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diff --git a/30021-0.txt b/30021-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7a0fb77 --- /dev/null +++ b/30021-0.txt @@ -0,0 +1,11974 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30021 *** + +CORRESPONDANCE + +INÉDITE + +DE + +HECTOR BERLIOZ + +--1819-1868-- + +AVEC UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE + +PAR + +DANIEL BERNARD + +DEUXIÈME ÉDITION + +REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE + +[image: C L] + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1879 + +Droits de reproduction et de traduction réservés + + * * * * * + + + +TABLE + + + NOTICE SUR BERLIOZ + +I. --A Ignace Pleyel + +II. --A Rodolphe Kreutzer + +III. --A M. Fétis + +IV. --A M. Ferdinand Hiller + +V. --Au même + +VI. --Au même + +VII. --Au même + +VIII. --A MM. Gounet, Girard, Hiller, Desmarets, Richard, Sichel + +IX. --A Ferdinand Hiller + +X. --Au même + +XI. --Au même + +XII. --Au même + +XIII. --Au même + +XIV. --A madame Horace Vernet + +XV. --A M. Ferdinand Hiller + +XVI. --A M. l'intendant général de la liste civile + +XVII. --A Joseph d'Ortigue + +XVIII. --Au même + +XIX. --A M. Ferdinand Hiller + +XX. --A Joseph d'Ortigue + +XXI. --Au même + +XXII. --A M. Hoffmeister + +XXIII. --A Robert Schumann + +XXIV. --A Maurice Schlesinger + +XXV. --A Liszt + +XXVI. --A Buloz + +XXVII. --A Joseph d'Ortigue + +XXVIII. --A M. Griepenkerl + +XXIX. --A Michel Glinka + +XXX. --A Louis Berlioz + +XXXI. --A Joseph d'Ortigue + +XXXII. --Au même + +XXXIII. --Au même + +XXXIV. --A Joseph d'Ortigue + +XXXV. --A Tajan-Rogé + +XXXVI. --A M. Auguste Morel + +XXXVII. --Au même + +XXXVIII. --Au même + +XXXIX. --A M. Alexis Lwoff + +XL. --A M. Auguste Morel + +XLI. --Au même + +XLII. --A Joseph d'Ortigue + +XLIII. --A M. Auguste Morel + +XLIV. --Au même + +XLV. --A Guillaume Lenz + +XLVI. --A M. Alexis Lwoff + +XLVII. --A M. Lecourt + +XLVIII. --A M. Auguste Morel + +XLIX. --A Joseph d'Ortigue + +L. --A M. Alexis Lwoff + +LI. --A M. Auguste Morel + +LII. --A Joseph d'Ortigue + +LIII. --Au même + +LIV. --A Louis Berlioz + +LV. --A M. Ferdinand Hiller + +LVI. --A Joseph d'Ortigue + +LVII. --Au même + +LVIII. --Au même + +LIX. --A M. Auguste Morel + +LX. --A M. le directeur du _Journal des Débats_ + +LXI. --A Joseph d'Ortigue + +LXII. --A M. Brandus + +LXIII. --A M. B. Jullien + +LXIV. --A Louis Berlioz + +LXV. --Au même + +LXVI. --Au même + +LXVII. --A M. Hans de Bulow + +LXVIII. --A M. Auguste Morel + +LXIX. --A M. Hans de Bulow + +LXX. --A Louis Berlioz + +LXXI. --A Léon Kreutzer + +LXXII. --A Tajan-Rogé + +LXXIII. --A M. Auguste Morel + +LXXIV. --A Richard Wagner + +LXXV. --A Louis Berlioz + +LXXVI. --A M. Auguste Morel + +LXXVII. --Au même + +LXXVIII. --Au même + +LXXIX. --A Théodore Ritter + +LXXX. --A M. Ernest Legouvé + +LXXXI. --A M. Auguste Morel + +LXXXII. --Au même + +LXXXIII. --A M. l'abbé Girod + +LXXXIV. --A M. Bennet + +LXXXV. --A M. Auguste Morel + +LXXXVI. --Au même + +LXXXVII. --Au même + +LXXXVIII. --Au même + +LXXXIX. --Au même + +XC. --Au même + +XCI. --A M. Hans de Bulow + +XCII. --A Louis Berlioz + +XCIII. --Au même + +XCIV. --Au même + +XCV. --A M. Auguste Morel + +XCVI. --Au même + +XCVII. --Au même + +XCVIII. --A Louis Berlioz + +XCIX. --A M. Auguste Morel + +C. --A Louis Berlioz + +CI. --Au même + +CII. --Au même + +CIII. --A Louis Berlioz + +CIV. --Au même + +CV. --A madame Massart + +CVI. --A Louis Berlioz + +CVII. --Au même + +CVIII. --Au même + +CIX. --Au même + +CX. --Au même + +CXI. --Au même + +CXII. --A M. Auguste Morel + +CXIII. --A Louis Berlioz + +CXIV. --Au même + +CXV. --Au même + +CXVI. --Au même + +CXVII. --A Paul Smith + +CXVIII. --A Louis Berlioz + +CXIX. --A M. et madame Massart + +CXX. --Aux mêmes + +CXXI. --A madame Massart + +CXXII. --A M. Johannès Weber + +CXXIII. --A M. Alexis Lwoff + +CXXIV. --A M. Bennet + +CXXV. --Au même + +CXXVI. --A M. et madame Massart + +CXXVII. --A M. Auguste Morel + +CXXVIII. --A M. et madame Damcke + +CXXIX. --A madame Ernst + +CXXX. --A madame Damcke + +CXXXI. --A Louis Berlioz + +CXXXII. --A madame Massart + +CXXXIII. --A M. Damcke + +CXXXIV. --A Louis Berlioz + +CXXXV. --Au même + +CXXXVI. --A M. et madame Damcke + +CXXXVII. --A madame Massart + +CXXXVIII. --A Louis Berlioz + +CXXXIX. --Au même + +CXL. --A M. Asger Hamerik + +CXLI. --A madame Massart + +CXLII. --A madame Massart + +CXLIII. --A M. Ernest Reyer + +CXLIV. --A M. Ferdinand Hiller + +CXLV. --Au même + +CXLVI. --A madame Damcke + +CXLVII. --A M. et madame Massart + +CXLVIII. --Aux mêmes + +CXLIX. --A M. Édouard Alexandre + +CL. --A M. et madame Massart + +CLI. --A M. Damcke + +CLII. --A M. et madame Massart + +CLIII. --A M. Wladimir Stassoff + +CLIV. --Au même + +CLV. --A M. Auguste Morel + +CLVI. --A M. Wladimir Stassoff + +APPENDICE + + * * * * * + +[image d'une lettre: + +Monsieur + +Je suis vivement touché de la noble abnégation qui vous porte à refuser +notre admirable requiem pour la cérémonie des Invalides, veuillez être +convaincu de toute ma reconnaissance. Cependant, comme la détermination +de Monsieur le Ministre de l'intérieur est irrévocable, je viens vous +prier instamment de ne plus penser à moi et de ne pas priver le +gouvernement et vos admirateurs d'un chef d'oeuvre qui donnerait tant +d'éclat à cette solennité. + +Je suis avec un profond respect, monsieur + +votre dévoué serviteur + +H. Berlioz + +24 mars 1837.] + + + + +NOTICE SUR BERLIOZ + + +Quelqu'un a dit de Berlioz, il y a une vingtaine d'années:--Il n'a pas +le succès, mais il a la gloire....--Aujourd'hui, le voilà en train de +conquérir l'un et l'autre; c'est pourquoi les éléments de ce livre ont +été rassemblés et pourquoi cette notice a été écrite. + +La gloire et le succès tout à la fois!.... Pour réunir ces deux +attributs, qui ordinairement marchent de compagnie et qui n'avaient été +séparés (dans le cas présent) que par le plus grand des hasards, Berlioz +n'a eu qu'une chose très-simple à faire,--une chose à laquelle nous +sommes soumis, vous et moi, une chose de laquelle dépendent les oiseaux +qui volent dans l'air, les poissons qui nagent dans l'eau, les fleurs +qui présentent leurs corolles aux baisers du soleil, le mendiant sous +ses haillons et le souverain sous sa pourpre, une chose que nous ne +pouvons ni éviter quand nous ne la cherchons pas, ni rencontrer quand +nous la cherchons: il n'a eu qu'à mourir. + +C'est que la mort est une fée mystérieuse dont la baguette a déjà +accompli bien des prodiges. Telle marâtre insupportable, tel prince +tyrannique, tel parent qui nous embarrassait, tel ami qui nous avait +pris une place, nous apparaissent, dès qu'ils sont couchés dans la +tombe, comme des modèles de vertus. Nous jetons des roses sur ces fosses +encore béantes, nous avons soin de planter un bel arbre sur la terre +fraîchement remuée, comme pour sceller le cachot et pour être assurés +que le cadavre ne ressuscitera pas; ces précautions prises, rien ne nous +empêche de chanter les louanges de ceux qui ne sont plus. Non-seulement +ils ne nous gênent guère, mais, par-dessus le marché, ils nous servent +contre les vivants. Quoi de plus naturel que d'écraser Mozart sous la +réputation de Haydn! quoi de plus juste que de jeter à la tête de +Rossini _le Barbier_ de Paisiello? + +Berlioz, en vie, avait tous les inconvénients de son état de vivant; +quoique, par ses maladies fréquentes, il donnât beaucoup d'espérances +aux gens qui attendaient qu'il disparût, il n'en occupait pas moins un +rang dans la presse, un fauteuil à l'Institut, une loge au théâtre, un +espace quelconque d'air respirable; je ne parle pas de son prestige +musical; certains critiques croyaient l'avoir détruit à tout jamais, ou +s'imaginaient qu'ils le croyaient; car, au fond, ils n'en étaient pas +bien sûrs. + +Il existait donc d'excellentes raisons pour que Berlioz fût attaqué, +discuté, calomnié par ses concurrents, qui, ayant du talent, ne lui +pardonnaient pas d'avoir du génie, et par ceux, beaucoup plus nombreux, +qui, ne possédant ni génie ni talent, se ruaient indifféremment à +l'assaut de toute réputation sérieuse, sans espoir d'en tirer avantage +pour eux-mêmes et uniquement pour le plaisir de briser. Couvert de +lauriers à l'étranger, Berlioz s'irritait de trouver dans les feuilles +de ses couronnes triomphales des moustiques parisiens qui le piquaient. +Il était plus préoccupé des haines qu'il rencontrait dans son propre +pays que des magnifiques ovations qui l'attendaient au delà des +frontières; et, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Weimar, +de Lowenberg, de partout, nous le voyons écrire au dévoué et savant +Joseph d'Ortigue, le Thiriot de cet autre Voltaire:--«On m'a donné un +banquet.... on m'a décoré de l'ordre de l'Aigle blanc.... On est venu +m'offrir une tabatière de la part du Roi.... les journaux d'ici me +portent aux nues.... fais en sorte que Paris le sache!--» Paris! Paris! +il ne songeait qu'à cette ville ingrate. + +Un jour, on lui propose, à lui qui n'avait rien, une place de maître de +chapelle dans le palais de l'empereur d'Autriche: appointements élevés, +résidence agréable, soins attentifs, nul souci de l'avenir, nuls risques +de perdre ce poste, tout était réuni. Donizetti occupait déjà, dans la +même résidence, une charge à peu près semblable, charge qui lui +rapportait beaucoup et qui lui coûtait à peine une perte de temps. +Berlioz refusa. Il voyageait en Allemagne à ce moment-là; sur le point +de prendre une détermination il se tourne vers sa patrie, les yeux +mouillés de larmes:--«Quoi! s'écrie-t-il, je ne te reverrai jamais +(c'était dans les conditions du contrat); je n'aurai plus la liberté +d'aller me faire traîner aux gémonies dans la fange de tes boulevards et +sur les gradins de tes cirques! Mais je mourrais d'ennui, là-bas, au +sein de mon opulence!»--Puis, s'adressant à ses amis, Desmarets, +d'Ortigue, Dietsch, Schlesinger:--«O mes amis! je m'aperçois que je vous +aime plus que tout au monde et que je ne peux pas me séparer de +vous!»--Là-dessus, il repoussait les présents d'Artaxerce et reprenait +avec joie le chemin de cette France adorée et maudite, qui, ayant parmi +ses enfants le plus grand symphoniste du siècle après Beethoven, ne lui +laissait à faire _que des feuilletons_. + +Cependant il fallait, ou que la France se trompât au sujet de ce fils +(si peu dénaturé pourtant!) ou que le reste de l'Europe se trompât de +son côté; le doute n'est plus permis à présent, le procès est jugé; le +bon sens de l'Europe avait raison contre la frivolité de la France... +Que voulez-vous? le Gaulois est né léger comme d'autres naissent +coiffés... Du temps des Romains, il montait à l'assaut du Capitole sans +avoir pris soin d'éclairer sa route, en sorte que les oies criaient +contre lui et avertissaient l'ennemi de se tenir en garde. Louis XV, à +la veille d'une révolution qui devait emporter sa race, disait:--«Cela +durera bien autant que moi.»--Légèreté des légèretés! tout n'est que +légèreté. En ce qui concerne la musique, les Français ont eu des +naïvetés et des fatuités formidables... Un émigré en Angleterre auquel +on demandait s'il savait jouer du clavecin, répliquait d'un air +digne:--«Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé.» + +Nul n'est prophète en son village, ou plutôt ceux qui passent pour tels +ne sont souvent que de faux prophètes. Berlioz, admiré au loin, bafoué +par ses compatriotes, était une des organisations les plus riches et les +mieux douées que l'on pût voir. Compositeur inégal, mais souvent +sublime, écrivain de race et primesautier, il a laissé une double +réputation, alors que ses ennemis se sont donné tant de mal pour en +laisser seulement la moitié d'une. La _Correspondance_ que nous publions +aujourd'hui ne nuira pas, croyons-nous, à la renommée du musicien et +augmentera de beaucoup celle du littérateur. On connaissait déjà par les +_Mémoires_[1] ce style haché, décousu, violent, plein de fantaisie et +de grâce, se perdant en élans désespérés ou s'affaiblissant en des +tristesses mornes. Quel beau livre, malgré ses défauts! comme il vibre à +chaque page, comme il sait mélanger le plaisant au sévère! La pensée de +l'auteur est une balle qui rebondit selon la nature des objets qu'elle +frappe, tantôt s'élevant jusqu'au pur lyrisme, tantôt échouant dans le +marécage du calembour. Quelle opposition avec les paisibles récits de +Grétry sur son enfance liégeoise! Les musiciens se suivent et ne se +ressemblent pas; il y a entre l'auteur de _Richard Coeur de lion_ et +l'auteur du _Dies iræ grotesque_ la différence qu'on remarquerait entre +un ruisselet tranquille et un torrent débordé. + +La _Correspondance_, venant après les _Mémoires_, a une utilité qui ne +sera contestée par personne; d'abord, elle fermera la bouche aux +détracteurs (s'il en reste encore), aux malveillants qui secouaient la +tête quand on leur annonçait telle ou telle victoire remportée au +dehors:--«A beau mentir qui vient de loin.»--Ils n'avaient pas d'autre +réponse; ils seront obligés maintenant de chercher un biais. La plupart +des lettres que nous avons retrouvées sont des bulletins écrits à +l'issue de la bataille et encore noircis de la fumée du combat; +impossible de nier ces documents triomphants,--et triomphants dans un +double sens,--impossible de les rejeter, car ils acquièrent la valeur de +pièces historiques. Ils nous donnent la vérité prise sur le fait; un +artiste, ivre de la joie du succès, les oreilles remplies du bruit des +applaudissements, les joues rougies par de fraternelles embrassades, se +hâte de faire part de son bonheur aux amis qu'il a laissés à Paris; il +leur mande que tels princes l'ont complimenté, que telles récompenses +lui ont été décernées, que les populations organisent en son honneur des +sérénades, des banquets, que la recette du concert a été superbe... +Comment récuser ces témoignages? Si on les repousse, nous ne voyons +plus aucune manière d'écrire l'histoire avec certitude et nous ne +comprenons pas ce qu'on pourra répondre aux mauvais plaisants qui +prétendent que Napoléon Ier n'a jamais existé. + +Dans quelques passages, la _Correspondance_, faisant allusion à des +événements oubliés ou ignorés de cette génération de lecteurs, nous +avons cru devoir donner quelques éclaircissements. Nous avons pensé +qu'une notice biographique aiderait peut-être à dissiper les ténèbres du +texte. Notre prétention, on le suppose bien, n'a pas été, un seul +instant, de rivaliser avec les _Mémoires_; cette folle témérité aurait +été cruellement punie. Nous avons essayé seulement de recueillir ce que +les _Mémoires_ avaient omis et de les résumer en les complétant. + + * * * * * + +Berlioz (Louis-Hector) est né à la Côte-Saint-André, ville célèbre par +ses fabriques de liqueurs, dans le département de l'Isère, à cinq heures +du soir, le dimanche 19 frimaire an XII (c'est-à-dire, en langage +ordinaire, le 11 décembre 1803)[2]. Son acte de naissance fut dressé +devant les deux témoins suivants: le citoyen Auguste Buisson, âgé de +trente-trois ans, propriétaire, et le citoyen Jean-François Recourdon, +âgé de quarante-trois ans, receveur des contributions. Le père de +l'enfant exerçait la profession de médecin; son grand-père, _noble +Louis-Joseph Berlioz_, avait été _conseiller du roy, auditeur de la +Chambre des comptes du Dauphiné_ et habitait tantôt la Côte, tantôt +Grenoble[3]. Louis Berlioz, le médecin, aimant la vie rurale, était venu +se fixer à la campagne, sous le toit paternel; c'était un homme d'une +nature mélancolique, d'un tempérament maladif, chercheur, un peu triste +d'aspect, doux et bon; il se plaisait dans la solitude, pratiquait son +art d'une façon désintéressée et charitable, et partageait sa vie entre +l'étude et la surveillance de ses domaines. Il y est mort en août 1848, +vénéré de tous, des petits surtout, qui n'avaient jamais vainement +recours à ses conseils et à sa générosité. + +S'il est souvent question, dans les _Mémoires_, du père d'Hector +Berlioz, on ne fait qu'entrevoir sa mère; elle se nommait +Marie-Antoinette-Joséphine Marmion et avait épousé Louis Berlioz vers le +commencement du siècle. Femme d'une piété ardente et d'une rigide +honnêteté, elle craignit longtemps pour son fils les souffles empestés +de la gloire profane; elle chercha à le retenir au foyer des aïeux, +impuissante à empêcher l'aiglon de briser sa coque et d'aller affronter +la lumière à laquelle les ailes se brûlent parfois. Pauvre mère +vigilante! ses efforts ne furent pas entièrement perdus; car si elle ne +réussit pas à empêcher son fils de courir le monde, elle lui inculqua du +moins l'amour de la patrie et du sol natal. L'enfant prodigue ne revint +jamais aux lieux où ses premiers jours s'étaient écoulés sans pousser +des cris d'admiration, provoqués par la beauté du pays, la douceur du +climat, les réminiscences lointaines de la naissante aurore. + +Vingt ans après, revenant d'Italie, il écrivait à madame Horace Vernet: +«Les souvenirs du royaume de Naples sont restés impuissants contre +l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau +de détails, de notre admirable vallée de l'Isère[4]...» En descendant du +Mont-Cenis, il s'était laissé aller à un véritable transport: «Voilà le +vieux rocher de Saint-Eynard!... Voilà le gracieux réduit où brilla la +_Stella montis..._; là-bas, dans cette vapeur bleue me sourit la maison +de mon grand-père. Toutes ces villes, cette riche verdure,... c'est +ravissant, c'est beau,... il n'y a rien de pareil en Italie[5].» +Évidemment l'influence maternelle avait été pour quelque chose dans ce +sentiment d'amour du clocher, amour si profondément tenace dans le coeur +du poëte. + +Les années d'enfance, passées à la Côte-Saint-André, ne présentèrent +aucun fait saillant; le jeune Hector révélait cependant des dispositions +intelligentes. Son penchant l'attirait vers l'étude de la géographie et +ses rêves l'entraînaient vers une île déserte, paradis imaginaire de +tous les enfants qui ont lu _Robinson Crusoë_. Sur la mappemonde, son +petit doigt rose s'égarait de préférence sur la carte de l'Océanie, où +tant d'archipels émergent de l'onde amère, comme ces insectes que le +pied d'un passant réveille dans leurs trous de sable. Le grec et le +latin, il ne les apprenait que par soubresauts et avec toutes sortes de +caprices, sautant de l'_Énéide_ aux fables de la Fontaine, et ne +paraissant pas avoir goûté beaucoup les vrais classiques, Horace, Tite +Live, Tacite, Salluste, Homère, Xénophon, Sophocle. En revanche, les +livres qu'il aimait lui profitaient d'autant plus qu'il les lisait avec +passion, tout en négligeant le reste. Ce fut son procédé, sa manière +d'_apprendre_, à lui, jusqu'à la fin de sa vie. Jamais on ne put lui +mettre dans la tête ce qui n'y voulait pas entrer; mais il sut tout ce +qu'il voulut, et, plus d'une fois, devança l'enseignement de ses maîtres +ou le corrigea par son expérience personnelle. + +Son premier professeur de musique _sérieux_ fut un nommé Imbert, que le +malheur des temps avait jeté à la Côte-Saint-André et qui y était resté +à titre d'épave. Il reçut aussi les leçons d'un M. Dorant (Alsacien de +Colmar), que nous retrouvons dans un chapitre des _Grotesques de la +musique_. La scène se passe à Lyon, où Berlioz, déjà célèbre, est venu +donner un concert: «Messieurs, dit-il aux artistes de son orchestre, +j'ai l'honneur de vous présenter M. Dorant, un très-habile professeur de +Vienne; il a parmi vous un élève reconnaissant; cet élève, c'est moi, +vous jugerez peut-être tout à l'heure que je ne lui fais pas grand +honneur; cependant veuillez accueillir M. Dorant comme si vous pensiez +le contraire et comme il le mérite[6].» En effet, MM. Imbert et Dorant +n'avaient pas eu à se plaindre de leur disciple; dès l'âge de douze ans, +celui-ci déchiffrait à première vue, chantait juste, avait composé un +quintette, et jouait de trois instruments agréables en société, à +savoir: la flûte, le flageolet et la guitare. + +Nous voilà loin, n'est-ce pas? des biographes qui prétendaient que +_Monsieur_ Berlioz n'avait cédé qu'à une vocation _tardive_ et que, +jusqu'à l'adolescence, il s'était occupé de tout autre chose que de +musique; d'abord la lettre Ire de notre recueil (à Ignace Pleyel) +prouve le contraire. Et puis, la vérité ressort d'elle-même: Hector ne +fut ni un petit prodige, ni un esprit en retard. Souvent la nature se +dépense en premiers efforts et s'épuise après; tel qui promettait de +passer pour un génie a beaucoup de peine à devenir un homme médiocre dès +qu'il est arrivé à l'âge de raison; tel autre, qui n'excitait +l'attention de personne, fleurit et éclate tout à coup, comme un +bourgeon printanier. Casimir Delavigne, pour ne citer que lui, était +toujours mis au pain sec quand il étudiait le _De Viris_; cependant sa +réputation d'auteur dramatique fut très-précoce, puisque à vingt-six +ans, il était illustre dans le quartier de l'Odéon. + +M. Louis Berlioz destinait son fils à la médecine; c'était un parti +sage, les pères ayant l'habitude de vouloir que leurs héritiers directs +continuent les traditions de la famille, le fils d'un général étant +militaire (le plus souvent) et le fils d'un avocat, avocat. Seulement, +les pères proposent et les garçons disposent; nous voyons des romans +remplis de ces exemples-là, sans compter que la réalité se charge +quelquefois de copier les romans. Pour le savant et honorable médecin de +la Côte-Saint-André, les pots-pourris que son fils écrivait sur des +thèmes italiens n'étaient qu'un passe-temps agréable, les romances +composées sur des paroles de Florian (toujours en mode mineur) servaient +de soupapes de sûreté à une imagination trop échauffée; pour Hector +Berlioz, au contraire, c'étaient les seuls travaux qui le séduisissent, +les seuls auxquels il s'intéressât. Vainement, le père étalait-il dans +son cabinet l'énorme traité d'ostéologie de Munro, contenant des +gravures de grandeur naturelle «où les diverses parties de la charpente +humaine étaient reproduites très-fidèlement»; l'adolescent, dédaignant +ces superbes os, s'amusait à feuilleter le traité d'harmonie de Rameau +ou celui de Catel, qu'il était parvenu à se procurer:--«Apprends ton +cours d'ostéologie, dit un jour le père, je te ferai venir de Lyon une +flûte garnie de nouvelles clefs...» Ce fut la première et la dernière +fois, je suppose, que le sévère Munro fit progresser quelqu'un dans +l'art de jouer de la flûte. + +Il commençait à être temps de pousser plus à fond les insuffisantes +études médicales commencées au logis; Paris, Montpellier, Strasbourg, +délivraient des diplômes de docteur; M. Louis Berlioz se décida à +envoyer son fils à Paris. Celui-ci s'y rendit en compagnie d'un sien +cousin, excellent musicien lui-même, mais candidat moins frivole aux +grades de la Faculté; par la suite, M. A. Robert devint, en effet, l'un +des praticiens les plus distingués de la capitale. Les deux jeunes gens +assistèrent ensemble aux leçons d'Amussat, de Thénard, de Gay-Lussac, +d'Andrieux; comme Andrieux parlait littérature, Hector s'attacha surtout +à ce professeur et conçut le projet de lui demander un livret d'opéra. +L'auteur des _Étourdis_ avait alors soixante-quatre ans: «Cher monsieur, +répondit-il, je ne vais plus au spectacle; il me conviendrait mal, à mon +âge, de vouloir faire des vers d'amour, et, en fait de musique, je ne +dois plus guère songer qu'à la messe de _Requiem_.» Andrieux, sa lettre +écrite, prit le parti de la porter au domicile de son correspondant +inconnu. Il monte plusieurs étages, s'arrête devant une petite porte, à +travers les fentes de laquelle s'échappe un parfum d'oignons brûlés; il +frappe; un jeune homme vient lui ouvrir, maigre, anguleux, les cheveux +roux et ébouriffés; c'était Berlioz, en train de préparer une gibelotte +pour son repas d'étudiant, et tenant à la main une casserole: + +--Ah! monsieur Andrieux, quel honneur pour moi!... Vous me surprenez +dans une occupation.... Si j'avais su! + +--Allons donc, ne vous excusez pas. Votre gibelotte doit être excellente +et je l'aurais bien partagée avec vous; mais mon estomac ne va plus. +Continuez, mon ami, ne laissez pas brûler votre dîner parce que vous +recevez chez vous un académicien qui a fait des fables. + +Andrieux s'assoit; on commence à causer de bien des choses, de musique +surtout. A cette époque, Berlioz était déjà un glückiste féroce et +intolérant: + +--Hé! hé! dit le vieux professeur en hochant la tête, j'aime Gluck, +savez-vous? je l'aime à la folie. + +--Vous aimez Gluck, monsieur? s'écria Hector en s'élançant vers son +visiteur comme pour l'embrasser. Dans ce mouvement, il brandissait sa +casserole aux dépens de ce qu'elle contenait. + +--Oui, j'aime Gluck, reprit Andrieux, qui ne s'était pas aperçu du geste +de son interlocuteur et qui, appuyé sur sa canne, poursuivait à +demi-voix une conversation intérieure... J'aime bien Piccini aussi. + +--Ah! dit Berlioz froidement, en reposant sa casserole[7]. + +L'admiration de Gluck était venue au futur symphoniste de fragments +d'_Orphée_ qu'il avait découverts dans la bibliothèque de son père, à la +Côte-Saint-André. Peu à peu, il avait consacré ses petites économies à +acheter des billets pour l'Opéra, où l'on jouait des ouvrages de +Spontini, de Salieri, de Méhul, tous de l'école de Gluck. En fait +d'amphithéâtre, il ne fréquentait plus guère que celui de l'Académie de +musique, et le cousin Robert, ayant voulu l'emmener à l'hospice de la +Pitié pour y disséquer des _sujets_, Berlioz se sauva par la fenêtre. +Jour et nuit, on l'entendait fredonner: _Descends dans le sein +d'Amphitrite_, ou: _Jouissez au destin propice_, ou quelque autre +mélodie de ses compositeurs favoris. Je ne crois pas trop _au coup de +foudre_, terrassant le sensible Hector et lui révélant une vocation +jusque-là confuse; cet événement extraordinaire se serait passé à une +représentation des _Danaïdes_ de Salieri[8]. Ce sont là des exagérations +à l'adresse de la postérité et qu'on finit peut-être soi-même par croire +exactes à force de les répéter aux gens. La froide raison ne tarde pas à +abattre cet échafaudage de mélodrame; car il n'est pas admissible qu'un +penchant aussi inné que celui dont nous avons montré les germes se soit +jamais démenti ni _oublié_. _Les Danaïdes_ ont frappé une âme +très-disposée à être frappée; telle est la seule hypothèse vraisemblable +et cette supposition n'a rien de commun avec les aventures de Saul sur +le chemin de Damas. Quand on a, dès l'âge le plus tendre, tracé des +notes sur du papier réglé, organisé des orchestres de famille, cherché +des mélodies sur des paroles de Florian, trouvé le thème principal qui +servira au _largo_ de la _Symphonie fantastique_, on n'attend pas _les +Danaïdes_ pour savoir qu'on est musicien jusque dans les dernières +fibres de son coeur. Notre héros s'est donc calomnié en prétendant qu'à +un moment donné, «il allait devenir un étudiant comme tant d'autres, +destiné à ajouter une obscure unité au nombre désastreux des mauvais +médecins». Allons donc! est-ce qu'une organisation comme la sienne +pouvait s'ignorer ainsi? est-ce que Catel, Rameau et _Orphée_ n'avaient +pas laissé de traces dans cette mémoire volage? Une vocation qui s'égare +n'est point une vocation; l'homme marqué pour telle ou telle entreprise +marche à son but sans détourner les yeux, sans s'arrêter aux bagatelles +de la route, sans se préoccuper de l'avenir, sans s'inquiéter des +obstacles. Connaissant l'intensité de tendresse avec laquelle Berlioz a +aimé son art, je ne veux point admettre les défaillances; et, s'il n'y a +pas eu défaillances, il n'y a eu ni conversion, ni coup de foudre, ni +rien qui y ressemblât. + +Décidé à se faire compositeur de musique à ses risques et périls, Hector +manda à son père la résolution qu'il venait de prendre et entra au +Conservatoire dans la classe de Lesueur. Personne ne connaît Lesueur +aujourd'hui. C'était pourtant, sous la Restauration et sous le premier +Empire, un homme considérable, membre de l'Institut, correspondant d'un +grand nombre d'académies, et les divers gouvernements qui s'étaient +succédé en France l'avaient tous accablé de leurs faveurs. Après la +représentation des _Bardes_, Napoléon lui avait donné une tabatière +d'or; Louis XVIII et Charles X l'avaient conservé comme surintendant de +la chapelle royale, où, tous les dimanches, il faisait exécuter des +oratorios de sa façon. Ses doctrines, sa théorie de la basse +fondamentale, ses idées sur les modulations étaient autant de dogmes +devant lesquels ses élèves s'inclinaient avec foi. Il avait su, à vrai +dire, inspirer à ces jeunes gens une affection profonde, tant par le +respect que son talent leur imposait que par l'ardeur qu'il mettait à +les aider de son influence et de ses relations. Eux, se glorifiaient de +son enseignement; parmi les lettres que nous publions dans ce volume, +quelques-unes portent, après la signature, cette mention: _Élève de +Lesueur_, et cela fait l'effet d'un titre de noblesse, énoncé avec +orgueil. + +Dans sa jeunesse, Lesueur avait été un révolutionnaire, introduisant des +orchestres à Notre-Dame et publiant des brochures sur la musique +d'église _dramatique et descriptive_. Aussi, les novateurs ne lui +déplaisaient-ils pas, et, comme déjà Berlioz, dans la conversation, +s'insurgeait volontiers contre certaines traditions reçues, contre +certains préjugés incompréhensibles, le vieux maître avait pris en +affection cet élève instruit, paradoxal, éloquent et fougueux. Les +dimanches, avant la messe, il le faisait venir aux Tuileries, prenait la +peine de lui expliquer le plan, les intentions, le sujet de l'oeuvre +qu'on allait exécuter. Après la messe, le professeur et son jeune ami +allaient errer sur les bords de la Seine ou sous les ombrages du jardin +des Tuileries, et Lesueur, avec sa physionomie fine, écoutait en +souriant les véhéments discours de son compagnon de promenade, réfutait +les opinions un peu hasardées de celui-ci et lui racontait le passé, +quand le présent avait fourni trop longuement matière aux discussions +sur la religion ou la philosophie. + +On ne s'occupait pas seulement de musique dans la classe de Lesueur, on +s'y piquait aussi de poésie. Un des élèves, nommé Gérono, qui taquinait +les Muses à ses moments perdus, avait tiré du drame de Saurin, +_Beverley_, une scène pour voix de basse, dont il avait confié les +paroles à Berlioz; nous ignorons quel était le librettiste d'un autre +ouvrage sur le _Passage de la mer Rouge_, qui date de la même époque. +Hector résolut de révéler au public ces premiers essais et songea à les +produire dans une représentation à bénéfice au Théâtre-Français. Il +fallait l'assentiment de Talma, le bénéficiaire. «L'idée de parler au +grand tragédien, de voir Néron face à face» fit reculer Berlioz, qui +n'était pas timide d'ordinaire. Ne pouvant réussir dans le profane, il +se retira dans le sacré, écrivit une Messe _qu'on faillit_ exécuter à +Saint-Roch, puis qu'on exécuta tout à fait, grâce à la libéralité d'un +riche amateur, qui paya les violons. Très-peu de journaux parlèrent de +ce début, assez médiocre; le style de l'ouvrage était une mauvaise +imitation de la manière de Lesueur, et l'auteur, plus consciencieux ou +plus difficile que la plupart de ses confrères, brûla son manuscrit. Un +seul morceau, le _Resurrexit_, fut préservé des flammes: encore le +compositeur l'a-t-il plus tard condamné sans rémission. Nul n'a eu la +main plus prompte que lui dans ces sortes d'auto-da-fé; il y a quelques +années, on a vendu à l'hôtel Drouot l'unique exemplaire de l'opus 2 de +Berlioz: _la Danse des Ombres_, ronde nocturne pour chant et piano. +L'exemplaire était accompagné de la note ci-jointe: «Curiosité et +rareté. Toute l'édition de l'oeuvre 2 de Berlioz a été détruite par ses +ordres[9].» + +Il prit part au concours pour le prix de Rome et ne fut pas même jugé +digne d'entrer en loge. Cet échec alarma les parents du Dauphiné, qui +n'étaient pas bien sûrs que leur enfant prodigue fût destiné à briller +dans la carrière musicale. Le père ordonna à son fils de revenir en +province; Hector obéit, mais, de retour à la Côte, il tomba dans un état +de tristesse horrible, ne parlant à personne, passant les journées à +errer dans les bois et les nuits à gémir dans l'ombre. M. Louis Berlioz +finit par se laisser émouvoir: «Je consens, dit-il à son fils, à te +laisser étudier la musique à Paris, mais pour quelque temps seulement; +et si, après de nouvelles épreuves, elles ne te sont pas favorables, tu +me rendras bien la justice de déclarer que j'ai fait tout ce qu'il y +avait à faire et tu te décideras à prendre une autre voie. Tu sais ce +que je pense des poëtes médiocres: les artistes médiocres dans tous les +genres ne valent pas mieux; et ce serait pour moi un chagrin mortel, une +humiliation profonde de te voir confondu dans la foule de ces hommes +inutiles[10].» + +Ici, nous évitons à dessein de transcrire une scène intime que les +_Mémoires_ rapportent tout au long; elle nous a paru chargée en couleur +et inutile à recueillir pour en orner cette biographie..... Nous voici +de nouveau, avec Berlioz, dans la capitale, pendant l'hiver de 1826. Il +commença par louer une très-petite chambre, au cinquième, dans la Cité, +au coin de la rue de Harlay et du quai des Orfévres, s'imposa un régime +alimentaire plus rigoureux peut-être que celui des solitaires de la +Thébaïde; mais ces économies ne suffirent pas à lui permettre de +s'acquitter envers l'ami généreux, qui lui avait prêté naguère douze +cents francs pour l'exécution de la messe à Saint-Roch. Comme la moitié +de la somme était encore due, l'ami, M. de Pons, crut bien faire en +réclamant cet argent à M. Berlioz père. Celui-ci, pour le coup, +signifia à son fils qu'il n'eût plus à compter sur un budget +mensuel:--Qu'importe! pensa le déshérité, je suis accoutumé à vivre de +peu; et puis n'ai-je pas trouvé des leçons de solfège _à un franc le +cachet_? + +Cette maigre ressource lui suffisait. Il eut la bonne fortune de +rencontrer un Côtois de ses amis, étudiant en pharmacie, Antoine +Charbonnel, et, comme la misère est plus facile à supporter à deux, les +jeunes gens s'associèrent. Ils s'établirent, rue de la Harpe, au +quartier Latin. Ils n'y menaient pas une existence de nababs; on nous a +communiqué le registre sur lequel ils inscrivaient leurs dépenses +quotidiennes; c'est on ne peut plus instructif. + +En septembre, premier mois de l'association, ils commencent par acheter +les ustensiles nécessaires à leur petit ménage: deux fourneaux, un pot à +_boulli_ (sic), une écumoire, une soupière, huit assiettes à quatre +_sols_, et deux verres à quarante centimes. Le registre va du 6 +septembre 1826 au 22 mai de l'année suivante. Les poireaux, le vinaigre, +la moutarde, le fromage, l'axonge, y jouent les rôles principaux. +Certaines journées paraissent avoir été terribles, surtout vers les fins +de mois. Le 29 septembre, par exemple, les deux étudiants ont vécu de +quelques grappes de raisin; le 30, leur dépense s'est élevée à: + + «Pain... 0 fr. 43 c. + Sel.... 0 fr. 25 c. + ------------- + Total... 0 fr. 68 c.». + +Le 1er janvier, jour où tout le monde est en fête, Charbonnel, qui +avait sans doute des connaissances en ville, est allé dîner au dehors: +Hector, sans parents, sans amis, est resté seul, devant les tisons +éteints de son triste foyer. Il a grignoté une croûte de pain desséchée +(40 centimes) en attendant la gloire et en se récitant des vers de +Thomas Moore, auteur qu'il venait de découvrir et qui lui causait une +impression profonde. La belle jeunesse, les espérances en l'avenir, +l'ont consolé des rigueurs du présent; sa pensée s'est envolée vers les +triomphes futurs et son front a frissonné sous les lèvres imaginaires +d'une bonne fée qui lui promettait le génie et le succès. O songes +délicieux! les plus doux, les plus enchanteurs, ne se font-ils pas dans +ces mansardes d'artistes, traversées par la bise de l'hiver ou chauffées +par la violente canicule de juillet? avoir devant soi un horizon infini +et songer qu'on remplira de bruit, de lumière et d'ambition assouvie, +tout cet espace! fouler aux pieds les ennemis, ou, mieux encore, se +sentir la force et le dédain de leur pardonner! Toucher au but et être +récompensé de tant d'efforts par les caresses d'une femme aimée!... +N'est-ce pas là ce qui se rêve à chaque instant sous les lambris peu +dorés d'un sixième étage et ce qu'emporte vers les nuages la fumée de la +grande ville, aux approches du soir? + +En mai 1827, la gêne des deux camarades semble avoir cessé; l'un deux, +je crois que c'est Charbonnel, annonce sur son cahier de dépenses, qu'il +va partir: pour où? Nous l'ignorons. Toujours est-il que celui-là se +livre à de nombreux achats assez excentriques: une paire d'éperons, un +ruban avec clef et anneau doré, une paire de _bamboches_; on sent le +jeune homme qui veut briller et faire bonne figure en province; il porte +son chapeau chez le chapelier et fait repasser ses rasoirs[11]. +Franchement, l'année avait été rude. Dans un moment de désespoir, +Berlioz, à bout de ressources, avait sollicité et obtenu une place de +choriste sur les planches du théâtre des Nouveautés; cette profession +bizarre ne l'empêchait pas de suivre les cours de Lesueur et de Reicha, +mais elle l'humiliait assez pour qu'il se dérobât le plus possible aux +yeux indiscrets pendant l'exercice de ses fonctions _dramatiques_. +Charbonnel, très-fier, eût été humilié de vivre sous le même toit qu'un +baladin; Charbonnel se fâchait quand son ami portait ostensiblement dans +la rue les provisions nécessaires au déjeuner ou au souper du ménage. Si +l'étudiant en pharmacie avait su qu'il cohabitait avec un choriste, +c'eût été une rupture complète. + +Cependant l'Institut, en 1828, mit au concours une cantate: _Orphée +déchiré par les bacchantes_, et, cette fois, Hector ne fut pas +honteusement repoussé. Le jury se contenta de déclarer _inexécutable_ le +morceau présenté par le candidat. Berlioz, outré de dépit, jura que sa +cantate _inexécutable_ serait exécutée et demanda la salle du +Conservatoire pour y donner un concert. M. de la Rochefoucauld, de qui +dépendait l'autorisation, avait une réputation d'homme pudique parce +qu'il avait prescrit aux danseuses de l'Opéra d'allonger leurs jupes; +mais c'était un protecteur éclairé de l'art et des artistes. +L'autorisation fut accordée; Cherubini, directeur du Conservatoire, eut +beau protester, M. de la Rochefoucauld donna des _ordres_ formels. + +Ce fonctionnaire avait-il, manquant à toutes les traditions +administratives, deviné le talent du jeune compositeur? Il est permis de +le croire, puisque, tant que M. de la Rochefoucauld resta au pouvoir, +Berlioz ne cessa d'avoir recours à ce gracieux Mécène. L'année suivante, +un ballet sur _Faust_ ayant été reçu à l'Opéra, Hector s'adressait de +nouveau à son protecteur habituel, le surintendant des théâtres, et se +recommandait à lui en ces termes: + +«Le jury de l'Académie de musique a reçu, il y a deux mois, un ballet de +_Faust_. M. Bohain, qui en est l'auteur, désirant me fournir l'occasion +de me produire sur la scène de l'Opéra, m'a confié la composition de la +musique de son ouvrage, à condition que M. le surintendant voudrait bien +m'agréer. Si M. le surintendant veut connaître mes titres, les voici: +j'ai mis en musique la plus grande partie des poésies de Goethe; j'ai la +tête pleine de _Faust_ et si la nature m'a doué de quelque imagination, +il m'est impossible de rencontrer un sujet sur lequel cette imagination +puisse s'exercer avec plus d'avantages...[12].» + +Pour parler ainsi à un grand de la terre, il fallait avoir reçu des +preuves antérieures de sa bienveillance. + +Le concert dans la salle du Conservatoire n'eut point lieu sans +accidents. Alexis Dupont, l'un des solistes, fut pris d'un enrouement +subit, la veille du concert, un trio avec choeurs fut chanté sans choeurs, +par la faute des choristes qui manquèrent leur entrée; quant à la +cantate d'_Orphée_, qui figurait sur le programme, on se vit obligé de +la supprimer, à cause des défaillances de l'orchestre. Nos virtuoses +parisiens ont fait, sous le rapport de la science et du mécanisme, +d'immenses progrès; ils riraient bien aujourd'hui des difficultés qui +ont arrêté l'archet de leurs ancêtres. Bien entendu, le concert ne +rapporta rien à celui qui l'avait organisé; mais M. Fétis, qui faisait +autorité, dit, un soir, dans un salon, le dos tourné vers la cheminée et +en se chauffant les jambes:--Voilà un début qui promet!...--Et cette +parole de M. Fétis fut très-répétée. + +Dès lors, on commença, dans le monde musical, à compter sur Berlioz; on +le considéra comme un élève qui prenait des licences fatales, qui +s'affranchissait du joug et qu'il faudrait ramener à la vertu; mais son +prix de Rome, obtenu en 1830, au bruit du canon des barricades, n'étonna +personne. Le prix, cette année-là, fut partagé entre deux concurrents; +le second lauréat de l'Institut était Alexandre Montfort, auquel on doit +un ballet pour Fanny Essler, _la Chatte métamorphosée en femme_, et +trois ou quatre opéras comiques dont le meilleur, _Polichinelle_, n'est +guère bon. + +Le séjour de Berlioz à Rome ne le réconcilia point avec la musique +italienne, qu'il détestait; à la villa Médicis, au café Gréco, il forma +avec Liszt, Mendelssohn, une bande à part, connue sous le nom de +_Société de l'indifférence en matière universelle_[13]. Mendelssohn, +aussi excellent pianiste que grand compositeur, régalait d'harmonie les +pensionnaires du gouvernement; ceux-ci l'arrachaient souvent à ses +travaux et l'on flânait, de compagnie. On causait de Beethoven, de +Schiller, de Goethe, de Haydn, de Mozart; en sa qualité d'Allemand, +Mendelssohn s'imaginait de bonne foi que le génie universel était +concentré entre les rives de la Sprée et les montagnes du Tyrol: en +dehors de l'Allemagne, point de salut. Jaloux comme un tigre, peu +bienveillant avec ses confrères, il ne soupçonnait guère que le garçon +nerveux et anguleux, au profil d'aigle, qui cheminait à côté de lui dans +la rue du Corso, lui disputerait un jour les palmes de la gloire +musicale, qu'il échangerait des présents avec lui, et qu'il lui +donnerait l'accolade _coram populo_, avec plus ou moins de +sincérité:--«Berlioz, écrivait-il, en 1831, est une vraie caricature, +sans ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant +le créateur d'un monde nouveau; _j'ai parfois des envies de le +dévorer_...[14].» Doux enfant de la Germanie! C'est le même Mendelssohn +qui, après un concert où Berlioz avait fait entendre des symphonies +gigantesques, jouées par des masses d'exécutants, le félicitait d'avoir +composé de _si jolies petites romances_[15]. + +Hector n'avait pas quitté Paris sans regret; il y laissait une personne +dont il crut avoir à se plaindre et dont il voulut se venger. Nous voici +vraiment en plein roman ténébreux. Ombre de Pixérécourt, pardonne!... Un +beau matin, Berlioz quitte Rome, emportant un poignard et des pistolets: +son projet était de s'introduire sous un déguisement chez _la belle +infidèle_, de la tuer et de se suicider après: «J'avais à punir, nous +dit-il, _deux coupables et un innocent_...» A Florence, une modiste lui +vend un costume de soubrette; à Gênes, une seconde modiste lui refuse un +second costume, le premier ayant été perdu en route; vers +Porto-Maurizio, Savone, le voyageur commençait à revenir à des +sentiments moins féroces et l'instinct de la conservation +l'aiguillonnait un peu. On se rappelle que tout élève qui franchissait +sans permission la frontière italienne était regardé comme déserteur et +rayé de la liste des pensionnaires de l'Académie; cette considération +n'était pas à dédaigner. Réflexion faite, Berlioz jugea prudent de +s'arrêter sur la pente du crime; il avait continué de courir en poste le +long des falaises de la Corniche et il se trouvait, non à Vintimille, +comme il le dit dans ses _Mémoires_, mais à Diano Marina, petite ville +de l'ancien duché de Gênes, aux environs d'Oneille. De là, il écrivit à +M. Horace Vernet, directeur de l'Académie de France à Rome, une lettre +dont nous ne possédons que des fragments. + + + «Diano Marina, 18 avril 1831. + +«...Un crime odieux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour +victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence jusqu'ici. Je volais +en France pour tirer la plus juste et la plus terrible vengeance; à +Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse a brisé ma +volonté, je me suis abandonné au désespoir d'un enfant; mais enfin j'en +ai été quitte pour boire l'eau salée, être harponné comme un saumon, +demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil et avoir des +vomissements violents pendant une heure; je ne sais qui m'a retiré ou +m'a vu tomber par accident des remparts de la ville. Mais enfin je vis, +je dois vivre pour deux soeurs, dont j'aurais causé la mort par la +mienne, et vivre pour mon art[16]...» + +Il résulte de cette lettre que le pauvre amoureux, volontairement ou +non, se serait laissé choir du haut des remparts de Gênes dans la +Méditerranée; les _Mémoires_ sont muets sur cet accident. Ils se bornent +à constater le repentir du fugitif, sa soudaine résolution de rebrousser +chemin et enfin sa rentrée au bercail. + +Rome, qui attire à elle tant de coeurs chrétiens et artistes, n'exerça +qu'une influence médiocre sur son nouveau commensal. C'est que la +musique y était négligée ou jetée dans une voie déplorable; les Italiens +abusaient déjà des orchestres bruyants; ils raffolaient «des clarinettes +cafardes, des trombones rugissants, des grosses caisses furibondes, des +trompettes saltimbanques», ensemble instrumental désigné sous le nom de +_musique militaire_. On chantait platement de plates cavatines dans les +salons; les théâtres, avec leurs habitudes méridionales, donnaient des +opéras taillés sur le même patron, chantés par des gens prudents, +incapables de ressentir la moindre émotion en scène; Palestrina, dans +les églises, n'existait plus qu'à l'état de souvenir. Pour une âme +éprise des grandes émotions musicales, Rome, ce merveilleux musée des +chefs-d'oeuvre plastiques, représentait la solitude et le néant. + +Il n'y avait donc pour un musicien qu'un parti à prendre; emporter en +bandoulière un fusil de chasse, tirer de la poudre aux moineaux des +Abruzzes, pincer les cordes d'une guitare, noter les mélodies +populaires, saisies au vol, réciter l'_Énéide_ sur le sommet des +montagnes et maudire les cavatines, les cabalettes, les trilles, les +fioritures, les _prime donne assolute_, les ténors aux longs cheveux, +les librettistes à l'imagination glacée. Oh! comme il était doux de se +séparer de tout cela, de s'endormir, en liberté, à l'ombre d'un rocher +sauvage, de s'asseoir au foyer d'une hôtellerie, dans quelque pays +perdu! Les auberges de la campagne romaine abondent en détails +pittoresques; quand les _contadini_, ayant attaché leurs chevaux dans la +cour de l'_osteria_, entrent, à la tombée de la nuit, dans la salle +commune où se vident les fiasques, leurs splendides haillons, leurs +longs chapeaux pointus, leurs barbes touffues et mal peignées, forment +l'assemblage le moins rassurant qui se puisse imaginer. C'est bien au +milieu de ces paysans (ou de ces bandits) qu'une intelligence en éveil +et à l'affût de la couleur devait trouver la _Sérénade_ et l'_Orgie des +brigands_ de la symphonie d'_Harold_. + +Les excursions de Berlioz à Subiaco, à Alatri, au mont Cassin, à +Arcinasso, ne le consolaient que médiocrement de l'incurable ennui qu'il +éprouvait dans la Ville éternelle. + +...Enfin, enfin, il lui fut permis de quitter cette Italie qu'il ne +revit jamais et où, contrairement à tant d'autres, moins difficiles, il +n'avait pu s'acclimater. Son ardeur de rentrer dans la lutte et de se +conquérir une place en vue était vraiment furieuse. On s'occupa de ses +faits et gestes à Paris, dès qu'il y fut; et, à ce propos, qu'on nous +permette d'ouvrir une parenthèse. Nous croyons que la vie des grands +hommes doit être murée ni plus ni moins que celle des simples +particuliers; mais quand un amour comme l'amour de Berlioz pour miss +Smithson a occupé les badauds et les journaux d'une ville d'un million +d'âmes, cet épisode ne rentre plus dans l'ordre des galanteries +ordinaires; il appartient à l'histoire. Nous nous en emparons. + +Miss Smithson était venue à Paris avec une troupe de comédiens anglais, +chargés de populariser Shakespeare de ce côté-ci du détroit. La tâche +était ardue; les Français ne s'enthousiasment pas facilement pour ce +qu'ils ne comprennent point et très-peu d'entre eux connaissaient la +langue de Byron et d'Hudson Lowe. A la vérité, ce démon de Shakespeare +est doué d'un tel génie communicatif que ses oeuvres, même jouées en +pantomime, établiraient entre lui et les spectateurs un courant de +sympathie électrique. Les étudiants de la rive gauche firent fête à +_Roméo_, à _Hamlet_, qu'ils connaissaient par les _adaptations_ du bon +Ducis; miss Smithson fut engagée à l'Opéra-Comique pour y jouer un rôle +muet dans _l'Auberge d'Auray_, de Carafa et d'Hérold. Elle s'était +auparavant distinguée à Londres, à côté de Kean; le vieux Kemble l'avait +encouragée à persévérer et elle avait déployé les qualités les plus +touchantes, les plus pathétiques, dans les rôles d'Ophélie, de lady +Macbeth, de Desdémone, de Virginie, de Cordélia. Sa timidité était +extrême; aussi quand on lui annonça qu'un jeune musicien, déjà connu, +s'était épris d'elle à une représentation de l'Odéon, quand on lui dit +que ce romantique artiste ne rêvait plus qu'à elle, avait juré de ne +plus composer que pour elle, miss Smithson refusa de croire à une aussi +tenace passion. Un rédacteur du _Galignani's Messenger_, M. Schutter, +persuada à la charmante actrice d'assister à un concert où l'auteur de +la _Symphonie fantastique_ faisait entendre ce bel ouvrage; en écoutant +la phrase de l'adagio, cette phrase qui reparaît dans la Scène aux +champs, dans la Marche au supplice, dans les fêtes orgiaques de la Nuit +du Sabbat, Harriett Smithson comprit qu'elle était aimée. Elle +consentit à recevoir son adorateur, elle lui permit d'espérer; mais une +union projetée dans des conditions aussi étranges ne se noue pas sans +des alternatives de beau temps et de tempêtes, d'espoir et de désespoir. +Il faut sans doute rapporter à quelque péripétie orageuse le billet +qu'on va lire: + + A MADEMOISELLE HENRIETTE SMITHSON. + + _Rue de Rivoli, Hôtel du Congrès._ + + «Si vous ne voulez pas ma mort, au nom de la pitié (je n'ose dire + de l'amour), faites-moi savoir quand je pourrai vous voir. + + «Je vous demande grâce, pardon, à genoux, avec sanglots!!! + + «Oh! malheureux que je suis, je n'ai pas cru mériter tout ce que je + souffre, mais je bénis les coups qui viennent de votre main. + + «J'attends votre réponse comme l'arrêt de mon juge[17]. + + «H. BERLIOZ.» + +Agité par ces fiévreuses secousses, Berlioz s'échappait dans la campagne +pour oublier les tourments qui le consumaient; Liszt et Chopin le +suivirent, toute une nuit, à travers la plaine Saint-Ouen. Dans une de +ces pérégrinations, un soir, avant son départ pour l'Italie, il s'était +endormi sur l'herbe gelée, scintillante de perles, en face de l'île de +la Grande Jatte et du parc de Neuilly. Une autre fois les garçons du +café Cardinal n'osaient le réveiller, pendant qu'il sommeillait, épuisé, +le front sur une table de marbre. Pendant une semaine entière, on crut à +son suicide; il n'avait pas donné signe de vie, avait disparu de son +domicile et on ignorait où il était allé. La mère et la soeur de miss +Harriett faisaient, comme on pense bien, une opposition formidable aux +projets des deux amants; la famille de la Côte-Saint-André ne voulait +pas davantage de ce mariage. Pour comble d'infortune, la malheureuse +Ophélie se ruina et se cassa la jambe en descendant d'un cabriolet. +Quoique les ressources pécuniaires d'Hector fussent des plus minces à ce +moment-là, il ne balança plus à accomplir son dessein. Si mademoiselle +Smithson était restée riche et célèbre, il aurait peut-être renoncé à +ses projets; pauvre et malade, il n'hésita plus: il l'épousa. + +Ces premières années de mariage furent tout à la fois pénibles et +charmantes. Le nouveau ménage, dont le budget, pour commencer, s'élevait +à trois cents francs de capital[18], se fixa dans les quartiers les plus +divers, tantôt rue Neuve-Saint-Marc, tantôt à Montmartre, dans une rue +Saint-Denis dont il nous a été impossible de retrouver la trace. Liszt +demeurait rue de Provence et rendait souvent visite aux jeunes époux; on +passait ensemble des soirées, pendant lesquelles l'admirable pianiste +exécutait des sonates de Beethoven _dans l'obscurité_, afin que +l'impression produite fut plus forte. Aussi, comme Berlioz défendait son +ami dans les journaux où il avait l'habitude d'écrire,--dans _le +Correspondant_, la _Revue européenne_, le _Courrier d'Europe_, et enfin +les _Débats_; comme il se fâchait quand les Parisiens volages essayaient +d'opposer Thalberg à son rival; une lionne montrant les dents n'est pas +plus redoutable! Gare à qui s'avisait de dire que Liszt n'était pas le +premier pianiste des temps passés, présents et futurs! Et ce qu'il +donnait comme un axiome musical indiscutable, le critique le pensait; +car il n'aurait jamais pu trahir ses convictions et il affectait +vis-à-vis des médiocrités un dédain voisin de l'impolitesse. Liszt, au +surplus, lui rendait procédés pour procédés, transcrivant la _Symphonie +fantastique_, jouant dans les nombreux concerts que le jeune maître +donnait, l'hiver, avec un succès toujours croissant. Ici, rappelons +quelques dates pour l'agrément des archéologues: la première audition de +_Sarah la Baigneuse_ et de _la Belle Irlandaise_ eut lieu le 6 novembre +1834, au Conservatoire; _Harold_ fut donné au second concert de cette +série: «On s'aborde partout en s'entretenant de la _Marche des +Pèlerins_», disaient les feuilles du temps; la mélodie du _Cinq Mai_ et +celle du _Pâtre breton_ furent entendues pour la première fois le +dimanche 22 novembre 1835. Berlioz et Girard, «l'excellent chef +d'orchestre du Théâtre Nautique», plus tard, chef d'orchestre à l'Opéra, +s'étaient associés; mais, Girard ayant été insuffisant dans l'exécution +de certains morceaux, l'union se rompit et Berlioz s'en alla tout seul +aux Menus-Plaisirs; car il changeait de salle de concerts aussi souvent +que d'appartements privés, voyageant du Vaux-Hall à la rue Vivienne et +du Garde-Meuble de la rue Bergère au Gymnase musical, situé sur le +boulevard Bonne-Nouvelle[19]. Le bruit, commençait à se faire autour de +son nom; si l'argent lui manquait parfois, les ennemis déjà ne lui +manquaient pas. M. Fétis jeune l'attaquait dans je ne sais quelle +feuille de chou; Arnal le parodiait au bal de l'Opéra, pendant que les +masques dansaient des quadrilles, que les débardeurs faisaient vis-à-vis +aux pierrettes, que _la folie agitait ses grelots_ (style d'alors), et +que Musard soufflait dans ses cornets à pistons: «Oui, messieurs, +s'écriait Arnal, je vais faire exécuter devant vous une symphonie +pittoresque et imitative, intitulée _Épisode de la vie d'un joueur_. Je +n'ai besoin pour faire comprendre mes pensées dramatiques, ni de +paroles, ni de chanteurs, ni d'acteurs, ni de costumes, ni de +décorations. Tout cela, messieurs, est dans mon orchestre; vous y verrez +agir mon personnage, vous l'entendrez parler, je vous le dépeindrai des +pieds à la tête; à la seconde reprise du premier allegro, je veux vous +apprendre même _comment il met sa cravate_. O merveille de la musique +instrumentale! Mais je vous en ferai voir bien d'autres dans ma seconde +_Symphonie sur le code civil_. Quelle différence, messieurs, d'une +musique comme celle-là, qui se passe de mille accessoires inutiles au +vrai génie et n'a besoin pour se faire comprendre que de... trois cents +musiciens! Quelle différence, dis-je, avec les ponts neufs de Rossini! +Oh! Rossini! ne me parlez pas de Rossini! un intrigant qui s'avise de +faire exécuter sa musique dans les quatre parties du monde _pour se +faire une réputation_!... Charlatan!... Un homme qui écrit des choses +que comprendra le premier venu! Tenez, c'est abominable; et pour moi, la +musique de Rossini est une chose ridicule; elle ne me fait aucun +_effet_, mais aucune espèce d'_effet_, voilà l'_effet qu'elle me +fait_[20].» + +Dans _la Caricature_, un journaliste anonyme publiait un article +intitulé: _le Musicien incompris_: «Le musicien incompris méprise +profondément ce qu'on nomme vulgairement le public; mais en compensation +il n'a qu'une médiocre estime pour les artistes contemporains. Si vous +lui nommez Meyerbeer:--Hum! hum! il a quelque talent, je ne dis pas, +mais il sacrifie à la mode.--Et M. Auber?--Compositeur de quadrilles et +de chansons.--Bellini, Donizetti?--Italiens, Italiens, musiciens +faciles, trop faciles.--Par exemple, s'il traite très-cavalièrement le +présent, il a une grande vénération pour tout ce qui date d'un siècle; +et quand vous lui parlez d'un opéra nouveau, d'un succès, il vous +répond d'une voix attendrie: Ah! que diriez-vous, si vous connaissiez le +fameux Jacques Lenglumé (un incompris de la jeunesse de Louis XIV); +quelle musique! quel musicien!... Notre grand homme va chercher la +solitude au huitième au-dessus de l'entresol; là, après s'être parfumé +d'une grande quantité de cigares, après avoir tourné trois fois sur +lui-même, il se livre tout entier au feu qui le dévore. Il saisit sa +guitare (le piano généralement tapoté lui semblant fort mesquin) et +tombe, le poil hérissé, sur un sofa où il compose, compose jusqu'à +extinction de chaleur naturelle. Il court surtout après la haute +philosophie musicale; pour lui la romance est un mythe qui doit exprimer +une des faces les plus superficociquenqueuses de la vie humaine... Une +fois lancé, rien ne l'arrête; il invente des accords inouïs, des rythmes +inconnus, des mélodies inaccessibles. Grâce à cet agréable procédé et à +cet exercice violent, le compositeur échevelé arrive à produire une +partition qui peut lutter avec les charivaris les mieux organisés et il +obtient toujours le succès... non, la chute demandée[21].» + +L'allusion est on ne peut plus claire. + +Tout en se défendant du bec et de l'ongle dans les journaux, l'auteur de +la _Symphonie fantastique_ prouvait son talent de la même façon que le +philosophe grec prouvait le mouvement en se mettant à marcher; il +travaillait jour et nuit, il couvrait de croches et de doubles croches +des liasses énormes de papier réglé. Paganini, qui devait lui faire, +quatre ans après, un cadeau royal, lui commandait un morceau sur les +_Derniers instants de Marie Stuart_[22]; ce projet n'eut pas de suite ou +fut transformé en un autre projet. Comme dans _Harold en Italie_, il y +avait une partie d'alto principal que Paganini se chargeait de jouer et +dont il voulait essayer l'effet sur le public anglais, un jour, à un +concert de la rue Vivienne, Berlioz se trouva en face d'un géant aux +ongles crochus, à la mine livide, à la chevelure tombant sur les +épaules; ce géant l'embrassa en lui disant:--_Tu Marcellus eris!_ Tu +seras Beethoven!--C'était Paganini. + +Comme nous le rappelions plus haut, les bienfaits du grand artiste ne +s'arrêtèrent pas à cette démonstration théâtrale. Un dimanche, le 16 +décembre 1838, Berlioz, riche de gloire, mais pauvre dans le vrai sens +du mot (il avait dû payer les dettes de sa femme, qui s'élevaient à un +chiffre assez respectable), donnait au Conservatoire une séance musicale +dont nous transcrivons le programme exact: 1º Symphonie d'_Harold_. 2º +Grand air de _Marie Stuart_, d'Alari, chanté par Madame Laty. 3º _Le +Pâtre breton_, chanté par Madame Stoltz. 4º _Cantando un di_, de Bari, +chanté par M. Boulanger et Mademoiselle Bodin. 5º Solo de violoncelle +par M. Batta. 6º Scène de l'_Alceste_ de Gluck, par M. Alizard et Madame +Stoltz. 7º La _Symphonie fantastique_. + +Paganini assistait au concert; deux jours après, il écrivit à son +protégé le billet suivant[23]: + + «Mon cher ami, Beethoven mort, il n'y avait que Berlioz qui put le + faire revivre; et moi qui ai goûté vos divines compositions dignes + d'un génie tel que vous, je crois de mon devoir de vous prier de + vouloir bien accepter, comme un hommage de ma part, vingt mille + francs qui vous seront remis sur la présentation de l'incluse. + Croyez-moi toujours votre affectionné.» + + NICOLO PAGANINI.» + +Voici la réponse de Berlioz: + + «O digne et grand artiste, + + »Comment vous exprimer ma reconnaissance!!! Je ne suis pas riche, + mais, croyez-moi, le suffrage d'un homme de génie tel que vous me + touche mille fois de plus que la générosité royale de votre + présent. + + »Les paroles me manquent, je courrai vous embrasser dès que je + pourrai quitter mon lit, où je suis encore retenu aujourd'hui.» + + H. BERLIOZ.» + +Jules Janin, un ami de la première et de la dernière heure, écrivit de +son côté la lettre qu'on va lire[24]: + + + «Cher Berlioz, + + »Il faut absolument que je vous dise tout mon bonheur en lisant ce + matin cette belle et bonne lettre de change et de gloire que vous + recevez de l'illustre Paganini. Je ne vous parle pas, je ne parle + pas seulement de cette fortune qu'il vous donne, trois années de + loisir, le temps de faire des chefs-d'oeuvre, je parle de ce grand + nom de Beethoven par lequel il vous salue. Et quel plus noble + démenti à donner aux petits-maîtres et aux petites-maîtresses qui + n'ont pas voulu reconnaître votre _Cellini_ comme le frère de + _Fidelio_! Donc, que Paganini soit loué comme le méritent ses + belles actions, et qu'il soit désormais inviolable; il a été grand + et généreux pour vous, plus généreux que pas un roi, pas un + ministre, pas même un artiste de l'Europe, les véritables rois du + monde. Il vous a appuyé de son approbation et de sa fortune; c'est + maintenant plus que jamais qu'il faut louer ce grand musicien qui + vous tend la main. + + »Cher Berlioz, je vous embrasse bien tendrement, dans toute la joie + de mon coeur. + + »JULES JAMIN. + + »20 décembre, 1838.» + +Paganini n'avait pas affaire à un ingrat. + +D'abord, Berlioz lui dédia sa symphonie de _Roméo et Juliette_; puis, il +traduisit l'ode italienne que le poëte Romani avait écrite en l'honneur +du roi des violonistes, après un concert donné par ce dernier au théâtre +Carignano, à Turin. L'ode de Romani est peu connue, la traduction en est +oubliée tout à fait; ce poétique morceau méritait un meilleur sort. On +en jugera par les strophes suivantes: + +«Oh! qui me rendra un seul des sons fugitifs que verse ton archet comme +un torrent de splendeurs éthérées? Peut-être, ô souffles des airs, de +ces lieux où ils se perdraient épars, les reportez-vous au ciel +conservateur de toute mélodie? Oh! dans quel astre d'amour les +déposez-vous afin de rendre et plus douces et plus joyeuses les +évolutions de sa sphère radieuse? Oh! laissez-moi me désaltérer dans +cette source pure d'immortelle harmonie? que je m'y plonge et que j'y +nage avec ivresse comme l'alcyon au sein des mers, comme le cygne au +sein des lacs! + +»Vains désirs! l'homme ne se délivre point du poids qui l'attache à la +terre; l'aile rapide du son ne saurait être liée... Que le souvenir nous +charme encore, puisqu'il est tout ce que nous pouvons conserver. Lui, du +moins, sera impérissable, ô Paganini! et les symphonies divines +échappées de tes cordes émues retentiront dans nos coeurs et dans notre +mémoire comme un bien qui n'est plus, mais que l'on sent toujours!... + +»Les nations qui sont par delà les Alpes et par delà les mers +s'étonnaient, et la mère des chants, l'Italie elle-même, au bruit de ces +mélodies inouïes, s'étonnait, comme firent les Thraces, quand, guidés +par la lyre divine, faveur d'une déesse, ils serrèrent entre eux les +premiers noeuds fraternels. Oui, tous étaient frappés d'étonnement, car +des mains habiles et célestes avaient posé si loin les bornes de l'art, +qu'il ne semblait plus possible de les reculer. Tous admiraient la +puissance créatrice et souveraine donnée à un archet, et quand ils +voulurent comparer, toutes les cordes qui, jusque-là, avaient vibré +devant eux, leur parurent sourdes et inertes.... + +»Tout ce que la terre et le ciel et les flots ont de voix, tout ce que +la douleur, la joie et la colère ont d'accents, tout est là dans le sein +de ce bois creux; c'est la harpe qui frémit et mêle ses soupirs aux +nocturnes soupirs de la lyre d'Éolie, aux plaintes du vent parmi les +branches et les feuilles; c'est le pâtre entonnant sa chanson rustique +en rassemblant son troupeau; c'est le ménestrel invitant à la danse; +c'est la vierge se plaignant de ses peines à la lune silencieuse; c'est +le cri d'angoisse d'un coeur séparé du coeur qu'il aime; c'est le +badinage, c'est le charme, c'est la vie, c'est le baiser.... + +»Sur cette corde sont d'autres notes.... que peut seul connaître le +génie audacieux qui la tend et la modère; mais l'Italie un jour avec +transport les entendra...» + +Nous avons emprunté ce morceau à un recueil, la _Gazette musicale_, qui +fut, pour ainsi dire, le _journal officiel_ de Berlioz, pendant vingt +ans. + +La _Gazette musicale_, fondée en 1834 par l'éditeur Schlesinger et +continuée depuis par les frères Brandus, venait à un moment propice; +cette année était une année féconde pour l'art. Victor Hugo publiait +_Claude Gueux_ dans la _Revue de Paris_, Alfred de Musset jetait au +vent les pages légères de _Fantasio_, Halévy donnait à l'Opéra-Comique +les _Souvenirs de Lafleur_ et surveillait à l'Opéra les répétitions de +_la Juive_, Ingres peignait les portraits de M. Bertin et du comte Molé, +Jules Janin passionnait Paris avec ses feuilletons étincelants, un +journal littéraire, _le Protée_, paraissait sous les auspices de Louis +Desnoyers et de Léon Gozlan, que les compositeurs d'imprimerie ne +connaissaient pas bien encore; car ils écrivaient ainsi son nom: Gorian +ou Gozean. La _Gazette musicale_ obtint tout de suite un vif succès, +mêlé de scandale. Le gérant de la _Gazette_, M. Schlesinger, fut attaqué +dans une salle de concert par un élève de M. Herz, nommé Billard, et un +duel s'ensuivit; M. Billard fut atteint au bas ventre; heureusement que +la balle, amortie, ne produisit qu'une violente contusion. + +Les articles de Berlioz dans la _Gazette musicale_ sont nombreux; nous +signalerons spécialement le compte rendu de la première représentation +de l'opéra des _Huguenots_, qui devait s'appeler primitivement la +_Saint-Barthélemy_, et dont le rôle de basse, illustré par Levasseur, +devait être confié à Serda. Pendant les répétitions, on ne croyait guère +au succès de l'ouvrage; le chef d'orchestre s'arrêtait souvent pour dire +à Meyerbeer:--Ce passage-là n'a pas le sens commun.--Eh bien! répliquait +Meyerbeer de sa voix flûtée et avec un léger accent gascon, si ma +musique n'a pas le sens commun, c'est qu'elle en a un autre[25]. + +En fait de critique, on a généreusement prêté à Berlioz les opinions les +plus saugrenues; il aimait _les Huguenots_, il aimait _Guillaume Tell_; +il n'a jamais écrit sur _le Pré aux Clercs_ le fameux article qu'on lui +a tant reproché. En veut-on la preuve? Qu'on se donne la peine d'ouvrir +le _Journal des Débats_ du 15 mars 1869, Jules Janin s'y avoue coupable +du méfait dont un innocent, pendant un quart de siècle, a été victime: + +«Certains critiques ont reproché à Berlioz d'avoir mal parlé d'Hérold et +du _Pré aux Clercs_. Ce n'est pas Berlioz, c'est un autre, un jeune +homme ignorant et qui ne doutait de rien en ce temps-là, qui, dans un +feuilleton misérable, a maltraité le chef-d'oeuvre d'Hérold. Il s'en +repentira toute sa vie. Or cet ignorant s'appelait (j'en ai honte!) il +faut bien en convenir... Monsieur, JULES JANIN.» + +Malgré cette déclaration formelle, on trouvera encore des obstinés qui +parleront avec horreur du feuilleton sur _le Pré aux Clercs_. + +Mais Berlioz n'aimait pas Mozart? + +Il ne l'aimait pas?... Nous allons citer ses propres paroles au sujet +d'_Idoménée_: «Mozart... Raphael!... Quel miracle de beauté qu'une telle +musique! comme c'est pur! quel parfum d'antiquité! C'est grec, c'est +incontestablement grec, comme l'_Iphigénie_ de Gluck, et la ressemblance +du style de ces deux maîtres est telle dans ces deux ouvrages qu'il est +vraiment impossible de retrouver le trait individuel qui pourrait les +faire distinguer[26]...» En fouillant dans la collection du _Journal des +Débats_, nous rencontrerions bien d'autres témoignages de la fausseté +des sentiments attribués au réformateur musical que M. Ingres et bien +d'autres considéraient comme un monstre: _immanissimum et foedissimum +monstrum_. Une fois pour toutes, établissons que Berlioz ne prétendait +nullement au rôle que certains compositeurs ont tenu depuis. Il ne se +vantait pas d'être _le seul_ de son espèce et ne croyait point qu'avant +lui, la musique fût une science ignorée, ténébreuse, inculte; loin de +renier les anciens, il se prosternait avec vénération devant les dieux +de la symphonie, il brûlait devant leurs autels l'encens le plus pur. +Son unique prétention (et elle nous paraît justifiée) était de continuer +la tradition musicale en l'agrandissant, en l'améliorant, grâce aux +ressources modernes: «J'ai pris la musique où Beethoven l'a laissée», +disait-il avec quelque orgueil à M. Fétis.--Il y avait du vrai dans +cette assertion. + +Dès 1835, les journaux annoncèrent que Berlioz s'occupait d'écrire un +opéra sur un livret d'Alfred de Vigny; il s'agissait de _Benvenuto_ sans +doute, qui ne parut sur la scène que trois ans plus tard. En France, +tout compositeur qui n'aborde pas le théâtre est condamné à l'obscurité; +Berlioz se rendait bien compte de cet axiome et cherchait à se produire +dans la musique dramatique. Un instant, il obtint le poste de directeur +des Italiens[27]; mais la presse opposante cria au favoritisme et +répandit le bruit que M. Bertin, des _Débats_, avait fait obtenir à son +feuilletoniste le sceptre directorial, pour que mademoiselle Louise +Bertin, qui composait, elle aussi, fît jouer, salle Ventadour, les +ouvrages qu'on lui refusait ailleurs. Devant cette malveillance +caractérisée, Berlioz se retira; il n'avait pas trop à se plaindre du +Gouvernement qui lui commandait tantôt un _Requiem_, tantôt une _Marche +funèbre et triomphale_, toutes les fois qu'il était question de célébrer +les victimes de Juillet. + +Le _Requiem_ fut exécuté dans diverses villes de France, notamment à +Lille, d'où Habeneck envoya à l'auteur une lettre de félicitation[28]. +Mais ce n'étaient là que des succès relatifs. La grosse partie allait se +jouer à l'Opéra, où les études de _Benvenuto Cellini_ étaient poussées +avec activité. Le soir de la première représentation, une horrible +cabale fut organisée contre la pièce; le parterre siffla, grogna, hurla; +les ennemis de la famille Bertin imitèrent les cris des animaux les plus +divers pour faire payer à l'infortuné musicien l'honneur qu'il avait +d'écrire dans une feuille ministérielle. Où la politique va-t-elle se +nicher! Duprez, habituellement si applaudi, ne réussit pas à conjurer +l'orage; madame Stoltz et madame Dorus-Gras eurent beau être charmantes, +on leur tint rigueur; les musiciens de l'orchestre s'associèrent au +ressentiment du public. Deux d'entre eux, pendant les répétitions, +avaient été surpris jouant l'air _J'ai du bon tabac_, au lieu de jouer +leur partie. + +Vaincu dans cette bataille inégale, l'auteur de _Benvenuto_ ne se +découragea point; il avait la foi qui transporte les montagnes. Dès +1842, il commença par la Belgique la série de ces voyages à l'étranger +qui furent pour lui la compensation et la revanche des insuccès +parisiens. Si la France résistait au génie de Berlioz, l'Allemagne, la +Russie, la Suisse, le Danemark pressentaient chez ce lutteur incompris +une force bizarre et peut-être nouvelle: ainsi Cologne écoutait +attentivement l'ouverture des _Francs Juges_, Mayence et Leipzig ne +tardaient pas à acclamer le même morceau. Romberg, premier violon du +Théâtre-Allemand à Saint-Pétersbourg, réussissait à faire entendre le +_Dies Iræ_ du _Requiem_ et envoyait à l'éditeur Schlesinger un compte +rendu enthousiaste; Hambourg, de son côté, se prononçait pour le maître; +la contagion gagnait la ville de Copenhague, qui accourait au concert de +M. et de madame Mortier Fontaine pour applaudir à l'ouverture de +_Waverley_; Winterthur, dans le canton de Zurich, imitait Cologne, +Copenhague et Hambourg. Cependant Winterthur est une ville si peu +considérable, que nous avons eu quelque peine à la découvrir sur la +carte. + +Les siffleurs de _Benvenuto_, en apprenant ces nouvelles du dehors, +commencèrent à réfléchir; si, par hasard, ils s'étaient trompés!... Il y +eut une espèce de revirement dans le public et l'on vit, un jour, des +conscrits entonner, dans la rue, le motif de la _Marche funèbre et +triomphale_ en se promenant du Palais-Royal aux Italiens et à l'Opéra. +Le cortège se composait d'une centaine de jeunes gens précédés de +vivandières, de sapeurs, de tambours-majors et de porte-drapeaux[29]. + +«A Bruxelles, nous dit le compositeur dans ses _Mémoires_, les opinions +sur ma musique furent presque aussi divergentes qu'à Paris.» C'est là +que nous nous trouvons pour la première fois en présence de mademoiselle +Récio, que Berlioz devait épouser à la mort d'Henriette Smithson; +mademoiselle Récio chanta dans les concerts de son futur mari; nous +ignorons avec quel succès. Le voyage en Allemagne fut beaucoup plus +décisif pour la gloire du musicien que l'excursion en Belgique; depuis +longtemps, Berlioz était attendu de l'autre côté du Rhin. Nous osons à +peine révéler la vérité, car elle est triste à dire; triste pour nous, +Français, et pour notre goût artistique. Pendant que nous marchandions à +notre compatriote de maigres applaudissements, la capitale de la Prusse +le traitait en triomphateur; on lui accordait le théâtre royal et les +premiers artistes de la ville, le roi accourait de Potsdam à franc +étrier, se mêlait à l'enthousiasme de ses sujets (malgré l'étiquette), +demandait pour ses bandes militaires _la Fête chez Capulet_[30]. Bien +mieux: le maître de la chapelle ducale de Brunswick, M. Georges Muller, +venait, après l'audition de _Roméo et Juliette_, déposer une couronne +sur la partition[31]. Mendelssohn enfin, qui dédaignait tant son +camarade de Rome, échangeait avec lui son bâton de chef d'orchestre, à +propos du _Sabbat_ de la _Symphonie fantastique_, exécuté presque en +même temps que _la Première Nuit du Sabbat_, à Leipzig. Le compositeur +parisien remercia par une lettre le compositeur allemand; nous avons eu +la chance inespérée de retrouver le texte du billet: + + + Leipzig, 2 février 1843. + + Au chef Mendelssohn. + +«Grand chef, nous nous sommes promis d'échanger nos tomawacks! Voici le +mien, il est grossier, le tien est simple! + +»Les Squaws seules et les Visages-Pâles aiment les armes ornées. Sois +mon frère, et, quand le Grand-Esprit nous aura envoyés chasser dans le +pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawacks amis à la +porte du conseil[32].» + +Nous n'insisterons pas. Il nous est douloureux de constater que la +justice et le sentiment du beau se sont rencontrés ailleurs que chez +nous et, qui pis est, chez nos plus implacables adversaires. Au moment +où l'Allemagne tressaillait aux accents des mâles symphonies du maître, +nous raffolions, nous, d'opéra-comique; nous essayions d'implanter ce +genre absurde dans les cinq parties du monde et une troupe de chanteurs +se préparait à s'embarquer dans le port de Brest. La troupe était au +complet; elle avait une _prima donna_, une dugazon, un ténor, des +barytons, un régisseur. Quant à sa destination, on ne la devinerait +jamais. Ces messieurs et ces dames allaient faire connaître les beautés +du _Domino noir_, de _Zampa_, et de _Fra Diavolo_ aux sauvages des îles +Marquises[33]!!!!! + +En juin 1843, Berlioz revint à Paris pour s'occuper d'un opéra, _la +Nonne sanglante_, qu'il n'acheva jamais. Il trouva chez lui, en +rentrant, un ordre de l'empereur de Russie, lui enjoignant d'arranger +des plains-chants grecs à seize parties, en quadruple choeur. Vers la +même époque, il fut nommé membre de l'Académie romaine de Sainte-Cécile, +puis il reprit ses concerts. Concert à la salle Herz (3 février 1844) et +première audition de l'ouverture du _Carnaval romain_; concert spirituel +à l'Opéra-Comique, le samedi saint, 6 avril; concert aux Italiens, où il +s'emporte contre deux dames qui causaient dans une loge tandis qu'on +exécutait la _Marche des Pèlerins_[34]; enfin concerts au palais de +l'Industrie et au Cirque des Champs-Élysées (janvier 1845). Là, fut joué +un morceau dont nous avons complétement perdu la trace: l'ouverture de +_la Tour de Nice_, écrite par l'auteur, pendant un séjour de quelques +semaines dans un vieux donjon, sur le bord de la mer. Le morceau était, +paraît-il, tout à fait bizarre, entrecoupé de sifflements, de +hurlements, de cris de chouettes, de bruits de chaînes. Il ne plut guère +à l'auditoire et l'auteur fut sans doute du même avis que ses juges, +puisqu'il remplaça sur l'affiche l'ouverture de _la Tour de Nice_ par +_le Désert_ de Félicien David, artiste charmant, frais éclos, et qui +n'en était plus à faire jouer, sous la direction de Valentino, des +_nonetti_ pour instruments à piston[35]. + +Après l'Allemagne du Nord, Berlioz visita l'Autriche. «Nos dames, +écrivait un Viennois, portent des bracelets, des bagues et des boucles +d'oreilles à la Berlioz, c'est-à-dire avec son portrait[36].» Les +peintres recherchaient l'honneur de reproduire ses traits et il +n'accorda cette faveur qu'à un M. Kriuber qui exposa, au foyer de +l'Opéra, l'image du musicien à la mode, entourée de lauriers. «C'était +bien la peine, disait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à +notre édifice musical; en deux heures, ce diable de Français a tout +renversé.» Drôles de moeurs! Pendant que Berlioz dirigeait ses concerts, +un poëte hongrois lui jeta des vers pour l'engager à venir à Pesth. Il +prit la route opposée; il s'en fut à Prague, où le directeur du +Conservatoire, M. Kittl, lui amena tous ses élèves pour que ceux-ci +assistassent aux répétitions. Au moment de son départ de l'Autriche, +Berlioz entendit un critique de Breslau prononcer cette parole: «Eh +bien, il nous laisse de sa chaleur, au moins pour un an!» + +S'il laissait de sa chaleur aux autres, il allait se refroidir, lui, en +passant à Paris par la plus douloureuse épreuve qu'il eût subie +jusqu'alors: l'épouvantable _fiasco_ de _la Damnation de Faust_ à +l'Opéra-Comique (6 décembre 1846). Les deux ou trois cents personnes qui +assistèrent à l'exécution de cette légende dramatique furent ravies, +transportées; malheureusement elles n'étaient que deux ou trois cents. +Le Paris de la fin du règne de Louis-Philippe s'intéressait beaucoup +plus à la politique qu'aux choses de l'intelligence, les badauds +s'occupaient des mariages espagnols; deux fabricants de cachemires, M. +Cuthbert et M. Biétry, s'adressaient dans _le Constitutionnel_ des +correspondances qui passionnaient l'Europe. Au lieu de répondre à +l'appel du symphoniste, la noblesse du faubourg Saint-Germain resta chez +elle, la haute finance se garda bien de manquer l'heure de la +Bourse,--car le concert avait lieu en plein jour,--les artistes firent +la sourde oreille, les boutiquiers continuèrent à préférer _la Dame +blanche_; ce fut une déroute auprès de laquelle celle de la Bérésina +aurait passé pour une retraite en bon ordre. + +Par un assez étrange hasard, le sujet de _Faust_, si profondément +tudesque et septentrional, doit à nos compositeurs nationaux une grande +partie de sa popularité. Je me garderai bien de louer _la Damnation_ au +détriment de l'opéra, plus moderne, de M. Charles Gounod; les deux +oeuvres ont des tendances diverses et se complètent l'une par l'autre. La +scène du jardin: voilà le tendre et incomparable éclat qui illumine le +_Faust_ de M. Gounod. Mais, à propos d'illumination, je me rappelle +qu'un soir, à l'Opéra, mes yeux ne pouvaient se détacher du petit +appareil de lumière électrique qui, placé dans les combles du théâtre, +versait des feux artificiels sur le jardin de Marguerite. J'avais beau +me dire: «Me voilà loin de Paris, dans une vieille cité aux enseignes +grimaçantes, sous les arbres, près des fleurs; l'orchestre prend le soin +de traduire en sons merveilleux les sentiments que ma pauvre petite +éloquence serait incapable d'exprimer...»--Peine perdue! la machine +électrique de là haut m'ôtait toute illusion; elle me rappelait à la +prosaïque réalité, elle me chuchotait dans son langage de machine: «Ne +sois pas dupe de ces gens qui s'agitent là sur les planches et qui +s'abîment la voix pour gagner de quoi acheter plus tard une maison de +campagne où ils iront abriter leur esquinancie. Méphistophélès meurt +d'envie de s'aller coucher; Faust n'a qu'une pensée: ménager ses notes +hautes, aussi précieuses pour lui que des obligations de chemins de fer. +Quant à Marguerite, qui débute, et qui a refusé, le jour même, un +engagement pour la province, elle réfléchit qu'elle a eu tort de ne pas +accepter les offres qu'on lui faisait.» + +Avec le _Faust_ de Berlioz, de pareilles désillusions ne sont pas à +craindre. Comme il n'y a ni décors, ni coulisses, ni rampes, ni +maillots, ni pourpoints, ni ballerines, ni marcheuses, ni même de +souffleur, la musique se charge de tous les frais et vous emporte toute +seule sur l'aile des chimères. Un décor?.... A quoi bon? Le musicien +vous conduit où vous voulez en vingt-cinq mesures. Voulez-vous boire +avec les étudiants dans la taverne d'Auerbach?... A merveille! buvez. Le +magicien donne un nouveau coup de sa baguette? Nous voici sur les bords +de l'Elbe, près des sylphes qui frôlent les calices humides de rosée, +sous les étoiles qui nous regardent en clignotant, comme des curieuses +qu'elles sont de ce qui se passe chez nous... Attention! Nous avons eu à +peine le temps de tourner la tête et le diable nous tient déjà compagnie +devant la maison de Marguerite: _Petite Louison, que fais-tu dès +l'aurore..._ Oui, cet enchanteur de Berlioz dédaigne les machinistes; +sans le secours de leur métier, il nous fait voyager, tout-simplement, +dans le ciel et dans les enfers, sur la terre et sur l'onde, dans les +nuages, dans l'Empyrée, dans le passé et dans l'avenir. + +_La Damnation de Faust_ rivalise avec les ouvrages des plus grands +maîtres et n'est pas effacée par eux; elle lutte contre le poëme de +Goethe sans se laisser dominer par lui, elle rencontre Schubert et sa +_Marguerite au rouet_; Schubert est vaincu. Mais savez-vous à quel +sublime génie cette partition fait surtout songer?... Quand vous +entendez la dernière partie de l'oeuvre, quand vous suivez la «course à +l'abîme», si vertigineuse qu'un frisson vous saisit comme si vous étiez +sur le bord d'un précipice, quand les horribles cris des démons saluent +la chute de Méphisto et de sa victime, quand l'orchestre se livre à des +saturnales enragées auxquelles succèdent les ineffables joies du +paradis, quand vous écoutez le langage de Swedenborg mêlé aux hymnes des +élus, oh! alors, savez-vous à qui vous pensez? Vous songez +involontairement à Michel-Ange; oui, vous revoyez en imagination les +gigantesques peintures de la chapelle Sixtine, et aucune autre +comparaison ne peut s'offrir à votre esprit: il est impossible que +l'analogie ne vous frappe pas, pour peu que vous ayez l'habitude de +faire des rapprochements entre les différentes parties de l'art. + +Maintenant que _la Damnation de Faust_ a reconquis la brillante place +qu'elle doit occuper désormais dans les annales de la musique, il serait +profitable et curieux de relire les critiques du temps. Parlant du +magnifique choeur de la Pâque, un rédacteur d'un journal illustré +insinuait que «cette résurrection ressemblait à un _De Profundis_»; la +Danse des paysans, ajoutait-il, «ne me paraît pas des plus réservées +(chaste critique, va!); le rhythme en est pesant et empêtré et ne donne +pas une haute opinion de la grâce et de la légèreté des Hongroises.» Le +compte rendu signé par M. Scudo serait à citer d'un bout à l'autre: +«Cette étrange composition (_la Damnation de Faust_) échappe à +l'analyse... La Marche hongroise est un déchaînement effroyable... un +amoncellement monstrueux... La chanson du Rat et de la Puce manque de +rondeur, d'entrain, de gaieté... L'idée mélodique de la Danse des +sylphes est empruntée à un choeur de la _Nina_ de Paisiello: _Dormi, ô +cara_... Dans la troisième partie, il n'y a d'un peu supportable que +quelques mesures d'un menuet, etc., etc.» M. Scudo était un Italien +désagréable, qui avait échoué dans la carrière de la composition et qui +avait réussi dans la spécialité du dénigrement de l'école française. On +lui connaissait des torts nombreux; entre autres celui d'avoir écrit +d'insipides romances longtemps chantées dans les pensionnats. Il se +croyait une autorité et il n'était qu'un autoritaire, mal élevé +d'ailleurs; ses propres haines l'ont tué. Il a éclaté de rage, comme la +grenouille de la Fontaine; il est mort, délaissé et fou. + +Après l'exécution de son chef-d'oeuvre, Berlioz était ruiné; il devait +une somme considérable qu'il n'avait pas. Grâce à la générosité de +quelques amis, il put aller moissonner des roubles, en Russie, et +s'acquitter enfin envers les personnes qui l'avaient aidé dans +l'infortune. «Vous gagnerez là-bas cent cinquante mille francs!» lui +avait dit Balzac.--On sait qu'en imagination l'auteur de _la Comédie +humaine_ remuait les millions à la pelle; Berlioz ne gagna pas la somme +annoncée, mais il rapporta de quoi faire honneur à ses engagements. A ce +moment-là, la direction de l'Opéra de Paris était sur le point de +devenir vacante; le directeur, M. Léon Pillet, parlait de se retirer, et +sa succession était briguée par MM. Duponchel et Roqueplan, qui, malgré +leur zèle, malgré leurs démarches, n'avaient pas obtenu l'appui du +ministère de l'intérieur. Ces messieurs recommandèrent leur candidature +à Berlioz; ils furent nommés, par l'influence du _Journal des Débats_. +Avant cette nomination, les solliciteurs, comme on pense, étaient tout +feu, tout flammes; ils comptaient reprendre _Benvenuto Cellini_, jouer +_la Nonne sanglante_, confier à l'homme auquel ils devaient leur titre +de directeurs un poste important; une fois le décret ministériel signé, +ces belles résolutions s'évanouirent comme par enchantement. Les +relations devinrent de plus en plus froides entre MM. Duponchel, +Roqueplan, et leur ancien ami; celui-ci, comprenant qu'ils étaient gênés +avec lui, qu'on le prenait pour un malfaiteur auquel il ne fallait pas +ouvrir les portes de l'Académie de musique, écrivit à ses obligés qu'il +les dégageait de toute reconnaissance à son égard et qu'il était engagé +par l'_impresario_ Jullien pour conduire l'orchestre du théâtre de +Drury-Lane, à Londres. Cette détermination terminait la crise; enchantés +d'être débarrassés d'un importun qu'ils ne voulaient ni accueillir ni +mécontenter, MM. Roqueplan et Duponchel feignirent l'étonnement en +public, mais, en particulier, ils ne dissimulèrent pas leur joie. + +«Votre lettre, répondirent-ils, nous a causé de la surprise et du +regret. Les termes affectueux dans lesquels vous l'avez conçue ne nous +permettent pas de vous supposer le moindre ressentiment des lenteurs +involontaires qui ont retardé la conclusion de nos conventions. Nous +aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie musical +dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif, et que +vous préférez, à votre âge, dans toute la force de votre talent, courir +toujours les nobles aventures de l'art. Quant à notre regret, il est +sincère; cela nous servait et nous honorait de mettre à la tête d'un de +nos services les plus importants le nom d'un homme qui rattache à lui +toutes les idées de progrès et de rénovation. Nous perdons un de nos +plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons; il nous +reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à +espérer qu'elles ne seront pas vaines[37].» + +De quelles promesses était-il question? Nous l'ignorons; elles furent +emportées avec tant d'autres dans le tourbillon de la révolution de +1848. La saison musicale, à Drury-Lane, s'ouvrit par une représentation +de _Lucia de Lammermoor_, jouée par madame Dorus Gras, le baryton +Pischek, le ténor Reeves et la basse Withworth. En même temps, on +donnait _le Génie du Globe_, ballet de la composition de M. Maretzek, +maître du chant, audit théâtre[38]. La salle était peu garnie; _Lucia_, +opéra fort démodé, même en Angleterre, n'attirait plus la foule, et +Berlioz, qui avait fait une mauvaise affaire en liant sa destinée à +celle de Jullien, devina que cette équipée se terminerait par une +banqueroute. Ses prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; pour comble +de malheur, les événements politiques, en France, tournèrent à la +tragédie des barricades et aux massacres de juin. Berlioz faillit perdre +sa modeste place de bibliothécaire au Conservatoire; si cette +catastrophe était arrivée en un pareil moment, il n'aurait plus eu qu'à +se suicider. Mais il connaissait Victor Hugo, et le grand poëte, alors +au pouvoir, réussit à congédier les affamés qui flairaient d'un peu trop +près les rogatons d'appointements que le Conservatoire alloue à ses +bibliothécaires. + +Sous la seconde République, les artistes, presque tous enrôlés dans la +garde nationale, n'eurent guère d'occasions de se distinguer. En ce qui +concerne le musicien dont nous écrivons la vie, nos notes, si abondantes +parfois, sont insignifiantes ici; nous trouvons à peine à signaler un +concert au palais de Versailles (29 octobre 1848), un autre concert à +Londres, après lequel, dans un souper, miss Dolby, miss Lyon et Reeves +chantèrent, en l'honneur du maître, des _glees_ ou anciens madrigaux +anglais[39]. L'année suivante, le baron Taylor offrit à Berlioz la +médaille d'or que certains admirateurs de _la Damnation de Faust_ +avaient fait frapper en souvenir de cette oeuvre trop rarement entendue. +Le goût de la symphonie commençait à se répandre à Paris. On essaya de +fonder une société, avec deux cents exécutants et choristes, donnant ses +séances dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin: ce fut +là que Berlioz fit exécuter la seconde partie de son _Enfance du +Christ_, attribuée (sur le programme) à Pierre Ducré, musicien +imaginaire, chimérique, ayant vécu, disait-on, au XVIe siècle; il +fallait bien détourner les soupçons et désarmer la critique hostile. Le +secret avait été bien gardé; tout le monde fut pris à cette +plaisanterie. Léon Kreutzer, qui n'était pas dans la confidence, +écrivait deux jours après: «Cette pastorale m'a paru assez jolie et +modulée assez heureusement, _pour un temps où l'on ne modulait +jamais_...» Une dame enthousiasmée disait à un journaliste: «Ce n'est +pas votre Berlioz qui ferait cela!» + +Le faux Pierre Ducré ressentit quelque amertume de ce succès +_calomnieux_ pour ses oeuvres antérieures. _L'Enfance du Christ_, +complétée et remaniée, fit recette à la salle Herz, pendant plusieurs +soirées de suite[40]. Ce triomphe ne consola pas Berlioz du second échec +que _Benvenuto_ venait de subir à Londres, où les partisans de la +musique italienne et de la vieille Société philharmonique dominaient +encore. Le public de Weimar fut d'un avis contraire à celui du public +anglais. _Benvenuto_, à Weimar, prit une revanche éclatante de ses +autres déconvenues. Berlioz, étant venu à la représentation, on le +célébra en langue allemande, en français, et même en latin. Nous avons +découvert les paroles d'un toast, mis en musique par Raff, et chanté en +choeur par l'élite des Weimarquois: c'est à pouffer de rire: + + Nostrum desiderium + Tandem implevisti: + Venit nobis gaudium + Quia tu venisti. + + Sicuti coloribus + Pingit nobis pictor; + Pictor es eximius, + Harmoniæ victor. + + Vives, crescas, floreas, + Hospes Germanorum + Et amicus maneas + Neo-Wimarorum[41]. + +_Vives, crescas, floreas_, répétait le choeur des convives, en buvant du +vin de Champagne: il n'y a que les Allemands pour s'amuser de la sorte. +Berlioz, triste et préoccupé, ne retrouvait un peu de gaieté que hors de +chez lui, au milieu de ces populations étrangères qui lui décernaient +des honneurs dignes d'un proconsul mené au Capitole. Il venait de perdre +sa femme, Henriette Smithson, et de se remarier avec mademoiselle Récio, +l'ex-cantatrice de Bruxelles, dont le talent n'était pas toujours à la +hauteur de l'ambition, si nous en jugeons par ce fragment de +correspondance: «Plaignez-moi, mon cher Morel; Marie a voulu chanter à +Mannheim et à Stuttgart et à Heckingen. Les deux premières fois, cela a +paru supportable, mais la dernière!... et l'idée seule d'une autre +cantatrice la révoltait[42]...» + +Indépendamment de ses ennuis privés, Berlioz ne manquait pas non plus de +tracas officiels; ainsi, à l'Exposition de 1855, on lui infligeait la +charge de membre du jury, sous prétexte qu'à l'Exposition de Londres il +avait rempli le même office; on souffrait que, la veille de l'ouverture, +il organisât un immense _Te Deum_ à Saint-Eustache; mais, pour la +fermeture, on lui commandait une cantate, _l'Impériale_: + + Du peuple entier les âmes triomphantes + Ont tressailli, comme au cri du destin, + Quand des canons les voix retentissantes + Ont amené le jour qui vient de luire enfin!... + +Si _l'Impériale_ passa comme une étoile filante, le _Te Deum_ marqua +davantage; quand on grava ce gigantesque morceau, les rois de Hanovre, +de Saxe, de Prusse, l'empereur de Russie, le roi des Belges, la reine +d'Angleterre, s'empressèrent de prendre part à la souscription: +Beethoven avait été moins heureux, lorsque, pour faire éditer sa +_Messe_, il ne rencontra que trois souscripteurs; deux riches habitants +de Vienne et... Louis XVIII. Au début du règne de Napoléon III, on ne +jouait nulle part de la musique de Berlioz, c'est vrai; seulement, il +faut bien le reconnaître, le compositeur était comblé d'honneurs. Il +avait reçu une avalanche de décorations; l'Aigle rouge à Berlin, l'ordre +de la maison Ernestine à Weimar, la croix de la Légion d'honneur; il +était correspondant de plusieurs sociétés, membre honoraire du +Conservatoire de Prague, que dis-je? il faisait partie de l'Académie... +de Rio-de-Janeiro[43]. L'Institut--le vrai, celui qui siège à +l'extrémité du pont des Arts--ne pouvait manquer de s'attacher un homme +si dédaigné par la vile multitude et si favorisé par les souverains. Un +des intimes de Berlioz, l'intelligent facteur d'orgues M. Édouard +Alexandre, s'employa à soutenir la candidature de son ami. Il s'agissait +de conquérir la voix d'Adam; or, l'auteur du _Chalet_ n'avait guère de +points de contact avec l'auteur de la _Symphonie fantastique_ et le +rapprochement était difficile: «Voyons, voyons, dit M. Alexandre à +Berlioz, qui ne voulait se résoudre à aucune démarche; réconciliez-vous +avec Adam; que diable! c'est un musicien; vous ne pouvez nier +cela?...--Aussi, je ne le nie point, dit l'autre; mais pourquoi Adam, +qui est un grand musicien, s'obstine-t-il à _s'encanailler_ dans le +genre de l'opéra-comique; s'il voulait, parbleu! il ferait de la musique +comme j'en fais!» M. Alexandre ne se découragea pas, et, se rendant chez +Adolphe Adam: «Mon cher ami, vous donnerez votre voix à Berlioz, +n'est-ce pas? Vous avez beau ne pas vous entendre avec lui, vous savez +aussi bien que moi que c'est un musicien...--Un grand musicien certes +(et le petit Adam rajusta ses lunettes sur son nez), un très grand, très +grand... Seulement, il fait de la musique ennuyeuse; s'il voulait, il en +ferait d'autre... il en ferait tout aussi bien que moi!...» + +Ce fut une scène digne de Molière[44]. + +«Mais, parlant sérieusement, dit Adam, Berlioz est un homme d'une grande +valeur. Je vous donne l'assurance, que, après Clapisson, auquel nous +avons tous déjà promis, Berlioz aura le premier fauteuil vacant.» + +L'institut nomma Clapisson. + +Hélas! bizarrerie du sort: Adam mourut. Le pays fit une grande perte. Le +premier fauteuil vacant fut le sien et ce fut Berlioz qui l'occupa. Il +fut élu par dix-neuf voix contre six données à Niedermeyer, six à +Charles Gounod et deux à Panseron. MM. Leborne, Vogel et Félicien David +s'étaient présentés aussi. Ce dernier échec de Félicien David contre +Berlioz rendit Azevedo, ce critique de mauvais aloi, furieux contre +Berlioz[45]. + +De 1856, année où nous sommes arrivés, à 1863, année des _Troyens_, nous +ne distinguons pas dans la vie du compositeur un grand nombre +d'événements importants. Il organise, chaque année, un festival à Bade; +il y fait représenter son ravissant opéra de _Béatrice et Bénédict_; la +jeunesse de la ville de Gior (en allemand: Raab) lui envoie une adresse +de félicitation; les artistes du Conservatoire de Paris lui font une +ovation, peu de temps après le _Tannhäuser_; le Grand-Théâtre de +Bordeaux s'avise de jouer _Roméo et Juliette_; voilà tout, ou à peu +près tout. Ah! j'oubliais!... Il surveille les répétitions d'_Alceste_; +quoique inspirant peu de confiance à l'administration de l'Opéra, on le +juge capable de remplir cette besogne d'obscur manoeuvre. + +Pendant ce temps, un nouveau théâtre lyrique s'élevait sur les rives de +la Seine, et les faiseurs de partitions, si délaissés d'ordinaire, +commençaient à espérer qu'on allait enfin s'occuper d'eux. Le livret des +_Troyens_, lu dans divers salons, y avait rencontré une approbation +unanime; même l'empereur Napoléon III, ayant entendu parler de la chose, +invita Berlioz à dîner; mais on causa de la pluie et du beau temps: «Je +me suis splendidement ennuyé!» écrivit le lendemain le convive de Sa +Majesté Impériale.--A un autre dîner mensuel où se réunissaient MM. +Fiorentino, Nogent-Saint-Laurens, Édouard Alexandre, Paul de +Saint-Victor, Carvalho, on s'inquiéta plus sérieusement de Didon et +d'Énée; M. Carvalho, le directeur du Théâtre-Lyrique, n'avait pas besoin +d'encouragement; il connaissait l'oeuvre, il l'admirait et il comptait +bien la révéler aux masses, comme il avait révélé _Faust_. + +La première représentation des _Troyens_ fut assez calme; les +spectateurs qui se souvenaient de _Benvenuto Cellini_ s'attendaient à +des péripéties; le divertissement de la Chasse causa seul quelques +rires, dus plutôt à l'interprétation de ce ballet qu'aux modulations +hardies de l'orchestre. En revanche, l'air de Didon au premier acte, le +fameux septuor et le duo: _Nuit d'ivresse et d'extase..._ allèrent aux +nues, _alle stelle_. Certains opéras modernes contiennent des morceaux +plus soutenus, plus amples, que le septuor des _Troyens_, mais aucun de +ces morceaux ne peut soutenir la comparaison avec lui au point de vue du +sentiment pittoresque et de l'originalité poétique. C'est un diamant qui +brille d'un éclat inouï; cela ne ressemble ni à la Bénédiction des +poignards, ni à la Sérénade de _Don Juan_, ni au trio de _Guillaume +Tell_, ni à la pastorale du _Prophète_; cela tient de la symphonie et du +drame, de l'ode pindarique et de la méditation lamartinienne, cela bruit +comme un souffle et frissonne comme une caresse; cela palpite, rêve, +soupire, émeut... Les battements du coeur s'apaisent avec l'écroulement +des vagues de la mer africaine, le parfum des orangers s'exhale de cette +musique divine, et l'esprit s'endort bercé dans un palais des _Mille et +une Nuits_. + +Rien n'était fait pour déplaire davantage aux Parisiens de 1863; l'homme +de génie qui avait écrit _les Troyens_ eut contre lui à peu près toute +la presse, sérieuse ou légère. Cham, dans _le Charivari_, fit une +caricature: le Tannhäuser (en bébé) demandant à voir son petit frère. Au +théâtre Déjazet, on joua une parodie où des acteurs, coiffés de casques +ridicules, exécutaient un horrible vacarme, avec des casseroles, des +gongs chinois, des scies ébréchées, des paires de pincettes; nous nous +rappelons cette ignoble parade, plus digne de divertir les sauvages qui +mangèrent le capitaine Cook que d'amuser les Athéniens de la décadence. + +Il faut rendre justice à M. Carvalho; le chapitre que Berlioz lui a +consacré dans les _Mémoires_ est inexact; l'amertume de la défaite a +envenimé la plume de l'auteur. Nous disons _défaite_, car _les Troyens_ +n'obtinrent qu'une trentaine de représentations, suivies, il est vrai, +par l'élite du monde musical; Meyerbeer n'en manqua pas une, et je le +vois encore au fauteuil de balcon qu'il occupait, très-attentif, donnant +fréquemment des marques de vive satisfaction. M. Carvalho avait consacré +une partie de ses bénéfices antérieurs à la mise en scène des _Troyens_; +accordons, qu'il se soit trompé sur certains détails, c'est possible; +qu'il ait essayé de ramener au goût mesquin du public une oeuvre conçue +selon les larges traditions de l'antiquité, c'est probable; il n'en a +pas moins risqué sa fortune et son avenir. + +M. Alexandre, le plus intime ami de Berlioz, aujourd'hui son exécuteur +testamentaire, me disait l'autre jour: «Le monde musical doit beaucoup à +Carvalho; il ne m'appartient pas d'énumérer tout ce que l'art lui doit +de reconnaissance; je n'ai aucune autorité pour le faire; mais ce que +j'ai le devoir de vous prier de consigner dans cette notice, pour +laquelle vous me demandez des renseignements, c'est le coeur, _le +dévouement_, _le désintéressement_ de Carvalho pour monter _les +Troyens_, autant que faire se pouvait, d'une façon digne du maître que +personne, plus que lui, ne respectait ni n'admirait. + +»Carvalho, oubliant tout pour une aussi grande question artistique, fit +des sacrifices tels, qu'ils pesèrent sur sa vie entière. Voilà ce qu'il +ne faut pas oublier.» + +Ce n'est pas à nous à le lui reprocher et personne n'oserait le faire. + +_Les Troyens_ avaient été la suprême espérance de Berlioz; leur chute +causa sa longue agonie de six ans. A partir de ce moment, ses idées +devinrent de plus en plus sombres; les souffrances physiques ne lui +laissèrent plus aucun repos. Il avait tant compté sur son opéra! Au +sortir de la répétition générale, il était allé chez madame d'Ortigue, +la digne femme d'un de ses plus vieux amis. Il lui avait fait l'effet +d'un spectre, tant il était pâle, maigre, décharné: «Qu'y a-t-il, +s'écria-t-elle effrayée? Est-ce que la répétition aurait mal tourné, par +hasard?...--Au contraire, dit l'autre en se laissant tomber sur une +chaise. C'est beau, c'est sublime!...»--Et il se mit à pleurer[46]. + +Il était déjà affaibli et malade; dans sa jeunesse, il s'était +quelquefois amusé _à se laisser avoir faim_ pour connaître les maux par +lesquels le génie pouvait passer; son estomac, plus tard, dut payer ces +coûteuses fantaisies. Il vécut dans son appartement de la rue de Calais, +retiré et dégoûté de tout, entouré de passereaux effrontés auxquels il +donnait du pain qu'ils venaient picorer sur sa fenêtre, près de son +immense piano à queue, de sa harpe et du portrait de sa première femme, +Henriette Smithson. Sa belle-mère, madame Récio, le soigna avec une +vigilance et un dévouement exceptionnels; ses amis prirent à tâche de +lui faire oublier les injustices du sort et personne n'en a eu de plus +attentifs, de plus fidèles que lui: Édouard Alexandre, Ernest Reyer, M. +et madame Massart, M. et madame Damcke, la famille Ritter, et combien +d'autres que je ne puis citer; la liste en serait trop longue. Il +s'était mis à apprendre le français à un jeune compositeur danois, M. +Asger Hammerik, aujourd'hui directeur du Conservatoire de Baltimore. «Je +suis bien à plaindre, disait-il quelquefois; voilà ma belle-mère qui me +parle en espagnol, ma bonne en allemand, et vous, avec votre danois, +vous me déchirez les oreilles[47]!...» + +La mort de son fils unique, Louis Berlioz, emporté par la fièvre, aux +colonies, acheva de terrasser le glorieux vaincu. Louis Berlioz avait +choisi la carrière de marin; son père l'adorait avec une passion dont on +retrouvera la trace dans les _Lettres_. Il y avait eu entre eux des +brouilles passagères; mais elles finissaient toujours par une +réconciliation où le pauvre père cédait. Ce Berlioz, si hautain, si +rogue, si absolu, avec la plupart des gens qu'il coudoyait dans la vie, +il devenait tendre et humble avec son fils, il descendait aux +supplications, il avait des raffinements d'amour paternel. Que de bons +conseils il donnait à son enfant chéri: «Tu es jeune, tu es fort, ne te +laisse pas aller à l'ennui, au découragement, et songe qu'avec les +avantages que tu as et la santé, on peut surmonter bien des +obstacles[48].»--«Cher Louis, écrivait-il encore à propos de certaines +fredaines de jeune homme, tu ne trouveras jamais en moi un censeur +tartufe de morale[49]...»»Figure-toi que je t'ai aimé même quand tu +étais tout _petit_; et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants! +Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite cela s'est +affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis +lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais, +cela ne fera qu'augmenter... Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais +pas[50]!...» L'année suivante, hélas! il le perdait, ce fils adoré, et +il se replongeait, fou de douleur, dans l'anéantissement, dans le +silence, dans la nuit. + +Vainement essayait-on de lui proposer des distractions: «Mon cher +Damcke, répondait-il à une invitation, je me donne le luxe de rester +couché. Ainsi, excusez-moi auprès de S... si vous le voyez. J'ai pris +mon parti; je ne veux plus subir aucun genre de servitude; je ne veux +plus rien entendre de force; rien louer de force. Qu'on me laisse mourir +tranquille. Je vous pardonne seulement de me forcer à vous aimer[51]...» + +Une artiste dont il aimait le talent, mademoiselle Bockholtz-Falconi, +parvint cependant à l'arracher à la torpeur où il se complaisait en le +mettant en relations avec M. Herbeck, maître de chapelle de la cour à +Vienne, qui le demandait pour diriger _la Damnation de Faust_. Berlioz +accéda aux désirs de M. Herbeck et n'eut pas à s'en repentir. D'autres +propositions magnifiques l'attirèrent chez la grande-duchesse Hélène de +Russie, qui le logea dans son propre palais, à Saint-Pétersbourg, et ne +lui permit de partir que comblé de distinctions, de gloire et d'argent. + +En revenant des bords de la Néva, Berlioz éprouvait une grande fatigue; +sa maladie nerveuse empirait. Il était allé trouver le célèbre docteur +Nélaton, qui, après l'avoir ausculté, palpé, interrogé, lui avait dit: +«Êtes-vous philosophe?--Oui, avait répondu le patient.--Eh bien, puisez +du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez jamais[52].» Assuré +de mourir dans un assez bref délai et en proie à des tortures +épouvantables, le vieux maître se décida à changer de lit de +souffrances.--«Je vais m'étendre sur les gradins de marbre de Monaco... +Le soleil me réchauffera peut-être... Oh! la belle Méditerranée et les +orangers aux doux parfums!...» Telles étaient ses pensées--nous allions +dire ses rêves--en prenant le chemin de fer. On l'accueille à l'hôtel +des _Étrangers_ de Nice comme une ancienne connaissance, on l'accable de +témoignages de respect et de sympathie. Des bouffées de jeunesse lui +remontent au cerveau; il se rappelle sans doute cette tour crevassée, +pleine de rats et de chats-huants, ouverte à tous les vents du ciel, +dénudée, romantique, dont il avait fait autrefois son domicile légal. Il +veut se promener encore dans ces jardins embaumés, sur ces falaises qui +contrastent par leur immobile blancheur avec l'azur des vagues. Le voilà +à Monaco, près des buissons de cactus, s'enivrant des senteurs d'une +végétation presque orientale. Mais son regard se trouble, son pied +chancelle; il tombe, on le relève, la face ensanglantée. Le lendemain, +même accident. Deux Anglais qui passaient sur la terrasse de Nice le +ramènent à son appartement, où il reste huit jours soigné par les gens +de l'hôtel. Dès qu'il peut prendre le train, il retourne à Paris où +l'attendaient sa belle-mère, madame Récio, et sa fidèle servante, qui +poussent des cris d'horreur en le revoyant défiguré. + +Le séjour à Nice ne fut pas le dernier voyage de Berlioz. Quelque temps +après sa chute dans les rochers, il fut invité à se rendre à un festival +orphéonique qui se donnait dans sa province natale, à Grenoble. Ce +dernier épisode rappelle vraiment le dénoûment des pièces de Shakespeare +et l'homme qui avait le mieux compris le génie du poëte anglais devait +avoir une fin assez semblable à celle du roi Lear, de Macbeth ou +d'Othello. Pour bien peindre cette scène suprême, il faudrait que +l'histoire empruntât les couleurs du drame. Qu'on se figure une salle +resplendissante de lumières, ornée de tentures officielles, une table +chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un +des leurs qui tarde à venir. Tout à coup, une draperie s'entr'ouvre et +un fantôme apparaît: le spectre de Banquo? non; mais Berlioz à l'état de +squelette, le visage pâle et amaigri, les yeux vagues, le chef branlant, +la lèvre contractée par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on +l'acclame, on lui serre les mains,--ces mains tremblantes qui ont +conduit à la victoire des armées de musiciens. Un assistant dépose une +couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Celui-ci contemple d'un +oeil étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs +mais sincères. On le félicite, il ne paraît s'apercevoir de rien. +Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas +comprises; à ce moment, un vent furieux, venu des Alpes, s'engouffre +dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies; des rafales +soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d'un +fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête, +Berlioz est resté debout; il ressemble, environné de lueurs, au génie de +la symphonie, auquel la puissante nature ferait une apothéose, dans un +décor de montagnes et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque. + +Dès lors, tout fut fini. + +Le lundi, 8 mars 1869, dans la matinée, Hector Berlioz, de retour à +Paris, rendait le dernier soupir. Ses obsèques eurent lieu à l'église de +la Trinité, le jeudi suivant; l'Institut avait envoyé une nombreuse +députation, les cordons du poêle étaient tenus par MM. Camille Doucet, +Guillaume, Ambroise Thomas, Gounod, Nogent Saint Laurens, Perrin, le +baron Taylor; la musique de la garde nationale précédait le cortège +jouant des fragments de la Symphonie en l'honneur des victimes de +Juillet. Sur le cercueil étaient (souvenir touchant) les couronnes +données par la Société Sainte-Cécile, par la jeunesse hongroise, par la +noblesse russe, et enfin les derniers lauriers de la ville de Grenoble. + + Il était mort!... la réparation commençait... + +Il dort maintenant sur cette haute colline qui vit couler le sang des +martyrs; là-bas, au-dessus de nous, écoutant peut-être les bruits +tumultueux de l'immense ville. Aux anniversaires, de pieuses mains +viennent déposer sur son tombeau des bouquets de fleurs promptement +fanées par l'intempérie des saisons; j'y ai vu des roses blanches, aussi +blanches que le lys, et des violettes répandues en pluie odoriférante, +sur la pierre, sur le fer, et jusque dans la boue qu'avait produite le +piétinement des passants. Il se repose là des tracas de sa vie agitée, +attendant l'heure de la justice, lente à venir. Aucune rue ne porte son +nom, aucun théâtre ne possède sa sombre effigie, aucun ministère (et il +y en a eu pourtant beaucoup!) n'a songé à lui rendre des honneurs +quelconques; de toutes les gloires musicales de la France, la France +n'en oublie qu'une, celle dont elle peut le mieux se glorifier devant le +monde entier. D'autres musiciens passeront; que dis-je? ils ne sont déjà +plus... Berlioz est resté et son souvenir grandit, comme ces ombres qui, +à mesure que décroît le soleil et que le temps s'écoule, deviennent plus +accusées, plus nettes, et s'allongent sur le sable d'or. + +DANIEL BERNARD. + + + + +CORRESPONDANCE INÉDITE + +DE + +HECTOR BERLIOZ + +(1819-1868) + + + + +I. + +A IGNACE PLEYEL. + + +La Côte-Saint-André (Isère), 6 avril 1819. + + Monsieur, + +Ayant le projet de faire graver plusieurs oeuvres de musique de ma +composition, je me suis adressé à vous, espérant que vous pourriez +remplir mon but. Je désirerais que vous prissiez à votre compte +l'édition d'un _pot-pourri_[53] concertant composé de morceaux choisis, +et concertant pour flûte, cor, deux violons, alto et basse. + +Voyez si vous pouvez le faire et combien d'exemplaires vous me +donnerez. Répondez-moi au plus tôt, je vous prie, si cela peut vous +convenir, combien de temps il vous faudra pour le graver et s'il est +nécessaire d'affranchir le paquet. + +J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, votre +obéissant serviteur. + + + + +II. + +A RODOLPHE KREUTZER[54]. + + +(1826....?) + + O génie! + +Je succombe! je meurs! les larmes m'étouffent! _la Mort d'Abel_! +dieux!... + +Quel infâme public! il ne sent rien! que faut-il donc pour +l'émouvoir?... + +O génie! et que ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les passions; +on ne me comprendra pas, puisqu'ils ne couronnent pas, qu'ils ne portent +pas en triomphe, qu'ils ne se prosternent pas devant l'auteur de tout ce +qui est beau! + +Sublime, déchirant, pathétique! + +Ah! je n'en puis plus; il faut que j'écrive! A qui écrirai-je? au +génie?... Non, je n'ose. + +C'est à l'homme, c'est à Kreutzer... il se moquera de moi...., ça m'est +égal...; je mourrais... si je me taisais. Ah! que ne puis-je le voir, +lui parler, il m'entendroit, il verroit (_sic_) ce qui se passe dans mon +âme déchirée; peut-être il me rendroit le courage que j'ai perdu, en +voyant l'insensibilité de ces gredins de ladres, qui sont à peine dignes +d'entendre les pantalonnades de ce pantin de Rossini. + +Si la plume ne me tombait des mains, je ne finirais pas. + +AH! GÉNIE!!! + + + + +III. + +A M. FÉTIS, DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALE[55]. + + +(16) mai 1828. + + Monsieur le rédacteur, + +Permettez-moi d'avoir recours à votre bienveillance et de réclamer +l'assistance de votre journal pour me justifier aux yeux du public de +plusieurs inculpations assez graves. + +Le bruit s'est répandu dans le monde musical que j'allais donner un +concert composé tout entier de ma musique et déjà une rumeur de blâme +s'élève contre moi; on m'accuse de témérité, on me prête les intentions +les plus ridicules. + +A tout cela je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître, +afin d'inspirer, si je le puis, quelque confiance aux auteurs et aux +directeurs de nos théâtres lyriques. Ce désir est-il blâmable dans un +jeune homme? Je ne le crois pas. Or, si un pareil dessein n'a rien de +répréhensible, en quoi les moyens que j'emploie pour l'accomplir +peuvent-ils l'être? + +Parce qu'on a donné des concerts composés tout entiers des oeuvres de +Mozart et de Beethoven, s'ensuit-il de là qu'en faisant de même j'aie +les prétentions absurdes qu'on me suppose? Je le répète, en agissant +ainsi, je ne fais qu'employer le moyen le plus facile de faire connaître +mes essais dans le genre dramatique. + +Quant à la témérité qui me porte à m'exposer devant le public dans un +concert, elle est toute naturelle, et voici mon excuse. Depuis quatre +ans, je frappe à toutes les portes; aucune ne s'est encore ouverte. Je +ne puis obtenir aucun poëme d'opéra, ni faire représenter celui qui m'a +été confié[56]. J'ai essayé inutilement tous les moyens de me faire +entendre; il ne m'en reste plus qu'un, je l'emploie, et je crois que je +ne ferai pas mal de prendre pour devise ce vers de Virgile: + + _Ulla salus victis nullam sperare salutem._ + +Agréez, etc. + + + + +IV. + +A M. FERDINAND HILLER. + + +Paris, 1829. + + Mon cher Ferdinand, + +Il faut que je vous écrive encore ce soir; cette lettre ne sera +peut-être pas plus heureuse que les autres... mais n'importe. +Pourriez-vous me dire ce que c'est que cette puissance d'émotion, cette +_faculté_ de _souffrir_ qui me tue? Demandez à votre ange... à ce +séraphin qui vous a ouvert la porte des cieux!... Ne gémissons pas!... +mon feu s'éteint, attendez un instant... O mon ami, savez-vous?... J'ai +brûlé, pour l'allumer, le manuscrit de mon _élégie en prose_!... des +larmes toujours, des larmes sympathiques; je vois Ophelia en verser, +j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me +consument. O mon ami, je suis bien malheureux; c'est inexprimable! + +J'ai demeuré bien du temps à sécher l'eau qui tombe de mes yeux...--En +attendant, je crois voir Beethoven qui me regarde sévèrement, Spontini +guéri de mes maux, qui me considère d'un air de pitié plein +d'indulgence, et Weber qui semble me parler à l'oreille comme un esprit +familier habitant une région bienheureuse où il m'attend pour me +consoler. + +Tout ceci est fou... complétement fou, pour un joueur de dominos du café +de la Régence ou un membre de l'Institut... Non, je veux vivre... +encore...; la musique est un art céleste, rien n'est au-dessus, que le +véritable amour; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre, +mais au moins, j'aurai vécu..... de souffrances, il est vrai, de rage, +de cris et de pleurs, mais j'aurai... rien... Mon cher Ferdinand!... +j'ai trouvé en vous tous les symptômes de la véritable amitié, celle que +j'ai pour vous est aussi très vraie; mais je crains bien qu'elle ne vous +donne jamais ce bonheur calme qu'on trouve loin des volcans... hors de +moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable... il +y a aujourd'hui un an que je la vis pour la dernière fois... Oh! +malheureuse! que je t'aimais! J'écris en frémissant que je t'aime!... + +S'il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous?.. Verrai-je jamais +Shakespeare? + +Pourra-t-elle me connaître?... + +Comprendra-t-elle la poésie de mon amour?................ Oh! Juliette, +Ophelia, Belvidera, Jeanne Shore, noms que l'enfer répète sans +cesse............................ + +Au fait! + +Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde, +un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un +amour sans bornes qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris; +oui! mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de +leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir! + +Oh! sublimes! sublimes! exterminez-moi! appelez-moi sur vos nuages +dorés, que je sois délivré!............... + +LA RAISON. + +«Sois tranquille, imbécile, dans peu d'années, il ne sera pas plus +question de tes souffrances que de ce que tu appelles le génie de +Beethoven, la sensibilité passionnée de Spontini, l'imagination rêveuse +de Weber, la puissance colossale de Shakspeare!... + + Va, va, Henriette Smithson + et Hector Berlioz + +_seront réunis_ dans l'oubli de la tombe, ce qui n'empêchera pas +d'autres malheureux de souffrir et de mourir!......» + + + + +V. + +AU MÊME + + +La Côte-Saint-André, 9 janvier 1831. + + Mon cher ami, + +Je suis depuis huit jours chez mon père, environné de soins affectueux +et tendres par mes parents et mes amis, accablé de félicitations, de +compliments de toute espèce; mais mon coeur a tant de peine à battre, je +suis si oppressé, que je ne dis pas dix paroles en une heure. Mes +parents conçoivent ma tristesse et me la pardonnent. Je partirai pour +Grenoble dans six jours; si vous me répondez, adressez néanmoins votre +lettre à la Côte-Saint-André (Isère), et mettez mon nom Hector pour que +la lettre ne parvienne pas à mon père. + +Je vous écris dans le salon de Rocher, qui me charge de le rappeler à +votre souvenir. + +Que faites-vous?... Il n'y a toujours point de musique, n'est-ce pas, +dans ce bruyant Paris?... Avez-vous fini vos trios?... Feydeau est-il +enfin fermé?... l'opéra de Meyerbeer est-il en répétition[57]?... +Saluez-le, je vous prie, de ma part, quand vous le verrez (Meyerbeer! ma +phrase est si mal tournée, que vous pourriez croire que c'est son opéra +que je veux dire). + +Nous allons avoir la guerre!... On va tout saccager; des hommes _qui se +croient_ libres vont se ruer contre d'autres hommes qui sont +certainement esclaves; peut-être les hommes libres seront-ils +exterminés, les esclaves seront-ils maîtres; puisse toute l'Europe +s'épuiser en cris de rage, tous ses enfants s'entr'égorger, le fer et le +feu triompher, la peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler, +pourvu que j'y sois et que, LA tenant dans mes bras, nous nous tordions +ensemble dans les flammes! + +Voilà mes voeux sincères et le bien que je souhaite à l'espèce humaine. +Quand je serai heureux, ce sera tout différent; je laisserai l'espèce +humaine tranquille, et elle ne s'en tourmentera pas moins. + +Assez grincé des dents. Voulez-vous, je vous prie, aller chez Desmarest, +rue Monsigny, nº 1, près de l'Opéra-Comique, lui dire mille amitiés de +ma part, le charger de cinq cents autres pour Girard, et lui demander +s'il n'a point eu de lettre à mon adresse; il s'était engagé à les +prendre chez mon portier. + +Blasphémez un peu à mon intention, je vous prie, j'en éprouverai du +soulagement, et je vous rendrai la pareille quand vous voudrez. + +Adieu! les coeurs de _lave_ ne sont durs que quand ils sont froids, le +mien est rouge fondant. Je suis toujours votre ami dévoué. + +Mettez, je vous prie, cette petite lettre à la poste. + + + + +VI. + +AU MÊME. + + +La Côte-Saint-André, 23 janvier 1831. + +Je viens de faire à Grenoble un insipide voyage, passant la moitié de +mon temps malade au lit, l'autre moitié à faire des visites plus +assommantes les unes que les autres; j'arrive hier après avoir passé une +dévorante journée sans dire un mot. Mon père, qui venait d'apprendre mon +état par ma mère, m'embrasse en souriant et me dit qu'il y avait une +lettre de Paris pour moi; j'ai compris à son air que c'était de +madame...; effectivement, c'était une lettre double; je suis redevenu +calme; j'étais aussi ravi que je puisse l'être dans un si exécrable +exil. Ne faut-il pas que votre lettre arrive aujourd'hui pour troubler +ma tranquillité? que le diable vous emporte! Qu'aviez-vous besoin de +venir me dire que je me plais dans un désespoir dont PERSONNE ne me sait +gré, «personne moins que les gens pour qui je me désespère». + +D'abord, je ne me désespère pas pour DES gens; ensuite, je vous dirai +que, si vous avez vos raisons pour juger sévèrement la personne pour +laquelle je me désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que +je connais aujourd'hui son caractère _mieux que personne_. Je sais très +bien qu'elle ne se désespère pas, ELLE; la preuve de cela, c'est que je +suis ici et que, si elle avait persisté à me supplier de ne pas partir, +comme elle l'a fait plusieurs fois, je serais resté. De quoi se +désespèrerait-elle? elle sait très bien à quoi s'en tenir sur mon +compte, elle connaît aujourd'hui tout ce que mon coeur enferme de +dévouement pour elle (pas tout cependant: il y a encore un sacrifice, le +plus grand de tous, qu'elle ne connaît pas, et que je lui ferai). Vous +ne savez pas ce qui me tourmente, personne au monde _qu'elle_ ne le +sait; encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elle l'ignorait. + +Ne me donnez pas de vos conseils épicuriens, ils ne me vont pas le moins +du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur, et je n'en veux +point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement. +Ainsi, ne venez pas me parler de femme superbe, de taille gigantesque, +et de la part _que prennent ou ne prennent pas_ à mes chagrins les êtres +qui me sont chers; car vous n'en savez rien, qui vous l'a dit?... Vous +ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que +vous l'aurez vue dans un concert, gaie et contente, que vous pourrez en +tirer une induction fatale pour moi. Si cela était, que devriez-vous +donc induire de ma conduite à Grenoble, si vous m'aviez vu un jour dans +un grand dîner de famille, ayant à droite et à gauche mes deux +charmantes cousines de dix-sept à dix-huit ans, avec lesquelles je +folâtrais et riais de la façon la plus inaccoutumée?... + +Ma lettre est brusque, mon ami, mais vous m'avez froissé horriblement. +Je resterai encore ici neuf jours au moins; Ferrand viendra demain. Si +vous vouliez m'écrire courrier par courrier une seconde lettre, vous me +feriez bien plaisir et elle arriverait à temps. + +Adieu, mille choses à Sina et à Girard; si vous avez entendu parler de +mon mariage dans le monde, dites-le-moi, et ce qu'on en dit. + +Voulez-vous, je vous prie, passer chez Gounet, rue Saint-Anne, 34 ou 36, +et lui dire mille choses de ma part? Je lui écrirai dès que Ferrand sera +arrivé. + + + + +VII. + +AU MÊME. + + +La Côte Saint-André, 31 janvier 1831. + +Quoique mon agitation dévorante n'ait pas cessé un instant depuis mon +arrivée ici, je puis cependant aujourd'hui vous écrire avec plus de +calme. Puisque vous avez déjà à votre âge rencontré un filon d'or dans +cette pauvre mine où nous fouillons tous, tâchez de le suivre jusqu'au +bout, mais songez bien que vous êtes sous une voûte que vous creusez en +avançant, et qui peut s'écrouler derrière vous. La bévue que vous avez +faite, en demandant à Cherubini la salle du Conservatoire avant que la +Société de concerts ait fini, est impardonnable. Vous deviez bien +savoir que jamais ces messieurs n'y consentiraient, et il est fort +désagréable de se voir contre-carré par une volonté contre laquelle la +sienne propre est impuissante. Je dois vous dire que vous faites +quelquefois les choses trop précipitamment. Il faut, je crois, réfléchir +beaucoup à ce qu'on projette, et quand les mesures sont prises, frapper +un tel coup que tous les obstacles soient brisés. La prudence et la +force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir. Je crains +qu'on ne me laisse pas partir avant samedi ou même lundi prochain. Je +suis toujours malade, je ne me lève pas tous les jours, et il fait un +froid terrible. Et tout ce temps se perd..... et j'ai tant de mois +encore à dévorer!.... + +Oui, mon cher ami, je dois vous faire un mystère d'un chagrin affreux +que j'éprouverai peut-être longtemps encore; il tient à des +circonstances de ma vie qui sont complétement ignorées de tout le monde +(C..... excepté); j'ai au moins la consolation de le lui avoir appris +sans que..... (assez). + +Quoique je sois forcé d'être mystérieux avec vous sur ce point, je ne +crois pas que vous ayez de raison de l'être avec moi sur d'autres. Je +vous supplie donc de me dire ce que vous entendez par cette phrase de +votre dernière lettre: «Vous voulez faire un sacrifice; il y a longtemps +que j'en crains un que, malheureusement, j'ai bien des raisons à croire +que vous ferez un jour.» Quel est celui dont vous voulez parler? Je vous +en conjure, dans vos lettres, ne parlez jamais à mots couverts, surtout +quand il s'agit d'elle. Cela me torture. N'oubliez pas de me donner +franchement cette explication. + +Écrivez-moi poste restante, à Rome, en ayant soin d'affranchir jusqu'à +la frontière, sans quoi la lettre ne me parviendrait pas. + + + + +VIII. + +A MM. GOUNET, GIRARD, HILLER, DESMAREST, RICHARD, SICHEL. + + +Nizza, le 6 mai 1831. + +Allons Gounet[58], lisez-nous cela. + +D'abord je vous embrasse tous; je me réjouis de vous revoir encore, de +me retrouver auprès d'amis dont l'affection m'est si chère, de parler +ensemble musique, enthousiasme, génie, _poésie_ enfin. Je suis sauvé, je +commence à m'apercevoir que je renais meilleur que je n'étais, je n'ai +même plus de rage dans l'âme... Comme je ne vous ai pas écrit depuis mon +départ de la France, il faut que je vous conte mon voyage. + +Je me suis embarqué à Marseille sur un brick sarde, faisant voile pour +Livourne. Ce trajet se fait ordinairement en cinq jours avec un temps +passable, et nous en avons mis onze. Pendant la première semaine, nous +étions accablés de calmes plats qui duraient tous les jours jusqu'au +coucher du soleil; ce n'était que pendant la nuit que nous avancions un +peu. Ne sachant comment nous désennuyer, nous avions imaginé de tirer au +pistolet sur le pont. La cible était un biscuit fiché au bout d'un +bâton qu'on avait attaché à la poupe, et que l'oscillation du navire +rendait très difficile à atteindre. Tel était notre passe temps. Mes +compagnons de voyage étaient des militaires italiens, accourant à Modène +prendre part à la révolution qui venait d'y éclater. Arrivés dans la +_rivière de Gênes_, un vent furieux des Alpes nous a assaillis tout à +coup; les vagues entraient par les écoutilles et couvraient le pont à +tout instant. Bon! disais-je, cela manquait, il serait bien dommage que +je n'eusse pas aussi mon petit bout de tempête; ce sera charmant!... +Mais le charme est devenu un peu fort, comme vous allez voir. + +Le capitaine, voulant regagner le temps perdu, avait laissé toutes les +voiles étendues, et le vaisseau, pris en flanc par le vent, penchait +horriblement sur le côté. Le soir, comme j'étais dans la chambre, à +essayer de dormir, j'entends la voix d'un de nos passagers qui criait +aux matelots: _Coraggio, corpo di Dio! sara niente_. «Diable, dis-je, il +paraît au contraire que c'est beaucoup.» Je m'enveloppe alors dans mon +manteau, et je monte sur le pont, suivi de quatre officiers épouvantés +de ce que nous venions d'entendre. + +J'avoue qu'il est difficile de s'imaginer un pareil spectacle et que, +malgré le peu de cas que je faisais alors de la vie, le coeur commença à +me battre d'une terrible manière. Figurez-vous le vent rugissant avec +une furie dont on ne peut avoir d'idée à terre, les vagues enlevées de +la mer, lancées en l'air, d'où elles retombaient en poussière, le +vaisseau tellement penché que son bord droit était en entier dans l'eau, +et, avec cela, quatorze voiles immenses étendues, où le vent +s'engouffrait de plein vol. Le passager que nous avions entendu crier +tout à l'heure était un capitaine-corsaire vénitien, et même, ce qui +est curieux, il avait été le capitaine de la corvette que lord Byron fit +armer à ses frais pour parcourir l'Archipel; c'est ce qu'on appelle un +crâne. Au bout de quelques minutes, le vent augmentant encore de rage, +je l'entends qui dit en français: «Ce b....-là va nous faire sombrer +avec toutes les voiles.» Alors je vis qu'il fallait prendre son parti, +et le coeur cessa de me battre plus vite qu'à l'ordinaire. Je regardai +tout à coup avec la plus grande indifférence ces vallées blanches +ouvertes devant moi, où j'allais sans doute être bercé pour mon dernier +sommeil; le pont était tellement incliné, qu'il était impossible de s'y +tenir debout; j'étais cramponné à un morceau de fer de tribord et +entortillé dans mon manteau, de manière à ne pouvoir remuer les membres; +j'avais pensé m'épargner une longue agonie en m'empêchant de nager, et +j'espérais couler bas comme une pièce de canon. + +Enfin, le danger devenant de plus en plus imminent, notre corsaire +vénitien prend sur lui de commander la manoeuvre: _Tutti, tutti, al +perrochetto_, s'écria-t-il, _prestissimo al perrochetto; ecco la +borresca_. Les matelots lui obéissent; mais, pendant qu'ils se +précipitent sur le grand mât pour carguer les voiles, un dernier effort +du vent nous couche presque entièrement sur le côté. Alors la scène est +devenue sublime d'horreur; tous les meubles qui garnissaient l'intérieur +du navire, les armoires, les tables, les chaises, les ustensiles de +cuisine s'écroulent avec un fracas épouvantable; sur le pont, les +tonneaux roulent les uns sur les autres, l'eau entre par torrents, le +vaisseau craque comme une vieille coquille de noix, le pilote tombe et +lâche le gouvernail; enfin nous _sombrons_. Mais nos matelots +intrépides n'en continuaient pas moins au haut de la vergue à plier +précipitamment les voiles, et il s'est trouvé que la plus grande était +carguée justement dans l'instant où le vaisseau revenait un peu sur +lui-même, ce qui a rendu la seconde oscillation moins basse; le +gouvernail lâché par le pilote a permis au vaisseau de tourner et de se +présenter au vent dans sa longueur; ce court instant a suffi pour nous +tirer d'affaire. + +Alors il a fallu courir à la pompe, c'étaient des cris à devenir fou; +ensuite, pour compléter la détresse, la lanterne de la chambre s'était +cassée et, en tombant sur des ballots de laine, y avait mis le feu. En +voyant la fumée sortir par l'escalier, on s'en est aperçu; l'enfer n'est +pas pire qu'un pareil moment. Heureusement pour moi, je n'ai pas le mal +de mer, mais il fallait voir ces pauvres passagers se vomissant les uns +sur les autres, tombant dans l'escalier, sur le pont, saisis de vertiges +affreux; cela faisait mal. Le navire une fois remis, nous avons cheminé +avec une seule voile et sans la moindre inquiétude, malgré la force de +l'orage et l'inclinaison du vaisseau. C'était alors un autre concert, le +vent sifflant dans les cordages nus, dans les poulies et les haubans, +ricanait, grinçait comme un orchestre de petites flûtes; mais le matelot +qui était à côté de moi disait: _Oh! adesso, mi futto del vento!_ et, en +effet, nous sommes arrivés le matin même à Livourne, sans accident. Oh! +quelle nuit! et la lune qui nous regardait en courant à travers les +nuages, avec une physionomie toute décomposée! elle semblait pressée +d'arriver quelque part et ennuyée de nous trouver sur son passage. + +Arrivé à Rome, j'ai trouvé que les bruits qu'on avait répandus à +Florence sur les dangers que courait l'Académie étaient un peu exagérés, +mais fondés. Les Transteverini, supposant les Français partisans de la +révolution et hostiles au pape, voulaient tout simplement mettre le feu +à l'Académie et nous égorger tous. Ils étaient déjà venus plusieurs fois +examiner les avenues du jardin, et madame Horace en avait rencontré un +dans une allée, qui l'avait menacée d'un long couteau qu'il montrait +sous son manteau. Aussi notre directeur avait-il armé tout le monde de +fusils à deux coups, pistolets, etc... Pourtant il n'est rien résulté de +tout cela qu'une tarentelle que les Transteverini ont composée sur la +mort prochaine des Français, et qu'ils venaient chanter sous nos +fenêtres. Tous les camarades qui m'attendaient m'ont reçu avec la +cordialité la plus franche; il m'a fallu quatre ou cinq jours pour +retenir les noms de chacun, et, comme on se tutoie, j'étais obligé de +dire à tout instant à quelqu'un: «Comment t'appelles-tu donc, toi?» + +De M. Horace et de sa famille j'ai reçu un très-bon accueil; mais, quand +le vieux Carle Vernet a su que j'admirais Gluck, il n'a plus voulu me +quitter: «C'est que, voyez-vous, me disait-il, M. Despréaux prétendait +que tout cela était rococo, et que Gluck était perruque.» + +J'ai trouvé Mendelssohn; Monfort le connaissait déjà, nous avons été +bien vite ensemble. C'est un garçon admirable, son talent d'exécution +est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire. +Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi; je crois fermement que c'est +une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. C'est lui qui a +été mon cicerone; tous les matins, j'allais le trouver il me jouait une +sonate de Beethoven, nous chantions _Armide_ de Gluck, puis il me +conduisait voir toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je +l'avoue, très-peu. Mendelssohn est une de ces âmes candides comme on en +voit si rarement; il croit fermement à sa religion luthérienne, et je le +scandalisais quelquefois beaucoup en riant de la Bible. Il m'a procuré +les seuls instants supportables dont j'aie joui pendant mon séjour à +Rome. L'inquiétude me dévorait, je ne recevais point de lettre de ma +_fidèle fiancée_, et sans M. Horace, je serais parti au bout de trois +jours, tant j'étais désespéré de n'avoir point trouvé de ses nouvelles à +mon arrivée. A la fin du mois, n'en recevant pas davantage, je suis +parti le vendredi saint, abandonnant ma pension pour aller savoir à +Paris ce qui s'y passait. Mendelssohn ne voulait pas croire que je +partisse réellement, il paria avec moi un dîner pour trois que je ne +partirais pas, et nous le mangeâmes avec Monfort le mercredi saint, +quand il vit que M. Horace m'avait payé mon voyage et que j'avais retenu +ma voiture. + +A Florence, le mal de gorge m'a pris; je me suis arrêté; il m'a fallu +attendre de pouvoir me remettre en route; alors j'ai écrit à Pixis pour +qu'il me dise au plus vite ce qu'il y avait au faubourg Montmartre; il +ne m'a pas répondu; je lui mandais que j'attendais sa lettre à Florence, +et effectivement je l'ai attendue jusqu'au jour où j'ai reçu l'admirable +lettre de madame X... Il m'est impossible de dépeindre ce que +j'éprouvais dans mon isolement, de fureur, de rage, de haine et d'amour +combinés. J'étais tout à fait rétabli; je passais des journées sur le +bord de l'Arno, dans un bois délicieux à une lieue de Florence, à lire +Shakspeare. C'est là que j'ai lu pour la première fois _le Roi Lear_ et +que j'ai poussé des cris d'admiration devant cette oeuvre de génie; j'ai +cru crever d'enthousiasme, je me roulais (dans l'herbe à la vérité), +mais je me roulais convulsivement pour satisfaire mes transports. +L'ennui est revenu au bout de quelques jours; je me rongeais le coeur, et +mes pensées qui ne se sont trouvées que trop justes, me poursuivaient +impitoyablement. Un soir, la cathédrale étant ouverte, j'y suis entré; +comme je rêvais assis dans un coin de la nef, je vis sortir de la +sacristie une longue file de pénitents blancs, de prêtres, d'enfants de +choeur portant des flambeaux avec la croix. Je demandai à un homme ce que +c'était; il me répondit: _Una sposina morta el mezzo giorno_. Je suivis +le convoi, mon sang commençait à circuler, je pressentais des +sensations. La jeune femme était morte dans une superbe maison voisine, +appartenant à son mari, riche Florentin qui l'adorait. Une foule immense +était assemblée devant la porte pour voir enlever le catafalque. On +avait distribué un grand nombre de cierges qui répandaient dans les rues +obscures la plus étrange clarté. Arrivés à l'église, les prêtres font +leur office, et nous abandonnent ensuite le cadavre. Il faisait tout à +fait nuit; les porteurs du catafalque l'ont découvert, et j'ai vu un +enfant nouveau-né qu'ils tiraient d'une petite bière, et qu'ils +mettaient dans la plus grande où était sa mère. J'ai reconnu alors que +la _sposina_ était morte en couches et qu'on allait l'enterrer avec son +enfant. J'ai voulu voir ce que cela deviendrait et la fantaisie m'a pris +de suivre les porteurs au cimetière. Après un long trajet, durant lequel +la foule des curieux s'était complétement éloignée, je suis arrivé près +d'une porte éloignée de Florence; mais, au lieu d'aller au cimetière, +le convoi s'est arrêté à une espèce de morgue où on dépose les morts +jusqu'à deux heures du matin, où un tombereau vient les chercher pour +aller en terre. Un des chantres, s'approchant de moi, me dit en +français: «Voulez-vous entrer?...--Oui.» Et, en effet, me plaçant à côté +de lui, pour un paolo (12 sous), il parle à l'oreille du gardien de la +morgue et on me laisse entrer. Ils ont tiré de la bière la pauvre +_sposina_ et l'ont déposée sur une des tables de bois qui garnissaient +cette espèce de caveau. «Voyez, monsieur, me disait mon chantre avec une +espèce de joie, toutes ces tables, eh bien, il y a des jours où c'est +tout plein, tout plein! et puis, à deux heures de nuit, la voiture vient +et emporte tout!--Mais faites-moi donc voir cette dame!» Il l'a +découverte aussitôt. Oh! Dieu! elle était charmante! Vingt-deux ans, +elle avait une belle robe de percale nouée au-dessous de ses pieds, ses +cheveux n'étaient pas encore trop dérangés. Sans doute elle était morte +d'un dépôt dans le cerveau, une eau jaunâtre lui coulait des narines et +de la bouche; je lui ai fait essuyer la figure; puis ce brutal lui a +laissé retomber la tête tout d'un coup, avec un bruit sourd qui a ému +toutes les tables. Je lui ai pris la main, elle avait une main +ravissante, blanche; je ne pouvais la quitter. Son enfant était laid, il +me faisait mal au coeur. Pour un paolo j'ai touché la main de cette +belle, pendant que son mari se désespérait; si j'avais été seul, je +l'aurais embrassée; je pensais à Ophelia. Pour un paolo!... et, bien +sûr, à deux heures, quand le voiturier vient chercher sa proie, le Caron +florentin fait payer aux morts leur passage: il ne lui aura pas laissé +sa belle robe; il l'aura dépouillée; je pensais cela pendant que je lui +tenais la main pour un paolo! + +Mais c'était une bénédiction vraiment, car le lendemain j'ai assisté au +service funèbre du jeune Napoléon Bonaparte, fils de la reine Hortense +et neveu de _l'autre Napoléon_. Il venait de mourir à point nommé. Une +condamnation capitale pesait sur lui comme révolutionnaire, elle allait +l'atteindre, la mort a été plus prompte. Pendant ce temps, son frère et +sa mère fuyaient en Amérique!... Pauvre Hortense! quelles vicissitudes! +Il y a quarante ans, elle venait de Saint-Domingue avec sa mère +Joséphine, qui n'était alors que madame Beauharnais; joyeuse créole, +elle dansait la danse des nègres sur le vaisseau, et chantait aux +matelots des chansons caraïbes; aujourd'hui, elle repasse l'Océan pour +soustraire un de ses fils à la hache des réactions; elle laisse son mari +à Florence, et voilà la fille adoptive du plus grand homme des temps +modernes, fugitive de l'Europe, exilée de la France, dont elle s'était +fait chérir, reine sans États ni couronne, mère désolée, orpheline, à +peu près veuve, oubliée, abandonnée... + +Toutes ces idées me saisissaient au coeur en entrant dans l'église. +C'était bien, il me semble, un sujet d'inspiration pour l'organiste; +mais cet homme n'est pas un homme! Il avait tiré le registre des petites +flûtes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient assez au +gazouillement des roitelets dans les beaux jours d'hiver. + +O Italiens, misérables que vous êtes, singes, orangs-outangs, pantins +toujours ricanants, qui faites des opéras comme ceux de Bellini, de +Pacini, de Rossini, de Vaccaï, de Mercadante, qui jouez des airs gais +aux funérailles du neveu du grand homme, et qui, pour un paolo...! + +C'est deux jours après et dans une telle disposition d'esprit que j'ai +reçu la lettre de madame X..., la lettre où elle m'annonçait que sa +fille se mariait!... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence! +Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment +toute cette affaire avait commencé; et moi je sais que je suis parti de +Paris, portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien; +on m'appelait: «Mon gendre», etc.,... et, dans cette lettre étonnante, +madame X... me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui +avais faite de la main de sa fille; elle m'engage beaucoup à ne pas _me +tuer_, la bonne âme! + +Oh! si je m'étais trouvé seulement de cent cinquante lieues plus près! +Mais, brisons là; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas +de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que +je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide +et dégoûtante ignoblerie. J'y suis depuis onze jours, et j'y reste à +cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve +de correspondre rapidement avec ma famille. Mes soeurs m'écrivent tous +les deux jours; leur indignation et celle de mes parents est au comble. + +Me voilà rétabli, je mange comme à l'ordinaire; j'ai demeuré longtemps +sans pouvoir avaler autre chose que des oranges. Enfin, je suis sauvé, +ils sont sauvés; je reviens à la vie avec délices, je me jette dans les +bras de la musique et sens plus vivement que jamais le bonheur d'avoir +des amis. Je vous prie tous, Richard, Gounet, Girard, Desmarest, Hiller, +écrivez-moi chacun isolément une lettre. Je ne passe pas la frontière; +Vernet m'a rappelé hier qu'il était encore temps et que ma pension +n'était pas perdue. Je lui ai écrit que je m'engageais sur l'_honneur_ +à ne pas sortir d'Italie; j'ai profité d'un bon moment pour me lier +ainsi. J'avais de bonnes raisons pour le faire. + +Gounet, mademoiselle Vernet a chanté vos mélodies, et a trouvé que la +poésie en était pleine de grâce et de fraîcheur. + +Le théâtre allemand est-il ouvert? et Paganini?... et _Euryanthe_?... Ce +misérable Castil-Blaze a encore mutilé cette partition en lui ajoutant +des membres étrangers. Et la Symphonie avec choeurs de Beethoven, +parlez-moi donc de tout cela. + +Girard, allez-vous monter _Iphigénie en Aulide_?... Oh! à propos, je +vous prie de me pardonner, j'ai perdu votre lettre pour une dame +romaine; j'espère qu'elle n'était pas importante. Desmarest, que fait-on +à l'Opéra?... Hiller, votre concert ne s'est donc pas donné?... Et toi, +Richard, comment se fait-il que j'aie vu dans les journaux Loëve-Weimar +cité comme traducteur de la Symphonie de Beethoven?... Cela me confond. +Dites-moi, Gounet, Auguste le nouveau marié est-il heureux en ménage?... +Mon cher Sichel, les malades donnent-ils?... + +J'ai un appartement délicieux dont les fenêtres donnent sur la mer. Je +suis tout accoutumé au continuel râlement des vagues; le matin, quand +j'ouvre ma fenêtre, c'est superbe de voir ces crêtes accourir comme la +crinière ondoyante d'une troupe de chevaux blancs. Je m'endors au bruit +de l'artillerie des ondes, battant en brèche le rocher sur lequel est +bâtie ma maison. + +Nice, par sa position, est une petite ville vraiment charmante; fraîches +et rosées sont la mer et les montagnes. Je fais quelquefois, au risque +de me rompre les membres, des excursions dans les rochers; j'ai +découvert l'autre jour les ruines d'une tour bâtie sur le bord du +précipice; il y a une petite place devant, je m'y étends au soleil et je +vois arriver au large de lointains vaisseaux, je compte les barques de +pêcheurs et j'admire _ces petits sentiers rayonnants et dorés_, qui (à +ce que dit M. Moore) doivent conduire à quelque île «heureuse et +paisible». C'est, parbleu! en nature le sujet de la lithographie de nos +mélodies; Gounet, c'est tout à fait cela. A propos de lithographie, ils +ont fait mon portrait à Rome; il ne vaut rien; mais un sculpteur a fait +ma médaille, et fort ressemblante, en plâtre de demi-grandeur. + +Allons, en voilà assez, je pense. J'attends vos lettres au plus tôt. Je +demeure: H. B., chez madame veuve Pical, maison Cherici, consul de +Naples, aux Ponchettes, Nice-Maritime. + +Adieu tous! adieu mille fois! + +Votre affectionné et sincère ami. + +P.-S.--Mille choses à Pixis, à Sina, à Schlesinger, à Séghers, à M. +Habeneck, à Turbri, à Urhan. + +J'ai presque terminé l'ouverture du _Roi Lear_; je n'ai plus que +l'instrumentation à achever. Je vais beaucoup travailler. + + + + +IX. + +A FERDINAND HILLER. + + +Rome, 17 septembre 1831 + + Mon cher ami, + +J'ai reçu votre lettre dans les montagnes de Subiaco, longtemps après +qu'elle était arrivée à Rome; encore l'aurais-je attendue bien +davantage, si un sculpteur de l'Académie ne l'eût apportée. Je ne +pouvais concevoir votre silence, je ne vous croyais pas paresseux. Bon, +bon, assez! Êtes-vous toujours dans votre ermitage du bois de Boulogne? +Je vais retourner dans le mien à Subiaco; rien ne me plaît tant que +cette vie vagabonde dans les bois et les rochers, avec ces paysans +pleins de bonhomie, dormant le jour au bord du torrent, et le soir +dansant la saltarelle avec les hommes et les femmes habitués de notre +cabaret. Je fais leur bonheur par ma guitare; ils ne dansaient avant moi +qu'au son du _tambour de basque_, ils sont ravis de ce _mélodieux +instrument_. J'y retourne pour échapper à l'ennui qui me tue ici. +Pendant quelques jours, je suis venu à bout de le surmonter en allant à +la chasse; je partais de Rome à minuit pour me trouver sur les lieux au +point du jour; je m'éreintais, je mourais de soif et de faim, mais je ne +m'ennuyais plus. La dernière fois, j'ai tué seize cailles, sept oiseaux +aquatiques, un grand serpent et un porc-épic. + +La campagne des environs de Rome est si sévère et si majestueuse, le +soir surtout! Toutes les ruines de palais, de temples éclairés par le +soleil couchant, sur un sol nu comme la main, sans arbres, creusé de +profonds ravins, forment le tableau le plus pittoresque et le plus +sombre. Le matin, j'ai déjeuné sur une vieille citerne ou tombeau +étrusque; j'ai dormi à midi dans le temple de Bacchus, mais je n'avais +que de l'eau pour lui faire des libations; j'espère que le _vainqueur du +Gange_ me pardonnera cette offrande indigne de lui! + +Eh bien, vous avez donc eu la complaisance de vous nantir de ma médaille +et de quelques brimborions d'or! Ainsi, comme tout cela vaut près de +deux cents francs, si je meurs du choléra avant de retourner en France, +ma petite dette d'argent sera payée. En a-t-on bien peur à Paris de ce +fameux choléra?... + +Mendelssohn est-il arrivé?... C'est un talent énorme, extraordinaire, +superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de _camaraderie_ en en +parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma +musique. Dites-lui mille choses de ma part; il a un caractère tout +virginal, il a encore des croyances; il est un peu froid dans ses +relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup. + + + + +X. + +AU MÊME. + + +Rome, 8 décembre 1831. + + Mon cher Hiller, + +_Quoique_ vous soyez un paresseux, un drôle, un vilain, comment +n'avez-vous pas honte de me laisser sans signe de vie de votre part, +sans réponse à ma dernière lettre? (Ma foi, j'ai oublié la conclusion de +mon _quoique_!) + +Enfin, n'importe, j'arrive de Naples il y a un mois; j'ai fait le voyage +à pied à travers les montagnes, les bois, les rochers, sans guide, +_excepté_ le dernier jour pour arriver à Subiaco, mon village chéri. Il +serait trop long de vous parler des torrents de sensations magiques que +m'ont fait éprouver Naples, le Vésuve, Pompéi, la mer, les îles, nous +parlerons de tout cela. Ce qui vaut beaucoup mieux, c'est que je serai à +Paris peut-être plus tôt que vous ne pensez, mais certainement plus tôt +que _notre directeur_ ne pense. + +Allons donc, voilà un succès! _Robert le Diable_ a fait merveilles. +Allez, je vous prie, de ma part, chez M. Meyerbeer lui faire mon sincère +compliment, ou du moins l'assurer de la joie vive que m'a fait éprouver +la réussite brillante de son grand ouvrage. J'en ai passé une nuit +blanche après la lecture des journaux. Le sang me bout dans les veines. +Cinq cent mille malédictions! faut-il que je sois ici claquemuré, dans +ce pays morne et antimusical, pendant qu'à Paris on joue la _Symphonie +avec choeurs_, _Euryanthe_ et _Robert_, et pendant que les ouvriers de +Lyon s'amusent _comme des diables_! Je me serais peut-être trouvé à Lyon +aussi, et j'en aurais pris ma part. Cependant il paraît que les Anglais +de Bristol se sont encore mieux amusés; du moins leur ouvrage a fait +bien plus d'impression: cela avait plus de _caractère_. + +Seriez-vous capable de marcher contre ces pauvres diables, dont le tour +de jouir de la vie vient seulement d'arriver? Ce serait bien mal à vous, +de toutes manières. Parlons d'affaires. Veuillez aller trouver M. Réty +au Conservatoire et lui demander de prendre dans ma musique la Cantate +de _la Mort d'Orphée_. Je la lui avais demandée, mais Prévost, qui +devait l'apporter, paraît ne pas devoir venir. Vous la prendrez donc et +vous me ferez copier sur _papier à lettre_ la _dernière page_ de la +partition, l'_adagio con tremulandi_, qui succède à la Bacchanale; puis +vous le mettrez sous enveloppe à la poste. J'en ai besoin absolument. + +Adieu! si vous me faites attendre une réponse, je vous voue à la +Providence. + + + + +XI. + +AU MÊME. + + +Rome, 1er janvier 1832. + +Ah! vous ne m'aviez pas écrit _parce que vous vous êtes mis dans vos +meubles_! voilà une exquise raison! Il valait mieux me dire: «parce que +je suis à Paris, et qu'à Paris on oublie le reste du monde».--Enfin, +n'en parlons plus; je pense que vous aurez reçu la petite lettre que +j'ai envoyée pour vous à Schlesinger, ne sachant pas votre adresse, et +que vous ne me ferez pas attendre le petit morceau que je vous prie de +me faire parvenir. J'avais vu un compte rendu dans _le Globe_, qui vous +a fait un assez bon article, mezzo philanthropico-mystique, et qui +prétend que vous sortez du Conservatoire de Paris. Je n'ai rien vu dans +les autres journaux; M... était sans doute trop occupé à décrire quelque +nouvelle roulade ou trille de madame Malibran, ou à expliquer l'accord +_d'un second et d'un troisième cor_ dans _Robert le Diable_, pour +s'amuser à une vétille comme votre concert. + +Nous aurions été bien flattés de voir le jugement que ce gigot fondant +aurait laissé tomber du haut de sa succulence sur vos nouvelles +productions. Il comprend si bien la poésie de l'art, ce Falstaff!... +Patience, je lui ai _taillé des croupières_ (comme on dit en Dauphiné) +dans un certain ouvrage _dont je vous prie de ne pas parler_ et dans +lequel j'ai lâché l'écluse à quelques-uns des torrents d'amertume que +mon coeur contenait à grande peine. Cela fera, au jour de l'exécution, +l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique. Je ne vous en avais rien +dit, parce que vous savez que je n'aime pas à vous parler de ce que je +fais, jusqu'au moment de la mise au monde de l'ouvrage. Ce n'est pas, +comme vous me faites l'amitié de le supposer, parce que j'ai peur que +vous ne me fassiez un vol intellectuel (gros scélérat!!), mais bien +parce que je veux suivre _tout droit_ le chemin de mon caprice, de ma +fantaisie, dût-il me conduire dans quelque bourbier obscur, et que +l'impression bonne ou mauvaise, produite sur vous par des épreuves +anticipées de l'ouvrage, se reflétant sur moi, me distrairait en mal de +ma première direction, ou ralentirait l'élan de ma course. VOILÀ! + +Vous voulez savoir ce que j'ai fait depuis mon arrivée en Italie; 1º +ouverture du _Roi Lear_ (à Nice); 2º ouverture de _Rob-Roy_, _Mac +Gregor_ (esquissée à Nice, et que j'ai eu la bêtise de montrer à +Mendelssohn, à mon corps défendant, avant qu'il y en eût la dixième +partie de fixée). Je l'ai finie et instrumentée aux montagnes de +Subiaco; 3º _Mélologue en six parties_, paroles et musique; composé par +monts et par vaux en revenant de Nice, et achevé à Rome. Puis, quelques +morceaux vocaux, détachés, avec et sans accompagnement: 1º _un choeur +d'anges_ pour les fêtes de Noël; 2º un choeur de toutes les voix, +improvisé (comme on improvise) au milieu des brouillards, en allant à +Naples, sur quatre vers que je fis pour prier le soleil de se montrer; +3º un autre choeur sur quelques mots de Moore avec accompagnement de +sept instruments à vent; composé à Rome, un jour que je mourais du +spleen, et intitulé: «Psalmodie pour ceux qui ont beaucoup souffert et +dont _l'âme est triste jusqu'à la mort_.» + +VOILÀ TOUT. + +A présent, je ne fais que copier des parties et écrire un grand article +sur l'état actuel de la musique en Italie, qui m'a été demandé de Paris +pour la _Revue européenne_; si vous le lisez, vous le verrez sans doute +d'ici à deux mois; le journal n'étant que mensuel, cela ne paraîtra pas +plus tôt... Eh bien, oui, je suis allé à Naples, c'est superbe; j'en +suis revenu à pied, ce que vous savez déjà, en traversant jusqu'à +Subiaco les montagnes des frontières, couchant dans des repaires ou +capitales de bandits, dévoré de puces, et mangeant des raisins volés ou +achetés le long de la route pendant le jour, et, le soir, des oeufs, du +pain et des raisins; après deux jours de repos à Subiaco, où j'ai trouvé +un de mes camarades de l'Académie qui m'a prêté une chemise dont j'avais +grand besoin, je suis parti, toujours à pied, pour Tivoli, et de là à +Rome. + +VOILÀ ENCORE. + +Mille choses à Mendelssohn, dont nous parlons bien souvent chez M. +Horace. Madame Fould m'a fait entendre dernièrement, chez elle, la +symphonie qu'il fit exécuter à Londres, et qu'il a _dérangée_ pour +violon, basse et piano à quatre mains. Le premier morceau est superbe, +l'adagio ne m'est pas resté bien net dans la tête, l'intermezzo est +frais et piquant; le final, entremêlé de fugue, je l'abomine. Je ne puis +pas comprendre qu'un pareil talent puisse se faire tisserand de notes +dans certains cas comme il l'a fait, mais lui le comprend. C'est +toujours la même histoire; il n'y a pas de beau absolu, et je trouve que +vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec +Mendelssohn. + +Voulez-vous prouver à quelqu'un qu'il _a tort_ d'être impressionné de +telle manière plutôt que de telle autre?... Il n'y a pas plus _de tort_ +réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu: tout n'est que relation +ou convention. Je suis sot de vous dire cela, je pense bien que vous +n'en êtes plus à avoir encore les idées contraires: ce sont de vieux +lambeaux de langes que vous devez avoir secoués à présent pour jamais. + +Vous avez (toujours suivant moi) bien fait de conserver votre _adagio_ +et de le mettre en _ut_; ce morceau-là est plein de délicatesse. Il +paraît que vous n'avez pas écrit de menuet, j'en suis charmé; il n'en +faut plus, on a usé cela. + +Je relis votre lettre: Comment! si j'irai en Allemagne?--Êtes-vous fou? +Certainement; je passerai à Wesserling voir Th. Schlösser, puis à +Francfort si vous y êtes, puis enfin à Berlin. Mais auparavant je +passerai à Paris lâcher deux ou trois bordées musicales à la fin de +l'année. Je partirai de Rome dans trois mois et m'arrangerai de manière +à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera +un peu d'argent. Mais je ne dis pas cela à M. Horace, auquel je serai +obligé de faire un conte, un mensonge bien serré pour pouvoir m'évader. + +Dieu vous soit en aide! + +Mes amitiés à Gounet, mais sans impiétés, parce que cela l'oppresse, ce +qui est contre ma volonté bien nette. Je lui souhaite, pour son nouvel +an, une augmentation d'appointements, de grade, d'argent, d'honneurs, +et une indifférence radicale pour la politique.--Pour _tous les autres_, +comme ils ne m'ont pas donné signe de vie, je leur souhaite une plume +bien taillée et un peu moins de paresse à s'en servir. + + + + +XII. + +AU MÊME. + + +Rome, 16 mars 1832. + +Eh! oui, damnation, il y a de quoi être en colère! + +Qui diable vous empêche de mettre la main à la plume? Vous voilà bien +avancé! Par un retard inouï de la poste, je reçois à l'instant votre +lettre datée du 17 février; elle a mis un mois pour m'arriver. Je suis +malade, toujours du gracieux mal de gorge qui me tuera si je lui en +laisse le temps; je me précipite hors de mon lit, après avoir lu votre +lettre, pour y répondre. Je ne sais si ma réponse sera assez tôt à +Paris; dans tous les cas, je vous adresse un mot chez votre père, à +Francfort. + +En fait d'argent, je puis, je le crois, vous payer cet été, à moins que +M. Horace ne s'oppose à ce que je touche ma pension en bloc en quittant +Rome; mais voilà qui vaut mieux: vous avez le paquet qu'on vous a +adressé, ouvrez-le, je vous y autorise. _Seul et discret_, prenez ma +médaille qui doit y être et vendez-la chez le _changeur_ du passage des +Panoramas; elle vaut deux cents francs, peut-être plus. Dépêchez-vous +et écrivez-moi tout de suite à _Florence, poste restante_; je pars le +1er mai de Rome. + +Vous quittez donc Paris! Mendelssohn aussi! Quand j'arriverai, je n'y +trouverai personne; je m'étais accoutumé à l'idée de cette réunion; j'y +retomberai dans une solitude musicale que mes autres amis ne pourront +combler! Quand je dis _mes autres_, je devrais dire _mon autre_; car, +excepté le bon Gounet, il n'y a rien. Cela me fait mal dans le coeur; +notre fleur s'effeuille, je suis disposé plus que jamais aux affections +tristes, et j'ai la bêtise d'en pleurer. Où voulez-vous que je vous +retrouve!... je n'entrerai en Allemagne qu'en 1833. Je ne peux pas me +mettre à votre poursuite, car ce serait une raison pour ne pas vous +atteindre. Et puisque votre plume est si lourde pour vous, je ne dois +guère compter sur des nouvelles de vos voyages. Eh bien, allez, ce n'est +qu'une continuation de la même charge; voyons comment nous la +supporterons! + +Je remercie Mendelssohn de son souvenir et de ses quelques lignes; les +sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus +en moi aujourd'hui pour que je l'essaie. Je reviens encore des montagnes +où j'ai passé dix jours de vagabondage dans la neige et la glace, mon +fusil à la main. Sans ma damnée gorge, j'y serais déjà retourné. J'en ai +rapporté entre autres choses une petite orientale de Hugo[59], pour une +voix et piano. Ce petit morceau a un succès incroyable; on en prend des +copies partout, chez M. Horace, chez madame Fould, chez l'ambassadeur, +chez des Français de leur connaissance, etc.; tous les pensionnaires de +l'Académie me cornent ce malheureux morceau, à table, dans les +corridors, au jardin; ils commencent à me le faire suer; il n'y a pas +jusqu'à M. Horace qui ne le chante. Ah! pour le paquet en question, +j'oubliais, remettez-le à Gounet. + +En quittant Rome, j'irai visiter l'île d'Elbe et la Corse, pour me +gorger de souvenirs napoléoniens; j'espère ne pas trouver de belle +occasion pour _l'autre île_, car je serais capable de succomber à la +tentation. + + Qu'il est grand là surtout! quand, puissance brisée, + Des porte-clefs anglais misérable risée, + Au sacre du malheur il retrempe ses droits, + Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine + Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène, + Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois! + +Oh!!!!!!!! + +Enfin! après tout, je serai à Paris au mois de novembre et de décembre, +nous pourrons encore nous y voir; mais Mendelssohn n'y sera pas. Alors +je le reverrai à Berlin, ou je ne le reverrai pas. Comme toujours, j'ai +su par une lettre plus jeune que la vôtre, qu'on avait donné au +Conservatoire la ravissante ouverture du _Songe d'une nuit d'été_. On en +parle avec admiration, il n'y a pas de fugue là dedans. + + Adieu... adieu... adieu... + Souviens-toi de moi! + + (SHAKSPEARE, _Hamlet_.) + +Je vais me recoucher, je meurs de froid. + + + + +XIII. + +AU MÊME. + + +Florence, 13 mai 1832. + +Je suis arrivé hier. Je viens de la poste, où je n'ai trouvé que votre +lettre seule, au lieu de trois ou quatre que je comptais y avoir. Aussi +votre exactitude ressort-elle cette fois avec avantage. Mais, +_étourneau_ que vous êtes! pourquoi oublier tant de choses?... Vous ne +me dites pas même si le prix de l'illustre médaille a suffi pour faire +les deux cents francs que je vous devais; vous oubliez aussi de me dire +un mot de ce bon Gounet, et si c'est à lui que vous avez remis le paquet +de l'hippopotame. + +J'ai laissé Rome sans regret; la vie casernée de l'Académie m'était de +plus en plus insupportable. Je passais toutes mes soirées chez M. +Horace, dont la famille me plaît beaucoup, et qui, à mon départ, m'a +donné tout entières des marques d'attachement et d'affection, auxquelles +j'ai été d'autant plus sensible que je m'y attendais moins. Mademoiselle +Vernet est toujours plus jolie que jamais, et son père toujours plus +_jeune homme_. J'ai revu Florence avec émotion. C'est une ville que +j'aime d'amour. Tout m'en plaît, son nom, son ciel, son fleuve, ses +environs, tout, je l'aime, je l'aime... J'y ai renouvelé connaissance +avec un ancien élève de Choron, Duprez, qui est ici le chanteur à la +mode, qui gagne quinze mille francs au théâtre de la Pergola, et qui, +par-dessus le marché, a un grand et un vrai talent, une voix délicieuse +et juste, et sait la musique. Il n'est pas acteur comme Nourrit, mais +chante mieux, et sa voix a quelque chose de plus naïf et de plus +original dans le timbre. Il fera fureur à Paris dans quelques années, +j'en suis sûr. Il avait chanté à mon premier concert, avant que vous +fussiez à Paris. Hier soir, dans un entr'acte, nous nous sommes remémoré +cette époque de notre connaissance avec un certain plaisir. Nous avons +depuis lors avancé tous les deux; avancé de quelques pas, moi de six ou +sept, et lui de trente ou quarante. + +Je ne vais pas à l'île d'Elbe ni en Corse; il y a actuellement des +règlements sanitaires, des quarantaines qui me vexeraient. Dans trois +jours, je pars pour Milan; j'y resterai au plus une semaine; de là, +j'irai droit chez ma soeur à Grenoble, puis à la Côte Saint-André +(Isère), où vous m'adresserez vos lettres. Je retrouverai à Milan un de +vos compatriotes, homme de talent, M. de Sauër, que j'ai connu à Rome. +Il m'a dit vous avoir vu enfant à Vienne. Il connaît beaucoup +Mendelssohn et Bellini. Il veut absolument me lier avec Bellini, ce que +je refuse de toutes mes forces; _la Sonnambula_, que j'ai vue hier, +redouble mon aversion pour une pareille connaissance. Quelle partition!! +Quelle pitié!!! _Les Florentins mêmes_ l'ont chutée et sifflée. C'est +cependant bien bon pour eux. Oh! mon cher, il vous faut voir l'Italie +pour vous douter de ce qu'ils osent nommer musique dans ce pays-là!... + +J'irai à Paris au mois de novembre ou de décembre; jusque-là, je ne +sortirai guère du midi de la France. Je vous remercie de votre +invitation pour Francfort, je ne sais quand j'en profiterai, mais ce +sera tôt ou tard. + +Adieu, mon bon et très-cher ami. Je vous embrasse tendrement. + + * * * * * + +_P.-S._--Si je savais l'adresse de Richard, je lui écrirais; il est trop +paresseux pour que je compte sur la lettre de lui que vous m'annoncez. + + * * * * * + +_P.-S._--Voilà une sotte et froide lettre, je suis tout triste. Chaque +fois que j'ai revu Florence, j'ai ressenti un trouble intérieur, un +bouillonnement confus que je puis à peine m'expliquer. Je n'y connais +personne... Il ne m'y est jamais arrivé d'aventure... J'y suis seul +comme j'étais à Nice... C'est peut-être pour cela qu'elle m'affecte +d'une façon si étrange. C'est tout à fait bizarre. Il me semble que, +quand je suis à Florence, ce n'est plus moi, mais quelque individu +étranger, quelque Russe ou quelque Anglais qui se promène sur ce beau +quai de l'Arno. Il me semble que Berlioz est autre part et que je suis +une de ses connaissances. Je fais le dandy, je dépense de l'argent, je +me pose sur la hanche comme un fat. Je n'y comprends rien + +_What is it?..._ + + + + +XIV. + +A MADAME HORACE VERNET, A ROME. + + +La Côte Saint-André, 25 juillet 1832. + +C'est une situation aussi neuve qu'agréable, madame, que celle où vous +avez bien voulu me placer. Une femme d'esprit m'autorise à lui adresser +mes divagations et veut bien perdre son temps à les lire, sans trop en +voir le côté ridicule. Il est peu généreux à moi d'en profiter, je le +sens, mais qui n'a pas son grain d'égoïsme?... je n'en suis pas exempt; +aussi, toutes les fois qu'une tentation de ce genre viendra m'assaillir, +je m'empresserai d'y succomber.--Je l'eusse fait plus tôt, impatient +comme je le suis de recevoir de vos nouvelles, si, en descendant les +Alpes, je n'avais été pris au bond et renvoyé comme un ballon de villa +en villa dans tous les environs de Grenoble. Les parents, les amis à +revoir, les curiosités à satisfaire, les récits de Rome, de Naples, du +Vésuve, à varier tant bien que mal, m'ont occupé continuellement, tantôt +d'une façon bien douce, tantôt de la manière la plus cruellement +fastidieuse. + +Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de +Voltaire en m'avouant que «plus je vis l'étranger _moins_ j'aimai ma +patrie»; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples +sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche, +pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée +de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment; la coquette semblait +s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon +retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères. + +Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'empêcher +d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome +et celle que je retrouvais après ma longue absence. Cette fois, +l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon +étrangères, et le proverbe «les absents ont tort», m'a paru +complétement faux. + +Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils +sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu +sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des +jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans +les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à +les entendre causer de Byron, de Goethe, de Beethoven, qu'il s'agit de +quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne +ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni +d'enthousiasme; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de rose la +litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je +demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe +par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de +mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de +me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer +sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire, +madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où +je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que +je sais parfaitement bien _ce que je veux_, mais que, pour ma _mezza +pazzia_, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que +dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour +fou, j'en prends facilement mon parti. Mon père avait imaginé ces +jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier. +Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma +recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il +m'engageait très-fortement à me présenter, par la raison péremptoire +qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de +mille francs _ne doit_ pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent +mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque +temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances de mon père +devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement +que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il +s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est +terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais +mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas +raison?... + +Après une maladie de Marie-Louise, l'empereur dit à M. Dubois, qui +l'avait soignée: «Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des +honneurs.--Sire, de l'argent et des honneurs.» Si pareille question +m'était adressée: «Voulez-vous de l'argent, de l'amour ou de la +liberté...?», je dirais bien aussi: «De la liberté, de l'amour et de +l'argent.» Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai +semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou +obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais +bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quelque petite composition dans +le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me +paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux +Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je +crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de +composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel +ouvrage que je donnerai à Paris au mois de décembre, si l'émeute et le +choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me +faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de +mademoiselle Allard et de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de +ces deux dames me fait attacher beaucoup de prix à faire leur +connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année, +ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après +avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à +pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la +liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en +vous priant de me pardonner ma loquacité. + + + + +XV. + +A M. FERDINAND HILLER. + + +La Côte, ce 7 août 1832. + +Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous +étions tous les deux femmes, avec la manière de sentir que nous avons, +je _la_ détesterais; si lui seulement était femme, je _la_ haïrais avec +crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout +_fait pour le mieux_, comme disent les jobards, en nous jetant tous les +deux sur le globe, armés du sexe masculin. + +Non, mon cher mauvais plaisant, _vous n'avez pas pu faire autrement_ que +de me faire attendre deux mois votre réponse; mais _je ne puis pas non +plus faire autrement_ que de vous en vouloir, et d'avoir _perdu +radicalement_ la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne +m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup +d'amour-propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble; +mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai +brûlée. «Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire; +à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire.» Oh! Napoléon! +Napoléon!... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever... +Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses +ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux +Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes +de français que contient votre lettre!! OH!!!... Puisque vous apprenez +le latin, je vais me faire pédagogue. 1º Il ne faut point d'accent sur +_negre_; 2º vous dites que je trouve ici «des grands amusements»: il +faut _de_ grands amusements; 3º «Il est possible que Mendelssohn +l'_aura_»:--que Mendelssohn l'_ait_. + +Profitez de cette leçon. + +Ouf! + +Je suis, en effet, avec ma famille, mais je n'ai que ma soeur cadette qui +m'adore, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante... Oh! +quand je retournerai en Italie!!!--Voyez-vous, mon cher, il me faut de +la _liberté_, de l'_amour_ et de l'_argent_. Nous trouverons cela plus +tard, en y ajoutant même un petit objet de luxe, de ces superflus qui +sont nécessaires à certaines organisations, la Vengeance, générale et +privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois. + +Pendant que je suis en province, isolé de mes agitations ordinaires, +seul avec ma pensée, qui se retourne dans tous les sens comme un +porc-épic en me blessant de ses dards aigus, mes idées se fixent, se +consolident par l'étude des profonds ouvrages de Locke, Cabanis, Gall et +autres; ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que des détails +techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé +qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences +de leurs principes, par crainte de l'opinion. L'opinion, cette reine du +monde!... mais il n'y a plus de rois ni de reines, il y a eu un +tremblement de trônes (dit Lamartine) qui les a tous renversés. + +Je copie toute la journée les parties de mon _Mélologue_; depuis deux +mois, je ne fais pas autre chose, et j'en ai encore pour soixante-deux +jours; vous voyez que j'ai de la patience. Il en faut pour tout, non pas +pour supporter chiennement les maux, mais pour _agir_. Le besoin de +musique me rend souvent malade; il me donne des tremblements nerveux; +puis nous avons aussi l'influence cholérique qui m'a retenu quelques +jours au lit; j'en suis libre aujourd'hui, prêt à recommencer. Je vais +aller voir F....; nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Les +extrêmes se touchent, comme vous voyez. Il est plus religieux que +jamais, il a épousé une femme qui l'adorait, et il adore ferme aussi, +lui. Quelle drôle de chose que cette adoration, et elle est vive et +sincère: + + + + +XVI. + +A M. L'INTENDANT GÉNÉRAL DE LA LISTE CIVILE + + +Paris, vendredi 9 novembre 1832. + + Monsieur l'intendant général, + +Élève de l'École des beaux-arts française de Rome (section de musique), +je ne pouvais mieux répondre au but de l'institution qu'en cherchant à +multiplier les productions de mon art. Mais, moins heureux en cela que +les peintres qui ont la ressource des expositions, nos partitions sont +mortes s'il n'y a pas exécution. Je m'adresse, monsieur l'intendant +général, à votre justice éclairée en vous priant de mettre à ma +disposition la salle du Conservatoire de musique pour un concert que je +me propose de donner le dimanche 2 décembre. L'accueil encourageant que +quelques-uns de mes ouvrages ont reçu du public dans cette même enceinte +m'enhardit à croire que ceux que je rapporte d'Italie m'attireront de +nouveaux suffrages. J'ai surtout à coeur de me montrer digne de l'École à +laquelle j'appartiens et de son illustre patronage. + +J'ai l'honneur d'être, etc. + + + + +XVII. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +Samedi, 19 janvier 1833. + + Cher ami, + +Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain); il +est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes +partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à +arranger _le bas_ à quatre mains pour mademoiselle Perdreau; trouvez un +prétexte; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des +conséquences fort désagréables pour moi. + +Je vous parle de _chants_, tandis que _Rome brûle_[60]; n'importe! Venez +me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi +un rendez-vous. + +Jamais plus intense douleur n'a rongé un coeur d'homme! Je suis au +septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison; il n'y a pas de justice +au ciel. + +A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de +Shakspeare (_Beaucoup de bruit pour rien_)[61]. + +A cette occasion, je vous prierai de me prêter le volume qui contient +cette pièce. + +Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire +sourciller; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura _plus de coeur_, +il faudra bien que tu t'arrêtes. + +Votre article sur _les Armides_ sera fait demain tant bien que mal. Oh! +oh! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents. + +Charmant! + +Adieu. + + + + +XVIII. + +AU MÊME. + + +5 février 1833. + + Cher et bon ami, + +Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce +moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela. +Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre +d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y +a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment +approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous +avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire +pour un premier article. Je vous le montrerai. + +_God bless you!_ + + + + +XIX. + +A M. FERDINAND HILLER. + + +Paris, 18 juillet 1833. + + Mon cher ami, + +Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec +vous, que l'état de _liberté_ dans lequel vous m'avez laissé à votre +départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris, +Henriette me fit _prier instamment_ de venir la voir. Je fus froid et +calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai, +et après mille protestations et explications qui, sans la justifier +complétement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini +par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour. +Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne +m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que +vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans +l'immense préoccupation où je vis depuis longtemps. Vous veniez de faire +une perte, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de +bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui +ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide +et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux +et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrange, inconnue, à cette +séparation. + +Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore +quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins +sans amertume. + +Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si +décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma +famille un paria. + +Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs +fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa +guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son +enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre! Mon père ne veut +rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je +ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux +heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit, +je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer. +Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des beaux-arts +une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces +jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre +moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir, +soit de mon père, soit de mon beau-frère, ou de mes amis, ou même des +usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs +qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de +l'atroce situation où nous nous trouvons. + +Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de +conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive, +vous puissiez réclamer _toute ma musique manuscrite que je vous lègue et +confie_. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une +fois au moins avant. Je suis toujours à la même adresse, rue +Neuve-Saint-Marc, nº 1, et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de +jours. + + + + +XX. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +Paris, 15 octobre 1833. + +Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche; +mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant +plus facilement que je suis encore dans l'impossibilité de me rappeler +ton ancienne adresse à Vaugirard; puis j'ai été, tous ces derniers +temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets +pour _elle_, si accablé par la révolution immense que tout cela fait +dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me +pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres +amis. + +Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à +l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte +d'_Hamlet_; madame Dorval jouera _Antony_; tu nous annonceras ça[62]. + +Nous serons à Paris _chez moi_, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, dès demain. +Ainsi, si tu veux venir prendre du thé avec nous le soir dans quelques +jours, quand nous serons un peu casés, tu nous feras grand plaisir. Je +t'écrirai un mot. + +Adieu. Ton sincère et inaltérable ami. + + + + +XXI. + +A M. LE COMTE D'ORTIGUE, RÉDACTEUR DE _LA QUOTIDIENNE_, FORT CONNU DANS +L'UNIVERS ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX. + + +31 mai 1834. + +Mon pauvre ami, je suis bien désolé de te savoir malade. Je devais aller +te voir avant-hier, mais j'ai été forcé de faire à Paris plusieurs +courses imprévues qui m'ont dévoré mon temps. A la maison, je ne quitte +pas la plume, soit pour ces gredins de journaux, soit pour finir ma +symphonie, qui sera née et baptisée avant peu. + +Je te croyais parti pour le pays des _troundedious_; d'autant plus parti +que la domestique de Liszt m'avait dit que tu avais fait une visite, rue +de Provence, annonçant ton départ pour le lendemain. Pourquoi ne +voudrais-tu pas un jour dîner avec nous à la fortune du pot? (Je ne +m'appelle pas _De Chambre_ comme le fameux calembourgeois; ainsi sois +tranquille.) Je tâcherai en tout cas de trouver un jour pour aller à +Issy. Cependant Henriette me charge expressément de te dire qu'elle est +_encore au monde_ et que je ne pourrai ni dîner ni coucher chez toi. + +Dieu t'ait en sa sainte et digne garde et te guérisse du mal d'yeux, +sans être obligé de t'y faire une application de salive. Fais-tu quelque +chose? + + + + +XXII. + +A M. HOFFMEISTER, ÉDITEUR DE MUSIQUE, A LEIPSIG. + + +Paris, 8 mai 1836. + + Monsieur, + +Vous avez publié dernièrement une ouverture réduite, pour le piano à +quatre mains, sous le titre d'_Ouverture des Francs Juges_, dont vous +m'attribuez non-seulement la composition, mais aussi l'arrangement. Il +est pénible pour moi, monsieur, d'être obligé de protester que je suis +parfaitement étranger à cette publication, faite sans mon aveu et sans +que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement de piano que vous +venez de livrer à l'impression N'EST PAS DE MOI et je ne saurais +davantage reconnaître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture. +Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, taillée et recousue de +telle façon que je n'y vois plus en maint endroit qu'un monstre +ridicule, dont je le prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une +semblable liberté avait été prise à mon égard par un Beethoven ou un +Weber, je me serais soumis sans murmures à ce qui m'eût certes paru +néanmoins une humiliation cruelle; mais ni Weber ni Beethoven ne me +l'auraient jamais fait subir: si l'ouvrage est mauvais, ils ne se +fussent pas donné la peine de le retoucher; s'il leur eût paru bon, ils +en auraient respecté la forme, la pensée, les détails et jusqu'aux +défauts. Et puis, les hommes de cette trempe n'étant pas plus communs en +Allemagne qu'ailleurs, j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'est +pas tombée entre les mains d'un musicien bien extraordinaire. La simple +inspection de son travail en fournit une preuve évidente. Je ne parle +pas du style de piano qu'il a substitué au style d'orchestre, et qu'on +croirait souvent emprunté à des sonates faites pour des enfants de huit +ans; je ne dirai rien non plus de l'inintelligence complète dont il fait +preuve d'un bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de la +façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût nécessité toutes les +puissances du piano pour donner une idée approximative de l'effet +d'orchestre, soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée +principale, _et vice versa_; dans tout cela, il n'y a pas de la faute de +l'arrangeur; je suis persuadé qu'il n'y a point mis de malice. Mais ce +qui me paraît vraiment déplorable, c'est que vous ayez chargé un pareil +chirurgien de me faire d'aussi graves amputations. On ne coupe pas un +membre d'ordinaire sans en connaître l'importance générale, les +fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et +externe. Il n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un +malheureux, sans tenir compte des articulations, des attaches +musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le +fait-il brutalement d'un coup de hache, et la tête du patient saute +bientôt après. C'est le supplice des parricides. C'est celui, monsieur, +que votre arrangeur m'a infligé. Il a fait disparaître non-seulement des +passages entiers, mais des fragments de phrases dont la suppression +rend l'ensemble incompréhensible ou absurde. Ainsi, dans la prière en +_ut mineur_ des flûtes et clarinettes, au milieu de l'allégro, +l'arrangeur n'a pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les +signes de l'allégro dans lequel il est jeté; qu'une _ronde_ y représente +toujours une _noire_, trois _rondes liées et soutenues_ une _blanche +pointée_, et que par conséquent il faut _quatre mesures_ du mouvement +_allégro_ pour former _une seule mesure réelle_ du chant _adagio_. +Trouvant donc cette prière trop longue, et sans tenir compte de l'action +contrastante qui se passe en même temps dans le reste de l'orchestre, +votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte qu'il est impossible à +présent d'y trouver aucune espèce de sens; il a enlevé des mesures +isolées qui ne représentaient en réalité qu'_un temps_ de la grande +mesure du mouvement lent dans lequel la phrase se développe, et le +rhythme, tombant à faux, amène nécessairement une conclusion aussi +imprévue que stupide. C'est ce dont il ne s'est pas aperçu. Pour la +coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo de la péroraison, +il est évident qu'elle détruit entièrement l'éclat de la rentrée du +thème en _fa_ majeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi +brusquement triviale, ni sans avoir passé par des transformations qui +donnaient plus de force et de puissance au retour de l'idée primitive +reproduite intégralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les +traces des ciseaux ébréchés de mon censeur; je me bornerai à protester +de nouveau que la _seule ouverture des Francs Juges, arrangée à quatre +mains_, que je reconnaisse, est celle que viennent de publier M. +Richault à Paris, et M. Schlesinger à Berlin; encore celle de M. +Schlesinger, bien que gravée sur un manuscrit que je lui ai adressé +moi-même, diffère-t-elle un peu de l'édition de Paris en quelques +endroits, pour la manière dont les parties sont disposées dans les +extrémités du clavier. Ces légères modifications m'ont été indiquées par +plusieurs pianistes habiles, tels que MM. Chopin, Osborne, Schunke, +Swinski, Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les épreuves et +me donner leurs conseils. Pour toute autre publication de la même nature +sur cet ouvrage, qu'elle me soit attribuée ou non, je la désavoue +formellement, et sur ce, je prie Dieu de pardonner aux arrangeurs comme +je leur pardonne. + + + + +XXIII. + +A ROBERT SCHUMANN. + + +Paris, 19 février 1837. + +Je vous dois beaucoup, monsieur, pour l'intérêt que vous avez bien voulu +prendre jusqu'ici à quelques-unes de mes compositions. J'apprends que +l'ouverture des _Francs Juges_ vient d'être par vos soins entendue à +Leipzig, et que la supériorité de l'exécution n'a pas peu contribué au +bienveillant accueil qu'elle a reçu du public. Veuillez être +l'interprète de ma reconnaissance auprès de MM. les artistes. Leur +patience à étudier ce morceau difficile a d'autant plus de prix à mes +yeux, que je n'ai pas eu beaucoup à me louer jusqu'à présent de celle de +plusieurs sociétés musicales qui ont voulu faire la même tentative. A +part celles de Douai et de Dijon, les autres se sont découragées après +une première répétition, et l'ouvrage, après avoir été lacéré de mille +façons, a dû rentrer dans l'ombre des bibliothèques, comme digne de +figurer tout au plus dans la collection des monstruosités. Il paraît +même qu'une épreuve de ce genre a beaucoup diverti la Société +philharmonique de Londres; quelques artistes parisiens que les virtuoses +anglais n'avaient pas dédaigné de s'adjoindre à cette occasion, et qui +connaissaient parfaitement mon ouvrage pour l'avoir exécuté à Paris, +m'ont dit avoir franchement partagé l'hilarité britannique; seulement le +sujet en était tout différent. Figurez-vous en effet les mouvements +pressés du double dans l'_adagio_, et ralentis d'autant dans +l'_allégro_, de manière à produire cet aplatissant _mezzo termine_ +insupportable à tout ce qui possède le moindre sentiment musical; +imaginez des violons déchiffrant à première vue des traits encore assez +difficiles, malgré le _tempo confortabile_ qu'on avait donné à +l'_allégro_, les trombones partant dix ou douze mesures trop tôt, le +timbalier perdant la tête, dans le rhythme à trois temps, et vous aurez +une idée de l'aimable charivari qui devait en résulter. Je ne conteste +point l'habileté de MM. les philharmoniques d'Argyle-Room, Dieu m'en +garde! je signale seulement l'étrange système d'après lequel on les +dirige dans les répétitions. Certes, il nous est arrivé souvent ici de +faire aussi de bien mauvaise musique au premier essai d'un nouveau +morceau; mais, comme, à notre avis, personne n'a la science infuse, pas +même les artistes anglais, et qu'il n'y a point de honte à étudier avec +attention et courage ce qu'on n'est pas tenu de comprendre du premier +coup, nous recommencions trois fois, quatre fois, dix fois s'il le +fallait, et plusieurs jours de suite. De la sorte, nous arrivions à une +exécution presque toujours correcte et quelquefois foudroyante. Ainsi +avez-vous fait sans doute à Leipzig, et, je le répète, en l'absence de +l'auteur intéressé à soutenir son ouvrage, une telle persévérance honore +autant les exécutants qu'elle flatte le compositeur en le pénétrant de +reconnaissance. Elle est si rare, cependant, que je me suis mille fois +repenti d'avoir si étourdiment laissé publier l'ouverture dont il est +ici question. Et, à ce sujet, je dois vous faire ma profession de foi en +vous priant de la transmettre à l'éditeur, M. Hoffmeister; ce sera ma +réponse aux offres qu'il a la bonté de me faire relativement à la +publication de mes symphonies. L'an dernier, on m'écrivit à peu près en +même temps de Vienne et de Milan, pour avoir un exemplaire manuscrit de +ces deux ouvrages; non point dans le but de les graver, mais seulement +de les faire entendre. Il y a quelques mois, une lettre semblable me fut +adressée de la Nouvelle-Orléans. Les offres très-avantageuses qui +accompagnaient ces demandes ne me séduisirent point; j'ai toujours +refusé et toujours pour la même raison, la crainte d'être traduit à +contre-sens par une exécution infidèle ou incomplète. Si le bonheur a +voulu que l'ouverture des _Francs Juges_ ait trouvé à Leipzig des +interprètes aussi consciencieux qu'habiles et un patron tel que vous +pour réchauffer leur zèle, vous venez de voir que, loin d'éprouver +partout le même sort, celui qu'elle a subi en Angleterre a été assez +brutal; et je dois ajouter que, cette ouverture étant le premier morceau +de musique instrumentale que j'aie écrit de ma vie, les compositions qui +lui ont succédé ont tout naturellement tendu à revêtir des formes plus +larges, à s'assimiler plus de substance musicale, à s'étayer d'un plus +grand nombre de points d'appui. Or, ce sont autant de chances de plus +contre la facilité de l'exécution. Il faut un génie bien rare pour créer +de ces choses que les artistes et le public saisissent de prime abord, +et dont la simplicité est en raison directe de la masse, comme les +pyramides de Djizeh. Malheureusement, je ne suis point de ceux-là; j'ai +besoin de beaucoup de moyens pour produire quelque effet, et je +craindrais de perdre à tout jamais l'estime des amis de l'art musical, +si, par une publication prématurée, j'exposais mes symphonies, trop +jeunes pour voyager sans moi, à être mutilées plus cruellement encore +que ma vieille ouverture. Ce qui, à part deux ou trois villes +hospitalières et artistes comme la vôtre, leur arriverait partout, n'en +doutez pas. + +Et puis, vous le dirai-je, je les aime, ces pauvres enfants, d'un amour +paternel qui n'a rien de spartiate, et je préfère mille fois les savoir +obscures, mais intactes, à les envoyer au loin chercher la gloire ou +d'affreuses blessures et la mort. + +Je n'ai jamais compris, je l'avoue, au risque de paraître ridicule, +comment les peintres riches pouvaient, sans un déchirement d'entrailles, +se séparer de leurs plus beaux ouvrages pour quelques écus, et les +disséminer aux quatre coins du monde, ainsi que cela se pratique +journellement. Cela m'a paru toujours ressembler beaucoup à la cupidité +du célèbre anatomiste Ruisch, qui, à la mort de sa fille, jeune personne +de seize ans, ayant trouvé le moyen, grâce aux ingénieux procédés +d'injection dont il est l'inventeur, de rendre pour toujours à ce +cadavre chéri l'aspect de la vie et de la santé, ne sut pas résister +aux séductions de l'or d'un souverain, et lui abandonna, avec ce +chef-d'oeuvre d'un art alors nouveau, le corps de sa propre fille. + +Les écrivains, poëtes et prosateurs, sont seuls dans le cas de pouvoir +vendre leurs ouvrages sans courir trop de risques de les voir défigurer, +comme les musiciens, ou sans les perdre à jamais de vue, comme les +peintres ou statuaires. Encore les poëtes dramatiques sont-ils exposés, +en imprimant leurs pièces, à les voir, malgré eux, représentées plus ou +moins mal, devant un public plus ou moins incapable de les comprendre, +coupées, rognées et sifflées. Byron, avec son _Marino Faliero_, en a +fait la triste expérience. Non, il y a une joie intense pour le +compositeur, à couver, pour ainsi dire, son oeuvre, à la garantir le plus +longtemps possible des orages que les mauvais orchestres, les mauvais +chanteurs, les mauvais directeurs et les marchands de contredanses, font +gronder autour d'elle; il y a pour lui un indicible bonheur à ne la +montrer au grand jour qu'à de longs intervalles, lorsque des soins +assidus ont donné à sa beauté tout son éclat, que l'air est pur, le +temps doux et serein, et la société choisie. + +Le nombre des compositions qu'on peut, sans les condamner à une +obscurité absolue, arracher ainsi pendant longtemps aux dents de la +presse, ce lion _quaerens quem devoret_, est malheureusement bien peu +considérable; ne le restreignons pas encore. + +Croyez-vous que Weber, quelque amoureux de la célébrité qu'on le +suppose, sachant de quelle manière son _Freyschütz_ allait être écartelé +à Paris, n'eût pas rejeté avec indignation la gloire même qu'il lui +était réservé d'acquérir parmi nous à ce prix? C'est faire injure à sa +mémoire que d'en douter. + +Mais il était hors de son pouvoir de s'y opposer: sans laisser graver sa +partition, il en avait vendu des copies, et c'était assez pour que la +tutelle lui en échappât pour jamais.--Je mets un terme à toutes mes +comparaisons, que vous allez sans doute, monsieur, trouver bien +ambitieuses, et j'ajoute simplement que le suffrage de l'Allemagne, +cette patrie de la musique, est d'un trop haut prix à mes yeux et me +sera, je le crains, trop difficile à obtenir si toutefois je l'obtiens, +pour ne pas attendre le moment où je pourrai, moi-même, aller en pèlerin +déposer à ses pieds ma modeste offrande. Alors, encore, aurai-je grand +besoin du secours de votre amitié, comme aussi de votre talent si noble +et si élevé, pour le faire accueillir. + +Jusque-là, j'ose espérer qu'on ne verra dans ma réserve qu'une méfiance +très-naturelle et déjà trop bien justifiée. Je me contenterai donc pour +le présent, en prudent navigateur, de louvoyer sur nos côtes, sans +courir au naufrage dans un voyage au long cours. + +Tels sont mes motifs, et vous les apprécierez, je l'espère. + +Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire quelles heures délicieuses +j'ai passées dernièrement à lire vos admirables oeuvres de piano; il m'a +semblé qu'on n'avait rien exagéré en m'assurant qu'elles étaient la +continuation logique de celles de Weber, Beethoven et Schubert. Liszt, +qui me les avait ainsi désignées, m'en donnera incessamment une idée +plus complète, me les fera connaître plus intimement, par son exécution +incomparable. Il a le projet de faire entendre votre sonate intitulée +_Clara_ à l'une des magnifiques soirées où il rassemble autour de lui +l'élite de notre public musical. Je pourrai alors vous parler avec plus +d'assurance de l'ensemble et des détails de ces compositions +essentiellement neuves et progressives. + + + + +XXIV. + +A MAURICE SCHLESINGER. + + +Paris, 7 janvier 1838. + + Mon cher Maurice, + +Il me faut _absolument_ du repos et un abri contre les albums. Voici +bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures pour rêver +à loisir à l'ouverture de mon opéra[63]; ne pouvoir les obtenir est un +supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est _absolument_ +insupportable. Je vous préviens donc que, dussé-je vivre de pain et +d'eau, jusqu'au moment où ma partition sera finie, je ne veux plus +entendre parler de critique d'aucune espèce. Meyerbeer, Liszt, Chopin et +Kalkbrenner n'ont pas besoin de mes éloges. Vos albums, je le sais, +contiennent d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne parlez +pas, et dont vous ne me citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé +à bout; je veux pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté +pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai +galérien après. Jusque-là qu'on ne me parle plus de critique d'aucune +espèce; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc de venir me +relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante inhumanité. Je n'ai +jamais compté parmi les apologistes du suicide; mais j'ai là une paire +de pistolets chargés, et, dans l'état d'exaspération où vous pourriez me +mettre, je serais capable de vous brûler la cervelle. + +Votre tout dévoué ami. + + + + +XXV. + +A LISZT. + + +Paris, le 6 août 1839. + +Je voudrais bien, mon cher ami, pouvoir te dire _absolument tout_ ce qui +se passe dans notre monde musical, ou du moins tout ce que je sais, des +transactions qui s'y opèrent, des marchés qu'on y fait, des souterrains, +des mines qu'on y creuse, des platitudes qui s'y commettent; mais je +doute fort que mon récit eût quelques chances de t'intéresser; il ne +t'offrirait rien de nouveau; l'étude des moeurs italiennes t'a blasé sur +toutes ces gentillesses, et ce qu'on fait à Paris ressemble horriblement +à ce que tu as vu pratiquer à Milan. + +Tu n'aurais pas d'ailleurs le coeur d'en rire; tu n'es pas de ces gens +qui trouvent des sujets de plaisanterie dans les outrages dont la Muse +que nous servons a tant à souffrir, toi qui voudrais à tout prix, au +contraire, cacher les souillures de sa robe virginale et les tristes +lésions de son voile divin. + +Ne parlons donc pas des énormités qui t'irriteraient autant que moi et +contre lesquelles nous ne pouvons pas même protester librement... Je +vais tâcher seulement de te donner une idée superficielle de ce qui se +passe dans nos concerts, dans nos théâtres lyriques, parmi nos +virtuoses, nos chanteurs, nos compositeurs; et cela, sans passion, sans +blâme ni éloge, en un mot, avec le calme plat d'un adepte de cette +fameuse école philosophique que nous avons fondée à Rome en l'an de +grâce 1830, et qui avait pour titre: _École de l'indifférence absolue en +matière universelle._ + +Cette forme a l'avantage de me dispenser des théories, des +développements, et me permet de laisser tomber _le fait_ lourdement, +brutalement, sans m'inquiéter des suites. Je commence, sans ordre +chronologique, par ce qu'il y a de plus récent. + +Avant-hier, pendant que je fumais, selon mon habitude, un cigare sur le +boulevard des Italiens, quelqu'un me prit vivement le bras: c'était +Batta arrivant de Londres. + +--Que fait-on à Londres? lui dis-je. + +--Absolument rien; on y méprise la musique et la poésie, et le drame, et +tout; excepté le Théâtre-Italien, où la présence de la reine attire la +foule, tous les autres clubs harmoniques sont abandonnés. Je m'estime +heureux de n'en être pas pour mes frais de séjour et de voyage, et +d'avoir été applaudi dans deux ou trois concerts; c'est tout ce que j'ai +obtenu de l'hospitalité britannique. Mais je suis arrivé trop tard; il +en est de même d'Artot, qui, malgré son succès à la Société +Philharmonique, malgré l'incontestable beauté de son talent, s'est +beaucoup ennuyé. + +--Et Doehler? + +--Doehler s'ennuie aussi. + +--Et Thalberg? + +--Thalberg cultive les provinces. + +--Et Bénédict? + +--Encouragé par la vogue de sa première partition, il écrit un nouvel +opéra anglais. + +--Et madame Gras-Dorus? + +--Madame Gras est devenue fashionable en quelques jours; elle a balancé +la vogue des Italiens, elle chantait et partout son nom ne figurait plus +sur l'affiche qu'accompagné de l'épithète de CANTATRICE SANS ÉGALE, +imprimée en très gros caractères. On dit qu'elle a été chutée ici (à +Paris) à sa rentrée dans _Guillaume Tell_? + +--C'est vrai. + +--Comment donc? Pourquoi? + +--Voulez-vous boire un grog? + +--Non, je pars; venez ce soir chez Hallé, nous boirons et nous ferons de +la musique. + +--Bon! + +M. Hallé est un jeune pianiste allemand, qui a de longs cheveux, qui est +grand et maigre, qui joue magnifiquement du piano, qui devine la musique +plutôt qu'il ne la lit, c'est-à-dire qu'il tend à te ressembler. J'ai +trouvé chez lui son compatriote M. Heller. Un talent sérieux, une +intelligence musicale des plus vastes, une conception rapide, une grande +habileté d'exécution, telles sont les qualités de compositeur et de +pianiste que lui assurent tous ceux qui le connaissent bien, et je suis +de ceux-là. + +Hallé et Batta nous ont fait entendre une sonate en _si_ bémol de Félix +Mendelssohn. On a généralement admiré la facture savante et le style +ferme de ce morceau: «C'est d'un grand maître», disait Heller. Nous +avons fait chorus en buvant de la bière; puis est venue la sonate en +_la_ majeur de Beethoven, dont le premier morceau a arraché à +l'auditoire des exclamations, des jurements, des cris d'enthousiasme; le +menuet et le finale n'ont fait que redoubler notre exaltation toute +musicale, bien que les bouteilles de vin de Champagne fussent déjà en +circulation. + +Et quelqu'un a fait observer à ce sujet que la bonne bière était bonne, +mais que le vin de Champagne valait mieux. + +O vagabond infatigable! quand reviendras-tu donc pour nous rendre ces +nuits musicales que tu présidais si dignement? Entre nous, il y avait +trop de monde à tes réunions; on parlait trop, on n'écoutait pas assez, +on philosophait. Tu faisais une dépense affreuse d'inspiration qui eût +donné le vertige à _quelques-uns_ sans _tous les autres_. + +Te rappelles-tu notre soirée chez Legouvé, et la sonate en _ut_ dièse +mineur, et la lampe éteinte, et les cinq auditeurs couchés sur le tapis +dans cette obscurité, et notre magnétisation, et les larmes de Legouvé +et les miennes, et le respectueux silence de Schoelcher, et l'étonnement +de M. Goubeaux? Mon Dieu! mon Dieu! que tu fus sublime ce soir-là! +Allons, j'oublie que j'appartiens à l'école des _indifférents_. + +J'y reviens. + +L'Exposition des produits de l'industrie nous a valu cette année des +volumes de critique musicale; on s'est beaucoup disputé, on a crié pour +et contre les pianos, pour et contre les orgues; j'ai vu les moments où +l'on intenterait un procès pour un jeu de flûtes; on a failli se battre +pour une vis de pression. + +Je ne concevais pas trop tout ce remue-ménage; car, enfin, il nous +arrive tous les jours, à nous autres artistes, d'essuyer des critiques +pour le moins aussi injustes et aussi ridicules qu'aucune de celles que +les fabricants d'instruments peuvent avoir à subir, et nous laissons +aboyer sans mot dire. Nous ne manquons pourtant pas d'amour-propre, +notre sensibilité n'est pas éteinte, tant s'en faut, et nous pourrions +nous en défendre et nous ne le faisons pas. + +D'autre part, quand, par extraordinaire, un critique se montre +bienveillant, nous le remercions bien dans l'occasion; mais nous ne +courons pas chez lui pour cela, et trop souvent même nous poussons +l'impolitesse jusqu'à oublier de lui envoyer une carte. Loin de là, les +exposants loués ont été d'une reconnaissance exemplaire; visites, +lettres et présents, ils n'ont rien négligé pour l'exprimer. Ceux, au +contraire, dont on a peu ou mal parlé ne concevaient pas qu'il leur fût +défendu de courir sus au critique et de le tuer au coin d'une borne +comme un chien enragé. Chacun peut dire ce qu'il pense et même ce qu'il +ne pense pas sur les plus grands artistes, sur les oeuvres les plus +magnifiques comme sur les médiocrités les mieux reconnues sans qu'on y +fasse attention; mais ne pas sentir le prix d'une nouvelle cheville de +contre-basse, ou louer le chevalet d'un alto, ce sont là des événements +dont le retentissement est immense et prodigieusement prolongé.... + +...On vient de trouver le moyen de gagner de l'argent en ne bâtissant +pas de salle pour les Italiens. La troupe chantante de notre grand Opéra +va se trouver en lutte directe avec les chanteurs ultramontains; on veut +réunir les deux troupes dans la salle de la rue Le Peletier. La mêlée +sera rude: Lablache contre Levasseur, Rubini contre Duprez, Tamburini +contre Dérivis, la Grisi contre mademoiselle Nathan, et tous contre la +grosse caisse. Nous serons là pour faire le relevé des morts et des +mourants. Le directeur aura aussi l'administration du théâtre de +Londres, et il fera peut-être beaucoup d'argent, et ce sera une fameuse +affaire, et ça m'est égal; je suis de la secte des indifférents. + +C'est aux marchands à calculer combien la denrée musicale, exploitée de +la sorte, peut leur rapporter bon an mal an. Ce sont eux qui doivent +s'inquiéter de la durée de leurs instruments chantants; quant à moi, si +je n'étais pas _indifférent_, je dirais absolument comme toi: «J'aime +mieux la musique que tout ça.» + +Duponchel conservera la haute direction des costumes; ainsi ne +t'inquiète pas, l'art et les artistes seront dans de _beaux draps_... + +...Beaucoup de gens disent que l'orchestre (de l'Opéra) se fatigue, ou +se néglige, ou se dégoûte de sa tâche. L'autre jour, j'entendais des +habitués se plaindre de ce que les instruments n'étaient pas d'accord; +ils prétendaient que le côté droit de la masse instrumentale tendait à +s'élever sans cesse d'un quart de ton au-dessus du côté gauche; +prétention exorbitante à en croire ces messieurs. «Vous souffrez en +silence, me dit l'un deux.--Moi, je n'ai pas dit que je souffrais; +d'abord parce que je n'ai rien dit du tout, et ensuite...» + +On joue quelquefois _Don Juan_ quand on ne sait plus où donner de la +tête. Si Mozart revenait au monde, il dirait peut-être, comme ce +président dont parle Molière, qu'il ne veut pas qu'on le _joue_. +Spontini, au contraire, a voulu être joué, et il l'a été. On ne veut pas +entendre parler, à l'Opéra, de reprendre ses anciens chefs-d'oeuvre. +Ambroise Thomas, Morel et moi, nous disions l'autre jour que nous +donnerions bien cinq cents francs pour une bonne représentation de _la +Vestale_. Comme nous savons cette partition par coeur, nous l'avons +chantée jusqu'à minuit; tu manquais pour l'accompagner. + +La cause de Spontini a été défendue dans une brochure par un de nos +amis, Émile D...; quelques journaux se sont joints à lui. Cette cause +allait être gagnée, quand Spontini a cru devoir publier une lettre, déjà +imprimée, il y a deux ou trois ans à Berlin, sur la musique et les +musiciens modernes[64]. Les adversaires de Spontini eussent payé mille +écus pour la publication de cette lettre, il la leur a donnée pour rien. +Ça n'empêche pas _la Vestale_ d'être un chef-d'oeuvre, mais cela fait que +nous ne le reverrons jamais... + +Tu as vu que la place de professeur de composition laissée vacante par +la mort de Paër allait être donnée à M. Carafa. On assure que mon +système sur l'indifférence commence à être apprécié au ministère. Les +orangers du Jardin Musard portent déjà des fruits; Théophile de Ferrière +a été assassiné par un inconnu la semaine dernière, en sortant de +l'Opéra-Comique; il va beaucoup mieux. Heine s'écrit toujours par un +_e_; il demeure rue des Martyrs. On m'a volé son charmant livre sur +l'Italie. As-tu lu ses _Bains de Lucques_? On nous promet des nuits +vénitiennes au Casino; il y a là un orchestre de cent quarante +musiciens, toutes les fois que soixante d'entre eux ne sont pas employés +à la même heure aux concerts des Champs-Élysées. Il y a un microscope au +gaz; j'y ai vu des cirons qui paraissaient gros comme des melons. Je te +donne toutes mes nouvelles comme elles me viennent. + +F. Hiller m'a envoyé de Milan quelques morceaux de sa _Romilda_. On +prétend que Rossini vend des poissons comme on n'en voit guère[65]; je +parie qu'il s'ennuie dans sa villa autant que ses gros poissons dans +leur vivier. Il dit toujours: «Qu'est-ce que ça me fait?» S'il n'aimait +pas tant les énormes poissons, il aurait peut-être des dispositions pour +_l'indifférence absolue_; mais j'en doute. + +Un de nos ennemis a voulu dernièrement se précipiter de la colonne +Vendôme; il a donné quarante francs au gardien pour le laisser monter, +puis il a renoncé à son projet... Il faut espérer que, dans la nouvelle +salle qu'on promet à l'Opéra-Comique, il y aura un foyer pour les +musiciens; car actuellement, au théâtre de la Bourse, les malheureux +sont obligés avant le lever de la toile de s'accorder _coram populo_ +d'où il suit que, pendant que les hautbois et les violons donnent le +_la_, les trombones grognent leur _si_ bémol; et véritablement, en +pareil cas, il n'y a pas d'indifférence qui tienne, c'est terrible... + +M. Wilhem a donné, le mois passé, deux séances publiques; ses cinq cents +élèves chanteurs ont été fort applaudis; je n'ai pas trouvé leur +exécution en voie de progrès. Tous ces jeunes hommes et ces enfants ont +un sentiment rhythmique d'un vulgarisme désespérant. Ils martellent +chaque temps de la mesure; ils convertissent tout, plus ou moins, en +mouvement de marche. Certainement ce résultat est très-beau, si l'on +compare l'ancienne ignorance des classes populaires à ce qu'elles savent +aujourd'hui; mais _savoir_ n'est pas tout en musique, il faut _sentir_ +aussi, et je crois que le peuple parisien aime trop le vaudeville et les +tambours. + +On répète depuis deux mois et demi l'opéra de Ruolz[66]; en conséquence +les acteurs n'en savent pas une note; mais les costumes sont prêts et +Duponchel veut le jouer vendredi prochain. Chopin ne revient pas; on le +disait fort malade, il n'en est rien. Dumas a fait une pièce +ravissante[67]; mais ceci n'est pas de mon domaine. J'ai fini, je ne +sais plus rien. + +Adieu; mon indifférence ne va pas jusqu'à prendre mon parti de ta longue +absence. Reviens donc; il en est temps pour nous, et pour toi, je +l'espère. + + + + +XXVI. + +A M. BULOZ. + + +Paris, 22 novembre 1840. + + Monsieur, + +Dans le compte rendu par la _Revue des Deux Mondes_ du festival que j'ai +donné à l'Opéra, on a commis des erreurs de faits dont je crois pouvoir +vous demander la rectification. + +L'auteur de cet article veut me rendre coupable du crime de lèse-majesté +à l'égard de Gluck et de Palestrina: «Pauvre Gluck! dit-il, vous ne vous +doutiez pas, lorsqu'au son des trombones, vous évoquiez jadis les +esprits de haine et de rage, qu'un jour viendrait où M. Berlioz vous +ferait l'aumône de quelques ophicléides; et Palestrina qu'on a arraché à +la chapelle Sixtine, où quelques soprani suffisaient à des mélodies +fuguées, pour l'écraser lui, le maestro paisible, à l'inspiration suave +et religieuse, sous la pompe des voix et des instruments.» + +Or, l'acte d'_Iphigénie_ a été exécuté absolument tel que l'auteur +l'écrivit; on n'y a donc point entendu d'ophicléides. Quant à +Palestrina, quelques soprani lui suffisaient si peu, que son madrigal +_Alla riva del Tebro_, morceau profane du reste, et qui n'a jamais pu +être entendu à la chapelle Sixtine, est à quatre parties (SOPRANI, +CONTRALTI, TÉNORS et BASSES); il a fallu en outre une étrange +préoccupation pour trouver écrasé sous la pompe instrumentale le choeur +chanté d'après le texte du compositeur SANS ACCOMPAGNEMENT. + +Voilà les erreurs qui devaient me blesser dans mon rôle d'interprète de +maîtres que j'admire et les seules qu'il m'importe de relever. + +Recevez, etc. + + + + +XXVII. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +Leipzig, 28 février 1843. + +Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais un métier de galérien +comme celui que je fais me paraît une excuse suffisante à ce retard. +J'ai été malade et je le suis encore des fatigues incroyables que m'ont +données les répétitions de Dresde et de Leipzig. Figure-toi que j'ai +fait à Dresde, en douze jours, huit répétitions de trois heures et demie +chacune, et deux concerts, et qu'il m'a fallu une fois aller de Leipzig +à Dresde et revenir dans le même jour, c'est-à-dire faire soixante +lieues en chemin de fer, préparer mes deux concerts et revenir assister +à celui que Mendelssohn dirigeait ici. Mendelssohn a été charmant, +excellent, attentif, en un mot, bon camarade tout à fait; nous avons +échangé nos bâtons de chef d'orchestre en signe d'amitié. + +C'est un grandissime maître: je le dis malgré ses compliments +enthousiastes _pour mes romances_; car des symphonies, ni des +ouvertures, ni du _Requiem_, il ne m'a jamais dit un mot[68]. Il a fait +exécuter ici pour la première fois sa _Nuit du sabbat_ sur un poëme de +Goethe et je t'assure que c'est une des plus admirables compositions +orchestrales et chorales qu'on puisse entendre. Schumann, le taciturne +Schumann, est tout électrisé par l'Offertoire de mon _Requiem_; il a +ouvert la bouche, l'autre jour, au grand étonnement de ceux qui le +connaissent, pour me dire, en me prenant la main: _Cet offertorium +surpasse tout_! + +Rien, en effet, n'a produit sur le public allemand une pareille +impression. Les journaux de Leipzig ne cessent depuis quelques jours +d'en parler et de demander une exécution du _Requiem_ en entier; chose +impossible, puisque je pars pour Berlin et puisque les moyens +d'exécution manquent ici pour les grands morceaux de la prose. + +A Dresde, nous avons dit deux fois l'_Offertoire_ et le _Sanctus_, une +fois la _Fantastique_, une fois _Harold_, les ouvertures du _Roi Lear_, +de _Benvenuto_, _le Cinq Mai_ (qui a prodigieusement émotionné le +parterre saxon), la cavatine de _Benvenuto_, une des nouvelles mélodies +instrumentées récemment, la romance pour le violon, deux morceaux de +_Roméo_, l'apothéose (deux fois) avec les deux orchestres et les choeurs, +comme nous avons fait à l'Opéra de Paris avant mon départ. Reissiger +conduisait l'orchestre inférieur. + +Ici, j'ai donné, à mon concert, _le Roi Lear_, la _Fantastique_, qui les +a plus étonnés que touchés, etc.; le finale (le Sabbat) a été exécuté +avec une précision et une fureur diabolique sans exemple. Puis on m'a +demandé quelques morceaux pour un concert au bénéfice des pauvres et je +leur ai donné de nouveau _le Roi Lear_, une mélodie avec orchestre, et +l'éternel Offertoire. Ces trois morceaux ont décidément enlevé les +Leipziquois. Oh! si j'avais à Paris une salle et un choeur dont je +puisse disposer sans des frais ridicules, combien je ferais entendre de +choses qui vous sont à peu près inconnues! + +Quant aux autres villes où j'ai donné des concerts, ce sont les +ouvertures du _Roi Lear_, des _Francs Juges_ et la scène aux champs de +la Symphonie fantastique, qui ont produit le plus constamment de +l'effet; l'Adagio (scène aux champs) a frappé le public incomparablement +plus que tout le reste. A Mannheim, ce sont les deux morceaux +d'_Harold_, la marche des Pèlerins et la Sérénade qui ont eu les +honneurs; quant au final, nous n'avons pas essayé de le donner, +l'orchestre n'était pas de force; mais il a été enlevé à Dresde, sans +toutefois que cette exécution approche de celle de Paris; il n'y avait +pas assez de violons et les trombones sont de trop _honnêtes gens_ pour +cette orgie de brigands. + +Je vais tâcher de faire quelque grande exécution à Berlin. Après quoi, +je m'en retournerai en concertant encore sur la route à Weimar et à +Francfort, si faire se peut. + +Dis-moi donc un peu où en est la gravure de mon traité +d'instrumentation; si tu n'en sais rien, fais-moi le plaisir de l'aller +demander chez Schonenberger, boulevard Poissonnière; c'est te demander +en même temps de m'écrire. Tu adresseras ta lettre _poste restante à +Berlin_. Fais-moi l'amitié aussi d'aller à l'Opéra, un de ces soirs, +dire à Desmarets[69] mille et une choses de ma part et lui montrer cette +lettre. Tu peux bien dire à Dieppo aussi que je n'ai pas encore trouvé +son pareil, et que les trombones qui essaient l'Oraison funèbre me font +bien mal à la poitrine, sans compter les oreilles. Et notre jeune armée +de violoncelles, et notre brillante bande de violons, tout cela je le +cherche encore en Allemagne; mais, par exemple, en fait de _trompettes_, +il y en a partout, et de fameuses, qui montent sans peur et sans +reproches, et qui ont un son d'enfer; les trompettes à cylindre sont +très-répandues et excellentes. + +Je reçois à l'instant une lettre de Meyerbeer m'annonçant qu'une fête +ordonnée par le roi retarde de quelques jours mes répétitions; il +m'engage à aller en conséquence à Brunswick, où je suis attendu et où +_le Roi Lear_ m'a déjà conquis de chauds partisans. Les frères Muller +écrivent aussi qu'ils se mettent en quarante-quatre pour m'aider. + +Je vais donc y aller. + +Adieu; voilà toutes mes nouvelles. Mille choses à tous ceux de mes amis +que tu vois quelquefois, entre autres à Perrot; embrasse tes gamins pour +moi et salue de ma part madame d'Ortigue. Elle est fidèle, comme à +l'ordinaire, aux concerts du Conservatoire? + + + + +XXVIII. + +A M. GRIEPENKERL[70]. + + +Paris, janvier, 1845. + + Mon cher Griepenkerl, + +Il y a bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles; j'ignore même si +vous avez reçu la partition du _Carnaval romain_ et les deux volumes que +je vous ai envoyés par l'entremise du libraire Brockhaus; que fait-on +dans votre chère ville de Brunswick? Avez-vous toujours des querelles +avec les savants de Leipzig? Combien je suis sensible à tous les +procédés de généreuse sympathie que vous me donnez! Ne me laissez pas +ainsi un an sans m'écrire. Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre, +j'ai entrepris une grande affaire musicale; une salle de concerts avec +cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Élysées. C'est +la plus grande et la plus belle salle de Paris; mais elle est située à +peu près hors de la ville, et s'il y a de la boue, la recette peut s'en +ressentir cruellement. De sorte qu'à chaque concert, ce sont des +inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6,000 francs). Je +donne le quatrième dans quelques jours. J'aurais bien du plaisir ou +plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions +surtout, qui me font suer sang et eau. J'ai beaucoup plus de peine en +effet avec ces concerts qu'avec tous ceux qui les ont précédés; voici +pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie +de celui du Conservatoire; or, cette Société célèbre les empêche, +pendant toute la saison des concerts, de prendre part (à mes concerts, à +moi)... + + + + +XXIX. + +A MICHEL GLINKA[71]. + + +Ce n'est pas tout, monsieur, d'exécuter votre musique et de _dire_ à +beaucoup de personnes qu'elle est fraîche, vive, charmante de verve et +d'originalité; il faut que je me donne le plaisir d'écrire quelques +colonnes à son sujet; d'autant plus que c'est mon devoir. + +N'ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus +remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur +vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la +Russie, sur vos ouvrages, et, en étudiant avec vous votre partition pour +la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de +supportable et donner aux lecteurs des _Débats_ une idée approximative +de votre haute supériorité. + +Je suis horriblement tourmenté avec ces damnés concerts, avec les +prétentions des artistes, etc.; mais je trouverai bien le temps de faire +un article sur un sujet de cette nature: je n'en ai pas souvent d'aussi +intéressant. + + + + +XXX. + +A LOUIS BERLIOZ[72]. + + +Samedi 25..... (vers 1846). + + Mon cher Louis, + +Ta mère va un peu mieux, mais elle est toujours obligée de garder le lit +et de ne pas parler. La moindre émotion, en outre, lui serait fatale. +Ainsi ne lui écris pas de lettre comme la dernière que tu m'as adressée. +Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction +et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans +une carrière quelconque. Je n'ai point de fortune; tu n'auras point +d'état: de quoi vivrons-nous? + +Tu me parles toujours d'être marin; tu as donc bien envie de me +quitter?... car, une fois sur mer, Dieu sait quand je te reverrais!... +Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous +irions tenter la fortune aux Indes, ou ailleurs; mais, pour voyager, il +faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en +France. D'ailleurs, ma carrière de compositeur me fixe en Europe et il +faudrait y renoncer entièrement si je quittais l'ancien monde pour le +nouveau. Je te parle là comme à un grand garçon. Tu réfléchiras et tu +comprendras. + +En somme, quoi qu'il arrive, je serai toujours ton meilleur ami et le +_seul_ entièrement dévoué et plein d'une affection inaltérable pour toi. +Je sais que tu m'aimes et cela me console de tout. Cependant, ce sera +bien triste si tu restes à _vingt ans_ un garçon inutile à toi-même et à +la société. + +Je t'envoie des enveloppes pour écrire à tes tantes. Ma soeur Nancy me +parle de toi; je t'envoie sa lettre; il n'y a pas besoin de cire noire. +Comment veux-tu que je te l'envoie? on ne met pas des bâtons de cire à +la poste. + +Parle-moi encore de tes dents. Les a-t-on soigneusement nettoyées?... + +Adieu, cher enfant; je t'embrasse de toute mon âme. + + + + +XXXI. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +Prague, 27 janvier 1846. + +Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais tu es sans doute au +courant de la plupart des incidents qui ont rendu mon voyage de Vienne +si heureux pour moi et mes amis. Je te raconterai tout cela avec les +plus grands détails à mon retour; car il faudrait pour te les écrire +vingt colonnes du _Journal des Débats_ tout au moins. + +Je veux te parler seulement de mon excursion à Prague. J'y arrivais avec +l'idée de tomber au milieu d'une population de pédants antiquaires ne +voulant rien admettre que Mozart, et prêts à conspuer tout compositeur +moderne. Au lieu de cela, j'ai trouvé des artistes dévoués, attentifs, +d'une intelligence rare, faisant sans se plaindre des répétitions de +quatre heures, et, au bout de la seconde répétition, se passionnant pour +ma musique plus que je n'eusse jamais osé l'espérer. Quant au public, il +s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite maintenant ici en +fétiche, en lama, en manitou.... + +A Vienne, il y a discussion dans un petit coin hostile; ci rien de +pareil; il y a adoration (ce mot est risible mais vrai). Et elle se +manifeste de la façon la plus originale et dans des termes que je ne +voudrais pour rien au monde voir mis sous les yeux de nos blagueurs +parisiens. Si tu vois Pixis, dis-lui que je suis plus que content de +ses compatriotes. J'ai entendu avant-hier son neveu; c'est un jeune +violoniste de quatorze ans d'un grand talent déjà et qui fera honneur à +son nom. Je vais maintenant en quittant mes chers Viennois aller visiter +les compatriotes de Heller. (Je te prie d'aller le voir de ma part et de +lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais; je devrais +bien, pour toute l'amitié qu'il m'a témoignée tant de fois, lui écrire +longuement; ce que je ferai un de ces jours avant de quitter sa ville de +Pesth).... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand +journal sur ce succès de Prague. Tu peux écrire une réclame où tu +parleras aussi de Vienne; mais, s'il te faut marcher plus de cent pas +pour cela, n'y songe plus. L'affaire du bâton a dû faire un certain +tapage à Paris; ce fut une surprise complète pour moi, tant le secret +des préparatifs de la fête avait été bien gardé. + +Mille amitiés. Embrasse ton gros garçon pour moi. + +_P.-S._--Pardon de te cauchemarder ainsi. On vient de m'avertir que nous +aurions un monde fou au théâtre ce soir. + +_Tout se loue._ + + + + +XXXII. + +AU MÊME. + + +Breslau, 13 mars 1846. + +Je te remercie cent fois, mon cher ami, de ta lettre. Elle m'est +parvenue ce matin, et j'y ai trouvé enfin des nouvelles de Paris dont je +suis privé depuis très-longtemps. Desmarets ne m'a envoyé que quelques +lignes... + +Il a été effectivement question à Vienne de m'engager, non pas à la +place de Donizetti qui n'est pas vacante, puisqu'il vit encore, mais à +celle de Weigl (directeur de la Chapelle impériale) qui vient de mourir. +Quelqu'un dont l'influence est considérable dans la capitale de +l'Autriche, m'ayant demandé si j'acceptais cette position, je répondis +que j'avais besoin de réfléchir vingt-quatre heures. Il s'agissait de +s'engager à rester indéfiniment à Vienne sans pouvoir obtenir le moindre +congé pour revenir annuellement en France. A ce sujet, j'ai fait une +curieuse découverte; c'est que Paris me tient tellement au coeur (Paris, +c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y +trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule +pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le coeur me manquer et +j'ai compris le supplice de la déportation. Ma réponse a été +péremptoirement négative et j'ai prié qu'on ne me mît point sur les +rangs pour la succession de Weigl. La place de Donizetti n'est pas si +rude, puisqu'elle me donnerait six mois de congé; mais il n'en est pas +question. + +Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et dis-lui +que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de _Faust_, auquel +je travaille avec fureur et qui sera bientôt achevé. Il y a là des +choeurs qu'il faudra étudier et limer avec soin. J'espère beaucoup de +cette composition qui me préoccupe au point d'oublier presque le concert +que je prépare (ou plutôt que l'on prépare ici). J'ai été peu engagé par +le spécimen que les artistes de Breslau m'ont donné de leur +savoir-faire; cependant ils sont fort empressés et me fêtent de leur +mieux. Il y a même ce matin une affiche portant ces mots: «Grand +concert donné par M. le maître de chapelle Schöne en l'honneur du M. le +chevalier Berlioz de Paris.» Je serai donc obligé d'aller demain soir me +montrer en loge ornée et fleurie; on viendra me chercher en voiture; vu +la circonstance de la guerre de Pologne, _on ne tirera pas le_ canon, +mais il est défendu de fumer dans la salle. + +Adieu. + + + + +XXXIII. + +AU MÊME. + + +Prague, 16 avril 1846. + +Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, faute d'avoir quelque chose +d'important à te dire. J'ai donné un excellent concert à Breslau et je +me suis hâté de revenir ici, où j'étais attendu et où j'ai retrouvé les +choeurs de _Roméo et Juliette_ parfaitement sus par l'Académie de chant. +J'ai respiré en m'entendant _pour la première fois_ exécuté par des +choristes amateurs si différents des braillards des théâtres. Nous avons +fait hier la dernière répétition générale, où beaucoup de monde s'était +introduit et que Liszt m'a aidé à faire marcher, en me servant +d'interprète. + +J'ai eu le plaisir de le voir souvent étonné et touché par cette +composition, qui lui était demeurée jusqu'à présent absolument inconnue. +Je crois que tu serais content des changements que j'y ai faits. Il n'y +a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci; +il y a des corrections très-importantes dans le scherzo, dans le grand +finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence. Enfin, cela marche +maintenant tout à fait bien, et je supprime entièrement la scène du +Tombeau, qui ne te plaisait guère et qui fera toujours la même +impression qu'à toi à beaucoup de gens. Mais l'adagio, de l'avis de +tous, ici comme à Vienne, reste le meilleur morceau que j'aie encore +écrit. Hier, à la répétition, celui-là et la Fête chez Capulet ont été +furieusement applaudis, contre l'usage du pays, où l'on ne dit jamais le +mot aux répétitions. + +J'ai un très-bon Père Laurence (Stackaty), un Bohême, dont la voix est +belle et le sentiment musical très-juste. Après la répétition, tous ces +musiciens m'ont fait une surprise en m'invitant à un grand souper où +l'on m'a offert une coupe de vermeil de la part des principaux artistes +de Prague, avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours +(Liszt en a fait un vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme, dont +les termes sont trop beaux pour que je te les répète ici). Puis, sont +venus le prince de Rohan, notre compatriote, Dreyschok, le directeur du +Conservatoire, les deux maîtres de chapelle du théâtre et de la +cathédrale, les premiers critiques musicaux de la ville, etc. J'ai +(parmi mes toasts) porté la santé de ces derniers que je n'avais pas +encore vus, n'ayant pas fait une seule visite à la presse, en les +remerciant de leur bienveillance que je méritais peu, puisqu'ils +devaient me trouver au moins impoli à leur égard, mais je pensais _leur +faire honneur par ma grossièreté_. Cette phrase les a fait tous +prodigieusement rire et les a flattés quand ils l'ont eu comprise. Ceux +de Vienne aiment mieux _autre chose_. Ils ont cependant dû s'en passer +aussi; mais il y a, parmi eux, deux Charles Maurice qui m'en garderont +toujours rancune. + +Ils m'ont fait hier promettre de revenir monter ici _la Damnation de +Faust_, dès que cette partition aura été donnée à Paris; j'ai encore +quatre grands morceaux à faire pour la terminer. + +On m'écrit lettres sur lettres de Brunswick pour me faire arriver; le +concert y est affiché, et j'y serai le 21. Adieu; mille amitiés à tous +les nôtres. Les détails sur la malheureuse affaire de David[73] m'ont +fait frissonner. L'article de Duchesne, dans les _Débats_, était +terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi, quelle idée de vouloir +monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter +les tables de la Loi quand on n'a pas le bras fort!... Ce sujet ne lui +allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommandation que tu +m'adressais dans ta dernière lettre: ne dis pas que je t'aie rien écrit +là-dessus. + +Adieu encore; je suis un peu fatigué de tous ces cris, de toutes ces +embrassades, de toutes ces rasades d'hier. Mais je me promets de +l'exécution de _Roméo_ un plaisir immense et que j'avoue sans pudeur, +comme feraient certains académiciens.--Ils chantent maintenant ici les +thèmes de la Fantastique (_l'Idée fixe et le Bal_) jusque dans les rues. +Ils ont fait des phrases de cette symphonie une sorte d'argot musical. +Quand on rencontre une femme, + +[image: notation musicale] + +signifie qu'elle a l'air commun et hardi. + +[image: notation musicale] + +veut dire qu'elle est charmante. + +[image: notation musicale] + +veut dire qu'on est triste et inquiet. + +Mon troisième et dernier concert à Prague aura lieu demain; cela fait le +_sixième_ en tout que j'y aurai donné cet hiver en deux visites. + + + + +XXXIV. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +Paris, 26 août 1847. + +Ta lettre m'a été renvoyée ici par ma soeur; je n'ai pas encore quitté +Paris, grâce aux oscillations, aux tripotages de l'Opéra. + +Maintenant, je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé +dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux +que celui qu'on m'offrait à regret ici[74]. J'ai donc rendu leur +_dernière_ parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la +proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury +Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs, +plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma +musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes +destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois +de l'année. Tu vois qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû +définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion. + +Je vais écrire encore une lettre pour les _Débats_ et je partirai pour +la Côte. La première sur Vienne a paru avant-hier. Je t'adresserai +celles sur la Russie: c'est convenu. + +Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises, +viennoises et grenobloises; mais je suis bronzé à ce sujet depuis +longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle +épreuve. + +D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes beaucoup +moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe même énormément +de littérature moderne,--pour la dénigrer, bien entendu. On en est à +Voltaire; mais enfin on lit, et, comme aux bords de la Garonne... + + On lit, on jase, on déraisonne, + On _absurde_ un petit moment... + +Il faut faire le verbe _absurder_. + +Si je pars assez tôt pour la Côte, comme tu ne reviens qu'en octobre, je +suis fort capable d'aller te dire bonjour à Avignon. + + + + +XXXV. + +A M. TAJAN-ROGÉ[75]. + + +Londres, 10 novembre 1847. + + Mon cher Rogé, + +Je serais bien coupable de n'avoir pas encore répondu à votre aimable +lettre, si les deux cent mille tracas de toute espèce qui m'ont assailli +à mon retour à Paris ne me servaient d'excuse. Vous n'avez pas une idée +exacte de mon existence dans cette infernale ville, qui prétend être le +_centre des arts_. Je viens d'y échapper enfin. Me voilà en Angleterre +avec une position indépendante (financièrement parlant) et telle que je +n'avais pas osé l'ambitionner. Je suis chargé de la direction de +l'orchestre du grand opéra anglais qui va s'ouvrir à Drury-Lane dans un +mois; de plus, je suis engagé pour quatre concerts composés +exclusivement de mes ouvrages, et en troisième lieu pour écrire un opéra +en trois actes destiné à la saison de 1848. L'opéra anglais ne durera +que trois mois cette année et ne pourra avoir qu'une troupe de chanteurs +fort incomplète à cause de la précipitation avec laquelle il vient +d'être organisé et d'une circonstance fatale qui nous privera cette +année du concours de Pischek (un artiste allemand merveilleux sur lequel +nous comptions). Le directeur est prêt à tous les sacrifices et ne +compte que sur la seconde année. Les choeurs et l'orchestre en revanche +sont splendides. Pour mes concerts, nous ne commencerons qu'en janvier; +je crois qu'ils marcheront bien. Jullien (le directeur) est un homme +d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que +qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de +construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il ne veut, pour y +parvenir, employer que des moyens avoués par l'art et le goût. Mais la +foi me manque... J'ai eu le plaisir de voir une fois madame Rogé à +Paris; elle est sans doute allée vous rejoindre maintenant. J'ai +présenté votre ami à Alfred de Vigny, qui l'a engagé à venir le voir de +temps en temps et à recourir à son intervention dans toutes les affaires +littéraires pour lesquelles il pourrait le servir. + +Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment +rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus +en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà +pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les +derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales +devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans +que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les +musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui +connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur +répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas +qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès +de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des +galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le +lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva +que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première +représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de +l'enthousiasme[76]?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais +Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce +sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont +pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance +musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer +dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale; +mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en +conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des +directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de +laisser maintenant sur le dos de mon successeur au _Journal des Débats_. +Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de +mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque +année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant +mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes +excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur +Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la +Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous +avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec +grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos +confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer, +de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois +écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial, +intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la +connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y +mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter +maintenant. + +Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce +que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop +Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue +meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir +à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand +coeur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas +beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris. + +Je suis venu _seul_ à Londres; vous pouvez en deviner les raisons. +D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a +toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État, +mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre. +Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions, +l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra +étrange. + +Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me +suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que +grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode +majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.--Par un +amour poétique, atroce et _parfaitement innocent_ (avec ou sans +calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je +_vous écriverai_» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la +marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons +faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et +jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes +amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de _Faust_: +«Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je +ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas +possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible +que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé +devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai +été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle. +Elle m'avait tant promis qu'elle m'_écriverait_!... Elle est sans doute +mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier +concert, est certainement revenu depuis longtemps. + +O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil +couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma +poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de _Roméo et Juliette_: + +[image: notation musicale] + +je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et +offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon +départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe +d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu, +adieu. Vous m'_écriverez_, au moins, vous. + + + + +XXXVI. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Londres, 31 novembre [1848]. _Harley street, 76._ + + Mon cher Morel, + +Jullien me charge de vous écrire confidentiellement pour savoir de vous +la vérité sur le succès de l'opéra de Verdi[77]. Peu importe le mérite +de l'oeuvre, c'est une question de directeur que je vous transmets. + +Nous n'ouvrirons pas avant huit jours; _la Fiancée de Lammermoor_ par +madame Gras et Reeves ne peut à mon sens manquer de bien marcher. Reeves +a une jolie voix naturelle et il chante aussi bien que cette effroyable +langue anglaise puisse permettre de chanter. + +Le baryton Withworth est moins bien; nous attendons tous les jours +Staudigl. On monte, en attendant, l'opéra de Balfe. L'orchestre est +superbe, et, à part quelques imperfections de justesse dans les +instruments à vent, on n'en trouverait guère de meilleur. Nous avons 120 +choristes qui vont bien aussi. Tout ce monde m'a fait un accueil très +chaleureux, le jour où Jullien a fait jouer dans un de ses concerts +_l'Invitation à la valse_. L'orchestre m'a fait une ovation et le public +a redemandé le morceau de.... Weber! et puis nous avons bien des +artistes français et allemands et italiens qui me connaissaient déjà et +me sont tout dévoués. Tels sont Tolbecque, Rousselot, Sainton, Piatti, +Eisenbaum, Beauman, etc., etc. Je ne commencerai mes concerts qu'au mois +de janvier. + +Maintenant seriez-vous assez bon pour aller chez Th. Gautier, villa +Beaujon, avenue Byron, nº 14 (pardon de la course), lui demander une +réponse à la lettre que je lui écrivis il y a plus de quinze jours; il +s'agissait d'un ballet que Jullien lui demande immédiatement pour +mademoiselle Fuoco et qui doit être mis en scène par Coralli père. +Jullien a besoin de savoir tout de suite si Gautier consent à le faire, +à quelles conditions, et s'il peut livrer le manuscrit avant le 15 +décembre. + +Je vous en prie, acceptez cette corvée; mille amitiés à Desmarest. Je +m'ennuie terriblement dans le joli appartement que Jullien m'a donné. +J'ai reçu pourtant force invitations depuis que je suis ici, et votre +ami M. Grimblot a la bonté de me venir voir souvent. Il m'a fait +recevoir de son club; mais Dieu sait le divertissement qu'on peut +trouver dans un club anglais! Macready a donné en mon honneur un +magnifique dîner, il y a huit jours; c'est un homme charmant et point du +tout prétentieux dans son intérieur. Il est terrible aux répétitions, et +il a raison de se montrer tel. Je l'ai vu, l'autre jour, dans une +nouvelle tragédie, _Philippe d'Artevelde_; il y est superbe, et il a mis +en scène la pièce d'une manière vraiment extraordinaire: personne ici +n'entend comme lui l'art de grouper les masses populaires et de les +faire agir. C'est admirable. + + + + +XXXVII. + +AU MÊME. + + +Londres, 8 décembre [1848] + + Mon cher Morel, + +Toujours des commissions!... Soyez assez bon pour aller au reçu de cette +lettre chez mon graveur Parent, 43, rue Rochechouart, et lui dire qu'il +m'envoie _tout de suite_ par la diligence les parties d'instruments à +vent, harpe et timbales, etc., d'_Harold_, en double, comme je lui ai +indiqué dans une note qu'il a entre les mains; plus, la feuille volante +des altos où se trouvait une faute qu'il doit avoir corrigée; plus les +exemplaires fautifs que je lui ai renvoyés de Londres. J'en ai besoin +pour vérifier les corrections. En outre, s'il ne peut m'envoyer une +épreuve telle quelle de la partition, il m'en renverra le manuscrit. Je +vous recommande de vous assurer de la voie par laquelle tout ceci me +parviendra, car vous comprenez que je ne voudrais pas perdre votre +partition. + +Maintenant, je dois vous dire que l'ouverture de notre grand opéra a eu +un succès immense; toute la presse anglaise s'accorde à nous louer. +Madame Gras et Reeves, le ténor (dans _Lucie_), ont été rappelés quatre +ou cinq fois avec frénésie. Et vraiment l'un et l'autre le méritaient. +Reeves est une découverte sans prix pour Jullien; il a une voix +charmante, d'un timbre essentiellement distingué et sympathique, il est +très bon musicien, sa figure est très expressive et il joue avec son feu +national d'Irlandais. A mon entrée à l'orchestre, la salle m'a fait une +superbe réception. Nous avons joué pour commencer la belle ouverture +d'_Éléonore_ de Beethoven, nº 1, superbement. On a redemandé dans +_Lucie_ le grand sextuor en _ré_ [bémol] qui commence le final du second +acte, et ce soir, à la seconde représentation, on a en outre redemandé +le choeur en _mi_ [bémol] du troisième acte. + +[image: notation musicale] + +Les Anglais sont dans la stupéfaction d'entendre dans un théâtre anglais +cette masse de cent vingt choristes et ce bel orchestre, et d'avoir un +pareil ténor et une telle prima donna. Il n'y a que le ballet qui est +misérable, mais nous aurons mieux dans quelque temps. + +Je vais commencer à répéter mes symphonies _un mois et demi d'avance_, +dès que les parties d'orchestre et la partition d'_Harold_ me seront +parvenues. + +Mille pardons de vous faire ainsi courir pour cette affaire, mais je +n'ose me fier qu'à vous. + + + + +XXXVIII. + +AU MÊME. + + +Londres, 14 janvier 1848. + + Mon cher Morel, + +Votre lettre m'a fait bien plaisir; je vous en remercie. Si je ne me +trompe, elle s'est croisée avec la dernière que je vous ai écrite; car +vous ne me dites rien dans la vôtre des journaux que je vous demandais, +ni des informations que je vous priais de prendre au sujet d'une +commission donnée à Brandus, dont je n'avais point de nouvelles. Je fais +ici un métier de cheval de moulin, répétant tous les jours de midi à +quatre heures et conduisant tous les soirs l'opéra de sept heures à dix +heures. Depuis avant-hier seulement, nous n'avons pas de répétitions et +je commence à me remettre d'une _grippe_ qui m'inquiétait, ainsi traitée +par la fatigue et les vents froids du théâtre. Vous avez eu sans doute +déjà connaissance de l'horrible position où Jullien s'est mis et nous a +entraînés tous avec lui. Cependant, comme il faut ruiner son crédit à +Paris le moins possible, ne parlez à personne de ce que je vais vous +dire. Ce n'est pas l'entreprise de Drury-Lane qui a renversé sa fortune; +elle était déjà détruite avant l'ouverture, et il avait sans douta +compté sur de fortes recettes pour la relever. Jullien est toujours le +même fou que vous avez connu; il n'a pas la moindre idée des nécessités +d'un théâtre lyrique, ni des nécessités même les plus évidentes pour une +bonne exécution musicale. Il a ouvert son théâtre sans avoir une _seule +partition_ à lui, et à l'exception de l'opéra de Balfe qu'il a bien +fallu faire copier, nous ne vivons jusqu'à présent que sur le bon +vouloir des agents de Lumley, qui nous prêtent les parties d'orchestre +des opéras italiens que nous montons. Jullien est en ce moment à faire +sa tournée de province, gagnant beaucoup d'argent avec ses +concerts-promenades; le théâtre fait ici chaque soir des recettes fort +respectables, et, en résumé, après nous avoir fait consentir à la +réduction d'un tiers de nos appointements, nous _ne sommes pas payés du +tout_. On paye seulement chaque semaine les choristes, l'orchestre et +les ouvriers, afin que le théâtre puisse marcher. Cependant Jullien a +vendu il y a quinze jours son magasin de musique de Regent's street près +de deux cent mille francs... et je ne puis me faire payer, et les +acteurs principaux, le peintre décorateur, les maîtres de chant et de +ballet et de mise en scène, tout ce monde est dans le même cas que +moi... Concevez-vous rien à cela? + +Cependant, il proteste que nous ne perdrons rien, et nous allons +toujours, et le public ne demande qu'à venir. Mais le crédit de Jullien +à Londres est _perdu entièrement_... Mon concert est toujours annoncé +pour le 7 février. Je n'ai pas voulu ces jours-ci faire de nouvelles +répétitions. Je vais les reprendre toutefois jeudi prochain. Nous avons +maintenant l'espérance que le théâtre ne fermera pas, grâce à un emprunt +qu'un éditeur de musique a procuré à M. Gye, le délégué de Jullien en +son absence. + +Si Jullien à son retour ne me paye pas, je tâcherai de m'arranger avec +Lumley et de donner des concerts au théâtre de la Reine. Car il y a +maintenant ici une belle place à prendre pour moi, place laissée vacante +par la mort de ce pauvre Mendelssohn. Tout le monde me le répète du +matin au soir, la presse et les artistes sont très bien disposés pour +moi. Déjà les deux répétitions que j'ai faites d'_Harold_ et du +_Carnaval romain_, et de deux parties de _Faust_, leur ont fait ouvrir +de grands yeux et d'immenses oreilles: j'ai lieu de croire que c'est +_ici_ que je dois me faire une belle position. Quant à la France, je n'y +pense plus, et Dieu me préserve de céder à des tentations comme celle +que vous me donniez dans votre dernière lettre, de venir donner un +concert à Paris au mois d'avril. Si jamais j'ai assez d'argent pour +DONNER des concerts à mes amis de Paris, je le ferai; mais ne me croyez +plus assez simple pour compter sur le public pour en faire les frais. Je +ne ferai pas de nouveaux appels à son attention pour ne recueillir que +l'indifférence, et perdre l'argent que je gagne avec tant de peines dans +mes voyages. Ce sera un grand chagrin pour moi, car les sympathies de +mes amis de France me sont toujours les plus chères. Mais l'évidence est +là: comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur +tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé de +conclure que c'est le public de Paris qui la comprend le moins. Ai-je +jamais vu à Paris, dans mes concerts, _des gens du monde_, hommes et +femmes, émus comme j'en ai vu en Allemagne et en Russie? Ai-je vu des +princes du sang s'intéresser à mes compositions au point de se lever à +huit heures du matin, pour venir, dans une salle froide et obscure, les +entendre répéter, comme faisait à Berlin la princesse de Prusse? Ai-je +jamais été invité à prendre la moindre part aux concerts de la cour? La +société du Conservatoire, ou du moins ceux qui la dirigent, ne me +sont-ils pas hostiles? N'est-il pas grotesque qu'on joue dans ces +concerts les oeuvres de tout ce qui a un nom quelconque en musique, +excepté les miennes?... N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra +avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux, et ses directeurs +toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à +combattre, si la main leur était forcée? La presse ne devient-elle pas +ignoble de jour en jour? y voyons-nous autre chose maintenant (à de +rares exceptions près) que de l'intrigue, de basses transactions et du +crétinisme? + +Les gens mêmes que j'ai tant de fois obligés et soutenus par mes +feuilletons en ont-ils montré jamais la moindre reconnaissance réelle? +Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire +empressé, et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils +savent que j'ai _des griffes et des défenses_?..... Ne voir partout +qu'imbécillité, indifférence, ingratitude ou terreur... voilà mon lot à +Paris. Encore si mes amis y étaient heureux! Mais, loin de là, vous êtes +presque tous esclaves, dans des positions gênantes et gênées; je ne puis +rien pour vous et vos efforts pour moi sont impuissants. + +La France donc est effacée de ma carte musicale, et j'ai pris mon parti +d'en détourner le plus possible mes yeux et ma pensée. Je ne suis pas +aujourd'hui dans la moindre disposition mélancolique, je n'ai pas de +spleen; je vous parle avec le plus grand sang-froid, la plus entière +lucidité d'esprit. Je vois ce qui est. + +Un vif regret pour moi, dans mes absences de plus en plus fréquentes de +Paris, c'est de ne pas vous voir; et vous n'en doutez pas, j'espère. +Vous savez combien j'apprécie la rectitude de jugement, la bonté d'âme +et l'amour de l'art dont vous m'avez donné tant de preuves. +Pardonnez-moi donc de vous faire aussi franchement ma profession de foi +nationale. + + + + +XXXIX. + +A M. ALEXIS LWOFF[78]. + + +Londres, 29 janvier 1848. + + Mon cher général, + +C'est un malade qui vous écrit; en conséquence, ne le grondez pas trop +d'avoir tant tardé à vous répondre. Je suis fâché que vous ayez pu me +croire contrarié de la publication de ma lettre sur _Ondine_. Elle ne +contenait rien que je tinsse fort à garder secret: mes sentiments +d'amitié pour vous d'abord, ma haute estime pour vos rares talents +ensuite, et enfin mes observations sur l'insalubrité des ténors auxquels +nous sommes généralement exposés, nous tous qui avons le malheur de +chercher des _intelligences servies par une voix_. Mes plaisanteries sur +eux m'auront valu quelques douzaines d'ennemis intimes de plus; mais je +m'en moque comme d'un opéra comique sur lequel je n'ai pas de feuilleton +à faire. Mieux que cela, j'en suis fort aise: j'aime à être détesté des +crétins, ils m'autorisent ainsi à leur rendre la pareille. + +A propos de crétins, si vous saviez dans quelle _crétinière_ je suis +tombé ici!... Mais Dieu sait qui dirige le directeur de ce malheureux +théâtre!..... Figurez-vous que cela s'appelle Académie royale de +musique, Grand-Opéra anglais, et que, depuis que l'ouverture s'en est +faite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai à conduire que du +Donizetti et du Balfe, _Lucia_, _Linda di Chamounix_, _the Maid of +honour_. Nous avions un orchestre superbe; le directeur en a emmené la +fleur avec lui dans sa tournée de province où il donne des concerts +populaires; et nous devons nous contenter de ce qu'il n'a pas voulu, et +marcher quand même. + +J'entends des raisonnements sur la musique, sur le public, sur les +artistes, qui feraient les quatre cordes de votre violon se rompre de +colère, si elles pouvaient les entendre; je subis des chanteuses +anglaises qui feraient se briser et se tordre les crins de votre +archet... + +On m'a engagé aussi pour quatre concerts; je donnerai le premier dans +huit jours, le 7 février. Nous n'avons pas encore pu avoir une seule +fois l'orchestre complet pour les études. Ces messieurs viennent quand +il leur plaît et s'en vont à leurs affaires, les uns au milieu, les +autres au quart des répétitions. Le premier jour, je n'ai point eu de +cors du tout; le second, j'en ai eu trois; le troisième, j'en ai eu deux +qui sont partis après le quatrième morceau. Voilà comment on entend la +subordination dans ce pays-ci. Les choristes seuls me sont dévoués +presque autant que ceux de Saint-Pétersbourg... Oh! la Russie! et sa +cordiale hospitalité, et ses moeurs littéraires et artistiques, et +l'organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise, +nette, inflexible, sans laquelle, en musique comme en beaucoup d'autres +choses, on ne fait rien de bon ni de beau, qui me les rendra? Pourquoi +êtes-vous si loin?... + +Tenez, général, je suis depuis cinq jours malade, au lit, d'une +bronchite violente; c'est la colère, le dégoût et le chagrin qui me +l'ont donnée. Pourtant il y a beaucoup à faire ici, à cause du public, +qui est attentif, intelligent et vraiment amateur d'oeuvres sérieuses. + +J'ai entendu le dernier oratorio de ce pauvre Mendelssohn (_Elie_). +C'est magnifiquement grand et d'une somptuosité harmonique +indescriptible. J'espère que les inquiétudes dont vous me parlez et qui +vous agitent sont dissipées maintenant et que madame Lwoff est rétablie. +Veuillez lui présenter mes respectueux hommages. Vous me demandez où je +compte passer l'été; je n'en sais rien. Pourtant il est à croire que +j'irai visiter encore Nice, comme je fais toujours quand j'ai passé un +rude hiver. En tout cas, on vous dira à Paris où je serai; je vous en +prie, ne manquez pas de me trouver et de faire que je vous trouve: je +serai si heureux de vous voir!... + +Vous êtes mille fois bon d'avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me +laisser encore l'espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je ne me +berce pas beaucoup de cette idée: tout dépend de l'empereur. S'il +voulait, nous ferions de Pétersbourg en six ans le centre du monde +musical. + +Je n'ai pas eu la moindre nouvelle des comtes Wielhorski; j'ai écrit au +comte Michel, il ne m'a pas répondu. La crainte qu'il ne voie dans mes +lettres un but intéressé m'empêche de lui écrire de nouveau: j'ai +tellement peur d'avoir l'air d'un solliciteur!... Et, pourtant, Dieu +sait combien j'ai conservé de vive reconnaissance pour toute les bontés +qu'ils ont eues l'un et l'autre pour moi, l'an dernier! + +On joue, ce soir, à Drury-Lane, _Linda di Chamounix_; j'ai le bonheur +d'être malade, je ne conduis pas. Je vais tâcher de dormir comme on dort +dans une chambre bien close quand on entend pleuvoir à verse au dehors. + + + + +XL. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Londres, samedi, 12 février 1848. + + Mon cher Morel, + +Ce n'est qu'aujourd'hui seulement que j'ai le temps de vous écrire. Mon +concert a eu lieu lundi dernier avec un éclatant succès; l'exécution a +été magnifique de verve, de puissance et de précision. Nous avions fait +cinq répétitions d'orchestre et dix-huit pour le choeur. Ma musique a +pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre; j'ai +été rappelé après le concert. On a encore redemandé (comme ailleurs) la +marche Hongroise et la scène des Sylphes. Tout ce qui a quelque +importance musicale dans Londres était à Drury-Lane ce soir-là, et la +plupart des artistes de quelque valeur sont venus après le concert me +féliciter. Ils ne s'attendaient à rien de pareil; ils croyaient à une +musique diabolique, incompréhensible, dure, sans charme...--Il faut voir +comment ils arrangent maintenant nos critiques de Paris. Davison +lui-même a fait un article dans le _Times_ dont on lui a, faute de +place, ôté la moitié; ce qui en est resté a produit son effet néanmoins. +Mais je ne sais ce qu'il pense au fond: avec des opinions comme les +siennes, il faut s'attendre à tout. Le vieux Hogarth du _Daily News_ +était dans une agitation des plus comiques: «J'ai _tout mon sang en +feu_, m'a-t-il dit; jamais de ma vie je n'ai été _excité_ de la sorte +par la musique.» Maintenant je cherche comment je pourrai donner mon +second concert. Jullien ne payant plus ses musiciens ni ses choristes, +je n'ose m'exposer au danger de les voir me manquer au dernier moment. +Hier soir, après _Figaro_, la défection a commencé. Les cors m'ont +averti qu'ils ne viendraient plus. Et mes appointements courent les +champs... Dieu sait si je les attraperai jamais. + + + + +XLI. + +AU MÊME. + + +Londres, 6 mars [1849]. + + Mon cher Morel, + +Que devenez-vous? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas un mot? Où en sont +vraiment les affaires musicales? Je l'ai demandé à Desmarest il y a huit +jours et, comme de raison, il ne m'a pas répondu. Il faut convenir que +Paris est un aimable séjour, et que c'est là, surtout, qu'on peut +s'écrier comme je ne sais quel ancien: «O mes amis! il n'y a plus +d'amis!» Que le feu du ciel et celui de l'enfer se réunissent pour +brûler cette damnée ville... Quand serai-je donc arrivé à ne plus songer +à ce qu'on y fricotte!... J'espère que nous allons au moins être +débarrassés du _droit_ des hospices sur les concerts; j'espère qu'il n'y +aura plus de subventions pour nos stupides théâtres lyriques; j'espère +que les directeurs de ces lieux s'en iront comme ils sont venus, et au +plus vite; j'espère qu'il n'y aura plus de censure pour les morceaux de +chant; j'espère enfin que nous serons libres d'être libres, sinon nous +avons une nouvelle mystification à subir. + +Que devient M. Bertin? On dit ici qu'il se cache... Que deviennent tous +nos précieux ennemis (_precious villains_), comme dit Shakspeare? + + + + +XLII. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +76, Harley street, London, 15 mars 1848. + + Mon cher d'Ortigue, + +Il y a longtemps que je veux t'écrire et, c'est aujourd'hui seulement +que j'en trouve le temps. La vie de Londres est encore plus absorbante +que celle de Paris; tout est en proportion de l'immensité de la ville. + +Je me lève à midi; à une heure, viennent les visiteurs, les amis, les +nouvelles connaissances, les artistes qui se font présenter. Bon gré, +mal gré, je perds ainsi trois bonnes heures. De quatre à six, je +travaille; si je n'ai pas d'invitation, je sors alors pour aller dîner +assez loin de chez moi; je lis les journaux; après quoi vient l'heure +des théâtres et des concerts: je reste à écouter de la musique telle +quelle jusqu'à onze heures et demie. Nous allons enfin trois ou quatre +artistes ensemble souper dans quelque taverne et fumer jusqu'à deux +heures du matin. Voilà ma vie extérieure... Tu sais, plus ou moins bien, +le succès brusque et violent de mon concert de _Drury-Lane_. Il a +déconcerté en quelques heures toutes les prévisions favorables ou +hostiles et renversé l'édifice de théories que chacun s'était faites ici +sur ma musique d'après les critiques tricornues du continent. Dieu +merci! la presse anglaise tout entière s'est prononcée avec une chaleur +extraordinaire, et, à part Davison et Gruneisen, je ne connaissais pas +un des rédacteurs. + +C'est différent maintenant; les principaux d'entre eux sont venus me +voir, m'ont écrit et nous avons ensemble de fréquentes et cordiales +relations. Il y avait bien longtemps que je n'avais éprouvé une +satisfaction aussi vive qu'en lisant l'article de _l'Atlas_ que j'ai +envoyé à Brandus et qu'il n'a pas fait traduire. Il est de M. Holmes, +l'auteur d'une _Vie de Mozart_ extrêmement admirée ici. + +M. Holmes était venu dans la persuasion qu'il allait entendre des +duretés, des folies, des non-sens, etc. + +Je t'assure que tu eusses été bien heureux de cette grande victoire. Il +faut maintenant poursuivre l'ennemi et ne pas s'endormir à Capoue. +Jullien ne m'a pas payé, tu le sais. Son théâtre est maintenant un +cirque équestre. Les deux théâtres italiens se disputent à qui exécutera +le mieux les chefs-d'oeuvre italiens. On a joué hier soir l'_Attila_ de +Verdi au théâtre de la Reine... Après l'_Attila_, holà! Les directeurs +de Covent-Garden désirent monter un concert shakspearien, composé de +_Roméo_, _le Roi Lear_, la _Ballade sur la mort d'Ophélie_ et _la +Tempête_. Nous avons eu ensemble une conférence avant-hier, à ce sujet, +et je leur ai déclaré qu'à aucun prix, je ne consentirais à organiser +cette exécution, s'ils ne m'assuraient quinze jours d'étude pour les +voix et quatre répétitions pour l'orchestre. Ils se concertent +maintenant à ce sujet. + +La Société philharmonique a commencé ses séances avant-hier. On y a +exécuté une symphonie de Hesse (l'organiste de Breslau) bien faite, bien +froide, bien inutile; une autre en _la_ de Mendelssohn, admirable, +magnifique, bien supérieure, selon moi, à celle également en _la_ qu'on +joue à Paris. L'orchestre est très bon; à l'exception de quelques +instruments à vent, il n'y a rien à lui reprocher, et Costa le dirige à +merveille. Personne ne voulait croire, ce soir-là, que la Société ne +m'eût encore rien demandé pour ses concerts; c'est pourtant vrai. On dit +qu'ils y seront forcés par les journaux et par leur comité. Mais je ne +me livrerai qu'avec de grandes précautions aux pattes de velours de tous +les vieillards entêtés qui dirigent l'institution. C'est la répétition +des _manières_ du Conservatoire de Paris. + +J'aurais trop à te dire sur ces petites vanités fiévreuses et +goutteuses; et tu les devines sans peine. En résumé, je resterai ici +tant que je pourrai, car il faut du temps pour s'y faire place et s'y +créer une position. Heureusement, les circonstances sont favorables. Tôt +ou tard, cette position arrivera et sera, me dit-on, solide. Je n'ai +plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la +Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France; la +dernière révolution rend ma détermination plus ferme et plus +indispensable. J'avais à lutter, sous l'ancien gouvernement, contre des +haines semées par un feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent +nos théâtres et l'indifférence du public; j'aurais, de plus, la foule +des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la +musique populaire, philanthropique, nationale et économique. Les arts, +en France, sont morts maintenant, et la musique, en particulier, +commence déjà à se putréfier; qu'on l'enterre vite! Je sens, d'ici, les +miasmes qu'elle exhale... + +Je sens, il est vrai, toujours un certain mouvement machinal qui me fait +me tourner vers la France quand quelque heureux événement survient dans +ma carrière; mais c'est une vieille habitude dont je me déferai avec le +temps, un véritable préjugé. + +La France, au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de +gredins: il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître. +Est-il vrai que Perrot ait perdu sa place? Je ne sais si on a daigné me +conserver celle de la bibliothèque du Conservatoire qui me rapportait +118 francs par mois. J'ai écrit à ce sujet au ministre de l'intérieur +qui, bien entendu, ne m'a pas répondu. + + + + +XLIII. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Londres, lundi 24 avril 1848. + +Mille remerciements, mon cher Morel, pour la peine que vous prenez à mon +sujet et pour votre lettre si amicale. C'est une bonne fortune en ce +temps-ci d'obtenir de Paris une réponse de ses amis... Il est vrai, +comme dit le proverbe, qu'il y a fagots et fagots. + +Ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi; je ne +sais pas encore où je vais loger. J'ai dû quitter la maison de Jullien +il y a quatre jours, une nouvelle saisie y ayant été opérée, au nom de +la reine, pour la _queen's-tax_ qu'il n'avait pas payée. + +Avant-hier, les journaux de Londres ont annoncé la _banqueroute_ de +Jullien, qui, dit-on, est, à cette heure, en prison. Je n'ai donc plus +rien à espérer de lui. + +Les journaux d'ici s'occupent toujours beaucoup de moi; mais la +résistance du comité de la Société philharmonique est quelque chose de +curieux: ce sont tous des _compositeurs anglais_, et Costa est à leur +tête. Or, ils engagent M. _Molique_, ils jouent des symphonies nouvelles +de M. Hesse et autres; mais je leur inspire, à ce qu'il paraît, une +terreur incroyable. Beale, Davison, Rosemberg et quelques autres se sont +mis en tête de les forcer à m'engager. Je laisse faire, nous verrons +bien. C'est un vieux mur qu'il me faut renverser, et derrière lequel je +trouve, tout à moi, le public et la presse. + +Paris semble un peu se rasséréner. Dieu veuille que cela dure et que +l'Assemblée soit une véritable représentation de la nation. Alors, en +effet, on pourrait espérer quelque grande chose. Mais vous ne sauriez +croire combien votre sort, à vous, Morel, et celui de quelques autres de +nos amis, me préoccupe et m'inquiète. Comment pouvez-vous vous tirer +d'affaire au milieu de cette triomphante débâcle? + + + + +XLIV. + +AU MÊME. + + +Londres, 16 mai 1848. + + Mon cher Morel, + +Je ne puis vous dire combien je suis touché de votre sollicitude à mon +sujet et de l'insistance que vous mettez à me faire retourner à Paris. +Malheureusement, toute aigreur à part, je suis forcé de vous démontrer +que la raison qui me fait rester est une raison d'argent. J'ai encore à +recevoir de Beale[79] le prix de deux morceaux qui ne sont pas terminés, +et un concert s'organise à peu de frais pour le 29 juin. Si j'y gagne +quelques sous, ce sera un grand bonheur, tandis qu'à Paris je suis sûr +de n'avoir rien à gagner du tout et, en y allant en ce moment, de perdre +le peu que je recevrai ici. Je fais très peu de dépenses à Londres, +d'ailleurs; aussitôt que je serai sûr de n'y avoir plus rien à faire, je +retournerai à Paris, en souhaitant, sans l'espérer, que vous ne vous +abusiez pas sur les chances qui me restent d'y trouver un emploi +musical. Peut-être à cette époque MM. Marie, Schoelcher, Pyat, ne seront +plus rien; le terrain est mouvant comme du sable. D'ailleurs que +peuvent-ils? Il s'agit d'argent, personne n'en a pour les nécessités de +la vie; la République a bien à faire d'en dépenser pour le luxe des +arts.... Cela saute aux yeux. Et une fois que je serai au bout de ce qui +me reste, il n'y aura plus pour moi qu'à aller m'asseoir au coin d'une +borne et à y mourir de faim comme un chien perdu, ou à me faire sauter +la cervelle. On n'a pas encore fait un acte ni dit un mot qui puisse +fournir un argument contre mes prévisions. Mais enfin, comme il en +serait de même ici, après l'époque où je n'aurai plus rien à y faire, +autant vaut-il crever à Paris qu'ailleurs. + +Adieu; quoi qu'il en soit de mon horrible position et de la certitude +que j'ai d'être de trop dans le monde, croyez à toute ma reconnaissante +amitié et à la confiance que j'ai dans la vôtre. + + + + +XLV. + +A M. GUILLAUME LENZ, A SAINT-PÉTERSBOURG. + + +Paris, 22 décembre 1848. + +Comment! si je m'en souviens... Il faudrait que j'eusse à la fois bien +peu de coeur et bien peu de mémoire pour ne pas m'en souvenir!... Et nos +parties de billard, chez M. le comte Michel[80], parties que nous +faisions avec tant de calembours et force carambolages de mots! et tant +de cigares fumés, tant de bière bue, tant d'opinions musicales +débattues. Non, mon cher monsieur, je n'ai rien oublié, et je vous prie +de n'avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices. + +Je vous écrirais mille folies, si le ton de votre lettre n'eût été un +peu triste: vous m'y parlez, à la façon d'un moribond, des éventualités +cholériques... Cela m'a douloureusement ému. Sous l'empire d'une +préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre +aimable lettre, j'avais écrit à M. le comte Michel Wielhorski pour lui +demander de ses nouvelles. J'espère que tout va bien chez lui. + +Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment; on +ne _clube_ plus beaucoup; les rouges rongent leur frein; le suffrage +universel nous a donné une majorité foudroyante pour Louis-Napoléon; les +paysans comptent ne plus payer d'impôts de longtemps, et fondent de +grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son +neveu. Car on sait à quoi s'en tenir sur cette bourde de la mort de +l'empereur... Ah bien, oui, il s'est seulement retiré des affaires... On +va aussi s'occuper bientôt de la répartition des milliards que Napoléon +(le Grand) a rapportés de sa campagne d'Égypte, trésor inépuisable +déterré sous la grande Pyramide. Nous allons filer des jours _d'or_ et +tout ira de _soie_. + +Pardon de cet indigne calembour! Comme vous devez rire là-bas et vous +moquer de nous; de nous, qui nous intitulons les peuples _avancés_! +Savez-vous comment on appelle les bécasses trop faites, les bécasses +pourries? Ce sont aussi des bécasses _avancées_. Enfin, que la _volonté_ +de Dieu soit faite! J'ai bien de la bonté, n'est-ce pas? Il est très sûr +qu'elle se fera toujours. + +Et vous pensez encore à la musique! Barbares que vous êtes! Quelle +pitié! au lieu de travailler au grand oeuvre, à l'abolition radicale de +la famille, de la propriété, de l'intelligence, de la civilisation, de +la vie, de l'humanité, vous vous occupez des oeuvres de Beethoven!!... +Vous rêvez de sonates! vous écrivez un livre d'art[81]! + +Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques +vivants adorateurs du beau. _Rari_... Mais comment faire connaître votre +travail dans notre _gurgite_? + +Nous n'avons plus qu'un seul journal musical, la _Gazette musicale_. +J'ai fait part de ce que vous m'avez écrit à M. Brandus, directeur de ce +journal, et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre +ouvrage, mais il voudrait le connaître. + +De mon côté, j'en parlerais avec bien du plaisir dans l'un de mes +feuilletons des _Débats_, quand une partie au moins du livre aurait paru +d'une façon ou d'une autre. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me +faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte +d'un imprimé n'est rien; mais un manuscrit qui s'égare, c'est +irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu'un +qui aurait le malheur de venir en France, en lui recommandant de me le +remettre sans intermédiaire. Cherchez cette occasion, et ne doutez pas +de mon empressement à entrer dans vos vues. + +Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je +vous serre la main. Dieu vous garde de la république, et surtout des +républicains! + +[image: notation musicale] + + + + +XLVI. + +A M. ALEXIS LWOFF. + + +Paris, 23 février 1849. + + Mon cher monsieur Lwoff, + +J'ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au +commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas +toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive, +bien sincère et que le temps et l'absence n'altéreront pas. J'ignorais +quelles étaient vos relations avec M. Lenz, et c'est la cause du silence +que vous me reprochez. L'indifférence ni l'oubli n'y sont pour rien, +soyez-en tout à fait persuadé. + +Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me +parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission +relative à un poème nouveau. + +Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à +la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots, +Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en +même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau +qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a +trait à votre question. + +Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera également, il le +trouve beaucoup plus difficile et plus long que d'écrire un opéra +nouveau, à cause de la nécessité de conserver la musique. + +Pour refaire _Ondine_ en trois actes, Saint-Georges demande... que vous +lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer +ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de +la proposition; la partition me paraît indispensable et toutes les +imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne +sauraient la remplacer[82]. + +Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro 6. C'est un homme habile +pour ces sortes de choses, et l'énorme succès du _Val d'Andorre_ donne +en ce moment plus d'autorité encore à son nom. + +Si vous lisez la _Gazette musicale_ et les _Débats_, vous devez être au +courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne +vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en +passant, Spontini, avec son second acte de _la Vestale_, a tellement +enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que nous +ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en +parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous +tomberont-ils sous les yeux: ils paraîtront ces jours-ci dans la +_Gazette musicale_ et les _Débats_. + +Je travaille en ce moment à un grand _Te Deum_ à deux choeurs avec +orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J'en ai +encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux. + +Adieu, mon cher général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie: je +ne vous en demande pas davantage. + + + + +XLVII. + +A M. LECOURT, AVOCAT, A MARSEILLE. + + +Paris, jeudi 3 avril 1851. + + Mon cher Lecourt, + +Allez trouver M. Morel et dites-lui de ma part que nous venons de +répéter pour la première fois son ouverture et que tous nous la trouvons +admirable. Elle sera exécutée à notre concert[83] du 29 de ce mois. Nous +l'avons dite trois fois ce matin; l'orchestre était à peu près complet, +et déjà elle marche assez bien. Nous aurons encore quatre répétitions. + +Je jure que c'est un meurtre de voir éloigné du centre musical un +artiste de la valeur de Morel. Son ouverture le prouverait seule. Il y a +là une habileté harmonique, une science d'instrumentation et de +modulations, un sentiment du rhythme et une distinction mélodique qui, +selon moi, sont du premier ordre. Et je puis vous dire, à vous Lecourt, +que mon amitié pour l'auteur ne m'influence pas le moins du monde en sa +faveur. Ce serait de Carafa ou d'Adam que je dirais la même chose. +Seulement je serais mille fois plus surpris. Je ne retrouve pas la +dernière lettre de Morel, et j'ai encore oublié son adresse, voilà +pourquoi je ne lui écris pas directement. + +Adieu; je vais _changer de tout_ (il s'agit de vêtements, et non de +sentiments); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrents et je suis +tout trempé. + + * * * * * + +_P.-S._--Dites-lui que Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien +épris de sa carrière; qu'il repart pour les Antilles dans quinze jours, +et qu'il serre la main de _son ami Morel_. + + + + +XLVIII. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, vendredi 9 mai 1851. + + Mon cher Morel, + +J'ai été si occupé tous ces derniers jours, que je n'ai pas eu l'esprit +de trouver dix minutes pour vous écrire. Après le concert où votre +ouverture a si brillamment figuré, nous en avons eu deux autres coup sur +coup, au Jardin d'hiver, pour lesquels _l'orchestre était payé_, et +qu'il n'y avait, en conséquence, pas moyen de refuser. + +Maintenant je pars pour Londres, le ministre du commerce ayant eu l'idée +(singulière pour un Français) de me prendre pour juge du mérite des +divers fabricants d'instruments de musique, exposant leurs travaux dans +le _Cristal-Palace_. Je ne reviens pas de mon étonnement... Nous avons +eu, hier et avant-hier, des réunions de jurés, et je prends ce soir le +chemin de fer. J'aurai beaucoup à faire, étant le seul musicien de la +commission. Votre ouverture a été fort bien exécutée et médiocrement +applaudie, mais admirée de tous les artistes et des vrais amateurs. Vos +billets ont été remis d'après vos indications. Je me réserve de vous la +faire entendre quelque jour avec un orchestre immense, car c'est une +oeuvre de grandes masses; Bourges en a bien parlé dans la _Gazette +musicale_. J'y viendrai, à mon tour, je ne sais quand, dans le _Journal +des Débats_. + +Il est question d'une gigantesque entreprise musicale dont on me +confierait la direction à Londres, et où figurerait le _Te Deum_. Si +_les fonds se font_, je vous écrirai pour que vous veniez m'aider, soit +aux études de Paris, soit à celles de Londres, car il faudra bien du +monde et bien de l'intelligence pour mener à bien ce projet. + + + + +XLIX. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +Londres, 21 juin 1851. 27, Queen Anne street, Cavendish square. + + Mon cher d'Ortigue, + +J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducroquet; ainsi il a tout +lieu d'être content de moi. Je n'en puis dire autant du jeune homme qui +touche son orgue, car je maudis ce malheureux. Il nous régale chaque +jour de deux ou trois douzaines de polkas, sans compter les cavatines +d'opéras bouffons; il prend sans doute les Anglais pour des +imbéciles!... + +Je réponds à tes paragraphes: + +1º Je ne me rappelle pas la date de l'article où il est question de la +chapelle de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va +de ma part au bureau du journal; on te le trouvera. + +2º Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du +concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini. +J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai +à Paris bien avant le 31 juillet, et nous en causerons. + +Tâche de lire mon second article dans les _Débats_; s'il n'a pas paru à +Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte +l'impression _sans égale_ que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale +de Saint-Paul, en entendant le choeur des _six mille cinq cents_ enfants +des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans +comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à +laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens +encore ému en t'en parlant. Voilà la réalisation d'une partie de mes +rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore +absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas +plus que les Chinois ne se doutent de notre musique. + +A ce propos, vois aussi mon article du 31 mai; tu y trouveras une +relation de ma visite à la chanteuse chinoise et à son maître de +musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de +quelques théoriciens _savants_ sur une prétendue musique par quarts de +ton. Il n'y a rien de bête comme un _savant_. + +Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série +de ses poèmes sur Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, _une voix d'en haut_ +se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs +couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait +pouvoir faire de cela une légende populaire, _toute simple_ mais +_digne_, en une foule de parties ou chansons. + +Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de +facteurs. + +C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute +l'Europe. Érard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du +genre chaudron, mirliton et pochette. + + + + +L. + +A M. ALEXIS LWOFF. + + +Paris, 21 janvier 1852. + +C'est à moi de m'excuser, au contraire, d'avoir écrit aussi tard un +article aussi insuffisant; mais vous ne pouvez savoir comment ces +affaires de feuilletons s'arrangent et de combien de niaiseries nous +sommes forcés de parler avant de pouvoir étudier les choses importantes. + +Enfin, bon ou mauvais, l'article a paru, et, s'il vous satisfait à peu +près, je suis plus que content. + +Il faut que je vous remercie maintenant de la proposition que vous me +faites au sujet de votre _Stabat_. Malheureusement, vous êtes à mille +lieues de vous douter de l'état musical au milieu duquel nous avons la +honte de vivre à Paris. Notre Société philharmonique n'a pas encore +essayé de reprendre ses séances et je ne sais si elle les recommencera. +Les recettes étaient si faibles, que les artistes n'y gagnaient presque +rien. De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là +l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau. + +J'ai fini l'an dernier _trois partitions nouvelles_, et, à l'heure qu'il +est, je n'ai pas pu trouver l'occasion d'en entendre _une note_, et pas +un éditeur n'a osé les publier. Je crois en outre que l'exécution et la +vente d'un _Stabat_ sont encore plus difficiles que celles de tout autre +ouvrage, à cause de l'impossibilité d'obtenir des Parisiens l'attention +nécessaire à une composition grave et triste. + +Voilà l'exacte vérité. + +Rien n'est plus possible à Paris, et je crois que, le mois prochain, je +vais retourner en Angleterre où le _désir d'aimer_ la musique est au +moins réel et persistant. Ici toute place est prise; les médiocrités se +mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens +avec presque autant de colère que de dégoût. + +Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une +frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations. +Chez nous, le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas +plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai +dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et, sans +l'énergie du président de la République, nous en serions à cette heure +à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâce à lui et à l'armée, nous +vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous _vivons +morts_ (pardonnez-moi l'antithèse). + +Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon +feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m'en informer, ce sera +toujours un bonheur pour moi d'entretenir le petit nombre de lecteurs +sérieux que nous avons en France des choses grandes et sérieuses qui se +font en Russie. D'ailleurs, c'est une dette que je voudrais pouvoir +acquitter. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai +reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la +bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille +de votre grand empereur. Quel malheur qu'il n'aime pas la musique! + +Adieu, cher maître; rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse +Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j'aurais bien +besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je +sens brûler en moi et qui me retombent sur le coeur. + + + + +LI. + +A M. AUGUSTE MOREL + + +Paris, 10 février 1852. + + Mon cher Morel, + +Je ne vous ai pas écrit depuis trop longtemps, c'est mal, très mal de ma +part, et je vous prie de me pardonner cette négligence apparente. Vous +savez par les journaux toutes les nouvelles musicales de Paris. Je ne +vous en dirai donc rien. J'allais partir demain pour Weimar, la première +représentation de _Benvenuto_ devant avoir lieu le 16 de ce mois, jour +de la fête de la grande-duchesse. Et voilà que Liszt m'écrit pour +m'annoncer la maladie de deux des principaux chanteurs, le ténor +(Cellini) et l'Ascanio (mezzo soprano). Cela retardera donc la chose de +quinze ou vingt jours. Or, comme je dois être rendu à Londres le 1er +mars, je ne ferai pas le voyage d'Allemagne très probablement. + +Notre philarmonique de Paris étant à vau-l'eau, j'ai fait porter votre +Ouverture (très belle) dans ma chambre de la bibliothèque du +Conservatoire, où se trouve exclusivement la musique qui m'appartient; +si vous en aviez besoin, Rocquemont (qui demeure rue Saint-Marc, 27) +irait la prendre avec un mot de moi et vous la ferait parvenir. + +Je suis au fond assez vexé de ne pas aller entendre _Benvenuto_. Liszt +dit que cela va à merveille; voilà quatre mois qu'on y travaille. +J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de +l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans; c'est +diablement _vivace_, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes +idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là +dedans!... J'ai tout remis en ordre. Et votre nouveau quatuor, quand le +grave-t-on? quand l'entendrons-nous? Ah! scélérat! si vous vous mettez à +faire aussi modestement des chefs-d'oeuvre!... Il était temps; personne +ne pouvait plus faire de quatuors. + + * * * * * + +_P.-S._--Tout l'Opéra est en émoi à cause de mon dernier feuilleton, que +Bertin a fait passer _malgré la censure_ (par mégarde!!!). Je reçois +des lettres de félicitations, des visites, des congratulations, _et les +autres_ m'ont en _abomination_. + + + + +LII. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +[Londres], 23 mars [1853]. + + Mon cher d'Ortigue, + +Je t'écris trois lignes pour que tu saches que j'ai obtenu hier soir un +succès pyramidal. Redemandé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout +(_sic_) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis +dans le _Times_, le _Morning Post_, le _Morning Herald_, l'_Advertiser_ +et autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je +viens d'écrire à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du _Journal des +Débats_, fasse un pot-pourri de tous ces articles et qu'on sache au +moins la chose. + +La consternation est dans le camp de la _vieille société +philharmonique_. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres. + +Je n'ai pu faire entrer à Exeter Hall qu'une de tes dames; mais l'autre +a trouvé le moyen d'entrer aussi (en payant, je le crains). Enfin, sois +content. Tout va bien. J'ai un fameux orchestre et un admirable +entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier, il est à moitié fou +de joie. C'est un grand événement pour l'art musical ici et pour moi +que ce succès. Les conséquences n'en sont guère douteuses, à ce que +chacun dit. + +Adieu, mille amitiés. Va voir Brandus, si tu en as le temps, et prie-le +de tirer la moelle des journaux anglais pour sa _Gazette_. C'est +curieux, je t'assure. + + + + +LIII. + +AU MÊME. + + +Londres, 30 avril 1852. + +Je n'ai pas vu ton article dans les _Débats_. Écris-moi un mot pour +m'instruire de tes relations avec M. Bertin. A-t-il imprimé ton travail +sur M. Lehman (c'est, je crois, le nom de l'organiste). As-tu narré les +malheurs du _Juif errant_[84]? Quel est le succès? Quelle est la valeur +de l'ouvrage? J'ignore tout cela. Quelques mots échappés à la plume d'un +des artistes chantant dans l'oeuvre nouvelle me donnent à entendre +qu'elle a fait, à son apparition, un _mezzo fiasco_; ce qui, selon moi, +ne prouverait rien contre elle. Mais, consacre-moi un quart d'heure pour +me mettre au courant. + +Avant-hier soir a eu lieu notre troisième concert et la seconde +exécution des quatre premières parties de _Roméo et Juliette_. Tout a +été rendu avec une verve, une finesse, une intelligence inconnues dans +ce pays-ci. L'orchestre, à certains moments, dépassait en puissance tout +ce que j'ai encore entendu. Le morceau de la Fête, qui m'avait moins +satisfait le premier jour, a été rendu comme il ne le fut jamais +ailleurs... et croirais-tu que dans l'Introduction le solo du trombone a +été interrompu, après sa troisième période, par des salves +d'applaudissements! + +Quant à ceux qui ont accueilli tout le reste, j'aurais voulu te voir là +pour les entendre. Les journaux continuent à me chauffer (excepté le +_Daily News_), qui est rédigé par M. Hogarth, un excellent vieillard qui +fut, jusqu'à présent, fort de mes amis, mais qui, depuis quelques +années, remplit les fonctions de secrétaire de la Société +philharmonique. _Indè iræ_. Il y a aussi X..., qui fait un peu le +_Scudo_, parce qu'il n'a pas pu tirer de Beale les _scudi_ qu'il +demandait pour les traductions anglaises des oeuvres nouvelles que nous +exécutons... (confidentiel). Mais cela ne gâte rien; le succès est +général et je suis au coeur de la place. Je monte, en ce moment, la +symphonie avec choeurs de Beethoven qui, jusqu'à présent, n'a été +qu'abîmée ici. + +Croirais-tu que presque tous les critiques sont hostiles à _la Vestale_, +dont nous avons, avant-hier, exécuté largement les plus beaux +fragments?... + +J'ai eu la faiblesse d'éprouver de ce _lapsus judicii_ un crève-coeur +inexprimable... comme si j'eusse ignoré qu'il n'y a rien de beau, ni de +laid, ni de faux, ni de vrai pour tout le monde... comme si +l'intelligence de certaines oeuvres de génie n'était pas nécessairement +refusée à des peuples entiers... + +Je suis presque honteux de réussir à ce point... Tout cela entre nous. + + + + +LIV. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Londres, lundi 3 mai [1853]. + +Tu me dis que tu deviens fou! Tu l'es. + +Il faut être fou ou imbécile pour m'écrire de pareilles lettres: il ne +me manquait que cela au milieu des fatigues de jour et de nuit que j'ai +à endurer ici. Dans ta dernière lettre de la Havane, tu m'annonces que +tu arriveras avec cent francs et maintenant tu en dois quarante!!! qui +est-ce qui t'a dit de payer 15 francs pour l'entrée d'un paquet de +cigares? ne pouvais-tu les jeter à la mer? + +Voici _la moitié d'un billet_ de banque de _cent francs_; tu recevras +l'autre moitié quand tu m'auras accusé réception de celle-ci. Tu les +recolleras ensemble et chez un changeur on te donnera ton argent. + +C'est une précaution usitée quand on met de l'argent à la poste. +Maintenant j'écris à M. Cor et à M. Fouret pour savoir à quoi m'en tenir +sur ton prochain départ. Tu penses bien que je ne fais pas le moindre +cas des folies et des bêtises que tu me dis. Tu as commencé une carrière +choisie par toi; elle est très pénible, je le sais, mais le plus pénible +est fait. Tu n'as plus qu'un voyage de cinq mois à achever, après quoi +tu feras _pendant six_ ton cours d'hydrographie dans un port français et +tu pourras ensuite gagner ta vie. + +Je travaille pour mettre de côté l'argent nécessaire pour ta dépense +pendant ces six mois. + +Je n'ai pas d'autre moyen de te tirer d'affaire. + +Qu'est-ce que tu me dis de tes habits déchirés? Pour un mois et demi +passé à la Havane, tu as donc abîmé tes effets?... Tes chemises sont +pourries... il faudra donc des douzaines de chemises tous les cinq mois? +Est-ce que tu te moques de moi? + +Je te recommande de mesurer tes termes quand tu m'écris; ce style-là ne +me convient pas. Si tu croyais que la vie est semée de roses, tu dois +commencer à voir le contraire. En tout cas et en trois mots, je ne pense +pas te donner un autre état que celui _que tu as choisi_. Il est trop +tard. A ton âge, on doit savoir assez le monde pour mener une conduite +différente de celle que tu paraîs tenir. + +Quand tu auras répondu une lettre raisonnable en m'accusant réception du +demi-billet, tu recevras le reste et mes instructions. Jusque-là, reste +au Havre. + +Adieu. + + + + +LV. + +A M. FERDINAND HILLER. + + +Paris, 1852. + + Mon cher Hiller, + +Vous allez me croire coupable, mais je ne le suis pas. Je rentre de la +répétition, je déjeune, il faut que je ressorte aussitôt pour aller au +concert où joue madame Kalergi, chez le prince Poniatowski; chez Armand +Bertin, au bureau de censure; à l'imprimerie donner des instructions à +mon copiste, pour insérer des réclames dans six journaux. Vous voyez +qu'il m'est impossible de rester à la maison. Sans compter mon damné +feuilleton que je ne puis faire la nuit car il faut absolument que je +dorme. Le sommeil est le premier et le plus impérieux de mes besoins. +J'aurais à être guillotiné à neuf heures du matin, que je voudrais +encore dormir jusqu'à onze! + +Adieu; tâchez de venir un instant ce soir à neuf heures voir si j'y +suis. + + + + +LVI. + +A JOSEPH D'ORTIGUE. + + +Londres, 5 mai [1853]. + + Mon cher ami, + +Je n'ai pas eu ces jours-ci une heure pour t'écrire; et je te réponds +aujourd'hui au sortir d'une répétition de la symphonie avec choeurs de +Beethoven, et au moment d'en aller commencer une autre pour la partie +vocale du même ouvrage. + +J'ai couru vainement tous les cabinets de lecture sans pouvoir trouver +ton article. Je le lirai à Paris. Les comptes du caissier du _Journal +des Débats_ ne se règlent que de mois en mois et du 15 au 18. Ainsi ne +dis rien; je ne puis supposer qu'on ait eu l'idée de ne te pas payer. +Pour l'envoi du journal, c'est différent; je sais qu'on ne l'envoie +qu'aux rédacteurs sempiternels. Je n'ai pas écrit à M. Bertin. +Maintenant fais l'article sur Coussemaker, et, de plus, je te prie +instamment d'aller de ma part chez Stephen de la Madeleine, nº 19, rue +Tronchet, lui dire que, ne pouvant trouver ici le temps d'écrire quelque +chose sur son excellente _Théorie du chant_, je te charge de me +remplacer. Il te donnera son livre et tu feras entrer cette analyse dans +le même numéro avec celle de l'ouvrage de Coussemaker. Si tu peux +trouver le moyen de dire en une colonne et demie quelque chose +d'important sur mes collections de chants, fais-le; sinon, laisse-les +pour une autre occasion. + +Je veux seulement qu'on sache qu'ils existent, que ce n'est point de la +musique de pacotille, que je n'ai point en vue _la vente_ et qu'il faut +être musicien, et chanteur, et pianiste consommé, pour rendre fidèlement +ces petites compositions; qu'elles n'ont rien de la forme ni du style de +celles de Schubert. + +Mademoiselle Moulin était au second concert. Je lui avais donné deux +places; mais sa mère est, je crois, absente de Londres. L'effet, je te +le répète, a été de beaucoup supérieur à celui du premier concert, et +l'exécution beaucoup meilleure. J'ai conservé le tambour de basque[85], +parce que j'avais un habile artiste pour le jouer et qu'il a fait ces +petits solos très délicatement et avec un excellent résultat de +lointain, qui ne ressemblait pas à ce que nous entendions à Paris; en +outre, le _pianissimo_ des timbales dans cette salle n'étant presque pas +entendu, le contraste des rythmes eût été perdu en laissant la timbale +seule. Non, c'est bien cela que j'ai voulu; mais, pour le tambourin +comme pour le violon, il faut en savoir jouer quand on s'en sert. + +Veux-tu me rendre encore un service? + +Va chez Amyot, libraire, rue de la Paix, et chez Charpentier, rue de +Lille, demander s'il leur conviendrait à l'un ou à l'autre de publier un +fort volume in 8º de 450 à 500 pages, de moi, très drôle, très mordant, +très varié, intitulé _les Contes de l'orchestre_. Ce sont des nouvelles, +historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions, +où la musique ne prend part qu'épisodiquement et non théoriquement, des +biographies, des dialogues soutenus, lus, racontés, par les musiciens +d'un orchestre anonyme, _pendant la représentation des mauvais opéras_. +Ils ne s'occupent sérieusement de leur partie que lorsqu'on joue un +chef-d'oeuvre. L'ouvrage est ainsi divisé en _soirées_; la plupart de ces +soirées sont littéraires et commencent par ces mots: On joue un opéra +français ou italien ou allemand très plat; les tambours et la grosse +caisse s'occupent de leur affaire, le reste de l'orchestre écoute tel ou +tel lecteur ou orateur, etc. + +Lorsqu'une soirée commence par ces mots: On joue _Don Juan_, ou +_Iphigénie en Tauride_, ou le _Barbier_, ou la _Vestale_, ou _Fidelio_, +l'orchestre plein de zèle fait son devoir et personne ne lit ni ne +parle. La soirée ne contient rien que quelques mots sur l'exécution du +chef-d'oeuvre. + +Tu conçois que ces soirées sont rares et que les autres donnent lieu à +mille sanglantes ironies, facéties; sans compter les nouvelles d'un +intérêt purement romanesque. Je termine ce livre; vois si tu peux lui +trouver un éditeur. Adieu, mille amitiés. + + + + +LVII. + +AU MÊME. + + +Londres, 22 mai 1852 + + Mon cher d'Ortigue, + +Je te prie d'excuser mon retard à te répondre. J'ai été tout à fait +absorbé ces jours-ci par la terminaison de mon livre. Il est fini et je +le lime, frotte et regratte en ce moment. + +Je n'ai rien écrit à M. Bertin; _tu ne m'as pas demandé de lettre_ pour +lui; au contraire, ta recommandation expresse était de ne lui point +parler de l'affaire d'argent. Je ne doutais pas qu'elle ne se terminât +comme nous l'espérions tous les deux. + +Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes, en effet, +et les entrepreneurs perdent _comme tous ceux de toutes_ les +institutions musicales de Londres, cette année. Mais ils savaient +d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère, que, +dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public +(cependant n'en dis rien aux Français) de la dépense occasionnée par les +répétitions de la symphonie avec choeurs de Beethoven, dépense qui a +absorbé plus d'un tiers de _la souscription_ (abonnement). + +Néanmoins, il considère ces frais comme des frais de premier +établissement et son intention est toujours de continuer l'an prochain, +en se débarrassant toutefois d'un individu intéressé dans l'entreprise +et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour. + +La symphonie avec choeurs qui n'avait jamais pu bien marcher ici, a +produit un effet miraculeux, et j'ai eu un succès de conducteur très +grand. On m'a rappelé après la première partie du concert. C'était un +tel événement que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à +notre honneur de cette oeuvre terrible et merveilleuse. Dans la même +soirée, mademoiselle Clauss a joué le concerto en sol mineur de +Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini +admirables. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la +première _pianiste musicienne_ de l'époque, en dépit des intrigues de... +Ne manque pas de parler de mademoiselle Clauss et de la symphonie de +Beethoven dans ton prochain feuilleton. + +Je te remercie mille fois de tes démarches auprès des libraires. Si tu +en as le temps, essaye encore auprès de quelque autre. Et, en passant, +revois Amyot pour lui dire que je lui répondrai _à mon retour_ et lui +demander s'il consentirait à faire des illustrations pour mon livre. Il +y a une foule de sujets de dessins, vignettes, etc., qui donneraient à +l'oeuvre beaucoup de piquant. Sache aussi de lui combien d'exemplaires il +me donnerait et à combien il tirerait la première édition si je me +voyais obligé de la lui céder pour rien. + +Je n'ai pas compris ta phrase: «Gounod, _par déférence_ pour son futur +beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique». En +quoi cette école concerne-t-elle Zimmermann? et comment Gounod a-t-il +besoin de considérations étrangères pour la défendre?... + +Écris-moi dès que tu le pourras. Je vais commencer les répétitions de +notre cinquième concert où je n'aurai qu'une ouverture. Au sixième, on +jouera les deux premiers actes de _Faust_. + +Mille amitiés. + + + + +LVIII. + +AU MÊME. + + +Londres, samedi 12 juin [1853]. + +Mon cher ami, je ne t'écris que trois lignes pour te dire que notre +dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant, +une foule immense et une grosse recette. J'ai été rappelé quatre ou cinq +fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des +trépignements; les journaux anglais déclarent qu'on n'a pas d'exemple à +Londres d'un succès musical de cette violence. Enfin, c'est mirobolant. +Après le choeur des Sylphes, on m'a jeté une couronne; il y a donc à ce +succès _lauriers_, comme disent les guerriers, chênes et toutes les +herbes de la Saint-Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je +reste encore quelques jours pourtant, à moins que je ne me débarrasse +plus tôt que je ne l'espère des dernières affaires, visites, dîners, +lettres de remerciements, etc., etc. + +Pourtant ce séjour prolongé m'inquiète sous le rapport financier. J'ai +tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s'y trouve +maintenant, etc., que le luxe d'habiter Londres quand je n'y ai plus +rien à faire m'écraserait. A vrai dire, ce n'est pas tout à fait du +luxe; car il m'est, au fond, désavantageux de quitter l'Angleterre au +moment où j'aurais tant de choses _à y voir venir_. + +Un amateur naïf de Birmingham qui regrettait dernièrement de n'avoir pas +pu m'engager _cette année_ pour diriger le festival de sa province, +disait: + +--C'est bien malheureux pour nous, car il paraît que M. Berlioz est +encore supérieur à M. Costa. + +Je vais bien regretter mon magnifique orchestre, et le choeur. Quelles +belles voix de femmes! J'aurais voulu que tu entendisses la symphonie +avec choeurs de Beethoven que nous avons donnée pour la seconde fois +mercredi dernier!... Vraiment, l'ensemble de tout cela dans cette salle +immense d'Exeter Hall était grandiose et imposant. + +Je vais maintenant bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales +pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit +laissée à remplir dans notre cher pays. + +Je vais, je crois, terminer ici demain un arrangement pour la +publication en _anglais_ de mon livre. C'est Mitchell qui s'en +chargera... + +Madame Moulin m'annonce une commission pour toi; je m'en chargerai. +C'est d'un paletot qu'il s'agit et je l'endosserai pour que la douane +n'ait rien à y voir. + + + + +LIX. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, 19 décembre 1852. + + Mon cher Morel, + +Vous auriez le droit de m'adresser de vifs reproches sur la longue +interruption de notre correspondance et pourtant vous me les +épargnez!... Je reconnais bien là votre bonté ordinaire. Si quelque +chose peut atténuer mes torts, c'est la certitude que j'ai, moi, de +l'intention où j'étais de vous écrire après-demain. Eh bien je vous +écris ce soir en rentrant d'un concert de la nouvelle Société +symphonique organisée par Aristide Farrenc, concert dans lequel on a eu +l'heureuse et audacieuse idée de nous faire entendre une symphonie de +Haydn. + +Vous voyez maintenant combien le besoin de cette société devait être vif +et impérieux chez les amateurs parisiens!... Oui, j'ai grande envie de +dormir et pourtant je vous écris tout de suite, pour vous assurer que +j'ai ressenti une grande joie en apprenant votre tardive nomination. + +Je m'étais depuis un an fait le flatteur de Balton pour l'exciter à +sévir contre vos obstacles; car il avait vu et il n'avait pas encore +vaincu. Heureusement, il était presque aussi indigné que moi, et je n'ai +pas eu besoin de descendre à des flatteries excessives. Enfin, vous +voilà à peu près tranquille sinon bien portant!... Je vous cherche bien +souvent au café Cardinal, et je ne conçois pas pourquoi on y déjeune +sans vous. Mais vous me faites espérer votre visite et un deuxième +quatuor. J'aurais de longues pages à barbouiller pour vous donner tous +les détails des affaires de Weimar et de Londres et de Paris. + +Je vous dirai seulement que cette petite excursion en Allemagne a été la +plus charmante que j'aie jamais faite dans ce pays-là. Ils m'ont comblé, +gâté, embrassé, grisé (dans le sens moral). Tout cet orchestre, tous ces +chanteurs, acteurs, comédiens, tragédiens, directeurs, intendants réunis +au dîner de l'hôtel de ville la nuit de mon départ, représentaient un +ordre d'idées et de sentiments qu'on ne soupçonne pas en France. J'ai +fini par pleurer comme deux douzaines de veaux, en songeant à ce que ce +même _Benvenuto_ m'a valu de chagrins à Paris. Cet excellent Liszt a été +adorable de bonté, d'abnégation, de zèle, de dévouement. La famille +ducale m'a comblé de toutes façons. Les jeunes princesses de Prusse ont +été d'une grâce ravissante, elles ont eu des mots... surtout sur _Roméo +et Juliette_, que nous avons exécuté en entier avec un choeur superbe de +cent vingt voix. Puis le bouillant Griepenkerl, qui était venu de +Brunswick et qui a oublié le peu de français qu'il savait, m'a dit, +après la première représentation de _Benvenuto_, en m'embrassant avec +fureur: _E pur si muove, mon cher! e pur si muove!_ J'ai retouché +quelques petites choses dans la partition, et arrangé le livret de +manière à ce qu'il marche bien maintenant. On s'occupe de le traduire en +italien. + +Mais tout cela ne doit pas me faire oublier nos grandes solennités de +Londres!... Il fallait voir cet immense public d'Exeter Hall, lancé +après les morceaux de _Roméo_ et de _Faust_!... et ces hourras de notre +grand orchestre!... ah! je vous ai bien souvent cherché, le soir, en +rentrant, quand nous soupions avec ces Anglais, enthousiastes réels, _au +rhum, au vin de champagne glacés_. Quel singulier, mais quel grand +peuple! il comprend tout! ou du moins on y trouve des gens pour tout +comprendre. + +Eh bien, Beale, après m'avoir prévenu, il y a un mois, que j'allais +recevoir mon engagement pour la saison prochaine, m'écrit il y a huit +jours, qu'il vient de donner sa démission du Comité, parce que l'un de +mes chefs d'orchestre a trouvé le moyen d'obtenir qu'on ne m'engageât +pas. Il a été tellement berné l'an dernier par les artistes, par le +public et par la presse, qu'il veut l'an prochain, dit-il, prendre sa +revanche en se choisissant un partenaire moins incommode. Il veut faire +engager le vieux Spohr. Je ne pouvais pourtant pas, pour être agréable à +ce monsieur, conduire en dépit du bon sens, c'est-à-dire comme il +conduisait lui-même. Il ne veut qu'un borgne ou un aveugle pour associé +et je ne portais pas même de lunettes. + +Ceci est fatal;... mais ni moi ni nos amis de Londres, nous n'y pouvons +rien. On me parle maintenant d'autres projets, toujours pour +l'Angleterre; ce sera bientôt décidé. Ici rien, toujours rien. Le _Te +Deum_ est en l'air, on en parle; mais l'empereur ne veut pas dire un +mot. Il renvoie sa décision à trois ou quatre mois. Il est même question +pour moi de sa chapelle. Je laisse faire et dire, et je ne crois à rien. +Je connais trop mon pays et mon monde. Mon livre des _Soirées de +l'orchestre_ réussit; on en parle beaucoup. Je vais vous l'envoyer. + +Mille amitiés à Lecourt. Oh! comme il aurait ri, bu et blagué à Weimar, +s'il y fût venu!... Nous avions du monde de tous les environs, de +Leipzig, de Iéna, de Brunswick, de Hanovre, d'Erfurth, d'Eisenach, de +Dresde même, et jusqu'à Chorley qui était venu de Londres. Celui-là aime +_Benvenuto_ et ne comprend rien à _Roméo_! qu'y faire? Certes non, le +pauvre M*** n'a pas pu vous remplacer au _Requiem_!... + +Adieu, mon cher Morel; il est une heure du matin et ma bougie est finie. + + + + +LX. + +A M. LE DIRECTEUR DU _JOURNAL DES DÉBATS_. + + +Paris, 25 décembre 1853. + + Monsieur, + +Le procès intenté à l'administration de l'Opéra par M. le comte +Tyczkiewickz, à propos de la représentation de _Freischütz_ sur ce +théâtre, a fait du bruit en Allemagne, et j'en ai été informé comme tout +le monde. Mais j'ignorais, avant mon retour à Paris, de quelle façon je +me trouve mêlé à ce procès. En lisant dans le _Journal des Débats_ la +plaidoirie de Me Celliez, et en me voyant accusé d'être l'auteur des +mutilations du chef-d'oeuvre de Weber, j'ai éprouvé un instant +d'indécision entre la colère et l'hilarité. Mais comment ne pas finir +par rire d'une telle accusation lancée contre moi, dont la profession de +foi en pareilles matières a été faite de tant de façons et en tant de +circonstances! + +Il faut que Me Celliez ait eu une grande confiance dans l'historien +qu'il a consulté, pour accueillir de pareils documents en faveur de sa +cause et leur donner place dans sa plaidoirie. Me croyant néanmoins à +l'abri du soupçon à cet égard, en tenant compte de la profonde +indifférence du public pour de telles questions, je n'eusse point +réclamé contre l'imputation de ce méfait musical. + +Mais j'apprends que les journaux de musique du Bas-Rhin y ajoutent foi +(il faut avoir bien envie de me croire coupable!) et me maltraitent avec +une violence qui les honore. L'un d'eux m'appelle _brigand_ tout +simplement. Or voici la vérité. + +Les coupures, les suppressions, les mutilations dont s'est plaint à si +juste titre M. Tyczkiewickz furent faites dans la partition de Weber à +une époque _où je n'étais même pas en France_; je ne les connus que +longtemps après, par une représentation du chef-d'oeuvre ainsi lacéré, et +ma surprise alors égala au moins celle que j'éprouve aujourd'hui de me +les voir attribuer. + +Une seule fois, plus tard, lors de la mise en scène du nouveau ballet, +le _Freischütz_, qui devait lui servir de lever de rideau, paraissant +trop long encore, je fus invité à me rendre à l'Opéra. Il s'agissait de +raccourcir _mes récitatifs_. En présence des ravages déjà faits dans la +partition de Weber, la prétention de conserver intacts mes récitatifs +eût paru ridicule, pour ne rien dire de plus. Je laissai donc faire en +disant que je serais honteux d'être mieux traité que le maître. Mais +c'était déjà un point résolu; on m'avait appelé seulement pour indiquer +les soudures à faire entre les divers tronçons du dialogue, procédé de +pure politesse, car il y a, à l'Opéra, des soudeurs d'une rare +habileté, grâce à l'extrême habitude qu'ils ont de ces sortes +d'opérations. + +Je suis donc étranger aux attentats commis sur la partition de Weber +autant que peuvent l'être MM. les rédacteurs des gazettes musicales du +Bas-Rhin, et M. Celliez, et M. Tyczkiewickz lui-même. + +Quelle que soit l'invraisemblance de l'opinion contraire, il m'importe +qu'elle ne puisse s'accréditer auprès des vrais amis de l'art en général +et de ceux d'Allemagne en particulier, et je vous prie, Monsieur, de +vouloir bien accueillir ma juste réclamation. + + + + +LXI. + +A JOSEPH D'ORTIGUE + + +Paris, 17 janvier 1854. + +Oui, mon bon cher d'Ortigue, tu as raison; c'est mon indomptable passion +pour tout ce que je connais de l'art, qui me donne si facilement des +sujets de chagrin, de douleur même. Pardonne-moi de t'avoir laissé lire +si aisément dans ma pensée; je sentais que cela devait te faire de la +peine et il m'était impossible de retenir les paroles qui me brûlaient +les lèvres. Il est tout naturel que tes convictions religieuses aient +amené des opinions analogues dans tes théories sur l'art. J'aurais dû y +songer et me taire. Quand il s'agit des jugements portés sur ce qui me +regarde directement, sur mes ouvrages, par exemple, l'extrême habitude +de la contradiction me fait les supporter, comme je le dois, +c'est-à-dire silencieusement et même avec résignation. Mais, dès que la +contradiction frappe sur mes idoles (car je suis un fanatique +évidemment), tout mon sang se bouleverse, mon coeur bondit et bat si +rudement, que sa souffrance ressemble à de la colère et doit paraître +offensante à mes interlocuteurs. + +J'ai l'amour du beau et du vrai, tu as raison d'en convenir; mais j'ai +un autre amour bien autrement furieux et immense: j'ai l'amour de +l'amour. Or, quand quelque idée tend à priver les objets de mes +affections des qualités qui me les font aimer, et qu'on veut ainsi +m'empêcher de les aimer, ou m'engager à les aimer moins, alors quelque +chose en moi se déchire et je crie comme un enfant dont on a brisé le +jouet. La comparaison est juste: c'est certainement puéril, je le sens +et je ferai tous mes efforts pour me corriger. Enfin, tu m'as puni +chrétiennement, en rendant le bien pour le mal; car ta lettre m'a rendu +heureux. Laisse-moi te serrer la main et te remercier. + +Tes notes sont excellentes. Je crois que je m'en tirerai. Mais jamais je +ne fus moins disposé à écrire. Ce feuilleton est du grand nombre de ceux +que je ne sais pas commencer. Et je suis si triste en dedans... La vie +s'écoule... Je voudrais tant _travailler_ et je suis obligé de +_labourer_ pour vivre... Mais qu'importe tout!... + +Adieu, adieu + + + + +LXII. + +A M. BRANDUS. + + +Paris, 22 janvier 1854. + + Mon cher Brandus, + +Plusieurs journaux de Paris annoncent mon prochain départ pour une ville +d'Allemagne, où je serais, à les en croire, nommé depuis peu maître de +chapelle. Je conçois tout ce que mon départ définitif de France doit +avoir de cruel pour beaucoup de gens, et avec quelle peine ils en sont +venus à donner foi à cette grave nouvelle et à la mettre en circulation. + +Il me serait donc agréable de pouvoir la démentir tout simplement en +disant comme le héros d'un drame célèbre: «Je te reste, France chérie, +rassure-toi!» Mon respect pour la vérité m'oblige à ne faire qu'une +rectification. Le fait est que je dois quitter la France, un jour, dans +quelques années, mais que la chapelle musicale dont la direction m'a été +confiée n'est point en Allemagne. Et puisque tout se sait tôt ou tard +dans ce diable de Paris, j'aime autant vous dire maintenant le lieu de +ma future résidence: je suis directeur général des concerts particuliers +de la reine des Ovas à Madagascar. L'orchestre de Sa Majesté Ova est +composé d'artistes malais fort distingués et de quelques Malgaches de +première force. Ils n'aiment pas les blancs, il est vrai, et j'aurais en +conséquence beaucoup à souffrir sur la terre étrangère dans les premiers +temps, si tant de gens en Europe n'avaient pris à tâche de me noircir. +J'espère donc arriver au milieu d'eux bronzé contre leur malveillance. +En attendant, veuillez faire savoir à vos lecteurs que je continuerai à +habiter Paris le plus possible, à aller dans les théâtres le moins +possible, mais à y aller cependant et à remplir mes fonctions de +critique comme auparavant, plus qu'auparavant. Je veux pour la fin m'en +donner à coeur joie, puisque aussi bien il n'y a pas de journaux à +Madagascar. + +Recevez, etc. + + + + +LXIII. + +A M. B. JULLIEN. + + +Paris, 23 janvier 1854. + +Recevez, monsieur, mes sincères remerciements pour le beau livre[86] que +vous avez bien voulu m'envoyer. Je l'ai déjà lu deux fois, je l'étudie +et je l'admire. C'est radieux de raison et de bon sens. Vous êtes, ce me +semble, le premier qui ayez traité avec intelligence, et sans se laisser +décevoir par le mirage des folies antiques et modernes, ces diverses +questions. + +Vos études sur la prosodie latine m'ont expliqué bien des choses +demeurées pour moi complétement obscures jusqu'à ce jour. Aussitôt que +je le pourrai, je tenterai de donner aux lecteurs du _Journal des +Débats_ une idée des rares mérites de votre ouvrage, et je vous prie +d'avance de recevoir mes excuses pour l'insuffisance de ma critique, qui +n'aura d'autre mérite que la bonne foi. + + + + +LXIV. + +A LOUIS BERLIOZ, ASPIRANT VOLONTAIRE A BORD DE L'AVISO _LE CORSE_, A +CALAIS. + + +Lundi, 6 mars 1854. + +Pauvre cher Louis, tu as reçu ma lettre d'hier; maintenant tu sais tout. +Je suis là tout seul à t'écrire dans le grand salon de Montmartre, à +côté de sa chambre déserte[87]. Je viens encore du cimetière; j'ai porté +sur sa tombe deux couronnes, une pour toi, une pour moi. Je n'ai pas la +tête à moi; je ne sais pourquoi je suis rentré ici... Les domestiques y +sont encore pour quelques jours. Elles mettent tout en ordre et je +tâcherai que ce qu'il y a puisse produire le plus possible pour toi. +J'ai gardé ses cheveux; ne perds pas cette petite épingle que je lui +avais donnée. Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert l'un par +l'autre, ta mère et moi, et ce sont ces souffrances mêmes qui nous +avaient tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de +vivre avec elle que de la quitter. Enfin, elle t'a vu avant de mourir. +Moi, j'étais venu la veille, le lendemain de ton départ et je suis +rentré dix minutes après qu'elle venait de rendre sans secousses ni +douleurs le dernier soupir. La voilà délivrée. Je t'aime, mon cher fils. +Nous avons longuement parlé de toi hier, dans ce triste jardin, avec +Alexis Bertschtold. Combien il me tarde de te voir devenir un homme +raisonnable! que je serais heureux de te savoir sûr de toi-même! Je +pourrai maintenant t'aider plus que par le passé, mais toujours en +prenant des précautions pour que tu ne puisses gaspiller l'argent. +Alexis lui-même est de cet avis. Je suis sans ressources dans ce moment. + +Ma gêne durera encore six mois au moins, car il faut que je paye le +médecin et la vente des meubles ne rapportera presque rien. J'ai reçu +hier une lettre de l'intendant du roi de Saxe; on m'attend à Dresde pour +le mois prochain. Il faut que j'emprunte de l'argent pour faire ce +voyage. Hier soir, Alexis m'a envoyé sous enveloppe la lettre que tu lui +avais laissée pour moi et que son portier avait gardée. + +Je n'ai pas de réponse de M. de Maucroix; demande-lui, je t'en prie, +s'il a reçu ma lettre. J'espérais de lui quelques détails sur la +destination du _Corse_, etc. + +Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. Aime-moi comme je t'aime. + + + + +LXV. + +AU MÊME. + + +Paris, jeudi 23 mars 1854. + + Cher ami, + +Ta lettre m'a causé une joie bien inattendue; te voilà donc avec 70 +francs par mois, et, si tu sais t'arranger et renoncer à ta manière +d'employer l'argent, tu peux sans aucun doute en économiser une partie. +Écris-moi, si tu crois pouvoir tôt ou tard dégager ta montre que tu as, +je le crains, mise en gage au Havre au temps de ta folie. Elle t'avait +été donnée par mon père... Si tu ne peux pas la retrouver, je t'en +achèterai une autre sur l'argent que j'ai à toi. Je viens de te faire +faire un cordon de montre avec les cheveux de ta pauvre mère et je +voudrais bien que tu le conservasses religieusement. J'ai fait faire +aussi un bracelet que je donnerai à ma soeur et je garde le reste des +cheveux... Je ne pourrai t'envoyer ton linge que samedi prochain 25, à +cause d'une formalité qu'il y a à remplir à ce sujet, et que le +feuilleton que je fais aujourd'hui et demain m'oblige de remettre à la +fin de la semaine. Je pense que tu as vu les choses charmantes que J. +Janin a dites sur ta pauvre mère dans son feuilleton de lundi dernier, +et avec quelle délicatesse il a fait allusion à mon ouvrage sur Roméo et +Juliette en citant les paroles de la marche funèbre: «Jetez des fleurs». +_Le Siècle_ d'hier contenait aussi quelques mots; beaucoup d'autres +journaux que tu ne connais pas ont parlé de notre cruelle perte... Je +pars dimanche prochain à huit heures du soir pour Hanovre, où je serai +jusqu'au 3 ou 4 avril. Après cette date, je ne sais où je devrai aller; +mais, en tout cas, je serai certainement à Dresde (Saxe) du 15 avril au +1er mai. Écris-moi le plus souvent possible pour m'informer de tes +affaires. J'attends une lettre de toi avant dimanche et je compte en +recevoir une autre à Hanovre, où tu m'informeras si tu as reçu le paquet +que je vais t'envoyer. Le reste des objets que je n'ai pas vendus à +Montmartre, tes livres, les portraits de ta mère et le mien, resteront à +Paris, rue de Boursault, _dans une malle_ fermée et _portant ton +adresse_ et la déclaration que cela t'appartient. J'ai donné deux de mes +portraits à Joséphine et à Madeleine, qui me les ont demandés. En outre, +j'ai donné plusieurs objets d'habillement de ta mère à Joséphine. Dieu +veuille que mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose! +L'appartement de Montmartre n'est pas loué et il faudra peut-être que je +le paye pendant un an encore. + +Adieu, très cher enfant; mon affection pour toi semble avoir doublé +depuis la perte que nous avons faite. + +Je t'embrasse de tout mon coeur. + + + + +LXVI. + +AU MÊME. + + +Dresde, 14 avril 1854. + + Mon bien cher Louis, + +Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. Tu m'annonces à la fois +de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc obligé d'aller dans +la Baltique; mais quoi faire donc? puisque tu me dis que vous ne vous +trouverez pas dans la bagarre. Je ne le devine pas. Enfin, j'espère que, +hors du théâtre de la guerre, tu pourras continuer à te rendre utile et +à mériter l'estime de ton nouveau commandant. Je t'autorise à faire +toucher chez M. Réty, au Conservatoire, les _cent francs_ qu'il devait +te remettre dans le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras +le billet ci-joint et tu m'écriras ensuite pour m'accuser réception de +la somme quand Alexis te l'aura fait parvenir. Mais prends garde, il me +semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t'en ai envoyé +_deux fois_ le mois dernier. Achète une montre de _peu de prix, mais +excellente_. + +Je n'ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait +m'envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la +_croix_ que le roi m'avait fait annoncer; je n'ai reçu ni croix ni +argent. J'ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m'a répondu. +Cela me fait partir la tête d'impatience. Je trouve tout le monde ici +parfaitement disposé; on espère faire un grand _riche_ concert. C'est +une ville splendide, immense et animée comme Paris. Tous mes anciens +amis s'y trouvent encore. + +Adieu, cher enfant; écris-moi toujours le plus souvent possible, surtout +quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner +de tes nouvelles en m'indiquant bien où je devrai adresser mes lettres. + +Je t'embrasse de tout mon coeur. + + + + +LXVII. + +A M. HANS DE BULOW. + + +28 juillet 1854. + +C'est une charmante surprise que vous m'avez faite, et votre manuscrit +est arrivé d'autant plus à propos que l'éditeur Brandus, qui grave en ce +moment _Cellini_, avait déjà choisi un assez obscur tapoteur de piano +pour arranger l'ouverture. + +Votre travail est admirable; c'est d'une clarté et d'une fidélité rares +et aussi peu difficile qu'il était possible de le faire sans altérer ma +partition. Je vous remercie donc de tout mon coeur. Je vais voir Brandus +ce soir, et lui porter votre précieux manuscrit. J'ai beaucoup travaillé +depuis mon retour de Dresde; j'ai fait la première partie de ma trilogie +sacrée: _le Songe d'Hérode_. Cette partition précède l'embryon que vous +connaissez sous le nom de _Fuite en Égypte_, et formera avec l'_Arrivée +à Saïs_ un ensemble de seize morceaux, durant en tout une heure et demie +avec les entr'actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en +comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures. + +J'ai essayé quelques tournures nouvelles: l'air de l'_Insomnie d'Hérode_ +est écrit en _sol_ mineur sur cette gamme, déterminée sous je ne sais +quel nom grec dans le plain-chant: + +[image: notation musicale] + +Cela amène des harmonies très sombres, et des cadences d'un caractère +particulier, qui m'ont paru convenables à la situation. Vous avez été +bien taciturne en m'envoyant le paquet de musique; j'eusse été si +heureux de recevoir quelques lignes de votre main! + +Mademoiselle votre soeur a passé dernièrement à Paris, mais si vite, que, +quand on nous a remis la carte qu'elle a laissée à la maison un matin de +bonne heure, elle était déjà partie pour Londres. + +Veuillez, je vous prie, saluer de ma part madame votre mère. Ne +viendrez-vous pas à Paris? Je pars dans quelques jours pour Munich, où +je resterai trois semaines. Plus tard, vers novembre, je retournerai +encore en Allemagne et peut-être vous reverrai-je à Dresde. + +Rappelez-moi au souvenir de M. et madame Pohl et serrez la main à cet +excellentissisme Lipinski. + + + + +LXVIII. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, 28 août 1854. + +J'espère que vous êtes bien portant et que vous et notre ami Lecourt +avez échappé à la terrible maladie dont Marseille a tant eu à souffrir. +Donnez-moi vite de vos nouvelles. Vous avez dû recevoir, il y a trois +semaines, l'épreuve déjà corrigée de votre quatuor. L'avez-vous +renvoyée? avez-vous écrit à Brandus? + +J'ai manqué mon voyage à Munich, à cause de la vacance survenue à +l'Institut. On m'a poussé à me mettre sur les rangs, à faire les visites +et démarches d'usage en pareille circonstance. J'ai fait tout cela, j'ai +vu tous les académiciens l'un après l'autre; et, après mille belles +paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc., ils ont +nommé hier Clapisson. A la prochaine vacance maintenant. Je suis résolu +à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M. +Abel de Pujol, qui s'est présenté _dix fois._ + +Reber m'a donné toutes les marques possibles de sincère sympathie et les +trois autres musiciens de sincère antipathie. Z... a travaillé pour moi +d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'autre. On songe déjà +sérieusement à faire admettre Leborne tôt ou tard. Vous voyez que tout +va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. Je viens de passer +huit jours aux bords de la mer, à Saint-Valéry, pour me décolériser. Ce +grand air des falaises, ce vaste horizon, cette solitude et ce silence +m'ont tout à fait remis. J'y serais demeuré plus longtemps sans les +anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Et je suis revenu dans +l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de +Bomarsund, où il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et +sauf, je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve, mon +cher Morel, de connaître jamais de semblables émotions.... + +Madame Stoltz rentre mercredi prochain. + +La *** ne tardera pas à revenir; ces deux tigresses vont +s'entre-dévorer; ce sera cet hiver un spectacle curieux. Perrin vient de +donner sa démission de directeur du Théâtre-Lyrique, il borne son +ambition au trône de l'Opéra-Comique. Les criailleries des barbouilleurs +de papier réglé l'ont effrayé. + + + + +LXIX. + +A M. HANS DE BULOW. + + +1er septembre 1854. + +J'ai été bien enchanté de votre aimable lettre et je me hâte de vous en +remercier. Je ne suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place +est devenue vacante à l'Académie des beaux-arts de notre Institut, et je +suis resté à Paris pour faire les démarches _imposées_ aux candidats. Je +me suis résigné très franchement à ces terribles visites, à ces lettres, +à tout ce que l'Académie inflige à ceux qui veulent _intrare in suo +docto corpore_ (latin de Molière); et on a nommé M. Clapisson. + +A une autre fois maintenant. Car j'y suis résolu; je me présenterai +jusqu'à ce que mort s'ensuive. + +Je viens de passer une semaine au bord de l'Océan, dans un village peu +connu de la Normandie; dans quelques jours, je partirai pour le Sud, où +je suis attendu par ma soeur et mes oncles pour une réunion de famille. + +Je ne compte retourner en Allemagne que dans l'hiver. Sans doute, Liszt +a raison en vous approuvant d'avoir accepté la position qui vous était +offerte en Pologne; en tout cas, il ne faut pas perdre de vue votre +voyage à Paris, si vous pouvez le faire avec une complète indépendance +d'esprit, eu égard au résultat financier des concerts. Je me fais une +fête de vous mettre en rapports avec tous nos hommes d'art dont les +qualités d'esprit et de coeur pourront vous rendre ces rapports +agréables. + +Vous savez si bien le français, que vous pourrez comprendre le parisien; +et vous trouverez peut-être amusant de voir comment tout ce monde +d'écrivains danse sur la phrase, comment ceux qui osent encore accepter +le titre de philosophes dansent sur l'idée. + +Je serai tout à vous à mon retour, et fort désireux de connaître les +compositions d'orchestre dont vous me parlez. Ma partition de _Cellini_ +ne saurait trouver un critique plus intelligent ni plus bienveillant que +vous; laissez-moi vous remercier d'avoir songé à faire, dans le livre de +M. Pohl, le travail qui s'y rapporte. Au reste, cette oeuvre a décidément +du malheur; le roi de Saxe se fait tuer au moment où on allait s'occuper +d'elle à Dresde... C'est de la fatalité antique, et l'on pourrait dire à +son sujet ce que Virgile dit sur Didon: + + _Ter sese attollens cubitoque adnixa levavit:_ + _Ter revoluta toro est._ + +Quel grand compositeur que Virgile! quel mélodiste et quel harmoniste! +C'était à lui qu'il appartenait de dire en mourant: _Qualis artifex +pereo!_ et non à ce farceur de Néron qui n'a eu qu'une seule inspiration +dans sa vie, le soir où il a fait mettre le feu aux quatre coins de +Rome,... preuve brillante qu'un homme médiocre peut quelquefois avoir +une grande idée. + +Hier, on a rouvert l'Opéra. Madame Stoltz a fait sa réapparition dans le +rôle de la Favorite. En la voyant entrer en scène, je l'ai prise en +effet pour une _apparition_. Sa voix aussi a subi du temps l'irréparable +outrage. La nouvelle administration de l'Opéra avait fait un coup d'État +et retiré leurs entrées à tous les journalistes; cette pauvre Stoltz va +avoir fait une rentrée inutile. Il y a eu conseil, au foyer, de toutes +les plumes (d'oie) puissantes, et nous avons décidé, à l'unanimité, +qu'il fallait déclarer à l'Opéra la GUERRE DU SILENCE. En conséquence, +on ne dira pas un mot de sa réouverture ni du début de madame Stoltz, +jusqu'à ce que la direction revienne à de meilleurs sentiments. + +Je travaille à un long _feuilleton de silence_ qui paraîtra la semaine +prochaine et qui m'ennuie fort. Adieu, je me suis un peu délassé à vous +écrire. + + + + +LXX. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Paris, 26 octobre 1854. + +J'étais tout triste ce matin, mon cher Louis. J'ai rêvé cette nuit que +nous étions ensemble à la Côte et que nous nous promenions tous les deux +dans le petit jardin. Ne sachant où tu es, ce songe m'avait péniblement +affecté. Ta petite lettre que le portier m'a donnée comme je sortais, +m'a remis le coeur à l'aise. Je t'écris au milieu de mes courses dans ma +chambre du Conservatoire, avec l'espoir que cette lettre sera plus +heureuse que les _trois dernières_, qui, à ce qu'il paraît, par ton +avant-dernière datée de Kiel, ne te sont pas parvenues. Je t'ai écrit à +Kiel au reçu de ta lettre. Enfin, j'espère que nous allons nous voir, ne +fût-ce que quelques jours. J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne +t'étonnera probablement pas et dont j'avais fait part _d'avance_ à ma +soeur et à mon oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié. +Cette liaison, par sa durée, était devenue, tu le comprends bien, +indissoluble; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui +vivait avec moi depuis quatorze ans. Mon oncle, à sa dernière visite à +Paris, fut lui-même de cet avis et m'en parla le premier. Tous mes amis +pensaient de même. Tes intérêts, tu peux le penser, ont été sauvegardés. +Je n'ai assuré à ma femme après moi, si je meurs le premier, que le +quart de ma petite fortune; encore, ce quart, je sais que son intention +est de te le faire revenir par un testament. Elle m'a apporté en dot son +mobilier, dont la valeur est plus considérable que nous ne pensions, +mais qui devra lui être rendu si je meurs avant elle. Tout cela a été +réglé d'après les indications que m'avait données mon beau-frère. Ma +position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si +tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu +bienveillantes pour mademoiselle Récio, que tu ne les caches au plus +profond de ton âme par amour pour moi. Ce mariage s'est fait en petit +comité, sans bruit comme sans mystère. Si tu m'écris à ce sujet, ne +m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme, car je voudrais pour +beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse +à ton coeur à te dicter ce que tu as à faire. J'ai vu l'amiral Cécile qui +a reçu ta lettre. Il m'a appris qu'avant l'expiration de tes trois ans +de navigation sur un vaisseau de l'État, tu ne pouvais entrer dans la +marine militaire; mais que c'était _de droit_, si tu le voulais, après +cette époque; qu'alors tu serais admis comme sergent d'armes ou comme +second chef de timonerie. Je suis dans tous les embarras et ennuis des +préparatifs d'un concert pour faire entendre une première fois mon +nouvel ouvrage _l'Enfance du Christ_. Il surgit, comme je m'y attendais, +des difficultés qui peut-être seront insurmontables; car je ne veux +point risquer d'argent. A propos d'argent, j'en ai mis de côté, que j'ai +à te remettre en partie pour tes dépenses. J'ai aussi une malle +contenant divers objets dont tu ne peux faire usage dans ta position; +elle est fermée et porte ton nom comme t'appartenant. Je t'en prie, si +tu reçois cette lettre, écris-moi aussitôt. + +Je t'embrasse de toute mon âme; mon affection pour toi semble redoubler. +Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du _La Place_ a +produit le meilleur effet, et, de plus, diverses personnes (entre autres +un rédacteur correspondant du _Moniteur_) qui t'ont vu, ont parlé de toi +à l'amiral et à mon ami Raymond avec de grands éloges. Je te remercie. + +Adieu, cher fils ami, cher Louis! aime-moi comme je t'aime. + + + + +LXXI. + +A LÉON KREUTZER. + + +Weimar, 16 février 1855. + +Merci, mon cher Kreutzer, mille fois merci et dix mille compliments! +Liszt vient de me donner votre article de dimanche dernier[88] qui m'a +rendu bien heureux. C'est merveilleusement écrit et senti. Je ne saurais +vous dire ma joie en lisant votre analyse du microcosme sentimental +contenu dans la _Ballade du Roi de Thulé_!... Rien ne vous a échappé! +Seriez-vous par hazard (_sic_) le véritable auteur de ce morceau?... Et +ne suis-je que votre plagiaire?... Quels yeux doivent ouvrir en vous +lisant les braves confectionneurs de musique parisienne!... Mais qu'ils +ouvrent les yeux en vous lisant ou qu'ils les ferment en m'écoutant, au +fond, qu'importe! Ni vous, ni moi, je crois, n'avons jamais eu la +prétention de _travailler_ pour eux. + +Permettez-moi de vous dire encore que ce parallélisme de sentiments et +d'idées qui me semble évidemment exister chez nous deux, a développé et +renforcé l'amitié que je ressentais pour vous, sans que, je puis le +jurer, la satisfaction égoïste de l'amour-propre y soit pour rien. Non, +il est naturel d'aimer les coeurs qui battent dans le rythme du nôtre, +les esprits qui volent vers le point du ciel où nous voudrions pouvoir +voler, autant qu'il l'est, c'est triste à dire, d'éprouver de +l'antipathie pour les êtres divergents, rampants, négatifs et très +_positifs_. Pardon de ce jeu de mots qui a l'air de rendre mon idée. + +J'ai été singulièrement attristé hier à la répétition du trio avec +choeurs de _Cellini_ en voyant avec quel aplomb l'orchestre, le choeur et +les chanteurs l'ont exécuté, et en songeant aux tristes vicissitudes de +cette partition égorgée deux fois en deux infâmes guet-apens!... +Certainement il y a là une verve et une fraîcheur d'idées que je ne +retrouverai peut-être plus. C'est empanaché, fanfaron, italo-gascon, +c'est vrai! Tenez, moquez-vous de moi; mais j'en ai rêvé cette nuit et +je me sens le coeur serré d'avoir entendu cette scène! et j'ai hâte +pourtant de la réentendre demain. + +Adieu; priez le bon Dieu pour vos gens qui vont se battre; ce sera une +rude journée. Je vous serre la main. + + + + +LXXII. + +A M. TAJAN-ROGÉ. + + +Paris, 2 mars 1855. + +J'arrive ce matin de l'Allemagne du Nord, je trouve votre lettre, et +tout ratatiné par une horrible nuit passée en wagon, avec un froid digne +du Canada, je vous réponds sans prendre haleine. N'est-ce pas +exemplaire? D'abord, je vous remercie d'avoir tenu votre parole et de +m'avoir envoyé un vrai feuilleton de six colonnes... et vous faites cela +_pour rien_? gâte-métier! + +Je me doutais bien des belles moeurs musicales au milieu desquelles vous +avez le bonheur de vivre, et rien de ce que vous m'apprenez ne +m'étonne, si ce n'est _le nombre_ des répétitions qu'on vous fait faire +pour monter un grand opéra[89]. Oui, franchement, je pensais que, dans +le nouveau monde, pays de _la Liberté_, qui connaît le prix du temps, on +avait entièrement _aboli_ cette vieille coutume des répétitions, et +qu'on ne répétait jamais. Mais je vois qu'on ne m'avait pas trompé: la +Nouvelle-Orléans est antiabolitioniste! et c'est vous autres qui êtes +les nègres. Vous comptez même à ce qu'il paraît des nègres marrons, +puisque votre première contrebasse s'est sauvée et qu'elle vit libre +dans les bois, à l'heure qu'il est. + +Vous ne me dites rien de vos projets commerciaux; vous aviez emporté un +tas de petites bouteilles, qui m'avaient fait espérer que vous opéreriez +là-bas la transmutation des vils métaux en or. Mais je pense que vos +bouteilles ne vous auront pas donné de l'eau à boire. + +Je viens de Weimar et de Gotha, où l'on m'a comblé, archi-comblé de tout +ce qui en Europe constitue le succès. + +Au dernier concert de Weimar, j'avais un programme monstre (_L'Enfance +du Christ_,--la Symphonie fantastique,--_le Retour à la vie_). Ce +dernier ouvrage que vous ne connaissez pas et dont j'ai fait aussi les +paroles et la musique, est un monodrame lyrique. L'acteur unique qui +joue le rôle de _l'artiste_, le joue sur l'avant-scène agrandie.--La +toile est baissée et derrière la toile s'élève un amphithéâtre d'où +l'orchestre, les chefs et les chanteurs se font entendre invisibles. Les +morceaux de musique sont des mélodies _et des harmonies imaginaires_, +que l'artiste entend _en pensée seulement,_ et que l'auditoire entend +en réalité, mais un peu affaiblies par la toile qui sert ainsi de +sourdine. J'ai été rappelé quatre fois après cet ouvrage, que j'écrivis, +il y a vingt-deux ans, en vagabondant dans les bois en Italie, et que je +ne ferai sans doute jamais exécuter ici que par fragments. Il y a là un +choeur d'Ombres qui m'a fait frissonner, je vous l'avoue, tant c'est +étrangement terrible dans son lent et solennel crescendo. En voici les +paroles: + + Froid de la mort, froid de la tombe, + Bruit éternel des pas du temps, + Noir chaos où l'espoir succombe, + Quand donc finirez-vous? Vivants! + + Toujours, toujours la mort vorace + Fait de vous un nouveau festin, + Sans que sur la terre on se lasse + De donner pâture à sa faim. + +Pour _L'Enfance du Christ_, l'effet a été le même qu'ici, où il faut +avouer que le public a été réellement _très aimable_. On a pleuré à +mouiller des mouchoirs. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous faire +connaître cela; mais, dès que la partition aura paru, je vous +l'enverrai. Le fils de Guiraud m'a été bien utile pour les deux +dernières exécutions. Il a accompagné les choeurs aux répétitions, il a +dû même les diriger pendant le finale de la première partie, où les +choristes sont placés de manière à ne pas voir le chef d'orchestre. +C'est un charmant garçon qui deviendra _un homme_. + +Faites sur lui des compliments à son père en lui transmettant mes plus +cordiales amitiés. Je serre la main à Prévost en lui souhaitant du +courage pour le rude labeur qu'il accomplit. + +Maintenant adieu, mon cher Rogé; il me faut employer activement les huit +jours que je suis venu passer à Paris, étant engagé à donner trois +concerts à Bruxelles du 15 au 25 de ce mois. Puis je dois en donner un +autre ici à l'Opéra-Comique le 6 avril, avec les deux théâtres de M. +Perrin réunis, organiser l'exécution (première) de mon _Te Deum_ à +Saint-Eustache pour le 1er mars et partir pour Londres, où je suis +engagé par la New Philharmonic Society. + +Du reste, rien de nouveau dans le monde musical parisien, mademoiselle +Cruvelli n'a toujours que cent mille francs pour huit mois.... + +Ma femme vous remercie de votre bon souvenir. Nous voyons quelquefois +madame et mademoiselle Rogé, qui sans doute se portent bien. Je _suis_ +ici depuis six heures et n'ai pu avoir encore de leurs nouvelles. + + + + +LXXIII. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, le 14 avril 1855. + + Mon cher Morel, + +Je ne vous écris que six lignes pour vous prier de m'excuser si je n'ai +pas encore répondu à votre dernière lettre. Elle m'arriva au moment où +je partais pour Bruxelles et j'ai été depuis lors si éreinté, si absorbé +par mille tracas, qu'il m'a été impossible de trouver cinq minutes de +liberté. Les musiciens belges m'ont fait souffrir une torture de Huron. +Ces braves artistes, si bons, si patients, si accueillants, ne peuvent +se décider à prendre la peine de décomposer une mesure et tout ce qui ne +frappe pas le premier temps fort leur fait perdre l'équilibre. Le +troisième concert seul a bien marché. + +Celui de l'Opéra-Comique, samedi dernier, a beaucoup laissé à désirer +sous le rapport de l'exécution. L'orchestre seul est resté +irréprochable. + +Maintenant me voilà plongé dans le _Te Deum_, et c'est en ce moment que +votre absence me semble étrange... J'espère pourtant que tout marchera +bien. Voulez-vous être assez bon pour faire reproduire dans les journaux +de Marseille la réclame ci-jointe? Il faut que l'immense église soit +pleine, ou nous sommes flambés. Cela coûte sept mille francs. + +J'apprends que vous écrivez un nouveau quintette?... tant mieux! que ce +genre difficile fleurisse donc en France! Votre ami Baudillon se marie, +il épouse une jeune pianiste qui a l'air fort gracieux et tout à fait +agréable. Et vous? ne vous mariez-vous point? vous auriez pourtant +besoin d'un intérieur; vous manquez de dorloteries, je le crains, +sensible et mélancolique comme vous l'êtes. + +Je serre la main à Lecour. Théodore Bennet (Ritter) lui a dédié sa +réduction pour le piano de notre adagio de Roméo. Cet enfant est très +remarquable et je l'aime sincèrement. + + + + +LXXIV. + +A RICHARD WAGNER. + + +Paris, 10 septembre 1855. + + Mon cher Wagner, + +Votre lettre m'a fait un bien grand plaisir. Vous n'avez pas tort de +déplorer mon ignorance de la langue allemande, et ce que vous me dites +de l'impossibilité où je suis d'apprécier vos ouvrages, je me le suis +dit bien des fois. La fleur de l'expression se fane presque toujours +sous le poids de la traduction, si délicatement que cette traduction +soit faite. Il y a des accents, _dans la musique vraie_, qui veulent +leur mot spécial, il y a des mots qui veulent leur accent. Séparer les +uns des autres, ou leur donner des approximatifs, c'est faire allaiter +un petit chien par une chèvre et réciproquement. Mais que voulez-vous! +j'ai une difficulté diabolique à apprendre les langues; c'est à peine si +je sais quelques mots d'anglais et d'italien.... + +Vous êtes donc en train de faire fondre les glacières en composant vos +_Niebelungen_!... Cela doit être superbe, d'écrire ainsi en présence de +la grande nature!... Voilà encore une jouissance qui m'est refusée! Les +beaux paysages, les hautes cimes, les grands aspects de la mer, +m'absorbent complétement au lieu de provoquer chez moi la manifestation +de la pensée. Je sens alors et ne saurais exprimer. Je ne puis dessiner +la lune qu'en regardant son image au fond d'un puits. + +Je voudrais bien pouvoir vous envoyer les partitions que vous me faites +le plaisir de me demander; malheureusement mes éditeurs ne m'en donnent +plus depuis longtemps. Mais il y en a deux et même trois: le _Te Deum_, +_l'Enfance du Christ_ et _Lelio_ (monodrame lyrique), qui vont paraître +dans peu de semaines, et celles-là au moins, je pourrai vous les +envoyer. + +J'ai votre _Lohengrin_; si vous pouviez me faire parvenir _le +Tannhäuser_, vous me feriez bien plaisir. La réunion que vous me +proposez serait une fête; mais je dois bien me garder d'y penser. Il +faut que je fasse des voyages de désagrément, pour gagner ma vie, Paris +ne produisant pour moi que des fruits pleins de cendre. + +C'est égal, si nous vivions encore une centaine d'années, je crois que +nous aurions raison de bien des choses et de bien des hommes. Le vieux +Demiourgos doit bien rire là-haut, dans sa vieille barbe, du succès +constant de la vieille farce qu'il nous fait... Mais je ne dirai pas de +mal de lui, c'est un de vos amis, et je sais que vous le protégez. Je +suis un impie plein de respect pour les Pies. Pardon de cet affreux +calembour avec lequel je finis en vous serrant la main. + +_P.-S._--Voilà qu'il m'arrive une troupe ailée d'idées de toutes +couleurs, et l'envie de vous les envoyer... Je n'ai pas le temps. +Tenez-moi pour une bête, jusqu'à nouvel ordre. + + + + +LXXV. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Paris, 27 avril 1855. + + Cher Louis, + +Je t'écris trois lignes à la course. Je ferai ce que tu veux à partir de +la semaine prochaine. L'amiral est venu chez moi avant-hier, je n'y +étais pas; je vais courir après lui. + +J'ai été bien malade avant-hier; j'ai cru que je n'aurais pas la force +d'aller jusqu'au bout de mes répétitions. Aujourd'hui je suis un peu +mieux; nous avons fait hier à Saint-Eustache la première répétition +d'orchestre[90] avec les six cents enfants. Aujourd'hui je fais répéter +l'ensemble de mes deux cents choristes artistes. Cela va marcher. C'est +colossal! Le diable m'emporte, il y a un final qui est plus grand que le +_Tuba mirum_ de mon Requiem. + +Quel malheur que tu n'entendes pas cela! + +Adieu; sois bien raisonnable, ne gaspille pas ton peu d'argent. + + + + +LXXVI. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, 2 juin 1855. + +Excusez-moi de ne vous avoir pas encore répondu. Vous connaissez la vie +de Paris et pourtant je doute que vous vous fassiez une idée de celle +que j'ai menée depuis un mois. Enfin, me voilà un peu plus libre, je +n'ai que des épreuves à corriger du matin au soir, des courses à faire +chez les graveurs et imprimeurs, etc., etc.; on grave à la fois +_l'Enfance du Christ_, grande et petite partition; le _Te Deum_, grande +partition, le monodrame du _Retour à la vie_, grande et petite +partition. Quant au _Te Deum_, c'est moi qui le publie en société avec +Jemmy Brandus; et, si le Conservatoire de Marseille peut m'en prendre un +exemplaire, je me recommande à lui. Le prix de la souscription est de +quarante francs. Parlez donc de cela à Lecourt. Bennet[91] prétend que +je pourrai trouver cinq ou six souscripteurs à Marseille. Laval m'a dit +vous avoir envoyé les dernières épreuves de votre quatuor; avez-vous +fini? ai-je quelque chose à dire chez Brandus à ce sujet? Je vous +remercie mille fois de votre affectueuse sollicitude pour Louis. Il a en +effet dû laisser partir _le Fleurus_ et il est en ce moment en +convalescence à l'hôpital de Saint-Mandrier à Toulon. Vous me demandez +de vous parler du _Te Deum_; c'est très difficile à moi. Je vous dirai +seulement que l'effet produit sur moi par cet ouvrage a été énorme et +qu'il en a été de même pour mes exécutants. En général, la grandeur +démesurée du plan et du style les a prodigieusement frappés, et vous +pouvez croire que le _Tibi omnes_ et le _Judex_, dans deux genres +différents, sont des morceaux babyloniens, ninivites, qu'on trouvera +bien plus puissants encore, quand on les entendra dans une salle moins +grande et moins sonore que l'église Saint-Eustache. Je pars vendredi +pour l'Angleterre. Wagner, qui dirige à Londres l'ancienne Société +philharmonique (direction que j'avais été obligé de refuser étant déjà +engagé par l'autre), succombe sous les attaques de toute la presse +anglaise. Mais il reste calme, dit-on, assuré qu'il est d'être le maître +du monde musical _dans cinquante ans_. + +Verdi est aussi aux prises avec tous les gens de l'Opéra. Il leur a fait +hier une scène terrible à la répétition générale. + +Le pauvre homme me fait mal; je me mets à sa place. Verdi est un digne +et honorable artiste. Rossini est arrivé; il blaguotte tous les soirs +sur le boulevard. Il a l'air d'un vieux satyre en retraite. + + + + +LXXVII. + +AU MÊME. + + +Paris, 21 juillet 1855. + +Mille remerciements pour votre bonne et affectueuse lettre; je ne +pourrai pas vous en écrire une pareille, je suis malade de l'ennui de +Paris, de la chaleur, de mille assommantes affaires. J'ai fait tout de +suite votre commission. Laval ne vous avait pas expédié le quatuor parce +que les corrections n'étaient pas faites; le graveur l'avait trompé en +lui disant qu'elles l'étaient. Cela doit être terminé maintenant, et je +pense que vous recevrez bientôt le paquet si vous ne l'avez pas déjà +reçu. + +J'ai fait une brillante excursion à Londres, où je me case de mieux en +mieux. J'y retournerai cet hiver, après une tournée que je projette en +Bohême et en Autriche, si nous ne sommes pas en guerre contre les +Autrichiens. + +Je ne fais en ce moment que corriger des épreuves du matin au soir. + +Je vous remercie de m'avoir trouvé pour le _Te Deum_ quelques +souscripteurs; il sera publié très prochainement. On m'a commandé à +Londres un petit travail: _L'art du chef d'orchestre_, qui doit être +ajouté à l'édition anglaise de mon traité d'instrumentation revu et +augmenté. Cela va m'occuper exclusivement tout le mois prochain. + +Louis est ici; il se remet tout doucement, il se loue avec effusion de +vos bontés pour lui et des amis que vous lui avez procurés à Toulon. +Depuis mon retour à Londres, je n'ai rien vu, rien entendu; je ne puis +donc rien vous raconter. Je ne connais pas encore _les Vêpres_ de Verdi. +Meyerbeer doit être content de son _Étoile_ à Covent-Garden; on lui a +jeté des bouquets comme à une prima donna. Et Gouin n'y était pas! +Bennet et son fils (Ritter) m'avaient suivi à Londres. Après avoir +entendu l'adagio de _Roméo et Juliette_ par notre grand orchestre +d'Exeter Hall, Bennet, le père, commence à croire que _le piano_ ne peut +pas approcher de cette puissance expressive, chose qu'il ne croyait pas +auparavant... + +Son fils est un admirable et charmant enfant, qui sera bientôt, je le +crois, un grand artiste. Il vous a remplacé dans la Fée Mab, en jouant +les petites cymbales. + + + + +LXXVIII. + +AU MÊME. + + +Paris, 9 janvier 1856. + +Merci de toutes les choses amicales que vous me dites et des détails que +vous me donnez sur le mouvement musical du centre où vous vivez. Il n'y +a rien ici de nouveau; l'Opéra ne varie pas plus son répertoire qu'il ne +le variait autrefois. + +Mais je le crois (l'Opéra) dans de graves embarras. Crosnier ne veut ni +ne peut rien; le directeur musical c'est Girard, qui fait tout ce qu'il +veut et ne laisse rien faire que ce qu'il veut; il a pour remplir cette +dictature 18,000 francs d'appointements. + +On vient de décorer Dietsch. Que vous dirai-je? On donne un opéra +nouveau tous les huit jours. Le Théâtre-Lyrique a été sur le point de +fermer avant-hier; il ne payait pas du tout. Il repaye un peu maintenant +et compte, pour se sauver, sur un opéra de Clapisson. L'Opéra-Italien +est en perte de 200,000 francs. L'Opéra-Comique seul, sans faire de +brillantes affaires, se soutient passablement. + +Tout cela n'est pas gai; on ne voit que tripotages, platitudes, +niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs. + +Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde empoisonné +d'empoisonneurs. + +Je commence à me remettre des fatigues terribles des concerts de +l'Exposition. + +Je reçois de temps en temps des lettres de l'extérieur qui me donnent +des recrudescences momentanées d'ardeur musicale. Il m'en est arrivé une +de Bruxelles il y a quinze jours, sur _Faust_, qui dépasse tout ce qu'on +m'a jamais écrit en ce genre, même les lettres du baron de D*** sur +_Roméo et Juliette_. Quant aux Parisiens, c'est toujours la même chose +inerte et glacée en général; le petit public de la salle Herz est si peu +puissant, que son influence est presque nulle. Le prince Napoléon me +fait un très gracieux accueil; il s'étonne de la mesquine position que +j'occupe à Paris, et ne parvient pas à m'en faire changer. L'empereur +est inaccessible et exècre la musique comme dix Turcs... + +Merci de vos bonnes intentions et de celles de Lecourt pour mon fils; je +n'entre pas dans votre manière de voir au sujet de la marine marchande; +tant mieux si je me trompe. Mais il n'y a point de carrière assurée pour +Louis _dans ce moment_ en quittant la marine de l'État, et je suis dans +la plus complète impossibilité de lui venir en aide. C'est l'opinion de +ma soeur et de mon oncle qu'il devrait rester où il est; il va les +mécontenter tous, surtout mon oncle, qu'il a tant d'intérêt à ménager. +Je ne sais plus que dire; il m'a fait écrire à l'empereur pour qu'il +l'aide à arriver à un grade qu'il ambitionne; j'ai mis sans succès en +mouvement l'amiral Cécile et tous mes amis des _Débats_. + +Maintenant je ne puis plus rien; Louis s'est posé l'arbitre de sa +destinée en n'agissant qu'à son gré. Il faut me taire et attendre avec +anxiété le résultat de sa conduite irréfléchie. En tout cas, je n'ai pas +besoin de vous dire combien je suis touché de l'intérêt que vous lui +témoignez et de vous assurer de ma vive reconnaissance pour ce que vous +ferez pour lui. Je ne puis rien tenter en musique à Paris d'un peu +important; obstacles en tout et partout. Pas de salle! pas d'exécutants +(de ceux que je voudrais). Il n'y a pas même un dimanche dont je puisse +disposer pour donner mon petit concert. Les uns sont pris par la +_Société des concerts, _ les autres par la _Société Pasdeloup_, qui a +retenu la salle Herz pour toute la saison. Je suis forcé de me contenter +d'un vendredi. + +Adieu; en voilà assez, en voilà trop, à quoi bon récriminer? le choléra +existe, on le sait, pourquoi la musique parisienne n'existerait-elle +pas? + + + + +LXXIX. + +A THÉODORE RITTER. + + +12 janvier 1856. + + Mon cher et très cher Théodore, + +Souvenez-vous du 12 janvier 1856! + +C'est le jour où, pour la première fois, vous avez abordé l'étude des +merveilles de la grande musique dramatique, où vous avez entrevu les +sublimités de Gluck! + +Quant à moi, je n'oublierai jamais que votre instinct d'artiste a, sans +hésiter, reconnu et adoré avec transport ce génie nouveau pour vous. +Oui, oui, soyez-en certain, quoi qu'en disent les gens à demi-passion, à +demi-science, qui n'ont que la moitié d'un coeur et un seul lobe au +cerveau, il y a deux grands dieux supérieurs dans notre art: Beethoven +et Gluck. L'un règne sur l'infini de la pensée, l'autre sur l'infini de +la passion; et, quoique le premier soit fort au-dessus du second comme +musicien, il y a tant de l'un dans l'autre néanmoins, que ces deux +Jupiters ne font qu'un seul dieu en qui doivent s'abymer _(sic)_ notre +admiration et nos respects. + + + + +LXXX. + +A M. ERNEST LEGOUVÉ[92]. + + +Paris, 9 avril 1856. + +Mille joies triomphantes, mon cher Legouvé! c'est superbe! C'est le plus +beau succès, le plus pur, le plus légitime, le plus providentiel auquel +j'aie assisté de ma vie. J'ai le coeur gonflé, à en éclater.... C'est si +beau, un chef-d'oeuvre complet! un chef-d'oeuvre interprété par une femme +de génie, par une muse, et un chef-d'oeuvre échappé, qui plus est, aux +dangers de la traduction. Vous avez tous les bonheurs à la fois, un +traducteur incomparable, une actrice sublime, un public intelligent et +sensible, et une offense vengée.... + +Je vous chante en mon âme un hymne de gloire dont les fanfares +retentiraient jusqu'en Grèce si on l'exécutait. + +Nous avons pleuré et frémi, ma femme et moi. Je vous embrasse; il y +avait longtemps que je n'avais ressenti une telle joie! + + + + +LXXXI. + +A M. AUGUSTE MOREL + + +Paris, 23 mai 1856. + +Louis m'écrit de Toulon. Il va quitter le service de l'État, et il +cherche un embarquement pour un voyage d'un an à quinze mois. Soyez +assez bon pour l'aider à trouver un navire où il soit convenablement et +qui parte bientôt. Priez instamment Lecourt de ma part de vous seconder +dans cette recherche. Vous m'obligerez beaucoup. Je viens de lui écrire +(à Louis) à Toulon, pour le prévenir qu'un paquet de vêtements dont il a +besoin lui sera expédié _mardi prochain 27_, par mon tailleur,--_Bureau +restant des Messageries impériales de Marseille._ Si ma lettre arrivait +à Toulon pendant que Louis sera à Marseille, veuillez l'en prévenir, +afin qu'il aille réclamer le paquet au bureau des Messageries vers le 29 +ou le 30. + +J'ai vu votre ami, dont je ne me rappelle pas le nom (M. Rostand) et qui +cause très bien de toutes choses et même de musique. Il aurait voulu +entendre quelque ouvrage de moi pendant son séjour à Paris, mais il n'y +avait pas de possibilité de le satisfaire. Je suis immensément occupé +et, pour vous dire la vérité, très malade, sans que je puisse découvrir +ce que j'ai. Un malaise incroyable; je dors dans les rues, etc.; enfin, +c'est peut-être le printemps. J'ai entrepris un opéra en cinq actes dont +je fais tout, paroles et musique. J'en suis au troisième acte _du +poème_; j'ai fini hier le deuxième. Ceci est entre nous; je le cisèlerai +à loisir après l'avoir modelé de mon mieux; je ne demande rien à +personne en France. On le jouera où je pourrai le faire jouer: à Berlin, +à Dresde, à Vienne, etc., ou même à Londres; mais on ne le jouera à +Paris (si on en veut) que dans des conditions tout autres que celles où +je me trouverais placé aujourd'hui. Je ne veux pas remettre ma tête dans +la gueule des loups ni dans celle des chiens. + +Nous avons eu à Weimar des scènes incroyables au sujet du _Lohengrin_ de +Wagner.... Ce serait trop long à vous raconter. Il en est résulté des +histoires qui font encore long feu en ce moment dans la presse +allemande. + +Adieu, mon cher Morel; je sais que votre affaire avec Brandus est enfin +terminée. Il était temps. Bennet est à Nancy avec son fils. Je ne vois +jamais le fils de Lecourt, j'aurais pourtant bien du plaisir à causer +quelquefois avec lui. On dit que c'est un charmant garçon. + +C'est comme le petit Daniel Liszt. Son père m'annonce ses visites et je +ne l'ai jamais vu. J'attends un mot de vous très prochainement. + + + + +LXXXII. + +AU MÊME. + + +Paris, 9 septembre 1856. + + Mon cher Morel, + +Le navire sur lequel doit partir Louis est-il arrivé? je ne reçois point +de nouvelles à cet égard. + +Comment allez-vous? Voilà bientôt votre Conservatoire qui va vous +retomber sur les bras. Votre opéra est-il avancé? Je travaille +exclusivement au mien, sans en parler seulement à Alphonse Royer, qui +est, comme furent tous les autres directeurs de l'Opéra, un Hottentot en +musique. Il me regarde comme un grand symphoniste qui ne peut et ne doit +faire que des symphonies et qui ne sait pas écrire pour les voix. Il n'a +entendu ni _Faust_ ni _l'Enfance du Christ_; il ne connaît rien à toutes +ces questions, et c'est néanmoins une opinion arrêtée chez lui. Il l'a +dit dernièrement à un de mes amis. J'en étais d'ailleurs parfaitement +sûr d'avance; je connaissais ses idées sur la musique. Mais je n'en +continue pas moins ma partition avec un vague espoir d'arriver plus tard +par le haut de l'édifice, c'est-à-dire par la volonté de l'empereur. + +En attendant, je vous avouerai que le poème, que j'ai lu à diverses +personnes, a un grandissime succès. Je crois que vous aussi vous +trouveriez cela beau. + + + + +LXXXIII. + +A M. L'ABBÉ GIROD[93]. + + +Paris, 16 décembre 1856 + + Monsieur, + +J'ai reçu le livre que vous avez bien voulu m'envoyer et je l'ai lu avec +le plus vif intérêt. Si la question pouvait être rendue plus claire +qu'elle ne l'est, elle l'eût été par vous. Il n'est pas possible de la +concevoir mieux exposée, ni mieux débattue; mais c'est, je l'avoue, une +espèce de chagrin pour moi, de voir des hommes de coeur et d'intelligence +tels que vous, monsieur, employer leur temps et leurs forces à combattre +de semblables moulins à vent. Les seuls points sur lesquels j'ai le +regret de me trouver en dissidence avec vous, sont ceux qui ont trait à +la fugue classique sur _Amen_! et au jeu de mutation des orgues. + +Sans doute, on pourrait écrire une belle fugue d'un caractère religieux +pour exprimer le souhait pieux: _Amen_! Mais elle devrait être lente, +pleine de componction et fort courte; car, si bien qu'on exprime le sens +d'un mot, ce mot ne saurait être, sans ridicule, répété un grand nombre +de fois. Au lieu de cette réserve et de cette tendance expressive, les +fugues sur le mot _amen_ sont toutes rapides, violentes, turbulentes, +et ressemblent d'autant plus à des choeurs de buveurs entremêlés d'éclats +de rire, que chaque partie vocalise sur la première syllabe du mot +_a......a-a-a-a-men_, ce qui produit l'effet le plus grotesque et le +plus indécent. Ces fugues traditionnelles ne sont que d'insensés +blasphèmes. + +Quant aux jeux de mutation de l'orgue, c'est le charivari organisé et je +ne puis les entendre sans horreur. + +L'habitude, l'usage, la routine sont les soutiens de ces barbaries que +nous légua l'ignorance du moyen âge; si j'étais encore un artiste +guerroyant comme autrefois, je vous dirais: _Delenda est Carthago!_ Mais +je suis las et obligé de reconnaître que les absurdités sont nécessaires +à l'esprit humain et naissent de lui comme les insectes naissent des +marécages. Laissons les uns et les autres bourdonner! + + + + +LXXXIV. + +A M. BENNET. + + +Paris, 26 ou 27 janvier (1857). + +Oui, Théodore a raison: votre papier pelure qui boit l'encre m'a +fortement agacé les nerfs, qui sont déjà si malades. Changez donc de +parchemin pour m'écrire à l'avenir. + +Je vous remercie néanmoins, et très cordialement, de votre bonne et +réconfortante lettre. Mais je n'ai pas besoin, autant que vous le +croyez, d'être encouragé à continuer mon travail. Tout malade que je +suis, je vais toujours; ma partition[94] se fait, comme les stalactites +se forment dans les grottes humides, et presque sans que j'en aie +conscience. J'achève en ce moment d'instrumenter le finale monstre du +premier acte, qui m'avait jusqu'à hier donné de graves inquiétudes à +cause de ses dimensions. Mais j'ai envoyé Rocquemont me chercher au +Conservatoire la partition d'_Olympie_ de Spontini, où se trouve une +marche triomphale dans le même mouvement que la mienne et dont les +mesures ont la même durée que celles de mon finale. J'ai compté les +mesures; il y en a 347, et je n'en ai, moi, que 244. D'ailleurs, il n'y +a point _d'action_ durant cet immense développement processionnel de la +marche d'_Olympie_, tandis que j'ai une Cassandre qui occupe la scène +pendant le déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain. +Enfin _cela_ peut aller[95]. + +J'ai entièrement fini aussi le duo et le finale du quatrième acte. Voyez +avec quelle facilité vous m'entraînez à vous parler de mon ouvrage!... +Ah! je n'ai pas d'illusions, non, et vous me faites rire avec ces vieux +mots de _mission à remplir!_ quel missionnaire!... Mais il y a en moi +une mécanique inexplicable qui fonctionne malgré tous les raisonnements, +et je la laisse faire, parce que je ne puis l'empêcher de fonctionner. + +Ce qui me dégoûte le plus, c'est la certitude où je suis de la +non-existence du beau pour l'incalculable majorité des singes +humains!... + +Madame X..., qui est venue me voir avant-hier, m'avouait naïvement et +tristement qu'elle n'avait jamais ni vu ni lu _la Vestale_ de Spontini. + +Une artiste pareille qui a passé sa vie dans le monde musical et +théâtral, s'être trouvée, par hasard, partout où cette lumière du génie +ne brillait pas!... N'y a-t-il pas là de quoi révolter contre le sort +des chefs-d'oeuvre! Il est vrai qu'elle a été élevée au milieu de la +boutique des épiciers italiens!... Mais cette éducation _coloniale_ ne +l'a pas empêchée de faire connaissance plus tard avec Mozart, Haydn, +Beethoven, Gluck, et de s'éprendre même pour la lourde face +_emperruquée_ de ce tonneau de porc et de bière qu'on nomme Haendel!... + +Ainsi me voilà à la tête d'un acte et demi de partition _terminée_. Avec +du temps, le reste de la stalactite se formera peut-être bien, si la +voûte de la grotte ne s'écroule pas.... + +Nous serons bien heureux de vous voir revenir à Paris, ne fût-ce que +pour quelques semaines.... Réalisez votre plan de concert, je serai +probablement assez fort dans un mois pour pouvoir le diriger, et cela me +réchauffera un peu. + +Il est heureux que ma lettre touche à sa fin;... le pâle rayon de soleil +qui éclairait ma fenêtre quand j'ai commencé à vous écrire, s'éteint, et +je ne me sens plus que du froid au coeur, et je vois tout en gris, et je +vais m'étendre sur mon canapé et y fermer les yeux de l'esprit et du +corps pour ne rien voir et demeurer stupide comme un arbre sans feuilles +et ruisselant de pluie. + +_P.-S._--Rue de Calais (encore une fois, et non de Douai), nº 4. + + + + +LXXXV. + +A M. AUGUSTE MOREL + + +Paris, samedi soir 25 ou 26 avril 1857. + + Mon cher Morel, + +Je vous remercie de votre empressement à me faire savoir que vous aviez +reçu des nouvelles de Louis; mais j'avais déjà, moi aussi, une lettre de +Bombay, dans laquelle il m'apprenait à peu près les mêmes choses qu'il +vous a dites. Je vous enverrai plus tard une lettre que je vous prierai +de lui remettre à son arrivée à Marseille, qu'il m'annonce seulement +pour la fin d'août. Je suis bien heureux qu'il puisse avoir un mois à +peu près à sa disposition pour venir me faire une visite. Je me +recommanderai encore à vous à cette occasion, pour veiller à ce qu'il ne +vienne à Paris qu'avec une entière certitude de ne pas compromettre par +ce voyage sa position à bord de _la Belle-Assise_, et la promesse bien +formelle d'y être de retour au temps que lui indiquera son capitaine. Au +reste, je le suppose plus raisonnable maintenant. + +Je travaille comme vous à une énorme partition; malgré toutes les +interruptions forcées et les distractions qu'apporte la vie de Paris, +j'ai fait deux actes et demi, entièrement instrumentés, polis et limés. +Il me tarde cependant de ne plus traîner ce monstrueux boulet. On fait +en ce moment, dans notre petit monde, un succès boursouflé à mon poème. +J'en ai fait deux lectures devant deux aréopages assez compétents, l'une +chez M. Édouard Bertin, l'autre chez moi. On trouve cela beau. +Dernièrement, à l'une des soirées des Tuileries, l'impératrice m'en a +parlé longuement. J'irai plus tard le lire à Leurs Majestés, si +l'empereur a une heure de liberté. Je voudrais, quand je subirai cette +épreuve, être plus avancé dans le travail de la partition, et avoir au +moins trois actes achevés. Pourtant quand l'empereur ordonnerait la mise +à l'étude immédiate de cet immense ouvrage, je ne pourrais y consentir. +Je n'ai pas les deux femmes capables de jouer, de chanter et de +représenter Cassandre et Didon. + +Allez souhaiter le bonjour à Lecourt de ma part et lui serrer la main. +Comment traîne-t-il la vie? Je ne vois jamais son fils. + +_Obéron_ continue à remplir la caisse du Théâtre-Lyrique. + + +Dimanche matin. + +Je reçois à l'instant une lettre de Lecourt. Il m'apprend que vous vous +donnez un mal d'enfer pour faire aller la Fête de _Roméo et Juliette_. +Pourquoi avez-vous tenté cela? sans harpes?... et sans un orchestre +assez fort?... Dites-moi comment a marché le concert. + + + + +LXXXVI. + +AU MÊME. + + +Paris, 7 septembre 1857. + + Mon cher Morel, + +Vous avez encore comblé Louis de bontés et de témoignages d'affection, +laissez-moi vous en remercier et vous prier aussi de présenter +l'expression de ma vive reconnaissance à madame votre mère, dont Louis +ne parle qu'avec attendrissement. Il commence à se montrer moins enfant +et plus préoccupé de son avenir; je ne doute pas que vos bons avis ne +soient pour beaucoup dans ce progrès. Nous avons fait, lui et moi, +plusieurs démarches inutiles ces jours-ci, pour avoir des nouvelles de +son capitaine et de son navire. Le silence de M. Aubin commence à nous +inquiéter. J'ai appris chez M. de Rothschild que l'ancien capitaine de +_la Belle-Assise_ était parti pour Marseille, afin de prendre +connaissance de l'état du navire et de celui de sa cargaison. Il aura +sans doute retenu M. Aubin à Marseille, pour l'aider dans cet examen. +Soyez assez bon, mon cher Morel, pour vous informer au port de l'époque +du retour à Paris de ces messieurs et de celle du départ de _la +Belle-Assise_, si elle est connue. Je crois que Louis vous a déjà écrit +à ce sujet. Il est en ce moment à Dieppe, où il est allé visiter une +amie de sa mère, madame Lawsson, qui lui veut beaucoup de bien. Il +reviendra ce soir. Je me suis remis à ma partition, et, si je n'étais +pas constamment interrompu, de trois jours l'un, j'avancerais assez +vite. En somme, dans six ou sept mois, l'ouvrage sera fini; et je me +mettrai, pour mieux en étudier les défauts, à arranger la partition pour +le piano. Il n'y a pas de travail plus utile, en pareil cas, que +celui-là; et d'ailleurs, la partition de piano et chant a bien sa valeur +intrinsèque, surtout pour les études. + +Je suis tout triste du mauvais effet que vient de produire la +représentation d'_Euryanthe_. Le poème, malgré les modifications qu'on a +fort sagement fait d'y apporter, n'est pas supportable. Vous lirez ces +jours-ci l'analyse que je viens de faire du drame allemand dans le +_Journal des Débats_, je ne crois pas qu'on ait jamais mis en scène de +semblables stupidités; on n'est pas bête à ce point. Nous nous accordons +tous pour louer la musique, qui contient en effet de bien belles +parties, mais ne saurait, selon moi, soutenir la comparaison avec +_Obéron_ ni avec le _Freyschütz_. Quand va-t-on s'occuper au théâtre de +Marseille de votre opéra? tenez-moi au courant de tout ce qui s'y +rapporte. Si j'avais un peu d'argent de côté, je ne manquerais pas +d'aller assister à sa première représentation. + +Mille amitiés à Lecourt. Théodore Ritter vient d'achever la partition de +piano complète de _Roméo et Juliette_. C'est très clair et très jouable. +Il a exécuté la semaine dernière l'ouvrage entier devant une quinzaine +de personnes chez Pleyel; Duprez et moi, nous chantions les choeurs, etc. +Il a très bien joué. Cela se grave à Leipzig. + +_P.-S._--Le capitaine _Aubin_, et non Bodin, vient de venir. Il retourne +à Marseille. Il avertira Louis du jour où il devra être rendu à bord. +Ainsi ne vous inquiétez pas de cela. + + + + +LXXXVII. + +AU MÊME. + + +Paris, dimanche 11 octobre 1857. + + Mon cher Morel, + +Je vous remercie, nous vous remercions. Faites l'impossible pour obtenir +une promesse positive du capitaine de _la Reine des Clippers_, ou plutôt +de M. Acquarone. C'est précisément un semblable embarquement qui +conviendrait le mieux à Louis, et je serais dans de graves embarras, +s'il me fallait envoyer mon fils dans les ports de l'Océan chercher +lui-même un navire. Tenez-moi au courant de l'état de vos négociations. + +Je compte aussi sur l'aide de notre excellent Lecourt. J'ai peine à vous +écrire ces quelques lignes. Je ne puis me remettre de ma maladie +nerveuse, qui se transforme chaque jour et amène les plus étranges +accidents. + +Mille amitiés dévouées. J'aurais bien des choses à vous dire, mais je +n'ai pas la force d'écrire. + + + + +LXXXVIII. + +AU MÊME. + + +Paris, mercredi 27 ou 28 octobre 1857. + +Grâce à vos relations et à l'intervention de Lecourt, Louis est enfin +reçu comme lieutenant à bord de _la Reine des Clippers_; c'est un +important avantage pour lui. On ne réclame pas encore sa présence à +Marseille; mon avis est néanmoins qu'il doit s'y rendre d'avance pour ne +s'exposer à aucun mécompte, se faire présenter à M. Acquarone, à ses +chefs du bord, et tâcher de se faire employer même avant le départ. Il +va d'ailleurs profiter du répit qu'on lui laisse pour passer quelques +jours à Vienne chez ma soeur et faire une visite à mon oncle à Tournon. +Je pense qu'à son arrivée à Marseille, il vous trouvera de retour de +votre excursion à Aix. Dans le cas où son séjour se prolongerait chez +vous, il est convenu que vous me permettrez de payer sa pension et que +vous ne vous fâcherez pas. J'ai vu ces jours-ci M. de Rémusat qui m'a le +premier appris la bonne nouvelle de la réception de Louis. Je crois +qu'il assistait hier à l'inauguration de la petite salle de concerts (la +salle Beethoven), que Bennet vient d'ouvrir au public. Géraldy donne un +concert dans ce local demain, et je vois sur le programme un morceau de +vous. Je suis plongé jusque par-dessus les yeux dans l'instrumentation +de mon avant-dernier acte, et cela me grise... Lecourt, dans une de ses +lettres, semble craindre que je n'aie choisi un mauvais sujet. Aurait-il +conservé ce vieux préjugé contre les sujets antiques?... Les sujets +antiques sont redevenus neufs, à la condition pour les auteurs de ne pas +les traiter à la façon lamentable de MM. de Marmontel, du Rollet et +Guillard. Je crois que ce n'est pas le cas dans mon ouvrage. Je vous +assure qu'il y a un mouvement, une variété de contrastes et une mise en +scène extraordinaires. Et cela doit faire pardonner au sujet d'être beau +par les sentiments et les passions, et la pensée poétique. J'ai mis au +pillage Virgile et Shakspeare, et j'ai trouvé en outre une scène d'un +effet terrible, qui n'est pas dans les allures des tragédies lyriques du +siècle dernier. J'écris cette partition avec une passion qui semble +s'accroître de jour en jour. Dites à Lecourt que très probablement il +s'est fait de mon poème une fausse idée, puisqu'il ne le connaît pas, +mais qu'il résultera de tout cela (paroles et musique) quelque énormité +dont il sera content, je lui en donne ma parole d'honneur. J'aurai fini +dans six mois, ballets et le reste. + +Je vais ce soir dîner à Versailles chez Émile Deschamps avec les +directeurs de l'Odéon. On veut me séduire. Il s'agit de la mise en scène +de _Roméo et Juliette_, traduit par Deschamps et qu'on voudrait +_illustrer_!!!.. (expression favorite des pianistes) par l'exécution, +dans les entr'actes, de trois fragments de ma symphonie. Cela coûterait +fort cher, mais ils paraissent résolus à ne pas reculer devant la +dépense. + +Adieu, cher ami; je vous recommande mon cher grand garçon, qui est bien +excellent et bien désireux de faire sa carrière, et qui commence à +devenir raisonnable, et que j'aime de toute mon âme. Aimez-le bien +aussi. + + + + +LXXXIX. + +AU MÊME. + + +Paris, 15 novembre 1857. + + Mon cher Morel, + +Je vous remercie de m'avoir envoyé des nouvelles de Louis. Dieu veuille +que son voyage continue comme il a commencé. Quant à moi, je suis +toujours malade; j'ai, dit mon médecin, une névrose intestinale. Cela +me tourmente à un point que je ne saurais exprimer. Je travaille +pourtant tout de même. + +On vient de donner enfin l'opéra en deux actes de M. Billetta, célèbre +professeur de piano à Londres. Je voudrais que vous entendissiez cela. +Ne croyez pas un mot des quelques éloges que contient sur cette musique +mon feuilleton de ce matin, et croyez, au contraire, que je me suis tenu +à quatre pour en faire aussi tranquillement la critique. On a travaillé +treize mois à l'Opéra pour accoucher de ce chef-d'oeuvre. La troisième +représentation n'a pas suivi la seconde; on l'annonce pourtant pour +lundi. _La Rose de Florence_ sera bientôt fanée et effeuillée. +Fiorentino, qui a une grande peur de ses compatriotes, et qui a été +_forcé_ de louer celui-là, n'a jamais pu se décider à écrire lui-même +son nom; il l'a laissé en blanc dans son manuscrit. + +Je viens de me procurer un de mes portraits, vous le recevrez +prochainement. Comment se porte Lecourt? que fait-on, sinon de bon, au +moins de mauvais, en musique à Marseille? + + + + +XC. + +AU MÊME. + + +Paris, 21 décembre 1857. + +Je ne puis plus vous parler, vous me l'avez défendu, de toutes vos +bontés pour Louis et de l'intérêt constant que vous prenez à tout ce qui +le regarde. J'y suis de plus en plus sensible cependant. Mon oncle et +ma soeur sont également bien touchés de vos soins et de votre affection +pour lui. Grâce à vous et à cet excellent Lecourt, le voilà monté sur un +magnifique navire et investi de fonctions qui doivent le forcer à +devenir laborieux et raisonnable de plus en plus. + +J'espère beaucoup du mode de traitement auquel votre médecin vient de +vous soumettre[96]. En tout cas, s'il a raison ou non dans ses +conjectures, vous ne tarderez pas à le savoir. Vous devez être tourmenté +par la suspension du travail de votre partition. Je serais au supplice, +en ce moment surtout, s'il m'arrivait d'être obligé d'abandonner la +mienne. Et pourtant qu'y a-t-il de plus triste, de plus misérable que +notre monde musical de Paris! quelle direction imprimée à tous nos +théâtres lyriques!... + +L'Opéra a toujours du monde; on ne peut pas empêcher le public d'y +aller. Dès lors, une suffisance et une nonchalance dans l'administration +qui dépassent tout ce que vous pouvez vous figurer. Pourvu qu'on puisse +régulièrement, quatre ou cinq fois par mois, donner _la Favorite_, +paroles de M. le directeur, et _Lucie_, paroles de M. le directeur, tout +va bien. En ce moment, tout va mieux encore; on monte _la Magicienne_ +(paroles de M. le directeur attribuées à M. de Saint-Georges). Roqueplan +fait parler de lui par ses excentricités de langage à l'Opéra-Comique. +Il dit à Stockhausen qu'il ne sait pas chanter, il envoie tout le monde +se faire f..... Il dit à ce brave M***, qui s'était cru obligé, de lui +faire une visite: «Qu'est-ce que vous f..... ici? f.....-moi le camp! +l'Opéra-Comique n'est pas un lieu public.» Nous avons un haut +fonctionnaire qui ne va pas mal non plus de son côté; il répond à un +homme de lettres qui était allé le remercier de la part de nos +associations pour une faveur que ce grand homme leur avait accordée: «Je +me f... de la reconnaissance des artistes! je n'ai pas fait cela pour +eux. Les arts m'embêtent.» Vous voyez que les idées poétiques ont à se +manifester dans un joli petit monde... L'empereur et l'impératrice sont +allés voir _le Cheval de bronze_, il y a trois jours. Ils sont sortis +très mécontents, dit-on. Je voudrais que vous entendissiez la musique +qu'on fait à la cour de temps en temps... D'un autre côté, voilà ce +pauvre roi de Prusse qui perd la tête; je ne sais si son frère aura +autant que lui le sentiment des arts. Les petites cours allemandes, où +l'on aime la musique, ne sont pas riches, et la Russie (comme +l'Angleterre) est tout acquise aux Italiens. + +Reste la reine Pomaré; mais Taïti est bien loin. Encore assure-t-on que +la gracieuse Aimata-Pomaré préfère à tout les jeux de cartes, les +cigares et l'eau-de-vie. Le Brésil est à Verdi. Si nous allions en +Chine!... + + + + +XCI. + +A M. HANS DE BULOW. + + +Paris, 20 janvier 1858. + +Je vous remercie de votre charmante lettre, charmante par son style, par +la cordialité qui l'a dictée, par les bonnes nouvelles qu'elle +m'apporte, charmante de tout point. Je l'ai lue avec bonheur, comme un +chat boit du lait. + +Aussi ne tarderai-je pas à vous répondre. Je m'étais levé avec +l'intention de travailler exclusivement à ma partition aujourd'hui; mon +feu était allumé, ma porte fermée; pas d'importuns, pas de crétins +possibles, et voilà votre lettre qui vient renverser tous mes beaux +projets de travail, et je cède au plaisir de causer avec vous et je dis +comme le Romain (_sic_): «A demain les affaires sérieuses[97]!» Non pas +que je croie vous intéresser en vous répondant, mais je vous réponds +avec un plaisir extrême; c'est de l'égoïsme pur, concentré, sans +alliage, un égoïsme _élément_ (pour parler comme les chimistes). + +Votre foi, votre ardeur, vos haines même, me ravissent. J'ai, comme +vous, encore des haines terribles et des ardeurs volcaniques; mais, +quant à la foi, je crois fermement qu'il n'y a rien de vrai, rien de +faux, rien de beau, rien de laid... N'en croyez pas un mot, je me +calomnie... Non, non, j'adore plus que jamais ce que je trouve beau, et +la mort n'a pas, à mon sens, de plus cruel inconvénient que celui-ci: ne +plus aimer, ne plus admirer. Il est vrai qu'on ne s'aperçoit pas qu'on +n'aime plus. Pas de philosophie, autrement dit, pas de bêtises. + +Vous avez donc osé entreprendre une série de concerts, et à Berlin +encore! une ville, non pas glaciale (un bloc de glace est beau, cela +rayonne, cela a du caractère), mais une ville _qui dégèle_, froide, +humide. Et puis des luthériens!... des gens qui ne rient jamais, des +blonds sans être doux... Voyez comme je divague, j'ai été blond et je ne +suis pas doux... Riez, je vous le permets, tout m'est égal. + +Votre programme était fort beau: vous m'avez fait l'injure de supposer +que rien autre que le sort de mes deux morceaux ne pouvait m'intéresser +dans le récit que vous m'avez fait des suites de ce concert. Vous ne +m'avez parlé ni de votre Ouverture ni des morceaux de Liszt; vous m'avez +calomnié. Mais je vous pardonne. Encore une fois, tout m'est égal, +excepté que l'on m'attribue la musique des chefs de l'école parisienne. +Ce n'est pas la première fois (comme vous le pensez) que les Berlinois +ont subi mon ouverture de _Cellini_; je la leur fis avaler deux fois, il +y a quinze ou seize ans, à mes concerts du théâtre. Je me rappelle même +que notre ami Schlesinger, après la seconde audition, vint tout étonné +me demander _si cela était beau..._ Comme je ne voulais pas le tromper, +je lui répondis que _oui_. Mais il ne me crut pas. Les critiques +luthériens n'ont pas trop éreinté, dites-vous, _le Pâtre breton_. Ce +sont des gens honnêtes, après tout, et en entendant l'accord de _mi_ +[bémol]: + +[image: notation musicale] + +ils sont franchement convenus que cet accord, bien qu'écrit par moi, +n'était pas devenu faux. Notre maniaque de la _Revue des Deux Mondes_ +n'est pas de cette probité-là[98], et quand on lui fait entendre un +accord de _mi_ [bémol] sorti de ma plume, il déclare l'accord intolérable. + +Baisez la main, de ma part, je vous prie, à mademoiselle Milde quand +vous la verrez, et remerciez-la de son courage à chanter l'accord de +_mi_ [bémol] quand même. + +Les parties d'orchestre et de choeur de l'_Impériale_ sont à vos ordres, +et je vous les enverrai quand vous le désirerez; seulement je n'ai pas +la traduction allemande du texte de cette cantate, et je ne suppose pas +qu'on puisse faire chanter du français par des choristes allemands. +Comment tournerez-vous cette difficulté? Répondez-moi à ce sujet; après +quoi, je ferai ce que vous voudrez et je vous donnerai quelques +indications pour l'exécution du morceau. + +Je fais des voeux pour la prospérité de votre pieuse entreprise; mais, +entre nous, je tremble qu'elle ne vous coûte de l'argent; à moins que +votre orchestre ne soit d'un bon marché extrême. Ici, une pareille +crainte serait déraisonnable: il n'y a rien à craindre, _on est sûr_ de +ne pas faire les frais. + +Il faut que je vous dise que Brandus vient de faire une espèce de +nouvelle édition de _Roméo et Juliette_, grande partition et parties +séparées, contenant une foule de corrections et quelques petits +changements de détail assez importants. C'est d'après ces corrections +qu'a été rédigée la partition de piano et chant, avec double texte +allemand et français, qu'on va publier prochainement à Leipzig. Si +jamais vous aviez envie d'exécuter quelque fragment de _Roméo et +Juliette_ à vos concerts, ne le faites pas sans me prévenir; je vous +indiquerai les morceaux où il y a des changements. + +Vous me demandez ce que je fais. J'achève _les Troyens_. Depuis quinze +jours, il m'a été impossible d'y travailler. J'en suis à la catastrophe +finale; Énée est parti, Didon l'ignore encore, elle va l'apprendre, elle +pressent le départ... + + Quis fallere possit amantem? + +Ces angoisses de coeur à exprimer, ces cris de douleur à noter, +m'épouvantent... comment vais-je m'en tirer? Je suis surtout inquiet sur +l'accentuation de ce passage dit par Anna et Narbal au milieu de la +cérémonie religieuse de prêtres de Pluton: + + S'il faut enfin qu'Énée aborde en Italie, + Qu'il y trouve un obscur trépas! + Que le peuple latin à l'Ombrien s'allie, + Pour arrêter ses pas! + Percé d'un trait vulgaire en la mêlée ardente, + Qu'il reste abandonné sur l'arène sanglante + Pour servir de pâture aux dévorants oiseaux! + Entendez-vous, Hécate, Érèbe, et toi, Chaos? + +Est-ce une imprécation violente? est-ce de la fureur concentrée, +sourde?... Si cette pauvre Rachel n'était pas morte, je serais allé le +lui demander. Vous pensez, sans doute, que j'ai bien de la bonté de me +préoccuper ainsi de la vérité d'expression, et que ce sera toujours +assez _vrai_ pour le public. Oui, mais pour nous?... Enfin, je trouverai +peut-être. + +Vous ne sauriez, mon cher Bulow, vous faire une idée juste du flux et du +reflux de sentiments contraires dont j'ai le coeur agité depuis que je +travaille à cet ouvrage. Tantôt c'est une passion, une joie, une +tendresse dignes d'un artiste de vingt ans. Puis c'est un dégoût, une +froideur, une répulsion pour mon travail, qui m'épouvantent. Je ne doute +jamais: je crois et je ne crois plus, puis je recrois... et, en dernière +analyse, je continue à rouler mon rocher... Encore un grand effort, et +nous arriverons au sommet de la montagne, l'un portant l'autre. + +Ce qu'il y aurait de fatal en ce moment pour le Sysiphe, ce serait un +accès de découragement venu du dehors; mais personne ne peut me +décourager, personne n'entend rien de ma partition, aucun +refroidissement ne me viendra par suite des impressions d'autrui. Vous +même, vous seriez ici, que je ne vous montrerais rien. J'ai trop peur +d'avoir peur. + +J'ai ajouté une fin au drame, fin bien plus grandiose et plus concluante +que celle dont je m'étais contenté jusqu'à présent. Le spectateur verra +ainsi la tâche d'Énée accomplie, et Clio s'écrie à la dernière scène, +pendant que le Capitole romain rayonne à l'horizon: + + Fuit Troja!... Stat Roma! + +Il y a là, en outre, une grande pompe musicale, dont il serait trop long +de vous expliquer le sujet. + +Voyez avec quelle naïveté je me laisse aller à vous parler de tout cela. +Voilà ce que c'est que de m'écrire des lettres comme celle que je viens +de recevoir de vous. Il ne faut pas porter une vive lumière aux yeux +d'un homme enrhumé, si l'on ne veut pas le faire éternuer pendant une +demi-heure. + +Mais voilà mes éternuements finis. Adieu; écrivez-moi souvent, je +m'engage à vous répondre en style de notaire et fort laconiquement. Je +ne suis pas féroce... + +_P.-S._--Gounod vient de faire un joli petit opéra-bouffe, _le Médecin +malgré lui_. Voyez mon feuilleton qui paraîtra vendredi ou samedi +prochain. + + + + +XCII. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Paris, 24 janvier [1859]. + + Cher ami, + +La poste des Indes part le 10 et le 26 de chaque mois; je t'écris donc +un peu plus tôt ma seconde lettre pour qu'elle puisse te parvenir en +même temps que ma première. Il s'est passé de terribles choses depuis le +10 de ce mois. Tu le sais peut-être déjà, une troupe d'effroyables +bandits est venue entourer la voiture de l'empereur au moment où il se +rendait avec l'impératrice à la représentation au bénéfice de Massol à +l'Opéra. Ces monstres ont jeté des bombes fulminantes dont l'explosion a +tué un grand nombre de personnes et de chevaux, criblé la voiture de +l'empereur, etc., etc. Par le plus grand des bonheurs, l'empereur n'a +pas été atteint; la charmante impératrice n'a pas même perdu un instant +son sang-froid. Ils ont été admirables de courage et de présence +d'esprit tous les deux, au milieu de cette scène de carnage à la porte +de l'Opéra. Toute l'Europe, tu le penses, est en émoi d'un pareil +événement. + +J'ai vu madame Lawsson en lui portant une loge pour l'Opéra-Comique. +Morel m'a écrit que M. Lecourt était à Paris; mais ce dernier n'est pas +venu me voir, et j'en suis à me demander pourquoi. Cet excellent Morel +n'a voulu accepter que la moitié de ce que je lui avais envoyé pour tes +frais de séjour chez lui et m'a renvoyé le reste. + +J'ai été encore bien malade et au lit ce mois-ci; me voilà de nouveau +sur pied et je reprends le travail interrompu de ma partition. +Avant-hier, j'ai fait une lecture de mon poème des _Troyens_ chez notre +confrère de l'Institut M. Hittorf. Il y avait une grande réunion de +peintres, statuaires, architectes de l'Institut; M. Blanche, secrétaire +du ministre d'État; M. de Mercey, directeur des beaux-arts, etc., etc. +J'ai eu un véritable succès; on a trouvé cela grand et beau, on m'a +interrompu plusieurs fois par des applaudissements. Enfin, cela m'a +rendu un peu de courage pour achever mon immense partition. + +Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher Louis; ma soeur m'écrit de +temps en temps de charmantes lettres; mon oncle est à Cannes dans le +Midi, où il se chauffe au soleil pendant que nous grelottons à Paris. +J'ai reçu, il y a quelques jours, une longue lettre de M. de Bulow, l'un +des gendres de Liszt, celui qui a épousé mademoiselle Cosima. Il +m'apprend qu'il a donné sous sa direction un concert à Berlin et qu'il y +a fait exécuter avec grand succès mon ouverture de _Cellini_ et le petit +morceau de chant: _le Jeune Pâtre breton_. Ce jeune homme est l'un des +plus fervents disciples de cette école insensée qu'on appelle en +Allemagne l'école de l'_avenir_. Ils n'en démordent pas et veulent +absolument que je sois leur chef et leur porte-drapeau. Je ne dis rien, +je n'écris rien, je ne puis que les laisser faire; les gens de bon sens +sauront voir ce qu'il y a de vrai. + + + + +XCIII. + +AU MÊME. + + +Paris, 9 février 1858. + + Cher Louis, + +Le courrier des Indes part demain et j'ai tout juste aujourd'hui +quelques instants pour causer un peu avec toi. Je suis bien impatient de +recevoir de tes nouvelles! Comment auras-tu fait cette longue traversée? +comment te portes-tu? comment te trouves-tu à bord? n'oublie aucun de +ces détails. Ici, on ne va pas bien. Je suis, moi, assez passablement +remis en ce moment; mais ma femme est presque toujours au lit et fort +souffrante, et se tourmentant beaucoup. + +J'ai aussi une triste nouvelle à t'annoncer; le pauvre M. Lawsson est +mort ces jours-ci. Il s'est éteint sans agonie, sans souffrance, comme +une lampe qui n'a plus d'huile. Mon oncle est toujours à Cannes en +Provence. + +Je travaille tant que je peux pour finir ma partition et j'avance peu à +peu. J'en suis à cette heure au dernier monologue de Didon: «Je vais +mourir dans ma douleur immense submergée.» + +Je suis plus content de ce que je viens d'écrire que de tout ce que j'ai +fait auparavant. Je crois que ces terribles scènes du cinquième acte +seront en musique d'une vérité déchirante. + +Mais j'ai encore modifié cet acte. J'y ai fait une large coupure et j'y +ai ajouté un morceau de caractère, destiné à contraster avec le style +épique et passionné du reste. C'est une chanson de matelot; je pensais à +toi, cher Louis, en l'écrivant et je t'en envoie les paroles. Il fait +nuit, on voit les vaisseaux troyens dans le port: Hylas, jeune matelot +phrygien, chante, en se balançant au haut du mât d'un navire. + + Vallon sonore + Où, dès l'aurore, + Je m'en allais chantant, hélas! + Sous tes grands bois chantera-t-il encore + Le pauvre Hylas? + Berce mollement sur ton sein sublime, + O puissante mer, l'enfant de Dindyme! + + Fraîche ramée + Retraite aimée, + Contre les feux du jour, hélas! + Quand rendras-tu ton ombre parfumée + Au pauvre Hylas? + Berce mollement sur ton sein sublime, + O puissante mer, l'enfant de Dindyme! + + Humble chaumière, + Où de ma mère, + Je reçus les adieux, hélas! + Reverra-t-il ton heureuse misère + Le pauvre Hylas? + Berce mollement sur ton sein sublime, + O puissante mer, l'enfant... (_Il s'endort_). + +Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher ami. Je suis allé au bal des +Tuileries mercredi dernier; mais il y avait une telle foule, qu'il n'y +avait pas moyen même d'apercevoir l'empereur ni l'impératrice, et je +suis revenu à onze heures, trop heureux de n'avoir pas été étouffé et +d'avoir retrouvé mon paletot. Je ne puis te donner des nouvelles +d'Alexis[99], je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Adieu, cher enfant; +j'ai un long et filandreux article à faire, il faut que je me résigne à +y travailler. + +Jules B*** est revenu avant-hier d'une tournée dans les provinces. Il +est maintenant fixé à Paris avec une pauvre petite position, qui le fait +terriblement travailler et lui donne à peine de quoi vivre. Un garçon +d'une pareille intelligence et de tant d'esprit!... voilà la vie. + +Adieu. Je t'embrasse de tout mon coeur, cher Indien, reviens-moi vite +bien portant, bien savant, bien en argent, et tout ira merveilleusement. + + + + +XCIV. + +AU MÊME. + + +Paris, 5 mai 1858. + + Cher Louis, + +Enfin, voilà une lettre de toi! je commençais à être inquiet. Voilà de +bien bonnes nouvelles; tu es bien portant, content de toi et de ton +entourage... Mais tu me fais craindre une plus longue absence... Si vous +allez en Chine, ma lettre te parviendra-t-elle? je t'écris à tout +hasard. J'ai été et je suis encore malade; j'ai eu la grippe et d'autres +maux encore. Dimanche dernier, j'avais à diriger au Conservatoire le +concert de Litolff, un de mes amis d'Allemagne. Nous avions un orchestre +modèle, le premier peut-être qu'on puisse entendre en Europe. Litolff +m'avait demandé deux morceaux de ma composition: la Captive et la Fête +de _Roméo et Juliette_. J'ai eu un succès prodigieux, fracassant; que +n'étais-tu là! C'était un véritable tremblement de salle. + +Le lendemain, lundi, je suis allé à la réception des Tuileries. +L'empereur m'a vu, m'a abordé et m'a demandé des nouvelles de mon opéra; +je n'ai pas manqué de le prier de prendre connaissance du poème, et il +m'a répondu que cela l'intéresserait beaucoup, que je devrais lui +demander une audience pour cela. Elle sera pour la semaine prochaine. +J'ai bien des choses à dire à l'empereur; Dieu veuille que je n'oublie +pas les plus essentielles! + +Les chances paraissent peu favorables pour faire monter mes _Troyens_ à +l'Opéra. Il est question d'y donner l'an prochain un grand ouvrage d'un +_amateur_, le prince Poniatowski!!!!! + +Nous avons eu ici dernièrement des craintes très vives sur une guerre +entre la France et l'Angleterre. Heureusement ces craintes sont tout à +fait dissipées. + +J'avais envoyé un billet à Alexis pour le concert de dimanche dernier; +je sais qu'il y était, mais je n'ai pas pu le voir. + +Adieu, cher enfant, cher Louis, cher lieutenant! continue à marcher +sérieusement à ton but et tu l'atteindras. Je t'embrasse avec une +affection qui semble s'accroître de jour en jour. Je te réembrasse. + + + + +XCV. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, 13 février 1859. + + Mon cher Morel, + +Ou en êtes-vous de vos répétitions? donnez-moi donc de vos nouvelles. +J'ai vu deux fois dernièrement M. de Rémusat, qui ne m'a rien appris de +précis au sujet de votre opéra. Ici, rien de nouveau; à l'heure qu'il +est, on refait encore certaines scènes de l'_Herculanum_ de David. On +nous annonce pour la fin du mois le Faust de Gounod, dont je crois qu'il +faut bien augurer. On en dit beaucoup de bien. + +Louis va arriver dans un mois, j'espère; soyez assez bon pour lui +remettre la lettre ci-jointe. Je compte le retrouver tout à fait +sérieux, et décidé à travailler vaillamment pour son examen. J'ai été +bien malade il y a six semaines; je commence à me remettre, grâce aux +soins du fameux docteur Noir, le sauveur de notre ami Sax. Vous savez +que Sax avait un cancer mélanique à la lèvre supérieure; il était +condamné par toute la faculté de Paris. Et le voilà radicalement guéri; +son affreux bubon de la lèvre est tombé, il n'y paraît plus. Jeudi +prochain, les amis de Sax, en très grand nombre, donneront au docteur +Vriès (c'est son nom) un dîner à l'hôtel du Louvre, qui promet d'être +fort gai et même musical. + +_Les Troyens_ sont toujours là, attendant que le théâtre de l'Opéra +devienne praticable. Après David, nous aurons le prince Poniatowski; +après le prince, nous aurons le duc de Gotha, et, en attendant le duc, +on traduira la _Sémiramide_ de Rossini. + + + + +XCVI. + +AU MÊME. + + +Paris, 18 mars 1859. + +Je n'ose vous engager à faire le voyage de Paris pour faire soigner vos +yeux; les cures du docteur Vriès dans cette spécialité ne me sont pas +connues; il est en outre en ce moment et il sera de plus en plus +inabordable; il faut faire queue chez lui pendant quatre ou cinq heures +sans être sûr de pouvoir lui parler, et il vous demandera plusieurs mois +pour suivre son traitement. Quant à moi, je suis depuis plus de dix +jours repris de mes infernales coliques qui ne me quittent pas une heure +sur vingt-quatre. Rien n'y fait. + +Je me force pourtant à vaincre ma faiblesse, pour organiser un concert +spirituel à l'Opéra-Comique le samedi saint. Il faut gagner de l'argent, +et, ce jour-là, je suis à peu près sûr de remplir la salle. Ce pauvre +Louis, qui n'a jamais rien entendu de moi, sera cette fois au moins à +Paris. Je commence à m'étonner du retard de l'arrivée de son navire. +Mille amitiés à Lecourt. J'ai un nouveau patron pour mon opéra, un +prôneur très chaud; c'est M. Véron, qui a voulu entendre dernièrement +une lecture du poème et qui en dit partout de magnifiques choses. Il +déclare le cinquième acte un chef-d'oeuvre, en ajoutant que, s'il était +directeur, il dépenserait cent cinquante mille francs pour monter cela. + +Il est vrai que les paroles ne l'engagent à rien; mais elles font +sensation parmi les gens de l'Opéra. Peu à peu, seront-ils forcés de +venir vers la montagne?... en tout cas la montagne s'obstine à ne pas +aller à eux. Je n'ai jamais parlé de mon ouvrage à Royer et je ne lui en +parlerai jamais. + +Pauvre ami, je vous plains d'être ainsi harcelé par vos chanteurs. +Adieu. + + Patience et longueur de temps + Font plus que force ni que rage. + +Embrassez Louis pour moi trente ou quarante fois. + + + + +XCVII. + +AU MÊME. + + +Mardi matin, 19 juillet 1859. + +Merci, mon cher Morel, de votre bonne nouvelle[100]. J'étais horriblement +inquiet et n'osais vous communiquer mes inquiétudes, persuadé +d'ailleurs que vous m'écririez aussitôt que la moindre nouvelle vous +serait parvenue. Veuillez donner à Louis la lettre ci-jointe. Je pense +qu'il y aura moyen pour lui de se faire payer de la maison Acquarone +avant de quitter Marseille. Lecourt, dans une de ses lettres, m'assurait +que les appointements de l'équipage d'un navire étaient payés avant +tout. J'ai été bien malade encore ces jours derniers; mais je crois que +l'anxiété y était pour beaucoup. Je ne vous dirai pas combien j'aime +Louis; car vous le savez et vous l'aimez vous-même, et cette affection +que vous lui portez a redoublé la mienne pour vous. Enfin, le voilà! +j'attends un mot de lui; mais j'attends tranquillement à cette heure. La +saison de Bade n'est pas raccommodée par la paix. Bénazet ne sait pas +encore si le festival pourra avoir lieu. + +Adieu, adieu; je vous serre la main, je suis bien joyeux. + + + + +XCVIII. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Vendredi soir, 23 septembre 1859. + +Il est onze heures et quart du soir, on m'apporte ta lettre et j'y +réponds tout de suite. Oui, cher ami, j'aurais dû t'écrire tout ces +jours-ci, mais pardonne-moi, j'ai tant souffert... Je suis allé passer +deux jours à Courtavenel, chez madame Viardot, où je me suis trouvé +horriblement malade; on ne voulait pas me laisser repartir. Mais l'ennui +de voir toute cette charmante famille s'occuper de moi, de chagriner de +tels amis a été plus fort. En arrivant à Paris, je n'ai fait que monter +à la maison: je suis reparti immédiatement pour Saint-Germain, où +Marie[101] m'attendait chez M. de la Roche. Le lendemain, je suis revenu +seul, toujours torturé et préoccupé de quatre ou cinq corrections que +j'avais en tête de faire dans le deuxième acte de ma partition des +_Troyens_. J'ai travaillé à cela tout le reste du jour, jusqu'à onze +heures. Le lendemain, Rocquemont est venu m'apporter le travail que je +lui avais donné à faire pour la partition d'_Orphée_; comme on attend le +premier acte de cet ouvrage au Théâtre-Lyrique, j'ai dû me mettre à +l'ouvrage encore sans désemparer, pour en corriger les fautes de copie. +Puis sont revenues mes crises de larmes, mes convulsions de coeur... Et +je ne pouvais t'écrire que des non-sens ou des choses qui t'eussent +horriblement attristé. Ce soir, je suis un peu mieux. J'ai fini de +mettre en ordre le premier acte d'_Orphée_; Carvalho viendra le chercher +demain matin. Il (Carvalho) est enthousiasmé de mon poème des _Troyens_, +que je lui ai prêté. Il voudrait les monter à son théâtre; mais comment +faire? il n'y a point de ténor pour Énée... Madame Viardot me propose de +jouer à elle seule les deux rôles successivement; la Cassandre des deux +premiers actes deviendrait ainsi la Didon des trois derniers. Le public, +je le crois, supporterait cette excentricité, qui n'est pas d'ailleurs +sans précédent. Et mes deux rôles seraient joués d'une façon héroïque +par cette grande artiste. + +Ce serait pour l'année prochaine et dans un nouveau théâtre qu'on va +construire sur la place du Châtelet, sur le bord de la Seine. Attendons. +Cependant on parle beaucoup de divers côtés aux gens de l'Opéra. Mon +article leur a démoli leur _Roméo et Juliette_[102], cela ne fait pas +d'argent, on en a déjà interrompu les représentations. + +Il faut voir venir et prendre patience. Madame Viardot, qui est aussi +une grande pianiste, a étudié mes deux premiers actes pendant que +j'étais chez elle. «Quel bonheur, me disait-elle, que cela soit si beau! +Oh! si je pouvais tout de suite jouer Cassandre au lieu d'Orphée!» +Patience pour toi, mon très-cher Louis; prends aussi patience pour moi. +J'ai des amis, j'ai des coeurs dévoués... Mais je te vois dans des +dispositions d'exaltation fâcheuse, tu as besoin de calme et de +tranquillité d'esprit pour travailler avec fruit. Je t'en prie, songe à +ta carrière avant tout et ne t'inquiète pas de moi. Nous avons parlé de +toi longtemps, l'autre jour, à Courtavenel, où l'on sait combien nous +nous aimons. + +Je n'ai pas vu les petits articles dont tu me parles; mais cela +m'importe peu. Je n'ai pas eu signe de vie d'Alexis. Au nom de Dieu, ne +t'inquiète pas quand mes lettres sont en retard; tu sais à peine dans +quel tourbillon de douleurs et d'anxiétés je passe ma vie. + +Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Je t'aime comme tu +m'aimes; que veux-tu de plus? + + + + +XCIX. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +17 juin 1860. + + Mon cher Morel, + +Je viens de recevoir votre charmante lettre et le billet qu'elle +contenait. Merci de toutes les choses amicales que vous me dites. Je +suis bien heureux d'apprendre que votre intérieur se soit animé par la +présence de votre neveu, et je serais charmé que l'occasion se présentât +pour Louis de faire la connaissance de cet aimable garçon. Louis est en +ce moment au Havre sur le point de subir son second examen; le premier a +été passé avec succès. S'il en est de même du second, Louis sera +capitaine au long cours en quête d'un navire. Je ne sais vers quel port +il compte diriger alors ses recherches. + +J'ai dîné dernièrement avec d'Ortigue chez cet excellent Rémusat, et +nous y avons bu à votre santé et à celle de Lecourt. On y a exécuté +après dîner un trio et un autre morceau de Rémusat, qui sont parbleu +très bien. Je ne savais pas même que Rémusat jouât du violon. Ah ça! +l'air de Marseille est donc essentiellement musical? + + + + +C. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Paris, 21 novembre 1860. + + Cher ami, + +Je t'envoie ci-inclus un billet de cent francs dont tu m'acseras +réception. Je suis bien heureux de savoir que tu vas mieux; tes maux +d'estomac m'inquiétaient. Il me semble aussi que ma maladie s'use, et, +depuis que je ne fais plus de remèdes, je me sens beaucoup plus fort. +J'ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a +contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les +morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec +empressement; chacun veut passer le premier. Quelquefois j'en commence +un avant que l'autre soit fini. A l'heure qu'il est, j'en ai écrit +quatre, et il m'en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j'ai pu +réduire les cinq actes de Shakspeare en un seul acte d'Opéra-Comique. Je +n'ai pris qu'une donnée de la pièce; tout le reste est de mon invention. +Il s'agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui +s'entre-détestent), qu'ils sont chacun amoureux l'un de l'autre et de +leur inspirer par là l'un pour l'autre un véritable amour. C'est d'un +excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon +invention et des charges musicales qu'il serait trop long de +t'expliquer. + +Si tu veux rire, lis samedi prochain (c'est-à-dire dimanche) mon grand +article que je viens d'envoyer au _Journal des Débats_. Il y a là des +calembredaines à défrayer trois feuilletons. + +Adieu, cher ami; quand tu voudras que je parle à M. Béhic, tu me le +diras et en outre tu m'indiqueras ce qu'il faut lui demander. + + + + +CI. + +AU MÊME. + + +Paris, 2 janvier 1861. + + Cher ami, + +Tu m'as laissé bien longtemps sans me donner de tes nouvelles... +qu'importe que ce fût à mon tour de t'écrire! Dois-tu regarder à cela? +J'ai été tourmenté de cent manières. J'ai eu une sorte d'érésipèle à la +joue gauche qui m'a fait beaucoup souffrir et dont il me reste une +inflammation de la paupière. J'ai eu des montagnes d'épreuves à corriger +pour _les Troyens_, et je n'ai pas pu trouver un instant pour continuer +ma partition de _Béatrice_. Quand ta lettre est arrivée, j'allais écrire +à Morel pour savoir depuis quand et pour quel pays tu étais parti. Hier, +je suis allé aux Tuileries pour me montrer à l'empereur, qui se soucie +aussi peu de moi que de mes ouvrages. Je ne sais pas comment sera pour +la musique le nouveau ministre d'État[103]; nous allons voir. Il se +passe en ce moment des choses si étranges dans notre monde de l'art! On +ne peut pas sortir à l'Opéra des études du _Tannhäuser_ de Wagner; on +vient de donner à l'Opéra-Comique un ouvrage en trois actes d'Offenbach +(encore un Allemand) que protège M. de Morny. Lis mon feuilleton qui +paraîtra demain sur cette horreur. + +Tu as ri de l'histoire des cantatrices chinoises, dans le dernier; mais +tu ne sais pas que je pensais en t'écrivant à une de tes connaissances, +mademoiselle X***, qui, dans un concert, a égorgé des cavatines de la +façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi! J'étais +furieux. Et, comme elle tournait autour de moi, après son _exécution_, +pour me soutirer un compliment, j'étais bien décidé, si elle m'eût fait +une question, à lui répondre: «Mademoiselle, c'est horrible! et vous +devriez vous cacher!» Elle va être furieuse de n'être pas nommée dans +mon compte rendu. Tu ne me dis pas quel est ton titre maintenant, quels +sont en somme tes appointements. Je ne sais à cet égard rien de positif. +Et quand reprends-tu la mer? + +Le Théâtre-Lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer ses +artistes. + +Bénazet est ici; il m'a engagé pour Bade. Je lui ai promis mon opéra en +un acte pour son nouveau théâtre qu'on bâtit à Bade. + +Voilà toutes mes nouvelles. Adieu, cher ami; je t'embrasse, nous +t'embrassons de tout notre coeur. + + + + +CII. + +AU MÊME. + + +Paris, 14 février 1861. + + Cher ami, + +Je te remercie de ta lettre que j'espérais chaque jour. Je te vois +pourtant encore dans un état d'esprit qui me tourmente; je ne sais pas +quels rêves tu as caressés qui te rendent pénible ta position actuelle; +tout ce que je puis te dire, c'est qu'à ton âge j'étais fort loin d'être +aussi bien traité du sort que tu l'es. + +Bien plus; je n'avais pas espéré quand tu as été reçu capitaine que tu +aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir +est toute naturelle, mais exagérée. Il faut te le dire et te le redire. +Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un +homme que dix ans d'efforts fiévreux. + +Que puis-je te dire pour te faire prendre patience? tu te tourmentes +pour des niaiseries, et tu as une matrimoniomanie qui me ferait rire, si +ce n'était pas triste de te voir aspirer avec tant d'âpreté à la chaîne +la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du +ménage, qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et aussi de +plus exaspérant. Tu as, à vingt-six ans, 1,800 francs d'appointements et +la perspective d'un avancement peut-être rapide. Moi, quand j'ai épousé +ta mère, j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs, que mon ami +Gounet m'avait prêtés, et le reste de ma pension du prix de Rome qui ne +devait durer que dix-huit mois. Après cela, rien, qu'une dette de ta +mère, à peu près 14,000 francs (que j'ai payés peu à peu); et je devais +envoyer de temps en temps de l'argent à sa mère, qui habitait +l'Angleterre; et j'étais brouillé avec ma famille, qui ne voulait plus +entendre parler de moi; et j'avais, au milieu de tous ces embarras, à +faire ma première trouée dans le monde musical. Compare un peu ce que +j'ai dû souffrir alors avec ce qui te mécontente si fort aujourd'hui. + +Encore à présent, crois-tu que ce soit gai, d'être forcé, contraint, de +rester à cette infernale chaîne du feuilleton qui se rattache à tous les +intérêts de mon existence? Je suis si malade que la plume à tout instant +me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner +mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de +drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur. Et j'ai la tête +pleine de projets, de travaux, que je ne puis exécuter à cause de cet +esclavage! Tu te portes bien, et moi, je me tords du matin au soir dans +des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède. + +Depuis un mois je n'ai pu trouver un seul jour pour travailler à ma +partition de _Béatrice_. Heureusement, j'ai du temps pour l'achever. Je +suis allé lire la pièce à M. Bénazet, qui s'en est montré enchanté. Cet +opéra sera donc joué à Bade sur le nouveau théâtre; et le sort des +_Troyens_ est toujours incertain. J'ai eu une longue conférence, il y a +huit jours, avec le ministre d'État à ce sujet; je lui ai raconté toutes +les vilenies dont j'avais été victime. Il m'a demandé à connaître mon +poème; je le lui ai porté le lendemain, et depuis lors je n'ai pas de +nouvelles. L'opinion publique s'indigne de plus en plus de me voir +laissé en dehors de l'Opéra quand la protection de l'ambassadrice +d'Autriche y a fait entrer si aisément Wagner. + +En attendant, la gravure de ma partition se poursuit tout doucement; +elle ne sera probablement pas terminée avant trois mois. Je ne sais si +je t'ai dit que je venais de faire un double choeur pour deux peuples, +chacun chantant dans sa langue. C'est pour les orphéonistes français qui +vont au mois de juin faire une seconde visite aux orphéonistes de +Londres; les Anglais chanteront en anglais et les Français en français. +On étudie déjà ici le choeur français et tous ces jeunes gens sont dans +un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer +jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de cristal par +huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas +d'argent à dépenser en parties de plaisir. + +La Société des concerts du Conservatoire va me demander un fragment de +_la Damnation de Faust_ pour une de ses prochaines séances, on m'en a +prévenu. Comme cela ne lui coûtera rien, cela se fera. + +Voilà où j'en suis. Marie te remercie de ton bon souvenir; elle est +aussi toujours malade. + +Je ne reçois pas plus que toi de nouvelles de là-bas. Chacun pour soi et +Dieu pour personne! voilà le vrai proverbe. Tu as au moins, toi, un +père, ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le +croire, mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et +devenir plus clairvoyant. + + + + +CIII. + +AU MÊME. + + +Paris, 21 février [1862]. + + Cher ami, + +Tu me dis qu'il est inutile de t'écrire à Marseille avant la fin de +mars; puis tu me pries à la fin de ta lettre de t'écrire encore... Si tu +ne _bats_ pas un peu la campagne, tu as du moins l'air de la +_maltraiter_. + +Eh bien, voilà, je t'écris; je viens de me lever, il est trois heures de +l'après-midi. Je ne puis travailler, que puis-je faire de mieux que de +causer avec toi? Je ne sais ce que tu veux dire avec ton cauchemar de +l'_abordage_; nous ne sommes pas en temps de guerre. Je n'ai pas entendu +parler de l'aventure du père Archange. + +Scribe est mort hier dans sa voiture. On a arrêté Mirès pour quelques +menus millions. M. Richemont, un receveur compromis là dedans, s'est +pendu hier. Murger est mort, Eugène Guinot est mort, Chélard est mort à +Weimar. Cela va bien. + +Les professeurs de chiffres (musique en chiffres) m'ont provoqué +dernièrement; tu as vu dans mon article du 19, à quoi leur instance a +abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la +tête. Fais lire cela à Morel, qui fut insulté par eux il y a quelques +années. + +Que tu es donc provincial et enfant de t'étonner que les journaux ne +parlent pas de moi! Hé! que veux-tu qu'ils en disent? Crois-tu que le +monde se préoccupe de ce que je fais? + +Le duo pour les deux peuples est fait; on l'étudie à Paris et à Londres. +Wagner fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et +l'orchestre et le choeur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette +musique du _Tannhäuser_. La dernière répétition générale a été, dit-on, +atroce et n'a fini qu'à une heure du matin. Il faut pourtant qu'on en +vienne à bout. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. Je +ne ferai pas l'article sur le _Tannhäuser_, j'ai prié d'Ortigue de s'en +charger. Cela vaut mieux sous tous les rapports et cela les +désappointera davantage. Jamais je n'eus tant de moulins à vent à +combattre que cette année; je suis entouré de fous de toute espèce. Il y +a des instants où la colère me suffoque. + +Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher; si je ne puis pas, je +reviendrai me coucher. + + + + +CIV. + +AU MÊME. + + +Paris, mardi matin 5 mars [1862]. + + Cher ami, + +J'ai vu hier le général Mellinet: il va écrire pour toi à l'amiral de La +Roncière, je lui remettrai demain une note qu'il m'a demandée à ce +sujet. + +On est très ému dans notre monde musical du scandale que va produire la +représentation du _Tannhäuser_; je ne vois que des gens furieux; le +ministre est sorti l'autre jour de la répétition dans un état de +colère!... L'empereur n'est pas content; et pourtant il y a quelques +enthousiastes de bonne foi, même parmi les Français. Wagner est +évidemment fou. Il mourra comme Jullien est mort l'an dernier, d'un +transport au cerveau. Liszt n'est pas venu, il ne sera pas à la première +représentation; il semble pressentir une catastrophe. Il y a, pour cet +opéra en trois actes, _160,000 francs_ de dépensés à l'heure qu'il est. +Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela. + +Comme je te l'ai dit, je ne ferai pas l'article là-dessus, je le laisse +faire par d'Ortigue. Je veux protester par mon silence, quitte à me +prononcer plus tard si l'on m'y pousse. On parle vaguement des +_Troyens_, dans le monde officiel; on va, dit-on, s'en occuper... Je ne +sais rien de positif, nous allons voir. + + + + +CV. + +A MADAME MASSART. + + +14 mars 1861[104]. + +Eh! oui, parbleu! à ce soir donc! + +Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le +Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais +style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration +bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc +qu'il y a un style en musique. + +Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement. + + * * * * * + +Tâchez donc de ne jamais mieux jouer que la dernière fois; si vous +continuez à faire des progrès, vous tomberez dans le puits de +l'_Avenir_. + +La perfection suffit. + + + + +CVI. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Mardi, 21 mars [1862]. + + Cher Louis, + +Je ne sais si ce billet te parviendra. Je te l'écris cependant pour te +souhaiter un bon voyage et t'embrasser avant ton départ. Je profite d'un +instant où je suis seul dans la chambre du jury. C'est pour moi une +corvée abominable que cette session du jury. Ce matin, j'ai dû faire un +tel effort pour me lever que les vomissements m'ont pris. En ce moment +je vais mieux. La deuxième représentation du _Tannhäuser_ a été pire que +la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à +tout rompre, malgré la présence de l'empereur et de l'impératrice qui +étaient dans leur loge. L'empereur s'amuse. En sortant, sur l'escalier, +on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent, +d'idiot. Si l'on continue, un de ces jours la représentation ne +s'achèvera pas et tout sera dit. La presse est unanime pour +l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé. + + + + +CVII. + +AU MÊME. + + +Paris, 18 avril 1861. + + Cher Louis, + +Donne-moi de tes nouvelles, si tu peux m'écrire une lettre sans les +coups de couteau que contenait ta dernière. Je suis plus malade +aujourd'hui qu'à l'ordinaire; j'ai un feuilleton à faire que je n'ai pas +la force de commencer. On m'a fait au Conservatoire une ovation rare +après l'exécution des scènes de _Faust_. M. de Rémusat, qui y était, a +dû écrire cela à Morel ou à Lecourt. On continue tout doucement les +répétitions du _Freyschütz_ à l'Opéra. J'ai dîné chez l'empereur il y a +huit ou dix jours; j'ai pu à peine échanger trois mots avec lui et je me +suis ennuyé splendidement. + + + + +CVIII. + +AU MÊME. + + +Vendredi, 4 mai [1862]. + + Cher ami, + +Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de tes nouvelles par Lecourt, que +j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une +audition de quelques scènes des _Troyens_ chez M. E. Bertin; +grandissime succès, étonnement de tout le monde de l'opposition que je +trouve à l'Opéra. + +Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État +m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de +l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut +souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sûr que j'ai fait +une grande oeuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a +fait jusqu'à présent!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous +les pieds de ces lourds animaux! + +Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?... + +Je ne puis que pâtir et me taire. + +Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me +remettre à l'oeuvre pour _Béatrice et Bénédict_; il faut pourtant finir +cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et +tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce! + +Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur. + + + + +CIX. + +AU MÊME. + + +Paris, 2 juin 1861. + +Je te vois très tourmenté; je ne puis rien te dire de rassurant. Alexis +cherche à te trouver une place à Paris, et c'est précisément parce qu'il +la cherche, qu'il ne la trouvera pas. Je suis aussi incapable que lui +de changer ta position. C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te +mettre dans des embarras dont personne au monde ne pourra t'aider à +sortir. Je suis allé chez madame Lawsson; elle va mieux, elle était +sortie. Les répétitions du _Freyschütz_ sont abandonnées. On m'a fait +perdre un mois pour rien. + +Comme compensation on m'a demandé de monter l'_Alceste_, ainsi que +j'avais monté _Orphée_ au Théâtre-Lyrique, en m'offrant les droits +d'auteur complets; pour des raisons musicales qu'il serait trop long de +t'expliquer, j'ai refusé. On croit dans ce monde-là que l'on pourrait +faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la +conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion +était fausse. + +_Les Troyens_ sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et +Gevaert à passer avant moi; en voilà pour deux ans. Gounod a passé sur +le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont +prêts ni l'un ni l'autre; et moi, je pourrais être mis en répétition +demain. Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862. + +Mon obstination à refuser de monter _Alceste_ fait du bruit et contrarie +beaucoup de gens. + +On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour +insulter un chef-d'oeuvre de Gluck, et de monter _les Troyens_ tout de +suite. + +Mais, comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas. +Liszt vient de faire la conquête de l'empereur: il a joué à la cour la +semaine dernière, et hier il a été nommé commandeur de la Légion +d'honneur. Ah! quand on joue du piano!... + +Je n'ai pas encore fini ma partition de _Béatrice_; je puis si rarement +y travailler. Pourtant cela avance peu à peu. + + + + +CX. + +AU MÊME. + + +[23 octobre 1861.] + +J'ai reçu tes deux lettres avec les détails que contenait la première +sur ta prochaine position. Je la trouve plus avantageuse que je n'avais +espéré. Avec 200 francs par mois, étant logé et nourri (car ton navire +est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. Mais tu ne me +dis pas quelle assurance tu as d'être deuxième lieutenant. _Je serai +embarqué_, me dis-tu, _j'aurai_ tout. Qui donc a pu te dire quelque +chose de positif à cet égard? tu me le laisses ignorer complétement. +Tâche d'observer la diète quand tes maux d'estomac te tourmentent; il +paraît que c'est le grand moyen de les conjurer. J'ai travaillé hier +pendant sept heures à un petit ouvrage en un acte que j'ai entrepris; je +ne sais si je t'en ai parlé. C'est très joli, mais très difficile à bien +traiter. J'aurai encore longtemps à travailler au poème; il m'arrive si +rarement de pouvoir y songer avec suite. Puis la musique aura son tour. +Rien de nouveau pour _les Troyens_, sinon que le Théâtre-Lyrique +approche de plus en plus de sa ruine, pendant que sa nouvelle salle +s'élève. Je voudrais que la catastrophe fût déjà accomplie; on aurait +une nouvelle administration moins malheureuse et moins maladroite que +celle qui existe. Tu as donc entendu le finale de _la Vestale_? Tu me +dis le duo, tu te trompes. La phrase citée dans ta lettre appartient au +finale, à moins qu'on n'ait fait à Marseille un pot-pourri des deux. + + + + +CXI. + +AU MÊME. + + +Paris, lundi 28 octobre 1861. + + Cher Louis, + +Si je ne savais pas quelle détestable influence le chagrin peut avoir +sur les meilleurs caractères, je serais capable de te répondre de +tristes vérités; tu m'as blessé au coeur et atrocement, et avec un +sang-froid que dénote le choix de tes expressions. Mais je t'excuse et +je t'embrasse; tu n'es pas, malgré tout, un mauvais fils. Quelqu'un qui +lirait ta lettre sans rien savoir de notre position à tous les deux, +croirait que je suis sans _affection réelle_ pour toi, que le monde dit +_que tu n'es pas mon fils_; que j'aurais pu et que _je pourrais, si je +voulais,_ te trouver une _meilleure position_, que j'ai tort de ne pas +t'engager _à venir à Paris_ solliciter UNE PLACE, et à quitter celle que +tu as; que je t'ai _humilié_ en te comparant à je ne sais quel héros de +Béranger auquel tu fais allusion. Tiens, franchement et sans vouloir +récriminer, tu as été trop loin... et j'éprouve une douleur qui ne +m'était pas connue... De bonne foi, est-ce ma faute si je ne suis pas +riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à +Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?... +Y a-t-il l'ombre de justice à me reprocher cela? Tu m'as écrit au milieu +d'août à Bade; depuis lors, pas un mot; tu m'as laissé deux mois et demi +sans savoir ce que tu étais devenu; Alexis n'en savait pas davantage. A +présent tu m'écris avec des expressions d'ironie... Ah! pauvre cher +Louis, ce n'est pas bien. + +Ne t'inquiète pas de ce que tu dois à ton tailleur; le billet sera payé +quand on me le présentera. Si tu veux que je te débarrasse plus tôt de +cette dette, envoie-moi l'adresse du tailleur et j'irai l'acquitter. Il +est vrai que je te croyais plus jeune; ne vas-tu pas me faire un crime +aussi de ne pas avoir la mémoire des dates? Est-ce que je sais quel âge +avaient mon père, ma mère, mes soeurs, mon frère, quand ils sont morts; +faut-il en conclure que je ne les aimais pas?... Ah! vraiment... mais +j'ai l'air de me justifier. Oui, je le répète, le chagrin te fait +délirer, et voilà pourquoi je ne puis que t'aimer et te plaindre +davantage. Tu me parles de solliciter pour toi, mais qui? et pour +obtenir quoi? Tu sais bien qu'il n'y a personne de plus maladroit que +moi en sollicitations. Dis-moi clairement ce que je puis faire et je le +ferai. Je n'ai pas reçu de lettre de Morel. + +Que pourrait-il me dire? + +Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la +mienne. + +Je t'embrasse de tout mon coeur et j'attends de tes nouvelles par le +prochain courrier. + + + + +CXII. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, dimanche soir, 2 mars 1862. + + Mon cher Morel, + +Soyez assez bon pour me donner des nouvelles de Louis. Est-il parti pour +les Indes? Ce que j'avais prévu est arrivé: il ne m'a pas écrit une +ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès +longtemps deviné; mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants +que j'aie jamais éprouvés. Je vous écris au travers d'un de ces +abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à +soutenir un peu ce malheureux X... qui vient de faire un fiasco, comme +on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien. +Comment soutenir ce qui n'a ni os ni muscles? Et pourtant il faut que je +trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a +pas l'ombre d'intérêt ni du bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh +bien, il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras... +_beaux. _ Paesiello en a écrit cent soixante-dix; mais quels opéras! et +qu'en reste-t il? + +En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept dont trois sont +belles, et encore!... Le bon Haydn seul a fait une grande quantité de +_jolies_ choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefs-d'oeuvre. Mais +Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut +pas trancher du dieu. + + + + +CXIII. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Dimanche soir, 15 mars [1863]. + + Cher ami, + +Comment peux-tu, quand tu es en France (l'Algérie c'est la France), me +laisser si longtemps sans nouvelles de toi? Enfin tout va bien. Excepté +moi qui viens encore de passer trente heures à me tordre dans mon lit. +Je t'écris avant de me recoucher, seul au coin de mon feu. Je n'ai de +lettres de personne; ni mon oncle, ni mes nièces ne m'ont écrit depuis +un temps fort long. Les événements de notre monde musical ne sont pas +réjouissants. La chute de la _Reine de Sabba_ a effarouché le ministre, +qui ne sait plus quel parti prendre; pour mettre à couvert sa +responsabilité, il voudrait un opéra nouveau, d'un maître consacré par +de nombreux succès à l'Opéra. Mais Meyerbeer ne veut pas, Halévy est +mourant ou mort à cette heure (à Nice), Auber n'a rien fait. Le ministre +n'ose pas encore se décider en ma faveur. En conséquence, on ne fait +rien et on ne décide rien. Madame Charton-Demeur vient d'avoir un grand +succès au Théâtre-Italien; il faut espérer qu'on aura le bon sens de +l'engager à l'Opéra. Si on lui fait des propositions, elle demandera à +débuter dans _les Troyens_. En attendant, nous répétons chez moi tous +les mardis _Béatrice_, qui paraîtra au théâtre de Bade le 6 août... +J'ai fini tout ce que j'avais à faire, et je me garderai bien de +recommencer un autre ouvrage. Notre maison était sur le point de +s'écrouler tant elle était mal bâtie. Les architectes de la ville sont +intervenus et ont obligé le propriétaire à d'immenses réparations. Dans +quelques semaines, nous serons forcés de déménager et de faire tout +transporter au deuxième étage, que l'on répare maintenant; puis il +faudra remonter. Quel tracas! sans indemnité ni compensation d'aucune +sorte. Notre _grand cousin_ de Toulouse vient de mourir. + +Tout le monde ici t'envoie mille amitiés. + + + + +CXIV. + +AU MÊME. + + +Paris, 17 juin 1862. + +Cher Louis, + +Tu as dû recevoir une dépêche télégraphique et, ce matin, une lettre de +moi[105]. Je t'écris encore ce matin pour te dire que je vais +passablement par moments et qu'il n'est pas nécessaire que tu viennes. +Mes nièces m'ont offert aussi de venir. Mais je sens qu'il vaut mieux +pour le moment que je reste livré à moi-même. Ce que je voudrais, c'est +que tu puisses venir à Bade me retrouver le 6 ou le 7 août; je sais que +cela te ferait aussi un grand plaisir d'assister aux dernières +répétitions et à la première représentation de mon opéra. Au moins, dans +l'intervalle de mes occupations forcées, tu serais mon compagnon; je te +présenterais à mes amis, enfin je serais avec toi. Il s'agit de savoir +si tu pourras sans danger t'absenter, au moment où ton navire sera sur +le point de partir. Tu retournerais à Marseille le 11 août, la première +représentation ayant lieu le 9. + +Je ne sais pas non plus de quel argent je pourrai disposer pour te +l'envoyer; les dépenses de la triste cérémonie de la translation de +Saint-Germain sont considérables et je ne les connais pas encore. Et +puis j'ai peur de te faire venir dans cette ville de jeu et de joueurs. +Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer +seulement un florin, j'aurai confiance en toi, et je me résignerai à la +douleur de notre séparation quand tu me quitteras pour partir; douleur +qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstances. Dis-moi ce que +tu penses à ce sujet. + +Adieu, cher Louis. Hier, ma belle-mère est revenue de Saint-Germain, où +elle était allée; ne me voyant pas paraître à dîner mardi, elle se +doutait de quelque malheur. Elle y est arrivée comme M. et madame +Laroche et moi venions d'en partir et n'a plus trouvé que le cadavre de +sa fille... Depuis ce jour, elle y était restée à moitié folle et gardée +par une de ses amies qui était venue à son secours, et je ne l'avais pas +revue. Tu penses, en nous retrouvant, quel déchirement! + +Écris-moi, cher, cher Louis. + + + + +CXV. + +AU MÊME. + + +Paris, 12 juillet [1863]. + +Je t'écris aussi dans un moment de fatigue; j'éprouve un soulagement si +grand à causer un peu avec toi. Oui, j'étais heureux, la nuit, de te +savoir là près de moi... Mais je ne veux pas t'attrister, j'aime mieux +envisager la nouvelle position où tu te trouves et l'amélioration +prochaine de ton sort. + +Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de +moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements +et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus +souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du +régisseur de Bade, qui m'annonce que mes choeurs sont sus et qu'ils +produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il +connaissait le reste de la partition!). Tout n'est que prévention dans +ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique; tout le monde y +était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en +scène. + +Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première fois depuis un mois. + +J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou +est guéri, tu ne m'en parles pas. + +Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Ma belle-mère te +remercie de ton souvenir. + + + + +CXVI. + +AU MÊME. + + +Bade, dimanche 10 août [1863]. + + Cher Louis, + +Grand succès! _Béatrice_ a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a +rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie. +Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète; c'était un de +mes jours de souffrance et tout m'était indifférent. + +Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me féliciter me +font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante, +et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo, +que tu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans +une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par +le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas +d'applaudir. Allons, je t'embrasse, tu dois être content. Mais tu es +demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi +courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces +jours-ci; alors ne m'écris plus à Bade. + +Je n'ai que le temps de t'embrasser; on me tiraille de tous côtés. Il +faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout +joyeux. + + + + +CXVII. + +A PAUL SMITH[106]. + + +Paris, 28 septembre 1862. + +Vous êtes un terrible homme. Votre article sur mon petit livre _A +travers chants_ contient, au début, un des plus atroces mots à double +détente que des gens de notre profession aient jamais trouvé. J'en suis +la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout! + +Eh bien, voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille +des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile +férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non, +croyez-moi; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de mes ennemis, qui, +on le sait, ne sont pas de votre famille. + +Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient +pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même +pour le dire. Qu'ils cherchent! En tout cas, je vous le pardonne, parce +qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que je +ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves. +Comment! vous me faites dire en citant ma prose: _L'école du petit chien +est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans +le_ CHANT, pour étendue dans le HAUT. Ailleurs vous poussez +l'indifférence pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma +paraphrase du _to be or not to be: Ou s'armer contre ce torrent de_ +MAURES, pour ce torrent de MAUX! C'est trop fort! + +J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double +détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre +revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui +me feront prendre pour une huître. Je sais bien que vous l'avez fait +exprès, à l'inverse du mot susmentionné; mais c'est justement pour cela +que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être, +mon cher ami, votre tout meurtri (c'est trop faible en français), _your +murdered_. + + + + +CXVIII. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Vers 1863. + + Cher ami, + +Je viens de recevoir ta triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu +me dis des choses que je pense souvent, mais que je n'écris jamais; tu +vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami. + +Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord, sous +le grand oeil du ciel et loin de notre petit monde; et je te l'eusse déjà +proposé, si je n'étais retenu par les liens de Gulliver, la santé, +l'argent, le mal de mer, mes petites places. + +Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans +la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de +lui apprendre son rôle d'Armide qu'on a mis à l'étude au +Théâtre-Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger +ses répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'une si +énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni un mot, ni une +intention. Il faut, tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et +patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez +moi avec Saint-Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort +bien son Gluck, et nous travaillons à remonter cette pauvre femme, qui +se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à son rôle. + +Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les +appointements des professeurs du Conservatoire et que les miens ont été +doublés. Ainsi, au mois de mars prochain, au lieu de 118 francs par +mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup. + +J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de +deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six +mois, encore autant. + +Te voilà _rentier_. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Quand +espères-tu venir me voir? + + + + +CXIX. + +A M. ET MADAME MASSART. + + +Weimar, 9 avril 1863. + +Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois! +Vous allez vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a +ravi. + +Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de +la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première +représentation[107], par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui +étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le +succès de _Béatrice_ a été flambant, l'exécution excellente dans son +ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse +m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh! +mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le +plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une +_invention ravissante_, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui +plaisent infiniment. + +_On m'annonce_ pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la +salle. + +L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte +musicalement. La Béatrice est délicieusement jolie et une artiste +véritable; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne +sicilienne presque sentimentale. + +Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais +cru; le prince de Hohenzollern, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent +vingt lieues d'ici, _m'envoie chercher_ pour lui diriger un concert +composé de: + + Ouverture du _Roi Lear_. + Adagio de _Roméo et Juliette_. + La fête chez Capulet (du même). + Ouverture du _Carnaval Romain_. + La symphonie d'_Harold_. + +_Son_ orchestre sait tout cela presque par coeur; je lui ferai faire (à +l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal. + +Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de +soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis! + +Je serre les trois savantes mains et je remercie les trois bons coeurs de +leur souvenir. + + + + +CXX. + +AUX MÊMES. + + +Lowenberg, 19 avril 1863. + +Voici encore un bulletin de la grande armée. + +La seconde représentation de _Béatrice_ à Weimar a été ce qu'on m'avait +annoncé qu'elle serait; j'ai été rappelé après le premier acte et après +la deuxième. Je vous fais grâce de toutes les charmantes flatteries des +artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince +de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de +choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est devenu, lui, +impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la +musique semble avoir augmenté. Il m'adore littéralement. Son orchestre +sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charmant +orchestre de cinquante musiciens _musiciens_. Le prince a fait +construire, dans son château de Lowenberg, une délicieuse salle de +concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre, +bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à +côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre +dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes +et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux +et _bien d'accord_. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon +pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part. +Et comme ils vont ces gaillards! Figurez-vous qu'à la première +répétition ils ont exécuté le FINALE d'Harold _sans fautes_, et l'adagio +de _Roméo et Juliette_ sans manquer un _accent_!... Le maître de +chapelle Seifriz me disait après cet adagio: «Ah! monsieur, quand +nous... écoutons _cette_ morceau, nous... toujours... en larmes». + +Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages +d'affection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. Il s'est +passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler +progressives! on m'exécute à peu près partout. + +Un maître de Breslau vient d'arriver ici; il me dit que la Société +musicale placée sous sa direction a exécuté, le mois dernier, le scherzo +de _la Fée Mab_ avec les honneurs du _bis_; celui de Dresde est venu à +Weimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même +nature. Or a joué des fragments du _Requiem_ à Leipzig, il y a un mois; +mon ouverture du _Corsaire_ se joue partout, et je ne l'ai, moi, +entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du _Roi Lear_ +surtout, et celle de _Benvenuto Cellini_, se jouent souvent, et ce sont +précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez, +chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du _Roi +Lear_, à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes +yeux. Je me disais que peut-être le _father_ Shakespeare ne me maudirait +pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce +Cordélia. J'avais oublié cette ouverture que j'écrivis à Nice en 1831. + +Il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la +harpiste de Weimar (cent vingt lieues)... + +J'ai été interrompu _cinq fois_ pendant que je vous écrivais. Le prince +est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir +assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant +les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers +arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayon +qu'un grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels +je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas de frommage ici) +(y a-t-il deux _m_ à _frommage_? je ne crois pas). Puis je vais passer +une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!... Il connaît +tout ce que j'ai écrit en prose et en musique. Ce matin, il m'a dit: +«Venez, que je vous embrasse; je viens de lire votre analyse de la +Symphonie pastorale...» Il n'ose pas se lever pour la répétition +d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait +d'assister demain au concert. Il aime ce que j'aime en musique et il +déteste ce que je hais. + +Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de +_Béatrice_ que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup +près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé, +moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave; il agit en +esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur +un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le +coeur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra de +demi-caractère comme _Béatrice_. + +Pourquoi n'êtes-vous pas là? quel charme ce serait, pour les auditeurs +intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... Il y a pourtant, mon +cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être +votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée.--J'y +vais!--On vient me chercher; l'orchestre est à son poste et _d'accord_; +je vais me chanter la scène de _Roméo et Juliette_; je penserai à vous. +Ah! comme ils disent bien la phrase: + +[image: notation musicale] + + + + +CXXI. + +A MADAME MASSART. + + +Paris, 23 septembre au soir, au coin de mon feu (1863). + +Chère madame Massart, vous croyez peut-être que, n'ayant plus à recevoir +chez vous ni tasses de chocolat, ni sonates de Beethoven, ni quatuors, +je ne pense plus à vous?... Vous en êtes capable; vous avez sucé le +venin des _Maximes_ de la Rochefoucauld; vous croyez qu'il y a un motif +intéressé à toutes nos actions!--Hélas! cela pourrait bien être. + +Pourtant, qu'est-ce qui m'oblige à vous écrire, ce soir? Qu'est-ce qui +me force à envoyer une poignée de main à votre mari? Qu'est-ce qui me +porte à m'apitoyer sur votre sort? car, j'en suis sûr, vous traînez une +vie misérable dans votre petite boîte de sapin, pompeusement nommée +«maison de campagne», où il n'y a de place que pour un piano, sans +queue, où vous sentez la mer à toute heure, où il vente à décorner des +boeufs, où, quand vous jouez la sonate en _fa mineur_, vous vous ennuyez +vous-même, + + Ayant pour auditeurs des crabes seulement... + +Il faut qu'on dise: «Madame Massart est à la campagne, dans sa villa; +elle prend des bains de mer, elle folâtre sur les grèves, elle aspire +les senteurs marines et _les effluves de l'infini_...» O blagues +colossales et puériles! Je vous plains; mais il faut bien faire son +métier de banquiste... + +C'est égal, je vous replains. + +Quand revenez-vous? Bon, il semble que je m'attende à recevoir de vos +nouvelles, et certes, ni Massart ni vous n'oserez m'écrire trois lignes. +Je vous sais trop modestes, vous ne vous ferez pas cet honneur. J'ai +chargé l'autre jour votre parrain (oh! un parrain! _la Dame blanche_! +est-ce bouffon!) de vous présenter mes hommages; il a dû vous voir. +Bertsch aussi a dû vous voir. + +Je suis tout absorbé par nos répétitions du Théâtre-Lyrique. Ça va, ça +va. Heureusement, vous ne serez pas encore revenus de vos terres au mois +de novembre et vous ne me ferez pas le chagrin de vouloir assister à la +première représentation; car je n'aurai pas de billets à vous donner. +Massart, qui est un si fameux enleveur de salles, me fera bien faute. +Cela diminuera beaucoup mes chances de succès et peut me faire perdre +quatre ou cinq cents représentations; je me résigne. + +Vous croyez peut-être que je vais vous dire: «Ah! le cinquième acte!... +Ah! les adieux de Didon! Ah! le choeur des prêtres de Pluton! Ah! ceci! +ah! cela!...» Eh bien, oui, vous avez raison, je n'ai pas la vanité de +me croire modeste, moi; j'ai, au contraire, la modestie de me croire +bouffi de vanité. Eh oui, il y a tout plein de «Ah!» Si votre crabe +entendait cela, il en frémirait sous sa carapace. + +Bonjour, bonjour! Massart fait, dit-on, des chasses merveilleuses; le +bruit court qu'il a tué un chardonneret (_a goldfinch_). Vous qui vous +piquez d'anglais, vous ne saviez certes pas le nom britannique de ce +charmant oiseau. + +Adieu, adieu! La présente n'a pour objet que de vous faire savoir que je +me porte fort mal; je souhaite qu'elle vous trouve de même. Cela me +consolera. + + + + +CXXII. + +A M. JOHANNES WEBER. + + +Dimanche, 32 novembre 1863. + + Monsieur et cher confrère, + +Je suis malade depuis quinze jours et n'ai eu qu'aujourd'hui +connaissance de votre grand et beau travail de mardi dernier sur mon +nouvel ouvrage[108]. + +Recevez mes sincères remerciements; je ne pouvais être que très heureux +et très fier d'être si sérieusement étudié par un de ces hommes trop +rares, hélas! dans notre temps et dans notre monde, qui unissent à une +organisation musicale et à un vrai savoir, la _droiture du coeur et de +l'esprit_. + +Permettez-moi de vous serrer la main. + + + + +CXXIII. + +A M. ALEXIS LWOFF. + + +Paris, 13 décembre 1863. + +Votre lettre m'a causé une joie bien vive. Merci de toutes les +expressions cordiales qu'elle contient. C'est une attention charmante de +votre part de m'envoyer vos félicitations au sujet des _Troyens_. J'ai, +en effet, été obligé de garder le lit pendant vingt-deux jours, par +suite des tourments endurés pendant les répétitions. + +Qu'est-ce que cela en comparaison de ceux que votre malheur vous +inflige[109]? Il est singulier que tant de grands musiciens aient été +frappés d'une calamité semblable: Beethoven, Onslow, Lwoff et Paganini, +qui, lui, ne pouvait se _faire entendre_. + +Je vous remercie de l'offre que vous voulez bien me faire d'un sujet +d'opéra, mais je ne puis l'accepter, mon intention étant bien arrêtée de +ne plus écrire. J'ai encore _trois_ partitions d'opéras que les +Parisiens ne connaissent pas, et je ne trouverai jamais les +circonstances favorables pour les leur faire bien connaître. Il y a +quatre ans que _les Troyens_ sont terminés et l'on vient d'en +représenter la seconde partie seulement: _les Troyens à Carthage_. Reste +à représenter _la Prise de Troie_. Je n'écrirai jamais rien que pour un +théâtre où l'on m'obéirait aveuglément, sans observations, où je serais +_le maître absolu_. Et cela n'arrivera probablement pas. + +Les théâtres (ainsi que je l'ai écrit quelque part), sont les mauvais +lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer +qu'en frémissant. Ou encore: les théâtres lyriques sont à la musique +_sicut amori lupanar_. + +Et les imbéciles et les idiots qui y pullulent, et les pompiers et les +lampistes, et les sous-moucheurs de chandelles, et les habilleuses qui +_donnent des conseils_ aux auteurs et qui influencent le directeur!... + +Adieu, cher maître; Dieu vous préserve du contact de cette race! Ce que +je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait +confidentiel; d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre-Lyrique, +depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que +dévouement et bon vouloir. + +Et cependant... + +Et néanmoins... + +J'en suis encore malade. + + + + +CXXIV. + +A M. BENNET[110]. + + +Paris, 22 février 1864. + +Voici la lettre demandée. Je suis bien aise de vous savoir à Vienne; +Théodore pourra y profiter beaucoup en étudiant avec soin les nouveaux +chefs-d'oeuvre d'Offenbach qu'on y joue en ce moment avec tant de succès. +Vous êtes tous bien portants? tant mieux. Quant à moi, depuis huit jours +seulement, je mène une vie passable... J'ai demandé un congé illimité au +_Journal des Débats_; plus de feuilletons; les _Troyens_ m'ont enrichi +assez pour que je me donne ce luxe. Je n'ai pas mis le pied dans un +théâtre dit Lyrique depuis deux mois; je n'ai vu ni _Moïse_, ni la +_Fiancée du roide Garbe_, ni les merveilles du Théâtre-Italien, ni le +nouveau ballet, ni rien. Je suis en train de me débattre avec la +Société des concerts du Conservatoire, qui veut exécuter des _fragments_ +de _Roméo et Juliette_; et moi, je ne veux pas. Qui l'emportera? Me +joueront-ils malgré moi?... ou me convertiront-ils à leur manière de +voir? + +Rappelez-moi au souvenir de votre aimable et affectueux petit monde. Je +serre la main à Théodore, en lui souhaitant sérieusement d'oublier les +manières parisiennes, et la conversation parisienne, et toute espèce de +style parisien. Rien n'est plus bête que cette éternelle et plate blague +qu'on applique à tout à Paris; qu'il l'oublie à jamais. Il est trop +grand artiste pour en tenir compte. Qu'il n'écrive pas trop, ni trop +vite, ni pour trop de monde, et qu'il laisse les gens venir à lui sans +leur faire trop d'avances. Adieu. + + + + +CXXV. + +AU MÊME. + + +Paris, 15 mars 1864 + +Que diable voulez-vous que je vous dise? Il n'y a point de nouvelles +musicales qui vaillent la peine de vous être envoyées. On a joué +dernièrement un opéra de Boulanger, _le Docteur Magnus_. On va donner un +opéra, _Lara_..., tatouille de M... (je ne me rappelle plus son +nom....), à l'Opéra-Comique; bientôt _Mireille_ de Gounod au +Théâtre-Lyrique. Je suis allé prier George Hainl de remettre l'exécution +des fragments de _Roméo et Juliette_ à l'année prochaine; je voyais +qu'on n'aurait pas _le temps_ de répéter cela avec assez de soin en ce +moment et je ne tiens pas à être exécuté à demi. Pasdeloup a donné une +scène des _Troyens_ au dernier concert de l'Hôtel de ville et ne m'a pas +même averti de la répétition. Carvalho m'a appris hier à dîner qu'il +m'avait mis sur le programme de deux concerts spirituels qu'il va donner +dans la semaine sainte, et qu'il voulait qu'à l'instar de David et de +Gounod je vinsse diriger en personne le septuor des _Troyens_: «Non, +ai-je répondu, je n'ai pas de robe rouge et je ne puis figurer dans +cette cérémonie du _Malade imaginaire_. Cela ferait _quatre_ chefs +d'orchestre.» + +J'ai donné ma démission au _Journal des Débats_. Rien de plus comique +que le désappointement et la colère des gens qui, depuis trois mois, me +faisaient la cour; ils ont perdu leurs avances, ils sont volés... + +Si vous rencontriez, par hasard, à Vienne, M. Peter Cornelius, dites-lui +mille choses de ma part et que je serais bien heureux d'avoir une lettre +de lui. + + + + +CXXVI. + +A M. ET MADAME MASSART. + + +Lundi, 15 août 1864[111]. + +Eh bien, oui, voilà! le maréchal Vaillant m'a écrit, il y a trois jours, +une lettre charmante que la _Gazette musicale_ a eu la bonté de me +gâter, laquelle lettre m'annonçait que l'empereur nous avait nommés +officiers de la Légion d'honneur... oui, madame, vous et moi... Ainsi +faites vos arrangements pour changer de ruban, de croix, etc. + +Vous n'avez pas voulu venir dîner chez le ministre; nous étions +soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu son café dans +la tasse de son maître. Il y avait un grand écrivain, M. Mérimée, qui +m'a dit ceci: «Il y a longtemps que l'on aurait dû vous nommer officier; +et cela prouve bien que je n'ai pas encore été ministre.» Samson +chancelait sous le poids de sa joie. + +Vous voyez que je ne vais pas trop mal aujourd'hui et que je suis +beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire; je souhaite que la présente vous +trouve de même. Paris est en fête; vous n'y êtes pas... La plage de +Villerville doit être bien triste... comment pouvez-vous y rester? +Massart va à la chasse; il tue des mouettes, quelque cachalot par-ci +par-là; et Dieu sait comment vous parvenez à tuer le temps! Vous +délaissez votre piano et je parie que, lorsque vous reviendrez, vous +aurez de la peine à faire la gamme en si naturel majeur, la plus facile +des gammes. Voulez-vous que j'aille vous faire une petite visite?... +Vous ne risquez rien de dire: oui; car je n'irai pas. Ah! pardon! je +redeviens sérieux; les douleurs me reprennent. Je vais me rejeter sur +mon lit. Je vous serre la main à tous les deux. + + + + +CXXVII. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, dimanche, 21 août 1864. + + Mon cher Morel, + +Je vous remercie de votre cordiale lettre; cette croix d'officier, et +surtout l'avis non officiel que m'a donné de cette faveur le maréchal +Vaillant, m'ont fait plaisir à cause de mes amis et aussi un peu à cause +du déplaisir que cela fait aux _autres_. Mais comment pouvez-vous +conserver encore des illusions sur les réalités musicales de notre pays? +tout y est mort, excepté l'autorité des imbéciles; il faut bien se +résigner à le reconnaître, puisque cela est. Je suis à peu près seul +ici; Louis est reparti avant-hier pour Saint-Nazaire; tous mes amis et +voisins sont en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Bade. Je vois +seulement quelquefois Heller; nous allons dîner à Asnières, nous sommes +gais comme des chouettes; je lis, je relis; le soir, je passe devant les +théâtres lyriques pour me donner le plaisir de n'y pas entrer. +Avant-hier, j'ai passé deux heures dans le cimetière Montmartre; j'y +avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y +suis endormi. De temps en temps, je vais à Passy chez madame Érard, où +je trouve une colonie d'excellents coeurs qui me font le meilleur +accueil; je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne +rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché à Paris par plusieurs +petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques, mais il faut y +rester. D'ailleurs, Paris devient de jour en jour plus beau; c'est un +plaisir de le voir fleurir si rapidement. Il y a après-demain grand +festival à Carlsruhe; Liszt y est venu de Rome; ils vont y faire de la +musique à arracher les oreilles; c'est le conciliabule de la jeune +Allemagne présidée par Hans de Bulow. Vous savez que ce bon Scudo est +reconnu fou et enfermé. + +Quel malheur! + + + + +CXXVIII. + +A M. ET MADAME DAMCKE, A BRUNNEN, SUR LE LAC DES QUATRE CANTONS +(SUISSE). + + +Paris, 24 août 1864. + +Voilà qui est aimable, gracieux, et bien à vous de m'écrire tous les +deux. J'allais demander votre adresse à Heller quand votre lettre m'est +arrivée. + +Mon fils est reparti, ma belle-mère n'est pas revenue, je m'ennuie à +grand orchestre. La ville que j'habite m'offre pourtant plus de beaux +souvenirs que ne vous en présente la Suisse. + +Il y a une maison, rue de la Victoire, où vécut Napoléon, jeune général +en chef de l'armée d'Italie; c'est de là qu'il partit un jour pour aller +à Saint-Cloud jeter par la fenêtre les représentants du peuple. Il y a +sur une place, qu'on appelle la place Vendôme, une haute colonne qu'il a +fait élever avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. On voit à +gauche de cette place un immense palais, nommé le palais des Tuileries, +où il s'est passé diablement de choses... Quant aux maisons de certaines +rues, vous n'avez pas idée de toutes les idées qu'elles font naître en +moi... Il y a des pays comme cela qui exercent un puissant empire sur +l'imagination. Eh bien, je m'ennuie tout de même. + +Le maréchal Vaillant a donné un grandissime dîner dernièrement; il m'a +fait placer à côté de lui et m'a comblé de gracieusetés; mais le dîner a +duré _deux heures_. Avant-hier, les boulevards étaient couverts de +badauds qui ont attendu trois heures pour voir passer la voiture où +devait se trouver le roi d'Espagne, qui était attendu à l'Opéra. C'est +si étonnant un roi d'Espagne! + +Vous avez beau dire, chère madame Damcke, quand vous avez bien regardé +le lac et que vous êtes bien sûre que c'est beau, vous voudriez voir +autre chose. Je lis tous les jours un peu de votre splendide _Don +Quichotte_, je vais par-ci par-là à Passy, chez madame Érard; vous +n'avez rien en Suisse de comparable au parc de la Muette, et, dans ce +parc, au moins, il n'y a ni vaches ni vachères. + +C'est après-demain qu'a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà. +Le programme du premier jour est publié. Comment pouvez-vous n'y pas +aller? Moi, j'ai une bonne excuse: je suis malade. + +Que vous seriez heureuse si vous aviez en Suisse, pour déjeuner, des +fromages comme ceux que l'on a ici! Et puis soupçonnez-vous les melons? +Avez-vous du vin potable? + +Non, non; vous vivez comme des anachorètes; mais être en Suisse en ce +moment, c'est bon genre. Un de ces jours, Heller et moi, nous irons +dîner à Montmorency ou à Enghien où il y a aussi un LAC!!!!! + +Adieu à tous les deux. + +Je vous plains presque autant que je vous aime. + + + + +CXXIX. + +A MADAME ERNST[112]. + + +PARIS, 14 DÉCEMBRE 1864. + +C'est bien charmant à vous, chère madame Ernst, de m'avoir écrit. Je +devrais vous répondre d'une façon gracieuse en faisant la bouche en +coeur, d'un style bien épinglé, bien cravaté, bien _aimable_. Impossible! +Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité, +assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais +que la terre fût une bombe remplie de poudre à laquelle je mettrais le +feu pour m'amuser. Le tableau que vous me faites de vos plaisirs de Nice +ne me séduit pas du tout. Je voudrais voir votre pauvre cher malade et +vous, mais je n'accepterais pas votre chambre. J'aimerais mieux habiter +la grotte qui se trouve sous le rocher des Ponchettes que la plus jolie +chambre d'ami. On y est libre de grogner comme Caliban (qui y loge, je +l'y ai trouvé un soir), et il est rare que la mer la remplisse. Au lieu +que chez un ami, chez le meilleur ami, on est exposé à des attentions, à +une foule d'attentions insupportables. On vous demande comment vous avez +passé la nuit, et jamais comment vous passez l'ennui. On vous offre du +café, on vous fait admirer une foule de choses; on rit quand vous dites +une bêtise, on vous questionne du regard quand vous êtes triste ou gai; +on vous parle quand vous causez avec vous-même; et puis le mari dit à sa +femme: «Mais laisse-le donc, tu vois bien qu'il ne veut pas dire un mot, +tu le tourmentes.» Et alors on prend son chapeau et on sort, et, en +sortant, on ferme la porte trop fort. Et l'on se dit: «Allons bon, voilà +que je suis un grossier maintenant... Je m'impatiente des attentions +qu'on a pour moi; je vais être la cause d'une querelle conjugale, etc., +etc.»--Dans la grotte de Caliban, au contraire, on ne risque pas de +fermer la porte trop fort et par là on évite les conséquences de la +brutalité. + +Enfin, n'importe! Vous vous promenez donc beaucoup sur la terrasse, sous +les allées d'arbres?... Et après? Vous admirez les couchers de +soleil?... Et après? Vous respirez la brise de mer?... Et après? Vous +regardez pêcher toutes sortes de thons?... Et après? Vous enviez de +jeunes Anglaises qui ont des milliers de livres sterling de revenu?... +Et après? Vous enviez davantage des imbéciles sans idées, sans le +moindre sentiment, qui ne comprennent rien, qui n'aiment rien... Et +après? + +Eh! mon Dieu, je vous en offre autant. Il y a aussi des terrasses et des +arbres à Paris; on y voit aussi des couchers de soleil, des Anglaises, +des imbéciles, plus même qu'à Nice, la population étant beaucoup plus +grande; on y pêche des goujons à la ligne. On s'y ennuie, presque +autant qu'à Nice. C'est partout de même. + +J'ai reçu hier une belle lettre d'un monsieur inconnu sur ma partition +des _Troyens_. Il me dit que les Parisiens étaient accoutumés à une +musique plus _indulgente_ que la mienne. Cette expression m'a ravi. Les +Viennois m'ont aussi envoyé dimanche dernier une dépêche télégraphique +pour m'annoncer qu'ils venaient de fêter mon jour de naissance en +exécutant un grand morceau de ma légende _la Damnation de Faust_, et que +ce double choeur avait eu un succès immense. Je ne savais pas même avoir +un jour de naissance. + +J'adore les cordiaux et les gens bons. + +Pardonnez-moi ces deux calembours, avec lesquels j'ai l'honneur d'être +votre dévoué. + + + + +CXXX. + +A MADAME DAMCKE. + + +[Paris, 24 décembre 1864?] + + Chère madame, + +Pardonnez-moi si je ne vais pas dîner chez vous demain. C'est le jour du +Seigneur, et, puisque tout travail est interdit, je vais me reposer +comme l'ouvrier de la dernière heure. + +J'eusse été très heureux de me trouver chez vous avec mesdames d'Ortigue +qui sont la grâce et la bonté même et que j'aime beaucoup; mais je me +sens si affaibli et j'ai une telle horreur d'entendre parler de _Noël_! +Vous n'auriez qu'à laisser échapper ce nom pour me donner une +indigestion et une attaque de choléra. + +Et puis il y a encore une autre raison que je ne veux pas vous dire. + +Abusez-vous bien, ce soir, à l'Opéra-Comique; mais, je vous en prie, à +votre retour, ne me racontez pas la pièce et je vous en saurai un gré +infini. + + + + +CXXXI. + +A M. BERSCHTOLD, POUR M. LOUIS BERLIOZ, CHEZ M. DE ROTHSCHILD, RUE +LAFITTE, 17 + + +_Sans date_, vers 1864 ou 1865. + +Quand tu te sentiras plus calme, et j'espère que ce sera demain, reviens +donc, cher Louis, dîner au moins à la maison, comme à l'ordinaire, +pendant que tu es ici, si le déjeuner te dérange trop pour tes affaires. +Mais cela me paraît incroyable; tu as bien assez de cinq à six heures +par jour et tu peux bien m'en donner deux. Voyons, réfléchis donc un +instant: tu as des chagrins violents qui te troublent le coeur et la +tête; personne ne peut rien pour les calmer. Est-ce une raison pour être +furieux contre tout le monde? + + * * * * * + +Tu souffres; viens donc auprès de ceux qui t'aiment; sans parler de la +cause de tes souffrances, tu éprouveras un peu de calme à te trouver +avec eux. Ta position, d'après ce que tu m'as dit hier, est meilleure +que je ne l'espérais; te voilà avec un état, tu es indépendant, tu es +libre, autant qu'homme du monde puisse être libre, puisque tu ne devras +rien à personne et que ton aisance ne fera que rapidement augmenter, +puisqu'on est content de toi dans l'administration qui t'emploie. C'est +immense cela; tes chagrins passeront, et ces avantages resteront et en +amèneront d'autres plus importants. Moi aussi, j'ai de grands ennuis et +de vifs chagrins; pourtant je reconnais que tu n'y es pour rien. + + * * * * * + +Allons, viens demain, nous t'attendrons à midi et à six heures. + +Je t'embrasse de tout mon coeur, pauvre cher Louis. Tu viendras? + + + + +CXXXII. + +A MADAME MASSART. + + +Ce soir, 1865[113]. + +[image: notation musicale] + + Chère madame, + +Autant il est tombé de flocons de neige aujourd'hui, autant de genres de +douleurs me torturent ce soir; et le moindre de mes maux n'est pas le +regret que j'éprouve de ne pas vous aller entendre. + +Je reste couché; je me figure la sonate et le ton de _fa mineur_, et +votre inspiration,.. Ah! pour cela, non! Je n'ai pas assez d'imaginative +pour me le figurer; mais, enfin, je me figure que vous êtes une virtuose +comme il y en a 87 à Paris, 187 en France et 2,187 en Europe, sans +compter ceux et celles d'Amérique, d'Australie et de Tasmanie. Alors, je +m'estime trop heureux de dormir. Fi! fi! + +Vous ne me croyez pas; vous dites: c'est un farceur; il pourrait très +bien se lever; je ne crois pas à sa maladie. + +Attendez un peu et je vous inviterai à mon enterrement; et, si vous n'y +venez pas, je vous en voudrai à la mort. + +A vous quand même! + +Accentuez bien le + +[image: notation musicale] + +Adieu, chère madame; je suis tout à fait gai. Oh! si je pouvais mourir +cette nuit, seulement pour vous prouver que vous me calomniez! + + + + +CXXXIII. + +A M. DAMCKE. + + +26 avril [1865?]. + +Mon cher ami, ne m'attendez pas pour aller au concert hongrois. Je suis +trop bien portant aujourd'hui et je veux rester tranquille. On ne vit +qu'une fois... et encore! + + + + +CXXXIV. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +Paris, 28 juin 1865. + + Cher ami, + +Je ne sais pas pourquoi je t'écris, car je n'ai rien à te dire. Ta +lettre de ce matin m'a troublé au dernier point. Elle est peu +intelligible, tout en étant fort claire dans l'expression de tes +sentiments. Tu _crains_ maintenant d'être capitaine, tu te méfies de +toi... Et tu désires pourtant être nommé. Tu veux un _intérieur_ au lieu +de ta modeste chambre; tu veux te marier, mais pas avec une femme +ordinaire. Tout cela est fort simple et facile à comprendre; seulement +il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner +l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans, et, à cet âge, on +doit connaître les réalités de la vie, ou on ne les connaîtra jamais. Il +te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui puis t'en donner. J'ai de +quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout. +J'étais comme toi quand j'ai épousé ta mère, mais bien plus à plaindre +encore; car je n'avais pas les appointements que tu as et j'étais +brouillé avec mes parents, qui d'ailleurs ne pouvaient rien me donner. +Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus; +mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère +pourtant. Ainsi ne me parle donc pas de tes convoitises, car je ne puis +rien pour les satisfaire. Moi aussi, je voudrais avoir une fortune que +je n'ai pas; une fortune qui me permît de la partager avec toi d'abord, +et ensuite de voyager, de faire exécuter mes ouvrages, etc., etc. Il +faut bien me résigner à m'en passer. Songe que, si, en ce moment, tu +étais marié et si tu avais des enfants, tu serais _cent fois_ plus +malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple. +C'est une série de miracles (le présent de Paganini, mon voyage en +Russie, etc.) qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les +miracles sont rares; sans quoi ils ne seraient plus des miracles. Pour +vivre seul il faut de l'argent; pour vivre avec une femme, il faut trois +fois plus d'argent; pour vivre avec une femme et des enfants, il faut +huit fois plus d'argent. Cela est certain comme il l'est que deux et +deux font quatre. Je ne parle pas des tourments moraux de certaines +positions (même avec de l'argent), car cela dépasse mon talent de +description. + +En somme, ta lettre est sans _conclusion_; il semble que tout d'un coup +tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc. + + + + +CXXXV. + +AU MÊME. + + +Paris, le 11 juillet 1865. + +Oui, mon cher bon Louis, causons, quand nous pourrons, aussi souvent que +nous pourrons. Ta lettre de ce matin est la bienvenue. Mais j'ai passé +hier une abominable journée. Je suis sorti, j'ai erré pendant deux +heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures +et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café +_Cardinal_ pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu +appeler et j'ai vu un gai visage me sourire; c'était Balfe, le +compositeur irlandais qui arrivait de Londres, et qui m'a engagé à dîner +avec lui. Puis nous sommes allés au _Grand Hôtel_, où il loge, fumer un +cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin. Et nous +avons tant et tant parlé de Shakspeare, qu'il comprend bien, dit-il, +depuis dix ou douze ans seulement. + +Je ne lis aucun journal, et tu me ferais bien plaisir de me dire où +diable tu as vu toutes les belles choses sur moi que tu me cites. Je +n'en sais pas le premier mot. Le programme de Bade est bien tel que je +t'ai dit. C'est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton, Didon. +Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schumann, et Reyer ne sait pas ce +qui l'attend aux répétitions. + +Je suis allé hier chez l'agent de change; il n'y avait pas assez de tes +cinq cents francs pour acheter deux obligations ottomanes qui rapportent +neuf pour cent; ainsi, de l'avis de l'agent, j'attendrai que tu +m'envoies ce que tu m'as dit qu'on te devait pour t'acquérir une petite +rente. J'ai donc gardé ton argent, parce qu'un retard même de trois mois +ne te ferait pas perdre un sou pour le payement du semestre de janvier. +Tu sais que Liszt est abbé? Quand j'aurai un volume broché de mes +_Mémoires_, je te l'enverrai, sous ta promesse formelle qu'il ne sortira +jamais de tes mains et même que tu me le renverras quand tu l'auras lu +et relu. + + + + +CXXXVI. + +A M. ET MADAME DAMCKE. + + +Genève, hôtel de la _Métropole_, 22 août 1865. + + Chers amis, + +Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de +vous oublier. Vous le savez, _je n'oublie pas aisément_, et, si je le +pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous. + +Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous +décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres +pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement, +une cordialité extrêmes[114]; on veut que je sois de la maison, on me +gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous +faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous +sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec +sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu +me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que _d'autres +choses_; cela m'a donné un gonflement de coeur qui me tue. + +Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide. +Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des _Mémoires_. +_Elle_ m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres; mais +sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois qu'_elle_ n'en est +plus fâchée... + +Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est +charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je +connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus +beau. Adieu, chers amis. + + + + +CXXXVII. + +A MADAME MASSART. + + +Paris, 15 septembre 1865. + +Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis +tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de +Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand +je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont +fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout; +mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant. + +Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un +moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous +allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute, +vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée +saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée +trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me +traiter d'original. + +Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en +avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à +Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son +musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche... +Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle +dans l'opéra d'_Uthal_ de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais +bien le double pour entendre de temps en temps parler _français_ autour +de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate? +J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu +grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues +promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà, +pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons +d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le +bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance, +qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils +écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée +des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et +grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans +votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son +mari de porter _une robe de chambre_, elle qui ne veut pas tolérer ce +vêtement pour Brutus? + +Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit +auditoire d'hommes, et nous lirons _Coriolan_. Rien ne me fait plus +vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs, +doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à +Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux... +Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes +filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche +photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour +deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on +nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse +imaginer. + +J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le +_prêterai_ seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le +lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de +n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures +que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux; +mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est +inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand +regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce +n'est pas pour les louer. + +Ah! voilà une crise qui me reprend! + +Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je +ne puis plus écrire. + +Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main. + + + + +CXXXVIII. + +A LOUIS BERLIOZ. + + +6 novembre 1865. + + Cher ami, + +Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de +dogue. + +Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer +ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le +contrat, me fait dire tout simplement _qu'il n'est pas en mesure_ et +qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et +demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne +font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas +d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est _riche_. Mais +j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai +toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres, +j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront +quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul, +l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents +francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse +reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes. + +D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la +Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui +présente un billet, de dire _qu'elle n'est pas en mesure_. Allons, il +faut en prendre son parti, je n'y puis rien. + +Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument +dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en +faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour +l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si +l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis +Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore... n'en +suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait +m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je +ne lui en prêterais pas.» + +On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront +lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur +Rossini dans le _Correspondant_[115]. Cet écrit est fort sensé, fort +juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un +rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour +le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien +_lavé la tonsure_ de mon ami M. le curé d'Ortigue.» + + + + +CXXXIX. + +AU MÊME. + + +Paris, 13 novembre 1865. + + Cher ami, + +Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de +me recoucher. C'est que tu seras fort occupé le 15 et que c'est +aujourd'hui le 13. J'espère que tu te _débrouilleras_ au milieu de ce +peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir +un _home_, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc +pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que +Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce +que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a +pu te répondre. Il faut de l'argent! n'en fût-il plus au monde. Il faut +rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen, +savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme +calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que +les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir +huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit +par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit: «Ah! si c'était à +recommencer!» + +Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on +vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui +est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean +comme devant. + +Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou +au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il +fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe! +Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais +tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de +lettres de Genève; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une +lettre m'arrive, cela me remonte le coeur et l'esprit. + +Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai +aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer +les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. +Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le +sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je +t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter. + + + + +CXL. + +A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE. + + +Paris, 1er décembre 1865. + +Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez +eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable. + +D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne +m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par +notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans +de coeur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous. + +Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez +surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au +beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable. + +Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites +d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous +êtes de ses amis, de ses flatteurs même; il est si bête qu'il ne s'en +doutera pas! + +Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, _maître_, et qu'il se +verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant: + + «JE L'AVAIS TOUJOURS DIT!» + +Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu +de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente! +cette vieille capricieuse!... + +On exécutera quelques fragments de ma symphonie de _Roméo et Juliette_ +dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent +public idiot va-t-il prendre cela? + +N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de +mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas; +voilà _l'absynthe_, comme dit Hamlet. + +Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la +connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert +du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas +d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père. + +Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue +française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes. +Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous +finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien. + + + + +CXLI. + +A MADAME MASSART. + + +30 janvier 1866. + + Chère madame, + +Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant +les deux lettres A M (Aglaé Masson ou Massart), parce que j'éprouve +toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si +gentils, si _amicaux_. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas +employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je +l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre +première ligne. Vous m'appelez «cher _maestro_!» Pardieu! je ne suis pas +maestro, ni quoi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous +planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour +vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est +beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans +quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie. + +Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et +quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir, +vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la +tête. + +J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne, +geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre +lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que +je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu.... + +Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me +soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre.... + +Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour. +Pourquoi cela? + +Je vous porterai demain le volume des _Mémoires_; vous y verrez pourquoi +je suis d'humeur si gaie. + +Tout à vous et à Massart; mais ne l'appelez plus devant moi le _père +Massart_, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu. + + + + +CXLII. + +A LA MÊME. + + +3 septembre 1866. + +Ah! mon Dieu, quel malheur! Ce matin, chère madame Massart, oui, pas +plus tard que ce matin, je me suis mis à vous penser une lettre +charmante, pleine d'esprit, de gracieux compliments, et d'une flatterie +si fine, si ingénieuse, si adroite, que vous eussiez cru tout ce que je +vous disais; je vous parlais de votre exquise bonté, de votre grâce, de +votre talent, de l'affection que vous inspirez à tous ceux qui vous +connaissent, des jalousies que vous excitez, de mille choses, enfin, et +de vingt autres encore. Et voilà que j'ai eu le malheur de m'endormir, +et qu'au réveil, je n'ai plus retrouvé le moindre souvenir de ma lettre +et que me voilà obligé de vous écrire des banalités. Il y a des gens, je +le sais, à qui ces choses-là sont justement les plus agréables; mais je +ne crois pas que vous apparteniez à cette espèce de melons. Ainsi, +résignez-vous. Je ne parlerai pourtant pas de l'immense ennui qui vous +dévore dans votre petit étui de carton, d'où l'on voit la mer, dit-on. +Je craindrais de vous pousser au suicide; et ce genre de désennui est +extrêmement inconvenant pour une jolie femme. Mais que pouvez-vous faire +pourtant? Vous avez fait le tour de Beethoven depuis si longtemps; cette +année, vous avez lu Homère; vous connaissez trois ou quatre grands +chefs-d'oeuvre de Shakspeare; vous voyez la mer tous les jours; vous +avez des amis qui viennent vous voir, un mari qui vous adore.... Que +devenir, bon Dieu! que devenir? Je contribue, pour ma part, autant qu'il +est en moi, à vous rendre ce séjour maritime supportable, en +m'abstenant, de toutes mes forces, de vous y visiter. Je ne puis rien de +plus. + +On m'a, pour ainsi dire, traîné dernièrement à X..., pour y présider un +concours d'orphéonistes qui ont crié à tue-tête pendant sept heures +d'horloge; et vous savez que ces heures-là sont bien plus longues que +celles des montres. + +L'adjoint du maire a voulu m'avoir chez lui; il est venu me chercher à +la gare, en voiture attelée de deux superbes chevaux; il a une maison +toute neuve, bâtie hors de la ville, sur une petite éminence entourée de +bois et de jardins. C'est un grand amateur de musique et un +millionnaire, ce qui ne fait ni chanter ni juger faux. Il a _sept_ +enfants! + +En apprenant cela, je m'étais fait un singulier portrait de leur mère. +Je me figurais une femme laide, déhanchée, couperosée, tout ce qu'il y a +d'affreux! Eh bien, pas du tout: elle est charmante, d'une taille droite +et fine comme une aiguille anglaise; des yeux délicieux, pleins de feu; +naturelle, calme mais non froide; pas trop dévote; en relations +convenables mais non compromettantes avec le bon Dieu; ne gâtant point +ses enfants; se mettant bien, sans idées provinciales. Et dire qu'un +homme a trouvé tout cela, femme, enfants, maison, millions, en vendant +du vin de Champagne! + +J'allais partir pour Genève quand il m'est arrivé une lettre d'un mien +cousin (François Berlioz), directeur de la manufacture de glaces de +Montluçon, qui vient se marier à Paris dans huit jours et qui me demande +d'être son témoin. Je lui ai répondu: «Arrive, et tu verras comme je +témoigne bien.» Pouvais-je faire autrement? + +Il faut, pourtant, autant qu'on le peut, assister les siens dans les +circonstances difficiles! + +On m'a prié aussi de diriger les études d'_Alceste_ à l'Opéra; mais +Perrin traîne tellement, pour laisser revenir le monde à Paris (comme +s'il y avait un monde parisien pour _Alceste_!), que je vais le planter +là pour quelques jours et courir à Genève; je n'y tiens plus. + +Ah! chère madame, que c'est beau! que c'est beau! L'autre jour, à la +première répétition d'ensemble en scène, nous pleurions tous comme des +cerfs aux abois! «C'était un homme que Gluck!» disait Perrin.--Pas du +tout; c'est nous qui sommes des hommes. Ne confondons pas.--Taylor +disait hier à l'Institut que Gluck avait plus de coeur qu'Homère. Oui, il +avait plus de fibre humaine. Et l'on va faire entendre ces sublimités à +tant de plats polissons! Cela me renfonce dans mon système de +l'_Indifférence absolue en matière universelle_, le seul raisonnable, +décidément! + +J'ai été fort surpris de mademoiselle Battu, qui joue et chante Alceste +d'une manière sinon inspirée, du moins fort satisfaisante, et qui se +perfectionne chaque jour. Villaret est un très bon Admète, et David +représente on ne peut mieux le grand prêtre. Enfin, j'espère que cela +ira. Vous pourriez être à Paris au mois d'octobre, à la première +représentation. Tâchez. + +Massart chasse-t-il, pêche-t-il, peint-il, bâtit-il?--Ce dernier +verbe-là fait pitoyablement.--Songe-t-il? + + Car que faire en ce gîte, à moins que l'on ne songe? + +Il est couvert de gloire, cette année. Ses élèves ont eu tous les prix; +il se vautre sur les lauriers. La couche, toutefois, pourrait être plus +douce. + +Tiens! ceci est un vers! pardon! Quels sont vos visiteurs? Bersch en +est-il? dites-lui mille amitiés de ma part; Jacquart en est-il? +dites-lui en mille autres. + +Adieu, chère madame; excusez-moi d'avoir si longtemps divagué la plume à +la main; mon sans gêne vous prouve tout au moins le plaisir que +j'éprouve à causer avec vous et à vous dire tout ce qui me passe par la +tête. + +«Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne», comme dit le grand poète Scribe. + +Je finis ici mon scribouillage en serrant votre savante main. + + + + +CXLIII. + +A M. ERNEST REYER. + + +Vienne, 17 décembre [1867]. + + Mon cher Reyer, + +Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit +depuis hier; je n'en pouvais plus. + +_La Damnation de Faust_ a été exécutée hier dans la vaste salle de la +Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire +tous les rappels, les _bis_, les pleurs, les fleurs, les +applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part. + +J'avais 300 choristes et 150 instrumentistes; une charmante Marguerite, +mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un +ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris, +et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer: tous les trois du +grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite, +supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les +applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus. +Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et LE +CIEL ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs. +Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute +poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien +chantée par mademoiselle Bettleim. + +Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs. +Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou +trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent +quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes choeurs. Quelles +voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par +le directeur de la _Société des amis de la musique_, Herbeck, un chef +d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en +trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter _en +entier_ mon ouvrage. + +Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre, +sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'_Harold_. + +Que vous dirai-je? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut +me pardonner si je vous en parle si longuement. Il était venu des +auditeurs de Munich et de Leipzig. + +Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh! comme il +a dit l'air dans la _chambre de Marguerite_ et surtout la phrase: «Que +j'aime ce silence!» + +Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à +Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par coeur. Le +Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! Qu'il se +renferme dans son ancien répertoire! + +Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré +cette algarade. + +Adieu; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger _Roméo et +Juliette_; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois. + + + + +CXLIV. + +A M. FERDINAND HILLER. + + +Paris, 12 janvier 1867. + + Mon cher Hiller, + +Vous serait-il possible, pour que je ne me présente pas au public de +Cologne seulement avec de la musique instrumentale, de placer dans le +programme du 26 février, un duo nocturne pour deux femmes (un soprano et +un contralto). Ce petit morceau de _Béatrice et Bénédict_ a fait partout +un grand effet; il n'est pas difficile; il faudrait que les cantatrices +fussent des oies, pour ne pas chanter cela convenablement. Il est vrai +que nous rencontrons souvent de pareils volatiles. Mais voyez s'il y +aurait moyen de trouver dans votre cercle musical les deux chanteuses +capables de cet effort. Je vous enverrais alors les exemplaires du duo, +avec paroles allemandes, et je porterais ensuite moi-même les parties +d'orchestre. Si vous trouvez la chose imprudente ou seulement difficile, +qu'il n'en soit pas question. J'attends votre réponse. + +Dites-moi aussi à quelle époque précise je devrai me trouver à Cologne, +et combien vous me donnerez de répétitions pour la Symphonie. Le duo +pourra aller avec une seule, si les chanteuses savent bien leur affaire. + +J'irai loger à l'hôtel _Royal_, où je suis déjà descendu plusieurs fois. +Je serai ainsi bien plus libre de rester couché tant qu'il me plaira; +car je suis un des hommes les plus couchés qui existent. Il est vrai que +j'existe bien peu. Malgré les joies musicales du séjour, ce voyage à +Vienne et les nombreuses répétitions que j'ai dû y faire m'ont exténué +et à moitié tué. Les médecins homoeopathes ou allopathes, pas plus que +ceux qui _soignent_ leurs patients par l'une ou l'autre méthode (à la +volonté des personnes), les docteurs à double détente n'y peuvent rien. +Je tâchera pourtant d'être un peu mieux portant pour aller vous voir; +sinon, je serai bien insupportable. + + + + +CXLV. + +AU MÊME. + + +Paris, 8 février 1867. + + Mon cher Hiller, + +Vous êtes le plus excellent camarade que l'on puisse trouver. Je ferai +ce que vous me dites: je vais tâcher d'acquérir quelques forces, et, _le +23 de ce mois_, je partirai pour Cologne, où je serai à l'hôtel _Royal_ +le soir. Mais ne me retenez pas DES chambres, comme vous dites, UNE +petite chambre me suffira. Si j'étais incapable de me mettre en route, +je vous enverrais les parties d'orchestre du duo, et vous en seriez +quitte pour conduire le tout. Vous me parlez comme les médecins: «C'est +une névralgie». Ainsi, madame Sand ayant fait remarquer à son jardinier +qu'un mur de son jardin s'était écroulé: «Oh! ce n'est rien, madame, lui +répondit-il, _c'est la gelée_ qui en est cause.--Oui, mais il faut le +faire rebâtir.--Oh! ce n'est rien, c'est la gelée.--Je ne dis pas non, +mais il est à terre.--Ne vous tourmentez pas, madame, c'est la gelée.» + +Tâchez que votre jeune soprano ne me fasse pas le stupide changement sur +[image: notation musicale]. Il n'y a que les cantatrices pour avoir de +pareilles idées. + +A bientôt; je ne puis plus écrire, je vais me recoucher. + + + + +CXLVI. + +A MADAME DAMCKE, A MONTREUX (SUISSE). + + +Paris. Je ne sais pas le quantième. [24 septembre 1867]. + + Chère madame Damcke, + +Je vous eusse bien écrit depuis mon retour, mais je ne savais pas où +adresser ma lettre. Je vous remercie donc doublement de la vôtre. + +Voici ma réponse laconique: je suis toujours malade. + +Arrivé à Néris, j'ai pris cinq bains; au cinquième, le médecin en +m'entendant parler et me tâtant le pouls: «Sortez vite, s'est-il écrié, +les eaux vous sont contraires; vous allez avoir une laryngite; il faut +vous en aller en un lieu où vous soignerez bien votre gorge; diable! ce +n'est pas une chose légère!» + +Je suis parti, le soir même. J'ai failli étouffer en chemin de fer dans +une quinte de toux. Puis je suis arrivé à Vienne où mes nièces m'ont +comblé de soins. J'étais presque toujours couché. Enfin, la voix +naturelle m'est à peu près revenue, le mal de gorge a fui; mais ma +névralgie aussi est revenue, plus féroce que jamais. + +On m'a fait rester à Vienne un mois, parce que l'aînée de mes nièces se +mariait et qu'elle me voulait pour témoin. + +Elle a épousé un chef de bataillon, charmant sous tous les rapports; +sans quoi je n'eusse pas témoigné. Après le dîner de noces, ils sont +partis pour un long voyage dans le sud de la France; sans quoi encore je +n'eusse pas témoigné. + +Nous étions trente-deux gens de la noce, venus de tous les coins de la +famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint-Geoire, etc., etc.; nous nous +sommes tous retrouvés là, moins _un_, hélas!... + +C'est le plus vieux que j'ai eu le plus de plaisir à revoir; mon oncle +le colonel, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Nous avons bien pleuré en +nous revoyant; il semblait honteux de vivre...; je le suis bien +davantage. + +Me voilà à Paris maintenant, presque toujours couché comme à Vienne. Et +dernièrement, la grande-duchesse Hélène de Russie m'a fait entortiller +pour aller à Saint-Pétersbourg; elle a voulu me voir, et enfin j'ai +consenti. Je partirai le 15 novembre pour aller diriger six concerts du +Conservatoire, dont un de ma musique. + +La princesse paye mon voyage, aller et retour, met une de ses voitures à +ma disposition, me loge chez elle au palais Michel et me donne quinze +mille francs. Au moins, si j'en meurs, je saurai que cela en valait la +peine. + +J'ai écrit à votre mari, l'autre jour, une lettre que je n'ai pas +envoyée, faute d'adresse, pour lui demander si je ne lui ai pas prêté ma +belle partition d'_Orphée_ de Leipzig. Je ne puis plus la trouver; je +suis allé chez Heller, je lui ai laissé ma carte; je n'ai point de ses +nouvelles. + +Adieu, madame; je vous serre la main en vous envoyant à tous les deux +mille amitiés. + + + + +CXLVII. + +A M. ET MADAME MASSART. + + +Paris, 4 octobre 1867. + +Eh bien, oui, je vais en Russie. La grande-duchesse Hélène était ici il +y a quelques jours et m'a fait faire des propositions que, après un peu +d'hésitation et de l'avis de tous mes amis, j'ai acceptées. Il s'agit +d'aller, à la fin de novembre, diriger, à Saint-Pétersbourg, six +concerts du Conservatoire, dont cinq formés des chefs-d'oeuvre des grands +maîtres et un composé exclusivement de mes partitions. + +Elle me loge chez elle, au palais Michel, me fournit une de ses +voitures, paye mon voyage, aller et retour, et me donne quinze mille +francs. Je serai exténué de fatigue, malade comme je suis; mais, si je +meurs, nous le verrons bien. Venez donc aussi; je vous ferai jouer votre +jovial concerto de clavecin en _ré mineur_ de S. Bach et nous rirons +d'une belle manière. + +Adieu; mille amitiés pour tous les deux; j'irais bien chez vous dans les +beaux jours que vous passez à Villerville, mais je vous avoue que cela +me paraît d'une indiscrétion révoltante. + +Ma belle-mère vous remercie de votre souvenir. A vous. + +_P.-S._--Vous êtes, décidément, une néréide ou une tritonne. + +Vous saurez encore qu'un Américain dont j'avais refusé les offres, il y +a un mois et demi, apprenant que j'acceptais celles des Russes, est +revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs, si je voulais +aller à New-York l'année prochaine. Que dites-vous de cela? En +attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle +qu'il a fait bâtir là-bas; et je vais poser tous les jours. Si je +n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir. + +Avez-vous lu les comptes rendus du festival de Meiningen, en Allemagne? +Cela aussi m'aurait fait plaisir, si je ne souffrais pas tant et si je +n'étais pas si vieux. Oui, vous en avez lu quelqu'un; votre lettre me +l'annonce. J'ai vu des gens qui y étaient. N'avez-vous pas honte d'aller +encore _massacrer_ des faisans? La belle chose que de tuer de la +volaille dans une basse-cour!!! + +Adieu; cela ne fait rien, j'ai toujours pour vous, quand même, une +véritable et chaleureuse amitié; vous êtes, tous les deux, des coeurs +excellents, que j'apprécie chaque jour davantage. + + + + +CXLVIII. + +AUX MÊMES. + + +Paris, 2 novembre 1867. + + Comment vous portez-vous, châtelain et châtelaine? + + Comment se porte votre château? + + Savez-vous encore le français? + + Savez-vous encore la musique? + + Savez-vous encore vivre? + + Savez-vous que vous ne savez rien? + + Savez-vous qu'on vous a oubliés? + + Savez-vous qu'on se passe de vous? + + Savez-vous que vous êtes passés + + De mode? + + Bonsoir! + + 2 novembre, jour des morts. + + Et quand on est mort, c'est pour longtemps. + + + + +CXLIX. + +A M. ÉDOUARD ALEXANDRE. + + +Saint-Pétersbourg, 15 décembre 1867. + + Chers amis, + +Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air +bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me +comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse +jusqu'au moindre musicien de l'orchestre. + +On a su, je ne sais comment, que le 11 décembre était le jour de ma +naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dû +assister à un dîner de 150 couverts, où, comme vous le pensez bien, les +toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur +extrême. Au second concert, j'ai été rappelé six fois après la +Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante +et dont la quatrième partie avait été bissée. + +Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si +Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi faut-il vous +dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je me +vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je +conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire. + +Hier, nous avions à exécuter le second acte d'_Orphée_, la symphonie en +_ut_ mineur et mon ouverture du _Carnaval romain_. Tout cela a été +sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a +une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. Il y +avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès. +Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations +faites par-ci par-là, par des gens incapables!!! Ah! c'est pour moi une +joie immense de leur révéler les chefs-d'oeuvre de ce grand homme. Hier, +on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le +premier acte d'_Alceste_. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéît +en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use. + +Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire _Hamlet_. J'ai +parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de +Saint-Victor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va +acheter _Hommes et Dieux_ et l'admirer. + +Ici, on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicale et +littéraire; ici, on a dans la poitrine un foyer qui fait oublier la +neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué? + +Adieu, tous; je vous serre la main; je vous embrasse. + + + + +CL. + +A M. ET MADAME MASSART. + + +Saint-Pétersbourg, 22/10 décembre 1867. + + Chère madame Massart, + +Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux +et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire. + +Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce +que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par +lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au +Conservatoire de Paris. Ils m'ont joué, avec la même perfection, l'autre +jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire +dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions +fait trois répétitions. On a redemandé à grands cris la Marche au +supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des +gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le +second acte d'_Alceste_, avec l'Offertoire de mon _Requiem_ (le choeur +sur deux notes). A l'autre (5me concert), je donnerai les trois +premières parties _instrumentales_ de la Symphonie avec choeurs de +Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie vocale, les chanteurs dont je +dispose ne m'inspirant pas assez de confiance... On est venu me chercher +de Moscou, où j'irai après le 5me concert d'ici, madame la +grande-duchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la +capitale mezzo-asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en +dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplement +leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le +faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous +écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée +musicale où elle veut entendre mon duo de _Béatrice et Bénédict_, que +l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en +français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en +recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils +savent tout à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher. + +Madame la grande-duchesse veut que je lui lise _Hamlet_ un de ces soirs, +mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner +de cent cinquante couverts le jour de ma fête (11 décembre), où toutes +les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec +effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien +des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si +exténué; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors +de mon lit à des heures aussi indues. + +D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au +café _Anglais_. + +Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous, +se donnent la main. + +Adieu, adieu, adieu. _Remember me._ + +Vous savez toujours l'anglais?... + +Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir. + +Vous savez que vous êtes charmante; mais pourquoi diable êtes-vous si +charmante? + +Je ne le découvre pas. + +_Farewell. I am your._ + + + + +CLI. + +A M. DAMCKE. + + +Moscou, 31 décembre 1867. + + Mon cher Damcke, + +J'étais si fatigué ces jours-ci, que je n'avais pas le courage de vous +écrire; et pourtant il m'est arrivé un grand événement musical. Les +directeurs du Conservatoire de Moscou sont venus me chercher à +Saint-Pétersbourg et ont obtenu de la grande-duchesse un congé de douze +jours pour moi. J'ai accepté l'engagement de diriger deux concerts. + +Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu +l'idée de le donner dans la salle du Manège, un local grand comme la +salle du milieu de notre Palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées. +Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès. + +Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police, +douze mille cinq cents auditeurs. + +Je n'essayerai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fête de +_Roméo et Juliette_ et pour l'Offertoire du _Requiem_. Seulement, j'ai +éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau, qu'on avait +voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbourg, +a commencé. En entendant ce choeur de trois cents voix répéter toujours +ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l'ennui croissant de +cette foule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la +foule avait compris ma pensée, son attention redoublait et l'expression +de cette humilité résignée l'avait saisie. + +A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts; +j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les choeurs s'en sont +ensuite mêlés; je ne savais plus où me mettre. C'est la plus grande +impression que j'aie produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une +dépêche à la grande-duchesse pour l'informer de cette émotion +populaire... + +Après-demain, on me donne une fête dans la salle de l'assemblée des +Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je +repartirai pour Saint-Pétersbourg... Je suis bien exténué, mais heureux +aussi de ce beau résultat. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout +mon coeur. + +Je remercie bien Heller d'avoir été assez bon pour m'envoyer le volume +des _Mémoires_. Malgré nos précautions, le livre a mis douze jours pour +arriver entre mes mains. Je n'ai pu le remettre à la princesse que le +jour de mon départ pour Moscou. + +Si vous avez un instant pour voir Reyer, faites-le. Adieu à madame +Damcke, dont je n'ai pas encore vu la soeur. + + + + +CLII. + +A M. ET MADAME MASSART. + + +Saint-Pétersbourg, 18 janvier 1868. + + Chère madame Massart, + +J'arrive de Moscou et, en rentrant dans mon salon, je trouve un petit +monceau de lettres, au nombre desquelles la vôtre ne me cause pas la +plus vive joie, parce qu'il y en a une autre, vous devinez de qui, que +je n'espérais pas. La vôtre, cependant, m'a fait bien plaisir. Elle +aurait dû me laisser indifférent; mais, quoi! on n'est pas parfait. J'ai +lu, tout de même, vos lignes si cordiales et j'y réponds aujourd'hui. La +place Michel est silencieuse sous son manteau de neige; les corbeaux, +les pigeons et les moineaux ne remuent pas; les traîneaux ne courent +pas; il y a un grand enterrement, celui du prince Dolgorouki, où va +l'empereur avec toute la cour et auquel, en conséquence, tout le monde +assiste. + +Mon programme du concert de samedi prochain est fixé. Je n'y suis pour +rien, heureusement; car, au suivant et dernier, je serai pour tout. Oh! +quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure du final d'_Harold_! +quand je pourrai me dire: «Je pars pour Paris dans trois jours, +c'est-à-dire au commencement de février.» Je ne puis résister à ce +climat. J'ai moins souffert à Moscou. Et quels enthousiasmes! Le premier +concert avait lieu dans la salle du Manège; il y avait dix mille six +cents auditeurs. Et quand j'ai vu tout ce monde acclamer l'Offertoire +de mon _Requiem_ avec son choeur sur deux notes, et me redemander sans +fin, j'avoue que ce sentiment religieux si rare, manifesté par une foule +immense, m'a remué jusqu'au coeur. Au second concert qui avait lieu avec +les seules ressources du Conservatoire, dans la salle des Nobles, +l'Offertoire avait été redemandé et il a produit le même effet. + +Que me parlez-vous de vous donner un concert à Paris? Si je _donnais_ un +concert à mes amis, en dépensant purement trois mille francs, je n'en +serais que plus injurié par la presse. + +Après vous avoir vus à Paris, j'irai à Saint-Symphorien et de là à +Monaco me baigner dans les violettes et dormir au soleil. Je souffre +tant, chère madame, mes maux sont si constants, que je ne sais que +devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre. + +Dites mille choses à Massart et remerciez de son bon souvenir madame +Nicolet, si charmante. + +Adieu, adieu; je vous serre la main. + + + + +CLIII. + +A M. WLADIMIR STASSOFF[116]. + + +Paris, dimanche 1er mars 1868. + +Je ne vous ai pas écrit depuis mon retour, je souffrais horriblement. +Aujourd'hui, je vais un peu mieux et je viens vous dire bonjour en vous +annonçant mon départ pour Monaco. Je partirai ce soir à sept heures. Je +ne sais pas pourquoi je ne meurs pas. Puisqu'il en est ainsi, je vais +revoir ma chère côte de Nice et les rochers de Villefranche et le soleil +de Monaco. Hier, je me suis traîné à l'Académie, où j'ai vu mon +statuaire et confrère Perraud[117]. Il m'a appris que l'Américain +Steinway l'avait enfin payé pour mon buste et qu'on était en ce moment +occupé à en couler trois exemplaires plus grands que nature pour +New-York et Paris. Je crois bien que c'est vous qui m'avez témoigné le +désir d'en avoir un pour le Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Si ce +n'est pas vous, c'est Kologrivoff[118], ou Cui[119], ou Balakireff[120]. +En tout cas, sachez et faites-leur savoir que M. Perraud m'a appris +qu'on pourrait couler encore d'autres exemplaires de ce buste... +Écrivez-moi rue de Calais, nº 4, à Paris. On m'enverra votre lettre à +Nice ou à Monaco. Mais il serait mieux encore d'écrire à _M. Perraud, +statuaire, membre de l'Académie des Beaux-Arts, à l'Institut, Paris_. +Vous lui direz ce que vous voulez et quand vous le voudrez. Et ce sera +plus prompt. Oh! quand je pense que je vais m'étendre sur les gradins de +marbre de Monaco, au soleil, au bord de la mer!!!... + +Ne soyez pas trop juste, écrivez-moi malgré mon laconisme; songez que je +suis malade, que votre lettre me fera du bien et ne me parlez pas de +composer, ne me dites pas de bêtises... Assurez-moi que vous m'avez +rappelé au souvenir de votre charmante belle-soeur, de votre gracieuse +fille et de votre frère. Je les vois tous les trois comme s'ils étaient +là. + +La musique... Ah! j'allais vous dire quelque chose sur la musique, mais +j'y renonce. + +Adieu, écrivez-moi vite, votre lettre me fera renaître et aussi le +SOLEIL... Pauvre malheureux! vous habitez la neige!... + + + + +CLIV. + +AU MÊME. + + +Paris, avril 1868. + + Mon cher Stassoff, + +Vous m'avez appelé _monsieur Berlioz_ dans votre dernière lettre et Cui +aussi; je vous pardonne à tous les deux. + +Figurez-vous que vos deux lettres sont à refaire. Vous ne savez pas que +j'ai failli mourir. Je suis allé à Monaco pour chercher le soleil, et, +trois jours après mon arrivée j'ai voulu parcourir des rochers qui +descendent à la mer et ma témérité a été cruellement punie; je suis +tombé dans ces rochers la tête la première, sur la figure, et j'ai versé +beaucoup de sang, tellement que je suis resté seul à terre et n'ai pu +revenir à l'hôtel que longtemps après et tout sanglant. J'avais retenu +ma place à l'omnibus de Nice; j'ai voulu néanmoins revenir le lendemain. +Je suis revenu, et, à peine arrivé, j'ai voulu revoir la terrasse qui +est sur le bord de la mer et dont j'avais conservé un très vif souvenir. +J'y vais, je ne vois pas bien la mer, je veux changer de banc pour +mieux voir, je me lève et, au bout de trois pas, je tombe de nouveau sur +la figure et je verse mon sang comme un malheureux. Deux jeunes gens qui +passaient me relèvent à grand-peine et me reconduisent à l'hôtel des +_Étrangers_, tout près de là, où je demeurais. On me déshabille, on me +couche et je reste sans voir ni médecin ni personne que les domestiques +pendant huit jours. Ah! ma foi, je ne puis plus écrire. A demain... je +n'ai plus la force. Bonsoir. + +...Après huit jours de cette claustration, je me sens un peu mieux, et, +la figure toute décomposée, je prends le chemin de fer et reviens à +Paris. Ma belle-mère et ma domestique poussent des cris en me voyant. +Cette fois, je fais venir un médecin et il m'a soigné si bien, que, +après un mois et quelques jours, je puis à peu près marcher en me tenant +aux meubles. Voilà où j'en suis. Mon nez est presque guéri à +l'extérieur. + +Voulez-vous être assez bon pour me dire pourquoi on ne m'a pas renvoyé +ma partition des _Troyens_? Je suppose qu'elle est copiée et qu'on n'en +a plus besoin. + +Je ne puis plus écrire;... si j'attends que je me trouve bien, ce sera +peut-être long... Écrivez-moi vous-même. Ce sera une charité. + + + + +CLV. + +A M. AUGUSTE MOREL. + + +Paris, 26 mai 1868. + + Mon cher Morel, + +Je viens d'apprendre par Lecourt que vous m'aviez écrit à Monaco et +qu'on vous avait renvoyé votre lettre. Merci de cette attention. J'ai +été bien éprouvé et j'ai encore, en ce moment, bien de la peine à +écrire. Ne soyez pas étonné si je ne vous ai rien dit; mes _deux_ +chutes, l'une à Monaco, l'autre à Nice, m'avaient ôté toutes mes forces. +A présent, les suites directes de ces deux chutes sont à peu près +effacées; mais ma maladie est revenue et je souffre plus que jamais. Je +n'ai que des choses cruelles à vous écrire. Je suis allé en Russie pour +me distraire un peu et j'ai assez bien supporté le double voyage à +Moscou et à Saint-Pétersbourg; ils m'ont fêté de toutes les manières. La +grande-duchesse m'a comblé de soins et d'attentions. J'ai dirigé six +concerts du Conservatoire de Pétersbourg et deux de Moscou. Maintenant +je ne pense à rien; je vous vois désenchanté comme moi, Lecourt tout +comme vous; j'aurais eu un grand plaisir à vous voir tous les deux, +quand j'étais dans les environs de Marseille, et j'y serais allé en +revenant de Nice, si je n'avais pas été en si mauvais état. Mais le +moyen? et puis je serais bien plus brisé par votre société que par toute +autre. Peu de mes amis ont aimé Louis comme vous l'aimiez. Et je ne puis +oublier. Pardonnez-moi tous les deux. + + + + +CLVI. + +A M. WLADIMIR STASSOFF. + + +Paris, 21 août 1868. + + Mon cher Stassoff, + +Vous le voyez, je supprime le «Monsieur»; j'arrive de Grenoble où l'on +m'a fait aller à peu près de force pour présider une espèce de festival +orphéonique et assister à l'inauguration d'une statue de l'empereur +Napoléon Ier. + +On a bu, on a mangé, on a fait les cent coups et j'étais toujours +malade...! On est venu me chercher en voiture, on m'a porté des toasts +auxquels je ne savais que répondre. Le maire de Grenoble m'a comblé de +gracieusetés, il m'a donné une couronne en vermeil, mais il m'a fallu +rester une heure entière à ce commencement de banquet. + +Le lendemain, je suis parti; je suis arrivé exténué chez moi, à onze +heures du soir... + +Je n'en puis plus, et je reçois des lettres... où l'on me demande des +choses impossibles. On veut que je dise beaucoup de bien d'un artiste +allemand, bien que je pense en effet, mais à condition que je dirai du +mal d'un artiste russe qu'on veut remplacer par l'Allemand et qui a +droit au contraire, à beaucoup d'éloges, chose que je ne ferai pas. Quel +diable de monde est-ce là? + +Je sens que je vais mourir; je ne crois plus à rien, je voudrais vous +voir; vous me remonteriez peut-être; Cui et vous me donneriez peut-être +du bon sang. + +Que faire? + +Je m'ennuie d'une manière exorbitante. Il n'y a personne à Paris; tous +mes amis sont absents, à la campagne, à _leur_ campagne, à la chasse; il +y en a qui m'invitent à aller chez eux. Je n'en ai pas la force. + +Que devenez-vous? Et votre frère? Et vos charmantes dames? + +Oh! je vous en prie, écrivez-moi aussi laconiquement que vous voudrez. +J'ai pourtant encore des suites de ma chute dans les rochers de Monaco; +Nice me donne aussi des souvenirs. + +Ma lettre va vous trouver peut-être absent; je m'attends à tout. + +Si vous êtes à Pétersbourg, écrivez-moi _six lignes_; je vous en saurai +un gré infini. + +Mille choses à Balakireff. + +Adieu, j'ai beaucoup de peine à écrire. + +Vous êtes bon, montrez-le-moi encore. + +Je vous serre la main. + + + + +APPENDICE + + +A SA SOEUR[121]. + +Paris, 20 février 1822. + +...Nous fîmes un dîner charmant avec le cousin Raimond et mon oncle. +Après, nous allâmes à Feydeau entendre Martin. On jouait ce soir-là +_Azémia_ et les _Voitures versées_. Ah! comme je me dédommage des +violons et du flageolet du bal de M. T...! J'absorbais la musique! Je +pensais à toi, ma soeur! Quel plaisir tu aurais à entendre cela! l'opéra +te ferait peut-être moins plaisir; c'est trop savant pour toi, au lieu +que cette musique touchante, enchanteresse de Dalayrac, la gaîté de +celle de Boïeldieu, les inconcevables tours de force des actrices, la +perfection de Martin et de Ponchard... oh! tiens! je me serais jeté au +cou de Dalayrac si je m'étais trouvé à côté de sa statue, quand j'ai +entendu cet air auquel on ne peut point donner d'épithète: «Ton amour, ô +fille chérie!» + +C'est à peu près la même situation que celle que j'ai éprouvée en +entendant à l'Opéra, dans _Stratonice_, celui de: «Versez tous vos +chagrins dans le sein paternel.» Mais je n'entreprends pas de te décrire +encore cette musique... (_la fin manque_). + + +A M. LESUEUR, MEMBRE DE L'INSTITUT, SURINTENDANT DE LA CHAPELLE DU ROI. + +(Sans date--vers 1825--de la Côte-Saint-André.) + + Monsieur, + +Depuis longtemps, j'étais tourmenté du désir de vous écrire, et je +n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me +paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je +craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir de vous +en adresser ne vous parût avoir sa source dans l'amour-propre qu'un +jeune homme doit naturellement ressentir en correspondant avec un de ces +hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit: cet homme rare +auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes +si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière; ce grand +musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et, si jamais +les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses +élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de vos +enfants. + +J'ai été reçu dans ma famille comme je m'y attendais, avec beaucoup +d'affection. Je n'ai point eu à essuyer de la part de ma mère de ces +malheureuses et inutiles remontrances, qui ne faisaient que nous +chagriner l'un et l'autre; cependant papa m'a recommandé, par +précaution, de ne jamais parler musique devant elle. J'en cause, au +contraire, très-souvent avec lui. Je lui ai fait part de vos curieuses +découvertes, que vous avez bien voulu me montrer, sur la musique +antique. Je ne pouvais pas venir à bout de lui persuader que les anciens +connussent l'harmonie; il était tout plein des idées de Rousseau et des +autres écrivains qui ont accrédité l'opinion contraire. Quand je lui ai +cité le passage latin de Pline l'ancien, dans lequel il y a des détails +sur la manière d'accompagner les voix et sur la facilité que l'orchestre +peut avoir à peindre les passions par le moyen de rhythmes différents de +celui de la vocale, il est tombé des nues et m'a avoué qu'il n'y avait +rien à répliquer à une pareille explication. Cependant, m'a-t-il dit, je +voudrais avoir l'ouvrage entre les mains pour être bien convaincu. + +Je n'ai encore rien fait depuis que je suis ici. D'abord, je n'ai pas +été maître de mon temps pendant les premières semaines. Les visites à +recevoir et à rendre, dans une petite ville où tout le monde se connaît, +me l'absorbaient presque en entier. Puis, quand j'ai voulu me mettre à +cette messe dont je vous avais parlé, je suis demeuré si froid, si glacé +en lisant le _Credo_ et le _Kyrie_, que, bien convaincu que je ne +pourrais jamais rien faire de supportable dans une pareille disposition +d'esprit, j'y ai renoncé. Je me suis mis à retoucher cet oratorio du +_Passage de la mer Rouge_ que je vous ai montré et que je trouve à +présent terriblement barbouillé dans certains endroits. J'espère pouvoir +le faire exécuter à Saint-Roch, à mon retour, qui aura lieu, je crois, +avant les premiers jours d'août. + +En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, monsieur, mon père me +charge d'être l'interprète de ses sentiments auprès de vous, et de vous +témoigner toute sa reconnaissance pour les soins que vous m'avez +prodigués; vous ne doutez pas, monsieur, que je n'en sois pénétré +moi-même. Veuillez en recevoir l'assurance avec mes salutations +respectueuses. + + +A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ. + +Paris ce 10 mai [1829]. + + Mon excellent père, + +Que je vous remercie de votre lettre! Quel bien elle m'a fait! Vous +commencez donc à prendre un peu de confiance en moi! Puissé-je la +justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et +mille fois je vous en remercie; c'est un si grand bonheur de pouvoir +faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont chers. Oh! certes, oui, je +serais enchanté de pouvoir me faire entendre de vous; mais pour un +voyage de vous à Paris, il faut quelque chose de plus positif et de plus +assuré qu'un concert qui peut être empêché par le plus léger caprice des +hommes du pouvoir. J'attends depuis huit jours, dans une mortelle +impatience, la permission de M. Mangin, le préfet de police, pour faire +afficher le concert; je dois retourner seulement demain pour savoir si +on m'accorde l'autorisation. Il faut passer par les mains des chefs et +sous-chefs de division, qui ont l'air de faire une affaire d'État de ce +qui n'est qu'une formalité. Dans mes deux précédents concerts, je m'en +étais dispensé; mais, comme cette fois, c'est le soir et dans un +théâtre, les directeurs des Nouveautés ne veulent point prendre +d'engagement décisif avec moi, avant d'avoir la pièce officielle de la +police. D'un autre côté, M. de La Rochefoucauld pourrait, s'il voulait, +empêcher ma soirée d'avoir lieu, car, dans ce pays de liberté, les +musiciens sont au nombre des esclaves. D'un autre côté, le succès de ma +symphonie n'est pas sûr; le public sera moins musical dans cette saison +que dans l'hiver; toute la haute société qui a une espèce d'éducation +musicale est à la campagne, et je doute que l'originalité de mon drame +musical inspire assez d'intérêt pour faire revenir à Paris des gens de +sang aussi froid. Puis, j'ai un autre sujet d'inquiétude, c'est celui de +l'exécution: mon orchestre va être obligé de se frayer une route à +travers une forêt vierge. Outre qu'il y a beaucoup de choses nouvelles +pour eux, la plus grande difficulté est celle de l'expression. La +première partie, surtout, est d'une telle fougue dans le mouvement et +d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur +inculquer toutes mes intentions et qu'ils puissent les rendre, il faudra +une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre +très-considérable de répétitions. Heureusement, ce n'est pas plus +difficile que l'ouverture des _Francs-Juges_ (que je redonne encore), et +elle a été sublimement exécutée. + +Je suis déjà vos instructions quant au régime; je mange ordinairement +peu et ne bois presque plus de thé. + +Je ne fais depuis quelques jours, que corriger des parties d'orchestre, +surveiller mes copistes, copier moi-même. Le soir, je vais au théâtre +allemand, où le directeur a eu la politesse de me donner mes entrées, +sans que je les aie, en aucune manière, demandées. Je compte sur +l'incroyable chanteur Haitzinger pour chanter à mon concert et compléter +le programme. Je l'ai vu ces jours-ci; il m'a demandé si j'avais un rôle +important pour sa voix dans l'opéra des _Francs-Juges_ (que je ne +pourrai jamais monter à Paris); et, sur l'assurance que je lui en ai +donnée, il m'a engagé beaucoup à venir en Allemagne, où il me serait +beaucoup plus aisé de le faire exécuter, mais je ne puis pas encore +m'occuper de le faire traduire en allemand. Voilà mon plan: si ces +messieurs de l'Institut me croient digne d'obtenir un des deux grands +prix, si je puis me faire assez petit pour passer par la porte du +royaume des cieux, je resterai aussi peu de temps que possible en +Italie, et de là, je courrai à Carlsruhe, où est ordinairement +Haitzinger, ou bien à Dresde, où le célèbre compositeur Spohr est maître +de chapelle et professe des principes autrement généreux que le font les +compositeurs de Paris. Alors, il me sera aisé de voir ce que j'ai à +faire pour monter mon opéra. Vous me parlez d'hommes de lettres en +réputation; mais rien n'est plus inutile. Il n'y en a qu'un, c'est +Scribe, qui puisse faire passer une partition. Les directeurs ne font +pas plus de cas des autres que s'ils étaient inconnus. J'ai un grand +opéra, _Atala_, qui a été reçu, il y a deux mois, à l'unanimité, sans +corrections, ni conditions, par le jury de l'Opéra. Dernièrement, +Onslow, qui venait de lire la partition des _Francs-Juges_ que je lui +avais prêtée, courut, dans son enthousiasme de jeune homme (quoiqu'il +ait 49 ans), chez M. Lubbert, directeur de l'Opéra, lui parler de moi. +Il savait qu'_Atala_ était reçu et m'était destiné; il pressa beaucoup +Lubbert de me faire jouer, l'assurant que rien n'était ridicule comme +les obstacles qu'on me faisait éprouver et qu'il était de son intérêt de +les lever. A tout cela, Lubbert se contenta de répondre que beaucoup de +gens lui avaient parlé de moi, les uns avec admiration, les autres lui +assurant que j'étais fou; d'autres, qu'il n'y avait aucun fond à faire +sur moi (entre autres Cherubini, qui n'a jamais entendu de sa vie une +note de moi, si on excepte les balivernes de l'Institut défigurées sur +un piano); mais que, dans tous les cas, il avait l'intention de m'écrire +pour m'engager à ne pas faire la musique d'_Atala_, parce que, malgré sa +réception, il ne voulait pas monter ce poëme, dont il ne voulait pas +introduire le genre à l'Opéra. «D'ailleurs, ajouta-t-il, je répète +encore ce que j'ai dit déjà tant de fois: il me faut de l'argent; rien +ne fait plus d'argent que la musique d'Auber, parce que le peuple +l'aime. Ainsi, j'ai assez d'Auber et de Rossini. Beethoven et Weber +reviendraient au monde et m'apporteraient des opéras, que je n'en +voudrais pas.» + +A Feydeau, c'est le dernier degré de la dégradation musicale; ils ne +pourraient m'exécuter. Le directeur va faire banqueroute incessamment. +Il faut absolument laisser un théâtre nouveau jouer de la musique +nouvelle; il faut que cet odieux privilège tombe, et il tombera si, à la +Chambre des députés, la demande en est faite. Benjamin Constant et deux +autres devaient se charger de la présenter, si la prorogation ne fût +survenue. Conçoit-on que les Allemands, les Italiens, tous les étrangers +puissent élever des théâtres à Paris pendant une partie de l'année et +que les Français, seuls, soient obligés de se faire écorcher à Feydeau, +ou de garder leurs partitions, tandis que le théâtre des Nouveautés a un +orchestre superbe et des choeurs passables, qu'on emploie à chanter des +vaudevilles ou des morceaux tirés des partitions étrangères. Mais il ne +faut pas porter ombrage à ce Conservatoire du pont-neuf et de la +routine; il faut tout sacrifier pour faire prospérer la ronde, la +romance, le duetto; et, malgré la puissance de ces grands moyens +musicaux, donner des subventions payées par les provinciaux qui ne vont +pas à l'Opéra-Comique, et voir, tous les deux ans, un directeur manquer. + +Eh! mon Dieu! laissez-les donc libres tous de jouer ce qu'ils voudront: +opéra, grand ou petit; ne donnez point de subventions et laissez-les se +ruiner! Cela coûtera moins cher aux contribuables, et les moyens ne +manqueront pas, à quelques-uns du moins, de s'enrichir. + +Je vous écrirai dans quelques jours pour vous donner des nouvelles de +mon affaire, si les répétitions sont commencées.--Adieu, mon cher papa, +je vous embrasse tendrement. + + +A SON PÈRE + +Paris, ce 3 novembre 1828. + + Mon cher papa, + +D'abord, pour vous tirer d'inquiétude, vous saurez que j'ai obtenu un +succès d'enthousiasme des artistes et du public, que j'ai couvert les +frais du concert et que j'ai gagné.... 150 francs! J'ai mieux aimé ne +pas vous parler de ce concert avant de l'avoir donné. Je vous aurais +encore trop inquiété. Quoiqu'il m'ait donné beaucoup moins de peine que +le premier, néanmoins, après la dernière répétition, je ne pouvais plus +me tenir. La fatigue m'accablait. Je ne m'en ressens presque plus. +Cherubini s'est contenté cette fois, de ne pas trop me contrarier. Il +m'a refusé d'abord, et accordé l'instant d'après, tout ce que je lui ai +demandé. + +Enfin, le concert a eu lieu. Mon orchestre de cent musiciens a été +dirigé par Habeneck. A part quelques fautes qui venaient du défaut de +répétitions, mes grands morceaux ont été exécutés d'une manière +foudroyante. Il n'y a eu que mon septuor de _Faust_ que je n'ai pas eu +le temps d'apprendre aux exécutants et au public. + +J'ai été mis à une épreuve effrayante à laquelle je n'avais pas +réfléchi. Hiller, ce jeune Allemand dont je vous ai parlé, jouait dans +mon concert un concerto de piano de Beethoven, qui est une composition +vraiment merveilleuse. Immédiatement après, venait mon ouverture des +_Francs-Juges_. En voyant l'effet du sublime concerto, tous mes amis +m'ont cru perdu, écrasé, anéanti, et j'avoue que j'ai éprouvé un moment +de crainte mortelle. Mais aussitôt que l'ouverture a été commencée, je +me suis aperçu de l'impression qu'éprouvait le parterre et j'ai été +complétement rassuré. L'effet a été terrible, volcanique; les +applaudissements ont duré près de cinq minutes. Après que le calme a été +un peu rétabli, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre +une liasse de musique qui était sur une banquette du théâtre (car +l'orchestre est sur la scène). Le public m'a aperçu. Alors, les cris, +les bravos ont recommencé; les artistes s'y sont mis, la grêle +d'archets est tombée sur les violons, les basses, les pupitres. J'ai +failli me trouver mal; cette bourrasque inattendue m'a bouleversé. Je +tremblais comme vous pouvez le penser; mais vous me manquiez. J'étais +seul de la famille dans un tel moment; tout le monde m'embrassait, tout +le monde... excepté mon père, ma mère, mes soeurs! + +La séance a été terminée par mon choeur du _Jugement dernier_, qui a +produit presque autant d'effet que l'ouverture des _Francs-Juges_. Je +n'avais pas assez de voix; l'orchestre les écrasait. + +Quand tout a été fini, que j'ai cru les issues libres, je suis sorti; +mais les artistes m'attendaient dans la cour du Conservatoire, et en me +voyant passer les cris ont recommencé. Hier soir, à l'Opéra, tous les +musiciens sont venus me complimenter, me féliciter. Enfin, j'ai obtenu +un grand succès qui m'a complétement satisfait. Le _Figaro_ +d'aujourd'hui a rendu compte de mon concert; je vous l'enverrai avec les +autres journaux. + +Eh bien! depuis hier, je suis d'une tristesse mortelle; j'ai envie de +pleurer; je voudrais mourir. Je sens que le spleen va me reprendre plus +fort qu'auparavant. Il faut, je crois, que je dorme beaucoup. Je ne puis +lier mes idées. + +Adieu, mon cher papa, j'embrasse maman, et vous, et mes soeurs, et mon +frère. + + +A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ. + +Paris, ce 2 août 1829. + +Mon cher papa, j'ai attendu que tout fût terminé pour répondre à la +dernière lettre de maman que j'ai reçue à l'Institut, avec la dernière +lettre qu'elle contenait. Le jugement a été porté hier: il n'y a point +de premier prix ni pour moi, ni pour d'autres. + +L'Institut ayant déclaré qu'il n'y avait pas lieu à en donner un, l'a +réservé pour l'année prochaine, où il pourra en donner deux si bon lui +semble. M. Lesueur étant malade n'a pu se mêler de tout cela, et c'est +ce qui m'a nui terriblement. Cependant, Cherubini et Auber m'ont +soutenu; MM. Pradier, Ingres, grands admirateurs de l'École allemande, +ont fait, à la fin de la séance, un long discours où ils ont exhalé +toute leur indignation en disant qu'il était inconcevable qu'une telle +assemblée prononçât aussi légèrement sur moi dont on connaissait les +antécédents et dont on ne pouvait connaître l'ouvrage après une pareille +exécution. + +En effet, madame Dabadie, qui devait chanter pour moi, a été obligée de +me manquer de parole à cause de la répétition générale de _Guillaume +Tell_, qui était à la même heure que le concours de l'Institut. Elle m'a +envoyé sa soeur, élève du Conservatoire, qui est d'une inexpérience +totale, et qui n'avait eu que quelques heures pour se préparer. + +Mais la principale cause de tout ceci est que, d'après la voix publique, +le prix m'était destiné. Je me suis cru assez solidement soutenu pour +me permettre d'écrire comme je sens, au lieu de me contraindre comme +l'année dernière. Le sujet était la _Mort de Cléopâtre_, qui me +paraissait grand et neuf, et que je n'ai pas résisté à écrire... et +c'est là mon tort!.. + +Tous ces messieurs étaient bien disposés pour moi: mais ils ne m'ont pas +compris, et pour les musiciens, mon ouvrage a été une sorte de satire de +leur manière. + +Je viens de rencontrer Boïeldieu sur le boulevard. Il est tout de suite +bonnement venu à moi et m'a tenu conversation pendant une heure. + +--Oh! mon ami! qu'avez vous fait? nous comptions tous vous donner le +prix. Nous pensions que vous seriez plus sage que l'année dernière, et +voilà qu'au contraire vous avez été cent fois plus loin en sens inverse. +Je ne puis juger que ce que je comprends: aussi, suis-je bien loin de +dire que votre ouvrage n'est pas bon; j'ai déjà tant entendu de choses +que je n'ai comprises et admirées qu'à force de les entendre! Mais, que +voulez-vous? je n'ai pas encore pu comprendre la moitié des oeuvres de +Beethoven. Vous avez une organisation volcanique au niveau de laquelle +nous ne pouvons pas nous mettre. + +D'ailleurs, je ne pouvais m'empêcher de dire à ces messieurs hier:--Ce +jeune homme, avec de telles idées, une semblable manière d'écrire, doit +nous mépriser du plus profond de son coeur. Il ne veut _absolument pas +écrire une note comme personne_. Il faut qu'il ait jusqu'à des rhythmes +nouveaux; il voudrait inventer des modulations si c'était possible. Tout +ce que nous faisons doit lui paraître commun et usé!... + +Voilà la clef de l'énigme pour Catel et Boïeldieu. Auber et Cherubini +ont été néanmoins pour moi, par des considérations personnelles; mais +ils éprouvaient la même influence de mon ouvrage; Cherubini, toutefois, +beaucoup moins que les autres. + +Pour les membres non musiciens, ils n'y ont rien compris: c'est comme si +on faisait lire _Faust_ à P... L'autre second prix qui concourait avec +moi pour le premier, n'a rien eu pour la raison contraire; il était trop +plat; il a excité l'hilarité. + +Je n'ai pas pu faire la commission de l'alcarazas; quand je suis sorti +de la loge, votre caisse de livres était déjà partie. + +Je ne puis pas encore aller vous voir. Je veux terminer quelques +arrangements avec Feydeau qui me donneront la latitude de demeurer plus +longtemps auprès de vous. + +Je vous écrirai encore dans peu. Il faut, ce soir, que j'aille passer la +soirée chez Boïeldieu. Il me l'a fait promettre pour reprendre notre +conversation. Il veut, dit-il, m'étudier. + + +A M. THÉOPHILE GAUTIER. + +Vers 1845 (Sans date). + + Mon cher Thé, + +Les autres disent Théo, je supprime l'o et ne garde que le Thé; première +bêtise! + +Je donne un concert; deuxième bêtise! + +Faites maintenant la troisième de l'annoncer pour engager le public à +faire la quatrième, la plus grosse de toutes, celle d'y venir! + +Vous pouvez dans votre feuilleton blaguer à mort sur mon voyage +d'Allemagne, puis dire que dimanche 19, au Conservatoire, il y aura +Duprez, Massol, madame Dorus-Gras, chantant un grand trio de ma façon; +Duprez chantera l'_Absence_ de M. Théophile Gautier, un poète de grande +espérance, avec orchestre. J'ai instrumenté ce morceau à Dresde; on ne +l'a pas encore entendu à Paris. + +Il [y] aura un solo de violon exécuté par Allard, puis l'ouverture du +_Roi Lear_, la symphonie de _Harold_, le scherzo de _la Reine Mab_, le +finale de la _Symphonie funèbre et l'Apothéose_, avec les deux +orchestres. + +Il faut que je prie le jeune poëte de grande espérance de venir à la +répétition de samedi, s'il en a le temps, tellement je suis impatient de +lui faire entendre le chant de l'_Absence_, ainsi rendu par l'orchestre +de Duprez. + +Adieu. Mille amitiés. + + +A M. LE GÉNÉRAL LVOFF. + +Riga, 16/28 mai 1847. + +Mille remercîments, général, pour les excellentes recommandations que +vous m'envoyez. J'en ai déjà fait usage et la famille du gouverneur m'a +accueilli comme un de vos amis. Nous nous occupons du concert, qui ira +comme il plaira à Dieu. En attendant ma répétition, qui va commencer +dans une heure, il faut que je vous dise encore combien j'ai été frappé +des belles choses que contient, en grand nombre, votre dernière +partition. Ce sujet d'«Ondine» vous a on ne peut mieux inspiré; et le +style harmonique et méthodique de cette grande oeuvre brille autant par +la vérité de l'expression que par une distinction constante et une +fraîcheur juvénile bien rares partout aujourd'hui. L'ouverture est une +des plus heureusement trouvées que je connaisse; il y a là des effets de +rhythme syncopé qui m'ont fait bondir de joie. Le premier choeur, l'air +d'Ondine d'un charmant coloris, le premier final si franc et si chaud, +la prière avec accompagnement de violons, le morceau splendide de la +fête, le deuxième final, la marche et tant d'autres passages que je +pourrais citer, prouvent une invention, un goût et un savoir de premier +ordre et vous placent à un rang bien haut parmi les compositeurs +actuels. Mais, pour vous tout dire, j'étais sûr de cela avant de vous +avoir entendu. Quand on aime et respecte la musique comme vous l'aimez +et la respectez; quand on en parle comme vous en parlez et qu'on a la +pratique de l'art que vous avez, on doit écrire de la sorte. Tout cela +s'enchaîne: tout cela désole aussi, si l'on pense aux moyens d'exécution +qui deviennent de plus en plus introuvables. Et je ne sais si cet +Anglais qui demandait dans un de nos grands restaurants de Paris un +_ténor_ ou un _melon_ pour son dessert avait raison de laisser le choix +au garçon. Moi, je demanderai toujours le melon; il y a beaucoup plus de +chances avec lui d'éviter les coliques; le végétal est bien plus +inoffensif que l'animal. + + +A M. ERNST[122]. + +Paris, 8 mai 1849. + + Mon cher Ernst, + +Je vous remercie de votre lettre, j'étais impatient d'avoir de vos +nouvelles. Vous n'êtes pas mort, bon! moi je suis malade d'ennui, de +dégoût de Paris et de tout ce qui s'y tripotte; je suis d'une humeur de +chien, je voudrais m'en aller et je ne puis pas bouger, et j'ai des +feuilletons à faire... ah! les Plaies d'Égypte ne sont rien en +comparaison de celle-là. J'avais écrit à Maurice Barnett à votre sujet; +le connaissez-vous? Il rédige le _Morning Post_; c'est un excellent +homme. Comment va Halle? et Dawson? et Vivier?... Quel temps! il a plu +hier à emporter les maisons! maintenant, il fait presque froid. J'ai mal +à la tête, damné feuilleton! je ne le commencerai pas, voici huit jours +que je recule, je n'ai pas la moindre idée sur le sujet qui m'est +imposé.... Quel métier!... Où trouver du soleil et du loisir? être libre +de ne penser à rien, de dormir, de ne pas entendre pianoter, de ne pas +entendre parler du _Prophète_, ni des Élections, ni de Rome, ni de M. +Proudhon, de regarder à travers la fumée d'un cigare le monde +s'écrouler..., d'être bête comme _dix-huit représentants_... + +Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel sacré monde vous nous avez fait là! Vous +fûtes bien mal inspiré de vous reposer le septième jour et vous auriez +diablement mieux fait de travailler encore, car il restait beaucoup à +faire. + +Mon cher Ernst, je voudrais vous écrire une lettre bien.... (bien quoi? +voyons!) bien... (animal, on n'annonce pas une épithète quand on n'est +pas capable de la trouver!) enfin une lettre qui vous fit plaisir, et je +vois qu'il faut renoncer à la moindre chance d'y parvenir. (Quelle +phrase!) Je ne trouve rien..., mais rien, rien de rien. C'est comme pour +mon feuilleton. Ce feuilleton me fera tourner en Cabet! c'est sûr. + +Je sors, je vais m'ennuyer dehors, je m'ennuie trop chez moi. + +Venez donc un peu à Paris. + +Adieu. + +_P.-S._--J'ai mal à l'estomac; autre chose que j'ai oublié de vous dire. +Ah! mon pauvre Ernst, plaignez-moi; les feuilletons me feront mourir. + + +A M. ÉRARD[123] + +Old Cavendish street, Cavendish square, London, 20 avril 1852. + + Mon cher Érard, + +Je sors de la première répétition du fragment de la _Vestale_ que nous +exécutons à notre troisième concert d'Exeter Hall, mercredi prochain 28, +à 8 heures. + +Les musiciens sont dans un étonnement et une admiration qui ne peuvent +se décrire. Et ils étaient venus avec les préjugés hostiles qu'une +espèce de faction anti-spontinienne se plaisait à répandre à Londres +depuis vingt-cinq ans. Je crois que je vais leur donnera tous une rude +leçon. L'effet sera immense; nous avons cent vingt choristes, un +orchestre colossal. Staudigl chante le Grand Prêtre, madame Novello, +Julia; pour Licinius, j'ai un jeune ténor allemand, Reichart, à qui +j'apprends le rôle et _qui ira_. + +Tâchez donc de venir avec madame Spontini assister à ce triomphe vingt +fois plus important que ceux obtenus sur le continent. Voir écraser une +cabale qui dure depuis un quart de siècle! C'est une joie qui ne se +trouve pas souvent. + +Venez! venez! + + +A M. ZACHARIE ASTRUC. + +23 mai 1858 (?) + + Monsieur, + +Permettez-moi de vous remercier pour le bel article que vous venez +d'écrire sur mon concert. Je n'ai jamais lu sur mes tentatives musicales +rien qui m'ait aussi vivement touché.--Le spectre grimaçant de l'ironie +est bien là, comme toujours, pour me siffler à l'oreille: «Ce n'est pas +vrai; M. Astruc se trompe et te trompe. Vous êtes des niais tous les +deux.» Mais il y a aussi un autre juge qu'il est permis de consulter et +qui siège à côté du sens intime. Et quand je demande à celui-là: «Mon +critique est-il un niais, suis-je un niais, nous trompons-nous à ce +point? L'amour du vrai et du beau est-il une chimère, la passion un +leurre, l'enthousiasme une hallucination?...» Le juge me répond: «Non, +non, non, non.... et non.» + +Vous aimez ce que j'aime, vous honorez et adorez tous mes dieux; voilà +pourquoi à la joie d'être loué par vous, se joint un sentiment plus vif, +plus profond, plus intense, le fanatisme clairvoyant d'un +coreligionnaire. + +Voilà pourquoi j'emprunte quelques mots à Shakespeare pour vous dire: + + Most noble brother, give me your hand... + + +A M. STEPHEN HELLER. + +Vienne (en Dauphiné). mardi 4 ou 5 septembre c'est-à-dire _mercredi_ 6 +(1865). + + Mon cher Heller, + +Voilà bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles. Pourquoi n'avez-vous +pas répondu un mot à ma lettre collective adressée à madame Damcke? Je +vous écrivais à tous les trois. Je suis toujours malade et j'ai bien +peur de n'apporter qu'une addition d'ennui à celui que vous subissez +probablement avec tant de peine.--Mes nièces sont plus charmantes que +jamais. Nous lisons beaucoup, elles comprennent tout admirablement et +rapidement. Malgré leurs instances pour me garder, je retournerai +pourtant à Paris à la fin de la semaine; voulez-vous être assez bon pour +prévenir mon concierge que j'arriverai dimanche matin à 6 h. 1/2; de +plus, venez dîner avec moi ce même dimanche; nous serons seuls, car je +crois que ma belle-mère ne sera pas encore revenue. Dans tous les cas, +si vous venez, faites-le savoir à Caroline, pour qu'elle nous fasse à +dîner. + +Il fait une chaleur atroce; j'ai un violent mal de tête et j'ai peine à +vous écrire. + +J'ai reçu, il y a quatre jours, de Genève une lettre qui m'a fait un +bien infini et m'a rendu à peu près raisonnable. Il serait bien temps +que cela fût et que je pusse vivre de la vie qui m'est propre, sans +pourtant souffrir si cruellement de ma lutte insensée contre +l'impossible. Cela viendra votre amitié aidant. + +Avez-vous composé quelque chose? Vous me direz cela et de quelle manière +vous avez tué ce brigand de temps qui nous tue si lâchement. + +Adieu, adieu, à dimanche. + + +A M. SZARWADY. + +Paris, 25 février 1866. + + Mon cher Szarwady, + +Je vous remercie de la peine que vous prenez pour l'édition allemande de +mes Mémoires. Je vous autorise à traiter avec M. Heinze et à lui céder +la propriété complète de cet ouvrage au prix de _4,000 fr., pas à +moins_; aux conditions dont je vous ai parlé, c'est-à-dire de ne le +mettre en vente _qu'après moi_ et quand il sera publié à Paris. MM. +Heller et Damcke ont rejeté bien loin la tâche de traducteur pour la +somme de 500 fr.; en conséquence si vous pouviez vous en charger ce +serait au mieux. Mais je tiens à ce que cela soit fait à Paris sous vos +yeux. Tenez-moi au courant de ce que vous aurez stipulé avec M. Heinze à +Leipzig, mais écrivez un peu plus lisiblement car, malgré tous mes +efforts, il y a bien des lignes de votre lettre qu'il m'a été impossible +de déchiffrer. + +Le concerto de Kreutzer marche bien, nous avons déjà fait quatre +répétitions partielles. Madame Massart a invité Mademoiselle Szarwady, +qui nous fait espérer qu'elle viendra. + +_P.-S._--Je ne puis pas vous signaler toutes les parties du livre qui +ont paru dans les journaux, le nombre en est trop considérable. + +En tout cas, ce qui regarde mon histoire intime n'a jamais paru et le +reste a été considérablement augmenté. + + +A M. HOLMÈS[124]. + +Saint-Pétersbourg, 1er février 1868. + + Mon cher Holmès, + +On vous a dit la vérité au sujet des concerts particuliers qui ne +pourront commencer qu'en mars. Je donne le dernier qui m'est confié au +Conservatoire dans quelques jours. Après quoi, je partirai pour Paris +sans en donner un pour moi, malgré les offres des divers artistes qui +joueraient gratuitement de bon coeur. Mais je ne puis accepter ces +générosités et je suis trop malade; je n'ai plus de force; j'aspire à +mon lit, à mon feu, à mon repos absolu; les répétitions me tuent. Vous +dépenserez trois fois plus d'argent ici qu'à Berlin et il y a un jeune +violoniste, Vuillelmi, qui a joué une fois dans un concert, qui est +engagé par la Grande-Duchesse, et qui a un succès fou. On ne parle que +de lui. Malgré toutes les offres qu'on me fait pour me garder, je veux +repartir; le froid, la neige me chassent; je suis incapable, avec ma +santé, de soutenir une telle température. J'ai une répétition ce soir et +j'en tremble d'avance. Je n'ose rien vous dire pour votre symphonie. En +quelle langue la chanterez-vous? Et qui la chantera? + +Pardon de vous écrire avec si peu d'ordre. Je n'ai pas la force de +rassembler mes idées. Le voyage de Moscou m'a achevé. Les gens du +Conservatoire de Moscou sont venus me chercher, la Grande-Duchesse m'a +accordé un congé de douze jours et c'était de l'argent à gagner. J'ai +dirigé le premier concert dans la salle immense du manége avec cinq +cents musiciens et un auditoire de dix mille six cents personnes. En ce +moment, il s'agit de faire marcher, ici, un programme terrible approuvé +par la Grande-Duchesse pour ma fin. Le concert qu'on m'eût fait donner +_pour moi_ au mois de Mars m'eût retenu ici plus d'un mois; j'aime mieux +sacrifier huit mille francs et m'en retourner tout de suite. + +Les gracieusetés de tout le monde, des artistes, du public; les dîners, +les cadeaux, n'y font rien. Je veux le soleil; je veux aller à Nice, à +Monaco. + +Adieu, mon cher Holmès, présentez mes hommages à Madame, qui aura bien +besoin de courage pour soutenir le vôtre. + +Il y a six jours, il faisait 32 degrés de froid. Les oiseaux tombaient; +les cochers tombaient de leurs siéges. Quel pays! et je chante l'Italie +dans mes symphonies et les sylphes et les bosquets de roses des bords de +l'Elbe!!! + + +FIN + + +IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie. RUE +BERGÈRE, 20, A PARIS.--2832 9. + + +NOTES: + +[1] _Mémoires de Berlioz_, publiés chez M. Calmann Lévy. + +[2] Extrait des registres de la mairie de la Côte-Saint-André. + +[3] Renseignements communiqués par la famille. + +[4] Lettre du 25 juillet 1832. Vente des autographes du chevalier +R.....y. 30 novembre 1862. + +[5] _Mémoires_, p. 182. + +[6] _Grotesques de la musique_, p. 279. Édition Michel Lévy. Voyage en +France: lettres à Édouard Monnais. + +[7] Cette anecdote est insérée dans les _Mémoires_, mais fort en abrégé. +Je la donne telle que je la tiens d'un ami intime, à qui Berlioz l'avait +racontée souvent. + +[8] _Mémoires_, p. 21. + +[9] Renseignements communiqués par M. le vicomte de Spoelberch de +Lovenjoul. + +[10] _Mémoires_, p. 37. + +[11] Cahier des dépenses de Berlioz; manuscrit autographe communiqué par +madame Damcke. + +[12] Lettre autographe, vendue par M. Laverdet: 30 mars, 1863. + +[13] Voir la lettre XXV adressée à Liszt. + +[14] Correspondance de Mendelssohn, traduite par M. A.-A. Rolland, p. +127. + +[15]. Voir la lettre XXVII de notre recueil. + +[16] Collection de M. le baron de Trimont. + +[17] Lettre communiquée par M. Alexis Berchtold. + +[18] _Mémoires_, p. 190, et lettres à son fils. + +[19] Voir la _Gazette musicale, passim_: aux nouvelles de la semaine. + +[20] _Gazette musicale_, année 1835, p. 23. + +[21] Le journal _la Caricature_. Numéro du 16 mai 1841. + +[22] _Gazette musicale_, 26 janvier 1834. + +[23] Mio caro amico, Beethoven estinto, non c'era che Berlioz che +potesse farlo revivere; ed io che ho gustalo le vostre divine +composizioni, degne di un genio qual siete, credo mio dovere di pregarvi +a voller accettare in segno del mio omaggio venti mila franchi i quali +vi saranno rimessi dal signor baron de Rothschild, dopo che gli avrete +presentato l'acclusa. Credete mi sempre, il vostro affetionatissimo +amico. + +NICOLO PAGANINI. + +Parigi, le 18 décembre 1838. + + +[24] _Gazette musicale_, année 1838. + +[25] _Gazette musicale_, année 1836, p. 73. + +[26] _Gazette musicale_, p. 39, année 1836. + +[27] _Gazette musicale_, année 1838, p. 242. + +[28] Ibid., p. 275. + +[29] _Gazette musicale_, année 1842, p. 86. + +[30] Ibid., année 1843, p. 169. + +[31] Ibid., p. 115. + +[32] Collection de madame Vieweg de Brunswick. Ce billet a été reproduit +dans la nouvelle édition de l'ouvrage du docteur Nohl: _Musiker Briefe_, +p. 74, Leipzig, Dander et Humblot, 1873. + +[33] _Gazette musicale_, année 1843, p. 348. + +[34] _Gazette musicale_, année 1844, p. 167. + +[35] Ibid., année 1840, p. 179. + +[36] Ibid., année 1845, p. 411. + +[37] _Gazette musicale_, année 1847, p. 294 + +[38] Ibid., p. 403. + +[39] _Gazette musicale_, année 1848, p. 58. + +[40] Voici la distribution des personnages: la sainte Vierge, madame +Meillet.--Saint Joseph, M. Meillet.--Hérode, Depassio.--Père de famille, +Battaille.--Un récitant, Jourdan.--Un centenier, Chapron.--Polydorus, M. +Noir.--Le trio des flûtes était joué par MM. Brunot, Magnier et Prumier. + +[41] _Gazette musicale_, année 1855, p. 171. + +[42] Lettre à M. Auguste Morel, datée de Francfort. + +[43] _Gazette musicale_, année 1857, p. 286. + +[44] Renseignements communiqués par M. Édouard Alexandre. + +[45] _Gazette musicale_, année 1856, p. 202. + +[46] Renseignements fournis par madame d'Ortigue. + +[47] Lettre de M. Asger Hammerik à l'auteur de la Notice. + +[48] Lettre à son fils, du 7 septembre, sans autre mention. + +[49] Lettre inédite à son fils, datée de Bade, 23 août. + +[50] Lettre du 13 novembre 1865. + +[51] Lettre inédite. + +[52] Anecdote racontée par Berlioz lui-même à l'auteur de cette +biographie. + +[53] Il s'agit sans doute d'un pot-pourri sur des opéras italiens; +Berlioz avoue en avoir composé plusieurs de ce genre (Voir les premiers +chapitres des _Mémoires_). Cette lettre a été publiée dans le +_Musiciana_ de M. Wekerlin. + +[54] La date de cette lettre est assez difficile à préciser. _La Mort +d'Abel_, dont il est question, fut jouée en 1810 et n'eut jamais les +honneurs d'une reprise. Sans doute, Berlioz avait entendu seulement +quelques fragments de cet opéra. Comme il signe sa lettre: _H. Berlioz, +élève de Lesueur_, et qu'il entra dans la classe de ce maître en 1826 +pour y rester jusqu'en 1828, on ne peut guère assigner au curieux +document que nous reproduisons qu'une date approximative. + +[55] _La Revue musicale_, dirigée par M. Fétis, n'avait pas encore opéré +sa fusion avec la _Gazette musicale_ de Schlesinger, fondée, comme nous +l'avons dit dans la notice, en 1834. + +[56] Le ballet de _Faust_ sur un livret de M. Bohain: voir la Notice + +[57] _Robert le Diable_, dont la première représentation eut lieu le 21 +novembre de la même année. + +[58] M. Gounet est le poëte qui a traduit en vers français les paroles +de Thomas Moore sur lesquelles Berlioz a écrit de la musique. + +[59] La romance de _la Captive_. + +[60] Tout ce qui suit est relatif au mariage de Berlioz avec +mademoiselle Henriette Smithson, qu'il épousa dans le courant de l'année +1833. + +[61] Ce projet n'a été exécuté que vingt-neuf ans plus tard _Béatrice et +Bénédict_, opéra joué à Bade en 1862, est écrit sur la comédie de +Shakspeare _Much ado about nothing_. + +[62] Cette représentation fut désastreuse: madame Dorval eut tout le +succès, et l'infortunée Harriett Smithson put se convaincre que le +public parisien ne s'intéressait plus à elle. + +[63] L'opéra de _Benvenuto Cellini_. + +[64] Cette brochure, adressée par Spontini aux membres de la Chambre des +députés, fut discutée en séance publique. M. Monnier de la Sizeranne en +soutint les conclusions, qui furent rejetées après un discours de M. +Taschereau. + +[65] Rossini habitait alors Bologne. + +[66] _La Vendetta_, opéra en trois actes, qui n'eut qu'un petit nombre +de représentations. + +[67] _Mademoiselle de Belle-Isle._ + +[68] On remarquera que, malgré l'hostilité avouée de Mendelssohn, +Berlioz a toujours rendu justice à cet admirable musicien et qu'aucun +mauvais procédé n'a pu le faire changer d'avis à cet égard. + +[69] Violoncelliste à l'Opéra. + +[70] Collection de madame Vieweg, de Brunswick. + +[71] Célèbre compositeur russe, auteur de l'opéra: _la Vie pour le +czar_, de _Rousslane et Lioudmila_, de nombreuses romances, etc. + +[72] Publiée dans le livre de M. Wekerlin. _Musiciana_. Paris, 1877. + +[73] La première audition de _Moïse au Sinaï_, oratorio de Félicien +David, exécuté à l'Opéra, le 21 mars 1846. + +[74] Cette affaire est racontée en entier chapitre LVII des _Mémoires_; +nous y renvoyons le lecteur, ainsi qu'à la lettre de MM. Duponchel et +Roqueplan, publiée dans notre Notice. + +[75] M. Tajan-Rogé faisait partie de l'orchestre du théâtre impérial de +Saint-Pétersbourg. + +[76] Nous ne garantissons pas l'authenticité de l'anecdote, qui +ressemble fort à un cancan musical. Ajoutons qu'il nous est impossible +de prendre la responsabilité des opinions de Berlioz, qui sont, presque +toujours, violentes, et quelquefois même injustes. (_Note de +l'éditeur._) + +[77] _Jérusalem_, opéra représenté en novembre 1847 à l'Académie royale +de musique de Paris. + +[78] Auteur de l'hymne national russe, directeur pendant vingt-cinq ans +de la chapelle impériale des chantres de la cour à Saint-Pétersbourg, +violoniste distingué, auteur de l'opéra d'Ondine dont il est parlé dans +la lettre. Cet opéra fut représenté pour la première fois à Vienne en +1846 en langue allemande et en langue russe à Saint Pétersbourg en 1848. +Nous devons la lettre à M. Lwoff et en général toutes les lettres +adressées à des personnages russes à l'obligeante bonté de M. Wladimir +Stassoff, qui occupe une haute position à la Bibliothèque impériale +publique de Saint-Pétersbourg. + +[79] Éditeur de musique à Londres. + +[80] Le comte Michel Wielhorski, grand échanson à la cour de Russie, +amateur de musique et connaisseur distingué. + +[81] _Beethoven et ses trois styles_, par M. Guillaume Lenz. Ce beau +livre n'a été publié qu'en 1852. + +[82] Le libretto de M. de Saint-Georges se trouve dans la bibliothèque +du château de Romany, près Kowno, en Lithuanie; ce libretto n'a jamais +été mis en musique par M. Lwoff, mort en 1870. (_Renseignements +communiqués par M. Wladimir Stassoff._) + +[83] De la Société philharmonique de Paris, rue de la Chaussée-d'Antin. +(V. la Notice.) + +[84] _Le Juif errant_ d'Halévy. + +[85] Dans la scène intitulée: _Tristesse de Roméo_. + +[86] L'excellent ouvrage dont il est question ici a pour titre: _De +quelques points des sciences dans l'antiquité: physique, métrique, +musique_. A plusieurs reprises, H. Berlioz est revenu à la charge; la +métrique, la poésie et la musique des anciens l'intéressaient vivement; +il songeait à ses _Troyens_! Quelques années après cette première +lettre, il écrirait à M. B. Jullien, père de M. Ad. Jullien, le jeune et +savant critique auquel on doit déjà tant de travaux, tels que _la Cour +et l'Opéra sous Louis XVI, Airs variés_, etc.: «Malgré vos efforts, j'ai +bien peur que la France ne reste barbare et que le sens harmonique des +langues anciennes ne lui reste interdit...» Et, le 20 avril 1867: +«Permettez-moi de vous demander si vous êtes d'avis, comme tout porte à +le croire, que les anciens ne prononçaient pas, dans les vers, les +syllabes élidées. J'espérais trouver dans votre livre excellent un +chapitre spécial sur ce sujet et je n'y trouve que l'exemple de +l'élision d'une fin de vers _lacertosque_, avec le début d'un autre: +_Exuit_...; vous ne dites pas qu'on prononçât _membror artus, +magn'orsa_; et sans cela pourtant il n'y a point d'élision et le vers a +deux syllabes de trop.» + +[87] Berlioz venait de perdre sa première femme: Henriette Smithson, +mère de Louis Berlioz. + +[88] Analyse de _la Damnation de Faust_ dans la _Gazette musicale_. + +[89] M. Tajan-Rogé habitait alors la Nouvelle-Orléans. + +[90] Du _Te Deum_. + +[91] Le père de l'excellent pianiste, Théodore Ritter et de mademoiselle +Cécile Ritter; la famille Bennet est d'origine marseillaise. + +[92] Après la représentation de _Médée_, avec madame Ristori. + +[93] Auteur des ouvrages: _De la musique religieuse et de la +connaissance pratique des grandes orgues_ (au collège de la Paix, à +Namur). + +[94] La partition des _Troyens_. + +[95] Berlioz n'en était encore qu'à la première partie de son opéra: _la +Prise de Troie_, c'est-à-dire celle qui n'a jamais été jouée et que nous +ne connaissons pas. + +[96] M. Auguste Morel souffrait d'une maladie d'yeux. + +[97] Chacun sait que ce n'est pas un Romain, mais Archias, tyran de +Thèbes, qui prononça cette fameuse phrase, au milieu d'un repas. Nous +avons cru, par excès de scrupule peut-être, devoir respecter le _lapsus +calami_ de Berlioz. + +[98] P. Scudo, dont il est question dans la Notice. + +[99] M. Alexis Bertschtold, dont il a déjà été question plusieurs fois. + +[100] Berlioz, comme on l'a vu par les lettres précédentes, était +préoccupé au sujet de son fils, et M. Morel l'avait rassuré en lui +apprenant l'arrivée à Marseille du navire sur lequel était Louis +Berlioz. + +[101] Sa seconde femme. + +[102] _Roméo et Juliette_ de Bellini, traduit en français par M. Nuitter +pour les débuts de madame Vestvali et joué à l'Opéra le 7 septembre +1859. + +[103] M. Walewski. + +[104] Écrite le lendemain de la première représentation du _Tannhäuser_. + +[105] Berlioz venait de perdre sa seconde femme décédée à Saint-Germain +en Laye. + +[106] C'était M. Édouard Monnais qui écrivait sous ce pseudonyme dans la +_Gazette musicale_. Il avait fait un article très bienveillant sur le +livre intitulé _A travers chants_. L'apostrophe de Berlioz l'émut +beaucoup; il chercha vainement le _mot à double détente_ qui avait +excité les susceptibilités de son ami; il ne le trouva pas. Nous l'avons +cherché, nous aussi, ce mot terrible; nous ne l'avons pas découvert non +plus. + +[107] Il s'agit de la première représentation de l'opéra de _Béatrice et +Bénédict_. + +[108] _Les Troyens._ + +[109] M. A. Lwoff était devenu sourd. + +[110] Communiquée par M. Bouscatel, d'Auxerre. + +[111] Il avait été nommé officier de la Légion d'honneur le 12 août; il +était chevalier depuis 1839. + +[112] Lettre publiée par M. Xavier Feyrnet, dans _le Temps_ du 15 mars +1865. + +[113] Cette lettre, si peu datée, est du 22 mars. + +[114] Pour l'intelligence de cette lettre énigmatique, nous sommes +obligé de renvoyer le lecteur au dernier chapitre des _Mémoires_ où +toutes les explications nécessaires lui seront données. + +[115] Intitulé _les Royautés musicales_. + +[116] C'est, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à l'extrême +complaisance de M. Stassoff que nous devons toutes les lettres de ce +recueil, adressées à des correspondants Russes. + +[117] _Perrot_, dans l'original; nous ne connaissons point de sculpteur +de ce nom-là, à l'Institut. + +[118] Inspecteur de la musique dans les théâtres impériaux. + +[119] Excellent critique et compositeur russe. + +[120] Chef d'orchestre et compositeur de talent. + +[121] Communiquée ainsi que ces trois suivantes par M. de Colongeon. + +[122] Communiquée par M. Émile Laurent. + +[123] Communiquée par madame Érard. + +[124] Communiquée par M. B. de Fourcaud. + + * * * * * + + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +OUVRAGES + +DE + +HECTOR BERLIOZ + +FORMAT GRAND IN-18. + + +A TRAVERS CHANTS 1 vol + +LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 -- + +MÉMOIRES, comprenant ses voyages en Italie, en +Allemagne, en Russie et en Angleterre 1803-1865. 2 -- + +LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 -- + + +IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie +RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--578-8. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30021 *** |
