
+une époque <i>où je n'étais même pas en France</i>; je ne les connus que
+longtemps après, par une représentation du chef-d'&#339;uvre ainsi lacéré, et
+ma surprise alors égala au moins celle que j'éprouve aujourd'hui de me
+les voir attribuer.</p>
+
+<p>Une seule fois, plus tard, lors de la mise en scène du nouveau ballet,
+le <i>Freischütz</i>, qui devait lui servir de lever de rideau, paraissant
+trop long encore, je fus invité à me rendre à l'Opéra. Il s'agissait de
+raccourcir <i>mes récitatifs</i>. En présence des ravages déjà faits dans la
+partition de Weber, la prétention de conserver intacts mes récitatifs
+eût paru ridicule, pour ne rien dire de plus. Je laissai donc faire en
+disant que je serais honteux d'être mieux traité que le maître. Mais
+c'était déjà un point résolu; on m'avait appelé seulement pour indiquer
+les soudures à faire entre les divers tronçons du dialogue, procédé de
+pure politesse, car il y a, à l'Opéra, des soudeurs d'une rare
+habileté, grâce à l'extrême habitude qu'ils ont de ces sortes
+d'opérations.</p>
+
+<p>Je suis donc étranger aux attentats commis sur la partition de Weber
+autant que peuvent l'être MM. les rédacteurs des gazettes musicales du
+Bas-Rhin, et M. Celliez, et M. Tyczkiewickz lui-même.</p>
+
+<p>Quelle que soit l'invraisemblance de l'opinion contraire, il m'importe
+qu'elle ne puisse s'accréditer auprès des vrais amis de l'art en général
+et de ceux d'Allemagne en particulier, et je vous prie, Monsieur, de
+vouloir bien accueillir ma juste réclamation.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI.</h3>
+
+<p class="A">A JOSEPH D'ORTIGUE</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 17 janvier 1854.</p>
+
+<p>Oui, mon bon cher d'Ortigue, tu as raison; c'est mon indomptable passion
+pour tout ce que je connais de l'art, qui me donne si facilement des
+sujets de chagrin, de douleur même. Pardonne-moi de t'avoir laissé lire
+si aisément dans ma pensée; je sentais que cela devait te faire de la
+peine et il m'était impossible de retenir les paroles qui me brûlaient
+les lèvres. Il est tout naturel que tes convictions religieuses aient
+amené des opinions analogues dans tes théories sur l'art. J'aurais dû y
+songer et me taire. Quand il s'agit des jugements portés sur ce qui me
+regarde directement, sur mes ouvrages, par exemple, l'extrême habitude
+de la contradiction me fait les supporter, comme je le dois,
+c'est-à-dire silencieusement et même avec résignation. Mais, dès que la
+contradiction frappe sur mes idoles (car je suis un fanatique
+évidemment), tout mon sang se bouleverse, mon c&#339;ur bondit et bat si
+rudement, que sa souffrance ressemble à de la colère et doit paraître
+offensante à mes interlocuteurs.</p>
+
+<p>J'ai l'amour du beau et du vrai, tu as raison d'en convenir; mais j'ai
+un autre amour bien autrement furieux et immense: j'ai l'amour de
+l'amour. Or, quand quelque idée tend à priver les objets de mes
+affections des qualités qui me les font aimer, et qu'on veut ainsi
+m'empêcher de les aimer, ou m'engager à les aimer moins, alors quelque
+chose en moi se déchire et je crie comme un enfant dont on a brisé le
+jouet. La comparaison est juste: c'est certainement puéril, je le sens
+et je ferai tous mes efforts pour me corriger. Enfin, tu m'as puni
+chrétiennement, en rendant le bien pour le mal; car ta lettre m'a rendu
+heureux. Laisse-moi te serrer la main et te remercier.</p>
+
+<p>Tes notes sont excellentes. Je crois que je m'en tirerai. Mais jamais je
+ne fus moins disposé à écrire. Ce feuilleton est du grand nombre de ceux
+que je ne sais pas commencer. Et je suis si triste en dedans... La vie
+s'écoule... Je voudrais tant <i>travailler</i> et je suis obligé de
+<i>labourer</i> pour vivre... Mais qu'importe tout!...</p>
+
+<p>Adieu, adieu</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII.</h3>
+
+<p class="A">A M. BRANDUS.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 22 janvier 1854.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Brandus,</p>
+
+<p>Plusieurs journaux de Paris annoncent mon prochain départ pour une ville
+d'Allemagne, où je serais, à les en croire, nommé depuis peu maître de
+chapelle. Je conçois tout ce que mon départ définitif de France doit
+avoir de cruel pour beaucoup de gens, et avec quelle peine ils en sont
+venus à donner foi à cette grave nouvelle et à la mettre en circulation.</p>
+
+<p>Il me serait donc agréable de pouvoir la démentir tout simplement en
+disant comme le héros d'un drame célèbre: «Je te reste, France chérie,
+rassure-toi!» Mon respect pour la vérité m'oblige à ne faire qu'une
+rectification. Le fait est que je dois quitter la France, un jour, dans
+quelques années, mais que la chapelle musicale dont la direction m'a été
+confiée n'est point en Allemagne. Et puisque tout se sait tôt ou tard
+dans ce diable de Paris, j'aime autant vous dire maintenant le lieu de
+ma future résidence: je suis directeur général des concerts particuliers
+de la reine des Ovas à Madagascar. L'orchestre de Sa Majesté Ova est
+composé d'artistes malais fort distingués et de quelques Malgaches de
+première force. Ils n'aiment pas les blancs, il est vrai, et j'aurais en
+conséquence beaucoup à souffrir sur la terre étrangère dans les premiers
+temps, si tant de gens en Europe n'avaient pris à tâche de me noircir.
+J'espère donc arriver au milieu d'eux bronzé contre leur malveillance.
+En attendant, veuillez faire savoir à vos lecteurs que je continuerai à
+habiter Paris le plus possible, à aller dans les théâtres le moins
+possible, mais à y aller cependant et à remplir mes fonctions de
+critique comme auparavant, plus qu'auparavant. Je veux pour la fin m'en
+donner à c&#339;ur joie, puisque aussi bien il n'y a pas de journaux à
+Madagascar.</p>
+
+<p>Recevez, etc.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. B. JULLIEN.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 23 janvier 1854.</p>
+
+<p>Recevez, monsieur, mes sincères remerciements pour le beau livre<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote-86" class="fnanchor" title="aller à la note 86.">[86]</a> que
+vous avez bien voulu m'envoyer. Je l'ai déjà lu deux fois, je l'étudie
+et je l'admire. C'est radieux de raison et de bon sens. Vous êtes, ce me
+semble, le premier qui ayez traité avec intelligence, et sans se laisser
+décevoir par le mirage des folies antiques et modernes, ces diverses
+questions.</p>
+
+<p>Vos études sur la prosodie latine m'ont expliqué bien des choses
+demeurées pour moi complétement obscures jusqu'à ce jour. Aussitôt que
+je le pourrai, je tenterai de donner aux lecteurs du <i>Journal des
+Débats</i> une idée des rares mérites de votre ouvrage, et je vous prie
+d'avance de recevoir mes excuses pour l'insuffisance de ma critique, qui
+n'aura d'autre mérite que la bonne foi.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ, ASPIRANT VOLONTAIRE A BORD DE L'AVISO <i>LE CORSE</i>, A
+CALAIS.</p>
+
+
+<p class="date">Lundi, 6 mars 1854.</p>
+
+<p>Pauvre cher Louis, tu as reçu ma lettre d'hier; maintenant tu sais tout.
+Je suis là tout seul à t'écrire dans le grand salon de Montmartre, à
+côté de sa chambre déserte<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote-87" class="fnanchor" title="aller à la note 87.">[87]</a>. Je viens encore du cimetière; j'ai porté
+sur sa tombe deux couronnes, une pour toi, une pour moi. Je n'ai pas la
+tête à moi; je ne sais pourquoi je suis rentré ici... Les domestiques y
+sont encore pour quelques jours. Elles mettent tout en ordre et je
+tâcherai que ce qu'il y a puisse produire le plus possible pour toi.
+J'ai gardé ses cheveux; ne perds pas cette petite épingle que je lui
+avais donnée. Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert l'un par
+l'autre, ta mère et moi, et ce sont ces souffrances mêmes qui nous
+avaient tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de
+vivre avec elle que de la quitter. Enfin, elle t'a vu avant de mourir.
+Moi, j'étais venu la veille, le lendemain de ton départ et je suis
+rentré dix minutes après qu'elle venait de rendre sans secousses ni
+douleurs le dernier soupir. La voilà délivrée. Je t'aime, mon cher fils.
+Nous avons longuement parlé de toi hier, dans ce triste jardin, avec
+Alexis Bertschtold. Combien il me tarde de te voir devenir un homme
+raisonnable! que je serais heureux de te savoir sûr de toi-même! Je
+pourrai maintenant t'aider plus que par le passé, mais toujours en
+prenant des précautions pour que tu ne puisses gaspiller l'argent.
+Alexis lui-même est de cet avis. Je suis sans ressources dans ce moment.</p>
+
+<p>Ma gêne durera encore six mois au moins, car il faut que je paye le
+médecin et la vente des meubles ne rapportera presque rien. J'ai reçu
+hier une lettre de l'intendant du roi de Saxe; on m'attend à Dresde pour
+le mois prochain. Il faut que j'emprunte de l'argent pour faire ce
+voyage. Hier soir, Alexis m'a envoyé sous enveloppe la lettre que tu lui
+avais laissée pour moi et que son portier avait gardée.</p>
+
+<p>Je n'ai pas de réponse de M. de Maucroix; demande-lui, je t'en prie,
+s'il a reçu ma lettre. J'espérais de lui quelques détails sur la
+destination du <i>Corse</i>, etc.</p>
+
+<p>Adieu, je t'embrasse de tout mon c&#339;ur. Aime-moi comme je t'aime.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, jeudi 23 mars 1854.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Ta lettre m'a causé une joie bien inattendue; te voilà donc avec 70
+francs par mois, et, si tu sais t'arranger et renoncer à ta manière
+d'employer l'argent, tu peux sans aucun doute en économiser une partie.
+Écris-moi, si tu crois pouvoir tôt ou tard dégager ta montre que tu as,
+je le crains, mise en gage au Havre au temps de ta folie. Elle t'avait
+été donnée par mon père... Si tu ne peux pas la retrouver, je t'en
+achèterai une autre sur l'argent que j'ai à toi. Je viens de te faire
+faire un cordon de montre avec les cheveux de ta pauvre mère et je
+voudrais bien que tu le conservasses religieusement. J'ai fait faire
+aussi un bracelet que je donnerai à ma s&#339;ur et je garde le reste des
+cheveux... Je ne pourrai t'envoyer ton linge que samedi prochain 25, à
+cause d'une formalité qu'il y a à remplir à ce sujet, et que le
+feuilleton que je fais aujourd'hui et demain m'oblige de remettre à la
+fin de la semaine. Je pense que tu as vu les choses charmantes que J.
+Janin a dites sur ta pauvre mère dans son feuilleton de lundi dernier,
+et avec quelle délicatesse il a fait allusion à mon ouvrage sur Roméo et
+Juliette en citant les paroles de la marche funèbre: «Jetez des fleurs».
+<i>Le Siècle</i> d'hier contenait aussi quelques mots; beaucoup d'autres
+journaux que tu ne connais pas ont parlé de notre cruelle perte... Je
+pars dimanche prochain à huit heures du soir pour Hanovre, où je serai
+jusqu'au 3 ou 4 avril. Après cette date, je ne sais où je devrai aller;
+mais, en tout cas, je serai certainement à Dresde (Saxe) du 15 avril au
+1<sup>er</sup> mai. Écris-moi le plus souvent possible pour m'informer de tes
+affaires. J'attends une lettre de toi avant dimanche et je compte en
+recevoir une autre à Hanovre, où tu m'informeras si tu as reçu le paquet
+que je vais t'envoyer. Le reste des objets que je n'ai pas vendus à
+Montmartre, tes livres, les portraits de ta mère et le mien, resteront à
+Paris, rue de Boursault, <i>dans une malle</i> fermée et <i>portant ton
+adresse</i> et la déclaration que cela t'appartient. J'ai donné deux de mes
+portraits à Joséphine et à Madeleine, qui me les ont demandés. En outre,
+j'ai donné plusieurs objets d'habillement de ta mère à Joséphine. Dieu
+veuille que mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose!
+L'appartement de Montmartre n'est pas loué et il faudra peut-être que je
+le paye pendant un an encore.</p>
+
+<p>Adieu, très cher enfant; mon affection pour toi semble avoir doublé
+depuis la perte que nous avons faite.</p>
+
+<p>Je t'embrasse de tout mon c&#339;ur.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Dresde, 14 avril 1854.</p>
+
+<p class="address">Mon bien cher Louis,</p>
+
+<p>Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. Tu m'annonces à la fois
+de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc obligé d'aller dans
+la Baltique; mais quoi faire donc? puisque tu me dis que vous ne vous
+trouverez pas dans la bagarre. Je ne le devine pas. Enfin, j'espère que,
+hors du théâtre de la guerre, tu pourras continuer à te rendre utile et
+à mériter l'estime de ton nouveau commandant. Je t'autorise à faire
+toucher chez M. Réty, au Conservatoire, les <i>cent francs</i> qu'il devait
+te remettre dans le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras
+le billet ci-joint et tu m'écriras ensuite pour m'accuser réception de
+la somme quand Alexis te l'aura fait parvenir. Mais prends garde, il me
+semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t'en ai envoyé
+<i>deux fois</i> le mois dernier. Achète une montre de <i>peu de prix, mais
+excellente</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait
+m'envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la
+<i>croix</i> que le roi m'avait fait annoncer; je n'ai reçu ni croix ni
+argent. J'ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m'a répondu.
+Cela me fait partir la tête d'impatience. Je trouve tout le monde ici
+parfaitement disposé; on espère faire un grand <i>riche</i> concert. C'est
+une ville splendide, immense et animée comme Paris. Tous mes anciens
+amis s'y trouvent encore.</p>
+
+<p>Adieu, cher enfant; écris-moi toujours le plus souvent possible, surtout
+quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner
+de tes nouvelles en m'indiquant bien où je devrai adresser mes lettres.</p>
+
+<p>Je t'embrasse de tout mon c&#339;ur.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII.</h3>
+
+<p class="A">A M. HANS DE BULOW.</p>
+
+
+<p class="date">28 juillet 1854.</p>
+
+<p>C'est une charmante surprise que vous m'avez faite, et votre manuscrit
+est arrivé d'autant plus à propos que l'éditeur Brandus, qui grave en ce
+moment <i>Cellini</i>, avait déjà choisi un assez obscur tapoteur de piano
+pour arranger l'ouverture.</p>
+
+<p>Votre travail est admirable; c'est d'une clarté et d'une fidélité rares
+et aussi peu difficile qu'il était possible de le faire sans altérer ma
+partition. Je vous remercie donc de tout mon c&#339;ur. Je vais voir Brandus
+ce soir, et lui porter votre précieux manuscrit. J'ai beaucoup travaillé
+depuis mon retour de Dresde; j'ai fait la première partie de ma trilogie
+sacrée: <i>le Songe d'Hérode</i>. Cette partition précède l'embryon que vous
+connaissez sous le nom de <i>Fuite en Égypte</i>, et formera avec l'<i>Arrivée
+à Saïs</i> un ensemble de seize morceaux, durant en tout une heure et demie
+avec les entr'actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en
+comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures.</p>
+
+<p>J'ai essayé quelques tournures nouvelles: l'air de l'<i>Insomnie d'Hérode</i>
+est écrit en <i>sol</i> mineur sur cette gamme, déterminée sous je ne sais
+quel nom grec dans le plain-chant:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_212.png"
+alt="notation musicale"
+width="50%" /></p>
+
+<p>Cela amène des harmonies très sombres, et des cadences d'un caractère
+particulier, qui m'ont paru convenables à la situation. Vous avez été
+bien taciturne en m'envoyant le paquet de musique; j'eusse été si
+heureux de recevoir quelques lignes de votre main!</p>
+
+<p>Mademoiselle votre s&#339;ur a passé dernièrement à Paris, mais si vite, que,
+quand on nous a remis la carte qu'elle a laissée à la maison un matin de
+bonne heure, elle était déjà partie pour Londres.</p>
+
+<p>Veuillez, je vous prie, saluer de ma part madame votre mère. Ne
+viendrez-vous pas à Paris? Je pars dans quelques jours pour Munich, où
+je resterai trois semaines. Plus tard, vers novembre, je retournerai
+encore en Allemagne et peut-être vous reverrai-je à Dresde.</p>
+
+<p>Rappelez-moi au souvenir de M. et madame Pohl et serrez la main à cet
+excellentissisme Lipinski.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a>LXVIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 28 août 1854.</p>
+
+<p>J'espère que vous êtes bien portant et que vous et notre ami Lecourt
+avez échappé à la terrible maladie dont Marseille a tant eu à souffrir.
+Donnez-moi vite de vos nouvelles. Vous avez dû recevoir, il y a trois
+semaines, l'épreuve déjà corrigée de votre quatuor. L'avez-vous
+renvoyée? avez-vous écrit à Brandus?</p>
+
+<p>J'ai manqué mon voyage à Munich, à cause de la vacance survenue à
+l'Institut. On m'a poussé à me mettre sur les rangs, à faire les visites
+et démarches d'usage en pareille circonstance. J'ai fait tout cela, j'ai
+vu tous les académiciens l'un après l'autre; et, après mille belles
+paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc., ils ont
+nommé hier Clapisson. A la prochaine vacance maintenant. Je suis résolu
+à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M.
+Abel de Pujol, qui s'est présenté <i>dix fois.</i></p>
+
+<p>Reber m'a donné toutes les marques possibles de sincère sympathie et les
+trois autres musiciens de sincère antipathie. Z... a travaillé pour moi
+d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'autre. On songe déjà
+sérieusement à faire admettre Leborne tôt ou tard. Vous voyez que tout
+va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. Je viens de passer
+huit jours aux bords de la mer, à Saint-Valéry, pour me décolériser. Ce
+grand air des falaises, ce vaste horizon, cette solitude et ce silence
+m'ont tout à fait remis. J'y serais demeuré plus longtemps sans les
+anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Et je suis revenu dans
+l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de
+Bomarsund, où il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et
+sauf, je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve, mon
+cher Morel, de connaître jamais de semblables émotions....</p>
+
+<p>Madame Stoltz rentre mercredi prochain.</p>
+
+<p>La *** ne tardera pas à revenir; ces deux tigresses vont
+s'entre-dévorer; ce sera cet hiver un spectacle curieux. Perrin vient de
+donner sa démission de directeur du Théâtre-Lyrique, il borne son
+ambition au trône de l'Opéra-Comique. Les criailleries des barbouilleurs
+de papier réglé l'ont effrayé.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXIX" id="LXIX"></a>LXIX.</h3>
+
+<p class="A">A M. HANS DE BULOW.</p>
+
+
+<p class="date">1<sup>er</sup> septembre 1854.</p>
+
+<p>J'ai été bien enchanté de votre aimable lettre et je me hâte de vous en
+remercier. Je ne suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place
+est devenue vacante à l'Académie des beaux-arts de notre Institut, et je
+suis resté à Paris pour faire les démarches <i>imposées</i> aux candidats. Je
+me suis résigné très franchement à ces terribles visites, à ces lettres,
+à tout ce que l'Académie inflige à ceux qui veulent <i>intrare in suo
+docto corpore</i> (latin de Molière); et on a nommé M. Clapisson.</p>
+
+<p>A une autre fois maintenant. Car j'y suis résolu; je me présenterai
+jusqu'à ce que mort s'ensuive.</p>
+
+<p>Je viens de passer une semaine au bord de l'Océan, dans un village peu
+connu de la Normandie; dans quelques jours, je partirai pour le Sud, où
+je suis attendu par ma s&#339;ur et mes oncles pour une réunion de famille.</p>
+
+<p>Je ne compte retourner en Allemagne que dans l'hiver. Sans doute, Liszt
+a raison en vous approuvant d'avoir accepté la position qui vous était
+offerte en Pologne; en tout cas, il ne faut pas perdre de vue votre
+voyage à Paris, si vous pouvez le faire avec une complète indépendance
+d'esprit, eu égard au résultat financier des concerts. Je me fais une
+fête de vous mettre en rapports avec tous nos hommes d'art dont les
+qualités d'esprit et de c&#339;ur pourront vous rendre ces rapports
+agréables.</p>
+
+<p>Vous savez si bien le français, que vous pourrez comprendre le parisien;
+et vous trouverez peut-être amusant de voir comment tout ce monde
+d'écrivains danse sur la phrase, comment ceux qui osent encore accepter
+le titre de philosophes dansent sur l'idée.</p>
+
+<p>Je serai tout à vous à mon retour, et fort désireux de connaître les
+compositions d'orchestre dont vous me parlez. Ma partition de <i>Cellini</i>
+ne saurait trouver un critique plus intelligent ni plus bienveillant que
+vous; laissez-moi vous remercier d'avoir songé à faire, dans le livre de
+M. Pohl, le travail qui s'y rapporte. Au reste, cette &#339;uvre a décidément
+du malheur; le roi de Saxe se fait tuer au moment où on allait s'occuper
+d'elle à Dresde... C'est de la fatalité antique, et l'on pourrait dire à
+son sujet ce que Virgile dit sur Didon:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Ter sese attollens cubitoque adnixa levavit:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Ter revoluta toro est.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Quel grand compositeur que Virgile! quel mélodiste et quel harmoniste!
+C'était à lui qu'il appartenait de dire en mourant: <i>Qualis artifex
+pereo!</i> et non à ce farceur de Néron qui n'a eu qu'une seule inspiration
+dans sa vie, le soir où il a fait mettre le feu aux quatre coins de
+Rome,... preuve brillante qu'un homme médiocre peut quelquefois avoir
+une grande idée.</p>
+
+<p>Hier, on a rouvert l'Opéra. Madame Stoltz a fait sa réapparition dans le
+rôle de la Favorite. En la voyant entrer en scène, je l'ai prise en
+effet pour une <i>apparition</i>. Sa voix aussi a subi du temps l'irréparable
+outrage. La nouvelle administration de l'Opéra avait fait un coup d'État
+et retiré leurs entrées à tous les journalistes; cette pauvre Stoltz va
+avoir fait une rentrée inutile. Il y a eu conseil, au foyer, de toutes
+les plumes (d'oie) puissantes, et nous avons décidé, à l'unanimité,
+qu'il fallait déclarer à l'Opéra la <span class="smcap">guerre du silence</span>. En conséquence,
+on ne dira pas un mot de sa réouverture ni du début de madame Stoltz,
+jusqu'à ce que la direction revienne à de meilleurs sentiments.</p>
+
+<p>Je travaille à un long <i>feuilleton de silence</i> qui paraîtra la semaine
+prochaine et qui m'ennuie fort. Adieu, je me suis un peu délassé à vous
+écrire.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXX" id="LXX"></a>LXX.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 26 octobre 1854.</p>
+
+<p>J'étais tout triste ce matin, mon cher Louis. J'ai rêvé cette nuit que
+nous étions ensemble à la Côte et que nous nous promenions tous les deux
+dans le petit jardin. Ne sachant où tu es, ce songe m'avait péniblement
+affecté. Ta petite lettre que le portier m'a donnée comme je sortais,
+m'a remis le c&#339;ur à l'aise. Je t'écris au milieu de mes courses dans ma
+chambre du Conservatoire, avec l'espoir que cette lettre sera plus
+heureuse que les <i>trois dernières</i>, qui, à ce qu'il paraît, par ton
+avant-dernière datée de Kiel, ne te sont pas parvenues. Je t'ai écrit à
+Kiel au reçu de ta lettre. Enfin, j'espère que nous allons nous voir, ne
+fût-ce que quelques jours. J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne
+t'étonnera probablement pas et dont j'avais fait part <i>d'avance</i> à ma
+s&#339;ur et à mon oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié.
+Cette liaison, par sa durée, était devenue, tu le comprends bien,
+indissoluble; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui
+vivait avec moi depuis quatorze ans. Mon oncle, à sa dernière visite à
+Paris, fut lui-même de cet avis et m'en parla le premier. Tous mes amis
+pensaient de même. Tes intérêts, tu peux le penser, ont été sauvegardés.
+Je n'ai assuré à ma femme après moi, si je meurs le premier, que le
+quart de ma petite fortune; encore, ce quart, je sais que son intention
+est de te le faire revenir par un testament. Elle m'a apporté en dot son
+mobilier, dont la valeur est plus considérable que nous ne pensions,
+mais qui devra lui être rendu si je meurs avant elle. Tout cela a été
+réglé d'après les indications que m'avait données mon beau-frère. Ma
+position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si
+tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu
+bienveillantes pour mademoiselle Récio, que tu ne les caches au plus
+profond de ton âme par amour pour moi. Ce mariage s'est fait en petit
+comité, sans bruit comme sans mystère. Si tu m'écris à ce sujet, ne
+m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme, car je voudrais pour
+beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse
+à ton c&#339;ur à te dicter ce que tu as à faire. J'ai vu l'amiral Cécile qui
+a reçu ta lettre. Il m'a appris qu'avant l'expiration de tes trois ans
+de navigation sur un vaisseau de l'État, tu ne pouvais entrer dans la
+marine militaire; mais que c'était <i>de droit</i>, si tu le voulais, après
+cette époque; qu'alors tu serais admis comme sergent d'armes ou comme
+second chef de timonerie. Je suis dans tous les embarras et ennuis des
+préparatifs d'un concert pour faire entendre une première fois mon
+nouvel ouvrage <i>l'Enfance du Christ</i>. Il surgit, comme je m'y attendais,
+des difficultés qui peut-être seront insurmontables; car je ne veux
+point risquer d'argent. A propos d'argent, j'en ai mis de côté, que j'ai
+à te remettre en partie pour tes dépenses. J'ai aussi une malle
+contenant divers objets dont tu ne peux faire usage dans ta position;
+elle est fermée et porte ton nom comme t'appartenant. Je t'en prie, si
+tu reçois cette lettre, écris-moi aussitôt.</p>
+
+<p>Je t'embrasse de toute mon âme; mon affection pour toi semble redoubler.
+Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du <i>La Place</i> a
+produit le meilleur effet, et, de plus, diverses personnes (entre autres
+un rédacteur correspondant du <i>Moniteur</i>) qui t'ont vu, ont parlé de toi
+à l'amiral et à mon ami Raymond avec de grands éloges. Je te remercie.</p>
+
+<p>Adieu, cher fils ami, cher Louis! aime-moi comme je t'aime.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXI" id="LXXI"></a>LXXI.</h3>
+
+<p class="A">A LÉON KREUTZER.</p>
+
+
+<p class="date">Weimar, 16 février 1855.</p>
+
+<p>Merci, mon cher Kreutzer, mille fois merci et dix mille compliments!
+Liszt vient de me donner votre article de dimanche dernier<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote-88" class="fnanchor" title="aller à la note 88.">[88]</a> qui m'a
+rendu bien heureux. C'est merveilleusement écrit et senti. Je ne saurais
+vous dire ma joie en lisant votre analyse du microcosme sentimental
+contenu dans la <i>Ballade du Roi de Thulé</i>!... Rien ne vous a échappé!
+Seriez-vous par hazard (<i>sic</i>) le véritable auteur de ce morceau?... Et
+ne suis-je que votre plagiaire?... Quels yeux doivent ouvrir en vous
+lisant les braves confectionneurs de musique parisienne!... Mais qu'ils
+ouvrent les yeux en vous lisant ou qu'ils les ferment en m'écoutant, au
+fond, qu'importe! Ni vous, ni moi, je crois, n'avons jamais eu la
+prétention de <i>travailler</i> pour eux.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous dire encore que ce parallélisme de sentiments et
+d'idées qui me semble évidemment exister chez nous deux, a développé et
+renforcé l'amitié que je ressentais pour vous, sans que, je puis le
+jurer, la satisfaction égoïste de l'amour-propre y soit pour rien. Non,
+il est naturel d'aimer les c&#339;urs qui battent dans le rythme du nôtre,
+les esprits qui volent vers le point du ciel où nous voudrions pouvoir
+voler, autant qu'il l'est, c'est triste à dire, d'éprouver de
+l'antipathie pour les êtres divergents, rampants, négatifs et très
+<i>positifs</i>. Pardon de ce jeu de mots qui a l'air de rendre mon idée.</p>
+
+<p>J'ai été singulièrement attristé hier à la répétition du trio avec
+ch&#339;urs de <i>Cellini</i> en voyant avec quel aplomb l'orchestre, le ch&#339;ur et
+les chanteurs l'ont exécuté, et en songeant aux tristes vicissitudes de
+cette partition égorgée deux fois en deux infâmes guet-apens!...
+Certainement il y a là une verve et une fraîcheur d'idées que je ne
+retrouverai peut-être plus. C'est empanaché, fanfaron, italo-gascon,
+c'est vrai! Tenez, moquez-vous de moi; mais j'en ai rêvé cette nuit et
+je me sens le c&#339;ur serré d'avoir entendu cette scène! et j'ai hâte
+pourtant de la réentendre demain.</p>
+
+<p>Adieu; priez le bon Dieu pour vos gens qui vont se battre; ce sera une
+rude journée. Je vous serre la main.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXII" id="LXXII"></a>LXXII.</h3>
+
+<p class="A">A M. TAJAN-ROGÉ.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 2 mars 1855.</p>
+
+<p>J'arrive ce matin de l'Allemagne du Nord, je trouve votre lettre, et
+tout ratatiné par une horrible nuit passée en wagon, avec un froid digne
+du Canada, je vous réponds sans prendre haleine. N'est-ce pas
+exemplaire? D'abord, je vous remercie d'avoir tenu votre parole et de
+m'avoir envoyé un vrai feuilleton de six colonnes... et vous faites cela
+<i>pour rien</i>? gâte-métier!</p>
+
+<p>Je me doutais bien des belles m&#339;urs musicales au milieu desquelles vous
+avez le bonheur de vivre, et rien de ce que vous m'apprenez ne
+m'étonne, si ce n'est <i>le nombre</i> des répétitions qu'on vous fait faire
+pour monter un grand opéra<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote-89" class="fnanchor" title="aller à la note 89.">[89]</a>. Oui, franchement, je pensais que, dans
+le nouveau monde, pays de <i>la Liberté</i>, qui connaît le prix du temps, on
+avait entièrement <i>aboli</i> cette vieille coutume des répétitions, et
+qu'on ne répétait jamais. Mais je vois qu'on ne m'avait pas trompé: la
+Nouvelle-Orléans est antiabolitioniste! et c'est vous autres qui êtes
+les nègres. Vous comptez même à ce qu'il paraît des nègres marrons,
+puisque votre première contrebasse s'est sauvée et qu'elle vit libre
+dans les bois, à l'heure qu'il est.</p>
+
+<p>Vous ne me dites rien de vos projets commerciaux; vous aviez emporté un
+tas de petites bouteilles, qui m'avaient fait espérer que vous opéreriez
+là-bas la transmutation des vils métaux en or. Mais je pense que vos
+bouteilles ne vous auront pas donné de l'eau à boire.</p>
+
+<p>Je viens de Weimar et de Gotha, où l'on m'a comblé, archi-comblé de tout
+ce qui en Europe constitue le succès.</p>
+
+<p>Au dernier concert de Weimar, j'avais un programme monstre (<i>L'Enfance
+du Christ</i>,&mdash;la Symphonie fantastique,&mdash;<i>le Retour à la vie</i>). Ce
+dernier ouvrage que vous ne connaissez pas et dont j'ai fait aussi les
+paroles et la musique, est un monodrame lyrique. L'acteur unique qui
+joue le rôle de <i>l'artiste</i>, le joue sur l'avant-scène agrandie.&mdash;La
+toile est baissée et derrière la toile s'élève un amphithéâtre d'où
+l'orchestre, les chefs et les chanteurs se font entendre invisibles. Les
+morceaux de musique sont des mélodies <i>et des harmonies imaginaires</i>,
+que l'artiste entend <i>en pensée seulement,</i> et que l'auditoire entend
+en réalité, mais un peu affaiblies par la toile qui sert ainsi de
+sourdine. J'ai été rappelé quatre fois après cet ouvrage, que j'écrivis,
+il y a vingt-deux ans, en vagabondant dans les bois en Italie, et que je
+ne ferai sans doute jamais exécuter ici que par fragments. Il y a là un
+ch&#339;ur d'Ombres qui m'a fait frissonner, je vous l'avoue, tant c'est
+étrangement terrible dans son lent et solennel crescendo. En voici les
+paroles:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Froid de la mort, froid de la tombe,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Bruit éternel des pas du temps,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Noir chaos où l'espoir succombe,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quand donc finirez-vous? Vivants!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Toujours, toujours la mort vorace</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fait de vous un nouveau festin,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sans que sur la terre on se lasse</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De donner pâture à sa faim.</span><br />
+</p>
+
+<p>Pour <i>L'Enfance du Christ</i>, l'effet a été le même qu'ici, où il faut
+avouer que le public a été réellement <i>très aimable</i>. On a pleuré à
+mouiller des mouchoirs. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous faire
+connaître cela; mais, dès que la partition aura paru, je vous
+l'enverrai. Le fils de Guiraud m'a été bien utile pour les deux
+dernières exécutions. Il a accompagné les ch&#339;urs aux répétitions, il a
+dû même les diriger pendant le finale de la première partie, où les
+choristes sont placés de manière à ne pas voir le chef d'orchestre.
+C'est un charmant garçon qui deviendra <i>un homme</i>.</p>
+
+<p>Faites sur lui des compliments à son père en lui transmettant mes plus
+cordiales amitiés. Je serre la main à Prévost en lui souhaitant du
+courage pour le rude labeur qu'il accomplit.</p>
+
+<p>Maintenant adieu, mon cher Rogé; il me faut employer activement les huit
+jours que je suis venu passer à Paris, étant engagé à donner trois
+concerts à Bruxelles du 15 au 25 de ce mois. Puis je dois en donner un
+autre ici à l'Opéra-Comique le 6 avril, avec les deux théâtres de M.
+Perrin réunis, organiser l'exécution (première) de mon <i>Te Deum</i> à
+Saint-Eustache pour le 1<sup>er</sup> mars et partir pour Londres, où je suis
+engagé par la New Philharmonic Society.</p>
+
+<p>Du reste, rien de nouveau dans le monde musical parisien, mademoiselle
+Cruvelli n'a toujours que cent mille francs pour huit mois....</p>
+
+<p>Ma femme vous remercie de votre bon souvenir. Nous voyons quelquefois
+madame et mademoiselle Rogé, qui sans doute se portent bien. Je <i>suis</i>
+ici depuis six heures et n'ai pu avoir encore de leurs nouvelles.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a>LXXIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, le 14 avril 1855.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je ne vous écris que six lignes pour vous prier de m'excuser si je n'ai
+pas encore répondu à votre dernière lettre. Elle m'arriva au moment où
+je partais pour Bruxelles et j'ai été depuis lors si éreinté, si absorbé
+par mille tracas, qu'il m'a été impossible de trouver cinq minutes de
+liberté. Les musiciens belges m'ont fait souffrir une torture de Huron.
+Ces braves artistes, si bons, si patients, si accueillants, ne peuvent
+se décider à prendre la peine de décomposer une mesure et tout ce qui ne
+frappe pas le premier temps fort leur fait perdre l'équilibre. Le
+troisième concert seul a bien marché.</p>
+
+<p>Celui de l'Opéra-Comique, samedi dernier, a beaucoup laissé à désirer
+sous le rapport de l'exécution. L'orchestre seul est resté
+irréprochable.</p>
+
+<p>Maintenant me voilà plongé dans le <i>Te Deum</i>, et c'est en ce moment que
+votre absence me semble étrange... J'espère pourtant que tout marchera
+bien. Voulez-vous être assez bon pour faire reproduire dans les journaux
+de Marseille la réclame ci-jointe? Il faut que l'immense église soit
+pleine, ou nous sommes flambés. Cela coûte sept mille francs.</p>
+
+<p>J'apprends que vous écrivez un nouveau quintette?... tant mieux! que ce
+genre difficile fleurisse donc en France! Votre ami Baudillon se marie,
+il épouse une jeune pianiste qui a l'air fort gracieux et tout à fait
+agréable. Et vous? ne vous mariez-vous point? vous auriez pourtant
+besoin d'un intérieur; vous manquez de dorloteries, je le crains,
+sensible et mélancolique comme vous l'êtes.</p>
+
+<p>Je serre la main à Lecour. Théodore Bennet (Ritter) lui a dédié sa
+réduction pour le piano de notre adagio de Roméo. Cet enfant est très
+remarquable et je l'aime sincèrement.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a>LXXIV.</h3>
+
+<p class="A">A RICHARD WAGNER.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 10 septembre 1855.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Wagner,</p>
+
+<p>Votre lettre m'a fait un bien grand plaisir. Vous n'avez pas tort de
+déplorer mon ignorance de la langue allemande, et ce que vous me dites
+de l'impossibilité où je suis d'apprécier vos ouvrages, je me le suis
+dit bien des fois. La fleur de l'expression se fane presque toujours
+sous le poids de la traduction, si délicatement que cette traduction
+soit faite. Il y a des accents, <i>dans la musique vraie</i>, qui veulent
+leur mot spécial, il y a des mots qui veulent leur accent. Séparer les
+uns des autres, ou leur donner des approximatifs, c'est faire allaiter
+un petit chien par une chèvre et réciproquement. Mais que voulez-vous!
+j'ai une difficulté diabolique à apprendre les langues; c'est à peine si
+je sais quelques mots d'anglais et d'italien....</p>
+
+<p>Vous êtes donc en train de faire fondre les glacières en composant vos
+<i>Niebelungen</i>!... Cela doit être superbe, d'écrire ainsi en présence de
+la grande nature!... Voilà encore une jouissance qui m'est refusée! Les
+beaux paysages, les hautes cimes, les grands aspects de la mer,
+m'absorbent complétement au lieu de provoquer chez moi la manifestation
+de la pensée. Je sens alors et ne saurais exprimer. Je ne puis dessiner
+la lune qu'en regardant son image au fond d'un puits.</p>
+
+<p>Je voudrais bien pouvoir vous envoyer les partitions que vous me faites
+le plaisir de me demander; malheureusement mes éditeurs ne m'en donnent
+plus depuis longtemps. Mais il y en a deux et même trois: le <i>Te Deum</i>,
+<i>l'Enfance du Christ</i> et <i>Lelio</i> (monodrame lyrique), qui vont paraître
+dans peu de semaines, et celles-là au moins, je pourrai vous les
+envoyer.</p>
+
+<p>J'ai votre <i>Lohengrin</i>; si vous pouviez me faire parvenir <i>le
+Tannhäuser</i>, vous me feriez bien plaisir. La réunion que vous me
+proposez serait une fête; mais je dois bien me garder d'y penser. Il
+faut que je fasse des voyages de désagrément, pour gagner ma vie, Paris
+ne produisant pour moi que des fruits pleins de cendre.</p>
+
+<p>C'est égal, si nous vivions encore une centaine d'années, je crois que
+nous aurions raison de bien des choses et de bien des hommes. Le vieux
+Demiourgos doit bien rire là-haut, dans sa vieille barbe, du succès
+constant de la vieille farce qu'il nous fait... Mais je ne dirai pas de
+mal de lui, c'est un de vos amis, et je sais que vous le protégez. Je
+suis un impie plein de respect pour les Pies. Pardon de cet affreux
+calembour avec lequel je finis en vous serrant la main.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Voilà qu'il m'arrive une troupe ailée d'idées de toutes
+couleurs, et l'envie de vous les envoyer... Je n'ai pas le temps.
+Tenez-moi pour une bête, jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXV" id="LXXV"></a>LXXV.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 27 avril 1855.</p>
+
+<p class="address">Cher Louis,</p>
+
+<p>Je t'écris trois lignes à la course. Je ferai ce que tu veux à partir de
+la semaine prochaine. L'amiral est venu chez moi avant-hier, je n'y
+étais pas; je vais courir après lui.</p>
+
+<p>J'ai été bien malade avant-hier; j'ai cru que je n'aurais pas la force
+d'aller jusqu'au bout de mes répétitions. Aujourd'hui je suis un peu
+mieux; nous avons fait hier à Saint-Eustache la première répétition
+d'orchestre<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote-90" class="fnanchor" title="aller à la note 90.">[90]</a> avec les six cents enfants. Aujourd'hui je fais répéter
+l'ensemble de mes deux cents choristes artistes. Cela va marcher. C'est
+colossal! Le diable m'emporte, il y a un final qui est plus grand que le
+<i>Tuba mirum</i> de mon Requiem.</p>
+
+<p>Quel malheur que tu n'entendes pas cela!</p>
+
+<p>Adieu; sois bien raisonnable, ne gaspille pas ton peu d'argent.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a>LXXVI.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 2 juin 1855.</p>
+
+<p>Excusez-moi de ne vous avoir pas encore répondu. Vous connaissez la vie
+de Paris et pourtant je doute que vous vous fassiez une idée de celle
+que j'ai menée depuis un mois. Enfin, me voilà un peu plus libre, je
+n'ai que des épreuves à corriger du matin au soir, des courses à faire
+chez les graveurs et imprimeurs, etc., etc.; on grave à la fois
+<i>l'Enfance du Christ</i>, grande et petite partition; le <i>Te Deum</i>, grande
+partition, le monodrame du <i>Retour à la vie</i>, grande et petite
+partition. Quant au <i>Te Deum</i>, c'est moi qui le publie en société avec
+Jemmy Brandus; et, si le Conservatoire de Marseille peut m'en prendre un
+exemplaire, je me recommande à lui. Le prix de la souscription est de
+quarante francs. Parlez donc de cela à Lecourt. Bennet<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote-91" class="fnanchor" title="aller à la note 91.">[91]</a> prétend que
+je pourrai trouver cinq ou six souscripteurs à Marseille. Laval m'a dit
+vous avoir envoyé les dernières épreuves de votre quatuor; avez-vous
+fini? ai-je quelque chose à dire chez Brandus à ce sujet? Je vous
+remercie mille fois de votre affectueuse sollicitude pour Louis. Il a en
+effet dû laisser partir <i>le Fleurus</i> et il est en ce moment en
+convalescence à l'hôpital de Saint-Mandrier à Toulon. Vous me demandez
+de vous parler du <i>Te Deum</i>; c'est très difficile à moi. Je vous dirai
+seulement que l'effet produit sur moi par cet ouvrage a été énorme et
+qu'il en a été de même pour mes exécutants. En général, la grandeur
+démesurée du plan et du style les a prodigieusement frappés, et vous
+pouvez croire que le <i>Tibi omnes</i> et le <i>Judex</i>, dans deux genres
+différents, sont des morceaux babyloniens, ninivites, qu'on trouvera
+bien plus puissants encore, quand on les entendra dans une salle moins
+grande et moins sonore que l'église Saint-Eustache. Je pars vendredi
+pour l'Angleterre. Wagner, qui dirige à Londres l'ancienne Société
+philharmonique (direction que j'avais été obligé de refuser étant déjà
+engagé par l'autre), succombe sous les attaques de toute la presse
+anglaise. Mais il reste calme, dit-on, assuré qu'il est d'être le maître
+du monde musical <i>dans cinquante ans</i>.</p>
+
+<p>Verdi est aussi aux prises avec tous les gens de l'Opéra. Il leur a fait
+hier une scène terrible à la répétition générale.</p>
+
+<p>Le pauvre homme me fait mal; je me mets à sa place. Verdi est un digne
+et honorable artiste. Rossini est arrivé; il blaguotte tous les soirs
+sur le boulevard. Il a l'air d'un vieux satyre en retraite.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a>LXXVII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 21 juillet 1855.</p>
+
+<p>Mille remerciements pour votre bonne et affectueuse lettre; je ne
+pourrai pas vous en écrire une pareille, je suis malade de l'ennui de
+Paris, de la chaleur, de mille assommantes affaires. J'ai fait tout de
+suite votre commission. Laval ne vous avait pas expédié le quatuor parce
+que les corrections n'étaient pas faites; le graveur l'avait trompé en
+lui disant qu'elles l'étaient. Cela doit être terminé maintenant, et je
+pense que vous recevrez bientôt le paquet si vous ne l'avez pas déjà
+reçu.</p>
+
+<p>J'ai fait une brillante excursion à Londres, où je me case de mieux en
+mieux. J'y retournerai cet hiver, après une tournée que je projette en
+Bohême et en Autriche, si nous ne sommes pas en guerre contre les
+Autrichiens.</p>
+
+<p>Je ne fais en ce moment que corriger des épreuves du matin au soir.</p>
+
+<p>Je vous remercie de m'avoir trouvé pour le <i>Te Deum</i> quelques
+souscripteurs; il sera publié très prochainement. On m'a commandé à
+Londres un petit travail: <i>L'art du chef d'orchestre</i>, qui doit être
+ajouté à l'édition anglaise de mon traité d'instrumentation revu et
+augmenté. Cela va m'occuper exclusivement tout le mois prochain.</p>
+
+<p>Louis est ici; il se remet tout doucement, il se loue avec effusion de
+vos bontés pour lui et des amis que vous lui avez procurés à Toulon.
+Depuis mon retour à Londres, je n'ai rien vu, rien entendu; je ne puis
+donc rien vous raconter. Je ne connais pas encore <i>les Vêpres</i> de Verdi.
+Meyerbeer doit être content de son <i>Étoile</i> à Covent-Garden; on lui a
+jeté des bouquets comme à une prima donna. Et Gouin n'y était pas!
+Bennet et son fils (Ritter) m'avaient suivi à Londres. Après avoir
+entendu l'adagio de <i>Roméo et Juliette</i> par notre grand orchestre
+d'Exeter Hall, Bennet, le père, commence à croire que <i>le piano</i> ne peut
+pas approcher de cette puissance expressive, chose qu'il ne croyait pas
+auparavant...</p>
+
+<p>Son fils est un admirable et charmant enfant, qui sera bientôt, je le
+crois, un grand artiste. Il vous a remplacé dans la Fée Mab, en jouant
+les petites cymbales.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a>LXXVIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 9 janvier 1856.</p>
+
+<p>Merci de toutes les choses amicales que vous me dites et des détails que
+vous me donnez sur le mouvement musical du centre où vous vivez. Il n'y
+a rien ici de nouveau; l'Opéra ne varie pas plus son répertoire qu'il ne
+le variait autrefois.</p>
+
+<p>Mais je le crois (l'Opéra) dans de graves embarras. Crosnier ne veut ni
+ne peut rien; le directeur musical c'est Girard, qui fait tout ce qu'il
+veut et ne laisse rien faire que ce qu'il veut; il a pour remplir cette
+dictature 18,000 francs d'appointements.</p>
+
+<p>On vient de décorer Dietsch. Que vous dirai-je? On donne un opéra
+nouveau tous les huit jours. Le Théâtre-Lyrique a été sur le point de
+fermer avant-hier; il ne payait pas du tout. Il repaye un peu maintenant
+et compte, pour se sauver, sur un opéra de Clapisson. L'Opéra-Italien
+est en perte de 200,000 francs. L'Opéra-Comique seul, sans faire de
+brillantes affaires, se soutient passablement.</p>
+
+<p>Tout cela n'est pas gai; on ne voit que tripotages, platitudes,
+niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs.</p>
+
+<p>Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde empoisonné
+d'empoisonneurs.</p>
+
+<p>Je commence à me remettre des fatigues terribles des concerts de
+l'Exposition.</p>
+
+<p>Je reçois de temps en temps des lettres de l'extérieur qui me donnent
+des recrudescences momentanées d'ardeur musicale. Il m'en est arrivé une
+de Bruxelles il y a quinze jours, sur <i>Faust</i>, qui dépasse tout ce qu'on
+m'a jamais écrit en ce genre, même les lettres du baron de D*** sur
+<i>Roméo et Juliette</i>. Quant aux Parisiens, c'est toujours la même chose
+inerte et glacée en général; le petit public de la salle Herz est si peu
+puissant, que son influence est presque nulle. Le prince Napoléon me
+fait un très gracieux accueil; il s'étonne de la mesquine position que
+j'occupe à Paris, et ne parvient pas à m'en faire changer. L'empereur
+est inaccessible et exècre la musique comme dix Turcs...</p>
+
+<p>Merci de vos bonnes intentions et de celles de Lecourt pour mon fils; je
+n'entre pas dans votre manière de voir au sujet de la marine marchande;
+tant mieux si je me trompe. Mais il n'y a point de carrière assurée pour
+Louis <i>dans ce moment</i> en quittant la marine de l'État, et je suis dans
+la plus complète impossibilité de lui venir en aide. C'est l'opinion de
+ma s&#339;ur et de mon oncle qu'il devrait rester où il est; il va les
+mécontenter tous, surtout mon oncle, qu'il a tant d'intérêt à ménager.
+Je ne sais plus que dire; il m'a fait écrire à l'empereur pour qu'il
+l'aide à arriver à un grade qu'il ambitionne; j'ai mis sans succès en
+mouvement l'amiral Cécile et tous mes amis des <i>Débats</i>.</p>
+
+<p>Maintenant je ne puis plus rien; Louis s'est posé l'arbitre de sa
+destinée en n'agissant qu'à son gré. Il faut me taire et attendre avec
+anxiété le résultat de sa conduite irréfléchie. En tout cas, je n'ai pas
+besoin de vous dire combien je suis touché de l'intérêt que vous lui
+témoignez et de vous assurer de ma vive reconnaissance pour ce que vous
+ferez pour lui. Je ne puis rien tenter en musique à Paris d'un peu
+important; obstacles en tout et partout. Pas de salle! pas d'exécutants
+(de ceux que je voudrais). Il n'y a pas même un dimanche dont je puisse
+disposer pour donner mon petit concert. Les uns sont pris par la
+<i>Société des concerts, </i> les autres par la <i>Société Pasdeloup</i>, qui a
+retenu la salle Herz pour toute la saison. Je suis forcé de me contenter
+d'un vendredi.</p>
+
+<p>Adieu; en voilà assez, en voilà trop, à quoi bon récriminer? le choléra
+existe, on le sait, pourquoi la musique parisienne n'existerait-elle
+pas?</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a>LXXIX.</h3>
+
+<p class="A">A THÉODORE RITTER.</p>
+
+
+<p class="date">12 janvier 1856.</p>
+
+<p class="address">Mon cher et très cher Théodore,</p>
+
+<p>Souvenez-vous du 12 janvier 1856!</p>
+
+<p>C'est le jour où, pour la première fois, vous avez abordé l'étude des
+merveilles de la grande musique dramatique, où vous avez entrevu les
+sublimités de Gluck!</p>
+
+<p>Quant à moi, je n'oublierai jamais que votre instinct d'artiste a, sans
+hésiter, reconnu et adoré avec transport ce génie nouveau pour vous.
+Oui, oui, soyez-en certain, quoi qu'en disent les gens à demi-passion, à
+demi-science, qui n'ont que la moitié d'un c&#339;ur et un seul lobe au
+cerveau, il y a deux grands dieux supérieurs dans notre art: Beethoven
+et Gluck. L'un règne sur l'infini de la pensée, l'autre sur l'infini de
+la passion; et, quoique le premier soit fort au-dessus du second comme
+musicien, il y a tant de l'un dans l'autre néanmoins, que ces deux
+Jupiters ne font qu'un seul dieu en qui doivent s'abymer <i>(sic)</i> notre
+admiration et nos respects.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXX" id="LXXX"></a>LXXX.</h3>
+
+<p class="A">A M. ERNEST LEGOUVÉ<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote-92" class="fnanchor" title="aller à la note 92.">[92]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 9 avril 1856.</p>
+
+<p>Mille joies triomphantes, mon cher Legouvé! c'est superbe! C'est le plus
+beau succès, le plus pur, le plus légitime, le plus providentiel auquel
+j'aie assisté de ma vie. J'ai le c&#339;ur gonflé, à en éclater.... C'est si
+beau, un chef-d'&#339;uvre complet! un chef-d'&#339;uvre interprété par une femme
+de génie, par une muse, et un chef-d'&#339;uvre échappé, qui plus est, aux
+dangers de la traduction. Vous avez tous les bonheurs à la fois, un
+traducteur incomparable, une actrice sublime, un public intelligent et
+sensible, et une offense vengée....</p>
+
+<p>Je vous chante en mon âme un hymne de gloire dont les fanfares
+retentiraient jusqu'en Grèce si on l'exécutait.</p>
+
+<p>Nous avons pleuré et frémi, ma femme et moi. Je vous embrasse; il y
+avait longtemps que je n'avais ressenti une telle joie!</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a>LXXXI.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 23 mai 1856.</p>
+
+<p>Louis m'écrit de Toulon. Il va quitter le service de l'État, et il
+cherche un embarquement pour un voyage d'un an à quinze mois. Soyez
+assez bon pour l'aider à trouver un navire où il soit convenablement et
+qui parte bientôt. Priez instamment Lecourt de ma part de vous seconder
+dans cette recherche. Vous m'obligerez beaucoup. Je viens de lui écrire
+(à Louis) à Toulon, pour le prévenir qu'un paquet de vêtements dont il a
+besoin lui sera expédié <i>mardi prochain 27</i>, par mon tailleur,&mdash;<i>Bureau
+restant des Messageries impériales de Marseille.</i> Si ma lettre arrivait
+à Toulon pendant que Louis sera à Marseille, veuillez l'en prévenir,
+afin qu'il aille réclamer le paquet au bureau des Messageries vers le 29
+ou le 30.</p>
+
+<p>J'ai vu votre ami, dont je ne me rappelle pas le nom (M. Rostand) et qui
+cause très bien de toutes choses et même de musique. Il aurait voulu
+entendre quelque ouvrage de moi pendant son séjour à Paris, mais il n'y
+avait pas de possibilité de le satisfaire. Je suis immensément occupé
+et, pour vous dire la vérité, très malade, sans que je puisse découvrir
+ce que j'ai. Un malaise incroyable; je dors dans les rues, etc.; enfin,
+c'est peut-être le printemps. J'ai entrepris un opéra en cinq actes dont
+je fais tout, paroles et musique. J'en suis au troisième acte <i>du
+poème</i>; j'ai fini hier le deuxième. Ceci est entre nous; je le cisèlerai
+à loisir après l'avoir modelé de mon mieux; je ne demande rien à
+personne en France. On le jouera où je pourrai le faire jouer: à Berlin,
+à Dresde, à Vienne, etc., ou même à Londres; mais on ne le jouera à
+Paris (si on en veut) que dans des conditions tout autres que celles où
+je me trouverais placé aujourd'hui. Je ne veux pas remettre ma tête dans
+la gueule des loups ni dans celle des chiens.</p>
+
+<p>Nous avons eu à Weimar des scènes incroyables au sujet du <i>Lohengrin</i> de
+Wagner.... Ce serait trop long à vous raconter. Il en est résulté des
+histoires qui font encore long feu en ce moment dans la presse
+allemande.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Morel; je sais que votre affaire avec Brandus est enfin
+terminée. Il était temps. Bennet est à Nancy avec son fils. Je ne vois
+jamais le fils de Lecourt, j'aurais pourtant bien du plaisir à causer
+quelquefois avec lui. On dit que c'est un charmant garçon.</p>
+
+<p>C'est comme le petit Daniel Liszt. Son père m'annonce ses visites et je
+ne l'ai jamais vu. J'attends un mot de vous très prochainement.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a>LXXXII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 9 septembre 1856.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Le navire sur lequel doit partir Louis est-il arrivé? je ne reçois point
+de nouvelles à cet égard.</p>
+
+<p>Comment allez-vous? Voilà bientôt votre Conservatoire qui va vous
+retomber sur les bras. Votre opéra est-il avancé? Je travaille
+exclusivement au mien, sans en parler seulement à Alphonse Royer, qui
+est, comme furent tous les autres directeurs de l'Opéra, un Hottentot en
+musique. Il me regarde comme un grand symphoniste qui ne peut et ne doit
+faire que des symphonies et qui ne sait pas écrire pour les voix. Il n'a
+entendu ni <i>Faust</i> ni <i>l'Enfance du Christ</i>; il ne connaît rien à toutes
+ces questions, et c'est néanmoins une opinion arrêtée chez lui. Il l'a
+dit dernièrement à un de mes amis. J'en étais d'ailleurs parfaitement
+sûr d'avance; je connaissais ses idées sur la musique. Mais je n'en
+continue pas moins ma partition avec un vague espoir d'arriver plus tard
+par le haut de l'édifice, c'est-à-dire par la volonté de l'empereur.</p>
+
+<p>En attendant, je vous avouerai que le poème, que j'ai lu à diverses
+personnes, a un grandissime succès. Je crois que vous aussi vous
+trouveriez cela beau.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a>LXXXIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. L'ABBÉ GIROD<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote-93" class="fnanchor" title="aller à la note 93.">[93]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 16 décembre 1856</p>
+
+<p class="address">Monsieur,</p>
+
+<p>J'ai reçu le livre que vous avez bien voulu m'envoyer et je l'ai lu avec
+le plus vif intérêt. Si la question pouvait être rendue plus claire
+qu'elle ne l'est, elle l'eût été par vous. Il n'est pas possible de la
+concevoir mieux exposée, ni mieux débattue; mais c'est, je l'avoue, une
+espèce de chagrin pour moi, de voir des hommes de c&#339;ur et d'intelligence
+tels que vous, monsieur, employer leur temps et leurs forces à combattre
+de semblables moulins à vent. Les seuls points sur lesquels j'ai le
+regret de me trouver en dissidence avec vous, sont ceux qui ont trait à
+la fugue classique sur <i>Amen</i>! et au jeu de mutation des orgues.</p>
+
+<p>Sans doute, on pourrait écrire une belle fugue d'un caractère religieux
+pour exprimer le souhait pieux: <i>Amen</i>! Mais elle devrait être lente,
+pleine de componction et fort courte; car, si bien qu'on exprime le sens
+d'un mot, ce mot ne saurait être, sans ridicule, répété un grand nombre
+de fois. Au lieu de cette réserve et de cette tendance expressive, les
+fugues sur le mot <i>amen</i> sont toutes rapides, violentes, turbulentes,
+et ressemblent d'autant plus à des ch&#339;urs de buveurs entremêlés d'éclats
+de rire, que chaque partie vocalise sur la première syllabe du mot
+<i>a......a-a-a-a-men</i>, ce qui produit l'effet le plus grotesque et le
+plus indécent. Ces fugues traditionnelles ne sont que d'insensés
+blasphèmes.</p>
+
+<p>Quant aux jeux de mutation de l'orgue, c'est le charivari organisé et je
+ne puis les entendre sans horreur.</p>
+
+<p>L'habitude, l'usage, la routine sont les soutiens de ces barbaries que
+nous légua l'ignorance du moyen âge; si j'étais encore un artiste
+guerroyant comme autrefois, je vous dirais: <i>Delenda est Carthago!</i> Mais
+je suis las et obligé de reconnaître que les absurdités sont nécessaires
+à l'esprit humain et naissent de lui comme les insectes naissent des
+marécages. Laissons les uns et les autres bourdonner!</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a>LXXXIV.</h3>
+
+<p class="A">A M. BENNET.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 26 ou 27 janvier (1857).</p>
+
+<p>Oui, Théodore a raison: votre papier pelure qui boit l'encre m'a
+fortement agacé les nerfs, qui sont déjà si malades. Changez donc de
+parchemin pour m'écrire à l'avenir.</p>
+
+<p>Je vous remercie néanmoins, et très cordialement, de votre bonne et
+réconfortante lettre. Mais je n'ai pas besoin, autant que vous le
+croyez, d'être encouragé à continuer mon travail. Tout malade que je
+suis, je vais toujours; ma partition<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote-94" class="fnanchor" title="aller à la note 94.">[94]</a> se fait, comme les stalactites
+se forment dans les grottes humides, et presque sans que j'en aie
+conscience. J'achève en ce moment d'instrumenter le finale monstre du
+premier acte, qui m'avait jusqu'à hier donné de graves inquiétudes à
+cause de ses dimensions. Mais j'ai envoyé Rocquemont me chercher au
+Conservatoire la partition d'<i>Olympie</i> de Spontini, où se trouve une
+marche triomphale dans le même mouvement que la mienne et dont les
+mesures ont la même durée que celles de mon finale. J'ai compté les
+mesures; il y en a 347, et je n'en ai, moi, que 244. D'ailleurs, il n'y
+a point <i>d'action</i> durant cet immense développement processionnel de la
+marche d'<i>Olympie</i>, tandis que j'ai une Cassandre qui occupe la scène
+pendant le déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain.
+Enfin <i>cela</i> peut aller<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote-95" class="fnanchor" title="aller à la note 95.">[95]</a>.</p>
+
+<p>J'ai entièrement fini aussi le duo et le finale du quatrième acte. Voyez
+avec quelle facilité vous m'entraînez à vous parler de mon ouvrage!...
+Ah! je n'ai pas d'illusions, non, et vous me faites rire avec ces vieux
+mots de <i>mission à remplir!</i> quel missionnaire!... Mais il y a en moi
+une mécanique inexplicable qui fonctionne malgré tous les raisonnements,
+et je la laisse faire, parce que je ne puis l'empêcher de fonctionner.</p>
+
+<p>Ce qui me dégoûte le plus, c'est la certitude où je suis de la
+non-existence du beau pour l'incalculable majorité des singes
+humains!...</p>
+
+<p>Madame X..., qui est venue me voir avant-hier, m'avouait naïvement et
+tristement qu'elle n'avait jamais ni vu ni lu <i>la Vestale</i> de Spontini.</p>
+
+<p>Une artiste pareille qui a passé sa vie dans le monde musical et
+théâtral, s'être trouvée, par hasard, partout où cette lumière du génie
+ne brillait pas!... N'y a-t-il pas là de quoi révolter contre le sort
+des chefs-d'&#339;uvre! Il est vrai qu'elle a été élevée au milieu de la
+boutique des épiciers italiens!... Mais cette éducation <i>coloniale</i> ne
+l'a pas empêchée de faire connaissance plus tard avec Mozart, Haydn,
+Beethoven, Gluck, et de s'éprendre même pour la lourde face
+<i>emperruquée</i> de ce tonneau de porc et de bière qu'on nomme Haendel!...</p>
+
+<p>Ainsi me voilà à la tête d'un acte et demi de partition <i>terminée</i>. Avec
+du temps, le reste de la stalactite se formera peut-être bien, si la
+voûte de la grotte ne s'écroule pas....</p>
+
+<p>Nous serons bien heureux de vous voir revenir à Paris, ne fût-ce que
+pour quelques semaines.... Réalisez votre plan de concert, je serai
+probablement assez fort dans un mois pour pouvoir le diriger, et cela me
+réchauffera un peu.</p>
+
+<p>Il est heureux que ma lettre touche à sa fin;... le pâle rayon de soleil
+qui éclairait ma fenêtre quand j'ai commencé à vous écrire, s'éteint, et
+je ne me sens plus que du froid au c&#339;ur, et je vois tout en gris, et je
+vais m'étendre sur mon canapé et y fermer les yeux de l'esprit et du
+corps pour ne rien voir et demeurer stupide comme un arbre sans feuilles
+et ruisselant de pluie.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Rue de Calais (encore une fois, et non de Douai), nº 4.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a>LXXXV.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL</p>
+
+
+<p class="date">Paris, samedi soir 25 ou 26 avril 1857.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je vous remercie de votre empressement à me faire savoir que vous aviez
+reçu des nouvelles de Louis; mais j'avais déjà, moi aussi, une lettre de
+Bombay, dans laquelle il m'apprenait à peu près les mêmes choses qu'il
+vous a dites. Je vous enverrai plus tard une lettre que je vous prierai
+de lui remettre à son arrivée à Marseille, qu'il m'annonce seulement
+pour la fin d'août. Je suis bien heureux qu'il puisse avoir un mois à
+peu près à sa disposition pour venir me faire une visite. Je me
+recommanderai encore à vous à cette occasion, pour veiller à ce qu'il ne
+vienne à Paris qu'avec une entière certitude de ne pas compromettre par
+ce voyage sa position à bord de <i>la Belle-Assise</i>, et la promesse bien
+formelle d'y être de retour au temps que lui indiquera son capitaine. Au
+reste, je le suppose plus raisonnable maintenant.</p>
+
+<p>Je travaille comme vous à une énorme partition; malgré toutes les
+interruptions forcées et les distractions qu'apporte la vie de Paris,
+j'ai fait deux actes et demi, entièrement instrumentés, polis et limés.
+Il me tarde cependant de ne plus traîner ce monstrueux boulet. On fait
+en ce moment, dans notre petit monde, un succès boursouflé à mon poème.
+J'en ai fait deux lectures devant deux aréopages assez compétents, l'une
+chez M. Édouard Bertin, l'autre chez moi. On trouve cela beau.
+Dernièrement, à l'une des soirées des Tuileries, l'impératrice m'en a
+parlé longuement. J'irai plus tard le lire à Leurs Majestés, si
+l'empereur a une heure de liberté. Je voudrais, quand je subirai cette
+épreuve, être plus avancé dans le travail de la partition, et avoir au
+moins trois actes achevés. Pourtant quand l'empereur ordonnerait la mise
+à l'étude immédiate de cet immense ouvrage, je ne pourrais y consentir.
+Je n'ai pas les deux femmes capables de jouer, de chanter et de
+représenter Cassandre et Didon.</p>
+
+<p>Allez souhaiter le bonjour à Lecourt de ma part et lui serrer la main.
+Comment traîne-t-il la vie? Je ne vois jamais son fils.</p>
+
+<p><i>Obéron</i> continue à remplir la caisse du Théâtre-Lyrique.</p>
+
+
+<p class="date">Dimanche matin.</p>
+
+<p>Je reçois à l'instant une lettre de Lecourt. Il m'apprend que vous vous
+donnez un mal d'enfer pour faire aller la Fête de <i>Roméo et Juliette</i>.
+Pourquoi avez-vous tenté cela? sans harpes?... et sans un orchestre
+assez fort?... Dites-moi comment a marché le concert.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a>LXXXVI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 7 septembre 1857.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Vous avez encore comblé Louis de bontés et de témoignages d'affection,
+laissez-moi vous en remercier et vous prier aussi de présenter
+l'expression de ma vive reconnaissance à madame votre mère, dont Louis
+ne parle qu'avec attendrissement. Il commence à se montrer moins enfant
+et plus préoccupé de son avenir; je ne doute pas que vos bons avis ne
+soient pour beaucoup dans ce progrès. Nous avons fait, lui et moi,
+plusieurs démarches inutiles ces jours-ci, pour avoir des nouvelles de
+son capitaine et de son navire. Le silence de M. Aubin commence à nous
+inquiéter. J'ai appris chez M. de Rothschild que l'ancien capitaine de
+<i>la Belle-Assise</i> était parti pour Marseille, afin de prendre
+connaissance de l'état du navire et de celui de sa cargaison. Il aura
+sans doute retenu M. Aubin à Marseille, pour l'aider dans cet examen.
+Soyez assez bon, mon cher Morel, pour vous informer au port de l'époque
+du retour à Paris de ces messieurs et de celle du départ de <i>la
+Belle-Assise</i>, si elle est connue. Je crois que Louis vous a déjà écrit
+à ce sujet. Il est en ce moment à Dieppe, où il est allé visiter une
+amie de sa mère, madame Lawsson, qui lui veut beaucoup de bien. Il
+reviendra ce soir. Je me suis remis à ma partition, et, si je n'étais
+pas constamment interrompu, de trois jours l'un, j'avancerais assez
+vite. En somme, dans six ou sept mois, l'ouvrage sera fini; et je me
+mettrai, pour mieux en étudier les défauts, à arranger la partition pour
+le piano. Il n'y a pas de travail plus utile, en pareil cas, que
+celui-là; et d'ailleurs, la partition de piano et chant a bien sa valeur
+intrinsèque, surtout pour les études.</p>
+
+<p>Je suis tout triste du mauvais effet que vient de produire la
+représentation d'<i>Euryanthe</i>. Le poème, malgré les modifications qu'on a
+fort sagement fait d'y apporter, n'est pas supportable. Vous lirez ces
+jours-ci l'analyse que je viens de faire du drame allemand dans le
+<i>Journal des Débats</i>, je ne crois pas qu'on ait jamais mis en scène de
+semblables stupidités; on n'est pas bête à ce point. Nous nous accordons
+tous pour louer la musique, qui contient en effet de bien belles
+parties, mais ne saurait, selon moi, soutenir la comparaison avec
+<i>Obéron</i> ni avec le <i>Freyschütz</i>. Quand va-t-on s'occuper au théâtre de
+Marseille de votre opéra? tenez-moi au courant de tout ce qui s'y
+rapporte. Si j'avais un peu d'argent de côté, je ne manquerais pas
+d'aller assister à sa première représentation.</p>
+
+<p>Mille amitiés à Lecourt. Théodore Ritter vient d'achever la partition de
+piano complète de <i>Roméo et Juliette</i>. C'est très clair et très jouable.
+Il a exécuté la semaine dernière l'ouvrage entier devant une quinzaine
+de personnes chez Pleyel; Duprez et moi, nous chantions les ch&#339;urs, etc.
+Il a très bien joué. Cela se grave à Leipzig.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Le capitaine <i>Aubin</i>, et non Bodin, vient de venir. Il retourne
+à Marseille. Il avertira Louis du jour où il devra être rendu à bord.
+Ainsi ne vous inquiétez pas de cela.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a>LXXXVII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, dimanche 11 octobre 1857.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je vous remercie, nous vous remercions. Faites l'impossible pour obtenir
+une promesse positive du capitaine de <i>la Reine des Clippers</i>, ou plutôt
+de M. Acquarone. C'est précisément un semblable embarquement qui
+conviendrait le mieux à Louis, et je serais dans de graves embarras,
+s'il me fallait envoyer mon fils dans les ports de l'Océan chercher
+lui-même un navire. Tenez-moi au courant de l'état de vos négociations.</p>
+
+<p>Je compte aussi sur l'aide de notre excellent Lecourt. J'ai peine à vous
+écrire ces quelques lignes. Je ne puis me remettre de ma maladie
+nerveuse, qui se transforme chaque jour et amène les plus étranges
+accidents.</p>
+
+<p>Mille amitiés dévouées. J'aurais bien des choses à vous dire, mais je
+n'ai pas la force d'écrire.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a>LXXXVIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, mercredi 27 ou 28 octobre 1857.</p>
+
+<p>Grâce à vos relations et à l'intervention de Lecourt, Louis est enfin
+reçu comme lieutenant à bord de <i>la Reine des Clippers</i>; c'est un
+important avantage pour lui. On ne réclame pas encore sa présence à
+Marseille; mon avis est néanmoins qu'il doit s'y rendre d'avance pour ne
+s'exposer à aucun mécompte, se faire présenter à M. Acquarone, à ses
+chefs du bord, et tâcher de se faire employer même avant le départ. Il
+va d'ailleurs profiter du répit qu'on lui laisse pour passer quelques
+jours à Vienne chez ma s&#339;ur et faire une visite à mon oncle à Tournon.
+Je pense qu'à son arrivée à Marseille, il vous trouvera de retour de
+votre excursion à Aix. Dans le cas où son séjour se prolongerait chez
+vous, il est convenu que vous me permettrez de payer sa pension et que
+vous ne vous fâcherez pas. J'ai vu ces jours-ci M. de Rémusat qui m'a le
+premier appris la bonne nouvelle de la réception de Louis. Je crois
+qu'il assistait hier à l'inauguration de la petite salle de concerts (la
+salle Beethoven), que Bennet vient d'ouvrir au public. Géraldy donne un
+concert dans ce local demain, et je vois sur le programme un morceau de
+vous. Je suis plongé jusque par-dessus les yeux dans l'instrumentation
+de mon avant-dernier acte, et cela me grise... Lecourt, dans une de ses
+lettres, semble craindre que je n'aie choisi un mauvais sujet. Aurait-il
+conservé ce vieux préjugé contre les sujets antiques?... Les sujets
+antiques sont redevenus neufs, à la condition pour les auteurs de ne pas
+les traiter à la façon lamentable de MM. de Marmontel, du Rollet et
+Guillard. Je crois que ce n'est pas le cas dans mon ouvrage. Je vous
+assure qu'il y a un mouvement, une variété de contrastes et une mise en
+scène extraordinaires. Et cela doit faire pardonner au sujet d'être beau
+par les sentiments et les passions, et la pensée poétique. J'ai mis au
+pillage Virgile et Shakspeare, et j'ai trouvé en outre une scène d'un
+effet terrible, qui n'est pas dans les allures des tragédies lyriques du
+siècle dernier. J'écris cette partition avec une passion qui semble
+s'accroître de jour en jour. Dites à Lecourt que très probablement il
+s'est fait de mon poème une fausse idée, puisqu'il ne le connaît pas,
+mais qu'il résultera de tout cela (paroles et musique) quelque énormité
+dont il sera content, je lui en donne ma parole d'honneur. J'aurai fini
+dans six mois, ballets et le reste.</p>
+
+<p>Je vais ce soir dîner à Versailles chez Émile Deschamps avec les
+directeurs de l'Odéon. On veut me séduire. Il s'agit de la mise en scène
+de <i>Roméo et Juliette</i>, traduit par Deschamps et qu'on voudrait
+<i>illustrer</i>!!!.. (expression favorite des pianistes) par l'exécution,
+dans les entr'actes, de trois fragments de ma symphonie. Cela coûterait
+fort cher, mais ils paraissent résolus à ne pas reculer devant la
+dépense.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; je vous recommande mon cher grand garçon, qui est bien
+excellent et bien désireux de faire sa carrière, et qui commence à
+devenir raisonnable, et que j'aime de toute mon âme. Aimez-le bien
+aussi.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a>LXXXIX.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 15 novembre 1857.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je vous remercie de m'avoir envoyé des nouvelles de Louis. Dieu veuille
+que son voyage continue comme il a commencé. Quant à moi, je suis
+toujours malade; j'ai, dit mon médecin, une névrose intestinale. Cela
+me tourmente à un point que je ne saurais exprimer. Je travaille
+pourtant tout de même.</p>
+
+<p>On vient de donner enfin l'opéra en deux actes de M. Billetta, célèbre
+professeur de piano à Londres. Je voudrais que vous entendissiez cela.
+Ne croyez pas un mot des quelques éloges que contient sur cette musique
+mon feuilleton de ce matin, et croyez, au contraire, que je me suis tenu
+à quatre pour en faire aussi tranquillement la critique. On a travaillé
+treize mois à l'Opéra pour accoucher de ce chef-d'&#339;uvre. La troisième
+représentation n'a pas suivi la seconde; on l'annonce pourtant pour
+lundi. <i>La Rose de Florence</i> sera bientôt fanée et effeuillée.
+Fiorentino, qui a une grande peur de ses compatriotes, et qui a été
+<i>forcé</i> de louer celui-là, n'a jamais pu se décider à écrire lui-même
+son nom; il l'a laissé en blanc dans son manuscrit.</p>
+
+<p>Je viens de me procurer un de mes portraits, vous le recevrez
+prochainement. Comment se porte Lecourt? que fait-on, sinon de bon, au
+moins de mauvais, en musique à Marseille?</p>
+
+
+
+<h3><a name="XC" id="XC"></a>XC.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 21 décembre 1857.</p>
+
+<p>Je ne puis plus vous parler, vous me l'avez défendu, de toutes vos
+bontés pour Louis et de l'intérêt constant que vous prenez à tout ce qui
+le regarde. J'y suis de plus en plus sensible cependant. Mon oncle et
+ma s&#339;ur sont également bien touchés de vos soins et de votre affection
+pour lui. Grâce à vous et à cet excellent Lecourt, le voilà monté sur un
+magnifique navire et investi de fonctions qui doivent le forcer à
+devenir laborieux et raisonnable de plus en plus.</p>
+
+<p>J'espère beaucoup du mode de traitement auquel votre médecin vient de
+vous soumettre<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote-96" class="fnanchor" title="aller à la note 96.">[96]</a>. En tout cas, s'il a raison ou non dans ses
+conjectures, vous ne tarderez pas à le savoir. Vous devez être tourmenté
+par la suspension du travail de votre partition. Je serais au supplice,
+en ce moment surtout, s'il m'arrivait d'être obligé d'abandonner la
+mienne. Et pourtant qu'y a-t-il de plus triste, de plus misérable que
+notre monde musical de Paris! quelle direction imprimée à tous nos
+théâtres lyriques!...</p>
+
+<p>L'Opéra a toujours du monde; on ne peut pas empêcher le public d'y
+aller. Dès lors, une suffisance et une nonchalance dans l'administration
+qui dépassent tout ce que vous pouvez vous figurer. Pourvu qu'on puisse
+régulièrement, quatre ou cinq fois par mois, donner <i>la Favorite</i>,
+paroles de M. le directeur, et <i>Lucie</i>, paroles de M. le directeur, tout
+va bien. En ce moment, tout va mieux encore; on monte <i>la Magicienne</i>
+(paroles de M. le directeur attribuées à M. de Saint-Georges). Roqueplan
+fait parler de lui par ses excentricités de langage à l'Opéra-Comique.
+Il dit à Stockhausen qu'il ne sait pas chanter, il envoie tout le monde
+se faire f..... Il dit à ce brave M***, qui s'était cru obligé, de lui
+faire une visite: «Qu'est-ce que vous f..... ici? f.....-moi le camp!
+l'Opéra-Comique n'est pas un lieu public.» Nous avons un haut
+fonctionnaire qui ne va pas mal non plus de son côté; il répond à un
+homme de lettres qui était allé le remercier de la part de nos
+associations pour une faveur que ce grand homme leur avait accordée: «Je
+me f... de la reconnaissance des artistes! je n'ai pas fait cela pour
+eux. Les arts m'embêtent.» Vous voyez que les idées poétiques ont à se
+manifester dans un joli petit monde... L'empereur et l'impératrice sont
+allés voir <i>le Cheval de bronze</i>, il y a trois jours. Ils sont sortis
+très mécontents, dit-on. Je voudrais que vous entendissiez la musique
+qu'on fait à la cour de temps en temps... D'un autre côté, voilà ce
+pauvre roi de Prusse qui perd la tête; je ne sais si son frère aura
+autant que lui le sentiment des arts. Les petites cours allemandes, où
+l'on aime la musique, ne sont pas riches, et la Russie (comme
+l'Angleterre) est tout acquise aux Italiens.</p>
+
+<p>Reste la reine Pomaré; mais Taïti est bien loin. Encore assure-t-on que
+la gracieuse Aimata-Pomaré préfère à tout les jeux de cartes, les
+cigares et l'eau-de-vie. Le Brésil est à Verdi. Si nous allions en
+Chine!...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCI" id="XCI"></a>XCI.</h3>
+
+<p class="A">A M. HANS DE BULOW.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 20 janvier 1858.</p>
+
+<p>Je vous remercie de votre charmante lettre, charmante par son style, par
+la cordialité qui l'a dictée, par les bonnes nouvelles qu'elle
+m'apporte, charmante de tout point. Je l'ai lue avec bonheur, comme un
+chat boit du lait.</p>
+
+<p>Aussi ne tarderai-je pas à vous répondre. Je m'étais levé avec
+l'intention de travailler exclusivement à ma partition aujourd'hui; mon
+feu était allumé, ma porte fermée; pas d'importuns, pas de crétins
+possibles, et voilà votre lettre qui vient renverser tous mes beaux
+projets de travail, et je cède au plaisir de causer avec vous et je dis
+comme le Romain (<i>sic</i>): «A demain les affaires sérieuses<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote-97" class="fnanchor" title="aller à la note 97.">[97]</a>!» Non pas
+que je croie vous intéresser en vous répondant, mais je vous réponds
+avec un plaisir extrême; c'est de l'égoïsme pur, concentré, sans
+alliage, un égoïsme <i>élément</i> (pour parler comme les chimistes).</p>
+
+<p>Votre foi, votre ardeur, vos haines même, me ravissent. J'ai, comme
+vous, encore des haines terribles et des ardeurs volcaniques; mais,
+quant à la foi, je crois fermement qu'il n'y a rien de vrai, rien de
+faux, rien de beau, rien de laid... N'en croyez pas un mot, je me
+calomnie... Non, non, j'adore plus que jamais ce que je trouve beau, et
+la mort n'a pas, à mon sens, de plus cruel inconvénient que celui-ci: ne
+plus aimer, ne plus admirer. Il est vrai qu'on ne s'aperçoit pas qu'on
+n'aime plus. Pas de philosophie, autrement dit, pas de bêtises.</p>
+
+<p>Vous avez donc osé entreprendre une série de concerts, et à Berlin
+encore! une ville, non pas glaciale (un bloc de glace est beau, cela
+rayonne, cela a du caractère), mais une ville <i>qui dégèle</i>, froide,
+humide. Et puis des luthériens!... des gens qui ne rient jamais, des
+blonds sans être doux... Voyez comme je divague, j'ai été blond et je ne
+suis pas doux... Riez, je vous le permets, tout m'est égal.</p>
+
+<p>Votre programme était fort beau: vous m'avez fait l'injure de supposer
+que rien autre que le sort de mes deux morceaux ne pouvait m'intéresser
+dans le récit que vous m'avez fait des suites de ce concert. Vous ne
+m'avez parlé ni de votre Ouverture ni des morceaux de Liszt; vous m'avez
+calomnié. Mais je vous pardonne. Encore une fois, tout m'est égal,
+excepté que l'on m'attribue la musique des chefs de l'école parisienne.
+Ce n'est pas la première fois (comme vous le pensez) que les Berlinois
+ont subi mon ouverture de <i>Cellini</i>; je la leur fis avaler deux fois, il
+y a quinze ou seize ans, à mes concerts du théâtre. Je me rappelle même
+que notre ami Schlesinger, après la seconde audition, vint tout étonné
+me demander <i>si cela était beau...</i> Comme je ne voulais pas le tromper,
+je lui répondis que <i>oui</i>. Mais il ne me crut pas. Les critiques
+luthériens n'ont pas trop éreinté, dites-vous, <i>le Pâtre breton</i>. Ce
+sont des gens honnêtes, après tout, et en entendant l'accord de <i>mi</i>
+<img src="images/bemol.png" alt="bemol"
+width="8" height="20" style="vertical-align:bottom;" />:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_253.png"
+alt="notation musicale"
+width="20%" /></p>
+
+<p class="non">ils sont franchement convenus que cet accord, bien qu'écrit par moi,
+n'était pas devenu faux. Notre maniaque de la <i>Revue des Deux Mondes</i>
+n'est pas de cette probité-là<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote-98" class="fnanchor" title="aller à la note 98.">[98]</a>, et quand on lui fait entendre un
+accord de <i>mi</i> <img src="images/bemol.png" alt="bemol"
+width="8" height="20" style="vertical-align:bottom;" /> sorti de ma plume, il déclare l'accord intolérable.</p>
+
+<p>Baisez la main, de ma part, je vous prie, à mademoiselle Milde quand
+vous la verrez, et remerciez-la de son courage à chanter l'accord de
+<i>mi</i> <img src="images/bemol.png" alt="bemol"
+width="8" height="20" style="vertical-align:bottom;" /> quand même.</p>
+
+<p>Les parties d'orchestre et de ch&#339;ur de l'<i>Impériale</i> sont à vos ordres,
+et je vous les enverrai quand vous le désirerez; seulement je n'ai pas
+la traduction allemande du texte de cette cantate, et je ne suppose pas
+qu'on puisse faire chanter du français par des choristes allemands.
+Comment tournerez-vous cette difficulté? Répondez-moi à ce sujet; après
+quoi, je ferai ce que vous voudrez et je vous donnerai quelques
+indications pour l'exécution du morceau.</p>
+
+<p>Je fais des v&#339;ux pour la prospérité de votre pieuse entreprise; mais,
+entre nous, je tremble qu'elle ne vous coûte de l'argent; à moins que
+votre orchestre ne soit d'un bon marché extrême. Ici, une pareille
+crainte serait déraisonnable: il n'y a rien à craindre, <i>on est sûr</i> de
+ne pas faire les frais.</p>
+
+<p>Il faut que je vous dise que Brandus vient de faire une espèce de
+nouvelle édition de <i>Roméo et Juliette</i>, grande partition et parties
+séparées, contenant une foule de corrections et quelques petits
+changements de détail assez importants. C'est d'après ces corrections
+qu'a été rédigée la partition de piano et chant, avec double texte
+allemand et français, qu'on va publier prochainement à Leipzig. Si
+jamais vous aviez envie d'exécuter quelque fragment de <i>Roméo et
+Juliette</i> à vos concerts, ne le faites pas sans me prévenir; je vous
+indiquerai les morceaux où il y a des changements.</p>
+
+<p>Vous me demandez ce que je fais. J'achève <i>les Troyens</i>. Depuis quinze
+jours, il m'a été impossible d'y travailler. J'en suis à la catastrophe
+finale; Énée est parti, Didon l'ignore encore, elle va l'apprendre, elle
+pressent le départ...</p>
+
+<p class="c">Quis fallere possit amantem?</p>
+
+<p>Ces angoisses de c&#339;ur à exprimer, ces cris de douleur à noter,
+m'épouvantent... comment vais-je m'en tirer? Je suis surtout inquiet sur
+l'accentuation de ce passage dit par Anna et Narbal au milieu de la
+cérémonie religieuse de prêtres de Pluton:</p>
+
+<p class="poem">
+S'il faut enfin qu'Énée aborde en Italie,<br />
+<span style="margin-left: 3em;">Qu'il y trouve un obscur trépas!</span><br />
+Que le peuple latin à l'Ombrien s'allie,<br />
+<span style="margin-left: 4em;">Pour arrêter ses pas!</span><br />
+Percé d'un trait vulgaire en la mêlée ardente,<br />
+Qu'il reste abandonné sur l'arène sanglante<br />
+Pour servir de pâture aux dévorants oiseaux!><br />
+Entendez-vous, Hécate, Érèbe, et toi, Chaos?<br />
+</p>
+
+<p>Est-ce une imprécation violente? est-ce de la fureur concentrée,
+sourde?... Si cette pauvre Rachel n'était pas morte, je serais allé le
+lui demander. Vous pensez, sans doute, que j'ai bien de la bonté de me
+préoccuper ainsi de la vérité d'expression, et que ce sera toujours
+assez <i>vrai</i> pour le public. Oui, mais pour nous?... Enfin, je trouverai
+peut-être.</p>
+
+<p>Vous ne sauriez, mon cher Bulow, vous faire une idée juste du flux et du
+reflux de sentiments contraires dont j'ai le c&#339;ur agité depuis que je
+travaille à cet ouvrage. Tantôt c'est une passion, une joie, une
+tendresse dignes d'un artiste de vingt ans. Puis c'est un dégoût, une
+froideur, une répulsion pour mon travail, qui m'épouvantent. Je ne doute
+jamais: je crois et je ne crois plus, puis je recrois... et, en dernière
+analyse, je continue à rouler mon rocher... Encore un grand effort, et
+nous arriverons au sommet de la montagne, l'un portant l'autre.</p>
+
+<p>Ce qu'il y aurait de fatal en ce moment pour le Sysiphe, ce serait un
+accès de découragement venu du dehors; mais personne ne peut me
+décourager, personne n'entend rien de ma partition, aucun
+refroidissement ne me viendra par suite des impressions d'autrui. Vous
+même, vous seriez ici, que je ne vous montrerais rien. J'ai trop peur
+d'avoir peur.</p>
+
+<p>J'ai ajouté une fin au drame, fin bien plus grandiose et plus concluante
+que celle dont je m'étais contenté jusqu'à présent. Le spectateur verra
+ainsi la tâche d'Énée accomplie, et Clio s'écrie à la dernière scène,
+pendant que le Capitole romain rayonne à l'horizon:</p>
+
+<p class="c">Fuit Troja!... Stat Roma!</p>
+
+<p>Il y a là, en outre, une grande pompe musicale, dont il serait trop long
+de vous expliquer le sujet.</p>
+
+<p>Voyez avec quelle naïveté je me laisse aller à vous parler de tout cela.
+Voilà ce que c'est que de m'écrire des lettres comme celle que je viens
+de recevoir de vous. Il ne faut pas porter une vive lumière aux yeux
+d'un homme enrhumé, si l'on ne veut pas le faire éternuer pendant une
+demi-heure.</p>
+
+<p>Mais voilà mes éternuements finis. Adieu; écrivez-moi souvent, je
+m'engage à vous répondre en style de notaire et fort laconiquement. Je
+ne suis pas féroce...</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Gounod vient de faire un joli petit opéra-bouffe, <i>le Médecin
+malgré lui</i>. Voyez mon feuilleton qui paraîtra vendredi ou samedi
+prochain.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCII" id="XCII"></a>XCII.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 24 janvier [1858].</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>La poste des Indes part le 10 et le 26 de chaque mois; je t'écris donc
+un peu plus tôt ma seconde lettre pour qu'elle puisse te parvenir en
+même temps que ma première. Il s'est passé de terribles choses depuis le
+10 de ce mois. Tu le sais peut-être déjà, une troupe d'effroyables
+bandits est venue entourer la voiture de l'empereur au moment où il se
+rendait avec l'impératrice à la représentation au bénéfice de Massol à
+l'Opéra. Ces monstres ont jeté des bombes fulminantes dont l'explosion a
+tué un grand nombre de personnes et de chevaux, criblé la voiture de
+l'empereur, etc., etc. Par le plus grand des bonheurs, l'empereur n'a
+pas été atteint; la charmante impératrice n'a pas même perdu un instant
+son sang-froid. Ils ont été admirables de courage et de présence
+d'esprit tous les deux, au milieu de cette scène de carnage à la porte
+de l'Opéra. Toute l'Europe, tu le penses, est en émoi d'un pareil
+événement.</p>
+
+<p>J'ai vu madame Lawsson en lui portant une loge pour l'Opéra-Comique.
+Morel m'a écrit que M. Lecourt était à Paris; mais ce dernier n'est pas
+venu me voir, et j'en suis à me demander pourquoi. Cet excellent Morel
+n'a voulu accepter que la moitié de ce que je lui avais envoyé pour tes
+frais de séjour chez lui et m'a renvoyé le reste.</p>
+
+<p>J'ai été encore bien malade et au lit ce mois-ci; me voilà de nouveau
+sur pied et je reprends le travail interrompu de ma partition.
+Avant-hier, j'ai fait une lecture de mon poème des <i>Troyens</i> chez notre
+confrère de l'Institut M. Hittorf. Il y avait une grande réunion de
+peintres, statuaires, architectes de l'Institut; M. Blanche, secrétaire
+du ministre d'État; M. de Mercey, directeur des beaux-arts, etc., etc.
+J'ai eu un véritable succès; on a trouvé cela grand et beau, on m'a
+interrompu plusieurs fois par des applaudissements. Enfin, cela m'a
+rendu un peu de courage pour achever mon immense partition.</p>
+
+<p>Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher Louis; ma s&#339;ur m'écrit de
+temps en temps de charmantes lettres; mon oncle est à Cannes dans le
+Midi, où il se chauffe au soleil pendant que nous grelottons à Paris.
+J'ai reçu, il y a quelques jours, une longue lettre de M. de Bulow, l'un
+des gendres de Liszt, celui qui a épousé mademoiselle Cosima. Il
+m'apprend qu'il a donné sous sa direction un concert à Berlin et qu'il y
+a fait exécuter avec grand succès mon ouverture de <i>Cellini</i> et le petit
+morceau de chant: <i>le Jeune Pâtre breton</i>. Ce jeune homme est l'un des
+plus fervents disciples de cette école insensée qu'on appelle en
+Allemagne l'école de l'<i>avenir</i>. Ils n'en démordent pas et veulent
+absolument que je sois leur chef et leur porte-drapeau. Je ne dis rien,
+je n'écris rien, je ne puis que les laisser faire; les gens de bon sens
+sauront voir ce qu'il y a de vrai.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCIII" id="XCIII"></a>XCIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 9 février 1858.</p>
+
+<p class="address">Cher Louis,</p>
+
+<p>Le courrier des Indes part demain et j'ai tout juste aujourd'hui
+quelques instants pour causer un peu avec toi. Je suis bien impatient de
+recevoir de tes nouvelles! Comment auras-tu fait cette longue traversée?
+comment te portes-tu? comment te trouves-tu à bord? n'oublie aucun de
+ces détails. Ici, on ne va pas bien. Je suis, moi, assez passablement
+remis en ce moment; mais ma femme est presque toujours au lit et fort
+souffrante, et se tourmentant beaucoup.</p>
+
+<p>J'ai aussi une triste nouvelle à t'annoncer; le pauvre M. Lawsson est
+mort ces jours-ci. Il s'est éteint sans agonie, sans souffrance, comme
+une lampe qui n'a plus d'huile. Mon oncle est toujours à Cannes en
+Provence.</p>
+
+<p>Je travaille tant que je peux pour finir ma partition et j'avance peu à
+peu. J'en suis à cette heure au dernier monologue de Didon: «Je vais
+mourir dans ma douleur immense submergée.»</p>
+
+<p>Je suis plus content de ce que je viens d'écrire que de tout ce que j'ai
+fait auparavant. Je crois que ces terribles scènes du cinquième acte
+seront en musique d'une vérité déchirante.</p>
+
+<p>Mais j'ai encore modifié cet acte. J'y ai fait une large coupure et j'y
+ai ajouté un morceau de caractère, destiné à contraster avec le style
+épique et passionné du reste. C'est une chanson de matelot; je pensais à
+toi, cher Louis, en l'écrivant et je t'en envoie les paroles. Il fait
+nuit, on voit les vaisseaux troyens dans le port: Hylas, jeune matelot
+phrygien, chante, en se balançant au haut du mât d'un navire.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 6em;">Vallon sonore</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Où, dès l'aurore,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Je m'en allais chantant, hélas!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sous tes grands bois chantera-t-il encore</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Le pauvre Hylas?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Berce mollement sur ton sein sublime,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O puissante mer, l'enfant de Dindyme!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 6em;">Fraîche ramée</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Retraite aimée,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Contre les feux du jour, hélas!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quand rendras-tu ton ombre parfumée</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Au pauvre Hylas?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Berce mollement sur ton sein sublime,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O puissante mer, l'enfant de Dindyme!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 6em;">Humble chaumière,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Où de ma mère,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Je reçus les adieux, hélas!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Reverra-t-il ton heureuse misère</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Le pauvre Hylas?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Berce mollement sur ton sein sublime,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O puissante mer, l'enfant... (<i>Il s'endort</i>).</span><br />
+</p>
+
+<p>Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher ami. Je suis allé au bal des
+Tuileries mercredi dernier; mais il y avait une telle foule, qu'il n'y
+avait pas moyen même d'apercevoir l'empereur ni l'impératrice, et je
+suis revenu à onze heures, trop heureux de n'avoir pas été étouffé et
+d'avoir retrouvé mon paletot. Je ne puis te donner des nouvelles
+d'Alexis<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote-99" class="fnanchor" title="aller à la note 99.">[99]</a>, je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Adieu, cher enfant;
+j'ai un long et filandreux article à faire, il faut que je me résigne à
+y travailler.</p>
+
+<p>Jules B*** est revenu avant-hier d'une tournée dans les provinces. Il
+est maintenant fixé à Paris avec une pauvre petite position, qui le fait
+terriblement travailler et lui donne à peine de quoi vivre. Un garçon
+d'une pareille intelligence et de tant d'esprit!... voilà la vie.</p>
+
+<p>Adieu. Je t'embrasse de tout mon c&#339;ur, cher Indien, reviens-moi vite
+bien portant, bien savant, bien en argent, et tout ira merveilleusement.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCIV" id="XCIV"></a>XCIV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 5 mai 1858.</p>
+
+<p class="address">Cher Louis,</p>
+
+<p>Enfin, voilà une lettre de toi! je commençais à être inquiet. Voilà de
+bien bonnes nouvelles; tu es bien portant, content de toi et de ton
+entourage... Mais tu me fais craindre une plus longue absence... Si vous
+allez en Chine, ma lettre te parviendra-t-elle? je t'écris à tout
+hasard. J'ai été et je suis encore malade; j'ai eu la grippe et d'autres
+maux encore. Dimanche dernier, j'avais à diriger au Conservatoire le
+concert de Litolff, un de mes amis d'Allemagne. Nous avions un orchestre
+modèle, le premier peut-être qu'on puisse entendre en Europe. Litolff
+m'avait demandé deux morceaux de ma composition: la Captive et la Fête
+de <i>Roméo et Juliette</i>. J'ai eu un succès prodigieux, fracassant; que
+n'étais-tu là! C'était un véritable tremblement de salle.</p>
+
+<p>Le lendemain, lundi, je suis allé à la réception des Tuileries.
+L'empereur m'a vu, m'a abordé et m'a demandé des nouvelles de mon opéra;
+je n'ai pas manqué de le prier de prendre connaissance du poème, et il
+m'a répondu que cela l'intéresserait beaucoup, que je devrais lui
+demander une audience pour cela. Elle sera pour la semaine prochaine.
+J'ai bien des choses à dire à l'empereur; Dieu veuille que je n'oublie
+pas les plus essentielles!</p>
+
+<p>Les chances paraissent peu favorables pour faire monter mes <i>Troyens</i> à
+l'Opéra. Il est question d'y donner l'an prochain un grand ouvrage d'un
+<i>amateur</i>, le prince Poniatowski!!!!!</p>
+
+<p>Nous avons eu ici dernièrement des craintes très vives sur une guerre
+entre la France et l'Angleterre. Heureusement ces craintes sont tout à
+fait dissipées.</p>
+
+<p>J'avais envoyé un billet à Alexis pour le concert de dimanche dernier;
+je sais qu'il y était, mais je n'ai pas pu le voir.</p>
+
+<p>Adieu, cher enfant, cher Louis, cher lieutenant! continue à marcher
+sérieusement à ton but et tu l'atteindras. Je t'embrasse avec une
+affection qui semble s'accroître de jour en jour. Je te réembrasse.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCV" id="XCV"></a>XCV.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 13 février 1859.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Ou en êtes-vous de vos répétitions? donnez-moi donc de vos nouvelles.
+J'ai vu deux fois dernièrement M. de Rémusat, qui ne m'a rien appris de
+précis au sujet de votre opéra. Ici, rien de nouveau; à l'heure qu'il
+est, on refait encore certaines scènes de l'<i>Herculanum</i> de David. On
+nous annonce pour la fin du mois le Faust de Gounod, dont je crois qu'il
+faut bien augurer. On en dit beaucoup de bien.</p>
+
+<p>Louis va arriver dans un mois, j'espère; soyez assez bon pour lui
+remettre la lettre ci-jointe. Je compte le retrouver tout à fait
+sérieux, et décidé à travailler vaillamment pour son examen. J'ai été
+bien malade il y a six semaines; je commence à me remettre, grâce aux
+soins du fameux docteur Noir, le sauveur de notre ami Sax. Vous savez
+que Sax avait un cancer mélanique à la lèvre supérieure; il était
+condamné par toute la faculté de Paris. Et le voilà radicalement guéri;
+son affreux bubon de la lèvre est tombé, il n'y paraît plus. Jeudi
+prochain, les amis de Sax, en très grand nombre, donneront au docteur
+Vriès (c'est son nom) un dîner à l'hôtel du Louvre, qui promet d'être
+fort gai et même musical.</p>
+
+<p><i>Les Troyens</i> sont toujours là, attendant que le théâtre de l'Opéra
+devienne praticable. Après David, nous aurons le prince Poniatowski;
+après le prince, nous aurons le duc de Gotha, et, en attendant le duc,
+on traduira la <i>Sémiramide</i> de Rossini.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCVI" id="XCVI"></a>XCVI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 18 mars 1859.</p>
+
+<p>Je n'ose vous engager à faire le voyage de Paris pour faire soigner vos
+yeux; les cures du docteur Vriès dans cette spécialité ne me sont pas
+connues; il est en outre en ce moment et il sera de plus en plus
+inabordable; il faut faire queue chez lui pendant quatre ou cinq heures
+sans être sûr de pouvoir lui parler, et il vous demandera plusieurs mois
+pour suivre son traitement. Quant à moi, je suis depuis plus de dix
+jours repris de mes infernales coliques qui ne me quittent pas une heure
+sur vingt-quatre. Rien n'y fait.</p>
+
+<p>Je me force pourtant à vaincre ma faiblesse, pour organiser un concert
+spirituel à l'Opéra-Comique le samedi saint. Il faut gagner de l'argent,
+et, ce jour-là, je suis à peu près sûr de remplir la salle. Ce pauvre
+Louis, qui n'a jamais rien entendu de moi, sera cette fois au moins à
+Paris. Je commence à m'étonner du retard de l'arrivée de son navire.
+Mille amitiés à Lecourt. J'ai un nouveau patron pour mon opéra, un
+prôneur très chaud; c'est M. Véron, qui a voulu entendre dernièrement
+une lecture du poème et qui en dit partout de magnifiques choses. Il
+déclare le cinquième acte un chef-d'&#339;uvre, en ajoutant que, s'il était
+directeur, il dépenserait cent cinquante mille francs pour monter cela.</p>
+
+<p>Il est vrai que les paroles ne l'engagent à rien; mais elles font
+sensation parmi les gens de l'Opéra. Peu à peu, seront-ils forcés de
+venir vers la montagne?... en tout cas la montagne s'obstine à ne pas
+aller à eux. Je n'ai jamais parlé de mon ouvrage à Royer et je ne lui en
+parlerai jamais.</p>
+
+<p>Pauvre ami, je vous plains d'être ainsi harcelé par vos chanteurs.
+Adieu.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Patience et longueur de temps</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Font plus que force ni que rage.</span><br />
+</p>
+
+<p>Embrassez Louis pour moi trente ou quarante fois.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCVII" id="XCVII"></a>XCVII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Mardi matin, 19 juillet 1859.</p>
+
+<p>Merci, mon cher Morel, de votre bonne nouvelle<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote-100" class="fnanchor" title="aller à la note 100.">[100]</a>. J'étais horriblement
+inquiet et n'osais vous communiquer mes inquiétudes, persuadé
+d'ailleurs que vous m'écririez aussitôt que la moindre nouvelle vous
+serait parvenue. Veuillez donner à Louis la lettre ci-jointe. Je pense
+qu'il y aura moyen pour lui de se faire payer de la maison Acquarone
+avant de quitter Marseille. Lecourt, dans une de ses lettres, m'assurait
+que les appointements de l'équipage d'un navire étaient payés avant
+tout. J'ai été bien malade encore ces jours derniers; mais je crois que
+l'anxiété y était pour beaucoup. Je ne vous dirai pas combien j'aime
+Louis; car vous le savez et vous l'aimez vous-même, et cette affection
+que vous lui portez a redoublé la mienne pour vous. Enfin, le voilà!
+j'attends un mot de lui; mais j'attends tranquillement à cette heure. La
+saison de Bade n'est pas raccommodée par la paix. Bénazet ne sait pas
+encore si le festival pourra avoir lieu.</p>
+
+<p>Adieu, adieu; je vous serre la main, je suis bien joyeux.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a>XCVIII.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Vendredi soir, 23 septembre 1859.</p>
+
+<p>Il est onze heures et quart du soir, on m'apporte ta lettre et j'y
+réponds tout de suite. Oui, cher ami, j'aurais dû t'écrire tout ces
+jours-ci, mais pardonne-moi, j'ai tant souffert... Je suis allé passer
+deux jours à Courtavenel, chez madame Viardot, où je me suis trouvé
+horriblement malade; on ne voulait pas me laisser repartir. Mais l'ennui
+de voir toute cette charmante famille s'occuper de moi, de chagriner de
+tels amis a été plus fort. En arrivant à Paris, je n'ai fait que monter
+à la maison: je suis reparti immédiatement pour Saint-Germain, où
+Marie<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote-101" class="fnanchor" title="aller à la note 101.">[101]</a> m'attendait chez M. de la Roche. Le lendemain, je suis revenu
+seul, toujours torturé et préoccupé de quatre ou cinq corrections que
+j'avais en tête de faire dans le deuxième acte de ma partition des
+<i>Troyens</i>. J'ai travaillé à cela tout le reste du jour, jusqu'à onze
+heures. Le lendemain, Rocquemont est venu m'apporter le travail que je
+lui avais donné à faire pour la partition d'<i>Orphée</i>; comme on attend le
+premier acte de cet ouvrage au Théâtre-Lyrique, j'ai dû me mettre à
+l'ouvrage encore sans désemparer, pour en corriger les fautes de copie.
+Puis sont revenues mes crises de larmes, mes convulsions de c&#339;ur... Et
+je ne pouvais t'écrire que des non-sens ou des choses qui t'eussent
+horriblement attristé. Ce soir, je suis un peu mieux. J'ai fini de
+mettre en ordre le premier acte d'<i>Orphée</i>; Carvalho viendra le chercher
+demain matin. Il (Carvalho) est enthousiasmé de mon poème des <i>Troyens</i>,
+que je lui ai prêté. Il voudrait les monter à son théâtre; mais comment
+faire? il n'y a point de ténor pour Énée... Madame Viardot me propose de
+jouer à elle seule les deux rôles successivement; la Cassandre des deux
+premiers actes deviendrait ainsi la Didon des trois derniers. Le public,
+je le crois, supporterait cette excentricité, qui n'est pas d'ailleurs
+sans précédent. Et mes deux rôles seraient joués d'une façon héroïque
+par cette grande artiste.</p>
+
+<p>Ce serait pour l'année prochaine et dans un nouveau théâtre qu'on va
+construire sur la place du Châtelet, sur le bord de la Seine. Attendons.
+Cependant on parle beaucoup de divers côtés aux gens de l'Opéra. Mon
+article leur a démoli leur <i>Roméo et Juliette</i><a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote-102" class="fnanchor" title="aller à la note 102.">[102]</a>, cela ne fait pas
+d'argent, on en a déjà interrompu les représentations.</p>
+
+<p>Il faut voir venir et prendre patience. Madame Viardot, qui est aussi
+une grande pianiste, a étudié mes deux premiers actes pendant que
+j'étais chez elle. «Quel bonheur, me disait-elle, que cela soit si beau!
+Oh! si je pouvais tout de suite jouer Cassandre au lieu d'Orphée!»
+Patience pour toi, mon très-cher Louis; prends aussi patience pour moi.
+J'ai des amis, j'ai des c&#339;urs dévoués... Mais je te vois dans des
+dispositions d'exaltation fâcheuse, tu as besoin de calme et de
+tranquillité d'esprit pour travailler avec fruit. Je t'en prie, songe à
+ta carrière avant tout et ne t'inquiète pas de moi. Nous avons parlé de
+toi longtemps, l'autre jour, à Courtavenel, où l'on sait combien nous
+nous aimons.</p>
+
+<p>Je n'ai pas vu les petits articles dont tu me parles; mais cela
+m'importe peu. Je n'ai pas eu signe de vie d'Alexis. Au nom de Dieu, ne
+t'inquiète pas quand mes lettres sont en retard; tu sais à peine dans
+quel tourbillon de douleurs et d'anxiétés je passe ma vie.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon c&#339;ur. Je t'aime comme tu
+m'aimes; que veux-tu de plus?</p>
+
+
+
+<h3><a name="XCIX" id="XCIX"></a>XCIX.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">17 juin 1860.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je viens de recevoir votre charmante lettre et le billet qu'elle
+contenait. Merci de toutes les choses amicales que vous me dites. Je
+suis bien heureux d'apprendre que votre intérieur se soit animé par la
+présence de votre neveu, et je serais charmé que l'occasion se présentât
+pour Louis de faire la connaissance de cet aimable garçon. Louis est en
+ce moment au Havre sur le point de subir son second examen; le premier a
+été passé avec succès. S'il en est de même du second, Louis sera
+capitaine au long cours en quête d'un navire. Je ne sais vers quel port
+il compte diriger alors ses recherches.</p>
+
+<p>J'ai dîné dernièrement avec d'Ortigue chez cet excellent Rémusat, et
+nous y avons bu à votre santé et à celle de Lecourt. On y a exécuté
+après dîner un trio et un autre morceau de Rémusat, qui sont parbleu
+très bien. Je ne savais pas même que Rémusat jouât du violon. Ah ça!
+l'air de Marseille est donc essentiellement musical?</p>
+
+
+
+<h3><a name="C" id="C"></a>C.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 21 novembre 1860.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Je t'envoie ci-inclus un billet de cent francs dont tu m'acseras
+réception. Je suis bien heureux de savoir que tu vas mieux; tes maux
+d'estomac m'inquiétaient. Il me semble aussi que ma maladie s'use, et,
+depuis que je ne fais plus de remèdes, je me sens beaucoup plus fort.
+J'ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a
+contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les
+morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec
+empressement; chacun veut passer le premier. Quelquefois j'en commence
+un avant que l'autre soit fini. A l'heure qu'il est, j'en ai écrit
+quatre, et il m'en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j'ai pu
+réduire les cinq actes de Shakspeare en un seul acte d'Opéra-Comique. Je
+n'ai pris qu'une donnée de la pièce; tout le reste est de mon invention.
+Il s'agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui
+s'entre-détestent), qu'ils sont chacun amoureux l'un de l'autre et de
+leur inspirer par là l'un pour l'autre un véritable amour. C'est d'un
+excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon
+invention et des charges musicales qu'il serait trop long de
+t'expliquer.</p>
+
+<p>Si tu veux rire, lis samedi prochain (c'est-à-dire dimanche) mon grand
+article que je viens d'envoyer au <i>Journal des Débats</i>. Il y a là des
+calembredaines à défrayer trois feuilletons.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; quand tu voudras que je parle à M. Béhic, tu me le
+diras et en outre tu m'indiqueras ce qu'il faut lui demander.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CI" id="CI"></a>CI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 2 janvier 1861.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Tu m'as laissé bien longtemps sans me donner de tes nouvelles...
+qu'importe que ce fût à mon tour de t'écrire! Dois-tu regarder à cela?
+J'ai été tourmenté de cent manières. J'ai eu une sorte d'érésipèle à la
+joue gauche qui m'a fait beaucoup souffrir et dont il me reste une
+inflammation de la paupière. J'ai eu des montagnes d'épreuves à corriger
+pour <i>les Troyens</i>, et je n'ai pas pu trouver un instant pour continuer
+ma partition de <i>Béatrice</i>. Quand ta lettre est arrivée, j'allais écrire
+à Morel pour savoir depuis quand et pour quel pays tu étais parti. Hier,
+je suis allé aux Tuileries pour me montrer à l'empereur, qui se soucie
+aussi peu de moi que de mes ouvrages. Je ne sais pas comment sera pour
+la musique le nouveau ministre d'État<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote-103" class="fnanchor" title="aller à la note 103.">[103]</a>; nous allons voir. Il se
+passe en ce moment des choses si étranges dans notre monde de l'art! On
+ne peut pas sortir à l'Opéra des études du <i>Tannhäuser</i> de Wagner; on
+vient de donner à l'Opéra-Comique un ouvrage en trois actes d'Offenbach
+(encore un Allemand) que protège M. de Morny. Lis mon feuilleton qui
+paraîtra demain sur cette horreur.</p>
+
+<p>Tu as ri de l'histoire des cantatrices chinoises, dans le dernier; mais
+tu ne sais pas que je pensais en t'écrivant à une de tes connaissances,
+mademoiselle X***, qui, dans un concert, a égorgé des cavatines de la
+façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi! J'étais
+furieux. Et, comme elle tournait autour de moi, après son <i>exécution</i>,
+pour me soutirer un compliment, j'étais bien décidé, si elle m'eût fait
+une question, à lui répondre: «Mademoiselle, c'est horrible! et vous
+devriez vous cacher!» Elle va être furieuse de n'être pas nommée dans
+mon compte rendu. Tu ne me dis pas quel est ton titre maintenant, quels
+sont en somme tes appointements. Je ne sais à cet égard rien de positif.
+Et quand reprends-tu la mer?</p>
+
+<p>Le Théâtre-Lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer ses
+artistes.</p>
+
+<p>Bénazet est ici; il m'a engagé pour Bade. Je lui ai promis mon opéra en
+un acte pour son nouveau théâtre qu'on bâtit à Bade.</p>
+
+<p>Voilà toutes mes nouvelles. Adieu, cher ami; je t'embrasse, nous
+t'embrassons de tout notre c&#339;ur.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CII" id="CII"></a>CII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 14 février 1861.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Je te remercie de ta lettre que j'espérais chaque jour. Je te vois
+pourtant encore dans un état d'esprit qui me tourmente; je ne sais pas
+quels rêves tu as caressés qui te rendent pénible ta position actuelle;
+tout ce que je puis te dire, c'est qu'à ton âge j'étais fort loin d'être
+aussi bien traité du sort que tu l'es.</p>
+
+<p>Bien plus; je n'avais pas espéré quand tu as été reçu capitaine que tu
+aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir
+est toute naturelle, mais exagérée. Il faut te le dire et te le redire.
+Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un
+homme que dix ans d'efforts fiévreux.</p>
+
+<p>Que puis-je te dire pour te faire prendre patience? tu te tourmentes
+pour des niaiseries, et tu as une matrimoniomanie qui me ferait rire, si
+ce n'était pas triste de te voir aspirer avec tant d'âpreté à la chaîne
+la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du
+ménage, qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et aussi de
+plus exaspérant. Tu as, à vingt-six ans, 1,800 francs d'appointements et
+la perspective d'un avancement peut-être rapide. Moi, quand j'ai épousé
+ta mère, j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs, que mon ami
+Gounet m'avait prêtés, et le reste de ma pension du prix de Rome qui ne
+devait durer que dix-huit mois. Après cela, rien, qu'une dette de ta
+mère, à peu près 14,000 francs (que j'ai payés peu à peu); et je devais
+envoyer de temps en temps de l'argent à sa mère, qui habitait
+l'Angleterre; et j'étais brouillé avec ma famille, qui ne voulait plus
+entendre parler de moi; et j'avais, au milieu de tous ces embarras, à
+faire ma première trouée dans le monde musical. Compare un peu ce que
+j'ai dû souffrir alors avec ce qui te mécontente si fort aujourd'hui.</p>
+
+<p>Encore à présent, crois-tu que ce soit gai, d'être forcé, contraint, de
+rester à cette infernale chaîne du feuilleton qui se rattache à tous les
+intérêts de mon existence? Je suis si malade que la plume à tout instant
+me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner
+mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de
+drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur. Et j'ai la tête
+pleine de projets, de travaux, que je ne puis exécuter à cause de cet
+esclavage! Tu te portes bien, et moi, je me tords du matin au soir dans
+des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède.</p>
+
+<p>Depuis un mois je n'ai pu trouver un seul jour pour travailler à ma
+partition de <i>Béatrice</i>. Heureusement, j'ai du temps pour l'achever. Je
+suis allé lire la pièce à M. Bénazet, qui s'en est montré enchanté. Cet
+opéra sera donc joué à Bade sur le nouveau théâtre; et le sort des
+<i>Troyens</i> est toujours incertain. J'ai eu une longue conférence, il y a
+huit jours, avec le ministre d'État à ce sujet; je lui ai raconté toutes
+les vilenies dont j'avais été victime. Il m'a demandé à connaître mon
+poème; je le lui ai porté le lendemain, et depuis lors je n'ai pas de
+nouvelles. L'opinion publique s'indigne de plus en plus de me voir
+laissé en dehors de l'Opéra quand la protection de l'ambassadrice
+d'Autriche y a fait entrer si aisément Wagner.</p>
+
+<p>En attendant, la gravure de ma partition se poursuit tout doucement;
+elle ne sera probablement pas terminée avant trois mois. Je ne sais si
+je t'ai dit que je venais de faire un double ch&#339;ur pour deux peuples,
+chacun chantant dans sa langue. C'est pour les orphéonistes français qui
+vont au mois de juin faire une seconde visite aux orphéonistes de
+Londres; les Anglais chanteront en anglais et les Français en français.
+On étudie déjà ici le ch&#339;ur français et tous ces jeunes gens sont dans
+un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer
+jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de cristal par
+huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas
+d'argent à dépenser en parties de plaisir.</p>
+
+<p>La Société des concerts du Conservatoire va me demander un fragment de
+<i>la Damnation de Faust</i> pour une de ses prochaines séances, on m'en a
+prévenu. Comme cela ne lui coûtera rien, cela se fera.</p>
+
+<p>Voilà où j'en suis. Marie te remercie de ton bon souvenir; elle est
+aussi toujours malade.</p>
+
+<p>Je ne reçois pas plus que toi de nouvelles de là-bas. Chacun pour soi et
+Dieu pour personne! voilà le vrai proverbe. Tu as au moins, toi, un
+père, ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le
+croire, mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et
+devenir plus clairvoyant.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CIII" id="CIII"></a>CIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 21 février [1861].</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Tu me dis qu'il est inutile de t'écrire à Marseille avant la fin de
+mars; puis tu me pries à la fin de ta lettre de t'écrire encore... Si tu
+ne <i>bats</i> pas un peu la campagne, tu as du moins l'air de la
+<i>maltraiter</i>.</p>
+
+<p>Eh bien, voilà, je t'écris; je viens de me lever, il est trois heures de
+l'après-midi. Je ne puis travailler, que puis-je faire de mieux que de
+causer avec toi? Je ne sais ce que tu veux dire avec ton cauchemar de
+l'<i>abordage</i>; nous ne sommes pas en temps de guerre. Je n'ai pas entendu
+parler de l'aventure du père Archange.</p>
+
+<p>Scribe est mort hier dans sa voiture. On a arrêté Mirès pour quelques
+menus millions. M. Richemont, un receveur compromis là dedans, s'est
+pendu hier. Murger est mort, Eugène Guinot est mort, Chélard est mort à
+Weimar. Cela va bien.</p>
+
+<p>Les professeurs de chiffres (musique en chiffres) m'ont provoqué
+dernièrement; tu as vu dans mon article du 19, à quoi leur instance a
+abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la
+tête. Fais lire cela à Morel, qui fut insulté par eux il y a quelques
+années.</p>
+
+<p>Que tu es donc provincial et enfant de t'étonner que les journaux ne
+parlent pas de moi! Hé! que veux-tu qu'ils en disent? Crois-tu que le
+monde se préoccupe de ce que je fais?</p>
+
+<p>Le duo pour les deux peuples est fait; on l'étudie à Paris et à Londres.
+Wagner fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et
+l'orchestre et le ch&#339;ur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette
+musique du <i>Tannhäuser</i>. La dernière répétition générale a été, dit-on,
+atroce et n'a fini qu'à une heure du matin. Il faut pourtant qu'on en
+vienne à bout. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. Je
+ne ferai pas l'article sur le <i>Tannhäuser</i>, j'ai prié d'Ortigue de s'en
+charger. Cela vaut mieux sous tous les rapports et cela les
+désappointera davantage. Jamais je n'eus tant de moulins à vent à
+combattre que cette année; je suis entouré de fous de toute espèce. Il y
+a des instants où la colère me suffoque.</p>
+
+<p>Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher; si je ne puis pas, je
+reviendrai me coucher.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CIV" id="CIV"></a>CIV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, mardi matin 5 mars [1861].</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>J'ai vu hier le général Mellinet: il va écrire pour toi à l'amiral de La
+Roncière, je lui remettrai demain une note qu'il m'a demandée à ce
+sujet.</p>
+
+<p>On est très ému dans notre monde musical du scandale que va produire la
+représentation du <i>Tannhäuser</i>; je ne vois que des gens furieux; le
+ministre est sorti l'autre jour de la répétition dans un état de
+colère!... L'empereur n'est pas content; et pourtant il y a quelques
+enthousiastes de bonne foi, même parmi les Français. Wagner est
+évidemment fou. Il mourra comme Jullien est mort l'an dernier, d'un
+transport au cerveau. Liszt n'est pas venu, il ne sera pas à la première
+représentation; il semble pressentir une catastrophe. Il y a, pour cet
+opéra en trois actes, <i>160,000 francs</i> de dépensés à l'heure qu'il est.
+Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela.</p>
+
+<p>Comme je te l'ai dit, je ne ferai pas l'article là-dessus, je le laisse
+faire par d'Ortigue. Je veux protester par mon silence, quitte à me
+prononcer plus tard si l'on m'y pousse. On parle vaguement des
+<i>Troyens</i>, dans le monde officiel; on va, dit-on, s'en occuper... Je ne
+sais rien de positif, nous allons voir.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CV" id="CV"></a>CV.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">14 mars 1861<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote-104" class="fnanchor" title="aller à la note 104.">[104]</a>.</p>
+
+<p>Eh! oui, parbleu! à ce soir donc!</p>
+
+<p>Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le
+Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais
+style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration
+bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc
+qu'il y a un style en musique.</p>
+
+<p class="point">Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement.</p>
+
+<p>Tâchez donc de ne jamais mieux jouer que la dernière fois; si vous
+continuez à faire des progrès, vous tomberez dans le puits de
+l'<i>Avenir</i>.</p>
+
+<p>La perfection suffit.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CVI" id="CVI"></a>CVI.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Mardi, 21 mars [1861].</p>
+
+<p class="address">Cher Louis,</p>
+
+<p>Je ne sais si ce billet te parviendra. Je te l'écris cependant pour te
+souhaiter un bon voyage et t'embrasser avant ton départ. Je profite d'un
+instant où je suis seul dans la chambre du jury. C'est pour moi une
+corvée abominable que cette session du jury. Ce matin, j'ai dû faire un
+tel effort pour me lever que les vomissements m'ont pris. En ce moment
+je vais mieux. La deuxième représentation du <i>Tannhäuser</i> a été pire que
+la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à
+tout rompre, malgré la présence de l'empereur et de l'impératrice qui
+étaient dans leur loge. L'empereur s'amuse. En sortant, sur l'escalier,
+on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent,
+d'idiot. Si l'on continue, un de ces jours la représentation ne
+s'achèvera pas et tout sera dit. La presse est unanime pour
+l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CVII" id="CVII"></a>CVII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 18 avril 1861.</p>
+
+<p class="address">Cher Louis,</p>
+
+<p>Donne-moi de tes nouvelles, si tu peux m'écrire une lettre sans les
+coups de couteau que contenait ta dernière. Je suis plus malade
+aujourd'hui qu'à l'ordinaire; j'ai un feuilleton à faire que je n'ai pas
+la force de commencer. On m'a fait au Conservatoire une ovation rare
+après l'exécution des scènes de <i>Faust</i>. M. de Rémusat, qui y était, a
+dû écrire cela à Morel ou à Lecourt. On continue tout doucement les
+répétitions du <i>Freyschütz</i> à l'Opéra. J'ai dîné chez l'empereur il y a
+huit ou dix jours; j'ai pu à peine échanger trois mots avec lui et je me
+suis ennuyé splendidement.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CVIII" id="CVIII"></a>CVIII.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Vendredi, 4 mai [1861].</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de tes nouvelles par Lecourt, que
+j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une
+audition de quelques scènes des <i>Troyens</i> chez M. E. Bertin;
+grandissime succès, étonnement de tout le monde de l'opposition que je
+trouve à l'Opéra.</p>
+
+<p>Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État
+m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de
+l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut
+souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sûr que j'ai fait
+une grande &#339;uvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a
+fait jusqu'à présent!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous
+les pieds de ces lourds animaux!</p>
+
+<p>Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?...</p>
+
+<p>Je ne puis que pâtir et me taire.</p>
+
+<p>Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me
+remettre à l'&#339;uvre pour <i>Béatrice et Bénédict</i>; il faut pourtant finir
+cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et
+tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce!</p>
+
+<p>Adieu; je t'embrasse de tout mon c&#339;ur.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CIX" id="CIX"></a>CIX.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 2 juin 1861.</p>
+
+<p>Je te vois très tourmenté; je ne puis rien te dire de rassurant. Alexis
+cherche à te trouver une place à Paris, et c'est précisément parce qu'il
+la cherche, qu'il ne la trouvera pas. Je suis aussi incapable que lui
+de changer ta position. C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te
+mettre dans des embarras dont personne au monde ne pourra t'aider à
+sortir. Je suis allé chez madame Lawsson; elle va mieux, elle était
+sortie. Les répétitions du <i>Freyschütz</i> sont abandonnées. On m'a fait
+perdre un mois pour rien.</p>
+
+<p>Comme compensation on m'a demandé de monter l'<i>Alceste</i>, ainsi que
+j'avais monté <i>Orphée</i> au Théâtre-Lyrique, en m'offrant les droits
+d'auteur complets; pour des raisons musicales qu'il serait trop long de
+t'expliquer, j'ai refusé. On croit dans ce monde-là que l'on pourrait
+faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la
+conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion
+était fausse.</p>
+
+<p><i>Les Troyens</i> sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et
+Gevaert à passer avant moi; en voilà pour deux ans. Gounod a passé sur
+le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont
+prêts ni l'un ni l'autre; et moi, je pourrais être mis en répétition
+demain. Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862.</p>
+
+<p>Mon obstination à refuser de monter <i>Alceste</i> fait du bruit et contrarie
+beaucoup de gens.</p>
+
+<p>On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour
+insulter un chef-d'&#339;uvre de Gluck, et de monter <i>les Troyens</i> tout de
+suite.</p>
+
+<p>Mais, comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas.
+Liszt vient de faire la conquête de l'empereur: il a joué à la cour la
+semaine dernière, et hier il a été nommé commandeur de la Légion
+d'honneur. Ah! quand on joue du piano!...</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore fini ma partition de <i>Béatrice</i>; je puis si rarement
+y travailler. Pourtant cela avance peu à peu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CX" id="CX"></a>CX.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">[23 octobre 1861.]</p>
+
+<p>J'ai reçu tes deux lettres avec les détails que contenait la première
+sur ta prochaine position. Je la trouve plus avantageuse que je n'avais
+espéré. Avec 200 francs par mois, étant logé et nourri (car ton navire
+est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. Mais tu ne me
+dis pas quelle assurance tu as d'être deuxième lieutenant. <i>Je serai
+embarqué</i>, me dis-tu, <i>j'aurai</i> tout. Qui donc a pu te dire quelque
+chose de positif à cet égard? tu me le laisses ignorer complétement.
+Tâche d'observer la diète quand tes maux d'estomac te tourmentent; il
+paraît que c'est le grand moyen de les conjurer. J'ai travaillé hier
+pendant sept heures à un petit ouvrage en un acte que j'ai entrepris; je
+ne sais si je t'en ai parlé. C'est très joli, mais très difficile à bien
+traiter. J'aurai encore longtemps à travailler au poème; il m'arrive si
+rarement de pouvoir y songer avec suite. Puis la musique aura son tour.
+Rien de nouveau pour <i>les Troyens</i>, sinon que le Théâtre-Lyrique
+approche de plus en plus de sa ruine, pendant que sa nouvelle salle
+s'élève. Je voudrais que la catastrophe fût déjà accomplie; on aurait
+une nouvelle administration moins malheureuse et moins maladroite que
+celle qui existe. Tu as donc entendu le finale de <i>la Vestale</i>? Tu me
+dis le duo, tu te trompes. La phrase citée dans ta lettre appartient au
+finale, à moins qu'on n'ait fait à Marseille un pot-pourri des deux.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXI" id="CXI"></a>CXI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, lundi 28 octobre 1861.</p>
+
+<p class="address">Cher Louis,</p>
+
+<p>Si je ne savais pas quelle détestable influence le chagrin peut avoir
+sur les meilleurs caractères, je serais capable de te répondre de
+tristes vérités; tu m'as blessé au c&#339;ur et atrocement, et avec un
+sang-froid que dénote le choix de tes expressions. Mais je t'excuse et
+je t'embrasse; tu n'es pas, malgré tout, un mauvais fils. Quelqu'un qui
+lirait ta lettre sans rien savoir de notre position à tous les deux,
+croirait que je suis sans <i>affection réelle</i> pour toi, que le monde dit
+<i>que tu n'es pas mon fils</i>; que j'aurais pu et que <i>je pourrais, si je
+voulais,</i> te trouver une <i>meilleure position</i>, que j'ai tort de ne pas
+t'engager <i>à venir à Paris</i> solliciter <span class="smcap">UNE PLACE</span>, et à quitter celle que
+tu as; que je t'ai <i>humilié</i> en te comparant à je ne sais quel héros de
+Béranger auquel tu fais allusion. Tiens, franchement et sans vouloir
+récriminer, tu as été trop loin... et j'éprouve une douleur qui ne
+m'était pas connue... De bonne foi, est-ce ma faute si je ne suis pas
+riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à
+Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?...
+Y a-t-il l'ombre de justice à me reprocher cela? Tu m'as écrit au milieu
+d'août à Bade; depuis lors, pas un mot; tu m'as laissé deux mois et demi
+sans savoir ce que tu étais devenu; Alexis n'en savait pas davantage. A
+présent tu m'écris avec des expressions d'ironie... Ah! pauvre cher
+Louis, ce n'est pas bien.</p>
+
+<p>Ne t'inquiète pas de ce que tu dois à ton tailleur; le billet sera payé
+quand on me le présentera. Si tu veux que je te débarrasse plus tôt de
+cette dette, envoie-moi l'adresse du tailleur et j'irai l'acquitter. Il
+est vrai que je te croyais plus jeune; ne vas-tu pas me faire un crime
+aussi de ne pas avoir la mémoire des dates? Est-ce que je sais quel âge
+avaient mon père, ma mère, mes s&#339;urs, mon frère, quand ils sont morts;
+faut-il en conclure que je ne les aimais pas?... Ah! vraiment... mais
+j'ai l'air de me justifier. Oui, je le répète, le chagrin te fait
+délirer, et voilà pourquoi je ne puis que t'aimer et te plaindre
+davantage. Tu me parles de solliciter pour toi, mais qui? et pour
+obtenir quoi? Tu sais bien qu'il n'y a personne de plus maladroit que
+moi en sollicitations. Dis-moi clairement ce que je puis faire et je le
+ferai. Je n'ai pas reçu de lettre de Morel.</p>
+
+<p>Que pourrait-il me dire?</p>
+
+<p>Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la
+mienne.</p>
+
+<p>Je t'embrasse de tout mon c&#339;ur et j'attends de tes nouvelles par le
+prochain courrier.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXII" id="CXII"></a>CXII.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, dimanche soir, 2 mars 1862.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Soyez assez bon pour me donner des nouvelles de Louis. Est-il parti pour
+les Indes? Ce que j'avais prévu est arrivé: il ne m'a pas écrit une
+ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès
+longtemps deviné; mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants
+que j'aie jamais éprouvés. Je vous écris au travers d'un de ces
+abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à
+soutenir un peu ce malheureux X... qui vient de faire un fiasco, comme
+on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien.
+Comment soutenir ce qui n'a ni os ni muscles? Et pourtant il faut que je
+trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a
+pas l'ombre d'intérêt ni du bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh
+bien, il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras...
+<i>beaux. </i> Paesiello en a écrit cent soixante-dix; mais quels opéras! et
+qu'en reste-t il?</p>
+
+<p>En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept dont trois sont
+belles, et encore!... Le bon Haydn seul a fait une grande quantité de
+<i>jolies</i> choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefs-d'&#339;uvre. Mais
+Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut
+pas trancher du dieu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXIII" id="CXIII"></a>CXIII.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Dimanche soir, 15 mars [1862].</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Comment peux-tu, quand tu es en France (l'Algérie c'est la France), me
+laisser si longtemps sans nouvelles de toi? Enfin tout va bien. Excepté
+moi qui viens encore de passer trente heures à me tordre dans mon lit.
+Je t'écris avant de me recoucher, seul au coin de mon feu. Je n'ai de
+lettres de personne; ni mon oncle, ni mes nièces ne m'ont écrit depuis
+un temps fort long. Les événements de notre monde musical ne sont pas
+réjouissants. La chute de la <i>Reine de Sabba</i> a effarouché le ministre,
+qui ne sait plus quel parti prendre; pour mettre à couvert sa
+responsabilité, il voudrait un opéra nouveau, d'un maître consacré par
+de nombreux succès à l'Opéra. Mais Meyerbeer ne veut pas, Halévy est
+mourant ou mort à cette heure (à Nice), Auber n'a rien fait. Le ministre
+n'ose pas encore se décider en ma faveur. En conséquence, on ne fait
+rien et on ne décide rien. Madame Charton-Demeur vient d'avoir un grand
+succès au Théâtre-Italien; il faut espérer qu'on aura le bon sens de
+l'engager à l'Opéra. Si on lui fait des propositions, elle demandera à
+débuter dans <i>les Troyens</i>. En attendant, nous répétons chez moi tous
+les mardis <i>Béatrice</i>, qui paraîtra au théâtre de Bade le 6 août...
+J'ai fini tout ce que j'avais à faire, et je me garderai bien de
+recommencer un autre ouvrage. Notre maison était sur le point de
+s'écrouler tant elle était mal bâtie. Les architectes de la ville sont
+intervenus et ont obligé le propriétaire à d'immenses réparations. Dans
+quelques semaines, nous serons forcés de déménager et de faire tout
+transporter au deuxième étage, que l'on répare maintenant; puis il
+faudra remonter. Quel tracas! sans indemnité ni compensation d'aucune
+sorte. Notre <i>grand cousin</i> de Toulouse vient de mourir.</p>
+
+<p>Tout le monde ici t'envoie mille amitiés.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXIV" id="CXIV"></a>CXIV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 17 juin 1862.</p>
+
+<p class="date">Cher Louis,</p>
+
+<p>Tu as dû recevoir une dépêche télégraphique et, ce matin, une lettre de
+moi<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote-105" class="fnanchor" title="aller à la note 105.">[105]</a>. Je t'écris encore ce matin pour te dire que je vais
+passablement par moments et qu'il n'est pas nécessaire que tu viennes.
+Mes nièces m'ont offert aussi de venir. Mais je sens qu'il vaut mieux
+pour le moment que je reste livré à moi-même. Ce que je voudrais, c'est
+que tu puisses venir à Bade me retrouver le 6 ou le 7 août; je sais que
+cela te ferait aussi un grand plaisir d'assister aux dernières
+répétitions et à la première représentation de mon opéra. Au moins, dans
+l'intervalle de mes occupations forcées, tu serais mon compagnon; je te
+présenterais à mes amis, enfin je serais avec toi. Il s'agit de savoir
+si tu pourras sans danger t'absenter, au moment où ton navire sera sur
+le point de partir. Tu retournerais à Marseille le 11 août, la première
+représentation ayant lieu le 9.</p>
+
+<p>Je ne sais pas non plus de quel argent je pourrai disposer pour te
+l'envoyer; les dépenses de la triste cérémonie de la translation de
+Saint-Germain sont considérables et je ne les connais pas encore. Et
+puis j'ai peur de te faire venir dans cette ville de jeu et de joueurs.
+Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer
+seulement un florin, j'aurai confiance en toi, et je me résignerai à la
+douleur de notre séparation quand tu me quitteras pour partir; douleur
+qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstances. Dis-moi ce que
+tu penses à ce sujet.</p>
+
+<p>Adieu, cher Louis. Hier, ma belle-mère est revenue de Saint-Germain, où
+elle était allée; ne me voyant pas paraître à dîner mardi, elle se
+doutait de quelque malheur. Elle y est arrivée comme M. et madame
+Laroche et moi venions d'en partir et n'a plus trouvé que le cadavre de
+sa fille... Depuis ce jour, elle y était restée à moitié folle et gardée
+par une de ses amies qui était venue à son secours, et je ne l'avais pas
+revue. Tu penses, en nous retrouvant, quel déchirement!</p>
+
+<p>Écris-moi, cher, cher Louis.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXV" id="CXV"></a>CXV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 12 juillet [1862].</p>
+
+<p>Je t'écris aussi dans un moment de fatigue; j'éprouve un soulagement si
+grand à causer un peu avec toi. Oui, j'étais heureux, la nuit, de te
+savoir là près de moi... Mais je ne veux pas t'attrister, j'aime mieux
+envisager la nouvelle position où tu te trouves et l'amélioration
+prochaine de ton sort.</p>
+
+<p>Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de
+moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements
+et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus
+souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du
+régisseur de Bade, qui m'annonce que mes ch&#339;urs sont sus et qu'ils
+produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il
+connaissait le reste de la partition!). Tout n'est que prévention dans
+ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique; tout le monde y
+était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en
+scène.</p>
+
+<p>Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première fois depuis un mois.</p>
+
+<p>J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou
+est guéri, tu ne m'en parles pas.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon c&#339;ur. Ma belle-mère te
+remercie de ton souvenir.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXVI" id="CXVI"></a>CXVI.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Bade, dimanche 10 août [1862].</p>
+
+<p class="address">Cher Louis,</p>
+
+<p>Grand succès! <i>Béatrice</i> a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a
+rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie.
+Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète; c'était un de
+mes jours de souffrance et tout m'était indifférent.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me féliciter me
+font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante,
+et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo,
+que tu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans
+une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par
+le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas
+d'applaudir. Allons, je t'embrasse, tu dois être content. Mais tu es
+demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi
+courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces
+jours-ci; alors ne m'écris plus à Bade.</p>
+
+<p>Je n'ai que le temps de t'embrasser; on me tiraille de tous côtés. Il
+faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout
+joyeux.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXVII" id="CXVII"></a>CXVII.</h3>
+
+<p class="A">A PAUL SMITH<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote-106" class="fnanchor" title="aller à la note 106.">[106]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 28 septembre 1862.</p>
+
+<p>Vous êtes un terrible homme. Votre article sur mon petit livre <i>A
+travers chants</i> contient, au début, un des plus atroces mots à double
+détente que des gens de notre profession aient jamais trouvé. J'en suis
+la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout!</p>
+
+<p>Eh bien, voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille
+des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile
+férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non,
+croyez-moi; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de mes ennemis, qui,
+on le sait, ne sont pas de votre famille.</p>
+
+<p>Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient
+pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même
+pour le dire. Qu'ils cherchent! En tout cas, je vous le pardonne, parce
+qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que je
+ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves.
+Comment! vous me faites dire en citant ma prose: <i>L'école du petit chien
+est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans
+le</i> <span class="smcap">CHANT</span>, pour étendue dans le <span class="smcap">HAUT</span>. Ailleurs vous poussez
+l'indifférence pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma
+paraphrase du <i>to be or not to be: Ou s'armer contre ce torrent de</i>
+<span class="smcap">maures</span>, pour ce torrent de <span class="smcap">MAUX</span>! C'est trop fort!</p>
+
+<p>J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double
+détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre
+revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui
+me feront prendre pour une huître. Je sais bien que vous l'avez fait
+exprès, à l'inverse du mot susmentionné; mais c'est justement pour cela
+que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être,
+mon cher ami, votre tout meurtri (c'est trop faible en français), <i>your
+murdered</i>.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXVIII" id="CXVIII"></a>CXVIII.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Vers 1863.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Je viens de recevoir ta triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu
+me dis des choses que je pense souvent, mais que je n'écris jamais; tu
+vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami.</p>
+
+<p>Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord, sous
+le grand &#339;il du ciel et loin de notre petit monde; et je te l'eusse déjà
+proposé, si je n'étais retenu par les liens de Gulliver, la santé,
+l'argent, le mal de mer, mes petites places.</p>
+
+<p>Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans
+la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de
+lui apprendre son rôle d'Armide qu'on a mis à l'étude au
+Théâtre-Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger
+ses répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'une si
+énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni un mot, ni une
+intention. Il faut, tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et
+patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez
+moi avec Saint-Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort
+bien son Gluck, et nous travaillons à remonter cette pauvre femme, qui
+se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à son rôle.</p>
+
+<p>Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les
+appointements des professeurs du Conservatoire et que les miens ont été
+doublés. Ainsi, au mois de mars prochain, au lieu de 118 francs par
+mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup.</p>
+
+<p>J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de
+deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six
+mois, encore autant.</p>
+
+<p>Te voilà <i>rentier</i>. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Quand
+espères-tu venir me voir?</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXIX" id="CXIX"></a>CXIX.</h3>
+
+<p class="A">A M. ET MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">Weimar, 9 avril 1863.</p>
+
+<p>Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois!
+Vous allez vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a
+ravi.</p>
+
+<p>Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de
+la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première
+représentation<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote-107" class="fnanchor" title="aller à la note 107.">[107]</a>, par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui
+étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le
+succès de <i>Béatrice</i> a été flambant, l'exécution excellente dans son
+ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse
+m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh!
+mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le
+plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une
+<i>invention ravissante</i>, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui
+plaisent infiniment.</p>
+
+<p><i>On m'annonce</i> pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la
+salle.</p>
+
+<p>L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte
+musicalement. La Béatrice est délicieusement jolie et une artiste
+véritable; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne
+sicilienne presque sentimentale.</p>
+
+<p>Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais
+cru; le prince de Hohenzollern, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent
+vingt lieues d'ici, <i>m'envoie chercher</i> pour lui diriger un concert
+composé de:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ouverture du <i>Roi Lear</i>.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Adagio de <i>Roméo et Juliette</i>.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La fête chez Capulet (du même).</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ouverture du <i>Carnaval Romain</i>.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La symphonie d'<i>Harold</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Son</i> orchestre sait tout cela presque par c&#339;ur; je lui ferai faire (à
+l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.</p>
+
+<p>Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de
+soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis!</p>
+
+<p>Je serre les trois savantes mains et je remercie les trois bons c&#339;urs de
+leur souvenir.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXX" id="CXX"></a>CXX.</h3>
+
+<p class="A">AUX MÊMES.</p>
+
+
+<p class="date">Lowenberg, 19 avril 1863.</p>
+
+<p>Voici encore un bulletin de la grande armée.</p>
+
+<p>La seconde représentation de <i>Béatrice</i> à Weimar a été ce qu'on m'avait
+annoncé qu'elle serait; j'ai été rappelé après le premier acte et après
+la deuxième. Je vous fais grâce de toutes les charmantes flatteries des
+artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince
+de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de
+choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est devenu, lui,
+impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la
+musique semble avoir augmenté. Il m'adore littéralement. Son orchestre
+sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charmant
+orchestre de cinquante musiciens <i>musiciens</i>. Le prince a fait
+construire, dans son château de Lowenberg, une délicieuse salle de
+concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre,
+bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à
+côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre
+dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes
+et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux
+et <i>bien d'accord</i>. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon
+pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part.
+Et comme ils vont ces gaillards! Figurez-vous qu'à la première
+répétition ils ont exécuté le <span class="smcap">FINALE</span> d'Harold <i>sans fautes</i>, et l'adagio
+de <i>Roméo et Juliette</i> sans manquer un <i>accent</i>!... Le maître de
+chapelle Seifriz me disait après cet adagio: «Ah! monsieur, quand
+nous... écoutons <i>cette</i> morceau, nous... toujours... en larmes».</p>
+
+<p>Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages
+d'affection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. Il s'est
+passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler
+progressives! on m'exécute à peu près partout.</p>
+
+<p>Un maître de Breslau vient d'arriver ici; il me dit que la Société
+musicale placée sous sa direction a exécuté, le mois dernier, le scherzo
+de <i>la Fée Mab</i> avec les honneurs du <i>bis</i>; celui de Dresde est venu à
+Weimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même
+nature. Or a joué des fragments du <i>Requiem</i> à Leipzig, il y a un mois;
+mon ouverture du <i>Corsaire</i> se joue partout, et je ne l'ai, moi,
+entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du <i>Roi Lear</i>
+surtout, et celle de <i>Benvenuto Cellini</i>, se jouent souvent, et ce sont
+précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez,
+chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du <i>Roi
+Lear</i>, à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes
+yeux. Je me disais que peut-être le <i>father</i> Shakespeare ne me maudirait
+pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce
+Cordélia. J'avais oublié cette ouverture que j'écrivis à Nice en 1831.</p>
+
+<p>Il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la
+harpiste de Weimar (cent vingt lieues)...</p>
+
+<p>J'ai été interrompu <i>cinq fois</i> pendant que je vous écrivais. Le prince
+est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir
+assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant
+les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers
+arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayon
+qu'un grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels
+je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas de frommage ici)
+(y a-t-il deux <i>m</i> à <i>frommage</i>? je ne crois pas). Puis je vais passer
+une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!... Il connaît
+tout ce que j'ai écrit en prose et en musique. Ce matin, il m'a dit:
+«Venez, que je vous embrasse; je viens de lire votre analyse de la
+Symphonie pastorale...» Il n'ose pas se lever pour la répétition
+d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait
+d'assister demain au concert. Il aime ce que j'aime en musique et il
+déteste ce que je hais.</p>
+
+<p>Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de
+<i>Béatrice</i> que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup
+près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé,
+moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave; il agit en
+esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur
+un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le
+c&#339;ur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra de
+demi-caractère comme <i>Béatrice</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi n'êtes-vous pas là? quel charme ce serait, pour les auditeurs
+intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... Il y a pourtant, mon
+cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être
+votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée.&mdash;J'y
+vais!&mdash;On vient me chercher; l'orchestre est à son poste et <i>d'accord</i>;
+je vais me chanter la scène de <i>Roméo et Juliette</i>; je penserai à vous.
+Ah! comme ils disent bien la phrase:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_299.png"
+alt="notation musicale"
+width="100%" /></p>
+
+<h3><a name="CXXI" id="CXXI"></a>CXXI.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 23 septembre au soir, au coin de mon feu (1863).</p>
+
+<p>Chère madame Massart, vous croyez peut-être que, n'ayant plus à recevoir
+chez vous ni tasses de chocolat, ni sonates de Beethoven, ni quatuors,
+je ne pense plus à vous?... Vous en êtes capable; vous avez sucé le
+venin des <i>Maximes</i> de la Rochefoucauld; vous croyez qu'il y a un motif
+intéressé à toutes nos actions!&mdash;Hélas! cela pourrait bien être.</p>
+
+<p>Pourtant, qu'est-ce qui m'oblige à vous écrire, ce soir? Qu'est-ce qui
+me force à envoyer une poignée de main à votre mari? Qu'est-ce qui me
+porte à m'apitoyer sur votre sort? car, j'en suis sûr, vous traînez une
+vie misérable dans votre petite boîte de sapin, pompeusement nommée
+«maison de campagne», où il n'y a de place que pour un piano, sans
+queue, où vous sentez la mer à toute heure, où il vente à décorner des
+b&#339;ufs, où, quand vous jouez la sonate en <i>fa mineur</i>, vous vous ennuyez
+vous-même,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ayant pour auditeurs des crabes seulement...</span><br />
+</p>
+
+<p>Il faut qu'on dise: «Madame Massart est à la campagne, dans sa villa;
+elle prend des bains de mer, elle folâtre sur les grèves, elle aspire
+les senteurs marines et <i>les effluves de l'infini</i>...» O blagues
+colossales et puériles! Je vous plains; mais il faut bien faire son
+métier de banquiste...</p>
+
+<p>C'est égal, je vous replains.</p>
+
+<p>Quand revenez-vous? Bon, il semble que je m'attende à recevoir de vos
+nouvelles, et certes, ni Massart ni vous n'oserez m'écrire trois lignes.
+Je vous sais trop modestes, vous ne vous ferez pas cet honneur. J'ai
+chargé l'autre jour votre parrain (oh! un parrain! <i>la Dame blanche</i>!
+est-ce bouffon!) de vous présenter mes hommages; il a dû vous voir.
+Bertsch aussi a dû vous voir.</p>
+
+<p>Je suis tout absorbé par nos répétitions du Théâtre-Lyrique. Ça va, ça
+va. Heureusement, vous ne serez pas encore revenus de vos terres au mois
+de novembre et vous ne me ferez pas le chagrin de vouloir assister à la
+première représentation; car je n'aurai pas de billets à vous donner.
+Massart, qui est un si fameux enleveur de salles, me fera bien faute.
+Cela diminuera beaucoup mes chances de succès et peut me faire perdre
+quatre ou cinq cents représentations; je me résigne.</p>
+
+<p>Vous croyez peut-être que je vais vous dire: «Ah! le cinquième acte!...
+Ah! les adieux de Didon! Ah! le ch&#339;ur des prêtres de Pluton! Ah! ceci!
+ah! cela!...» Eh bien, oui, vous avez raison, je n'ai pas la vanité de
+me croire modeste, moi; j'ai, au contraire, la modestie de me croire
+bouffi de vanité. Eh oui, il y a tout plein de «Ah!» Si votre crabe
+entendait cela, il en frémirait sous sa carapace.</p>
+
+<p>Bonjour, bonjour! Massart fait, dit-on, des chasses merveilleuses; le
+bruit court qu'il a tué un chardonneret (<i>a goldfinch</i>). Vous qui vous
+piquez d'anglais, vous ne saviez certes pas le nom britannique de ce
+charmant oiseau.</p>
+
+<p>Adieu, adieu! La présente n'a pour objet que de vous faire savoir que je
+me porte fort mal; je souhaite qu'elle vous trouve de même. Cela me
+consolera.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXII" id="CXXII"></a>CXXII.</h3>
+
+<p class="A">A M. JOHANNES WEBER.</p>
+
+
+<p class="date">Dimanche, 32 novembre 1863.</p>
+
+<p class="address">Monsieur et cher confrère,</p>
+
+<p>Je suis malade depuis quinze jours et n'ai eu qu'aujourd'hui
+connaissance de votre grand et beau travail de mardi dernier sur mon
+nouvel ouvrage<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote-108" class="fnanchor" title="aller à la note 108.">[108]</a>.</p>
+
+<p>Recevez mes sincères remerciements; je ne pouvais être que très heureux
+et très fier d'être si sérieusement étudié par un de ces hommes trop
+rares, hélas! dans notre temps et dans notre monde, qui unissent à une
+organisation musicale et à un vrai savoir, la <i>droiture du c&#339;ur et de
+l'esprit</i>.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous serrer la main.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXIII" id="CXXIII"></a>CXXIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. ALEXIS LWOFF.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 13 décembre 1863.</p>
+
+<p>Votre lettre m'a causé une joie bien vive. Merci de toutes les
+expressions cordiales qu'elle contient. C'est une attention charmante de
+votre part de m'envoyer vos félicitations au sujet des <i>Troyens</i>. J'ai,
+en effet, été obligé de garder le lit pendant vingt-deux jours, par
+suite des tourments endurés pendant les répétitions.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela en comparaison de ceux que votre malheur vous
+inflige<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote-109" class="fnanchor" title="aller à la note 109.">[109]</a>? Il est singulier que tant de grands musiciens aient été
+frappés d'une calamité semblable: Beethoven, Onslow, Lwoff et Paganini,
+qui, lui, ne pouvait se <i>faire entendre</i>.</p>
+
+<p>Je vous remercie de l'offre que vous voulez bien me faire d'un sujet
+d'opéra, mais je ne puis l'accepter, mon intention étant bien arrêtée de
+ne plus écrire. J'ai encore <i>trois</i> partitions d'opéras que les
+Parisiens ne connaissent pas, et je ne trouverai jamais les
+circonstances favorables pour les leur faire bien connaître. Il y a
+quatre ans que <i>les Troyens</i> sont terminés et l'on vient d'en
+représenter la seconde partie seulement: <i>les Troyens à Carthage</i>. Reste
+à représenter <i>la Prise de Troie</i>. Je n'écrirai jamais rien que pour un
+théâtre où l'on m'obéirait aveuglément, sans observations, où je serais
+<i>le maître absolu</i>. Et cela n'arrivera probablement pas.</p>
+
+<p>Les théâtres (ainsi que je l'ai écrit quelque part), sont les mauvais
+lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer
+qu'en frémissant. Ou encore: les théâtres lyriques sont à la musique
+<i>sicut amori lupanar</i>.</p>
+
+<p>Et les imbéciles et les idiots qui y pullulent, et les pompiers et les
+lampistes, et les sous-moucheurs de chandelles, et les habilleuses qui
+<i>donnent des conseils</i> aux auteurs et qui influencent le directeur!...</p>
+
+<p>Adieu, cher maître; Dieu vous préserve du contact de cette race! Ce que
+je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait
+confidentiel; d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre-Lyrique,
+depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que
+dévouement et bon vouloir.</p>
+
+<p>Et cependant...</p>
+
+<p>Et néanmoins...</p>
+
+<p>J'en suis encore malade.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXIV" id="CXXIV"></a>CXXIV.</h3>
+
+<p class="A">A M. BENNET<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote-110" class="fnanchor" title="aller à la note 110.">[110]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 22 février 1864.</p>
+
+<p>Voici la lettre demandée. Je suis bien aise de vous savoir à Vienne;
+Théodore pourra y profiter beaucoup en étudiant avec soin les nouveaux
+chefs-d'&#339;uvre d'Offenbach qu'on y joue en ce moment avec tant de succès.
+Vous êtes tous bien portants? tant mieux. Quant à moi, depuis huit jours
+seulement, je mène une vie passable... J'ai demandé un congé illimité au
+<i>Journal des Débats</i>; plus de feuilletons; les <i>Troyens</i> m'ont enrichi
+assez pour que je me donne ce luxe. Je n'ai pas mis le pied dans un
+théâtre dit Lyrique depuis deux mois; je n'ai vu ni <i>Moïse</i>, ni la
+<i>Fiancée du roide Garbe</i>, ni les merveilles du Théâtre-Italien, ni le
+nouveau ballet, ni rien. Je suis en train de me débattre avec la
+Société des concerts du Conservatoire, qui veut exécuter des <i>fragments</i>
+de <i>Roméo et Juliette</i>; et moi, je ne veux pas. Qui l'emportera? Me
+joueront-ils malgré moi?... ou me convertiront-ils à leur manière de
+voir?</p>
+
+<p>Rappelez-moi au souvenir de votre aimable et affectueux petit monde. Je
+serre la main à Théodore, en lui souhaitant sérieusement d'oublier les
+manières parisiennes, et la conversation parisienne, et toute espèce de
+style parisien. Rien n'est plus bête que cette éternelle et plate blague
+qu'on applique à tout à Paris; qu'il l'oublie à jamais. Il est trop
+grand artiste pour en tenir compte. Qu'il n'écrive pas trop, ni trop
+vite, ni pour trop de monde, et qu'il laisse les gens venir à lui sans
+leur faire trop d'avances. Adieu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXV" id="CXXV"></a>CXXV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 15 mars 1864</p>
+
+<p>Que diable voulez-vous que je vous dise? Il n'y a point de nouvelles
+musicales qui vaillent la peine de vous être envoyées. On a joué
+dernièrement un opéra de Boulanger, <i>le Docteur Magnus</i>. On va donner un
+opéra, <i>Lara</i>..., tatouille de M... (je ne me rappelle plus son
+nom....), à l'Opéra-Comique; bientôt <i>Mireille</i> de Gounod au
+Théâtre-Lyrique. Je suis allé prier George Hainl de remettre l'exécution
+des fragments de <i>Roméo et Juliette</i> à l'année prochaine; je voyais
+qu'on n'aurait pas <i>le temps</i> de répéter cela avec assez de soin en ce
+moment et je ne tiens pas à être exécuté à demi. Pasdeloup a donné une
+scène des <i>Troyens</i> au dernier concert de l'Hôtel de ville et ne m'a pas
+même averti de la répétition. Carvalho m'a appris hier à dîner qu'il
+m'avait mis sur le programme de deux concerts spirituels qu'il va donner
+dans la semaine sainte, et qu'il voulait qu'à l'instar de David et de
+Gounod je vinsse diriger en personne le septuor des <i>Troyens</i>: «Non,
+ai-je répondu, je n'ai pas de robe rouge et je ne puis figurer dans
+cette cérémonie du <i>Malade imaginaire</i>. Cela ferait <i>quatre</i> chefs
+d'orchestre.»</p>
+
+<p>J'ai donné ma démission au <i>Journal des Débats</i>. Rien de plus comique
+que le désappointement et la colère des gens qui, depuis trois mois, me
+faisaient la cour; ils ont perdu leurs avances, ils sont volés...</p>
+
+<p>Si vous rencontriez, par hasard, à Vienne, M. Peter Cornelius, dites-lui
+mille choses de ma part et que je serais bien heureux d'avoir une lettre
+de lui.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXVI" id="CXXVI"></a>CXXVI.</h3>
+
+<p class="A">A M. ET MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">Lundi, 15 août 1864<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote-111" class="fnanchor" title="aller à la note 111.">[111]</a>.</p>
+
+<p>Eh bien, oui, voilà! le maréchal Vaillant m'a écrit, il y a trois jours,
+une lettre charmante que la <i>Gazette musicale</i> a eu la bonté de me
+gâter, laquelle lettre m'annonçait que l'empereur nous avait nommés
+officiers de la Légion d'honneur... oui, madame, vous et moi... Ainsi
+faites vos arrangements pour changer de ruban, de croix, etc.</p>
+
+<p>Vous n'avez pas voulu venir dîner chez le ministre; nous étions
+soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu son café dans
+la tasse de son maître. Il y avait un grand écrivain, M. Mérimée, qui
+m'a dit ceci: «Il y a longtemps que l'on aurait dû vous nommer officier;
+et cela prouve bien que je n'ai pas encore été ministre.» Samson
+chancelait sous le poids de sa joie.</p>
+
+<p>Vous voyez que je ne vais pas trop mal aujourd'hui et que je suis
+beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire; je souhaite que la présente vous
+trouve de même. Paris est en fête; vous n'y êtes pas... La plage de
+Villerville doit être bien triste... comment pouvez-vous y rester?
+Massart va à la chasse; il tue des mouettes, quelque cachalot par-ci
+par-là; et Dieu sait comment vous parvenez à tuer le temps! Vous
+délaissez votre piano et je parie que, lorsque vous reviendrez, vous
+aurez de la peine à faire la gamme en si naturel majeur, la plus facile
+des gammes. Voulez-vous que j'aille vous faire une petite visite?...
+Vous ne risquez rien de dire: oui; car je n'irai pas. Ah! pardon! je
+redeviens sérieux; les douleurs me reprennent. Je vais me rejeter sur
+mon lit. Je vous serre la main à tous les deux.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXVII" id="CXXVII"></a>CXXVII.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, dimanche, 21 août 1864.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je vous remercie de votre cordiale lettre; cette croix d'officier, et
+surtout l'avis non officiel que m'a donné de cette faveur le maréchal
+Vaillant, m'ont fait plaisir à cause de mes amis et aussi un peu à cause
+du déplaisir que cela fait aux <i>autres</i>. Mais comment pouvez-vous
+conserver encore des illusions sur les réalités musicales de notre pays?
+tout y est mort, excepté l'autorité des imbéciles; il faut bien se
+résigner à le reconnaître, puisque cela est. Je suis à peu près seul
+ici; Louis est reparti avant-hier pour Saint-Nazaire; tous mes amis et
+voisins sont en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Bade. Je vois
+seulement quelquefois Heller; nous allons dîner à Asnières, nous sommes
+gais comme des chouettes; je lis, je relis; le soir, je passe devant les
+théâtres lyriques pour me donner le plaisir de n'y pas entrer.
+Avant-hier, j'ai passé deux heures dans le cimetière Montmartre; j'y
+avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y
+suis endormi. De temps en temps, je vais à Passy chez madame Érard, où
+je trouve une colonie d'excellents c&#339;urs qui me font le meilleur
+accueil; je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne
+rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché à Paris par plusieurs
+petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques, mais il faut y
+rester. D'ailleurs, Paris devient de jour en jour plus beau; c'est un
+plaisir de le voir fleurir si rapidement. Il y a après-demain grand
+festival à Carlsruhe; Liszt y est venu de Rome; ils vont y faire de la
+musique à arracher les oreilles; c'est le conciliabule de la jeune
+Allemagne présidée par Hans de Bulow. Vous savez que ce bon Scudo est
+reconnu fou et enfermé.</p>
+
+<p>Quel malheur!</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXVIII" id="CXXVIII"></a>CXXVIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. ET MADAME DAMCKE, A BRUNNEN,<br />
+SUR LE LAC DES QUATRE CANTONS (SUISSE).</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 24 août 1864.</p>
+
+<p>Voilà qui est aimable, gracieux, et bien à vous de m'écrire tous les
+deux. J'allais demander votre adresse à Heller quand votre lettre m'est
+arrivée.</p>
+
+<p>Mon fils est reparti, ma belle-mère n'est pas revenue, je m'ennuie à
+grand orchestre. La ville que j'habite m'offre pourtant plus de beaux
+souvenirs que ne vous en présente la Suisse.</p>
+
+<p>Il y a une maison, rue de la Victoire, où vécut Napoléon, jeune général
+en chef de l'armée d'Italie; c'est de là qu'il partit un jour pour aller
+à Saint-Cloud jeter par la fenêtre les représentants du peuple. Il y a
+sur une place, qu'on appelle la place Vendôme, une haute colonne qu'il a
+fait élever avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. On voit à
+gauche de cette place un immense palais, nommé le palais des Tuileries,
+où il s'est passé diablement de choses... Quant aux maisons de certaines
+rues, vous n'avez pas idée de toutes les idées qu'elles font naître en
+moi... Il y a des pays comme cela qui exercent un puissant empire sur
+l'imagination. Eh bien, je m'ennuie tout de même.</p>
+
+<p>Le maréchal Vaillant a donné un grandissime dîner dernièrement; il m'a
+fait placer à côté de lui et m'a comblé de gracieusetés; mais le dîner a
+duré <i>deux heures</i>. Avant-hier, les boulevards étaient couverts de
+badauds qui ont attendu trois heures pour voir passer la voiture où
+devait se trouver le roi d'Espagne, qui était attendu à l'Opéra. C'est
+si étonnant un roi d'Espagne!</p>
+
+<p>Vous avez beau dire, chère madame Damcke, quand vous avez bien regardé
+le lac et que vous êtes bien sûre que c'est beau, vous voudriez voir
+autre chose. Je lis tous les jours un peu de votre splendide <i>Don
+Quichotte</i>, je vais par-ci par-là à Passy, chez madame Érard; vous
+n'avez rien en Suisse de comparable au parc de la Muette, et, dans ce
+parc, au moins, il n'y a ni vaches ni vachères.</p>
+
+<p>C'est après-demain qu'a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà.
+Le programme du premier jour est publié. Comment pouvez-vous n'y pas
+aller? Moi, j'ai une bonne excuse: je suis malade.</p>
+
+<p>Que vous seriez heureuse si vous aviez en Suisse, pour déjeuner, des
+fromages comme ceux que l'on a ici! Et puis soupçonnez-vous les melons?
+Avez-vous du vin potable?</p>
+
+<p>Non, non; vous vivez comme des anachorètes; mais être en Suisse en ce
+moment, c'est bon genre. Un de ces jours, Heller et moi, nous irons
+dîner à Montmorency ou à Enghien où il y a aussi un LAC!!!!!</p>
+
+<p>Adieu à tous les deux.</p>
+
+<p>Je vous plains presque autant que je vous aime.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXIX" id="CXXIX"></a>CXXIX.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME ERNST<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote-112" class="fnanchor" title="aller à la note 112.">[112]</a>.</p>
+
+
+<p><span class="smcap">Paris, 14 décembre 1864.</span></p>
+
+<p>C'est bien charmant à vous, chère madame Ernst, de m'avoir écrit. Je
+devrais vous répondre d'une façon gracieuse en faisant la bouche en
+c&#339;ur, d'un style bien épinglé, bien cravaté, bien <i>aimable</i>. Impossible!
+Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité,
+assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais
+que la terre fût une bombe remplie de poudre à laquelle je mettrais le
+feu pour m'amuser. Le tableau que vous me faites de vos plaisirs de Nice
+ne me séduit pas du tout. Je voudrais voir votre pauvre cher malade et
+vous, mais je n'accepterais pas votre chambre. J'aimerais mieux habiter
+la grotte qui se trouve sous le rocher des Ponchettes que la plus jolie
+chambre d'ami. On y est libre de grogner comme Caliban (qui y loge, je
+l'y ai trouvé un soir), et il est rare que la mer la remplisse. Au lieu
+que chez un ami, chez le meilleur ami, on est exposé à des attentions, à
+une foule d'attentions insupportables. On vous demande comment vous avez
+passé la nuit, et jamais comment vous passez l'ennui. On vous offre du
+café, on vous fait admirer une foule de choses; on rit quand vous dites
+une bêtise, on vous questionne du regard quand vous êtes triste ou gai;
+on vous parle quand vous causez avec vous-même; et puis le mari dit à sa
+femme: «Mais laisse-le donc, tu vois bien qu'il ne veut pas dire un mot,
+tu le tourmentes.» Et alors on prend son chapeau et on sort, et, en
+sortant, on ferme la porte trop fort. Et l'on se dit: «Allons bon, voilà
+que je suis un grossier maintenant... Je m'impatiente des attentions
+qu'on a pour moi; je vais être la cause d'une querelle conjugale, etc.,
+etc.»&mdash;Dans la grotte de Caliban, au contraire, on ne risque pas de
+fermer la porte trop fort et par là on évite les conséquences de la
+brutalité.</p>
+
+<p>Enfin, n'importe! Vous vous promenez donc beaucoup sur la terrasse, sous
+les allées d'arbres?... Et après? Vous admirez les couchers de
+soleil?... Et après? Vous respirez la brise de mer?... Et après? Vous
+regardez pêcher toutes sortes de thons?... Et après? Vous enviez de
+jeunes Anglaises qui ont des milliers de livres sterling de revenu?...
+Et après? Vous enviez davantage des imbéciles sans idées, sans le
+moindre sentiment, qui ne comprennent rien, qui n'aiment rien... Et
+après?</p>
+
+<p>Eh! mon Dieu, je vous en offre autant. Il y a aussi des terrasses et des
+arbres à Paris; on y voit aussi des couchers de soleil, des Anglaises,
+des imbéciles, plus même qu'à Nice, la population étant beaucoup plus
+grande; on y pêche des goujons à la ligne. On s'y ennuie, presque
+autant qu'à Nice. C'est partout de même.</p>
+
+<p>J'ai reçu hier une belle lettre d'un monsieur inconnu sur ma partition
+des <i>Troyens</i>. Il me dit que les Parisiens étaient accoutumés à une
+musique plus <i>indulgente</i> que la mienne. Cette expression m'a ravi. Les
+Viennois m'ont aussi envoyé dimanche dernier une dépêche télégraphique
+pour m'annoncer qu'ils venaient de fêter mon jour de naissance en
+exécutant un grand morceau de ma légende <i>la Damnation de Faust</i>, et que
+ce double ch&#339;ur avait eu un succès immense. Je ne savais pas même avoir
+un jour de naissance.</p>
+
+<p>J'adore les cordiaux et les gens bons.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi ces deux calembours, avec lesquels j'ai l'honneur d'être
+votre dévoué.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXX" id="CXXX"></a>CXXX.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME DAMCKE.</p>
+
+
+<p class="date">[Paris, 24 décembre 1864?]</p>
+
+<p class="address">Chère madame,</p>
+
+<p>Pardonnez-moi si je ne vais pas dîner chez vous demain. C'est le jour du
+Seigneur, et, puisque tout travail est interdit, je vais me reposer
+comme l'ouvrier de la dernière heure.</p>
+
+<p>J'eusse été très heureux de me trouver chez vous avec mesdames d'Ortigue
+qui sont la grâce et la bonté même et que j'aime beaucoup; mais je me
+sens si affaibli et j'ai une telle horreur d'entendre parler de <i>Noël</i>!
+Vous n'auriez qu'à laisser échapper ce nom pour me donner une
+indigestion et une attaque de choléra.</p>
+
+<p>Et puis il y a encore une autre raison que je ne veux pas vous dire.</p>
+
+<p>Abusez-vous bien, ce soir, à l'Opéra-Comique; mais, je vous en prie, à
+votre retour, ne me racontez pas la pièce et je vous en saurai un gré
+infini.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXI" id="CXXXI"></a>CXXXI.</h3>
+
+<p class="A">A M. BERSCHTOLD, POUR M. LOUIS BERLIOZ,<br />
+CHEZ M. DE ROTHSCHILD, RUE LAFITTE, 17</p>
+
+
+<p class="date"><i>Sans date</i>, vers 1864 ou 1865.</p>
+
+<p class="point">Quand tu te sentiras plus calme, et j'espère que ce sera demain, reviens
+donc, cher Louis, dîner au moins à la maison, comme à l'ordinaire,
+pendant que tu es ici, si le déjeuner te dérange trop pour tes affaires.
+Mais cela me paraît incroyable; tu as bien assez de cinq à six heures
+par jour et tu peux bien m'en donner deux. Voyons, réfléchis donc un
+instant: tu as des chagrins violents qui te troublent le c&#339;ur et la
+tête; personne ne peut rien pour les calmer. Est-ce une raison pour être
+furieux contre tout le monde?</p>
+
+<p class="pointt">&nbsp;</p>
+
+<p class="point">Tu souffres; viens donc auprès de ceux qui t'aiment; sans parler de la
+cause de tes souffrances, tu éprouveras un peu de calme à te trouver
+avec eux. Ta position, d'après ce que tu m'as dit hier, est meilleure
+que je ne l'espérais; te voilà avec un état, tu es indépendant, tu es
+libre, autant qu'homme du monde puisse être libre, puisque tu ne devras
+rien à personne et que ton aisance ne fera que rapidement augmenter,
+puisqu'on est content de toi dans l'administration qui t'emploie. C'est
+immense cela; tes chagrins passeront, et ces avantages resteront et en
+amèneront d'autres plus importants. Moi aussi, j'ai de grands ennuis et
+de vifs chagrins; pourtant je reconnais que tu n'y es pour rien.</p>
+
+<p>Allons, viens demain, nous t'attendrons à midi et à six heures.</p>
+
+<p>Je t'embrasse de tout mon c&#339;ur, pauvre cher Louis. Tu viendras?</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXII" id="CXXXII"></a>CXXXII.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">Ce soir, 1865<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote-113" class="fnanchor" title="aller à la note 113.">[113]</a>.</p>
+
+<p class="r"><img src="images/ill_315.png"
+alt="notation musicale"
+width="50%" /></p>
+
+<p class="address">Chère madame,</p>
+
+<p>Autant il est tombé de flocons de neige aujourd'hui, autant de genres de
+douleurs me torturent ce soir; et le moindre de mes maux n'est pas le
+regret que j'éprouve de ne pas vous aller entendre.</p>
+
+<p>Je reste couché; je me figure la sonate et le ton de <i>fa mineur</i>, et
+votre inspiration,.. Ah! pour cela, non! Je n'ai pas assez d'imaginative
+pour me le figurer; mais, enfin, je me figure que vous êtes une virtuose
+comme il y en a 87 à Paris, 187 en France et 2,187 en Europe, sans
+compter ceux et celles d'Amérique, d'Australie et de Tasmanie. Alors, je
+m'estime trop heureux de dormir. Fi! fi!</p>
+
+<p>Vous ne me croyez pas; vous dites: c'est un farceur; il pourrait très
+bien se lever; je ne crois pas à sa maladie.</p>
+
+<p>Attendez un peu et je vous inviterai à mon enterrement; et, si vous n'y
+venez pas, je vous en voudrai à la mort.</p>
+
+<p>A vous quand même!</p>
+
+<p>Accentuez bien le</p>
+
+<p class="c"><img src="images/ill_316.png"
+alt="notation musicale"
+width="50%" /></p>
+
+<p>Adieu, chère madame; je suis tout à fait gai. Oh! si je pouvais mourir
+cette nuit, seulement pour vous prouver que vous me calomniez!</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXIII" id="CXXXIII"></a>CXXXIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. DAMCKE.</p>
+
+
+<p class="date">26 avril [1865?].</p>
+
+<p>Mon cher ami, ne m'attendez pas pour aller au concert hongrois. Je suis
+trop bien portant aujourd'hui et je veux rester tranquille. On ne vit
+qu'une fois... et encore!</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXIV" id="CXXXIV"></a>CXXXIV.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 28 juin 1865.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Je ne sais pas pourquoi je t'écris, car je n'ai rien à te dire. Ta
+lettre de ce matin m'a troublé au dernier point. Elle est peu
+intelligible, tout en étant fort claire dans l'expression de tes
+sentiments. Tu <i>crains</i> maintenant d'être capitaine, tu te méfies de
+toi... Et tu désires pourtant être nommé. Tu veux un <i>intérieur</i> au lieu
+de ta modeste chambre; tu veux te marier, mais pas avec une femme
+ordinaire. Tout cela est fort simple et facile à comprendre; seulement
+il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner
+l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans, et, à cet âge, on
+doit connaître les réalités de la vie, ou on ne les connaîtra jamais. Il
+te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui puis t'en donner. J'ai de
+quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout.
+J'étais comme toi quand j'ai épousé ta mère, mais bien plus à plaindre
+encore; car je n'avais pas les appointements que tu as et j'étais
+brouillé avec mes parents, qui d'ailleurs ne pouvaient rien me donner.
+Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus;
+mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère
+pourtant. Ainsi ne me parle donc pas de tes convoitises, car je ne puis
+rien pour les satisfaire. Moi aussi, je voudrais avoir une fortune que
+je n'ai pas; une fortune qui me permît de la partager avec toi d'abord,
+et ensuite de voyager, de faire exécuter mes ouvrages, etc., etc. Il
+faut bien me résigner à m'en passer. Songe que, si, en ce moment, tu
+étais marié et si tu avais des enfants, tu serais <i>cent fois</i> plus
+malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple.
+C'est une série de miracles (le présent de Paganini, mon voyage en
+Russie, etc.) qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les
+miracles sont rares; sans quoi ils ne seraient plus des miracles. Pour
+vivre seul il faut de l'argent; pour vivre avec une femme, il faut trois
+fois plus d'argent; pour vivre avec une femme et des enfants, il faut
+huit fois plus d'argent. Cela est certain comme il l'est que deux et
+deux font quatre. Je ne parle pas des tourments moraux de certaines
+positions (même avec de l'argent), car cela dépasse mon talent de
+description.</p>
+
+<p>En somme, ta lettre est sans <i>conclusion</i>; il semble que tout d'un coup
+tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXV" id="CXXXV"></a>CXXXV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, le 11 juillet 1865.</p>
+
+<p>Oui, mon cher bon Louis, causons, quand nous pourrons, aussi souvent que
+nous pourrons. Ta lettre de ce matin est la bienvenue. Mais j'ai passé
+hier une abominable journée. Je suis sorti, j'ai erré pendant deux
+heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures
+et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café
+<i>Cardinal</i> pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu
+appeler et j'ai vu un gai visage me sourire; c'était Balfe, le
+compositeur irlandais qui arrivait de Londres, et qui m'a engagé à dîner
+avec lui. Puis nous sommes allés au <i>Grand Hôtel</i>, où il loge, fumer un
+cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin. Et nous
+avons tant et tant parlé de Shakspeare, qu'il comprend bien, dit-il,
+depuis dix ou douze ans seulement.</p>
+
+<p>Je ne lis aucun journal, et tu me ferais bien plaisir de me dire où
+diable tu as vu toutes les belles choses sur moi que tu me cites. Je
+n'en sais pas le premier mot. Le programme de Bade est bien tel que je
+t'ai dit. C'est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton, Didon.
+Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schumann, et Reyer ne sait pas ce
+qui l'attend aux répétitions.</p>
+
+<p>Je suis allé hier chez l'agent de change; il n'y avait pas assez de tes
+cinq cents francs pour acheter deux obligations ottomanes qui rapportent
+neuf pour cent; ainsi, de l'avis de l'agent, j'attendrai que tu
+m'envoies ce que tu m'as dit qu'on te devait pour t'acquérir une petite
+rente. J'ai donc gardé ton argent, parce qu'un retard même de trois mois
+ne te ferait pas perdre un sou pour le payement du semestre de janvier.
+Tu sais que Liszt est abbé? Quand j'aurai un volume broché de mes
+<i>Mémoires</i>, je te l'enverrai, sous ta promesse formelle qu'il ne sortira
+jamais de tes mains et même que tu me le renverras quand tu l'auras lu
+et relu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXVI" id="CXXXVI"></a>CXXXVI.</h3>
+
+<p class="A">A M. ET MADAME DAMCKE.</p>
+
+
+<p class="date">Genève, hôtel de la <i>Métropole</i>, 22 août 1865.</p>
+
+<p class="address">Chers amis,</p>
+
+<p>Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de
+vous oublier. Vous le savez, <i>je n'oublie pas aisément</i>, et, si je le
+pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous.</p>
+
+<p>Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous
+décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres
+pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement,
+une cordialité extrêmes<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote-114" class="fnanchor" title="aller à la note 114.">[114]</a>; on veut que je sois de la maison, on me
+gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous
+faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous
+sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec
+sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu
+me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que <i>d'autres
+choses</i>; cela m'a donné un gonflement de c&#339;ur qui me tue.</p>
+
+<p>Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide.
+Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des <i>Mémoires</i>.
+<i>Elle</i> m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres; mais
+sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois qu'<i>elle</i> n'en est
+plus fâchée...</p>
+
+<p>Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est
+charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je
+connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus
+beau. Adieu, chers amis.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXVII" id="CXXXVII"></a>CXXXVII.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 15 septembre 1865.</p>
+
+<p>Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis
+tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de
+Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand
+je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont
+fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout;
+mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.</p>
+
+<p>Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un
+moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous
+allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute,
+vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée
+saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée
+trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me
+traiter d'original.</p>
+
+<p>Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en
+avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à
+Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son
+musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche...
+Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle
+dans l'opéra d'<i>Uthal</i> de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais
+bien le double pour entendre de temps en temps parler <i>français</i> autour
+de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate?
+J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu
+grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues
+promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà,
+pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons
+d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le
+bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance,
+qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils
+écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée
+des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et
+grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans
+votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son
+mari de porter <i>une robe de chambre</i>, elle qui ne veut pas tolérer ce
+vêtement pour Brutus?</p>
+
+<p>Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit
+auditoire d'hommes, et nous lirons <i>Coriolan</i>. Rien ne me fait plus
+vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs,
+doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à
+Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux...
+Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes
+filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche
+photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour
+deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on
+nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse
+imaginer.</p>
+
+<p>J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le
+<i>prêterai</i> seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le
+lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de
+n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures
+que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux;
+mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est
+inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand
+regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce
+n'est pas pour les louer.</p>
+
+<p>Ah! voilà une crise qui me reprend!</p>
+
+<p>Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je
+ne puis plus écrire.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXVIII" id="CXXXVIII"></a>CXXXVIII.</h3>
+
+<p class="A">A LOUIS BERLIOZ.</p>
+
+
+<p class="date">6 novembre 1865.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de
+dogue.</p>
+
+<p>Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer
+ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le
+contrat, me fait dire tout simplement <i>qu'il n'est pas en mesure</i> et
+qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et
+demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne
+font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas
+d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est <i>riche</i>. Mais
+j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai
+toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres,
+j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront
+quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul,
+l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents
+francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse
+reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes.</p>
+
+<p>D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la
+Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui
+présente un billet, de dire <i>qu'elle n'est pas en mesure</i>. Allons, il
+faut en prendre son parti, je n'y puis rien.</p>
+
+<p>Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument
+dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en
+faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour
+l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si
+l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis
+Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore... n'en
+suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait
+m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je
+ne lui en prêterais pas.»</p>
+
+<p>On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront
+lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur
+Rossini dans le <i>Correspondant</i><a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote-115" class="fnanchor" title="aller à la note 115.">[115]</a>. Cet écrit est fort sensé, fort
+juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un
+rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour
+le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien
+<i>lavé la tonsure</i> de mon ami M. le curé d'Ortigue.»</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXXXIX" id="CXXXIX"></a>CXXXIX.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 13 novembre 1865.</p>
+
+<p class="address">Cher ami,</p>
+
+<p>Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de
+me recoucher. C'est que tu seras fort occupé le 15 et que c'est
+aujourd'hui le 13. J'espère que tu te <i>débrouilleras</i> au milieu de ce
+peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir
+un <i>home</i>, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc
+pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que
+Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce
+que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a
+pu te répondre. Il faut de l'argent! n'en fût-il plus au monde. Il faut
+rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen,
+savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme
+calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que
+les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir
+huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit
+par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit: «Ah! si c'était à
+recommencer!»</p>
+
+<p>Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on
+vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui
+est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean
+comme devant.</p>
+
+<p>Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou
+au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il
+fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe!
+Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais
+tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de
+lettres de Genève; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une
+lettre m'arrive, cela me remonte le c&#339;ur et l'esprit.</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai
+aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer
+les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait.
+Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le
+sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je
+t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXL" id="CXL"></a>CXL.</h3>
+
+<p class="A">A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> décembre 1865.</p>
+
+<p>Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez
+eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.</p>
+
+<p>D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne
+m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par
+notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans
+de c&#339;ur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.</p>
+
+<p>Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez
+surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au
+beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable.</p>
+
+<p>Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites
+d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous
+êtes de ses amis, de ses flatteurs même; il est si bête qu'il ne s'en
+doutera pas!</p>
+
+<p>Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, <i>maître</i>, et qu'il se
+verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant:</p>
+
+<p class="c smcap">«JE L'AVAIS TOUJOURS DIT!»</p>
+
+<p>Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu
+de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente!
+cette vieille capricieuse!...</p>
+
+<p>On exécutera quelques fragments de ma symphonie de <i>Roméo et Juliette</i>
+dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent
+public idiot va-t-il prendre cela?</p>
+
+<p>N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de
+mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas;
+voilà <i>l'absynthe</i>, comme dit Hamlet.</p>
+
+<p>Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la
+connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert
+du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas
+d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père.</p>
+
+<p>Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue
+française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes.
+Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous
+finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLI" id="CXLI"></a>CXLI.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">30 janvier 1866.</p>
+
+<p class="address">Chère madame,</p>
+
+<p>Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant
+les deux lettres A M (Aglaé Masson ou Massart), parce que j'éprouve
+toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si
+gentils, si <i>amicaux</i>. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas
+employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je
+l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre
+première ligne. Vous m'appelez «cher <i>maestro</i>!» Pardieu! je ne suis pas
+maestro, ni quoi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous
+planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour
+vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est
+beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans
+quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.</p>
+
+<p>Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et
+quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir,
+vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la
+tête.</p>
+
+<p>J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne,
+geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre
+lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que
+je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu....</p>
+
+<p>Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me
+soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre....</p>
+
+<p>Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour.
+Pourquoi cela?</p>
+
+<p>Je vous porterai demain le volume des <i>Mémoires</i>; vous y verrez pourquoi
+je suis d'humeur si gaie.</p>
+
+<p>Tout à vous et à Massart; mais ne l'appelez plus devant moi le <i>père
+Massart</i>, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLII" id="CXLII"></a>CXLII.</h3>
+
+<p class="A">A LA MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">3 septembre 1866.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, quel malheur! Ce matin, chère madame Massart, oui, pas
+plus tard que ce matin, je me suis mis à vous penser une lettre
+charmante, pleine d'esprit, de gracieux compliments, et d'une flatterie
+si fine, si ingénieuse, si adroite, que vous eussiez cru tout ce que je
+vous disais; je vous parlais de votre exquise bonté, de votre grâce, de
+votre talent, de l'affection que vous inspirez à tous ceux qui vous
+connaissent, des jalousies que vous excitez, de mille choses, enfin, et
+de vingt autres encore. Et voilà que j'ai eu le malheur de m'endormir,
+et qu'au réveil, je n'ai plus retrouvé le moindre souvenir de ma lettre
+et que me voilà obligé de vous écrire des banalités. Il y a des gens, je
+le sais, à qui ces choses-là sont justement les plus agréables; mais je
+ne crois pas que vous apparteniez à cette espèce de melons. Ainsi,
+résignez-vous. Je ne parlerai pourtant pas de l'immense ennui qui vous
+dévore dans votre petit étui de carton, d'où l'on voit la mer, dit-on.
+Je craindrais de vous pousser au suicide; et ce genre de désennui est
+extrêmement inconvenant pour une jolie femme. Mais que pouvez-vous faire
+pourtant? Vous avez fait le tour de Beethoven depuis si longtemps; cette
+année, vous avez lu Homère; vous connaissez trois ou quatre grands
+chefs-d'&#339;uvre de Shakspeare; vous voyez la mer tous les jours; vous
+avez des amis qui viennent vous voir, un mari qui vous adore.... Que
+devenir, bon Dieu! que devenir? Je contribue, pour ma part, autant qu'il
+est en moi, à vous rendre ce séjour maritime supportable, en
+m'abstenant, de toutes mes forces, de vous y visiter. Je ne puis rien de
+plus.</p>
+
+<p>On m'a, pour ainsi dire, traîné dernièrement à X..., pour y présider un
+concours d'orphéonistes qui ont crié à tue-tête pendant sept heures
+d'horloge; et vous savez que ces heures-là sont bien plus longues que
+celles des montres.</p>
+
+<p>L'adjoint du maire a voulu m'avoir chez lui; il est venu me chercher à
+la gare, en voiture attelée de deux superbes chevaux; il a une maison
+toute neuve, bâtie hors de la ville, sur une petite éminence entourée de
+bois et de jardins. C'est un grand amateur de musique et un
+millionnaire, ce qui ne fait ni chanter ni juger faux. Il a <i>sept</i>
+enfants!</p>
+
+<p>En apprenant cela, je m'étais fait un singulier portrait de leur mère.
+Je me figurais une femme laide, déhanchée, couperosée, tout ce qu'il y a
+d'affreux! Eh bien, pas du tout: elle est charmante, d'une taille droite
+et fine comme une aiguille anglaise; des yeux délicieux, pleins de feu;
+naturelle, calme mais non froide; pas trop dévote; en relations
+convenables mais non compromettantes avec le bon Dieu; ne gâtant point
+ses enfants; se mettant bien, sans idées provinciales. Et dire qu'un
+homme a trouvé tout cela, femme, enfants, maison, millions, en vendant
+du vin de Champagne!</p>
+
+<p>J'allais partir pour Genève quand il m'est arrivé une lettre d'un mien
+cousin (François Berlioz), directeur de la manufacture de glaces de
+Montluçon, qui vient se marier à Paris dans huit jours et qui me demande
+d'être son témoin. Je lui ai répondu: «Arrive, et tu verras comme je
+témoigne bien.» Pouvais-je faire autrement?</p>
+
+<p>Il faut, pourtant, autant qu'on le peut, assister les siens dans les
+circonstances difficiles!</p>
+
+<p>On m'a prié aussi de diriger les études d'<i>Alceste</i> à l'Opéra; mais
+Perrin traîne tellement, pour laisser revenir le monde à Paris (comme
+s'il y avait un monde parisien pour <i>Alceste</i>!), que je vais le planter
+là pour quelques jours et courir à Genève; je n'y tiens plus.</p>
+
+<p>Ah! chère madame, que c'est beau! que c'est beau! L'autre jour, à la
+première répétition d'ensemble en scène, nous pleurions tous comme des
+cerfs aux abois! «C'était un homme que Gluck!» disait Perrin.&mdash;Pas du
+tout; c'est nous qui sommes des hommes. Ne confondons pas.&mdash;Taylor
+disait hier à l'Institut que Gluck avait plus de c&#339;ur qu'Homère. Oui, il
+avait plus de fibre humaine. Et l'on va faire entendre ces sublimités à
+tant de plats polissons! Cela me renfonce dans mon système de
+l'<i>Indifférence absolue en matière universelle</i>, le seul raisonnable,
+décidément!</p>
+
+<p>J'ai été fort surpris de mademoiselle Battu, qui joue et chante Alceste
+d'une manière sinon inspirée, du moins fort satisfaisante, et qui se
+perfectionne chaque jour. Villaret est un très bon Admète, et David
+représente on ne peut mieux le grand prêtre. Enfin, j'espère que cela
+ira. Vous pourriez être à Paris au mois d'octobre, à la première
+représentation. Tâchez.</p>
+
+<p>Massart chasse-t-il, pêche-t-il, peint-il, bâtit-il?&mdash;Ce dernier
+verbe-là fait pitoyablement.&mdash;Songe-t-il?</p>
+
+<p class="c">Car que faire en ce gîte, à moins que l'on ne songe?</p>
+
+<p>Il est couvert de gloire, cette année. Ses élèves ont eu tous les prix;
+il se vautre sur les lauriers. La couche, toutefois, pourrait être plus
+douce.</p>
+
+<p>Tiens! ceci est un vers! pardon! Quels sont vos visiteurs? Bersch en
+est-il? dites-lui mille amitiés de ma part; Jacquart en est-il?
+dites-lui en mille autres.</p>
+
+<p>Adieu, chère madame; excusez-moi d'avoir si longtemps divagué la plume à
+la main; mon sans gêne vous prouve tout au moins le plaisir que
+j'éprouve à causer avec vous et à vous dire tout ce qui me passe par la
+tête.</p>
+
+<p>«Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne», comme dit le grand poète Scribe.</p>
+
+<p>Je finis ici mon scribouillage en serrant votre savante main.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLIII" id="CXLIII"></a>CXLIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. ERNEST REYER.</p>
+
+
+<p class="date">Vienne, 17 décembre [1866].</p>
+
+<p class="address">Mon cher Reyer,</p>
+
+<p>Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit
+depuis hier; je n'en pouvais plus.</p>
+
+<p><i>La Damnation de Faust</i> a été exécutée hier dans la vaste salle de la
+Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire
+tous les rappels, les <i>bis</i>, les pleurs, les fleurs, les
+applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part.</p>
+
+<p>J'avais 300 choristes et 150 instrumentistes; une charmante Marguerite,
+mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un
+ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris,
+et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer: tous les trois du
+grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite,
+supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les
+applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus.
+Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et <span class="smcap">le
+Ciel</span> ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs.
+Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute
+poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien
+chantée par mademoiselle Bettleim.</p>
+
+<p>Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs.
+Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou
+trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent
+quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes ch&#339;urs. Quelles
+voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par
+le directeur de la <i>Société des amis de la musique</i>, Herbeck, un chef
+d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en
+trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter <i>en
+entier</i> mon ouvrage.</p>
+
+<p>Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre,
+sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'<i>Harold</i>.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut
+me pardonner si je vous en parle si longuement. Il était venu des
+auditeurs de Munich et de Leipzig.</p>
+
+<p>Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh! comme il
+a dit l'air dans la <i>chambre de Marguerite</i> et surtout la phrase: «Que
+j'aime ce silence!»</p>
+
+<p>Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à
+Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par c&#339;ur. Le
+Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! Qu'il se
+renferme dans son ancien répertoire!</p>
+
+<p>Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré
+cette algarade.</p>
+
+<p>Adieu; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger <i>Roméo et
+Juliette</i>; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLIV" id="CXLIV"></a>CXLIV.</h3>
+
+<p class="A">A M. FERDINAND HILLER.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 12 janvier 1867.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Hiller,</p>
+
+<p>Vous serait-il possible, pour que je ne me présente pas au public de
+Cologne seulement avec de la musique instrumentale, de placer dans le
+programme du 26 février, un duo nocturne pour deux femmes (un soprano et
+un contralto). Ce petit morceau de <i>Béatrice et Bénédict</i> a fait partout
+un grand effet; il n'est pas difficile; il faudrait que les cantatrices
+fussent des oies, pour ne pas chanter cela convenablement. Il est vrai
+que nous rencontrons souvent de pareils volatiles. Mais voyez s'il y
+aurait moyen de trouver dans votre cercle musical les deux chanteuses
+capables de cet effort. Je vous enverrais alors les exemplaires du duo,
+avec paroles allemandes, et je porterais ensuite moi-même les parties
+d'orchestre. Si vous trouvez la chose imprudente ou seulement difficile,
+qu'il n'en soit pas question. J'attends votre réponse.</p>
+
+<p>Dites-moi aussi à quelle époque précise je devrai me trouver à Cologne,
+et combien vous me donnerez de répétitions pour la Symphonie. Le duo
+pourra aller avec une seule, si les chanteuses savent bien leur affaire.</p>
+
+<p>J'irai loger à l'hôtel <i>Royal</i>, où je suis déjà descendu plusieurs fois.
+Je serai ainsi bien plus libre de rester couché tant qu'il me plaira;
+car je suis un des hommes les plus couchés qui existent. Il est vrai que
+j'existe bien peu. Malgré les joies musicales du séjour, ce voyage à
+Vienne et les nombreuses répétitions que j'ai dû y faire m'ont exténué
+et à moitié tué. Les médecins hom&#339;opathes ou allopathes, pas plus que
+ceux qui <i>soignent</i> leurs patients par l'une ou l'autre méthode (à la
+volonté des personnes), les docteurs à double détente n'y peuvent rien.
+Je tâchera pourtant d'être un peu mieux portant pour aller vous voir;
+sinon, je serai bien insupportable.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLV" id="CXLV"></a>CXLV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 8 février 1867.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Hiller,</p>
+
+<p>Vous êtes le plus excellent camarade que l'on puisse trouver. Je ferai
+ce que vous me dites: je vais tâcher d'acquérir quelques forces, et, <i>le
+23 de ce mois</i>, je partirai pour Cologne, où je serai à l'hôtel <i>Royal</i>
+le soir. Mais ne me retenez pas <span class="smcap">DES</span> chambres, comme vous dites, <span class="smcap">UNE</span>
+petite chambre me suffira. Si j'étais incapable de me mettre en route,
+je vous enverrais les parties d'orchestre du duo, et vous en seriez
+quitte pour conduire le tout. Vous me parlez comme les médecins: «C'est
+une névralgie». Ainsi, madame Sand ayant fait remarquer à son jardinier
+qu'un mur de son jardin s'était écroulé: «Oh! ce n'est rien, madame, lui
+répondit-il, <i>c'est la gelée</i> qui en est cause.&mdash;Oui, mais il faut le
+faire rebâtir.&mdash;Oh! ce n'est rien, c'est la gelée.&mdash;Je ne dis pas non,
+mais il est à terre.&mdash;Ne vous tourmentez pas, madame, c'est la gelée.»</p>
+
+<p>Tâchez que votre jeune soprano ne
+me fasse pas le stupide changement sur
+<img src="images/ill_337.png"
+alt="notation musicale"
+style="vertical-align:middle;"
+width="50%" />.
+Il n'y a que les cantatrices
+pour avoir de pareilles idées.</p>
+
+<p>A bientôt; je ne puis plus écrire, je vais me recoucher.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLVI" id="CXLVI"></a>CXLVI.</h3>
+
+<p class="A">A MADAME DAMCKE, A MONTREUX (SUISSE).</p>
+
+
+<p class="date">Paris. Je ne sais pas le quantième. [24 septembre 1867].</p>
+
+<p class="address">Chère madame Damcke,</p>
+
+<p>Je vous eusse bien écrit depuis mon retour, mais je ne savais pas où
+adresser ma lettre. Je vous remercie donc doublement de la vôtre.</p>
+
+<p>Voici ma réponse laconique: je suis toujours malade.</p>
+
+<p>Arrivé à Néris, j'ai pris cinq bains; au cinquième, le médecin en
+m'entendant parler et me tâtant le pouls: «Sortez vite, s'est-il écrié,
+les eaux vous sont contraires; vous allez avoir une laryngite; il faut
+vous en aller en un lieu où vous soignerez bien votre gorge; diable! ce
+n'est pas une chose légère!»</p>
+
+<p>Je suis parti, le soir même. J'ai failli étouffer en chemin de fer dans
+une quinte de toux. Puis je suis arrivé à Vienne où mes nièces m'ont
+comblé de soins. J'étais presque toujours couché. Enfin, la voix
+naturelle m'est à peu près revenue, le mal de gorge a fui; mais ma
+névralgie aussi est revenue, plus féroce que jamais.</p>
+
+<p>On m'a fait rester à Vienne un mois, parce que l'aînée de mes nièces se
+mariait et qu'elle me voulait pour témoin.</p>
+
+<p>Elle a épousé un chef de bataillon, charmant sous tous les rapports;
+sans quoi je n'eusse pas témoigné. Après le dîner de noces, ils sont
+partis pour un long voyage dans le sud de la France; sans quoi encore je
+n'eusse pas témoigné.</p>
+
+<p>Nous étions trente-deux gens de la noce, venus de tous les coins de la
+famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint-Geoire, etc., etc.; nous nous
+sommes tous retrouvés là, moins <i>un</i>, hélas!...</p>
+
+<p>C'est le plus vieux que j'ai eu le plus de plaisir à revoir; mon oncle
+le colonel, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Nous avons bien pleuré en
+nous revoyant; il semblait honteux de vivre...; je le suis bien
+davantage.</p>
+
+<p>Me voilà à Paris maintenant, presque toujours couché comme à Vienne. Et
+dernièrement, la grande-duchesse Hélène de Russie m'a fait entortiller
+pour aller à Saint-Pétersbourg; elle a voulu me voir, et enfin j'ai
+consenti. Je partirai le 15 novembre pour aller diriger six concerts du
+Conservatoire, dont un de ma musique.</p>
+
+<p>La princesse paye mon voyage, aller et retour, met une de ses voitures à
+ma disposition, me loge chez elle au palais Michel et me donne quinze
+mille francs. Au moins, si j'en meurs, je saurai que cela en valait la
+peine.</p>
+
+<p>J'ai écrit à votre mari, l'autre jour, une lettre que je n'ai pas
+envoyée, faute d'adresse, pour lui demander si je ne lui ai pas prêté ma
+belle partition d'<i>Orphée</i> de Leipzig. Je ne puis plus la trouver; je
+suis allé chez Heller, je lui ai laissé ma carte; je n'ai point de ses
+nouvelles.</p>
+
+<p>Adieu, madame; je vous serre la main en vous envoyant à tous les deux
+mille amitiés.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLVII" id="CXLVII"></a>CXLVII.</h3>
+
+<p class="A">A M. ET MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 4 octobre 1867.</p>
+
+<p>Eh bien, oui, je vais en Russie. La grande-duchesse Hélène était ici il
+y a quelques jours et m'a fait faire des propositions que, après un peu
+d'hésitation et de l'avis de tous mes amis, j'ai acceptées. Il s'agit
+d'aller, à la fin de novembre, diriger, à Saint-Pétersbourg, six
+concerts du Conservatoire, dont cinq formés des chefs-d'&#339;uvre des grands
+maîtres et un composé exclusivement de mes partitions.</p>
+
+<p>Elle me loge chez elle, au palais Michel, me fournit une de ses
+voitures, paye mon voyage, aller et retour, et me donne quinze mille
+francs. Je serai exténué de fatigue, malade comme je suis; mais, si je
+meurs, nous le verrons bien. Venez donc aussi; je vous ferai jouer votre
+jovial concerto de clavecin en <i>ré mineur</i> de S. Bach et nous rirons
+d'une belle manière.</p>
+
+<p>Adieu; mille amitiés pour tous les deux; j'irais bien chez vous dans les
+beaux jours que vous passez à Villerville, mais je vous avoue que cela
+me paraît d'une indiscrétion révoltante.</p>
+
+<p>Ma belle-mère vous remercie de votre souvenir. A vous.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Vous êtes, décidément, une néréide ou une tritonne.</p>
+
+<p>Vous saurez encore qu'un Américain dont j'avais refusé les offres, il y
+a un mois et demi, apprenant que j'acceptais celles des Russes, est
+revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs, si je voulais
+aller à New-York l'année prochaine. Que dites-vous de cela? En
+attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle
+qu'il a fait bâtir là-bas; et je vais poser tous les jours. Si je
+n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir.</p>
+
+<p>Avez-vous lu les comptes rendus du festival de Meiningen, en Allemagne?
+Cela aussi m'aurait fait plaisir, si je ne souffrais pas tant et si je
+n'étais pas si vieux. Oui, vous en avez lu quelqu'un; votre lettre me
+l'annonce. J'ai vu des gens qui y étaient. N'avez-vous pas honte d'aller
+encore <i>massacrer</i> des faisans? La belle chose que de tuer de la
+volaille dans une basse-cour!!!</p>
+
+<p>Adieu; cela ne fait rien, j'ai toujours pour vous, quand même, une
+véritable et chaleureuse amitié; vous êtes, tous les deux, des c&#339;urs
+excellents, que j'apprécie chaque jour davantage.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLVIII" id="CXLVIII"></a>CXLVIII.</h3>
+
+<p class="A">AUX MÊMES.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 2 novembre 1867.</p>
+
+<p class="poemm">
+<span style="margin-left: 2em;">Comment vous portez-vous, châtelain et châtelaine?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Comment se porte votre château?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Savez-vous encore le français?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Savez-vous encore la musique?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Savez-vous encore vivre?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Savez-vous que vous ne savez rien?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Savez-vous qu'on vous a oubliés?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Savez-vous qu'on se passe de vous?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Savez-vous que vous êtes passés</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">De mode?</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Bonsoir!</span><br />
+<span style="margin-left: 8.5em;">2 novembre, jour des morts.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et quand on est mort, c'est pour longtemps.</span><br />
+</p>
+
+
+
+<h3><a name="CXLIX" id="CXLIX"></a>CXLIX.</h3>
+
+<p class="A">A M. ÉDOUARD ALEXANDRE.</p>
+
+
+<p class="date">Saint-Pétersbourg, 15 décembre 1867.</p>
+
+<p class="address">Chers amis,</p>
+
+<p>Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air
+bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me
+comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse
+jusqu'au moindre musicien de l'orchestre.</p>
+
+<p>On a su, je ne sais comment, que le 11 décembre était le jour de ma
+naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dû
+assister à un dîner de 150 couverts, où, comme vous le pensez bien, les
+toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur
+extrême. Au second concert, j'ai été rappelé six fois après la
+Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante
+et dont la quatrième partie avait été bissée.</p>
+
+<p>Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si
+Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi faut-il vous
+dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je me
+vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je
+conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire.</p>
+
+<p>Hier, nous avions à exécuter le second acte d'<i>Orphée</i>, la symphonie en
+<i>ut</i> mineur et mon ouverture du <i>Carnaval romain</i>. Tout cela a été
+sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a
+une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. Il y
+avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès.
+Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations
+faites par-ci par-là, par des gens incapables!!! Ah! c'est pour moi une
+joie immense de leur révéler les chefs-d'&#339;uvre de ce grand homme. Hier,
+on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le
+premier acte d'<i>Alceste</i>. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéît
+en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use.</p>
+
+<p>Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire <i>Hamlet</i>. J'ai
+parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de
+Saint-Victor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va
+acheter <i>Hommes et Dieux</i> et l'admirer.</p>
+
+<p>Ici, on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicale et
+littéraire; ici, on a dans la poitrine un foyer qui fait oublier la
+neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué?</p>
+
+<p>Adieu, tous; je vous serre la main; je vous embrasse.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CL" id="CL"></a>CL.</h3>
+
+<p class="A">A M. ET MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">Saint-Pétersbourg, 22/10 décembre 1867.</p>
+
+<p class="address">Chère madame Massart,</p>
+
+<p>Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux
+et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire.</p>
+
+<p>Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce
+que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par
+lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au
+Conservatoire de Paris. Ils m'ont joué, avec la même perfection, l'autre
+jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire
+dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions
+fait trois répétitions. On a redemandé à grands cris la Marche au
+supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des
+gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le
+second acte d'<i>Alceste</i>, avec l'Offertoire de mon <i>Requiem</i> (le ch&#339;ur
+sur deux notes). A l'autre (5<sup>me</sup> concert), je donnerai les trois
+premières parties <i>instrumentales</i> de la Symphonie avec ch&#339;urs de
+Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie vocale, les chanteurs dont je
+dispose ne m'inspirant pas assez de confiance... On est venu me chercher
+de Moscou, où j'irai après le 5<sup>me</sup> concert d'ici, madame la
+grande-duchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la
+capitale mezzo-asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en
+dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplement
+leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le
+faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous
+écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée
+musicale où elle veut entendre mon duo de <i>Béatrice et Bénédict</i>, que
+l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en
+français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en
+recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils
+savent tout à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher.</p>
+
+<p>Madame la grande-duchesse veut que je lui lise <i>Hamlet</i> un de ces soirs,
+mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner
+de cent cinquante couverts le jour de ma fête (11 décembre), où toutes
+les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec
+effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien
+des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si
+exténué; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors
+de mon lit à des heures aussi indues.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au
+café <i>Anglais</i>.</p>
+
+<p>Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous,
+se donnent la main.</p>
+
+<p>Adieu, adieu, adieu. <i>Remember me.</i></p>
+
+<p>Vous savez toujours l'anglais?...</p>
+
+<p>Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir.</p>
+
+<p>Vous savez que vous êtes charmante; mais pourquoi diable êtes-vous si
+charmante?</p>
+
+<p>Je ne le découvre pas.</p>
+
+<p><i>Farewell. I am your.</i></p>
+
+
+
+<h3><a name="CLI" id="CLI"></a>CLI.</h3>
+
+<p class="A">A M. DAMCKE.</p>
+
+
+<p class="date">Moscou, 31 décembre 1867.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Damcke,</p>
+
+<p>J'étais si fatigué ces jours-ci, que je n'avais pas le courage de vous
+écrire; et pourtant il m'est arrivé un grand événement musical. Les
+directeurs du Conservatoire de Moscou sont venus me chercher à
+Saint-Pétersbourg et ont obtenu de la grande-duchesse un congé de douze
+jours pour moi. J'ai accepté l'engagement de diriger deux concerts.</p>
+
+<p>Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu
+l'idée de le donner dans la salle du Manège, un local grand comme la
+salle du milieu de notre Palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées.
+Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès.</p>
+
+<p>Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police,
+douze mille cinq cents auditeurs.</p>
+
+<p>Je n'essayerai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fête de
+<i>Roméo et Juliette</i> et pour l'Offertoire du <i>Requiem</i>. Seulement, j'ai
+éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau, qu'on avait
+voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbourg,
+a commencé. En entendant ce ch&#339;ur de trois cents voix répéter toujours
+ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l'ennui croissant de
+cette foule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la
+foule avait compris ma pensée, son attention redoublait et l'expression
+de cette humilité résignée l'avait saisie.</p>
+
+<p>A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts;
+j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les ch&#339;urs s'en sont
+ensuite mêlés; je ne savais plus où me mettre. C'est la plus grande
+impression que j'aie produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une
+dépêche à la grande-duchesse pour l'informer de cette émotion
+populaire...</p>
+
+<p>Après-demain, on me donne une fête dans la salle de l'assemblée des
+Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je
+repartirai pour Saint-Pétersbourg... Je suis bien exténué, mais heureux
+aussi de ce beau résultat. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout
+mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>Je remercie bien Heller d'avoir été assez bon pour m'envoyer le volume
+des <i>Mémoires</i>. Malgré nos précautions, le livre a mis douze jours pour
+arriver entre mes mains. Je n'ai pu le remettre à la princesse que le
+jour de mon départ pour Moscou.</p>
+
+<p>Si vous avez un instant pour voir Reyer, faites-le. Adieu à madame
+Damcke, dont je n'ai pas encore vu la s&#339;ur.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CLII" id="CLII"></a>CLII.</h3>
+
+<p class="A">A M. ET MADAME MASSART.</p>
+
+
+<p class="date">Saint-Pétersbourg, 18 janvier 1868.</p>
+
+<p class="address">Chère madame Massart,</p>
+
+<p>J'arrive de Moscou et, en rentrant dans mon salon, je trouve un petit
+monceau de lettres, au nombre desquelles la vôtre ne me cause pas la
+plus vive joie, parce qu'il y en a une autre, vous devinez de qui, que
+je n'espérais pas. La vôtre, cependant, m'a fait bien plaisir. Elle
+aurait dû me laisser indifférent; mais, quoi! on n'est pas parfait. J'ai
+lu, tout de même, vos lignes si cordiales et j'y réponds aujourd'hui. La
+place Michel est silencieuse sous son manteau de neige; les corbeaux,
+les pigeons et les moineaux ne remuent pas; les traîneaux ne courent
+pas; il y a un grand enterrement, celui du prince Dolgorouki, où va
+l'empereur avec toute la cour et auquel, en conséquence, tout le monde
+assiste.</p>
+
+<p>Mon programme du concert de samedi prochain est fixé. Je n'y suis pour
+rien, heureusement; car, au suivant et dernier, je serai pour tout. Oh!
+quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure du final d'<i>Harold</i>!
+quand je pourrai me dire: «Je pars pour Paris dans trois jours,
+c'est-à-dire au commencement de février.» Je ne puis résister à ce
+climat. J'ai moins souffert à Moscou. Et quels enthousiasmes! Le premier
+concert avait lieu dans la salle du Manège; il y avait dix mille six
+cents auditeurs. Et quand j'ai vu tout ce monde acclamer l'Offertoire
+de mon <i>Requiem</i> avec son ch&#339;ur sur deux notes, et me redemander sans
+fin, j'avoue que ce sentiment religieux si rare, manifesté par une foule
+immense, m'a remué jusqu'au c&#339;ur. Au second concert qui avait lieu avec
+les seules ressources du Conservatoire, dans la salle des Nobles,
+l'Offertoire avait été redemandé et il a produit le même effet.</p>
+
+<p>Que me parlez-vous de vous donner un concert à Paris? Si je <i>donnais</i> un
+concert à mes amis, en dépensant purement trois mille francs, je n'en
+serais que plus injurié par la presse.</p>
+
+<p>Après vous avoir vus à Paris, j'irai à Saint-Symphorien et de là à
+Monaco me baigner dans les violettes et dormir au soleil. Je souffre
+tant, chère madame, mes maux sont si constants, que je ne sais que
+devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre.</p>
+
+<p>Dites mille choses à Massart et remerciez de son bon souvenir madame
+Nicolet, si charmante.</p>
+
+<p>Adieu, adieu; je vous serre la main.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CLIII" id="CLIII"></a>CLIII.</h3>
+
+<p class="A">A M. WLADIMIR STASSOFF<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote-116" class="fnanchor" title="aller à la note 116.">[116]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, dimanche 1<sup>er</sup> mars 1868.</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas écrit depuis mon retour, je souffrais horriblement.
+Aujourd'hui, je vais un peu mieux et je viens vous dire bonjour en vous
+annonçant mon départ pour Monaco. Je partirai ce soir à sept heures. Je
+ne sais pas pourquoi je ne meurs pas. Puisqu'il en est ainsi, je vais
+revoir ma chère côte de Nice et les rochers de Villefranche et le soleil
+de Monaco. Hier, je me suis traîné à l'Académie, où j'ai vu mon
+statuaire et confrère Perraud<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote-117" class="fnanchor" title="aller à la note 117.">[117]</a>. Il m'a appris que l'Américain
+Steinway l'avait enfin payé pour mon buste et qu'on était en ce moment
+occupé à en couler trois exemplaires plus grands que nature pour
+New-York et Paris. Je crois bien que c'est vous qui m'avez témoigné le
+désir d'en avoir un pour le Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Si ce
+n'est pas vous, c'est Kologrivoff<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote-118" class="fnanchor" title="aller à la note 118.">[118]</a>, ou Cui<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote-119" class="fnanchor" title="aller à la note 119.">[119]</a>, ou Balakireff<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote-120" class="fnanchor" title="aller à la note 120.">[120]</a>.
+En tout cas, sachez et faites-leur savoir que M. Perraud m'a appris
+qu'on pourrait couler encore d'autres exemplaires de ce buste...
+Écrivez-moi rue de Calais, nº 4, à Paris. On m'enverra votre lettre à
+Nice ou à Monaco. Mais il serait mieux encore d'écrire à <i>M. Perraud,
+statuaire, membre de l'Académie des Beaux-Arts, à l'Institut, Paris</i>.
+Vous lui direz ce que vous voulez et quand vous le voudrez. Et ce sera
+plus prompt. Oh! quand je pense que je vais m'étendre sur les gradins de
+marbre de Monaco, au soleil, au bord de la mer!!!...</p>
+
+<p>Ne soyez pas trop juste, écrivez-moi malgré mon laconisme; songez que je
+suis malade, que votre lettre me fera du bien et ne me parlez pas de
+composer, ne me dites pas de bêtises... Assurez-moi que vous m'avez
+rappelé au souvenir de votre charmante belle-s&#339;ur, de votre gracieuse
+fille et de votre frère. Je les vois tous les trois comme s'ils étaient
+là.</p>
+
+<p>La musique... Ah! j'allais vous dire quelque chose sur la musique, mais
+j'y renonce.</p>
+
+<p>Adieu, écrivez-moi vite, votre lettre me fera renaître et aussi le
+SOLEIL... Pauvre malheureux! vous habitez la neige!...</p>
+
+
+
+<h3><a name="CLIV" id="CLIV"></a>CLIV.</h3>
+
+<p class="A">AU MÊME.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, avril 1868.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Stassoff,</p>
+
+<p>Vous m'avez appelé <i>monsieur Berlioz</i> dans votre dernière lettre et Cui
+aussi; je vous pardonne à tous les deux.</p>
+
+<p>Figurez-vous que vos deux lettres sont à refaire. Vous ne savez pas que
+j'ai failli mourir. Je suis allé à Monaco pour chercher le soleil, et,
+trois jours après mon arrivée j'ai voulu parcourir des rochers qui
+descendent à la mer et ma témérité a été cruellement punie; je suis
+tombé dans ces rochers la tête la première, sur la figure, et j'ai versé
+beaucoup de sang, tellement que je suis resté seul à terre et n'ai pu
+revenir à l'hôtel que longtemps après et tout sanglant. J'avais retenu
+ma place à l'omnibus de Nice; j'ai voulu néanmoins revenir le lendemain.
+Je suis revenu, et, à peine arrivé, j'ai voulu revoir la terrasse qui
+est sur le bord de la mer et dont j'avais conservé un très vif souvenir.
+J'y vais, je ne vois pas bien la mer, je veux changer de banc pour
+mieux voir, je me lève et, au bout de trois pas, je tombe de nouveau sur
+la figure et je verse mon sang comme un malheureux. Deux jeunes gens qui
+passaient me relèvent à grand-peine et me reconduisent à l'hôtel des
+<i>Étrangers</i>, tout près de là, où je demeurais. On me déshabille, on me
+couche et je reste sans voir ni médecin ni personne que les domestiques
+pendant huit jours. Ah! ma foi, je ne puis plus écrire. A demain... je
+n'ai plus la force. Bonsoir.</p>
+
+<p>...Après huit jours de cette claustration, je me sens un peu mieux, et,
+la figure toute décomposée, je prends le chemin de fer et reviens à
+Paris. Ma belle-mère et ma domestique poussent des cris en me voyant.
+Cette fois, je fais venir un médecin et il m'a soigné si bien, que,
+après un mois et quelques jours, je puis à peu près marcher en me tenant
+aux meubles. Voilà où j'en suis. Mon nez est presque guéri à
+l'extérieur.</p>
+
+<p>Voulez-vous être assez bon pour me dire pourquoi on ne m'a pas renvoyé
+ma partition des <i>Troyens</i>? Je suppose qu'elle est copiée et qu'on n'en
+a plus besoin.</p>
+
+<p>Je ne puis plus écrire;... si j'attends que je me trouve bien, ce sera
+peut-être long... Écrivez-moi vous-même. Ce sera une charité.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CLV" id="CLV"></a>CLV.</h3>
+
+<p class="A">A M. AUGUSTE MOREL.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 26 mai 1868.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Morel,</p>
+
+<p>Je viens d'apprendre par Lecourt que vous m'aviez écrit à Monaco et
+qu'on vous avait renvoyé votre lettre. Merci de cette attention. J'ai
+été bien éprouvé et j'ai encore, en ce moment, bien de la peine à
+écrire. Ne soyez pas étonné si je ne vous ai rien dit; mes <i>deux</i>
+chutes, l'une à Monaco, l'autre à Nice, m'avaient ôté toutes mes forces.
+A présent, les suites directes de ces deux chutes sont à peu près
+effacées; mais ma maladie est revenue et je souffre plus que jamais. Je
+n'ai que des choses cruelles à vous écrire. Je suis allé en Russie pour
+me distraire un peu et j'ai assez bien supporté le double voyage à
+Moscou et à Saint-Pétersbourg; ils m'ont fêté de toutes les manières. La
+grande-duchesse m'a comblé de soins et d'attentions. J'ai dirigé six
+concerts du Conservatoire de Pétersbourg et deux de Moscou. Maintenant
+je ne pense à rien; je vous vois désenchanté comme moi, Lecourt tout
+comme vous; j'aurais eu un grand plaisir à vous voir tous les deux,
+quand j'étais dans les environs de Marseille, et j'y serais allé en
+revenant de Nice, si je n'avais pas été en si mauvais état. Mais le
+moyen? et puis je serais bien plus brisé par votre société que par toute
+autre. Peu de mes amis ont aimé Louis comme vous l'aimiez. Et je ne puis
+oublier. Pardonnez-moi tous les deux.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CLVI" id="CLVI"></a>CLVI.</h3>
+
+<p class="A">A M. WLADIMIR STASSOFF.</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 21 août 1868.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Stassoff,</p>
+
+<p>Vous le voyez, je supprime le «Monsieur»; j'arrive de Grenoble où l'on
+m'a fait aller à peu près de force pour présider une espèce de festival
+orphéonique et assister à l'inauguration d'une statue de l'empereur
+Napoléon I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>On a bu, on a mangé, on a fait les cent coups et j'étais toujours
+malade...! On est venu me chercher en voiture, on m'a porté des toasts
+auxquels je ne savais que répondre. Le maire de Grenoble m'a comblé de
+gracieusetés, il m'a donné une couronne en vermeil, mais il m'a fallu
+rester une heure entière à ce commencement de banquet.</p>
+
+<p>Le lendemain, je suis parti; je suis arrivé exténué chez moi, à onze
+heures du soir...</p>
+
+<p>Je n'en puis plus, et je reçois des lettres... où l'on me demande des
+choses impossibles. On veut que je dise beaucoup de bien d'un artiste
+allemand, bien que je pense en effet, mais à condition que je dirai du
+mal d'un artiste russe qu'on veut remplacer par l'Allemand et qui a
+droit au contraire, à beaucoup d'éloges, chose que je ne ferai pas. Quel
+diable de monde est-ce là?</p>
+
+<p>Je sens que je vais mourir; je ne crois plus à rien, je voudrais vous
+voir; vous me remonteriez peut-être; Cui et vous me donneriez peut-être
+du bon sang.</p>
+
+<p>Que faire?</p>
+
+<p>Je m'ennuie d'une manière exorbitante. Il n'y a personne à Paris; tous
+mes amis sont absents, à la campagne, à <i>leur</i> campagne, à la chasse; il
+y en a qui m'invitent à aller chez eux. Je n'en ai pas la force.</p>
+
+<p>Que devenez-vous? Et votre frère? Et vos charmantes dames?</p>
+
+<p>Oh! je vous en prie, écrivez-moi aussi laconiquement que vous voudrez.
+J'ai pourtant encore des suites de ma chute dans les rochers de Monaco;
+Nice me donne aussi des souvenirs.</p>
+
+<p>Ma lettre va vous trouver peut-être absent; je m'attends à tout.</p>
+
+<p>Si vous êtes à Pétersbourg, écrivez-moi <i>six lignes</i>; je vous en saurai
+un gré infini.</p>
+
+<p>Mille choses à Balakireff.</p>
+
+<p>Adieu, j'ai beaucoup de peine à écrire.</p>
+
+<p>Vous êtes bon, montrez-le-moi encore.</p>
+
+<p>Je vous serre la main.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+<h3><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h3>
+
+
+<p>A SA S&#338;UR<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote-121" class="fnanchor" title="aller à la note 121.">[121]</a>.</p>
+
+<p class="date">Paris, 20 février 1822.</p>
+
+<p>...Nous fîmes un dîner charmant avec le cousin Raimond et mon oncle.
+Après, nous allâmes à Feydeau entendre Martin. On jouait ce soir-là
+<i>Azémia</i> et les <i>Voitures versées</i>. Ah! comme je me dédommage des
+violons et du flageolet du bal de M. T...! J'absorbais la musique! Je
+pensais à toi, ma s&#339;ur! Quel plaisir tu aurais à entendre cela! l'opéra
+te ferait peut-être moins plaisir; c'est trop savant pour toi, au lieu
+que cette musique touchante, enchanteresse de Dalayrac, la gaîté de
+celle de Boïeldieu, les inconcevables tours de force des actrices, la
+perfection de Martin et de Ponchard... oh! tiens! je me serais jeté au
+cou de Dalayrac si je m'étais trouvé à côté de sa statue, quand j'ai
+entendu cet air auquel on ne peut point donner d'épithète: «Ton amour, ô
+fille chérie!»</p>
+
+<p>C'est à peu près la même situation que celle que j'ai éprouvée en
+entendant à l'Opéra, dans <i>Stratonice</i>, celui de: «Versez tous vos
+chagrins dans le sein paternel.» Mais je n'entreprends pas de te décrire
+encore cette musique... (<i>la fin manque</i>).</p>
+
+
+<p>A M. LESUEUR, MEMBRE DE L'INSTITUT, SURINTENDANT<br />
+DE LA CHAPELLE DU ROI.</p>
+
+<p class="date">(Sans date&mdash;vers 1825&mdash;de la Côte-Saint-André.)</p>
+
+<p class="address">Monsieur,</p>
+
+<p>Depuis longtemps, j'étais tourmenté du désir de vous écrire, et je
+n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me
+paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je
+craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir de vous
+en adresser ne vous parût avoir sa source dans l'amour-propre qu'un
+jeune homme doit naturellement ressentir en correspondant avec un de ces
+hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit: cet homme rare
+auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes
+si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière; ce grand
+musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et, si jamais
+les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses
+élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de vos
+enfants.</p>
+
+<p>J'ai été reçu dans ma famille comme je m'y attendais, avec beaucoup
+d'affection. Je n'ai point eu à essuyer de la part de ma mère de ces
+malheureuses et inutiles remontrances, qui ne faisaient que nous
+chagriner l'un et l'autre; cependant papa m'a recommandé, par
+précaution, de ne jamais parler musique devant elle. J'en cause, au
+contraire, très-souvent avec lui. Je lui ai fait part de vos curieuses
+découvertes, que vous avez bien voulu me montrer, sur la musique
+antique. Je ne pouvais pas venir à bout de lui persuader que les anciens
+connussent l'harmonie; il était tout plein des idées de Rousseau et des
+autres écrivains qui ont accrédité l'opinion contraire. Quand je lui ai
+cité le passage latin de Pline l'ancien, dans lequel il y a des détails
+sur la manière d'accompagner les voix et sur la facilité que l'orchestre
+peut avoir à peindre les passions par le moyen de rhythmes différents de
+celui de la vocale, il est tombé des nues et m'a avoué qu'il n'y avait
+rien à répliquer à une pareille explication. Cependant, m'a-t-il dit, je
+voudrais avoir l'ouvrage entre les mains pour être bien convaincu.</p>
+
+<p>Je n'ai encore rien fait depuis que je suis ici. D'abord, je n'ai pas
+été maître de mon temps pendant les premières semaines. Les visites à
+recevoir et à rendre, dans une petite ville où tout le monde se connaît,
+me l'absorbaient presque en entier. Puis, quand j'ai voulu me mettre à
+cette messe dont je vous avais parlé, je suis demeuré si froid, si glacé
+en lisant le <i>Credo</i> et le <i>Kyrie</i>, que, bien convaincu que je ne
+pourrais jamais rien faire de supportable dans une pareille disposition
+d'esprit, j'y ai renoncé. Je me suis mis à retoucher cet oratorio du
+<i>Passage de la mer Rouge</i> que je vous ai montré et que je trouve à
+présent terriblement barbouillé dans certains endroits. J'espère pouvoir
+le faire exécuter à Saint-Roch, à mon retour, qui aura lieu, je crois,
+avant les premiers jours d'août.</p>
+
+<p>En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, monsieur, mon père me
+charge d'être l'interprète de ses sentiments auprès de vous, et de vous
+témoigner toute sa reconnaissance pour les soins que vous m'avez
+prodigués; vous ne doutez pas, monsieur, que je n'en sois pénétré
+moi-même. Veuillez en recevoir l'assurance avec mes salutations
+respectueuses.</p>
+
+
+<p>A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.</p>
+
+<p class="date">Paris ce 10 mai [1828].</p>
+
+<p class="address">Mon excellent père,</p>
+
+<p>Que je vous remercie de votre lettre! Quel bien elle m'a fait! Vous
+commencez donc à prendre un peu de confiance en moi! Puissé-je la
+justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et
+mille fois je vous en remercie; c'est un si grand bonheur de pouvoir
+faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont chers. Oh! certes, oui, je
+serais enchanté de pouvoir me faire entendre de vous; mais pour un
+voyage de vous à Paris, il faut quelque chose de plus positif et de plus
+assuré qu'un concert qui peut être empêché par le plus léger caprice des
+hommes du pouvoir. J'attends depuis huit jours, dans une mortelle
+impatience, la permission de M. Mangin, le préfet de police, pour faire
+afficher le concert; je dois retourner seulement demain pour savoir si
+on m'accorde l'autorisation. Il faut passer par les mains des chefs et
+sous-chefs de division, qui ont l'air de faire une affaire d'État de ce
+qui n'est qu'une formalité. Dans mes deux précédents concerts, je m'en
+étais dispensé; mais, comme cette fois, c'est le soir et dans un
+théâtre, les directeurs des Nouveautés ne veulent point prendre
+d'engagement décisif avec moi, avant d'avoir la pièce officielle de la
+police. D'un autre côté, M. de La Rochefoucauld pourrait, s'il voulait,
+empêcher ma soirée d'avoir lieu, car, dans ce pays de liberté, les
+musiciens sont au nombre des esclaves. D'un autre côté, le succès de ma
+symphonie n'est pas sûr; le public sera moins musical dans cette saison
+que dans l'hiver; toute la haute société qui a une espèce d'éducation
+musicale est à la campagne, et je doute que l'originalité de mon drame
+musical inspire assez d'intérêt pour faire revenir à Paris des gens de
+sang aussi froid. Puis, j'ai un autre sujet d'inquiétude, c'est celui de
+l'exécution: mon orchestre va être obligé de se frayer une route à
+travers une forêt vierge. Outre qu'il y a beaucoup de choses nouvelles
+pour eux, la plus grande difficulté est celle de l'expression. La
+première partie, surtout, est d'une telle fougue dans le mouvement et
+d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur
+inculquer toutes mes intentions et qu'ils puissent les rendre, il faudra
+une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre
+très-considérable de répétitions. Heureusement, ce n'est pas plus
+difficile que l'ouverture des <i>Francs-Juges</i> (que je redonne encore), et
+elle a été sublimement exécutée.</p>
+
+<p>Je suis déjà vos instructions quant au régime; je mange ordinairement
+peu et ne bois presque plus de thé.</p>
+
+<p>Je ne fais depuis quelques jours, que corriger des parties d'orchestre,
+surveiller mes copistes, copier moi-même. Le soir, je vais au théâtre
+allemand, où le directeur a eu la politesse de me donner mes entrées,
+sans que je les aie, en aucune manière, demandées. Je compte sur
+l'incroyable chanteur Haitzinger pour chanter à mon concert et compléter
+le programme. Je l'ai vu ces jours-ci; il m'a demandé si j'avais un rôle
+important pour sa voix dans l'opéra des <i>Francs-Juges</i> (que je ne
+pourrai jamais monter à Paris); et, sur l'assurance que je lui en ai
+donnée, il m'a engagé beaucoup à venir en Allemagne, où il me serait
+beaucoup plus aisé de le faire exécuter, mais je ne puis pas encore
+m'occuper de le faire traduire en allemand. Voilà mon plan: si ces
+messieurs de l'Institut me croient digne d'obtenir un des deux grands
+prix, si je puis me faire assez petit pour passer par la porte du
+royaume des cieux, je resterai aussi peu de temps que possible en
+Italie, et de là, je courrai à Carlsruhe, où est ordinairement
+Haitzinger, ou bien à Dresde, où le célèbre compositeur Spohr est maître
+de chapelle et professe des principes autrement généreux que le font les
+compositeurs de Paris. Alors, il me sera aisé de voir ce que j'ai à
+faire pour monter mon opéra. Vous me parlez d'hommes de lettres en
+réputation; mais rien n'est plus inutile. Il n'y en a qu'un, c'est
+Scribe, qui puisse faire passer une partition. Les directeurs ne font
+pas plus de cas des autres que s'ils étaient inconnus. J'ai un grand
+opéra, <i>Atala</i>, qui a été reçu, il y a deux mois, à l'unanimité, sans
+corrections, ni conditions, par le jury de l'Opéra. Dernièrement,
+Onslow, qui venait de lire la partition des <i>Francs-Juges</i> que je lui
+avais prêtée, courut, dans son enthousiasme de jeune homme (quoiqu'il
+ait 49 ans), chez M. Lubbert, directeur de l'Opéra, lui parler de moi.
+Il savait qu'<i>Atala</i> était reçu et m'était destiné; il pressa beaucoup
+Lubbert de me faire jouer, l'assurant que rien n'était ridicule comme
+les obstacles qu'on me faisait éprouver et qu'il était de son intérêt de
+les lever. A tout cela, Lubbert se contenta de répondre que beaucoup de
+gens lui avaient parlé de moi, les uns avec admiration, les autres lui
+assurant que j'étais fou; d'autres, qu'il n'y avait aucun fond à faire
+sur moi (entre autres Cherubini, qui n'a jamais entendu de sa vie une
+note de moi, si on excepte les balivernes de l'Institut défigurées sur
+un piano); mais que, dans tous les cas, il avait l'intention de m'écrire
+pour m'engager à ne pas faire la musique d'<i>Atala</i>, parce que, malgré sa
+réception, il ne voulait pas monter ce poëme, dont il ne voulait pas
+introduire le genre à l'Opéra. «D'ailleurs, ajouta-t-il, je répète
+encore ce que j'ai dit déjà tant de fois: il me faut de l'argent; rien
+ne fait plus d'argent que la musique d'Auber, parce que le peuple
+l'aime. Ainsi, j'ai assez d'Auber et de Rossini. Beethoven et Weber
+reviendraient au monde et m'apporteraient des opéras, que je n'en
+voudrais pas.»</p>
+
+<p>A Feydeau, c'est le dernier degré de la dégradation musicale; ils ne
+pourraient m'exécuter. Le directeur va faire banqueroute incessamment.
+Il faut absolument laisser un théâtre nouveau jouer de la musique
+nouvelle; il faut que cet odieux privilège tombe, et il tombera si, à la
+Chambre des députés, la demande en est faite. Benjamin Constant et deux
+autres devaient se charger de la présenter, si la prorogation ne fût
+survenue. Conçoit-on que les Allemands, les Italiens, tous les étrangers
+puissent élever des théâtres à Paris pendant une partie de l'année et
+que les Français, seuls, soient obligés de se faire écorcher à Feydeau,
+ou de garder leurs partitions, tandis que le théâtre des Nouveautés a un
+orchestre superbe et des ch&#339;urs passables, qu'on emploie à chanter des
+vaudevilles ou des morceaux tirés des partitions étrangères. Mais il ne
+faut pas porter ombrage à ce Conservatoire du pont-neuf et de la
+routine; il faut tout sacrifier pour faire prospérer la ronde, la
+romance, le duetto; et, malgré la puissance de ces grands moyens
+musicaux, donner des subventions payées par les provinciaux qui ne vont
+pas à l'Opéra-Comique, et voir, tous les deux ans, un directeur manquer.</p>
+
+<p>Eh! mon Dieu! laissez-les donc libres tous de jouer ce qu'ils voudront:
+opéra, grand ou petit; ne donnez point de subventions et laissez-les se
+ruiner! Cela coûtera moins cher aux contribuables, et les moyens ne
+manqueront pas, à quelques-uns du moins, de s'enrichir.</p>
+
+<p>Je vous écrirai dans quelques jours pour vous donner des nouvelles de
+mon affaire, si les répétitions sont commencées.&mdash;Adieu, mon cher papa,
+je vous embrasse tendrement.</p>
+
+
+<p>A SON PÈRE</p>
+
+<p class="date">Paris, ce 3 novembre 1828.</p>
+
+<p class="address">Mon cher papa,</p>
+
+<p>D'abord, pour vous tirer d'inquiétude, vous saurez que j'ai obtenu un
+succès d'enthousiasme des artistes et du public, que j'ai couvert les
+frais du concert et que j'ai gagné.... 150 francs! J'ai mieux aimé ne
+pas vous parler de ce concert avant de l'avoir donné. Je vous aurais
+encore trop inquiété. Quoiqu'il m'ait donné beaucoup moins de peine que
+le premier, néanmoins, après la dernière répétition, je ne pouvais plus
+me tenir. La fatigue m'accablait. Je ne m'en ressens presque plus.
+Cherubini s'est contenté cette fois, de ne pas trop me contrarier. Il
+m'a refusé d'abord, et accordé l'instant d'après, tout ce que je lui ai
+demandé.</p>
+
+<p>Enfin, le concert a eu lieu. Mon orchestre de cent musiciens a été
+dirigé par Habeneck. A part quelques fautes qui venaient du défaut de
+répétitions, mes grands morceaux ont été exécutés d'une manière
+foudroyante. Il n'y a eu que mon septuor de <i>Faust</i> que je n'ai pas eu
+le temps d'apprendre aux exécutants et au public.</p>
+
+<p>J'ai été mis à une épreuve effrayante à laquelle je n'avais pas
+réfléchi. Hiller, ce jeune Allemand dont je vous ai parlé, jouait dans
+mon concert un concerto de piano de Beethoven, qui est une composition
+vraiment merveilleuse. Immédiatement après, venait mon ouverture des
+<i>Francs-Juges</i>. En voyant l'effet du sublime concerto, tous mes amis
+m'ont cru perdu, écrasé, anéanti, et j'avoue que j'ai éprouvé un moment
+de crainte mortelle. Mais aussitôt que l'ouverture a été commencée, je
+me suis aperçu de l'impression qu'éprouvait le parterre et j'ai été
+complétement rassuré. L'effet a été terrible, volcanique; les
+applaudissements ont duré près de cinq minutes. Après que le calme a été
+un peu rétabli, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre
+une liasse de musique qui était sur une banquette du théâtre (car
+l'orchestre est sur la scène). Le public m'a aperçu. Alors, les cris,
+les bravos ont recommencé; les artistes s'y sont mis, la grêle
+d'archets est tombée sur les violons, les basses, les pupitres. J'ai
+failli me trouver mal; cette bourrasque inattendue m'a bouleversé. Je
+tremblais comme vous pouvez le penser; mais vous me manquiez. J'étais
+seul de la famille dans un tel moment; tout le monde m'embrassait, tout
+le monde... excepté mon père, ma mère, mes s&#339;urs!</p>
+
+<p>La séance a été terminée par mon ch&#339;ur du <i>Jugement dernier</i>, qui a
+produit presque autant d'effet que l'ouverture des <i>Francs-Juges</i>. Je
+n'avais pas assez de voix; l'orchestre les écrasait.</p>
+
+<p>Quand tout a été fini, que j'ai cru les issues libres, je suis sorti;
+mais les artistes m'attendaient dans la cour du Conservatoire, et en me
+voyant passer les cris ont recommencé. Hier soir, à l'Opéra, tous les
+musiciens sont venus me complimenter, me féliciter. Enfin, j'ai obtenu
+un grand succès qui m'a complétement satisfait. Le <i>Figaro</i>
+d'aujourd'hui a rendu compte de mon concert; je vous l'enverrai avec les
+autres journaux.</p>
+
+<p>Eh bien! depuis hier, je suis d'une tristesse mortelle; j'ai envie de
+pleurer; je voudrais mourir. Je sens que le spleen va me reprendre plus
+fort qu'auparavant. Il faut, je crois, que je dorme beaucoup. Je ne puis
+lier mes idées.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher papa, j'embrasse maman, et vous, et mes s&#339;urs, et mon
+frère.</p>
+
+
+<p>A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.</p>
+
+<p class="date">Paris, ce 2 août 1829.</p>
+
+<p>Mon cher papa, j'ai attendu que tout fût terminé pour répondre à la
+dernière lettre de maman que j'ai reçue à l'Institut, avec la dernière
+lettre qu'elle contenait. Le jugement a été porté hier: il n'y a point
+de premier prix ni pour moi, ni pour d'autres.</p>
+
+<p>L'Institut ayant déclaré qu'il n'y avait pas lieu à en donner un, l'a
+réservé pour l'année prochaine, où il pourra en donner deux si bon lui
+semble. M. Lesueur étant malade n'a pu se mêler de tout cela, et c'est
+ce qui m'a nui terriblement. Cependant, Cherubini et Auber m'ont
+soutenu; MM. Pradier, Ingres, grands admirateurs de l'École allemande,
+ont fait, à la fin de la séance, un long discours où ils ont exhalé
+toute leur indignation en disant qu'il était inconcevable qu'une telle
+assemblée prononçât aussi légèrement sur moi dont on connaissait les
+antécédents et dont on ne pouvait connaître l'ouvrage après une pareille
+exécution.</p>
+
+<p>En effet, madame Dabadie, qui devait chanter pour moi, a été obligée de
+me manquer de parole à cause de la répétition générale de <i>Guillaume
+Tell</i>, qui était à la même heure que le concours de l'Institut. Elle m'a
+envoyé sa s&#339;ur, élève du Conservatoire, qui est d'une inexpérience
+totale, et qui n'avait eu que quelques heures pour se préparer.</p>
+
+<p>Mais la principale cause de tout ceci est que, d'après la voix publique,
+le prix m'était destiné. Je me suis cru assez solidement soutenu pour
+me permettre d'écrire comme je sens, au lieu de me contraindre comme
+l'année dernière. Le sujet était la <i>Mort de Cléopâtre</i>, qui me
+paraissait grand et neuf, et que je n'ai pas résisté à écrire... et
+c'est là mon tort!..</p>
+
+<p>Tous ces messieurs étaient bien disposés pour moi: mais ils ne m'ont pas
+compris, et pour les musiciens, mon ouvrage a été une sorte de satire de
+leur manière.</p>
+
+<p>Je viens de rencontrer Boïeldieu sur le boulevard. Il est tout de suite
+bonnement venu à moi et m'a tenu conversation pendant une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami! qu'avez vous fait? nous comptions tous vous donner le
+prix. Nous pensions que vous seriez plus sage que l'année dernière, et
+voilà qu'au contraire vous avez été cent fois plus loin en sens inverse.
+Je ne puis juger que ce que je comprends: aussi, suis-je bien loin de
+dire que votre ouvrage n'est pas bon; j'ai déjà tant entendu de choses
+que je n'ai comprises et admirées qu'à force de les entendre! Mais, que
+voulez-vous? je n'ai pas encore pu comprendre la moitié des &#339;uvres de
+Beethoven. Vous avez une organisation volcanique au niveau de laquelle
+nous ne pouvons pas nous mettre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je ne pouvais m'empêcher de dire à ces messieurs hier:&mdash;Ce
+jeune homme, avec de telles idées, une semblable manière d'écrire, doit
+nous mépriser du plus profond de son c&#339;ur. Il ne veut <i>absolument pas
+écrire une note comme personne</i>. Il faut qu'il ait jusqu'à des rhythmes
+nouveaux; il voudrait inventer des modulations si c'était possible. Tout
+ce que nous faisons doit lui paraître commun et usé!...</p>
+
+<p>Voilà la clef de l'énigme pour Catel et Boïeldieu. Auber et Cherubini
+ont été néanmoins pour moi, par des considérations personnelles; mais
+ils éprouvaient la même influence de mon ouvrage; Cherubini, toutefois,
+beaucoup moins que les autres.</p>
+
+<p>Pour les membres non musiciens, ils n'y ont rien compris: c'est comme si
+on faisait lire <i>Faust</i> à P... L'autre second prix qui concourait avec
+moi pour le premier, n'a rien eu pour la raison contraire; il était trop
+plat; il a excité l'hilarité.</p>
+
+<p>Je n'ai pas pu faire la commission de l'alcarazas; quand je suis sorti
+de la loge, votre caisse de livres était déjà partie.</p>
+
+<p>Je ne puis pas encore aller vous voir. Je veux terminer quelques
+arrangements avec Feydeau qui me donneront la latitude de demeurer plus
+longtemps auprès de vous.</p>
+
+<p>Je vous écrirai encore dans peu. Il faut, ce soir, que j'aille passer la
+soirée chez Boïeldieu. Il me l'a fait promettre pour reprendre notre
+conversation. Il veut, dit-il, m'étudier.</p>
+
+
+<p>A M. THÉOPHILE GAUTIER.</p>
+
+<p class="date">Vers 1845 (Sans date).</p>
+
+<p class="address">Mon cher Thé,</p>
+
+<p>Les autres disent Théo, je supprime l'o et ne garde que le Thé; première
+bêtise!</p>
+
+<p>Je donne un concert; deuxième bêtise!</p>
+
+<p>Faites maintenant la troisième de l'annoncer pour engager le public à
+faire la quatrième, la plus grosse de toutes, celle d'y venir!</p>
+
+<p>Vous pouvez dans votre feuilleton blaguer à mort sur mon voyage
+d'Allemagne, puis dire que dimanche 19, au Conservatoire, il y aura
+Duprez, Massol, madame Dorus-Gras, chantant un grand trio de ma façon;
+Duprez chantera l'<i>Absence</i> de M. Théophile Gautier, un poète de grande
+espérance, avec orchestre. J'ai instrumenté ce morceau à Dresde; on ne
+l'a pas encore entendu à Paris.</p>
+
+<p>Il [y] aura un solo de violon exécuté par Allard, puis l'ouverture du
+<i>Roi Lear</i>, la symphonie de <i>Harold</i>, le scherzo de <i>la Reine Mab</i>, le
+finale de la <i>Symphonie funèbre et l'Apothéose</i>, avec les deux
+orchestres.</p>
+
+<p>Il faut que je prie le jeune poëte de grande espérance de venir à la
+répétition de samedi, s'il en a le temps, tellement je suis impatient de
+lui faire entendre le chant de l'<i>Absence</i>, ainsi rendu par l'orchestre
+de Duprez.</p>
+
+<p>Adieu. Mille amitiés.</p>
+
+
+<p>A M. LE GÉNÉRAL LVOFF.</p>
+
+<p class="date">Riga, 16/28 mai 1847.</p>
+
+<p>Mille remercîments, général, pour les excellentes recommandations que
+vous m'envoyez. J'en ai déjà fait usage et la famille du gouverneur m'a
+accueilli comme un de vos amis. Nous nous occupons du concert, qui ira
+comme il plaira à Dieu. En attendant ma répétition, qui va commencer
+dans une heure, il faut que je vous dise encore combien j'ai été frappé
+des belles choses que contient, en grand nombre, votre dernière
+partition. Ce sujet d'«Ondine» vous a on ne peut mieux inspiré; et le
+style harmonique et méthodique de cette grande &#339;uvre brille autant par
+la vérité de l'expression que par une distinction constante et une
+fraîcheur juvénile bien rares partout aujourd'hui. L'ouverture est une
+des plus heureusement trouvées que je connaisse; il y a là des effets de
+rhythme syncopé qui m'ont fait bondir de joie. Le premier ch&#339;ur, l'air
+d'Ondine d'un charmant coloris, le premier final si franc et si chaud,
+la prière avec accompagnement de violons, le morceau splendide de la
+fête, le deuxième final, la marche et tant d'autres passages que je
+pourrais citer, prouvent une invention, un goût et un savoir de premier
+ordre et vous placent à un rang bien haut parmi les compositeurs
+actuels. Mais, pour vous tout dire, j'étais sûr de cela avant de vous
+avoir entendu. Quand on aime et respecte la musique comme vous l'aimez
+et la respectez; quand on en parle comme vous en parlez et qu'on a la
+pratique de l'art que vous avez, on doit écrire de la sorte. Tout cela
+s'enchaîne: tout cela désole aussi, si l'on pense aux moyens d'exécution
+qui deviennent de plus en plus introuvables. Et je ne sais si cet
+Anglais qui demandait dans un de nos grands restaurants de Paris un
+<i>ténor</i> ou un <i>melon</i> pour son dessert avait raison de laisser le choix
+au garçon. Moi, je demanderai toujours le melon; il y a beaucoup plus de
+chances avec lui d'éviter les coliques; le végétal est bien plus
+inoffensif que l'animal.</p>
+
+
+<p>A M. ERNST<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote-122" class="fnanchor" title="aller à la note 122.">[122]</a>.</p>
+
+<p class="date">Paris, 8 mai 1849.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Ernst,</p>
+
+<p>Je vous remercie de votre lettre, j'étais impatient d'avoir de vos
+nouvelles. Vous n'êtes pas mort, bon! moi je suis malade d'ennui, de
+dégoût de Paris et de tout ce qui s'y tripotte; je suis d'une humeur de
+chien, je voudrais m'en aller et je ne puis pas bouger, et j'ai des
+feuilletons à faire... ah! les Plaies d'Égypte ne sont rien en
+comparaison de celle-là. J'avais écrit à Maurice Barnett à votre sujet;
+le connaissez-vous? Il rédige le <i>Morning Post</i>; c'est un excellent
+homme. Comment va Halle? et Dawson? et Vivier?... Quel temps! il a plu
+hier à emporter les maisons! maintenant, il fait presque froid. J'ai mal
+à la tête, damné feuilleton! je ne le commencerai pas, voici huit jours
+que je recule, je n'ai pas la moindre idée sur le sujet qui m'est
+imposé.... Quel métier!... Où trouver du soleil et du loisir? être libre
+de ne penser à rien, de dormir, de ne pas entendre pianoter, de ne pas
+entendre parler du <i>Prophète</i>, ni des Élections, ni de Rome, ni de M.
+Proudhon, de regarder à travers la fumée d'un cigare le monde
+s'écrouler..., d'être bête comme <i>dix-huit représentants</i>...</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel sacré monde vous nous avez fait là! Vous
+fûtes bien mal inspiré de vous reposer le septième jour et vous auriez
+diablement mieux fait de travailler encore, car il restait beaucoup à
+faire.</p>
+
+<p>Mon cher Ernst, je voudrais vous écrire une lettre bien.... (bien quoi?
+voyons!) bien... (animal, on n'annonce pas une épithète quand on n'est
+pas capable de la trouver!) enfin une lettre qui vous fit plaisir, et je
+vois qu'il faut renoncer à la moindre chance d'y parvenir. (Quelle
+phrase!) Je ne trouve rien..., mais rien, rien de rien. C'est comme pour
+mon feuilleton. Ce feuilleton me fera tourner en Cabet! c'est sûr.</p>
+
+<p>Je sors, je vais m'ennuyer dehors, je m'ennuie trop chez moi.</p>
+
+<p>Venez donc un peu à Paris.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;J'ai mal à l'estomac; autre chose que j'ai oublié de vous dire.
+Ah! mon pauvre Ernst, plaignez-moi; les feuilletons me feront mourir.</p>
+
+
+<p class="A">A M. ÉRARD<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote-123" class="fnanchor" title="aller à la note 123.">[123]</a></p>
+
+<p class="date">Old Cavendish street, Cavendish square, London, 20 avril 1852.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Érard,</p>
+
+<p>Je sors de la première répétition du fragment de la <i>Vestale</i> que nous
+exécutons à notre troisième concert d'Exeter Hall, mercredi prochain 28,
+à 8 heures.</p>
+
+<p>Les musiciens sont dans un étonnement et une admiration qui ne peuvent
+se décrire. Et ils étaient venus avec les préjugés hostiles qu'une
+espèce de faction anti-spontinienne se plaisait à répandre à Londres
+depuis vingt-cinq ans. Je crois que je vais leur donnera tous une rude
+leçon. L'effet sera immense; nous avons cent vingt choristes, un
+orchestre colossal. Staudigl chante le Grand Prêtre, madame Novello,
+Julia; pour Licinius, j'ai un jeune ténor allemand, Reichart, à qui
+j'apprends le rôle et <i>qui ira</i>.</p>
+
+<p>Tâchez donc de venir avec madame Spontini assister à ce triomphe vingt
+fois plus important que ceux obtenus sur le continent. Voir écraser une
+cabale qui dure depuis un quart de siècle! C'est une joie qui ne se
+trouve pas souvent.</p>
+
+<p>Venez! venez!</p>
+
+
+<p class="A">A M. ZACHARIE ASTRUC.</p>
+
+<p class="date">23 mai 1858 (?)</p>
+
+<p class="address">Monsieur,</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous remercier pour le bel article que vous venez
+d'écrire sur mon concert. Je n'ai jamais lu sur mes tentatives musicales
+rien qui m'ait aussi vivement touché.&mdash;Le spectre grimaçant de l'ironie
+est bien là, comme toujours, pour me siffler à l'oreille: «Ce n'est pas
+vrai; M. Astruc se trompe et te trompe. Vous êtes des niais tous les
+deux.» Mais il y a aussi un autre juge qu'il est permis de consulter et
+qui siège à côté du sens intime. Et quand je demande à celui-là: «Mon
+critique est-il un niais, suis-je un niais, nous trompons-nous à ce
+point? L'amour du vrai et du beau est-il une chimère, la passion un
+leurre, l'enthousiasme une hallucination?...» Le juge me répond: «Non,
+non, non, non.... et non.»</p>
+
+<p>Vous aimez ce que j'aime, vous honorez et adorez tous mes dieux; voilà
+pourquoi à la joie d'être loué par vous, se joint un sentiment plus vif,
+plus profond, plus intense, le fanatisme clairvoyant d'un
+coreligionnaire.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi j'emprunte quelques mots à Shakespeare pour vous dire:</p>
+
+<p class="c">Most noble brother, give me your hand...</p>
+
+
+<p class="A">A M. STEPHEN HELLER.</p>
+
+<p class="date">Vienne (en Dauphiné). mardi 4 ou 5 septembre<br />
+c'est-à-dire <i>mercredi</i> 6 (1865).</p>
+
+<p class="address">Mon cher Heller,</p>
+
+<p>Voilà bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles. Pourquoi n'avez-vous
+pas répondu un mot à ma lettre collective adressée à madame Damcke? Je
+vous écrivais à tous les trois. Je suis toujours malade et j'ai bien
+peur de n'apporter qu'une addition d'ennui à celui que vous subissez
+probablement avec tant de peine.&mdash;Mes nièces sont plus charmantes que
+jamais. Nous lisons beaucoup, elles comprennent tout admirablement et
+rapidement. Malgré leurs instances pour me garder, je retournerai
+pourtant à Paris à la fin de la semaine; voulez-vous être assez bon pour
+prévenir mon concierge que j'arriverai dimanche matin à 6 h. &frac12; de
+plus, venez dîner avec moi ce même dimanche; nous serons seuls, car je
+crois que ma belle-mère ne sera pas encore revenue. Dans tous les cas,
+si vous venez, faites-le savoir à Caroline, pour qu'elle nous fasse à
+dîner.</p>
+
+<p>Il fait une chaleur atroce; j'ai un violent mal de tête et j'ai peine à
+vous écrire.</p>
+
+<p>J'ai reçu, il y a quatre jours, de Genève une lettre qui m'a fait un
+bien infini et m'a rendu à peu près raisonnable. Il serait bien temps
+que cela fût et que je pusse vivre de la vie qui m'est propre, sans
+pourtant souffrir si cruellement de ma lutte insensée contre
+l'impossible. Cela viendra votre amitié aidant.</p>
+
+<p>Avez-vous composé quelque chose? Vous me direz cela et de quelle manière
+vous avez tué ce brigand de temps qui nous tue si lâchement.</p>
+
+<p>Adieu, adieu, à dimanche.</p>
+
+
+<p class="A">A M. SZARWADY.</p>
+
+<p class="date">Paris, 25 février 1866.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Szarwady,</p>
+
+<p>Je vous remercie de la peine que vous prenez pour l'édition allemande de
+mes Mémoires. Je vous autorise à traiter avec M. Heinze et à lui céder
+la propriété complète de cet ouvrage au prix de <i>4,000 fr., pas à
+moins</i>; aux conditions dont je vous ai parlé, c'est-à-dire de ne le
+mettre en vente <i>qu'après moi</i> et quand il sera publié à Paris. MM.
+Heller et Damcke ont rejeté bien loin la tâche de traducteur pour la
+somme de 500 fr.; en conséquence si vous pouviez vous en charger ce
+serait au mieux. Mais je tiens à ce que cela soit fait à Paris sous vos
+yeux. Tenez-moi au courant de ce que vous aurez stipulé avec M. Heinze à
+Leipzig, mais écrivez un peu plus lisiblement car, malgré tous mes
+efforts, il y a bien des lignes de votre lettre qu'il m'a été impossible
+de déchiffrer.</p>
+
+<p>Le concerto de Kreutzer marche bien, nous avons déjà fait quatre
+répétitions partielles. Madame Massart a invité Mademoiselle Szarwady,
+qui nous fait espérer qu'elle viendra.</p>
+
+<p class="top5"><i>P.-S.</i>&mdash;Je ne puis pas vous signaler toutes les parties du livre qui
+ont paru dans les journaux, le nombre en est trop considérable.</p>
+
+<p>En tout cas, ce qui regarde mon histoire intime n'a jamais paru et le
+reste a été considérablement augmenté.</p>
+
+
+<p class="A">A M. HOLMÈS<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote-124" class="fnanchor" title="aller à la note 124.">[124]</a>.</p>
+
+<p class="date">Saint-Pétersbourg, 1<sup>er</sup> février 1868.</p>
+
+<p class="address">Mon cher Holmès,</p>
+
+<p>On vous a dit la vérité au sujet des concerts particuliers qui ne
+pourront commencer qu'en mars. Je donne le dernier qui m'est confié au
+Conservatoire dans quelques jours. Après quoi, je partirai pour Paris
+sans en donner un pour moi, malgré les offres des divers artistes qui
+joueraient gratuitement de bon c&#339;ur. Mais je ne puis accepter ces
+générosités et je suis trop malade; je n'ai plus de force; j'aspire à
+mon lit, à mon feu, à mon repos absolu; les répétitions me tuent. Vous
+dépenserez trois fois plus d'argent ici qu'à Berlin et il y a un jeune
+violoniste, Vuillelmi, qui a joué une fois dans un concert, qui est
+engagé par la Grande-Duchesse, et qui a un succès fou. On ne parle que
+de lui. Malgré toutes les offres qu'on me fait pour me garder, je veux
+repartir; le froid, la neige me chassent; je suis incapable, avec ma
+santé, de soutenir une telle température. J'ai une répétition ce soir et
+j'en tremble d'avance. Je n'ose rien vous dire pour votre symphonie. En
+quelle langue la chanterez-vous? Et qui la chantera?</p>
+
+<p>Pardon de vous écrire avec si peu d'ordre. Je n'ai pas la force de
+rassembler mes idées. Le voyage de Moscou m'a achevé. Les gens du
+Conservatoire de Moscou sont venus me chercher, la Grande-Duchesse m'a
+accordé un congé de douze jours et c'était de l'argent à gagner. J'ai
+dirigé le premier concert dans la salle immense du manége avec cinq
+cents musiciens et un auditoire de dix mille six cents personnes. En ce
+moment, il s'agit de faire marcher, ici, un programme terrible approuvé
+par la Grande-Duchesse pour ma fin. Le concert qu'on m'eût fait donner
+<i>pour moi</i> au mois de Mars m'eût retenu ici plus d'un mois; j'aime mieux
+sacrifier huit mille francs et m'en retourner tout de suite.</p>
+
+<p>Les gracieusetés de tout le monde, des artistes, du public; les dîners,
+les cadeaux, n'y font rien. Je veux le soleil; je veux aller à Nice, à
+Monaco.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Holmès, présentez mes hommages à Madame, qui aura bien
+besoin de courage pour soutenir le vôtre.</p>
+
+<p>Il y a six jours, il faisait 32 degrés de froid. Les oiseaux tombaient;
+les cochers tombaient de leurs siéges. Quel pays! et je chante l'Italie
+dans mes symphonies et les sylphes et les bosquets de roses des bords de
+l'Elbe!!!</p>
+
+
+<p class="c top15">FIN</p>
+
+
+<p class="c sml">IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.&mdash;A. CHAIX ET C<sup>ie</sup>. RUE
+BERGÈRE, 20, A PARIS.&mdash;2832 9.</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<ol>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-1" id="Footnote-1"></a>
+<a title="retourner au texte" href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Mémoires de Berlioz</i>, publiés chez M. Calmann Lévy.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-2" id="Footnote-2"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Extrait des registres de la mairie de la Côte-Saint-André.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-3" id="Footnote-3"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Renseignements communiqués par la famille.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-4" id="Footnote-4"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Lettre du 25 juillet 1832. Vente des autographes du
+chevalier R.....y. 30 novembre 1862.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-5" id="Footnote-5"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Mémoires</i>, p. 182.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-6" id="Footnote-6"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Grotesques de la musique</i>, p. 279. Édition Michel Lévy.
+Voyage en France: lettres à Édouard Monnais.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-7" id="Footnote-7"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette anecdote est insérée dans les <i>Mémoires</i>, mais fort
+en abrégé. Je la donne telle que je la tiens d'un ami intime, à qui
+Berlioz l'avait racontée souvent.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-8" id="Footnote-8"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Mémoires</i>, p. 21.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-9" id="Footnote-9"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Renseignements communiqués par M. le vicomte de Spoelberch
+de Lovenjoul.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-10" id="Footnote-10"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Mémoires</i>, p. 37.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-11" id="Footnote-11"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Cahier des dépenses de Berlioz; manuscrit autographe
+communiqué par madame Damcke.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-12" id="Footnote-12"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Lettre autographe, vendue par M. Laverdet: 30 mars, 1863.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-13" id="Footnote-13"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir la lettre XXV adressée à Liszt.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-14" id="Footnote-14"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Correspondance de Mendelssohn, traduite par M. A.-A.
+Rolland, p. 127.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-15" id="Footnote-15"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a>. Voir la lettre XXVII de notre recueil.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-16" id="Footnote-16"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Collection de M. le baron de Trimont.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-17" id="Footnote-17"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Lettre communiquée par M. Alexis Berchtold.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-18" id="Footnote-18"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Mémoires</i>, p. 190, et lettres à son fils.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-19" id="Footnote-19"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Voir la <i>Gazette musicale, passim</i>: aux nouvelles de la
+semaine.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-20" id="Footnote-20"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1835, p. 23.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-21" id="Footnote-21"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Le journal <i>la Caricature</i>. Numéro du 16 mai 1841.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-22" id="Footnote-22"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, 26 janvier 1834.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-23" id="Footnote-23"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Mio caro amico, Beethoven estinto, non c'era che Berlioz
+che potesse farlo revivere; ed io che ho gustalo le vostre divine
+composizioni, degne di un genio qual siete, credo mio dovere di pregarvi
+a voller accettare in segno del mio omaggio venti mila franchi i quali
+vi saranno rimessi dal signor baron de Rothschild, dopo che gli avrete
+presentato l'acclusa. Credete mi sempre, il vostro affetionatissimo
+amico.<br /><span style="margin-left: 14em;"><span class="smcap">Nicolo Paganini</span>.</span></p>
+<p class="sml">Parigi, le 18 décembre 1838.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-24" id="Footnote-24"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1838.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-25" id="Footnote-25"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1836, p. 73.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-26" id="Footnote-26"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, p. 39, année 1836.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-27" id="Footnote-27"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1838, p. 242.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-28" id="Footnote-28"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Ibid., p. 275.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-29" id="Footnote-29"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1842, p. 86.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-30" id="Footnote-30"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Ibid., année 1843, p. 169.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-31" id="Footnote-31"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Ibid., p. 115.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-32" id="Footnote-32"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Collection de madame Vieweg de Brunswick. Ce billet a été
+reproduit dans la nouvelle édition de l'ouvrage du docteur Nohl:
+<i>Musiker Briefe</i>, p. 74, Leipzig, Dander et Humblot, 1873.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-33" id="Footnote-33"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1843, p. 348.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-34" id="Footnote-34"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1844, p. 167.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-35" id="Footnote-35"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Ibid., année 1840, p. 179.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-36" id="Footnote-36"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Ibid., année 1845, p. 411.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-37" id="Footnote-37"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1847, p. 294</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-38" id="Footnote-38"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Ibid., p. 403.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-39" id="Footnote-39"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1848, p. 58.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-40" id="Footnote-40"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Voici la distribution des personnages: la sainte Vierge,
+madame Meillet.&mdash;Saint Joseph, M. Meillet.&mdash;Hérode, Depassio.&mdash;Père de
+famille, Battaille.&mdash;Un récitant, Jourdan.&mdash;Un centenier,
+Chapron.&mdash;Polydorus, M. Noir.&mdash;Le trio des flûtes était joué par MM.
+Brunot, Magnier et Prumier.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-41" id="Footnote-41"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1855, p. 171.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-42" id="Footnote-42"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Lettre à M. Auguste Morel, datée de Francfort.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-43" id="Footnote-43"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1857, p. 286.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-44" id="Footnote-44"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Renseignements communiqués par M. Édouard Alexandre.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-45" id="Footnote-45"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Gazette musicale</i>, année 1856, p. 202.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-46" id="Footnote-46"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Renseignements fournis par madame d'Ortigue.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-47" id="Footnote-47"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Lettre de M. Asger Hammerik à l'auteur de la Notice.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-48" id="Footnote-48"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Lettre à son fils, du 7 septembre, sans autre mention.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-49" id="Footnote-49"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Lettre inédite à son fils, datée de Bade, 23 août.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-50" id="Footnote-50"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Lettre du 13 novembre 1865.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-51" id="Footnote-51"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Lettre inédite.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-52" id="Footnote-52"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Anecdote racontée par Berlioz lui-même à l'auteur de cette
+biographie.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-53" id="Footnote-53"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Il s'agit sans doute d'un pot-pourri sur des opéras
+italiens; Berlioz avoue en avoir composé plusieurs de ce genre (Voir les
+premiers chapitres des <i>Mémoires</i>). Cette lettre a été publiée dans le
+<i>Musiciana</i> de M. Wekerlin.</p></li>
+
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-54" id="Footnote-54"></a>
+<a title="retourner au texte" href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a>La date de cette lettre est assez difficile à préciser. <i>La Mort
+d'Abel</i>, dont il est question, fut jouée en 1810 et n'eut jamais les
+honneurs d'une reprise. Sans doute, Berlioz avait entendu seulement
+quelques fragments de cet opéra. Comme il signe sa lettre: <i>H. Berlioz,
+élève de Lesueur</i>, et qu'il entra dans la classe de ce maître en 1826
+pour y rester jusqu'en 1828, on ne peut guère assigner au curieux
+document que nous reproduisons qu'une date approximative.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-55" id="Footnote-55"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>La Revue musicale</i>, dirigée par M. Fétis, n'avait pas
+encore opéré sa fusion avec la <i>Gazette musicale</i> de Schlesinger,
+fondée, comme nous l'avons dit dans la notice, en 1834.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-56" id="Footnote-56"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Le ballet de <i>Faust</i> sur un livret de M. Bohain: voir la
+Notice</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-57" id="Footnote-57"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Robert le Diable</i>, dont la première représentation eut
+lieu le 21 novembre de la même année.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-58" id="Footnote-58"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> M. Gounet est le poëte qui a traduit en vers français les
+paroles de Thomas Moore sur lesquelles Berlioz a écrit de la musique.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-59" id="Footnote-59"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> La romance de <i>la Captive</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-60" id="Footnote-60"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Tout ce qui suit est relatif au mariage de Berlioz avec
+mademoiselle Henriette Smithson, qu'il épousa dans le courant de l'année
+1833.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-61" id="Footnote-61"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Ce projet n'a été exécuté que vingt-neuf ans plus tard
+<i>Béatrice et Bénédict</i>, opéra joué à Bade en 1862, est écrit sur la
+comédie de Shakspeare <i>Much ado about nothing</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-62" id="Footnote-62"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Cette représentation fut désastreuse: madame Dorval eut
+tout le succès, et l'infortunée Harriett Smithson put se convaincre que
+le public parisien ne s'intéressait plus à elle.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-63" id="Footnote-63"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> L'opéra de <i>Benvenuto Cellini</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-64" id="Footnote-64"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Cette brochure, adressée par Spontini aux membres de la
+Chambre des députés, fut discutée en séance publique. M. Monnier de la
+Sizeranne en soutint les conclusions, qui furent rejetées après un
+discours de M. Taschereau.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-65" id="Footnote-65"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Rossini habitait alors Bologne.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-66" id="Footnote-66"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>La Vendetta</i>, opéra en trois actes, qui n'eut qu'un petit
+nombre de représentations.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-67" id="Footnote-67"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Mademoiselle de Belle-Isle.</i></p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-68" id="Footnote-68"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> On remarquera que, malgré l'hostilité avouée de
+Mendelssohn, Berlioz a toujours rendu justice à cet admirable musicien
+et qu'aucun mauvais procédé n'a pu le faire changer d'avis à cet égard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-69" id="Footnote-69"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Violoncelliste à l'Opéra.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-70" id="Footnote-70"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Collection de madame Vieweg, de Brunswick.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-71" id="Footnote-71"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Célèbre compositeur russe, auteur de l'opéra: <i>la Vie pour
+le czar</i>, de <i>Rousslane et Lioudmila</i>, de nombreuses romances, etc.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-72" id="Footnote-72"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Publiée dans le livre de M. Wekerlin. <i>Musiciana</i>. Paris,
+1877.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-73" id="Footnote-73"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> La première audition de <i>Moïse au Sinaï</i>, oratorio de
+Félicien David, exécuté à l'Opéra, le 21 mars 1846.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-74" id="Footnote-74"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Cette affaire est racontée en entier chapitre LVII des
+<i>Mémoires</i>; nous y renvoyons le lecteur, ainsi qu'à la lettre de MM.
+Duponchel et Roqueplan, publiée dans notre Notice.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-75" id="Footnote-75"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> M. Tajan-Rogé faisait partie de l'orchestre du théâtre
+impérial de Saint-Pétersbourg.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-76" id="Footnote-76"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Nous ne garantissons pas l'authenticité de l'anecdote, qui
+ressemble fort à un cancan musical. Ajoutons qu'il nous est impossible
+de prendre la responsabilité des opinions de Berlioz, qui sont, presque
+toujours, violentes, et quelquefois même injustes. (<i>Note de
+l'éditeur.</i>)</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-77" id="Footnote-77"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Jérusalem</i>, opéra représenté en novembre 1847 à
+l'Académie royale de musique de Paris.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-78" id="Footnote-78"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Auteur de l'hymne national russe, directeur pendant
+vingt-cinq ans de la chapelle impériale des chantres de la cour à
+Saint-Pétersbourg, violoniste distingué, auteur de l'opéra d'Ondine dont
+il est parlé dans la lettre. Cet opéra fut représenté pour la première
+fois à Vienne en 1846 en langue allemande et en langue russe à Saint
+Pétersbourg en 1848. Nous devons la lettre à M. Lwoff et en général
+toutes les lettres adressées à des personnages russes à l'obligeante
+bonté de M. Wladimir Stassoff, qui occupe une haute position à la
+Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-79" id="Footnote-79"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Éditeur de musique à Londres.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-80" id="Footnote-80"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Le comte Michel Wielhorski, grand échanson à la cour de
+Russie, amateur de musique et connaisseur distingué.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-81" id="Footnote-81"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Beethoven et ses trois styles</i>, par M. Guillaume Lenz. Ce
+beau livre n'a été publié qu'en 1852.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-82" id="Footnote-82"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Le libretto de M. de Saint-Georges se trouve dans la
+bibliothèque du château de Romany, près Kowno, en Lithuanie; ce libretto
+n'a jamais été mis en musique par M. Lwoff, mort en 1870.
+(<i>Renseignements communiqués par M. Wladimir Stassoff.</i>)</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-83" id="Footnote-83"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> De la Société philharmonique de Paris, rue de la
+Chaussée-d'Antin. (V. la Notice.)</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-84" id="Footnote-84"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Le Juif errant</i> d'Halévy.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-85" id="Footnote-85"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Dans la scène intitulée: <i>Tristesse de Roméo</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-86" id="Footnote-86"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> L'excellent ouvrage dont il est question ici a pour titre:
+<i>De quelques points des sciences dans l'antiquité: physique, métrique,
+musique</i>. A plusieurs reprises, H. Berlioz est revenu à la charge; la
+métrique, la poésie et la musique des anciens l'intéressaient vivement;
+il songeait à ses <i>Troyens</i>! Quelques années après cette première
+lettre, il écrirait à M. B. Jullien, père de M. Ad. Jullien, le jeune et
+savant critique auquel on doit déjà tant de travaux, tels que <i>la Cour
+et l'Opéra sous Louis XVI, Airs variés</i>, etc.: «Malgré vos efforts, j'ai
+bien peur que la France ne reste barbare et que le sens harmonique des
+langues anciennes ne lui reste interdit...» Et, le 20 avril 1867:
+«Permettez-moi de vous demander si vous êtes d'avis, comme tout porte à
+le croire, que les anciens ne prononçaient pas, dans les vers, les
+syllabes élidées. J'espérais trouver dans votre livre excellent un
+chapitre spécial sur ce sujet et je n'y trouve que l'exemple de
+l'élision d'une fin de vers <i>lacertosque</i>, avec le début d'un autre:
+<i>Exuit</i>...; vous ne dites pas qu'on prononçât <i>membror artus,
+magn'orsa</i>; et sans cela pourtant il n'y a point d'élision et le vers a
+deux syllabes de trop.»</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-87" id="Footnote-87"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Berlioz venait de perdre sa première femme: Henriette
+Smithson, mère de Louis Berlioz.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-88" id="Footnote-88"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Analyse de <i>la Damnation de Faust</i> dans la <i>Gazette
+musicale</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-89" id="Footnote-89"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> M. Tajan-Rogé habitait alors la Nouvelle-Orléans.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-90" id="Footnote-90"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Du <i>Te Deum</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-91" id="Footnote-91"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Le père de l'excellent pianiste, Théodore Ritter et de
+mademoiselle Cécile Ritter; la famille Bennet est d'origine
+marseillaise.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-92" id="Footnote-92"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Après la représentation de <i>Médée</i>, avec madame Ristori.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-93" id="Footnote-93"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Auteur des ouvrages: <i>De la musique religieuse et de la
+connaissance pratique des grandes orgues</i> (au collège de la Paix, à
+Namur).</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-94" id="Footnote-94"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> La partition des <i>Troyens</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-95" id="Footnote-95"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Berlioz n'en était encore qu'à la première partie de son
+opéra: <i>la Prise de Troie</i>, c'est-à-dire celle qui n'a jamais été jouée
+et que nous ne connaissons pas.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-96" id="Footnote-96"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> M. Auguste Morel souffrait d'une maladie d'yeux.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-97" id="Footnote-97"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Chacun sait que ce n'est pas un Romain, mais Archias,
+tyran de Thèbes, qui prononça cette fameuse phrase, au milieu d'un
+repas. Nous avons cru, par excès de scrupule peut-être, devoir respecter
+le <i>lapsus calami</i> de Berlioz.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-98" id="Footnote-98"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> P. Scudo, dont il est question dans la Notice.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-99" id="Footnote-99"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> M. Alexis Bertschtold, dont il a déjà été question
+plusieurs fois.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-100" id="Footnote-100"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Berlioz, comme on l'a vu par les lettres précédentes,
+était préoccupé au sujet de son fils, et M. Morel l'avait rassuré en lui
+apprenant l'arrivée à Marseille du navire sur lequel était Louis
+Berlioz.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-101" id="Footnote-101"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Sa seconde femme.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-102" id="Footnote-102"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> <i>Roméo et Juliette</i> de Bellini, traduit en français par
+M. Nuitter pour les débuts de madame Vestvali et joué à l'Opéra le 7
+septembre 1859.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-103" id="Footnote-103"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> M. Walewski.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-104" id="Footnote-104"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Écrite le lendemain de la première représentation du
+<i>Tannhäuser</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-105" id="Footnote-105"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Berlioz venait de perdre sa seconde femme décédée à
+Saint-Germain en Laye.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-106" id="Footnote-106"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> C'était M. Édouard Monnais qui écrivait sous ce
+pseudonyme dans la <i>Gazette musicale</i>. Il avait fait un article très
+bienveillant sur le livre intitulé <i>A travers chants</i>. L'apostrophe de
+Berlioz l'émut beaucoup; il chercha vainement le <i>mot à double détente</i>
+qui avait excité les susceptibilités de son ami; il ne le trouva pas.
+Nous l'avons cherché, nous aussi, ce mot terrible; nous ne l'avons pas
+découvert non plus.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-107" id="Footnote-107"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Il s'agit de la première représentation de l'opéra de
+<i>Béatrice et Bénédict</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-108" id="Footnote-108"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> <i>Les Troyens.</i></p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-109" id="Footnote-109"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> M. A. Lwoff était devenu sourd.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-110" id="Footnote-110"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Communiquée par M. Bouscatel, d'Auxerre.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-111" id="Footnote-111"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Il avait été nommé officier de la Légion d'honneur le 12
+août; il était chevalier depuis 1839.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-112" id="Footnote-112"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Lettre publiée par M. Xavier Feyrnet, dans <i>le Temps</i> du
+15 mars 1865.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-113" id="Footnote-113"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Cette lettre, si peu datée, est du 22 mars.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-114" id="Footnote-114"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Pour l'intelligence de cette lettre énigmatique, nous
+sommes obligé de renvoyer le lecteur au dernier chapitre des <i>Mémoires</i>
+où toutes les explications nécessaires lui seront données.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-115" id="Footnote-115"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Intitulé <i>les Royautés musicales</i>.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-116" id="Footnote-116"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> C'est, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à l'extrême
+complaisance de M. Stassoff que nous devons toutes les lettres de ce
+recueil, adressées à des correspondants Russes.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-117" id="Footnote-117"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Perrot</i>, dans l'original; nous ne connaissons point de
+sculpteur de ce nom-là, à l'Institut.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-118" id="Footnote-118"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Inspecteur de la musique dans les théâtres impériaux.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-119" id="Footnote-119"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Excellent critique et compositeur russe.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-120" id="Footnote-120"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Chef d'orchestre et compositeur de talent.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-121" id="Footnote-121"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Communiquée ainsi que ces trois suivantes par M. de
+Colongeon.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-122" id="Footnote-122"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Communiquée par M. Émile Laurent.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-123" id="Footnote-123"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Communiquée par madame Érard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-124" id="Footnote-124"></a><a title="retourner au texte" href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Communiquée par M. B. de Fourcaud.</p></li>
+</ol>
+</div>
+
+<hr />
+
+<p class="c"><b>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</b></p>
+
+<p class="c"><b>&mdash;&mdash;</b></p>
+
+<h3 class="top5">OUVRAGES</h3>
+
+<p class="c"><b>DE</b></p>
+
+<h2>HECTOR BERLIOZ</h2>
+
+<p class="c"><b>&mdash;&mdash;</b></p>
+
+<p class="c smcap"><b>format grand in-18.</b></p>
+
+<p class="c"><b>&mdash;&mdash;</b></p>
+
+<table summary="ad"
+cellspacing="2"
+cellpadding="5"
+style="font-weight:800;">
+<tr><td class="smcap">a travers chants</td><td>1</td><td>vol</td></tr>
+
+<tr><td class="smcap">les grotesques de la musique</td><td>1</td><td>&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">mémoires</span>, comprenant ses voyages en Italie, en<br />
+Allemagne, en Russie et en Angleterre 1803-1865.</td><td valign="bottom">2</td><td valign="bottom">&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td class="smcap">les soirées de l'orchestre</td><td>1</td><td>&mdash;</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><b>&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</b></p>
+<p class="c smcap"><b>imprimerie centrale des chemins de fer.&mdash;a. chaix et c<sup>ie</sup><br />
+rue bergère, 20, a paris.&mdash;578-8.</b></p>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE INÉDITE DE HECTOR BERLIOZ ***</div>
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+</div>
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+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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+</div>
+
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+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
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+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
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+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
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+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+
+</body>
+</html>
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+++ b/old/old/30021-8.txt
@@ -0,0 +1,12380 @@
+The Project Gutenberg EBook of Correspondance inédite de Hector Berlioz, by
+Hector Berlioz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Correspondance inédite de Hector Berlioz
+
+Author: Hector Berlioz
+
+Release Date: September 18, 2009 [EBook #30021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HECTOR BERLIOZ ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE
+
+INÉDITE
+
+DE
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+--1819-1868--
+
+AVEC UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE
+
+PAR
+
+DANIEL BERNARD
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
+
+[image: C L]
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1879
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+ * * * * *
+
+
+
+TABLE
+
+
+ NOTICE SUR BERLIOZ
+
+I. --A Ignace Pleyel
+
+II. --A Rodolphe Kreutzer
+
+III. --A M. Fétis
+
+IV. --A M. Ferdinand Hiller
+
+V. --Au même
+
+VI. --Au même
+
+VII. --Au même
+
+VIII. --A MM. Gounet, Girard, Hiller, Desmarets, Richard, Sichel
+
+IX. --A Ferdinand Hiller
+
+X. --Au même
+
+XI. --Au même
+
+XII. --Au même
+
+XIII. --Au même
+
+XIV. --A madame Horace Vernet
+
+XV. --A M. Ferdinand Hiller
+
+XVI. --A M. l'intendant général de la liste civile
+
+XVII. --A Joseph d'Ortigue
+
+XVIII. --Au même
+
+XIX. --A M. Ferdinand Hiller
+
+XX. --A Joseph d'Ortigue
+
+XXI. --Au même
+
+XXII. --A M. Hoffmeister
+
+XXIII. --A Robert Schumann
+
+XXIV. --A Maurice Schlesinger
+
+XXV. --A Liszt
+
+XXVI. --A Buloz
+
+XXVII. --A Joseph d'Ortigue
+
+XXVIII. --A M. Griepenkerl
+
+XXIX. --A Michel Glinka
+
+XXX. --A Louis Berlioz
+
+XXXI. --A Joseph d'Ortigue
+
+XXXII. --Au même
+
+XXXIII. --Au même
+
+XXXIV. --A Joseph d'Ortigue
+
+XXXV. --A Tajan-Rogé
+
+XXXVI. --A M. Auguste Morel
+
+XXXVII. --Au même
+
+XXXVIII. --Au même
+
+XXXIX. --A M. Alexis Lwoff
+
+XL. --A M. Auguste Morel
+
+XLI. --Au même
+
+XLII. --A Joseph d'Ortigue
+
+XLIII. --A M. Auguste Morel
+
+XLIV. --Au même
+
+XLV. --A Guillaume Lenz
+
+XLVI. --A M. Alexis Lwoff
+
+XLVII. --A M. Lecourt
+
+XLVIII. --A M. Auguste Morel
+
+XLIX. --A Joseph d'Ortigue
+
+L. --A M. Alexis Lwoff
+
+LI. --A M. Auguste Morel
+
+LII. --A Joseph d'Ortigue
+
+LIII. --Au même
+
+LIV. --A Louis Berlioz
+
+LV. --A M. Ferdinand Hiller
+
+LVI. --A Joseph d'Ortigue
+
+LVII. --Au même
+
+LVIII. --Au même
+
+LIX. --A M. Auguste Morel
+
+LX. --A M. le directeur du _Journal des Débats_
+
+LXI. --A Joseph d'Ortigue
+
+LXII. --A M. Brandus
+
+LXIII. --A M. B. Jullien
+
+LXIV. --A Louis Berlioz
+
+LXV. --Au même
+
+LXVI. --Au même
+
+LXVII. --A M. Hans de Bulow
+
+LXVIII. --A M. Auguste Morel
+
+LXIX. --A M. Hans de Bulow
+
+LXX. --A Louis Berlioz
+
+LXXI. --A Léon Kreutzer
+
+LXXII. --A Tajan-Rogé
+
+LXXIII. --A M. Auguste Morel
+
+LXXIV. --A Richard Wagner
+
+LXXV. --A Louis Berlioz
+
+LXXVI. --A M. Auguste Morel
+
+LXXVII. --Au même
+
+LXXVIII. --Au même
+
+LXXIX. --A Théodore Ritter
+
+LXXX. --A M. Ernest Legouvé
+
+LXXXI. --A M. Auguste Morel
+
+LXXXII. --Au même
+
+LXXXIII. --A M. l'abbé Girod
+
+LXXXIV. --A M. Bennet
+
+LXXXV. --A M. Auguste Morel
+
+LXXXVI. --Au même
+
+LXXXVII. --Au même
+
+LXXXVIII. --Au même
+
+LXXXIX. --Au même
+
+XC. --Au même
+
+XCI. --A M. Hans de Bulow
+
+XCII. --A Louis Berlioz
+
+XCIII. --Au même
+
+XCIV. --Au même
+
+XCV. --A M. Auguste Morel
+
+XCVI. --Au même
+
+XCVII. --Au même
+
+XCVIII. --A Louis Berlioz
+
+XCIX. --A M. Auguste Morel
+
+C. --A Louis Berlioz
+
+CI. --Au même
+
+CII. --Au même
+
+CIII. --A Louis Berlioz
+
+CIV. --Au même
+
+CV. --A madame Massart
+
+CVI. --A Louis Berlioz
+
+CVII. --Au même
+
+CVIII. --Au même
+
+CIX. --Au même
+
+CX. --Au même
+
+CXI. --Au même
+
+CXII. --A M. Auguste Morel
+
+CXIII. --A Louis Berlioz
+
+CXIV. --Au même
+
+CXV. --Au même
+
+CXVI. --Au même
+
+CXVII. --A Paul Smith
+
+CXVIII. --A Louis Berlioz
+
+CXIX. --A M. et madame Massart
+
+CXX. --Aux mêmes
+
+CXXI. --A madame Massart
+
+CXXII. --A M. Johannès Weber
+
+CXXIII. --A M. Alexis Lwoff
+
+CXXIV. --A M. Bennet
+
+CXXV. --Au même
+
+CXXVI. --A M. et madame Massart
+
+CXXVII. --A M. Auguste Morel
+
+CXXVIII. --A M. et madame Damcke
+
+CXXIX. --A madame Ernst
+
+CXXX. --A madame Damcke
+
+CXXXI. --A Louis Berlioz
+
+CXXXII. --A madame Massart
+
+CXXXIII. --A M. Damcke
+
+CXXXIV. --A Louis Berlioz
+
+CXXXV. --Au même
+
+CXXXVI. --A M. et madame Damcke
+
+CXXXVII. --A madame Massart
+
+CXXXVIII. --A Louis Berlioz
+
+CXXXIX. --Au même
+
+CXL. --A M. Asger Hamerik
+
+CXLI. --A madame Massart
+
+CXLII. --A madame Massart
+
+CXLIII. --A M. Ernest Reyer
+
+CXLIV. --A M. Ferdinand Hiller
+
+CXLV. --Au même
+
+CXLVI. --A madame Damcke
+
+CXLVII. --A M. et madame Massart
+
+CXLVIII. --Aux mêmes
+
+CXLIX. --A M. Édouard Alexandre
+
+CL. --A M. et madame Massart
+
+CLI. --A M. Damcke
+
+CLII. --A M. et madame Massart
+
+CLIII. --A M. Wladimir Stassoff
+
+CLIV. --Au même
+
+CLV. --A M. Auguste Morel
+
+CLVI. --A M. Wladimir Stassoff
+
+APPENDICE
+
+ * * * * *
+
+[image d'une lettre:
+
+Monsieur
+
+Je suis vivement touché de la noble abnégation qui vous porte à refuser
+notre admirable requiem pour la cérémonie des Invalides, veuillez être
+convaincu de toute ma reconnaissance. Cependant, comme la détermination
+de Monsieur le Ministre de l'intérieur est irrévocable, je viens vous
+prier instamment de ne plus penser à moi et de ne pas priver le
+gouvernement et vos admirateurs d'un chef d'oeuvre qui donnerait tant
+d'éclat à cette solennité.
+
+Je suis avec un profond respect, monsieur
+
+votre dévoué serviteur
+
+H. Berlioz
+
+24 mars 1837.]
+
+
+
+
+NOTICE SUR BERLIOZ
+
+
+Quelqu'un a dit de Berlioz, il y a une vingtaine d'années:--Il n'a pas
+le succès, mais il a la gloire....--Aujourd'hui, le voilà en train de
+conquérir l'un et l'autre; c'est pourquoi les éléments de ce livre ont
+été rassemblés et pourquoi cette notice a été écrite.
+
+La gloire et le succès tout à la fois!.... Pour réunir ces deux
+attributs, qui ordinairement marchent de compagnie et qui n'avaient été
+séparés (dans le cas présent) que par le plus grand des hasards, Berlioz
+n'a eu qu'une chose très-simple à faire,--une chose à laquelle nous
+sommes soumis, vous et moi, une chose de laquelle dépendent les oiseaux
+qui volent dans l'air, les poissons qui nagent dans l'eau, les fleurs
+qui présentent leurs corolles aux baisers du soleil, le mendiant sous
+ses haillons et le souverain sous sa pourpre, une chose que nous ne
+pouvons ni éviter quand nous ne la cherchons pas, ni rencontrer quand
+nous la cherchons: il n'a eu qu'à mourir.
+
+C'est que la mort est une fée mystérieuse dont la baguette a déjà
+accompli bien des prodiges. Telle marâtre insupportable, tel prince
+tyrannique, tel parent qui nous embarrassait, tel ami qui nous avait
+pris une place, nous apparaissent, dès qu'ils sont couchés dans la
+tombe, comme des modèles de vertus. Nous jetons des roses sur ces fosses
+encore béantes, nous avons soin de planter un bel arbre sur la terre
+fraîchement remuée, comme pour sceller le cachot et pour être assurés
+que le cadavre ne ressuscitera pas; ces précautions prises, rien ne nous
+empêche de chanter les louanges de ceux qui ne sont plus. Non-seulement
+ils ne nous gênent guère, mais, par-dessus le marché, ils nous servent
+contre les vivants. Quoi de plus naturel que d'écraser Mozart sous la
+réputation de Haydn! quoi de plus juste que de jeter à la tête de
+Rossini _le Barbier_ de Paisiello?
+
+Berlioz, en vie, avait tous les inconvénients de son état de vivant;
+quoique, par ses maladies fréquentes, il donnât beaucoup d'espérances
+aux gens qui attendaient qu'il disparût, il n'en occupait pas moins un
+rang dans la presse, un fauteuil à l'Institut, une loge au théâtre, un
+espace quelconque d'air respirable; je ne parle pas de son prestige
+musical; certains critiques croyaient l'avoir détruit à tout jamais, ou
+s'imaginaient qu'ils le croyaient; car, au fond, ils n'en étaient pas
+bien sûrs.
+
+Il existait donc d'excellentes raisons pour que Berlioz fût attaqué,
+discuté, calomnié par ses concurrents, qui, ayant du talent, ne lui
+pardonnaient pas d'avoir du génie, et par ceux, beaucoup plus nombreux,
+qui, ne possédant ni génie ni talent, se ruaient indifféremment à
+l'assaut de toute réputation sérieuse, sans espoir d'en tirer avantage
+pour eux-mêmes et uniquement pour le plaisir de briser. Couvert de
+lauriers à l'étranger, Berlioz s'irritait de trouver dans les feuilles
+de ses couronnes triomphales des moustiques parisiens qui le piquaient.
+Il était plus préoccupé des haines qu'il rencontrait dans son propre
+pays que des magnifiques ovations qui l'attendaient au delà des
+frontières; et, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Weimar,
+de Lowenberg, de partout, nous le voyons écrire au dévoué et savant
+Joseph d'Ortigue, le Thiriot de cet autre Voltaire:--«On m'a donné un
+banquet.... on m'a décoré de l'ordre de l'Aigle blanc.... On est venu
+m'offrir une tabatière de la part du Roi.... les journaux d'ici me
+portent aux nues.... fais en sorte que Paris le sache!--» Paris! Paris!
+il ne songeait qu'à cette ville ingrate.
+
+Un jour, on lui propose, à lui qui n'avait rien, une place de maître de
+chapelle dans le palais de l'empereur d'Autriche: appointements élevés,
+résidence agréable, soins attentifs, nul souci de l'avenir, nuls risques
+de perdre ce poste, tout était réuni. Donizetti occupait déjà, dans la
+même résidence, une charge à peu près semblable, charge qui lui
+rapportait beaucoup et qui lui coûtait à peine une perte de temps.
+Berlioz refusa. Il voyageait en Allemagne à ce moment-là; sur le point
+de prendre une détermination il se tourne vers sa patrie, les yeux
+mouillés de larmes:--«Quoi! s'écrie-t-il, je ne te reverrai jamais
+(c'était dans les conditions du contrat); je n'aurai plus la liberté
+d'aller me faire traîner aux gémonies dans la fange de tes boulevards et
+sur les gradins de tes cirques! Mais je mourrais d'ennui, là-bas, au
+sein de mon opulence!»--Puis, s'adressant à ses amis, Desmarets,
+d'Ortigue, Dietsch, Schlesinger:--«O mes amis! je m'aperçois que je vous
+aime plus que tout au monde et que je ne peux pas me séparer de
+vous!»--Là-dessus, il repoussait les présents d'Artaxerce et reprenait
+avec joie le chemin de cette France adorée et maudite, qui, ayant parmi
+ses enfants le plus grand symphoniste du siècle après Beethoven, ne lui
+laissait à faire _que des feuilletons_.
+
+Cependant il fallait, ou que la France se trompât au sujet de ce fils
+(si peu dénaturé pourtant!) ou que le reste de l'Europe se trompât de
+son côté; le doute n'est plus permis à présent, le procès est jugé; le
+bon sens de l'Europe avait raison contre la frivolité de la France...
+Que voulez-vous? le Gaulois est né léger comme d'autres naissent
+coiffés... Du temps des Romains, il montait à l'assaut du Capitole sans
+avoir pris soin d'éclairer sa route, en sorte que les oies criaient
+contre lui et avertissaient l'ennemi de se tenir en garde. Louis XV, à
+la veille d'une révolution qui devait emporter sa race, disait:--«Cela
+durera bien autant que moi.»--Légèreté des légèretés! tout n'est que
+légèreté. En ce qui concerne la musique, les Français ont eu des
+naïvetés et des fatuités formidables... Un émigré en Angleterre auquel
+on demandait s'il savait jouer du clavecin, répliquait d'un air
+digne:--«Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé.»
+
+Nul n'est prophète en son village, ou plutôt ceux qui passent pour tels
+ne sont souvent que de faux prophètes. Berlioz, admiré au loin, bafoué
+par ses compatriotes, était une des organisations les plus riches et les
+mieux douées que l'on pût voir. Compositeur inégal, mais souvent
+sublime, écrivain de race et primesautier, il a laissé une double
+réputation, alors que ses ennemis se sont donné tant de mal pour en
+laisser seulement la moitié d'une. La _Correspondance_ que nous publions
+aujourd'hui ne nuira pas, croyons-nous, à la renommée du musicien et
+augmentera de beaucoup celle du littérateur. On connaissait déjà par les
+_Mémoires_[1] ce style haché, décousu, violent, plein de fantaisie et
+de grâce, se perdant en élans désespérés ou s'affaiblissant en des
+tristesses mornes. Quel beau livre, malgré ses défauts! comme il vibre à
+chaque page, comme il sait mélanger le plaisant au sévère! La pensée de
+l'auteur est une balle qui rebondit selon la nature des objets qu'elle
+frappe, tantôt s'élevant jusqu'au pur lyrisme, tantôt échouant dans le
+marécage du calembour. Quelle opposition avec les paisibles récits de
+Grétry sur son enfance liégeoise! Les musiciens se suivent et ne se
+ressemblent pas; il y a entre l'auteur de _Richard Coeur de lion_ et
+l'auteur du _Dies iræ grotesque_ la différence qu'on remarquerait entre
+un ruisselet tranquille et un torrent débordé.
+
+La _Correspondance_, venant après les _Mémoires_, a une utilité qui ne
+sera contestée par personne; d'abord, elle fermera la bouche aux
+détracteurs (s'il en reste encore), aux malveillants qui secouaient la
+tête quand on leur annonçait telle ou telle victoire remportée au
+dehors:--«A beau mentir qui vient de loin.»--Ils n'avaient pas d'autre
+réponse; ils seront obligés maintenant de chercher un biais. La plupart
+des lettres que nous avons retrouvées sont des bulletins écrits à
+l'issue de la bataille et encore noircis de la fumée du combat;
+impossible de nier ces documents triomphants,--et triomphants dans un
+double sens,--impossible de les rejeter, car ils acquièrent la valeur de
+pièces historiques. Ils nous donnent la vérité prise sur le fait; un
+artiste, ivre de la joie du succès, les oreilles remplies du bruit des
+applaudissements, les joues rougies par de fraternelles embrassades, se
+hâte de faire part de son bonheur aux amis qu'il a laissés à Paris; il
+leur mande que tels princes l'ont complimenté, que telles récompenses
+lui ont été décernées, que les populations organisent en son honneur des
+sérénades, des banquets, que la recette du concert a été superbe...
+Comment récuser ces témoignages? Si on les repousse, nous ne voyons
+plus aucune manière d'écrire l'histoire avec certitude et nous ne
+comprenons pas ce qu'on pourra répondre aux mauvais plaisants qui
+prétendent que Napoléon Ier n'a jamais existé.
+
+Dans quelques passages, la _Correspondance_, faisant allusion à des
+événements oubliés ou ignorés de cette génération de lecteurs, nous
+avons cru devoir donner quelques éclaircissements. Nous avons pensé
+qu'une notice biographique aiderait peut-être à dissiper les ténèbres du
+texte. Notre prétention, on le suppose bien, n'a pas été, un seul
+instant, de rivaliser avec les _Mémoires_; cette folle témérité aurait
+été cruellement punie. Nous avons essayé seulement de recueillir ce que
+les _Mémoires_ avaient omis et de les résumer en les complétant.
+
+ * * * * *
+
+Berlioz (Louis-Hector) est né à la Côte-Saint-André, ville célèbre par
+ses fabriques de liqueurs, dans le département de l'Isère, à cinq heures
+du soir, le dimanche 19 frimaire an XII (c'est-à-dire, en langage
+ordinaire, le 11 décembre 1803)[2]. Son acte de naissance fut dressé
+devant les deux témoins suivants: le citoyen Auguste Buisson, âgé de
+trente-trois ans, propriétaire, et le citoyen Jean-François Recourdon,
+âgé de quarante-trois ans, receveur des contributions. Le père de
+l'enfant exerçait la profession de médecin; son grand-père, _noble
+Louis-Joseph Berlioz_, avait été _conseiller du roy, auditeur de la
+Chambre des comptes du Dauphiné_ et habitait tantôt la Côte, tantôt
+Grenoble[3]. Louis Berlioz, le médecin, aimant la vie rurale, était venu
+se fixer à la campagne, sous le toit paternel; c'était un homme d'une
+nature mélancolique, d'un tempérament maladif, chercheur, un peu triste
+d'aspect, doux et bon; il se plaisait dans la solitude, pratiquait son
+art d'une façon désintéressée et charitable, et partageait sa vie entre
+l'étude et la surveillance de ses domaines. Il y est mort en août 1848,
+vénéré de tous, des petits surtout, qui n'avaient jamais vainement
+recours à ses conseils et à sa générosité.
+
+S'il est souvent question, dans les _Mémoires_, du père d'Hector
+Berlioz, on ne fait qu'entrevoir sa mère; elle se nommait
+Marie-Antoinette-Joséphine Marmion et avait épousé Louis Berlioz vers le
+commencement du siècle. Femme d'une piété ardente et d'une rigide
+honnêteté, elle craignit longtemps pour son fils les souffles empestés
+de la gloire profane; elle chercha à le retenir au foyer des aïeux,
+impuissante à empêcher l'aiglon de briser sa coque et d'aller affronter
+la lumière à laquelle les ailes se brûlent parfois. Pauvre mère
+vigilante! ses efforts ne furent pas entièrement perdus; car si elle ne
+réussit pas à empêcher son fils de courir le monde, elle lui inculqua du
+moins l'amour de la patrie et du sol natal. L'enfant prodigue ne revint
+jamais aux lieux où ses premiers jours s'étaient écoulés sans pousser
+des cris d'admiration, provoqués par la beauté du pays, la douceur du
+climat, les réminiscences lointaines de la naissante aurore.
+
+Vingt ans après, revenant d'Italie, il écrivait à madame Horace Vernet:
+«Les souvenirs du royaume de Naples sont restés impuissants contre
+l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau
+de détails, de notre admirable vallée de l'Isère[4]...» En descendant du
+Mont-Cenis, il s'était laissé aller à un véritable transport: «Voilà le
+vieux rocher de Saint-Eynard!... Voilà le gracieux réduit où brilla la
+_Stella montis..._; là-bas, dans cette vapeur bleue me sourit la maison
+de mon grand-père. Toutes ces villes, cette riche verdure,... c'est
+ravissant, c'est beau,... il n'y a rien de pareil en Italie[5].»
+Évidemment l'influence maternelle avait été pour quelque chose dans ce
+sentiment d'amour du clocher, amour si profondément tenace dans le coeur
+du poëte.
+
+Les années d'enfance, passées à la Côte-Saint-André, ne présentèrent
+aucun fait saillant; le jeune Hector révélait cependant des dispositions
+intelligentes. Son penchant l'attirait vers l'étude de la géographie et
+ses rêves l'entraînaient vers une île déserte, paradis imaginaire de
+tous les enfants qui ont lu _Robinson Crusoë_. Sur la mappemonde, son
+petit doigt rose s'égarait de préférence sur la carte de l'Océanie, où
+tant d'archipels émergent de l'onde amère, comme ces insectes que le
+pied d'un passant réveille dans leurs trous de sable. Le grec et le
+latin, il ne les apprenait que par soubresauts et avec toutes sortes de
+caprices, sautant de l'_Énéide_ aux fables de la Fontaine, et ne
+paraissant pas avoir goûté beaucoup les vrais classiques, Horace, Tite
+Live, Tacite, Salluste, Homère, Xénophon, Sophocle. En revanche, les
+livres qu'il aimait lui profitaient d'autant plus qu'il les lisait avec
+passion, tout en négligeant le reste. Ce fut son procédé, sa manière
+d'_apprendre_, à lui, jusqu'à la fin de sa vie. Jamais on ne put lui
+mettre dans la tête ce qui n'y voulait pas entrer; mais il sut tout ce
+qu'il voulut, et, plus d'une fois, devança l'enseignement de ses maîtres
+ou le corrigea par son expérience personnelle.
+
+Son premier professeur de musique _sérieux_ fut un nommé Imbert, que le
+malheur des temps avait jeté à la Côte-Saint-André et qui y était resté
+à titre d'épave. Il reçut aussi les leçons d'un M. Dorant (Alsacien de
+Colmar), que nous retrouvons dans un chapitre des _Grotesques de la
+musique_. La scène se passe à Lyon, où Berlioz, déjà célèbre, est venu
+donner un concert: «Messieurs, dit-il aux artistes de son orchestre,
+j'ai l'honneur de vous présenter M. Dorant, un très-habile professeur de
+Vienne; il a parmi vous un élève reconnaissant; cet élève, c'est moi,
+vous jugerez peut-être tout à l'heure que je ne lui fais pas grand
+honneur; cependant veuillez accueillir M. Dorant comme si vous pensiez
+le contraire et comme il le mérite[6].» En effet, MM. Imbert et Dorant
+n'avaient pas eu à se plaindre de leur disciple; dès l'âge de douze ans,
+celui-ci déchiffrait à première vue, chantait juste, avait composé un
+quintette, et jouait de trois instruments agréables en société, à
+savoir: la flûte, le flageolet et la guitare.
+
+Nous voilà loin, n'est-ce pas? des biographes qui prétendaient que
+_Monsieur_ Berlioz n'avait cédé qu'à une vocation _tardive_ et que,
+jusqu'à l'adolescence, il s'était occupé de tout autre chose que de
+musique; d'abord la lettre Ire de notre recueil (à Ignace Pleyel)
+prouve le contraire. Et puis, la vérité ressort d'elle-même: Hector ne
+fut ni un petit prodige, ni un esprit en retard. Souvent la nature se
+dépense en premiers efforts et s'épuise après; tel qui promettait de
+passer pour un génie a beaucoup de peine à devenir un homme médiocre dès
+qu'il est arrivé à l'âge de raison; tel autre, qui n'excitait
+l'attention de personne, fleurit et éclate tout à coup, comme un
+bourgeon printanier. Casimir Delavigne, pour ne citer que lui, était
+toujours mis au pain sec quand il étudiait le _De Viris_; cependant sa
+réputation d'auteur dramatique fut très-précoce, puisque à vingt-six
+ans, il était illustre dans le quartier de l'Odéon.
+
+M. Louis Berlioz destinait son fils à la médecine; c'était un parti
+sage, les pères ayant l'habitude de vouloir que leurs héritiers directs
+continuent les traditions de la famille, le fils d'un général étant
+militaire (le plus souvent) et le fils d'un avocat, avocat. Seulement,
+les pères proposent et les garçons disposent; nous voyons des romans
+remplis de ces exemples-là, sans compter que la réalité se charge
+quelquefois de copier les romans. Pour le savant et honorable médecin de
+la Côte-Saint-André, les pots-pourris que son fils écrivait sur des
+thèmes italiens n'étaient qu'un passe-temps agréable, les romances
+composées sur des paroles de Florian (toujours en mode mineur) servaient
+de soupapes de sûreté à une imagination trop échauffée; pour Hector
+Berlioz, au contraire, c'étaient les seuls travaux qui le séduisissent,
+les seuls auxquels il s'intéressât. Vainement, le père étalait-il dans
+son cabinet l'énorme traité d'ostéologie de Munro, contenant des
+gravures de grandeur naturelle «où les diverses parties de la charpente
+humaine étaient reproduites très-fidèlement»; l'adolescent, dédaignant
+ces superbes os, s'amusait à feuilleter le traité d'harmonie de Rameau
+ou celui de Catel, qu'il était parvenu à se procurer:--«Apprends ton
+cours d'ostéologie, dit un jour le père, je te ferai venir de Lyon une
+flûte garnie de nouvelles clefs...» Ce fut la première et la dernière
+fois, je suppose, que le sévère Munro fit progresser quelqu'un dans
+l'art de jouer de la flûte.
+
+Il commençait à être temps de pousser plus à fond les insuffisantes
+études médicales commencées au logis; Paris, Montpellier, Strasbourg,
+délivraient des diplômes de docteur; M. Louis Berlioz se décida à
+envoyer son fils à Paris. Celui-ci s'y rendit en compagnie d'un sien
+cousin, excellent musicien lui-même, mais candidat moins frivole aux
+grades de la Faculté; par la suite, M. A. Robert devint, en effet, l'un
+des praticiens les plus distingués de la capitale. Les deux jeunes gens
+assistèrent ensemble aux leçons d'Amussat, de Thénard, de Gay-Lussac,
+d'Andrieux; comme Andrieux parlait littérature, Hector s'attacha surtout
+à ce professeur et conçut le projet de lui demander un livret d'opéra.
+L'auteur des _Étourdis_ avait alors soixante-quatre ans: «Cher monsieur,
+répondit-il, je ne vais plus au spectacle; il me conviendrait mal, à mon
+âge, de vouloir faire des vers d'amour, et, en fait de musique, je ne
+dois plus guère songer qu'à la messe de _Requiem_.» Andrieux, sa lettre
+écrite, prit le parti de la porter au domicile de son correspondant
+inconnu. Il monte plusieurs étages, s'arrête devant une petite porte, à
+travers les fentes de laquelle s'échappe un parfum d'oignons brûlés; il
+frappe; un jeune homme vient lui ouvrir, maigre, anguleux, les cheveux
+roux et ébouriffés; c'était Berlioz, en train de préparer une gibelotte
+pour son repas d'étudiant, et tenant à la main une casserole:
+
+--Ah! monsieur Andrieux, quel honneur pour moi!... Vous me surprenez
+dans une occupation.... Si j'avais su!
+
+--Allons donc, ne vous excusez pas. Votre gibelotte doit être excellente
+et je l'aurais bien partagée avec vous; mais mon estomac ne va plus.
+Continuez, mon ami, ne laissez pas brûler votre dîner parce que vous
+recevez chez vous un académicien qui a fait des fables.
+
+Andrieux s'assoit; on commence à causer de bien des choses, de musique
+surtout. A cette époque, Berlioz était déjà un glückiste féroce et
+intolérant:
+
+--Hé! hé! dit le vieux professeur en hochant la tête, j'aime Gluck,
+savez-vous? je l'aime à la folie.
+
+--Vous aimez Gluck, monsieur? s'écria Hector en s'élançant vers son
+visiteur comme pour l'embrasser. Dans ce mouvement, il brandissait sa
+casserole aux dépens de ce qu'elle contenait.
+
+--Oui, j'aime Gluck, reprit Andrieux, qui ne s'était pas aperçu du geste
+de son interlocuteur et qui, appuyé sur sa canne, poursuivait à
+demi-voix une conversation intérieure... J'aime bien Piccini aussi.
+
+--Ah! dit Berlioz froidement, en reposant sa casserole[7].
+
+L'admiration de Gluck était venue au futur symphoniste de fragments
+d'_Orphée_ qu'il avait découverts dans la bibliothèque de son père, à la
+Côte-Saint-André. Peu à peu, il avait consacré ses petites économies à
+acheter des billets pour l'Opéra, où l'on jouait des ouvrages de
+Spontini, de Salieri, de Méhul, tous de l'école de Gluck. En fait
+d'amphithéâtre, il ne fréquentait plus guère que celui de l'Académie de
+musique, et le cousin Robert, ayant voulu l'emmener à l'hospice de la
+Pitié pour y disséquer des _sujets_, Berlioz se sauva par la fenêtre.
+Jour et nuit, on l'entendait fredonner: _Descends dans le sein
+d'Amphitrite_, ou: _Jouissez au destin propice_, ou quelque autre
+mélodie de ses compositeurs favoris. Je ne crois pas trop _au coup de
+foudre_, terrassant le sensible Hector et lui révélant une vocation
+jusque-là confuse; cet événement extraordinaire se serait passé à une
+représentation des _Danaïdes_ de Salieri[8]. Ce sont là des exagérations
+à l'adresse de la postérité et qu'on finit peut-être soi-même par croire
+exactes à force de les répéter aux gens. La froide raison ne tarde pas à
+abattre cet échafaudage de mélodrame; car il n'est pas admissible qu'un
+penchant aussi inné que celui dont nous avons montré les germes se soit
+jamais démenti ni _oublié_. _Les Danaïdes_ ont frappé une âme
+très-disposée à être frappée; telle est la seule hypothèse vraisemblable
+et cette supposition n'a rien de commun avec les aventures de Saul sur
+le chemin de Damas. Quand on a, dès l'âge le plus tendre, tracé des
+notes sur du papier réglé, organisé des orchestres de famille, cherché
+des mélodies sur des paroles de Florian, trouvé le thème principal qui
+servira au _largo_ de la _Symphonie fantastique_, on n'attend pas _les
+Danaïdes_ pour savoir qu'on est musicien jusque dans les dernières
+fibres de son coeur. Notre héros s'est donc calomnié en prétendant qu'à
+un moment donné, «il allait devenir un étudiant comme tant d'autres,
+destiné à ajouter une obscure unité au nombre désastreux des mauvais
+médecins». Allons donc! est-ce qu'une organisation comme la sienne
+pouvait s'ignorer ainsi? est-ce que Catel, Rameau et _Orphée_ n'avaient
+pas laissé de traces dans cette mémoire volage? Une vocation qui s'égare
+n'est point une vocation; l'homme marqué pour telle ou telle entreprise
+marche à son but sans détourner les yeux, sans s'arrêter aux bagatelles
+de la route, sans se préoccuper de l'avenir, sans s'inquiéter des
+obstacles. Connaissant l'intensité de tendresse avec laquelle Berlioz a
+aimé son art, je ne veux point admettre les défaillances; et, s'il n'y a
+pas eu défaillances, il n'y a eu ni conversion, ni coup de foudre, ni
+rien qui y ressemblât.
+
+Décidé à se faire compositeur de musique à ses risques et périls, Hector
+manda à son père la résolution qu'il venait de prendre et entra au
+Conservatoire dans la classe de Lesueur. Personne ne connaît Lesueur
+aujourd'hui. C'était pourtant, sous la Restauration et sous le premier
+Empire, un homme considérable, membre de l'Institut, correspondant d'un
+grand nombre d'académies, et les divers gouvernements qui s'étaient
+succédé en France l'avaient tous accablé de leurs faveurs. Après la
+représentation des _Bardes_, Napoléon lui avait donné une tabatière
+d'or; Louis XVIII et Charles X l'avaient conservé comme surintendant de
+la chapelle royale, où, tous les dimanches, il faisait exécuter des
+oratorios de sa façon. Ses doctrines, sa théorie de la basse
+fondamentale, ses idées sur les modulations étaient autant de dogmes
+devant lesquels ses élèves s'inclinaient avec foi. Il avait su, à vrai
+dire, inspirer à ces jeunes gens une affection profonde, tant par le
+respect que son talent leur imposait que par l'ardeur qu'il mettait à
+les aider de son influence et de ses relations. Eux, se glorifiaient de
+son enseignement; parmi les lettres que nous publions dans ce volume,
+quelques-unes portent, après la signature, cette mention: _Élève de
+Lesueur_, et cela fait l'effet d'un titre de noblesse, énoncé avec
+orgueil.
+
+Dans sa jeunesse, Lesueur avait été un révolutionnaire, introduisant des
+orchestres à Notre-Dame et publiant des brochures sur la musique
+d'église _dramatique et descriptive_. Aussi, les novateurs ne lui
+déplaisaient-ils pas, et, comme déjà Berlioz, dans la conversation,
+s'insurgeait volontiers contre certaines traditions reçues, contre
+certains préjugés incompréhensibles, le vieux maître avait pris en
+affection cet élève instruit, paradoxal, éloquent et fougueux. Les
+dimanches, avant la messe, il le faisait venir aux Tuileries, prenait la
+peine de lui expliquer le plan, les intentions, le sujet de l'oeuvre
+qu'on allait exécuter. Après la messe, le professeur et son jeune ami
+allaient errer sur les bords de la Seine ou sous les ombrages du jardin
+des Tuileries, et Lesueur, avec sa physionomie fine, écoutait en
+souriant les véhéments discours de son compagnon de promenade, réfutait
+les opinions un peu hasardées de celui-ci et lui racontait le passé,
+quand le présent avait fourni trop longuement matière aux discussions
+sur la religion ou la philosophie.
+
+On ne s'occupait pas seulement de musique dans la classe de Lesueur, on
+s'y piquait aussi de poésie. Un des élèves, nommé Gérono, qui taquinait
+les Muses à ses moments perdus, avait tiré du drame de Saurin,
+_Beverley_, une scène pour voix de basse, dont il avait confié les
+paroles à Berlioz; nous ignorons quel était le librettiste d'un autre
+ouvrage sur le _Passage de la mer Rouge_, qui date de la même époque.
+Hector résolut de révéler au public ces premiers essais et songea à les
+produire dans une représentation à bénéfice au Théâtre-Français. Il
+fallait l'assentiment de Talma, le bénéficiaire. «L'idée de parler au
+grand tragédien, de voir Néron face à face» fit reculer Berlioz, qui
+n'était pas timide d'ordinaire. Ne pouvant réussir dans le profane, il
+se retira dans le sacré, écrivit une Messe _qu'on faillit_ exécuter à
+Saint-Roch, puis qu'on exécuta tout à fait, grâce à la libéralité d'un
+riche amateur, qui paya les violons. Très-peu de journaux parlèrent de
+ce début, assez médiocre; le style de l'ouvrage était une mauvaise
+imitation de la manière de Lesueur, et l'auteur, plus consciencieux ou
+plus difficile que la plupart de ses confrères, brûla son manuscrit. Un
+seul morceau, le _Resurrexit_, fut préservé des flammes: encore le
+compositeur l'a-t-il plus tard condamné sans rémission. Nul n'a eu la
+main plus prompte que lui dans ces sortes d'auto-da-fé; il y a quelques
+années, on a vendu à l'hôtel Drouot l'unique exemplaire de l'opus 2 de
+Berlioz: _la Danse des Ombres_, ronde nocturne pour chant et piano.
+L'exemplaire était accompagné de la note ci-jointe: «Curiosité et
+rareté. Toute l'édition de l'oeuvre 2 de Berlioz a été détruite par ses
+ordres[9].»
+
+Il prit part au concours pour le prix de Rome et ne fut pas même jugé
+digne d'entrer en loge. Cet échec alarma les parents du Dauphiné, qui
+n'étaient pas bien sûrs que leur enfant prodigue fût destiné à briller
+dans la carrière musicale. Le père ordonna à son fils de revenir en
+province; Hector obéit, mais, de retour à la Côte, il tomba dans un état
+de tristesse horrible, ne parlant à personne, passant les journées à
+errer dans les bois et les nuits à gémir dans l'ombre. M. Louis Berlioz
+finit par se laisser émouvoir: «Je consens, dit-il à son fils, à te
+laisser étudier la musique à Paris, mais pour quelque temps seulement;
+et si, après de nouvelles épreuves, elles ne te sont pas favorables, tu
+me rendras bien la justice de déclarer que j'ai fait tout ce qu'il y
+avait à faire et tu te décideras à prendre une autre voie. Tu sais ce
+que je pense des poëtes médiocres: les artistes médiocres dans tous les
+genres ne valent pas mieux; et ce serait pour moi un chagrin mortel, une
+humiliation profonde de te voir confondu dans la foule de ces hommes
+inutiles[10].»
+
+Ici, nous évitons à dessein de transcrire une scène intime que les
+_Mémoires_ rapportent tout au long; elle nous a paru chargée en couleur
+et inutile à recueillir pour en orner cette biographie..... Nous voici
+de nouveau, avec Berlioz, dans la capitale, pendant l'hiver de 1826. Il
+commença par louer une très-petite chambre, au cinquième, dans la Cité,
+au coin de la rue de Harlay et du quai des Orfévres, s'imposa un régime
+alimentaire plus rigoureux peut-être que celui des solitaires de la
+Thébaïde; mais ces économies ne suffirent pas à lui permettre de
+s'acquitter envers l'ami généreux, qui lui avait prêté naguère douze
+cents francs pour l'exécution de la messe à Saint-Roch. Comme la moitié
+de la somme était encore due, l'ami, M. de Pons, crut bien faire en
+réclamant cet argent à M. Berlioz père. Celui-ci, pour le coup,
+signifia à son fils qu'il n'eût plus à compter sur un budget
+mensuel:--Qu'importe! pensa le déshérité, je suis accoutumé à vivre de
+peu; et puis n'ai-je pas trouvé des leçons de solfège _à un franc le
+cachet_?
+
+Cette maigre ressource lui suffisait. Il eut la bonne fortune de
+rencontrer un Côtois de ses amis, étudiant en pharmacie, Antoine
+Charbonnel, et, comme la misère est plus facile à supporter à deux, les
+jeunes gens s'associèrent. Ils s'établirent, rue de la Harpe, au
+quartier Latin. Ils n'y menaient pas une existence de nababs; on nous a
+communiqué le registre sur lequel ils inscrivaient leurs dépenses
+quotidiennes; c'est on ne peut plus instructif.
+
+En septembre, premier mois de l'association, ils commencent par acheter
+les ustensiles nécessaires à leur petit ménage: deux fourneaux, un pot à
+_boulli_ (sic), une écumoire, une soupière, huit assiettes à quatre
+_sols_, et deux verres à quarante centimes. Le registre va du 6
+septembre 1826 au 22 mai de l'année suivante. Les poireaux, le vinaigre,
+la moutarde, le fromage, l'axonge, y jouent les rôles principaux.
+Certaines journées paraissent avoir été terribles, surtout vers les fins
+de mois. Le 29 septembre, par exemple, les deux étudiants ont vécu de
+quelques grappes de raisin; le 30, leur dépense s'est élevée à:
+
+ «Pain... 0 fr. 43 c.
+ Sel.... 0 fr. 25 c.
+ -------------
+ Total... 0 fr. 68 c.».
+
+Le 1er janvier, jour où tout le monde est en fête, Charbonnel, qui
+avait sans doute des connaissances en ville, est allé dîner au dehors:
+Hector, sans parents, sans amis, est resté seul, devant les tisons
+éteints de son triste foyer. Il a grignoté une croûte de pain desséchée
+(40 centimes) en attendant la gloire et en se récitant des vers de
+Thomas Moore, auteur qu'il venait de découvrir et qui lui causait une
+impression profonde. La belle jeunesse, les espérances en l'avenir,
+l'ont consolé des rigueurs du présent; sa pensée s'est envolée vers les
+triomphes futurs et son front a frissonné sous les lèvres imaginaires
+d'une bonne fée qui lui promettait le génie et le succès. O songes
+délicieux! les plus doux, les plus enchanteurs, ne se font-ils pas dans
+ces mansardes d'artistes, traversées par la bise de l'hiver ou chauffées
+par la violente canicule de juillet? avoir devant soi un horizon infini
+et songer qu'on remplira de bruit, de lumière et d'ambition assouvie,
+tout cet espace! fouler aux pieds les ennemis, ou, mieux encore, se
+sentir la force et le dédain de leur pardonner! Toucher au but et être
+récompensé de tant d'efforts par les caresses d'une femme aimée!...
+N'est-ce pas là ce qui se rêve à chaque instant sous les lambris peu
+dorés d'un sixième étage et ce qu'emporte vers les nuages la fumée de la
+grande ville, aux approches du soir?
+
+En mai 1827, la gêne des deux camarades semble avoir cessé; l'un deux,
+je crois que c'est Charbonnel, annonce sur son cahier de dépenses, qu'il
+va partir: pour où? Nous l'ignorons. Toujours est-il que celui-là se
+livre à de nombreux achats assez excentriques: une paire d'éperons, un
+ruban avec clef et anneau doré, une paire de _bamboches_; on sent le
+jeune homme qui veut briller et faire bonne figure en province; il porte
+son chapeau chez le chapelier et fait repasser ses rasoirs[11].
+Franchement, l'année avait été rude. Dans un moment de désespoir,
+Berlioz, à bout de ressources, avait sollicité et obtenu une place de
+choriste sur les planches du théâtre des Nouveautés; cette profession
+bizarre ne l'empêchait pas de suivre les cours de Lesueur et de Reicha,
+mais elle l'humiliait assez pour qu'il se dérobât le plus possible aux
+yeux indiscrets pendant l'exercice de ses fonctions _dramatiques_.
+Charbonnel, très-fier, eût été humilié de vivre sous le même toit qu'un
+baladin; Charbonnel se fâchait quand son ami portait ostensiblement dans
+la rue les provisions nécessaires au déjeuner ou au souper du ménage. Si
+l'étudiant en pharmacie avait su qu'il cohabitait avec un choriste,
+c'eût été une rupture complète.
+
+Cependant l'Institut, en 1828, mit au concours une cantate: _Orphée
+déchiré par les bacchantes_, et, cette fois, Hector ne fut pas
+honteusement repoussé. Le jury se contenta de déclarer _inexécutable_ le
+morceau présenté par le candidat. Berlioz, outré de dépit, jura que sa
+cantate _inexécutable_ serait exécutée et demanda la salle du
+Conservatoire pour y donner un concert. M. de la Rochefoucauld, de qui
+dépendait l'autorisation, avait une réputation d'homme pudique parce
+qu'il avait prescrit aux danseuses de l'Opéra d'allonger leurs jupes;
+mais c'était un protecteur éclairé de l'art et des artistes.
+L'autorisation fut accordée; Cherubini, directeur du Conservatoire, eut
+beau protester, M. de la Rochefoucauld donna des _ordres_ formels.
+
+Ce fonctionnaire avait-il, manquant à toutes les traditions
+administratives, deviné le talent du jeune compositeur? Il est permis de
+le croire, puisque, tant que M. de la Rochefoucauld resta au pouvoir,
+Berlioz ne cessa d'avoir recours à ce gracieux Mécène. L'année suivante,
+un ballet sur _Faust_ ayant été reçu à l'Opéra, Hector s'adressait de
+nouveau à son protecteur habituel, le surintendant des théâtres, et se
+recommandait à lui en ces termes:
+
+«Le jury de l'Académie de musique a reçu, il y a deux mois, un ballet de
+_Faust_. M. Bohain, qui en est l'auteur, désirant me fournir l'occasion
+de me produire sur la scène de l'Opéra, m'a confié la composition de la
+musique de son ouvrage, à condition que M. le surintendant voudrait bien
+m'agréer. Si M. le surintendant veut connaître mes titres, les voici:
+j'ai mis en musique la plus grande partie des poésies de Goethe; j'ai la
+tête pleine de _Faust_ et si la nature m'a doué de quelque imagination,
+il m'est impossible de rencontrer un sujet sur lequel cette imagination
+puisse s'exercer avec plus d'avantages...[12].»
+
+Pour parler ainsi à un grand de la terre, il fallait avoir reçu des
+preuves antérieures de sa bienveillance.
+
+Le concert dans la salle du Conservatoire n'eut point lieu sans
+accidents. Alexis Dupont, l'un des solistes, fut pris d'un enrouement
+subit, la veille du concert, un trio avec choeurs fut chanté sans choeurs,
+par la faute des choristes qui manquèrent leur entrée; quant à la
+cantate d'_Orphée_, qui figurait sur le programme, on se vit obligé de
+la supprimer, à cause des défaillances de l'orchestre. Nos virtuoses
+parisiens ont fait, sous le rapport de la science et du mécanisme,
+d'immenses progrès; ils riraient bien aujourd'hui des difficultés qui
+ont arrêté l'archet de leurs ancêtres. Bien entendu, le concert ne
+rapporta rien à celui qui l'avait organisé; mais M. Fétis, qui faisait
+autorité, dit, un soir, dans un salon, le dos tourné vers la cheminée et
+en se chauffant les jambes:--Voilà un début qui promet!...--Et cette
+parole de M. Fétis fut très-répétée.
+
+Dès lors, on commença, dans le monde musical, à compter sur Berlioz; on
+le considéra comme un élève qui prenait des licences fatales, qui
+s'affranchissait du joug et qu'il faudrait ramener à la vertu; mais son
+prix de Rome, obtenu en 1830, au bruit du canon des barricades, n'étonna
+personne. Le prix, cette année-là, fut partagé entre deux concurrents;
+le second lauréat de l'Institut était Alexandre Montfort, auquel on doit
+un ballet pour Fanny Essler, _la Chatte métamorphosée en femme_, et
+trois ou quatre opéras comiques dont le meilleur, _Polichinelle_, n'est
+guère bon.
+
+Le séjour de Berlioz à Rome ne le réconcilia point avec la musique
+italienne, qu'il détestait; à la villa Médicis, au café Gréco, il forma
+avec Liszt, Mendelssohn, une bande à part, connue sous le nom de
+_Société de l'indifférence en matière universelle_[13]. Mendelssohn,
+aussi excellent pianiste que grand compositeur, régalait d'harmonie les
+pensionnaires du gouvernement; ceux-ci l'arrachaient souvent à ses
+travaux et l'on flânait, de compagnie. On causait de Beethoven, de
+Schiller, de Goethe, de Haydn, de Mozart; en sa qualité d'Allemand,
+Mendelssohn s'imaginait de bonne foi que le génie universel était
+concentré entre les rives de la Sprée et les montagnes du Tyrol: en
+dehors de l'Allemagne, point de salut. Jaloux comme un tigre, peu
+bienveillant avec ses confrères, il ne soupçonnait guère que le garçon
+nerveux et anguleux, au profil d'aigle, qui cheminait à côté de lui dans
+la rue du Corso, lui disputerait un jour les palmes de la gloire
+musicale, qu'il échangerait des présents avec lui, et qu'il lui
+donnerait l'accolade _coram populo_, avec plus ou moins de
+sincérité:--«Berlioz, écrivait-il, en 1831, est une vraie caricature,
+sans ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant
+le créateur d'un monde nouveau; _j'ai parfois des envies de le
+dévorer_...[14].» Doux enfant de la Germanie! C'est le même Mendelssohn
+qui, après un concert où Berlioz avait fait entendre des symphonies
+gigantesques, jouées par des masses d'exécutants, le félicitait d'avoir
+composé de _si jolies petites romances_[15].
+
+Hector n'avait pas quitté Paris sans regret; il y laissait une personne
+dont il crut avoir à se plaindre et dont il voulut se venger. Nous voici
+vraiment en plein roman ténébreux. Ombre de Pixérécourt, pardonne!... Un
+beau matin, Berlioz quitte Rome, emportant un poignard et des pistolets:
+son projet était de s'introduire sous un déguisement chez _la belle
+infidèle_, de la tuer et de se suicider après: «J'avais à punir, nous
+dit-il, _deux coupables et un innocent_...» A Florence, une modiste lui
+vend un costume de soubrette; à Gênes, une seconde modiste lui refuse un
+second costume, le premier ayant été perdu en route; vers
+Porto-Maurizio, Savone, le voyageur commençait à revenir à des
+sentiments moins féroces et l'instinct de la conservation
+l'aiguillonnait un peu. On se rappelle que tout élève qui franchissait
+sans permission la frontière italienne était regardé comme déserteur et
+rayé de la liste des pensionnaires de l'Académie; cette considération
+n'était pas à dédaigner. Réflexion faite, Berlioz jugea prudent de
+s'arrêter sur la pente du crime; il avait continué de courir en poste le
+long des falaises de la Corniche et il se trouvait, non à Vintimille,
+comme il le dit dans ses _Mémoires_, mais à Diano Marina, petite ville
+de l'ancien duché de Gênes, aux environs d'Oneille. De là, il écrivit à
+M. Horace Vernet, directeur de l'Académie de France à Rome, une lettre
+dont nous ne possédons que des fragments.
+
+
+ «Diano Marina, 18 avril 1831.
+
+«...Un crime odieux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour
+victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence jusqu'ici. Je volais
+en France pour tirer la plus juste et la plus terrible vengeance; à
+Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse a brisé ma
+volonté, je me suis abandonné au désespoir d'un enfant; mais enfin j'en
+ai été quitte pour boire l'eau salée, être harponné comme un saumon,
+demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil et avoir des
+vomissements violents pendant une heure; je ne sais qui m'a retiré ou
+m'a vu tomber par accident des remparts de la ville. Mais enfin je vis,
+je dois vivre pour deux soeurs, dont j'aurais causé la mort par la
+mienne, et vivre pour mon art[16]...»
+
+Il résulte de cette lettre que le pauvre amoureux, volontairement ou
+non, se serait laissé choir du haut des remparts de Gênes dans la
+Méditerranée; les _Mémoires_ sont muets sur cet accident. Ils se bornent
+à constater le repentir du fugitif, sa soudaine résolution de rebrousser
+chemin et enfin sa rentrée au bercail.
+
+Rome, qui attire à elle tant de coeurs chrétiens et artistes, n'exerça
+qu'une influence médiocre sur son nouveau commensal. C'est que la
+musique y était négligée ou jetée dans une voie déplorable; les Italiens
+abusaient déjà des orchestres bruyants; ils raffolaient «des clarinettes
+cafardes, des trombones rugissants, des grosses caisses furibondes, des
+trompettes saltimbanques», ensemble instrumental désigné sous le nom de
+_musique militaire_. On chantait platement de plates cavatines dans les
+salons; les théâtres, avec leurs habitudes méridionales, donnaient des
+opéras taillés sur le même patron, chantés par des gens prudents,
+incapables de ressentir la moindre émotion en scène; Palestrina, dans
+les églises, n'existait plus qu'à l'état de souvenir. Pour une âme
+éprise des grandes émotions musicales, Rome, ce merveilleux musée des
+chefs-d'oeuvre plastiques, représentait la solitude et le néant.
+
+Il n'y avait donc pour un musicien qu'un parti à prendre; emporter en
+bandoulière un fusil de chasse, tirer de la poudre aux moineaux des
+Abruzzes, pincer les cordes d'une guitare, noter les mélodies
+populaires, saisies au vol, réciter l'_Énéide_ sur le sommet des
+montagnes et maudire les cavatines, les cabalettes, les trilles, les
+fioritures, les _prime donne assolute_, les ténors aux longs cheveux,
+les librettistes à l'imagination glacée. Oh! comme il était doux de se
+séparer de tout cela, de s'endormir, en liberté, à l'ombre d'un rocher
+sauvage, de s'asseoir au foyer d'une hôtellerie, dans quelque pays
+perdu! Les auberges de la campagne romaine abondent en détails
+pittoresques; quand les _contadini_, ayant attaché leurs chevaux dans la
+cour de l'_osteria_, entrent, à la tombée de la nuit, dans la salle
+commune où se vident les fiasques, leurs splendides haillons, leurs
+longs chapeaux pointus, leurs barbes touffues et mal peignées, forment
+l'assemblage le moins rassurant qui se puisse imaginer. C'est bien au
+milieu de ces paysans (ou de ces bandits) qu'une intelligence en éveil
+et à l'affût de la couleur devait trouver la _Sérénade_ et l'_Orgie des
+brigands_ de la symphonie d'_Harold_.
+
+Les excursions de Berlioz à Subiaco, à Alatri, au mont Cassin, à
+Arcinasso, ne le consolaient que médiocrement de l'incurable ennui qu'il
+éprouvait dans la Ville éternelle.
+
+...Enfin, enfin, il lui fut permis de quitter cette Italie qu'il ne
+revit jamais et où, contrairement à tant d'autres, moins difficiles, il
+n'avait pu s'acclimater. Son ardeur de rentrer dans la lutte et de se
+conquérir une place en vue était vraiment furieuse. On s'occupa de ses
+faits et gestes à Paris, dès qu'il y fut; et, à ce propos, qu'on nous
+permette d'ouvrir une parenthèse. Nous croyons que la vie des grands
+hommes doit être murée ni plus ni moins que celle des simples
+particuliers; mais quand un amour comme l'amour de Berlioz pour miss
+Smithson a occupé les badauds et les journaux d'une ville d'un million
+d'âmes, cet épisode ne rentre plus dans l'ordre des galanteries
+ordinaires; il appartient à l'histoire. Nous nous en emparons.
+
+Miss Smithson était venue à Paris avec une troupe de comédiens anglais,
+chargés de populariser Shakespeare de ce côté-ci du détroit. La tâche
+était ardue; les Français ne s'enthousiasment pas facilement pour ce
+qu'ils ne comprennent point et très-peu d'entre eux connaissaient la
+langue de Byron et d'Hudson Lowe. A la vérité, ce démon de Shakespeare
+est doué d'un tel génie communicatif que ses oeuvres, même jouées en
+pantomime, établiraient entre lui et les spectateurs un courant de
+sympathie électrique. Les étudiants de la rive gauche firent fête à
+_Roméo_, à _Hamlet_, qu'ils connaissaient par les _adaptations_ du bon
+Ducis; miss Smithson fut engagée à l'Opéra-Comique pour y jouer un rôle
+muet dans _l'Auberge d'Auray_, de Carafa et d'Hérold. Elle s'était
+auparavant distinguée à Londres, à côté de Kean; le vieux Kemble l'avait
+encouragée à persévérer et elle avait déployé les qualités les plus
+touchantes, les plus pathétiques, dans les rôles d'Ophélie, de lady
+Macbeth, de Desdémone, de Virginie, de Cordélia. Sa timidité était
+extrême; aussi quand on lui annonça qu'un jeune musicien, déjà connu,
+s'était épris d'elle à une représentation de l'Odéon, quand on lui dit
+que ce romantique artiste ne rêvait plus qu'à elle, avait juré de ne
+plus composer que pour elle, miss Smithson refusa de croire à une aussi
+tenace passion. Un rédacteur du _Galignani's Messenger_, M. Schutter,
+persuada à la charmante actrice d'assister à un concert où l'auteur de
+la _Symphonie fantastique_ faisait entendre ce bel ouvrage; en écoutant
+la phrase de l'adagio, cette phrase qui reparaît dans la Scène aux
+champs, dans la Marche au supplice, dans les fêtes orgiaques de la Nuit
+du Sabbat, Harriett Smithson comprit qu'elle était aimée. Elle
+consentit à recevoir son adorateur, elle lui permit d'espérer; mais une
+union projetée dans des conditions aussi étranges ne se noue pas sans
+des alternatives de beau temps et de tempêtes, d'espoir et de désespoir.
+Il faut sans doute rapporter à quelque péripétie orageuse le billet
+qu'on va lire:
+
+ A MADEMOISELLE HENRIETTE SMITHSON.
+
+ _Rue de Rivoli, Hôtel du Congrès._
+
+ «Si vous ne voulez pas ma mort, au nom de la pitié (je n'ose dire
+ de l'amour), faites-moi savoir quand je pourrai vous voir.
+
+ «Je vous demande grâce, pardon, à genoux, avec sanglots!!!
+
+ «Oh! malheureux que je suis, je n'ai pas cru mériter tout ce que je
+ souffre, mais je bénis les coups qui viennent de votre main.
+
+ «J'attends votre réponse comme l'arrêt de mon juge[17].
+
+ «H. BERLIOZ.»
+
+Agité par ces fiévreuses secousses, Berlioz s'échappait dans la campagne
+pour oublier les tourments qui le consumaient; Liszt et Chopin le
+suivirent, toute une nuit, à travers la plaine Saint-Ouen. Dans une de
+ces pérégrinations, un soir, avant son départ pour l'Italie, il s'était
+endormi sur l'herbe gelée, scintillante de perles, en face de l'île de
+la Grande Jatte et du parc de Neuilly. Une autre fois les garçons du
+café Cardinal n'osaient le réveiller, pendant qu'il sommeillait, épuisé,
+le front sur une table de marbre. Pendant une semaine entière, on crut à
+son suicide; il n'avait pas donné signe de vie, avait disparu de son
+domicile et on ignorait où il était allé. La mère et la soeur de miss
+Harriett faisaient, comme on pense bien, une opposition formidable aux
+projets des deux amants; la famille de la Côte-Saint-André ne voulait
+pas davantage de ce mariage. Pour comble d'infortune, la malheureuse
+Ophélie se ruina et se cassa la jambe en descendant d'un cabriolet.
+Quoique les ressources pécuniaires d'Hector fussent des plus minces à ce
+moment-là, il ne balança plus à accomplir son dessein. Si mademoiselle
+Smithson était restée riche et célèbre, il aurait peut-être renoncé à
+ses projets; pauvre et malade, il n'hésita plus: il l'épousa.
+
+Ces premières années de mariage furent tout à la fois pénibles et
+charmantes. Le nouveau ménage, dont le budget, pour commencer, s'élevait
+à trois cents francs de capital[18], se fixa dans les quartiers les plus
+divers, tantôt rue Neuve-Saint-Marc, tantôt à Montmartre, dans une rue
+Saint-Denis dont il nous a été impossible de retrouver la trace. Liszt
+demeurait rue de Provence et rendait souvent visite aux jeunes époux; on
+passait ensemble des soirées, pendant lesquelles l'admirable pianiste
+exécutait des sonates de Beethoven _dans l'obscurité_, afin que
+l'impression produite fut plus forte. Aussi, comme Berlioz défendait son
+ami dans les journaux où il avait l'habitude d'écrire,--dans _le
+Correspondant_, la _Revue européenne_, le _Courrier d'Europe_, et enfin
+les _Débats_; comme il se fâchait quand les Parisiens volages essayaient
+d'opposer Thalberg à son rival; une lionne montrant les dents n'est pas
+plus redoutable! Gare à qui s'avisait de dire que Liszt n'était pas le
+premier pianiste des temps passés, présents et futurs! Et ce qu'il
+donnait comme un axiome musical indiscutable, le critique le pensait;
+car il n'aurait jamais pu trahir ses convictions et il affectait
+vis-à-vis des médiocrités un dédain voisin de l'impolitesse. Liszt, au
+surplus, lui rendait procédés pour procédés, transcrivant la _Symphonie
+fantastique_, jouant dans les nombreux concerts que le jeune maître
+donnait, l'hiver, avec un succès toujours croissant. Ici, rappelons
+quelques dates pour l'agrément des archéologues: la première audition de
+_Sarah la Baigneuse_ et de _la Belle Irlandaise_ eut lieu le 6 novembre
+1834, au Conservatoire; _Harold_ fut donné au second concert de cette
+série: «On s'aborde partout en s'entretenant de la _Marche des
+Pèlerins_», disaient les feuilles du temps; la mélodie du _Cinq Mai_ et
+celle du _Pâtre breton_ furent entendues pour la première fois le
+dimanche 22 novembre 1835. Berlioz et Girard, «l'excellent chef
+d'orchestre du Théâtre Nautique», plus tard, chef d'orchestre à l'Opéra,
+s'étaient associés; mais, Girard ayant été insuffisant dans l'exécution
+de certains morceaux, l'union se rompit et Berlioz s'en alla tout seul
+aux Menus-Plaisirs; car il changeait de salle de concerts aussi souvent
+que d'appartements privés, voyageant du Vaux-Hall à la rue Vivienne et
+du Garde-Meuble de la rue Bergère au Gymnase musical, situé sur le
+boulevard Bonne-Nouvelle[19]. Le bruit, commençait à se faire autour de
+son nom; si l'argent lui manquait parfois, les ennemis déjà ne lui
+manquaient pas. M. Fétis jeune l'attaquait dans je ne sais quelle
+feuille de chou; Arnal le parodiait au bal de l'Opéra, pendant que les
+masques dansaient des quadrilles, que les débardeurs faisaient vis-à-vis
+aux pierrettes, que _la folie agitait ses grelots_ (style d'alors), et
+que Musard soufflait dans ses cornets à pistons: «Oui, messieurs,
+s'écriait Arnal, je vais faire exécuter devant vous une symphonie
+pittoresque et imitative, intitulée _Épisode de la vie d'un joueur_. Je
+n'ai besoin pour faire comprendre mes pensées dramatiques, ni de
+paroles, ni de chanteurs, ni d'acteurs, ni de costumes, ni de
+décorations. Tout cela, messieurs, est dans mon orchestre; vous y verrez
+agir mon personnage, vous l'entendrez parler, je vous le dépeindrai des
+pieds à la tête; à la seconde reprise du premier allegro, je veux vous
+apprendre même _comment il met sa cravate_. O merveille de la musique
+instrumentale! Mais je vous en ferai voir bien d'autres dans ma seconde
+_Symphonie sur le code civil_. Quelle différence, messieurs, d'une
+musique comme celle-là, qui se passe de mille accessoires inutiles au
+vrai génie et n'a besoin pour se faire comprendre que de... trois cents
+musiciens! Quelle différence, dis-je, avec les ponts neufs de Rossini!
+Oh! Rossini! ne me parlez pas de Rossini! un intrigant qui s'avise de
+faire exécuter sa musique dans les quatre parties du monde _pour se
+faire une réputation_!... Charlatan!... Un homme qui écrit des choses
+que comprendra le premier venu! Tenez, c'est abominable; et pour moi, la
+musique de Rossini est une chose ridicule; elle ne me fait aucun
+_effet_, mais aucune espèce d'_effet_, voilà l'_effet qu'elle me
+fait_[20].»
+
+Dans _la Caricature_, un journaliste anonyme publiait un article
+intitulé: _le Musicien incompris_: «Le musicien incompris méprise
+profondément ce qu'on nomme vulgairement le public; mais en compensation
+il n'a qu'une médiocre estime pour les artistes contemporains. Si vous
+lui nommez Meyerbeer:--Hum! hum! il a quelque talent, je ne dis pas,
+mais il sacrifie à la mode.--Et M. Auber?--Compositeur de quadrilles et
+de chansons.--Bellini, Donizetti?--Italiens, Italiens, musiciens
+faciles, trop faciles.--Par exemple, s'il traite très-cavalièrement le
+présent, il a une grande vénération pour tout ce qui date d'un siècle;
+et quand vous lui parlez d'un opéra nouveau, d'un succès, il vous
+répond d'une voix attendrie: Ah! que diriez-vous, si vous connaissiez le
+fameux Jacques Lenglumé (un incompris de la jeunesse de Louis XIV);
+quelle musique! quel musicien!... Notre grand homme va chercher la
+solitude au huitième au-dessus de l'entresol; là, après s'être parfumé
+d'une grande quantité de cigares, après avoir tourné trois fois sur
+lui-même, il se livre tout entier au feu qui le dévore. Il saisit sa
+guitare (le piano généralement tapoté lui semblant fort mesquin) et
+tombe, le poil hérissé, sur un sofa où il compose, compose jusqu'à
+extinction de chaleur naturelle. Il court surtout après la haute
+philosophie musicale; pour lui la romance est un mythe qui doit exprimer
+une des faces les plus superficociquenqueuses de la vie humaine... Une
+fois lancé, rien ne l'arrête; il invente des accords inouïs, des rythmes
+inconnus, des mélodies inaccessibles. Grâce à cet agréable procédé et à
+cet exercice violent, le compositeur échevelé arrive à produire une
+partition qui peut lutter avec les charivaris les mieux organisés et il
+obtient toujours le succès... non, la chute demandée[21].»
+
+L'allusion est on ne peut plus claire.
+
+Tout en se défendant du bec et de l'ongle dans les journaux, l'auteur de
+la _Symphonie fantastique_ prouvait son talent de la même façon que le
+philosophe grec prouvait le mouvement en se mettant à marcher; il
+travaillait jour et nuit, il couvrait de croches et de doubles croches
+des liasses énormes de papier réglé. Paganini, qui devait lui faire,
+quatre ans après, un cadeau royal, lui commandait un morceau sur les
+_Derniers instants de Marie Stuart_[22]; ce projet n'eut pas de suite ou
+fut transformé en un autre projet. Comme dans _Harold en Italie_, il y
+avait une partie d'alto principal que Paganini se chargeait de jouer et
+dont il voulait essayer l'effet sur le public anglais, un jour, à un
+concert de la rue Vivienne, Berlioz se trouva en face d'un géant aux
+ongles crochus, à la mine livide, à la chevelure tombant sur les
+épaules; ce géant l'embrassa en lui disant:--_Tu Marcellus eris!_ Tu
+seras Beethoven!--C'était Paganini.
+
+Comme nous le rappelions plus haut, les bienfaits du grand artiste ne
+s'arrêtèrent pas à cette démonstration théâtrale. Un dimanche, le 16
+décembre 1838, Berlioz, riche de gloire, mais pauvre dans le vrai sens
+du mot (il avait dû payer les dettes de sa femme, qui s'élevaient à un
+chiffre assez respectable), donnait au Conservatoire une séance musicale
+dont nous transcrivons le programme exact: 1º Symphonie d'_Harold_. 2º
+Grand air de _Marie Stuart_, d'Alari, chanté par Madame Laty. 3º _Le
+Pâtre breton_, chanté par Madame Stoltz. 4º _Cantando un di_, de Bari,
+chanté par M. Boulanger et Mademoiselle Bodin. 5º Solo de violoncelle
+par M. Batta. 6º Scène de l'_Alceste_ de Gluck, par M. Alizard et Madame
+Stoltz. 7º La _Symphonie fantastique_.
+
+Paganini assistait au concert; deux jours après, il écrivit à son
+protégé le billet suivant[23]:
+
+ «Mon cher ami, Beethoven mort, il n'y avait que Berlioz qui put le
+ faire revivre; et moi qui ai goûté vos divines compositions dignes
+ d'un génie tel que vous, je crois de mon devoir de vous prier de
+ vouloir bien accepter, comme un hommage de ma part, vingt mille
+ francs qui vous seront remis sur la présentation de l'incluse.
+ Croyez-moi toujours votre affectionné.»
+
+ NICOLO PAGANINI.»
+
+Voici la réponse de Berlioz:
+
+ «O digne et grand artiste,
+
+ »Comment vous exprimer ma reconnaissance!!! Je ne suis pas riche,
+ mais, croyez-moi, le suffrage d'un homme de génie tel que vous me
+ touche mille fois de plus que la générosité royale de votre
+ présent.
+
+ »Les paroles me manquent, je courrai vous embrasser dès que je
+ pourrai quitter mon lit, où je suis encore retenu aujourd'hui.»
+
+ H. BERLIOZ.»
+
+Jules Janin, un ami de la première et de la dernière heure, écrivit de
+son côté la lettre qu'on va lire[24]:
+
+
+ «Cher Berlioz,
+
+ »Il faut absolument que je vous dise tout mon bonheur en lisant ce
+ matin cette belle et bonne lettre de change et de gloire que vous
+ recevez de l'illustre Paganini. Je ne vous parle pas, je ne parle
+ pas seulement de cette fortune qu'il vous donne, trois années de
+ loisir, le temps de faire des chefs-d'oeuvre, je parle de ce grand
+ nom de Beethoven par lequel il vous salue. Et quel plus noble
+ démenti à donner aux petits-maîtres et aux petites-maîtresses qui
+ n'ont pas voulu reconnaître votre _Cellini_ comme le frère de
+ _Fidelio_! Donc, que Paganini soit loué comme le méritent ses
+ belles actions, et qu'il soit désormais inviolable; il a été grand
+ et généreux pour vous, plus généreux que pas un roi, pas un
+ ministre, pas même un artiste de l'Europe, les véritables rois du
+ monde. Il vous a appuyé de son approbation et de sa fortune; c'est
+ maintenant plus que jamais qu'il faut louer ce grand musicien qui
+ vous tend la main.
+
+ »Cher Berlioz, je vous embrasse bien tendrement, dans toute la joie
+ de mon coeur.
+
+ »JULES JAMIN.
+
+ »20 décembre, 1838.»
+
+Paganini n'avait pas affaire à un ingrat.
+
+D'abord, Berlioz lui dédia sa symphonie de _Roméo et Juliette_; puis, il
+traduisit l'ode italienne que le poëte Romani avait écrite en l'honneur
+du roi des violonistes, après un concert donné par ce dernier au théâtre
+Carignano, à Turin. L'ode de Romani est peu connue, la traduction en est
+oubliée tout à fait; ce poétique morceau méritait un meilleur sort. On
+en jugera par les strophes suivantes:
+
+«Oh! qui me rendra un seul des sons fugitifs que verse ton archet comme
+un torrent de splendeurs éthérées? Peut-être, ô souffles des airs, de
+ces lieux où ils se perdraient épars, les reportez-vous au ciel
+conservateur de toute mélodie? Oh! dans quel astre d'amour les
+déposez-vous afin de rendre et plus douces et plus joyeuses les
+évolutions de sa sphère radieuse? Oh! laissez-moi me désaltérer dans
+cette source pure d'immortelle harmonie? que je m'y plonge et que j'y
+nage avec ivresse comme l'alcyon au sein des mers, comme le cygne au
+sein des lacs!
+
+»Vains désirs! l'homme ne se délivre point du poids qui l'attache à la
+terre; l'aile rapide du son ne saurait être liée... Que le souvenir nous
+charme encore, puisqu'il est tout ce que nous pouvons conserver. Lui, du
+moins, sera impérissable, ô Paganini! et les symphonies divines
+échappées de tes cordes émues retentiront dans nos coeurs et dans notre
+mémoire comme un bien qui n'est plus, mais que l'on sent toujours!...
+
+»Les nations qui sont par delà les Alpes et par delà les mers
+s'étonnaient, et la mère des chants, l'Italie elle-même, au bruit de ces
+mélodies inouïes, s'étonnait, comme firent les Thraces, quand, guidés
+par la lyre divine, faveur d'une déesse, ils serrèrent entre eux les
+premiers noeuds fraternels. Oui, tous étaient frappés d'étonnement, car
+des mains habiles et célestes avaient posé si loin les bornes de l'art,
+qu'il ne semblait plus possible de les reculer. Tous admiraient la
+puissance créatrice et souveraine donnée à un archet, et quand ils
+voulurent comparer, toutes les cordes qui, jusque-là, avaient vibré
+devant eux, leur parurent sourdes et inertes....
+
+»Tout ce que la terre et le ciel et les flots ont de voix, tout ce que
+la douleur, la joie et la colère ont d'accents, tout est là dans le sein
+de ce bois creux; c'est la harpe qui frémit et mêle ses soupirs aux
+nocturnes soupirs de la lyre d'Éolie, aux plaintes du vent parmi les
+branches et les feuilles; c'est le pâtre entonnant sa chanson rustique
+en rassemblant son troupeau; c'est le ménestrel invitant à la danse;
+c'est la vierge se plaignant de ses peines à la lune silencieuse; c'est
+le cri d'angoisse d'un coeur séparé du coeur qu'il aime; c'est le
+badinage, c'est le charme, c'est la vie, c'est le baiser....
+
+»Sur cette corde sont d'autres notes.... que peut seul connaître le
+génie audacieux qui la tend et la modère; mais l'Italie un jour avec
+transport les entendra...»
+
+Nous avons emprunté ce morceau à un recueil, la _Gazette musicale_, qui
+fut, pour ainsi dire, le _journal officiel_ de Berlioz, pendant vingt
+ans.
+
+La _Gazette musicale_, fondée en 1834 par l'éditeur Schlesinger et
+continuée depuis par les frères Brandus, venait à un moment propice;
+cette année était une année féconde pour l'art. Victor Hugo publiait
+_Claude Gueux_ dans la _Revue de Paris_, Alfred de Musset jetait au
+vent les pages légères de _Fantasio_, Halévy donnait à l'Opéra-Comique
+les _Souvenirs de Lafleur_ et surveillait à l'Opéra les répétitions de
+_la Juive_, Ingres peignait les portraits de M. Bertin et du comte Molé,
+Jules Janin passionnait Paris avec ses feuilletons étincelants, un
+journal littéraire, _le Protée_, paraissait sous les auspices de Louis
+Desnoyers et de Léon Gozlan, que les compositeurs d'imprimerie ne
+connaissaient pas bien encore; car ils écrivaient ainsi son nom: Gorian
+ou Gozean. La _Gazette musicale_ obtint tout de suite un vif succès,
+mêlé de scandale. Le gérant de la _Gazette_, M. Schlesinger, fut attaqué
+dans une salle de concert par un élève de M. Herz, nommé Billard, et un
+duel s'ensuivit; M. Billard fut atteint au bas ventre; heureusement que
+la balle, amortie, ne produisit qu'une violente contusion.
+
+Les articles de Berlioz dans la _Gazette musicale_ sont nombreux; nous
+signalerons spécialement le compte rendu de la première représentation
+de l'opéra des _Huguenots_, qui devait s'appeler primitivement la
+_Saint-Barthélemy_, et dont le rôle de basse, illustré par Levasseur,
+devait être confié à Serda. Pendant les répétitions, on ne croyait guère
+au succès de l'ouvrage; le chef d'orchestre s'arrêtait souvent pour dire
+à Meyerbeer:--Ce passage-là n'a pas le sens commun.--Eh bien! répliquait
+Meyerbeer de sa voix flûtée et avec un léger accent gascon, si ma
+musique n'a pas le sens commun, c'est qu'elle en a un autre[25].
+
+En fait de critique, on a généreusement prêté à Berlioz les opinions les
+plus saugrenues; il aimait _les Huguenots_, il aimait _Guillaume Tell_;
+il n'a jamais écrit sur _le Pré aux Clercs_ le fameux article qu'on lui
+a tant reproché. En veut-on la preuve? Qu'on se donne la peine d'ouvrir
+le _Journal des Débats_ du 15 mars 1869, Jules Janin s'y avoue coupable
+du méfait dont un innocent, pendant un quart de siècle, a été victime:
+
+«Certains critiques ont reproché à Berlioz d'avoir mal parlé d'Hérold et
+du _Pré aux Clercs_. Ce n'est pas Berlioz, c'est un autre, un jeune
+homme ignorant et qui ne doutait de rien en ce temps-là, qui, dans un
+feuilleton misérable, a maltraité le chef-d'oeuvre d'Hérold. Il s'en
+repentira toute sa vie. Or cet ignorant s'appelait (j'en ai honte!) il
+faut bien en convenir... Monsieur, JULES JANIN.»
+
+Malgré cette déclaration formelle, on trouvera encore des obstinés qui
+parleront avec horreur du feuilleton sur _le Pré aux Clercs_.
+
+Mais Berlioz n'aimait pas Mozart?
+
+Il ne l'aimait pas?... Nous allons citer ses propres paroles au sujet
+d'_Idoménée_: «Mozart... Raphael!... Quel miracle de beauté qu'une telle
+musique! comme c'est pur! quel parfum d'antiquité! C'est grec, c'est
+incontestablement grec, comme l'_Iphigénie_ de Gluck, et la ressemblance
+du style de ces deux maîtres est telle dans ces deux ouvrages qu'il est
+vraiment impossible de retrouver le trait individuel qui pourrait les
+faire distinguer[26]...» En fouillant dans la collection du _Journal des
+Débats_, nous rencontrerions bien d'autres témoignages de la fausseté
+des sentiments attribués au réformateur musical que M. Ingres et bien
+d'autres considéraient comme un monstre: _immanissimum et foedissimum
+monstrum_. Une fois pour toutes, établissons que Berlioz ne prétendait
+nullement au rôle que certains compositeurs ont tenu depuis. Il ne se
+vantait pas d'être _le seul_ de son espèce et ne croyait point qu'avant
+lui, la musique fût une science ignorée, ténébreuse, inculte; loin de
+renier les anciens, il se prosternait avec vénération devant les dieux
+de la symphonie, il brûlait devant leurs autels l'encens le plus pur.
+Son unique prétention (et elle nous paraît justifiée) était de continuer
+la tradition musicale en l'agrandissant, en l'améliorant, grâce aux
+ressources modernes: «J'ai pris la musique où Beethoven l'a laissée»,
+disait-il avec quelque orgueil à M. Fétis.--Il y avait du vrai dans
+cette assertion.
+
+Dès 1835, les journaux annoncèrent que Berlioz s'occupait d'écrire un
+opéra sur un livret d'Alfred de Vigny; il s'agissait de _Benvenuto_ sans
+doute, qui ne parut sur la scène que trois ans plus tard. En France,
+tout compositeur qui n'aborde pas le théâtre est condamné à l'obscurité;
+Berlioz se rendait bien compte de cet axiome et cherchait à se produire
+dans la musique dramatique. Un instant, il obtint le poste de directeur
+des Italiens[27]; mais la presse opposante cria au favoritisme et
+répandit le bruit que M. Bertin, des _Débats_, avait fait obtenir à son
+feuilletoniste le sceptre directorial, pour que mademoiselle Louise
+Bertin, qui composait, elle aussi, fît jouer, salle Ventadour, les
+ouvrages qu'on lui refusait ailleurs. Devant cette malveillance
+caractérisée, Berlioz se retira; il n'avait pas trop à se plaindre du
+Gouvernement qui lui commandait tantôt un _Requiem_, tantôt une _Marche
+funèbre et triomphale_, toutes les fois qu'il était question de célébrer
+les victimes de Juillet.
+
+Le _Requiem_ fut exécuté dans diverses villes de France, notamment à
+Lille, d'où Habeneck envoya à l'auteur une lettre de félicitation[28].
+Mais ce n'étaient là que des succès relatifs. La grosse partie allait se
+jouer à l'Opéra, où les études de _Benvenuto Cellini_ étaient poussées
+avec activité. Le soir de la première représentation, une horrible
+cabale fut organisée contre la pièce; le parterre siffla, grogna, hurla;
+les ennemis de la famille Bertin imitèrent les cris des animaux les plus
+divers pour faire payer à l'infortuné musicien l'honneur qu'il avait
+d'écrire dans une feuille ministérielle. Où la politique va-t-elle se
+nicher! Duprez, habituellement si applaudi, ne réussit pas à conjurer
+l'orage; madame Stoltz et madame Dorus-Gras eurent beau être charmantes,
+on leur tint rigueur; les musiciens de l'orchestre s'associèrent au
+ressentiment du public. Deux d'entre eux, pendant les répétitions,
+avaient été surpris jouant l'air _J'ai du bon tabac_, au lieu de jouer
+leur partie.
+
+Vaincu dans cette bataille inégale, l'auteur de _Benvenuto_ ne se
+découragea point; il avait la foi qui transporte les montagnes. Dès
+1842, il commença par la Belgique la série de ces voyages à l'étranger
+qui furent pour lui la compensation et la revanche des insuccès
+parisiens. Si la France résistait au génie de Berlioz, l'Allemagne, la
+Russie, la Suisse, le Danemark pressentaient chez ce lutteur incompris
+une force bizarre et peut-être nouvelle: ainsi Cologne écoutait
+attentivement l'ouverture des _Francs Juges_, Mayence et Leipzig ne
+tardaient pas à acclamer le même morceau. Romberg, premier violon du
+Théâtre-Allemand à Saint-Pétersbourg, réussissait à faire entendre le
+_Dies Iræ_ du _Requiem_ et envoyait à l'éditeur Schlesinger un compte
+rendu enthousiaste; Hambourg, de son côté, se prononçait pour le maître;
+la contagion gagnait la ville de Copenhague, qui accourait au concert de
+M. et de madame Mortier Fontaine pour applaudir à l'ouverture de
+_Waverley_; Winterthur, dans le canton de Zurich, imitait Cologne,
+Copenhague et Hambourg. Cependant Winterthur est une ville si peu
+considérable, que nous avons eu quelque peine à la découvrir sur la
+carte.
+
+Les siffleurs de _Benvenuto_, en apprenant ces nouvelles du dehors,
+commencèrent à réfléchir; si, par hasard, ils s'étaient trompés!... Il y
+eut une espèce de revirement dans le public et l'on vit, un jour, des
+conscrits entonner, dans la rue, le motif de la _Marche funèbre et
+triomphale_ en se promenant du Palais-Royal aux Italiens et à l'Opéra.
+Le cortège se composait d'une centaine de jeunes gens précédés de
+vivandières, de sapeurs, de tambours-majors et de porte-drapeaux[29].
+
+«A Bruxelles, nous dit le compositeur dans ses _Mémoires_, les opinions
+sur ma musique furent presque aussi divergentes qu'à Paris.» C'est là
+que nous nous trouvons pour la première fois en présence de mademoiselle
+Récio, que Berlioz devait épouser à la mort d'Henriette Smithson;
+mademoiselle Récio chanta dans les concerts de son futur mari; nous
+ignorons avec quel succès. Le voyage en Allemagne fut beaucoup plus
+décisif pour la gloire du musicien que l'excursion en Belgique; depuis
+longtemps, Berlioz était attendu de l'autre côté du Rhin. Nous osons à
+peine révéler la vérité, car elle est triste à dire; triste pour nous,
+Français, et pour notre goût artistique. Pendant que nous marchandions à
+notre compatriote de maigres applaudissements, la capitale de la Prusse
+le traitait en triomphateur; on lui accordait le théâtre royal et les
+premiers artistes de la ville, le roi accourait de Potsdam à franc
+étrier, se mêlait à l'enthousiasme de ses sujets (malgré l'étiquette),
+demandait pour ses bandes militaires _la Fête chez Capulet_[30]. Bien
+mieux: le maître de la chapelle ducale de Brunswick, M. Georges Muller,
+venait, après l'audition de _Roméo et Juliette_, déposer une couronne
+sur la partition[31]. Mendelssohn enfin, qui dédaignait tant son
+camarade de Rome, échangeait avec lui son bâton de chef d'orchestre, à
+propos du _Sabbat_ de la _Symphonie fantastique_, exécuté presque en
+même temps que _la Première Nuit du Sabbat_, à Leipzig. Le compositeur
+parisien remercia par une lettre le compositeur allemand; nous avons eu
+la chance inespérée de retrouver le texte du billet:
+
+
+ Leipzig, 2 février 1843.
+
+ Au chef Mendelssohn.
+
+«Grand chef, nous nous sommes promis d'échanger nos tomawacks! Voici le
+mien, il est grossier, le tien est simple!
+
+»Les Squaws seules et les Visages-Pâles aiment les armes ornées. Sois
+mon frère, et, quand le Grand-Esprit nous aura envoyés chasser dans le
+pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawacks amis à la
+porte du conseil[32].»
+
+Nous n'insisterons pas. Il nous est douloureux de constater que la
+justice et le sentiment du beau se sont rencontrés ailleurs que chez
+nous et, qui pis est, chez nos plus implacables adversaires. Au moment
+où l'Allemagne tressaillait aux accents des mâles symphonies du maître,
+nous raffolions, nous, d'opéra-comique; nous essayions d'implanter ce
+genre absurde dans les cinq parties du monde et une troupe de chanteurs
+se préparait à s'embarquer dans le port de Brest. La troupe était au
+complet; elle avait une _prima donna_, une dugazon, un ténor, des
+barytons, un régisseur. Quant à sa destination, on ne la devinerait
+jamais. Ces messieurs et ces dames allaient faire connaître les beautés
+du _Domino noir_, de _Zampa_, et de _Fra Diavolo_ aux sauvages des îles
+Marquises[33]!!!!!
+
+En juin 1843, Berlioz revint à Paris pour s'occuper d'un opéra, _la
+Nonne sanglante_, qu'il n'acheva jamais. Il trouva chez lui, en
+rentrant, un ordre de l'empereur de Russie, lui enjoignant d'arranger
+des plains-chants grecs à seize parties, en quadruple choeur. Vers la
+même époque, il fut nommé membre de l'Académie romaine de Sainte-Cécile,
+puis il reprit ses concerts. Concert à la salle Herz (3 février 1844) et
+première audition de l'ouverture du _Carnaval romain_; concert spirituel
+à l'Opéra-Comique, le samedi saint, 6 avril; concert aux Italiens, où il
+s'emporte contre deux dames qui causaient dans une loge tandis qu'on
+exécutait la _Marche des Pèlerins_[34]; enfin concerts au palais de
+l'Industrie et au Cirque des Champs-Élysées (janvier 1845). Là, fut joué
+un morceau dont nous avons complétement perdu la trace: l'ouverture de
+_la Tour de Nice_, écrite par l'auteur, pendant un séjour de quelques
+semaines dans un vieux donjon, sur le bord de la mer. Le morceau était,
+paraît-il, tout à fait bizarre, entrecoupé de sifflements, de
+hurlements, de cris de chouettes, de bruits de chaînes. Il ne plut guère
+à l'auditoire et l'auteur fut sans doute du même avis que ses juges,
+puisqu'il remplaça sur l'affiche l'ouverture de _la Tour de Nice_ par
+_le Désert_ de Félicien David, artiste charmant, frais éclos, et qui
+n'en était plus à faire jouer, sous la direction de Valentino, des
+_nonetti_ pour instruments à piston[35].
+
+Après l'Allemagne du Nord, Berlioz visita l'Autriche. «Nos dames,
+écrivait un Viennois, portent des bracelets, des bagues et des boucles
+d'oreilles à la Berlioz, c'est-à-dire avec son portrait[36].» Les
+peintres recherchaient l'honneur de reproduire ses traits et il
+n'accorda cette faveur qu'à un M. Kriuber qui exposa, au foyer de
+l'Opéra, l'image du musicien à la mode, entourée de lauriers. «C'était
+bien la peine, disait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à
+notre édifice musical; en deux heures, ce diable de Français a tout
+renversé.» Drôles de moeurs! Pendant que Berlioz dirigeait ses concerts,
+un poëte hongrois lui jeta des vers pour l'engager à venir à Pesth. Il
+prit la route opposée; il s'en fut à Prague, où le directeur du
+Conservatoire, M. Kittl, lui amena tous ses élèves pour que ceux-ci
+assistassent aux répétitions. Au moment de son départ de l'Autriche,
+Berlioz entendit un critique de Breslau prononcer cette parole: «Eh
+bien, il nous laisse de sa chaleur, au moins pour un an!»
+
+S'il laissait de sa chaleur aux autres, il allait se refroidir, lui, en
+passant à Paris par la plus douloureuse épreuve qu'il eût subie
+jusqu'alors: l'épouvantable _fiasco_ de _la Damnation de Faust_ à
+l'Opéra-Comique (6 décembre 1846). Les deux ou trois cents personnes qui
+assistèrent à l'exécution de cette légende dramatique furent ravies,
+transportées; malheureusement elles n'étaient que deux ou trois cents.
+Le Paris de la fin du règne de Louis-Philippe s'intéressait beaucoup
+plus à la politique qu'aux choses de l'intelligence, les badauds
+s'occupaient des mariages espagnols; deux fabricants de cachemires, M.
+Cuthbert et M. Biétry, s'adressaient dans _le Constitutionnel_ des
+correspondances qui passionnaient l'Europe. Au lieu de répondre à
+l'appel du symphoniste, la noblesse du faubourg Saint-Germain resta chez
+elle, la haute finance se garda bien de manquer l'heure de la
+Bourse,--car le concert avait lieu en plein jour,--les artistes firent
+la sourde oreille, les boutiquiers continuèrent à préférer _la Dame
+blanche_; ce fut une déroute auprès de laquelle celle de la Bérésina
+aurait passé pour une retraite en bon ordre.
+
+Par un assez étrange hasard, le sujet de _Faust_, si profondément
+tudesque et septentrional, doit à nos compositeurs nationaux une grande
+partie de sa popularité. Je me garderai bien de louer _la Damnation_ au
+détriment de l'opéra, plus moderne, de M. Charles Gounod; les deux
+oeuvres ont des tendances diverses et se complètent l'une par l'autre. La
+scène du jardin: voilà le tendre et incomparable éclat qui illumine le
+_Faust_ de M. Gounod. Mais, à propos d'illumination, je me rappelle
+qu'un soir, à l'Opéra, mes yeux ne pouvaient se détacher du petit
+appareil de lumière électrique qui, placé dans les combles du théâtre,
+versait des feux artificiels sur le jardin de Marguerite. J'avais beau
+me dire: «Me voilà loin de Paris, dans une vieille cité aux enseignes
+grimaçantes, sous les arbres, près des fleurs; l'orchestre prend le soin
+de traduire en sons merveilleux les sentiments que ma pauvre petite
+éloquence serait incapable d'exprimer...»--Peine perdue! la machine
+électrique de là haut m'ôtait toute illusion; elle me rappelait à la
+prosaïque réalité, elle me chuchotait dans son langage de machine: «Ne
+sois pas dupe de ces gens qui s'agitent là sur les planches et qui
+s'abîment la voix pour gagner de quoi acheter plus tard une maison de
+campagne où ils iront abriter leur esquinancie. Méphistophélès meurt
+d'envie de s'aller coucher; Faust n'a qu'une pensée: ménager ses notes
+hautes, aussi précieuses pour lui que des obligations de chemins de fer.
+Quant à Marguerite, qui débute, et qui a refusé, le jour même, un
+engagement pour la province, elle réfléchit qu'elle a eu tort de ne pas
+accepter les offres qu'on lui faisait.»
+
+Avec le _Faust_ de Berlioz, de pareilles désillusions ne sont pas à
+craindre. Comme il n'y a ni décors, ni coulisses, ni rampes, ni
+maillots, ni pourpoints, ni ballerines, ni marcheuses, ni même de
+souffleur, la musique se charge de tous les frais et vous emporte toute
+seule sur l'aile des chimères. Un décor?.... A quoi bon? Le musicien
+vous conduit où vous voulez en vingt-cinq mesures. Voulez-vous boire
+avec les étudiants dans la taverne d'Auerbach?... A merveille! buvez. Le
+magicien donne un nouveau coup de sa baguette? Nous voici sur les bords
+de l'Elbe, près des sylphes qui frôlent les calices humides de rosée,
+sous les étoiles qui nous regardent en clignotant, comme des curieuses
+qu'elles sont de ce qui se passe chez nous... Attention! Nous avons eu à
+peine le temps de tourner la tête et le diable nous tient déjà compagnie
+devant la maison de Marguerite: _Petite Louison, que fais-tu dès
+l'aurore..._ Oui, cet enchanteur de Berlioz dédaigne les machinistes;
+sans le secours de leur métier, il nous fait voyager, tout-simplement,
+dans le ciel et dans les enfers, sur la terre et sur l'onde, dans les
+nuages, dans l'Empyrée, dans le passé et dans l'avenir.
+
+_La Damnation de Faust_ rivalise avec les ouvrages des plus grands
+maîtres et n'est pas effacée par eux; elle lutte contre le poëme de
+Goethe sans se laisser dominer par lui, elle rencontre Schubert et sa
+_Marguerite au rouet_; Schubert est vaincu. Mais savez-vous à quel
+sublime génie cette partition fait surtout songer?... Quand vous
+entendez la dernière partie de l'oeuvre, quand vous suivez la «course à
+l'abîme», si vertigineuse qu'un frisson vous saisit comme si vous étiez
+sur le bord d'un précipice, quand les horribles cris des démons saluent
+la chute de Méphisto et de sa victime, quand l'orchestre se livre à des
+saturnales enragées auxquelles succèdent les ineffables joies du
+paradis, quand vous écoutez le langage de Swedenborg mêlé aux hymnes des
+élus, oh! alors, savez-vous à qui vous pensez? Vous songez
+involontairement à Michel-Ange; oui, vous revoyez en imagination les
+gigantesques peintures de la chapelle Sixtine, et aucune autre
+comparaison ne peut s'offrir à votre esprit: il est impossible que
+l'analogie ne vous frappe pas, pour peu que vous ayez l'habitude de
+faire des rapprochements entre les différentes parties de l'art.
+
+Maintenant que _la Damnation de Faust_ a reconquis la brillante place
+qu'elle doit occuper désormais dans les annales de la musique, il serait
+profitable et curieux de relire les critiques du temps. Parlant du
+magnifique choeur de la Pâque, un rédacteur d'un journal illustré
+insinuait que «cette résurrection ressemblait à un _De Profundis_»; la
+Danse des paysans, ajoutait-il, «ne me paraît pas des plus réservées
+(chaste critique, va!); le rhythme en est pesant et empêtré et ne donne
+pas une haute opinion de la grâce et de la légèreté des Hongroises.» Le
+compte rendu signé par M. Scudo serait à citer d'un bout à l'autre:
+«Cette étrange composition (_la Damnation de Faust_) échappe à
+l'analyse... La Marche hongroise est un déchaînement effroyable... un
+amoncellement monstrueux... La chanson du Rat et de la Puce manque de
+rondeur, d'entrain, de gaieté... L'idée mélodique de la Danse des
+sylphes est empruntée à un choeur de la _Nina_ de Paisiello: _Dormi, ô
+cara_... Dans la troisième partie, il n'y a d'un peu supportable que
+quelques mesures d'un menuet, etc., etc.» M. Scudo était un Italien
+désagréable, qui avait échoué dans la carrière de la composition et qui
+avait réussi dans la spécialité du dénigrement de l'école française. On
+lui connaissait des torts nombreux; entre autres celui d'avoir écrit
+d'insipides romances longtemps chantées dans les pensionnats. Il se
+croyait une autorité et il n'était qu'un autoritaire, mal élevé
+d'ailleurs; ses propres haines l'ont tué. Il a éclaté de rage, comme la
+grenouille de la Fontaine; il est mort, délaissé et fou.
+
+Après l'exécution de son chef-d'oeuvre, Berlioz était ruiné; il devait
+une somme considérable qu'il n'avait pas. Grâce à la générosité de
+quelques amis, il put aller moissonner des roubles, en Russie, et
+s'acquitter enfin envers les personnes qui l'avaient aidé dans
+l'infortune. «Vous gagnerez là-bas cent cinquante mille francs!» lui
+avait dit Balzac.--On sait qu'en imagination l'auteur de _la Comédie
+humaine_ remuait les millions à la pelle; Berlioz ne gagna pas la somme
+annoncée, mais il rapporta de quoi faire honneur à ses engagements. A ce
+moment-là, la direction de l'Opéra de Paris était sur le point de
+devenir vacante; le directeur, M. Léon Pillet, parlait de se retirer, et
+sa succession était briguée par MM. Duponchel et Roqueplan, qui, malgré
+leur zèle, malgré leurs démarches, n'avaient pas obtenu l'appui du
+ministère de l'intérieur. Ces messieurs recommandèrent leur candidature
+à Berlioz; ils furent nommés, par l'influence du _Journal des Débats_.
+Avant cette nomination, les solliciteurs, comme on pense, étaient tout
+feu, tout flammes; ils comptaient reprendre _Benvenuto Cellini_, jouer
+_la Nonne sanglante_, confier à l'homme auquel ils devaient leur titre
+de directeurs un poste important; une fois le décret ministériel signé,
+ces belles résolutions s'évanouirent comme par enchantement. Les
+relations devinrent de plus en plus froides entre MM. Duponchel,
+Roqueplan, et leur ancien ami; celui-ci, comprenant qu'ils étaient gênés
+avec lui, qu'on le prenait pour un malfaiteur auquel il ne fallait pas
+ouvrir les portes de l'Académie de musique, écrivit à ses obligés qu'il
+les dégageait de toute reconnaissance à son égard et qu'il était engagé
+par l'_impresario_ Jullien pour conduire l'orchestre du théâtre de
+Drury-Lane, à Londres. Cette détermination terminait la crise; enchantés
+d'être débarrassés d'un importun qu'ils ne voulaient ni accueillir ni
+mécontenter, MM. Roqueplan et Duponchel feignirent l'étonnement en
+public, mais, en particulier, ils ne dissimulèrent pas leur joie.
+
+«Votre lettre, répondirent-ils, nous a causé de la surprise et du
+regret. Les termes affectueux dans lesquels vous l'avez conçue ne nous
+permettent pas de vous supposer le moindre ressentiment des lenteurs
+involontaires qui ont retardé la conclusion de nos conventions. Nous
+aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie musical
+dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif, et que
+vous préférez, à votre âge, dans toute la force de votre talent, courir
+toujours les nobles aventures de l'art. Quant à notre regret, il est
+sincère; cela nous servait et nous honorait de mettre à la tête d'un de
+nos services les plus importants le nom d'un homme qui rattache à lui
+toutes les idées de progrès et de rénovation. Nous perdons un de nos
+plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons; il nous
+reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à
+espérer qu'elles ne seront pas vaines[37].»
+
+De quelles promesses était-il question? Nous l'ignorons; elles furent
+emportées avec tant d'autres dans le tourbillon de la révolution de
+1848. La saison musicale, à Drury-Lane, s'ouvrit par une représentation
+de _Lucia de Lammermoor_, jouée par madame Dorus Gras, le baryton
+Pischek, le ténor Reeves et la basse Withworth. En même temps, on
+donnait _le Génie du Globe_, ballet de la composition de M. Maretzek,
+maître du chant, audit théâtre[38]. La salle était peu garnie; _Lucia_,
+opéra fort démodé, même en Angleterre, n'attirait plus la foule, et
+Berlioz, qui avait fait une mauvaise affaire en liant sa destinée à
+celle de Jullien, devina que cette équipée se terminerait par une
+banqueroute. Ses prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; pour comble
+de malheur, les événements politiques, en France, tournèrent à la
+tragédie des barricades et aux massacres de juin. Berlioz faillit perdre
+sa modeste place de bibliothécaire au Conservatoire; si cette
+catastrophe était arrivée en un pareil moment, il n'aurait plus eu qu'à
+se suicider. Mais il connaissait Victor Hugo, et le grand poëte, alors
+au pouvoir, réussit à congédier les affamés qui flairaient d'un peu trop
+près les rogatons d'appointements que le Conservatoire alloue à ses
+bibliothécaires.
+
+Sous la seconde République, les artistes, presque tous enrôlés dans la
+garde nationale, n'eurent guère d'occasions de se distinguer. En ce qui
+concerne le musicien dont nous écrivons la vie, nos notes, si abondantes
+parfois, sont insignifiantes ici; nous trouvons à peine à signaler un
+concert au palais de Versailles (29 octobre 1848), un autre concert à
+Londres, après lequel, dans un souper, miss Dolby, miss Lyon et Reeves
+chantèrent, en l'honneur du maître, des _glees_ ou anciens madrigaux
+anglais[39]. L'année suivante, le baron Taylor offrit à Berlioz la
+médaille d'or que certains admirateurs de _la Damnation de Faust_
+avaient fait frapper en souvenir de cette oeuvre trop rarement entendue.
+Le goût de la symphonie commençait à se répandre à Paris. On essaya de
+fonder une société, avec deux cents exécutants et choristes, donnant ses
+séances dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin: ce fut
+là que Berlioz fit exécuter la seconde partie de son _Enfance du
+Christ_, attribuée (sur le programme) à Pierre Ducré, musicien
+imaginaire, chimérique, ayant vécu, disait-on, au XVIe siècle; il
+fallait bien détourner les soupçons et désarmer la critique hostile. Le
+secret avait été bien gardé; tout le monde fut pris à cette
+plaisanterie. Léon Kreutzer, qui n'était pas dans la confidence,
+écrivait deux jours après: «Cette pastorale m'a paru assez jolie et
+modulée assez heureusement, _pour un temps où l'on ne modulait
+jamais_...» Une dame enthousiasmée disait à un journaliste: «Ce n'est
+pas votre Berlioz qui ferait cela!»
+
+Le faux Pierre Ducré ressentit quelque amertume de ce succès
+_calomnieux_ pour ses oeuvres antérieures. _L'Enfance du Christ_,
+complétée et remaniée, fit recette à la salle Herz, pendant plusieurs
+soirées de suite[40]. Ce triomphe ne consola pas Berlioz du second échec
+que _Benvenuto_ venait de subir à Londres, où les partisans de la
+musique italienne et de la vieille Société philharmonique dominaient
+encore. Le public de Weimar fut d'un avis contraire à celui du public
+anglais. _Benvenuto_, à Weimar, prit une revanche éclatante de ses
+autres déconvenues. Berlioz, étant venu à la représentation, on le
+célébra en langue allemande, en français, et même en latin. Nous avons
+découvert les paroles d'un toast, mis en musique par Raff, et chanté en
+choeur par l'élite des Weimarquois: c'est à pouffer de rire:
+
+ Nostrum desiderium
+ Tandem implevisti:
+ Venit nobis gaudium
+ Quia tu venisti.
+
+ Sicuti coloribus
+ Pingit nobis pictor;
+ Pictor es eximius,
+ Harmoniæ victor.
+
+ Vives, crescas, floreas,
+ Hospes Germanorum
+ Et amicus maneas
+ Neo-Wimarorum[41].
+
+_Vives, crescas, floreas_, répétait le choeur des convives, en buvant du
+vin de Champagne: il n'y a que les Allemands pour s'amuser de la sorte.
+Berlioz, triste et préoccupé, ne retrouvait un peu de gaieté que hors de
+chez lui, au milieu de ces populations étrangères qui lui décernaient
+des honneurs dignes d'un proconsul mené au Capitole. Il venait de perdre
+sa femme, Henriette Smithson, et de se remarier avec mademoiselle Récio,
+l'ex-cantatrice de Bruxelles, dont le talent n'était pas toujours à la
+hauteur de l'ambition, si nous en jugeons par ce fragment de
+correspondance: «Plaignez-moi, mon cher Morel; Marie a voulu chanter à
+Mannheim et à Stuttgart et à Heckingen. Les deux premières fois, cela a
+paru supportable, mais la dernière!... et l'idée seule d'une autre
+cantatrice la révoltait[42]...»
+
+Indépendamment de ses ennuis privés, Berlioz ne manquait pas non plus de
+tracas officiels; ainsi, à l'Exposition de 1855, on lui infligeait la
+charge de membre du jury, sous prétexte qu'à l'Exposition de Londres il
+avait rempli le même office; on souffrait que, la veille de l'ouverture,
+il organisât un immense _Te Deum_ à Saint-Eustache; mais, pour la
+fermeture, on lui commandait une cantate, _l'Impériale_:
+
+ Du peuple entier les âmes triomphantes
+ Ont tressailli, comme au cri du destin,
+ Quand des canons les voix retentissantes
+ Ont amené le jour qui vient de luire enfin!...
+
+Si _l'Impériale_ passa comme une étoile filante, le _Te Deum_ marqua
+davantage; quand on grava ce gigantesque morceau, les rois de Hanovre,
+de Saxe, de Prusse, l'empereur de Russie, le roi des Belges, la reine
+d'Angleterre, s'empressèrent de prendre part à la souscription:
+Beethoven avait été moins heureux, lorsque, pour faire éditer sa
+_Messe_, il ne rencontra que trois souscripteurs; deux riches habitants
+de Vienne et... Louis XVIII. Au début du règne de Napoléon III, on ne
+jouait nulle part de la musique de Berlioz, c'est vrai; seulement, il
+faut bien le reconnaître, le compositeur était comblé d'honneurs. Il
+avait reçu une avalanche de décorations; l'Aigle rouge à Berlin, l'ordre
+de la maison Ernestine à Weimar, la croix de la Légion d'honneur; il
+était correspondant de plusieurs sociétés, membre honoraire du
+Conservatoire de Prague, que dis-je? il faisait partie de l'Académie...
+de Rio-de-Janeiro[43]. L'Institut--le vrai, celui qui siège à
+l'extrémité du pont des Arts--ne pouvait manquer de s'attacher un homme
+si dédaigné par la vile multitude et si favorisé par les souverains. Un
+des intimes de Berlioz, l'intelligent facteur d'orgues M. Édouard
+Alexandre, s'employa à soutenir la candidature de son ami. Il s'agissait
+de conquérir la voix d'Adam; or, l'auteur du _Chalet_ n'avait guère de
+points de contact avec l'auteur de la _Symphonie fantastique_ et le
+rapprochement était difficile: «Voyons, voyons, dit M. Alexandre à
+Berlioz, qui ne voulait se résoudre à aucune démarche; réconciliez-vous
+avec Adam; que diable! c'est un musicien; vous ne pouvez nier
+cela?...--Aussi, je ne le nie point, dit l'autre; mais pourquoi Adam,
+qui est un grand musicien, s'obstine-t-il à _s'encanailler_ dans le
+genre de l'opéra-comique; s'il voulait, parbleu! il ferait de la musique
+comme j'en fais!» M. Alexandre ne se découragea pas, et, se rendant chez
+Adolphe Adam: «Mon cher ami, vous donnerez votre voix à Berlioz,
+n'est-ce pas? Vous avez beau ne pas vous entendre avec lui, vous savez
+aussi bien que moi que c'est un musicien...--Un grand musicien certes
+(et le petit Adam rajusta ses lunettes sur son nez), un très grand, très
+grand... Seulement, il fait de la musique ennuyeuse; s'il voulait, il en
+ferait d'autre... il en ferait tout aussi bien que moi!...»
+
+Ce fut une scène digne de Molière[44].
+
+«Mais, parlant sérieusement, dit Adam, Berlioz est un homme d'une grande
+valeur. Je vous donne l'assurance, que, après Clapisson, auquel nous
+avons tous déjà promis, Berlioz aura le premier fauteuil vacant.»
+
+L'institut nomma Clapisson.
+
+Hélas! bizarrerie du sort: Adam mourut. Le pays fit une grande perte. Le
+premier fauteuil vacant fut le sien et ce fut Berlioz qui l'occupa. Il
+fut élu par dix-neuf voix contre six données à Niedermeyer, six à
+Charles Gounod et deux à Panseron. MM. Leborne, Vogel et Félicien David
+s'étaient présentés aussi. Ce dernier échec de Félicien David contre
+Berlioz rendit Azevedo, ce critique de mauvais aloi, furieux contre
+Berlioz[45].
+
+De 1856, année où nous sommes arrivés, à 1863, année des _Troyens_, nous
+ne distinguons pas dans la vie du compositeur un grand nombre
+d'événements importants. Il organise, chaque année, un festival à Bade;
+il y fait représenter son ravissant opéra de _Béatrice et Bénédict_; la
+jeunesse de la ville de Gior (en allemand: Raab) lui envoie une adresse
+de félicitation; les artistes du Conservatoire de Paris lui font une
+ovation, peu de temps après le _Tannhäuser_; le Grand-Théâtre de
+Bordeaux s'avise de jouer _Roméo et Juliette_; voilà tout, ou à peu
+près tout. Ah! j'oubliais!... Il surveille les répétitions d'_Alceste_;
+quoique inspirant peu de confiance à l'administration de l'Opéra, on le
+juge capable de remplir cette besogne d'obscur manoeuvre.
+
+Pendant ce temps, un nouveau théâtre lyrique s'élevait sur les rives de
+la Seine, et les faiseurs de partitions, si délaissés d'ordinaire,
+commençaient à espérer qu'on allait enfin s'occuper d'eux. Le livret des
+_Troyens_, lu dans divers salons, y avait rencontré une approbation
+unanime; même l'empereur Napoléon III, ayant entendu parler de la chose,
+invita Berlioz à dîner; mais on causa de la pluie et du beau temps: «Je
+me suis splendidement ennuyé!» écrivit le lendemain le convive de Sa
+Majesté Impériale.--A un autre dîner mensuel où se réunissaient MM.
+Fiorentino, Nogent-Saint-Laurens, Édouard Alexandre, Paul de
+Saint-Victor, Carvalho, on s'inquiéta plus sérieusement de Didon et
+d'Énée; M. Carvalho, le directeur du Théâtre-Lyrique, n'avait pas besoin
+d'encouragement; il connaissait l'oeuvre, il l'admirait et il comptait
+bien la révéler aux masses, comme il avait révélé _Faust_.
+
+La première représentation des _Troyens_ fut assez calme; les
+spectateurs qui se souvenaient de _Benvenuto Cellini_ s'attendaient à
+des péripéties; le divertissement de la Chasse causa seul quelques
+rires, dus plutôt à l'interprétation de ce ballet qu'aux modulations
+hardies de l'orchestre. En revanche, l'air de Didon au premier acte, le
+fameux septuor et le duo: _Nuit d'ivresse et d'extase..._ allèrent aux
+nues, _alle stelle_. Certains opéras modernes contiennent des morceaux
+plus soutenus, plus amples, que le septuor des _Troyens_, mais aucun de
+ces morceaux ne peut soutenir la comparaison avec lui au point de vue du
+sentiment pittoresque et de l'originalité poétique. C'est un diamant qui
+brille d'un éclat inouï; cela ne ressemble ni à la Bénédiction des
+poignards, ni à la Sérénade de _Don Juan_, ni au trio de _Guillaume
+Tell_, ni à la pastorale du _Prophète_; cela tient de la symphonie et du
+drame, de l'ode pindarique et de la méditation lamartinienne, cela bruit
+comme un souffle et frissonne comme une caresse; cela palpite, rêve,
+soupire, émeut... Les battements du coeur s'apaisent avec l'écroulement
+des vagues de la mer africaine, le parfum des orangers s'exhale de cette
+musique divine, et l'esprit s'endort bercé dans un palais des _Mille et
+une Nuits_.
+
+Rien n'était fait pour déplaire davantage aux Parisiens de 1863; l'homme
+de génie qui avait écrit _les Troyens_ eut contre lui à peu près toute
+la presse, sérieuse ou légère. Cham, dans _le Charivari_, fit une
+caricature: le Tannhäuser (en bébé) demandant à voir son petit frère. Au
+théâtre Déjazet, on joua une parodie où des acteurs, coiffés de casques
+ridicules, exécutaient un horrible vacarme, avec des casseroles, des
+gongs chinois, des scies ébréchées, des paires de pincettes; nous nous
+rappelons cette ignoble parade, plus digne de divertir les sauvages qui
+mangèrent le capitaine Cook que d'amuser les Athéniens de la décadence.
+
+Il faut rendre justice à M. Carvalho; le chapitre que Berlioz lui a
+consacré dans les _Mémoires_ est inexact; l'amertume de la défaite a
+envenimé la plume de l'auteur. Nous disons _défaite_, car _les Troyens_
+n'obtinrent qu'une trentaine de représentations, suivies, il est vrai,
+par l'élite du monde musical; Meyerbeer n'en manqua pas une, et je le
+vois encore au fauteuil de balcon qu'il occupait, très-attentif, donnant
+fréquemment des marques de vive satisfaction. M. Carvalho avait consacré
+une partie de ses bénéfices antérieurs à la mise en scène des _Troyens_;
+accordons, qu'il se soit trompé sur certains détails, c'est possible;
+qu'il ait essayé de ramener au goût mesquin du public une oeuvre conçue
+selon les larges traditions de l'antiquité, c'est probable; il n'en a
+pas moins risqué sa fortune et son avenir.
+
+M. Alexandre, le plus intime ami de Berlioz, aujourd'hui son exécuteur
+testamentaire, me disait l'autre jour: «Le monde musical doit beaucoup à
+Carvalho; il ne m'appartient pas d'énumérer tout ce que l'art lui doit
+de reconnaissance; je n'ai aucune autorité pour le faire; mais ce que
+j'ai le devoir de vous prier de consigner dans cette notice, pour
+laquelle vous me demandez des renseignements, c'est le coeur, _le
+dévouement_, _le désintéressement_ de Carvalho pour monter _les
+Troyens_, autant que faire se pouvait, d'une façon digne du maître que
+personne, plus que lui, ne respectait ni n'admirait.
+
+»Carvalho, oubliant tout pour une aussi grande question artistique, fit
+des sacrifices tels, qu'ils pesèrent sur sa vie entière. Voilà ce qu'il
+ne faut pas oublier.»
+
+Ce n'est pas à nous à le lui reprocher et personne n'oserait le faire.
+
+_Les Troyens_ avaient été la suprême espérance de Berlioz; leur chute
+causa sa longue agonie de six ans. A partir de ce moment, ses idées
+devinrent de plus en plus sombres; les souffrances physiques ne lui
+laissèrent plus aucun repos. Il avait tant compté sur son opéra! Au
+sortir de la répétition générale, il était allé chez madame d'Ortigue,
+la digne femme d'un de ses plus vieux amis. Il lui avait fait l'effet
+d'un spectre, tant il était pâle, maigre, décharné: «Qu'y a-t-il,
+s'écria-t-elle effrayée? Est-ce que la répétition aurait mal tourné, par
+hasard?...--Au contraire, dit l'autre en se laissant tomber sur une
+chaise. C'est beau, c'est sublime!...»--Et il se mit à pleurer[46].
+
+Il était déjà affaibli et malade; dans sa jeunesse, il s'était
+quelquefois amusé _à se laisser avoir faim_ pour connaître les maux par
+lesquels le génie pouvait passer; son estomac, plus tard, dut payer ces
+coûteuses fantaisies. Il vécut dans son appartement de la rue de Calais,
+retiré et dégoûté de tout, entouré de passereaux effrontés auxquels il
+donnait du pain qu'ils venaient picorer sur sa fenêtre, près de son
+immense piano à queue, de sa harpe et du portrait de sa première femme,
+Henriette Smithson. Sa belle-mère, madame Récio, le soigna avec une
+vigilance et un dévouement exceptionnels; ses amis prirent à tâche de
+lui faire oublier les injustices du sort et personne n'en a eu de plus
+attentifs, de plus fidèles que lui: Édouard Alexandre, Ernest Reyer, M.
+et madame Massart, M. et madame Damcke, la famille Ritter, et combien
+d'autres que je ne puis citer; la liste en serait trop longue. Il
+s'était mis à apprendre le français à un jeune compositeur danois, M.
+Asger Hammerik, aujourd'hui directeur du Conservatoire de Baltimore. «Je
+suis bien à plaindre, disait-il quelquefois; voilà ma belle-mère qui me
+parle en espagnol, ma bonne en allemand, et vous, avec votre danois,
+vous me déchirez les oreilles[47]!...»
+
+La mort de son fils unique, Louis Berlioz, emporté par la fièvre, aux
+colonies, acheva de terrasser le glorieux vaincu. Louis Berlioz avait
+choisi la carrière de marin; son père l'adorait avec une passion dont on
+retrouvera la trace dans les _Lettres_. Il y avait eu entre eux des
+brouilles passagères; mais elles finissaient toujours par une
+réconciliation où le pauvre père cédait. Ce Berlioz, si hautain, si
+rogue, si absolu, avec la plupart des gens qu'il coudoyait dans la vie,
+il devenait tendre et humble avec son fils, il descendait aux
+supplications, il avait des raffinements d'amour paternel. Que de bons
+conseils il donnait à son enfant chéri: «Tu es jeune, tu es fort, ne te
+laisse pas aller à l'ennui, au découragement, et songe qu'avec les
+avantages que tu as et la santé, on peut surmonter bien des
+obstacles[48].»--«Cher Louis, écrivait-il encore à propos de certaines
+fredaines de jeune homme, tu ne trouveras jamais en moi un censeur
+tartufe de morale[49]...»»Figure-toi que je t'ai aimé même quand tu
+étais tout _petit_; et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants!
+Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite cela s'est
+affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis
+lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais,
+cela ne fera qu'augmenter... Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais
+pas[50]!...» L'année suivante, hélas! il le perdait, ce fils adoré, et
+il se replongeait, fou de douleur, dans l'anéantissement, dans le
+silence, dans la nuit.
+
+Vainement essayait-on de lui proposer des distractions: «Mon cher
+Damcke, répondait-il à une invitation, je me donne le luxe de rester
+couché. Ainsi, excusez-moi auprès de S... si vous le voyez. J'ai pris
+mon parti; je ne veux plus subir aucun genre de servitude; je ne veux
+plus rien entendre de force; rien louer de force. Qu'on me laisse mourir
+tranquille. Je vous pardonne seulement de me forcer à vous aimer[51]...»
+
+Une artiste dont il aimait le talent, mademoiselle Bockholtz-Falconi,
+parvint cependant à l'arracher à la torpeur où il se complaisait en le
+mettant en relations avec M. Herbeck, maître de chapelle de la cour à
+Vienne, qui le demandait pour diriger _la Damnation de Faust_. Berlioz
+accéda aux désirs de M. Herbeck et n'eut pas à s'en repentir. D'autres
+propositions magnifiques l'attirèrent chez la grande-duchesse Hélène de
+Russie, qui le logea dans son propre palais, à Saint-Pétersbourg, et ne
+lui permit de partir que comblé de distinctions, de gloire et d'argent.
+
+En revenant des bords de la Néva, Berlioz éprouvait une grande fatigue;
+sa maladie nerveuse empirait. Il était allé trouver le célèbre docteur
+Nélaton, qui, après l'avoir ausculté, palpé, interrogé, lui avait dit:
+«Êtes-vous philosophe?--Oui, avait répondu le patient.--Eh bien, puisez
+du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez jamais[52].» Assuré
+de mourir dans un assez bref délai et en proie à des tortures
+épouvantables, le vieux maître se décida à changer de lit de
+souffrances.--«Je vais m'étendre sur les gradins de marbre de Monaco...
+Le soleil me réchauffera peut-être... Oh! la belle Méditerranée et les
+orangers aux doux parfums!...» Telles étaient ses pensées--nous allions
+dire ses rêves--en prenant le chemin de fer. On l'accueille à l'hôtel
+des _Étrangers_ de Nice comme une ancienne connaissance, on l'accable de
+témoignages de respect et de sympathie. Des bouffées de jeunesse lui
+remontent au cerveau; il se rappelle sans doute cette tour crevassée,
+pleine de rats et de chats-huants, ouverte à tous les vents du ciel,
+dénudée, romantique, dont il avait fait autrefois son domicile légal. Il
+veut se promener encore dans ces jardins embaumés, sur ces falaises qui
+contrastent par leur immobile blancheur avec l'azur des vagues. Le voilà
+à Monaco, près des buissons de cactus, s'enivrant des senteurs d'une
+végétation presque orientale. Mais son regard se trouble, son pied
+chancelle; il tombe, on le relève, la face ensanglantée. Le lendemain,
+même accident. Deux Anglais qui passaient sur la terrasse de Nice le
+ramènent à son appartement, où il reste huit jours soigné par les gens
+de l'hôtel. Dès qu'il peut prendre le train, il retourne à Paris où
+l'attendaient sa belle-mère, madame Récio, et sa fidèle servante, qui
+poussent des cris d'horreur en le revoyant défiguré.
+
+Le séjour à Nice ne fut pas le dernier voyage de Berlioz. Quelque temps
+après sa chute dans les rochers, il fut invité à se rendre à un festival
+orphéonique qui se donnait dans sa province natale, à Grenoble. Ce
+dernier épisode rappelle vraiment le dénoûment des pièces de Shakespeare
+et l'homme qui avait le mieux compris le génie du poëte anglais devait
+avoir une fin assez semblable à celle du roi Lear, de Macbeth ou
+d'Othello. Pour bien peindre cette scène suprême, il faudrait que
+l'histoire empruntât les couleurs du drame. Qu'on se figure une salle
+resplendissante de lumières, ornée de tentures officielles, une table
+chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un
+des leurs qui tarde à venir. Tout à coup, une draperie s'entr'ouvre et
+un fantôme apparaît: le spectre de Banquo? non; mais Berlioz à l'état de
+squelette, le visage pâle et amaigri, les yeux vagues, le chef branlant,
+la lèvre contractée par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on
+l'acclame, on lui serre les mains,--ces mains tremblantes qui ont
+conduit à la victoire des armées de musiciens. Un assistant dépose une
+couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Celui-ci contemple d'un
+oeil étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs
+mais sincères. On le félicite, il ne paraît s'apercevoir de rien.
+Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas
+comprises; à ce moment, un vent furieux, venu des Alpes, s'engouffre
+dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies; des rafales
+soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d'un
+fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête,
+Berlioz est resté debout; il ressemble, environné de lueurs, au génie de
+la symphonie, auquel la puissante nature ferait une apothéose, dans un
+décor de montagnes et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque.
+
+Dès lors, tout fut fini.
+
+Le lundi, 8 mars 1869, dans la matinée, Hector Berlioz, de retour à
+Paris, rendait le dernier soupir. Ses obsèques eurent lieu à l'église de
+la Trinité, le jeudi suivant; l'Institut avait envoyé une nombreuse
+députation, les cordons du poêle étaient tenus par MM. Camille Doucet,
+Guillaume, Ambroise Thomas, Gounod, Nogent Saint Laurens, Perrin, le
+baron Taylor; la musique de la garde nationale précédait le cortège
+jouant des fragments de la Symphonie en l'honneur des victimes de
+Juillet. Sur le cercueil étaient (souvenir touchant) les couronnes
+données par la Société Sainte-Cécile, par la jeunesse hongroise, par la
+noblesse russe, et enfin les derniers lauriers de la ville de Grenoble.
+
+ Il était mort!... la réparation commençait...
+
+Il dort maintenant sur cette haute colline qui vit couler le sang des
+martyrs; là-bas, au-dessus de nous, écoutant peut-être les bruits
+tumultueux de l'immense ville. Aux anniversaires, de pieuses mains
+viennent déposer sur son tombeau des bouquets de fleurs promptement
+fanées par l'intempérie des saisons; j'y ai vu des roses blanches, aussi
+blanches que le lys, et des violettes répandues en pluie odoriférante,
+sur la pierre, sur le fer, et jusque dans la boue qu'avait produite le
+piétinement des passants. Il se repose là des tracas de sa vie agitée,
+attendant l'heure de la justice, lente à venir. Aucune rue ne porte son
+nom, aucun théâtre ne possède sa sombre effigie, aucun ministère (et il
+y en a eu pourtant beaucoup!) n'a songé à lui rendre des honneurs
+quelconques; de toutes les gloires musicales de la France, la France
+n'en oublie qu'une, celle dont elle peut le mieux se glorifier devant le
+monde entier. D'autres musiciens passeront; que dis-je? ils ne sont déjà
+plus... Berlioz est resté et son souvenir grandit, comme ces ombres qui,
+à mesure que décroît le soleil et que le temps s'écoule, deviennent plus
+accusées, plus nettes, et s'allongent sur le sable d'or.
+
+DANIEL BERNARD.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE INÉDITE
+
+DE
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+(1819-1868)
+
+
+
+
+I.
+
+A IGNACE PLEYEL.
+
+
+La Côte-Saint-André (Isère), 6 avril 1819.
+
+ Monsieur,
+
+Ayant le projet de faire graver plusieurs oeuvres de musique de ma
+composition, je me suis adressé à vous, espérant que vous pourriez
+remplir mon but. Je désirerais que vous prissiez à votre compte
+l'édition d'un _pot-pourri_[53] concertant composé de morceaux choisis,
+et concertant pour flûte, cor, deux violons, alto et basse.
+
+Voyez si vous pouvez le faire et combien d'exemplaires vous me
+donnerez. Répondez-moi au plus tôt, je vous prie, si cela peut vous
+convenir, combien de temps il vous faudra pour le graver et s'il est
+nécessaire d'affranchir le paquet.
+
+J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, votre
+obéissant serviteur.
+
+
+
+
+II.
+
+A RODOLPHE KREUTZER[54].
+
+
+(1826....?)
+
+ O génie!
+
+Je succombe! je meurs! les larmes m'étouffent! _la Mort d'Abel_!
+dieux!...
+
+Quel infâme public! il ne sent rien! que faut-il donc pour
+l'émouvoir?...
+
+O génie! et que ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les passions;
+on ne me comprendra pas, puisqu'ils ne couronnent pas, qu'ils ne portent
+pas en triomphe, qu'ils ne se prosternent pas devant l'auteur de tout ce
+qui est beau!
+
+Sublime, déchirant, pathétique!
+
+Ah! je n'en puis plus; il faut que j'écrive! A qui écrirai-je? au
+génie?... Non, je n'ose.
+
+C'est à l'homme, c'est à Kreutzer... il se moquera de moi...., ça m'est
+égal...; je mourrais... si je me taisais. Ah! que ne puis-je le voir,
+lui parler, il m'entendroit, il verroit (_sic_) ce qui se passe dans mon
+âme déchirée; peut-être il me rendroit le courage que j'ai perdu, en
+voyant l'insensibilité de ces gredins de ladres, qui sont à peine dignes
+d'entendre les pantalonnades de ce pantin de Rossini.
+
+Si la plume ne me tombait des mains, je ne finirais pas.
+
+AH! GÉNIE!!!
+
+
+
+
+III.
+
+A M. FÉTIS, DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALE[55].
+
+
+(16) mai 1828.
+
+ Monsieur le rédacteur,
+
+Permettez-moi d'avoir recours à votre bienveillance et de réclamer
+l'assistance de votre journal pour me justifier aux yeux du public de
+plusieurs inculpations assez graves.
+
+Le bruit s'est répandu dans le monde musical que j'allais donner un
+concert composé tout entier de ma musique et déjà une rumeur de blâme
+s'élève contre moi; on m'accuse de témérité, on me prête les intentions
+les plus ridicules.
+
+A tout cela je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître,
+afin d'inspirer, si je le puis, quelque confiance aux auteurs et aux
+directeurs de nos théâtres lyriques. Ce désir est-il blâmable dans un
+jeune homme? Je ne le crois pas. Or, si un pareil dessein n'a rien de
+répréhensible, en quoi les moyens que j'emploie pour l'accomplir
+peuvent-ils l'être?
+
+Parce qu'on a donné des concerts composés tout entiers des oeuvres de
+Mozart et de Beethoven, s'ensuit-il de là qu'en faisant de même j'aie
+les prétentions absurdes qu'on me suppose? Je le répète, en agissant
+ainsi, je ne fais qu'employer le moyen le plus facile de faire connaître
+mes essais dans le genre dramatique.
+
+Quant à la témérité qui me porte à m'exposer devant le public dans un
+concert, elle est toute naturelle, et voici mon excuse. Depuis quatre
+ans, je frappe à toutes les portes; aucune ne s'est encore ouverte. Je
+ne puis obtenir aucun poëme d'opéra, ni faire représenter celui qui m'a
+été confié[56]. J'ai essayé inutilement tous les moyens de me faire
+entendre; il ne m'en reste plus qu'un, je l'emploie, et je crois que je
+ne ferai pas mal de prendre pour devise ce vers de Virgile:
+
+ _Ulla salus victis nullam sperare salutem._
+
+Agréez, etc.
+
+
+
+
+IV.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+Paris, 1829.
+
+ Mon cher Ferdinand,
+
+Il faut que je vous écrive encore ce soir; cette lettre ne sera
+peut-être pas plus heureuse que les autres... mais n'importe.
+Pourriez-vous me dire ce que c'est que cette puissance d'émotion, cette
+_faculté_ de _souffrir_ qui me tue? Demandez à votre ange... à ce
+séraphin qui vous a ouvert la porte des cieux!... Ne gémissons pas!...
+mon feu s'éteint, attendez un instant... O mon ami, savez-vous?... J'ai
+brûlé, pour l'allumer, le manuscrit de mon _élégie en prose_!... des
+larmes toujours, des larmes sympathiques; je vois Ophelia en verser,
+j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me
+consument. O mon ami, je suis bien malheureux; c'est inexprimable!
+
+J'ai demeuré bien du temps à sécher l'eau qui tombe de mes yeux...--En
+attendant, je crois voir Beethoven qui me regarde sévèrement, Spontini
+guéri de mes maux, qui me considère d'un air de pitié plein
+d'indulgence, et Weber qui semble me parler à l'oreille comme un esprit
+familier habitant une région bienheureuse où il m'attend pour me
+consoler.
+
+Tout ceci est fou... complétement fou, pour un joueur de dominos du café
+de la Régence ou un membre de l'Institut... Non, je veux vivre...
+encore...; la musique est un art céleste, rien n'est au-dessus, que le
+véritable amour; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre,
+mais au moins, j'aurai vécu..... de souffrances, il est vrai, de rage,
+de cris et de pleurs, mais j'aurai... rien... Mon cher Ferdinand!...
+j'ai trouvé en vous tous les symptômes de la véritable amitié, celle que
+j'ai pour vous est aussi très vraie; mais je crains bien qu'elle ne vous
+donne jamais ce bonheur calme qu'on trouve loin des volcans... hors de
+moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable... il
+y a aujourd'hui un an que je la vis pour la dernière fois... Oh!
+malheureuse! que je t'aimais! J'écris en frémissant que je t'aime!...
+
+S'il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous?.. Verrai-je jamais
+Shakespeare?
+
+Pourra-t-elle me connaître?...
+
+Comprendra-t-elle la poésie de mon amour?................ Oh! Juliette,
+Ophelia, Belvidera, Jeanne Shore, noms que l'enfer répète sans
+cesse............................
+
+Au fait!
+
+Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde,
+un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un
+amour sans bornes qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris;
+oui! mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de
+leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir!
+
+Oh! sublimes! sublimes! exterminez-moi! appelez-moi sur vos nuages
+dorés, que je sois délivré!...............
+
+LA RAISON.
+
+«Sois tranquille, imbécile, dans peu d'années, il ne sera pas plus
+question de tes souffrances que de ce que tu appelles le génie de
+Beethoven, la sensibilité passionnée de Spontini, l'imagination rêveuse
+de Weber, la puissance colossale de Shakspeare!...
+
+ Va, va, Henriette Smithson
+ et Hector Berlioz
+
+_seront réunis_ dans l'oubli de la tombe, ce qui n'empêchera pas
+d'autres malheureux de souffrir et de mourir!......»
+
+
+
+
+V.
+
+AU MÊME
+
+
+La Côte-Saint-André, 9 janvier 1831.
+
+ Mon cher ami,
+
+Je suis depuis huit jours chez mon père, environné de soins affectueux
+et tendres par mes parents et mes amis, accablé de félicitations, de
+compliments de toute espèce; mais mon coeur a tant de peine à battre, je
+suis si oppressé, que je ne dis pas dix paroles en une heure. Mes
+parents conçoivent ma tristesse et me la pardonnent. Je partirai pour
+Grenoble dans six jours; si vous me répondez, adressez néanmoins votre
+lettre à la Côte-Saint-André (Isère), et mettez mon nom Hector pour que
+la lettre ne parvienne pas à mon père.
+
+Je vous écris dans le salon de Rocher, qui me charge de le rappeler à
+votre souvenir.
+
+Que faites-vous?... Il n'y a toujours point de musique, n'est-ce pas,
+dans ce bruyant Paris?... Avez-vous fini vos trios?... Feydeau est-il
+enfin fermé?... l'opéra de Meyerbeer est-il en répétition[57]?...
+Saluez-le, je vous prie, de ma part, quand vous le verrez (Meyerbeer! ma
+phrase est si mal tournée, que vous pourriez croire que c'est son opéra
+que je veux dire).
+
+Nous allons avoir la guerre!... On va tout saccager; des hommes _qui se
+croient_ libres vont se ruer contre d'autres hommes qui sont
+certainement esclaves; peut-être les hommes libres seront-ils
+exterminés, les esclaves seront-ils maîtres; puisse toute l'Europe
+s'épuiser en cris de rage, tous ses enfants s'entr'égorger, le fer et le
+feu triompher, la peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler,
+pourvu que j'y sois et que, LA tenant dans mes bras, nous nous tordions
+ensemble dans les flammes!
+
+Voilà mes voeux sincères et le bien que je souhaite à l'espèce humaine.
+Quand je serai heureux, ce sera tout différent; je laisserai l'espèce
+humaine tranquille, et elle ne s'en tourmentera pas moins.
+
+Assez grincé des dents. Voulez-vous, je vous prie, aller chez Desmarest,
+rue Monsigny, nº 1, près de l'Opéra-Comique, lui dire mille amitiés de
+ma part, le charger de cinq cents autres pour Girard, et lui demander
+s'il n'a point eu de lettre à mon adresse; il s'était engagé à les
+prendre chez mon portier.
+
+Blasphémez un peu à mon intention, je vous prie, j'en éprouverai du
+soulagement, et je vous rendrai la pareille quand vous voudrez.
+
+Adieu! les coeurs de _lave_ ne sont durs que quand ils sont froids, le
+mien est rouge fondant. Je suis toujours votre ami dévoué.
+
+Mettez, je vous prie, cette petite lettre à la poste.
+
+
+
+
+VI.
+
+AU MÊME.
+
+
+La Côte-Saint-André, 23 janvier 1831.
+
+Je viens de faire à Grenoble un insipide voyage, passant la moitié de
+mon temps malade au lit, l'autre moitié à faire des visites plus
+assommantes les unes que les autres; j'arrive hier après avoir passé une
+dévorante journée sans dire un mot. Mon père, qui venait d'apprendre mon
+état par ma mère, m'embrasse en souriant et me dit qu'il y avait une
+lettre de Paris pour moi; j'ai compris à son air que c'était de
+madame...; effectivement, c'était une lettre double; je suis redevenu
+calme; j'étais aussi ravi que je puisse l'être dans un si exécrable
+exil. Ne faut-il pas que votre lettre arrive aujourd'hui pour troubler
+ma tranquillité? que le diable vous emporte! Qu'aviez-vous besoin de
+venir me dire que je me plais dans un désespoir dont PERSONNE ne me sait
+gré, «personne moins que les gens pour qui je me désespère».
+
+D'abord, je ne me désespère pas pour DES gens; ensuite, je vous dirai
+que, si vous avez vos raisons pour juger sévèrement la personne pour
+laquelle je me désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que
+je connais aujourd'hui son caractère _mieux que personne_. Je sais très
+bien qu'elle ne se désespère pas, ELLE; la preuve de cela, c'est que je
+suis ici et que, si elle avait persisté à me supplier de ne pas partir,
+comme elle l'a fait plusieurs fois, je serais resté. De quoi se
+désespèrerait-elle? elle sait très bien à quoi s'en tenir sur mon
+compte, elle connaît aujourd'hui tout ce que mon coeur enferme de
+dévouement pour elle (pas tout cependant: il y a encore un sacrifice, le
+plus grand de tous, qu'elle ne connaît pas, et que je lui ferai). Vous
+ne savez pas ce qui me tourmente, personne au monde _qu'elle_ ne le
+sait; encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elle l'ignorait.
+
+Ne me donnez pas de vos conseils épicuriens, ils ne me vont pas le moins
+du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur, et je n'en veux
+point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement.
+Ainsi, ne venez pas me parler de femme superbe, de taille gigantesque,
+et de la part _que prennent ou ne prennent pas_ à mes chagrins les êtres
+qui me sont chers; car vous n'en savez rien, qui vous l'a dit?... Vous
+ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que
+vous l'aurez vue dans un concert, gaie et contente, que vous pourrez en
+tirer une induction fatale pour moi. Si cela était, que devriez-vous
+donc induire de ma conduite à Grenoble, si vous m'aviez vu un jour dans
+un grand dîner de famille, ayant à droite et à gauche mes deux
+charmantes cousines de dix-sept à dix-huit ans, avec lesquelles je
+folâtrais et riais de la façon la plus inaccoutumée?...
+
+Ma lettre est brusque, mon ami, mais vous m'avez froissé horriblement.
+Je resterai encore ici neuf jours au moins; Ferrand viendra demain. Si
+vous vouliez m'écrire courrier par courrier une seconde lettre, vous me
+feriez bien plaisir et elle arriverait à temps.
+
+Adieu, mille choses à Sina et à Girard; si vous avez entendu parler de
+mon mariage dans le monde, dites-le-moi, et ce qu'on en dit.
+
+Voulez-vous, je vous prie, passer chez Gounet, rue Saint-Anne, 34 ou 36,
+et lui dire mille choses de ma part? Je lui écrirai dès que Ferrand sera
+arrivé.
+
+
+
+
+VII.
+
+AU MÊME.
+
+
+La Côte Saint-André, 31 janvier 1831.
+
+Quoique mon agitation dévorante n'ait pas cessé un instant depuis mon
+arrivée ici, je puis cependant aujourd'hui vous écrire avec plus de
+calme. Puisque vous avez déjà à votre âge rencontré un filon d'or dans
+cette pauvre mine où nous fouillons tous, tâchez de le suivre jusqu'au
+bout, mais songez bien que vous êtes sous une voûte que vous creusez en
+avançant, et qui peut s'écrouler derrière vous. La bévue que vous avez
+faite, en demandant à Cherubini la salle du Conservatoire avant que la
+Société de concerts ait fini, est impardonnable. Vous deviez bien
+savoir que jamais ces messieurs n'y consentiraient, et il est fort
+désagréable de se voir contre-carré par une volonté contre laquelle la
+sienne propre est impuissante. Je dois vous dire que vous faites
+quelquefois les choses trop précipitamment. Il faut, je crois, réfléchir
+beaucoup à ce qu'on projette, et quand les mesures sont prises, frapper
+un tel coup que tous les obstacles soient brisés. La prudence et la
+force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir. Je crains
+qu'on ne me laisse pas partir avant samedi ou même lundi prochain. Je
+suis toujours malade, je ne me lève pas tous les jours, et il fait un
+froid terrible. Et tout ce temps se perd..... et j'ai tant de mois
+encore à dévorer!....
+
+Oui, mon cher ami, je dois vous faire un mystère d'un chagrin affreux
+que j'éprouverai peut-être longtemps encore; il tient à des
+circonstances de ma vie qui sont complétement ignorées de tout le monde
+(C..... excepté); j'ai au moins la consolation de le lui avoir appris
+sans que..... (assez).
+
+Quoique je sois forcé d'être mystérieux avec vous sur ce point, je ne
+crois pas que vous ayez de raison de l'être avec moi sur d'autres. Je
+vous supplie donc de me dire ce que vous entendez par cette phrase de
+votre dernière lettre: «Vous voulez faire un sacrifice; il y a longtemps
+que j'en crains un que, malheureusement, j'ai bien des raisons à croire
+que vous ferez un jour.» Quel est celui dont vous voulez parler? Je vous
+en conjure, dans vos lettres, ne parlez jamais à mots couverts, surtout
+quand il s'agit d'elle. Cela me torture. N'oubliez pas de me donner
+franchement cette explication.
+
+Écrivez-moi poste restante, à Rome, en ayant soin d'affranchir jusqu'à
+la frontière, sans quoi la lettre ne me parviendrait pas.
+
+
+
+
+VIII.
+
+A MM. GOUNET, GIRARD, HILLER, DESMAREST, RICHARD, SICHEL.
+
+
+Nizza, le 6 mai 1831.
+
+Allons Gounet[58], lisez-nous cela.
+
+D'abord je vous embrasse tous; je me réjouis de vous revoir encore, de
+me retrouver auprès d'amis dont l'affection m'est si chère, de parler
+ensemble musique, enthousiasme, génie, _poésie_ enfin. Je suis sauvé, je
+commence à m'apercevoir que je renais meilleur que je n'étais, je n'ai
+même plus de rage dans l'âme... Comme je ne vous ai pas écrit depuis mon
+départ de la France, il faut que je vous conte mon voyage.
+
+Je me suis embarqué à Marseille sur un brick sarde, faisant voile pour
+Livourne. Ce trajet se fait ordinairement en cinq jours avec un temps
+passable, et nous en avons mis onze. Pendant la première semaine, nous
+étions accablés de calmes plats qui duraient tous les jours jusqu'au
+coucher du soleil; ce n'était que pendant la nuit que nous avancions un
+peu. Ne sachant comment nous désennuyer, nous avions imaginé de tirer au
+pistolet sur le pont. La cible était un biscuit fiché au bout d'un
+bâton qu'on avait attaché à la poupe, et que l'oscillation du navire
+rendait très difficile à atteindre. Tel était notre passe temps. Mes
+compagnons de voyage étaient des militaires italiens, accourant à Modène
+prendre part à la révolution qui venait d'y éclater. Arrivés dans la
+_rivière de Gênes_, un vent furieux des Alpes nous a assaillis tout à
+coup; les vagues entraient par les écoutilles et couvraient le pont à
+tout instant. Bon! disais-je, cela manquait, il serait bien dommage que
+je n'eusse pas aussi mon petit bout de tempête; ce sera charmant!...
+Mais le charme est devenu un peu fort, comme vous allez voir.
+
+Le capitaine, voulant regagner le temps perdu, avait laissé toutes les
+voiles étendues, et le vaisseau, pris en flanc par le vent, penchait
+horriblement sur le côté. Le soir, comme j'étais dans la chambre, à
+essayer de dormir, j'entends la voix d'un de nos passagers qui criait
+aux matelots: _Coraggio, corpo di Dio! sara niente_. «Diable, dis-je, il
+paraît au contraire que c'est beaucoup.» Je m'enveloppe alors dans mon
+manteau, et je monte sur le pont, suivi de quatre officiers épouvantés
+de ce que nous venions d'entendre.
+
+J'avoue qu'il est difficile de s'imaginer un pareil spectacle et que,
+malgré le peu de cas que je faisais alors de la vie, le coeur commença à
+me battre d'une terrible manière. Figurez-vous le vent rugissant avec
+une furie dont on ne peut avoir d'idée à terre, les vagues enlevées de
+la mer, lancées en l'air, d'où elles retombaient en poussière, le
+vaisseau tellement penché que son bord droit était en entier dans l'eau,
+et, avec cela, quatorze voiles immenses étendues, où le vent
+s'engouffrait de plein vol. Le passager que nous avions entendu crier
+tout à l'heure était un capitaine-corsaire vénitien, et même, ce qui
+est curieux, il avait été le capitaine de la corvette que lord Byron fit
+armer à ses frais pour parcourir l'Archipel; c'est ce qu'on appelle un
+crâne. Au bout de quelques minutes, le vent augmentant encore de rage,
+je l'entends qui dit en français: «Ce b....-là va nous faire sombrer
+avec toutes les voiles.» Alors je vis qu'il fallait prendre son parti,
+et le coeur cessa de me battre plus vite qu'à l'ordinaire. Je regardai
+tout à coup avec la plus grande indifférence ces vallées blanches
+ouvertes devant moi, où j'allais sans doute être bercé pour mon dernier
+sommeil; le pont était tellement incliné, qu'il était impossible de s'y
+tenir debout; j'étais cramponné à un morceau de fer de tribord et
+entortillé dans mon manteau, de manière à ne pouvoir remuer les membres;
+j'avais pensé m'épargner une longue agonie en m'empêchant de nager, et
+j'espérais couler bas comme une pièce de canon.
+
+Enfin, le danger devenant de plus en plus imminent, notre corsaire
+vénitien prend sur lui de commander la manoeuvre: _Tutti, tutti, al
+perrochetto_, s'écria-t-il, _prestissimo al perrochetto; ecco la
+borresca_. Les matelots lui obéissent; mais, pendant qu'ils se
+précipitent sur le grand mât pour carguer les voiles, un dernier effort
+du vent nous couche presque entièrement sur le côté. Alors la scène est
+devenue sublime d'horreur; tous les meubles qui garnissaient l'intérieur
+du navire, les armoires, les tables, les chaises, les ustensiles de
+cuisine s'écroulent avec un fracas épouvantable; sur le pont, les
+tonneaux roulent les uns sur les autres, l'eau entre par torrents, le
+vaisseau craque comme une vieille coquille de noix, le pilote tombe et
+lâche le gouvernail; enfin nous _sombrons_. Mais nos matelots
+intrépides n'en continuaient pas moins au haut de la vergue à plier
+précipitamment les voiles, et il s'est trouvé que la plus grande était
+carguée justement dans l'instant où le vaisseau revenait un peu sur
+lui-même, ce qui a rendu la seconde oscillation moins basse; le
+gouvernail lâché par le pilote a permis au vaisseau de tourner et de se
+présenter au vent dans sa longueur; ce court instant a suffi pour nous
+tirer d'affaire.
+
+Alors il a fallu courir à la pompe, c'étaient des cris à devenir fou;
+ensuite, pour compléter la détresse, la lanterne de la chambre s'était
+cassée et, en tombant sur des ballots de laine, y avait mis le feu. En
+voyant la fumée sortir par l'escalier, on s'en est aperçu; l'enfer n'est
+pas pire qu'un pareil moment. Heureusement pour moi, je n'ai pas le mal
+de mer, mais il fallait voir ces pauvres passagers se vomissant les uns
+sur les autres, tombant dans l'escalier, sur le pont, saisis de vertiges
+affreux; cela faisait mal. Le navire une fois remis, nous avons cheminé
+avec une seule voile et sans la moindre inquiétude, malgré la force de
+l'orage et l'inclinaison du vaisseau. C'était alors un autre concert, le
+vent sifflant dans les cordages nus, dans les poulies et les haubans,
+ricanait, grinçait comme un orchestre de petites flûtes; mais le matelot
+qui était à côté de moi disait: _Oh! adesso, mi futto del vento!_ et, en
+effet, nous sommes arrivés le matin même à Livourne, sans accident. Oh!
+quelle nuit! et la lune qui nous regardait en courant à travers les
+nuages, avec une physionomie toute décomposée! elle semblait pressée
+d'arriver quelque part et ennuyée de nous trouver sur son passage.
+
+Arrivé à Rome, j'ai trouvé que les bruits qu'on avait répandus à
+Florence sur les dangers que courait l'Académie étaient un peu exagérés,
+mais fondés. Les Transteverini, supposant les Français partisans de la
+révolution et hostiles au pape, voulaient tout simplement mettre le feu
+à l'Académie et nous égorger tous. Ils étaient déjà venus plusieurs fois
+examiner les avenues du jardin, et madame Horace en avait rencontré un
+dans une allée, qui l'avait menacée d'un long couteau qu'il montrait
+sous son manteau. Aussi notre directeur avait-il armé tout le monde de
+fusils à deux coups, pistolets, etc... Pourtant il n'est rien résulté de
+tout cela qu'une tarentelle que les Transteverini ont composée sur la
+mort prochaine des Français, et qu'ils venaient chanter sous nos
+fenêtres. Tous les camarades qui m'attendaient m'ont reçu avec la
+cordialité la plus franche; il m'a fallu quatre ou cinq jours pour
+retenir les noms de chacun, et, comme on se tutoie, j'étais obligé de
+dire à tout instant à quelqu'un: «Comment t'appelles-tu donc, toi?»
+
+De M. Horace et de sa famille j'ai reçu un très-bon accueil; mais, quand
+le vieux Carle Vernet a su que j'admirais Gluck, il n'a plus voulu me
+quitter: «C'est que, voyez-vous, me disait-il, M. Despréaux prétendait
+que tout cela était rococo, et que Gluck était perruque.»
+
+J'ai trouvé Mendelssohn; Monfort le connaissait déjà, nous avons été
+bien vite ensemble. C'est un garçon admirable, son talent d'exécution
+est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire.
+Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi; je crois fermement que c'est
+une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. C'est lui qui a
+été mon cicerone; tous les matins, j'allais le trouver il me jouait une
+sonate de Beethoven, nous chantions _Armide_ de Gluck, puis il me
+conduisait voir toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je
+l'avoue, très-peu. Mendelssohn est une de ces âmes candides comme on en
+voit si rarement; il croit fermement à sa religion luthérienne, et je le
+scandalisais quelquefois beaucoup en riant de la Bible. Il m'a procuré
+les seuls instants supportables dont j'aie joui pendant mon séjour à
+Rome. L'inquiétude me dévorait, je ne recevais point de lettre de ma
+_fidèle fiancée_, et sans M. Horace, je serais parti au bout de trois
+jours, tant j'étais désespéré de n'avoir point trouvé de ses nouvelles à
+mon arrivée. A la fin du mois, n'en recevant pas davantage, je suis
+parti le vendredi saint, abandonnant ma pension pour aller savoir à
+Paris ce qui s'y passait. Mendelssohn ne voulait pas croire que je
+partisse réellement, il paria avec moi un dîner pour trois que je ne
+partirais pas, et nous le mangeâmes avec Monfort le mercredi saint,
+quand il vit que M. Horace m'avait payé mon voyage et que j'avais retenu
+ma voiture.
+
+A Florence, le mal de gorge m'a pris; je me suis arrêté; il m'a fallu
+attendre de pouvoir me remettre en route; alors j'ai écrit à Pixis pour
+qu'il me dise au plus vite ce qu'il y avait au faubourg Montmartre; il
+ne m'a pas répondu; je lui mandais que j'attendais sa lettre à Florence,
+et effectivement je l'ai attendue jusqu'au jour où j'ai reçu l'admirable
+lettre de madame X... Il m'est impossible de dépeindre ce que
+j'éprouvais dans mon isolement, de fureur, de rage, de haine et d'amour
+combinés. J'étais tout à fait rétabli; je passais des journées sur le
+bord de l'Arno, dans un bois délicieux à une lieue de Florence, à lire
+Shakspeare. C'est là que j'ai lu pour la première fois _le Roi Lear_ et
+que j'ai poussé des cris d'admiration devant cette oeuvre de génie; j'ai
+cru crever d'enthousiasme, je me roulais (dans l'herbe à la vérité),
+mais je me roulais convulsivement pour satisfaire mes transports.
+L'ennui est revenu au bout de quelques jours; je me rongeais le coeur, et
+mes pensées qui ne se sont trouvées que trop justes, me poursuivaient
+impitoyablement. Un soir, la cathédrale étant ouverte, j'y suis entré;
+comme je rêvais assis dans un coin de la nef, je vis sortir de la
+sacristie une longue file de pénitents blancs, de prêtres, d'enfants de
+choeur portant des flambeaux avec la croix. Je demandai à un homme ce que
+c'était; il me répondit: _Una sposina morta el mezzo giorno_. Je suivis
+le convoi, mon sang commençait à circuler, je pressentais des
+sensations. La jeune femme était morte dans une superbe maison voisine,
+appartenant à son mari, riche Florentin qui l'adorait. Une foule immense
+était assemblée devant la porte pour voir enlever le catafalque. On
+avait distribué un grand nombre de cierges qui répandaient dans les rues
+obscures la plus étrange clarté. Arrivés à l'église, les prêtres font
+leur office, et nous abandonnent ensuite le cadavre. Il faisait tout à
+fait nuit; les porteurs du catafalque l'ont découvert, et j'ai vu un
+enfant nouveau-né qu'ils tiraient d'une petite bière, et qu'ils
+mettaient dans la plus grande où était sa mère. J'ai reconnu alors que
+la _sposina_ était morte en couches et qu'on allait l'enterrer avec son
+enfant. J'ai voulu voir ce que cela deviendrait et la fantaisie m'a pris
+de suivre les porteurs au cimetière. Après un long trajet, durant lequel
+la foule des curieux s'était complétement éloignée, je suis arrivé près
+d'une porte éloignée de Florence; mais, au lieu d'aller au cimetière,
+le convoi s'est arrêté à une espèce de morgue où on dépose les morts
+jusqu'à deux heures du matin, où un tombereau vient les chercher pour
+aller en terre. Un des chantres, s'approchant de moi, me dit en
+français: «Voulez-vous entrer?...--Oui.» Et, en effet, me plaçant à côté
+de lui, pour un paolo (12 sous), il parle à l'oreille du gardien de la
+morgue et on me laisse entrer. Ils ont tiré de la bière la pauvre
+_sposina_ et l'ont déposée sur une des tables de bois qui garnissaient
+cette espèce de caveau. «Voyez, monsieur, me disait mon chantre avec une
+espèce de joie, toutes ces tables, eh bien, il y a des jours où c'est
+tout plein, tout plein! et puis, à deux heures de nuit, la voiture vient
+et emporte tout!--Mais faites-moi donc voir cette dame!» Il l'a
+découverte aussitôt. Oh! Dieu! elle était charmante! Vingt-deux ans,
+elle avait une belle robe de percale nouée au-dessous de ses pieds, ses
+cheveux n'étaient pas encore trop dérangés. Sans doute elle était morte
+d'un dépôt dans le cerveau, une eau jaunâtre lui coulait des narines et
+de la bouche; je lui ai fait essuyer la figure; puis ce brutal lui a
+laissé retomber la tête tout d'un coup, avec un bruit sourd qui a ému
+toutes les tables. Je lui ai pris la main, elle avait une main
+ravissante, blanche; je ne pouvais la quitter. Son enfant était laid, il
+me faisait mal au coeur. Pour un paolo j'ai touché la main de cette
+belle, pendant que son mari se désespérait; si j'avais été seul, je
+l'aurais embrassée; je pensais à Ophelia. Pour un paolo!... et, bien
+sûr, à deux heures, quand le voiturier vient chercher sa proie, le Caron
+florentin fait payer aux morts leur passage: il ne lui aura pas laissé
+sa belle robe; il l'aura dépouillée; je pensais cela pendant que je lui
+tenais la main pour un paolo!
+
+Mais c'était une bénédiction vraiment, car le lendemain j'ai assisté au
+service funèbre du jeune Napoléon Bonaparte, fils de la reine Hortense
+et neveu de _l'autre Napoléon_. Il venait de mourir à point nommé. Une
+condamnation capitale pesait sur lui comme révolutionnaire, elle allait
+l'atteindre, la mort a été plus prompte. Pendant ce temps, son frère et
+sa mère fuyaient en Amérique!... Pauvre Hortense! quelles vicissitudes!
+Il y a quarante ans, elle venait de Saint-Domingue avec sa mère
+Joséphine, qui n'était alors que madame Beauharnais; joyeuse créole,
+elle dansait la danse des nègres sur le vaisseau, et chantait aux
+matelots des chansons caraïbes; aujourd'hui, elle repasse l'Océan pour
+soustraire un de ses fils à la hache des réactions; elle laisse son mari
+à Florence, et voilà la fille adoptive du plus grand homme des temps
+modernes, fugitive de l'Europe, exilée de la France, dont elle s'était
+fait chérir, reine sans États ni couronne, mère désolée, orpheline, à
+peu près veuve, oubliée, abandonnée...
+
+Toutes ces idées me saisissaient au coeur en entrant dans l'église.
+C'était bien, il me semble, un sujet d'inspiration pour l'organiste;
+mais cet homme n'est pas un homme! Il avait tiré le registre des petites
+flûtes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient assez au
+gazouillement des roitelets dans les beaux jours d'hiver.
+
+O Italiens, misérables que vous êtes, singes, orangs-outangs, pantins
+toujours ricanants, qui faites des opéras comme ceux de Bellini, de
+Pacini, de Rossini, de Vaccaï, de Mercadante, qui jouez des airs gais
+aux funérailles du neveu du grand homme, et qui, pour un paolo...!
+
+C'est deux jours après et dans une telle disposition d'esprit que j'ai
+reçu la lettre de madame X..., la lettre où elle m'annonçait que sa
+fille se mariait!... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence!
+Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment
+toute cette affaire avait commencé; et moi je sais que je suis parti de
+Paris, portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien;
+on m'appelait: «Mon gendre», etc.,... et, dans cette lettre étonnante,
+madame X... me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui
+avais faite de la main de sa fille; elle m'engage beaucoup à ne pas _me
+tuer_, la bonne âme!
+
+Oh! si je m'étais trouvé seulement de cent cinquante lieues plus près!
+Mais, brisons là; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas
+de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que
+je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide
+et dégoûtante ignoblerie. J'y suis depuis onze jours, et j'y reste à
+cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve
+de correspondre rapidement avec ma famille. Mes soeurs m'écrivent tous
+les deux jours; leur indignation et celle de mes parents est au comble.
+
+Me voilà rétabli, je mange comme à l'ordinaire; j'ai demeuré longtemps
+sans pouvoir avaler autre chose que des oranges. Enfin, je suis sauvé,
+ils sont sauvés; je reviens à la vie avec délices, je me jette dans les
+bras de la musique et sens plus vivement que jamais le bonheur d'avoir
+des amis. Je vous prie tous, Richard, Gounet, Girard, Desmarest, Hiller,
+écrivez-moi chacun isolément une lettre. Je ne passe pas la frontière;
+Vernet m'a rappelé hier qu'il était encore temps et que ma pension
+n'était pas perdue. Je lui ai écrit que je m'engageais sur l'_honneur_
+à ne pas sortir d'Italie; j'ai profité d'un bon moment pour me lier
+ainsi. J'avais de bonnes raisons pour le faire.
+
+Gounet, mademoiselle Vernet a chanté vos mélodies, et a trouvé que la
+poésie en était pleine de grâce et de fraîcheur.
+
+Le théâtre allemand est-il ouvert? et Paganini?... et _Euryanthe_?... Ce
+misérable Castil-Blaze a encore mutilé cette partition en lui ajoutant
+des membres étrangers. Et la Symphonie avec choeurs de Beethoven,
+parlez-moi donc de tout cela.
+
+Girard, allez-vous monter _Iphigénie en Aulide_?... Oh! à propos, je
+vous prie de me pardonner, j'ai perdu votre lettre pour une dame
+romaine; j'espère qu'elle n'était pas importante. Desmarest, que fait-on
+à l'Opéra?... Hiller, votre concert ne s'est donc pas donné?... Et toi,
+Richard, comment se fait-il que j'aie vu dans les journaux Loëve-Weimar
+cité comme traducteur de la Symphonie de Beethoven?... Cela me confond.
+Dites-moi, Gounet, Auguste le nouveau marié est-il heureux en ménage?...
+Mon cher Sichel, les malades donnent-ils?...
+
+J'ai un appartement délicieux dont les fenêtres donnent sur la mer. Je
+suis tout accoutumé au continuel râlement des vagues; le matin, quand
+j'ouvre ma fenêtre, c'est superbe de voir ces crêtes accourir comme la
+crinière ondoyante d'une troupe de chevaux blancs. Je m'endors au bruit
+de l'artillerie des ondes, battant en brèche le rocher sur lequel est
+bâtie ma maison.
+
+Nice, par sa position, est une petite ville vraiment charmante; fraîches
+et rosées sont la mer et les montagnes. Je fais quelquefois, au risque
+de me rompre les membres, des excursions dans les rochers; j'ai
+découvert l'autre jour les ruines d'une tour bâtie sur le bord du
+précipice; il y a une petite place devant, je m'y étends au soleil et je
+vois arriver au large de lointains vaisseaux, je compte les barques de
+pêcheurs et j'admire _ces petits sentiers rayonnants et dorés_, qui (à
+ce que dit M. Moore) doivent conduire à quelque île «heureuse et
+paisible». C'est, parbleu! en nature le sujet de la lithographie de nos
+mélodies; Gounet, c'est tout à fait cela. A propos de lithographie, ils
+ont fait mon portrait à Rome; il ne vaut rien; mais un sculpteur a fait
+ma médaille, et fort ressemblante, en plâtre de demi-grandeur.
+
+Allons, en voilà assez, je pense. J'attends vos lettres au plus tôt. Je
+demeure: H. B., chez madame veuve Pical, maison Cherici, consul de
+Naples, aux Ponchettes, Nice-Maritime.
+
+Adieu tous! adieu mille fois!
+
+Votre affectionné et sincère ami.
+
+P.-S.--Mille choses à Pixis, à Sina, à Schlesinger, à Séghers, à M.
+Habeneck, à Turbri, à Urhan.
+
+J'ai presque terminé l'ouverture du _Roi Lear_; je n'ai plus que
+l'instrumentation à achever. Je vais beaucoup travailler.
+
+
+
+
+IX.
+
+A FERDINAND HILLER.
+
+
+Rome, 17 septembre 1831
+
+ Mon cher ami,
+
+J'ai reçu votre lettre dans les montagnes de Subiaco, longtemps après
+qu'elle était arrivée à Rome; encore l'aurais-je attendue bien
+davantage, si un sculpteur de l'Académie ne l'eût apportée. Je ne
+pouvais concevoir votre silence, je ne vous croyais pas paresseux. Bon,
+bon, assez! Êtes-vous toujours dans votre ermitage du bois de Boulogne?
+Je vais retourner dans le mien à Subiaco; rien ne me plaît tant que
+cette vie vagabonde dans les bois et les rochers, avec ces paysans
+pleins de bonhomie, dormant le jour au bord du torrent, et le soir
+dansant la saltarelle avec les hommes et les femmes habitués de notre
+cabaret. Je fais leur bonheur par ma guitare; ils ne dansaient avant moi
+qu'au son du _tambour de basque_, ils sont ravis de ce _mélodieux
+instrument_. J'y retourne pour échapper à l'ennui qui me tue ici.
+Pendant quelques jours, je suis venu à bout de le surmonter en allant à
+la chasse; je partais de Rome à minuit pour me trouver sur les lieux au
+point du jour; je m'éreintais, je mourais de soif et de faim, mais je ne
+m'ennuyais plus. La dernière fois, j'ai tué seize cailles, sept oiseaux
+aquatiques, un grand serpent et un porc-épic.
+
+La campagne des environs de Rome est si sévère et si majestueuse, le
+soir surtout! Toutes les ruines de palais, de temples éclairés par le
+soleil couchant, sur un sol nu comme la main, sans arbres, creusé de
+profonds ravins, forment le tableau le plus pittoresque et le plus
+sombre. Le matin, j'ai déjeuné sur une vieille citerne ou tombeau
+étrusque; j'ai dormi à midi dans le temple de Bacchus, mais je n'avais
+que de l'eau pour lui faire des libations; j'espère que le _vainqueur du
+Gange_ me pardonnera cette offrande indigne de lui!
+
+Eh bien, vous avez donc eu la complaisance de vous nantir de ma médaille
+et de quelques brimborions d'or! Ainsi, comme tout cela vaut près de
+deux cents francs, si je meurs du choléra avant de retourner en France,
+ma petite dette d'argent sera payée. En a-t-on bien peur à Paris de ce
+fameux choléra?...
+
+Mendelssohn est-il arrivé?... C'est un talent énorme, extraordinaire,
+superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de _camaraderie_ en en
+parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma
+musique. Dites-lui mille choses de ma part; il a un caractère tout
+virginal, il a encore des croyances; il est un peu froid dans ses
+relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup.
+
+
+
+
+X.
+
+AU MÊME.
+
+
+Rome, 8 décembre 1831.
+
+ Mon cher Hiller,
+
+_Quoique_ vous soyez un paresseux, un drôle, un vilain, comment
+n'avez-vous pas honte de me laisser sans signe de vie de votre part,
+sans réponse à ma dernière lettre? (Ma foi, j'ai oublié la conclusion de
+mon _quoique_!)
+
+Enfin, n'importe, j'arrive de Naples il y a un mois; j'ai fait le voyage
+à pied à travers les montagnes, les bois, les rochers, sans guide,
+_excepté_ le dernier jour pour arriver à Subiaco, mon village chéri. Il
+serait trop long de vous parler des torrents de sensations magiques que
+m'ont fait éprouver Naples, le Vésuve, Pompéi, la mer, les îles, nous
+parlerons de tout cela. Ce qui vaut beaucoup mieux, c'est que je serai à
+Paris peut-être plus tôt que vous ne pensez, mais certainement plus tôt
+que _notre directeur_ ne pense.
+
+Allons donc, voilà un succès! _Robert le Diable_ a fait merveilles.
+Allez, je vous prie, de ma part, chez M. Meyerbeer lui faire mon sincère
+compliment, ou du moins l'assurer de la joie vive que m'a fait éprouver
+la réussite brillante de son grand ouvrage. J'en ai passé une nuit
+blanche après la lecture des journaux. Le sang me bout dans les veines.
+Cinq cent mille malédictions! faut-il que je sois ici claquemuré, dans
+ce pays morne et antimusical, pendant qu'à Paris on joue la _Symphonie
+avec choeurs_, _Euryanthe_ et _Robert_, et pendant que les ouvriers de
+Lyon s'amusent _comme des diables_! Je me serais peut-être trouvé à Lyon
+aussi, et j'en aurais pris ma part. Cependant il paraît que les Anglais
+de Bristol se sont encore mieux amusés; du moins leur ouvrage a fait
+bien plus d'impression: cela avait plus de _caractère_.
+
+Seriez-vous capable de marcher contre ces pauvres diables, dont le tour
+de jouir de la vie vient seulement d'arriver? Ce serait bien mal à vous,
+de toutes manières. Parlons d'affaires. Veuillez aller trouver M. Réty
+au Conservatoire et lui demander de prendre dans ma musique la Cantate
+de _la Mort d'Orphée_. Je la lui avais demandée, mais Prévost, qui
+devait l'apporter, paraît ne pas devoir venir. Vous la prendrez donc et
+vous me ferez copier sur _papier à lettre_ la _dernière page_ de la
+partition, l'_adagio con tremulandi_, qui succède à la Bacchanale; puis
+vous le mettrez sous enveloppe à la poste. J'en ai besoin absolument.
+
+Adieu! si vous me faites attendre une réponse, je vous voue à la
+Providence.
+
+
+
+
+XI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Rome, 1er janvier 1832.
+
+Ah! vous ne m'aviez pas écrit _parce que vous vous êtes mis dans vos
+meubles_! voilà une exquise raison! Il valait mieux me dire: «parce que
+je suis à Paris, et qu'à Paris on oublie le reste du monde».--Enfin,
+n'en parlons plus; je pense que vous aurez reçu la petite lettre que
+j'ai envoyée pour vous à Schlesinger, ne sachant pas votre adresse, et
+que vous ne me ferez pas attendre le petit morceau que je vous prie de
+me faire parvenir. J'avais vu un compte rendu dans _le Globe_, qui vous
+a fait un assez bon article, mezzo philanthropico-mystique, et qui
+prétend que vous sortez du Conservatoire de Paris. Je n'ai rien vu dans
+les autres journaux; M... était sans doute trop occupé à décrire quelque
+nouvelle roulade ou trille de madame Malibran, ou à expliquer l'accord
+_d'un second et d'un troisième cor_ dans _Robert le Diable_, pour
+s'amuser à une vétille comme votre concert.
+
+Nous aurions été bien flattés de voir le jugement que ce gigot fondant
+aurait laissé tomber du haut de sa succulence sur vos nouvelles
+productions. Il comprend si bien la poésie de l'art, ce Falstaff!...
+Patience, je lui ai _taillé des croupières_ (comme on dit en Dauphiné)
+dans un certain ouvrage _dont je vous prie de ne pas parler_ et dans
+lequel j'ai lâché l'écluse à quelques-uns des torrents d'amertume que
+mon coeur contenait à grande peine. Cela fera, au jour de l'exécution,
+l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique. Je ne vous en avais rien
+dit, parce que vous savez que je n'aime pas à vous parler de ce que je
+fais, jusqu'au moment de la mise au monde de l'ouvrage. Ce n'est pas,
+comme vous me faites l'amitié de le supposer, parce que j'ai peur que
+vous ne me fassiez un vol intellectuel (gros scélérat!!), mais bien
+parce que je veux suivre _tout droit_ le chemin de mon caprice, de ma
+fantaisie, dût-il me conduire dans quelque bourbier obscur, et que
+l'impression bonne ou mauvaise, produite sur vous par des épreuves
+anticipées de l'ouvrage, se reflétant sur moi, me distrairait en mal de
+ma première direction, ou ralentirait l'élan de ma course. VOILÀ!
+
+Vous voulez savoir ce que j'ai fait depuis mon arrivée en Italie; 1º
+ouverture du _Roi Lear_ (à Nice); 2º ouverture de _Rob-Roy_, _Mac
+Gregor_ (esquissée à Nice, et que j'ai eu la bêtise de montrer à
+Mendelssohn, à mon corps défendant, avant qu'il y en eût la dixième
+partie de fixée). Je l'ai finie et instrumentée aux montagnes de
+Subiaco; 3º _Mélologue en six parties_, paroles et musique; composé par
+monts et par vaux en revenant de Nice, et achevé à Rome. Puis, quelques
+morceaux vocaux, détachés, avec et sans accompagnement: 1º _un choeur
+d'anges_ pour les fêtes de Noël; 2º un choeur de toutes les voix,
+improvisé (comme on improvise) au milieu des brouillards, en allant à
+Naples, sur quatre vers que je fis pour prier le soleil de se montrer;
+3º un autre choeur sur quelques mots de Moore avec accompagnement de
+sept instruments à vent; composé à Rome, un jour que je mourais du
+spleen, et intitulé: «Psalmodie pour ceux qui ont beaucoup souffert et
+dont _l'âme est triste jusqu'à la mort_.»
+
+VOILÀ TOUT.
+
+A présent, je ne fais que copier des parties et écrire un grand article
+sur l'état actuel de la musique en Italie, qui m'a été demandé de Paris
+pour la _Revue européenne_; si vous le lisez, vous le verrez sans doute
+d'ici à deux mois; le journal n'étant que mensuel, cela ne paraîtra pas
+plus tôt... Eh bien, oui, je suis allé à Naples, c'est superbe; j'en
+suis revenu à pied, ce que vous savez déjà, en traversant jusqu'à
+Subiaco les montagnes des frontières, couchant dans des repaires ou
+capitales de bandits, dévoré de puces, et mangeant des raisins volés ou
+achetés le long de la route pendant le jour, et, le soir, des oeufs, du
+pain et des raisins; après deux jours de repos à Subiaco, où j'ai trouvé
+un de mes camarades de l'Académie qui m'a prêté une chemise dont j'avais
+grand besoin, je suis parti, toujours à pied, pour Tivoli, et de là à
+Rome.
+
+VOILÀ ENCORE.
+
+Mille choses à Mendelssohn, dont nous parlons bien souvent chez M.
+Horace. Madame Fould m'a fait entendre dernièrement, chez elle, la
+symphonie qu'il fit exécuter à Londres, et qu'il a _dérangée_ pour
+violon, basse et piano à quatre mains. Le premier morceau est superbe,
+l'adagio ne m'est pas resté bien net dans la tête, l'intermezzo est
+frais et piquant; le final, entremêlé de fugue, je l'abomine. Je ne puis
+pas comprendre qu'un pareil talent puisse se faire tisserand de notes
+dans certains cas comme il l'a fait, mais lui le comprend. C'est
+toujours la même histoire; il n'y a pas de beau absolu, et je trouve que
+vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec
+Mendelssohn.
+
+Voulez-vous prouver à quelqu'un qu'il _a tort_ d'être impressionné de
+telle manière plutôt que de telle autre?... Il n'y a pas plus _de tort_
+réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu: tout n'est que relation
+ou convention. Je suis sot de vous dire cela, je pense bien que vous
+n'en êtes plus à avoir encore les idées contraires: ce sont de vieux
+lambeaux de langes que vous devez avoir secoués à présent pour jamais.
+
+Vous avez (toujours suivant moi) bien fait de conserver votre _adagio_
+et de le mettre en _ut_; ce morceau-là est plein de délicatesse. Il
+paraît que vous n'avez pas écrit de menuet, j'en suis charmé; il n'en
+faut plus, on a usé cela.
+
+Je relis votre lettre: Comment! si j'irai en Allemagne?--Êtes-vous fou?
+Certainement; je passerai à Wesserling voir Th. Schlösser, puis à
+Francfort si vous y êtes, puis enfin à Berlin. Mais auparavant je
+passerai à Paris lâcher deux ou trois bordées musicales à la fin de
+l'année. Je partirai de Rome dans trois mois et m'arrangerai de manière
+à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera
+un peu d'argent. Mais je ne dis pas cela à M. Horace, auquel je serai
+obligé de faire un conte, un mensonge bien serré pour pouvoir m'évader.
+
+Dieu vous soit en aide!
+
+Mes amitiés à Gounet, mais sans impiétés, parce que cela l'oppresse, ce
+qui est contre ma volonté bien nette. Je lui souhaite, pour son nouvel
+an, une augmentation d'appointements, de grade, d'argent, d'honneurs,
+et une indifférence radicale pour la politique.--Pour _tous les autres_,
+comme ils ne m'ont pas donné signe de vie, je leur souhaite une plume
+bien taillée et un peu moins de paresse à s'en servir.
+
+
+
+
+XII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Rome, 16 mars 1832.
+
+Eh! oui, damnation, il y a de quoi être en colère!
+
+Qui diable vous empêche de mettre la main à la plume? Vous voilà bien
+avancé! Par un retard inouï de la poste, je reçois à l'instant votre
+lettre datée du 17 février; elle a mis un mois pour m'arriver. Je suis
+malade, toujours du gracieux mal de gorge qui me tuera si je lui en
+laisse le temps; je me précipite hors de mon lit, après avoir lu votre
+lettre, pour y répondre. Je ne sais si ma réponse sera assez tôt à
+Paris; dans tous les cas, je vous adresse un mot chez votre père, à
+Francfort.
+
+En fait d'argent, je puis, je le crois, vous payer cet été, à moins que
+M. Horace ne s'oppose à ce que je touche ma pension en bloc en quittant
+Rome; mais voilà qui vaut mieux: vous avez le paquet qu'on vous a
+adressé, ouvrez-le, je vous y autorise. _Seul et discret_, prenez ma
+médaille qui doit y être et vendez-la chez le _changeur_ du passage des
+Panoramas; elle vaut deux cents francs, peut-être plus. Dépêchez-vous
+et écrivez-moi tout de suite à _Florence, poste restante_; je pars le
+1er mai de Rome.
+
+Vous quittez donc Paris! Mendelssohn aussi! Quand j'arriverai, je n'y
+trouverai personne; je m'étais accoutumé à l'idée de cette réunion; j'y
+retomberai dans une solitude musicale que mes autres amis ne pourront
+combler! Quand je dis _mes autres_, je devrais dire _mon autre_; car,
+excepté le bon Gounet, il n'y a rien. Cela me fait mal dans le coeur;
+notre fleur s'effeuille, je suis disposé plus que jamais aux affections
+tristes, et j'ai la bêtise d'en pleurer. Où voulez-vous que je vous
+retrouve!... je n'entrerai en Allemagne qu'en 1833. Je ne peux pas me
+mettre à votre poursuite, car ce serait une raison pour ne pas vous
+atteindre. Et puisque votre plume est si lourde pour vous, je ne dois
+guère compter sur des nouvelles de vos voyages. Eh bien, allez, ce n'est
+qu'une continuation de la même charge; voyons comment nous la
+supporterons!
+
+Je remercie Mendelssohn de son souvenir et de ses quelques lignes; les
+sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus
+en moi aujourd'hui pour que je l'essaie. Je reviens encore des montagnes
+où j'ai passé dix jours de vagabondage dans la neige et la glace, mon
+fusil à la main. Sans ma damnée gorge, j'y serais déjà retourné. J'en ai
+rapporté entre autres choses une petite orientale de Hugo[59], pour une
+voix et piano. Ce petit morceau a un succès incroyable; on en prend des
+copies partout, chez M. Horace, chez madame Fould, chez l'ambassadeur,
+chez des Français de leur connaissance, etc.; tous les pensionnaires de
+l'Académie me cornent ce malheureux morceau, à table, dans les
+corridors, au jardin; ils commencent à me le faire suer; il n'y a pas
+jusqu'à M. Horace qui ne le chante. Ah! pour le paquet en question,
+j'oubliais, remettez-le à Gounet.
+
+En quittant Rome, j'irai visiter l'île d'Elbe et la Corse, pour me
+gorger de souvenirs napoléoniens; j'espère ne pas trouver de belle
+occasion pour _l'autre île_, car je serais capable de succomber à la
+tentation.
+
+ Qu'il est grand là surtout! quand, puissance brisée,
+ Des porte-clefs anglais misérable risée,
+ Au sacre du malheur il retrempe ses droits,
+ Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine
+ Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,
+ Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!
+
+Oh!!!!!!!!
+
+Enfin! après tout, je serai à Paris au mois de novembre et de décembre,
+nous pourrons encore nous y voir; mais Mendelssohn n'y sera pas. Alors
+je le reverrai à Berlin, ou je ne le reverrai pas. Comme toujours, j'ai
+su par une lettre plus jeune que la vôtre, qu'on avait donné au
+Conservatoire la ravissante ouverture du _Songe d'une nuit d'été_. On en
+parle avec admiration, il n'y a pas de fugue là dedans.
+
+ Adieu... adieu... adieu...
+ Souviens-toi de moi!
+
+ (SHAKSPEARE, _Hamlet_.)
+
+Je vais me recoucher, je meurs de froid.
+
+
+
+
+XIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Florence, 13 mai 1832.
+
+Je suis arrivé hier. Je viens de la poste, où je n'ai trouvé que votre
+lettre seule, au lieu de trois ou quatre que je comptais y avoir. Aussi
+votre exactitude ressort-elle cette fois avec avantage. Mais,
+_étourneau_ que vous êtes! pourquoi oublier tant de choses?... Vous ne
+me dites pas même si le prix de l'illustre médaille a suffi pour faire
+les deux cents francs que je vous devais; vous oubliez aussi de me dire
+un mot de ce bon Gounet, et si c'est à lui que vous avez remis le paquet
+de l'hippopotame.
+
+J'ai laissé Rome sans regret; la vie casernée de l'Académie m'était de
+plus en plus insupportable. Je passais toutes mes soirées chez M.
+Horace, dont la famille me plaît beaucoup, et qui, à mon départ, m'a
+donné tout entières des marques d'attachement et d'affection, auxquelles
+j'ai été d'autant plus sensible que je m'y attendais moins. Mademoiselle
+Vernet est toujours plus jolie que jamais, et son père toujours plus
+_jeune homme_. J'ai revu Florence avec émotion. C'est une ville que
+j'aime d'amour. Tout m'en plaît, son nom, son ciel, son fleuve, ses
+environs, tout, je l'aime, je l'aime... J'y ai renouvelé connaissance
+avec un ancien élève de Choron, Duprez, qui est ici le chanteur à la
+mode, qui gagne quinze mille francs au théâtre de la Pergola, et qui,
+par-dessus le marché, a un grand et un vrai talent, une voix délicieuse
+et juste, et sait la musique. Il n'est pas acteur comme Nourrit, mais
+chante mieux, et sa voix a quelque chose de plus naïf et de plus
+original dans le timbre. Il fera fureur à Paris dans quelques années,
+j'en suis sûr. Il avait chanté à mon premier concert, avant que vous
+fussiez à Paris. Hier soir, dans un entr'acte, nous nous sommes remémoré
+cette époque de notre connaissance avec un certain plaisir. Nous avons
+depuis lors avancé tous les deux; avancé de quelques pas, moi de six ou
+sept, et lui de trente ou quarante.
+
+Je ne vais pas à l'île d'Elbe ni en Corse; il y a actuellement des
+règlements sanitaires, des quarantaines qui me vexeraient. Dans trois
+jours, je pars pour Milan; j'y resterai au plus une semaine; de là,
+j'irai droit chez ma soeur à Grenoble, puis à la Côte Saint-André
+(Isère), où vous m'adresserez vos lettres. Je retrouverai à Milan un de
+vos compatriotes, homme de talent, M. de Sauër, que j'ai connu à Rome.
+Il m'a dit vous avoir vu enfant à Vienne. Il connaît beaucoup
+Mendelssohn et Bellini. Il veut absolument me lier avec Bellini, ce que
+je refuse de toutes mes forces; _la Sonnambula_, que j'ai vue hier,
+redouble mon aversion pour une pareille connaissance. Quelle partition!!
+Quelle pitié!!! _Les Florentins mêmes_ l'ont chutée et sifflée. C'est
+cependant bien bon pour eux. Oh! mon cher, il vous faut voir l'Italie
+pour vous douter de ce qu'ils osent nommer musique dans ce pays-là!...
+
+J'irai à Paris au mois de novembre ou de décembre; jusque-là, je ne
+sortirai guère du midi de la France. Je vous remercie de votre
+invitation pour Francfort, je ne sais quand j'en profiterai, mais ce
+sera tôt ou tard.
+
+Adieu, mon bon et très-cher ami. Je vous embrasse tendrement.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Si je savais l'adresse de Richard, je lui écrirais; il est trop
+paresseux pour que je compte sur la lettre de lui que vous m'annoncez.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Voilà une sotte et froide lettre, je suis tout triste. Chaque
+fois que j'ai revu Florence, j'ai ressenti un trouble intérieur, un
+bouillonnement confus que je puis à peine m'expliquer. Je n'y connais
+personne... Il ne m'y est jamais arrivé d'aventure... J'y suis seul
+comme j'étais à Nice... C'est peut-être pour cela qu'elle m'affecte
+d'une façon si étrange. C'est tout à fait bizarre. Il me semble que,
+quand je suis à Florence, ce n'est plus moi, mais quelque individu
+étranger, quelque Russe ou quelque Anglais qui se promène sur ce beau
+quai de l'Arno. Il me semble que Berlioz est autre part et que je suis
+une de ses connaissances. Je fais le dandy, je dépense de l'argent, je
+me pose sur la hanche comme un fat. Je n'y comprends rien
+
+_What is it?..._
+
+
+
+
+XIV.
+
+A MADAME HORACE VERNET, A ROME.
+
+
+La Côte Saint-André, 25 juillet 1832.
+
+C'est une situation aussi neuve qu'agréable, madame, que celle où vous
+avez bien voulu me placer. Une femme d'esprit m'autorise à lui adresser
+mes divagations et veut bien perdre son temps à les lire, sans trop en
+voir le côté ridicule. Il est peu généreux à moi d'en profiter, je le
+sens, mais qui n'a pas son grain d'égoïsme?... je n'en suis pas exempt;
+aussi, toutes les fois qu'une tentation de ce genre viendra m'assaillir,
+je m'empresserai d'y succomber.--Je l'eusse fait plus tôt, impatient
+comme je le suis de recevoir de vos nouvelles, si, en descendant les
+Alpes, je n'avais été pris au bond et renvoyé comme un ballon de villa
+en villa dans tous les environs de Grenoble. Les parents, les amis à
+revoir, les curiosités à satisfaire, les récits de Rome, de Naples, du
+Vésuve, à varier tant bien que mal, m'ont occupé continuellement, tantôt
+d'une façon bien douce, tantôt de la manière la plus cruellement
+fastidieuse.
+
+Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de
+Voltaire en m'avouant que «plus je vis l'étranger _moins_ j'aimai ma
+patrie»; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples
+sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche,
+pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée
+de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment; la coquette semblait
+s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon
+retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères.
+
+Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'empêcher
+d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome
+et celle que je retrouvais après ma longue absence. Cette fois,
+l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon
+étrangères, et le proverbe «les absents ont tort», m'a paru
+complétement faux.
+
+Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils
+sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu
+sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des
+jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans
+les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à
+les entendre causer de Byron, de Goethe, de Beethoven, qu'il s'agit de
+quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne
+ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni
+d'enthousiasme; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de rose la
+litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je
+demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe
+par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de
+mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de
+me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer
+sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire,
+madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où
+je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que
+je sais parfaitement bien _ce que je veux_, mais que, pour ma _mezza
+pazzia_, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que
+dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour
+fou, j'en prends facilement mon parti. Mon père avait imaginé ces
+jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier.
+Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma
+recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il
+m'engageait très-fortement à me présenter, par la raison péremptoire
+qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de
+mille francs _ne doit_ pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent
+mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque
+temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances de mon père
+devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement
+que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il
+s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est
+terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais
+mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas
+raison?...
+
+Après une maladie de Marie-Louise, l'empereur dit à M. Dubois, qui
+l'avait soignée: «Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des
+honneurs.--Sire, de l'argent et des honneurs.» Si pareille question
+m'était adressée: «Voulez-vous de l'argent, de l'amour ou de la
+liberté...?», je dirais bien aussi: «De la liberté, de l'amour et de
+l'argent.» Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai
+semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou
+obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais
+bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quelque petite composition dans
+le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me
+paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux
+Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je
+crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de
+composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel
+ouvrage que je donnerai à Paris au mois de décembre, si l'émeute et le
+choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me
+faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de
+mademoiselle Allard et de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de
+ces deux dames me fait attacher beaucoup de prix à faire leur
+connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année,
+ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après
+avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à
+pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la
+liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en
+vous priant de me pardonner ma loquacité.
+
+
+
+
+XV.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+La Côte, ce 7 août 1832.
+
+Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous
+étions tous les deux femmes, avec la manière de sentir que nous avons,
+je _la_ détesterais; si lui seulement était femme, je _la_ haïrais avec
+crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout
+_fait pour le mieux_, comme disent les jobards, en nous jetant tous les
+deux sur le globe, armés du sexe masculin.
+
+Non, mon cher mauvais plaisant, _vous n'avez pas pu faire autrement_ que
+de me faire attendre deux mois votre réponse; mais _je ne puis pas non
+plus faire autrement_ que de vous en vouloir, et d'avoir _perdu
+radicalement_ la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne
+m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup
+d'amour-propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble;
+mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai
+brûlée. «Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire;
+à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire.» Oh! Napoléon!
+Napoléon!... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever...
+Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses
+ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux
+Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes
+de français que contient votre lettre!! OH!!!... Puisque vous apprenez
+le latin, je vais me faire pédagogue. 1º Il ne faut point d'accent sur
+_negre_; 2º vous dites que je trouve ici «des grands amusements»: il
+faut _de_ grands amusements; 3º «Il est possible que Mendelssohn
+l'_aura_»:--que Mendelssohn l'_ait_.
+
+Profitez de cette leçon.
+
+Ouf!
+
+Je suis, en effet, avec ma famille, mais je n'ai que ma soeur cadette qui
+m'adore, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante... Oh!
+quand je retournerai en Italie!!!--Voyez-vous, mon cher, il me faut de
+la _liberté_, de l'_amour_ et de l'_argent_. Nous trouverons cela plus
+tard, en y ajoutant même un petit objet de luxe, de ces superflus qui
+sont nécessaires à certaines organisations, la Vengeance, générale et
+privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois.
+
+Pendant que je suis en province, isolé de mes agitations ordinaires,
+seul avec ma pensée, qui se retourne dans tous les sens comme un
+porc-épic en me blessant de ses dards aigus, mes idées se fixent, se
+consolident par l'étude des profonds ouvrages de Locke, Cabanis, Gall et
+autres; ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que des détails
+techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé
+qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences
+de leurs principes, par crainte de l'opinion. L'opinion, cette reine du
+monde!... mais il n'y a plus de rois ni de reines, il y a eu un
+tremblement de trônes (dit Lamartine) qui les a tous renversés.
+
+Je copie toute la journée les parties de mon _Mélologue_; depuis deux
+mois, je ne fais pas autre chose, et j'en ai encore pour soixante-deux
+jours; vous voyez que j'ai de la patience. Il en faut pour tout, non pas
+pour supporter chiennement les maux, mais pour _agir_. Le besoin de
+musique me rend souvent malade; il me donne des tremblements nerveux;
+puis nous avons aussi l'influence cholérique qui m'a retenu quelques
+jours au lit; j'en suis libre aujourd'hui, prêt à recommencer. Je vais
+aller voir F....; nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Les
+extrêmes se touchent, comme vous voyez. Il est plus religieux que
+jamais, il a épousé une femme qui l'adorait, et il adore ferme aussi,
+lui. Quelle drôle de chose que cette adoration, et elle est vive et
+sincère:
+
+
+
+
+XVI.
+
+A M. L'INTENDANT GÉNÉRAL DE LA LISTE CIVILE
+
+
+Paris, vendredi 9 novembre 1832.
+
+ Monsieur l'intendant général,
+
+Élève de l'École des beaux-arts française de Rome (section de musique),
+je ne pouvais mieux répondre au but de l'institution qu'en cherchant à
+multiplier les productions de mon art. Mais, moins heureux en cela que
+les peintres qui ont la ressource des expositions, nos partitions sont
+mortes s'il n'y a pas exécution. Je m'adresse, monsieur l'intendant
+général, à votre justice éclairée en vous priant de mettre à ma
+disposition la salle du Conservatoire de musique pour un concert que je
+me propose de donner le dimanche 2 décembre. L'accueil encourageant que
+quelques-uns de mes ouvrages ont reçu du public dans cette même enceinte
+m'enhardit à croire que ceux que je rapporte d'Italie m'attireront de
+nouveaux suffrages. J'ai surtout à coeur de me montrer digne de l'École à
+laquelle j'appartiens et de son illustre patronage.
+
+J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+
+
+
+XVII.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Samedi, 19 janvier 1833.
+
+ Cher ami,
+
+Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain); il
+est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes
+partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à
+arranger _le bas_ à quatre mains pour mademoiselle Perdreau; trouvez un
+prétexte; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des
+conséquences fort désagréables pour moi.
+
+Je vous parle de _chants_, tandis que _Rome brûle_[60]; n'importe! Venez
+me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi
+un rendez-vous.
+
+Jamais plus intense douleur n'a rongé un coeur d'homme! Je suis au
+septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison; il n'y a pas de justice
+au ciel.
+
+A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de
+Shakspeare (_Beaucoup de bruit pour rien_)[61].
+
+A cette occasion, je vous prierai de me prêter le volume qui contient
+cette pièce.
+
+Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire
+sourciller; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura _plus de coeur_,
+il faudra bien que tu t'arrêtes.
+
+Votre article sur _les Armides_ sera fait demain tant bien que mal. Oh!
+oh! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents.
+
+Charmant!
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+5 février 1833.
+
+ Cher et bon ami,
+
+Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce
+moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela.
+Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre
+d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y
+a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment
+approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous
+avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire
+pour un premier article. Je vous le montrerai.
+
+_God bless you!_
+
+
+
+
+XIX.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+Paris, 18 juillet 1833.
+
+ Mon cher ami,
+
+Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec
+vous, que l'état de _liberté_ dans lequel vous m'avez laissé à votre
+départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris,
+Henriette me fit _prier instamment_ de venir la voir. Je fus froid et
+calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai,
+et après mille protestations et explications qui, sans la justifier
+complétement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini
+par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour.
+Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne
+m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que
+vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans
+l'immense préoccupation où je vis depuis longtemps. Vous veniez de faire
+une perte, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de
+bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui
+ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide
+et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux
+et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrange, inconnue, à cette
+séparation.
+
+Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore
+quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins
+sans amertume.
+
+Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si
+décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma
+famille un paria.
+
+Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs
+fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa
+guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son
+enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre! Mon père ne veut
+rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je
+ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux
+heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit,
+je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer.
+Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des beaux-arts
+une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces
+jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre
+moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir,
+soit de mon père, soit de mon beau-frère, ou de mes amis, ou même des
+usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs
+qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de
+l'atroce situation où nous nous trouvons.
+
+Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de
+conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive,
+vous puissiez réclamer _toute ma musique manuscrite que je vous lègue et
+confie_. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une
+fois au moins avant. Je suis toujours à la même adresse, rue
+Neuve-Saint-Marc, nº 1, et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de
+jours.
+
+
+
+
+XX.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Paris, 15 octobre 1833.
+
+Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche;
+mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant
+plus facilement que je suis encore dans l'impossibilité de me rappeler
+ton ancienne adresse à Vaugirard; puis j'ai été, tous ces derniers
+temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets
+pour _elle_, si accablé par la révolution immense que tout cela fait
+dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me
+pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres
+amis.
+
+Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à
+l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte
+d'_Hamlet_; madame Dorval jouera _Antony_; tu nous annonceras ça[62].
+
+Nous serons à Paris _chez moi_, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, dès demain.
+Ainsi, si tu veux venir prendre du thé avec nous le soir dans quelques
+jours, quand nous serons un peu casés, tu nous feras grand plaisir. Je
+t'écrirai un mot.
+
+Adieu. Ton sincère et inaltérable ami.
+
+
+
+
+XXI.
+
+A M. LE COMTE D'ORTIGUE, RÉDACTEUR DE _LA QUOTIDIENNE_, FORT CONNU DANS
+L'UNIVERS ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX.
+
+
+31 mai 1834.
+
+Mon pauvre ami, je suis bien désolé de te savoir malade. Je devais aller
+te voir avant-hier, mais j'ai été forcé de faire à Paris plusieurs
+courses imprévues qui m'ont dévoré mon temps. A la maison, je ne quitte
+pas la plume, soit pour ces gredins de journaux, soit pour finir ma
+symphonie, qui sera née et baptisée avant peu.
+
+Je te croyais parti pour le pays des _troundedious_; d'autant plus parti
+que la domestique de Liszt m'avait dit que tu avais fait une visite, rue
+de Provence, annonçant ton départ pour le lendemain. Pourquoi ne
+voudrais-tu pas un jour dîner avec nous à la fortune du pot? (Je ne
+m'appelle pas _De Chambre_ comme le fameux calembourgeois; ainsi sois
+tranquille.) Je tâcherai en tout cas de trouver un jour pour aller à
+Issy. Cependant Henriette me charge expressément de te dire qu'elle est
+_encore au monde_ et que je ne pourrai ni dîner ni coucher chez toi.
+
+Dieu t'ait en sa sainte et digne garde et te guérisse du mal d'yeux,
+sans être obligé de t'y faire une application de salive. Fais-tu quelque
+chose?
+
+
+
+
+XXII.
+
+A M. HOFFMEISTER, ÉDITEUR DE MUSIQUE, A LEIPSIG.
+
+
+Paris, 8 mai 1836.
+
+ Monsieur,
+
+Vous avez publié dernièrement une ouverture réduite, pour le piano à
+quatre mains, sous le titre d'_Ouverture des Francs Juges_, dont vous
+m'attribuez non-seulement la composition, mais aussi l'arrangement. Il
+est pénible pour moi, monsieur, d'être obligé de protester que je suis
+parfaitement étranger à cette publication, faite sans mon aveu et sans
+que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement de piano que vous
+venez de livrer à l'impression N'EST PAS DE MOI et je ne saurais
+davantage reconnaître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture.
+Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, taillée et recousue de
+telle façon que je n'y vois plus en maint endroit qu'un monstre
+ridicule, dont je le prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une
+semblable liberté avait été prise à mon égard par un Beethoven ou un
+Weber, je me serais soumis sans murmures à ce qui m'eût certes paru
+néanmoins une humiliation cruelle; mais ni Weber ni Beethoven ne me
+l'auraient jamais fait subir: si l'ouvrage est mauvais, ils ne se
+fussent pas donné la peine de le retoucher; s'il leur eût paru bon, ils
+en auraient respecté la forme, la pensée, les détails et jusqu'aux
+défauts. Et puis, les hommes de cette trempe n'étant pas plus communs en
+Allemagne qu'ailleurs, j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'est
+pas tombée entre les mains d'un musicien bien extraordinaire. La simple
+inspection de son travail en fournit une preuve évidente. Je ne parle
+pas du style de piano qu'il a substitué au style d'orchestre, et qu'on
+croirait souvent emprunté à des sonates faites pour des enfants de huit
+ans; je ne dirai rien non plus de l'inintelligence complète dont il fait
+preuve d'un bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de la
+façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût nécessité toutes les
+puissances du piano pour donner une idée approximative de l'effet
+d'orchestre, soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée
+principale, _et vice versa_; dans tout cela, il n'y a pas de la faute de
+l'arrangeur; je suis persuadé qu'il n'y a point mis de malice. Mais ce
+qui me paraît vraiment déplorable, c'est que vous ayez chargé un pareil
+chirurgien de me faire d'aussi graves amputations. On ne coupe pas un
+membre d'ordinaire sans en connaître l'importance générale, les
+fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et
+externe. Il n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un
+malheureux, sans tenir compte des articulations, des attaches
+musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le
+fait-il brutalement d'un coup de hache, et la tête du patient saute
+bientôt après. C'est le supplice des parricides. C'est celui, monsieur,
+que votre arrangeur m'a infligé. Il a fait disparaître non-seulement des
+passages entiers, mais des fragments de phrases dont la suppression
+rend l'ensemble incompréhensible ou absurde. Ainsi, dans la prière en
+_ut mineur_ des flûtes et clarinettes, au milieu de l'allégro,
+l'arrangeur n'a pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les
+signes de l'allégro dans lequel il est jeté; qu'une _ronde_ y représente
+toujours une _noire_, trois _rondes liées et soutenues_ une _blanche
+pointée_, et que par conséquent il faut _quatre mesures_ du mouvement
+_allégro_ pour former _une seule mesure réelle_ du chant _adagio_.
+Trouvant donc cette prière trop longue, et sans tenir compte de l'action
+contrastante qui se passe en même temps dans le reste de l'orchestre,
+votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte qu'il est impossible à
+présent d'y trouver aucune espèce de sens; il a enlevé des mesures
+isolées qui ne représentaient en réalité qu'_un temps_ de la grande
+mesure du mouvement lent dans lequel la phrase se développe, et le
+rhythme, tombant à faux, amène nécessairement une conclusion aussi
+imprévue que stupide. C'est ce dont il ne s'est pas aperçu. Pour la
+coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo de la péroraison,
+il est évident qu'elle détruit entièrement l'éclat de la rentrée du
+thème en _fa_ majeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi
+brusquement triviale, ni sans avoir passé par des transformations qui
+donnaient plus de force et de puissance au retour de l'idée primitive
+reproduite intégralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les
+traces des ciseaux ébréchés de mon censeur; je me bornerai à protester
+de nouveau que la _seule ouverture des Francs Juges, arrangée à quatre
+mains_, que je reconnaisse, est celle que viennent de publier M.
+Richault à Paris, et M. Schlesinger à Berlin; encore celle de M.
+Schlesinger, bien que gravée sur un manuscrit que je lui ai adressé
+moi-même, diffère-t-elle un peu de l'édition de Paris en quelques
+endroits, pour la manière dont les parties sont disposées dans les
+extrémités du clavier. Ces légères modifications m'ont été indiquées par
+plusieurs pianistes habiles, tels que MM. Chopin, Osborne, Schunke,
+Swinski, Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les épreuves et
+me donner leurs conseils. Pour toute autre publication de la même nature
+sur cet ouvrage, qu'elle me soit attribuée ou non, je la désavoue
+formellement, et sur ce, je prie Dieu de pardonner aux arrangeurs comme
+je leur pardonne.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+A ROBERT SCHUMANN.
+
+
+Paris, 19 février 1837.
+
+Je vous dois beaucoup, monsieur, pour l'intérêt que vous avez bien voulu
+prendre jusqu'ici à quelques-unes de mes compositions. J'apprends que
+l'ouverture des _Francs Juges_ vient d'être par vos soins entendue à
+Leipzig, et que la supériorité de l'exécution n'a pas peu contribué au
+bienveillant accueil qu'elle a reçu du public. Veuillez être
+l'interprète de ma reconnaissance auprès de MM. les artistes. Leur
+patience à étudier ce morceau difficile a d'autant plus de prix à mes
+yeux, que je n'ai pas eu beaucoup à me louer jusqu'à présent de celle de
+plusieurs sociétés musicales qui ont voulu faire la même tentative. A
+part celles de Douai et de Dijon, les autres se sont découragées après
+une première répétition, et l'ouvrage, après avoir été lacéré de mille
+façons, a dû rentrer dans l'ombre des bibliothèques, comme digne de
+figurer tout au plus dans la collection des monstruosités. Il paraît
+même qu'une épreuve de ce genre a beaucoup diverti la Société
+philharmonique de Londres; quelques artistes parisiens que les virtuoses
+anglais n'avaient pas dédaigné de s'adjoindre à cette occasion, et qui
+connaissaient parfaitement mon ouvrage pour l'avoir exécuté à Paris,
+m'ont dit avoir franchement partagé l'hilarité britannique; seulement le
+sujet en était tout différent. Figurez-vous en effet les mouvements
+pressés du double dans l'_adagio_, et ralentis d'autant dans
+l'_allégro_, de manière à produire cet aplatissant _mezzo termine_
+insupportable à tout ce qui possède le moindre sentiment musical;
+imaginez des violons déchiffrant à première vue des traits encore assez
+difficiles, malgré le _tempo confortabile_ qu'on avait donné à
+l'_allégro_, les trombones partant dix ou douze mesures trop tôt, le
+timbalier perdant la tête, dans le rhythme à trois temps, et vous aurez
+une idée de l'aimable charivari qui devait en résulter. Je ne conteste
+point l'habileté de MM. les philharmoniques d'Argyle-Room, Dieu m'en
+garde! je signale seulement l'étrange système d'après lequel on les
+dirige dans les répétitions. Certes, il nous est arrivé souvent ici de
+faire aussi de bien mauvaise musique au premier essai d'un nouveau
+morceau; mais, comme, à notre avis, personne n'a la science infuse, pas
+même les artistes anglais, et qu'il n'y a point de honte à étudier avec
+attention et courage ce qu'on n'est pas tenu de comprendre du premier
+coup, nous recommencions trois fois, quatre fois, dix fois s'il le
+fallait, et plusieurs jours de suite. De la sorte, nous arrivions à une
+exécution presque toujours correcte et quelquefois foudroyante. Ainsi
+avez-vous fait sans doute à Leipzig, et, je le répète, en l'absence de
+l'auteur intéressé à soutenir son ouvrage, une telle persévérance honore
+autant les exécutants qu'elle flatte le compositeur en le pénétrant de
+reconnaissance. Elle est si rare, cependant, que je me suis mille fois
+repenti d'avoir si étourdiment laissé publier l'ouverture dont il est
+ici question. Et, à ce sujet, je dois vous faire ma profession de foi en
+vous priant de la transmettre à l'éditeur, M. Hoffmeister; ce sera ma
+réponse aux offres qu'il a la bonté de me faire relativement à la
+publication de mes symphonies. L'an dernier, on m'écrivit à peu près en
+même temps de Vienne et de Milan, pour avoir un exemplaire manuscrit de
+ces deux ouvrages; non point dans le but de les graver, mais seulement
+de les faire entendre. Il y a quelques mois, une lettre semblable me fut
+adressée de la Nouvelle-Orléans. Les offres très-avantageuses qui
+accompagnaient ces demandes ne me séduisirent point; j'ai toujours
+refusé et toujours pour la même raison, la crainte d'être traduit à
+contre-sens par une exécution infidèle ou incomplète. Si le bonheur a
+voulu que l'ouverture des _Francs Juges_ ait trouvé à Leipzig des
+interprètes aussi consciencieux qu'habiles et un patron tel que vous
+pour réchauffer leur zèle, vous venez de voir que, loin d'éprouver
+partout le même sort, celui qu'elle a subi en Angleterre a été assez
+brutal; et je dois ajouter que, cette ouverture étant le premier morceau
+de musique instrumentale que j'aie écrit de ma vie, les compositions qui
+lui ont succédé ont tout naturellement tendu à revêtir des formes plus
+larges, à s'assimiler plus de substance musicale, à s'étayer d'un plus
+grand nombre de points d'appui. Or, ce sont autant de chances de plus
+contre la facilité de l'exécution. Il faut un génie bien rare pour créer
+de ces choses que les artistes et le public saisissent de prime abord,
+et dont la simplicité est en raison directe de la masse, comme les
+pyramides de Djizeh. Malheureusement, je ne suis point de ceux-là; j'ai
+besoin de beaucoup de moyens pour produire quelque effet, et je
+craindrais de perdre à tout jamais l'estime des amis de l'art musical,
+si, par une publication prématurée, j'exposais mes symphonies, trop
+jeunes pour voyager sans moi, à être mutilées plus cruellement encore
+que ma vieille ouverture. Ce qui, à part deux ou trois villes
+hospitalières et artistes comme la vôtre, leur arriverait partout, n'en
+doutez pas.
+
+Et puis, vous le dirai-je, je les aime, ces pauvres enfants, d'un amour
+paternel qui n'a rien de spartiate, et je préfère mille fois les savoir
+obscures, mais intactes, à les envoyer au loin chercher la gloire ou
+d'affreuses blessures et la mort.
+
+Je n'ai jamais compris, je l'avoue, au risque de paraître ridicule,
+comment les peintres riches pouvaient, sans un déchirement d'entrailles,
+se séparer de leurs plus beaux ouvrages pour quelques écus, et les
+disséminer aux quatre coins du monde, ainsi que cela se pratique
+journellement. Cela m'a paru toujours ressembler beaucoup à la cupidité
+du célèbre anatomiste Ruisch, qui, à la mort de sa fille, jeune personne
+de seize ans, ayant trouvé le moyen, grâce aux ingénieux procédés
+d'injection dont il est l'inventeur, de rendre pour toujours à ce
+cadavre chéri l'aspect de la vie et de la santé, ne sut pas résister
+aux séductions de l'or d'un souverain, et lui abandonna, avec ce
+chef-d'oeuvre d'un art alors nouveau, le corps de sa propre fille.
+
+Les écrivains, poëtes et prosateurs, sont seuls dans le cas de pouvoir
+vendre leurs ouvrages sans courir trop de risques de les voir défigurer,
+comme les musiciens, ou sans les perdre à jamais de vue, comme les
+peintres ou statuaires. Encore les poëtes dramatiques sont-ils exposés,
+en imprimant leurs pièces, à les voir, malgré eux, représentées plus ou
+moins mal, devant un public plus ou moins incapable de les comprendre,
+coupées, rognées et sifflées. Byron, avec son _Marino Faliero_, en a
+fait la triste expérience. Non, il y a une joie intense pour le
+compositeur, à couver, pour ainsi dire, son oeuvre, à la garantir le plus
+longtemps possible des orages que les mauvais orchestres, les mauvais
+chanteurs, les mauvais directeurs et les marchands de contredanses, font
+gronder autour d'elle; il y a pour lui un indicible bonheur à ne la
+montrer au grand jour qu'à de longs intervalles, lorsque des soins
+assidus ont donné à sa beauté tout son éclat, que l'air est pur, le
+temps doux et serein, et la société choisie.
+
+Le nombre des compositions qu'on peut, sans les condamner à une
+obscurité absolue, arracher ainsi pendant longtemps aux dents de la
+presse, ce lion _quaerens quem devoret_, est malheureusement bien peu
+considérable; ne le restreignons pas encore.
+
+Croyez-vous que Weber, quelque amoureux de la célébrité qu'on le
+suppose, sachant de quelle manière son _Freyschütz_ allait être écartelé
+à Paris, n'eût pas rejeté avec indignation la gloire même qu'il lui
+était réservé d'acquérir parmi nous à ce prix? C'est faire injure à sa
+mémoire que d'en douter.
+
+Mais il était hors de son pouvoir de s'y opposer: sans laisser graver sa
+partition, il en avait vendu des copies, et c'était assez pour que la
+tutelle lui en échappât pour jamais.--Je mets un terme à toutes mes
+comparaisons, que vous allez sans doute, monsieur, trouver bien
+ambitieuses, et j'ajoute simplement que le suffrage de l'Allemagne,
+cette patrie de la musique, est d'un trop haut prix à mes yeux et me
+sera, je le crains, trop difficile à obtenir si toutefois je l'obtiens,
+pour ne pas attendre le moment où je pourrai, moi-même, aller en pèlerin
+déposer à ses pieds ma modeste offrande. Alors, encore, aurai-je grand
+besoin du secours de votre amitié, comme aussi de votre talent si noble
+et si élevé, pour le faire accueillir.
+
+Jusque-là, j'ose espérer qu'on ne verra dans ma réserve qu'une méfiance
+très-naturelle et déjà trop bien justifiée. Je me contenterai donc pour
+le présent, en prudent navigateur, de louvoyer sur nos côtes, sans
+courir au naufrage dans un voyage au long cours.
+
+Tels sont mes motifs, et vous les apprécierez, je l'espère.
+
+Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire quelles heures délicieuses
+j'ai passées dernièrement à lire vos admirables oeuvres de piano; il m'a
+semblé qu'on n'avait rien exagéré en m'assurant qu'elles étaient la
+continuation logique de celles de Weber, Beethoven et Schubert. Liszt,
+qui me les avait ainsi désignées, m'en donnera incessamment une idée
+plus complète, me les fera connaître plus intimement, par son exécution
+incomparable. Il a le projet de faire entendre votre sonate intitulée
+_Clara_ à l'une des magnifiques soirées où il rassemble autour de lui
+l'élite de notre public musical. Je pourrai alors vous parler avec plus
+d'assurance de l'ensemble et des détails de ces compositions
+essentiellement neuves et progressives.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+A MAURICE SCHLESINGER.
+
+
+Paris, 7 janvier 1838.
+
+ Mon cher Maurice,
+
+Il me faut _absolument_ du repos et un abri contre les albums. Voici
+bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures pour rêver
+à loisir à l'ouverture de mon opéra[63]; ne pouvoir les obtenir est un
+supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est _absolument_
+insupportable. Je vous préviens donc que, dussé-je vivre de pain et
+d'eau, jusqu'au moment où ma partition sera finie, je ne veux plus
+entendre parler de critique d'aucune espèce. Meyerbeer, Liszt, Chopin et
+Kalkbrenner n'ont pas besoin de mes éloges. Vos albums, je le sais,
+contiennent d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne parlez
+pas, et dont vous ne me citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé
+à bout; je veux pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté
+pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai
+galérien après. Jusque-là qu'on ne me parle plus de critique d'aucune
+espèce; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc de venir me
+relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante inhumanité. Je n'ai
+jamais compté parmi les apologistes du suicide; mais j'ai là une paire
+de pistolets chargés, et, dans l'état d'exaspération où vous pourriez me
+mettre, je serais capable de vous brûler la cervelle.
+
+Votre tout dévoué ami.
+
+
+
+
+XXV.
+
+A LISZT.
+
+
+Paris, le 6 août 1839.
+
+Je voudrais bien, mon cher ami, pouvoir te dire _absolument tout_ ce qui
+se passe dans notre monde musical, ou du moins tout ce que je sais, des
+transactions qui s'y opèrent, des marchés qu'on y fait, des souterrains,
+des mines qu'on y creuse, des platitudes qui s'y commettent; mais je
+doute fort que mon récit eût quelques chances de t'intéresser; il ne
+t'offrirait rien de nouveau; l'étude des moeurs italiennes t'a blasé sur
+toutes ces gentillesses, et ce qu'on fait à Paris ressemble horriblement
+à ce que tu as vu pratiquer à Milan.
+
+Tu n'aurais pas d'ailleurs le coeur d'en rire; tu n'es pas de ces gens
+qui trouvent des sujets de plaisanterie dans les outrages dont la Muse
+que nous servons a tant à souffrir, toi qui voudrais à tout prix, au
+contraire, cacher les souillures de sa robe virginale et les tristes
+lésions de son voile divin.
+
+Ne parlons donc pas des énormités qui t'irriteraient autant que moi et
+contre lesquelles nous ne pouvons pas même protester librement... Je
+vais tâcher seulement de te donner une idée superficielle de ce qui se
+passe dans nos concerts, dans nos théâtres lyriques, parmi nos
+virtuoses, nos chanteurs, nos compositeurs; et cela, sans passion, sans
+blâme ni éloge, en un mot, avec le calme plat d'un adepte de cette
+fameuse école philosophique que nous avons fondée à Rome en l'an de
+grâce 1830, et qui avait pour titre: _École de l'indifférence absolue en
+matière universelle._
+
+Cette forme a l'avantage de me dispenser des théories, des
+développements, et me permet de laisser tomber _le fait_ lourdement,
+brutalement, sans m'inquiéter des suites. Je commence, sans ordre
+chronologique, par ce qu'il y a de plus récent.
+
+Avant-hier, pendant que je fumais, selon mon habitude, un cigare sur le
+boulevard des Italiens, quelqu'un me prit vivement le bras: c'était
+Batta arrivant de Londres.
+
+--Que fait-on à Londres? lui dis-je.
+
+--Absolument rien; on y méprise la musique et la poésie, et le drame, et
+tout; excepté le Théâtre-Italien, où la présence de la reine attire la
+foule, tous les autres clubs harmoniques sont abandonnés. Je m'estime
+heureux de n'en être pas pour mes frais de séjour et de voyage, et
+d'avoir été applaudi dans deux ou trois concerts; c'est tout ce que j'ai
+obtenu de l'hospitalité britannique. Mais je suis arrivé trop tard; il
+en est de même d'Artot, qui, malgré son succès à la Société
+Philharmonique, malgré l'incontestable beauté de son talent, s'est
+beaucoup ennuyé.
+
+--Et Doehler?
+
+--Doehler s'ennuie aussi.
+
+--Et Thalberg?
+
+--Thalberg cultive les provinces.
+
+--Et Bénédict?
+
+--Encouragé par la vogue de sa première partition, il écrit un nouvel
+opéra anglais.
+
+--Et madame Gras-Dorus?
+
+--Madame Gras est devenue fashionable en quelques jours; elle a balancé
+la vogue des Italiens, elle chantait et partout son nom ne figurait plus
+sur l'affiche qu'accompagné de l'épithète de CANTATRICE SANS ÉGALE,
+imprimée en très gros caractères. On dit qu'elle a été chutée ici (à
+Paris) à sa rentrée dans _Guillaume Tell_?
+
+--C'est vrai.
+
+--Comment donc? Pourquoi?
+
+--Voulez-vous boire un grog?
+
+--Non, je pars; venez ce soir chez Hallé, nous boirons et nous ferons de
+la musique.
+
+--Bon!
+
+M. Hallé est un jeune pianiste allemand, qui a de longs cheveux, qui est
+grand et maigre, qui joue magnifiquement du piano, qui devine la musique
+plutôt qu'il ne la lit, c'est-à-dire qu'il tend à te ressembler. J'ai
+trouvé chez lui son compatriote M. Heller. Un talent sérieux, une
+intelligence musicale des plus vastes, une conception rapide, une grande
+habileté d'exécution, telles sont les qualités de compositeur et de
+pianiste que lui assurent tous ceux qui le connaissent bien, et je suis
+de ceux-là.
+
+Hallé et Batta nous ont fait entendre une sonate en _si_ bémol de Félix
+Mendelssohn. On a généralement admiré la facture savante et le style
+ferme de ce morceau: «C'est d'un grand maître», disait Heller. Nous
+avons fait chorus en buvant de la bière; puis est venue la sonate en
+_la_ majeur de Beethoven, dont le premier morceau a arraché à
+l'auditoire des exclamations, des jurements, des cris d'enthousiasme; le
+menuet et le finale n'ont fait que redoubler notre exaltation toute
+musicale, bien que les bouteilles de vin de Champagne fussent déjà en
+circulation.
+
+Et quelqu'un a fait observer à ce sujet que la bonne bière était bonne,
+mais que le vin de Champagne valait mieux.
+
+O vagabond infatigable! quand reviendras-tu donc pour nous rendre ces
+nuits musicales que tu présidais si dignement? Entre nous, il y avait
+trop de monde à tes réunions; on parlait trop, on n'écoutait pas assez,
+on philosophait. Tu faisais une dépense affreuse d'inspiration qui eût
+donné le vertige à _quelques-uns_ sans _tous les autres_.
+
+Te rappelles-tu notre soirée chez Legouvé, et la sonate en _ut_ dièse
+mineur, et la lampe éteinte, et les cinq auditeurs couchés sur le tapis
+dans cette obscurité, et notre magnétisation, et les larmes de Legouvé
+et les miennes, et le respectueux silence de Schoelcher, et l'étonnement
+de M. Goubeaux? Mon Dieu! mon Dieu! que tu fus sublime ce soir-là!
+Allons, j'oublie que j'appartiens à l'école des _indifférents_.
+
+J'y reviens.
+
+L'Exposition des produits de l'industrie nous a valu cette année des
+volumes de critique musicale; on s'est beaucoup disputé, on a crié pour
+et contre les pianos, pour et contre les orgues; j'ai vu les moments où
+l'on intenterait un procès pour un jeu de flûtes; on a failli se battre
+pour une vis de pression.
+
+Je ne concevais pas trop tout ce remue-ménage; car, enfin, il nous
+arrive tous les jours, à nous autres artistes, d'essuyer des critiques
+pour le moins aussi injustes et aussi ridicules qu'aucune de celles que
+les fabricants d'instruments peuvent avoir à subir, et nous laissons
+aboyer sans mot dire. Nous ne manquons pourtant pas d'amour-propre,
+notre sensibilité n'est pas éteinte, tant s'en faut, et nous pourrions
+nous en défendre et nous ne le faisons pas.
+
+D'autre part, quand, par extraordinaire, un critique se montre
+bienveillant, nous le remercions bien dans l'occasion; mais nous ne
+courons pas chez lui pour cela, et trop souvent même nous poussons
+l'impolitesse jusqu'à oublier de lui envoyer une carte. Loin de là, les
+exposants loués ont été d'une reconnaissance exemplaire; visites,
+lettres et présents, ils n'ont rien négligé pour l'exprimer. Ceux, au
+contraire, dont on a peu ou mal parlé ne concevaient pas qu'il leur fût
+défendu de courir sus au critique et de le tuer au coin d'une borne
+comme un chien enragé. Chacun peut dire ce qu'il pense et même ce qu'il
+ne pense pas sur les plus grands artistes, sur les oeuvres les plus
+magnifiques comme sur les médiocrités les mieux reconnues sans qu'on y
+fasse attention; mais ne pas sentir le prix d'une nouvelle cheville de
+contre-basse, ou louer le chevalet d'un alto, ce sont là des événements
+dont le retentissement est immense et prodigieusement prolongé....
+
+...On vient de trouver le moyen de gagner de l'argent en ne bâtissant
+pas de salle pour les Italiens. La troupe chantante de notre grand Opéra
+va se trouver en lutte directe avec les chanteurs ultramontains; on veut
+réunir les deux troupes dans la salle de la rue Le Peletier. La mêlée
+sera rude: Lablache contre Levasseur, Rubini contre Duprez, Tamburini
+contre Dérivis, la Grisi contre mademoiselle Nathan, et tous contre la
+grosse caisse. Nous serons là pour faire le relevé des morts et des
+mourants. Le directeur aura aussi l'administration du théâtre de
+Londres, et il fera peut-être beaucoup d'argent, et ce sera une fameuse
+affaire, et ça m'est égal; je suis de la secte des indifférents.
+
+C'est aux marchands à calculer combien la denrée musicale, exploitée de
+la sorte, peut leur rapporter bon an mal an. Ce sont eux qui doivent
+s'inquiéter de la durée de leurs instruments chantants; quant à moi, si
+je n'étais pas _indifférent_, je dirais absolument comme toi: «J'aime
+mieux la musique que tout ça.»
+
+Duponchel conservera la haute direction des costumes; ainsi ne
+t'inquiète pas, l'art et les artistes seront dans de _beaux draps_...
+
+...Beaucoup de gens disent que l'orchestre (de l'Opéra) se fatigue, ou
+se néglige, ou se dégoûte de sa tâche. L'autre jour, j'entendais des
+habitués se plaindre de ce que les instruments n'étaient pas d'accord;
+ils prétendaient que le côté droit de la masse instrumentale tendait à
+s'élever sans cesse d'un quart de ton au-dessus du côté gauche;
+prétention exorbitante à en croire ces messieurs. «Vous souffrez en
+silence, me dit l'un deux.--Moi, je n'ai pas dit que je souffrais;
+d'abord parce que je n'ai rien dit du tout, et ensuite...»
+
+On joue quelquefois _Don Juan_ quand on ne sait plus où donner de la
+tête. Si Mozart revenait au monde, il dirait peut-être, comme ce
+président dont parle Molière, qu'il ne veut pas qu'on le _joue_.
+Spontini, au contraire, a voulu être joué, et il l'a été. On ne veut pas
+entendre parler, à l'Opéra, de reprendre ses anciens chefs-d'oeuvre.
+Ambroise Thomas, Morel et moi, nous disions l'autre jour que nous
+donnerions bien cinq cents francs pour une bonne représentation de _la
+Vestale_. Comme nous savons cette partition par coeur, nous l'avons
+chantée jusqu'à minuit; tu manquais pour l'accompagner.
+
+La cause de Spontini a été défendue dans une brochure par un de nos
+amis, Émile D...; quelques journaux se sont joints à lui. Cette cause
+allait être gagnée, quand Spontini a cru devoir publier une lettre, déjà
+imprimée, il y a deux ou trois ans à Berlin, sur la musique et les
+musiciens modernes[64]. Les adversaires de Spontini eussent payé mille
+écus pour la publication de cette lettre, il la leur a donnée pour rien.
+Ça n'empêche pas _la Vestale_ d'être un chef-d'oeuvre, mais cela fait que
+nous ne le reverrons jamais...
+
+Tu as vu que la place de professeur de composition laissée vacante par
+la mort de Paër allait être donnée à M. Carafa. On assure que mon
+système sur l'indifférence commence à être apprécié au ministère. Les
+orangers du Jardin Musard portent déjà des fruits; Théophile de Ferrière
+a été assassiné par un inconnu la semaine dernière, en sortant de
+l'Opéra-Comique; il va beaucoup mieux. Heine s'écrit toujours par un
+_e_; il demeure rue des Martyrs. On m'a volé son charmant livre sur
+l'Italie. As-tu lu ses _Bains de Lucques_? On nous promet des nuits
+vénitiennes au Casino; il y a là un orchestre de cent quarante
+musiciens, toutes les fois que soixante d'entre eux ne sont pas employés
+à la même heure aux concerts des Champs-Élysées. Il y a un microscope au
+gaz; j'y ai vu des cirons qui paraissaient gros comme des melons. Je te
+donne toutes mes nouvelles comme elles me viennent.
+
+F. Hiller m'a envoyé de Milan quelques morceaux de sa _Romilda_. On
+prétend que Rossini vend des poissons comme on n'en voit guère[65]; je
+parie qu'il s'ennuie dans sa villa autant que ses gros poissons dans
+leur vivier. Il dit toujours: «Qu'est-ce que ça me fait?» S'il n'aimait
+pas tant les énormes poissons, il aurait peut-être des dispositions pour
+_l'indifférence absolue_; mais j'en doute.
+
+Un de nos ennemis a voulu dernièrement se précipiter de la colonne
+Vendôme; il a donné quarante francs au gardien pour le laisser monter,
+puis il a renoncé à son projet... Il faut espérer que, dans la nouvelle
+salle qu'on promet à l'Opéra-Comique, il y aura un foyer pour les
+musiciens; car actuellement, au théâtre de la Bourse, les malheureux
+sont obligés avant le lever de la toile de s'accorder _coram populo_
+d'où il suit que, pendant que les hautbois et les violons donnent le
+_la_, les trombones grognent leur _si_ bémol; et véritablement, en
+pareil cas, il n'y a pas d'indifférence qui tienne, c'est terrible...
+
+M. Wilhem a donné, le mois passé, deux séances publiques; ses cinq cents
+élèves chanteurs ont été fort applaudis; je n'ai pas trouvé leur
+exécution en voie de progrès. Tous ces jeunes hommes et ces enfants ont
+un sentiment rhythmique d'un vulgarisme désespérant. Ils martellent
+chaque temps de la mesure; ils convertissent tout, plus ou moins, en
+mouvement de marche. Certainement ce résultat est très-beau, si l'on
+compare l'ancienne ignorance des classes populaires à ce qu'elles savent
+aujourd'hui; mais _savoir_ n'est pas tout en musique, il faut _sentir_
+aussi, et je crois que le peuple parisien aime trop le vaudeville et les
+tambours.
+
+On répète depuis deux mois et demi l'opéra de Ruolz[66]; en conséquence
+les acteurs n'en savent pas une note; mais les costumes sont prêts et
+Duponchel veut le jouer vendredi prochain. Chopin ne revient pas; on le
+disait fort malade, il n'en est rien. Dumas a fait une pièce
+ravissante[67]; mais ceci n'est pas de mon domaine. J'ai fini, je ne
+sais plus rien.
+
+Adieu; mon indifférence ne va pas jusqu'à prendre mon parti de ta longue
+absence. Reviens donc; il en est temps pour nous, et pour toi, je
+l'espère.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+A M. BULOZ.
+
+
+Paris, 22 novembre 1840.
+
+ Monsieur,
+
+Dans le compte rendu par la _Revue des Deux Mondes_ du festival que j'ai
+donné à l'Opéra, on a commis des erreurs de faits dont je crois pouvoir
+vous demander la rectification.
+
+L'auteur de cet article veut me rendre coupable du crime de lèse-majesté
+à l'égard de Gluck et de Palestrina: «Pauvre Gluck! dit-il, vous ne vous
+doutiez pas, lorsqu'au son des trombones, vous évoquiez jadis les
+esprits de haine et de rage, qu'un jour viendrait où M. Berlioz vous
+ferait l'aumône de quelques ophicléides; et Palestrina qu'on a arraché à
+la chapelle Sixtine, où quelques soprani suffisaient à des mélodies
+fuguées, pour l'écraser lui, le maestro paisible, à l'inspiration suave
+et religieuse, sous la pompe des voix et des instruments.»
+
+Or, l'acte d'_Iphigénie_ a été exécuté absolument tel que l'auteur
+l'écrivit; on n'y a donc point entendu d'ophicléides. Quant à
+Palestrina, quelques soprani lui suffisaient si peu, que son madrigal
+_Alla riva del Tebro_, morceau profane du reste, et qui n'a jamais pu
+être entendu à la chapelle Sixtine, est à quatre parties (SOPRANI,
+CONTRALTI, TÉNORS et BASSES); il a fallu en outre une étrange
+préoccupation pour trouver écrasé sous la pompe instrumentale le choeur
+chanté d'après le texte du compositeur SANS ACCOMPAGNEMENT.
+
+Voilà les erreurs qui devaient me blesser dans mon rôle d'interprète de
+maîtres que j'admire et les seules qu'il m'importe de relever.
+
+Recevez, etc.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Leipzig, 28 février 1843.
+
+Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais un métier de galérien
+comme celui que je fais me paraît une excuse suffisante à ce retard.
+J'ai été malade et je le suis encore des fatigues incroyables que m'ont
+données les répétitions de Dresde et de Leipzig. Figure-toi que j'ai
+fait à Dresde, en douze jours, huit répétitions de trois heures et demie
+chacune, et deux concerts, et qu'il m'a fallu une fois aller de Leipzig
+à Dresde et revenir dans le même jour, c'est-à-dire faire soixante
+lieues en chemin de fer, préparer mes deux concerts et revenir assister
+à celui que Mendelssohn dirigeait ici. Mendelssohn a été charmant,
+excellent, attentif, en un mot, bon camarade tout à fait; nous avons
+échangé nos bâtons de chef d'orchestre en signe d'amitié.
+
+C'est un grandissime maître: je le dis malgré ses compliments
+enthousiastes _pour mes romances_; car des symphonies, ni des
+ouvertures, ni du _Requiem_, il ne m'a jamais dit un mot[68]. Il a fait
+exécuter ici pour la première fois sa _Nuit du sabbat_ sur un poëme de
+Goethe et je t'assure que c'est une des plus admirables compositions
+orchestrales et chorales qu'on puisse entendre. Schumann, le taciturne
+Schumann, est tout électrisé par l'Offertoire de mon _Requiem_; il a
+ouvert la bouche, l'autre jour, au grand étonnement de ceux qui le
+connaissent, pour me dire, en me prenant la main: _Cet offertorium
+surpasse tout_!
+
+Rien, en effet, n'a produit sur le public allemand une pareille
+impression. Les journaux de Leipzig ne cessent depuis quelques jours
+d'en parler et de demander une exécution du _Requiem_ en entier; chose
+impossible, puisque je pars pour Berlin et puisque les moyens
+d'exécution manquent ici pour les grands morceaux de la prose.
+
+A Dresde, nous avons dit deux fois l'_Offertoire_ et le _Sanctus_, une
+fois la _Fantastique_, une fois _Harold_, les ouvertures du _Roi Lear_,
+de _Benvenuto_, _le Cinq Mai_ (qui a prodigieusement émotionné le
+parterre saxon), la cavatine de _Benvenuto_, une des nouvelles mélodies
+instrumentées récemment, la romance pour le violon, deux morceaux de
+_Roméo_, l'apothéose (deux fois) avec les deux orchestres et les choeurs,
+comme nous avons fait à l'Opéra de Paris avant mon départ. Reissiger
+conduisait l'orchestre inférieur.
+
+Ici, j'ai donné, à mon concert, _le Roi Lear_, la _Fantastique_, qui les
+a plus étonnés que touchés, etc.; le finale (le Sabbat) a été exécuté
+avec une précision et une fureur diabolique sans exemple. Puis on m'a
+demandé quelques morceaux pour un concert au bénéfice des pauvres et je
+leur ai donné de nouveau _le Roi Lear_, une mélodie avec orchestre, et
+l'éternel Offertoire. Ces trois morceaux ont décidément enlevé les
+Leipziquois. Oh! si j'avais à Paris une salle et un choeur dont je
+puisse disposer sans des frais ridicules, combien je ferais entendre de
+choses qui vous sont à peu près inconnues!
+
+Quant aux autres villes où j'ai donné des concerts, ce sont les
+ouvertures du _Roi Lear_, des _Francs Juges_ et la scène aux champs de
+la Symphonie fantastique, qui ont produit le plus constamment de
+l'effet; l'Adagio (scène aux champs) a frappé le public incomparablement
+plus que tout le reste. A Mannheim, ce sont les deux morceaux
+d'_Harold_, la marche des Pèlerins et la Sérénade qui ont eu les
+honneurs; quant au final, nous n'avons pas essayé de le donner,
+l'orchestre n'était pas de force; mais il a été enlevé à Dresde, sans
+toutefois que cette exécution approche de celle de Paris; il n'y avait
+pas assez de violons et les trombones sont de trop _honnêtes gens_ pour
+cette orgie de brigands.
+
+Je vais tâcher de faire quelque grande exécution à Berlin. Après quoi,
+je m'en retournerai en concertant encore sur la route à Weimar et à
+Francfort, si faire se peut.
+
+Dis-moi donc un peu où en est la gravure de mon traité
+d'instrumentation; si tu n'en sais rien, fais-moi le plaisir de l'aller
+demander chez Schonenberger, boulevard Poissonnière; c'est te demander
+en même temps de m'écrire. Tu adresseras ta lettre _poste restante à
+Berlin_. Fais-moi l'amitié aussi d'aller à l'Opéra, un de ces soirs,
+dire à Desmarets[69] mille et une choses de ma part et lui montrer cette
+lettre. Tu peux bien dire à Dieppo aussi que je n'ai pas encore trouvé
+son pareil, et que les trombones qui essaient l'Oraison funèbre me font
+bien mal à la poitrine, sans compter les oreilles. Et notre jeune armée
+de violoncelles, et notre brillante bande de violons, tout cela je le
+cherche encore en Allemagne; mais, par exemple, en fait de _trompettes_,
+il y en a partout, et de fameuses, qui montent sans peur et sans
+reproches, et qui ont un son d'enfer; les trompettes à cylindre sont
+très-répandues et excellentes.
+
+Je reçois à l'instant une lettre de Meyerbeer m'annonçant qu'une fête
+ordonnée par le roi retarde de quelques jours mes répétitions; il
+m'engage à aller en conséquence à Brunswick, où je suis attendu et où
+_le Roi Lear_ m'a déjà conquis de chauds partisans. Les frères Muller
+écrivent aussi qu'ils se mettent en quarante-quatre pour m'aider.
+
+Je vais donc y aller.
+
+Adieu; voilà toutes mes nouvelles. Mille choses à tous ceux de mes amis
+que tu vois quelquefois, entre autres à Perrot; embrasse tes gamins pour
+moi et salue de ma part madame d'Ortigue. Elle est fidèle, comme à
+l'ordinaire, aux concerts du Conservatoire?
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+A M. GRIEPENKERL[70].
+
+
+Paris, janvier, 1845.
+
+ Mon cher Griepenkerl,
+
+Il y a bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles; j'ignore même si
+vous avez reçu la partition du _Carnaval romain_ et les deux volumes que
+je vous ai envoyés par l'entremise du libraire Brockhaus; que fait-on
+dans votre chère ville de Brunswick? Avez-vous toujours des querelles
+avec les savants de Leipzig? Combien je suis sensible à tous les
+procédés de généreuse sympathie que vous me donnez! Ne me laissez pas
+ainsi un an sans m'écrire. Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre,
+j'ai entrepris une grande affaire musicale; une salle de concerts avec
+cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Élysées. C'est
+la plus grande et la plus belle salle de Paris; mais elle est située à
+peu près hors de la ville, et s'il y a de la boue, la recette peut s'en
+ressentir cruellement. De sorte qu'à chaque concert, ce sont des
+inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6,000 francs). Je
+donne le quatrième dans quelques jours. J'aurais bien du plaisir ou
+plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions
+surtout, qui me font suer sang et eau. J'ai beaucoup plus de peine en
+effet avec ces concerts qu'avec tous ceux qui les ont précédés; voici
+pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie
+de celui du Conservatoire; or, cette Société célèbre les empêche,
+pendant toute la saison des concerts, de prendre part (à mes concerts, à
+moi)...
+
+
+
+
+XXIX.
+
+A MICHEL GLINKA[71].
+
+
+Ce n'est pas tout, monsieur, d'exécuter votre musique et de _dire_ à
+beaucoup de personnes qu'elle est fraîche, vive, charmante de verve et
+d'originalité; il faut que je me donne le plaisir d'écrire quelques
+colonnes à son sujet; d'autant plus que c'est mon devoir.
+
+N'ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus
+remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur
+vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la
+Russie, sur vos ouvrages, et, en étudiant avec vous votre partition pour
+la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de
+supportable et donner aux lecteurs des _Débats_ une idée approximative
+de votre haute supériorité.
+
+Je suis horriblement tourmenté avec ces damnés concerts, avec les
+prétentions des artistes, etc.; mais je trouverai bien le temps de faire
+un article sur un sujet de cette nature: je n'en ai pas souvent d'aussi
+intéressant.
+
+
+
+
+XXX.
+
+A LOUIS BERLIOZ[72].
+
+
+Samedi 25..... (vers 1846).
+
+ Mon cher Louis,
+
+Ta mère va un peu mieux, mais elle est toujours obligée de garder le lit
+et de ne pas parler. La moindre émotion, en outre, lui serait fatale.
+Ainsi ne lui écris pas de lettre comme la dernière que tu m'as adressée.
+Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction
+et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans
+une carrière quelconque. Je n'ai point de fortune; tu n'auras point
+d'état: de quoi vivrons-nous?
+
+Tu me parles toujours d'être marin; tu as donc bien envie de me
+quitter?... car, une fois sur mer, Dieu sait quand je te reverrais!...
+Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous
+irions tenter la fortune aux Indes, ou ailleurs; mais, pour voyager, il
+faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en
+France. D'ailleurs, ma carrière de compositeur me fixe en Europe et il
+faudrait y renoncer entièrement si je quittais l'ancien monde pour le
+nouveau. Je te parle là comme à un grand garçon. Tu réfléchiras et tu
+comprendras.
+
+En somme, quoi qu'il arrive, je serai toujours ton meilleur ami et le
+_seul_ entièrement dévoué et plein d'une affection inaltérable pour toi.
+Je sais que tu m'aimes et cela me console de tout. Cependant, ce sera
+bien triste si tu restes à _vingt ans_ un garçon inutile à toi-même et à
+la société.
+
+Je t'envoie des enveloppes pour écrire à tes tantes. Ma soeur Nancy me
+parle de toi; je t'envoie sa lettre; il n'y a pas besoin de cire noire.
+Comment veux-tu que je te l'envoie? on ne met pas des bâtons de cire à
+la poste.
+
+Parle-moi encore de tes dents. Les a-t-on soigneusement nettoyées?...
+
+Adieu, cher enfant; je t'embrasse de toute mon âme.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Prague, 27 janvier 1846.
+
+Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais tu es sans doute au
+courant de la plupart des incidents qui ont rendu mon voyage de Vienne
+si heureux pour moi et mes amis. Je te raconterai tout cela avec les
+plus grands détails à mon retour; car il faudrait pour te les écrire
+vingt colonnes du _Journal des Débats_ tout au moins.
+
+Je veux te parler seulement de mon excursion à Prague. J'y arrivais avec
+l'idée de tomber au milieu d'une population de pédants antiquaires ne
+voulant rien admettre que Mozart, et prêts à conspuer tout compositeur
+moderne. Au lieu de cela, j'ai trouvé des artistes dévoués, attentifs,
+d'une intelligence rare, faisant sans se plaindre des répétitions de
+quatre heures, et, au bout de la seconde répétition, se passionnant pour
+ma musique plus que je n'eusse jamais osé l'espérer. Quant au public, il
+s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite maintenant ici en
+fétiche, en lama, en manitou....
+
+A Vienne, il y a discussion dans un petit coin hostile; ci rien de
+pareil; il y a adoration (ce mot est risible mais vrai). Et elle se
+manifeste de la façon la plus originale et dans des termes que je ne
+voudrais pour rien au monde voir mis sous les yeux de nos blagueurs
+parisiens. Si tu vois Pixis, dis-lui que je suis plus que content de
+ses compatriotes. J'ai entendu avant-hier son neveu; c'est un jeune
+violoniste de quatorze ans d'un grand talent déjà et qui fera honneur à
+son nom. Je vais maintenant en quittant mes chers Viennois aller visiter
+les compatriotes de Heller. (Je te prie d'aller le voir de ma part et de
+lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais; je devrais
+bien, pour toute l'amitié qu'il m'a témoignée tant de fois, lui écrire
+longuement; ce que je ferai un de ces jours avant de quitter sa ville de
+Pesth).... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand
+journal sur ce succès de Prague. Tu peux écrire une réclame où tu
+parleras aussi de Vienne; mais, s'il te faut marcher plus de cent pas
+pour cela, n'y songe plus. L'affaire du bâton a dû faire un certain
+tapage à Paris; ce fut une surprise complète pour moi, tant le secret
+des préparatifs de la fête avait été bien gardé.
+
+Mille amitiés. Embrasse ton gros garçon pour moi.
+
+_P.-S._--Pardon de te cauchemarder ainsi. On vient de m'avertir que nous
+aurions un monde fou au théâtre ce soir.
+
+_Tout se loue._
+
+
+
+
+XXXII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Breslau, 13 mars 1846.
+
+Je te remercie cent fois, mon cher ami, de ta lettre. Elle m'est
+parvenue ce matin, et j'y ai trouvé enfin des nouvelles de Paris dont je
+suis privé depuis très-longtemps. Desmarets ne m'a envoyé que quelques
+lignes...
+
+Il a été effectivement question à Vienne de m'engager, non pas à la
+place de Donizetti qui n'est pas vacante, puisqu'il vit encore, mais à
+celle de Weigl (directeur de la Chapelle impériale) qui vient de mourir.
+Quelqu'un dont l'influence est considérable dans la capitale de
+l'Autriche, m'ayant demandé si j'acceptais cette position, je répondis
+que j'avais besoin de réfléchir vingt-quatre heures. Il s'agissait de
+s'engager à rester indéfiniment à Vienne sans pouvoir obtenir le moindre
+congé pour revenir annuellement en France. A ce sujet, j'ai fait une
+curieuse découverte; c'est que Paris me tient tellement au coeur (Paris,
+c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y
+trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule
+pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le coeur me manquer et
+j'ai compris le supplice de la déportation. Ma réponse a été
+péremptoirement négative et j'ai prié qu'on ne me mît point sur les
+rangs pour la succession de Weigl. La place de Donizetti n'est pas si
+rude, puisqu'elle me donnerait six mois de congé; mais il n'en est pas
+question.
+
+Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et dis-lui
+que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de _Faust_, auquel
+je travaille avec fureur et qui sera bientôt achevé. Il y a là des
+choeurs qu'il faudra étudier et limer avec soin. J'espère beaucoup de
+cette composition qui me préoccupe au point d'oublier presque le concert
+que je prépare (ou plutôt que l'on prépare ici). J'ai été peu engagé par
+le spécimen que les artistes de Breslau m'ont donné de leur
+savoir-faire; cependant ils sont fort empressés et me fêtent de leur
+mieux. Il y a même ce matin une affiche portant ces mots: «Grand
+concert donné par M. le maître de chapelle Schöne en l'honneur du M. le
+chevalier Berlioz de Paris.» Je serai donc obligé d'aller demain soir me
+montrer en loge ornée et fleurie; on viendra me chercher en voiture; vu
+la circonstance de la guerre de Pologne, _on ne tirera pas le_ canon,
+mais il est défendu de fumer dans la salle.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Prague, 16 avril 1846.
+
+Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, faute d'avoir quelque chose
+d'important à te dire. J'ai donné un excellent concert à Breslau et je
+me suis hâté de revenir ici, où j'étais attendu et où j'ai retrouvé les
+choeurs de _Roméo et Juliette_ parfaitement sus par l'Académie de chant.
+J'ai respiré en m'entendant _pour la première fois_ exécuté par des
+choristes amateurs si différents des braillards des théâtres. Nous avons
+fait hier la dernière répétition générale, où beaucoup de monde s'était
+introduit et que Liszt m'a aidé à faire marcher, en me servant
+d'interprète.
+
+J'ai eu le plaisir de le voir souvent étonné et touché par cette
+composition, qui lui était demeurée jusqu'à présent absolument inconnue.
+Je crois que tu serais content des changements que j'y ai faits. Il n'y
+a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci;
+il y a des corrections très-importantes dans le scherzo, dans le grand
+finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence. Enfin, cela marche
+maintenant tout à fait bien, et je supprime entièrement la scène du
+Tombeau, qui ne te plaisait guère et qui fera toujours la même
+impression qu'à toi à beaucoup de gens. Mais l'adagio, de l'avis de
+tous, ici comme à Vienne, reste le meilleur morceau que j'aie encore
+écrit. Hier, à la répétition, celui-là et la Fête chez Capulet ont été
+furieusement applaudis, contre l'usage du pays, où l'on ne dit jamais le
+mot aux répétitions.
+
+J'ai un très-bon Père Laurence (Stackaty), un Bohême, dont la voix est
+belle et le sentiment musical très-juste. Après la répétition, tous ces
+musiciens m'ont fait une surprise en m'invitant à un grand souper où
+l'on m'a offert une coupe de vermeil de la part des principaux artistes
+de Prague, avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours
+(Liszt en a fait un vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme, dont
+les termes sont trop beaux pour que je te les répète ici). Puis, sont
+venus le prince de Rohan, notre compatriote, Dreyschok, le directeur du
+Conservatoire, les deux maîtres de chapelle du théâtre et de la
+cathédrale, les premiers critiques musicaux de la ville, etc. J'ai
+(parmi mes toasts) porté la santé de ces derniers que je n'avais pas
+encore vus, n'ayant pas fait une seule visite à la presse, en les
+remerciant de leur bienveillance que je méritais peu, puisqu'ils
+devaient me trouver au moins impoli à leur égard, mais je pensais _leur
+faire honneur par ma grossièreté_. Cette phrase les a fait tous
+prodigieusement rire et les a flattés quand ils l'ont eu comprise. Ceux
+de Vienne aiment mieux _autre chose_. Ils ont cependant dû s'en passer
+aussi; mais il y a, parmi eux, deux Charles Maurice qui m'en garderont
+toujours rancune.
+
+Ils m'ont fait hier promettre de revenir monter ici _la Damnation de
+Faust_, dès que cette partition aura été donnée à Paris; j'ai encore
+quatre grands morceaux à faire pour la terminer.
+
+On m'écrit lettres sur lettres de Brunswick pour me faire arriver; le
+concert y est affiché, et j'y serai le 21. Adieu; mille amitiés à tous
+les nôtres. Les détails sur la malheureuse affaire de David[73] m'ont
+fait frissonner. L'article de Duchesne, dans les _Débats_, était
+terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi, quelle idée de vouloir
+monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter
+les tables de la Loi quand on n'a pas le bras fort!... Ce sujet ne lui
+allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommandation que tu
+m'adressais dans ta dernière lettre: ne dis pas que je t'aie rien écrit
+là-dessus.
+
+Adieu encore; je suis un peu fatigué de tous ces cris, de toutes ces
+embrassades, de toutes ces rasades d'hier. Mais je me promets de
+l'exécution de _Roméo_ un plaisir immense et que j'avoue sans pudeur,
+comme feraient certains académiciens.--Ils chantent maintenant ici les
+thèmes de la Fantastique (_l'Idée fixe et le Bal_) jusque dans les rues.
+Ils ont fait des phrases de cette symphonie une sorte d'argot musical.
+Quand on rencontre une femme,
+
+[image: notation musicale]
+
+signifie qu'elle a l'air commun et hardi.
+
+[image: notation musicale]
+
+veut dire qu'elle est charmante.
+
+[image: notation musicale]
+
+veut dire qu'on est triste et inquiet.
+
+Mon troisième et dernier concert à Prague aura lieu demain; cela fait le
+_sixième_ en tout que j'y aurai donné cet hiver en deux visites.
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Paris, 26 août 1847.
+
+Ta lettre m'a été renvoyée ici par ma soeur; je n'ai pas encore quitté
+Paris, grâce aux oscillations, aux tripotages de l'Opéra.
+
+Maintenant, je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé
+dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux
+que celui qu'on m'offrait à regret ici[74]. J'ai donc rendu leur
+_dernière_ parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la
+proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury
+Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs,
+plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma
+musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes
+destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois
+de l'année. Tu vois qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû
+définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion.
+
+Je vais écrire encore une lettre pour les _Débats_ et je partirai pour
+la Côte. La première sur Vienne a paru avant-hier. Je t'adresserai
+celles sur la Russie: c'est convenu.
+
+Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises,
+viennoises et grenobloises; mais je suis bronzé à ce sujet depuis
+longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle
+épreuve.
+
+D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes beaucoup
+moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe même énormément
+de littérature moderne,--pour la dénigrer, bien entendu. On en est à
+Voltaire; mais enfin on lit, et, comme aux bords de la Garonne...
+
+ On lit, on jase, on déraisonne,
+ On _absurde_ un petit moment...
+
+Il faut faire le verbe _absurder_.
+
+Si je pars assez tôt pour la Côte, comme tu ne reviens qu'en octobre, je
+suis fort capable d'aller te dire bonjour à Avignon.
+
+
+
+
+XXXV.
+
+A M. TAJAN-ROGÉ[75].
+
+
+Londres, 10 novembre 1847.
+
+ Mon cher Rogé,
+
+Je serais bien coupable de n'avoir pas encore répondu à votre aimable
+lettre, si les deux cent mille tracas de toute espèce qui m'ont assailli
+à mon retour à Paris ne me servaient d'excuse. Vous n'avez pas une idée
+exacte de mon existence dans cette infernale ville, qui prétend être le
+_centre des arts_. Je viens d'y échapper enfin. Me voilà en Angleterre
+avec une position indépendante (financièrement parlant) et telle que je
+n'avais pas osé l'ambitionner. Je suis chargé de la direction de
+l'orchestre du grand opéra anglais qui va s'ouvrir à Drury-Lane dans un
+mois; de plus, je suis engagé pour quatre concerts composés
+exclusivement de mes ouvrages, et en troisième lieu pour écrire un opéra
+en trois actes destiné à la saison de 1848. L'opéra anglais ne durera
+que trois mois cette année et ne pourra avoir qu'une troupe de chanteurs
+fort incomplète à cause de la précipitation avec laquelle il vient
+d'être organisé et d'une circonstance fatale qui nous privera cette
+année du concours de Pischek (un artiste allemand merveilleux sur lequel
+nous comptions). Le directeur est prêt à tous les sacrifices et ne
+compte que sur la seconde année. Les choeurs et l'orchestre en revanche
+sont splendides. Pour mes concerts, nous ne commencerons qu'en janvier;
+je crois qu'ils marcheront bien. Jullien (le directeur) est un homme
+d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que
+qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de
+construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il ne veut, pour y
+parvenir, employer que des moyens avoués par l'art et le goût. Mais la
+foi me manque... J'ai eu le plaisir de voir une fois madame Rogé à
+Paris; elle est sans doute allée vous rejoindre maintenant. J'ai
+présenté votre ami à Alfred de Vigny, qui l'a engagé à venir le voir de
+temps en temps et à recourir à son intervention dans toutes les affaires
+littéraires pour lesquelles il pourrait le servir.
+
+Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment
+rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus
+en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà
+pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les
+derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales
+devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans
+que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les
+musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui
+connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur
+répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas
+qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès
+de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des
+galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le
+lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva
+que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première
+représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de
+l'enthousiasme[76]?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais
+Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce
+sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont
+pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance
+musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer
+dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale;
+mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en
+conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des
+directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de
+laisser maintenant sur le dos de mon successeur au _Journal des Débats_.
+Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de
+mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque
+année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant
+mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes
+excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur
+Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la
+Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous
+avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec
+grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos
+confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer,
+de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois
+écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial,
+intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la
+connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y
+mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter
+maintenant.
+
+Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce
+que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop
+Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue
+meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir
+à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand
+coeur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas
+beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris.
+
+Je suis venu _seul_ à Londres; vous pouvez en deviner les raisons.
+D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a
+toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État,
+mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre.
+Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions,
+l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra
+étrange.
+
+Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me
+suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que
+grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode
+majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.--Par un
+amour poétique, atroce et _parfaitement innocent_ (avec ou sans
+calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je
+_vous écriverai_» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la
+marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons
+faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et
+jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes
+amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de _Faust_:
+«Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je
+ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas
+possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible
+que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé
+devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai
+été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle.
+Elle m'avait tant promis qu'elle m'_écriverait_!... Elle est sans doute
+mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier
+concert, est certainement revenu depuis longtemps.
+
+O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil
+couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma
+poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de _Roméo et Juliette_:
+
+[image: notation musicale]
+
+je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et
+offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon
+départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe
+d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu,
+adieu. Vous m'_écriverez_, au moins, vous.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Londres, 31 novembre [1848]. _Harley street, 76._
+
+ Mon cher Morel,
+
+Jullien me charge de vous écrire confidentiellement pour savoir de vous
+la vérité sur le succès de l'opéra de Verdi[77]. Peu importe le mérite
+de l'oeuvre, c'est une question de directeur que je vous transmets.
+
+Nous n'ouvrirons pas avant huit jours; _la Fiancée de Lammermoor_ par
+madame Gras et Reeves ne peut à mon sens manquer de bien marcher. Reeves
+a une jolie voix naturelle et il chante aussi bien que cette effroyable
+langue anglaise puisse permettre de chanter.
+
+Le baryton Withworth est moins bien; nous attendons tous les jours
+Staudigl. On monte, en attendant, l'opéra de Balfe. L'orchestre est
+superbe, et, à part quelques imperfections de justesse dans les
+instruments à vent, on n'en trouverait guère de meilleur. Nous avons 120
+choristes qui vont bien aussi. Tout ce monde m'a fait un accueil très
+chaleureux, le jour où Jullien a fait jouer dans un de ses concerts
+_l'Invitation à la valse_. L'orchestre m'a fait une ovation et le public
+a redemandé le morceau de.... Weber! et puis nous avons bien des
+artistes français et allemands et italiens qui me connaissaient déjà et
+me sont tout dévoués. Tels sont Tolbecque, Rousselot, Sainton, Piatti,
+Eisenbaum, Beauman, etc., etc. Je ne commencerai mes concerts qu'au mois
+de janvier.
+
+Maintenant seriez-vous assez bon pour aller chez Th. Gautier, villa
+Beaujon, avenue Byron, nº 14 (pardon de la course), lui demander une
+réponse à la lettre que je lui écrivis il y a plus de quinze jours; il
+s'agissait d'un ballet que Jullien lui demande immédiatement pour
+mademoiselle Fuoco et qui doit être mis en scène par Coralli père.
+Jullien a besoin de savoir tout de suite si Gautier consent à le faire,
+à quelles conditions, et s'il peut livrer le manuscrit avant le 15
+décembre.
+
+Je vous en prie, acceptez cette corvée; mille amitiés à Desmarest. Je
+m'ennuie terriblement dans le joli appartement que Jullien m'a donné.
+J'ai reçu pourtant force invitations depuis que je suis ici, et votre
+ami M. Grimblot a la bonté de me venir voir souvent. Il m'a fait
+recevoir de son club; mais Dieu sait le divertissement qu'on peut
+trouver dans un club anglais! Macready a donné en mon honneur un
+magnifique dîner, il y a huit jours; c'est un homme charmant et point du
+tout prétentieux dans son intérieur. Il est terrible aux répétitions, et
+il a raison de se montrer tel. Je l'ai vu, l'autre jour, dans une
+nouvelle tragédie, _Philippe d'Artevelde_; il y est superbe, et il a mis
+en scène la pièce d'une manière vraiment extraordinaire: personne ici
+n'entend comme lui l'art de grouper les masses populaires et de les
+faire agir. C'est admirable.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 8 décembre [1848]
+
+ Mon cher Morel,
+
+Toujours des commissions!... Soyez assez bon pour aller au reçu de cette
+lettre chez mon graveur Parent, 43, rue Rochechouart, et lui dire qu'il
+m'envoie _tout de suite_ par la diligence les parties d'instruments à
+vent, harpe et timbales, etc., d'_Harold_, en double, comme je lui ai
+indiqué dans une note qu'il a entre les mains; plus, la feuille volante
+des altos où se trouvait une faute qu'il doit avoir corrigée; plus les
+exemplaires fautifs que je lui ai renvoyés de Londres. J'en ai besoin
+pour vérifier les corrections. En outre, s'il ne peut m'envoyer une
+épreuve telle quelle de la partition, il m'en renverra le manuscrit. Je
+vous recommande de vous assurer de la voie par laquelle tout ceci me
+parviendra, car vous comprenez que je ne voudrais pas perdre votre
+partition.
+
+Maintenant, je dois vous dire que l'ouverture de notre grand opéra a eu
+un succès immense; toute la presse anglaise s'accorde à nous louer.
+Madame Gras et Reeves, le ténor (dans _Lucie_), ont été rappelés quatre
+ou cinq fois avec frénésie. Et vraiment l'un et l'autre le méritaient.
+Reeves est une découverte sans prix pour Jullien; il a une voix
+charmante, d'un timbre essentiellement distingué et sympathique, il est
+très bon musicien, sa figure est très expressive et il joue avec son feu
+national d'Irlandais. A mon entrée à l'orchestre, la salle m'a fait une
+superbe réception. Nous avons joué pour commencer la belle ouverture
+d'_Éléonore_ de Beethoven, nº 1, superbement. On a redemandé dans
+_Lucie_ le grand sextuor en _ré_ [bémol] qui commence le final du second
+acte, et ce soir, à la seconde représentation, on a en outre redemandé
+le choeur en _mi_ [bémol] du troisième acte.
+
+[image: notation musicale]
+
+Les Anglais sont dans la stupéfaction d'entendre dans un théâtre anglais
+cette masse de cent vingt choristes et ce bel orchestre, et d'avoir un
+pareil ténor et une telle prima donna. Il n'y a que le ballet qui est
+misérable, mais nous aurons mieux dans quelque temps.
+
+Je vais commencer à répéter mes symphonies _un mois et demi d'avance_,
+dès que les parties d'orchestre et la partition d'_Harold_ me seront
+parvenues.
+
+Mille pardons de vous faire ainsi courir pour cette affaire, mais je
+n'ose me fier qu'à vous.
+
+
+
+
+XXXVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 14 janvier 1848.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Votre lettre m'a fait bien plaisir; je vous en remercie. Si je ne me
+trompe, elle s'est croisée avec la dernière que je vous ai écrite; car
+vous ne me dites rien dans la vôtre des journaux que je vous demandais,
+ni des informations que je vous priais de prendre au sujet d'une
+commission donnée à Brandus, dont je n'avais point de nouvelles. Je fais
+ici un métier de cheval de moulin, répétant tous les jours de midi à
+quatre heures et conduisant tous les soirs l'opéra de sept heures à dix
+heures. Depuis avant-hier seulement, nous n'avons pas de répétitions et
+je commence à me remettre d'une _grippe_ qui m'inquiétait, ainsi traitée
+par la fatigue et les vents froids du théâtre. Vous avez eu sans doute
+déjà connaissance de l'horrible position où Jullien s'est mis et nous a
+entraînés tous avec lui. Cependant, comme il faut ruiner son crédit à
+Paris le moins possible, ne parlez à personne de ce que je vais vous
+dire. Ce n'est pas l'entreprise de Drury-Lane qui a renversé sa fortune;
+elle était déjà détruite avant l'ouverture, et il avait sans douta
+compté sur de fortes recettes pour la relever. Jullien est toujours le
+même fou que vous avez connu; il n'a pas la moindre idée des nécessités
+d'un théâtre lyrique, ni des nécessités même les plus évidentes pour une
+bonne exécution musicale. Il a ouvert son théâtre sans avoir une _seule
+partition_ à lui, et à l'exception de l'opéra de Balfe qu'il a bien
+fallu faire copier, nous ne vivons jusqu'à présent que sur le bon
+vouloir des agents de Lumley, qui nous prêtent les parties d'orchestre
+des opéras italiens que nous montons. Jullien est en ce moment à faire
+sa tournée de province, gagnant beaucoup d'argent avec ses
+concerts-promenades; le théâtre fait ici chaque soir des recettes fort
+respectables, et, en résumé, après nous avoir fait consentir à la
+réduction d'un tiers de nos appointements, nous _ne sommes pas payés du
+tout_. On paye seulement chaque semaine les choristes, l'orchestre et
+les ouvriers, afin que le théâtre puisse marcher. Cependant Jullien a
+vendu il y a quinze jours son magasin de musique de Regent's street près
+de deux cent mille francs... et je ne puis me faire payer, et les
+acteurs principaux, le peintre décorateur, les maîtres de chant et de
+ballet et de mise en scène, tout ce monde est dans le même cas que
+moi... Concevez-vous rien à cela?
+
+Cependant, il proteste que nous ne perdrons rien, et nous allons
+toujours, et le public ne demande qu'à venir. Mais le crédit de Jullien
+à Londres est _perdu entièrement_... Mon concert est toujours annoncé
+pour le 7 février. Je n'ai pas voulu ces jours-ci faire de nouvelles
+répétitions. Je vais les reprendre toutefois jeudi prochain. Nous avons
+maintenant l'espérance que le théâtre ne fermera pas, grâce à un emprunt
+qu'un éditeur de musique a procuré à M. Gye, le délégué de Jullien en
+son absence.
+
+Si Jullien à son retour ne me paye pas, je tâcherai de m'arranger avec
+Lumley et de donner des concerts au théâtre de la Reine. Car il y a
+maintenant ici une belle place à prendre pour moi, place laissée vacante
+par la mort de ce pauvre Mendelssohn. Tout le monde me le répète du
+matin au soir, la presse et les artistes sont très bien disposés pour
+moi. Déjà les deux répétitions que j'ai faites d'_Harold_ et du
+_Carnaval romain_, et de deux parties de _Faust_, leur ont fait ouvrir
+de grands yeux et d'immenses oreilles: j'ai lieu de croire que c'est
+_ici_ que je dois me faire une belle position. Quant à la France, je n'y
+pense plus, et Dieu me préserve de céder à des tentations comme celle
+que vous me donniez dans votre dernière lettre, de venir donner un
+concert à Paris au mois d'avril. Si jamais j'ai assez d'argent pour
+DONNER des concerts à mes amis de Paris, je le ferai; mais ne me croyez
+plus assez simple pour compter sur le public pour en faire les frais. Je
+ne ferai pas de nouveaux appels à son attention pour ne recueillir que
+l'indifférence, et perdre l'argent que je gagne avec tant de peines dans
+mes voyages. Ce sera un grand chagrin pour moi, car les sympathies de
+mes amis de France me sont toujours les plus chères. Mais l'évidence est
+là: comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur
+tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé de
+conclure que c'est le public de Paris qui la comprend le moins. Ai-je
+jamais vu à Paris, dans mes concerts, _des gens du monde_, hommes et
+femmes, émus comme j'en ai vu en Allemagne et en Russie? Ai-je vu des
+princes du sang s'intéresser à mes compositions au point de se lever à
+huit heures du matin, pour venir, dans une salle froide et obscure, les
+entendre répéter, comme faisait à Berlin la princesse de Prusse? Ai-je
+jamais été invité à prendre la moindre part aux concerts de la cour? La
+société du Conservatoire, ou du moins ceux qui la dirigent, ne me
+sont-ils pas hostiles? N'est-il pas grotesque qu'on joue dans ces
+concerts les oeuvres de tout ce qui a un nom quelconque en musique,
+excepté les miennes?... N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra
+avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux, et ses directeurs
+toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à
+combattre, si la main leur était forcée? La presse ne devient-elle pas
+ignoble de jour en jour? y voyons-nous autre chose maintenant (à de
+rares exceptions près) que de l'intrigue, de basses transactions et du
+crétinisme?
+
+Les gens mêmes que j'ai tant de fois obligés et soutenus par mes
+feuilletons en ont-ils montré jamais la moindre reconnaissance réelle?
+Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire
+empressé, et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils
+savent que j'ai _des griffes et des défenses_?..... Ne voir partout
+qu'imbécillité, indifférence, ingratitude ou terreur... voilà mon lot à
+Paris. Encore si mes amis y étaient heureux! Mais, loin de là, vous êtes
+presque tous esclaves, dans des positions gênantes et gênées; je ne puis
+rien pour vous et vos efforts pour moi sont impuissants.
+
+La France donc est effacée de ma carte musicale, et j'ai pris mon parti
+d'en détourner le plus possible mes yeux et ma pensée. Je ne suis pas
+aujourd'hui dans la moindre disposition mélancolique, je n'ai pas de
+spleen; je vous parle avec le plus grand sang-froid, la plus entière
+lucidité d'esprit. Je vois ce qui est.
+
+Un vif regret pour moi, dans mes absences de plus en plus fréquentes de
+Paris, c'est de ne pas vous voir; et vous n'en doutez pas, j'espère.
+Vous savez combien j'apprécie la rectitude de jugement, la bonté d'âme
+et l'amour de l'art dont vous m'avez donné tant de preuves.
+Pardonnez-moi donc de vous faire aussi franchement ma profession de foi
+nationale.
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+A M. ALEXIS LWOFF[78].
+
+
+Londres, 29 janvier 1848.
+
+ Mon cher général,
+
+C'est un malade qui vous écrit; en conséquence, ne le grondez pas trop
+d'avoir tant tardé à vous répondre. Je suis fâché que vous ayez pu me
+croire contrarié de la publication de ma lettre sur _Ondine_. Elle ne
+contenait rien que je tinsse fort à garder secret: mes sentiments
+d'amitié pour vous d'abord, ma haute estime pour vos rares talents
+ensuite, et enfin mes observations sur l'insalubrité des ténors auxquels
+nous sommes généralement exposés, nous tous qui avons le malheur de
+chercher des _intelligences servies par une voix_. Mes plaisanteries sur
+eux m'auront valu quelques douzaines d'ennemis intimes de plus; mais je
+m'en moque comme d'un opéra comique sur lequel je n'ai pas de feuilleton
+à faire. Mieux que cela, j'en suis fort aise: j'aime à être détesté des
+crétins, ils m'autorisent ainsi à leur rendre la pareille.
+
+A propos de crétins, si vous saviez dans quelle _crétinière_ je suis
+tombé ici!... Mais Dieu sait qui dirige le directeur de ce malheureux
+théâtre!..... Figurez-vous que cela s'appelle Académie royale de
+musique, Grand-Opéra anglais, et que, depuis que l'ouverture s'en est
+faite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai à conduire que du
+Donizetti et du Balfe, _Lucia_, _Linda di Chamounix_, _the Maid of
+honour_. Nous avions un orchestre superbe; le directeur en a emmené la
+fleur avec lui dans sa tournée de province où il donne des concerts
+populaires; et nous devons nous contenter de ce qu'il n'a pas voulu, et
+marcher quand même.
+
+J'entends des raisonnements sur la musique, sur le public, sur les
+artistes, qui feraient les quatre cordes de votre violon se rompre de
+colère, si elles pouvaient les entendre; je subis des chanteuses
+anglaises qui feraient se briser et se tordre les crins de votre
+archet...
+
+On m'a engagé aussi pour quatre concerts; je donnerai le premier dans
+huit jours, le 7 février. Nous n'avons pas encore pu avoir une seule
+fois l'orchestre complet pour les études. Ces messieurs viennent quand
+il leur plaît et s'en vont à leurs affaires, les uns au milieu, les
+autres au quart des répétitions. Le premier jour, je n'ai point eu de
+cors du tout; le second, j'en ai eu trois; le troisième, j'en ai eu deux
+qui sont partis après le quatrième morceau. Voilà comment on entend la
+subordination dans ce pays-ci. Les choristes seuls me sont dévoués
+presque autant que ceux de Saint-Pétersbourg... Oh! la Russie! et sa
+cordiale hospitalité, et ses moeurs littéraires et artistiques, et
+l'organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise,
+nette, inflexible, sans laquelle, en musique comme en beaucoup d'autres
+choses, on ne fait rien de bon ni de beau, qui me les rendra? Pourquoi
+êtes-vous si loin?...
+
+Tenez, général, je suis depuis cinq jours malade, au lit, d'une
+bronchite violente; c'est la colère, le dégoût et le chagrin qui me
+l'ont donnée. Pourtant il y a beaucoup à faire ici, à cause du public,
+qui est attentif, intelligent et vraiment amateur d'oeuvres sérieuses.
+
+J'ai entendu le dernier oratorio de ce pauvre Mendelssohn (_Elie_).
+C'est magnifiquement grand et d'une somptuosité harmonique
+indescriptible. J'espère que les inquiétudes dont vous me parlez et qui
+vous agitent sont dissipées maintenant et que madame Lwoff est rétablie.
+Veuillez lui présenter mes respectueux hommages. Vous me demandez où je
+compte passer l'été; je n'en sais rien. Pourtant il est à croire que
+j'irai visiter encore Nice, comme je fais toujours quand j'ai passé un
+rude hiver. En tout cas, on vous dira à Paris où je serai; je vous en
+prie, ne manquez pas de me trouver et de faire que je vous trouve: je
+serai si heureux de vous voir!...
+
+Vous êtes mille fois bon d'avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me
+laisser encore l'espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je ne me
+berce pas beaucoup de cette idée: tout dépend de l'empereur. S'il
+voulait, nous ferions de Pétersbourg en six ans le centre du monde
+musical.
+
+Je n'ai pas eu la moindre nouvelle des comtes Wielhorski; j'ai écrit au
+comte Michel, il ne m'a pas répondu. La crainte qu'il ne voie dans mes
+lettres un but intéressé m'empêche de lui écrire de nouveau: j'ai
+tellement peur d'avoir l'air d'un solliciteur!... Et, pourtant, Dieu
+sait combien j'ai conservé de vive reconnaissance pour toute les bontés
+qu'ils ont eues l'un et l'autre pour moi, l'an dernier!
+
+On joue, ce soir, à Drury-Lane, _Linda di Chamounix_; j'ai le bonheur
+d'être malade, je ne conduis pas. Je vais tâcher de dormir comme on dort
+dans une chambre bien close quand on entend pleuvoir à verse au dehors.
+
+
+
+
+XL.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Londres, samedi, 12 février 1848.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Ce n'est qu'aujourd'hui seulement que j'ai le temps de vous écrire. Mon
+concert a eu lieu lundi dernier avec un éclatant succès; l'exécution a
+été magnifique de verve, de puissance et de précision. Nous avions fait
+cinq répétitions d'orchestre et dix-huit pour le choeur. Ma musique a
+pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre; j'ai
+été rappelé après le concert. On a encore redemandé (comme ailleurs) la
+marche Hongroise et la scène des Sylphes. Tout ce qui a quelque
+importance musicale dans Londres était à Drury-Lane ce soir-là, et la
+plupart des artistes de quelque valeur sont venus après le concert me
+féliciter. Ils ne s'attendaient à rien de pareil; ils croyaient à une
+musique diabolique, incompréhensible, dure, sans charme...--Il faut voir
+comment ils arrangent maintenant nos critiques de Paris. Davison
+lui-même a fait un article dans le _Times_ dont on lui a, faute de
+place, ôté la moitié; ce qui en est resté a produit son effet néanmoins.
+Mais je ne sais ce qu'il pense au fond: avec des opinions comme les
+siennes, il faut s'attendre à tout. Le vieux Hogarth du _Daily News_
+était dans une agitation des plus comiques: «J'ai _tout mon sang en
+feu_, m'a-t-il dit; jamais de ma vie je n'ai été _excité_ de la sorte
+par la musique.» Maintenant je cherche comment je pourrai donner mon
+second concert. Jullien ne payant plus ses musiciens ni ses choristes,
+je n'ose m'exposer au danger de les voir me manquer au dernier moment.
+Hier soir, après _Figaro_, la défection a commencé. Les cors m'ont
+averti qu'ils ne viendraient plus. Et mes appointements courent les
+champs... Dieu sait si je les attraperai jamais.
+
+
+
+
+XLI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 6 mars [1849].
+
+ Mon cher Morel,
+
+Que devenez-vous? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas un mot? Où en sont
+vraiment les affaires musicales? Je l'ai demandé à Desmarest il y a huit
+jours et, comme de raison, il ne m'a pas répondu. Il faut convenir que
+Paris est un aimable séjour, et que c'est là, surtout, qu'on peut
+s'écrier comme je ne sais quel ancien: «O mes amis! il n'y a plus
+d'amis!» Que le feu du ciel et celui de l'enfer se réunissent pour
+brûler cette damnée ville... Quand serai-je donc arrivé à ne plus songer
+à ce qu'on y fricotte!... J'espère que nous allons au moins être
+débarrassés du _droit_ des hospices sur les concerts; j'espère qu'il n'y
+aura plus de subventions pour nos stupides théâtres lyriques; j'espère
+que les directeurs de ces lieux s'en iront comme ils sont venus, et au
+plus vite; j'espère qu'il n'y aura plus de censure pour les morceaux de
+chant; j'espère enfin que nous serons libres d'être libres, sinon nous
+avons une nouvelle mystification à subir.
+
+Que devient M. Bertin? On dit ici qu'il se cache... Que deviennent tous
+nos précieux ennemis (_precious villains_), comme dit Shakspeare?
+
+
+
+
+XLII.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+76, Harley street, London, 15 mars 1848.
+
+ Mon cher d'Ortigue,
+
+Il y a longtemps que je veux t'écrire et, c'est aujourd'hui seulement
+que j'en trouve le temps. La vie de Londres est encore plus absorbante
+que celle de Paris; tout est en proportion de l'immensité de la ville.
+
+Je me lève à midi; à une heure, viennent les visiteurs, les amis, les
+nouvelles connaissances, les artistes qui se font présenter. Bon gré,
+mal gré, je perds ainsi trois bonnes heures. De quatre à six, je
+travaille; si je n'ai pas d'invitation, je sors alors pour aller dîner
+assez loin de chez moi; je lis les journaux; après quoi vient l'heure
+des théâtres et des concerts: je reste à écouter de la musique telle
+quelle jusqu'à onze heures et demie. Nous allons enfin trois ou quatre
+artistes ensemble souper dans quelque taverne et fumer jusqu'à deux
+heures du matin. Voilà ma vie extérieure... Tu sais, plus ou moins bien,
+le succès brusque et violent de mon concert de _Drury-Lane_. Il a
+déconcerté en quelques heures toutes les prévisions favorables ou
+hostiles et renversé l'édifice de théories que chacun s'était faites ici
+sur ma musique d'après les critiques tricornues du continent. Dieu
+merci! la presse anglaise tout entière s'est prononcée avec une chaleur
+extraordinaire, et, à part Davison et Gruneisen, je ne connaissais pas
+un des rédacteurs.
+
+C'est différent maintenant; les principaux d'entre eux sont venus me
+voir, m'ont écrit et nous avons ensemble de fréquentes et cordiales
+relations. Il y avait bien longtemps que je n'avais éprouvé une
+satisfaction aussi vive qu'en lisant l'article de _l'Atlas_ que j'ai
+envoyé à Brandus et qu'il n'a pas fait traduire. Il est de M. Holmes,
+l'auteur d'une _Vie de Mozart_ extrêmement admirée ici.
+
+M. Holmes était venu dans la persuasion qu'il allait entendre des
+duretés, des folies, des non-sens, etc.
+
+Je t'assure que tu eusses été bien heureux de cette grande victoire. Il
+faut maintenant poursuivre l'ennemi et ne pas s'endormir à Capoue.
+Jullien ne m'a pas payé, tu le sais. Son théâtre est maintenant un
+cirque équestre. Les deux théâtres italiens se disputent à qui exécutera
+le mieux les chefs-d'oeuvre italiens. On a joué hier soir l'_Attila_ de
+Verdi au théâtre de la Reine... Après l'_Attila_, holà! Les directeurs
+de Covent-Garden désirent monter un concert shakspearien, composé de
+_Roméo_, _le Roi Lear_, la _Ballade sur la mort d'Ophélie_ et _la
+Tempête_. Nous avons eu ensemble une conférence avant-hier, à ce sujet,
+et je leur ai déclaré qu'à aucun prix, je ne consentirais à organiser
+cette exécution, s'ils ne m'assuraient quinze jours d'étude pour les
+voix et quatre répétitions pour l'orchestre. Ils se concertent
+maintenant à ce sujet.
+
+La Société philharmonique a commencé ses séances avant-hier. On y a
+exécuté une symphonie de Hesse (l'organiste de Breslau) bien faite, bien
+froide, bien inutile; une autre en _la_ de Mendelssohn, admirable,
+magnifique, bien supérieure, selon moi, à celle également en _la_ qu'on
+joue à Paris. L'orchestre est très bon; à l'exception de quelques
+instruments à vent, il n'y a rien à lui reprocher, et Costa le dirige à
+merveille. Personne ne voulait croire, ce soir-là, que la Société ne
+m'eût encore rien demandé pour ses concerts; c'est pourtant vrai. On dit
+qu'ils y seront forcés par les journaux et par leur comité. Mais je ne
+me livrerai qu'avec de grandes précautions aux pattes de velours de tous
+les vieillards entêtés qui dirigent l'institution. C'est la répétition
+des _manières_ du Conservatoire de Paris.
+
+J'aurais trop à te dire sur ces petites vanités fiévreuses et
+goutteuses; et tu les devines sans peine. En résumé, je resterai ici
+tant que je pourrai, car il faut du temps pour s'y faire place et s'y
+créer une position. Heureusement, les circonstances sont favorables. Tôt
+ou tard, cette position arrivera et sera, me dit-on, solide. Je n'ai
+plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la
+Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France; la
+dernière révolution rend ma détermination plus ferme et plus
+indispensable. J'avais à lutter, sous l'ancien gouvernement, contre des
+haines semées par un feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent
+nos théâtres et l'indifférence du public; j'aurais, de plus, la foule
+des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la
+musique populaire, philanthropique, nationale et économique. Les arts,
+en France, sont morts maintenant, et la musique, en particulier,
+commence déjà à se putréfier; qu'on l'enterre vite! Je sens, d'ici, les
+miasmes qu'elle exhale...
+
+Je sens, il est vrai, toujours un certain mouvement machinal qui me fait
+me tourner vers la France quand quelque heureux événement survient dans
+ma carrière; mais c'est une vieille habitude dont je me déferai avec le
+temps, un véritable préjugé.
+
+La France, au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de
+gredins: il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître.
+Est-il vrai que Perrot ait perdu sa place? Je ne sais si on a daigné me
+conserver celle de la bibliothèque du Conservatoire qui me rapportait
+118 francs par mois. J'ai écrit à ce sujet au ministre de l'intérieur
+qui, bien entendu, ne m'a pas répondu.
+
+
+
+
+XLIII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Londres, lundi 24 avril 1848.
+
+Mille remerciements, mon cher Morel, pour la peine que vous prenez à mon
+sujet et pour votre lettre si amicale. C'est une bonne fortune en ce
+temps-ci d'obtenir de Paris une réponse de ses amis... Il est vrai,
+comme dit le proverbe, qu'il y a fagots et fagots.
+
+Ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi; je ne
+sais pas encore où je vais loger. J'ai dû quitter la maison de Jullien
+il y a quatre jours, une nouvelle saisie y ayant été opérée, au nom de
+la reine, pour la _queen's-tax_ qu'il n'avait pas payée.
+
+Avant-hier, les journaux de Londres ont annoncé la _banqueroute_ de
+Jullien, qui, dit-on, est, à cette heure, en prison. Je n'ai donc plus
+rien à espérer de lui.
+
+Les journaux d'ici s'occupent toujours beaucoup de moi; mais la
+résistance du comité de la Société philharmonique est quelque chose de
+curieux: ce sont tous des _compositeurs anglais_, et Costa est à leur
+tête. Or, ils engagent M. _Molique_, ils jouent des symphonies nouvelles
+de M. Hesse et autres; mais je leur inspire, à ce qu'il paraît, une
+terreur incroyable. Beale, Davison, Rosemberg et quelques autres se sont
+mis en tête de les forcer à m'engager. Je laisse faire, nous verrons
+bien. C'est un vieux mur qu'il me faut renverser, et derrière lequel je
+trouve, tout à moi, le public et la presse.
+
+Paris semble un peu se rasséréner. Dieu veuille que cela dure et que
+l'Assemblée soit une véritable représentation de la nation. Alors, en
+effet, on pourrait espérer quelque grande chose. Mais vous ne sauriez
+croire combien votre sort, à vous, Morel, et celui de quelques autres de
+nos amis, me préoccupe et m'inquiète. Comment pouvez-vous vous tirer
+d'affaire au milieu de cette triomphante débâcle?
+
+
+
+
+XLIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 16 mai 1848.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je ne puis vous dire combien je suis touché de votre sollicitude à mon
+sujet et de l'insistance que vous mettez à me faire retourner à Paris.
+Malheureusement, toute aigreur à part, je suis forcé de vous démontrer
+que la raison qui me fait rester est une raison d'argent. J'ai encore à
+recevoir de Beale[79] le prix de deux morceaux qui ne sont pas terminés,
+et un concert s'organise à peu de frais pour le 29 juin. Si j'y gagne
+quelques sous, ce sera un grand bonheur, tandis qu'à Paris je suis sûr
+de n'avoir rien à gagner du tout et, en y allant en ce moment, de perdre
+le peu que je recevrai ici. Je fais très peu de dépenses à Londres,
+d'ailleurs; aussitôt que je serai sûr de n'y avoir plus rien à faire, je
+retournerai à Paris, en souhaitant, sans l'espérer, que vous ne vous
+abusiez pas sur les chances qui me restent d'y trouver un emploi
+musical. Peut-être à cette époque MM. Marie, Schoelcher, Pyat, ne seront
+plus rien; le terrain est mouvant comme du sable. D'ailleurs que
+peuvent-ils? Il s'agit d'argent, personne n'en a pour les nécessités de
+la vie; la République a bien à faire d'en dépenser pour le luxe des
+arts.... Cela saute aux yeux. Et une fois que je serai au bout de ce qui
+me reste, il n'y aura plus pour moi qu'à aller m'asseoir au coin d'une
+borne et à y mourir de faim comme un chien perdu, ou à me faire sauter
+la cervelle. On n'a pas encore fait un acte ni dit un mot qui puisse
+fournir un argument contre mes prévisions. Mais enfin, comme il en
+serait de même ici, après l'époque où je n'aurai plus rien à y faire,
+autant vaut-il crever à Paris qu'ailleurs.
+
+Adieu; quoi qu'il en soit de mon horrible position et de la certitude
+que j'ai d'être de trop dans le monde, croyez à toute ma reconnaissante
+amitié et à la confiance que j'ai dans la vôtre.
+
+
+
+
+XLV.
+
+A M. GUILLAUME LENZ, A SAINT-PÉTERSBOURG.
+
+
+Paris, 22 décembre 1848.
+
+Comment! si je m'en souviens... Il faudrait que j'eusse à la fois bien
+peu de coeur et bien peu de mémoire pour ne pas m'en souvenir!... Et nos
+parties de billard, chez M. le comte Michel[80], parties que nous
+faisions avec tant de calembours et force carambolages de mots! et tant
+de cigares fumés, tant de bière bue, tant d'opinions musicales
+débattues. Non, mon cher monsieur, je n'ai rien oublié, et je vous prie
+de n'avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices.
+
+Je vous écrirais mille folies, si le ton de votre lettre n'eût été un
+peu triste: vous m'y parlez, à la façon d'un moribond, des éventualités
+cholériques... Cela m'a douloureusement ému. Sous l'empire d'une
+préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre
+aimable lettre, j'avais écrit à M. le comte Michel Wielhorski pour lui
+demander de ses nouvelles. J'espère que tout va bien chez lui.
+
+Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment; on
+ne _clube_ plus beaucoup; les rouges rongent leur frein; le suffrage
+universel nous a donné une majorité foudroyante pour Louis-Napoléon; les
+paysans comptent ne plus payer d'impôts de longtemps, et fondent de
+grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son
+neveu. Car on sait à quoi s'en tenir sur cette bourde de la mort de
+l'empereur... Ah bien, oui, il s'est seulement retiré des affaires... On
+va aussi s'occuper bientôt de la répartition des milliards que Napoléon
+(le Grand) a rapportés de sa campagne d'Égypte, trésor inépuisable
+déterré sous la grande Pyramide. Nous allons filer des jours _d'or_ et
+tout ira de _soie_.
+
+Pardon de cet indigne calembour! Comme vous devez rire là-bas et vous
+moquer de nous; de nous, qui nous intitulons les peuples _avancés_!
+Savez-vous comment on appelle les bécasses trop faites, les bécasses
+pourries? Ce sont aussi des bécasses _avancées_. Enfin, que la _volonté_
+de Dieu soit faite! J'ai bien de la bonté, n'est-ce pas? Il est très sûr
+qu'elle se fera toujours.
+
+Et vous pensez encore à la musique! Barbares que vous êtes! Quelle
+pitié! au lieu de travailler au grand oeuvre, à l'abolition radicale de
+la famille, de la propriété, de l'intelligence, de la civilisation, de
+la vie, de l'humanité, vous vous occupez des oeuvres de Beethoven!!...
+Vous rêvez de sonates! vous écrivez un livre d'art[81]!
+
+Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques
+vivants adorateurs du beau. _Rari_... Mais comment faire connaître votre
+travail dans notre _gurgite_?
+
+Nous n'avons plus qu'un seul journal musical, la _Gazette musicale_.
+J'ai fait part de ce que vous m'avez écrit à M. Brandus, directeur de ce
+journal, et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre
+ouvrage, mais il voudrait le connaître.
+
+De mon côté, j'en parlerais avec bien du plaisir dans l'un de mes
+feuilletons des _Débats_, quand une partie au moins du livre aurait paru
+d'une façon ou d'une autre. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me
+faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte
+d'un imprimé n'est rien; mais un manuscrit qui s'égare, c'est
+irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu'un
+qui aurait le malheur de venir en France, en lui recommandant de me le
+remettre sans intermédiaire. Cherchez cette occasion, et ne doutez pas
+de mon empressement à entrer dans vos vues.
+
+Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je
+vous serre la main. Dieu vous garde de la république, et surtout des
+républicains!
+
+[image: notation musicale]
+
+
+
+
+XLVI.
+
+A M. ALEXIS LWOFF.
+
+
+Paris, 23 février 1849.
+
+ Mon cher monsieur Lwoff,
+
+J'ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au
+commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas
+toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive,
+bien sincère et que le temps et l'absence n'altéreront pas. J'ignorais
+quelles étaient vos relations avec M. Lenz, et c'est la cause du silence
+que vous me reprochez. L'indifférence ni l'oubli n'y sont pour rien,
+soyez-en tout à fait persuadé.
+
+Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me
+parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission
+relative à un poème nouveau.
+
+Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à
+la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots,
+Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en
+même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau
+qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a
+trait à votre question.
+
+Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera également, il le
+trouve beaucoup plus difficile et plus long que d'écrire un opéra
+nouveau, à cause de la nécessité de conserver la musique.
+
+Pour refaire _Ondine_ en trois actes, Saint-Georges demande... que vous
+lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer
+ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de
+la proposition; la partition me paraît indispensable et toutes les
+imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne
+sauraient la remplacer[82].
+
+Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro 6. C'est un homme habile
+pour ces sortes de choses, et l'énorme succès du _Val d'Andorre_ donne
+en ce moment plus d'autorité encore à son nom.
+
+Si vous lisez la _Gazette musicale_ et les _Débats_, vous devez être au
+courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne
+vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en
+passant, Spontini, avec son second acte de _la Vestale_, a tellement
+enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que nous
+ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en
+parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous
+tomberont-ils sous les yeux: ils paraîtront ces jours-ci dans la
+_Gazette musicale_ et les _Débats_.
+
+Je travaille en ce moment à un grand _Te Deum_ à deux choeurs avec
+orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J'en ai
+encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux.
+
+Adieu, mon cher général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie: je
+ne vous en demande pas davantage.
+
+
+
+
+XLVII.
+
+A M. LECOURT, AVOCAT, A MARSEILLE.
+
+
+Paris, jeudi 3 avril 1851.
+
+ Mon cher Lecourt,
+
+Allez trouver M. Morel et dites-lui de ma part que nous venons de
+répéter pour la première fois son ouverture et que tous nous la trouvons
+admirable. Elle sera exécutée à notre concert[83] du 29 de ce mois. Nous
+l'avons dite trois fois ce matin; l'orchestre était à peu près complet,
+et déjà elle marche assez bien. Nous aurons encore quatre répétitions.
+
+Je jure que c'est un meurtre de voir éloigné du centre musical un
+artiste de la valeur de Morel. Son ouverture le prouverait seule. Il y a
+là une habileté harmonique, une science d'instrumentation et de
+modulations, un sentiment du rhythme et une distinction mélodique qui,
+selon moi, sont du premier ordre. Et je puis vous dire, à vous Lecourt,
+que mon amitié pour l'auteur ne m'influence pas le moins du monde en sa
+faveur. Ce serait de Carafa ou d'Adam que je dirais la même chose.
+Seulement je serais mille fois plus surpris. Je ne retrouve pas la
+dernière lettre de Morel, et j'ai encore oublié son adresse, voilà
+pourquoi je ne lui écris pas directement.
+
+Adieu; je vais _changer de tout_ (il s'agit de vêtements, et non de
+sentiments); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrents et je suis
+tout trempé.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Dites-lui que Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien
+épris de sa carrière; qu'il repart pour les Antilles dans quinze jours,
+et qu'il serre la main de _son ami Morel_.
+
+
+
+
+XLVIII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, vendredi 9 mai 1851.
+
+ Mon cher Morel,
+
+J'ai été si occupé tous ces derniers jours, que je n'ai pas eu l'esprit
+de trouver dix minutes pour vous écrire. Après le concert où votre
+ouverture a si brillamment figuré, nous en avons eu deux autres coup sur
+coup, au Jardin d'hiver, pour lesquels _l'orchestre était payé_, et
+qu'il n'y avait, en conséquence, pas moyen de refuser.
+
+Maintenant je pars pour Londres, le ministre du commerce ayant eu l'idée
+(singulière pour un Français) de me prendre pour juge du mérite des
+divers fabricants d'instruments de musique, exposant leurs travaux dans
+le _Cristal-Palace_. Je ne reviens pas de mon étonnement... Nous avons
+eu, hier et avant-hier, des réunions de jurés, et je prends ce soir le
+chemin de fer. J'aurai beaucoup à faire, étant le seul musicien de la
+commission. Votre ouverture a été fort bien exécutée et médiocrement
+applaudie, mais admirée de tous les artistes et des vrais amateurs. Vos
+billets ont été remis d'après vos indications. Je me réserve de vous la
+faire entendre quelque jour avec un orchestre immense, car c'est une
+oeuvre de grandes masses; Bourges en a bien parlé dans la _Gazette
+musicale_. J'y viendrai, à mon tour, je ne sais quand, dans le _Journal
+des Débats_.
+
+Il est question d'une gigantesque entreprise musicale dont on me
+confierait la direction à Londres, et où figurerait le _Te Deum_. Si
+_les fonds se font_, je vous écrirai pour que vous veniez m'aider, soit
+aux études de Paris, soit à celles de Londres, car il faudra bien du
+monde et bien de l'intelligence pour mener à bien ce projet.
+
+
+
+
+XLIX.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Londres, 21 juin 1851. 27, Queen Anne street, Cavendish square.
+
+ Mon cher d'Ortigue,
+
+J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducroquet; ainsi il a tout
+lieu d'être content de moi. Je n'en puis dire autant du jeune homme qui
+touche son orgue, car je maudis ce malheureux. Il nous régale chaque
+jour de deux ou trois douzaines de polkas, sans compter les cavatines
+d'opéras bouffons; il prend sans doute les Anglais pour des
+imbéciles!...
+
+Je réponds à tes paragraphes:
+
+1º Je ne me rappelle pas la date de l'article où il est question de la
+chapelle de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va
+de ma part au bureau du journal; on te le trouvera.
+
+2º Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du
+concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini.
+J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai
+à Paris bien avant le 31 juillet, et nous en causerons.
+
+Tâche de lire mon second article dans les _Débats_; s'il n'a pas paru à
+Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte
+l'impression _sans égale_ que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale
+de Saint-Paul, en entendant le choeur des _six mille cinq cents_ enfants
+des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans
+comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à
+laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens
+encore ému en t'en parlant. Voilà la réalisation d'une partie de mes
+rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore
+absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas
+plus que les Chinois ne se doutent de notre musique.
+
+A ce propos, vois aussi mon article du 31 mai; tu y trouveras une
+relation de ma visite à la chanteuse chinoise et à son maître de
+musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de
+quelques théoriciens _savants_ sur une prétendue musique par quarts de
+ton. Il n'y a rien de bête comme un _savant_.
+
+Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série
+de ses poèmes sur Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, _une voix d'en haut_
+se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs
+couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait
+pouvoir faire de cela une légende populaire, _toute simple_ mais
+_digne_, en une foule de parties ou chansons.
+
+Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de
+facteurs.
+
+C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute
+l'Europe. Érard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du
+genre chaudron, mirliton et pochette.
+
+
+
+
+L.
+
+A M. ALEXIS LWOFF.
+
+
+Paris, 21 janvier 1852.
+
+C'est à moi de m'excuser, au contraire, d'avoir écrit aussi tard un
+article aussi insuffisant; mais vous ne pouvez savoir comment ces
+affaires de feuilletons s'arrangent et de combien de niaiseries nous
+sommes forcés de parler avant de pouvoir étudier les choses importantes.
+
+Enfin, bon ou mauvais, l'article a paru, et, s'il vous satisfait à peu
+près, je suis plus que content.
+
+Il faut que je vous remercie maintenant de la proposition que vous me
+faites au sujet de votre _Stabat_. Malheureusement, vous êtes à mille
+lieues de vous douter de l'état musical au milieu duquel nous avons la
+honte de vivre à Paris. Notre Société philharmonique n'a pas encore
+essayé de reprendre ses séances et je ne sais si elle les recommencera.
+Les recettes étaient si faibles, que les artistes n'y gagnaient presque
+rien. De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là
+l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau.
+
+J'ai fini l'an dernier _trois partitions nouvelles_, et, à l'heure qu'il
+est, je n'ai pas pu trouver l'occasion d'en entendre _une note_, et pas
+un éditeur n'a osé les publier. Je crois en outre que l'exécution et la
+vente d'un _Stabat_ sont encore plus difficiles que celles de tout autre
+ouvrage, à cause de l'impossibilité d'obtenir des Parisiens l'attention
+nécessaire à une composition grave et triste.
+
+Voilà l'exacte vérité.
+
+Rien n'est plus possible à Paris, et je crois que, le mois prochain, je
+vais retourner en Angleterre où le _désir d'aimer_ la musique est au
+moins réel et persistant. Ici toute place est prise; les médiocrités se
+mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens
+avec presque autant de colère que de dégoût.
+
+Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une
+frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations.
+Chez nous, le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas
+plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai
+dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et, sans
+l'énergie du président de la République, nous en serions à cette heure
+à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâce à lui et à l'armée, nous
+vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous _vivons
+morts_ (pardonnez-moi l'antithèse).
+
+Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon
+feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m'en informer, ce sera
+toujours un bonheur pour moi d'entretenir le petit nombre de lecteurs
+sérieux que nous avons en France des choses grandes et sérieuses qui se
+font en Russie. D'ailleurs, c'est une dette que je voudrais pouvoir
+acquitter. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai
+reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la
+bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille
+de votre grand empereur. Quel malheur qu'il n'aime pas la musique!
+
+Adieu, cher maître; rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse
+Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j'aurais bien
+besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je
+sens brûler en moi et qui me retombent sur le coeur.
+
+
+
+
+LI.
+
+A M. AUGUSTE MOREL
+
+
+Paris, 10 février 1852.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je ne vous ai pas écrit depuis trop longtemps, c'est mal, très mal de ma
+part, et je vous prie de me pardonner cette négligence apparente. Vous
+savez par les journaux toutes les nouvelles musicales de Paris. Je ne
+vous en dirai donc rien. J'allais partir demain pour Weimar, la première
+représentation de _Benvenuto_ devant avoir lieu le 16 de ce mois, jour
+de la fête de la grande-duchesse. Et voilà que Liszt m'écrit pour
+m'annoncer la maladie de deux des principaux chanteurs, le ténor
+(Cellini) et l'Ascanio (mezzo soprano). Cela retardera donc la chose de
+quinze ou vingt jours. Or, comme je dois être rendu à Londres le 1er
+mars, je ne ferai pas le voyage d'Allemagne très probablement.
+
+Notre philarmonique de Paris étant à vau-l'eau, j'ai fait porter votre
+Ouverture (très belle) dans ma chambre de la bibliothèque du
+Conservatoire, où se trouve exclusivement la musique qui m'appartient;
+si vous en aviez besoin, Rocquemont (qui demeure rue Saint-Marc, 27)
+irait la prendre avec un mot de moi et vous la ferait parvenir.
+
+Je suis au fond assez vexé de ne pas aller entendre _Benvenuto_. Liszt
+dit que cela va à merveille; voilà quatre mois qu'on y travaille.
+J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de
+l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans; c'est
+diablement _vivace_, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes
+idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là
+dedans!... J'ai tout remis en ordre. Et votre nouveau quatuor, quand le
+grave-t-on? quand l'entendrons-nous? Ah! scélérat! si vous vous mettez à
+faire aussi modestement des chefs-d'oeuvre!... Il était temps; personne
+ne pouvait plus faire de quatuors.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Tout l'Opéra est en émoi à cause de mon dernier feuilleton, que
+Bertin a fait passer _malgré la censure_ (par mégarde!!!). Je reçois
+des lettres de félicitations, des visites, des congratulations, _et les
+autres_ m'ont en _abomination_.
+
+
+
+
+LII.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+[Londres], 23 mars [1853].
+
+ Mon cher d'Ortigue,
+
+Je t'écris trois lignes pour que tu saches que j'ai obtenu hier soir un
+succès pyramidal. Redemandé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout
+(_sic_) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis
+dans le _Times_, le _Morning Post_, le _Morning Herald_, l'_Advertiser_
+et autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je
+viens d'écrire à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du _Journal des
+Débats_, fasse un pot-pourri de tous ces articles et qu'on sache au
+moins la chose.
+
+La consternation est dans le camp de la _vieille société
+philharmonique_. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres.
+
+Je n'ai pu faire entrer à Exeter Hall qu'une de tes dames; mais l'autre
+a trouvé le moyen d'entrer aussi (en payant, je le crains). Enfin, sois
+content. Tout va bien. J'ai un fameux orchestre et un admirable
+entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier, il est à moitié fou
+de joie. C'est un grand événement pour l'art musical ici et pour moi
+que ce succès. Les conséquences n'en sont guère douteuses, à ce que
+chacun dit.
+
+Adieu, mille amitiés. Va voir Brandus, si tu en as le temps, et prie-le
+de tirer la moelle des journaux anglais pour sa _Gazette_. C'est
+curieux, je t'assure.
+
+
+
+
+LIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 30 avril 1852.
+
+Je n'ai pas vu ton article dans les _Débats_. Écris-moi un mot pour
+m'instruire de tes relations avec M. Bertin. A-t-il imprimé ton travail
+sur M. Lehman (c'est, je crois, le nom de l'organiste). As-tu narré les
+malheurs du _Juif errant_[84]? Quel est le succès? Quelle est la valeur
+de l'ouvrage? J'ignore tout cela. Quelques mots échappés à la plume d'un
+des artistes chantant dans l'oeuvre nouvelle me donnent à entendre
+qu'elle a fait, à son apparition, un _mezzo fiasco_; ce qui, selon moi,
+ne prouverait rien contre elle. Mais, consacre-moi un quart d'heure pour
+me mettre au courant.
+
+Avant-hier soir a eu lieu notre troisième concert et la seconde
+exécution des quatre premières parties de _Roméo et Juliette_. Tout a
+été rendu avec une verve, une finesse, une intelligence inconnues dans
+ce pays-ci. L'orchestre, à certains moments, dépassait en puissance tout
+ce que j'ai encore entendu. Le morceau de la Fête, qui m'avait moins
+satisfait le premier jour, a été rendu comme il ne le fut jamais
+ailleurs... et croirais-tu que dans l'Introduction le solo du trombone a
+été interrompu, après sa troisième période, par des salves
+d'applaudissements!
+
+Quant à ceux qui ont accueilli tout le reste, j'aurais voulu te voir là
+pour les entendre. Les journaux continuent à me chauffer (excepté le
+_Daily News_), qui est rédigé par M. Hogarth, un excellent vieillard qui
+fut, jusqu'à présent, fort de mes amis, mais qui, depuis quelques
+années, remplit les fonctions de secrétaire de la Société
+philharmonique. _Indè iræ_. Il y a aussi X..., qui fait un peu le
+_Scudo_, parce qu'il n'a pas pu tirer de Beale les _scudi_ qu'il
+demandait pour les traductions anglaises des oeuvres nouvelles que nous
+exécutons... (confidentiel). Mais cela ne gâte rien; le succès est
+général et je suis au coeur de la place. Je monte, en ce moment, la
+symphonie avec choeurs de Beethoven qui, jusqu'à présent, n'a été
+qu'abîmée ici.
+
+Croirais-tu que presque tous les critiques sont hostiles à _la Vestale_,
+dont nous avons, avant-hier, exécuté largement les plus beaux
+fragments?...
+
+J'ai eu la faiblesse d'éprouver de ce _lapsus judicii_ un crève-coeur
+inexprimable... comme si j'eusse ignoré qu'il n'y a rien de beau, ni de
+laid, ni de faux, ni de vrai pour tout le monde... comme si
+l'intelligence de certaines oeuvres de génie n'était pas nécessairement
+refusée à des peuples entiers...
+
+Je suis presque honteux de réussir à ce point... Tout cela entre nous.
+
+
+
+
+LIV.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Londres, lundi 3 mai [1853].
+
+Tu me dis que tu deviens fou! Tu l'es.
+
+Il faut être fou ou imbécile pour m'écrire de pareilles lettres: il ne
+me manquait que cela au milieu des fatigues de jour et de nuit que j'ai
+à endurer ici. Dans ta dernière lettre de la Havane, tu m'annonces que
+tu arriveras avec cent francs et maintenant tu en dois quarante!!! qui
+est-ce qui t'a dit de payer 15 francs pour l'entrée d'un paquet de
+cigares? ne pouvais-tu les jeter à la mer?
+
+Voici _la moitié d'un billet_ de banque de _cent francs_; tu recevras
+l'autre moitié quand tu m'auras accusé réception de celle-ci. Tu les
+recolleras ensemble et chez un changeur on te donnera ton argent.
+
+C'est une précaution usitée quand on met de l'argent à la poste.
+Maintenant j'écris à M. Cor et à M. Fouret pour savoir à quoi m'en tenir
+sur ton prochain départ. Tu penses bien que je ne fais pas le moindre
+cas des folies et des bêtises que tu me dis. Tu as commencé une carrière
+choisie par toi; elle est très pénible, je le sais, mais le plus pénible
+est fait. Tu n'as plus qu'un voyage de cinq mois à achever, après quoi
+tu feras _pendant six_ ton cours d'hydrographie dans un port français et
+tu pourras ensuite gagner ta vie.
+
+Je travaille pour mettre de côté l'argent nécessaire pour ta dépense
+pendant ces six mois.
+
+Je n'ai pas d'autre moyen de te tirer d'affaire.
+
+Qu'est-ce que tu me dis de tes habits déchirés? Pour un mois et demi
+passé à la Havane, tu as donc abîmé tes effets?... Tes chemises sont
+pourries... il faudra donc des douzaines de chemises tous les cinq mois?
+Est-ce que tu te moques de moi?
+
+Je te recommande de mesurer tes termes quand tu m'écris; ce style-là ne
+me convient pas. Si tu croyais que la vie est semée de roses, tu dois
+commencer à voir le contraire. En tout cas et en trois mots, je ne pense
+pas te donner un autre état que celui _que tu as choisi_. Il est trop
+tard. A ton âge, on doit savoir assez le monde pour mener une conduite
+différente de celle que tu paraîs tenir.
+
+Quand tu auras répondu une lettre raisonnable en m'accusant réception du
+demi-billet, tu recevras le reste et mes instructions. Jusque-là, reste
+au Havre.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LV.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+Paris, 1852.
+
+ Mon cher Hiller,
+
+Vous allez me croire coupable, mais je ne le suis pas. Je rentre de la
+répétition, je déjeune, il faut que je ressorte aussitôt pour aller au
+concert où joue madame Kalergi, chez le prince Poniatowski; chez Armand
+Bertin, au bureau de censure; à l'imprimerie donner des instructions à
+mon copiste, pour insérer des réclames dans six journaux. Vous voyez
+qu'il m'est impossible de rester à la maison. Sans compter mon damné
+feuilleton que je ne puis faire la nuit car il faut absolument que je
+dorme. Le sommeil est le premier et le plus impérieux de mes besoins.
+J'aurais à être guillotiné à neuf heures du matin, que je voudrais
+encore dormir jusqu'à onze!
+
+Adieu; tâchez de venir un instant ce soir à neuf heures voir si j'y
+suis.
+
+
+
+
+LVI.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE.
+
+
+Londres, 5 mai [1853].
+
+ Mon cher ami,
+
+Je n'ai pas eu ces jours-ci une heure pour t'écrire; et je te réponds
+aujourd'hui au sortir d'une répétition de la symphonie avec choeurs de
+Beethoven, et au moment d'en aller commencer une autre pour la partie
+vocale du même ouvrage.
+
+J'ai couru vainement tous les cabinets de lecture sans pouvoir trouver
+ton article. Je le lirai à Paris. Les comptes du caissier du _Journal
+des Débats_ ne se règlent que de mois en mois et du 15 au 18. Ainsi ne
+dis rien; je ne puis supposer qu'on ait eu l'idée de ne te pas payer.
+Pour l'envoi du journal, c'est différent; je sais qu'on ne l'envoie
+qu'aux rédacteurs sempiternels. Je n'ai pas écrit à M. Bertin.
+Maintenant fais l'article sur Coussemaker, et, de plus, je te prie
+instamment d'aller de ma part chez Stephen de la Madeleine, nº 19, rue
+Tronchet, lui dire que, ne pouvant trouver ici le temps d'écrire quelque
+chose sur son excellente _Théorie du chant_, je te charge de me
+remplacer. Il te donnera son livre et tu feras entrer cette analyse dans
+le même numéro avec celle de l'ouvrage de Coussemaker. Si tu peux
+trouver le moyen de dire en une colonne et demie quelque chose
+d'important sur mes collections de chants, fais-le; sinon, laisse-les
+pour une autre occasion.
+
+Je veux seulement qu'on sache qu'ils existent, que ce n'est point de la
+musique de pacotille, que je n'ai point en vue _la vente_ et qu'il faut
+être musicien, et chanteur, et pianiste consommé, pour rendre fidèlement
+ces petites compositions; qu'elles n'ont rien de la forme ni du style de
+celles de Schubert.
+
+Mademoiselle Moulin était au second concert. Je lui avais donné deux
+places; mais sa mère est, je crois, absente de Londres. L'effet, je te
+le répète, a été de beaucoup supérieur à celui du premier concert, et
+l'exécution beaucoup meilleure. J'ai conservé le tambour de basque[85],
+parce que j'avais un habile artiste pour le jouer et qu'il a fait ces
+petits solos très délicatement et avec un excellent résultat de
+lointain, qui ne ressemblait pas à ce que nous entendions à Paris; en
+outre, le _pianissimo_ des timbales dans cette salle n'étant presque pas
+entendu, le contraste des rythmes eût été perdu en laissant la timbale
+seule. Non, c'est bien cela que j'ai voulu; mais, pour le tambourin
+comme pour le violon, il faut en savoir jouer quand on s'en sert.
+
+Veux-tu me rendre encore un service?
+
+Va chez Amyot, libraire, rue de la Paix, et chez Charpentier, rue de
+Lille, demander s'il leur conviendrait à l'un ou à l'autre de publier un
+fort volume in 8º de 450 à 500 pages, de moi, très drôle, très mordant,
+très varié, intitulé _les Contes de l'orchestre_. Ce sont des nouvelles,
+historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions,
+où la musique ne prend part qu'épisodiquement et non théoriquement, des
+biographies, des dialogues soutenus, lus, racontés, par les musiciens
+d'un orchestre anonyme, _pendant la représentation des mauvais opéras_.
+Ils ne s'occupent sérieusement de leur partie que lorsqu'on joue un
+chef-d'oeuvre. L'ouvrage est ainsi divisé en _soirées_; la plupart de ces
+soirées sont littéraires et commencent par ces mots: On joue un opéra
+français ou italien ou allemand très plat; les tambours et la grosse
+caisse s'occupent de leur affaire, le reste de l'orchestre écoute tel ou
+tel lecteur ou orateur, etc.
+
+Lorsqu'une soirée commence par ces mots: On joue _Don Juan_, ou
+_Iphigénie en Tauride_, ou le _Barbier_, ou la _Vestale_, ou _Fidelio_,
+l'orchestre plein de zèle fait son devoir et personne ne lit ni ne
+parle. La soirée ne contient rien que quelques mots sur l'exécution du
+chef-d'oeuvre.
+
+Tu conçois que ces soirées sont rares et que les autres donnent lieu à
+mille sanglantes ironies, facéties; sans compter les nouvelles d'un
+intérêt purement romanesque. Je termine ce livre; vois si tu peux lui
+trouver un éditeur. Adieu, mille amitiés.
+
+
+
+
+LVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, 22 mai 1852
+
+ Mon cher d'Ortigue,
+
+Je te prie d'excuser mon retard à te répondre. J'ai été tout à fait
+absorbé ces jours-ci par la terminaison de mon livre. Il est fini et je
+le lime, frotte et regratte en ce moment.
+
+Je n'ai rien écrit à M. Bertin; _tu ne m'as pas demandé de lettre_ pour
+lui; au contraire, ta recommandation expresse était de ne lui point
+parler de l'affaire d'argent. Je ne doutais pas qu'elle ne se terminât
+comme nous l'espérions tous les deux.
+
+Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes, en effet,
+et les entrepreneurs perdent _comme tous ceux de toutes_ les
+institutions musicales de Londres, cette année. Mais ils savaient
+d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère, que,
+dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public
+(cependant n'en dis rien aux Français) de la dépense occasionnée par les
+répétitions de la symphonie avec choeurs de Beethoven, dépense qui a
+absorbé plus d'un tiers de _la souscription_ (abonnement).
+
+Néanmoins, il considère ces frais comme des frais de premier
+établissement et son intention est toujours de continuer l'an prochain,
+en se débarrassant toutefois d'un individu intéressé dans l'entreprise
+et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour.
+
+La symphonie avec choeurs qui n'avait jamais pu bien marcher ici, a
+produit un effet miraculeux, et j'ai eu un succès de conducteur très
+grand. On m'a rappelé après la première partie du concert. C'était un
+tel événement que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à
+notre honneur de cette oeuvre terrible et merveilleuse. Dans la même
+soirée, mademoiselle Clauss a joué le concerto en sol mineur de
+Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini
+admirables. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la
+première _pianiste musicienne_ de l'époque, en dépit des intrigues de...
+Ne manque pas de parler de mademoiselle Clauss et de la symphonie de
+Beethoven dans ton prochain feuilleton.
+
+Je te remercie mille fois de tes démarches auprès des libraires. Si tu
+en as le temps, essaye encore auprès de quelque autre. Et, en passant,
+revois Amyot pour lui dire que je lui répondrai _à mon retour_ et lui
+demander s'il consentirait à faire des illustrations pour mon livre. Il
+y a une foule de sujets de dessins, vignettes, etc., qui donneraient à
+l'oeuvre beaucoup de piquant. Sache aussi de lui combien d'exemplaires il
+me donnerait et à combien il tirerait la première édition si je me
+voyais obligé de la lui céder pour rien.
+
+Je n'ai pas compris ta phrase: «Gounod, _par déférence_ pour son futur
+beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique». En
+quoi cette école concerne-t-elle Zimmermann? et comment Gounod a-t-il
+besoin de considérations étrangères pour la défendre?...
+
+Écris-moi dès que tu le pourras. Je vais commencer les répétitions de
+notre cinquième concert où je n'aurai qu'une ouverture. Au sixième, on
+jouera les deux premiers actes de _Faust_.
+
+Mille amitiés.
+
+
+
+
+LVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Londres, samedi 12 juin [1853].
+
+Mon cher ami, je ne t'écris que trois lignes pour te dire que notre
+dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant,
+une foule immense et une grosse recette. J'ai été rappelé quatre ou cinq
+fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des
+trépignements; les journaux anglais déclarent qu'on n'a pas d'exemple à
+Londres d'un succès musical de cette violence. Enfin, c'est mirobolant.
+Après le choeur des Sylphes, on m'a jeté une couronne; il y a donc à ce
+succès _lauriers_, comme disent les guerriers, chênes et toutes les
+herbes de la Saint-Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je
+reste encore quelques jours pourtant, à moins que je ne me débarrasse
+plus tôt que je ne l'espère des dernières affaires, visites, dîners,
+lettres de remerciements, etc., etc.
+
+Pourtant ce séjour prolongé m'inquiète sous le rapport financier. J'ai
+tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s'y trouve
+maintenant, etc., que le luxe d'habiter Londres quand je n'y ai plus
+rien à faire m'écraserait. A vrai dire, ce n'est pas tout à fait du
+luxe; car il m'est, au fond, désavantageux de quitter l'Angleterre au
+moment où j'aurais tant de choses _à y voir venir_.
+
+Un amateur naïf de Birmingham qui regrettait dernièrement de n'avoir pas
+pu m'engager _cette année_ pour diriger le festival de sa province,
+disait:
+
+--C'est bien malheureux pour nous, car il paraît que M. Berlioz est
+encore supérieur à M. Costa.
+
+Je vais bien regretter mon magnifique orchestre, et le choeur. Quelles
+belles voix de femmes! J'aurais voulu que tu entendisses la symphonie
+avec choeurs de Beethoven que nous avons donnée pour la seconde fois
+mercredi dernier!... Vraiment, l'ensemble de tout cela dans cette salle
+immense d'Exeter Hall était grandiose et imposant.
+
+Je vais maintenant bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales
+pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit
+laissée à remplir dans notre cher pays.
+
+Je vais, je crois, terminer ici demain un arrangement pour la
+publication en _anglais_ de mon livre. C'est Mitchell qui s'en
+chargera...
+
+Madame Moulin m'annonce une commission pour toi; je m'en chargerai.
+C'est d'un paletot qu'il s'agit et je l'endosserai pour que la douane
+n'ait rien à y voir.
+
+
+
+
+LIX.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 19 décembre 1852.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Vous auriez le droit de m'adresser de vifs reproches sur la longue
+interruption de notre correspondance et pourtant vous me les
+épargnez!... Je reconnais bien là votre bonté ordinaire. Si quelque
+chose peut atténuer mes torts, c'est la certitude que j'ai, moi, de
+l'intention où j'étais de vous écrire après-demain. Eh bien je vous
+écris ce soir en rentrant d'un concert de la nouvelle Société
+symphonique organisée par Aristide Farrenc, concert dans lequel on a eu
+l'heureuse et audacieuse idée de nous faire entendre une symphonie de
+Haydn.
+
+Vous voyez maintenant combien le besoin de cette société devait être vif
+et impérieux chez les amateurs parisiens!... Oui, j'ai grande envie de
+dormir et pourtant je vous écris tout de suite, pour vous assurer que
+j'ai ressenti une grande joie en apprenant votre tardive nomination.
+
+Je m'étais depuis un an fait le flatteur de Balton pour l'exciter à
+sévir contre vos obstacles; car il avait vu et il n'avait pas encore
+vaincu. Heureusement, il était presque aussi indigné que moi, et je n'ai
+pas eu besoin de descendre à des flatteries excessives. Enfin, vous
+voilà à peu près tranquille sinon bien portant!... Je vous cherche bien
+souvent au café Cardinal, et je ne conçois pas pourquoi on y déjeune
+sans vous. Mais vous me faites espérer votre visite et un deuxième
+quatuor. J'aurais de longues pages à barbouiller pour vous donner tous
+les détails des affaires de Weimar et de Londres et de Paris.
+
+Je vous dirai seulement que cette petite excursion en Allemagne a été la
+plus charmante que j'aie jamais faite dans ce pays-là. Ils m'ont comblé,
+gâté, embrassé, grisé (dans le sens moral). Tout cet orchestre, tous ces
+chanteurs, acteurs, comédiens, tragédiens, directeurs, intendants réunis
+au dîner de l'hôtel de ville la nuit de mon départ, représentaient un
+ordre d'idées et de sentiments qu'on ne soupçonne pas en France. J'ai
+fini par pleurer comme deux douzaines de veaux, en songeant à ce que ce
+même _Benvenuto_ m'a valu de chagrins à Paris. Cet excellent Liszt a été
+adorable de bonté, d'abnégation, de zèle, de dévouement. La famille
+ducale m'a comblé de toutes façons. Les jeunes princesses de Prusse ont
+été d'une grâce ravissante, elles ont eu des mots... surtout sur _Roméo
+et Juliette_, que nous avons exécuté en entier avec un choeur superbe de
+cent vingt voix. Puis le bouillant Griepenkerl, qui était venu de
+Brunswick et qui a oublié le peu de français qu'il savait, m'a dit,
+après la première représentation de _Benvenuto_, en m'embrassant avec
+fureur: _E pur si muove, mon cher! e pur si muove!_ J'ai retouché
+quelques petites choses dans la partition, et arrangé le livret de
+manière à ce qu'il marche bien maintenant. On s'occupe de le traduire en
+italien.
+
+Mais tout cela ne doit pas me faire oublier nos grandes solennités de
+Londres!... Il fallait voir cet immense public d'Exeter Hall, lancé
+après les morceaux de _Roméo_ et de _Faust_!... et ces hourras de notre
+grand orchestre!... ah! je vous ai bien souvent cherché, le soir, en
+rentrant, quand nous soupions avec ces Anglais, enthousiastes réels, _au
+rhum, au vin de champagne glacés_. Quel singulier, mais quel grand
+peuple! il comprend tout! ou du moins on y trouve des gens pour tout
+comprendre.
+
+Eh bien, Beale, après m'avoir prévenu, il y a un mois, que j'allais
+recevoir mon engagement pour la saison prochaine, m'écrit il y a huit
+jours, qu'il vient de donner sa démission du Comité, parce que l'un de
+mes chefs d'orchestre a trouvé le moyen d'obtenir qu'on ne m'engageât
+pas. Il a été tellement berné l'an dernier par les artistes, par le
+public et par la presse, qu'il veut l'an prochain, dit-il, prendre sa
+revanche en se choisissant un partenaire moins incommode. Il veut faire
+engager le vieux Spohr. Je ne pouvais pourtant pas, pour être agréable à
+ce monsieur, conduire en dépit du bon sens, c'est-à-dire comme il
+conduisait lui-même. Il ne veut qu'un borgne ou un aveugle pour associé
+et je ne portais pas même de lunettes.
+
+Ceci est fatal;... mais ni moi ni nos amis de Londres, nous n'y pouvons
+rien. On me parle maintenant d'autres projets, toujours pour
+l'Angleterre; ce sera bientôt décidé. Ici rien, toujours rien. Le _Te
+Deum_ est en l'air, on en parle; mais l'empereur ne veut pas dire un
+mot. Il renvoie sa décision à trois ou quatre mois. Il est même question
+pour moi de sa chapelle. Je laisse faire et dire, et je ne crois à rien.
+Je connais trop mon pays et mon monde. Mon livre des _Soirées de
+l'orchestre_ réussit; on en parle beaucoup. Je vais vous l'envoyer.
+
+Mille amitiés à Lecourt. Oh! comme il aurait ri, bu et blagué à Weimar,
+s'il y fût venu!... Nous avions du monde de tous les environs, de
+Leipzig, de Iéna, de Brunswick, de Hanovre, d'Erfurth, d'Eisenach, de
+Dresde même, et jusqu'à Chorley qui était venu de Londres. Celui-là aime
+_Benvenuto_ et ne comprend rien à _Roméo_! qu'y faire? Certes non, le
+pauvre M*** n'a pas pu vous remplacer au _Requiem_!...
+
+Adieu, mon cher Morel; il est une heure du matin et ma bougie est finie.
+
+
+
+
+LX.
+
+A M. LE DIRECTEUR DU _JOURNAL DES DÉBATS_.
+
+
+Paris, 25 décembre 1853.
+
+ Monsieur,
+
+Le procès intenté à l'administration de l'Opéra par M. le comte
+Tyczkiewickz, à propos de la représentation de _Freischütz_ sur ce
+théâtre, a fait du bruit en Allemagne, et j'en ai été informé comme tout
+le monde. Mais j'ignorais, avant mon retour à Paris, de quelle façon je
+me trouve mêlé à ce procès. En lisant dans le _Journal des Débats_ la
+plaidoirie de Me Celliez, et en me voyant accusé d'être l'auteur des
+mutilations du chef-d'oeuvre de Weber, j'ai éprouvé un instant
+d'indécision entre la colère et l'hilarité. Mais comment ne pas finir
+par rire d'une telle accusation lancée contre moi, dont la profession de
+foi en pareilles matières a été faite de tant de façons et en tant de
+circonstances!
+
+Il faut que Me Celliez ait eu une grande confiance dans l'historien
+qu'il a consulté, pour accueillir de pareils documents en faveur de sa
+cause et leur donner place dans sa plaidoirie. Me croyant néanmoins à
+l'abri du soupçon à cet égard, en tenant compte de la profonde
+indifférence du public pour de telles questions, je n'eusse point
+réclamé contre l'imputation de ce méfait musical.
+
+Mais j'apprends que les journaux de musique du Bas-Rhin y ajoutent foi
+(il faut avoir bien envie de me croire coupable!) et me maltraitent avec
+une violence qui les honore. L'un d'eux m'appelle _brigand_ tout
+simplement. Or voici la vérité.
+
+Les coupures, les suppressions, les mutilations dont s'est plaint à si
+juste titre M. Tyczkiewickz furent faites dans la partition de Weber à
+une époque _où je n'étais même pas en France_; je ne les connus que
+longtemps après, par une représentation du chef-d'oeuvre ainsi lacéré, et
+ma surprise alors égala au moins celle que j'éprouve aujourd'hui de me
+les voir attribuer.
+
+Une seule fois, plus tard, lors de la mise en scène du nouveau ballet,
+le _Freischütz_, qui devait lui servir de lever de rideau, paraissant
+trop long encore, je fus invité à me rendre à l'Opéra. Il s'agissait de
+raccourcir _mes récitatifs_. En présence des ravages déjà faits dans la
+partition de Weber, la prétention de conserver intacts mes récitatifs
+eût paru ridicule, pour ne rien dire de plus. Je laissai donc faire en
+disant que je serais honteux d'être mieux traité que le maître. Mais
+c'était déjà un point résolu; on m'avait appelé seulement pour indiquer
+les soudures à faire entre les divers tronçons du dialogue, procédé de
+pure politesse, car il y a, à l'Opéra, des soudeurs d'une rare
+habileté, grâce à l'extrême habitude qu'ils ont de ces sortes
+d'opérations.
+
+Je suis donc étranger aux attentats commis sur la partition de Weber
+autant que peuvent l'être MM. les rédacteurs des gazettes musicales du
+Bas-Rhin, et M. Celliez, et M. Tyczkiewickz lui-même.
+
+Quelle que soit l'invraisemblance de l'opinion contraire, il m'importe
+qu'elle ne puisse s'accréditer auprès des vrais amis de l'art en général
+et de ceux d'Allemagne en particulier, et je vous prie, Monsieur, de
+vouloir bien accueillir ma juste réclamation.
+
+
+
+
+LXI.
+
+A JOSEPH D'ORTIGUE
+
+
+Paris, 17 janvier 1854.
+
+Oui, mon bon cher d'Ortigue, tu as raison; c'est mon indomptable passion
+pour tout ce que je connais de l'art, qui me donne si facilement des
+sujets de chagrin, de douleur même. Pardonne-moi de t'avoir laissé lire
+si aisément dans ma pensée; je sentais que cela devait te faire de la
+peine et il m'était impossible de retenir les paroles qui me brûlaient
+les lèvres. Il est tout naturel que tes convictions religieuses aient
+amené des opinions analogues dans tes théories sur l'art. J'aurais dû y
+songer et me taire. Quand il s'agit des jugements portés sur ce qui me
+regarde directement, sur mes ouvrages, par exemple, l'extrême habitude
+de la contradiction me fait les supporter, comme je le dois,
+c'est-à-dire silencieusement et même avec résignation. Mais, dès que la
+contradiction frappe sur mes idoles (car je suis un fanatique
+évidemment), tout mon sang se bouleverse, mon coeur bondit et bat si
+rudement, que sa souffrance ressemble à de la colère et doit paraître
+offensante à mes interlocuteurs.
+
+J'ai l'amour du beau et du vrai, tu as raison d'en convenir; mais j'ai
+un autre amour bien autrement furieux et immense: j'ai l'amour de
+l'amour. Or, quand quelque idée tend à priver les objets de mes
+affections des qualités qui me les font aimer, et qu'on veut ainsi
+m'empêcher de les aimer, ou m'engager à les aimer moins, alors quelque
+chose en moi se déchire et je crie comme un enfant dont on a brisé le
+jouet. La comparaison est juste: c'est certainement puéril, je le sens
+et je ferai tous mes efforts pour me corriger. Enfin, tu m'as puni
+chrétiennement, en rendant le bien pour le mal; car ta lettre m'a rendu
+heureux. Laisse-moi te serrer la main et te remercier.
+
+Tes notes sont excellentes. Je crois que je m'en tirerai. Mais jamais je
+ne fus moins disposé à écrire. Ce feuilleton est du grand nombre de ceux
+que je ne sais pas commencer. Et je suis si triste en dedans... La vie
+s'écoule... Je voudrais tant _travailler_ et je suis obligé de
+_labourer_ pour vivre... Mais qu'importe tout!...
+
+Adieu, adieu
+
+
+
+
+LXII.
+
+A M. BRANDUS.
+
+
+Paris, 22 janvier 1854.
+
+ Mon cher Brandus,
+
+Plusieurs journaux de Paris annoncent mon prochain départ pour une ville
+d'Allemagne, où je serais, à les en croire, nommé depuis peu maître de
+chapelle. Je conçois tout ce que mon départ définitif de France doit
+avoir de cruel pour beaucoup de gens, et avec quelle peine ils en sont
+venus à donner foi à cette grave nouvelle et à la mettre en circulation.
+
+Il me serait donc agréable de pouvoir la démentir tout simplement en
+disant comme le héros d'un drame célèbre: «Je te reste, France chérie,
+rassure-toi!» Mon respect pour la vérité m'oblige à ne faire qu'une
+rectification. Le fait est que je dois quitter la France, un jour, dans
+quelques années, mais que la chapelle musicale dont la direction m'a été
+confiée n'est point en Allemagne. Et puisque tout se sait tôt ou tard
+dans ce diable de Paris, j'aime autant vous dire maintenant le lieu de
+ma future résidence: je suis directeur général des concerts particuliers
+de la reine des Ovas à Madagascar. L'orchestre de Sa Majesté Ova est
+composé d'artistes malais fort distingués et de quelques Malgaches de
+première force. Ils n'aiment pas les blancs, il est vrai, et j'aurais en
+conséquence beaucoup à souffrir sur la terre étrangère dans les premiers
+temps, si tant de gens en Europe n'avaient pris à tâche de me noircir.
+J'espère donc arriver au milieu d'eux bronzé contre leur malveillance.
+En attendant, veuillez faire savoir à vos lecteurs que je continuerai à
+habiter Paris le plus possible, à aller dans les théâtres le moins
+possible, mais à y aller cependant et à remplir mes fonctions de
+critique comme auparavant, plus qu'auparavant. Je veux pour la fin m'en
+donner à coeur joie, puisque aussi bien il n'y a pas de journaux à
+Madagascar.
+
+Recevez, etc.
+
+
+
+
+LXIII.
+
+A M. B. JULLIEN.
+
+
+Paris, 23 janvier 1854.
+
+Recevez, monsieur, mes sincères remerciements pour le beau livre[86] que
+vous avez bien voulu m'envoyer. Je l'ai déjà lu deux fois, je l'étudie
+et je l'admire. C'est radieux de raison et de bon sens. Vous êtes, ce me
+semble, le premier qui ayez traité avec intelligence, et sans se laisser
+décevoir par le mirage des folies antiques et modernes, ces diverses
+questions.
+
+Vos études sur la prosodie latine m'ont expliqué bien des choses
+demeurées pour moi complétement obscures jusqu'à ce jour. Aussitôt que
+je le pourrai, je tenterai de donner aux lecteurs du _Journal des
+Débats_ une idée des rares mérites de votre ouvrage, et je vous prie
+d'avance de recevoir mes excuses pour l'insuffisance de ma critique, qui
+n'aura d'autre mérite que la bonne foi.
+
+
+
+
+LXIV.
+
+A LOUIS BERLIOZ, ASPIRANT VOLONTAIRE A BORD DE L'AVISO _LE CORSE_, A
+CALAIS.
+
+
+Lundi, 6 mars 1854.
+
+Pauvre cher Louis, tu as reçu ma lettre d'hier; maintenant tu sais tout.
+Je suis là tout seul à t'écrire dans le grand salon de Montmartre, à
+côté de sa chambre déserte[87]. Je viens encore du cimetière; j'ai porté
+sur sa tombe deux couronnes, une pour toi, une pour moi. Je n'ai pas la
+tête à moi; je ne sais pourquoi je suis rentré ici... Les domestiques y
+sont encore pour quelques jours. Elles mettent tout en ordre et je
+tâcherai que ce qu'il y a puisse produire le plus possible pour toi.
+J'ai gardé ses cheveux; ne perds pas cette petite épingle que je lui
+avais donnée. Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert l'un par
+l'autre, ta mère et moi, et ce sont ces souffrances mêmes qui nous
+avaient tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de
+vivre avec elle que de la quitter. Enfin, elle t'a vu avant de mourir.
+Moi, j'étais venu la veille, le lendemain de ton départ et je suis
+rentré dix minutes après qu'elle venait de rendre sans secousses ni
+douleurs le dernier soupir. La voilà délivrée. Je t'aime, mon cher fils.
+Nous avons longuement parlé de toi hier, dans ce triste jardin, avec
+Alexis Bertschtold. Combien il me tarde de te voir devenir un homme
+raisonnable! que je serais heureux de te savoir sûr de toi-même! Je
+pourrai maintenant t'aider plus que par le passé, mais toujours en
+prenant des précautions pour que tu ne puisses gaspiller l'argent.
+Alexis lui-même est de cet avis. Je suis sans ressources dans ce moment.
+
+Ma gêne durera encore six mois au moins, car il faut que je paye le
+médecin et la vente des meubles ne rapportera presque rien. J'ai reçu
+hier une lettre de l'intendant du roi de Saxe; on m'attend à Dresde pour
+le mois prochain. Il faut que j'emprunte de l'argent pour faire ce
+voyage. Hier soir, Alexis m'a envoyé sous enveloppe la lettre que tu lui
+avais laissée pour moi et que son portier avait gardée.
+
+Je n'ai pas de réponse de M. de Maucroix; demande-lui, je t'en prie,
+s'il a reçu ma lettre. J'espérais de lui quelques détails sur la
+destination du _Corse_, etc.
+
+Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. Aime-moi comme je t'aime.
+
+
+
+
+LXV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, jeudi 23 mars 1854.
+
+ Cher ami,
+
+Ta lettre m'a causé une joie bien inattendue; te voilà donc avec 70
+francs par mois, et, si tu sais t'arranger et renoncer à ta manière
+d'employer l'argent, tu peux sans aucun doute en économiser une partie.
+Écris-moi, si tu crois pouvoir tôt ou tard dégager ta montre que tu as,
+je le crains, mise en gage au Havre au temps de ta folie. Elle t'avait
+été donnée par mon père... Si tu ne peux pas la retrouver, je t'en
+achèterai une autre sur l'argent que j'ai à toi. Je viens de te faire
+faire un cordon de montre avec les cheveux de ta pauvre mère et je
+voudrais bien que tu le conservasses religieusement. J'ai fait faire
+aussi un bracelet que je donnerai à ma soeur et je garde le reste des
+cheveux... Je ne pourrai t'envoyer ton linge que samedi prochain 25, à
+cause d'une formalité qu'il y a à remplir à ce sujet, et que le
+feuilleton que je fais aujourd'hui et demain m'oblige de remettre à la
+fin de la semaine. Je pense que tu as vu les choses charmantes que J.
+Janin a dites sur ta pauvre mère dans son feuilleton de lundi dernier,
+et avec quelle délicatesse il a fait allusion à mon ouvrage sur Roméo et
+Juliette en citant les paroles de la marche funèbre: «Jetez des fleurs».
+_Le Siècle_ d'hier contenait aussi quelques mots; beaucoup d'autres
+journaux que tu ne connais pas ont parlé de notre cruelle perte... Je
+pars dimanche prochain à huit heures du soir pour Hanovre, où je serai
+jusqu'au 3 ou 4 avril. Après cette date, je ne sais où je devrai aller;
+mais, en tout cas, je serai certainement à Dresde (Saxe) du 15 avril au
+1er mai. Écris-moi le plus souvent possible pour m'informer de tes
+affaires. J'attends une lettre de toi avant dimanche et je compte en
+recevoir une autre à Hanovre, où tu m'informeras si tu as reçu le paquet
+que je vais t'envoyer. Le reste des objets que je n'ai pas vendus à
+Montmartre, tes livres, les portraits de ta mère et le mien, resteront à
+Paris, rue de Boursault, _dans une malle_ fermée et _portant ton
+adresse_ et la déclaration que cela t'appartient. J'ai donné deux de mes
+portraits à Joséphine et à Madeleine, qui me les ont demandés. En outre,
+j'ai donné plusieurs objets d'habillement de ta mère à Joséphine. Dieu
+veuille que mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose!
+L'appartement de Montmartre n'est pas loué et il faudra peut-être que je
+le paye pendant un an encore.
+
+Adieu, très cher enfant; mon affection pour toi semble avoir doublé
+depuis la perte que nous avons faite.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXVI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Dresde, 14 avril 1854.
+
+ Mon bien cher Louis,
+
+Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. Tu m'annonces à la fois
+de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc obligé d'aller dans
+la Baltique; mais quoi faire donc? puisque tu me dis que vous ne vous
+trouverez pas dans la bagarre. Je ne le devine pas. Enfin, j'espère que,
+hors du théâtre de la guerre, tu pourras continuer à te rendre utile et
+à mériter l'estime de ton nouveau commandant. Je t'autorise à faire
+toucher chez M. Réty, au Conservatoire, les _cent francs_ qu'il devait
+te remettre dans le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras
+le billet ci-joint et tu m'écriras ensuite pour m'accuser réception de
+la somme quand Alexis te l'aura fait parvenir. Mais prends garde, il me
+semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t'en ai envoyé
+_deux fois_ le mois dernier. Achète une montre de _peu de prix, mais
+excellente_.
+
+Je n'ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait
+m'envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la
+_croix_ que le roi m'avait fait annoncer; je n'ai reçu ni croix ni
+argent. J'ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m'a répondu.
+Cela me fait partir la tête d'impatience. Je trouve tout le monde ici
+parfaitement disposé; on espère faire un grand _riche_ concert. C'est
+une ville splendide, immense et animée comme Paris. Tous mes anciens
+amis s'y trouvent encore.
+
+Adieu, cher enfant; écris-moi toujours le plus souvent possible, surtout
+quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner
+de tes nouvelles en m'indiquant bien où je devrai adresser mes lettres.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXVII.
+
+A M. HANS DE BULOW.
+
+
+28 juillet 1854.
+
+C'est une charmante surprise que vous m'avez faite, et votre manuscrit
+est arrivé d'autant plus à propos que l'éditeur Brandus, qui grave en ce
+moment _Cellini_, avait déjà choisi un assez obscur tapoteur de piano
+pour arranger l'ouverture.
+
+Votre travail est admirable; c'est d'une clarté et d'une fidélité rares
+et aussi peu difficile qu'il était possible de le faire sans altérer ma
+partition. Je vous remercie donc de tout mon coeur. Je vais voir Brandus
+ce soir, et lui porter votre précieux manuscrit. J'ai beaucoup travaillé
+depuis mon retour de Dresde; j'ai fait la première partie de ma trilogie
+sacrée: _le Songe d'Hérode_. Cette partition précède l'embryon que vous
+connaissez sous le nom de _Fuite en Égypte_, et formera avec l'_Arrivée
+à Saïs_ un ensemble de seize morceaux, durant en tout une heure et demie
+avec les entr'actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en
+comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures.
+
+J'ai essayé quelques tournures nouvelles: l'air de l'_Insomnie d'Hérode_
+est écrit en _sol_ mineur sur cette gamme, déterminée sous je ne sais
+quel nom grec dans le plain-chant:
+
+[image: notation musicale]
+
+Cela amène des harmonies très sombres, et des cadences d'un caractère
+particulier, qui m'ont paru convenables à la situation. Vous avez été
+bien taciturne en m'envoyant le paquet de musique; j'eusse été si
+heureux de recevoir quelques lignes de votre main!
+
+Mademoiselle votre soeur a passé dernièrement à Paris, mais si vite, que,
+quand on nous a remis la carte qu'elle a laissée à la maison un matin de
+bonne heure, elle était déjà partie pour Londres.
+
+Veuillez, je vous prie, saluer de ma part madame votre mère. Ne
+viendrez-vous pas à Paris? Je pars dans quelques jours pour Munich, où
+je resterai trois semaines. Plus tard, vers novembre, je retournerai
+encore en Allemagne et peut-être vous reverrai-je à Dresde.
+
+Rappelez-moi au souvenir de M. et madame Pohl et serrez la main à cet
+excellentissisme Lipinski.
+
+
+
+
+LXVIII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 28 août 1854.
+
+J'espère que vous êtes bien portant et que vous et notre ami Lecourt
+avez échappé à la terrible maladie dont Marseille a tant eu à souffrir.
+Donnez-moi vite de vos nouvelles. Vous avez dû recevoir, il y a trois
+semaines, l'épreuve déjà corrigée de votre quatuor. L'avez-vous
+renvoyée? avez-vous écrit à Brandus?
+
+J'ai manqué mon voyage à Munich, à cause de la vacance survenue à
+l'Institut. On m'a poussé à me mettre sur les rangs, à faire les visites
+et démarches d'usage en pareille circonstance. J'ai fait tout cela, j'ai
+vu tous les académiciens l'un après l'autre; et, après mille belles
+paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc., ils ont
+nommé hier Clapisson. A la prochaine vacance maintenant. Je suis résolu
+à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M.
+Abel de Pujol, qui s'est présenté _dix fois._
+
+Reber m'a donné toutes les marques possibles de sincère sympathie et les
+trois autres musiciens de sincère antipathie. Z... a travaillé pour moi
+d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'autre. On songe déjà
+sérieusement à faire admettre Leborne tôt ou tard. Vous voyez que tout
+va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. Je viens de passer
+huit jours aux bords de la mer, à Saint-Valéry, pour me décolériser. Ce
+grand air des falaises, ce vaste horizon, cette solitude et ce silence
+m'ont tout à fait remis. J'y serais demeuré plus longtemps sans les
+anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Et je suis revenu dans
+l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de
+Bomarsund, où il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et
+sauf, je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve, mon
+cher Morel, de connaître jamais de semblables émotions....
+
+Madame Stoltz rentre mercredi prochain.
+
+La *** ne tardera pas à revenir; ces deux tigresses vont
+s'entre-dévorer; ce sera cet hiver un spectacle curieux. Perrin vient de
+donner sa démission de directeur du Théâtre-Lyrique, il borne son
+ambition au trône de l'Opéra-Comique. Les criailleries des barbouilleurs
+de papier réglé l'ont effrayé.
+
+
+
+
+LXIX.
+
+A M. HANS DE BULOW.
+
+
+1er septembre 1854.
+
+J'ai été bien enchanté de votre aimable lettre et je me hâte de vous en
+remercier. Je ne suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place
+est devenue vacante à l'Académie des beaux-arts de notre Institut, et je
+suis resté à Paris pour faire les démarches _imposées_ aux candidats. Je
+me suis résigné très franchement à ces terribles visites, à ces lettres,
+à tout ce que l'Académie inflige à ceux qui veulent _intrare in suo
+docto corpore_ (latin de Molière); et on a nommé M. Clapisson.
+
+A une autre fois maintenant. Car j'y suis résolu; je me présenterai
+jusqu'à ce que mort s'ensuive.
+
+Je viens de passer une semaine au bord de l'Océan, dans un village peu
+connu de la Normandie; dans quelques jours, je partirai pour le Sud, où
+je suis attendu par ma soeur et mes oncles pour une réunion de famille.
+
+Je ne compte retourner en Allemagne que dans l'hiver. Sans doute, Liszt
+a raison en vous approuvant d'avoir accepté la position qui vous était
+offerte en Pologne; en tout cas, il ne faut pas perdre de vue votre
+voyage à Paris, si vous pouvez le faire avec une complète indépendance
+d'esprit, eu égard au résultat financier des concerts. Je me fais une
+fête de vous mettre en rapports avec tous nos hommes d'art dont les
+qualités d'esprit et de coeur pourront vous rendre ces rapports
+agréables.
+
+Vous savez si bien le français, que vous pourrez comprendre le parisien;
+et vous trouverez peut-être amusant de voir comment tout ce monde
+d'écrivains danse sur la phrase, comment ceux qui osent encore accepter
+le titre de philosophes dansent sur l'idée.
+
+Je serai tout à vous à mon retour, et fort désireux de connaître les
+compositions d'orchestre dont vous me parlez. Ma partition de _Cellini_
+ne saurait trouver un critique plus intelligent ni plus bienveillant que
+vous; laissez-moi vous remercier d'avoir songé à faire, dans le livre de
+M. Pohl, le travail qui s'y rapporte. Au reste, cette oeuvre a décidément
+du malheur; le roi de Saxe se fait tuer au moment où on allait s'occuper
+d'elle à Dresde... C'est de la fatalité antique, et l'on pourrait dire à
+son sujet ce que Virgile dit sur Didon:
+
+ _Ter sese attollens cubitoque adnixa levavit:_
+ _Ter revoluta toro est._
+
+Quel grand compositeur que Virgile! quel mélodiste et quel harmoniste!
+C'était à lui qu'il appartenait de dire en mourant: _Qualis artifex
+pereo!_ et non à ce farceur de Néron qui n'a eu qu'une seule inspiration
+dans sa vie, le soir où il a fait mettre le feu aux quatre coins de
+Rome,... preuve brillante qu'un homme médiocre peut quelquefois avoir
+une grande idée.
+
+Hier, on a rouvert l'Opéra. Madame Stoltz a fait sa réapparition dans le
+rôle de la Favorite. En la voyant entrer en scène, je l'ai prise en
+effet pour une _apparition_. Sa voix aussi a subi du temps l'irréparable
+outrage. La nouvelle administration de l'Opéra avait fait un coup d'État
+et retiré leurs entrées à tous les journalistes; cette pauvre Stoltz va
+avoir fait une rentrée inutile. Il y a eu conseil, au foyer, de toutes
+les plumes (d'oie) puissantes, et nous avons décidé, à l'unanimité,
+qu'il fallait déclarer à l'Opéra la GUERRE DU SILENCE. En conséquence,
+on ne dira pas un mot de sa réouverture ni du début de madame Stoltz,
+jusqu'à ce que la direction revienne à de meilleurs sentiments.
+
+Je travaille à un long _feuilleton de silence_ qui paraîtra la semaine
+prochaine et qui m'ennuie fort. Adieu, je me suis un peu délassé à vous
+écrire.
+
+
+
+
+LXX.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 26 octobre 1854.
+
+J'étais tout triste ce matin, mon cher Louis. J'ai rêvé cette nuit que
+nous étions ensemble à la Côte et que nous nous promenions tous les deux
+dans le petit jardin. Ne sachant où tu es, ce songe m'avait péniblement
+affecté. Ta petite lettre que le portier m'a donnée comme je sortais,
+m'a remis le coeur à l'aise. Je t'écris au milieu de mes courses dans ma
+chambre du Conservatoire, avec l'espoir que cette lettre sera plus
+heureuse que les _trois dernières_, qui, à ce qu'il paraît, par ton
+avant-dernière datée de Kiel, ne te sont pas parvenues. Je t'ai écrit à
+Kiel au reçu de ta lettre. Enfin, j'espère que nous allons nous voir, ne
+fût-ce que quelques jours. J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne
+t'étonnera probablement pas et dont j'avais fait part _d'avance_ à ma
+soeur et à mon oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié.
+Cette liaison, par sa durée, était devenue, tu le comprends bien,
+indissoluble; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui
+vivait avec moi depuis quatorze ans. Mon oncle, à sa dernière visite à
+Paris, fut lui-même de cet avis et m'en parla le premier. Tous mes amis
+pensaient de même. Tes intérêts, tu peux le penser, ont été sauvegardés.
+Je n'ai assuré à ma femme après moi, si je meurs le premier, que le
+quart de ma petite fortune; encore, ce quart, je sais que son intention
+est de te le faire revenir par un testament. Elle m'a apporté en dot son
+mobilier, dont la valeur est plus considérable que nous ne pensions,
+mais qui devra lui être rendu si je meurs avant elle. Tout cela a été
+réglé d'après les indications que m'avait données mon beau-frère. Ma
+position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si
+tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu
+bienveillantes pour mademoiselle Récio, que tu ne les caches au plus
+profond de ton âme par amour pour moi. Ce mariage s'est fait en petit
+comité, sans bruit comme sans mystère. Si tu m'écris à ce sujet, ne
+m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme, car je voudrais pour
+beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse
+à ton coeur à te dicter ce que tu as à faire. J'ai vu l'amiral Cécile qui
+a reçu ta lettre. Il m'a appris qu'avant l'expiration de tes trois ans
+de navigation sur un vaisseau de l'État, tu ne pouvais entrer dans la
+marine militaire; mais que c'était _de droit_, si tu le voulais, après
+cette époque; qu'alors tu serais admis comme sergent d'armes ou comme
+second chef de timonerie. Je suis dans tous les embarras et ennuis des
+préparatifs d'un concert pour faire entendre une première fois mon
+nouvel ouvrage _l'Enfance du Christ_. Il surgit, comme je m'y attendais,
+des difficultés qui peut-être seront insurmontables; car je ne veux
+point risquer d'argent. A propos d'argent, j'en ai mis de côté, que j'ai
+à te remettre en partie pour tes dépenses. J'ai aussi une malle
+contenant divers objets dont tu ne peux faire usage dans ta position;
+elle est fermée et porte ton nom comme t'appartenant. Je t'en prie, si
+tu reçois cette lettre, écris-moi aussitôt.
+
+Je t'embrasse de toute mon âme; mon affection pour toi semble redoubler.
+Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du _La Place_ a
+produit le meilleur effet, et, de plus, diverses personnes (entre autres
+un rédacteur correspondant du _Moniteur_) qui t'ont vu, ont parlé de toi
+à l'amiral et à mon ami Raymond avec de grands éloges. Je te remercie.
+
+Adieu, cher fils ami, cher Louis! aime-moi comme je t'aime.
+
+
+
+
+LXXI.
+
+A LÉON KREUTZER.
+
+
+Weimar, 16 février 1855.
+
+Merci, mon cher Kreutzer, mille fois merci et dix mille compliments!
+Liszt vient de me donner votre article de dimanche dernier[88] qui m'a
+rendu bien heureux. C'est merveilleusement écrit et senti. Je ne saurais
+vous dire ma joie en lisant votre analyse du microcosme sentimental
+contenu dans la _Ballade du Roi de Thulé_!... Rien ne vous a échappé!
+Seriez-vous par hazard (_sic_) le véritable auteur de ce morceau?... Et
+ne suis-je que votre plagiaire?... Quels yeux doivent ouvrir en vous
+lisant les braves confectionneurs de musique parisienne!... Mais qu'ils
+ouvrent les yeux en vous lisant ou qu'ils les ferment en m'écoutant, au
+fond, qu'importe! Ni vous, ni moi, je crois, n'avons jamais eu la
+prétention de _travailler_ pour eux.
+
+Permettez-moi de vous dire encore que ce parallélisme de sentiments et
+d'idées qui me semble évidemment exister chez nous deux, a développé et
+renforcé l'amitié que je ressentais pour vous, sans que, je puis le
+jurer, la satisfaction égoïste de l'amour-propre y soit pour rien. Non,
+il est naturel d'aimer les coeurs qui battent dans le rythme du nôtre,
+les esprits qui volent vers le point du ciel où nous voudrions pouvoir
+voler, autant qu'il l'est, c'est triste à dire, d'éprouver de
+l'antipathie pour les êtres divergents, rampants, négatifs et très
+_positifs_. Pardon de ce jeu de mots qui a l'air de rendre mon idée.
+
+J'ai été singulièrement attristé hier à la répétition du trio avec
+choeurs de _Cellini_ en voyant avec quel aplomb l'orchestre, le choeur et
+les chanteurs l'ont exécuté, et en songeant aux tristes vicissitudes de
+cette partition égorgée deux fois en deux infâmes guet-apens!...
+Certainement il y a là une verve et une fraîcheur d'idées que je ne
+retrouverai peut-être plus. C'est empanaché, fanfaron, italo-gascon,
+c'est vrai! Tenez, moquez-vous de moi; mais j'en ai rêvé cette nuit et
+je me sens le coeur serré d'avoir entendu cette scène! et j'ai hâte
+pourtant de la réentendre demain.
+
+Adieu; priez le bon Dieu pour vos gens qui vont se battre; ce sera une
+rude journée. Je vous serre la main.
+
+
+
+
+LXXII.
+
+A M. TAJAN-ROGÉ.
+
+
+Paris, 2 mars 1855.
+
+J'arrive ce matin de l'Allemagne du Nord, je trouve votre lettre, et
+tout ratatiné par une horrible nuit passée en wagon, avec un froid digne
+du Canada, je vous réponds sans prendre haleine. N'est-ce pas
+exemplaire? D'abord, je vous remercie d'avoir tenu votre parole et de
+m'avoir envoyé un vrai feuilleton de six colonnes... et vous faites cela
+_pour rien_? gâte-métier!
+
+Je me doutais bien des belles moeurs musicales au milieu desquelles vous
+avez le bonheur de vivre, et rien de ce que vous m'apprenez ne
+m'étonne, si ce n'est _le nombre_ des répétitions qu'on vous fait faire
+pour monter un grand opéra[89]. Oui, franchement, je pensais que, dans
+le nouveau monde, pays de _la Liberté_, qui connaît le prix du temps, on
+avait entièrement _aboli_ cette vieille coutume des répétitions, et
+qu'on ne répétait jamais. Mais je vois qu'on ne m'avait pas trompé: la
+Nouvelle-Orléans est antiabolitioniste! et c'est vous autres qui êtes
+les nègres. Vous comptez même à ce qu'il paraît des nègres marrons,
+puisque votre première contrebasse s'est sauvée et qu'elle vit libre
+dans les bois, à l'heure qu'il est.
+
+Vous ne me dites rien de vos projets commerciaux; vous aviez emporté un
+tas de petites bouteilles, qui m'avaient fait espérer que vous opéreriez
+là-bas la transmutation des vils métaux en or. Mais je pense que vos
+bouteilles ne vous auront pas donné de l'eau à boire.
+
+Je viens de Weimar et de Gotha, où l'on m'a comblé, archi-comblé de tout
+ce qui en Europe constitue le succès.
+
+Au dernier concert de Weimar, j'avais un programme monstre (_L'Enfance
+du Christ_,--la Symphonie fantastique,--_le Retour à la vie_). Ce
+dernier ouvrage que vous ne connaissez pas et dont j'ai fait aussi les
+paroles et la musique, est un monodrame lyrique. L'acteur unique qui
+joue le rôle de _l'artiste_, le joue sur l'avant-scène agrandie.--La
+toile est baissée et derrière la toile s'élève un amphithéâtre d'où
+l'orchestre, les chefs et les chanteurs se font entendre invisibles. Les
+morceaux de musique sont des mélodies _et des harmonies imaginaires_,
+que l'artiste entend _en pensée seulement,_ et que l'auditoire entend
+en réalité, mais un peu affaiblies par la toile qui sert ainsi de
+sourdine. J'ai été rappelé quatre fois après cet ouvrage, que j'écrivis,
+il y a vingt-deux ans, en vagabondant dans les bois en Italie, et que je
+ne ferai sans doute jamais exécuter ici que par fragments. Il y a là un
+choeur d'Ombres qui m'a fait frissonner, je vous l'avoue, tant c'est
+étrangement terrible dans son lent et solennel crescendo. En voici les
+paroles:
+
+ Froid de la mort, froid de la tombe,
+ Bruit éternel des pas du temps,
+ Noir chaos où l'espoir succombe,
+ Quand donc finirez-vous? Vivants!
+
+ Toujours, toujours la mort vorace
+ Fait de vous un nouveau festin,
+ Sans que sur la terre on se lasse
+ De donner pâture à sa faim.
+
+Pour _L'Enfance du Christ_, l'effet a été le même qu'ici, où il faut
+avouer que le public a été réellement _très aimable_. On a pleuré à
+mouiller des mouchoirs. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous faire
+connaître cela; mais, dès que la partition aura paru, je vous
+l'enverrai. Le fils de Guiraud m'a été bien utile pour les deux
+dernières exécutions. Il a accompagné les choeurs aux répétitions, il a
+dû même les diriger pendant le finale de la première partie, où les
+choristes sont placés de manière à ne pas voir le chef d'orchestre.
+C'est un charmant garçon qui deviendra _un homme_.
+
+Faites sur lui des compliments à son père en lui transmettant mes plus
+cordiales amitiés. Je serre la main à Prévost en lui souhaitant du
+courage pour le rude labeur qu'il accomplit.
+
+Maintenant adieu, mon cher Rogé; il me faut employer activement les huit
+jours que je suis venu passer à Paris, étant engagé à donner trois
+concerts à Bruxelles du 15 au 25 de ce mois. Puis je dois en donner un
+autre ici à l'Opéra-Comique le 6 avril, avec les deux théâtres de M.
+Perrin réunis, organiser l'exécution (première) de mon _Te Deum_ à
+Saint-Eustache pour le 1er mars et partir pour Londres, où je suis
+engagé par la New Philharmonic Society.
+
+Du reste, rien de nouveau dans le monde musical parisien, mademoiselle
+Cruvelli n'a toujours que cent mille francs pour huit mois....
+
+Ma femme vous remercie de votre bon souvenir. Nous voyons quelquefois
+madame et mademoiselle Rogé, qui sans doute se portent bien. Je _suis_
+ici depuis six heures et n'ai pu avoir encore de leurs nouvelles.
+
+
+
+
+LXXIII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, le 14 avril 1855.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je ne vous écris que six lignes pour vous prier de m'excuser si je n'ai
+pas encore répondu à votre dernière lettre. Elle m'arriva au moment où
+je partais pour Bruxelles et j'ai été depuis lors si éreinté, si absorbé
+par mille tracas, qu'il m'a été impossible de trouver cinq minutes de
+liberté. Les musiciens belges m'ont fait souffrir une torture de Huron.
+Ces braves artistes, si bons, si patients, si accueillants, ne peuvent
+se décider à prendre la peine de décomposer une mesure et tout ce qui ne
+frappe pas le premier temps fort leur fait perdre l'équilibre. Le
+troisième concert seul a bien marché.
+
+Celui de l'Opéra-Comique, samedi dernier, a beaucoup laissé à désirer
+sous le rapport de l'exécution. L'orchestre seul est resté
+irréprochable.
+
+Maintenant me voilà plongé dans le _Te Deum_, et c'est en ce moment que
+votre absence me semble étrange... J'espère pourtant que tout marchera
+bien. Voulez-vous être assez bon pour faire reproduire dans les journaux
+de Marseille la réclame ci-jointe? Il faut que l'immense église soit
+pleine, ou nous sommes flambés. Cela coûte sept mille francs.
+
+J'apprends que vous écrivez un nouveau quintette?... tant mieux! que ce
+genre difficile fleurisse donc en France! Votre ami Baudillon se marie,
+il épouse une jeune pianiste qui a l'air fort gracieux et tout à fait
+agréable. Et vous? ne vous mariez-vous point? vous auriez pourtant
+besoin d'un intérieur; vous manquez de dorloteries, je le crains,
+sensible et mélancolique comme vous l'êtes.
+
+Je serre la main à Lecour. Théodore Bennet (Ritter) lui a dédié sa
+réduction pour le piano de notre adagio de Roméo. Cet enfant est très
+remarquable et je l'aime sincèrement.
+
+
+
+
+LXXIV.
+
+A RICHARD WAGNER.
+
+
+Paris, 10 septembre 1855.
+
+ Mon cher Wagner,
+
+Votre lettre m'a fait un bien grand plaisir. Vous n'avez pas tort de
+déplorer mon ignorance de la langue allemande, et ce que vous me dites
+de l'impossibilité où je suis d'apprécier vos ouvrages, je me le suis
+dit bien des fois. La fleur de l'expression se fane presque toujours
+sous le poids de la traduction, si délicatement que cette traduction
+soit faite. Il y a des accents, _dans la musique vraie_, qui veulent
+leur mot spécial, il y a des mots qui veulent leur accent. Séparer les
+uns des autres, ou leur donner des approximatifs, c'est faire allaiter
+un petit chien par une chèvre et réciproquement. Mais que voulez-vous!
+j'ai une difficulté diabolique à apprendre les langues; c'est à peine si
+je sais quelques mots d'anglais et d'italien....
+
+Vous êtes donc en train de faire fondre les glacières en composant vos
+_Niebelungen_!... Cela doit être superbe, d'écrire ainsi en présence de
+la grande nature!... Voilà encore une jouissance qui m'est refusée! Les
+beaux paysages, les hautes cimes, les grands aspects de la mer,
+m'absorbent complétement au lieu de provoquer chez moi la manifestation
+de la pensée. Je sens alors et ne saurais exprimer. Je ne puis dessiner
+la lune qu'en regardant son image au fond d'un puits.
+
+Je voudrais bien pouvoir vous envoyer les partitions que vous me faites
+le plaisir de me demander; malheureusement mes éditeurs ne m'en donnent
+plus depuis longtemps. Mais il y en a deux et même trois: le _Te Deum_,
+_l'Enfance du Christ_ et _Lelio_ (monodrame lyrique), qui vont paraître
+dans peu de semaines, et celles-là au moins, je pourrai vous les
+envoyer.
+
+J'ai votre _Lohengrin_; si vous pouviez me faire parvenir _le
+Tannhäuser_, vous me feriez bien plaisir. La réunion que vous me
+proposez serait une fête; mais je dois bien me garder d'y penser. Il
+faut que je fasse des voyages de désagrément, pour gagner ma vie, Paris
+ne produisant pour moi que des fruits pleins de cendre.
+
+C'est égal, si nous vivions encore une centaine d'années, je crois que
+nous aurions raison de bien des choses et de bien des hommes. Le vieux
+Demiourgos doit bien rire là-haut, dans sa vieille barbe, du succès
+constant de la vieille farce qu'il nous fait... Mais je ne dirai pas de
+mal de lui, c'est un de vos amis, et je sais que vous le protégez. Je
+suis un impie plein de respect pour les Pies. Pardon de cet affreux
+calembour avec lequel je finis en vous serrant la main.
+
+_P.-S._--Voilà qu'il m'arrive une troupe ailée d'idées de toutes
+couleurs, et l'envie de vous les envoyer... Je n'ai pas le temps.
+Tenez-moi pour une bête, jusqu'à nouvel ordre.
+
+
+
+
+LXXV.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 27 avril 1855.
+
+ Cher Louis,
+
+Je t'écris trois lignes à la course. Je ferai ce que tu veux à partir de
+la semaine prochaine. L'amiral est venu chez moi avant-hier, je n'y
+étais pas; je vais courir après lui.
+
+J'ai été bien malade avant-hier; j'ai cru que je n'aurais pas la force
+d'aller jusqu'au bout de mes répétitions. Aujourd'hui je suis un peu
+mieux; nous avons fait hier à Saint-Eustache la première répétition
+d'orchestre[90] avec les six cents enfants. Aujourd'hui je fais répéter
+l'ensemble de mes deux cents choristes artistes. Cela va marcher. C'est
+colossal! Le diable m'emporte, il y a un final qui est plus grand que le
+_Tuba mirum_ de mon Requiem.
+
+Quel malheur que tu n'entendes pas cela!
+
+Adieu; sois bien raisonnable, ne gaspille pas ton peu d'argent.
+
+
+
+
+LXXVI.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 2 juin 1855.
+
+Excusez-moi de ne vous avoir pas encore répondu. Vous connaissez la vie
+de Paris et pourtant je doute que vous vous fassiez une idée de celle
+que j'ai menée depuis un mois. Enfin, me voilà un peu plus libre, je
+n'ai que des épreuves à corriger du matin au soir, des courses à faire
+chez les graveurs et imprimeurs, etc., etc.; on grave à la fois
+_l'Enfance du Christ_, grande et petite partition; le _Te Deum_, grande
+partition, le monodrame du _Retour à la vie_, grande et petite
+partition. Quant au _Te Deum_, c'est moi qui le publie en société avec
+Jemmy Brandus; et, si le Conservatoire de Marseille peut m'en prendre un
+exemplaire, je me recommande à lui. Le prix de la souscription est de
+quarante francs. Parlez donc de cela à Lecourt. Bennet[91] prétend que
+je pourrai trouver cinq ou six souscripteurs à Marseille. Laval m'a dit
+vous avoir envoyé les dernières épreuves de votre quatuor; avez-vous
+fini? ai-je quelque chose à dire chez Brandus à ce sujet? Je vous
+remercie mille fois de votre affectueuse sollicitude pour Louis. Il a en
+effet dû laisser partir _le Fleurus_ et il est en ce moment en
+convalescence à l'hôpital de Saint-Mandrier à Toulon. Vous me demandez
+de vous parler du _Te Deum_; c'est très difficile à moi. Je vous dirai
+seulement que l'effet produit sur moi par cet ouvrage a été énorme et
+qu'il en a été de même pour mes exécutants. En général, la grandeur
+démesurée du plan et du style les a prodigieusement frappés, et vous
+pouvez croire que le _Tibi omnes_ et le _Judex_, dans deux genres
+différents, sont des morceaux babyloniens, ninivites, qu'on trouvera
+bien plus puissants encore, quand on les entendra dans une salle moins
+grande et moins sonore que l'église Saint-Eustache. Je pars vendredi
+pour l'Angleterre. Wagner, qui dirige à Londres l'ancienne Société
+philharmonique (direction que j'avais été obligé de refuser étant déjà
+engagé par l'autre), succombe sous les attaques de toute la presse
+anglaise. Mais il reste calme, dit-on, assuré qu'il est d'être le maître
+du monde musical _dans cinquante ans_.
+
+Verdi est aussi aux prises avec tous les gens de l'Opéra. Il leur a fait
+hier une scène terrible à la répétition générale.
+
+Le pauvre homme me fait mal; je me mets à sa place. Verdi est un digne
+et honorable artiste. Rossini est arrivé; il blaguotte tous les soirs
+sur le boulevard. Il a l'air d'un vieux satyre en retraite.
+
+
+
+
+LXXVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 21 juillet 1855.
+
+Mille remerciements pour votre bonne et affectueuse lettre; je ne
+pourrai pas vous en écrire une pareille, je suis malade de l'ennui de
+Paris, de la chaleur, de mille assommantes affaires. J'ai fait tout de
+suite votre commission. Laval ne vous avait pas expédié le quatuor parce
+que les corrections n'étaient pas faites; le graveur l'avait trompé en
+lui disant qu'elles l'étaient. Cela doit être terminé maintenant, et je
+pense que vous recevrez bientôt le paquet si vous ne l'avez pas déjà
+reçu.
+
+J'ai fait une brillante excursion à Londres, où je me case de mieux en
+mieux. J'y retournerai cet hiver, après une tournée que je projette en
+Bohême et en Autriche, si nous ne sommes pas en guerre contre les
+Autrichiens.
+
+Je ne fais en ce moment que corriger des épreuves du matin au soir.
+
+Je vous remercie de m'avoir trouvé pour le _Te Deum_ quelques
+souscripteurs; il sera publié très prochainement. On m'a commandé à
+Londres un petit travail: _L'art du chef d'orchestre_, qui doit être
+ajouté à l'édition anglaise de mon traité d'instrumentation revu et
+augmenté. Cela va m'occuper exclusivement tout le mois prochain.
+
+Louis est ici; il se remet tout doucement, il se loue avec effusion de
+vos bontés pour lui et des amis que vous lui avez procurés à Toulon.
+Depuis mon retour à Londres, je n'ai rien vu, rien entendu; je ne puis
+donc rien vous raconter. Je ne connais pas encore _les Vêpres_ de Verdi.
+Meyerbeer doit être content de son _Étoile_ à Covent-Garden; on lui a
+jeté des bouquets comme à une prima donna. Et Gouin n'y était pas!
+Bennet et son fils (Ritter) m'avaient suivi à Londres. Après avoir
+entendu l'adagio de _Roméo et Juliette_ par notre grand orchestre
+d'Exeter Hall, Bennet, le père, commence à croire que _le piano_ ne peut
+pas approcher de cette puissance expressive, chose qu'il ne croyait pas
+auparavant...
+
+Son fils est un admirable et charmant enfant, qui sera bientôt, je le
+crois, un grand artiste. Il vous a remplacé dans la Fée Mab, en jouant
+les petites cymbales.
+
+
+
+
+LXXVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 9 janvier 1856.
+
+Merci de toutes les choses amicales que vous me dites et des détails que
+vous me donnez sur le mouvement musical du centre où vous vivez. Il n'y
+a rien ici de nouveau; l'Opéra ne varie pas plus son répertoire qu'il ne
+le variait autrefois.
+
+Mais je le crois (l'Opéra) dans de graves embarras. Crosnier ne veut ni
+ne peut rien; le directeur musical c'est Girard, qui fait tout ce qu'il
+veut et ne laisse rien faire que ce qu'il veut; il a pour remplir cette
+dictature 18,000 francs d'appointements.
+
+On vient de décorer Dietsch. Que vous dirai-je? On donne un opéra
+nouveau tous les huit jours. Le Théâtre-Lyrique a été sur le point de
+fermer avant-hier; il ne payait pas du tout. Il repaye un peu maintenant
+et compte, pour se sauver, sur un opéra de Clapisson. L'Opéra-Italien
+est en perte de 200,000 francs. L'Opéra-Comique seul, sans faire de
+brillantes affaires, se soutient passablement.
+
+Tout cela n'est pas gai; on ne voit que tripotages, platitudes,
+niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs.
+
+Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde empoisonné
+d'empoisonneurs.
+
+Je commence à me remettre des fatigues terribles des concerts de
+l'Exposition.
+
+Je reçois de temps en temps des lettres de l'extérieur qui me donnent
+des recrudescences momentanées d'ardeur musicale. Il m'en est arrivé une
+de Bruxelles il y a quinze jours, sur _Faust_, qui dépasse tout ce qu'on
+m'a jamais écrit en ce genre, même les lettres du baron de D*** sur
+_Roméo et Juliette_. Quant aux Parisiens, c'est toujours la même chose
+inerte et glacée en général; le petit public de la salle Herz est si peu
+puissant, que son influence est presque nulle. Le prince Napoléon me
+fait un très gracieux accueil; il s'étonne de la mesquine position que
+j'occupe à Paris, et ne parvient pas à m'en faire changer. L'empereur
+est inaccessible et exècre la musique comme dix Turcs...
+
+Merci de vos bonnes intentions et de celles de Lecourt pour mon fils; je
+n'entre pas dans votre manière de voir au sujet de la marine marchande;
+tant mieux si je me trompe. Mais il n'y a point de carrière assurée pour
+Louis _dans ce moment_ en quittant la marine de l'État, et je suis dans
+la plus complète impossibilité de lui venir en aide. C'est l'opinion de
+ma soeur et de mon oncle qu'il devrait rester où il est; il va les
+mécontenter tous, surtout mon oncle, qu'il a tant d'intérêt à ménager.
+Je ne sais plus que dire; il m'a fait écrire à l'empereur pour qu'il
+l'aide à arriver à un grade qu'il ambitionne; j'ai mis sans succès en
+mouvement l'amiral Cécile et tous mes amis des _Débats_.
+
+Maintenant je ne puis plus rien; Louis s'est posé l'arbitre de sa
+destinée en n'agissant qu'à son gré. Il faut me taire et attendre avec
+anxiété le résultat de sa conduite irréfléchie. En tout cas, je n'ai pas
+besoin de vous dire combien je suis touché de l'intérêt que vous lui
+témoignez et de vous assurer de ma vive reconnaissance pour ce que vous
+ferez pour lui. Je ne puis rien tenter en musique à Paris d'un peu
+important; obstacles en tout et partout. Pas de salle! pas d'exécutants
+(de ceux que je voudrais). Il n'y a pas même un dimanche dont je puisse
+disposer pour donner mon petit concert. Les uns sont pris par la
+_Société des concerts, _ les autres par la _Société Pasdeloup_, qui a
+retenu la salle Herz pour toute la saison. Je suis forcé de me contenter
+d'un vendredi.
+
+Adieu; en voilà assez, en voilà trop, à quoi bon récriminer? le choléra
+existe, on le sait, pourquoi la musique parisienne n'existerait-elle
+pas?
+
+
+
+
+LXXIX.
+
+A THÉODORE RITTER.
+
+
+12 janvier 1856.
+
+ Mon cher et très cher Théodore,
+
+Souvenez-vous du 12 janvier 1856!
+
+C'est le jour où, pour la première fois, vous avez abordé l'étude des
+merveilles de la grande musique dramatique, où vous avez entrevu les
+sublimités de Gluck!
+
+Quant à moi, je n'oublierai jamais que votre instinct d'artiste a, sans
+hésiter, reconnu et adoré avec transport ce génie nouveau pour vous.
+Oui, oui, soyez-en certain, quoi qu'en disent les gens à demi-passion, à
+demi-science, qui n'ont que la moitié d'un coeur et un seul lobe au
+cerveau, il y a deux grands dieux supérieurs dans notre art: Beethoven
+et Gluck. L'un règne sur l'infini de la pensée, l'autre sur l'infini de
+la passion; et, quoique le premier soit fort au-dessus du second comme
+musicien, il y a tant de l'un dans l'autre néanmoins, que ces deux
+Jupiters ne font qu'un seul dieu en qui doivent s'abymer _(sic)_ notre
+admiration et nos respects.
+
+
+
+
+LXXX.
+
+A M. ERNEST LEGOUVÉ[92].
+
+
+Paris, 9 avril 1856.
+
+Mille joies triomphantes, mon cher Legouvé! c'est superbe! C'est le plus
+beau succès, le plus pur, le plus légitime, le plus providentiel auquel
+j'aie assisté de ma vie. J'ai le coeur gonflé, à en éclater.... C'est si
+beau, un chef-d'oeuvre complet! un chef-d'oeuvre interprété par une femme
+de génie, par une muse, et un chef-d'oeuvre échappé, qui plus est, aux
+dangers de la traduction. Vous avez tous les bonheurs à la fois, un
+traducteur incomparable, une actrice sublime, un public intelligent et
+sensible, et une offense vengée....
+
+Je vous chante en mon âme un hymne de gloire dont les fanfares
+retentiraient jusqu'en Grèce si on l'exécutait.
+
+Nous avons pleuré et frémi, ma femme et moi. Je vous embrasse; il y
+avait longtemps que je n'avais ressenti une telle joie!
+
+
+
+
+LXXXI.
+
+A M. AUGUSTE MOREL
+
+
+Paris, 23 mai 1856.
+
+Louis m'écrit de Toulon. Il va quitter le service de l'État, et il
+cherche un embarquement pour un voyage d'un an à quinze mois. Soyez
+assez bon pour l'aider à trouver un navire où il soit convenablement et
+qui parte bientôt. Priez instamment Lecourt de ma part de vous seconder
+dans cette recherche. Vous m'obligerez beaucoup. Je viens de lui écrire
+(à Louis) à Toulon, pour le prévenir qu'un paquet de vêtements dont il a
+besoin lui sera expédié _mardi prochain 27_, par mon tailleur,--_Bureau
+restant des Messageries impériales de Marseille._ Si ma lettre arrivait
+à Toulon pendant que Louis sera à Marseille, veuillez l'en prévenir,
+afin qu'il aille réclamer le paquet au bureau des Messageries vers le 29
+ou le 30.
+
+J'ai vu votre ami, dont je ne me rappelle pas le nom (M. Rostand) et qui
+cause très bien de toutes choses et même de musique. Il aurait voulu
+entendre quelque ouvrage de moi pendant son séjour à Paris, mais il n'y
+avait pas de possibilité de le satisfaire. Je suis immensément occupé
+et, pour vous dire la vérité, très malade, sans que je puisse découvrir
+ce que j'ai. Un malaise incroyable; je dors dans les rues, etc.; enfin,
+c'est peut-être le printemps. J'ai entrepris un opéra en cinq actes dont
+je fais tout, paroles et musique. J'en suis au troisième acte _du
+poème_; j'ai fini hier le deuxième. Ceci est entre nous; je le cisèlerai
+à loisir après l'avoir modelé de mon mieux; je ne demande rien à
+personne en France. On le jouera où je pourrai le faire jouer: à Berlin,
+à Dresde, à Vienne, etc., ou même à Londres; mais on ne le jouera à
+Paris (si on en veut) que dans des conditions tout autres que celles où
+je me trouverais placé aujourd'hui. Je ne veux pas remettre ma tête dans
+la gueule des loups ni dans celle des chiens.
+
+Nous avons eu à Weimar des scènes incroyables au sujet du _Lohengrin_ de
+Wagner.... Ce serait trop long à vous raconter. Il en est résulté des
+histoires qui font encore long feu en ce moment dans la presse
+allemande.
+
+Adieu, mon cher Morel; je sais que votre affaire avec Brandus est enfin
+terminée. Il était temps. Bennet est à Nancy avec son fils. Je ne vois
+jamais le fils de Lecourt, j'aurais pourtant bien du plaisir à causer
+quelquefois avec lui. On dit que c'est un charmant garçon.
+
+C'est comme le petit Daniel Liszt. Son père m'annonce ses visites et je
+ne l'ai jamais vu. J'attends un mot de vous très prochainement.
+
+
+
+
+LXXXII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 9 septembre 1856.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Le navire sur lequel doit partir Louis est-il arrivé? je ne reçois point
+de nouvelles à cet égard.
+
+Comment allez-vous? Voilà bientôt votre Conservatoire qui va vous
+retomber sur les bras. Votre opéra est-il avancé? Je travaille
+exclusivement au mien, sans en parler seulement à Alphonse Royer, qui
+est, comme furent tous les autres directeurs de l'Opéra, un Hottentot en
+musique. Il me regarde comme un grand symphoniste qui ne peut et ne doit
+faire que des symphonies et qui ne sait pas écrire pour les voix. Il n'a
+entendu ni _Faust_ ni _l'Enfance du Christ_; il ne connaît rien à toutes
+ces questions, et c'est néanmoins une opinion arrêtée chez lui. Il l'a
+dit dernièrement à un de mes amis. J'en étais d'ailleurs parfaitement
+sûr d'avance; je connaissais ses idées sur la musique. Mais je n'en
+continue pas moins ma partition avec un vague espoir d'arriver plus tard
+par le haut de l'édifice, c'est-à-dire par la volonté de l'empereur.
+
+En attendant, je vous avouerai que le poème, que j'ai lu à diverses
+personnes, a un grandissime succès. Je crois que vous aussi vous
+trouveriez cela beau.
+
+
+
+
+LXXXIII.
+
+A M. L'ABBÉ GIROD[93].
+
+
+Paris, 16 décembre 1856
+
+ Monsieur,
+
+J'ai reçu le livre que vous avez bien voulu m'envoyer et je l'ai lu avec
+le plus vif intérêt. Si la question pouvait être rendue plus claire
+qu'elle ne l'est, elle l'eût été par vous. Il n'est pas possible de la
+concevoir mieux exposée, ni mieux débattue; mais c'est, je l'avoue, une
+espèce de chagrin pour moi, de voir des hommes de coeur et d'intelligence
+tels que vous, monsieur, employer leur temps et leurs forces à combattre
+de semblables moulins à vent. Les seuls points sur lesquels j'ai le
+regret de me trouver en dissidence avec vous, sont ceux qui ont trait à
+la fugue classique sur _Amen_! et au jeu de mutation des orgues.
+
+Sans doute, on pourrait écrire une belle fugue d'un caractère religieux
+pour exprimer le souhait pieux: _Amen_! Mais elle devrait être lente,
+pleine de componction et fort courte; car, si bien qu'on exprime le sens
+d'un mot, ce mot ne saurait être, sans ridicule, répété un grand nombre
+de fois. Au lieu de cette réserve et de cette tendance expressive, les
+fugues sur le mot _amen_ sont toutes rapides, violentes, turbulentes,
+et ressemblent d'autant plus à des choeurs de buveurs entremêlés d'éclats
+de rire, que chaque partie vocalise sur la première syllabe du mot
+_a......a-a-a-a-men_, ce qui produit l'effet le plus grotesque et le
+plus indécent. Ces fugues traditionnelles ne sont que d'insensés
+blasphèmes.
+
+Quant aux jeux de mutation de l'orgue, c'est le charivari organisé et je
+ne puis les entendre sans horreur.
+
+L'habitude, l'usage, la routine sont les soutiens de ces barbaries que
+nous légua l'ignorance du moyen âge; si j'étais encore un artiste
+guerroyant comme autrefois, je vous dirais: _Delenda est Carthago!_ Mais
+je suis las et obligé de reconnaître que les absurdités sont nécessaires
+à l'esprit humain et naissent de lui comme les insectes naissent des
+marécages. Laissons les uns et les autres bourdonner!
+
+
+
+
+LXXXIV.
+
+A M. BENNET.
+
+
+Paris, 26 ou 27 janvier (1857).
+
+Oui, Théodore a raison: votre papier pelure qui boit l'encre m'a
+fortement agacé les nerfs, qui sont déjà si malades. Changez donc de
+parchemin pour m'écrire à l'avenir.
+
+Je vous remercie néanmoins, et très cordialement, de votre bonne et
+réconfortante lettre. Mais je n'ai pas besoin, autant que vous le
+croyez, d'être encouragé à continuer mon travail. Tout malade que je
+suis, je vais toujours; ma partition[94] se fait, comme les stalactites
+se forment dans les grottes humides, et presque sans que j'en aie
+conscience. J'achève en ce moment d'instrumenter le finale monstre du
+premier acte, qui m'avait jusqu'à hier donné de graves inquiétudes à
+cause de ses dimensions. Mais j'ai envoyé Rocquemont me chercher au
+Conservatoire la partition d'_Olympie_ de Spontini, où se trouve une
+marche triomphale dans le même mouvement que la mienne et dont les
+mesures ont la même durée que celles de mon finale. J'ai compté les
+mesures; il y en a 347, et je n'en ai, moi, que 244. D'ailleurs, il n'y
+a point _d'action_ durant cet immense développement processionnel de la
+marche d'_Olympie_, tandis que j'ai une Cassandre qui occupe la scène
+pendant le déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain.
+Enfin _cela_ peut aller[95].
+
+J'ai entièrement fini aussi le duo et le finale du quatrième acte. Voyez
+avec quelle facilité vous m'entraînez à vous parler de mon ouvrage!...
+Ah! je n'ai pas d'illusions, non, et vous me faites rire avec ces vieux
+mots de _mission à remplir!_ quel missionnaire!... Mais il y a en moi
+une mécanique inexplicable qui fonctionne malgré tous les raisonnements,
+et je la laisse faire, parce que je ne puis l'empêcher de fonctionner.
+
+Ce qui me dégoûte le plus, c'est la certitude où je suis de la
+non-existence du beau pour l'incalculable majorité des singes
+humains!...
+
+Madame X..., qui est venue me voir avant-hier, m'avouait naïvement et
+tristement qu'elle n'avait jamais ni vu ni lu _la Vestale_ de Spontini.
+
+Une artiste pareille qui a passé sa vie dans le monde musical et
+théâtral, s'être trouvée, par hasard, partout où cette lumière du génie
+ne brillait pas!... N'y a-t-il pas là de quoi révolter contre le sort
+des chefs-d'oeuvre! Il est vrai qu'elle a été élevée au milieu de la
+boutique des épiciers italiens!... Mais cette éducation _coloniale_ ne
+l'a pas empêchée de faire connaissance plus tard avec Mozart, Haydn,
+Beethoven, Gluck, et de s'éprendre même pour la lourde face
+_emperruquée_ de ce tonneau de porc et de bière qu'on nomme Haendel!...
+
+Ainsi me voilà à la tête d'un acte et demi de partition _terminée_. Avec
+du temps, le reste de la stalactite se formera peut-être bien, si la
+voûte de la grotte ne s'écroule pas....
+
+Nous serons bien heureux de vous voir revenir à Paris, ne fût-ce que
+pour quelques semaines.... Réalisez votre plan de concert, je serai
+probablement assez fort dans un mois pour pouvoir le diriger, et cela me
+réchauffera un peu.
+
+Il est heureux que ma lettre touche à sa fin;... le pâle rayon de soleil
+qui éclairait ma fenêtre quand j'ai commencé à vous écrire, s'éteint, et
+je ne me sens plus que du froid au coeur, et je vois tout en gris, et je
+vais m'étendre sur mon canapé et y fermer les yeux de l'esprit et du
+corps pour ne rien voir et demeurer stupide comme un arbre sans feuilles
+et ruisselant de pluie.
+
+_P.-S._--Rue de Calais (encore une fois, et non de Douai), nº 4.
+
+
+
+
+LXXXV.
+
+A M. AUGUSTE MOREL
+
+
+Paris, samedi soir 25 ou 26 avril 1857.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je vous remercie de votre empressement à me faire savoir que vous aviez
+reçu des nouvelles de Louis; mais j'avais déjà, moi aussi, une lettre de
+Bombay, dans laquelle il m'apprenait à peu près les mêmes choses qu'il
+vous a dites. Je vous enverrai plus tard une lettre que je vous prierai
+de lui remettre à son arrivée à Marseille, qu'il m'annonce seulement
+pour la fin d'août. Je suis bien heureux qu'il puisse avoir un mois à
+peu près à sa disposition pour venir me faire une visite. Je me
+recommanderai encore à vous à cette occasion, pour veiller à ce qu'il ne
+vienne à Paris qu'avec une entière certitude de ne pas compromettre par
+ce voyage sa position à bord de _la Belle-Assise_, et la promesse bien
+formelle d'y être de retour au temps que lui indiquera son capitaine. Au
+reste, je le suppose plus raisonnable maintenant.
+
+Je travaille comme vous à une énorme partition; malgré toutes les
+interruptions forcées et les distractions qu'apporte la vie de Paris,
+j'ai fait deux actes et demi, entièrement instrumentés, polis et limés.
+Il me tarde cependant de ne plus traîner ce monstrueux boulet. On fait
+en ce moment, dans notre petit monde, un succès boursouflé à mon poème.
+J'en ai fait deux lectures devant deux aréopages assez compétents, l'une
+chez M. Édouard Bertin, l'autre chez moi. On trouve cela beau.
+Dernièrement, à l'une des soirées des Tuileries, l'impératrice m'en a
+parlé longuement. J'irai plus tard le lire à Leurs Majestés, si
+l'empereur a une heure de liberté. Je voudrais, quand je subirai cette
+épreuve, être plus avancé dans le travail de la partition, et avoir au
+moins trois actes achevés. Pourtant quand l'empereur ordonnerait la mise
+à l'étude immédiate de cet immense ouvrage, je ne pourrais y consentir.
+Je n'ai pas les deux femmes capables de jouer, de chanter et de
+représenter Cassandre et Didon.
+
+Allez souhaiter le bonjour à Lecourt de ma part et lui serrer la main.
+Comment traîne-t-il la vie? Je ne vois jamais son fils.
+
+_Obéron_ continue à remplir la caisse du Théâtre-Lyrique.
+
+
+Dimanche matin.
+
+Je reçois à l'instant une lettre de Lecourt. Il m'apprend que vous vous
+donnez un mal d'enfer pour faire aller la Fête de _Roméo et Juliette_.
+Pourquoi avez-vous tenté cela? sans harpes?... et sans un orchestre
+assez fort?... Dites-moi comment a marché le concert.
+
+
+
+
+LXXXVI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 7 septembre 1857.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Vous avez encore comblé Louis de bontés et de témoignages d'affection,
+laissez-moi vous en remercier et vous prier aussi de présenter
+l'expression de ma vive reconnaissance à madame votre mère, dont Louis
+ne parle qu'avec attendrissement. Il commence à se montrer moins enfant
+et plus préoccupé de son avenir; je ne doute pas que vos bons avis ne
+soient pour beaucoup dans ce progrès. Nous avons fait, lui et moi,
+plusieurs démarches inutiles ces jours-ci, pour avoir des nouvelles de
+son capitaine et de son navire. Le silence de M. Aubin commence à nous
+inquiéter. J'ai appris chez M. de Rothschild que l'ancien capitaine de
+_la Belle-Assise_ était parti pour Marseille, afin de prendre
+connaissance de l'état du navire et de celui de sa cargaison. Il aura
+sans doute retenu M. Aubin à Marseille, pour l'aider dans cet examen.
+Soyez assez bon, mon cher Morel, pour vous informer au port de l'époque
+du retour à Paris de ces messieurs et de celle du départ de _la
+Belle-Assise_, si elle est connue. Je crois que Louis vous a déjà écrit
+à ce sujet. Il est en ce moment à Dieppe, où il est allé visiter une
+amie de sa mère, madame Lawsson, qui lui veut beaucoup de bien. Il
+reviendra ce soir. Je me suis remis à ma partition, et, si je n'étais
+pas constamment interrompu, de trois jours l'un, j'avancerais assez
+vite. En somme, dans six ou sept mois, l'ouvrage sera fini; et je me
+mettrai, pour mieux en étudier les défauts, à arranger la partition pour
+le piano. Il n'y a pas de travail plus utile, en pareil cas, que
+celui-là; et d'ailleurs, la partition de piano et chant a bien sa valeur
+intrinsèque, surtout pour les études.
+
+Je suis tout triste du mauvais effet que vient de produire la
+représentation d'_Euryanthe_. Le poème, malgré les modifications qu'on a
+fort sagement fait d'y apporter, n'est pas supportable. Vous lirez ces
+jours-ci l'analyse que je viens de faire du drame allemand dans le
+_Journal des Débats_, je ne crois pas qu'on ait jamais mis en scène de
+semblables stupidités; on n'est pas bête à ce point. Nous nous accordons
+tous pour louer la musique, qui contient en effet de bien belles
+parties, mais ne saurait, selon moi, soutenir la comparaison avec
+_Obéron_ ni avec le _Freyschütz_. Quand va-t-on s'occuper au théâtre de
+Marseille de votre opéra? tenez-moi au courant de tout ce qui s'y
+rapporte. Si j'avais un peu d'argent de côté, je ne manquerais pas
+d'aller assister à sa première représentation.
+
+Mille amitiés à Lecourt. Théodore Ritter vient d'achever la partition de
+piano complète de _Roméo et Juliette_. C'est très clair et très jouable.
+Il a exécuté la semaine dernière l'ouvrage entier devant une quinzaine
+de personnes chez Pleyel; Duprez et moi, nous chantions les choeurs, etc.
+Il a très bien joué. Cela se grave à Leipzig.
+
+_P.-S._--Le capitaine _Aubin_, et non Bodin, vient de venir. Il retourne
+à Marseille. Il avertira Louis du jour où il devra être rendu à bord.
+Ainsi ne vous inquiétez pas de cela.
+
+
+
+
+LXXXVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, dimanche 11 octobre 1857.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je vous remercie, nous vous remercions. Faites l'impossible pour obtenir
+une promesse positive du capitaine de _la Reine des Clippers_, ou plutôt
+de M. Acquarone. C'est précisément un semblable embarquement qui
+conviendrait le mieux à Louis, et je serais dans de graves embarras,
+s'il me fallait envoyer mon fils dans les ports de l'Océan chercher
+lui-même un navire. Tenez-moi au courant de l'état de vos négociations.
+
+Je compte aussi sur l'aide de notre excellent Lecourt. J'ai peine à vous
+écrire ces quelques lignes. Je ne puis me remettre de ma maladie
+nerveuse, qui se transforme chaque jour et amène les plus étranges
+accidents.
+
+Mille amitiés dévouées. J'aurais bien des choses à vous dire, mais je
+n'ai pas la force d'écrire.
+
+
+
+
+LXXXVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, mercredi 27 ou 28 octobre 1857.
+
+Grâce à vos relations et à l'intervention de Lecourt, Louis est enfin
+reçu comme lieutenant à bord de _la Reine des Clippers_; c'est un
+important avantage pour lui. On ne réclame pas encore sa présence à
+Marseille; mon avis est néanmoins qu'il doit s'y rendre d'avance pour ne
+s'exposer à aucun mécompte, se faire présenter à M. Acquarone, à ses
+chefs du bord, et tâcher de se faire employer même avant le départ. Il
+va d'ailleurs profiter du répit qu'on lui laisse pour passer quelques
+jours à Vienne chez ma soeur et faire une visite à mon oncle à Tournon.
+Je pense qu'à son arrivée à Marseille, il vous trouvera de retour de
+votre excursion à Aix. Dans le cas où son séjour se prolongerait chez
+vous, il est convenu que vous me permettrez de payer sa pension et que
+vous ne vous fâcherez pas. J'ai vu ces jours-ci M. de Rémusat qui m'a le
+premier appris la bonne nouvelle de la réception de Louis. Je crois
+qu'il assistait hier à l'inauguration de la petite salle de concerts (la
+salle Beethoven), que Bennet vient d'ouvrir au public. Géraldy donne un
+concert dans ce local demain, et je vois sur le programme un morceau de
+vous. Je suis plongé jusque par-dessus les yeux dans l'instrumentation
+de mon avant-dernier acte, et cela me grise... Lecourt, dans une de ses
+lettres, semble craindre que je n'aie choisi un mauvais sujet. Aurait-il
+conservé ce vieux préjugé contre les sujets antiques?... Les sujets
+antiques sont redevenus neufs, à la condition pour les auteurs de ne pas
+les traiter à la façon lamentable de MM. de Marmontel, du Rollet et
+Guillard. Je crois que ce n'est pas le cas dans mon ouvrage. Je vous
+assure qu'il y a un mouvement, une variété de contrastes et une mise en
+scène extraordinaires. Et cela doit faire pardonner au sujet d'être beau
+par les sentiments et les passions, et la pensée poétique. J'ai mis au
+pillage Virgile et Shakspeare, et j'ai trouvé en outre une scène d'un
+effet terrible, qui n'est pas dans les allures des tragédies lyriques du
+siècle dernier. J'écris cette partition avec une passion qui semble
+s'accroître de jour en jour. Dites à Lecourt que très probablement il
+s'est fait de mon poème une fausse idée, puisqu'il ne le connaît pas,
+mais qu'il résultera de tout cela (paroles et musique) quelque énormité
+dont il sera content, je lui en donne ma parole d'honneur. J'aurai fini
+dans six mois, ballets et le reste.
+
+Je vais ce soir dîner à Versailles chez Émile Deschamps avec les
+directeurs de l'Odéon. On veut me séduire. Il s'agit de la mise en scène
+de _Roméo et Juliette_, traduit par Deschamps et qu'on voudrait
+_illustrer_!!!.. (expression favorite des pianistes) par l'exécution,
+dans les entr'actes, de trois fragments de ma symphonie. Cela coûterait
+fort cher, mais ils paraissent résolus à ne pas reculer devant la
+dépense.
+
+Adieu, cher ami; je vous recommande mon cher grand garçon, qui est bien
+excellent et bien désireux de faire sa carrière, et qui commence à
+devenir raisonnable, et que j'aime de toute mon âme. Aimez-le bien
+aussi.
+
+
+
+
+LXXXIX.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 15 novembre 1857.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je vous remercie de m'avoir envoyé des nouvelles de Louis. Dieu veuille
+que son voyage continue comme il a commencé. Quant à moi, je suis
+toujours malade; j'ai, dit mon médecin, une névrose intestinale. Cela
+me tourmente à un point que je ne saurais exprimer. Je travaille
+pourtant tout de même.
+
+On vient de donner enfin l'opéra en deux actes de M. Billetta, célèbre
+professeur de piano à Londres. Je voudrais que vous entendissiez cela.
+Ne croyez pas un mot des quelques éloges que contient sur cette musique
+mon feuilleton de ce matin, et croyez, au contraire, que je me suis tenu
+à quatre pour en faire aussi tranquillement la critique. On a travaillé
+treize mois à l'Opéra pour accoucher de ce chef-d'oeuvre. La troisième
+représentation n'a pas suivi la seconde; on l'annonce pourtant pour
+lundi. _La Rose de Florence_ sera bientôt fanée et effeuillée.
+Fiorentino, qui a une grande peur de ses compatriotes, et qui a été
+_forcé_ de louer celui-là, n'a jamais pu se décider à écrire lui-même
+son nom; il l'a laissé en blanc dans son manuscrit.
+
+Je viens de me procurer un de mes portraits, vous le recevrez
+prochainement. Comment se porte Lecourt? que fait-on, sinon de bon, au
+moins de mauvais, en musique à Marseille?
+
+
+
+
+XC.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 21 décembre 1857.
+
+Je ne puis plus vous parler, vous me l'avez défendu, de toutes vos
+bontés pour Louis et de l'intérêt constant que vous prenez à tout ce qui
+le regarde. J'y suis de plus en plus sensible cependant. Mon oncle et
+ma soeur sont également bien touchés de vos soins et de votre affection
+pour lui. Grâce à vous et à cet excellent Lecourt, le voilà monté sur un
+magnifique navire et investi de fonctions qui doivent le forcer à
+devenir laborieux et raisonnable de plus en plus.
+
+J'espère beaucoup du mode de traitement auquel votre médecin vient de
+vous soumettre[96]. En tout cas, s'il a raison ou non dans ses
+conjectures, vous ne tarderez pas à le savoir. Vous devez être tourmenté
+par la suspension du travail de votre partition. Je serais au supplice,
+en ce moment surtout, s'il m'arrivait d'être obligé d'abandonner la
+mienne. Et pourtant qu'y a-t-il de plus triste, de plus misérable que
+notre monde musical de Paris! quelle direction imprimée à tous nos
+théâtres lyriques!...
+
+L'Opéra a toujours du monde; on ne peut pas empêcher le public d'y
+aller. Dès lors, une suffisance et une nonchalance dans l'administration
+qui dépassent tout ce que vous pouvez vous figurer. Pourvu qu'on puisse
+régulièrement, quatre ou cinq fois par mois, donner _la Favorite_,
+paroles de M. le directeur, et _Lucie_, paroles de M. le directeur, tout
+va bien. En ce moment, tout va mieux encore; on monte _la Magicienne_
+(paroles de M. le directeur attribuées à M. de Saint-Georges). Roqueplan
+fait parler de lui par ses excentricités de langage à l'Opéra-Comique.
+Il dit à Stockhausen qu'il ne sait pas chanter, il envoie tout le monde
+se faire f..... Il dit à ce brave M***, qui s'était cru obligé, de lui
+faire une visite: «Qu'est-ce que vous f..... ici? f.....-moi le camp!
+l'Opéra-Comique n'est pas un lieu public.» Nous avons un haut
+fonctionnaire qui ne va pas mal non plus de son côté; il répond à un
+homme de lettres qui était allé le remercier de la part de nos
+associations pour une faveur que ce grand homme leur avait accordée: «Je
+me f... de la reconnaissance des artistes! je n'ai pas fait cela pour
+eux. Les arts m'embêtent.» Vous voyez que les idées poétiques ont à se
+manifester dans un joli petit monde... L'empereur et l'impératrice sont
+allés voir _le Cheval de bronze_, il y a trois jours. Ils sont sortis
+très mécontents, dit-on. Je voudrais que vous entendissiez la musique
+qu'on fait à la cour de temps en temps... D'un autre côté, voilà ce
+pauvre roi de Prusse qui perd la tête; je ne sais si son frère aura
+autant que lui le sentiment des arts. Les petites cours allemandes, où
+l'on aime la musique, ne sont pas riches, et la Russie (comme
+l'Angleterre) est tout acquise aux Italiens.
+
+Reste la reine Pomaré; mais Taïti est bien loin. Encore assure-t-on que
+la gracieuse Aimata-Pomaré préfère à tout les jeux de cartes, les
+cigares et l'eau-de-vie. Le Brésil est à Verdi. Si nous allions en
+Chine!...
+
+
+
+
+XCI.
+
+A M. HANS DE BULOW.
+
+
+Paris, 20 janvier 1858.
+
+Je vous remercie de votre charmante lettre, charmante par son style, par
+la cordialité qui l'a dictée, par les bonnes nouvelles qu'elle
+m'apporte, charmante de tout point. Je l'ai lue avec bonheur, comme un
+chat boit du lait.
+
+Aussi ne tarderai-je pas à vous répondre. Je m'étais levé avec
+l'intention de travailler exclusivement à ma partition aujourd'hui; mon
+feu était allumé, ma porte fermée; pas d'importuns, pas de crétins
+possibles, et voilà votre lettre qui vient renverser tous mes beaux
+projets de travail, et je cède au plaisir de causer avec vous et je dis
+comme le Romain (_sic_): «A demain les affaires sérieuses[97]!» Non pas
+que je croie vous intéresser en vous répondant, mais je vous réponds
+avec un plaisir extrême; c'est de l'égoïsme pur, concentré, sans
+alliage, un égoïsme _élément_ (pour parler comme les chimistes).
+
+Votre foi, votre ardeur, vos haines même, me ravissent. J'ai, comme
+vous, encore des haines terribles et des ardeurs volcaniques; mais,
+quant à la foi, je crois fermement qu'il n'y a rien de vrai, rien de
+faux, rien de beau, rien de laid... N'en croyez pas un mot, je me
+calomnie... Non, non, j'adore plus que jamais ce que je trouve beau, et
+la mort n'a pas, à mon sens, de plus cruel inconvénient que celui-ci: ne
+plus aimer, ne plus admirer. Il est vrai qu'on ne s'aperçoit pas qu'on
+n'aime plus. Pas de philosophie, autrement dit, pas de bêtises.
+
+Vous avez donc osé entreprendre une série de concerts, et à Berlin
+encore! une ville, non pas glaciale (un bloc de glace est beau, cela
+rayonne, cela a du caractère), mais une ville _qui dégèle_, froide,
+humide. Et puis des luthériens!... des gens qui ne rient jamais, des
+blonds sans être doux... Voyez comme je divague, j'ai été blond et je ne
+suis pas doux... Riez, je vous le permets, tout m'est égal.
+
+Votre programme était fort beau: vous m'avez fait l'injure de supposer
+que rien autre que le sort de mes deux morceaux ne pouvait m'intéresser
+dans le récit que vous m'avez fait des suites de ce concert. Vous ne
+m'avez parlé ni de votre Ouverture ni des morceaux de Liszt; vous m'avez
+calomnié. Mais je vous pardonne. Encore une fois, tout m'est égal,
+excepté que l'on m'attribue la musique des chefs de l'école parisienne.
+Ce n'est pas la première fois (comme vous le pensez) que les Berlinois
+ont subi mon ouverture de _Cellini_; je la leur fis avaler deux fois, il
+y a quinze ou seize ans, à mes concerts du théâtre. Je me rappelle même
+que notre ami Schlesinger, après la seconde audition, vint tout étonné
+me demander _si cela était beau..._ Comme je ne voulais pas le tromper,
+je lui répondis que _oui_. Mais il ne me crut pas. Les critiques
+luthériens n'ont pas trop éreinté, dites-vous, _le Pâtre breton_. Ce
+sont des gens honnêtes, après tout, et en entendant l'accord de _mi_
+[bémol]:
+
+[image: notation musicale]
+
+ils sont franchement convenus que cet accord, bien qu'écrit par moi,
+n'était pas devenu faux. Notre maniaque de la _Revue des Deux Mondes_
+n'est pas de cette probité-là[98], et quand on lui fait entendre un
+accord de _mi_ [bémol] sorti de ma plume, il déclare l'accord intolérable.
+
+Baisez la main, de ma part, je vous prie, à mademoiselle Milde quand
+vous la verrez, et remerciez-la de son courage à chanter l'accord de
+_mi_ [bémol] quand même.
+
+Les parties d'orchestre et de choeur de l'_Impériale_ sont à vos ordres,
+et je vous les enverrai quand vous le désirerez; seulement je n'ai pas
+la traduction allemande du texte de cette cantate, et je ne suppose pas
+qu'on puisse faire chanter du français par des choristes allemands.
+Comment tournerez-vous cette difficulté? Répondez-moi à ce sujet; après
+quoi, je ferai ce que vous voudrez et je vous donnerai quelques
+indications pour l'exécution du morceau.
+
+Je fais des voeux pour la prospérité de votre pieuse entreprise; mais,
+entre nous, je tremble qu'elle ne vous coûte de l'argent; à moins que
+votre orchestre ne soit d'un bon marché extrême. Ici, une pareille
+crainte serait déraisonnable: il n'y a rien à craindre, _on est sûr_ de
+ne pas faire les frais.
+
+Il faut que je vous dise que Brandus vient de faire une espèce de
+nouvelle édition de _Roméo et Juliette_, grande partition et parties
+séparées, contenant une foule de corrections et quelques petits
+changements de détail assez importants. C'est d'après ces corrections
+qu'a été rédigée la partition de piano et chant, avec double texte
+allemand et français, qu'on va publier prochainement à Leipzig. Si
+jamais vous aviez envie d'exécuter quelque fragment de _Roméo et
+Juliette_ à vos concerts, ne le faites pas sans me prévenir; je vous
+indiquerai les morceaux où il y a des changements.
+
+Vous me demandez ce que je fais. J'achève _les Troyens_. Depuis quinze
+jours, il m'a été impossible d'y travailler. J'en suis à la catastrophe
+finale; Énée est parti, Didon l'ignore encore, elle va l'apprendre, elle
+pressent le départ...
+
+ Quis fallere possit amantem?
+
+Ces angoisses de coeur à exprimer, ces cris de douleur à noter,
+m'épouvantent... comment vais-je m'en tirer? Je suis surtout inquiet sur
+l'accentuation de ce passage dit par Anna et Narbal au milieu de la
+cérémonie religieuse de prêtres de Pluton:
+
+ S'il faut enfin qu'Énée aborde en Italie,
+ Qu'il y trouve un obscur trépas!
+ Que le peuple latin à l'Ombrien s'allie,
+ Pour arrêter ses pas!
+ Percé d'un trait vulgaire en la mêlée ardente,
+ Qu'il reste abandonné sur l'arène sanglante
+ Pour servir de pâture aux dévorants oiseaux!
+ Entendez-vous, Hécate, Érèbe, et toi, Chaos?
+
+Est-ce une imprécation violente? est-ce de la fureur concentrée,
+sourde?... Si cette pauvre Rachel n'était pas morte, je serais allé le
+lui demander. Vous pensez, sans doute, que j'ai bien de la bonté de me
+préoccuper ainsi de la vérité d'expression, et que ce sera toujours
+assez _vrai_ pour le public. Oui, mais pour nous?... Enfin, je trouverai
+peut-être.
+
+Vous ne sauriez, mon cher Bulow, vous faire une idée juste du flux et du
+reflux de sentiments contraires dont j'ai le coeur agité depuis que je
+travaille à cet ouvrage. Tantôt c'est une passion, une joie, une
+tendresse dignes d'un artiste de vingt ans. Puis c'est un dégoût, une
+froideur, une répulsion pour mon travail, qui m'épouvantent. Je ne doute
+jamais: je crois et je ne crois plus, puis je recrois... et, en dernière
+analyse, je continue à rouler mon rocher... Encore un grand effort, et
+nous arriverons au sommet de la montagne, l'un portant l'autre.
+
+Ce qu'il y aurait de fatal en ce moment pour le Sysiphe, ce serait un
+accès de découragement venu du dehors; mais personne ne peut me
+décourager, personne n'entend rien de ma partition, aucun
+refroidissement ne me viendra par suite des impressions d'autrui. Vous
+même, vous seriez ici, que je ne vous montrerais rien. J'ai trop peur
+d'avoir peur.
+
+J'ai ajouté une fin au drame, fin bien plus grandiose et plus concluante
+que celle dont je m'étais contenté jusqu'à présent. Le spectateur verra
+ainsi la tâche d'Énée accomplie, et Clio s'écrie à la dernière scène,
+pendant que le Capitole romain rayonne à l'horizon:
+
+ Fuit Troja!... Stat Roma!
+
+Il y a là, en outre, une grande pompe musicale, dont il serait trop long
+de vous expliquer le sujet.
+
+Voyez avec quelle naïveté je me laisse aller à vous parler de tout cela.
+Voilà ce que c'est que de m'écrire des lettres comme celle que je viens
+de recevoir de vous. Il ne faut pas porter une vive lumière aux yeux
+d'un homme enrhumé, si l'on ne veut pas le faire éternuer pendant une
+demi-heure.
+
+Mais voilà mes éternuements finis. Adieu; écrivez-moi souvent, je
+m'engage à vous répondre en style de notaire et fort laconiquement. Je
+ne suis pas féroce...
+
+_P.-S._--Gounod vient de faire un joli petit opéra-bouffe, _le Médecin
+malgré lui_. Voyez mon feuilleton qui paraîtra vendredi ou samedi
+prochain.
+
+
+
+
+XCII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 24 janvier [1859].
+
+ Cher ami,
+
+La poste des Indes part le 10 et le 26 de chaque mois; je t'écris donc
+un peu plus tôt ma seconde lettre pour qu'elle puisse te parvenir en
+même temps que ma première. Il s'est passé de terribles choses depuis le
+10 de ce mois. Tu le sais peut-être déjà, une troupe d'effroyables
+bandits est venue entourer la voiture de l'empereur au moment où il se
+rendait avec l'impératrice à la représentation au bénéfice de Massol à
+l'Opéra. Ces monstres ont jeté des bombes fulminantes dont l'explosion a
+tué un grand nombre de personnes et de chevaux, criblé la voiture de
+l'empereur, etc., etc. Par le plus grand des bonheurs, l'empereur n'a
+pas été atteint; la charmante impératrice n'a pas même perdu un instant
+son sang-froid. Ils ont été admirables de courage et de présence
+d'esprit tous les deux, au milieu de cette scène de carnage à la porte
+de l'Opéra. Toute l'Europe, tu le penses, est en émoi d'un pareil
+événement.
+
+J'ai vu madame Lawsson en lui portant une loge pour l'Opéra-Comique.
+Morel m'a écrit que M. Lecourt était à Paris; mais ce dernier n'est pas
+venu me voir, et j'en suis à me demander pourquoi. Cet excellent Morel
+n'a voulu accepter que la moitié de ce que je lui avais envoyé pour tes
+frais de séjour chez lui et m'a renvoyé le reste.
+
+J'ai été encore bien malade et au lit ce mois-ci; me voilà de nouveau
+sur pied et je reprends le travail interrompu de ma partition.
+Avant-hier, j'ai fait une lecture de mon poème des _Troyens_ chez notre
+confrère de l'Institut M. Hittorf. Il y avait une grande réunion de
+peintres, statuaires, architectes de l'Institut; M. Blanche, secrétaire
+du ministre d'État; M. de Mercey, directeur des beaux-arts, etc., etc.
+J'ai eu un véritable succès; on a trouvé cela grand et beau, on m'a
+interrompu plusieurs fois par des applaudissements. Enfin, cela m'a
+rendu un peu de courage pour achever mon immense partition.
+
+Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher Louis; ma soeur m'écrit de
+temps en temps de charmantes lettres; mon oncle est à Cannes dans le
+Midi, où il se chauffe au soleil pendant que nous grelottons à Paris.
+J'ai reçu, il y a quelques jours, une longue lettre de M. de Bulow, l'un
+des gendres de Liszt, celui qui a épousé mademoiselle Cosima. Il
+m'apprend qu'il a donné sous sa direction un concert à Berlin et qu'il y
+a fait exécuter avec grand succès mon ouverture de _Cellini_ et le petit
+morceau de chant: _le Jeune Pâtre breton_. Ce jeune homme est l'un des
+plus fervents disciples de cette école insensée qu'on appelle en
+Allemagne l'école de l'_avenir_. Ils n'en démordent pas et veulent
+absolument que je sois leur chef et leur porte-drapeau. Je ne dis rien,
+je n'écris rien, je ne puis que les laisser faire; les gens de bon sens
+sauront voir ce qu'il y a de vrai.
+
+
+
+
+XCIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 9 février 1858.
+
+ Cher Louis,
+
+Le courrier des Indes part demain et j'ai tout juste aujourd'hui
+quelques instants pour causer un peu avec toi. Je suis bien impatient de
+recevoir de tes nouvelles! Comment auras-tu fait cette longue traversée?
+comment te portes-tu? comment te trouves-tu à bord? n'oublie aucun de
+ces détails. Ici, on ne va pas bien. Je suis, moi, assez passablement
+remis en ce moment; mais ma femme est presque toujours au lit et fort
+souffrante, et se tourmentant beaucoup.
+
+J'ai aussi une triste nouvelle à t'annoncer; le pauvre M. Lawsson est
+mort ces jours-ci. Il s'est éteint sans agonie, sans souffrance, comme
+une lampe qui n'a plus d'huile. Mon oncle est toujours à Cannes en
+Provence.
+
+Je travaille tant que je peux pour finir ma partition et j'avance peu à
+peu. J'en suis à cette heure au dernier monologue de Didon: «Je vais
+mourir dans ma douleur immense submergée.»
+
+Je suis plus content de ce que je viens d'écrire que de tout ce que j'ai
+fait auparavant. Je crois que ces terribles scènes du cinquième acte
+seront en musique d'une vérité déchirante.
+
+Mais j'ai encore modifié cet acte. J'y ai fait une large coupure et j'y
+ai ajouté un morceau de caractère, destiné à contraster avec le style
+épique et passionné du reste. C'est une chanson de matelot; je pensais à
+toi, cher Louis, en l'écrivant et je t'en envoie les paroles. Il fait
+nuit, on voit les vaisseaux troyens dans le port: Hylas, jeune matelot
+phrygien, chante, en se balançant au haut du mât d'un navire.
+
+ Vallon sonore
+ Où, dès l'aurore,
+ Je m'en allais chantant, hélas!
+ Sous tes grands bois chantera-t-il encore
+ Le pauvre Hylas?
+ Berce mollement sur ton sein sublime,
+ O puissante mer, l'enfant de Dindyme!
+
+ Fraîche ramée
+ Retraite aimée,
+ Contre les feux du jour, hélas!
+ Quand rendras-tu ton ombre parfumée
+ Au pauvre Hylas?
+ Berce mollement sur ton sein sublime,
+ O puissante mer, l'enfant de Dindyme!
+
+ Humble chaumière,
+ Où de ma mère,
+ Je reçus les adieux, hélas!
+ Reverra-t-il ton heureuse misère
+ Le pauvre Hylas?
+ Berce mollement sur ton sein sublime,
+ O puissante mer, l'enfant... (_Il s'endort_).
+
+Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher ami. Je suis allé au bal des
+Tuileries mercredi dernier; mais il y avait une telle foule, qu'il n'y
+avait pas moyen même d'apercevoir l'empereur ni l'impératrice, et je
+suis revenu à onze heures, trop heureux de n'avoir pas été étouffé et
+d'avoir retrouvé mon paletot. Je ne puis te donner des nouvelles
+d'Alexis[99], je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Adieu, cher enfant;
+j'ai un long et filandreux article à faire, il faut que je me résigne à
+y travailler.
+
+Jules B*** est revenu avant-hier d'une tournée dans les provinces. Il
+est maintenant fixé à Paris avec une pauvre petite position, qui le fait
+terriblement travailler et lui donne à peine de quoi vivre. Un garçon
+d'une pareille intelligence et de tant d'esprit!... voilà la vie.
+
+Adieu. Je t'embrasse de tout mon coeur, cher Indien, reviens-moi vite
+bien portant, bien savant, bien en argent, et tout ira merveilleusement.
+
+
+
+
+XCIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 5 mai 1858.
+
+ Cher Louis,
+
+Enfin, voilà une lettre de toi! je commençais à être inquiet. Voilà de
+bien bonnes nouvelles; tu es bien portant, content de toi et de ton
+entourage... Mais tu me fais craindre une plus longue absence... Si vous
+allez en Chine, ma lettre te parviendra-t-elle? je t'écris à tout
+hasard. J'ai été et je suis encore malade; j'ai eu la grippe et d'autres
+maux encore. Dimanche dernier, j'avais à diriger au Conservatoire le
+concert de Litolff, un de mes amis d'Allemagne. Nous avions un orchestre
+modèle, le premier peut-être qu'on puisse entendre en Europe. Litolff
+m'avait demandé deux morceaux de ma composition: la Captive et la Fête
+de _Roméo et Juliette_. J'ai eu un succès prodigieux, fracassant; que
+n'étais-tu là! C'était un véritable tremblement de salle.
+
+Le lendemain, lundi, je suis allé à la réception des Tuileries.
+L'empereur m'a vu, m'a abordé et m'a demandé des nouvelles de mon opéra;
+je n'ai pas manqué de le prier de prendre connaissance du poème, et il
+m'a répondu que cela l'intéresserait beaucoup, que je devrais lui
+demander une audience pour cela. Elle sera pour la semaine prochaine.
+J'ai bien des choses à dire à l'empereur; Dieu veuille que je n'oublie
+pas les plus essentielles!
+
+Les chances paraissent peu favorables pour faire monter mes _Troyens_ à
+l'Opéra. Il est question d'y donner l'an prochain un grand ouvrage d'un
+_amateur_, le prince Poniatowski!!!!!
+
+Nous avons eu ici dernièrement des craintes très vives sur une guerre
+entre la France et l'Angleterre. Heureusement ces craintes sont tout à
+fait dissipées.
+
+J'avais envoyé un billet à Alexis pour le concert de dimanche dernier;
+je sais qu'il y était, mais je n'ai pas pu le voir.
+
+Adieu, cher enfant, cher Louis, cher lieutenant! continue à marcher
+sérieusement à ton but et tu l'atteindras. Je t'embrasse avec une
+affection qui semble s'accroître de jour en jour. Je te réembrasse.
+
+
+
+
+XCV.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 13 février 1859.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Ou en êtes-vous de vos répétitions? donnez-moi donc de vos nouvelles.
+J'ai vu deux fois dernièrement M. de Rémusat, qui ne m'a rien appris de
+précis au sujet de votre opéra. Ici, rien de nouveau; à l'heure qu'il
+est, on refait encore certaines scènes de l'_Herculanum_ de David. On
+nous annonce pour la fin du mois le Faust de Gounod, dont je crois qu'il
+faut bien augurer. On en dit beaucoup de bien.
+
+Louis va arriver dans un mois, j'espère; soyez assez bon pour lui
+remettre la lettre ci-jointe. Je compte le retrouver tout à fait
+sérieux, et décidé à travailler vaillamment pour son examen. J'ai été
+bien malade il y a six semaines; je commence à me remettre, grâce aux
+soins du fameux docteur Noir, le sauveur de notre ami Sax. Vous savez
+que Sax avait un cancer mélanique à la lèvre supérieure; il était
+condamné par toute la faculté de Paris. Et le voilà radicalement guéri;
+son affreux bubon de la lèvre est tombé, il n'y paraît plus. Jeudi
+prochain, les amis de Sax, en très grand nombre, donneront au docteur
+Vriès (c'est son nom) un dîner à l'hôtel du Louvre, qui promet d'être
+fort gai et même musical.
+
+_Les Troyens_ sont toujours là, attendant que le théâtre de l'Opéra
+devienne praticable. Après David, nous aurons le prince Poniatowski;
+après le prince, nous aurons le duc de Gotha, et, en attendant le duc,
+on traduira la _Sémiramide_ de Rossini.
+
+
+
+
+XCVI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 18 mars 1859.
+
+Je n'ose vous engager à faire le voyage de Paris pour faire soigner vos
+yeux; les cures du docteur Vriès dans cette spécialité ne me sont pas
+connues; il est en outre en ce moment et il sera de plus en plus
+inabordable; il faut faire queue chez lui pendant quatre ou cinq heures
+sans être sûr de pouvoir lui parler, et il vous demandera plusieurs mois
+pour suivre son traitement. Quant à moi, je suis depuis plus de dix
+jours repris de mes infernales coliques qui ne me quittent pas une heure
+sur vingt-quatre. Rien n'y fait.
+
+Je me force pourtant à vaincre ma faiblesse, pour organiser un concert
+spirituel à l'Opéra-Comique le samedi saint. Il faut gagner de l'argent,
+et, ce jour-là, je suis à peu près sûr de remplir la salle. Ce pauvre
+Louis, qui n'a jamais rien entendu de moi, sera cette fois au moins à
+Paris. Je commence à m'étonner du retard de l'arrivée de son navire.
+Mille amitiés à Lecourt. J'ai un nouveau patron pour mon opéra, un
+prôneur très chaud; c'est M. Véron, qui a voulu entendre dernièrement
+une lecture du poème et qui en dit partout de magnifiques choses. Il
+déclare le cinquième acte un chef-d'oeuvre, en ajoutant que, s'il était
+directeur, il dépenserait cent cinquante mille francs pour monter cela.
+
+Il est vrai que les paroles ne l'engagent à rien; mais elles font
+sensation parmi les gens de l'Opéra. Peu à peu, seront-ils forcés de
+venir vers la montagne?... en tout cas la montagne s'obstine à ne pas
+aller à eux. Je n'ai jamais parlé de mon ouvrage à Royer et je ne lui en
+parlerai jamais.
+
+Pauvre ami, je vous plains d'être ainsi harcelé par vos chanteurs.
+Adieu.
+
+ Patience et longueur de temps
+ Font plus que force ni que rage.
+
+Embrassez Louis pour moi trente ou quarante fois.
+
+
+
+
+XCVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Mardi matin, 19 juillet 1859.
+
+Merci, mon cher Morel, de votre bonne nouvelle[100]. J'étais horriblement
+inquiet et n'osais vous communiquer mes inquiétudes, persuadé
+d'ailleurs que vous m'écririez aussitôt que la moindre nouvelle vous
+serait parvenue. Veuillez donner à Louis la lettre ci-jointe. Je pense
+qu'il y aura moyen pour lui de se faire payer de la maison Acquarone
+avant de quitter Marseille. Lecourt, dans une de ses lettres, m'assurait
+que les appointements de l'équipage d'un navire étaient payés avant
+tout. J'ai été bien malade encore ces jours derniers; mais je crois que
+l'anxiété y était pour beaucoup. Je ne vous dirai pas combien j'aime
+Louis; car vous le savez et vous l'aimez vous-même, et cette affection
+que vous lui portez a redoublé la mienne pour vous. Enfin, le voilà!
+j'attends un mot de lui; mais j'attends tranquillement à cette heure. La
+saison de Bade n'est pas raccommodée par la paix. Bénazet ne sait pas
+encore si le festival pourra avoir lieu.
+
+Adieu, adieu; je vous serre la main, je suis bien joyeux.
+
+
+
+
+XCVIII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Vendredi soir, 23 septembre 1859.
+
+Il est onze heures et quart du soir, on m'apporte ta lettre et j'y
+réponds tout de suite. Oui, cher ami, j'aurais dû t'écrire tout ces
+jours-ci, mais pardonne-moi, j'ai tant souffert... Je suis allé passer
+deux jours à Courtavenel, chez madame Viardot, où je me suis trouvé
+horriblement malade; on ne voulait pas me laisser repartir. Mais l'ennui
+de voir toute cette charmante famille s'occuper de moi, de chagriner de
+tels amis a été plus fort. En arrivant à Paris, je n'ai fait que monter
+à la maison: je suis reparti immédiatement pour Saint-Germain, où
+Marie[101] m'attendait chez M. de la Roche. Le lendemain, je suis revenu
+seul, toujours torturé et préoccupé de quatre ou cinq corrections que
+j'avais en tête de faire dans le deuxième acte de ma partition des
+_Troyens_. J'ai travaillé à cela tout le reste du jour, jusqu'à onze
+heures. Le lendemain, Rocquemont est venu m'apporter le travail que je
+lui avais donné à faire pour la partition d'_Orphée_; comme on attend le
+premier acte de cet ouvrage au Théâtre-Lyrique, j'ai dû me mettre à
+l'ouvrage encore sans désemparer, pour en corriger les fautes de copie.
+Puis sont revenues mes crises de larmes, mes convulsions de coeur... Et
+je ne pouvais t'écrire que des non-sens ou des choses qui t'eussent
+horriblement attristé. Ce soir, je suis un peu mieux. J'ai fini de
+mettre en ordre le premier acte d'_Orphée_; Carvalho viendra le chercher
+demain matin. Il (Carvalho) est enthousiasmé de mon poème des _Troyens_,
+que je lui ai prêté. Il voudrait les monter à son théâtre; mais comment
+faire? il n'y a point de ténor pour Énée... Madame Viardot me propose de
+jouer à elle seule les deux rôles successivement; la Cassandre des deux
+premiers actes deviendrait ainsi la Didon des trois derniers. Le public,
+je le crois, supporterait cette excentricité, qui n'est pas d'ailleurs
+sans précédent. Et mes deux rôles seraient joués d'une façon héroïque
+par cette grande artiste.
+
+Ce serait pour l'année prochaine et dans un nouveau théâtre qu'on va
+construire sur la place du Châtelet, sur le bord de la Seine. Attendons.
+Cependant on parle beaucoup de divers côtés aux gens de l'Opéra. Mon
+article leur a démoli leur _Roméo et Juliette_[102], cela ne fait pas
+d'argent, on en a déjà interrompu les représentations.
+
+Il faut voir venir et prendre patience. Madame Viardot, qui est aussi
+une grande pianiste, a étudié mes deux premiers actes pendant que
+j'étais chez elle. «Quel bonheur, me disait-elle, que cela soit si beau!
+Oh! si je pouvais tout de suite jouer Cassandre au lieu d'Orphée!»
+Patience pour toi, mon très-cher Louis; prends aussi patience pour moi.
+J'ai des amis, j'ai des coeurs dévoués... Mais je te vois dans des
+dispositions d'exaltation fâcheuse, tu as besoin de calme et de
+tranquillité d'esprit pour travailler avec fruit. Je t'en prie, songe à
+ta carrière avant tout et ne t'inquiète pas de moi. Nous avons parlé de
+toi longtemps, l'autre jour, à Courtavenel, où l'on sait combien nous
+nous aimons.
+
+Je n'ai pas vu les petits articles dont tu me parles; mais cela
+m'importe peu. Je n'ai pas eu signe de vie d'Alexis. Au nom de Dieu, ne
+t'inquiète pas quand mes lettres sont en retard; tu sais à peine dans
+quel tourbillon de douleurs et d'anxiétés je passe ma vie.
+
+Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Je t'aime comme tu
+m'aimes; que veux-tu de plus?
+
+
+
+
+XCIX.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+17 juin 1860.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je viens de recevoir votre charmante lettre et le billet qu'elle
+contenait. Merci de toutes les choses amicales que vous me dites. Je
+suis bien heureux d'apprendre que votre intérieur se soit animé par la
+présence de votre neveu, et je serais charmé que l'occasion se présentât
+pour Louis de faire la connaissance de cet aimable garçon. Louis est en
+ce moment au Havre sur le point de subir son second examen; le premier a
+été passé avec succès. S'il en est de même du second, Louis sera
+capitaine au long cours en quête d'un navire. Je ne sais vers quel port
+il compte diriger alors ses recherches.
+
+J'ai dîné dernièrement avec d'Ortigue chez cet excellent Rémusat, et
+nous y avons bu à votre santé et à celle de Lecourt. On y a exécuté
+après dîner un trio et un autre morceau de Rémusat, qui sont parbleu
+très bien. Je ne savais pas même que Rémusat jouât du violon. Ah ça!
+l'air de Marseille est donc essentiellement musical?
+
+
+
+
+C.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 21 novembre 1860.
+
+ Cher ami,
+
+Je t'envoie ci-inclus un billet de cent francs dont tu m'acseras
+réception. Je suis bien heureux de savoir que tu vas mieux; tes maux
+d'estomac m'inquiétaient. Il me semble aussi que ma maladie s'use, et,
+depuis que je ne fais plus de remèdes, je me sens beaucoup plus fort.
+J'ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a
+contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les
+morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec
+empressement; chacun veut passer le premier. Quelquefois j'en commence
+un avant que l'autre soit fini. A l'heure qu'il est, j'en ai écrit
+quatre, et il m'en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j'ai pu
+réduire les cinq actes de Shakspeare en un seul acte d'Opéra-Comique. Je
+n'ai pris qu'une donnée de la pièce; tout le reste est de mon invention.
+Il s'agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui
+s'entre-détestent), qu'ils sont chacun amoureux l'un de l'autre et de
+leur inspirer par là l'un pour l'autre un véritable amour. C'est d'un
+excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon
+invention et des charges musicales qu'il serait trop long de
+t'expliquer.
+
+Si tu veux rire, lis samedi prochain (c'est-à-dire dimanche) mon grand
+article que je viens d'envoyer au _Journal des Débats_. Il y a là des
+calembredaines à défrayer trois feuilletons.
+
+Adieu, cher ami; quand tu voudras que je parle à M. Béhic, tu me le
+diras et en outre tu m'indiqueras ce qu'il faut lui demander.
+
+
+
+
+CI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 2 janvier 1861.
+
+ Cher ami,
+
+Tu m'as laissé bien longtemps sans me donner de tes nouvelles...
+qu'importe que ce fût à mon tour de t'écrire! Dois-tu regarder à cela?
+J'ai été tourmenté de cent manières. J'ai eu une sorte d'érésipèle à la
+joue gauche qui m'a fait beaucoup souffrir et dont il me reste une
+inflammation de la paupière. J'ai eu des montagnes d'épreuves à corriger
+pour _les Troyens_, et je n'ai pas pu trouver un instant pour continuer
+ma partition de _Béatrice_. Quand ta lettre est arrivée, j'allais écrire
+à Morel pour savoir depuis quand et pour quel pays tu étais parti. Hier,
+je suis allé aux Tuileries pour me montrer à l'empereur, qui se soucie
+aussi peu de moi que de mes ouvrages. Je ne sais pas comment sera pour
+la musique le nouveau ministre d'État[103]; nous allons voir. Il se
+passe en ce moment des choses si étranges dans notre monde de l'art! On
+ne peut pas sortir à l'Opéra des études du _Tannhäuser_ de Wagner; on
+vient de donner à l'Opéra-Comique un ouvrage en trois actes d'Offenbach
+(encore un Allemand) que protège M. de Morny. Lis mon feuilleton qui
+paraîtra demain sur cette horreur.
+
+Tu as ri de l'histoire des cantatrices chinoises, dans le dernier; mais
+tu ne sais pas que je pensais en t'écrivant à une de tes connaissances,
+mademoiselle X***, qui, dans un concert, a égorgé des cavatines de la
+façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi! J'étais
+furieux. Et, comme elle tournait autour de moi, après son _exécution_,
+pour me soutirer un compliment, j'étais bien décidé, si elle m'eût fait
+une question, à lui répondre: «Mademoiselle, c'est horrible! et vous
+devriez vous cacher!» Elle va être furieuse de n'être pas nommée dans
+mon compte rendu. Tu ne me dis pas quel est ton titre maintenant, quels
+sont en somme tes appointements. Je ne sais à cet égard rien de positif.
+Et quand reprends-tu la mer?
+
+Le Théâtre-Lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer ses
+artistes.
+
+Bénazet est ici; il m'a engagé pour Bade. Je lui ai promis mon opéra en
+un acte pour son nouveau théâtre qu'on bâtit à Bade.
+
+Voilà toutes mes nouvelles. Adieu, cher ami; je t'embrasse, nous
+t'embrassons de tout notre coeur.
+
+
+
+
+CII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 14 février 1861.
+
+ Cher ami,
+
+Je te remercie de ta lettre que j'espérais chaque jour. Je te vois
+pourtant encore dans un état d'esprit qui me tourmente; je ne sais pas
+quels rêves tu as caressés qui te rendent pénible ta position actuelle;
+tout ce que je puis te dire, c'est qu'à ton âge j'étais fort loin d'être
+aussi bien traité du sort que tu l'es.
+
+Bien plus; je n'avais pas espéré quand tu as été reçu capitaine que tu
+aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir
+est toute naturelle, mais exagérée. Il faut te le dire et te le redire.
+Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un
+homme que dix ans d'efforts fiévreux.
+
+Que puis-je te dire pour te faire prendre patience? tu te tourmentes
+pour des niaiseries, et tu as une matrimoniomanie qui me ferait rire, si
+ce n'était pas triste de te voir aspirer avec tant d'âpreté à la chaîne
+la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du
+ménage, qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et aussi de
+plus exaspérant. Tu as, à vingt-six ans, 1,800 francs d'appointements et
+la perspective d'un avancement peut-être rapide. Moi, quand j'ai épousé
+ta mère, j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs, que mon ami
+Gounet m'avait prêtés, et le reste de ma pension du prix de Rome qui ne
+devait durer que dix-huit mois. Après cela, rien, qu'une dette de ta
+mère, à peu près 14,000 francs (que j'ai payés peu à peu); et je devais
+envoyer de temps en temps de l'argent à sa mère, qui habitait
+l'Angleterre; et j'étais brouillé avec ma famille, qui ne voulait plus
+entendre parler de moi; et j'avais, au milieu de tous ces embarras, à
+faire ma première trouée dans le monde musical. Compare un peu ce que
+j'ai dû souffrir alors avec ce qui te mécontente si fort aujourd'hui.
+
+Encore à présent, crois-tu que ce soit gai, d'être forcé, contraint, de
+rester à cette infernale chaîne du feuilleton qui se rattache à tous les
+intérêts de mon existence? Je suis si malade que la plume à tout instant
+me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner
+mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de
+drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur. Et j'ai la tête
+pleine de projets, de travaux, que je ne puis exécuter à cause de cet
+esclavage! Tu te portes bien, et moi, je me tords du matin au soir dans
+des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède.
+
+Depuis un mois je n'ai pu trouver un seul jour pour travailler à ma
+partition de _Béatrice_. Heureusement, j'ai du temps pour l'achever. Je
+suis allé lire la pièce à M. Bénazet, qui s'en est montré enchanté. Cet
+opéra sera donc joué à Bade sur le nouveau théâtre; et le sort des
+_Troyens_ est toujours incertain. J'ai eu une longue conférence, il y a
+huit jours, avec le ministre d'État à ce sujet; je lui ai raconté toutes
+les vilenies dont j'avais été victime. Il m'a demandé à connaître mon
+poème; je le lui ai porté le lendemain, et depuis lors je n'ai pas de
+nouvelles. L'opinion publique s'indigne de plus en plus de me voir
+laissé en dehors de l'Opéra quand la protection de l'ambassadrice
+d'Autriche y a fait entrer si aisément Wagner.
+
+En attendant, la gravure de ma partition se poursuit tout doucement;
+elle ne sera probablement pas terminée avant trois mois. Je ne sais si
+je t'ai dit que je venais de faire un double choeur pour deux peuples,
+chacun chantant dans sa langue. C'est pour les orphéonistes français qui
+vont au mois de juin faire une seconde visite aux orphéonistes de
+Londres; les Anglais chanteront en anglais et les Français en français.
+On étudie déjà ici le choeur français et tous ces jeunes gens sont dans
+un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer
+jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de cristal par
+huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas
+d'argent à dépenser en parties de plaisir.
+
+La Société des concerts du Conservatoire va me demander un fragment de
+_la Damnation de Faust_ pour une de ses prochaines séances, on m'en a
+prévenu. Comme cela ne lui coûtera rien, cela se fera.
+
+Voilà où j'en suis. Marie te remercie de ton bon souvenir; elle est
+aussi toujours malade.
+
+Je ne reçois pas plus que toi de nouvelles de là-bas. Chacun pour soi et
+Dieu pour personne! voilà le vrai proverbe. Tu as au moins, toi, un
+père, ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le
+croire, mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et
+devenir plus clairvoyant.
+
+
+
+
+CIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 21 février [1862].
+
+ Cher ami,
+
+Tu me dis qu'il est inutile de t'écrire à Marseille avant la fin de
+mars; puis tu me pries à la fin de ta lettre de t'écrire encore... Si tu
+ne _bats_ pas un peu la campagne, tu as du moins l'air de la
+_maltraiter_.
+
+Eh bien, voilà, je t'écris; je viens de me lever, il est trois heures de
+l'après-midi. Je ne puis travailler, que puis-je faire de mieux que de
+causer avec toi? Je ne sais ce que tu veux dire avec ton cauchemar de
+l'_abordage_; nous ne sommes pas en temps de guerre. Je n'ai pas entendu
+parler de l'aventure du père Archange.
+
+Scribe est mort hier dans sa voiture. On a arrêté Mirès pour quelques
+menus millions. M. Richemont, un receveur compromis là dedans, s'est
+pendu hier. Murger est mort, Eugène Guinot est mort, Chélard est mort à
+Weimar. Cela va bien.
+
+Les professeurs de chiffres (musique en chiffres) m'ont provoqué
+dernièrement; tu as vu dans mon article du 19, à quoi leur instance a
+abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la
+tête. Fais lire cela à Morel, qui fut insulté par eux il y a quelques
+années.
+
+Que tu es donc provincial et enfant de t'étonner que les journaux ne
+parlent pas de moi! Hé! que veux-tu qu'ils en disent? Crois-tu que le
+monde se préoccupe de ce que je fais?
+
+Le duo pour les deux peuples est fait; on l'étudie à Paris et à Londres.
+Wagner fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et
+l'orchestre et le choeur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette
+musique du _Tannhäuser_. La dernière répétition générale a été, dit-on,
+atroce et n'a fini qu'à une heure du matin. Il faut pourtant qu'on en
+vienne à bout. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. Je
+ne ferai pas l'article sur le _Tannhäuser_, j'ai prié d'Ortigue de s'en
+charger. Cela vaut mieux sous tous les rapports et cela les
+désappointera davantage. Jamais je n'eus tant de moulins à vent à
+combattre que cette année; je suis entouré de fous de toute espèce. Il y
+a des instants où la colère me suffoque.
+
+Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher; si je ne puis pas, je
+reviendrai me coucher.
+
+
+
+
+CIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, mardi matin 5 mars [1862].
+
+ Cher ami,
+
+J'ai vu hier le général Mellinet: il va écrire pour toi à l'amiral de La
+Roncière, je lui remettrai demain une note qu'il m'a demandée à ce
+sujet.
+
+On est très ému dans notre monde musical du scandale que va produire la
+représentation du _Tannhäuser_; je ne vois que des gens furieux; le
+ministre est sorti l'autre jour de la répétition dans un état de
+colère!... L'empereur n'est pas content; et pourtant il y a quelques
+enthousiastes de bonne foi, même parmi les Français. Wagner est
+évidemment fou. Il mourra comme Jullien est mort l'an dernier, d'un
+transport au cerveau. Liszt n'est pas venu, il ne sera pas à la première
+représentation; il semble pressentir une catastrophe. Il y a, pour cet
+opéra en trois actes, _160,000 francs_ de dépensés à l'heure qu'il est.
+Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela.
+
+Comme je te l'ai dit, je ne ferai pas l'article là-dessus, je le laisse
+faire par d'Ortigue. Je veux protester par mon silence, quitte à me
+prononcer plus tard si l'on m'y pousse. On parle vaguement des
+_Troyens_, dans le monde officiel; on va, dit-on, s'en occuper... Je ne
+sais rien de positif, nous allons voir.
+
+
+
+
+CV.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+14 mars 1861[104].
+
+Eh! oui, parbleu! à ce soir donc!
+
+Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le
+Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais
+style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration
+bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc
+qu'il y a un style en musique.
+
+Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement.
+
+ * * * * *
+
+Tâchez donc de ne jamais mieux jouer que la dernière fois; si vous
+continuez à faire des progrès, vous tomberez dans le puits de
+l'_Avenir_.
+
+La perfection suffit.
+
+
+
+
+CVI.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Mardi, 21 mars [1862].
+
+ Cher Louis,
+
+Je ne sais si ce billet te parviendra. Je te l'écris cependant pour te
+souhaiter un bon voyage et t'embrasser avant ton départ. Je profite d'un
+instant où je suis seul dans la chambre du jury. C'est pour moi une
+corvée abominable que cette session du jury. Ce matin, j'ai dû faire un
+tel effort pour me lever que les vomissements m'ont pris. En ce moment
+je vais mieux. La deuxième représentation du _Tannhäuser_ a été pire que
+la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à
+tout rompre, malgré la présence de l'empereur et de l'impératrice qui
+étaient dans leur loge. L'empereur s'amuse. En sortant, sur l'escalier,
+on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent,
+d'idiot. Si l'on continue, un de ces jours la représentation ne
+s'achèvera pas et tout sera dit. La presse est unanime pour
+l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé.
+
+
+
+
+CVII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 18 avril 1861.
+
+ Cher Louis,
+
+Donne-moi de tes nouvelles, si tu peux m'écrire une lettre sans les
+coups de couteau que contenait ta dernière. Je suis plus malade
+aujourd'hui qu'à l'ordinaire; j'ai un feuilleton à faire que je n'ai pas
+la force de commencer. On m'a fait au Conservatoire une ovation rare
+après l'exécution des scènes de _Faust_. M. de Rémusat, qui y était, a
+dû écrire cela à Morel ou à Lecourt. On continue tout doucement les
+répétitions du _Freyschütz_ à l'Opéra. J'ai dîné chez l'empereur il y a
+huit ou dix jours; j'ai pu à peine échanger trois mots avec lui et je me
+suis ennuyé splendidement.
+
+
+
+
+CVIII.
+
+AU MÊME.
+
+
+Vendredi, 4 mai [1862].
+
+ Cher ami,
+
+Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de tes nouvelles par Lecourt, que
+j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une
+audition de quelques scènes des _Troyens_ chez M. E. Bertin;
+grandissime succès, étonnement de tout le monde de l'opposition que je
+trouve à l'Opéra.
+
+Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État
+m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de
+l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut
+souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sûr que j'ai fait
+une grande oeuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a
+fait jusqu'à présent!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous
+les pieds de ces lourds animaux!
+
+Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?...
+
+Je ne puis que pâtir et me taire.
+
+Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me
+remettre à l'oeuvre pour _Béatrice et Bénédict_; il faut pourtant finir
+cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et
+tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce!
+
+Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+CIX.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 2 juin 1861.
+
+Je te vois très tourmenté; je ne puis rien te dire de rassurant. Alexis
+cherche à te trouver une place à Paris, et c'est précisément parce qu'il
+la cherche, qu'il ne la trouvera pas. Je suis aussi incapable que lui
+de changer ta position. C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te
+mettre dans des embarras dont personne au monde ne pourra t'aider à
+sortir. Je suis allé chez madame Lawsson; elle va mieux, elle était
+sortie. Les répétitions du _Freyschütz_ sont abandonnées. On m'a fait
+perdre un mois pour rien.
+
+Comme compensation on m'a demandé de monter l'_Alceste_, ainsi que
+j'avais monté _Orphée_ au Théâtre-Lyrique, en m'offrant les droits
+d'auteur complets; pour des raisons musicales qu'il serait trop long de
+t'expliquer, j'ai refusé. On croit dans ce monde-là que l'on pourrait
+faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la
+conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion
+était fausse.
+
+_Les Troyens_ sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et
+Gevaert à passer avant moi; en voilà pour deux ans. Gounod a passé sur
+le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont
+prêts ni l'un ni l'autre; et moi, je pourrais être mis en répétition
+demain. Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862.
+
+Mon obstination à refuser de monter _Alceste_ fait du bruit et contrarie
+beaucoup de gens.
+
+On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour
+insulter un chef-d'oeuvre de Gluck, et de monter _les Troyens_ tout de
+suite.
+
+Mais, comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas.
+Liszt vient de faire la conquête de l'empereur: il a joué à la cour la
+semaine dernière, et hier il a été nommé commandeur de la Légion
+d'honneur. Ah! quand on joue du piano!...
+
+Je n'ai pas encore fini ma partition de _Béatrice_; je puis si rarement
+y travailler. Pourtant cela avance peu à peu.
+
+
+
+
+CX.
+
+AU MÊME.
+
+
+[23 octobre 1861.]
+
+J'ai reçu tes deux lettres avec les détails que contenait la première
+sur ta prochaine position. Je la trouve plus avantageuse que je n'avais
+espéré. Avec 200 francs par mois, étant logé et nourri (car ton navire
+est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. Mais tu ne me
+dis pas quelle assurance tu as d'être deuxième lieutenant. _Je serai
+embarqué_, me dis-tu, _j'aurai_ tout. Qui donc a pu te dire quelque
+chose de positif à cet égard? tu me le laisses ignorer complétement.
+Tâche d'observer la diète quand tes maux d'estomac te tourmentent; il
+paraît que c'est le grand moyen de les conjurer. J'ai travaillé hier
+pendant sept heures à un petit ouvrage en un acte que j'ai entrepris; je
+ne sais si je t'en ai parlé. C'est très joli, mais très difficile à bien
+traiter. J'aurai encore longtemps à travailler au poème; il m'arrive si
+rarement de pouvoir y songer avec suite. Puis la musique aura son tour.
+Rien de nouveau pour _les Troyens_, sinon que le Théâtre-Lyrique
+approche de plus en plus de sa ruine, pendant que sa nouvelle salle
+s'élève. Je voudrais que la catastrophe fût déjà accomplie; on aurait
+une nouvelle administration moins malheureuse et moins maladroite que
+celle qui existe. Tu as donc entendu le finale de _la Vestale_? Tu me
+dis le duo, tu te trompes. La phrase citée dans ta lettre appartient au
+finale, à moins qu'on n'ait fait à Marseille un pot-pourri des deux.
+
+
+
+
+CXI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, lundi 28 octobre 1861.
+
+ Cher Louis,
+
+Si je ne savais pas quelle détestable influence le chagrin peut avoir
+sur les meilleurs caractères, je serais capable de te répondre de
+tristes vérités; tu m'as blessé au coeur et atrocement, et avec un
+sang-froid que dénote le choix de tes expressions. Mais je t'excuse et
+je t'embrasse; tu n'es pas, malgré tout, un mauvais fils. Quelqu'un qui
+lirait ta lettre sans rien savoir de notre position à tous les deux,
+croirait que je suis sans _affection réelle_ pour toi, que le monde dit
+_que tu n'es pas mon fils_; que j'aurais pu et que _je pourrais, si je
+voulais,_ te trouver une _meilleure position_, que j'ai tort de ne pas
+t'engager _à venir à Paris_ solliciter UNE PLACE, et à quitter celle que
+tu as; que je t'ai _humilié_ en te comparant à je ne sais quel héros de
+Béranger auquel tu fais allusion. Tiens, franchement et sans vouloir
+récriminer, tu as été trop loin... et j'éprouve une douleur qui ne
+m'était pas connue... De bonne foi, est-ce ma faute si je ne suis pas
+riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à
+Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?...
+Y a-t-il l'ombre de justice à me reprocher cela? Tu m'as écrit au milieu
+d'août à Bade; depuis lors, pas un mot; tu m'as laissé deux mois et demi
+sans savoir ce que tu étais devenu; Alexis n'en savait pas davantage. A
+présent tu m'écris avec des expressions d'ironie... Ah! pauvre cher
+Louis, ce n'est pas bien.
+
+Ne t'inquiète pas de ce que tu dois à ton tailleur; le billet sera payé
+quand on me le présentera. Si tu veux que je te débarrasse plus tôt de
+cette dette, envoie-moi l'adresse du tailleur et j'irai l'acquitter. Il
+est vrai que je te croyais plus jeune; ne vas-tu pas me faire un crime
+aussi de ne pas avoir la mémoire des dates? Est-ce que je sais quel âge
+avaient mon père, ma mère, mes soeurs, mon frère, quand ils sont morts;
+faut-il en conclure que je ne les aimais pas?... Ah! vraiment... mais
+j'ai l'air de me justifier. Oui, je le répète, le chagrin te fait
+délirer, et voilà pourquoi je ne puis que t'aimer et te plaindre
+davantage. Tu me parles de solliciter pour toi, mais qui? et pour
+obtenir quoi? Tu sais bien qu'il n'y a personne de plus maladroit que
+moi en sollicitations. Dis-moi clairement ce que je puis faire et je le
+ferai. Je n'ai pas reçu de lettre de Morel.
+
+Que pourrait-il me dire?
+
+Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la
+mienne.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur et j'attends de tes nouvelles par le
+prochain courrier.
+
+
+
+
+CXII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, dimanche soir, 2 mars 1862.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Soyez assez bon pour me donner des nouvelles de Louis. Est-il parti pour
+les Indes? Ce que j'avais prévu est arrivé: il ne m'a pas écrit une
+ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès
+longtemps deviné; mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants
+que j'aie jamais éprouvés. Je vous écris au travers d'un de ces
+abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à
+soutenir un peu ce malheureux X... qui vient de faire un fiasco, comme
+on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien.
+Comment soutenir ce qui n'a ni os ni muscles? Et pourtant il faut que je
+trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a
+pas l'ombre d'intérêt ni du bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh
+bien, il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras...
+_beaux. _ Paesiello en a écrit cent soixante-dix; mais quels opéras! et
+qu'en reste-t il?
+
+En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept dont trois sont
+belles, et encore!... Le bon Haydn seul a fait une grande quantité de
+_jolies_ choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefs-d'oeuvre. Mais
+Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut
+pas trancher du dieu.
+
+
+
+
+CXIII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Dimanche soir, 15 mars [1863].
+
+ Cher ami,
+
+Comment peux-tu, quand tu es en France (l'Algérie c'est la France), me
+laisser si longtemps sans nouvelles de toi? Enfin tout va bien. Excepté
+moi qui viens encore de passer trente heures à me tordre dans mon lit.
+Je t'écris avant de me recoucher, seul au coin de mon feu. Je n'ai de
+lettres de personne; ni mon oncle, ni mes nièces ne m'ont écrit depuis
+un temps fort long. Les événements de notre monde musical ne sont pas
+réjouissants. La chute de la _Reine de Sabba_ a effarouché le ministre,
+qui ne sait plus quel parti prendre; pour mettre à couvert sa
+responsabilité, il voudrait un opéra nouveau, d'un maître consacré par
+de nombreux succès à l'Opéra. Mais Meyerbeer ne veut pas, Halévy est
+mourant ou mort à cette heure (à Nice), Auber n'a rien fait. Le ministre
+n'ose pas encore se décider en ma faveur. En conséquence, on ne fait
+rien et on ne décide rien. Madame Charton-Demeur vient d'avoir un grand
+succès au Théâtre-Italien; il faut espérer qu'on aura le bon sens de
+l'engager à l'Opéra. Si on lui fait des propositions, elle demandera à
+débuter dans _les Troyens_. En attendant, nous répétons chez moi tous
+les mardis _Béatrice_, qui paraîtra au théâtre de Bade le 6 août...
+J'ai fini tout ce que j'avais à faire, et je me garderai bien de
+recommencer un autre ouvrage. Notre maison était sur le point de
+s'écrouler tant elle était mal bâtie. Les architectes de la ville sont
+intervenus et ont obligé le propriétaire à d'immenses réparations. Dans
+quelques semaines, nous serons forcés de déménager et de faire tout
+transporter au deuxième étage, que l'on répare maintenant; puis il
+faudra remonter. Quel tracas! sans indemnité ni compensation d'aucune
+sorte. Notre _grand cousin_ de Toulouse vient de mourir.
+
+Tout le monde ici t'envoie mille amitiés.
+
+
+
+
+CXIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 17 juin 1862.
+
+Cher Louis,
+
+Tu as dû recevoir une dépêche télégraphique et, ce matin, une lettre de
+moi[105]. Je t'écris encore ce matin pour te dire que je vais
+passablement par moments et qu'il n'est pas nécessaire que tu viennes.
+Mes nièces m'ont offert aussi de venir. Mais je sens qu'il vaut mieux
+pour le moment que je reste livré à moi-même. Ce que je voudrais, c'est
+que tu puisses venir à Bade me retrouver le 6 ou le 7 août; je sais que
+cela te ferait aussi un grand plaisir d'assister aux dernières
+répétitions et à la première représentation de mon opéra. Au moins, dans
+l'intervalle de mes occupations forcées, tu serais mon compagnon; je te
+présenterais à mes amis, enfin je serais avec toi. Il s'agit de savoir
+si tu pourras sans danger t'absenter, au moment où ton navire sera sur
+le point de partir. Tu retournerais à Marseille le 11 août, la première
+représentation ayant lieu le 9.
+
+Je ne sais pas non plus de quel argent je pourrai disposer pour te
+l'envoyer; les dépenses de la triste cérémonie de la translation de
+Saint-Germain sont considérables et je ne les connais pas encore. Et
+puis j'ai peur de te faire venir dans cette ville de jeu et de joueurs.
+Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer
+seulement un florin, j'aurai confiance en toi, et je me résignerai à la
+douleur de notre séparation quand tu me quitteras pour partir; douleur
+qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstances. Dis-moi ce que
+tu penses à ce sujet.
+
+Adieu, cher Louis. Hier, ma belle-mère est revenue de Saint-Germain, où
+elle était allée; ne me voyant pas paraître à dîner mardi, elle se
+doutait de quelque malheur. Elle y est arrivée comme M. et madame
+Laroche et moi venions d'en partir et n'a plus trouvé que le cadavre de
+sa fille... Depuis ce jour, elle y était restée à moitié folle et gardée
+par une de ses amies qui était venue à son secours, et je ne l'avais pas
+revue. Tu penses, en nous retrouvant, quel déchirement!
+
+Écris-moi, cher, cher Louis.
+
+
+
+
+CXV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 12 juillet [1863].
+
+Je t'écris aussi dans un moment de fatigue; j'éprouve un soulagement si
+grand à causer un peu avec toi. Oui, j'étais heureux, la nuit, de te
+savoir là près de moi... Mais je ne veux pas t'attrister, j'aime mieux
+envisager la nouvelle position où tu te trouves et l'amélioration
+prochaine de ton sort.
+
+Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de
+moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements
+et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus
+souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du
+régisseur de Bade, qui m'annonce que mes choeurs sont sus et qu'ils
+produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il
+connaissait le reste de la partition!). Tout n'est que prévention dans
+ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique; tout le monde y
+était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en
+scène.
+
+Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première fois depuis un mois.
+
+J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou
+est guéri, tu ne m'en parles pas.
+
+Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Ma belle-mère te
+remercie de ton souvenir.
+
+
+
+
+CXVI.
+
+AU MÊME.
+
+
+Bade, dimanche 10 août [1863].
+
+ Cher Louis,
+
+Grand succès! _Béatrice_ a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a
+rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie.
+Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète; c'était un de
+mes jours de souffrance et tout m'était indifférent.
+
+Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me féliciter me
+font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante,
+et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo,
+que tu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans
+une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par
+le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas
+d'applaudir. Allons, je t'embrasse, tu dois être content. Mais tu es
+demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi
+courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces
+jours-ci; alors ne m'écris plus à Bade.
+
+Je n'ai que le temps de t'embrasser; on me tiraille de tous côtés. Il
+faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout
+joyeux.
+
+
+
+
+CXVII.
+
+A PAUL SMITH[106].
+
+
+Paris, 28 septembre 1862.
+
+Vous êtes un terrible homme. Votre article sur mon petit livre _A
+travers chants_ contient, au début, un des plus atroces mots à double
+détente que des gens de notre profession aient jamais trouvé. J'en suis
+la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout!
+
+Eh bien, voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille
+des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile
+férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non,
+croyez-moi; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de mes ennemis, qui,
+on le sait, ne sont pas de votre famille.
+
+Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient
+pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même
+pour le dire. Qu'ils cherchent! En tout cas, je vous le pardonne, parce
+qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que je
+ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves.
+Comment! vous me faites dire en citant ma prose: _L'école du petit chien
+est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans
+le_ CHANT, pour étendue dans le HAUT. Ailleurs vous poussez
+l'indifférence pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma
+paraphrase du _to be or not to be: Ou s'armer contre ce torrent de_
+MAURES, pour ce torrent de MAUX! C'est trop fort!
+
+J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double
+détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre
+revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui
+me feront prendre pour une huître. Je sais bien que vous l'avez fait
+exprès, à l'inverse du mot susmentionné; mais c'est justement pour cela
+que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être,
+mon cher ami, votre tout meurtri (c'est trop faible en français), _your
+murdered_.
+
+
+
+
+CXVIII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Vers 1863.
+
+ Cher ami,
+
+Je viens de recevoir ta triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu
+me dis des choses que je pense souvent, mais que je n'écris jamais; tu
+vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami.
+
+Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord, sous
+le grand oeil du ciel et loin de notre petit monde; et je te l'eusse déjà
+proposé, si je n'étais retenu par les liens de Gulliver, la santé,
+l'argent, le mal de mer, mes petites places.
+
+Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans
+la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de
+lui apprendre son rôle d'Armide qu'on a mis à l'étude au
+Théâtre-Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger
+ses répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'une si
+énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni un mot, ni une
+intention. Il faut, tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et
+patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez
+moi avec Saint-Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort
+bien son Gluck, et nous travaillons à remonter cette pauvre femme, qui
+se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à son rôle.
+
+Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les
+appointements des professeurs du Conservatoire et que les miens ont été
+doublés. Ainsi, au mois de mars prochain, au lieu de 118 francs par
+mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup.
+
+J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de
+deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six
+mois, encore autant.
+
+Te voilà _rentier_. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Quand
+espères-tu venir me voir?
+
+
+
+
+CXIX.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Weimar, 9 avril 1863.
+
+Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois!
+Vous allez vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a
+ravi.
+
+Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de
+la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première
+représentation[107], par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui
+étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le
+succès de _Béatrice_ a été flambant, l'exécution excellente dans son
+ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse
+m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh!
+mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le
+plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une
+_invention ravissante_, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui
+plaisent infiniment.
+
+_On m'annonce_ pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la
+salle.
+
+L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte
+musicalement. La Béatrice est délicieusement jolie et une artiste
+véritable; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne
+sicilienne presque sentimentale.
+
+Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais
+cru; le prince de Hohenzollern, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent
+vingt lieues d'ici, _m'envoie chercher_ pour lui diriger un concert
+composé de:
+
+ Ouverture du _Roi Lear_.
+ Adagio de _Roméo et Juliette_.
+ La fête chez Capulet (du même).
+ Ouverture du _Carnaval Romain_.
+ La symphonie d'_Harold_.
+
+_Son_ orchestre sait tout cela presque par coeur; je lui ferai faire (à
+l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.
+
+Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de
+soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis!
+
+Je serre les trois savantes mains et je remercie les trois bons coeurs de
+leur souvenir.
+
+
+
+
+CXX.
+
+AUX MÊMES.
+
+
+Lowenberg, 19 avril 1863.
+
+Voici encore un bulletin de la grande armée.
+
+La seconde représentation de _Béatrice_ à Weimar a été ce qu'on m'avait
+annoncé qu'elle serait; j'ai été rappelé après le premier acte et après
+la deuxième. Je vous fais grâce de toutes les charmantes flatteries des
+artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince
+de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de
+choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est devenu, lui,
+impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la
+musique semble avoir augmenté. Il m'adore littéralement. Son orchestre
+sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charmant
+orchestre de cinquante musiciens _musiciens_. Le prince a fait
+construire, dans son château de Lowenberg, une délicieuse salle de
+concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre,
+bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à
+côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre
+dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes
+et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux
+et _bien d'accord_. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon
+pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part.
+Et comme ils vont ces gaillards! Figurez-vous qu'à la première
+répétition ils ont exécuté le FINALE d'Harold _sans fautes_, et l'adagio
+de _Roméo et Juliette_ sans manquer un _accent_!... Le maître de
+chapelle Seifriz me disait après cet adagio: «Ah! monsieur, quand
+nous... écoutons _cette_ morceau, nous... toujours... en larmes».
+
+Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages
+d'affection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. Il s'est
+passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler
+progressives! on m'exécute à peu près partout.
+
+Un maître de Breslau vient d'arriver ici; il me dit que la Société
+musicale placée sous sa direction a exécuté, le mois dernier, le scherzo
+de _la Fée Mab_ avec les honneurs du _bis_; celui de Dresde est venu à
+Weimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même
+nature. Or a joué des fragments du _Requiem_ à Leipzig, il y a un mois;
+mon ouverture du _Corsaire_ se joue partout, et je ne l'ai, moi,
+entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du _Roi Lear_
+surtout, et celle de _Benvenuto Cellini_, se jouent souvent, et ce sont
+précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez,
+chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du _Roi
+Lear_, à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes
+yeux. Je me disais que peut-être le _father_ Shakespeare ne me maudirait
+pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce
+Cordélia. J'avais oublié cette ouverture que j'écrivis à Nice en 1831.
+
+Il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la
+harpiste de Weimar (cent vingt lieues)...
+
+J'ai été interrompu _cinq fois_ pendant que je vous écrivais. Le prince
+est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir
+assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant
+les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers
+arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayon
+qu'un grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels
+je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas de frommage ici)
+(y a-t-il deux _m_ à _frommage_? je ne crois pas). Puis je vais passer
+une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!... Il connaît
+tout ce que j'ai écrit en prose et en musique. Ce matin, il m'a dit:
+«Venez, que je vous embrasse; je viens de lire votre analyse de la
+Symphonie pastorale...» Il n'ose pas se lever pour la répétition
+d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait
+d'assister demain au concert. Il aime ce que j'aime en musique et il
+déteste ce que je hais.
+
+Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de
+_Béatrice_ que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup
+près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé,
+moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave; il agit en
+esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur
+un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le
+coeur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra de
+demi-caractère comme _Béatrice_.
+
+Pourquoi n'êtes-vous pas là? quel charme ce serait, pour les auditeurs
+intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... Il y a pourtant, mon
+cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être
+votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée.--J'y
+vais!--On vient me chercher; l'orchestre est à son poste et _d'accord_;
+je vais me chanter la scène de _Roméo et Juliette_; je penserai à vous.
+Ah! comme ils disent bien la phrase:
+
+[image: notation musicale]
+
+
+
+
+CXXI.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+Paris, 23 septembre au soir, au coin de mon feu (1863).
+
+Chère madame Massart, vous croyez peut-être que, n'ayant plus à recevoir
+chez vous ni tasses de chocolat, ni sonates de Beethoven, ni quatuors,
+je ne pense plus à vous?... Vous en êtes capable; vous avez sucé le
+venin des _Maximes_ de la Rochefoucauld; vous croyez qu'il y a un motif
+intéressé à toutes nos actions!--Hélas! cela pourrait bien être.
+
+Pourtant, qu'est-ce qui m'oblige à vous écrire, ce soir? Qu'est-ce qui
+me force à envoyer une poignée de main à votre mari? Qu'est-ce qui me
+porte à m'apitoyer sur votre sort? car, j'en suis sûr, vous traînez une
+vie misérable dans votre petite boîte de sapin, pompeusement nommée
+«maison de campagne», où il n'y a de place que pour un piano, sans
+queue, où vous sentez la mer à toute heure, où il vente à décorner des
+boeufs, où, quand vous jouez la sonate en _fa mineur_, vous vous ennuyez
+vous-même,
+
+ Ayant pour auditeurs des crabes seulement...
+
+Il faut qu'on dise: «Madame Massart est à la campagne, dans sa villa;
+elle prend des bains de mer, elle folâtre sur les grèves, elle aspire
+les senteurs marines et _les effluves de l'infini_...» O blagues
+colossales et puériles! Je vous plains; mais il faut bien faire son
+métier de banquiste...
+
+C'est égal, je vous replains.
+
+Quand revenez-vous? Bon, il semble que je m'attende à recevoir de vos
+nouvelles, et certes, ni Massart ni vous n'oserez m'écrire trois lignes.
+Je vous sais trop modestes, vous ne vous ferez pas cet honneur. J'ai
+chargé l'autre jour votre parrain (oh! un parrain! _la Dame blanche_!
+est-ce bouffon!) de vous présenter mes hommages; il a dû vous voir.
+Bertsch aussi a dû vous voir.
+
+Je suis tout absorbé par nos répétitions du Théâtre-Lyrique. Ça va, ça
+va. Heureusement, vous ne serez pas encore revenus de vos terres au mois
+de novembre et vous ne me ferez pas le chagrin de vouloir assister à la
+première représentation; car je n'aurai pas de billets à vous donner.
+Massart, qui est un si fameux enleveur de salles, me fera bien faute.
+Cela diminuera beaucoup mes chances de succès et peut me faire perdre
+quatre ou cinq cents représentations; je me résigne.
+
+Vous croyez peut-être que je vais vous dire: «Ah! le cinquième acte!...
+Ah! les adieux de Didon! Ah! le choeur des prêtres de Pluton! Ah! ceci!
+ah! cela!...» Eh bien, oui, vous avez raison, je n'ai pas la vanité de
+me croire modeste, moi; j'ai, au contraire, la modestie de me croire
+bouffi de vanité. Eh oui, il y a tout plein de «Ah!» Si votre crabe
+entendait cela, il en frémirait sous sa carapace.
+
+Bonjour, bonjour! Massart fait, dit-on, des chasses merveilleuses; le
+bruit court qu'il a tué un chardonneret (_a goldfinch_). Vous qui vous
+piquez d'anglais, vous ne saviez certes pas le nom britannique de ce
+charmant oiseau.
+
+Adieu, adieu! La présente n'a pour objet que de vous faire savoir que je
+me porte fort mal; je souhaite qu'elle vous trouve de même. Cela me
+consolera.
+
+
+
+
+CXXII.
+
+A M. JOHANNES WEBER.
+
+
+Dimanche, 32 novembre 1863.
+
+ Monsieur et cher confrère,
+
+Je suis malade depuis quinze jours et n'ai eu qu'aujourd'hui
+connaissance de votre grand et beau travail de mardi dernier sur mon
+nouvel ouvrage[108].
+
+Recevez mes sincères remerciements; je ne pouvais être que très heureux
+et très fier d'être si sérieusement étudié par un de ces hommes trop
+rares, hélas! dans notre temps et dans notre monde, qui unissent à une
+organisation musicale et à un vrai savoir, la _droiture du coeur et de
+l'esprit_.
+
+Permettez-moi de vous serrer la main.
+
+
+
+
+CXXIII.
+
+A M. ALEXIS LWOFF.
+
+
+Paris, 13 décembre 1863.
+
+Votre lettre m'a causé une joie bien vive. Merci de toutes les
+expressions cordiales qu'elle contient. C'est une attention charmante de
+votre part de m'envoyer vos félicitations au sujet des _Troyens_. J'ai,
+en effet, été obligé de garder le lit pendant vingt-deux jours, par
+suite des tourments endurés pendant les répétitions.
+
+Qu'est-ce que cela en comparaison de ceux que votre malheur vous
+inflige[109]? Il est singulier que tant de grands musiciens aient été
+frappés d'une calamité semblable: Beethoven, Onslow, Lwoff et Paganini,
+qui, lui, ne pouvait se _faire entendre_.
+
+Je vous remercie de l'offre que vous voulez bien me faire d'un sujet
+d'opéra, mais je ne puis l'accepter, mon intention étant bien arrêtée de
+ne plus écrire. J'ai encore _trois_ partitions d'opéras que les
+Parisiens ne connaissent pas, et je ne trouverai jamais les
+circonstances favorables pour les leur faire bien connaître. Il y a
+quatre ans que _les Troyens_ sont terminés et l'on vient d'en
+représenter la seconde partie seulement: _les Troyens à Carthage_. Reste
+à représenter _la Prise de Troie_. Je n'écrirai jamais rien que pour un
+théâtre où l'on m'obéirait aveuglément, sans observations, où je serais
+_le maître absolu_. Et cela n'arrivera probablement pas.
+
+Les théâtres (ainsi que je l'ai écrit quelque part), sont les mauvais
+lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer
+qu'en frémissant. Ou encore: les théâtres lyriques sont à la musique
+_sicut amori lupanar_.
+
+Et les imbéciles et les idiots qui y pullulent, et les pompiers et les
+lampistes, et les sous-moucheurs de chandelles, et les habilleuses qui
+_donnent des conseils_ aux auteurs et qui influencent le directeur!...
+
+Adieu, cher maître; Dieu vous préserve du contact de cette race! Ce que
+je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait
+confidentiel; d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre-Lyrique,
+depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que
+dévouement et bon vouloir.
+
+Et cependant...
+
+Et néanmoins...
+
+J'en suis encore malade.
+
+
+
+
+CXXIV.
+
+A M. BENNET[110].
+
+
+Paris, 22 février 1864.
+
+Voici la lettre demandée. Je suis bien aise de vous savoir à Vienne;
+Théodore pourra y profiter beaucoup en étudiant avec soin les nouveaux
+chefs-d'oeuvre d'Offenbach qu'on y joue en ce moment avec tant de succès.
+Vous êtes tous bien portants? tant mieux. Quant à moi, depuis huit jours
+seulement, je mène une vie passable... J'ai demandé un congé illimité au
+_Journal des Débats_; plus de feuilletons; les _Troyens_ m'ont enrichi
+assez pour que je me donne ce luxe. Je n'ai pas mis le pied dans un
+théâtre dit Lyrique depuis deux mois; je n'ai vu ni _Moïse_, ni la
+_Fiancée du roide Garbe_, ni les merveilles du Théâtre-Italien, ni le
+nouveau ballet, ni rien. Je suis en train de me débattre avec la
+Société des concerts du Conservatoire, qui veut exécuter des _fragments_
+de _Roméo et Juliette_; et moi, je ne veux pas. Qui l'emportera? Me
+joueront-ils malgré moi?... ou me convertiront-ils à leur manière de
+voir?
+
+Rappelez-moi au souvenir de votre aimable et affectueux petit monde. Je
+serre la main à Théodore, en lui souhaitant sérieusement d'oublier les
+manières parisiennes, et la conversation parisienne, et toute espèce de
+style parisien. Rien n'est plus bête que cette éternelle et plate blague
+qu'on applique à tout à Paris; qu'il l'oublie à jamais. Il est trop
+grand artiste pour en tenir compte. Qu'il n'écrive pas trop, ni trop
+vite, ni pour trop de monde, et qu'il laisse les gens venir à lui sans
+leur faire trop d'avances. Adieu.
+
+
+
+
+CXXV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 15 mars 1864
+
+Que diable voulez-vous que je vous dise? Il n'y a point de nouvelles
+musicales qui vaillent la peine de vous être envoyées. On a joué
+dernièrement un opéra de Boulanger, _le Docteur Magnus_. On va donner un
+opéra, _Lara_..., tatouille de M... (je ne me rappelle plus son
+nom....), à l'Opéra-Comique; bientôt _Mireille_ de Gounod au
+Théâtre-Lyrique. Je suis allé prier George Hainl de remettre l'exécution
+des fragments de _Roméo et Juliette_ à l'année prochaine; je voyais
+qu'on n'aurait pas _le temps_ de répéter cela avec assez de soin en ce
+moment et je ne tiens pas à être exécuté à demi. Pasdeloup a donné une
+scène des _Troyens_ au dernier concert de l'Hôtel de ville et ne m'a pas
+même averti de la répétition. Carvalho m'a appris hier à dîner qu'il
+m'avait mis sur le programme de deux concerts spirituels qu'il va donner
+dans la semaine sainte, et qu'il voulait qu'à l'instar de David et de
+Gounod je vinsse diriger en personne le septuor des _Troyens_: «Non,
+ai-je répondu, je n'ai pas de robe rouge et je ne puis figurer dans
+cette cérémonie du _Malade imaginaire_. Cela ferait _quatre_ chefs
+d'orchestre.»
+
+J'ai donné ma démission au _Journal des Débats_. Rien de plus comique
+que le désappointement et la colère des gens qui, depuis trois mois, me
+faisaient la cour; ils ont perdu leurs avances, ils sont volés...
+
+Si vous rencontriez, par hasard, à Vienne, M. Peter Cornelius, dites-lui
+mille choses de ma part et que je serais bien heureux d'avoir une lettre
+de lui.
+
+
+
+
+CXXVI.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Lundi, 15 août 1864[111].
+
+Eh bien, oui, voilà! le maréchal Vaillant m'a écrit, il y a trois jours,
+une lettre charmante que la _Gazette musicale_ a eu la bonté de me
+gâter, laquelle lettre m'annonçait que l'empereur nous avait nommés
+officiers de la Légion d'honneur... oui, madame, vous et moi... Ainsi
+faites vos arrangements pour changer de ruban, de croix, etc.
+
+Vous n'avez pas voulu venir dîner chez le ministre; nous étions
+soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu son café dans
+la tasse de son maître. Il y avait un grand écrivain, M. Mérimée, qui
+m'a dit ceci: «Il y a longtemps que l'on aurait dû vous nommer officier;
+et cela prouve bien que je n'ai pas encore été ministre.» Samson
+chancelait sous le poids de sa joie.
+
+Vous voyez que je ne vais pas trop mal aujourd'hui et que je suis
+beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire; je souhaite que la présente vous
+trouve de même. Paris est en fête; vous n'y êtes pas... La plage de
+Villerville doit être bien triste... comment pouvez-vous y rester?
+Massart va à la chasse; il tue des mouettes, quelque cachalot par-ci
+par-là; et Dieu sait comment vous parvenez à tuer le temps! Vous
+délaissez votre piano et je parie que, lorsque vous reviendrez, vous
+aurez de la peine à faire la gamme en si naturel majeur, la plus facile
+des gammes. Voulez-vous que j'aille vous faire une petite visite?...
+Vous ne risquez rien de dire: oui; car je n'irai pas. Ah! pardon! je
+redeviens sérieux; les douleurs me reprennent. Je vais me rejeter sur
+mon lit. Je vous serre la main à tous les deux.
+
+
+
+
+CXXVII.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, dimanche, 21 août 1864.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je vous remercie de votre cordiale lettre; cette croix d'officier, et
+surtout l'avis non officiel que m'a donné de cette faveur le maréchal
+Vaillant, m'ont fait plaisir à cause de mes amis et aussi un peu à cause
+du déplaisir que cela fait aux _autres_. Mais comment pouvez-vous
+conserver encore des illusions sur les réalités musicales de notre pays?
+tout y est mort, excepté l'autorité des imbéciles; il faut bien se
+résigner à le reconnaître, puisque cela est. Je suis à peu près seul
+ici; Louis est reparti avant-hier pour Saint-Nazaire; tous mes amis et
+voisins sont en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Bade. Je vois
+seulement quelquefois Heller; nous allons dîner à Asnières, nous sommes
+gais comme des chouettes; je lis, je relis; le soir, je passe devant les
+théâtres lyriques pour me donner le plaisir de n'y pas entrer.
+Avant-hier, j'ai passé deux heures dans le cimetière Montmartre; j'y
+avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y
+suis endormi. De temps en temps, je vais à Passy chez madame Érard, où
+je trouve une colonie d'excellents coeurs qui me font le meilleur
+accueil; je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne
+rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché à Paris par plusieurs
+petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques, mais il faut y
+rester. D'ailleurs, Paris devient de jour en jour plus beau; c'est un
+plaisir de le voir fleurir si rapidement. Il y a après-demain grand
+festival à Carlsruhe; Liszt y est venu de Rome; ils vont y faire de la
+musique à arracher les oreilles; c'est le conciliabule de la jeune
+Allemagne présidée par Hans de Bulow. Vous savez que ce bon Scudo est
+reconnu fou et enfermé.
+
+Quel malheur!
+
+
+
+
+CXXVIII.
+
+A M. ET MADAME DAMCKE, A BRUNNEN, SUR LE LAC DES QUATRE CANTONS
+(SUISSE).
+
+
+Paris, 24 août 1864.
+
+Voilà qui est aimable, gracieux, et bien à vous de m'écrire tous les
+deux. J'allais demander votre adresse à Heller quand votre lettre m'est
+arrivée.
+
+Mon fils est reparti, ma belle-mère n'est pas revenue, je m'ennuie à
+grand orchestre. La ville que j'habite m'offre pourtant plus de beaux
+souvenirs que ne vous en présente la Suisse.
+
+Il y a une maison, rue de la Victoire, où vécut Napoléon, jeune général
+en chef de l'armée d'Italie; c'est de là qu'il partit un jour pour aller
+à Saint-Cloud jeter par la fenêtre les représentants du peuple. Il y a
+sur une place, qu'on appelle la place Vendôme, une haute colonne qu'il a
+fait élever avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. On voit à
+gauche de cette place un immense palais, nommé le palais des Tuileries,
+où il s'est passé diablement de choses... Quant aux maisons de certaines
+rues, vous n'avez pas idée de toutes les idées qu'elles font naître en
+moi... Il y a des pays comme cela qui exercent un puissant empire sur
+l'imagination. Eh bien, je m'ennuie tout de même.
+
+Le maréchal Vaillant a donné un grandissime dîner dernièrement; il m'a
+fait placer à côté de lui et m'a comblé de gracieusetés; mais le dîner a
+duré _deux heures_. Avant-hier, les boulevards étaient couverts de
+badauds qui ont attendu trois heures pour voir passer la voiture où
+devait se trouver le roi d'Espagne, qui était attendu à l'Opéra. C'est
+si étonnant un roi d'Espagne!
+
+Vous avez beau dire, chère madame Damcke, quand vous avez bien regardé
+le lac et que vous êtes bien sûre que c'est beau, vous voudriez voir
+autre chose. Je lis tous les jours un peu de votre splendide _Don
+Quichotte_, je vais par-ci par-là à Passy, chez madame Érard; vous
+n'avez rien en Suisse de comparable au parc de la Muette, et, dans ce
+parc, au moins, il n'y a ni vaches ni vachères.
+
+C'est après-demain qu'a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà.
+Le programme du premier jour est publié. Comment pouvez-vous n'y pas
+aller? Moi, j'ai une bonne excuse: je suis malade.
+
+Que vous seriez heureuse si vous aviez en Suisse, pour déjeuner, des
+fromages comme ceux que l'on a ici! Et puis soupçonnez-vous les melons?
+Avez-vous du vin potable?
+
+Non, non; vous vivez comme des anachorètes; mais être en Suisse en ce
+moment, c'est bon genre. Un de ces jours, Heller et moi, nous irons
+dîner à Montmorency ou à Enghien où il y a aussi un LAC!!!!!
+
+Adieu à tous les deux.
+
+Je vous plains presque autant que je vous aime.
+
+
+
+
+CXXIX.
+
+A MADAME ERNST[112].
+
+
+PARIS, 14 DÉCEMBRE 1864.
+
+C'est bien charmant à vous, chère madame Ernst, de m'avoir écrit. Je
+devrais vous répondre d'une façon gracieuse en faisant la bouche en
+coeur, d'un style bien épinglé, bien cravaté, bien _aimable_. Impossible!
+Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité,
+assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais
+que la terre fût une bombe remplie de poudre à laquelle je mettrais le
+feu pour m'amuser. Le tableau que vous me faites de vos plaisirs de Nice
+ne me séduit pas du tout. Je voudrais voir votre pauvre cher malade et
+vous, mais je n'accepterais pas votre chambre. J'aimerais mieux habiter
+la grotte qui se trouve sous le rocher des Ponchettes que la plus jolie
+chambre d'ami. On y est libre de grogner comme Caliban (qui y loge, je
+l'y ai trouvé un soir), et il est rare que la mer la remplisse. Au lieu
+que chez un ami, chez le meilleur ami, on est exposé à des attentions, à
+une foule d'attentions insupportables. On vous demande comment vous avez
+passé la nuit, et jamais comment vous passez l'ennui. On vous offre du
+café, on vous fait admirer une foule de choses; on rit quand vous dites
+une bêtise, on vous questionne du regard quand vous êtes triste ou gai;
+on vous parle quand vous causez avec vous-même; et puis le mari dit à sa
+femme: «Mais laisse-le donc, tu vois bien qu'il ne veut pas dire un mot,
+tu le tourmentes.» Et alors on prend son chapeau et on sort, et, en
+sortant, on ferme la porte trop fort. Et l'on se dit: «Allons bon, voilà
+que je suis un grossier maintenant... Je m'impatiente des attentions
+qu'on a pour moi; je vais être la cause d'une querelle conjugale, etc.,
+etc.»--Dans la grotte de Caliban, au contraire, on ne risque pas de
+fermer la porte trop fort et par là on évite les conséquences de la
+brutalité.
+
+Enfin, n'importe! Vous vous promenez donc beaucoup sur la terrasse, sous
+les allées d'arbres?... Et après? Vous admirez les couchers de
+soleil?... Et après? Vous respirez la brise de mer?... Et après? Vous
+regardez pêcher toutes sortes de thons?... Et après? Vous enviez de
+jeunes Anglaises qui ont des milliers de livres sterling de revenu?...
+Et après? Vous enviez davantage des imbéciles sans idées, sans le
+moindre sentiment, qui ne comprennent rien, qui n'aiment rien... Et
+après?
+
+Eh! mon Dieu, je vous en offre autant. Il y a aussi des terrasses et des
+arbres à Paris; on y voit aussi des couchers de soleil, des Anglaises,
+des imbéciles, plus même qu'à Nice, la population étant beaucoup plus
+grande; on y pêche des goujons à la ligne. On s'y ennuie, presque
+autant qu'à Nice. C'est partout de même.
+
+J'ai reçu hier une belle lettre d'un monsieur inconnu sur ma partition
+des _Troyens_. Il me dit que les Parisiens étaient accoutumés à une
+musique plus _indulgente_ que la mienne. Cette expression m'a ravi. Les
+Viennois m'ont aussi envoyé dimanche dernier une dépêche télégraphique
+pour m'annoncer qu'ils venaient de fêter mon jour de naissance en
+exécutant un grand morceau de ma légende _la Damnation de Faust_, et que
+ce double choeur avait eu un succès immense. Je ne savais pas même avoir
+un jour de naissance.
+
+J'adore les cordiaux et les gens bons.
+
+Pardonnez-moi ces deux calembours, avec lesquels j'ai l'honneur d'être
+votre dévoué.
+
+
+
+
+CXXX.
+
+A MADAME DAMCKE.
+
+
+[Paris, 24 décembre 1864?]
+
+ Chère madame,
+
+Pardonnez-moi si je ne vais pas dîner chez vous demain. C'est le jour du
+Seigneur, et, puisque tout travail est interdit, je vais me reposer
+comme l'ouvrier de la dernière heure.
+
+J'eusse été très heureux de me trouver chez vous avec mesdames d'Ortigue
+qui sont la grâce et la bonté même et que j'aime beaucoup; mais je me
+sens si affaibli et j'ai une telle horreur d'entendre parler de _Noël_!
+Vous n'auriez qu'à laisser échapper ce nom pour me donner une
+indigestion et une attaque de choléra.
+
+Et puis il y a encore une autre raison que je ne veux pas vous dire.
+
+Abusez-vous bien, ce soir, à l'Opéra-Comique; mais, je vous en prie, à
+votre retour, ne me racontez pas la pièce et je vous en saurai un gré
+infini.
+
+
+
+
+CXXXI.
+
+A M. BERSCHTOLD, POUR M. LOUIS BERLIOZ, CHEZ M. DE ROTHSCHILD, RUE
+LAFITTE, 17
+
+
+_Sans date_, vers 1864 ou 1865.
+
+Quand tu te sentiras plus calme, et j'espère que ce sera demain, reviens
+donc, cher Louis, dîner au moins à la maison, comme à l'ordinaire,
+pendant que tu es ici, si le déjeuner te dérange trop pour tes affaires.
+Mais cela me paraît incroyable; tu as bien assez de cinq à six heures
+par jour et tu peux bien m'en donner deux. Voyons, réfléchis donc un
+instant: tu as des chagrins violents qui te troublent le coeur et la
+tête; personne ne peut rien pour les calmer. Est-ce une raison pour être
+furieux contre tout le monde?
+
+ * * * * *
+
+Tu souffres; viens donc auprès de ceux qui t'aiment; sans parler de la
+cause de tes souffrances, tu éprouveras un peu de calme à te trouver
+avec eux. Ta position, d'après ce que tu m'as dit hier, est meilleure
+que je ne l'espérais; te voilà avec un état, tu es indépendant, tu es
+libre, autant qu'homme du monde puisse être libre, puisque tu ne devras
+rien à personne et que ton aisance ne fera que rapidement augmenter,
+puisqu'on est content de toi dans l'administration qui t'emploie. C'est
+immense cela; tes chagrins passeront, et ces avantages resteront et en
+amèneront d'autres plus importants. Moi aussi, j'ai de grands ennuis et
+de vifs chagrins; pourtant je reconnais que tu n'y es pour rien.
+
+ * * * * *
+
+Allons, viens demain, nous t'attendrons à midi et à six heures.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur, pauvre cher Louis. Tu viendras?
+
+
+
+
+CXXXII.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+Ce soir, 1865[113].
+
+[image: notation musicale]
+
+ Chère madame,
+
+Autant il est tombé de flocons de neige aujourd'hui, autant de genres de
+douleurs me torturent ce soir; et le moindre de mes maux n'est pas le
+regret que j'éprouve de ne pas vous aller entendre.
+
+Je reste couché; je me figure la sonate et le ton de _fa mineur_, et
+votre inspiration,.. Ah! pour cela, non! Je n'ai pas assez d'imaginative
+pour me le figurer; mais, enfin, je me figure que vous êtes une virtuose
+comme il y en a 87 à Paris, 187 en France et 2,187 en Europe, sans
+compter ceux et celles d'Amérique, d'Australie et de Tasmanie. Alors, je
+m'estime trop heureux de dormir. Fi! fi!
+
+Vous ne me croyez pas; vous dites: c'est un farceur; il pourrait très
+bien se lever; je ne crois pas à sa maladie.
+
+Attendez un peu et je vous inviterai à mon enterrement; et, si vous n'y
+venez pas, je vous en voudrai à la mort.
+
+A vous quand même!
+
+Accentuez bien le
+
+[image: notation musicale]
+
+Adieu, chère madame; je suis tout à fait gai. Oh! si je pouvais mourir
+cette nuit, seulement pour vous prouver que vous me calomniez!
+
+
+
+
+CXXXIII.
+
+A M. DAMCKE.
+
+
+26 avril [1865?].
+
+Mon cher ami, ne m'attendez pas pour aller au concert hongrois. Je suis
+trop bien portant aujourd'hui et je veux rester tranquille. On ne vit
+qu'une fois... et encore!
+
+
+
+
+CXXXIV.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+Paris, 28 juin 1865.
+
+ Cher ami,
+
+Je ne sais pas pourquoi je t'écris, car je n'ai rien à te dire. Ta
+lettre de ce matin m'a troublé au dernier point. Elle est peu
+intelligible, tout en étant fort claire dans l'expression de tes
+sentiments. Tu _crains_ maintenant d'être capitaine, tu te méfies de
+toi... Et tu désires pourtant être nommé. Tu veux un _intérieur_ au lieu
+de ta modeste chambre; tu veux te marier, mais pas avec une femme
+ordinaire. Tout cela est fort simple et facile à comprendre; seulement
+il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner
+l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans, et, à cet âge, on
+doit connaître les réalités de la vie, ou on ne les connaîtra jamais. Il
+te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui puis t'en donner. J'ai de
+quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout.
+J'étais comme toi quand j'ai épousé ta mère, mais bien plus à plaindre
+encore; car je n'avais pas les appointements que tu as et j'étais
+brouillé avec mes parents, qui d'ailleurs ne pouvaient rien me donner.
+Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus;
+mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère
+pourtant. Ainsi ne me parle donc pas de tes convoitises, car je ne puis
+rien pour les satisfaire. Moi aussi, je voudrais avoir une fortune que
+je n'ai pas; une fortune qui me permît de la partager avec toi d'abord,
+et ensuite de voyager, de faire exécuter mes ouvrages, etc., etc. Il
+faut bien me résigner à m'en passer. Songe que, si, en ce moment, tu
+étais marié et si tu avais des enfants, tu serais _cent fois_ plus
+malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple.
+C'est une série de miracles (le présent de Paganini, mon voyage en
+Russie, etc.) qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les
+miracles sont rares; sans quoi ils ne seraient plus des miracles. Pour
+vivre seul il faut de l'argent; pour vivre avec une femme, il faut trois
+fois plus d'argent; pour vivre avec une femme et des enfants, il faut
+huit fois plus d'argent. Cela est certain comme il l'est que deux et
+deux font quatre. Je ne parle pas des tourments moraux de certaines
+positions (même avec de l'argent), car cela dépasse mon talent de
+description.
+
+En somme, ta lettre est sans _conclusion_; il semble que tout d'un coup
+tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc.
+
+
+
+
+CXXXV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, le 11 juillet 1865.
+
+Oui, mon cher bon Louis, causons, quand nous pourrons, aussi souvent que
+nous pourrons. Ta lettre de ce matin est la bienvenue. Mais j'ai passé
+hier une abominable journée. Je suis sorti, j'ai erré pendant deux
+heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures
+et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café
+_Cardinal_ pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu
+appeler et j'ai vu un gai visage me sourire; c'était Balfe, le
+compositeur irlandais qui arrivait de Londres, et qui m'a engagé à dîner
+avec lui. Puis nous sommes allés au _Grand Hôtel_, où il loge, fumer un
+cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin. Et nous
+avons tant et tant parlé de Shakspeare, qu'il comprend bien, dit-il,
+depuis dix ou douze ans seulement.
+
+Je ne lis aucun journal, et tu me ferais bien plaisir de me dire où
+diable tu as vu toutes les belles choses sur moi que tu me cites. Je
+n'en sais pas le premier mot. Le programme de Bade est bien tel que je
+t'ai dit. C'est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton, Didon.
+Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schumann, et Reyer ne sait pas ce
+qui l'attend aux répétitions.
+
+Je suis allé hier chez l'agent de change; il n'y avait pas assez de tes
+cinq cents francs pour acheter deux obligations ottomanes qui rapportent
+neuf pour cent; ainsi, de l'avis de l'agent, j'attendrai que tu
+m'envoies ce que tu m'as dit qu'on te devait pour t'acquérir une petite
+rente. J'ai donc gardé ton argent, parce qu'un retard même de trois mois
+ne te ferait pas perdre un sou pour le payement du semestre de janvier.
+Tu sais que Liszt est abbé? Quand j'aurai un volume broché de mes
+_Mémoires_, je te l'enverrai, sous ta promesse formelle qu'il ne sortira
+jamais de tes mains et même que tu me le renverras quand tu l'auras lu
+et relu.
+
+
+
+
+CXXXVI.
+
+A M. ET MADAME DAMCKE.
+
+
+Genève, hôtel de la _Métropole_, 22 août 1865.
+
+ Chers amis,
+
+Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de
+vous oublier. Vous le savez, _je n'oublie pas aisément_, et, si je le
+pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous.
+
+Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous
+décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres
+pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement,
+une cordialité extrêmes[114]; on veut que je sois de la maison, on me
+gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous
+faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous
+sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec
+sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu
+me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que _d'autres
+choses_; cela m'a donné un gonflement de coeur qui me tue.
+
+Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide.
+Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des _Mémoires_.
+_Elle_ m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres; mais
+sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois qu'_elle_ n'en est
+plus fâchée...
+
+Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est
+charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je
+connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus
+beau. Adieu, chers amis.
+
+
+
+
+CXXXVII.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+Paris, 15 septembre 1865.
+
+Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis
+tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de
+Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand
+je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont
+fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout;
+mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.
+
+Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un
+moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous
+allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute,
+vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée
+saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée
+trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me
+traiter d'original.
+
+Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en
+avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à
+Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son
+musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche...
+Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle
+dans l'opéra d'_Uthal_ de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais
+bien le double pour entendre de temps en temps parler _français_ autour
+de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate?
+J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu
+grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues
+promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà,
+pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons
+d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le
+bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance,
+qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils
+écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée
+des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et
+grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans
+votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son
+mari de porter _une robe de chambre_, elle qui ne veut pas tolérer ce
+vêtement pour Brutus?
+
+Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit
+auditoire d'hommes, et nous lirons _Coriolan_. Rien ne me fait plus
+vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs,
+doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à
+Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux...
+Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes
+filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche
+photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour
+deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on
+nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse
+imaginer.
+
+J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le
+_prêterai_ seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le
+lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de
+n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures
+que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux;
+mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est
+inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand
+regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce
+n'est pas pour les louer.
+
+Ah! voilà une crise qui me reprend!
+
+Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je
+ne puis plus écrire.
+
+Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.
+
+
+
+
+CXXXVIII.
+
+A LOUIS BERLIOZ.
+
+
+6 novembre 1865.
+
+ Cher ami,
+
+Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de
+dogue.
+
+Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer
+ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le
+contrat, me fait dire tout simplement _qu'il n'est pas en mesure_ et
+qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et
+demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne
+font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas
+d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est _riche_. Mais
+j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai
+toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres,
+j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront
+quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul,
+l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents
+francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse
+reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes.
+
+D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la
+Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui
+présente un billet, de dire _qu'elle n'est pas en mesure_. Allons, il
+faut en prendre son parti, je n'y puis rien.
+
+Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument
+dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en
+faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour
+l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si
+l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis
+Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore... n'en
+suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait
+m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je
+ne lui en prêterais pas.»
+
+On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront
+lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur
+Rossini dans le _Correspondant_[115]. Cet écrit est fort sensé, fort
+juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un
+rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour
+le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien
+_lavé la tonsure_ de mon ami M. le curé d'Ortigue.»
+
+
+
+
+CXXXIX.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 13 novembre 1865.
+
+ Cher ami,
+
+Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de
+me recoucher. C'est que tu seras fort occupé le 15 et que c'est
+aujourd'hui le 13. J'espère que tu te _débrouilleras_ au milieu de ce
+peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir
+un _home_, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc
+pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que
+Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce
+que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a
+pu te répondre. Il faut de l'argent! n'en fût-il plus au monde. Il faut
+rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen,
+savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme
+calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que
+les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir
+huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit
+par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit: «Ah! si c'était à
+recommencer!»
+
+Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on
+vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui
+est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean
+comme devant.
+
+Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou
+au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il
+fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe!
+Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais
+tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de
+lettres de Genève; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une
+lettre m'arrive, cela me remonte le coeur et l'esprit.
+
+Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai
+aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer
+les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait.
+Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le
+sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je
+t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter.
+
+
+
+
+CXL.
+
+A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE.
+
+
+Paris, 1er décembre 1865.
+
+Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez
+eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.
+
+D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne
+m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par
+notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans
+de coeur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.
+
+Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez
+surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au
+beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable.
+
+Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites
+d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous
+êtes de ses amis, de ses flatteurs même; il est si bête qu'il ne s'en
+doutera pas!
+
+Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, _maître_, et qu'il se
+verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant:
+
+ «JE L'AVAIS TOUJOURS DIT!»
+
+Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu
+de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente!
+cette vieille capricieuse!...
+
+On exécutera quelques fragments de ma symphonie de _Roméo et Juliette_
+dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent
+public idiot va-t-il prendre cela?
+
+N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de
+mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas;
+voilà _l'absynthe_, comme dit Hamlet.
+
+Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la
+connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert
+du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas
+d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père.
+
+Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue
+française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes.
+Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous
+finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.
+
+
+
+
+CXLI.
+
+A MADAME MASSART.
+
+
+30 janvier 1866.
+
+ Chère madame,
+
+Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant
+les deux lettres A M (Aglaé Masson ou Massart), parce que j'éprouve
+toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si
+gentils, si _amicaux_. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas
+employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je
+l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre
+première ligne. Vous m'appelez «cher _maestro_!» Pardieu! je ne suis pas
+maestro, ni quoi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous
+planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour
+vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est
+beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans
+quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.
+
+Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et
+quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir,
+vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la
+tête.
+
+J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne,
+geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre
+lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que
+je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu....
+
+Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me
+soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre....
+
+Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour.
+Pourquoi cela?
+
+Je vous porterai demain le volume des _Mémoires_; vous y verrez pourquoi
+je suis d'humeur si gaie.
+
+Tout à vous et à Massart; mais ne l'appelez plus devant moi le _père
+Massart_, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.
+
+
+
+
+CXLII.
+
+A LA MÊME.
+
+
+3 septembre 1866.
+
+Ah! mon Dieu, quel malheur! Ce matin, chère madame Massart, oui, pas
+plus tard que ce matin, je me suis mis à vous penser une lettre
+charmante, pleine d'esprit, de gracieux compliments, et d'une flatterie
+si fine, si ingénieuse, si adroite, que vous eussiez cru tout ce que je
+vous disais; je vous parlais de votre exquise bonté, de votre grâce, de
+votre talent, de l'affection que vous inspirez à tous ceux qui vous
+connaissent, des jalousies que vous excitez, de mille choses, enfin, et
+de vingt autres encore. Et voilà que j'ai eu le malheur de m'endormir,
+et qu'au réveil, je n'ai plus retrouvé le moindre souvenir de ma lettre
+et que me voilà obligé de vous écrire des banalités. Il y a des gens, je
+le sais, à qui ces choses-là sont justement les plus agréables; mais je
+ne crois pas que vous apparteniez à cette espèce de melons. Ainsi,
+résignez-vous. Je ne parlerai pourtant pas de l'immense ennui qui vous
+dévore dans votre petit étui de carton, d'où l'on voit la mer, dit-on.
+Je craindrais de vous pousser au suicide; et ce genre de désennui est
+extrêmement inconvenant pour une jolie femme. Mais que pouvez-vous faire
+pourtant? Vous avez fait le tour de Beethoven depuis si longtemps; cette
+année, vous avez lu Homère; vous connaissez trois ou quatre grands
+chefs-d'oeuvre de Shakspeare; vous voyez la mer tous les jours; vous
+avez des amis qui viennent vous voir, un mari qui vous adore.... Que
+devenir, bon Dieu! que devenir? Je contribue, pour ma part, autant qu'il
+est en moi, à vous rendre ce séjour maritime supportable, en
+m'abstenant, de toutes mes forces, de vous y visiter. Je ne puis rien de
+plus.
+
+On m'a, pour ainsi dire, traîné dernièrement à X..., pour y présider un
+concours d'orphéonistes qui ont crié à tue-tête pendant sept heures
+d'horloge; et vous savez que ces heures-là sont bien plus longues que
+celles des montres.
+
+L'adjoint du maire a voulu m'avoir chez lui; il est venu me chercher à
+la gare, en voiture attelée de deux superbes chevaux; il a une maison
+toute neuve, bâtie hors de la ville, sur une petite éminence entourée de
+bois et de jardins. C'est un grand amateur de musique et un
+millionnaire, ce qui ne fait ni chanter ni juger faux. Il a _sept_
+enfants!
+
+En apprenant cela, je m'étais fait un singulier portrait de leur mère.
+Je me figurais une femme laide, déhanchée, couperosée, tout ce qu'il y a
+d'affreux! Eh bien, pas du tout: elle est charmante, d'une taille droite
+et fine comme une aiguille anglaise; des yeux délicieux, pleins de feu;
+naturelle, calme mais non froide; pas trop dévote; en relations
+convenables mais non compromettantes avec le bon Dieu; ne gâtant point
+ses enfants; se mettant bien, sans idées provinciales. Et dire qu'un
+homme a trouvé tout cela, femme, enfants, maison, millions, en vendant
+du vin de Champagne!
+
+J'allais partir pour Genève quand il m'est arrivé une lettre d'un mien
+cousin (François Berlioz), directeur de la manufacture de glaces de
+Montluçon, qui vient se marier à Paris dans huit jours et qui me demande
+d'être son témoin. Je lui ai répondu: «Arrive, et tu verras comme je
+témoigne bien.» Pouvais-je faire autrement?
+
+Il faut, pourtant, autant qu'on le peut, assister les siens dans les
+circonstances difficiles!
+
+On m'a prié aussi de diriger les études d'_Alceste_ à l'Opéra; mais
+Perrin traîne tellement, pour laisser revenir le monde à Paris (comme
+s'il y avait un monde parisien pour _Alceste_!), que je vais le planter
+là pour quelques jours et courir à Genève; je n'y tiens plus.
+
+Ah! chère madame, que c'est beau! que c'est beau! L'autre jour, à la
+première répétition d'ensemble en scène, nous pleurions tous comme des
+cerfs aux abois! «C'était un homme que Gluck!» disait Perrin.--Pas du
+tout; c'est nous qui sommes des hommes. Ne confondons pas.--Taylor
+disait hier à l'Institut que Gluck avait plus de coeur qu'Homère. Oui, il
+avait plus de fibre humaine. Et l'on va faire entendre ces sublimités à
+tant de plats polissons! Cela me renfonce dans mon système de
+l'_Indifférence absolue en matière universelle_, le seul raisonnable,
+décidément!
+
+J'ai été fort surpris de mademoiselle Battu, qui joue et chante Alceste
+d'une manière sinon inspirée, du moins fort satisfaisante, et qui se
+perfectionne chaque jour. Villaret est un très bon Admète, et David
+représente on ne peut mieux le grand prêtre. Enfin, j'espère que cela
+ira. Vous pourriez être à Paris au mois d'octobre, à la première
+représentation. Tâchez.
+
+Massart chasse-t-il, pêche-t-il, peint-il, bâtit-il?--Ce dernier
+verbe-là fait pitoyablement.--Songe-t-il?
+
+ Car que faire en ce gîte, à moins que l'on ne songe?
+
+Il est couvert de gloire, cette année. Ses élèves ont eu tous les prix;
+il se vautre sur les lauriers. La couche, toutefois, pourrait être plus
+douce.
+
+Tiens! ceci est un vers! pardon! Quels sont vos visiteurs? Bersch en
+est-il? dites-lui mille amitiés de ma part; Jacquart en est-il?
+dites-lui en mille autres.
+
+Adieu, chère madame; excusez-moi d'avoir si longtemps divagué la plume à
+la main; mon sans gêne vous prouve tout au moins le plaisir que
+j'éprouve à causer avec vous et à vous dire tout ce qui me passe par la
+tête.
+
+«Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne», comme dit le grand poète Scribe.
+
+Je finis ici mon scribouillage en serrant votre savante main.
+
+
+
+
+CXLIII.
+
+A M. ERNEST REYER.
+
+
+Vienne, 17 décembre [1867].
+
+ Mon cher Reyer,
+
+Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit
+depuis hier; je n'en pouvais plus.
+
+_La Damnation de Faust_ a été exécutée hier dans la vaste salle de la
+Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire
+tous les rappels, les _bis_, les pleurs, les fleurs, les
+applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part.
+
+J'avais 300 choristes et 150 instrumentistes; une charmante Marguerite,
+mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un
+ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris,
+et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer: tous les trois du
+grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite,
+supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les
+applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus.
+Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et LE
+CIEL ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs.
+Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute
+poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien
+chantée par mademoiselle Bettleim.
+
+Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs.
+Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou
+trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent
+quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes choeurs. Quelles
+voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par
+le directeur de la _Société des amis de la musique_, Herbeck, un chef
+d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en
+trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter _en
+entier_ mon ouvrage.
+
+Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre,
+sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'_Harold_.
+
+Que vous dirai-je? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut
+me pardonner si je vous en parle si longuement. Il était venu des
+auditeurs de Munich et de Leipzig.
+
+Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh! comme il
+a dit l'air dans la _chambre de Marguerite_ et surtout la phrase: «Que
+j'aime ce silence!»
+
+Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à
+Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par coeur. Le
+Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! Qu'il se
+renferme dans son ancien répertoire!
+
+Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré
+cette algarade.
+
+Adieu; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger _Roméo et
+Juliette_; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois.
+
+
+
+
+CXLIV.
+
+A M. FERDINAND HILLER.
+
+
+Paris, 12 janvier 1867.
+
+ Mon cher Hiller,
+
+Vous serait-il possible, pour que je ne me présente pas au public de
+Cologne seulement avec de la musique instrumentale, de placer dans le
+programme du 26 février, un duo nocturne pour deux femmes (un soprano et
+un contralto). Ce petit morceau de _Béatrice et Bénédict_ a fait partout
+un grand effet; il n'est pas difficile; il faudrait que les cantatrices
+fussent des oies, pour ne pas chanter cela convenablement. Il est vrai
+que nous rencontrons souvent de pareils volatiles. Mais voyez s'il y
+aurait moyen de trouver dans votre cercle musical les deux chanteuses
+capables de cet effort. Je vous enverrais alors les exemplaires du duo,
+avec paroles allemandes, et je porterais ensuite moi-même les parties
+d'orchestre. Si vous trouvez la chose imprudente ou seulement difficile,
+qu'il n'en soit pas question. J'attends votre réponse.
+
+Dites-moi aussi à quelle époque précise je devrai me trouver à Cologne,
+et combien vous me donnerez de répétitions pour la Symphonie. Le duo
+pourra aller avec une seule, si les chanteuses savent bien leur affaire.
+
+J'irai loger à l'hôtel _Royal_, où je suis déjà descendu plusieurs fois.
+Je serai ainsi bien plus libre de rester couché tant qu'il me plaira;
+car je suis un des hommes les plus couchés qui existent. Il est vrai que
+j'existe bien peu. Malgré les joies musicales du séjour, ce voyage à
+Vienne et les nombreuses répétitions que j'ai dû y faire m'ont exténué
+et à moitié tué. Les médecins homoeopathes ou allopathes, pas plus que
+ceux qui _soignent_ leurs patients par l'une ou l'autre méthode (à la
+volonté des personnes), les docteurs à double détente n'y peuvent rien.
+Je tâchera pourtant d'être un peu mieux portant pour aller vous voir;
+sinon, je serai bien insupportable.
+
+
+
+
+CXLV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, 8 février 1867.
+
+ Mon cher Hiller,
+
+Vous êtes le plus excellent camarade que l'on puisse trouver. Je ferai
+ce que vous me dites: je vais tâcher d'acquérir quelques forces, et, _le
+23 de ce mois_, je partirai pour Cologne, où je serai à l'hôtel _Royal_
+le soir. Mais ne me retenez pas DES chambres, comme vous dites, UNE
+petite chambre me suffira. Si j'étais incapable de me mettre en route,
+je vous enverrais les parties d'orchestre du duo, et vous en seriez
+quitte pour conduire le tout. Vous me parlez comme les médecins: «C'est
+une névralgie». Ainsi, madame Sand ayant fait remarquer à son jardinier
+qu'un mur de son jardin s'était écroulé: «Oh! ce n'est rien, madame, lui
+répondit-il, _c'est la gelée_ qui en est cause.--Oui, mais il faut le
+faire rebâtir.--Oh! ce n'est rien, c'est la gelée.--Je ne dis pas non,
+mais il est à terre.--Ne vous tourmentez pas, madame, c'est la gelée.»
+
+Tâchez que votre jeune soprano ne me fasse pas le stupide changement sur
+[image: notation musicale]. Il n'y a que les cantatrices pour avoir de
+pareilles idées.
+
+A bientôt; je ne puis plus écrire, je vais me recoucher.
+
+
+
+
+CXLVI.
+
+A MADAME DAMCKE, A MONTREUX (SUISSE).
+
+
+Paris. Je ne sais pas le quantième. [24 septembre 1867].
+
+ Chère madame Damcke,
+
+Je vous eusse bien écrit depuis mon retour, mais je ne savais pas où
+adresser ma lettre. Je vous remercie donc doublement de la vôtre.
+
+Voici ma réponse laconique: je suis toujours malade.
+
+Arrivé à Néris, j'ai pris cinq bains; au cinquième, le médecin en
+m'entendant parler et me tâtant le pouls: «Sortez vite, s'est-il écrié,
+les eaux vous sont contraires; vous allez avoir une laryngite; il faut
+vous en aller en un lieu où vous soignerez bien votre gorge; diable! ce
+n'est pas une chose légère!»
+
+Je suis parti, le soir même. J'ai failli étouffer en chemin de fer dans
+une quinte de toux. Puis je suis arrivé à Vienne où mes nièces m'ont
+comblé de soins. J'étais presque toujours couché. Enfin, la voix
+naturelle m'est à peu près revenue, le mal de gorge a fui; mais ma
+névralgie aussi est revenue, plus féroce que jamais.
+
+On m'a fait rester à Vienne un mois, parce que l'aînée de mes nièces se
+mariait et qu'elle me voulait pour témoin.
+
+Elle a épousé un chef de bataillon, charmant sous tous les rapports;
+sans quoi je n'eusse pas témoigné. Après le dîner de noces, ils sont
+partis pour un long voyage dans le sud de la France; sans quoi encore je
+n'eusse pas témoigné.
+
+Nous étions trente-deux gens de la noce, venus de tous les coins de la
+famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint-Geoire, etc., etc.; nous nous
+sommes tous retrouvés là, moins _un_, hélas!...
+
+C'est le plus vieux que j'ai eu le plus de plaisir à revoir; mon oncle
+le colonel, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Nous avons bien pleuré en
+nous revoyant; il semblait honteux de vivre...; je le suis bien
+davantage.
+
+Me voilà à Paris maintenant, presque toujours couché comme à Vienne. Et
+dernièrement, la grande-duchesse Hélène de Russie m'a fait entortiller
+pour aller à Saint-Pétersbourg; elle a voulu me voir, et enfin j'ai
+consenti. Je partirai le 15 novembre pour aller diriger six concerts du
+Conservatoire, dont un de ma musique.
+
+La princesse paye mon voyage, aller et retour, met une de ses voitures à
+ma disposition, me loge chez elle au palais Michel et me donne quinze
+mille francs. Au moins, si j'en meurs, je saurai que cela en valait la
+peine.
+
+J'ai écrit à votre mari, l'autre jour, une lettre que je n'ai pas
+envoyée, faute d'adresse, pour lui demander si je ne lui ai pas prêté ma
+belle partition d'_Orphée_ de Leipzig. Je ne puis plus la trouver; je
+suis allé chez Heller, je lui ai laissé ma carte; je n'ai point de ses
+nouvelles.
+
+Adieu, madame; je vous serre la main en vous envoyant à tous les deux
+mille amitiés.
+
+
+
+
+CXLVII.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Paris, 4 octobre 1867.
+
+Eh bien, oui, je vais en Russie. La grande-duchesse Hélène était ici il
+y a quelques jours et m'a fait faire des propositions que, après un peu
+d'hésitation et de l'avis de tous mes amis, j'ai acceptées. Il s'agit
+d'aller, à la fin de novembre, diriger, à Saint-Pétersbourg, six
+concerts du Conservatoire, dont cinq formés des chefs-d'oeuvre des grands
+maîtres et un composé exclusivement de mes partitions.
+
+Elle me loge chez elle, au palais Michel, me fournit une de ses
+voitures, paye mon voyage, aller et retour, et me donne quinze mille
+francs. Je serai exténué de fatigue, malade comme je suis; mais, si je
+meurs, nous le verrons bien. Venez donc aussi; je vous ferai jouer votre
+jovial concerto de clavecin en _ré mineur_ de S. Bach et nous rirons
+d'une belle manière.
+
+Adieu; mille amitiés pour tous les deux; j'irais bien chez vous dans les
+beaux jours que vous passez à Villerville, mais je vous avoue que cela
+me paraît d'une indiscrétion révoltante.
+
+Ma belle-mère vous remercie de votre souvenir. A vous.
+
+_P.-S._--Vous êtes, décidément, une néréide ou une tritonne.
+
+Vous saurez encore qu'un Américain dont j'avais refusé les offres, il y
+a un mois et demi, apprenant que j'acceptais celles des Russes, est
+revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs, si je voulais
+aller à New-York l'année prochaine. Que dites-vous de cela? En
+attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle
+qu'il a fait bâtir là-bas; et je vais poser tous les jours. Si je
+n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir.
+
+Avez-vous lu les comptes rendus du festival de Meiningen, en Allemagne?
+Cela aussi m'aurait fait plaisir, si je ne souffrais pas tant et si je
+n'étais pas si vieux. Oui, vous en avez lu quelqu'un; votre lettre me
+l'annonce. J'ai vu des gens qui y étaient. N'avez-vous pas honte d'aller
+encore _massacrer_ des faisans? La belle chose que de tuer de la
+volaille dans une basse-cour!!!
+
+Adieu; cela ne fait rien, j'ai toujours pour vous, quand même, une
+véritable et chaleureuse amitié; vous êtes, tous les deux, des coeurs
+excellents, que j'apprécie chaque jour davantage.
+
+
+
+
+CXLVIII.
+
+AUX MÊMES.
+
+
+Paris, 2 novembre 1867.
+
+ Comment vous portez-vous, châtelain et châtelaine?
+
+ Comment se porte votre château?
+
+ Savez-vous encore le français?
+
+ Savez-vous encore la musique?
+
+ Savez-vous encore vivre?
+
+ Savez-vous que vous ne savez rien?
+
+ Savez-vous qu'on vous a oubliés?
+
+ Savez-vous qu'on se passe de vous?
+
+ Savez-vous que vous êtes passés
+
+ De mode?
+
+ Bonsoir!
+
+ 2 novembre, jour des morts.
+
+ Et quand on est mort, c'est pour longtemps.
+
+
+
+
+CXLIX.
+
+A M. ÉDOUARD ALEXANDRE.
+
+
+Saint-Pétersbourg, 15 décembre 1867.
+
+ Chers amis,
+
+Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air
+bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me
+comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse
+jusqu'au moindre musicien de l'orchestre.
+
+On a su, je ne sais comment, que le 11 décembre était le jour de ma
+naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dû
+assister à un dîner de 150 couverts, où, comme vous le pensez bien, les
+toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur
+extrême. Au second concert, j'ai été rappelé six fois après la
+Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante
+et dont la quatrième partie avait été bissée.
+
+Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si
+Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi faut-il vous
+dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je me
+vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je
+conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire.
+
+Hier, nous avions à exécuter le second acte d'_Orphée_, la symphonie en
+_ut_ mineur et mon ouverture du _Carnaval romain_. Tout cela a été
+sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a
+une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. Il y
+avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès.
+Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations
+faites par-ci par-là, par des gens incapables!!! Ah! c'est pour moi une
+joie immense de leur révéler les chefs-d'oeuvre de ce grand homme. Hier,
+on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le
+premier acte d'_Alceste_. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéît
+en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use.
+
+Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire _Hamlet_. J'ai
+parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de
+Saint-Victor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va
+acheter _Hommes et Dieux_ et l'admirer.
+
+Ici, on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicale et
+littéraire; ici, on a dans la poitrine un foyer qui fait oublier la
+neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué?
+
+Adieu, tous; je vous serre la main; je vous embrasse.
+
+
+
+
+CL.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Saint-Pétersbourg, 22/10 décembre 1867.
+
+ Chère madame Massart,
+
+Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux
+et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire.
+
+Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce
+que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par
+lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au
+Conservatoire de Paris. Ils m'ont joué, avec la même perfection, l'autre
+jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire
+dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions
+fait trois répétitions. On a redemandé à grands cris la Marche au
+supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des
+gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le
+second acte d'_Alceste_, avec l'Offertoire de mon _Requiem_ (le choeur
+sur deux notes). A l'autre (5me concert), je donnerai les trois
+premières parties _instrumentales_ de la Symphonie avec choeurs de
+Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie vocale, les chanteurs dont je
+dispose ne m'inspirant pas assez de confiance... On est venu me chercher
+de Moscou, où j'irai après le 5me concert d'ici, madame la
+grande-duchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la
+capitale mezzo-asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en
+dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplement
+leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le
+faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous
+écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée
+musicale où elle veut entendre mon duo de _Béatrice et Bénédict_, que
+l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en
+français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en
+recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils
+savent tout à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher.
+
+Madame la grande-duchesse veut que je lui lise _Hamlet_ un de ces soirs,
+mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner
+de cent cinquante couverts le jour de ma fête (11 décembre), où toutes
+les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec
+effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien
+des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si
+exténué; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors
+de mon lit à des heures aussi indues.
+
+D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au
+café _Anglais_.
+
+Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous,
+se donnent la main.
+
+Adieu, adieu, adieu. _Remember me._
+
+Vous savez toujours l'anglais?...
+
+Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir.
+
+Vous savez que vous êtes charmante; mais pourquoi diable êtes-vous si
+charmante?
+
+Je ne le découvre pas.
+
+_Farewell. I am your._
+
+
+
+
+CLI.
+
+A M. DAMCKE.
+
+
+Moscou, 31 décembre 1867.
+
+ Mon cher Damcke,
+
+J'étais si fatigué ces jours-ci, que je n'avais pas le courage de vous
+écrire; et pourtant il m'est arrivé un grand événement musical. Les
+directeurs du Conservatoire de Moscou sont venus me chercher à
+Saint-Pétersbourg et ont obtenu de la grande-duchesse un congé de douze
+jours pour moi. J'ai accepté l'engagement de diriger deux concerts.
+
+Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu
+l'idée de le donner dans la salle du Manège, un local grand comme la
+salle du milieu de notre Palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées.
+Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès.
+
+Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police,
+douze mille cinq cents auditeurs.
+
+Je n'essayerai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fête de
+_Roméo et Juliette_ et pour l'Offertoire du _Requiem_. Seulement, j'ai
+éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau, qu'on avait
+voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbourg,
+a commencé. En entendant ce choeur de trois cents voix répéter toujours
+ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l'ennui croissant de
+cette foule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la
+foule avait compris ma pensée, son attention redoublait et l'expression
+de cette humilité résignée l'avait saisie.
+
+A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts;
+j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les choeurs s'en sont
+ensuite mêlés; je ne savais plus où me mettre. C'est la plus grande
+impression que j'aie produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une
+dépêche à la grande-duchesse pour l'informer de cette émotion
+populaire...
+
+Après-demain, on me donne une fête dans la salle de l'assemblée des
+Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je
+repartirai pour Saint-Pétersbourg... Je suis bien exténué, mais heureux
+aussi de ce beau résultat. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout
+mon coeur.
+
+Je remercie bien Heller d'avoir été assez bon pour m'envoyer le volume
+des _Mémoires_. Malgré nos précautions, le livre a mis douze jours pour
+arriver entre mes mains. Je n'ai pu le remettre à la princesse que le
+jour de mon départ pour Moscou.
+
+Si vous avez un instant pour voir Reyer, faites-le. Adieu à madame
+Damcke, dont je n'ai pas encore vu la soeur.
+
+
+
+
+CLII.
+
+A M. ET MADAME MASSART.
+
+
+Saint-Pétersbourg, 18 janvier 1868.
+
+ Chère madame Massart,
+
+J'arrive de Moscou et, en rentrant dans mon salon, je trouve un petit
+monceau de lettres, au nombre desquelles la vôtre ne me cause pas la
+plus vive joie, parce qu'il y en a une autre, vous devinez de qui, que
+je n'espérais pas. La vôtre, cependant, m'a fait bien plaisir. Elle
+aurait dû me laisser indifférent; mais, quoi! on n'est pas parfait. J'ai
+lu, tout de même, vos lignes si cordiales et j'y réponds aujourd'hui. La
+place Michel est silencieuse sous son manteau de neige; les corbeaux,
+les pigeons et les moineaux ne remuent pas; les traîneaux ne courent
+pas; il y a un grand enterrement, celui du prince Dolgorouki, où va
+l'empereur avec toute la cour et auquel, en conséquence, tout le monde
+assiste.
+
+Mon programme du concert de samedi prochain est fixé. Je n'y suis pour
+rien, heureusement; car, au suivant et dernier, je serai pour tout. Oh!
+quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure du final d'_Harold_!
+quand je pourrai me dire: «Je pars pour Paris dans trois jours,
+c'est-à-dire au commencement de février.» Je ne puis résister à ce
+climat. J'ai moins souffert à Moscou. Et quels enthousiasmes! Le premier
+concert avait lieu dans la salle du Manège; il y avait dix mille six
+cents auditeurs. Et quand j'ai vu tout ce monde acclamer l'Offertoire
+de mon _Requiem_ avec son choeur sur deux notes, et me redemander sans
+fin, j'avoue que ce sentiment religieux si rare, manifesté par une foule
+immense, m'a remué jusqu'au coeur. Au second concert qui avait lieu avec
+les seules ressources du Conservatoire, dans la salle des Nobles,
+l'Offertoire avait été redemandé et il a produit le même effet.
+
+Que me parlez-vous de vous donner un concert à Paris? Si je _donnais_ un
+concert à mes amis, en dépensant purement trois mille francs, je n'en
+serais que plus injurié par la presse.
+
+Après vous avoir vus à Paris, j'irai à Saint-Symphorien et de là à
+Monaco me baigner dans les violettes et dormir au soleil. Je souffre
+tant, chère madame, mes maux sont si constants, que je ne sais que
+devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre.
+
+Dites mille choses à Massart et remerciez de son bon souvenir madame
+Nicolet, si charmante.
+
+Adieu, adieu; je vous serre la main.
+
+
+
+
+CLIII.
+
+A M. WLADIMIR STASSOFF[116].
+
+
+Paris, dimanche 1er mars 1868.
+
+Je ne vous ai pas écrit depuis mon retour, je souffrais horriblement.
+Aujourd'hui, je vais un peu mieux et je viens vous dire bonjour en vous
+annonçant mon départ pour Monaco. Je partirai ce soir à sept heures. Je
+ne sais pas pourquoi je ne meurs pas. Puisqu'il en est ainsi, je vais
+revoir ma chère côte de Nice et les rochers de Villefranche et le soleil
+de Monaco. Hier, je me suis traîné à l'Académie, où j'ai vu mon
+statuaire et confrère Perraud[117]. Il m'a appris que l'Américain
+Steinway l'avait enfin payé pour mon buste et qu'on était en ce moment
+occupé à en couler trois exemplaires plus grands que nature pour
+New-York et Paris. Je crois bien que c'est vous qui m'avez témoigné le
+désir d'en avoir un pour le Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Si ce
+n'est pas vous, c'est Kologrivoff[118], ou Cui[119], ou Balakireff[120].
+En tout cas, sachez et faites-leur savoir que M. Perraud m'a appris
+qu'on pourrait couler encore d'autres exemplaires de ce buste...
+Écrivez-moi rue de Calais, nº 4, à Paris. On m'enverra votre lettre à
+Nice ou à Monaco. Mais il serait mieux encore d'écrire à _M. Perraud,
+statuaire, membre de l'Académie des Beaux-Arts, à l'Institut, Paris_.
+Vous lui direz ce que vous voulez et quand vous le voudrez. Et ce sera
+plus prompt. Oh! quand je pense que je vais m'étendre sur les gradins de
+marbre de Monaco, au soleil, au bord de la mer!!!...
+
+Ne soyez pas trop juste, écrivez-moi malgré mon laconisme; songez que je
+suis malade, que votre lettre me fera du bien et ne me parlez pas de
+composer, ne me dites pas de bêtises... Assurez-moi que vous m'avez
+rappelé au souvenir de votre charmante belle-soeur, de votre gracieuse
+fille et de votre frère. Je les vois tous les trois comme s'ils étaient
+là.
+
+La musique... Ah! j'allais vous dire quelque chose sur la musique, mais
+j'y renonce.
+
+Adieu, écrivez-moi vite, votre lettre me fera renaître et aussi le
+SOLEIL... Pauvre malheureux! vous habitez la neige!...
+
+
+
+
+CLIV.
+
+AU MÊME.
+
+
+Paris, avril 1868.
+
+ Mon cher Stassoff,
+
+Vous m'avez appelé _monsieur Berlioz_ dans votre dernière lettre et Cui
+aussi; je vous pardonne à tous les deux.
+
+Figurez-vous que vos deux lettres sont à refaire. Vous ne savez pas que
+j'ai failli mourir. Je suis allé à Monaco pour chercher le soleil, et,
+trois jours après mon arrivée j'ai voulu parcourir des rochers qui
+descendent à la mer et ma témérité a été cruellement punie; je suis
+tombé dans ces rochers la tête la première, sur la figure, et j'ai versé
+beaucoup de sang, tellement que je suis resté seul à terre et n'ai pu
+revenir à l'hôtel que longtemps après et tout sanglant. J'avais retenu
+ma place à l'omnibus de Nice; j'ai voulu néanmoins revenir le lendemain.
+Je suis revenu, et, à peine arrivé, j'ai voulu revoir la terrasse qui
+est sur le bord de la mer et dont j'avais conservé un très vif souvenir.
+J'y vais, je ne vois pas bien la mer, je veux changer de banc pour
+mieux voir, je me lève et, au bout de trois pas, je tombe de nouveau sur
+la figure et je verse mon sang comme un malheureux. Deux jeunes gens qui
+passaient me relèvent à grand-peine et me reconduisent à l'hôtel des
+_Étrangers_, tout près de là, où je demeurais. On me déshabille, on me
+couche et je reste sans voir ni médecin ni personne que les domestiques
+pendant huit jours. Ah! ma foi, je ne puis plus écrire. A demain... je
+n'ai plus la force. Bonsoir.
+
+...Après huit jours de cette claustration, je me sens un peu mieux, et,
+la figure toute décomposée, je prends le chemin de fer et reviens à
+Paris. Ma belle-mère et ma domestique poussent des cris en me voyant.
+Cette fois, je fais venir un médecin et il m'a soigné si bien, que,
+après un mois et quelques jours, je puis à peu près marcher en me tenant
+aux meubles. Voilà où j'en suis. Mon nez est presque guéri à
+l'extérieur.
+
+Voulez-vous être assez bon pour me dire pourquoi on ne m'a pas renvoyé
+ma partition des _Troyens_? Je suppose qu'elle est copiée et qu'on n'en
+a plus besoin.
+
+Je ne puis plus écrire;... si j'attends que je me trouve bien, ce sera
+peut-être long... Écrivez-moi vous-même. Ce sera une charité.
+
+
+
+
+CLV.
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+
+Paris, 26 mai 1868.
+
+ Mon cher Morel,
+
+Je viens d'apprendre par Lecourt que vous m'aviez écrit à Monaco et
+qu'on vous avait renvoyé votre lettre. Merci de cette attention. J'ai
+été bien éprouvé et j'ai encore, en ce moment, bien de la peine à
+écrire. Ne soyez pas étonné si je ne vous ai rien dit; mes _deux_
+chutes, l'une à Monaco, l'autre à Nice, m'avaient ôté toutes mes forces.
+A présent, les suites directes de ces deux chutes sont à peu près
+effacées; mais ma maladie est revenue et je souffre plus que jamais. Je
+n'ai que des choses cruelles à vous écrire. Je suis allé en Russie pour
+me distraire un peu et j'ai assez bien supporté le double voyage à
+Moscou et à Saint-Pétersbourg; ils m'ont fêté de toutes les manières. La
+grande-duchesse m'a comblé de soins et d'attentions. J'ai dirigé six
+concerts du Conservatoire de Pétersbourg et deux de Moscou. Maintenant
+je ne pense à rien; je vous vois désenchanté comme moi, Lecourt tout
+comme vous; j'aurais eu un grand plaisir à vous voir tous les deux,
+quand j'étais dans les environs de Marseille, et j'y serais allé en
+revenant de Nice, si je n'avais pas été en si mauvais état. Mais le
+moyen? et puis je serais bien plus brisé par votre société que par toute
+autre. Peu de mes amis ont aimé Louis comme vous l'aimiez. Et je ne puis
+oublier. Pardonnez-moi tous les deux.
+
+
+
+
+CLVI.
+
+A M. WLADIMIR STASSOFF.
+
+
+Paris, 21 août 1868.
+
+ Mon cher Stassoff,
+
+Vous le voyez, je supprime le «Monsieur»; j'arrive de Grenoble où l'on
+m'a fait aller à peu près de force pour présider une espèce de festival
+orphéonique et assister à l'inauguration d'une statue de l'empereur
+Napoléon Ier.
+
+On a bu, on a mangé, on a fait les cent coups et j'étais toujours
+malade...! On est venu me chercher en voiture, on m'a porté des toasts
+auxquels je ne savais que répondre. Le maire de Grenoble m'a comblé de
+gracieusetés, il m'a donné une couronne en vermeil, mais il m'a fallu
+rester une heure entière à ce commencement de banquet.
+
+Le lendemain, je suis parti; je suis arrivé exténué chez moi, à onze
+heures du soir...
+
+Je n'en puis plus, et je reçois des lettres... où l'on me demande des
+choses impossibles. On veut que je dise beaucoup de bien d'un artiste
+allemand, bien que je pense en effet, mais à condition que je dirai du
+mal d'un artiste russe qu'on veut remplacer par l'Allemand et qui a
+droit au contraire, à beaucoup d'éloges, chose que je ne ferai pas. Quel
+diable de monde est-ce là?
+
+Je sens que je vais mourir; je ne crois plus à rien, je voudrais vous
+voir; vous me remonteriez peut-être; Cui et vous me donneriez peut-être
+du bon sang.
+
+Que faire?
+
+Je m'ennuie d'une manière exorbitante. Il n'y a personne à Paris; tous
+mes amis sont absents, à la campagne, à _leur_ campagne, à la chasse; il
+y en a qui m'invitent à aller chez eux. Je n'en ai pas la force.
+
+Que devenez-vous? Et votre frère? Et vos charmantes dames?
+
+Oh! je vous en prie, écrivez-moi aussi laconiquement que vous voudrez.
+J'ai pourtant encore des suites de ma chute dans les rochers de Monaco;
+Nice me donne aussi des souvenirs.
+
+Ma lettre va vous trouver peut-être absent; je m'attends à tout.
+
+Si vous êtes à Pétersbourg, écrivez-moi _six lignes_; je vous en saurai
+un gré infini.
+
+Mille choses à Balakireff.
+
+Adieu, j'ai beaucoup de peine à écrire.
+
+Vous êtes bon, montrez-le-moi encore.
+
+Je vous serre la main.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+A SA SOEUR[121].
+
+Paris, 20 février 1822.
+
+...Nous fîmes un dîner charmant avec le cousin Raimond et mon oncle.
+Après, nous allâmes à Feydeau entendre Martin. On jouait ce soir-là
+_Azémia_ et les _Voitures versées_. Ah! comme je me dédommage des
+violons et du flageolet du bal de M. T...! J'absorbais la musique! Je
+pensais à toi, ma soeur! Quel plaisir tu aurais à entendre cela! l'opéra
+te ferait peut-être moins plaisir; c'est trop savant pour toi, au lieu
+que cette musique touchante, enchanteresse de Dalayrac, la gaîté de
+celle de Boïeldieu, les inconcevables tours de force des actrices, la
+perfection de Martin et de Ponchard... oh! tiens! je me serais jeté au
+cou de Dalayrac si je m'étais trouvé à côté de sa statue, quand j'ai
+entendu cet air auquel on ne peut point donner d'épithète: «Ton amour, ô
+fille chérie!»
+
+C'est à peu près la même situation que celle que j'ai éprouvée en
+entendant à l'Opéra, dans _Stratonice_, celui de: «Versez tous vos
+chagrins dans le sein paternel.» Mais je n'entreprends pas de te décrire
+encore cette musique... (_la fin manque_).
+
+
+A M. LESUEUR, MEMBRE DE L'INSTITUT, SURINTENDANT DE LA CHAPELLE DU ROI.
+
+(Sans date--vers 1825--de la Côte-Saint-André.)
+
+ Monsieur,
+
+Depuis longtemps, j'étais tourmenté du désir de vous écrire, et je
+n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me
+paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je
+craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir de vous
+en adresser ne vous parût avoir sa source dans l'amour-propre qu'un
+jeune homme doit naturellement ressentir en correspondant avec un de ces
+hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit: cet homme rare
+auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes
+si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière; ce grand
+musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et, si jamais
+les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses
+élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de vos
+enfants.
+
+J'ai été reçu dans ma famille comme je m'y attendais, avec beaucoup
+d'affection. Je n'ai point eu à essuyer de la part de ma mère de ces
+malheureuses et inutiles remontrances, qui ne faisaient que nous
+chagriner l'un et l'autre; cependant papa m'a recommandé, par
+précaution, de ne jamais parler musique devant elle. J'en cause, au
+contraire, très-souvent avec lui. Je lui ai fait part de vos curieuses
+découvertes, que vous avez bien voulu me montrer, sur la musique
+antique. Je ne pouvais pas venir à bout de lui persuader que les anciens
+connussent l'harmonie; il était tout plein des idées de Rousseau et des
+autres écrivains qui ont accrédité l'opinion contraire. Quand je lui ai
+cité le passage latin de Pline l'ancien, dans lequel il y a des détails
+sur la manière d'accompagner les voix et sur la facilité que l'orchestre
+peut avoir à peindre les passions par le moyen de rhythmes différents de
+celui de la vocale, il est tombé des nues et m'a avoué qu'il n'y avait
+rien à répliquer à une pareille explication. Cependant, m'a-t-il dit, je
+voudrais avoir l'ouvrage entre les mains pour être bien convaincu.
+
+Je n'ai encore rien fait depuis que je suis ici. D'abord, je n'ai pas
+été maître de mon temps pendant les premières semaines. Les visites à
+recevoir et à rendre, dans une petite ville où tout le monde se connaît,
+me l'absorbaient presque en entier. Puis, quand j'ai voulu me mettre à
+cette messe dont je vous avais parlé, je suis demeuré si froid, si glacé
+en lisant le _Credo_ et le _Kyrie_, que, bien convaincu que je ne
+pourrais jamais rien faire de supportable dans une pareille disposition
+d'esprit, j'y ai renoncé. Je me suis mis à retoucher cet oratorio du
+_Passage de la mer Rouge_ que je vous ai montré et que je trouve à
+présent terriblement barbouillé dans certains endroits. J'espère pouvoir
+le faire exécuter à Saint-Roch, à mon retour, qui aura lieu, je crois,
+avant les premiers jours d'août.
+
+En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, monsieur, mon père me
+charge d'être l'interprète de ses sentiments auprès de vous, et de vous
+témoigner toute sa reconnaissance pour les soins que vous m'avez
+prodigués; vous ne doutez pas, monsieur, que je n'en sois pénétré
+moi-même. Veuillez en recevoir l'assurance avec mes salutations
+respectueuses.
+
+
+A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.
+
+Paris ce 10 mai [1829].
+
+ Mon excellent père,
+
+Que je vous remercie de votre lettre! Quel bien elle m'a fait! Vous
+commencez donc à prendre un peu de confiance en moi! Puissé-je la
+justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et
+mille fois je vous en remercie; c'est un si grand bonheur de pouvoir
+faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont chers. Oh! certes, oui, je
+serais enchanté de pouvoir me faire entendre de vous; mais pour un
+voyage de vous à Paris, il faut quelque chose de plus positif et de plus
+assuré qu'un concert qui peut être empêché par le plus léger caprice des
+hommes du pouvoir. J'attends depuis huit jours, dans une mortelle
+impatience, la permission de M. Mangin, le préfet de police, pour faire
+afficher le concert; je dois retourner seulement demain pour savoir si
+on m'accorde l'autorisation. Il faut passer par les mains des chefs et
+sous-chefs de division, qui ont l'air de faire une affaire d'État de ce
+qui n'est qu'une formalité. Dans mes deux précédents concerts, je m'en
+étais dispensé; mais, comme cette fois, c'est le soir et dans un
+théâtre, les directeurs des Nouveautés ne veulent point prendre
+d'engagement décisif avec moi, avant d'avoir la pièce officielle de la
+police. D'un autre côté, M. de La Rochefoucauld pourrait, s'il voulait,
+empêcher ma soirée d'avoir lieu, car, dans ce pays de liberté, les
+musiciens sont au nombre des esclaves. D'un autre côté, le succès de ma
+symphonie n'est pas sûr; le public sera moins musical dans cette saison
+que dans l'hiver; toute la haute société qui a une espèce d'éducation
+musicale est à la campagne, et je doute que l'originalité de mon drame
+musical inspire assez d'intérêt pour faire revenir à Paris des gens de
+sang aussi froid. Puis, j'ai un autre sujet d'inquiétude, c'est celui de
+l'exécution: mon orchestre va être obligé de se frayer une route à
+travers une forêt vierge. Outre qu'il y a beaucoup de choses nouvelles
+pour eux, la plus grande difficulté est celle de l'expression. La
+première partie, surtout, est d'une telle fougue dans le mouvement et
+d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur
+inculquer toutes mes intentions et qu'ils puissent les rendre, il faudra
+une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre
+très-considérable de répétitions. Heureusement, ce n'est pas plus
+difficile que l'ouverture des _Francs-Juges_ (que je redonne encore), et
+elle a été sublimement exécutée.
+
+Je suis déjà vos instructions quant au régime; je mange ordinairement
+peu et ne bois presque plus de thé.
+
+Je ne fais depuis quelques jours, que corriger des parties d'orchestre,
+surveiller mes copistes, copier moi-même. Le soir, je vais au théâtre
+allemand, où le directeur a eu la politesse de me donner mes entrées,
+sans que je les aie, en aucune manière, demandées. Je compte sur
+l'incroyable chanteur Haitzinger pour chanter à mon concert et compléter
+le programme. Je l'ai vu ces jours-ci; il m'a demandé si j'avais un rôle
+important pour sa voix dans l'opéra des _Francs-Juges_ (que je ne
+pourrai jamais monter à Paris); et, sur l'assurance que je lui en ai
+donnée, il m'a engagé beaucoup à venir en Allemagne, où il me serait
+beaucoup plus aisé de le faire exécuter, mais je ne puis pas encore
+m'occuper de le faire traduire en allemand. Voilà mon plan: si ces
+messieurs de l'Institut me croient digne d'obtenir un des deux grands
+prix, si je puis me faire assez petit pour passer par la porte du
+royaume des cieux, je resterai aussi peu de temps que possible en
+Italie, et de là, je courrai à Carlsruhe, où est ordinairement
+Haitzinger, ou bien à Dresde, où le célèbre compositeur Spohr est maître
+de chapelle et professe des principes autrement généreux que le font les
+compositeurs de Paris. Alors, il me sera aisé de voir ce que j'ai à
+faire pour monter mon opéra. Vous me parlez d'hommes de lettres en
+réputation; mais rien n'est plus inutile. Il n'y en a qu'un, c'est
+Scribe, qui puisse faire passer une partition. Les directeurs ne font
+pas plus de cas des autres que s'ils étaient inconnus. J'ai un grand
+opéra, _Atala_, qui a été reçu, il y a deux mois, à l'unanimité, sans
+corrections, ni conditions, par le jury de l'Opéra. Dernièrement,
+Onslow, qui venait de lire la partition des _Francs-Juges_ que je lui
+avais prêtée, courut, dans son enthousiasme de jeune homme (quoiqu'il
+ait 49 ans), chez M. Lubbert, directeur de l'Opéra, lui parler de moi.
+Il savait qu'_Atala_ était reçu et m'était destiné; il pressa beaucoup
+Lubbert de me faire jouer, l'assurant que rien n'était ridicule comme
+les obstacles qu'on me faisait éprouver et qu'il était de son intérêt de
+les lever. A tout cela, Lubbert se contenta de répondre que beaucoup de
+gens lui avaient parlé de moi, les uns avec admiration, les autres lui
+assurant que j'étais fou; d'autres, qu'il n'y avait aucun fond à faire
+sur moi (entre autres Cherubini, qui n'a jamais entendu de sa vie une
+note de moi, si on excepte les balivernes de l'Institut défigurées sur
+un piano); mais que, dans tous les cas, il avait l'intention de m'écrire
+pour m'engager à ne pas faire la musique d'_Atala_, parce que, malgré sa
+réception, il ne voulait pas monter ce poëme, dont il ne voulait pas
+introduire le genre à l'Opéra. «D'ailleurs, ajouta-t-il, je répète
+encore ce que j'ai dit déjà tant de fois: il me faut de l'argent; rien
+ne fait plus d'argent que la musique d'Auber, parce que le peuple
+l'aime. Ainsi, j'ai assez d'Auber et de Rossini. Beethoven et Weber
+reviendraient au monde et m'apporteraient des opéras, que je n'en
+voudrais pas.»
+
+A Feydeau, c'est le dernier degré de la dégradation musicale; ils ne
+pourraient m'exécuter. Le directeur va faire banqueroute incessamment.
+Il faut absolument laisser un théâtre nouveau jouer de la musique
+nouvelle; il faut que cet odieux privilège tombe, et il tombera si, à la
+Chambre des députés, la demande en est faite. Benjamin Constant et deux
+autres devaient se charger de la présenter, si la prorogation ne fût
+survenue. Conçoit-on que les Allemands, les Italiens, tous les étrangers
+puissent élever des théâtres à Paris pendant une partie de l'année et
+que les Français, seuls, soient obligés de se faire écorcher à Feydeau,
+ou de garder leurs partitions, tandis que le théâtre des Nouveautés a un
+orchestre superbe et des choeurs passables, qu'on emploie à chanter des
+vaudevilles ou des morceaux tirés des partitions étrangères. Mais il ne
+faut pas porter ombrage à ce Conservatoire du pont-neuf et de la
+routine; il faut tout sacrifier pour faire prospérer la ronde, la
+romance, le duetto; et, malgré la puissance de ces grands moyens
+musicaux, donner des subventions payées par les provinciaux qui ne vont
+pas à l'Opéra-Comique, et voir, tous les deux ans, un directeur manquer.
+
+Eh! mon Dieu! laissez-les donc libres tous de jouer ce qu'ils voudront:
+opéra, grand ou petit; ne donnez point de subventions et laissez-les se
+ruiner! Cela coûtera moins cher aux contribuables, et les moyens ne
+manqueront pas, à quelques-uns du moins, de s'enrichir.
+
+Je vous écrirai dans quelques jours pour vous donner des nouvelles de
+mon affaire, si les répétitions sont commencées.--Adieu, mon cher papa,
+je vous embrasse tendrement.
+
+
+A SON PÈRE
+
+Paris, ce 3 novembre 1828.
+
+ Mon cher papa,
+
+D'abord, pour vous tirer d'inquiétude, vous saurez que j'ai obtenu un
+succès d'enthousiasme des artistes et du public, que j'ai couvert les
+frais du concert et que j'ai gagné.... 150 francs! J'ai mieux aimé ne
+pas vous parler de ce concert avant de l'avoir donné. Je vous aurais
+encore trop inquiété. Quoiqu'il m'ait donné beaucoup moins de peine que
+le premier, néanmoins, après la dernière répétition, je ne pouvais plus
+me tenir. La fatigue m'accablait. Je ne m'en ressens presque plus.
+Cherubini s'est contenté cette fois, de ne pas trop me contrarier. Il
+m'a refusé d'abord, et accordé l'instant d'après, tout ce que je lui ai
+demandé.
+
+Enfin, le concert a eu lieu. Mon orchestre de cent musiciens a été
+dirigé par Habeneck. A part quelques fautes qui venaient du défaut de
+répétitions, mes grands morceaux ont été exécutés d'une manière
+foudroyante. Il n'y a eu que mon septuor de _Faust_ que je n'ai pas eu
+le temps d'apprendre aux exécutants et au public.
+
+J'ai été mis à une épreuve effrayante à laquelle je n'avais pas
+réfléchi. Hiller, ce jeune Allemand dont je vous ai parlé, jouait dans
+mon concert un concerto de piano de Beethoven, qui est une composition
+vraiment merveilleuse. Immédiatement après, venait mon ouverture des
+_Francs-Juges_. En voyant l'effet du sublime concerto, tous mes amis
+m'ont cru perdu, écrasé, anéanti, et j'avoue que j'ai éprouvé un moment
+de crainte mortelle. Mais aussitôt que l'ouverture a été commencée, je
+me suis aperçu de l'impression qu'éprouvait le parterre et j'ai été
+complétement rassuré. L'effet a été terrible, volcanique; les
+applaudissements ont duré près de cinq minutes. Après que le calme a été
+un peu rétabli, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre
+une liasse de musique qui était sur une banquette du théâtre (car
+l'orchestre est sur la scène). Le public m'a aperçu. Alors, les cris,
+les bravos ont recommencé; les artistes s'y sont mis, la grêle
+d'archets est tombée sur les violons, les basses, les pupitres. J'ai
+failli me trouver mal; cette bourrasque inattendue m'a bouleversé. Je
+tremblais comme vous pouvez le penser; mais vous me manquiez. J'étais
+seul de la famille dans un tel moment; tout le monde m'embrassait, tout
+le monde... excepté mon père, ma mère, mes soeurs!
+
+La séance a été terminée par mon choeur du _Jugement dernier_, qui a
+produit presque autant d'effet que l'ouverture des _Francs-Juges_. Je
+n'avais pas assez de voix; l'orchestre les écrasait.
+
+Quand tout a été fini, que j'ai cru les issues libres, je suis sorti;
+mais les artistes m'attendaient dans la cour du Conservatoire, et en me
+voyant passer les cris ont recommencé. Hier soir, à l'Opéra, tous les
+musiciens sont venus me complimenter, me féliciter. Enfin, j'ai obtenu
+un grand succès qui m'a complétement satisfait. Le _Figaro_
+d'aujourd'hui a rendu compte de mon concert; je vous l'enverrai avec les
+autres journaux.
+
+Eh bien! depuis hier, je suis d'une tristesse mortelle; j'ai envie de
+pleurer; je voudrais mourir. Je sens que le spleen va me reprendre plus
+fort qu'auparavant. Il faut, je crois, que je dorme beaucoup. Je ne puis
+lier mes idées.
+
+Adieu, mon cher papa, j'embrasse maman, et vous, et mes soeurs, et mon
+frère.
+
+
+A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.
+
+Paris, ce 2 août 1829.
+
+Mon cher papa, j'ai attendu que tout fût terminé pour répondre à la
+dernière lettre de maman que j'ai reçue à l'Institut, avec la dernière
+lettre qu'elle contenait. Le jugement a été porté hier: il n'y a point
+de premier prix ni pour moi, ni pour d'autres.
+
+L'Institut ayant déclaré qu'il n'y avait pas lieu à en donner un, l'a
+réservé pour l'année prochaine, où il pourra en donner deux si bon lui
+semble. M. Lesueur étant malade n'a pu se mêler de tout cela, et c'est
+ce qui m'a nui terriblement. Cependant, Cherubini et Auber m'ont
+soutenu; MM. Pradier, Ingres, grands admirateurs de l'École allemande,
+ont fait, à la fin de la séance, un long discours où ils ont exhalé
+toute leur indignation en disant qu'il était inconcevable qu'une telle
+assemblée prononçât aussi légèrement sur moi dont on connaissait les
+antécédents et dont on ne pouvait connaître l'ouvrage après une pareille
+exécution.
+
+En effet, madame Dabadie, qui devait chanter pour moi, a été obligée de
+me manquer de parole à cause de la répétition générale de _Guillaume
+Tell_, qui était à la même heure que le concours de l'Institut. Elle m'a
+envoyé sa soeur, élève du Conservatoire, qui est d'une inexpérience
+totale, et qui n'avait eu que quelques heures pour se préparer.
+
+Mais la principale cause de tout ceci est que, d'après la voix publique,
+le prix m'était destiné. Je me suis cru assez solidement soutenu pour
+me permettre d'écrire comme je sens, au lieu de me contraindre comme
+l'année dernière. Le sujet était la _Mort de Cléopâtre_, qui me
+paraissait grand et neuf, et que je n'ai pas résisté à écrire... et
+c'est là mon tort!..
+
+Tous ces messieurs étaient bien disposés pour moi: mais ils ne m'ont pas
+compris, et pour les musiciens, mon ouvrage a été une sorte de satire de
+leur manière.
+
+Je viens de rencontrer Boïeldieu sur le boulevard. Il est tout de suite
+bonnement venu à moi et m'a tenu conversation pendant une heure.
+
+--Oh! mon ami! qu'avez vous fait? nous comptions tous vous donner le
+prix. Nous pensions que vous seriez plus sage que l'année dernière, et
+voilà qu'au contraire vous avez été cent fois plus loin en sens inverse.
+Je ne puis juger que ce que je comprends: aussi, suis-je bien loin de
+dire que votre ouvrage n'est pas bon; j'ai déjà tant entendu de choses
+que je n'ai comprises et admirées qu'à force de les entendre! Mais, que
+voulez-vous? je n'ai pas encore pu comprendre la moitié des oeuvres de
+Beethoven. Vous avez une organisation volcanique au niveau de laquelle
+nous ne pouvons pas nous mettre.
+
+D'ailleurs, je ne pouvais m'empêcher de dire à ces messieurs hier:--Ce
+jeune homme, avec de telles idées, une semblable manière d'écrire, doit
+nous mépriser du plus profond de son coeur. Il ne veut _absolument pas
+écrire une note comme personne_. Il faut qu'il ait jusqu'à des rhythmes
+nouveaux; il voudrait inventer des modulations si c'était possible. Tout
+ce que nous faisons doit lui paraître commun et usé!...
+
+Voilà la clef de l'énigme pour Catel et Boïeldieu. Auber et Cherubini
+ont été néanmoins pour moi, par des considérations personnelles; mais
+ils éprouvaient la même influence de mon ouvrage; Cherubini, toutefois,
+beaucoup moins que les autres.
+
+Pour les membres non musiciens, ils n'y ont rien compris: c'est comme si
+on faisait lire _Faust_ à P... L'autre second prix qui concourait avec
+moi pour le premier, n'a rien eu pour la raison contraire; il était trop
+plat; il a excité l'hilarité.
+
+Je n'ai pas pu faire la commission de l'alcarazas; quand je suis sorti
+de la loge, votre caisse de livres était déjà partie.
+
+Je ne puis pas encore aller vous voir. Je veux terminer quelques
+arrangements avec Feydeau qui me donneront la latitude de demeurer plus
+longtemps auprès de vous.
+
+Je vous écrirai encore dans peu. Il faut, ce soir, que j'aille passer la
+soirée chez Boïeldieu. Il me l'a fait promettre pour reprendre notre
+conversation. Il veut, dit-il, m'étudier.
+
+
+A M. THÉOPHILE GAUTIER.
+
+Vers 1845 (Sans date).
+
+ Mon cher Thé,
+
+Les autres disent Théo, je supprime l'o et ne garde que le Thé; première
+bêtise!
+
+Je donne un concert; deuxième bêtise!
+
+Faites maintenant la troisième de l'annoncer pour engager le public à
+faire la quatrième, la plus grosse de toutes, celle d'y venir!
+
+Vous pouvez dans votre feuilleton blaguer à mort sur mon voyage
+d'Allemagne, puis dire que dimanche 19, au Conservatoire, il y aura
+Duprez, Massol, madame Dorus-Gras, chantant un grand trio de ma façon;
+Duprez chantera l'_Absence_ de M. Théophile Gautier, un poète de grande
+espérance, avec orchestre. J'ai instrumenté ce morceau à Dresde; on ne
+l'a pas encore entendu à Paris.
+
+Il [y] aura un solo de violon exécuté par Allard, puis l'ouverture du
+_Roi Lear_, la symphonie de _Harold_, le scherzo de _la Reine Mab_, le
+finale de la _Symphonie funèbre et l'Apothéose_, avec les deux
+orchestres.
+
+Il faut que je prie le jeune poëte de grande espérance de venir à la
+répétition de samedi, s'il en a le temps, tellement je suis impatient de
+lui faire entendre le chant de l'_Absence_, ainsi rendu par l'orchestre
+de Duprez.
+
+Adieu. Mille amitiés.
+
+
+A M. LE GÉNÉRAL LVOFF.
+
+Riga, 16/28 mai 1847.
+
+Mille remercîments, général, pour les excellentes recommandations que
+vous m'envoyez. J'en ai déjà fait usage et la famille du gouverneur m'a
+accueilli comme un de vos amis. Nous nous occupons du concert, qui ira
+comme il plaira à Dieu. En attendant ma répétition, qui va commencer
+dans une heure, il faut que je vous dise encore combien j'ai été frappé
+des belles choses que contient, en grand nombre, votre dernière
+partition. Ce sujet d'«Ondine» vous a on ne peut mieux inspiré; et le
+style harmonique et méthodique de cette grande oeuvre brille autant par
+la vérité de l'expression que par une distinction constante et une
+fraîcheur juvénile bien rares partout aujourd'hui. L'ouverture est une
+des plus heureusement trouvées que je connaisse; il y a là des effets de
+rhythme syncopé qui m'ont fait bondir de joie. Le premier choeur, l'air
+d'Ondine d'un charmant coloris, le premier final si franc et si chaud,
+la prière avec accompagnement de violons, le morceau splendide de la
+fête, le deuxième final, la marche et tant d'autres passages que je
+pourrais citer, prouvent une invention, un goût et un savoir de premier
+ordre et vous placent à un rang bien haut parmi les compositeurs
+actuels. Mais, pour vous tout dire, j'étais sûr de cela avant de vous
+avoir entendu. Quand on aime et respecte la musique comme vous l'aimez
+et la respectez; quand on en parle comme vous en parlez et qu'on a la
+pratique de l'art que vous avez, on doit écrire de la sorte. Tout cela
+s'enchaîne: tout cela désole aussi, si l'on pense aux moyens d'exécution
+qui deviennent de plus en plus introuvables. Et je ne sais si cet
+Anglais qui demandait dans un de nos grands restaurants de Paris un
+_ténor_ ou un _melon_ pour son dessert avait raison de laisser le choix
+au garçon. Moi, je demanderai toujours le melon; il y a beaucoup plus de
+chances avec lui d'éviter les coliques; le végétal est bien plus
+inoffensif que l'animal.
+
+
+A M. ERNST[122].
+
+Paris, 8 mai 1849.
+
+ Mon cher Ernst,
+
+Je vous remercie de votre lettre, j'étais impatient d'avoir de vos
+nouvelles. Vous n'êtes pas mort, bon! moi je suis malade d'ennui, de
+dégoût de Paris et de tout ce qui s'y tripotte; je suis d'une humeur de
+chien, je voudrais m'en aller et je ne puis pas bouger, et j'ai des
+feuilletons à faire... ah! les Plaies d'Égypte ne sont rien en
+comparaison de celle-là. J'avais écrit à Maurice Barnett à votre sujet;
+le connaissez-vous? Il rédige le _Morning Post_; c'est un excellent
+homme. Comment va Halle? et Dawson? et Vivier?... Quel temps! il a plu
+hier à emporter les maisons! maintenant, il fait presque froid. J'ai mal
+à la tête, damné feuilleton! je ne le commencerai pas, voici huit jours
+que je recule, je n'ai pas la moindre idée sur le sujet qui m'est
+imposé.... Quel métier!... Où trouver du soleil et du loisir? être libre
+de ne penser à rien, de dormir, de ne pas entendre pianoter, de ne pas
+entendre parler du _Prophète_, ni des Élections, ni de Rome, ni de M.
+Proudhon, de regarder à travers la fumée d'un cigare le monde
+s'écrouler..., d'être bête comme _dix-huit représentants_...
+
+Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel sacré monde vous nous avez fait là! Vous
+fûtes bien mal inspiré de vous reposer le septième jour et vous auriez
+diablement mieux fait de travailler encore, car il restait beaucoup à
+faire.
+
+Mon cher Ernst, je voudrais vous écrire une lettre bien.... (bien quoi?
+voyons!) bien... (animal, on n'annonce pas une épithète quand on n'est
+pas capable de la trouver!) enfin une lettre qui vous fit plaisir, et je
+vois qu'il faut renoncer à la moindre chance d'y parvenir. (Quelle
+phrase!) Je ne trouve rien..., mais rien, rien de rien. C'est comme pour
+mon feuilleton. Ce feuilleton me fera tourner en Cabet! c'est sûr.
+
+Je sors, je vais m'ennuyer dehors, je m'ennuie trop chez moi.
+
+Venez donc un peu à Paris.
+
+Adieu.
+
+_P.-S._--J'ai mal à l'estomac; autre chose que j'ai oublié de vous dire.
+Ah! mon pauvre Ernst, plaignez-moi; les feuilletons me feront mourir.
+
+
+A M. ÉRARD[123]
+
+Old Cavendish street, Cavendish square, London, 20 avril 1852.
+
+ Mon cher Érard,
+
+Je sors de la première répétition du fragment de la _Vestale_ que nous
+exécutons à notre troisième concert d'Exeter Hall, mercredi prochain 28,
+à 8 heures.
+
+Les musiciens sont dans un étonnement et une admiration qui ne peuvent
+se décrire. Et ils étaient venus avec les préjugés hostiles qu'une
+espèce de faction anti-spontinienne se plaisait à répandre à Londres
+depuis vingt-cinq ans. Je crois que je vais leur donnera tous une rude
+leçon. L'effet sera immense; nous avons cent vingt choristes, un
+orchestre colossal. Staudigl chante le Grand Prêtre, madame Novello,
+Julia; pour Licinius, j'ai un jeune ténor allemand, Reichart, à qui
+j'apprends le rôle et _qui ira_.
+
+Tâchez donc de venir avec madame Spontini assister à ce triomphe vingt
+fois plus important que ceux obtenus sur le continent. Voir écraser une
+cabale qui dure depuis un quart de siècle! C'est une joie qui ne se
+trouve pas souvent.
+
+Venez! venez!
+
+
+A M. ZACHARIE ASTRUC.
+
+23 mai 1858 (?)
+
+ Monsieur,
+
+Permettez-moi de vous remercier pour le bel article que vous venez
+d'écrire sur mon concert. Je n'ai jamais lu sur mes tentatives musicales
+rien qui m'ait aussi vivement touché.--Le spectre grimaçant de l'ironie
+est bien là, comme toujours, pour me siffler à l'oreille: «Ce n'est pas
+vrai; M. Astruc se trompe et te trompe. Vous êtes des niais tous les
+deux.» Mais il y a aussi un autre juge qu'il est permis de consulter et
+qui siège à côté du sens intime. Et quand je demande à celui-là: «Mon
+critique est-il un niais, suis-je un niais, nous trompons-nous à ce
+point? L'amour du vrai et du beau est-il une chimère, la passion un
+leurre, l'enthousiasme une hallucination?...» Le juge me répond: «Non,
+non, non, non.... et non.»
+
+Vous aimez ce que j'aime, vous honorez et adorez tous mes dieux; voilà
+pourquoi à la joie d'être loué par vous, se joint un sentiment plus vif,
+plus profond, plus intense, le fanatisme clairvoyant d'un
+coreligionnaire.
+
+Voilà pourquoi j'emprunte quelques mots à Shakespeare pour vous dire:
+
+ Most noble brother, give me your hand...
+
+
+A M. STEPHEN HELLER.
+
+Vienne (en Dauphiné). mardi 4 ou 5 septembre c'est-à-dire _mercredi_ 6
+(1865).
+
+ Mon cher Heller,
+
+Voilà bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles. Pourquoi n'avez-vous
+pas répondu un mot à ma lettre collective adressée à madame Damcke? Je
+vous écrivais à tous les trois. Je suis toujours malade et j'ai bien
+peur de n'apporter qu'une addition d'ennui à celui que vous subissez
+probablement avec tant de peine.--Mes nièces sont plus charmantes que
+jamais. Nous lisons beaucoup, elles comprennent tout admirablement et
+rapidement. Malgré leurs instances pour me garder, je retournerai
+pourtant à Paris à la fin de la semaine; voulez-vous être assez bon pour
+prévenir mon concierge que j'arriverai dimanche matin à 6 h. 1/2; de
+plus, venez dîner avec moi ce même dimanche; nous serons seuls, car je
+crois que ma belle-mère ne sera pas encore revenue. Dans tous les cas,
+si vous venez, faites-le savoir à Caroline, pour qu'elle nous fasse à
+dîner.
+
+Il fait une chaleur atroce; j'ai un violent mal de tête et j'ai peine à
+vous écrire.
+
+J'ai reçu, il y a quatre jours, de Genève une lettre qui m'a fait un
+bien infini et m'a rendu à peu près raisonnable. Il serait bien temps
+que cela fût et que je pusse vivre de la vie qui m'est propre, sans
+pourtant souffrir si cruellement de ma lutte insensée contre
+l'impossible. Cela viendra votre amitié aidant.
+
+Avez-vous composé quelque chose? Vous me direz cela et de quelle manière
+vous avez tué ce brigand de temps qui nous tue si lâchement.
+
+Adieu, adieu, à dimanche.
+
+
+A M. SZARWADY.
+
+Paris, 25 février 1866.
+
+ Mon cher Szarwady,
+
+Je vous remercie de la peine que vous prenez pour l'édition allemande de
+mes Mémoires. Je vous autorise à traiter avec M. Heinze et à lui céder
+la propriété complète de cet ouvrage au prix de _4,000 fr., pas à
+moins_; aux conditions dont je vous ai parlé, c'est-à-dire de ne le
+mettre en vente _qu'après moi_ et quand il sera publié à Paris. MM.
+Heller et Damcke ont rejeté bien loin la tâche de traducteur pour la
+somme de 500 fr.; en conséquence si vous pouviez vous en charger ce
+serait au mieux. Mais je tiens à ce que cela soit fait à Paris sous vos
+yeux. Tenez-moi au courant de ce que vous aurez stipulé avec M. Heinze à
+Leipzig, mais écrivez un peu plus lisiblement car, malgré tous mes
+efforts, il y a bien des lignes de votre lettre qu'il m'a été impossible
+de déchiffrer.
+
+Le concerto de Kreutzer marche bien, nous avons déjà fait quatre
+répétitions partielles. Madame Massart a invité Mademoiselle Szarwady,
+qui nous fait espérer qu'elle viendra.
+
+_P.-S._--Je ne puis pas vous signaler toutes les parties du livre qui
+ont paru dans les journaux, le nombre en est trop considérable.
+
+En tout cas, ce qui regarde mon histoire intime n'a jamais paru et le
+reste a été considérablement augmenté.
+
+
+A M. HOLMÈS[124].
+
+Saint-Pétersbourg, 1er février 1868.
+
+ Mon cher Holmès,
+
+On vous a dit la vérité au sujet des concerts particuliers qui ne
+pourront commencer qu'en mars. Je donne le dernier qui m'est confié au
+Conservatoire dans quelques jours. Après quoi, je partirai pour Paris
+sans en donner un pour moi, malgré les offres des divers artistes qui
+joueraient gratuitement de bon coeur. Mais je ne puis accepter ces
+générosités et je suis trop malade; je n'ai plus de force; j'aspire à
+mon lit, à mon feu, à mon repos absolu; les répétitions me tuent. Vous
+dépenserez trois fois plus d'argent ici qu'à Berlin et il y a un jeune
+violoniste, Vuillelmi, qui a joué une fois dans un concert, qui est
+engagé par la Grande-Duchesse, et qui a un succès fou. On ne parle que
+de lui. Malgré toutes les offres qu'on me fait pour me garder, je veux
+repartir; le froid, la neige me chassent; je suis incapable, avec ma
+santé, de soutenir une telle température. J'ai une répétition ce soir et
+j'en tremble d'avance. Je n'ose rien vous dire pour votre symphonie. En
+quelle langue la chanterez-vous? Et qui la chantera?
+
+Pardon de vous écrire avec si peu d'ordre. Je n'ai pas la force de
+rassembler mes idées. Le voyage de Moscou m'a achevé. Les gens du
+Conservatoire de Moscou sont venus me chercher, la Grande-Duchesse m'a
+accordé un congé de douze jours et c'était de l'argent à gagner. J'ai
+dirigé le premier concert dans la salle immense du manége avec cinq
+cents musiciens et un auditoire de dix mille six cents personnes. En ce
+moment, il s'agit de faire marcher, ici, un programme terrible approuvé
+par la Grande-Duchesse pour ma fin. Le concert qu'on m'eût fait donner
+_pour moi_ au mois de Mars m'eût retenu ici plus d'un mois; j'aime mieux
+sacrifier huit mille francs et m'en retourner tout de suite.
+
+Les gracieusetés de tout le monde, des artistes, du public; les dîners,
+les cadeaux, n'y font rien. Je veux le soleil; je veux aller à Nice, à
+Monaco.
+
+Adieu, mon cher Holmès, présentez mes hommages à Madame, qui aura bien
+besoin de courage pour soutenir le vôtre.
+
+Il y a six jours, il faisait 32 degrés de froid. Les oiseaux tombaient;
+les cochers tombaient de leurs siéges. Quel pays! et je chante l'Italie
+dans mes symphonies et les sylphes et les bosquets de roses des bords de
+l'Elbe!!!
+
+
+FIN
+
+
+IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie. RUE
+BERGÈRE, 20, A PARIS.--2832 9.
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Mémoires de Berlioz_, publiés chez M. Calmann Lévy.
+
+[2] Extrait des registres de la mairie de la Côte-Saint-André.
+
+[3] Renseignements communiqués par la famille.
+
+[4] Lettre du 25 juillet 1832. Vente des autographes du chevalier
+R.....y. 30 novembre 1862.
+
+[5] _Mémoires_, p. 182.
+
+[6] _Grotesques de la musique_, p. 279. Édition Michel Lévy. Voyage en
+France: lettres à Édouard Monnais.
+
+[7] Cette anecdote est insérée dans les _Mémoires_, mais fort en abrégé.
+Je la donne telle que je la tiens d'un ami intime, à qui Berlioz l'avait
+racontée souvent.
+
+[8] _Mémoires_, p. 21.
+
+[9] Renseignements communiqués par M. le vicomte de Spoelberch de
+Lovenjoul.
+
+[10] _Mémoires_, p. 37.
+
+[11] Cahier des dépenses de Berlioz; manuscrit autographe communiqué par
+madame Damcke.
+
+[12] Lettre autographe, vendue par M. Laverdet: 30 mars, 1863.
+
+[13] Voir la lettre XXV adressée à Liszt.
+
+[14] Correspondance de Mendelssohn, traduite par M. A.-A. Rolland, p.
+127.
+
+[15]. Voir la lettre XXVII de notre recueil.
+
+[16] Collection de M. le baron de Trimont.
+
+[17] Lettre communiquée par M. Alexis Berchtold.
+
+[18] _Mémoires_, p. 190, et lettres à son fils.
+
+[19] Voir la _Gazette musicale, passim_: aux nouvelles de la semaine.
+
+[20] _Gazette musicale_, année 1835, p. 23.
+
+[21] Le journal _la Caricature_. Numéro du 16 mai 1841.
+
+[22] _Gazette musicale_, 26 janvier 1834.
+
+[23] Mio caro amico, Beethoven estinto, non c'era che Berlioz che
+potesse farlo revivere; ed io che ho gustalo le vostre divine
+composizioni, degne di un genio qual siete, credo mio dovere di pregarvi
+a voller accettare in segno del mio omaggio venti mila franchi i quali
+vi saranno rimessi dal signor baron de Rothschild, dopo che gli avrete
+presentato l'acclusa. Credete mi sempre, il vostro affetionatissimo
+amico.
+
+NICOLO PAGANINI.
+
+Parigi, le 18 décembre 1838.
+
+
+[24] _Gazette musicale_, année 1838.
+
+[25] _Gazette musicale_, année 1836, p. 73.
+
+[26] _Gazette musicale_, p. 39, année 1836.
+
+[27] _Gazette musicale_, année 1838, p. 242.
+
+[28] Ibid., p. 275.
+
+[29] _Gazette musicale_, année 1842, p. 86.
+
+[30] Ibid., année 1843, p. 169.
+
+[31] Ibid., p. 115.
+
+[32] Collection de madame Vieweg de Brunswick. Ce billet a été reproduit
+dans la nouvelle édition de l'ouvrage du docteur Nohl: _Musiker Briefe_,
+p. 74, Leipzig, Dander et Humblot, 1873.
+
+[33] _Gazette musicale_, année 1843, p. 348.
+
+[34] _Gazette musicale_, année 1844, p. 167.
+
+[35] Ibid., année 1840, p. 179.
+
+[36] Ibid., année 1845, p. 411.
+
+[37] _Gazette musicale_, année 1847, p. 294
+
+[38] Ibid., p. 403.
+
+[39] _Gazette musicale_, année 1848, p. 58.
+
+[40] Voici la distribution des personnages: la sainte Vierge, madame
+Meillet.--Saint Joseph, M. Meillet.--Hérode, Depassio.--Père de famille,
+Battaille.--Un récitant, Jourdan.--Un centenier, Chapron.--Polydorus, M.
+Noir.--Le trio des flûtes était joué par MM. Brunot, Magnier et Prumier.
+
+[41] _Gazette musicale_, année 1855, p. 171.
+
+[42] Lettre à M. Auguste Morel, datée de Francfort.
+
+[43] _Gazette musicale_, année 1857, p. 286.
+
+[44] Renseignements communiqués par M. Édouard Alexandre.
+
+[45] _Gazette musicale_, année 1856, p. 202.
+
+[46] Renseignements fournis par madame d'Ortigue.
+
+[47] Lettre de M. Asger Hammerik à l'auteur de la Notice.
+
+[48] Lettre à son fils, du 7 septembre, sans autre mention.
+
+[49] Lettre inédite à son fils, datée de Bade, 23 août.
+
+[50] Lettre du 13 novembre 1865.
+
+[51] Lettre inédite.
+
+[52] Anecdote racontée par Berlioz lui-même à l'auteur de cette
+biographie.
+
+[53] Il s'agit sans doute d'un pot-pourri sur des opéras italiens;
+Berlioz avoue en avoir composé plusieurs de ce genre (Voir les premiers
+chapitres des _Mémoires_). Cette lettre a été publiée dans le
+_Musiciana_ de M. Wekerlin.
+
+[54] La date de cette lettre est assez difficile à préciser. _La Mort
+d'Abel_, dont il est question, fut jouée en 1810 et n'eut jamais les
+honneurs d'une reprise. Sans doute, Berlioz avait entendu seulement
+quelques fragments de cet opéra. Comme il signe sa lettre: _H. Berlioz,
+élève de Lesueur_, et qu'il entra dans la classe de ce maître en 1826
+pour y rester jusqu'en 1828, on ne peut guère assigner au curieux
+document que nous reproduisons qu'une date approximative.
+
+[55] _La Revue musicale_, dirigée par M. Fétis, n'avait pas encore opéré
+sa fusion avec la _Gazette musicale_ de Schlesinger, fondée, comme nous
+l'avons dit dans la notice, en 1834.
+
+[56] Le ballet de _Faust_ sur un livret de M. Bohain: voir la Notice
+
+[57] _Robert le Diable_, dont la première représentation eut lieu le 21
+novembre de la même année.
+
+[58] M. Gounet est le poëte qui a traduit en vers français les paroles
+de Thomas Moore sur lesquelles Berlioz a écrit de la musique.
+
+[59] La romance de _la Captive_.
+
+[60] Tout ce qui suit est relatif au mariage de Berlioz avec
+mademoiselle Henriette Smithson, qu'il épousa dans le courant de l'année
+1833.
+
+[61] Ce projet n'a été exécuté que vingt-neuf ans plus tard _Béatrice et
+Bénédict_, opéra joué à Bade en 1862, est écrit sur la comédie de
+Shakspeare _Much ado about nothing_.
+
+[62] Cette représentation fut désastreuse: madame Dorval eut tout le
+succès, et l'infortunée Harriett Smithson put se convaincre que le
+public parisien ne s'intéressait plus à elle.
+
+[63] L'opéra de _Benvenuto Cellini_.
+
+[64] Cette brochure, adressée par Spontini aux membres de la Chambre des
+députés, fut discutée en séance publique. M. Monnier de la Sizeranne en
+soutint les conclusions, qui furent rejetées après un discours de M.
+Taschereau.
+
+[65] Rossini habitait alors Bologne.
+
+[66] _La Vendetta_, opéra en trois actes, qui n'eut qu'un petit nombre
+de représentations.
+
+[67] _Mademoiselle de Belle-Isle._
+
+[68] On remarquera que, malgré l'hostilité avouée de Mendelssohn,
+Berlioz a toujours rendu justice à cet admirable musicien et qu'aucun
+mauvais procédé n'a pu le faire changer d'avis à cet égard.
+
+[69] Violoncelliste à l'Opéra.
+
+[70] Collection de madame Vieweg, de Brunswick.
+
+[71] Célèbre compositeur russe, auteur de l'opéra: _la Vie pour le
+czar_, de _Rousslane et Lioudmila_, de nombreuses romances, etc.
+
+[72] Publiée dans le livre de M. Wekerlin. _Musiciana_. Paris, 1877.
+
+[73] La première audition de _Moïse au Sinaï_, oratorio de Félicien
+David, exécuté à l'Opéra, le 21 mars 1846.
+
+[74] Cette affaire est racontée en entier chapitre LVII des _Mémoires_;
+nous y renvoyons le lecteur, ainsi qu'à la lettre de MM. Duponchel et
+Roqueplan, publiée dans notre Notice.
+
+[75] M. Tajan-Rogé faisait partie de l'orchestre du théâtre impérial de
+Saint-Pétersbourg.
+
+[76] Nous ne garantissons pas l'authenticité de l'anecdote, qui
+ressemble fort à un cancan musical. Ajoutons qu'il nous est impossible
+de prendre la responsabilité des opinions de Berlioz, qui sont, presque
+toujours, violentes, et quelquefois même injustes. (_Note de
+l'éditeur._)
+
+[77] _Jérusalem_, opéra représenté en novembre 1847 à l'Académie royale
+de musique de Paris.
+
+[78] Auteur de l'hymne national russe, directeur pendant vingt-cinq ans
+de la chapelle impériale des chantres de la cour à Saint-Pétersbourg,
+violoniste distingué, auteur de l'opéra d'Ondine dont il est parlé dans
+la lettre. Cet opéra fut représenté pour la première fois à Vienne en
+1846 en langue allemande et en langue russe à Saint Pétersbourg en 1848.
+Nous devons la lettre à M. Lwoff et en général toutes les lettres
+adressées à des personnages russes à l'obligeante bonté de M. Wladimir
+Stassoff, qui occupe une haute position à la Bibliothèque impériale
+publique de Saint-Pétersbourg.
+
+[79] Éditeur de musique à Londres.
+
+[80] Le comte Michel Wielhorski, grand échanson à la cour de Russie,
+amateur de musique et connaisseur distingué.
+
+[81] _Beethoven et ses trois styles_, par M. Guillaume Lenz. Ce beau
+livre n'a été publié qu'en 1852.
+
+[82] Le libretto de M. de Saint-Georges se trouve dans la bibliothèque
+du château de Romany, près Kowno, en Lithuanie; ce libretto n'a jamais
+été mis en musique par M. Lwoff, mort en 1870. (_Renseignements
+communiqués par M. Wladimir Stassoff._)
+
+[83] De la Société philharmonique de Paris, rue de la Chaussée-d'Antin.
+(V. la Notice.)
+
+[84] _Le Juif errant_ d'Halévy.
+
+[85] Dans la scène intitulée: _Tristesse de Roméo_.
+
+[86] L'excellent ouvrage dont il est question ici a pour titre: _De
+quelques points des sciences dans l'antiquité: physique, métrique,
+musique_. A plusieurs reprises, H. Berlioz est revenu à la charge; la
+métrique, la poésie et la musique des anciens l'intéressaient vivement;
+il songeait à ses _Troyens_! Quelques années après cette première
+lettre, il écrirait à M. B. Jullien, père de M. Ad. Jullien, le jeune et
+savant critique auquel on doit déjà tant de travaux, tels que _la Cour
+et l'Opéra sous Louis XVI, Airs variés_, etc.: «Malgré vos efforts, j'ai
+bien peur que la France ne reste barbare et que le sens harmonique des
+langues anciennes ne lui reste interdit...» Et, le 20 avril 1867:
+«Permettez-moi de vous demander si vous êtes d'avis, comme tout porte à
+le croire, que les anciens ne prononçaient pas, dans les vers, les
+syllabes élidées. J'espérais trouver dans votre livre excellent un
+chapitre spécial sur ce sujet et je n'y trouve que l'exemple de
+l'élision d'une fin de vers _lacertosque_, avec le début d'un autre:
+_Exuit_...; vous ne dites pas qu'on prononçât _membror artus,
+magn'orsa_; et sans cela pourtant il n'y a point d'élision et le vers a
+deux syllabes de trop.»
+
+[87] Berlioz venait de perdre sa première femme: Henriette Smithson,
+mère de Louis Berlioz.
+
+[88] Analyse de _la Damnation de Faust_ dans la _Gazette musicale_.
+
+[89] M. Tajan-Rogé habitait alors la Nouvelle-Orléans.
+
+[90] Du _Te Deum_.
+
+[91] Le père de l'excellent pianiste, Théodore Ritter et de mademoiselle
+Cécile Ritter; la famille Bennet est d'origine marseillaise.
+
+[92] Après la représentation de _Médée_, avec madame Ristori.
+
+[93] Auteur des ouvrages: _De la musique religieuse et de la
+connaissance pratique des grandes orgues_ (au collège de la Paix, à
+Namur).
+
+[94] La partition des _Troyens_.
+
+[95] Berlioz n'en était encore qu'à la première partie de son opéra: _la
+Prise de Troie_, c'est-à-dire celle qui n'a jamais été jouée et que nous
+ne connaissons pas.
+
+[96] M. Auguste Morel souffrait d'une maladie d'yeux.
+
+[97] Chacun sait que ce n'est pas un Romain, mais Archias, tyran de
+Thèbes, qui prononça cette fameuse phrase, au milieu d'un repas. Nous
+avons cru, par excès de scrupule peut-être, devoir respecter le _lapsus
+calami_ de Berlioz.
+
+[98] P. Scudo, dont il est question dans la Notice.
+
+[99] M. Alexis Bertschtold, dont il a déjà été question plusieurs fois.
+
+[100] Berlioz, comme on l'a vu par les lettres précédentes, était
+préoccupé au sujet de son fils, et M. Morel l'avait rassuré en lui
+apprenant l'arrivée à Marseille du navire sur lequel était Louis
+Berlioz.
+
+[101] Sa seconde femme.
+
+[102] _Roméo et Juliette_ de Bellini, traduit en français par M. Nuitter
+pour les débuts de madame Vestvali et joué à l'Opéra le 7 septembre
+1859.
+
+[103] M. Walewski.
+
+[104] Écrite le lendemain de la première représentation du _Tannhäuser_.
+
+[105] Berlioz venait de perdre sa seconde femme décédée à Saint-Germain
+en Laye.
+
+[106] C'était M. Édouard Monnais qui écrivait sous ce pseudonyme dans la
+_Gazette musicale_. Il avait fait un article très bienveillant sur le
+livre intitulé _A travers chants_. L'apostrophe de Berlioz l'émut
+beaucoup; il chercha vainement le _mot à double détente_ qui avait
+excité les susceptibilités de son ami; il ne le trouva pas. Nous l'avons
+cherché, nous aussi, ce mot terrible; nous ne l'avons pas découvert non
+plus.
+
+[107] Il s'agit de la première représentation de l'opéra de _Béatrice et
+Bénédict_.
+
+[108] _Les Troyens._
+
+[109] M. A. Lwoff était devenu sourd.
+
+[110] Communiquée par M. Bouscatel, d'Auxerre.
+
+[111] Il avait été nommé officier de la Légion d'honneur le 12 août; il
+était chevalier depuis 1839.
+
+[112] Lettre publiée par M. Xavier Feyrnet, dans _le Temps_ du 15 mars
+1865.
+
+[113] Cette lettre, si peu datée, est du 22 mars.
+
+[114] Pour l'intelligence de cette lettre énigmatique, nous sommes
+obligé de renvoyer le lecteur au dernier chapitre des _Mémoires_ où
+toutes les explications nécessaires lui seront données.
+
+[115] Intitulé _les Royautés musicales_.
+
+[116] C'est, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à l'extrême
+complaisance de M. Stassoff que nous devons toutes les lettres de ce
+recueil, adressées à des correspondants Russes.
+
+[117] _Perrot_, dans l'original; nous ne connaissons point de sculpteur
+de ce nom-là, à l'Institut.
+
+[118] Inspecteur de la musique dans les théâtres impériaux.
+
+[119] Excellent critique et compositeur russe.
+
+[120] Chef d'orchestre et compositeur de talent.
+
+[121] Communiquée ainsi que ces trois suivantes par M. de Colongeon.
+
+[122] Communiquée par M. Émile Laurent.
+
+[123] Communiquée par madame Érard.
+
+[124] Communiquée par M. B. de Fourcaud.
+
+ * * * * *
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+FORMAT GRAND IN-18.
+
+
+A TRAVERS CHANTS 1 vol
+
+LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 --
+
+MÉMOIRES, comprenant ses voyages en Italie, en
+Allemagne, en Russie et en Angleterre 1803-1865. 2 --
+
+LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 --
+
+
+IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie
+RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--578-8.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance inédite de Hector
+Berlioz, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HECTOR BERLIOZ ***
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+***** This file should be named 30021-8.txt or 30021-8.zip *****
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ </head>
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+<hr />
+
+<div class="lettre">
+<p class="lettre"><span style="margin-left: 3%;">Monsieur</span></p>
+
+<p>Je suis vivement touché de la noble abnégation qui<br />
+vous porte à refuser
+notre admirable requiem pour<br />
+la cérémonie des Invalides, veuillez être
+convaincu<br />
+de toute ma reconnaissance. Cependant, comme<br />
+la détermination
+de Monsieur le Ministre de l'intérieur<br />
+est irrévocable, je viens vous
+prier instamment de ne<br />
+plus penser à moi et de ne pas priver le
+gouvernement<br />
+et vos admirateurs d'un chef d'&#339;uvre qui donnerait<br />
+tant d'éclat à cette solennité.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 25%;">Je suis avec un profond respect,</span>
+<br /><span style="margin-left: 35%;line-height:2em;">monsieur</span>
+<br /><span style="margin-left: 30%;line-height:1.5em;">votre dévoué serviteur</span>
+<br /><span style="margin-left: 50%;line-height:1.5em;">H. Berlioz</span>
+<br /><span style="margin-left: 55%;line-height:1.5em;">24 mars 1837.</span><br /></p>
+</div>
+
+<p class="c"><img src="images/002.png"
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+
+<hr />
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